L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
by Miguel de Cervantes Saavedra · French · Gutenberg #42524 · 2,044,101 chars · public domain (US)
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Title: L'ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Author: Miguel de Cervantes Saavedra
Illustrator: George Roux
Translator: Charles Furne
Release date: April 13, 2013 [eBook #42524]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INGÉNIEUX CHEVALIER DON QUICHOTTE DE LA MANCHE ***
Au lecteur
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L'INGÉNIEUX CHEVALIER
DON QUICHOTTE
DE LA MANCHE
PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
L'INGÉNIEUX CHEVALIER
DON QUICHOTTE
DE LA MANCHE
PAR
MICHEL CERVANTES
TRADUCTION NOUVELLE
PAR CH. FURNE
ILLUSTRÉE DE 160 DESSINS PAR G. ROUX
GRAVÉS PAR YON ET PERRICHON
[Illustration]
PARIS
FURNE, JOUVET ET C{IE}, ÉDITEURS
RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 45
L'INGÉNIEUX CHEVALIER
DON QUICHOTTE
DE LA
MANCHE
[Illustration]
PRÉFACE
En te présentant ce livre enfant de mon esprit, ai-je besoin de te
jurer, ami lecteur, que je voudrais qu'il fût le plus beau, le plus
ingénieux, le plus parfait de tous les livres? Mais, hélas! je n'ai pu
me soustraire à cette loi de la nature qui veut que chaque être engendre
son semblable. Or, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal
cultivé tel que le mien, sinon un sujet bizarre, fantasque, rabougri et
plein de pensées étranges qui ne sont jamais venues à personne? De plus,
j'écris dans une prison, et un pareil séjour, siége de toute
incommodité, demeure de tout bruit sinistre, est peu favorable à la
composition d'un ouvrage, tandis qu'un doux loisir, une paisible
retraite, l'aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des
eaux, la tranquillité de l'âme, rendraient fécondes les Muses les plus
stériles.
Je sais que la tendresse fascine souvent les yeux d'un père, au point de
lui faire prendre pour des grâces les imperfections de son enfant; c'est
pourquoi je m'empresse de te déclarer que don Quichotte n'est pas le
mien; il n'est que mon fils adoptif. Aussi je ne viens pas, les larmes
aux yeux, suivant l'usage, implorer humblement pour lui ton indulgence;
libre de ton opinion, maître absolu de ta volonté comme le roi l'est de
ses gabelles, juge-le selon ta fantaisie; tu sais du reste notre
proverbe: Sous mon manteau, je tue le roi[1]. Te voilà donc bien averti
et dispensé envers moi de toute espèce de ménagements; le bien ou le mal
que tu diras de mon ouvrage ne te vaudra de ma part pas plus d'inimitié
que de reconnaissance.
[1] Debajo de mi manto, el rey mato.
J'aurais voulu te l'offrir sans ce complément obligé qu'on nomme
préface, et sans cet interminable catalogue de sonnets et d'éloges qu'on
a l'habitude[2] de placer en tête de tous les livres; car bien que
celui-ci m'ait donné quelque peine à composer, ce qui m'a coûté le plus,
je dois en convenir, cher lecteur, c'est la préface que tu lis en ce
moment; bien des fois j'ai pris, quitté, repris la plume, sans savoir
par où commencer.
[2] Cette coutume, alors générale, était surtout très-suivie en
Espagne.
J'étais encore dans un de ces moments d'impuissance, mon papier devant
moi, la plume à l'oreille, le coude sur la table et la joue dans la
main, quand je fus surpris par un de mes amis, homme d'esprit et de bon
conseil, lequel voulut savoir la cause de ma profonde rêverie. Je lui
confessai que le sujet de ma préoccupation était la préface de mon
histoire de don Quichotte, et qu'elle me coûtait tant d'efforts, que
j'étais sur le point de renoncer à mettre en lumière les exploits du
noble chevalier.
Et pourtant, ajoutais-je, comment se risquer à publier un livre sans
préface? Que dira de moi ce sévère censeur qu'on nomme le public,
censeur que j'ai négligé depuis si longtemps, quand il me verra
reparaître vieux et cassé[3], avec un ouvrage maigre d'invention, pauvre
de style, dépourvu d'érudition, et, ce qui est pis encore, sans
annotations en marges et sans commentaires, tandis que nos ouvrages
modernes sont tellement farcis de sentences d'Aristote, de Platon et de
toute la troupe des philosophes, que, dans son enthousiasme, le lecteur
ne manque jamais de porter aux nues ces ouvrages comme des modèles de
profonde érudition? Et qu'est-ce, bon Dieu, quand leurs auteurs en
arrivent à citer la sainte Écriture! Oh! alors, on les prendrait pour
quelque saint Thomas, ou autre fameux docteur de l'Église; en effet, ils
ont tant de délicatesse et de goût, qu'ils se soucient fort peu de
placer après le portrait d'un libertin dépravé un petit sermon chrétien,
si joli, mais si joli, que c'est plaisir de le lire et de l'entendre.
Vous voyez bien que mon ouvrage va manquer de tout cela, que je n'ai
point de notes ni de commentaires à la fin de mon livre, qu'ignorant les
auteurs que j'aurais pu suivre, il me sera impossible d'en donner, comme
tous mes confrères, une table alphabétique commençant par Aristote et
finissant par Xénophon, ou par Zoïle et Zeuxis, quoique celui-ci soit un
peintre et l'autre un critique plein de fiel.
[3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la première
partie du _Don Quichotte_.
Mais ce n'est pas tout; mon livre manquera encore de ces sonnets
remplis d'éloges pour l'auteur, dont princes, ducs, évêques, grandes
dames et poëtes célèbres, font ordinairement les frais (quoique, avec
des amis comme les miens, il m'eût été facile de m'en pourvoir et des
meilleurs); aussi tant d'obstacles à surmonter m'ont-ils fait prendre la
résolution de laisser le seigneur don Quichotte enseveli au fond des
archives de la Manche, plutôt que de le mettre au jour dénué de ces
ornements indispensables qu'un maladroit de mon espèce désespère de
pouvoir jamais lui procurer. C'était là le sujet de la rêverie et de
l'indécision où vous m'avez surpris.
A ces paroles, mon ami partit d'un grand éclat de rire. Par ma foi,
dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur où j'étais depuis longtemps:
je vous avais toujours cru homme habile et de bons sens, mais je viens
de m'apercevoir qu'il y a aussi loin de vous à cet homme-là que de la
terre au ciel. Comment de semblables bagatelles, et si faciles à
obtenir, ont-elles pu vous arrêter un seul instant, accoutumé que vous
êtes à aborder et à vaincre des difficultés bien autrement sérieuses? En
vérité, je gagerais que ce n'est pas insuffisance de votre part, mais
simplement paresse ou défaut de réflexion. M'accordez-vous quelque
confiance? Eh bien, écoutez-moi, et vous allez voir de quelle façon je
saurai aplanir les obstacles qui vous empêchent de publier l'histoire de
votre fameux don Quichotte de la Manche, miroir et fleur de la
chevalerie errante.
Dieu soit loué! m'écriai-je; mais comment parviendrez-vous à combler ce
vide et à débrouiller ce chaos?
Ce qui vous embarrasse le plus, répliqua mon ami, c'est l'absence de
sonnets et d'éloges dus à la plume d'illustres personnages pour placer
en tête de votre livre? Eh bien, qui vous empêche de les composer
vous-même et de les baptiser du nom qu'il vous plaira de leur donner?
Attribuez-les au prêtre Jean des Indes[4], ou à L'empereur de
Trébizonde: vous savez qu'ils passent pour d'excellents écrivains. Si,
par hasard, des pédants s'avisent de contester et de critiquer pour
semblable peccadille, souciez-vous-en comme d'un maravédis; allez,
allez, quand même le mensonge serait avéré, on ne coupera pas la main
qui en sera coupable. Pour ce qui est des citations marginales, faites
venir à propos quelques dictons latins, ceux que vous savez par coeur ou
qui ne vous donneront pas grand'peine à trouver. Par exemple, avez-vous
à parler de l'esclavage et de la liberté? qui vous empêche de mettre
Non bene pro toto libertas venditur auro.
Traitez-vous de la mort? citez sur-le-champ:
Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
Regumque turres....
[4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant.
S'il est question de l'amour que Dieu commande d'avoir pour son ennemi,
l'Écriture sainte ne nous dit-elle pas: _Ego autem dico vobis, diligite
inimicos vestros_? S'il s'agit de mauvaises pensées, recourez à
l'Évangile: _De corde exeunt cogitationes malæ_. Pour l'instabilité de
l'amitié, Caton vous prêtera son distique:
Donec eris felix, multos numerabis amicos;
Tempora si fuerint nubila, solus eris[5].
[5] C'est à tort que Cervantes attribue ces vers à Caton; ils sont
d'Ovide.
Avec ces bribes de latin amenées à propos, vous passerez pour un érudit,
et par le temps qui court, cela vaut honneur et profit.
Quant aux notes et commentaires qui devront compléter votre livre, voici
comment vous pourrez procéder en toute sûreté. Vous faut-il un géant?
prenez-moi Goliath, et avec lui vous avez un commentaire tout fait; vous
direz: Le géant Golias ou Goliath était un Philistin que le berger David
tua d'un coup de fronde dans la vallée de Térébinthe, ainsi qu'il est
écrit au _Livre des Rois_, chapitre..... Voulez-vous faire une excursion
dans le domaine des sciences, en géographie, par exemple? eh bien,
arrangez-vous pour parler du Tage, et vous avez là une magnifique
période! Dites: Le fleuve du Tage fut ainsi nommé par un ancien roi des
Espagnes, parce qu'il prend sa source en tel endroit, et qu'il a son
embouchure dans l'Océan, où il se jette après avoir baigné les murs de
la célèbre et opulente ville de Lisbonne, il passe pour rouler un sable
d'or, etc., etc. Voulez-vous parler de brigands? je vous recommande
l'histoire de Cacus. Vous faut-il des courtisanes? l'évêque de
Mondonedo[6] vous fournira des Samies, des Laïs, des Flores. S'agit-il
de démons femelles? Ovide vous offre sa Médée. Sont-ce des magiciennes
ou enchanteresses? vous avez Calypso dans Homère et Circé dans Virgile.
En fait de grands capitaines, Jules César se peint lui-même dans ses
_Commentaires_, et Plutarque vous fournira mille Alexandre. Enfin si
vous avez à traiter de l'amour, avec deux onces de langue italienne,
Léon Hébreu[7] vous donnera pleine mesure; et s'il vous répugne de
recourir à l'étranger, nous avons en Espagne le Traité de Fonseca sur
l'Amour de Dieu, dans lequel se trouve développé tout ce que l'homme le
plus exigeant peut désirer en semblable matière. Chargez-vous seulement
d'indiquer les sources où vous puiserez, et laissez-moi le soin des
notes et des commentaires; je me charge de remplir vos marges, et de
barbouiller quatre feuilles de remarques par-dessus le marché.
[6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des _Trois
Amoureuses_.
[7] Rabbin, portugais qui a écrit les _Dialogues d'amour_.
Mais, il me semble, en vérité, que votre ouvrage n'a aucun besoin de ce
que vous dites lui manquer, puisqu'en fin de compte vous n'avez voulu
faire qu'une satire des livres de chevalerie, qu'Aristote n'a pas
connus, dont Cicéron n'a pas eu la moindre idée, et dont saint Basile ne
dit mot. Ces fantastiques inventions n'ont rien à démêler avec les
réalités de l'histoire, ni avec les calculs de la géométrie, les règles
et les arguments de la rhétorique. Vous n'avez pas sans doute la
prétention de convertir les gens, comme veulent le faire tant de vos
confrères qui mêlent le sacré et le profane, mélange coupable et
indécent que doit sévèrement réprouver tout esprit vraiment chrétien!
Bien exprimer ce que vous avez à dire, voilà votre but; ainsi, plus
l'imitation sera fidèle, plus votre ouvrage approchera de la perfection.
Si donc vous n'en voulez qu'aux livres de chevalerie, pourquoi emprunter
des sentences aux philosophes, des citations à la sainte Écriture, des
fables aux poëtes, des discours aux rhéteurs, des miracles aux saints?
Faites seulement que votre phrase soit harmonieuse et votre récit
intéressant; que votre langage, clair et précis, rende votre intention
sans obscurité ni équivoque; tâchez surtout qu'en vous lisant, le
mélancolique ne puisse s'empêcher de rire, que l'ignorant s'instruise,
que le connaisseur admire, que le sage se croie tenu de vous louer.
Surtout visez constamment à détruire cette ridicule faveur qu'ont
usurpée auprès de tant de gens les livres de chevalerie; et, par ma foi,
si vous en venez à bout, vous n'aurez pas accompli une mince besogne.
J'avais écouté dans un grand silence ce que disait mon ami; ses raisons
frappèrent tellement mon esprit que, sans répliquer, je les tins, à
l'instant même, pour excellentes, et je résolus d'en faire cette
préface, dans laquelle tu reconnaîtras, cher lecteur, le grand sens d'un
tel conseiller, et ma bonne fortune qui me l'avait envoyé si à propos.
Tu y trouveras aussi ton compte, puisque, sans autre préliminaire, tu
vas passer à l'histoire naïve et sincère de ce don Quichotte de la
Manche, regardé par les habitants de la plaine de Montiel comme le plus
chaste des amants et le plus vaillant des chevaliers. Mais je ne
voudrais pas trop exagérer le service que tu me dois pour t'avoir fait
connaître un héros si recommandable; je demande seulement que tu me
saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Panza,
dans la personne duquel tu trouveras, je l'espère, rassemblées toutes
les grâces _écuyéresques_ éparses dans la foule vaine et insipide des
livres de chevalerie.
Sur ce, que Dieu te conserve, cher lecteur, sans m'oublier cependant.
UN MOT SUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION
Comme Homère, comme Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantes, a eu un
grand nombre de traducteurs; et cependant après tant d'essais, le
chef-d'oeuvre de cet immortel écrivain _Don Quichotte_, en un mot, est
encore et restera toujours à traduire.
Notre admiration pour Cervantes et pour la chevaleresque patrie qui l'a
vu naître nous a depuis longtemps inspiré le désir et fait prendre la
résolution de tenter cette périlleuse aventure. Aussi, pour nous y
préparer, avons-nous lu et relu l'inimitable roman de _Gil Blas_, ce
modèle accompli de l'art du conteur.
Dans les lettres, obscur ouvrier de la onzième heure, nous n'avons pas
la prétention d'avoir atteint le but que tant d'autres, avant nous, ont
poursuivi avec constance et quelquefois avec bonheur; mais dans la
mesure de nos forces, et par une version fidèle que nous nous sommes
efforcé de rendre agréable, nous avons cherché à augmenter le nombre des
admirateurs d'un des plus beaux génies dont s'honore l'humanité.
C'est le résultat de cette tentative que nous soumettons au public.
CH. FURNE.
[Illustration]
L'INGÉNIEUX CHEVALIER
DON QUICHOTTE
DE LA MANCHE
PREMIÈRE PARTIE
LIVRE PREMIER--CHAPITRE PREMIER
QUI TRAITE DE LA QUALITÉ ET DES HABITUDES DE L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE
Dans un petit bourg de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le
nom[8], vivait naguère un de ces hidalgos qui ont lance au râtelier,
rondache antique, vieux cheval et lévrier de chasse.--Une _olla_[9],
bien plus souvent de boeuf[10] que de mouton, un _saupiquet_[11] le
soir, le vendredi des lentilles, des abatis de bétail le samedi, et le
dimanche quelques pigeonneaux outre l'ordinaire, emportaient les trois
quarts de son revenu; le reste payait son justaucorps de panne de soie,
avec chausses et mules de velours pour les jours de fête, car d'habitude
notre hidalgo se contentait d'un surtout de la bonne laine du pays. Une
gouvernante qui avait passé quarante ans, une nièce qui n'en avait pas
vingt, et un valet qui savait travailler aux champs, étriller un cheval
et manier la serpette, composaient toute sa maison. Son âge frisait la
cinquantaine; il était de complexion robuste, maigre de visage, sec de
corps, fort matinal et grand chasseur. Parmi les historiens,
quelques-uns ont dit qu'il s'appelait Quisada ou Quesada, d'autres le
nomment Quixana. Au reste cela importe peu, pourvu que notre récit ne
s'écarte en aucun point de l'exacte vérité.
[8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison où la
tradition locale place la prison de Cervantes.
[9] _Olla_, pot-au-feu.
[10] En Espagne, le boeuf est moins estimé que le mouton.
[11] _Salpicon_, saupiquet, émincé de viande avec une sauce qui excite
l'appétit.
Or, il faut savoir que dans ses moments de loisir, c'est-à-dire à peu
près toute l'année, notre hidalgo s'adonnait à la lecture des livres de
chevalerie avec tant d'assiduité et de plaisir, qu'il avait fini par en
oublier l'exercice de la chasse et l'administration de son bien. Son
engouement en vint même à ce point, qu'il vendit plusieurs pièces de
bonne terre pour acquérir ces sortes d'ouvrages; aussi en amassa-t-il un
si grand nombre qu'il en emplit sa maison.
Mais, parmi ces livres, aucun n'était plus de son goût que ceux du
célèbre Feliciano de Silva[12]. Les faux brillants de sa prose le
ravissaient, et ses propos quintessenciés lui semblaient autant de
perles; il admirait ses cartels de défis, et surtout ses tirades
galantes où se trouvaient ces mots: _La raison de la déraison que vous
faites à ma raison, affaiblit tellement ma raison, que ce n'est pas sans
raison que je me plains de votre beauté_; et cet autre passage vraiment
incomparable: _Les hauts cieux qui de votre divinité divinement par le
secours des étoiles vous fortifient et vous font méritante des mérites
que mérite votre grandeur_.
[12] Feliciano de Silva, auteur de la _Chronique des très-vaillants
Chevaliers_.
Le jugement de notre pauvre hidalgo se perdait au milieu de toutes ces
belles phrases; il se donnait la torture pour les approfondir et leur
arracher un sens des entrailles, ce que n'aurait pu faire le grand
Aristote lui-même, fût-il ressuscité exprès pour cela. Il s'accommodait
mal des innombrables blessures que faisait ou recevait don Belianis;
car, malgré toute la science des chirurgiens qui l'ont guéri, un si
intrépide batailleur, disait-il, doit avoir le corps couvert de
cicatrices, et le visage, de balafres. Mais il n'en louait pas moins
dans l'auteur l'ingénieuse façon dont il termine son livre par la
promesse d'une inénarrable aventure. Plus d'une fois il fut tenté de
prendre la plume afin de l'achever, ce qu'il eût fait sans doute et même
avec succès, si depuis longtemps déjà il n'eût roulé dans sa tête de
plus importantes pensées. Souvent il disputait avec le curé de son
village, homme docte qui avait étudié à Siguenza[13], sur la question de
savoir lequel était meilleur chevalier, de Palmerin d'Angleterre, ou
d'Amadis de Gaule. Le barbier du village, maître Nicolas, prétendait que
personne n'allait à la taille du chevalier Phébus, et que si quelqu'un
pouvait lui être comparé, c'était le seul don Galaor, parce qu'avec des
qualités qui le rendaient propre à tout, ce Galaor n'était point un
dameret, un langoureux comme son frère Amadis, à qui d'ailleurs il ne le
cédait en rien quant à la vaillance.
[13] Siguenza est dit ironiquement.
Bref, notre hidalgo se passionna tellement pour sa lecture, qu'il y
passait les nuits du soir au matin, et les jours du matin au soir, si
bien qu'à force de toujours lire et de ne plus dormir, son cerveau se
dessécha, et qu'il finit par perdre l'esprit. L'imagination remplie de
tout ce fatras, il ne rêvait qu'enchantements, querelles, défis,
combats, blessures, déclarations galantes, tourments amoureux et autres
extravagances semblables; et ces rêveries saugrenues s'étaient si bien
logées dans sa tête, que pour lui il n'existait pas au monde d'histoires
plus certaines et plus authentiques.
Il disait que le cid Ruy-Dias avait été certes un bon chevalier, mais
qu'il était loin de valoir le chevalier de l'Ardente-Épée, qui, d'un
seul revers avait pourfendu deux féroces et monstrueux géants. Bernard
de Carpio lui semblait l'emporter encore, parce que, à Ronceveaux,
s'aidant fort à propos de l'artifice d'Hercule lorsqu'il étouffa entre
ses bras Antée, fils de la Terre, il avait su mettre à mort Roland
l'enchanté. Il vantait beaucoup aussi le géant Morgan, qui, seul de
cette race orgueilleuse et farouche, s'était toujours montré plein de
courtoisie. Mais son héros par excellence, c'était Renaud de Montauban,
surtout quand il le voyait sortir de son château pour détrousser les
passants, ou, franchissant le détroit, courir en Barbarie dérober cette
idole de Mahomet qui était d'or massif, à ce que raconte l'histoire.
Quant à ce traître de Ganelon, afin de pouvoir lui administrer cent
coups de pieds dans les côtes, il aurait de bon coeur donné sa
gouvernante et même sa nièce par-dessus le marché.
Enfin, la raison l'ayant abandonné sans retour, il en vint à former le
plus bizarre projet dont jamais fou se soit avisé. Il se persuada qu'il
était convenable et même nécessaire, tant pour le service de son pays
que pour sa propre gloire, de se faire chevalier errant et de s'en aller
de par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures,
défendre les opprimés, redresser les torts, et affronter de tels dangers
que s'il en sortait à son honneur, sa renommée ne pouvait manquer d'être
immortelle. Le pauvre rêveur se voyait déjà couronné par la force de son
bras, et, pour le moins en possession de l'empire de Trébizonde.
Plein de ces agréables pensées, et emporté par le singulier plaisir
qu'il y trouvait, il ne songea plus qu'à passer du désir à l'action.
Son premier soin fut de déterrer les pièces d'une vieille armure, qui,
depuis longtemps couverte de moisissure et rongée par la rouille, gisait
oubliée dans un coin de sa maison. Il les nettoya et les rajusta de son
mieux, mais grand fut son chagrin quand au lieu du heaume complet il
s'aperçut qu'il ne restait plus que le morion. Son industrie y suppléa,
et avec du carton il parvint à fabriquer une espèce de demi-salade, qui,
emboîtée avec le morion, avait toute l'apparence d'une salade entière.
Aussitôt, pour la mettre à l'épreuve, il tira son épée et lui en
déchargea deux coups dont le premier détruisit l'ouvrage d'une semaine.
Cette fragilité lui déplut fort: afin de s'assurer contre un tel péril
il se mit à refaire son armet, et cette fois il ajouta en dedans de
légères bandes de fer. Satisfait de sa solidité, mais peu empressé de
risquer une seconde expérience, il le tint désormais pour un casque de
la plus fine trempe.
Cela fait, notre hidalgo alla visiter sa monture; et quoique la pauvre
bête eût plus de tares que de membres, et fût de plus chétive apparence
que le cheval de Gonèle[14] CUI TANTUM PELLIS ET OSSA FUIT, il lui
sembla que ni le Bucéphale d'Alexandre, ni le Babieça du Cid, ne
pouvaient lui être comparés. Il passa quatre jours entiers à chercher
quel nom il lui donnerait, disant qu'il n'était pas convenable que le
cheval d'un si fameux chevalier, et de plus si excellent par lui-même,
entrât en campagne sans avoir un nom qui le distinguât tout d'abord.
Aussi se creusait-il l'esprit pour lui en composer un qui exprimât ce
que le coursier avait été jadis et ce qu'il allait devenir: le maître
changeant d'état, le cheval, selon lui, devait changer de nom et
désormais en porter un conforme à la nouvelle profession qu'il
embrassait. Après beaucoup de noms pris, quittés, rognés, allongés,
faits et défaits, il s'arrêta à celui de ROSSINANTE[15], qui lui parut
tout à la fois sonore, retentissant, significatif, et bien digne, en
effet, de la première de toutes les rosses du monde.
[14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzième siècle, dont le cheval
n'avait que la peau et les os.
[15] ROCIN-ANTES, _Rosse auparavant_.
Une fois ce nom trouvé pour son cheval, il voulut s'en donner un à
lui-même, et il y consacra encore huit jours, au bout desquels il se
décida enfin à s'appeler DON QUICHOTTE, ce qui a fait penser aux auteurs
de cette véridique histoire que son nom était Quixada et non Quesada,
comme d'autres l'ont prétendu. Mais, venant à se souvenir que le
valeureux Amadis ne s'était pas appelé Amadis tout court, et que pour
rendre à jamais célèbre le nom de son pays, il l'avait ajouté au sien,
en se faisant appeler Amadis de Gaule, notre hidalgo, jaloux de
l'imiter, voulut de même s'appeler don Quichotte de la Manche, persuadé
qu'il illustrait sa patrie en la faisant participer à la gloire qu'il
allait acquérir.
Après avoir fourbi ses armes, fait avec un morion une salade entière,
donné un nom retentissant à son cheval, et en avoir choisi un tout aussi
noble pour lui-même, il se tint pour assuré qu'il ne manquait plus rien,
sinon une dame à aimer, parce qu'un chevalier sans amour est un arbre
sans feuilles et sans fruits, un corps sans âme. En effet, que pour la
punition de mes péchés, se disait-il, ou plutôt grâce à ma bonne étoile,
je vienne à me trouver face à face avec un géant, comme cela arrive sans
cesse aux chevaliers errants, que je le désarçonne au premier choc et le
pourfende par le milieu du corps, ou seulement le réduise à merci,
n'est-il pas bien d'avoir une dame à qui je puisse l'envoyer en présent,
afin qu'arrivé devant ma douce souveraine, il lui dise en l'abordant,
d'une voix humble et soumise: «Madame, je suis le géant Caraculiambro,
seigneur de l'île de Malindrania, qu'a vaincu en combat singulier votre
esclave, l'invincible et jamais assez célébré don Quichotte de la
Manche. C'est par son ordre que je viens me mettre à vos genoux devant
Votre Grâce, afin qu'elle dispose de moi selon son bon plaisir.»
Oh! combien notre hidalgo fut heureux d'avoir inventé ce beau discours,
et surtout d'avoir trouvé celle qu'il allait faire maîtresse de son
coeur, instituer dame de ses pensées! C'était, à ce que l'on croit, la
fille d'un laboureur des environs, jeune paysanne de bonne mine, dont il
était devenu amoureux sans que la belle s'en doutât un seul instant.
Elle s'appelait Aldonza Lorenzo. Après lui avoir longtemps cherché un
nom qui, sans trop s'écarter de celui qu'elle portait, annonçât
cependant la grande dame et la princesse, il finit par l'appeler
DULCINÉE DU TOBOSO, parce qu'elle était native d'un village appelé le
Toboso, nom, à son avis, noble, harmonieux, et non moins éclatant que
ceux qu'il avait choisis pour son cheval et pour lui-même.
CHAPITRE II
QUI TRAITE DE LA PREMIÈRE SORTIE QUE FIT L'INGÉNIEUX DON QUICHOTTE
Ces préliminaires accomplis, notre hidalgo ne voulut pas différer plus
longtemps de mettre à exécution son projet, se croyant déjà responsable
de tous les maux que son inaction laissait peser sur la terre, torts à
redresser, dettes à satisfaire, injures à punir, outrages à venger.
Ainsi sans se confier à âme qui vive, et sans être vu de personne, un
matin avant le jour (c'était un des plus chauds du mois de juillet), il
s'arme de pied en cap, enfourche Rossinante, et, lance au poing,
rondache au bras, visière baissée, il s'élance dans la campagne, par la
fausse porte de sa basse-cour, ravi de voir avec quelle facilité il
venait de donner carrière à son noble désir. Mais à peine fut-il en
chemin, qu'assailli d'une fâcheuse pensée, peu s'en fallut qu'il
n'abandonnât l'entreprise. Il se rappela tout à coup que n'étant point
armé chevalier, les lois de cette profession lui défendaient d'entrer
en lice avec aucun chevalier; et que le fût-il, il n'avait droit, comme
novice, de porter que des armes blanches, c'est-à-dire sans devise sur
l'écu, jusqu'à ce qu'il en eût conquis une par sa valeur. Ce scrupule le
tourmentait; mais, sa folie l'emportant sur toute considération, il
résolut de se faire armer chevalier par le premier qu'il rencontrerait,
comme il avait lu dans ses livres que cela s'était souvent pratiqué.
Quant à ses armes, il se promettait de les fourbir si bien, tout en
tenant la campagne, qu'elles deviendraient plus blanches que l'hermine.
S'étant donc mis l'esprit en repos, il poursuivit son chemin,
s'abandonnant à la discrétion de son cheval, et persuadé qu'en cela
consistait l'essence des aventures.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, imp. Furne, Jouvet et comp., édit.
Dans ce moment survint l'hôtelier (p. 11).]
Pendant qu'il cheminait enseveli dans ses pensées, notre chercheur
d'aventures se parlait à lui-même. Lorsque dans les siècles à venir sera
publié l'histoire de mes glorieux exploits, se disait-il, nul doute que
le sage qui tiendra la plume, venant à raconter cette première sortie
que je fais si matin, ne s'exprime de la sorte: A peine le blond Phébus
commençait à déployer sur la spacieuse face de la terre les tresses
dorées de sa belle chevelure, à peine les petits oiseaux, nuancés de
mille couleurs, saluaient des harpes de leurs langues, dans une douce et
mielleuse harmonie, l'Aurore au teint rose quittant la couche de son
vieil époux pour venir éclairer l'horizon castillan, que le fameux
chevalier don Quichotte de la Manche, désertant la plume paresseuse,
monta sur son fidèle Rossinante, et prit sa route à travers l'antique et
célèbre plaine de Montiel. C'était là qu'il se trouvait en ce moment.
Heureux âge, ajoutait-il, siècle fortuné qui verra produire au grand
jour mes incomparables prouesses, dignes d'être éternisées par le
bronze et le marbre, retracées par le pinceau, afin d'être données en
exemples aux races futures! Et toi, sage enchanteur, assez heureux pour
être le chroniqueur de cette merveilleuse histoire, n'oublie pas, je
t'en conjure, mon bon Rossinante, ce cher compagnon de mes pénibles
travaux.
Puis tout à coup, comme dans un transport amoureux: O Dulcinée!
s'écriait-il, souveraine de ce coeur esclave, à quelle épreuve vous le
soumettez en me bannissant avec la rigoureuse défense de reparaître
devant votre beauté! Du moins qu'il vous souvienne des tourments
qu'endure pour vous ce coeur votre sujet! A ces rêveries il en ajoutait
cent autres non moins extraordinaires, sans s'apercevoir que le soleil,
déjà bien haut sur l'horizon, lui dardait tellement sur la tête, qu'il
n'en fallait pas davantage pour fondre sa cervelle, s'il lui en était
resté quelque peu.
Notre héros chemina ainsi tout le jour sans qu'il lui arrivât rien qui
mérite d'être raconté; ce qui le désespérait, tant il lui tardait de
trouver une épreuve digne de son courage. Quelques-uns prétendent que sa
première aventure fut celle du _puerto Lapice_[16]; d'autres, celle des
moulins à vent; mais tout ce que j'ai pu découvrir à ce sujet dans les
annales de la Manche, c'est qu'après avoir marché jusqu'au coucher du
soleil, son cheval et lui, demi-morts de faim, étaient si fatigués,
qu'ils pouvaient à peine se soutenir. En regardant de tous côtés s'il ne
découvrirait pas quelque abri où il pût se reposer, il aperçut, non loin
du chemin qu'il suivait, une auberge isolée, laquelle brilla à ses yeux
comme une étoile qui allait le conduire au port du salut. Pressant le
pas de son cheval, il y arriva comme le jour finissait.
[16] En Espagne, on appelle _puerto_, port, un col ou passage dans les
montagnes.
Sur la porte en ce moment prenaient leurs ébats deux de ces donzelles
dont on a coutume de dire qu'elles sont de bonne volonté; ces filles
allaient à Séville avec des muletiers qui s'étaient arrêtés là pour y
passer la nuit. Comme notre aventurier voyait partout ce qu'il avait lu
dans ses livres, il n'eut pas plus tôt aperçu cette misérable
hôtellerie, qu'il la prit pour un château avec ses quatre tourelles, ses
chapiteaux d'argent bruni reluisant au soleil, ses fossés, son
pont-levis, enfin tous les accessoires qui accompagnent ces sortes de
descriptions. A peu de distance il s'arrêta, et, retenant la bride de
son cheval, il attendit qu'un nain vînt se montrer aux créneaux pour
annoncer à son de trompe l'arrivée d'un chevalier; mais comme rien ne
paraissait, et que Rossinante avait hâte de gagner l'écurie, don
Quichotte avança de quelques pas et aperçut alors les deux filles en
question, qui lui parurent deux nobles damoiselles folâtrant devant la
porte du château. Un porcher qui passait en ce moment se mit à souffler
dans une corne pour rassembler son troupeau: persuadé qu'on venait de
donner le signal de sa venue, notre héros s'approcha tout à fait de ces
femmes, qui, à l'aspect imprévu d'un homme armé jusqu'aux dents,
rentrèrent précipitamment dans la maison. Devinant le motif de leur
frayeur, don Quichotte leva sa visière, et découvrant à moitié son sec
et poudreux visage, il leur dit d'un ton calme et doux: Timides vierges,
ne fuyez point, et ne redoutez de ma part aucune offense; la chevalerie,
dont je fais profession, m'interdit d'offenser personne, et surtout de
nobles damoiselles telles que vous paraissez.
Ces femmes le regardaient avec étonnement et cherchaient de tous leurs
yeux son visage sous la mauvaise visière qui le couvrait; mais quand
elles s'entendirent appeler damoiselles, elles ne purent s'empêcher
d'éclater de rire.
La modestie sied à la beauté, reprit don Quichotte d'un ton sévère, et
le rire qui procède de cause futile est une inconvenance. Si je vous
parle ainsi, ne croyez pas que ce soit pour vous affliger, ni pour
troubler la belle humeur où je vous vois, car la mienne n'est autre que
de vous servir.
Ce langage et cette bizarre figure ne faisaient que redoubler les éclats
de leur gaieté; et cela sans doute eût mal tourné, si dans ce moment ne
fût survenu l'hôtelier, homme d'un énorme embonpoint, et par conséquent
très-pacifique. A l'aspect de cet étrange personnage tout couvert
d'armes dépareillées, il fut bien près de partager l'hilarité des deux
donzelles; mais, en voyant cet attirail de guerre, se ravisant, il dit à
l'inconnu: Seigneur chevalier, si Votre Grâce a besoin d'un gîte, sauf
le lit toutefois, car il ne m'en reste pas un seul, elle trouvera chez
moi tout à profusion.
Aux avances courtoises du gouverneur du château (tels lui paraissaient
l'hôtellerie et l'hôtelier) don Quichotte répondit: Seigneur châtelain,
peu de chose me suffit; LES ARMES SONT MA PARURE, _et mes délassements
les combats_[17].
[17] Mis arreos son las armas,
Mi descanso el pelear. (_Romancero._)
A ce nom de châtelain (_castellano_[18]), l'hôtelier crut que notre
aventurier le prenait pour un Castillan, lui qui était un franc
Andalous, et même de la plage de San Lucar, aussi voleur que Cacus,
aussi goguenard qu'un écolier ou qu'un page: En ce cas, lui dit-il, _la
couche de Votre Seigneurie doit être un dur rocher et son sommeil une
veille continuelle_[19]. S'il en est ainsi, vous pouvez mettre pied à
terre, sûr de trouver ici mille occasions pour une de passer
non-seulement la nuit, mais toute l'année sans dormir. En disant cela il
courut tenir l'étrier à don Quichotte, qui descendit de cheval avec
beaucoup de peine et d'efforts, comme un homme accablé du poids de ses
armes et qui depuis douze heures était encore à jeun.
[18] Il y a ici un jeu de mots: en espagnol, _castellano_ veut dire
Castillan et châtelain.
[19] Mi cama las duras peñas,
Mi dormir siempre velar. (_Romancero._)
Le premier soin de notre héros fut de recommander sa monture, affirmant
que de toutes les bêtes qui dans le monde portaient selle, c'était
certainement la meilleure. En examinant Rossinante, l'hôtelier put se
convaincre qu'il en fallait rabattre plus de moitié; toutefois il le
conduisit à l'écurie, et revenant aussitôt près de son hôte, il le
trouva réconcilié avec les deux donzelles, qui s'empressaient à le
débarrasser de son armure. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse et le
corselet; mais quand il fallut déboîter le gorgerin et enlever la
malheureuse salade, attachée par des rubans verts, il devint impossible
de défaire les noeuds sans les couper; aussi don Quichotte ne voulut
jamais y consentir, aimant mieux passer toute la nuit avec sa salade en
tête, ce qui lui faisait la plus plaisante figure qu'on pût imaginer.
Pendant cette cérémonie, prenant toujours celles qui le désarmaient pour
de nobles damoiselles et les maîtresses de ce château, notre héros leur
débitait d'un air galant ces vers d'un vieux romancero:
Vit-on jamais un chevalier,
Plus en faveur auprès des belles?
Don Quichotte est servi par elles,
Dames ont soin de son coursier.
Rossinante est son nom, mesdames, et don Quichotte de la Manche celui de
votre serviteur, qui avait fait serment de ne point se découvrir avant
d'avoir accompli quelque grande prouesse. Le besoin d'ajuster la romance
de Lancelot à la situation où je me trouve fait que vous savez mon nom
plus tôt que je ne l'aurais voulu; mais viendra le temps, j'espère, où
Vos Gracieuses Seigneuries me donneront leurs ordres, où je serai
heureux de leur obéir et de mettre à leur service la valeur de mon bras.
Peu accoutumées à de semblables discours, ces femmes ouvraient de grands
yeux et ne répondaient rien; à la fin pourtant, elles lui demandèrent
s'il voulait manger quelque chose.
Volontiers, répondit don Quichotte; et, quoi que ce puisse être, tout
viendra fort à propos.
Par malheur, c'était un vendredi, et il n'y avait dans toute
l'hôtellerie que les restes d'un poisson séché qu'on appelle en
Espagne, selon la province, morue, merluche ou truitelle. Elles le
prièrent de vouloir bien s'en contenter, puisque c'était la seule chose
qu'on pût lui offrir.
Pourvu qu'il y ait un certain nombre de ces truitelles, répliqua don
Quichotte, cela équivaudra à une truite; car, me donner la monnaie d'une
pièce de huit réaux, ou la pièce entière, peu importe. D'autant qu'il en
est peut-être de la truitelle comme du veau, qui est plus tendre que le
boeuf, ou bien encore du chevreau, qui est plus délicat que le bouc.
Mais, quoi que ce soit, je le répète, qu'on l'apporte au plus vite; car,
pour supporter la fatigue et le poids des armes, il faut réconforter
l'estomac.
Pour qu'il dînât au frais, une table fut dressée devant la porte de
l'hôtellerie, et l'hôtelier lui apporta un morceau de poisson mal
dessalé et plus mal cuit, avec un pain moisi plus noir que ses armes.
C'était un plaisant spectacle de le voir ainsi attablé, la tête emboîtée
dans son morion, visière et mentonnière en avant. Comme il avait peine à
se servir de ses mains pour porter les morceaux à sa bouche, une de ces
dames fut obligée de lui rendre ce service. Quant à le faire boire, ce
fut bien autre chose, et on n'y serait jamais parvenu, si l'hôtelier ne
se fût avisé de percer de part en part un long roseau et de lui en
introduire entre les dents un des bouts. Mais notre héros endurait tout
patiemment, plutôt que de laisser couper les rubans de son armet. Sur
ces entrefaites, un châtreur de porcs, qui rentrait à l'hôtellerie,
s'étant mis à siffler cinq ou six fois, cet incident acheva de lui
persuader qu'il était dans un fameux château, et qu'on lui faisait de la
musique pendant le repas. Alors la merluche fut pour lui de la truite,
le pain noir du pain blanc, les donzelles de grandes dames, l'hôtelier
le seigneur châtelain. Aussi était-il ravi de la résolution qu'il avait
prise, et du gracieux résultat de sa première sortie. Une seule chose
cependant le chagrinait au fond de l'âme: c'était de n'être point encore
armé chevalier, parce qu'en cet état, disait-il, on ne pouvait
légitimement entreprendre aucune aventure.
CHAPITRE III
OU L'ON RACONTE DE QUELLE PLAISANTE MANIÈRE DON QUICHOTTE FUT ARMÉ
CHEVALIER
Tourmenté de cette pensée, il abrége son maigre repas, puis, se levant
brusquement, il appelle l'hôtelier, l'emmène dans l'écurie, et, après en
avoir fermé la porte, il se jette à deux genoux devant lui en disant: Je
ne me relèverai pas d'où je suis, illustre chevalier, que Votre
Seigneurie ne m'ait octroyé l'insigne faveur que j'ai à lui demander,
laquelle ne tournera pas moins à votre gloire qu'à l'avantage du genre
humain.
En le voyant dans cette posture suppliante tenir un si étrange discours,
l'hôtelier le regardait tout ébahi, et s'opiniâtrait à le relever; mais
il n'y parvint qu'en promettant de faire ce qu'il désirait.
Je n'attendais pas moins de votre courtoisie, seigneur, dit don
Quichotte. Le don que je vous demande et que vous promettez de
m'octroyer si obligeamment, c'est demain, à la pointe du jour, de
m'armer chevalier; mais au préalable, afin de me préparer à recevoir cet
illustre caractère que je souhaite avec ardeur, permettez-moi de faire
cette nuit la veille des armes dans la chapelle de votre château, après
quoi il me sera permis de chercher les aventures par toute la terre,
secourant les opprimés, châtiant les méchants, selon le voeu de la
chevalerie, et comme doit le faire tout chevalier errant que sa vocation
appelle à remplir une si noble tâche.
[Illustration: Don Quichotte restait fièrement près de l'auge (p. 15).]
L'hôtelier, rusé compère (on l'a vu déjà), et qui avait quelque soupçon
du jugement fêlé de son hôte, acheva de s'en convaincre en entendant un
semblable discours; aussi, pour s'apprêter de quoi rire, il voulut lui
donner satisfaction. Il lui dit qu'une pareille résolution montrait
qu'il était homme sage et de grand sens; qu'elle était d'ailleurs
naturelle aux hidalgos d'aussi haute volée qu'il paraissait être et que
l'annonçaient ses gaillardes manières; que lui-même, dans sa jeunesse,
s'était voué à cet honorable exercice; qu'il avait visité, en quête
d'aventures, plusieurs parties du monde, ne laissant dans les faubourgs
de Séville et de Malaga, dans les marchés de Ségovie, dans l'oliverie de
Valence, près des remparts de Grenade, sur la plage de San Lucar, et
dans les moindres cabarets de Tolède[20], aucun endroit où il eût
négligé d'exercer la légèreté de ses pieds ou la subtilité de ses mains,
causant une foule de torts, cajolant les veuves, débauchant les jeunes
filles, dupant nombre d'orphelins, finalement faisant connaissance avec
presque tous les tribunaux d'Espagne, ou peu s'en faut; après quoi,
ajouta-t-il, je suis venu me retirer dans ce château, où, vivant de mon
bien et de celui des autres, je m'empresse d'accueillir tous les
chevaliers errants, de quelque condition et qualité qu'ils soient,
seulement pour l'estime que je leur porte, et pourvu qu'ils partagent
avec moi leurs finances en retour de mes généreuses intentions. Notre
compère assura qu'il n'avait pas chez lui de chapelle pour faire la
veille des armes, parce qu'on l'avait abattue à seule fin d'en rebâtir
une toute neuve; mais qu'il était certain qu'en cas de nécessité, cette
veille pouvait avoir lieu où bon semblait, qu'en conséquence il
engageait son hôte à la faire dans la cour du château, où, dès la petite
pointe du jour, et avec l'aide de Dieu, s'achèverait la cérémonie
usitée; si bien que, dans quelques heures, il pourrait se vanter d'être
armé chevalier, autant qu'on pût l'être au monde. Notre homme finit en
lui demandant s'il portait de l'argent.
[20] L'hôtelier donne ici la nomenclature des divers endroits
fréquentés par les vagabonds et les voleurs.
Pas un maravédis, répondit don Quichotte, et dans aucune histoire je
n'ai lu qu'un chevalier errant en ai porté.
Vous vous abusez étrangement, répliqua l'hôtelier: et soyez sûr que si
les historiens sont muets sur ce point, c'est qu'ils ont regardé comme
superflu de recommander une chose aussi simple que celle de porter avec
soi de l'argent et des chemises blanches. Tenez donc pour certain et
avéré que les chevaliers errants dont parlent les livres avaient à tout
événement la bourse bien garnie, et de plus une petite boîte d'onguent
pour les blessures. En effet, comment croire que ces chevaliers, exposés
à des combats incessants, au milieu des plaines et des déserts, eussent
là tout à point quelqu'un pour les panser; à moins cependant qu'un
enchanteur n'accourût à leur secours, amenant à travers les airs, sur un
nuage, quelque dame ou nain porteur d'une fiole d'eau d'une vertu telle,
qu'avec deux simples gouttes sur le bout de la langue ils se trouvaient
tout aussi dispos qu'auparavant: mais, à défaut de ces puissants amis,
croyez-le bien, ces chevaliers veillaient avec grand soin à ce que leurs
écuyers fussent pourvus d'argent, de charpie et d'onguent; et si par
hasard ils n'avaient point d'écuyer, cas fort rare, ils portaient
eux-mêmes tout cela dans une petite besace, sur la croupe de leur
cheval; car, cette circonstance exceptée, l'usage de porter besace était
peu suivi des chevaliers errants. C'est pourquoi, ajouta notre compère,
je vous donne le conseil et même au besoin l'ordre, comme à celui qui va
être mon filleul d'armes, de ne plus désormais vous mettre en route sans
argent; et soyez persuadé que, dans plus d'une occasion, vous aurez à
vous applaudir de cette prévoyance.
Don Quichotte promit de suivre ce conseil, et, sans plus tarder, se
prépara à faire la veille des armes dans une basse-cour dépendante de
l'hôtellerie. Il rassembla toutes les pièces de son armure, les posa sur
une auge qui était près du puits; après quoi, la rondache au bras et la
lance au poing, il se mit à passer et à repasser devant l'abreuvoir,
d'un air calme et fier tout ensemble. Les gens de l'hôtellerie avaient
été mis au fait de la folie de cet inconnu, de ce qu'il appelait la
veille des armes, et de son violent désir d'être armé chevalier. Curieux
d'un spectacle si étrange, ils vinrent se placer à quelque distance, et
chacun put l'observer tout à son aise, tantôt se promenant d'un pas lent
et mesuré, tantôt s'appuyant sur sa lance et les yeux attachés sur son
armure. Quoique la nuit fût close, la lune répandait une clarté si vive,
qu'on distinguait aisément jusqu'aux moindres gestes de notre héros.
Sur ces entrefaites, un des muletiers qui étaient logés dans
l'hôtellerie voulut faire boire ses bêtes; mais pour cela il fallait
enlever les armes de dessus l'abreuvoir. Don Quichotte, qui en le voyant
venir avait deviné son dessein, lui cria d'une voix fière: O toi,
imprudent chevalier qui oses approcher des armes d'un des plus vaillants
parmi ceux qui ont jamais ceint l'épée, prends garde à ce que tu vas
faire, et crains de toucher à cette armure, si tu ne veux laisser ici la
vie pour prix de ta témérité! Le muletier, sans s'inquiéter de ces
menaces (mieux eût valu pour sa santé qu'il en fît cas!), prit l'armure
par les courroies et la jeta loin de lui.
Plus prompt que l'éclair, notre héros lève les yeux au ciel, et
invoquant Dulcinée: Ma dame, dit-il à demi-voix, secourez-moi en ce
premier affront qu'essuie ce coeur, votre vassal; que votre faveur me
soit en aide en ce premier péril! Aussitôt, jetant sa rondache, il
saisit sa lance à deux mains, et en décharge un tel coup sur la tête du
muletier, qu'il l'étend à ses pieds dans un état si piteux qu'un second
l'eût à jamais dispensé d'appeler un chirurgien. Cela fait, il ramasse
son armure, la replace sur l'abreuvoir, et recommence sa promenade avec
autant de calme que s'il ne fût rien arrivé.
Peu après, un autre muletier ignorant ce qui venait de se passer, voulut
aussi faire boire ses mules; mais comme il allait toucher aux armes pour
débarrasser l'abreuvoir, don Quichotte, sans prononcer une parole, et
cette fois sans demander la faveur d'aucune dame, lève de nouveau sa
lance, en assène trois ou quatre coups sur la tête de l'audacieux, et la
lui ouvre en trois ou quatre endroits. Aux cris du blessé, tous les gens
de l'hôtellerie accoururent; mais notre héros, reprenant sa rondache et
saisissant son épée: Dame de beauté, s'écrie-t-il, aide et réconfort de
mon coeur, voici l'instant de tourner les yeux de Ta Grandeur vers le
chevalier, ton esclave, que menace une terrible aventure! Après cette
invocation, il se sentit tant de force et de courage, que tous les
muletiers du monde n'auraient pu le faire reculer d'un seul pas.
Les camarades des blessés, les voyant en cet état, se mirent à faire
pleuvoir une grêle de pierres sur don Quichotte, qui s'en garantissait
de son mieux avec sa rondache, restant fièrement près de l'auge, à la
garde de ses armes. L'hôtelier criait à tue-tête qu'on laissât
tranquille ce diable d'homme; qu'il avait assez dit que c'était un fou,
et que, comme tel, il en sortirait quitte, eût-il assommé tous les
muletiers d'Espagne. Notre héros vociférait encore plus fort que lui,
les appelant lâches, mécréants, et traitant de félon le seigneur du
château, puisqu'il souffrait qu'on maltraitât de la sorte les chevaliers
errants. Si j'avais reçu l'ordre de chevalerie, disait-il, je lui
prouverais bien vite qu'il n'est qu'un traître! Quant à vous, impure et
vile canaille, approchez, approchez tous ensemble, et vous verrez quel
châtiment recevra votre insolence. Enfin il montra tant de résolution,
que les assaillants cessèrent de lui jeter des pierres. Don Quichotte,
laissant emporter les blessés, reprit la veille des armes avec le même
calme et la même gravité qu'auparavant.
L'hôtelier, qui commençait à trouver peu divertissantes les folies de
son hôte, résolut pour y mettre un terme de lui conférer au plus vite ce
malencontreux ordre de chevalerie. Après s'être excusé de l'insolence de
quelques malappris, bien châtiés du reste, il jura que tout s'était
passé à son insu; il lui répéta qu'il n'avait point de chapelle dans son
château, mais que cela n'était pas absolument nécessaire, le point
essentiel pour être armé chevalier consistant, d'après sa parfaite
connaissance du cérémonial, en deux coups d'épée, le premier sur la
nuque, le second sur l'épaule, et affirmant de plus que cela pouvait
s'accomplir n'importe où, fût-ce au milieu des champs. Quant à la veille
des armes, ajouta-t-il, vous êtes en règle, car deux heures suffisent,
et vous en avez passé plus de quatre. Don Quichotte se laissa facilement
persuader, déclarant au seigneur châtelain qu'il était prêt à lui obéir,
mais qu'il le priait d'achever promptement la cérémonie, parce qu'une
fois armé chevalier, disait-il, si l'on vient derechef m'attaquer, je ne
laisserai personne en vie dans ce château, hormis pourtant ceux que mon
noble parrain m'ordonnera d'épargner.
Très-peu rassuré par ces paroles, l'hôtelier courut chercher le livre où
il inscrivait d'habitude la paille et l'orge qu'il donnait aux
muletiers; puis, accompagné des deux donzelles en question et d'un
petit garçon portant un bout de chandelle, il revient trouver don
Quichotte, auquel il ordonne de se mettre à genoux; après quoi, les yeux
fixés sur le livre, comme s'il eût débité quelque dévote oraison, il
prend l'épée de notre héros, lui en donne un coup sur la nuque, un autre
sur l'épaule, puis invite une de ces dames à lui ceindre l'épée, ce dont
elle s'acquitta avec beaucoup d'aisance et de modestie, mais toujours
sur le point d'éclater de rire, si ce qui venait d'arriver n'eût tenu en
bride sa gaieté. Dieu fasse de Votre Grâce un heureux chevalier, lui
dit-elle, et vous accorde bonne chance dans les combats!
Don Quichotte lui demanda son nom, voulant savoir à quelle noble dame il
demeurait obligé d'une si grande faveur. Elle répondit qu'elle
s'appelait la Tolosa, que son père était fripier à Tolède, dans les
échoppes de Sancho Benaya, et qu'en tout temps, en tout lieu et à toute
heure, elle serait sa très-humble servante. Notre héros la pria, pour
l'amour de lui, de prendre à l'avenir le _don_, et de s'appeler dona
Tolosa, ce qu'elle promit de faire. L'autre lui ayant chaussé l'éperon,
il lui demanda également son nom: elle répondit qu'elle s'appelait la
Molinera, et qu'elle était fille d'un honnête meunier d'Antequerra.
Ayant obtenu d'elle pareille promesse de prendre le _don_, et de
s'appeler à l'avenir dona Molinera, il lui réitéra ses remercîments et
ses offres de service.
Cette cérémonie terminée à la hâte, don Quichotte, qui aurait voulu être
déjà en quête d'aventures, s'empressa de seller Rossinante, puis, venant
à cheval embrasser l'hôtelier, il le remercia de l'avoir armé chevalier,
et cela avec des expressions de gratitude si étranges, qu'il faut
renoncer à vouloir les rapporter fidèlement. Pour le voir partir au plus
vite, notre compère lui rendit, en quelques mots, la monnaie de ses
compliments, et, sans rien réclamer pour sa dépense, le laissa aller à
la grâce de Dieu.
CHAPITRE IV
DE CE QUI ARRIVA A NOTRE CHEVALIER QUAND IL FUT SORTI DE L'HOTELLERIE
L'aube blanchissait à l'horizon quand don Quichotte quitta l'hôtellerie
si joyeux, si ravi de se voir enfin armé chevalier, que dans ses
transports il faisait craquer les sangles de sa selle. Toutefois venant
à se rappeler le conseil de l'hôtelier au sujet des choses dont il
devait absolument se pourvoir, il résolut de s'en retourner chez lui,
afin de se munir d'argent et de chemises, et surtout pour se procurer un
écuyer, emploi auquel il destinait un laboureur, son voisin, pauvre
diable chargé d'enfants, mais, selon lui, très-convenable à l'office
d'écuyer dans la chevalerie errante. Il prit donc le chemin de son
village; et, comme si Rossinante eût deviné l'intention de son maître,
il se mit à trotter si prestement, que ses pieds semblaient ne pas
toucher la terre.
Notre héros marchait depuis peu de temps, lorsqu'il crut entendre à sa
droite une voix plaintive sortant de l'épaisseur d'un bois. A peine en
fut-il certain, qu'il s'écria: Grâces soient rendues au ciel qui
m'envoie sitôt l'occasion d'exercer le devoir de ma profession et de
cueillir les premiers fruits de mes généreux desseins. Ces plaintes
viennent sans doute d'un infortuné qui a besoin de secours; et aussitôt
tournant bride vers l'endroit d'où les cris lui semblaient partir, il y
pousse Rossinante.
Il n'avait pas fait vingt pas dans le bois, qu'il vit une jument
attachée à un chêne, et à un autre chêne également attaché un jeune
garçon d'environ quinze ans, nu jusqu'à la ceinture. C'était de lui que
venaient les cris, et certes il ne les poussait pas sans sujet. Un
paysan vigoureux et de haute taille le fustigeait avec une ceinture de
cuir, accompagnant chaque coup du même refrain: Yeux ouverts et bouche
close! lui disait-il. Pardon, seigneur, pardon, pour l'amour de Dieu!
criait le pauvre garçon, j'aurai désormais plus de soin du troupeau.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Il est mal de s'attaquer à
qui ne peut se défendre (p. 17).]
A cette vue, don Quichotte s'écria d'une voix courroucée: Discourtois
chevalier, il est mal de s'attaquer à qui ne peut se défendre; montez à
cheval, prenez votre lance (il y en avait une appuyée contre l'arbre
auquel la jument était attachée[21]), et je saurai vous montrer qu'il
n'appartient qu'à un lâche d'agir de la sorte.
[21] Il était d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'être armé
de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette.
Sous la menace de ce fantôme armé qui lui tenait sa lance contre la
poitrine, le paysan répondit d'un ton patelin: Seigneur, ce mien valet
garde un troupeau de brebis que j'ai près d'ici; mais il est si
négligent, que chaque jour il en manque quelques-unes; et comme je
châtie sa paresse, ou plutôt sa friponnerie, il dit que c'est par
avarice et pour ne pas lui payer ses gages. Sur mon Dieu et sur mon âme
il en a menti!
Un démenti en ma présence, misérable vilain! repartit don Quichotte; par
le soleil qui nous éclaire, je suis tenté de te passer cette lance au
travers du corps. Qu'on délie cet enfant et qu'on le paye, sinon, j'en
prends Dieu à témoin, je t'anéantis sur l'heure.
Le paysan, baissant la tête sans répliquer, détacha le jeune garçon, à
qui don Quichotte demanda combien il lui était dû:
Neuf mois, à sept réaux chacun, répondit-il.
Notre héros ayant compté, trouva que cela faisait soixante-trois réaux,
qu'il ordonna au laboureur de payer sur-le-champ, s'il tenait à la vie.
Tout tremblant, cet homme répondit que dans le mauvais pas où il se
trouvait, il craignait de jurer faux, mais qu'il ne devait pas autant;
qu'en tout cas il fallait en rabattre le prix de trois paires de
souliers, et de deux saignées faites à son valet malade.
Eh bien, répliqua don Quichotte, cela compensera les coups que vous lui
avez donnés sans raison. S'il a usé le cuir de vos souliers, vous avez
déchiré la peau de son corps; si le barbier lui a tiré du sang pendant
sa maladie, vous lui en avez tiré en bonne santé; ainsi vous êtes
quittes, l'un vaudra pour l'autre.
Le malheur est que je n'ai pas d'argent sur moi, dit le paysan; mais
qu'André vienne à la maison, je le payerai jusqu'au dernier réal.
M'en aller avec lui! Dieu m'en préserve! s'écria le berger. S'il me
tenait seul, il m'écorcherait comme un saint Barthélemi.
Non, non, répliqua don Quichotte, il n'en fera rien; qu'il me le jure
seulement par l'ordre de chevalerie qu'il a reçu, il est libre, et je
réponds du payement.
Seigneur, que Votre Grâce fasse attention à ce qu'elle dit, reprit le
jeune garçon; mon maître n'est point chevalier, et n'a jamais reçu aucun
ordre de chevalerie: c'est Jean Haldudo le riche, qui demeure près de
Quintanar.
Qu'importe? dit don Quichotte; il peut y avoir des Haldudos chevaliers;
d'ailleurs ce sont les bonnes actions qui anoblissent, et chacun est
fils de ses oeuvres.
Cela est vrai, répondit André, mais de quelles oeuvres est-il fils, lui
qui me refuse un salaire gagné à la sueur de mon corps?
Vous avez tort, André, mon ami, répliqua le paysan, et, s'il vous plaît
de venir avec moi, je fais serment, par tous les ordres de chevalerie
qu'il y a dans le monde, de vous payer ce que je vous dois, comme je
l'ai promis, et même en réaux tout neufs.
Pour neufs, je t'en dispense, reprit notre chevalier; paye-le, cela me
suffit; mais songe à ce que tu viens de jurer d'accomplir, sinon je jure
à mon tour que je saurai te retrouver, fusses-tu aussi prompt à te
cacher qu'un lézard; afin que tu saches à qui tu as affaire, apprends
que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, celui qui redresse
les torts et répare les injustices. Adieu, qu'il te souvienne de ta
parole, ou je tiendrai la mienne. En achevant ces mots, il piqua
Rossinante, et s'éloigna.
Le paysan le suivit quelque temps des yeux, puis, quand il l'eut perdu
de vue dans l'épaisseur du bois, il retourna au berger: Viens, mon fils,
lui dit-il, viens que je m'acquitte envers toi comme ce redresseur de
torts me l'a commandé.
Si vous ne faites, répondit André, ce qu'a ordonné ce bon chevalier (à
qui Dieu donne heureuse et longue vie pour sa valeur et sa justice!), je
jure d'aller le chercher en quelque endroit qu'il puisse être et de
l'amener pour vous châtier, selon qu'il l'a promis.
Très-bien, reprit le paysan, et pour te montrer combien je t'aime, je
veux accroître la dette, afin d'augmenter le payement; puis, saisissant
André par le bras, il le rattacha au même chêne, et lui donna tant de
coups qu'il le laissa pour mort. Appelle, appelle le redresseur de
torts, lui disait-il, tu verras qu'il ne redressera pas celui-ci,
quoiqu'il ne soit qu'à moitié fait; car je ne sais qui me retient, pour
te faire dire vrai, que je ne t'écorche tout vif. A la fin, il le
détacha: Maintenant va chercher ton juge, ajouta-t-il, qu'il vienne
exécuter sa sentence; tu auras toujours cela par provision.
André s'en fut tout en larmes, jurant de se mettre en quête du seigneur
don Quichotte jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré, et menaçant le paysan de
le lui faire payer avec usure. Mais, en attendant, le pauvre diable
s'éloignait à demi-écorché, tandis que son maître riait à gorge
déployée.
Enchanté de l'aventure, et d'un si agréable début dans la carrière
chevaleresque, notre héros poursuivait son chemin: Tu peux t'estimer
heureuse entre toutes les femmes, disait-il à demi-voix, ô belle
par-dessus toutes les belles, belle Dulcinée du Toboso! d'avoir pour
humble esclave un aussi valeureux chevalier que don Quichotte de la
Manche, lequel, comme chacun sait, est armé chevalier d'hier seulement,
et a déjà redressé la plus grande énormité qu'ait pu inventer
l'injustice et commettre la cruauté, en arrachant des mains de cet
impitoyable bourreau le fouet dont il déchirait un faible enfant. En
disant cela, il arrivait à un chemin qui se partageait en quatre, et
tout aussitôt il lui vint à l'esprit que les chevaliers errants
s'arrêtaient en pareils lieux, pour délibérer sur la route qu'ils
devaient suivre. Afin de ne faillir en rien à les imiter, il s'arrêta;
mais, après avoir bien réfléchi, il lâcha la bride à Rossinante, qui, se
sentant libre, suivit son inclination naturelle, et prit le chemin de
son écurie.
Notre chevalier avait fait environ deux milles quand il vit venir à lui
une grande troupe de gens: c'était, comme on l'a su depuis, des
marchands de Tolède qui allaient acheter de la soie à Murcie. Ils
étaient six, tous bien montés, portant chacun un parasol, et accompagnés
de quatre valets à cheval et d'autres à pied conduisant les mules. A
peine don Quichotte les a-t-il aperçus, qu'il s'imagine rencontrer une
nouvelle aventure; aussitôt, pour imiter les passes d'armes qu'il avait
vues dans ses livres, il saisit l'occasion d'en faire une à laquelle il
songeait depuis longtemps. Se dressant sur ses étriers d'un air fier, il
serre sa lance, se couvre de son écu, se campe au beau milieu du chemin,
et attend ceux qu'il prenait pour des chevaliers errants. Puis d'aussi
loin qu'ils peuvent le voir et l'entendre, il leur crie d'une voix
arrogante: Qu'aucun de vous ne prétende passer outre, à moins de
confesser que sur toute la surface de la terre il n'y a pas une seule
dame qui égale en beauté l'impératrice de la Manche, la sans pareille
Dulcinée du Toboso!
Les marchands s'arrêtèrent pour considérer cet étrange personnage, et, à
la figure non moins qu'aux paroles, ils reconnurent bientôt à qui ils
avaient affaire. Mais, voulant savoir où les mènerait l'aveu qu'on leur
demandait, l'un d'eux, qui était très-goguenard, répondit: Seigneur
chevalier, nous ne connaissons pas cette noble dame dont vous parlez;
faites-nous-la voir: et si sa beauté est aussi merveilleuse que vous le
dites, nous confesserons de bon coeur et sans contrainte ce que vous
désirez.
Et si je vous la faisais voir, répliqua don Quichotte, quel mérite
auriez-vous à reconnaître une vérité si manifeste? L'essentiel, c'est
que, sans l'avoir vue, vous soyez prêts à le confesser, à l'affirmer, et
même à le soutenir les armes à la main; sinon, gens orgueilleux et
superbes, je vous défie, soit que vous veniez l'un après l'autre, comme
le veulent les règles de la chevalerie, soit que vous veniez tous
ensemble, comme c'est la vile habitude des gens de votre espèce. Je vous
attends avec la confiance d'un homme qui a le bon droit de son côté.
Seigneur chevalier, répondit le marchand, au nom de tout ce que nous
sommes de princes ici, et pour l'acquit de notre conscience, laquelle
nous défend d'affirmer une chose que nous ignorons, chose qui d'ailleurs
serait au détriment des autres impératrices et reines de l'Estramadure
et de la banlieue de Tolède, je supplie Votre Grâce de nous faire voir
le moindre petit portrait de cette dame; ne fût-il pas plus grand que
l'ongle, par l'échantillon on juge de la pièce; du moins notre esprit
sera en repos, et nous pourrons vous donner satisfaction. Nous sommes
déjà si prévenus en sa faveur, que, lors même que son portrait la
montrerait borgne d'un oeil et distillant de l'autre du vermillon et du
soufre, nous dirons à sa louange tout ce qu'il vous plaira.
Il n'en distille rien, canaille infâme! s'écria don Quichotte enflammé
de colère, il n'en distille rien de ce que vous osez dire, mais bien du
musc et de l'ambre; elle n'est ni borgne ni bossue: elle est plus droite
qu'un fuseau de Guadarrama; aussi vous allez me payer le blasphème que
vous venez de proférer. En même temps, il court la lance basse sur celui
qui avait porté la parole, et cela avec une telle furie que si
Rossinante n'eût bronché au milieu de sa course, le railleur s'en serait
fort mal trouvé.
Rossinante s'abattit, et s'en fut au loin rouler avec son maître, qui
s'efforça plusieurs fois de se relever, sans pouvoir en venir à bout,
tant l'embarrassaient son écu, sa lance et le poids de son armure. Mais
pendant ces vains efforts, sa langue n'était pas en repos: Ne fuyez pas,
lâches! criait-il; ne fuyez pas, vils esclaves! c'est par la faute de
mon cheval, et non par la mienne, que je suis étendu sur le chemin.
Un muletier de la suite des marchands, qui n'avait pas l'humeur
endurante, ne put supporter tant de bravades. Il court sur notre héros,
lui arrache sa lance qu'il met en pièces, et avec le meilleur tronçon il
l'accable de tant de coups que, malgré sa cuirasse, il le broyait comme
du blé sous la meule. On avait beau lui crier de s'arrêter, le jeu lui
plaisait tellement qu'il ne pouvait se résoudre à le quitter. Après
avoir brisé le premier morceau de la lance, il eut recours aux autres,
et il acheva de les user sur le malheureux chevalier, qui, pendant cette
grêle de coups ne cessait d'invoquer le ciel et la terre, et de menacer
les scélérats qui le traitaient si outrageusement. Enfin le muletier se
lassa et les marchands poursuivirent leur chemin avec un ample sujet de
conversation.
Quand don Quichotte se vit seul, il fit de nouveaux efforts pour se
relever; mais s'il n'avait pu y parvenir bien portant, comment l'eût-il
fait moulu et presque disloqué? Néanmoins il se consolait d'une disgrâce
familière, selon lui, aux chevaliers errants, et qu'il attribuait,
d'ailleurs, tout entière à la faute de son cheval.
CHAPITRE V
OU SE CONTINUE LE RÉCIT DE LA DISGRACE DE NOTRE CHEVALIER
Convaincu qu'il lui était impossible de se mouvoir, don Quichotte prit
le parti de recourir à son remède ordinaire, qui consistait à se
rappeler quelques passages de ses livres, et tout aussitôt sa folie lui
remit en mémoire l'aventure du marquis de Mantoue et de Baudouin, quand
Charlot abandonna celui-ci, blessé dans la montagne; histoire connue de
tout le monde et non moins authentique que les miracles de Mahomet.
Cette aventure lui paraissant tout à fait appropriée à sa situation, il
commença à se rouler par terre comme un homme désespéré, répétant d'une
voix dolente ce que l'auteur met dans la bouche du chevalier blessé:
Où donc es-tu, dame de mes pensées, que mes maux te touchent si peu?
Ou tu les ignores, ou tu es fausse et déloyale.
Comme il continuait la romance jusqu'à ces vers:
O noble marquis de Mantoue,
Mon oncle et mon seigneur,
le hasard amena du même côté un laboureur de son village, qui revenait
de porter une charge de blé au moulin. Voyant un homme étendu sur le
chemin, il lui demanda qui il était et quel mal il ressentait pour se
plaindre si tristement. Don Quichotte, se croyant Baudouin, et prenant
le laboureur pour le marquis de Mantoue, se met, pour toute réponse, à
lui raconter ses disgrâces et les amours de sa femme avec le fils de
l'empereur, comme on le voit dans la romance. Le laboureur, étonné
d'entendre tant d'extravagances, le débarrassa de sa visière, qui était
toute brisée, et, ayant lavé ce visage plein de poussière, le reconnut.
Hé! bon Dieu, seigneur Quixada, s'écria-t-il (tel devait être son nom
quand il était en son bon sens et qu'il n'était pas encore devenu,
d'hidalgo paisible, chevalier errant), qui a mis Votre Grâce en cet
état?
Au lieu de répondre à la question, notre chevalier continuait sa
romance. Voyant qu'il n'en pouvait tirer autre chose, le laboureur lui
ôta le plastron et le corselet afin de visiter ses blessures; mais ne
trouvant aucune trace de sang, il se mit à le relever de terre non sans
peine, et le plaça sur son âne pour le mener plus doucement. Ramassant
ensuite les armes et jusqu'aux éclats de la lance, il attacha le tout
sur le dos de Rossinante qu'il prit par la bride, puis il poussa l'âne
devant lui, et marcha ainsi vers son village, écoutant, sans y rien
comprendre, les folies que débitait don Quichotte.
[Illustration: Il le plaça sur son âne pour le mener plus doucement
(p. 21).]
Toujours préoccupé de ses rêveries, notre héros était de plus en si
mauvais état qu'il ne pouvait se tenir sur le pacifique animal; aussi,
de temps en temps, poussait-il de grands soupirs. Le laboureur lui
demanda de nouveau quel mal il ressentait; mais on eût dit que le diable
prenait plaisir à réveiller dans la mémoire du chevalier ce qui avait
quelque rapport à son aventure. Oubliant Baudouin, il vint à se rappeler
tout à coup le Maure Abendarraez, quand le gouverneur d'Antequerra,
Rodrigue de Narvaez, l'emmène prisonnier; de sorte qu'il se mit à
débiter mot pour mot ce que l'Abencerrage répond à don Rodrigue dans la
_Diane de Montemayor_, et en s'appliquant si bien tout ce fatras, qu'il
était difficile d'entasser plus d'extravagances. Convaincu que son
voisin était tout à fait fou, le laboureur pressa le pas afin d'abréger
l'ennui que lui causait cette interminable harangue.
Seigneur don Rodrigue de Narvaez, poursuivait don Quichotte, il faut que
vous sachiez que cette belle Karifa, dont je vous parle, est
présentement la sans pareille Dulcinée du Toboso, pour qui j'ai fait, je
fais et je ferai les plus fameux exploits de chevalerie qu'on ai vus,
qu'on voie et même qu'on puisse voir dans les siècles à venir.
Je ne suis pas Rodrigue de Narvaez ni le marquis de Mantoue, répondait
le laboureur, mais Pierre Alonzo, votre voisin; et vous n'êtes ni
Baudouin ni le Maure Abendarraez, mais un honnête hidalgo, le seigneur
Quixada.
Je sais qui je suis, répliquait don Quichotte, et je sais de plus que je
puis être non-seulement ceux que j'ai dits, mais encore tout à la fois
les douze pairs de France et les neuf preux, puisque leurs grandes
actions réunies ne sauraient égaler les miennes.
Ces propos et autres semblables les menèrent jusqu'à leur village, où
ils arrivèrent comme le jour finissait. Le laboureur, qui ne voulait pas
qu'on vît notre hidalgo en si piteux état, attendit que la nuit fût
venue pour le conduire à sa maison, où tout était en grand trouble de
son absence.
Ses bons amis, le curé et le barbier, s'y trouvaient en ce moment, et la
gouvernante leur disait: Eh bien, seigneur licencié Pero Pérez (c'était
le nom du curé), que pensez-vous de notre maître? Il y a six jours
entiers que nous n'avons vu ni lui ni son cheval, et il faut qu'il ait
emporté son écu, sa lance et ses armes, car nous ne les trouvons pas.
Oui, aussi vrai que je suis née pour mourir, ce sont ces maudits livres
de chevalerie, sa seule et continuelle lecture, qui lui auront brouillé
la cervelle. Je lui ai entendu dire bien des fois qu'il voulait se faire
chevalier errant, et s'en aller de par le monde en quête d'aventures;
puissent Satan et Barabbas emporter les livres qui ont troublé la
meilleure tête qui se soit vue dans toute la Manche!
La nièce en disait plus encore: Sachez, maître Nicolas (c'était le nom
du barbier), sachez qu'il arrivait souvent à mon oncle de passer
plusieurs jours et plusieurs nuits sans quitter ces maudites lectures;
après quoi, tout hors de lui, il jetait le livre, tirait son épée et
s'escrimait à grands coups contre les murailles; puis, quand il n'en
pouvait plus, il se vantait d'avoir tué quatre géants plus hauts que des
tours, et soutenait que la sueur dont ruisselait son corps était le sang
des blessures qu'il avait reçues dans le combat. Là-dessus il buvait un
grand pot d'eau froide, disant que c'était un précieux breuvage apporté
par un enchanteur de ses amis. Hélas! je me taisais, de peur qu'on ne
pensât que mon oncle avait perdu l'esprit, et c'est moi qui suis la
cause de son malheur pour ne pas avoir parlé plus tôt, car vous y auriez
porté remède, et tous ces maudits livres seraient brûlés depuis
longtemps comme autant d'hérétiques.
C'est vrai, dit le curé; et le jour de demain ne se passera pas sans
qu'il en soit fait bonne justice: ils ont perdu le meilleur de mes amis;
mais je fais serment qu'à l'avenir ils ne feront de mal à personne.
Tout cela était dit si haut que don Quichotte et le laboureur, qui
entraient en ce moment, l'entendirent; aussi ce dernier ne doutant plus
de la maladie de son voisin, se mit à crier à tue-tête: Ouvrez au
marquis de Mantoue et au seigneur Baudouin, qui revient grièvement
blessé; ouvrez au seigneur maure Abendarraez, que le vaillant Rodrigue
de Narvaez, gouverneur d'Antequerra, amène prisonnier!
On s'empressa d'ouvrir la porte; le curé et le barbier, reconnaissant
leur ami, la nièce son oncle, et la gouvernante son maître, accoururent
pour l'embrasser.
Arrêtez, dit froidement don Quichotte, qui n'avait pu encore descendre
de son âne; je ne suis blessé que par la faute de mon cheval. Qu'on me
porte au lit, et s'il se peut, qu'on fasse venir la sage Urgande pour me
panser.
Eh bien! s'écria la gouvernante, n'avais-je pas deviné de quel pied
clochait notre maître? Entrez, seigneur, entrez, et laissez là votre
Urgande; nous vous guérirons bien sans elle. Maudits soient les chiens
de livres qui vous ont mis en ce bel état!
On porta notre chevalier dans son lit; et comme on cherchait ses
blessures sans en trouver aucune: Je ne suis pas blessé, leur dit-il; je
ne suis que meurtri, parce que mon cheval s'est abattu sous moi tandis
que j'étais aux prises avec dix géants, les plus monstrueux et les plus
farouches qui puissent jamais se rencontrer.
Bon, dit le curé, voilà les géants en danse. Par mon saint patron! il
n'en restera pas un seul demain avant la nuit.
Ils adressèrent mille questions à don Quichotte, mais à toutes il ne
faisait qu'une seule réponse: c'était qu'on lui donnât à manger et qu'on
le laissât dormir, deux choses dont il avait grand besoin. On s'empressa
de le satisfaire. Le curé s'informa ensuite de quelle manière le
laboureur l'avait rencontré. Celui-ci raconta tout, sans oublier aucune
des extravagances de notre héros, soit lorsqu'il l'avait trouvé étendu
sur le chemin, soit pendant qu'il le ramenait sur son âne.
Le lendemain, le curé n'en fut que plus empressé à mettre son projet à
exécution; il fit appeler maître Nicolas, et tous deux se rendirent à la
maison de don Quichotte.
CHAPITRE VI
DE LA GRANDE ET AGRÉABLE ENQUÊTE QUE FIRENT LE CURÉ ET LE BARBIER DANS
LA BIBLIOTHÈQUE DE NOTRE CHEVALIER
Notre héros dormait encore quand le curé et le barbier vinrent demander
à sa nièce la clef de la chambre où étaient les livres, source de tout
le mal. Elle la leur donna de bon coeur, et ils entrèrent accompagnés de
la gouvernante. Là se trouvaient plus de cent gros volumes, tous bien
reliés, et un certain nombre en petit format. A peine la gouvernante les
eut-elle aperçus, que, sortant brusquement, et rapportant bientôt après
un vase rempli d'eau bénite: Tenez, seigneur licencié, dit-elle au curé,
arrosez partout cette chambre, de peur que les maudits enchanteurs, dont
ces livres sont pleins, ne viennent nous ensorceler, pour nous punir de
vouloir les chasser de ce monde.
Le curé sourit en disant au barbier de lui donner les livres les uns
après les autres, pour savoir de quoi ils traitaient, parce qu'il
pouvait s'en trouver qui ne méritassent pas la peine du feu.
Non, non, dit la nièce, n'en épargnez aucun; tous ils ont fait du mal.
Il faut les jeter par la fenêtre et les amonceler au milieu de la cour,
afin de les brûler d'un seul coup, ou plutôt les porter dans la
basse-cour, et dresser là un bûcher pour n'être pas incommodé par la
fumée.
La gouvernante fut de cet avis; mais le curé voulut connaître au moins
le titre des livres.
Le premier que lui passa maître Nicolas était _Amadis de Gaule_.
Oh! oh! s'écria le curé, on prétend que c'est le premier livre de
chevalerie imprimé en notre Espagne, et qu'il a servi de modèle à tous
les autres; je conclus à ce qu'il soit condamné au feu, comme chef d'une
si détestable secte.
Grâce pour lui, reprit le barbier; car bien des gens assurent que c'est
le meilleur livre que nous ayons en ce genre. Comme modèle, du moins, il
mérite qu'on lui pardonne.
Pour l'heure, dit le curé, on lui fait grâce. Voyons ce qui suit.
Ce sont, reprit le barbier, _les Prouesses d'Esplandian_, fils légitime
d'Amadis de Gaule.
Le fils n'approche pas du père, dit le curé; tenez, dame gouvernante,
ouvrez cette fenêtre, et jetez-le dans la cour: il servira de fond au
bûcher que nous allons dresser.
La gouvernante s'empressa d'obéir, et _Esplandian_ s'en alla dans la
cour attendre le supplice qu'il méritait.
Passons, continua le curé.
Voici _Amadis de Grèce_, dit maître Nicolas, et je crois que tous ceux
de cette rangée sont de la même famille.
Qu'ils prennent le chemin de la cour, reprit le curé; car, plutôt que
d'épargner la reine _Pintiquiniestre_ et le berger _Danirel_, avec tous
leurs propos quintessenciés, je crois que je brûlerais avec eux mon
propre père, s'il se présentait sous la figure d'un chevalier errant.
C'est mon avis, dit le barbier.
C'est aussi le mien, ajouta la nièce.
Puisqu'il en est ainsi, dit la gouvernante, qu'ils aillent trouver leurs
compagnons! Et, sans prendre la peine de descendre, elle les jeta
pêle-mêle par la fenêtre.
Quel est ce gros volume? demanda le curé.
_Don Olivantes de Laura_, répondit maître Nicolas.
Il est du même auteur que le _Jardin de Flore_, reprit le curé, mais je
ne saurais dire lequel des deux est le moins menteur; dans tous les cas,
celui-ci s'en ira dans la cour à cause des extravagances dont il
regorge.
Cet autre est _Florismars d'Hircanie_, dit le barbier.
Quoi! le seigneur Florismars est ici? s'écria le curé; eh bien, qu'il se
dépêche de suivre les autres, en dépit de son étrange naissance et de
ses incroyables aventures. La rudesse et la pauvreté de son style ne
méritent pas un meilleur traitement.
Voici _le Chevalier Platir_, dit maître Nicolas.
C'est un vieux livre fort insipide, reprit le curé, et qui ne contient
rien qui lui mérite d'être épargné: à la cour! dame gouvernante, et
qu'il n'en soit plus question!
On ouvrit un autre livre; il avait pour titre: _le Chevalier de la
Croix_. Un nom si saint devrait lui faire trouver grâce, dit le curé;
mais n'oublions pas le proverbe: Derrière la croix se tient le diable.
Qu'il aille au feu!
Voici _le Miroir de la Chevalerie_, dit le barbier.
Ah! ah! j'ai l'honneur de le connaître, reprit le curé. Nous avons là
Renaud de Montauban avec ses bons amis et compagnons, tous plus voleurs
que Cacus, et les douze pairs de France, et le véridique historien
Turpin. Si vous m'en croyez, nous ne les condamnerons qu'à un
bannissement perpétuel, par ce motif qu'ils ont inspiré Matéo Boyardo,
que le célèbre Arioste n'a pas dédaigné d'imiter[22]. Quant à ce
dernier, si je le rencontre ici parlant une autre langue que la sienne,
qu'il ne s'attende à aucune pitié; mais s'il parle son idiome natal,
accueillons-le avec toutes sortes d'égards.
[22] Boyardo est auteur de _Roland amoureux_, et l'Arioste de _Roland
furieux_.
Moi, je l'ai en italien, dit le barbier, mais je ne l'entends point.
Plût à Dieu, reprit le curé, que ne l'eût pas entendu davantage certain
capitaine[23] qui, pour introduire l'Arioste en Espagne, a pris la peine
de l'habiller en castillan, car il lui a ôté bien de son prix. Il en
sera de même de toutes les traductions d'ouvrages en vers; jamais on ne
peut conserver les grâces de l'original, quelque talent qu'on y apporte.
Pour celui-ci et tous ceux qui parlent des choses de France, je suis
d'avis qu'on les garde en lieu sûr; nous verrons plus à loisir ce qu'il
faudra en faire. J'en excepte pourtant un certain _Bernard de Carpio_
qui doit se trouver par ici, et un autre appelé _Roncevaux_; car, s'ils
tombent sous ma main, ils passeront bientôt par celles de la
gouvernante.
[23] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui avait fait
une détestable traduction du _Roland furieux_.
De tout cela, maître Nicolas demeura d'accord sur la foi du curé, qu'il
connaissait homme de bien et si grand ami de la vérité, que pour tous
les trésors du monde il n'aurait pas voulu la trahir. Il ouvrit deux
autres livres: l'un était _Palmerin d'Olive_, et l'autre _Palmerin
d'Angleterre_.
Qu'on brûle cette olive, dit le curé, et qu'on en jette les cendres au
vent; mais conservons cette palme d'Angleterre comme un ouvrage unique,
et donnons-lui une cassette non moins précieuse que celle trouvée par
Alexandre dans les dépouilles de Darius, et qu'il destina à renfermer
les oeuvres d'Homère. Ce livre, seigneur compère, est doublement
recommandable: d'abord il est excellent en lui-même, de plus il passe
pour être l'oeuvre d'un roi de Portugal, savant autant qu'ingénieux.
Toutes les aventures du château de Miraguarda sont fort bien imaginées
et pleines d'art; le style est aisé et pur; l'auteur s'est attaché à
respecter les convenances, et a pris soin de conserver les caractères:
ainsi donc, maître Nicolas, sauf votre avis, que ce livre et l'_Amadis
de Gaule_ soient exemptés du feu. Quant aux autres, qu'ils périssent à
l'instant même.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Elle jeta les livres pêle-mêle par la fenêtre (p. 24).]
Arrêtez, arrêtez, s'écria le barbier, voici le fameux _Don Belianis_.
_Don Belianis!_ reprit le curé; ses seconde, troisième et quatrième
parties auraient grand besoin d'un peu de rhubarbe pour purger la bile
qui agite l'auteur; cependant, en retranchant son _Château de la
Renommée_ et tant d'autres impertinences, on peut lui donner quelque
répit, et, selon qu'il se sera corrigé, on lui fera justice. Mais, en
attendant, gardez-le chez vous, compère, et ne souffrez pas que personne
le lise. Puis, sans prolonger l'examen, il dit à la gouvernante de
prendre les autres grands volumes, et de les jeter dans la cour.
Celle-ci, qui aurait brûlé tous les livres du monde, ne se le fit pas
dire deux fois, et elle en saisit un grand nombre pour les jeter par la
fenêtre; mais elle en avait tant pris à la fois, qu'il en tomba un aux
pieds du barbier qui voulut voir ce que c'était; en l'ouvrant, il lut au
titre: _Histoire du fameux Tirant-le-Blanc_.
Comment! s'écria le curé, vous avez là _Tirant-le-Blanc_? Donnez-le
vite, seigneur compère, car c'est un trésor d'allégresse et une source
de divertissement! C'est là qu'on rencontre le chevalier _Kyrie Eleison
de Montalban_ et _Thomas de Montalban_, son frère, avec le chevalier de
_Fonseca_; le combat du valeureux _Detriant_ contre le dogue; les
finesses de la demoiselle _Plaisir de ma vie_; les amours et les ruses
de la _veuve Tranquille_, et l'impératrice amoureuse de son écuyer.
C'est pour le style le meilleur livre du monde: les chevaliers y
mangent, y dorment, y meurent dans leur lit après avoir fait leur
testament, et mille autres choses qui ne se rencontrent guère dans les
livres de cette espèce; et pourtant celui qui l'a composé aurait bien
mérité, pour avoir dit volontairement tant de sottises, qu'on l'envoyât
ramer aux galères le reste de ses jours. Emportez ce livre chez vous,
lisez-le, et vous verrez si tout ce que j'en dis n'est pas vrai.
Vous serez obéi, dit le barbier; mais que ferons-nous de tous ces petits
volumes qui restent?
Ceux-ci, répondit le curé, ne doivent pas être des livres de chevalerie,
mais de poésie; et le premier qu'il ouvrit était _la Diane de
Montemayor_. Ils ne méritent pas le feu, ajouta-t-il, parce qu'ils ne
produiront jamais les désordres qu'ont causés les livres de chevalerie;
ils ne s'écartent point des règles du bon sens, et personne ne court
risque de perdre l'esprit en les lisant.
Ah! seigneur licencié! s'écria la nièce, vous pouvez bien les envoyer
avec les autres; car si mon oncle vient à guérir de sa fièvre de
chevalerie errante, il est capable en lisant ces maudits livres de
vouloir se faire berger, et de se mettre à courir les bois et les prés,
chantant et jouant du flageolet, ou, ce qui serait pis encore, de se
faire poëte: maladie contagieuse et surtout, dit-on, incurable.
Cette fille a raison, dit le curé; il est bon d'ôter à notre ami une
occasion de rechute. Commençons donc par la _Diane de Montemayor_. Je ne
suis pourtant pas d'avis qu'on la jette au feu; car en se contentant de
supprimer ce qui traite de la sage Félicie et de l'eau enchantée,
c'est-à-dire presque tous les vers, on peut lui laisser, à cause de sa
prose, l'honneur d'être le premier entre ces sortes d'ouvrages.
Voici _la Diane_, appelée la seconde, du Salmentin, dit le barbier; puis
une autre dont l'auteur est Gilles Pol.
Que celle du Salmentin augmente le nombre des condamnés, reprit le curé;
mais gardons _la Diane_ de Gilles Pol, comme si Apollon lui-même en
était l'auteur. Passons outre, seigneur compère, ajouta-t-il, et
dépêchons, car il se fait tard.
Voici les dix livres de _la Fortune d'amour_, composés par Antoine de
l'Ofrase, poëte de Sardaigne, dit le barbier.
Par les ordres que j'ai reçus! reprit le curé, depuis qu'on parle
d'Apollon et des Muses, en un mot depuis qu'il y a des poëtes, il n'a
point été composé un plus agréable ouvrage que celui-ci, et quiconque ne
l'a point lu peut dire qu'il n'a jamais rien lu d'amusant.
Donnez-le-moi, seigneur compère; aussi bien je le préfère à une soutane
du meilleur taffetas de Florence.
Ceux qui suivent, continua le barbier, sont _le Berger d'Ibérie_, _les
Nymphes d'Hénarès_ et _le Remède à la jalousie_.
Livrez tout cela à la gouvernante, dit le curé; et qu'on ne m'en demande
pas la raison, car nous n'aurions jamais fini.
Et _le Berger de Philida_? dit le barbier.
Oh! ce n'est point un berger, reprit le curé, mais un sage et ingénieux
courtisan qu'il faut garder comme une relique.
Et ce gros volume, intitulé _Trésor des poésies diverses_? dit maître
Nicolas.
S'il y en avait moins, répondit le curé, elles n'en vaudraient que
mieux. Toutefois, en retranchant de ce livre quelques pauvretés mêlées à
de fort belles choses, on peut le conserver; les autres ouvrages de
l'auteur doivent faire épargner celui-ci.
_Le Chansonnier de Lopez de Maldonado!_ Qu'est cela? dit le barbier en
ouvrant un volume.
Je connais l'auteur, reprit le curé; ses vers sont admirables dans sa
bouche, car il a une voix pleine de charme. Il est un peu étendu dans
ses églogues, mais une bonne chose n'est jamais trop longue. Il faut le
mettre avec les réservés. Et celui qui est là tout auprès, comment
s'appelle-t-il?
C'est _la Galatée de Michel Cervantes_, répondit maître Nicolas.
Il y a longtemps que ce Cervantes est de mes amis, reprit le curé, et
l'on sait qu'il est encore plus célèbre par ses malheurs que par ses
vers. Son livre ne manque pas d'invention, mais il propose et ne conclut
pas. Attendons la seconde partie qu'il promet[24]; peut-être y
réussira-t-il mieux et méritera-t-il l'indulgence qu'on refuse à la
première.
[24] Cervantes renouvela peu de jours avant sa mort, dans la préface
de _Persiles et Sigismonde_, la promesse de donner cette seconde
partie de la _Galatée_. Elle ne fut point trouvée parmi ses écrits.
Que sont ces trois volumes? demanda le barbier. _L'Araucana, de don
Alonzo de Hercilla_, _l'Austriada de Juan Rufo, jurat de Cordoue_, et
_le Montserrat de Christoval de Viruez_, poëte valencien.
Ces trois ouvrages, répondit le curé, renferment les meilleurs vers
héroïques qu'on ait composés en espagnol, et ils peuvent aller de pair
avec les plus fameux de l'Italie. Gardons-les soigneusement, comme des
monuments précieux de l'excellence de nos poëtes.
Le curé, se lassant enfin d'examiner tant de livres, conclut
définitivement, sans pousser plus loin l'examen, qu'on jetât tout le
reste au feu. Mais le barbier lui en présenta un qu'il venait d'ouvrir,
et qui avait pour titre _les Larmes d'Angélique_.
Ce serait à moi d'en verser, dit le curé, si cet ouvrage avait été brûlé
par mon ordre, car l'auteur est un des plus célèbres poëtes,
non-seulement d'Espagne, mais encore du monde entier, et il a
particulièrement réussi dans la traduction de plusieurs fables d'Ovide.
CHAPITRE VII
DE LA SECONDE SORTIE DE NOTRE BON CHEVALIER DON QUICHOTTE DE LA MANCHE
Ils en étaient là, quand tout à coup don Quichotte se mit à jeter de
grands cris: A moi, à moi, valeureux chevaliers! disait-il. C'est ici
qu'il faut montrer la force de vos bras, sinon les gens de la cour vont
remporter le prix du tournoi. Afin d'accourir au bruit, on abandonna
l'inventaire des livres; aussi faut-il croire que si _la Carolea_ et
_Léon d'Espagne_ s'en allèrent au feu avec _les Gestes de l'Empereur_,
composés par Louis d'Avila, c'est qu'ils se trouvèrent à la merci de la
gouvernante et de la nièce, mais à coup sûr ils eussent éprouvé un sort
moins sévère si le curé eût encore été là.
En arrivant auprès de don Quichotte, on le trouva debout, continuant à
vociférer, frappant à droite et à gauche, d'estoc et de taille, aussi
éveillé que s'il n'eût jamais dormi. On le prit à bras-le-corps, et, bon
gré, mal gré, on le reporta dans son lit. Quand il se fut un peu calmé:
Archevêque Turpin, dit-il en s'adressant au curé, avouez que c'est une
grande honte pour des chevaliers errants tels que nous, de se laisser
enlever le prix du tournoi par les gens de la cour, lorsque pendant les
trois jours précédents l'avantage nous était resté!
Patience, reprit le curé; la chance tournera, s'il plaît à Dieu; ce
qu'on perd aujourd'hui peut se regagner demain. Pour le moment, ne
songeons qu'à votre santé; vous devez être bien fatigué, si même vous
n'êtes grièvement blessé.
Blessé, non, dit don Quichotte, mais brisé et meurtri autant qu'on
puisse l'être; car ce bâtard de Roland m'a roué de coups avec le tronc
d'un chêne, et cela parce que seul je tiens tête à ses fanfaronnades. Je
perdrai mon nom de Renaud de Montauban, ou, dès que je pourrai sortir du
lit, il me le payera cher, en dépit de tous les enchantements qui le
protégent. Pour l'instant, ajouta-t-il, qu'on me donne à manger, rien ne
saurait venir plus à propos; quant à ma vengeance, qu'on m'en laisse le
soin.
On lui apporta ce qu'il demandait, après quoi il se rendormit, laissant
tout le monde stupéfait d'une si étrange folie. Cette nuit même, la
gouvernante s'empressa de brûler les livres qu'on avait jetés dans la
cour, et ceux qui restaient encore dans la maison: aussi, tels
souffrirent la peine du feu qui méritaient un meilleur sort; mais leur
mauvaise étoile ne le voulut pas, et pour eux se vérifia le proverbe que
souvent le juste paye pour le pécheur.
Un des remèdes imaginés par le curé et le barbier contre la maladie de
leur ami fut de faire murer la porte du cabinet des livres, afin qu'il
ne la trouvât plus quand il se lèverait; espérant ainsi qu'en ôtant la
cause du mal l'effet disparaîtrait également, et que dans tous les cas
on dirait qu'un enchanteur avait emporté le cabinet et les livres: ce
qui fut exécuté avec beaucoup de diligence.
Deux jours après, don Quichotte se leva, et son premier soin fut d'aller
visiter sa bibliothèque; ne la trouvant plus où il l'avait laissée, il
se mit à chercher de tous côtés, passant et repassant où jadis avait été
la porte, tâtant avec les mains, regardant partout sans dire mot et sans
y rien comprendre. A la fin pourtant, il demanda de quel côté était le
cabinet de ses livres.
De quel cabinet parle Votre Grâce, répondit la gouvernante, et que
cherchez-vous là où il n'y a rien? Il n'existe plus ici ni cabinet ni
livres, le diable a tout emporté.
Ce n'est pas le diable, dit la nièce; c'est un enchanteur, qui, aussitôt
après le départ de notre maître, est venu pendant la nuit, monté sur un
dragon, a mis pied à terre, et est entré dans son cabinet, où je ne sais
ce qui se passa; mais au bout de quelque temps, nous le vîmes sortir par
la toiture, laissant la maison toute pleine de fumée; puis, quand nous
voulûmes voir ce qu'il avait fait, il n'y avait plus ni cabinet, ni
livres. Seulement, nous nous souvenons fort bien, la gouvernante et moi:
que ce mécréant nous cria d'en haut, en s'envolant, que c'était par
inimitié pour le maître des livres qu'il avait fait le dégât dont on
s'apercevrait plus tard. Il dit aussi qu'il s'appelait Mugnaton.
Dites Freston et non Mugnaton, reprit don Quichotte.
Je ne sais si c'est Freton ou Friton, répliqua la nièce, mais je sais
que son nom finissait en _on_.
Cela est vrai, ajouta don Quichotte; ce Freston est un savant enchanteur
qui a pour moi une aversion mortelle, parce que son art lui a révélé
qu'un jour je dois me rencontrer en combat singulier avec un jeune
chevalier qu'il protége; et comme il sait que j'en sortirai vainqueur,
quoi qu'il fasse, il ne cesse, en attendant, de me causer tous les
déplaisirs imaginables; mais je l'avertis qu'il s'abuse et qu'on ne peut
rien contre ce que le ciel a ordonné.
Et qui en doute? dit la nièce. Mais, mon cher oncle, pourquoi vous
engager dans toutes ces querelles? Ne vaudrait-il pas mieux rester
paisible dans votre maison, au lieu de courir le monde cherchant de
meilleur pain que celui de froment? Sans compter que bien des gens,
croyant aller querir de la laine, s'en reviennent tondus.
Vous êtes loin de compte, ma mie, repartit don Quichotte; avant que
l'on me tonde, j'aurai arraché la barbe à quiconque osera toucher la
pointe d'un seul de mes cheveux.
[Illustration: Cheval et cavalier s'en allèrent rouler dans la poussière
(p. 31).]
Les deux femmes s'abstinrent de répliquer, voyant bien que sa tête
commençait à s'échauffer. Quinze jours se passèrent ainsi, pendant
lesquels notre chevalier resta dans sa maison, sans laisser soupçonner
qu'il pensât à de nouvelles folies. Chaque soir, avec ses deux compères,
le curé et le barbier, il avait de fort divertissants entretiens, ne
cessant d'affirmer que la chose dont le monde avait le plus pressant
besoin, c'était de chevaliers errants et que cet ordre illustre
revivrait dans sa personne. Quelquefois le curé le contredisait, mais le
plus souvent il faisait semblant de se rendre, seul moyen de ne pas
l'irriter.
En même temps don Quichotte sollicitait en cachette un paysan, son
voisin, homme de bien (s'il est permis de qualifier ainsi celui qui est
pauvre), mais qui n'avait assurément guère de plomb dans la cervelle.
Notre hidalgo lui disait qu'il avait tout à gagner en le suivant, parce
qu'en échange du fumier et de la paille qu'il lui faisait quitter, il
pouvait se présenter telle aventure qui, en un tour de main, lui
vaudrait le gouvernement d'une île. Par ces promesses, et d'autres tout
aussi certaines, Sancho Panza, c'était le nom du laboureur, se laissa si
bien gagner, qu'il résolut de planter là femme et enfants, pour suivre
notre chevalier en qualité d'écuyer.
Assuré d'une pièce si nécessaire, don Quichotte ne songea plus qu'à
ramasser de l'argent; et, vendant une chose, engageant l'autre, enfin
perdant sur tous ses marchés, il parvint à réunir une somme raisonnable.
Il se pourvut aussi d'une rondache, qu'il emprunta d'un de ses amis;
puis ayant raccommodé sa salade du mieux qu'il put, il avisa son écuyer
du jour et de l'heure où il voulait se mettre en route, pour que de son
côté il se munit de ce qui leur serait nécessaire. Il lui recommanda
surtout d'emporter un bissac. Sancho répondit qu'il n'y manquerait pas,
ajoutant qu'étant mauvais marcheur, il avait envie d'emmener son âne,
lequel était de bonne force. Le mot âne surprit don Quichotte, qui
chercha à se rappeler si l'on avait vu quelque écuyer monter de la
sorte; aucun ne lui vint en mémoire; cependant il y consentit, comptant
bien donner au sien une plus honorable monture dès sa première rencontre
avec quelque chevalier discourtois.
Il se pourvut encore de chemises et des autres choses indispensables,
suivant le conseil que lui avait donné l'hôtelier.
Tout étant préparé en silence, un beau soir Sancho, sans dire adieu à sa
femme et à ses enfants, et don Quichotte, sans prendre congé de sa nièce
ni de sa gouvernante, s'échappèrent de leur village et marchèrent toute
la nuit avec tant de hâte, qu'au point du jour ils se tinrent pour
assurés de ne pouvoir être atteints quand même on se fût mis à leur
poursuite. Assis sur son âne avec son bissac et sa gourde, Sancho se
prélassait comme un patriarche, déjà impatient d'être gouverneur de
l'île que son maître lui avait promise. Don Quichotte prit la même route
qu'il avait suivie lors de sa première excursion, c'est-à-dire à travers
la plaine de Montiel, où, cette fois, il cheminait avec moins
d'incommodité, parce qu'il était grand matin, et que les rayons du
soleil, frappant de côté, ne le gênaient point encore.
Ils marchaient depuis quelque temps, lorsque Sancho, qui ne pouvait
rester longtemps muet, dit à son maître: Seigneur, que Votre Grâce se
souvienne de l'île qu'elle m'a promise; je me fais fort de la bien
gouverner, si grande qu'elle puisse être.
Ami Sancho, répondit don Quichotte, apprends que de tout temps ce fut un
usage consacré parmi les chevaliers errants de donner à leurs écuyers le
gouvernement des îles et des royaumes dont ils faisaient la conquête;
aussi, loin de vouloir déroger à cette louable coutume, je prétends
faire mieux encore. Souvent ces chevaliers attendaient pour récompenser
leurs écuyers, que ceux-ci, las de passer de mauvais jours et de plus
mauvaises nuits fussent vieux et incapables de service; alors ils leur
donnaient quelque modeste province avec le titre de marquis ou de comte:
eh bien, moi, j'espère qu'avant six jours, si Dieu me prête vie, j'aurai
su conquérir un si vaste royaume, que beaucoup d'autres en dépendront,
ce qui viendra fort à propos pour te faire couronner roi de l'un des
meilleurs. Ne pense pas qu'il y ait là rien de bien extraordinaire; tous
les jours pareilles fortunes arrivent aux chevaliers errants, et souvent
même par des moyens si imprévus qu'il me sera facile de te donner
beaucoup plus que je ne te promets.
A ce compte-là, dit Sancho, si j'allais devenir roi par un de ces
miracles que sait faire Votre Grâce, Juana Guttierez, ma femme, serait
donc reine, et nos enfants, infants?
Sans aucun doute, répondit don Quichotte.
J'en doute un peu, moi, répliqua Sancho; car quand bien même Dieu
ferait pleuvoir des couronnes, m'est avis qu'il ne s'en trouverait pas
une qui puisse s'ajuster à la tête de ma femme; par ma foi, elle ne
vaudrait pas un maravédis pour être reine; passe pour comtesse, et
encore, avec l'aide de Dieu!
Eh bien, laisse-lui ce soin, dit don Quichotte; il te donnera ce qui te
conviendra le mieux; seulement prends patience, et par modestie ne va
pas te contenter à moins d'un bon gouvernement de province.
Non vraiment, répondit Sancho, surtout ayant en Votre Grâce un si
puissant maître, qui saura me donner ce qui ira à ma taille et ce que
mes épaules pourront porter.
CHAPITRE VIII
DU BEAU SUCCÈS QU'EUT LE VALEUREUX DON QUICHOTTE DANS L'ÉPOUVANTABLE ET
INOUIE AVENTURE DES MOULINS A VENT
En ce moment ils découvrirent au loin dans la campagne trente ou
quarante moulins à vent. A cette vue, don Quichotte s'écria: La fortune
conduit nos affaires beaucoup mieux que nous ne pouvions l'espérer.
Aperçois-tu, Sancho, cette troupe de formidables géants? Eh bien, je
prétends les combattre et leur ôter la vie. Enrichissons-nous de leurs
dépouilles; cela est de bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu
que balayer pareille engeance de la surface de la terre.
Quels géants? demanda Sancho.
Ceux que tu vois là-bas avec leurs grands bras, répondit son maître;
plusieurs les ont de presque deux lieues de long.
Prenez garde, seigneur, dit Sancho; ce que voit là-bas Votre Grâce ne
sont pas des géants, mais des moulins à vent, et ce qui paraît leurs
bras, ce sont les ailes qui, poussées par le vent, font aller la meule.
Tu n'es guère expert en fait d'aventures, répliqua don Quichotte: ce
sont des géants, te dis-je. Si tu as peur, éloigne-toi et va te mettre
en oraison quelque part pendant que je leur livrerai un inégal mais
terrible combat.
Aussitôt il donne de l'éperon à Rossinante, et quoique Sancho ne cessât
de jurer que c'étaient des moulins à vent, et non des géants, notre
héros n'entendait pas la voix de son écuyer. Plus même il approchait des
moulins, moins il se désabusait. Ne fuyez pas, criait-il à se fendre la
tête, ne fuyez pas, lâches et viles créatures; c'est un seul chevalier
qui entreprend de vous combattre. Un peu de vent s'étant levé au même
instant, les ailes commencèrent à tourner. Vous avez beau faire,
disait-il en redoublant ses cris, quand vous remueriez plus de bras que
n'en avait le géant Briarée, vous me le payerez tout à l'heure. Puis se
recommandant à sa dame Dulcinée, et la priant de le secourir dans un si
grand péril, il se précipite, couvert de son écu et la lance en arrêt,
contre le plus proche des moulins. Mais comme il en perçait l'aile d'un
grand coup, le vent la fit tourner avec tant de violence qu'elle mit la
lance en pièces, emportant cheval et cavalier, qui s'en allèrent rouler
dans la poussière.
Sancho accourait au grand trot de son âne, et en arrivant il trouva que
son maître était hors d'état de se remuer, tant la chute avait été
lourde. Miséricorde, s'écria-t-il; n'avais-je pas dit à Votre Grâce de
prendre garde à ce qu'elle allait faire; que c'étaient là des moulins à
vent? Pour s'y tromper, il faut en avoir d'autres dans la tête.
Tais-toi, dit don Quichotte, de tous les métiers celui de la guerre est
le plus sujet aux caprices du sort, ce ne sont que vicissitudes
continuelles. Faut-il dire ce que je pense (de cela, j'en suis certain),
eh bien, ce maudit Freston, celui-là même qui a enlevé mon cabinet et
mes livres, vient de changer ces géants en moulins, afin de m'ôter la
gloire de les vaincre, tant la haine qu'il me porte est implacable; mais
viendra un temps où son art cédera à la force de mon épée.
Dieu le veuille, reprit Sancho en aidant son maître à remonter sur
Rossinante, dont l'épaule était à demi déboîtée.
Tout en devisant sur ce qui venait d'arriver, nos deux aventuriers
prirent le chemin du _Puerto-Lapice_, parce qu'il était impossible,
affirmait don Quichotte, que sur une route aussi fréquentée on ne
rencontrât pas beaucoup d'aventures. Seulement il regrettait sa lance,
et le témoignant à son écuyer: J'ai lu quelque part, dit-il, qu'un
chevalier espagnol nommé Diego Perez de Vargas, ayant rompu sa lance
dans un combat, arracha d'un chêne une forte branche avec laquelle il
assomma un si grand nombre de Mores, que le surnom d'assommeur lui en
resta, et que ses descendants l'ont ajouté à leur nom de Vargas. Je te
dis cela, Sancho, parce que je me propose d'arracher du premier chêne
que nous rencontrerons une branche en tout semblable, avec laquelle
j'accomplirai de tels exploits, que tu te trouveras heureux d'en être le
témoin, et de voir de tes yeux des prouesses si merveilleuses qu'un jour
on aura peine à les croire.
Ainsi soit-il, répondit Sancho: je le crois, puisque vous le dites. Mais
redressez-vous un peu, car Votre Grâce se tient tout de travers: sans
doute elle se ressent encore de sa chute?
Cela est vrai, reprit don Quichotte, et si je ne me plains pas, c'est
qu'il est interdit aux chevaliers errants de se plaindre, lors même
qu'ils auraient le ventre ouvert et que leurs entrailles en sortiraient.
S'il doit en être ainsi, je n'ai rien à répliquer, dit Sancho; pourtant
j'aimerais bien mieux entendre se plaindre Votre Grâce lorsqu'elle
ressent quelque mal; quant à moi, je ne saurais me refuser ce
soulagement, et à la première égratignure vous m'entendrez crier comme
un désespéré, à moins que la plainte ne soit également interdite aux
écuyers des chevaliers errants.
Don Quichotte sourit de la simplicité de son écuyer, et lui déclara
qu'il pouvait se plaindre quand et comme il lui plairait, n'ayant
jamais lu dans les lois de la chevalerie rien qui s'y opposât.
Sancho fit remarquer que l'heure du dîner était venue. Mange à ta
fantaisie, dit don Quichotte; pour moi je n'en sens pas le besoin.
Usant de la permission, Sancho s'arrangea du mieux qu'il put sur son
âne, tira ses provisions du bissac, et se mit à manger tout en cheminant
derrière son maître. Presque à chaque pas, il s'arrêtait pour donner une
embrassade à son outre, et il le faisait de si bon coeur qu'il aurait
réjoui le plus achalandé cabaretier de la province de Malaga. Ce
passe-temps délectable lui faisait oublier les promesses de son
seigneur, et considérer pour agréable occupation la recherche des
aventures.
Le soir ils s'arrêtèrent sous un massif d'arbres. Don Quichotte arracha
de l'un d'eux une branche assez forte pour lui servir de lance, puis y
ajusta le fer de celle qui s'était brisée entre ses mains, il passa la
nuit entière sans fermer l'oeil, ne cessant de penser à sa Dulcinée,
afin de se conformer à ce qu'il avait vu dans ses livres sur
l'obligation imposée aux chevaliers errants de veiller sans cesse
occupés du souvenir de leurs dames. Quant à Sancho, qui avait le ventre
plein, il dormit jusqu'au matin, et les rayons du soleil qui lui
donnaient dans le visage, non plus que le chant des oiseaux qui
saluaient joyeusement la venue du jour, ne l'auraient réveillé si son
maître ne l'eût appelé cinq ou six fois. En ouvrant les yeux, son
premier soin fut de faire une caresse à son outre, qu'il s'affligea de
trouver moins rebondie que la veille, car il ne se voyait guère sur le
chemin de la remplir de si tôt. Pour don Quichotte, il refusa toute
nourriture, préférant, comme on l'a dit, se repaître de ses amoureuses
pensées.
Ils reprirent le chemin du Puerto-Lapice, dont, vers trois heures de
l'après-midi, ils aperçurent l'entrée: Ami Sancho, s'écria aussitôt don
Quichotte, c'est ici que nous allons pouvoir plonger nos bras jusqu'aux
coudes dans ce qu'on appelle les aventures. Écoute-moi bien, et n'oublie
pas ce que je vais te dire: quand même tu me verrais dans le plus grand
péril, garde-toi de jamais tirer l'épée, à moins de reconnaître, à n'en
pas douter, que nous avons affaire à des gens de rien, à de la basse et
vile engeance; oh! dans ce cas, tu peux me secourir: mais si j'étais aux
prises avec des chevaliers, les lois de la chevalerie t'interdisent
formellement de venir à mon aide, tant que tu n'auras pas été toi-même
armé chevalier.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Il aperçut deux moines qui portaient des parasols et des lunettes de
voyage (p. 34).]
Votre Grâce sera bien obéie en cela, répondit Sancho, d'autant plus que
je suis pacifique de ma nature et très-ennemi des querelles. Seulement,
pour ce qui est de défendre ma personne, lorsqu'on viendra l'attaquer,
permettez que je laisse de côté vos recommandations chevaleresques, car
les commandements de Dieu et de l'Église n'ont rien, je pense, de
contraire à cela.
D'accord, reprit don Quichotte; mais si nous avions à combattre des
chevaliers, songe à tenir en bride ta bravoure naturelle.
Oh! je n'y manquerai point, dit Sancho, et je vous promets d'observer
ce commandement aussi exactement que celui de chômer le dimanche.
Pendant cet entretien, deux moines de l'ordre de Saint-Benoît, montés
sur des dromadaires (du moins leurs mules en avaient la taille) parurent
sur la route. Ils portaient des parasols et des lunettes de voyage. A
peu de distance, derrière eux, venait un carrosse escorté par quatre ou
cinq cavaliers et suivi de deux valets à pied. Dans ce carrosse, on l'a
su depuis, voyageait une dame biscaïenne qui allait retrouver son mari à
Séville, d'où il devait passer dans les Indes avec un emploi
considérable.
A peine don Quichotte a-t-il aperçu les moines, qui n'étaient pas de
cette compagnie, bien qu'ils suivissent le même chemin: Ou je me trompe
fort, dit-il à son écuyer, ou nous tenons la plus fameuse aventure qui
se soit jamais rencontrée. Ces noirs fantômes que j'aperçois là-bas
doivent être et sont sans nul doute des enchanteurs qui ont enlevé
quelque princesse et l'emmènent par force dans cet équipage; il faut, à
tout prix, que j'empêche cette violence.
Ceci m'a bien la mine d'être encore pis que les moulins à vent, dit
Sancho en branlant la tête. Seigneur, que Votre Grâce y fasse attention,
ces fantômes sont des moines de l'ordre de Saint-Benoît, et certainement
le carrosse appartient à ces gens qui voyagent: prenez garde à ce que
vous allez faire, et que le diable ne vous tente pas.
Je t'ai déjà dit, Sancho, reprit don Quichotte, que tu n'entendais rien
aux aventures; tu vas voir dans un instant si ce que j'avance n'est pas
l'exacte vérité.
Aussitôt, prenant les devants, il va se camper au milieu du chemin,
puis, quand les moines sont assez près pour l'entendre, il leur crie
d'une voix tonnante: Gens diaboliques et excommuniés, mettez sur l'heure
en liberté les hautes princesses que vous emmenez dans ce carrosse,
sinon préparez-vous à recevoir la mort en juste punition de vos méfaits.
Les deux moines retinrent leurs mules, non moins étonnés de l'étrange
figure de don Quichotte que de son discours: Seigneur chevalier,
répondirent-ils, nous ne sommes point des gens diaboliques ni des
excommuniés; nous sommes des religieux de l'ordre de Saint-Benoît qui
suivons paisiblement notre chemin: s'il y a dans ce carrosse des
personnes à qui on fait violence, nous l'ignorons.
Je ne me paye pas de belles paroles, repartit don Quichotte, et je vous
connais, canaille déloyale. Puis, sans attendre de réponse, il fond, la
lance basse, sur un des religieux, et cela avec une telle furie, que si
le bon père ne se fût promptement laissé glisser de sa mule, il aurait
été dangereusement blessé, ou peut-être tué du coup. L'autre moine,
voyant de quelle manière on traitait son compagnon, donna de l'éperon à
sa monture et gagna la plaine, plus rapide que le vent.
Aussitôt, sautant prestement de son âne, Sancho se jeta sur le moine
étendu par terre, et il commençait à le dépouiller quand accoururent les
valets des religieux, qui lui demandèrent pourquoi il lui enlevait ses
vêtements. Parce que, répondit Sancho, c'est le fruit légitime de la
bataille que mon maître vient de gagner.
Peu satisfaits de la réponse, voyant d'ailleurs que don Quichotte
s'était éloigné pour aller parler aux gens du carrosse, les deux valets
se ruèrent sur Sancho, le renversèrent sur la place, et l'y laissèrent à
demi mort de coups. Le religieux ne perdit pas un moment pour remonter
sur sa mule, et il accourut tremblant auprès de son compagnon, qui
l'attendait assez loin de là, regardant ce que deviendrait cette
aventure; puis tous deux poursuivirent leur chemin, faisant plus de
signes de croix que s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
Pendant ce temps, don Quichotte se tenait à la portière du carrosse, et
il haranguait la dame biscaïenne, qu'il avait abordée par ces paroles:
Madame, votre beauté est libre, elle peut faire maintenant ce qu'il lui
plaira; car ce bras redoutable vient de châtier l'audace de ses
ravisseurs. Afin que vous ne soyez point en peine du nom de votre
libérateur, sachez que je m'appelle don Quichotte de la Manche, que je
suis chevalier errant, et esclave de la sans pareille Dulcinée du
Toboso. En récompense du service qu'elle a reçu de moi, je ne demande à
Votre Grâce qu'une seule chose: c'est de vous rendre au Toboso, de vous
présenter de ma part devant cette dame, et de lui apprendre ce que je
viens de faire pour votre liberté.
Parmi les gens de l'escorte se trouvait un cavalier biscaïen qui
écoutait attentivement notre héros. Irrité de le voir s'opposer au
départ du carrosse, à moins qu'il ne prît le chemin du Toboso, il
s'approche, et, empoignant la lance de don Quichotte, il l'apostrophe
ainsi en mauvais castillan ou en biscaïen, ce qui est pis encore:
Va-t'en, chevalier, et mal ailles-tu; car, par le Dieu qui m'a créé, si
toi ne laisses partir le carrosse, moi te tue, aussi vrai que je suis
Biscaïen.
Don Quichotte qui l'avait compris, répondit sans s'émouvoir: Si tu étais
chevalier, aussi bien que tu ne l'es pas, j'aurais déjà châtié ton
insolence.
Moi pas chevalier! répliqua le Biscaïen; moi jure Dieu, jamais chrétien
n'avoir plus menti. Si toi laisses ta lance, et tires ton épée, moi fera
voir à toi comme ton _chat à l'eau vite s'en va_. Hidalgo par mer,
hidalgo par le diable, et toi mentir si dire autre chose.
C'est ce que nous allons voir, repartit don Quichotte, puis, jetant sa
lance, il tire son épée, embrasse son écu, et il fond sur le Biscaïen,
impatient de lui ôter la vie.
Celui-ci eût bien voulu descendre de sa mule, mauvaise bête de louage,
sur laquelle il ne pouvait compter; mais à peine eut-il le temps de
tirer son épée, et bien lui prit de se trouver assez près du carrosse
pour saisir un coussin et s'en faire un bouclier. En voyant les deux
champions courir l'un sur l'autre comme de mortels ennemis, les
assistants essayèrent de s'interposer; tout fut inutile; car le Biscaïen
jurait que si on tentait de l'arrêter, il tuerait plutôt sa maîtresse et
les personnes de sa suite. Effrayée de ces menaces, la dame, toute
tremblante, fit signe au cocher de s'éloigner, puis, arrivée à quelque
distance, elle s'arrêta pour regarder le combat.
En abordant son adversaire, l'impétueux Biscaïen lui déchargea un tel
coup sur l'épaule, que si l'épée n'eût rencontré la rondache, il le
fendait jusqu'à la ceinture.
Dame de mon âme! s'écria don Quichotte à ce coup qui lui parut la chute
d'une montagne; Dulcinée! fleur de beauté, daignez secourir votre
chevalier, qui pour vous obéir se trouve en cette extrémité.
Prononcer ces mots, serrer son épée, se couvrir de son écu, fondre sur
son ennemi, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le Biscaïen, en le
voyant venir avec tant d'impétuosité, l'attendait de pied ferme, couvert
de son coussin, d'autant plus que sa mule, harassée de fatigue et mal
dressée à ce manége, ne pouvait bouger. Ainsi don Quichotte courait
l'épée haute contre le Biscaïen, cherchant à le pourfendre, et le
Biscaïen l'attendait, abrité derrière son coussin. Les spectateurs
étaient dans l'anxiété des coups épouvantables dont nos deux combattants
se menaçaient, et la dame du carrosse faisait des voeux à tous les
saints du paradis pour obtenir que Dieu protégeât son écuyer, et la
délivrât du péril où elle se trouvait.
Malheureusement, l'auteur de l'histoire la laisse en cet endroit
pendante et inachevée, donnant pour excuse qu'il ne sait rien de plus
sur les exploits de don Quichotte. Mais le continuateur, ne pouvant se
résoudre à penser qu'un récit aussi curieux se fût ainsi arrêté à
moitié chemin, et que les beaux esprits de la Manche eussent négligé
d'en conserver la suite, ne désespéra pas de la retrouver. En effet, le
ciel aidant, il réussit dans sa recherche de la manière qui sera exposée
dans le livre suivant.
LIVRE II[25]--CHAPITRE IX
OU SE CONCLUT ET SE TERMINE L'ÉPOUVANTABLE COMBAT DU BRAVE BISCAIEN ET
DU MANCHOIS
Dans la première partie de cette histoire, nous avons laissé l'ardent
Biscaïen et le valeureux don Quichotte, les bras levés, les épées nues,
et en posture de se décharger de tels coups, que s'ils fussent tombés
sans rencontrer de résistance, nos deux champions ne se seraient rien
moins que pourfendus de haut en bas et ouverts comme une grenade; mais
en cet endroit, je l'ai dit, le récit était resté pendant et inachevé,
sans que l'auteur fît connaître où l'on trouverait de quoi le
poursuivre. J'éprouvai d'abord un violent dépit, car le plaisir que
m'avait causé le commencement d'un conte si délectable se tournait en
grande amertume, quand je vins à songer quel faible espoir me restait
d'en retrouver la fin. Toutefois il me paraissait impossible qu'un héros
si fameux manquât d'un historien pour raconter ses incomparables
prouesses, lorsque chacun de ses devanciers en avait compté plusieurs,
non-seulement de leurs faits et gestes, mais même de leurs moindres
pensées. Ne pouvant donc supposer qu'un chevalier de cette importance
fût dépourvu de ce qu'un _Platir_ et ses pareils avaient eu de reste, je
persistai à croire qu'une semblable histoire n'était point demeurée
ainsi à moitié chemin, et que le temps seul, qui détruit tout, l'avait
dévorée ou la tenait quelque part ensevelie. De plus, je me disais:
Puisque dans la Bibliothèque de notre chevalier il y avait des livres
modernes, tels que _le Remède à la jalousie_, _les Nymphes_, _le Berger
de Hénarès_, elle ne doit pas être fort ancienne, et si elle n'a pas été
écrite, on doit au moins la retrouver dans la mémoire des gens de son
village et des pays circonvoisins.
[25] Cervantes divisa la première partie de _Don Quichotte_ en quatre
livres fort inégaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette
division pour s'en tenir à celle des chapitres.
Tourmenté de cette pensée, je nourrissais toujours un vif désir de
connaître en son entier la vie et les merveilleux exploits de notre
héros, cette éclatante lumière de la Manche, le premier qu'on ait vu
dans ces temps calamiteux se vouer au grand exercice de la chevalerie
errante, redressant les torts, secourant les veuves, protégeant les
damoiselles, pauvres filles qui s'en allaient par monts et par vaux sur
leurs palefrois, portant la charge et l'embarras de leur virginité avec
si peu de souci, qu'à moins de violence de la part de quelque chevalier
félon, de quelque vilain armé en guerre, de quelque géant farouche,
elles descendaient au tombeau aussi vierges que leurs mères. Je dis donc
qu'à cet égard et à beaucoup d'autres, notre brave don Quichotte est
digne d'éternelles louanges, et qu'à moi-même on ne saurait en refuser
quelques-unes pour le zèle que j'ai mis à rechercher la fin d'une si
agréable histoire. Mais toute ma peine eût été inutile, et la postérité
eût été privée de ce trésor, si le hasard ne l'avait fait tomber entre
mes mains de la manière que je vais dire.
Me promenant un jour à Tolède, dans la rue d'Alcana, je vis un jeune
garçon qui vendait de vieilles paperasses à un marchand de soieries. Or,
curieux comme je le suis, à ce point de ramasser pour les lire les
moindres chiffons de papier, je pris des mains de l'enfant un des
cahiers qu'il tenait; voyant qu'il était en caractères arabes que je ne
connais point, je cherchai des yeux quelque Morisque[26] pour me les
expliquer, et je n'eus pas de peine à trouver ce secours dans un lieu
où il y a des interprètes pour une langue beaucoup plus sainte et plus
ancienne[27]. Le hasard m'en amena un à qui je mis le cahier entre les
mains; mais à peine en avait-il parcouru quelques lignes qu'il se prit à
rire. Je lui en demandai la cause. C'est une annotation que je trouve
ici à la marge, répondit-il; et continuant à rire, il lut ces paroles:
_Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si souvent parlé dans la présente
histoire, eut, dit-on, pour saler les pourceaux, meilleure main
qu'aucune femme de la Manche_.
[26] On appelait _Morisques_ les descendants des Arabes et des Mores
restés en Espagne, après la prise de Grenade, et convertis violemment
au christianisme.
[27] Cervantes veut parler de l'hébreu, et faire entendre qu'il y
avait des juifs à Tolède.
[Illustration: Se hissant sur ses étriers et serrant son épée, il en
déchargea un terrible coup sur la tête de son ennemi (p. 38).]
Au nom de Dulcinée du Toboso, m'imaginant que ces vieux cahiers
contenaient peut-être l'histoire de don Quichotte, je pressai le
Morisque de lire le titre du livre; il y trouva ces mots: _Histoire de
don Quichotte de la Manche, écrite par cid Hamet Ben-Engeli, historien
arabe_. En l'entendant, j'éprouvai une telle joie que j'eus beaucoup de
peine à la dissimuler; et rassemblant tous les papiers, j'en fis marché
avec le jeune garçon, qui me donna pour un demi-réal ce qu'il m'aurait
vendu vingt fois autant s'il eût pu lire dans mon esprit. Je m'éloignai
aussitôt avec mon Morisque par le cloître de la cathédrale, et lui
proposai de traduire ces cahiers en castillan sans y ajouter ni en
retrancher la moindre chose, moyennant la récompense qu'il voudrait. Il
se contenta de deux arrobes de raisins et de quatre boisseaux de
froment, me promettant de faire en peu de temps cette traduction aussi
fidèlement que possible; mais pour rendre l'affaire plus facile, et ne
pas me dessaisir de mon trésor, j'emmenai le Morisque chez moi, où en
moins de six semaines la version fut faite, telle que je la donne ici.
Dans le premier cahier se trouvait représentée la bataille de don
Quichotte avec le Biscaïen, tous deux dans la posture où nous les avons
laissés, le bras levé, l'épée nue, l'un couvert de sa rondache, l'autre
abrité par son coussin. La mule du Biscaïen était d'une si grande
vérité, qu'à portée d'arquebuse on l'aurait facilement reconnue pour une
mule de louage: à ses pieds on lisait _don Sancho de Aspetia_, ce qui
était sans doute le nom du Biscaïen. Aux pieds de Rossinante on lisait
celui de _don Quichotte_. Rossinante est admirablement peint, long,
roide, maigre, l'épine du dos si tranchante, et l'oreille si basse,
qu'on jugeait tout d'abord que jamais cheval au monde n'avait mieux
mérité d'être appelé ainsi. Tout auprès, Sancho Panza tenait par le
licou son âne, au pied duquel était écrit _Sancho Zanças_. Il était
représenté avec la panse large, la taille courte, les jambes cagneuses,
et c'est sans doute pour ce motif que l'histoire lui donne
indifféremment le nom de Panza ou de Zanças.
Il y avait encore d'autres détails, mais de peu d'importance, et qui
n'ajoutent rien à l'intelligence de ce récit. Si quelque chose pouvait
faire douter de sa sincérité, c'est que l'auteur est Arabe, et que tous
les gens de cette race sont enclins au mensonge; mais, d'autre part, ils
sont tellement nos ennemis, que celui-ci aura plutôt retranché
qu'ajouté. En effet, lorsqu'il devait, selon moi, le plus longuement
s'étendre sur les exploits de notre chevalier, il les a, au contraire,
malicieusement amoindris ou même passés sous silence: procédé indigne
d'un historien, qui doit toujours se montrer fidèle, exempt de passion
et d'intérêt, sans que jamais la crainte, l'affection ou l'inimitié le
fassent dévier de la vérité, mère de l'histoire, dépôt des actions
humaines, puisque c'est là qu'on rencontre de vrais tableaux du passé,
des exemples pour le présent et des enseignements pour l'avenir.
J'espère cependant que l'on trouvera dans ce récit tout ce que l'on peut
désirer, ou que s'il y manque quelque chose, ce sera la faute du
traducteur et non celle du sujet.
La seconde partie commençait ainsi:
A l'air terrible et résolu des deux fiers combattants, avec leur
tranchantes épées levées, on eût dit qu'ils menaçaient le ciel et la
terre. Celui qui porta le premier coup fut l'ardent Biscaïen, et cela
avec tant de force et de furie, que si le fer n'eût tourné dans sa main,
ce seul coup aurait terminé cet épouvantable combat et mis fin à toutes
les aventures de notre chevalier; mais le sort, qui le réservait pour
d'autres exploits, fit tourner l'épée du Biscaïen de telle sorte que,
tombant à plat sur l'épaule gauche, elle ne fit d'autre mal que de
désarmer tout ce côté-là, emportant chemin faisant un bon morceau de la
salade et la moitié de l'oreille de notre héros.
Qui pourrait, grand Dieu! peindre la rage dont fut transporté don
Quichotte quand il se sentit atteint! Se hissant sur ses étriers, et
serrant de plus belle son épée avec ses deux mains, il en déchargea un
si terrible coup sur la tête de son ennemi, que, malgré la protection du
coussin, le pauvre diable commença à jeter le sang par le nez, la bouche
et les oreilles, prêt à tomber, ce qui certes fût arrivé s'il n'eût à
l'instant embrassé le cou de sa bête, mais bientôt ses bras se
détachèrent, ses pieds lâchèrent les étriers, et la mule épouvantée, ne
sentant plus le frein, prit sa course à travers champs, après avoir
désarçonné son cavalier qui tomba privé de sentiment.
Don Quichotte ne vit pas plus tôt son ennemi par terre, que, sautant
prestement de cheval, il courut lui présenter la pointe de l'épée entre
les deux yeux, lui criant de se rendre, sinon qu'il lui couperait la
tête. Le malheureux Biscaïen était incapable d'articuler un seul mot,
et, dans sa fureur, don Quichotte ne l'aurait pas épargné, si la dame du
carrosse, qui, à demi morte de peur, attendait au loin l'issue du
combat, n'était accourue lui demander, avec les plus vives instances, la
vie de son écuyer.
Je vous l'accorde, belle dame, répondit gravement notre héros, mais à
une condition: c'est que ce chevalier me donnera sa parole d'aller au
Toboso, et de se présenter de ma part devant la sans pareille Dulcinée,
afin qu'elle dispose de lui selon son bon plaisir.
Sans rien comprendre à ce discours, ni s'informer quelle était cette
Dulcinée, la dame promit pour son écuyer tout ce qu'exigeait don
Quichotte.
Qu'il vive donc sur la foi de votre parole, reprit notre héros, et qu'à
cause de vous il jouisse d'une grâce dont son arrogance le rendait
indigne.
CHAPITRE X
DU GRACIEUX ENTRETIEN QU'EUT DON QUICHOTTE AVEC SANCHO PANZA SON ÉCUYER
Quoique moulu des rudes gourmades que lui avaient administrées les
valets des bénédictins, Sancho s'était depuis quelque temps déjà remis
sur ses pieds, et tout en suivant d'un oeil attentif le combat où était
engagé son seigneur, il priait Dieu de lui accorder la victoire, afin
qu'il y gagnât quelque île et l'en fit gouverneur, comme il le lui avait
promis. Voyant enfin le combat terminé, et son maître prêt à remonter à
cheval, il courut lui tenir l'étrier; mais d'abord il se jeta à genoux
et lui baisa la main en disant: Que Votre Grâce daigne me donner l'île
qu'elle vient de gagner; car je me sens en état de la bien gouverner, si
grande qu'elle puisse être.
Ami Sancho, répondit don Quichotte, ce ne sont pas là des aventures
d'îles, ce sont de simples rencontres de grands chemins, dont on ne peut
guère attendre d'autre profit que de se faire casser la tête ou emporter
une oreille. Prends patience, il s'offrira, pour m'acquitter de ma
promesse, assez d'autres occasions, où je pourrai te donner un bon
gouvernement, si ce n'est quelque chose de mieux encore.
Sancho se confondit en remercîments, et après avoir baisé de nouveau la
main de son maître et le pan de sa cotte de mailles, il l'aida à
remonter à cheval, puis enfourcha son âne, et se mit à suivre son
seigneur, lequel, s'éloignant rapidement sans prendre congé de la dame
du carrosse, entra dans un bois qui se trouvait près de là.
Sancho le suivait de tout le trot de sa bête, mais Rossinante détalait
si lestement, qu'il fut obligé de crier à son maître de l'attendre. Don
Quichotte retint la bride à sa monture, jusqu'à ce que son écuyer l'eût
rejoint. Il serait prudent, ce me semble, dit Sancho en arrivant, de
nous réfugier dans quelque église, car celui que vous venez de combattre
est en bien piteux état; on pourrait en donner avis à la
Sainte-Hermandad[28], qui viendrait nous questionner à ce sujet, et une
fois entre ses mains, il se passerait du temps avant de nous en tirer.
[28] La _Sainte-Hermandad_ était un corps spécialement chargé de la
poursuite des malfaiteurs.
Tu ne sais ce que tu dis, repartit don Quichotte; où donc as-tu vu ou lu
qu'un chevalier errant ait été traduit en justice, quelque nombre
d'homicides qu'il ait commis?
Je n'entends rien à vos homicides, répondit Sancho, et je ne me souviens
pas d'en avoir jamais vu; mais je sais que ceux qui se battent au milieu
des champs ont affaire à la Sainte-Hermandad, et c'est là ce que je
voudrais éviter.
Ne t'en mets point en peine, reprit don Quichotte; je t'arracherais des
mains des Philistins, à plus forte raison de celles de la
Sainte-Hermandad. Maintenant, réponds avec franchise, crois-tu que sur
toute la surface de la terre il y ait un chevalier aussi vaillant que je
le suis? As-tu jamais vu ou lu dans quelque histoire qu'un chevalier ait
montré autant que moi d'intrépidité dans l'attaque, de résolution dans
la défense, plus d'adresse à porter les coups, et de promptitude à
culbuter l'ennemi?
La vérité est que je n'ai jamais rien vu ni lu de semblable, répondit
Sancho, car je ne sais ni lire ni écrire; mais ce dont je puis faire
serment, c'est que de ma vie je n'ai servi un maître aussi hardi que
Votre Grâce, et Dieu veuille que cette hardiesse ne nous mène pas là où
je m'imagine. Pour l'heure pansons votre oreille, car il en sort
beaucoup de sang; heureusement, j'ai de la charpie et de l'onguent dans
mon bissac.
Nous nous passerions bien de tout cela, dit don Quichotte, si j'avais
songé à faire une fiole de ce merveilleux baume de Fier-à-Bras[29], et
combien une seule goutte de cette précieuse liqueur nous épargnerait de
temps et de remèdes?
[29] C'était, dit l'histoire de Charlemagne, un géant qui guérissait
ses blessures en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits
barils gagnés à la conquête de Jérusalem.
Quelle fiole et quel baume? demanda Sancho.
C'est un baume dont j'ai la recette en ma mémoire, répondit don
Quichotte; avec lui on se moque des blessures, et on nargue la mort.
Aussi, quand après l'avoir composé, je l'aurai remis entre tes mains, si
dans un combat je viens à être pourfendu d'un revers d'épée par le
milieu du corps, comme cela nous arrive presque tous les jours, il te
suffira de ramasser la moitié qui sera tombée à terre, puis, avant que
le sang soit figé, de la rapprocher de l'autre moitié restée sur la
selle, en ayant soin de les bien remboîter; après quoi, rien qu'avec
deux gouttes de ce baume, tu me reverras aussi sain qu'une pomme.
S'il en est ainsi, repartit Sancho, je renonce dès aujourd'hui au
gouvernement que vous m'avez promis, et pour récompense de mes services
je ne demande que la recette de ce baume. Il vaudra bien partout deux ou
trois réaux l'once; en voilà assez pour passer ma vie honorablement et
en repos. Mais dites-moi, seigneur, ce baume coûte-t-il beaucoup à
composer?
Pour trois réaux on peut en faire plus de six pintes, répondit don
Quichotte.
Grand Dieu! s'écria Sancho, que ne me l'enseignez-vous sur l'heure, et
que n'en faisons-nous de suite plusieurs poinçons?
Patience, ami Sancho, reprit don Quichotte, je te réserve bien d'autres
secrets, et de bien plus grandes récompenses. Pour l'instant pansons mon
oreille; elle me fait plus de mal que je ne voudrais.
Sancho tira l'onguent et la charpie du bissac; mais quand don Quichotte,
en ôtant sa salade, la vit toute brisée, peu s'en fallut qu'il ne perdît
le reste de son jugement. Portant la main sur son épée, et levant les
yeux au ciel il s'écria: Par le créateur de toutes choses, et sur les
quatre Évangiles, je fais le serment que fit le grand marquis de
Mantoue, lorsqu'il jura de venger la mort de son neveu Baudouin,
c'est-à-dire de ne point manger pain sur nappe, de ne point approcher
femme, et de renoncer encore à une foule d'autres choses (lesquelles,
bien que je ne m'en souvienne pas, je tiens pour comprises dans mon
serment), jusqu'à ce que j'aie tiré une vengeance éclatante de celui qui
m'a fait un tel outrage.
Que Votre Grâce, dit Sancho, veuille bien faire attention que si ce
chevalier vaincu exécute l'ordre que vous lui avez donné d'aller se
mettre à genoux devant madame Dulcinée, il est quitte, et qu'à moins
d'une nouvelle offense, vous n'avez rien à lui demander.
Tu parles sagement, reprit don Quichotte, et j'annule mon serment quant
à la vengeance; mais je le confirme et le renouvelle quant à la vie que
j'ai juré de mener jusqu'au jour où j'aurai enlevé de vive force à
n'importe quel chevalier une salade en tout semblable à celle que j'ai
perdue. Et ne t'imagine pas, ami, que je parle à la légère; j'ai un
exemple à suivre en ceci: la même chose arriva pour l'armet de Mambrin,
qui coûta si cher à Sacripant.
Donnez tous ces serments au diable, dit Sancho; ils nuisent à la santé
et chargent la conscience; car, enfin, que ferons-nous si de longtemps
nous ne rencontrons un homme coiffé d'une salade? Tiendrez-vous votre
serment en dépit des incommodités qui peuvent en résulter, comme, par
exemple, de coucher tout habillé, de ne point dormir en lieu couvert, et
tant d'autres pénitences que s'imposait ce vieux fou de marquis de
Mantoue? Songez, je vous prie, seigneur, qu'il ne passe point de gens
armés par ces chemins-ci, que l'on n'y rencontre guère que des
charretiers et des conducteurs de mules. Ces gens-là ne portent point de
salades, et ils n'en ont jamais peut-être entendu prononcer le nom.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Je fais le serment que fit le grand marquis de Mantoue (p. 40).]
Tu te trompes, ami, repartit don Quichotte, et nous ne serons pas restés
ici deux heures, que nous y verrons se présenter plus de gens en armes
qu'il n'en vint jadis devant la forteresse d'Albraque, pour la conquête
de la belle Angélique.
Ainsi soit-il, reprit Sancho. Dieu veuille que tout aille bien, et
qu'arrive au plus tôt le moment de gagner cette île qui me coûte si
cher, dussé-je en mourir de joie!
Je t'ai déjà dit de ne point te mettre en peine, répliqua don Quichotte;
car en admettant que l'île vienne à manquer, n'avons-nous pas le royaume
de Danimarque et celui de Sobradise[30], qui t'iront comme une bague au
doigt? étant en terre ferme, ils doivent te convenir encore mieux. Mais
laissons cela; à présent, regarde dans le bissac si tu as quelque chose
à manger, puis nous irons à la recherche d'un château où nous puissions
passer la nuit et préparer le baume dont je t'ai parlé; car l'oreille me
fait souffrir cruellement.
[30] Royaumes extraordinaires cités dans _Amadis de Gaule_.
J'ai bien ici un oignon et un morceau de fromage avec deux ou trois
bribes de pain, répondit Sancho: mais ce ne sont pas là des mets à
l'usage d'un chevalier vaillant tel que vous.
Que tu me connais mal! reprit don Quichotte. Apprends, ami Sancho, que
la gloire des chevaliers errants est de passer des mois entiers sans
manger, et, quand ils se décident à prendre quelque nourriture, de se
contenter de ce qui leur tombe sous la main. Tu n'en douterais pas si tu
avais lu autant d'histoires que moi, et dans aucune je n'ai vu que les
chevaliers errants mangeassent, si ce n'est par hasard, ou dans quelque
somptueux festin donné en leur honneur; car le plus souvent ils vivaient
de l'air du temps. Cependant, comme ils étaient hommes et qu'ils ne
pouvaient se passer tout à fait d'aliments, il faut croire que,
constamment au milieu des forêts et des déserts, et toujours sans
cuisinier, leurs repas habituels étaient des mets rustiques comme ceux
que tu m'offres en ce moment. Cela me suffit, ami Sancho; cesse donc de
t'affliger, et surtout n'essaye pas de transformer le monde, ni de
changer les antiques coutumes de la chevalerie errante.
Il faut me pardonner, répliqua Sancho, si ne sachant ni lire ni écrire
(je l'ai déjà dit à Votre Grâce), j'ignore les règles de la chevalerie;
mais, à l'avenir, le bissac sera fourni de fruits secs pour vous, qui
êtes chevalier; et comme je n'ai pas cet honneur, j'aurai soin de le
garnir pour moi de quelque chose de plus nourrissant.
Je n'ai pas dit, répliqua don Quichotte, que les chevaliers errants
devaient ne manger que des fruits, j'ai dit qu'ils en faisaient leur
nourriture habituelle; ils y joignaient encore quelques herbes des
champs, qu'ils savaient fort bien reconnaître et que je saurai
distinguer également.
C'est une grande vertu que de connaître ces herbes, repartit Sancho, et
si je ne m'abuse, nous aurons plus d'une occasion de mettre cette
connaissance à profit. Pour l'instant, voici ce que Dieu nous envoie,
ajouta-t-il; et tirant les vivres du bissac, tous deux se mirent à
manger d'un égal appétit.
Ils eurent bientôt achevé leur frugal repas, et reprirent leurs montures
afin d'atteindre une habitation avant la chute du jour; mais le soleil
venant à leur manquer, et, avec lui, l'espérance de trouver ce qu'ils
cherchaient, il s'arrêtèrent auprès de quelques huttes de chevriers pour
y passer la nuit. Autant Sancho s'affligeait de n'être pas à l'abri dans
quelque bon village, autant don Quichotte fut heureux de dormir à la
belle étoile, se figurant que tout ce qui lui arrivait de la sorte
prouvait une fois de plus sa vocation de chevalier errant.
CHAPITRE XI
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC LES CHEVRIERS
Don Quichotte reçut des chevriers un bon accueil, et Sancho ayant
accommodé du mieux qu'il put Rossinante et son âne, se dirigea en toute
hâte vers l'odeur qu'exhalaient certains morceaux de chèvre qui
cuisaient dans une marmite devant le feu. Notre écuyer eût bien voulu
s'assurer s'ils étaient cuits assez à point pour les faire passer de la
marmite dans son estomac, mais les chevriers ne lui en laissèrent pas le
temps; car, les ayant retirés du feu, ils dressèrent leur table
rustique, tout en invitant de bon coeur les deux étrangers à partager
leurs provisions; puis étendant sur le sol quelques peaux de mouton, ils
s'assirent au nombre de six, après avoir offert à don Quichotte, en
guise de siége, une auge de bois qu'ils retournèrent.
Notre héros prit place au milieu d'eux; quant à Sancho, il se plaça
debout derrière son maître, prêt à lui verser à boire dans une coupe qui
n'était pas de cristal, mais de corne. En le voyant rester debout: Ami,
lui dit don Quichotte, afin que tu connaisses toute l'excellence de la
chevalerie errante, et que tu saches combien ceux qui en font
profession, n'importe à quel degré, ont droit d'être estimés et honorés
dans le monde, je veux qu'ici, en compagnie de ces braves gens, tu
prennes place à mon côté, pour ne faire qu'un avec moi, qui suis ton
seigneur et ton maître, et que mangeant au même plat, buvant dans ma
coupe, on puisse dire de la chevalerie errante ce qu'on dit de l'amour:
qu'elle nous fait tous égaux.
Grand merci, répondit Sancho; mais je le dis à Votre Grâce, pourvu que
j'aie de quoi manger, je préfère être seul et debout, qu'assis à côté
d'un empereur. Je savoure bien mieux, dans un coin tout à mon aise, ce
qu'on me donne, ne fût-ce qu'un oignon sur du pain, que les fines
poulardes de ces tables où il faut mâcher lentement, boire à petits
coups, s'essuyer la bouche à chaque morceau, sans oser tousser ni
éternuer, quelque envie qu'on en ait, ni enfin prendre ces autres
licences qu'autorisent la solitude et la liberté. Ainsi donc,
monseigneur, ces honneurs que Votre Grâce veut m'accorder comme à son
écuyer, je suis prêt à les convertir en choses qui me soient de plus de
profit, car ces honneurs dont je vous suis bien reconnaissant, j'y
renonce à jamais.
Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte: Dieu élève celui qui
s'humilie. Et prenant Sancho par le bras, il le fit asseoir à son côté.
Les chevriers ne comprenaient rien à tout cela, et continuaient de
manger en silence, regardant leurs hôtes, qui, d'un grand appétit,
avalaient des morceaux gros comme le poing. Après les viandes, on
servit des glands doux avec une moitié de fromage plus dur que du
ciment. Pendant ce temps, la corne à boire ne cessait d'aller et de
venir à la ronde, tantôt pleine, tantôt vide, comme les pots de la roue
à chapelet[31], si bien que des deux outres qui étaient là, l'une fut
entièrement mise à sec.
[31] Roue garnie de seaux à bascule, qui puisent l'eau et la versent
dans un réservoir.
Quand don Quichotte eut satisfait son appétit, il prit dans sa main une
poignée de glands, puis après les avoir quelque temps considérés en
silence: Heureux siècle, s'écria-t-il, âge fortuné, auquel nos ancêtres
donnèrent le nom d'âge d'or, non pas que ce métal, si estimé dans notre
siècle de fer, se recueillît sans peine à cette époque privilégiée, mais
parce que ceux qui vivaient alors ignoraient ces deux funestes mots de
TIEN et de MIEN. En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Afin
de se procurer l'ordinaire soutien de la vie, on n'avait qu'à étendre la
main pour cueillir aux branches des robustes chênes les fruits savoureux
qui se présentaient libéralement à tous. Les claires fontaines et les
fleuves rapides offraient en abondance leurs eaux limpides et
délicieuses. Dans le creux des arbres et dans les fentes des rochers,
les diligentes abeilles établissaient sans crainte leur république,
abandonnant au premier venu l'agréable produit de leur doux labeur.
Alors les liéges vigoureux se dépouillaient eux-mêmes, et leurs larges
écorces suffisaient à couvrir les cabanes élevées sur des poteaux
rustiques. Partout régnaient la concorde, la paix, l'amitié. Le soc aigu
de la pesante charrue ne s'était pas encore enhardi à ouvrir les
entrailles de notre première mère, dont le sein fertile satisfaisait
sans effort à la nourriture et aux plaisirs de ses enfants. Alors les
belles et naïves bergères couraient de vallée en vallée, de colline en
colline, la tête nue, les cheveux tressés, sans autre vêtement que celui
que la pudeur exige: ni la soie façonnée de mille manières, ni la
pourpre de Tyr, ne composaient leurs simples atours; des plantes mêlées
au lierre leur suffisaient, et elles se croyaient mieux parées de ces
ornements naturels que ne le sont nos grandes dames avec les inventions
merveilleuses que leur enseigne l'oisive curiosité. Alors les tendres
mouvements du coeur se montraient simplement, sans chercher, pour
s'exprimer, d'artificieuses paroles. Alors, la fraude, le mensonge
n'altéraient point la franchise et la vérité; la justice régnait seule,
sans crainte d'être égarée par la faveur et l'intérêt qui l'assiégent
aujourd'hui, car la loi du bon plaisir ne s'était pas encore emparée de
l'esprit du juge, et il n'y avait personne qui jugeât ni qui fût jugé.
Les jeunes filles, je le répète, allaient en tous lieux seules et
maîtresses d'elles-mêmes, sans avoir à craindre les propos effrontés ou
les desseins criminels. Quand elles cédaient, c'était à leur seul
penchant et de leur libre volonté; tandis qu'aujourd'hui, dans ce siècle
détestable, aucune n'est en sûreté, fût-elle cachée dans un nouveau
labyrinthe de Crète; partout pénètrent les soins empressés d'une
galanterie maudite, qui les fait succomber malgré leur retenue. C'est
pour remédier à tous ces maux que, dans la suite des temps, la
corruption croissant avec eux, fut institué l'ordre des Chevaliers
errants, défenseurs des vierges, protecteurs des veuves, appuis des
orphelins et des malheureux. J'exerce cette noble profession, mes bons
amis, et c'est à un chevalier errant et à son écuyer que vous avez fait
le gracieux accueil dont je vous remercie de tout mon coeur; et, bien
qu'en vertu de la simple loi naturelle chacun soit tenu de vous imiter,
comme vous l'avez fait sans me connaître, il est juste que je vous en
témoigne ma reconnaissance.
Cette interminable harangue, dont il aurait fort bien pu se dispenser,
don Quichotte ne l'avait débitée que parce qu'en lui rappelant l'âge
d'or, les glands avaient fourni à sa fantaisie l'occasion de s'adresser
aux chevriers qui, sans répondre un mot, restaient tout ébahis à
l'écouter. Sancho gardait aussi le silence, mais il en profitait pour
avaler force glands et faire de fréquentes visites à la seconde outre
qu'on avait suspendue à un arbre pour tenir le vin frais.
Le souper avait duré moins longtemps que le discours; dès qu'il fut
terminé, un des chevriers dit à don Quichotte: Seigneur chevalier
errant, afin que Votre Grâce puisse dire avec encore plus de raison que
nous l'avons régalée de notre mieux, nous voulons lui procurer un
nouveau plaisir, en faisant chanter un de nos camarades qui ne peut
tarder à arriver. C'est un jeune berger amoureux et plein d'esprit, qui
sait lire et écrire, et qui de plus est musicien, car il joue de la
viole à ravir.
A peine le chevrier achevait-il ces mots qu'on entendit le son d'une
viole, et bientôt parut un jeune garçon âgé d'environ vingt-deux ans et
de fort bonne mine. Ses compagnons lui demandèrent s'il avait soupé; il
répondit que oui. En ce cas, Antonio, dit l'un d'eux, tu nous feras le
plaisir de chanter quelque chose, afin que ce seigneur, notre hôte,
sache que dans nos montagnes on trouve aussi des gens qui savent la
musique. Comme nous lui avons vanté tes talents, et que nous ne
voudrions point passer pour menteurs, dis-nous la romance de tes amours,
que ton oncle le bénéficier a mise en vers, et qui a tant plu à tout le
village.
Volontiers, répondit Antonio; et sans se faire prier, il s'assit sur le
tronc d'un chêne, puis, après avoir accordé sa viole, il chanta la
romance qui suit:
Olalla! je sais que tu m'aime,
Sans que la bouche me l'ait dit:
Tes beaux yeux sont muets de même;
Mais tu m'aimes, et je sais que cela seul suffit.
On dit que d'un amour connu
Il faut toujours bien espérer,
Le souffrir c'est en être ému,
Et soi-même à la fin on se laisse attirer.
Aussi, de ton indifférence
Au lieu de me montrer chagrin,
Je sens naître quelque espérance,
Et vois briller l'amour à travers tes dédains.
C'est pourquoi mon coeur s'encourage,
Et j'en suis pour l'heure à tel point,
Que te trouvant tendre ou sauvage,
Mon amour ne peut croître, et ne s'affaiblit point.
Si l'amour est, comme je pense,
Et, comme on dit, une vertu,
Le mien me donne l'espérance
Que mon zèle à la fin ne sera pas perdu.
Olalla! crois, si je te presse,
Que c'est avec un bon dessein,
Et ne veux t'avoir pour maîtresse
Que lorsqu'avec mon coeur tu recevras ma main.
L'Église a des liens de soie,
Et son joug est doux et léger;
Tu verras avec quelle joie
Je courrai m'y soumettre en t'y voyant ranger.
Mais si je n'apprends de ta bouche
Que tu consens à mon dessein,
Je mourrai dans ce lieu farouche:
Je le jure, ou dans peu je serai capucin[32].
[32] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
Saint-Martin.
[Illustration: Il prit dans sa main une poignée de glands (p. 43).]
Le chevrier avait à peine cessé de chanter, que don Quichotte insistait
pour qu'il continuât, mais Sancho, qui avait grande envie de dormir, s'y
opposa en disant qu'il était temps de songer à s'arranger un gîte pour
la nuit, et que ces braves gens, qui travaillaient tout le jour, ne
pouvaient passer la nuit à chanter.
Je t'entends, dit don Quichotte; j'oubliais qu'une tête alourdie par les
vapeurs du vin a plus besoin de sommeil que de musique.
Dieu soit loué, chacun en a pris sa part, répliqua Sancho.
D'accord, reprit don Quichotte: arrange-toi donc à ta fantaisie; quant à
ceux de ma profession, il leur sied mieux de veiller que de dormir;
seulement il faudrait panser mon oreille, car elle me fait souffrir
grandement.
Sancho se disposait à obéir, quand un des bergers dit à notre chevalier
de ne pas se mettre en peine; il alla chercher quelques feuilles de
romarin; puis, après les avoir mâchées et mêlées avec du sel, il les lui
appliqua sur l'oreille, l'assurant qu'il n'avait que faire d'un autre
remède; ce qui réussit en effet.
CHAPITRE XII
DE CE QUE RACONTA UN BERGER A CEUX QUI ÉTAIENT AVEC DON QUICHOTTE
Sur ces entrefaites arriva un autre chevrier de ceux qui apportaient les
provisions du village. Amis, dit-il, savez-vous ce qui se passe?
Et comment le saurions-nous? répondit l'un d'eux.
Apprenez, dit le paysan, que ce berger si galant, que cet étudiant qui
avait nom Chrysostome, vient de mourir ce matin même, et que chacun se
dit tout bas qu'il est mort d'amour pour la fille de Guillaume le Riche,
pour cette endiablée de Marcelle qu'on voit sans cesse rôder dans les
environs en habit de bergère.
Pour Marcelle? demanda un des chevriers.
Pour elle-même, répondit le paysan; mais ce qui étonne tout le monde,
c'est que, par son testament, Chrysostome ordonne qu'on l'enterre, ainsi
qu'un mécréant, au milieu de la campagne et précisément au pied de la
fontaine du Liége, parce que c'est là, dit-il, qu'il avait vu Marcelle
pour la première fois. Il a encore ordonné bien d'autres choses, mais
nos anciens disent qu'on n'en fera rien. Le grand ami de Chrysostome,
Ambrosio, répond qu'il faut exécuter de point en point ses intentions.
Le village est en grande rumeur à ce sujet. Mais on assure que tout se
fera ainsi que le veulent Ambrosio et les bergers ses amis. Demain, on
vient en grande pompe enterrer le pauvre Chrysostome à l'endroit que je
vous ai dit. Voilà qui sera beau à voir; aussi ne manquerai-je pas d'y
aller, si je ne suis pas obligé de retourner au village.
Nous irons tous, s'écrièrent les chevriers, mais après avoir tiré au
sort à qui restera pour garder les chèvres.
N'en ayez nul souci, reprit l'un d'eux, je resterai pour tous, et ne
m'en sachez aucun gré, car l'épine que je me suis enfoncée dans le pied
l'autre jour m'empêche de faire un pas.
Nous ne t'en sommes pas moins obligés, repartit Pedro.
Là-dessus don Quichotte pria Pedro de lui dire quelle était cette
bergère et quel était ce berger dont on venait d'annoncer la mort. Pedro
répondit que tout ce qu'il savait, c'est que le défunt était fils d'un
hidalgo fort riche, qui habitait ces montagnes; et qu'après avoir
longtemps étudié à Salamanque, il était revenu dans son pays natal avec
une grande réputation de science. On assure, ajouta le chevrier, qu'il
savait surtout ce que font là-haut non-seulement les étoiles, mais
encore le soleil et la lune, dont il ne manquait jamais d'annoncer les
_ellipses_ à point nommé.
Mon ami, dit don Quichotte, c'est éclipse et non ellipse, qu'on appelle
l'obscurcissement momentané de ces deux corps célestes.
Il devinait aussi, continua Pedro, quand l'année devait être abondante
ou _estérile_.
Vous voulez dire stérile, observa notre chevalier.
Peu importe repartit Pedro; ce que je puis assurer c'est que parents ou
amis quand ils suivaient ses conseils, devenaient riches en peu de
temps. Tantôt il disait: Semez de l'orge cette année et non du froment;
une autre fois: Semez des pois et non de l'orge; l'année qui vient
donnera beaucoup d'huile et les trois suivantes n'en fourniront pas une
goutte; ce qui ne manquait jamais d'arriver.
Cette science s'appelle astrologie, dit don Quichotte.
Je l'ignore, répliqua Pedro, mais lui il savait tout cela et bien
d'autres choses encore. Bref, quelques mois après son retour de
Salamanque, un beau matin nous le vîmes tout à coup quitter le manteau
d'étudiant pour prendre l'habit de berger, avec sayon et houlette, et
accompagné de son ami Ambrosio dans le même costume. J'oubliais de vous
dire que le défunt était un grand faiseur de chansons, au point que les
noëls de la Nativité de Notre-Seigneur et les actes de la Fête-Dieu que
représentent nos jeunes garçons étaient de sa composition. Quand on vit
ces deux amis habillés en bergers, tout le village fut bien surpris, et
personne ne pouvait en deviner la cause. Déjà, à cette époque le père de
Chrysostome était mort, lui laissant une grande fortune en bonnes terres
et en beaux et bons écus, sans compter de nombreux troupeaux. De tout
cela le jeune homme resta le maître absolu, et en vérité il le méritait,
car c'était un bon compagnon, charitable et ami des braves gens. Plus
tard, on apprit qu'en prenant ce costume, le pauvre garçon n'avait eu
d'autre but que de courir après cette bergère Marcelle, dont il était
devenu éperdument amoureux. Maintenant il faut vous dire quelle est
cette créature: car jamais vous n'avez entendu et jamais vous
n'entendrez raconter rien de semblable dans tout le cours de votre vie,
dussiez-vous vivre plus d'années que la vieille Sarna.
Dites Sara[33] et non Sarna, reprit don Quichotte, qui ne pouvait
souffrir ces altérations de mots.
[33] Femme d'Abraham.
Sarna ou Sara, c'est tout un, répondit le chevrier; et si vous vous
mettez à éplucher mes paroles, nous n'aurons pas fini d'ici à l'an
prochain.
Pardon, mon ami, reprit don Quichotte, entre Sarna et Sara il y a une
grande différence; mais continuez votre récit.
Je dis donc, poursuivit Pedro, qu'il y avait dans notre village un
laboureur nommé Guillaume, à qui le ciel, avec beaucoup d'autres
richesses, donna une fille dont la mère mourut en la mettant au monde.
Il me semble encore la voir, la digne femme, avec sa mine
resplendissante comme un soleil, et de plus, si charitable et si
laborieuse, qu'elle ne peut manquer de jouir là-haut de la vue de Dieu.
Son mari Guillaume la suivit de près, laissant sa fille Marcelle, riche
et en bas âge, sous la tutelle d'un oncle, prêtre et bénéficier dans ce
pays. En grandissant, l'enfant faisait souvenir de sa mère, qu'elle
annonçait devoir encore surpasser en beauté. A peine eut-elle atteint
ses quinze ans, qu'en la voyant chacun bénissait le ciel de l'avoir
faite si belle; aussi la plupart en devenaient fous d'amour. Son oncle
l'élevait avec beaucoup de soin et dans une retraite sévère; néanmoins
le bruit de sa beauté se répandit de telle sorte, que soit pour elle,
soit pour sa richesse, les meilleurs partis de la contrée ne cessaient
d'importuner et de solliciter son tuteur afin de l'avoir pour femme. Dès
qu'il la vit en âge d'être mariée, le bon prêtre y eût consenti
volontiers, mais il ne voulait rien faire sans son aveu. N'allez pas
croire pour cela qu'il entendît profiter de son bien, dont il avait
l'administration; à cet égard, tout le village n'a cessé de lui rendre
justice; car il faut que vous le sachiez, seigneur chevalier, dans nos
veillées, chacun critique et approuve selon sa fantaisie, et il doit
être cent fois bon celui qui oblige ses paroissiens à dire du bien de
lui.
C'est vrai, dit don Quichotte; mais continuez, ami Pedro, votre histoire
m'intéresse, et vous la contez de fort bonne grâce.
Que celle de Dieu ne me manque jamais, reprit le chevrier, c'est le plus
important. Vous saurez donc, continua-t-il, que l'oncle avait beau
proposer à sa nièce chacun des partis qui se présentaient, faisant
valoir leurs qualités, et l'engageant à choisir parmi eux un mari selon
son goût, la jeune fille ne répondait jamais rien, sinon qu'elle voulait
rester libre, et qu'elle se trouvait trop jeune pour porter le fardeau
du ménage. Avec de pareilles excuses, son oncle cessait de la presser,
attendant qu'elle ait pris un peu plus d'âge, et espérant qu'à la fin
elle se déciderait. Les parents, disait-il, ne doivent pas engager leurs
enfants contre leur volonté.
Mais voilà qu'un jour, sans que personne s'y attendit, la dédaigneuse
Marcelle se fait bergère, et que, malgré son oncle et tous les habitants
du pays qui cherchaient à l'en dissuader, elle s'en va aux champs avec
les autres filles, pour garder son troupeau. Dès qu'on la vit et que sa
beauté parut au grand jour, je ne saurais vous dire combien de jeunes
gens riches, hidalgos ou laboureurs, prirent le costume de berger afin
de suivre ses pas.
Un d'entre eux était le pauvre Chrysostome, comme vous le savez déjà,
duquel on disait qu'il ne l'aimait pas, mais qu'il l'adorait. Et qu'on
ne pense pas que, pour avoir adopté cette manière d'être si étrange,
Marcelle ait jamais donné lieu au moindre soupçon; loin de là, elle est
si sévère, que de tous ses prétendants aucun ne peut se flatter d'avoir
obtenu la moindre espérance de faire agréer ses soins; car bien qu'elle
ne fuie personne, et qu'elle traite tout le monde avec bienveillance,
dès qu'un berger se hasarde à lui déclarer son intention, quelque juste
et sainte qu'elle soit, il est renvoyé si loin qu'il n'y revient plus.
Mais, hélas! avec cette façon d'agir, elle cause plus de ravages en ce
pays que n'en ferait la peste; car sa beauté et sa douceur attirent les
coeurs que son indifférence et ses dédains réduisent bientôt au
désespoir. Aussi ne cesse-t-on de l'appeler ingrate, cruelle, et si vous
restiez quelques jours parmi nous, seigneur, vous entendriez ces
montagnes et ces vallées retentir des plaintes et des gémissements de
ceux qu'elle rebute.
Près d'ici sont plus de vingt hêtres qui portent gravé sur leur écorce
le nom de Marcelle; au-dessus on voit presque toujours une couronne,
pour montrer qu'elle est la reine de beauté. Ici soupire un berger, là
un autre se lamente, plus loin l'on entend des chansons d'amour,
ailleurs des plaintes désespérées. L'un passe la nuit au pied d'un
chêne, ou sur le haut d'une roche, et le jour le retrouve absorbé dans
ses pensées sans qu'il ait fermé ses paupières humides; un autre reste
à l'ardeur du soleil, étendu sur le sable brûlant, demandant au ciel la
fin de son martyre. En voyant l'insensible bergère jouir des maux
qu'elle a causés, chacun se demande à quoi aboutira cette conduite
altière, et quel mortel pourra dompter ce coeur farouche. Comme ce que
je viens de vous raconter est l'exacte vérité, nous croyons tous que la
mort de Chrysostome n'a pas eu d'autre motif. C'est pourquoi, seigneur
chevalier, vous ferez bien de vous trouver à son enterrement; cela sera
curieux à voir, car nombreux étaient ses amis, et d'ici à l'endroit
qu'il a désigné pour son tombeau à peine s'il y a une demi-lieue.
Je n'y manquerai pas, dit don Quichotte, et vous remercie du plaisir que
m'a fait votre récit.
Il y a encore beaucoup d'autres aventures arrivées aux amants de
Marcelle, reprit le chevrier; mais demain nous rencontrerons sans doute
en chemin quelque berger qui nous les racontera. Quant à présent vous
ferez bien d'aller vous reposer dans un endroit couvert, parce que le
serein est contraire à votre blessure, quoiqu'il n'y ait aucun danger
après le remède qu'on y a mis.
Sancho, qui avait donné mille fois au diable le chevrier et son récit,
pressa son maître d'entrer dans la cabane de Pedro. Don Quichotte y
consentit quoique à regret, mais ce fut pour donner le reste de la nuit
au souvenir de sa Dulcinée, à l'imitation des amants de Marcelle. Quant
à Sancho, il s'arrangea sur la litière, entre son âne et Rossinante, et
y dormit non comme un amant rebuté, mais comme un homme qui a le dos
roué de coups.
CHAPITRE XIII
OU SE TERMINE L'HISTOIRE DE LA BERGÈRE MARCELLE AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS
L'aurore commençait à paraître aux balcons de l'Orient quand les
chevriers se levèrent et vinrent réveiller don Quichotte, en lui
demandant s'il était toujours dans l'intention de se rendre à
l'enterrement de Chrysostome, ajoutant qu'ils lui feraient compagnie.
Notre chevalier, qui ne demandait pas mieux, ordonna à son écuyer de
seller Rossinante, et de tenir son âne prêt. Sancho obéit avec
empressement, et toute la troupe se mit en chemin.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
Plus de vingt hêtres portent gravés sur l'écorce le nom de MARCELLE
(p. 48).]
Ils n'eurent pas fait un quart de lieue, qu'à la croisière d'un sentier
ils rencontrèrent six bergers vêtus de peaux noires, la tête couronnée
de cyprès et de laurier-rose; tous tenaient à la main un bâton de houx.
Après eux venaient deux gentilshommes à cheval, suivis de trois valets à
pied. En s'abordant les deux troupes se saluèrent avec courtoisie, et
voyant qu'ils se dirigeaient vers le même endroit, ils se mirent à
cheminer de compagnie.
Un des cavaliers, s'adressant à son compagnon, lui dit: Seigneur
Vivaldo, je crois que nous n'aurons pas à regretter le retard que va
nous occasionner cette cérémonie; car elle doit être fort intéressante,
d'après les choses étranges que ces bergers racontent aussi bien du
berger défunt que de la bergère homicide.
Je le crois comme vous, reprit Vivaldo, et je retarderais mon voyage,
non d'un jour, mais de quatre, pour en être témoin.
Don Quichotte leur ayant demandé ce qu'ils savaient de Chrysostome et de
Marcelle, l'autre cavalier répondit que, rencontrant les bergers dans un
si lugubre équipage, ils avaient voulu en connaître la cause; et que
l'un d'eux leur avait raconté l'histoire de cette bergère appelée
Marcelle, aussi belle que bizarre, les amours de ses nombreux
prétendants, et la mort de ce Chrysostome à l'enterrement duquel ils se
rendaient. Bref, il répéta à don Quichotte tout ce que Pedro lui avait
appris.
A cet entretien en succéda bientôt un autre. Celui des cavaliers qui
avait nom Vivaldo demanda à notre chevalier pourquoi, en pleine paix et
dans un pays si tranquille, il voyageait si bien armé.
La profession que j'exerce et les voeux que j'ai faits, répondit don
Quichotte, ne me permettent pas d'aller autrement: le loisir et la
mollesse sont le partage des courtisans, mais les armes, les fatigues et
les veilles reviennent de droit à ceux que le monde appelle chevaliers
errants, et parmi lesquels j'ai l'honneur d'être compté, quoique indigne
et le moindre de tous.
En l'entendant parler de la sorte, chacun le tint pour fou; mais afin de
mieux s'en assurer encore, et de savoir quelle était cette folie d'une
espèce si nouvelle, Vivaldo lui demanda ce qu'il entendait par
chevaliers errants.
Vos Grâces, répondit don Quichotte, connaissent sans doute ces
chroniques d'Angleterre qui parlent si souvent des exploits de cet
Arthur, que nous autres Castillans appelons Artus, et dont une antique
tradition, acceptée de toute la Grande-Bretagne, rapporte qu'il ne
mourut pas, mais fut changé en corbeau par l'art des enchanteurs (ce qui
fait qu'aucun Anglais depuis n'a tué de corbeau); qu'un jour cet Arthur
reprendra sa couronne et son sceptre? Eh bien, c'est au temps de ce bon
roi que fut institué le fameux ordre des chevaliers de la Table ronde,
et qu'eurent lieu les amours de Lancelot du Lac et de la reine Genièvre,
qui avait pour confidente cette respectable duègne Quintagnone. Nous
avons sur ce sujet une romance populaire dans notre Espagne:
Onc chevalier ne fut sur terre
De dame si bien accueilli,
Que Lancelot s'en vit servi
Quand il revenait d'Angleterre.
Depuis lors, cet ordre de chevalerie s'est étendu et développé par toute
la terre, et l'on a vu s'y rendre célèbres par leurs hauts faits Amadis
de Gaule et ses descendants jusqu'à la cinquième génération, le vaillant
Félix-Mars d'Hircanie, ce fameux Tirant le Blanc, et enfin l'invincible
don Bélianis de Grèce, qui s'est fait connaître presque de nos jours.
Voilà, seigneurs, ce qu'on appelle les chevaliers errants et la
chevalerie errante; ordre dans lequel, quoique pécheur, j'ai fait
profession, comme je vous l'ai dit, et dont je m'efforce de pratiquer
les devoirs à l'exemple de mes illustres modèles des temps passés. Cela
doit vous expliquer pourquoi je parcours ces déserts, cherchant les
aventures avec la ferme résolution d'affronter même la plus périlleuse,
dès qu'il s'agira de secourir l'innocence et le malheur.
Ce discours acheva de convaincre les voyageurs de la folie de notre
héros, et de la nature de son égarement. Vivaldo, dont l'humeur était
enjouée, désirant égayer le reste du chemin, voulut lui fournir
l'occasion de poursuivre ses extravagants propos. Seigneur chevalier,
lui dit-il, Votre Grâce me paraît avoir fait profession dans un des
ordres les plus rigoureux qu'il y ait en ce monde; je crois même que la
règle des chartreux n'est pas aussi austère.
Aussi austère, cela est possible, répondit don Quichotte, mais aussi
utile à l'humanité, c'est ce que je suis à deux doigts de mettre en
doute; car, pour dire mon sentiment, ces pieux solitaires dont vous
parlez, semblables à des soldats qui exécutent les ordres de leur
capitaine, n'ont rien autre chose à faire qu'à prier Dieu
tranquillement, lui demandant les biens de la terre. Nous, au contraire,
à la fois soldats et chevaliers, pendant qu'ils prient, nous agissons,
et ce bien qu'ils se contentent d'appeler de leurs voeux, nous
l'accomplissons par la valeur de nos bras et le tranchant de nos épées,
non point à l'abri des injures du temps, mais à ciel ouvert et en butte
aux dévorants rayons du soleil d'été ou aux glaces hérissées de l'hiver.
Nous sommes donc les ministres de Dieu sur la terre, les instruments de
sa volonté et de sa justice. Or, les choses de la guerre et toutes
celles qui en dépendent ne pouvant s'exécuter qu'à force de travail, de
sueur et de sang, quiconque suit la carrière des armes accomplit, sans
contredit, une oeuvre plus grande et plus laborieuse que celui qui,
exempt de tout souci et de tout danger, se borne à prier Dieu pour les
faibles et les malheureux. Je ne prétends pas dire que l'état de
chevalier errant soit aussi saint que celui de moine cloîtré; je veux
seulement inférer des fatigues et des privations que j'endure, que ma
profession est plus pénible, plus remplie de misères, enfin, qu'on y est
plus exposé à la faim, à la soif, à la nudité, à la vermine. Nos
illustres modèles des siècles passés ont enduré toutes ces souffrances,
et si parmi eux quelques-uns se sont élevés jusqu'au trône, certes il
leur en a coûté assez de sueur et de sang. Encore, pour y arriver,
ont-ils eu souvent besoin d'être protégés par des enchanteurs, sans quoi
ils auraient été frustrés de leurs travaux et déçus dans leurs
espérances.
D'accord, répliqua le voyageur; mais une chose qui, parmi beaucoup
d'autres m'a toujours choqué chez les chevaliers errants, c'est qu'au
moment d'affronter une périlleuse entreprise, on ne les voit point
avoir recours à Dieu, ainsi que tout bon chrétien doit le faire en
pareil cas, mais seulement s'adresser à leur maîtresse comme à leur
unique divinité: selon moi, cela sent quelque peu le païen.
Seigneur, répondit don Quichotte, il n'y a pas moyen de s'en dispenser,
et le chevalier qui agirait autrement se mettrait dans son tort. C'est
un usage consacré, que tout chevalier errant, sur le point d'accomplir
quelque grand fait d'armes, tourne amoureusement les yeux vers sa dame,
pour la prier de lui être en aide dans le péril où il va se jeter; et
alors même qu'elle ne peut l'entendre, il est tenu de murmurer entre ses
dents quelques mots par lesquels il se recommande à elle de tout son
coeur: de cela nous avons nombre d'exemples dans les histoires. Mais il
ne faut pas en conclure que les chevaliers s'abstiennent de penser à
Dieu; il y a temps pour tout, et ils peuvent s'en acquitter pendant le
combat.
Il me reste encore un doute, répliqua Vivaldo, souvent on a vu deux
chevaliers errants, discourant ensemble, en venir tout à coup à
s'échauffer à tel point que, tournant leurs chevaux pour prendre du
champ, ils revenaient ensuite à bride abattue l'un sur l'autre, ayant à
peine eu le temps de penser à leurs dames. Au milieu de la course, l'un
était renversé de cheval, percé de part en part, tandis que l'autre eût
roulé dans la poussière s'il ne se fût retenu à la crinière de son
coursier. Or, j'ai peine à comprendre comment, dans une affaire si tôt
expédiée le mort trouvait le temps de penser à Dieu. N'eût-il pas mieux
valu que ce chevalier lui eût adressé les prières qu'il adressait à sa
dame? Il eût satisfait ainsi à son devoir de chrétien, et ne fût mort
redevable qu'envers sa maîtresse: inconvénient peu grave, à mon avis,
car je doute que tous les chevaliers errants aient eu des dames à qui se
recommander; sans compter qu'il pouvait s'en trouver qui ne fussent
point amoureux.
Cela est impossible, repartit vivement don Quichotte: être amoureux leur
est aussi naturel qu'au ciel d'avoir des étoiles. C'est proprement
l'essence du chevalier; c'est là ce qui le constitue. Trouvez-moi une
seule histoire qui dise le contraire. Au reste, si par hasard il s'était
trouvé un chevalier errant sans dame, on ne l'eût pas tenu pour
légitime, mais pour bâtard, et l'on aurait dit de lui qu'il était entré
dans la forteresse de l'ordre non par la grande porte, mais par-dessus
les murs, comme un brigand et un voleur.
Je crois me rappeler, dit Vivaldo, que don Galaor, frère du valeureux
Amadis, n'eut jamais de dame attitrée qu'il pût invoquer dans les
combats; cependant il n'en fut pas moins regardé comme un très-fameux
chevalier.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, repartit don Quichotte;
d'ailleurs je sais de bonne part que ce chevalier aimait en secret. S'il
en contait à toutes celles qu'il trouvait à son gré, c'était par une
faiblesse dont il n'avait pu se rendre maître, mais toujours sans
préjudice de la dame qu'on sait pertinemment avoir été la reine de ses
pensées, et à laquelle il se recommandait souvent, et en secret, car il
se piquait d'une parfaite discrétion.
Puisqu'il est de l'essence de tout chevalier errant d'être amoureux,
reprit Vivaldo, Votre Grâce n'aura sans doute pas dérogé à la règle de
sa noble profession; et à moins qu'elle ne se pique d'autant de
discrétion que don Galaor, je la supplie de nous apprendre le nom et la
qualité de sa dame, et de nous en faire le portrait. Elle sera flattée,
j'en suis certain, que l'univers entier sache qu'elle est aimée et
servie par un chevalier tel que vous.
J'ignore, répondit don Quichotte en poussant un grand soupir, si cette
douce ennemie trouvera bon qu'on sache que je suis son esclave;
cependant, pour satisfaire à ce que vous me demandez avec tant
d'instance, je puis dire qu'elle se nomme Dulcinée; que sa patrie est un
village de la Manche appelé le Toboso, et qu'elle est au moins
princesse, étant dame souveraine de mes pensées. Ses charmes sont
surhumains, et tout ce que les poëtes ont imaginé de chimérique et
d'impossible pour vanter leurs maîtresses se trouve vrai chez elle au
pied de la lettre. Ses cheveux sont des tresses d'or, ses sourcils des
arcs-en-ciel, ses yeux deux soleils, ses joues des roses, ses lèvres du
corail, ses dents des perles, son cou de l'albâtre, son sein du marbre,
et ses mains de l'ivoire: par ce qu'on voit, on devine aisément que ce
que la pudeur cache aux regards doit être sans prix et n'admet pas de
comparaison.
Pourrions-nous savoir quelle est sa famille, sa race et sa généalogie?
demanda Vivaldo.
Elle ne descend pas des Curtius, des Caïus ou des Scipions de l'ancienne
Rome, des Colonna ou des Orsini de la Rome moderne, continua don
Quichotte; elle n'appartient ni aux Moncades, ni aux Requesans de
Catalogne; elle ne compte point parmi ses ancêtres les Palafox, les
Luna, les Urreas d'Aragon; les Cerdas, les Manriques, les Mandoces ou
les Gusmans de Castille; les Alencastres ou les Menezes de Portugal;
elle est tout simplement de la famille des Toboso de la Manche; race
nouvelle, il est vrai, mais destinée, je n'en fais aucun doute, à
devenir la souche des plus illustres familles des siècles à venir. Et à
cela je ne souffrirai point de réplique, si ce n'est aux conditions que
Zerbin écrivit au-dessous des armes de Roland:
Que nul de les toucher ne soit si téméraire,
S'il ne veut de Roland affronter la colère.
Pour moi, dit Vivaldo, bien que ma famille appartienne aux Cachopins[34]
de Laredo, je suis loin de vouloir la comparer à celle des Toboso de la
Manche, quoique à vrai dire ce soit la première fois que j'en entends
parler.
[34] On donnait alors le nom de _Cachopin_ à l'Espagnol qui émigrait
aux grandes Indes, par pauvreté ou vagabondage.
J'en suis extrêmement surpris, repartit don Quichotte.
[Illustration: Sur le brancard était un cadavre revêtu d'un habit de
berger (p. 53).]
Les voyageurs écoutaient attentivement cette conversation, si bien que,
jusqu'aux chevriers, tous demeurèrent convaincus que notre chevalier
avait des chambres vides dans la cervelle. Le seul Sancho acceptait
comme oracle ce que disait son maître, par ce qu'il connaissait sa
sincérité et qu'il ne l'avait pas perdu de vue depuis l'enfance; il lui
restait pourtant quelque doute sur cette Dulcinée, car, bien qu'il fût
voisin du Toboso, jamais il n'avait entendu prononcer le nom de cette
princesse.
Comme ils allaient ainsi discourant, ils aperçurent dans un chemin creux
entre deux montagnes, une vingtaine de bergers vêtus de pelisses noires,
et couronnés de guirlandes, qu'on reconnut être, les unes d'if, les
autres de cyprès; six d'entre eux portaient un brancard couvert de
rameaux et de fleurs. Dès qu'ils parurent: Voici, dit un des chevriers,
ceux qui portent le corps de Chrysostome, et c'est au pied de cette
montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrât.
A ces mots on hâta le pas, et la troupe arriva au moment où les porteurs
ayant déposé le brancard, quatre d'entre eux commençaient à creuser une
fosse au pied d'une roche. On s'aborda de part et d'autre avec
courtoisie; puis les saluts échangés, don Quichotte et ceux qui
l'accompagnaient se mirent à considérer le brancard sur lequel était un
cadavre revêtu d'un habit de berger et tout couvert de fleurs. Il
paraissait avoir trente ans. Malgré sa pâleur, on jugeait aisément qu'il
avait été beau et de bonne mine. Autour de lui sur le brancard étaient
placés quelques livres et divers manuscrits, les uns pliés, les autres
ouverts.
Tous les assistants gardaient un profond silence, qu'un de ceux qui
avaient apporté le corps rompit en ces termes: Toi qui veux qu'on
exécute de point en point les volontés de Chrysostome, dis-nous,
Ambrosio, si c'est bien là l'endroit qu'il a désigné.
Oui, c'est bien là, répondit Ambrosio, et mon malheureux ami m'y a cent
fois conté sa déplorable histoire. C'est là qu'il vit pour la première
fois cette farouche ennemie du genre humain; c'est là qu'il lui fit la
première déclaration d'un amour aussi délicat que passionné; c'est là
que l'impitoyable Marcelle acheva de le désespérer par son indifférence
et par ses dédains, et qu'elle l'obligea de terminer tragiquement ses
jours; c'est là enfin qu'en mémoire de tant d'infortunes, il a voulu
qu'on le déposât dans le sein d'un éternel oubli.
S'adressant ensuite à don Quichotte et aux voyageurs, il continua ainsi:
Seigneurs, ce corps que vous regardez avec tant de pitié renfermait, il
y a peu de jours encore, une âme ornée des dons les plus précieux; ce
corps est celui de Chrysostome qui eut un esprit incomparable, une
loyauté sans pareille, une tendresse à toute épreuve. Il fut libéral
sans vanité, modeste sans affectation, aimable et enjoué sans
trivialité; en un mot, il fut le premier entre les bons et sans égal
parmi les infortunés. Il aima, et fut dédaigné; il adora, et fut haï; il
tenta, mais inutilement, d'adoucir un tyran farouche; il gémit, il
pleura devant un marbre sourd et insensible; ses cris se perdirent dans
les airs, le vent emporta ses soupirs, se joua de ses plaintes; et pour
avoir trop aimé une ingrate, il devint au printemps de ses jours la
proie de la mort, victime des cruautés d'une bergère qu'il voulait, par
ses vers, faire vivre éternellement dans la mémoire des hommes. Ces
papiers prouveraient au besoin ce que j'avance, s'il ne m'avait ordonné
de les livrer aux flammes en même temps que je rendrais son corps à la
terre.
Vous seriez plus cruel encore que lui en agissant ainsi, dit Vivaldo; il
n'est ni juste ni raisonnable d'observer si religieusement ce qui est
contraire à la raison. Le monde entier aurait désapprouvé Auguste
laissant exécuter les suprêmes volontés du divin chantre de Mantoue.
Rendez donc à votre ami, seigneur Ambrosio, ce dernier service, de
sauver ses ouvrages de l'oubli, et n'accomplissez pas trop absolument ce
que son désespoir a ordonné. Conservez ces papiers, témoignages d'une
cruelle indifférence, afin que dans les temps à venir ils servent
d'avertissement à ceux qui s'exposent à tomber dans de semblables
abîmes. Nous tous, ici présents, qui connaissons l'histoire de votre ami
et la cause de son trépas, nous savons votre affection pour lui, ce
qu'il a exigé de vous en mourant, et par ce récit lamentable nous avons
compris la cruauté de Marcelle et l'amour du berger, et quelle triste
fin se préparent ceux qui ne craignent pas de se livrer aveuglément aux
entraînements de l'amour. Hier, en apprenant sa mort, et votre dessein
de l'enterrer en ce lieu, la compassion, plus que la curiosité, nous a
détournés de notre chemin, afin d'être témoins des devoirs qu'on lui
rend, et de montrer que les coeurs honnêtes s'intéressent toujours aux
malheurs d'autrui. Ainsi, nous vous prions, sage Ambrosio, ou du moins,
pour ma part, je vous supplie de renoncer à livrer ces manuscrits aux
flammes, et de me permettre d'en emporter quelques-uns.
Sans attendre la réponse, Vivaldo étendit la main, et prit les feuilles
qui se trouvaient à sa portée.
Que ceux-là vous restent, j'y consens, répondit Ambrosio; mais pour les
autres, laissez-moi, je vous prie, accomplir la dernière volonté de mon
ami.
Vivaldo, impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit
un qui avait pour titre: _Chant de désespoir_.
Ce sont, dit Ambrosio, les derniers vers qu'écrivit l'infortuné; et afin
qu'on sache en quel état l'avaient réduit ses souffrances, lisez,
seigneur, de manière à être entendu; vous en aurez le temps avant qu'on
ait achevé de creuser son tombeau.
Volontiers, dit Vivaldo. L'assemblée s'étant rangée en cercle autour de
lui, il lut ce qui suit d'une voix haute et sonore.
CHAPITRE XIV
OU SONT RAPPORTÉS LES VERS DÉSESPÉRÉS DU BERGER DÉFUNT ET AUTRES CHOSES
NON ATTENDUES
CHANT DE CHRYSOSTOME
Cruelle! faut-il donc que ma langue publie
Ce que m'a fait souffrir ton injuste rigueur!
Pour peindre mes tourments, je veux d'une furie
Emprunter aujourd'hui la rage et la fureur.
Eh bien, oui, je le veux; la douleur qui me presse
M'anime d'elle-même à faire cet effort:
Ce poison trop gardé me dévore sans cesse,
Je souffre mille morts pour une seule mort.
Sortez de vos forêts, monstres les plus sauvages,
Venez mêler vos cris à mes gémissements;
Ours, tigres, prêtez-moi vos effrayants langages;
Fiers lions, j'ai besoin de vos rugissements.
Ne me refusez pas le bruit de vos orages,
Vents, préparez ici l'excès de vos fureurs:
Tonnerres, tous vos feux; tempêtes, vos ravages;
Mer, toute ta colère; enfer, tous tes malheurs.
O toi, sombre tyran de l'amoureux empire,
Ressentiment jaloux, viens armer ma fureur;
Mais que ton souvenir m'accable et me déchire,
Et, pour finir mes maux, augmente ma douleur!
Mourons enfin, mourons; il n'est plus de remède.
Qui vécut malheureux, doit l'être dans la mort.
Destin, je m'abandonne et renonce à ton aide;
Rends le sort qui m'attend égal au dernier sort!
Venez, il en est temps, sortez des noirs abîmes:
Tantale, à tout jamais de la soif tourmenté;
Sisyphe infortuné, à qui d'horribles crimes
Font souffrir un tourment pour toi seul inventé;
Fils de Japet, qui sers de pâture incessante
A l'avide vautour, sans pouvoir l'assouvir;
Ixion enchaîné sur une roue ardente,
Noires soeurs, qui filez nos jours pour les finir;
Amenez avec vous l'implacable Cerbère,
J'invite tout l'enfer à ce funeste jour:
Ses feux, ses hurlements sont la pompe ordinaire
Qui doit suivre au cercueil un martyr de l'amour[35].
[35] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
Saint-Martin.
Tous les assistants applaudirent aux vers de Chrysostome; Vivaldo seul
trouva que ces soupçons dont ils étaient pleins s'accordaient mal avec
ce qu'il avait entendu raconter de la vertu de Marcelle. Ambrosio, qui
avait connu jusqu'aux plus secrètes pensées de son ami, répliqua
aussitôt: Je dois dire, seigneur, pour faire cesser votre doute, que
lorsque Chrysostome composa ces vers, il s'était éloigné de Marcelle,
afin d'éprouver si l'absence produirait sur lui l'effet ordinaire; et
comme il n'est pas de soupçon qui n'assiége et ne poursuive un amant
loin de ce qu'il aime, l'infortuné souffrait tous les tourments d'une
jalousie imaginaire; mais ses plaintes et ses reproches ne sauraient
porter atteinte à la vertu de Marcelle, vertu telle, qu'à la dureté
près, et sauf une fierté qui va jusqu'à l'orgueil, l'envie elle-même ne
peut lui reprocher aucune faiblesse.
Vivaldo resta satisfait de la réponse d'Ambrosio; il s'apprêtait à lire
un autre feuillet, mais il fut empêché par une vision merveilleuse, car
on ne saurait donner un autre nom à l'objet qui s'offrit tout à coup à
leurs yeux? C'était Marcelle elle-même, qui, plus belle encore que la
renommée ne la publiait, apparaissait sur le haut de la roche au pied de
laquelle on creusait la sépulture. Ceux qui ne l'avaient jamais vue
restèrent muets d'admiration, et ceux qui la connaissaient déjà
subissaient le même charme que la première fois. A peine Ambrosio
l'eut-il aperçue, qu'il lui cria avec indignation: Que viens-tu chercher
ici, monstre de cruauté, basilic dont les regards lancent le poison?
Viens-tu voir si les blessures de l'infortuné que ta cruauté met au
tombeau se rouvriront en ta présence? Viens-tu insulter à ses malheurs
et te glorifier des funestes résultats de tes dédains? Dis-nous au moins
ce qui t'amène et ce que tu attends de nous; car sachant combien toutes
les pensées de Chrysostome te furent soumises pendant sa vie, je ferai
en sorte, maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la même
obéissance parmi ceux qu'il appelait ses amis.
Vous me jugez mal, répondit la bergère; je ne viens que pour me
défendre, et prouver combien sont injustes ceux qui m'accusent de leurs
tourments et m'imputent la mort de Chrysostome. Veuillez donc,
seigneurs, et vous aussi, bergers, m'écouter quelques instants; peu de
temps et de paroles suffiront pour me justifier.
Le ciel, dites-vous, m'a faite si belle qu'on ne saurait me voir sans
m'aimer, et parce que ma vue inspire de l'amour, vous croyez que je dois
en ressentir moi-même! Je reconnais bien, grâce à l'intelligence que
Dieu m'a donnée, que ce qui est beau est aimable; mais parce qu'on aime
ce qui est beau, faut-il en conclure que ce qui est beau soit à son tour
forcé d'aimer; car celui qui aime peut être laid et partant, n'exciter
que l'aversion. Mais quand bien même la beauté serait égale de part et
d'autre, ne faudrait-il pas que la sympathie le fût aussi, puisque
toutes les beautés n'inspirent pas de l'amour, et que telle a souvent
charmé les yeux sans parvenir à soumettre la volonté. En effet, si la
seule beauté charmait tous les coeurs, que verrait-on ici-bas, sinon une
confusion étrange de désirs errants et vagabonds qui changeraient sans
cesse d'objet? Ainsi puisque l'amour, comme je le crois, doit être libre
et sans contrainte, pourquoi vouloir que j'aime quand je n'éprouve aucun
penchant? D'ailleurs, si j'ai de la beauté, n'est-ce pas de la pure
grâce du ciel que je la tiens, sans en rien devoir aux hommes? Et si
elle produit de fâcheux effets, suis-je plus coupable que la vipère ne
l'est du venin que lui a donné la nature? La beauté, chez la femme
honnête et vertueuse, est comme le feu dévorant ou l'épée immobile;
l'une ne blesse, l'autre ne brûle que ceux qui s'en approchent de trop
près.
Je suis née libre, et c'est pour vivre en liberté que j'ai choisi la
solitude; les bois et les ruisseaux sont les seuls confidents de mes
pensées et de mes charmes. Ceux que ma vue a rendus amoureux, je les ai
désabusés par mes paroles; après cela s'ils nourrissent de vains désirs
et de trompeuses espérances, ne doit-on pas avouer que c'est leur
obstination qui les tue, et non ma cruauté? Vous dites que les
intentions de Chrysostome étaient pures et que j'ai eu tort de le
repousser! Mais dès qu'il me les eut fait connaître, ne lui ai-je pas
déclaré, à cette même place où vous creusez son tombeau, mon dessein de
vivre seule, sans jamais m'engager à personne, et ma résolution de
rendre à la nature tout ce qu'elle m'a donné? Après cet aveu sincère,
s'il a voulu s'embarquer sans espoir, faut-il s'étonner qu'il ait fait
naufrage? Suis-je la cause de son malheur? Que celui-là que j'ai abusé
m'accuse, j'y consens; que ceux que j'ai trahis m'accablent de
reproches: mais a-t-on le droit de m'appeler trompeuse, quand je n'ai
rien promis à qui que ce soit? Jusqu'ici le ciel n'a pas voulu que
j'aimasse; et que j'aime volontairement, il est inutile d'y compter. Que
cette déclaration serve d'avertissement à ceux qui formeraient quelque
dessein sur moi; après cela s'ils ont le sort de Chrysostome, qu'on n'en
accuse ni mon indifférence ni mes dédains. Qui n'aime point ne saurait
donner de jalousie, et un refus loyal et sincère n'a jamais passé pour
de la haine ou du mépris.
Celui qui m'appelle basilic peut me fuir comme un monstre haïssable;
ceux qui me traitent d'ingrate, de cruelle, peuvent renoncer à suivre
mes pas: je ne me mettrai point en peine de les rappeler. Qu'on cesse
donc de troubler mon repos et de vouloir que je hasarde parmi les hommes
la tranquillité dont je jouis, et que je m'imagine ne pouvoir y trouver
jamais. Je ne veux rien, je n'ai besoin de rien, si ce n'est de la
compagnie des bergères de ces bois, qui, avec le soin de mon troupeau,
m'occupent agréablement. En un mot, mes désirs ne s'étendent pas au delà
de ces montagnes; et si mes pensées vont plus loin, ce n'est que pour
admirer la beauté du ciel et me rappeler que c'est le lieu d'où je suis
venue et où je dois retourner.
[Illustration:
Paris, S. Raçon, et Cie, imp. Furne, Jouvet et Cie, édit.
C'était Marcelle elle-même (p. 55).]
En achevant ces mots, la bergère disparut par le chemin le plus escarpé
de la montagne, laissant tous ceux qui l'écoutaient non moins
émerveillés de sa sagesse et de son esprit que de sa beauté. Plusieurs
de ceux qu'avaient blessés les charmes de ses yeux, loin d'être retenus
par le discours qu'ils venaient d'entendre, firent mine de la suivre;
don Quichotte s'en aperçut, et voyant là une nouvelle occasion d'exercer
sa profession de chevalier protecteur des dames:
Que personne, s'écria-t-il en portant la main sur la garde de son épée,
ne soit assez hardi pour suivre la belle Marcelle, sous peine d'encourir
mon indignation. Elle a prouvé, par des raisons sans réplique, qu'elle
est tout à fait innocente de la mort de Chrysostome, et elle a fait voir
tout son éloignement pour engager sa liberté. Qu'on la laisse en repos,
et qu'elle soit à l'avenir respectée de toutes les âmes honnêtes,
puisque elle seule peut-être au monde agit avec des intentions si
pures.
Soit à cause des menaces de don Quichotte, soit parce qu'Ambrosio pria
les bergers d'achever de rendre les derniers devoirs à son ami, personne
ne s'éloigna avant que les écrits de Chrysostome fussent livrés aux
flammes et son corps rendu à la terre, ce qui eut lieu au milieu des
larmes de tous les assistants. On couvrit la fosse d'un éclat de roche,
en attendant une tombe de marbre qu'avait commandée Ambrosio, et qui
devait porter cette épitaphe:
Ci-gît le corps glacé d'un malheureux amant,
Que tuèrent l'amour, le dédain et la haine;
Une ingrate bergère a fait toute sa peine,
Et payé tous ses soins d'un rigoureux tourment.
Ici de ses malheurs il vit naître la source,
Il commença d'aimer et de le dire ici;
Il apprit sa disgrâce en cet endroit aussi;
Il a voulu de même y terminer sa course.
Passant, évite le danger;
Si la bergère vit, même sort te regarde;
On ne peut valoir plus que valait le berger.
Adieu! passant! prends-y bien garde[36].
[36] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de
Saint-Martin.
La sépulture fut ensuite couverte de branchages et de fleurs, et tous
les bergers s'éloignèrent après avoir témoigné à Ambrosio la part qu'ils
prenaient à son affliction. Vivaldo et son compagnon en firent autant de
leur côté. Don Quichotte prit congé de ses hôtes et des voyageurs.
Vivaldo le sollicita instamment de l'accompagner à Séville, l'assurant
qu'il n'y avait pas au monde de lieu plus fécond en aventures, à tel
point qu'on pouvait dire qu'elles y naissaient sous les pas à chaque
coin de rue; mais notre héros s'excusa en disant que cela lui était
impossible avant d'avoir purgé ces montagnes des brigands dont on les
disait infestées. Le voyant en si bonne résolution, les voyageurs ne
voulurent pas l'en détourner, et poursuivirent leur chemin.
Dès qu'ils furent partis, don Quichotte se mit en tête de suivre la
bergère Marcelle, et d'aller lui offrir ses services. Mais les choses
arrivèrent tout autrement qu'il ne l'imaginait, comme on le verra dans
la suite de cette histoire.
LIVRE III--CHAPITRE XV
OU L'ON RACONTE LA DÉSAGRÉABLE AVENTURE QU'ÉPROUVA DON QUICHOTTE EN
RENCONTRANT DES MULETIERS YANGOIS
Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'ayant pris congé de ses hôtes et de ceux
qui s'étaient trouvés à l'enterrement de Chrysostome, don Quichotte et
son écuyer s'enfoncèrent dans le bois où ils avaient vu disparaître la
bergère Marcelle; mais après l'y avoir cherchée vainement pendant plus
de deux heures, ils arrivèrent dans un pré tapissé d'une herbe fraîche
et arrosé par un limpide ruisseau, si bien que conviés par la beauté du
lieu, ils se déterminèrent à y passer les heures de la sieste: mettant
donc pied à terre, et laissant Rossinante et l'âne paître en liberté,
maître et valet délièrent le bissac, puis sans cérémonie mangèrent
ensemble ce qui s'y trouva.
Sancho n'avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante, le
connaissant si chaste et si paisible, que toutes les juments des
prairies de Cordoue ne lui auraient pas donné la moindre tentation. Mais
le sort, ou plutôt le diable qui ne dort jamais, voulut que dans ce
vallon se trouvât en même temps une troupe de cavales galiciennes, qui
appartenaient à des muletiers Yangois dont la coutume est de s'arrêter,
pendant la chaleur du jour, dans les lieux où ils rencontrent de l'herbe
et de l'eau fraîche.
Or, il arriva que Rossinante n'eut pas plus tôt flairé les cavales, qu'à
l'encontre de sa retenue habituelle il lui prit envie d'aller les
trouver. Sans demander permission à son maître, il se dirige de leur
côté au petit trot pour leur faire partager son amoureuse ardeur: mais
les cavales, qui ne demandaient qu'à paître, le reçurent avec les pieds
et les dents, de telle sorte qu'en peu d'instants elles lui rompirent
les sangles de la selle, et le mirent à nu avec force contusions. Pour
surcroît d'infortune, les muletiers, qui de loin avaient aperçu
l'attentat de Rossinante, accoururent avec leurs bâtons ferrés, et lui
en donnèrent tant de coups qu'ils l'eurent bientôt jeté à terre dans un
piteux état.
Voyant de quelle manière on étrillait Rossinante, don Quichotte et son
écuyer accoururent. A ce que je vois, ami, lui dit notre héros d'une
voix haletante, ces gens-là ne sont pas des chevaliers, mais de la basse
et vile canaille; tu peux donc en toute sûreté de conscience m'aider à
tirer vengeance de l'outrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant à mon
cheval.
Eh! quelle vengeance voulez-vous en tirer, seigneur? répondit Sancho;
ils sont vingt, et nous ne sommes que deux, ou plutôt même un et demi.
Moi, j'en vaux cent, répliqua don Quichotte; et sans plus de discours,
il met l'épée à la main, et fond sur les muletiers. Sancho en fit
autant, animé par l'exemple de son maître.
Du premier coup qu'il porta, notre chevalier fendit le pourpoint de cuir
à celui qui se rencontra sous sa main, et lui emporta un morceau de
l'épaule. Il allait continuer, quand les muletiers, honteux de se voir
ainsi malmenés par deux hommes seuls, s'armèrent de leurs pieux, et,
entourant nos aventuriers, se mirent à travailler sur eux avec une
merveilleuse diligence. Comme ils y allaient de bon coeur, l'affaire fut
bientôt expédiée. Dès la seconde décharge que Sancho reçut à la ronde,
il alla mordre la poussière; et rien ne servit à don Quichotte d'avoir
de l'adresse et du courage, il n'en fut pas quitte à meilleur marché:
son mauvais sort voulut même qu'il allât tomber aux pieds de Rossinante,
qui n'avait pu se relever. Exemple frappant de la fureur avec laquelle
officie le bâton dans des mains grossières et courroucées. Voyant la
méchante besogne qu'ils avaient faite, les muletiers rassemblèrent
promptement leurs bêtes, et poursuivirent leur chemin.
Le premier qui se reconnut après l'orage, ce fut Sancho, lequel, se
traînant auprès de son maître, lui dit d'une voix faible et dolente:
Seigneur! aïe! aïe! seigneur!
Que me veux-tu, ami Sancho? répondit don Quichotte d'un ton non moins
lamentable.
N'y aurait-il pas moyen, dit Sancho, d'avaler deux gorgées de ce baume
de Fier-à-Bras, si par hasard Votre Grâce en a sous la main? Peut-être
sera-t-il aussi bon pour le brisement des os que pour d'autres
blessures.
Hélas! ami, répondit don Quichotte, si j'en avais, que nous
manquerait-il? mais, foi de chevalier errant, je jure qu'avant deux
jours ce baume sera en mon pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage de mes
mains.
Deux jours! repartit Sancho; et dans combien Votre Grâce croit-elle donc
que nous pourrons seulement remuer les pieds?
La vérité est, reprit le moulu chevalier, que je ne saurais en dire le
nombre, vu l'état où je me sens; mais aussi, Je dois l'avouer, toute la
faute en est à moi, qui vais mettre l'épée à la main contre des gens qui
ne sont pas armés chevaliers. Oui, je n'en fais aucun doute, c'est pour
avoir oublié les lois de la chevalerie que le Dieu des batailles a
permis que je reçusse ce châtiment. C'est pourquoi, ami Sancho, je dois
t'avertir d'une chose qui importe beaucoup à notre intérêt commun:
Quand, à l'avenir, de semblables canailles nous feront quelque insulte,
n'attends pas que je tire l'épée contre eux; dorénavant, je ne m'en
mêlerai en aucune façon; cela te regarde, châtie ces marauds comme tu
l'entendras. Mais si par hasard des chevaliers accourent à leur aide,
oh! alors, je saurai bien les repousser! Tu connais la force de ce bras,
tu en as vu des preuves assez nombreuses. Par ces paroles notre héros
faisait allusion à sa victoire sur le Biscaïen.
L'avis ne fut pas tellement du goût de Sancho qu'il n'y trouvât quelque
chose à redire. Seigneur, reprit-il, je n'aime point les querelles, et
je sais, Dieu merci, pardonner une injure, car j'ai une femme à nourrir
et des enfants à élever. Votre Grâce peut donc tenir pour certain que
jamais je ne tirerai l'épée ni contre vilain ni contre chevalier, et que
d'ici au jugement dernier je pardonne les offenses qu'on m'a faites ou
qu'on me fera, qu'elles me soient venues, qu'elles me viennent ou
doivent me venir de riche ou de pauvre, de noble ou de roturier.
Si j'étais assuré, répondit don Quichotte, que l'haleine ne me manquât
point, et que la douleur de mes côtes me laissât parler à mon aise, je
te ferais bientôt comprendre que tu ne sais pas ce que tu dis! Or çà,
réponds-moi, pécheur impénitent! Si le vent de la fortune, qui jusqu'ici
nous a été contraire, vient enfin à tourner en notre faveur, et
qu'enflant les voiles de nos désirs elle nous fasse prendre terre dans
une de ces îles dont je t'ai parlé, que feras-tu, si après l'avoir
conquise je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu t'en acquitter
dignement, n'étant pas chevalier, et ne te souciant point de l'être,
n'ayant ni ressentiment pour venger tes injures, ni courage pour
défendre ton État? Ignores-tu que dans tous les pays nouvellement
conquis, les naturels ont l'esprit remuant et ne s'accoutument qu'avec
peine à une domination étrangère; que jamais ils ne sont si bien soumis
à leur nouveau maître, qu'ils n'éprouvent tous les jours la tentation de
recouvrer leur liberté? Crois-tu qu'avec des esprits si mal disposés, tu
n'auras pas besoin d'un bon jugement pour te conduire, de résolution
pour attaquer et de courage pour te défendre, en mille occasions qui
peuvent se présenter?
Il m'eût été bon, repartit Sancho, d'avoir ce jugement et ce courage que
vous dites, dans l'aventure qui vient de nous arriver; mais pour
l'heure, je l'avoue, j'ai plus besoin d'emplâtres que de sermons.
Voyons, essayez un peu de vous lever pour m'aider à mettre Rossinante
sur ses jambes, quoiqu'il ne le mérite guère; car c'est lui qui a causé
tout le mal. Vraiment, je ne me serais pas attendu à cela; je le
croyais chaste et paisible, et j'aurais répondu de lui comme de moi. On
a bien raison de dire qu'il faut du temps avant de connaître les gens et
que rien n'est assuré dans cette vie. Hélas! qui aurait pu supposer,
après avoir vu Votre Grâce faire tant de merveilles contre ce malheureux
chevalier errant de l'autre jour, qu'une telle avalanche de coups de
bâton fondrait sitôt sur nos épaules.
Encore les tiennes doivent être faites à de semblables orages, dit don
Quichotte; mais les miennes, accoutumées à reposer dans la fine toile de
Hollande, elles s'en ressentiront longtemps. Si je ne pensais, que
dis-je? s'il n'était même certain que tous ces désagréments sont
inséparables de la profession des armes, je me laisserais mourir ici de
honte et de dépit.
Puisque de pareilles disgrâces sont les revenus de la chevalerie,
répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, seigneur, arrivent-elles tout
le long de l'année, ou, seulement à époque fixe, comme les moissons? car
après deux récoltes comme celle-ci, je ne pense pas que nous soyons en
état d'en faire une troisième, à moins que le bon Dieu ne vienne à notre
aide.
Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, que pour être exposés à mille
accidents fâcheux, les chevaliers errants n'en sont pas moins chaque
jour et à toute heure en passe de devenir rois ou empereurs; et sans la
douleur que je ressens, je te raconterais l'histoire de plusieurs
d'entre eux qui, par la valeur de leurs bras, se sont élevés jusqu'au
trône, quoiqu'ils n'aient pas été pour cela à l'abri des revers, car
plusieurs sont tombés ensuite dans d'étranges disgrâces. Ainsi le grand
Amadis de Gaule sévit un jour au pouvoir de l'enchanteur Archalaüs, son
plus mortel ennemi, et l'on tient pour avéré que ce perfide nécromant,
après l'avoir attaché à une colonne dans la cour de son château, lui
donna de sa propre main deux cents coups d'étrivières avec les rênes de
son cheval. Nous savons, par un auteur peu connu mais très-digne de foi,
que le chevalier Phébus, ayant été pris traîtreusement dans une trappe
qui s'enfonça sous ses pieds, fut jeté garrotté au fond d'un cachot, et
que là on lui administra un de ces lavements composés d'eau de neige et
de sable, qui le mit à deux doigts de la mort; et sans un grand
enchanteur de ses amis qui vint le secourir dans ce pressant péril, c'en
était fait du pauvre chevalier! Nous pouvons donc, ami Sancho, passer
par les mêmes épreuves que ces nobles personnages, car ils endurèrent
des affronts encore plus grands que ceux qui viennent de nous arriver.
Tu sauras d'ailleurs que toute blessure, faite avec le premier
instrument que le hasard met sous la main, n'a rien de déshonorant; et
cela est écrit en termes exprès dans la loi sur le duel: «Si le
cordonnier en frappe un autre avec la forme qu'il tient à la main, elle
a beau être de bois, on ne dira pas pour cela que le bâtonné a reçu des
coups de bâton.» Ce que j'en dis, c'est afin que tu ne croies pas que,
pour avoir été roués de coups dans cette rencontre, nous ayons essuyé
aucun outrage; car, à bien prendre, les armes dont se servaient ces
hommes n'étaient pas tant des bâtons que des pieux, sans lesquels ils ne
vont jamais, et pas un d'entre eux n'avait, ce me semble, dague, épée ou
poignard.
[Illustration: Il prit envie à Rossinante d'aller trouver les cavales
(p. 58).]
Ils ne m'ont point donné le temps d'y regarder de si près, reprit
Sancho; à peine eus-je mis au vent ma _tisonne_[37], qu'avec leurs
gourdins ils me chatouillèrent si bien les épaules, que les yeux et les
jambes me manquant à la fois, je tombai tout de mon long à l'endroit où
je suis encore. Et pour dire la vérité ce qui me fâche ce n'est pas la
pensée que ces coups de pieux soient un affront, mais bien la douleur
qu'ils me causent et que je ne saurais ôter de ma mémoire, non plus que
de dessus mes épaules.
[37] _Tizona_: c'était le nom de l'épée du Cid.
Il n'est point de ressentiment que le temps n'efface, ni de douleur que
la mort ne guérisse, dit don Quichotte.
Grand merci, répliqua Sancho; et qu'y a-t-il de pis qu'un mal auquel le
temps seul peut remédier et dont on ne guérit que par la mort? Passe
encore si notre mésaventure était de celles qu'on soulage avec une ou
deux couples d'emplâtres; mais à peine si tout l'onguent d'un hôpital
suffirait pour nous remettre sur nos pieds.
Laisse là ces vains discours, dit don Quichotte, et fais face à la
mauvaise fortune. Voyons un peu comment se porte Rossinante, car le
pauvre animal a eu, je crois, sa bonne part de l'orage.
Et pourquoi en serait-il exempt? reprit Sancho, est-il moins chevalier
errant que les autres? Ce qui m'étonne, c'est de voir que mon âne en
soit sorti sans qu'il lui en coûte seulement un poil, tandis qu'à nous
trois il ne nous reste pas une côte entière.
Dans les plus grandes disgrâces, la fortune laisse toujours une porte
ouverte pour en sortir, dit don Quichotte; et à défaut de Rossinante,
ton grison servira pour me tirer d'ici et me porter dans quelque château
où je puisse me faire panser de mes blessures. Je n'ai point, je te
l'avoue, de répugnance pour une telle monture, car je me souviens
d'avoir lu que le pèr
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