Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1)
by Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort · French · Gutenberg #42377 · 674,020 chars · public domain (US)
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Title: Œuvres Complètes de Chamfort (Tome 1)
Author: Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Editor: P. R. Auguis
Release date: March 20, 2013 [eBook #42377]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE CHAMFORT (TOME 1) ***
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et n'a pas été harmonisée.
OEUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
TOME PREMIER.
DE L'IMPRIMERIE DE DAVID,
RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT,
RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L'AUTEUR,
PAR P. R. AUGUIS.
TOME PREMIER.
[Illustration]
PARIS.
CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.
1824.
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
DE CHAMFORT.
Il n'aurait été d'aucun avantage pour la mémoire de Chamfort qu'il eût
tenu aux familles les plus distinguées; il aurait dû être aussi tout à
fait indifférent que Nicolas (c'était le nom qu'on lui donna avant
qu'il en prit un) ait été sans naissance, et même, pour ainsi dire,
sans famille, s'il n'en était trop souvent résulté pour lui le malheur
de jeter sur la société un coup-d'œil amer, de prendre de bonne heure
en haine ses institutions, et de s'habituer à regarder comme les plus
contraires au bonheur et à la morale, celles là même qui ont été
créées pour la garantir. S'il y a peu de mérite à tenir son âme au
niveau d'une situation élevée (quoique ce mérite même ne soit pas
commun), il y en a beaucoup à l'élever au-dessus d'une situation
réputée basse; il y en a surtout à se créer une morale pure et
transcendante, quand on se trouve, en naissant, placé comme en
contradiction avec les notions de la morale la plus vulgaire.
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort naquit en 1741, dans un village voisin
de Clermont en Auvergne. Il ne lui fut permis de connaître et d'aimer
que sa mère; et, quoiqu'il sût de très-bonne heure le secret de sa
naissance, il ne s'écarta jamais du respect et de l'amour d'un fils.
Admis, sous le nom de Nicolas, au collége des Grassins, en qualité de
boursier, ses premières années n'y eurent rien de remarquable; il ne
commença à se distinguer qu'en Troisième, et termina sa Rhétorique par
les plus brillants succès; il obtint tous les prix. Son esprit
naturellement caustique avait déjà contracté des habitudes satiriques,
qui le firent renvoyer du collége avant d'avoir terminé sa
Philosophie. Letourneur, qui depuis s'est fait connaître par ses
traductions d'auteurs anglais, partagea sa disgrâce; ils parcoururent
de compagnie quelques parties de la Normandie, et revinrent demander
un asile au collége qui les avait renvoyés, et qui les reprit. Jeté, à
quelque temps delà, dans le monde, sans fortune et sans appui,
Chamfort se trouva bientôt réduit à l'état le plus misérable; il ne
subsistait que de son travail pour quelques journalistes et pour
quelques prédicateurs, dont il faisait les sermons. Son caractère,
plus fort que l'adversité, luttait avec avantage contre elle; il se
repaissait à l'avance du succès des ouvrages qu'il n'avait pas encore
composés. Dans le temps qu'il travaillait à sa comédie de la _Jeune
Indienne_, et qu'il faisait l'_Epître d'un père à son fils_, il disait
à Sélis: «Savez-vous ce qui m'arrivera? j'aurai un prix à l'Académie,
ma comédie réussira, je me trouverai lancé dans le monde, et accueilli
par les grands que je méprise; ils feront ma fortune sans que je m'en
mêle, et je vivrai ensuite en philosophe.» Heureux pressentiment!
l'épître obtint le prix, et la comédie fut applaudie. Un esprit
brillant, des réparties ingénieuses, une figure agréable, achevèrent
ce que le talent avait commencé; mais les succès que Chamfort eut
auprès des femmes ne tardèrent pas à le désabuser sur les plaisirs
qu'on trouve dans le grand monde. Cet Hercule sous la figure d'un
Adonis, perdit la beauté de l'un, sans conserver la force de l'autre;
ses traits restèrent affectés; des humeurs âcres se jetèrent sur ses
yeux. Un voyage qu'il fit à Spa, puis à Cologne, ne lui rendit pas la
santé qu'il avait espéré y retrouver. Cet homme qui avait supporté la
mauvaise fortune avec tant de courage, devint la proie d'une
mélancolie profonde; et l'indigence qui s'était un moment éloignée de
lui, ne tarda pas à revenir l'assaillir; mais il trouva dans les soins
généreux de l'amitié un soulagement à ses maux.
L'Académie française qui avait couronné l'_Epître d'un père à son
fils_, couronna, en 1769, l'_Eloge de Molière_, proposé pour sujet du
prix d'éloquence. L'année suivante, Chamfort donna au théâtre la
charmante comédie du _Marchand de Smyrne_. Ce fut à cette époque que
Chabanon lui fit accepter la pension de douze cents livres qu'il avait
sur le _Mercure de France_. Chamfort employa ce don de l'amitié à
faire les frais d'un voyage à Contrexeville, pour y prendre les eaux
et achever sa guérison.
L'académie de Marseille avait proposé pour sujet de prix l'_Eloge de
La Fontaine_. M. Necker, qui savait que La Harpe avait concouru,
ajouta une somme de 2,400 livres, ne doutant pas que l'ouvrage de La
Harpe ne fût couronné. Il en fut autrement; Chamfort, excité par les
circonstances piquantes qui accompagnaient la couronne proposée,
entreprit de l'enlever, et y réussit. Les deux ouvrages imprimés
eurent, devant le public, le même sort qu'à l'académie de Marseille:
on en porte encore aujourd'hui le même jugement; et celui de Chamfort
est resté comme un des morceaux les plus précieux que le genre de
l'éloge nous ait fournis. Le commentaire sur les _Fables de La
Fontaine_ prouve d'ailleurs avec quelle attention Chamfort avait
étudié notre fabuliste.
Il ne pouvait travailler que dans les intervalles de santé que la
maladie lui laissait. Il espéra que les eaux de Barrège seraient plus
efficaces que celles de Contrexeville; mais, à défaut de santé, il y
trouva plusieurs dames de la cour, qui prirent un goût particulier à
sa conversation ingénieuse et piquante. A son retour, la duchesse de
Grammont l'engagea à s'arrêter à Chanteloup, chez le duc de Choiseul
son frère, qui devait lui-même une grande partie de sa réputation à
l'amabilité de son esprit, et qui fut charmé de celui de Chamfort. En
effet, quand il ne voulait être qu'homme du monde, il était
précisément ce qu'il fallait pour y plaire.
Les besoins de sa santé avaient encore une fois absorbé les ressources
de ses ouvrages. Il s'était retiré, avec sa misantropie, à Sèvres,
dans un appartement que madame Helvétius lui avait fait meubler,
résolu de se laisser entièrement oublier du public. Il fallait
cependant un aliment à l'inquiète activité de son esprit; sa tragédie
de _Moustapha et Zéangir_, commencée depuis long-temps, abandonnée et
reprise vingt fois dans les alternatives de langueur et de force
qu'éprouvait sa santé, fut achevée dans cette retraite: plusieurs
scènes de cette pièce prouvent avec quelle attention Chamfort avait
étudié la manière de Racine, et jusqu'où il en aurait peut-être porté
l'imitation, s'il n'eût été sans cesse distrait par ses maux et par
des travaux étrangers à ses goûts. Représentée en 1776, à
Fontainebleau, la tragédie de Moustapha obtint un succès que le public
confirma, et qui valut à l'auteur une pension sur les menus et la
place de secrétaire des commandemens du prince de Condé. Mais Chamfort
qui s'indignait à la seule pensée de dépendance, n'éprouva plus que le
besoin de briser les liens dont il se croyait garotté: d'abord il
remit son brevet d'appointemens; et bientôt, se trouvant mal à l'aise
dans un palais où tout lui parlait de grandeurs, il voulut aller
respirer ailleurs l'air de la liberté. On ne manqua pas de crier à
l'ingratitude; et pourtant ce n'était que l'effet de cette humeur
ombrageuse, pour qui le poids de la reconnaissance était même un trop
pesant fardeau.
Il s'était retiré en auteur dégoûté des grands, du monde, et des
succès littéraires. Une femme aimable, dont il fit la connaissance à
Boulogne, lui tint lieu, pendant six mois, de tout ce qu'il voulait
oublier. La mort vint rompre des liens que l'habitude n'aurait pas
tardé à relâcher. Retombé dans une morne mélancolie, Chamfort en fut
tiré par M. de Choiseul-Gouffier, qui l'emmena avec lui en Hollande;
le comte de Narbonne était du voyage; son esprit vif et étincelant
puisait de nouvelles saillies dans celui de Chamfort.
Admis à l'Académie française, à la place de Sainte-Palaye, il prononça
un discours de réception, qui est resté un des morceaux les plus
remarquables de ce genre. Depuis que son esprit et ses succès
l'avaient lancé dans le grand monde, il n'y était pas resté spectateur
oisif, ni, si l'on veut, spectateur bénévole; les vices qu'on appelait
aimables, les ridicules consacrés et passés en usage, avaient fixé ses
regards; et c'était par le plaisir de les peindre qu'il se dédomageait
souvent de l'ennui et de la fatigue de les voir. Ses contes, où la
science des mœurs était, comme dans la société, revêtue d'expressions
spirituellement décentes, devinrent une galerie de portraits frappans
de ressemblance; et dans ses tableaux malins, piquans et variés, le
peintre habile eut l'art d'amuser surtout ses modèles. C'était à qui
se ferait son ami, croyant trouver dans l'amitié un abri sûr contre
les traits de la malignité. Mais Chamfort ne prenait pas le change sur
la nature de cet empressement. «J'ai, disait-il, trois sortes d'amis;
mes amis qui me détestent, mes amis qui me craignent, et mes amis qui
ne se soucient pas du tout de moi.» Mirabeau chercha et saisit
l'occasion de se lier avec lui. Entre ces deux hommes, si différens en
apparence, il s'établit promptement une véritable intimité, qui eut sa
source dans le besoin que Mirabeau, dévoré de la soif de la gloire
littéraire, avait du talent de Chamfort; et dans l'amour-propre de
Chamfort, que savait si bien caresser l'homme le plus habile qui fut
jamais à se faire des amis de ceux qui pouvaient lui être utiles. Le
caractère principal de l'un s'alliait avec ce que l'autre avait
d'accessoire. La force, l'impétuosité, la sensibilité passionnée
dominaient dans Mirabeau; la finesse d'observation, la délicatesse
ingénieuse, dans Chamfort.
Pendant tout le temps de cette liaison, que la mort seule de Mirabeau
paraît avoir rompue, il soumettait à Chamfort non-seulement ses
ouvrages, mais ses opinions, sa conduite; l'espérance ou la crainte
de ce qu'en penserait Chamfort, était devenue pour l'âme fougueuse de
Mirabeau une sorte de conscience. Il le regardait comme son supérieur
et son maître, même en force morale. Le caractère connu de Mirabeau
laisse douter de la sincérité de ces protestations. Il paraît
constant, d'un autre côté, que Chamfort eut beaucoup de part à
plusieurs de ses ouvrages, et qu'on doit lui attribuer les morceaux
les plus éloquens du livre sur l'ordre de Cincinnatus. On en trouve
des preuves évidentes dans les lettres de Mirabeau à Chamfort,
imprimées à la fin de notre quatrième volume. La révolution que leurs
vœux avaient devancée, les trouva tous les deux prêts à la servir.
Tandis que Mirabeau la proclamait à la tribune nationale, elle
absorbait Chamfort tout entier. De sa tête active et féconde,
jaillissaient les idées de liberté, revêtues de formes piquantes;
jamais il ne dit plus de ces mots qui frappent l'imagination et qui
restent dans la mémoire. Son cœur et son esprit étaient remplis de
sentimens républicains; il applaudissait au décret qui supprimait les
pensions; et pourtant toute sa fortune était en pensions, il les
remplaça par le travail; et le _Mercure de France_ s'enrichit de la
nécessité dans laquelle on le mettait encore une fois, de se faire une
ressource de sa plume. Ses articles étaient autant de petits ouvrages,
tous plus piquans les uns que les autres. Il commença aussi le recueil
important des _Tableaux de la Révolution_, où, dans des discours
accompagnés de gravures, les événemens remarquables sont éloquemment
retracés. Chamfort en donna treize livraisons, contenant chacune deux
tableaux. L'ouvrage fut continué jusqu'à la vingt-cinquième livraison,
par M. Ginguené. Plus d'un orateur, dans l'assemblée constituante, mit
à contribution son talent et son patriotisme. Il avait composé pour
Mirabeau le _Discours contre les Académies_. Il ne paraissait aux
assemblées populaires que dans les momens où il y avait du danger à
s'y montrer. Habitué à parler en homme libre, il ne pouvait se
persuader qu'il fût dangereux de s'expliquer franchement sur les
hommes et les choses. Il n'avait pas attendu la révolution pour le
faire: ni Marat, ni Robespierre, ni aucun de ceux qui commençaient à
peser sur la France, n'étaient exempts de ses saillies. Indigné de la
prostitution qu'ils avaient faite du doux nom de fraternité, il
traduisait cette inscription tracée sur tous les murs, _Fraternité ou
la mort_, par celle-ci: _Sois mon frère ou je te tue_. Il disait: _La
fraternité de ces gens-là est celle de Caïn et d'Abel_. On lui faisait
observer qu'il avait répété plusieurs fois ce mot: «Vous avez raison,
répondit-il, j'aurais dû dire, pour varier, d'_Étéocle et de
Polynice_.» Ses sarcasmes étaient autant de crimes qui étaient notés,
dénoncés, et dont on se promettait dès lors de lui faire porter la
peine. Cependant, comme c'était sous le masque du patriotisme et au
nom de la liberté, qu'à cette époque déplorable on persécutait les
patriotes et qu'on établissait la tyrannie, Chamfort était assez
difficile à atteindre: depuis le commencement de la révolution, il
marchait sur la même ligne, et en quelque sorte aux premiers rangs de
la phalange républicaine; nul n'avait supporté, avec plus de courage,
et ses propres pertes, et les crises violentes qui avaient agité le
corps politique, et cette espèce de réforme, ou si l'on veut ce
commencement de dégradation sociale, qui, rangeant l'esprit parmi les
objets de luxe, privait nécessairement l'amour-propre d'une partie de
ses jouissances.
Ses bons mots, en passant de bouche en bouche, attestaient ses
opinions et ses sentimens populaires. L'homme qui avait proposé pour
devise à nos soldats entrant en pays ennemi: _Guerre aux châteaux,
paix aux chaumières_; celui qui disait en 1792: _Je ne croirai pas à
la révolution, tant que je verrai ces carosses et ces cabriolets
écraser les passans_, ne pouvait pas aisément être regardé comme un
ennemi du peuple.
Il avait été nommé l'un des bibliothécaires de la Bibliothèque
nationale, par le ministre Rolland; c'en fut assez. Dénoncé par un
certain Tobiesen Duby, employé subalterne dans le même établissement,
il fut arrêté avec ses collègues, et conduit aux Madelonnettes. Il
n'en sortit que pour rester sous la surveillance d'un gendarme, qui ne
le quittait pas. Il avait conçu pour la prison une horreur profonde,
et jurait de mourir plutôt que de s'y laisser reconduire. Cependant la
tyrannie érigée par le crime, appuyée sur la terreur publique,
devenait de jour en jour plus cruelle; on signifie brusquement à
Chamfort qu'il faut retourner dans une maison d'arrêt; il se souvient
de son serment: sous prétexte de faire ses préparatifs, il se retire
dans une pièce voisiné, s'y renferme, charge un pistolet, veut le
tirer sur son front, se fracasse le haut du nez et s'enfonce l'œil
droit. Étonné de vivre et résolu de mourir, il saisit un rasoir,
essaie de se couper la gorge, y revient à plusieurs reprises, et se
met les chairs en lambeaux; l'impuissance de sa main ne change rien
aux résolutions de son âme; il se porte plusieurs coups vers le cœur,
et commençant à défaillir, il tâche par un dernier effort de se couper
les deux jarrets, et de s'ouvrir les veines. Enfin, vaincu par la
douleur, il pousse un cri et se jette sur un siège. Les personnes qui
se trouvaient chez lui, et avec lesquelles il venait de dîner,
averties de ce qui se passait par le bruit du coup de pistolet et par
le sang qui coule à flots sous la porte, se pressent autour de
Chamfort pour étancher le sang avec des mouchoirs, des linges, des
bandages; mais lui, d'une voix ferme, déclare qu'il a voulu mourir en
homme libre, plutôt que d'être reconduit en esclave dans une maison
d'arrêt, et que si, par violence, on s'obstinait à l'y traîner dans
l'état où il est, il lui reste assez de force pour achever ce qu'il a
commencé. «Je suis un homme libre, ajouta-t-il, jamais on ne me fera
rentrer vivant dans une prison.» Il signa cette déclaration où respire
l'énergie du plus ferme caractère; et sans daigner s'apercevoir qu'il
pouvait être entendu des nombreux agens de la tyrannie, il continua de
s'expliquer librement sur les motifs de l'action qu'il venait de
commettre. Il disait à ses amis: «Voilà ce que c'est que d'être
maladroit de la main; on ne réussit à rien, pas même à se tuer. Et
cependant je pouvais le faire en sûreté, ajoutait-il; je ne craignais
pas du moins d'être jeté à la voierie du Panthéon.» C'était ainsi
qu'il l'appelait depuis l'apothéose de Marat. Contre son attente, les
progrès de la guérison furent très-rapides; il s'amusait à traduire
les épigrammes de l'anthologie; et, tout meurtri des coups qu'il
s'était portés pour se soustraire à ceux de la tyrannie, il ne
craignait pas de se montrer aux tyrans. Les tendres soins qu'il avait
reçus de l'amitié semblaient avoir adouci l'idée du besoin qu'il en
avait eu. «Ce n'est point à la vie que je suis revenu, disait-il,
c'est à mes amis.»
Toujours plus indigné des horreurs dont il avait voulu s'affranchir
par la mort, on l'entendit dire plus d'une fois: «Ce que je vois me
donne à tout moment l'envie de me recommencer.» Obligé, par la perte
presque totale de ses moyens d'existence et par les frais
considérables de sa détention et de son traitement, à vivre de
privations, il alla s'établir, avec ce qui lui restait de ses livres,
dans une modeste chambre de la rue Chabanais, sans regretter pourtant
le temps où il occupait un appartement au Palais-Bourbon, ou dans
l'hôtel de M. de Vaudreuil. Il n'avait conservé, de l'ancien ordre de
choses, que le souvenir de ses abus, et du nouveau, que l'espoir que
la liberté sortirait triomphante de la lutte sanglante dans laquelle
l'anarchie, excitée sourdement par le despotisme, l'avait engagée.
Ramené insensiblement à ses habitudes littéraires, ce fut presque
uniquement pour l'occuper d'une manière utile que Ginguené et quelques
autres conçurent le projet du journal intitulé: _la Décade
philosophique_; mais la mort qui naguère s'était trop fait attendre,
quand il s'en remettait à elle du soin de l'affranchir des tyrans, ne
lui laissa pas le temps d'y travailler. Une humeur dartreuse, qui
avait été contrariée dans son cours, acheva ce que la honte de vivre
sous une tyrannie anarchique avait commencé. Chamfort expira le 13
avril 1793, non pas sur un grabat, comme l'ont dit quelques personnes
mal instruites ou mal intentionnées, mais dans le modeste asile où ses
malheurs l'avaient rélégué. La terreur était alors si générale, que ce
fut un acte de courage que de l'accompagner jusqu'à sa dernière
demeure: et celui qui, au temps de sa faveur dans le monde, avait vu
se presser autour de lui tant d'hommes se disant ses amis, semblait
moins se rendre au champ de repos qu'à la terre de l'exil. Trois
personnes seulement mouillèrent son cercueil de leurs larmes: MM. Van
Praet, Sieyes et Ginguené.
Chamfort avait eu une jeunesse très-orageuse; sa pauvreté, ses
passions, son goût exclusif pour les lettres, qui l'éloignait de toute
occupation lucrative, donnèrent, à son entrée dans le monde un aspect
qui put blesser des hommes austères; et ceux qui l'avaient suivi de
moins près depuis cette ancienne époque, pouvaient en avoir conservé
de fâcheuses impressions. La vivacité de son esprit, le sel de ses
réparties, une certaine causticité naturelle, qui fait trop souvent
suspecter la bonté du caractère, une invincible aversion pour la
sottise confiante, et l'impossibilité absolue de déguiser ce
sentiment, inspirèrent à beaucoup de gens une sorte de crainte qu'il
prenait trop peu de soin de dissiper, et qui, pour l'ordinaire, se
change facilement en haine. La chaleur avec laquelle il avait embrassé
la cause d'une révolution qui heurtait tant de vieilles idées et
blessait tant d'intérêts, lui a fait, de tous les ennemis de cette
révolution, des ennemis personnels. Il avait pris, dans les réunions
politiques et dans les clubs, l'habitude de parler haut, de soutenir
son opinion à outrance, et de mettre la violence de la dispute à la
place de cette discussion polie et spirituelle dont lui-même avait été
le parfait modèle. «Il y a une certaine énergie ardente, a-t-il dit
lui-même, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talens,
laquelle, pour l'ordinaire, condamne ceux qui les possèdent au
malheur, non pas d'être sans morale, de n'avoir pas de très-beaux
mouvemens, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui
supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante
dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très-odieux. On s'afflige
en songeant que Pope et Swift, en Angleterre, Voltaire et Rousseau, en
France, jugés, non par la haine, non par la jalousie, mais par
l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou
avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et
convaincus d'actions très-condamnables, de sentimens quelquefois
pervers[1].»
[1] _Maximes et Pensées_, tom. I, chap. VII, pag. 422.
Les événemens de la vie de Chamfort prouvent que la trempe de son âme
était naturellement forte, et qu'habitué de bonne heure à lutter
contre l'adversité, il ne s'en laissa jamais abattre. La philosophie
avait tellement renforcé en lui la nature, qu'après avoir, pendant
quelques années, joui des douceurs de l'aisance, il sut, déjà sur son
déclin, envisager avec courage et sérénité une position presque aussi
malheureuse que celle où il avait passé sa jeunesse. De là cette
fierté qui ne savait composer avec rien de petit ni de servile, cet
amour de l'indépendance qui repoussait toute chaîne, fût-elle d'or.
Son plus grand malheur peut-être (s'il n'en trouva pas le
dédommagement dans la philosophie et la vérité) fut d'être trop tôt et
trop complètement détrompé de toute illusion. Son apparente
misantropie était celle de J. J. Rousseau; il haïssait les hommes,
mais parce qu'ils ne s'aimaient pas; et le secret de son caractère est
tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent: «Tout homme qui, à
quarante ans, n'est pas misantrope, n'a jamais aimé les hommes.»
FIN DE LA NOTICE SUR CHAMFORT.
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
ÉLOGE DE MOLIÈRE.
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1769.
Qui mores hominum inspexit....
HORACE.
Le nom de MOLIÈRE manquait aux fastes de l'Académie. Cette foule
d'étrangers, que nos arts attirent parmi nous, en voyant dans ce
sanctuaire des lettres les portraits de tant d'écrivains célèbres, a
souvent demandé: _Où est Molière?_ Une de ces convenances que la
multitude révère, et que le sage respecte, l'avait privé pendant sa
vie des honneurs littéraires, et ne lui avait laissé que les
applaudissemens de l'Europe. L'adoption éclatante que vous faites
aujourd'hui, Messieurs, de ce grand homme, venge sa mémoire, et honore
l'Académie. Tant qu'il vécut, on vit dans sa personne un exemple
frappant de la bizarrerie de nos usages; on vit un citoyen vertueux,
réformateur de sa patrie, désavoué par sa patrie, et privé des droits
de citoyen; l'honneur véritable séparé de tous les honneurs de
convention; le génie dans l'avilissement, et l'infamie associée à la
gloire: mélange inexplicable, à qui ne connaîtrait point nos
contradictions, à qui ne saurait point que le théâtre, respecté chez
les Grecs, avili chez les Romains, ressuscité dans les états du
souverain pontife[2], redevable de la première tragédie à un
archevêque[3], de la première comédie à un cardinal[4], protégé en
France par deux cardinaux[5], y fut à la fois anathématisé dans les
chaires, autorisé par un privilége du roi et proscrit dans les
tribunaux. Je n'entrerai point à ce sujet dans une discussion où je
serais à coup sûr contredit, quelque parti que je prîsse. D'ailleurs
Molière est si grand, que cette question lui devient étrangère.
Toutefois je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai
point la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du
panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens français, qui ont fait
peindre Molière sous l'habit d'Auguste.
[2] Léon X.
[3] _La Sophonisbe_ de l'archevêque Trissino.
[4] _La Calandra_ du cardinal Bibiena.
[5] Les cardinaux de Richelieu et Mazarin.
Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les
poètes comiques ont toujours peint, même involontairement, quelques
traits du caractère de leur nation; des maximes utiles, répandues dans
leurs ouvrages, ont corrigé peut-être quelques particuliers; les
politiques ont même conçu que la scène pouvait servir à leurs
desseins; le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien allaient
prendre au théâtre l'estime de l'agriculture, tandis que les despotes
de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche
dont ils voulaient saisir l'autorité, le faisaient insulter dans des
farces grotesques: mais que la comédie dût être un jour l'école des
mœurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la
meilleure histoire morale de la société; qu'elle dût détruire certains
ridicules, et que, pour en retrouver la trace, il fallût recourir à
l'ouvrage même qui les a pour jamais anéantis: voilà ce qui aurait
semblé impossible avant que Molière l'eût exécuté.
Jamais poète comique ne rencontra des circonstances si heureuses: on
commençait à sortir de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées
des Français; il y avait dans les esprits une force nationale, effet
ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avait pas peu
contribué à former Corneille lui-même: on n'avait point, à la vérité,
senti encore l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie
n'avait eu que le temps de le persécuter; mais elle respectait un peu
moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le
superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour
l'idole qu'il voit outrager impunément: le goût des connaissances
rapprochait des conditions jusqu'alors séparées. Dans cette crise, les
mœurs et les manières anciennes contrastaient avec les lumières
nouvelles; et le caractère national, formé par des siècles de
barbarie, cessait de s'assortir, avec l'esprit nouveau qui se
répandait de jour en jour. Molière s'efforça de concilier l'un et
l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux, la vertu des femmes
qui tenait un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le
pédantisme, gênaient l'esprit de société qui devenait celui de la
nation; les médecins, également attachés à leurs robes, à leur latin
et aux principes d'Aristote, méritaient presque tous l'éloge que M.
Diafoirus donne à son fils, de combattre les vérités les plus
démontrées; le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux
bel-esprit moderne avait produit le jargon des précieuses; l'ascendant
prodigieux de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les
prétentions, la fausse importance dans tous les ordres de l'état, et
jusque dans la bourgeoisie: tous ces travers et plusieurs autres se
présentaient avec une franchise et une bonne foi très-commode pour le
poète comique: la société n'était point encore une arène où l'on se
mesurât des yeux avec une défiance déguisée en politesse; l'arme du
ridicule n'était point aussi affilée qu'elle l'est devenue depuis, et
n'inspirait point une crainte pusillanime, digne elle-même d'être
jouée sur le théâtre: c'est dans un moment si favorable que fut placée
la jeunesse de Molière. Né en 1620, d'une famille attachée au service
domestique du roi, l'état de ses parens lui assurait une fortune
aisée. Il eut des préjugés à vaincre, des représentations à repousser,
pour embrasser la profession de comédien; et cet homme, qui a obtenu
une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de
jeunesse en obéissant à l'attrait de son talent. Son éducation ne fut
pas indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait alors sous un
maître célèbre trois disciples singuliers: Bernier, qui devait
observer les mœurs étrangères; Chapelle, fameux pour avoir porté la
philosophie dans une vie licencieuse; et Molière, qui a rendu la
raison aimable, le plaisir honnête et le vice ridicule. Ce maître, si
heureux en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe pratique,
immortel pour avoir soupçonné quelques vérités prouvées depuis par
Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molière n'eut
point l'aversion que l'agrément des lettres inspire quelquefois,
développa dans lui cette supériorité d'intelligence, qui peut le
distinguer même des grands hommes ses contemporains. Il eut l'avantage
de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans
l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait
jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre
tous les peuples et contre tous les siècles. La force de cette
éducation philosophique influa sur sa vie entière; et lorsque dans la
suite il fut entraîné vers le théâtre, par un penchant auquel il
sacrifia même la protection immédiate d'un prince, il mêla les études
d'un sage à la vie tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer
la comédie tourna encore au profit de son talent pour l'écrire.
Toutefois il ne se pressa point de paraître; il remonta aux principes
et à l'origine de son art. Il vit la comédie naître dans la Grèce, et
demeurer trop long-temps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée,
et l'art de représenter les héros avait paru plus important que celui
de ridiculiser les hommes.
Les magistrats, en réservant la protection du gouvernement à la
tragédie, dont l'éclat leur avait imposé, et qu'ils crurent seule
capable de seconder leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane
aurait un jour, sur sa patrie, plus d'influence que les trois
illustres tragiques d'Athènes. Molière étudia ses écrits, monument le
plus singulier de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement les
traits les plus opposés se confondre dans le caractère de ce poète.
Satire cynique, censure ingénieuse, hardie, vrai comique,
superstition, blasphême, saillie brillante, bouffonnerie froide:
Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le
courage de la vertu, la vertu avec l'audace du vice. Travestissemens
ridicules ou affreux, personnages métaphysiques, allégories
révoltantes, rien ne lui coûte; mais de cet amas d'absurdités naissent
quelquefois des beautés inattendues. D'une seule scène partent mille
traits de satire qui se dispersent et frappent à la fois: en un moment
il a démasqué un traître, insulté un magistrat, flétri un délateur,
calomnié un sage. Une certaine verve comique, et quelquefois une
rapidité entraînante, voilà son seul mérite théâtral; et c'est aussi
le seul que Molière ait daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas
regretter la perte des ouvrages de Ménandre! la comédie avait pris
sous lui une forme plus utile. Les poètes, que la loi privait de la
satire personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du génie; et
cette idée sublime de généraliser la peinture des vices, fut une
ressource forcée où ils furent réduits par l'impuissance de médire.
Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des mœurs
véritables, attaqua, non les torts passagers du citoyen, mais les
ridicules plus durables de l'homme. Des jeunes gens épris d'amour pour
des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes maîtres à
tromper leurs pères, ou les précipitant dans l'embarras, et les en
tirant par leur adresse: voilà ce qu'on vit sur la scène comme dans
le monde. Quand les poètes latins peignirent ces mœurs, ils
renoncèrent au droit qui fit depuis la gloire de Molière, celui d'être
les réformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugemens
portés sur Plaute et sur Térence, observons que la différence de leurs
talens n'en met aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit point
qu'une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société,
ait présidé à l'ordonnance de leurs plans. Mais où Molière aurait-il
cherché de pareils points de vue? Des esquisses grossières
déshonoraient la scène dans toute l'Italie. La _Calandra_ du cardinal
Bibiena et la _Mandragore_ de Machiavel n'avaient pu effacer cette
honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes réclamaient contre
la barbarie de leur siècle, n'étaient représentés que dans les fêtes
qui leur avaient donné naissance. Le peuple redemandait avec transport
ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scènes quelquefois
comiques, jamais vraisemblables, dont l'auteur abandonnait le dialogue
au caprice des comédiens, et qui semblaient n'être destinées qu'à
faire valoir la pantomime italienne. Toutefois quelques-unes de ces
scènes, admises depuis dans les chefs-d'œuvres de Molière, ramenées à
un but moral, et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau,
montrent avec quel succès le génie peut devenir imitateur.
Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de
vivacité et d'esprit; et s'il y condamna le mélange du sacré et du
profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les
astrologues, les scènes de nuit, les méprises, les travestissemens,
l'oubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des
intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai
caractère de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonçait même
des pièces de caractère; mais ce titre donnait de fausses espérances,
et n'était qu'un point de ralliement où se réunissaient plusieurs
intrigues: genre inférieur dans lequel Molière composa l'_Étourdi_, et
dont le _Menteur_ est le chef-d'œuvre. Telles étaient les sources où
puisaient Scarron, Thomas Corneille, et leurs contemporains. La nation
n'avait produit d'elle-même que des farces méprisables; et, sans
quelques traits de l'_Avocat Patelin_ (car pourquoi citerai-je les
comédies de P. Corneille?) ce peuple si enjoué, si enclin à la
plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon
comique. Mais, pour un homme tel que Molière, la comédie existait dans
des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une
situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en
un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du
ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans les
dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il dérobait
l'aveu naïf d'un travers, était une figure vraiment théâtrale; et
dans ce sens le sage de la Grèce était le poète comique des honnêtes
gens, Aristophane n'était que le bouffon du peuple. Combien de traits
dignes de la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone, lorsqu'il
représente l'opulent et voluptueux Trimalcon entendant parler d'un
pauvre et demandant: _Qu'est-ce qu'un pauvre?_ La comédie, au moins
celle d'intrigue, existait dans Bocace; et Molière en donna la preuve
aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervante, qui eut la gloire de
combattre et de vaincre un ridicule dont le théâtre espagnol aurait dû
faire justice. Elle existait dans la gaîté souvent grossière, mais
toujours naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits
piquans de la _Satire Ménipée_, et surtout dans les _Lettres
provinciales_. Parvenu à connaître toutes les ressources de son art,
Molière conçut quel pouvait en être le chef-d'œuvre. Qu'est-ce en
effet qu'une bonne comédie? C'est la représentation naïve d'une action
plaisante, où le poète, sous l'apparence d'un arrangement facile et,
naturel, cache les combinaisons les plus profondes; fait marcher de
front, d'une manière comique, le développement de son sujet et celui
de ses caractères mis dans tout leur jour par leur mélange, et par
leur contraste avec les situations; promenant le spectateur de
surprise en surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant
davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, à
nouer ou à dénouer; produisant avec un seul moyen plusieurs effets
tous préparés et non prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénouement décèle
par ses résultats une utilité morale, et laisse voir le philosophe
caché derrière le poète. Que ne puis-je montrer l'application de ces
principes à toutes les comédies de Molière! On verrait quel artifice
particulier a présidé à chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse
il élève dans les premières scènes son comique au plus haut degré, et
présente aux spectateurs un vaste lointain, comme dans l'_Ecole des
femmes_; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin
de ne laisser paraître que les caractères, comme dans le _Misantrope_;
avec quelle adresse il prend son comique dans les rôles accessoires,
ne pouvant le faire naître du rôle principal; c'est l'artifice du
_Tartuffe_; avec quel art un seul personnage, presque détaché de la
scène, mais animant tout le tableau, forme par un contraste piquant
les groupes inimitables du _Misantrope_ et des _Femmes savantes_; avec
quelle différence il traite le comique noble et le comique bourgeois,
et le parti qu'il tire de leur mélange dans le _Bourgeois
Gentilhomme_; dans quel moment il offre ses personnages au spectateur,
nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le jour
qu'il marie ses enfans, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à
dîner. Enfin on verrait chaque pièce présenter des résultats
intéressans sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique,
et de l'ensemble de ses ouvrages se former une poétique complète de la
comédie.
Forcés d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le
génie de ce grand homme et le but philosophique de son théâtre. Je
vois Molière, après deux essais que ses chefs-d'œuvres mêmes n'ont pu
faire oublier, changer la forme de la comédie. Le comique ancien
naissait d'un tissu d'événemens romanesques, qui semblaient produits
par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle:
Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt dans les
passions; Molière, à son exemple, renversa l'ancien système; et,
tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la
morale en action, et devint le plus aimable précepteur de l'humanité
qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir, des ressources
qui manquaient à ses prédécesseurs: les différens états de la société,
leurs préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive pour
eux-mêmes, leur mépris mutuel et inexorable, sont des puérilités
réservées aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant
point pour leur vie emprisonnés dans un seul état de la société, ne
cherchaient point à accréditer des préjugés en faveur d'une condition
qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni à jeter sur les autres un
ridicule qui les exposait à jouer un jour le rôle de ces maris honteux
de leurs anciens traits satiriques contre un joug qu'ils viennent de
subir.
La vie retirée des femmes privait le théâtre d'une autre source de
comique. Partout elles sont le ressort de la comédie. Sont-elles
enfermées, il faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique
d'intrigue: sont-elles libres, leur caractère, devenu plus actif,
développe le nôtre; et voilà le comique de caractère. Du commerce des
deux sexes naît cette foule de situations piquantes où les placent
mutuellement l'amour, la jalousie, le dépit, les ruptures, les
réconciliations, enfin l'intérêt mêlé de défiance que les deux sexes
prennent involontairement l'un à l'autre. Ne serait-il pas possible,
d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que
le théâtre trouvât sa plus grande richesse dans la peinture des
travers aimables dont la nature les a favorisées? Celui que Molière
attaqua dans les _Précieuses_ fut anéanti; mais l'ouvrage survécut à
l'ennemi qu'il combattait. Plût à Dieu que la comédie du _Tartuffe_
eût eu le même honneur! C'est une gloire que Molière eut encore dans
les _Femmes savantes_. C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre
les travers passagers de la société: il a peint l'homme de tous les
temps; et s'il n'a pas négligé les mœurs locales, c'est une draperie
légère qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la
justesse des proportions et la netteté des contours.
Le prodigieux succès des _Précieuses_, en apprenant à Molière le
secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il
conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à
s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure
qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre
âme, est un Protée, qui, après avoir pris plusieurs formes, finit
toujours par être le vice. Le théâtre devint donc en général une école
de bienséance plutôt que de vertu, et Molière borna quelque temps son
empire pour y être plus puissant. Mais combien de reproches ne
s'est-il point attirés en se proposant ce but si utile, le seul
convenable à un poète comique, qui n'a pas, comme de froids
moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission
que dans l'art de plaire! Il n'immola point tout à la vertu; donc il
immola la vertu même: telle fut la logique de la prévention ou de la
mauvaise foi. On se prévalut de quelques détails nécessaires à la
constitution de ses pièces, pour l'accuser, d'avoir négligé les
mœurs: comme si des personnages de comédie devaient être des modèles
de perfection; comme si l'austérité, qui ne doit pas même être le
fondement de la morale, pouvait devenir la base du théâtre. Eh! que
résulte-t-il de ses pièces les plus libres, de l'_Ecole des Maris_ et
de l'_Ecole des Femmes_? Que ce sexe n'est point fait pour une gêne
excessive; que la défiance l'irrite contre des tuteurs et des maris
jaloux. Cette morale est-elle nuisible? N'est-elle pas fondée sur la
nature et sur la raison? Pourquoi prêter à Molière l'odieux dessein
de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme
amoureux est plus intéressant qu'un vieillard; si l'avarice est le
défaut d'un âge avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la
nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de
la vérité. S'il a peint des mœurs vicieuses, c'est qu'elles existent;
et quand l'esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a
rempli sa tâche: il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le
jeune Cléante, à qui son père donne sa malédiction, sort en disant:
_Je n'ai que faire de vos dons_, a-t-on pu se méprendre à l'intention
du poète? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours
respectueux envers un père barbare; il eût édifié davantage en
associant un tyran et une victime; mais la vérité, mais la force
de la leçon que le poète veut donner aux pères avares, que,
devenaient-elles? L'Harpagon placé au parterre eût pu dire à son fils:
_Vois le respect de ce jeune homme: quel exemple pour toi! Voilà comme
il faut être_. Molière manquait son objet, et, pour donner
mal-à-propos une froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils
est blâmable, comme il l'est en effet, croit-on que son emportement,
aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de
Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet
outrage à l'humanité, de penser que le vice n'ait besoin que de se
montrer pour entraîner tous les cœurs? Ceux que Cléante a scandalisés
veulent-ils un exemple du respect et de la tendresse filiale? Qu'ils
contemplent dans le _Malade imaginaire_ la douleur touchante
d'Angélique aux pieds de son père qu'elle croit mort, et les
transports de sa joie quand il ressuscite pour l'embrasser. Chaque
sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentimens à produire,
de vérités à développer; et Molière ne peut donner toutes les leçons à
la fois. Se plaint-on d'un médecin qui sépare les maladies
compliquées, et les traite l'une après l'autre?
Ce sont donc les résultats qui constituent la bonté des mœurs
théâtrales; et la même pièce pourrait présenter des mœurs odieuses,
et être d'une excellente moralité. On reproche avec raison à l'un des
imitateurs de Molière d'avoir mis sur le théâtre un neveu mal honnête
homme, qui, secondé par un valet fripon, trompe un oncle crédule, le
vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au
préjudice des autres héritiers. Voilà sans doute le comble des
mauvaises mœurs: mais que Molière eût traité ce sujet, il l'eût
dirigé vers un but philosophique; il eût peint la destinée d'un vieux
garçon, qui, n'inspirant un véritable intérêt à personne, est
dépouillé tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût
intitulé sa pièce le _Célibataire_, et enrichi notre théâtre d'un
ouvrage plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le siècle passé.
C'est ce désir d'être utile qui décèle un poète philosophe. Heureux
s'il conçoit quels services il peut rendre: il est le plus puissant
des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête, liée
à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs
une vérité de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses
mains l'arme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a
combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais goût, et dont
Molière a fait voir sur la scène des effets plus prompts et plus
infaillibles. Mais à quelles conditions cette arme lui sera-t-elle
confiée? Avoir à la fois un cœur honnête, un esprit juste; se placer
à la hauteur nécessaire pour juger la société; savoir la valeur réelle
des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il
importerait de leur donner; ne point accréditer les vices que l'on
attaque, en les associant à des qualités aimables (méprise devenue,
trop commune chez les successeurs de Molière), qui renforcent ainsi
les mœurs, au lieu de les corriger; connaître les maladies de son
siècle; prévoir les effets de la destruction d'un ridicule: tels sont,
dans tous les temps, les devoirs d'un poète comique. Et ne peut-il pas
quelquefois s'élever à des vues d'une utilité, plus prochaine? Ce fut
un assez beau spectacle de voir Molière, seconder le gouvernement dans
le dessein d'abolir la coutume barbare d'égorger, son ami pour un mot
équivoque; et, tandis que l'état multipliait les édits contre les
duels, les proscrire sur la scène, en plaçant, dans la comédie des
_Fâcheux_ un homme d'une valeur reconnue, qui a le courage de refuser
un duel. Cet usage n'apprendra-t-il point aux poètes quel emploi ils
peuvent faire de leurs talens, et à l'autorité quel usage elle peut
faire du génie?
Si jamais auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système
de la société, c'est Molière dans le _Misantrope_: c'est là que,
montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à
quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que,
dans un système d'union fondé sur l'indulgence mutuelle, une vertu
parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans
les corriger; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la
consistance, et servir aux divers usages de la société. Mais en même
temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous
les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son
austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a
reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.
Molière, après le _Misantrope_, d'abord mal apprécié, mais bientôt mis
à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation; lui
seul réveillait sans cesse l'admiration publique. Corneille n'était
plus le _Corneille et du Cid et d'Horace_; les apparitions du lutin
qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers,
devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé par les
conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un
grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul
chef-d'œuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du
_Misantrope_. Il avait déjà éprouvé une disgrâce au théâtre: Cotin, le
protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâces de la cour;
Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa
vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son
temps, eut des succès prodigieux, qui se crût égal, peut-être
supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé; tous ces hommes et
la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de _D.
Garcie de Navarre_, et peut-être la moitié de la France s'était
flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer
à cette espérance, ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses
plus belles scènes, en les attribuant à son ami Chapelle; artifice
d'autant plus dangereux, que l'amitié même, en combattant ces bruits,
craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un
homme que la considération attachée aux succès vient de chercher dans
le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter? Et s'il
désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces
jeunes gens qui, soupçonnés d'être bien reçus par une jolie femme,
paraissent, dans leur désaveu même, vous remercier d'une opinion si
flatteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion?
Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son
art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la
scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine
pour l'hypocrisie: la chaire n'a rien de supérieur à la peinture des
faux dévots dans le _Festin de Pierre_. Enfin, il rassembla toutes ses
forces, et donna le _Tartuffe_. C'est là qu'il montre l'hypocrisie
dans toute son horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse,
l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule
de ceux qu'un Tartuffe a séduits; leur penchant à voir partout de
l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli
des nœuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du
plaisant. Femmes, enfans, domestiques, tout devient éloquent contre le
monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique.
Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont l'auteur
sépare l'hypocrisie de la vraie piété! C'est à cet usage qu'il a
destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque
toutes ses pièces; et la réunion de ses rôles de frère formerait
peut-être un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui
manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et précise
entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand
mérite de Molière. Quelle connaissance du cœur! quel choix dans
l'assemblage des vices et des travers dont il compose le cortége d'un
vice principal! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en
évidence! Quelle finesse sans subtilité! quelle précision sans
métaphysique dans les nuances d'un même vice! Quelle différence entre
la dureté du superstitieux Orgon attendri malgré lui par les pleurs de
sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!
C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement
qui ont guidé Molière, lorsque, mettant sur la scène des vices odieux,
comme ceux de Tartuffe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une
femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands
vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe;
ou que la nécessité de haïr une femme fût un sentiment trop pénible,
et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le
penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas
réciproque? C'est que les femmes font cause commune; c'est qu'elles
sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération
tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un état, prouve peut-être la
faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours.
Molière se délassait de tous ces chefs d'œuvres par des ouvrages d'un
ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie,
suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on
admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré,
lui donnait des ressources dont l'auteur du _Misantrope_ avait dû se
priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il
les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu! quel esprit, quelle
verve! Celui qui appelait Térence un demi-Ménandre, aurait sans doute
appelé Ménandre un demi-Molière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce
genre pour peindre la nature avec plus d'énergie! Cette mesure précise
qui réunit la vérité de la peinture et l'exagération théâtrale,
Molière la passe alors volontairement, et la sacrifie à la force de
ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur
comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentimens
que les autres hommes dissimulent, ne trahit-il, pas d'un seul mot la
foule de ses complices! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre,
mais que le poète ne rencontre que dans les états subalternes, et
jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses
ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique
bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer
de bouche en bouche. On sait, par exemple, que les hommes n'ont guère
pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette
vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais
qu'un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie,
conseille au père de lui acheter une garniture de diamans pour hâter
sa guérison, le mot qu'il s'attire: _Vous êtes orfèvre, monsieur
Josse!_ ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans l'Europe.
Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur
application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits
les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi
le peuple.
Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a
peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces
marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses, de ces Aramintes
folles à dessein: personnages de convention parmi ses successeurs, et
dont le ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point
de ces supercheries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui
concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder
par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S'il a mis
sur la scène des intrigues avec de jeunes personnes, c'est qu'alors on
s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la
prétention d'être les sœurs aînées de leurs filles. Jamais il ne
montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il
envoie le Misantrope dans un désert, le Tartuffe au cachot; ses jaloux
n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux
femmes; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira
plus aux honnêtes gens: il croit abjurer son caractère, et l'auteur
le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien
réuni la force et la fidélité, que, s'il existait un être isolé, qui
ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la
lecture réfléchie de ce poète pourrait lui tenir lieu de tous les
livres de morale et du commerce de ses semblables.
Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à
l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends
reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir
point montré toujours sensible et compatissant, assignant aux pauvres
un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe
les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le
théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des
malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. O Molière! tes
vertus te rendent plus cher à ceux qui t'admirent; mais c'est ton
génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû
peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours
sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et
les choses: c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron; apprécié
La Fontaine, et connu sa propre place. Il paraît qu'il méprisait,
ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des
âmes communes, manége ordinaire à la médiocrité, qui appelle de
fausses vertus au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il
toujours une hauteur inflexible à l'égard de ces hommes qui, fiers de
quelques avantages frivoles, veulent que le génie ne le soit pas des
siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui
est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison
impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais.
Il étudiait l'homme dans toutes les situations; il épiait surtout ce
premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à
l'âme dans sa surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on
pourrait appeler le mot du cœur. La manière dont il excusait les
torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée
vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était
lui-même entraîné vers l'amour, décèle à la fois bien de la tendresse,
de la force d'esprit, et une grande habitude de réflexion. Mais sa
philosophie, ni l'ascendant de son esprit sur ses passions, ne purent
empêcher l'homme qui a le plus fait rire la France, de succomber à la
mélancolie: destinée qui lui fut commune avec plusieurs poètes
comiques; soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de
la réflexion, soit que l'observateur trop attentif du cœur humain en
soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire
dans le cœur des grands hommes conçoivent encore qu'elle dut être son
indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L'homme le
plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis
XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des
leçons de vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société.
Ah! du moins, s'il eut pressenti quelle justice on devait lui rendre!
s'il eût pu prévoir qu'un jour dans ce temple des arts!... Mais non,
il meurt; et, tandis que Paris est inondé, à l'occasion de sa mort,
d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cabaler pour
lui obtenir _un peu de terre_. On la lui refuse long-temps; on déclare
sa cendre indigne de se mêler à la cendre des Harpagons et des
Tartuffes dont il a vengé son pays; et il faut qu'un corps illustre
attende cent années pour apprendre à l'Europe, que nous ne sommes pas
tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français l'écrivain le
plus utile, à la France. Malgré ses défauts, malgré les reproches
qu'on fait à quelques-uns de ses dénouemens, à quelques négligences de
style et à quelques expressions licencieuses, il fut avec Racine celui
qui marcha le plus rapidement vers la perfection de son art. Mais
Racine a été remplacé: Molière ne le fut pas; et même, à génie égal,
ne pouvait guère l'être. C'est qu'il réunit des avantages et des
moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde
et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut
comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après
le génie, on l'a vu exécuté: mais ni Regnard, toujours bon plaisant,
toujours comique par son style, souvent par la situation, dans ses
pièces privées de moralité; ni Dancourt, soutenant par un dialogue
vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse
gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans
les détails, très-peu dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou
du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux
passions contrariées l'une par l'autre dans le même personnage; ni
quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre
où Molière en a tant donné: rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin
d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un
siècle.
La trempe vigoureuse de son génie le mit sans effort au-dessus de deux
genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique
attendrissant, trop admiré, trop décrié; genre inférieur qui n'est pas
sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de
perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti
des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus
faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à
cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts,
une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un
miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus
frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement
combinées, sans lequel il n'y a point de vraie création, et
renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie
changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité
que le nom des acteurs qui, par leurs talens, auront caché la misère
et la nullité des poètes.
Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser
qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des mœurs a semblé
autoriser cette crainte. Le précepte d'_être comme tout le monde_,
ayant fait de la société un bal masqué où nous sommes tous cachés sous
le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles
le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter; et les caractères,
semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé
l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à
l'excès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu
encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient
fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se
soustraire à la justice dramatique: privilége que ne leur eût point
accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les
intéressés, et n'écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de
peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé
une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la
possession desquels on ne veut point être inquiété; et le poète est
forcé de les ménager comme des coupables puissans que la multitude de
leurs complices met à l'abri des recherches. S'il est ainsi, la vraie
comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que
leur extrême licence (car ils peignent nos mœurs) bannit à jamais de
tous les théâtres publics.
Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le génie. On a répété
que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne
réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh! comment
peindrait-il des mœurs qui n'existent plus? Il peindrait les nôtres:
il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le
propre du génie de rendre digne des beaux arts la nature commune. Ce
qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur
lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le considérait avec
vous, le retrace sur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce
moment: Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il
se cacher, renforcez la situation; c'est une espèce de torture qui
arrache au personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient
théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que
le Tartuffe? de plus aride en apparence que le sujet des _Femmes
savantes_? Et ce sont les chefs-d'œuvres du théâtre. Quoi de plus
triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le
met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le consulte sur
le danger de cet engagement. On conçoit dès lors tout le comique d'un
pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une jolie femme.
Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la
société? Ceux mêmes contre lesquels Molière s'est élevé, croit-on
qu'ils soient anéantis? N'est-il plus de Tartuffe? et, s'il en existe
encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et au jargon
mystique, ils aient renoncé à la perfidie et à la séduction? Ce sont
des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui
sont cachés sous une autre forme. Les ridicules même qu'il a détruits
n'en auraient-ils pas produit de nouveaux? Ne ressembleraient-ils pas
à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la
terre qu'ils ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la
nature humaine. Gardons-nous d'en conclure qu'on ne doive point
combattre les ridicules: l'intervalle qui sépare la destruction des
uns et la naissance des autres, est le prix de la victoire qu'on
remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la
fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de
longue durée?
N'existerait-il pas un point de vue d'où Molière découvrirait une
nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but
qu'il se proposa: arrêter ses funestes effets serait-il un dessein
moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses
crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la
philosophie; le mélange ridicule des conditions; cette jeunesse qui a
perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt; cette
habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer;
la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la
facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île
autrefois _escarpée et sans bords_? Les découvertes nouvelles faites
sur le cœur humain par La Bruyère et d'autres moralistes, le comique
original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Molière, ne
donneraient-ils pas de nouvelles leçons à un poète comique? D'ailleurs
est-il certain que nos mœurs, dont la peinture nous amuse dans des
romans agréables et dans des contes charmans, seront toujours
ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice,
augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire
un jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules,
qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient-ils besoin d'une
longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont
pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveller le
champ de la comédie. Le terme est expiré: la nation demande un poète
comique: qu'il paraisse; le trône est vacant.
FIN DE L'ÉLOGE DE MOLIÈRE.
ÉLOGE DE LA FONTAINE.
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE EN 1774.
Æsopo ingentem statuam posuêre Attici.
PHED. L. II., _épilog._
Le plus modeste des écrivains, La Fontaine, a lui-même, sans le
savoir, fait son éloge, et presque son apothéose, lorsqu'il a dit que,
Si l'apologue est un présent des hommes,
Celui qui nous l'a fait mérite des autels.
C'est lui qui a fait ce présent à l'Europe; et c'est vous, messieurs,
qui, dans ce concours solennel, allez, pour ainsi dire, élever en son
honneur l'autel que lui donnait notre reconnaissance. Il semble qu'il
vous soit réservé d'acquitter la nation envers deux de ses plus grands
poètes, ses deux poètes les plus aimables. Celui que vous associez
aujourd'hui à Racine, non moins admirable par ses écrits, encore plus
intéressant par sa personne, plus simple, plus près de nous, compagnon
de notre enfance, est devenu pour nous un ami de tous les momens.
Mais, s'il est doux de louer La Fontaine; d'avoir à peindre le charme
de cette morale indulgente qui pénètre dans le cœur sans le blesser,
amuse l'enfant pour en faire un homme, l'homme pour en faire un sage,
et nous menerait à la vertu en nous rendant à la nature; comment
découvrir le secret de ce style enchanteur, de ce style inimitable et
sans modèle, qui réunit tous les tons sans blesser l'unité? Comment
parler de cet heureux instinct, qui sembla le diriger dans sa conduite
comme dans ses ouvrages; qui se fait également sentir dans la douce
facilité de ses mœurs et de ses écrits, et forma, d'une âme si naïve
et d'un esprit si fin, un ensemble si piquant et si original?
Faudra-t-il raisonner sur le sentiment, disserter sur les grâces, et
ennuyer nos lecteurs pour montrer comment La Fontaine a charmé les
siens? Pour moi, messieurs, évitant de discuter ce qui doit être
senti, et de vous offrir l'analyse de la naïveté, je tâcherai
seulement de fixer vos regards sur le charme de sa morale, sur la
finesse exquise de son goût, sur l'accord singulier que l'un et
l'autre eurent toujours avec la simplicité de ses mœurs; et dans ces
différens points de vue, je saisirai rapidement les principaux traits
qui le caractérisent.
PREMIERE PARTIE.
L'apologue remonte à la plus haute antiquité; car il commença dès
qu'il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à
son égal: on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais, quelle
que soit l'époque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de
cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale.
Lokman et Pilpay dans l'Orient, Ésope et Gabrias dans la Grèce,
revêtirent la vérité du voile transparent de l'apologue; mais le récit
d'une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux
premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des charmes
du sentiment et de la poésie, découvrait trop froidement, quoique avec
esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans l'esclavage
comme ses trois premiers prédécesseurs, n'affectant ni le laconisme
excessif de Gabrias, ni même la brièveté d'Ésope, plus élégant, plus
orné, parlant à la cour d'Auguste le langage de Térence; Faërne, car
j'omets Avienus trop inférieur à son devancier; Faërne, qui, dans sa
latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait
pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à
tous les esprits cultivés; et leurs bonnes fables donneraient même
l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un
homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la
peinture des mœurs dans l'apologue, et l'apologue dans champ de la
poésie. C'est alors que la fable devient un ouvrage de génie, et qu'on
peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui
inspire ce bel art: _C'est proprement un charme_[6]. Oui, c'en est un
sans doute; mais on ne l'éprouve qu'en lisant La Fontaine, et c'est à
lui que le charme a commencé.
[6] Chamfort, dans cet Eloge, se plaît souvent à emprunter à La
Fontaine ses propres expressions: on a eu soin de les distinguer
par un caractère différent.
L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous
les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux
qu'on ne lit plus?) avait approfondi avec agrément cette science si
compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même
être une science. Mais, outre l'inconvénient d'un langage déjà vieux,
sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cynisme, ne pouvait
convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits; et son ouvrage,
précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des
inconséquences de l'esprit humain, qu'un traité de philosophie
pratique. Il nous fallait un livre d'une morale douce, aimable,
facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les
états, pour tous les âges, et qui pût remplacer enfin, dans
l'éducation, de la jeunesse,
Les quatrains de Pibrac et les doctes sentences
Du conseiller Mathieu;
MOLIÈRE.
car c'étaient là les livres de l'éducation ordinaire. La Fontaine
cherche ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait
comme consacré à l'instruction de l'ignorance. Notre fabuliste, si
profond aux yeux éclairés; semble avoir adopté l'idée de Quintilien:
écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il
prend sa philosophie, dans les sentimens universels, dans les idées
généralement reçues, et pour ainsi dire, dans la morale, des proverbes
qui, après tout, sont le produit de l'expérience de tous les siècles.
C'était le seul moyen d'être à jamais l'homme de toutes les nations;
car la morale, si simple en elle-même, devient contentieuse au point
de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où
dérivent ses maximes, principes presque toujours contestés. Mais La
Fontaine, en partant des notions communes et des sentimens nés avec
nous, ne voit point dans l'apologue un simple récit qui mène à une
froide moralité; il fait de son livre
Une ample comédie à cent acteurs divers.
C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques qu'il faut les
considérer; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette
idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image
des différens vices que réunit, la nôtre; s'ils ont pu se dire comme
lui:
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts
Que ses sujets,
lui seul a peint les défauts que les autres n'ont fait qu'indiquer. Ce
sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; La Fontaine nous
dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes: différence qui
laisse le moraliste à une si grande distance du poète. La bonhomie
réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des
métiers aux individus de chaque espèce; qui lui fait envisager les
espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est
une sorte de prestiges qui rend leur feinte existence réelle aux yeux
de ses lecteurs. Ratopolis devient une grande capitale; et l'illusion
où il nous amène est le fruit de l'illusion parfaite où il a su se
placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers
n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos
passions, devient nécessaire à La Fontaine, qui doit en exposer à nos
yeux les nuances les plus délicates: autre caractère essentiel, né de
ce génie d'observation dont Molière était si frappé dans notre
fabuliste.
Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre
plusieurs personnages de Molière et d'autres de La Fontaine; montrer
en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage
des passions[7]; mais, négligeant les détails de ce genre, j'ose
considérer l'auteur dès fables d'un point de vue plus élevé. Je ne
cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, maladie trop commune de
nos jours; mais, sans méconnaître l'intervalle qui sépare l'art si
simple de l'apologue, et l'art si compliqué de la comédie,
j'observerai, pour être juste envers La Fontaine, que la gloire
d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de
la société, doit rapprocher ici ces deux grands hommes. Molière, dans
chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet
philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue; La
Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à
l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères.
Doués, tous les deux, au plus haut degré du génie d'observation, génie
dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un
instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond
secret de nos travers et de nos faiblesses; mais chacun, selon la
double différence de son génie et de son caractère, les exprime
différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus
ferme; celui de La Fontaine plus délicat et plus fin: l'un rend les
grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux
nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la
science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché
aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la
société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a
peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de
mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge
davantage des sottises d'autrui; celui-là me fait mieux songer aux
miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de
bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices
comme un défaut de raison, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture
du premier, je crains l'opinion publique, après la lecture du second,
je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant
d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux: corrigé par La Fontaine,
il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et
bon; et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était
philosophe, sans nous, en douter.
[7] Qui peint le mieux, par exemple, les effets de la prévention,
ou M. de Sotenville repoussant un homme à jeun, en lui disant:
_Retirez-vous, vous puez le vin_; ou l'ours, qui, s'écartant d'un
corps qu'il prend pour un cadavre, se dit à lui-même:
_Otons-nous; car il sent_? Et le chien dont le raisonnement
serait fort bon dans la bouche d'un maître, mais, _qui n'étant
que d'un simple chien_, fut trouvé mauvais, ne rappelle-t-il pas
Sosie?
Tous mes discours sont des sottises,
Partant d'un homme sans éclat:
Ce seraient paroles exquises,
Si c'était un grand qui parlât.
On pourrait rapprocher plusieurs traits de cette espèce; mais il
suffit d'en citer quelques exemples. La Fontaine est, après la
nature et Molière, la meilleure étude d'un poète comique.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands
hommes; et si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre
à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérité,
j'observerai que, nés l'un et l'autre précisément à la même époque,
tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés
pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit
après leur mort; et que la même poussière couvre les deux écrivains
les plus originaux que la France ait jamais produits[8].
[8] Ils ont été enterrés dans l'église Saint-Joseph, rue
Montmartre.
Mais ce qui distingue La Fontaine de tous les moralistes, c'est la
facilité insinuante de sa morale; c'est cette sagesse, naturelle comme
lui-même, qui paraît n'être qu'un heureux développement de son
instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du
cortége effrayant qui l'accompagne d'ordinaire: rien d'affligeant,
rien de pénible. Offre-t-il quelque exemple de générosité, quelque
sacrifice, il le fait naître de l'amour, de l'amitié, d'un sentiment
si simple, si doux que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur.
Mais, s'il écarte en général les idées tristes d'efforts, de
privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être
nécessaires, et que la société n'en aurait plus besoin. Il ne vous
parle que de vous-même ou pour vous-même; et de ses leçons, ou plutôt
de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est
supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n'avoir point
écrit pour des hommes, et qui _taillent_, comme dit Montaigne, _nos
obligations à la raison d'un autre être_! Telles sont en effet la
misère et la vanité de l'homme, qu'après s'être mis au-dessous de lui
même par ses vices, il veut ensuite s'élever au-dessus de sa nature
par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne; et
qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil,
aussi-méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet
par sa folie. Mais, après tous ces vains efforts, rendu à sa
médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage: que
c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à tant de perfection.
Aussi tout ce faste philosophique tombe-t-il devant la raison simple,
mais lumineuse, de La Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut
combattre souvent les lois par la nature: c'est par la nature que La
Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est
la loi naturelle en action: c'est la morale de Montaigne épurée dans
une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie
des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être,
mais non pas moins brillante.
N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi
quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait
débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout
sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait
naturellement; et la facilité même de son caractère semblait l'en
avoir préservé. La Fontaine n'est point le poète de l'héroïsme: il est
celui de la vie commune, de la raison vulgaire. Le travail, la
vigilance, l'économie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de
vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la
modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer.
L'amour, cet objet de tant de déclamations,
Ce mal qui peut-être est un bien,
dit La Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et
intéressante. Il n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui
aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les
écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce
quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette
austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours
d'une raison sévère, ni cette dureté, misantropique de La Bruyère et
de Pascal, qui, portant le flambeau dans l'abîme du cœur humain,
jette une lueur effrayante sur ses tristes profondeurs. Le mal qu'il
peint, il le rencontre: les autres l'ont cherché. Pour eux, nos
ridicules sont des ennemis dont ils se vengent: pour La Fontaine, ce
sont des passans incommodes dont il songe à se garantir; il rit et ne
hait point[9]. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, l'avarice
est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter son bon sens
naturel. Mais; s'il n'éprouve et n'inspire point
Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
au moins préserve-t-il ses lecteurs du poison de la misantropie, effet
ordinaire de ces haines. L'âme, après la lecture de ses ouvrages,
calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une
promenade solitaire et champêtre, trouve en soi-même une compassion
douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à
la nécessité, aux lois de l'ordre établi; enfin l'heureuse disposition
de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon
qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la
philosophie.
[9] _Ridet et odit._ JUVÉNAL.
Ici, messieurs, je réclame pour La Fontaine l'indulgence dont il a
fait l'âme de sa morale; et déjà l'auteur des fables a sans doute
obtenu la grâce de l'auteur des contes: grâce que ses derniers momens
ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en
quelque sorte ce héros dont il fut estimé[10], qu'un peintre ingénieux
nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa
vertu condamnait; et si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait
encore à La Fontaine une erreur qu'il a pleurée lui-même,
j'observerais qu'elle prit sa source dans l'extrême simplicité de son
caractère; car c'est lui qui, plus que Boileau,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;
BOILEAU.
je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèrent long-temps que
pour des jeux d'esprit, des _joyeusetés folâtres_, comme le dit
Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite, et
publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation;
j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite
irréprochable et même de mœurs austères, publia des contes beaucoup
plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la
médisance se permît, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en
abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est
vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des
mœurs, bornons-nous à rappeler que La Fontaine donna dans ses contes
le modèle de la narration badine; et, puisque je me permets
d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût,
observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur
élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que
Boileau, dans sa dissertation, sur Joconde, lui donne sur l'Arioste
lui-même. Et parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer?
serait-ce ou Vergier, ou Grécourt, qui, dans la faiblesse de leur
style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de
l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont
pourtant pas sans pudeur? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas
traîné sur les traces de La Fontaine en lui demeurant inférieur? ou
l'auteur de la _Métromanie_, dont l'originalité, souvent heureuse,
paraît quelquefois trop bizarre? Non sans doute, et il faut remonter
jusqu'au plus grand poète de notre âge; exception glorieuse à La
Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui
lui dicta l'un de ses plus jolis vers:
L'or se peut partager; mais non pas la louange.
Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer,
de fondre, comme sans dessein, les incidens; de généraliser des
peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme
de la comédie; d'animer ses récits par cette gaîté de style, qui est
une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie
légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de cet art
charmant de s'entretenir avec son lecteur, de se jouer de son sujet,
de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections,
sur les invraisemblances; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages,
et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous? Telle est la
portion de sa gloire que La Fontaine voulait sacrifier; et j'aurais
essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils
n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs,
respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses
apologues en m'arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.
[10] Le grand Condé.
SECONDE PARTIE.
Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de
la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par l'exemple de La
Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui
assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différens
genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la
société d'après la différence des conditions; et, quoique la
considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi,
quoiqu'un écrivain parfait dans un genre subalterne soit souvent
préféré à d'autres écrivains d'un genre plus élevé, et qu'on néglige
Stace pour Tibulle, ce même Tibulle n'est point mis à côté de Virgile.
La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent
tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, l'invention, la
combinaison des plans, la force et la noblesse du style, La Fontaine
paraît avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à
lui, et dont le style est ordinairement familier: _le bonhomme_ se
place parmi tous ces grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et
conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révolution
qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut-être d'effet
que pour lui; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les
conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une
place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse
être, instruire et enchanter les hommes. Qu'importe en effet de quel
ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier
ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le
fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.
Le style de La Fontaine est peut-être ce que l'histoire littéraire de
tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu'il était
réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des
nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couleurs les plus
opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le
badinage et l'esprit de Voiture, des traits de la plus haute poésie,
et plusieurs de ces vers que la force du sens grave à jamais dans la
mémoire. Nul auteur n'a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de
l'imagination qui suit tous les mouvemens de son sujet. Le plus
familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le
traducteur de Virgile ou de Lucrèce; et les objets de la vie commune
sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix
d'expression qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est
l'artifice de son style, que toutes ces beautés semblent se placer
d'elles-mêmes dans sa narration, sans interrompre ni retarder sa
marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante,
y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable _du Chêne et
du Roseau_, dans celle _du Soleil et de Borée_, que l'exposé même du
fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et
m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si
l'on a dit de Montaigne qu'il faut le montrer et non le peindre, le
transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable
à La Fontaine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas été transcrit?
Mes juges me pardonneraient-ils d'offrir à leur admiration cette
foule de traits présens au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés
dans tous ces livrés consacrés à notre éducation, comme le livre qui
les a fait naître? Je suppose en effet que mes rivaux relèvent: l'un
l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté
de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus
simples; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui
réveille une foule de sentimens, embellit de couleurs si riches et si
variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à
des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle
qui vient de perdre
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;
qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie qui
rapproché si naturellement les grands et les petits objets, voit tour
à tour dans un renard, Patrocle, Ajax, Annibal; Alexandre dans un
chat; rappelle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre
de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se
représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas,
fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et
Louis XIV s'avançant dans l'île de la Conférence: que prouveront-ils
ceux qui vous offriront tous ces traits, sinon que des remarques
devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies
par le mérite de l'expression? Et d'ailleurs, comment peindre un poète
qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile;
qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne
lui-même de le trouver là; dont les beautés paraissent quelquefois une
heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il
aimait, _la grâce de la soudaineté_; qui s'est fait une langue et une
poétique particulières; dont le tour est naïf quand sa pensée est
ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte; relevant ses
grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la
physionomie ajoute à la beauté; qui se joue sans cesse de son art;
qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les
délices du printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et
met l'enchantement de la nature en contraste avec le veuvage d'un
oiseau?
Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai
d'indiquer les sources principales d'où le poète les a vu naître; je
remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude
à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun
de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve
dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais
une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art de
savoir, en paraissant vous occuper de bagatelles, vous placer d'un mot
dans un grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant
auprès du lion malade, l'indifférence du renard sur une santé si
précieuse,
Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
suis-je dans l'antre du lion? suis-je à la cour? Combien de fois
l'auteur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en
apparence, des détails qui se lient comme d'eux-mêmes aux objets les
plus importans de la morale, et aux plus grands intérêts de la
société? Ce n'est pas une plaisanterie d'affirmer que la dispute du
lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence
du maître; l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se
moquant des prétendus droits de Jean Lapin; l'autre réclamant les
droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses
aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur
la propriété; et La Fontaine faisant dire à la belette:
Et quand ce serait un royaume?
Disant lui-même ailleurs:
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me montre les
applications générales de son sujet dans le badinage même de son
style? Voilà sans doute un de ses secrets; voilà ce qui rend sa
lecture si attachante, même pour les esprits les plus élevés: c'est
qu'à propos du dernier insecte, il se trouve, plus naturellement qu'on
ne le croit, près d'une grande idée, et qu'en effet il touche au
sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon
admiration pour La Fontaine, si j'osais dire que le système abstrait,
_tout est bien_, paraît peut-être plus vraisemblable et surtout plus
clair après le discours de Garo dans la fable de _la Citrouille et du
Gland_, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope lui-même?
S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus
compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se
placer dans ses écrits? Elle y naît sans effort, comme elle s'y montre
sans faste, car La Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il
semble même avoir craint de le paraître. C'est en effet ce qu'un poète
doit le plus dissimuler. C'est, pour ainsi dire, son secret; et il ne
doit le laisser surprendre qu'à ses lecteurs les plus assidus et admis
à sa confiance intime. Aussi La Fontaine ne veut-il être qu'un homme,
et même un homme ordinaire. Peint-il les charmes de la beauté?
Un philosophe, un marbre, une statue,
Auraient senti _comme nous_ ses plaisirs.
C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos
travers, qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir
le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut-il faire la satire
d'un vice: il raconte simplement ce que ce vice fait faire au
personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du
dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que
sortent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-t-il directement:
c'est la raison qui parle avec une dignité modeste et tranquille.
Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses
ouvrages, le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui
adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire
par la familiarité de l'expression, et rend la sagesse plus persuasive
en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit,
sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style
qui communique tous les mouvemens de l'écrivain. Son sujet le conduit
à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche l'abondance
de ses sentimens, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur
de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les
souvenirs les plus chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il
a perdues.
Je n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du
fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un
instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin
d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait
nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute
La Fontaine dut beaucoup à la nature qui lui prodigua la sensibilité
la plus aimable, et tous les trésors de l'imagination; sans doute le
_fablier_ était né pour porter des fables: mais par combien de soins
cet arbre si précieux n'avait-il pas été cultivé? Qu'on se rappelle
cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis,
répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages; qu'on se rappelle ce
vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même:
Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde;
doutera-t-on que La Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloire, ainsi
que la fortune, ne vende _ce qu'on croit qu'elle donne_? Si ses
lecteurs, séduits par la facilité de ses vers, refusent d'y
reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a
désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle
récompense. O La Fontaine! ta gloire en est plus grande: le triomphe
de l'art est d'être ainsi méconnu.
Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche
même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d'un talent
qu'à la vérité il ignore lui-même jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer
tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Mallebranche à
celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme,
qui, voyant de plus près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais
pourquoi Malherbe opéra-t-il le prodige refusé à la lecture d'Horace
et de Virgile? C'est que La Fontaine les voyait à une trop grande
distance; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le poète français,
quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même
illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il
devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit
d'abord pour son modèle; mais, bientôt revenu au ton qui lui
appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le
vrai caractère de son esprit: caractère qu'il cultiva par la lecture
de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains. Il
parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les
Racine, les Boileau en avançaient le progrès par l'élévation et la
noblesse de leur style: mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les
mains de La Fontaine, qui lui rendait les biens qu'elle avait laissé
perdre, et qui, comme certains curieux, rassemblant avec soin les
monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans notre
langue ancienne qu'il puisa ces expressions imitatives ou
pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances
accessoires; car nul auteur n'a mieux senti le besoin _de rendre son
âme visible_: c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des
attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique à laquelle il paraît
avoir sacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre
versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce
qu'il en brave les règles. Eh! le goût ne peut-il pas les enfreindre,
comme l'équité s'élève au-dessus des lois?
Cependant La Fontaine était né poète, et cette partie de ses talens ne
pouvait se développer dans les ouvrages dont il s'était occupé
jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie
ancienne et moderne, par l'étude de la nature et de ceux qui l'ont su
peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare
écrivain par le plus grand poète de nos jours, qui refuse ce titre de
peintre à La Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une
telle autorité; mais celui qui loue La Fontaine serait indigne
d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur
des fables, sans multiplier ces tableaux où le poète s'annonce à
dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint
rapidement et d'un trait: il peint par le mouvement de ses vers, par
la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie
imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et
point de cadre: voilà La Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante
rappelle ce riant tableau de l'Aurore dans un de ses poëmes, où il
représente cette jeune déesse, qui, se balançant dans les airs,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.
Cette description charmante est à la fois une réponse à ses censeurs,
et l'image de sa poésie.
Ainsi se formèrent par degrés les divers talens de La Fontaine, qui
tous se réunirent enfin dans ses fables. Mais elles ne purent être que
le fruit de sa maturité: c'est qu'il faut du temps à de certains
esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage
forme leur vrai caractère, les combiner, les assortir, fortifier ces
traits primitifs par l'imitation des écrivains qui ont avec eux
quelque ressemblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un
genre propre à déployer la variété de leurs talens. Jusqu'alors
l'auteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente
point avec tous ses avantages. C'est un athlète doué d'une force
réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude
qui puisse la développer toute entière. D'ailleurs, les ouvrages qui,
tels que les fables de La Fontaine, demandent une grande connaissance
du cœur humain et du système de la société, exigent un esprit mûri
par l'étude et par l'expérience; mais aussi, devenus une source
féconde de réflexions, ils rappellent sans cesse le lecteur, auquel
ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens
à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de
ses idées: et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à
Molière et à La Fontaine.
Tels sont les principaux mérites de ces écrits
Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
BOILEAU.
et qui, mettant l'auteur des fables au-dessus de son genre même, me
dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs étrangers ou
français: tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et s'il
eut la bêtise, suivant l'expression de M. de Fontenelle, de se mettre
au-dessous de Phèdre, ils ont l'esprit de se mettre au-dessous de La
Fontaine, et d'être aussi modestes que ce grand homme. Un seul, plus
confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui; et cette
hardiesse, non moins que son mérite réel, demande peut-être une
exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son
génie ne l'emporta nulle part; Lamotte fit des fables...... O La
Fontaine! la révolution d'un siècle n'avait point encore appris à la
France combien tu étais un homme rare; mais, après un moment
d'illusion, il fallut bien voir qu'un philosophe froidement ingénieux,
ne joignant à la finesse ni le naturel,
Ni la grâce plus belle encore que la beauté;
ne possédant point _ce qui plaît plus d'un jour_; dissertant sur son
art et sur la morale; laissant percer l'orgueil de descendre jusqu'à
nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre
niveau; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible
avec recherche, quand La Fontaine ne l'est jamais que par négligence,
ne pouvait être le rival d'un poète simple, souvent sublime, toujours
vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu'il dit à la
raison, joint à _l'art de plaire_ celui _de n'y penser pas_, et dont
les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il
a dit d'une femme aimable:
La négligence, à mon gré, si requise,
Pour cette fois fut sa dame d'atours.
Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs,
sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène
sans cesse à lui, qui le rend aimable pour toutes les nations, et pour
tous les âges sans en excepter l'enfance. Quel prestige peut fixer
ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfans,
d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la
simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de la
conversation; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes
et si animées; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses
personnages en les mettant sous leurs yeux: illusion qu'on ne
retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont beau appeler un singe
Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe.
Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle
répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous
les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de
grandes vérités: car nous n'osons penser que tous les esprits puissent
sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans une traduction;
et, si on lit La Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas
vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande
connaissance de cette langue, les grâces de son style doivent toujours
être mieux senties chez un peuple où l'esprit de société, vrai
caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre; où le
supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur
plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant d'espèces
différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte
d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette
sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées
d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui
fait apprécier dans les ouvrages d'agrément les finesses de langue,
les bienséances du style, et ces convenances générales, dont le
sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est
ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et
si respectables d'ailleurs, pourraient-ils.... Mais quoi! puis-je
hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple
d'un étranger qui signale aux yeux de l'Europe son admiration pour La
Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi
nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence
qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le
zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve; à
moins qu'on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent sa
personne et son caractère[11].
[11] On sait qu'un étranger demanda à l'académie de Marseille la
permission de joindre la somme de deux mille livres à la médaille
académique.
TROISIÈME PARTIE.
Un homme ordinaire qui aurait dans le cœur les sentimens aimables
dont l'expression est si intéressante dans les écrits de La Fontaine,
serait cher à tous ceux qui le connaîtraient; mais le fabuliste avait
pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous), un
attrait encore plus piquant: c'est d'être l'homme tel qu'il paraît
être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle l'ait fait naître
pour l'opposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et
qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter le
phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du
contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples
qui supposent l'innocence des mœurs et la douceur de l'âme; il a
lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché, où
il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui
aime _les jardins, les fleurs, les ombrages, la musique, les vers, et
réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une
certaine tendresse_. On ne peut assez admirer ce fond de bienveillance
générale qui l'intéresse à tous les êtres vivans:
Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux;
c'est sous ce point de vue qu'il les considère. Cette habitude de voir
dans les animaux des membres de la société universelle, enfans d'un
même père, disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans
les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve
encore chez plusieurs orientaux. La Fontaine est-il bien éloigné de
cette disposition, lorsqu'attendri par le malheur des animaux qui
périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il
s'écrie par la bouche d'un vieillard:
Les animaux périr! car encor les humains,
Tous devaient succomber sous les célestes armes.
Il étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime
non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature
vivante sous les yeux d'un poète, et qui ne sont que des figures
d'expression, mais par le ton affectueux d'un vif intérêt qu'il
déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a
sauvé, il s'indigne
.... Que de si doux ombrages
Soient exposés à ces outrages.
Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie
de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès, il l'eût
soigneusement cultivée? Non, sans doute; car cet homme, qu'on a
cru[12] inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans
cesse le goût du public, c'est-à-dire tous les moyens de plaire. Il
est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie
très-fine et très-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce
coup-d'œil qui fit donner à Molière le nom de _contemplateur_, sa
philosophie, si admirable dans les développemens du cœur humain, ne
s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes: de là
quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le
résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop
sacrifiée à la prudence; de là quelques contradictions sur différens
objets de politique et de philosophie. C'est qu'il laisse indécises
les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont
la solution n'est point dans le cœur et dans un fond de raison
universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors
de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et à Platon, et
n'entre point dans les disputes des philosophes; mais, toutes les fois
qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne
consulte que son cœur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands
mots ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de
Mécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent,
perclus, a beau invectiver contre cet opprobre; La Fontaine ne prend
point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante; il
le juge digne de la postérité. Selon lui, _Mécénas fut un galant
homme_, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir
vivre un siècle tout au moins.
[12] A La Fontaine, à lui seul inconnu.
MARMONTEL, _Epître aux Poètes_.
Cette même incertitude de principes, il faut en convenir, passa même
quelquefois dans sa conduite: toujours droit, toujours bon sans
effort, il n'a point à lutter contre lui-même; mais a-t-il un
mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on
put remarquer dans sa querelle avec Furetière et avec Lulli, par
lequel il s'était vu trompe et, comme il dit, _enquinaudé_; car on ne
peut dissimuler que l'auteur des fables n'ait fait des opéras peu
connus: le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet
Italien, lui fit trouver dans _le peu qu'il avait de bile_, de quoi
faire une satire violente; et sa gloire est qu'on puisse en être si
étonné; mais, après, ce premier mouvement, redevenu La Fontaine, il
reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en
effet il venait de montrer la colère. Ce n'est pas un spectacle sans
intérêt que d'observer les mouvemens d'une âme qui, conservant même
dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours
n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les
passions; et, tandis que la plupart des moralistes les considéraient
comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de
notre âme, et en devint, même l'apologiste. Cette idée, que les
philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue familière à
l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur
des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était
pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées
étaient les instrumens de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont
la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être
entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint
quelquefois les festins. La Fontaine, défendu par la nature contre le
danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des
penchans qui l'égarèrent quelquefois, mais sans le conduire au
précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant
d'autres, reprit dans son âme sa simplicité naturelle: fidèle à
l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il paraît que ce
qu'il aima le plus dans les femmes, fut celui de leurs avantages dont
elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le sentiment
qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des
grâces de son esprit, et la plus aimable sensibilité prit le ton de la
galanterie la plus tendre. Qui a jamais rien dit de plus flatteur pour
le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers?
Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune:
Quelqu'ingrate beauté qui nous donne des lois,
Encor en tire-t-on un souris quelquefois.
C'est ce goût pour les femmes, dont il parle sans cesse, comme
l'Arioste, en bien et en mal, qui lui dicta ses contes, se reproduit
sans danger et avec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit
sa plume dans son roman de Psyché. Cette déesse nouvelle, que le conte
ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la
poésie, reçut de la brillante imagination de La Fontaine une existence
égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut l'honneur de
créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule
toutes les faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois
plus grands défauts: la vanité, la curiosité et le trop d'esprit; mais
il l'embellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe
enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et
de l'art, qui s'éclipsent tous auprès d'elle. Ce triomphe de la
beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient
grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires
toujours générales: et dans cette Psyché même, il place au tartare
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
Aussi ses vers et sa personne furent-ils également accueillis de ce
sexe aimable, d'ailleurs si bien vengé de la médisance par le
sentiment qui en fait médire. On a remarqué que trois femmes furent
ses bienfaitrices, parmi lesquelles il faut compter cette, fameuse
duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la
littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand
tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le
suffrage des femmes les plus célèbres de son siècle, qui toutes
s'intéressaient à la gloire de La Fontaine. La gloire fut une de ses
passions les plus constantes; il nous l'apprend lui-même:
Un vain bruit et l'amour ont occupé mes ans;
et dans les illusions de l'amour même, cet autre sentiment conservait
des droits sur son cœur.
Adieu, plaisir, honneurs, louange bien aimée,
s'écriait-il dans le regret que lui laissaient les momens perdus pour
sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse: il
jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de
ces hommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer
eux-mêmes sans affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir
qu'il usa quelquefois de cet avantage; car, tout étonnant que paraît
La Fontaine, il ne fut pourtant pas un poète sans vanité. Mais, ne se
louant que pour promettre à ses amis
Un temple dans ses vers,
pour rendre son encens plus digne d'eux, sa vanité même devint
intéressante, et ne parut que l'aimable épanchement d'une âme naïve,
qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore
qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de
faire de sa personne, lorsqu'il ose dire:
Qui n'admettrait Anacréon chez soi?
Qui bannirait Waller et La Fontaine?
Est-il vraisemblable, en effet, qu'un homme admis chez les Conti, les
Vendôme, et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le
représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses
naïves échappées à ses distractions? La grandeur encourage, l'orgueil
protège, la vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle
ou n'admet que celui qui sait plaire; et les Chaulieu, les Lafare,
avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas l'ancienne
méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société,
leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans
la suite ceux de l'auguste élève de Fénélon, récompensèrent le mérite
de La Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'il y pensa.
C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui,
né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savans du nord,
vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller dans sa caducité
chercher, loin de sa patrie, les secours nécessaires à la simple
existence: c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement
à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n'eût-il pas été indigne
de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un
courage qu'il devait estimer. Peut-être, parmi les écrivains dont il
présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de La Fontaine
n'eût-il pas été déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa
mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié, un homme
qui fut un des ornemens de son siècle, qui devint le successeur
immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé
les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de l'être toujours,
suivant l'usage, et le mérite de La Fontaine n'était pas d'un genre à
toucher vivement Louis XIV. Peut-être les rois et les héros sont-ils
trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain: il leur faut
des tableaux d'histoire plutôt que des paysages; et Louis XIV, mêlant
à la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté
espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au
mérite des Corneille, des Racine, des Boileau, ne se retrouvait point
dans des fables. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux
fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la
tragédie sur le monarque français[13]; et la description du passage du
Rhin importait plus au roi que les débats du lapin et de la belette.
[13] Que Racine, enfantant des miracles nouveaux,
De ses héros sur lui forme tous les tableaux.
BOILEAU, _Art. poét._
Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de
l'auteur des fables à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa
fortune, La Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), La Fontaine fut
heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses
contemporains. S'il n'eut point cet éclat imposant attaché aux noms
des Racine, des Corneille, des Molière, il ne fut point exposé au
déchaînement de l'envie, toujours plus irritée par les succès de
théâtre. Son caractère pacifique le préserva de ces querelles
littéraires qui tourmentèrent la vie de Despréaux. Cher au public,
cher aux plus grands génies de son siècle, il vécut en paix avec les
écrivains médiocres; ce qui paraît un peu plus difficile, pauvre, mais
sans humeur, comme à son insçu; libre des chagrins domestiques,
d'inquiétude sur son sort, possédant le repos, de douces rêveries et
le _vrai dormir_ dont il fait de grands éloges: ses jours parurent
couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la
solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des arts
auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien
partout. Il s'écrie, dans l'ivresse des plus doux sentimens, qu'il
aime à la fois la ville, la campagne; que tout est pour lui le
souverain bien;
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique,
Les chimères, le rien, tout est bon.
Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-même, et dont
les sources intarissables sont l'innocente simplicité de son âme et la
sensibilité d'une imagination souple et légère. Les yeux s'arrêtent,
se reposent avec délices sur le spectacle d'un homme, qui, dans un
monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers,
marche avec l'abandon d'une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans
sa confiance même, et s'ouvre un accès dans tous les cœurs, sans
autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous les
mouvemens, d'y laisser lire même ses faiblesses, garans d'une aimable
indulgence pour les faiblesses d'autrui. Aussi La Fontaine
inspira-t-il toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement à
l'enfance. L'un se charge de l'éducation et de la fortune de son fils;
car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva
marié: l'autre lui donne un asile dans sa maison; il se croit parmi
des frères; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les
vertus de l'âge d'or pour celui qui en a la candeur et la bonne foi.
Il reçoit des bienfaits: il en a le droit, car il rendrait tout sans
croire s'en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une simplicité
noble élève naturellement au-dessus de la fierté; et, sans blâmer le
philosophe, qui écarte un bienfaiteur dans la crainte de se donner un
tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n'est-il pas plus beau,
peut-être, n'est-il pas du moins plus doux de voir La Fontaine montrer
à son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner généreusement à
l'amitié le droit précieux qu'elle réclame, et lui rendre hommage par
le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa reconnaissance, et
ce fut celle qu'il fit éclater envers le malheureux Fouquet
J'admirerai sans doute, il le faut bien, un chef-d'œuvre de poésie et
de sentiment dans sa touchante élégie sur cette fameuse disgrâce.
Mais, si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur,
pleurer à l'aspect du château où M. Fouquet avait été détenu; s'il
s'arrête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne
s'arrache qu'avec peine; si je trouve l'expression de cette
sensibilité, non dans un écrit public, monument d'une reconnaissance
souvent fastueuse, mais dans l'épanchement d'un commerce secret, je
partagerai sa douleur: j'aimerai l'écrivain que j'admire. O La
Fontaine! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des _Deux
Amis_; et je sais où tu trouves l'éloquence du cœur et le sublime de
sentiment: je reconnais le maître de cette vertu qu'il nomme, par une
expression nouvelle, _le don d'être ami_. Qui l'avait mieux reçu de la
nature ce don si rare? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment?
Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi naïve, associant dans un même
recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques
harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas
à l'espérance d'une commune immortalité? Que mettre au-dessus de son
dévouement à ses amis, si ce n'est la noble confiance qu'il avait
lui-même en eux? O vous! messieurs, vous qui savez si bien, puisque
vous chérissez sa mémoire, sentir et apprécier ce charme inexprimable
de la facilité dans les vertus, partage des mœurs antiques, qui de
vous, allant offrir à son ami l'hospice de sa maison, n'éprouverait
l'émotion la plus douce, et même le transport de la joie, s'il en
recevait cette réponse aussi attendrissante qu'inattendue: _J'y
allais_? Ce mot si simple, cette expression si naïve d'un abandon sans
réserve, est le plus digne hommage rendu à l'humanité généreuse; et
jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu une si belle récompense
de son bienfait.
Tel est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand homme,
d'après ses ouvrages mêmes, plus encore que d'après une tradition
récente, mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu, sur la foi de
quelques plaisanteries de société, à montrer, comme un jeu bizarre de
la nature, un homme qui en fut véritablement un prodige; qui offrit le
singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent
moraliste; reçut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et
devint en tout le modèle de la simplicité; posséda le génie de
l'observation, même de la satire, et ne passa jamais que pour un bon
homme; déroba, sous l'air d'une négligence quelquefois réelle, les
artifices de la composition la plus savante; fit ressembler l'art au
naturel, souvent même à l'instinct; cacha son génie par son génie
même; tourna au profit de son talent l'opposition de son esprit et de
son âme, et fut, dans le siècle des grands écrivains, sinon le
premier, du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, observés même
dans son éloge, il sera toujours le plus relu de tous les auteurs; et
l'intérêt qu'inspirent ses ouvrages s'étendra toujours sur sa
personne. C'est que plusieurs de ses défauts même participent
quelquefois des qualités aimables qui les avaient fait naître; c'est
qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualités
habituellement dominantes; et La Fontaine, désigné de son vivant par
l'épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera,
comme écrivain, le surnom d'inimitable, titre qu'il obtint avant même
d'être tout-à-fait apprécié, titre confirmé par l'admiration d'un
siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom.
FIN DE L'ÉLOGE DE LA FONTAINE.
NOTES
SUR
LES FABLES DE LA FONTAINE.
LIVRE PREMIER.
FABLE I.
Cette fable est une des plus faibles de La Fontaine. Elle n'est
très-citée que parce qu'elle est la première. La fourmi qui paiera
_l'intérêt et le principal_. _Je chantais, eh bien! dansez
maintenant._ La brièveté la plus concise vaudrait mieux que ces
prétendus ornemens.
V. 15. La fourmi n'est pas prêteuse;
C'est là son moindre défaut.
Il y a là une équivoque, ou plutôt une vraie faute. La Fontaine veut
dire que d'être prêteuse est son moindre défaut, pour faire entendre
qu'elle ne l'est pas; et on peut croire qu'il dit que de n'être pas
prêteuse est son moindre défaut, c'est-à dire qu'elle a de bien plus
grands défauts que de ne pas prêter.
FABLE II.
C'est ici qu'on commence à trouver La Fontaine. Le discours du renard
n'a que cinq vers, et n'en est pas moins un chef-d'œuvre. _Monsieur
du corbeau_, pour entrer en matière; et à la fin, _vous êtes le
phénix_, etc.
V. 14. Il est plaisant de mettre la morale dans la bouche de celui qui
profite de la sottise: c'est le renard qui donne la leçon à celui
qu'il a dupé, ce qui rend cette petite scène, en quelque sorte,
théâtrale et comique.
Il est fâcheux que _Monsieur_ rime avec _Flatteur_, c'est-à dire ne
rime pas; mais c'était l'usage alors de prononcer l'_r_ de monsieur.
On tolère même de nos jours cette petite négligence au théâtre, parce
qu'elle est moins remarquable.
FABLE III.
Cette petite fable est charmante par la vérité de la peinture, pour le
dialogue des deux grenouilles, et pour l'expression élégante qui s'y
trouve.
Plusieurs gens de goût blâment La Fontaine d'avoir mis la morale, ou à
la fin, ou au commencement de chaque fable; chaque fable, disent-ils,
contient sa morale dans elle-même: sévérité qui nous aurait fait
perdre bien des vers charmans.
FABLE IV.
V. 5. _Relevé._ Mauvaise rime qu'on appelle suffisante; La Fontaine
pouvait mettre d'un _pas dégagé_.
V. 6. Et faisait sonner sa sonnette.
Est un vers heureux, et d'harmonie imitative, qui s'est trouvé sous la
plume de l'auteur.
La Fontaine ne manque pas, du moins autant qu'il le peut, l'occasion
de mettre la morale de son Apologue dans la bouche d'un de ses
acteurs. Cette fable des deux Mulets est d'une application bien
fréquente.
V. 2. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,
N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
Ce mulet-là fait songer à bien d'honnêtes gens.
FABLE V.
Cette fable du loup et du chien est parfaite d'un bout à l'autre; il
n'y a à critiquer que l'avant-dernier vers.
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Un loup n'a que faire d'un trésor.
FABLE VI.
Voilà certainement une mauvaise fable que La Fontaine a mise en vers
d'après Phèdre. L'association de ces quatre personnages est absurde et
contre nature. Quel besoin le lion a-t-il d'eux pour chasser? ils sont
eux-mêmes le gibier qu'il cherche. Si Phèdre a voulu faire voir qu'une
association avec plus fort que soi est souvent dangereuse; il y avait
une grande quantité d'images ou d'allégories qui auraient rendu cette
vérité sensible. Voyez la fable du Pot de terre et du Pot de fer.
FABLE VII.
La Fontaine pour nous dédommager d'avoir fait une fable aussi mauvaise
que l'est la précédente, lui fait succéder un apologue excellent, où
il développe avec finesse et avec force le jeu de l'amour-propre de
toutes les espèces d'animaux, c'est-à dire de l'homme, dont l'espèce
réunit tous les genres d'amour-propre.
On ne finirait pas si on voulait noter tous les vers heureux de cette
fable.
V. 23. Dame fourmi trouva le citron trop petit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
V. 28. Lynx envers nos pareils et taupes envers nous.
Et les deux derniers vers.
C'est donc la faute à Jupiter si nous ne nous apercevons pas de nos
propres défauts. Esope, que Phèdre a gâté en l'imitant, dit, et
beaucoup mieux, chaque homme naît avec deux besaces, etc. De cette
manière, la faute n'est point rejetée spécialement sur le fabricateur
souverain. La Fontaine aurait mieux fait d'imiter Esope que Phèdre en
cette occasion.
FABLE VIII.
Autre Apologue, excellent d'un bout à l'autre.
FABLE IX.
V. 27. _Fi!_ Espèce d'interjection qu'on n'emploie que proverbialement
et dans le style très-familier.
FABLE X.
Cette fable est connue de tout le monde, même de ceux qui ne
connaissent que celle-là. Ce qui en fait la beauté, c'est la vérité du
dialogue. Plusieurs personnes ne semblent voir dans cet Apologue
qu'une vérité triviale, que le faible est opprimé par le fort. Ce ne
serait pas la peine de faire une fable. Ce qui fait la beauté de
celle-ci, c'est la prétention du loup qui veut avoir raison de son
injustice, et qui ne supprime tout prétexte et tout raisonnement, que
lorsqu'il est réduit à l'absurde par les réponses de l'agneau.
V. 19 et 20. _Si je n'étais pas né_ ne rime pas avec _l'an passé_.
Pure négligence.
FABLE XI.
Ce n'est point là une fable, quoiqu'en dise La Fontaine; c'est un
compliment en vers adressé à M. le duc de la Rochefoucault sur son
livre des Maximes. Un homme qui s'enfuit dans le désert pour éviter
des miroirs: c'est là une idée assez bizarre, et une invention assez
médiocre de La Fontaine.
V. 21. On voit bien où je veux venir.
On le voit à travers un nuage; cela est si vrai, que La Fontaine est
obligé d'expliquer son idée toute entière, et de dire enfin:
Et quant au canal, c'est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.
Cela rappelle un peu le peintre qui mettait au bas de ses figures,
d'un coq, par exemple, _ceci est un coq_.
FABLE XII.
La plupart des fables et des contes ont fait le tour du globe. La
Fontaine met en Europe la scène où il suppose que fut fait le récit de
cette aventure, récit que les Orientaux mettent dans la bouche du
fameux Gengiskan, à l'occasion du Grand Mogol, prince qui dépendait en
quelque sorte de ses grands vassaux. Au surplus, ce récit ne peut pas
s'appeler une fable; c'est une petite histoire allégorique qui conduit
à une vérité morale. Toute fable suppose une action.
FABLE XIII.
V. 10. _Au lieu de deux, etc._ Voilà deux traits de naturel qu'on ne
trouve guère que dans La Fontaine, et qui charment par leur
simplicité.
V. 12. _De nul d'eux._ Transposition que de nos jours on trouverait un
peu forcée, mais qui se pardonnait alors dans le style familier.
V. 13. _Un quart_, un quatrième.
_Un quart voleur survient, etc._ Voilà les conquérans appelés
_voleurs_, c'est-à dire par leur nom. Nous sommes bien loin de
l'Epître dédicatoire, et de ce roi qui comptera ses jours par ses
conquêtes.
FABLE XIV.
Encore de la mauvaise morale: on peut trop louer sa maîtresse, et tout
éloge qui n'a pas l'air d'échapper à un sentiment vrai, ou d'être une
galanterie aimable d'un esprit facile, déplaît souvent même à celle
qui en est l'objet. On peut trop louer son roi, 1º quand on le loue et
qu'il est blâmable; 2º quand on le loue démesurément pour une
bagatelle, etc.
V. 4. Ce sont maximes toujours bonnes.
Au contraire presque toujours mauvaises.
Castor et Pollux ne font pas un beau rôle dans cette fable. Quel mal
avaient fait ces pauvres conviés et ces échansons? Cela dut faire
grand plaisir à ce Simonide, qui était fort avare.
Un jour un athlète qui avait remporté le prix aux courses de mules lui
offrit une somme d'argent pour chanter sa victoire. Simonide,
mécontent de la somme, répondit: Moi, faire des vers pour des animaux
qui sont des demi-baudets! Le vainqueur tripla la somme offerte. Alors
Simonide fit une pièce très-pompeuse qui commence par des vers dont
voici le sens: «Nobles filles des coursiers qui devancent les
aquilons.»
Le même Simonide fut avec Anacréon à la cour d'Hipparque, fils de
Pisistrate. Le dernier ne voulut que des honneurs, il fallut des
présens au premier.
V. 64. _Melpomène._ Tout cela signifie qu'un poète peut tirer
quelqu'avantage de ses travaux.
FABLE XVII.
V. 4 et 5. Il avait du comptant,
Et partant.
Ce vers de six syllabes, suivi d'un autre de trois, si l'on peut
appeler ce dernier un vers, ne me semble qu'une négligence et non une
beauté. Quand cette hardiesse sera une beauté, je ne manquerai pas de
l'observer.
A proprement parler, cette pièce n'est pas exactement une fable, c'est
un récit allégorique; mais il est si joli et rend si sensible la
vérité morale dont il s'agit, qu'il ne faut pas se rendre difficile.
FABLE XVIII.
V. 4 _Besogne_, (autrefois besongne) n'est pas le mot propre; mais, à
cela près, la fable est charmante d'un bout à l'autre. Elle me
rappelle le trait d'un riche particulier qui avait fait dîner ensemble
un antiquaire, qui hors de là ne savait rien, et un physicien célèbre
dénué de toute espèce d'érudition. Ces deux messieurs ne surent que se
dire. Sur quoi on observa que le maître de la maison leur avait fait
faire le repas du renard et de la cigogne.
FABLE XIX.
Dans ce récit, La Fontaine pouvait se dispenser d'annoncer son
dessein. Cela diminue la curiosité, d'autant plus qu'il y revient à
la fin de la fable, et même d'une manière trop longue et peu
piquante.
FABLE XX.
Ces deux petits faits mis ainsi à côté l'un de l'autre, racontés dans
le même nombre de vers et dans la même mesure, font un effet
très-piquant. Les six derniers vers ne sont que l'explication des six
premiers, mais le commentaire plaît autant que le texte.
V. 3. Le _beau premier_, le fin premier, mots reçus dans l'ancien
style pour dire simplement le premier. On le disait encore de nos
jours dans le style familier.
FABLE XXI.
V. 7. _Les témoins déposaient._ Cette formule de nos tribunaux est
plaisante: elle nous transporte au milieu de la société. C'est le
charme et le secret de La Fontaine; il nous montre ainsi qu'en parlant
des animaux, il ne nous perd pas de vue un seul instant.
V. 31. _Plût-à-Dieu, etc._ Tous les procès ne sont pas de nature à
être jugés ainsi; et quant a la méthode des Turcs, Dieu nous en
préserve. La voici: Le juge, appelé Cadi, prend une connaissance
succincte de l'affaire, fait donner la bastonnade à celui qui lui
paraît avoir tort, et ce tort se réduit souvent à n'avoir pas donné de
l'argent au juge comme a fait son adversaire: puis il renvoie les deux
parties.
FABLE XXII.
Je ne connais rien de plus parfait que cet Apologue. Il faudrait
insister sur chaque mot, pour en faire sentir les beautés. L'auteur
entre en matière sans prologue, sans morale. Chaque mot que dit le
chêne fait sentir au roseau sa faiblesse.
V. 5. Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau, etc.
Et puis tout d'un coup l'amour-propre lui fait prendre le style le
plus pompeux et le plus poétique.
V. 8. Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content, etc.
Puis vient le tour de la pitié qui protège, et d'un orgueil mêlé de
bonté.
V. 12. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage.
Enfin il finit par s'arrêter sur l'idée la plus affligeante pour le
roseau, et la plus flatteuse pour lui-même.
V. 18. La nature envers vous m'a semblé bien injuste.
Le roseau, dans sa réponse, rend d'abord justice à la bonté du cœur
que le chêne a montrée. En effet, il n'a pas été trop impertinent, et
il a rendu aimable le sentiment de sa supériorité. Enfin le roseau
refuse sa protection, sans orgueil, seulement parce qu'il n'en a pas
besoin.
V. 22. Je plie et ne romps pas.
Arrive le dénouement; La Fontaine décrit l'orage avec la pompe de
style que le chêne a employée en parlant de lui-même.
V. 27. Le plus terrible des enfans
Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
V. 30. Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
Remarquez que La Fontaine ne s'amuse pas plus à moraliser à la fin de
sa fable qu'au commencement. La morale est toute entière dans le récit
du fait. Cet Apologue est non-seulement le meilleur de ce premier
livre, mais il n'y en a peut-être pas de plus achevé dans La Fontaine.
Si l'on considère qu'il n'y a pas un mot de trop, pas un terme
impropre, pas une négligence; que dans l'espace de trente vers, La
Fontaine, en ne faisant que se livrer au courant de sa narration, à
pris tous les tons, celui de la poésie la plus gracieuse, la plus
élevée: on ne craindra pas d'affirmer qu'à l'époque où cette fable
parut, il n'y avait rien de ce ton là dans notre langue. Quelques
autres fables, comme celle des animaux malades de la peste, présentent
peut-être des leçons plus importantes, offrent des vérités qui ont
plus d'étendue, mais il n'y en a pas d'une exécution plus facile.
LIVRE DEUXIÈME.
FABLE IV.
V. 10. _Il ne régnera plus, etc._ Voici encore un exemple de
l'artifice et du naturel avec lequel La Fontaine passe du ton le plus
simple à celui de la haute poésie. Avec quelle grâce il revient au
style familier, dans les vers suivans:
V. 13. ... Il faudra qu'on pâtisse
Du combat qu'a causé madame la génisse.
_Madame_: mot qui donne de l'importance à la génisse. Ce vers rappelle
celui de Virgile (Géorg. liv. 3): _Pascitur in magnâ silvâ formosa
juvenca_.
FABLE V.
Cette fable est très-jolie: on ne peut en blâmer que la morale.
V. 33. Le sage dit, selon les gens,
Vive le roi! vive la ligue!
Ce n'est point le sage qui dit cela: c'est le fourbe, et même le
fourbe impudent. Quel parti devait donc prendre La Fontaine? Celui de
ne pas donner de morale du tout.
Solon décerna des peines contre les citoyens qui, dans un temps de
troubles, ne se déclareraient pas ouvertement pour un des partis: son
objet était de tirer l'homme de bien d'une inaction funeste, de le
jeter au milieu des factieux, et de sauver la république par
l'ascendant de la vertu.
Il paraît bien dur de blâmer la chauve-souris de s'être tirée
d'affaire par un trait d'esprit et d'habileté, qui même ne fait point
de mal à son ennemie la belette; mais La Fontaine a tort d'en tirer la
conclusion qu'il en tire.
Il y a des questions sur lesquelles la morale reste muette et ne peut
rien décider. C'est ce que l'Aréopage donna bien à entendre dans une
cause délicate et embarrassante dont le jugement lui fut renvoyé. Le
tribunal ordonna, sans rien prononcer, que les deux parties eussent à
comparaître de nouveau dans cent ans.
FABLE VI.
V. 1. _Flèche empennée._ Le mot _empennée_ n'est point resté dans la
langue; c'est que nous avons celui d'_emplumée_, que l'auteur aurait
aussi bien fait d'employer.
V. 9. _Des enfans de Japet, etc._ La Fontaine se contente d'indiquer
d'un seul mot le point d'où sont partis tous les maux de l'humanité.
FABLE VII.
Cette fable, très-remarquable par la leçon qu'elle donne, ne l'est,
dans son exécution, que par son élégante simplicité.
La morale de cet Apologue est si évidente, que le goût ordonnait
peut-être de ne pas y joindre d'affabulation; c'est le nom qu'on donne
à l'explication que l'auteur fait de sa fable
FABLE VIII.
Cette fable est une des plus heureuses et des mieux tournées.
V. 19. _Ses œufs, ses tendres œufs, etc._ Il semble que l'âme de La
Fontaine n'attend que les occasions de s'ouvrir à tout ce qui peut
être intéressant. Ce vers est d'une sensibilité si douce, qu'il fait
plaindre l'aigle, malgré le rôle odieux qu'il joue dans cette fable.
FABLE IX.
V. 36. _J'en vois deux, etc._ Tant pis; une bonne fable ne doit offrir
qu'une seule moralité, et la mettre dans toute son évidence. Au reste,
ce qui peut justifier La Fontaine, c'est que ces deux vérités sont si
près l'une de l'autre, que l'esprit les réduit aisément à une moralité
seule et unique.
FABLE X.
V. 1. Un ânier, son sceptre à la main,
Menait en empereur romain
Deux coursiers à longues oreilles.
Il y a bien de l'esprit et du goût à savoir tout anoblir sans donner
aux petites choses une importance ridicule. C'est ce que fait La
Fontaine en mêlant la plaisanterie à ses périphrases les plus
poétiques ou à ses descriptions les plus pompeuses.
V. 21. Camarade épongier.
_Épongier._ Mot créé par La Fontaine, mais employé si heureusement,
qu'on croirait qu'il existait avant lui.
FABLES XI ET XII.
Ces deux fables ne comportent aucune espèce de notes, n'étant
remarquables ni par de grandes beautés, ni par aucun défaut. C'est la
simplicité et la pureté de Phèdre, avec un peu plus d'élégance.
FABLE XIII.
Encore une fable qui n'est point fable. Un trait que La Fontaine
raconte en quatre vers, lui donne lieu de causer avec son lecteur,
mais pour le jeter dans des questions métaphysiques auxquelles il
n'entendait pas grand'chose. De là il fait une sortie contre
l'astrologie judiciaire, qui, de son temps, n'était pas encore tombée
tout-à-fait.
V. 21. Aurait-il imprimé? etc.
Voilà deux vers qui ne dépareraient pas le poème écrit du style le
plus haut et le plus soutenu.
V. 40. Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps.
Les souffleurs, c'est-à dire les alchymistes, dont la science est à la
chymie ce que l'astrologie judiciaire est à l'astronomie.
FABLE XIV.
V. 2. Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
Ce vers est devenu proverbe à cause de son extrême naturel, sans qu'on
puisse voir d'ailleurs ce qui a fait sa fortune.
V. 29. Et d'où me vient cette vaillance?
Il se croit déjà brave, et son amour-propre devient son consolateur.
Voilà ce me semble la pensée dont il fallait achever le développement;
et c'est ce que l'auteur ne fait pas. Au contraire, le lièvre qui
vient de parler de sa vaillance, parle de sa poltronnerie dans les
deux derniers vers. On pourrait, pour sauver cette faute et cette
contradiction, supposer que le lièvre finit de parler après ce vers:
Je suis donc un foudre de guerre!
et que c'est La Fontaine qui dit en son propre nom les deux vers
suivans; mais cette conjecture n'est pas assez fondée.
FABLE XV.
Il fallait ce me semble que le renard commençât par dire au coq: «Eh!
mon ami, pourquoi n'étais-tu pas aux fêtes qu'on a données pour la
paix qui vient de se conclure?» Dans ces vers, _nous ne sommes plus en
querelle_, le renard n'a l'air que de proposer la paix.
V. 17. Que celle
De cette paix.
Ces deux petits vers inégaux ne sont qu'une pure négligence, et ne
font nullement beauté.
V. 19. Et ce m'est une double joie
De la tenir de toi, etc.....
Les ressemblances de son déplaisent à l'oreille.
V. 32. Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.
V. 29. _Malcontent, etc._ On dirait aujourd'hui mécontent.
Le coq ne trompe pas le renard, il le joue, il se moque de lui.
FABLE XVI.
V. 8. .... Pour la bouche des dieux.
Cette exposition montre la finesse d'esprit de La Fontaine. Les dieux
étaient supposés respirer l'odeur des sacrifices, mais non pas manger
les victimes. La Fontaine, par ce mot de _la bouche des dieux_,
indique leurs représentans, qui avaient soin de choisir les victimes
les plus belles et les plus grasses.
Les quatre derniers vers sont charmans; le second et le quatrième sont
devenus proverbes. Ce rapport de sons répété deux fois entre la rime
de _eure_ et celle de _eurs_, les gâte un peu à la lecture.
FABLE XIX.
Cette fantaisie de chasser doit être trop fréquente chez le lion pour
qu'il y ait de la justesse à employer cette expression, _se mit en
tête_; ce mot semble indiquer une fantaisie nouvelle ou du moins assez
rare.
_Sanglier_ était autrefois de deux syllabes, ce qui était assez dur à
l'oreille.
V. 12. Leur troupe n'était pas encore accoutumée, etc.
Il fallait donc que ce fut au commencement du monde. Cette
circonstance paraît bizarre... _dit l'âne en se donnant_ tout
l'honneur de la chasse. Il fallait ce me semble que l'âne se rendît
tout-à-fait insupportable au lion par ses fanfaronnades; cela eût
rendu la moralité de la fable plus sensible et plus évidente.
FABLE XX.
Ce n'est point là une fable; c'est une anecdote dont il est assez
difficile de tirer une moralité.
V. 5 Une histoire des plus gentilles.
Quoique ce soit d'Ésope que La Fontaine parle ici et non pas de
lui-même, peut-être eût-il été mieux de ne pas promettre que
l'histoire serait gentille: on le verra bien.
V. 22. .... _Chacune sœur._ C'est le style de la pratique; et ce mot
de chacune, au lieu de chaque, fait très-bien en cet endroit.
LIVRE TROISIÈME.
FABLE I.
V. 4. _Les derniers venus, etc._, n'y ont presque rien trouvé.
V. 16. _Et que rien ne doit fuir, etc._ Locution empruntée de la
langue latine.
V. 22. La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.
Vers charmant.
V. 23. _......... où buter._ Ce mot de buter est sec et peu agréable à
l'oreille.
V. 74. .... _Car, quand il va voir Jeanne._ La Fontaine, après nous
avoir parlé de _quolibets coup sur coup renvoyés_, pouvait nous faire
grâce de celui-là.
V. 81. _Quant à vous, suivez Mars, etc._ Ce n'est point La Fontaine
qui parle à son lecteur, c'est Malherbe qui continue et qui s'adresse
à Racan. Celui-ci ne prit ni femme, ni abbaye, ni emploi; il se livra,
à son talent pour la poésie, qui lui fit une grande réputation.
FABLE II.
La Fontaine a pris ici le ton le plus simple, et ne paraît pas
chercher le moindre embellissement. Il a craint sans doute qu'on ne le
soupçonnât d'avoir voulu lutter contre Horace, qui, dans une de ses
Épîtres, a mis en vers cet Apologue d'une manière beaucoup plus
piquante et plus agréable.
V. 7. Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme,
Sans rien faire...
Voilà un trait de satyre qui porte sur le fond de nos mœurs, mais
d'une manière bien adoucie. C'est le ton et la coutume de La Fontaine
de placer la morale dans le tissu de la narration, par l'art dont il
fait son récit.
V. 25. .... _Et la chose est égale._ Pas si égale. Mais La Fontaine
n'y regarde pas de si près. On verra ailleurs qu'il ne traite pas
aussi bien l'autorité royale, et que même il se permet un trait de
satyre qui passe le but.
FABLE III.
V. 5. _Hoqueton._ Ce mot se dit et d'une sorte de casaque que portent
les archers, et des archers qui la portent.
V. 10. C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.
Comme ce vers peint merveilleusement les fripons et les attentions
superflues qu'ils prennent pour le succès de leurs fourberies;
attentions qui bien souvent les font échouer!
V. 16. ... _Comme aussi sa musette._ Ce dernier hémistiche est d'une
grâce charmante. Ce qu'il y a de hardi dans l'expression, _d'une
musette qui dort_, devient simple et naturel, préparé par le sommeil
du berger et du chien.
V. 22. Mais cela gâta son affaire.
C'est ce qui arrive. On reconnaît l'imposteur à la caricature: les
fripons déliés l'évitent soigneusement: et voilà ce qui rend le monde
si dangereux et si difficile à connaître.
V. 32. _Quiconque est loup, etc...._ Il fallait finir la fable au vers
précédent, _toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre_.
La Fontaine alors avait l'air de vouloir décourager les fripons, ce
qui était travailler pour les honnêtes gens.
FABLE IV.
V. 14. _Or c'était un soliveau..._ Il faut convenir que la conduite de
Jupiter, dans cet Apologue, n'est point du tout raisonnable. Il est
très-simple de désirer un autre roi qu'un soliveau, et très-naturel
que les grenouilles ne veuillent pas d'une grue qui les croque.
FABLE V.
V. 22. Et vous lui fait un beau sermon.
La Fontaine se plaît toujours à développer le caractère du renard, et
il le fait sans cesse d'une manière gaie et comique. Les autres
fabulistes sont secs auprès de lui.
FABLE VI.
V. 5. _Fourbe_, moins commun que fourberie.
V. 8. _Possible_, guères.. Mot que Vaugelas, Ménage et Thomas
Corneille ont condamné. L'usage a, depuis La Fontaine, confirmé leur
arrêt.
V. 19. _Gésine..._ Mot vieilli, qui ne s'emploie guère que dans les
tribunaux.
V. 25. Obligez-moi de n'en rien dire.
C'est la première précaution du fourbe. La Fontaine ne manque pas ces
nuances, qui marquent les caractères et les passions.
V. 29. _Sottes de ne pas voir, etc..._ La Fontaine a bien fait de
prévenir ses lecteurs sur cette invraisemblance avant qu'ils s'en
apperçussent eux-mêmes. Mais elle n'en est pas moins une tache dans
cette fable. Il n'est pas naturel que la faim ne force pas tous ces
animaux à sortir.
FABLE VII.
V. 1. ... _Où toujours il revient._ _Où_, pour _auquel_. Selon
d'Olivet, _auquel_ ne peut se supporter en vers: _où_ pour _auquel_ ne
peut se dire. Voilà les poètes bien embarrassés. Racine n'a point
reconnu cette règle de d'Olivet.
FABLE VIII.
Cette goutte que l'auteur personnifie pour la mettre en scène avec
l'araignée, est une idée assez bizarre et peu digne de La Fontaine.
V. 11. ... _Aragne_, vieux mot conservé pour le besoin de la rime ou du
vers.
FABLE IX.
V. 16. ... _Vous êtes une ingrate._ Mot qui exprime à merveille un des
grands caractères de l'ingratitude, qui compte pour un bienfait le mal
qu'elle ne fait pas.
FABLE X.
V. 1. _On exposait en peinture._ Une femme d'esprit, lasse de voir
dans nos livres des peintures satyriques de son sexe, appliqua aux
hommes qui font les livres, la remarque du lion de cette fable. Elle
avait raison; mais les femmes ont mieux fait depuis: c'est de prendre
leur revanche, de faire des livres, et de peindre les hommes à leur
tour.
FABLE XI.
V. 1. ... _Gascon, d'autres disent Normand._ Cette incertitude, ce
doute où La Fontaine s'enveloppe avec l'apparence naïve de la bonne
foi historique, est bien plaisante et d'un goût exquis.
On a critiqué, _et bons pour des goujats_, et l'on a eu raison; les
goujats n'ont que faire là.
FABLE XII.
V. 8. Tantôt on les eût vus côte à côte nager.
Ce vers et les deux suivans sont d'une vérité pittoresque qui met la
chose sous les yeux.
FABLE XIII.
V. 13. ... _Louvats._ Mot de style burlesque, qui s'emploie, comme on
le sait, pour louveteau.
V. 27. J'en conviens; mais de quoi sert-elle,
Avec des ennemis sans foi?
La Fontaine se met ici à côté d'une grande question, savoir jusqu'à
quel point la morale peut s'associer avec la politique.
FABLE XIV.
V. 2. _Prouesse_, action de _preux_, vieux adjectif qui signifie, en
style marotique, _brave_, vaillant.
FABLE XV.
V. 8. _Depuis le temps de Thrace, etc._, n'est pas une tournure bien
poétique ni bien française: cependant elle ne déplaît pas, parce
qu'elle évite cette phrase: _depuis le temps où nous étions ensemble
dans la Thrace_.
FABLE XVI.
V. 25. .... _Assez hors de saison._ C'est mon avis, et je ne conçois
pas pourquoi La Fontaine s'est donné la peine de rimer cette
historiette assez médiocre.
FABLE XVII.
V. 19. Ce que je vous dis-là, on le dit à bien d'autres:
La Fontaine, avec sa délicatesse ordinaire, indique les traitans
d'alors, tourne court bien vite, comme s'il se tirait d'un mauvais
pas.
FABLE XVIII.
Cette fable est charmante d'un bout à l'autre pour le naturel, la
gaîté, surtout pour la vérité des tableaux.
LIVRE QUATRIÈME.
FABLE I.
V. 5. Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près.
Ces deux vers sont d'une finesse peu connue jusqu'à La Fontaine, mais
l'Apologue ne vaut rien. Quoi de plus ridicule que cette supposition
d'un lion amoureux d'une jeune fille, de l'entrevue du lion et du
beau-père de ce lion, qui se laisse limer les dents? Tranchons le mot,
tout cela est misérable. Il était si aisé à La Fontaine de composer un
Apologue dont la morale eût été comme dans celui-ci:
Amour! Amour! quand tu nous tiens,
On peut bien dire adieu prudence.
FABLE II.
Cette petite aventure n'est point une fable: La Fontaine l'avoue
lui-même par ce vers:
Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.
Il s'en sert pour amener de la morale.
V. 24. ... _Assuré._ Mauvaise rime.
V. 27. Les conseils de la mer et de l'ambition.
Expression très-noble et rapprochement très-heureux, qui réveille dans
l'esprit du lecteur l'idée du naufrage pour le marin et pour
l'ambitieux.
FABLE III.
Le commencement de cette fable est charmant. L'indignation de la
fourmi contre l'illusion de l'amour-propre, et l'aveuglement de la
fourmi qui se compare à elle, peint merveilleusement le délire de la
vanité; mais La Fontaine a eu tort d'ajouter
V. 17. Et la dernière main que met à sa beauté
Une femme allant en conquête,
C'est un ajustement des mouches emprunté.
D'abord ajustement n'est pas le mot propre. Ensuite le petit ornement
s'appelle mouche en français, et autrement dans une autre langue.
Cependant ce jeu de mots est plus supportable que tous ceux qui se
trouvent dans la réponse de la fourmi.
V. 39. Les mouches de cour chassées:
Les mouchards sont pendus, etc.
Ce sont de mauvais quolibets qui déparent beaucoup cette fable, dont
le commencement est parfait. On se passerait bien aussi du grenier et
de l'armoire des deux derniers vers.
FABLE IV.
Voici une fable presque parfaite. La scène du déjeûné, les questions
du seigneur, l'embarras de la jeune fille, l'étonnement respectueux du
paysan affligé, tout cela est peint de main de maître. Molière
n'aurait pas mieux fait.
FABLE V.
Jolie fable, parfaitement écrite d'un bout à l'autre; la seule
négligence qu'on puisse lui reprocher est la rime _toute usée_, qui
rime avec _pensée_.
FABLE VI.
V. 4. .... _Étroites._ La rime veut qu'on prononce _étrettes_, comme
on le faisait autrefois, et comme on le fait encore en certaines
provinces. C'est une indulgence que les poètes se permettent encore
quelquefois.
V. 17. Plus d'un guéret s'engraissa.
Ce ton sérieux emprunté des récits de bataille d'Homère, est d'un
effet piquant, appliqué aux rats et aux belettes.
V. 50. N'est pas petit embarras.
Il fallait s'arrêter à ces deux vers faits pour devenir proverbe. Les
six derniers ne font qu'affaiblir la pensée de l'auteur.
FABLE VII.
Le fait est faux, mais c'est une tradition ancienne. D'ailleurs, La
Fontaine évite plaisamment l'embarras d'une discussion; au surplus, on
ne voit pas trop quelle est la moralité de cette prétendue fable, qui
n'en est pas une.
FABLE VIII.
V. 18. Pline le dit: il faut le croire.
Même défaut dans cet Apologue. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'une idole de
bois ne réponde pas à nos vœux, et que, renfermant de l'or, l'or
paraisse quand vous brisez la statue? Que conclure de tout cela? qu'il
faut battre ceux qui sont d'un naturel stupide. Cela n'est pas vrai,
et cette méthode ne produit rien de bon..
FABLE IX.
V. 1. Un paon muait, un geai prit son plumage, etc.
Esope met une corneille au lieu d'un geai: la corneille valait mieux,
attendu qu'elle est toute noire; sa fantaisie de se parer des plumes
du paon n'en était que plus ridicule, et sa prétention plus absurde.
C'est Phèdre qui a substitué le geai à la corneille, et La Fontaine a
suivi ce changement, qui ne me paraît pas heureux.
Lesseing, fabuliste allemand, a fait une fable où il suppose que les
autres oiseaux, en ôtant au geai les plumes du paon, lui arrachent
aussi les siennes: c'est ce qui arrive à tous les plagiaires. On finit
par leur ôter même ce qui leur appartient.
FABLE X.
V. 1. _Le premier, etc._ La précision qui règne dans ces quatre
premiers vers, exprime à merveille la facilité avec laquelle l'homme
se familiarise avec les objets les plus nouveaux pour lui et les plus
effrayans. Au reste, ce n'est pas là un Apologue.
FABLE XI.
V. 7. .... _L'avent ni le carême_, n'avaient que faire là.
V. 13. Elle allégua pourtant les délices du bain.
La Fontaine n'évite rien autant que d'être sec. Voilà pourquoi il
ajoute ces vers qui sont charmans, quoiqu'il pût s'en dispenser après
avoir dit: _Il n'était pas besoin de plus longue harangue_.
FABLE XII.
V. 2. Et la raison ne m'en est pas connue.
Ni à moi non plus, attendu que cette fable n'est pas bonne. Alexandre
qui demande un tribut aux quadrupèdes, aux vermisseaux, ce lion
porteur de cet argent, et qui veut le garder pour lui, tout cela pèche
contre la sorte de vraisemblance qui convient à l'Apologue. Au reste,
la moralité de cette mauvaise fable, si l'on peut l'appeler ainsi,
retombe dans celle du loup et de l'agneau.
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
FABLE XIII.
V. 10. Or un cheval eut alors différent.
Cette fable ancienne, l'une de celles qui renferment le plus grand
sens, était une leçon bien instructive pour les républiques grecques.
Les trois derniers vers qui contiennent la moralité de la fable, n'en
indiquent pas assez, ce me semble, toute la portée. C'est aussi le
défaut que l'on peut reprocher au prologue.
FABLE XIV.
V. 1. _Les grands, etc._ La Fontaine ôte le piquant de ce mot, en
commençant par en faire l'application aux grands. Il ne fallait que le
dernier vers.
FABLES XV ET XVI.
Ces deux fables me paraissent assez médiocres, et on se passerait fort
bien du dicton picard.
FABLE XVII.
Pourquoi mettre ce mot de Socrate dans un recueil d'Apologues?
FABLE XVIII.
V. 4. C'est peindre nos mœurs, etc.
Voilà le grand mérite des fables de La Fontaine, et personne ne
l'avait eu avant lui.
Il était inutile d'ajouter _et non pas par envie_; le désir de
surpasser un auteur mort il y a deux mille quatre cents ans, ne peut
s'appeler _envie_. C'est une noble émulation qui ne peut être
suspecte. Celui même de surpasser un auteur vivant, ne prend le nom
d'envie que lorsque ce sentiment nous rend injuste envers un rival.
V. _dernier_. Profiter de ces dards unis et pris à part.
La consonnance de ce mot _dards_, placé à l'hémistiche avec la rime _à
part_, offense l'oreille.
FABLE XIX.
V. 1. Vouloir tromper le ciel, etc.
Ces cinq premiers vers sont nobles et imposans, ils ont pourtant un
défaut. Il s'agit d'un prêtre d'Apollon, par conséquent d'un fourbe,
d'un payen incrédule, par conséquent d'un homme de bon sens; et La
Fontaine se fâche et parle comme s'il s'agissait du vrai dieu, d'un
prêtre du dieu suprême.
Ce ridicule se trouve dans les histoires ancienne et romaine de
Rollin. Ce digne professeur s'emporte contre ceux qui ne croyaient pas
à Jupiter, à Neptune. Il suppose, sans y songer, que ces gens-là, nés
parmi nous, n'auraient pas cru à notre religion.
FABLE XX.
Cette petite pièce n'est point une fable; c'est une aventure très-bien
contée, dont La Fontaine tire une moralité contre les avares. Le trait
qui la termine, joint au piquant d'un saillie épigrammatique
l'avantage de porter la conviction dans les esprits.
V. 13. _Son cœur avec_..... n'est ni harmonieux ni élégant; mais est
d'une vivacité et d'une précision qui plaisent.
FABLE XXI.
V. 1. _Un cerf s'étant sauvé...._ Cette fable est un petit
chef-d'œuvre. L'intention morale en est excellente, et les plus
petites circonstances s'y rapportent avec une adresse ou un bonheur
infini. Observons quelques détails.
V. 3. Qu'il cherchât un meilleur asyle.
Voilà le dénouement préparé dès les trois premiers vers.
V. 5. Mes frères... je vous enseignerai...
Il parle là comme s'il était de leur espèce.
V. 5. ... Les pâtis les plus gras.
Voyez avec quel esprit La Fontaine saisit le seul rapport d'utilité
dont le cerf puisse être aux bœufs.
V. 12. ... Les valets font cent tours,
L'intendant même.
Maison très-bien tenue! tout le monde paraît à sa besogne et ne fait
rien qui vaille.
V. 14. N'apperçut ni cor, ni ramure.
Cela ne paraît guère vraisemblable, et voilà pourquoi cela est
excellent.
V. 20. ... L'homme aux cent yeux...
Cette courte périphrase exprime tout, et le discours du maître est
excellent.... _Je trouve bien peu d'herbe....... Cette litière est
vieille......_ Qu'ont fait les valets avec leurs cent tours?
V. 34. Ses larmes ne sauraient...
La Fontaine ne néglige pas la moindre circonstance capable de jeter de
l'intérêt dans son récit.
_V. dernier._ Quant à moi, j'y mettrais encor l'œil de l'amant.
Ce dernier vers produit une surprise charmante. Voila de ces beautés
que Phèdre ni Esope n'ont point connues.
FABLE XXII.
V. 2. Voici comme Esope le mit
En crédit.
Il fallait mettre ces deux vers en un, ce qui était facile, et ce qui
sauvait en même temps les trois rimes consécutives en _it_.
V. 6. .... Environ le temps
Que tout aime....
Un mot suffit à La Fontaine pour réveiller son imagination mobile et
sensible. Le voilà qui s'intéresse au sort de cette alouette, qui a
passé la moitié d'un printemps sans aimer.
V. 13. A toute force enfin elle se résolut
D'imiter la nature et d'être mère encore.
L'importance que La Fontaine donne à cet oiseau est charmante.
V. 24. .... _Avecque..._ Ce mot, dans La Fontaine, se trouve souvent
de trois syllabes, ce qui rend le vers pesant. On ne supporte plus
cette licence.
V. 34. ... _Il a dit....._ Avec quelle vivacité est peint
l'empressement des enfans à rendre compte à leur mère.
_Aider, écouter, manger_, mauvaises rimes, c'est dommage. On voudrait
que cette fable fût parfaite.
V. 36. _S'il n'a dit que cela....._ Peut-on mettre la morale en action
d'une manière plus sensible et plus frappante?
V. 50. Il a dit ses parens, mère! c'est à cette heure...
Non......
Comme la leçon se fortifie par la sécurité de l'alouette.
V. 67. Voletans et se culbutans.
Ce vers de sept syllabes entre deux vers de huit syllabes donne du
mouvement au tableau, et exprime le sens-dessus dessous avec lequel la
petite famille déménage. La Fontaine ne pouvait guère finir par une
plus jolie fable.
LIVRE CINQUIÈME.
FABLE I.
Vers 6. _Un auteur gâte tout..._ On voit, par ce petit prologue, que
La Fontaine méditait plus qu'on ne le croit communément sur son art et
sur les moyens de plaire à ses lecteurs. Madame de la Sablière
l'appelait un fablier, comme on dit un pommier; et d'après ce mot, on
a cru que La Fontaine trouvait ses fables au bout de sa plume. La
multitude de ses négligences a confirmé cette opinion; mais sa
négligence n'était que la paresse d'un esprit aimable qui craint le
travail de corriger, de changer une mauvaise rime, etc. Il y a
quelques négligences même dans ce Prologue:
V. 11. Enfin si, dans mes vers, je ne plais et n'instruis,
Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose.
Cela est commun et ne valait pas trop la peine d'être dit; mais il y a
plusieurs vers charmans, comme:
V. 6. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire;
Non qu'il faille bannir certains traits délicats:
Vous les aimez ces traits, et je ne les hais pas.
V. 20. Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.
Ce vers et cent autres prouvent que La Fontaine ne manque point de
force, quoiqu'il ne s'en pique point; mais il la cache sous un air de
bonhommie.
V. 27. Une ample comédie à cent actes divers.
C'est là le grand mérite de La Fontaine, et c'est son secret qu'il
nous donne. Tous les fabulistes ont fait parler les animaux; mais La
Fontaine entre, plus qu'eux tous, dans le secret de nos passions,
quand il les fait parler.
V. 31. .... _Aux belles la parole._ _Parole_ et _rôle_ riment
très-mal. La difficulté de la rime a fait pardonner cette faute à des
poètes moins négligés que La Fontaine.
V. 33. _Un bûcheron...._ Cette fable, et les quatre suivantes, sont du
ton le plus simple. Elles n'ont ni de grandes beautés, ni de grands
défauts. Elles n'offrent rien de bien remarquable.
FABLE II.
V. 25. Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
_Treuvent... avecque..._ Ces mots-là, qu'on pardonnait autrefois, sont
devenus barbares. Je l'ai déjà observé, et je n'y reviendrai plus.
FABLE III.
V. 26. Quelques gros partisans...
Voilà un bon trait de satyre, et il est plaisant de faire parler ainsi
le petit poisson.
FABLE IV.
V. 11. N'allât interpréter à cornes leur longueur.
Ce tour n'est guère dans le génie de notre langue, et la grammaire
trouverait à chicanner; mais le sens est si clair que ce vers ne
déplaît pas.
V. 20. ... Et cornes de licornes.
Cette consonnance fait ici un très-bon effet, parce qu'elle arrête
l'esprit sur l'idée de l'exagération qu'emploient les accusateurs.
FABLE V.
V. 15. Mais tournez-vous de grâce...
Molière n'aurait pas dit la chose d'une manière plus comique.
FABLE VI.
Voici une fable où La Fontaine retrouve ses pinceaux et sa poésie, ce
mélange de tours et cette variété de style qui est propre. La peinture
du travail des servantes, celle de l'instant de leur réveil, sont
parfaites. Dans la plupart des éditions, il y a une faute qui défigure
le sens, _toutes entraient en jeu_: il faut lire, vers 7, _tourets
entraient au jeu_. Ce sont de petits tours à dévider le fil.
FABLE VII.
Cette fable est visiblement une des plus mauvaises de La Fontaine. On
a déjà remarqué que le satyre, ou plutôt le passant, fait une chose
très-sensée en se servant de son haleine pour réchauffer ses doigts,
et en soufflant sur sa soupe afin de la refroidir; que la duplicité
d'un homme qui dit tantôt une chose et tantôt l'autre n'a rien de
commun avec cette conduite, et qu'ainsi il fallait trouver une autre
emblême, une autre allégorie pour exprimer ce que la duplicité a de
vil et d'odieux.
FABLE VIII.
V. 2. Que les tièdes zéphirs ont l'herbe rajeunie.
Cette transposition, au lieu de _ont rajeuni l'herbe_, était autrefois
admise dans le style le plus noble; elle n'est plus reçue que dans le
style familier, et encore faut-il en user sobrement. Elle vieillit
tous les jours.
_Prés... propriétés...._ Mauvaises rimes.
V. 24. _Mon fils..._ L'hypocrite redouble de tendresse au moment où il
se croit sûr de réussir.
FABLE IX.
V. 10. ... Dès qu'on aura fait l'oût.
L'_oût_. Vieux mot qui veut dire la moisson, et dont on se sert encore
en quelques provinces.
FABLE X.
V. 8. Dont le récit est menteur,
Et le sens est véritable.
Toutes les fables, quand elles sont bien faites, doivent être dans le
même cas, et cacher un sens vrai sous le récit d'une action inventée.
D'où vient donc La Fontaine n'applique-t-il cette réflexion qu'à
l'Apologue actuel? Serait-ce qu'une montagne prête d'accoucher lui
aurait paru plus contraire à la vraisemblance qu'une lime qui adresse
la parole à un serpent? Cela serait une grande bonhommie.
V. 14. Du vent.
Ce vers de deux syllabes fait ici un effet très-agréable; et on ne
peut exprimer mieux la nullité de la production annoncée avec faste.
FABLE XI.
Celte fable n'est guère remarquable que par la simplicité du ton et la
pureté du style.
FABLE XII.
Cette fable est moins un apologue qu'une épigramme. Comme telle, elle
est même parfaite, et elle figurerait très-bien parmi les épigrammes
de Rousseau.
FABLE XIII.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Cette consonnance de l'hémistiche et de la rime est désagréable à
l'oreille.
FABLE XIV.
Les deux derniers vers de cette petite fable sont devenus proverbe.
D'un magistrat ignorant,
C'est la robe qu'on salue.
FABLE XV.
V. 2. ... _En de certains climats._ En Italie, par exemple, où l'on
marie la vigne à l'ormeau, au tilleul, etc.
V. 6. _Broute sa bienfaitrice..._ Est une expression hardie, mais
amenée si naturellement, qu'on ne songe point à cette hardiesse.
FABLE XVI.
V. 13. Je ne crains que celle du temps.
Cette idée très-philosophique, jetée dans le discours que La Fontaine
prête à la lime, fait beaucoup d'effet, parce qu'elle est entièrement
inattendue.
FABLE XVII.
V. 2. Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?
Cette raison de ne pas se moquer des misérables, a l'air d'être peu
noble et peu généreuse. En effet, une âme honnête ne se moquerait pas
des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours dans le
bonheur. Mais La Fontaine se contente de nous renvoyer au simple bon
sens, et fonde sa morale sur la nature commune et sur la raison
vulgaire. On a remarqué qu'il n'était pas le poète de l'héroïsme,
c'est assez pour lui d'être celui de la nature et de la raison.
V. 15. Sur leur odeur ayant philosophé,
Conclut.........
Et Rustaut qui n'a jamais menti.
La Fontaine se sert exprès de ces expressions qui appartiennent à
l'art de raisonner, que l'homme dit être son seul partage, et que
Descartes refuse aux animaux.
FABLE XVIII.
V. 9. Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi........
N'est-il pas plaisant de supposer que ce soit un effet nécessaire et
une suite naturelle de la royauté, de n'avoir d'égard ni pour les
choses ni pour les personnages? Ce tour est très-satyrique, et sa
simplicité même ajoute à ce qu'il a de piquant.
V. 21. ... Dieu donna géniture.
Les cinq rimes en _ure_ font un effet très-mauvais, et c'est pousser
la négligence, c'est-à dire la paresse un peu trop loin. Il était bien
aisé de corriger cela.
V. 37. Ou plutôt la commune loi.
Cela est vrai; mais s'il est ainsi, à quoi sert la morale en général,
et où est la morale de cette fable en particulier? Pour donner une
moralité à cet Apologue, il fallait faire entendre que l'esprit
consiste à s'élever au-dessus des illusions de l'amour propre, et que
notre véritable intérêt doit nous conseiller de nous défier sans cesse
de notre vanité.
FABLE XIX.
La manière dont le roi distribue les emplois de son armée est
très-ingénieuse; ces quatre vers qui expriment la moralité de cette
fable sont excellens, et le dernier surtout est parfait.
Le monarque prudent et sage,
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talens.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens
FABLE XX.
V. 4. ... Du moins à ce qu'ils dirent.
Cette suspension fait un effet charmant. Jusqu'à ce mot, on croirait
que l'ours est mort, ou du moins pris et enchaîné.
V. 15. ... Il fallut le résoudre... se défaire.
Ce mot de résoudre se prenait autrefois dans le sens que lui donne La
Fontaine.
V. 28. ... Otons-nous, car il sent.
Peut-on peindre mieux l'effet de la prévention? Cela me rappelle une
farce dans laquelle Arlequin est représenté, couchant dans la rue. Il
se plaint du froid. Scapin fait avec sa bouche le bruit d'un rideau
qu'on tire le long de sa tringle. Il demande à Arlequin comment il se
trouve à présent. Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de comparaison.
V. 37. Il ma dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.
La morale dans la bouche de celui qui vient d'être châtié, fait ici un
effet d'autant meilleur que le trait est saillant et l'épigramme
excellente.
FABLE XXI.
Cette petite fable, ainsi que plusieurs de ce cinquième livre, est du
ton le plus simple: les deux meilleures sans contredit sont celles de
l'ours et celle de la vieille et les deux servantes. Nous serons plus
heureux dans le livre suivant.
LIVRE SIXIÈME.
FABLE I.
V. 1. Les fables ne sont pas, etc.
Voici encore un Prologue, mais moins piquant et moins agréable que
celui du livre précédent; cependant on y reconnaît toujours La
Fontaine, ne fût-ce qu'à ce joli vers:
V. 6. Et conter pour conter me semble peu d'affaires.
Ce vers devrait être la devise de tous ceux qui font des fables et
même des contes.
V. 18. ... L'un amène un chasseur...
Cette fable et la suivante semblent être la même et n'offrir qu'une
seule moralité. Il y a cependant des différences à observer. Dans la
première, c'est un paysan qu'on ne peut accuser que d'imprudence,
quand il suppose que sa brebis n'a pu être mangée que par un loup. Il
se croit assez fort pour combattre cet animal, et trouve à décompter
quand il voit qu'il a affaire à un lion. Il n'en est pas de même de la
fable suivante. Celui qui en est le héros, sait très-bien qu'il va
combattre un lion, et cependant il est saisi de frayeur quand il voit
le lion paraître. C'est un fanfaron qui l'est, pour ainsi dire, de
bonne foi, et en se trompant lui-même.
Il convenait, ce me semble, que La Fontaine exprimât cette différence
et donnât deux moralités diverses. Le paysan n'est nullement ridicule
et le chasseur l'est beaucoup. Je crois que la morale du premier
Apologue aurait pu être: _connaissez bien la nature du péril dans
lequel vous allez vous engager_. Et la morale du second:
_connaissez-vous vous-même, ne soyez pas votre dupe, et ne vous en
rapportez pas au faux instinct d'un courage qui n'est qu'un premier
mouvement_. Au surplus, l'exécution de ces deux fables est agréable,
sans avoir rien de bien saillant.
FABLE III.
V. 1. _Borée et le soleil..._ Voici une des meilleures fables.
L'auteur y est poète et grand poète, c'est-à dire grand peintre, comme
sans dessein et en suivant le mouvement de son sujet. Les descriptions
agréables et brillantes y sont nécessaires au récit du fait. Observons
tous ce vers imitatif... _siffle, souffle, tempête, etc._ N'oublions
par sur-tout ce trait qui donne tant à penser:
... Fait périr maint bateau;
Le tout au sujet d'un manteau.
Enfin la moralité de la fable exprimée en un seul vers:
Plus fait douceur que violence.
Je n'y vois à critiquer que les deux mauvaises rimes de _paroles_ et
d'_épaules_.
FABLE IV.
V. 9. ... Pourvu que Jupiter, etc.
L'idée de rendre sensible par une fable, que la Providence sait ce
qu'il nous faut mieux que nous, est très-morale et très-philosophique;
mais je ne sais si le fait par lequel La Fontaine veut la prouver est
vraisemblable. Il paraît certain que le laboureur qui disposerait des
saisons, aurait un grand avantage sur ceux qui sont obligés de les
prendre comme elles viennent, et qu'il consentirait volontiers à
laisser doubler ses baux à cette condition. A cela près, la fable est
très-bonne, quoiqu'un goût sévère critiquât peut-être comme trop
familiers et voisins du bas ces deux vers:
V. 13. Enfin du sec et du mouillé,
Aussi-tôt qu'il aurait baillé.
V. 16. Tranche du roi des airs, pleut, vente, etc.
Ces mots _pleut_, _vente_, pour dire, _fait pleuvoir_, _fait venter_,
ne sont pas français en ce sens.
Ce sont de ces verbes que les grammairiens appellent impersonnels,
parce que personne n'agit par eux; mais La Fontaine a si bien préparé
ces deux expressions, par ce mot _tranche de roi des airs_; ces mots,
_pleut_, _vente_, semblent en cette occasion si naturels et si
nécessaires, qu'il y aurait de la pédanterie à les critiquer. L'auteur
brave la langue française et a l'air de l'enrichir. Ce sont de ces
fautes qui ne réussissent qu'aux maîtres.
FABLE V.
V. 1. Un souriceau tout jeune, etc....
Voici encore une de ces fables qui peuvent passer pour un
chef-d'œuvre. La narration et la morale se trouvent dans le dialogue
des personnages, et l'auteur s'y montre à peine, si ce n'est dans cinq
ou six vers qui sont de la plus grande simplicité. Le discours du
souriceau, la peinture qu'il fait du jeune coq, cette petite vanité,
V. 20. Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique.
Ce beau raisonnement, cette logique de l'enfance, il _sympathise avec
les rats_.
V. 29. ... Car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Tout cela est excellent, et le discours de la mère est parfait: pas un
mot de trop dans toute la fable, et pas une seule négligence.
FABLE VI.
V. 1. Les animaux au décès d'un lion.
Cette fable écrite purement et où le fait est bien raconté, a, ce me
semble, le défaut de n'avoir qu'un but vague, incertain, et qu'on a de
la peine à saisir.
V. _dernier_. A peu de gens convient le diadême,
dit La Fontaine; mais il y avait bien d'autres choses renfermées dans
cet Apologue. La sottise des animaux qui décernent la couronne aux
talens d'un bateleur, devrait être punie par quelque catastrophe, et
il ne leur en arrive aucun mal. Les animaux restent sans roi.
L'assemblée se sépare donc sans rien faire. Le lecteur ne sait où il
en est, ainsi que les animaux que l'auteur introduit dans cette fable.
FABLE VII.
Fable très-bonne dans le genre le plus simple et presque sans
ornemens.
FABLE VIII.
V. 1. Le mulet d'un prélat...
V. 15. Notre ennemi c'est notre maître.
On ne cesse de s'étonner de trouver un pareil vers dans La Fontaine,
lui qui dit ailleurs:
On ne peut trop louer trois sortes de personnes,
Les dieux, sa maîtresse et son roi.
Lui qui a dit dans une autre fable:
Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage.
On ne lui passerait pas maintenant un vers tel que celui-là, et on ne
voit pas pourtant qu'on le lui ait reproché sous Louis XIV. Les
écrivains de nos jours, qu'on a le plus accusés d'audace, n'ont pas
poussé la hardiesse aussi loin. On pourrait observer à La Fontaine
que notre maître n'est pas toujours notre ennemi, qu'il ne l'est pas
lorsqu'il veut nous faire du bien et qu'il nous en fait; que Titus,
Trajan furent les amis des Romains et non pas leurs ennemis; que
l'ennemi de la France était Louis XI, et non pas Henri IV.
FABLE IX.
V. 21. Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile.
C'est-là un des Apologues de La Fontaine dont la moralité a le plus
d'applications, et qu'il faut le plus souvent répéter à notre vanité,
qui est, comme il dit ailleurs,
Le pivot sur qui tourne aujourd'hui notre vie.
FABLE X.
V. 7. Avec quatre grains d'ellébore.
C'était l'herbe avec laquelle on traitait la folie. Cette plante a
perdu chez nous cette propriété.
V. 25. Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard....
Toujours la vanité.
V. 31. _Furent vains..._ La coupe de ce vers et ce monosyllabe au
troisième pied, expriment à merveille l'inutilité de l'effort que fait
le lièvre.
V. 34. ... Et que serait-ce
Si vous portiez une maison?
Trait admirable; la tortue non contente d'être victorieuse, brave
encore le vaincu. C'est dans la joie qui suit un avantage remporté,
que l'amour-propre s'épanche plus librement. La nature est ainsi faite
chez les tortues et chez les hommes. Louez une jolie pièce de vers, il
est bien rare que l'auteur n'ajoute, je n'ai mis qu'une heure, un
jour, plus ou moins; et s'il s'abstient de dire cette sottise, c'est
qu'il y réfléchit, c'est qu'il remporte une victoire sur lui-même,
c'est qu'il craint le ridicule.
FABLE XI.
V. 20. ... Quoi donc! dit le Sort en colère...
Il faut convenir que l'âne n'a pas tout-à fait tort de se plaindre. Le
Destin, dans cette-fable-ci, a-presque autant d'humeur que Jupiter
dans la fable des grenouilles, du soliveau et de l'hydre. Mais j'ai
déjà observé que la morale de la résignation est toujours excellente à
prêcher aux hommes, bien entendu que le mal est sans remède.
FABLE XII.
V. _dernier_. .... Pour un pauvre animal,
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Voici une de ces vérités épineuses qui ne veulent être dites qu'avec
finesse et avec mesure. La Fontaine y en met beaucoup; et ce dernier
vers, malgré son apparente simplicité, laisse entrevoir tout ce qu'il
ne dit pas. Cela vaut mieux que, _notre ennemi, c'est notre maître_.
FABLE XIII.
V. 2. Charitable autant que peu sage;
Et à la fin,
Il est bon d'être charitable;
Mais envers qui? c'est là le point.
Voilà ce qu'il fallait peut-être développer. Il fallait faire voir que
la bienfaisance qui peut tourner contre nous-mêmes, ou contre la
société, est souvent un mal plutôt qu'un bien; que, pour être louable,
elle a besoin d'être éclairée. C'est-là la matière d'un bon Prologue.
La Fontaine en a fait de charmans sur des sujets moins heureux. Au
reste, il n'y a rien à dire à l'exécution de cet Apologue. Le tableau
du serpent qui se redresse, le vers
V. 25. Il fait trois serpens de deux coups,
mettent la chose sous les yeux. On pourrait peut-être critiquer,
_cherche à se réunir_, pour dire à réunir les trois portions de son
corps; mais La Fontaine a cherché la précision.
FABLE XVI.
V. 1. De par le roi des animaux,
. . . . . . . . . . . . . .
Fut fait savoir, etc.
J'ai déjà observé que ces formules, prises dans la société des hommes
et transportées dans celle des bêtes, ont le double mérite d'être
plaisantes et de nous rappeler sans cesse que c'est de nous qu'il
s'agit dans les fables.
V. 18. Pas un ne marque de retour.
Peut-être était-il d'un goût plus sévère de s'arrêter là et de ne pas
ajouter les vers suivans, qui n'enchérissent en rien sur la pensée.
Cependant on a retenu les trois derniers vers de cet Apologue, et
c'est ce qui justifie La Fontaine.
..... Mais dans cet antre,
Je vois fort bien comme l'on entre,
Et ne vois pas connue on en sort.
FABLE XV.
V. 9. Sur celle qui chantait quoique près du tombeau.
Voyez combien ce vers de sentiment jette d'intérêt sur le sort de
cette pauvre allouette.
V. 12. Elle sent son ongle maligne.
_Maligne_ rime très-mal avec _machine_. C'est ce qu'on appelle une
rime provinciale.
V. 17. .... Ce petit animal
T'en avait-il fait davantage?
Le défaut de cet Apologue est de manquer d'une exacte justesse dans la
morale qu'il veut insinuer. Ce défaut vient de ce qu'il est dans la
nature qu'un autour mange une allouette, et qu'il n'est pas dans la
nature bien ordonnée qu'un homme nuise à son semblable. De plus,
l'autour aurait bien pu manger l'alouette, quand celle-ci n'aurait pas
été prise dans le filet.
FABLE XVI.
Cette fable très-simple n'est susceptible d'aucune remarque
intéressante.
FABLE XVII.
Un chien qui est dans l'eau trouble l'eau, et ne saurait y voir
l'ombre de sa proie. Si ce chien était sur une planche ou dans un
bateau, il fallait le dire.
FABLE XVIII.
V. 1. Le phaéton d'une voiture à foin.
Aucun poète français ne connaissait, avant La Fontaine, cet art
plaisant d'employer des expressions nobles et prises de la haute
poésie, pour exprimer des choses vulgaires ou même basses. C'est un
des artifices qui jette le plus d'agrément dans le style.
V. 21. Hercule veut qu'on se remue.
Vers charmant qui méritait de devenir proverbe, comme l'est devenu le
dernier vers:
Aide-toi, le ciel t'aidera.
Remarquons la vivacité du dialogue entre le charretier et la voix
d'Hercule.
FABLE XIX.
V. 7. Un des derniers se vantait d'être......
Le fond de cette fable est un fait arrivé dans une petite ville
d'Italie; mais le charlatan n'avait fait cette promesse qu'à l'égard
d'un sot, d'un stupide, et non pas d'un âne: cela était moins
invraisemblable, mais n'était pas si plaisant. Que fait La Fontaine?
Il charge, pour rendre la chose plus comique; à la place du stupide,
il met un âne, un âne véritable. Pour cela, il fait parler le
charlatan même. Scène entre le charlatan, le prince et un plaisant de
la cour. De ce fonds, qui était assez médiocre, La Fontaine sait tirer
des détails plaisans; et le tout finit par une leçon excellente.
FABLE XX.
V. 4. Chez l'animal qu'on appelle homme,
On la reçut à bras ouverts.
Bonne satire de l'humanité en général; puis vient la satire de la
société, de l'homme civilisé qui n'a fait, par les conventions
sociales, que multiplier les sujets de discorde. La Fontaine ne sort
pas du ton de la plus simple bonhommie, et c'est ce qui rend cette
fable si piquante. La difficulté de loger la discorde, parce qu'il n'y
avait point de couvent de filles, est un trait imité de l'Arioste, qui
la loge chez les moines; mais La Fontaine qui voulait la loger chez
les époux, a su tirer parti de cette imagination de l'Arioste.
FABLE XXI.
V. 1. La perte d'un époux ne va pas sans soupirs.
Le seul défaut de cette fable est de n'en être pas une. C'est une
pièce de vers charmante. Le Prologue est plein de finesse, de naturel
et de grâce. Tous ceux qui aiment les vers de La Fontaine, le savent
presque par cœur.
Le discours du père à sa fille est à la fois plein de sentiment, de
douceur et de raison. La réponse de la jeune veuve est un mot qui
appartient encore à la passion ou du moins le paraît. La description
de divers changemens que le temps amène dans la toilette de la veuve;
ce vers:
Le deuil enfin sert de parure;
Et enfin le dernier trait:
Où donc est le jeune mari?
On ne sait ce qu'on doit admirer davantage. C'est la perfection d'un
poète sévère avec la grâce d'un poète négligé.
ÉPILOGUE.
V. 1. Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
On verra, par un grand nombre de fables du volume suivant, que La
Fontaine aurait bien fait de prendra pour lui-même le conseil qu'il
donne ici. On verra que plusieurs des fables qu'il fit dans sa
vieillesse, déparent un peu son charmant recueil.
V. 5. _Il s'en va temps...._ Tournure un peu gauloise, mais qui n'est
pas sans grâce, pour dire, _il est bien temps_.
V. 15. _Heureux!_ On sait que l'époux de Psyché, c'est l'Amour.
LIVRE SEPTIÈME.
DÉDICACE A MADAME DE MONTESPAN.
V. 1. L'Apologue est un don qui vient des immortels.
Ce que dit La Fontaine est presque d'une vérité exacte, et est au
moins d'une vérité poétique. On trouve des Apologues jusques dans les
plus anciens livres de la bible. En voici un bien extraordinaire:
_Les arbres voulurent un jour se choisir un Roi. Ils s'adressèrent
d'abord à l'olivier et lui dirent: règne. L'olivier répondit: je ne
quitterai pas le soin de mon huile pour régner sur vous. Le figuier
dit qu'il aimait mieux ses figues que l'embarras du pouvoir suprême.
La vigne donna la préférence à ses raisins. Enfin les arbres
s'adressèrent au buisson; le buisson répondit: Je vous offre mon
ombre._
On sent tout ce qu'il y a de hardi dans cette idée; et si on trouvait
une telle fable dans les écrits de ceux qu'on nomme philosophes, on
se récrierait contre cette audace. Heureusement le Saint-Esprit n'est
pas exposé aux persécutions, et ne les craint pas plus qu'il ne les
inspire ou ne les approuve.
V. 23. Paroles et regards, tout est charme dans vous.
Cet éloge est trop direct, et le goût délicat de madame de Montespan
eût sans doute été plus flatté d'une louange plus fine. Tout ce que
lui dit La Fontaine est assez commun; mais il y a deux vers bien
singuliers:
V. 37. Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.
Ce grand maître était, comme on le sait, Louis XIV. Peut-être un autre
que La Fontaine n'eut pas osé s'exprimer aussi simplement; mais la
bonhommie a bien des droits.
FABLE I.
Ce second volume ouvre par le plus beau des Apologues de La Fontaine,
et de tous ses Apologues. Outre le mérite de l'exécution, qui dans son
genre est aussi parfaite que celle du chêne et du roseau, cette fable
a l'avantage d'un fond beaucoup plus riche et plus étendu; et les
applications morales en sont bien autrement importantes. C'est presque
l'histoire de toute société humaine.
Le lieu de la scène est imposant; c'est l'assemblée générale des
animaux. L'époque en est terrible, celle d'une peste universelle;
l'intérêt aussi grand qu'il peut être dans un Apologue, celui de
sauver presque tous les êtres; _hôtes de l'univers sous le nom
d'animaux_, comme a dit La Fontaine dans un autre endroit. Les
discours des trois principaux personnages, le lion, le renard et
l'âne, sont d'une vérité telle que Molière lui-même n'eût pu aller
plus loin. Le dénouement de la pièce a, comme celui d'une bonne
comédie, le mérite d'être préparé sans être prévu, et donne lieu à une
surprise agréable, après laquelle l'esprit est comme forcé de rêver à
la leçon qu'il vient de recevoir, et aux conséquences qu'elle lui
présente.
Passons au détail.
L'auteur commence par le plus grand ton... _Un mal qui répand la
terreur, etc..._ C'est qu'il veut remplir l'esprit du lecteur de
l'importance de son sujet, et de plus il se prépare un contraste avec
le ton qu'il va prendre dix vers plus bas.
V. 13. Les tourterelles se fuyaient;
Plus d'amour, partant plus de joie.
Quel vers que ce dernier! et peut-on mieux exprimer la désolation que
par le vers précédent?... _Les tourterelles se fuyaient._ Ce sont de
ces traits qui valent un tableau tout entier.
Il paraît, par le discours du lion, qu'il en agit de très-bonne foi,
et qu'il se confesse très-complettement. Remarquons pourtant après ce
grand vers:
V. 28. Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Remarquons ce petit vers...
Le berger.
Il semble qu'il voudrait bien escamoter un péché aussi énorme. On se
rappelle cet acteur qui, dans Dupuis et Desronais, escamote par sa
prononciation le mot de cette petite, _ste-p-tite fille_.
Voyez ensuite ce scélérat de renard, ce maudit flatteur, qui ôte à son
roi le remords des plus grands crimes.
V. 37. ... Vous leur fîtes, seigneur,
En les croquant beaucoup d'honneur.
Puis vient ce trait de satire contre l'homme et contre ses prétentions
à l'empire sur les animaux, reproche qui est assez grave à leurs yeux
pour justifier leur roi d'avoir mangé _le berger_ même. Aussi le
discours du renard a un grand succès.
Je ne dirai rien des grandes puissances qui se trouvent innocentes,
mais pesons chaque circonstance de la confession de l'âne.
V. 49. .... J'ai souvenance....
Qu'en un pré de moines passant....
Il ne faisait que passer. L'intention de pécher n'y était pas. Et puis
un pré de _moines_! la plaisante idée de La Fontaine d'avoir choisi
des _moines_, au lieu d'une commune de paysans, afin que la faute de
l'âne fût la plus petite possible, et la confession plus comique.
V. 56. Un loup quelque peu clerc.....
Voilà la science et la justice aux ordres du plus fort, comme il
arrive, et n'épargnant pas les injures, _ce pelé, ce galeux, etc._
Enfin vient la morale énoncée très-brièvement:
V. 63. Selon que vous serez heureux ou misérable,
Les jugemens de cour vous rendront blanc ou noir.
Non-seulement les jugemens de cour, mais les jugemens de ville et je
crois ceux de village. Presque partout, l'opinion publique est aussi
partiale que les lois. Partout on peut dire comme Sosie dans
l'Amphytrion de Molière:
Selon ce que l'on peut être,
Les choses changent de nom.
FABLE II.
V. 6. Ne trouvez pas mauvais.....
Je ne sais pourquoi La Fontaine parle ainsi. On sait qu'il fut marié.
Oublierait-il sa femme? Rien n'est plus vraisemblable; il vécut loin
d'elle presque toute sa vie. Au surplus, après un Apologue excellent,
voilà une fable fort médiocre, et même on peut dire que ce n'est pas
une fable. C'est une aventure fort commune qui ne méritait guère la
peine d'être rimée.
FABLE III.
V. 1. Les Lévantins, etc...
On verra à la fin pourquoi La Fontaine met le lieu de la scène dans le
Levant.
V. 2. .... Las des soins d'ici bas,
. . . . . . . . . . . .
Se retira, etc.....
Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est
ainsi que Molière met tous les termes de la mysticité dans la bouche
de Tartuffe.
V. 5. La solitude était profonde.
Ces mots si simples, si usités, deviennent plaisans ici, parce que
cette solitude était un vaste _fromage_.
V. 10. .... Que faut-il davantage?
Quelle modération!
V. 11. .... Dieu prodigue ses biens...
Allusion bien mesurée à la richesse de ceux qui ont renoncé aux biens
du siècle.
V. 14. Des députés...
Otez des huit vers suivans ces mots de _Rats_, _Chats_, _Ratopolis_,
vous croiriez qu'il s'agit d'une grande république, et que c'est ici
une narration de Vertot ou de Rollin.
V. 25. Les choses d'ici bas ne me regardent plus.
Nous avons vu un peu plus haut le prétexte de la dévotion cacher le
goût de toutes les jouissances. Nous voyons l'égoïsme et la dureté
monacale, cachés sous l'air de la sainteté. C'est après avoir parlé du
ciel, qu'il ferme sa porte a ces pauvres gens. L'auteur de Tartuffe
dut être bien content de cette petite fable. C'est vraiment un
chef-d'œuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c'est
celui d'_argent_ dans le récit du voyage des députés. Il fallait un
terme plus général, celui de provisions, par exemple.
V. 35. Je suppose qu'un moine....
C'est pour cela qu'il a mis la scène dans le Levant. Que de malice
dans la prétendue bonhommie de ce vers! et c'est le même auteur qui
vous a dit si crûment: _votre ennemi, c'est votre maître_.
Craignait-il plus les moines que les rois? Peut-être n'avait-il pas
tout-à fait tort.
FABLE IV.
V. 1. Un jour sur ses longs pieds....
M. de Voltaire critique ces deux vers comme d'un style ignoble et bas.
Il me semble qu'ils ne sont que familiers, qu'ils mettent la chose
sous les yeux, et que ce mot _long_ répété trois fois exprime
merveilleusement la conformation extraordinaire du héron.
A l'occasion de ce mot l'_oiseau_, qui finit le vers 12, et qui
recommence une autre phrase, je ferai quelques remarques que j'ai
omises jusqu'à présent sur la versification de La Fontaine. Nul poète
n'a autant varié la sienne par la césure et le repos de ses vers, par
la manière dont il entremêle les grands et les petits, par celle dont
il croise ses rimes. Rien ne contribue autant à sauver la poésie
française de l'espèce de monotonie qu'on lui reproche. Le genre dans
lequel La Fontaine a écrit, est celui qui se prêtait le plus à cette
variété de mesure, de rimes et de vers; mais il faut convenir qu'il a
été merveilleusement aidé par son génie, par la finesse de son goût,
et par la délicatesse de son oreille.
FABLE V.
V. 4. ... Notez ces deux points-ci.
La Fontaine a raison d'arrêter l'attention de son lecteur sur le bon
esprit de cette jeune personne, qui a songé à tout; mais que de grâces
dans cette précision: _notez ces deux points-ci!_
V. 25. Sans chagrin quoiqu'en solitude.
Pourquoi donc le dit-elle? Pourquoi y pense-t-elle? La Fontaine nous
le dit plus bas.
V. 40. Le désir peut loger chez une précieuse.
Quelle finesse dans cette peinture du cœur!
V. 30. Déloger quelques jeux, quelques ris, puis l'amour.
Peut-on exprimer avec plus de grâces cette idée si peu agréable en
elle-même?
_Sa préciosité._ Ce mot est employé si naturellement qu'on ne songe
pas qu'il est nouveau, et peut-être de l'invention de La Fontaine. On
sait que le mot _précieuse_ se prenait d'abord en bonne part; il
voulait dire simplement des femmes distinguées par l'agrément de leur
conversation et par leurs connaissances. Et en effet, de telles femmes
sont d'un grand prix. Mais ce mérite devint bientôt une prétention, et
plusieurs se rendirent ridicules; on distingua alors différentes
espèces de _précieuses_, mais le nom fut encore respecté. Molière
même, pour ne pas se brouiller avec un corps si dangereux, appela
_précieuses ridicules_ celles qu'il mit sur la scène; depuis ce temps
le mot _précieuse_ se prit en mauvaise part, et c'est en ce sens que
La Fontaine s'en sert dans cette petite historiette, qu'il lui plaît
d'appeler une fable.
FABLE VI.
V. 11. Peuple ami du démon....
C'est-à-dire, ami de cet esprit, de ce folet.
V. 43. Les grands seigneurs leur empruntèrent.
Comme La Fontaine glisse cette circonstance avec une apparente
naïveté!
V. 49. ... Trésor, fuyez: et toi, déesse,
Mère du bon esprit....
On voit que La Fontaine parle ici d'abondance de cœur. C'est ce
sentiment qui anime ici son style, et lui inspire cette invocation.
V. 53. Avec elle ils rentrent en grâce.
Ne dirait-on pas que c'est une souveraine à la clémence de laquelle il
faut recourir, quand on a fait l'imprudence de la quitter pour la
fortune?
V. 58. Le follet en rit avec eux.
La Fontaine, au commencement de cette fable, a établi que le follet
était l'ami de ces bonnes gens, et s'intéressait véritablement à eux.
Cependant le follet n'a aucun regret qu'ils aient perdu cette
abondance tant désirée. Il en est au contraire fort aise, parce qu'il
voit qu'ils seront plus heureux dans la médiocrité. Peut-on rendre la
morale plus aimable et plus naturelle?
FABLE VII.
V. 28. Fut parent de Caligula.
La note de Coste, qui est au bas de la page, n'explique rien. Caligula
était non-seulement cruel, mais bizarre et capricieux; et on ne savait
souvent comment échapper à sa férocité. En voici un exemple. _Sa sœur
Drusile étant morte, il la mit au rang des déesses. Il fit mourir ceux
qui la pleuraient, et ceux qui ne la pleuraient pas: les premiers,
parce qu'ils pleuraient une déesse; les autres, parce qu'ils étaient
contens de sa mort._ C'est à ce trait et à quelques autres de la même
espèce que La Fontaine fait allusion en parlant du lion de cette
fable. C'est ce qui n'est point indiqué par la note de Coste.
FABLE VIII.
V. 3. .... Non ceux que le printemps
Mène à sa cour.....
Tournure poétique qui a l'avantage de mettre en contraste, dans
l'espace de dix vers, les idées charmantes qui réveillent le printems,
les oiseaux de Vénus, etc... et les couleurs opposées dans la
description du peuple vautour.
V. 27. Au col changeant....
Description charmante, qui a aussi l'avantage de contraster avec le
ton grave que La Fontaine a pris dans les douze ou quinze vers
précédens.
V. 41. Tenez toujours divisés les méchans.
Ceci n'est pas à
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