Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20)
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 08 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: July 26, 2013 [eBook #43312]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 08 / 20) ***
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE
L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME HUITIÈME
[Illustration: Emblème de l'éditeur.]
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1849
L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.
Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
Librairie) le 20 février 1849.
PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
LIVRE VINGT-HUITIÈME.
FONTAINEBLEAU.
Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de
Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. --
Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle
distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps
d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise
et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise
d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour
le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le
rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour
le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à
l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois
d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières.
-- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du
contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du
capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux
colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime
auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive
du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des
finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre
les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. --
Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux,
officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la
littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session
législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et
translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en
Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires
intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg
depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier
la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au
cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM.
Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive
à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à
Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement
des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs
de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte.
-- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale
en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. --
Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à
Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un
arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile,
réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du
Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la
marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième
corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à
l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les
Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans
son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner
Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du
prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à
l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves
événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. --
État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
-- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en
1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du
trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les
projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir
la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa
part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent
une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. --
Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. --
Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un
troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ
de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir,
le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation
du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon,
moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de
Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. --
Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.
[En marge: Juillet 1807.]
[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de
Tilsit.]
La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et
universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on
ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on
avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans
une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait
clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans
cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après
les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon
serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle
n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et,
d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que
l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.
Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces
jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité
intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une
absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents
lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par
le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant
l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la
crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le
retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une
entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon
vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse;
c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense
prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de
grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de
l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque
totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les
conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts
à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier
s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique.
Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par
suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs
intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en
quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs
souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à
l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son
isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions
modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet
russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une
pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On
jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait,
et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement
le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix
que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes,
qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de
richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils
avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre
avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes
soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas
mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de
fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne
laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée,
de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté
l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son
dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix,
succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps
modernes.
On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par
la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de
tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de
nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait
son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une
illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des
citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un
sentiment de joie vrai, spontané, universel.
Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien
tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls
d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué
au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui
auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir
avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé
depuis.
[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.]
C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font
usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse,
permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils
ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un
capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18
brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70,
puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
alors en France. La disposition à la confiance était même si
prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers
la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds
publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs,
et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de
l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement
dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait
une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres
de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était
guère au-dessus de 5 pour 100.
[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.]
Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de
Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa
famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands
dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la
paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime,
nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de
toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à
bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et
faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant
particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait
le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier
ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à
Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de
famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête
ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
commencer une autre.
[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique
convenu à Tilsit.]
[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à
Saint-Pétersbourg.]
Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer
sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de
conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires
sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il
fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables
mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était
promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le
Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous
les États riverains des mers européennes à se prononcer contre
l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour
l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à
Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les
conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant
son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et
le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de
nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier
soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât
auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne
pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il
l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire,
inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même
dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion.
En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables,
Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à
la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour
souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du
jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général
Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage,
le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé
en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli
d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le
lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au
contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de
l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir
si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments
de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de
Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par
sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace,
et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux
insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général
Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne
dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort
du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette
puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il
narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre
aussi vite que la guerre elle-même.
Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des
pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à
Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait
protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le
presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un
prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la
guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager
définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général
enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire
prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit.
[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.]
[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de
l'Europe.]
[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége
de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.]
Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des
autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait
guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors
par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt
à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au
triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe,
Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé
d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une
armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il
arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la
Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes
folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de
l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la
distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il
venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout,
avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la
plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de
Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie,
une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier
commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque
toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à
l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de
l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance
répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte
exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était
celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la
division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et
qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle
avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier
n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes.
Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au
maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces
où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la
guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par
la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce
maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que
venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et
le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était
cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième,
autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au
général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la
garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes
magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation
sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le
littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor,
furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc
de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu
ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever
ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à
son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout
le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à
la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces
troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement
dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de
Stralsund, si on était amené à l'entreprendre.
[En marge: Les Espagnols à Hambourg.]
Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où
il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des
troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les
Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les
Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne,
sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux
soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un
singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par
l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la
grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une
manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les
accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves
habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à
l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du
maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la
division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers
les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés,
Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an,
avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui
pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité,
agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal
Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal
prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de
Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille
réunion de forces.
[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark,
pour le décider à compléter par son adhésion la coalition
continentale.]
Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour
rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans
l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les
Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le
continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le
Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale
contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à
l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile
et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser
ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de
mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la
leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire
sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la
sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
question des neutres, et la question des neutres était une question
d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie
britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais
pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable,
capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés.
[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]
C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en
sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon
croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait
les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé
une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait
exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la
factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du
commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi
Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par
ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de
l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il
voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la
dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés
pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du
commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un
changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités,
et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les
défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande
s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur.
[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de
guerre afin de grossir le trésor de l'armée.]
Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre,
pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt
connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des
ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que
c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent
leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec
vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement,
quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle
pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres
du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont
la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution
extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste
prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette
contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les
affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse,
relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes
françaises afin de les porter sur le littoral européen, il
n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait
ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant
aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée
sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
créations de tout genre.
[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix
de Tilsit.]
Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait
également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui
avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par
une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même,
veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des
relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails,
Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il
eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui
gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée
prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était
prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de
flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais
facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance
qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable,
c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre
ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation
qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son
courroux de naître.
Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus
importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par
prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours
prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se
reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme
son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la
situation présente, et apporter des obstacles à une pacification
générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si
elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la
régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M.
Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il
se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de
l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le
moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus
grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
Portugal à ses vastes desseins.
[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de
l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter
la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette
époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les
ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille
rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes
d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception
à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou
de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés,
avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés.
J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires
étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des
opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux
historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions
qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers
particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la
fois les documents français et les documents espagnols enlevés à
Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de
rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des
pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les
documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment
même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à
Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que
ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement
d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de
signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se
sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une
alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout
ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire
du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait
nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était
plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne
songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la
menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du
cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On
verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des
affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai
les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit
le commanderont.]
L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de
la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du
prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce
prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière,
stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français.
Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était
propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant
pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui,
sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de
ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était
loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et
puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne
fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus
d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant
pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment
de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se
laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M.
Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour
ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais
qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses
colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il
était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une
déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les
marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui
préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal,
non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais
pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les
circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant
cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur
cabinet.
[En marge: Sommation adressée au Portugal.]
Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne
lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il
fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une
armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en
Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois,
parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement
arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était
urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à
un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait
deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des
traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
marchandises.
[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le
Portugal.]
M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas
en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de
ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait
efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il
fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le
Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une
armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de
l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les
camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de
réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être
confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois
s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs
chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer
de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant,
jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les
expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses
précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de
Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des
troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et
Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons
et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et
devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à
Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de
Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25
mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à
Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui
connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon
officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de
Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait
engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une
liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi
dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces
mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et
le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les
conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent
donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se
trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait
en retirer.
[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au
système continental.]
[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises
anglaises.]
C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des
affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des
souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane,
et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce
joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une
Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les
Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un
port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée
de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les
tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au
prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce
anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de
déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir
ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du
corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général
Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui
devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de
recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se
proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et
il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il
recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de
ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du
Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous
le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez
celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle.
[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]
[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le
Saint-Siége.]
En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons
ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes
journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape
qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec
beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir
temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis
son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la
puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne
savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on
était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait
uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux
États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à
de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de
pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les
arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y
réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie
qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les
deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes
contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses
campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une
personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui
rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part
de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui
voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage
nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au
Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était
formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une
hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les
ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la
royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de
la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui
les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait
de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du
royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans
les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français.
Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.
Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même
au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que,
sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas,
s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles
étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on
vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
relevant du Saint-Siége.
[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles
Ioniennes.]
Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune
possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait
autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman,
enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait
régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de
l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les
Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on
allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française,
pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des
ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent
réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se
retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en
point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement
cette importante position maritime.
[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense
des îles Ioniennes.]
Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les
bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer
secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux
Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques
compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la
garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques
lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était
l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un
déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe,
dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers
russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français
que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à
Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises
les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais
son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au
milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les
Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le
détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes
anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le
laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces
complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que
d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des
munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à
Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses
amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se
présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À
Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant
de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il
y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile,
Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il
ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à
laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
fonds nécessaires.
Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions
différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit
avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de
Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral,
qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait
aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de
l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord
avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
abouti à une rupture.
L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions
qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la
guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui
étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi
ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs
autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et
italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour
garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou
même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à
Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français
pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le
moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables,
des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption,
jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses
nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on
l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que
l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin
des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à
construire des fortifications. Des instructions admirables au général
César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et
indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités
imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
d'énumérer.
[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.]
Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les
provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro,
de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage
d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire
rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui
abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou;
ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint
aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à
Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute
apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille
hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils
essayaient une descente.
À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il
prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de
quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine
naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans
cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de
manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de
commerce, et fermé à ceux de l'ennemi.
En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces
instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux
dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné
qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes
préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un
ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez
seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus
grand malheur qui pût arriver à l'empire.»
[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.]
Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait
lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que
d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de
l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de
la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre
l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce
résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des
événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les
provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût
arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se
rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer,
communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon
était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à
recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait
pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de
l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à
négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer
des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la
direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition
contre la Sicile.
[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de
Napoléon pour le développement de la marine française.]
Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des
ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature
de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à
Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince
Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner
vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des
rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur
maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis
Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples
jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires,
qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de
cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit
l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent
contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette
union, avant que la domination continentale de la France fût devenue
encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
l'Angleterre.
[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de
Napoléon sur terre.]
[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système
des grandes batailles navales.]
Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de
Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime
héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient
été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire,
avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté
impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur,
ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne
supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le
génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à
Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales,
celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce
système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en
naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands
dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son
immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait
assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous
d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique
de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et
si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi
dénués de toute ressource.
[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.]
[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.]
Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été
préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin
de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer
des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île
Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles
ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées
heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes
ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_,
avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks,
le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le
30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de
plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand
nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une
croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution.
Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et
mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette
division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en
France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour
radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages,
et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort
observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou
alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient
portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur
San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des
vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants
anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la
voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent
poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était
remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des
prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable,
l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un
quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir
perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était
rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près
d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux
États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait
été capturée.
Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents
inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la
guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26
bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq
millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables,
très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été
ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises
d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos
grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses.
[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]
Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser,
avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la
division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la
difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre
manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources
pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce
grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue
navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral
Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette
division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du
_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_,
vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_
et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa
sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa
poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord
croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février
et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord
des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à
San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le
capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était
partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à
la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y
rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle
avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour
sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de
guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis
d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux
passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,
qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on
courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait
aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait
les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,
au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince
Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour
rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes
d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York;
mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea
vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le
29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale.
Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait
voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces
parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions
anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de
la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les
hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses
vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu
l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint
conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup
de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à
relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y
détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le
projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent
de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution
était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même
ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre
de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta
sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et
l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la
tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils
purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux
coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête
les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut
où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane;
l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la
mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan
dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux
vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha
refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se
réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte,
réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et
l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_,
complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi
dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il
était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais.
Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de
toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté
l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le
Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les
flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux
sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau
par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce
que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de
l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il
avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile
vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_,
capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir
erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu
en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans
la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté.
Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié
à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_
avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup
de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se
trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile
de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était
dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique.
Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement
pour de tels désastres.
[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.]
Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la
_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales,
sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les
trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas
éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais
avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la
plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,
transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé
un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de
l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait
aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le
12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et
perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et
il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur
7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates.
Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur
celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était
revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait
mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces
mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare
constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270
prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs.
Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette
croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps.
Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait
dirigée.
[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral
Cosmao.]
En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si
noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le
_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_,
pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce
port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en
rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait
renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à
écarter les croisières de l'ennemi.
[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine
Soleil.]
À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre
frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un
sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de
blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos
bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le
moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder.
Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil.
La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les
croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en
vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine
Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur
son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour
les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être
atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel
Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et
soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq
vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec
deux bricks, toute la division fut prise ou détruite.
[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine
Bourayne.]
À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de
l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait
d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à
bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables,
nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les
vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant
au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi
anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque
était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé
d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter
avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop
près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que
la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se
servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,
et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement
dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant
cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait
dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait
encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les
vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs
hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter
l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été
abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de
bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se
déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses
ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était
arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de
nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.
[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.]
Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait
aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage
intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de
Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,
avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux
bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité
de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là
l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt
à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot
et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la
batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette
anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de
manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite
dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage,
s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont
une partie était ou hors de combat, ou en fuite.
[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières
lointaines.]
Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par
lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance
ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation,
plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient
exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806
l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à
mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles
heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du
système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé
d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau
système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les
raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de
guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des
choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui,
que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses
escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après
nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que,
même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait
néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre
avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop
défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos
matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en
expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut
que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête
beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19
août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité
la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le
coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié,
mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils
étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux
dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les
autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du
nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les
seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils
avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les
vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité
aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans
trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de
rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche
à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de
poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche,
ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral
Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une
navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les
gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre
leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent,
les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments
aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se
réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous
n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal
approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent,
incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui
de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait
servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle
campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et
des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu
l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui
appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port
national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil,
nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il
était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous
étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus
vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement
dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle
avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur
biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de
leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien
pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de
Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers
avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y
paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une
rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,
toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là
les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres
extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement.
[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.]
Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que,
malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient
causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de
nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement
opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine
L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense
considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais,
que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui
manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador,
qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire.
Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes
armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de
certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux
colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu
dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon,
qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour
contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de
M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à
quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes.
Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient
cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du
café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de
vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs
denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se
vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées
sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement
encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse
on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime
exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on
réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord
venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en
retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour
vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains
apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à
cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales.
Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail,
ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus,
n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en
allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les
revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de
douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient
presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont
il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas
rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère
d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus
rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,
jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks
dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises
propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la
_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de
France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de
valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen,
qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de
l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout
entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres
par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que
la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais
l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions
navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies
demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du
numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour
continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se
produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait
fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique,
où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins,
il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2
mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants
pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les
forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances
lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après
la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder
des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre
Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint
Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser
sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le
poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux
nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le
pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils
n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile;
car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre.
Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie
française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole,
où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes
d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y
conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des
divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité
dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons,
français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves.
[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de
Tilsit.]
[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre
l'Angleterre.]
[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire
l'Angleterre.]
Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au
Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.
Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé
qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces
accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans
son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les
éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral
Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues
n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la
Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le
Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par
l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,
au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à
bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi
à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès
allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait
pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être
libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les
produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le
littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,
il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le
développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances
d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur
l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de
l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination
britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours
imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes
batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines
occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant
l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut
de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.
Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,
espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,
à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à
Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps
nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de
celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en
Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette
chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand
but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses
alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,
qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.
[En marge: Développement donné aux constructions navales.]
Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois
ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un
redoublement d'activité dans les constructions navales de tout
l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système
d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une
tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de
Naples, déjà donné à son frère Joseph.
[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]
[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à
Flessingue.]
[En marge: Flotte de Brest.]
[En marge: Flotte de Lorient.]
[En marge: Flotte de Rochefort.]
[En marge: Flotte de Cadix.]
[En marge: Flotte de Toulon.]
[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]
[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]
Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée
hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de
ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir
au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à
Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à
Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers
les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à
8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de
mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles
quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de
construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des
bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub
des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il
se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un
autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,
où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre
les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les
nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à
Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être
achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il
consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec
obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à
Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à
Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que
bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,
dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du
capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours
arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre
à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état
de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où
des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres
quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et
nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses
efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par
l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques
vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de
colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne
n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène
seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le
gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient
insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient
consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait
qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour
ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on
joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À
Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,
étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient
d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le
_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât
le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,
ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles
constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il
envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que
l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son
frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de
Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un
vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait
se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu
de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme
n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en
construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut
qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la
marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer
Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses
constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,
avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il
n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait
espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter
de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses
ruineuses.
[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la
Méditerranée.]
En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon
entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par
la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait
pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à
Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,
et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar
pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29
vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même
avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.
L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à
s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas
proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois
grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes
expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques
centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient
pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier
des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de
matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les
colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des
secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,
il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré
la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses
périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de
profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur
permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans
compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la
Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et
peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi
pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.
[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]
Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience
quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de
Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des
expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales
chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule
mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à
Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,
plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la
Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence
l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent
l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et
de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur
conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut
demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de
donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de
Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres
nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.
Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du
traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la
guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales
du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante
épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation
anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la
frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas
seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper
d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de
tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,
laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.
[En marge: Août 1807.]
[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]
[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de
vice-grand-électeur.]
Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements
indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était
paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les
infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement
éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable
conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,
habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,
ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc
fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non
pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation
favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il
avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de
Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait
qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait
d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence
indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois
grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce
cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène
de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,
enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de
Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des
suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,
de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort
peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop
multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services
éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,
et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire
d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les
principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à
l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour
ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses
fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu
une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à
contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être
responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir
destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait
surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage
dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
main toute-puissante.
[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]
À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la
récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand
se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.
L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un
mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.
de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter
un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que
vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des
sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la
fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne
peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un
poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne
sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,
répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua
Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a
servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le
faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de
Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à
celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de
Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et
s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,
de la personne de l'Empereur.
[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des
affaires étrangères.]
[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de
l'intérieur.]
Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de
Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.
Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,
homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux
usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été
capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et
des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.
Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le
moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de
parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,
et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de
l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.
Crétet dans le gouvernement de la Banque.
[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en
remplacement du prince Berthier.]
Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de
vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne
pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il
venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de
gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en
se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande
application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix
était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active
étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le
cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui
qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé
du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu
apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,
remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait
être mis à la tête de l'armée de Portugal.
[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
remplacement par M. Bigot de Préameneu.]
La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la
personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,
jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur
habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le
Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste
mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française,
exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage
enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture
ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration
des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires
étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait
eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire
prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la
dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur
vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de
Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il
eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un
autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu
brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.
Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir
approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault
était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par
Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa
facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il
n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller
d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps
Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des
objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées
à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles
des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la
guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait
facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à
exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,
accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de
passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des
orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire,
toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut
le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition,
qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par
une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de
la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section
des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de
la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État.
Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul
consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à
l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une
attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui,
accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour
surveiller, non pour créer.
[En marge: Suppression du Tribunat.]
Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale
une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu
importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps
n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de
cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de
législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il
discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans
des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être
proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs
comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé,
et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de
silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un
membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer
chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire,
ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.
Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense
majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares,
où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se
permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans
quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait
blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution,
sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités
de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était
ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires
intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale,
fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement
conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État
approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures
adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de
discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie
allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées
exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort
inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la
paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de
l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de
Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni
ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis
qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une
aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son
imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De
temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations
diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui
depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution
de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois
conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins
magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de
paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de
gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures
supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une
hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps
encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française
hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen,
commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme
dans son excès même.
Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que
lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques
intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir
les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des
colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches
auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps
Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de
finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections,
afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand
triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se
glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs
timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui
le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas
à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait
trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup
d'autres créations tout aussi excellentes.
Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la
Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester
le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans
l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et
Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat,
réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode
au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une
position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien
que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement
disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était
cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au
ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne
pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le
Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les
attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en
avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il
décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient
transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la
parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le
sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept
membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du
Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde
d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces
sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes
du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets
de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se
trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil
viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le
gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et
que le président de la commission donnerait de son côté les motifs
qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous
les membres de la commission seraient admis à produire publiquement
les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le
Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures
soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas
changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,
et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte,
contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour
de la clôture de cette session.
En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un
de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la
discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait
disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps
Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il
fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule
devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui
avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était
assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et
pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que
les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps
Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une
précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de
fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps
Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée
d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller
alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des
hommes publics.
[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la
suppression de ce corps.]
Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du
Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par
bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à
froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient
avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps
Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements.
Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps
Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat
tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus
obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de
l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça
d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat
avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la
manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée
par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant
aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon
ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui
proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents,
de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour
les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le
complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont
nous raconterons bientôt la création.
[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.]
Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient
de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la
suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le
gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté
dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il
avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et,
s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé,
il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé
de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les
ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et
ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et
approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait
dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la
magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de
l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains
choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la
précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le
temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de
cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais
cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était
pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au
lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient
glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que
la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du
gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature
seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir,
et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à
la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel
désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême
en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé,
dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient
ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution
de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire
inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous
les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes
d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur
charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur
vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes
d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince
Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une
permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer
les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant
l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après
l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats
choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres,
à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature
tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés
indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et
rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un
sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre
temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la
constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements,
en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un
corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que
ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du
reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut
autant approuvée dans son exécution que dans son principe.
[En marge: État des finances.]
[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]
Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et
administratives, Napoléon donna également son attention aux finances.
Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être
aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et
l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à
500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive
de la dette publique, par le développement apporté aux travaux
d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les
plus petites communes de France, par la création d'un vaste système
d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par
l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile,
s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700
millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au
retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de
Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût
bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700
millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système
alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le
rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française
avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il
avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur
les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt
sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et
sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine
de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans
l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le
sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions
en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années
suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des
améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à
180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le
commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent
prenait un immense développement.
Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806
devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et
pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se
décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des
contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les
portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de
l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations
de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des
droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà
des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1
des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des
domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,
représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder
l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions
de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés
aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de
l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la
navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme
celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait
s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et
dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les
produits spéciaux.
Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette
les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait
évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus
ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits
spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà
qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même
plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40
millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce
moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les
produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle
fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se
devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux
ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions,
était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler
toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de
l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie
des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les
contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du
matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne
s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de
140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant
déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de
l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est
fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes
aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à
l'emprunt.
Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour
1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité
française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la
perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année
écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas
moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation.
Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750
avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques
excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte.
Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104
millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes
viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la
dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour
28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8;
l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et
des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements
payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes,
pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10
millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor,
pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;
la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses
imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des
départements.
Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit
des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20
millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au
pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en
remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la
construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement
considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de
toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le
18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au
Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une
année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante
dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une
partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même.
Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà
recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays,
et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes
viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide
des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la
vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait
très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74.
Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années
encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses
publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus
les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de
créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter,
ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France
auraient été sauvées avec sa grandeur.
[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.]
Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une
facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que
diverses causes, dont l'une était permanente et les autres
accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient
donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut
d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas
suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du
régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs
généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par
mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au
Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions
directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et
un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après
l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant
les contributions indirectes, et souscrits à des époques
indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne
faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que
cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des
receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de
fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui
entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices
excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se
trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de
faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la
Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait
payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M.
Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124
millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des
douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que
l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu
s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout
accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire.
D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé
des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources
courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des
négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et
d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait
constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de
suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de
141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage,
à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il
avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions
d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un
déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse
financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de
la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz.
Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et
les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître
la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand
besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent
était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs
du Trésor.
D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du
moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait
retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à
l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,
alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse
d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle
faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60
millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de
rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les
échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le
courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt
qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance
qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit
des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un
taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen
d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens
donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable,
on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces
rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par
la liquidation des exercices antérieurs.
[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.]
Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la
rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis.
M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de
M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans
la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté
remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions
d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on
avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,
très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres
de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une
partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme
d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh
avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la
Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue
personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60
millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur
le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le
courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était
le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions
acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions
en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté
évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force
d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14
des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à
toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de
la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort
ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la
maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring,
laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux,
la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates
anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord
des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel
elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux
qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait
sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme
escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de
son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des
métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements
de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des
piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25
millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été
employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les
dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites
pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge,
les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans
la Chesapeak.
C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor
français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant
l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions
restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes
très-rapprochés.
Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours
métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de
la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par
le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait
eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124
millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice
suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit,
l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de
l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde
de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont
il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat,
s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un
dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui
prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans
la politique[3].
[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux,
mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de
nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents,
le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout
ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie,
sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à
cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout
parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives
même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.
les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable,
dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par
l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre
administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui
concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et
très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite
exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux
faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les
sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre,
les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des
choses.]
[En marge: Création de la caisse de service.]
Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de
notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du
Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance
jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au
Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en
1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au
profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_
ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé
pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la
certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments,
aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient,
car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou
_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au
temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des
termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un
dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs
fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer
tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le
système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un
compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux,
aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux.
L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une
transition des plus heureuses.
[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux
obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.]
M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la
caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont
il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor,
en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des
négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux,
tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires
quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide,
susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas
les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même
l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit
convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la
toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis
laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était
consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du
Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des
intérêts opiniâtres.
[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la
caisse de service.]
Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez,
représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des
receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista
quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_
et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux.
Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs
généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts
avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les
forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que
l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était
l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement
immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables
des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer
directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses
du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de
service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs
généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les
fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent.
Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à
l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour
amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette
caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,
que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance
de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de
ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations
privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en
serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en
payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que
leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous
les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire
et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient
de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit
différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à
jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et
_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la
place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de
s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques
millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les
titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui
faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les
_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la
caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns
par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de
l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi
de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus
sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de
service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta
envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance.
L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement
supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant
un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du
versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_.
Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la
Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de
son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette
occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à
diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il
fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui
avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi
des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi
les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme
(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les
bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons
de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui
avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la
caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux
banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à
vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,
par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même,
portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au
lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers,
elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt
placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme
en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le
Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions
d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre
des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,
en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_
conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les
_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la
caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en
juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu
45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte,
moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du
public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de
80 millions.
On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû
apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des
budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de
la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre,
dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le
dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à
vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours
les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes
valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire.
Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les
capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent
attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_
et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient
autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de
l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient
aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant
devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt
permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des
comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples
dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de
banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un
autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation
de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages.
Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier,
comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de
1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme
exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,
elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par
mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants
elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que
1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour
les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs
(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense
était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui
ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement
regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur
ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse
d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux
et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel
changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables
se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils
retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,
où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les
employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail
de quelques années!
[Note 4:
27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit:
Pour 130 jours 14,385,680 fr.
Pour 197 jours 8,609,872
Pour 138 jours 4,373,470
------------
27,369,022]
La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le
Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses
comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire
cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements,
qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais
de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de
numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au
moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe
et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,
ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des
_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se
trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en
abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser
de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres
points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si
le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et
eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les
départements, et les départements d'en envoyer à Paris.
[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements
situés au delà des Alpes.]
M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service
au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les
départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans
l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds
stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il
fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce
grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à
Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par
Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de
la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs
fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient
des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française.
Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,
avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait
instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les
ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la
peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des
finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce
nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était
constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant),
l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont
18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la
police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la
construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des
120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la
Lombardie.
[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de
l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses
ressources.]
Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au
Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières;
et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en
lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien
avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il
se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait
l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant
l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était
presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels
elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des
_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses
ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont
il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de
la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont
l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès
lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la
dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais
Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans
l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps
les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en
Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient
échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles
de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées
également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs
échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi,
il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs
reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la
caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif,
grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons,
il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le
trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui
avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor.
La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance
extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de
l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu
de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée
à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque
chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs
échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124
millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur
l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que
l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme
de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme
inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le
portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées
des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder.
On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt
établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à
indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La
caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle
caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte
courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les
constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les
_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils
ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand
ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle
ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin
de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes,
autrefois représentées par les _obligations_, une bonification
d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans
les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet
intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile
recouvrement des deniers publics.
Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la
bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne
s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des
négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette
époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères
qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions
dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme
de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les
_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de
façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa
disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa
durée[5].
[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut
signé que le 6 mars 1808.]
[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances
de l'État.]
Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait
pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison
profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon
entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après
avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et
de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà
déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse
d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une
source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de
ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à
cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser
tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une
quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en
Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était
ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la
fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait,
il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers,
ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été
bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant
exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant
qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la
grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le
fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84
millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait
au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5
pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des
emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout
trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans
qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il
pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires,
qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres.
[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier
acquittement des budgets de 1806 et 1807.]
C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de
1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les
contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets
à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de
remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que
la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde
devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de
1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt
n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les
produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses
soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en
équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à
ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à
concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.
Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait
été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en
numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence,
à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que
la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses
extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour
1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses
totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour
1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant
à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60
millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et
1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait
rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première
contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était
pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806
et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux
exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables,
telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis,
6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens
décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24
millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs
ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs,
d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient
au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,
et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des
ressources immédiates.
[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.]
Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par
l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_,
laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui
n'a cessé d'y régner depuis.
[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne
comptabilité.]
[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la
nouvelle comptabilité.]
La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir,
l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant
même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable
de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de
département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de
dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits
dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien,
qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne
suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues
de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres
du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu
il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en
avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette
caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un
journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au
moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits
particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a
affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte
particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;
à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général,
qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un
commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs
naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû
tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous
peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures,
la marche de la caisse de service, et la situation des comptables
envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à
verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de
ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette
comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa
comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux
n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations
résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles
de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs
opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds,
les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux
dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs
contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs
opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui
étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité
générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.
Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet,
sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent
eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait
dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur
pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille
francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son
compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer
avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui
devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à
faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles
dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des
propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles
n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête
sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses
situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou
qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui,
sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la
comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce
emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M.
Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la
caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les
inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au
ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se
passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer
sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière,
quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une
nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de
l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un
bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui
adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de
commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de
vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de
ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il
fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec
plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober
la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens
de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,
n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures,
que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du
bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on
l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour
reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par
aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des
fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient
fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un
exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui
avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient
avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le
secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on
découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient
servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui
coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10.
Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur
envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère
éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système
de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de
substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait
toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,
avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette
expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret
pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à
partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la
caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires,
fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou
particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers
publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint
désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer
tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux
les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater
exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger
que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les
dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore
aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus
sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de
clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il
appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette
réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à
l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés
en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la
tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de
s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce
point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez
les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente,
mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,
suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le
complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus
coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux
qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures
habitudes, mais non privés de leur charge.
[Note 6: M. de Saint-Didier.]
[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses
réformes financières.]
Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui
l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son
approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des
résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait
d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de
comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé
quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que
ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une
lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.
Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de
cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir
été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations
qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour
acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les
dernières années d'une vie utile et justement honorée.
[En marge: Création de la Cour des comptes.]
Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la
France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la
comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux
viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de
contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité
n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à
l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour
les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles
n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par
les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés.
Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une
magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les
comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à
l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des
finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur
règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême.
Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent
pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée.
[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort
amélioré des anciennes Chambres des comptes.]
[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des
comptes.]
Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des
comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables
une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle
qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur
eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre
les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un
gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il
s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils
avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il
fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la
régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres
des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il
n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la
vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et
ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon,
obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la
nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses
parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal
au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait
immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger,
directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux
et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la
dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car
c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de
les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion
annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les
questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers
d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers
remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de
l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du
Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne
jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à
constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers
légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents
de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou
bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire
les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple,
bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux
destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou
n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de
la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats,
qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et
avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement
lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au
jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué
son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors
invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour
des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;
et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être
sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction
souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,
d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu
s'égarer.
[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]
Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut
proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche.
D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne
devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux
des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires,
une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative,
aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés
de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les
yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute
magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix
délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres
chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que,
suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en
une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui,
avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui
donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis
rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang
immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes
traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et
qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités
arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la
date remontait à la création des assignats, et dont la dernière
commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet
examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables
de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du
papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité.
Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui
avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des
comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de
l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut
le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis
que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application
rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec
autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et
simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de
cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.
[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des
comptes.]
Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si
durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage
secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres
les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une
manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et
s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes
avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être
supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé
également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surg
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