Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième
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Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième
Author: Tallemant des Réaux
Editor: marquis de H. de Chateaugiron
L.-J.-N. Monmerqué
Jules-Antoine Taschereau
Release date: April 8, 2013 [eBook #42497]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES HISTORIETTES DE TALLEMANT DES RÉAUX, TOME QUATRIÈME ***
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
MÉMOIRES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX.
PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
LES HISTORIETTES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX,
MÉMOIRES
POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
PUBLIÉS
SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
avec des éclaircissements et des notes,
PAR MESSIEURS
MONMERQUÉ,
Membre de l'Institut,
DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
TOME QUATRIÈME.
PARIS,
ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PLACE VENDÔME, 16.
1834
MÉMOIRES
DE
TALLEMANT.
LA PRÉSIDENTE PERROT.
La présidente Perrot est fille de cet impertinent nommé Combaut, à qui
M. de Sully, comme on voit dans ses Mémoires, vouloit faire couper le
cou à Londres, durant son ambassade; c'est celui-là même pour qui on
prit Gombauld, l'académicien. Il étoit fils d'un garde-sacs fort
riche.
La présidente Perrot est une des femmes du monde qui a le plus de
mignon: je dis qui _a_, parce que, encore aujourd'hui, après avoir
fait dix-huit enfants, si je ne me trompe, elle est encore jolie, et,
quoique petite, elle n'est point devenue trop grosse. Elle a toujours
été un peu coquette; mais on ne croit pas qu'elle ait conclu; elle ne
manque point d'esprit. D'Ablancourt, cousin-germain de son mari, y
mena Patru, avec lequel il avoit fait amitié; ils y étoient tous les
jours.
Un carnaval, qu'on devoit jouer _les Bergeries_ de Racan, en une
société du quartier Saint-André, chez un nommé M. Guiet, greffier du
parlement, il prit une fantaisie à un vieux garçon, parent du
président, nommé Montgazon, Gascon, et qui avoit vu tout le beau
monde, de jouer une farce après cette pastorale: on ne fit que rire de
cette pensée. Le lendemain, la présidente, qui étoit en couche, écrit
un billet à Patru, qu'il vînt vite, et elle lui dit, quand il fut
arrivé: «C'est tout de bon aujourd'hui; Montgazon a déjà fait le plan;
ceux qui jouent les _Bergeries_ sont ravis de notre proposition.» Le
dessein fut fait pour les acteurs qu'on avoit, et pour se moquer des
amants qu'avoit la fille de Guiet. La présidente, quoique, se
conservant avec grand soin, elle fût d'ordinaire fort long-temps en
couche, se leva pourtant au bout de trois semaines. Elle étoit fort
jolie, fort éveillée et fort jeune. Son mari n'étoit alors que
conseiller; on donna à la présidente le personnage de la fille à
marier; son père se nommoit sire Anselme: c'étoit d'Ablancourt; et la
propre demoiselle de la présidente faisoit sa mère. Madame Des Etangs,
sœur du président, faisoit la servante; Gros-Guillaume, c'étoit un
gentilhomme de Brie, nommé Meneton; Patru étoit le premier amoureux;
un conseiller, nommé Ligny, garçon riche, mais assez sot, faisoit un
écolier nouvellement revenu d'Orléans; et quoique, comme j'ai dit, ce
ne fût qu'un impertinent, il ne laissa de faire fort bien; car, en
faisant l'impertinent, il faisoit son personnage. Il étoit encore
garçon et un peu feru de la présidente; il gronda quelque temps de ce
que Patru avoit fait le premier personnage; mais Montgazon, qui étoit
un diseur de vérités, lui dit qu'il se moquoit, et qu'il falloit que
chacun fît ce à quoi il étoit propre. Ce Montgazon jouoit une fois
contre un homme qui avoit les mains fort noires, et qui fit tomber
par mégarde des jetons. «Mais aussi, lui dit-il, monsieur, de quoi
vous avisez-vous, de jouer avec des gants?--Je n'en ai point, dit
l'autre.--Ah! ma foi, reprit-il, je croyois que vous en eussiez.»
Pour revenir à Ligny, il alla dire une fois à Montgazon: «Monsieur,
j'ai considéré comment fait Térence, il ne fait pas comme vous.--Quand
vous entendrez Térence, lui dit Montgazon, on vous en croira.» On
avoit mis un homme du voisinage, nommé Le Fèvre, pour faire le
quatrième amoureux. Le président Perrot faisoit le troisième, qui
étoit un capitan: c'étoit un assez petit rôle. Ce Le Fèvre en un
endroit avoit à dire: «Madame, je l'entendrai volontiers.» Il dit:
_voulentiers_, et prit son chapeau par la forme pour faire une
révérence. Montgazon dit: «Regardez, de sa vie il n'a dit
_voulentiers_, ni n'a pris son chapeau comme cela.» On le cassa.
La scène s'ouvrit par madame Des Estangs, en chantant et en filant,
deux choses qu'elle faisoit admirablement bien; d'ailleurs, elle étoit
née à la comédie, et surtout pour le personnage de servante. Ce début
fut si gai et si agréable qu'un Italien, nommé Andreossi, qui avoit
résolu de s'en aller dès que la pastorale seroit finie, lui qui avoit
vu tous les bons farceurs de delà les monts, y demeura jusqu'à quatre
heures du matin, encore qu'il n'eût point soupé. D'Ablancourt, au
jugement de tous, passa de bien loin Gauthier-Garguille, dont il avoit
imité l'habit. Il chanta aussi une chanson comme lui. En un endroit de
la pièce, Meneton surpassa aussi Gros-Guillaume, car ils paroissoient
l'un et l'autre aussi naturels que ces deux excellents acteurs, et
avoient bien plus d'esprit. Ils furent fort plaisants dans l'entretien
qu'ils eurent sur le Grand-Caire, où sire Anselme avoit, disoit-il,
été consul de la nation françoise. «Ah! vraiment, disoit Agathe (la
présidente s'appeloit ainsi), nous ne dînerons de long-temps; voilà
mon papa sur son Grand-Caire!» Patru et elle se dirent de fort
plaisantes choses. Elle lui reprocha sa petite vie, car elle
n'ignoroit pas l'histoire de madame Levesque[1], et lui ne l'épargnoit
pas, car il la connoissoit fort bien; il savoit qu'elle eût bien voulu
qu'il eût été de ses adorateurs, et lui ne vouloit point avoir affaire
avec une fine mouche qui ne prétendoit que badiner[2]. La demoiselle
faisoit si bien que, quand elle se mettoit en colère, les veines du
col lui enfloient gros comme le doigt; et elle étoit ravie de pouvoir
gronder sa maîtresse, et lui dire ses vérités impunément.
[1] On a vu plus haut l'histoire de madame Lévêque (t. III, p.
278).
[2] Si quelqu'un en a eu quelque chose, ç'a été le fou de
président de La Barre. (T.)
En une scène, sur la fin, sire Anselme, qui vouloit honnir sa
servante, qu'il avoit surprise en flagrant délit, consultoit avec son
valet; Gros-Guillaume étoit d'avis qu'on la mît sur le cheval de
bronze avec un écriteau: «Voire, dit l'autre; mais qui t'a dit que le
cheval de bronze porte en croupe.» Il dit un million de folies, et
quasi rien de ce qu'on avoit prémédité. Et la seconde fois, il dit
toutes choses nouvelles. Il a l'esprit admirablement vif. Aux noces de
sa fille, il se mit à danser _la Pavane_, et on dit qu'il n'y a jamais
rien eu de si plaisant. Feu M. le comte (_de Soissons_), qui en ouït
parler, voulut voir cette farce, car elle fut jouée deux fois. L'autre
fois, ce fut chez la mère de la présidente; mais on lui fit dire que
s'il venoit on ne joueroit point. Patru dit qu'il n'a jamais tant ri
qu'il rit aux répétitions. Pour le reste on l'a oublié[3].
[3] Cette description d'une farce jouée en société, du temps de
Louis XIII, est une des choses les plus curieuses que Tallemant
nous ait transmises. Les autres Mémoires du temps n'offrent rien
d'analogue.
PERROT D'ABLANCOURT[4].
D'Ablancourt en ce temps-là avoit le plus beau feu du monde. On lui
avoit donné je ne sais quel dogue à cause qu'il logeoit vers le
Luxembourg: le chien aboyoit toute la nuit. Il le vendit en disant:
«J'aime bien mieux être volé deux fois l'année que de ne dormir point
toutes les nuits.» En ce temps-là il jouoit, et, comme il perdoit, son
laquais le vint tirer par-derrière et lui dit: «Mordieu! vous perdez
là tout notre argent, et tantôt vous me viendrez battre[5].»
[4] Nicolas Perrot d'Ablancourt, né à Châlons-sur-Marne le 5
avril 1606, mort à Paris le 17 novembre 1664.
[5] Ce même valet, qui avoit été nourri avec lui, se mit en tête
de le marier; mais d'Ablancourt manquoit toujours aux entrevues.
Une fois il lui dit: «Mais ne me faites donc plus comme cela; je
n'ai que des reproches de vous.» (T.)
Le père du président, nommé Cyprien Perrot, conseiller à la
grand'chambre, étoit un homme de mérite, et qui ne craignoit rien. Sa
famille l'enferma le jour qu'on jugea la maréchale d'Ancre, car il
n'eût pas manqué de l'absoudre. Ce fut lui qui sauva Théophile. Son
père, Nicolas Perrot, dont l'anagramme est: _portera conseil_, étoit
chancelier du duc d'Alençon, et eût été chancelier de France, si son
maître eût survécu à Henri III: ce chancelier étoit un grand
personnage. Cyprien Perrot avoit beaucoup d'estime pour son neveu
d'Ablancourt, et, voyant que M. de La Salle son cadet, qui s'étoit
fait huguenot, avoit laissé ce garçon, qui étoit son fils, fort jeune,
il l'empauma, et lui fit changer de religion. Il étoit sur le point de
lui faire avoir une abbaye quand il prit je ne sais quels remords à
d'Ablancourt; il n'avoit pas la conscience en repos; il s'en va
étudier en théologie en Hollande. La présidente disoit à Patru que
toute sa frayeur étoit que d'Ablancourt ne se fît ministre. Au retour
de là il se mit à travailler, car il avoit mangé une partie de son
bien, et le père, qui étoit naturellement fainéant, non pas à écrire,
car en vers et en prose il a fait plusieurs méchants ouvrages, lui
disoit toujours: «Ma surdité... (Il en étoit incommodé; et de là vient
qu'un Italien disoit de d'Ablancourt, _stentoreggia sempre_, car il
étoit accoutumé à parler à un sourd.) Ma surdité, disoit ce bon homme,
m'a empêché de faire quelque chose.» Comme d'Ablancourt étoit en
Hollande, un libraire lui dit: «Monsieur, ne vous plairoit-il point
acheter un gentil poète françois?» Il trouva que c'étoit son père.
D'Ablancourt étoit un esprit comme Montaigne, mais plus réglé; il
s'est amusé par paresse aux traductions, et n'a rien produit de
lui-même que la préface de _l'Honnête femme_[6]. Lui et Patru
raccommodèrent fort le livre du Père du Bosc qui a ce titre. Cette
préface fut faite avant que d'Ablancourt allât en Hollande. Après
avoir bien lu les Pères, il dit que pour trouver du sens commun il
faut aller au-dessus de Jésus-Christ. Il disoit à l'Académie, sur le
mot _apostoliquement_: «On dit _prêcher apostoliquement_, pour dire
prêcher mal.» Une fois voyant Patru qui se tourmentoit de ce qu'on
alloit mettre une sotte phrase dans le Dictionnaire, il lui dit: «Ne
te mets point en peine; puisque je tiens aujourd'hui la plume, j'y
mettrai bon ordre.» Je ne parlerai point ici de ses traductions ni des
libertés qu'il s'y donne. Il faut bien qu'il ait raison, puisqu'on lit
ses traductions comme des originaux. Il commença par quelques
harangues de Cicéron: _Pro Quintio_, _pro lege Maniliâ_, _pro
Ligario_, _pro Marcello_, sont de sa traduction; après il traduisit
Minutius Félix, Tacite, Arrien, César, la Retraite des dix mille et
Lucien.
[6] Ce passage montre que d'Ablancourt a composé la préface de
_l'Honnête femme_, par le Père Du Bosc, religieux cordelier,
conseiller et prédicateur ordinaire du Roi. Paris, 1658, petit
in-12. Nous citons la quatrième édition, qui est sous nos yeux;
elle est dédiée à la duchesse d'Aiguillon. La préface, qui sert
de défense à l'ouvrage, indique qu'elle n'est pas de l'auteur,
mais d'Ablancourt y garde l'anonyme.
Il s'est accoquiné à la province, et il ne vient presque plus ici que
quand il a un livre à faire imprimer. J'oubliois de dire qu'il copie
jusqu'à cinq fois ses ouvrages. C'est un garçon d'honneur et de vertu,
et le plus humain qu'on sauroit trouver. Il a peu de santé à présent,
et cela l'attache encore plus que jamais à la campagne.
Il disoit que la Providence mettoit toujours l'appétit d'un côté et
l'argent de l'autre.
Sur une contestation qu'ils eurent, Conrart et lui, sur l'orthographe
de _fistes_, etc., s'il falloit une _s_ ou non, après avoir disputé je
ne sais combien de jours, un matin il lui porta le livre qu'il vouloit
faire imprimer:
«Tenez, lui dit-il, mettez les _fisstes_ et les _fusstes_ comme vous
voudrez. J'ai doublé l'_s_ pour faire sentir qu'il la faut siffler.»
Quand, pour excuser un mauvais auteur, on lui disoit: «Mais ne
trouvez-vous pas qu'il a bien du feu?--Oui, répondoit-il, mais c'est
du feu d'enfer.»
Ce fut M. Nau, sieur de Montgazon, qui avoit été avocat, et est mort
abbé d'Hermières[7], qui lui inspira l'aversion qu'il eut toute sa vie
pour le barreau. Il soutenoit que presque tous les gens de robe
étoient des ridicules, et il disoit de Patru: «C'est dommage qu'il
soit avocat.» C'étoit un vieux garçon qui avoit vu le beau monde.
[7] L'abbaye d'Hermières, près de Tournan en Brie.
D'Ablancourt dansoit naturellement en grotesque sans avoir jamais
appris à danser; il contrefaisoit si parfaitement Gauthier-Garguille,
que ce célèbre acteur ne dédaignoit pas quelquefois de disputer contre
lui à qui joueroit le mieux. Tous les soirs il divertissoit son oncle
Perrot en contrefaisant tout le voisinage; il contrefaisoit son oncle
même, et jouoit le baron d'Auteuil plus que personne. «N'ai-je pas,
disoit-il, fait imprimer ma généalogie, mon âge; et l'âge de toutes
mes sœurs n'y est-il pas?» Cela faisoit enrager la présidente. Cette
grande gaîté s'évanouit par son second changement de religion, ou
plutôt, pour parler correctement, par sa récipiscence: il ne fut plus
si agréable à beaucoup près.
Une fois que Patru alloit plaider: «Ah! lui dit-il, mon ami, je te
plains; c'est le malheur des honnêtes gens qu'en quelque lieu qu'ils
parlent, il faut qu'ils parlent devant bien des sots.»
LE BARON D'AUTEUIL.
La présidente Perrot a un frère qui a l'honneur d'être un peu fou par
la tête. Il s'avisa en sa petite jeunesse de dire qu'il étoit de la
maison de Bourbon, non royale; et s'étant mis à suivre le barreau pour
quelques années, pour y faire admirer son éloquence, il se faisoit
porter la robe par un page, et s'appela le baron d'Auteuil; il fit une
belle généalogie, bien imprimée, et prit l'épée. Après, il se maria à
une Bournonville, de bonne maison de Flandre, à la vérité, mais fort
gueuse. Cette femme prit la peine de le faire cocu, et de lui aider à
se ruiner. Elle mourut jeune, et, comme la présidente alloit pour le
consoler, dans le transport, après avoir dit qu'il perdoit une femme
de grande vertu, il se mit à genoux, et dit qu'il n'y avoit que Dieu
qui lui pût donner la consolation nécessaire, et que c'étoit à lui
seul qu'il la falloit demander.
Une fois la présidente, voyant son fils aîné folâtrer, dit à
d'Ablancourt: «Tiens, il sera fou comme toi.--Dites comme son oncle
d'Auteuil, ma cousine, répondit d'Ablancourt; c'est un Perrot enté sur
Combault.»
Une fois le baron et d'Orgeval, maître des requêtes, se prirent de
paroles: le baron conta cela à sa sœur, et lui dit: «Ma sœur, il
fut assez insolent pour m'appeler _chevalier de la table ronde_. Je
vous jure que sans le respect que je me porte à moi-même, je lui eusse
passé mon épée au travers du corps.» Cet homme s'avisa après de faire
des livres; et, pour cajoler le cardinal de Richelieu, il alla faire
l'histoire de tous les ministres d'État, et il veut, à toute force,
que chaque roi ait eu un premier ministre. Depuis, M. le Prince
d'aujourd'hui[8], je ne sais par quelle rencontre, l'alla mettre
auprès du duc d'Enghien, où il ne fut pas long-temps.
[8] Le grand Condé.
MADAME COULON.
Madame Coulon est fille de Cornuel, contrôleur général des finances[9]
et président des comptes, et de sa servante qu'il épousa un peu avant
de mourir. Elle fut mariée en premières noces à un marchand qu'on
appeloit M. de La Marche; La Marche ne dura guère; elle revint chez
son père. Or, il avoit un commis, nommé Argenoust, qui avoit une jolie
femme; le président s'en accommodoit, et le commis, par droit de
représailles, s'accommodoit de sa fille Cornuel le surprit un jour
avec elle: «Monsieur, lui dit cet homme, vous avez ma femme, il est
raisonnable que j'aie votre fille». Cornuel mit sa fille à
Montmartre, mais elle en sortit. Coulon[10] en devint amoureux. M.
d'Elbeuf en étoit aussi épris; et elle est encore bien faite. On fit
sur cela ce vaudeville:
Bonjour la compagnie,
Bonjour monsieur Coulon;
La Marche est bien jolie,
Mais craignez le bâton,
Bonsoir la compagnie,
Bonsoir monsieur Coulon.
[9] Il étoit beau-frère de madame Cornuel, si célèbre par ses
bons mots. (_Voyez_ l'article de cette dernière, p. 72 de ce
volume.)
[10] Coulon est conseiller au Parlement, et fils d'un homme
d'affaires. (T.)
On dit pourtant que Coulon coucha avec elle avant que de l'épouser.
Durant sa grande amour, Coulon, en allant à la messe pour y voir la
belle, demandoit aux gens: «N'avez-vous point vu mon ange? Mon ange
est-il passé? Mon ange est-il allé à la messe?» Enfin, il l'épousa du
consentement du père. Aussitôt il se met à en conter à celle-ci et à
celle-là, et elle à coquetter de son côté. On dit qu'il disoit, voyant
qu'il n'avoit point d'enfans, que tous ses amis et lui ne pouvoient
faire un enfant à sa femme[11]. Cornuel mort, elle se fit séparer de
biens, car c'est un étrange ménage, par le moyen de M. d'Émery, qui,
ayant eu la charge de contrôleur général, s'étoit mis à lui faire
l'amour; elle sauva la charge de son père et bien d'autres choses. Le
prieur Camus fit ce maquerellage; la suivante étoit pour Chabenas.
D'Émery faisoit faire plusieurs petites affaires à son inclination qui
pouvoient valoir huit mille écus par an. Coulon ne bougeoit de chez
le galant de sa femme, et offroit sa faveur à tout le monde; il
l'accompagnoit à la campagne, et n'en faisoit point la petite bouche;
aussi d'Émery lui rendit-il un grand service; car il fit un garçon à
sa femme. L'abbé d'Effiat disoit que cet enfant étoit fort
_émérillonné_. Un jour Coulon, en présence de Tallemant, le maître des
requêtes, et de sa femme, appela la sienne p..... Elle se mit à
pleurer, et lui reprocha que c'étoit lui qui avoit voulu qu'elle se
donnât à M. d'Émery, et, avec une naïveté étrange, elle se mit à
conter tout cela à madame Tallemant, qui se reculoit et lui disoit:
«Madame, en voilà assez; en voilà assez, madame.» D'Émery la quitta
pour Marion[12]. Depuis, je ne sais où elle s'étoit gâtée; mais le
bruit à couru qu'elle avoit sué la v..... à la campagne, il y a plus
de douze ans.
[11] Un autre disoit: «Tout le monde couche avec ma femme hors
moi.» (T.)
[12] Marion de Lorme. (_Voyez_ son article, t. III, p. 141.)
Il prit une fantaisie à Coulon, environ en ce temps-là, d'entendre les
auteurs latins; il fait venir Pepandre[13], mais ce pauvre diable ne
fut pas satisfait du paiement, et il disoit en se plaignant: «Je
l'avois rendu digne d'une honnête femme.»
[13] Ce nom est incertain dans le manuscrit.
Coulon ne manque pas d'esprit; mais il dit des saletés: en présence
des femmes, je lui ai ouï dire _sucre_. Au reste, on ne sait comme il
a fait; mais, jusqu'à la _fronderie_[14], il a beaucoup dépensé. Sa
femme lui donnoit peu; je ne crois pas que quelque vieille
l'entretînt; il n'est ni assez jeune, ni assez beau pour cela. Je ne
dirai pas aussi que ce fût la fausse monnoie. On parlera de lui
amplement dans les Mémoires de la Régence.
[14] Le conseiller Coulon s'étoit jeté à corps perdu dans le
parti de la Fronde.
LA PRÉSIDENTE LESCALOPIER.
Lescalopier, président aux enquêtes, épousa une mademoiselle Germain,
fille unique, qui étoit riche; depuis, il vendit sa charge, et eut un
brevet de conseiller d'État. Ce n'étoit pas un homme trop bien bâti.
Etant marié, il se négligea fort, devint bourru, et ne faisoit plus
que lire Tacite. Sa femme, qu'on nomma toujours la présidente, étoit
blonde et de belle taille, mais un peu gâtée de petite-vérole. Quand
ce fou de marquis de Casquès[15], ambassadeur de Portugal, étoit ici,
la voyant masquée au Cours, il la crut belle; mais quand, par je ne
sais quelle aventure, elle se fut démasquée, il la pria de se
remasquer. Elle vouloit pourtant faire accroire qu'il lui avoit envoyé
des gants et des parfums, comme il faisoit à celles qui lui avoient
plu. Le comte de Charost[16] avoit épousé la sœur de Lescalopier; ils
logeoient ensemble. Toutes deux, aussi sottes l'une que l'autre, elles
ne se vouloient point céder. «Moi, je suis femme de l'aîné.--Moi, je
suis femme d'un capitaine des gardes-du-corps.» Elles se faisoient
garder leur place à la table dès que le couvert étoit mis, l'une par
un page, l'autre par un laquais.
[15] Cascais (T.)
[16] Charost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
toujours _mon maître_. Cela est bien _valet_. (T.)
On dit de la présidente que, croyant que La Rivière, aujourd'hui M. de
Langres, l'aimoit, à une collation elle ne mangea point, parce qu'il
lui avoit dit que si elle lui vouloit témoigner qu'elle agréoit ses
services, elle ne mangeroit point. Il se vouloit moquer d'elle, et en
avoit averti la compagnie. Tout le monde se tuoit de la servir. «Je ne
saurois manger, disoit-elle; j'ai une cruelle migraine.» Quelque temps
après, elle demande un verre d'eau. La Rivière lui fit signe. Elle
n'osa boire, et fit semblait qu'un mal de cœur lui venoit de prendre.
Brégis, en dansant avec elle les _six visages_, la voulut baiser comme
on fait à la fin; elle ne le vouloit pas. Il tâcha de la baiser par
force; elle lui donna un soufflet, et lui la décoiffa. Ne voilà-t-il
pas des gens bien raisonnables?
Montferville a été de ses galans; mais celui qui a fait le plus de
bruit, ç'a été Vassé, neveu de d'Ecqvilly, dont nous avons parlé
ailleurs, mais qui ne valoit pas son oncle. Elle a dit qu'elle l'avoit
aimé, à cause qu'il étoit d'une humeur conforme à la sienne,
c'est-à-dire fort étourdi. Il disoit qu'elle étoit si changeante, que
quand il avoit été quatre jours à Saint-Germain, il falloit
recommencer sur nouveaux frais. Enfin, pourtant cela alla si avant que
Charost s'en scandalisa, et mit le feu sous le ventre au mari, qui ne
songeoit qu'à son Tacite, et, en plein jour, avec un arrêt du conseil,
il la prend, et la mène dans un carrosse aux Feuillantines du
faubourg Saint-Victor, où il avoit une parente. Sur cela, l'abbé de
Laffemas fit la chanson que voici, qui a tant couru par tout le
royaume, et qui en a tant fait faire d'autres:
Ce fut entre deux et trois,
Qu'une voix
S'ouït près de Sainte-Croix[17]:
Au secours, on m'assassine,
On me _four..._ (_bis_)[18], on me fourre aux Feuillantines.
On vit arriver Charost,
Au grand trot,
Qui lui dit d'un ton fort haut:
Celles qui font les badines,
Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.
Est-ce donc là la douceur,
Monseigneur,
Qu'on a pour sa belle-sœur?
Belle-sœur, tante ou cousine,
Je les _four_... (_bis_), je les fourre aux Feuillantines.
Voyant venir son époux
En courroux,
Elle se jette à ses genoux:
Je ne serai plus mutine,
Sauvez-moi (_bis_), sauvez-moi des Feuillantines.
En ce moment a passé
Son Vassé[19],
Criant comme un insensé:
Au secours, voisins, voisines,
On la _four_... (_bis_), on la fourre aux Feuillantines.
Hélas! pour le passe-temps
d'un moment,
Faut-il que je souffre tant?
Pour avoir été coquette,
Faut-il que (_bis_), faut-il que je sois nonnette?
Encor si je l'avois fait
Tout-à-fait,
Je n'y aurois pas regret.
Pour n'avoir fait que la mine,
On me _four_... (_bis_), on me fourre aux Feuillantines.
Les recors et les sergents
Sont des gens
Qui ne sont point obligeants.
Pour gagner pinte ou chopine,
Ils vous _four_... (_bis_), ils vous fourrent aux Feuillantines.
[17] De la Bretonnerie. (T.)
[18] Les femmes disoient bien soigneusement on me _four_.....;
elles n'avoient garde d'oublier l'_R_. (T.)
[19] Surnommé à la cour _Son Impertinence_. (T.) (_Voyez_ plus
bas page 25.)
On fit bien d'autres couplets qu'il n'est pas nécessaire de mettre
ici[20].
[20] Il y a dans le manuscrit deux autres couplets que Tallemant
a biffés. Les voici (le second est de Desbarreaux):
Vous qui entendez mes cris,
A Paris,
N'irritez point vos maris,
Car quand on fait la mutine,
On vous _four_... (_bis_), on vous fourre aux Feuillantines.
Monsieur de Bernay y vint,
En satin,
Tenant sa lardoire en main;
Hélas! c'est notre voisine
Que l'on _four_... (_bis_), que l'on fourre aux Feuillantines.
Cela fit un bruit du diable, et les enfants se montroient le pauvre
Lescalopier par les rues: «Tiens, tiens, disoient-ils, voilà le mari
de la _Feuillantine_.» En ce temps-là on s'avisa de faire certaines
rissolles au sucre, qu'on appela d'abord des _Florentines_; peut-être
que le premier pâtissier qui en fit se nommoit Florent; mais aussitôt
de _Florentines_ elles devinrent _Feuillantines_.
Elle n'y fut pas long-temps, car la mère, par un arrêt du parlement,
fit casser celui du conseil, et un des messieurs l'alla retirer des
Feuillantines. Elle alla loger avec sa mère; là elle recommença à
mener la même vie.
Un jour, à la comédie au Palais-Royal, Vassé se trouva auprès d'elle,
et les violons d'eux-mêmes se mirent à jouer les _Feuillantines_ entre
les actes. Tout le monde les regarda et se mit à rire. Ce fut une
étrange huée. Charost prit son temps et représenta à la Reine que cela
étoit de grande conséquence, et fit tant qu'il eut un nouvel arrêt.
Elle eut avis qu'avec des gardes-du-corps il vouloit l'enlever; elle
se sauva chez le président de Novion, qui la mena à Villebon, d'où
elle ne sortit qu'après s'être séparée volontairement de corps et de
biens. Le mari lui donna une terre. Depuis elle alla de quartier en
quartier, car sa mère même fut contrainte de l'abandonner. Elle reçut
les violons ayant le grand deuil de sa belle-mère; il y avoit deux
cents hommes et quatre femmes. Elle vendit une partie de cette terre
dont elle eut dix mille écus. Un huguenot béarnois, nommé Hitton, qui
avoit déjà escroqué une vieille veuve d'un des principaux officiers de
la cavalerie des États nommé Valquembourg, lui en arracha dix-huit
mille francs. Elle en avoit d'ordinaire deux; l'un qu'elle payoit, et
l'autre à qui elle ne donnoit rien, mais qui ne lui donnoit rien
aussi. On dit qu'un soir, comme elle avoit du monde à souper, et qu'on
vouloit faire des œufs à la huguenotte, le cuisinier dit que M.
Hitton avoit affaire du jus de mouton, et qu'il lui en falloit tous
les soirs. Cependant elle donna un soufflet à Bouteville qui lui
faisoit quelque insolence.
Une autre fois qu'elle avoit encore les violons, Bouteville, en
présence du prince de Conti, prit en badinant la perruque du chevalier
de Roquelaure, et la jeta au milieu de la salle. Le chevalier lui
donna quelques coups de poing, et puis dit tout haut: «Ce garçon est
incorrigible; les soufflets ne le rendent point sage;» et puis s'en
alla en haut dans la chambre du chevalier de Montaigu, car la
présidente logeoit en chambre garnie: trente Gascons le suivirent.
Pour Bouteville, il demeura sur son siége, et dansa comme si de rien
n'eût été. Le prince de Conti les accommoda, et traita cela de
badinerie. La _Feuillantine_ étoit ravie de voir que Bouteville avoit
encore eu sur les oreilles. Enfin, elle se décria d'une telle force
que Ninon s'offensa de ce qu'elle l'avoit fait prier au bal.
[1650.] L'été d'ensuite, sa mère la fit mettre dans un couvent de la
campagne, car personne n'en vouloit à Paris. Là, le jeune Saucour
l'enleva au bout de quelque temps. Le soir qu'il l'attendoit à la
porte, elle ne se coucha point, laissa coucher les autres, et quand
l'heure fut venue, elle menaça, un couteau à la main, de tuer une
tourière si elle ne lui ouvroit. Cette fille épouvantée, et peut-être
bien aise d'en être défaite, lui ouvrit. Saucour et elle allèrent
joindre M. le Prince.
Elle a fait cent extravagances depuis, et étoit comme en plein b....l.
Enfin, en 1666, vers la fin, elle persuada à son mari de la reprendre,
qu'aussi bien elle n'étoit plus d'âge à pouvoir faire des folies. En
effet, par principe de conscience ou autrement, il se remit avec elle.
M. DE BERNAY.
M. de Bernay étoit des Hennequins, bonne famille de Paris, et dont on
dit: _Hennequin, plus de fous que de coquins_[21]. Il étoit conseiller
à la grand'chambre, et abbé de Bernay en Normandie, une abbaye
d'importance. C'étoit un bel homme et propre; mais il étoit tellement
féru de la vision de tenir la meilleure table de Paris, qu'il en étoit
ridicule. On l'appeloit le _Cuisinier de satin_, car il alloit dans sa
cuisine; on lui mettoit un tablier; il tâtoit à tout, et faisoit tout
cela fort sottement. L'archevêque de Rheims le faisoit tout autrement
galamment que lui: c'étoit, s'il faut ainsi dire, un pédant de bonne
chère, car il étoit esclave de l'ordonnance de ses plats. Les jeunes
gens de la cour prenoient plaisir à lui-mettre tout en désordre. Il
disoit de Martin, autre _happeur_, qu'il ne lui pouvoit pardonner de
mettre du persil sur une carpe; que tout homme de bon sens ne feroit
jamais cette faute. Un de ses dits notables, c'est qu'il n'y avoit
rien si ridicule que de servir une bisque aux pigeonneaux après
Pâques; qu'il ne falloit que cela pour lui donner mauvaise opinion
d'un homme. Il disoit: «Mangez de cela, vous n'en trouverez pas de si
bien apprêté ailleurs.» Il vouloit qu'on tâtât de tout. Il lui arriva
une fois une étrange aventure. On jouoit chez lui; et le bruit couroit
qu'il partageoit l'argent des cartes avec ses gens. Je ne sais quel
brutal y alla dîner, et le bonhomme s'étant scandalisé de quelque
chose qu'il avoit dit, il le traita de cabaretier, et lui dit que sa
maison étoit une maison publique; que si on n'y payoit pas son écot,
on payoit en donnant pour les cartes, et que, de ce profit-là, il
tenoit cette table où il étoit certain qu'en bonne justice tout le
monde devoit être reçu.
[21] Boinville, qui fut trouvé caché sous le lit de la
Reine-mère, qui alla à Saint-Gervais avec un habit et un chapeau
blanc, et qui, ensuite, fut enfermé par ses parents, étoit
Hennequin. (T.)
Cet homme légua son cuisinier par testament au président Le Cogneux.
Aussi infatué de la cour que de la bonne chère, dans la maladie dont
il mourut, tout son chagrin étoit que le Roi, la Reine, ni le cardinal
n'envoyoient point savoir de ses nouvelles. «Hélas! disoit-il, ne
suis-je pas aussi bon serviteur du Roi qu'à la dernière maladie que
j'ai eue? Le Roi me fit bien l'honneur d'y envoyer.» Pour le
satisfaire, on fit venir des gens apostés qui, de temps en temps,
venoient de la part du Roi, etc. Il mourut ainsi le plus content du
monde. Peut-être en avoit-on usé ainsi l'autre fois?
M. DE VASSÉ.
Vassé étoit si décrié qu'on le surnomma _Son Impertinence_, et plus il
va en avant, plus on trouve qu'il est bien nommé. Ce fut Rouville qui
lui donna ce surnom.
Il devint amoureux de Ninon, et la convia à un cadeau à Saint-Cloud.
Il mit La Mesnardière de la partie. Cet homme, alors médecin-domestique
de la marquise de Sablé, et auteur de profession, vint avec des bas
couleur de feu, et, quoique Vassé eût quatre pages à cheval, il le
laissa sur l'estrapontin, et se mit au fond auprès de la demoiselle,
à qui il vouloit toujours parler bas. Scarron disoit que quand La
Mesnardière avoit ses jambes couleur de feu, il croyoit enflammer tout
le monde. Il étoit fils d'un apothicaire du Maine; et de _Julien_
qu'il s'appeloit il s'appela _Jules_, en l'honneur de Jules-César. Il
a fait une poétique, où il donne pour modèle de la tragédie une pièce
de théâtre qu'il avoit faite, nommée _Ælinde_; mais lorsqu'on voulut
la jouer, elle fut sifflée. Revenons à Vassé. Ninon lui donna avis
qu'il n'avoit pas l'haleine douce. «Que m'importe, répondit-il, je ne
m'en tourmente pas.--Je vois bien, reprit-elle, ce que c'est: vous
laissez ce soin-là à vos amis.»
M. de Vassé, pour s'être marié, ne renonça pas à la galanterie. Il a
épousé mademoiselle de Lansac. Dans son voisinage à la campagne,
auprès de Tours, il y avoit une jeune femme fort jolie dont voici
l'histoire. Une bretonne, nommée madame de Limoges, avoit une fille
unique qu'elle accorda dès l'âge de dix ans, contre l'avis du tuteur
de sa fille, à un cadet de la maison de Maillé[22]. Le tuteur fit
signifier des défenses du parlement à la mère et à l'accordée. Les
raisons de la mère étoient qu'elle ne prétendoit pas qu'on mariât sa
fille comme on l'avoit mariée; qu'elle avoit épousé qui son tuteur
avoit voulu. On passe outre; mais le mariage est rompu au parlement;
la fille est mise en séquestre aux filles Sainte-Élisabeth. Au bout de
quelque temps on accommode l'affaire; on les remarie; ils demeurent
pendant quelques mois à Paris, où, par malheur, la mère et la fille,
aussi étourdies l'une que l'autre, firent connoissance avec une
mademoiselle Alain, femme d'un huissier du conseil, dont on conte
maintes belles choses. Bientôt cette Alain fut leur confidente. Le
mari fit ce qu'il put pour leur ôter cette connoissance, et la mère
n'ayant point voulu cesser de voir cette demoiselle, un beau jour il
loue un logis, et y emmène sa femme. Mais cela ne fit que jeter de
l'huile dans le feu, car la demoiselle Alain, qui déjà étoit en colère
de ce que mesdemoiselles de Carman[23], sœurs de Maillé, et le comte
de La Marche, son frère, l'avoient priée un peu fortement de ne plus
voir leur belle-sœur, résolut de leur donner de l'exercice. Elle se
rend si bonne amie de la petite femme, qu'elle l'avoit des journées
entières chez elle en cachette, et eut tout le loisir de lui mettre la
galanterie dans la tête, et de lui donner de l'aversion pour son mari.
La mère aussi servit à le lui faire haïr. Vassé, qui à cause de la
terre de Lansac qu'il a eue de sa femme, étoit voisin de cette petite
emportée, la trouvant aigrie contre son mari, s'en prévalut, et fit si
bien qu'elle se résolut à se laisser enlever par lui pour se faire
démarier après; pour cela elle se dérobe. Le mari, qui n'est qu'un
veau, l'avoit laissée seule, sans mettre des gens sûrs auprès d'elle.
Les gens de Vassé l'enlevèrent, et lui, à ce qu'on dit, se trouva sur
le chemin à une journée de là, et l'accompagna à Paris secrètement. Il
fut si sot que de la mener toujours à cheval; peut-être avoit-il peur
qu'un carrosse ne fût plus aisé à découvrir. Elle n'avoit que quinze
ans; elle vint vite; elle étoit délicate; cela la fatigua fort. On dit
même qu'elle étoit toute meurtrie. Ici elle prit qualité de fille, et
fut quinze jours avec mademoiselle Alain. Au bout de cela il lui prit
un repentir; elle va trouver madame d'Angoulême, la veuve du bonhomme,
qui loge aux filles de Sainte-Élisabeth, et qui y est toute puissante.
Elle la connoissoit fort; elle étoit masquée, et la pria de trouver
bon qu'elle ne se démasquât point qu'elles ne fussent seules. Madame
d'Angoulême fut bien surprise de la voir. La petite femme la supplie
de faire en sorte qu'on la reçoive dans ce couvent. «On n'y reçoit
point, dit-elle, des personnes qui se veulent démarier.--Mais,
madame, j'ai du regret de ce que j'ai fait; ce n'est qu'en attendant
qu'on puisse accommoder mon affaire que je prétends demeurer
céans.--N'importe, cela est impossible; mais allons à Pique-Puce, chez
madame de Bouchavanes[24].» Comme elle y fut entrée, au bout de deux
jours elle tombe malade. Le mari arrivé envoya, par l'avis d'un de ses
amis, savoir comment elle se portoit, et lui dire qu'il étoit à Paris.
Cet envoyé parle à madame de Bouchavanes, qui lui promet de ramener
cet esprit tout doucement, et lui parle de son mari. «Ah! dit-elle,
madame, il ne me pardonnera jamais.--Ne vous mettez point cela dans la
tête, reprit l'autre; il est à Paris, et envoie savoir de vos
nouvelles.--Il est à Paris, dit-elle, toute surprise, il est à Paris.»
Et au même temps s'étant tournée de l'autre côté, elle entra en
convulsion, et mourut ce jour même. Le mari et Vassé après quelques
poursuites se sont accommodés.
[22] Leonor-Charles, comte de Maillé, épousa, le 21 octobre 1653,
Marie de Peschart, fille de François de Peschart, seigneur de
Limoges, et d'Olive du Coudray.
[23] Ce nom se prononce _Carman_, mais il s'écrit _Kerman_.
[24] Une veuve dévote qui a un petit couvent. (T.)
LE SAULNIER.
LE ROI D'ÉTHIOPIE.
Un conseiller au parlement, nommé Saulnier, jeune homme riche, mais
fils d'un apothicaire, avoit une maison à Brie, proche Saint-Maur; il
voulut voir le voisinage, et alla à Gournay, qui appartenoit à
Guepean, président au Grand-Conseil. Ce président avoit un frère qui
portoit le nom de Concressault. Ce frère, après avoir long-temps
entretenu sa servante, l'épousa enfin; il en eut une fille; mais il ne
la traita pas autrement en fille. De sorte qu'étant venu à mourir,
Guepean, qui vouloit avoir le bien de son frère, éleva cette nièce
comme une bâtarde, jusque-là, que feu M. d'Épernon en eut des enfants,
et qu'elle fut même quelque temps au lieu d'_honneur_. Quand Saulnier
alla à Gournay, cette nièce étoit avec madame de Guepean; il en devint
amoureux; elle étoit belle, et puis il ne savoit rien de sa vie
passée; et, la voyant auprès de madame de Guepean, qui étoit une
grande prude, il n'eut pas le moindre soupçon, et s'enflamma si bien
qu'il l'épousa. Ses parents plaidèrent pour faire rompre le mariage.
Lui-même disoit qu'il avoit été ensorcelé, qu'on avoit usé de charmes.
Guepean sollicite pour sa nièce. Saulnier, voyant que l'air du bureau
n'étoit pas pour lui, n'attendit pas un arrêt, et s'accommoda. Guepean
fut attrapé lui-même, car il fallut qu'il donnât vingt-cinq mille écus
à sa nièce, à quoi il fut condamné. C'étoit un méchant homme, il en a
été puni; il est mort sur un fumier.
La Saulnier étant dans la dévotion, à ce qu'elle disoit, quand le roi
d'Éthiopie vint à Paris[25], elle l'alla voir par curiosité comme les
autres; et, sachant la réputation qu'il avoit pour ces choses de nuit,
et que, comme un galant de l'Amadis, il se servoit dans ses combats
d'une antenne au lieu d'une lance, elle eut bientôt conclu avec lui.
Le mari ne s'en doutoit point; mais Des Roches[26], chanoine de
Notre-Dame, enragé de ce que Zaga-Christ (on l'appeloit ainsi) lui
enlevoit ses amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit
avertir de tout. Ce Des Roches faisoit l'ami de Saulnier, et lui avoit
fait vendre sa charge, lui promettant de le faire conseiller d'État;
il ne le put, et l'autre eut des lettres de vétéran, car il avoit
vingt ans de service. Le mari fait informer des déportements de sa
femme. Les amants, voyant cette persécution, résolurent de s'enfuir,
et prirent ce qu'ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint-Denis.
Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit
qu'elle aimoit mieux quatre mille écus dans son buffet qu'un sot sur
son chevet. Zaga-Christ ne voulut point répondre devant Laffemas au
Fort-l'Evêque, et dit que les rois ne répondoient qu'à Dieu seul. Pour
faire le conte bon, on accusoit Laffemas d'avoir été comédien; on
disoit que Laffemas avoit dit: «Qu'on m'apporte donc ma robe de
Jupiter.» Le feu évêque d'Angers trouvoit ce conte si plaisant, qu'il
appeloit sa plus belle robe de chambre, _sa robe de Jupiter_. Et dans
son testament, il y avoit un endroit en ces termes: _Item_, je lègue
ma robe de Jupiter, etc.
[25] Madame de Rambouillet alla voir dans Ramusio, et trouva que
les esclaves en Éthiopie étoient marqués au-dessus du sourcil. On
dit qu'on lui trouva cette marque. Il y a une relation imprimée
de son voyage et de sa fuite, ou plutôt un roman; car ce n'étoit
en effet qu'une fable. (T.)
Zaga-Christ se donnoit pour être fils du roi d'Abyssinie. C'étoit
vraisemblablement un imposteur. Il se fit entretenir à Rome et à
Paris, où il arriva en 1634. Il mourut en 1638, au château de
Ruel, où il a été enterré. On lui fit cette épitaphe:
Ci gît du roi d'Éthiopie
L'original.... ou la copie.
Le fut-il? ne le fut-il pas?
La mort a fini les débats.
[26] Michel le Masle, sieur Des Roches, portefeuille du cardinal.
Il a de bons bénéfices. (T.)
Depuis, M. de Ventadour, le chanoine de Notre-Dame, voulut tenter de
la remettre avec son mari; il va le trouver; et, comme il parloit à
lui, cette femme entre à l'improviste et se va jeter à ses genoux; lui
saute à une épée, et la vouloit tuer si le chanoine ne l'eût fait
sauver. Saulnier mourut vers le commencement de la conférence de Ruel
(en 1649). Il laissa trois cent mille livres de bien. Cette femme,
malgré deux arrêts du parlement qui avoient confirmé le traité que son
mari avoit fait avec elle, vouloit entrer chez lui; et les héritiers
furent contraints d'y faire mettre un corps-de-garde.
M. DE LAFFEMAS[27].
M. de Laffemas étoit fils d'un tailleur de cour, surnommé
Beausemblant. Il étudia et fut avocat; mais il s'attacha au Conseil,
et enfin se fit secrétaire du Roi; il étoit tout ensemble secrétaire
du Roi et avocat au Conseil. Le père avoit été à Henri IV, et ce
garçon étoit assez connu du feu Roi qui lui témoignoit de la bonne
volonté. Comme il avoit de l'esprit, il se poussa. On le fit procureur
général de la chambre de justice; après, le Roi voulut qu'il fût reçu
maître des requêtes; il avoit vingt ans de service d'avocat. On lui
donna une partie de sa charge. Ce n'est pas qu'il n'eût de quoi la
payer; car un commissaire au Châtelet, son parent, qui mourut garçon,
et avoit cent mille écus vaillant, lui avoit laissé tout son bien,
comme au plus honnête homme de sa parenté, et qui étoit le plus en
état de faire quelque chose. Cette charge étoit nouvelle; cela de soi
ne plaisoit guère aux maîtres des requêtes; d'ailleurs, leur corps
s'opposa à sa réception comme d'une personne indigne. De Pleix, avocat
assez satirique, mais mauvais plaisant, fut choisi pour plaider contre
lui. On mit en fait qu'il avoit été comédien, et avoit fait le
_fariné_. La vérité est qu'il faisoit assez bien Gros-Guillaume, qu'il
avoit joué plusieurs fois, mais en particulier, comme tout le monde
peut faire. On disoit encore qu'il avoit joué de ses propres pièces
dans une troupe de comédiens de campagne, et qu'il s'appeloit _le
berger Talemas_[28]. Je doute même, comme quelques-uns l'ont soutenu,
qu'amoureux de quelque comédienne, il ait suivi une troupe, et que par
hasard il lui soit arrivé de monter sur le théâtre, une ou deux fois,
pour l'amour d'elle.
[27] Isaac de Laffemas, d'abord avocat au Parlement de Paris,
ensuite maître des requêtes, né en 1589, lieutenant civil en
1638, mourut vers 1650.
[28] A Navarre, étant écolier, il fit une pastorale, qui y fut
jouée, où il y avoit un berger _Lefamas_, ou _Lemafas_, ou
_Falemas_, et un _Semblant beau_. (T.)
Montauban[29], autre avocat qui plaidoit contre lui, dit: «On me
demandera si je le reconnoîtrois bien? Non. Il étoit toujours
enfariné; mais il avoit un gros porreau velu à la fesse gauche, qu'on
voyoit bien clairement quand, pour faire rire, il montroit son c.l.
S'il plaisoit au conseil d'ordonner qu'il vînt en un coin mettre
chausses bas, etc.» Le chancelier de Sillery se mit à rire, et dit:
«Montauban, vous êtes un goguenard.» Laffemas plaida lui-même sa cause
et la gagna. Bois-Robert se vante de lui avoir fort servi auprès du
cardinal de Richelieu. Le cardinal de Richelieu disoit: «Ce M. de
Laffemas est venteux; s'il employoit à bien faire le temps qu'il met à
parler, ce seroit un grand personnage.»
[29] Ce Montauban, en lisant les auteurs, mettoit ce qu'il y
trouvoit de beau sur de petits morceaux de papier, et jetoit tout
cela dans un tiroir; puis quand il faisoit un plaidoyer, il
tiroit une poignée de ces billets au hasard, et il falloit que
tout ce qu'il avoit tiré entrât dans ce plaidoyer. (T.)--Si ce
fait n'est pas exact, c'est au moins une critique spirituelle de
l'abus qu'on faisoit alors dans les plaidoyers des citations
sacrées et profanes.
Chastelet, maître des requêtes, est celui qui lui a fait le plus de
mal; car on a une satire de lui contre Laffemas, qui est sanglante, et
il y a pourtant des endroits plaisants. Il insiste sur sa comédie et
sur ses cruautés. Laffemas a passé pour un grand bourreau; mais il
faut dire aussi qu'il est venu en un siècle où l'on ne savoit ce que
c'étoit que de faire mourir un gentilhomme; et le cardinal de
Richelieu se servit de lui pour faire ses premiers exemples. M.
Despeisses le définissoit ainsi: _Vir bonus, strangulandi
peritus_[30]. Il s'est vanté plusieurs fois de faire le procès à
quiconque auroit manié l'argent du Roi, et d'avoir une manière
d'interroger toute particulière pour tirer les vers du nez d'un
criminel. Le cardinal de Richelieu voulant faire pendre un nommé Du
Bois, qui, avec une canne percée dans laquelle il y avoit de l'or
qu'il en fit couler dans une épreuve qu'il fit, lui avoit fait
accroire qu'il avoit trouvé la pierre philosophale, et s'étoit fort
diverti, au bois de Vincennes, à ses dépens; le voulant faire pendre,
il le mit entre les mains de Laffemas, qui dit: «Au pis aller, nous
l'accuserons de magie.» Je ne sais pas comment on s'y prit, mais Du
Bois fut pendu. Je sais d'original une chose dont je ne saurois
l'excuser. Il interrogeoit un marchand de Limoges, nommé Rouillac,
accusé à tort de la fausse monnoie, et qui fut absous ensuite. Il fit
tout ce qu'il put, quoique cela soit défendu par les ordonnances, pour
obliger ce marchand à embarrasser dans ce crime Tallemant, trésorier
de Navarre, père du maître des requêtes, à cause qu'il le haïssoit
pour quelque amourette. Il étoit vindicatif et ambitieux.
[30] Bois-Robert disoit que quand Laffemas voyoit une belle
journée, il s'écrioit: «Ah! qu'il feroit beau pendre
aujourd'hui!» (T.)
Laffemas est passé à la postérité sous le poids de l'exécration.
Juge inique, dévoué au cardinal de Richelieu, son nom est devenu
le synonyme d'homme sans conscience, et presque de _bourreau_. Il
trouva son second en Angleterre, George Jefferys, chancelier sous
Jacques II.
On se moque dans cette satire de Chastelet de ce qu'il condamna le
cheval de bataille du baron de Siré à tirer le tombereau dans lequel
étoit l'effigie de son maître. Un maître des requêtes, intendant
d'armée, fit bien mieux, car il condamna les chevaux d'un homme comme
cela à tirer à la charrette de M. l'intendant.
Il étoit dévoué au ministère[31]. A la vérité, quand le cardinal de
Richelieu lui fit exercer par commission la charge de lieutenant
civil, il acquit beaucoup de réputation, et ôta bien des abus. A vivre
en saint, comme on dit, mais ce n'est pas en saint de paradis, la
charge peut valoir vingt mille livres; il n'en tiroit que six: aussi
n'avoit-il rien donné pour cela; au lieu que Moreau avoit emprunté
pour être lieutenant civil. On disoit: «Cet homme s'acquitte bien de
sa charge,» car il voloit en diable et demi.
[31] Il étoit mal avec le chancelier et avec Bullion, à qui il
dit en plein conseil, qu'il seroit ravi d'avoir la commission de
lui faire son procès, et qu'il ne le feroit guère languir.
Bullion alla au cardinal faire ses plaintes, et lui dit qu'il
falloit que lui ou Laffemas se retirât. On obligea Laffemas
d'aller aux champs pour six semaines. (T.)
Laffemas n'avoit pas passé pour voleur dans les intendances qu'il
avoit eues. Je crois qu'il avoit les mains nettes[32]. Il étoit
effectivement bonhomme; je ne lui ai jamais vu rien reprocher que ce
que je viens de marquer. J'ai dit qu'il avoit de l'esprit. Il a fait
plusieurs épigrammes; il n'y en a guère de bonnes que les premières
faites. Il n'avoit pas grand jugement, ni grand savoir, ne se
connoissoit que médiocrement aux choses, et avoit assez des défauts du
peuple. Il s'avisa mal à propos d'aller faire des stances, en 1650,
pour montrer que la Fronde n'avoit fait que du mal. On lui répondit
avec ce titre: _Au Mazarin enfariné_; mais, quand on imprima la
réponse, on ôta le titre.
[32] Tardieu, lieutenant-criminel, l'alla accuser en plein
conseil. «Il ne se contente pas, messieurs, dit-il, d'avoir sa
charge pour rien, il empiète sur la mienne qui me coûte si cher.»
Le chancelier, Bullion et tous les pendards étoient pour Tardieu.
Laffemas répondit: «Je n'ai que deux mots à dire pour confondre
M. le lieutenant-criminel. Un marchand de la rue Aubry-Boucher
avoit quinze mille livres en argent dans un petit coffre-fort:
des voleurs rompent sa boutique, entrent et emportent le coffre.
Ils n'étoient pas encore à cinquante pas que des gens qui
partoient à la petite pointe du jour viennent à passer par cette
rue: les voleurs ont peur, et laissent le coffre sur une
boutique. Un marchand se lève de bon matin, et trouve ce coffre;
il vient me présenter requête, dit qu'il est prêt de le rendre à
qui il appartient, et demande quelque chose pour son droit
d'avis; le maître se trouve, et se présente avec la clef et le
bordereau des espèces; je fais ordonner cinquante écus pour le
droit d'avis. N'est-ce pas une affaire civile? Pour les voleurs,
que M. le lieutenant-criminel les pende, je les lui abandonne;
mais qu'a fait ce pauvre coffre-fort pour tomber entre ses
mains?» Tout le monde se mit à rire, et Tardieu fut baffoué. (T.)
Il avoit épousé la fille d'un riche notaire, nommé Haudessens; il en
eut bien des garçons et bien des filles. Il ne leur donnoit rien, et
ne maria jamais que deux filles. L'aîné de ces garçons étoit
conseiller à Metz; il fut six ans sans lui parler, quoiqu'il mangeât à
sa table, lui qui parloit tant aux autres gens. Il avoit un fils qu'on
appeloit l'abbé. Ce garçon a de l'esprit, fait des bagatelles en vers
assez bien; il fit plusieurs épîtres contre le Mazarin, durant la
Fronde; mais il a l'honneur de n'avoir pas un grain de cervelle. Il le
fit mettre en sa jeunesse à Saint-Victor. Le père disoit: «C'est un
débauché, il a fait _les Feuillantines_[33].» Le fils disoit: «C'est
un vieux bourreau.»
[33] _Voyez_ plus haut, page 19 de ce volume, la chanson dite
_des Feuillantines_, sur la présidente Lescalopier.
HAUDESSENS.
Le fils de ce notaire, dont nous venons de dire que Laffemas avoit
épousé la fille, étoit bien fait et avoit quelque esprit; mais il
étoit hâbleur et étourdi pour le moins autant qu'un autre. Il disoit
quelquefois de plaisantes choses; il se fourroit partout. On dit qu'il
n'a pas été malheureux en amourettes; on l'appeloit le marquis de la
Barre-du-Bec, parce que son père, qui étoit homme habile et homme de
bien, y logeoit. Coursy-Aubry et Haudessens prirent une telle aversion
l'un pour l'autre, qu'ils se sont battus plusieurs fois à coups de
poing, et quelquefois à coups de bâton. Haudessens fut le dernier à
bâtonner l'autre, et puis s'en alla en Espagne. Ils étoient assez bon
nombre de François. Il persuada aux autres de faire passer quelqu'un
d'entre eux pour marquis, et que les autres se diroient ses suivants;
que sous ce prétexte ce marquis de comédie seroit reçu partout, et
qu'eux par conséquent verroient bien plus à leur aise tout ce qu'il y
avoit à voir. Les autres y consentirent, et le choisirent pour faire
le marquis. Il arriva à Madrid lorsque M. de Rambouillet y étoit
ambassadeur extraordinaire. Il alla chez lui tout couvert d'or, et lui
conta l'invention dont il s'étoit avisé; après il le pria de ne le pas
découvrir. M. de Rambouillet en rit, et à une course de taureaux il
lui fit donner un échafaud; il le dit pourtant au comte-duc, et au
Roi même, qui trouvèrent cela assez plaisant, et le laissèrent jouir
de sa grandeur imaginaire. Il prit un valet espagnol qui le quitta à
Paris, en lui disant: «Vous n'êtes point gentilhomme, et moi je suis
soldat.» C'est quelque chose en Espagne, _soldado del Rey_.
Il alla après à Constantinople, où il s'avisa de _vagheggiare_[34] les
sultanes autant qu'il lui étoit possible; et, comme il rôdoit autour
du sérail, on le prit et on lui donna bon nombre de coups de latte. Il
disoit qu'il avoit quatre-vingt-une religions, et qu'il les trouvoit
aussi bonnes l'une que l'autre. Depuis, il se maria à Montpellier, où
il se fit maître des comptes et conseiller de la cour des aides; tout
cela est ensemble.
[34] _Vagheggiare_, lorgner.
En ce pays-là il eut une querelle. Un homme l'attaqua l'épée à la
main. Lui qui n'en avoit point se jeta à corps perdu sur cet homme et
lui ôta son épée. «Hélas! disoit-il en racontant cet exploit, jamais
je ne fus si étonné que de me trouver vaillant.»
BEAULIEU-PICART.
La famille des Picart est une des plus anciennes de la robe. Il y a
des grotesques comme dans toutes les maisons où l'on se pique de
noblesse. Il disoit: «Je ne sais quelle reine Blanche épousa en
cachette un Picart, dont ils viennent.» Son père mourut pauvre par
mauvais ménage, et laissa assez d'enfants. Ils étoient trois frères et
trois sœurs. L'aîné de tous étoit un garçon bien fait; il se poussa à
la cour; il étoit adroit à toutes choses, et principalement à dresser
toutes sortes d'oiseaux. Cela fit ombrage à M. de Luynes, qui
commençoit à se mettre bien dans l'esprit du Roi. En effet, il lui fit
dire que le Roi ne le voyoit pas de trop bon œil, et qu'il feroit
bien de se retirer. Il donna dans le panneau; il fit le froid avec le
Roi, qui le chassa enfin. Ce fut lui qui mit ses frères dans le jeu,
disant que, par le jeu, des jeunes gens qui n'avoient guère de bien
s'introduisoient partout et trouvoient moyen de subsister.
Beaulieu-Picart, dont nous écrivons l'historiette, s'y rendit fort
adroit et pipoit aussi bien qu'homme de France. Son aîné avoit un
maître à piper, et tous les grands joueurs s'en escriment. Ils disent
que c'est pour s'empêcher d'être trompés. Cet aîné mourut à vingt-cinq
ans, après avoir été long-temps incommodé d'un coup que lui donna
Souscarrière. Pour avoir prétexte de se battre, sans encourir la peine
de l'édit, ils firent semblant de se quereller sur un coup en jouant
à la paume; ils prennent leurs épées qui étoient sous la corde;
Beaulieu passe et va à Souscarrière, qui recula jusqu'à la grille, et
là, par un coup de prévôt de salle, le blesse et lui fait tomber son
épée. Le blessé enrageoit, car il ne faisoit nul cas de l'autre, et ne
voulut jamais s'accommoder que Souscarrière n'avouât qu'il avoit
reculé jusqu'à la grille.
Beaulieu-Picart, pour sauver la charge de son aîné qui étoit
ordinaire[35] chez Monsieur (il n'avoit voulu disposer de rien), se
met dans le lit comme s'il eût été le malade, et dicte un beau
testament; le voilà ordinaire chez Monsieur. Tout ce qu'il put avoir
de cette charge et tout ce qu'il pouvoit attraper d'ailleurs, car ç'a
toujours été un homme de bien, tout cela s'en alloit en braverie.
C'étoit un garçon fort bien fait, fort propre, et qui ne manquoit pas
d'esprit. Foucault, depuis conseiller au parlement en la place de son
père, devint amoureux d'une de ses sœurs, et l'épousa en dépit de
tout le monde. Il auroit bien mieux fait d épouser la fille du clerc
de son père, qui avoit quatre cent mille livres de bien, car il ne
prêteroit pas sur gages comme il fait, pour se récompenser, dit-il,
d'avoir épousé une femme par amour. Il disoit une fois à ce
secrétaire: «Je veux bien que vous sachiez que je suis le soleil
levant, et que mon père n'est que le soleil couchant.» Depuis cela,
Patru, qui en sa petite jeunesse étoit de leurs amis, pour dire le
soleil couchant, disoit toujours: «M. Famant le père.» Durant la
colère de son père il faisoit toujours des harangues, et il disoit:
«Si on m'appelle au parlement, vraiment je sais bien ce que je
dirai.--Hé! que diras-tu? lui disoit Patru.--Je dirai ma femme est ma
femme, car je l'ai épousée.»
[35] Gentilhomme ordinaire.
Beaulieu se mit en ce temps-là à faire l'amour à la fille de
Francini[36], à qui Patru donna le surnom de Petit Ange, tant elle
étoit jolie. C'est aujourd'hui la veuve de Du Peray, frère du
président Le Bailleul, gouverneur de Corbeil, que le feu Roi appeloit
Plante-Bourde. Patru, Perreau, le trésorier de France, et Beaulieu en
étoient tous trois un peu épris. Les deux autres, voyant que Beaulieu
étoit le plus épris, la lui cédèrent, c'est-à-dire n'allèrent point
sur ses brisées. Un jour qu'elle lui avoit donné rendez-vous pour un
moment à la porte de la rue, tandis qu'on servoit sur table, elle lui
dit: «Dépêchez-vous, car il faut que je m'en _vase_ souper.--Que je
m'en _vase_, reprit-il; Jésus! comme vous parlez!» Il ne fit que se
moquer d'elle d'avoir dit ce méchant mot, lui qui avoit été si
long-temps à avoir cette petite audience, et qui savoit bien qu'on
parloit de la marier. Une autre fois il n'avoit fait que de
l'entretenir des _reines Blanches_ de sa race. Je me souviens qu'on le
faisoit passer pour un garçon qui écrivoit bien, et c'étoit Patru qui
lui faisoit toutes ses lettres.
[36] Fontainier italien. (T.)
Il apprit à faire la petite voix, comme l'_Esprit de Montmartre_[37],
et, avec cette invention, il a fait cent espiégleries et cent
escroqueries. Il eut une fâcheuse affaire, car il se trouva à un vol
d'argent du Roi; et, s'il n'eût eu bon bec et bien des parents dans le
parlement, il en tenoit; mais on gagna les témoins. Au bout de
quelques années de campagne, car il fallut aller à la guerre pour
purger un peu sa réputation, un de ses parents, qui, faute de bien,
avoit été contraint de se faire curé-prieur de la Haute Maison, en
Bourgogne, lui donna avis que M. de la Haute Maison, gentilhomme de
quinze mille livres de rente, n'avoit qu'une fille à qui, non plus
qu'à sa femme, il ne faisoit manger que des croûtes; qu'il y falloit
songer, et qu'il l'allât trouver en Bourgogne. Il y fut, et fit
connoissance avec elle. Depuis, il arriva par bonheur que Foucault fut
rapporteur d'un procès de ce gentilhomme. On vient à Paris; la fille
ne bougeoit de chez madame Foucault, à qui le curé l'avoit
recommandée. Là, Beaulieu s'en fit aimer. Il étoit beau, et elle
n'étoit point belle. Il fut question d'épouser en cachette; un prêtre
de Saint-Innocent fit l'affaire pour cent pistoles; par l'avis de
Patru, il se saisit de l'extrait baptistère: le mariage fut consommé
chez sa sœur Foucault. La sœur de Beaulieu, celle qui n'est point
mariée, faisoit la sentinelle à la porte. Le procès gagné, elle
retourne avec son père et sa mère en Bourgogne, où elle s'ennuyoit
fort de n'avoir point son mari, qui étoit d'avis d'attendre que le
père ou la mère qui étoient vieux allassent en l'autre monde. Pour
déterminer son mari à venir la rejoindre, elle feignit qu'on la
vouloit marier. Beaulieu consulte avec ses sœurs, et ils prenoient de
_fichues_ résolutions, quand Patru y arriva, à qui il dit qu'il étoit
résolu de l'enlever. «Il faut donc, lui dit cet ami, avoir vos alibi
bien prouvés.» Et il lui en dit les moyens. Beaulieu part et l'enlève.
Il ne la mena d'abord que dans un bois, à demi-lieue de la maison, où
elle passa la nuit; lui cependant galope au prochain bourg, y bat
exprès un valet d'hôtellerie; en sort aussitôt; va à un autre, y fait
encore quelque désordre, et ainsi à un troisième, afin qu'il y eût
bien des procès-verbaux contre lui. Il étoit bien accompagné; il
faisoit des insolences impunément. Le lendemain matin il alla
reprendre sa femme et la mena à Paris chez madame d'Elbœuf, qui lui
donna une chambre, sans s'informer pourquoi la jeune Beaulieu gardoit
sa belle-sœur, et il n'y entroit que lui. Le beau-père l'accusa de
rapt; mais il fut condamné aux dépens. Depuis, on les accommoda; mais
le vieillard, qui ne valoit guère mieux que son gendre, mit dans
l'accommodement qu'on ne lui demanderoit aucune dot. Beaulieu vint au
conseil à Patru, qui lui dit: «Allez-vous-en chez lui avec bien du
train; il s'en ennuiera bientôt, et là peut-être lui persuaderez-vous
de vous céder quelque rente, ou quelque maison. (Il avoit une rente
sur M. d'Angoulême, qui avoit été rachetée.) Vous lui direz:
«Monsieur, vous ne tirez rien de cette rente; et vous avez souffert
qu'on s'emparât à vil prix de cette maison que vous aviez vers
Orléans. Cédez-moi ces deux pièces, et, par le moyen de mes
beaux-frères et de mes autres parents du parlement, j'en tirerai bien
quelque chose.» Mais, gardez-vous bien, dit Patru, de laisser la
minute de la donation chez le notaire du village, car le bonhomme la
retireroit d'autorité.» Il va chez son beau-père avec une meute de
chiens courants anglois qu'il avoit gagnée à un Anglois à qui auroit
le cheval le plus vite. Beaulieu et cet Anglois avoient quelquefois
dupé les sots, et on sait qu'ils s'entendoient ensemble, et
profitoient des paris que l'on faisoit. Le beau-père en fut bientôt
las, et lui fait la donation. Beaulieu retire la minute, et va à M.
d'Angoulême qui le paie d'une quittance. Il va à cette terre; on lui
montre un contrat de vente en bonne forme; il présente requête, expose
que son beau-père l'a trompé; ordonné qu'il donneroit en autre nature
de biens ce à quoi montoit ce qu'il avoit donné. Il fut donc contraint
de lui donner la terre de Senelé de huit cents écus de revenu. Dans
cette terre, il faisoit apparemment la fausse monnoie, rançonnoit ses
paysans, mais les exemptoit de gens de guerre, troquoit des chevaux,
et avoit trois fois plus de train qu'il n'en pouvoit nourrir en homme
de bien. Il se faisoit craindre par sa _fanfare_, et ne voyoit point
M. le Prince, parce que, disoit-il, il se moque des gentilshommes.
[37] _Voyez_ plus bas, p. 49.
Il mourut, il y a trois ans, à Rouen, en poursuivant un procès. Depuis
la mort de son beau-père, Patru avoue qu'il étoit embarrassé de cet
homme; qu'il avoit honte qu'on le vît chez lui; mais qu'il ne pouvoit
s'en défaire à cause de la vieille connoissance.
De ses deux autres sœurs, l'aînée épousa un baron de Maudestour, un
diable qui, ayant dessein d'étrangler sa première femme pour épouser
une de ses proches parentes, alla s'informer avant combien il lui
coûteroit pour la dispense, étrangla effectivement sa femme, mais
n'épousa point cette parente. Je ne sais pourquoi ce diable la laissa
veuve. La dernière alla demeurer avec son frère en Bourgogne. Avant ce
mariage, et dans leur grande misère, une de ses cousines nommée
Charpentier, qui avoit épousé Dalibert, aujourd'hui surintendant de la
maison de M. d'Orléans, pour trouver de quoi l'assister, s'avisa de
dire à Dalibert que toutes les servantes ferroient la mule, qu'elle
vouloit aller elle-même au marché. Et elle se chargea de tout ce soin
pour épargner, afin de donner à sa cousine.
L'ESTOILE[38]
ET SAINT-THOMAS.
L'Estoile, l'Académicien, étoit fils d'un audiencier de la
chancellerie[39]; mais d'une des plus anciennes familles de Paris,
jusques à y trouver un chancelier de France[40], il y a long-temps. Il
avoit eu quelque bien de patrimoine, mais il en mangea une bonne
partie en amourettes. Il en contoit à la fille d'un procureur nommé
Sandrier: elle étoit jolie, mais fort coquette; elle prenoit son
argent, se moquoit de lui, et en aimoit d'autres. A la vérité c'étoit
un visage extravagant et difforme tout ensemble. Beaulieu-Picart, qui,
comme nous venons de voir, étoit honnêtement insolent, se voulut
mêler aussi de la cajoler. Il y fut un jour avec Patru; il y avoit
ordre de lui dire qu'elle n'y étoit point; cependant, la porte étant
ouverte, il demande à se reposer dans la salle; là il se met à pester,
et vouloit rompre les vitres. Patru, pour le détourner de cette folie,
lui dit: «Beaulieu, je te prie, faisons réponse aux vers que l'Estoile
a mis sur le luth de sa maîtresse[41].» Voici les vers:
Je dois bien faire des jaloux
Lorsque je baise devant tous
Le sein de ma belle maîtresse.
Aux amants qui sont sous sa loi
Elle fait bien quelque caresse;
Mais elle n'embrasse que moi.
Ils mirent au-dessous, et ce fut de la main de Beaulieu:
Que te sert de baiser le sein
De ta belle maîtresse?
Insensé tu...... en vain,
Et te flatte d'une caresse;
Car jamais tu n'iras
Ni plus haut ni plus bas.
[38] Claude de L'Estoile, membre de l'Académie françoise, mort
vers 1652.
[39] Pierre de l'Estoile, audiencier de France, devenu célèbre
par le livre Journal sur lequel il inscrivoit l'événement de
chaque jour. Les Mémoires qu'il nous a ainsi laissés sont un des
ouvrages les plus curieux qui nous restent sur les règnes de
Henri III et de Henri IV.
[40] La mère de Pierre de L'Estoile étoit fille de François de
Montholon, garde des sceaux sous François Ier. Il n'y a pas eu de
chancelier de L'Estoile.
[41] Elle chantoit aussi et dansoit fort joliment; elle avoit de
l'éclat et étoit fort agréable. (T.)
L'Estoile a avoué depuis qu'il en pensa enrager, qu'il ratissa le mot
déshonnête, et qu'il fut tenté de se battre contre Beaulieu; mais je
m'arrêtai en disant: «Il me battra et se moquera doublement de moi.»
Il passa maintes nuits à la porte de sa maîtresse, car il étoit
poétiquement amoureux. Après, il se maria aussi poétiquement avec la
fille d'un procureur, car ces filles de procureur lui étoient
fatales[42], et celle-ci n'avoit point de bien. Il en fut si jaloux
qu'elle mourut du chagrin que lui donnèrent les bizarreries de son
mari. Il y avoit quelque chose d'extravagant dans cet esprit-là.
D'abord il parloit de lui comme d'un écolier; puis pour peu qu'on le
mît en train, il se mettoit au-dessus de Malherbe. Il y a pourtant
bien à dire, et il ne savoit presque rien. Jamais il ne lui prenoit
envie de vous dire des vers que dans les rues ou sous quelque porte,
et il ne travailloit qu'après avoir fait fermer tous les volets et
allumer de la chandelle, quand même c'eût été en plein midi. Jamais
homme n'eut plus l'air et l'esprit d'un poète que celui-là. Un jour
chez Gombauld un gentilhomme saintongeois demanda à Gombauld s'il ne
connoissoit point un tel qui faisoit si joliment des vers: «Non,» dit
Gombauld. L'Estoile, qui se promenoit dans la chambre, et qui n'avoit
pas desserré les dents, dit comme s'il eût prononcé un arrêt: «C'est
un grand malheur à un homme qui se mêle d'écrire, que nous ne le
connoissions point.» Chez Malleville, il foula aux pieds, comme un
monstre, une méchante pièce dont Malleville se divertissoit, et
prononça anathème contre elle d'un ton de voix foudroyant.
[42] Je ne sais s'il se repentoit d'avoir eu affaire avec des
procureurs, mais ayant été poussé assez incivilement au Palais
par un procureur, il demanda son nom. «Il s'appelle Fléau, lui
dit-on.--Vraiment, ce nom ne lui convient pas mal; je serois
d'avis, dit-il, qu'on appelât ainsi tous les procureurs.» (T.)
Un jeune auteur[43] lui lisoit un jour une pièce de théâtre[44]. Il
écouta les deux premières scènes; à la troisième, où un roi parloit,
il s'écria: «Le roi est ivre.» Un soir, comme il rajustoit un vers en
se retirant, on lui prit son chapeau; il ne s'en avisa que quand il
eut trouvé le mot qu'il cherchoit, et après il se mit à crier: _Aux
voleurs_; mais il n'étoit plus temps. Il n'étoit point âgé quand il
mourut; sa maladie fut bizarre, car tout est bizarre en lui. Il
s'étoit mis en fantaisie de ne manger que des confitures, et cela lui
causa une indigestion étrange: il rendoit les choses comme il les
prenoit, et ne sentoit point de douleur. Il en trépassa pourtant. On
dit que, par résignation à la volonté de Dieu, il donna tous ses vers
à un janséniste. Je ne sais ce que ce janséniste en a fait[45].
[43] Le Clerc. (T.)--Michel Le Clerc, de l'Académie françoise. On
ne connoît de lui que deux tragédies, _la Virginie romaine_, et
_l'Iphigénie_, qu'il eut la maladresse de faire représenter peu
après celle de Racine.
[44] _Ramire._ (T.)
[45] Les poésies de L'Estoile sont éparses dans les Recueils du
temps. On a de lui _la Belle Esclave_, tragédie, 1643, et
_l'Intrigue des filoux_, comédie, 1648.
Pour la Sandrier, elle eut bien des galants. Saint-Thomas, qui
faisoit, en Savoie, la charge de conseiller d'État, étant ici, en
devint amoureux, et l'emmena en Savoie, lui promettant de l'épouser,
afin de l'ôter aux autres. Elle prétend qu'il l'a épousée, mais qu'il
lui a volé toutes les pièces justificatives de leur mariage. Pour moi,
je ne le crois pas. Elle ajoute qu'il l'a voulu empoisonner: elle a
tâché d'en tirer quelque chose en plaidant; mais je pense qu'elle n'en
a guère eu. Elle revint à Paris il y a bien dix-sept ans, où elle se
mit à chanter des airs italiens; elle avoit appris à Turin. Elle fit
bien du bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même
qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière d'Italie, et
elle grimace horriblement; on dirait qu'elle a des convulsions. Elle
est fort fardée, et se mêle d'esprit. Je ne sais comment elle
subsiste. Autrefois elle a eu quelques galants. Le président de Thou
d'aujourd'hui en a été un. Peut-être a-t-elle épargné quelque chose.
L'ESPRIT DE MONTMARTRE ET RACONIS[46].
Un nommé Collet, qui demeuroit au faubourg Montmartre, fut surnommé
_l'Esprit de Montmartre_, à cause qu'avec une petite voix qu'il
faisoit, il sembloit que ce fût un esprit qui parlât de bien loin en
l'air[47].
[46] Charles-François d'Abra de Raconis, né vers 1580, au village
de Perdreau, près de Montfort-l'Amaury, évêque de Lavaur, en
1639, mort en 1646.
[47] Il paroît que le nom de ventriloque n'étoit pas connu alors.
Avec cette voix, il a fait dire bien des messes pour tirer des âmes du
purgatoire; il a pensé faire mourir des gens de peur, et a fait venir
la fièvre à d'autres. Une fois le cardinal de Richelieu, qui se
vouloit railler de celui qui a été évêque de Lavaur, que les
Jansénistes ont si bien étrillé, fit que cet homme se fourra dans la
foule de ceux qui accompagnoient le cardinal aux Tuileries, du nombre
desquels étoit notre évêque. Il se mit au milieu de la grande allée à
appeler: «_Abra de Raconis! Abra de Raconis!_» c'est son nom. Tout le
monde avoit le mot. Raconis, s'entendant nommer, tourne la tête, mais
ne dit rien pour cette fois. La voix continue: il commença à
s'épouvanter. Enfin, tout d'un coup il s'écrie: «Monseigneur, je vous
demande pardon si je perds le respect que je dois à Votre Eminence; il
y a déjà quelque temps que je me contrains: j'entends une voix dans
l'air qui m'appelle.» Le cardinal et tous les autres dirent qu'ils
n'entendoient rien. On prête silence, et la voix lui dit: «Je suis
l'âme de ton père qui souffre il y a long-temps en purgatoire, et qui
ai eu permission de Dieu de te venir avertir de changer de vie.
N'as-tu pas de honte de faire la cour aux grands, au lieu d'être dans
les églises?» Raconis, plus pâle que la mort, et croyant déjà avoir le
diable à ses trousses, proteste qu'il n'est à la cour qu'à cause que
Son Eminence lui avoit fait espérer qu'il lui pourroit rendre ici
quelque service; mais, etc. Après qu'on s'en fut bien diverti, on le
mena à son logis où il pensa mourir de frayeur, et on fut plus de
quatre jours avant que de le pouvoir désabuser[48]. Le cardinal en eut
quelque petite honte, et, le faisant évêque, lui envoya ses bulles
gratis. Dès qu'il fut évêque, il prit un page. Il donna son nom de
Raconis à un hameau qui s'appeloit Perdreau, près de Montfort-l'Amaury.
Là, il a bien fait de la dépense fort mal à propos, car sa maison ne
vaut pas l'entretien, et il l'a substituée à son neveu, sans avoir
payé ses dettes[49]. Une de ses plus belles qualités étoit de bien
jouer au ballon; il étoit gentilhomme. Il confessa à un de ses amis
dans la maladie dont il est mort que le déplaisir d'avoir été si
malmené par ces messieurs de Port-Royal le mettoit au tombeau[50].
[48] Cette anecdote semble être la plus ancienne de toutes celles
qui se rattachent à la bizarre faculté des ventriloques.
[49] Morery fait naître Abra de Raconis _au château de Raconis_,
que cet évêque a bâti dans sa vieillesse. Il en fait même un
grand prélat, et c'est comme cela qu'on écrit l'histoire!
[50] Raconis, auteur d'une philosophie imprimée en 1617, se
montra fort opposé aux Jansénistes. Despréaux l'a cité dans le
quatrième chant du Lutrin.
...... Alain, ce savant homme,
Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme,
Qui possède Abéli, qui sait tout _Raconis_,
Et même entend, dit-on, le latin d'A-Kempis.
Ce même Collet fit un tour tout pareil, et au même lieu, à M. Mangot,
maître des requêtes. Il le fit mettre à genoux comme Raconis.
Neufvillette avoit dans son régiment de chevau-légers un cavalier qui
faisoit la petite voix, et se faisoit apporter par les paysans, où il
lui plaisoit, leur argent, leurs habits, tout ce qu'ils avoient, et
puis l'alloit prendre quand ils étoient partis.
MADAME DE MONTANDRE.
La veuve du baron de Montandre est une petite femme qui peut encore
passer pour belle; mais, ce qu'elle a de plus beau, c'est les mains.
La Reine, qui s'en pique, et avec raison, les voulut voir. Entre
autres belles choses qu'elle dit à Sa Majesté, elle lui dit: «Ah!
madame, que vous avez l'esprit _pénétratif_.» Il n'y a jamais eu de
plus extravagante créature. Elle va par pays avec des habits de
Cléopâtre, je veux dire de la force de ceux des comédiennes, quand
elles représentent quelque grande reine. Elle a quelquefois dix ou
douze officiers vêtus de velours ou de satin noir, avec de petites
bottes comme des gens de ville, et ils la suivent à cheval à ses
journées; l'un est joueur de luth, l'autre violon, l'autre musicien,
parfumeur, distillateur, etc. Sur son lit, dans les hôtelleries, elle
a plus de vingt carreaux. Elle fut une fois deux jours à un petit
bourg du bas Poitou, nommé Bressuire, où il n'y a qu'un cabaret
borgne; elle s'y promenoit en carrosse avec une femme-de-chambre laide
comme le diable au côté d'elle et un joueur de luth au-devant, et
changeoit trois fois d'habit par jour. La dernière fois qu'elle vint à
Paris, l'argent lui manqua dès Orléans; comme elle s'en retournoit à
la province, elle fit marché à un batelier pour la conduire et la
nourrir elle et tout son monde, jusqu'à Ussé, entre Tours et Saumur.
Le batelier, qui savoit qu'elle avoit la moitié à cette terre, s'y
accorda. Le fermier vint au-devant d'elle et capitula à quatre-vingts
pistoles, pourvu qu'elle n'entrât point dans le château. Elle n'a pas
plus tôt l'argent, qu'elle y entre, fait battre les grains, et en vend
le plus qu'elle peut. Son mari l'avoit fort tenue de court. On le
blâmoit; mais, à cette heure, on l'excuse.
MADAME DE CHAMPRÉ
ET LES AUTRES DAMES DE NOYON.
Madame de Champré est fille d'un conseiller au parlement, nommé Henri;
mais il portoit le nom de la terre de Gerniou. Sa mère avoit été
mariée en premières noces avec un secrétaire du Roi, si je ne me
trompe, qu'on appeloit La Fontaine, et en avoit eu deux garçons. La
mère fut galante en son temps; mais non pas en comparaison de la
fille; car, dès treize ans, elle fut débauchée par un homme qui lui
montroit à jouer du luth, et on dit que le père, à la chaude, intenta
un procès contre cet homme qu'il ne poursuivit pas ensuite.
Après la mort de son père, elle fut mariée au fils de Ferrier, qui
avoit été ministre; ce garçon étoit lieutenant de l'artillerie.
Ferrier s'en contenta, et lui fit de grands avantages en l'épousant.
Elle étoit belle et friande.........; cela ne dura guère. Les
parents, qui, comme vous avez vu, sont fort avares, enrageoient de
payer un gros douaire à une si jeune femme; il y eut procès. En voyant
ses juges, un d'eux devint amoureux d'elle, c'est Mesnardeau Champré.
Il étoit veuf, et n'avoit pas été trop heureux en premières noces. Sa
femme, qui étoit demoiselle, l'avoit toujours méprisé, et il n'en
avoit point eu d'enfants; il étoit riche; il avoit cinquante ans,
petit, de fort mauvaise mine, et à tel point, qu'un laquais lui donna
un soufflet au Palais, le prenant pour un huissier de la chambre des
eaux et forêts. Il le fit emprisonner, et lui pardonna lorsqu'il ne
tenoit qu'à lui de le faire pendre; c'étoit un bon conseiller, mais
c'étoit tout. Un jour il dit à la belle veuve qu'il falloit qu'elle se
remariât, et que si elle l'en vouloit croire l'affaire seroit bientôt
faite. «Je connois, dit-il, un conseiller....» Il se dépeint. Elle vit
facilement que c'étoit de lui-même qu'il vouloit parler; et, après y
avoir pensé, elle accepta le parti. Je pense que ce qui la fit
résoudre, ce fut qu'un conseiller accrédité viendroit à bout de toutes
les affaires qu'elle avoit, bien mieux qu'un autre homme. Ce qui
arriva. Un an, ou environ, après, elle alla faire une promenade à
Courance[51], où étoit Poinville, cadet de Gallard, maître de cette
maison. Ce garçon ne faisoit que sortir du collége, et ne demandoit
qu'à faire galanterie; il étoit riche. Elle, par je ne sais quelle
gaillardise, alla avec madame Aubert, des Gabelles, et quelques autres
jouer du luth, dont elle jouoit aussi bien que personne, dans la
chambre de Poinville qui dormoit; cela l'acheva de vaincre, car déjà
il l'avoit trouvée fort à son gré. Elle avoit bonne mine, n'étoit
point trop grosse en ce temps-là, aux tétons près, grande, fort
blanche par la gorge et par le visage, même trop pâle, le reste n'est
pas de même; et, avec cela, elle dansa bien. Il est vrai que ses
tétons marquoient un peu trop la cadence. Pour la voix, elle l'avoit
d'une harangère ivre, et médiocrement d'esprit. Elle vouloit être
brave; Poinville donnoit; l'affaire fut bientôt conclue. Le mari
amoureux d'elle lui donnoit les violons pour la voir danser.
[51] Courance étoit un très-beau château du Gâtinois. Il a été
gravé.
Les frères s'aperçurent bientôt de cette galanterie, et en conscience
cela n'étoit pas difficile; en sorte que Poinville n'osoit plus aller
chez elle. Cela ne plaisoit guère aux amants, qui, pour se voir plus à
leur aise, se mirent d'une partie de promenade qui a bien fait du
bruit. Une madame d'Ecquevilly et une madame de Turgis, toutes deux
jolies, mouroient d'envie d'aller voir Liancourt et Blérancourt[52].
Elles en parlent à leurs galants, Mandat et La Barroullière, tous deux
conseillers au Grand-Conseil. On y ajoute madame de Champré et
Poinville, et pour grands chaperons mesdemoiselles Ogier, deux filles
d'esprit, déjà âgées, sœurs de cet Ogier dont nous avons parlé
ailleurs[53]; point de demoiselles, point de femmes-de-chambre. Les
voilà tous huit dans un carrosse à six chevaux. On dit, pour faire le
conte bon, que madame de Turgis dit à son mari, le plus ancien des
maîtres des comptes, que M. de Champré seroit du voyage, et que les
deux autres dirent à leurs maris que ce seroit Turgis qui les
accompagneroit.
[52] Le château de Liancourt, auprès de Clermont-Oise, et le
château de Blérancourt, bâti par Bernard Potier, près de Noyon.
[53] C'étoient sans doute les sœurs d'Ogier _le Danois_, et du
prieur Ogier, le prédicateur, dont il a été parlé plus haut dans
l'article de M. d'Avaux, (tome 3, page 385).
On ajoutoit que quand elles furent parties, les trois maris se
rencontrèrent au palais, et qu'ils furent aussi étonnés que si cornes
leur fussent venues. Comme cette partie étoit faite avec beaucoup de
prudence, elle ne manqua pas d'avoir le succès qu'elle devoit avoir.
La compagnie de M. d'Orléans étoit logée à Noyon. Les officiers, qui
virent de jolies femmes avec des jeunes gens, et qui ne vivoient point
comme s'il y eût eu quelque mari dans la troupe, ne les traitèrent pas
avec tout le respect imaginable. Sur cela on dit à Paris qu'elles
avoient passé par les piques, que les Ogier avoient été pour les
gendarmes, et les trois dames pour les officiers, et que les galants
avoient été malmenés, et avoient eu bien de la peine à retirer leurs
belles des mains des soldats à force d'argent. On en fit une chanson
qui commençoit ainsi:
Trois jeunes dames
Sont allées à Noyon;
Trois forts gendarmes
Leur y ont pris...
Les pauvres dames!
On leur a pris...
Dedans Noyon[54].
Cette aventure fit tant de bruit, que, pour dire une gaillarde, on
disoit: _Une dame de Noyon_. Pour madame de Turgis, je ne voudrois pas
assurer qu'elle ait conclu; mais c'étoit une des plus fines coquettes
de Paris. Il y avoit un vaudeville qui tranchoit le mot avec La
Barroullière; mais quelquefois les vaudevilles sont aussi mal informés
que les autres gens. Elle eut du déplaisir de ce voyage; mais pour
cela elle n'en fut pas plus prude; à la vérité elle ne fut plus tant
dans le grand monde; elle est morte jeune.
[54] Il y avoit encore un couplet sur l'air: _La, sol, fa, mi,
ré, Jacquet_.
Vous, coquettes de Paris,
Qui n'êtes pas satisfaites
De vos cocus de maris,
En savez-vous la défaite?
Il faut aller à Noyon
Avec chacun son mignon.
D'Ecqvilly, Turgis, Champré
Vous en diront des nouvelles.
Qui font la, sol, fa, mi, ré
Sans en demander congé.
(T.)
Turgis étoit et est encore la plus grosse bête de toute la chambre. Sa
femme le traitoit fort de haut en bas, ne vouloit point coucher avec
lui. Tous les vingt mois la famille s'assembloit pour l'y obliger, et
c'étoit un enfant fait sans y manquer. Le soir elle l'envoyoit souper,
et elle soupoit seule, sous le prétexte de quelque indisposition; car
elle étoit fort délicate. Il laissoit les gens avec elle, revenoit
après souper et s'endormoit fort souvent. Durant ce temps-là elle
faisoit quelque petite coquetterie; mais elle ne concluoit pas. Lui,
comme elle causoit avec Rambouillet, et ceux au milieu desquels elle
étoit, couloit sa main tout doucement pour lui toucher le bras, et ne
disoit jamais un mot. C'est pour elle que Sarrasin a fait _la
Souris_[55]. Elle étoit jolie; mais elle n'avoit point de belles
dents. Le chagrin du voyage de Noyon l'a tuée; elle n'eut plus de
santé depuis.
[55] La pièce est intitulée: _Galanterie à une dame à qui on
avoit donné, en raillant, le nom de Souris_. (_Œuvres de
Sarrasin_; Paris, 1685, t. 2, p. 146.)
Pour madame d'Ecquevilly, elle avoit aimé Mandat étant fille; et l'on
dit que, dans une grande maladie qu'il eut, elle alla plus de six fois
le voir, la nuit, et, pour cela, il falloit passer le Pont-Neuf; car
M. Sarus, conseiller au Parlement, son père, logeoit sur le quai de la
Mégisserie, et le galant vers les Augustins. Perrachon[56], partisan
huguenot, n'étoit pas mal avec elle. Elle étoit cajolée d'assez de
gens. Ecquevilly, fils de ce M. de Boinville (Hennequin) qui fut
trouvé caché sous le lit de la Reine-mère, dont il étoit amoureux[57],
l'épousa; il portoit l'épée. Au retour, je vous laisse à penser si
Poinville voyoit facilement sa dame. Ils n'eurent pas l'esprit de
trouver une confidente, et cette sottise fit un jour un grand
scandale. Madame de Champré, qui apparemment avoit eu des nouvelles de
son galant, alla exprès jouer chez la présidente de La Barre, sa
voisine, qui alors étoit retirée chez M. de La Gallissonnière, son
père, au coin de la rue du Bouloi dans la rue Coquillière; car tout
cela est nécessaire à savoir: c'étoit un peu après la Saint-Martin.
Sur les sept heures du soir un petit laquais lui vint dire un mot à
l'oreille; il avoit un flambeau. Elle se lève aussitôt, dit qu'elle
avoit un peu affaire, et donne son jeu à un autre. La présidente, qui
lui portoit envie, fit appeler un de ses cousins, nommé le chevalier
Barin (c'est le nom de la famille de La Gallissonnière), jeune garçon
plein de cœur, et qui en avoit voulu conter à la dame, et le prie de
la suivre. Il part un moment après, et la trouve le dos contre le coin
de la rue Coq-Héron, contiguë à celle du Bouloi, et Poinville........
devant elle. Il fit semblant de venir de la ville, et lui dit d'un
ton étonné: «Jésus! madame, que faites-vous là?» Poinville, qui
l'avoit d'abord reconnu, car il le craignoit, et la nuit étoit
assez claire, s'étoit avancé vers la rue du Bouloi qui va à la
Croix-des-Petits-Champs, et elle le suivit sans rien répondre. Le
chevalier lui offrit la main; elle ne voulut pas qu'il la menât, et,
ainsi dans la crotte, et sans flambeau, ils allèrent jusqu'à la Croix.
Là un homme de Poinville lui vint dire: «Madame, on vous attend.» Le
chevalier lui dit: «Que son maître la vînt chercher s'il vouloit, et
qu'il n'étoit guère civil.» Voyant cela, elle fut contrainte de
revenir chez elle, et le chevalier la quitta quand elle fut près de
son logis. Les gens de Poinville l'avoient toujours côtoyé jusque là,
et la belle, quoi qu'il fît, ne lui voulut jamais dire une parole. La
servante, qui lui vint ouvrir, s'écria, la voyant ainsi crottée, et
elle, qui n'eut pas l'esprit de se laisser tomber, comme si elle eût
fait un faux pas, lui dit qu'elle avoit tant tournoyé, pour trouver la
porte, qu'elle s'étoit ainsi gâtée. Notez qu'il n'y avoit qu'une
maison entre deux, et qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on l'eût
laissée sortir sans lui éclairer; mais, comme j'ai remarqué, son
laquais avoit un flambeau.
[56]
La Sarus aime Perrachon,
Encor qu'il ait l'œil de cochon.
Cette fille aime qui la paie;
Daye dandaye,
Daye dandaye.
(T.)
[57] C'étoit un maître des requêtes. Il faisoit des présents à la
Reine, qui les renvoyoit à sa femme. Une fois il se fit mener
dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à
une maison où étoit la Reine. Elle ne voulut pas qu'on lui fît
rien quand on le trouva sous son lit.
(T.)
La présidente de La Barre conta cela à tout le monde. Un maître des
requêtes crut être obligé d'en avertir le bonhomme Champré, qui s'en
plaignit aux deux frères de sa femme; et, comme l'aîné lui eut
remontré qu'il étoit trop bon, il lui promit de faire tout ce qu'il
voudroit. Ce garçon lui fit promettre de ne parler à sa femme de six
jours, et de lui témoigner, par toutes ses actions, qu'il étoit fort
en colère: «Et cependant, lui dit-il, je parlerai à ma sœur.» Trois
jours ne furent pas plus tôt passés, que ce pauvre homme alla trouver
son beau-frère, et le pria de se dépêcher: «Car, lui dit-il, je ne
saurois bouder si long-temps.» Le frère lui promit de voir la dame
avant midi. Il y fut, et la fit pleurer. Le mari, qu'elle appeloit
_Petit-Cœur_, survint, la belle étant encore en larmes. A ce
spectacle le cœur grossit à _Petit-Cœur_, et, pleurant à son tour,
il lui dit qu'il la prioit de lui pardonner sa cruauté, et que c'étoit
son frère qui lui avoit fait faire.
La crainte que le galant avoit des frères lui fit trouver un lieu où
la voir; mais comme cette femme lui coûtoit furieusement, car elle
étoit magnifique, et jouoit gros jeu, il se lassa de la dépense, et
ensuite il se fit conseiller à Toul, où j'ai ouï dire qu'il étoit
aussi sot qu'à Paris. Depuis elle se vantoit que Toré lui avoit voulu
donner un collier de douze mille écus, mais je n'en crois rien; elle
n'étoit pas si sotte que de le refuser. Elle alla quelque temps après
à La Chapelle[58], entre Lagny et Coulommiers, chez la veuve de Camus,
procureur-général de la cour des aides, celle qui entretenoit Tillier,
aujourd'hui intendant des finances, qu'elle a épousé depuis. Elle y
perdit tout son argent, à un quart d'écu près. Il lui prit une vision
de dire qu'elle donneroit ce quart d'écu à celui de tous les jeunes
gens qui étoient là, qui auroit le plus beau c... Aussitôt les voilà
tous chausses bas. Elle jugea que Bermont, conseiller au
Grand-Conseil, méritoit le quart d'écu. Il y a eu un vaudeville:
Qui veut avoir empire
Sur la Champré,
Il ne faut, sans lui dire,
Que lui montré
Que lui montrer le c..,
Que lui montrer.
Ce fut à la Chapelle
Chez la Camus,
Que Bermont devant elle
Montra son c..,
Montra son c.. camus,
Montra son c...
[58] A cette maison de la Chapelle, il arriva une fois une assez
plaisante chose. Un curé de Montevrin, vers Lagny, y étoit soir
et matin; c'étoit un homme qui faisoit des malices à tout le
monde, et tout le monde lui en faisoit aussi. En badinant on lui
mit un casque qui fermoit avec je ne sais quel ressort; et après
on envoya à Paris un valet qui le savoit ouvrir; de sorte que le
pauvre curé fut vingt-quatre heures, mangeant, buvant, disant son
bréviaire, l'armet en tête. (T.)
Peut-être cela se fit-il d'une façon moins gaillarde qu'on ne le
conte; mais il y a fondement à l'histoire. Elle eut pour le jeu une
grande querelle avec madame d'Ecquevilly. Elles aimoient à jouer gros
jeu, et, de peur qu'on ne grondât, la d'Ecquevilly lui dit: «Faisons
semblant de jouer la moitié moins que nous ne jouerons.--Mais vous
n'en tomberez pas d'accord, dit l'autre.--Monsieur, répliqua la
d'Ecquevilly, en sera témoin.» C'étoit un ami commun. La Champré gagne
mille écus; l'autre ne lui veut donner que cent pistoles, et encore en
nippes. Elle en vouloit pour trois cents, et encore, disoit-elle, que
c'étoit assez de grâce de prendre ainsi des bagatelles. Elles se
séparèrent assez mal; et la Champré, s'en allant, disoit: «Cette
petite p..... ne me paiera pas.» Et l'autre disoit: «Cette grosse
tripière ne me quittera rien.» Depuis, elles s'accommodèrent. Je ne
sais si elle gagna davantage depuis; mais elle fit faire un carrosse
si beau, que la Reine s'arrêta en passant devant la boutique du
sellier pour le voir. Le mari, ayant su cela, dit qu'il y vouloit
mettre le feu. Elle fut contrainte de le revendre.
Au mois de novembre 1658, madame de Champré alla avec Ninon chez
madame Burin; le luth et l'humeur _vituperosa_ ont fait leur amitié,
car Ninon a trop d'esprit pour faire aucun cas de cette balourde, qui
pourtant, à cause de l'abbé Du Buisson, son galant, garçon rimant, se
veut mêler de parler de vers; elles avoient vingt-quatre chevaux et
l'équipage de Termes. Boyer, ci-devant capitaine aux gardes, étoit
avec elles. Dès le soir même, Ninon demanda du papier et écrivit à
Termes et à l'abbé Du Buisson, qui étoient à Fromont, chez Nouveau, à
la chasse: «Ne fatiguez point trop votre équipage; venez ici; il y a
de toutes sortes de bêtes: vous n'aurez qu'à vous garantir de prendre
le change.» Elle demande quelqu'un pour porter cette lettre. La Cour
Des Bois-Girard, frère du président de Tillet, qui est galant de la
Burin, en donna un; mais il ouvrit la lettre, car il avoit remarqué
que Ninon avoit assez méprisé les gens. Madame Burin, voyant cela, dit
qu'elle avoit partie faite pour le lendemain chez Bregis à Tigery, où
il y devoit avoir une chasse; elle fait dîner, déjeûner et part avec
ordre à ses gens de ne rien donner. Termes et l'abbé arrivent. Madame
de Champré veut qu'il y ait à souper; elle eut prise avec la femme de
charge, et même lui donna un soufflet. L'autre le lui rendit en
quelque sorte, au moins elle tendit le coude de façon que madame de
Champré s'y heurta bien fort. Voilà les galants et Ninon qui disent
qu'il la falloit abandonner à leurs laquais. Cependant les gens de la
maison et du voisinage s'échauffent, et madame de Champré fut toute
heureuse de se mettre en chemin, quoiqu'il fût déjà assez tard; elle
arriva à Paris à minuit. Burin, qui a des affaires au parlement, fit
satisfaction à M. Mesnardeau; mais madame Burin ne voulut jamais aller
voir madame Champré. Quelqu'un avertit Burin (on dit que cela vient
d'elle) que La Cour Des Bois étoit à pot et à rôt avec sa femme; il
alla à La Grange, où il ne le trouva plus; il entra dans la chambre,
l'épée à la main; la femme se sauva du lit, et voilà tout. Elle vit à
son ordinaire. C'est une impertinente, une folle; mais elle est
obligeante au dernier point. Burin y est retourné depuis dans la
maison à Paris; pour La Grange, la femme n'y a pas été. Ce fut Burin
qui mena Montreuil[59] à sa femme, disant qu'il falloit attirer les
gens d'esprit. Elle ne songeoit pas avant cela à la galanterie.
[59] Mathieu de Montreuil, auteur de quelques madrigaux pleins de
délicatesse.
Mademoiselle lui dit une fois: «Madame, quand vous vendrez votre
garde-robe, faites-moi la grâce de m'en faire avertir; j'y enverrai
acheter vos nippes.» Depuis, elle corrompit son mari qui, jusque là,
étoit en assez bonne réputation dans le Palais; durant la _fronderie_,
elle le fit _Mazarin_. Il y a gagné, comme nous verrons dans les
Mémoires de la Régence; car alors on tendoit les bras à tout le monde.
Elle disoit: «Il faut bien que je fasse encore une jupe, car, que
diroit la Reine?» Elle est présentement plus magnifique en toutes
choses que jamais, mais plus grosse et plus pâle sans comparaison.
Elle entretient l'abbé Du Buisson à cent livres par mois. C'est le
fils de Du Buisson, qui étoit gouverneur de Ham, petit homme assez
étourdi, qui fait des chansonnettes et des vers burlesques assez
méchants. Il dit qu'il ne conçoit pas pourquoi on a imprimé Malherbe;
il est amoureux d'une autre bonne dame à qui il porte ce qu'il peut
tirer de la _grosse dame de Noyon_. Mais je pense qu'il est souvent
court d'argent et d'autre chose.
On faisoit encore un conte de madame d'Ecquevilly. En passant dans le
bois de Boulogne, on dit que son carrosse rompit, et que M. le Prince,
qui revenoit de Saint-Cloud, la trouvant la plus jolie (il y en avoit
d'autres avec elle), la prit et la mena dans le bois. Les petits
messieurs s'accommodèrent des autres. Il y avoit une madame De Séve,
de l'île[60], la femme de Coquerel, et une veuve, aussi de l'île,
appelée madame de Bourneuf. Pour faire le conte meilleur, on disoit
que madame d'Ecquevilly crioit à Le Prestre, son galant et son cousin
germain:
Mon cousin, mon cousin, ôte-moi, je te prie,
Du malheur où je suis[61];
et qu'après, madame de Bourneuf disoit: «Pour vous autres, vous avez
des maris; mais, pour moi, quel scandale seroit-ce?» Ce Le Prestre est
ce grand joueur, ci-devant conseiller à la cour des aides; constamment
il a vécu avec la d'Ecquevilly. C'est une grande coquette; mais c'est
en même temps une grande ménagère. Elle paroît autant qu'une autre qui
fera trois fois plus de dépense qu'elle; elle est adroite; elle se
lève à Paris à sept heures tous les jours, quelque tard qu'elle se
couche: à la campagne, c'est bien pis. Elle eut, il y a six ans, une
grande maladie; elle disoit à la cadette Ogier, sa confidente: «Je
n'ai nul regret à quitter le monde, moi qui semblois tant l'aimer.--Et
vos enfants?--M. d'Ecquevilly les aime; il en aura soin.» On n'a
jamais rien vu de si constant; cependant son mari est mort devant
elle. Depuis Le Prestre, et cela a cessé il y a long-temps, je n'ai
pas ouï dire qu'elle eût aucun galant. Le jeu est sa passion
dominante.
[60] Du quartier de l'île Saint-Louis.
[61] Vers de Malherbe. (T.)
Pour mesdemoiselles Ogier, la cadette a bien plus d'esprit que
l'aînée; elle fait des bagatelles en vers fort joliment. Ceux qui les
connoissent disent que ce sont d'honnêtes filles, mais peu
scrupuleuses, et qui, faute de bien, ont été contraintes de se fourrer
dans les compagnies qui les ont bien voulu recevoir, sans regarder
trop exactement si les choses s'y faisoient dans l'ordre.
D'AMBOISE, PÈRE ET FILS.
M. d'Amboise étoit maître des requêtes. Son père avoit été premier
chirurgien du Roi. Un jour, le feu président de Mesmes lui reprocha en
bonne compagnie que son père étoit chirurgien. «Il est vrai,
répondit-il, et il me souvient qu'il me disoit qu'il n'avoit jamais pu
vous guérir de la ladrerie, ni votre père, ni vous[62].» Ce bon M.
d'Amboise ne rencontroit pas si bien en toutes choses, témoin la
préface qu'il a mise au-devant des œuvres d'Abailard. Il avoit une
grande bibliothèque. Un jour, comme il changeoit de logis, et qu'il
faisoit emporter ses livres, un crocheteur, qu'il avoit un peu trop
chargé, lui dit: «Monsieur, vous m'en donnez plus qu'il ne m'en
faut.--Vraiment, lui dit-il, il te fait beau voir de ne pouvoir
porter ce peu de volumes; je porte bien tout ce qu'il y a ici dans ma
tête.--Saint Jean, dit le crocheteur, il faut donc que vous ayez une
belle paire de cornes!» Le crocheteur disoit mieux qu'il ne pensoit;
car madame d'Amboise se réjouissoit, et principalement avec un jeune
homme, dont le mari étoit si jaloux qu'enfin il se résolut de la
mettre en procès, et faisoit tous les jours interroger ses valets pour
la convaincre. Un de ses amis lui en fit honte, et le fit résoudre à
cesser ses poursuites, pourvu que ce galant ne vît plus sa femme. On y
fit consentir le jeune homme, qui chercha fortune ailleurs.
[62] Ils en sont accusés; et le plus fâcheux, c'est qu'une de
leurs sœurs mourut, il y a quelques années, toute dévisagée de
ladrerie.
(T.)
Son fils ne fut pas plus heureux en mariage; aussi ne prit-il pas trop
garde où il se mettoit, comme vous verrez par la suite. Il prit
l'épée, et, pour s'appuyer d'une bonne alliance, il épousa
mademoiselle de La Hillière de Touraine. Mais soit qu'elle le
méprisât, ou qu'elle ne voulût pas dégénérer, elle se mit à faire
galanterie. Son mari, pour faire le petit seigneur, acheta auprès
d'Amboise une maison de plaisance que Le Gast, favori de Henri III,
avoit fait bâtir pendant qu'il en étoit gouverneur; et, afin qu'un
jour lui et ses descendants pussent passer pour des gens de la
véritable maison d'Amboise, il prêta de l'argent au comte d'Aubijoux,
qui en est, afin qu'il lui permît de faire enterrer un de ses enfants
dans une certaine cave où l'on mettoit les seigneurs d'Amboise. Il
étoit d'ailleurs fort civil; mais cette sotte vanité le rendoit
ridicule.
Il s'avisa que la fille d'un nommé Floriot, beau-frère de feu Lambert
le riche, qui, en mourant, laissa beaucoup à sa nièce, seroit bien le
fait d'un fils de treize ans qu'il avoit; et, comme le père et la
fille passoient entre Orléans et Blois, Amboise enleva cet enfant, qui
n'avoit que dix ans, et retint le père et une tante. Le marquis de
Sourdis, gouverneur de Beauce, et aussi gouverneur d'Amboise, étoit
avec son ordre à la tête des enleveurs. Il fallut composer à vingt
mille livres. Floriot donna une partie de l'argent pour ravoir sa
fille, et quand il fut à Paris, il présenta requête au parlement. Mais
M. de Beaufort, à cause du marquis d'Aluye, qui étoit du parti de
Paris (c'étoit durant la _Fronderie_), l'intimida, et il fallut donner
le reste. Depuis, d'Amboise est mort, et sa veuve s'est fait épouser
par un Crevant que son père a déshérité à cause de cela.
L'ABBÉ DU LANDAYE.
La mère de madame de La Hillière concubinoit avec un garçon de Paris,
nommé Le Roi, fils d'un huissier au conseil, dont la femme avoit été
galante. Ce garçon trouva le moyen d'avoir l'abbaye du Landaye dans le
voisinage de cette madame de La Hillière, et c'est de là que vint la
connoissance. Elle en étoit folle. Il étoit le maître de tout, et elle
lui donnoit tout ce qu'il vouloit. Ses fils, dont l'un étoit
mestre-de-camp d'un régiment d'infanterie, et d'Amboise, qui l'étoit
aussi, se résolurent de se défaire de M. l'abbé. Ils étoient d'autant
plus irrités que le galant homme s'étoit vanté que la vieille lui
livreroit une jeune fille fort jolie qu'elle avoit. Un soir, ils
l'attrapèrent sur le Pont-au-Double[63]. La Hillière et d'Amboise
avoient avec eux quinze ou vingt de leurs soldats; ils n'osèrent le
jeter dans la rivière, mais ils résolurent de lui couper le nez, et
donnèrent pour cela un couteau à un soldat. L'abbé ne perdit point le
jugement, et dit à La Hillière: «Monsieur, c'est vous que j'ai
offensé; c'est à vous à me punir, et non pas à vos soldats; que ce
soit, je vous prie, de votre main.» La Hillière prit le couteau, mais
il n'eut pas l'inhumanité de lui couper le nez, et le galant en fut
quitte pour une petite balafre.
[63] Pont situé au midi de l'église de Notre-Dame; il est adossé
aux bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui traversent la rivière.
DU BURCQ.
Du Burcq est un garçon de Bordeaux, fils d'un trésorier de France, qui
étoit riche. Pour son malheur, il s'est mis de tout temps dans la tête
qu'il avoit bien de l'esprit et bien du mérite. Dès qu'il fut arrivé
ici, il voulut plaider, pour montrer son éloquence, quoiqu'il eût la
plus pitoyable voix du monde. Un jour, il commença son plaidoyer par
ces mots: «_Messieurs, à juger par les apparences, qui ne prendroit
Jésus-Christ pour un imposteur, les apôtres pour des séducteurs et la
Vierge pour une femme de mauvaise vie?_»
Son père avoit soin des affaires de madame d'Aiguillon, en Guyenne;
cela fut cause qu'elle lui fit donner la présentation au parlement de
Bordeaux du comte d'Harcourt pour gouverneur de la province. Elle et
madame Du Vigean voulurent voir ce qu'il avoit fait, et, en un
endroit, elle avoit mis: _Cui bono_. Je ne sais comment elles y
avoient pu rien comprendre, car quand il montra son ouvrage à M.
Conrart, ce ne fut que par lambeaux, non que ce ne fût l'ouvrage
entier, mais il étoit écrit par-ci par-là sur des chiffons de papier;
cela réussit de sorte qu'il n'y eut que son père qui en fut content.
C'est le plus gascon de tous les hommes. Il pria Conrart de le mener
chez Patru: «Bien, lui dit l'autre, j'aurai un carrosse (ni l'un ni
l'autre n'en avoient en ce temps-là).--Oh! j'en aurai un moi, dit-il,
et je vous viendrai prendre, car il m'est bien plus aisé qu'à vous.
J'en sais un dont je dispose absolument.» Devinez quel carrosse
c'étoit, dont il disposoit absolument. C'étoit celui de mon père, qui
en avoit assez affaire. Et voyez la discrétion de cet homme: il le lui
emprunta un dimanche, et il fallut remettre au carrosse des chevaux
qui venoient de Charenton; il ne le put avoir qu'à cinq heures. Il va
quérir Conrart, et se mit toujours à la place la moins honorable, afin
qu'on crût que le carrosse étoit à lui.
Pour se vanter en Gascogne qu'il avoit traité les beaux esprits, il
convia Conrart, Patru et Darbo à dîner. Ils prirent jour après en
avoir été pressés un mois d'avance. Le pauvre M. Conrart arriva tout
en eau, tant il s'étoit hâté d'aller à une affaire importante, afin de
ne pas manquer à ce beau repas. Les voilà tous. Il n'y avoit rien de
prêt. Ils dînèrent d'une soupe de la vierge Marie, dont le diable
avoit emporté la graisse, et d'un misérable chapon, sec comme du
bois, qu'on alla quérir à la rôtisserie.
Quelque temps après, il lui arriva une terrible aventure. Lui et un
autre Gascon, nommé Desrain, avoient emprunté cinquante pistoles
solidairement, car le père de Du Burcq étoit avare. Le terme étant
échu, on met Du Burcq en prison; il disoit que Desrain en devoit payer
la moitié; l'autre répondoit: «C'est un ingrat, je lui ai fait cinq
plaidoyers; ils valent bien peu s'ils ne valent cinq pistoles pièce.»
Ainsi Du Burcq paya tout. Par fanfare, il avoit marchandé toutes les
charges d'avocat-général l'une après l'autre, et il sembloit qu'il fût
fâché qu'on ne se fût pas assez moqué de lui, tant il avoit envie de
parler encore en public. Balzac n'a pourtant pas laissé de le traiter
de grand personnage dans ses _Lettres choisies_, car notre Gascon
n'avoit garde de manquer à lui envoyer du galimatias de sa façon.
Depuis, dans les troubles, la charge du président d'Affis, de
Bordeaux, qui étoit venu à mourir, lui fut donnée ici moyennant tant
qu'en tiroit le cardinal. Lui voulut traiter avec la veuve qui n'y
voulut point entendre. A Bordeaux, on lui fit cent affronts. La cour,
voyant cela, supprima la charge.
Pour Desrain, il étoit parent d'un Gascon nommé La Borde, qui étoit
argentier du cardinal de Richelieu. Son parent le fit prêcher, et le
fit entendre au cardinal. Notre homme, comme étant d'un pays dont les
gens disent: _Nous autres nous avons du feu, mais du plus brillante,
pour le jugement, nous n'en tenons compte_, ne manqua de débiter
hardiment bien des sottises. Mais, comme le cardinal aimoit assez les
grotesques, il ne lui déplut pas, et il semble qu'il en vouloit faire
un prédicateur à sa mode. Quoi qu'il en soit, Desrain en eut un bon
prieuré de huit cents écus de rente. Le cardinal mourut peu de temps
après. Notre Gascon se mit à cajoler la servante de M. Mulot, qui fit
tant que son maître résignait son galant sa prébende de la
Sainte-Chapelle; et lui après fut si bon que de la donner au fils
d'une femme dont il devint amoureux.
MADAME CORNUEL.
Madame Cornuel étoit fille unique d'un M. Bigot, qu'on appeloit Bigot
de Guise, parce qu'il étoit intendant de feu M. de Guise. Cette fille
avoit été furieusement dorlotée. Le père, qui étoit riche, fit quelque
méchante affaire; il fut tout glorieux de la donner à Cornuel, frère
du président Cornuel, dont nous avons parlé. Cet homme en devint
amoureux à l'enterrement de sa première femme, et l'épousa peu de
temps après. C'étoit une jolie personne et fort éveillée. Il n'y avoit
pas long-temps qu'ils étoient ensemble quand elle s'avisa d'une
plaisante folie. Un soir, qu'elle avoit fait semblant d'aller dehors à
une assemblée du voisinage, elle s'habille comme on représente les
âmes qui reviennent, et sur le minuit va tirer les rideaux de ce
pauvre homme, et lui fit des reproches de son ingratitude, et après
elle se mit à rire comme une folle.
Elle a été galante, et elle fut cruellement déferrée par Francinet.
C'étoit le fils d'une m........., ou au moins d'une femme qui avoit
passé pour cela dans le monde; mais quoique petit, il est bien fait,
avoit de l'esprit, dansoit bien, et étoit bien venu partout, à la cour
et à la ville. Il devint fou tout-à-coup, lui qui n'avoit eu aucune
pente à la folie; il commença par mettre sa tête en un seau d'eau, en
disant qu'il falloit quitter les vanités: il mourut fou quelque temps
après. Or, comme toutes les personnes de sa connoissance y alloient,
madame Cornuel y fut aussi: elle voulut faire la rieuse, et
l'interroger pour se divertir: «Hé! madame, lui dit-il, vous ne me
connoissez plus? Je suis Genlis, madame; je suis Genlis, ce garçon si
bien fait, qui a de si belles dents.» Elle demeura muette, car on
avoit fort parlé de ce Genlis avec elle. C'étoit un gentilhomme de
qualité, de Picardie.
Elle a de l'esprit autant qu'on en peut avoir; elle dit les choses
plaisamment et finement[64]. Une fille de la première femme de son
mari, qu'on appelle mademoiselle Le Gendre, et une fille de M. Cornuel
et de cette première femme qu'on appelle encore aujourd'hui _Margot
Cornuel_[65], ont aussi toutes deux bien de l'esprit, et de cet esprit
un peu malin, qui est celui qui plaît le plus. Tout cela attiroit bien
du monde chez elle, car ces trois personnes étoient toutes trois
jolies[66].
[64] Les bons mots de madame Cornuel sont épars dans tous les
ouvrages du temps. Madame de Sévigné en rapporte les plus
saillants.
[65] L'abbé de La Victoire l'appelle, à cette heure, _la reine
Marguerite_. (T.)--Il existe un portrait de mademoiselle Cornuel,
sous le nom de la reine Marguerite, composé par M. de Vineuil, et
adressé au duc de La Rochefoucauld. On le trouve à la suite des
_Mémoires de mademoiselle de Montpensier_, tome 7, page 22;
édition de Londres, 1746.
[66] Il est fait allusion à l'esprit fin et caustique de madame
Cornuel, et des deux autres dames qui demeuroient avec elle, dans
les vers suivants, tirés d'une épître anonyme adressée à
mademoiselle de Vandy. Elle est dans la manière de Benserade:
Chez Cornuel, la dame accorte et fine,
Où gens fâcheux passent par l'étamine,
Tant et si bien qu'après que criblés sont,
Se trouve en eux cervelle s'ils en ont;
Si pas n'en ont, on leur fait bien comprendre
Que fats céans onc ne se doivent rendre,
Et six yeux fins, par s'entre-regarder,
Semblent leur dire: Allez-vous poignarder.
(_Nouveau Recueil des plus belles poésies_; Paris, Loyson, 1654;
in-12, p. 352.)
Le mari, qui se voyoit fort riche en rentes sur l'Hôtel-de-Ville, ne
prévoyant pas qu'elles seroient réduites, négligea son cadet, le
président, qui avoit pris Margot chez lui, à dessein de la faire son
héritière. La femme, aussi peu sage que lui, se brouilla aussi avec
cet homme, et ils retirèrent cette fille. Il ne laissa pas en mourant
de lui donner dix mille écus. Le mari de notre madame Cornuel a été
étourdi en toutes choses, et a bâti à la campagne le plus mal propos
du monde.
On a fort médit du marquis de Sourdis. Autrefois elle faisoit la
maîtresse chez lui, et d'une manière assez haute. La marquise en
enrageoit. Il prit une vision à madame de Bonnelle, quelques années
après son mariage, de s'en aller à minuit heurter chez madame Cornuel,
et demander M. de Sourdis. «Il n'y est pas.--Je sais bien qu'il couche
céans cette nuit, dit-elle; qu'on me fasse parler à lui.» Et après
elle s'en alla. On croyoit que madame Cornuel se vengeroit de cela,
mais elle avoit fait le calus sur cette amourette, il y avoit
long-temps, et n'en fit ni mise ni recette. Une fois qu'elle le fit
trop attendre, pour se désennuyer, il engrossa sa femme-de-chambre.
Elle ne la chassa point, la fit accoucher secrètement, et entretint
l'enfant, en disant: «Il a été fait à mon service.» Enfin, cette
amourette s'est changée en une bonne amitié, car elle dure encore.
Elle conte de plaisantes choses de cet homme, car elle dit les choses
d'une manière toute particulière. «C'est, dit-elle, un gouverneur
d'eau douce. J'appelle ainsi les gouverneurs de la rivière de Loire,
car hors Saumur il n'y en a pas un qui soit le plus fort dans sa
ville[67].» A Orléans, il s'est rendu ridicule; il y vit mesquinement,
et cependant il est constant qu'il dépense plus qu'il ne devroit
dépenser: il aime le grand train, et donne terriblement dans la
livrée. Il n'iroit pas à Jouy, qui n'est qu'à quatre lieues de Paris,
sans tous ses mulets, son chariot et son fourgon, et je ne sais
combien de gens à cheval. «Que vous voilà aise! lui dit un jour madame
Cornuel, il me semble que c'est Jacob et ses chameaux.» Il laisse des
valets dans ses maisons jusques à la quatrième génération, et ne
daigne pas faire la moindre réparation. Lui, sa femme et son fils ont
tous leurs officiers séparés, et sont presque toujours ensemble. Pour
revenir à Orléans, il n'y donne jamais à manger à qui que ce soit, et
n'y a jamais brûlé de bougies. Il y devint amoureux d'une fille de
quinze ans, car il dit qu'à vingt les esprits d'Orléans ne sont plus
traitables. Il la menoit à la promenade avec d'autres fillettes de
marchands, et jamais la collation ne passoit le biscuit. L'hiver, la
mère de la fille s'ennuya de voir tant de gens chez elle, car il y
avoit bien de la petite jeunesse qui s'y rendoit. Le marquis trouva
une veuve qui lui prêta une arrière-boutique, pour y faire leurs
gambades, mais à condition que chacun paieroit deux sols marqués pour
le bois. M. le gouverneur avoit beau trembler, la veuve ne faisoit
point allumer le fagot qu'il n'y eût nombre compétent, «car,
disoit-elle, l'argent n'y suffiroit pas.» Là, il dansoit _grand
Guénippe_, _la Diablesse_, _etc._, jouoit au _gage touché_ et _à votre
place me plaît_: les courtauts lui donnoient de grands coups de
chapeau; et au _roi Artus_, ils lui donnoient d'une serviette mouillée
par le nez. Au carnaval il alloit en masque avec un habit loué à la
fripière d'Orléans. Une fois on tira un coup de pistolet dans son
carrosse, et on coupa le nez à un de ses gens. Ses enfants ayant un
peu maltraité à la chasse quelque jeunesse de la ville, ils les
envoyèrent appeler en duel par un hobereau. Lui les fit prendre par le
prévôt des maréchaux. Le lieutenant-général, homme sage et aimé du
peuple, lui dit que s'il ne les faisoit point mettre en prison, il lui
promettoit de lui faire faire toutes les satisfactions imaginables. Le
marquis ne le voulut pas croire: il vouloit les faire traiter
prévôtalement, et se porta partie faute d'autre. Il ne l'eut pas plus
tôt fait que le peuple s'émut, mit ces gens hors de prison hautement.
«Je lui disois, ajoutoit madame Cornuel: Depuis que vous avez pris
l'aune, tout le monde vous mesure à la sienne.» Mademoiselle, quand
elle escalada Orléans, en 1652, se moqua fort de lui, l'hiver suivant,
d'aller en masque à la campagne avec un habit fourré chez une dame
dont il étoit amoureux. «J'écrivis sur cela à une de mes amies, disoit
madame Cornuel, et, je l'appelois Cupidon. Ce Cupidon, disois-je,
n'avoit qu'une seringue pour tout carquois. Il en bouda longuement,
et, comme je prétendois me retirer à Orléans, à cause des troubles,
lui et sa femme l'empêchèrent de peur que je ne les tournasse en
ridicule.» Il avoit raison le marquis, car feu La Feuillade disoit que
si elle vouloit elle tourneroit la bataille de Rocroy en ridicule, qui
étoit, disoit-il, la plus belle chose qui se soit faite depuis les
Romains. Elle dit que les cornes sont comme les dents; elles font du
mal à percer, et après on en rit. Ce fut elle qui donna le nom
d'_Importants_ aux gens de la cabale de M. de Beaufort, parce qu'ils
disoient toujours qu'ils s'en alloient pour une affaire d'importance.
Elle a dit depuis que les Jansénistes étoient des _importants
spirituels_. Il n'y a pas long-temps que son mari prit la peine de se
laisser mourir. Madame Pilou l'alla voir, et lui dit: «Ma mie, ne vous
affligez point, votre mari est mort bien gentiment, et bien gentiment
on l'a enterré.» Par ce _gentiment_ elle vouloit dire bien
chrétiennement. Toute la cour y alla.
[67] Voyez le portrait que madame Cornuel a tracé du marquis de
Sourdis, dans la Lettre adressée à la comtesse de Maure, que nous
plaçons à la suite de cet article.
LETTRE DE MADAME CORNUEL
A LA COMTESSE DE MAURE[68].
Ce 23 octobre 1659.
«Nous avons vu le marquis de Sourdis céans; si M. le comte de
Maure se récria du portrait que j'en fis il y a quinze jours, ce
n'est rien de le peindre de mémoire, il en faut faire un sur
l'original. Vous savez, madame, qu'il n'y avoit pas trois
semaines qu'il étoit parti de Paris, dimanche qu'il arriva céans
le matin. Il a donc vu quatre de ses maisons, Amboise, Tours, des
religieuses proche de Tours; affermé et rehaussé des terres,
vendu des hauts bois[69], gagné (cela entre nous) cent mille
francs sur le marché avec le Roi; mais, s'il vous plaît, n'en
dites rien. Il a bâti en deux maisons, abattu à Amboise, ordonné
des levées de la rivière de Loire, avancé pour cela son argent,
fait sa provision de vin, de bougie, et enfin tant de choses que
_reçu de l'argent_ m'échappe de la mémoire, aussi bien que
quelques légers arbitrages. Vous croyez donc, madame, qu'à tout
cela et n'être que deux jours en chaque lieu, il n'a pas eu de
temps de reste, excusez: il a fait un roman, vers, prose,
aventures. Je vous ai souhaitée à la lecture qu'il en fit, car
rien n'est pareil à un homme âgé et veuf qu'il décrit, dont toute
la contrée est dépendante par la considération de son âge et de
ses richesses. Sa femme est morte d'une maladie incurable, et,
dès son vivant, chacun songeoit à l'épouser. Il le fait amoureux
d'une personne qui se marie en diligence sans qu'il en sache
rien. Cela est plaisant à nous qui savons l'histoire de madame Le
Coigneux[70]. Mais lui se remarie à une personne représentée
comme vous ou madame de Rambouillet. Ce n'est qu'une des dix ou
douze histoires de ce roman.
[68] Nous croyons faire plaisir aux lecteurs en plaçant à la
suite de cet article une lettre de madame Cornuel, qui est
vraisemblablement la seule que l'on ait conservée. C'est encore
une obligation que nous avons à Conrart; il a copié lui-même
cette lettre qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal dans le
manuscrit nté 902, in-folio. (_Belles-Lettres françoises_, t. 11,
p. 1293.)
[69] _Des hauts bois_: des bois de futaie.
[70] La sœur de l'avocat Galland, qui épousa, en secondes noces,
le président Le Coigneux. Tallemant a parlé fort au long, ainsi
que Conrart, des orages qui ne tardèrent pas à troubler cette
union.
«De la même plume il prend un autre portefeuille, et a écrit même un
traité de la grâce, un de la médecine, et quelqu'autre de la physique.
Dans le carrosse il fait des devises avec D. André, lesquelles mon
ignorance ne connut que pour emblêmes très-chétives. Je m'enhardis de
le lui dire; il en convint, mais disant qu'elles étoient meilleures
ainsi qu'autrement pour mettre sur les cheminées.
«Vous ne vous étonnez pas s'il ne m'a pas demandé comme je me portois,
ni dit un mot de ma maladie en sorte quelconque. M. l'évêque d'Orléans
et M. d'Entragues dînèrent céans comme lui. Il arriva trois heures
avant eux, et coucha céans deux nuits; les deux autres n'y firent que
dîner. Ce fut pour traiter du raccommodement avec Monsieur[71] que je
ne vois pas si aisé à cause des gens qui l'approchent, et qui ont des
vues d'en éloigner le marquis de Sourdis, pour profiter de
quelques-unes de ses dépouilles. Mais il vivra long-temps, quoique je
l'aie trouvé aussi changé qu'il m'a pu trouver changée, s'il y a
regardé; mais il y a lieu d'en douter, ne m'en ayant pas dit un mot.
D. André m'en voulut parler, il coupa le discours pour dire ce qu'il
avoit dans sa tête. Vous le connoissez assez bien, et ne vous étonnez
donc plus, ni moi aussi, s'il ne vous a jamais parlé de votre
raccommodement avec M. le cardinal, et de tout ce qui s'en est suivi;
car à la quantité de choses qui lui passent dans la tête, rien ne peut
y demeurer assez de temps pour passer au cœur; les frivoles bouchent
le passage aux sérieuses.»
[71] Gaston de France, duc d'Orléans.
BOUTARD.
Boutard, dont nous avons parlé dans l'historiette de Gombauld, est de
Chartres; c'est un petit homme qui a un fort grand nez, mais il a la
langue encore plus longue. Il disoit un jour que dans sa famille ils
aiment tous à parler, et faisoit un conte d'une de ses tantes qui,
étant au sermon, et voyant que le prédicateur ne pouvoit trouver le
nom d'un instrument à cultiver la terre, et qu'il avoit dit plusieurs
fois une...., une....., se leva enfin, et dit: «Là, là, mon père,
n'annonez point tant, c'est une pioche.--Une pioche donc, dit le père,
puisque pioche y a. Nous l'eussions bien trouvée sans vous.» Cela me
fait souvenir d'un miroitier de Châlons, qui entendoit un sot
prédicateur qui, faisant le panégyrique de saint Étienne dans l'église
de ce saint, disoit: «Où mettrons-nous ce protomartyr? A la dextre, ou
à la senestre de Dieu, etc.--Mettez-le en ma place, s'écria le
miroitier, aussi bien suis-je las d'y être,» et il s'en alla. Le
chapitre de saint Étienne, par calomnie ou autrement, tint cet homme
quatre ans en prison, et, pour l'en tirer, il le fallut déclarer fou.
Boutard est un homme à faire peur aux gens. Vous avez vu la méchanceté
qu'il fit à Gombauld[72]. Il étoit plaisant; il n'y avoit que lui qui
se divertît de l'Académie de la vicomtesse d'Auchy[73]; il harangua
le jour du mardi-gras dès l'escalier; feignant d'avoir rencontré
quelqu'un de la compagnie, il entre dans la chambre tout en parlant,
se sied sans cesser; il y avoit un gros quart d'heure qu'il haranguoit
sans qu'on s'aperçût qu'il haranguât: il traita des diverses façons de
cracher; il en trouva cinquante-deux, dont il fit la démonstration aux
dépens du tapis de pied de la vicomtesse.
[72] _Voyez_ l'article de Gombauld, t. 2, p. 389.
[73] _Voyez_ son article, t. 1.
Il s'étoit si bien accoutumé à prendre des lavements qu'il n'alloit
point où vous savez sans cela, ou du moins bien rarement. Il avoit un
certain laquais qu'il vouloit chasser: «Ah! monsieur, lui dit ce
garçon, si vous saviez combien je vous ai épargné d'argent, vous ne me
chasseriez pas! car souvent j'ai fait mes affaires dans votre bassin,
afin que vous crussiez que vous aviez fait quelque chose; et, ainsi,
je vous ai sauvé bien des clistères.»
Il fut secrétaire de M. de Fontenay-Mareuil[74], en l'ambassade de
l'Angleterre. On l'accusoit d'avoir, là et ailleurs, fait quelques
petites gaillardises: il étoit avare, et, dès qu'il vit Paris bloqué,
lui qui est garçon, il se défit d'une partie de ses valets. Je trouve
cela bien inhumain. Il est aujourd'hui président des trésoriers de
France à Montpellier; c'est quelque charge nouvelle, je pense qu'il y
a de la maltôte à son affaire. Il demeure, nonobstant cette charge, à
Paris; je crois qu'il cherche à la vendre.
[74] François Du Val, marquis de Fontenay-Mareuil. (_Voyez_
précédemment la note 2 de la p. 69 du t. I.)
Il contoit que la _Pecque_[75] Cornuel, c'est ainsi qu'il l'appeloit,
l'avoit voulu marier avec Marion (mademoiselle Legendre), et qu'elle
lui avoit fait un grand dénombrement des avantages qu'il auroit. «Je
lui ris au nez, disoit-il, et lui dis qu'elle oublioit la faveur de M.
de La Rivière.» Or, La Rivière concubinoit et concubine, je pense,
encore avec elle. Elle est à cette heure comme sa ménagère, et, à
Petit-Bourg[76], on l'a vue quelquefois avec un trousseau de clefs.
Autrefois il y avoit un couplet qui disoit:
Il court un bruit par la ville,
Que Marion Cornuel
Voudroit bien faire un duel
Avec monsieur de Rouville;
Qu'ils aillent chez la Sautour[77];
C'est là que l'on fait l'amour.
[75] _Pecque_: Expression de mépris, pour dire une femme
ridicule, et qui fait l'entendue. (_Dict. de Trévoux._)
[76] Le beau château de Petit-Bourg, auprès de Corbeil, construit
par Galland, secrétaire du conseil, appartenoit alors à l'abbé de
La Rivière, favori de Gaston. Il étoit avant la révolution à la
duchesse de Bourbon; il est aujourd'hui propriété de M. Aguado.
[77] Mère de madame de Boudarnau et de madame de Beaujeu. (T.)
MADAME D'AMET.
Madame d'Amet est fille de M. de Favas, homme de qualité d'auprès de
Bordeaux; elle est veuve d'un cadet de La Force: ç'a toujours été une
enragée. Du vivant de son mari, elle se mit tellement en colère contre
la nourrice de sa fille, que cette femme tenoit alors, qu'elle lui
donna un coup de pied. La nourrice pare de l'enfant, qui reçut le coup
dans l'estomac, et dont la petite-fille pensa mourir. Madame de Favas
prit cette petite. Le mari mort, ce fut encore bien pis. Un jour,
étant logée en une maison garnie au faubourg Saint-Germain, elle
battit sa demoiselle à outrance, et, non contente de cela, elle
l'enferma dans un grenier, à dessein de la revenir battre au retour de
la ville. Cette fille cria, et ceux qui logeoient dans cette maison
attachèrent deux échelles ensemble, et la tirèrent de là. Depuis cette
fille se revengea, et, à son tour, elle battit sa maîtresse; cela les
mit si bien ensemble qu'elles ne pouvoient plus se quitter. Elle
battit tant, il y a dix ou onze ans, le seul fils qu'elle a, qui
pouvoit alors avoir neuf ans, qu'on crut qu'il le faudroit trépaner.
Quand il fut guéri, il s'enfuit chez son grand-père de La Force, où il
a toujours demeuré jusqu'à la mort du bonhomme, et depuis, avec le
fils, car sa mère a changé de religion.
La mine de cette femme est la plus trompeuse du monde; elle paroît
douce; elle est naïve avec cela.
Aux premiers troubles de Bordeaux, elle étoit chez son père. Chambret,
le soudart, qui commandoit les troupes de Bordeaux, y alla loger. Elle
fit la diablesse, dit qu'il ne falloit point souffrir un rebelle, et
écrivit à la cour qu'elle supplioit la Reine de ne la mettre pas au
rang des coupables, encore qu'elle fût dans une maison qui étoit
ouverte aux séditieux; et cela pensa faire piller la maison de son
père. Elle étoit au carnaval à Paris, en 1651, où elle avoit bonne
envie que M. de Maisons l'épousât; mais il fut assez imprudent pour
laisser échapper une si grande fortune. Elle s'avisa un jour de
convier bien des gens à la comédie; puis, quand la pièce fut achevée,
elle fit fermer la porte de la salle, et, avec une porcelaine, alla
quêter tous les hommes qui, pour sortir, furent contraints de payer.
COSTAR[78].
Costar est fils d'un chapelier de Paris, qui demeuroit sur le pont
Notre-Dame, à _l'Ane rayé_[79]. Son père le fit étudier; il réussit,
et, ne manquant pas de vanité non plus que d'esprit, il se voulut
dépayser, et demeura presque toujours dans la province; de sorte que
la première fois qu'il revint ici il se vouloit faire passer pour un
provincial. Mais quelqu'un lui dit joliment qu'il feroit tort à Paris
de lui ôter la gloire d'avoir produit un si honnête homme, et que,
quand il le nieroit, _Notre-Dame_ pourroit fournir de quoi le
convaincre. La première chose qu'il fit ce fut un sermon qu'il
montroit à tout le monde. Un jour il le lut à M. Le Maistre, à M.
Patru et à M. d'Ablancourt. Il y avoit une comparaison d'un vent
coulis qui se glisse entre deux montagnes: cela donnoit une assez
vilaine idée. Le Maistre étoit derrière lui, et lui tiroit la langue
d'un pied de long. Costar disoit: «Il y a eu de sottes gens à la
province qui n'ont pas trouvé que cela fût bien.» Les auditeurs, qui
mouroient d'envie de rire de cette grotesque et de plusieurs autres,
prenant prétexte de rire des provinciaux, se mirent à rire de
lui-même[80].
[78] Pierre Costar, né à Paris en 1603, mourut le 13 mai 1660.
[79] On dit que son véritable nom est _Coustar_: il a cru se
déguiser en ôtant un _u_. (T.)--Il signoit _Costar_.
[80] Le père Du Bosc, qui le voyoit un jour faire de grands
compliments à bien des gens, disoit: «Bon Dieu, le grand
paraphraseur de _votre serviteur très-humble_, que voilà.» (T.)
En ce temps-là les Odes de M. Godeau et de M. Chapelain, à la louange
du cardinal de Richelieu, parurent, et ensuite M. Chapelain eut une
pension de M. de Longueville. Costar, par une étrange démangeaison
d'écrire, et pensant se faire connoître, en fit une censure, qui le
fit connoître en effet, mais non pas pour tel qu'il croyoit être; il
n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans
avoir jamais vu M. Chapelain, et sans avoir rien ouï dire qu'à son
avantage, il s'écrioit en un endroit: «Jugez, après cela, si M. de
Longueville n'a pas bien de l'argent de reste, de donner deux mille
livres de pension à un homme comme cela?» Cette censure ne fut point
imprimée; elle courut pourtant partout. Cheselles lui écrivoit une
fois: «Ne pensez pas me fouetter avec vos verges encore toutes
dégoûtantes du sang des Godeaux et des Chapelains.» Quelques années
après, il se donna à l'abbé de Lavardin, aujourd'hui M. du Mans, qui,
après avoir déclaré qu'il se retiroit au Maine pour étudier cinq ou
six ans, et qu'il n'en reviendroit point qu'il ne fût bien sûr de son
bâton, s'y retira effectivement; mais, au bout de ce temps-là, cet
homme, qui devoit jeter de la poudre aux yeux à tout le monde, ne
réussit pas autrement, et eût même le malheur de demeurer court en un
sermon devant la Reine-régente. Madame de Cavoye, dont nous parlerons
ensuite, dit plaisamment «qu'il avoit fait le vidame en chaire.» C'est
que le vidame, fils aîné du duc de Chaulnes, ne fit rien la première
nuit à la veuve de Tournon (fille de Villeroy) qu'il avoit épousée,
quoiqu'elle fût jeune et jolie.
Costar, qui étoit venu à Paris avec l'abbé, reconnut bien qu'il
n'avoit rien fait qui vaille de s'attaquer à des personnes dont la
réputation étoit établie. Il change donc de batterie, et se met à
courtiser Voiture plus qu'il n'avoit fait par le passé; car il y avoit
long-temps déjà qu'ils se connoissoient, afin que, par son moyen, il
pût avoir accès à la cour, et réparer, s'il pouvoit, sa faute. Un jour
que M. Chapelain étoit avec Voiture, Costar y vint, et, n'ayant pas
été averti que c'étoit M. Chapelain, ils s'entretinrent longuement
sans que jamais l'offensé, qui le connoissoit fort bien, fît semblant
de le connoître. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui l'avoit
trouvé d'agréable conversation, demanda à Voiture qui il étoit.
«C'est, lui dit Voiture, M. Chapelain, cet homme que vous avez tant
étrillé.» Costar fit le désespéré d'avoir désobligé un si honnête
homme, et pria Voiture de faire en sorte que M. Chapelain le lui
pardonnât; que c'étoit _delicta juventutis_: notez qu'il avoit
trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. Voiture y travailla, et
Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus faire parler le
monde, souffrit cette réconciliation. Costar alla donc le trouver, et
se mit à genoux devant lui. Chapelain, honteux de cette ridicule
soumission, tourna la tête. «Ah! monsieur, lui dit l'autre, regardez
l'état où je suis.» Car, comme s'il avoit eu un robinet à chacun de
ses yeux, il jeta, sur l'heure, une grande abondance de larmes: c'est
un fort bon comédien. Chapelain, cette fois-là, fut tout-à-fait
déferré, et ne savoit que lui dire. Enfin, _tàm ambitiosus imber_[81]
cessa quand il plut à Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada jamais
personne, et n'a jamais pu passer pour sincère. Vous verrez, par ce
que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice.
[81] _Cette pluie produite par l'ambition._
Il disoit que Ménage étoit son meilleur ami: il lui écrivit un jour
qu'il le prioit d'aller pour quelque affaire voir un homme de lettres
qui demeuroit avec feu M. d'Amiens, et qu'aussi bien il seroit sans
doute bien aise de le connoître. Ménage lui manda qu'il iroit un tel
jour. Costar, qui étoit au Maine, croyant qu'il n'auroit pas manqué à
y aller, comme il lui avoit écrit, laissa passer quelques jours, et
puis lui écrivit une belle lettre dans laquelle il y avoit: «Au
reste, monsieur, un tel est si satisfait de votre visite, que, etc.»
Et, après avoir dit bien des flatteries à Ménage, il ajoutoit: «Mais
il faut le laisser parler lui-même;» et il feignoit que quatre ou cinq
lignes qu'il avoit mises ensuite étoient extraites de la lettre de cet
homme. Il se trouva que Ménage avoit eu affaire, et n'avoit point fait
cette visite; et, ayant reçu cette lettre, il fit une réponse qui
commençoit ainsi: «A d'autres, à d'autres, monsieur Costar, etc.»
Costar lui répliqua que c'étoit par prophétie qu'il avoit écrit de la
sorte, et qu'il n'avoit fait que prévenir les pensées de son ami.
A propos de lettres, voici encore une bonne histoire[82]. M. de Laval
ayant été tué à Dunkerque, M. d'Avaux écrivit une lettre bien faite et
bien civile à la marquise de Sablé, qui, n'étant pas encore trop en
état d'écrire, pria Costar de répondre pour elle. Lui, qui ne
demandoit pas mieux, fit une réponse et la lui porta: elle fit
semblant d'en être contente; mais, à peine eut-il le dos tourné,
qu'elle s'écria: «Ah! mon Dieu! la méchante lettre! que je n'ai garde
de l'envoyer!» Costar, qui n'étoit pas de son avis, en avoit gardé
copie, et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut ravi d'avoir une
occasion de se pouvoir louer en tierce personne. Il va donc chez
madame de Saint-Thomas, dont il faisoit le galant, sans scandale, ce
lui sembloit, à cause qu'il est un peu son parent. Là, il se mit à
lire la lettre de M. d'Avaux; on la trouva fort belle. «La réponse,
dit-il, est tout autre chose.» Il la prend et en fait admirer
jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme
auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de
sorte que l'une et l'autre lettres coururent bientôt les rues.
Quelques jours après, M. de Maisons, le fils, demanda à la marquise
s'il n'y avoit point moyen d'avoir copie de la lettre qu'elle avoit
écrite à M. d'Avaux. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n'avoit
donné copie d'aucune lettre qu'elle eût écrite. Le lendemain il y
retourne, et lui dit en entrant: «Madame, voilà ce que vous me
refusâtes hier.» Elle, bien étonnée, prend le papier, et trouve que
c'étoit la réponse de Costar; elle lui conta l'histoire, et qu'elle
avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoyée à Munster.
[82] Tallemant a déjà rapporté cette anecdote, avec quelques
différences, dans l'article sur Voiture, t. 2, p. 284.
Il avoit une telle bassesse, en faisant la cour à Voiture, qu'il lui
rapportoit tout ce qu'on disoit de lui. Il arriva que M. de Montausier
dit qu'il faudroit changer quelque chose à ce sonnet qu'il a fait sur
les machines des comédiens italiens. Costar alla dire à son ami que le
marquis avoit dit que pour raccommoder ce sonnet il ne falloit refaire
que quatorze vers. Toutes ces choses ensemble déplurent tellement à
madame de Rambouillet qu'elle ne voulut jamais qu'on lui menât cet
homme. Il n'a pas laissé pourtant de lui donner de l'encens dans ses
ouvrages, car il ne veut pas qu'on croie qu'il n'étoit pas connu d'une
si illustre personne.
Je l'ai vu ici faire le beau, nonobstant sa goutte, à l'âge de
cinquante ans, et il mettoit ses cheveux sous son bonnet; il n'alloit
qu'en habit court; mais il s'en avisa sur le tard, car il avoit le
visage un peu bien usé, et les yeux un peu bien rouges. Je crois qu'il
n'avoit pas été mal fait dans sa jeunesse[83]. Il s'avisa même de
copier Voiture; mais il le copioit misérablement, car il étoit
toujours guindé, toujours sur le bien dire, et il lui échappoit
souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes
flatteries.
[83] Voici le portrait de Costar fait par un auteur anonyme qui
étoit son commensal. Nous le tirons d'une Vie manuscrite de
Costar adressée à Ménage:
«Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute,
fort agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond, et de
vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa santé;
mais il avoit la vue fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa
naissance, il ne fit que s'augmenter et devenir presque extrême
par l'âge. Ses dents étoient mal arrangées, et plus jaunes que
blanches. Ses cheveux étoient d'un châtain fort brun, et se
frisoient naturellement; tout son air avoit quelque chose de
propre et d'élégant qui auroit extrêmement plu, et qui l'auroit
rendu très-aimable, s'il n'y eût point eu aussi en tout cela de
l'affectation et de la contrainte. L'une et l'autre se trouvoient
même en son entretien, où, quoiqu'il parlât très-éloquemment, et
que ce qu'il disoit ne fût pas vide de pensées subtiles,
raisonnables et surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de
nouveauté et de justesse, d'ingénieux et de savant, il y avoit
néanmoins toujours je ne sais quoi de trop peiné, qui en ôtoit la
grâce, en faisant voir qu'il avoit trop d'application à mettre en
ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de l'embellir et de
l'orner. Ce fut cela même qui obligea un jour M. Scarron, dont
l'esprit étoit vif et tout rempli de naïves grâces, qui ne
connoissoient aucune étude, et qui agissoient partout librement,
de dire de lui à l'oreille de quelqu'un de ses amis: «Bon Dieu!
que j'aimerois bien mieux qu'il dît sans y prendre garde _mangy_
pour _mangea_, et qu'il donnât des soufflets à Ronsard, que de
parler toujours si bien et si juste!» (_Vie de Costar_, suivie de
la _Vie de Louis Pauquet_, manuscrit du temps, communiqué par M.
Aimé Martin. Nous nous proposons de donner ces deux ouvrages à la
suite de ces _Mémoires_.)
Un jour que madame de Longueville étoit au Cours, le laquais de
Costar, qui, selon le proverbe: _Tel le maître tel le valet_, étoit un
beau garçon, bien civil et bien disant[84], alla pour aider à
raccommoder quelque chose qui s'étoit rompu à son carrosse, et fit
cela avec beaucoup de zèle et d'un air fort galant. Madame de
Longueville fut surprise de l'honnêteté de ce laquais, et lui demanda
à qui il étoit. «Je suis à M. Costar, madame.--Et qui est ce M.
Costar?--C'est un bel esprit, madame.--Et qui te l'a dit?--Si vous ne
me voulez pas croire, prenez la peine, madame, de le demander à M.
Voiture.»
[84] Ce laquais s'appeloit Dugue; il devint valet-de-chambre de
Costar. Ce dernier avoit en outre un lecteur nommé Depoix, «plein
d'esprit, qui lui lisoit infatigablement tout ce qu'il vouloit
lui faire lire, d'une voix nette et claire, sans prendre jamais
un mot pour l'autre.» L'abbé Pauquet étoit le secrétaire en
titre, «qui lui rendoit les plus grands et les plus importants
secours dans toutes ses écritures, dont il avoit besoin de
conserver jusqu'aux moindres lignes et aux moindres syllabes.
Elles méritoient qu'on eût ce soin, continue l'auteur anonyme,
car elles lui avoient été si utiles, qu'elles lui avoient produit
dix mille livres de rente; elles lui avoient donné pour près de
douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme
considérable d'autres meubles, qui lui pouvoient servir, et pour
le nécessaire et pour le plaisant.» (_Vie Manuscrite_ déjà
citée.)
Ce beau garçon nuisit peut-être à Costar, et par réflexion à son
maître. L'évêque du Mans, celui à qui le feu Roi avoit eu l'audace de
donner cet évêché sans en parler au cardinal de Richelieu, étant mort,
en 1648, plusieurs y prétendirent. L'abbé de Lavardin en fut un: les
habitants le demandoient, à ce qu'on dit, parce que c'est un homme
d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la
vénération pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prétendoit cet
évêché quasi par droit de succession, à cause que son oncle l'avoit
eu; et c'est à cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car
son oncle y a vécu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abbé
en parla à M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la
Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser à l'épiscopat;
que sa vie n'étoit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M.
Costar, qui étoit un s........, et qui faisoit profession d'impiété et
d'athéisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla à Angers, sous
prétexte d'un mariage dont il se mêloit. Pour l'humeur italienne, on
l'en a toujours un peu accusé; pour le reste, je n'en ai rien ouï
dire. L'abbé ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant à M.
Vincent, et disoit tous les jours la messe à Saint-Lazare. Cet homme
ne se rendoit point, et lui dit un jour: «Allez, vous avez fait un
cours d'athéisme avec votre Costar.» L'abbé lui dit à cela: «Monsieur,
je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes
papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie noté à la marge
aucun passage qui sente l'athéisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce
que je puis avoir écrit.» Cela dura depuis le mois de mai jusqu'à la
Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de
Notre-Dame, nommé évêque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y
trouva pas), et le pénitencier de Notre-Dame, qui étoient du conseil
de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abbé de Lavardin n'étoit
point athée, et si on pouvoit en conscience lui donner un évêché.
Martineau et le pénitencier furent d'avis que, pour le scandale que
cela avoit causé, on ne le fît point évêque cette fois, et qu'il
seroit ridicule de faire évêque un homme dont on a douté qu'il fût
chrétien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le père
Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemblée, il ne se
fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas être
nommé, avoit dit à un évêque, qui ne vouloit pas être nommé non plus,
que l'abbé de Lavardin étoit indigne de l'épiscopat. En effet, il ne
faudroit à ce compte-là qu'un ennemi pour perdre un homme de
réputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses ancêtres,
s'est mis à tenir table; mais à sa propre table les gens se moquent de
lui. L'abbé d'Effiat un jour avoit des tablettes et écrivoit:
_Première plaisanterie de M. du Mans_; _Seconde plaisanterie de M. du
Mans_. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi
quelqu'un demanda d'où venoit le mot de prélat; M. du Mans donne dans
le panneau et étale ses éruditions. Nogent, quoique méchant bouffon,
les mena battant d'une façon pitoyable.
[85] Fondateur des Lazaristes, le vénérable saint Vincent de
Paul.
[86] Le cardinal de Retz.
[87] M. du Mans conserva néanmoins une bien mauvaise réputation;
car après sa mort, des prêtres ordonnés par lui, et notamment le
célèbre Mascaron, furent ordonnés de nouveau sous condition.
(_Vie de Saint-Évremont_, par Des Maiseaux, à la tête de ses
_Œuvres_, 1753, in-12, t. 1, p. 31.)
Pour revenir à Costar, il a quelquefois des raffinements assez
bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fièvre-tierce six mois, parce
qu'au sortir de l'accès il avoit des rêveries agréables. Plusieurs ont
remarqué cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se
soit encore avisé d'une volupté semblable. Pour ses ouvrages, avant la
_Défense de Voiture_, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas
publiées. C'est un esprit encastelé[88]; mais on ne peut pas dire
qu'il n'écrive pas bien à tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un
plaisir étrange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de
l'emploi de secrétaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en
ambassade auprès du Saint-Père; mais la _Défense de Voiture_ est, sans
comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est
pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse
Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de
libertinage, et d'avoir écrit la lettre de _la Berne_[89] et celle _du
Valentin_[90]. Il pouvoit dire, car il prétend qu'il n'a écrit cette
lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a
fait Costar, qu'où Voiture badinoit, il étoit inimitable; que son
sérieux ne valoit pas grand chose, et qu'à tout prendre il n'écrivoit
nullement juste. Costar veut tout défendre, et prend le style sérieux
de Voiture pour le style sublime. Cependant la pièce est fort
agréable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout à l'autre, qui étoit un
des hommes du monde qui avoit donné autant de prise sur lui; ce n'est
pas que ce soit une infamie à Costar d'avoir baffoué un homme qu'il
avoit baisé au cul. On voit dans la préface que Girard a mise
au-devant des _Entretiens de Balzac_, la preuve de ce que je dis.
Costar, voyant le succès qu'avoit eu ce livre, en donna un second
qu'il appela les _Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_; il y a
furieusement de latin et bien des bévues, car il prend souvent
_martre_ pour _renard_[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire
mieux entendre les lettres que Voiture lui a écrites. Il fait
là-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout
autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un
endroit, sans qu'il s'en aperçoive ou qu'il en ose rien témoigner.
Girac a répondu à Costar, et il n'y a déjà que trop de volumes.
[88] _Encastelé_ se dit d'un cheval qui a la corne du pied trop
serrée. Pris au figuré, il signifie ici un esprit trop étroit.
[89] _Voyez_ la Lettre 9 de Voiture, où il raconte à mademoiselle
de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, qu'il a été _berné_
comme Sancho Pança dans le roman de Cervantes.
[90] _Voyez_ la lettre 95 de Voiture, écrite à madame de
Rambouillet. Le Valentin est un château situé près de Turin.
[91] Allusion à un passage de la _Requête des Dictionnaires_ de
Ménage, où il est dit que Colletet prenoit souvent Renard pour
Marte. (P. 13 de l'édition in-4º de 1652.)
Costar s'avisa, en publiant la _Suite de la Défense de Voiture_,
d'écrire à M. le chancelier une lettre qui commence ainsi:
_Monseigneur, si vous n'étiez le grand-prêtre de Thémis et le
souverain sacrificateur des Muses_, etc. M. Gaulmin[92], qui étoit
présent, lui dit: «Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera
bientôt chanter messe.» Il écrivit aussi au feu premier président, et
il y avoit en un endroit: «Monseigneur, que vous êtes beau!» Le
premier président, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela à
Bois-Robert, lui dit: «S'en délecte-t-il? est-il du métier?--Oui, oui,
dit l'autre.--Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde à moi
désormais; je n'eusse jamais pensé qu'on me dût traiter de beau!»
Toute l'Académie s'en moqua, car on y montra cette lettre au
chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit à lire cette
lettre dont j'ai parlé dans son historiette, et il leur disoit, en un
endroit qui étoit un peu malin: «M. le maréchal de Schomberg et M. le
maréchal de Gramont, qui sont infatués de la _Défense de Voiture_,
veulent que j'ôte cela et encore cela: me le conseillez-vous,
messieurs?--Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.--Ma foi, je
l'enverrai donc, dit-il, comme la voilà.»
[92] Gilbert Gaulmin, maître des requêtes, puis conseiller
d'État, mourut en 1665, à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui
de savants ouvrages; mais il est encore plus célèbre par ses
liaisons avec les érudits et les gens de lettres de son temps.
Sur cette _Suite de la Défense de Voiture_, Costar pria Conrart de lui
dire son avis. L'autre lui écrivit que tout le monde étoit scandalisé
de ce qu'il déchiroit M. de Balzac, car cette fois il lève le masque
et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une
chose où il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar
lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis
qu'il étoit plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de
la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile,
et lui demande pardon.
Girac, dans une réponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658,
avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courbé,
sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit
à l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait
saisir l'impression, et au Châtelet il fut dit que n'étant point
question d'accuser le sieur Costar d'impiété, défenses étoient faites
d'imprimer le livre qu'il ne fût mis en l'état qu'il devoit être.
Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit
prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une où il dit qu'il
veut sacrifier à une religieuse, et joue sur tous les endroits de la
messe. Voilà Courbé puni comme il le méritoit.
[93] Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, étoit
secrétaire, créature et _factotum_ de Costar. Cet homme, né à
Bresles, en Bauvoisis, avoit été laquais; il avoit trouvé le
moyen d'apprendre le latin, mais il étoit livré à l'ivrognerie de
la manière la plus dégoûtante. Costar le tenoit très-sévèrement
sur ce chapitre. Après sa mort, Pauquet continua de se livrer à
la débauche, il mangea son bien, et mourut âgé de soixante-trois
ans, le 14 novembre 1673. (_Vie de Pauquet_, à la suite du
manuscrit déjà cité.)
Girac a trouvé que Costar, qui le railloit de n'être que fils d'un
conseiller d'Angoulême, étoit, comme chacun sait, fils d'un chapelier,
et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres,
car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y
en a une (c'est la dernière) où il parle assez mal de _la Pucelle_;
cependant M. Chapelain, lâchement, lui écrit tous les ans dix ou douze
fois.
Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux
affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a
écrites.
Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et
revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-général[94],
et, par ce moyen, il avoit douze cents écus comme historiographe.
Rose[95] lui avoit valu cinq cents écus de pension, en faisant goûter
au cardinal _la Défense de Voiture_. Il mourut à l'âge de soixante
ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte étoit remontée, mais
assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire à
Pauquet; il lui laissa dix mille écus avec sa prébende du Mans[97].
Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volonté
du défunt: il avoit soin de l'éducation du petit de Lavardin; il
menoit une vie assez douce au Mans.
[94] Nicolas Foucquet, procureur-général et surintendant des
finances.
[95] Secrétaire de Mazarin; il devint ensuite secrétaire
particulier _ayant la main_ du Roi, c'est-à-dire écrivant les
lettres qui passoient pour être de la main du Roi. Il a été
président de la chambre des comptes, et membre de l'Académie
françoise. Il étoit célèbre pour son avarice.
[96] Il mourut le 13 mai 1660. (_Manuscrit déjà cité._)
[97] Par son testament notarié du 9 juin 1659, Costar fit l'abbé
Pauquet son légataire universel, et la veille de sa mort, il lui
résigna tous ses bénéfices. Il légua deux mille livres à l'abbé
Coustard Du Coudray, curé de Gesvres, son neveu, et fit des dons
assez considérables à diverses églises, mais plus
particulièrement à celle de Niort, dont il étoit curé. (_Vie
manuscrite de Costar._)
La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants,
et le plus pédant des galants.
MADAME DE CAVOYE.
Madame de Cavoye est fille de Sérignan, gentilhomme de qualité de
Languedoc, qui fut maréchal-de-camp en Catalogne; elle épousa en
premières noces un gentilhomme nommé La Croix, qui la laissa veuve
fort jeune et sans enfants; elle étoit jolie, spirituelle et assez
riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommodé, mais de
beaucoup de cœur, étoit à M. de Montmorency, quand il en devint
amoureux: il n'avoit pas grande espérance de réussir en sa recherche,
quand, ayant été pris pour second par un de ses amis, il alla chez un
notaire faire un testament par lequel il donnoit à madame de La Croix
tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et après alla dire à une amie
commune qu'il venoit de rendre à madame de La Croix la plus grande
marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son
testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la
supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son
serviteur; et, après cela, s'en va. Cette femme court le dire à madame
de La Croix, qui fit aussitôt monter son père et tous ses amis à
cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage.
Elle fut si touchée de ce témoignage d'affection, qu'elle l'épousa.
Jamais femme n'a plus aimé son mari. Le cardinal de Richelieu le fit
son capitaine des gardes.
Quand la cour n'étoit pas à Paris, elle avoit toujours une lettre dans
sa poche pour son mari; et dès qu'elle entendoit dire que quelqu'un
alloit à la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-là partie, elle en
alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoyé plus de
trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de
lui ou de son mari: «Monseigneur, répondit-elle, Votre Éminence ne
m'en voudra point de mal s'il lui plaît; mais je lui avouerai
franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de
l'inquiétude, je suis toujours en peine pour votre santé, et lui
me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta
le cardinal, que M. de Cavoye mourût ou tout le reste du
monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourût.--Mais que
feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et Ève
faisoient.»
Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du ménage: «Quand
il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus
jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de
fâcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin,
c'étoit comme si le sacrement n'y eût point passé.»
Elle dit un jour à mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit
il y avoit une demi-heure: «Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une
l'autre, adieu; il vaut mieux se séparer; je vois que la conversation
languit.»
Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couché, et qu'il
eût fait le devoir, ils parlèrent un peu de leurs petites affaires:
«J'ai, lui dit-il, plus dépensé que je ne pensois; la nourriture a été
fort chère; j'ai été contraint d'emprunter tant.--Hé bien! dit-elle,
patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela.» Après il
recommença: «Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_
dette.» Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui
donnent encore plus de grâce à ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le
cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement
affligée. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle
prit congé: «Hélas! dit l'affligée, que je serois heureuse, mon
enfant, si j'étois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je
sens.» D'Ornano, le dévot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains
grimauds d'enfants: «Sont-ils à vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--Hé!
mon pauvre monsieur, s'écria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites
plus d'enfants.» Elle avoit une fille bien faite, mais fort éveillée;
elle ne la perdoit point de vue: «Cela a le sang trop chaud,
disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc.» Elle lui
en donna un; et sa fille, après quelques années, étant venue ici avec
son mari (c'étoit un assez pauvre homme), elle tâcha de faire quelque
chose pour lui à la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point:
«Petite, dit-elle à sa fille, remène ton mari à la province, je n'en
sais que faire ici.»
Quoique chargée de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle
subsiste honorablement; elle a eu la moitié du don des chaises de
Souscarrière[98] dès le temps du feu cardinal, et cela lui vaut
beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aimée de tout le
monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parlé
d'elle dans les Mémoires de la régence, car elle dit toujours quelque
chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois
originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garçon, c'est l'abbé
Testu, l'aîné, la menoit chez madame de Chamguy: «Mon pauvre abbé, lui
dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tête.» Et après
elle se met à pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, après
douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu'à quinze ans;
elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agréable; pour le corps,
il n'y en avoit guère de mieux fait.
[98] C'étoit apparemment un privilége pour des chaises à porteur.
L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun,
fils naturel, mais légitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les
_Antiquités de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.)
LE CARDINAL DE RETZ[99].
Jean-François de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit
homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid et maladroit
de ses mains à toute chose[100]. Quand il écrit, il fait toujours des
arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du
_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois, à la
chasse, il fallut que M. de Mercœur lui remît son éperon; il n'en put
jamais venir à bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les
monnoies qu'une pistole et un quart d'écu. Il fut destiné à être
chevalier de Malte, et, étant né durant un chapitre, il fut chevalier
dès ce jour-là; de sorte qu'il auroit été grand'croix de bonne heure.
Il avoit deux frères, tous deux ses aînés, le duc d'aujourd'hui, et un
qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hières: celui-là étoit blond. M.
de Bassompierre disoit: «Pour celui-là, on ne peut pas dire qu'il ne
soit de ma façon.» J'ai dit ailleurs que la mère étoit une grande
prude. Ce garçon disoit qu'il vouloit être cardinal, afin de passer
devant son frère: il avoit de l'ambition; mais il mourut misérablement
à la chasse; étant tombé de cheval, la jambe engagée dans l'étrier, il
fut tué d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tête. Ce
garçon mort, on changea de pensée, et on destina le chevalier à
l'Eglise. Le voilà donc l'abbé de Buzay; c'étoit une abbaye en
Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'épée, sinon pour son
humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai représenté, il
n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de
fer dans son visage[102].
[99] Né en 1613, mort à Paris le 24 août 1679.
[100] Son père n'étoit pas brave: M. de Guise l'en méprisoit, et
cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui
dans la prétention que le général des galères devoit être
dépendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'étoit. Il avoit
cela tellement en tête, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.)
[101] Près de la Loire, et non loin de Nantes.
[102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble
que l'auteur a écrit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi
lire _quelque chose de fier_; mais la première leçon nous semble
la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit
du caractère connu du cardinal, et des portraits gravés qui nous
sont restés de lui.
Dès le collége, l'abbé fit voir son humeur altière: il ne pouvoit
guère souffrir d'égaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi dès
ce temps son humeur libérale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il
ne connoissoit point étoit arrêté au Châtelet pour cinquante pistoles,
il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de là, ce
nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler
l'abbé de Retz. Ce n'étoit pas encore trop la mode en ce temps-là de
ne porter pas le nom de son bénéfice; à cette heure il n'y a si petit
ecclésiastique qui ne s'appelle l'abbé, et ceux qui le sont
effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il
m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son
bien, à condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103];
mais qu'à sa mort les parents empêchèrent qu'on ne lui fît venir un
notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il eût été d'épée, il
eût fort aimé à être brave, et qu'il auroit fait grande dépense en
habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en eût été que plus
mal, et je pense que ç'auroit été un terrible danseur, et un terrible
homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et
surtout à manger: il est aussi rêveur; de sorte qu'à table, par
malice, on lui mettoit une tête de perdrix sur son assiette; il la
portoit à la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La
plume lui sortoit de tous les côtés. Il ne mange jamais que du plat
qui est devant lui; il n'y a guère d'homme plus sobre.
[103] La mère du cardinal de Retz s'appeloit Françoise-Marguerite
de Silly, dame de Commercy.
Il est enclin à l'amour, a la galanterie en tête, et veut faire du
bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est
étrangement inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. Dans
sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parenté, et principalement
madame de Lesdiguières. Je crois qu'il en a été amoureux, aussi bien
que de madame de Guémenée. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son
parent, dont nous avons parlé ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit
guère de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se
cherchèrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se
pouvoir retrouver, et qu'il fallut à la fin que deux gentilshommes les
prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la société de
la famille (madame de Guémenée en étoit), on se divertissoit, entre
autres choses, à s'écrire des questions sur l'_Astrée_, et qui ne
répondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de
frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une
personne, comme, par exemple, à quelle main étoit Bonlieu, au sortir
du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour
l'histoire, soit pour la géographie; c'étoit le moyen de savoir bien
son _Astrée_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et
d'autre, que, quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement,
il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre
parti. Il alla lire l'_Astrée_ chez M. d'Urfé même, et, à mesure qu'il
avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit
arrivée.
Notre abbé étoit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit
deux partis, celui de la maréchale et celui de madame de Lesdiguières;
le dernier étoit le plus fort. Dans une assemblée de la parenté,
madame de Lesdiguières obligea l'abbé à aller prendre à danser madame
de Schomberg, qui étoit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout
tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on
la haïssoit; elle étoit laide et méchante.
En ce temps-là, un homme proposa à l'abbé d'épouser je ne sais quelle
grande héritière d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le
nom; que ses parents luthériens la violentoient, et qu'on la vouloit
donner à un Weimar, qui étoit à l'Académie à Paris. Il y entend, et
promet à cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre
se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente,
ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un
voyage où il parla à cette fille; même il se battit contre ce Weimar,
et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est
pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il
ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'étoit contre
le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ouï dire à lui-même que cet homme
lui disoit: «Je vous aurai bientôt culbuté, ce n'est pas là votre
métier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprès, un
grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien blessé, car je
donnai droit dedans.» Il me contoit tout cela, sans nommer personne,
et je n'ai jamais su d'où venoit leur querelle.
[104] Le cardinal le dit positivement. (_Mémoires du cardinal de
Retz_, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
France, 2e série, t. 44, p. 87.)
Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'étoit lui-même qu'un
homme de la cour étant une fois enfermé dans une chambre avec une
femme de qualité dont il étoit possesseur, ayant ouï du bruit, fut
obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui
l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna
caresser la belle, comme s'ils eussent été dans la plus grande sûreté
du monde. «Il faut, me disoit-il, n'avoir guère peur pour cela. Ce
même homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui eût donné avis que le mari le
vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout à son
ordinaire, et sans être autrement accompagné.» Si cette aventure est
vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par là, on jugera de l'humeur
du personnage.
Il fit encore un combat contre l'abbé de Praslin, aujourd'hui le
marquis de Praslin, qui a épousé mademoiselle d'Escars, cadette de
madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui
servoit Praslin, battit le second de l'abbé de Retz[105].
[105] Le cardinal a parlé de ce duel dans ses Mémoires. Le second
de Praslin étoit le chevalier du Plessis, et non pas le comte
d'Harcourt. (_Mémoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.)
Il a toujours été d'humeur remuante; il s'est vanté de savoir bien des
choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il
rendit un paquet aux Tuileries à M. de Thou, qui lui dit après: «Ma
foi! monsieur l'abbé, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur
pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].»
[106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mémoires des menées
qu'il fit à Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas
M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.)
La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la
charge des galères qu'il lui fit vendre en dépit de lui, avoit outré
l'abbé: sans cela, sur ma parole, notre homme n'eût pas laissé d'être
son ennemi. Il étoit trop ambitieux; il se vantoit que son père, son
frère et lui avoient été les seules personnes de condition qui
n'eussent point plié.
Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il
dédia ses thèses à des saints pour n'être point obligé de les dédier
aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abbé de
Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est
aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorité du
cardinal; on proposa assez de choses à l'abbé de Retz; jamais il ne
voulut démordre, et il harangua fort fièrement. Il est vrai que la
Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy, soutint ses intérêts,
et représenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas
abandonner le neveu d'un prélat à qui ils avoient tant d'obligation.
Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela
toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine
patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvèrent à
propos qu'il fît un voyage en Italie[108]. Deux de mes frères et moi
ayant dessein d'y aller, le priâmes de trouver bon que nous lui
tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois;
et, comme il a autant de mémoire que personne, car il savoit par cœur
tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des
choses.
[107] Disputant un jour contre l'abbé de Souillac en Sorbonne, il
cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit être faux. Il
envoya quérir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac,
qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal
latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui
présidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma,
credidisti_. (T.)
[108] Voyez _les Mémoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100.
Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons,
ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez à
son humeur. Il avoit fait l'épitaphe du comte de Soissons en prose, où
il l'appeloit _le dernier des héros_.
[109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez médiocre. Il
a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux
choses, et ne se met pas même en peine de les apprendre. Il avoit
beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de
l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4º. Cet ouvrage
a été traduit en françois par Fontenay-Sainte-Geneviève; Paris,
1639, in-8º.
Il ne pouvoit pardonner à don Thadée, neveu du pape Urbain, alors
régnant, de ne s'être pas emparé de l'Etat d'Urbin qui retourna alors
à l'Eglise, faute de mâles. Nous ne passions pas devant une place
qu'il ne la prît ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de
sa naissance. Il fut fort caressé à Florence par le grand-duc; il
logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrétaire
d'État, et qui avoit été résident en France. Le chevalier avoit les
portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si
grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes:
j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de
savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en
sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit à rire un jour
qu'il lui demanda si les Gondis de France étoient effectivement des
vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France
qui puisse fournir ses trente quartiers[110].
[110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de
Thou les dit fils d'un banquier. (T.)
Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, étoit fils d'un
banquier florentin qui demeuroit à Lyon, nommé Gondy, seigneur Du
Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouvé moyen d'entrer au
service de la reine Catherine de Médicis, et avoit eu charge de la
nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit
donné une recette à la Reine pour avoir des enfants[111]; car la
Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant,
qu'étant parvenue à la régence, en moins de quinze ans, elle avança si
fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut,
n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, à
la mort de Charles IX, étoit premier gentilhomme de la chambre et
maréchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de
rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles,
plus de dix-huit cent mille livres; son frère, Pierre de Gondy, étoit
évêque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de
rente en bénéfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent
mille écus; et M. de La Tour, le cadet des trois, étoit, quand il
mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre
comme son aîné, et maître de la garde-robe, et tous trois du conseil
privé. Voilà ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-là, et qui le
savoit bien.
[111] J'ai ouï dire que la gloire en est due à Fernel. Ce garçon,
qui avoit été des _capettes_ du collége de Montaigu, fut quelque
temps à délibérer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit
d'église; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prêcher,
ni pour plaider, il se résolut d'étudier en médecine. Ce qui le
mit en réputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui
étoit au Roi: ce gentilhomme en parla à Sa Majesté qui n'avoit
point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel
fût assez jeune encore, le Roi, sur le témoignage du cavalier,
ajouta foi à ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine à dire à
Fernel toutes les particularités qu'il falloit savoir. Il dit au
Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit
dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en récompense
la plupart de ses enfants n'étoient pas de trop bonne
constitution. Fernel ensuite fut premier médecin du Roi. On a su
cette particularité de ceux de sa famille qui la reçurent par
tradition. (T.)
J'ai ouï conter une chose assez judicieuse de ce maréchal de Retz.
Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut
qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait
venir, et le gentilhomme aussi. On court un lièvre avec ces deux
chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le
Roi, déjà fâché de cela, voyant que ce gentilhomme, qui étoit sans
doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit
devancé, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le
maréchal vint au lever du Roi, fort triste. «Qu'avez-vous?--C'est,
sire, que vous avez perdu le cœur de toute votre noblesse.--Je vous
entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux
satisfaire.» En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le
monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement
vaquoit; le maréchal dit au Roi: «Sire, il le lui faut donner.» Le Roi
le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours
qu'il parût que le Roi donnoit de son propre mouvement.
[112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand
quand il jeta sa canne par la fenêtre dans la crainte de
succomber à la tentation d'en frapper Lauzun.
Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M.
de Brantôme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes,
dans un desquels étoient les amours de la duchesse de Retz, femme
d'Albert, où il y avoit maintes belles choses à l'honneur de la dame.
Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis
d'effacer tout ce qui étoit contre sa grand'mère, et le manuscrit est
effacé de façon qu'on ne sauroit déchiffrer un mot[113].
[113] Il seroit impossible de vérifier ce point, quoique la
plupart des manuscrits originaux de Brantôme existent à la
Bibliothèque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont
fait faire. Les passages indiqués devroient se trouver dans le
volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce
volume paroît avoir été détruit. (Voyez la _Notice sur Brantôme_,
t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8º.)
Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui bâtit
l'hôtel de Condé, et qui fit le jardin de Gondy à Saint-Cloud. C'étoit
un homme fort voluptueux: on dit que dînant chez un de ses amis, à
cinq lieues de Saint-Cloud, où il n'y avoit point de verres de
cristal, il dit à un de ses gens: «Va m'en quérir un à Saint-Cloud, et
ne te soucie pas de crever mon cheval.» Il y va. Le cheval crève en
arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme méritoit
bien de mourir gueux comme il est mort.
Pour revenir où nous en étions: à Florence, un jeune gentilhomme qui
étoit à lui, car il en avoit quatre, et le reste à l'avenant, s'avisa
de faire faire un pourpoint de taffetas à bandes sans les ourler. Un
jour au Cours la grande-duchesse mère et mademoiselle de Guise vinrent
à passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet
homme étoit à la portière, et sembloit être vêtu de toiles
d'araignées, tant il avoit de filets aux bras et au corps.
La grande-duchesse étoit une des plus belles personnes d'Italie, mais
elle avoit affaire à un pauvre mari: il avoit cinq ou six calottes
l'une sur l'autre, et en ôtoit et en mettoit selon que son thermomètre
l'ordonnoit. Quand il couchoit avec elle, tout l'État de Toscane étoit
en prière: cela n'arrivoit pas souvent. Je pense qu'enfin elle a eu
un héritier.
A Venise, où nous allâmes ensuite, l'ambassadeur de France[114]
(c'étoit le président Mallier, un vrai cheval mallier) le logea seul
avec un valet-de-chambre. Le comte de Laval, frère de M. de La
Trimouille, étoit retiré à Venise. Je pense qu'il dit, en parlant de
l'abbé: «Il ne manquera pas de me venir voir.» L'abbé n'y alla point,
et en parloit avec fort peu d'estime. Il disoit que quand le comte
alla à La Rochelle, les Rochellois mirent sur sa porte: «Ni plus ni
moins,» voulant dire qu'ils ne se tenoient pour lui ni plus ni moins.
[114] L'ambassadrice étoit si sotte qu'elle disoit: «Ma charge,»
en parlant de l'ambassade. (T.)--Cet ambassadeur est appelé _de
Maillé_ dans les Mémoires du cardinal. (_Mémoires du cardinal de
Retz_ déjà cités, p. 102.)
A Rome, il se logea bien, et tenoit assez bonne table; on en faisoit
cas à cause qu'il en savoit plus que beaucoup de cardinaux et de
prélats. Il nous voulut faire accroire que le connétable Colonne, à la
maison duquel il disoit que celle de Gondi étoit alliée étroitement,
s'étoit fort plaint de ce qu'il ne l'avoit pas vu; mais qu'il n'avoit
osé à cause que le connétable étoit du parti des Espagnols, car
c'étoit de Naples qu'il étoit connétable.
Il n'étoit pas moins inquiet à Rome qu'à Paris, et il nous fit faire
au mois de novembre un fort ridicule voyage pour voir des mines
d'alun. Nous partîmes, comme s'il eût été question de quelque chose
d'importance, par une fort grosse pluie, et les Italiens disoient:
«_Questo è partir à la francese._» Nous ne fûmes pas plus de trois
mois et demi à Rome, et il nous en fit partir à Noël, pour revenir en
France. Il feignit qu'un homme l'étoit venu trouver dans une église,
et qu'il lui avoit donné un avis qui l'obligeoit à quitter l'Italie
promptement[115]. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, je vis bien que
l'argent commençoit à lui manquer; et if eût même été embarrassé en
arrivant, car ses lettres de change tardèrent, sans que nous lui
donnâmes tout ce que nous avions à recevoir. Il le faut louer d'une
chose, c'est qu'à Rome, non plus qu'à Venise, il ne vit pas une femme,
ou il en vit si secrètement, que nous n'en pûmes rien découvrir. Il
disoit qu'il ne vouloit pas donner de prise sur lui.
[115] C'étoit à la naissance du Roi. (T.)--En 1638.
Après la mort du cardinal de Richelieu, M. l'archevêque trouva bon
que, pour épargner un loyer de maison, il se logeât au petit
Archevêché, où il a toujours logé depuis, car il ne dépensoit que
trop, et la galanterie de madame de Pommereuil avoit déjà
commencé[116].
[116] _Voyez_ l'article de Bezons, et celui de la présidente de
Pommereuil qui suit.
Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence.
LA PRÉSIDENTE DE POMMEREUIL.
Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles:
l'aînée, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du père de
regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrétaires des commandements
de M. d'Orléans, comme un homme qui seroit son mari. Après, tout d'un
coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage
avec Pommereuil, président au grand-conseil, qui étoit veuf
nouvellement. Il le mène à la campagne, et, en badinant avec sa fille,
il lui fait signer des articles, et après il lui déclare que c'est
tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle
ne fût engagée d'affection avec Fromont, avoit porté des perles, etc.
Elle les refusa, et lui déclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se
jeta aux genoux de son père; mais en vain. On les maria la nuit. Elle
ne vouloit pas dire oui, car elle espéroit que Fromont viendroit
l'enlever; mais quand elle vit l'heure passée, de dépit, elle dit oui.
D'autres disent que le père lui donna un soufflet pour le lui faire
dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible ménage.
Elle ne revenoit avec sa sœur de Cossigny qu'à cinq heures du matin;
et lui, qui avoit fait enrager sa première femme, trouvoit bien à qui
parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se
séparèrent.
BEZONS[117].
.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trésorier de France, et
petit-fils d'un médecin de Troyes, qui étoit de basse naissance. Sa
mère étoit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un
des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde,
et qui se prend autant pour un autre. Étant avocat, mais ce n'étoit
qu'en attendant quelque charge d'avocat-général, car il a toujours eu
de l'ambition, il se fit je ne sais quelle société au faubourg
Saint-Germain, où l'on avoit la comédie quelquefois. Un jour, ce petit
monsieur qui en étoit, à tout bout de champ venoit sur le théâtre,
ordonnoit, décidoit, parloit aux comédiennes, et faisoit furieusement
l'empressé... Des gens de la cour qui étoient là demandèrent qui il
étoit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur
dit: «Messieurs, c'est M. de Bezons.--Ah! ah! dirent-ils tout haut, le
nom est aussi plaisant que l'homme;» et le bernèrent tout leur saoul.
Ce petit monsieur traita après de la charge d'avocat-général au
grand-conseil, et avoit mis le siége devant la présidente de
Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit _du camp
devant une telle_, quand l'abbé de Retz s'y attacha. Pour ne pas
effaroucher le président, on trouva à propos de ne se pas défaire de
Bezons, afin que le mari crût que c'étoit cet homme-là, et non l'abbé,
qui en contoit à sa femme. Quelque temps après on parla de le marier
avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui à Patru,
lui demanda, entre autres choses, s'il étoit vrai qu'il eût tant
d'attachement à madame de Pommereuil. «Que cela ne vous mette pas en
peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient à rien de ce
côté-là.» Le voilà marié sur la parole de Patru, qui répondit qu'il
avoit certainement quarante mille écus de biens. Il fallut, au bout
d'un an, parler à la présentation d'Hocquincourt à la charge de
grand-prévôt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y étoit bien
empêché. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa
une harangue qui fut le lendemain en état d'être prononcée. Conrart,
par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son allié de
l'Académie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue
qu'on a accoutumé de faire quand on est reçu, et la fit devant eux
deux; ce que je ne conçois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas
plus de peine qu'un autre à composer, je ne pourrois pourtant rien
produire si je n'étois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu
_greffier de Vaugirard_. Mais voici une chose qui m'étonne bien plus,
c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pièces
comme siennes, en présence de Patru, même chez le premier président de
la cour des Aides. Patru m'a dit: «Mon ami, j'en étois déferré
moi-même.» On en fit une à M. le chancelier protecteur. En ce temps-là
Bezons disoit: «J'ai la place de M. le chancelier, je lui
succède.--C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui
succéderez aussi un jour en celle de chancelier.» Une fois il disoit:
«Si je n'eusse été hier à l'Académie, le plus sot avis du monde eût
passé.» Un jour il dit à M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne,
nommé d'Autry, qui avoit été précepteur de M. Talon: «Le bon homme a
demandé en grâce qu'on l'enterrât dans notre chapelle. Vous savez
bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est-à-dire d'être enterré
à nos pieds.--Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds
des rois de France.»
[117] Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d'État, membre
de l'Académie françoise, mourut en 1684.
[118] Charles Faucon de Riez, seigneur de Charleval, poète d'un
tour fin et délicat. Scarron disoit de lui que les Muses ne le
nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet. Il mourut
en 1693.
[119] On a déjà vu une partie de ces faits à l'article de
Conrart. Les titres de Bezons à l'Académie françoise étoient bien
légers; on lui attribuoit la traduction _anonyme_ d'un traité de
paix.
Vous avez vu quelles obligations il avoit à Patru; cependant il fut
cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la première cause de
l'affaire contre Tancrède, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne
l'a que foible). Véritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit
prononcer un _r_, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de
bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce fût
par envie; car il faut quelque espèce d'égalité pour cela. Conrart
disoit que, s'il eût fait cela avant que d'épouser sa cousine, il
auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crédit de son
oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'État, et ensuite je ne
sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu,
que Patru l'appeloit _le Roi de Soissons_. Une fois il fut diablement
relancé chez M. Du Puy. «J'ai trouvé, disoit-il, à mon retour de mon
intendance[120], les maximes toutes changées; car on dit que nos biens
ne sont point au Roi.--On ne l'a jamais dû dire autrement,» dit
brusquement M. Du Puy l'aîné, qui le traita d'ignorant et de suppôt de
tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'armée de Catalogne, et
après, celle de Languedoc où il est encore. Dans la régence, nous
parlerons de ses fredaines et de ses méchantes plaisanteries.
[120] En 1648 qu'on commençoit à fronder. (T.)
SALOMON-VIRELADE[121].
Il faut accoupler Salomon à Bezons: ils ont été tous deux compagnons à
la charge d'avocat-général du grand-conseil, et reçus en même temps à
l'Académie, _Arcades ambo_. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il
falloit mettre des gens de qualité. A la vérité, il est fils d'un
conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort
bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain eût été véritable,
il falloit mettre à l'Académie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il
voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit
pressé terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garçon n'étoit
point mal fait, mais il étoit et est encore un grand fat. Dès qu'il
fut ici, il voulut se faire auteur: il débuta par faire imprimer des
vers latins sur la naissance du Roi, et un méchant _Benedicite_ en
vers françois, où il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes
sont les mamelles de la nature, et que les rivières et les fontaines
couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit volé cette
belle pièce à un moine de son pays qui la réclama à corps et à cris,
comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa à M. Grotius,
alors ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connoissoit point, un
discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une
mauvaise fin; mais le reste étoit de Balzac. Là, il parloit à M.
Grotius comme à son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le
connoissoit point. Quand Ménage étoit après à entrer chez l'abbé de
Retz, «Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous.» Et
depuis il fut assez sot pour aller prier Ménage de le présenter à
l'abbé de Retz. Ménage fut le plus surpris du monde de cette
effronterie-là.
[121] François-Henri Salomon-Virelade, conseiller d'État, membre
de l'Académie françoise, mourut en 1670. Ses titres littéraires
étoient tout aussi légers que ceux de Bezons, et néanmoins il
l'emporta sur P. Corneille, parce qu'il avoit le mérite de
demeurer à Paris, tandis que Corneille habitoit Rouen.
[122] On n'en a pas moins fait à M. Salomon-Virelade une belle
généalogie, tout aussi fausse que ses titres littéraires. (Voyez
_les Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul de
Marville_, tome 3, page 393.)
[123] Ils étoient tous les deux renommés pour les inepties qui
leur échappoient, comme à d'autres des bons mots. (_Voyez_ plus
haut l'article de M. de Montbazon.)
[124] _Discours d'État à M. Grotius, sur l'histoire du cardinal
Bentivoglio_; Paris, 1640, in-8º.
Il vouloit épouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle étoit de
Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit à Darbo de
cette recherche: «Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites
difficultés. Mon père n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas
assez donner. La mère de la fille ne le veut guère, et la fille
presque point. Cela sera fait pourtant.» Il parla un an durant
d'acheter une charge de maître des requêtes qu'il n'acheta point, et
en parlant de ces charges-là, comme s'il en eût eu une, il disoit:
«Cela fera enchérir nos charges, cela fera diminuer nos charges.»
Enfin il s'en alla à Bordeaux, où il épousa une fille du président de
La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin.
Lui acheta la charge de lieutenant-général, et prit le nom de
Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort fardée, le
méprise fort, et le fait fort cocu. Cet été, elle étoit à Paris
publiquement logée avec un La Nogarède, son galant: elle se mêla de
jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus,
vint à Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge où
il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit
une chanson, _Quand la baleine arriva_, où il y avoit que madame de
Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la
baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voilà
un appel de quatre contre quatre. Les maréchaux de France les
accommodèrent, et la dame avec le mari fut ouïe, et on lui fit
satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: «Messieurs, voilà
cette dame _de la baleine_ qui est là-dedans.»
[125] Sibille-Angélique-Émilie d'Amabli épousa, en 1643, le comte
de Cominges.
MADAME DE LA GRILLE.
Un vieux cavalier, qui avoit eu bonne part aux guerres civiles de
Languedoc et de Dauphiné, s'avisa de se marier pour avoir lignée, et
épousa la fille d'un président de la cour des Aides de Montpellier,
nommé Tuffani; mais il se prenoit pour un autre, et ne faisoit pas
autrement qu'il falloit pour cela. Le père de la fille, qui avoit
envie de ne pas laisser échapper le bien de cet homme (il avoit au
moins trente mille livres de rente), fait une assemblée de parents, et
leur propose de remontrer à sa fille que ce seroit un coup d'habile
femme de donner un héritier à cet homme qui en seroit ravi, et de
conserver ses richesses en même temps. On en parle à la dame, et on
lui nomme tout d'un train trois hommes bien faits, ni trop jeunes ni
trop vieux, et qu'on croyoit propres à faire lignée. Elle s'y résolut,
et choisit un conseiller de la cour des Aides, nommé M. Deyde; c'étoit
un garçon de trente-cinq ans ou environ; comme ce conseiller n'étoit
pas trop dans la galanterie, on se servit d'une mademoiselle Marquise
pour les faire joindre. Cette femme, qui étoit gaie, alla trouver ce
M. Deyde, et, en folâtrant, lui demanda s'il n'avoit point quelque
inclination. «Hélas! lui répondit-il, ma bonne demoiselle, qui
voudroit de moi? je ne suis plus jeune.--Qui voudroit de vous?
répliqua-t-elle, je sais bien une dame qui est une des plus belles et
des plus qualifiées du pays qui ne vous hait pas;» elle la lui nomma.
«Et pour vous montrer, ajouta-t-elle, que je ne mens point, vous
n'avez qu'à vous trouver en tel lieu, elle y sera; tâchez seulement de
l'approcher; prenez-lui la main si vous pouvez, elle ne manquera pas
de vous la serrer.» Cela arriva comme elle l'avoit dit; de sorte que
le conseiller eut bientôt mis l'aventure à fin. Au bout de quelque
temps la belle se sentit grosse, et quand elle en fut bien assurée, un
jour que le conseiller pensoit se divertir comme de coutume, elle lui
déclara toute l'affaire, et lui dit qu'elle étoit fondée sur un avis
de parents; qu'elle lui avoit l'obligation de tout son bonheur, et
qu'elle le supplioit de n'en rien dire à personne. Elle eut un garçon
qui ressembloit fort à son véritable père, et qui fut héritier de son
père putatif.
MENILLET.
Voici une histoire qui a du rapport à l'autre en quelque chose. Un
gentilhomme de Champagne, nommé Menillet, qui étoit capitaine dans un
régiment de gens de pied, comme il étoit un hiver en garnison à
Montauban, devint amoureux de la femme de son hôte, qui étoit un
bourgeois assez à son aise; mais quoiqu'il y employât tout ce qu'il
savoit de l'art d'aimer, il ne put pourtant rien gagner. Enfin il usa
de stratagême; et, ayant remarqué que le mari se levoit d'ordinaire
avant le jour pour aller vaquer à ses affaires, une fois qu'il étoit
sorti du logis de grand matin, le capitaine entre dans la chambre de
cette femme et se couche auprès d'elle, qui, tout endormie, ne
discerna pas trop bien la voix de son mari, et prit pour bonnes les
raisons qu'il lui dit pourquoi il se recouchoit. Le galant ne perdit
point de temps; mais il y alloit tellement en gendarme qu'elle
s'aperçut bientôt de la tromperie. Il lui en demanda pardon. Cette
femme, outrée de déplaisir, alla conter sur l'heure sa déconvenue à sa
mère qui fut d'avis d'envoyer quérir le cavalier. Il y alla, et elles
lui firent promettre qu'il n'en diroit rien à personne. Quelques
années après, il passa par Montauban, et, comme il ne songeoit à rien
moins, une femme en deuil et voilée lui dit tout bas, en passant,
qu'elle le prioit de la suivre. Il la suivit, et, quand ils furent
dans le logis de cette femme: «Comment, lui dit-elle, monsieur,» en
ôtant son voile, en cape de deuil qu'on porte en ce pays-là, «vous ne
vous souvenez plus de votre hôtesse?» Elle lui conta après qu'elle lui
avoit l'obligation de tout le bien de son mari, «car, lui dit-elle, je
devins grosse de la tromperie que vous me fîtes, et mon enfant a
hérité de son père putatif.» Pour reconnoître ce bienfait, elle lui
avoit promis de l'épouser au retour de la campagne; mais il y fut tué.
MÉNAGE[126].
Ménage est fils d'un avocat du Roi d'Angers: il fut quelque temps ici
au barreau, mais sans plaider. Il est vrai qu'il n'y étoit pas sans
parler, car il disoit tout ce qui lui venoit à la bouche, et médisoit
du tiers et du quart. Il n'a jamais plaidé qu'une cause, à ce qu'on
dit, encore ne fut-ce à Paris, et ne put-il achever, car il demeura
court. Ce fut pour cela, dit-on, qu'il quitta le palais; c'étoit aux
grands jours de Poitiers. Là il devint amoureux d'une dame, et fit
assez rire le monde, car il avoit des galants[127] vert et jaune, et
il alla voir comme cela feu M. Talon qu'il connoissoit. En causant, M.
Talon lui arracha presque tous ses galants. Son père lui donna sa
charge: il ne la fit que six mois, et après la rendit à son père; cela
les mit mal ensemble. Il disoit, pensant dire une belle chose, qu'il
ne s'étonnoit pas de n'être pas bien avec son père, qu'il lui avoit
rendu un _mauvais office_. Il disoit aussi de son père qu'il étoit
comme Jean de Vert, qu'il ne donnoit point de _quartier_, voulant dire
qu'il ne lui payoit point sa pension. Et dans les lettres qu'il lui
écrivoit, il ne pouvoit s'empêcher de le railler.
[126] Gilles Ménage, né à Angers en 1613, mort à Paris en 1692.
[127] Nœuds de rubans qu'on portoit à la jarretière.
Sans connoître autrement Patru, il disoit de lui, parce qu'il le
trouvoit toujours propre, «que c'étoit _Orator optimè vestitus ad
causas dicendas_[128].» A Angers, quoique tout Angevin, pour
l'ordinaire, soit goguenard et médisant, il étoit fort décrié pour la
médisance. Une fille (mademoiselle de Mouriou), dont nous parlerons
ailleurs, lui en faisoit un jour la guerre. «Mais savez-vous bien, lui
dit-il, ce que c'est que médisance?--Pour la médisance, dit-elle, je
ne saurois bien dire ce que c'est; mais pour le médisant, c'est M.
Ménage[129].» Il étoit sujet à la sciatique. A Angers, il souffrit
fort patiemment qu'on lui appliquât des fers chauds à l'emboîture de
la cuisse, et n'en fut pas pourtant guéri. Il étoit beau garçon; mais
il n'a jamais eu une santé vigoureuse.
[128] Quintilien dit cela d'un homme de son temps. (T.)
[129] Cette même fille étoit cajolée par un garçon qui, jaloux,
quand ce fut à son tour à chanter une chanson, en dit une où il y
avoit qu'il romproit ses fers. Elle, car elle chanta après lui,
se met à en dire une avec feu, dont la reprise étoit:
Hélas! mon ange, mes amours,
M'aimerez-vous toujours?
(T.)
Il disoit qu'il y avoit trois plaisants prédicateurs à Angers: Costar,
qui n'avoit qu'un sermon; le prieur des Matras, qui n'en avoit que la
moitié d'un, car il demeura à mi-chemin, et le prieur de Pommier, qui
demeura la bouche ouverte, et ne prononça pas une parole.
Il disoit que la traduction de M. d'Ablancour étoit comme une femme
d'Angers qu'il avoit aimée, belle, mais peu fidèle. D'Ablancour le
laissoit dire, et disoit: «Nous sommes amis; mais je ne prétends pas
l'empêcher de babiller. Nous faisons comme l'empereur et le Turc qui
laissent un certain pays entre eux deux, où il est permis de faire des
courses sans rompre la paix.»
Après une épreuve qu'on venoit de faire que les chiens ne mangeoient
point de viande noire, Ménage dit à une dame fort brune: «Regardez,
vous n'êtes pas bonne à donner aux chiens.»
Montmort, le maître des requêtes, qui est de l'Académie, et s'appelle
Habert, parent de l'abbé de Cerizy, dit qu'il faudroit obliger Ménage
à se faire de l'Académie, comme on oblige ceux qui ont honni des
filles à les épouser.
Il ne fut pas plus tôt de retour de la province, qu'il débuta par une
satire contre toute l'Académie; c'est ce qu'il appelle _la Requête des
Dictionnaires_. C'est ce qu'il a fait de meilleur, quoique la
versification n'en soit nullement naturelle, et qu'il y ait par
endroits bien de la _traînasserie_. En ce temps-là il logeoit chez un
auditeur des comptes, nommé Aveline, qui avoit épousé la sœur de
Ménage; c'étoit au-devant du logis de madame de Cressy[130], fille de
La Martellière, fameux avocat. Cette femme étoit fort coquette, et
toute propre à faire donner dans le panneau un homme de lettres comme
Ménage; d'ailleurs elle étoit ravie d'avoir un homme de réputation
pour son mourant[131]. Comme il conte volontiers tout ce qu'il croit à
son avantage, il a conté à quiconque a voulu l'entendre, que cette
femme l'aimoit, et qu'il en avoit eu assez de faveurs; mais, par ma
foi, elle s'en moquoit. Il se pique d'être galant; cependant je l'ai
vu dans l'alcôve de madame de Rambouillet se nettoyer les dents par
dedans avec un mouchoir fort sale, et cela durant toute une visite.
Cette madame de Cressy a dit qu'il faisoit le désespéré devant elle,
jusqu'à se donner de la tête contre la muraille; mais il prenoit garde
que ce fût en un endroit où il y eût une baie de porte ou de fenêtre
derrière la tapisserie. Ce ne fut pas faute d'occasion s'il n'en vint
à bout, car s'étant brouillé avec son beau-frère, Cressy le prit en
pension. Il fit long-temps le fou; il se guérit; il eut des rechutes,
témoin l'élégie où il y avoit:
Logé dans votre hôtel, assis à votre table, etc.[132].
Peut-être l'a-t-il changé. D'ailleurs le mari cherchoit fortune où il
pouvoit, n'étoit point jaloux, et la dame ne passoit pas pour fort
cruelle. On en avoit fort médit avec M. de La Vrillière, et on
appeloit certaines avances, qui avoient figure de cornes, que Cressy
avoit faites à une maison qu'il a fait bâtir dans une place qui venoit
de La Vrillière, _les cornes de Cressy_. A la fin lui et la dame se
querellèrent tout de bon; car l'ayant rencontrée en une visite, ils se
_harpignèrent_. Elle lui dit qu'elle ne l'avoit jamais trouvé bon qu'à
être le précepteur de ses enfants, que c'étoit un beau prêtre crotté
(il porte toujours la soutane): «Vraiment, lui répondit-il, vous n'en
êtes pas de même; on vous lève si souvent vos jupes qu'elles n'ont
garde d'être crottées.»
[130] Cressy est un gentilhomme. (T.)
[131] Son amant, se mourant d'amour.
[132] On lit dans la _Rechute amoureuse_:
J'ai failli, je l'avoue, adorable Uranie,
Et ma faute mérite une peine infinie.
J'ai rompu mes liens, j'ai forcé ma prison,
J'ai du joug de vos lois affranchi ma raison.
J'ai brisé vos autels.... ....
_Logeant en même lieu, vivant à même table_,
Je crus que mon bonheur étoit incomparable,
Que j'étois de la terre élevé dans les cieux,
Et buvois le nectar à la table des dieux, etc.
Le vers cité par Tallemant l'a sûrement été de mémoire, car on
trouve l'autre dans le _Miscellanea_ de 1652, comme dans l'édition
Elzevir de 1663, et vraisemblablement dans toutes les
réimpressions des poésies de Ménage.
Il eut prise avec l'abbé d'Aubignac sur une comédie de Térence, et ils
ont écrit l'un contre l'autre; Ménage n'est pas le plus fort[133].
Pour exercer son humeur mordante, il s'avisa de faire la Vie de
Montmaur, le Grec; c'étoit un impertinent et insolent pédant; mais, ma
foi, il falloit bien avoir envie de mordre pour s'amuser à mordre un
pauvre diable comme celui-là. Cependant tout un temps ce fut la mode,
car le centon latin que Ménage fit contre (j'appelle ainsi cette
Vie[134] composée de pièces rapportées des anciens) réussit assez, et
ce fut ce qui servit le plus à le faire entrer chez l'abbé de Retz,
qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reçut de
fort bonne grâce; car n'ayant point de chambre chez lui (il étoit
déjà au Petit Archevêché), il envoya ordre partout le cloître de ne
louer aucune chambre à M. Ménage, et il lui en loua deux à ses dépens
quasi vis-à-vis de son logis.
[133] Voyez le _Discours sur l'Héautontimoruménos de Térence_ et
la _Réponse_ de Ménage dans les _Miscellanea_; Paris, 1652,
in-4º.
[134] _Vita Gargilii Mamurræ Parasitopædagogi, scriptore Marco
Licinio_, dans les _Miscellanea_ déjà cités.
Ogier, le prédicateur, fit en ce temps-là un sonnet qui disoit qu'il
étoit surpris de voir que Ménage persécutoit un pédant bien moins
pédant que lui. On croit que ce _maltalent_[135] d'Ogier vient de ce
qu'un jour qu'il avoit prêché, Ménage, à la collation du prédicateur,
dit:
A la santé de monsieur Ogier! (_bis._)
Ogier crut qu'il vouloit dire qu'il avoit déjà prononcé deux fois ce
sermon. Cela étoit peut-être vrai; mais l'autre n'y pensoit pas, il
n'est pas malin. Ogier est hargneux et grossier, et peut-être aussi
pédant pour le moins qu'un autre. Pour l'éloquence, il se prend pour
le premier homme du monde. On les accommoda.
[135] _Maltalent_, du mot italien _maltalento_, mauvaise volonté,
disposition défavorable.
Ce fut après l'édition de la Vie de Montmaur, et des vers latins et
françois, que Ménage et ceux à qui il en avoit demandé avoient
faits[136], que la _Requête des Dictionnaires_ courut les rues.
Girault, beau garçon, qui étoit l'apprenti de Ménage, comme
Pau
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