Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7)
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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 2 / 7)
Author: Paul Thureau-Dangin
Release date: May 3, 2013 [eBook #42636]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOLUME 2 / 7) ***
HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
PAR PAUL THUREAU-DANGIN
OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
DEUXIÈME ÉDITION
TOME DEUXIÈME
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1888
_Tous droits réservés_
HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1884.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
HISTOIRE
DE LA
MONARCHIE DE JUILLET
LIVRE II
LA POLITIQUE DE RÉSISTANCE
(13 MARS 1831--22 FÉVRIER 1836)
(_SUITE_)
CHAPITRE IV
LA RÉSISTANCE DE CASIMIR PÉRIER
(Mars 1831--mai 1832)
I. Lutte de Casimir Périer contre le parti révolutionnaire.
Répression des émeutes. Celles-ci deviennent plus rares.
Insurrection de Lyon, en novembre 1831. Troubles de Grenoble, en
mars 1832.--II. Procès politiques. Le jury. Scandale de ses
acquittements. Violences qui suivent ses rares condamnations.
Audace des accusés à l'audience. Le ministre continue néanmoins à
ordonner des poursuites.--III. Périer fait surtout appel à
l'opinion. Comme il use de la presse et de la tribune. Périer
orateur. Il raffermit et échauffe la majorité. Il combat
l'opposition. Tactique de celle-ci pour seconder ou couvrir les
séditieux. Langage que lui tient le ministre. Attitude de Périer
en face des émeutes et des débats qui suivent la prise de
Varsovie et dans la discussion sur la révolte de Lyon. Il souffre
et s'épuise dans ces luttes sans cesse renouvelées.
I
À peine arrivé au pouvoir, Casimir Périer engage contre le parti
révolutionnaire la lutte qui va remplir son ministère; lutte
offensive et défensive, de tous les instants et sur tous les
terrains: lutte si nécessaire et si méritoire, que le seul fait de
l'avoir entreprise et soutenue, pendant un peu plus d'une année, a
suffi à sa gloire. Il n'hésite, ni ne parlemente, ni ne capitule,
comme ses prédécesseurs. Toutes les forces que, dans cette société
bouleversée et désarmée par une récente révolution, il trouve encore
debout ou parvient à reconstituer, hommes et institutions, moeurs et
lois, il les concentre dans ses mains, les oppose à l'ennemi, les
anime en quelque sorte de son courage et de sa volonté. Seulement,
s'il use hardiment de toutes les armes que lui fournit le droit
commun, il n'en veut pas d'autres; quelque grave que soit le péril,
quelque extraordinaires que soient les circonstances, il met son point
d'honneur à ne pas proposer les lois d'exception auxquelles beaucoup
de conservateurs lui conseillent de recourir[1].
[Note 1: Faut-il croire cependant qu'à certaines heures d'irritation,
Périer était tenté de ne plus se contenter du droit commun?
Louis-Philippe, après la mort de Périer, causant avec les chefs de la
gauche, et cherchant un peu, il est vrai, à se faire valoir, aux
dépens de son ministre, leur disait, après avoir rappelé la nécessité
de la liberté de la presse et du jury: «Aussi me suis-je constamment
opposé aux mesures d'exception que Périer me proposait souvent, quand
il était dans ces accès de colère qui nous ont nui plus d'une fois.»
(_Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 607-608.)]
Avant tout, Périer doit avoir raison des émeutes qui, dans les
premiers mois de son ministère, d'avril à septembre, se succèdent
d'une façon presque continue. Rien, chez lui, de cette timidité qui,
depuis la révolution, embarrassait et arrêtait les ministres quand il
leur fallait bousculer, dans la rue, le peuple souverain ou toucher à
une de ces barricades que le souvenir de Juillet semblait rendre
sacrées. Dès le premier jour, ayant constaté l'insuffisance de la loi
contre les attroupements, il en présente et en fait voter une
nouvelle[2]. Jusqu'alors, on n'avait osé se servir contre l'émeute que
de la garde nationale, dont il fallait subir les variations, les
exigences et les défaillances. Périer ne peut se passer de cette
milice, en laquelle il n'a qu'une confiance médiocre[3]; mais il veut
l'encadrer dans des éléments plus solides. Il s'applique donc aussitôt
à faire sortir l'armée, la garde municipale, la gendarmerie, de l'état
de disgrâce et de suspicion où la révolution les avait mises et où le
gouvernement les avait laissées; il leur fait comprendre qu'il compte
sur elles, et qu'aussi elles peuvent compter sur lui. Résolu à dégager
la préfecture de police des compromissions révolutionnaires où
l'avaient entraînée les hommes politiques qui s'y étaient succédé
depuis 1830, il y appelle un personnage nouveau dans les affaires
publiques, mais d'un dévouement sûr, d'une intelligence et d'une
hardiesse remarquables, M. Gisquet, ancien employé de sa maison de
banque. Aussi, dès les premiers troubles qui éclatent le 16 avril
1831, à la suite de l'acquittement de Godefroy Cavaignac et de ses
compagnons, la population voit avec un sentiment d'étonnement et de
sécurité mettre en ligne des masses considérables d'infanterie et de
cavalerie; après que des commissaires de police à cheval ont fait les
sommations légales, ces troupes balayent vivement les rues et les
quais; les factieux, désorientés par une vigueur à laquelle ils
n'étaient pas accoutumés, sont promptement en déroute. Quelques jours
plus tard, le 5 mai, le maréchal Lobau disperse une foule tumultueuse
en la noyant avec des pompes à incendie: exécution grotesque et
méprisante qui montre bien que le gouvernement ne se croit plus obligé
de traiter l'émeute avec déférence. Aux troubles de Juin, des gens du
peuple se joignent à la force publique et bâtonnent les factieux, ce
dont les journaux se vengent, en accusant bruyamment la police d'avoir
organisé des bandes «d'assommeurs». La répression, loin de se
dissimuler et d'avoir honte d'elle-même, comme naguère, se montre au
grand jour et s'annonce fièrement. «Le gouvernement, dit le _Moniteur_
du 16 juin, ne manquera à aucun de ses devoirs, et saura déployer,
dans ses mesures, la sévérité nécessaire; c'est la société qu'on
menace, sous prétexte de l'attaquer lui-même; il la défendra par tous
les moyens qu'elle lui a confiés.» Et encore: «La société ne se
manquera pas plus à elle-même que le gouvernement ne lui manquera.»
C'est un autre langage que celui des proclamations de M. Odilon Barrot
ou du général La Fayette, pendant le procès des ministres!
[Note 2: Mars-avril 1831.]
[Note 3: Périer estimait que l'organisation de la garde nationale et
surtout l'élection de ses officiers présentaient de grands périls.
«Cela ne peut pas durer, disait-il un jour à La Fayette;... il faut
que ces anomalies disparaissent.»]
Après chaque effort, après chaque combat, Périer soutient
énergiquement, contre les plaintes hypocrites ou les colères
vindicatives, tous ceux qui se sont compromis sous ses ordres; il
assume, au besoin, la responsabilité des fautes commises par excès de
zèle, sachant bien qu'à ce prix seulement, surtout au lendemain d'une
révolution, le gouvernement peut s'assurer le dévouement et l'énergie
de ses agents. Par contre, le ministre frappe sans merci ceux qui
faiblissent. Le 25 septembre 1831, la garde nationale de Strasbourg
s'est mutinée pour obtenir l'abolition d'un droit d'octroi; le préfet
a parlementé et même capitulé, en promettant la réduction du droit. À
peine informé, le ministre, par télégraphe, révoque le préfet et
ordonne que la totalité du droit soit exigée.
L'énergie de la répression finit enfin par gêner un peu l'audace des
perturbateurs; à partir du mois de septembre, les troubles, pour être
encore trop fréquents, ne sont plus permanents. Les associations
révolutionnaires n'ont cependant pas désarmé: seulement elles prennent
de plus en plus le caractère de sociétés secrètes; l'émeute à ciel
ouvert fait place au complot mystérieusement tramé. À la fin de 1831
et au commencement de 1832, on peut relever trois ou quatre complots
républicains, sans compter deux complots légitimistes et un
bonapartiste. Les uns sont découverts par la police avant explosion,
les autres avortent au premier essai d'exécution.
Entre temps, le gouvernement se voyait aux prises avec une révolte
d'un caractère absolument différent. À la fin de novembre 1831, on
apprenait à Paris, non sans terreur, que Lyon était tombé au pouvoir
de quatre-vingt mille ouvriers en armes, et que le drapeau noir y
flottait, avec cette sinistre devise: «Vivre en travaillant ou mourir
en combattant.» Cette révolte était née de la misère. La crise que
l'industrie lyonnaise traversait déjà avant 1830 s'était trouvée
singulièrement aggravée par les événements de Juillet. Réduction des
salaires ou même complet chômage, telles avaient été, pour les
ouvriers, les conséquences de cette révolution qui, en même temps, les
rendait plus impatients du joug et de la souffrance. Les prédications
de quelques saint-simoniens ou fouriéristes, venus en mission à Lyon,
n'avaient pas peu contribué à troubler encore davantage les cerveaux
et à irriter les coeurs. En septembre et octobre 1831, la fermentation
était à son comble. Les ouvriers émirent la prétention qu'un tarif de
salaires fût imposé aux fabricants. Le préfet, M. Bouvier-Dumolard,
séduit par le rôle de pacificateur, flatté de s'entendre appeler le
«père des ouvriers», se laissa aller à favoriser ces derniers, plus
qu'il ne convenait à l'impartialité administrative. Sous ses auspices
et au mépris de toutes les lois économiques, un tarif fut arrêté.
C'était engager les ouvriers dans une voie sans issue. L'impossibilité
d'appliquer ce tarif fut bientôt manifeste; le peuple en réclama
l'exécution avec colère, et la révolte finit par éclater générale et
terrible. Les incertitudes et l'impuissance d'une résistance,
politiquement et militairement mal conduite, rendirent facile la
victoire des ouvriers; la garde nationale passa presque tout entière à
l'émeute; après des alternatives de combats ou de négociations, les
troupes de ligne, peu nombreuses d'ailleurs, furent réduites à battre
en retraite hors de Lyon; encore durent-elles s'ouvrir un chemin à
coups de canon, non sans laisser derrière elles plus d'un cadavre. Le
préfet, à bonne intention sans doute, ne suivit pas l'armée et demeura
seul au milieu de l'insurrection triomphante; si l'inspiration était
courageuse, la conduite le fut moins; exagérant encore ses concessions
du début, il mit sa signature au bas de proclamations qui
justifiaient, sanctionnaient la révolte et promettaient de la
récompenser; en même temps, pour rétablir un peu d'ordre matériel dans
la ville, il demanda et obtint le concours des insurgés, dont il
semblait être devenu le chef ou plutôt l'agent.
On devine ce que Casimir Périer dut penser d'une pacification achetée
au prix de semblables capitulations. Si désireux qu'il fût d'éviter
une nouvelle effusion de sang, il voulut avant tout que l'autorité du
gouvernement fût intégralement rétablie, sans concessions ni
conditions. Des troupes nombreuses furent massées autour de Lyon; le
maréchal Soult, ministre de la guerre, et le duc d'Orléans, qui fit
preuve en cette circonstance d'une grande décision et d'un rare
sang-froid, se mirent à leur tête. Les insurgés, convaincus de
l'infériorité de leurs forces, embarrassés d'ailleurs de leur première
victoire dont ils n'avaient su quel parti tirer, n'essayèrent même pas
d'opposer la moindre résistance. La garde nationale fut dissoute, la
population désarmée, le tarif aboli, le préfet rappelé et remplacé par
M. de Gasparin, quelques-uns des chefs militaires disgraciés. En même
temps, sous l'inspiration du duc d'Orléans, des mesures charitables
étaient prises pour soulager la misère trop réelle des ouvriers.
Cet événement avait surpris et vivement ému l'opinion. On avait
reconnu tout de suite qu'il n'y avait là rien de semblable aux
troubles si fréquents depuis les journées de Juillet; la main d'aucun
parti, républicain, bonapartiste ou carliste, n'y apparaissait; tout
était né d'une question de salaire. Certains beaux esprits de la
bourgeoisie alors dirigeante crurent trouver là une raison de se
rassurer. C'était avoir la vue courte. Pour qui regardait au delà des
frontières un peu étroites du Parlement ou des partis, cette première
entrée en scène du socialisme armé n'était-elle pas au contraire le
plus menaçant des symptômes? Et d'ailleurs ne suffisait-il pas
d'observer comment les agitateurs républicains et les émissaires des
sociétés secrètes avaient aussitôt cherché à se glisser dans les rangs
des ouvriers lyonnais, pour s'apercevoir que, dès le premier jour, un
lien s'établissait entre la révolution politique et la révolution
sociale?
Le carnaval de mars 1832 fut, dans plusieurs villes de France,
l'occasion de désordres que réprimèrent aussitôt les autorités
locales, fidèles à l'impulsion donnée par Périer. À Grenoble,
toutefois, des complications se produisirent qui fournirent au
ministère une occasion nouvelle de marquer sa politique. Par le fait
d'un préfet, peut-être un peu ardent, la troupe avait chargé la foule
avec quelque précipitation; une dizaine de curieux avaient été
blessés; grand émoi, aussitôt exploité par les agitateurs qui
réclamèrent tumultueusement l'éloignement du régiment accusé «d'avoir
versé le sang du peuple». Le général Saint-Clair, commandant à
Grenoble, ne sut pas faire tête à ces criailleries, et, un moment
prisonnier de l'émeute, il consentit à tout ce qu'elle exigeait de
lui; le 35e de ligne dut quitter honteusement la ville, où il fut
remplacé par un autre régiment venant de Lyon. Une pareille
défaillance rendait à l'émeute la confiance qu'elle enlevait à
l'armée. Aussi le gouvernement n'hésita-t-il pas un instant: il
prononça la dissolution de la garde nationale de Grenoble, mit en
disponibilité le général Saint-Clair et le commandant de la place,
enfin donna ordre de faire rentrer le 35e à Grenoble, musique en tête
et enseignes déployées. Le même jour, le ministre de la guerre publia
une proclamation à l'armée, où il disait: «L'ordre public a été
troublé à Grenoble; le 35e régiment de ligne, chargé de le rétablir, a
parfaitement rempli son devoir. Sa conduite a été telle qu'on pouvait
l'attendre du bon esprit et de l'excellente discipline qui distinguent
tous les régiments de l'armée. Le Roi a ordonné que des témoignages de
sa satisfaction fussent adressés au 35e. Sa Majesté n'a point approuvé
que ce régiment se fût retiré de Grenoble. Le lieutenant général
Delort, commandant supérieur de la 7e division militaire, a reçu
l'ordre de le faire rentrer dans la ville, avec les autres troupes qui
y sont dirigées. Aucune sorte de transaction relativement au 35e
régiment n'avait été et n'avait pu être faite entre de prétendus
députés de Grenoble et l'autorité supérieure militaire: elle la
désavoue formellement... Soldats! depuis le jour où le drapeau
national vous a été rendu, vous n'avez cessé de l'honorer par votre
dévouement, votre courage et votre discipline. Vous avez entouré le
trône et les institutions de Juillet d'un rempart, au pied duquel les
partis sont venus expirer. Soldats! le Roi et la France vous
remercient.» Quand un gouvernement parle ainsi à l'armée, il peut
compter sur elle, et dès lors il est assuré de demeurer maître de la
rue.
II
Périer ne croyait pas son oeuvre complète parce qu'il avait employé la
force des armes contre le désordre; il voulait aussi lui opposer la
force du droit. De là, les poursuites nombreuses intentées pour
complots, violences factieuses, associations illégales, délits de la
parole, de la plume ou du crayon. Jamais les procès de ce genre,
notamment ceux de presse, n'ont été plus fréquents[4]. On a dit du
gouvernement de Juillet qu'il était «processif»; M. Guizot a même paru
croire, après coup, qu'il l'avait été trop. Ce n'est pas en tout cas
le fait d'un pouvoir arbitraire et despotique, et nul n'oserait
justifier les violences que l'on demandait alors à la justice de
condamner. Le malheur était que trop souvent on ne parvenait pas à
obtenir cette condamnation.
[Note 4: On a calculé, par exemple, que, de la révolution de Juillet
au 1er octobre 1832, il y avait eu 281 saisies de journaux et 251
jugements: 86 journaux avaient été condamnés, dont 41 à Paris. Le
total des mois de prison s'était élevé à 1226, et celui des amendes à
347,550 francs. En juillet 1835, la _Tribune_ se vantait d'être à son
114e procès et d'avoir subi 199,000 francs d'amende. Or, pendant toute
la Restauration, il n'y avait eu que 181 condamnations pour délits de
presse.]
La compétence du jury en matière de délits politiques et de délits de
presse était, avec la garde nationale, l'un des principes de l'école
libérale, peut-être devrait-on dire l'une de ses illusions. Impossible
de la modifier, puisqu'on en avait fait, un peu précipitamment, un
article de la Charte revisée. Quoi qu'on doive penser de cette
juridiction à une époque de paix, de stabilité et de sang-froid, elle
était certainement détestable au lendemain d'une révolution, quand tout
était fait pour exciter, chez les jurés, les passions qu'ils devaient
réprimer, pour troubler en eux la notion du bien et du mal politique,
pour leur enlever cette sécurité qui peut seule donner aux timides le
courage de braver certains ressentiments. Le jury acquittait presque
toujours. Dans les premiers mois du ministère Périer, sur cinq
poursuites pour complot ou émeute, il n'y eut pas une condamnation;
pourtant, loin de nier ce qu'on leur imputait, les accusés s'en
faisaient un titre de gloire. Dans l'une de ces affaires, le jury avait
déclaré tous les faits constants, en même temps qu'il proclamait les
accusés «non coupables». La _Société des Amis du peuple_, cinq ou six
fois poursuivie, sortait de ces procès toujours indemne. À un banquet
républicain, en mai 1831, M. Évariste Gallois avait brandi un poignard,
en s'écriant: «À Louis-Philippe, s'il trahit!» Il avouait le propos,
déclarait avoir voulu provoquer par là le meurtre du Roi, au cas où
«celui-ci sortirait de la légalité pour resserrer les liens du peuple»;
et il ajoutait que «la marche du gouvernement devait faire supposer
qu'on en viendrait là». Le jury acquittait M. Gallois. Les articles de
journaux les plus factieux, les plus outrageants pour le Roi,
demeuraient impunis. Le _National_ entre autres n'était presque jamais
frappé. M. Antony Thouret, gérant de la _Révolution_, feuille jacobine
et bonapartiste de la dernière violence, poursuivi trente fois, était
acquitté vingt-deux fois. Dans certaines villes de province, le
rédacteur de la feuille locale était si assuré de ne pas être condamné,
que le procès devenait pour lui une formalité indifférente; il y
affectait une sorte d'impertinence ricaneuse à l'égard des juges et de
familiarité amicale avec les jurés[5]. Et quel retentissement donné à
ces verdicts! Applaudissements à l'audience, ovations tumultueuses dans
la rue, cris de victoire dans la presse, sarcasmes contre le
gouvernement et les magistrats. Partant de cette formule que «le jury
était le pays», on prétendait que, par ces acquittements, le «pays»
avait condamné le gouvernement ou même le Roi[6].
[Note 5: M. Degouve-Denunques, rédacteur du _Progrès du
Pas-de-Calais_, se vantait, en 1838, d'avoir été 24 fois poursuivi et
24 fois acquitté. De même, l'_Écho du peuple_, journal républicain de
Poitiers, en 1835, comptait 13 acquittements sur 13 poursuites. M.
Anselme Petétin, rédacteur d'une feuille radicale de Lyon, poursuivi
13 fois en trois ans, n'avait été condamné qu'une fois, et encore
disait-il que c'était faute d'avoir bien fait les récusations. En
1846, pour la première fois, le jury de Toulouse condamna une feuille
légitimiste. Sur d'autres points, à Paris notamment, le jury se
montrait sévère contre les «carlistes», pendant qu'il acquittait les
républicains.]
[Note 6: Le _Constitutionnel_, qui n'était cependant que centre
gauche, déclarera, quelques années plus tard (3 janvier 1832), à
propos d'un acquittement de journal, que les échecs parlementaires de
l'opposition étaient plus que compensés par le succès judiciaire
qu'elle venait d'obtenir; car, disait-il, le jury était le pays
lui-même, tandis que la Chambre n'en était que la représentation.
C'est à propos de ces déclamations sur le jury que M. Thiers, dans la
discussion des lois de septembre, dénonçait «ces grands mots
pédantesques que les partis aiment à créer, et avec lesquels ils
veulent écraser la vérité».]
Le jury se décide-t-il à affirmer la culpabilité, le scandale n'est
pas moindre. Le condamné est aussitôt hissé sur une sorte de
piédestal; il devient un opprimé, un martyr, pour lequel tout bon
patriote doit prendre fait et cause. On ouvre des souscriptions
publiques afin de payer ses amendes, et La Fayette annonce qu'il sera
prêt à prendre part à toutes les souscriptions de ce genre[7]. Les
journaux frappés impriment en gros caractères, quelquefois pendant
plusieurs mois, le nom des jurés avec leur adresse. La _Révolution_,
condamnée le 19 février 1832, publie, le lendemain, que cette
condamnation est due à l'animosité de MM. Lachèze, avoué, et Billaud,
agent de change. Une petite feuille satirique, les _Cancans_, se venge
ainsi du verdict prononcé contre elle: «Ferme, messieurs les jurés,
courage, déchaînez-vous... Pour commencer à m'acquitter envers vous,
je vous condamne à figurer trois fois de suite en tête de mes
_Cancans_. Je vous attache à ce poteau populaire, nouveau pilori,
index vengeur de la liberté de la presse, où deux cent mille Français
viendront vous saluer des noms qu'on prodigue toujours au _courage_ ou
à l'_indépendance_... Ah! la France entière saura vos noms... J'ai
fait tirer leur honte à vingt mille exemplaires.» Les jurés, pour
échapper à cette persécution, prennent, vers le commencement de 1832,
l'habitude de voter secrètement. Fureur de la _Tribune_, qui ne veut
pas qu'on lui arrache ses victimes; elle prétend que les jurés sont
des hommes publics dont la presse a le droit d'enregistrer les actes;
elle annonce même l'intention de publier la liste de toutes les
condamnations, avec les noms des jurés en regard. Ces dénonciations,
déjà, par elles seules, fort pénibles pour des bourgeois d'habitudes
peu militantes, ont parfois des suites matérielles: témoin ce notaire
du faubourg Saint-Antoine qui sera dévalisé, dans les journées de juin
1832, pour avoir condamné la _Tribune_[8].
[Note 7: Lettre du 26 octobre 1831. (_Mémoires de La Fayette_, t.
VI.)]
[Note 8: Le fait a été cité par M. Persil, à la tribune, le 9 avril
1833.]
D'ailleurs, que le procès se termine par un acquittement ou, ce qui
est beaucoup plus rare, par une condamnation, les accusés ont soin de
transformer leur sellette en une tribune, d'où ils appellent le peuple
à la révolte et jettent au gouvernement le défi, l'accusation et
l'outrage. Hubert avait donné l'exemple, en septembre 1830, lors du
premier procès des _Amis du peuple_; Godefroy Cavaignac et ses
compagnons l'ont suivi, en avril 1831. Depuis lors, c'est comme une
enchère de scandale entre les accusés. L'un d'eux répond au magistrat
qui lui demande sa profession: «Émeutier.» Le 11 juin 1831, dans une
affaire de complot, les amis des prévenus insultent les témoins, les
juges, les jurés, envahissent le prétoire et accueillent par des
sifflets et des huées les ordres du président. En janvier 1832, un
nouveau procès contre les _Amis du peuple_ amène sur les bancs de la
cour d'assises MM. Raspail, Thouret, Blanqui, Hubert, Trélat, etc.;
l'un d'eux, faisant allusion à la liste civile qu'on discutait alors à
la Chambre, déclare qu'il «faudrait enterrer tout vivant, sous les
ruines des Tuileries, tout homme qui demanderait au pauvre peuple
quatorze millions pour vivre»; le jury, cependant, les acquitte; la
cour seule les condamne à raison des délits commis à l'audience. «Nous
avons encore des balles dans nos cartouches», s'écrie alors Thouret.
Parfois les magistrats eux-mêmes se laissent gagner par la faiblesse
du jury, ou tout au moins trahissent une hésitation inquiète. Ceux
d'entre eux qui montrent quelque fermeté sont aussitôt personnellement
attaqués avec une violence sans pareille. Cette insolence des accusés
était un des signes tristement caractéristiques de l'époque. M.
Pasquier, dont la carrière et l'expérience étaient déjà longues,
écrivait à ce propos: «Je n'ai jamais, dans ma vie au travers des
révolutions, rien vu de semblable. Babeuf lui-même portait plus de
respect à ses juges. Je sais que cette circonstance semble frapper
beaucoup les étrangers et surtout les Anglais[9].»
[Note 9: Lettre à M. de Barante en date du 13 janvier 1832.
(_Documents inédits._)]
Dans ces conditions, ne pouvait-on pas se demander si les poursuites
n'aggravaient pas le désordre, au lieu de le réprimer? Casimir Périer,
cependant, ne se décourageait pas de les ordonner. Estimait-il que
cette fermeté, obstinée malgré l'insuccès, était une leçon nécessaire
à l'esprit public? Se flattait-il que le scandale répété des
acquittements finirait par provoquer une réaction, et que le jury
prendrait courage, à mesure que les ministres le convaincraient mieux
de leur force et de leur résolution? En effet, vers la fin du
ministère, la proportion des condamnations devint un peu plus élevée;
pas assez cependant pour qu'on pût voir dans cette juridiction une
garantie de répression sérieuse. Aussi, quelques années plus tard,
lors des lois de septembre 1835, le législateur, instruit par
l'expérience, cherchera-t-il à éluder autant que possible la
disposition de la Charte qui l'obligeait à recourir au jury en matière
politique.
III
Quelque cas et quelque usage que Casimir Périer fît de la répression
armée ou judiciaire, ce n'était pas la force sur laquelle il comptait
le plus pour avoir définitivement raison du désordre. Demeuré libéral
en pratiquant avec énergie la politique de résistance, il prétendait
surtout agir par l'opinion, à laquelle il faisait sans cesse appel.
C'était chez lui une habitude, un goût, un système, de provoquer et
d'apporter, dans chaque occasion, des explications publiques et
complètes. Il disait à la tribune, le 30 mars 1831, peu de jours après
avoir pris le pouvoir: «Devant l'étranger, comme devant le pays, nous
expliquons ouvertement notre politique, nous l'expliquons aux
fonctionnaires comme aux Chambres. Cette franchise est à nos yeux le
premier besoin de l'époque; c'est la première garantie pour les
peuples et pour le pouvoir surtout, qui, après des déclarations si
franches, ne craint pas que des promesses faites au dehors, ni des
programmes réservés au dedans, puissent le compromettre jamais aux
yeux de la France ni de l'Europe.» Il mettait en demeure ses
adversaires d'en faire autant: «Accoutumés depuis quinze ans,
disait-il, à savoir ce que nous voulons, nous devons souhaiter que
tous les hommes d'État ou hommes de parti expliquent aussi clairement
ce qu'ils veulent.»
Dans ces discussions, Périer avait recours à la presse, notamment au
_Journal des Débats_, alors résolument conservateur,--ses adversaires
disaient même: «cyniquement réactionnaire»; il encourageait les
habiles directeurs de cette feuille, MM. Bertin. Quelquefois, le soir,
il venait aux bureaux du journal faire une partie de whist avec M.
Bertin de Vaux, le comte de Saint-Cricq et M. Guizot. «C'était, a
raconté ce dernier, le moment des conversations intimes sur l'état des
affaires, les questions de conduite, les perspectives de l'avenir; et
nous nous retirions, M. Périer, content de se sentir bien soutenu dans
la presse comme à la tribune, M. Bertin de Vaux, satisfait de
l'importance de son journal et de la sienne propre.» Le président du
conseil faisait aussi insérer dans le _Moniteur officiel_ des articles
d'apologie et de polémique, écrits directement sous ses yeux.
Toutefois, sur ce terrain de la presse, le nombre était contre lui;
pour quelques rares journaux qui le défendaient, presque tous les
autres l'attaquaient violemment[10]. Le vrai champ de bataille pour
Périer, celui où il aimait que toutes les luttes vinssent aboutir et
se décider, c'était le parlement. Celui-ci siégea presque en
permanence, depuis le commencement jusqu'à la fin du ministère[11]. Ce
n'est pas que l'oeuvre purement législative ait été alors bien
importante, et surtout que le président du conseil y ait pris grande
part; mais les débats politiques se succédaient fréquents, passionnés,
retentissants, et Casimir Périer y trouvait son principal moyen de
gouvernement. Dans cette société où la révolution avait détruit ou
ébranlé toutes les forces morales et matérielles du pouvoir, il
cherchait son point d'appui à la tribune et dans la majorité. C'était
par des discours et des votes qu'il s'efforçait de défendre et
d'assurer l'ordre et la paix. Il lui plaisait d'ailleurs d'aborder ses
adversaires face à face, en un champ clos où ceux-ci ne pouvaient se
dérober, de les contraindre, sinon à confesser, du moins à entendre la
vérité, de serrer de près leurs équivoques, leurs sophismes et leurs
calomnies. À défaut même du succès immédiat, il avait conscience de
préparer ainsi la justice future, et cela l'aidait à se consoler des
mensonges des partis: «Après tout, que m'importe? disait-il à ses
amis; j'ai le _Moniteur_ pour enregistrer mes actes, la tribune des
Chambres pour les expliquer et l'avenir pour les juger.»
[Note 10: Le _National_ disait, le 23 avril 1831: «Un seul journal
soutient aujourd'hui avec chaleur le ministère du 13 mars: c'est le
ci-devant journal de la légitimité, le _Journal des Débats_.» Le
_Temps_, pourtant plutôt favorable au cabinet, disait, à la même
époque, «qu'avec la presse périodique, telle que nos troubles
l'avaient faite, le gouvernement n'avait qu'à choisir entre une
existence assez mal assurée et neuf morts bien certaines».]
[Note 11: Périer, en prenant le pouvoir, trouva une session en cours
qui se prolongea jusqu'au 20 avril 1831. La nouvelle Chambre siégea
ensuite d'une façon continue, du 23 juillet 1831 au 24 avril 1832.]
Cet homme qui prétendait gouverner au moyen du parlement était-il
donc, par le don du génie ou la perfection de l'art, un orateur de
premier ordre? Non; tel de ses adversaires, et surtout de ses alliés,
le primait sous ce rapport, surtout quand il s'agissait de ces
discours préparés à l'avance comme un ministre est souvent obligé d'en
prononcer. Banquier, il n'avait pas pu se faire à écrire ses lettres.
À plus forte raison se sentait-il incapable d'écrire ses discours. Au
début de son ministère, quand pareille nécessité s'imposait à lui, il
recourait à la plume de M. de Rémusat ou de M. Vitet. Mais bien que
ces derniers ne fissent que mettre en oeuvre les idées que le ministre
leur avait exprimées dans de longues conversations, ils avaient trop
d'esprit pour être des secrétaires absolument dociles. Dans ce qu'ils
lui apportaient, Périer ne trouvait pas toujours entièrement ou
seulement sa pensée. C'est ce qui le décida à recourir à la plume
moins habile, mais plus soumise, d'un nommé Lingay, alors chargé des
articles officiels du _Moniteur_. Se sentait-il préoccupé du sujet de
son discours, il faisait appeler Lingay, qui s'installait à côté de
lui. Alors il causait, ou plutôt il se mettait en colère: «... Ces
misérables-là, ils croient me tenir... Eh bien, non... et voici ce que
je leur dirai... je leur dirai...» Ainsi se déroulaient ses idées,
sous une forme irrégulière, heurtée, mais toujours vive et pressante.
Lingay écoutait, prenait des notes, se pénétrait le mieux qu'il
pouvait de ce qu'il entendait. Le lendemain, il apportait un discours
écrit que le ministre corrigeait et que souvent il faisait revoir par
M. de Rémusat ou M. Vitet[12]. Périer était bien plus à son affaire
dans les improvisations. Il se trouvait alors avoir précisément les
qualités de son rôle. «Attitude, accent, langage, a écrit un bon juge,
tout était d'un maître[13].» Même quand l'idée et la forme n'avaient
rien de saillant, ses auditeurs étaient saisis par l'impression toute
vive d'une volonté énergique, d'une impétueuse passion. À la tribune,
Périer agissait plus encore qu'il ne discourait; il commandait,
entraînait plus qu'il ne persuadait. Profondément ému lui-même, il
ébranlait de son émotion ceux qui l'écoutaient. Au milieu de ses
emportements,--et il en avait de singulièrement violents et
tragiques,--la pensée restait généralement nette et maîtresse
d'elle-même. D'ailleurs, s'il n'était pas toujours adroit, il était
toujours puissant. Quand, se dressant de toute sa grande taille à la
tribune, pâli par la fièvre et la colère, il menaçait ses adversaires
de sa main crispée; ou bien quand, bondissant sous une interruption,
il rejetait le manuscrit où sa prudence avait d'abord contenu sa
pensée, et écrasait, sous quelque formidable apostrophe, ceux qui
avaient osé lui lancer un défi, la Chambre se sentait vraiment
dominée. «C'était, a dit justement M. Guizot, la puissance de l'homme
bien supérieure à celle de l'orateur.»
[Note 12: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 13: _Souvenirs du feu duc de Broglie._]
Cette énergie de la volonté et de la parole servit tout d'abord à
raffermir la majorité. Nous avons dit quelles difficultés Périer avait
rencontrées, dès le début, pour la constituer, et comment, un jour, en
août 1831, il avait paru désespérer du succès[14]. Alors, sans doute,
le péril immédiat avait été conjuré, et le vote de l'Adresse avait été
favorable au ministère. Mais la Chambre ne s'était pas pour cela
dégagée des défauts qu'elle devait à son origine, à la révolution, aux
habitudes prises pendant l'opposition de quinze ans. Ces défauts
étaient même si visibles que les contemporains en étaient frappés et
presque découragés. «Cette Chambre, écrivait alors M. Duvergier de
Hauranne, s'est fait de son indépendance et de sa conscience l'idée la
plus mesquine, la plus ridicule. Lui parlez-vous d'appuyer constamment
le ministère, elle s'effraye. Lui parlez-vous de le renverser, elle
s'effraye encore plus. «On prétend, disait naïvement dans la
discussion de l'Adresse un honnête député, que si nous n'approuvons
pas le système ministériel, les ministres se retireront. Ce serait une
trahison. Nous venons pour combattre le ministère, non pour le
renverser.» M. Duvergier de Hauranne ajoutait: «On ne saurait
concevoir au reste combien, sur ce chapitre, la Chambre se montre
chatouilleuse. C'est pour elle une sorte de virginité qu'elle a
mission de défendre contre le téméraire qui voudrait y toucher. Aussi
que de peines pour lui faire dire oui ou non! Ce n'est en quelque
sorte que par surprise qu'on peut lui arracher un vote. Encore
n'est-il jamais bien certain que, le lendemain, elle ne le rétractera
pas... Dans aucune Chambre les commissions n'ont été aussi peu
écoutées. La majorité pourtant les nomme à son gré; mais, une fois
nommées, elle s'en méfie comme d'une autorité[15].» M. Guizot avait la
même impression; il écrivait, le 18 octobre 1831, à un de ses amis
retenu à l'étranger par ses fonctions: «L'incapacité, la subalternité,
le tatillonnage, le commérage, voilà le vice radical et incurable de
cette Chambre. Elle n'est ni violente ni avide. Il n'y a, je crois,
point de grande sottise qu'on n'y puisse faire échouer; mais la
rendre propre au gouvernement, c'est une chimère. Du reste, on n'a
jamais mené une telle vie si harassante, si dénuée de relâche. Ce sont
les forêts d'Amérique à défricher que ces esprits-là. Avez-vous vu
dans les montagnes les bergers et leurs chiens conduisant un grand
troupeau le long d'un précipice et suant sang et eau pour l'empêcher
de s'y précipiter[16]?» La duchesse de Broglie disait finement, le 9
septembre 1831: «La Chambre n'entend guère qu'on la gouverne; elle
trouve cela malhonnête[17].» Et elle ajoutait, le 28 octobre: «Casimir
Périer n'est pas content de la Chambre. Elle se décide un jour et
revient le lendemain sur son vote... Elle joint à très-peu de lumières
toutes les incertitudes d'une conscience chimérique, secondée par de
mauvaises passions[18].» De loin, M. de Barante n'avait pas meilleure
impression: il écrivait, le 27 août 1831: «Cette Chambre est, comme
vous dites, vulgaire, bornée, méfiante, venue de bas lieux. Pourtant
la majorité a évidemment bonne intention et craint le désordre.
Aura-t-on le temps de faire son éducation avant qu'elle ait amené
beaucoup de mal? C'est ce que nous allons voir.» Et le 8 octobre: «La
Chambre semble s'être rangée à la raison. Bien évidemment elle ne veut
ni la guerre, ni les émeutes. Mais il lui en coûte beaucoup qu'on ne
puisse maintenir le bon ordre dans un pays, sans y avoir un
gouvernement et sans y laisser quelques-uns au-dessus des autres. Pas
de pouvoir et nulle supériorité, c'est le beau idéal de la médiocrité
française[19].» Cette assemblée avait un défaut plus vilain encore,
autre forme d'un esprit petit et bas: elle manquait de courage. On le
voyait bien dans les grandes crises. Après les premières nouvelles de
l'insurrection de Lyon, il y eut une certaine période d'incertitude;
on ne savait guère ce qui se passait; des bruits sinistres
circulaient, et plus d'un prophète de malheur annonçait que la
monarchie de Juillet ne se relèverait pas de ce coup. «C'eût été le
cas, écrivait un contemporain, pour une Chambre courageuse, de se
compromettre promptement et franchement. Au lieu de cela, ce ne fut
qu'avec une répugnance extrême, et comme malgré elle, que la majorité
se décida à voter une Adresse et à promettre son appui. À la pâleur de
certains visages, à l'embarras de certains discours, il était clair
que, d'avance, on se préparait, sinon à saluer le vainqueur, du moins
à abandonner le vaincu[20].»
[Note 14: Voir, au tome précédent, le chapitre Ier du livre II.]
[Note 15: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
[Note 16: _Documents inédits._]
[Note 17: _Ibid._]
[Note 18: _Ibid._]
[Note 19: _Ibid._]
[Note 20: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
Ces témoignages pris sur le moment même, dans les confidences des
contemporains, permettent d'apprécier quelles difficultés et aussi
quel mérite Périer avait à maintenir la majorité dans une telle
Chambre. Il lui fallait une vigilance et un effort de tous les
instants. Chaque jour il devait recommencer le travail de la veille.
«La Chambre, écrivait un des collaborateurs du premier ministre, a
toujours besoin d'être avertie de la gravité des questions. Quand nous
nous taisons, nous nous perdons[21].» Au milieu de la bataille, en
même temps qu'il faisait face aux attaques de l'ennemi, le ministre
devait empêcher la débandade de ses propres troupes. Si grand besoin
qu'il eût de cette majorité, il ne la flattait pas et la rappelait
volontiers à la modestie de son rôle; l'un de ses alliés les plus
actifs, M. Dupin, ayant, un jour, parlé d'une question où «le
gouvernement, disait-il, avait plus que jamais besoin de la tutelle
des Chambres», Périer interrompit avec véhémence: «La tutelle?
s'écria-t-il; il n'y a pas de tutelle des Chambres!» On pouvait même
trouver parfois qu'il ne contenait ou ne voilait pas assez la colère
méprisante que lui inspirait l'état d'esprit de la majorité. Loin
d'user des moyens de séduction par lesquels les ministres d'ordinaire
retiennent leurs partisans ou en gagnent de nouveaux, il ne savait
même pas s'astreindre aux égards, aux politesses les plus simples.
«Comment, disait un député conservateur, voulez-vous qu'on aime un
pareil ministre? Il ne sait pas seulement les noms de ceux qui votent
pour lui[22].» M. de Rémusat écrivait à un ami, le 28 octobre 1831:
«Le ministère est considéré par la Chambre comme nécessaire, mais il
ne lui est pas agréable. Entre nous, c'est elle qui a raison. Il est
difficile d'être plus étranger au manége parlementaire que nos
ministres. C'est avec l'administration intérieure leur mauvais côté.
Le ministère a les grandes vertus, il lui manque toutes les petites.
En temps ordinaire, il ne pourrait subsister quinze jours[23].» Oui,
mais il avait précisément ces grandes vertus, et notamment il donnait
à chacun l'impression d'une volonté puissante qui dominait toutes les
hésitations, en imposait à toutes les prétentions d'indépendance,
donnait courage aux plus poltrons. «La volonté forte de M. Périer
soutient tout[24]», écrivait, le 18 octobre 1831, la duchesse de
Broglie. D'ailleurs, s'il malmenait souvent la Chambre, il savait
aussi éveiller chez elle une noble ambition en lui montrant la
grandeur de sa tâche; il lui parlait de la reconnaissance dont elle
serait entourée, quand elle aurait satisfait ce pays qui lui demandait
avant, tout «du repos, du calme, de la confiance et de l'avenir». Il
veillait à ce que cette ambition ne s'égarât point; ce n'était pas
chose facile, car les têtes étaient tournées par la fausse gloire de
la révolution; les plus conservateurs se laissaient aller à débiter ou
à accepter sur ce sujet les déclamations courantes. «Songez,
messieurs, leur disait alors le président du conseil, qu'il y a plus
de gloire pour ceux qui finissent les révolutions que pour ceux qui
les commencent.» Cette majorité manquait surtout de courage; Périer
s'efforçait de lui communiquer un peu de celui dont il était rempli.
Écoutez ses viriles exhortations: «C'est la peur qui sert les partis,
qui les grandit, qui les crée; car c'est elle qui fait croire à leur
pouvoir; et ce pouvoir imaginaire ne réside que dans la faiblesse des
majorités qui livrent sans cesse le monde aux minorités, dans la
mollesse de la raison tremblante devant les passions, dans la lâcheté,
disons le mot, des citoyens qui craignent de défendre, d'avouer, avec
leurs égaux, leurs opinions. Il y a dans cet état des esprits le
symptôme d'un mal grave dont il appartient à une assemblée française
d'arrêter les progrès, en apprenant, par son exemple, à tous les
citoyens à mépriser la vaine popularité du jour et à n'ambitionner que
la reconnaissance de l'avenir[25].» Grâce à ces efforts continus, la
majorité «grossissait et se systématisait[26]». En somme, si elle ne
s'était pas absolument dégagée des hésitations qui tenaient au fond
même de sa nature, elle ne fit défaut à Périer dans aucune
circonstance décisive. Par moment même, on eût dit qu'il était parvenu
à la pénétrer et à l'animer de ses propres passions: à sa voix, sous
son impulsion, ces bourgeois, naguère si froids, si incertains, si
timides, sentaient s'allumer en eux des ardeurs, des colères qu'ils ne
se connaissaient pas, et on les voyait, par l'effet d'une sorte
d'imitation, frémir, trépigner, menacer, maudire, à l'unisson du
ministre.
[Note 21: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante, en date du 28
octobre 1831. (_Documents inédits._)]
[Note 22: _Documents inédits._]
[Note 23: _Documents inédits._]
[Note 24: _Ibid._]
[Note 25: Discours du 9 août 1831.--Un autre jour, le 21 septembre de
la même année, Périer demandait que «les amis du gouvernement se
montrassent comme ses ennemis», car, ajoutait-il, «ce sont les
incertitudes d'en haut qui font les inquiétudes d'en bas».]
[Note 26: Expression de M. de Rémusat dans une lettre à M. de Barante.
(_Documents inédits._) M. Duvergier de Hauranne, naguère si sévère
pour la Chambre, reconnaissait lui-même ce changement, non sans un
certain étonnement. Il écrivait à ce propos: «Élue dans un temps de
trouble et de désordre, bourrée de préjugés, étrangère, dans une forte
portion de ses membres, aux lois les plus simples du mécanisme
constitutionnel, avide enfin de popularité, la Chambre de 1831, par la
seule force de son bon sens et de son honnêteté, par le seul besoin de
rétablir l'ordre et de sauver la société menacée, a su, par degrés,
vaincre ses préjugés.» (_Notes inédites._)]
Il importait d'autant plus à Périer de pouvoir s'appuyer sur une
majorité fidèle, que le parti de l'émeute trouvait plus de complices,
ou tout au moins de complaisants, dans l'opposition parlementaire.
Celle-ci avait pour tactique de nier le péril révolutionnaire. Telle
est sa thèse dans la discussion de l'Adresse, en août 1831. Que lui
parlez-vous d'un parti républicain? Il n'existe que dans l'imagination
craintive des ministres. Tout au plus y a-t-il quelques jeunes gens
généreux, quelques rêveurs inoffensifs, dont il ne convient ni de
blâmer ni de réprimer la conduite. Le péril est du côté des carlistes.
«C'est la Restauration, la Restauration tout entière qui est au
pouvoir, dit M. Mauguin, et l'on vient nous faire peur de la
république!» S'il y a malaise, la faute en est à la politique du
ministère. L'émeute a-t-elle éclaté, ne peut-elle être niée,
s'est-elle manifestée terrible et sanglante comme à Lyon, alors
l'opposition s'en prend au gouvernement, cause de tout le mal. «Il n'y
a pas de faute dans un peuple, s'écrie M. Mauguin, sans que le
gouvernement soit coupable; si le peuple se rend coupable, c'est que
le gouvernement n'a pas su trouver le sentiment national[27].» Ce qui
fait dire au _Journal des Débats_: «Toute la politique de l'opposition
est dans ce raisonnement: Chaque désordre, chaque émeute, est une
réclamation juste, légitime, un droit qui cherche à se faire jour dans
les lois. Satisfaites ce droit et ce sentiment qui frémit de son
exclusion; plus de réclamations, alors plus d'émeutes[28].»
[Note 27: Discours du 19 septembre 1831.]
[Note 28: _Journal des Débats_, 1er mai 1832.]
Quelques orateurs ont un procédé plus simple encore pour tout imputer
au pouvoir; ils voient dans les troubles l'oeuvre d'une «police
ténébreuse[29]», ou du moins reprochent au ministère de les avoir
laissés volontairement grossir. Ils demandent à grand bruit des
enquêtes, non sur le crime de la révolte, mais sur celui de la
répression. Pendant que l'opposition affecte, en parlant des insurgés,
une impartialité ou une compassion hypocrites, elle réserve sa
sévérité pour ceux qui ont eu la charge de défendre l'ordre; elle
accuse le commandement de précipitation cruelle, l'armée d'animosité
contre la population. Quelqu'un ayant soutenu que les soldats, qui
venaient de réprimer une émeute, avaient même droit à la
reconnaissance que les «combattants de Juillet», parce que, dans les
deux cas, on luttait pour la loi, un député de la gauche, le général
Demarçay, protestait contre cette assimilation: «Les soldats,
disait-il, obéissaient à la voix de leur chef; rien n'obligeait la
population de Paris à se dévouer. Les soldats n'affrontaient qu'une
mort; les combattants de Juillet en affrontaient deux: les balles
premièrement et, en cas de défaite, les supplices.» Aussi comprend-on
que, dans un de ces débats scandaleux, soulevés par l'opposition après
chaque révolte, M. Dupin fût autorisé à dire: «Il n'éclate pas un
désordre, on ne voit pas une émeute, qui ne trouvent dans la Chambre
des excuses et des apologies.» Et il demandait «comment pouvait
marcher le gouvernement, quand, dans la représentation nationale, la
première impulsion était de donner tort à l'autorité et de donner
raison au désordre».
[Note 29: Discours de M. Mauguin, 19 et 20 septembre 1831; de M.
Pagès, 9 avril 1832. Voyez aussi, dans le même sens, le _National_ des
15, 30 mai et 16 juillet 1831.]
Cette détestable tactique n'était pas suivie seulement par les ennemis
de la monarchie; elle était aussi celle de la partie de la gauche qui
se piquait de constituer une opposition dynastique. Nous l'avons déjà
vue, dans les questions étrangères, tout en se défendant de désirer la
guerre, seconder ceux qui y poussaient; de même, à l'intérieur, tout
en ne voulant pas la république, elle ne semblait avoir d'autre rôle
que de couvrir les républicains, de plaider leur innocence, ou au
moins leur innocuité, de détourner d'eux la responsabilité et
l'irritation, pour les rejeter toutes sur le gouvernement. Écoutez son
principal orateur, M. Odilon Barrot: «On vient nous parler des
troubles, des émeutes, des républicains. Est-ce que c'est là la
véritable cause du malaise du pays? J'ai plus de confiance que vous
dans la force de nos institutions, dans le bon sens national. Jamais
je n'ai partagé vos terreurs, jamais je ne me suis associé à cette
politique de la peur[30].» Il ajoutait que ce malaise venait
uniquement de la politique méfiante et réactionnaire de Périer. Au
lendemain des émeutes, il se plaignait qu'on eût employé la violence
au lieu de «borner les moyens de répression» à cette «force morale», à
cette «persuasion[31]», dont lui-même avait fait un si heureux et si
honorable usage, lors du procès des ministres et du sac de
Saint-Germain l'Auxerrois.
[Note 30: Un peu plus tard, M. Barrot s'est-il fait une idée plus
juste du parti républicain? Toujours est-il qu'en avril 1832, il crut
devoir écrire une lettre publique pour se distinguer de ce parti. (O.
BARROT, _Mémoires_, t. I, p. 213.)]
[Note 31: Voyez la plaidoirie de M. Barrot pour le _National_, après
l'émeute du 14 juillet 1831, ou son discours à la Chambre, dans le
débat qui suivit les événements de Grenoble, 20 mars 1832.]
Casimir Périer tenait tête à tous ces adversaires, qu'ils fussent
violents ou lâches, perfides ou niais. À ceux qui se laissaient
entraîner hors de l'opposition constitutionnelle, il adressait cet
avertissement que les partis de gauche ont si souvent mérité en France:
«Qu'il me soit permis de dire à l'opposition qu'il n'y a, dans cette
voie, ni présent ni avenir pour elle; de lui dire que ce n'est pas à de
telles conditions qu'on se prépare à gouverner; qu'elle ne s'aperçoit
pas que, si elle avait le malheur d'arriver ou de retourner au pouvoir
par ces voies de destruction, par cette route couverte de ruines, elle
aurait brisé elle-même d'avance ses moyens d'action et de force. Elle ne
gouvernerait pas, elle serait gouvernée; car elle n'aurait derrière elle
que des passions pour la pousser au lieu de convictions pour la
soutenir. Tout gouvernement lui serait impossible, parce qu'elle aurait
professé l'opinion qu'il ne faut pas gouverner notre révolution, mais la
suivre, et qu'une révolution que l'on suit ne s'arrête jamais que dans
l'abîme.» Contre ceux qui osaient l'accuser d'avoir fait faire l'émeute
par la police, le ministre se portait à son tour accusateur: «Messieurs,
s'écriait-il, il y va, non pas de notre honneur, que nous croyons, que
vous croyez sans doute placé à l'abri de ces accusations, mais il y va
de l'honneur de l'accusateur lui-même... C'est nous, à notre tour, qui
l'interpellons... C'est nous qui venons, à notre tour, le sommer de
répondre, au nom des lois, au nom de l'honneur.»
Spectacle émouvant et parfois grandiose que celui de cet homme,
soutenant la lutte à la fois sur tous les terrains. Considérez-le, par
exemple, à l'une des heures les plus tragiques de son ministère, en
septembre 1831, quand la nouvelle de la prise de Varsovie a soulevé
l'émeute dans Paris, mis la Chambre en feu, et que l'on peut se
demander si, dans le trouble général, le gouvernement ne sera pas
abandonné par une partie de ses défenseurs. La foule s'est ameutée,
tumultueuse, menaçante, devant le ministère des affaires étrangères.
Tout à coup, la porte s'ouvre, et un coupé sort. La populace, qui y
reconnaît le président du conseil et le général Sébastiani, se
précipite et arrête la voiture. Les ministres mettent pied à terre.
Périer, pâle de colère, l'oeil en feu, marche vers les plus animés.
«Que voulez-vous?--Vive la Pologne! nous voulons nos libertés.--Vous
les avez, qu'en faites-vous? Vous venez ici m'insulter, me menacer,
moi, le représentant de la loi qui vous protége tous!» Et comme la
foule hurlait: «Les ministres! les ministres!»--«Vous demandez les
ministres! s'écrie Périer, les voici. Et vous, qui êtes-vous,
prétendus amis de la liberté, qui menacez les hommes chargés de
l'exécution des lois?» L'accent dominateur de sa voix, son regard, sa
haute stature, saisissent les émeutiers, qui s'écartent et laissent
les deux ministres entrer à la chancellerie.
Suivez, dans ces mêmes journées, le président du Conseil à la Chambre,
où M. Mauguin reprend les attaques de la rue. Périer «arrive dans la
salle des séances, raconte un témoin[32], couvert d'une longue
redingote grisâtre, semblable au vêtement historique de Napoléon,
jette, d'un geste menaçant son portefeuille sur son pupitre, se croise
les bras, comme pour défier ses ennemis de venir jusqu'à lui. Son air
est si imposant, que sa petite cour, qui d'ordinaire lui faisait
cortége à son entrée, reste immobile sur ses places, et que M. Thiers
lui-même, qu'on voyait voltiger sans cesse autour du banc des
ministres, s'arrête à moitié de la route. Il y a dans son attitude,
sur son visage, quelque chose de ce qui, tout à l'heure, a fait
reculer l'émeute. Par moments, il se lève pour aller donner des ordres
aux officiers qui viennent lui apporter des nouvelles. «Je sors aussi
pour le voir, raconte le même témoin; il est nuit déjà, et je le
trouve, dans l'enceinte extérieure, pressant la main de plusieurs
officiers de la garde municipale et de la grosse cavalerie qui
l'entouraient, et leur disant d'une voix forte: «À la vie et à la
mort, messieurs! C'est notre affaire à tous. On ne nous épargnerait
pas plus les uns que les autres!» Vous jugez de la réponse. C'est un
bruit de sabres et d'éperons, un cliquetis d'armes et de jurements.»
Puis le ministre rentre dans la salle, et, pour ranimer ses troupes
parlementaires comme il vient de faire des autres, il monte à la
tribune. Son émotion et sa colère sont telles, qu'au premier moment il
a peine à parler; il reste à la tribune, l'oeil étincelant, les
narines ouvertes, soufflant comme un lion qui se prépare à combattre.
Enfin la parole parvient à se frayer un passage, et jaillit vibrante,
brève, saccadée: phrases un peu incohérentes, où l'orateur fait entrer
on ne sait trop comment le cri de: Vive le Roi! et de: Vive la France!
«Délibérez tranquillement, messieurs, dit-il en terminant; tant que le
pouvoir nous sera confié, nous saurons le défendre et le faire
respecter par les factieux.» C'est peu de chose, mais rien n'est plus
«imposant», dit encore notre témoin; «l'émotion de Casimir Périer, la
chaleur de son apostrophe, l'impossibilité où il est de parler d'une
manière suivie, le poing qu'il lève avec fureur contre les bancs de
l'opposition, le danger qu'il a couru le matin de ce même jour où il a
failli périr sur la place publique, le bruit du tambour et les rumeurs
qu'on entend au dehors, tout, jusqu'à l'obscurité qui règne dans la
salle, contribue à faire de ce moment l'une des scènes les plus
solennelles de notre histoire parlementaire». Et quel est l'enjeu de
cette terrible partie? Il ne s'agit pas d'une lutte de rhéteurs ou
d'un conflit d'ambitieux se rencontrant sur quelque problème factice,
comme il arrive parfois dans les assemblées politiques. Ordre ou
anarchie, paix ou guerre, telle est l'alternative. La cause que Périer
tient en main, c'est le salut de la France et le repos du monde.
[Note 32: M. LOÈVE-VEIMARS, _Lettres sur les hommes d'État de la
France_.]
Vainement le ministre remporte-t-il une victoire, le lendemain tout
est à recommencer, et il doit de nouveau faire face aux mêmes
attaques: le dégoût qu'il en éprouve ne lasse pas son courage. À la
suite de la sanglante révolte de Lyon, M. Mauguin tente encore
d'innocenter les révoltés pour charger le gouvernement; et trouvant
sans doute, dans le cas particulier, sa cause trop mauvaise, il
réveille toutes les méchantes querelles soulevées à propos des émeutes
précédentes, notamment la prétendue histoire des bandes «d'assommeurs»
embrigadés par la police lors des troubles du 14 juillet. Périer
répond; sa voix est frémissante, sa lèvre trahit son mépris et sa
colère. Pâle, épuisé, c'est à croire, en plus d'un moment, qu'il ne
pourra continuer; mais sa passion et les applaudissements d'un
auditoire auquel il a communiqué son indignation lui redonnent chaque
fois comme un nouvel élan. Le débat dure plusieurs jours, le ministre
n'a voulu laisser aucune calomnie, sans en faire justice; puis, avant
de descendre de la tribune, il dit avec une fierté mélancolique: «Je
persiste à défendre notre politique, la vôtre, non nos personnes. Car,
il faut le dire enfin, (et après cette triste explication, j'en
éprouve plus que jamais le besoin), il faut dire, permettez-le-moi une
seule fois, que jamais je n'ai désiré le pouvoir, qu'entré aux
affaires en homme de coeur, je n'ai d'autre ambition que d'en sortir
en homme d'honneur; que je demande, que j'ai droit de demander à mon
pays son estime, parce que ma conscience me dit que je l'ai
méritée.»--«Oui! oui! bravo!» crie-t-on des bancs de l'assemblée et
même des tribunes, où le public n'a pu contenir son émotion. M. Odilon
Barrot tâche de couvrir la retraite de l'opposition, en engageant la
Chambre à se montrer «indulgente» pour le ministre. «Je n'accepte pas
votre indulgence, je ne demande que justice», s'écrie dédaigneusement
Périer; et la Chambre lui rend cette justice, en votant à une immense
majorité l'ordre du jour qu'il demandait[33].
[Note 33: 21 décembre 1831.]
De telles luttes étaient singulièrement douloureuses à celui qui en
portait le poids. Périer avait des heures d'abattement. Toute
provocation de l'ennemi, toute attaque mettant son honneur en jeu et
son courage en demeure, lui faisaient aussitôt relever la tête.
Seulement, au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances, pour
cet homme déjà malade avant de prendre le pouvoir! Plus d'une fois,
baigné de sueur, la voix altérée, le corps défaillant, il était obligé
de s'interrompre et même de quitter la séance, comme faisait, quelques
années auparavant, cet autre héroïque malade, M. de Serre.
L'opposition semblait prendre un plaisir cruel à entretenir chez le
ministre une irritation qui l'usait. M. Mauguin, surtout, s'attachait
à cette oeuvre meurtrière. C'était lui qui, avec sa faconde
présomptueuse, engageait les campagnes, interpellant, pérorant à toute
occasion, ressassant les mêmes déclamations. Il s'était constitué
l'antagoniste personnel de Périer, antagoniste indigne, mais qui
n'était pas, hélas! inoffensif. Il s'acharnait après lui avec une
ténacité froide et méchante; sa main sûre le dardait de ses traits
envenimés. «J'ai piqué le taureau», disait-il. Au lieu de répondre par
le mépris, le ministre bondissait sous la blessure, s'épuisait en
colère impétueuse, livrant son âme, là où l'autre ne jouait que de son
esprit, et se fatiguait à frapper à coups de massue sur l'ennemi
mobile qui se dérobait, en souriant d'avoir torturé une si noble
victime. Victime en effet! Chaque heure de ces débats rapprochait de
la tombe l'homme dont la vie était si précieuse à la France.
CHAPITRE V
LES LIEUTENANTS DE CASIMIR PÉRIER
(Mars 1831--mai 1832)
I. Casimir Périer sait grouper autour de lui les orateurs les
plus considérables. M. Dupin. Son importance à cette époque. Sa
fidélité et sa résolution au service de Périer. Ses rancunes
contre le parti révolutionnaire et ses inquiétudes personnelles.
Caractère de sa résistance.--II. M. Guizot. Ce qu'était alors son
talent oratoire. Champion décidé de la résistance. Sa
préoccupation des principes. Sa thèse sur l'origine de la
monarchie nouvelle. Son impopularité. Ce que pensaient de lui le
Roi et Périer.--III. M. Thiers. Ses variations au lendemain de
1830. Successivement collaborateur du baron Louis et de M.
Laffitte. Défenseur ardent de Casimir Périer. Son défaut
d'autorité. En quoi sa conception de la monarchie différait de
celle de M. Guizot. Son discours en faveur de la pairie. Ses
débuts oratoires. Il est très-attaqué par la gauche. La
supériorité de talent est du côté du ministère.
I
La lutte que Casimir Périer soutenait dans le parlement, pour l'ordre
intérieur et la paix de l'Europe, était vraiment son oeuvre propre; il
en avait pris l'initiative, gardé la direction; il lui avait imprimé
la marque de son caractère, de son tempérament et de sa volonté. Il
serait injuste cependant d'oublier ceux qui le secondaient
efficacement dans ces débats. Tels étaient d'abord les autres
ministres, tous zélés, courageux, dociles, quelques-uns orateurs de
mérite, mais si manifestement commandés, dominés, absorbés par leur
chef, que leur personnalité en était un peu effacée. Périer
rencontrait, en dehors du cabinet, ses auxiliaires les plus
importants. Il avait su faire accepter son autorité, non-seulement aux
simples soldats, mais, ce qui est plus rare, à ceux qui, par leur
situation et leur talent, pouvaient justement se croire des chefs. On
sait de quelle difficulté il est, en temps de guerre, de trouver, pour
le commandement supérieur, un général dont ses camarades et même ses
anciens acceptent la prééminence sans envie ni indocilité. Périer
était, dans les combats parlementaires, un de ces chefs d'armée
incontestés. Autour de lui se groupaient tous les hommes considérables
de l'opinion conservatrice, divers d'origine, de tendance et de
nature, destinés après lui à se jalouser, à se diviser et à se
combattre, mais consentant, pour le moment, à être ses lieutenants, se
dépensant, s'exposant autant que s'ils étaient eux-mêmes au pouvoir,
et ne connaissant alors entre eux d'autre rivalité que celle du
dévouement au ministère et à sa politique. Au premier rang, il
convient de nommer M. Dupin, M. Guizot et M. Thiers.
On peut être aujourd'hui surpris de voir M. Dupin placé à côté des deux
autres; mais, en 1831, il n'avait pas encore été distancé par M. Guizot
et M. Thiers, qui n'en étaient qu'à leurs débuts parlementaires. L'âge
de M. Dupin,--il avait quarante-sept ans,--le renom qu'il avait acquis
au barreau, le rôle qu'il avait joué dans les assemblées politiques
depuis 1828, et même dès 1815, pendant les Cent-Jours, lui assuraient
une sorte de supériorité et faisaient de lui l'un des personnages les
plus importants de la Chambre. Périer aurait désiré l'avoir pour
collègue; lors de la formation du cabinet, il lui avait proposé, sans
succès, d'être garde des sceaux. L'offre avait été renouvelée à
l'occasion de la crise ministérielle, un moment ouverte en août 1831.
Tout en refusant de prendre aucun portefeuille, M. Dupin avait promis un
concours auquel le président du Conseil attachait le plus grand prix.
Toutes les fois que la lutte devenait un peu chaude: «Parlez, parlez,
Dupin», disait Périer. Aussi, peu d'orateurs ont pris une part plus
active aux débats de cette époque. Son talent était alors en pleine
maturité; toujours les mêmes qualités qui s'étaient manifestées déjà
dans les Chambres de la Restauration[34]: don d'improvisation prompte
et brusque, souple dans sa rudesse; verve caustique, d'une familiarité
vigoureuse, procédant à coups de boutoir pour l'attaque comme pour la
défense; pensée courte, superficielle, mais parfois saisissante; façon
de trouver un tour vif et pittoresque pour les idées vulgaires, et de
donner ainsi une sorte d'originalité à ce que sent et dit tout le
monde[35]; saillies de franc et sain bon sens contre la sottise et la
déclamation démocratiques.
[Note 34: Voyez le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 421 à
424.]
[Note 35: «J'aime tant le naturel, disait M. Thiers, qu'il n'est pas
jusqu'à ce plat de Dupin à qui je ne pardonne toujours parce qu'il est
naturel.» (SAINTE-BEUVE, _Notes et Pensées_, t. XI des _Causeries du
lundi_.)]
Pendant toute la durée du ministère, M. Dupin le défendit et le servit
avec une fidélité et une résolution assez rares de la part de cet
esprit égoïste, ombrageux et mobile, qui se montrera bientôt si rétif
à toute discipline, si facilement effarouché de toute solidarité et de
toute compromission. C'est que le danger se présentait alors, comme
plus tard en 1848, sous la forme tangible et matérielle qui seule
touchait M. Dupin. C'est aussi que ce dernier était sous l'empire
d'une inquiétude et d'un ressentiment personnels. Avait-il, par
quelqu'une de ses boutades, blessé au vif la vanité révolutionnaire?
Toujours est-il que dès le lendemain des journées de Juillet, entre
les hommes de la politique de résistance, il avait été l'un des plus
maltraités dans les journaux, les caricatures et les clubs. L'avocat
«libéral» et «gallican», hier encore en pleine jouissance de la
popularité facile qu'il avait gagnée en plaidant pour Béranger et le
_Constitutionnel_, en pourfendant les aristocrates ou le «parti
prêtre», avait été fort troublé de se voir, à son tour, tympanisé
comme réactionnaire, courtisan et même «jésuite»; aussi sous ce titre:
_Réponse aux calomnies_, avait-il publié une brochure apologétique,
sûr moyen d'exciter encore plus l'animosité de ses détracteurs et de
piquer au jeu leur malice. Il en était venu à se croire menacé dans sa
vie et à se faire protéger par des agents de police[36]. Le _Journal
des Débats_ déplorait de le voir ainsi «persécuté», et le _Temps_
croyait faire «acte de courage», en osant le louer. Dans la soirée du
14 février 1831, après le sac de Saint-Germain l'Auxerrois, une bande
avait cherché à envahir sa maison, aux cris de: «Dupin est un
carliste, un jésuite! À mort! Nous voulons sa tête!»
[Note 36: DUPIN, _Mémoires_, t. II, p. 304.]
Si conservateur et si «résistant» que M. Dupin se montrât sous
l'empire de la peur et de l'irritation, il l'était avec je ne sais
quoi d'un peu court et incomplet, qui était la marque de sa nature.
Pendant les journées de Juillet, par prudence plus que par scrupule,
il avait été l'un des plus timides et des plus lents à s'associer au
mouvement; la révolution une fois faite, il avait voulu la limiter;
toutefois, loin de chercher à rattacher la royauté nouvelle à
l'ancienne, il prétendait l'en distinguer et la rabaisser, sinon au
niveau démocratique, du moins au niveau bourgeois. Nul ne combattait
avec plus d'insistance ce qu'il appelait la «quasi-restauration» et la
«quasi-légitimité» de l'école doctrinaire. Repoussant la souveraineté
populaire comme la tradition monarchique, il avait sur l'origine de ce
qu'il appelait, dans un langage peu royal, l' «établissement de 1830»,
une thèse, non de jurisconsulte, mais de procureur, nullement faite,
ni dans le fond ni dans la forme, pour augmenter le prestige, la
dignité et la solidité de cet «établissement». Dans toutes les
discussions contre le parti révolutionnaire, il ne parlait que la
langue de l'intérêt égoïste, subalterne; reprochant surtout à l'émeute
de faire «fermer les boutiques»; opposant à la propagande belliqueuse
la formule peut-être sensée, mais un peu étroite, du «chacun chez
soi»; souvent vulgaire alors même qu'il était dans le vrai, ce qui
faisait dire au duc de Broglie: «Argumenter à la Dupin par des raisons
de coin de rue[37].» Mais, jusque par ses défauts, cet orateur
n'était-il pas plus apte que tout autre à se faire entendre d'une
partie de l'opinion victorieuse, à éveiller ses alarmes et sa colère,
à la retourner contre le parti révolutionnaire, sans cependant
s'élever à des régions où il n'eût pas été suivi et dont la hauteur
eût même paru suspecte?
[Note 37: _Papiers inédits._]
II
Âgé de quarante-trois ans, M. Guizot avait seulement quelques années
de moins que M. Dupin. L'éclat de son enseignement à la Faculté des
lettres, le rôle politique qu'il avait joué pendant la Restauration à
côté de ses amis les doctrinaires, son passage au ministère de
l'intérieur après 1830, tout contribuait à le mettre en vue.
Cependant, entré dans la Chambre seulement en janvier 1830, il y était
encore trop nouveau pour être en pleine possession de son talent
oratoire. De ses années de professorat, il avait gardé, avec un
ensemble de connaissances qu'on eût vainement cherché chez ses rivaux
politiques, des habitudes de parole qui ne convenaient pas toutes aux
débats du Parlement. Il y a loin, en effet, d'un monologue en
Sorbonne, préparé à loisir, écouté avec déférence, au dialogue imprévu
et violemment contredit de la tribune. M. Guizot s'en aperçut, et tout
en s'étudiant à une transformation dont il sentait la nécessité mieux
qu'il n'en avait peut-être précisé d'abord toutes les conditions, il
se tenait un peu sur la réserve, tâtait le terrain avant de s'engager,
et ne faisait pas emploi de tous les trésors d'éloquence qu'il
possédait, mais que lui-même ne connaissait pas encore complétement.
Il n'en était pas moins, dès cette époque, l'un des premiers orateurs
de la Chambre, laissant voir en germe ces qualités rares qui
s'épanouiront bientôt, ce je ne sais quoi de sévère et de passionné,
cette voix et cette action si belles, ce don de tout généraliser et de
tout élever, cet accent qui dominait l'auditoire, non par une énergie
impétueuse et emportée comme celle de Périer, mais par une assurance
austère et dogmatique.
La place de M. Guizot était naturellement marquée parmi les défenseurs
du ministère. Dès le lendemain de la révolution, après quelques
incertitudes, il s'était posé en champion de la politique de
résistance; il avait commencé le 25 septembre 1830, lors du débat sur
les clubs, et avait ensuite marqué davantage cette attitude à mesure
qu'avec M. Laffitte apparaissaient plus manifestes les périls et les
misères du laisser-aller[38]. Il a raconté plus tard l'évolution qui
s'était alors accomplie dans son esprit; il a dit comment il avait été
épouvanté et illuminé au spectacle des suites de Juillet, de «cette
société attaquée de toutes parts, impuissante à se défendre, et près
de se dissoudre»; à la vue de ce «vaste flot d'idées insensées, de
passions brutales, de velléités perverses, de fantaisies terribles,
s'élevant, grossissant de minute en minute, et menaçant de tout
submerger sur un sol qu'aucune digue ne défendait plus»; à «cette
révélation soudaine des abîmes sur lesquels vit la société, des frêles
barrières qui l'en séparent, et des légions destructives qui en
sortent dès qu'ils s'entr'ouvrent»; «c'est à cette heure, ajoutait-il,
que j'ai appris les conditions vitales de l'ordre social, et la
nécessité de la résistance pour le salut[39].» Dès lors il ne les
oubliera plus, sauf en 1839, pendant le malheureux intermède de la
coalition. Sous le ministère Périer, nul ne dénonçait avec un accent
plus alarmé le péril social et l' «anarchie croissante[40]»; nul ne
prenait plus hardiment à partie la faction révolutionnaire et
républicaine[41]; nul ne défendait plus vigoureusement la paix contre
les témérités belliqueuses[42]; nul ne posait plus nettement la
question entre les deux politiques, entre «la timidité qui ménage le
mauvais parti et la franchise qui le combat ouvertement[43]».
[Note 38: «La liberté, s'écriait alors M. Guizot, est née quelquefois
après les révolutions, et je ne doute pas qu'elle ne vienne après la
nôtre, de même que l'ordre est venu quelquefois après le despotisme;
mais l'esprit de révolution, l'esprit d'insurrection est un esprit
radicalement contraire à la liberté.» Il montrait la cause de cette
«anarchie croissante de la société et des esprits» dans «ces restes
d'idées, de passions et d'habitudes anarchiques, venues soit de la
Révolution française, soit des tentatives continuelles de complots, de
conspirations contre le gouvernement déchu». (Discours des 28
novembre, 29 décembre 1830 et 27 janvier 1831.) Quelques mois
auparavant, le ministère dont M. Guizot était un des membres
importants, s'était associé officiellement à une manifestation en
place de Grève, qui était une réparation solennelle faite à la mémoire
des «sergents de la Rochelle» condamnés, en 1822, pour conspiration.]
[Note 39: _La Démocratie en France_, par M. Guizot (1849).]
[Note 40: Discours du 5 octobre 1831.]
[Note 41: M. Guizot définit ainsi ce parti: «_Caput mortuum_ de ce qui
s'est passé chez nous de 1789 à 1830, collection de toutes les idées
fausses, de toutes les mauvaises passions, de tous les intérêts
illégitimes qui se sont alliés à notre glorieuse révolution et qui
l'ont corrompue quelque temps, pour la faire échouer aussi quelque
temps.» (Discours du 11 août 1831.)]
[Note 42: Discours du 20 septembre 1831.]
[Note 43: Discours du 11 août 1831.]
Au milieu de conservateurs qui étaient alors presque tous plus ou
moins empiriques et hommes d'expédient, M. Guizot avait cette
originalité, qu'il se préoccupait des principes. Il déclarait redouter
plus encore l'anarchie des idées que celle des faits, ne croyait pas
tout fini quand on avait rétabli l'ordre matériel, estimait que «le
premier devoir d'un gouvernement» était de «résister, non-seulement au
mal, mais au principe du mal, non-seulement au désordre, mais aux
passions et aux idées qui enfantent le désordre». Ne pouvant supprimer
la révolution de Juillet ni répudier toutes ses conséquences, il
aurait voulu au moins faire entre celles-ci un départ et en conserver
le moins possible[44]. Il s'efforçait surtout de dégager la royauté
nouvelle de l'origine élective que ses amis eux-mêmes semblaient
disposés à lui attribuer. Dans la prétention des bourgeois qui
croyaient avoir créé une dynastie et se rengorgeaient en parlant du
«roi de leur choix», il ne voulait voir que «l'illusion d'une
badauderie vaniteuse». Avec quelle ingénieuse persévérance ne
cherchait-il pas à imaginer une théorie plus monarchique qui pût
s'adapter au compromis révolutionnaire de 1830, montrant dans
Louis-Philippe non pas un roi «élu» ou «choisi», mais «un prince,
heureusement trouvé près du trône brisé, que la nécessité avait fait
roi», et qui, dès lors, héritait des droits historiques de la branche
aînée[45]! C'est ce qu'on a pu appeler, d'un mot que M. Guizot se
défendait du reste d'avoir jamais employé, la théorie de la
«quasi-légitimité». Sans doute, en pure logique, cette théorie avait
bien des côtés critiquables, et il était malaisé de se maintenir sur
un terrain si étroit et si fragile, entre les royalistes d'un côté,
les révolutionnaires de l'autre. On avait donné prise aux attaques des
uns et aux exigences des autres, le jour où l'on était une fois sorti
du droit héréditaire. M. Guizot gémissait de cette faiblesse: «Ce qui
nous manque, disait-il, c'est un point d'arrêt, une force indépendante
qui se sente appelée à dire au mouvement révolutionnaire: Tu iras
jusque-là, et pas plus loin.» Il doutait que la «royauté nouvelle» pût
«suffire à cette tâche», parce «qu'elle était elle-même d'origine
révolutionnaire[46]». «Que faisons-nous depuis quinze mois? disait-il
encore. Nous cherchons péniblement à retrouver les principes du
gouvernement, les bases les plus simples du pouvoir. Cette révolution
si légitime est si grave, qu'elle a ébranlé tous les fondements de
l'édifice politique et que nous avons grand'peine à le rasseoir[47].»
Ces difficultés, douloureusement avouées, montrent, sans doute, une
fois de plus, le prix dont il faut payer les révolutions; mais
n'est-ce pas un spectacle intéressant que celui des efforts par
lesquels M. Guizot, presque seul alors avec le duc de Broglie et
quelques intelligences d'élite, tâchait ainsi d'arracher le
gouvernement aux conséquences de son origine, ou tout au moins de les
limiter? Ce n'est certes pas la tentative d'un esprit médiocre, et
mieux vaut en louer le courage que se donner le facile plaisir d'y
signaler quelques contradictions.
[Note 44: M. Guizot devait écrire plus tard: «Un peuple qui a fait une
révolution n'en surmonte les périls et n'en recueille les fruits que
lorsqu'il porte lui-même sur les principes, les intérêts, les
passions, les mots qui ont présidé à cette révolution, la sentence du
jugement dernier, séparant le bon grain de l'ivraie et le froment de
la paille destinée au feu. Tant que ce jugement n'est pas rendu, c'est
le chaos; et le chaos, s'il se prolongeait au sein d'un peuple, ce
serait la mort.» (_La Démocratie en France_, 1849.)]
[Note 45: Voyez notamment le discours du 21 décembre 1831.]
[Note 46: Discours du 5 octobre 1831.]
[Note 47: Discours du 21 décembre 1831.]
Cette tentative n'eut pas tout d'abord grand succès. Les vainqueurs de
Juillet étaient plus portés à voir, dans la monarchie nouvelle, un
compromis avec la révolution que l'héritière par substitution de la
légitimité. La théorie de M. Guizot offusquait leurs petits instincts
non moins que leurs grandes passions, leur vanité bourgeoise autant
que leur orgueil démocratique. Aussi la dénonçaient-ils comme un
retour à la Restauration; accusation alors redoutable et qu'on
cherchait à rendre plus plausible, en rappelant sans cesse les
services rendus aux Bourbons par l'ami de M. Royer-Collard et de M. de
Serre, le fameux voyage à Gand en 1815 et le concours donné aux
ministres de Louis XVIII. M. Guizot ne semblait, d'ailleurs, rien
faire pour retenir ou regagner la faveur publique. L'austérité simple
de son intérieur, la dignité de sa tenue en imposaient aux plus
ennemis; mais une sorte de sécheresse calviniste, plus visible à cette
époque qu'elle ne le sera dans la sérénité de sa vieillesse, une
roideur à laquelle il s'appliquait comme à une des conditions de la
fermeté, tenaient les autres à distance; ceux-ci, même quand il
cherchait à les élever jusqu'à lui, ne se sentaient pas pleinement à
l'aise. On eût dit parfois qu'il mettait son point d'honneur à exposer
avec une opiniâtreté dédaigneuse les idées qui étaient le moins dans
le courant général, et son hautain dogmatisme irritait plus la gauche,
effarouchait plus le centre que les emportements agressifs de Périer.
Il était alors admis par tous que M. Guizot était impopulaire. Les
conservateurs, dont nous connaissons la timidité de caractère et
l'incertitude de doctrine, tout en l'admirant de braver ainsi le
sophisme révolutionnaire, avouaient volontiers qu'ils le trouvaient un
peu absolu et compromettant. On lui en voulait de signaler trop haut
et trop tôt des périls qu'on eût voulu oublier ou au moins taire, et
il entendait souvent murmurer à ses oreilles,--c'est lui qui le
raconte dans ses Mémoires,--les paroles de Prusias à Nicomède: «Ah! ne
me brouillez pas avec la république!»
Le Roi, qui, de lui-même et au début, n'avait pas cru possible de
placer aussi haut l'origine de sa royauté, était trop intelligent pour
ne pas comprendre de quel intérêt ce serait pour lui de voir prévaloir
les idées de M. Guizot; et plus tard il lui dira sans cesse: «Vous
avez mille fois raison, c'est au fond des esprits qu'il faut combattre
le mal révolutionnaire; c'est là qu'il règne.» Mais, vers 1831, par
crainte d'aliéner beaucoup de ses partisans, il n'osait approuver
ouvertement le grand doctrinaire; il se bornait à lui témoigner son
estime et à lui donner plus ou moins clairement à entendre qu'au fond
ils étaient du même avis. Quant à Périer, s'il était par nature peu
porté aux méditations philosophiques, et si, dans le combat qu'il
soutenait, il ne s'inquiétait pas beaucoup des théories et des
principes, il en sentait d'instinct la valeur, et était bien aise que
d'autres s'en occupassent à côté de lui, au profit de sa cause, et
sous son drapeau. Là même lui paraissait être l'avenir du parti
conservateur. Il se considérait modestement comme un précurseur, un
chef d'avant-garde chargé de déblayer le terrain: «Je ne suis,
disait-il à M. Guizot, qu'un homme de circonstances et de lutte; la
discussion parlementaire n'est pas mon fort. Vous reviendrez un jour
ici, à ma place, quand le duc de Broglie ou le duc de Mortemart ira
aux affaires étrangères.» Un autre jour, prévoyant l'heure où il ne
pourrait continuer sa tâche: «Je ne m'en irai pas sans m'être donné
des successeurs qui comprennent et qui veuillent conserver ce que j'ai
fait.» Là-dessus, il entra dans de longs détails sur quelques-uns de
ses alliés, les drapant de main de maître: «Ce n'est pas avec ces
hommes-là, ajouta-t-il, qu'on peut faire un gouvernement. Je sais que
les doctrinaires ont de grands défauts et qu'ils n'ont pas l'art de se
faire aimer du gros public; il n'y a qu'eux pourtant qui veuillent
franchement ce que j'ai voulu. Je ne serai tranquille qu'avec Guizot.
Nous avons gagné assez de terrain pour qu'il puisse entrer au pouvoir:
ce sera ma condition[48].»
[Note 48: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 237, 313.]
III
M. Thiers était plus jeune que M. Guizot et M. Dupin; il n'avait que
trente-quatre ans. Sa notoriété, cependant, était déjà grande.
L'initiative audacieuse que, simple journaliste, il avait prise dans
les journées de Juillet, la part qu'il avait eue au renversement des
Bourbons et à l'élévation du duc d'Orléans, l'avaient mis fort en
lumière et désigné pour jouer un rôle dans le gouvernement nouveau; le
talent ne lui manquait pas, et il n'était pas d'humeur à se laisser
oublier. Seulement de quel côté se rangerait-il? Rien, dans son passé,
n'avait fait prévoir qu'il serait un jour, à côté de Périer, l'un des
champions de la politique de résistance. Son attitude sous la
Restauration[49], ses livres, ses articles de journaux, ses amitiés
semblaient plutôt le destiner à être l'allié de La Fayette, de
Laffitte, de Barrot, de Carrel, de tous ceux qui voulaient pousser à
gauche la monarchie de 1830. Au lendemain même de la révolution, il
fut d'abord difficile de voir où se fixerait cette étoile déjà
brillante, mais singulièrement mobile. Une seule chose apparut
nettement, c'est que, de journaliste d'avant-garde, M. Thiers voulait
passer homme d'État; las de la vie d'écrivain et d'opposant dont il
avait rapidement épuisé toutes les satisfactions, il avait soif de
mettre la main aux affaires, de dépouiller des dossiers, de faire
jouer les ressorts administratifs, de donner des ordres au lieu
d'écrire des articles, d'agir au lieu de parler. Était-ce seulement
chez lui une ambition que son intelligence d'ailleurs justifiait, ou
cette impatience de posséder, de jouir et de commander, fréquente chez
ceux qui, partis de rien, sont les propres artisans de leur fortune?
C'était peut-être plus encore une sorte de curiosité: curiosité toute
vive, alerte, souple, active jusqu'à en être un peu brouillonne,
audacieuse, parfois téméraire, avec des côtés presque ingénus et
enfantins, en belle humeur de tout connaître, de tout manier, de
parler sur tout, s'amusant à découvrir même ce qui était connu
auparavant; qualité ou défaut qui demeurera jusqu'à la vieillesse l'un
des caractères dominants de cette vie si changeante et de cette nature
toujours si jeune.
[Note 49: Sur le rôle de M. Thiers avant 1830, voyez le _Parti libéral
sous la Restauration_, p. 201, 457, 465, etc.]
Sous le premier cabinet, M. Thiers, nommé conseiller d'État, avait été
détaché auprès du baron Louis pour remplir des fonctions analogues à
celles d'un secrétaire général. Les circonstances lui avaient ouvert
les finances; il s'y était jeté. Il se fût jeté aussi bien et même
plus volontiers dans les affaires étrangères ou militaires, prêt à
tout, même à commander une armée, se croyant assuré de réussir
partout, parce qu'il se sentait capable de tout comprendre et de tout
expliquer. Bien que, par ce début, il eût été le collaborateur intime
d'un ministre ouvertement dévoué à la résistance, il faut croire que
son choix personnel n'était pas encore définitivement fait entre les
deux politiques, car à peine, en novembre 1830, lors de la dissolution
du premier cabinet, s'était-il retiré avec le baron Louis, qu'il
rentrait avec M. Laffitte, ayant cette fois le titre formel de
secrétaire général du ministère des finances. Sa position était même
devenue beaucoup plus importante. Le baron Louis n'était pas un de ces
ministres fainéants qui tolèrent un maire du palais; M. Thiers, qu'il
traitait avec une bienveillance protectrice, n'avait eu auprès de lui
qu'un rôle subalterne et contenu, profitable à son instruction, mais
ne donnant pas satisfaction à son goût d'initiative. M. Laffitte, au
contraire, vaniteux et indolent, était prêt à laisser entière liberté
à qui lui épargnerait l'ennui du travail: le jeune secrétaire général
en profita pour toucher à tout avec une hardiesse, intelligente sans
doute, mais singulièrement inexpérimentée. Cette vie l'amusait par sa
nouveauté et son activité, ce qui ne l'empêchait pas de se plaindre
déjà qu'on lui eût fait «abandonner ses études, perdre son repos, et
échangé une situation tranquille et sûre contre une situation agitée
et précaire[50]». Bien que M. Thiers fût parvenu à saisir une petite
part du gouvernement, on ne le prenait pas encore beaucoup au sérieux.
On le jugeait volontiers outrecuidant et peu sûr. Ses discours
n'avaient pas grand succès. Dans la Chambre, on reprochait à M.
Laffitte la confiance qu'il témoignait à son secrétaire général.
N'a-t-on pas raconté que quand le ministre voulait faire passer un
projet contesté, il croyait prudent de promettre que M. Thiers ne le
défendrait pas en qualité de commissaire? Les ennemis de ce dernier
répandaient même, sur sa probité administrative, des accusations
absolument calomnieuses que son renom de légèreté, son défaut de
tenue, et surtout son fâcheux entourage, firent accueillir trop
facilement par une partie du public.
[Note 50: Il est difficile de prendre au sérieux ce regret de «ses
chères études» que M. Thiers s'est plu à témoigner jusqu'au dernier
jour. Il avait, au contraire, la passion de l'action. Un jour, en
1852, causant avec M. Senior, il se plaignait de n'être plus
rien.--«Mais, interrompit son interlocuteur, n'est-ce donc rien, après
avoir été l'un des deux premiers hommes d'État, d'être encore l'un des
premiers écrivains du pays?--Écrire, répondit M. Thiers, est peu de
chose, quand on a été habitué à agir. Je donnerais dix bonnes
histoires pour une bonne session ou pour une bonne campagne
militaire.» Il a dit un autre jour: «Que l'homme soit ou ne soit pas
destiné au bonheur, il est certain, du moins, que jamais la vie ne lui
est insupportable, lorsqu'il agit fortement; alors il s'oublie.»]
M. Thiers était-il définitivement engagé à la suite de M. Laffitte
dans la politique de laisser-aller? Divers symptômes eussent pu alors
le faire croire. Il se montrait, disait-on, d'un patriotisme presque
belliqueux, et professait la stratégie révolutionnaire aux vieux
généraux qui fréquentaient les salons de son ministre. Il passait pour
avoir regardé d'un oeil indifférent, presque complaisant, le sac de
l'archevêché[51]. D'autre part, cependant, il avait eu soin de ne pas
se compromettre publiquement dans les questions de politique générale:
il ne parlait que rarement à la tribune et se renfermait dans les
questions spéciales de son ministère. Plus M. Laffitte se
discréditait, plus son secrétaire général gardait de réserve. Au
dernier jour, quand le Roi, embarrassé d'avoir à rompre, ne savait
comment faire comprendre à son ministre qu'il devait se retirer, M.
Thiers se chargea de la commission. Enfin, il fit si bien, qu'après la
constitution du ministère du 13 mars, il se trouva, grâce à une
nouvelle et rapide conversion, au rang de ses plus ardents défenseurs;
combattant, par la plume et la parole, aussi bien les anarchistes du
dedans que les belliqueux du dehors, fort assidu auprès de Périer et
ne mettant plus les pieds chez M. Laffitte. Tout est curieux dans les
commencements d'un homme qui va jouer si vite un rôle si considérable;
c'est pourquoi nous avons noté ces premières évolutions que nous ne
songeons pas, du reste, à juger bien sévèrement. Cette jeune ambition
cherchait encore sa voie, et les tâtonnements étaient explicables. Qui
donc aurait pu lui jeter la pierre, dans l'étrange confusion de ce
lendemain de révolution, alors que les partis étaient si mal classés,
que les hommes politiques savaient si peu ce qu'ils voulaient, et que
presque tous les ministres de Casimir Périer venaient d'être les
collègues de M. Laffitte? Toutefois, l'incertitude de ce début nuisait
au crédit de M. Thiers auprès des conservateurs; ceux-ci ne
s'habituaient qu'avec quelque peine à le regarder comme un des leurs.
Périer se servait de lui, appréciait ses ressources d'orateur ou
d'écrivain, et était bien aise de pouvoir en disposer, mais sans
l'admettre au même rang, ni le traiter avec les mêmes égards que M.
Guizot ou M. Dupin. S'il faut en croire un témoin peu bienveillant et
suspect par plus d'un côté, le président du Conseil ne dissimulait pas
son agacement quand, à la tribune, M. Thiers disait «nous», en parlant
du ministère. Ce témoin prétend même qu'un jour, M. Mauguin ayant
appelé M. Thiers «l'organe du gouvernement», Périer, hors de lui, se
serait écrié assez haut pour être entendu: «Ça, un organe du
gouvernement! M. Mauguin se moque de nous[52]!» Le _National_,
énumérant, en juillet 1831, «les trois grandes renommées
conservatrices derrière lesquelles se rangeaient ses adversaires»,
nommait MM. Périer, Dupin et Guizot; il ne jugeait pas à propos de
citer M. Thiers, alors moins considérable et surtout moins considéré.
[Note 51: Nous avons déjà eu occasion, en parlant de l'émeute des 14
et 15 février 1831, de signaler l'étrange attitude de M. Thiers en
cette circonstance.]
[Note 52: LOÈVE-VEIMARS, _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre
1835.--Le même écrivain a prétendu que M. Thiers recevait de Périer
une somme de 2,000 francs par mois, prise sur les fonds secrets. Cette
assertion, reproduite par d'autres, n'a pas été, à notre connaissance,
démentie. Toutefois, ce témoignage n'a pas assez d'autorité pour que
nous regardions le fait comme établi.]
Tout en se mettant, sans compter, au service de la politique de
résistance, nouvelle pour lui, M. Thiers conservait quelque chose de
son propre passé. On remarquait en lui une affectation à accompagner
d'une certaine rhétorique révolutionnaire des conclusions pratiquement
conservatrices. Il louait les conventionnels d'avoir «régénéré la
France» et se vantait d'avoir été leur apologiste, au moment où il
tâchait d'empêcher qu'on ne suivît leur exemple; il rachetait toute
attaque contre les républicains par des invectives bien autrement
âpres contre la Restauration et ses partisans. Il ne cherchait pas,
comme M. Guizot, à rétablir les doctrines ébranlées ou détruites par
la révolution. Plus attentif par nature au succès qu'aux principes,
dédaignant même ceux-ci avec une sorte d'impertinence étourdie, n'en
prenant, du moins, que ce qui était dans le courant vulgaire et ne
pouvait devenir gênant, il se fût volontiers proclamé en 1831, comme
il le fera plus tard en 1846, «le très-humble serviteur des faits».
Pourquoi, du reste, eût-il travaillé à rendre à la monarchie ce que
Juillet lui avait retiré? Ce qui lui importait, c'était que toute
autorité fût subordonnée à la majorité parlementaire dont il comptait
bien devenir le meneur et le mandataire. Tels étaient pour lui la
raison d'être, le sens et le résultat de la révolution. Il repoussait
vivement la théorie de la souveraineté populaire, mais pour y
substituer ce qu'il appelait «la souveraineté de la majorité». Il ne
regrettait pas que la secousse de 1830 eût arraché à la monarchie tout
pouvoir distinct et antérieur qui lui eût permis de traiter la
majorité en inférieure ou seulement en égale; c'est pour cela,
disait-il, qu'il «fallait forcément une atteinte à la légitimité»,
qu'il «fallait rompre la ligne des préjugés royaux, prendre une
dynastie fondée sur un droit nouveau» et ayant tout reçu de «la
volonté nationale». «Si cette royauté, ajoutait M. Thiers, est aux
Tuileries, comme l'ancienne, elle y est pour prouver que les Tuileries
étaient à nous et que nous avons pu les lui donner; elle y est, mais
tout le monde peut y entrer et l'y voir[53].» Conception bien
différente de celle de M. Guizot! La royauté n'est plus, pour M.
Thiers, cette institution permanente créée par les siècles, qui a été
de tout temps le moteur principal de la vie nationale, et qui trouve
prestige et puissance dans son long et glorieux passé; l'historien de
la Révolution n'a guère regardé en arrière plus loin que la
Constituante; pour lui, le Roi-citoyen de 1830 est un peu le
successeur du Roi-fonctionnaire de 1791; il prend la royauté comme un
expédient nécessaire à la nation, et où sa propre ambition trouve son
compte; il n'y voit même qu'une sorte de république: erreur analogue à
celle qu'il commettra plus tard en prétendant voir dans la république
une sorte de monarchie. C'est, du reste, presque à chaque pas que,
dans cette première période conservatrice de M. Thiers, on trouve le
germe des erreurs de doctrine ou de conduite par lesquelles il servira
plus tard la cause révolutionnaire. Dans la brochure que nous avons
déjà citée et qu'il publiait alors pour défendre la politique de
Casimir Périer, il demandait que le gouvernement de Louis-Philippe se
plaçât, non sans doute à l'extrême gauche, mais à gauche; et il
ajoutait: «Un gouvernement est dans sa vraie position quand il a
derrière lui le parti ennemi et un peu en avant de lui son propre
parti.» Cette formule ne semble guère à sa place dans un écrit fait au
service d'un ministère qui professait et pratiquait au plus haut degré
l'union conservatrice. À y bien regarder, n'est-ce pas le présage de
l'oeuvre néfaste que M. Thiers commencera, à partir de 1836, en
dissolvant la majorité conservatrice au moyen du centre gauche, oeuvre
qu'il reprendra encore après 1871?
[Note 53: Cf. _passim_, dans la _Monarchie de 1830_, brochure publiée
par M. Thiers, en novembre 1831.]
La nature de M. Thiers était, avant tout, pleine d'imprévu; ses
préjugés révolutionnaires ne l'empêchaient pas de se faire parfois
l'avocat des thèses les plus contraires aux préventions, non-seulement
démocratiques, mais bourgeoises. Tel il se montra dans un débat
important dont nous aurons à rendre compte, sur l'organisation de la
Chambre haute. À côté de M. Guizot, de M. Royer-Collard et de M.
Berryer, il fut du petit nombre de ceux qui, combattant pour l'honneur
plus que pour le succès, défendirent l'hérédité de la pairie. Ce
discours excita vivement la curiosité et provoqua un étonnement que M.
Thiers attendait sans doute et désirait. Peut-être, après tant de
hardiesses dans un autre sens, lui avait-il paru opportun de faire un
coup d'éclat conservateur. Quel meilleur moyen de n'être plus confondu
avec les irréguliers et les démolisseurs de la presse de gauche, et de
se faire enfin recevoir au rang des hommes de gouvernement?
On a prétendu que ce discours célèbre, qui marquait une évolution si
considérable dans l'attitude politique de M. Thiers, en marquait une
aussi dans son talent oratoire. On a raconté qu'il avait jusque-là
cultivé, sans grand succès, la rhétorique révolutionnaire, tâchant de
copier les montagnards et les girondins dont il avait raconté
l'histoire, essayant les grandes phrases et les grands mouvements qui
convenaient mal à sa petite taille et à sa petite voix; puis, à jour
fixe, dans cette discussion sur la pairie, une transformation soudaine
se serait accomplie, sur les conseils discrets de M. de Talleyrand; le
rhéteur emphatique et violent de la veille serait devenu d'un seul
coup, devant un auditoire surpris d'abord, bientôt captivé, un causeur
naturel et alerte, abondant et varié, parlant comme on fait «dans un
salon d'honnêtes gens», et non plus «dans un forum antique»; il aurait
créé, de toutes pièces, en une séance mémorable, ce genre nouveau, si
bien fait pour dérouter tous les classificateurs de l'art oratoire, et
par lequel il arrivait à l'éloquence sans avoir rien de ce qui
paraissait constituer même l'orateur. L'exactitude historique ne
comporte pas d'ordinaire tant de mise en scène. La vérité est qu'à ses
débuts de tribune, M. Thiers avait un peu cherché sa voie. La note de
ses premiers discours était violente. Mal accueilli, interrompu
souvent par les murmures, il comprit son erreur, et, dès la discussion
de l'adresse, en août 1831, plusieurs mois avant le débat sur la
pairie, il avait modifié son ton, pour prendre, avec un succès reconnu
par ses adversaires les plus jaloux[54], ce que ceux-ci appelaient «le
genre de la conversation sans façon[55]». Le discours sur l'hérédité
ne fit donc que continuer un changement déjà commencé qui ne
s'accomplit pas en un jour et comme par un coup de théâtre. C'est peu
à peu que l'orateur arriva à la pleine possession de l'art merveilleux
par lequel il devait charmer tant de générations successives, sans
jamais les fatiguer ni se fatiguer lui-même.
[Note 54: Le _National_ disait, le 10 août 1831: «M. Thiers a gagné
incontestablement, comme orateur, depuis la dernière session; mais il
fera bien de se défaire de la mauvaise habitude de traiter d'absurdes,
d'insensées, de sottes toutes les opinions qui ne sont pas les
siennes.»]
[Note 55: _National_ du 5 octobre 1831.]
L'un des actes parlementaires les plus considérables de M. Thiers à
cette époque fut son rapport sur le budget de 1832. Depuis la
révolution de Juillet, le gouvernement n'avait vécu financièrement que
d'expédients votés au jour le jour. Le budget préparé en 1829 pour
1830 s'était trouvé naturellement bouleversé par la révolution, par
les diminutions de recettes et les augmentations de dépenses qui en
étaient résultées[56]. M. Laffitte avait quitté le pouvoir en mars
1831, sans avoir fait voter le budget de l'année courante, et il
laissait une situation si embarrassée, si périlleuse, que la
banqueroute paraissait imminente[57]. «L'état des finances est
déplorable, écrivait, le 2 avril 1831, l'un des collaborateurs intimes
de Casimir Périer; il y a des chances de banqueroute dès le mois
prochain[58].» L'énergie du baron Louis et surtout la confiance, la
sécurité, dues à la politique générale du nouveau cabinet, éloignèrent
ce péril; mais il n'était plus temps, pour 1831, de sortir du régime
des crédits extraordinaires et des douzièmes provisoires[59]. Le
ministère était le premier à sentir la nécessité de mettre fin à un
état aussi irrégulier[60]; aussi, dès le mois d'août 1831, il soumit
à la Chambre qui venait d'être élue le budget de 1832. La commission
de trente-six membres, nommée pour examiner ce projet, choisit M.
Thiers pour rapporteur. Les études furent longues et le rapport
général, impatiemment attendu, ne fut déposé que le 30 décembre 1831.
«La tâche d'une commission des finances est toujours difficile, disait
en débutant le rapporteur; elle l'était encore davantage cette année,
car le budget que nous vous apportons est, pour ainsi dire, le premier
budget de notre nouveau gouvernement. Tant d'assertions
contradictoires ont été avancées sur notre administration, sur son
système, sur ses dépenses, qu'il était grave d'avoir à émettre le
premier avis sur ces vastes questions.» Un point surtout attirait
l'attention. Pendant les quinze années de la Restauration, la thèse
favorite de l'opposition avait été de crier au gaspillage, de
prétendre que l'on pouvait faire des économies considérables. Le
public avait pris ces belles phrases au sérieux: aussi attendait-il
que l'opposition arrivée au pouvoir réalisât le gouvernement à bon
marché dont on l'avait si longtemps leurré. Mais voici que, sans même
faire entrer en compte les dépenses extraordinaires d'armements, le
budget ordinaire, présenté par le ministère pour 1832, atteignait le
même chiffre que le dernier budget de la monarchie précédente, soit un
peu plus de 950 millions: il était sans doute en diminution sur
certains chapitres, sur le clergé, les pensions, la liste civile, la
garde royale; mais ces économies étaient compensées par l'intérêt des
emprunts contractés depuis 1830, par les retraites des officiers ou
des fonctionnaires privés de leurs emplois pour cause politique, et
par les allocations plus élevées accordées à certains services. La
commission avait eu beau chercher, elle n'avait trouvé à rogner qu'une
dizaine de millions. Force lui était donc d'avouer et de faire
comprendre au public qu'il n'était pas possible de gouverner à
meilleur marché. M. Thiers entreprit hardiment cette démonstration.
«Il n'est pas facile, dit-il, de réduire des sommes aussi
considérables que celles dont on a parlé quelquefois; il faudrait que
l'administration fût bien dilapidatrice, bien coupable, pour vous
laisser des cinquantaines de millions à retrancher sur un budget.» Et
pourtant, ajoutait-il, «la commission n'a rien épargné de ce qui lui a
paru un abus; elle ne s'est arrêtée que lorsqu'elle avait la
conviction qu'en allant au delà elle désorganiserait... Qu'on lise
sérieusement la longue énumération des dépenses de l'État, et on
jugera si les retranchements sont aussi faciles que certaines
personnes semblent le penser.» Il répondait ensuite à ceux qui
prétendaient qu'il «fallait changer de système». «Nulle part,
disait-il, nous n'avons trouvé ce système nouveau et puissant qui,
substitué au système dans lequel on s'obstine, dit-on, à vivre,
devrait vous procurer des économies immenses... Aujourd'hui, après
tant de bouleversements, après Napoléon, après quinze ans de
gouvernement représentatif, c'est méconnaître les efforts de tant de
générations, que de dire encore que le système est à changer; non,
messieurs, il est à perfectionner, à perfectionner lentement, et c'est
pourquoi des hommes consciencieux, après des mois de travail, ne
trouvent que dix millions d'économie à vous présenter.» L'ancien
opposant voulait devenir homme de gouvernement et il en tenait le
langage. Une telle démonstration était déplaisante à la Chambre et au
public; mais nul mieux que M. Thiers, avec son bon sens lucide,
n'était capable de la faire accepter. La majorité fut bien obligée de
reconnaître que le rapporteur avait raison; malgré le grappillage
souvent mesquin auquel elle se livra sur tous les gros traitements,
elle ne put retrancher que quelques centaines de mille francs dans les
chiffres de la commission, et les dépenses du budget ordinaire
demeurèrent fixées à 962 millions. On croyait alors que c'était un
gros budget.
[Note 56: Les recettes ordinaires de 1830 avaient été évaluées par le
projet de budget à 979,787,135 francs, les dépenses à 972,839,879
francs. Par suite de la révolution, les recettes ne s'élevèrent qu'à
968,236,623 francs, et au contraire les dépenses montèrent à
997,874,109 francs. De plus, sur le budget extraordinaire, il y eut un
excédant de 34,097,625 francs, ce qui fit un excédant total de
dépenses de 63,735,111 francs.]
[Note 57: M. Dupin dit dans ses Mémoires (t. II, p. 544), que le
Trésor avait à payer, du 20 au 21 mars, 65,500,000 francs; on n'avait
que 14 millions; on était donc au-dessous des besoins de 51,500,000
francs.]
[Note 58: Lettre de M. de Rémusat à M. de Barante. (_Documents
inédits._)]
[Note 59: Ces ressources extraordinaires mises à la disposition du
gouvernement, sauf réalisation, s'élevaient à 356,458,808 francs,
savoir: 1º 3 millions de rente 3 pour 100, représentant un capital de
54 millions; 2º obligations, aliénations de bois et négociations de
rente pour 200 millions; 3º addition au principal de la contribution
foncière, 46,458,808 francs; 4º crédit en rentes jusqu'à concurrence
de 50 millions; 5º retenues sur les traitements, 6 millions. Le
ministère eût voulu moins demander à l'emprunt et plus à l'impôt; la
Chambre s'y refusa. En 1831, l'excédant des dépenses sur les recettes
fut de 266,007,933 francs, qui joint au déficit de 1830, formait un
découvert total de 329,743,044 francs.]
[Note 60: Le ministre des finances disait, le 19 août 1831, à la
Chambre: «C'est un désordre grave, dans le gouvernement d'un peuple
libre, que d'administrer sans budget.»]
À mesure que M. Thiers se compromettait davantage avec les
conservateurs; qu'il prenait, au milieu d'eux, par son talent et son
zèle, une place plus importante et plus assurée, il était moins ménagé
par ses anciens amis de la gauche. Ceux-ci le regardaient comme un
transfuge, à la défection duquel ils se croyaient le droit d'attribuer
les plus bas motifs. Moins impopulaire que M. Guizot, il était moins
respecté et plus maltraité. Son ancien journal lui-même, le
_National_, par la plume de Carrel, commençait à parler, avec une
amertume contenue mais sévère, de «ceux qui avaient écrit l'histoire
de la Révolution et qui s'en repentaient[61]». D'autres attaquaient M.
Thiers, non-seulement dans ses opinions, mais dans son caractère, dans
ses moeurs, dans sa probité. La Société _Aide-toi, le ciel t'aidera_,
composée de tous ceux qui avaient fait campagne avec le rédacteur du
_National_, à la fin de la Restauration, publiait contre le député
conservateur un grossier et haineux pamphlet[62]. M. Thiers
retournait-il à Aix et à Marseille? son pays natal lui donnait un
charivari; les habitants se réunissaient à sa porte, les uns soufflant
dans des cornets à bouquin, les autres frappant des chaudrons et des
casseroles avec des pelles et des pincettes, ou cognant à tour de
bras, avec des maillets monstrueux, sur des tonneaux vides; avec cela,
un orage de sifflets, de hurlements, d'invectives, où les journaux de
gauche, fort empressés à faire connaître cette manifestation de la
«justice populaire», avaient recueilli ces injures: «À bas le patriote
apostat! À bas le traître à son pays, le traître à la Pologne, le
traître à l'Italie! À bas le trafiquant d'emplois, le protégé perfide
du banquier de la grande semaine! À bas! À bas!» M. Viennet,
compatissant, adressait à M. Thiers, sur les _Charivaris_, une épître
qui débutait ainsi:
L'émeute a donc sur toi porté sa griffe impure;
Et des charivaris la glorieuse injure
Vient enfin, brave Thiers, d'accueillir ton retour
Dans la noble cité qui te donna le jour.
[Note 61: «Où mène l'esprit qui n'est que l'esprit?» disait encore le
_National_ à propos de M. Thiers, et il ajoutait: «Ce n'est pas sans
douleur que nous le voyons s'égarer au service d'une politique basse,
petite, misérable, à laquelle les inspirations du coeur, toujours si
sûres, si fécondes, n'ont point de part.»]
[Note 62: Voici quelques extraits de ce factum, publié en 1831:
«Justice sévère, honte même à l'homme doué d'autant de talent que
d'énergie, qui, grandi d'abord à l'ombre de la bannière que la France
vient de reconquérir au prix de son sang, la renie ensuite avec
scandale, fournit aux oppresseurs de la liberté l'appui d'un talent
qu'il prêtait naguère à la liberté même!... Orateur loquace et
superficiel, doué d'une facilité déplorable, M. Thiers occupe la
tribune des heures entières, et fatigue, assourdit, éblouit ses
auditeurs. Il a la conscience d'un charlatan et la volubilité d'une
femme en colère. Il embrouille et noie les questions les plus simples
dans la fluidité confuse de son langage, tourne, déplace, escamote les
difficultés, s'embourbe dans le gâchis de ses sophismes, et finit par
rire le premier de la crédulité de ceux qui l'entourent.»]
Que le baume de cette poésie suffit à guérir toutes les blessures du
jeune député, on ne pourrait l'affirmer; mais il était trop
intelligent pour ne pas comprendre que tout ce qu'il perdait en faveur
révolutionnaire, il le gagnait en crédit auprès des conservateurs et
du Roi; or, pour le moment, c'est de ce côté qu'il visait.
Thiers, Guizot, Dupin, quelle réunion de forces et de talents autour
de Casimir Périer! Ne nous inquiétons pas de leurs divergences, si
profondes qu'elles soient; elles disparaissent et sont comme emportées
dans le puissant courant que détermine et dirige la volonté vraiment
maîtresse du président du conseil. Cette variété même ne sert qu'à
étendre le cercle où sont recrutés les adhérents de la politique
ministérielle; M. Guizot, à l'aile droite, rassure les monarchistes
constitutionnels; M. Thiers, à l'aile gauche, rallie tout ce qui peut
être rallié des anciens ennemis de la Restauration; M. Dupin, au
centre, affermit les timides, enlève les indécis, contient les
indépendants. L'administration fait imprimer et distribuer leurs
discours en même temps que ceux de Périer. Jamais ministère n'a eu,
nous ne dirons pas de tels protecteurs, le mot ne conviendrait pas,
mais de tels alliés, on pourrait presque dire de tels serviteurs.
L'opposition parlementaire ne présente alors rien de comparable. La
Fayette, chaque jour plus vieilli, est un nom plutôt qu'un orateur; M.
Odilon Barrot ne fait qu'essayer sa solennité oratoire; Garnier-Pagès
l'aîné, entré à la Chambre dans les premiers mois de 1832, n'a pas
encore donné la mesure de sa froide et âpre éloquence; Mauguin, le
plus en vue, commence à s'user et à ne plus faire illusion à personne
par sa superficielle faconde. Aussi M. Thiers peut-il écrire à cette
époque: «On a remarqué que la plus grande masse des talents a couru
du côté du pouvoir.»
CHAPITRE VI
LES FAIBLESSES DE LA POLITIQUE DE CASIMIR PÉRIER
I. Périer est obligé de combattre avec des armes émoussées et
faussées. On rappelle aux ministres leur passé. État des esprits
dans le parti conservateur. Le sentiment monarchique y fait
défaut. Question de la liste civile. Pamphlets de M. de Cormenin.
Débat de la Chambre.--II. Concessions que Périer se croit obligé
de faire au trouble des esprits. Question de la pairie. Discours
de Royer-Collard. Suppression de l'hérédité.--III. Politique
religieuse. Amélioration produite par l'avénement de Périer.
Dispositions du clergé. Attitude du Pape. Sentiments personnels
de Périer. Le gouvernement n'ose rouvrir Saint-Germain
l'Auxerrois et rebâtir l'archevêché. Dispersion des Trappistes de
la Meilleraye. Interdiction des processions. Obsèques de l'évêque
Grégoire. Affaire de l'abbé Guillon. Vexations des municipalités.
Le christianisme banni de toutes les solennités officielles. La
religion maintenue dans l'enseignement public. Le budget des
cultes à la Chambre. Langage élevé de M. Guizot.
I
Nous avons pleinement admiré Casimir Périer, nous avons porté
très-haut l'homme et son oeuvre. Loin de nous la pensée de revenir sur
ce jugement. Mais, si énergique que fût la résistance opposée par
Périer au désordre, elle avait ses faiblesses; si lumineuse que fût la
figure du ministre, elle avait ses ombres. Force nous est de montrer
les unes et les autres. L'histoire doit tout dire; elle n'a le droit
de rien voiler par complaisance ou par respect. Nous pourrons ainsi,
au premier abord, surprendre et peiner ceux qui, avec nous, ont admiré
Périer; après réflexion, ils comprendront que cet homme est de ceux
qui peuvent supporter sans dommage la pleine vérité. Ils se rendront
compte que les défaillances secondaires ont laissé subsister les
parties principales, décisives et vraiment méritoires de l'oeuvre de
résistance; ils verront surtout que ces défaillances ont été moins
encore la faute de l'homme que le malheur d'une époque troublée.
Presque tout ce que Périer a fait de bon vient de lui-même; ses
erreurs et ses échecs viennent, pour une notable part, des passions ou
des préjugés alors régnant. Ainsi apparaît toujours ce mal
révolutionnaire dont le ministre subissait lui-même l'influence, au
moment où il le combattait si courageusement.
Déjà nous avons eu, plus d'une fois, l'occasion de constater les
conditions défavorables dans lesquelles Périer devait soutenir la
lutte; on a vu comment, par l'effet de la révolution, les armes dont
il se servait étaient émoussées, faussées, comme branlantes, et
trahissaient parfois la vigueur de son effort; on a vu l'inconsistance
de la majorité parlementaire, les acquittements scandaleux du jury,
les défaillances de certains préfets ou de certains généraux, la
défection des gardes nationales passant à l'émeute au lieu de la
réprimer, et même parfois, au début, l'hésitation de l'armée[63]. Les
ministres et ceux qui, à leur côté, s'étaient le plus courageusement
engagés dans la résistance n'échappaient pas entièrement à cette
faiblesse générale et originelle; alors même que leur énergie
demeurait entière, leur autorité morale se trouvait atteinte. Ils
n'avaient pas trempé naguère dans la révolution, à quelque degré que
ce fût, sans être un peu embarrassés pour la combattre. Quand ils
voulaient parler ou agir contre le parti anarchique, celui-ci leur
objectait qu'ils avaient fait eux-mêmes, à leur jour, ce qu'ils lui
reprochaient maintenant. À M. Barthe, devenu garde des sceaux, on
rappelait qu'il avait été membre actif des sociétés secrètes, fauteur
des conspirations, et La Fayette le nommait malicieusement, à la
tribune, «son vieux complice[64]»; à M. Thiers, qu'il avait inauguré
contre l'ancienne royauté, dans le _National_ de 1830, la tactique
reprise maintenant contre la nouvelle; à M. Guizot, qu'il avait été le
collègue et l'allié des républicains dans la société _Aide-toi, le
ciel t'aidera_. Il n'était pas jusqu'à Casimir Périer qu'on ne se plût
à mettre en contradiction avec son passé. À l'heure de ses plus
tragiques combats, en septembre 1831, après la chute de Varsovie, les
opposants de la Chambre, auxquels il reprochait avec une énergie si
haute de s'appuyer sur l'émeute du dehors, se croyaient autorisés à
répondre que lui-même leur avait donné, quelques années auparavant,
l'exemple de prendre la révolte sous sa protection et de s'en servir
pour peser sur le Parlement. Il leur suffisait de remonter aux
désordres qui avaient accompagné, en 1820, la discussion de la loi
électorale, et de rappeler les véhémentes harangues où Périer, chef
d'attaque, avait fait un crime au gouvernement d'alors de la plus
légitime répression, protesté contre «les excès des soldats conduits
par des hommes coupables», et parlé avec menace du «danger de
développer tous les jours l'appareil militaire, au milieu d'une
population où chacun pouvait se rappeler qu'il avait été soldat». En
1820, ainsi qu'en 1831, c'était un grand ministre qui avait tenu tête,
par sa seule parole, par son seul courage, à la coalition de la rue et
de la tribune; et, pour compléter la ressemblance, chez M. de Serre,
comme, plus tard, chez Casimir Périer, une santé détruite, la force
physique toujours sur le point de manquer à une âme vaillante, et
l'opposition, devenue par là vraiment meurtrière, pouvant mesurer, sur
le front de son illustre victime, l'avance que de telles scènes
faisaient prendre à une mort, hélas! trop proche.
[Note 63: À Tarascon, le 23 mai 1831, la troupe avait refusé de
marcher contre les émeutiers.]
[Note 64: Dans le procès d'avril, quelques années plus tard, l'un des
accusés interpella M. Barthe, pour lui rappeler qu'ensemble ils
avaient juré haine à la royauté sur le même poignard. M. Barthe était,
du reste, bien revenu de ses entraînements révolutionnaires. Le roi
Louis-Philippe disait de lui, un jour, à M. Guizot: «Bien peu
d'avocats comprennent les conditions du gouvernement; Barthe y est
arrivé. Ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumière.»]
Les ministres ou leurs alliés reprochaient-ils à l'opposition qui se
prétendait dynastique de faire campagne avec la faction républicaine,
c'était encore en rappelant leur conduite sous la Restauration que
leur répondait Carrel. «Qui les soutenait alors? disait-il, qui les
applaudissait au dehors? Qu'entendaient-ils, dans ce temps-là, par ce
parti libéral à qui ils demandaient la popularité?... Ne savaient-ils
pas que, sur les mêmes bancs où ils s'asseyaient, il y avait des
ennemis déclarés des Bourbons, bonapartistes, partisans d'un 1688
français, ou républicains?... C'est alors que nos hypocrites de
légalité, nos hommes gouvernementaux d'aujourd'hui eussent dû
proclamer hautement ce qu'ils pensaient et des bonapartistes, et des
républicains, et des admirateurs de la Convention, et des théoriciens
plus aventureux encore qui prétendaient que Babeuf et ses amis avaient
péri innocemment... Non, on ne repoussait pas l'alliance de toutes ces
sectes politiques. Alors on n'exécrait aucune nuance des opinions
révolutionnaires, on ne répudiait aucune alliance.» Du côté du
pouvoir, flétrissait-on, avec un juste mépris, la «presse de la rue»,
le _National_ répliquait: «Et qu'êtes-vous, vous-mêmes? D'où
venez-vous? Est-ce que votre royauté n'est pas la royauté de la
rue?... Royauté de la rue, ministres de la rue, députés de la rue,
sans cette investiture de la rue, qui vous releva de vos serments
envers trois générations de Bourbons, vous ne seriez que des traîtres
qui auriez déserté la monarchie légitime, au jour où elle vous
appelait à la défendre contre la rue[65].» Sans doute, l'opposition ne
se justifiait pas ainsi, mais elle embarrassait les ministres et leurs
amis; elle leur faisait, dans les discussions, une situation fausse
qui n'était de nature ni à augmenter la force morale du gouvernement,
ni à relever les moeurs publiques, ni à redresser l'opinion.
[Note 65: Jusqu'à la fin, l'opposition, avec la clairvoyance de la
haine, se servira de cette origine pour rabaisser la monarchie. La
veille de la crise de février 1848, M. Mauguin disait encore à la
tribune: «Pourquoi prononcer de grands mots contre les révolutions?
Mais notre gouvernement, nos Chambres, nos ministres, la couronne
elle-même, est-ce que tout cela n'est pas révolutionnaire? Est-ce que
vous n'avez pas ici jugé un roi? Est-ce que vous trouvez quelque chose
de plus révolutionnaire que de prononcer la déchéance d'un roi, de
déclarer la vacance d'un trône, de décerner une couronne? Vous êtes un
gouvernement révolutionnaire.»]
Cette opinion était singulièrement dévoyée. Elle aussi se ressentait
de la révolution. Le mal apparaissait non-seulement dans les régions
acquises à l'opposition, mais aussi dans celles où le gouvernement
cherchait un appui. La masse conservatrice d'alors, malheureusement
appauvrie par l'hostilité des éléments légitimistes, avait conservé
des événements de Juillet bien des préjugés, des exigences et des
passions. Périer y dénonçait un «sentiment de jalousie sociale», un
«esprit de vertige», tels que, si l'on y cédait, on «n'aurait bientôt
ni armée ni administration, et, il faut le dire, plus de pays».
Ajoutez ce malaise que M. de Rémusat dépeignait ainsi à M. Guizot, le
29 juin 1831: «L'état général des esprits me préoccupe... C'est un
mélange d'irritation et de découragement, de crainte et de besoin de
mouvement; c'est une maladie d'imagination qui ne peut ni se motiver
ni se traduire, mais qui me paraît grave. Les esprits me semblent tout
à fait à l'état révolutionnaire, en ce sens qu'ils aspirent à un
changement, à une crise, qu'ils l'attendent, l'appellent, sans
qu'aucun puisse dire pourquoi.»
Ce qui manquait le plus aux conservateurs de ce temps, c'était le
sentiment monarchique. Le malheur du régime de 1830, on l'a dit, était
que les vrais royalistes n'y criaient pas: Vive le Roi! Parmi les
partisans de ce régime, plusieurs eussent été surpris, peut-être même
blessés, si on les avait traités de royalistes. Carrel a esquissé
plaisamment d'après nature le bourgeois de ce temps. «Avez-vous
quelquefois interrogé, dit-il, un de ces gens paisibles, excellents
citoyens au fond, mais peu prévoyants, et qui s'étaient laissé
enrégimenter dans le juste milieu, sous M. Périer?... Demandez à cet
homme s'il est royaliste, il vous répondra qu'il est abonné depuis
quinze ans au _Constitutionnel_, et que sans doute vous vous
moquez.--Républicain? Pas davantage; mais il veut les conséquences de
la révolution de Juillet.--Propagandiste? Il a horreur du mot, depuis
qu'il a lu le discours de M. Périer; mais il tiendrait beaucoup
cependant à ce que la France fût encore la grande nation, car il a
dans sa bibliothèque, à côté d'un beau Voltaire, une superbe édition
des _Victoires et conquêtes_, de M. Panckoucke, et il a été révolté de
l'abandon de la Pologne. Notre homme n'est rien de ce qui fait un
royaliste; il est, au contraire, implacable ennemi des chouans, des
prêtres, des émigrés et de la Sainte-Alliance; il a toute l'étoffe
d'un républicain, seulement il ne le sait pas; il a peur du mot et
pas de la chose. Il prendrait son parti de la république, si elle
pouvait venir sans trouble; mais, en attendant, il est pour l'ordre
public, ou mieux encore _pour la tranquillité_.» Qui pourrait nier la
part de vérité contenue dans cette satire? Le haut esprit du duc de
Broglie notait alors, avec dégoût et tristesse, chez ceux qui
l'entouraient, «cet appétit pervers, naturel aux époques de
révolution, de tout abaisser, la royauté surtout». «Si l'on est
obligé, ajoutait-il, de laisser subsister cette royauté», on cherche
du moins à «la compromettre de plus en plus dans les idées et les
intérêts révolutionnaires[66]». La vanité des petites gens se plaisait
à mettre sans cesse cette monarchie en face de son origine; ils
avaient la bouche pleine, quand ils parlaient du «roi qu'ils avaient
fait[67]», et se croyaient au moins ses égaux; lors des illuminations
du 28 juillet 1831, un Parisien avait mis à sa fenêtre son propre
portrait et celui du Roi, avec ce distique écrit sur un transparent:
Il n'est point de distance entre Philippe et moi;
Il est roi-citoyen, je suis citoyen-roi.
[Note 66: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
[Note 67: «Des bourgeois de province engendrer un roi de France! Cela,
en effet, valait la peine d'être crié sur les toits, et ne se voit pas
tous les jours; aussi n'entendis-je longtemps retentir à mes oreilles,
à la Chambre et dans les couloirs, que ces mots ronflants et superbes:
_Le Roi que nous avons fait! Oui, le Roi que nous avons fait!_ Comme
ils en remplissaient leur bouche!» (CORMENIN, _Livre des orateurs_,
Appendice, t. II, p. 375.)]
Il n'était pas jusqu'aux moeurs simples du prince dont on n'abusât
pour le traiter avec un sans gêne irrespectueux. M. Doudan l'a dit:
«L'homme est un animal insolent qui n'aime l'extrême simplicité que
pour lui grimper sur les épaules»; et ce fin observateur en concluait
plaisamment que, «s'il était par accident chef des peuples, il vivrait
au milieu de la foudre et des éclairs, surtout, ajoutait-il, dans les
temps où les idées d'égalité absolue auraient miné le monde[68]». La
vue des outrages dont la royauté était alors accablée par ses
adversaires ne rappelait pas ses partisans à plus de respect. À voir
même ces étranges conservateurs faire aux caricatures de Philipon et
de ses collaborateurs un succès de curiosité, n'eût-on pas dit que le
ridicule et la boue jetés sur le Roi flattaient en eux je ne sais quel
arrière-fond d'envie[69]?
[Note 68: _Lettres de Doudan_, t. II, p. 178-179.]
[Note 69: Un observateur avisé, madame Émile de Girardin, dira,
quelques années plus tard: «Nous sommes maintenant un peuple d'envieux
qui voulons rire de nos maîtres.» (_Lettres parisiennes du vicomte de
Launay_, t. III, p. 73.)]
C'est que, chez la plupart de ceux qui soutenaient la monarchie
nouvelle, le coeur n'était pas assez intéressé. On eût vainement
cherché en eux ce mélange de tendresse et de foi, qui marquait
autrefois les rapports du sujet et du Roi, et qui avait, dans une
certaine mesure, reparu sous la Restauration[70]. Bien au contraire,
ils se vantaient d'avoir répudié cette sentimentalité et cette
religiosité monarchiques. «Nous ne sommes pas des Vendéens», disait
l'un d'eux à Louis-Philippe. Beaucoup n'étaient même pas des whigs.
S'ils s'attachaient à la royauté, ce n'était ni par affection ni par
principe; ce n'était guère que par intérêt. Cette royauté leur
paraissait être, comme on l'a dit, «un paratonnerre pour protéger les
boutiques». Sa force était surtout de pouvoir répéter à la bourgeoisie
ce que l'astrologue de Louis XI disait à ce prince, pour se mettre en
garde contre ses fantaisies meurtrières: «Je mourrai juste trois jours
avant Votre Majesté.» Est-il vrai, comme l'ont soutenu des esprits qui
se piquaient d'être désabusés et positifs, que l'intérêt est pour la
monarchie un fondement meilleur que le sentiment? Sans doute,
l'intérêt peut, à un moment donné, assurer des concours nombreux; mais
sont-ce les plus sûrs et les plus dévoués? Une telle fidélité a besoin
d'être stimulée et entretenue par un danger en quelque sorte tangible;
avec la sécurité, vient l'indifférence, et une indifférence accessible
à tous les caprices, à toutes les excitations malveillantes. Cet
intérêt manque même de clairvoyance; il se trompe facilement sur la
réalité du danger, et souvent il ne commence à s'en émouvoir que quand
le temps est passé de l'écarter. Ainsi fera-t-il en 1848. C'est en ce
sens que, dès 1832, un fin observateur disait à Henri Heine: «Le parti
du Roi est très-nombreux, mais il n'est pas fort.»
[Note 70: M. de Vigny écrivait dans son journal, le 21 août 1830,
quelques jours après la révolution: «En politique, je n'ai plus de
coeur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté: il gênait ma tête. Ma
tête seule jugera dorénavant et avec sévérité. Hélas!»]
Presque à chaque pas, apparaissait alors ce défaut de véritable
royalisme: on eût dit que, parmi les partisans de la monarchie
nouvelle, beaucoup voulaient lui faire payer leur appui en la
contrariant, et, pour nous servir d'une expression appropriée à la
vulgarité d'une telle conduite, en lui faisant la vie dure. Cette
tendance se manifesta surtout à propos de la fixation de la liste
civile. Il eût importé à la dignité de la monarchie nouvelle qu'une
telle question fût résolue largement et promptement, sans marchandage
et presque sans débat. Quand, sous la Restauration, la liste civile de
Louis XVIII avait été fixée à 34 millions, celle de Charles X à 32
millions, il n'y avait pas eu une objection. Si les choses ne se
passèrent pas de même après 1830, la faute en fut au moins autant à la
timidité ou aux idées fausses des partisans de la monarchie qu'aux
manoeuvres de ses adversaires. Les conservateurs s'étaient nourris de
phrases sur le «gouvernement à bon marché». Une royauté bourgeoise qui
régnerait au rabais et qui serait mise en garde contre l'orgueil par
de salutaires humiliations, tel était leur idéal. N'était-on pas
d'ailleurs parvenu, à force de calomnies ouvertes ou de perfides
insinuations, à leur persuader qu'il fallait se méfier de l'avarice de
Louis-Philippe? Ce bâtisseur infatigable qui devait laisser après lui
une liste civile obérée, on le présentait comme étant possédé d'une
parcimonie et d'une avidité mesquines, vices les plus propres, après
la lâcheté, à discréditer un prince en France; et plus d'un badaud
avait fini par croire que le Roi ne songerait qu'à économiser et à
thésauriser les millions de sa dotation. Certaine manière d'être de
Louis-Philippe aidait sur ce point la méchanceté de ses ennemis. Par
amour de l'ordre, par souci surtout de l'avenir de ses enfants qu'il
craignait de voir, un jour, «sans pain»[71], il avait, en ces
questions de fortune, une préoccupation soigneuse, qui était plus d'un
propriétaire prudent et d'un bon père de famille que d'un prince.
Peut-être lui eût-il été profitable d'avoir quelques défauts de plus,
un peu de l'insouciance, de l'imprévoyance en fait d'argent, qui, à
tort ou à raison, paraissent en France la marque du gentilhomme. Tout
en dépensant beaucoup et utilement, il n'avait pas, dans la forme,
cette magnificence qu'un aventurier eût peut-être feinte avec plus
d'adresse, et grâce à laquelle quelques louis jetés avec désinvolture
font plus d'effet sur la foule que des millions dépensés avec une
régularité bourgeoise. Néanmoins, rien dans tout cela ne pouvait
justifier ou même seulement excuser cette imputation d'avarice qui ne
fut pas la machine de guerre la moins efficace contre la monarchie
nouvelle. Des injustices nombreuses auxquelles Louis-Philippe était
exposé, nulle ne lui fut plus sensible, plus douloureuse, et la
première fois que, dans son intimité, il prononça le mot d'abdication,
ce fut après une attaque de ce genre.
[Note 71: C'est à M. Guizot que le Roi disait, un jour, en lui prenant
tout à coup les mains avec effusion: «Je vous dis, mon cher ministre,
que mes enfants n'auront pas de pain.»]
En décembre 1830, M. Laffitte avait déposé un projet fixant la liste
civile à 18 millions; mais, surpris et effrayé de l'opposition qui
s'éleva, il ne pressa pas la discussion, et, dans la commission, se
hâta d'abandonner le chiffre qu'il avait proposé. Périer, lui-même,
sentit l'opinion si excitée, qu'il montra une timidité à laquelle il
n'avait habitué ni ses amis ni ses adversaires. Ce fut seulement le 4
octobre 1831 qu'il se décida à présenter un nouveau projet: encore y
laissa-t-il en blanc le chiffre de la dotation, voulant, disait-il,
par un sentiment de haute convenance et par déférence pour une auguste
volonté, remettre à la Chambre le soin de le fixer elle-même. Cette
réserve, bien loin de désarmer les oppositions, les rendit au
contraire plus audacieuses. On se livra, dans la presse, à toutes
sortes de calculs perfides, de lamentations hypocrites, d'insinuations
calomnieuses: sous prétexte de liste civile, ce fut le Roi, dans sa
vie privée, avec ses goûts supposés, qu'on mit sur la sellette et
qu'on travestit outrageusement. Dès ce moment, un homme se fit une
spécialité de cette diffamation factieuse: c'était M. de Cormenin.
Ancien membre du conseil d'État sous l'Empire et sous la Restauration,
connu comme juriste administratif, dynastique zélé sous ces deux
régimes, gratifié par faveur du titre de vicomte, rien dans son passé
ne l'avait préparé au rôle qu'il allait jouer. Il était député et
s'appliquait, depuis Juillet, à voter avec le parti le plus avancé,
mais sans tenir grande place dans la Chambre. À la tribune, le regard
effrayé et la parole hésitante, il faisait piteuse figure. Est-ce pour
cela qu'il préféra s'embusquer dans de petits pamphlets qu'il pouvait
écrire sans avoir ses contradicteurs en face? Son titre de député ne
lui était pas cependant inutile, puisqu'il lui assurait une
inviolabilité fort avantageuse en ce rôle de calomniateur: ce qui ne
l'empêchait pas de dire au «peuple» que, par amour pour lui, il
s'exposait «aux sépulcres vivants de Pélagie». Ses lettres sur la
liste civile, publiées en décembre 1831, eurent un grand
retentissement. La valeur en était cependant médiocre; langue pénible,
sans naturel, guindée et limée, tout en étant singulièrement
incorrecte[72]; phrases courtes, sans être toujours rapides; traits
laborieux, railleries plus dénigrantes que malicieuses, rire plus
nerveux que gai, émotion de rhéteur à froid; voilà ce qu'on prétendait
égaler au style pur, délicat, parfois exquis, à l'esprit vif, bien
qu'un peu sec, de Paul-Louis Courier. N'osa-t-on même pas prononcer,
avec sérieux, le nom de Pascal? À défaut de mérite littéraire, ces
pamphlets avaient une efficacité malfaisante. Leur dialectique
vulgaire et sophistique imposait aux badauds. Des chiffres perfidement
disposés donnaient à la critique une apparence de précision. L'auteur
par son instinct propre devinait ce qui pouvait le mieux flatter les
petits sentiments, exciter les envies mesquines et les haines
souffreteuses. Ainsi mettait-il en regard la paille nécessaire à la
litière des écuries royales, et celle qui manquait au lit de tant de
pauvres familles, ou calculait-il combien, à quinze sous par jour, on
nourrirait de paysans avec les millions de la liste civile. Au profit
de qui l'ancien auditeur du premier Empire, le récent maître des
requêtes de la Restauration, le futur conseiller d'État de Napoléon
III, faisait-il alors cette vilaine campagne? On serait embarrassé de
répondre. Peut-être obéissait-il surtout à des ressentiments médiocres
et à un naturel besoin de dénigrement. Pour le moment, il se disait
républicain, et les républicains l'acceptaient comme un des leurs, en
attendant qu'en 1848, ils reçussent de ses mains le suffrage
universel, et lui confiassent, comme au plus compétent, la préparation
de leur constitution.
[Note 72: A. Karr s'est amusé, dans ses _Guêpes_, à relever la phrase
suivante de M. de Cormenin: «Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les
_larmes_ et les _sueurs_ du peuple pour en tirer de l'or,... un
_livre_ qui _chamarre_ d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
_nourrit_ leurs coursiers fringants, et _tapisse_ de coussins moelleux
leurs boudoirs.»]
Ces polémiques n'avaient que trop d'effet sur une opinion mal
disposée. Enfin la discussion s'ouvrit à la Chambre, en janvier 1832.
Elle ne dura pas moins de huit jours, âpre, violente, mesquine; on eût
dit «un marchandage avec un entrepreneur avide et rusé dont les
demandes sont suspectes et dont on s'applique à réduire les
bénéfices[73]». Une partie des conservateurs, au lieu de décourager et
d'étouffer un débat mortel au prestige même de la royauté, suivait à
demi l'opposition, ou du moins paraissait l'entendre sans déplaisir.
Casimir Périer voyait bien la faute d'une telle conduite; il conjurait
ses amis de se rappeler que «ce n'était plus une question financière»,
mais «une question politique», et comme il le disait justement, une
«question de royauté». Néanmoins il sentait avoir affaire à des
affections si froides et à des préjugés si vifs, que lui-même était
craintif, embarrassé, «comme s'il eût demandé plus qu'il n'avait droit
ou chance d'obtenir». Des incidents bruyants et passionnés marquèrent
ce triste et long débat. Un jour, M. de Montalivet était amené, au
cours de son argumentation, à parler du Roi et de ses «sujets».
Aussitôt éclate un effroyable tumulte sur les bancs de l'opposition:
«Il n'y a plus de sujets depuis la révolution de Juillet!
crie-t-on.--Les hommes qui font des rois ne sont pas des sujets! À
l'ordre, l'Excellence!» On ne permet pas au ministre de s'expliquer:
c'est une rétractation qu'on exige; le trouble est tel, qu'il faut
lever la séance. Vainement expose-t-on à ces «citoyens» que les
Anglais ne sont pas moins libres, pour se dire les «sujets» du Roi;
vainement leur rappelle-t-on qu'eux-mêmes, depuis 1830, s'étaient déjà
servis plusieurs fois de cette expression; ils ne veulent rien
entendre, et M. Odilon Barrot rédige gravement une protestation que
signent cent soixante-sept députés, tous fiers de cette résistance
héroïque au despotisme royal. Quand vint le moment de voter sur les
articles de la loi, il ne fut plus même question des 18 millions,
d'abord proposés par M. Laffitte et provisoirement alloués au Roi
depuis la révolution. Le chiffre de 14 millions, appuyé par les
ministres, fut repoussé comme trop élevé; il fallut se rabattre à 12
millions.
[Note 73: Guizot, _Mémoires_, t. II, p. 224.]
II
Tel était le trouble des esprits, que Périer jugeait parfois
impossible d'y résister, ou même semblait en être personnellement
atteint. On pourrait noter plus d'un symptôme de cette faiblesse. Par
exemple, à un moment où la population échauffée n'avait certes pas
besoin d'être encouragée à la révolte, le gouvernement s'honorait de
«célébrer la mémoire du 14 juillet 1789», première émeute d'où tant
d'autres étaient sorties, et accordait une pension de cinq cents
francs aux «vainqueurs de la Bastille» qui «justifieraient de leur
coopération à cette oeuvre mémorable»; les révolutionnaires, en cela
plus logiques que le pouvoir, répondaient à cette avance, en préparant
ouvertement, pour le jour de cette fête, des désordres qu'il fallait
réprimer avec un grand déploiement de troupes. Une autre fois, le
ministère laissait voter par la Chambre des députés, sans oser même
intervenir, l'abrogation de la loi qui avait institué le deuil
national du 21 janvier; vote aussitôt interprété par la presse comme
la réhabilitation ou tout au moins l'absolution du meurtre de Louis
XVI. Heureusement, il se trouva, à la Chambre des pairs, des voix pour
dire ce que le gouvernement ne disait pas. Le duc de Broglie montra,
avec une particulière élévation, que, si l'on pouvait oublier les
fautes des hommes, on ne devait pas oublier les leçons des événements.
«Quant au 21 janvier lui-même, s'écria-t-il, point de molle
complaisance, point de sophisme, point d'oubli non plus. Au temps où
nous vivons, lorsque l'ouragan des révolutions gronde sur la tête des
peuples et des rois, il importe à la France, il importe au monde de
n'en pas perdre la mémoire.» Et, le lendemain, Casimir Périer disait
un peu tristement à M. Guizot: «Le duc de Broglie est bien heureux; il
a pu dire ce que pensent tous les honnêtes gens[74].» Le ministère ne
s'opposa pas davantage, dans la Chambre des députés, au rétablissement
du divorce, mais la Chambre des pairs le repoussa.
[Note 74: Le projet voté par la Chambre des députés portait: «La loi
du 19 janvier 1816, relative à l'anniversaire du 21 janvier, est
abrogée.» La Chambre des pairs le modifia ainsi: «Art. 1er. Le 21
janvier demeure un jour de deuil national.--Art. 2. Toutes les autres
dispositions de la loi du 19 janvier 1816 sont abrogées.» La Chambre
des députés ayant persisté dans son premier vote, la question revint,
en 1833, à la Chambre des pairs, qui, cette fois, s'arrêta à la
rédaction suivante: «La loi du 19 janvier 1816, relative à
l'anniversaire du jour funeste et à jamais déplorable du 21 janvier
1793, est abrogée.» Cette rédaction fut adoptée par la Chambre des
députés.]
L'obligation où le gouvernement croyait être de faire la part des
passions et des préjugés apparut plus encore dans un débat autrement
important. L'heure était venue de résoudre cette question de
l'organisation de la pairie que, lors de la révision de la Charte, on
avait renvoyée à la session de 1831, et qui, aux dernières élections,
avait tenu tant de place dans les manifestes de tous les candidats.
C'était ce que M. de Salvandy appelait alors «la grande bataille de la
politique révolutionnaire». Personnellement, Périer était pour le
maintien de l'hérédité. Néanmoins l'opinion lui paraissait si montée,
il craignait tant d'être abandonné par beaucoup des partisans
habituels du ministère, qu'il ne jugea pas possible même d'essayer une
résistance. M. Guizot s'est demandé après coup si l'impossibilité
n'était pas plus grande en apparence qu'en réalité. Toujours est-il
que ni lui ni aucun de ses amis n'avaient cru pouvoir alors
conseiller la lutte; les principaux membres de la majorité, réunis et
consultés par le ministre, s'étaient pour la plupart prononcés contre
l'hérédité, et ceux qui lui étaient favorables avaient déclaré qu'il y
aurait témérité périlleuse à la défendre.
Ce ne dut pas être sans une douloureuse angoisse et le sentiment amer
de son humiliation que Périer se résigna à sacrifier une institution
si importante devant la clameur démocratique. Aussi, quand, le 27 août
1831, il apporta le projet qui conservait au Roi le droit de nommer
les pairs, mais enlevait à ceux-ci l'hérédité, le président du conseil
ne portait pas la tête aussi haute que d'habitude. Il ne dissimula pas
que ce qu'il proposait était contraire à son sentiment propre; il
rendit «hommage au mérite» de l'hérédité, en même temps qu'il
proclamait «la puissance du fait» qui la condamnait; mettant en
balance «l'intérêt à venir du pays» qui voudrait le maintien de
l'hérédité et «ses opinions actuelles» qui en exigeaient la
suppression, il se déclara tristement obligé à tenir compte de ces
«opinions». «Ici, dit-il, la législation transige avec la politique,
et l'intérêt à venir du pays avec ses opinions actuelles.» Puis il
ajouta: «Oui, messieurs, puisqu'une indépendance constitutionnelle
qu'on doit, en théorie, regarder comme protectrice de la liberté
politique est confondue, dans l'imagination des peuples, avec
l'ancienne aristocratie nobiliaire, oppressive de nos libertés
civiles; puisque notre devoir, notre besoin est de consulter
l'impression populaire, en attendant la conviction nationale, nous
vous proposons, comme ministres chargés de recueillir les voeux
publics et d'y satisfaire en tout ce qui n'est pas contraire à la
justice, nous vous proposons, comme dépositaires des intérêts d'ordre
public, mais en vous laissant à vous, messieurs, comme législateurs,
votre part, une grande part de responsabilité dans cette
détermination, nous vous proposons de déclarer que la pairie cesse
d'être héréditaire.» Périer n'avait pas accoutumé ses auditeurs à un
langage si embarrassé. Il demanda seulement,--satisfaction bien
illusoire donnée à ses scrupules,--que cet article de la Charte pût
être revisé ultérieurement, le jour où la nation, mieux inspirée,
voudrait réformer l'oeuvre d'une époque de trouble. Quel plaisir ce
fut, pour tous les journaux opposants, d'insister avec une malice
impertinente sur la capitulation de ce ministre d'ordinaire si fier,
de le montrer n'osant pas soutenir son opinion, bien plus, s'offrant
lui-même à immoler l'institution dont il se déclarait partisan!
Le débat s'ouvrit, le 20 septembre, à la Chambre des députés.
Abandonnée par le ministère, l'hérédité n'en trouva pas moins
d'illustres champions, qui mirent leur honneur à faire comme de
magnifiques funérailles à cette nouvelle victime de la révolution.
Fait curieux, une thèse qu'on appelait aristocratique fut surtout
défendue par quatre bourgeois. M. Berryer, M. Guizot, M. Thiers et M.
Royer-Collard firent assaut d'éloquence, au service de cette cause
perdue d'avance[75]. Entre tous, le discours de M. Royer-Collard fut
un «événement»; c'est le mot dont se servait alors même Carrel. Cette
grande voix, naguère si écoutée et si populaire, s'était tue depuis la
révolution. On eût dit que l'illustre doctrinaire, dont on sait le
rôle considérable sous la Restauration[76], avait regardé ce rôle
comme terminé par la chute de Charles X. Il affectait de n'être plus
qu'un spectateur découragé, avec un fond de raillerie un peu
méprisante. Sa nature d'esprit se complaisait d'ailleurs à cette
abstention hautaine et chagrine. Sous le régime précédent, ne
l'avait-on pas vu se dérober soigneusement à l'action et au pouvoir,
par l'effet de sentiments complexes où l'orgueil avait plus de part
que la modestie, et où quelque égoïsme se mêlait à une fierté
désintéressée? En juillet 1830, quand la résistance parlementaire dont
il avait été l'un des chefs s'était brusquement tournée en révolution,
on l'avait entendu dire: «Je suis parmi les victorieux, mais la
victoire est bien triste.» Sans blâmer ceux qui prenaient part à
l'établissement d'une dynastie nouvelle, il les avait encore moins
approuvés et surtout ne leur avait pas promis le succès. Dans ses
lettres ou dans sa conversation intime, il déclarait volontiers qu'il
«ne s'entendait pas avec le présent», craignait l'avenir et ne vivait
qu'avec les souvenirs du passé. Il insistait sur ce qu'il appelait «la
contradiction des principes du nouveau gouvernement». «Je n'avais,
disait-il encore, de vocation libérale qu'avec la légitimité; la
quasi-légitimité n'est pas un contre-poids suffisant; elle aura
bientôt usé les honnêtes gens qui s'y sont confiés.» De là, ce silence
qu'il avait gardé à la Chambre, depuis l'avénement de la nouvelle
monarchie, silence qu'il savait, du reste, rendre presque aussi
imposant que l'avait été sa parole. Néanmoins, si étranger qu'il
voulût demeurer à l'expérience faite par les hommes de 1830, la
suppression de l'hérédité de la pairie lui parut un pas considérable
dans la descente démocratique, et il crut devoir à son pays, surtout
se devoir à lui-même, une suprême protestation. Rarement son éloquence
s'était élevée aussi haut: ce fut moins l'argumentation d'un
contradicteur que l'avertissement d'un prophète. «La démocratie dans
le gouvernement, dit-il, est de sa nature violente, guerrière,
banqueroutière. Avant de faire un pas décisif vers elle, dites un long
adieu à la liberté, à l'ordre, à la paix, au crédit, à la prospérité.»
Puis, au milieu du recueillement profond de la Chambre qui l'écoutait
non sans une sorte d'effroi intime, M. Royer-Collard terminait ainsi:
«Messieurs, je contiens les pressentiments dont je ne puis me
défendre; mes paroles n'ont point franchi la question qui vous occupe.
Cependant, quelque grave qu'elle soit, elle révèle une situation plus
grave encore, et dont nous faisons nous-mêmes partie. Il nous est
donné, peut-être pour la dernière fois, de la changer si nous arrêtons
enfin, dans cette grande circonstance, le cours de nos destructions,
je n'ose le dire, de nos dévastations. C'est assez de ruines,
messieurs, assez d'innovations tentées contre l'expérience. La fatigue
générale vous invite au repos. Les plus ignorants savent démolir, les
plus habiles échouent à reconstruire. Maintenez avec fermeté,
consacrez de nouveau l'hérédité de la pairie, et vous n'aurez pas
seulement sauvé une institution protectrice de la liberté comme de
l'ordre, vous aurez repoussé l'invasion de l'anarchie, vous aurez
relevé l'édifice social qui penche vers sa ruine.»
[Note 75: Nous avons dit ailleurs l'importance qu'a eue, dans la
carrière politique et oratoire de M. Thiers, le discours qu'il a
prononcé en cette circonstance.]
[Note 76: J'ai eu plus d'une fois l'occasion de marquer l'action de M.
Royer-Collard et d'esquisser sa puissante et originale figure dans mon
étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_. (Cf. notamment p.
80 et 418.)]
Pour défendre la loi, Périer ne pouvait se placer aussi haut; il fut
réduit à arguer de la nécessité politique, et à reproduire les
explications embarrassées de son exposé des motifs. À droite comme à
gauche, on avait vivement critiqué cette attitude d'un ministère
laissant voir que la loi qu'il présentait était contraire à son
opinion. «Quel est donc, s'était écrié M. Berryer, le devoir du
législateur, si ce n'est de résister fortement à ce qu'il regarde
comme dangereux, à ce qui répugne à sa conscience, à sa conviction, à
ce qu'il considère comme une manifestation d'erreur publique! Honte à
ceux qui, dans ce cas, désertent leur propre conviction. Je cherche en
vain une expression pour qualifier cette conduite: une seule un peu
forte, vous me la passerez, peut rendre mon idée, c'est celle de
trahison.» Périer répondit que les règles parlementaires ne pouvaient
s'appliquer en présence de la Charte qui précisait la date de la
révision, des passions soulevées contre l'hérédité et des élections
qui l'avaient condamnée. «Il n'appartient à personne, ajoutait-il, de
changer la situation, d'en ajourner les exigences, ou d'en modifier
l'effet; la loi n'avait en quelque sorte qu'à la constater. Ce n'était
donc pas la conscience du ministère qui se trouvait engagée contre les
principes, c'était son action qui était toute tracée par les faits. Sa
propre conviction n'était plus la question dominante; la loi
paraissait tout écrite dans les circonstances.»
De l'aveu de tous, l'honneur du débat avait été pour la cause de
l'hérédité. «C'est dommage que ceci finisse sitôt, disait le général
Bugeaud à M. Guizot; vous n'aviez pas vingt voix au commencement; vous
en aurez davantage.» Au vote, il y en eut quatre-vingt-six;
qu'était-ce pour résister aux deux cent six députés qui, partageant ou
servant les préjugés du jour, se prononcèrent contre l'hérédité? Ce
premier vote émis, Périer retrouva un peu de son énergie pour
défendre le droit de nomination royale contre l'élection: «Je prie la
Chambre d'observer, dit-il, qu'il ne s'agit ici ni d'une question de
pouvoir ministériel ni de la pairie, mais que c'est ici la question de
la royauté tout entière qui s'agite devant elle.» Il fut décidé que le
Roi nommerait les pairs, sauf obligation de les choisir dans certaines
catégories. Sur un autre point, le président du Conseil fut moins
heureux; malgré sa vive insistance, il ne put faire adopter l'article
qui réservait aux Chambres la faculté de reviser plus tard cette
disposition de la Charte; les adversaires de l'hérédité exigèrent une
condamnation irrévocable.
Périer n'était pas encore au bout de ses peines. Il restait à imposer
à la haute Chambre elle-même sa propre mutilation. Pour lui arracher
un vote qu'au fond il déplorait, le ministre dut faire une «fournée de
pairs» et s'engager à fond dans le débat. Au cours de son
administration, il eut sans doute à soutenir des luttes autrement
violentes et tragiques; il n'en connut pas peut-être de plus pénibles
et de plus mortifiantes.
La ruine était consommée. Dépouillée de ce qui faisait son
indépendance et son autorité, la Chambre des pairs n'existait plus
qu'à l'état de conseil administratif ou de tribunal politique.
Vainement était-elle riche en capacités, en expériences, en renommées,
elle avait désormais perdu toute influence sur la direction du
gouvernement; on ne pouvait y trouver ni un obstacle, ni un appui.
Dans l'atmosphère démocratique où nous vivons aujourd'hui, nous
n'avons plus même l'idée d'une Chambre héréditaire. C'est précisément
parce que de telles institutions, une fois détruites, ne sauraient
être rétablies artificiellement, qu'il eût fallu se garder d'y porter
légèrement atteinte. En 1830, l'hérédité de la pairie existait; les
libéraux de la Restauration, à la suite de Benjamin Constant, y
avaient vu l'un des principes essentiels du gouvernement
parlementaire. Après la crise de Juillet, l'hérédité eût dû apparaître
plus utile encore: il n'y avait plus d'autre contre-poids aux forces
populaires, tant accrues par la révolution. Mais la bourgeoisie
victorieuse, par peur ou haine d'un fantôme aristocratique qui ne
pouvait gêner son ambition, se jeta du côté de la démocratie, qui
était sa vraie rivale, sa menaçante et impatiente héritière; dans son
aveuglement, elle ne comprit pas que les démocrates avaient contre la
prépondérance des classes moyennes la même animosité, contre le
principe de la monarchie les mêmes objections que contre l'hérédité de
la pairie. Ce qui aggrave sa faute et sa responsabilité, c'est qu'elle
agit ainsi par de petits motifs: sottes rancunes, jalousies mesquines,
lâcheté ou timidité à remonter le courant. La monarchie se trouvait
désormais sans point d'appui, en face d'une Chambre élue qui était
d'autant plus portée à exagérer sa prépondérance, qu'elle pouvait se
flatter d'avoir seule créé la royauté et fait la constitution. Qui eût
osé affirmer que cette monarchie née de la veille, sortie d'une
révolution, suspecte à l'Europe, trouverait en elle-même de quoi
compenser cette diminution de force?
III
La faiblesse que nous venons de noter chez Périer apparaissait dans sa
politique religieuse. Non, sans doute, que l'avénement du ministère
n'eût marqué, sous ce rapport comme sous les autres, un changement
considérable et un heureux progrès. Dans le discours où il exposait
son programme, le président du Conseil annonçait solennellement que
«la liberté des cultes serait protégée comme le droit le plus précieux
des consciences qui l'invoquent». Parole significative, au lendemain
du jour où le ministère Laffitte avait honteusement laissé saccager
Saint-Germain l'Auxerrois[77]. Le clergé, depuis la révolution, avait
souffert surtout par les vexations arbitraires des pouvoirs locaux,
particulièrement des municipalités. Dès les premiers jours d'avril,
le ministre des cultes, M. de Montalivet, invita les préfets à
«rappeler à MM. les maires qu'ils n'avaient aucune injonction à faire
aux curés et desservants touchant l'exercice du culte»; il ajouta «que
l'autorité locale et la garde nationale devaient protection à tout
citoyen français et à ses propriétés; que, dès lors, quels que fussent
les torts qu'aurait un prêtre, il ne pouvait être puni que
conformément aux lois, ce qui excluait et rendait coupable tout acte
arbitraire contre sa personne et son domicile». Il termina en
indiquant comment «toute atteinte portée au respect que doivent
inspirer les temples et les signes que chaque religion a le droit
d'offrir à la vénération des peuples devait être nécessairement
prévenue ou réprimée».
[Note 77: Peu après l'avénement de Périer, l'_Ami de la religion_
disait de lui: «On assure qu'il blâme les vexations exercées en tant
de lieux contre le clergé, et qu'il s'est prononcé, entre autres,
très-fortement contre les enlèvements et destructions de croix.»]
Louis-Philippe, de son côté, s'employait à rétablir une confiance et
une sécurité que trop de faits avaient ébranlées. Dans le voyage qu'il
fit, en juin et juillet 1831, à travers les départements du Nord et de
l'Est, il accueillit partout avec bienveillance les évêques ou les
curés, mit un soin remarqué à les «assurer» qu'ils «recevraient toute
la protection à laquelle la loi leur donnait droit», et leur promit
«de soutenir toujours de tout son pouvoir le respect qui était dû à la
religion». Par contre, il demanda au clergé de «le seconder», réclama
de lui «quelque chose de plus que la soumission aux lois». «Il
fallait, dit le Roi, qu'on crût que le clergé entretenait l'esprit
d'obéissance et d'affection pour le gouvernement[78].» Ce ne furent
pas seulement de vaines paroles: Périer n'était pas depuis quelques
mois au pouvoir, que l'opposition l'accusait de «faire trop de
concessions au clergé». Celui-ci, de son côté, ne tarda pas à
reconnaître le changement heureux qui s'était accompli. Un prélat
justement considéré et nullement suspect de faiblesse politique, Mgr
Devie, évêque de Belley, écrivait à ses prêtres, le 18 juillet 1831:
«Dans le moment présent, on déclame moins contre les ecclésiastiques,
même dans les journaux; il n'est plus question de renverser les croix,
de dévaster les églises, de nous accuser d'avoir des armes, de faire
l'exercice, de correspondre avec les ennemis de l'État; la foi n'est
point attaquée légalement; on nous laisse la liberté d'exercer notre
ministère; on respecte même et l'on fait respecter les ecclésiastiques
dont la conduite sage, mesurée et toute religieuse est concentrée dans
l'accomplissement de leurs devoirs.» Et le pieux évêque ajoutait:
«Faisons en sorte qu'on n'aperçoive parmi nous qu'un seul esprit,
l'amour de la paix, le dégagement des choses de la terre, le désir
constant et si raisonnable des biens éternels[79].»
[Note 78: Voyez entre autres les discours prononcés à Amiens, à Meaux,
à Besançon, etc., etc. (_Ami de la religion_, passim.)]
[Note 79: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 21.]
Ce langage montre que ce n'était pas du clergé qu'on pouvait attendre
un obstacle au plein rétablissement de la paix religieuse. Sans doute,
beaucoup de prêtres conservaient pour les Bourbons une affection,
ressentaient de leur chute un regret, que la conduite du gouvernement,
depuis la révolution, n'avait pas toujours été faite pour affaiblir.
Néanmoins, que ce fût intimidation ou plutôt prudence chrétienne, chez
la plupart, ces sentiments, demeurés au fond des coeurs, ne se
traduisirent par aucun acte d'hostilité, n'empêchèrent ni la
soumission loyale, ni même une sorte de bonne volonté conciliante
envers la monarchie nouvelle. Nous ne parlons pas de l'école de
l'_Avenir_, qui, dans sa rupture avec les légitimistes, allait d'un
bond presque jusqu'à l'opposition révolutionnaire; nous parlons de la
masse plus tranquille et plus rassise du clergé paroissial. Tel fut
notamment, sauf de rares exceptions, l'attitude des évêques. À
l'instar de Mgr Devie, dont nous citions tout à l'heure la lettre
pastorale, ils recommandaient avec insistance à leurs prêtres de
demeurer étrangers à toutes les divisions de parti; de se renfermer,
avec le moins de bruit possible, dans l'exercice de leur ministère;
d'éviter, non-seulement dans leur langage public, mais dans leur vie
privée et dans leurs conversations intimes, tout ce qui pouvait
fournir un prétexte aux préventions dont ils étaient l'objet[80]. Le
moindre acte de bienveillance ou seulement de justice les trouvait
prompts à la reconnaissance. Avaient-ils à se plaindre, ce qui était
alors trop fréquent, ils ne le faisaient qu'à huis clos, et même avec
une timidité qui étonne un peu; formés dans l'esprit du vieux clergé,
sans expérience des armes nouvelles de la publicité et de la liberté,
s'en méfiant d'autant plus que l'_Avenir_ les leur avait rendues
suspectes par ses excès, ils n'avaient pas encore, dans leurs rapports
avec le pouvoir, tant du moins que la foi n'était pas en jeu, cette
indépendance plus virile, plus facilement militante, qu'ils devaient
bientôt apprendre en faisant campagne, à côté de M. de Montalembert,
pour la liberté d'enseignement. Tant de modération était faite pour
frapper un homme d'État qui pouvait avoir conservé des préventions,
mais qui n'avait nulle animosité; aussi, vers la fin de son ministère,
après avoir vu l'Église de France à l'oeuvre, Périer rendait
publiquement témoignage de sa sagesse; il déclarait que «les plaintes
reçues» par le gouvernement contre ce clergé tant attaqué étaient, en
somme, «très-peu de chose», et qu'au contraire, «dans une très-grande
partie, il voyait une parfaite soumission aux lois[81]».
[Note 80: Voyez notamment les lettres pastorales des archevêques ou
évêques de Tours, Sens, Belley, Strasbourg, Troyes, Angers, des
vicaires capitulaires d'Avignon. (Cf. passim, _Ami de la religion_ de
1830 et 1831.)]
[Note 81: Séance du 13 février 1822.]
Cette attitude des évêques était conforme aux instructions et aux
exemples de la cour romaine. Après les journées de Juillet, le nonce
avait quitté Paris; la nonciature ne devait être rétablie qu'en 1843.
Un simple chargé d'affaires était demeuré en France: c'était l'abbé
Garibaldi. Par son tact fin, son adroite modestie, son esprit délié,
ouvert et conciliant, sa connaissance et son intelligence des affaires
françaises, ses relations faciles avec les hommes du jour, il ne
contribua pas peu, dans une crise si périlleuse, à empêcher une
rupture entre Rome et la France de 1830, et même à remettre petit à
petit les rapports sur un bon pied. Dès le début, un incident s'était
produit, qui avait manifesté les dispositions du Saint-Siége. Pie
VIII, interrogé par plusieurs évêques sur la possibilité de prêter
serment au nouveau gouvernement, avait répondu affirmativement par un
bref en date du 29 septembre 1830; dans ce bref, il se félicitait des
«sentiments dont son très-cher fils en Jésus-Christ, le nouveau roi
Louis-Philippe, se disait animé pour les évêques et tout le reste du
clergé». Causant plus librement avec l'envoyé de Mgr de Quélen, le
Pape lui avait dit: «Il ne faut pas briser le roseau penché, et je
pense qu'on ne réussira à améliorer l'état actuel des choses que par
les seuls moyens de douceur et de persuasion; aussi, j'en suis
tellement convaincu, que je promets d'avance, et vous pouvez le dire,
qu'à moins qu'on ne vienne attaquer la religion, tout le temps qu'il
plaira à Dieu de prolonger mon pontificat, on ne verra émaner d'ici
que des mesures de douceur et de bienveillance.» Il exprimait, en
outre, très-fermement cette opinion, «que le clergé ne devait en rien
se mêler de politique[82]». Grégoire XVI, qui succéda à Pie VIII, le 2
février 1831, n'eut pas une autre conduite; il désapprouvait les
membres du clergé qui gardaient, par esprit de parti, une attitude
hostile envers le gouvernement. Il savait d'autant plus gré à Périer
de contenir la révolution en France et d'empêcher la propagande au
dehors, qu'il était lui-même, dans ses États, en lutte contre de
redoutables insurrections. Ces insurrections mirent la diplomatie
française en relations plus fréquentes et plus étroites avec le
Saint-Siége; grâce surtout à M. de Sainte-Aulaire, notre ambassadeur à
Rome, ces relations furent cordiales et confiantes, sauf lors des
difficultés momentanées auxquelles donna lieu l'expédition d'Ancône.
[Note 82: _Vie de Mgr Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 5.--_Vie de
Mgr de Quélen_, par M. D'EXAUVILLEZ, t. II., p. 45-46.]
C'était beaucoup, sans doute, d'en être là, moins d'un an après cette
révolution de 1830, à laquelle les circonstances avaient donné le
caractère d'une victoire et d'une sorte de revanche de l'irréligion
contre le clergé et le catholicisme. Qui songe aux préjugés et aux
passions de l'opinion régnante, qui se rappelle la situation faite à
l'Église de France pendant les sept premiers mois de la monarchie
nouvelle, ne peut sans injustice méconnaître ce qui est dû à Périer.
Comparée à ce qui avait précédé et à ce qui semblait la conséquence
fatale de Juillet, cette partie de la politique ministérielle
témoigne, comme les autres, d'un réel progrès. Toutefois, comparée à
ce qui doit être la politique d'une époque régulière, elle présente
encore de graves lacunes: lacunes qui sont plus le malheur du temps
que l'effet d'une volonté mauvaise. Périer n'avait personnellement
aucune hostilité contre le catholicisme. Si sa nature d'esprit, son
éducation et les occupations de sa vie ne l'avaient pas porté à
réfléchir assez sérieusement sur les mystères de l'âme et sur ses
rapports avec Dieu, sa conduite n'était nullement celle d'un homme qui
veut rester en dehors de l'Église; elle marquait, au contraire, un
respect sincère pour la foi et le culte chrétiens, peut-être même
davantage[83]. Madame Périer était pieuse jusqu'à la dévotion, et son
mari, si impérieux, si despote dans son intérieur, acceptait sans
difficulté, au foyer domestique, les témoignages extérieurs de cette
dévotion. Mais, hors de la vie privée, il n'était guère préparé soit
par lui-même, soit par les idées alors dominantes, à comprendre tous
les devoirs du gouvernement envers la religion. Comme la plupart de
ses contemporains, il n'avait pas toujours, dans une mesure
suffisante, l'intelligence profonde, la vue haute, le souci délicat
des problèmes soulevés par les rapports de l'État avec l'Église. S'il
ne voulait plus de violences contre le clergé, c'est surtout parce
qu'il y voyait une des formes de ce désordre matériel qu'il détestait
et dont il se donnait mission de purger la France de 1830; il se
croyait volontiers quitte, quand il avait fait la police autour des
églises, ainsi qu'il l'eût fait autour d'un café-concert ou d'un
cirque forain; il trouvait même, qu'avec un clergé aussi impopulaire,
une telle conduite était méritoire, et il accusait sincèrement
d'«ingratitude» les prêtres qui ne se montraient pas satisfaits à ce
prix. Mais ne lui demandez pas de se beaucoup préoccuper du désordre
moral, du mal intellectuel d'un État où la religion n'a pas, dans la
croyance et la confiance des populations, dans le respect et la
protection des pouvoirs publics, la place à laquelle elle a droit. Il
ne sentait pas quel intérêt il y avait, intérêt social et politique, à
combattre ce désordre; il ne comprenait pas comment le gouvernement y
pouvait quelque chose, comment, sans toucher aucunement à la liberté
de conscience, il avait, en cette matière, des devoirs à remplir, des
exemples à donner, un usage à faire de sa puissance. Périer désirait
éviter avec l'Église des conflits qui lui paraissaient un ennui
inutile et un désagréable embarras; son bon sens eût même trouvé
particulièrement absurde et misérable de perdre son temps et ses
forces dans des querelles de sacristie, à une époque où il lui fallait
chaque jour livrer bataille, au Parlement ou dans la rue, contre les
ennemis mortels de la monarchie et de la société. Mais était-ce assez?
L'absence de guerre ne suffit pas à constituer la paix entre les
puissances politiques, à plus forte raison entre l'Église et l'État.
Pour posséder cette paix des esprits, plus nécessaire que celle de la
place publique à l'ordre vrai d'un pays, il faut un accord
bienveillant et confiant entre les deux pouvoirs temporel et
spirituel. C'est encore ce que Périer ne paraissait pas toujours bien
comprendre. Sous l'empire de la réaction générale contre «l'union du
trône et de l'autel», ses idées s'étaient faussées et obscurcies. Rien
de mieux, sans doute, que de repousser toute combinaison politique qui
transformerait le clergé en instrument d'un parti, au grand détriment
de l'un et de l'autre; mais le tort était de ne pas voir quelle force
le gouvernement peut trouver dans cette harmonie féconde qui laisse à
chacun des deux pouvoirs sa sphère propre et son indépendance
légitime, qui fournit à l'Église, assurée de sa pleine liberté,
reconnaissante de se sentir protégée et respectée, les moyens de
répandre la vertu de discipline, de prêcher le devoir de sacrifice et
de résignation, fondements les plus fermes de la concorde et de la
prospérité des États; le tort était surtout de ne pas voir que ce
concours de l'Église était plus précieux, plus indispensable encore, à
une époque troublée où toutes les autres forces matérielles et morales
dont peut disposer un gouvernement étaient détruites ou ébranlées par
une récente révolution. Périer était d'autant moins porté à attendre
et à chercher un tel concours, que le clergé lui paraissait un vaincu
dont l'influence était pour longtemps compromise. Peu habitué à
réfléchir par lui-même sur cet ordre de sujets, il semblait presque
parfois croire sur parole les philosophes qui annonçaient, avec un
sentiment mêlé d'orgueil et de tristesse, «les funérailles d'un grand
culte», et il disait alors à des ecclésiastiques, nullement par
animosité personnelle, seulement pour constater un fait: «Le moment
arrive où vous n'aurez plus pour vous qu'un petit nombre de
dévotes[84].» D'ailleurs, si bien que Périer eût dépouillé le vieil
homme, quelque changement que la pratique du pouvoir et les rapports
avec les évêques apportassent chaque jour dans ses idées d'autrefois,
il restait chez lui un peu des préventions du «libéral» longtemps en
guerre contre le «parti prêtre». Quand certaines apparences
l'induisaient en erreur, il se retrouvait trop facilement disposé à
voir dans une fraction du clergé moins une force sociale dont il avait
intérêt à rechercher et à mériter l'alliance, qu'un parti politique,
suspect, presque ennemi, qu'il devait surveiller et parfois
combattre[85].
[Note 83: Un homme politique qui s'est trouvé, en 1829, accompagner
Périer aux bains de Louèche a remarqué qu'il ne manquait jamais la
messe le dimanche, et que, le plus souvent même, il assistait aux
vêpres.]
[Note 84: Ces paroles sont rapportées dans une lettre écrite, en 1843,
par Mgr Devie, au ministre des cultes. (_Vie de Mgr Devie_, par l'abbé
COGNAT, t. II, p. 225.)]
[Note 85: Dans une circulaire, en date du 2 septembre 1831, relative à
la surveillance à exercer sur les carlistes, Casimir Périer disait à
ses préfets: «Recommandez aux maires de vous signaler avec exactitude
le déplacement clandestin des ecclésiastiques, et faites-le-moi
connaître.» Dans l'état des esprits et avec les dispositions de
beaucoup de municipalités, on conçoit quels abus pouvait encourager
une semblable recommandation. Faut-il s'étonner que, peu après, le 8
octobre, l'évêque de Saint-Dié fût réduit à engager ses prêtres «à se
refuser la consolation de visiter leurs confrères», afin d'éviter «ce
qui pourrait dégénérer en sujet de trouble, par la prévention maligne
d'un oeil qui, n'étant pas bon pour vous, ne voit jamais vos actions,
même les plus simples, que sous un jour peu favorable»? «Les visites,
dit-il, que les prêtres pourraient se faire mutuellement ne seraient
pas sans désagrément pour leurs personnes et sans préjudice pour la
religion.»]
IV
Ce que nous venons de dire explique, atténue même les fautes commises
par Périer dans les questions religieuses, mais ne les justifie pas,
et surtout ne dispense pas l'histoire de les noter au passage. Le
nouveau ministère, qui n'eût certes pas toléré, comme M. Laffitte, le
sac d'une église ou d'un évêché, se montrait singulièrement hésitant à
en réparer les conséquences. Depuis la hideuse journée du 14 février
1831, Saint-Germain l'Auxerrois était demeuré fermé par mesure
administrative; le clergé et les fidèles de cette paroisse étaient
réduits, pour leurs offices, à solliciter l'hospitalité de
Saint-Eustache. Prolonger cet état de choses, ce n'était pas seulement
entraver gravement l'exercice du culte, c'était surtout paraître
sanctionner la désaffectation sacrilége exigée par l'émeute. Le
ministère eût désiré donner satisfaction aux catholiques qui
réclamaient la réouverture de l'église; par moments, il y paraissait
presque décidé, commençait même certains travaux, mais il finissait
toujours par reculer devant les criailleries de la presse et les
menaces de troubles. Dans les matières qui lui tenaient vraiment à
coeur, il n'était pas si timide. Encore devait-on s'estimer heureux
qu'il n'acceptât pas l'expédient que lui offraient plusieurs journaux,
entre autres le _Constitutionnel_. Cet expédient, d'un vandalisme
impudent, consistait à raser une charmante église devenue
politiquement embarrassante; on prenait pour prétexte une grande
opération de voirie destinée à dégager les abords du Louvre.
Saint-Germain l'Auxerrois échappa à la démolition, un moment
menaçante; mais il ne devait être rendu au culte qu'en 1838, sous le
ministère de M. Molé.
Ce fut par une timidité analogue que le gouvernement, au lieu de faire
droit aux réclamations de l'archevêque de Paris qui demandait la
reconstruction de son palais et offrait même de l'entreprendre à ses
frais, affecta au logement du prélat un hôtel de la rue de Lille, et
mit en adjudication la démolition définitive du vieil archevêché. Mgr
de Quélen fut fort ému d'une décision qui consommait officiellement la
ruine commencée par la violence populaire, et qui dépouillait l'Église
de Paris de la demeure où ses chefs avaient vécu pendant des siècles,
à l'ombre de leur cathédrale. Il protesta avec vivacité et adressa à
ses curés une lettre publique où, généralisant ses griefs, il
signalait en termes émus «les malheurs de la religion», le culte
public entravé, les églises fermées[86]. Irrité de ces plaintes, le
gouvernement y répondit, dans le _Moniteur_[87], par un article d'un
ton singulièrement agressif, accusant l'archevêque «d'injustice» et
«d'ingratitude», déclarant que «ses plaintes et ses protestations
reposaient sur un prétexte frivole», lui reprochant «d'irriter au lieu
de calmer les consciences pieuses», et de «n'avoir pas contenu le zèle
fanatique» comme le gouvernement avait «maîtrisé les passions impies».
Prélat d'une grande dignité de caractère et d'une vertu incontestée,
Mgr de Quélen était, sans doute, par ses sympathies personnelles et
par les traditions de sa vieille race bretonne, fort attaché à la
royauté déchue. Ces sentiments le rendaient, à l'égard du
gouvernement, moins prompt à la conciliation que tels autres de ses
collègues: plus tard, on pourra lui reprocher une obstination
boudeuse, une froideur un peu méprisante que le Saint-Siége
n'approuvera pas, et où l'honneur du gentilhomme aura peut-être plus
de part que la sollicitude épiscopale. Mais, en 1831, après que cet
évêque avait été deux fois chassé par l'émeute de son palais saccagé,
sans que le pouvoir lui eût jamais accordé la protection due au plus
humble citoyen; après qu'il avait été obligé de se cacher, pendant
plusieurs mois, dans sa ville épiscopale, comme le fait un
missionnaire en Corée; au moment où, même sous le ministère de Périer,
il se sentait à ce point menacé, qu'il était réduit, le 17 avril 1831,
à procéder de nuit et à la dérobée, dans une chapelle de couvent, au
sacre de Mgr Gallard, le nouvel évêque de Meaux; quand on lui refusait
la réouverture ou la réparation des temples dévastés par la populace,
et que l'administration des domaines vendait, sous ses yeux, à
l'encan, les croix brisées et profanées qu'on avait arrachées des
églises, franchement le gouvernement était-il en droit d'adresser à ce
prélat un reproche «d'ingratitude»?
[Note 86: Lettre du 29 août 1831.]
[Note 87: _Moniteur_ du 13 septembre 1831.]
Ce n'était pas seulement à Paris que le ministère hésitait à défaire
l'oeuvre de l'émeute. Celle-ci, le 17 février 1831, à la nouvelle des
désordres de la capitale, avait envahi et saccagé le grand séminaire
de Nancy. Même désordre s'était produit à Metz dès le 6 octobre 1830.
Depuis lors, ces établissements avaient été fermés administrativement,
mesure arbitraire qui interrompait absolument dans ces diocèses le
recrutement du clergé. Vainement les autorités ecclésiastiques
réclamaient-elles avec insistance, le gouvernement, qui reconnaissait
au fond la légitimité de leur plainte, alléguait, pour n'y pas faire
droit, la crainte d'une émeute et les dispositions mauvaises des
gardes nationales. Toutefois, la réparation, bien que tardive, finit
par venir, et cette fois Périer n'en laissa pas l'honneur à ses
successeurs. Le séminaire de Metz fut rouvert en février 1832, et
celui de Nancy au mois d'avril suivant, après une interruption qui,
pour chacun de ces établissements, avait duré plus d'une année.
Le ministère ne se contentait pas de refuser ou de retarder la
réparation des violences antérieures, lui-même en commettait. Dans les
populations royalistes de l'Ouest, la révolution de Juillet avait
naturellement causé une vive émotion. Quelques bandes de chouans, qui
toutes, il est vrai, n'étaient pas mues par des motifs politiques,
s'étaient formées et parcouraient la contrée. Les autorités, sans
cesse sur le qui-vive, recueillaient de vagues rumeurs de complot et
de soulèvement. Se rendant imparfaitement compte du changement qui
s'était opéré, depuis quarante ans, dans les moeurs et jusque dans la
disposition des lieux, elles se demandaient si ce n'était pas le
prélude d'une nouvelle guerre de Vendée. Dès le début de son
ministère, l'attention de Périer avait été attirée de ce côté; le 16
mai 1831, il avait nommé le général Bonnet «commissaire
extraordinaire dans l'Ouest», avec des pouvoirs étendus qui mettaient
sous ses ordres cinquante mille hommes de bonnes troupes, et à sa
disposition tous les fonctionnaires administratifs ou judiciaires.
C'est dans ces circonstances que les «bleus» de la Loire-Inférieure
dénoncèrent avec insistance, comme l'un des centres de l'agitation
carliste, la Trappe de la Meilleraye, située sur la frontière de la
Bretagne et de la Vendée. L'abbé du monastère, le R. P. Antoine, de
son nom de famille M. Saulnier de Beauregard, religieux austère et
homme du monde accompli, était particulièrement signalé comme un
redoutable conspirateur. Le conseil d'arrondissement de Châteaubriant
appelait les rigueurs du gouvernement sur cet «établissement
très-dangereux pour la tranquillité publique, formé après la
Restauration comme un de ses moyens d'abrutissement, devenu maintenant
un véritable foyer de conspiration». Le conseil général de la
Loire-Inférieure demandait la suppression du monastère.
L'administration locale appuyait ces plaintes par des rapports
alarmants.
À la fin du siècle dernier, des moines, obligés par la Terreur de fuir
la France, avaient fondé à Lulworth, en Angleterre, une Trappe,
bientôt très-florissante. Louis XVIII les y avait connus et admirés
pendant son exil. Monté sur le trône, il avait désiré ramener dans son
royaume ces incomparables défricheurs, et s'était occupé lui-même de
les établir à la Meilleraye, dans une région de landes et de
marécages, où une ferme modèle était particulièrement utile. La liste
civile subventionna le monastère, et la famille royale lui marqua plus
d'une fois son bienveillant patronage. Le succès de cette fondation
fut complet. Au bout de quelques années, le couvent, en pleine
ferveur, comptait environ cent quatre-vingts religieux, dont
quatre-vingts Anglais ou Irlandais. Les résultats agricoles et
industriels étaient merveilleux: les conditions matérielles du pays
avaient été transformées; le bienfait était grand pour la masse de la
population; mais un tel changement n'avait pu s'opérer sans froisser
des intérêts particuliers et éveiller des jalousies qui furent sans
doute pour beaucoup dans les dénonciations de 1831. Qu'y avait-il de
fondé dans ces dénonciations? Que quelques-uns des religieux, que
l'abbé notamment, ancien émigré de 1792, restassent dévoués à la
famille royale qui avait fondé et protégé leur monastère; qu'ils
entretinssent des relations avec les propriétaires de leur voisinage,
presque tous ardents légitimistes; que, dans des correspondances ou
dans des conversations, ils eussent, plus qu'il ne convenait à des
moines, exprimé des regrets et des espérances, peut-être même engagé à
prier pour Henri V, ou distribué quelques-unes de ces prophéties
apocryphes qui sont, dans l'épreuve, la consolation d'une certaine
classe de royalistes: ces faits paraissent, les uns certains, les
autres probables. Du complot menaçant, de l'agitation délictueuse dont
on les accusait, les perquisitions les plus sévères n'ont jamais pu
faire saisir le moindre indice.
Ce fut cependant sur la foi de ces accusations que le gouvernement se
décida à agir. Déjà, sous l'empire de préoccupations analogues, il
avait, dans cette même région, fermé le petit séminaire de Beaupréau
et celui de Vitré. Il fit prendre, le 5 août 1831, par le préfet de la
Loire-Inférieure, un arrêté qui prononçait la dissolution de la
communauté religieuse de la Meilleraye; l'arrêté visait la loi du 28
vendémiaire an VI relative à l'expulsion des étrangers, les lois
révolutionnaires de 1790 et de 1792 contre les congrégations, et ce
décret napoléonien du 3 messidor an XII que récemment on a de nouveau
exhumé. Une répugnance naturelle retarda quelque temps l'exécution.
Cependant, le 28 septembre, des troupes nombreuses cernèrent la
Trappe, et en dépit des protestations de l'abbé, quarante-cinq
religieux français reçurent des passeports pour se rendre dans leurs
communes natales; les étrangers furent avisés qu'ils devaient
prochainement retourner dans leur pays; sauf les malades et vingt
hommes valides laissés pour l'exploitation, l'administration exigeait
la dispersion de tous les autres moines; un détachement de gendarmerie
fut installé au couvent pour surveiller l'exécution de ces mesures.
À peine informée de ces événements, l'Agence pour la défense de la
liberté religieuse, fondée par les rédacteurs de l'_Avenir_, y vit une
occasion excellente d'employer son zèle et d'appliquer ses principes.
Elle prit en main la cause des Trappistes, et ouvrit à grand bruit,
par toute la France, des souscriptions destinées à couvrir les frais
de la lutte. Un de ses membres, M. de Regnon, vint s'établir au
monastère et conseilla aussitôt de résister hardiment à la violence du
gouvernement, en se plaçant sur le terrain du droit commun, de la
Charte et de la liberté pour tous. Sur ses indications, le 8 novembre,
les religieux, demeurés au couvent, reprirent la vie monastique
interrompue par l'exécution de l'arrêté préfectoral, revêtirent le
saint costume qu'ils avaient dépouillé, sonnèrent leur cloche
silencieuse depuis plusieurs semaines et recommencèrent leurs offices.
En même temps l'abbé signifia, par ministère d'huissier, qu'il
entendait jouir librement de ses droits de citoyen et de propriétaire,
avec les ouvriers qu'il lui plaisait d'employer à son exploitation, et
se refusa à fournir plus longtemps la nourriture des cinquante
gendarmes qui avaient envahi et occupaient illégalement son domicile.
Ce changement d'attitude troubla et irrita les ennemis des Trappistes.
Par effarement ou par perfidie, ils répandirent le bruit que la
Meilleraye était en pleine révolte et qu'on y sonnait le tocsin pour
appeler aux armes les «carlistes» des environs. Les autorités crurent
ou feignirent de croire à ce péril. Une nouvelle expédition militaire
fut faite, plus brutale que la première; elle aboutit à enlever et à
embarquer immédiatement les soixante-dix-huit religieux anglais ou
irlandais qui étaient encore au monastère. Dès lors, il ne restait
plus à la Meilleraye, avec l'abbé propriétaire, que vingt-huit
religieux.
Toujours sur les conseils et par les soins de l'Agence, l'abbé entama
une double instance. Il demanda d'abord à la Chambre l'autorisation de
poursuivre M. Casimir Périer comme auteur responsable de l'attentat
commis contre le monastère et ses habitants; le rapporteur, M.
Bérenger, conclut à la légalité des actes du gouvernement et au refus
de l'autorisation, non toutefois sans appeler de ses voeux une
législation plus libérale[88]; ses conclusions furent adoptées, après
un court débat où M. Dubois, l'ancien rédacteur du _Globe_, défendit
la liberté des religieux, et où M. Dupin, au contraire, saisit avec
joie l'occasion de reprendre, contre une autre congrégation, la petite
guerre qu'il avait commencée, sous Charles X, contre les Jésuites[89].
En même temps, le tribunal de Nantes était saisi d'une action civile
dirigée contre le préfet par l'abbé de la Meilleraye, agissant comme
propriétaire et chef d'exploitation agricole; celui-ci demandait sa
réintégration, le libre exercice de son industrie et 150,000 francs de
dommages-intérêts pour le trouble qui lui avait été causé; le procès
fut plaidé, avec quelque éclat, par Me Janvier, pour les Trappistes,
et par Me Billault, pour le préfet; le tribunal se déclara
incompétent[90].
[Note 88: M. Bérenger exprimait le regret que, «sous un gouvernement
et après une révolution qui consacrent cette liberté, des citoyens ne
pussent, sans opposition, se vêtir et prier Dieu comme ils
l'entendaient, dans leur maison, alors surtout qu'on ne demandait à la
loi d'autre protection que celle qui est due à tous les citoyens».]
[Note 89: Séance du 31 décembre 1831.]
[Note 90: Jugement du 20 janvier 1832.]
Devant ces violences, dont le caractère arbitraire tranche si
complétement avec la conduite habituelle de Périer, avec l'espèce de
point d'honneur qu'il s'était fait de n'employer, même contre les
pires factieux du parti révolutionnaire, ni l'état de siége, ni aucune
loi d'exception, on ne peut s'empêcher de donner raison à Me Janvier,
disant devant le tribunal de Nantes: «Plus M. Périer se montre grand
et fort, et plus il était au-dessous de lui de condescendre à devenir
un persécuteur des Trappistes. Ce rôle ne lui va pas; en le subissant,
il s'est manqué à lui-même; il a trahi ces magnifiques paroles
prononcées par lui dans l'effusion de son coeur: _Qu'il ne concéderait
jamais la liberté d'écraser les vaincus_.» Le plus grand châtiment de
cette faute est qu'elle ait pu servir de précédent à d'autres
violences, qu'elle ait fourni, à des personnages indignes d'un tel
rapprochement, prétexte à se couvrir du nom de Périer. Non, sans
doute, que nous acceptions sans réserve ce rapprochement. Pour être
fondée sur les mêmes prétendues lois que des attentats récents, et
pour avoir été exécutée par des procédés analogues[91], la dispersion
des Trappistes de la Meilleraye n'avait pas été faite par les mêmes
motifs, dans les mêmes conditions politiques et morales: elle avait
été ordonnée, non par une pensée de persécution contre les
congrégations en général, mais sous l'impression mal fondée d'un péril
local, passager, exceptionnel, d'une crainte de complot et de guerre
civile; comme l'a dit M. Bérenger, dans son rapport à la Chambre,
cette mesure «se rattachait à la pacification des départements de
l'Ouest». Aussi quand, à cette époque, des journaux de gauche, mis en
goût par cette première violence, demandèrent qu'on procédât de même
contre certains couvents, notamment contre les Trappistes de
Bellefontaine, le gouvernement, plus honteux probablement de son
premier exploit que désireux de l'étendre, fit la sourde oreille. Tous
les autres monastères furent laissés en paix, et le trop fameux décret
de messidor rentra dans la poudre d'où un ministre soucieux du droit
et de la liberté n'eût jamais dû le faire sortir. Les religieux,
laissés à la Meilleraye avec leur abbé, reprirent leur costume et
leurs exercices. Seulement, pendant plusieurs années, il leur fut
interdit d'augmenter leur nombre. Ce ne fut qu'en 1838 qu'ils purent
accepter des novices, qui affluèrent aussitôt et eurent avant peu
comblé les vides produits par la violence de 1831. Celle-ci n'avait
eu, en définitive, qu'un résultat: elle avait amené la fondation de
deux nouvelles Trappes, créées par les expulsés, l'une à
Mount-Melleray, en Irlande, l'autre au Mont Saint-Bernard, en
Angleterre. C'est souvent ce que l'on gagne à persécuter les moines.
[Note 91: Dans l'éloquente plaidoirie qu'il a prononcée, en 1884,
devant le tribunal des conflits, pour d'autres religieux dispersés, Me
Sabatier a noté, entre les exécutions de 1830 et celle de la
Meilleraye, une différence importante, au point de vue juridique. À la
Meilleraye, il y avait eu grand déploiement de force armée, sans doute
parce qu'on se croyait sous la menace d'une insurrection carliste;
mais cette force armée paraît n'avoir été mise en action contre la
personne des religieux que lors de la seconde expédition et seulement
contre les étrangers; dans ce cas, en effet, elle était brutale, mais
n'avait rien d'illégal. Quant aux religieux français expulsés lors de
la première expédition, ils avaient protesté, mais avaient fini par se
disperser volontairement. Rien n'avait été fait contre eux qui pût
être comparé aux portes crochetées et brisées, aux citoyens français
arrachés de force de leurs domiciles, à toutes les violences
scandaleusement illégales dont nous avons été témoins. Même, d'après
les instructions du ministre de 1831, citées dans le rapport de M.
Bérenger, le sous-préfet devait, en cas de refus des moines, «requérir
immédiatement l'intervention du procureur du Roi», ce qui semble
signifier un recours aux voies judiciaires.]
Sous la Restauration, les processions et autres cérémonies extérieures
du culte avaient été en grande faveur, et plus d'une fois Charles X y
avait pris part. Les interdire parut à plusieurs, après 1830, une
représaille naturelle. Il ne fallait pas s'attendre que le
gouvernement résistât bien vigoureusement à cette intolérance. Aucune
mesure générale et uniforme ne fut prise pour les processions de la
Fête-Dieu, en 1831; les autorités locales agirent à leur guise. Ce fut
un sujet de bruyantes polémiques et même une occasion de troubles
provoqués par ces étranges «libéraux» que révoltait la seule vue d'une
cérémonie religieuse. Le ministère, effrayé de leurs dispositions et
de leurs exigences, interdit, par circulaire, à tous les évêques, la
procession du voeu de Louis XIII, qui se faisait le 15 août. Ce
n'était pas qu'il tînt beaucoup à être obéi: dans plusieurs villes on
trouva moyen de tourner la prohibition, et la procession eut lieu, en
l'honneur de l'Assomption, sinon en souvenir de Louis XIII; à Vannes
même, elle fut suivie par le préfet et par les autres fonctionnaires.
Est-ce par une concession aux mêmes exigences, qu'à cette époque, on
fit enlever de Notre-Dame les belles statues à genoux de Louis XIII et
de Louis XIV[92]? Ces statues y avaient été placées en 1715, pour
rappeler le voeu fait à la Vierge par le premier de ces rois et
confirmé par le second. Craignait-on qu'elles ne fussent détériorées
par ceux qui déclaraient ne plus vouloir de «roi à genoux[93]»?
[Note 92: _Ami de la religion_, t. LXIX, p. 102 et 117.]
[Note 93: Ces statues ont été plus tard portées dans la chapelle du
château de Versailles. Elles n'ont été replacées à Notre-Dame,
derrière le maître-autel, que sous le second empire, lors de la
restauration dirigée par M. Viollet-Leduc.]
Ce clergé qu'on prétendait renfermer dans l'intérieur de ses églises,
au moins l'y laissait-on pleinement libre? Le gouvernement en avait le
désir; mais ce désir incertain et débile ne l'empêchait pas, à la
première occasion, de porter à l'indépendance du sanctuaire des
atteintes dont il ne paraissait même pas comprendre la gravité
sacrilége. Grégoire, ancien évêque constitutionnel et membre de la
Convention, était mort en mai 1831, sans avoir voulu renier son passé
et faire les rétractations exigées par l'archevêque de Paris. L'Église
ne pouvait être tenue de rendre les honneurs à celui qui s'était ainsi
séparé d'elle. Cette vérité évidente de conscience et de bon sens
échappa aux ministres ou du moins leur parut primée par une
considération supérieure. Ils virent seulement, en cette affaire, le
désordre matériel dont le refus de service religieux pourrait être
l'occasion; ils ne virent pas le désordre moral dont ils allaient se
rendre eux-mêmes coupables. Par leurs ordres, le préfet de police,
alléguant un décret du 23 prairial an XII, signifia au curé de
l'Abbaye-aux-Bois sa prétention de disposer malgré lui de son église;
il recruta quelques prêtres étrangers au diocèse de Paris, tous plus
ou moins interdits, trouva, on ne sait où,--certains disent à la
chapelle des Tuileries,--des ornements sacerdotaux, et, dans le temple
occupé de force, fit célébrer par ces intrus les obsèques religieuses
de l'évêque schismatique. Les discours prononcés au cimetière
couronnèrent dignement cette scandaleuse cérémonie. On y entendit
Raspail appeler les générations nouvelles à la guerre «contre les
hommes du jour». Thibaudeau, ancien régicide, remercia la révolution
de Juillet «d'avoir associé la Convention nationale au trône» et
«d'avoir enfin ouvert aux conventionnels, pour leur défense, cette
tribune de la mort». Puis il ajouta, en parlant des hommes de 1830:
«Que leur a-t-il manqué pour être ce que, par un haineux abus de la
langue, ils ont appelé régicide? que Charles X fût fait prisonnier et
que le peuple le leur livrât[94].» En présence d'un tel langage, le
gouvernement ne dut pas se sentir bien fier d'avoir pris le parti des
amis de Grégoire contre le clergé catholique et d'avoir assumé la
responsabilité d'obsèques ainsi commentées. Le lendemain, cependant,
il faisait insérer dans le _Moniteur_ un article, où il se félicitait
presque naïvement de sa conduite[95]. Son procédé pour s'emparer des
églises et y faire célébrer des offices malgré l'autorité religieuse
lui parut même si heureusement trouvé, qu'il s'empressa d'en user de
nouveau, au mois d'octobre suivant, pour les obsèques de M.
Deberthier, autre évêque constitutionnel. L'archevêque de Paris
écrivit une circulaire à son clergé, afin de protester contre le
renouvellement de ce scandale.
[Note 94: Dans ce même discours, Thibaudeau s'écriait, en s'adressant
aux mânes de Grégoire: «Tant qu'un souffle de vie nous animera, à ton
exemple, nous le consacrerons au culte de la liberté et de la patrie.»
Est-ce pour tenir ce serment si solennel, qu'en 1852, au lendemain du
coup d'État, ce dernier survivant des régicides se faisait porter sur
la première liste des membres du Sénat impérial?]
[Note 95: On lisait dans cet article, en date du 31 mai 1831: «Les
obsèques de M. l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois, ont eu lieu
aujourd'hui, 30 mai, avec toute la régularité et la décence
qu'exigeait une cérémonie de ce genre... On savait que l'autorité
ecclésiastique ne croyait pas pouvoir accorder les prières de la
communion catholique à cet ancien évêque. Sans vouloir examiner
jusqu'à quel point cette détermination était compatible avec de hautes
considérations d'État, et sans oublier que les libertés religieuses
font aussi partie des libertés françaises, le gouvernement ne dut
s'appliquer qu'à prévenir les fâcheuses interprétations ou les
prétextes de troubles qui pouvaient résulter de ce refus.» Puis, après
avoir raconté comment s'était faite la cérémonie, le _Moniteur_
ajoutait: «Les lieux ont été remis régulièrement à M. le curé de
l'Abbaye-aux-Bois. Tout est calme. Nous voilà bien loin des scandales
qui, il y a peu d'années, accompagnaient des conflits de ce genre.
C'est un des fruits de la raison publique... On comprend mieux toutes
les libertés; on les possède plus sûrement; on en jouit avec plus de
sagesse.» Le lendemain, cependant, le _Moniteur_ jugea nécessaire de
protester contre le discours de Thibaudeau.]
Quelques-uns des amis du cabinet avaient cependant, en ces matières,
une idée plus haute et plus raisonnable des conditions de la liberté
religieuse; tel était le _Journal des Débats_, qui disait, quelques
mois après: «De bonne foi, il faut convenir qu'un misérable esprit de
réaction s'est manifesté contre l'autorité légitime des ministres du
culte. Il y a des gens qui se moquent tout haut des lois de l'Église,
qui ne croient ni à ses dogmes, ni à l'efficacité de ses sacrements,
ni à la sainteté de ses pratiques... Mais que le prêtre refuse à un
cercueil les derniers offices de la religion, et cela parce que sa
conscience le lui ordonne, aussitôt voilà le zèle pieux de ces
incrédules qui se rallume; ils enfoncent les portes de l'église dans
laquelle peut-être ils n'avaient pas mis le pied depuis leur baptême
ou leur première communion; ils sonnent les cloches, ils récitent des
prières avec le plus grand recueillement, comme on a bien soin de le
dire, et finissent, dans leur sainte ferveur, par piller et brûler la
maison du curé. Ce n'est pas une simple hypothèse, c'est
malheureusement le récit exact des scènes honteuses et coupables dont
la ville de Clermont vient d'être le théâtre[96].» Le dernier trait
seul avait manqué aux obsèques de Grégoire et de Deberthier.
[Note 96: _Journal des Débats_, février 1832.]
La mort de Grégoire donna lieu à une autre difficulté qui touchait à une
question singulièrement grave, celle du choix des évêques par le
gouvernement. Au moment où le prélat schismatique refusait obstinément,
sur son lit de mort, les rétractations exigées par l'archevêque de
Paris, un prêtre, professeur à la Sorbonne et aumônier de la Reine,
l'abbé Guillon, avait consenti à lui donner les derniers sacrements.
S'il y avait eu erreur de sa part, elle était un peu volontaire, et la
faiblesse envers le pouvoir civil y avait sa part. Frappé
disciplinairement par l'archevêque, l'abbé Guillon voulut se défendre;
il s'ensuivit une polémique qui fit quelque scandale. Or ce prêtre se
trouvait avoir été désigné par le gouvernement, le 25 novembre 1830,
pour l'évêché de Beauvais. Le clergé de ce diocèse s'émut de la conduite
tenue par son futur chef; des protestations se signèrent; des adresses
furent envoyées au Pape pour le supplier de ne pas ratifier le choix du
gouvernement. Cette difficulté arrivait d'autant plus mal à propos qu'au
même moment le ministère Périer appelait aux siéges vacants de Dijon et
d'Avignon deux ecclésiastiques, M. Rey et M. d'Humières, dont les moeurs
et la foi n'avaient encouru aucun reproche, mais que leur caractère et
leurs habitudes d'esprit rendaient peu dignes et peu capables de ces
hautes fonctions. De telles nominations n'étaient-elles pas des
arguments pour la thèse que l'_Avenir_ venait de soulever si
témérairement au sujet de la rupture du Concordat? Le Saint-Siége
montra, en cette circonstance délicate, l'esprit de conciliation qui
l'animait. Faisant la part du temps, il agréa, malgré leurs défauts, MM.
Rey et d'Humières, qui furent préconisés le 6 mars 1832; mais il
n'accepta pas M. Guillon. Le gouvernement, qui désirait sincèrement
éviter le conflit et qui avait péché par ignorance des choses
religieuses plutôt que par volonté mauvaise, ne pressa point le Pape.
Bientôt, du reste, M. Guillon fit honorablement sa soumission à
l'archevêque de Paris et donna sa démission d'évêque nommé à Beauvais;
il devait recevoir, en 1832, un canonicat à Saint-Denis et le titre
d'évêque de Maroc _in partibus infidelium_. Quant à MM. d'Humières et
Rey, leur élévation avait été si mal vue dans le monde ecclésiastique,
qu'ils ne purent trouver, en France, de prélat consécrateur; il fallut
recourir au ministère d'un évêque étranger, et se faire autoriser à
remplacer par de simples prêtres les évêques assistants. Mgr d'Humières
mourut un an après son sacre, sans avoir exercé les fonctions
épiscopales. Mgr Rey troubla si profondément le diocèse de Dijon, qu'au
bout de sept ans il dut donner sa démission que lui demandaient à la
fois le gouvernement et le Pape[97]. Ces fautes du début, la monarchie
de Juillet ne les répétera plus. Mieux éclairée par la suite, elle fera,
au contraire, de son droit de désigner les évêques, un usage qui lui
méritera, à plusieurs reprises, les éloges reconnaissants du
Saint-Siége.
[Note 97: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 114 et
146.]
Quand le gouvernement lui-même méconnaissait l'indépendance de
l'Église, comme il l'avait fait lors des obsèques de Grégoire et de
Deberthier, on peut se figurer ce dont étaient capables des
municipalités à la fois moins éclairées et plus passionnées. Sans
doute, le ministère, dès le premier jour, par une circulaire que nous
avons citée, avait annoncé l'intention de prévenir et de réprimer les
ingérences de ces municipalités dans l'exercice du culte, leurs
atteintes à la liberté religieuse; et il essayait de le faire toutes
les fois que le scandale était trop grossier; le plus souvent,
cependant, son action était un peu molle pour en imposer beaucoup; il
ne paraissait pas prendre assez à coeur les droits qu'il recommandait
de respecter. N'eût-il pas fallu surtout que son exemple ne vînt
jamais contredire ses recommandations? Aussi les vexations et les
intrusions des pouvoirs locaux, pour être devenues moins fréquentes,
étaient loin d'avoir complétement cessé. Des maires, sous prétexte que
le curé ne chantait pas le _Domine salvum_ à leur gré, pénétraient
dans l'église, interrompaient bruyamment l'office, criaient tout haut
leurs reproches et leurs injonctions. Un autre, trouvant que, pour le
jour de la fête du Roi, on n'avait pas allumé assez de cierges, allait
en chercher dans la sacristie et les posait de force sur l'autel.
Celui-ci abattait violemment, en pleine procession, les panaches du
dais, sous prétexte qu'ils étaient blancs et, par suite, suspects de
carlisme. Celui-là, qui croyait avoir à se plaindre du curé, lui
notifiait interdiction de dire sa messe le dimanche de Quasimodo.
Beaucoup faisaient installer dans l'église un buste de Louis-Philippe.
Aux messes pour l'anniversaire des journées de Juillet, plusieurs se
conduisaient comme si eux et leurs partisans s'étaient emparés
d'assaut du temple; ils prétendaient diriger l'office à leur
fantaisie, faisaient étouffer, par des roulements de tambour, la voix
du curé, chantaient la _Parisienne_ ou la _Marseillaise_ au moment de
l'élévation, et, en plus d'un endroit, le populaire ainsi échauffé
terminait la pieuse cérémonie en saccageant le presbytère[98].
[Note 98: Sur toutes ces petites persécutions des municipalités, cf.
l'_Ami de la religion_ de 1831 et de 1832, _passim_, notamment t.
LXVII, p. 587; t. LXIX, p. 104, 134, 152, 169, 183; t. LXX, p. 215,
247, 281; t. LXXI, p. 596.]
Si le gouvernement avait parfois la prétention de pénétrer de force
dans les églises pour y célébrer les cérémonies du culte malgré
l'autorité ecclésiastique, il paraissait cependant préoccupé d'écarter
systématiquement la religion et presque le nom de Dieu des actes de sa
vie publique. M. de Salvandy se plaignait, en 1831, que, «dans le
temps même où cette autre religion, qui est le mysticisme de
l'anarchie, s'avançait hautement vers la jeunesse française, le jeune
grand maître de l'Université[99], quand il parlait aux élèves pressés
dans le champ de mai des grands concours et célébrait avec raison
devant eux la patrie et la liberté, ne murmurât même pas le nom du
Dieu qui a mis ces biens sur la terre». Il dénonçait, dans «ce
silence, une concession au génie fatal qui nous dominait[100]».
Voulait-on rendre hommage aux morts des «trois journées», le Roi et
les pouvoirs publics se rendaient, le 27 juillet 1831, au Panthéon
dont la croix venait d'être arrachée quelques jours auparavant, et y
célébraient je ne sais quelle cérémonie païenne, où, en guise d'hymnes
religieux, les artistes de l'Opéra chantaient la _Marseillaise_ et la
_Parisienne_. Cette solennité laissa une impression pénible à toutes
les âmes un peu hautes. En en sortant, la duchesse de Broglie, qui
était protestante, ne pouvait se contenir, et, rencontrant M. Thiers,
elle lui dit: «_Bienheureux les morts qui meurent au Seigneur_; cela
vaut mieux, monsieur, que tout ce que nous venons d'entendre.» Son
accent indigné, la flamme de son regard, l'émotion de son noble et
beau visage, tout cela était fort imposant, et M. Thiers ne sut trop
que répondre. «Je ne puis m'empêcher de trouver, disait à ce même
pr
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