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Les réprouvés et les élus (t.1)

by Émile Souvestre · French · Gutenberg #42924 · 551,403 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les réprouvés et les élus (t.1)
    
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Title: Les réprouvés et les élus (t.1)

Author: Émile Souvestre


        
Release date: June 12, 2013 [eBook #42924]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/42924

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by The Internet Archive/Canadian Libraries)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES RÉPROUVÉS ET LES ÉLUS (T.1) ***




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                             LES RÉPROUVÉS
                                   ET
                                LES ÉLUS

                                  PAR
                            EMILE SOUVESTRE

                           --PREMIÈRE SERIE--

                                 PARIS
                 MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                          RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                  1859

                 Reproduction et traduction réservées.




AU LECTEUR


Il y a un pays, en France, où la raison humaine n’a pas encore revêtu la
robe des docteurs, où les hommes sont restés des enfants que l’on
adoucit avec des chansons et que l’on instruit avec des histoires. Là,
l’enseignement du bien n’a point été réduit à une algèbre sociale que
l’on apprend par article; il flotte dans l’air avec les _guerz_ des
laboureurs armoricains; il court de collines en collines, avec les
_sônes_ dialogués des jeunes pâtres; il s’asseoit aux foyers des cabanes
avec les récits des _discrévellerrs_. Aux symboles de la vieille sagesse
viennent, chaque jour, s’ajouter les symboles de la sagesse moderne; et,
ces leçons vivantes, nées sur le même sol, de la même inspiration
populaire, se maintiennent, l’une près de l’autre, sans contradictions,
sans luttes, comme on voit le jeune enfant, l’homme fait et le vieillard
former, au foyer commun, une seule famille.

Or, j’avais déjà recueilli un grand nombre de ces traditions, lorsqu’un
soir, j’en entendis raconter une qui m’était complètement inconnue.

Le _discrévellerr_ était un kloarek[A] à l’air pensif, qui avait habité
les villes assez longtemps pour avoir entendu, de près, le nouvel orage
qui gronde à tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se
plaint notre époque, et attendait, comme tant d’autres, la _bonne
nouvelle_. Mais cette préoccupation se cachait chez lui sous les formes
transmises par les pères.

Après avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrétiens,
il raconta donc ce qui suit:

Un jour que le Christ était assis sur son trône de lumière, tout triste
à la pensée des hommes, voilà que l’ange noir et blanc parut à la porte
de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire
juger.

--Que m’amènes-tu là, esprit ailé? demanda le Christ.

--Maître, ce sont les épis que la mort a aujourd’hui moissonnés pour
toi, répondit l’ange noir et blanc. J’en ai fait deux gerbes, d’après
leur apparence et le jugement de la terre. De ce côté, sont ceux qui ont
été déclarés les _élus_ par la justice humaine; de l’autre, ceux qu’elle
a appelés _réprouvés_. Vois maintenant toi-même, ô Christ, et décide
selon la vérité.

Jésus descendit alors de son trône, et l’ange lui montra, l’un après
l’autre, les morts de chaque bande.

Il y avait parmi les _élus_ de sages pères de famille qui s’étaient
fait estimer par les prêtres et par les juges; des seigneurs qui étaient
morts grandement honorés; des dames nobles, belles et connues pour leurs
aumônes; des marchands enrichis par l’économie et le travail.

De l’autre côté, au rang des _réprouvés_, se trouvaient des filles
portant sur leurs bras des enfants dont elles n’osaient nommer les
pères; des hommes condamnés, à bon droit, par la justice humaine; des
gens qui avaient mangé leur patrimoine en projets insensés; des femmes
coupables que l’on avait lapidées, non avec les pierres du chemin, comme
les Juifs, mais avec les injures et les mépris.

Jésus regarda longtemps la bande des _réprouvés_ et celle des _élus_;
puis se tournant vers l’ange, il lui dit:

--Le monde n’aime pas le bien du fond du cœur; mais il s’aime
lui-même sans mesure. Tout ce qui le dérange est le mal, et il ne veut
point se demander s’il est lui-même, de son côté, ce qu’il devrait être.
Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont méchants, mais ceux
qui sont autrement qu’il ne l’a permis. Il ne cherche ni la cause des
fautes ni les remèdes qui pourraient guérir les hommes; il ressemble
enfin au mauvais père qui transmettrait à ses fils des infirmités et qui
les punirait ensuite parce qu’ils sont faibles et malsains.

Après avoir ainsi parlé, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain
nombre de _réprouvés_ et un certain nombre d’_élus_; il les toucha du
doigt, et l’ange vit avec étonnement que dans le cœur de beaucoup
d’_élus_ se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de
_réprouvés_ brillait une étoile.

Alors Jésus lui dit:

--Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonné toutes les
actions de ceux-ci, et chacune de ces étoiles est un amour caché qui a
racheté les fautes de ceux-là. Ne crois donc plus aux jugements du
monde, car il ne s’arrête qu’aux apparences; mais, quand tu redescendras
sur la terre, efforce-toi de faire connaître, par tous les moyens et à
tous, que là sont les véritables _élus_ et là les véritables
_réprouvés_.

Telle fut la légende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir.
Bien des fois, depuis, je pensai à ces _deux bandes de morts_ jugées par
le Christ, et bien des fois l’idée me vint de les faire revivre. Cette
tâche longtemps différée, je la tente enfin aujourd’hui; seulement, je
me suis rappelé les recommandations de Jésus, demandant que l’on
réformât les jugements de la terre, et j’ai tâché de laisser voir le
serpent au cœur de ses _élus_ et l’étoile au cœur de ses
_réprouvés_.




LES

RÉPROUVÉS

ET

LES ÉLUS




PROLOGUE




I.

Une maison isolée.


On a déjà remarqué bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme,
sa physionomie individuelle et facile à reconnaître. Ainsi, sans parler
des apparences tranchées du port de mer, où tout sent le goudron, de la
ville frontière cerclée de murailles et bardée de canons, de la cité
manufacturière hérissée de cheminées gigantesques et toujours enveloppée
d’un nuage de fumée, il y a des villes d’étude, comme Rennes et
Montpellier, où l’herbe perce les pavés, et dont les vastes places ne
sont traversées que par des magistrats en toge ou par des professeurs en
simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orléans,
Fontainebleau, où l’on vous montre les arènes antiques, la maison de
Jeanne d’Arc et la table sur laquelle Napoléon signa son abdication; il
y a les villes à légendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec
celle de sa cathédrale; les villes poétiques, comme Toulouse, Dijon,
Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles
dont le caractère extérieur ne doit rien au passé, mais à je ne sais
quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-là
mondaine, l’une coquette, l’autre négligée.

Or, parmi la variété infinie de ces dernières physionomies, nous en
connaissons une qui mérite d’être spécialement mentionnée, c’est celle
de Château-Lavallière.

Château-Lavallière, qui ne peut passer précisément pour un bourg, n’est
point non plus tout à fait une ville. C’est ce que les provinciaux, qui
ne se piquent point de beau langage, appellent un _endroit_. Placé sur
les limites d’Indre-et-Loire, entre les départements de Loir-et-Cher, de
la Sarthe et de Maine-et-Loire, éloigné de toutes les grandes voies de
communication et caché, comme un nid, au milieu de sa forêt,
Château-Lavallière a, dans son aspect, quelque chose de mystérieux et,
pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues désertes, sur lesquelles
s’ouvrent des portes basses et dérobées, ses jardins enveloppés de murs
qu’aucune claire-voie n’interrompt, ses maisons précédées d’une cour
fermée, qui les voile, ses fenêtres aux rideaux élégants mais toujours
rabattus, on dirait un de ces asiles où vont se cacher les douleurs sans
remèdes, les joies solitaires et les amours menacées. Sur quelque toit
que l’œil se repose, on reconnaît la retraite où l’on eût voulu se
renfermer à vingt ans, avec quelque femme adorée, dont on a oublié le
nom. Derrière chaque jardin s’étend la forêt, promenade ouverte aux
longs tête-à-tête et aux longues rêveries; plus bas un étang bordé de
glaïeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont
couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des
oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le
pavé; une calèche qui passe à demi-fermée laisse apercevoir un voile
flottant, une main gantée, puis tout disparaît rapidement sous les
immenses avenues!

Tel on voit aujourd’hui Château-Lavallière, tel on le voyait en 1819,
époque à laquelle commence notre récit.

On se trouvait à la fin du mois de septembre; le jour touchait à son
déclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d’incendie à travers les
feuillages de la futaie.

Sur la lisière même de celle-ci existait alors une habitation isolée, à
laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur
qu’affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de _maison
verte_. Bâtie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures
bourgeoises de Château-Lavallière, elle avait, dans son extérieur,
quelque chose de plus mystérieux encore et de plus fermé que les maisons
voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre brisé, sa
porte à guichet grillé et sa cloche à chaîne de fer lui donnaient
l’apparence d’un couvent ou d’une prison, à l’intérieur cette
physionomie disparaissait complétement, grâce à l’élégance du logis et à
la gaieté de ses abords.

La cour sur laquelle donnait la façade, avait été transformée en
parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mêmes, cachés sous les
chèvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient à des
massifs de verdure. Vis-à-vis du perron, une coupe de marbre s’élevait
au milieu d’une touffe de roseaux et laissait déborder ses eaux dans un
bassin où nageaient quelques poissons dorés, tandis qu’un peu plus loin,
un petit hamac d’aloès suspendu à deux lilas, se balançait doucement aux
mouvements de la brise. Des jouets d’enfants étaient éparpillés, de tous
côtés, sur le sable des allées, parmi l’herbe fine des pelouses et le
long des degrés qui conduisaient à la maison.

Cet ensemble d’une prodigalité luxueuse et fleurie servait, pour ainsi
dire, de cadre à un groupe placé au milieu même d’un parterre, et dont
les personnages méritent un examen détaillé.

La première figure qui frappait était celle d’une femme encore jeune,
assise sur un fauteuil de bambous, dans l’attitude affaissée d’une
personne malade. Bien qu’on ne pût la dire belle, ses traits avaient une
expression de douceur qu’illuminait par instants une certaine flamme du
regard. Celui-ci s’animait surtout lorsqu’il s’abaissait vers une enfant
assise plus bas sur les genoux d’une jeune paysanne.

C’était une petite fille d’environ trois ans, mais dont les traits
chétifs et pâles annonçaient une de ces enfances étiolées qui ne peuvent
éclore à la vie. A demi-renversée sur le sein de sa nourrice, elle
agitait languissamment les grelots d’un hochet qu’elle laissait retomber
à chaque instant avec un cri de souffrance ennuyée. Quoique l’air fût
tiède et qu’aucun souffle n’agitât les feuilles les plus frêles, elle
était enveloppée d’une pelisse de satin, doublée de peau de cygne, et
portait un bonnet de velours grenat qui laissait paraître à peine
quelques touffes de cheveux, d’un blond inanimé. Ses pieds, chaussés de
brodequins fourrés, pendaient sur l’herbe, sans force et sans mouvement.

Quant au quatrième personnage, il avait quarante ans. Vêtu d’une
redingote noire boutonnée jusqu’à la cravate, et les yeux cachés par une
paire de lunettes à doubles verres, il tenait à la main une cravache de
cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d’éperons.
Malgré le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de
Lavater eût étudié avec quelque défiance ces lèvres serrées que le
maître signale comme l’indication d’une avarice tenace, et les partisans
de Gall se fussent presque effrayés de ce crâne triangulaire dont la
forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux
du sang.

Mais, quelle que pût être l’_impression scientifique_ produite par
l’examen des traits et du crâne de M. Vorel, le plus rigide observateur
l’eût difficilement conservée en l’entendant parler. Sa voix avait une
simplicité calme, également éloignée de la brusquerie et de
l’affectation doucereuse. Semblable à certains chanteurs, dont le timbre
garde une expression émouvante sans qu’ils soient émus, le docteur
avait, dans l’accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire
involontaires, et, même en trompant, il conservait cette voix loyale qui
déroutait toutes les préventions; c’était chez lui plus que du calcul,
plus que de l’adresse; il avait reçu, en naissant, le _don du mensonge_.

Du reste, la première partie de sa vie avait été cruellement traversée.
Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n’était parvenu à acquérir
une profession qu’à force de travail et d’humilité. Nature dominatrice,
il s’était plié à toutes les volontés de ceux qui pouvaient le servir;
esprit hardi, il avait coupé les ailes de son audace pour l’obliger à
ramper! Cette transformation forcée, en tuant tout ce qu’il pouvait
garder d’instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenimé ses vices!
Ce qu’il y avait en lui de dur était devenu méchant; son désir de
posséder s’était tourné en avarice insatiable, son insensibilité en
malveillance. Entravé et meurtri par les hommes dès ses premiers pas, il
s’était mis à les haïr, non de cette haine ouverte qui suppose encore la
liberté, mais d’une haine sourde, cauteleuse, enchaînée, qui se contient
par calcul et consent à l’attente, dans l’intérêt de sa sûreté.

Établi d’abord à Trévières, en Normandie, il y avait fait la
connaissance d’une riche propriétaire campagnarde connue dans le pays
sous le nom de la mère Louis. La mère Louis, dont le mari, d’abord
meunier, avait acquis une énorme fortune par l’achat des biens
nationaux, était depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-même le
grand domaine des Motteux: c’était une femme violente, égoïste, aux
façons grossières, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui
servaient d’excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reçu le jeune
docteur, parce qu’il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et
qu’il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita
pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la fille de la maison, et pour
la demander en mariage. La propriétaire des Motteux, comme on devait s’y
attendre, rejeta de bien loin une pareille prétention; mais Vorel
détermina la fille à passer outre, au moyen d’un de ces actes que le
législateur a si plaisamment appelés des _soumissions respectueuses_. Le
mariage eut lieu malgré la mère Louis, qui fut, en outre, obligée de
payer environ cent mille écus qui revenaient à la jeune mariée du chef
de son père. Cette dernière circonstance souleva contre M. Vorel tous
les parents qui avaient des comptes à rendre à leurs filles, et il
s’ensuivit une espèce de réprobation qui décida le médecin à quitter
Trévières pour se rendre en Touraine et s’établir à Bourgueil, où
demeurait une partie de sa famille.

Devenu veuf au bout de quelques années, il avait continué à y vivre avec
un fils unique, alors infirme et presque idiot.

Mais, outre la fille mariée au docteur Vorel, la mère Louis avait un
fils enlevé par la conscription, et que le hasard de la guerre avait
favorisé. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu,
avec le mérite alors commun de se bien battre, celui plus rare de
survivre; et Napoléon, qui commençait à sentir le besoin de renouveler
son état-major de maréchaux gorgés et vieillis, l’avait successivement
nommé général, puis baron. Enfin, en 1810, il épousa mademoiselle de
Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir à étayer son titre de
nouvelle date.

La chute de l’empire vint malheureusement arrêter court toutes ses
espérances. Le général Louis en reçut la nouvelle en Vendée, où il avait
été envoyé pour étouffer l’insurrection, et, soit douleur, soit hasard,
il n’y survécut que peu de jours. Sa veuve, après avoir habité Paris
quelque temps, vint enfin visiter des propriétés qu’elle possédait en
Touraine, et ce fut là qu’elle rencontra son beau-frère, sur les
instances duquel elle s’établit à Château-Lavallière.

Tels étaient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne
Louis, que nous avons tout à l’heure montrés au lecteur, assis ensemble
sous un berceau de la _Maison verte_.

Le médecin venait de se pencher vers l’enfant, dont les plaintes,
d’abord faibles et entrecoupées, étaient insensiblement devenues plus
bruyantes, lorsque la baronne s’écria:

--Mon Dieu! docteur, Honorine paraît encore plus souffrante ce soir.

M. Vorel hocha la tête avec un sourire immuable.

--Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante.

--N’entendez-vous pas ses cris?

--L’enfant n’a point d’autre manière d’exprimer ses impressions et ses
caprices; il crie, comme l’être raisonnable gronde, parle ou chante.

--Mais, Honorine pleure, docteur!

--La sécrétion des glandes lacrymales est toujours abondante à cet âge.
On voit bien, ma sœur, que vous en êtes à votre premier enfant, tout
vous inquiète.

--Mais songez qu’elle aura bientôt trois ans, reprit la mère, en
montrant la petite fille malingre et abattue.

--Je le sais, répondit le médecin; elle est née huit mois après la mort
du général.

La malade fit un signe affirmatif.

--Pauvre Louis! continua M. Vorel avec une bonhomie affectée, s’il eût
vécu, quel bonheur pour lui de se trouver père!... et surtout quel
bonheur inespéré! car il m’a répété bien des fois qu’il n’y comptait
plus. Il croyait avoir des raisons de croire.... Enfin, il s’est trompé!
Mais il faut avouer, ma sœur, que ce voyage en Vendée pour rejoindre
le général, a été un heureux hasard!

La baronne ne répondit pas et se pencha vers l’enfant, dont elle agrafa
la pelisse.

--Ne serait-il pas prudent de faire rentrer Honorine? demanda-t-elle
après un court silence.

--Pourquoi cela? dit le médecin, il n’y a ni vent, ni humidité; vous
exagérez les précautions.

--Hélas! je ne sais, répliqua la veuve d’un accent ému; ne pouvant
découvrir la cause des souffrances de ma fille ni des miennes, je m’en
prends à tout ce qui m’entoure. Lorsque je suis venue m’établir ici,
j’espérais, d’après votre assurance, que le calme de cette habitation,
l’exercice, l’air des bois nous rendraient la santé; et depuis trois
mois que nous y sommes, nos forces s’affaiblissent de jour en jour.
L’air libre, le soleil, le parfum des fleurs, tout ce qui fait vivre les
autres, semble, pour nous, un poison. Vous affectez en vain de ne pas
vous en apercevoir, les progrès du mal sont visibles. Quand je sors,
maintenant, les paysannes que nous rencontrons n’arrêtent plus Honorine
pour demander son âge et l’embrasser; elles s’éloignent avec leurs
enfants, comme si elles craignaient quelque maligne influence, et nous
suivent de ce regard demi-effrayé que le peuple jette aux mourants.

M. Vorel voulut l’interrompre.

--Oh! ne cherchez pas à nier, continua-t-elle plus vivement, des
explications médicales ne pourraient rien changer à ce qui est; je sens
que la vie nous échappe, et cependant il ne faut pas que ma fille meure,
docteur! Moi-même, je veux vivre pour elle, et puisque notre séjour ici
a si mal réussi, je désire tenter un nouvel essai.

Le médecin la regarda.

--Vous songez à partir? demanda-t-il brusquement.

--Oui, mon frère, répondit la baronne.

--Auriez-vous, par hasard, la pensée d’accepter l’invitation de la mère
Louis et de vous rendre aux Motteux?

--Non, je craindrais de n’y trouver ni soins, ni repos; mais je veux
tenter un voyage en Italie; c’est une dernière ressource pour les
désespérés!

--Et vous vous exposerez avec votre fille aux fatigues de cette longue
route? vous oserez transporter votre maladie dans un pays étranger, où,
si elle s’aggrave, vous ne trouverez ni soins ni famille?

--Pardonnez-moi, docteur; je ne serai point seule, ma sœur
m’accompagnera.

--Madame la comtesse de Luxeuil?

--J’ai su qu’elle allait visiter Naples; je lui ai écrit pour qu’elle me
permît de la suivre avec Honorine, et elle a consenti. Tout cela a été
décidé depuis votre dernière visite, et je vous en aurais instruit par
une lettre si je ne vous avais attendu chaque jour; j’ignorais qu’une
affaire vous eût appelé à Orléans.

M. Vorel ne put retenir un geste de dépit.

--J’admire votre miséricorde vraiment chrétienne, ma sœur, dit-il
avec un accent d’amertume ironique; jeune fille, vous avez dû défendre
votre fortune contre madame de Luxeuil; mariée, elle a essayé de
calomnier votre intimité avec le duc de Saint-Alofe; veuve, elle a voulu
jeter des doutes odieux sur la naissance de votre fille, et vous avez
déjà tout pardonné!

--Ah! pourquoi toucher à ces souvenirs, interrompit la malade, dont les
yeux se remplirent de larmes; je voudrais les oublier! A quoi bon me
rappeler que ma sœur ne m’aime pas, que personne ne m’a jamais
aimée! il est de certains êtres, hélas! comme des arbres que vous voyez
là: nés dans une mauvaise terre et exposés aux vents du nord, ils ne
servent à rien et ne plaisent à personne!... Mais je ne veux point
m’arrêter sur ces pensées, je ne veux songer qu’à ma fille; il faut
qu’elle recouvre la santé, qu’elle essaie d’un autre air, d’une autre
vie!

--Et en partant avec madame de Luxeuil, fit observer le docteur, vous
n’avez point réfléchi que vous vous mettiez à sa merci? Vous ne craignez
point son égoïsme, sa tyrannie, ses duretés?

--Je ne crains que le mal d’Honorine, reprit vivement la baronne; ne me
parlez point d’autre chose. Que pouvais-je faire d’ailleurs? Ne
venez-vous point de me dire vous-même que c’eût été folie de partir
seule? à qui donc m’adresser? Des étrangers voudraient-ils accepter pour
compagnes de voyage une enfant malade et une femme mourante? Ma sœur,
du moins, aura pitié de nous.

M. Vorel secoua la tête.

--J’en suis sûre, continua vivement la baronne; quand elle a connu
l’état alarmant d’Honorine, elle s’est montrée inquiète, elle m’a écrit
sur-le-champ qu’elle voulait la voir.

--Sans doute, dit le médecin du même ton amer, la maladie de votre fille
l’occupe et l’intéresse! A défaut des enfants, les sœurs sont
légitimes héritières....

--Ah! que dites-vous? interrompit la baronne avec un cri; vous pourriez
supposer....

--Je ne suppose rien, mais je comprends.

--Non, non, c’est impossible! Vos préventions contre madame de Luxeuil
vous rendent injuste; cela ne peut être, docteur, cela n’est pas!.....
Ce serait trop horrible. Elle, grand Dieu! ma sœur, aurait pu penser
que si ma fille.... Ah! pauvre enfant, pauvre enfant!

Elle s’était penchée vers Honorine, qu’elle prit vivement dans ses bras
en la couvrant de baisers et de larmes. Il y eut une assez longue pause.
M. Vorel gardait un silence contraint, qui semblait confirmer et
aggraver ce qu’il venait de dire; enfin pourtant il reprit la parole et
demanda à la malade quand elle comptait rejoindre madame de Luxeuil.

--Je ne la rejoins pas, répondit la baronne, elle vient me chercher.

--Ici! Quand cela?

--Au premier jour; demain peut-être. Son départ dépend du docteur Darcy.

--Comment?

--Vous savez qu’il devait faire ce voyage d’Italie en compagnie de ma
sœur, dont il est l’ami dévoué.

--Je le sais.

--Eh bien! en apprenant ma demande, il a pensé que sa présence pourrait
être utile à deux malades...

--Et il vient à Château-Lavallière?

--Avec madame de Luxeuil.

M. Vorel changea de visage et se leva brusquement.

--C’est-à-dire que mes soins ne vous suffisent plus, dit-il avec éclat;
vous avez pris en défiance le savoir du médecin de campagne, et vous
voulez en appeler au médecin de Paris.

--Moi! s’écria la baronne saisie, ah! ne le croyez pas, mon frère! Sur
l’honneur! je n’ai ni désiré, ni appelé M. Darcy.

--Qui peut alors l’avoir décidé?

--Le départ de ma sœur d’abord, puis le désir de voir madame de
Norsauf, qui se trouve à sa terre de Rillé. Ma volonté n’est pour rien
dans ce voyage, et le hasard seul a tout fait.

--Hasard dont vous profiterez?

--Vous-même en déciderez, docteur. Défendez-moi de consulter M. Darcy,
et je ne lui parlerai de rien. Que votre avis soit contraire au sien, et
votre avis seul sera suivi.

--Est-ce bien vrai, ma sœur?

--Doutez-vous de ma parole, mon frère?

M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indécis.

--Non, dit-il enfin d’une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est
fortuit, comme vous me l’assurez. Si je me suis montré blessé au premier
abord, ne croyez pas que ce soit par vanité de médecin; mais le cœur
a aussi ses susceptibilités.

--Oh! je connais votre dévouement, dit madame Louis en lui tendant la
main.

Il la prit et la serra dans les siennes d’un air ému.

--Oui, reprit-il, j’ose dire que ce dévouement est sincère et
désintéressé. Aussi n’abuserai-je point de la confiance que vous me
témoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma sœur! L’opinion d’un
homme aussi justement célèbre ne peut être qu’utile pour vous, et
instructive pour moi.

--A la bonne heure, mon frère.

Le médecin se tut un instant.

--Seulement, reprit-il avec une sorte d’hésitation, je vous donnerai un
conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous
éprouvez, et quel a été le traitement suivi.

--Sans doute, et je lui dirai...

--Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s’interrogent mal; ils
donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les
médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui
arrive, de fausses impressions.

--Vous pensez?

--J’en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma sœur, et si vous
m’en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me
laisserez lui répondre...

--En vérité, c’est me tirer d’un grand embarras, répondit la baronne en
souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que
j’éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes.

--Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les
explications?

--C’est convenu.

Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua
quelque temps l’entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit
congé de la malade, embrassa l’enfant, et, après avoir fait à la
nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea
vers l’auberge où il avait laissé son cheval.

Tant qu’il se trouva en vue de la baronne qui l’avait reconduit jusque
sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et
paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu’il eut tourné la rue et
qu’il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa
marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son
visage une sorte d’épanouissement mécanique s’effaça, et ses traits
détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous
avons déjà parlé. Levant la cravache qu’il tenait à la main, il se mit à
abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le
chemin, comme s’il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose
une secrète colère. Mais cette espèce d’emportement muet fut de courte
durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête
et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après
s’être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le
moyen d’en tirer parti.

On eût pu seulement défier l’observateur le plus habile de deviner la
nature ou l’objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient
repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire,
glisser le regard; son visage n’offrait à l’étude qu’une espèce de
masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux,
masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et
sombres qui ne reflétaient rien.

Il atteignit ainsi l’auberge de la _Femme-sans-Tête_, où il avait
l’habitude de mettre son cheval lorsqu’il venait voir la baronne. Arrivé
là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s’ils eussent été
touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur
crispation souriante.

L’auberge de la _Femme-sans-Tête_ était une de ces hôtelleries
équivoques recommandées seulement par leur position à l’entrée de la
ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les
rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route,
s’arrête où elle peut, et s’embarrasse médiocrement de l’apparence du
gîte ou du choix de la compagnie.

La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier
abord; mais l’hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens
clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie,
et le docteur, qui aimait l’ordre par-dessus tout, avait pensé qu’en
choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine,
l’équivalent des consultations qu’il n’avait pu se faire payer
autrement.

Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d’un gîte où
il s’arrêtait d’ailleurs peu de temps.

Lorsqu’il arriva à la _Femme-sans-Tête_, il ordonna de préparer son
cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l’attendant, il évita la
salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le
jardin placé derrière l’auberge.

La nuit était venue, et, bien qu’il n’y eût point de brouillard visible,
aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du
jardin, presque effacée par l’herbe, et arriva à une treille dont la
charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées.
Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce
la plus écartée de l’auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait
voir trois hommes assis autour d’une table, et qui achevaient de souper.

Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu’à la
tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y
prendre garde et s’assit sur un banc placé sous la fenêtre.

Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le
lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs.




II.

Les trois compagnons.


A en juger par l’unique plat posé au milieu d’une table sans nappe, le
repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus
modestes: une bouteille d’eau-de-vie presque achevée en formait le seul
luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune,
petit, barbu, pâle et vêtu d’un bourgeron presque neuf. Il avait la
bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le
signalait évidemment pour l’amphitryon. Son coude gauche était appuyé
sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte
et longue, avec lequel il s’amusait à agrandir les fissures du bois
vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et
farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui,
mais sous des formes différentes et avec d’autres nuances.

Celui-ci, d’une taille démesurée, était d’une telle maigreur, que les
saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée
qui le serrait. Sa chevelure, d’un blond fade, encadrait un de ces
visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque
côté qu’on les regarde, ne semblent présenter qu’un profil. Il avait,
près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de
lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des
vêtements d’homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d’une
monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l’origine hébraïque.
Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien,
comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.

Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie
était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un
air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le
soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un
paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses
mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne
permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux
rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l’aventurier. Ses traits avaient
une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté,
n’étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de
brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l’homme,
sans qu’il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le
hasard et l’ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui
ne semblait point irrévocable.

Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu’il
tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:

--A boire, Parisien!

Le petit homme barbu se retourna lentement.

--Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait
avoir l’habitude, on voit qu’il y a longtemps que tu n’as goûté à
_l’eau-d’aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.

--Quand on a eu faim, l’estomac a besoin de se refaire, répondit
laconiquement le Rageur.

--Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.

--Dans une débine à manger des glands, Alsacien.

--Et tu n’as bas trouffé à faire un beu de gommerce?

--Du commerce, avec quoi?

--Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.

--Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du
chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n’est pas un marchand
de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand
nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La
diligence nous a passé deux fois par les mains.

--Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif.

--Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le
Parisien, avec un laconisme triomphant.

--Deux cent mille _palles_ à vous teux! s’écria le Juif émerveillé.

--Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris
pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne
l’a pas empêché d’obtenir des croix, des places, des pensions, tandis
que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de
chercher du travail.

--Ce que tu as fait? dit le Parisien d’un ton ironique, car tu as voulu
te ranger.

--Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c’est mon idée?...

--Pourquoi y avoir renoncé, alors?

--Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J’y ai renoncé parce que,
dans le pays, on me refusait de l’ouvrage en me disant que j’étais trop
connu, et qu’ailleurs on ne voulait pas m’en donner, sous prétexte qu’on
ne me connaissait pas.

--De sorte que tu t’es dégoûté d’en chercher?

--Je me suis dégoûté de mourir de faim.

--Preuve que tu n’étais pas né pour être honnête homme, mon petit.
L’ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n’en a
pas, serrer d’un cran la boucle de son pantalon; c’est un article de
morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi,
vois-tu, j’avais pas plus de douze ans quand j’ai compris la chose.

--Comment ça?

--J’avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père
cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une
rosière. Mon père, qui était employé à l’administration générale des
déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs
propriétaires, de l’argenterie, des bijoux et des billets de banque
perdus, ce qui lui avait rapporté l’estime générale et un certain nombre
de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu’il était chargé d’une
malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il
fallut le porter à l’hôpital, où il mourut un mois après. Par
considération pour les bons services du défunt, l’administration
accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n’était pas cher pour
la vie d’un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère
alla remercier le directeur.

--Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant
prendre une sorte d’intérêt au récit de Jacques.

--Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu’il fallait pour bien sentir
la misère!... et tu peux croire qu’on en eut à discrétion. Au bout de
quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus
travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l’aumône; mais
ils m’avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus
souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi
la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l’hôpital, mais
quand les médecins l’eurent vue, ils dirent qu’elle n’avait pas de
maladie, qu’elle ne souffrait que de la faim, et que c’était une
incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre
grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu’à ce que la portière
me dit un soir, comme je rentrais, qu’elle venait de mourir.

--Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton
absence?

--Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n’étais encore qu’un
enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines
qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une
grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s’occupait-on que de
l’ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier
étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu’elle n’avait
pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta
ce qu’il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je
tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me
remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de
naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en
moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu’ils
gagnent à être des saints, c’est de mourir à l’hôpital ou dans un
grenier, et d’être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent
bien heureux d’être morts! Et c’est là ce qui m’attend, dans le cas où
je ferais comme mon père? Merci de la chance! S’il n’y a pas d’autre
récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants
des quittances de leur probité, j’aime mieux vivre comme un _voyou_ et
ne rien faire.

--Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?

--J’ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les
papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c’était une
manière de renoncer à l’héritage.

--Eh bien! je n’aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une
sensibilité grossière; non, si j’avais eu des parents... une mère... il
me semble que je n’aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un
enfant trouvé n’a pas de nom: c’est comme un chien perdu; tout le monde
a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j’avais eu une famille...

--Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d’honnête homme, pas vrai,
ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la
bonne heure, on peut espérer que l’on touchera son arriéré chez le Père
éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me
paraît peu récréatif? Qu’en penses-tu, Alsacien?

--Moi, reprit l’homme maigre, je bense que j’aurais jamais rien bris à
bersonne, si j’avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du
gommerce.

Le Rageur éclata de rire.

--Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu’à son _gommerce_, dit-il;
s’il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_
(bourreau).

--Les gordes, c’est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement
l’Alsacien.

--Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine
corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis.
Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.

--Avez-vous cherché? demanda le Rageur d’un air indifférent.

--Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour
prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne
apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les
bourgeois, vu qu’il s’en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous
dérangent.

--J’aime bas qu’on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce;
quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire
aux gens se taire.

--C’est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à
l’aveuglette et qu’il faut chercher la place du magot, comme ce serait
ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend
son temps.

--Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas!

--Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand
nous étions en Maine-et-Loire tu t’es peut-être privé de descendre les
bourgeois qui s’attardaient sur les routes.

--C’étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous
nous promenions dans le pays; ils n’avaient qu’à prendre garde. Dans ce
cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c’est de la guerre; mais
entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n’ai pas le cœur
à ces choses-là, vois-tu!.... d’autant qu’il peut y avoir des femmes, et
qu’alors ce serait encore pis.

--C’est-à-dire, Rageur, que tu bois l’_eau d’aff_, mais que tu ne veux
pas la gagner.

--Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l’affaire soit
montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme
autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre.

--Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques?

--Eh bien! oui, ça m’encourage.

--Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.

Jacques haussa les épaules.

--Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son
front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose
le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la
partie à deux.

--Et nos barts n’en seront que meilleures! ajouta philosophiquement
l’Alsacien.

L’arrivée de l’aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper,
empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître
Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous
quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se
mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une
grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son
genou pendant un quart d’heure; mais aucun de ses compagnons n’ayant
offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.

Quelques instants après, M. Vorel parut.

Si l’on se fût trouvé à Paris, l’entrée d’un _habit fin_ dans un lieu
exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons,
n’eût point manqué d’exciter une surprise suivie de murmures et de
provocations; là, en effet, l’intelligence populaire plus éveillée, a
compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux
plaisirs de l’ouvrier que dans l’intérêt de ses vices, et elle
maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu’on lui a
imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n’est
point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à
honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n’en est encore
qu’à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu’à l’orgueil.

La réception faite au médecin par les gens réunis à la
_Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart
s’interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs
bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l’homme au bourgeron se
détournait avec un grognement.

--Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être
entendu du docteur. Qu’est-ce qu’il demande, ce monsieur? ce doit être
le commissaire de l’endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en
bourgeois.

--Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M.
Vorel; c’est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le
docteur; comment va la baronne?

--Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix
honnête et posée; je ne suis point content de son état.

--Aussi elle est trop sédentaire, répondit l’aubergiste, on ne la voit
jamais hors de son couvent.

--Elle donne tout son temps à sa fille.

--Oui, on dit qu’elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai
paradis; ça a même été cause qu’on a crié dans le pays.

--A quel propos?

--Parce qu’elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries,
les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu’on a de quoi, il
est juste d’en faire profiter ceux de l’endroit: quand elle aurait dû
payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa
fortune.

--Vous savez qu’on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une
trentaine de mille livres de rentes.

--Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme
Louis, car vous n’êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et
vous?

--C’est vrai.

--De sorte, ajouta l’aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite
ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça
ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels,
comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l’enfant vous
manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une
vingtaine de mille livres de rentes.

--Vingt mille livres de rentes, s’écria le Parisien, qui avait tout
entendu, tonnerre! c’est tentant pour un médecin!

M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d’un coup inattendu; il pâlit
jusqu’aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation
indignée: mais l’impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter;
il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et
s’approcha du feu comme s’il se fût senti du froid.

L’aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et
continua:

--C’est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les
ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son
argent?

--A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel.

--Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable
me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans
autre train de maison qu’un jardinier à la journée, une chèvre et une
servante.

--A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir
moins seule.

--Et à cause donc?

--Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de
quoi faire fortune.

--Tiens! ma foi, je n’y avais pas pensé, dit Blanchet, c’est encore vrai
ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n’auraient qu’à
être avertis!... Il serait facile d’entrer par le bout du jardin, qui
donne sur le bois.

--Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes.

--Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n’y
a pas de voisins.

--C’est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui,
comme s’il eût voulu s’assurer qu’aucun des auditeurs de ce dialogue
n’était homme à en abuser.

Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l’écart et
échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur,
demeuré à la même place, il semblait n’avoir rien écouté.

Le garçon d’écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et
annonça au docteur que son cheval était prêt.

--Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.

--Non, dit M. Vorel, je continue jusqu’au Vivier, où lord Murfey me prie
d’aller depuis longtemps.

--Est-ce que l’Anglais est malade? demanda l’aubergiste.

--Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n’a rien à
faire, il se gorge de bœuf et de Madère pendant six jours, et il
prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet.

Le docteur, après avoir boutonné jusqu’au haut sa redingote à la
propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y
chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la
vue de laquelle il fit un geste de désappointement.

--Au diable, l’étourdi! s’écria-t-il, j’ai oublié de remettre les
pastilles pour Honorine.

La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne,
lui avait fait perdre le souvenir de la boîte.

--C’est-y quéque chose de pressé? demanda l’aubergiste.

--Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne
voudrais point retourner chez ma belle-sœur; ne pourriez-vous pas,
père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?

--Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l’hôtelier avec un peu
d’hésitation; mais, pour le moment, je n’ai là que Joseph qui ne peut
quitter l’écurie.

--Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant
autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la
complaisance des auditeurs.

L’Alsacien, qui s’était rapproché, porta la main à son chapeau gris.

--Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire
aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort.

--Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet.

--Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda
le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes.

--Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s’efforça de donner
encore plus d’affabilité à son sourire, l’aupergiste y m’indiguera.

--Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?

--Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices
à la parone. J’achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine
cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m’aitera à
faire mon gommerce.

--Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque
monsieur l’Allemand veut bien...

--Ah! mein Herr a teffiné que j’étais Hallemand? interrompit l’homme
maigre d’un air émerveillé; gomment donc qu’il a teffiné? A cause que je
suis plond dans mes geveux...

--Oui, et un peu aussi à l’accent.

--Tiens!... j’ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde
avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole
t’honneur! mais, n’imborte, je borderai la poète.

--Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus
tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point.

--Je bars, je bars, s’écria l’Alsacien.

Et en trois enjambées il fut hors de l’auberge, tandis que de son côté
M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier.

Quant au Parisien, il s’était approché du Rageur, qui, sur un signe,
l’avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l’étang.

Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des
haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg
à la partie supérieure de la ville. L’un d’eux avait le cou tendu et
l’œil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à
éclairer, tandis que l’autre, renversé en arrière dans une pose
nonchalante, semblait à moitié endormi.

Tout à coup le premier se redressa, prêta l’oreille, pencha la tête à
droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de
bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le
sifflement d’appel.

La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une
ombre se dessina sur l’espace lumineux du chemin et s’avança vers
l’endroit où les deux compagnons se tenaient cachés.

--Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s’était levé.

--C’est pien moi! repondit l’Alsacien; tu es seul?

--Voici le Rageur.

--A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?

--Non; mais parle vite, y a-t-il gras?

--Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds
brillaient d’une vivacité singulière.

--Tu es entré dans la case?

--Foui, c’est la serfante qui m’a ouffert.

--Et tu lui as donné la boîte?

--Bas si pête, j’ai dit que je foulais barler à la paronne. On m’a fait
monter et on m’a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui
tonne sur le parterre; alors, bour m’occuper, j’ai foulu dévisser le
grochet de la bersienne.

--Tu n’as pas pu?

--Le foilà! dit l’Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer
qu’il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre...

--Mais as-tu eu le temps d’examiner un peu l’intérieur?

--Beaucoup, beaucoup. T’abord, quand on m’a gonduit à la paronne, j’ai
traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel
dommage, Barisien, qu’on ne buisse pas emborter les meubles!

--Finis donc.

--Enfin, j’ai remis la poète à la paronne; elle a l’air pien malade, la
pauvre tame!

--Et après?

--Après, je lui ai temanté si elle n’affait pas de beaux de labins à
fendre.

--Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du
jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles
culottes!

--Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait
l’air de faire mon gommerce.

--Que t’a répondu la baronne?

--Elle m’a répontu: Non.

--Et tu es ressorti?

--Foui, mais j’ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore
d’autres champres.

--Alors tu pourras te reconnaître en dedans?

--Très-pien.

--Mais pour entrer dans le parterre?

--Pour entrer dans le barterre, c’est facile, je fas fous expliquer ça.

Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une
intelligence singulièrement exercée dans ce genre d’observation. Il
pensait que tous trois devaient d’abord franchir le mur de clôture, et
qu’arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la
fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer,
pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.

Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu’alors demeuré
étendu sur l’herbe et avait tout écouté sans rien dire.

--Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l’affaire, fit-il
observer, qu’en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va?

--Non, répondit le Rageur sans se déranger.

--Pourquoi ça?

--Parce qu’une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les
femmes.

--Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça
fait pitié, ma parole d’honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa
vermine et qui se mêle d’avoir des nerfs!

--Eh bien! si c’est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son
séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?

--Non, tu n’es pas libre! s’écria le Parisien, car maintenant tu connais
le coup que nous avons monté.

--Eh bien?

--Eh bien!... tu peux jaser.

Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.

--Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n’ai pas
bien entendu.

--C’est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à
exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue
que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout
laisser.

--Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser,
moi! L’affaire il est trop ponne; j’irai plitôt tout seul. Rabellez-fous
tonc les baroles du docteur: il a tit qu’y avait de quoi enrichir
blusieurs... braves gens; je serais gontent d’être riche, moi.

--Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement
d’épaules.

--Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l’archent, y faut fenir, reprit
Moser; c’est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires.

--A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j’en serai, mais à une
condition.

--Laquelle?

--C’est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée
pour qu’on ne craigne pas d’être surpris.

--Mais si les femmes s’éveillent et veulent crier?

--Alors, je me charge de les bâillonner.

--Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions.

--Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.

--C’est convenu.

Ainsi tombés d’accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la
_Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu’ils pussent
commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s’élevait de
l’autre côté de la route et d’où l’on apercevait distinctement,
par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison.

Tous les trois s’y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent
avec impatience, l’œil fixé sur leur proie.

Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que
l’appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un
théâtre amoindri par l’éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de
pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la
jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les
voyaient s’empresser toutes deux autour de l’enfant, la promener dans
leurs bras, et s’efforcer de l’endormir. Mais l’arrivée de la nuit avait
redoublé le malaise d’Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient
jusqu’aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps
que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l’horloge éloignée,
et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.

--Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à
bout de patience.

--Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses
longs doigts de squelette, avec une expression féroce.

--Il peut les tenir comme ça, debout jusqu’à demain!

--Et imbossible d’entrer bendant qu’elles sont effeillées; elles nous
entendraient.

--Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va
finir.

Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter
la chambre avec l’enfant endormi.

La baronne, restée seule, s’approcha de la fenêtre, et demeura quelque
temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait,
il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait
un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague
expression de pitié.

--Elle a l’air d’une morte, dit-il à demi-voix.

--Ça ne suffit pas, l’air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce
qu’elle va rester là toute la nuit, maintenant?

--Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c’est
pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c’est qu’elles ont envie
de tormir.

La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue,
elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les
persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.

La façade demeura dans une complète obscurité.

Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant
assez longtemps, enfin, lorsqu’une heure et demie sonna, tous trois se
levèrent lentement, et, après s’être assurés que la route était
déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron.

Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu’il atteignit
sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque
aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d’ouvrir la
fenêtre.

--Y es-tu? demanda Jacques à voix basse.

--Oui, répliqua le Rageur.

--A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l’escalier, murmura
Moser.

Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l’appartement.

Jacques se pencha à l’oreille du Juif.

--Prépare ton couteau, murmura-t-il.

--Bourquoi? demanda Moser.

--Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent.

--Mais le Rageur?

--Il faudra bien qu’il se taise quand ce sera fait.

--C’est vrai, dit l’Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un
couteau-poignard qu’il ouvrit; comme ça tu moins, on n’aura bas à se
bresser.

Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps
assez long s’écoula sans que leur compagnon reparût.

--Bourquoi tonc que l’autre n’arrive bas? demanda le juif étonné et
inquiet.

--Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le
Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.

--Attends, je fois là quelque chose.

Moser s’avança vers l’objet qu’il avait aperçu dans l’ombre; c’était une
échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l’aida à la
transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et,
après l’y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.

Ils n’avaient pas franchi la moitié de l’échelle, lorsqu’un cri se fit
entendre à l’intérieur.

--Nous sommes découverts, dit l’Alsacien qui s’arrêta court.

Un second cri, puis un troisième retentirent.

--Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à
avancer.

Celui-ci comprit et sauta dans l’appartement. Une porte qu’il reconnut
pour celle de la chambre où la baronne l’avait reçu, était ouverte et
éclairée: c’était de là que venaient les cris; Jacques et lui y
coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de
l’enfant renversé. Ils s’étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la
main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à
une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec
un cri.

--Eh bien! qu’a-t-il donc? s’écria le Parisien.

--Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.

--Il ne nous a pas reconnus, alors?

--C’est bossible.

Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de
s’échapper et essayèrent de l’ouvrir; mais elle était fermée.

--Il a tiré le ferrou, dit le juif.

--Écoute, interrompit Jacques.

On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du
Rageur, suppliante et éperdue.

--Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.

--Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l’impatience et la
peur ôtaient toute prudence.

Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.

Un cri d’effroi s’éleva dans la chambre voisine.

--Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur:
quiconque voudra arriver jusqu’à vous est mort!

Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.

--Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.

--C’est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait
vainement à comprendre.

Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne
lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l’autre
côté.

Les deux brigands déconcertés se regardèrent.

--Le gredin nous a vendus! s’écria Jacques avec un geste de
désappointement plein de rage.

--Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l’étonnement
paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir
laissé fenir?

--Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...

Il n’avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande
porte extérieure. Tous deux s’élancèrent dans le petit salon et
coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s’arrêter devant
l’entrée.

Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils
posaient le pied sur les premiers barreaux de l’échelle, le cri: _Au
voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le
domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.

Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à
descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le
mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et
le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à
la main.

Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des
couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans
résistance.




III.

Les parents.


La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait
madame de Luxeuil et le docteur Darcy.

Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice,
accourue près d’elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses
sens.

Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même
sa fille, l’avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de
temps après par des cris, elle s’était précipitée, malgré son épouvante,
vers la chambre de la baronne, qu’elle avait trouvée évanouie aux pieds
d’un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur
avait fait fuir ce dernier sans qu’elle pût dire ce qu’il était devenu.

Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les
entrecoupant d’exclamations plaintives sur l’effroi qu’elle venait
d’éprouver et sur le danger qu’elle avait failli courir, M. Darcy
s’occupait de rappeler la malade à la vie.

Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le
docteur la lui fit présenter.

A la vue de l’enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne
parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce
mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains
avec un faible cri et en prononçant le nom de sa sœur.

--Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour
l’embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous
vous étiez assassinée.

La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement
que par des sanglots convulsifs.

--Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses
qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre
fin à cette crise d’expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous
faire mal. Il n’y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se
charge de vous soigner et de vous guérir.

Elle accompagna ces mots d’un baiser dont elle effleura le front de la
malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts
dans les boucles de ses cheveux.

Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette
légèreté indifférente, car elle regarda sa sœur, croisa les mains et
tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.

Madame de Luxeuil n’y prit point garde: mobile et décousue, comme tous
les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d’elle, et
se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l’alcôve.

La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d’affections,
qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l’héritage,
sous bénéfice d’inventaire. Tant qu’elle y trouvait son plaisir ou son
profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que
le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans
remords. L’amitié qui l’unissait à la baronne ressemblait donc à ces
sociétés léoniennes, où l’un des associés apporte tout et où l’autre
seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu’on
le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du
monde ne reconnaissent le vice, qu’aux efforts qu’il fait pour se
cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable.
Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle.
Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel
et cette franchise n’étaient qu’une profondeur d’insensibilité, et que,
pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais
facile.

Bien qu’on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans
honte lui donnait parfois l’apparence d’une sottise brutale. Pour voir
loin et complétement, outre l’intelligence, il faut le cœur; mais le
cœur de madame de Luxeuil n’avait point d’yeux, et comme les aveugles
il ne connaissait rien en dehors de lui-même.

Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et
M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l’école de ceux qui
déclarent, «que l’on n’a pas trop de soi pour s’occuper de soi,» et qui
proclament l’intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines.
Seulement l’égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont
les anciens rois d’Espagne se prétendaient souverains, et qui
n’existaient pas; il s’en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à
s’oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les
fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité
de l’insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l’activité,
et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.

Ce prétendu égoïsme n’était pas, du reste, sa seule manie: il affectait,
en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses
prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son œil s’arrondir, ses
lèvres se serrer, son menton s’enfoncer dans sa cravate et toute sa
personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette
répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l’approche du
prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence
du serpent. A l’en croire, le catholicisme avait seul produit tous les
maux de l’humanité. C’était lui le véritable tentateur qui avait enlevé
aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été
ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l’on eût vu, comme
au temps de l’âge d’or, les tigres broutant le gazon à côté des
génisses.

Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de
rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande
histoire de l’Église, comme ces décombres et ces immondices qui
souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste
combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l’inquisition avait
brûlé d’innocents.

Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le
gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la
reconstitution du _trône et de l’autel_, avait bien moins nui qu’on eût
pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait
même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute
chose, la première condition du succès. On l’appelait le _docteur
athée_, et ce nom, loin d’être un épouvantail, était presque une
recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de
le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un
athée. C’était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux
pensantes, pour déplorer qu’un si grand talent se fût laissé entraîner
dans l’abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de
l’en arracher. L’impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix
pour sa réputation, et servit à l’agrandir.

Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne.
Dès qu’il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions
qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du
médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel
entra conduit par la nourrice.

Il arrivait du Vivier et venait d’apprendre les événements de la nuit
dont il semblait tout ému. Sa belle-sœur fit un effort pour lui
tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l’accueillit avec
bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut
et à ses compliments, comme une personne qui souffre d’être forcée à la
politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux
médecins examineraient ensemble la malade.

Leur consultation dura longtemps. Lorsqu’ils rejoignirent madame de
Luxeuil au salon, tous deux avaient l’air troublé.

--Ah! mon Dieu, qu’y a-t-il? s’écria la comtesse, en regardant M. Darcy.

--Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l’affectation de dureté
des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir
l’air.

--Vous trouvez ma sœur bien mal?

--Mourante!

Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se
laissa tomber sur un fauteuil qu’elle avait remarqué d’avance, et
renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver
mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu’il
n’y avait rien à craindre.

--Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant
avec distraction, comme s’il se fût agi de dissiper un évanouissement de
théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.

--Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M.
Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si
brusquement.

--Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec
l’incertitude d’une actrice qui répète la réplique pour se donner le
temps de préparer son effet.

--Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en
présentant à son confrère un flacon.

Celui-ci le prit d’un air insouciant et l’offrit à madame de Luxeuil qui
l’accepta pour se donner une contenance.

--Et il n’y a plus d’espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?

Le docteur parisien secoua la tête.

--Une phthisie, compliquée d’une affection au cœur, dit-il.

Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les
larmes qu’elle ne versait pas.

--Hier encore, lorsque je l’ai quittée, son état était loin d’être aussi
alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette
nuit a hâté les progrès du mal.

--Et maintenant il n’y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une
brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.

--Pauvre sœur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune!
quand sa fille avait tant besoin de ses soins!

M. Darcy qui s’était mis à parcourir le salon s’arrêta.

--Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures
à prendre dans ses intérêts.

Personne ne répondit.

--Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur
avec fermeté.

--Y songez-vous! s’écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.

--D’abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa
logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses
heures sont comptées; puis, c’est un devoir pour nous, Madame, un devoir
rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne
pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car
ce n’est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes.

--Mais songez, docteur, à l’effet terrible d’une telle annonce!

--Pourquoi donc? qu’y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette
transformation que l’on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l’ont
entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de
mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une
espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais,
quoi qu’il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des
dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l’enlève par
surprise.

--Mais qui osera la prévenir?

--Moi, s’il le faut.

--Vous, docteur?

--Pourquoi pas? votre sœur a de l’esprit, je lui prouverai la sottise
de toutes les superstitions dont on l’a épouvantée, et, quand elle saura
qu’il n’y a rien après l’enterrement, et que nous sommes simplement une
agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi
tranquillement que si elle s’endormait.

--Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne
soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce
serait, d’ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S’il est
nécessaire qu’elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse
mission.

--Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l’avertissement vienne
de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais
prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous
permettez, comtesse?

Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.

Son départ fut suivi d’un assez long silence. M. Vorel et la comtesse
désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un
égal embarras à l’entamer; la comtesse se décida enfin à parler.

--Je ne puis croire encore à la nécessité de l’affreuse révélation
conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je
persiste à attacher plus d’importance au repos de la malade qu’à ses
dernières dispositions.

--D’autant qu’elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n’ai point cru
devoir m’expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la
comtesse, c’est autre chose.

--Quoi! ma sœur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil,
visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu’il
contient?

--J’ai lieu de croire qu’il pourvoit à la tutelle de l’enfant de madame
la comtesse.

--Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le
connaissez?

--Je sais seulement qu’il a été fait en dehors de la famille.

--Que dites-vous? ma sœur confierait sa fille à des étrangers!

--Telle est sa volonté.

Madame de Luxeuil se leva.

--Est-ce bien vrai? s’écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c’est une
insulte pour tous les parents, Monsieur!

--En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur
son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus
de droits qu’aucun autre...

--Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles
sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble
qu’il est des convenances dont on ne peut s’affranchir. Introduire des
étrangers dans les affaires de la famille; s’exposer à des procès...
c’est de la part de ma sœur une conduite au moins singulière...

--Il faut songer, fit observer le médecin d’un ton conciliant, que la
baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne
juge pas toujours aussi sainement les choses.

La comtesse leva la tête.

--C’est-à-dire que, selon vous, ma sœur ne jouit point de toute la
liberté de son esprit, dit-elle vivement.

--Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute
maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau.

--Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d’une intelligence
défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs?

Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et
un éclair de joie traversa ses traits.

--Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l’intérêt de
l’enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme
inutile.

--C’est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera
maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il
deviendrait l’occasion d’un débat fâcheux. Si ce testament est
véritablement jugé préjudiciable à l’enfant... par ceux qui s’y
intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le
faire connaître?

--C’est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder
comme non avenu... ou même... le supprimer.

--Dans l’intérêt d’Honorine! ajouta précipitamment la comtesse.

--C’est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si
vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu’elle
porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d’ébène, et c’est là
que se trouvent tous les papiers importants.

Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa sœur.

--Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris
sa cravache et son chapeau.

--Une difficulté? dit la comtesse.

--M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j’ai fait connaître à la
malade sa situation: il lui répétera tout ce qu’il nous a répété tout à
l’heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra
prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être!

--Ah! vous avez raison! s’écria madame de Luxeuil; j’avais oublié le
docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de
Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais
comment faire, alors?

--Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le
renvoyer.

Madame de Luxeuil parut frappée.

--Attendez donc, dit-elle, il a quelqu’un à voir dans les environs...
Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir
sur-le-champ?

--N’est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse
le désire, je m’en charge.

--Vous, et de quelle manière, Monsieur?

--Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.

Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon.

--Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui
faire connaître sa situation.

--Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d’un ton
grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu.

--Vous l’avez donc vue?

--Elle vient de faire demander un prêtre.

M. Darcy tressaillit.

--Elle aussi? s’écria-t-il; quoi! madame la baronne Louis! Eh bien!
j’avais meilleure opinion de sa raison. Pauvre femme! ils vont la
préparer au ciel d’après la méthode recommandée par Pascal, en
l’abrutissant.

--Ah! pas d’impiété dans un pareil moment, docteur, interrompit madame
de Luxeuil.

--Vous avez raison, reprit Darcy en s’inclinant; la maladie est une
royauté, et jamais royauté n’a été tenue d’avoir le sens commun. Aussi,
ne ferai-je à la baronne aucune objection.

--Elle attend de vous davantage, Monsieur, reprit Vorel; elle espère que
vous ne refuserez point de l’assister dans cette dernière épreuve.

--Comment?

--Elle désire que vous vous trouviez là... avec son confesseur.

Darcy fit un soubresaut.

--Moi! s’écria-t-il.

--C’est une idée de malade, continua Vorel; elle assure que votre
présence lui donnera plus de calme... de résolution; qu’elle accomplira
avec moins de tremblement ses derniers devoirs religieux.

--C’est-à-dire que je l’encouragerais à se livrer aux prêtres?
interrompit le docteur avec une sorte d’indignation; mais elle ne me
connaît donc pas, Monsieur? Elle ignore donc mon mépris pour les parades
de la superstition?

--Vos opinions resteront libres, fit observer le médecin de Bourgueil,
il s’agit seulement d’être présent. Pour les spectateurs, tout se borne
à un signe de croix et à une génuflexion.

M. Darcy, qui se promenait dans la salle, s’arrêta court.

--Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une
surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de
pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries
honteuses?...

--Docteur! interrompit la comtesse scandalisée.

--Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François
Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition
est une insulte!

--Pardon, dit M. Vorel, d’un air déconcerté; je puis vous affirmer que
mon intention...

--Il ne s’agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit
Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris,
si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel
triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le
signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu’à obtenir
l’absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma
propre mère, ma sœur, ma fille, que je refuserais!

--Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d’un ton chagrin et
désappointé; ma sœur avait tant compté sur la présence du docteur! je
crains qu’elle ne voie, dans son refus, une sorte d’abandon...

--Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus
sont si étranges...

--Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le
départ de M. Darcy.

--Parbleu! qu’à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire
demander des chevaux.

Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy
était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.

--Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le
départ en ayant l’air de s’y opposer; il est impossible que vous nous
quittiez dans un pareil moment.

--Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame,
répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n’ont plus rien
à faire.

--Mais vos soins?...

--Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d’ailleurs, vous reste:
de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît
rencontrer vos porteurs d’extrême-onction, je serais capable de
commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi
partir.

Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut
céder; M. Darcy prit congé d’elle, en promettant de revenir le
surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil.

Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade.

Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à
tout ce qui se passait autour d’elle. Cependant au pied du lit jouait
l’enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait
assise près du chevet.

Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la
malade.

Le soin qu’elle mettait à fuir toute sensation pénible l’avait
jusqu’alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c’était la
première fois qu’elle se trouvait en présence d’une mourante. Mais cette
vue, qui pénètre habituellement les âmes d’un attendrissement
involontaire, n’excita chez elle qu’une répulsion mêlée d’effroi. Au
lieu d’y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour
sa sœur, elle n’y trouva qu’un avertissement funèbre qui lui fit
faire un retour sur elle-même. Ce cœur, froid pour tout le monde,
avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette
hostilité datait de l’enfance. Restées orphelines presque au berceau,
les deux sœurs avaient été élevées séparément par deux tantes
mortellement brouillées qui s’étaient efforcées de leur laisser
l’héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse
s’était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de
Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient
l’éloigner de sa sœur. Les débats d’intérêt et la jalousie vinrent
encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs
de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l’Empire, parce
que l’Empire ne s’était point soucié d’elle, la comtesse avait vu
l’élévation de sa sœur avec un dépit mal déguisé sous l’apparence du
dédain. Son aversion s’était ainsi lentement accrue de toutes les
souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la
baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur
comment cette aversion s’était révélée à plusieurs reprises, par des
torts toujours renouvelés d’une part, et toujours pardonnés de l’autre.

La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la
comtesse contre sa sœur. Le testament annoncé trompait trop
d’espérances pour qu’elle n’y vît pas une insulte. Aussi, après la
première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle
sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de
pitié. Cependant, ce regard s’arrêta tout à coup sur un ruban, à
l’extrémité duquel une petite clef, d’un travail précieux, se trouvait
suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d’ébène
désigné par M. Vorel, afin de juger si c’était bien la clef qui devait
l’ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main
et saisit le ruban.

Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr’ouvrit les yeux, et,
apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un
bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de
Luxeuil un moment plein d’angoisse. La tête à demi penchée, elle
apercevait l’enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la
main de sa sœur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle
s’arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade
redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les
yeux se fermèrent.

Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle
enleva la clef, laissa tomber le rideau de l’alcôve, courut au
secrétaire et l’ouvrit.

La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement
rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient
des nœuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors
mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et
dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d’affaires. Ce fut
là qu’après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un
paquet cacheté sur lequel était écrit:

                        MES DERNIÈRES VOLONTÉS.

Elle s’en empara vivement, regarda autour d’elle, brisa l’enveloppe et
déploya le papier qu’il renfermait.

C’était le testament annoncé par M. Vorel.

La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les
dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa
le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de
refermer le secrétaire, elle s’arrêta indécise. Son œil le parcourut
encore une fois, comme si elle eût craint qu’il ne renfermât une
seconde copie de l’acte qu’elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle
prenait successivement chaque papier, qu’elle examinait rapidement,
lorsqu’un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier
compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l’attira à elle, fit
jouer le ressort et tressaillit.

C’était le portrait du duc de Saint-Alofe!

Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques
réponses de la baronne.

Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces
preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre
sa sœur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les
tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d’une
pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa
brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire,
ouvrit la première et commença à lire!

Une exclamation étouffée l’interrompit.

Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l’alcôve et la
regardait!

Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s’éloigna du
secrétaire, en s’efforçant de cacher les papiers qu’elle tenait; mais sa
sœur s’était soulevée avec un effort violent.

--J’ai vu... j’ai vu! bégaya-t-elle.

--Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée.

--Le testament!... c’est lui... je l’ai reconnu... vous l’avez pris
là... A moi! Quelqu’un!... du secours!

La voix de la malade avait un accent de terreur et s’était élevée; sa
main rencontra le cordon de la sonnette qu’elle tira avec violence.

--Que faites-vous? s’écria madame de Luxeuil en s’élançant vers
l’alcôve.

--Ce papier, répéta la baronne, qui s’efforça de saisir le bras de sa
sœur, rendez-le moi, je le veux!

La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea,
courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.

La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les
forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte
affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les
bras tendus, et cherchant un point d’appui dans le vide, le corps tordu
dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin,
épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en
arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement
désespéré.

Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans
l’escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu’elle
n’eût entendu l’appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour
l’empêcher d’entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa
fille.

Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour
d’elle. On n’entendait que le bruit du vent qui grondait dans les
corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la
mourante, qu’entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit
retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l’alcôve
s’entr’ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur.

Il regarda d’abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et,
après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de
la malade et s’agenouilla près du chevet.




IV.

La tutelle.


Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux
trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait
plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et
sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le
médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y
tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et
fit un signe à madame de Luxeuil.

Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la
troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.

Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses
regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait
exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les
crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et
regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.

L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux
épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements.
Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure
sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et
s’éteignirent presque en même temps.

Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna
saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.

L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui
donnant un dernier baiser!

       *       *       *       *       *

La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre
funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se
rappela sa nièce et demanda à la voir.

La nourrice avertie apporta Honorine.

Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la
quitterait plus.

--Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec
une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.

M. Vorel s’inclina.

--Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de
madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer
quelques obstacles.

--Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels,
Monsieur?

--D’après ce que madame la comtesse m’a fait l’honneur de me confier,
reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et
chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.

--Eh bien?

--Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l’orpheline rentre sous la
loi commune.

--Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d’Honorine.

--Pour l’affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour
l’administration des biens elle appartient au tuteur.

--M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.

--Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la
comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de
famille.

--Soit. Pensez-vous qu’il puisse le refuser au comte?

--Je ne présume rien; je rappelle seulement que c’est à ce conseil de
faire un choix.

--Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n’est-elle point la
nièce de M. de Luxeuil?

--Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle
est la mienne.

Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

--Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille
l’exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en
servant de protecteur à la fille.

La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin
était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle
hésita à la prendre au sérieux. Mais l’air et l’accent de M. Vorel ne
permettaient aucun doute.

--Ainsi, s’écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?

--C’est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité;
mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de
madame la comtesse.

Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent.

--Ah! je comprends, dit-elle d’un accent indigné; vos confidences de ce
matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que
dans l’intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de
moi pour enlever l’obstacle, vous comptez arriver seul au but.

--Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer
tranquillement Vorel, en offrant d’épargner à madame la comtesse la
charge de la tutelle.

--Et qu’en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda
madame de Luxeuil poussée à bout.

--C’est une question que l’on pourrait également adresser à madame la
comtesse, fit observer doucement le docteur.

--Ah! je vous devine, s’écria celle-ci exaspérée; l’administration des
biens de cette enfant vous permettra d’accroître votre fortune.

--Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu’elle servît à
réparer la sienne?

Madame de Luxeuil se leva l’œil menaçant et les lèvres pâles.

--Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à
ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu’on peut
insulter impunément...

--Aussi n’ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel,
respectueusement railleur; elle parle, et je réponds...

--Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d’un ton hautain; de plus
longues explications sont inutiles. Puisque l’on prétend nous disputer
la fille de ma sœur, nous saurons faire valoir nos droits.

--Madame la comtesse en trouvera bientôt l’occasion, ajouta le médecin,
car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours.

--Quel conseil de famille, Monsieur?

--Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer
d’office pour la constitution de la tutelle.

La comtesse parut stupéfaite.

--Est-ce possible! s’écria-t-elle, c’est ici que vous ferez décider?...
et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la
complaisance vous est assurée?... Ah! n’espérez pas, Monsieur, que
j’accepte ces délibérations.

--Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi,
objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l’article 407, de
six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu’il
puisse être, restera inattaquable.

--Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je
l’attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la
guerre, vous l’aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu’à partir d’aujourd’hui
je suis votre ennemie!

--Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante.

Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.

Mais cette modération affectée augmenta l’irritation de la comtesse, en
même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en
affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et
un homme de loi, qu’elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au
juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et
la décision de ce dernier devait être souveraine.

Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses
tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une
autorité dont elle s’efforça de tirer parti. Elle visita successivement
tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses
pour gagner des voix au comte de Luxeuil.

Mais M. Vorel la suivait partout, et n’épargnait aucun effort pour les
lui enlever. A l’influence que son adversaire tenait de la naissance, il
opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque,
l’autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable.
Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller
des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours
dans ses mains l’honneur des familles, il s’est constitué le véritable
prêtre de cette société matérialisée qui ne s’est affranchie de l’âme
que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel
étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de
la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour
combattre madame de Luxeuil et s’assurer l’appui dont il avait besoin.

Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore
quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir
lieu.

Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand
salon de la _Maison Verte_. Près de l’une des fenêtres se tenait le
médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s’il
eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin
était assise la nourrice avec l’orpheline sur ses genoux; enfin, à ses
côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour
l’enfant les soins les plus tendres.

Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la
parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits.
On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération
allait être connu, lorsque la porte s’ouvrit avec violence, et laissa
voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c’était le Rageur.

Il promena d’abord un regard rapide sur l’assemblée, puis s’avançant
hardiment, il s’écria:

--Qui de vous est le juge?

--Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.

Le Rageur se découvrit.

--Que ce qui vient d’être fait soit détruit, dit-il; car j’apporte un
acte qui annule tout.

Et tirant de son sein un papier qu’il posa sur la table placée devant le
conseil:

--Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit
de sa main et signé par elle!

Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés,
qu’ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même
temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu’il venait
d’ouvrir.

C’était bien l’écriture de la morte!

Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette.

Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et
entouraient le juge qu’ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les
interrompit d’un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:

«J’écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière
et tout mon souvenir.

»Ceci est ma volonté suprême; j’en recommande l’exécution à tous ceux
qui m’ont aimée, à la loi et à Dieu.

»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de
Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande
à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de
ses droits.

»Quant à son éducation, je désire qu’elle soit confiée à la mère
Thérèse, prieure de Tours.

»Je laisse enfin à ma fille la moitié d’un anneau que j’ai longtemps
porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l’autre
moitié.

»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818.

»Baronne LOUIS,

»Née de Mézerais»

Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en
profita pour s’approcher de l’enfant et lui passa au cou un ruban auquel
pendait la moitié d’une bague à garniture d’émeraude. M. Vorel, qui
était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue.

--D’où tiens-tu cet anneau? s’écria-t-il en s’avançant brusquement vers
le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t’a-t-elle été remise?

--Cette pièce m’a été remise par celle qui l’a écrite, répliqua le
Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l’anneau de la
baronne.

--Tu lui as donc parlé?

--Oui.

--Quand cela?

--Quelques instants avant sa mort.

Le médecin regarda madame de Luxeuil.

--Il ment! s’écria celle-ci, car j’étais là, je l’aurais vu. Que cet
homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu’à la mourante.

Le Rageur parut embarrassé.

--Que vous importe? dit-il.

--Réponds! s’écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par
quel moyen tu es entré ici?

--Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de
s’approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.

--Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement.

--Oui, reprit-elle en reculant... c’est lui... j’en suis sûre...

--Qui donc?

--Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger!

Le Rageur recula en pâlissant et voulut s’élancer vers la porte; mais M.
Vorel l’avait déjà refermée.

Au même instant, tous les bras s’avancèrent vers lui, et, après une
courte lutte, il fut saisi et garrotté.




V.

Seize ans après.


Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n’offrent
jamais une continuité d’aspects ni d’impressions, mais qu’ils se
composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l’une de
l’autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l’esprit ni
attirer le regard. La création semble avoir, comme l’art, des musées où
elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la
monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne
aux vallons arcadiens, s’étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où
les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et
qu’il faut traverser au galop des chevaux.

Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu’il doit
faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n’existent ni la distance
ni le temps. Semblable à l’ange révolté qui enleva le Christ sur la
montagne, il montre à ceux qui l’écoutent, non l’humble campagne qui se
déroule à ses pieds, mais tout ce qu’il a pu réunir de tentateur et de
merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la
réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l’homme jeune est
devenu un vieillard, et l’enfant, transformé, apparaît couronné de force
et de jeunesse.

Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d’un bond seize
années, et présenter à nos lecteurs l’orpheline de la Maison-Verte, non
plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant
laquelle le monde va s’ouvrir.

Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à
la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s’apercevoir
qu’il lui manquait une famille.

Celle-ci, de son côté, l’oublia complétement. En perdant l’espérance de
la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout
lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s’informa plus de sa
nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère
Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d’où il parut demeurer
également étranger à tout ce qui concernait l’orpheline.

Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Cœur de quoi la dédommager
de cet abandon. La supérieure l’y avait d’abord reçue avec une tendresse
passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses.
Habituellement consacrées à l’instruction de jeunes filles déjà grandes,
celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et
cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis
plutôt qu’étouffés: avec leurs autres élèves, elles n’étaient
qu’institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle,
chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes,
de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la
saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude.

Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité
spirituelle; toutes ces âmes, pleines d’expansions retenues,
assiégeaient l’âme naissante de l’enfant pour y éveiller une sympathie
et prendre date dans sa tendresse.

Honorine, d’abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de
cette atmosphère de caresses, et, fières de leur œuvre, les
religieuses l’aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa
joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur
et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences
tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée.

Tant d’abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l’égoïsme;
l’heureuse nature d’Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta
l’affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d’un
cœur capable de rendre ce qu’on lui donne. Gaie et charmante, elle
devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure
qu’elle grandissait, celui-ci semblait s’animer de sa jeunesse; on eût
dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent
partout la vie qui sommeille.

Et sa présence n’avait point été seulement pour ces pieuses filles une
cause de joie, mais d’amélioration; car dans cette affection commune
s’étaient fondues toutes ces petites aigreurs des cœurs inoccupés.
Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible,
et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes
aspirations vers l’inconnu.

Elles se partagèrent l’instruction d’Honorine, qui reçut leurs leçons,
pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l’étude.
Douée d’un de ces esprits heureux où toute graine semée germe
d’elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l’angoisse des
réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes.

Vers cette époque arriva un événement de peu d’importance, mais qui,
dans la vie paisible et uniforme de l’orpheline, ne pouvait manquer de
laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C’était un
vieillard à cheveux blancs, mais dont l’aspect robuste semblait
démentir l’âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses
compagnes, et se prit pour elle d’une affection singulière. Chaque fois
que l’enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour
la suivre d’un regard qui semblait s’attendrir; il reconnaissait sa voix
et jusqu’à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même
qu’elle n’était plus là, il continuait à s’occuper d’elle, en soignant
le petit parterre qui lui avait été donné.

Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à
quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du
chien. Lorsqu’il voulait montrer à l’enfant quelque fleur rare, cultivée
à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre
un sifflement cadencé qu’elle connaissait et qui la faisait accourir. On
s’était d’abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence
passionnée, mais telle était l’amitié de tout le monde pour l’enfant,
qu’on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée
aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d’Étienne
avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du
vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne,
qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup
d’œil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel
mélange d’angoisse et de joie.

Le jardin du couvent ne formait qu’une petite partie de son enclos.
Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à
l’extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter
une nacelle. Les religieuses aimaient à s’y embarquer avec quelques
élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs
et cueillir les fleurs de nénuphar.

Un jour qu’Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les
ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le
vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée.
La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s’engloutir au
milieu des roseaux!

Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s’élança à
leur secours.

Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine
la religieuse eut-elle repris ses sens qu’elle regarda autour d’elle et
s’écria avec épouvante:

--Honorine?

--Vous l’aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle.

--Ah! sauvez-la! sauvez-la!...

Il n’en entendit pas davantage, courut vers l’étang, les bras étendus,
il s’élança d’un bond jusqu’à la barque et disparut sous les eaux.

Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots.
Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois
fois il replongea au plus profond de l’étang, avec une sorte de rage,
enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la
déposa à l’ombre des saules.

Les religieuses éperdues s’empressèrent autour de l’enfant inanimée; et,
après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle
avait fait un mouvement... elle vivait!

A ce cri, Étienne qui se tenait près d’elle à genoux, le corps penché,
tous les membres tremblants et l’œil égaré, joignit les mains avec un
sourd gémissement de joie, et s’évanouit.

Le médecin que l’on avait envoyé chercher survint heureusement. Après
avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent
Honorine, complétement ranimée, tandis qu’il aidait lui-même à
transporter le jardinier dans la maisonnette qu’il occupait au bout des
prairies.

Il en revint bientôt annonçant qu’il avait repris connaissance et ne
courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à
l’écart, et l’on apprit le soir même, avec étonnement, qu’Étienne appelé
et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n’y plus
revenir.

Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines
tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu’elle put apprendre,
c’est qu’en le jugeant nécessaire, la supérieure l’avait vu avec regret,
et conservait pour l’ancien jardinier un profond sentiment de
reconnaissance.

Cette aventure fut la seule qui traversa l’enfance d’Honorine; les
années suivantes s’écoulèrent sans lui laisser d’autre trace de leur
passage que le vague souvenir d’un bonheur toujours renouvelé. Appuyée
sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés
du premier âge aux enchantements de la jeunesse.

On croit en général l’éducation de couvent triste, austère et pleine de
pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, on s’abuse.
Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n’est plus égayée de ces
petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous
n’avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par
l’isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté
d’expansion qu’on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin
de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque
toujours à l’excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne
leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l’espace ni le soleil, elles
s’élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir,
avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l’orage, ni les
chasseurs.

Le caractère d’Honorine devait lui donner, plus qu’à aucune autre, cette
périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie
de tout ce qui vivait; elle avait besoin d’aimer tout ce qui pouvait
être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque œuvre de la création,
elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre
l’animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La
bienveillance des autres lui était indispensable comme l’air. Son
sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard
froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la
représenter comme ces saintes que l’art naïf du moyen-âge nous a peintes
les bras tendus et tenant à la main leur cœur enflammé, symbole
d’ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du
martyre!

La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d’une partie
des religieuses qui l’avaient élevée. Soit que l’on eût besoin ailleurs
de leur zèle, soit qu’obéissant à la règle, on voulût les défendre des
attachements que crée l’habitude, elles reçurent l’ordre de quitter le
couvent de Tours pour se rendre à Paris.

La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la
résignation à celles qui partaient; l’affliction impétueuse d’Honorine
déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et
repris, se continuèrent dans les larmes jusqu’au moment où il fallut
s’arracher des bras de l’orpheline. Les religieuses partirent sans
espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de
l’autre côté de la tombe! C’était, pour chacune d’elles, comme une fille
qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.

Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses
mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le
bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu’une première feuille tombe
et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la
prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne
purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois.

Le désespoir d’Honorine inspira un instant des craintes sérieuses.
C’était le premier coup qui frappait ce cœur désarmé, et sa douleur
fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante,
elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n’était point
épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et
retiennent l’âme dans l’abattement, faute de vitalité pour revenir à la
santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.

Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d’ailleurs diversion
à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations.

Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d’arriver, et cet
événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du
testament de la baronne qui confiait l’éducation d’Honorine à la prieure
de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et
le sort de l’orpheline était désormais remis à la décision du conseiller
de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle.
Ce fut donc à lui que la comtesse s’adressa, en lui dépêchant un de ses
amis dévoués, le marquis de Chanteaux.

Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait
quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s’était
mêlé à toutes les intrigues royalistes de l’époque. C’était un des
agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au
moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une
réunion de prêtres émigrés, sous la direction d’un évêque. Le marquis
avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une
remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les
écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie
oisive et peu régulière jusqu’à la première rentrée des Bourbons. Les
événements des Cent-Jours l’amenèrent dans la Vendée, où il prit le
commandement de plusieurs bandes d’insurgés qui se signalèrent par la
prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde
restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant
une place de gentilhomme à la chambre. L’_accident_ de juillet lui
enleva cette position, et depuis, il s’était tenu à l’écart parmi les
boudeurs du faubourg Saint-Germain.

M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille
noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer
pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre
haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète
exhibition.

Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse
offrait peu de difficultés. Il n’eut point de peine à faire comprendre à
M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une
situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment
était venu pour elle d’en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de
Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune
fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec
reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se
charger de sa pupille, et il fut convenu qu’elle viendrait la prendre à
Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre
officiellement.

Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au
jour indiqué, vit M. de Vercy qu’elle enchanta par ses prévenances, et
alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce.

Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L’absence et la
mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce
qui avait fait là sa joie n’était plus maintenant que source de regrets.
Celles qui l’avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les
doux échanges d’émotions, les tendres encouragements, les affectueuses
réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu!
Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée
d’un côté par le vide qui s’était fait autour d’elle, attirée de l’autre
par cet attrait du changement et de l’inconnu, illusion des premières
années.

Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa
sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour
la retenir dans la solitude; mais elle l’écarta de la main, et après
avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel
elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle
monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de
Paris.




VI.

La Forge des Buttes.


Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande
route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays
environnant, un contraste aussi triste qu’étrange. Vous quittez une
campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de
nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s’étend une sorte de
Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent
atteindre, vous n’apercevez qu’une terre desséchée sur laquelle rampent
quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la
mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de
moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de
la Sologne. Tout est abandonné et désert.

C’est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée
que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et
d’atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la
_Forge-aux-Buttes_ et assez mal famée, même parmi les voituriers et les
paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.

Trois de ces derniers venaient de s’y arrêter, au déclin du jour, et
causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de
ferrer le cheval de l’un d’eux.

Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions
à prendre.

--C’étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit,
à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière
donnaient l’air d’un charretier momentanément sans attelage; ils sont
arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j’allais
partir.

--Et ils t’ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une
de ces longues canardières d’affût en usage parmi les braconniers.

--Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que
_j’aurais_ volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme
si j’avais mon _plein_, mais à distance convenable pour savoir ce qu’ils
disaient.

--Alors, tu les a entendus?

--Oui; il était question d’une voiture bourgeoise que l’Alsacien avait
vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle _il avait préparé un accident_.

--Quel accident?

--Ils n’ont pas donné d’explications; tout ce que je sais, c’est qu’ils
devaient l’attendre au passage.

--Où allait-elle?

--Il m’a semblé, d’après quelques mots du Parisien, que ça devait être
du côté de _Souci_ ou de _Bel-Air_.

--Alors c’est la route de Fontenay qu’ils ont dû prendre?

--Oui.

--Faut y aller.

--C’est mon opinion.

--Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces
trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils
ont été les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le
revenger!

--A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une
autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé
tout à l’heure au maréchal comme à une connaissance.

--Tiens, c’est juste, je vous ai pas dit, reprit l’homme à la
canardière; c’est un ancien confrère; un _cheval de retour_ (forçat
libéré).

--Et il est établi maintenant?

--C’est-à-dire qu’il a essayé; mais l’état ne va pas, et comme voilà un
an qu’il oublie de payer son loyer...

--Le propriétaire de la forge lui a donné congé?

--Ce qui le vexe tant, qu’il me disait tout à l’heure qu’avant de
partir, il voudrait démolir la baraque.

--Eh bien mais, maintenant qu’il va être sans état, est-ce qu’on ne
pourrait rien faire de lui?

--Oh! faudrait pas s’y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque
tour de gueusard; c’est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins
qui travaillent en conscience.

--Au fait, c’est à Jacques qu’il faut songer, reprit le paysan. Nous
allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est
possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu’il
y ait du grabuge.

--A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de
sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j’ai
là deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la
conversation. Vous n’avez qu’à monter à cheval, monsieur Marc.

--Oui, le Furet ira devant.

--Et moi, je vous suivrai.

--C’est convenu.

Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa
monture pour se remettre en route, lorsqu’un nom prononcé par un valet
en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à
coup son attention.

--C’est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il,
vous ne perdrez pas votre peine.

--C’est sûr qu’il n’y a rien de brisé? demanda le maréchal.

--Rien, une des petites roues s’est seulement détachée.

--Et vous avez laissé la voiture près d’ici?

--A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame
la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre.

Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper
une exclamation subite.

--Qu’est-ce que c’est? demanda le braconnier qui rebouclait une des
gourmettes du cheval.

--C’est elle! balbutia Marc palpitant.

Le braconnier regarda sur la route.

--Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.

Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s’il eût voulu se
cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le
marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à
quelques pas, s’arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la
bride qu’il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle.

--Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.

--Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!

--Ah! bah! mais les autres alors!

--Tu iras à leur rencontre.

--Seul?

--Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche.

--A l’entrée du bois?

--Oui, près de la grande barrière.

--Bon.

Toutes ces phrases s’étaient échangées rapidement et à voix basse. Le
braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi
du Furet.

Marc se retourna alors vers Honorine.

Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement
curieux la campagne qui se déroulait devant elle.

Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau
légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol
jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des
sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s’élevaient de loin en loin
prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de
l’ombre, et un brouillard lumineux ceignait l’horizon entrecoupé de
quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier
s’était déjà perdu au loin, et l’on n’entendait plus que le murmure de
la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères.

La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les
douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l’avaient,
pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle
joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces
sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis,
tant d’événements s’étaient succédé dans ces derniers temps, tant
d’autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de
vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve;
elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la
réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait,
depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n’ont
point retrouvé la conscience d’elles-mêmes.

Cependant, le bruit que fit Marc en s’approchant, l’arracha à sa
contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d’abord, puis
plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle
fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s’arrêta
troublée.

Celui-ci la salua.

--J’espère que l’accident arrivé à la chaise de poste de madame la
comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire
bienveillant.

--Je l’espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher
du paysan.

--Mademoiselle a dû être bien effrayée...

--C’est sa voix, s’écria la jeune fille avec une sorte d’explosion.

Marc parut déconcerté.

--Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre
accent me rappellent une personne que j’ai connue... et cependant
Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais,
dites-moi, n’auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du
Sacré-Cœur, à Tours?

--Faites excuse, mam’selle, je n’ai jamais eu de frère, répondit Marc.

--Alors la ressemblance m’a trompée, dit Honorine, avec une sorte de
regret.

--Il n’y a pas d’affront, observa le paysan d’un ton de bonhomie, pourvu
que mademoiselle n’ait pas de reproches à faire à cet Étienne...

--Des reproches, répéta la jeune fille, c’est à lui que je dois de
vivre!.... Et il est parti sans que j’aie pu le remercier! Aussi,
lorsque j’ai cru le reconnaître en vous, j’ai été saisie d’un mouvement
de joie!...

--C’est bien de l’honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à
son chapeau; comme ça mam’selle était au Sacré-Cœur de Tours.

--Oui, Monsieur.

--Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d’un air ouvert, et le
Sacré-Cœur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure.

--Hélas! elle n’est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se
remplirent de larmes.

Le paysan fit un brusque mouvement.

--Est-ce bien possible, s’écria-t-il; la mère Thérèse est morte?

--Depuis un mois.

Marc changea de visage.

--Ah! je comprends alors, dit-il comme s’il se parlait à lui-même, c’est
pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec
la comtesse?

Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune
fille venait d’être ramenée à des souvenirs qu’elle pouvait oublier par
intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants.
Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en
sortit pourtant au bout de quelques minutes.

--De manière que mam’selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de
liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je
présuppose que mam’selle demeurera chez madame la comtesse?

--En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du
paysan.

--Oh! c’est une grande maison, reprit celui-ci, et où l’on s’amuse à
mort.

--Vous connaissez donc madame de Luxeuil?

--C’est-à-dire que j’en ai entendu parler par un pays, qui avait sa
nièce au service de la comtesse; mais il n’a pas voulu la laisser, parce
qu’il trouvait que c’était pas assez sûr.

--Comment?

--Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu’il paraît, et,
à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils
de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez
pas, M. Arthur?

--Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan
commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle
eût voulu rejoindre sa tante.

--Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c’est
un mauvais sujet fini, à ce que l’on dit...

Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil
de la forge et y entra.

Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut
précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière,
venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait
été rejoint sur la route.

Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha
l’oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l’ombre,
sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de
clôture à la cour du maréchal.

Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à
la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.

La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière.
Le Furet s’était évidemment trompé sur la direction qu’ils devaient
prendre, et la voiture à laquelle ils avaient _préparé un accident_
était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les
avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils
pouvaient retrouver l’occasion manquée, en attendant la chaise de poste
vers l’entrée du pont d’Antony. La nuit serait alors complète, la route
déserte et l’endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce
venaient d’échapper n’était donc, pour ainsi dire, qu’ajourné. D’un
autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son
intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il
ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant.

Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il
cherchait encore ce qu’il devait faire, lorsque le Parisien et Moser
reparurent sur le seuil de la forge.

Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction
d’Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et
qu’ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui
avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques
arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout
perdre et son parti fut pris à l’instant même. Sortant de derrière le
mur qui le cachait, il s’avança d’un pas ferme vers la forge, passa
lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait
en dehors du seuil et entra chez le maréchal.

A sa vue, le Parisien et le Juif s’étaient rejetés de côté, avec un
mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d’eux.

--C’est lui! murmura le premier.

--C’est pien lui! répéta l’Alsacien.

--Il est seul!

--Tout zeul!

--Et il ne nous a pas reconnus?

--Non.

--Alors, c’est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au
diable la chaise de poste! je reste ici.

--Gomment! tu renonces à notre broget?

--Veux-tu laisser échapper ce brigand?

--Non, non, dit Moser, dont l’accent exprimait le combat que se
livraient en lui l’avarice et la haine; mais manquer une affaire, c’est
pien tur.

--On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que
nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille
à la porte pour que j’avertisse le Bruc.

Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla
quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l’Alsacien.

Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de
poste partit au galop.

Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés.

Mais lui-même se trouvait au pouvoir d’ennemis dont il ne pouvait
attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa
dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l’ouvrit; mais au moment
où il posait le pied sur le rebord de l’embrasure, les deux volets se
fermèrent brusquement, et il entendit qu’on les barrait au dehors.

Il s’élança vers la porte; elle était gardée!

Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue
veste, et alla s’appuyer le dos à la muraille.

Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent
consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de
Moser.

L’homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil.

Jacques fut, comme d’habitude, le premier à prendre la parole.

--Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine
évidemment combattue par la crainte, et en s’arrêtant à quelques pas du
paysan.

--Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.

--Tu l’avoues! s’écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous
entendu, vous autres? Il avoue qu’il nous cherchait.

--Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.

Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc;
mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à
chacun d’eux, le canon d’un pistolet.

L’Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l’entrée.

--Vous voyez que j’ai de quoi vous servir, reprit-il sans s’émouvoir; ne
faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation.

--Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en
dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la
cloison.

--Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux.

--Tire donc si tu as du cœur! cria Jacques.

--J’aime mieux tirer à bout portant.

--Ainsi, tu resteras là?

--Jusqu’à ce que vous me laissiez la route libre.

Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous
quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut
repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier.

Il prêta l’oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui;
mais il n’entendait qu’un murmure confus, à travers lequel retentissait
de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua
ceux de _loyer_... _chassé_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour
deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé
d’accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une
lueur brilla à travers la porte mal jointe.

Marc, inquiet, appuya l’œil contre une des fentes.

Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les
tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant
regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait
lui-même le feu.

Tout ne tarda pas à s’embraser. Alors chacun saisit un des fragments
enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la
cloison et jusque sous le toit de chaume. L’incendie se déclara en même
temps sur dix points séparés.

Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la
secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts.

--Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien,
en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon?

--Ouvrez, ouvrez, s’écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la
porte.

--Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous
allez être servi... un plat à l’étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi
le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le
bourgeois se chauffe de plus près.

--Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça
vlampe partout.

--Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le
vieux grippe-sous d’Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à
chasser ses locataires.

--Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier
ne sorte pas du gîte.

--Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.

--C’est ça; au revoir, Rageur.

--Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite.

Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le
volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives
furent, inutiles.

Il revenait vers l’entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu’il
entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des
quatre compagnons se perdre au dehors.

La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse
l’entourait, un air brûlant l’empêchait de respirer. Muré dans
l’incendie, il était condamné à y périr!

Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à
parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en
cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en
ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s’abattit à ses
pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l’autre côté, tout
était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu’à la fenêtre.

L’incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les
charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui
s’éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme,
fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres
noircies.

Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de
ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue.
Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les
poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit
les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l’air frais
du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!...

Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains
glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous
les décombres!




VII.

Trois amis du grand monde.


Environ une heure avant les événements racontés dans le chapitre
précédent, trois cavaliers venant de Maillecour, se dirigeaient vers la
grande route d’Orléans, en suivant un de ces chemins de traverse, larges
et ombragés, qui forment autour de Paris comme un réseau d’avenues dont
on aurait supprimé les châteaux.

Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître que tous trois
appartenaient à cette aristocratie que l’on est convenu d’appeler le
monde élégant, mélange d’oisifs et d’enrichis qui _donnent le ton_ à la
nation, à peu près comme ces chefs d’orchestre de province dont le _la_
est toujours faux.

Les trois cavaliers dont nous parlons occupaient, du reste, des places
différentes dans cette société fashionable. Arthur de Luxeuil
représentait la classe extravagante dont l’existence entière se perd en
folies de convention et en futilités bruyantes; Marcel de Gausson, la
portion d’élite qui ne livre à la mode que les surfaces de la vie;
Aristide Marquier, enfin, cette fraction des _lions_ imitateurs, qui, à
tous les vices décalqués sur les autres, ajoutent le ridicule de leur
propre fonds.

Le costume de chasseurs qu’ils portaient tous trois révélait, pour ainsi
dire, ces natures différentes. Celui d’Arthur de Luxeuil, _composé_
d’après les dernières prescriptions de la mode, comprenait tous ces
perfectionnements compliqués et bizarres empruntés au _sport_ anglais;
chaque pièce de son équipement avait une forme inusitée qui annonçait,
au premier aspect, le brevet d’invention.

Celui de Marcel de Gausson, au contraire, était si simple, que l’œil
s’y arrêtait sans être frappé d’aucun détail. Il saisissait seulement
l’élégance de l’ensemble qui présentait une sorte de compromis tellement
adroit, que l’on pouvait y voir également, selon ce qu’on était
soi-même, le sans-façon du penseur, ou le distingué de la _fashion_.
Marcel paraissait toujours mis comme celui qui le regardait.

Quant à Marquier, c’était un petit homme empâté et myope, que l’on
reconnaissait sur-le-champ pour la contrefaçon d’Arthur de Luxeuil. Son
costume était surchargé d’une prodigieuse quantité de ganses, de
houppes, de plaques, de ciselures, chatoyant ou tintant à chaque geste,
qui lui donnaient un air vulgaire et triomphant impossible à décrire.
Mais on devinait l’avarice sous cette prodigalité de mouvais goût. A
travers ses embellissements inutiles, l’équipement révélait la
fabrication fardée des bazars. Il suffisait de regarder avec quelque
attention pour reconnaître que l’argent n’était que du cuivre plaqué,
l’ivoire que de l’os tourné, la peau de daim que du chien passé à la
teinture, l’écaille que de la corne fondue, et la soie que du coton.
Marquier ressemblait à la devanture d’une boutique à pris fixe; il
n’était revêtu que de mensonges!

Sa monture répondait au reste. C’était un de ces coursiers de manége,
habitués à danser sur leurs jarrets pour se donner l’air fougueux, et
qui rappellent les chevaux de race comme nos acteurs de tragédie
rappellent Achille et Mithridate.

Lucifer était pourtant une des gloires de Marquier; il le prétendait de
pur sang arabe, et en parlait toujours comme s’il se fût agi du cheval
merveilleux que le fils de Philippe put seul maîtriser. A l’en croire,
nul autre que lui n’était capable d’apprécier le superbe animal, ni de
s’en faire comprendre.

Or, cette thèse favorite que les adeptes de la _fashion_ se plaisaient à
lui faire soutenir, par moquerie, était devenue, depuis quelques
instants, le sujet d’un nouveau débat entre de Luxeuil et lui.

--Je vous maintiens, mon cher, disait le premier, que Lucifer est une
rosse.

--Une rosse! répéta Marquier scandalisé; un cheval de mille écus!

Arthur le regarda.

--Allons, ne me dites pas de ces choses-là, à moi, mon bon, reprit-il;
Lucifer vous aura coûté... ce qu’il vaut.

--Et que vaut-il donc, à votre avis?

--Mais quelque chose comme cinq cents francs.

--Plaît-il?

--C’est trop peut-être; mettons cent écus.

--Il est fou, dit Marquier, en se tournant vers Marcel de Gausson, avec
une gaieté forcée. Ah! ah! ah! cent écus!... Ainsi, vous croyez, mon
cher, que j’exagère le prix d’achat?

--Oui.

--Et dans quel intérêt?

--D’abord, pour vous donner l’air de monter un cheval de trois mille
francs, ce qui est toujours honorable; ensuite pour avoir chance de le
revendre avec bénéfice, ce qui ne déshonore jamais.

--Allons, je vois qu’il n’y a moyen de vous rien cacher, dit Marquier,
en continuant à rire de mauvaise grâce; vous nous connaissez, mon cheval
et moi, mieux que nous-mêmes.

--Cela vous étonne?

--Du tout, mon bon, du tout... je passe condamnation: Lucifer est une
rosse qui n’a pas plus de sang arabe que moi.

--Ah! quant à vous, banquier, vous en avez dans toutes les veines; je
vous reconnais pour un pur sang.

--Fort bien, fort bien, Arthur, interrompit le petit homme, qui se fût
fâché s’il eût osé; mais toutes vos plaisanteries n’empêcheront pas
Lucifer d’avoir de la race; demandez plutôt l’avis de M. de Gausson.

--Je me connais fort peu en chevaux, répondit celui-ci, qui désirait
évidemment ne point se mêler au débat.

--Mais enfin que pensez-vous?

--Je pense qu’il eût été prudent d’avoir des preuves de la filiation de
Lucifer; des titres répondent à tout.

--Bah! des titres! s’écria Marquier, à quoi bon? les titres ne sont
rien; c’est le mérite qu’il faut consulter; sans le mérite...

--Ah! grâce, banquier, interrompit de Luxeuil; vous allez nous réciter
un discours du centre gauche. J’aime encore mieux vous accepter pour
arabes, vous et votre cheval, d’autant plus que voici la nuit, et que
nous ferons bien de presser le pas.

--En effet, dit Marcel, M. Arthur doit avoir hâte de revoir la comtesse,
qui est sans doute maintenant à Bagatelle.

--Tiens, je l’avais oublié, s’écria le banquier; c’est aujourd’hui que
madame de Luxeuil arrive de Tours... avec votre cousine, mon bon!

Arthur fit une réponse affirmative, en effleurant son cheval de
l’éperon.

--Eh bien! cette idée-là vous fait aller au trot? continua Marquier en
riant; prenez garde, prenez garde! il n’y a rien de dangereux comme ces
pensionnaires qui sortent du couvent.

--Pourquoi dangereuses?

--Pourquoi? Ah! ah! ah! la question est excellente!... mais parce qu’on
en tombe amoureux, mon cher!

Arthur regarda Marcel.

--Ce garçon devient stupide! dit-il d’un accent de véritable compassion.

--Je maintiens mon dire, s’écria Marquier avec feu; je soutiens que les
cousines sont des séductrices à domicile. A force de les voir, de les
trouver près de soi à toute heure et en toute occasion, on finit par
avoir des idées... Ça m’est arrivé à moi!

--D’avoir des idées? répéta Arthur, vous vous vantez, Marquier.

--Parole d’honneur! j’ai failli devenir amoureux d’une parente, dans mon
dernier voyage en Bourgogne; aussi, je vous le répète, mon cher,
défiez-vous!

--Je me défierai, Marquier.

--Non, vous plaisantez; mais j’ai de l’observation, moi, voyez-vous!
Quand on fait pour plusieurs millions d’affaires, on doit connaître le
cœur humain. Aussi, l’arrivée de votre cousine est un événement qui
m’inquièterait si j’étais à la place de Clotilde.

Arthur se contenta de lever les épaules; mais Marcel ne put se défendre
d’un mouvement d’impatience; il se tourna vers le banquier.

--Je ne comprends pas ce qu’il peut y avoir de commun entre mademoiselle
Clotilde et la nièce de madame de Luxeuil, fit-il observer froidement.

--Ce qu’il y a de commun? répéta Marquier, d’un air mauvais sujet, eh
pardieu! c’est Arthur. L’une est sa cousine, l’autre sa maîtresse...

--Et il ne vous semble pas, Monsieur, qu’il y ait de différence entre
ces deux titres? interrompit Marcel plus sèchement.

--Certainement, balbutia le banquier un peu déconcerté, il y a une
différence...

--Capitale, mon cher, dit Arthur, qui avait jusqu’alors écouté
tranquillement, car une maîtresse vous amuse en passant, tandis qu’une
cousine vous ennuie à perpétuité... Mais voyez donc, ajouta-t-il, en
retenant tout à coup son cheval, n’apercevez-vous point une lueur
là-bas, au bout du chemin?

--C’est un incendie! s’écria Marquier, dont le regard venait également
de s’arrêter sur le point désigné.

--Oui, reprit Marcel, qui se tenait penché sur l’arçon pour mieux voir;
vite, Messieurs, nous pourrons peut-être porter quelque secours.

Les trois cavaliers mirent leurs chevaux au galop et arrivèrent, en
quelques instants, devant _la Forge-des-Buttes_.

--Ah! c’est la masure du maréchal, dit Arthur qui s’y était précédemment
arrêté.

--Une baraque qui ne vaut pas trente louis, ajouta Marquier avec dédain;
c’était bien la peine d’échauffer nos chevaux.

--Il est étrange que tout soit fermé, fit observer de Gausson en
s’approchant. La forge serait-elle abandonnée?

--Non, car hier encore je l’ai vue ouverte. Ce feu n’a pu, d’ailleurs,
s’allumer seul; regardez donc à cette fenêtre grillée.

Marcel voulut avancer la tête vers l’ouverture qu’on lui désignait: mais
un tourbillon de fumée et d’étincelles le força à reculer.

Presque au même instant une plainte sourde arriva jusqu’à lui.

--Avez-vous entendu? s’écria-t-il.

--Cela ressemble à un gémissement, fit observer Arthur.

--Écoutez!

Ils penchèrent l’oreille, et une nouvelle plainte retentit.

--Il y a quelqu’un dans la forge, dit de Gausson, en descendant
précipitamment de cheval et courant à la porte qu’il essaya d’ouvrir.

Mais la porte était solidement fermée. Il appela ses compagnons à son
aide; le banquier s’excusa en affirmant que Lucifer était trop ombrageux
pour qu’il pût ainsi le quitter.

--Sans compter qu’il faudrait vous remettre en selle, objecta Arthur, ce
qui est toujours pour vous une opération périlleuse et incertaine.

--Par exemple, s’écria Marquier, moi qui ai deux ans de manége!
savez-vous que Ducrou m’a donné des leçons?

--Il eût mieux fait de vous donner des jambes, mon bon; ce sont les
jambes qui vous manquent; on ne peut pas monter à cheval avec des
nageoires; mais tenez donc Atala, je vois là-bas de Gausson qui
s’éreinte.

Il jeta la bride de sa jument à Marquier et rejoignit Marcel qu’il
trouva occupé à forcer l’entrée de la forge.

--Dieu me damne, mon cher, vous me faites là l’effet d’un Samson
enlevant les portes de Gaza, s’écria-t-il en riant.

--J’entends toujours gémir, interrompit de Gausson, au nom de Dieu
aidez-moi.

--Bien volontiers, mais il faudrait quelque chose pour soulever la
porte.

--Un fusil.

Arthur courut à Marquier et détacha l’arme suspendue à la selle de son
cheval.

--Que voulez-vous? qu’y a-t-il? demanda le banquier effrayé.

De Luxeuil ne prit point le temps de lui répondre; courant à la forge,
il passa le canon du fusil entre le seuil et la porte, et s’en servit
comme d’un levier.

Marquier poussa une exclamation de désespoir.

--Que faites-vous, Arthur? s’écria-t-il, s’efforçant en vain de faire
avancer ses deux chevaux; vous allez briser mon fusil! une arme de mille
francs!... Arthur, je ne veux pas... Arthur, vous me répondrez de ce qui
arrivera...

Arthur n’écoutait point et continuait son opération. Enfin, la porte,
enlevée de ses gonds, s’abattit à l’intérieur. Marcel pénétra dans la
forge, arriva jusqu’à l’amas de décombres, sous lequel Marc gisait à
demi enseveli, le dégagea avec peine et le porta sur la route.

Le grand air ne tarda pas à dissiper l’espèce de suffocation que la
chaleur avait causée au paysan; il rouvrit les yeux et regarda autour de
lui, comme s’il eût voulu se reconnaître.

--Allons, il en sera quitte pour quelques brûlures, dit de Luxeuil; le
voilà qui reprend connaissance.

--N’êtes-vous point blessé? demanda de Gausson, qui se tenait un genou
en terre et penché sur Marc avec sollicitude.

--Blessé? répéta celui-ci, en essayant machinalement à mouvoir ses
membres; je ne sais... je souffre un peu... mais il me semble... non, je
ne suis pas blessé!

Il avait fait un effort et s’était redressé à moitié.

--Pardieu! nous sommes arrivés à temps, reprit Arthur; mais comment
diable vous trouviez-vous dans cette baraque, l’ami?

--On m’y avait enfermé, Monsieur, avant d’y mettre le feu.

--Ah bah! mais alors c’était un guet-apens?

--Qui eût réussi sans votre arrivée; car j’étais déjà évanoui... et,
maintenant encore, tout semble tournoyer devant moi...

Il parlait d’une voix entrecoupée et sa tête vacillait. Marcel demanda à
Luxeuil s’il n’avait point sa gourde de chasse.

--Elle est vide, répondit Arthur, mais celle du banquier doit être
pleine, car il ne la porte qu’en guise d’ornement... Eh! ici, Marquier,
arrivez vite, mon bon, on a besoin de vous.

Mais le banquier, qui venait de descendre de cheval, était occupé à
regarder son fusil, dont le canon ployé, en soulevant la porte, formait
une espèce d’arc irrégulier.

--J’en étais sûr, répétait-il d’un air de consternation tragique; une
arme de luxe qui ne m’avait point encore servi; voyez, mon cher, voyez
ce que vous avez fait.

--Eh bien! quoi? demanda de Luxeuil en s’approchant, votre mousquet est
un peu tordu? c’est preuve qu’il ne valait rien. Vous n’en tuerez pas
moins de gibier, allez. Avez-vous quelque chose dans votre gourde?

--C’est une arme perdue! continua Marquier dont les yeux ne pouvaient
se détacher du malencontreux fusil; qu’en faire maintenant?

--Vous pourrez l’arranger en arquebuse, répliqua philosophiquement de
Luxeuil.

Le banquier fit un geste d’impatience.

--Je ne plaisante pas, moi, s’écria-t-il aigrement, chacun tient à ce
qui lui appartient, un fusil est un capital et sa jouissance peut être
considérée comme l’intérêt; mais quand on perd à la fois les intérêts et
le capital...

--Au diable! interrompit Arthur, ne va-t-il pas nous parler finance
maintenant! prenez mon fusil, mon cher, et qu’il n’en soit plus
question.

La figure de Marquier s’épanouit subitement.

--Quoi! en vérité, s’écria-t-il, vous consentez à un échange?...

--Je consens à tout ce qu’il vous plaira, pourvu que j’aie votre gourde
pour ce pauvre diable dont on a voulu faire un _auto-da-fé_.

--Voilà, mon cher, voilà! dit Marquier en ramenant le petit flacon
enveloppé de cuir tressé qu’il portait en bandoulière, je vais lui
donner moi-même...

Il s’avança vers Marc, dont la défaillance continuait, et se pencha pour
approcher la gourde de ses lèvres; mais tout à coup, il changea de
couleur et resta immobile, la main étendue.

--Eh bien! qu’avez-vous donc? demanda Arthur étonné.

--Rien, balbutia Marquier, dont les gros yeux grands ouverts
continuaient à contempler Marc avec effarement, c’est que j’ai cru...
c’est qu’il me semble...

--Quoi donc? Vous connaissez cet homme?

--Du tout, du tout!... Mais pardon, voici la gourde, mon cher... J’ai
peur que Lucifer ne s’échappe.

Et tournant brusquement les talons, il alla reprendre les brides des
chevaux, qui s’étaient éloignés de quelques pas, en flairant l’herbe
rare qui garnissait les fossés.

Marcel fit avaler à Marc une gorgée de Madère qui parut le ranimer; il
déclara au jeune homme qu’il se trouvait mieux, et le remercia avec
effusion. De Gausson l’interrompit pour savoir où il se rendait.

--A Corbeil, répondit le paysan.

--C’est une longue route, reprit Marcel; vous ne pourrez la faire seul
et à pied, surtout à cette heure.

--J’en ai peur, dit Marc, qui étendit ses membres brûlés et endoloris.

--Il faudrait qu’il tâchât de gagner le prochain village, fit observer
Arthur.

--Je vous proposerai plutôt de le conduire à Bagatelle, où il pourra
être secouru et passer la nuit, dit Marcel.

--Bien volontiers, s’il est en état de nous suivre.

--Je le prendrai en croupe.

--Vous?

--Pourquoi pas!

--A cheval avec ce paysan! Ah! ah! ah! ce sera un groupe digne de
Charlet.

--Je ne comprends pas ce qu’il aura de ridicule...

--Comment! mais songez donc, mon cher, que vous aurez l’air de la
civilisation galopant avec la barbarie! Puis, vous savez parfaitement
qu’on ne prend personne en croupe; ça ne se fait pas. Si nos amis du
boulevard de Gand l’apprenaient, vous seriez déshonoré!

--Il faut me laisser, Monsieur, dit Marc à de Gausson; j’espère pouvoir
arriver seul aux maisons les plus voisines...

--Vous croyez-vous capable de monter à cheval? demanda le jeune homme,
sans prendre garde aux rires d’Arthur.

--Je le crois, monsieur, répondit Marc, mais je puis aussi marcher...

--Voyons, appuyez-vous sur moi... nos chevaux sont là, à quelques pas.

--Non, Monsieur, non, je ne veux pas accepter...

--Venez, vous dis-je, nous trouverons justement à Bagatelle le médecin
de madame de Luxeuil.

Marc leva brusquement la tête.

--Quoi! s’écria-t-il, c’est chez madame de Luxeuil?...

--La connaissez-vous, l’ami? demanda Arthur.

--Pour avoir entendu son nom seulement, répondit le paysan dont la
résistance parut céder tout à coup. Mais puisque monsieur veut bien me
prendre... je ne ferai pas l’impolitesse de refuser, et je suis à ses
ordres.

De Gausson monta à cheval, aida le paysan à se mettre en croupe, au
grand amusement d’Arthur, et tous trois continuèrent leur route vers
Bagatelle.




VIII.

La villa de madame de Luxeuil.


La villa de la comtesse se trouvait située sur l’un des petits versants
qui côtoient la Bièvre. C’était moins une maison de campagne qu’un de
ces pied-à-terre champêtres où la noblesse de nos jours va étudier la
nature, comme celle du dix-huitième siècle allait, dans ses petites
maisons, étudier l’amour. Tout y avait été disposé pour la jouissance
immédiate et passagère. Rien de naturel ni de durable. On n’y voyait
qu’arbres à sèves hâtées et que plantes de serre transportées là pour y
briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans
sur un ordre écrit de la comtesse, et le jardinier déployait sa verdure
quand il voyait tendre les rideaux.

Il en résultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle
fraîcheur exagérée qui donnait au parc de madame de Luxeuil l’apparence
d’une décoration d’opéra. A force d’être entassées, les fleurs cessaient
d’être vraisemblables et faisaient croire à des imitations de gaze
peinte, tandis que leurs senteurs trop multipliées vous rappelaient,
malgré vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutées, unies et
tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d’Aubusson. On eût en
vain cherché dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce
déchirant le feuillage, une touffe d’oseille sauvage couronnée de ses
graines roses, une églantine mêlée au chèvrefeuille des bois. A
Bagatelle, l’homme avait eu honte des œuvres de Dieu et les avait
remplacées par les siennes. Là chaque arbre était une conquête de l’art,
chaque fleur portait un nom célèbre; le moindre brin d’herbe venait
d’Amérique ou d’Asie, avec de notables perfectionnements: c’était une
création revue et corrigée qui l’emportait autant sur l’autre qu’une de
nos charmantes pensionnaires corsetées, gantées, coiffées, chaussées,
l’emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre
ornement que sa beauté.

Du reste, Bagatelle était précisément l’habitation qu’il fallait à la
comtesse; elle y passait au plus six semaines, employées à recevoir des
visites ou à en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s’était
absentée que pour faire comme tout le monde. L’Eden arrangé autour de la
maison séchait alors sur pied, et tout restait dépouillé jusqu’à la
saison suivante, où le parc était remeublé de verdure et de fleurs.

Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en
Bourgogne; mais ses dépenses excessives et le peu d’ordre apporté à
l’administration de ses biens l’avaient obligée de s’en défaire après
la mort du comte. Cette vente n’avait cependant pu rétablir ses affaires
qui se trouvaient alors plus embarrassées que jamais; mais, grâce à la
position qu’elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses
habitudes, en empiétant chaque année sur les années suivantes, et en
creusant un abîme qu’elle ne mesurait plus, parce qu’elle avait cessé
d’en voir le fond. Arthur, de son côté, aggravait cette situation par
des désordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mère, le motif
d’incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction privée, mais
avare pour celle de l’autre, chacun d’eux était toujours armé de
reproches, de menaces, de récriminations, suivis de longues froideurs,
que l’intérêt seul pouvait dissiper ou suspendre.

Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et
paraissaient à peu près d’accord.

Tous deux montrèrent un égal empressement à l’égard d’Honorine. Madame
de Luxeuil avait été pleine de prévenances pendant toute la route;
Arthur, qui arriva à Bagatelle une heure après sa mère, ne témoigna pas
moins d’affection à sa cousine. Il s’excusa de n’avoir pu aller à sa
rencontre, s’informa de la manière dont elle avait supporté le voyage,
et finit par lui présenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il
les avait quittés peu après la rencontre de Marc, en prétextant une
affaire indispensable.

De Luxeuil raconta ensuite leur aventure à _la forge des Buttes_, et
Honorine n’eut point de peine à reconnaître dans le paysan qu’ils
venaient de sauver l’homme précédemment rencontré par elle-même. Elle
s’informa avec anxiété de son état, et, malgré les assurances de son
cousin, elle allait demander à le voir, lorsque le docteur Darcy entra
en affirmant que le blessé n’avait besoin que de repos.

Le reste de la soirée se passa à faire connaissance. La comtesse et
Honorine éprouvaient cette espèce de surexcitation que donne le voyage
et qui dispose à la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un
besoin d’expansion qui l’emportait malgré elle. L’espèce d’enivrement
que causent les premiers changements de lieux, la nouveauté de ce qui
l’entourait, la tendresse de l’accueil qu’elle recevait, tout lui avait
ouvert le cœur. Après deux heures passées dans cette nouvelle famille
qu’elle adoptait déjà avec tout l’élan d’une âme veuve d’affections,
elle se laissa conduire par sa tante dans l’appartement qui lui était
destiné.

--Voici votre domaine, chère belle, dit madame de Luxeuil, en lui
montrant trois pièces et un cabinet de toilette du meilleur goût; si
vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothèque.

Honorine se récria en déclarant qu’elle trouvait l’appartement beaucoup
trop grand et trop beau.

--D’abord sachez que rien n’est trop beau, ni trop grand pour vous,
chère enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientôt que
je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre à coucher,
un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins.
Justine, qui couche là, derrière, sera à votre disposition et n’obéira
désormais qu’à vous. Quant à vos habitudes, vous les règlerez à votre
fantaisie; l’équipage sera toujours à votre disposition; tous les gens
de la maison ont ordre de vous obéir comme à moi-même; je veux enfin que
vous soyez complétement libre et maîtresse.

Honorine, attendrie de tant de bontés, ne put répondre que par quelques
mots balbutiés, en portant à ses lèvres la main de la comtesse: celle-ci
la baisa au front.

--Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez
largement du droit que je vous donne; mon seul désir est de vous voir
heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mère!...

Elle s’arrêta comme si ce souvenir l’eût émue, détourna la tête et parut
dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort:

--Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore...
Malgré moi, tout m’y ramène!... je l’ai tant aimée, cette chère
sœur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je
conserve comme des reliques saintes!... Mais j’ai tort de vous dire cela
maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus
raisonnable que je ne le suis.

Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille,
lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.

Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci
s’efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites,
des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal
préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa
reconnaissance pour l’accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses
dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de
M. Arthur. Celui-ci n’était pas seulement le plus brillant cavalier du
faubourg Saint-Germain, nul cœur n’était plus franc, plus dévoué,
plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire
croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l’orpheline
n’y trouva que la preuve d’un dévouement excessif peut-être, mais qui
n’en honorait pas moins les maîtres capables de l’inspirer.

Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle
finit cependant par s’arrêter et se laissa congédier.

Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble
qu’excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné
le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle
vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d’étudier enfin,
à l’entrée, ce monde inconnu qui venait de s’ouvrir devant ses pas.

Elle alla s’accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba
dans une sérieuse méditation.

La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les
arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues
clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit
d’une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs
arômes enivrants.

Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures
et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver
l’influence fascinante de ce qui l’entourait. Une sorte de langueur
heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint
s’ajouter au bien-être de son âme.

Le bonheur dont elle avait joui jusqu’alors était revêtu d’une
uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait
comme l’air, sans s’en apercevoir. Celui qu’elle éprouvait maintenant
contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui
donnait quelque chose d’enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n’avait eu
cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise
d’élans d’allégresse qu’elle eût voulu exprimer par des chants ou des
cris, et d’attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle
remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de
nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son cœur la famille qui la
recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui
prouver sa reconnaissance.

Dans sa première préoccupation, elle avait à peine pris garde à
l’appartement qui lui était destiné; mais, une fois sortie de sa
rêverie, elle regarda autour d’elle avec curiosité.

La chambre où elle se trouvait alors, différait tellement de sa riante
mais modeste cellule du Sacré-Cœur qu’elle en fut éblouie. Le lit de
palissandre incrusté, était recouvert d’une courte-pointe en vieille
guipure de Flandres doublée de satin d’un bleu tendre. Les rideaux, de
même étoffe et de même couleur, se réunissaient dans un anneau d’ivoire
ouvré, et retombaient à larges plis jusqu’au parquet caché par une natte
indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n’avait
pour ornement qu’une passementerie plus pâle, mais d’un travail
charmant.

Après avoir admiré d’un coup d’œil cet ensemble à la fois simple et
splendide, Honorine passa dans la pièce voisine, disposée pour salon de
travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des côtés; il était
encadré par deux bibliothèques de citronnier garnies de livres ou de
partitions. De l’autre côté avaient été dressés un chevalet de cèdre et
une table à peindre de laque rouge. Enfin, près de la fenêtre, une
chiffonnière entr’ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une
collection de soies et de laines variées. Une causeuse et quelques
siéges de bambous complétaient l’ameublement.

Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille
demeura frappée d’admiration. Là, toutes les recherches du luxe et tous
les caprices de la coquetterie avaient été épuisés. Les murs étaient
garnis d’une étoffe de soie à fond rose retenue par des griffes dorées
et interrompue, de loin en loin, par d’immenses glaces qui prenaient
toute la hauteur de la pièce. Celle-ci était meublée de divans à
franges, de dressoirs en ébène sculpté, et de guéridons de vieux Sèvres.
A chaque coin s’élevaient des jardinières de marbre garnies de
camellias, encore nouveaux à cette époque, et, un peu plus loin, des
consoles de bronze ciselé étaient surchargées de tous ces riens précieux
que l’art du monde entier fournit à la curiosité oisive de nos
privilégiés. Un store chinois, à moitié soulevé, laissait pénétrer dans
la pièce une molle lueur qui glissait à travers ces soies, cet or, ces
bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur.

Honorine resta un instant sur le seuil comme éblouie; puis,
s’enhardissant peu à peu, elle entra dans le boudoir et se mit à le
parcourir lentement en examinant chaque détail. A la surprise succéda
bientôt l’admiration, à l’admiration la joie. Tout cela était à elle et
pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait là une
nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C’était pour lui
plaire que celle-ci avait réuni dans son appartement toutes les
merveilles du luxe, et l’excès même de ce luxe prouvait l’excès de la
bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille
avait-il moins de prix par sa beauté que par l’intention qui avait
présidé à cet arrangement. C’était là ce qui devait lui rendre cette
opulence expressive et précieuse.

Elle le comprit vivement et profondément. Chaque admiration nouvelle se
traduisait immédiatement, dans son cœur, par une sorte de
contre-coup, en élan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin,
après avoir parcouru ce que cette dernière avait appelé _son domaine_,
après avoir éprouvé tous les enchantements d’enfant, et tous les
orgueils de jeune fille que pouvait faire naître un pareil examen, elle
se décida à se coucher et s’endormit ivre de sa joyeuse confiance.




IX.

Le vieux portrait.


Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans
tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient
célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son
bonheur de la veille.

Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et
son cousin s’étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de
s’habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les
voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint
lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de
Luxeuil n’était point encore levée.

Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au
jardin, lorsqu’elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de
Gausson, elle s’informa de lui à Justine et apprit qu’il était levé et
aurait déjà quitté Bagatelle, s’il n’eût voulu remercier la comtesse de
son hospitalité.

La rencontre de cet homme à la _Forge-des-Buttes_, avait laissé à la
jeune fille un souvenir assez vif pour qu’elle désirât le revoir avant
son départ. Il pouvait, d’ailleurs, avoir besoin de secours ou de
protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à
protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par
le paysan et s’y rendit.

Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison
uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait
traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se
trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi,
d’anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l’extrémité, dans
l’endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux
portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile
plus moderne et plus grande.

Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette
dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde,
qu’il n’entendit point la porte s’ouvrir. Il se tenait devant le
tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en
arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le
respect. La jeune fille, surprise, s’avança vers lui; mais, au bruit de
ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de
larmes.

--Que faites-vous là! qu’avez-vous? s’écria Honorine saisie.

Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et
sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main
et la conduisit devant le tableau.

Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de
l’Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d’or était retenue
aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines
entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur
le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.

Honorine reconnut au premier coup d’œil les traits et le costume
d’une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours;
c’était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son
mariage, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la santé.

La jeune fille poussa un cri et recula.

--Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.

--Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains
vers le tableau.

--Oui, reprit le paysan. Oh! c’est elle, c’est bien elle.

--Vous l’avez donc connue? s’écria la jeune fille.

--Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un
portrait du temps où elle était heureuse! mais c’est comme cela qu’elle
regardait... Tout à l’heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré
les siens, j’ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m’attendais
pas à trouver ici ce portrait...

Honorine tressaillit.

--En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu’à l’insu de ma
tante; sans quoi, elle n’eût point souffert... Hier encore, elle me
parlait de ma mère avec tant d’émotion...

Marc releva la tête.

--Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec
émotion!... Oui, je comprends, c’est un moyen de gagner votre amitié, et
la comtesse en a besoin.

--Que voulez-vous dire?

--Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n’a
jamais eu l’idée de s’informer si vous étiez morte ou vivante, et que,
pour lui faire penser à vous, il a fallu l’espérance de vous avoir à sa
discrétion.

Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son
esprit; mais la surprise de l’entendre exprimer par le paysan l’empêcha
de s’y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et
s’écria:

--D’où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le
faire remarquer?

Marc parut troublé.

--Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver
dans ce que je dis un avertissement utile.

--Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne,
fit observer Honorine avec une certaine fermeté.

Marc se tut un instant.

--Elle a raison, murmura-t-il, comme s’il se fût parlé à lui-même; et
cependant... il faut qu’elle ne doute pas... qu’elle ait confiance!

Il s’arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait,
attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:

--Si je vous donne une preuve que j’ai connu votre mère, qu’elle se
fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me
croire?

--Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée.

Marc fit encore une pause.

--Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion,
elle écrivit elle-même ses dernières volontés.

--Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la
prieure me les a fait relire bien des fois.

--Alors, vous n’avez point oublié la recommandation qui termine ce
testament?

--Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d’un anneau que
j’ai longtemps porté.»

--Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui
qui possède l’autre moitié.»

--Quoi! vous savez?

--Ce dernier don de votre mère..... vous l’avez toujours?

--Le voici! mais l’autre moitié?

Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d’émeraudes; elle le
rapprocha, en tremblant, de celui qu’elle conservait, et reconnut la
moitié d’anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu!

Il y eut un moment d’indicible saisissement: la jeune fille, éperdue,
regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait
faire un effort pour comprimer quelque élan secret.

--Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui
êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?...

--Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la
dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si
elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du
chien peut être utile au plus riche et au plus puissant.

--Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu
l’espérer...

--Je n’ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous
avez dit que si j’apportais une preuve certaine de la confiance de la
baronne, vous partageriez cette confiance.

--Ah! je la partage, s’écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez,
j’y croirai.

Le paysan fit un geste de joie.

--Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j’espère, nous aidera! Soyez
prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des
témoignages d’affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!

--Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.

--Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous
rappeler le signal d’Étienne, au couvent.

--Ah! je ne l’ai point oublié.

--Eh bien! quand vous l’entendrez, je serai là. Voici quelqu’un, adieu!

Il prit la main de la jeune fille, la porta à son cœur, et à ses
lèvres, puis, faisant un effort, il s’échappa précipitamment.

Honorine n’avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la
femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l’attendait.

Elle s’efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette
dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le
docteur Darcy et Marcel de Gausson.

La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et
s’avança vers elle les deux mains tendues.

--Eh! venez donc, chère petite, s’écria-t-elle de cette voix chantante
et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu’elles veulent se
montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je
craignais que vous ne fussiez souffrante...

--Et madame la comtesse avait droit de s’inquiéter, ajouta le duc, d’un
ton de galanterie surannée, car l’aurore montre habituellement plus
matin son frais visage!...

--Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont
l’œil était habitué à étudier la moindre altération des traits.

--Ah! mon Dieu! c’est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil;
j’ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de
repos; nous allons rentrer, si vous le désirez...

Honorine assura sa tante qu’elle se trouvait bien, et la supplia de ne
rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l’interrogeant
minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce
qui pouvait lui être agréable ou salutaire.

Dans la disposition d’esprit où se trouvait la jeune fille, cette
exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l’engagea à y
couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.

--La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous
pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma
charmante, si cela peut vous distraire.

--Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle
nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...

Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre
davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu’alors
tout écouté en silence.

--Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau
à cette chère enfant, dit-elle.

Marcel s’inclina et rejoignit Honorine.

--Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy,
qui s’était arrêté pour regarder la jeune fille s’éloigner.

--J’espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont
l’accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton
indifférent.

--Agréable! répéta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle...
comme le péché!...

--Vous trouvez?

--Et avec cela un esprit cultivé! Je l’ai entretenue hier soir près
d’une heure, et elle m’a ravi.

--Laissez donc, docteur, vous êtes en extase devant toutes les petites
filles.

--Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nièce est
un de ces êtres privilégiés, également favorisés par la nature et par
une excellente éducation.

--Mon Dieu! elle a reçu l’éducation de tous les couvents.

M. Darcy se retourna.

--Comment! de tous les couvents, s’écria-t-il; elle a été élevée au
couvent?

--Sans doute, au Sacré-Cœur de Tours.

--Vous êtes sûre?

--Quelle question! j’en arrive.

--Mais oui, au fait, je me rappelle maintenant; elle avait été confiée à
la _Générale des béguines_. Les malheureuses! encore une créature
qu’elles auront abrutie!

--Par exemple! s’écria madame de Luxeuil, en éclatant de rire, vous
vantiez tout à l’heure l’excellence de son éducation.

--Parce que je ne savais pas qui l’avait faite, répliqua M. Darcy, un
peu déconcerté, vous concevez que quand on n’est pas averti, on peut
confondre les dons naturels avec les dons acquis!

La comtesse sourit sans répondre. La monomanie du docteur était
tellement connue qu’on n’y prenait plus garde, et ses déclamations
contre le catholicisme produisaient l’effet de ces tics nerveux qui font
grimacer certains visages, mais que l’habitude empêche de remarquer. Le
marquis vint d’ailleurs s’entremettre; il réussit à passer adroitement,
par une transition mythologique, du couvent à l’Opéra, et la discussion
se transforma aussitôt en une de ces divagations sans suite, et brodées
de scandale, que les gens du monde appellent une conversation.

Mais un entretien plus intime et plus important venait de s’engager, à
quelques pas de là, entre Honorine et M. de Gausson.




X.

L’agneau blanc.


Obéissant à l’invitation de madame de Luxeuil, Marcel avait d’abord
indiqué à Honorine les fleurs les plus rares, en joignant quelques
explications; mais il s’aperçut bientôt, que, tout en lui prêtant une
attention polie, la jeune fille cueillait de préférence les fleurs les
moins précieuses et les mieux connues. Il lui en fit la remarque avec un
sourire.

--C’est que celles-ci sont de vieilles amies, répondit Honorine en
souriant à son tour; je les connais depuis mon enfance, et elles ont
pour elles le souvenir, tandis que les autres n’ont que leur beauté.

--Alors je me tais, reprit de Gausson; je me reprocherais de porter la
plus légère atteinte à cette fidélité d’affection; mais puisque vous
cherchez des souvenirs, en passant de l’autre côté de cette charmille,
vous trouverez une tonnelle de clématite et de rosiers du Bengale
pareille à celle du Sacré-Cœur.

--Comment savez-vous cela? demanda Honorine étonnée.

--Autant qu’il m’en souvient, reprit Marcel, on la trouvait à droite du
grand préau à quelques pas d’une corbeille d’hortensias...

La jeune fille parut stupéfaite.

--Mais vous avez donc visité le jardin du couvent? s’écria-t-elle.

--J’étais bien enfant, reprit de Gausson; cependant tout m’est encore
présent. Il y avait alors, au bout du jardin, une petite serre couverte
de chaume.

--Elle y est encore! s’écria Honorine, heureuse de trouver quelqu’un qui
connût les lieux où elle avait été élevée.

--Plus bas on voyait des couches pour semis...

--Justement. Ah! vous n’avez rien oublié.

--C’est que moi aussi j’ai laissé là un souvenir, dit Marcel doucement.
Cette visite au Sacré-Cœur se rattache à une des sensations les plus
charmantes de mon enfance.

Honorine le regarda avec une expression de curiosité timide.

--Vous aviez peut-être au couvent... quelque parente? demanda-t-elle.

--Personne, répondit de Gausson; mais ma mère connaissait la supérieure,
et ne manquait jamais de lui rendre visite lorsqu’elle passait à Tours.
A l’un de ces voyages je l’accompagnais, et elle me conduisit avec elle.

--Il y a longtemps alors?

--J’avais environ neuf ans. La prieure, après m’avoir fait beaucoup de
caresses, appela une petite fille de cinq ans au plus, et nous envoya
jouer tous deux dans l’enclos. La première enfance a, encore plus que la
jeunesse, ces élans de sympathie instinctive qui font nouer une amitié
au premier coup d’œil. Au bout de quelques minutes la petite fille et
moi nous nous aimions sans avoir encore eu le temps de nous connaître.
Elle me fit visiter tout le parc en me montrant le chariot dans lequel
on la traînait, la balançoire faite pour elle, le petit jardin qu’on lui
cultivait, et chaque fois elle me répétait:--Tout cela sera maintenant
pour nous deux! Je tâchais de répondre à cette générosité enfantine par
mes jeux et mes caresses. Je l’enlevais dans mes bras et je courais en
l’emportant à travers les pelouses; je cueillais les fleurs trop hautes
pour ses mains; j’écartais de ses pas les pierres et les ronces; je
l’appelais ma petite sœur et elle me répondait en m’appelant son
frère! Notre ivresse de joie ne fut interrompue que par l’apparition de
la supérieure et de ma mère.

--On venait vous chercher, peut-être? demanda Honorine visiblement
intéressée par le récit de Marcel.

--Précisément, reprit-il, mais au premier mot de séparation, la petite
fille me saisit dans ses deux bras, en s’écriant qu’elle voulait me
garder, que j’étais son frère et que j’avais promis de ne plus la
quitter. Tous les raisonnements et toutes les caresses de la prieure
restèrent d’abord inutiles. Ce fut seulement sur la promesse de mon
prochain retour qu’elle consentit à s’apaiser. Mais au moment où nous
allions la quitter, elle nous échappa tout à coup et disparut dans le
jardin.

--Et elle ne revint pas? interrompit Honorine, dont la curiosité
semblait s’accroître à chaque instant.

--Elle revint au contraire, continua de Gausson, mais portant en
faisceau, dans ses petits bras, les plus belles plantes de son jardin
arrachées dans leur fleur et elle s’écria, en me les présentant:--Tiens,
mon frère, tu planteras tout cela chez toi pour te rappeler que tu as
promis de revenir.

Honorine poussa un léger cri.

--Je ne pourrais dire ce que ces paroles et cette action me firent
éprouver, ajouta Marcel, mais tout mon cœur se fondit. Je courus à la
petite fille et je me mis à l’embrasser en sanglotant. Dans ce moment
j’aurais tout sacrifié, tout quitté pour demeurer près d’elle. Il fallut
nous séparer de force, et le soir même je quittai Tours avec ma mère.

--Et vous n’avez jamais revu cette enfant? dit vivement Honorine, chez
qui la fin du récit de Marcel semblait avoir éveillé une émotion
confuse.

--Jamais, dit le jeune homme avec tristesse. Ma mère mourut quelques
mois après; je fus envoyé au collége, et je n’entendis plus parler du
couvent de Tours. Aussi, cette rencontre a-t-elle conservé tous les
caractères d’un souvenir d’enfance. Précis et entier pour ce qui devait
me frapper alors, il est resté incomplet sur tout le reste. Je me
rappelle les lieux, les paroles de la petite fille, son costume; mais je
ne pourrais dire quels étaient ses traits, et j’ignore son nom; tout ce
dont je me souviens, c’est que la supérieure l’appelait l’_agneau
blanc_.

Honorine laissa tomber les fleurs qu’elle avait cueillies.

--L’_agneau blanc_! s’écria-t-elle, mais c’était moi!

Marcel fit un pas en arrière.

--Quoi! dit-il, cette enfant à cheveux blonds et en robe bleue que la
prieure appelait sa fille?...

--C’était moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure
et mis un terme au vœu qui m’imposait le vêtement couleur de ciel;
mais le surnom que m’avait fait donner ma prédilection pour l’agneau
représenté dans le tableau de saint Jean, m’a été conservé jusqu’à mon
départ du couvent; vous pouvez le demander à ma tante.

--Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait à la
regarder avec un mélange d’étonnement et de joie, oui, ce doit être
vous... quoique grandie, changée, je n’ose dire embellie, vous pourriez
croire à une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit être mise au
nombre des bonheurs inespérés et je devrais en remercier Dieu!

Il y avait tant de saisissement dans l’accent du jeune homme qu’Honorine
elle-même en fut troublée: elle ne trouva à répondre que quelques mots
entrecoupés, et, pour se donner une contenance, elle se mit à relever
les fleurs qui lui étaient échappées. Marcel la regarda faire sans
songer à l’aider. Il était tout entier à l’émotion de cette
reconnaissance inattendue.

--Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l’a fait, dit-il
après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux,
et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue.

--Ah! c’est là le triste nuage placé entre le présent et tous les
souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.

--Oui, continua de Gausson, et ce n’est point le seul changement apporté
par le temps. Alors nous étions des enfants dont le cœur s’ouvrait
sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir
fermé. Il y a quinze ans j’étais le frère de l’_agneau blanc_,
aujourd’hui je ne suis plus qu’un étranger pour mademoiselle Honorine
Louis.

--Je ne puis regarder comme étrangers les amis de ma tante, fit observer
la jeune fille avec embarras.

--Ah! je ne veux pas m’appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson;
je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des
amis de madame de Luxeuil, et ce n’est point à elle que je puis devoir
la bienveillance de sa nièce!... Non, je ne veux faire appel qu’aux
souvenirs échangés tout à l’heure, à ces quelques heures passées dans
les jardins du couvent, à ces fleurs arrachées que vous veniez m’offrir
et dont je ne vous ai point encore payé le sacrifice! c’est au nom de ce
passé que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie
d’autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le
monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat à votre
amitié_. Je ne demande rien de plus, et si ma prière vous semble
étrange, ne vous arrêtez ni à sa forme, ni au lieu où je vous l’adresse,
ni à l’heure choisie! il est des instants où l’on ne peut retenir ce que
l’on sent; croyez seulement à sa sincérité!

--J’y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s’était arrêté avec
une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du
jeune homme.

--Alors c’est assez, reprit-il d’un ton d’émotion contenue; quant à
l’amitié que je sollicite, c’est à moi de la mériter.

Il s’inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui
rentrait avec le marquis et le docteur.

Marcel de Gausson fut fidèle à l’espèce de programme qu’il s’était
imposé à lui-même. Bien qu’il cherchât toutes les occasions de voir
Honorine et qu’il montrât ouvertement son attachement pour la jeune
fille, ses manières ne sortirent jamais des limites de la plus
scrupuleuse convenance; ses assiduités avaient quelque chose de calme et
de respectueux qui ne pouvait faire naître d’autre idée que celle d’une
amitié désintéressée. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait
jamais de lui-même; il se montrait dévoué sans bruit et tendre sans
mollesse. A le voir près de l’orpheline, avec la gravité un peu exagérée
des hommes jeunes qui ont pris la vie au sérieux, on eût dit un de ces
frères aînés dont l’affection réunit le double caractère du père et de
l’ami. Telle était, du reste, la simplicité et la loyauté visible de sa
manière d’être vis-à-vis de la jeune fille, que l’on parut à peine y
prendre garde; ceux qui s’en aperçurent n’y virent qu’une _originalité_
à laquelle la conduite précédente de Marcel les avait préparés.

Ce n’était point, en effet, la première fois qu’il sortait des habitudes
reçues pour suivre naïvement ses inclinations. Il y avait déjà longtemps
que de Gausson s’était fait, à force de naturel, une réputation
d’excentricité: mais cette excentricité demeurait si modeste, si
inoffensive que nul ne songeait à l’attaquer, et il y avait tant de
grâce dans sa droiture qu’on la pardonnait. Son courage et son adresse
étaient d’ailleurs connus dans le monde d’oisifs qui l’entouraient: on
savait qu’au besoin il pouvait défendre sa loyauté contre le sarcasme
ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente
indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position
véritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunément sincère, pur
et dévoué au milieu d’une société de mensonge, de vice et d’égoïsme.

Honorine qui avait accepté d’abord son amitié avec un peu de réserve,
finit par s’y abandonner en toute confiance et par y trouver une
inexprimable douceur. Elle était arrivée à ce moment de la vie où le
cœur des jeunes filles, à peine sorti des limbes de l’adolescence, se
prépare, pour ainsi dire, à l’amour par les exaltations de l’amitié.
Celle de M. de Gausson était suffisante pour occuper l’âme d’Honorine
sans éveiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce
qu’elle désirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les
incertitudes; elle l’interrogeait comme elle eût interrogé autrefois sa
mère adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s’approuver
elle-même.

Cependant il existait un confident encore plus vénéré, auquel elle
adressait ses confessions plus intimes, c’était le portrait de sa mère!

Elle l’avait fait descendre du garde-meuble où il était relégué et
l’avait placé dans sa chambre, vis-à-vis de son lit. Mais ne voulant
point que l’habitude détruisît la puissance de cette douce image, elle
la recouvrit d’un rideau qui la cachait tout entière. C’était seulement
le soir, lorsqu’elle se trouvait seule et prête à se livrer au sommeil,
que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui réclame le
baiser de sa mère, s’agenouiller devant le portrait découvert. Alors,
l’œil fixé sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses
actions, ses pensées du jour en demandant après chacune d’elles:

--Ma mère, es-tu contente?

Et sa conscience donnait à la chère image, selon le souvenir qu’elle
venait d’invoquer, une expression d’encouragement ou de blâme!

Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans
inquiétude au courant de sa nouvelle vie.

Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagérations de
tendresse de madame de Luxeuil, qui s’étaient insensiblement
transformées en une bienveillance assez indifférente; mais la liberté
complète laissée à Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas
rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et
elle lui en tint compte comme si elle y eût contribué autrement qu’en le
permettant.

Celui qui avait éveillé ses soupçons contre la comtesse ne lui avait
d’ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une première fois Honorine
avait cru le reconnaître, à la promenade, sous un costume de bourgeois,
et une seconde fois, à la porte même de la villa, déguisé en marchand
colporteur; mais dans l’une et l’autre occasion il s’était si rapidement
éclipsé que la jeune fille doutait elle-même de la réalité de ces
apparitions.

Quant à la scène du portrait, elle ne se la rappelait qu’avec angoisse,
comme un souvenir confus et pénible. Plus elle s’éloignait du moment où
cette scène avait eu lieu, plus l’émotion qu’elle lui avait causée
s’effaçait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables.
Il y avait même des moments où elle revenait sur ce qu’elle avait cru
alors et mettait en doute les droits de Marc à sa confiance.




XI.

Esquisses du grand monde.


La modification survenue dans les manières de madame de Luxeuil et la
conduite d’Arthur contribuèrent encore à ôter à la jeune fille toute
défiance. Son cousin surtout lui témoignait une amitié familière dont la
franchise excluait évidemment toute idée de piége tendu. Il avait pris,
dès le premier instant avec elle, le ton libre d’un compagnon d’enfance,
et Honorine, d’abord étonnée, avait fini par l’accepter comme un
privilége que le monde accordait, sans doute, à la parenté. Madame de
Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l’_usage_, justifiait
cette familiarité en l’autorisant. Elle permettait à Arthur de la suivre
partout et de prendre, en toute occasio

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