Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
Author: Paul Thureau-Dangin
Release date: July 26, 2013 [eBook #43310]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
PAR PAUL THUREAU-DANGIN
OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
DEUXIÈME ÉDITION
TOME QUATRIÈME
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1888
_Tous droits réservés_
HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
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DU MÊME AUTEUR:
=Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
politique contemporaine:
I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
brumaire_;
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édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol
8 fr. »
(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
et 1886._)
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE
DE LA
MONARCHIE DE JUILLET
LIVRE IV
LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
(Mai 1839-Juillet 1841)
CHAPITRE PREMIER
LA QUESTION D'ORIENT
ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.
(Mai 1839-février 1840).
I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
demande le concours des autres puissances. Empressement de la
Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
repousse les propositions russes et offre une transaction au
gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
atteinte.
I
Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
c'est la paix du monde.
Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
ultérieurs.
[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]
L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
rôle d'une sorte de maire du palais[2].
[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
M. de Sainte-Aulaire._)]
Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
comme prix de son concours la permission de se proclamer
indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
pachaliks.
[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
dérouler.
Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
de la France.
[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]
[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
t. III, p. 52).]
[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]
[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]
L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
par l'organisation de son armée et la restauration de ses
finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
de la mer Rouge.
[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]
[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]
[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]
[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 386.)]
[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
(_Documents inédits._)]
[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
Sainte-Aulaire._)]
[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]
On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.
[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]
[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
_Documents inédits._)]
[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
(_Documents inédits._)]
[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
inédits._)]
Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.
[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
HILLEBRAND, t. II, p. 360.]
[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
franchissait l'Euphrate.
[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
Guizot_.)]
II
La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
manifeste[29].
[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]
[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 371.)]
[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
dans les postes du Levant.]
Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.
Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
cette réponse dépendait la politique à suivre.
De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
s'unissent contre nous.
[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]
[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]
En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
les exigences de son client.
Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
malgré lui, la formation[39].
[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]
[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
II, p. 258.)]
[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
salut de l'empire turc.»]
À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
donnassent une impulsion vigoureuse[45].
[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
(_Ibid._)]
[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]
[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
(_Documents inédits._)]
À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].
[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]
À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
conférence projetée à Vienne[47].
[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
the affairs of the Levant._)]
Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»
[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
_Pièces historiques_.)]
[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
Levant_.]
[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 54: _Documents inédits._]
III
Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
difficultés du dehors.
À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de
faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal
des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par
la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de
supprimer toutes les subventions aux journaux.
Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.
M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et
dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,
semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il
témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la
formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à
pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en
attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur
d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:
peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais
aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce
noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au
public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas
sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite
momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs
américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude
sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de
l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du
politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!
Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.
[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut
beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]
[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril
1840. (_Documents inédits._)]
Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le
pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un
ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta
une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.
Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la
répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de
M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta
par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur
place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le
ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être
qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une
concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant
contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui
faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril
était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère
du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»
[Note 57: 14 mai 1839.]
[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés
eussent voté pour M. Sauzet.]
[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis
de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une
conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs
distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès
de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile
et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de
présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,
trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans
les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer
disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et
à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit
ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple
qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais
sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement
modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût
presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur
et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le
ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois
arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice
qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son
caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit
entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de
clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans
les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure
des grandes crises?
Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un
moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une
attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la
presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina
aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait
sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal
vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le
principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans
pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
couronne[62].
[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]
[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai
1839.)]
[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:
«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans
doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]
Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire
du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
suivi?
La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre
oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il
devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un
président du conseil en état de soutenir un débat, les autres
ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement
leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur
talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des
travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à
les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.
Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une
régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre
les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme
la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.
Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.
Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que
d'influence.
M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un
professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
littérature. Y parvenait-il?
[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait
été un moment chef de la division des lettres au ministère de
l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
député.]
Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.
[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:
«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses
membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]
Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était
loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier
rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme
de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou
esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était
parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées
propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans
la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des
ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris
passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,
sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le
danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la
_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté
«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,
dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot
dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,
même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été
créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus
brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à
le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en
apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour
faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un
homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était
douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre
singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était
occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au
lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers
triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à
combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du
passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de
l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de
cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu
pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en
souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir
et succomber.
[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous
causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez
lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,
repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»
Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie
chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.
Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier
aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son
jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du
moins à côté.»]
Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en
excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop
d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était
rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.
La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,
demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
prison du Mont-Saint-Michel[67].
[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre
à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger
des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort
d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le
sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il
se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,
hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un
des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé
tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je
me suis battu contre vos troupes.»]
[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
déportation, fut prononcée contre Blanqui.]
Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision
remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette
administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait
«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était
pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action
royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe
aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit
pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne
se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non
sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et
ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à
mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non
sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais
échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le
cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de
plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.
Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,
capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de
fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage
aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour
pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des
moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas
avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise
aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des
faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:
gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de
Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
attendre[74].»
[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.
364.)]
[Note 69: _Ibid._, p. 428.]
[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre
destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le
sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne
concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait
être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler
leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi
importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans
une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de
l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce
ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]
[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]
[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]
IV
Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,
n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les
piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir
dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si
l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur
rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,
si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent
dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts
du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est
vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était
plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,
en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa
complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout
autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les
premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,
était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre
politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,
l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois
noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte
d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite
aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de
l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant
plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,
à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de
Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en
étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse
éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,
et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de
jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large
carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux
aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux
fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir
contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet
engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour
accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière
lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce
pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure
qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on
pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de
monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,
sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres
puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la
couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de
leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient
ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de
l'opinion.
Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que
l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la
méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est
un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à
aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du
rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»
Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de
très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des
journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en
Orient[75].»
[Note 75: 25 juin 1839.]
Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er
juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».
[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation
avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:
«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États
et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un
nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la
France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]
Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et
n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur
étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un
effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la
difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
la commission, il maintint que le double objet de notre politique
devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous
osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de
la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits
furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.
Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
nées de la coalition.
V
Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud
semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin
1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le
pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de
leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de
prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,
qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente
dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur
notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur
leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de
Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement
le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.
Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses
troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.
Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens
chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation
militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris
de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à
l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine
déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
jusqu'aux insignes du commandement en chef.
[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]
Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager
l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et
même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,
il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père
n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par
céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne
pas passer le Taurus.
Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.
Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps
délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait
sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.
Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,
superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du
_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à
vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de
descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé
soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait
des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de
l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre
avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France
n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix
intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si
extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un
mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori
de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du
nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et
embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,
et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à
ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,
l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que
vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de
vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue
terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque
reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la
conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,
arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les
vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le
capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus
vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral
français avait été le confident de cette défection!
[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du
prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui
assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours
d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous
une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août
1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout
vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la
marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins
brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc
d'Aumale.]
En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.
Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le
vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].
[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]
[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée
par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]
VI
Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»
[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
Méhémet-Ali[82].»
[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].
[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]
À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
VII
Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
diminuât la liberté de la France.]
[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
inédits._)]
[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
inédits._)]
Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
relative to the affairs of the Levant._)]
[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
Guizot.)]
[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
une perturbation déplorable dans la marche de la politique
générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
pacifiquement la question d'Orient[101].»
[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
procédés[106].»
[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
inédits._)]
[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
inédits._)]
S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
aucun scrupule à les accepter.
[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
septembre 1839, citée par M. Guizot.]
Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.
[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
t. VI, p. 376.)]
[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
(_Documents inédits._)]
[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
(_Ibid._, p. 376.)]
[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]
[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]
Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
ambassadeur.
[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 117: _Ibid._]
VIII
Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.
M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].
[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
(BULWER, t. II, p. 263)]
[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
à côté de nous[123].»
[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]
[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
historiques_.)]
[Note 122: Même dépêche.]
[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]
Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
l'accord.
[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
du 23 septembre.]
[Note 125: «Cela m'est égal.»]
Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
dernier[127].»
[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]
Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.
Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
d'impuissance[129].»
[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]
[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]
Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
concours d'une puissante flotte égyptienne[132].
[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]
[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]
[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]
L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
adversaires[139].»
[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]
[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
(_Documents inédits._)]
[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
1839. (_Documents inédits._)]
[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
[Note 139: _Ibid._]
Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
Vienne[140]».
[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
législatives touchaient à leur terme.
[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
IX
Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
divisions, même morcellement.
La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
prononcée[143].
[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
Hauranne_.]
C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
leur démission.
[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]
M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].
[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
part.
[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
83.)]
[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
reconnues par le Roi; les notaires.]
Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
partie représentative[149].»
[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
partis, sur l'abaissement général.»]
[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]
X
La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éte
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