Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20)
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 09 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: July 26, 2013 [eBook #43313]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 09 / 20) ***
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME NEUVIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1849
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie), le 3 décembre 1849.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
BAYLEN.
Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
-- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
-- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
-- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
-- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
-- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
-- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
-- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
promptement et cruellement puni de ses fautes.
[En marge: Mai 1808.]
[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses
illusions sur l'Espagne.]
Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne
et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il
aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt
universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les
cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les
Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une
insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà
détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir
regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute
commise à Bayonne.
[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des
événements de Bayonne.]
Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps
par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant
paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour,
d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la
reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement
éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente
s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et
même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une
régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon,
animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur
fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de
leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et
irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même
eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci
ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance
d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la
tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du
repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos
loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des
campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa
manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789,
avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il
allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions
démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation
du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les
deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de
la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se
mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire:
c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il
allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le
monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir
à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un
torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté
de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut
peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en
repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux
il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait
tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus
puissantes armées et les plus grands généraux.
Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de
celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et
le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés
isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater
l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les
contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une
main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le
détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des
couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait
dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement
soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos,
ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au
sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène,
Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout,
peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en
admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre
la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée.
Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes
soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à
Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la
droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec
environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme
la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les
Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant
l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans
doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par
une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien
évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer
une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement.
Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec
tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente
passion près d éclater.
[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était
dans les hôpitaux.]
[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]
Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée,
accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne
en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville,
devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le
tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à
Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà
les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre
lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la
population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription
générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France,
et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces
projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers
détails. Des quantités considérables de menottes avaient été
fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée
française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux
conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en
avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où
cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée
française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à
la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une
expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des
attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule
d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une
nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
tous les emplois.
[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]
La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire
déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être
violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à
deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en
allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant
armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à
l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques
jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta,
non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne.
Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un
asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la
Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de
troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse
et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils
avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux
espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette
désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la
malheureuse Espagne.
[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]
[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]
Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était
le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si
on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et
c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps;
puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné
d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et
renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général.
Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et
c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il
fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au
service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding
avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être
joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper
Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois
régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga,
avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le
général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait
qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non
celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être
déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités
militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient
volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre
violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât
d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui
attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir
immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à
coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée
de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se
servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les
Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la
campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur
Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui,
pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
qu'elle est émue et excitée!
L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue,
que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et
on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple,
les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble
avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans
cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la
curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il
ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste
incendie.
[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à
Ferdinand VII.]
[En marge: Effet soudain de cette publication.]
Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la
nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand
VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à
la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur
de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque
par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à
Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour
qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance
officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la
captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et
cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané,
général, immense.
[En marge: Insurrection des Asturies.]
[En marge: Déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]
À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux
circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte
provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et
secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté
le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de
Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde
se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée
par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les
innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il
n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et
le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par
l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens
des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin,
le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les
déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour
son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de
Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on
n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements
de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de
la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par
l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On
fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection,
dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour
une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la
Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à
Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de
Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur
et écrivain.
[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]
Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et
le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans
les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en
arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols
envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux
offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une
insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le
colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment
d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers
lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le
mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq
personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour
apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte
voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de
l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à
des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé
séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait
le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à
les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour
empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt
l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement
sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
plus dévoués à leur pays.
[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]
[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir
cette agitation.]
[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
sert pour faire éclater l'insurrection.]
L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours
celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le
maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où
ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà
transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente,
à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les
coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon,
que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer
d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus
long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies
par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au
signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de
subordination militaire et administrative dominait dans cette
province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme
sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un
peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à
maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs
militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme
prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment
de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la
main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi
à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de
l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la
Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On
avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans
les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas
osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter
le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce
spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs.
Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut
envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on
n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit
obligé de s'enfuir.
[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme
dans les Asturies.]
Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre
déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et
la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante
ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut
immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons
abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de
Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux.
Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le
besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et
on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme
excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de
ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la
sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du
Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population
insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les
nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire
de quelque valeur.
[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]
En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice,
afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre
Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au
placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de
quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime
qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
généraux.
[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la
Vieille-Castille.]
[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]
La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À
l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon,
l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes
formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une
levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine,
et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à
Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à
l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements
insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don
Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les
Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût
résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait
recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la
blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient
d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier
agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et
de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de
Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon
avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications,
s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de
la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre,
paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons
fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes
françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée
par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce
spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait
comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée
en masse et sa déclaration de guerre.
[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée
française.]
Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont,
la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea
aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un
collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni
au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même
exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces
nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la
cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à
Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient
guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale
croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède,
qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât,
assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de
l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient
partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes
espagnoles.
[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]
[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]
[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]
[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de
l'ancien régime.]
Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau
centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti
des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle
n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint
Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à
Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de
Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution
française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux
nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec
des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre
les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à
Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le
nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec
Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent
d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de
Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun
accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le
soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des
soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la
Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes,
l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme
et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était
transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville
resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration
de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et
puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se
proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au
milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet
enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte
comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la
démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de
secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en
son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec
elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui
ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le
sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des
tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la
prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la
multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au
milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à
s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées
par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la
France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi
de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême
d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à
Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En
déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les
armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et
on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin
d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et
appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des
étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques
promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de
Solano, capitaine général de l'Andalousie.]
C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del
Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des
nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à
l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général
Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé
à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la
population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits,
très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il
l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville,
avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les
conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de
défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de
généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut
d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle
fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se
rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait
déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de
condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de
Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez
le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à
commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait
pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut
cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du
consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant
de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se
réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
favorable pour sortir.
Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait
sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et
bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine
anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des
vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de
Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur
poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les
bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers.
C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la
marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison,
l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
écouter.
La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le
marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et
plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté
lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il
restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre
la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer
plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on
s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire
brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une
fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait
aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu
populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer
avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel
pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano,
voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à
Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces
furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet
Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup
mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave
militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance
aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses
meilleurs généraux.
[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de
Cadix.]
[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général
de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]
Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous
beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé
par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il
entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;
ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après
avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,
toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple
espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à
faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse
pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la
suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les
Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les
forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême
sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des
émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la
Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq
mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la
trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure
aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.
Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles
des hommes.
[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque,
s'associe à l'insurrection.]
Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au
camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le
général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il
ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme
tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre
que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le
pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup
ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé,
plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions
du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout
aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses
collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat,
envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru
accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un
prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration
française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru
pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi
générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y
associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de
Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite
qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait
au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il
s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le
reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18
mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au
soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En
décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au
général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta.
Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.
[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.]
L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de
l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et
consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le
haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un
officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les
bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à
la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le
gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,
en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta
aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux
Français.
[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le
comte de la Torre.]
L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette
province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les
commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres,
et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique
vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup
de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour
de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz
s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le
drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui
retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se
porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais
n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les
accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux,
et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit,
s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le
comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le
tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect
comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée
téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à
parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés.
Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en
prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications
arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait,
disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations
du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit
son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le
poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un
asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort
de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la
suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les
armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de
Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près
d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps
d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à
la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles
entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur
offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur
dévouement.
[En marge: Événements de Grenade.]
[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.]
À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea
également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il
lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint
Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute
l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré
avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la
turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général
Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de
la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui
n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la
guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30
était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on
demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi
prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on
obligea le gouverneur général Escalante à former une junte
insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut
aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune
professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M.
Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions
et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse
population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la
manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses,
l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon
voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route
d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui
les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait
qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en
suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva
déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené
à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,
fut nommé commandant général des troupes de la province.
[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de
plusieurs autres Espagnols suspects.]
Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À
Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent
assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de
Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles
Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à
l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans
une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut
lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres
personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé
Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à
introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés
pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et
déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient
plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple
assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat
des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt
obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le
savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le
meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation
espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un
crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se
débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y
avait été fusillé par les paysans de la Manche.
[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.]
[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des
Baléares devait se rendre à Toulon.]
Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène
avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de
mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral
Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la
flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de
proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut
formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre
expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait
aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui
furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à
l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24
mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez
de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les
commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la
main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.)
[En marge: Horribles événements de Valence.]
[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de
Valence.]
[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]
Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et
avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse
Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention
à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,
n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour
même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se
souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur
populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui
contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les
Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de
lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans
l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.
Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et
audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se
rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista,
qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui
complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il
l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux
peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,
principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions,
le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La
formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus
grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de
la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez
énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,
riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en
masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui
s'empressa de les envoyer.
[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.]
Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du
patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées,
semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur
un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne
entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de
l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid,
et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de
Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée.
Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les
fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à
Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon,
présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces
dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule,
qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière
nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les
vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces
barbaries celui des plus nobles dévouements!
[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]
Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait
de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don
Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la
junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce
que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour
rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le
troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le
bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de
l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à
Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui
s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père
Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins
courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un
ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à
la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes,
s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait
arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour
la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint
à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une
populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la
ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré
de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat,
l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et
promena sa tête au bout d'une pique.
[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine
Calvo, scélérat venu de Madrid.]
[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre
les Français détenus à la citadelle.]
[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de
Valence.]
La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes
classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse
française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les
dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans
parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui
s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une
victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain
Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un
fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions
s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes,
lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.
Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ
plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion
extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et
était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème
ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser
d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la
citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants
attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux
établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité,
et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo
avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste
agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de
pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y
consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une
poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit
dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux
Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient
précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces
infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,
par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À
peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils
furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang,
épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur
restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires
allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener
avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un
lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice.
Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur
gouvernement, sans y avoir aucune part!
[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de
Calvo.]
[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la
junte.]
Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace,
ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté
de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de
dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put
prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher.
Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand
scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit
malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne
sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de
l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les
laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des
membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.
[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo,
et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.]
Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père
Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte,
attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint
à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux
Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa
prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les
brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à
s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la
juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque
peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.
[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de
la Catalogne.]
Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de
la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La
puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes,
habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de
s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes
les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les
lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais
le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français,
moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et
du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait.
Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune
peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à
l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port
d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les
récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce
témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait
de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans
les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple
des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se
procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre
accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du
fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé,
disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la
ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes
comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments
italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le
fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau
tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée
française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection.
L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur
conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des
Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si
près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et
Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.
Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,
s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,
Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre
de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent
été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées
à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale
aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie
dans ses progrès.
[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]
[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant
en chef de l'Aragon.]
[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de
l'armée française.]
Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière,
comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole.
C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant
Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À
l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,
le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à
l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant
timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et
remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le
lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et
s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général
Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la
main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la
Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté
aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on
fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son
ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph
Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du
royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans,
ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement
résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les
regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne,
et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa
patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi
qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces
particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général.
Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort
brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien
professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs
lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la
politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme
héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du
commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une
levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population
aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé.
Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de
l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes
françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre
droite, et en arrière même de nos colonnes.
[En marge: Juin 1808.]
Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût
concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous
l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les
événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette
insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes
classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et
bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements
insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour
se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur
fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,
férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique
enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que
l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le
résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des
anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour
opposer à la France ses propres armes.
[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection
arrivent à Bayonne.]
Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne
furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait
Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers
jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à
droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les
Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des
communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce
moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus
souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français
ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la
Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les
autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation;
mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le
courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de
mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par
les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des
lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.
[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir
l'insurrection espagnole.]
Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de
Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près
de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur
accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour
arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il
avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du
maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières,
composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle
avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes,
et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division
Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro
13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a
vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps
polonais admis au service de France, et consistant en un superbe
régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le
titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de
15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,
troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené,
soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et
15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les
faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du
camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à
Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et
l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus
d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.
S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait
pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y
suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à
réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier
remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne
formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le
titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à
recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans
ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils
avaient à parcourir.
[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e
régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et
16e.]
[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la
complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait
naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant
de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les
numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32,
qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,
et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes.
Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés
avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient
détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y
avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts
pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient
pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de
réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du
général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des
divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes
bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie.
Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui
concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait
Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces
catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art
prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut
surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art
prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de
l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.]
[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et
au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.]
[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.]
[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.]
Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño
avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour
faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général
Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à
cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les
lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six
bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques
troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant
un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur
Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.
Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait
précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion
avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force
devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au
maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec
Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur
Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il
expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et
donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé.
Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée
la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une
colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à
gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits
vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de
Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps
auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y
retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient
pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.
Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes
(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général
Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division
Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la
Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de
Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le
maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.
[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.]
[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.]
Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix
que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il
avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui
semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et
où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il
avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède,
une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût
ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant
expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la
nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le
général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la
Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait
toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de
maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas
qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas
lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue
dans ses faveurs et ses rigueurs!
Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne,
sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers
renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du
général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle
pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui
donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de
la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à
Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de
Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La
division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la
frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments
suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait
concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à
20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et
troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir
l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut
prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui
préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de
l'amiral Rosily.
Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux
divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car
ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient
considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les
cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille
hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient
accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez
pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point
l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre
fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais
royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans
lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les
caisses, tout le bagage enfin de l'armée.
[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général
Verdier.]
Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord,
indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour
les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général
Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ
deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur
Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont
sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par
les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au
matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de
gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille,
avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de
matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon
montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient
façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers
retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de
bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos
jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on
avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut
si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner
Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins
dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en
tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes
qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On
prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches
d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à
leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière
exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de
30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut
immédiatement distribuée.
[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.]
Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande
idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le
général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au
corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle,
qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les
10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à
la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée
d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche,
d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid
par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,
qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir
traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le
général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement
en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc
traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à
Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général
Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur
Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie,
et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant
toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et
mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces
obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur
de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de
l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une
incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de
baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres,
qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés
de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas
se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants
de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent,
cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre
pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission
envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace
sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le
général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara
de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.
[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de
Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.]
Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade
sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général
Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils
avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire
de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui
ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent
que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de
leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua
prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y
entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de
l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il
traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme,
qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte
de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques
instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues.
Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux
sanglants de son cadavre.
[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du
général Lasalle au pont de Cabezon.]
Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre,
causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré
lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression
douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une
populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte
au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid.
C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle,
partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier
de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en
fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille.
Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était
tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec
la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français.
Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les
plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort
semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit
avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques
déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de
l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine,
et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la
Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel
passait la grande route de Burgos à Valladolid.
Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son
chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité.
À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des
principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général
Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres
pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de
Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures
du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup
de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière
sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le
pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la
Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui
en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le
général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs
du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution
accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur
leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie,
et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y
eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se
pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de
la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le
général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division,
le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga
promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un
assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés
composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des
Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid
consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui
l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin
des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et
si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques
cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à
travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on
méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes
régulières et habituées à vaincre l'Europe.
[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés
de Saragosse.]
Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité
d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de
Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup
de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de
la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra
plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que
l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on
croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité,
mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce
qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même
confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait
organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois
mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six
bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de
Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée
d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que
les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des
Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En
marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les
villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra
même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que
toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et
conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des
moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans
l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face
de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se
porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et
tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du
rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les
hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de
Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant
précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les
ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu
en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens
violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force.
Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même
on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses
jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les
positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les
lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent
quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de
charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller
la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et
grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes
morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux
insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur
fuite à travers la campagne.
[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.]
Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la
campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se
porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les
villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est
la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les
journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre
la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée
les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré
ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé
devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de
Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10
mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en
avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était
pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un
premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne,
tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que
de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc
le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui.
Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur
firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour
les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un
millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans
l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine
d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans
espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent
entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes
choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits
combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de
l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous
la lance des Polonais.
Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,
rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les
traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer
précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne
les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au
lendemain son apparition devant Saragosse.
[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]
[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville
importante, et nécessité de s'y arrêter.]
Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive
force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille
cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes,
remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se
défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les
intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages
voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par
un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros
couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait
Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât
au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez
mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits
qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se
plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y
avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister
à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans
pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue
inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient
de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils
étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs
sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux
auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.
Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite
troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense
population de furieux, et entendit partir de toutes parts une
incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale
force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que
six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre,
et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne,
réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en
artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et
qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,
mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur
pris, conquérir l'un après l'autre.
[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.]
En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature,
mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la
campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le
contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la
campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de
gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille
Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone,
depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone,
Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux
étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque
sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins,
ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la
division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main
au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route
de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se
passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division
française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande
route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,
en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa
division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva
fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le
régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le
général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur
parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les
prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un
moment, dans cette place importante.
[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.]
Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des
forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos
troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des
rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait
pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui
coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est
l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.
La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette
rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme
dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule
au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général
Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de
prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le
général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,
avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller
ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,
parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent
le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi
aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi
jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger
sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les
villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout
autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts,
rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il
prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de
tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg
d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui
fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient
des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des
pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au
passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au
premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont
lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après
avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7
juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques,
sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière
des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers,
des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se
couvrir pour combattre.
[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur
le Llobregat.]
Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général
Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat,
occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.
Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à
intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le
général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir
un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois
colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe
du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de
l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés
par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup
d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent
San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants
dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du
peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un
peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint
dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout,
étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et
la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une
multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le
général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne
que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal
Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls,
tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à
Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.
[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi
de l'Espagne.]
Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des
ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les
Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de
l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,
s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un
état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en
attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal
Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le
maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général
Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le
général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que
commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur
la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du
maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division
Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante
par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont,
revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée
vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la
capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie
et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché
qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la
province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point
Guadalaxara.
[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.]
Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français
de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être
suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500
cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de
10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa
réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière
réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le
départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles
désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que
ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey
entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises,
jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier
jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le
quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte,
pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi
qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur
accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey
ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout
des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la
guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le
servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du
centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le
calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune
difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il
alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.
[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général
Chabran le temps de s'approcher de Valence.]
Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des
nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il
comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le
séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne
laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien
ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que
l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux
massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la
population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était
informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait
que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la
mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de
s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas
déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit
le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour
Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au
moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se
proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses
troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur
la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette
manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages,
mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection
le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.
[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.]
[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le
général Dupont y arrive.]
Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers
l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été
rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient
les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et
par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer
la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les
marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous
les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs
et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les
Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4].
Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette
province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume,
apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine
contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions
infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans
éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena
(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre
mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le
théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de
Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les
populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés.
Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños,
commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à
la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents
qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup
d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce
qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone,
de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à
rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être
enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être
un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec
soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le
soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de
réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces
considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature
à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de
fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir
toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait
guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout
en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major
général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la
réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer
l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une
_promenade conquérante_.
[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques,
et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils
sont importants à constater avec précision, parce que le général
Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir
vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient
du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états
particuliers de Napoléon.]
[En marge: Arrivée à Baylen.]
Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et
résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et
frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4
juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de
l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de
marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à
réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son
corps d'armée.
[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]
À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient
se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé
jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands
qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans
de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on
appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le
Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires,
le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont,
qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit
mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à
descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de
l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.
[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la
grande route d'Andalousie.]
[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont
d'Alcolea.]
La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était
pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue
suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est
tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le
pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de
soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les
cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui
est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au
pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue,
située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine
de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de
quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont
d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une
sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au
village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au
moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre
et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et
d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite
qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs
d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village
d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches
à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin
encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les
assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant
passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou
quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.
[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]
Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les
oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps
qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux
lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin
en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le
général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux
bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de
réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs,
rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses,
et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia,
pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de
marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne
pas perdre du monde en tâtonnements.
[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]
Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant
engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le
général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute.
Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive
fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent
dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La
redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le
franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur
capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième
légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que
dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et
passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut
bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général
Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps
espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le
Guadalquivir en désordre.
Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués
ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans
l'intérieur du village d'Alcolea.
Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le
fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau
en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont
la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi
comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous
livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.
[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]
[En marge: Sommation restée sans réponse.]
[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]
[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]
[En marge: Sac de Cordoue.]
On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour,
et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la
belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général
Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître,
et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une
armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le
corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des
Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent
d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les
officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était
donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une
beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient
embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette
résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les
occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres.
Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le
pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat
dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une
des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée.
Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas
grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la
guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils
pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils
voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de
fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres
entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère
de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes,
firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et
il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres
soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont
de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire
aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution,
et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à
piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce
moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos
soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit
plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la
générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il
n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées
hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux,
l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le
sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse
hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant
plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à
côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.
[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]
Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes,
redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés
habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés
pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris
d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux
saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les
couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On
retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût
aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à
leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva
porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris
plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et
provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé
à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant
des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour
payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés
rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée
française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans
leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses,
c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et
qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments
que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se
rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers,
combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement
pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter
en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des
soldats de leur nation.
[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux
généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée
d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient
indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et
fort détaillée.]
[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
et redoublement de haine contre les Français.]
Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et
exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la
terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet
de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur
lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres
couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères,
car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage
avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de
quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri
néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez
détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la
haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
et, autant qu'on le put, on tint parole.
[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]
À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit
nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient
répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés,
envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou
blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances
atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ,
envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La
femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été
assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut
lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement
de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à
fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans
Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par
conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les
habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre
considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec
un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres
quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à
moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale,
la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées
victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au
massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit
frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi
un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme
ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe,
qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.
[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des
renforts.]
Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette
grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais
n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en
mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les
avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à
vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général
Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne,
sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous
les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine,
après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir
néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de
la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les
courriers sans en laisser passer un seul.
[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour
s'organiser.]
Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue,
attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de
consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes,
se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique
moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et
commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les
rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient
formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les
instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui
préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la
situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la
non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral
des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à
Cadix.
[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu
à Cordoue.]
[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
française.]
L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé
de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace.
Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se
maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir
égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à
demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter
contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à
quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à
cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres
espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix,
près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état
d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux.
Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins
auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des
vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés
aveuglés et d'ennemis barbares.
[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général
Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne
au fond de la rade.]
Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de
Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il
avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait
proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en
s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division
espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à
prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à
faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on
affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements
maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours
des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont
qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant
certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de
l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le
mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait
continué d'occuper l'entrée.
C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps
que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais
bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents
du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de
gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte
française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un
grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.
[En marge: Description de la rade de Cadix.]
Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade
de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la
Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les
alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des
bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et
lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la
fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux
flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un
vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la
Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque,
une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de
l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans
l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les
défenses et les batteries.
[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs
d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.]
En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras
dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes,
l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il
forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus
hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être
à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre
long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait
fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent
seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet.
Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre
cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à
la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de
chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse
artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent
une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de
vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre
de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir,
exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et
privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le
plus de mal.
[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à
canonner la flotte française sans lui faire de sommation.]
[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.]
[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et
les Espagnols.]
[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.]
Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se
donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et
deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze
bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le
_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché
de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir
d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui
les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux
celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate
qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une
vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la
marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de
l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et
coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à
trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le
lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans
interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes
circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat,
nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord
sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués,
46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient
détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était
agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour
un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une
boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire
pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une
rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit
insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir
quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se
rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et
refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux
conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent
décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en
concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait
agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était
obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue
à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la
proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M.
de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour
préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral
Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du
général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y
consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la
présence de l'armée française.
[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des
hostilités.]
Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être
sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il
n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette
masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas
propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant
beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait
découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on
recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la
sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite
sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire
détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard
heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait
tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou
une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.
[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral
Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il
est obligé de se rendre.]
[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]
Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le
général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la
reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait
justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour
se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les
moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une
lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne
pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au
moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une
armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et
constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si
mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux
dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les
officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance
maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à
terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port
qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après
l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et
chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense
danger!
L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont
n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats
au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout
s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le
renforceraient en route; qu'une division française, traversant
paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion
de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général
Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à
Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur
l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés.
Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.
[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue,
sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.]
Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de
soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté
ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il
avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un
moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait
retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à
Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la
défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait
dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans
l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa
position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville,
l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de
Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des
défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ
vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle
situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi
la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était
bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri
qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il
prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de
rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à
sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la
Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de
l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.
[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce
qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.]
Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et
lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols,
aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement
ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi
une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à
défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue.
On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de
vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois
ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait
d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés,
des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers
qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt
destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la
cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des
autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général
Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans
les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces,
on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait
habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux
atrocités commises par la populace.
[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.]
On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue
à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les
cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos
soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun
pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en
Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés,
quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait
ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur
une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.]
Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous
les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres
commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient
enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la
fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment
pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les
marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des
troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous
les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville
d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques
ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser
inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien
organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à
droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première
brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à
gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville,
la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement
où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se
soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts
demandés à Madrid.
[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de
la position de Baylen.]
Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se
rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il
n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont
eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur
la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen,
passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les
défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on
était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept
lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance
de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus,
il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était
la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les
défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à
prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la
sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à
Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des
défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des
coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du
Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un
endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en
défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être
passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu
en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le
fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les
raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une
véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen
même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés.
Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de
réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général
Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à
franchir la Sierra-Morena.
[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer
l'insurrection espagnole.]
Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on
avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général
Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle,
celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre
avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté
devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de
combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé
sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division
Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont,
arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville,
avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels
il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle
d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de
succomber.
[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
dangers que courent les divers corps de l'armée française.]
Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On
ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et
tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de
l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en
apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets
appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand
VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes
régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur
le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il
était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal
Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux
de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à
Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci
revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de
la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que
le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
partirait pas, et que cette formidable armée française serait
probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles,
fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite
consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des
gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la
Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la
joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait
de leur fournir tous les secours possibles.
[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours
au maréchal Moncey et au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena,
et instructions données au général Dupont.]
[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle
puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général
Dupont.]
L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût
rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne.
L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré
le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait
permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un
enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de
l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa
contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des
volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la
situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant
conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du
général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à
faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi
de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été
arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour
franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel,
seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie,
de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et
de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec
12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ
17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui
intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la
Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la
Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et
devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des
troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient
contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à
moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait
le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille
hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois,
sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à
Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À
San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont
qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du
maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui
du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone,
car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait
d'y rentrer.
Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps
français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des
événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions
d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey,
la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant,
l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt
remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le
général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer
une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne
le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la
réduire.
[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à
mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]
[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des
Pyrénées pour en écarter les guérillas.]
Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre
précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de
Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer
l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de
faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir
d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour
lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le
suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal
Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la
Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille,
battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième
enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville
importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de
Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six
anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,
les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux
six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait
joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait
donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la
plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient
partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de
douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés
primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve
considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui
grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions.
Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute
Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été
un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant,
croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à
Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes
chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de
gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en
compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais
provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces
colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte
des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y
prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient
besoin.
[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au
secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]
Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il
fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les
choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort
de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française
lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,
était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.
Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes,
sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de
l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir
ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de
Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de
rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne
stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut
néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes
nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay,
devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux
régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui
faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne
heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les
corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la
division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux
détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en
conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de
bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille,
Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt
dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve
stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui
avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui
pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à
Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux
bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second
bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il
parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la
Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni
l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France
lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de
dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,
les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la
plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres
assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté
des chefs qui seraient chargés de les commander.
[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation
du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du
nord et à escorter Joseph à Madrid.]
Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces
nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins
du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois
régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division
Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de
siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les
Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il
chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le
général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui
donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les
travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et
beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En
tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux
régiments en marche vers les Pyrénées.
Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne,
le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la
marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord,
lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus
inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre
étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le
commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne
depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades.
La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la
garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde,
composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde
de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du
général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut
réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades
sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général
de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et
un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde
impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment
provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7
mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de
Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps
composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de
marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des
garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes
le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de
l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la
Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.
[En marge: Juillet 1808.]
Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille
hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient
répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le
maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en
Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant
Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos,
sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les
divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une
guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même
plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu
aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part
en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,
interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque
corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire
à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu
sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour
comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût
réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin,
des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes
armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne
et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans
cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en
Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant
sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être
sur tous.
[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la
brigade du général Rey.]
[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau
royaume.]
Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon
décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade
Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue
du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à
Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,
d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les
autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt
pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à
la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne
junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le
cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal
l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa
figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était
étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute
naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus
défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un
gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il
avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières
étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât
quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en
le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,
comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un
malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du
tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.
[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de
l'Espagne.]
Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria,
furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà
regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées
passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur
lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les
soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les
lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai
personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à
l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut
cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,
si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...
telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant
aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il
voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes
ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes
quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires
français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste
tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait
bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et
irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats
commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres
cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient
souvent les victimes.
[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]
Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon
toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût
pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait
l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait
trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait
encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de
forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage.
Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des
troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en
Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas
l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons
ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent,
et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir
l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait
une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les
instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant
expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable
sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin
d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus
souvent exprimé dans sa correspondance.
[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille
pendant la marche du roi Joseph.]
[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général
Verdier.]
Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,
la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en
Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec
deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que
Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise,
régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et
une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait
enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures,
resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries
par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut,
sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque
décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille
fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout
entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.
(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi,
malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre,
de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les
assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,
renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans
difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les
insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans
cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite,
Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort
château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de
Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de
Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante
batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette
attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux
autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au
centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié
ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.
Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers,
soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent
tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,
que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent
envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs
endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart
étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points
d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du
monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie
espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui
répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où
nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui
avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix
mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de
larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux
deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à
l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles
essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si
terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts
des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même
au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général
Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se
procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il
trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille
ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz
et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid;
mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient
peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait
contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens
de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à
découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de
canon sur la tête de ceux qui les défendaient.
Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il
s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,
après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave
par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre
d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu
à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles
difficultés.
Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des
moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur
cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques
jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement
fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya
sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et
plusieurs convois de grosse artillerie.
[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de
Saragosse.]
La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne
une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des
Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les
preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans
leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient
remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur
l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de
don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des
Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils
ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée
par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette
victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,
redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un
et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,
l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il
avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions
Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre
la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à
Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première
condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à
l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,
il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,
toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un
échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au
moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois
quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake
et Gregorio de la Cuesta.]
Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)
et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand
rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les
généraux Blake et de la Cuesta.
[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]
Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le
royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien
qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il
avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se
composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes
régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,
gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les
levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour
invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,
n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et
s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui
avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la
province seraient envoyées en entier dans les plaines de la
Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans
sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne
dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir
devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait
grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,
et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait
tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût
pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que
réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide
de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les
montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut
obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il
aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens
bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,
au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif
de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits
pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de
venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.
Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et
il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour
concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne
de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter
qu'au nombre de 11 à 12 mille.
[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]
[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]
Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)
se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un
détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux
routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux
reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au
soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit
pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de
Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient
trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,
s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la
route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus
en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer
l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent do
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