Invasions des Sarrazins en France
by Joseph Toussaint Reinaud · French · Gutenberg #43306 · 489,567 chars · public domain (US)
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Title: Invasions des Sarrazins en France
Author: Joseph Toussaint Reinaud
Release date: July 26, 2013 [eBook #43306]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE ***
Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.
INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.
Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:
_Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas
et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports
avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._
Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr.
IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,
Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.
INVASIONS
DES SARRAZINS
EN FRANCE
ET
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,
D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,
PAR M. REINAUD,
MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET
BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX
DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.
[Illustration]
PARIS,
A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,
Rue Vivienne, 2.
1836.
A
Monsieur Raynouard,
MEMBRE DE L'INSTITUT,
L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR
DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.
HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.
INTRODUCTION.
Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques
et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait
subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait
avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles
moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe
qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient
tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les
institutions.
On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces
attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre
territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances
et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et
même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs
des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous
dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il
parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels
furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il
encore des traces?
Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée;
mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes
et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil
sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux
témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains
arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples
vainqueurs.
[1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique
des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C.
F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M.
Desmichels, Paris, 1831, t. II.
Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des
écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins
en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus
obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers
l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du
Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne;
les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la
Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient
conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis
long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient
mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule
d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il
parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos
annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique
se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière
nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre
territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et
leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos
frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient
encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique
recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant
alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les
Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on
a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui
fut l'ouvrage des autres.
Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce
qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours
plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages
nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute
il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de
transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en
général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention
d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son
petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa,
composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces
hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque
les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des
traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette
époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés
de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche
de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi,
la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits
et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de
l'Ancien-Monde.
[2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p.
139.
[3] _Ibid._, p. 36.
[4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de
l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un
de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut
composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de
Philippe II.
Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à
notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et
appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens
était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de
faits dont ils n'ont rien dit.
Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la
France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une
partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays
furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage,
qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des
ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait
d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque
de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation
auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam,
fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé
pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis
jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la
domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité
de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France
était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage
en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots
qu'il en dit.
[5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier
sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui
se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des
divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire
ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi
Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p.
21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et
le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et
suiv.
Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la
multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur
plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en
écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois
même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes
omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir
à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont
pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les
nationaux eux-mêmes.
A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs
auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en
général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux,
ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins
d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui
de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont
parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans
nom de souverain ni de gouverneur de province.
On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les
premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus
forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de
l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié
il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux.
C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6].
L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque
de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne;
et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale
de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des
sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs.
Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main
à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire
pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol
que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile.
C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne
sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné
à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire
d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il
a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie
des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait
souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève
au sujet des différentes races dont se composaient les armées des
conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens
qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes,
auraient mérité de fixer l'attention de Conde.
[6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid,
1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises,
libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans
la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M.
de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de
cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite
connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de
l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est
restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit
en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke,
Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend
jusqu'en 822.
[7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol.
in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser
dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial.
En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les
nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous
a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà
connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour
certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres
ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous
avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom
Bouquet et d'autres érudits non moins éminens.
Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent
incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler
les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus
rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter
de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque
défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup
de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent
ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand
ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres,
en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons
d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour
les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin
d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que
Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût
mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui
doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement
d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].
[8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent
aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais
nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre
objet.
A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés
aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois
de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons
désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot
dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux
nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est
par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que
beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin
d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des
Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la
mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son
vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux.
A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la
flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse,
d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans
la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions
se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à
indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large
théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.
Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins
long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette
occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils
répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage
d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette
vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur
ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes
formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage
de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne
reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé
d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au
sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la
Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France,
qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce
qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant
cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans
le pays[9].
[9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom
sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160,
et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p.
544.
Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes,
au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner
les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains
n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage
de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de
romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment
erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la
source.
A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots
de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet,
et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille
littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères.
Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains
du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup
d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant,
les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un
culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du
paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant
plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et
_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de
payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais
encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs
qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les
Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence
ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France,
chrétiens et sarrazins[10].»
[10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II,
p. 244.
Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont
l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins
se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans
plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination
romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom
d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le
nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables
sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de
Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la
Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables
récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du
prophète des Arabes.
[11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834,
2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est
dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à-dire
morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte
pas à une haute antiquité.
Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne
avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même
ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs
auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des
chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les
plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la
prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de
Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir
de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui,
vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en
Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois
par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13].
Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose
sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à
peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui
fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant
lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en
déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs
qui étaient propres à son tems.
[12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi,
Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait
allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement
été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait
imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms
propres.
[13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés
par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf,
fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire
des Almoravides.
[14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de
M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord
écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la
chronique de Turpin.
D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de
nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement
les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de
Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou
supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine
dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de
Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui
le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes,
d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une
manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées
prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans,
mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures.
[15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se
compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit
à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au
reste se divise en plusieurs branches ou parties.
On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les
poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits.
Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans
la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube
où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et
mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages,
par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets
désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents
ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par
rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les
rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées
Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français,
particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre
les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la
barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence
au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_,
et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du
quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième
et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot
_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de
_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays,
couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette
dénomination[17].
[16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première
fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de
Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º.
[17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise,
les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que
cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent
aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des
Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin
(voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les
règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220
et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des
romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel
des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que
Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que
le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_.
Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de
Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18].
Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous
Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus
tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète
raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de
saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième
siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième
siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se
passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de
France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et
l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de
_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot
dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il
existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez
à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés
Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la
Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20].
[18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois
par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse
critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris,
Techener, 1835, in-8º.
[19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la
chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83.
[20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille
compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur
laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la
bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un
poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M.
Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare
la publication.
Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils
entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de
Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on
doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites
entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs
passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité,
d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même
siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par
les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de
Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les
Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre
peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans
le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du
Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin,
les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont
quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales
qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].
[21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans
la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris,
1834, p. 258.
La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P.
Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant
oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et
son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette,
dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est
dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en
lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions
des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces
ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi
et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré,
mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les
divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard
du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve
quelquefois rien.
[22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv.
Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un
peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain.
Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les
Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas
être synonyme de _payen_. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24]
avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du
huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].
[23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II,
p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90.
[24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv.
[25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de
l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur
la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I,
p. 45 et 66.
En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes
chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez
nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises
par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens
antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui
avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes
absurdes de la chronique de Turpin?
Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà. C'est que,
pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent
délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au
rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les
ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées.
C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans
les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.
Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces
sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent
que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande
partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des
Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont
et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés
du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac
de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du
Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages
faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades,
à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie
et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence
l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées
par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent
à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de
l'antiquité et du moyen-âge.
Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques
événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer
à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur
véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet
égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si
grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des
lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des
documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez
court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme
le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes
du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces
tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes
les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de
nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté
quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de
nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos
peines.
L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé
des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les
Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc
par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux
invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur
établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième
fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en
Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons,
dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et
quelles en furent les suites.
PREMIÈRE PARTIE.
PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE
NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.
Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses
compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche
de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et
mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout
ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On
put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug
du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse,
l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par
le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne,
et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de
l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne
vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même
a données à la terre que nous habitons.
[26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en
arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque
royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est
une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du
dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains
ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette
compilation à sa disposition.
Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville
de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le
temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui
régnait alors se nommait Valid.
Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans
l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas,
d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces
peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les
Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les
autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart
de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber,
qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage
qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit
que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et
de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs,
s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le
disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers
siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse,
qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour
échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie
de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines
dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de
langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et,
bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion
qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux
vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point
d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la
vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à
une guerre d'enthousiasme et de triomphes.
[27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes
d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.
[28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10;
et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de
l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_,
par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;
Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.
[29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait
déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne
partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de
l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.
Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être
affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette
partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui
qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de
Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa
avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et
de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près
de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune
guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le
prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui
comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc
et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées
nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la
corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir
qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit
nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et
qui se croyaient envoyés de Dieu même.
Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui,
débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent
les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les
villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance,
Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition
beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes,
presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils
de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près
duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on
allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils
s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la
gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche
et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les
désirs des hommes.
[30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers
avait pour chef Tharif.
[31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne
de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de
Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy.,
anc. fonds, no 702, fol. 9.
La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le
roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas.
En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède.
Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il
avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait
cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales
causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs
trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs
étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en
butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères
dans une partie des conquérans.
[32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_,
par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc.
fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière
moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la
Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens
maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique
des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par
un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le
témoignage des anciens du pays.
A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en
partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre
armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le
succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète,
âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet.
Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua
successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant
à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une
troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit
nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la
meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les
chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour
les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque
bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des
bagages.
Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A
Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent;
et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept
colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la
France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée
située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire
grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de
Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la
remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.
[33] Maccary, no 704, fol. 73 recto.
Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs
ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait
de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte
établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils
convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises,
les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient
expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui
leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures
continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait
suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme
un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à
la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et
le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34].
Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une
garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols
dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.
[34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par
les Sarrazins en France, et de leur système d'administration.
Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en
retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne,
le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire
de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de
communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].
[35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto.
Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée
de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna
à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté
courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de
ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure
parmi les vainqueurs.
Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif
sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec.
D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin,
se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux,
au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des
richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait
exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le
cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La
querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux
rivaux devant son tribunal.
La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite
en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays
subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et
il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait
donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville
située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres.
Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire
en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar,
il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des
otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les
peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes
choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des
auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne
d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des
chars, une autre à dos d'animaux[36].
[36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.
Le débat entre Moussa et son lieutenant n'était pas encore réglé,
lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère
et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa,
accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre
à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut
obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre
implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après
s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice
et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de
plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme
du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses
égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples
confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser
d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée
dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à
Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses
projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le
jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi
barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à
Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité.
Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs
progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des
Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople,
qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une
flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte.
Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles
incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718.
Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans
rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un
grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées
chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans
de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur
l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient
de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en
général la portion la plus précieuse du butin.
[37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain
contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le
récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires,
étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons
d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans
les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX
et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième
siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se
trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe
et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo.
Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état
d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois
fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour
des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes,
Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone,
se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc
d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang
de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord
de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires
du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa
politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter
leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient
qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la
domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils
voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le
midi.
[38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise
dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par
les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_.
Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là
au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à
eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et
des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du
monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races
conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune
leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui
voulaient s'arroger toute l'autorité.
Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre
qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que
le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique,
lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible
qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans
plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés
au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens
peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les
Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les
terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes
puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés
dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des
violences sanglantes.
Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la
résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors
à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers,
fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes
des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite
de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière
expulsion des disciples du prophète[39].
[39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans
les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug,
sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les
chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable
d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques
personnes de croire que ce récit était sans fondement.
Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait
instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux,
Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses
talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme
guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de
donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables,
provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste
des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le
revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un
recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population
respective et les ressources[40].
[40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain
contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam
proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et
manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum
redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo
(partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili
et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic
Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia
Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse
partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus
et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi
Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui
est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question
dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en
France.
Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on
forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter
leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence
n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en
disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour,
et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle
de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui
écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes,
avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de
l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la
pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41].
[41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705
fol. 3 verso.
Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre
les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient
parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme
l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs
célestes en cette vie et en l'autre.
Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur
par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre
les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et
les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra
se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir
Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze
ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne.
C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler
des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après
leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de
leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait
continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie,
d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes
futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].
[42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil
des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654;
Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de
Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re,
pag. 505.
Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc,
et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée
dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les
hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés
en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu
de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne,
et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance.
Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et
il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes
voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors
la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient
commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines
qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient
à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur
le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs
arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière
soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah,
pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si
Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent
les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité
de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux
montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le
succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable
à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du
geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que
laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la
mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins
l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se
retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette
bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand
nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part
aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles
chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en
Espagne.
[43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p.
L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans
le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la
chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p.
654.
Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées,
qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins
restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient
la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des
secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et
mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.
A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les
monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins
devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles
de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal
de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont
parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général
l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant
que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les
récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque.
Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de
la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent
de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du
même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes.
Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines
s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle
les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée,
que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se
retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44].
Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt
les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage
d'appeler les fidèles à la prière[45].
[44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.
[45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10.
Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque
résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes
isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas
exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein
gré.
En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même
avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la
guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la
fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis
parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de
leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja,
furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut
l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa
l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré
les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment
ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions,
en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la
frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le
peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer
des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit
un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre
les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue,
le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les
barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait
était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes
furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient
que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les
chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.
[46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t.
II, pag. 654.
[47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne
sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas
meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat.
Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas
civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis
duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè
triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce
passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient
les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer
d'exactitude.
Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations,
on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un
château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et
les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils
parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le
témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle,
et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas
ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à
l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa
mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du
pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après
avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste
du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec
quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé
de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.
[48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron
de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal
nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau
du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort
appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent
position.
«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais
de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui
s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les
compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens,
de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient
des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre
eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce
qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta
mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va
être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de
sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus
le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la
tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle,
Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en
criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A
la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une
solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le
monastère de Conques[49].
[49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori,
l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des
Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_,
t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à
Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire
de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en
date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236.
A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les
Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon
mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à
Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le
monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution.
Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira
encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions
auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce
qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins
avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église
de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi,
autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines,
et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que
le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce
que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les
traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux
si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie;
plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre.
A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il
s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec
lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les
concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté
divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout
on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus
il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par
les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille
hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui,
en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu
lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui
le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du
devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que
peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la
vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère
céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.
[50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468.
A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le
lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une
nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus
précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement
restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui
domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait.
Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était
retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune
attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un
riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes
et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves.
Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets
les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et
l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups.
Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient
coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel
nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît
seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que
la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais
se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans
les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant
retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le
saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour
les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha d'eux, et leur
représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils
feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes
choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais
cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils
tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice,
saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber
par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre
le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on
annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit
l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement
irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de
grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le
saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en
toute sûreté[51].
[51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa
vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti
Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier,
autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la
révolution.
C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne
s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre
eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et
dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait
jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se
présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays,
accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce
qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils
s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].»
[52] Maccary, no 704, fol. 72 recto.
On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les
souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur
les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que
des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la
dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône
furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun
vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes;
le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à
Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les
Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57].
[53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51.
[54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042.
[55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des
Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de
Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_,
par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_,
t. IV, p. 450.
[56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité.
[57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411.
Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune,
se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un
plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible
résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France,
et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à
ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font
voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et
sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle
part une portion notable de la population ne fit cause commune avec
eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les
Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux
lois de l'Évangile.
[58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des
détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers,
et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère
de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le
clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort.
Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à
la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le
nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des
Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint
Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales
ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv.
Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta
Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et
suiv.
D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré
d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors
pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses
vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des
_Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes
s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les
Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque.
L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui
mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la
tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite.
Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion
n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun
des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est
prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_
ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner
les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la
première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers
l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la
Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste
de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs
de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se
mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel,
de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre
histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous
paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par
les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins,
doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit
aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi
respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où
les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont
racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman
de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de
Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que
nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction.
Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de
Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie.
Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre
de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi
contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons,
les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le
Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute
le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les
Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité.
D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient
mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait
obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de
cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur
avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait
les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente
inaction, et ils font le récit suivant:
«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de
l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte
qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes
armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire,
braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la
guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les
faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme
un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient
lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains
seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles
demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division
aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à
bout sans peine[60].»
[59] <mot en arabe>.
[60] Maccary, no 704, fol. 72 verso.
En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman,
le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené
l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé
le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées.
Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par
le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait
sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux
musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité
d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de
s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61].
[61] Maccary, no 705, fol. 3 verso.
Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés
les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait
subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle
surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne
et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les
champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore
dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par
la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations
les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et
des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de
l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure
que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En
attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la
résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement,
visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux
réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs
de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par
des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon
de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions
jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur
avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité
de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a
de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de
nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a
pas permis de réparer les anciens.
Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne,
de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire
des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière
dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces
chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne
et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja
et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant
leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la
conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord
montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler
vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent
entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour
ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible
injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour
se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques
auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].
[62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12.
Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement
un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine
arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises
différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité
de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que
lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie
prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec
Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de
nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se
crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme
Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas
lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans
et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta
d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems
de se mettre sur la défensive[63].
[63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le
continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement
fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France.
Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et
modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque
le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no
1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de
Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille
de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre
Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans
eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil.
Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient
entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de
peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes
choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au
moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état
de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie.
Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de
se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de
blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter
sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se
précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut
envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut
admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se
passa à Puycerda ou dans les environs[64].
[64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12.
A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes
sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles.
La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive
résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les
bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie.
Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent
recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de
l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à-dire
au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter
dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement
nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville
qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre
eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située
en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un
autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le
plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer.
Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient
l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si
solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient
couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].
[65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé
de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du
département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait
la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se
serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens
enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers
français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par
M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français
intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les
Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France,
fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de
chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question
de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il
y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et
petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y
courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien,
resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M.
Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la
Vallière, no 23.
[66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704,
fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était
peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone:
Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis,
Ut mediam facias navali ponte plateam.
Per quem Romani commercia suscipis orbis.
Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII.
Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à
l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,
publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que
la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait
été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale
était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout
le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre
d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant
contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore,
ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par
les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces
questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages
contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous
bornons à les indiquer.
L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que
de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels
Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée
se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où
cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems
de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il
paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre,
et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67].
C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se
commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les
monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes
de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre,
furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68].
L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].
[67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine
sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum
dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus
experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye
de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes
Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.»
[68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et
1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta
plus tard le nom de Lescar.
[69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858.
Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait
eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les
Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des
chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de
Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de
tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les
états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses
vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne
pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils
détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent
l'église de Saint-Hilaire[70].
[70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet,
t. II, p. 454, 684, etc.
Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé
soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité.
Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel
on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était
leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les
comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien
n'est sacré[71].
[71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86.
Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la
ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye
de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur
les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en
venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence.
Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs
institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans,
outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause
même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient
emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur
assurer une retraite honorable.
Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut
effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses
soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et
qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de
leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis
au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras.
Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses
troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette
faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.
Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans
se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des
tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans
doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain
désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est
extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours,
et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut
induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des
barbares.
[72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87.
Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après
quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une
action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que
la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a
suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des
Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises,
notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de
l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou
même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux
portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage;
que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les
Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous
les murs de Poitiers[74].
[73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des
_Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès,
p. 13.
[74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de
la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel
(_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques
auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une
_Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et
d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans
ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille
se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande
plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,
devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite
à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de
la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette
relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français
par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans
les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les
traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est
supposée.
On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année
732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge
de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir
de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui
se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les
Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le
désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant
l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une
glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux
les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la
nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença.
Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas
à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp
se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par
le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent
leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman
accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut
lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant.
Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils
parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux
resta sans vie sur le champ de bataille.
[75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter
dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles
permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ,
Arabes gladio enecant.»
[76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.
I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la
bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.
La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le
lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans
l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état
de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de
nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent
en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation,
qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni
d'emporter le butin qu'ils avaient fait.
Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de
nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit
occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y
étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit
qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit
que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât
de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après
la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de
l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de
Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de
marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en
personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la
chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer
et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il
par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»
[77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,
p. 310.
Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant
plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas
admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter
le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante
et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la
bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille
hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme
celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé,
comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que
l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des
précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne
saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la
mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre
notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits
par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a
pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.
Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de
cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les
chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner
de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent
d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des
Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y
perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les
anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à
la prière.
[78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3
verso.
Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées,
détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa
la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit
l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée
des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous
avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe
suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les
chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible
qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se
venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.
[79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,
abbé de Waract.
[80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.
[81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler
de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel
pénétra en Languedoc.
La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France
produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les
musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales
de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la
protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour
assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs
succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement
et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens
pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui
s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,
l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés
jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à
satisfaire ses passions.
[82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.
d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane
s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits
par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et
taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a
rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que
saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions
sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria
confessorum_, p. 934 et 1402.
Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce
malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.
Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce
gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne
rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu.
Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces
guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il
chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent
pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les
jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le
prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas
d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de
l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains
de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,
triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que
les bons musulmans en attendaient[82a].
[82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.
On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une
expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite
de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de
Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux
du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient
même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où
une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en
Gascogne[84].
[83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia
Christiana_, t. XII, p. 270.
[84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans
l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.
Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon
et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes
occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même
pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France
n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société.
Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces
deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,
se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes
ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer
des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient
rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs
partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait
que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine,
soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre.
Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent
avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles
chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité
s'étendait sur presque toute la Provence.
Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître
son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne
se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du
royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins
avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les
plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre
hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre
les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer
que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la
place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois
contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout
sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres
moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des
monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De
plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une
partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,
Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général
si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur
délivrance.
En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord
avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et
s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens
des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de
Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et
s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui
Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de
cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les
Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors
au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que
les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.
Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,
et cette occupation dura près de quatre ans[87].
[85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.
[86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de
Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate
pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor
annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil
des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans
la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:
«Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque
Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et
fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni
ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le
siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit
long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par
Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès
de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies
arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques
médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º,
p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on
peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans
une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue:
«Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra
Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.
in-fol., t. I, p. 700.
[87] Maccary, no 704, fol. 72.
Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se
fit rendre hommage par ses deux fils.
Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les
affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans
les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui
continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre
pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une
défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de
l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des
provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.
Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle
pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il
préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui
procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait
un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire
musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent
des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense
jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes
_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient
observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.
[88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et
Ibn-Alcouthya, fol. 61.
[89] <mot en arabe>.
C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs
incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se
couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises
voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient
échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.
Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de
Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait
essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de
nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
[90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.
Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En
737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit
partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui
l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems,
il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer
son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés
par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné
et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords
du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.
Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône,
commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte,
et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce
tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En
même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La
ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient
furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le
Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette
célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne
en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles
que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba
envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua
à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles
marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu
un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée
de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était
postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre
de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne
lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus
grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef
lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au
carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs
qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les
poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans
la ville[95].
[91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.
[92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et
renfermait ces mots:
.....Deinceps tremuere feroces
Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.
Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743.
[93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend
compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros
circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,
cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt,
urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy.
le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.
[94] Isidore de Beja, p. LX.
[95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des
_Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,
p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.
Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se
défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des
lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par
le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si
souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait
alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de
désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui
étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de
s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser
les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables.
Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées,
et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa
solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux
flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une
époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect
imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un
lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.
Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un
grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi
les chrétiens du pays[96].
[96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de
Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est
probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit
encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda
pas à retomber au pouvoir des chrétiens.
Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais
oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient
d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation
romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore
empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans
le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière
arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins,
dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des
couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens.
Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans
ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses
hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des
siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens
d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne,
qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession
de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des
laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère
de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et
quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.
[97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147.
Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait
un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages
qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en
général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la
chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la
corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier
de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés
par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et
l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut
Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient
sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de
s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration
de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des
Pyrénées[99].
[98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à
Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil
de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des
capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526,
1056 et 1227.
[99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270.
Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra
de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins.
Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des
germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il
reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de
toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes
turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand
soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes,
et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du
Rhône[100].
[100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des
Gaules_, t. II, p. 457.
On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins
s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable
que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui
aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes
violences qu'en d'autres contrées[101].
[101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui
sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans
l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à
l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889.
Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de
même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de
ces mêmes récits.
Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc
une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne
laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous
voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique
commencèrent à faire par mer.
Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier,
n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer,
pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout
tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément
humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire
outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle
bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent
faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique,
furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers.
Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est
encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,
façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié
les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître
leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs
sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé
plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant
privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre
son témoignage en justice[102].
[102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des
Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476.
Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et
l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr,
de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur
disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers
de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions
maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète,
le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de
Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile;
et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans
excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les
musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des
attaques faites par terre.
Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par
des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt
les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de
richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin,
croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur
présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que
le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion.
Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées,
ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau
plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On
commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans
la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil
quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe
de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés
de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle
entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son
expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du
prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et
comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans
lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la
miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau.
On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla
assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife
Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il
pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient
avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de
nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces
hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon
ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»
D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la
guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre
faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés
de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages
s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit
que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une
piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même
sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente
de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même
idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle
avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].
[103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité
arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples
d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de
l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la
Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au
Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que
nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII,
p. 337, et t. IX, p. 189.
Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent
des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les
provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les
khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes,
il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages
que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin
de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef,
voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit
l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa,
gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa
disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent
et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un
côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout
de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir
les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains;
aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports
de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes
espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même
des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli
de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis
un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son
antique renommée devant la nouvelle cité.
[104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du
Roi_, t. II, p. 157.
[105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.
En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des
flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau.
C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106].
[106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien
fonds, no 702, fol. 10 verso.
Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa
dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent
d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107].
Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu
des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de
ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire
se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes
sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode,
durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se
bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces
moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur,
massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les
enfans en esclavage.
[107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les
Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de
Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à
Charlemagne. Ce récit est controuvé.
La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France
eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est
incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient
depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux
événement est raconté.
L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par
son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des
docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était
sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents
moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de
l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y
former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint
Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour
l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être
ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et
les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort
que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester,
excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en
arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes
richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres
objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines,
qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser
les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne
pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins
emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se
livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut
suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles;
jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les
barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre
plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires.
Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda
sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux
profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant
dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].
[108] _Portus Agathonis._
[109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée
au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie
de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond
Féraud.
Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui
succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières
années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans
l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France
septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins
auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs
funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France;
mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems
hors d'état de rien entreprendre.
On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient
formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son
langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda
pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient
avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils
se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien.
Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de
tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race
et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans
leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné
de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son
origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes,
l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de
Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se
distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par
excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie,
particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore
surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses
rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_
et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz,
auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil
l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De
tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races,
et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la
Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France.
Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et
Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti
qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste
conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la
conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations,
s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se
soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les
Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit
l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même
quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les
hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question
ici, c'est-à-dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était
tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention
de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète,
et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la
loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour
les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui
puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute
l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent
les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts
situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs
chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la
plus grande valeur pour la défense de leur liberté.
[110] Novayry, no 702, fol. 11 verso.
[111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce
d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre
les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite.
Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales
d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_,
traduction française, t. II, p. 26 et 296.
Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba,
traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette
retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel
dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur
Abd-almalek le remplaça.
Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une
partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été
obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes
et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en
récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables,
craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second
partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent
à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une
idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur
Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un
gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon
et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré
pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes
les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées
en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée
d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort
du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un
trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans
Narbonne[112].
[112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.
Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une
distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces
orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de
l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].
[113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin,
Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv.
Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas
sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne
avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces
villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans
furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens
du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de
la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est
alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes,
Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte
particulier et une administration qui leur était propre[114].
[114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et
l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes
faits plus tard.
Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de
la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces
hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent
enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant
parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de
l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin
de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens
résistèrent avec succès.
Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du
gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à
secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils
d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une
incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait
chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque
garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder
par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré
ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des
peuples.
En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur
goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde,
Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se
diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer
une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes,
commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance
qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une
part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins
dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi
de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les
mouvemens des armées en furent suspendus[116].
[115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de
France_, t. V, p. 68.
[116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom
Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75.
Sur ces entrefaites les khalifes ommiades, qui, ainsi qu'on l'a vu,
résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille
rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes
ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont
eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant
à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des
supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué
à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des
bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les
tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en
Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il
débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis
la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était
alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en
arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors
l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le
plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de
Dieu, etc.
[117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé
_Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois
_fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait
par corruption _Benemaugius_.
Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus
grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que
se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si
imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs
croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier
de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à
combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des
races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans,
sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis
sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les
provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une
autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le
temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute
ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter
du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue,
qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.
[118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes
modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ
Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.
Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la
ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin.
Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman,
s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les
Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.
Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la
population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la
résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les
détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent
secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la
promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs
lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins
n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils
ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en
759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des
barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour
en défendre l'accès[121].
[119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le
roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823,
sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_.
L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage,
rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous
Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin
et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième
siècle et ne mérite aucune foi.
[120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335.
[121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains
auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le
Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces
partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de
Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays
voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de
l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose
les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par
Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le
_Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire
à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement
chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du
dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes
de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette
opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne
les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par
les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse
que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui
étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de
leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_,
par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_,
etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage
contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu
quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans
eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence
des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.
DEUXIEME PARTIE.
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE
JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.
L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de
celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France,
avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir
l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de
l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains,
avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire.
Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en
général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le
centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient;
et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers
les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient
pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste
et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux
yeux de Dieu.
Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau
dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en
Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait
en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de
l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La
Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin
de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A
la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems,
l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens
des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre
pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs
précédens était présent à tous les esprits.
D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait
chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette
vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de
pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne,
de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression.
Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui
attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de
France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne
se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon
et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut
patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les
tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui
voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même,
Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant
long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de
la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule
s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du
midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine
qu'eux, accoururent pour les seconder.
Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions
humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus
occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur
les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient
d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en
guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les
khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette
époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de
Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les
ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums,
etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de
piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les
dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de
notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France,
vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement
à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que
le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient,
soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire
attention à eux[123].
[122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des
Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois
maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62.
[123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des
Bollandistes, au 7 juillet.
Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers
la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié
les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos
rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par
d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première
occasion pour se rendre indépendans.
Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune
hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait
les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman
était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son
autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de
faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation
de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et
de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec
Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait
sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel
de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait
seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se
développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule,
lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par
l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les
Français se montraient exigeans.
[124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p.
335.
Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles
des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la
nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre,
etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite
troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les
Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs
écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement
la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des
châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement
fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_.
Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination
comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle
était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre.
[125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes
latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de
vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349.
A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes
l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_,
et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en
effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de
l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports
ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner
entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de
Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la
route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de
Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa
à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins
accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et
il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été
impossible de rétablir.
[126] <mot en arabe>
[127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu
quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la
première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn.
A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui
traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port
de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans
l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit
le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177,
celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de
Saint-Jean-Pied-de-Port.
Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des
grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de
visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de
roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant
aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du
titre d'alcayd ou de _conducteur_.
Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en
échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife
d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était
impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse,
qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il
avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs
espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une
autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui
n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au
besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs
désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou
de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se
rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des
députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille.
Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer
l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de
la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie
de Marseille[128].
[128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de
France, t. V, p. 8 et ailleurs.
La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce
prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié
des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens.
Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de
Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se
présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme
le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme
l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs
et les hérétiques.
Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le
libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins
des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres
villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans
les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt
au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques.
C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels
des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite
par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous
la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque
d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129].
S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne
apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque
réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante
médiation.
[129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15.
Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de
l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les
Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne,
en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une
diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait
été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes
de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage
à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la
puissance du prince français.
[130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire
figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques.
C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos
des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins
qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers
chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure.
[131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203,
319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs
arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent
Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi.
Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité,
crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de
l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne
et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était
alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations
n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins,
qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider
leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des
chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de
joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées,
il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit
qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132].
Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent
d'envoyer des otages.
[132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203
et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de
force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance,
fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes,
Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais
peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se
réfugia en France.
Tout-à-coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer
les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta
de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées,
son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les
chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand
nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là, dit-on,
que périt Roland[133].
[133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le
pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de
Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p.
720.
Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre
côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays
qui fut appelé _Marche_, c'est-à-dire frontière, parce qu'en effet il
servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit
partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en
faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les
écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays
des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur
récit[134].
[134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce
que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions
françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà
été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des
Sarrazins.
Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui
furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a
pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions
des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de
ces nouvelles entreprises.
Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient
abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins
surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour
se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur
voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux
d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées,
et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de
personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent
obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il
existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient
été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se
trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés,
leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire.
Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus
chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs
réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe
encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur
origine[136].
[135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486.
[136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy.
l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830,
in-4º.
L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs
français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre
à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent
que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses
exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour
subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son
royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes,
ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais
il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à
ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en
Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes
avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda
à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en
mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui
entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait
à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes
scrupules qu'autrefois.
[137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74.
[138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso.
Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils,
Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda
pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire
reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines;
ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs
rebelles dans le devoir.
L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen
d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne,
était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à
rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la
politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté
des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant
que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces
septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les
chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources
de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En
effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir
les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs
étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt
à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du
prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de
Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de
Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139].
[139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199.
Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la
présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute
l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à-dire la guerre contre
les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les
mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à
l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la
religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher
sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient
concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de
l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et
susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran
propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce
discours:
«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée
des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux
fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire
brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous
qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et
affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui
seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre
dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son
apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous
la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés
du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que
jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur
n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande
marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre
immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le
commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide.
L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les
peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers
eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître
des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu
très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux
fidèles_[141].»
[140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot
_gazat_.
[141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et
d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p.
78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est
pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette
occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup.
A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne
sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux
armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu,
qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes:
les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une
campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer
dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre
contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément.
Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres
considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la
vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers.
D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des
conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient
de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées
étaient presque fermées à l'Espagne.
On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas
cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en
deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint
que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek,
s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France.
Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur
les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les
meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie,
avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans
des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur
les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens
de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems.
Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs,
puis se portèrent du côté de Carcassonne[142].
[142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V,
p. 74.
Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la
garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs
du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes
accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux
mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne,
entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume
fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes
pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu
un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche
butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent
reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les
musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel
depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143].
[143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360.
Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso.
La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta
à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent
mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui
en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui
circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle
que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement
pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier
en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer
la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert
aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie
de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est
qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait
sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles
constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre
place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda
le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie
de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on
était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince
déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était
son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour
attester la vérité de ce qu'il disait[144].
[144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la
suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck;
Leipsick, 1791, in-8º.
Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la
mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes,
et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc,
c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des
chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145].
[145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits
arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51.
Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a
copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne.
Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des
Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées
en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte
exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que
Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens
du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français
y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion
eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et
que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce
qui se faisait d'important.
[146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_,
située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch.
D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques
détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir
des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy.,
ancien fonds, no 645, fol. 95 verso.
Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien
de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs
supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité,
mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui
se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte
Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était
rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par
sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le
plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des
grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé
aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut
dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au
nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle
très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire
dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait
vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans
les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire
de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems
après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes
actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de
ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons
encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_,
dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au
pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage
invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine
que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans
l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en
personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans.
[147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.
[148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort
anciens, puisque déjà, au onzième siècle, ils avaient cours
parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des
_Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le
_roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72.
Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les
auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux
sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de
Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se
rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe
qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye
ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que
le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur
des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le
monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une
origine qui ne lui appartenait pas[149].
[149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_,
t. IV, p. 2.
Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son
fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur
qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent
les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter
les rebelles.
L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle,
on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne,
qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle
de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour
s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150].
La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans
la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député
d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes
les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint
aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca,
appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les
chrétiens[151].
[150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50.
[151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91.
Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les
Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes
françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère
Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant
tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté
de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait
envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir
les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se
rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman,
s'établissait dans Valence.
Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre
Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées,
fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes
qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des
Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant
les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et
les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits
eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand
scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains
emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui
veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en
Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût
plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves
achetés à prix d'argent.
[152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le
récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins
entrèrent de nouveau dans Narbonne.
Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait
donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A
son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué
dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il
se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.
[153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot
barbare _abulafer_.
Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition
aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme
trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets
et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait
pillé les environs de Huesca[154].
[154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213.
Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence
la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des
contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle
pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après
les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait
recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les
Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que
Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au
besoin; et de là, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité
de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce
rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement
fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer,
soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs.
L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques
appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa
principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser
entrer les Français.
De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter
pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne
se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale.
Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux
seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue,
de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne.
Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails
dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails
jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant
chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter
quelques fragmens[155].
[155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv.
Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81.
«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart
assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les
guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils
revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français
firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider
le commandant à se soumettre.
«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun
s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci
prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte
des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes
parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause
les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage
des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite,
montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes
de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont
courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins
d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur
jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement
nos remparts.»
L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était
chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume,
devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue.
Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt
à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes
qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se
portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite.
Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec
une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus
long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la
fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes.
La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée
quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent
purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie
du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses,
de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.
Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux
Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la
Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche
de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et
d'Aragon.
La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre
Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en
députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux
chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à
Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de
pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints
lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en
relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux
marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus,
ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus
vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement
la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français.
Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux;
en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa
ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes
en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et
d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur
colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force
de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les
autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand
appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés
étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et
de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de
tous les rois[156].
[156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p.
56.
Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers
les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife
en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission
d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient
arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique.
Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même
à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à
l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que
de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans
communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la
terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur
la personne du souverain[157].
[157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les
auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec
le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la
plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de
ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire
avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife
Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par
Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez
à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort
d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates
des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de
l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que
ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife.
Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et
suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529,
des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces
relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier.
Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le
moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le
récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy.
la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du
recueil des _Historiens de France_.
Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en
Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas
le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières,
ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce
grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout
ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était
placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant.
En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en
Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit
possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de
les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se
présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa
promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut
privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole
restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs
français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était
Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère
chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne,
surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie
par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion
différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces
hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se
déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques
années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette
caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir
de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour
réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan
de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme
mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la
première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit
bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait
être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château
fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre
eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la
tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés,
et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans
ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui
avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention,
disait-il, de les remettre aux Français[161].
[158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv.
[159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du
français _mulâtre_.
[160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso.
[161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et
Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte
le fait un peu autrement.
Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins
d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences
funestes qui en résultèrent pour la France.
On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et
de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva
former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes
de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et
que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties
des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à
donner une attention particulière à leur ma
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