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Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question

by Albert Coste · French · Gutenberg #42852 · 452,155 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question
    
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Title: Les Phénomènes Psychiques Occultes: État Actuel de la Question

Author: Albert Coste


        
Release date: May 30, 2013 [eBook #42852]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES: ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    LES PHÉNOMÈNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION




    LES PHÉNOMÈNES

    PSYCHIQUES OCCULTES

    ÉTAT ACTUEL DE LA QUESTION

    PAR

    LE Dr ALBERT COSTE

    DEUXIÈME ÉDITION

    REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE


    Les possibilités de l'Univers sont
    infinies comme son étendue physique.

    O.-J. LODGE.

    Nous sommes si éloignés de connaître
    tous les agents de la nature et leurs
    divers modes d'action, qu'il serait peu
    philosophique de nier l'existence de
    phénomènes, uniquement parce qu'ils
    sont inexplicables dans l'état actuel de
    nos connaissances.

    LAPLACE.


    MONTPELLIER

    CAMILLE COULET, LIBRAIRE-ÉDITEUR

    5, Grand' Rue, 5

    PARIS

    G. MASSON, LIBRAIRE-ÉDITEUR

    Boulevard Saint-Germain, 120

    1895




PRÉAMBULE


_Qu'entend-on par «Phénomènes psychiques occultes?»_

_Ce sont des phénomènes contraires, en apparence, à toutes les lois
connues de la nature, inexplicables par les données actuelles de la
Science, et qui se produisent, tantôt spontanément, tantôt par
l'intermédiaire de certaines personnes._

_On le voit, ce terme de Phénomènes psychiques occultes n'est que la
dénomination scientifique de ce qui s'était appelé jusqu'ici le_
Merveilleux _et le_ Surnaturel.

_Or, ces phénomènes ont-ils une existence réelle, objective, en dehors
de toute hallucination, de toute supercherie?_

_Nous n'hésitons pas à répondre, avec M. le Professeur Charles
Richet_:

«Nous avons la ferme conviction qu'il y a, mêlées aux forces connues
et décrites, des forces que nous ne connaissons pas; que l'explication
mécanique, simple, vulgaire, ne suffit pas à expliquer tout ce qui se
passe autour de nous; en un mot, qu'il y a des phénomènes psychiques
occultes, et si nous disons occultes, c'est un mot qui veut dire
simplement inconnus[1].»

  [1] _Lettre à M. Dariex sur les Phénomènes psychiques_, in
  _Annales des Sciences psychiques_.--No 1.

_Et maintenant, nous allons tâcher de prouver ce que nous venons
d'affirmer._




LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES




INTRODUCTION


Il y a seulement une dizaine d'années, la soutenance, devant une
Faculté de médecine, d'une thèse sur les Phénomènes psychiques
occultes, autrement dit presque un Essai d'officialisation du
Merveilleux[2], aurait été une tentative impossible.

  [2] Il est entendu que, pour les facilités du discours, et _toute
  opinion sur la cause possible de ces Phénomènes mise à part_,
  nous comprenons sous les termes de _Merveilleux_ et de
  _Surnaturel_ l'ensemble des faits contraires, en apparence, à
  toutes les lois naturelles connues et inexplicables par les
  données actuelles de la Science. Donc, pas d'équivoque.

A cela, plusieurs causes:

D'abord, il faut bien l'avouer, la répugnance singulière dont
tous--même les meilleurs cerveaux--nous sommes plus ou moins dupes
envers ce qui dérange nos habitudes mentales, ce que Lombroso a nommé
le _Misonéisme_.

Ensuite, l'immense discrédit, la réputation plus que suspecte dont
«jouissait», depuis la fin du siècle dernier, tout ce qui, de près ou
de loin, touchait au Surnaturel.

Enfin, et c'est ici le motif principal--sa suppression devant
entraîner celle de tous les autres--l'indigence où se trouvait la
doctrine occulte de ce qui peut susciter et justifier un intérêt
scientifique sérieux, c'est-à-dire des faits d'observation exacte,
méthodique, en nombre suffisant, étudiés et garantis par des
expérimentateurs impartiaux, rompus à tous les secrets de la véritable
méthode scientifique.

L'histoire du Merveilleux offre cette particularité qu'après avoir,
sous des formes diverses, joué dans l'évolution mentale de l'homme un
rôle considérable, non seulement ses origines et son essence, mais
encore son existence elle-même, ont été, jusqu'à nos jours, l'objet de
débats passionnés: croyances fanatiques ou négations irréductibles.

Et cela s'explique aisément par ce fait que, chez l'homme, la notion
du surnaturel affecte cette partie de son âme qui est à la fois la
plus impressionnable et pour lui la plus chère: ses sentiments
qu'elle exalte ou qu'elle accable, ses croyances que, pour une bonne
part, elle détermine.

Il est donc probable que nous saurions depuis longtemps à quoi nous en
tenir sur ce qu'il faut croire des phénomènes du Merveilleux, si les
considérations d'ordre politique, religieux, sentimental ou même
simplement esthétique et littéraire, ne s'étaient opposées à leur
étude désintéressée.

Il est probable que, sans ces scrupules de divers genres, auxquels se
joint encore la crainte d'être dupe, le Surnaturel sorti du domaine de
l'empirisme, à l'exemple des sciences positives, formerait maintenant
une branche de l'une de ces sciences: Physique ou Psycho-physiologie.

A moins que, affirmant d'éclatante façon sa nature supraterrestre, il
n'ait--souhaitable et inespéré bienfait--assuré à l'âme humaine
l'indestructible soutien d'une indiscutable Foi.

Or, de nos jours, grâce à un mouvement spécial d'idées, de croyances
et de sentiments, sorte de réaction à laquelle on a voulu donner le
nom de _Nouveau Mysticisme_[3], on peut, sans crainte de susciter trop
de colères ou des oppositions systématiques, se pencher de nouveau
sur les mystères du Surnaturel, sur ces phénomènes étranges, dont on
parle depuis l'origine de l'homme, et qui, heurtant violemment nos
habitudes d'esprit, ont, par excellence, le don d'exciter, d'irriter
même la curiosité.

  [3] Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_ (Alcan, 1891). Voir, sur ce
  qu'il faut penser de la sincérité de ce mysticisme, la hautaine
  et cinglante préface que J.-K. Huysmans a mise au précieux livre
  de Rémy de Gourmont: _Le Latin mystique_ (Vanier, 1892).

On a d'autant plus de titres à le faire que la Science, armée de ses
instruments de précision, s'est enfin décidée à s'occuper de ces faits
absurdes en apparence et contraires à toutes les lois qu'elle a
établies jusqu'ici; elle a commencé, à leur sujet, une enquête qui,
espérons-le, va permettre de faire un peu de jour en cet obscur
fouillis du Merveilleux.

Comme le dit M. Paulhan dans la substantielle étude qu'il a consacrée
aux hallucinations véridiques[4]: «Faire entrer le Merveilleux dans la
science, ce serait satisfaire à la fois notre goût, jamais dompté pour
le Merveilleux, et notre respect toujours croissant pour la Science.
C'est ce que l'on essaie de faire, et cette application des méthodes
exactes et précises à des sujets qui paraissaient ne relever que de la
Foi est un des caractères importants et originaux de notre science
psychologique. Nous ne voulons plus nous contenter, pour nier ou pour
croire, d'impressions personnelles ou de raisons instinctives et
vagues.»

  [4] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 1892.

Et cette hardiesse dans l'investigation de l'_Au-delà_ est d'autant
plus légitime qu'il serait du fait d'une étroite présomption de
regarder, comme déjà connues et désormais enfermées dans les
catégories de nos sciences, toutes les modalités de la Force et de la
Matière. Qui pourrait soutenir que, dans notre terrestre atmosphère,
n'agissent pas--dissimulées et pourtant puissantes--des forces
échappant à tous nos concepts? Serait-il donc absurde de supposer des
états de la matière différents de ceux dont nos sens ont la notion
familière?

Absurde au contraire serait la négation _a priori_, en ce temps où
les applications des données de la Science ont possibilisé
l'Invraisemblable.

N'est-ce pas ici ou jamais le lieu de se rappeler la prudence
intellectuelle de Montaigne: «La raison m'a instruit que de condamner
ainsi résolûment une chose pour faulse et impossible, c'est se donner
l'advantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de la volonté
de Dieu et de la puissance de notre nature, et qu'il n'y a point de
plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre
capacité et suffisance.»

Quelles seront maintenant les conséquences de cette enquête
scientifique? Nul ne saurait le dire d'une façon certaine. Pour notre
compte, nous les prévoyons nombreuses et graves et capables de
provoquer d'inattendus et singuliers bouleversements dans l'Ame
contemporaine...

Quoi qu'il en soit, cette tardive mais louable curiosité de la Science
pour les inquiétantes énigmes de l'Occulte aura peut-être, entre
autres résultats imprévus, celui de dissiper bien des erreurs, bien
des calomnies, dont furent victimes ces sciences d'un autre âge:
Magie, Alchimie, Kabbale, etc., qui, toutes, faisaient de l'existence
des forces occultes de l'homme et de la nature comme la base de leurs
enseignements.

Dans les pages suivantes, nous négligerons ce côté de la question,
ainsi que tous ceux du même genre, pour nous en tenir _exclusivement_
aux résultats positifs que l'enquête, commencée par des hommes d'une
intelligence aussi amplexive que courageuse, a donnés jusqu'ici.

_Ce travail n'a d'autres prétentions que d'être, pour ainsi dire, le
procès-verbal de l'état actuel de la question_, car, on ne saurait
trop le répéter, il est désormais acquis que la question du
Merveilleux existe et que son étude s'impose.

Par malheur pour nous, malgré une expérimentation de deux années, nous
n'apportons en ces matières aucune lumière nouvelle. Les résultats que
nous avons obtenus, quoique non négligeables et même encourageants, ne
nous ont pas semblé accompagnés de suffisantes garanties de contrôle
pour que nous les puissions admettre.

C'est qu'ici l'expérimentation est encore plus délicate, plus épineuse
que partout ailleurs. Les causes d'erreur sont infiniment multiples
et elles ne sont pas seulement extérieures à l'observateur; il les
porte aussi en lui-même: en tous ses sens que peuvent abuser de
multiples hallucinations, en son cerveau que des suggestions
puissantes ou simplement de séduisantes analogies peuvent entraîner à
d'erronées conclusions. On ne les compte plus ceux qui, en ces régions
périlleuses, ont déjà perdu pied. Aussi, ne saurait-on trop insister
sur l'absolue nécessité, en Psychologie occulte, d'une méthode
rigoureuse; ce n'est pas sur la seule production des Phénomènes que
doit s'exercer le contrôle de l'observateur, c'est encore et surtout
sur le témoignage de ses propres sens.

Et qui sait même si les méthodes scientifiques normales sont
applicables à de pareilles recherches?

Comme se le demande M. le professeur Richet, si nous n'avançons pas
davantage dans cette étude hérissée de tant d'obstacles, «qui sait si
ce n'est pas la méthode d'investigation elle-même qui est à
trouver[5]?»

  [5] _L'Avenir de la Psychologie_, in _Annales des Recherches
  psychiques_, no 6, 2e année.

Une des objections que l'on entend le plus fréquemment formuler contre
la réalité des faits de Psychologie occulte, «c'est qu'il est
impossible de les reproduire à volonté.» Nous avouons qu'elle nous a
toujours paru un peu naïve. En effet, est-ce que la moindre expérience
de physique ou de chimie n'exige pas, pour réussir, toute une série de
conditions spéciales, à défaut desquelles elle échoue fatalement? Or,
notre ignorance des conditions nécessaires et suffisantes pour la
production des Phénomènes occultes est à peu près complète; nous ne
savons qu'une chose: c'est qu'elles sont encore plus délicates, plus
difficiles à réaliser intégralement que celles de n'importe quels
autres phénomènes; un rien suffit à les contrarier. Dès lors, comment
pourrions-nous, en Psychologie occulte, reproduire, à volonté et à
coup sûr, telle ou telle expérience? Notre tâche est justement la
recherche et la détermination exacte des conditions des Phénomènes, de
l'atmosphère nécessaire à l'expérience, pour ainsi dire. Et pour
l'instant, elle est suffisante.

Ceci dit, nous allons exposer d'abord un résumé de l'histoire du
Merveilleux, histoire précieuse pour nous, surtout en ce qu'elle
montre comment des faits, dont on faisait l'apanage du Surnaturel,
sont parvenus, sous le nom d'_Hypnotisme_, à se faire admettre par la
Science officielle, préparant ainsi la voie à d'autres....

«Est-ce à dire en effet, ainsi que l'écrit M. Charcot, que nous
connaissions tout dans ce domaine du Surnaturel qui voit, tous les
jours, ses frontières se rétrécir sous l'influence des acquisitions
scientifiques? Certainement non. Il faut, tout en cherchant toujours,
savoir attendre. Je suis le premier à reconnaître, avec Shakespeare,
«qu'il y a plus de choses dans le Ciel et sur la Terre qu'il n'y a de
rêves dans votre philosophie[6].»

  [6] Charcot: _La foi qui guérit_ (Revue hebdomadaire du 3 déc.
  1892).

Ensuite, nous examinerons séparément chaque classe de Phénomènes
psychiques occultes, en ayant soin de choisir les observations les
plus caractéristiques, les plus propres à fournir les éléments d'une
opinion raisonnée.

Quant à ce qui est des théories explicatives, nous nous bornerons à
exposer brièvement celles des autres. Pour nous, persuadé que les
faits dont nous allons nous occuper ne peuvent encore comporter
l'ombre d'une théorie qui ne soit prématurée, nous nous abstiendrons
sagement de toute tentative de ce genre.

«Tâchons de constater des faits. Les théories viendront plus tard, et,
hélas! elles ne feront pas défaut[7].»

  [7] Ch. Richet: _Lettre à M. Dariex_, etc.

Ne réussirions-nous, par ce système d'exactitude positive, à faire
naître chez nos lecteurs, non pas la conviction--nous ne visons pas si
haut,--mais seulement une sorte de doute, plutôt contraire à la
négation _a priori_, une sorte d'état réceptif plutôt favorable à
l'objet de nos études, que nous nous estimerions satisfait.

A cet égard, nous ne saurions mieux faire, en terminant ces quelques
lignes d'avant-propos, que de citer les paroles suivantes de M. de
Rochas:

«Nous ne demandons certes pas une foi aveugle, mais seulement une foi
provisoire équivalente à celle qu'on accorde aux historiens, aux
voyageurs, aux naturalistes, pour les faits dont ils ont été les
témoins et qu'ils peuvent, comme nous, avoir mal vus ou mal
interprétés, ainsi que pour les récits rapportés d'après les
indigènes, qui ont pu se tromper ou les tromper, comme nos sujets
peuvent s'halluciner ou nous induire en erreur.

»Qu'on n'exige pas des preuves absolues, irréfutables; il ne saurait y
en avoir pour des phénomènes qui ne dépendent pas de nous ou qui ne se
produisent que dans des circonstances non encore déterminées.

»Celui qui rejette _a priori_ nos observations ressemble à l'homme qui
nierait César parce qu'il ne l'a pas vu, l'électricité parce qu'il n'a
pu tirer une étincelle de la machine par un temps humide, l'harmonie
parce que son oreille est incapable de discerner une consonance d'une
dissonance[8].»

  [8] De Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_, page 115
  (Chamuel, 1892).




COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU MERVEILLEUX


Dans ce résumé historique, nous passerons rapidement sur le
Merveilleux dans l'Antiquité et au Moyen-Age, non pas que les
documents fassent défaut, mais ils n'ont pas encore été soumis à une
critique suffisante pour que nous les puissions faire figurer dans ce
travail qui, répétons-le, ne doit et ne veut admettre que des faits
donnant prise le moins possible aux objections du doute.

Nous l'avons dit, le Merveilleux est aussi vieux que l'homme et il est
«un aliment, si nécessaire à l'esprit humain» que son intervention
figure dans les œuvres initiales de toutes les littératures, depuis
les livres sacrés et les épopées de l'Inde, jusqu'aux _Sagas_
scandinaves[9].

  [9] Voir Maury: _Croyances et légendes de l'Antiquité_ (Didier,
  1863)

Cette intervention est essentiellement polymorphe: tantôt ce sont des
êtres d'essence supérieure à celle de l'homme, ou tout au moins
différente (dieux, anges, démons, génies de toute espèce et en nombre
incalculable), qui interviennent de façon miraculeuse dans les
destinées de l'humanité; tantôt, au contraire, ce sont des créatures
humaines qu'une faculté spéciale et une initiation mystérieuse ont
douées de pouvoirs surhumains, dont elles usent pour le bien ou pour
le mal des hommes (mages, thaumaturges, sorciers, etc., etc.). C'est
ainsi que l'histoire du Merveilleux touche d'un côté à celle des
religions, de l'autre à l'histoire des occultes (Magie, Alchimie,
Kabbale, etc.).

Comme notre but n'est d'étudier que le Surnaturel qui se manifeste par
un agent humain, nous allons nous attacher uniquement aux personnages
que la tradition nous montre revêtus de pouvoirs extraordinaires, et
nous citerons, de préférence, les faits qui auront plus d'analogie
avec ceux que l'on peut observer de nos jours.

Notons encore ceci, qui, pour nous, offre un intérêt spécial, c'est
que de tout temps, depuis les formules magiques des sanctuaires
d'Asclépios[10] jusqu'au _baquet_ de Mesmer, en passant par les
_onguents sympathiques_ de Paracelse et la _cure magnétique_ des
plaies de Van Helmont, le Merveilleux a été considéré comme un des
agents les plus actifs, les plus précieux de l'art de guérir.

  [10] Voir, pour les prêtres médecins de la Grèce: Decharme,
  _Mythologie de la Grèce antique_,--et pour les guérisons du
  sanctuaire d'Epidaure: Reinach, _Traité d'épigraphie grecque_.

L'Inde a toujours été, et elle l'est encore de nos jours, la terre
d'élection du Surnaturel. C'est là que, d'après les travaux des
occultistes contemporains dont nous parlerons plus loin, aurait pris
naissance la _Science occulte_, c'est-à-dire un corps de doctrine qui,
entre autres enseignements, affirme l'existence d'une force spéciale
et mystérieuse, inhérente au corps humain et aux autres corps de la
nature. Elle dériverait d'une Force unique, sorte de «fluide et de
vibration perpétuelle», à la fois «substance et mouvement»; et c'est à
elle que seraient dus tous les phénomènes d'apparence surnaturelle.

Des sanctuaires indiens, où les thaumaturges la tenaient secrète,
cette Science _ésotérique_, mère de toutes les sciences occultes,
serait passée d'abord en Chaldée, dans les temples de Mithrâ, puis en
Égypte, dans ceux d'Osiris et d'Isis; et l'on peut lire dans
Jamblique, Porphyre et Apulée, le très curieux récit des épreuves
physiques et morales auxquelles étaient soumis les adeptes, lors de
leur initiation.

Tous les grands réformateurs religieux ou philosophes auraient été
initiés[11] à la doctrine occulte, et Moïse lui-même en aurait enfermé
l'essence dans la Genèse. La Kabbale, avec ses deux livres
fondamentaux, le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_, ne serait que la clé
qui permettrait de découvrir, sous le sens ordinaire, sous le sens
littéral de la Bible, la signification secrète[12].

  [11] Voir Schuré: _Les grands initiés_ (Didier).

  [12] Voir, sur la Kabbale: Munck, _Système de la Kabbale_. Paris,
  1842. _Mélanges de philosophie juive et arabe._ Paris, 1859.

  Ad. Franck: _La Kabbale_. Paris, 1889.--Papus: _La Kabbale, résumé
  méthodique_ (Chamuel, 1891).

  Parmi les anciens: Reuchlin. _De Verbo mirifico._ Bâle, 1494.--_De
  arte cabalistica._ Haguenau, 1517.--et les œuvres de Pic de la
  Mirandole.

Toutefois, au point de vue exclusivement positif et scientifique qui
est le nôtre, nous sommes mal renseignés sur les miracles que
pouvaient produire les thaumaturges de l'Inde, de la Chaldée, de
l'Égypte, etc. On n'a qu'à lire les très savants ouvrages d'Eusèbe
Salverte et de M. de Rochas, pour voir que beaucoup de ces prétendus
miracles n'étaient dus qu'à la connaissance anticipée, et tenue
soigneusement cachée, de quelques lois de nos sciences positives. Il
n'y aurait rien d'étonnant, cependant, à ce que des hommes qui
consacraient leur vie à l'étude des forces occultes de l'organisme
humain et de la nature ne fussent arrivés à des résultats dont nous
commençons à peine à entrevoir la possibilité.

Dans l'Antiquité grecque et latine, on connaît les prêtres et les
devins qui prédisaient l'avenir, les _pythonisses_ qui rendaient des
oracles, en s'agitant sur leur trépied, les _sibylles_ qui, elles,
prophétisaient avec calme, sans convulsions.

En général, on ne sait pas assez à quel point les Grecs étaient
superstitieux[13]; pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire les récits
d'Hérodote: ce ne sont que prodiges plus merveilleux les uns que les
autres, si merveilleux même que, quelquefois, l'auteur se refuse à les
croire.

  [13] Voir, à ce sujet, E. Havet: _Le Christianisme et ses
  origines_.

On lira aussi, dans _Théophraste_, le portrait, qui ne paraît pas trop
chargé, de l'_Athénien superstitieux_[14].

  [14] «Socrate non seulement s'imaginait recevoir des influences,
  des inspirations divines, mais il croyait encore, à raison de ce
  privilège, posséder à distance une influence semblable sur ses
  amis, sur ses disciples..., influence indépendante même de la
  parole et du regard et qui s'exerçait à travers les murailles et
  dans un rayon plus ou moins étendu.» (Lélut: _Le démon de
  Socrate_, 1836, p. 121.)

Les plus célèbres thaumaturges furent d'abord _Pythagore_, l'auteur
des _Vers Dorés_; il avait été initié, dans l'Inde, à la doctrine
occulte; il était, paraît-il, visité par les dieux, il savait se faire
écouter des bêtes, etc. Un jour, par la seule force de sa volonté, il
aurait arrêté le vol d'un aigle!... Puis viennent _Apollonius de
Thyane_ et _Simon le Magicien_, deux initiés eux aussi.

«Apollonius, comme le dit M. Chassang[15], a été, de son vivant même,
non seulement honoré comme un sage, mais redouté par les uns comme un
magicien, adoré par les autres comme un dieu, ou tout au moins vénéré
comme un être surnaturel.»

  [15] Chassang: _Apollonius de Thyane_ (Didier, 1862).

Parmi bien d'autres faits miraculeux que raconte avec complaisance son
biographe Philostrate, on voit qu'il put prédire d'Éphèse, en
Asie-Mineure, où il se trouvait, l'assassinat de l'empereur Domitien,
à Rome, à l'instant où cet assassinat se produisait. Une autre fois,
il fut transporté subitement de Smyrne à Ephèse, etc., etc.

Quant à Simon de Samarie, dit _le Magicien_, non seulement il fut
aussi adoré comme un être divin par le peuple et le Sénat de Rome,
mais plusieurs Pères de l'Eglise, et saint Justin entre autres, ne
sont pas éloignés de le considérer, eux aussi, comme un dieu.
Cependant, tous les Pères ne sont pas à ce point favorables au célèbre
magicien, et l'on sait que ce fut, grâce aux prières de saint Pierre,
que le thaumaturge fut précipité du haut des airs, où il s'était élevé
«par la puissance de deux démons». Les miracles qu'on lui attribue
sont innombrables: il crée des statues qui ont la propriété de
marcher; il change les pierres en pain. Enfin, un jour, il dirige la
foudre sur le palais de Néron.

D'ailleurs, pendant le siècle où vécut cet homme et pendant ceux qui
suivirent, à cette époque si confuse qui vit l'agonie du Paganisme, le
triomphe du Christianisme, et où pullulèrent les sectes
hérésiaques[16], toutes les sciences occultes, toutes les pratiques de
la superstition la plus vulgaire furent en grand honneur. Alors, déjà,
on parlait des _tables tournantes_ et des _esprits frappeurs_.
Tertullien, au milieu du IIe siècle, affirmait, devant le Sénat
romain, l'existence de la divination[17] par les tables, et il en
parlait comme d'une pratique courante. A la fin du IVe siècle, c'est
Ammien Marcellin qui nous conte l'histoire de deux païens, Patricius
et Hilarius, accusés de magie, pour avoir recouru à la divination par
les tables et par l'anneau suspendu, telle que la pratiquent encore
les modernes spirites.

  [16] Voy., pour les hérésies réunies sous le terme générique de
  _gnosticisme_: Matter, _Histoire critique du gnosticisme_. Paris,
  1828-1843.--Ch. Baur: _la Gnose chrétienne_ (all.). Tubingue,
  1835.

  [17] Voir le _De Divinatione_, de Cicéron.

Quant aux esprits frappeurs, c'est pour eux qu'a été faite la prière
suivante, qu'on lit dans les anciens rituels de l'Eglise: «Mettez en
fuite, Seigneur, tous les esprits malins, tous les fantômes et tout
esprit qui frappe (_spiritum percutientem_)»[18].

  [18] Voir _Histoire des sciences occultes_, par le comte de
  Résie, 1857.

Pendant les premiers siècles de notre ère, nous trouvons, comme
dépositaires de la doctrine occulte, et par conséquent comme faiseurs
de miracles, les _Gnostiques_, les _Néo-Platoniciens_ de l'Ecole
d'Alexandrie, chez lesquels, depuis Plotin jusqu'à Proclus, la
philosophie s'associait aux pratiques de la _théurgie_, de
_l'évocation des esprits_, etc.[19].

  [19] Voy. Jules Simon: _Histoire de l'Ecole d'Alexandrie_,
  1844-45.--Vacherot: _Histoire critique de l'Ecole d'Alexandrie_.

Porphyre raconte que Plotin, séparé de lui, sentit cependant
l'intention où était son disciple de se donner la mort.

Au Moyen-Age, les diverses sciences occultes, Magie, Alchimie,
Kabbale, ont, quoique mal vues par l'Eglise, de nombreux et brillants
représentants. Et ici, nous passerons plus rapidement encore sur les
théories et les pouvoirs surnaturels des _Albert le Grand_, des
_Raymond Lulle_, des _Nicolas Flamel_, des _Paracelse_, des _Van
Helmont_, etc., etc.

L'enquête commencée sur eux par quelques esprits curieux et impartiaux
est de date encore trop récente[20]. Contentons-nous de dire que,
lorsqu'on aura bien voulu vérifier, en les rapprochant des résultats
obtenus par la science moderne, les enseignements de ces maîtres
d'autrefois, on sera forcé de rendre justice, sur ce point comme sur
bien d'autres, à ce grand Moyen-Age, souvent méconnu par la pédante et
partiale incompréhension de notre époque.

  [20] Voir Berthelot: _Origines de l'Alchimie_ (Steinheil, 1885);
  _Collection des anciens Alchimistes_ (Steinheil).

  «A travers les explications mystiques et les symboles dont
  s'enveloppent les alchimistes, nous pouvons entrevoir les théories
  essentielles de leur philosophie, lesquelles se réduisent, en
  somme, à un petit nombre d'idées claires, plausibles, et dont
  certaines offrent une analogie étrange avec les conceptions de
  notre temps...

  »Pourquoi ne pourrions-nous pas former le soufre avec l'oxygène,
  former le selenium et le tellure avec le soufre, par des procédés
  de condensation convenables? Pourquoi le tellure, le selenium ne
  pourraient-ils pas être changés inversement en soufre, et
  celui-ci, à son tour, métamorphosé en oxygène?

  »Rien, en effet, ne s'y oppose _a priori_. Assurément, je le
  répète, nul ne peut affirmer que la fabrication des corps simples
  soit impossible _a priori_. La pierre philosophale n'est donc pas
  impossible.» (BERTHELOT.)

  Voici ce que, de son côté, pensait Dumas: «Serait-il permis
  d'admettre des corps simples isomères? Cette question touche de
  près à la transmutation des métaux. Résolue affirmativement, elle
  donnerait des chances de succès à la pierre philosophale; il faut
  donc consulter l'expérience, et l'expérience, il faut le dire,
  n'est point en contradiction, jusqu'ici, avec la possibilité de la
  transmutation des corps simples. Elle s'oppose même à ce qu'on
  repousse cette idée comme une absurdité, qui serait démontrée par
  l'état actuel de nos connaissances».

Au XVIe et au XVIIe siècle, la croyance au Surnaturel était
universelle en Europe. Jamais temps ne comptèrent plus de sorciers de
toute sorte, plus de possessions démoniaques et d'exorcismes. Alors
les «juges civils admettent la sorcellerie et la magie comme des faits
indubitables, qu'ils ne songent pas même à expliquer autrement que par
l'action du démon»[21].

  [21] Figuier: _Histoire du Merveilleux_. Voir, sur cette période:
  LA BIBLIOTHÈQUE DIABOLIQUE, collection Bourneville (Babé).

Citons seulement, pour mémoire, l'affaire des _Ursulines de Loudun_,
dont fut victime _Urbain Grandier_, celle des paysans du Labourd.
Ajoutons aussi, à titre de curiosité, que Descartes, le sceptique le
plus déterminé en apparence, tomba plusieurs fois en extase, alors
qu'il avait 24 ans; dans l'une d'elles, il entendit une explosion, il
vit «_des étincelles briller par toute la chambre_»; il perçut une
voix du Ciel qui lui promettait de lui enseigner le vrai chemin de la
science, etc.

A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe, nous rencontrons un
grand nombre de théosophes, de visionnaires, de mystiques,
d'illuminés, etc. C'est l'époque où les petits pâtres protestants, en
proie à un alluminisme extatique, prophétisent dans les Cévennes; où
les Convulsionnaires jansénistes invoquent les prodiges accomplis sur
le tombeau du diacre Pâris; où, d'un autre côté, _Jacques Aymar_, Mlle
_Olivet_, Mlle _Martin_, font des miracles au moyen de la _baguette
divinatoire_, tandis que l'abbé Guibourt célèbre la _messe noire_[22].

  [22] Le lecteur trouvera dans l'admirable roman de Huysmans:
  _Là-Bas_, une des œuvres littéraires les plus fortes de ces
  dernières années, les renseignements les plus précis sur le
  Satanisme au Moyen-Age et dans les temps modernes.

Parmi les mystiques de cette époque, on distingue surtout Mlle
_Bourignon_ et Mme _Guyon_. Celle-ci, la malheureuse amie de
Fénelon[23], prétendait être en communion avec les saints, avait des
visions, jouissait du _vol d'esprit_ et de l'extase, opérait des cures
merveilleuses, etc. Ainsi que le dit M. Matter[24], «sa vie offre un
ensemble de phénomènes psychologiques d'un intérêt infini et dignes
d'une étude sérieuse.» Ajoutons qu'à notre connaissance, cette étude
n'a pas été faite et que Mme Guyon attend encore un historien
impartial.

  [23] Voir Matter: _Le Mysticisme en France au temps de Fénelon_
  (Didier).

  [24] Matter: _Swedenborg_ (Didier. 1863).

Le plus illustre des théosophes du XVIIIe siècle est le Suédois
_Swedenborg_ (1688-1772), savant, philosophe, écrivain, qui, après une
brillante carrière scientifique, eut, à l'âge de 56 ans, à Londres,
une vision qui changea complètement l'orientation de ses idées et de
sa vie. Dès lors, il dit adieu à la science et, en proie à une sorte
d'illuminisme poétique, fonda une religion nouvelle, qui s'éloigne du
luthéranisme, encore plus du catholicisme, et qui est du «mysticisme
tout pur»[25]. Cette doctrine du _Nouvel Avènement_ eut bientôt
d'innombrables adeptes.

  [25] Comte de Résie, _loc. cit._

Pour nous, nous n'avons qu'à retenir que Swedenborg prétendait
conférer avec les patriarches, les prophètes, les philosophes de
l'Antiquité, que son âme pouvait, à travers toute distance, se mettre
en contact avec celle de ses adeptes, que, de Gothembourg, il vit
l'incendie de Stockolm, qu'enfin il prédit le moment exact de sa mort,
etc.[26].

  [26] Voir Matter: _Swedenborg_ et les _Lettres de Kant à Mlle de
  Knobloch_.

Malgré son éducation scientifique--il s'était notamment occupé
d'anatomie et de minéralogie,--Swedenborg, comme tous les théosophes
dont nous avons cité les noms, n'avait jamais songé à rapporter aux
forces de la nature la cause des prodiges qu'il produisait ou dont il
était témoin.

Pour tous ces mystiques, ces miracles étaient produits par des
puissances divines, par de bons ou de mauvais esprits, par les âmes
des morts, etc.

Mesmer, le premier, quoique hanté, lui aussi, de préoccupations
mystiques, essaie de rapporter à une cause un peu plus naturelle la
production de ces phénomènes. Dans sa thèse intitulée: _De l'influence
des astres, des planètes, sur la guérison des maladies_, le médecin
allemand prétendait «que les corps célestes exercent, par la force qui
produit leurs attractions mutuelles, une influence sur les corps
animés, spécialement sur le système nerveux, par l'intermédiaire d'un
fluide subtil qui pénètre dans tous les corps et qui remplit tout
l'univers». C'est ainsi qu'il fonde la doctrine du _Magnétisme
animal_, doctrine qui, en réalité, n'était point nouvelle. Sans
remonter aux théories des anciens orientaux, dont nous avons parlé
plus haut, on en trouve des traces très nettes dans Paracelse,
Burgraëve, le Père Kircher, etc.[27].

  [27] Voir, pour l'histoire du Magnétisme animal, les ouvrages de
  Dechambre, de Bersot et une excellente étude de Paul Richer, dans
  la _Nouvelle Revue_ du 1er août 1882.--Voir aussi le _Magnétisme
  animal_, de Binet et Féré (Alcan, 1890).

On connaît l'existence accidentée de l'inventeur du fameux «baquet» et
les pratiques charlatanesques auxquelles il eut recours pour attirer
la clientèle; ce furent elles qui jetèrent tant de discrédit sur les
théories du Magnétisme animal. Pourtant, ainsi que le dit M.
Bernheim[28], «tout n'était pas nul dans les folles et orgueilleuses
conceptions du Mesmerisme». Pour en donner une idée, citons seulement
cette proposition de Mesmer:

«On trouve, dit-il, dans le corps humain, des propriétés analogues à
telles de l'aimant, on y distingue des _pôles également divers et
opposés_»[29].

  [28] _De la Suggestion et de ses applications._

  [29] 9e des _27 Propositions_ de Mesmer.

Voilà mentionnée la _polarité humaine_, retrouvée de nos jours par
Reichenbach[30], Durville, Chazarain, de Rochas, etc.

  [30] Voir le _Fluide des magnétiseurs_, réédité et annoté par M.
  de Rochas (Carré, 1892).

Nous avons dit, au début de cet aperçu historique, que l'un des
caractères essentiels du Merveilleux était son polymorphisme. C'est
cette grande variété dans ses modes de manifestation qui rend son
histoire confuse et difficile à exposer, surtout lorsqu'on arrive à la
fin du siècle dernier et au nôtre. Alors, en effet, l'attention est
sollicitée par une foule de noms divers qui la déconcertent:
_Occultisme_, _Magie_, _Magnétisme_, _Somnambulisme_, _Hypnotisme_,
_Spiritisme_, etc., etc.

Disons donc, pour fixer les idées, qu'au XVIIIe siècle, Mesmer, ayant
fait connaître au grand public, sous le nom de _Magnétisme animal_,
une partie des phénomènes que, seuls jusqu'alors, connaissaient et
revendiquaient les adeptes des sciences occultes, on peut distinguer,
dans l'histoire du Merveilleux, deux courants:

D'un côté, les diverses écoles d'occultisme et les sociétés secrètes,
_Rose-Croix_, _Hermetistes_, continuent l'antique tradition.

De l'autre, le Magnétisme animal évolue, à travers bien des fortunes
diverses, du Mesmerisme jusqu'au moderne Hypnotisme.

Or, nous n'étudions ici que des phénomènes qui, tout en ayant
peut-être quelque lien caché avec ceux de l'Hypnotisme, en sont
pourtant tout à fait différents.

C'est pourquoi nous rappellerons seulement que le Magnétisme animal,
perfectionné en quelque sorte par le marquis _de Puységur_, qui
découvre le somnambulisme provoqué par le baron _du Potet_,
l'inventeur du _miroir magique_, et par bien d'autres encore, ne put
cependant se concilier la faveur des corps savants. Bien au contraire,
après un nombre infini de recherches, de discussions, de rapports,
l'Académie de médecine de Paris conclut, en 1837, à sa négation
entière, absolue. Mais on sait comment son étude, reprise par
l'Anglais _Braid_, qui lui donna le nom d'_Hypnotisme_, continuée par
_Azam_, par _Durand de Gros_[31] (un adepte de la première heure, dont
on ne saurait trop rappeler l'active et courageuse propagande),
aboutit enfin aux beaux travaux des _Liebeault_, des _Charcot_, des
_Richet_, des _Grasset_, des _Bernheim_ et d'une foule d'autres
auteurs.

  [31] _Cours théorique et pratique de braidisme_, publié sous le
  pseudonyme de Philip's.

Dès lors, le Magnétisme animal, sous son nom nouveau d'_Hypnotisme_,
est définitivement admis et triomphe avec éclat.

On peut donc dire que des phénomènes que l'on attribuait en propre au
Merveilleux viennent de se faire reconnaître par la science
officielle.

Or, notre travail se propose de montrer qu'à la suite d'autres
chercheurs qui, dans la région du Mystère, ont voulu pousser plus loin
que l'hypnotisme, cette même science officielle va, sans doute, être
forcée d'admettre aussi les autres modalités du Surnaturel, celles qui
formaient jusqu'ici l'apanage des Sciences occultes, Magie, Kabbale,
Alchimie, etc.

Mais, au préalable, un mot sur ces dernières.

Nous avons dit que, d'après les occultistes, l'initié Moïse aurait
renfermé, dans les deux livres fondamentaux de la Kabbale, le _Sepher
Iesirah_ et le _Zohar_, l'essence de l'antique doctrine ésotérique de
l'Orient. Or, la transmission jusqu'à nous de cette doctrine se serait
faite par les diverses écoles d'occultisme qui, toutes, dérivent de la
Kabbale, et, par conséquent, de l'Esotérisme de l'antiquité.

Comme lui, en effet, toutes reposent sur un même principe: l'existence
d'un Agent unique universel, d'une Force fluidique, origine de toutes
choses et à qui elles ont donné les noms les plus divers. C'est l'_Od_
des Hébreux, l'_Aour_ des Kabbalistes, le _Mercure universel_ de
l'Alchimie, la _Lumière astrale_ des Mages[32].

  [32] Cette force émanerait «d'un centre mystérieux et ineffable,
  où réside l'Être des Êtres.»

De même, tous les occultistes professent, et ceci nous intéresse
spécialement, que l'une des modalités de cette Force unique est
inhérente à l'organisme humain et aux autres corps de la nature; elle
est mystérieuse, le plus souvent à l'état latent, mais peut, dans
certains cas et sous certaines conditions, donner lieu à des
phénomènes inexplicables par les données ordinaires de la science,
tels que le soulèvement spontané du corps au-dessus du sol ou
_Lévitation_, les mouvements d'objets matériels sans cause
appréciable, la transmission de la pensée à distance, les apparitions,
etc.

Pour les Mages, cette force est le _Corps astral_, troisième principe
de l'homme, sorte d'intermédiaire entre l'âme et le corps
organique[33].

  [33] Voir Plytoff: _La Magie_ (Baillière, 1892).

Pour Mesmer, c'est le _Fluide magnétique_; nous verrons plus loin que,
pour la Science, c'est la _Force psychique_. Les personnes qui
l'émettent en quantité sont les _médiums_.

Enfin, tous les occultistes, après avoir affirmé la persistance du
_Moi_ conscient après la mort et même la réincarnation, admettent
l'existence d'Êtres invisibles, d'essence trop subtile pour être
perceptibles à nos sens, en un mot d'_Esprits_, qui sont de plusieurs
hiérarchies. La Magie les distingue, suivant leur rang, en: «1º
_Élémentals_, forces inconscientes des Éléments; 2º _Élémentaires_,
restes des défunts; 3º _Larves_, vestiges vitaux des morts-nés, des
suicidés, incessamment guidés par des désirs inassouvis.»

Ajoutons que tous les initiés, quels qu'ils soient, Mages,
Kabbalistes, Alchimistes, prétendent pouvoir, au moyen de leur volonté
exaltée par des pratiques cérémonielles spéciales, exercer une action
puissante sur toute cette population de l'Invisible et posséder ainsi
des pouvoirs inconnus des autres hommes. Aussi, toutes les Écoles
accordent-elles, dans leur enseignement, la première place au
développement et, pour ainsi dire, à l'entraînement de la volonté[34].

  [34] Voir le beau livre de Joséphin Péladan: _Comment on devient
  Mage_ (Dentu, 1892), sorte de catéchisme intellectuel et moral
  que, par ce temps d'abject sensualisme, l'on devrait mettre entre
  les mains de tous les jeunes gens.

Nous n'avons fait que nommer les plus grands occultistes du Moyen-Age,
Albert le Grand, Raymond Lulle, Nicolas Flamel, etc., l'enquête
commencée sur leurs théories et leurs pouvoirs extraordinaires étant
encore loin d'être suffisante.

Au XVIIIe siècle, tandis que Mesmer jetait les pratiques du magnétisme
en pâture au public, l'occultisme eut pour adeptes les membres de
diverses sociétés secrètes: _Templiers_, _Rose-Croix_, _Hermetistes_;
puis le Mystérieux: _Comte de Saint-Germain_, _Louis-Claude de
Saint-Martin_, dit le _Philosophe inconnu_, fondateur de la secte des
Martinistes[35], _Cagliostro_, etc.

  [35] Voir Matter: _Saint-Martin. Le philosophe inconnu_ (Didier).
  Ad. Franck: _La philosophie mystique en France au XVIIIe siècle_.

Au commencement de ce siècle, après l'époque troublée de la Révolution
et de l'Empire, vers 1820, la Science occulte renaît partout, et l'on
doit reconnaître que les diverses Ecoles sont représentées par des
hommes de grande et originale valeur, quoique tenus à l'écart par les
Académies[36].

  [36] Donnons, pour fixer les idées à leur égard et faire cesser
  des équivoques souvent absurdes, une définition précise des
  principales Ecoles:

  MAGIE.--Elle étudie la mise en pratique des forces occultes de la
  nature et de l'homme. Si ces forces sont actionnées en vue du mal
  ou dans un intérêt égoïste, on donne naissance à la _Magie noire_;
  si, au contraire, elles sont mises en action pour le bien et dans
  l'intérêt de tous, c'est la _Magie blanche_ qui se révèle.

  ALCHIMIE.--Branche de la science occulte qui s'occupe
  particulièrement de l'application de la magie aux êtres inférieurs
  de la nature, minéraux et végétaux.

  KABBALE.--Signifie _tradition_.--D'après certains auteurs, la
  Bible est incompréhensible sans une explication secrète. Cette
  explication aurait été donnée par Moïse à certains hommes choisis
  et transmise ainsi de génération en génération. Cependant, à une
  certaine époque, la peur de perdre la tradition aurait déterminé
  ses possesseurs à l'écrire, le plus symboliquement possible, du
  reste. De là l'origine des deux livres fondamentaux de la Kabbale:
  le _Sepher Iesirah_ et le _Zohar_. (Ces définitions sont
  empruntées à Papus).

Ce sont le Polonais _Hœne Wronsky_, mathématicien et kabbaliste,
_Fabre d'Olivet_[37], auquel nous devons la restitution presque
entière des Sciences enseignées dans les Sanctuaires de l'Inde et de
l'Egypte, _Eliphas Lévy_[38], le plus savant de tous les occultistes
contemporains, _Louis Lucas_[39], disciple des alchimistes, qui
«ébauche la première synthèse scientifique, en alliant la Science
occulte à nos Sciences expérimentales.»

  [37] _La langue hébraïque restituée._--_Histoire philosophique du
  genre humain._--_Les Vers Dorés de Pythagore._ (Traduction et
  analyse.) Tous ces ouvrages chez Chamuel.

  [38] _Dogme et Rituel de la haute Magie_, _Histoire de la Magie_.
  _Clef des Grands Mystères_ (Chamuel).

  [39] _Chimie nouvelle_, _Histoire dogmatique des Sciences
  physiques_, _Le Roman alchimique_.

De nos jours enfin, surtout depuis 1880, l'Occultisme a pris un essor
extraordinaire. Toutes les Écoles comptent de nombreux et brillants
adeptes; parmi eux, citons le docteur _Encausse_, chef de clinique du
docteur Luys, qui applique avec succès aux sciences modernes la
méthode analogique de l'Occultisme, et qui, sous le pseudonyme de
_Papus_, a publié un _Traité de Science occulte_ très documenté; il
dirige en outre la plus sérieuse des Revues d'occultisme,
l'_Initiation_, qui est l'organe du _Groupe indépendant de recherches
ésotériques_. Citons encore l'hermétiste _Stanislas de Guayta_[40],
successeur direct d'Eliphas Lévy; _Joséphin Péladan_, qui soutient,
dans ses livres--avec le talent que l'on sait--les théories de la
Magie la plus transcendantale; puis le _marquis de Saint-Yves
d'Alveydre_[41], la _duchesse de Pomar_, etc...

  [40] _Le Serpent de la Genèse_, _Le Temple de Satan_ (Chamuel).

  [41] _Mission des Juifs_ (Calmann-Lévy).

Terminons ces quelques mots sur l'Occultisme contemporain en disant
que ce qui le caractérise, c'est l'emploi qu'il fait, dans ses
recherches, de la méthode analogique et le but qu'il se propose de
«ramener à un même principe toutes les sciences, toutes les
philosophies et toutes les religions, de trouver le lien qui unit la
Métaphysique à la Physique, la Science et la Foi.

»Au point de vue pratique, il étudie une série de forces encore mal
connues, en partant de ces deux principes: _le Hasard n'existe pas_,
_le Surnaturel n'existe pas_[42].»

  [42] Papus.--Voici ce que dit M. Paulhan des Sciences occultes:
  «M. Héricourt signalait récemment, à propos des travaux de M.
  Charles Henry, sous le fatras des Sciences occultes, la vision de
  l'importance des nombres et de leurs rapports pour l'explication
  du monde. En effet, ramener le monde à des lois générales est un
  but des Sciences occultes, mais ce n'est pas le seul. Une fois
  connues les causes des phénomènes, il faut se servir de ces
  découvertes pour agir sur le monde. La Magie n'est pas autre
  chose que la science qui permet la mise en activité, par
  l'initié, de l'agent universel et des différentes forces
  invisibles émanées de l'âme humaine, pour obtenir certains
  résultats pratiques.»

  (Paulhan: _Le Nouveau Mysticisme_, page 112).

Or, ce sont ces «forces mal connues», productrices de phénomènes
prodigieux, que quelques savants éminents, diplômés à souhait, les
Croockes, les Zœllner, les Richet, les Gibier, les Dariex, ont eu le
courage, plus grand qu'il ne semble, de soumettre à des investigations
rigoureusement scientifiques, et, comme nous le disions plus haut,
c'est grâce à leurs travaux que la Science officielle sera peut-être
forcée, dans un avenir plus ou moins prochain, d'admettre, après les
phénomènes de l'Hypnotisme, les autres modalités du Merveilleux.

Nous allons voir, maintenant, à la suite de quelles circonstances ces
chercheurs furent amenés à aborder ce genre d'études jusque-là si
suspectes, et c'est ici que nous nommerons pour la première fois le
_Spiritisme_, qui, s'il n'a pas d'autres mérites, a du moins celui
d'avoir attiré sur les phénomènes qui avaient formé jusqu'à présent
l'apanage exclusif des Sciences occultes l'attention de pareilles
autorités.

On peut dire de lui qu'il a rendu à la cause des Phénomènes psychiques
occultes le même service que rendit le Mesmerisme à celle de
l'Hypnotisme. De même que Mesmer, _Allan Kardec_ et ses adeptes ont,
à travers bien des rêveries sans valeur, fait pourtant entrevoir à
quelques esprits pénétrants la possibilité de recherches sérieuses et
fécondes.

Racontons donc rapidement les origines du Spiritisme et ensuite de ce
que l'on peut nommer l'Occultisme scientifique ou officiel.

En 1847, on commença de signaler, dans le nord de l'Amérique, des
phénomènes étranges, mystérieux, qui se passaient à Hydesville, dans
l'Etat de New-York. Une famille de ce village, la famille Fox,
entendait des coups frappés dans les murs, sur le plancher de la
maison qu'elle habitait. Les meubles «étaient agités d'un mouvement
d'oscillation, comme s'ils avaient été balancés sur les flots; on
entendait marcher sur le parquet sans qu'on vît personne[43].» Des
recherches minutieuses et une surveillance sévère ne firent découvrir
aucune fraude, aucune supercherie. Quant à une hallucination possible,
les faits étaient constatés par un trop grand nombre de témoins et se
renouvelaient trop fréquemment pour qu'on pût y penser. Bientôt, les
bruits parurent produits par des forces _intelligentes_, qui
répondaient, au moyen de coups frappés, quand on les interrogeait. Dès
lors, tous ces prodiges furent--comme de juste--attribués à des
_esprits_, qui, affirma-t-on, étaient les âmes des morts.

  [43] Gibier: _Le Spiritisme ou Fakirisme occidental_ (Doin,
  1889).

On le voit, l'explication n'était pas précisément neuve.

On ne tarda pas à s'apercevoir que certains sujets avaient
particulièrement le don de communiquer avec ces esprits, et on leur
donna le nom de _médiums_.

«Dès lors, le moderne Spiritisme était fondé. Des médiums
innombrables se révélèrent, les pratiques spirites se répandirent
comme une traînée de poudre, les différents clergés des mille sectes
américaines s'en mêlèrent, et la confusion devint indescriptible...
Peu s'en fallut que le Spiritisme, à ses débuts, ne comptât pour
martyrs ses premiers apôtres[44]».

  [44] Gibier, _loc. cit._

Bientôt l'épidémie spirite sévit en Europe. Partout on fait tourner,
parler, tables et guéridons. On s'entretient avec l'âme de tous les
grands personnages du passé, avec les puissances divines elles-mêmes,
et Dieu sait ce qu'on leur fait dire[45]!

  [45] Voir De Mirville: _Pneumatologie.--Des esprits et de leurs
  manifestations diverses_, 4 vol., 1863.

_Allan Kardec_, de son vrai nom _Rivail_, écrit des ouvrages qui sont,
comme l'Évangile, des Spirites français.

Sans plus nous occuper des destinées du Spiritisme, disons que les
premiers chercheurs sérieux qui essayèrent, au moyen de procédés
scientifiques, de faire un peu de jour sur les Mystères spirites,
furent:

En Amérique, _Mapes_, professeur de chimie, qui, «après avoir repoussé
dédaigneusement ces choses», fut obligé de convenir «qu'elles n'ont
rien de commun avec le hasard, la supercherie ou l'illusion.»

Puis le docteur _Hare_, qui institua une série d'expériences très
ingénieuses, ressemblant beaucoup à celles du professeur Croockes,
dont nous aurons à parler longuement.

Enfin, _M. Robert Dale Owen_ a publié, en Angleterre, un livre sur le
même sujet, dont les conclusions sont identiques à celles de Mapes.

En France, à la même époque, _Babinet_ déclare, dans un article de la
_Revue des Deux-Mondes_, de mai 1854, que les prodiges nouveaux qu'on
raconte, les phénomènes surnaturels, sont _d'impossibilité_ et
_d'absurdité_.

En 1859, _Jobert de Lamballe_, _Velpeau_, _Cloquet_, _Schiff_,
attribuent les _bruits_ spirites (coups, craquements, etc.) au
«_déplacement réitéré du tendon du muscle long péronier, de la gaine
dans laquelle il glisse en passant derrière la malléole interne_.»

C'était se satisfaire à bon compte.

Mentionnons pour mémoire l'article que _Dechambre_ fit paraître sur la
doctrine spirite, dans la _Gazette hebdomadaire de médecine et de
chirurgie_ (1859), dans lequel il a la sagesse de ne point se
prononcer sur la réalité des phénomènes psychiques occultes[46].

  [46] On trouvera cet article cité tout au long dans le livre de
  M. Gibier.

Mais deux de ses collaborateurs au _Dictionnaire des Sciences
médicales_, MM. _Han_ et _Thomas_, loin de suivre son exemple, ne
veulent voir, dans tous les faits spirites, que le résultat de
l'_hallucination_ et surtout de l'_escroquerie_ (article
_Spiritisme_).

Nous arrivons enfin à la période actuelle et à celle qui l'a précédée
immédiatement.

C'est en 1870 que le professeur _William Croockes_[47], qui, parmi
bien d'autres titres de gloire, a celui d'avoir découvert un nouveau
corps simple métalloïde, le _Thallium_, et un nouvel état de la
matière, la _matière radiante_, voulut savoir enfin à quoi s'en tenir
sur les phénomènes dont les spirites affirmaient la réalité avec une
bonne foi absolue et même une conviction de fanatiques. Se défiant du
témoignage de ses propres sens, et pour qu'on ne pût prétendre qu'il
avait été dupe d'une hallucination, il eut recours aux instruments
enregistreurs dont il usait dans ses recherches scientifiques
ordinaires.

  [47] Déjà vers 1868, la _Société dialectique_ de Londres, sous la
  présidence de sir Lubbock, avait étudié les Phénomènes occultes
  et conclu à la réalité de la Force psychique. (Voy. Gibier, _loc.
  cit._, page 250).

Les résultats qu'il a obtenus et consignés dans son livre de la _Force
Psychique_ sont tels que, bien que l'on soit intimement persuadé de la
haute valeur et de l'honorabilité absolue de l'observateur, l'esprit
hésite cependant à les admettre sans réserves.

Nous aurons à en parler longuement dans le courant de cette étude.

Disons seulement qu'à la suite des travaux de Croockes, qui ne
trouvèrent aucune créance auprès des Académies, il s'est formé en
1822, en Angleterre, une _Société des Recherches Psychiques_ (_Society
for psychical Researches_), qui se consacre à l'étude des phénomènes
de psychologie occulte. Elle a pour président _Henry Sydgwick_ et
compte parmi ses membres honoraires _Croockes_, _Gladstone_, _John
Ruskin_, _Alfred Russel Wallace_[48]. Ajoutons qu'au dernier Congrès
de l'Association britannique pour l'avancement des Sciences, M. Lodge,
président de la section des sciences mathématiques et physiques,
vient, en un très beau langage, de reconnaître officiellement la
nécessité de l'étude des Phénomènes psychiques occultes.

  [48] Voir son livre: _Miracle and modern spiritualism_.

Les expériences de Croockes sur la force psychique furent reprises en
Allemagne par l'astronome _Zœllner_, professeur à l'Université de
Leipzig, assisté de plusieurs de ses collègues: _Braune_, _Weber_,
_Scheibner_ et _Thiersch_. Le médium avec lequel il expérimenta était
l'Américain _Slade_, et les conclusions du savant allemand[49] sont
aussi catégoriques que celles du savant anglais.

  [49] Voir son ouvrage: _Wissenschaftliche Abhandlungen_, 1877-81.

En France, c'est le docteur _Gibier_, ancien interne des hôpitaux de
Paris, et que ses recherches de Pathologie expérimentale avaient
familiarisé avec les procédés d'investigation des Sciences positives,
qui est le premier à aborder, en 1886, l'étude des phénomènes de
Psychologie occulte; il est, du moins, le premier qui ose en parler
ouvertement. Il expérimente avec le médium Slade et obtient des
résultats aussi positifs que ceux de ses devanciers étrangers. Dans
son premier livre, le _Spiritisme_, il se borne à enregistrer des
faits et se garde sagement de tout essai de théorie explicative. Dans
le second, _Analyse des choses_, il est moins prudent.....

Puis, tandis que le docteur _Luys_ et M. _Ochorowicz_ étudient, l'un
l'_action des médicaments à distance_ et le _transfert des maladies_,
l'autre la _Suggestion mentale_, le colonel de _Rochas d'Aiglun_,
administrateur de l'Ecole polytechnique, se livre à ses belles études
sur les _Forces non définies de la nature_ et les _Etats profonds de
l'Hypnose_[50].

  [50] De Rochas: _Les forces non définies_ (Masson, 1887).--_Les
  Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel, 1892).

Enfin, il était réservé à l'homme, dont l'intelligence aussi largement
compréhensive que prudemment méthodique avait déjà tant fait pour le
triomphe de l'Hypnotisme, d'être encore le premier à reconnaître
_officiellement_ l'existence et l'intérêt scientifique des phénomènes
psychiques occultes.

Après avoir accueilli, dans la grande Revue qu'il dirige, les
documents concernant l'Occultisme scientifique et publié sur ce sujet
de nombreuses études, M. le professeur _Charles Richet_ vient, en
1891, d'accepter, pour ainsi dire, la direction honoraire de la
première publication sérieuse consacrée à ce genre d'études.

Les _Annales des Sciences Psychiques_, que dirige, avec un tact
scientifique bien rare en ces matières, M. le docteur _Dariex_, ont
pour but de «rapporter, avec force, preuves à l'appui, toutes les
observations sérieuses qui leur sont adressées relativement aux
faits soi-disant occultes de _télépathie_, de _lucidité_, de
_pressentiment_, d'_apparitions objectives_.»

Disons, en terminant, que la _Society for psychical Researches_ a
pour membres correspondants français: MM. Beaunis, Bernheim, Féré,
Janet, Richet, Taine, Liébeault, Ribot, et que la _Société de
Psychologie Physiologique_ a nommé une commission, composée de MM.
Sully-Prudhomme, président, Ballet, Beaunis, Richet, de Rochas, etc.,
qui se propose l'étude des phénomènes de Psychologie occulte, et en
particulier des hallucinations télépathiques.

Nous voici parvenu à la fin de ce long, quoique bien incomplet
historique.

Peut-être aura-t-il paru un peu fastidieux. Il était cependant
indispensable, ne fût-ce que pour poser les jalons de l'évolution, à
travers les âges, des idées relatives au Merveilleux; ne fût-ce encore
que pour suggérer une opinion des Sciences occultes[51] plus exacte
et, partant, moins défavorable que celle qui a cours en général.

  [51] Voyez, pour tout ce qui se rapporte à l'Occultisme, la
  _Bibliographie méthodique_, publiée par la Librairie du
  Merveilleux (Chamuel, éditeur).

Et puis, en mettant sous nos yeux l'histoire du Magnétisme animal,
«cette histoire qui aurait dû nous guérir des négations _a priori_, si
nous n'étions incorrigibles[52]», les pages précédentes ne nous
permettent-elles pas d'espérer pour la cause de la Psychologie occulte
le même définitif triomphe?

  [52] Binet et Féré: _Le Magnétisme animal_ (Alcan, 1890).




DIVISION DU SUJET


Nous avons déjà dit que les expériences de Psychologie occulte, que
nous avions instituées soit seul, soit avec le concours de quelques
chercheurs, ne nous avaient malheureusement pas donné des résultats
assez positifs, assez probants, pour que nous les puissions présenter
ici.

Aussi nous voyons-nous contraint d'emprunter aux divers
expérimentateurs qui se sont occupés de ces phénomènes les
observations et les expériences qui nous paraîtront devoir satisfaire
à la plus rigoureuse critique.

Nous avons nommé tout à l'heure les _Annales des Sciences Psychiques_.
Comme cette publication est la seule vraiment scientifique qui
paraisse sur le sujet qui nous occupe, comme elle contient,
méthodiquement classées et rigoureusement analysées, un nombre
considérable d'observations, comme enfin nous ne saurions mieux faire
que de mettre notre travail sous la haute protection de deux
personnalités aussi sérieuses que celles de MM. Richet et Dariex, nous
nous permettrons de faire, à cette Revue, les plus larges emprunts.

Nous puiserons aussi dans les savants ouvrages de MM. Croockes,
Gibier, Lepelletier, de Rochas, etc.

Dans la lettre-préface que M. Richet a mise en tête du premier numéro
des _Annales_, nous trouvons une bonne classification des divers
Phénomènes occultes.

Nous ne saurions mieux faire que de l'adopter; nous allons diviser
donc notre étude en cinq groupes de faits distincts:

«1º Les faits de _Télépathie_; c'est-à-dire ceux dans lesquels un
phénomène a été ressenti par A, alors que B éprouvait le même
phénomène (ou un phénomène analogue) sans que A ait pu en être averti.
Les hallucinations véridiques rentrent dans le groupe des phénomènes
télépathiques;

»2º Les faits de _Lucidité_; c'est-à-dire la connaissance par un
individu A d'un phénomène quelconque, non percevable et connaissable
par les sens normaux, en dehors de toute transmission mentale,
consciente ou inconsciente.--Par exemple, une somnambule A voit un
incendie qui se passe à 25 kilom. de là, alors que, parmi les
assistants, personne ne connaît l'incendie;

»3º Les faits de _Pressentiment_; c'est-à-dire la prédication d'un
événement plus ou moins improbable qui se réalisera dans quelque temps
et qu'aucun des faits actuels ne permet de prévoir;

»4º Mouvements d'objets matériels, non explicables par la mécanique
normale, tels que: déplacement des objets sans contact, soulèvement de
tables, etc.;

»5º Fantômes et apparitions se manifestant objectivement, c'est-à-dire
de telle manière que l'on ne puisse les expliquer par la simple
hallucination du percipient. Dans ce groupe rentrent les photographies
de fantômes, les hallucinations collectives, etc.

»Les trois premiers groupes, _Télépathie_, _Lucidité_,
_Pressentiment_, ne sont au fond qu'un seul et même phénomène,
c'est-à-dire une perception de faits, inaccessibles à nos sens normaux
par des procédés psychiques, qui nous sont encore absolument
mystérieux.»

       *       *       *       *       *

Ces phénomènes «révèlent une faculté profondément inconnue encore de
l'âme humaine: celle de voir et de connaître des événements lointains,
dans le temps comme dans l'espace, sous une forme plus ou moins
hallucinatoire[53].»

  [53] Richet: _Lettre à M. Dariex_, in _Annales des sciences
  psychiques_, premier numéro.

Le quatrième et le cinquième groupe comprennent, comme on l'a vu, les
Phénomènes physiques occultes. M. Richet déclare qu'il _n'y croit
pas_, «tout en étant prêt, ajoute-t-il, à se laisser convaincre, si on
lui apporte quelque bonne preuve.»

Or, dans les derniers numéros parus des _Annales_, M. Dariex rapporte
des faits à lui personnels qui ne laissent qu'une bien petite place au
doute.

De notre côté, nous citerons d'autres faits de ce genre, empruntés aux
différents auteurs, et l'on nous permettra de dire que s'il s'agissait
des phénomènes moins étranges, moins contraires à nos habitudes
mentales, on n'aurait aucune difficulté à en admettre dès maintenant
la réalité absolue.




PREMIÈRE PARTIE

Ire CLASSE.--PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES OCCULTES




PREMIER GENRE


Télépathie

Qu'entend-on par _Télépathie_?

Si nous nous reportons aux paroles de M. Richet, c'est la transmission
à distance, et sans aucun intermédiaire appréciable, d'une impression
ressentie par un organisme A à un autre organisme B, sans que cet
organisme B soit en rien averti.

De tous les phénomènes psychiques occultes, ce sont ceux de la
Télépathie qui ont été jusqu'ici étudiés avec le plus de soin; ils ont
donné lieu à de nombreux et sérieux travaux.

Les premières études scientifiques sur ce sujet furent entreprises par
la _Society for psychical Researches_ de Londres, qui fit sur les
hallucinations télépathiques une enquête dans le monde entier. Les
résultats en ont été consignés dans deux gros volumes par MM. Gurney,
Myers et Podmore. Ce sont les _Phantasms of the Living_ dont M.
Marillier a donné une traduction abrégée[54].

  [54] Marillier: _Hallucinations télépathiques_ (Alcan, 1891).

Les faits de télépathie ont ensuite été étudiés par MM. Ochorowicz,
Richet, Héricourt, Beaunis, Janet, etc.

Le premier degré, et pour ainsi dire la base expérimentale de la
télépathie, c'est la _Suggestion mentale_, la transmission de la
pensée--à des distances variables et sans aucun intermédiaire--d'une
personne à une autre, toutes deux à l'état de veille.

Or, cette suggestion mentale est-elle scientifiquement démontrée?

Non, la preuve rigoureusement scientifique de la transmission de la
pensée n'a pas encore été faite. Mais cette transmission est
infiniment probable et, pour quelques-uns même, elle est certaine.

Dans l'étude très soignée et d'une critique magistrale qu'il en a
faite, le docteur _Ochorowicz_ conclut que, si elle n'est pas aussi
fréquente qu'une expérimentation superficielle pourrait le faire
croire, la suggestion mentale existe cependant et peut même
s'effectuer à des distances considérables[55].

  [55] «En résumé, dit-il, je considère comme _probable_
  l'existence de deux sortes de suggestion mentale, l'une
  conditionnée par une exaltation des sens, exaltation relative
  vis-à-vis des sensations provenant du magnétiseur, ce qui
  constitue le _rapport_ commun; et une autre, conditionnée par une
  paralysie complète des sens, avec l'exaltation tout à fait
  exceptionnelle du cerveau.» (_La suggestion mentale_, Doin 1889,
  page 526.)

Telle est aussi l'opinion de M. _Pierre Janet_[56] et du docteur
_Gibert_ qui, en 1885-86, ont institué au Havre une série
d'expériences fort importantes. Sans en faire le récit, disons que ces
messieurs, après avoir pris les précautions les plus minutieuses pour
se garantir de toute cause d'erreur, surtout de la suggestion
involontaire et de l'auto-suggestion, parvinrent à endormir de loin (à
une distance de 500 mètres), par un ordre mental, une femme, Madame
B..., sujette à des accès de somnambulisme naturel. Le fait se
renouvela si souvent, que la supposition d'une coïncidence fortuite
dut être complètement écartée. Du reste, ces expériences furent
reprises, sur le même sujet, par MM. Ochorowicz, Marillier, Richet,
etc., et donnèrent des résultats identiques[57].

  [56] Janet: _Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_;
  _deuxième Note sur quelques phénomènes de somnambulisme_. In
  _Revue Philosophique_, 1886.

  [57] Voir aussi, pour le sommeil suggéré à distance, les
  expériences de Dusart, Dufay, Claude Perronet.

Disons encore que, sur une série de 2,997 expériences de transmission
de pensée, M. Richet obtint 789 succès, alors que le chiffre fourni
par le calcul des probabilités était de 732[58].

  [58] Richet: _La suggestion mentale et le calcul des
  probabilités_, in _Revue Philosophique_ (décembre
  1884).--Quelques expériences sur la transmission d'une image ont
  été faites, en 1891, par MM. Desbeaux et Hennique. Les résultats,
  quoique intéressants, ne sont pas cependant assez satisfaisants
  pour que nous en parlions en détail. (Voir _Annales des Sciences
  psych._, no 5).

Mais on ne tarda pas à découvrir que ce n'est pas seulement la pensée
qui est transmissible; ce seraient aussi, toujours d'après MM. Janet
et Gibert et les travaux de la _Society for psychical Researches_, les
sentiments et les sensations qui pourraient se communiquer sans aucun
intermédiaire apparent. Ce fait avait été déjà signalé et revendiqué
par les magnétiseurs, notamment par Lafontaine[59]; mais il était
loin d'avoir reçu une confirmation sérieuse. Or, voici ce que raconte
à ce sujet M. Janet:

  [59] _Mémoires_, t. I, p. 157.

   Madame B... semble éprouver la plupart des sensations ressenties
   par la personne qui l'a endormie. Elle croyait boire quand cette
   personne buvait. Elle reconnaissait toujours exactement la
   substance que je mettais dans ma bouche et distinguait
   parfaitement si je goûtais du sel, du poivre ou du sucre... Le
   phénomène se passe encore, même si je me trouve dans une autre
   chambre... Si même, dans une autre chambre, on me pince fortement
   le bras ou la jambe, elle pousse des cris et s'indigne qu'on la
   pince ainsi au bras ou au mollet.

   Enfin, mon frère qui assistait à ces expériences et qui avait sur
   elle une singulière influence, car elle le confondait avec moi,
   essaya quelque chose de plus curieux. En se tenant dans une autre
   chambre, il se brûla fortement le bras, pendant que Madame B...
   était dans la phase de somnambulisme léthargique où elle ressent
   les suggestions mentales. Madame B... poussa des cris terribles,
   et j'eus de la peine à la maintenir. Elle tenait son bras droit
   au-dessus du poignet et se plaignait d'y souffrir beaucoup. Or je
   ne savais pas moi-même où mon frère avait voulu se brûler...

   Quand Madame B... fut réveillée, je vis avec étonnement qu'elle
   serrait encore son poignet droit et se plaignait d'y souffrir
   beaucoup, sans savoir pourquoi. Le lendemain, elle soignait
   encore son bras avec des compresses d'eau froide.

Il faut, ce nous semble, rapprocher de ces faits certains cas où l'on
voit des somnambules «éprouver les douleurs, les souffrances physiques
ou morales d'une personne avec qui on les met en relation, en leur
faisant, par exemple, toucher de ses cheveux et en déduire un jugement
sur son état[60]». De tout temps on a parlé de faits semblables, et
les ouvrages des premiers magnétiseurs sont pleins de récits où des
somnambules voient l'intérieur du corps de certains malades, décrivent
les lésions morbides et indiquent même les remèdes, etc.[61].

  [60] Paulhan, _loc. cit._

  [61] Voir les ouvrages de Puységur, Clocquet et Ch. Bertrand:
  _Traité du somnambulisme_, page 229; du _Magnétisme en France_,
  page 428-30.

On attribuait, autrefois, cette sorte de divination à la _lucidité_, à
la _seconde vue_, à la faculté de voir dans l'intérieur de
l'organisme.

D'après les travaux contemporains, il est probable que l'on se trouve
plutôt en présence d'une transmission des sensations.

L'une des premières observations de ce genre, faite par des
expérimentateurs dignes de foi, est consignée dans le rapport que
Husson, assisté de Bourdois de la Motte, Guéneau de Mussy, etc.,
présenta à l'Académie de médecine de Paris, en juin 1831, et dans
lequel il concluait à l'existence du magnétisme animal. Comme on le
sait, ce rapport n'influa en rien sur les opinions de l'Académie, qui
n'osa même pas l'imprimer.

Or, on y lit ceci:

   Nous n'avons rencontré qu'une seule somnambule qui ait indiqué
   les symptômes de la maladie de trois personnes avec lesquelles on
   l'avait mise en rapport. Nous avions, cependant, fait des
   recherches sur un assez grand nombre.

   ..... La commission trouva parmi ses membres quelqu'un qui voulut
   bien se soumettre à l'exploration de la somnambule: ce fut M.
   Marc... Mlle Céline appliqua la main sur le front et la région du
   cœur, et au bout de trois minutes, elle dit que le sang se
   portait à la tête; qu'actuellement M. Marc avait mal dans le côté
   gauche de cette cavité; qu'il avait souvent de l'oppression,
   surtout après avoir mangé; qu'il toussait fréquemment, que la
   partie inférieure de la poitrine était gorgée de sang, que
   quelque chose gênait le passage des aliments, que cette partie
   (et elle désignait la région de l'appendice xyphoïde) était
   rétrécie; que, pour guérir M. Marc, il fallait qu'on le saignât
   largement, etc., etc., etc...

   M. Marc nous dit, en effet, qu'il avait de l'oppression lorsqu'il
   marchait en sortant de table; que souvent il avait de la toux et
   qu'avant l'expérience il avait mal dans le côté gauche de la
   tête, mais qu'il ne ressentait aucune gène dans le passage des
   aliments.

   Nous avons été frappés de cette analogie entre ce qu'éprouve M.
   Marc et ce qu'annonce la somnambule; nous l'avons soigneusement
   annoté et nous avons attendu une autre occasion pour constater de
   nouveau cette singulière faculté.

D'autres auteurs relatent des faits analogues: nous les laisserons
de côté pour nous en tenir à ceux qu'a observés M. Richet dans
ses récentes expériences avec une Somnambule habituée aux
consultations[62]. M. Paulhan les cite dans son article de la _Revue
des Deux-Mondes_, et c'est d'après lui que nous les rapportons:

«Je suis avec Héléna, dit M. Richet, chez Mme de M..., qui l'interroge
sur divers malades. Il va de soi que je recommande à Mme de M... de ne
rien dire dans le cours de cet interrogatoire, et elle se conforme
rigoureusement à ma recommandation, de sorte que c'est moi seul qui
parle à Héléna et j'ignore absolument quels sont les malades dont il
est question.--Pour le premier malade, Héléna dit: «J'ai mal aux
nerfs. Je suis très agitée. Je ne peux me soutenir. J'ai mal à la
tête et dans le derrière de la tête, mais moins qu'à la poitrine, les
jambes faibles. Je suis presque sans connaissance.» Le diagnostic est
relativement exact: il s'agissait d'une femme atteinte d'une grande
irritation bronchique chronique. Elle tousse depuis plusieurs années;
en outre, elle a un peu d'hystérie et un état de spleen et de
tristesse presque insurmontable, avec une grande irritation nerveuse.
La consultation continue. Pour le second malade, Héléna dit: «Fièvre,
mal dans les reins, j'ai chaud et je souffre dans les reins.» En
disant les reins, elle montre uniquement le foie. «Le diagnostic est
exact. Il s'agissait de M. B..., qui souffre, depuis deux ans, d'une
affection hépatique rebelle, avec un teint bilieux et des douleurs
vives dans la région hépatique.» Enfin, pour un troisième malade,
Héléna dit: «J'ai mal à la tête, je ne puis définir ma sensation. Je
suis à bout de forces, sur le point de m'évanouir, minée par la
fièvre. Ce n'est pas un mal violent, c'est un mal languissant, un
malaise indescriptible; j'ai mal partout et mal nulle part.» Ici
encore, d'après M. Richet, le diagnostic est exact. Il s'agit de M.
C..., jeune homme qui, après un séjour de quelques mois dans les pays
chauds, a un état fébrile vague, sans localisation précise, une
fatigue permanente et un affaiblissement général des forces[63]».

  [62] Richet: _Relation de diverses expériences sur la
  transmission mentale, la lucidité et autres phénomènes non
  explicables par les données actuelles de la science_.

  [63] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er novembre 1892.

Cette observation présente ceci de particulier que la somnambule _ne
se trouve pas en présence des malades_: l'intermédiaire probable
serait donc Mme B...

Sans nous lancer dans aucune tentative de théorie, disons que le cas
précédent se rapproche de ceux où des somnambules ont deviné et
décrit les symptômes morbides d'un sujet par le seul contact d'un
objet ayant appartenu à ce sujet.

Dans un ordre de faits connexes, le docteur Babinski a opéré, à la
Salpétrière, à l'aide d'un aimant, le transfert d'anesthésies, de
paralysies, d'une coxalgie, d'une hystérique à une autre, placée à peu
de distance.

A la Charité, le docteur Luys, qui avait déjà découvert l'action des
médicaments à distance, a obtenu des résultats fort singuliers: après
avoir posé quelques instants un aimant en fer à cheval sur la tête
d'un malade ordinaire, il le pose sur la tête d'un sujet légèrement
endormi, placé dans une pièce voisine, et communique à celui-ci les
symptômes morbides--quels qu'ils soient--du premier[64].

  [64] Luys et Encausse: _Du transfert à distance à l'aide d'une
  couronne aimantée_. (Communication faite à la Société de
  Biologie, séance du 16 novembre 1890.)

De l'ensemble de ces faits et d'une foule d'autres, sur lesquels les
dimensions de ce travail ne nous permettent pas d'insister, il résulte
que, si la preuve dernière, absolue, irréfutable, l'_experimentum
crucis_ des alchimistes reste encore à faire au sujet de la
possibilité des relations occultes d'un être à un autre, on se trouve,
du moins, en présence de phénomènes qui semblent «nécessiter la
projection d'un élément sensible hors du corps, soit de l'individu qui
fait percevoir, soit de celui qui perçoit.»

Cette proposition recevrait une éclatante confirmation si, comme tout
le fait espérer, la découverte que vient de faire M. de Rochas, de
l'_extériorisation de la sensibilité_, était reconnue scientifiquement
exacte[65].

  [65] Voir de Rochas: _Les Etats profonds de l'Hypnose_ (Chamuel
  et Carré, 1892).

De la télépathie _expérimentale_, «de celle où l'expérimentateur et le
sujet prennent part, consciemment et volontairement, à l'expérience,
passons à la télépathie _spontanée_; ici, l'agent n'exerce aucune
action consciente ni volontaire, et la personne qui éprouve
l'impression ne s'attend pas d'avance à l'éprouver[66]».

  [66] Gurney, Myers et Podmore: _Hallucinations télépathiques_;
  traduction Marillier.

Cette transition entre les deux genres de phénomènes est loin d'être
rigoureusement légitimée par les faits. Dans la transmission de
pensées, de sentiments, de sensations, etc., l'impression ressentie à
distance par le _sujet_ a été _voulue, imaginée fortement_ par
l'agent. Dans les _hallucinations véridiques_, dont nous allons parler
et qui constituent la _télépathie spontanée_, l'objet qui apparaît
n'est pas celui sur lequel s'était concentrée la pensée de l'agent.

Ainsi, A meurt loin de B et son image apparaît à B; il est fort peu
probable que A, au moment de mourir, ait pensé fortement à sa propre
image et en même temps à B.

Néanmoins, il existe quelques expériences dans lesquelles l'agent a
voulu apparaître au sujet, et, bien que «l'aspect extérieur d'une
personne tienne relativement peu de place dans l'idée qu'elle se fait
d'elle-même», ces expériences de dédoublement volontaire et de
projection du _double_ peuvent, à la rigueur, servir d'intermédiaire
entre les faits de télépathie expérimentale et ceux de télépathie
spontanée.

Voici une de ces expériences, empruntée à la traduction du _Phantasms
of the Living_:

   IV (13). Le sujet de l'expérience est notre ami, le Rev. W.
   Stainton Moses; il croit posséder un récit contemporain de
   l'événement, mais il n'a pu encore le retrouver au milieu de ses
   papiers. Nous connaissons un peu l'agent. Son récit a été écrit
   en février 1879, et on n'y a fait, en 1883, que quelques
   changements de mots, après l'avoir soumis à M. Moses, qui l'a
   déclaré exact.

     Un soir, au commencement de l'année dernière, je résolus
     d'essayer d'apparaître à Z..., qui se trouvait à quelques
     milles de distance. Je ne l'avais pas informé d'avance de
     l'expérience que j'allais tenter, et je me couchai un peu avant
     minuit, en concentrant ma pensée sur Z. Je ne connaissais pas
     du tout sa chambre ni sa maison. Je m'endormis bientôt et je me
     réveillai le lendemain matin, sans avoir eu conscience que rien
     se fût passé.

     Lorsque je vis Z.. quelques jours après, je lui demandai:
     «N'est-il rien arrivé chez vous, samedi soir?»--«Certes oui, me
     répondit-il, il est arrivé quelque chose. J'étais assis avec
     M... près du feu, nous fumions en causant. Vers minuit et demi
     il se leva pour s'en aller et je le reconduisis moi-même.
     Lorsque je retournai près du feu, à ma place, pour finir ma
     pipe, je vous vis assis dans le fauteuil qu'il venait de
     quitter. Je fixai mes regards sur vous et je pris un journal
     pour m'assurer que je ne rêvais point; mais lorsque je le posai,
     je vous vis encore à la même place. Pendant que je vous
     regardais, sans parler, vous vous êtes évanoui. Je vous voyais,
     dans mon imagination, couché dans votre lit, comme d'ordinaire à
     cette heure, mais cependant vous m'apparaissiez vêtu des
     vêtements que vous portiez tous les jours». «C'est donc que mon
     expérience semble avoir réussi, lui dis-je. La prochaine fois
     que je viendrai, demandez-moi ce que je veux; j'avais dans
     l'esprit certaines questions que je voulais vous poser, mais
     j'attendais probablement une invitation à parler.»--Quelques
     semaines plus tard, je renouvelai l'expérience, avec le même
     succès. Je n'informai pas, cette fois-là non plus, Z..., de ma
     tentative. Non seulement il me questionna sur un sujet qui était
     à ce moment une occasion de chaudes discussions entre nous, mais
     il me retint quelque temps par la puissance de sa volonté, après
     que j'eus exprimé le désir de m'en aller. Lorsque le fait me fut
     communiqué, il me sembla expliquer le mal de tête violent et un
     peu étrange que j'avais ressenti le lendemain de mon expérience.
     Je remarquai, du moins, alors, qu'il n'y avait pas de raison
     apparente à ce mal de tête inaccoutumé. Comme la première fois,
     je ne gardai pas de souvenir de ce qui s'était passé la nuit
     précédente, ou du moins de ce qui semblait s'être passé.

Citons encore en ce cas de télépathie expérimentale, remarquable en
ceci que deux personnes ont éprouvé l'hallucination:

   Le récit a été copié sur un manuscrit de M. S. H. B.; il l'avait
   lui-même transcrit d'un _journal_ qui a été perdu depuis.

     V (14). Un certain dimanche du mois de novembre 1881, vers le
     soir, je venais de lire un livre où l'on parlait de la grande
     puissance que la volonté peut exercer et je résolus, avec toute
     la force de mon être, d'apparaître dans la chambre à coucher du
     devant, au second étage d'une maison située, 22, Hogarth Road,
     Kewington. Dans cette chambre couchaient deux personnes de ma
     connaissance: Mlle L. S. V... et Mlle C. E. V..., âgées de
     vingt-cinq et de onze ans. Je demeurais en ce moment, 23,
     Kildare Gardens, à une distance de trois milles à peu près de
     Hogarth Road, et je n'avais pas parlé de l'expérience que
     j'allais tenter à aucune de ces deux personnes, par la simple
     raison que l'idée de cette expérience me vint ce dimanche soir
     en allant me coucher. Je voulais apparaître à une heure du
     matin, très décidé à manifester ma présence.

     Le jeudi suivant, j'allai voir ces dames et, au cours de notre
     conversation (et sans que j'eusse fait aucune allusion à ce que
     j'avais tenté), l'aînée me raconta l'incident suivant:

     «Le dimanche précédent, dans la nuit, elle m'avait aperçu
     debout, près de son lit et en avait été très effrayée, et
     lorsque l'apparition s'avança vers elle, elle cria et éveilla sa
     petite sœur, qui me vit aussi».

     «Je lui demandai si elle était bien éveillée à ce moment; elle
     m'affirma très nettement qu'elle l'était. Lorsque je lui
     demandai à quelle heure cela s'était passé, elle me répondit que
     c'était vers une heure du matin».

     Sur ma demande, cette dame écrivit un récit de l'événement et le
     signa.

     C'était la première fois que je tentais une expérience de ce
     genre, et son plein et entier succès me frappa beaucoup.

     Ce n'est pas seulement ma volonté que j'avais fortement tendue;
     j'avais fait aussi un effort d'une nature spéciale qu'il m'est
     impossible de décrire. J'avais conscience d'une influence
     mystérieuse qui circulait dans mon corps et j'avais
     l'impression distincte d'exercer une force que je n'avais pas
     encore connue jusqu'ici, mais que je peux à présent mettre en
     action à certains moments, lorsque je le veux.

     S. H. B.

   Voici maintenant comment Mlle _Verity_ raconte l'événement:

     Le 18 janvier 1893.

     Il y a à peu près un an qu'à notre maison de Hogarth Road,
     Kewington, je vis distinctement M. B... dans ma chambre, vers
     une heure du matin. J'étais tout à fait réveillée et fort
     effrayée; mes cris réveillèrent ma sœur, qui vit aussi
     l'apparition.

     Trois jours après, lorsque je vis M. B..., je lui racontai ce
     qui était arrivé. Je ne me remis qu'au bout de quelque temps du
     coup que j'avais reçu, et j'en garde un souvenir si vif qu'il ne
     peut s'effacer de ma mémoire.

     L. S. VERITY.

   En réponse à nos questions, Mlle Verity ajoute:

     Je n'avais jamais eu aucune hallucination.

   Mlle E. C. Verity dit:

     Je me rappelle l'événement que raconte ma sœur, son récit est
     tout à fait exact. J'ai vu l'apparition qu'elle voyait au même
     moment et dans les mêmes circonstances.

     E. C. VERITY.

   Mlle A. S. Verity dit:

     Je me rappelle très nettement qu'un soir ma sœur aînée me
     réveilla en m'appelant d'une chambre voisine. J'allai près du
     lit où elle couchait avec ma sœur cadette, et elles me
     racontèrent toutes les deux qu'elles avaient vu S. H. B...
     debout dans la pièce. C'était vers une heure; S. H. B... était
     en tenue de soirée, me dirent-elles.

     A. S. VERITY.

   M. B.... ne se rappelle plus comment il était habillé cette
   nuit-là.

   Mlle E. C. Verity dormait quand sa sœur aperçut l'apparition,
   elle fut réveillée par l'exclamation de sa sœur: «Voilà S...»
   Elle avait donc entendu le nom avant de voir l'apparition et son
   hallucination pourrait être attribuée à une suggestion. Mais il
   faut remarquer qu'elle n'avait jamais eu d'autre hallucination et
   qu'on ne pouvait, par conséquent, la considérer comme prédisposée
   à éprouver des impressions de ce genre. Les deux sœurs sont
   également sûres que l'apparition était en habit de soirée, elles
   s'accordent aussi sur l'endroit où elle se tenait. Le gaz était
   baissé et l'on voyait plus nettement l'apparition que l'on n'eût
   pu voir une figure réelle.

   Nous avons examiné contradictoirement les témoins avec le plus
   grand soin. Il est certain que les demoiselles V... ont parlé tout
   à fait spontanément de l'événement de M. B... Tout d'abord, elles
   n'avaient pas voulu en parler, mais quand elles le virent, la
   bizarrerie de l'affaire les poussa à le faire.

   Mlle Verity est un témoin très exact et très consciencieux; elle
   n'aime nullement le merveilleux, et elle craint et déteste surtout
   cette forme particulière du merveilleux.

Sans plus nous arrêter sur ces cas intermédiaires, dont on trouvera
d'autres exemples dans la traduction de M. Marillier, nous allons
aborder tout de suite ceux des phénomènes de télépathie spontanée qui
offrent le caractère le plus étrange et l'intérêt le plus profond,
puisqu'on a pu dire d'eux que les étudier, c'était étudier le
_lendemain de la mort_.

C'est sur ces _Hallucinations véridiques_ qu'a surtout porté l'enquête
de la _Society for psychical Researches_, enquête que poursuivent la
_Société de Psychologie physiologique_ et les _Annales_ de M.
Dariex[67].

  [67] Voici les termes dans lesquels est faite cette enquête:
  «Vous est-il arrivé, alors que vous étiez complètement éveillé,
  d'éprouver l'impression nette de voir un être vivant ou un objet
  inanimé, sans que vous puissiez rapporter cette impression à
  aucune cause extérieure? Vous est-il arrivé, dans les mêmes
  conditions, d'éprouver l'impression nette d'être touché par un
  être vivant ou un objet inanimé, ou bien d'entendre une voix
  humaine, etc., etc.?»

  Il suffit de demander à M. Dariex, 6, rue Du Bellay, à Paris, des
  feuilles d'observation contenant ce questionnaire détaillé.

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de ces apparitions, de
ces fantômes qui se manifestent, de ces voix qui se font entendre à
une personne, au moment même ou, _sans qu'elle s'en doute le moins du
monde_, un être qui lui est cher meurt loin d'elle ou court quelque
danger.

Jusqu'ici on croyait ces cas assez rares, et quand l'apparition et
l'événement avaient concordé d'indéniable façon, on attribuait cela à
une hallucination coïncidant fortuitement avec le fait réel.

Mais les récents travaux dont nous avons parlé ont révélé que ces
hallucinations _véridiques_ sont bien moins rares qu'on ne pensait.

Certes, tous les documents que l'on a réunis (plus de huit cents) sont
de valeur très inégale, et l'on comprend qu'il ne puisse en être
autrement en des matières aussi délicates. Tantôt le narrateur
n'exerce pas sur le témoignage de ses sens une critique suffisamment
rigoureuse, l'imagination déforme le souvenir: on _soutient_ avoir vu
ce qu'on _désire_ avoir vu; tantôt l'hallucination n'a pas coïncidé,
autant qu'on veut bien le dire, avec l'événement.

Le malheur, en ces questions, est--on ne saurait trop le répéter--que
l'ignorance à peu près absolue où nous sommes de la plupart des
conditions des phénomènes empêche de les reproduire à volonté. Et
même--comme dit M. Héricourt--«quand nous les connaissons, ces
conditions, nous voyons que ce sont précisément celles qui échappent
le plus à l'expérimentation. Deux éléments se retrouvent, en effet,
dans presque toutes les observations: d'une part, une sympathie
étroite entre les personnes mises en communication, d'autre part, un
événement de nature à faire vibrer à l'excès cette sympathie
préalable. Or, c'est précisément ce second élément qui, naturellement,
échappe aux expérimentateurs. On n'installe pas un drame comme on fait
une démonstration de physiologie[68].»

  [68] Héricourt: _Annales des Sciences psychiques_ (no 5, 1re
  année).

C'est ainsi que l'on ne peut démontrer, par l'expérimentation, la
valeur des documents.

«Le jour, et il ne peut être lointain, dit M. Richet, où l'on aura
fourni une preuve expérimentale de la télépathie, la télépathie ne
sera plus discutée et elle sera admise comme un phénomène naturel,
aussi évident que la rotation de la terre autour de son axe ou que la
contagion de la tuberculose[69]».

  [69] Richet: Lettre-préface des _Hallucinations télépathiques_.

Pour l'instant, nous en sommes réduits à soumettre: 1º chacun des cas
qu'on nous signale à la plus rigoureuse des analyses; 2º le total de
ces cas au calcul des probabilités, et, lorsque cette analyse et les
mathématiques nous ont révélé, d'un côté la bonne foi et la sagacité
de l'observateur, de l'autre l'impossibilité d'invoquer constamment
une coïncidence fortuite, nous devons, sous peine de refuser toute
valeur au témoignage humain, admettre sinon la réalité absolue, du
moins la probabilité très grande des faits de télépathie.

Voici les résultats que le calcul des probabilités a fournis à M.
Dariex[70]:

1º L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique visuelle_
serait _quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq_
fois plus probable que celle de la coïncidence fortuite. 2º
L'hypothèse de la réalité d'une _action télépathique auditive_
serait _un million quatre cent quatre vingt-treize mille cent
quatre-vingt-dix_ fois plus probable que celle de la coïncidence
fortuite.

  [70] Pour les éléments de calcul, voir les _Annales des Sciences
  psychiques_ (no 3, 2e année).

Evidemment, il ne faut pas exagérer la valeur de ces chiffres, car
rappelons-nous que les données du problème sont singulièrement
multiples et délicates.

Comme le dit sagement M. Paulhan, dans la substantielle étude qu'il a
consacrée aux hallucinations télépathiques: «Les mathématiques sont
une science très belle et relativement très sûre; mais il faut se
méfier un peu des applications qu'on en veut faire[71].»

  [71] Paulhan: _Les Hallucinations véridiques_, in _Revue des
  Deux-Mondes_, 1er nov. 92.

Quoi qu'il en soit, ces chiffres ont leur intérêt, ne fût-ce que
pour  indiquer «que l'action du hasard seul est tout à fait
invraisemblable.»

Les hallucinations véridiques sont de plusieurs sortes, suivant
qu'elles impressionnent, séparément ou à la fois, les divers sens: la
vue, l'ouïe et même le toucher; suivant que le sujet qui les perçoit
est dans un sommeil plus ou moins profond ou en état de veille;
suivant qu'elles sont plus ou moins nettes, plus ou moins complètes,
etc.

Dans toute hallucination véridique, on distingue deux facteurs:
l'_agent_ dont l'image ou la voix se manifeste à distance, et le
_sujet_ qui perçoit ces manifestations.

Au moment du phénomène, l'agent, on le sait, se trouve presque
toujours en danger de mort, si même il ne meurt pas. Ce sont là les
cas les plus fréquents. Mais il en existe d'autres où, lors de la
production du phénomène, l'état de l'agent n'offre rien d'anormal. Il
_ne sait pas_ que le sujet a perçu son image. Comment se rendre compte
alors que ce dernier n'a pas eu une simple hallucination subjective?
par certaines coïncidences: «Ainsi, une personne peut éprouver une
hallucination qui représente un de ses amis, _dans un costume_ avec
lequel elle ne l'a jamais vu et ne se l'est jamais imaginé; et il
arrive qu'il portait réellement ce costume, au moment où il lui est
apparu... Il est clair que l'on pourrait difficilement considérer
comme accidentelles une série de coïncidences de cette espèce. Ce type
d'hallucinations pourrait servir à résoudre la question de savoir si
c'est de l'état mental de l'agent ou de celui du sujet que dépendent
les impressions télépathiques, ou bien si ce n'est pas plutôt (comme
il est probable) de tous les deux à la fois[72]».

  [72] _Hallucinations télépathiques_, traduction de Marillier,
  page 270.

C'est cette nécessité de la coïncidence d'un état mental spécial, chez
le sujet et chez l'agent, qui expliquerait la faible proportion des
phénomènes télépathiques, par rapport au nombre des morts.

Or, si l'on ignore, à peu près absolument, quelle est la nature de cet
état chez l'agent, on n'est guère plus renseigné sur ce qui concerne
le sujet.

Tout ce que nous savons, c'est que l'on peut éprouver des
hallucinations véridiques à tout âge, même dans l'enfance, et dans _un
état de santé parfaite_; que le tempérament ni le sexe ne semblent
influer en rien sur leur production; qu'il est rare que le même sujet
en ait plusieurs dans sa vie; qu'enfin, au moment où elles se
manifestent, on ressent presque toujours une sorte de souffle froid
sur le visage, en même temps qu'une émotion fort vive; on a le
sentiment qu'un événement triste vient d'arriver: la mort d'un ami ou
d'un parent[73].

  [73] Pour plus de détails, voir l'étude de M. Paulhan citée plus
  haut et les _Hallucinations télépathiques_ de Gurney, Myers et
  Podmore.

Quant aux _apparitions_ elles-mêmes, elles sont le plus souvent
rapides, se manifestent dans le moment même de la crise ou de la mort
de l'agent, ou dans ceux qui suivent; elles sont, en général,
lumineuses, ne sont formées que d'une seule figure humaine, partielle
ou totale, et ne laissent aucune trace physique de leur passage, ce
qui les distingue des autres apparitions, des _matérialisations_, dont
nous aurons à parler plus loin.

On le voit, les hallucinations de nature télépathique ont beaucoup de
points de ressemblance avec les hallucinations ordinaires[74].

  [74] Voir _Hallucinations télépathiques_, page 165 et suivantes.

Ce qui les en différencie réellement (outre, bien entendu, leur
coïncidence avec un fait réel), c'est, «d'une part, le fait que les
hallucinations _visuelles_ télépathiques sont beaucoup plus fréquentes
que les hallucinations _auditives_ (le contraire a lieu dans les
hallucinations ordinaires)[75]; c'est, d'autre part, la proportion
considérable d'apparitions non reconnues parmi les hallucinations
subjectives, apparitions que l'on ne rencontre que rarement dans les
cas de télépathie[76].»

  [75] Chez les aliénés, notamment, la proportion des
  hallucinations auditives aux visuelles est comme de 3 à 1
  (Esquirol). Dans son beau _Traité_, Brierre de Boismont attribue
  le 2e rang aux hallucinations visuelles. (_Des Hallucinations_,
  page 88, Baillière, 1852).

  [76] _Hallucinations télépathiques_, page 207.

Laissant de côté les cas qui se produisent pendant le sommeil (_rêves
véridiques_)[77] ou dans un état intermédiaire au sommeil et à la
veille, nous allons nous occuper de celles de ces hallucinations
véridiques que le sujet perçoit dans un état de veille parfaite et qui
lui donnent l'illusion absolue de la réalité.

  [77] On a des exemples réels de ces rêves où le dormeur a vu
  l'image d'une personne qui mourrait loin de là ou qui était en
  péril. Mais ici l'observation est particulièrement délicate. «En
  effet, les rêves sont souvent confus et obscurs, et la
  connaissance du fait réel peut, après coup, donner au souvenir
  une précision et une clarté que n'avait point l'image apparue.
  Ensuite, des millions de personnes rêvent toutes les nuits, et il
  n'est point étonnant que parmi ces millions et ces millions
  d'images qui traversent des millions d'esprits, il y en ait
  quelques-unes qui coïncident par hasard avec des faits réels.»
  Cependant, malgré ces objections, on trouvera dans le livre de
  MM. Gurney, Myers, etc., des exemples indéniables de _Rêves
  véridiques_. (Voyez page 97 et suivantes).

Nous les diviserons en _visuelles_, _auditives_ et _tactiles_.

Dans un second groupe, nous étudierons les hallucinations
_réciproques_, celles, beaucoup plus rares, où deux personnes
s'apparaissent l'une à l'autre en même temps.

Et enfin les hallucinations _collectives_ qui affectent plusieurs
sujets à la fois.


_A._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES VISUELLES

Comme nous l'avons dit, ce sont les plus nombreuses, contrairement à
ce qui arrive pour les hallucinations ordinaires. Elles présentent
tous les degrés de netteté possibles, depuis celui où le sujet hésite
sur le degré d'extériorité qu'il convient d'attribuer à la vision,
jusqu'à l'illusion de la réalité la plus complète, jusqu'à
l'objectivation absolue.

Voici un cas où l'illusion semble avoir été complète. Nous
l'empruntons, comme tous ceux qui suivront, à l'excellente traduction
que M. Marillier a publiée du _Phantasm of the Living_[78]:

  [78] Comme, en un sujet encore si discuté, on ne saurait apporter
  trop de preuves, nous ferons suivre chaque observation de tous
  les documents qui la confirment.--Les chiffres romains indiquent
  le numéro de l'observation dans la traduction française abrégée,
  les chiffres arabes ce numéro dans le livre anglais.

   LXXI (28). N. J. S., bien qu'on parle de lui à la troisième
   personne dans ce récit, en est le véritable auteur; nous le
   connaissons personnellement. Il occupe une position qui fait
   souhaiter que son nom ne soit pas publié; mais nous sommes
   autorisés à le faire connaître aux personnes qui voudraient
   examiner le cas de plus près. Ce récit nous est parvenu peu de
   semaines après l'événement.

     N. J. S. et F. L. étaient employés dans le même bureau; ils
     avaient noué des relations intimes qui continuèrent pendant
     environ huit ans. Ils s'estimaient l'un l'autre beaucoup. Le lundi
     19 mars 1883, lorsque F. L. vint au bureau, il se plaignit d'avoir
     souffert d'une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui
     lui dit qu'il avait le foie un peu malade et qui lui donna un
     médicament. Le jeudi, il semblait ne pas aller beaucoup mieux.
     Samedi, il ne vint pas et N. J. S. a appris que F. L. s'était fait
     examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux
     ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu'il eût rien de sérieux.

     Le samedi 24 mars, vers le soir, N. J. S., qui avait mal à la
     tête, était assis dans sa chambre. Il dit à sa femme qu'il avait
     trop chaud, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Après
     avoir fait cette remarque, il se renversa en arrière sur la chaise
     longue et, à la minute suivante, il vit son ami F. L. qui se
     tenait devant lui, habillé comme d'habitude. N. J. S. remarqua les
     détails de sa toilette: il avait un chapeau entouré d'un ruban
     noir, son pardessus était déboutonné, il avait une canne à la
     main. Il fixa son regard sur N. J. S., puis s'en alla. N. J. S. se
     cita à lui-même les paroles de Job: «Et un esprit passa devant moi
     et le poil de ma chair se hérissa.» A ce moment, un froid glacial
     le traversa et ses cheveux se dressèrent. Puis, il se tourna vers
     sa femme en lui demandant l'heure qu'il était: «9 heures moins 12
     minutes», répondit-elle. Sur quoi, il lui dit: «Je vous demandais
     l'heure, parce que F. L. est mort. Je viens de le voir.» Elle
     tâcha de lui persuader que c'était une imagination, mais il lui
     assura positivement qu'aucun argument ne pourrait changer son
     opinion.

     Le lendemain dimanche, vers 3 heures de l'après-midi, A. L., frère
     de F. L., vint chez N. J. S., qui lui ouvrit la porte. A. L. dit:
     «Je suppose que vous savez ce que je viens de vous dire?» N. J. S.
     répliqua: «Oui, votre frère est mort.» A. L. dit: «Je pensais que
     vous le saviez.» «Pourquoi?» répliqua N. J. S. A. L. répondit:
     «Parce que vous aviez une grande sympathie l'un pour l'autre.»
     Plus tard, N. J. S. s'assura que A. L. était venu voir son frère
     le samedi soir, et qu'en le quittant, il avait vu à l'horloge de
     l'escalier qu'il était 9 heures moins 25 minutes. La sœur de F.
     L., qui vint le voir à 9 heures, le trouva mort; il était mort de
     la rupture d'un anévrisme.

     C'est un simple exposé des faits, et la seule théorie que N. J. S.
     a sur le sujet est la suivante: Au moment suprême de sa mort, F.
     L. a éprouvé le vif désir de communiquer avec lui; par la force de
     sa volonté, il a donc imprimé sa propre image dans le sens de N.
     J. S.


   En réponse à nos demandes, M. S. nous dit:

     11 mars 1883.

     Ma femme était assise à une table, au milieu de la chambre,
     au-dessus d'un lustre à gaz. Elle lisait ou elle travaillait à
     quelque ouvrage de couture. J'étais assis sur une chaise longue,
     placée contre le mur, dans l'ombre. Ma femme ne regardait pas
     dans la même direction que moi. Je m'appliquai à parler
     tranquillement pour ne pas l'alarmer; elle ne remarqua rien de
     particulier en moi.

     Je n'ai jamais eu d'apparitions avant cette époque; je n'y
     croyais pas, parce que je ne voyais pas de raisons d'y croire.

     M. A. L... me raconta que, tandis qu'il était en route pour
     m'annoncer la mort de son frère, il cherchait quelle serait la
     meilleure manière de m'apprendre la nouvelle. Mais, tout d'un
     coup, et sans autre raison que la connaissance de grande
     affection que nous avions l'un pour l'autre, l'idée lui vint que
     je pourrais le savoir.

     Il n'y avait pas d'exemple de transmission de pensée entre nous.
     Il y a encore beaucoup de petits détails qu'il est impossible de
     donner en écrivant. Je suis donc tout à fait disposé à causer
     avec vous de tout cela et à répondre à toutes les questions,
     lorsque vous viendrez à la ville.

     Il y a surtout un fait dont l'étrangeté me frappe, c'est la
     certitude profonde que j'ai qu'avant la mort de mon ami rien ne
     pouvait m'amener à cette idée. Je semblais cependant accepter
     tout ce qui se passait sans ressentir de surprise et comme si
     c'était chose toute naturelle.

     N. J. S.

   Mme S... nous envoie la confirmation suivante:

    18 septembre 1883.

     Le 29 septembre dernier, au soir, j'étais assise à une table et
     je lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée
     contre le mur de la chambre; il me demanda l'heure, et, sur ma
     réponse qu'il était 9 heures moins douze minutes, il me dit:
     «La raison pour laquelle je vous demande cela, c'est que S...
     est mort. Je viens de le voir.» Je lui répondis: «Quelle
     absurdité! Vous ne savez même pas s'il est malade; j'affirme
     que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez
     en ville mardi prochain.» Cependant mon mari persista à
     déclarer qu'il avait vu S... et qu'il était sûr de sa mort; je
     remarquai alors qu'il avait l'air très inquiet et qu'il était
     fort pâle.»

     Maria S...

   Nous trouvons dans la nécrologie du _Times_ que la mort de M. F. L.
   eut lieu le 24 mars 1883.

   Dans une communication postérieure, M. S... dit:

    23 février 1885.

     Comme vous me l'avez demandé, j'ai prié M. A. L.. de vous
     écrire ce qu'il sait relativement au moment de la mort de son
     frère.

     Depuis ce temps, j'ai souvent réfléchi sur cet incident: je ne
     suis pas à même de satisfaire mon propre esprit quant au
     _pourquoi_ de l'apparition, mais j'affirme encore l'exactitude
     de chaque détail, je n'ai rien à ajouter ni à retrancher.

   Le frère de M. L... confirme le fait de la manière suivante:

     Banque d'Angleterre, 24 février 1885.

     M. S.... m'a informé du désir que vous aviez de voir confirmer
     par écrit ce qu'il vous a raconté de la mort subite de mon
     frère Frédéric; je le prie en conséquence de vous communiquer
     les détails suivants: Mon frère n'était pas venu à son bureau
     le 24 mars 1883; j'allai, vers 8 heures du soir, le voir et je
     le trouvai assis dans sa chambre à coucher. Lorsque je le
     quittai, il se trouvait en apparence beaucoup mieux et je
     descendis vers 8 heures 40 à la salle à manger, où je restai
     avec ma sœur, à peu près une demi-heure. Aussitôt que je fus
     parti, elle monta à la chambre de mon frère, qu'elle trouva
     étendu sur le lit: il était mort. Le moment exact de sa mort ne
     sera par conséquent jamais connu. Lorsque je me rendis, le
     lendemain, chez M. S... pour lui apporter la nouvelle, l'idée
     me vint--je connaissais la forte sympathie qui existait entre
     eux--qu'il pourrait bien avoir eu un pressentiment de cette
     mort. Lorsqu'il vint à ma rencontre près de la porte, son
     regard me prouva qu'il savait tout; je lui dis donc: «Vous
     savez pourquoi je viens?» Il me raconta alors que, dans la
     soirée précédente, il avait vu mon frère Frédéric dans une
     vision, un peu avant 9 heures. Je dois vous dire que je ne
     crois pas aux visions et que je n'ai pas toujours vu les
     pressentiments se vérifier, mais je suis parfaitement convaincu
     de la véracité du récit de M. S... On me demande de le
     confirmer: je le fais volontiers, quoique je sache que je
     fortifie ainsi une doctrine dont je ne suis pas le disciple.

     A. T. L.

Voici un second cas, encore plus typique. On remarquera la longue
durée de l'apparition, et aussi cette expression qui se retrouve dans
quelques autres observations: _Je marchai à travers l'apparition_.

     Capitaine G. F. Russell Calt, Cartltierrie, Coatbridge, N. B.

     Je passais mes vacances à la maison, je demeurais avec mon père
     et ma mère, non pas ici, mais dans une autre vieille résidence
     de famille, dans le Mid-Lothian, construite par un ancêtre au
     temps de Marie, reine d'Ecosse, et appelée Inveresk House. Ma
     chambre à coucher était une vieille pièce curieuse, longue et
     étroite, avec une fenêtre à un bout et une porte à l'autre. Mon
     lit était à gauche de la fenêtre et regardait la porte. J'avais
     un frère qui m'était bien cher (mon frère aîné), Oliver; il
     était lieutenant dans le 7e Royal Fusiliers. Il avait à peu
     près 19 ans et il se trouvait à cette époque, depuis quelques
     mois, devant Sébastopol. J'entretenais une correspondance
     suivie avec lui.

     Un jour, il m'écrivit dans un moment d'abattement, étant
     indisposé; je lui répondis de reprendre courage, mais que, si
     quelque chose lui arrivait, il devait me le faire savoir en
     m'apparaissant dans ma chambre où, petits garçons encore, nous
     nous étions si souvent assis, le soir, fumant et bavardant en
     cachette. Mon frère reçut cette lettre (comme je l'appris plus
     tard) lorsqu'il sortait pour aller recevoir la sainte cène; le
     clergyman qui la lui a donnée me l'a raconté. Après avoir
     communié, il alla aux retranchements, d'où il ne revint pas;
     quelques heures plus tard, commença l'assaut du Redan. Lorsque
     le capitaine de sa compagnie fut tombé, mon frère prit sa
     place, et il conduisit bravement ses hommes. Bien qu'il eût
     déjà reçu plusieurs blessures, il faisait franchir les remparts
     à ses soldats, lorsqu'il fut frappé d'une balle à la tempe
     droite. Il tomba parmi les monceaux d'autres; il fut trouvé
     dans une sorte de posture agenouillée (il était soutenu par
     d'autres cadavres), 36 heures plus tard. Sa mort eut lieu, ou
     plutôt il tomba, peut-être sans mourir immédiatement, le 8
     septembre 1855.

     »Cette même nuit, je me réveillai tout d'un coup. Je voyais en
     face de la fenêtre de ma chambre, près de mon lit, mon frère à
     genoux, entouré, à ce qu'il me semblait, d'un léger brouillard
     phosphorescent. Je tâchai de parler, mais je ne pus y réussir.
     J'enfonçai ma tête dans les couvertures; je n'étais pas du tout
     effrayé (nous avons tous été élevés à ne pas croire aux esprits
     et aux apparitions), mais je voulais simplement rassembler mes
     idées, parce que je n'avais pas pensé à lui, ni rêvé de lui, et
     que j'avais oublié ce que je lui avais écrit une quinzaine
     avant cette nuit-là. Je me dis que ce ne pouvait être qu'une
     illusion, un reflet de la lune sur une serviette ou sur quelque
     autre objet hors de sa place. Mais lorsque je levai les yeux,
     il était encore là, fixant sur moi un regard plein d'affection,
     de supplication et de tristesse. Je m'efforçai encore une fois
     de parler, mais ma langue était comme liée; je ne pus
     prononcer un son. Je sautai du lit, je regardai par la fenêtre
     et je m'aperçus qu'il n'y avait pas de clair de lune: la nuit
     était noire et il pleuvait serré, à en juger d'après le bruit
     qu'on entendait contre les carreaux; je me retournai, et je vis
     encore le pauvre Oliver: je fermai les yeux, _marchai à travers
     l'apparition_ et arrivai à la porte de la chambre. En tournant
     le bouton, avant de sortir, je regardai encore une fois en
     arrière. L'apparition tourna lentement la tête vers moi et me
     jeta encore un regard plein d'angoisse et d'amour. Pour la
     première fois, je remarquai alors à la tempe droite une
     blessure d'où coulait un filet rouge. Le visage avait un teint
     pâle comme de la cire, mais transparent; transparente était
     aussi la marque rouge. Mais il est presque impossible de
     décrire l'apparence de la vision. Je sais seulement que je ne
     l'oublierai jamais. Je quittai la chambre et j'allai dans celle
     d'un ami, où je m'installai sur le sofa pour le reste de la
     nuit; je lui dis pourquoi. Je parlai aussi de l'apparition à
     d'autres personnes de la maison; mais, lorsque j'en parlai à
     mon père, celui-ci m'ordonna de ne pas répéter un tel non-sens,
     et surtout de n'en rien dire à ma mère.

     Le lundi suivant, il reçut une note de Sir Alexandre Milne
     annonçant que le Redan avait été pris d'assaut, mais sans
     donner des détails. Je dis à mon ami de me le faire savoir,
     s'il voyait avant moi le nom de mon frère parmi les tués et les
     blessés. Environ une quinzaine plus tard, il entra dans la
     chambre à coucher que j'occupais dans la maison de sa mère, à
     Athole Crescent, Edinburgh.

     Je lui dis, l'air très grave: «Je suppose que vous venez pour
     me communiquer la triste nouvelle que j'attends.» Il répondit:
     «Oui.» Le colonel du régiment et un officier ou deux, qui
     avaient vu le cadavre, confirmaient le fait que l'apparence du
     corps s'accordait très bien avec ma description. La blessure
     mortelle était exactement là où je l'avais vue. Mais personne
     ne put dire s'il était vraiment mort tout de suite. Son
     apparition, dans ce cas, devait avoir eu lieu quelques heures
     après sa mort, car je l'avais vue quelques minutes après 2
     heures du matin. Quelques mois plus tard, on renvoya à Inveresk
     un petit livre de prières _et la lettre que je lui avais
     écrite_. Les deux objets avaient été trouvés dans la poche
     intérieure de la tunique qu'il portait au moment de sa mort; je
     les ai encore.

   Le récit de la _London Gazette Extraordinary_, du 22 septembre
   1855, prouve que l'assaut du Redan commença dans l'après-midi du
   8 septembre et qu'il dura au moins une heure et demie. Le rapport
   de Bunell nous apprend «que les morts, les moribonds et les non
   blessés étaient empilés pêle-mêle.» L'heure exacte de la mort du
   lieutenant Oliver Calt n'est pas connue.

    Le capitaine Calt dit dans une autre communication:

    Mon père reçut la lettre de l'amiral Milne juste au moment où
    nous partions en voiture pour visiter des ruines situées à une
    distance de quelques milles. Mon père conduisait, j'étais assis
    à côté de lui, et il fit l'observation: «J'ai bien fait de vous
    dire de ne pas parler à votre mère de l'apparition de votre
    frère Oliver. J'espère que vous défendrez à toutes les personnes
    auxquelles vous en avez parlé de mentionner cet incident, parce
    que, à présent, depuis cette nouvelle, votre mère serait
    doublement tourmentée.»

    Le capitaine Calt nous a nommé plusieurs personnes qui
    pourraient confirmer son récit. Sa sœur, Mme Halpe, de Fermey,
    nous a envoyé la lettre suivante:

    Le 12 septembre 1882.

    Dans la matinée du 8 septembre 1855, mon père, M. Calt, nous a
    raconté, à moi, au capitaine Ferguson, du 42e régiment, qui est
    mort depuis, au major Dorwick, de la Rifle Brigade (qui vit
    encore), et à d'autres, qu'il s'était réveillé pendant la nuit
    et qu'il avait vu, lui avait-il semblé, mon frère aîné, le
    lieutenant Oliver Calt, des Royal Fusiliers (alors en Crimée),
    qui se tenait debout entre le lit et la porte. Il avait vu que
    Oliver avait été blessé de plusieurs balles; je me souviens
    qu'il nous a parlé d'une blessure à la tempe. Mon frère s'était
    levé; il s'était précipité, les yeux fermés, vers la porte et,
    en se retournant, il avait vu l'apparition, qui se tenait entre
    lui et le lit. Mon père lui ordonna de ne plus parler de cela
    pour ne pas effrayer ma mère; mais, bientôt après, arrive la
    nouvelle de la chute du Redan et de la mort de mon frère.

    Deux années plus tard, mon mari, le colonel Hape, invita mon
    frère à diner. Mon mari n'était alors encore que lieutenant aux
    Royal Fusiliers, et mon frère, enseigne aux Royal Welsh
    Fusiliers. Ils parlèrent à diner de mon frère aîné. Mon mari
    indiquait quel était l'aspect de son cadavre, quand on l'avait
    trouvé, lorsque mon frère décrivit, ce qu'il avait vu. A
    l'étonnement de toutes les personnes présentes, la description
    des blessures correspondait aux faits.

    Mon mari était l'ami le plus intime de mon frère aîné; il était
    parmi ceux qui virent le cadavre immédiatement après qu'on l'eut
    retrouvé.

   On remarquera que cette confirmation diffère du récit précédent
   en deux points qui, cependant, n'affectent pas grandement sa
   valeur. La date de l'apparition était, en réalité, le 9 septembre
   et non le 8, mais il est très naturel que la vision a été
   associée à la date _mémorable_, c'est-à-dire le 8 septembre, et
   la figure était à genoux et non pas debout.

Citons maintenant un exemple d'hallucination véridique, où l'agent est
dans un état parfaitement normal.

   XCIV (256) Mlle Hopkinson, 37, Wolcem place, WC, Londres.

    26 février 1886.

     «Dans le cours de ma vie, j'ai été accusée quatre fois
     d'apparaître aux gens. Je ne puis donner aucune explication de
     ces visites supposées.»

     Nous avons demandé à Mlle Hopkinson des détails et la
     confirmation des faits qu'elle avançait: elle nous a répondu:

     «Vous seriez tout à fait excusable de ne pas croire un mot de
     mes récits; je ne peux, en effet, vous donner aucun témoignage
     extérieur pour les confirmer. La jeune femme qui a vu la
     première apparition est morte peu de temps après; ses parents,
     eux aussi, sont morts. Lors de la seconde apparition, j'ai
     donné à entendre au monsieur à qui j'étais apparue qu'il
     s'était trompé; je ne puis rien lui demander maintenant. Dans
     le troisième cas, bien que la dame qui m'a vue m'ait encore
     raconté les faits, il y a un ou deux jours, elle se refuse
     absolument à m'en écrire le récit ou à me permettre de me
     servir de son nom. Elle pense, en effet, et c'est une idée
     assez répandue, qu'il est contraire à la religion de s'occuper
     de ces sortes de choses. Le quatrième cas diffère des autres à
     certains égards, mais la jeune femme dont il s'agit, dans cette
     circonstance, mourut peu de temps après; je dois dire que, dans
     tous ces cas, ma pensée était fort occupée des personnes qui
     crurent me voir. Voici des détails plus circonstanciés:

     _Premier cas._--C'était, il y a bien des années déjà: une jeune
     fille qui couchait dans une chambre contiguë à la mienne,
     déclara que, pendant la nuit, j'étais allée la voir; elle
     était réveillée et je lui avais rendu, disait-elle, quelques
     légers services. Elle maintint ses affirmations avec tant
     d'énergie que, malgré toutes mes dénégations, ceux qui
     l'entouraient ne me crurent pas. J'étais absolument certaine de
     ne pas avoir quitté ma chambre, je n'aurais pu le faire sans
     qu'on s'en fût aperçu. Je n'aurais pas confiance en ma mémoire
     pour d'autres détails; après un si long laps de temps, je
     pourrais me tromper.

     _Deuxième cas._--Il y a sept ans, j'étais allée dans la cité
     (endroit que j'évite toujours), ayant à m'occuper d'une petite
     affaire qui concernait un de mes parents. Je tenais beaucoup à
     ce qu'il ne sût rien de ma démarche. Mes pensées étaient donc
     concentrées sur lui. Je fus tirée de ma rêverie par l'horloge
     de _Bow Church_ qui sonnait 3 heures. Le soir, je vis mon
     parent, et la première chose qu'il me dit fut: «L..., où
     êtes-vous allée aujourd'hui? Je vous ai vu venir chez moi, vous
     avez passé devant mon bureau, et je ne sais ce que vous êtes
     devenue.» Je lui répondis: «A quel moment avez-vous été assez
     ridicule pour penser que j'aurais pu aller vous voir»?--«Au
     moment où la pendule sonnait 3 heures», répliqua-t-il.

     Je changeai de sujet, et depuis je ne suis pas revenue
     là-dessus. Ce monsieur me connaissait fort bien et savait
     comment je m'habillais d'ordinaire. Il va de soi que je
     n'allais pas le voir, si ce n'est pour affaires et lorsqu'il me
     donnait rendez-vous.

     _Troisième cas._--C'était il y a environ 6 ans: j'habitais une
     maison de province à 100 milles de Londres. On était fort
     occupé dans la maison et d'esprit fort positif. Il y avait
     aussi beaucoup de jeunes gens très gais. Un matin, je descendis
     pour déjeuner, comme pressée par une sensation que je ne
     pouvais ni comprendre ni secouer. L'après-midi, cette sensation
     fut remplacée par l'idée obsédante d'une de mes parentes de
     Londres. Je lui écrivis pour lui demander ce qu'elle faisait,
     mais sa lettre se croisa avec la mienne; elle m'adressait la
     même question. Quand je la vis, elle m'a dit ce qu'elle m'a
     encore répété la semaine dernière: elle était assise et
     travaillait tranquillement, lorsque la porte s'ouvrit et
     j'entrai, ayant mon air habituel. Bien qu'elle me sût fort
     loin, elle conclut, en me voyant, que j'étais revenue. Elle ne
     s'aperçut du contraire que lorsque je me fus retournée et que
     je fus sortie de la chambre.

     _Quatrième cas._--Il y a quatre ans, une jeune fille m'affirma
     que je m'étais tenue au pied de son lit (elle était souffrante
     à ce moment-là) et que je lui avais dit distinctement de se
     lever, de s'habiller, que je la croyais suffisamment bien pour
     le faire; elle obéit. Je lui dis qu'elle s'était tout à fait
     trompée et que je n'avais rien fait de pareil. Elle pensa
     évidemment que je niais le fait pour un motif quelconque. A ce
     moment-là, j'étais à une distance de 20 minutes de marche de la
     chambre de cette jeune fille. Elle était sûre de ce qu'elle
     affirmait et je n'aurais pas voulu discuter la question avec
     elle.

     Sa maladie n'était pas une maladie mentale.»

     Louisa HOPKINSON.

Il semblerait que des cas semblables dussent aider à découvrir le
mécanisme de la production des hallucinations télépathiques; en
réalité, on le voit, il n'en est rien. Bien mieux, des faits de ce
genre semblent obscurcir encore la genèse du phénomène.

Le livre anglais contient plus de cent observations d'hallucinations
visuelles analogues à celles que nous venons de citer.


_B._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES AUDITIVES

Les hallucinations véridiques auditives sont moins nombreuses que les
visuelles.

Comme ces dernières, elles présentent divers degrés d'intensité et de
netteté.

_Du côté du sujet_, tantôt ce n'est qu'un son inarticulé, un simple
bruit qu'il perçoit, tantôt (et c'est le cas le plus fréquent) c'est
une voix humaine qui est _reconnue_ ou non. Cette voix pousse un
simple cri, ou bien prononce des paroles.

_Du côté de l'agent_, dans les cas qui n'ont pas été suivis de mort,
et où la vérification est possible, il arrive que les cris ou les mots
n'ont été qu'à demi-émis, et même simplement imaginés.

Ces diverses classes d'hallucinations auditives indiquées, voici
quelques observations empruntées toujours au livre de MM. Gurney,
Myers et Podmore.

Dans la suivante, il s'agit d'un cri terrible d'agonie poussé par
l'agent et entendu par le sujet qui ne reconnaît pas la voix.

   CIX (34). Ce récit est dû à un homme fort honorable que nous
   désignerons par les initiales de A. Z... Il nous a donné les noms
   véritables de toutes les personnes dont il est question dans son
   récit, mais il désire qu'ils ne soient pas publiés, en raison du
   caractère douloureux des faits qui y sont rapportés.

     Mai 1885.

     «En 1876, je demeurais dans une petite paroisse agricole de
     l'est de l'Angleterre.

     J'avais pour voisin un jeune homme S. B... qui possédait,
     depuis peu, une des grandes fermes du pays. Pendant qu'on
     arrangeait sa maison, il logeait, avec son domestique, à
     l'autre bout du village. Son logement était fort éloigné de ma
     maison; il en était distant d'un demi-mille au moins, et il en
     était séparé par beaucoup de maisons et de jardins, par une
     plantation et des bâtiments de ferme. Il aimait les exercices
     du corps et la vie en plein air, et passait une bonne partie de
     son temps à chasser. Ce n'était pas pour moi un ami personnel,
     mais une simple relation; je ne m'intéressais à lui que comme à
     l'un des grands propriétaires du pays. Par politesse, je l'ai
     invité à venir me voir, mais autant que je m'en souviens, je ne
     suis jamais allé chez lui.

     Une après-midi du mois de mars 1876, comme je quittais la gare,
     avec ma femme, pour rentrer chez moi, S. B... nous aborda. Il
     nous accompagna jusqu'à la porte d'entrée; il resta encore
     quelques instants à causer avec nous, mais il n'y eut rien de
     particulier dans cette conversation. Il faut noter que la
     distance entre cette porte et les fenêtres des salles à manger
     est, par le chemin, à 60 yards; mais les fenêtres de ces pièces
     donnent au nord-est sur le chemin à voitures.

     Après que S. B... eut pris congé de nous, ma femme me dit:
     «Evidemment, le jeune B... désirait que nous lui disions
     d'entrer, mais j'ai pensé que vous ne vous souciez pas de vous
     laisser déranger par lui.» Une demi-heure plus tard environ,
     je le rencontrai de nouveau, et, comme je voulais jeter un coup
     d'œil sur un travail que l'on faisait tout au bout du domaine,
     je lui demandai de faire la route avec moi. Sa conversation
     n'eut rien de particulier, ce jour-là; toutefois, il semblait
     être un peu ennuyé par le mauvais temps et le bas prix des
     produits agricoles. Je me rappelle qu'il me demanda des
     cordages en fil de fer, pour faire un treillage dans sa ferme,
     et que je lui promis de lui en donner. Au retour de notre
     promenade et à l'entrée du village, je m'arrêtai au chemin de
     traverse pour lui dire bonsoir; le chemin qui conduisait chez
     lui tombait à angle droit sur le mien. Et à ma grande surprise,
     je l'entendis dire: «Venez fumer un cigare chez moi, ce soir.»
     Je lui répondis: «Ce n'est guère possible, je suis engagé ce
     soir.» «Venez donc!» me dit-il. «Non, lui répliquai-je, je
     viendrai un autre soir.» Sur ce mot, nous nous séparâmes.

     Nous étions peut-être à 40 yards l'un de l'autre, lorsqu'il se
     retourna vers moi et me cria: «Alors, puisque vous ne viendrez
     pas, bonsoir.» Ce fut la dernière fois que je le vis vivant.

     Je passai la soirée à écrire dans ma salle à manger. Je puis
     dire que, pendant quelques heures, il est fort probable que la
     pensée du jeune homme B... ne me vînt pas à l'esprit. La nuit
     était brillante et claire, et la lune était pleine ou peu s'en
     fallait; il ne faisait pas de vent. Depuis que j'étais rentré,
     il avait un peu neigé, tout juste assez pour blanchir la terre.

     A 10 heures moins 5 environ, je me levai et je quittai la
     chambre; je pris une lampe sur la table du vestibule et je la
     mis sur un guéridon placé dans l'embrasure de la fenêtre de la
     salle à déjeuner. Les rideaux des fenêtres n'étaient pas
     fermés. Je venais de prendre dans la bibliothèque un volume de
     l'ouvrage de Macgillivray sur les _Oiseaux d'Angleterre_, pour
     y chercher un renseignement. J'étais en train de lire le
     passage, le livre approché tout près de la lampe et mon épaule
     appuyée contre le volet; j'étais dans une position où je
     pouvais entendre le moindre bruit du dehors. Tout à coup,
     j'entendis distinctement qu'on avait ouvert la grande porte de
     devant et qu'on l'avait refermée en la faisant claquer. Puis,
     j'entendis des pas précipités qui s'avançaient sur le chemin.
     Les pas étaient d'abord fort distincts et très sonores; mais,
     quand ils arrivèrent en face de la fenêtre, la pelouse qui
     était au-dessous de la fenêtre en amortit le son, et, au même
     moment, j'eus la conscience que quelque chose se tenait tout
     près de moi, en dehors, séparé seulement de moi par la mince
     jalousie et le carreau de verre. Je pus entendre la respiration
     courte, haletante, pénible du messager, ou de quoi que ce fût,
     qui s'efforçait de reprendre haleine avant de parler. Avait-il
     été attiré par la lumière qui filtrait à travers les volets?
     Mais, subitement, pareil à un coup de canon, retentit en
     dedans, en dehors, partout, le plus épouvantable cri, un
     gémissement, une plainte prolongée d'horreur qui glaça le sang
     dans mes veines. Ce ne fut pas un seul cri, mais un cri
     prolongé, qui commença sur une note très élevée, puis qui
     s'abaissa et qui allait s'égrenant, s'éparpillant en
     gémissements vers le Nord; il devenait de plus en plus faible,
     comme s'il s'évanouissait dans les sanglots et les affres d'une
     horrible agonie. Impossible de décrire mon épouvante et mon
     horreur, augmentées dix fois lorsque je retournai dans la salle
     à manger et que j'y trouvai ma femme, tranquillement assise à
     son travail, près de la fenêtre, située sur la même ligne que
     celle de la salle à déjeuner, et qui était éloignée seulement
     de 10 à 12 pieds. _Elle n'avait rien entendu._ Je vis cela du
     premier coup d'œil; d'après la position où je la trouvai
     assise, je pouvais conclure qu'elle aurait dû entendre le
     moindre bruit qui se serait produit au dehors et surtout le
     bruit des pas sur le sable. S'apercevant que quelque chose
     m'avait alarmé, elle me demanda: «Qu'y-a-t-il?» «Il y a
     seulement quelqu'un dehors», lui dis-je. «Alors, pourquoi ne
     sortez-vous pas pour aller voir? Vous le faites toujours, quand
     vous entendez quelque bruit extraordinaire.» Je dis: «Il y a
     quelque chose de si étrange et de si terrible dans ce bruit,
     que je n'ose pas le braver. Ce doit être la _banshee_ (la fée)
     qui a crié.»

     Le jeune S. B..., après avoir pris congé de moi, était rentré
     chez lui. Il avait passé la plus grande partie de la soirée sur
     le sofa, lisant un roman de Whyle Melville. Il avait vu son
     domestique à 9 heures et lui avait donné des ordres pour le
     lendemain. Le domestique et sa femme, qui habitaient seuls la
     maison avec S. B..., allèrent se coucher. A l'enquête, le
     domestique déclara qu'au moment où il allait s'endormir, il
     avait été brusquement réveillé par un cri. Il courut dans la
     chambre de son maître qu'il trouva expirant sur le sol. On
     constata que le jeune B... s'était déshabillé en haut et qu'il
     était descendu dans son salon, vêtu seulement de sa chemise de
     nuit et de son pantalon; il s'était versé un demi-verre d'eau,
     dans lequel il avait vidé un flacon d'acide prussique (il se
     l'était procuré le matin, sous prétexte d'empoisonner un chien;
     en réalité, il n'avait pas de chien). Il était remonté et,
     après être rentré dans sa chambre, il avait vidé le verre, en
     poussant un cri: il s'était abattu mort par terre. Tout cela
     s'était passé, autant du moins que je puis le savoir,
     exactement au même moment où j'avais été si effrayé chez moi.
     Il est tout à fait impossible qu'aucun bruit, sauf peut-être
     celui d'un coup de canon, ait pu arriver à mon oreille, depuis
     la maison de B... Les fenêtres et les portes étaient fermées;
     il y avait entre sa maison et la mienne un grand nombre
     d'obstacles: des maisons, des jardins, des fermes, des
     plantations, etc.

     Forcé de partir par le premier train, j'étais sorti le
     lendemain matin de bonne heure, et, examinant le terrain
     au-dessous de la fenêtre, je ne trouvai aucune trace de pas sur
     le sable ou le gazon: le sol était encore couvert de la légère
     couche de neige tombée le soir précédent.

     Tout l'incident avait été un rêve d'un moment, une imagination,
     appelez-le comme vous voudrez; je raconte simplement les faits
     comme ils se sont passés, sans essayer d'en fournir une
     explication, qu'en vérité je suis tout à fait incapable de
     donner. Tout l'incident est un mystère et restera toujours un
     mystère pour moi. Je n'appris les détails de la tragédie que
     dans l'après-midi du lendemain, parce que j'étais parti par le
     premier train. On disait que le motif du suicide était un
     chagrin d'amour.»

   Dans une lettre ultérieure, datée du 12 juin 1885, M. A. Z...
   nous dit:

    «Le suicide a eu lieu dans cette paroisse, le jeudi 9 mars
    1876, vers 10 heures du soir. L'enquête a eu lieu le samedi 11;
    elle fut faite par.... alors coroner. Il y a quelques années
    qu'il est mort, autrement j'aurais peut-être obtenu de lui une
    copie des notes qu'il a prises alors; vous trouverez
    probablement quelques détails de l'enquête, dans le.... du 17
    mars.

    Moi-même, je n'appris les détails de l'événement qu'à mon
    retour, dans l'après-midi du vendredi, c'est-à-dire dix-sept
    heures plus tard.

    La légère couche de neige tomba vers 8 heures, _pas plus tard_.
    A partir de ce moment, la nuit fut claire et belle et très
    silencieuse; il gela assez dur; j'ai des preuves de tout cela
    qui pourraient satisfaire n'importe quel magistrat.

    Le lendemain matin, de bonne heure, avant de quitter la maison
    pour toute la journée, j'allai voir sous la fenêtre s'il y avait
    des traces de pas. Peut-être n'est-il pas tout à fait exact de
    dire qu'il avait neigé. Il était tombé plutôt un peu de grêle et
    de grésil, et l'on voyait à travers les brins d'herbe, mais cela
    suffisait pour que personne ne pût passer par là sans laisser de
    traces.

    Je n'assistai pas moi-même à l'enquête, de sorte que je n'en
    sais que ce que j'ai entendu dire. Dans mon récit, j'ai dit que
    le domestique avait été réveillé par un cri. J'ai interrogé cet
    homme (dont M. Z... donne le nom) et je l'ai serré de près, en
    le contre-interrogeant sur ce détail de sa déclaration: il est
    plus exact de dire qu'il fut réveillé par une série de bruits,
    qui se terminèrent par un fracas ou une «lourde chute». Cela est
    probablement plus exact, car le fils du fermier (suit le nom),
    qui demeurait dans la maison voisine, fut réveillé par _la même
    sorte de bruits_, qui arriva de la maison de B... à travers le
    mur, jusqu'à la chambre où il couchait.

    Cependant, je ne veux pas que l'on pense que des bruits
    _matériels_ quelconques, entendus dans la maison de B... aussi
    bien que dans celle du voisin, aient pu avoir quelques relations
    avec le bruit et le cri particulier qui m'ont tant effrayé.
    Toute personne, connaissant la localité, doit admettre
    l'_impossibilité_ absolue que de pareils bruits puissent
    traverser tous les obstacles interposés. Je veux seulement dire
    que la scène qui se passa dans l'une des deux maisons coïncida
    avec mon alarme et avec les phénomènes qui se passaient dans
    l'autre maison.

    J'apprends par un renseignement, puisé dans le livre de....
    (suit le nom), pharmacien de..., que le jeune S. B.. s'était
    procuré le poison le 8 mars. Ci-joint, en réponse à votre
    demande, une note de Mme A. Z...»

   La note ci-jointe, signée par Mme A. Z... et aussi datée du 12
   juin 1885, dit ce qui suit:

     «Je puis attester que, dans la nuit du 9 mars 1876, vers dix
     heures, mon mari, qui était allé dans la chambre attenante,
     pour consulter un livre, fut fortement alarmé par des bruits
     qu'il entendit. A ce qu'il me dit, il avait entendu la grande
     porte claquer, puis des pas sur le chemin et sur la pelouse,
     puis une respiration haletante près de la fenêtre, et enfin un
     cri terrible.

     Je n'entendis rien du tout. Mon mari ne sortit pas pour
     regarder autour de la maison, comme il aurait fait en tout
     autre moment. Et lorsque je lui demandai _ensuite_ pourquoi il
     n'était pas sorti, il me dit: «Parce que j'ai senti que je ne
     pouvais pas.» Lorsqu'il alla se coucher, il monta son fusil, et
     lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: «Parce qu'il
     doit y avoir quelqu'un par ici.»

     Le lendemain matin, il partit de bonne heure, et il n'entendit
     pas parler du miracle de M. S. B... avant l'après-midi du même
     jour.»

   M. A. Z... nous a dit qu'il n'avait jamais éprouvé d'impression
   semblable.

   Un article d'un journal local, que nous avons lu, donne une
   relation du miracle et de l'enquête qui confirme le récit donné
   par M. A. Z...

Dans le cas suivant, le sujet a entendu une phrase tout entière, qui
probablement a été prononcée par l'agent ou tout au moins fortement
imaginée:

   CXI. (284). R. H. K. Killick Greatmeaton Rectory, Northalleston.
   C'est un extrait d'une lettre adressée au Rev. R. H. Davies de
   Chelson. Cette lettre ne porte pas de date.

   Le Rev. Davies nous a dit, le 15 novembre 1885, qu'il devait
   l'avoir reçue il y a dix ou douze ans. M. Killick nous a envoyé,
   le 23 avril 1884, un récit presque identique; nous n'avons pu
   obtenir de sa femme qui est maintenant infirme, une confirmation
   directe du récit, mais M. Killick nous a dit que les souvenirs de
   sa femme étaient d'accord avec les siens. L'événement s'est passé
   il y a plus de trente ans.

     «Une de mes filles bien-aimées (maintenant mariée) était avec
     toute ma famille à notre presbytère, dans le Wiltshire:
     j'étais alors à Paris. Un dimanche après-midi, j'étais assis
     dans la cour de l'hôtel où je prenais mon café, lorsqu'une
     pensée traversa subitement mon esprit: «Etta est tombée dans
     l'eau.»

   Dans le récit qu'il nous a envoyé plus tard: le passage parallèle
   est «quand, tout à coup, je crus entendre une voix me dire: «Etta
   est tombée dans l'étang.»

    Je dois vous dire que nous avions une très grande pelouse, une
    belle pièce d'eau artificielle, avec une allée verte tout
    autour, une cascade, une grotte, etc. C'était l'endroit
    préféré.

    J'essayai de chasser cette pensée, mais en vain. Je me promenai
    durant des heures dans Paris, essayant d'effacer cette
    impression, mais en vain. Je marchai jusqu'à ce que je ne pusse
    plus aller; je rentrai me coucher, mais sans pouvoir dormir. Le
    lendemain, j'allai au bureau de poste, dans l'espoir d'y trouver
    des lettres; il n'y en avait pas. Je ne pouvais plus rester à
    Paris; j'allai à l'ambassade et je pris un passeport pour
    Bruxelles.

    Je reçus ensuite des lettres où l'on me disait que tout le monde
    se portait bien; j'achevai mon voyage, sans parler de «mon
    inquiétude absurde», comme je l'appelais.

    Quelques mois plus tard, je dînais chez des amis, lorsque la
    maîtresse de la maison dit: «Qu'avez-vous pensé d'Etta, quand
    vous l'avez appris?»

    --Appris quoi? dis-je.

    --Oh! dit la dame, ai-je trahi un secret?

    --Je ne vous quitte pas avant de tout savoir.

    Elle me dit: «Ne me faites pas arriver d'ennuis, mais je parlais
    de sa chute dans l'étang.»

    --Quel étang?

    --Votre étang.

    --Mais quand?

    --Lorsque vous étiez sur le continent.»

    Comme j'allais partir, je ne parlai plus de cela, mais je me
    hâtai de rentrer à la maison, je cherchai la gouvernante, et lui
    demandai ce que tout cela voulait dire.

    Elle me répondit: «Oh! que c'est cruel de vous le dire,
    maintenant que tout est passé. Eh bien! une après-midi de
    dimanche, nous nous promenions près de l'étang, lorsque Théodore
    dit: «Etta, c'est si drôle de marcher les yeux fermés.» Elle
    essaya, et tomba dans l'eau. J'entendis un cri, je regardai et
    je vis la tête d'Etta sortir de l'eau; je courus, la saisis et
    la tirai hors l'étang. Oh! c'est affreux! Alors je la portai à
    sa maman; nous la mîmes au lit et elle se remit bien vite.» Je
    lui demandai le jour: c'était «le dimanche même où j'étais à
    Paris et où j'avais eu cette affreuse impression.»

    Je demandai l'heure. C'était vers quatre heures! le moment même
    où cette pensée pénible s'était présentée à mon esprit.

    Je dis alors: «Cela m'a été révélé à Paris, au moment même de
    l'accident,» et, pour la première fois, je lui parlai de la
    triste impression que j'avais éprouvée à Paris, cette
    après-midi.»

    R. Henry KILLICK.

   M. Killick nous écrit, le 6 mai 1884:

     «Vous me demandez si c'est la seule impression de ce genre que
     j'aie eue; je crois pouvoir répondre que oui. Je ne me
     rappelle rien de semblable. Vous me demandez si l'étang était
     dangereux, etc. On ne permettait _jamais_ aux enfants de s'en
     approcher, si ce n'est avec des personnes sérieuses; l'accès
     en était défendu, et l'étang était loin de leur terrain de
     jeu. Nous étions si sévères et si attentifs qu'un accident
     était impossible. Nous n'avions pas d'inquiétude à ce
     sujet-là.

     A ce moment, dix enfants se trouvaient réunis chez moi; et
     l'enfant qui faillit se noyer était bien présente à mon esprit
     à ce moment, et non une autre. La voix semblait dire: «Etta est
     tombée dans l'étang.»

On trouve dans les _Phantasms of the Living_ le récit de 36 autres cas
semblables.


_C._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES TACTILES

Les hallucinations _tactiles_, d'origine télépathique, sont encore
plus rares que les auditives.

Il en est de même, du reste, pour les hallucinations du toucher, qui
sont simplement subjectives. Dans ce dernier cas même, on peut
supposer que, souvent, la sensation a eu pour origine une secousse
musculaire involontaire, ce qui réduit encore le nombre des
hallucinations tactiles ordinaires.

Rien d'étonnant donc à ce que celles qui sont de nature télépathique
soient aussi rares.

Dans ces dernières, tantôt le sens du toucher est seul impressionné,
tantôt les autres sens participent aussi à l'impression.

Voici maintenant quelques observations.

--Dans celle-ci, l'hallucination affecte le toucher seul:

   CXV (292) M. J. C. Harris, Wellington, Nouvelle-Zélande,
   propriétaire du _New Zealand Times_ et du _New Zealand Mail_.

     6 juillet 1887.

     «Ma femme avait un oncle, capitaine dans la marine marchande,
     qui l'aimait beaucoup; lorsqu'elle était enfant, et souvent,
     lorsqu'il était chez lui, à Londres, il la prenait sur ses
     genoux, et lui caressait les cheveux. Elle partit avec ses
     parents pour Sydney, et son oncle continua son métier dans
     d'autres parties du monde.

     Environ trois ou quatre ans plus tard, elle était montée
     s'habiller pour dîner: elle avait défait ses cheveux; tout d'un
     coup, elle sentit une main se poser sur le sommet de sa tête et
     caresser rapidement ses cheveux, jusqu'à ses épaules. Effrayée,
     elle se retourna et dit: «Oh! mère, pourquoi me faire peur
     ainsi?» Car elle croyait que sa mère voulait lui faire une
     niche. Il n'y avait personne dans la chambre. Lorsqu'elle
     raconta l'incident à table, un ami superstitieux leur conseilla
     de prendre note du jour et de la date.

     On le fit. Un peu plus tard, arriva la nouvelle que son oncle
     William était mort ce jour-là; si l'on tient compte de la
     différence de longitude c'était à peu près l'heure à laquelle
     elle avait senti la main se poser sur sa tête.»

   Voici le récit de Mme Harris elle-même:

     Hill Street, Wellington, Nouvelle-Zélande.

     5 décembre 1855.

     «Je regrette vivement qu'il ne soit pas en mon pouvoir, tout
     désireux que nous soyons d'aider, si peu que ce soit, la cause
     de la science, de vous fournir une confirmation du récit de mon
     mari. Des amies que j'avais alors, une seule vit encore et elle
     habite dans le Queensland. Nous n'avons pas considéré les notes
     prises alors comme assez importantes pour être gardées; et nous
     n'avons ni lettres de faire part, ni annonce de décès. Par
     conséquent, mon récit ne peut, je le comprends, avoir une grande
     valeur, puisqu'aucun témoignage ne vient le confirmer.
     Toutefois, pour vous être agréable, je vous envoie mon récit,
     bien assurée que vous le considérerez comme authentique.

     Le fait a eu lieu, il y a si longtemps, que, bien que l'incident
     soit présent à ma mémoire, la date précise (qui n'a jamais été
     soigneusement prise) m'échappe.

     C'était en 1860, au mois d'avril. J'étais alors jeune fille,
     j'étais debout devant ma toilette, dans ma chambre à coucher,
     arrangeant quelque détail de ma toilette.

     Il était à peu près 6 heures du soir, et à cette époque de
     l'année, c'est déjà le crépuscule, lorsque, tout à coup, je
     sentis une main se poser sur ma tête, descendre le long de mes
     cheveux, et s'appuyer lourdement sur mon épaule gauche. Effrayée
     par cette caresse inattendue, je me retournais vivement pour
     reprocher à ma mère d'entrer sans bruit, quand, à ma grande
     surprise, je ne vis personne. Aussitôt, je pensai à
     l'Angleterre, où mon père était parti au mois de janvier
     précédent, et je pensai que quelque chose était arrivé, bien
     qu'il me fût impossible de rien définir.

     Je descendis, et je racontai ma peur à ma mère. Dans la soirée,
     Mme et Mlle W... vinrent, et comme elles s'informaient des
     causes de ma pâleur, on les mit au courant de l'affaire. Mme
     W... dit immédiatement: «Notez la date, et nous verrons ce qui
     aura lieu.» On le fit, et l'incident cessa de nous troubler,
     bien que ma famille attendit avec inquiétude la première lettre
     de mon père. Dans la première lettre que nous reçûmes, il nous
     raconta qu'à son arrivée en Angleterre, il avait trouvé son
     frère Henri gravement malade, mourant, à vrai dire. Dans mon
     enfance, j'étais sa préférée, et à sa mort, mon nom fut le
     dernier mot qu'il prononça.

     En comparant les dates et en tenant compte de la différence de
     longitude, nous trouvâmes que l'époque de la mort de mon oncle
     coïncidait exactement avec celle de mon étrange impression. Je
     me rappelai aussi que mon oncle avait l'habitude de me caresser
     les cheveux. Ma mère, qui demeure avec moi, est la seule
     personne qui puisse confirmer l'histoire, et elle signe avec moi
     ce récit.»

     Elisabeth HARRIS.
     Elisabeth BRADFORD.

   En réponse à nos questions, Mme Harris nous dit qu'elle n'a
   jamais eu d'autres hallucinations.

   Dans le _Thame Gazette_ et le _Oxford Chronicle_, nous voyons
   que l'oncle de Mme Harris mourut le 12 mai (et non avril) 1860,
   à l'âge de 51 ans.

L'observation suivante nous présente un cas d'hallucination tactile
accompagnée d'hallucination visuelle:

   CXVIII.--Mme Randolph Lichfield, Cross Deeps Twickenham. Son mari
   n'a pu confirmer le récit par écrit parce que des douleurs dans
   la main l'empêchent d'écrire.

     1883.

     «J'étais assise dans ma chambre, un soir avant mon mariage,
     près d'une table de toilette, sur laquelle était posé le livre
     que je lisais: la table était dans un coin de la chambre, et le
     large miroir qui était dessus touchait presque le plafond, de
     sorte que l'image de toute personne qui se trouvait dans la
     chambre pouvait s'y refléter tout entière. Le livre que je
     lisais ne pouvait nullement affecter mes nerfs, exciter mon
     imagination. Je me portais très bien, j'étais de bonne humeur,
     et rien ne m'était arrivé, depuis l'heure où j'avais reçu mes
     lettres, le matin, qui eût pu me faire penser à la personne à
     laquelle se rapporte l'étrange impression que vous me demandez
     de raconter. J'avais les yeux fixés sur mon livre; tout à coup
     je _sentis_, mais sans le _voir_, quelqu'un entrer dans ma
     chambre. Je regardai dans le miroir pour savoir qui c'était,
     mais je ne vis personne. Je pensais naturellement que ma
     visite, me voyant plongée dans ma lecture, était ressortie,
     quand, à mon vif étonnement, je ressentis un baiser sur mon
     front, un baiser long et tendre. Je levai la tête nullement
     effrayée, et je vis mon fiancé debout derrière ma chaise,
     penché sur moi, comme pour m'embrasser de nouveau. Sa figure
     était très pâle et triste au-delà de toute expression. Très
     surprise, je me levai, et, avant que j'aie pu parler, il avait
     disparu, je ne sais comment. Je ne sais qu'une chose, c'est
     que, pendant un instant, je vis bien nettement tous les traits
     de sa figure, sa haute taille, ses larges épaules, comme je les
     ai vus toujours, et le moment d'après, je ne vis plus rien de
     lui.

     D'abord, je ne fus que surprise, ou pour mieux dire, perplexe.
     Je n'éprouvai aucune frayeur, je ne crus pas un instant que
     j'avais vu un esprit; la sensation qui s'ensuivit fut que
     j'avais quelque chose au cerveau, et j'étais reconnaissante que
     cela n'eût pas amené une vision terrible, au lieu de celle que
     j'avais éprouvée, et qui m'avait été fort agréable. Je me
     rappelle avoir prié pour ne pas imaginer quelque chose de
     terrifiant.

     Le lendemain, à ma grande surprise, je ne reçus pas ma lettre
     habituelle de mon fiancé; quatre distributions eurent lieu, pas
     de lettre; le jour suivant, pas de lettre. Je me révoltais
     naturellement à l'idée qu'on me négligeait, mais je n'aurais
     pas eu la pensée de le faire savoir au coupable, de sorte que
     je n'écrivis pas pour connaître la cause de son silence. Le
     troisième soir,--je n'avais pas encore reçu de lettre--comme je
     montais me coucher, ne pensant pas à R..., je sentis tout à
     coup et avec une grande intensité, dès que j'eus franchi la
     dernière marche, qu'il était dans ma chambre et que je pourrais
     le voir comme précédemment. Pour la première fois, j'eus peur
     qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. Je savais fort bien
     combien serait grand, dans ce cas, son désir de me voir, et je
     pensais: «Serait-ce vraiment lui que j'ai vu l'autre nuit?»
     J'entrai droit dans la chambre, sûre de le voir; il n'y avait
     rien. Je m'assis pour attendre, et la sensation qu'il était là,
     essayant de me parler et de se faire voir, devint de plus en
     plus forte. J'attendis jusqu'à ce que je me sentisse si
     somnolente que je ne pouvais plus veiller; j'allai me coucher
     et je m'endormis. J'écrivis par le premier courrier, le
     lendemain matin, à mon fiancé, lui exprimant ma crainte qu'il
     ne fût malade, puisque je n'avais pas reçu de lettre de lui
     depuis trois jours. Je ne lui dis rien de ce que je vous
     raconte. Deux jours après, je reçus quelques lignes
     horriblement griffonnées, pour me dire qu'il s'était abîmé la
     main à la chasse et qu'il n'avait pu tenir encore une plume,
     mais qu'il n'était pas encore en danger. Ce ne fut que quelques
     jours plus tard, lorsqu'il put écrire, que j'appris toute
     l'histoire.

     La voici: il montait un cheval de chasse irlandais, une bête
     superbe, mais très vicieuse. Ce cheval était habitué à
     désarçonner quiconque le montait, s'il lui déplaisait d'être
     monté, et pour cela, il mettait en jeu une quantité de ruses,
     se débarrassant des grooms, des chasseurs, de n'importe qui,
     lorsque l'envie lui en prenait. Lorsqu'il vit que ni ses
     ruades, ni ses sauts, ni ses écarts ne pouvaient démonter mon
     fiancé, et qu'il avait trouvé son maître, il devint furieux. Il
     resta calme un moment, puis il traversa la route à reculons, se
     redressa tout droit en arrière et pressa son cavalier contre le
     mur. La pression et la douleur furent telles que R... pensa
     mourir; il se rappelait d'avoir dit, au moment de perdre
     connaissance: «May! ma petite May! que je ne meure pas sans te
     revoir!» Ce fut cette nuit-là qu'il se pencha sur moi et
     m'embrassa. Il ne fut pas aussi gravement blessé qu'il l'avait
     d'abord cru, quoiqu'il souffrit beaucoup et qu'il ne pût tenir
     une plume pendant longtemps. La nuit pendant laquelle je sentis
     si soudainement que j'allais le voir, et où ne le voyant pas,
     je sentis si bien qu'il était là, essayant de me le faire
     savoir, cette nuit même, il se tourmentait de ne pouvoir
     m'écrire, et il désirait ardemment que je puisse comprendre
     qu'il y avait un motif grave pour expliquer son silence.

     Je racontai tout à ma mère (qui est morte depuis), tel que je
     l'ai raconté; et elle me conseilla de ne pas lui parler de son
     apparition jusqu'à ce qu'il fût tout à fait rétabli et que je
     puisse le faire personnellement. Lorsqu'il vint me voir un peu
     plus tard, je me fis raconter toute l'histoire, avant de lui
     parler de l'impression étrange que j'avais éprouvée pendant ces
     deux nuits.

     Je viens de lui lire ceci, et il affirme que j'ai raconté
     exactement la part qu'il eut dans cette étrange affaire.»

Il est fâcheux que les deux personnes en question n'aient pas fait
quelques tentatives de télépathie expérimentale.

Le cas suivant est d'un type plus rare; les hallucinations de la vue
et de l'ouïe, au lieu de se combiner en un même événement, ont été
séparées par un intervalle de plusieurs heures.

   CXXI (302). M. Garling, 12, Westbourne Gardens, Folkestone.

     Février 1883.

     «Un jeudi soir, vers le milieu d'août, en 1849, j'allai, comme
     je le faisais souvent, passer la soirée avec le Rev. Harrisson
     et sa famille, avec laquelle, depuis bien des années, j'avais
     les rapports les plus intimes. Comme le temps était très beau,
     nous allâmes passer, avec les voisins, la soirée aux Surrey
     zoological Gardens. Je note ceci tout particulièrement, parce
     que cela prouve que Harrisson était incontestablement en bonne
     santé ce jour-là et que personne ne se doutait de ce qui allait
     arriver. Le lendemain, j'allai rendre visite à des parents,
     dans l'Hertfordshire, qui habitaient dans une maison appelée
     Flamstead Lodge, à 26 milles de Londres, sur la grand'route.
     Nous dînions d'habitude à 2 heures, et le lundi, dans
     l'après-midi suivante, lorsqu'on eut dîné, je laissai les dames
     au salon et je descendis, à travers l'enclos, jusqu'à la
     grand'route. Remarquez bien que nous étions au milieu d'une
     journée du mois d'août, avec un beau soleil, sur une
     grand'route fort large, où il passait beaucoup de monde, à cent
     mètres d'une auberge. J'étais moi-même parfaitement gai,
     j'avais l'esprit à l'aise, il n'y avait rien autour de moi qui
     pût exciter mon imagination. Quelques paysans étaient auprès de
     là, à ce moment. Tout à coup, un «fantôme» se dressa devant
     moi, si près, que si c'eût été un être humain, il m'eût touché,
     m'empêchant, pour un instant, de voir le paysage et les objets
     qui étaient autour de moi; je ne distinguais pas complètement
     les contours de ce fantôme, mais je voyais ses lèvres remuer et
     murmurer quelque chose; ses yeux me fixaient et plongeaient
     dans mon regard, avec une expression si sévère et si intense
     que je reculai et marchai à reculons. Je me dis instinctivement
     et probablement à haute voix: «Dieu juste! c'est Harrisson!»
     quoique je n'eusse pas pensé à lui le moins du monde à ce
     moment-là. Après quelques secondes, qui me semblèrent une
     éternité, le spectre disparut; je restai cloué sur place
     pendant quelques instants, et l'étrange sensation que
     j'éprouvai fait que je ne puis douter de la réalité de la
     vision. Je sentais mon sang se glacer dans mes veines; mes
     nerfs étaient calmes, mais j'éprouvais une sensation de froid
     mortel, qui dura pendant une heure et qui me quitta peu à peu,
     à mesure que la circulation se rétablissait. Je n'ai jamais
     ressenti pareille sensation, ni avant, ni après. Je n'en parlai
     pas aux dames, à mon retour, pour ne pas les effrayer, et
     l'impression désagréable perdit de sa force graduellement.

     J'ai dit que la maison était près de la grand'route; elle était
     située au milieu de la propriété, le long d'un sentier qui mène
     au village, à 200 ou 300 mètres de toute autre maison; il y
     avait une grille en fer, de sept pieds de haut devant la
     façade, pour protéger la maison des vagabonds; les portes sont
     toujours fermées à la nuit tombante; une allée, longue de
     trente pieds, toute en gravier ou pavée, menait de la porte
     d'entrée au sentier. Ce jour-là, la soirée était très belle et
     très tranquille. Placée comme elle était, personne n'eût pu
     approcher de la maison, dans le profond silence d'une soirée
     d'été, sans avoir été entendu de loin. En outre, il y avait un
     gros chien dans un chenil, placé de manière à garder la porte
     d'entrée; et, destiné surtout à avertir, dès que l'on entrait à
     l'intérieur de la maison, un petit terrier qui aboyait contre
     tout le monde et à chaque bruit. Nous allions nous retirer dans
     nos chambres, nous étions assis dans le salon, qui est au
     rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et nous avions avec
     nous le petit terrier. Les domestiques étaient allés se coucher
     dans une chambre de derrière, à 60 pieds plus loin. Ils nous
     dirent, lorsqu'ils descendirent, qu'ils étaient endormis et
     qu'ils avaient été éveillés par le bruit.

     Tout à coup, il se fit, à la porte d'entrée, un bruit si grand
     et si répété (la porte semblait remuer dans son cadre et vibrer
     sous des coups formidables) que nous fûmes tout de suite
     debout, tout remplis d'étonnement, et les domestiques
     entrèrent, un moment après, à moitié habillés, descendus à la
     hâte de leur chambre, pour savoir ce qu'il y avait. Nous
     courûmes à la poste, mais nous ne vîmes rien et n'entendîmes
     rien. Et les chiens restèrent muets. Le terrier, contre son
     habitude, se cacha en tremblant sous le canapé et ne voulut
     pas rester à la porte, ni sortir dans l'obscurité. Il n'y avait
     pas de marteau à la porte qui pût tomber, et il était
     impossible à qui que ce fût d'approcher ou de quitter la
     maison, dans ce grand silence, sans être entendu. Tout le monde
     était effrayé, et j'eus beaucoup de peine à faire coucher nos
     hôtes et nos domestiques; moi-même, j'étais si peu
     impressionnable que je ne rattachai pas ce fait à l'apparition
     du «fantôme» que j'avais vu dans l'après-midi, mais que j'allai
     me coucher, méditant sur tout cela et cherchant quelque
     explication, bien qu'en vain, pour satisfaire mes hôtes.

     Je restai à la campagne jusqu'au mercredi matin, ne me doutant
     pas de ce qui était arrivé pendant mon absence. Ce matin-là, je
     rentrai en ville et je me rendis à mes bureaux, qui étaient
     alors 11, Kings Road Gray's Inn. Mon employé vint à ma
     rencontre sur la porte et me dit: «Monsieur, un monsieur est
     déjà venu deux ou trois fois; il désire vous voir de suite, il
     est sorti pour aller chercher un biscuit, mais il revient de
     suite.» Quelques instants après, ce monsieur revint; je le
     reconnus pour un M. Chadwick, ami intime de la famille
     Harrisson. Il me dit alors, à ma grande surprise: «Il y a eu
     une terrible épidémie de choléra dans Wandsworth Road», voulant
     dire chez M. Harrisson; «_tous sont partis_». Mme Rosco est
     tombée malade le vendredi et est morte; sa bonne est tombée
     malade le même soir et est morte; Mme Harrisson a été atteinte
     le samedi matin et est morte le même soir. La femme de chambre
     est morte le dimanche. La cuisinière est aussi tombée malade;
     elle a été emmenée hors de la maison, et il s'en est fallu de
     très peu qu'elle ne mourût aussi. Le pauvre Harrisson a été
     pris le dimanche, il a été très malade lundi et hier; on l'a
     amené du lazaret de Wandsworth Road à Jack Straws' Castle à
     Hampstead, pour avoir un meilleur air; il a supplié en grâce
     son entourage, lundi et hier, de vous envoyer chercher, mais
     l'on ne savait où vous étiez. Prenons vite un cab et venez avec
     moi, ou vous ne le verrez pas vivant. Je partis avec Chadwick à
     l'instant, mais Harrisson était mort avant que nous fussions
     arrivés.»

     H.-B. GARLING.

   La nécrologie du Walchman du 15 août 1849 indique que Mme Rosco
   est morte du choléra le 4 août, Mme Harrisson le 8 août, et le
   Rev. T. Harrisson le jeudi (non le mercredi) 9, à Hampstead.

   En réponse à quelques questions, M. Garling nous dit:

     Les dames étaient âgées et sont mortes, il y a quelque
     vingt-cinq ans. On a perdu la trace de tous les domestiques.

     M. Garling ajouta quelques détails, dans la conversation que
     nous eûmes avec lui. L'apparition qu'il rencontra sur la
     grand'route était si près de lui qu'il n'observa, en détail,
     que la figure. Il a eu une autre hallucination. Il a cru voir
     la figure de l'un de ses amis, au pied de son lit; mais il
     venait d'assister à l'enterrement de cet ami qui avait, de
     plus, l'habitude de s'asseoir à la place où apparut la
     «vision», et M. Garling s'endormait à ce moment-là. Cette
     hallucination ne peut pas prouver une tendance aux
     hallucinations subjectives.

L'observation qui précède est remarquable à plus d'un titre. Mais ce
qui la rend pour nous particulièrement précieuse, c'est qu'elle
contient une sorte de témoignage assez rare, et dont il semble que
l'on n'ait pas jusqu'ici apprécié toute l'importance: c'est le
témoignage des animaux. Nous nous bornons à le signaler à l'attention
du lecteur, nous proposant de revenir plus loin sur ce sujet.


_D._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES RÉCIPROQUES

Voici une classe d'hallucinations véridiques, très curieuses et très
importantes, en ce qu'elles semblent restreindre encore la possibilité
d'une coïncidence fortuite, l'annuler presque, et aussi parce que
c'est par elles que l'on pourra probablement arriver à élucider les
conditions et le mécanisme de ces phénomènes. Mais, pour cela, il
faudra posséder un nombre d'observations exactes, qui est loin encore
d'avoir été atteint.

Ici, le «sens du courant», qui semblait nettement indiqué, de l'agent
au sujet, n'existe plus; chacune des deux parties est, à la fois,
sujet et agent: elles s'apparaissent mutuellement l'une à l'autre.

Comme les cas de cette nature sont très rares, nous nous en tiendrons
au suivant, que nous empruntons toujours au même ouvrage:

   CXXV (304). M. J. T. Milward Pierce Bow Ranche, Knox County,
   Nebraska (Etats-Unis).

     Frettons, Danbury, Chelmsford.

     5 janvier 1883.

     «J'habite dans le Nebraska (Etats-Unis), où j'ai un élevage de
     bétail, etc. Je dois épouser une jeune personne qui habite
     Yankton, Dakota, à 25 milles au nord.

     Vers la fin d'octobre 1884, pendant que j'essayais d'attraper
     un cheval, je reçus un coup de sabot dans la figure, et il ne
     s'en fallut que d'un pouce ou deux que je n'eusse le crâne
     brisé; j'eus cependant deux dents cassées et je reçus un rude
     coup dans la poitrine. Plusieurs hommes se tenaient auprès de
     moi. Je ne perdis pas connaissance un seul instant, car il
     fallait se garder d'une seconde ruade. Il s'écoula un moment,
     avant que quelqu'un ne parlât. Je m'appuyais contre le mur de
     l'écurie, lorsque je vis, à ma gauche, la jeune personne dont
     j'ai parlé. Elle était pâle. Je ne fis pas attention à son
     costume, mais je fus frappé de l'expression de ses yeux:
     c'était une expression de trouble et d'anxiété. Ce n'était pas
     seulement son visage que je voyais, mais sa personne tout
     entière, une forme parfaitement matérielle, qui n'avait rien de
     surnaturel. A ce moment, mon fermier me demanda si je m'étais
     fait mal. Je tournai la tête pour lui répondre, et lorsque je
     regardai de nouveau, l'ombre avait disparu. Le cheval ne
     m'avait pas fait grand mal, ma raison était parfaitement saine,
     car, tout de suite après, je rentrai dans mon bureau et je
     dessinai le plan et j'établis le devis d'une nouvelle maison,
     travail qui nécessite un esprit très dégagé et très attentif.
     Je fus tellement obsédé par le souvenir de cette apparition
     que, le lendemain matin, je partis pour Yankton. Les premières
     paroles que la jeune fille me dit, lorsque je la vis, furent:
     «Mais je vous ai attendu, hier, toute l'après-midi. J'ai cru
     vous voir, vous étiez très pâle et votre figure était toute en
     sang.» (Je puis dire que mes contusions n'avaient pas laissé de
     traces visibles). Je fus très frappé de cela et lui demandai
     quand elle avait cru me voir. Elle dit: «Immédiatement après le
     déjeuner.» L'accident avait eu lieu juste après mon déjeuner.
     Je notai les détails. Je dois dire qu'avant d'arriver à
     Yankton, j'avais peur que quelque accident ne fût arrivé à la
     jeune fille. Je serai heureux de vous envoyer de plus amples
     détails, si vous le désirez.»

     Jno. T. Milward PIERCE.

   En réponse à quelques questions, M. Pierce nous dit:

     Je crois que la vision dura un quart de minute.

   Il n'a pas eu d'autre hallucination visuelle, sauf une fois où,
   étendu à terre d'un coup de feu qu'un Indien lui avait tiré dans
   la mâchoire, il crut voir un Indien se pencher sur lui; il pense
   que ce n'était pas un Indien en chair et en os, parce que, dans
   ce cas, il eût été scalpé.

     M. Pierce nous écrivit le 27 mai 1885:

     «J'ai envoyé votre lettre à la personne en question, mais je
     n'ai pas reçu de réponse avant de quitter l'Angleterre, et, à
     mon arrivée, j'ai trouvé la jeune fille très malade, et ce
     n'est que récemment que j'ai pu obtenir les détails que vous
     désirez. Elle désire que je dise qu'elle se rappelle aussi
     m'avoir entendu, craignant que quelque chose ne me fût arrivé;
     ce n'était pas cependant le jour où j'allais la voir
     d'habitude; mais, bien qu'à cette époque, elle m'eût dit
     qu'elle m'avait vu avec la figure en sang, maintenant elle ne
     semble plus s'en souvenir, et je ne lui en ai rien dit, afin de
     ne pas l'influencer.»

   Dans une lettre du 13 juillet 1885, M. Pierce nous dit:

     «Je regrette de ne pouvoir faire mieux. Il semble que des
     événements très importants et la maladie aient fait oublier
     presque complètement l'incident à Mlle Mac Gregor, qui n'y
     attachait pas une grande importance au début. J'ai aidé sa
     mémoire, mais elle dit que, sans doute, j'ai raison, mais
     qu'elle ne peut plus maintenant se souvenir de rien.»

   Lettre de Mlle Mac Gregor:

    Yankton, D. T. 13 juillet 1885.

    «J'ai lu la lettre que vous avez envoyée à M. Pierce. J'ai peur
    de ne pouvoir me rappeler les choses assez clairement pour vous
    donner des détails exacts. Je me rappelle que j'ai senti que
    quelque accident, était survenu, mais je racontais à M. Pierce
    alors tout ce qui m'arrivait d'anormal, et les événements qui
    sont survenus ont, je le crains, effacé de mon esprit tout
    souvenir des faits.»

    Annie Mac GREGOR.

Les restrictions de la jeune fille, bien que fâcheuses, ne sauraient
cependant affaiblir le témoignage d'un homme qui semble avoir un
esprit très positif et beaucoup de sang-froid.

Les _Phantasms_ contiennent une douzaine de cas analoques
d'hallucinations réciproques.


_E._--HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES COLLECTIVES

Les images hallucinatoires _identiques_ qui affectent à la fois
plusieurs sujets, autrement dit les hallucinations collectives
_ordinaires_, sont relativement assez fréquentes, et «les illusions de
la vue et de l'ouïe se sont même plusieurs fois montrées sous la forme
épidémique; les histoires en contiennent un grand nombre de
faits[79].»

  [79] Brierre de Boismont: _Hallucinations_, p. 124, 489, etc.

Mais les hallucinations _véridiques_, impressionnant à la fois deux ou
plusieurs sujets, sont très rares.

Et ici deux interprétations du phénomène sont possibles.

On peut admettre que l'agent A impressionne, à distance, chacun des
deux sujets B et C, ou bien qu'il impressionne le seul B et que
celui-ci transmet l'action télépathique à C; en d'autres termes, qu'il
y a _contagion de l'hallucination_. C'est cette contagion qui, dans
les cas ordinaires, produit les épidémies d'hallucinations dont parle
Brierre de Boismont. Ce qui semblerait indiquer que, dans les
hallucinations véridiques collectives, il y a réellement contagion,
c'est que, très souvent, l'hallucination a été partagée «par une
personne _tout à fait étrangère_ à l'agent et que, d'autre part, il
est fort rare que des personnes, étroitement liées avec l'agent les
unes et les autres, éprouvent, au même moment, la même hallucination,
_si elles ne sont pas ensemble_[80]».

  [80] _Hallucinations télépathiques_, p. 344.

Pourtant, nous allons citer un cas choisi parmi ceux où les deux
sujets B et C ont été impressionnés séparément.

   CXXXI (36). M. John Done, Stockley Cottage, Stretton.

     «Ma belle-sœur, Sarah Eustance, de Stretton, était à l'agonie
     et ma femme était partie de Lowton Chapel, où nous demeurions
     (à 12 ou 13 milles de Stretton), pour la voir et l'assister à
     ses derniers moments. La nuit avant sa mort (environ 12 ou 14
     heures avant qu'elle mourût), je dormais seul dans ma chambre;
     je me réveillai, j'entendis distinctement une voix qui
     m'appelait. Je pensai que c'était ma nièce Rosanna, qui
     habitait seule avec moi la maison; je crus qu'elle était
     effrayée ou malade. J'allai donc à sa chambre, et je la
     trouvai réveillée et agitée. Je lui demandai si elle m'avait
     appelé. Elle répondit: «Non, mais quelque chose m'a réveillée;
     j'ai entendu quelqu'un appeler.»

     Lorsque ma femme revint, après la mort de sa sœur, elle me dit
     combien elle avait désiré me voir. Elle demandait qu'on envoyât
     me chercher; elle disait: «Oh! comme je désire voir Done encore
     une fois!» Bientôt après, elle ne put plus parler. Ce qu'il y a
     d'étrange, c'est qu'au moment même où elle me demandait, moi et
     ma nièce, nous l'avons entendue appeler.»

     John DONE.

   M. Done s'exprime ainsi dans une lettre ultérieure:

     «Pour répondre aux questions que vous m'avez faites, sur la
     voix ou l'appel que j'ai entendu dans la nuit du 3 juillet
     1866, je dois vous expliquer qu'une sympathie et une affection
     puissantes existaient entre ma belle-sœur et moi; nous avions
     l'un pour l'autre les sentiments d'un frère et d'une sœur.
     Elle avait la coutume de m'appeler «oncle Done» comme un mari
     appelle sa femme «mère» quand il y a des enfants dans la
     famille, ce qui était le cas. Or, comme je m'entendais appeler:
     oncle, oncle, oncle! je supposai que c'était ma nièce qui
     m'appelait; c'était la seule personne qui fût, cette nuit-là, à
     la maison.»

   Copie de la lettre de faire part (_funeral card_):

     «En souvenir de feue Sarah Eustance, morte le 3 juillet 1866,
     âgée de quarante-cinq ans, et enterrée à l'église de Stretton,
     le 6 juillet 1866.»

     «Ma femme, qui était partie, le dimanche en question, de
     Lowton, pour voir sa sœur, peut attester que la nuit où elle
     était auprès de Sarah (après le départ du pasteur), Sarah
     désirait me voir et me demandait avec insistance, répétant à
     plusieurs reprises: «Oh! que je voudrais voir oncle Done et
     Rosie, encore une fois avant de m'en aller.» Bientôt après,
     elle perdit conscience ou du moins elle ne parla plus; elle
     mourut le lendemain. Je n'appris cela qu'au retour de ma femme,
     le soir du 4 juillet.

     J'espère que ma nièce voudra bien témoigner de l'exactitude des
     faits. Je puis, en tous cas, affirmer qu'elle m'a dit qu'elle
     croyait que je l'appelais et qu'elle allait venir auprès de
     moi, lorsqu'elle m'a rencontré dans le couloir; je puis
     affirmer aussi que je lui ai demandé si elle m'avait appelé.

     Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu une autre voix ou un
     autre appel.»

   Le 7 août 1885, M. Done nous a écrit ce qui suit:

     Comme ma femme est malade et affaiblie, elle me dicte la
     déclaration suivante:

     «Moi, Elisabeth Done, femme de John Done et tante de Rosanna
     Done (à présent Sewil), je certifie que, le 3 juillet 1886,
     j'assistai ma sœur agonisante, Sarah Eustance, à Stretton, à
     douze milles de ma maison à Lowton Chapel, Newton-le-Willows.
     Pendant la nuit qui précéda sa mort, elle me sollicitait sans
     cesse d'envoyer chercher mon mari et ma nièce, parce qu'elle
     désirait les voir encore une fois avant de s'en aller pour
     toujours. Elle disait souvent: «Oh! combien je voudrais que
     Done et Rosie fussent ici! oh! comme je voudrais voir l'oncle
     Done!» Bientôt après, elle perdit la parole et sembla rester
     sans conscience; elle mourut le lendemain».

     Elisabeth DONE.

   M. Done ajoute:

     «En pensant, parlant et écrivant sur cet étrange incident, je
     me suis resouvenu de plusieurs détails; en voici un: Le
     lendemain du jour où j'entendis la voix qui m'avait appelé, je
     restai inquiet. J'avais le pressentiment que ma chère
     belle-sœur était morte, et je sortis vers le soir pour voir
     arriver un train à Newton-Bridge, car il me semblait que ce
     train devait ramener ma femme, _si sa sœur était morte, comme
     je m'y attendais_.»

     N.-B.--Nous étions convenus qu'elle resterait à Stretton, pour
     soigner Mme Eustance, jusqu'au dénouement fatal ou jusqu'à sa
     convalescence.

     Je rencontrai ma femme à quelques centaines de yards de la
     station, et je devinai, d'après l'expression de ses traits, que
     mes suppositions étaient vraies. Elle me raconta les détails de
     la mort de sa sœur. Elle me dit combien elle _avait désiré_
     voir Rosanna et moi. Je lui racontai alors que, _dans le
     courant de la nuit précédente_, une voix nous avait appelés,
     qui ressemblait à la sienne; en même temps, ma femme me dit que
     Mme Eustance avait bien souvent répété nos noms, dans la nuit
     précédente, avant de perdre conscience.»

   Voici de quelle manière la nièce confirme ce récit:

     11, Smithdown Lane, Paddington, Liverpool, 21 août 1885.

     «Sur la demande de mon oncle et la vôtre, je vous écris pour
     confirmer l'assertion de mon oncle, au sujet de la voix que
     j'ai entendue. Sans cause apparente, je fus subitement
     réveillée et j'entendis une voix qui m'appelait distinctement
     ainsi: «Rosy, Rosy, Rosy!» Je pensai que mon oncle m'appelait,
     je me levai et je sortis de la chambre, mais je rencontrai mon
     oncle qui venait voir si, moi, je l'appelais. Nous étions seuls
     à la maison, cette nuit-là: ma tante était partie pour soigner
     sa sœur. C'est dans la nuit du 2 au 3 juillet que je me suis
     entendu appeler; je ne peux pas dire à quelle heure, mais je
     sais que le jour commençait à poindre. Je ne me suis jamais
     entendu appeler auparavant, ni depuis.

     Rosanna SEWILL.»

Citons à présent un autre cas d'hallucination nettement télépathique,
et où l'on peut croire qu'il y a eu contagion. Il s'agit d'une
hallucination auditive.

   CXLV (340). Ce récit nous a été fourni par le Rev. W. Stainton
   Moses, ami intime de l'agent. Il a été revu par ses parents qui
   ont éprouvé l'hallucination. Ils l'ont déclaré exact.

     1881.

     «Il y a deux ans environ, W. L... quitta l'Angleterre pour
     l'Amérique. Neuf mois après, il se maria; il espérait amener sa
     femme dans son pays, pour la présenter à sa mère qu'il aimait
     tendrement. Le 4 février, il tomba malade subitement; il mourut
     le 12 du même mois, vers 8 heures du soir. Cette nuit-là,
     environ trois quarts d'heure après que les parents étaient
     allés se coucher, la mère entendit clairement la voix de son
     fils lui parler; son mari, qui entendit aussi cette voix,
     demanda à sa femme si c'était elle qui parlait. Ni l'un ni
     l'autre ne s'étaient endormis et elle répondit: «Non, reste
     tranquille!» La voix continua: «Comme je ne puis venir en
     Angleterre, mère, je suis venu te voir.» Les deux parents
     croyaient, en ce moment, leur fils en bonne santé en Amérique,
     et attendaient chaque jour une lettre annonçant son retour à la
     maison. Ils prirent note de cet incident qui les avait beaucoup
     frappés, et lorsqu'une quinzaine de jours plus tard, la
     nouvelle de la mort du fils arriva, ils virent qu'elle
     correspondait avec la date à laquelle la voix de «l'esprit»
     avait annoncé sa présence en Angleterre. La veuve déclara que
     les préparatifs de départ étaient presque terminés à ce
     moment-là, et que son mari était très désireux d'aller en
     Angleterre voir sa mère».

On pourrait faire rentrer dans les cas d'hallucinations collectives
ceux où figurent les animaux. A notre avis, le témoignage de ces
derniers a été trop négligé jusqu'ici. Recueilli dans de bonnes
conditions de contrôle, il pourrait être de la plus haute importance.
Or, les observations où est décrite la façon dont les animaux (chiens,
chevaux) ont réagi devant une apparition sont assez rares et ne
présentent pas toutes les garanties désirables d'exactitude.

Malgré le vif désir que nous aurions de continuer ces citations,
persuadé qu'en ces matières, où les preuves expérimentales font à peu
près défaut, le seul espoir de convaincre est d'accumuler les
documents, nous nous voyons forcé de nous en tenir à ces quelques cas
des diverses hallucinations véridiques.

Et maintenant, comment interpréter ces faits étranges?

Les Sciences Occultes, qui de tout temps en ont affirmé la réalité,
expliquent les apparitions et les actions à distance par l'existence,
dans l'homme, d'un 3e principe, le _Corps astral_, sorte
d'intermédiaire entre l'Ame et le Corps organique. Ce Corps astral
pourrait revêtir la forme du corps organique, en être comme un _double
fluidique_, et c'est ce _double_ que l'Initié, par le seul fait de sa
volonté exaltée, pourrait projeter à distance. Après la mort, le Corps
astral survivrait quelque temps, avant d'être dissous à son tour, et
c'est lui qui constituerait les diverses apparitions[81].

  [81] Voir Papus: _Traité de Science Occulte_.--Plytoff: _la
  Magie_.--Voir aussi Adolphe d'Assier: _Essai sur l'humanité
  posthume_.

Comme on a pu s'en apercevoir dans les pages précédentes, la tendance
de la Science moderne est de refuser toute réalité objective au
fantôme. Pour elle, il s'agit surtout de l'action à distance d'un
cerveau sur un autre cerveau, et non de la projection d'un _double_.
Si A voit l'image de B, c'est que B impressionne le cerveau de A, de
façon à ce que celui-ci _crée de toutes pièces_ l'image de B.

C'est donc une suggestion mentale produisant une image
hallucinatoire[82].

  [82] Voir, pour le mécanisme possible de cette suggestion:
  Ochorowicz: _Suggestion mentale_, p. 521.

Nous n'insistons pas sur les objections très fortes que l'on peut
faire à cette théorie.

S'il était démontré, par exemple, que les animaux perçoivent
l'apparition, comment admettre la possibilité d'une suggestion
hallucinatoire chez ces êtres, qui sont si difficilement influencés
magnétiquement par l'homme?

Persuadé qu'en ce moment tout essai de théorie explicative de ces
phénomènes ne saurait être que de la spéculation vague, échafaudée sur
des hypothèses, nous nous en tiendrons au simple récit des faits que
nous venons d'exposer, heureux si nous avons pu convaincre de leur
réalité.

Pourtant, avant d'en finir avec la Télépathie et la transmission de la
pensée, nous voulons citer les paroles suivantes prononcées, en 1891,
par le Professeur Lodge, au Congrès de l'Association britannique, pour
l'avancement des Sciences:

«.... En tout cas, ne conviendrait-il pas d'attendre de nouveaux
faits, avant de nier la possibilité des phénomènes? La découverte d'un
nouveau mode de communication par une action plus immédiate, peut être
à travers l'éther, n'est nullement incompatible, il faut le dire, avec
le principe de la conservation de l'énergie, ni avec aucune de nos
connaissances actuelles, et ce n'est pas faire preuve de sagesse que
se refuser à examiner des phénomènes, parce que nous croyons être sûrs
de leur impossibilité. Comme si notre connaissance de l'univers était
complète!

»Tout le monde sait qu'une pensée, éclose dans notre cerveau, peut
être transmise au cerveau d'une autre personne, moyennant un
intermédiaire convenable, par une libération d'énergie, sous forme de
son par exemple, ou par l'accomplissement d'un acte mécanique,
l'écriture, etc. Un code convenu d'avance, le langage et un
intermédiaire matériel de communication sont les modes connus de
transmission des pensées. Ne peut-il donc exister aussi un
intermédiaire immatériel (éthéré peut-être)? Est-il donc impossible
qu'une pensée puisse être transportée d'une personne à une autre, par
un processus auquel nous ne sommes pas accoutumés et à l'égard duquel
nous ne savons rien encore? Ici, j'ai l'évidence pour moi. J'affirme
que j'ai vu et je suis parfaitement convaincu du fait. D'autres ont vu
aussi. Pourquoi alors parler de cela à voix basse, comme d'une chose
dont il faille rougir? De quel droit rougirions-nous donc de la
vérité[83]?»

  [83] Lodge: _Les problèmes actuels des Sciences physiques_, in
  _Revue Scientifique_ du 12 septembre 1891, p. 327.




DEUXIÈME GENRE

Lucidité ou clairvoyance


Qu'est-ce qu'un fait de _lucidité_?

«C'est la connaissance, par un individu A, d'un phénomène quelconque,
non percevable et connaissable par les sens normaux, en dehors de
toute transmission mentale, consciente ou inconsciente.»

C'est ainsi que Apollonius de Thyane _voit_, de Smyrne, l'assassinat
de l'empereur Domitien à Rome, que Swedenborg _voit_, de Gothenbourg,
l'incendie de Stockolm, que la duchesse de Gueldre, devenue
religieuse, _voit_, dans son oratoire la bataille de Pavie et s'écrie:
«Mon fils de Lambesc est mort! Le roi de France est prisonnier!»

Les faits de ce genre sont très nombreux dans l'histoire;
malheureusement, on ne peut admettre leur exactitude qu'avec les plus
prudentes réserves.

Fidèle à notre système, nous ne parlerons ici que des résultats
fournis, d'abord par une expérimentation aussi scientifique que
possible, ensuite par des observations accompagnées de sérieuses
garanties.

En rapprochant les deux définitions de la télépathie et de la
clairvoyance, on voit qu'en réalité elles ont entre elles fort peu de
différence.

La principale serait que, dans la _télépathie_, c'est l'influence d'un
esprit qui semble impressionner un autre esprit semblable à lui,
tandis que, dans la _clairvoyance_, l'esprit du sujet prendrait, de
loin, _directement_, connaissance de certains faits qu'aucun autre
esprit ne reflèterait. Autrement dit, dans la _lucidité_, l'agent
serait supprimé, le _sujet_ existerait seul.

Et il doit arriver que l'on attribue à la télépathie des faits qui ne
relèvent que de la lucidité, et, bien plus fréquemment, que l'on
regarde comme dus à la lucidité des phénomènes produits par la
télépathie.

En outre, dans bien des cas de prétendue clairvoyance, la suggestion
involontaire de la part des assistants--qui connaissent, par exemple,
les lieux que décrit le sujet, alors qu'il est censé ne les avoir
jamais vus,--cette suggestion, mentale ou autre, intervient et
détermine plus ou moins les réponses du «clairvoyant».

En réalité--l'on s'en convaincra, en lisant avec attention le travail
de Mme Sidgwick sur la lucidité,--la démarcation entre ces divers
phénomènes est très difficile à préciser.

Aussi, les cas de lucidité authentique sont-ils beaucoup plus rares
que ceux de télépathie, et la certitude est-elle ici encore plus
malaisée à acquérir.

Occupons-nous d'abord--comme de juste--des expériences.

Les plus sérieuses sont celles de M. Richet; on en trouvera le détail
dans la «_Relation de diverses expériences sur la transmission
mentale, la lucidité et autres phénomènes non explicables par les
données scientifiques actuelles_.»

M. Richet enferme des dessins dans une enveloppe opaque, et il les
fait ensuite décrire ou même reproduire par une somnambule. Dans
certains cas, les personnes présentes n'avaient aucune notion des
dessins. Sur 180 expériences de ce genre, 30 ont plus ou moins réussi.
D'après M. Richet, «cela indique la moyenne des jours de lucidité soit
pour Alice, soit pour Eugénie. Ce n'est qu'un jour sur six qu'elles
ont des éclairs de lucidité, et encore, ce jour-là même, cette
lucidité est des plus variables et des plus incertaines.»

On voit avec quelle réserve l'habile expérimentateur se prononce. Nous
citerons pourtant, tout à l'heure, des expériences connexes de
celles-ci et qui lui ont donné de bien singuliers résultats: il s'agit
de la vision et de la description, par une somnambule, des états
morbides d'une personne étrangère.

Mme Sidgwick a repris les expériences de M. Richet sur la
clairvoyance, et elle est parvenue à démontrer, d'une façon presque
certaine, la réalité de la lucidité. Comme ces expériences sont fort
importantes, nous les citons tout au long, d'après Mme Sidgwick[84].

  [84] Voir les _Annales des Sciences Psychiques_, no 3 (1re
  année).

Expériences de Mme Sidgwick

   Je voudrais exposer brièvement une série d'expériences conduites
   par une de mes amies, qui sont assez encourageantes, à mon avis,
   pour engager d'autres personnes à essayer d'obtenir des
   résultats identiques.

   Ces expériences consistent simplement à deviner des cartes
   extraites d'un paquet, sans qu'elles aient été vues par
   personne. Mon amie a fait environ 2,585 expériences de ce genre,
   et, dans 187 cas, elle a deviné les cartes exactement, à la fois
   selon leur nom et leur nombre de points. Pourtant, dans 75 de
   ces cas, il a fallu faire deux essais (comme, par exemple, pour
   savoir si c'était le trois de cœur ou le trois de pique). En
   comptant ces cas comme demi-succès, nous arrivons à un total de
   149 succès, trois fois plus grand que le nombre que le calcul
   des probabilités attribue au hasard.

   Toutes les expériences mentionnées plus haut ont été faites
   alors qu'elle était entièrement seule.

   Elle est si habituée à être seule que toute compagnie la
   trouble, dans tous les genres de travaux qui exigent de la
   concentration mentale.

   C'est pourquoi il n'est pas surprenant que les expériences que
   nous avons faites ensemble, dans des conditions de grande
   agitation ou d'excitation relativement ordinaire, n'aient pas
   réussi. Nous ne désespérons pas, cependant, de réussir dans
   l'avenir. Seulement, en attendant, nous souhaitons que d'autres
   se livrent à ces expériences et nous en fassent part, au cas où
   quelque clairvoyance aurait été constatée: les expériences de ce
   genre semblent être un moyen de prouver son existence.

   D'un autre côté, il est possible que les expériences d'autres
   personnes expliquent les résultats obtenus par mon amie et les
   rattachent à des causes connues, ce que nous déclarons ne
   pouvoir faire.

   Par conséquent, dans l'état présent de nos connaissances il est
   impossible de déterminer le rôle que joue, dans la réussite, le
   tempérament de l'expérimentateur, mais si, comme certains le
   pensent, la transmission de la pensée, ou plutôt la lecture par
   l'esprit, est seulement une forme plus élevée de la
   clairvoyance.

   Dans le but d'aider les personnes qui voudraient se livrer à ces
   expériences, je vais décrire la manière d'opérer de mon amie.
   Elle extrait une carte d'un paquet, au hasard, et à mesure les
   installe devant elle sur la table et les met en un tas compact.
   Le jeu de cartes est toujours battu. Au début, elle avait
   continué de prendre chaque carte dans sa main et de la regarder
   à l'envers, mais il lui vint à l'esprit qu'en opérant ainsi, il
   lui était peut-être possible, d'une façon inconsciente, de
   reconnaître les cartes par le revers, et c'est pour cette raison
   qu'elle substitue à la carte un morceau de carton blanc, comme
   un objet destiné à fixer ses regards. De cette façon, elle
   voyait, non pas la véritable carte, mais quelque chose qui lui
   ressemblait et qui devait l'inspirer dans son expérience (de
   dénomination). Elle est d'avis qu'on doit éviter de se servir
   deux fois de suite du même morceau de carton blanc, en raison de
   la _persistance de l'image_. Cette façon de procéder n'est pas
   indispensable à la bonne réussite. Elle pense, en somme, que
   cela aide au succès; mais, si elle agit ainsi, c'est en raison
   de la trop grande fatigue qui se produit, quand les yeux fixent
   trop longtemps quelque chose. Elle a fait chaque fois environ 30
   expériences, tantôt plus, tantôt moins.

   Pour ce qui concerne les conditions dans lesquelles doivent se
   trouver l'esprit et le corps, au moment où l'on expérimente, mon
   amie a peu de choses à dire. Elle est incapable d'indiquer
   clairement le rapport qu'il y a entre les réussites et certaines
   conditions de santé ou de dispositions au travail. Elle pense,
   cependant, qu'elle ne peut pas réussir immédiatement après le
   repas. Un état d'esprit, exempt de tout souci, semble la
   condition favorable; c'est ce qu'elle a remarqué dans ses
   expériences.

   Dans les nombres donnés plus haut, nous avons compris toutes les
   expériences faites du 29 mai au 4 septembre 1889; mais le total
   de 2,585 est seulement approximatif, parce que le registre qui
   contenait un certain nombre d'expériences infructueuses a été
   détruit au début. Ce n'est que plus tard que mon amie pensa
   qu'il était important de les noter toutes. Elle a des raisons
   pour penser que 80 expériences au moins ont été ainsi perdues,
   et c'est ce nombre de 80 que nous avons supposé.

M. Dariex a raison de dire que «si l'expérience avait été faite, non
pas avec les mêmes jeux de cartes, mais avec des jeux neufs ou
renouvelés, la clairvoyance serait absolument démontrée d'une manière
irréprochable.»

Venons-en maintenant aux cas de lucidité spontanée.

Sans remonter loin dans le passé, on trouve, dans les ouvrages des
premiers auteurs qui ont écrit sur l'hypnotisme, des exemples de
somnambules _voyant_ à distance dans le présent, et même dans le
passé, toutes sortes d'événements: des scènes de meurtre, par
exemple, les reconstituant, aidant à trouver le coupable; d'autres
indiquent la place où l'on retrouvera des objets perdus, les trouvent
eux-mêmes, sans aucune hésitation, etc., etc.

Actuellement même, il existerait, paraît-il, un médecin de campagne
qui, par l'intermédiaire d'un sujet merveilleux, saurait, sans sortir
de chez lui, de quelles maladies sont atteints les clients qui
demandent son aide; il emporterait ainsi les remèdes que, d'avance, il
saurait leur être nécessaires...

Par malheur, toutes ces observations manquent de contrôle. Il n'en est
pas ainsi de celles qu'a réunies, dans sa consciencieuse étude, Mme
Henry Sidgwick[85]. Ici, les documents ont été soumis à une critique
éclairée et confirmés par des témoignages aussi précis et aussi
nombreux que possible. Et de cette analyse vraiment scientifique, il
ressort, comme nous le disions plus haut, que les cas de lucidité ou
de clairvoyance véritable doivent être infiniment rares. Dans un grand
nombre de circonstances, en effet, on attribue à la lucidité ce qui,
en réalité, est le fait soit de la télépathie, soit de suggestions
involontaires de la part des assistants, soit enfin d'auto-suggestions
chez le sujet. Nous répétons d'ailleurs que le départ à faire entre
ces diverses causes possibles est très délicat, très malaisé.

  [85] Voir _Annales des Sciences Psychiques_, 1re année, no 5 et
  suivants.--Mme Henry Sidgwick: _Essai sur la preuve de la
  clairvoyance_.

Pour fixer les idées, disons encore une fois que le problème de la
véritable lucidité se pose ainsi:

Est-il possible à un sujet, dans l'état de veille ou dans l'état de
sommeil hypnotique, de décrire exactement des lieux qu'il n'a jamais
vus, ou des événements qui se passent loin de lui, alors qu'_aucune
des personnes_ qui l'entourent ne connaît ni ces lieux ni ces
événements?

Nous répondrons en citant l'observation suivante, empruntée au travail
de Mme Sidgwick et qui nous paraît réaliser à peu près les conditions
exigées[86]:

Un hypnotiseur, M. Hansen, possède un sujet, M. Balle, avec lequel il
tente des expériences de lucidité. Voici, d'après Mme Sidgwick, les
documents relatifs à deux de ces expériences.

  [86] Voir _Annales_ no 4, 2e année. On trouvera dans ce numéro
  plusieurs autres observations de ce genre.

     Notre mère, disent les frères Suhr, habitait, à cette époque,
     Rœskilde, en Seeland. Nous demandâmes à Hansen d'envoyer
     Balle la visiter. Il était tard, dans la soirée, et, après
     avoir un peu hésité, M. Balle fit le voyage en quelques
     minutes. Il trouva notre mère souffrante et au lit; mais elle
     n'avait qu'un léger rhume qui devait passer au bout de peu de
     temps. Nous ne croyions pas que ceci fût vrai, et Hansen
     demanda à Balle de lire, au coin de la maison, le nom de la
     rue. Balle disait qu'il faisait trop sombre pour pouvoir lire;
     mais Hansen insista, et il lut: «Skomagers traede». Nous
     pensions qu'il se trompait complètement, car nous savions que
     notre mère habitait dans une autre rue. Au bout de quelques
     jours, elle nous écrivit une lettre dans laquelle elle nous
     disait qu'elle avait été souffrante et s'était transportée
     dans «Skomagers traede».

   La soussignée V. B..., femme de Suhr, alors Miss Clara Wilhelmine
   Chrristensen, fut témoin d'une autre expérience.

     «A cette époque, ma femme habitait, à Slora Goothaab, une
     grande ferme sur la route de Goothaab, près de Copenhague;
     mais elle était allée à Odense voir un parent et M. Hansen et
     sa femme qui, comme je l'ai déjà dit, étaient alors établis à
     Odense. La séance eut lieu dans la pièce ci-dessus mentionnée.

     Ma femme désira savoir ce qui se passait à Slora Goothaab, dans
     la maison de l'ingénieur des télégraphes Schjotz, avec la
     famille duquel elle habitait, et elle pria donc M. Hansen de
     faire à M. Balle des questions à ce sujet. Elle savait très
     bien qu'aucun d'eux n'était jamais allé à l'endroit en
     question. M. Hansen prit alors une lettre écrite par ma femme
     et la plaça sur le front de M. Balle hypnotisé, en disant:
     «Essayez de trouver l'endroit où habite l'auteur de cette
     lettre.» Balle: «C'est inutile, puisqu'elle est dans cette
     pièce.» Alors M. Hansen insiste fortement pour que Balle
     trouvât la maison et après avoir hésité un peu, d'abord parce
     qu'il fallait traverser l'eau (le Hora Balt), puis parce que,
     comme il le dit, lorsqu'il atteignit la route de Goothaab, «il
     fait si noir ici.» «Eclairez votre esprit et voyez», répondit
     Hansen; et Balle continua à avancer: «M'y voilà», dit-il
     quelques instants après.

     Hansen: «Que voyez-vous?»--Balle: «Cela ressemble à un
     château.»--H...: «Entrez dans la maison.»--B...: «Il y a de
     grands escaliers.»--H...: «Très bien! Maintenant il faut aller
     dans la chambre de la dame.»--B...: «Il n'y a personne.»--H...:
     «Pas un être vivant?»--B...: «Mais si! un serin dans une
     cage.»--H...: «Où est-elle posée?»--B...: «Sur une commode.»

     Ma femme fit la remarque que ceci n'était pas exact, car la
     cage était toujours sur la fenêtre; mais Balle persista à
     l'affirmer.

     Il y avait quatre enfants dans la famille, et ma femme voulut
     savoir comment ils allaient.

     --H...: «Allez chez la famille, et voyez comment vont les
     enfants.»--B...: «En voici deux au lit.»--H...: «Il faut en
     trouver d'autres.» Balle chercha beaucoup; enfin il s'écria:
     «En voilà encore un! Eh! non, c'est une poupée», dit-il avec
     indignation, et il agita la main comme s'il rejetait quelque
     chose. En dépit de l'insistance de M. Hansen, M. Balle ne put
     trouver plus de deux enfants, mais il vit dans son lit une dame
     très malade, presque mourante. Ma femme savait que ceci était
     exact, c'était une Miss Mary Kruse... Elle était très malade
     quand ma femme avait quitté Copenhague, et le docteur ne
     croyait pas qu'elle pût vivre, car elle était phtisique au
     dernier degré. H...: «Comment va Miss Kruse?»--B...: «Très
     mal.»--H...: «Mourra-t-elle?»--B...: «Elle se rétablira.»

     Lorsque ma femme revint à Slora Goothaab, elle ne dit rien de
     ce qui était arrivé, mais demanda à une autre sœur de M.
     Schjotz, Miss Caroline Kruse, si son serin avait toujours été
     bien portant, pendant son absence, et s'il avait toujours été
     à sa place accoutumée, excepté un soir où elle l'avait mis sur
     la commode pour le préserver du froid. Quant aux enfants, elle
     dit que deux d'entre eux, précisément le jour en question,
     étaient allés voir le frère de leur père, Schjotz, le
     manufacturier de tabacs, Kjohmagergade-street, à Copenhague. La
     dame malade vit toujours et est depuis plusieurs années
     directrice d'une grande école de filles, dont on dit beaucoup
     de bien à Iredriksbergs Allé, près de Copenhague.

     Ont signé en témoignage de la vérité du récit ci-dessus:

     ANTON TILHELM SUHR, photographe.
     Ystad (Suède), 30 août 1891.
     VALDEMAR BLOCH SUHR, artiste dramatique et peintre.

     En réponse à mes questions, M. Anton Suhr m'écrit sur une carte
     postale, datée du 9 octobre 1891: «Les notes que vous avez sont
     un abrégé du procès-verbal (mon frère l'a eu en sa possession,
     et il l'a écrit pendant les expériences du clairvoyant) et
     exactement dans les mêmes termes.»

     Alfred BAIKMAN.

   Nous entendîmes parler, pour la première fois, de ce cas de
   clairvoyance, dit Mme Sidgwick, par M. Hansen, qui a eu
   l'amabilité, d'écrire pour nous le récit suivant de ses propres
   souvenirs de cette circonstance, et nous a adressé à M. Anton
   Suhr, pour en avoir la confirmation. Il s'écoula quelque temps
   avant que nous n'ayons eu l'occasion de communiquer avec M. Suhr,
   en Suède.

    13 mai 1889.

     En causant avec le docteur A. J. Neyers, il m'arriva de
     mentionner un exemple de ce que je considère comme la
     clairvoyance indépendante. Le docteur Neyers me demanda alors
     de le mettre par écrit. C'est ce que je vais faire, et
     j'essaierai de raconter les faits avec autant de concision que
     possible, car je crois que ma mémoire les a fidèlement retenus;
     si cependant je fais quelques erreurs, elles pourront être
     rectifiées par deux gentlemen présents, dans la circonstance,
     et dont je donne les noms.

     En 1867, j'habitais Odense (Danemark), et je recevais souvent
     deux jeunes gentlemen, établis dans la ville comme
     photographes; ils étaient frères, fils d'un fameux jardinier
     paysagiste et neveux d'un prédicateur alors en vogue, le R.
     Bloch Suhr, d'Helligertor Thurch, à Copenhague. L'aîné
     s'appelait Valdemar Bloch Suhr, le plus jeune Anton Suhr. En
     outre, je voyais souvent chez moi un jeune homme nommé Valdemar
     Balle, maintenant avocat à Copenhague.

     A différentes reprises, j'avais hypnotisé M. Balle, mais
     j'avais seulement essayé de le mettre dans l'état hypnotique
     caractérisé par la léthargie et l'anesthésie, ou encore de
     produire des illusions ou des hallucinations; au fait, les
     expériences avaient été plutôt faites pour l'amusement de mes
     deux amis, les frères Suhr, que dans un but de recherche.
     Cependant, M. Balle qui, à cette époque, étudiait et
     travaillait beaucoup, se sentait très reposé et fortifié après
     chaque sommeil magnétique, et me demandait parfois de
     l'endormir pendant peu de temps; après quoi il était
     généralement très en train et prenait une part active à la
     conversation. Dans deux ou trois occasions, il donna, pendant
     son sommeil, des signes de clairvoyance; j'ai oublié les
     détails: peut-être M. Bloch Suhr, qui a une excellente mémoire,
     se les rappelle-t-il. Cependant, j'ai conservé un souvenir très
     net de ce qui suit:

     Un soir, quand j'eus hypnotisé M. Balle, et qu'il fut
     profondément endormi dans un fauteuil, l'aîné des frères Suhr
     me demanda d'essayer si Balle pourrait aller mentalement à
     Roskilde, ville de Seeland, à environ 75 ou 80 milles anglais,
     dont 16 milles de mer, et voir comment se portait la nièce de
     Suhr. J'y consentis et j'ordonnai à Balle d'aller à Roskilde.
     Il y était d'abord peu disposé, il dit ensuite: «Me voilà à
     Nyborg (ville à 16 milles de distance); mais je n'aime pas à
     traverser l'eau: il fait si sombre!» Je lui répondis de n'y
     point faire attention, mais de continuer jusqu'à Roskilde. Peu
     après il dit: «Je suis à Roskilde.» Ma réponse fut: «Eh bien!
     alors, trouvez M. Suhr.» Un instant après, il dit qu'il se
     trouvait près du logis de Mrs. Suhr. Afin de vérifier si
     c'était exact, je lui demandai: «Où demeure-t-elle?» Il donna
     le nom de la rue et, si j'ai bonne mémoire, dit que la maison
     était au coin.

     Comme je ne connaissais ni Mrs. Suhr, ni son adresse,
     j'interrogeai du regard M. Suhr, pour lui demander si c'était
     exact, mais celui-ci hocha la tête et me fit signe que le
     clairvoyant se trompait. Je dis à Balle qu'il se trompait et
     qu'il fallait regarder de nouveau. Mais lui, d'un ton assez
     indigné, répliqua: «Je ne peux pas lire peut-être? Le nom de la
     rue est écrit là, vous pouvez lire vous-même.» Je crois que ce
     nom était Skomagerstraede, mais je n'en suis pas sûr. Je me
     souviens, cependant, que les deux frères Suhr me dirent que ce
     n'était pas là la rue où habitait leur mère. Mais, comme le
     clairvoyant paraissait blessé que j'essayasse de le corriger,
     je n'insistai pas, et le priai d'entrer dans la maison et de
     voir si Mrs. Suhr se portait bien. Il y semblait d'abord peu
     disposé, et il donna pour excuse que la porte était fermée. Je
     lui dis d'entrer quand même. «Je suis entré», répondit-il
     ensuite, et alors je lui demandai: «Comment va Mrs. Suhr?»
     «Elle est au lit un peu souffrante; mais sa maladie n'est pas
     grave; ce n'est qu'un léger rhume. Elle pense à Valdemar: elle
     lui écrira une lettre dans laquelle elle lui parlera de trois
     choses.» Il cita trois choses relatives à des affaires. J'ai
     oublié ce que c'était. Je le réveillai alors, et les frères
     Suhr firent observer que les informations qu'il nous avait
     données n'avaient point de valeur, puisqu'elles contenaient une
     erreur complète, par rapport à l'adresse de leur mère, qui
     n'habitait pas là où Balle l'avait dit. Je crois que c'était
     deux jours après que Valdemar reçut de sa mère une lettre qui
     prouvait que M. Balle avait eu raison. Mrs. Suhr s'était
     transportée dans la maison que Balle avait indiquée pendant son
     état hypnotique, sans que ses fils en eussent aucune idée. Elle
     avait eu réellement un léger rhume et parlait de trois choses
     dont Balle avait fait mention, presque dans les mêmes termes
     qu'il avait employés.

     Maintenant, je dois dire que ni M. Balle, ni moi, ne savions
     rien de Mrs. Suhr. Nous ne l'avions jamais vue; aucun de nous
     n'était jamais allé à Roskilde, et nous ne connaissions pas le
     nom des rues de cette ville. Il me semble donc que, dans ce
     cas, il ne pouvait y avoir de télépathie, attendu que le
     clairvoyant ne pouvait lire une adresse dont nous n'avions
     aucune idée, et qui n'avait vraisemblablement pu entrer dans
     son cerveau par un souvenir inconscient. J'ai 

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