Principes de la Philosophie de l'Histoire
by Giambattista Vico · French · Gutenberg #43307 · 701,820 chars · public domain (US)
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Title: Principes de la Philosophie de l'Histoire
Author: Giambattista Vico
Translator: Jules Michelet
Release date: July 26, 2013 [eBook #43307]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/43307
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE ***
PRINCIPES
DE
LA PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE,
TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_
DE J. B. VICO,
ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,
par Jules MICHELET,
PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.
À PARIS,
CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,
RUE DE TOURNON, Nº 6.
1827.
AVIS
DU TRADUCTEUR.
Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une
traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les
principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des
nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).
Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années
1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus
souvent, et que nous avons suivie.
«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle
des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la
suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas
l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux
de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions
sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre
sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout
d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par
la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne
pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant
les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins
heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.
Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques
étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités
innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans
l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque
importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin
sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est
due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où
ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps
n'est pas encore venu.
* * *
On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie
complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va
que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce
morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la
_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,
tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la
tradition.
* * *
Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.
Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.
M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien
voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons
extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui
met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières.
On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en
efface le souvenir.
Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et
Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.
Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,
professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction
française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière
satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle
le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.
DISCOURS
SUR
LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.
Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par
Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce
mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu
en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la
réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de
l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;
essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science
nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce
qu'elle s'adressait au nôtre.
Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et
ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard
en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen
du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,
par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la
philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien
des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,
un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et
que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de
se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété
dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,
dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut
lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde
intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits
historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le
vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par
l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude
de l'homme celle de l'humanité tout entière.
Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue
éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance
historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs
moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en
chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à
examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme
scientifique.
Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico
nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au
commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de
cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé
conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur
cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue
d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie.
Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme
n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu
y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la
cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique
invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent
recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au
moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la
religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons
et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient
fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale
particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait
caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école
pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale
et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange
de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour
accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au
dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient
seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia
rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on
devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances
qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait
l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les
éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la
philosophie et l'histoire, la science et la religion.
* * *
Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même
ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception
de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que
l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne
pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.
JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut
l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la
scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il
aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique
du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa
cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps
après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux
neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle
solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son
génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la
jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin
Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par
son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite
bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être
la première idée de la _Science nouvelle_.
«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit
comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que
dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la
méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et
de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si
heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la
Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des
cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient
préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,
avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de
Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les
lettres étaient également languissantes.»
C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent
impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre
l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il
s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se
soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis
que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se
précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,
Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et
de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les
critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à
la renaissance des lettres.
Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,
non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,
mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,
et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours
où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle
des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la
première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été
attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les
études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de
réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle,
l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le
moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand
esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme
cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut
pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à
Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un
esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité.
Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la
méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir
que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la
méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps
désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,
mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une
méthode diverse selon la nature des choses.»[2]
[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas
animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que
les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une
université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec
tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]
[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où
l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex
originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.]
Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel
et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les
ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce
sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les
opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système.
L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de
jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué
par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend
de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se
découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de
métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins
faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout
le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science
nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,
et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie
des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il
le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.
Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation
romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.
[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté
les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement
une traduction.]
Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs
favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux
ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,
le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la
sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.
Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon
cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une
base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des
évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez
abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes
généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son
système de droit universel la philosophie et la théologie, en les
appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et
sur celle des langues.»
La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son
système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant:
«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à
trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est
l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit
de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu,
retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la
fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était,
disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il
afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un
discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait
été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie
philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer
toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés:
_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science
du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord
de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit
paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à
Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.
[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,
nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,
cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam
existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,
de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:
quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in
partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:
in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ
proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ
arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas
ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de
divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod
cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse
demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ
hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,
origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;
constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum
tenebras esse et errores.]
Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de
doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en
1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à
la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de
nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition
de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si
l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la
forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la
première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est
infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans
celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le
génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées
particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le
sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,
malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur
néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,
présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre
poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en
l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on
va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que
l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir
davantage à un public français.
[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa
méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel
(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est
que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour
descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des
premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais
dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis
tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la
Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans
l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les
séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre
eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la
séparant des principes des idées et des principes des langues».
_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec
d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.
Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit
pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,
que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus
dans les éditions suivantes.]
* * *
Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de
moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous
retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations
les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs
révolutions politiques, dans celles du langage, une marche
singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des
accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les
premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit
dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le
cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la
nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire
de l'humanité.
Elle tire son unité de la religion, principe producteur et
conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie
naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une
démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets
par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a
gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin
plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des
nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans
l'uniformité des idées divines?
Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le
perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des
principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La
science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de
mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et
leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on
connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se
ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,
alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les
sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion
avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de
cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère
d'homme, et se séparant de l'humanité.
* * *
La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la
philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la
philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.
La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;
la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les
faits au caractère de vérités universelles éternelles.
Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui
dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa
nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école
de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux
épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent
au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres
nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient
s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans
notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,
parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois
principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité
de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité
de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits
historiques: institution universelle des religions, des mariages et
des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un
caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_
(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera
generis humani_.
La philologie, science du réel, science des faits historiques et des
langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la
philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est
incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel
nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du
vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une
classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens
commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens
commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde
social.
Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,
quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes
locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les
peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout
ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les
idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les
comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit
dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.
N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en
supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il
est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les
moeurs des nations.
Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans
le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui
a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le
noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle
chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est
sociable, puisqu'il reste en société_.
Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la
civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin
ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette
division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est
surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette
classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être
précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une
langue hiéroglyphique ou sacrée.
Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les
causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être
recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait
mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain
y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous
essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés
nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous
restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne
pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à
les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la
civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la
vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs
sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers
hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une
sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose
les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les
Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme
les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous
rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui
rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers
âges.
Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle
Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien
que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté
les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie
sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la
taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos
artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)
Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,
tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans
Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les
phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,
plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire
comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est
fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants
effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et
la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,
_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille
de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.
L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle
autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait
dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les
individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que
l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la
raison, et de celle-ci à la religion de la foi?
Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage
critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de
civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis
par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude
invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces
premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme
ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de
l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus
naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.
L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,
imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en
proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après
lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.
Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un
vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par
signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes
de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les
signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par
laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.
L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de
divination, théologie mystique, mythologie, muse.
Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la
nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités.
Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses
immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans
aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de
l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela
qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,
créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le
dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc
poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en
épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage.
(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)
C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde
invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par
la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges
une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.
Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes
l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans
l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le
_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]
[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III
v., p. 216 édit. Lefebvre.]
Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs
pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire
_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent
_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère.
Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des
Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux
peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que
par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour
ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent
dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime
qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes
furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient
été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une
sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de
commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur
système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un
âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt
que _raisonnées_.
Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue
_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui
lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de
signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette
langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la
discipline militaire. Transportée dans la langue articulée,
elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En
général la métaphore fait le fond des langues.
Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des
étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des
choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:
_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens,
_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les
_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et
les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe
étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays
barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils
leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre
combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des
langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification
doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue
_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont
tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.
La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des
noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un
homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un
_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui
semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour
l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des
premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il
remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de
former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les
héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de
notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières
idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et
peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel
individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient
entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai
poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le
_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_
aussi bien que l'Achille de l'Iliade?
Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms
propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les
commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.
Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un
Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette
partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de
la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce
héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul
sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le
représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège
admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le
temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils
semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que
l'antiquité en ait fait des dieux?
Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme
les expressions de tel caractère national à telle époque, comme
désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la
société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie
populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés
disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense
luit dans la ténébreuse antiquité.
Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie
et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des
convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se
sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est
que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y
reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des
opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en
effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la
bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._
La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,
mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa
vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut
long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère
fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui
recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville
en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des
dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus
souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de
leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de
vers.
Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants
improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se
trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la
bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.
Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à
la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?
le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?
Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable
puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité
sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et
de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie
d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse
n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui
inspirent la poésie?
Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:
c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des
poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier
titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs
systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses
fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,
et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.
Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été
poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces
tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les
inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les
épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les
choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il
est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans
la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers
précédèrent la prose.
Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car
le langage de la première est tout concret, tout particulier. La
poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut
aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans
l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,
elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement
idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge
_humain_ de la poésie.
* * *
L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant
découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes
d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des
premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de
l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque
les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,
l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà
mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était
exprimé en langue héroïque.
Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,
effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se
réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses
vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une
compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de
famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore
toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,
ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères
et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que
dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des
premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que
les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent
préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais
ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances
divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs
enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à
un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.
Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les
dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une
superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré
leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous
inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous
leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du
monde; l'athéisme n'a rien fondé.
Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par
le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des
biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant
échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,
situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus
urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les
violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,
nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la
vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les
héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient
appelés enfans de la sagesse, etc.
Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la
religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,
particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à
condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,
devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et
demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où
les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient
toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine
des _clientelles_ et des _fiefs_.
Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de
_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de
leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des
auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_,
_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance
des terres, qu'ils tenaient des nobles.
Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les
rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur
ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la
cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la
guerre et la religion.
Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis,
polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme
d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),
et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur,
les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,
dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux
plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens
combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et
ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots
particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de
l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette
violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une
généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie,
auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par
des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les
privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité,
sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques.
* * *
Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous
rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.
Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la
seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence
varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les
historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous
en rappellent l'institution sans en marquer les rapports
avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits
isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence
antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de
mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.
Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en
haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les
oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une
autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.
Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes
étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils
trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La
jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la
connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans
l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le
respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,
les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies
requises avaient été accomplies.
Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient
ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme
témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion
se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur
cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre
un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia
bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un
caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les
ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus
étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char
des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter
Férétrien, et delà immolés.
Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les
républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas
de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le
duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne
s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement
juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit
héroïque_ fut celui de la force.
La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la
parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la
religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes
religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et
qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules
parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les
premières, et la superstition de ces formules fut inflexible,
impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):
Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.
Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere
malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces
temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de
moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité
naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce
que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de
conservation pour la société.
La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans
l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but
d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens
jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le
droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les
consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le
cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent
de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les
appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de
l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le
secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques
aristocratiques.
Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de
général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport
qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après
lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute
particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed
scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_.
Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le
droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce
dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une
justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente
serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent
demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent
faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.
À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les
aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus
en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts
privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous
les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les
intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des
intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections
particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le
patriotisme.
Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre
les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de
l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les
citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,
ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,
leur dicte les mêmes lois.
Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui
subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,
pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie
et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en
général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,
il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.
Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne
considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais
comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens
héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son
tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois
populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles
ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres
civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans
s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force
le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin
de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_
(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la
monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub
imperium unius accepit_.
Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être
gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au
moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement
est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,
il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie
est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps
de la civilisation la plus avancée.
Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines
moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des
premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;
les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des
droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si
avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot
d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.
* * *
Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles
conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois
gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et
commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme
la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire
consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit
arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.
Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors
un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses
passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le
soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux
lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux
meilleurs l'empire du monde_.
Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation
ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il
faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.
Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt
privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son
plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière
période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la
première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;
celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se
défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en
embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous
voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_,
la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.
Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par
l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent
forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à
force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse
disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,
insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne
connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux,
le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de
culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la
piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice,
et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.
* * *
C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société
européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses
humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait
établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la
puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine
sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui
menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au
nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient
également à l'auteur de la religion son divin caractère.
On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit
les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur
leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et
militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres
pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les
déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints,
protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs
reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations
canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par
les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la
dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les
infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent
chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection
qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux
escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des
chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du
monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient
point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques
furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et
sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous
retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la
plus haute antiquité.
* * *
Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre
humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes
et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous
conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des
nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la
sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,
auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus
glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile;
et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en
durée à la république de l'univers!
Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,
elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de
la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une
sagesse au-dessus de l'homme....
Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se
sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons
donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait
eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas
moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours
supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées.
Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins
plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent
le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et
l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de
leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre
dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la
servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre
tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un
monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets
par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un
peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire
elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix
de la société renaît de ses cendres.
* * *
Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous
l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de
suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses
principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire
connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.
La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première
édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre
autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.
Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans
cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on
l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus
distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand
ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu
compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la
_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.
Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal
de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de
Naples.
Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à
composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions
solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était
né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de
rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez
lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la
Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.
Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin
d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée
réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules
de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était
un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux
heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait
un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:
_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les
filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé
d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et
cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte
de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.
À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla
s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son
fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui
succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il
languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses
infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta
quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il
ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,
après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les
psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.
Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il
supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une
lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles
yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai
fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je
n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du
siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a
donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me
trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la
composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met
au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me
sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu
qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.»
Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes
qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à
espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les
chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les
cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà
dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement
aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par
sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des
notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec
l'inscription suivante:
AU TIBULLE CHRÉTIEN
AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE
JEAN BAPTISTE VICO
POURSUIVI ET BATTU
PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE
ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE
PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS
[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions
qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces
adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude
comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque
nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.
C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis
ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre
disait:
«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on
m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7]
[Note 7:
_Cujus non fugio mortem, si famam assequar,
Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._]
APPENDICE DU DISCOURS.
Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses
ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou
simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages
qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.
Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que
nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.
Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie
écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date
d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit
beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il
mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.
«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique
et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité
d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé
ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les
subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre
l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.
Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le
professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa
vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les
maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et
généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à
observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les
termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les
interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les
interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de
ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur
avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par
celle de la langue latine.»
Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf
années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans
où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la
route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée
d'avance.
D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,
l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce
droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire
plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer
les origines historiques du droit romain et en général du droit des
nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins
conforme à la saine doctrine de la Grâce.»
Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu
d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui
comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,
le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il
associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et
Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était
lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en
observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la
troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait
sur le livre même.
Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des
moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,
il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu
citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans
cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était
qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art
dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à
la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que
la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un
petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice
métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on
n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»
La morale le ramena à la métaphysique; mais comme il tirait peu de
profit de celle d'Aristote, il se mit à lire Platon, sur sa réputation
de prince des philosophes. Il comprit alors pourquoi la métaphysique
du premier ne lui avait servi de rien pour appuyer la morale. «Celle
du second conduit à reconnaître pour principe physique l'idée
éternelle qui tire d'elle-même et crée la matière. Conformément à
cette métaphysique, Platon donne pour base à sa morale l'idéal de la
justice; et c'est de là qu'il part pour fonder sa république, sa
législation idéales. La lecture de Platon éveilla dans l'esprit de
Vico la première conception d'un droit idéal éternel, en vigueur dans
la cité universelle, qui est renfermée dans la pensée de Dieu, et dans
la forme de laquelle sont instituées les cités de tous les temps et de
tous les pays. Voilà la république que Platon devait déduire de sa
métaphysique; mais il ne le pouvait, ignorant la chute du premier
homme.»
Les ouvrages philosophiques de Platon, d'Aristote et de Cicéron, dont
le but est de diriger l'homme social, l'éloignèrent également «et des
épicuriens, toujours renfermés dans la molle oisiveté de leurs
jardins, et des stoïciens qui, tout entiers dans les théories, se
proposent l'impassibilité; ce sont morales de solitaires. Mais il
admira la physique des stoïciens qui composent l'univers de points,
comme les platoniciens le composent de nombres. Il rejeta également
les physiques _mécaniques_ d'Épicure et de Descartes. La physique
expérimentale des Anglais lui parut devoir être utile à la médecine;
mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de
rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare.»
Comme Aristote et Platon tirent souvent leurs preuves des
mathématiques, il étudia la géométrie pour les mieux entendre; mais il
ne poussa pas loin cette étude, pensant qu'il suffisait de connaître
la méthode des géomètres; «pourquoi mettre dans de pareilles entraves
un esprit habitué à parcourir le champ sans bornes des généralités, et
à chercher d'heureux rapprochemens dans la lecture des orateurs, des
historiens et des poètes?»
De retour à Naples, Vico y trouva cette décadence universelle dont on
a vu le tableau. Combien il se félicita de n'avoir pas eu de maître
dont les paroles fussent pour lui des lois; combien il remercia la
solitude de ses forêts, où il avait pu suivre une carrière toute
indépendante! Voyant qu'on négligeait surtout la langue latine, il se
détermina à en faire un des principaux objets de ses études; pour
mieux s'y livrer, il abandonna le grec, et ne voulut jamais apprendre
le français. Il croyait avoir remarqué que ceux qui savent tant de
langues, n'en possèdent jamais une parfaitement. Il abandonna les
critiques, les commentateurs, et ferma même les dictionnaires. Les
premiers n'arrivent guère à sentir les beautés d'une langue étrangère,
par l'habitude qu'ils ont de chercher toujours les défauts. La
décadence de la langue latine date de l'époque où commencèrent à
paraître les seconds. Il ne conserva d'autre lexique que le
_Nomenclateur_ de Junius pour l'intelligence des termes techniques. Il
lut les auteurs dans des éditions sans notes, en cherchant à pénétrer
dans leur esprit avec une critique philosophique. Aussi ses amis
l'appelaient-ils, comme on nommait autrefois Épicure, [Grec:
autodidaskalos], _le maître de soi-même_.
On commençait dès-lors à connaître son mérite, et les théatins
cherchaient à le faire entrer dans leur ordre; comme il n'était point
gentilhomme, ils offraient de lui obtenir une dispense du pape. Vico
refusa, et se maria, à ce qu'il paraît, peu de temps après. Vers la
même époque, la chaire de rhétorique étant venue à vaquer, il refusait
de concourir, parce qu'il avait échoué peu auparavant dans la demande
d'une autre place; mais ses amis se moquèrent de sa simplicité dans
les choses d'intérêt; il concourut et réussit (1697 ou 98).
Cette place lui donna l'occasion d'exposer partiellement,
dans une suite de discours d'ouverture, les idées qu'il devait réunir
dans son grand ouvrage (1699-1720). Ce sont toujours des sujets
généraux «où la philosophie descend aux applications de la vie civile;
il y traite du but des études et de la méthode qu'on doit y suivre,
des fins de l'homme, du citoyen, du chrétien.»
Ces discours, généralement admirables par la hauteur des vues, ont une
forme paradoxale et quelquefois bizarrement dramatique. L'homme,
dit-il dans celui de 1699, doit embrasser le cercle des sciences; qui
ne le fait pas, ne le veut pas sérieusement. Nous ignorons toute la
puissance de nos facultés. De même que Dieu est l'esprit du monde,
l'esprit humain est un dieu dans l'homme. Ne vous est-il pas arrivé de
faire, dans l'élan d'une volonté forte, des choses que vous admiriez
ensuite, et que vous étiez tentés d'attribuer à un dieu plutôt qu'à
vous-mêmes?--Dans le discours de 1700, Dieu, juge de la grande cité,
prononce cette sentence dans la forme des lois romaines: L'homme
naîtra pour la vérité et pour la vertu, c'est-à-dire pour moi; la
raison commandera, les passions obéiront. Si quelque insensé, par
corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi,
criminel au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre
cruelle..... puis vient la description pathétique de cette guerre
intérieure.
1701. Tout artifice, toute intrigue doivent être bannis de la
république des lettres, si l'on veut acquérir de véritables
lumières.--1704. Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et
l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien
général.--1705. Les époques de gloire et de puissance pour les
sociétés, ont été celles où elles ont fleuri par les lettres.--1707.
La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser
dans nos études l'universalité des arts et des sciences, et nous
indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre.--Les
discours de 1699 et de 1700 sont les seuls qu'on ait conservés en
entier; ils se trouvent dans le quatrième volume du recueil des
Opuscules de Vico.
Nous avons parlé déjà de deux discours plus remarquables
encore (_De nostri temporis studiorum ratione_, 1708.--_Omnis divinæ
atque humanæ eruditionis elementa tria_, _nosse_, _velle_, _posse_,
etc. 1719). Le second a été fondu par Vico dans son livre sur l'_Unité
de principe du droit_, qui lui-même a fourni les matériaux de la
_Science nouvelle_.
Le premier ouvrage considérable de Vico, est le traité: _De
antiquissimâ Italorum sapientiâ ex linguæ latinæ originibus eruendâ_,
1710. La lecture du traité plus ingénieux que solide de Bacon, _De
sapientiâ veterum_, lui fit naître l'idée de chercher les principes de
la sagesse antique, non dans les fables des poètes, mais dans les
étymologies de la langue latine, comme Platon les avait cherchés dans
celles de la langue grecque (Voy. _le Cratyle_). Ce travail devait
avoir deux parties, l'une métaphysique, l'autre physique. La première
seule a été imprimée, sous le titre indiqué ci-dessus. Vico paraît
n'avoir pas achevé la seconde; il dit seulement en avoir dédié à
Aulisio un morceau considérable, intitulé: _De æquilibrio corporis
animantis_. Il y traitait de l'ancienne médecine des Égyptiens. Je
n'ai pu me procurer cet opuscule, qui peut-être n'a pas été imprimé.
Dans le peu qu'il en cite, on voit qu'il avait soupçonné l'analogie du
calorique et du magnétisme.
Le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ_, est de tous les
ouvrages de Vico celui dont il a le moins profité dans la Science
nouvelle. Rien de plus ingénieux que ses réflexions sur la
signification identique des mots _verum_ et _factum_ dans l'ancienne
langue latine, sur le sens d'_intelligere_, _cogitare_, _dividere_,
_minuere_, _genus_ et _forma_, _verum_ et _æquum_, _causa_ et
_negotium_, etc. Nous avons fait connaître dans Vico le fondateur de
la philosophie de l'histoire; peut-être, dans un second volume,
montrerons-nous en lui le métaphysicien subtil et profond,
l'antagoniste du cartésianisme, l'adversaire le plus éclairé et le
plus éloquent de l'esprit du dix-huitième siècle. La traduction de
l'ouvrage dont nous venons de parler entrerait dans cette nouvelle
publication.
* * *
Vico s'occupa bientôt d'un travail tout différent. Le duc de Traetto,
Adrien Caraffe, le pria de se charger d'écrire la vie du maréchal
Antoine Caraffe, son oncle, d'après les Mémoires qu'il avait laissés.
Il y consacra une partie de ses nuits pendant deux ans «et s'efforça
d'y concilier le respect dû aux princes avec celui que réclame la
vérité». L'ouvrage parut en un volume, 1716, et concilia à l'auteur
l'estime et l'amitié de Gravina, avec lequel il entretint dès-lors une
correspondance assidue. Nous n'avons pu trouver ni l'histoire ni les
lettres.
Pour se préparer à écrire cette vie, Vico lut le grand ouvrage de
Grotius. Nous avons vu quelle révolution cette lecture opéra dans ses
idées. On lui avait demandé des notes pour une nouvelle édition du
_Droit de la guerre et de la paix_, et il en avait déjà écrit sur le
premier livre et sur la moitié du second, lorsqu'il s'arrêta,
«réfléchissant qu'il convenait peu à un catholique d'orner de notes
l'ouvrage d'un hérétique.»[8]
[Note 8: On voit pourtant (_Recueil des Opuscules_, t. I, p. 118)
qu'il correspondait avec un Juif, dont il fait l'éloge, et qui,
dit-il, était son ami.]
Lorsque Vico eut fait paraître ses deux ouvrages, _de uno universi
juris principio, et de constantia jurisprudentis_ (1721), l'importance
de ces travaux et son ancienneté dans l'université de Naples,
l'encouragèrent à concourir pour une chaire de droit qui se trouvait
vacante. Plusieurs de ses adversaires comptaient bien qu'il vanterait
longuement ses services envers l'université; plusieurs espéraient
qu'il s'en tiendrait à l'érudition vulgaire des principaux auteurs qui
avaient traité la matière; d'autres, qu'il se jetterait sur ses
principes du droit universel. Il les trompa tous: après une invocation
courte, grave et touchante, il lut le commencement de la loi, et
suivit une méthode familière aux anciens jurisconsultes, mais toute
nouvelle dans les concours. Les applaudissemens unanimes de
l'auditoire lui faisaient croire qu'il avait réussi; il en
fut autrement. «Mais voici ce qui prouve que Vico est né pour la
gloire de Naples et de l'Italie; il venait de perdre tout espoir
d'avancement dans sa patrie; un autre aurait dit adieu aux lettres, se
serait repenti peut-être de les avoir cultivées; pour lui il ne songea
qu'à compléter son système.»
Nous ajouterons peu de choses à ce que nous avons dit sur les
dernières années de Vico, et sur les malheurs qui attristèrent la fin
de sa carrière. Une seule anecdote montrera l'état de gêne où il se
trouvait, et l'indifférence de ses protecteurs. On a trouvé la note
suivante au dos d'une lettre adressée à Vico par le cardinal Laurent
Corsini, son Mécène, depuis pape sous le nom de Clément XII. «Réponse
de Son Éminence le cardinal Corsini qui n'a pas eu le moyen de m'aider
à imprimer mon ouvrage. Ce refus m'a forcé de penser à ma pauvreté. Il
a fallu que j'employasse le prix d'un beau diamant, que je portais au
doigt, à payer l'impression et la reliûre. J'ai dédié l'ouvrage au
seigneur cardinal, parce que je l'avais promis». L'amitié d'un simple
gentilhomme, nommé Pietro Belli, fut plus utile à Vico, qui reconnut
ses bienfaits en mettant une préface à sa traduction de la _Siphilis_
de Frascator.
Dans une situation si pénible, il ne laissait échapper aucune plainte.
Seulement il lui arrivait quelquefois de dire à un ami _que le malheur
le poursuivrait jusqu'au tombeau_. Cette triste prophétie fut
réalisée. À sa mort, les professeurs de l'université s'étaient
rassemblés chez lui, selon l'usage, pour accompagner leur collègue à
sa dernière demeure. La confrérie de Sainte-Sophie, à laquelle tenait
Vico, devait porter le corps. Il était déjà descendu dans la cour et
exposé. Alors commença une vive altercation entre les membres de la
congrégation et les professeurs, qui prétendaient également au droit
de porter les coins du drap mortuaire. Les deux partis s'obstinant, la
congrégation se retira et laissa le cadavre. Les professeurs ne
pouvant l'enterrer seuls, il fallut le remonter dans la maison. Son
malheureux fils, l'âme navrée, s'adressa au chapitre de l'église
métropolitaine, et le fit enterrer enfin dans l'église des pères de
l'Oratoire (_detta de' Gerolamini_), qu'il fréquentait de
son vivant, et qu'il avait choisie lui-même pour le lieu de sa
sépulture.
Les restes de Vico demeurèrent négligés et ignorés jusqu'en 1789.
Alors son fils Gennaro lui fit graver, dans un coin écarté de
l'église, une simple épitaphe. L'Arcadie de Rome, dont Vico était
membre, lui avait érigé un monument. Le possesseur actuel du château
de Cilento, a mis une inscription à sa mémoire dans une bibliothèque
peu considérable du couvent de Sainte-Marie de la Pitié, où il
travaillait ordinairement pendant son séjour à Vatolla.
* * *
Nous avons parlé du peu d'impression que produisit sur le public
l'apparition du système de Vico. Lorsque parurent les livres _De uno
juris principio_ et _De constantiâ jurisprudentis_, l'ouvrage, dit-il
lui-même, n'éprouva qu'une critique, c'est qu'on ne le comprenait pas.
Cependant le fameux Leclerc le comprit, car il écrivit à l'auteur une
lettre flatteuse, et témoigna une haute estime pour l'ouvrage, dans la
Bibliothèque ancienne et moderne, 2e partie du volume XVIII, article
8.
Lorsque les idées de Vico s'étendirent, et qu'il sentit la nécessité
de réunir les deux ouvrages pour les appuyer l'un par l'autre, il
entreprit d'abord d'établir son système en montrant l'invraisemblance
de tout ce qu'on avait dit sur le même sujet; l'ouvrage devait avoir
deux volumes in-4º. Mais il sentit les inconvéniens de cette méthode
négative: d'ailleurs un revers de fortune l'avait mis hors d'état de
faire des frais d'impression si considérables. Il concentra toutes ses
facultés dans la méditation la plus profonde pour donner à son ouvrage
une forme positive, et le réduire à de plus étroites proportions. Le
résultat de ce nouveau travail fut la première édition de la _Science
nouvelle_, qui parut en 1725.
La _Science nouvelle_ fut attaquée par les protestans et par les
catholiques. Tandis qu'un Damiano Romano, accusait le système de Vico
d'être contraire à la religion, le journal de Leipsig insérait
un article envoyé par un autre compatriote de Vico, dans
lequel on lui reprochait d'avoir _approprié son système au goût de
l'église romaine_. Vico accepte ce dernier reproche, mais il ajoute un
mot remarquable: _N'est-ce pas un caractère commun à toute religion
chrétienne, et même à toute religion, d'être fondée sur le dogme de la
Providence_. Recueil des Opuscules, t. 1, p. 141.--L'accusation de
Damiano a été reproduite en 1821, par M. Colangelo.[9]
[Note 9: Damiano Romano. Défense historique des lois grecques
venues à Rome contre l'opinion moderne de M. Vico, 1736,
in-4º.--Quatorze Lettres sur le troisième principe de la science
nouvelle, relatif à l'origine du langage; ouvrage dans lequel on
montre par des preuves tirées tant de la philosophie que de l'histoire
sacrée et profane, que toutes les conséquences de ce principe sont
fausses et erronées, 1749.--Dans la préface de son premier ouvrage, il
reconnaît que Vico a mérité l'immortalité; dans le second, fait après
la mort de Vico, il l'appelle plagiaire, etc.--Il croit prouver
d'abord que le système de Vico n'est pas nouveau, et dans cette
partie, malgré la diffusion et le pédantisme, l'ouvrage est assez
curieux, en ce qu'il rapproche de Vico les auteurs qui ont pu le
mettre sur la voie.--Il soutient ensuite que ce système est erroné, et
particulièrement contraire à la religion chrétienne. Le critique
bienveillant rappelle à cette occasion l'hérésie d'un Alméricus (p.
139), dont on jeta, les cendres au vent.
M. Colangelo. _Essai de quelques considérations sur la Science
nouvelle_, dédié à M. Louis de Médicis, ministre des finances. 1821.
Quelques admirateurs de Vico ont appuyé ces injustes accusations,
qu'ils regardaient comme autant d'éloges. Dans le désir d'ajouter Vico
à la liste des philosophes du 18e siècle, ils ont prétendu qu'il
avait obscurci son livre à dessein, pour le faire passer à la censure.
Cette tradition, dont on rapporte l'origine à Genovesi, a passé de lui
à Galanti son biographe, et ensuite à M. de A. Les personnes qui ont
le plus étudié Vico, MM. de A. et Jannelli n'y ajoutent aucune foi, et
la lecture du livre suffit pour la réfuter.]
On a vu dans le discours, comment Vico abandonna la méthode analytique
qu'il avait suivie d'abord pour donner à son livre une forme
synthétique. Dans la seconde édition (1730), il part souvent des idées
de la première comme de principes établis, et les exprime en formules
qu'il emploie ensuite sans les expliquer.
Dans la dernière édition (1744), l'obscurité et la confusion
augmentent. On ne peut s'en étonner lorsqu'on sait comment elle fut
publiée. L'auteur arrivait au terme de sa vie et de ses malheurs;
depuis plusieurs mois il avait perdu connaissance. Il paraît que son
fils Gennaro Vico rassembla les notes qu'il avait pu dicter depuis
l'édition de 1730, et les intercala à la suite des passages auxquels
elles se rapportaient le mieux, sans entreprendre de les fondre avec
le texte auquel il n'osait toucher.
La plupart des retranchemens que nous nous sommes permis, portent sur
ces additions.
Quoique nous n'ayons point traduit le morceau considérable, intitulé:
_Idée de l'ouvrage_, et que nous ayons abrégé de moitié la _Table
chronologique_, nous n'avons réellement rien retranché du 1er
livre. Tout ce que nous avons passé dans la table, se trouve placé
ailleurs, et plus convenablement. Quant à l'_Idée de l'ouvrage_, Vico
avoue lui-même, en tête de l'édition de 1730, qu'il y avait mis
d'abord une sorte de préface qu'il supprima, et qu'il écrivit cette
explication du frontispice pour remplir exactement le même nombre de
pages. Ce frontispice est une sorte de représentation allégorique de
la _Science nouvelle_. Debout sur le globe terrestre, la Métaphysique
en extase contemple l'oeil divin dans le mystérieux triangle; elle
en reçoit un rayon qui se réfléchit sur la statue d'Homère (des poèmes
duquel l'auteur doit tirer une grande partie de ses preuves). Le globe
pose sur un autel qui porte aussi le feu sacré et le bâton augural, la
torche nuptiale et l'urne funéraire, symboles des premiers principes
de la société. Sur le devant, le tableau de l'alphabet, les faisceaux,
les balances, etc., désignent autant de parties du système.
C'est sur le second livre que portent les principaux retranchemens. Le
plus considérable des morceaux que nous n'avons pas cru devoir
traduire, est une explication historique de la mythologie grecque et
latine. Il comprend, dans le deuxième volume de l'édition de Milan
(1803), les pages 101-107, 120-138, 147-156, 159, 165-171, 179,
182-185, 216-223, 235-238, 239-240, 254-268. Nous en avons rejeté
l'extrait à la fin de la traduction. Pour ne point juger cette
partie du système avec une injuste sévérité, il faut se rappeler qu'au
temps de Vico, la science mythologique était encore frappée de
stérilité par l'opinion ancienne qui ne voyait que des démons dans les
dieux du paganisme, ou renfermée dans le système presque aussi
infécond de l'apothéose. Vico est un des premiers qui aient considéré
ces divinités comme autant de symboles d'idées abstraites.
Les autres retranchemens du livre II, comprennent les pages 7-12,
40-46, 49, 69-71, 90-92, 188-192, 210, et en grande partie 286-288.
Ceux des derniers livres ne portent que sur les pages 78-9, 81-2, 84,
133, 138-140, 143-4.
* * *
Nous avons mentionné, à l'époque de leur publication, tous les
ouvrages importans de Vico. 1708. _De nostri temporis studiorum
ratione._--1710. _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex originibus
linguæ latinæ eruendâ_; trad. en italien, 1816, Milan.--1716. _Vita di
Marcesciallo Antonio Caraffa._--1721. _De uno juris universi
principio._ _De constantiâ jurisprudentis._--Enfin les trois éditions
de la _Scienza nuova_, 1725, 1730, 1744. La première a été réimprimée,
en 1817, à Naples, par les soins de M. Salvatore Galotti. La dernière
l'a été, en 1801, à Milan; à Naples, en 1811 et en 1816, ou 1818?
1821? Elle a été traduite en allemand par M. W. E. Weber, Leipsig,
1822.--Pour compléter cette liste, nous n'aurons qu'à suivre l'éditeur
des Opuscules de Vico. M. Carlantonio de Rosa, marquis de Villa-Rosa,
les a recueillis en quatre volumes in-8º (Naples, 1818). Nous n'avons
trouvé qu'une omission dans ce recueil. C'est celle de quelques notes
faites par Vico sur l'Art poétique d'Horace. Ces notes peu
remarquables ne portent point de date. Elles ont été publiées
récemment.--Les pièces inédites publiées, en 1818, par M. Antonio
Giordano, se trouvent aussi dans le recueil de M. de Rosa.
Le premier volume du recueil des Opuscules contient plusieurs écrits
en prose italienne. Le plus curieux est le mémoire de Vico sur sa
vie. L'estimable éditeur, descendant d'un protecteur de Vico,
y a joint une addition de l'auteur qu'il a retrouvée dans ses papiers,
et a complété la vie de Vico d'après les détails que lui a transmis le
fils même du grand homme. Rien de plus touchant que les pages XV et
158-168 de ce volume. Nous en avons donné un extrait. Les autres
pièces sont moins importantes.--1715. Discours sur les repas somptueux
des Romains, prononcé en présence du duc de Medina-Celi,
vice-roi.--Oraison funèbre d'Anne-Marie d'Aspremont, comtesse
d'Althann, mère du vice-roi. Beaucoup d'originalité. Comparaison
remarquable entre la guerre de la succession d'Espagne et la seconde
guerre punique.--1727. Oraison funèbre d'Angiola Cimini, marquise de
la Petrella. L'argument est très beau: _Elle a enseigné par l'exemple
de sa vie la douceur et l'austérité_ (il soave austero) _de la vertu_.
* * *
Le second volume renferme quelques opuscules et un grand nombre de
lettres, en italien. Le principal opuscule est la _Réponse à un
article du journal littéraire d'Italie_. C'est là qu'il juge Descartes
avec l'impartialité que nous avons admirée plus haut. Dans deux
lettres que contient aussi ce volume (au père de Vitré, 1726, et à D.
Francesco Solla, 1729), il attaque la réforme cartésienne, et l'esprit
du 18e siècle, souvent avec humeur, mais toujours d'une manière
éloquente.--Deux morceaux sur Dante ne sont pas moins curieux. On y
trouve l'opinion reproduite depuis par Monti, que l'auteur de la
divine Comédie est plus admirable encore dans le purgatoire et le
paradis que dans cet enfer si exclusivement admiré.--1730. Pourquoi
les orateurs réussissent mal dans la poésie.--De la grammaire.--1720.
Remercîment à un défenseur de son système. Dans cette lettre curieuse,
Vico explique le peu de succès de la _Science nouvelle_. On y trouve
le passage suivant: Je suis né dans cette ville, et j'ai eu affaire à
bien des gens pour mes besoins. Me connaissant dès ma première
jeunesse, ils se rappellent mes faiblesses et mes erreurs. Comme le
mal que nous voyons dans les autres nous frappe vivement, et
nous reste profondément gravé dans la mémoire, il devient une règle
d'après laquelle nous jugeons toujours ce qu'ils peuvent faire ensuite
de beau et de bon. D'ailleurs je n'ai ni richesses ni dignité; comment
pourrais-je me concilier l'estime de la multitude? etc.--1725. Lettre
dans laquelle il se félicite de n'avoir pas obtenu la chaire de droit,
ce qui lui a donné le loisir de composer la _Science nouvelle_ (_Voy._
l'avant-dernière page du discours.)--Lettre fort belle sur un ouvrage
qui traitait de la morale chrétienne, à Mgr. Muzio Gaëta.--Lettre au
même, dans laquelle il donne une idée de son livre _De antiquâ
sapientiâ Italorum_. «Il y a quelques années que j'ai travaillé à un
système complet de métaphysique. J'essayais d'y démontrer que l'homme
est Dieu dans le monde des grandeurs abstraites, et que Dieu est
géomètre dans le monde des grandeurs concrètes, c'est-à-dire dans
celui de la nature et des corps. En effet, dans la géométrie l'esprit
humain part du point, chose qui n'a point de parties, et qui, par
conséquent, est infinie; ce qui faisait dire à Galilée que quand nous
sommes réduits au point, il n'y a plus lieu ni à l'augmentation, ni à
la diminution, ni à l'égalité... Non-seulement dans les problèmes,
mais aussi dans les théorèmes, connaître et faire, c'est la même chose
pour le géomètre comme pour Dieu.»
Les réponses des hommes de lettres auxquels écrit Vico, donnent une
haute idée du public philosophique de l'Italie à cette époque. Les
principaux sont Muzio Gaëta, archevêque de Bari; un prédicateur
célèbre, Michelangelo, capucin; Nicoló Concina, de l'ordre des
Prêcheurs, professeur de philosophie et de droit naturel, à Padoue,
qui enseignait plusieurs parties de la doctrine de Vico; Tommaso Marin
Alfani, du même ordre, qui assure avoir été comme ressuscité après une
longue maladie, par la lecture d'un nouvel ouvrage de Vico; le duc de
Laurenzano, auteur d'un ouvrage sur le bon usage des passions
humaines; enfin l'abbé Antonio Conti, noble vénitien, auteur d'une
tragédie de César, et qui était lié avec Leibnitz et Newton. Vico
était aussi en correspondance avec le célèbre Gravina, avec Paolo
Doria, philosophe cartésien, et avec ce prodigieux Aulisio,
professeur de droit, à Naples, qui savait neuf langues, et qui écrivit
sur la médecine, sur l'art militaire et sur l'histoire. D'abord ennemi
de Vico, Aulisio se réconcilia avec lui après la lecture du discours
_De nostri temporis studiorum ratione_. Nous n'avons ni les lettres
qu'il écrivit à ces trois derniers ni leurs réponses.
* * *
Dans le troisième volume des Opuscules, Vico offre une preuve nouvelle
que le génie philosophique n'exclut point celui de la poésie. Ainsi
sont dérangées sans cesse les classifications rigoureuses des
modernes. Quoi de plus subtil, et en même temps de plus poétique que
le génie de Platon? Vico présente, par ce double caractère, une
analogie remarquable avec l'auteur de la Divine comédie.
Mais, c'est dans sa prose, c'est dans son grand poème philosophique de
la _Science nouvelle_, que Vico rappelle la profondeur et la sublimité
de Dante. Dans ses poésies, proprement dites, il a trop souvent
sacrifié au goût de son siècle. Trop souvent son génie a été resserré
par l'insignifiance des sujets officiels qu'il traitait. Cependant
plusieurs de ces pièces se font remarquer par une grande et noble
facture. Voyez particulièrement, l'exaltation de Clément XII, le
panégyrique de l'électeur de Bavière, Maximilien Emmanuel; la mort
d'Angela Cimini; plusieurs sonnets, pages 7, 9, 190, 195; enfin un
épithalame dans lequel il met plusieurs des idées de la _Science
nouvelle_, dans la bouche de Junon.
Nous ne nous arrêterons que sur les poésies où Vico a exprimé un
sentiment personnel. La première est une élégie qu'il composa à l'âge de
vingt-cinq ans (1693); elle est intitulée _Pensées de mélancolie_. À
travers les _concetti_ ordinaires aux poètes de cette époque, on y
démêle un sentiment vrai: «Douces images du bonheur, venez encore
aggraver ma peine! Vie pure et tranquille, plaisirs honnêtes et
modérés, gloire et trésors acquis par le mérite, paix céleste de l'âme,
(et ce qui est plus poignant à mon coeur) amour dont l'amour est le
prix, douce réciprocité d'une foi sincère!...» Long-temps après, sans
doute de 1720 à 1730, il répond par un sonnet à un ami qui déplorait
l'ingratitude de la patrie de Vico. «Ma chère patrie m'a tout refusé!...
Je la respecte et la révère. Utile et sans récompense, j'ai trouvé déjà
dans cette pensée une noble consolation. Une mère sévère ne caresse
point son fils, ne le presse point sur son sein, et n'en est pas moins
honorée...» La pièce suivante, la dernière du recueil de ses poésies,
présente une idée analogue à celle du dernier morceau qu'il a écrit en
prose (_Voy._ la fin du _Discours_). C'est une réponse au cardinal
Filippo Pirelii, qui avait loué la _Science nouvelle_ dans un sonnet.
«Le destin s'est armé contre un misérable, a réuni sur lui seul tous les
maux qu'il partage entre les autres hommes, et a abreuvé son corps et
ses sens des plus cruels poisons. Mais la Providence ne permet pas que
l'âme qui est à elle soit abandonnée à un joug étranger. Elle l'a
conduit, par des routes écartées, à découvrir son oeuvre admirable du
monde social, à pénétrer dans l'abîme de sa sagesse les lois éternelles
par lesquelles elle gouverne l'humanité. Et grâce à vos louanges, ô
noble poète, déjà fameux, déjà _antique_ de son vivant, il vivra aux
âges futurs, l'infortuné Vico!»
* * *
Le quatrième volume renferme ce que Vico a écrit en latin. La vigueur
et l'originalité avec lesquelles il écrivait en cette langue eût fait
la gloire d'un savant ordinaire.
1696. _Pro auspicatissimo in Hispaniam reditu Francisci Benavidii S.
Stephani comitis atque in regno Neap. Pro rege oratio._--1697. _In
funere Catharinæ Aragoniæ Segorbiensium ducis oratio._--1702. _Pro
felici in Neapolitanum solium aditu Philippi V, Hispaniarum novique
orbis monarchæ oratio._--1708. _De nostri temporis studiorum ratione
oratio ad litterarum studiosam juventutem, habita in R. Neap.
Academiâ._--1738. _In Caroli et Mariæ Amaliæ utriusque Siciliæ regum
nuptiis oratio._--_Oratiuncula pro adsequendâ laureâ in utroque
jure._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi R. Neap.
Academia._--_Carolo Borbonio utriusque Siciliæ Regi epistola._
1729. _Vici vindiciæ sive notæ in acta eruditorum Lipsiensia mensis
augusti A. 1727, ubi inter nova literaria unum extat de ejus libro,
cui titulus: Principi d'una scienza nuova d'intorno alla commune
natura delle nazioni._ Cet article, où l'on reproche à Vico d'avoir
_approprié son système au goût de l'Église romaine_, avait été envoyé
par un Napolitain. La violence avec laquelle Vico répond à un
adversaire obscur, ferait quelquefois sourire, si l'on ne connaissait
la position cruelle où se trouvait alors l'auteur. «Lecteur impartial,
dit-il en terminant, il est bon que tu saches que j'ai dicté cet
opuscule au milieu des douleurs d'une maladie mortelle, et lorsque je
courais les chances d'un remède cruel qui, chez les vieillards,
détermine souvent l'apoplexie. Il est bon que tu saches que depuis
vingt ans j'ai fermé tous les livres, afin de porter plus
d'originalité dans mes recherches sur le droit des gens; le seul livre
où j'ai voulu lire c'est le sens commun de l'humanité». Ce qui rend
cet opuscule précieux, c'est qu'en plusieurs endroits Vico déclare que
le sujet propre de la Science nouvelle, c'est _la nature commune aux
nations_, et que son système du droit des gens n'en est que le
principal corollaire.
1708. _Oratio cujus argumentum, hostem hosti infensiorem
infestioremque quam stultum sibi esse neminem._ Nul n'a d'ennemi plus
cruel et plus acharné que l'insensé ne l'est de lui-même.--1732. _De
mente heroicâ oratio habita in R. Neap. academiâ._ L'héroïsme dont
parle Vico est celui d'une grande âme, d'un génie courageux qui ne
craint point d'embrasser dans ses études l'universalité des
connaissances, et qui veut donner à sa nature le plus haut
développement qu'elle comporte. Nulle part il ne s'est plus abandonné
à l'enthousiasme qu'inspire la science considérée dans son ensemble et
dans son harmonie. Cet ouvrage, qui semble porter l'empreinte d'une
composition très rapide, est surtout remarquable par la
chaleur et la poésie du style. L'auteur avait cependant
soixante-quatre ans.
Ajoutez à cette liste des ouvrages latins de Vico, un grand nombre de
belles inscriptions. Voici l'indication des plus considérables:
Inscriptions funéraires en l'honneur de D. Joseph Capece et D. Carlo
de Sangro, 1707, faites par ordre du comte de Daun, général des armées
impériales dans le royaume de Naples.--Autre en l'honneur de
l'empereur Joseph, 1711, faite par ordre du vice-roi, Charles
Borromée.--Autre en l'honneur de l'impératrice Éléonore, faite par
ordre du cardinal Wolfgang de Scratembac, vice-roi.
* * *
Nous avons déjà nommé la plupart des auteurs qui ont mentionné Vico
(Journal de Trévoux, 1726, septembre; page 1742).--Journal de Leipsig,
1727, août, page 383.--Bibliothèque ancienne et moderne de Leclerc,
tome XVIII, partie II, pag. 426.--Damiano Romano.--Duni? Governo
civile.--Cesarotti (sur Homère).--Parini (dans ses cours à Milan).--Joseph
de Cesare. Pensées de Vico sur.... 18...?--Signorelli.--Romagnosi (de
Parme).--L'abbé Talia. Lettres sur la philosophie morale, 1817,
Padoue.--Colangelo--(_Biblioteca analitica, passim_).--Joignez-y Herder,
dans ses opuscules, et Wolf dans son _Musée des sciences de l'antiquité_
(tome I, page 555). Ce dernier n'a extrait que la partie de la Science
nouvelle relative à Homère.--Aucun Anglais, aucun Écossais, que je
sache, n'a fait mention de Vico, si ce n'est l'auteur d'une brochure
récemment publiée sur l'état des études en Allemagne et en Italie.--En
France, M. Salfi est le premier qui ait appelé l'attention du public sur
la Science nouvelle, dans son _Éloge de Filangieri_, et dans plusieurs
numéros de la _Revue Encyclopédique_, t. II, p. 540; t. VI, p. 364; t.
VII, p. 343.--_Voy._ aussi _Mémoires du comte Orloff sur Naples_, 1821,
t. IV, p. 439, et t. V, p. 7.
* * *
Vico n'a point laissé d'école; aucun philosophe italien n'a
saisi son esprit dans tout le siècle dernier; mais un assez
grand nombre d'écrivains ont développé quelques-unes de ses idées.
Nous donnons ici la liste des principaux.
Genovesi (né en 1712, mort en 1769). N'ayant pu me procurer que deux
des nombreux ouvrages de ce disciple illustre de Vico (_les
Institutions_ et la _Diceosina_), je donne les titres de tous les
livres qu'il a faits, en faveur de ceux qui seraient à même de faire
de plus amples recherches.--Leçons d'économie politique et
commerciale.--Méditations philosophiques (sur la religion et la
morale), 1758.--Institutions de métaphysique à l'usage des
commençans.--Lettre académique (sur l'utilité des sciences, contre le
paradoxe de J.-J. Rousseau), 1764.--Logique à l'usage des jeunes gens,
1766 (divisée en cinq parties: _emendatrice_, _inventrice_,
_giudicatrice_, _ragionatrice_, _ordonatrice_. On estime le dernier
chapitre, _Considérations sur les sciences et les arts_).--Traité des
sciences métaphysiques, 1764 (divisé en cosmologie, théologie,
anthropologie).--Dicéosine, ou science des droits et des devoirs de
l'homme, 1767; ouvrage inachevé. C'est surtout dans le troisième
volume de la Dicéosine que Genovesi expose des idées analogues à
celles de Vico.
Filangieri (né en 1752, mort en 1788). Quoique cet homme célèbre n'ait
rien écrit qui se rattache au système de Vico, nous croyons devoir le
placer dans cette liste. À l'époque de sa mort prématurée, il méditait
deux ouvrages; le premier eût été intitulé: _Nouvelle science des
sciences_; le second: _Histoire civile, universelle et perpétuelle_.
Il n'est resté qu'un fragment très court du premier, et rien du
second. J'ai cherché inutilement ce fragment.
Cuoco (mort en 1822). Voyage de Platon en Italie. Ouvrage très
superficiel et qui exagère tous les défauts du Voyage d'Anacharsis.
Les hypothèses historiques de Vico ont souvent chez Cuoco un air plus
paradoxal encore, parce qu'on n'y voit plus les principes dont elles
dérivent. Ce sont à-peu-près les mêmes idées sur l'_Histoire
éternelle_, sur l'Histoire romaine en particulier sur les douze
tables, sur l'âge et la patrie d'Homère, etc. Au moment où
les persécutions égarèrent la raison du malheureux Cuoco, il détruisit
un travail fort remarquable, dit-on, sur le système de la Science
nouvelle.
L'infortuné Mario Pagano (né en 1750, mort en 1800), est de tous les
publicistes celui qui a suivi de plus près les traces de Vico. Mais
quel que soit son talent, on peut dire que, dans ses _Saggi politici_,
les idées de Vico ont autant perdu en originalité que gagné en clarté.
Il ne fait point marcher de front, comme Vico, l'histoire des
religions, des gouvernemens, des lois, des moeurs, de la poésie,
etc. Le caractère religieux de la Science nouvelle a disparu. Les
explications physiologiques qu'il donne à plusieurs phénomènes
sociaux, ôtent au système sa grandeur et sa poésie, sans l'appuyer sur
une base plus solide. Néanmoins les _Essais politiques_ sont encore le
meilleur commentaire de la Science nouvelle. Voici les points
principaux dans lesquels il s'en écarte. 1º Il pense avec raison que
la _seconde barbarie_, celle du moyen âge, n'a pas été aussi semblable
à la première que Vico paraît le croire. 2º Il estime davantage la
sagesse orientale. 3º Il ne croit pas que _tous_ les hommes après le
déluge soient tombés dans un état de brutalité complète. 4º Il
explique l'origine des mariages, non par un sentiment religieux, mais
par la jalousie. Les plus forts auraient enlevé les plus belles,
auraient ainsi formé les premières familles et fondé la première
noblesse. 5º Il croit qu'à l'origine de la société, les hommes
furent, non pas agriculteurs, comme l'ont cru Vico et Rousseau, mais
chasseurs et pasteurs.
Chez tous les écrivains que nous venons d'énumérer, les idées de Vico
sont plus ou moins modifiées par l'esprit français du dernier siècle.
Un philosophe de nos jours me semble mieux mériter le titre de
disciple légitime de Vico. C'est M. Cataldo Jannelli, employé à la
bibliothèque royale de Naples, qui a publié, en 1817, un ouvrage
intitulé: _Essai sur la nature et la nécessité de la science des
choses et histoires humaines_. Nous n'entreprendrons pas de juger ce
livre remarquable. Nous observerons seulement que l'auteur ne semble
pas tenir assez de compte de la perfectibilité de l'homme.
Il compare trop rigoureusement l'humanité à un individu, et croit
qu'elle aura sa vieillesse comme sa jeunesse et sa virilité (page 58).
* * *
Il ne nous reste qu'à donner la liste des principaux auteurs français,
anglais et allemands qui ont écrit sur la philosophie de l'histoire.
Lorsque nous n'étions pas sûr d'indiquer avec exactitude le titre de
l'ouvrage, nous avons rapporté seulement le nom de l'auteur.
FRANCE. Bossuet. Discours sur l'histoire universelle, 1681.--Voltaire.
Philosophie de l'histoire. Essai sur l'esprit et les moeurs des
nations, commencé en 1740, imprimé en 1785.--Turgot. Discours sur les
avantages que l'établissement du christianisme a procurés au genre
humain. Autre sur les progrès de l'esprit humain. Essais sur la
géographie politique. Plan d'histoire universelle. Progrès et
décadences alternatives des sciences et des arts. Pensées détachées.
Ces divers morceaux sont ce que nous avons de plus original et de plus
profond sur la philosophie de l'histoire. L'auteur les a écrits à
l'âge de vingt-cinq ans, lorsqu'il était au séminaire, de 1750 à 1754.
_Voy._ le second volume des oeuvres complètes, 1810.--Condorcet.
Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain; écrit
en 1793, publié en 1799.--Mme de Staël, _passim_, et surtout dans
son ouvrage sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les
institutions politiques.--Walckenaër. Essai sur l'histoire de l'espèce
humaine.--Cousin. De la philosophie de l'histoire; très court, mais
très éloquent, dans ses Fragmens philosophiques; écrit en 1818,
imprimé en 1826.
ANGLETERRE. Ferguson. Essai sur l'histoire de la société civile, 1767;
trad.--Millar. Observations sur les distinctions de rang dans la
société, 1771.--Kames. Essais sur l'histoire de l'homme,
1773.--Dunbar? Essais sur l'histoire de l'humanité, 1780.--Price...
1787.--Priestley. Discours sur l'histoire; traduits.
ALLEMAGNE. Iselin. Histoire du genre humain, 1764.--Herder.
Idées philosophiques sur l'histoire de l'humanité, 1772 (traduit par
M. Edgard Quinette, 1837).--Kant. Idée de ce que pourrait être une
histoire universelle, considérée dans les vues d'un citoyen du monde
(traduit par Villiers dans le Conservateur, tome II, an VIII). Autres
opuscules du même, sur l'identité de la race humaine, sur le
commencement de l'histoire du genre humain, sur la théorie de la pure
religion morale, etc. (traduits dans le même volume du Conservateur,
ou dans les Archives philosophiques et littéraires, tome
VIII).--Lessing. Éducation du genre humain, 1786.--Meiners. Histoire
de l'humanité, 1786. Voyez aussi ses autres ouvrages _passim_.--Carus.
Idées pour servir à l'histoire du genre humain.--Ancillon. Essais
philosophiques, ou nouveaux mélanges, etc., 1817. _Voy._ philosophie
de l'histoire, dans le premier volume; perfectibilité, dans le second
(écrit en français).
Ajoutez à cette liste un nombre infini d'ouvrages dont le sujet est
moins général, mais qui n'en sont pas moins propres à éclairer la
philosophie de l'histoire; tels que l'Histoire de la culture et de la
littérature en Europe, par Eichorn; la Symbolique de Creutzer, etc.
TABLE DES MATIÈRES.
AVIS DU TRADUCTEUR.
DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO. pag. I
APPENDICE DU DISCOURS. XLIX
LIVRE Ier--_Des principes_.--Argument. 1
CHAPITRE Ier Table chronologique. 5
CHAP. II. Axiomes. 24
CHAP. III. Trois principes fondamentaux. 75
CHAP. IV. De la Méthode. 81
LIVRE II.--_De la sagesse poétique_.--Argument. 93
CHAP. Ier Sujet de ce Livre. 101
CHAP. II. De la Métaphysique poétique. 108
CHAP. III. De la Logique poétique. 125
CHAP. IV. De la Morale poétique. 168
CHAP. V. Du Gouvernement de la famille, ou Économie
dans les âges poétiques. 174
CHAP. VI. De la Politique poétique. 186
CHAP. VII. De la Physique poétique. 221
CHAP. VIII. De la Cosmographie poétique. 231
CHAP. IX. De l'Astronomie poétique. 233
CHAP. X. De la Chronologie poétique. 235
CHAP. XI. De la Géographie poétique. 239
Conclusion de ce Livre. 247
LIVRE III.--_Découverte du véritable Homère_.--Argument. 249
CHAP. Ier De la Sagesse philosophique que l'on
attribue à Homère. 252
CHAP. II. De la Patrie d'Homère. 258
CHAP. III. Du temps où vécut Homère. 260
CHAP. IV. Pourquoi le génie d'Homère dans la poésie
héroïque ne peut jamais être égalé. 264
CHAP. V. Observations philosophiques devant servir
à la découverte du véritable Homère. 268
CHAP. VI. Observations philologiques, etc. 274
CHAP. VII. Découverte du véritable Homère. 278
APPENDICE.--Histoire raisonnée des poètes dramatiques et
lyriques. 283
LIVRE IV.--DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.--Argument. 287
CHAP. Ier--INTRODUCTION.--Trois sortes de nature de
moeurs, de droits naturels, de
gouvernemens. 291
CHAP. II. Trois espèces de langues et de caractères. 296
CHAP. III. Trois espèces de jurisprudences, d'autorités
de raisons.--Corollaires relatifs à la
politique et au droit des Romains. 299
CHAP. IV. Trois espèces de Jugemens.--Corollaire
relatif au duel et aux représailles.--Trois
périodes dans l'histoire des moeurs et de
la jurisprudence. 309
CHAP. V. Autres preuves, tirées des caractères propres
aux aristocraties héroïques. 321
CHAP. VI. Autres preuves tirées de la manière dont
chaque forme de la société se combine avec
la précédente. 334
CHAP. VII. Dernières preuves. 342
LIVRE V.--_Retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés
détruites se relèvent de leurs ruines._--Argument. 355
CHAP. Ier Objet de ce Livre--Retour de l'âge divin. 357
CHAP. II. Comment les nations parcourent de nouveau la
carrière qu'elles ont fournie, conformément
à la nature éternelle des fiefs.--Que
l'ancien droit politique des Romains se
renouvela dans le droit féodal. (Retour de
l'âge héroïque.). 362
CHAP. III. Coup-d'oeil sur le monde politique, ancien
et moderne. 371
CHAP. IV. Conclusion.--D'une république éternelle
fondée dans la nature par la providence
divine, et qui est la meilleure possible
dans chacune de ses formes diverses. 376
APPENDICE DU SECOND LIVRE.--Explication de la mythologie
grecque et romaine.
389
PRINCIPES
DE
LA PHILOSOPHIE
DE L'HISTOIRE.
LIVRE PREMIER.
DES PRINCIPES.
ARGUMENT.
_On ne peut déterminer quelles lois observe la civilisation dans son
développement, sans remonter à son origine._ _L'auteur prouve d'abord
la nécessité de suivre dans cette recherche une nouvelle méthode, par
l'insuffisance et la contradiction de tout ce qu'on a dit sur
l'histoire ancienne jusqu'à la seconde guerre punique_ (chap. I.)--_Il
expose ensuite sous la forme d'axiomes, les vérités générales qui font
la base de son système_ (chap. II.)-_-Il indique enfin les trois
grands principes d'où part la science nouvelle, et la méthode qui lui
est propre_ (chap. III et IV.)
_Chap. I._ TABLE CHRONOLOGIQUE. _Vaines prétentions des
Égyptiens à une science profonde et à une antiquité exagérée. Le
peuple hébreux est le plus ancien de tous. Division de l'histoire des
premiers siècles en trois périodes._--1. _Déluge. Géans. Âge d'or.
Premier Hermès._--2. _Hercule et les Héraclides. Orphée. Second
Hermès. Guerre de Troie. Colonies grecques de l'Italie et de la
Sicile._--3. _Jeux olympiques. Fondation de Rome. Pythagore. Servius
Tullius. Hésiode, Hippocrate et Hérodote. Thucydide; guerre du
Péloponèse. Xénophon; Alexandre. Lois Publilia et Petilia. Guerre de
Tarente et de Pyrrhus. Seconde guerre punique._
_Dans ce chapitre, l'auteur jette en passant les fondemens d'une
critique nouvelle_: 1º _La civilisation de chaque peuple a été son
propre ouvrage, sans communication du dehors_; 2º _On a exagéré la
sagesse ou la puissance des premiers peuples_; 3º _On a pris pour des
individus des êtres allégoriques ou collectifs_ (_Hercule_, _Hermès_.)
_Chap. II._ AXIOMES. 1-22. _Axiomes généraux._ 23-114. _Axiomes
particuliers._==1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées
jusqu'ici sur les commencemens de la civilisation._--5-15. _Fondemens
du_ vrai. _Méditer le monde social dans son idée éternelle._--16-22.
_Fondemens du_ certain. _Apercevoir le monde social dans sa
réalité._==23-28. _Division des peuples anciens en hébreux et gentils.
Déluge universel. Géans_.--28-30. _Principes de la théologie
poétique._--31-40. _Origine de l'idolâtrie, de la divination, des
sacrifices._--41-46. _Principes de la mythologie historique._--47-62.
_Poétique._--47-49. _Principe des caractères poétiques._--50-62. _Suite
de la poétique. Fable, convenance, pensée, expression, chant,
vers._--63-65. _Principes étymologiques._--66-96. _Principes de
l'histoire idéale._--70-84. _Origine des sociétés._--84-96. _Ancienne
histoire romaine._--97-103. _Migrations des peuples._--104-114.
_Principes du droit naturel._
_Chap. III._ TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.--_Religions et croyance à
une Providence, mariages et modération des passions, sépultures et
croyance à l'immortalité de l'âme._
_Chap. IV._ DE LA MÉTHODE.--_Le point de départ de la science nouvelle
est la première pensée_ humaine _que les hommes durent concevoir, à
savoir, l'idée d'un Dieu._==_Cette science emploie d'abord des
preuves_ philosophiques, _ensuite des preuves_ philologiques.
_Les preuves_ philosophiques _elles-mêmes sont ou théologiques ou
logiques. La science nouvelle est une_ démonstration historique de la
Providence; _elle trace le cercle éternel d'une_ histoire idéale _dans
lequel tourne l'histoire réelle de toutes les nations. Elle s'appuie
sur une_ critique nouvelle, _dont le criterium est le_ sens commun du
genre humain. _Cette critique est le fondement d'un nouveau
système du_ droit des gens.
Preuves philologiques, _tirées de l'interprétation des fables, de
l'histoire des langues, etc._
LIVRE PREMIER.
DES PRINCIPES.
CHAPITRE PREMIER.
TABLE CHRONOLOGIQUE, OU PRÉPARATION DES MATIÈRES QUE DOIT METTRE EN
OEUVRE LA SCIENCE NOUVELLE.
La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du
monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,
de frivolité et d'inconséquence.
* * *
Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
ce monde par le Dieu véritable.[10]
[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]
Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient
alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de
Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.
Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez
les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé
de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
l'Hercule Égyptien.
[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
religionum avida_.]
Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité
n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture
évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
indigeste.
L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a
trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
législation.
Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à
cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
celle des Assyriens.
La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.
Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,
comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
leur histoire depuis le commencement du monde.
Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,
puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,
puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
démontrer.
* * *
Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º
pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se
parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou
_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin
des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin
_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon
l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les
Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
* * *
[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.
La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système
ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
la Méditerranée et de l'Océan.
[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui
du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
terre avec les hommes.
Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les
Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les
inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne
fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]
D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte
en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien
Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne
pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture
alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles
après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de
son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que
le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté
les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la
première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre
toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les
lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée
des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes
encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en
existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on
qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux
citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des
héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et
un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même
manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore
la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut
encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
européennes.]
[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des
peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,
de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]
[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,
est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.
À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui
propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]
[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait
jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les
Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
eussent été contemporains.
* * *
[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
habitans.
* * *
[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à
l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis
par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
soleil.
La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_
(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi
qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
étendre son empire à plus de vingt milles_.
[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après
la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous
élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons
non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.
[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce
dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
toute la _sagesse barbare_.[15]
[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
leur en donnait l'occasion.
Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant
qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons
point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
attribuaient une autorité divine à cette version.]
[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté
démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté
aristocratique_.
[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire
(_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et
_Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode
vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre
siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade.
Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis
qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés
par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des
monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles,
qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un
côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre,
il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en
caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps
d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine
de fables.
* * *
[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de
l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de
n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour
sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût
pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les
Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils
donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait
connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout
occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel
aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on
que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?
[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où
Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la
métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus
rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à
Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._
plus loin la réfutation de ce préjugé.
Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux
connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote
sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de
_Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils
aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse
ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore
Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on
avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des
Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques
notions certaines sur les peuples étrangers.
Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.
[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de
l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi,
faute d'en savoir comprendre le langage.
[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne
d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la
personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le
sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la
république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les
Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque
les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite
leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils
ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les
premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée,
et lors même qu'aucune mer ne les séparait!
[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de
cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais
l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est
la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins
il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord
il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta
l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il
exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve
sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les
anciennes annales.
* * *
D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table,
on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne
jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et
obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans
un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res
nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller
contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne
nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux
opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la
civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes
scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire
certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles
ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni
_continuité_, ni _cohérence_.
CHAPITRE II.
AXIOMES.
Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de
préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_
philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre
de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché
la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même
ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront
de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des
nations_.
1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des
commencemens de la civilisation._
1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme,
lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour
règle de tout.
De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa
marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit
eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le
commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les
opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités
que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce
caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola):
_omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être
admirable.
2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune
idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses
connues et présentes.
C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les
nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_;
les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce
sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas
manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité,
qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse,
obscurité.
3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir
trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les
traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux
est de Diodore de Sicile.
Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des
Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent
tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met
les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime
qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même
temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard
à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les
Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve
bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce
qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore
détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il
faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de
Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas
parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des
_vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles
critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens
mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle
des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les
fables grecques.
5-15. _Fondemens du vrai._
(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et
diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à
sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.
Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui
veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle
de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au
hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres
niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient
s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans
notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens,
parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points
capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les
passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de
l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle
science.[16]
[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son
unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant
les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la
nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne
donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce
qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le
stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de
nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps;
encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule
doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce
philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui
semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée
en 1817, page 74.]
6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne
peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre
dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple
de Romulus_.[17]
[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec:
politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_,
lib. II (_Note du Traducteur_).]
7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer
parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices,
l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre
humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique
(_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la
sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race
humaine produisent la félicité publique.
Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence
législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés
tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces
dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile,
qui maintient la société humaine.
8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y
maintenir.
Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle
l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en
société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question
de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes
_s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les
meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade,
et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.
Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que
l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions
en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de
Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au
_certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la
_science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.
10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du
vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en
suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du
_certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous
les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la
connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_
de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits
_extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance,
commerce, voyages.)
Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié
chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_
tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont
tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits
le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens
philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité
ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils
nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.
11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa
nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_
appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines,
_double source du droit naturel des gens_.[18]
[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une
signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports
des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus
entre eux (_Note du Traducteur_).]
12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par
tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout
le genre humain.
Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une
critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû
précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la
critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.
13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux
autres, doivent avoir un motif commun de vérité.
Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le
_criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la
certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude
en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les
nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le
vingt-deuxième axiome.)
Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici
du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait
sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est
devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à
les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.
C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la
loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux
autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit
mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de
l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!
Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que
le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier,
sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion
des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit
fut reconnu commun à tout le genre humain.
14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en
certaines circonstances, et de certaines manières. Que les
circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes
et non différentes.
15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la
modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces
propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même
(c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas
autre.
16-22. _Fondemens du certain._
(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de
vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se
sont conservées long-temps chez des peuples entiers.
Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les
siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont
arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux
de la nouvelle science.
17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus
graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.
18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée
avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers
temps du monde.
Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus
concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé
sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce
droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue
allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.
19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez
les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours
mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le
bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois
sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du
Latium.
20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire
civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux
grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les
Grecs.
Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont
la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait
suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était
encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la
civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent
entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La
civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils
perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des
dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est
appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains
conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui
s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous
trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des
héros grecs.[19]
[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par
l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la
barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre
Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus
subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème
homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel
des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de
romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus
subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à
celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le
mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi
éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]
Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de
cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus
convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres
cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile,
_moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs
de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville
sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La
civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues
vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que
les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie
civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque.
Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et
soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers.
Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir
chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer
toute la grandeur de Rome.
22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle
commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent
l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais
exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer
ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces
maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par
toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression
elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue
appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues
pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les
langues mortes et vivantes_.
23-114. AXIOMES PARTICULIERS.
23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge
universel.--Géans._
23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires
profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître,
avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de
nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la
_science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des
politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane
n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.
24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base
de leur religion; la divination au contraire est le principe de la
société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde
ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.
25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves
philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les
preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la
Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits
d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les
fables.
26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs
disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à
l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les
vaines explications que nous ont données les philosophes de leur
existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en
partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la
stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à
l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.
27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des
antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son
commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.
Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_
en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature
naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette
différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns,
de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les
Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.
28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie,
de la divination, des sacrifices._
28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º
Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois
âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces
trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue
hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue
_vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment
par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.
29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus
ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des
dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)
30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de
divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant
de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_
des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui
viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la
religion_. C'est le premier des trois principes de la science
nouvelle.
31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les
armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il
n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.
Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla
dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la
divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y
fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils
appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la
divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi
eux.
Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes
violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver
l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la
grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point
considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_.
Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]
[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du
chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]
32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des
phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils
leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que
_l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)
33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans
laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la
volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.
34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem
perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur
âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce
qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.
35. L'admiration est fille de l'ignorance.
36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus
faible.
37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner
les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans
leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des
personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être
naturellement des poètes sublimes.
38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de
l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum
virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri
solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus
erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore
simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur
admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose
est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient
civilisés.
39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que
soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou
toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la
science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?
40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les
rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour
célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et
déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un
enfant.
Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers
hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes
de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers
les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables
conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette
explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a
fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la
crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation
impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion
put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré
par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils
des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide,
de Socrate et de Scipion.
41-46. _Principes de la Mythologie historique._
41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les
descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se
dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui
couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_,
redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le
déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_.
Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un
siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des
vapeurs capables de produire le tonnerre.
43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte
Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme
chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros
des dieux.
Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de
Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous
indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion,
ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de
ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous
vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples
inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous
trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent
contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par
conséquent être l'histoire des premiers peuples.
44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes
théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes
héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.
Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes
avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens
toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_,
ensuite l'_héroïque_.
45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque
monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est
fondée la société où ils vivent.
46. Toutes les histoires des barbares commencent par des
fables.
47-62. POÉTIQUE.
47-62. _Principe des caractères poétiques._
47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.
Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un
homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le
placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte
des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans
doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui
est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le
_vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai
physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le
véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous
ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point
le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.
48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des
premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes
les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque
ressemblance, quelque rapport.
49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les
mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès
Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie
humaine.
Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie
naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de
l'Égypte.
Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des
caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le
premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des
fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir
que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité,
étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de
créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de
modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux
quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la
convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au
type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les
découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient
atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_,
ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès
Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens
enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà
philosophes, déjà capables de généraliser?
50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._
50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est
vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire
avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un
caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut
former le monde enfant.
51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre
de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne
feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie
fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il
faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.
52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce
qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du
monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est
qu'imitation.
C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de
nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts
d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se
formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la
nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.
53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses
senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme
agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils
commencent à réfléchir.
Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles
sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des
pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du
raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles
approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus
certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à
proportion qu'elles descendent dans les particularités.
54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les
touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages
qui en dérivent.
Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables
imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches
inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour
commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent,
et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens,
obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui
précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver
les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à
leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes,
et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.
55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des
seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des
Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges
suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une
signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de
l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime
_théologie naturelle_.
Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre
mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au
préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler
(_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens
en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne
présente aucun récit dont il ait à rougir.
56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs
et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles
langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge,
se trouvent avoir été des poètes.
57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes
matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils
veulent faire entendre.
C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes
les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage
naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à
la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les
Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient
seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans
Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis
Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute
dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage
poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin
de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.
58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les
bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.
59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe
dans l'excès de la douleur ou de la joie.
D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen
retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme
les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent
seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs
premières langues en chantant._
60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_.
Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le
langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles,
commencent toujours ainsi.
61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque
est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut
originairement spondaïque.
62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose,
et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.
Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement
des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens
doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord
en vers, puis en prose.
63-65. _Principes étymologiques._
63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la
matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion,
qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel
d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses
de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont
tirées des corps et de leurs propriétés.
64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.
65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les
_forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les
_cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions
de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel
l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens
que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons
observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_
par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte
de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_,
_ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui
recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_
(legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas
de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la
réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple
constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis
comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire
comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.
66-86. _Principes de l'histoire idéale._
66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à
l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le
_plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à
_tourmenter leurs richesses._[21]
[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]
67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis
_doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.
68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des
caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis
il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite
de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard
nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps
_avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la
véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des
caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin
des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans
pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.
La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à
l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans
l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à
leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les
_républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la
_démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les
cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.
69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui
sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la
science des moeurs des peuples.
70-82. _Commencemens des sociétés._
70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne
point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les
faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord
un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent
les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à
cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps
après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers
pères de famille.
71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de
l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais
par degrés et à force de temps.
72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une
divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de
famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui
sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les
_rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.
73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord
gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la
monarchie_.
74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus,
c'étaient les plus dignes_.
75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de
Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant
lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.
Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la
sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités
dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la
sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse
vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes
les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.
77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir
monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens
de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui
s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs
_serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne
l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire,
_pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des
douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias
jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses
enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant,
_quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils
acquiert, il l'acquiert à son père.
78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière
convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces
_famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.
79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une
_société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces
réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de
famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui
les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_,
dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités
héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples
souverains.
80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance,
lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une
grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre
dans la vie sociale.
81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre
par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder
qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins
qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes
éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le
mot _beneficia_.
82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que
_clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement
que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point
d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots
que _clientes_ et _clientelæ_.
Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du
70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons
cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la
nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce
premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de
famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs
mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à
l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux
_feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent
eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on
peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont
ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le
fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si
simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent
d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre
comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment
l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le
patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers;
comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés
dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de
plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les
familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette
formation des sociétés a été impossible.
83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_
qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en
_comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.
Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de
possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes:
_domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_
appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent
_noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier
genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans
les républiques aristocratiques.
84-96. _Ancienne histoire romaine._
84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les
diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté
héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la
justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.
Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et
de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois
de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de
Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et
même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des
cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des
féciaux, ou hérauts de la république.
[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son
pouvoir. (_N. du T._)]
85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les
anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses
et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à
tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans
leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les
lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_
dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.
86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les
anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle
inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie
des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de
l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que
l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils
_pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la
guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire,
dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient
satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs
prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et
leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme
les plus vils esclaves.
[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_.
_Angariarono._ (_N. du T._)]
87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la
guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.
88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans
l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet
ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains
traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes,
et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_),
sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine
combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est
qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.
89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.
90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les
_honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur
héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les
autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_
romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans
cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le
salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les
plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils
méritaient de partager les mêmes honneurs.
91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent
_l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant
moyen d'agrandissement.
Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus
civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les
patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps
que ces lois dont ils
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