Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10)
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Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 3 / 10)
Author: Jules Michelet
Editor: Gabriel Monod
Release date: February 3, 2013 [eBook #41992]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE - MOYEN ÂGE; (VOL. 3 / 10) ***
OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
HISTOIRE
DE FRANCE
MOYEN ÂGE
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
TOME TROISIÈME
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
HISTOIRE
DE FRANCE
LIVRE V
CHAPITRE PREMIER
Vêpres siciliennes.
Le fils de saint Louis, Philippe-le-Hardi, revenant de cette triste
croisade de Tunis, déposa cinq cercueils aux caveaux de Saint-Denis.
Faible et mourant lui-même, il se trouvait héritier de presque toute
sa famille. Sans parler du Valois qui lui revenait par la mort de son
frère Jean Tristan, son oncle Alphonse lui laissait tout un royaume
dans le midi de la France (Poitou, Auvergne, Toulouse, Rouergue,
Albigeois, Quercy, Agénois, Comtat). Enfin, la mort du comte de
Champagne, roi de Navarre, qui n'avait qu'une fille, mit cette riche
héritière entre les mains de Philippe, qui lui fit épouser son fils.
Par Toulouse et la Navarre, par le Comtat, cette grande puissance
regardait vers le midi, vers l'Italie et l'Espagne. Mais, tout
puissant qu'il était, le fils de saint Louis n'était pas le chef
véritable de la maison de France. La tête de cette maison, c'était le
frère de saint Louis, Charles d'Anjou. L'histoire de France, à cette
époque, est celle du roi de Naples et de Sicile. Celle de son neveu,
Philippe III, n'en est qu'une dépendance.
Charles avait usé, abusé d'une fortune inouïe. Cadet de France, il
s'était fait comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de
Jérusalem, plus que roi, maître et dominateur des papes. On pouvait
lui adresser le mot qui fut dit au fameux Ugolin: «Que me manque-t-il?
demandait le tyran de Pise.--Rien que la colère de Dieu.»
On a vu comment il avait trompé la pieuse simplicité de son frère,
pour détourner la croisade de son but, pour mettre un pied en Afrique
et rendre Tunis tributaire. Il revint le premier de cette expédition
faite par ses conseils et pour lui; il se trouva à temps pour profiter
de la tempête qui brisa les vaisseaux des croisés, pour saisir leurs
dépouilles sur les rochers de la Calabre, les armes, les habits, les
provisions. Il attesta froidement contre ses compagnons, ses frères de
la croisade, le droit de _bris_, qui donnait au seigneur de l'écueil
tout ce que la mer lui jetait.
C'est ainsi qu'il avait recueilli le grand naufrage de l'Empire et de
l'Église. Pendant près de trois ans, il fut comme pape en Italie, ne
souffrant pas que l'on nommât un pape après Clément IV. Clément, pour
vingt mille pièces d'or que le Français lui promettait de revenus, se
trouvait avoir livré, non seulement les Deux-Siciles, mais l'Italie
entière. Charles s'était fait nommer par lui sénateur de Rome et
vicaire impérial en Toscane. Plaisance, Crémone, Parme, Modène,
Ferrare et Reggio, plus tard même Milan, l'avaient accepté pour
seigneur, ainsi que plusieurs villes du Piémont et de la Romagne.
Toute la Toscane l'avait choisi pour pacificateur. «Tuez-les tous»,
disait ce pacificateur aux Guelfes de Florence qui lui demandaient ce
qu'il fallait faire des Gibelins prisonniers[1].
[Note 1: On n'épargna qu'un enfant qu'on envoya au roi de Naples, et
qui mourut en prison dans la tour de Capoue.]
Mais l'Italie était trop petite. Il ne s'y trouvait pas à l'aise. De
Syracuse il regardait l'Afrique, d'Otrante l'empire grec. Déjà il
avait donné sa fille au prétendant latin de Constantinople, au jeune
Philippe, empereur sans empire.
Les papes avaient lieu de se repentir de leur triste victoire sur la
maison de Souabe. Leur vengeur, leur cher fils, était établi chez eux
et sur eux. Il s'agissait désormais de savoir comment ils pourraient
échapper à cette terrible amitié. Ils sentaient avec effroi
l'irrésistible force, l'attraction maligne que la France exerçait sur
eux. Ils voulaient, un peu tard, s'attacher l'Italie. Grégoire X
essayait d'assoupir les factions que ses prédécesseurs avaient
nourries si soigneusement; il demandait qu'on supprimât les noms de
Guelfes et de Gibelins. Les papes avaient toujours combattu les
empereurs d'Allemagne et de Constantinople; Grégoire se déclara l'ami
des deux empires. Il proclama la réconciliation de l'Église grecque.
Il vint à bout de terminer le grand interrègne d'Allemagne, faisant du
moins nommer un empereur tel quel, un simple chevalier dont la maigre
et chauve figure, dont les coudes percés, rassuraient les princes
électeurs contre ce nom d'empereur naguère si formidable. Ce pauvre
empereur fut pourtant Rodolphe de Habsbourg; sa maison fut la maison
d'Autriche, fondée ainsi par les papes contre celle de France[2].
[Note 2: Schmidt.]
Le plan de Grégoire X était de mener lui-même l'Europe à la croisade
avec son nouvel empereur, de relever ainsi l'Empire et la Papauté.
Nicolas III, Romain, et de la maison Orsini, eut un autre projet: il
voulait fonder en faveur des siens un royaume central d'Italie. Il
saisit le moment où Rodolphe venait de remporter sa grande victoire
sur le roi de Bohême. Il intimida Charles par Rodolphe. Le roi de
Naples, qui ne rêvait que Constantinople, sacrifia le titre de
sénateur de Rome et de vicaire impérial. Et cependant Nicolas signait
secrètement avec l'Aragon et les Grecs une ligue pour le renverser.
Conjuration au dehors, conjuration au dedans. Les Italiens se croient
maîtres en ce genre. Ils ont toujours conspiré, rarement réussi; mais
pour ce peuple artiste une telle entreprise était une oeuvre d'art où
il se complaisait, un drame sans fiction, une tragédie réelle. Ils y
cherchaient l'effet du drame. Il y fallait de nombreux spectateurs,
une occasion solennelle, une grande fête, par exemple; le théâtre
était souvent un temple, le moment celui de l'Élévation[3].
[Note 3: Ce fut en effet ce moment que prirent les Pazzi pour
assassiner les Médicis, et Olgiati pour tuer Jean Galeas Sforza.]
La conjuration dont nous allons parler était bien autre chose que
celle des Pazzi, des Olgiati. Il ne s'agissait pas de donner un coup
de poignard, et de se faire tuer en tuant un homme, ce qui d'ailleurs
ne sert jamais à rien. Il fallait remuer le monde et la Sicile,
conspirer et négocier, encourager l'une par l'autre la ligue et
l'insurrection; il fallait soulever un peuple et le contenir,
organiser toute une guerre, sans qu'il y parût. Cette entreprise, si
difficile, était aussi de toutes la plus juste; il s'agissait de
chasser l'étranger.
La forte tête qui conçut cette grande chose et la mena à bout, une
tête froidement ardente, durement opiniâtre et astucieuse, comme on en
trouve dans le Midi, ce fut un Calabrois, un médecin[4]. Ce médecin
était un seigneur de la cour de Frédéric II. Il était seigneur de
l'île de Prochyta, et comme médecin il avait été l'ami, le confident
de Frédéric et de Manfred. Pour plaire à ces _libres penseurs_ du
treizième siècle, il fallait être médecin, arabe ou juif. On entrait
chez eux par l'école de Salerne plutôt que par l'Église.
Vraisemblablement, cette école apprenait à ses adeptes quelque chose
de plus que les innocentes prescriptions qu'elle nous a laissées dans
ses vers léonins.
[Note 4: Procida était tellement distingué comme médecin, qu'un noble
napolitain demanda à Charles II d'aller trouver Procida en Sicile pour
se faire guérir d'une maladie.]
Après la ruine de Manfred, Procida se réfugia en Espagne. Examinons
quelle était la situation des divers royaumes espagnols, ce qu'on
pouvait attendre d'eux contre la maison de France.
D'abord, la Navarre, le petit et vénérable berceau de l'Espagne
chrétienne, était sous la main de Philippe III. Le dernier roi
national avait appelé contre les Castillans les Maures, puis les
Français. Son neveu, Henri, comte de Champagne, n'ayant qu'une fille,
remit en mourant cette enfant au roi de France, qui, comme nous
l'avons dit, la donna à son fils. Philippe III, qui venait d'hériter
de Toulouse, se trouvait bien près de l'Espagne. Il n'avait, ce
semble, qu'à descendre des pors des Pyrénées dans sa ville de
Pampelune, et prendre le chemin de Burgos.
Mais l'expérience a prouvé qu'on ne prend pas l'Espagne ainsi. Elle
garde mal sa porte; mais tant pis pour qui entre. Le vieux roi de
Castille, Alphonse X, beau-père et beau-frère du roi de France, voulut
en vain laisser son royaume aux fils de son aîné, qui, par leur mère,
étaient fils de saint Louis. Alphonse n'avait pas bonne réputation
chez son peuple, ni comme Espagnol, ni comme chrétien. Grand clerc,
livré aux mauvaises sciences de l'alchimie et de l'astrologie, il
s'enfermait toujours avec ses juifs[5], pour faire de la fausse
monnaie[6], ou de fausses lois, pour altérer d'un mélange romain le
droit gothique[7]. Il n'aimait pas l'Espagne; sa manie était de se
faire empereur. Et l'Espagne le lui rendait bien. Les Castillans se
donnèrent eux-mêmes pour roi, conformément au droit des Goths, le
second fils d'Alphonse, Sanche-le-Brave, le Cid de ce temps-là[8].
Déshérité par son père, menacé à la fois par les Français et par les
Maures, de plus excommunié par le pape pour avoir épousé sa parente,
Sanche fit tête à tout, et garda sa femme et son royaume. Le roi de
France fit de grandes menaces, rassembla une grande armée, prit
l'oriflamme, entra en Espagne jusqu'à Salvatierra. Là, il s'aperçut
qu'il n'avait ni vivres ni munitions, et ne put avancer.
[Note 5: Les rois d'Espagne les employaient de préférence aux
treizième et quatorzième siècles. Les Aragonais se plaignaient aussi à
la même époque des trésoriers et receveurs «que eran judios».
(Curita.)]
[Note 6: Ferreras.]
[Note 7: _App._ 1.]
[Note 8: C'est ce Sanche qui répondait aux menaces de Miramolin: «Je
tiens le gâteau d'une main et le bâton de l'autre; tu peux choisir.»
(Ferreras.)--Il se sentit assez populaire pour ôter toute exemption
d'impôt aux nobles et aux ordres militaires.]
C'était une glorieuse époque pour l'Espagne. Le roi d'Aragon, D.
Jayme, fils du roi troubadour qui périt à Muret en défendant le comte
de Toulouse, venait de conquérir sur les Maures les royaumes de
Majorque et de Valence. D. Jayme avait, telle est l'emphase espagnole,
gagné trente-trois batailles, fondé ou repris deux mille églises. Mais
il avait, dit-on, encore plus de maîtresses que d'églises. Il refusait
au pape le tribut promis par ses prédécesseurs. Il avait osé faire
épouser à son fils D. Pedro la propre fille de Manfred, le dernier
rejeton de la maison de Souabe.
Les rois d'Aragon, toujours guerroyant contre Maures ou chrétiens,
avaient besoin d'être aimés de leurs hommes, et l'étaient. Lisez le
portrait qu'en a tracé le brave et naïf Ramon Muntaner, l'historien
soldat, comme ils rendaient bonne justice, comme ils acceptaient les
invitations de leurs sujets, comme ils mangeaient en public devant
tout le monde, acceptant, dit-il, ce qu'on leur offrait, fruit, vin ou
autre chose, et ne faisant pas difficulté d'en goûter[9]. Muntaner
oublie une chose, c'est que ces rois si populaires n'étaient pas
renommés pour leur loyauté. C'étaient de rusés montagnards d'Aragon,
de vrais Almogavares, demi-Maures, pillant amis et ennemis.
[Note 9: _App._ 2.]
Ce fut près du jeune roi D. Pedro que se retira d'abord le fidèle
serviteur de la maison de Souabe, près de la fille de ses maîtres, la
reine Constance. L'Aragonais le reçut bien, lui donna des terres et
des seigneuries. Mais il accueillit froidement ses conseils belliqueux
contre la maison de France; les forces étaient trop disproportionnées.
La haine de la chrétienté contre cette maison avait besoin d'augmenter
encore. Il aima mieux refuser et attendre. Il laissa l'aventurier
agir, sans se compromettre. Pour éviter tout soupçon de connivence,
Procida vendit ses biens d'Espagne et disparut. On ne sut ce qu'il
était devenu.
Il était parti secrètement en habit de franciscain. Cet humble
déguisement était aussi le plus sûr. Ces moines allaient partout: ils
demandaient, mais vivaient de peu, et partout étaient bien reçus. Gens
d'esprit, de ruse et de faconde, ils s'acquittaient discrètement de
maintes commissions mondaines. L'Europe était remplie de leur
activité. Messagers et prédicateurs, diplomates parfois, ils étaient
alors ce que sont aujourd'hui la poste et la presse. Procida prit donc
la sale robe des Mendiants, et s'en alla humblement et pieds nus
chercher par le monde des ennemis à Charles d'Anjou.
Les ennemis ne manquaient pas. Le difficile était de les accorder et
de les faire agir de concert et à temps. D'abord il se rend en Sicile,
au volcan même de la révolution, voit, écoute et observe. Les signes
de l'éruption prochaine étaient visibles, rage concentrée, sourd
bouillonnement, et le murmure et le silence. Charles épuisait ce
malheureux peuple pour en soumettre un autre. Tout était plein de
préparatifs et de menaces contre les Grecs. Procida passe à
Constantinople, il avertit Paléologue, lui donne des renseignements
précis. Le roi de Naples avait déjà fait passer trois mille hommes à
Durazzo. Il allait suivre avec cent galères et cinq cents bâtiments de
transport. Le succès de l'affaire était sûr, puisque Venise ne
craignait pas de s'y engager. Elle donnait quarante galères avec son
doge, qui était encore un Dandolo. La quatrième croisade allait se
renouveler. Paléologue éperdu ne savait que faire. «Que faire?
donnez-moi de l'argent. Je vous trouverai un défenseur qui n'a pas
d'argent, mais qui a des armes.»
Procida emmena avec lui un secrétaire de Paléologue, le conduisit en
Sicile, le montra aux barons siciliens, puis au pape, qu'il vit
secrètement au château de Soriano. L'empereur grec voulait avant tout
la signature du pape, avec lequel il était tout nouvellement
réconcilié. Mais Nicolas hésitait à s'embarquer dans une si grande
affaire. Procida lui donna de l'argent. Selon d'autres, il lui suffit
de rappeler à ce pontife, Romain et Orsini de naissance, une parole de
Charles d'Anjou. Quand le pape voulait donner sa nièce Orsini au fils
de Charles d'Anjou, Charles avait dit: «Croit-il, parce qu'il a des
bas rouges, que le sang de ses Orsini peut se mêler au sang de
France?»
Nicolas signa, mais mourut bientôt. Tout l'ouvrage semblait rompu et
détruit. Charles se trouvait plus puissant que jamais. Il réussit à
avoir un pape à lui. Il chassa du conclave les cardinaux gibelins et
fit nommer un Français, un ancien chanoine de Tours, servile et
tremblante créature de sa maison. C'était se faire pape soi-même. Il
redevint sénateur de Rome; il mit garnison dans tous les États de
l'Église. Cette fois le pape ne pouvait lui échapper. Il le gardait
avec lui à Viterbe, et ne le perdait pas de vue. Lorsque les
malheureux Siciliens vinrent implorer l'intervention du pape auprès de
leur roi, ils virent leur ennemi près de leur juge, le roi siégeant à
côté du pape. Les députés, qui étaient pourtant un évêque et un moine,
furent, pour toute réponse, jetés dans un cul de basse-fosse.
La Sicile n'avait pas de pitié à attendre de Charles d'Anjou. Cette
île, à moitié arabe, avait tenu opiniâtrement pour les amis des
Arabes, pour Manfred et sa maison. Toute insulte que les vainqueurs
pouvaient faire au peuple sicilien ne leur semblait que représailles.
On connaît la pétulance des Provençaux, leur brutale jovialité. S'il
n'y eût eu encore que l'antipathie nationale et l'insolence de la
conquête, le mal eût pu diminuer. Mais ce qui menaçait d'augmenter, de
peser chaque jour davantage, c'était un premier, un inhabile essai
d'administration, l'invasion de la fiscalité, l'apparition de la
finance dans le monde de l'_Odyssée_ et de l'_Énéide_. Ce peuple de
laboureurs et de pasteurs avait gardé sous toute domination quelque
chose de l'indépendance antique. Il avait eu jusque-là des solitudes
dans la montagne, des libertés dans le désert. Mais voilà que le fisc
explore toute l'île. Curieux voyageur, il mesure la vallée, escalade
le roc, estime le pic inaccessible. Le percepteur dresse son bureau
sous le châtaignier de la montagne ou poursuit, enregistre le chevrier
errant aux corniches des rocs entre les laves et les neiges.
Tâchons de démêler la plainte de la Sicile à travers cette forêt de
barbarismes et de solécismes, par laquelle écume et se précipite la
torrentueuse éloquence de Barthélemi de Néocastro: «Que dire de leurs
inventions inouïes? de leurs décrets sur les forêts? de l'absurde
interdiction du rivage? de l'exagération inconcevable du produit des
troupeaux? Lorsque tout périssait de langueur sous les lourdes
chaleurs de l'automne, n'importe, l'année était toujours bonne, la
moisson abondante... Il frappait tout à coup une monnaie d'argent
pur, et pour un denier sicilien s'en faisait ainsi payer trente...
Nous avions cru recevoir un roi du Père des Pères, nous avions reçu
l'Anti-Christ[10].»
[Note 10: _App._ 3.]
«Il fallait, dit un autre, représenter chaque troupeau au bout de
l'an; et, en outre, plus de petits que le troupeau n'en pouvait
produire. Les pauvres laboureurs pleuraient. C'était une terreur
universelle chez les bouviers, les chevriers, chez tous les pasteurs.
On les rendait responsables de leurs abeilles, même de l'essaim que le
vent emporte. On leur défendait la chasse, et puis on allait en
cachette porter dans leurs huttes des peaux de cerfs ou de daims pour
avoir droit de confisquer. Toutes les fois qu'il plaisait au roi de
frapper monnaie neuve, on sonnait de la trompette dans toutes les
rues; et de porte en porte il fallait livrer l'argent[11]...»
[Note 11: Nic. Specialis.]
Voilà le sort de la Sicile depuis tant de siècles. C'est toujours la
vache nourrice, épuisée de lait et de sang par un maître étranger.
Elle n'a eu d'indépendance, de vie forte que sous ses tyrans, les
Denys, les Gélon. Eux seuls la rendirent formidable au dehors. Depuis,
toujours esclave. Et d'abord, c'est chez elle que se sont décidées
toutes les grandes querelles du monde antique: Athènes et Syracuse, la
Grèce et Carthage, Carthage et Rome; enfin les Guerres serviles.
Toutes ces batailles solennelles du genre humain ont été combattues en
vue de l'Etna, comme un jugement de Dieu par-devant l'autel. Puis
viennent les Barbares, Arabes, Normands, Allemands. Chaque fois la
Sicile espère et désire, chaque fois elle souffre; elle se tourne, se
retourne, comme Encelade sous le volcan. Faiblesse, désharmonie
incurable d'un peuple de vingt races, sur qui pèse si lourdement une
double fatalité d'histoire et de climat.
Tout cela ne paraît que trop bien dans la belle et molle lamentation
par laquelle Falcando commence son histoire[12]: «Je voulais, mon ami,
maintenant que l'âpre hiver a cédé sous un souffle plus doux, je
voulais t'écrire et t'adresser quelque chose d'aimable, comme prémices
du printemps. Mais la lugubre nouvelle me fait prévoir de nouveaux
orages; mes chants se changent en pleurs. En vain le ciel sourit, en
vain les jardins et les bocages m'inspirent une joie importune, et le
concert renouvelé des oiseaux m'engage à reprendre le mien. Je ne puis
voir sans larmes la prochaine désolation de ma bonne nourrice, la
Sicile...--Lequel embrasseront-ils du joug ou de l'honneur! Je cherche
en silence, et ne sais que choisir...--Je vois que dans le désordre
d'un tel moment, nos Sarrasins sont opprimés. Ne vont-ils pas seconder
l'ennemi?... Oh! si tous, Chrétiens et Sarrasins, s'accordaient pour
élire un roi!...--Qu'à l'orient de l'île, nos brigands siciliens
combattent les barbares, parmi les feux de l'Etna et les laves, à la
bonne heure. Aussi bien c'est une race de feu et de silex. Mais
l'intérieur de la Sicile, mais la contrée qu'honore notre belle
Palerme, ce serait chose impie, monstrueuse, qu'elle fût souillée de
l'aspect des barbares... Je n'espère rien des Apuliens, qui n'aiment
que nouveauté. Mais toi, Messine, cité puissante et noble, songes-tu
donc à te défendre, à repousser l'étranger du détroit? Malheur à toi,
Catane! Jamais, à force de calamités, tu n'as pu satisfaire et fléchir
la fortune. Guerre, peste, torrents enflammés de l'Etna, tremblement
de terre et ruines; il ne te manque plus que la servitude. Allons,
Syracuse, secoue la paix, si tu peux; cette éloquence dont tu te
pares, emploie-la à relever le courage des tiens. Que te sert de
t'être affranchie des Denys?... Ah! qui nous rendra nos tyrans!...
J'en viens maintenant à toi, ô Palerme, tête de la Sicile! Comment te
passer sous silence, et comment te louer dignement!...» Mais dès que
Falcando a nommé la belle Palerme, il ne pense plus à autre chose, il
oublie les barbares et toutes ses craintes. Le voilà qui décrit
insatiablement la voluptueuse cité, ses palais fantastiques, son port,
ses merveilleux jardins, soyeux mûriers, orangers, citronniers, cannes
à sucre. Le voilà perdu dans les fruits et les fleurs. La nature
l'absorbe, il rêve, il a tout oublié. Je crois entendre dans sa prose
l'écho de la poésie paresseuse, sensuelle et mélancolique de l'idylle
grecque: «Je chanterai sous l'antre, en te tenant dans mes bras, et
regardant les troupeaux qui s'en vont paissant vers les bords de la
mer de Sicile[13].»
[Note 12: _App._ 4.]
[Note 13: Théocrite.]
C'était le lundi, 30 mars 1282, le lundi de Pâques. En Sicile, c'est
déjà l'été, comme on dirait chez nous la Saint-Jean, quand la chaleur
est déjà lourde, la terre moite et chaude, qu'elle disparaît sous
l'herbe, l'herbe sous les fleurs. Pâques est un voluptueux moment dans
ces contrées. Le carême finit, l'abstinence aussi; la sensualité
s'éveille ardente et âpre, aiguisée de dévotion. Dieu a eu sa part,
les sens prennent la leur. Le changement est brusque; toute fleur
perce la terre, toute beauté brille. C'est une triomphante éruption de
vie, une revanche de la sensualité, une insurrection de la nature.
Ce jour donc, ce lundi de Pâques, tous et toutes montaient, selon la
coutume, de Palerme à Monréale, pour entendre vêpres, par la belle
colline. Les étrangers étaient là pour gâter la fête. Un si grand
rassemblement d'hommes ne laissait pas de les inquiéter. Le vice-roi
avait défendu de porter les armes et de s'y exercer, comme c'était
l'usage dans ces jours-là. Peut-être avait-il remarqué l'affluence des
nobles; en effet, Procida avait eu l'adresse de les réunir à Palerme;
mais il fallait l'occasion. Un Français la donna mieux que Procida
n'eût souhaité. Cet homme, nommé Drouet, arrête une belle fille de la
noblesse que son fiancé et toute sa famille menaient à l'église. Il
fouille le fiancé et ne trouve pas d'armes; puis il prétend que la
fille en a sous ses habits, et il porte la main sous sa robe. Elle
s'évanouit. Le Français est à l'instant désarmé, tué de son épée. Un
cri s'élève: «À mort, à mort les Français![14]» Partout on les égorge.
Les maisons françaises étaient, dit-on, marquées d'avance[15].
Quiconque ne pouvait prononcer le _c_ ou _ch_ italien (_ceci_,
_ciceri_), était tué à l'instant[16]. On éventra des femmes
siciliennes pour chercher dans leur sein un enfant français.
[Note 14: «Moriantur Galli.» (Bartolomeo.)]
[Note 15: _App._ 5.]
[Note 16: Simple tradition.]
Il fallut tout un mois pour que les autres villes, rassurées par
l'impunité de Palerme, imitassent son exemple. L'oppression avait pesé
inégalement. Inégale aussi fut la vengeance, et quelquefois il y eut
dans le peuple une capricieuse magnanimité[17]. À Palerme même, le
vice-roi, surpris dans sa maison, avait été outragé, mais non tué; on
voulait le renvoyer à Aigues-Mortes. À Calatafimi, les habitants
épargnèrent leur gouverneur, l'honnête Porcelet, et le laissèrent
aller avec sa famille. Peut-être était-ce crainte des vengeances de
Charles d'Anjou. Le peuple était déjà refroidi et découragé, telle est
la mobilité méridionale. Les habitants de Palerme envoyèrent au pape
deux religieux pour demander grâce. Ces députés n'osèrent dire autre
chose que ces paroles des litanies: _Agnus Dei, qui tollis peccata
mundi, miserere nobis._ Et ils répétèrent ces mots trois fois. Le pape
répondit en prononçant, par trois fois aussi, ce verset de la Passion:
_Ave, rex Judæorum, et dabant ei alapam._ Messine ne réussit pas mieux
auprès de Charles d'Anjou. Il répondit à ses envoyés qu'ils étaient
tous des traîtres à l'Église et à la couronne, et leur conseilla de se
bien défendre, comme ils pourraient[18].
[Note 17: Fazello assure que Sperlinga fut la seule ville qui ne
massacra pas les Francs. De là le dicton sicilien: «Quod Siculis
placuit, sola Sperlinga negavit.»]
[Note 18: _App._ 6.]
Les gens de Messine se hâtèrent de profiter de l'avis. Tout fut
préparé pour faire une résistance désespérée. Hommes, femmes et
enfants, tous portaient des pierres. Ils élevèrent un mur en trois
jours, et repoussèrent bravement les premières attaques. Il en resta
une petite chanson: «Ah! n'est-ce pas grand'pitié des femmes de
Messine de les voir échevelées et portant pierre et chaux?... Qui veut
gâter Messine, Dieu lui donne trouble et travail.»
Il était temps toutefois que l'Aragonais arrivât. Le prince rusé
s'était tenu d'abord en observation, laissant les risques aux
Siciliens. Ceux-ci s'étaient irrévocablement compris par le massacre;
mais comment allaient-ils soutenir cet acte irréfléchi, c'est ce que
D. Pedro voulut voir. Il se tenait toutefois en Afrique avec une
armée, et faisait mollement la guerre aux infidèles. Cet armement
avait inquiété le roi de France et le pape. Il rassura le premier en
prétextant la guerre des Maures, et pour le mieux tromper, il lui
emprunta de l'argent; il en emprunta même à Charles d'Anjou[19]. Ses
barons ne purent ouvrir qu'en mer les ordres cachetés qu'il leur avait
donnés, et ils n'y lurent rien que la guerre d'Afrique[20]. Ce ne fut
qu'au bout de plusieurs mois, et lorsqu'il eut reçu deux députations
des Siciliens, qu'il se décida et passa dans l'île[21].
[Note 19: Villani.]
[Note 20: Muntaner.]
[Note 21: _App._ 7.]
L'Aragonais envoya son défi devant Messine à Charles d'Anjou, mais il
ne se pressa pas d'aller se mettre en face de son terrible ennemi. En
bon toreador, il piqua, mais éluda le taureau. Seulement il expédia au
secours de la ville quelques-uns de ses brigands almogavares, lestes
et sobres piétons qui firent en trois jours les six journées qu'il y a
de Palerme à Messine[22]. La flotte catalane, sous le Calabrois Roger
de Loria, était un secours plus efficace. Elle devait occuper le
détroit, affamer Charles d'Anjou, lui fermer le retour. Le roi de
Naples se défiait avec raison de ses forces de mer. Il repassa le
détroit pendant la nuit, sans pouvoir enlever ni ses tentes ni ses
provisions. Au matin, les Messinois émerveillés ne virent plus
d'ennemis. Ils n'eurent plus qu'à piller le camp.
[Note 22: «Ce que les autres ne pouvaient supporter était pour eux
comme régal et passe-temps... Leur extérieur était étrange et sauvage,
et comme ils étaient très noirs, maigres et mal peignés, les Siciliens
étaient en grande admiration et souci, ne voyant venir qu'eux pour
défenseurs...» (Curita.)]
Si l'on en croit Muntaner, les Catalans n'avaient que vingt-deux
galères contre les quatre-vingt-dix de Charles d'Anjou. Sur celles-ci,
il y en avait dix de Pise qui s'enfuirent les premières, quinze de
Gênes qui les suivirent. Les Provençaux, sujets de Charles, en avaient
vingt, et ne tinrent pas davantage. Les quarante-cinq qui restèrent,
étaient de Naples et de Calabre; elles se crurent perdues, et se
jetèrent à la côte. Mais les Catalans les poursuivirent, les prirent,
y tuèrent six mille hommes. Les vainqueurs, écartés par la tempête, se
trouvèrent à la pointe du jour devant le phare de Messine.
«Quand le jour fut arrivé, ils se présentèrent à la tourelle. Les gens
de la ville, voyant un si grand nombre de voiles, s'écrièrent: «Ah!
Seigneur! ah! mon Dieu, qu'est-ce cela? Voilà la flotte du roi Charles
qui, après s'être emparée des galères du roi d'Aragon, revient sur
nous.»
«Le roi était levé, car il se levait constamment à l'aube du jour,
soit l'été, soit l'hiver; il entendit le bruit, et en demanda la
cause. «Pourquoi ces cris dans toute la cité?--Seigneur, c'est la
flotte du roi Charles qui revient bien plus considérable et qui s'est
emparée de nos galères.»
«Le roi demanda un cheval et sortit du palais, suivi à peine de dix
personnes. Il courut le long de la côte, où il rencontra un grand
nombre d'hommes, de femmes et d'enfants au désespoir. Il les
encouragea en leur disant: «Bonnes gens, ne craignez rien, ce sont nos
galères qui amènent la flotte du roi Charles.» Il répétait ces mots en
courant sur le rivage de la mer; et tous ces gens s'écriaient: «Dieu
veuille que cela soit ainsi!» Que vous dirai-je, enfin? Tous les
hommes, les femmes et enfants de Messine couraient après lui, et
l'armée de Messine le suivait aussi. Arrivé à la Fontaine d'Or, le
roi, voyant approcher une si grande quantité de voiles poussées par le
vent des montagnes, réfléchit un moment et dit à part soi: «Dieu, qui
m'a conduit ici, ne m'abandonnera point, non plus que ce malheureux
peuple; grâces lui en soient rendues!»
«Tandis qu'il était dans ces pensées, un vaisseau armé, pavoisé des
armes du seigneur roi d'Aragon, et monté par En Cortada, vint devers
le roi, que l'on voyait au-dessus de la Fontaine d'Or, enseignes
déployées, à la tête de la cavalerie. Si tous ceux qui étaient là avec
le roi furent transportés de joie, en apercevant ce vaisseau avec sa
bannière, c'est ce qu'il ne faut pas demander. Le vaisseau prit terre,
En Cortada débarqua et dit au roi: «Seigneur, voilà vos galères; elles
vous amènent celles de vos ennemis. Nicotera est prise, brûlée et
détruite, et il a péri plus de deux cents chevaliers français.» À ces
mots, le roi descendit de cheval et s'agenouilla. Tout le monde suivit
son exemple. Ils commencèrent à entonner tous ensemble le _Salve
regina_. Ils louèrent Dieu, et lui rendirent grâces de cette victoire,
car ils ne la rapportaient point à eux, mais à Dieu seul. Enfin, le
roi répondit à En Cortada: «Soyez le bienvenu!» Il lui dit ensuite de
retourner sur ses pas, et de dire à tous ceux qui se trouvaient devant
la douane de s'approcher en louant Dieu; il obéit, et les vingt-deux
galères entrèrent les premières, traînant après elles chacune plus de
quinze galères, barques ou bâtiments; ainsi elles firent leur entrée à
Messine, pavoisées, l'étendard déployé, et traînant sur la mer les
enseignes ennemies. Jamais on ne fut témoin d'une telle allégresse. On
eût dit que le ciel et la terre étaient confondus; et au milieu de
tous ces cris, on entendait les louanges de Dieu, de madame Sainte
Marie et de toute la cour céleste... Quand on fut à la douane, devant
le palais du roi, on poussa des cris de joie; et les gens de mer et
les gens de terre y répondirent, mais d'une telle force, vous pouvez
m'en croire, qu'on les entendait de la Calabre[23].»
[Note 23: Muntaner.]
Charles d'Anjou vit du rivage le désastre de sa flotte. Il vit
incendier sans pouvoir les défendre ces vaisseaux, construits naguère
pour la conquête de Constantinople. On dit qu'il mordait de rage le
sceptre qu'il tenait à la main, et qu'il répétait le mot qu'il avait
déjà dit en apprenant le massacre: «Ah, sire Dieu, moult m'avez offert
à surmonter! Puisqu'il vous plaît de me faire fortune mauvaise, qu'il
vous plaise aussi que la descente se fasse à petits pas et
doucement[24].»
[Note 24: «... Piacciati, che'l mio calare sia _a petit passi_.»
(Villani.)]
Mais l'orgueil l'emporta bientôt sur cette résignation. Charles
d'Anjou, déjà vieux et pesant, proposa au jeune roi d'Aragon de
décider leur querelle par un combat singulier, auquel auraient pris
part cent chevaliers des deux royaumes. L'Aragonais accepta une
proposition si favorable au plus faible, et qui lui donnait du
temps[25]. Les deux rois s'engagèrent à se trouver à Bordeaux le 15
mai 1283, et à combattre dans cette ville, sous la protection du roi
d'Angleterre. À l'époque indiquée, D. Pedro bien monté, voyageant de
nuit, et guidé par un marchand de chevaux qui connaissait toutes les
routes, tous les pors des Pyrénées, se rendit, lui troisième, à
Bordeaux. Il y arriva le jour même de la bataille, protesta devant un
notaire que le roi de France étant près de Bordeaux avec ses troupes,
il n'y avait pas de sûreté pour lui. Pendant que le notaire écrivait,
le roi fit le tour de la lice, puis il piqua son cheval, et fit sans
s'arrêter près de cent milles sur la route d'Aragon.
[Note 25: _App._ 8.]
Charles d'Anjou, ainsi joué, prépara une nouvelle armée en Provence.
Mais avant qu'il fût de retour à Naples, l'amiral Roger de Loria lui
avait porté le coup le plus sensible. Il vint avec quarante-cinq galères
parader devant le port de Naples, et braver Charles-le-Boiteux, le fils
de Charles d'Anjou. Le jeune prince et ses chevaliers ne tinrent pas à
un tel outrage. Ils sortirent avec trente-cinq galères qu'ils avaient
dans le port. Au premier choc, ils furent défaits et pris. Charles
d'Anjou arriva le lendemain. «Que n'est-il mort!» s'écria-t-il, quand on
lui apprit la captivité de son fils[26]. Il se donna la consolation de
faire pendre cent cinquante Napolitains.
[Note 26: «Lo re Carlo... disse con irato animo: _Or fostil mort,
porse qu'il a fali nostre mandement._» (Villani.)]
Le roi de Naples avait été rudement frappé de ce dernier coup. Son
activité l'abandonnait. Il perdit l'été à négocier par l'entremise du
pape un arrangement avec les Siciliens. L'hiver, il fit de nouveaux
préparatifs; mais ils ne devaient pas lui servir. La vie lui
échappait, ainsi que l'espoir de la vengeance. Il mourut avec la piété
et la sécurité d'un saint, se rendant ce témoignage qu'il n'avait fait
la conquête du royaume de Sicile que pour le service de l'Église. (7
janvier 1285.)
Cependant le pape, tout Français de naissance et de coeur, avait
déclaré D. Pedro déchu de son royaume d'Aragon (1283), assurant les
indulgences de la croisade à quiconque lui courrait sus. L'année
suivante il adjugea ce royaume au jeune Charles-de-Valois, second fils
de Philippe-le-Hardi, et frère de Philippe-le-Bel. Ce fut en effet une
vraie croisade. La France n'avait point guerroyé depuis longtemps.
Tout le monde voulut en être, la reine elle-même et beaucoup de nobles
dames. L'armée se trouva la plus forte qui fût jamais sortie de France
depuis Godefroi de Bouillon. Les Italiens la portent à vingt mille
chevaliers, quatre mille fantassins. Les flottes de Gênes, de
Marseille, d'Aigues-Mortes et de Narbonne devaient suivre les rivages
de Catalogne, et seconder les troupes de terre. Tout promettait un
succès facile. D. Pedro se trouvait abandonné de son allié, le roi de
Castille, et de son frère même, le roi de Majorque. Ses sujets
venaient de former une hermandad contre lui. Il se trouva réduit à
quelques Almogavares, avec lesquels il occupait les positions
inattaquables, observant et inquiétant l'ennemi. Elna fit quelque
résistance, et tout y fut cruellement massacré. Girone résista
davantage. Le roi de France, qui avait fait voeu de la prendre, s'y
obstina, et y perdit un temps précieux. Peu à peu le climat commença à
faire sentir son influence malfaisante. Des fièvres se mirent dans
l'armée. Le découragement augmenta par la défaite de l'armée navale;
l'amiral vainqueur, Roger de Loria, exerça sur les prisonniers
d'effroyables cruautés. Il fallut songer à la retraite, mais tout le
monde était malade; les soldats se croyaient poursuivis par les
saints dont ils avaient violé les tombeaux. Tous les passages étaient
occupés. Les Almogavares, attirés par le butin, croissaient en nombre
à vue d'oeil. Le roi revenait mourant sur un brancard au milieu de ses
chevaliers languissants. La pluie tombait à torrents sur cette armée
de malades. La plupart restèrent en route. Le roi atteignit Perpignan,
mais pour y mourir. Il ne lui restait pas un pouce de terre en
Espagne.
Le nouveau roi, Philippe-le-Bel, trouva moyen d'armer le roi de
Castille contre son allié d'Aragon. Le fils de Charles d'Anjou obtint
sa liberté avec un parjure. La Sicile et ses nouveaux rois, cadets de
la maison d'Aragon, se virent abandonnés de la branche aînée, qui prit
même les armes contre eux. Cependant le petit-fils de Charles d'Anjou,
fils de Charles-le-Boiteux, fut pris par les Siciliens, comme son père
l'avait été. Un traité suivit (1299), d'après lequel le roi Frédéric
devait garder l'île sa vie durant. Mais ses descendants l'ont gardée
pendant plus d'un siècle.
Cette royauté de Naples, si mal acquise, ne fut pas renversée
entièrement, mais du moins mutilée et humiliée. Il y eut quelque
réparation pour les morts. «Le pieux Charles, aujourd'hui régnant (le
fils de Charles d'Anjou), dit un chroniqueur qui mourut vers l'an
1300, a construit une église de Carmes sur les tombeaux de Conradin et
de ceux qui périrent avec lui[27].»
[Note 27: Ricobald. Ferrar.]
CHAPITRE II
Philippe-le-Bel.--Boniface VIII (1285-1304).
«Je fus la racine de la mauvaise plante qui couvre toute la chrétienté
de son ombre. De mauvaise plante, mauvais fruit...
«J'eus nom Hugues-Capet. De moi sont nés ces Louis, ces Philippe, qui
depuis peu règnent en France.
«J'étais fils d'un boucher de Paris[28]; mais quand les anciens rois
manquèrent, hors un qui prit la robe grise, je me trouvai tenir les
rênes, et j'avais tels amis, telles forces que la couronne veuve
retomba à mon fils[29]. De lui sort cette race où les morts font
reliques[30].
[Note 28: Cette tradition populaire n'est confirmée par aucun texte
bien ancien, non plus qu'une bonne partie des traits satiriques qui
suivent.]
[Note 29: On sait qu'Hugues-Capet ne voulut jamais porter la couronne.
Robert est le premier des Capétiens qui la porta.]
[Note 30: Allusion à la canonisation récente de saint Louis.]
«Tant que la grande dot provençale ne leur ôta toute vergogne, peu
valaient-ils; du moins faisaient-ils peu de mal.
«Mais dès lors ils poussèrent par force et par mensonge, et puis par
pénitence ils prirent Normandie et Gascogne.
«Charles passe en Italie, et puis, par pénitence, égorge
Conradin.--Par pénitence encore, il renvoie saint Thomas au ciel.
«Un autre Charles sortira tantôt de France. Sans armes, il sort, sauf
la lance du parjure, la lance de Judas. Il en frappe Florence au
ventre[31].
[Note 31: Il s'agit de Charles-de-Valois.]
«L'autre, captif en mer, fait traite et marché de sa fille; le
corsaire du moins ne vend que l'étranger.
«Mais voici qui efface le mal fait et à faire... Je le vois entrer
dans Anagni, le fleurdelisé!.... Je vois le Christ captif en son
vicaire; je le vois moqué une seconde fois; il est de nouveau abreuvé
de fiel et de vinaigre. Il est mis à mort entre des brigands[32].»
[Note 32: Dante, _Purgat_.]
Cette furieuse invective gibeline, toute pleine de vérités et de
calomnies, c'est la plainte du vieux monde mourant, contre ce laid
jeune monde qui lui succède. Celui-ci commence vers 1300; il s'ouvre
par la France, par l'odieuse figure de Philippe-le-Bel.
Au moins quand la monarchie française, fondée par Philippe-Auguste et
Philippe-le-Bel, finit en Louis XVI, elle eut dans sa mort une
consolation. Elle périt dans la gloire immense d'une jeune république
qui, pour son coup d'essai, vainquit l'Europe et la renouvela. Mais
ce pauvre moyen âge, papauté, chevalerie, féodalité, sous quelle main
périssent-ils? Sous la main du procureur, du banqueroutier, du faux
monnayeur.
La plainte est excusable; ce nouveau monde est laid. S'il est plus
légitime que celui qu'il remplace, quel oeil, fût-ce celui de Dante,
pourrait le découvrir à cette époque? Il naît sous les rides du vieux
droit romain, de la vieille fiscalité impériale. Il naît avocat,
usurier; il naît gascon, lombard et juif.
Ce qui irrite le plus contre ce système moderne, contre la France, son
premier représentant, c'est sa contradiction perpétuelle, sa duplicité
d'instinct, l'hypocrisie naïve, si je puis dire, avec laquelle il va
attestant tour à tour et alternant ses deux principes, romain et
féodal. La France est alors un légiste en cuirasse, un procureur bardé
de fer; elle emploie la force féodale à exécuter les sentences du
droit romain et canonique.
Fille obéissante de l'Église, elle s'empare de l'Italie et de l'Église
même; si elle bat l'Église, c'est comme sa fille, comme obligée en
conscience de corriger sa mère.
* * * * *
Le premier acte du petit-fils de saint Louis avait été d'exclure les
prêtres de l'administration de la justice, de leur interdire tout
tribunal, non seulement au parlement du roi et dans ses domaines, mais
dans ceux des seigneurs (1287). «Il a été ordonné par le conseil du
seigneur roi que les ducs, comtes, barons, archevêques et évêques,
abbés, chapitres, collèges, gentilshommes (_milites_), et en général,
tous ceux qui ont en France juridiction temporelle, instituent des
laïques pour baillis, prévôts et officiers de justice; qu'ils
n'instituent nullement des clercs en ces fonctions, afin que, s'ils
manquent (_delinquant_) en quelque chose, leurs supérieurs puissent
sévir contre eux. S'il y a des clercs dans les susdits offices, qu'ils
en soient éloignés.--Item, il a été ordonné que tous ceux qui, après
le présent parlement, ont ou auront cause en la cour du seigneur roi,
et devant les juges séculiers du royaume, constituent des procureurs
laïques. Enregistré ce jour, au parlement de la Toussaint, l'an du
Seigneur 1287.»
Philippe-le-Bel rendit le parlement tout laïque. C'est la première
séparation expresse de l'ordre civil et ecclésiastique; disons mieux,
c'est la fondation de l'ordre civil.
Les prêtres ne se résignèrent pas. Il semble qu'ils aient essayé de
forcer le parlement et d'y reprendre leurs sièges. En 1289, le roi
défend «à Philippe et Jean, portiers du parlement, de laisser entrer
nully des prélats en la chambre sans le consentement des maistres
(présidents)[33].»
[Note 33: D. Vaissette.]
Constitué par l'exclusion de l'élément étranger, ce corps s'organisa
(1291), par la division du travail, par la répartition des fonctions
diverses. Les uns durent recevoir les requêtes et les expédier, les
autres eurent la charge des enquêtes. Les jours de séance furent
fixés, les récusations déterminées, ainsi que les fonctions des
officiers du roi. Un grand pas se fit vers la centralisation
judiciaire. Le parlement de Toulouse fut supprimé, les appels du
Languedoc furent désormais portés à Paris[34]; les grandes affaires
devaient se décider avec plus de calme loin de cette terre passionnée,
qui portait la trace de tant de révolutions.
[Note 34: Ordonnances.]
Le parlement a rejeté les prêtres. Il ne tarde pas à agir contre eux.
En 1288, le roi défend qu'aucun juif soit arrêté à la réquisition d'un
prêtre ou moine, sans qu'on ait informé le sénéchal ou bailli du motif
de l'arrestation, et sans qu'on lui ait présenté copie du mandat qui
l'ordonne. Il modère la tyrannie religieuse sous laquelle gémissait le
Midi: il défend au sénéchal de Carcassonne d'emprisonner qui que ce
soit sur la seule demande des inquisiteurs[35]. Sans doute, ces
concessions étaient intéressées. Le juif était chose du roi;
l'hérétique son sujet, son _taillable_, n'eût pu être rançonné par
lui, s'il l'eût été par l'inquisition. Ne nous informons pas trop du
motif. L'ordonnance paraît honorable à celui qui la signa. On y
entrevoit la première lueur de la tolérance et de l'équité
religieuses.
[Note 35: _App._ 9.]
La même année 1291, le roi frappa sur l'Église un coup plus hardi. Il
limita, ralentit cette terrible puissance d'absorption qui, peu à peu,
eût fait passer toutes les terres du royaume aux gens de _mainmorte_.
Morte en effet pour vendre ou donner, la main du prêtre, du moine,
était ouverte et vivante pour recevoir et prendre. Il porta à trois,
quatre ou six fois la rente, ce que devait payer l'acquéreur
ecclésiastique, en compensation des droits sur mutations que l'État
perdait. Ainsi toute donation d'immeubles faite aux églises profita
désormais au roi. Le roi, ce nouveau Dieu du monde civil, entra en
partage dans les dons de la piété avec Jésus-Christ, avec Notre-Dame
et les saints.
Voilà pour l'Église. La féodalité, tout armée et guerrière qu'elle
est, n'est pas moins attaquée. D'elle-même se dégage le principe qui
doit la ruiner. Ce principe est la royauté comme suzeraineté féodale.
Saint Louis dit expressément dans ses _Établissements_ (liv. II, c.
XXVII): Se aucun se plaint en la court le roy de son saignieur de dete
que son saignieur li doie, ou de promesses, ou de convenances que il
li ait fetes, li sires m'aura mie la cour: car nus sires ne doit estre
juges, ne dire droit en sa propre querelle, selonc droit escrit en
Code: «Ne quis in sua causa judicet», en la loi unique qui commence
_Generali_, el rouge, et el noir, etc. Les _Établissements_ de saint
Louis étaient faits pour les domaines du roi. Beaumanoir, dans la
_Coutume de Beauvoisis_, dans un livre fait pour les domaines d'un
fils de saint Louis, de Robert de Clermont, ancêtre de la maison de
Bourbon, écrit sous Philippe-le-Bel que le roi a droit de faire des
établissements, non pour ses domaines seulement, mais pour tout le
royaume. Il faut voir dans le texte même avec quelle adresse il
présente cette opinion scandaleuse et paradoxale[36].
[Note 36: Beaumanoir.]
Philippe-le-Hardi avait facilité aux roturiers l'acquisition des biens
féodaux. Il enjoignit aux gens de justice «de ne pas molester les non
nobles qui acquerront des choses féodales.» Le non-noble ne pouvant
s'acquitter des services nobles qui étaient attachés au fief, il
fallait le consentement de tous les seigneurs médiats, de degré en
degré jusqu'au roi. Philippe III réduisit à trois le nombre des
seigneurs médiats dont le consentement était requis.
* * * * *
La tendance de cette législation s'explique aisément quand on sait
quels furent les conseillers des rois aux treizième et quatorzième
siècles, quand on connaît la classe à laquelle ils appartenaient.
Le chambellan, le conseiller de Philippe-le-Hardi, fut le barbier ou
chirurgien de saint Louis, le Tourangeau Pierre La Brosse. Son frère,
évêque de Bayeux, partagea sa puissance et aussi sa ruine. La Brosse
avait accusé la seconde femme de Philippe III d'avoir empoisonné un
fils du premier lit. Le parti des seigneurs, à la tête duquel était le
comte d'Artois, soutint que le favori calomniait la reine, et que de
plus il vendait aux Castillans les secrets du roi. La Brosse décida le
roi à interroger une _béguine_, ou mystique de Flandre. Le parti des
seigneurs opposa à la _béguine_ les dominicains, généralement ennemis
des mystiques. Un dominicain apporta au roi une cassette où l'on vit
ou crut voir des preuves de la trahison de La Brosse. Son procès fut
instruit secrètement. On ne manqua pas de le trouver coupable. Les
chefs du parti de la noblesse, le comte d'Artois, une foule de
seigneurs, voulurent assister à son exécution.
En tête des conseillers de saint Louis, plaçons Pierre de Fontaines,
l'auteur du _Conseil à mon ami_, livre en grande partie traduit des
lois romaines. De Fontaines, natif du Vermandois, en était bailli l'an
1253. Nous le voyons ensuite parmi les Maistres du parlement de Paris.
En cette qualité, il prononce un jugement en faveur du roi contre
l'abbé de Saint-Benoît-sur-Loire, puis un autre, et toujours favorable
au roi contre les religieux du bois de Vincennes. Dans ces jugements,
nous le trouvons nommé après le chancelier de France[37]. Il
s'intitule chevalier. Ce qui, dès cette époque, ne prouve pas
grand'chose. Ces gens de robe longue prirent de bonne heure le titre
de chevaliers ès lois.
[Note 37: Dupuy, _Différend de Boniface VIII_.]
Rien n'indique non plus que Philippe de Beaumanoir, bailli de Senlis,
l'auteur de ce grand livre des _Coutumes de Vermandois_, ait été de
bien grande noblesse. La maison du même nom est une famille bretonne,
et non picarde, qui apparaît dans les guerres des Anglais au
quatorzième siècle, mais qui ne fait pas remonter régulièrement sa
filiation plus haut que le quinzième.
Les deux frères Marigni, si puissants sous Philippe-le-Bel,
s'appelaient de leur vrai nom de famille Le Portier[38]. Ils étaient
Normands, et achetèrent dans leur pays la terre de Marigni. Le plus
célèbre des deux, chambellan et trésorier du roi, capitaine de la Tour
du Louvre, est appelé _Coadjuteur et gouverneur de tout le royaume de
France_. «C'était, dit un contemporain, comme un second roi, et tout
se faisait à sa volonté[39].» On n'est pas tenté de soupçonner ce
témoignage d'exagération lorsqu'on sait que Marigni mit sa statue au
Palais de Justice à côté de celle du roi[40].
[Note 38: Dupuy, _Templiers_.]
[Note 39: «Ita ut secundus regulus videretur, ad cujus nutum regni
negotia gerebantur.» (Bern. Guidonis, _Vita Clem. V._)]
[Note 40: Félibien.]
Au nombre des ministres de Philippe-le-Bel, il faut placer deux
banquiers florentins, auxquels sans doute on doit rapporter en grande
partie les violences fiscales de ce règne. Ceux qui dirigèrent les
grands et cruels procès de Philippe-le-Bel furent le chancelier Pierre
Flotte, qui eut l'honneur d'être tué, tout comme un chevalier, à la
bataille de Courtrai. Il eut pour collègues ou successeurs Plasian et
Nogaret. Celui-ci, qui acquit une célébrité si tragique, était né à
Caraman en Lauraguais. Son aïeul, si l'on en croit les invectives de
ses ennemis, avait été brûlé comme hérétique. Nogaret fut d'abord
professeur de droit à Montpellier, puis juge mage de Nîmes. La famille
Nogaret, si fière au seizième siècle, sous le nom d'Épernon, n'était
pas encore noble en 1372, ni de l'une, ni de l'autre ligne. Peu après
cette expédition hardie où Guillaume Nogaret alla mettre la main sur
le pape, il devint chancelier et garde des sceaux. Philippe-le-Long
révoqua les dons qui lui avaient été faits par Philippe-le-Bel; mais
il ne fut pas enveloppé dans la proscription de Marigni. On eût
craint sans doute de porter atteinte à ses actes judiciaires, qui
avaient une si grande importance pour la royauté.
Ces légistes qui avaient gouverné les rois anglais dès le douzième
siècle, au treizième saint Louis, Alphonse X et Frédéric II, furent,
sous le petit-fils de saint Louis les tyrans de la France. Ces
_chevaliers en droit_, ces âmes de plomb et de fer, les Plasian, les
Nogaret, les Marigni, procédèrent avec une horrible froideur dans leur
imitation servile du droit romain et de fiscalité impériale. Les
_Pandectes_ étaient leur Bible, leur Évangile. Rien ne les troublait
dès qu'ils pouvaient répondre à tort ou à droit: _Scriptum est_...
Avec des textes, des citations, des falsifications, ils démolirent le
moyen âge, pontificat, féodalité, chevalerie. Ils allèrent hardiment
_appréhender au corps_ le pape Boniface VIII; ils brûlèrent la
croisade elle-même dans la personne des Templiers.
Ces cruels démolisseurs du moyen âge sont, il coûte de l'avouer, les
fondateurs de l'ordre civil aux temps modernes. Ils organisent la
centralisation monarchique. Ils jettent dans les provinces des
baillis, des sénéchaux, des prévôts, des auditeurs, des tabellions,
des procureurs du roi, des maîtres et peseurs de monnaie. Les forêts
sont envahies par les _verdiers_, les _gruiers_ royaux. Tous ces gens
vont chicaner, décourager, détruire les juridictions féodales. Au
centre de cette vaste toile d'araignée, siège le conseil des légistes
sous le nom de parlement (fixé à Paris en 1302). Là, tout viendra peu
à peu se perdre, s'amortir sous l'autorité royale. Ce droit laïque est
surtout ennemi du droit ecclésiastique. Au besoin, les légistes
appelleront à eux les bourgeois. Eux-mêmes ne sont pas autre chose,
quoiqu'ils mendient l'anoblissement, tout en persécutant la noblesse.
Cette création du gouvernement coûtait certainement fort cher. Nous
n'avons pas ici de détails suffisants; mais nous savons que les
sergents des prévôts, c'est-à-dire les exécuteurs, les agents de cette
administration si tyrannique à sa naissance, avaient d'abord, le
sergent à cheval trois sols parisis, et plus tard six sols; le sergent
à pied dix-huit deniers, etc. Voilà une armée judiciaire et
administrative. Tout à l'heure vont venir des troupes mercenaires.
Philippe-de-Valois aura à la fois plusieurs milliers d'arbalétriers
génois. D'où tirer les sommes énormes que tout cela doit coûter?
L'industrie n'est pas née encore. Cette société nouvelle se trouve
déjà atteinte du mal dont mourut la société antique. Elle consomme
sans produire. L'industrie et la richesse doivent sortir à la longue
de l'ordre et de la sécurité. Mais cet ordre est si coûteux à établir,
qu'on peut douter pendant longtemps s'il n'augmente pas les misères
qu'il devait guérir.
Une circonstance aggrave infiniment ces maux. Le seigneur du moyen âge
payait ses serviteurs en terres, en produits de la terre; grands et
petits, ils avaient place à sa table. La solde, c'était le repas du
jour. L'immense machine du gouvernement royal qui substitue son
mouvement compliqué aux mille mouvements naturels et simples du
gouvernement féodal; cette machine, l'argent seul peut lui donner
l'impulsion. Si cet élément vital manque à la nouvelle royauté, elle
va périr, la monarchie se dissoudra, et toutes les parties retomberont
dans l'isolement, dans la barbarie du gouvernement féodal.
Ce n'est donc pas la faute de ce gouvernement s'il est avide et
affamé. La faim est sa nature, sa nécessité, le fond même de son
tempérament. Pour y satisfaire, il faut qu'il emploie tour à tour la
ruse et la force. Il y a ici en un seul prince, comme dans le vieux
roman, maître Renard et maître Isengrin.
Ce roi, de sa nature, n'aime pas la guerre, il est juste de le
reconnaître; il préfère tout autre moyen de prendre, l'achat, l'usure.
D'abord il trafique, il échange, il achète; le fort peut dépouiller
ainsi honnêtement des amis faibles. Par exemple, dès qu'il désespère
de prendre l'Espagne avec des bulles du pape, il achète du moins le
patrimoine de la branche cadette d'Aragon, la bonne ville de
Montpellier, la seule qui restât au roi Jacques. Le prince, avisé et
bien instruit en lois, ne se fit pas scrupule d'acquérir ainsi le
dernier vêtement de son prodigue ami, pauvre fils de famille qui
vendait son bien pièce à pièce, et auquel sans doute il crut devoir en
ôter le maniement en vertu de la loi romaine: _Prodigus et
furiosus_[41].....
[Note 41: Montpellier était en même temps un fief de l'évêché de
Maguelone. L'évêque, fatigué de la résistance des bourgeois et de
l'appui qu'ils trouvaient dans le roi de France, vendit tous ses
droits à ce dernier. Ces droits, jusque-là jugés invalides, parurent
alors assez bons pour servir à dépouiller le vieux Jacques.]
Au Nord, il acquit Valenciennes, qui se donna à lui (1293). Et sans
doute il y eut encore de l'argent en cela. Valenciennes l'approchait
de la riche Flandre, si bonne à prendre, et comme riche, et comme
alliée des Anglais. Du côté de la France anglaise, il avait acheté au
nécessiteux Édouard Ier le Quercy, terre médiocre, sèche et
montagneuse, mais d'où l'on descend en Guyenne. Édouard était alors
empêtré dans les guerres de Galles et d'Écosse, où il ne gagnait que
de la gloire. C'eût été beaucoup, il est vrai, de fonder l'unité
britannique, de se fermer dans l'île. Édouard y fit d'héroïques
efforts, et commit aussi d'incroyables barbaries. Mais il eut beau
briser les harpes de Galles, tuer les bardes, il eut beau faire périr
le roi David du supplice des traîtres, et transporter à Westminster le
palladium de l'Écosse, la fameuse pierre de Scone, il ne put rien
finir ni dans l'île ni sur le continent. Chaque fois qu'il regardait
vers la France et voulait y passer, il apprenait quelque mauvaise
nouvelle du Border écossais ou des Marches de Galles, quelque nouveau
tour de Leolyn ou de Wallace. Wallace était encouragé par
Philippe-le-Bel, le chef héroïque des clans par le roi procureur.
Celui-ci n'avait que faire de bouger. Il lui suffisait de relancer
Édouard par ses limiers d'Écosse. Il le laissait volontiers
s'immortaliser dans les déserts de Galles et de Northumberland,
procédait contre lui à son aise, et le condamnait par défaut.
Ainsi, quand il le vit occupé à contenir l'Écosse sous Baillol, il le
somma de répondre des pirateries de ses Gascons sur nos Normands. Il
ajourna ce roi, ce conquérant, à venir s'expliquer par-devant ce qu'il
appelait le tribunal des pairs. Il le menaça, puis il l'amusa, lui
offrit une princesse de France pour prix d'une soumission fictive,
d'une simple saisie, qui arrangerait tout. L'arrangement fut que
l'Anglais ouvrit ses places, que Philippe les garda, et retira ses
offres. Cette grande province, ce royaume de Guyenne, fut escamoté.
Édouard cria en vain. Il demanda et obtint contre Philippe l'alliance
du roi des Romains, Adolphe de Nassau, celle des ducs de Bretagne et
de Brabant, des comtes de Flandre, de Bar et de Gueldres. Il écrivit
humblement à ses sujets de Guyenne, leur demandant pardon d'avoir
consenti à la saisie[42]. Mais, trop occupé en Écosse, il ne vint pas
lui-même en Guyenne, et son parti n'éprouva que des revers. Philippe
eut pour lui le pape (Boniface VIII), qui lui devait la tiare, et qui,
pour lui donner un allié, délia le roi d'Écosse des serments qu'il
avait prêtés au roi d'Angleterre. Enfin, il fit si bien que les
Flamands, mécontents de leur comte, l'appelèrent à leur secours. Pour
soutenir la guerre, les deux rois comptaient sur la Flandre. La grasse
Flandre était la tentation naturelle de ces gouvernements voraces.
Tout ce monde de barons, de chevaliers, que les rois de France
sevraient de croisades et de guerres privées, la Flandre était leur
rêve, leur poésie, leur Jérusalem. Tous étaient prêts à faire un
joyeux pèlerinage aux magasins de Flandre, aux épices de Bruges, aux
fines toiles d'Ypres, aux tapisseries d'Arras.
[Note 42: _App._ 10.]
Il semble que Dieu ait fait cette bonne Flandre, qu'il l'ait placée
entre tous pour être mangée des uns ou des autres. Avant que
l'Angleterre fût cette chose colossale que nous voyons, la Flandre
était une Angleterre; mais de combien déjà inférieure et plus
incomplète! Drapiers sans laine, soldats sans cavalerie, commerçants
sans marine. Et aujourd'hui, ces trois choses, bestiaux, chevaux,
marine, c'est justement le nerf de l'Angleterre; c'est la matière, le
véhicule, la défense de son industrie.
Ce n'est pas tout. Ce nom, les Flandres, n'exprime pas un peuple, mais
une réunion de plusieurs pays fort divers, une collection de tribus et
de villes. Rien n'est moins homogène. Sans parler de la différence de
race et de langue, il y a toujours eu haine de ville à ville, haine
entre les villes et les campagnes, haine de classes, haine de métiers,
haine entre le souverain et le peuple[43]. Dans un pays où la femme
héritait et transférait la souveraineté, le souverain était souvent un
mari étranger. La sensualité flamande, la matérialité de ce peuple de
chair, apparaît dans la précoce indulgence de la coutume de Flandre
pour la femme et pour le bâtard[44]. La femme flamande amena ainsi par
mariage des maîtres de toute nation, un Danois, un Alsacien; puis un
voisin du Hainaut, puis un prince de Portugal, puis des Français de
diverses branches: Dampierre (Bourbon), Louis de Mâle (Capet),
Philippe-le-Hardi (Valois); enfin Autriche, Espagne, Autriche encore.
Voici maintenant la Flandre sous un Saxon (Cobourg).
[Note 43: «Quis Flandriæ posset nocere, si duæ illæ civitates (Bruges
et Gand) concordes inter se forent.» (Meyer.)]
[Note 44: _App._ 11.]
La Flandre se plaignait du comte français Gui Dampierre. Philippe
s'offrit comme protecteur aux Flamands. Gui s'adressa aux Anglais, et
voulut donner sa fille Philippa au fils d'Édouard. Ce mariage contre
le roi de France ne pouvait, selon la loi féodale, se faire sans
l'assentiment du roi de France, suzerain de Gui Dampierre. Philippe
cependant ne réclama pas; il déclara hypocritement qu'étant parrain de
la jeune fille, il ne pouvait lui laisser passer le détroit sans
l'embrasser[45]. Refuser, c'était déclarer la guerre, et trop tôt.
Venir, c'était risquer de rester à Paris. Gui vint en effet et resta.
Le père et la fille furent retenus à la Tour du Louvre. Philippe
enleva à Édouard son allié et sa femme, comme il avait fait la
Guyenne. Le comte s'échappa, il est vrai, dans la suite. La jeune
fille mourut, au grand dommage de Philippe, qui avait intérêt à garder
un tel otage et qu'on accusa de sa mort.
[Note 45: Oudegherst.]
Édouard croyait avoir ameuté tout le monde contre son déloyal ennemi.
L'empereur Adolphe de Nassau, pauvre petit prince, malgré son titre,
eût volontiers guerroyé aux gages d'Édouard, comme autrefois Othon de
Brunswick pour Jean, comme plus tard Maximilien pour Henri VIII à
cent écus par jour. Les comtes de Savoie, d'Auxerre, Montbéliard,
Neuchâtel, ceux de Hainaut et de Gueldres, le duc de Brabant, les
évêques de Liège et d'Utrecht, l'archevêque de Cologne, tous
promettaient d'attaquer Philippe, tous recevaient l'argent anglais, et
tous restèrent tranquilles, excepté le comte de Bar. Édouard les
payait pour agir, Philippe pour se reposer.
La guerre se faisait ainsi sans bruit ni bataille. C'était une lutte
de corruption, une bataille d'argent, à qui serait le premier ruiné.
Il fallait donner aux amis, donner aux ennemis. Faibles et misérables
étaient les ressources des rois d'alors pour suffire à de telles
dépenses. Édouard et Philippe chassèrent, il est vrai, les juifs, en
gardant leurs biens[46]. Mais le juif est glissant, il ne se laisse
pas prendre. Il écoulait de France, et trouvait moyen d'emporter. Le
roi de France, qui avait des banquiers italiens pour ministres,
s'avisa, sans doute par leur conseil, de rançonner les Italiens, les
Lombards, qui exploitaient la France, et qui étaient comme une variété
de l'espèce juive. Puis, pour atteindre plus sûrement encore tout ce
qui achetait et vendait, le roi essaya pour la première fois de ce
triste moyen si employé dans le quatorzième siècle, l'altération de la
monnaie. C'était un impôt facile et tacite, une banqueroute secrète au
moins dans les premiers moments. Mais bientôt tous en profitaient;
chacun payait ses dettes en monnaie faible. Le roi y gagnait moins
que la foule des débiteurs sans foi. Enfin, l'on eut recours à un
moyen plus direct, l'impôt universel de la maltôte[47].
[Note 46: Édouard, en 1289; Philippe, en 1290.]
[Note 47: Guillaume de Nangis.]
Ce vilain nom, trouvé par le peuple, fut accepté hardiment du roi
même. C'était un dernier moyen, une invention par laquelle, s'il
restait encore quelque substance, quelque peu à sucer dans la moelle
du peuple, on y pouvait atteindre. Mais on eut beau presser et tordre.
Le patient était si sec, que la nouvelle machine n'en put exprimer
presque rien. Le roi d'Angleterre ne tirait rien des siens non plus.
Sa détresse le désespérait; dans l'un de ses parlements on le vit
pleurer.
Entre ce roi affamé et ce peuple étique, il y avait pourtant quelqu'un
de riche. Ce quelqu'un, c'était l'Église. Archevêques et évêques,
chanoines et moines, moines anciens de Saint-Benoît, moines nouveaux
dits mendiants, tous étaient riches et luttaient d'opulence. Tout ce
monde tonsuré croissait des bénédictions du ciel et de la graisse de
la terre. C'était un petit peuple heureux, obèse et reluisant, au
milieu du grand peuple affamé qui commençait à le regarder de travers.
Les évêques allemands étaient des princes et levaient des armées.
L'Église d'Angleterre possédait, dit-on, la moitié des terres de
l'île. Elle avait, en 1337, sept cent trente mille marcs de revenus.
Aujourd'hui, il est vrai, l'archevêque de Cantorbery ne reçoit par an
que douze cent mille francs, et celui d'York huit cent mille. Lorsque
la Restauration préparait l'expédition d'Espagne, en 1822, l'on
apprit que l'archevêque de Tolède faisait distribuer chaque jour à la
porte de ses fermes et de ses palais dix mille soupes, et celui de
Séville six mille[48].
[Note 48: J'aurais peine à croire ce chiffre, s'il n'avait été affirmé
en ma présence par le ministre même qui avait fait prendre ces
informations.--Ajoutons que l'un des couvents récemment supprimés à
Madrid (San Salvador) avait deux millions de biens et un seul
religieux.]
La confiscation de l'Église fut la pensée des rois depuis le treizième
siècle, la cause principale de leurs luttes contre les papes; toute la
différence, c'est que les protestants prirent, et que les catholiques
se firent donner. Henri VIII employa le schisme, François Ier le
Concordat.
Qui donc, au quatorzième siècle, du roi ou de l'Église, devait
désormais exploiter la France? telle était la question. Déjà, lorsque
Philippe mit sur le peuple le terrible impôt de la maltôte, lorsqu'il
altéra les monnaies, lorsqu'il dépouilla les Lombards, sujets ou
banquiers du Saint-Siège, il frappait Rome directement ou
indirectement, il la ruinait, il lui coupait les vivres[49].
[Note 49: Édouard Ier s'y était pris plus rudement encore; sur le
refus du clergé de payer un impôt, il le mit en quelque sorte hors la
loi, lâchant les soldats contre les prêtres, et défendant aux juges de
recevoir les plaintes de ceux-ci. (Knygthon.)--Philippe-le-Bel, au
moins, y mettait des formes: «Comme ce qui est donné vaut mieux et est
plus agréable à Dieu et aux hommes que ce qui est exigé, nous
exhortons votre charité à nous donner cette aide de la double dîme ou
cinquième.»]
Boniface usa enfin de représailles. En 1296, dans sa bulle _Clericis
laïcos_, il déclare excommuniés de fait tout prêtre qui payera, tout
laïque qui exigera subvention, prêt ou don sans l'autorisation du
Saint-Siège; et cela sans qu'aucun rang, aucun privilège puisse les
excepter. Il annulait ainsi un privilège important de nos rois, qui,
tout excommuniés qu'ils étaient comme rois, pouvaient toujours, dans
leur chapelle et portes closes, entendre la messe et communier.
Au même moment, sous prétexte de la guerre d'Angleterre, Philippe
défendait d'exporter du royaume or, argent, armes, etc. C'était
frapper Rome bien plus que l'Angleterre.
Rien de plus mystiquement hautain, de plus paternellement hostile que
la bulle en réponse: «Dans la douceur d'un ineffable amour
(_Ineffabilis amoris dulcedine sponso suo_), l'Église, unie au Christ,
son époux, en a reçu les dons, les grâces les plus amples,
spécialement le don de liberté. Il a voulu que l'adorable épouse
régnât, comme mère, sur les peuples fidèles. Qui donc ne redoutera de
l'offenser, de la provoquer? Qui ne sentira qu'il offense l'époux dans
l'épouse? Qui osera porter atteinte aux libertés ecclésiastiques,
contre son Dieu et son Seigneur? Sous quel bouclier se cachera-t-il,
pour que le marteau de la puissance d'en haut ne le réduise en poudre
et en cendre?... Ô mon fils, ne détourne point l'oreille de la voix
paternelle, etc.»
Il engage ensuite le roi à bien examiner sa situation: «Tu n'as point
considéré avec prudence les régions et les royaumes qui entourent le
tien, les volontés de ceux qui les gouvernent, ni peut-être les
sentiments de tes sujets dans les diverses parties de tes États. Lève
les yeux autour de toi, et regarde, et réfléchis. Songe que les
royaumes des Romains, des Anglais, de l'Espagne, t'entourent de toutes
parts; songe à leur puissance, à la bravoure, à la multitude de leurs
habitants, et tu reconnaîtras aisément que ce n'était pas le temps,
que ce n'était pas le jour d'attaquer, d'offenser et nous et l'Église
par de telles piqûres... Juge toi-même quelles ont dû être les pensées
du Siège apostolique, lorsque dans ces jours même où nous étions
occupés de l'examen et de la discussion des miracles qu'on attribue à
l'invocation de ton aïeul de glorieuse mémoire, tu nous as envoyé de
tels dons qui provoquent la colère de Dieu, et méritent, je ne dis pas
seulement notre indignation, mais celle de l'Église elle-même...
«Dans quel temps tes ancêtres et toi-même avez-vous eu recours à ce
Siège, sans que votre pétition fût écoutée? Et si une grave nécessité
menaçait de nouveau ton royaume, non seulement le Saint-Siège
t'accorderait les subventions des prélats et des personnes
ecclésiastiques; mais, si le cas l'exigeait, il étendrait ses mains
jusqu'aux calices, aux croix et aux vases sacrés, plutôt que de ne pas
défendre efficacement un tel royaume, qui est si cher au Saint-Siège,
et qui lui a été si longtemps dévoué.... Nous exhortons donc Ta
Sérénité royale, la prions et l'engageons à recevoir avec respect les
médicaments que t'offre une main paternelle, à acquiescer à des avis
salutaires pour toi et pour ton royaume, à corriger tes erreurs, et à
ne point laisser séduire ton âme par une fausse contagion. Conserve
notre bienveillance et celle du Saint-Siège, conserve une bonne
renommée parmi les hommes, et ne nous force point à recourir à
d'autres remèdes, à des remèdes inusités; lors même que la justice
nous y forcerait, nous en ferait un devoir, nous ne les emploierions
qu'à regret et malgré nous[50].»
[Note 50: Dupuy, _Différ._]
Ces graves paroles, mêlées de douceur et de menaces, devaient faire
impression. Aucun pontife n'avait été jusque-là plus partial pour nos
rois que Boniface. La maison de France l'avait fait pape, il est vrai;
mais, en retour, il la faisait reine, autant qu'il était en lui. Il
avait appelé en Italie Charles-de-Valois, et, en attendant l'empire
latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne, capitaine
du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la marche d'Ancône. Il
obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit ce qu'il put
pour leur procurer le trône impérial et celui de Castille. En 1298,
pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, il essaya
de les rapprocher par des mariages, et, par une sentence provisoire,
il ajourna les restitutions que Philippe devait à l'Anglais.
La papauté, toute vieillie qu'elle était déjà, apparaissait encore
comme l'arbitre du monde. Boniface VIII avait été appelé à juger entre
la France et l'Angleterre, entre l'Angleterre et l'Écosse, entre
Naples et l'Aragon, entre les empereurs Adolphe de Nassau et Albert
d'Autriche. N'y avait-il pas lieu pour le pape de se faire illusion
sur ses forces réelles?
L'infatuation fut au comble, lorsqu'en l'an 1300 Boniface promit
rémission des péchés à tous ceux qui viendraient visiter pendant
trente jours les églises des Saints-Apôtres. Ce Jubilé rappelait tout
à la fois celui des Juifs et les fêtes séculaires de Rome païenne. On
sait que le Jubilé mosaïque, revenant tous les cinquante ans, devait
rendre la liberté aux esclaves, les terres aliénées à leur premier
possesseur; il devait annuler l'histoire, défaire le temps, pour ainsi
dire, au nom du seul Éternel. La vieille Rome, dans un tout autre
point de vue, emprunta des Étrusques la doctrine des Âges[51]; mais ce
ne fut point pour y reconnaître la mobilité de ce monde, la mortalité
des empires. Rome se croyait Dieu, elle se jugeait immortelle comme
invincible, et, au retour de chaque siècle, solennisait son éternité.
[Note 51: Voy. mon _Histoire romaine_.]
En l'an 1300, la foi était grande encore. La foule fut prodigieuse à
Rome[52]. On compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y eut
plus moyen de compter. Ni les maisons, ni les églises ne suffirent à
les recevoir; ils campèrent par les rues et les places, sous des abris
construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes et sous la
voûte du ciel. On eût dit que, les temps étant accomplis, la
chrétienté venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat.
[Note 52: Au point qu'il y eut famine. Voyez le livre du cardinal de
Saint-Georges, neveu de Boniface: _De Jubilæo._]
Pour se représenter l'effet de ce prodigieux spectacle, il faut encore
voir Rome, toute déchue qu'elle est, il faut la voir pendant les fêtes
de Pâques. On oublierait presque que c'est bien là la triste Rome, la
veuve de deux antiquités.
Quel qu'ait été le motif de Boniface VIII, fiscal ou politique, je ne
lui en veux pas pour cette invention du Jubilé. Des milliers d'hommes
l'en ont, j'en suis sûr, remercié du coeur. C'était mettre une pierre
sur la route du temps, placer un point d'arrêt dans sa vie, entre les
regrets du passé et les espérances d'un meilleur, d'un moins
regrettable avenir; c'était s'arrêter en montant cette rude pente,
souffler un peu à midi, _Nel mezzo cammin di nostra vita_.
Ces âges candides croyaient qu'on pouvait fuir le mal en changeant de
lieu, voyager du péché à la sainteté, laisser le diable avec l'habit
qu'on dépose pour prendre celui du pèlerin. N'est-ce donc pas quelque
chose d'échapper à l'influence des lieux, des habitudes, de se
dépayser, de s'orienter à une vie nouvelle? N'y a-t-il pas une
mauvaise puissance d'infatuation et d'aveuglement dans ces lieux où le
coeur se prend, que ce soit les Charmettes de Jean-Jacques, ou la
Pinada de Byron, ou ce lac d'Aix-la-Chapelle dont, selon la tradition,
Charlemagne fut ensorcelé?
Ne nous étonnons pas si nos aïeux aimèrent tant les pèlerinages, s'ils
attribuèrent à la visite des lointains sanctuaires une vertu de
régénération. «Le vieillard, tout blanc et chenu, se sépare des lieux
où il a fourni sa carrière, et de sa famille alarmée qui se voit
privée d'un père chéri.--Vieux, faible et sans haleine, il se traîne
comme il peut, s'aidant de bon vouloir, tout rompu qu'il est par les
ans, par la fatigue du chemin.--Il vient à Rome pour y voir la
semblance de Celui que, là-haut encore, il espère bien revoir au
ciel[53]...»
[Note 53: Pétrarque.]
Mais il en est qui n'arrivent pas, qui restent en chemin... La plupart
de nos lecteurs se rappellent ici ce petit tableau de Robert, la
pèlerine romaine assise dans la campagne aride; elle ne voit ni ses
pieds ensanglantés, ni son nourrisson sur ses genoux, altéré et
haletant, pourvu qu'elle atteigne la colline bénie qui plane au loin à
l'horizon: _Monte di gioja!_...
Et quand le but du voyage, c'était Rome! quand au renouvellement du
siècle, au moment solennel où sonnait une heure de la vie du monde, on
atteignait la grande ville, et que ces monuments, ces vieux tombeaux,
jusque-là seulement ouïs et célébrés, on les voyait, on les touchait;
alors, se retrouvant contemporain de tous les siècles, et des consuls
et des martyrs, ayant de station en station, du Colisée au Capitole et
du Panthéon à Saint-Pierre, revécu toute l'histoire, ayant vu toute
mort et toute ruine, on s'en allait, on se remettait en marche vers la
patrie, vers le tombeau natal, mais avec moins de regret, et d'avance
tout consolé de mourir.
L'Église, comme ces milliers d'hommes qui venaient la visiter, trouva
dans ce Jubilé de l'an 1300 le point culminant de sa vie historique.
La descente commença dès lors. Dans cette foule même se trouvaient les
hommes redoutables qui allaient ouvrir un monde nouveau. Les uns,
froids et impitoyables politiques, comme l'historien Jean Villani; les
autres, chagrins et superbes, comme Dante, qui, lui aussi, allait se
faire son Jubilé. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants; le
poète convoqua dans sa _Comédie_ tous les morts; il fit la revue du
monde fini, le classa, le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité,
comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut
dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé: on ne l'a pas retrouvé
depuis. Le moyen âge avait vécu; la vie est un mystère, qui périt
lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la _Divina
Commedia_, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo Santo de
Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la
couronner, la mettre glorieusement au tombeau.
N'accusons pas le pape, si cet octogénaire, vieil avocat, et nourri
dans les ruses et les plus prosaïques intrigues[54], se laissa gagner
lui-même à la grandeur, à la poésie de ce moment, où il vit le genre
humain réuni à Rome et à genoux devant lui... Il est d'ailleurs une
sombre puissance de vertige dans cette ville tragique. Les souverains
de Rome, ses Empereurs, ont paru souvent comme fous. Et même au
quatorzième siècle, Cola Rienzi, le fils d'une blanchisseuse, devenu
tribun de Rome, ne tournait-il pas son épée vers les trois parties du
globe, en disant: «Ceci et ceci, cela encore, est à moi?»
[Note 54: _App._ 12.]
À plus forte raison, le pape se croyait-il le maître du monde. Lorsque
Albert d'Autriche se fit empereur par la mort d'Adolphe de Nassau,
Boniface, indigné, mit la couronne sur sa tête, saisit une épée, et
s'écria: «C'est moi qui suis César, c'est moi qui suis l'empereur,
c'est moi qui défendrai les droits de l'Empire.» Au Jubilé de 1300,
il parut, au milieu de cette multitude de toute nation, avec les
insignes impériaux; il fit porter devant lui l'épée et le sceptre sur
la boule du monde, et un héraut allait criant: «Il y a ici deux épées;
Pierre, tu vois ici ton successeur; et vous, ô Christ! regardez votre
vicaire.» Il expliquait ainsi les deux épées qui se trouvèrent dans le
lieu où Jésus-Christ fit la Cène avec ses apôtres.
Cette outrecuidance pontificale devait perpétuer la guerre des deux
puissances, ecclésiastique et civile. La lutte qui semblait finie avec
la maison de Souabe, est reprise par celle de France. Guerre d'idées,
non de personnes, de nécessité, non de volonté. Le pieux Louis IX la
commence, le sacrilège Philippe IV la continue.
«Reconnaître deux puissances et deux principes, dit Boniface dans sa
bulle _Unam sanctam_, c'est être hérétique et manichéen...» Mais le
monde du moyen âge est manichéen, il mourra tel; toujours il sentira
en lui la lutte des deux principes.--_Que cherches-tu?_--_La paix._
C'est le mot du monde. L'homme est double; il y a en lui le Pape et
l'Empereur[55].
[Note 55: _App._ 13.]
La paix! Elle est dans l'harmonie, sans doute; mais, d'âge en âge, on
l'a cherchée dans l'unité. Dès le second siècle, saint Irénée écrit
contre les Gnostiques son livre: De l'unité du principe du monde: _De
Monarchia._ C'est encore le titre de Dante: _De Monarchia_: De l'unité
du monde social[56].
[Note 56: _App._ 14.]
Le livre de Dante est bizarre. Sa formule, c'est la paix, comme
condition du développement, la paix sous un monarque unique. Ce
monarque, possédant tout, ne peut rien désirer, et partant, il est
impeccable. Ce qui fait le mal, c'est la concupiscence; où il n'y a
plus limite, que désirer? quelle concupiscence peut naître[57]? tel
est le raisonnement de Dante. Reste à prouver que cet idéal peut être
réel, que ce réel est le peuple romain[58]; qu'enfin le peuple romain
a transmis sa souveraineté à l'empereur d'Allemagne.
[Note 57: _App._ 15.]
[Note 58: Il le prouve: 1º par l'origine de Romulus, descendant tout à
la fois d'Europe et d'Atlas (l'Afrique); 2º par les miracles que Dieu
a faits pour Rome: ainsi les ancilia de Numa, les oies du Capitole,
etc.; 3º par la bonté que Rome a montrée au monde, en voulant bien le
conquérir, etc.]
Ce livre est une belle épitaphe gibeline pour l'Empire allemand:
l'Empire en 1300, ce n'est plus exclusivement l'Allemagne: c'est
désormais tout empire, toute royauté; c'est le pouvoir civil en tout
pays, surtout en France. Les deux adversaires sont maintenant l'Église
et le fils aîné de l'Église. Des deux côtés, prétentions sans bornes:
deux infinis en face. Le roi, s'il n'est pas le seul roi, est du moins
le plus grand roi du monde; le plus révéré encore depuis saint Louis.
Fils aîné de l'Église, il veut être plus âgé que sa mère: «Avant qu'il
n'y eût des clercs, dit-il, le roi avait en garde le royaume de
France[59].»
[Note 59: «Antequam essent clerici, rex Franciæ habebat custodiam
regni sui, et poterat statuta facere.»]
La querelle s'était déjà émue à l'occasion des biens d'Église; mais
il y avait d'autres motifs d'irritation. Boniface avait décidé entre
Philippe et Édouard, non comme ami et personne privée, mais comme
pape. Le comte d'Artois, indigné de la partialité du pontife pour les
Flamands, arracha la bulle au légat et la jeta au feu. En
représailles, Boniface favorisa Albert d'Autriche contre
Charles-de-Valois, qui prétendait à la couronne impériale. De son
côté, Philippe mit la main sur les régales de Laon, de Poitiers et de
Reims. Il accueillait les mortels ennemis de Boniface, les Colonna,
ces rudes gibelins, ces chefs des brigands romains contre les papes.
L'explosion eut lieu au sujet d'un bien mal acquis, que depuis un
siècle se disputaient le pape et le roi. Je parle de cette sanglante
dépouille du Languedoc. Boniface VIII paya pour Innocent III.
L'hommage de Narbonne, rendu directement au roi par le vicomte, était
vivement réclamé par l'archevêque (1300). L'archevêque eût voulu
s'arranger. Le pape le menaça d'excommunication, s'il traitait sans la
permission du Saint-Siège. Il cita à Rome l'homme du roi, et, de plus,
menaça Philippe, s'il ne se désistait du comté de Melgueil, dont ses
officiers dépouillaient l'église de Maguelone.
Ce n'est pas tout: le pape avait, malgré Philippe, créé, dans ce
dangereux Languedoc, à la porte du comte de Foix et du roi d'Aragon,
un nouvel évêché pris sur le diocèse de Toulouse, l'évêché de Pamiers.
Il avait fait évêque un homme à lui, Bernard de Saisset. Ce fut
justement ce Saisset qu'il envoya au roi pour lui rappeler sa
promesse d'aller à la croisade, et le sommer de mettre en liberté le
comte de Flandre et sa fille. De telles paroles ne se disaient pas
impunément à Philippe-le-Bel.
Ce Saisset, qui parlait si hardiment, était déjà désigné au roi, par
l'évêque de Toulouse, comme l'auteur d'un vaste complot qui eût enlevé
tout le Midi aux Français. Saisset appartenait à la famille des
anciens vicomtes de Toulouse. Il était l'ami de tous les hommes
distingués, de toute la noblesse municipale de cette grande cité. Il
rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc au profit du comte de
Foix, ou du comte de Comminges, qui descendait des Raimonds de
Toulouse, tant regrettés de leurs anciens sujets[60].
[Note 60: _App._ 16.]
Ces grands seigneurs du Midi n'avaient ni les forces, ni l'amour du
pays, ni la hauteur de courage, qu'une telle entreprise eût demandés.
Le comte de Comminges se signa, en entendant des propositions si
hardies: «Ce Saisset est un diable, dit-il, plutôt qu'un homme[61].»
Le comte de Foix joua un rôle plus odieux. Il reçut les confidences de
Saisset, pour les transmettre au roi par l'évêque de Toulouse[62]. On
sut par lui que Saisset se chargeait de demander pour le fils du comte
de Foix la fille du roi d'Aragon, qui, disait-il, était son ami. Il
avait dit encore: «Les Français ne feront jamais de bien, mais plutôt
du mal au pays.» Il ne voulait pas terminer avec le comte de Foix les
démêlés de son évêché, à moins que ce seigneur ne s'arrangeât avec les
comtes d'Armagnac et de Comminges, et ne réunît ainsi tout le pays
sous son influence.
[Note 61: «Iste non est homo, sed diabolus», témoignage du comte
lui-même.]
[Note 62: Cet évêque de Toulouse était détesté dans son diocèse comme
Français, comme étranger à la langue du pays.]
On attribuait à Saisset des mots piquants contre le roi: «Votre roi de
France, disait-il, est un faux monnayeur. Son argent n'est que de
l'ordure... Ce Philippe-_le-Bel_ n'est ni un homme, ni même une bête;
c'est une image, et rien de plus... Les oiseaux, dit la fable, se
donnèrent pour roi le _duc_, grand et bel oiseau, il est vrai, mais le
plus vil de tous. La pie vint un jour se plaindre au roi de
l'épervier, et le roi ne répondit rien (_nisi quod flevit_). Voilà
votre roi de France; c'est le plus bel homme qu'on puisse voir, mais
il ne sait que regarder les gens... Le monde est aujourd'hui comme
mort et détruit, à cause de la malice de cette cour... Mais saint
Louis m'a dit plus d'une fois que la royauté de France périrait en
celui qui est le dixième roi, à partir d'Hugues-Capet.»
Deux commissaires de Philippe, un laïque et un prêtre, étant venus en
Languedoc pour instrumenter contre Saisset, il comprit son danger et
voulut se sauver à Rome. Les hommes du roi ne lui en laissèrent pas le
temps. Ils le prirent de nuit, dans son lit, et l'enlevèrent à Paris,
avec ses serviteurs, qui furent mis à la torture. Cependant le roi
envoyait au pape, non pour se justifier d'avoir violé les privilèges
de l'Église, mais pour demander la dégradation de l'évêque, avant de
le mettre à mort. La lettre du roi respire une étrange soif de sang:
«Le roi requiert le souverain pontife d'appliquer tel remède,
d'exercer le dû de son office, de telle sorte que cet homme de mort
(_dictus vir mortis_), dont la vie souille même le lieu qu'il habite,
il le prive de tout ordre, le dépouille de tout privilège clérical, et
que le seigneur roi puisse, de ce traître à Dieu et aux hommes, de cet
homme enfoncé dans la profondeur du mal, endurci et sans espoir de
correction, que le roi en puisse par voie de justice faire à Dieu un
excellent sacrifice. Il est si pervers que tous les éléments doivent
lui manquer dans la mort, puisqu'il offense Dieu et toute
créature[63].»
[Note 63: Imitation pédantesque d'un passage du discours de Cicéron,
_Pro Roscio Amerino_, sur le supplice du parricide.]
Le pape réclama l'évêque, déclara suspendre le privilège qu'avaient
les rois de France de ne pouvoir être excommuniés et convoqua le
clergé de France à Rome pour le 1er novembre de l'année suivante.
Enfin il adressa au roi la bulle _Ausculta, fili_: «Écoute, mon fils,
les conseils d'un père tendre...» Le pape commençait par ces paroles
irritantes, dont ses adversaires surent bien profiter: «Dieu nous a
constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et des royaumes, nous
imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire,
disperser, dissiper, et pour édifier et planter sous son nom et par sa
doctrine...» Du reste, la bulle était, sous forme paternelle, une
récapitulation de tous les griefs du pape et de l'Église.
Le chancelier Pierre Flotte se chargea de porter la réponse au pape.
La réponse, c'était que le roi ne lâchait pas son prisonnier, qu'il
le remettait seulement à garder à l'archevêque de Narbonne, que l'or
et l'argent ne sortiraient plus de France, que les prélats n'iraient
point à Rome. Ce fut une rude insulte pour le pape encore triomphant
de son Jubilé, quand ce petit avocat borgne[64] vint lui parler si
librement. L'altercation fut violente. Le pape le prit de haut: «Mon
pouvoir, dit-il, renferme les deux.» Pierre Flotte répondit par un
aigre distinguo: «Oui, mais votre pouvoir est verbal, celui du roi
réel.» Le Gascon Nogaret, qui était venu avec Pierre Flotte, ne put se
contenir; il parla avec la violence et l'emportement méridional sur
les abus de la cour pontificale, sur la conduite même du pape. Ils
sortirent ainsi de Rome, enragés dans leur haine d'avocats contre les
prêtres, ayant outragé le pape, et sûrs de périr s'ils ne le
prévenaient.
[Note 64: «Belial ille, Petrus Flote, semi vivens corpore, menteque
totaliter excæcatus.» (Bulle de Boniface aux prélats de France.)]
Pour soulever tout le monde contre Boniface, il fallait tirer quelques
propositions bien claires et bien choquantes du doucereux bavardage où
la cour de Rome aimait à noyer sa pensée. Ils arrangèrent donc entre
eux une brutale petite bulle où le pape exprimait crûment toutes ses
prétentions. En même temps, ils faisaient courir une fausse réponse à
la fausse bulle, où le roi parlait au pape avec une violence et une
grossièreté populacières. Cette réponse, bien entendu, n'était pas
destinée à être envoyée, mais elle devait avoir deux effets. D'abord
elle avilissait le pouvoir sacro-saint, auquel on jetait impunément
cette boue. Ensuite, elle indiquait que le roi se sentait fort, ce qui
est le moyen de l'être en effet.
«Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi
des Francs. Crains Dieu et observe ses commandements. Nous voulons que
tu saches que tu nous es soumis dans le temporel comme dans le
spirituel; que la collation des bénéfices et des prébendes ne
t'appartient point; que si tu as la garde des bénéfices vacants, c'est
pour en réserver les fruits aux successeurs. Que si tu en as conféré
quelqu'un, nous déclarons cette collation invalide, et nous la
révoquons si elle a été exécutée, déclarant hérétiques tous ceux qui
pensent autrement. Donné au Latran, aux nones de décembre, l'an 7 de
notre pontificat.» C'est la date de la bulle _Ausculta, fili_.
«Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface, qui se
donne pour pape, peu ou point de salut. Que ta Très grande Fatuité
sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel; que la
collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par le
droit royal; que les fruits en sont à nous; que les collations faites
et à faire par nous sont valides au passé et à l'avenir; que nous
maintiendrons leurs possesseurs de tout notre pouvoir, et que nous
tenons pour fous et insensés ceux qui croiront autrement.»
Ces étranges paroles qui eussent, un siècle plus tôt, armé tout le
royaume contre le roi, furent bien reçues de la noblesse et du peuple
des villes. On fit alors un pas de plus; on compromit directement la
noblesse avec le pape. Le 11 février 1302, en présence du roi et d'une
foule de seigneurs et de chevaliers, au milieu du peuple de Paris, la
petite bulle fut brûlée, et cette exécution fut ensuite criée à son de
trompe par toute la ville[65]. Encore deux cents ans, un moine
allemand fera de son autorité privée ce que Pierre Flotte et Nogaret
font maintenant au nom du roi de France.
[Note 65: _App._ 17.]
Mais il fallait engager tout le royaume dans la querelle. Le pape
avait convoqué les prélats à Rome pour le 1er novembre; le roi
convoqua les États pour le 10 avril; non plus les États du clergé et
de la noblesse, non plus les États du Midi, comme saint Louis les
avait rassemblés, mais les États du Midi et du Nord, les États des
trois ordres: clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Ces États
généraux de Philippe-le-Bel sont l'ère nationale de la France, son
acte de naissance. Elle a été ainsi baptisée dans la basilique de
Notre-Dame, où s'assemblèrent ces premiers États[66]. De même que le
Saint-Siège, au temps de Grégoire VII et d'Alexandre III, s'était
appuyé sur le peuple, l'ennemi du Saint-Siège appelle maintenant le
peuple à lui. Ces bourgeois, maires, échevins, consuls des villes,
sous quelque forme humble et servile qu'ils viennent d'abord répéter
les paroles du roi et des nobles, ils n'en sont pas moins la première
apparition du peuple.
[Note 66: Ont-ils été les premiers? M. de Stadler signale des
assemblées partielles en 1294, et une assemblée générale à Paris en
1295. Philippe-le-Bel avait déjà plus d'une fois demandé des subsides
à des assemblées de députés des trois ordres, soit sous la forme
d'États provinciaux, soit sous la forme d'États généraux.]
Pierre Flotte ouvrit les États (10 avril 1302) d'une manière habile et
hardie. Il attaqua les premières paroles de la bulle _Ausculta, fili_:
«Dieu nous a constitué au-dessus des rois et des royaumes...» Puis il
demanda si les Français pouvaient, sans lâcheté, se soumettre à ce que
leur royaume, toujours libre et indépendant, fût ainsi placé dans le
vasselage du pape. C'était confondre adroitement la dépendance morale
et religieuse avec la dépendance politique, toucher la fibre féodale,
réveiller le mépris de l'homme d'armes contre le prêtre. Le bouillant
comte d'Artois, qui déjà avait arraché au légat et déchiré la bulle
_Ausculta_, prit la parole et dit que, s'il convenait au roi d'endurer
ou de dissimuler les entreprises du pape, les seigneurs ne les
souffriraient pas. Cette flatterie brutale, sous forme de liberté et
de hardiesse, fut applaudie des nobles. En même temps, on leur fit
signer et sceller une lettre en langue vulgaire, non au pape, mais aux
cardinaux. La lettre était probablement tout écrite d'avance par les
soins du chancelier, car elle est datée du 10 avril, du jour même où
les États furent assemblés. Dans cette longue épître, les seigneurs,
après avoir souhaité aux cardinaux «continuel accroissement de
charité, d'amour et de toutes bonnes aventures à leur désir»,
déclarent que, quant aux dommages que «celuy qui en présent est ou
siège du gouvernement de l'Église», dit être faits par le roi, ils ne
veulent, «ne eux, ne les universités, ne li peuple du royaume, avoir
ne correction ne amende, par autre fors que par ledit nostre Sire le
Roi». Ils accusent «cil qui à présent siet ou siège du gouvernement de
l'Église» de tirer beaucoup d'argent de la conférence et collation des
archevêques, évêques et autres bénéficiers, «si que li mêmes peuples,
qui leur est soubgez, soient grevez et rançonnez. Ne li prélas ne
poent donner leurs bénéfices _aux nobles_ clercs et autres bien nez et
bien lettrez de leurs dioceses, _de qui antecessours les églises sont
fondées_». Les seigneurs signèrent certainement de grand coeur ce
dernier mot où l'habile rédacteur insinuait que les bénéfices, fondés
pour la plupart par leurs ancêtres, devaient être donnés à leurs
cadets ou à leurs créatures, ainsi que cela se fait en Angleterre,
surtout depuis la Réforme. C'était attacher à la défaite du pape le
retour des biens immenses dont les seigneurs s'étaient dépouillés pour
l'Église dans les âges de ferveur religieuse[67].
[Note 67: _App._ 18.]
La lettre des bourgeois fut calquée sur celle des nobles, si nous en
jugeons par la réponse des cardinaux. Mais elle n'a pas été conservée,
soit qu'on n'ait daigné en tenir compte, soit qu'on ait craint que le
dernier des trois ordres ne tirât plus tard avantage du langage hardi
qu'on lui avait permis de prendre dans cette occasion.
La lettre des membres du clergé est tout autrement modérée et douce.
D'abord elle est adressée au pape: «Sanctissimo patri ac domino suo
carissimo...» Ils exposent les griefs du roi et réclament son
indépendance quant au temporel. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu
pour l'adoucir; ils l'ont supplié de permettre qu'ils allassent aux
pieds de la béatitude apostolique. Mais la réponse est venue du roi et
des barons qu'on ne leur permettrait aucunement de sortir du royaume.
Ils sont tenus au roi par leur serment de fidélité à la conservation
de sa personne, de ses honneurs et libertés, à celle des droits du
royaume, _d'autant plus que nombre d'entre eux tiennent des duchés,
comtés, baronies et autres fiefs_. Enfin, dans cette nécessité
extrême, ils ont recours à la providence de Sa Sainteté, «avec des
paroles pleines de larmes et des sanglots mêlés de pleurs, implorant
sa clémence paternelle, etc.».
Cette lettre, si différente de l'autre, contient pourtant également le
grand grief de la noblesse: «Les prélats n'ont plus de quoi donner,
pas même de quoi _rendre_, aux nobles _dont les ancêtres ont fondé les
églises_[68].»
[Note 68: _App._ 19.]
Pendant que la lutte s'engageait ainsi contre le pape, une grande et
terrible nouvelle avait compliqué l'embarras. Les États s'étaient
assemblés le 10 avril. Mais, le 21 mars, le massacre des Vêpres
siciliennes s'était renouvelé à Bruges. Quatre mille Français avaient
été égorgés dans cette ville.
La noblesse était réunie aux États. Il ne s'agissait que de la faire
chevaucher vers la Flandre, tout animée de colère qu'elle était déjà,
toute gonflée d'orgueil féodal, et de lui faire gagner une belle
bataille sur les Flamands, qui eût été une victoire sur le pape.
Pierre Flotte, si engagé dans cette cause, ne pouvait perdre le roi de
vue. Tout chancelier qu'il était et homme de robe longue, il monta à
cheval avec les hommes d'armes.
Les Flamands, qui avaient appelé les Français, en étaient cruellement
punis. La malveillance mutuelle avait éclaté dès le premier jour.
Édouard ayant laissé le comte à ses propres forces pour faire tête à
Wallace, les Français le poussèrent de place en place et lui
persuadèrent de se livrer à Philippe, qui le traiterait bien. Le bon
traitement fut de rentrer dans la prison du Louvre, où déjà sa fille
était morte.
Le roi des Français n'avait eu qu'à prendre paisiblement possession
des Flandres. Il ne soupçonnait pas lui-même l'importance de sa
conquête. Quand il mena la reine avec lui voir ces riches et fameuses
villes de Gand et de Bruges, ils en furent éblouis, effrayés. Les
Flamands allèrent au-devant en nombre innombrable, curieux de voir un
roi. Ils vinrent bien vêtus[69], gros et gras, chargés de lourdes
chaînes d'or. Ils croyaient faire honneur et plaisir à leur nouveau
seigneur. Ce fut tout le contraire. La reine ne leur pardonna pas
d'être si braves, aux femmes encore moins: «Ici, dit-elle avec dépit,
je n'aperçois que des reines.»
[Note 69: «Tricolori vestitu... Primates inter se dissidentes duos
habebant, colores, multitudo addidit tertium.» (Meyer.)]
Le gouverneur royal Châtillon s'attacha à les guérir de cet orgueil,
de cette richesse insolente. Il leur ôta leurs élections municipales
et le maniement de leurs affaires; c'était mettre les riches contre
soi. Puis il frappa les pauvres: il mit l'impôt d'un quart sur le
salaire quotidien de l'ouvrier. Le Français, habitué à vexer nos
petites communes, ne savait pas quel risque il y avait à mettre en
mouvement ces prodigieuses fourmilières, ces formidables guêpiers de
Flandre. Le lion couronné de Gand, qui dort aux genoux de la
Vierge[70], dormait mal et s'éveillait souvent. La cloche de Roland
sonnait pour l'émeute plus fréquemment que pour le feu.--_Roland!
Roland! tintement, c'est incendie! volée, c'est soulèvement[71]!_
[Note 70: _App._ 20.]
[Note 71: _App._ 21.]
Il n'était pas difficile de prévoir. Le peuple commençait à parler
bas, à s'assembler à la tombée du jour[72]. Il n'y avait pas vingt ans
qu'avaient eu lieu les Vêpres siciliennes.
[Note 72: «Convenire, conferre, colloqui inter se sub crepusculum
noctis multitudo.» (Meyer.)]
D'abord trente chefs de métiers vinrent se plaindre à Châtillon de ce
qu'on ne payait pas les ouvrages commandés pour le roi. Le grand
seigneur, habitué aux droits de corvée et de pourvoierie, trouva la
réclamation insolente et les fit arrêter. Le peuple en armes les
délivra et tua quelques hommes, au grand effroi des riches, qui se
déclarèrent pour les gens du roi. L'affaire fut portée au parlement.
Voilà le parlement de Paris qui juge la Flandre, comme tout à l'heure
il jugeait le roi d'Angleterre.
Le parlement décida que les chefs de métiers devaient rentrer en
prison. Parmi les chefs se trouvaient deux hommes aimés du peuple, le
doyen des bouchers et celui des tisserands. Celui-ci, Peter Koenig
(Pierre-le-Roi), était un homme pauvre et de mauvaise mine, petit et
borgne, mais un homme de tête, un rude harangueur de carrefour[73]. Il
entraîna les gens de métiers hors de Bruges, leur fit massacrer tous
les Français dans les villes et châteaux voisins. Puis ils rentrèrent
la nuit. Des chaînes étaient tendues pour empêcher les Français de
_courir la ville_; chaque bourgeois s'était chargé de dérober au
cavalier logé chez lui sa selle et sa bride. Le 21 mars 1302, tous les
gens du peuple se mettent à battre leurs chaudrons; un boucher frappe
le premier, les Français sont partout attaqués, massacrés. Les femmes
étaient les plus furieuses à les jeter par les fenêtres; ou bien on
les menait aux halles, où ils étaient égorgés. Le massacre dura trois
jours; douze cents cavaliers, deux mille sergents à pied y périrent.
[Note 73: _App._ 22.]
Après cela, il fallait vaincre; les gens de Bruges marchèrent d'abord
sur Gand, dans l'espoir que cette grande ville se joindrait à eux.
Mais les Gantais furent retenus par leurs gros fabricants[74],
peut-être aussi par la jalousie de Gand contre Bruges. Les Brugeois
n'eurent pour eux, outre le Franc de Bruges, qu'Ypres, l'Écluse,
Newport, Berghes, Furnes et Gravelines, qui les suivirent de gré ou de
force. Ils avaient mis à la tête de leurs milices un fils du comte de
Flandre et un de ses petits-fils, qui était clerc, et qui se défroqua
pour se battre avec eux.
[Note 74: _App._ 23.]
Ils étaient dans Courtrai, lorsque l'armée française vint camper en
face. Ces artisans, qui n'avaient guère combattu en rase campagne,
auraient peut-être reculé volontiers. Mais la retraite était trop
dangereuse dans une grande plaine et devant toute cette cavalerie. Ils
attendirent donc bravement. Chaque homme avait mis devant lui à terre
son _guttentag_ ou pieu ferré. Leur devise était belle: _Scilt und
vriendt_, Mon ami et mon bouclier. Ils voulurent communier ensemble,
et se firent dire la messe. Mais, comme ils ne pouvaient tous recevoir
l'eucharistie, chaque homme se baissa, prit de la terre et en mit dans
sa bouche[75]. Les chevaliers qu'ils avaient avec eux, pour les
encourager, renvoyèrent leurs chevaux; et en même temps qu'ils se
faisaient ainsi fantassins, ils firent chevaliers les chefs des
métiers. Ils savaient tous qu'ils n'avaient pas de grâce à attendre.
On répétait que Châtillon arrivait avec des tonneaux pleins de cordes
pour les étrangler. La reine avait, disait-on, recommandé aux Français
que quand ils tueraient les porcs flamands, ils n'épargnassent pas les
truies flamandes[76].
[Note 75: _App._ 24.]
[Note 76: _App._ 25.]
Le connétable Raoul de Nesle proposait de tourner les Flamands et de
les isoler de Courtrai. Mais le cousin du roi, Robert d'Artois, qui
commandait l'armée, lui dit brutalement: «Est-ce que vous avez peur de
ces lapins, ou bien avez-vous de leur poil?» Le connétable, qui avait
épousé une fille du comte de Flandre, sentit l'outrage et répondit
fièrement: «Sire, si vous venez où j'irai, vous irez bien avant!» En
même temps il se lança en aveugle à la tête des cavaliers dans une
poussière de juillet (11 juillet 1302). Chacun s'efforçant de le
suivre et craignant de rester à la queue, les derniers poussaient les
premiers; ceux-ci, approchant des Flamands, trouvèrent, ce qu'on
trouve partout dans ce pays coupé de fossés et de canaux, un fossé de
cinq brasses de large[77]. Ils y tombèrent, s'y entassèrent; le fossé
étant en demi-lune, il n'y avait pas moyen de s'écouler par les côtés.
Toute la chevalerie de France vint s'enterrer là: Artois, Châtillon,
Nesle, Brabant, Eu, Aumale, Dammartin, Dreux, Soissons, Tancarville,
Vienne, Melun, une foule d'autres, le chancelier aussi, qui sans doute
ne comptait pas périr en si glorieuse compagnie.
[Note 77: Oudegherst ne parle pas du fossé, sans doute pour rehausser
la gloire des Flamands.]
Les Flamands tuaient à leur aise ces cavaliers désarçonnés; ils les
choisissaient dans le fossé. Quand les cuirasses résistaient, ils les
assommaient avec des maillets de plomb ou de fer[78]. Ils avaient
parmi eux bon nombre de moines ouvriers[79], qui s'acquittaient en
conscience de cette sanglante besogne. Un seul de ces moines prétendit
avoir assommé quarante chevaliers et quatorze cents fantassins;
évidemment le moine se vantait. Quatre mille éperons dorés (un autre
dit sept cents), furent pendus dans la cathédrale de Courtrai. Triste
dépouille qui porta malheur à la ville. Quatre-vingts ans après,
Charles VI vit les éperons et fit massacrer tous les habitants.
[Note 78: _App._ 26.]
[Note 79: Meyer.]
Cette terrible défaite, qui avait exterminé toute l'avant-garde de
l'armée de France, c'est-à-dire la plupart des grands seigneurs, cette
bataille qui ouvrait tant de successions, qui faisait tomber tant de
fiefs à des mineurs sous la tutelle du roi, affaiblit pour un moment
sa puissance militaire sans doute, mais elle ne lui ôta rien de sa
vigueur contre le pape. En un sens, la royauté en était plutôt
fortifiée. Qui sait si le pape n'eût trouvé moyen de tourner contre le
roi quelques-uns de ces grands feudataires qui avaient signé, il est
vrai, la fameuse lettre; mais qui, revenant tous de la guerre de
Flandre, revenant riches et vainqueurs, eussent moins craint la
royauté?
Il renonçait à confondre les deux puissances, comme il avait paru
vouloir le faire jusque-là. Mais lorsqu'on eut appris à Rome la
défaite de Philippe à Courtrai, la cour pontificale changea de
langage; un cardinal écrivit au duc de Bourgogne que le roi était
excommunié pour avoir défendu aux prélats de venir à Rome, que le pape
ne pouvait écrire à un excommunié, qu'il fallait avant tout qu'il fît
pénitence. Cependant les prélats, ralliés au pape par la défaite du
roi, partirent pour Rome au nombre de quarante-cinq. C'était comme une
désertion en masse de l'Église gallicane. Le roi perdait d'un coup
tous ses évêques, de même qu'il venait de perdre presque tous ses
barons à Courtrai[80].
[Note 80: _App._ 27.]
Ce gouvernement de gens de loi montra une vigueur et une activité
extraordinaires. Le 23 mars, une grande ordonnance très populaire fut
proclamée pour la réformation du royaume. Le roi y promit bonne
administration, justice égale, répression de la vénalité, protection
aux ecclésiastiques, égards aux privilèges des barons, garantie des
personnes, des biens, des coutumes. Il promettait la douceur, et il
s'assurait la force. Il releva le Châtelet et sa police armée, ses
sergents; sergents à pied, sergents à cheval, sergents à la douzaine,
sergents du guet.
Les deux adversaires, près de se choquer, ne voulurent laisser rien
derrière eux. Ils sacrifièrent tout à l'intérêt de cette grande lutte.
Le pape s'accommoda avec Albert d'Autriche, et le reconnut pour
empereur. Il lui fallait quelqu'un à opposer au roi de France. Le roi
acheta la paix aux Anglais par l'énorme sacrifice de la Guyenne (20
mai). Quelle dut être sa douleur, quand il lui fallut rendre à son
ennemi ce riche pays, ce royaume de Bordeaux!
Mais c'est qu'il fallait vaincre ou périr[81]. Le 12 mars, l'homme
même du roi, le successeur de Pierre Flotte, ce hardi Gascon Nogaret
lut et signa un furieux manifeste contre Boniface[82].
[Note 81: Déjà on avait mis en avant un Normand, maître Pierre Dubois,
avocat au bailliage de Coutances, qui donna contre le pape une
consultation triplement bizarre pour le style, l'érudition et la
logique. _App._ 28.]
[Note 82: Dans la suscription, il se fait appeler _Chevalier et
vénérable professeur en droit_. Il s'était fait faire chevalier, en
effet, par le roi, en 1297. Mais il n'a pas osé ici, dans une
assemblée de la noblesse, signer lui-même cette qualité.]
«Le glorieux prince des apôtres, le bienheureux Pierre, parlant en
esprit, nous a dit que, tout comme aux temps anciens, de même dans
l'avenir, il viendra de faux prophètes qui souilleront la voie de
vérité, et qui, dans leur avarice, dans leurs fallacieuses paroles,
trafiqueront de nous-mêmes, à l'exemple de ce Balaam qui aima le
salaire de l'iniquité. Balaam eut pour correction et avertissement une
bête qui, prenant la voix humaine, proclama la folie du faux
prophète... Ces choses annoncées par le père et patriarche de
l'Église, nous les voyons de nos yeux réalisées à la lettre. En effet,
dans la chaire du bienheureux Pierre siège ce maître de mensonges,
qui, quoique _Mal-faisant_ de toute manière, se fait appeler
_Boniface_[83]. Il n'est pas entré par la porte du bercail du
Seigneur, ni comme pasteur et ouvrier, mais plutôt comme voleur et
brigand... Le véritable époux vivant encore (Célestin V), il n'a pas
craint de violer l'Épouse d'un criminel embrassement. Le véritable
époux, Célestin, n'a pas consenti à ce divorce. En effet, comme disent
les lois humaines: _Rien de plus contraire au consentement que
l'erreur_... Celui-là ne peut épouser, qui, du vivant d'un premier
mari non indigne, a souillé le mariage d'adultère. Or, comme ce qui se
commet contre Dieu fait tort et injure à tous, et que dans un si grand
crime on admet à témoigner le premier venu, _même la femme, même une
personne infâme_; moi donc, ainsi que la bête qui, par la vertu du
Seigneur, prit la voix d'homme parfait pour reprendre la folie du faux
prophète prêt à maudire le peuple béni, j'adresse à vous ma supplique,
très excellent prince, seigneur Philippe, par la grâce de Dieu roi de
France, pour qu'à l'exemple de l'ange qui présenta l'épée nue à ce
maudisseur du peuple de Dieu, vous qui êtes oint pour l'exécution de
la justice, vous opposiez l'épée à cet autre et plus funeste Balaam,
et l'empêchiez de consommer le mal qu'il prépare au peuple.»
[Note 83: _App._ 29.]
Rien ne fut décidé. Le roi louvoyait encore. Il permit à trois évêques
d'excuser la défense qu'il avait faite aux prélats. Le pape envoya un
légat, sans doute pour tâter le clergé de France, et voir s'il
voudrait remuer. Mais rien ne bougea. Le roi dit au légat qu'il
prendrait pour arbitres les ducs de Bretagne et de Bourgogne; c'était
flatter la noblesse et s'en assurer; du reste, il ne cédait rien.
Alors le pape adressa au légat un bref dans lequel il déclarait que le
roi avait encouru l'excommunication, comme ayant empêché les prélats
de se rendre à Rome.
Le légat laissa le bref et s'enfuit. Le roi saisit deux prêtres qui
l'avaient apporté avec le légat et les ecclésiastiques qui le
copiaient. Le bref était du 13 avril. Deux mois après (jour pour
jour), les deux avocats qui succédaient à Pierre Flotte agirent contre
Boniface: Plasian accusa, Nogaret exécuta. Le premier, en présence des
barons assemblés en États au Louvre, prononça un réquisitoire contre
Boniface[84] et un appel au prochain concile. Aux accusations
précédentes, Plasian ajoutait celle d'hérésie. Le roi souscrivit à
l'appel, et Nogaret partit pour l'Italie.
[Note 84: _App._ 30.]
Pour soutenir cette démarche définitive, le roi ne se contenta pas de
l'assentiment collectif des États. Il adressa des lettres
individuelles aux prélats, aux églises, aux villes, aux universités;
ces lettres furent portées de province en province par le vicomte de
Narbonne et par l'accusateur même, Plasian[85]. Le roi prie et
requiert de consentir au concile: _Nos requirentes consentire._ Il
n'eût pas été sûr de refuser en face à l'accusateur. Il rapporta plus
de sept cents adhésions. Tout le monde avait souscrit, ceux même qui,
l'année précédente, après la défaite du roi à Courtrai, s'étaient
malgré lui rendus près du pape. La saisie du temporel des
quarante-cinq avait suffi pour les convertir au parti du roi. Sauf
Cîteaux, que le pape avait gagné par une faveur récente et qui se
partagea, tous donnèrent à Plasian des lettres d'adhésion au concile.
[Note 85: Le prieur et le couvent des Frères Prêcheurs de Montpellier
ayant répondu qu'ils ne pouvaient adhérer sans l'ordre exprès de leur
prieur général, qui était à Paris, les agents du roi dirent qu'ils
voulaient savoir l'intention de chacun _en particulier et en secret_.
Les religieux persistant, les agents leur enjoignirent de sortir sous
trois jours du royaume. Ils en dressèrent acte.]
Les corps les plus favorisés des papes se déclarèrent pour le roi,
l'université de Paris, les dominicains de la même ville, les
mineurs[86] de Touraine. Quelques-uns, comme un prieur de Cluny et un
templier, adhèrent, mais _sub protestationibus_[87].
[Note 86: _App._ 31.]
[Note 87: Dupuy.]
Le pape leur faisait encore grand'peur. Il fallait en retour que le
roi donnât des lettres par lesquelles lui, la reine et les jeunes
princes s'engageaient à défendre tel ou tel qui avait adhéré au
concile[88]. C'était comme une assurance mutuelle que le roi et les
corps du royaume se donnaient dans ce péril[89].
[Note 88: Dupuy.]
[Note 89: Voy. tous ces actes dans Dupuy.]
Le 15 août, Boniface déclara par une bulle qu'au pape seul il
appartenait de convoquer un concile. Il répondit aux accusations de
Plasian et de Nogaret, particulièrement au reproche d'hérésie. À cette
occasion, il disait: «Qui a jamais ouï dire que, je ne dis pas dans
notre famille, mais dans notre pays natal, dans la Campanie, il y ait
jamais eu un hérétique?» C'était attaquer indirectement Plasian et
Nogaret, qui étaient justement des pays albigeois. On disait même que
le grand-père de Nogaret avait été brûlé.
Les deux accusateurs savaient bien tout ce qu'ils avaient à craindre.
L'acharnement du pape contre Pierre Flotte devait les éclairer. Avant
la bataille de Courtrai, Boniface avait, dans son discours aux
cardinaux, tout rejeté sur celui-ci, annonçant qu'il se réservait de
le punir spirituellement et temporellement[90]. C'était ouvrir au roi
un moyen de finir la querelle par le sacrifice du chancelier. Il périt
à Courtrai; mais combien ses deux successeurs n'avaient pas plus à
craindre, après leurs audacieuses accusations! Aussi dès le 7 mars,
cinq jours avant la première requête, Nogaret s'était fait donner des
pouvoirs illimités du roi, un véritable blanc-seing, pour traiter, et
pour _faire tout ce qui serait à propos_[91]. Il partit pour l'Italie
avec cette arme, personnellement intéressé à s'en servir pour la perte
du pape. Il prit poste à Florence près du banquier du roi de France,
qui devait lui donner tout l'argent qu'il demanderait. Il avait avec
lui le gibelin des gibelins, le proscrit et la victime de Boniface, un
homme voué et damné pour la mort du pape, Sciarra Colonna. C'était un
homme précieux pour un coup. Ce roi des montagnards sabins, des
_banditi_ de la campagne romaine, savait si bien ce que le pape eût
fait de lui, qu'étant tombé dans les mains des corsaires, il rama pour
eux pendant plusieurs années, plutôt que de dire son nom et de risquer
d'être vendu à Boniface[92].
[Note 90: «Et volumus quod Achitophel iste Petrus puniatur
_temporaliter et spiritualiter_, sed rogamus Deum quod reservet eum
nobis puniendum, sicut justum est.» (Dupuy.)]
[Note 91: _App._ 32.]
[Note 92: Pétrarque.]
Après la bulle du 15 août, on devait croire que Boniface allait lancer
la sentence qui avait mis tant de rois hors du trône, et déclarer les
sujets de Philippe déliés de leur serment envers lui. Réconcilié avec
l'empereur Albert, il savait à qui donner la France. Il allait
peut-être renouveler contre la maison de Capet la tragique histoire de
la maison de Souabe. La bulle était prête en effet dès le 5 septembre.
Il fallait la prévenir, émousser cette arme dans les mains du pape en
lui signifiant l'appel au concile. Il fallait lui signifier cet appel
à Anagni, dans sa ville natale, où il s'était réfugié au milieu de
ses parents, de ses amis, au milieu d'un peuple qui venait de traîner
dans la boue les lis et le drapeau de France[93]. Nogaret n'était pas
homme de guerre, mais il avait de l'argent. Il se ménagea des
intelligences dans Anagni, et pour dix mille florins (nous avons la
quittance[94]), il s'assura de Supino, capitaine de Ferentino, ville
ennemie d'Anagni. «Supino s'engagea pour la vie ou la mort dudit
Boniface[95].» Colonna donc et Supino, avec trois cents cavaliers et
beaucoup de gens à pied, de leurs clients ou des soldats de France,
introduisirent Nogaret dans Anagni aux cris de: Meure le pape, vive le
roi de France[96]! La commune sonne la cloche, mais elle prend
justement pour capitaine un ennemi de Boniface[97], qui donne la main
aux assaillants, et se met à piller les palais des cardinaux; ils se
sauvèrent par les latrines. Les gens d'Anagni, ne pouvant empêcher le
pillage, se mettent à piller de compagnie. Le pape, près d'être forcé
dans son palais, obtient un moment de trêve, et fait avertir la
commune; la commune s'excuse. Alors cet homme si fier s'adressa à
Colonna lui-même. Mais celui-ci voulait qu'il abdiquât et se rendît à
discrétion. «Hélas! dit Boniface, voilà de dures paroles[98]!»
Cependant ses ennemis avaient brûlé une église qui défendait le
palais. Le neveu du pape abandonna son oncle et traita pour lui-même.
Ce dernier coup brisa le vieux pape. Cet homme de quatre-vingt-six ans
se mit à pleurer[99]. Cependant les portes craquent, les fenêtres se
brisent, la foule pénètre. On menace, on outrage le vieillard. Il ne
répond rien. On le somme d'abdiquer. «Voilà mon cou, voilà ma tête»,
dit-il.
[Note 93: _App._ 33.]
[Note 94: Dupuy.]
[Note 95: _App._ 34.]
[Note 96: «Muoia papa Bonifacio, è viva il rè di Francia.» (Villani.)]
[Note 97: «Pulsata communi campana, et tractatu habito, elegerunt sibi
capitaneum quemdam Arnulphum... Qui quidem... illis ignorantibus,
domini papæ exstitit capitalis inimicus.» (Walsingham.)]
[Note 98: «Heu me! durus est hic sermo!»]
[Note 99: Flevit amare.]
Selon Villani, il aurait dit à l'approche de ses ennemis: «Trahi comme
Jésus, je mourrai, mais je mourrai pape.» Et il aurait pris le manteau
de saint Pierre, mis la couronne de Constantin sur sa tête, et pris
dans sa main les clefs et la crosse.
On dit que Colonna frappa le vieillard à la joue de son gantelet de
fer[100]. Nogaret lui adressa des paroles qui valaient un glaive: «Ô
toi, chétif pape, confesse et regarde de monseigneur le roy de France
la bonté qui tant loing est de toy son royaume, te garde par moy et
défend[101].» Le pape répondit avec courage: «Tu es de famille
hérétique, c'est de toi que j'attends le martyre[102].»
[Note 100: _App._ 35.]
[Note 101: _Chron. de Saint-Denis._]
[Note 102: Dupuy.]
Colonna aurait volontiers tué Boniface; l'homme de loi l'en
empêcha[103]. Cette brusque mort l'eût trop compromis. Il ne fallait
pas que le prisonnier mourût entre ses mains. Mais, d'autre part, il
n'était guère possible de le mener jusqu'en France[104]. Boniface
refusait de rien manger, craignant le poison. Ce refus dura trois
jours, au bout desquels le peuple d'Anagni, s'apercevant du petit
nombre d'étrangers, s'ameuta, chassa les Français et délivra son pape.
[Note 103: Lettres justificatives de Nogaret. (Dupuy.)]
[Note 104: Nogaret l'avait menacé de le faire conduire, lié et
garrotté, à Lyon, où il serait jugé et déposé par le concile général.
(Villani.)]
On l'apporta sur la place, qui pleurait comme un enfant. Selon le
récit passionné de Walsingham, «il remercia Dieu et le peuple de sa
délivrance, et dit: Bonnes gens, vous avez vu comme mes ennemis ont
enlevé tous mes biens et ceux de l'Église. Me voilà pauvre comme Job.
Je vous dis en vérité que je n'ai rien à manger ni à boire. S'il est
quelque bonne femme qui veuille me faire aumône de pain ou de vin, ou
d'un peu d'eau au défaut de vin, je lui donnerai la bénédiction de
Dieu et la mienne. Quiconque m'apportera la moindre chose pour
subvenir à mes besoins, je l'absoudrai de tout péché.... Tout le
peuple se mit à crier: Vive le saint-père! Les femmes coururent en
foule au palais pour y porter du pain, du vin ou de l'eau; ne trouvant
point de vases, elles versaient dans un coffre... Chacun pouvait
entrer, et parlait avec le pape comme avec tout autre pauvre[105].
[Note 105: _App._ 36.]
«Le pape donna au peuple l'absolution de tout péché, sauf le pillage
des biens de l'Église et des cardinaux. Pour ce qui était à lui, il le
leur laissa. On lui en rapporta cependant quelque chose. Il protesta
ensuite devant tous qu'il voulait avoir paix avec les Colonna et tous
ses ennemis. Puis il partit pour Rome avec une grande foule de gens
armés.» Mais lorsqu'il arriva à Saint-Pierre et qu'il ne fut plus
soutenu par le sentiment du péril, la peur et la faim dont il avait
souffert, la perte de son argent, l'insolente victoire de ses ennemis,
cette humiliation infinie d'une puissance infinie, tout cela lui
revint à la fois; sa tête octogénaire n'y tint pas: il perdit
l'esprit.
Il s'était confié aux Orsini, comme ennemis des Colonna. Mais il fut
ou crut être encore arrêté par eux. Soit qu'ils voulussent cacher au
peuple le scandale d'un pape hérétique, soit qu'ils s'entendissent
avec les Colonna pour le retenir prisonnier, Boniface ayant voulu
sortir pour se réfugier chez d'autres barons, les deux cardinaux
Orsini lui barrèrent le passage et le firent rentrer. La folie devint
rage, et dès lors il repoussa tout aliment. Il écumait et grinçait des
dents. Enfin, un de ses amis, Jacobo de Pise, lui ayant dit:
«Saint-Père, recommandez-vous à Dieu, à la vierge Marie, et recevez le
corps du Christ», Boniface lui donna un soufflet, et cria en mêlant
les deux langues: _Allonta de Dio et de Sancta Maria, nolo, nolo._ Il
chassa deux frères mineurs qui lui apportaient le viatique, et il
expira au bout d'une heure sans communion ni confession. Ainsi se
serait vérifié le mot que son prédécesseur Célestin avait dit de lui:
«Tu as monté comme un renard; tu régneras comme un lion; tu mourras
comme un chien[106].»
[Note 106: Dupuy.]
On trouve d'autres détails, mais plus suspects encore, dans une pièce
où respire une haine furieuse, et qui semble avoir été fabriquée par
les Plasian et les Nogaret pour la faire courir dans le peuple,
immédiatement après l'événement: «La vie, état et condition du pape
Maléface, racontée par des gens dignes de foi.» Le 9 octobre, le
Pharaon, sachant que son heure approchait, confessa qu'il avait eu des
démons familiers, qui lui avaient fait faire tous ses crimes. Le jour
et la nuit qui suivirent, on entendit tant de tonnerres, tant
d'horribles tempêtes, on vit une telle multitude d'oiseaux noirs aux
effroyables cris, que tout le peuple consterné criait: «Seigneur
Jésus, ayez pitié, ayez pitié, ayez pitié de nous!» Tous affirmaient
que c'étaient bien les démons d'enfer qui venaient chercher l'âme de
ce Pharaon. Le 10, comme ses amis lui contaient ce qui s'était passé,
et l'avertissaient de songer à son âme... lui, enveloppé du démon,
furieux et grinçant des dents, il se jeta sur le prêtre comme pour le
dévorer. Le prêtre s'enfuit à toutes jambes jusqu'à l'église... Puis,
sans mot dire, il se tourna de l'autre côté... Comme on le portait à
sa chaise, on le vit jeter les yeux sur la pierre de son anneau et
s'écrier: «Ô vous, malins esprits enfermés dans cette pierre, vous qui
m'avez séduit... pourquoi m'abandonnez-vous maintenant?» Et il jeta au
loin son anneau. Son mal et sa rage croissant, endurci dans son
iniquité, il confirma tous ses actes contre le roi de France et ses
serviteurs, et les publia de nouveau... Ses amis, pour calmer ses
douleurs, lui avaient amené le fils de maître Jacques de Pise, qu'il
aimait auparavant à tenir dans ses bras, comme pour se glorifier dans
le péché... mais à la vue de l'enfant, il se jeta sur lui, et, si on
ne l'eût enlevé, il lui aurait arraché le nez avec les dents.
Finalement ledit Pharaon, ceint de tortures par la vengeance divine,
mourut le 2 sans confession, sans marque de foi; et ce jour, il y eut
tant de tonnerres, de tempêtes, de dragons dans l'air, vomissant la
flamme, tant d'éclairs et de prodiges, que le peuple romain croyait
que la ville entière allait descendre dans l'abîme[107].»
[Note 107: Dupuy, _Preuves_. Walsingham, qui écrit sous une influence
contraire, exagère plutôt le crime des ennemis de Boniface. Selon lui,
Colonna, Supino et le sénéchal du roi de France, ayant saisi le pape,
le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et
le firent courir presque jusqu'au dernier souffle; puis ils l'auraient
fait mourir de faim sans le peuple d'Anagni.]
Dante, malgré sa violente invective contre les bourreaux du pontife,
lui marque sa place en enfer. Au chant XIX de l'_Inferno_, Nicolas
III, plongé la tête en bas dans les flammes, entend parler et s'écrie:
«Est-ce donc déjà toi, debout là-haut? est-ce donc déjà toi, Boniface?
L'arrêt m'a donc menti de plusieurs années. Es-tu donc sitôt rassasié
de ce pourquoi tu n'as pas craint de ravir par mal engin la belle
Épouse, pour en faire ravage et ruine?»
* * * * *
Le successeur de Boniface, Benoît XI, homme de bas lieu, mais d'un
grand mérite, que les Orsini avaient fait pape, ne se sentait pas bien
fort à son avènement. Il reçut de bonne grâce les félicitations du roi
de France, apportées par Plasian, par l'accusateur même du dernier
pape. Philippe sentait que son ennemi n'était pas tellement mort,
qu'il ne pût frapper quelque nouveau coup. Il poussait la guerre à
outrance; il envoya au pape un mémoire contre Boniface, qui pouvait
passer pour une amère satire de la cour de Rome[108]. Il s'écrivit
lui-même par ses gens de loi une _Supplication du pueuble de France au
Roy contre Boniface_. Cet acte important, rédigé en langue vulgaire,
était plutôt un appel du roi au peuple qu'une supplique du peuple au
roi.
[Note 108: _App._ 37.]
Benoît, au contraire, avait paru vouloir d'abord étouffer cette grande
affaire, en pardonnant à tous ceux qui y avaient trempé; il
n'exceptait que Nogaret. Mais leur pardonner, c'était les déclarer
coupables. Il atteignit de cette clémence offensante le roi, les
Colonna, les prélats qui ne s'étaient pas rendus à la sommation de
Boniface.
Philippe, alors accablé par la guerre de Flandre, avait beaucoup à
craindre. La meilleure partie des cardinaux refusait d'adhérer à son
appel au concile. Le pape devenait menaçant. Le roi en était à désirer
l'absolution, qu'il avait d'abord dédaignée. La demanda-t-il
sérieusement, on serait tenté d'en douter quand on voit que la demande
fut portée au pape par Plasian et Nogaret. Celui-ci s'était
probablement donné cette mission pour rompre un arrangement qui ne
pouvait se faire qu'à ses dépens. Le choix seul d'un tel ambassadeur
était sinistre. Le pape éclata et lança une furieuse bulle
d'excommunication: «Flagitiosum scelus et scelestum flagitium, quod
quidam sceleratissimi viri, summum audentes nefas in personam bonæ
memoriæ Bonifacii P. VIII[109]...»
[Note 109: Dupuy.]
Le roi semblait compris dans cette bulle. Elle fut rendue le 7 juin
1304. Le 4 juillet, Benoît était mort. On dit qu'une jeune femme
voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-Pétronille à Pérouse,
vint lui présenter à table une corbeille de _figues-fleurs_[110]. Il
en mangea sans défiance, se trouva mal et mourut en quelques jours.
Les cardinaux, craignant de découvrir trop aisément le coupable, ne
firent aucune poursuite.
[Note 110: C'est-à-dire de la première récolte.]
Cette mort vint à point pour Philippe. La guerre de Flandre l'avait
mis à bout. Il n'avait pu, en 1303, empêcher les Flamands d'entrer en
France, de brûler Térouanne et d'assiéger Tournai[111]. Il n'avait
sauvé cette ville qu'en demandant une trêve, en mettant en liberté le
vieux Guy, qui devait rentrer en prison si la paix ne se faisait pas.
Le vieillard remercia ses braves Flamands, bénit ses fils, et revint
mourir à quatre-vingts ans dans sa prison de Compiègne.
[Note 111: _App._ 38.]
En 1304, au moment même où le pape mourait si à propos, Philippe fit
un effort désespéré pour finir la guerre. Il avait extorqué quelque
argent en vendant des privilèges, surtout en Languedoc, favorisant
ainsi les communes du Midi pour écraser celles du Nord. Il loua des
Génois, et avec leurs galères il gagna une bataille navale devant
Ziriksée (août). Les Flamands n'en étaient pas plus abattus. Ils se
croyaient soixante mille. C'était la Flandre au complet pour la
première fois; toutes les milices des villes étaient réunies, celles
de Gand et de Bruges, celles d'Ypres, de Lille et de Courtrai. À leur
tête étaient trois fils du vieux comte, son cousin Guillaume de
Juliers et plusieurs barons des Pays-Bas et d'Allemagne. Philippe,
ayant forcé le passage de la Lys, les trouva à Mons-en-Puelle, dans
une formidable enceinte de voitures et de chariots. Il envoya contre
eux, non plus sa gendarmerie comme à Courtrai, mais des piétons
gascons, qui, toute la journée sous un soleil ardent, les tinrent en
alerte, sans manger ni boire; les vivres étaient sur les chariots. Ce
jeûne les outra, ils perdirent patience, et le soir par leurs trois
portes se lancèrent tous ensemble sur les Français. Ceux-ci ne
songeaient plus à eux; le roi était désarmé et allait se mettre à
table. D'abord, ce choc de sangliers renversa tout. Mais quand les
Flamands entrèrent dans les tentes, et qu'ils virent tant de choses
bonnes à prendre, il n'y eut pas moyen de les retenir ensemble, chacun
voulut faire sa main. Cependant les Français se rallièrent; la
cavalerie écrasa les pillards; ils laissèrent six mille hommes sur la
place.
Le roi alla mettre le siège devant Lille, ne doutant pas de la
soumission des Flamands. Il fut bien étonné quand il les vit revenir
soixante mille, comme s'ils n'avaient pas perdu un seul homme. Il
pleut des Flamands, disait-il. Les grands de France, qui ne se
souciaient pas de se battre avec ces désespérés, conseillèrent au roi
de traiter avec eux. Il fallut leur rendre leur comte, fils du vieux
Gui, et promettre au petit-fils le comté de Rethel, héritage de sa
femme. Philippe gardait la Flandre française et devait recevoir deux
cent mille livres.
Rien n'était fini. Il n'était pas spécifié s'il gardait cette province
comme gage ou comme acquisition; quant à l'argent, il ne le tenait
pas. D'autre part, l'affaire du pape était gâtée plus qu'arrangée.
C'était un triste bonheur que la mort subite de Benoît XI[112].
[Note 112: _App._ 39.]
Une disette, un imprudent maximum, une perquisition des blés, tout
cela animait le peuple. On commençait à parler. Un clerc de
l'Université parla haut et fut pendu. Une pauvre béguine de Metz, qui
avait fondé un ordre de religieuses, eut révélation des châtiments que
le ciel réservait aux mauvais rois. Charles-de-Valois la fit prendre,
et pour lui faire dire que ces prophéties étaient soufflées par le
diable, il lui fit brûler les pieds. Mais chacun crut à la prédiction,
quand on vit, l'année suivante, une comète apparaître avec un éclat
horrible[113].
[Note 113: C'est la comète de Halley, qui reparaît à des intervalles
de soixante-quinze à soixante-seize ans. _App._ 40.]
Philippe-le-Bel était revenu vainqueur et ruiné. Il se rendit
solennellement à Notre-Dame, parmi le peuple affamé et les
malédictions à voix basse. Il entra à cheval dans l'église, et pour
remercier Dieu d'avoir échappé quand les Flamands l'avaient surpris,
il y voua dévotement son effigie équestre et armée de toutes pièces.
On la voyait encore à Notre-Dame peu de temps avant la Révolution, à
côté du colossal Saint Christophe.
Nogaret ne s'oublia pas; il triompha aussi à sa manière. Nous avons
quittance de lui, prouvant que ses appointements furent portés de cinq
cents à huit cents livres[114].
[Note 114: D. Vaissette.]
CHAPITRE III
L'or.--Le fisc.--Les Templiers.
«L'or, dit Christophe Colomb, est une chose excellente. Avec de l'or,
on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce
monde. On fait même arriver les âmes en paradis[115].»
[Note 115: Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et Isabelle, après
son quatrième voyage. (Navarette.)]
L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme
l'avènement de l'or. C'est le dieu du monde nouveau où nous
entrons.--Philippe-le-Bel, à peine monté sur le trône, exclut les
prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers[116].
[Note 116: Philippe-le-Bel emploie pendant tout son règne, comme
ministres, les deux banquiers florentins Biccio et Musciato, fils de
Guido Franzesi.]
Gardons-nous de dire du mal de l'or. Comparé à la propriété féodale, à
la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose,
mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher,
c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant
que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et
comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur
laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol; la
terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire, il
enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert
toute transaction; il suit, facile et fluide, toute circulation
commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin,
rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les
métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au
commencement du quatorzième siècle, crée un besoin subit, infini, de
l'argent et de l'or.
Sous Philippe-le-Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré,
affamé, endenté. Il crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais:
À manger, à boire! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim
atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le
cyclope, l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tête du
monstre s'appelle grand conseil, ses longues griffes sont au
parlement, l'organe digestif est la chambre des comptes. Le seul
aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui
trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.
Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est
tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le
dieu des dieux. Et tous les dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il
meurt de faim sans lui[117], Mercure quitte son métier de dieu, se met
au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.
[Note 117: _App._ 41.]
Cette intronisation de l'or à la place de Dieu sa renouvelle au
quatorzième siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des
réduits obscurs où il dort. Ce serait une curieuse histoire que celle
du _thesaurus_, depuis le temps où il se tenait tapi sous le dragon de
Colchos, des Hespérides ou des Niebelungen, depuis son sommeil au
temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome,
l'éveillent et le secouent[118]. Au moyen âge, il est déjà rendormi
dans les églises, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée,
croix, chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là,
assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à
s'enfouir? Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui
vaut toutes choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?
[Note 118: Chacune des grandes révolutions du monde est aussi l'époque
des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de
Delphes, Alexandre de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier
successeur d'Alexandre; Cortès l'enlève de l'Amérique. Chacun de ces
moments est marqué par un changement subit, non seulement dans le prix
des denrées, mais aussi dans les idées et dans les moeurs.]
Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt la grande idée moderne:
_l'homme sait créer la richesse_, il change une vile matière en objet
précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme,
de l'art, celle d'une volonté intelligente. Il chercha d'abord la
richesse moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur
cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce
qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité[119]. Mais,
malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de
fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors
d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la
substance de l'homme, son âme, sa vie, mise au fond du creuset[120].
[Note 119: Le dernier but de l'alchimie n'était pas tant de trouver
l'or que d'obtenir l'or pur, l'or potable, le breuvage d'immortalité.
On racontait la merveilleuse histoire d'un bouvier de Sicile du temps
du roi Guillaume, qui, ayant trouvé dans la terre un flacon d'or, but
la liqueur qu'il renfermait et revint à la jeunesse. (Roger Bacon,
_Opus majus_.)]
[Note 120: Quelques-uns se vantèrent de n'avoir point soufflé pour
rien. Raymond Lulle, dans leurs traditions, passe en Angleterre, et,
pour encourager le roi à la croisade, lui fabrique dans la Tour de
Londres pour six millions d'or. On en fit des Nobles à la rose, _qu'on
appelle encore aujourd'hui Nobles de Raymond_. _App._ 42.]
Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se
reniait lui-même, abdiquait tout bien, âme et Dieu. Il appelait le
mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute
le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres
églises, la triste représentation du pauvre homme qui donne son âme
pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Bête, et
baise la griffe velue...
Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé,
comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la
prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, avorton
dégoûtant des vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être
un appel, non pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà
à la volonté; à la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était
un mauvais industrialisme, qui, ne pouvant tirer de la volonté les
trésors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner,
par la violence et le crime, ce que le travail, la patience,
l'intelligence, peuvent seuls donner.
Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le
vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard[121]. Le
juif, l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher denrée ni femme
qu'on ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde
crache[122], c'est à lui qu'il faut s'adresser.
[Note 121: Dans l'usure, les juifs, dit-on, ne faisaient qu'imiter les
Lombards, leurs prédécesseurs. (Muratori.)]
[Note 122: À Toulouse, on les souffletait trois fois par an, pour les
punir d'avoir autrefois livré la ville aux Sarrasins; sous
Charles-le-Chauve, ils réclamèrent inutilement.--À Béziers, on les
chassait à coups de pierres pendant toute la Semaine Sainte. Ils s'en
rachetèrent en 1160.--Ils commencèrent, sous le règne de
Philippe-Auguste, à porter la rouelle jaune, et le concile de Latran
en fit une loi à tous les juifs de la chrétienté (canon 68).]
Sale et prolifique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la
force multipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les
brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge,
persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable
intermédiaire entre le fisc et la victime du fisc, entre l'agent et le
patient, pompant l'or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec
laide grimace[123]... Mais il leur en restait toujours quelque
chose... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée[124].
Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse; affranchis par
la lettre de change, ils sont maintenant libres, ils sont maîtres; de
soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde[125].
[Note 123: Souvent ils firent l'objet de traités entre seigneurs. Dans
l'ordonnance de 1230, il est dit «que personne dans notre royaume ne
retienne le juif d'un autre seigneur; partout où quelqu'un retrouvera
son juif, il pourra le reprendre comme son esclave (tanquam proprium
servum), quelque long séjour qu'il ait fait sur les terres d'un autre
seigneur.» On voit en effet dans les _Établissements_ que les meubles
des juifs appartenaient aux barons. Peu à peu le juif passa au roi,
comme la monnaie et les autres droits fiscaux.]
[Note 124: Patiens, quia æternus...--C'est l'usage que les juifs se
tiennent sur le passage de chaque nouveau pape, et lui présentent leur
loi. Est-ce un hommage ou un reproche de la vieille loi à la nouvelle,
de la mère à la fille?...--«Le jour de son couronnement, le pape Jean
XXIII chevaucha avec sa mitre papale de rue en rue dans la ville de
Boulogne-la-Grasse, faisant le signe de la croix jusques en la rue où
demeuroient les juifs, lesquels offrirent par écrit leur loi,
laquelle, de sa propre main, il prit et reçut, et puis la regarda, et
tantôt la jeta derrière lui, en disant: «Votre loi est bonne, mais
d'icelle la nôtre est meilleure.» Et lui parti de là, les juifs le
suivoient le cuidant atteindre, et fut toute la couverture de son
cheval déchirée; et le pape jetoit, par toutes les rues où il passoit,
monnoie, c'est à savoir deniers qu'on appelle quatrins et mailles de
Florence; et y avoit devant lui et derrière lui deux cents hommes
d'armes, et avoit chacun en sa main une masse de cuir dont ils
frappoient les juifs, tellement que c'étoit grand'joie à voir.»
(Monstrelet.)]
[Note 125: _App._ 43.]
Pour que le pauvre homme s'adresse au juif, pour qu'il approche de
cette sombre petite maison si mal famée, pour qu'il parle à cet homme
qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que
l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son
sang, et le Diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.
Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était
vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de
fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il
eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse
maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le juif
ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue
s'engageait, étrange et difficile. Que disait le chrétien? «Au nom de
Dieu!--Le juif l'a tué, ton Dieu.--Par pitié!--Quel chrétien a jamais
eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. Il faut un
gage.--Que peut donner celui qui n'a rien? Le juif lui dira doucement:
Mon ami, conformément aux ordonnances du Roi, notre Sire, je ne prête
ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue... Non, pour gage, je ne
veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le
droit chrétien. C'est un droit plus antique (_in partes secanto_).
Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de
votre chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de
votre belle chair[126]!...» L'or que prête le meurtrier du Fils de
l'Homme ne peut être qu'un or meurtrier, anti-humain, anti-divin, ou,
comme on disait dans ce temps-là, _Anti-Christ_[127]. Voilà l'or
_Anti-Christ_ comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans
Plutus l'_Anti-Jupiter_.
[Note 126: Shakespeare, _The Merchant of Venice_, acte I, sc. III:
«Let the forfeit be nominated for an equal pound _of your fair flesh_,
to be cut and taken, in what part of your body pleaseath me.» _App._
44.]
[Note 127: J'insiste avec M. Beugnot sur ce point important: les juifs
ne connurent pas l'usure aux dixième et onzième siècles, c'est-à-dire
aux époques où on leur permit l'industrie (1860).]
* * * * *
Cet Anti-Christ, cet anti-dieu, doit dépouiller Dieu, c'est-à-dire
l'Église; l'Église séculière, les prêtres, le Pape; l'Église
régulière, les moines, les Templiers.
La mort scandaleusement prompte de Benoît XI fit tomber l'Église dans
la main de Philippe-le-Bel; elle le mit à même de faire un pape, de
tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, pour, en cette geôle,
la faire travailler à son profit, lui dicter des bulles lucratives,
exploiter l'infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et
percepteur pour la maison de France.
Après la mort de Benoît, les cardinaux s'étaient enfermés en conclave
à Pérouse. Mais les deux partis, le français et l'anti-français, se
balançaient si bien qu'il n'y avait pas moyen d'en finir. Les gens de
la ville, dans leur impatience, dans leur _furie_ italienne de voir un
pape fait à Pérouse, n'y trouvèrent autre remède que d'affamer les
cardinaux. Ceux-ci convinrent qu'un des deux partis désignerait trois
candidats, et que l'autre parti choisirait. Ce fut au parti français à
choisir, et il désigna un Gascon, Bertrand de Gott, archevêque de
Bordeaux. Bertrand s'était montré jusque-là ennemi du roi, mais on
savait qu'il était avant tout ami de son intérêt, et l'on espérait
bien le convertir.
Philippe, instruit par ses cardinaux et muni de leurs lettres, donne
rendez-vous au futur élu près de Saint-Jean-d'Angely, dans une forêt.
Bertrand y court plein d'espérance. Villani parle de cette entrevue
secrète comme s'il y était. Il faut lire ce récit d'une maligne
naïveté:
«Ils entendirent ensemble la messe et se jurèrent le secret. Alors le
roi commença à parlementer en belles paroles, pour le réconcilier avec
Charles-de-Valois. Ensuite il lui dit: «Vois, archevêque, j'ai en mon
pouvoir de te faire pape, si je veux; c'est pour cela que je suis venu
vers toi; car, si tu me promets de me faire six grâces que je te
demanderai, je t'assurerai cette dignité, et voici qui te prouvera que
j'en ai le pouvoir.» Alors il lui montra les lettres et délégations de
l'un et de l'autre collège. Le Gascon, plein de convoitise, voyant
ainsi tout à coup qu'il dépendait entièrement du roi de le faire pape,
se jeta, comme éperdu de joie, aux pieds de Philippe, et dit:
«Monseigneur, c'est à présent que je vois que tu m'aimes plus qu'homme
qui vive, et que tu veux me rendre le bien pour le mal. Tu dois
commander, moi, obéir, et toujours j'y serai disposé.» Le roi le
releva, le baisa à la bouche, et lui dit: «Les six grâces spéciales
que je te demande sont les suivantes: La première, que tu me
réconcilies parfaitement avec l'Église, et me fasses pardonner le
méfait que j'ai commis en arrêtant le pape Boniface; la seconde, que
tu rendes la communion à moi et à tous les miens; la troisième, que tu
m'accordes les décimes du clergé dans mon royaume pour cinq ans, afin
d'aider aux dépenses faites en la guerre de Flandre; la quatrième, que
tu détruises et annules la mémoire du pape Boniface; la cinquième, que
tu rendes la dignité de cardinal à messer Jacobo et messer Piero de la
Colonne, que tu les remettes en leur état, et qu'avec eux tu fasses
cardinaux certains miens amis. Pour la sixième grâce et promesse, je
me réserve d'en parler en temps et lieu: car c'est chose grande et
secrète.» L'archevêque promit tout par serment sur le Corpus Domini,
et de plus il donna pour otages son frère et deux de ses neveux. Le
roi, de son côté, promit et jura qu'il le ferait élire pape[128].»
[Note 128: _App._ 45.]
Le pape de Philippe-le-Bel, avouant hautement sa dépendance, déclara
qu'il voulait être couronné à Lyon (14 nov. 1305). Ce couronnement,
qui commençait la captivité de l'Église, fut dignement solennisé. Au
moment où le cortège passait, un mur chargé de spectateurs s'écroule,
blesse le roi et tue le duc de Bretagne. Le pape fut renversé, la
tiare tomba. Huit jours après, dans un banquet du pape, ses gens et
ceux des cardinaux prennent querelle, un frère du pape est tué.
Cependant la honte du marché devenait publique. Clément payait comptant.
Il donnait en payement ce qui n'était pas à lui, en exigeant des décimes
du clergé: décimes au roi de France, décimes au comte de Flandre pour
qu'il s'acquitte envers le roi, décimes à Charles-de-Valois pour une
croisade contre l'Empire grec. Le motif de la croisade était étrange; ce
pauvre empire, au dire du pape, était faible, et ne rassurait pas assez
la chrétienté contre les infidèles.
Clément, ayant payé, croyait être quitte et n'avoir plus qu'à jouir en
acquéreur et propriétaire, _à user et abuser_. Comme un baron faisait
_chevauchée_ autour de sa terre pour exercer son droit de gîte et de
pourvoierie, Clément se mit à voyager à travers l'Église de France. De
Lyon, il s'achemina vers Bordeaux, mais par Mâcon, Bourges et Limoges,
afin de ravager plus de pays. Il allait, prenant et dévorant, d'évêché
en évêché, avec une armée de familiers et de serviteurs. Partout où
s'abattait cette nuée de sauterelles, la place restait nette. Ancien
archevêque de Bordeaux, le rancuneux pontife ôta à Bourges sa primatie
sur la capitale de la Guyenne. Il s'établit chez son ennemi,
l'archevêque de Bourges, comme un garnisaire ou _mangeur_
d'office[129], et il s'y hébergea de telle sorte qu'il le laissa ruiné
de fond en comble; ce primat des Aquitaines serait mort de faim, s'il
n'était venu à la cathédrale, parmi ses chanoines, recevoir aux
distributions ecclésiastiques la portion congrue[130].
[Note 129: Ces mots sont synonymes dans la langue de ce temps.]
[Note 130: Contin. G. de Nangis.]
Dans les vols de Clément, le meilleur était pour une femme qui
rançonnait le pape, comme lui l'Église. C'était la véritable Jérusalem
où allait l'argent de la croisade. La belle Brunissende Talleyrand de
Périgord lui coûtait, disait-on, plus que la terre sainte.
Clément allait être bientôt cruellement troublé dans cette douce
jouissance des biens de l'Église. Les décimes en perspective ne
répondaient pas aux besoins actuels du fisc royal. Le pape gagna du
temps en lui donnant les juifs, en autorisant le roi à les saisir.
L'opération se fit en un même jour avec un secret et une promptitude
qui font honneur aux gens du roi. Pas un juif, dit-on, n'échappa. Non
content de vendre leurs biens, le roi se chargea de poursuivre leurs
débiteurs, déclarant que leurs écritures suffisaient pour titres de
créances, que l'écrit d'un juif faisait foi pour lui.
Le juif ne rendant pas assez, il retomba sur le chrétien. Il altéra
encore les monnaies, augmentant le titre et diminuant le poids; avec
deux livres il en payait huit. Mais, quand il s'agissait de recevoir,
il ne voulait de sa monnaie que pour un tiers; deux banqueroutes en
sens inverse. Tous les débiteurs profitèrent de l'occasion. Ces
monnaies de diverse valeur sous même titre faisaient naître des
querelles sans nombre. On ne s'entendait pas: c'était une Babel. La
seule chose à quoi le peuple s'accorda (voilà donc qu'il y a un
peuple), ce fut à se révolter. Le roi s'était sauvé au Temple. Ils l'y
auraient suivi, si on ne les eût amusés en chemin à piller la maison
d'Étienne Barbet, un financier à qui l'on attribuait l'altération des
monnaies. L'émeute finit ainsi. Le roi fit pendre des centaines
d'hommes aux arbres des routes autour de Paris. L'effroi le rapprocha
des nobles. Il leur rendit le combat judiciaire, autrement dit
l'impunité. C'était une défaite pour le gouvernement royal. Le roi des
légistes abdiquait la loi, pour reconnaître les décisions de la force.
Triste et douteuse position, en législation comme en finances.
Repoussé de l'Église aux juifs, de ceux-ci aux communes, des communes
flamandes il retombait sur le clergé.
Le plus net des trésors de Philippe, son patrimoine à exploiter, le
fonds sur lequel il comptait, c'était son pape. S'il l'avait acheté,
ce pape, s'il l'engraissait de vols et de pillages, ce n'était point
pour ne s'en pas servir, mais bien pour en tirer parti, pour lui
lever, comme le juif, une livre de chair sur tel membre qu'il
voudrait.
Il avait un moyen infaillible de presser et de pressurer le pape, un
tout-puissant épouvantail, savoir, le procès de Boniface VIII. Ce
qu'il demandait à Clément, c'était précisément le suicide de la
papauté. Si Boniface était hérétique et faux pape, les cardinaux qu'il
avait faits étaient de faux cardinaux. Benoît XI et Clément, élus par
eux, étaient à leur tour faux papes et sans droit, et non seulement
eux, mais tous ceux qu'ils avaient choisis ou confirmés dans les
dignités ecclésiastiques; non seulement leurs choix, mais leurs actes
de toute espèce. L'Église se trouvait enlacée dans une illégalité sans
fin. D'autre part, si Boniface avait été vrai pape, comme tel il était
infaillible, ses sentences subsistaient, Philippe-le-Bel restait
condamné.
À peine intronisé, Clément eut à entendre l'aigre et impérieuse
requête de Nogaret, qui lui enjoignait de poursuivre son prédécesseur.
Le marché à peine conclu, le Diable demandait son payement. Le servage
de l'homme vendu commençait; cette âme, une fois garrottée des liens
de l'injustice, ayant reçu le mors et le frein, devait être
misérablement chevauchée jusqu'à la damnation.
Plutôt que de tuer ainsi la papauté en droit, Clément avait mieux
aimé la livrer en fait. Il avait créé d'un coup douze cardinaux
dévoués au roi, les deux Colonna, et dix Français ou Gascons. Ces
douze, joint à ce qui restait des douze du même parti, dont on avait
surpris la nomination à Célestin, assuraient à jamais au roi
l'élection des papes futurs. Clément constituait ainsi la papauté
entre les mains de Philippe; concession énorme, et qui pourtant ne
suffit point.
Il crut qu'il fléchirait son maître en faisant un pas de plus. Il
révoqua une bulle de Boniface, la bulle _Clericis laïcos_, qui fermait
au roi la bourse du clergé. La bulle _Unam sanctam_ contenait
l'expression de la suprématie pontificale. Clément la sacrifia, et ce
ne fut pas assez encore.
Il était à Poitiers, inquiet et malade de corps et d'esprit.
Philippe-le-Bel vint l'y trouver avec de nouvelles exigences. Il lui
fallait une grande confiscation, celle du plus riche des ordres
religieux, de l'ordre du Temple. Le pape, serré entre deux périls,
essaya de donner le change à Philippe en le comblant de toutes les
faveurs qui étaient au pouvoir du Saint-Siège. Il aida son fils
Louis-Hutin à s'établir en Navarre; il déclara son frère
Charles-de-Valois chef de la croisade. Il tâcha enfin de s'assurer la
protection de la maison d'Anjou, déchargeant le roi de Naples d'une
dette énorme envers l'Église, canonisant un de ses fils, adjugeant à
l'autre le trône de Hongrie.
Philippe recevait toujours, mais il ne lâchait pas prise. Il entourait
le pape d'accusations contre le Temple. Il trouva dans la maison même
de Clément un Templier qui accusait l'ordre. En 1306, le roi voulant
lui envoyer des commissaires pour obtenir une décision, le malheureux
pape donne, pour ne pas les recevoir, la plus ridicule excuse: «De
l'avis des médecins, nous allons au commencement de septembre prendre
quelques drogues préparatives, et ensuite une médecine qui, selon les
susdits médecins, doit, avec l'aide de Dieu, nous être fort
utile[131].»
[Note 131: _App._ 46.]
Ces pitoyables tergiversations durèrent longtemps. Elles auraient duré
toujours, si le pape n'eût appris tout à coup que le roi faisait
arrêter partout les Templiers, et que son confesseur, moine dominicain
et grand inquisiteur de France, procédait contre eux sans attendre
d'autorisation.
Qu'était-ce donc que le Temple? Essayons de le dire en peu de mots:
À Paris, l'enceinte du Temple comprenait tout le grand quartier,
triste et mal peuplé, qui en a conservé le nom[132]. C'était un tiers
du Paris d'alors. À l'ombre du Temple et sous sa puissante protection
vivait une foule de serviteurs, de familiers, d'affiliés et aussi de
gens condamnés; les maisons de l'ordre avaient droit d'asile.
Philippe-le-Bel lui-même en avait profité en 1306, lorsqu'il était
poursuivi par le peuple soulevé. Il restait encore, à l'époque de la
Révolution, un monument de cette ingratitude royale, la grosse tour à
quatre tourelles bâtie en 1222. Elle servit de prison à Louis XVI.
[Note 132: La Coulture du Temple, contiguë à celle de Saint-Gervais,
comprenait presque tout le domaine des Templiers, qui s'étendait le
long de la rue du Temple, depuis la rue Sainte-Croix ou les environs
de la rue de la Verrerie jusqu'au delà des murs, des fossés et de la
porte du Temple. (Sauval.)]
Le Temple de Paris était le centre de l'ordre, son trésor; les
chapitres généraux s'y tenaient. De cette maison dépendaient toutes
les _provinces_ de l'ordre: Portugal, Castille et Léon, Aragon,
Majorque, Allemagne, Italie, Pouille et Sicile, Angleterre et Irlande.
Dans le Nord, l'Ordre Teutonique était sorti du Temple, comme en
Espagne d'autres ordres militaires se formèrent de ses débris.
L'immense majorité des Templiers étaient Français, particulièrement
les grands maîtres. Dans plusieurs langues, on désignait les
chevaliers par leur nom français: _Frieri del Tempio_, [Grec: phrerioi
tou Templou].
Le Temple, comme tous les ordres militaires, dérivait de Cîteaux. Le
réformateur de Cîteaux, saint Bernard, de la même plume qui commentait
le _Cantique des cantiques_, donna aux chevaliers leur règle
enthousiaste et austère. Cette règle, c'était l'exil et la guerre
sainte jusqu'à la mort. Les Templiers devaient toujours accepter le
combat, fût-ce d'un contre trois, ne jamais demander quartier, ne
point donner de rançon, _pas un pan de mur, pas un pouce de terre_.
Ils n'avaient pas de repos à espérer. On ne leur permettait pas de
passer dans des ordres moins austères.
«Allez heureux, allez paisibles, leur dit saint Bernard; chassez d'un
coeur intrépide les ennemis de la croix de Christ, bien sûrs que ni la
vie ni la mort ne pourront vous mettre hors l'amour de Dieu qui est en
Jésus. En tout péril, redites-vous la parole: _Vivants ou morts, nous
sommes au Seigneur_... Glorieux les vainqueurs, heureux les martyrs!»
Voici la rude esquisse qu'il nous donne de la figure du Templier:
Cheveux tondus, poil hérissé, souillé de poussière; noir de fer, noir
de hâle et de soleil... Ils aiment les chevaux ardents et rapides,
mais non parés, bigarrés, caparaçonnés... Ce qui charme dans cette
foule, dans ce torrent qui coule à la terre sainte, c'est que vous n'y
voyez que des scélérats et des impies. Christ d'un ennemi se fait un
champion; du persécuteur Saül il fait un saint Paul...» Puis dans un
éloquent itinéraire, il conduit les guerriers pénitents de Bethléem au
Calvaire, de Nazareth au Saint-Sépulcre.
Le soldat a la gloire, le moine le repos. Le Templier abjurait l'un et
l'autre. Il réunissait ce que les deux vies ont de plus dur, les
périls et les abstinences. La grande affaire du moyen âge fut
longtemps la guerre sainte, la croisade; l'idéal de la croisade
semblait réalisé dans l'ordre du Temple. C'était la croisade devenue
fixe et permanente.
Associés aux Hospitaliers dans la défense des saints lieux, ils en
différaient en ce que la guerre était plus particulièrement le but de
leur institution. Les uns et les autres rendaient les plus grands
services. Quel bonheur n'était-ce pas pour le pèlerin qui voyageait
sur la route poudreuse de Jaffa à Jérusalem, et qui croyait à tout
moment voir fondre sur lui les brigands arabes, de rencontrer un
chevalier, de reconnaître la secourable croix rouge sur le manteau
blanc de l'ordre du Temple! En bataille, les deux ordres
fournissaient alternativement l'avant-garde et l'arrière-garde. On
mettait au milieu les croisés nouveaux venus et peu habitués aux
guerres d'Asie. Les chevaliers les entouraient, les protégeaient, dit
fièrement un des leurs, _comme une mère son enfant_[133]. Ces
auxiliaires passagers reconnaissaient ordinairement assez mal ce
dévouement. Ils servaient moins les chevaliers qu'ils ne les
embarrassaient. Orgueilleux et fervents à leur arrivée, bien sûrs
qu'un miracle allait se faire exprès pour eux, ils ne manquaient pas
de rompre les trêves; ils entraînaient les chevaliers dans des périls
inutiles, se faisaient battre, et partaient, leur laissant le poids de
la guerre et les accusant de les avoir mal soutenus. Les Templiers
formaient l'avant-garde à Mansourah, lorsque ce jeune fou de comte
d'Artois s'obstina à la poursuite, malgré leur conseil, et se jeta
dans la ville; ils le suivirent par honneur et furent tous tués.
[Note 133: «Sicut mater infantem». (Lettre de Jacques Molay.)]
On avait cru avec raison ne pouvoir jamais faire assez pour un ordre
si dévoué et si utile. Les privilèges les plus magnifiques leur furent
accordés. D'abord ils ne pouvaient être jugés que par le pape; mais un
juge placé si loin et si haut n'était guère réclamé; ainsi les
Templiers étaient juges dans leurs causes. Ils pouvaient encore y être
témoins, tant on avait foi dans leur loyauté! Il leur était défendu
d'accorder aucune de leurs commanderies à la sollicitation des grands
ou des rois. Ils ne pouvaient payer ni droit, ni tribut, ni péage.
Chacun désirait naturellement participer à de tels privilèges.
Innocent III lui-même voulut être affilié à l'ordre; Philippe-le-Bel
le demanda en vain.
Mais quand cet ordre n'eût pas eu ces grands et magnifiques
privilèges, on s'y serait présenté en foule. Le Temple avait pour les
imaginations un attrait de mystère et de vague terreur. Les réceptions
avaient lieu dans les églises de l'ordre, la nuit et portes fermées.
Les membres inférieurs en étaient exclus. On disait que si le roi de
France lui-même y eût pénétré, il n'en serait pas sorti.
La forme de réception était empruntée aux rites dramatiques et
bizarres, aux _mystères_ dont l'Église antique ne craignait pas
d'entourer les choses saintes. Le récipiendaire était présenté d'abord
comme un pécheur, un mauvais chrétien, un renégat. Il reniait, à
l'exemple de saint Pierre; le reniement, dans cette pantomime,
s'exprimait par un acte[134], cracher sur la croix. L'ordre se
chargeait de réhabiliter ce renégat, de l'élever d'autant plus haut
que sa chute était plus profonde. Ainsi dans la Fête des fols ou
idiots (_fatuorum_), l'homme offrait l'hommage même de son
imbécillité, de son infamie, à l'Église qui devait le régénérer. Ces
comédies sacrées, chaque jour moins comprises, étaient de plus en plus
dangereuses, plus capables de scandaliser un âge prosaïque, qui ne
voyait que la lettre et perdait le sens du symbole.
[Note 134: _App._ 47.]
Elles avaient ici un autre danger. L'orgueil du Temple pouvait
laisser dans ces formes une équivoque impie. Le récipiendaire pouvait
croire qu'au delà du christianisme vulgaire, l'ordre allait lui
révéler une religion plus haute, lui ouvrir un sanctuaire derrière le
sanctuaire. Ce nom du Temple n'était pas sacré pour les seuls
chrétiens. S'il exprimait pour eux le Saint-Sépulcre, il rappelait aux
juifs, aux musulmans, le temple de Salomon[135]. L'idée du Temple,
plus haute et plus générale que celle même de l'Église, planait en
quelque sorte par-dessus toute religion. L'Église datait, et le Temple
ne datait pas. Contemporain de tous les âges, c'était comme un symbole
de la perpétuité religieuse. Même après la ruine des Templiers, le
Temple subsiste, au moins comme tradition, dans les enseignements
d'une foule de sociétés secrètes, jusqu'aux Rose-Croix, jusqu'aux
Francs-Maçons[136].
[Note 135: _App._ 48.]
[Note 136: _App._ 49.]
L'Église est la maison du Christ, le Temple celle du Saint-Esprit. Les
gnostiques prenaient pour leur grande fête, non pas Noël ou Pâques,
mais la Pentecôte, le jour où l'Esprit descendit. Jusqu'à quel point
ces vieilles sectes subsistèrent-elles au moyen âge? Les Templiers y
furent-ils affiliés? De telles questions, malgré les ingénieuses
conjectures des modernes, resteront toujours obscures dans
l'insuffisance des monuments[137].
[Note 137: _App._ 50.]
Ces doctrines intérieures du Temple semblent tout à la fois vouloir se
montrer et se cacher. On croit les reconnaître, soit dans les
emblèmes étranges sculptés au portail de quelques églises, soit dans
le dernier cycle épique du moyen âge, dans ces poèmes où la chevalerie
épurée n'est plus qu'une odyssée, un voyage héroïque et pieux à la
recherche du Graal. On appelait ainsi la sainte coupe qui reçut le
sang du Sauveur. La simple vue de cette coupe prolonge la vie de cinq
cents années. Les enfants seuls peuvent en approcher sans mourir.
Autour du Temple qui la contient, veillent en armes les Templistes ou
chevaliers du Graal[138].
[Note 138: Voyez mon _Histoire de France_, t. II.]
Cette chevalerie plus qu'ecclésiastique, ce froid et trop pur idéal,
qui fut la fin du moyen âge et sa dernière rêverie, se trouvait, par
sa hauteur même, étranger à toute réalité, inaccessible à toute
pratique. Le templiste resta dans les poèmes, figure nuageuse et
quasi-divine. Le Templier s'enfonça dans la brutalité.
Je ne voudrais pas m'associer aux persécuteurs de ce grand ordre.
L'ennemi des Templiers les a lavés sans le vouloir; les tortures par
lesquelles il leur arracha de honteux aveux semblent une présomption
d'innocence. On est tenté de ne pas croire des malheureux qui
s'accusent dans les gênes. S'il y eut des souillures, on est tenté de
ne plus les voir, effacées qu'elles furent dans la flamme des bûchers.
Il subsiste cependant de graves aveux, obtenus hors de la question et
des tortures. Les points mêmes qui ne furent pas prouvés n'en sont pas
moins vraisemblables pour qui connaît la nature humaine, pour qui
considère sérieusement la situation de l'ordre dans ses derniers
temps.
Il était naturel que le relâchement s'introduisit parmi des moines
guerriers, des cadets de la noblesse, qui couraient les aventures loin
de la chrétienté, souvent loin des yeux de leurs chefs, entre les
périls d'une guerre à mort et les tentations d'un climat brûlant, d'un
pays d'esclaves, de la luxurieuse Syrie. L'orgueil et l'honneur les
soutinrent tant qu'il y eut espoir pour la terre sainte. Sachons leur
gré d'avoir résisté si longtemps, lorsqu'à chaque croisade leur
attente était si tristement déçue, lorsque toute prédiction mentait,
que les miracles promis s'ajournaient toujours. Il n'y avait pas de
semaine que la cloche de Jérusalem ne sonnât l'apparition des Arabes
dans la plaine désolée. C'était toujours aux Templiers, aux
Hospitaliers à monter à cheval, à sortir des murs... Enfin ils
perdirent Jérusalem, puis Saint-Jean-d'Acre. Soldats délaissés,
sentinelles perdues, faut-il s'étonner si, au soir de cette bataille
de deux siècles, les bras leur tombèrent?
La chute est grave après les grands efforts. L'âme montée si haut dans
l'héroïsme et la sainteté tombe bien lourde en terre... Malade et
aigrie, elle se plonge dans le mal avec une faim sauvage, comme pour
se venger d'avoir cru.
Telle paraît avoir été la chute du Temple. Tout ce qu'il y avait eu de
saint en l'ordre devint péché et souillure. Après avoir tendu de
l'homme à Dieu, il tourna de Dieu à la bête[139]. Les pieuses agapes,
les fraternités héroïques, couvrirent de sales amours de moines[140].
Ils cachèrent l'infamie en s'y mettant plus avant. Et l'orgueil y
trouvait encore son compte; ce peuple éternel, sans famille ni
génération charnelle, recruté par l'élection et l'esprit, faisait
montre de son mépris pour la femme[141], se suffisant à lui-même et
n'aimant rien hors de soi.
[Note 139: Sans parler de notre dicton populaire: «Boire comme un
Templier», les Anglais en avaient un autre: «Dum erat juvenis
sæcularis, omnes pueri clamabant publice et vulgariter unus ad
alterum: Custodiatis vobis ab osculo Templariorum.» (Conc. Britann.)]
[Note 140: _App._ 51.]
[Note 141: _App._ 52.]
Comme ils se passaient de femmes, ils se passaient aussi de prêtres,
péchant et se confessant entre eux[142]. Et ils se passèrent de Dieu
encore. Ils essayèrent des superstitions orientales, de la magie
sarrasine. D'abord symbolique, le reniement devint réel; ils
abjurèrent un Dieu qui ne donnait pas la victoire; ils le traitèrent
comme un allié infidèle qui les trahissait, l'outragèrent, crachèrent
sur la croix.
[Note 142: _App._ 53.]
Leur vrai dieu, ce semble, devint l'ordre même. Ils adorèrent le
Temple et les Templiers, leurs chefs, comme Temples vivants. Ils
symbolisèrent par les cérémonies les plus sales et les plus
repoussantes le dévouement aveugle, l'abandon complet de la volonté.
L'ordre, se serrant ainsi, tomba dans une farouche religion de
soi-même, dans un satanique égoïsme. Ce qu'il y a de souverainement
diabolique dans le Diable, c'est de s'adorer.
Voilà, dira-t-on, des conjectures. Mais elles ressortent trop
naturellement d'un grand nombre d'aveux obtenus sans avoir recours à
la torture, particulièrement en Angleterre[143].
[Note 143: Les dépositions les plus sales, et qui paraîtraient avec le
plus de vraisemblance dictées par la question, sont celles des témoins
anglais, qui pourtant n'y furent pas soumis. _App._ 54.]
Que tel ait été d'ailleurs le caractère général de l'ordre, que les
statuts soient devenus expressément honteux et impies, c'est ce que je
suis loin d'affirmer. De telles choses ne s'écrivent pas. La
corruption entre dans un ordre par connivence mutuelle et tacite. Les
formes subsistent, changeant de sens, et perverties par une mauvaise
interprétation que personne n'avoue tout haut.
Mais quand même ces infamies, ces impiétés auraient été universelles
dans l'ordre, elles n'auraient pas suffi pour entraîner sa
destruction. Le clergé les aurait couvertes et étouffées[144], comme
tant d'autres désordres ecclésiastiques. La cause de la ruine du
Temple, c'est qu'il était trop riche et trop puissant. Il y eut une
autre cause plus intime, mais je la dirai tout à l'heure.
[Note 144: Voy. entre autres _Henri IV et Richelieu_, ch. XVI, XIX,
XX, et _Richelieu et la Fronde_, ch. IX.]
À mesure que la ferveur des guerres saintes diminuait en Europe, à
mesure qu'on allait moins à la croisade, on donnait davantage au
Temple pour s'en dispenser. Les affiliés de l'ordre étaient
innombrables. Il suffisait de payer deux ou trois deniers par an.
Beaucoup de gens offraient tous leurs biens, leurs personnes mêmes.
Deux comtes de Provence se donnèrent ainsi. Un roi d'Aragon légua son
royaume (Alphonse-le-Batailleur, 1131-1132); mais le royaume n'y
consentit pas.
On peut juger du nombre prodigieux des possessions des Templiers par
celui des terres, des fermes, des forts ruinés qui, dans nos villes ou
nos campagnes, portent encore le nom du Temple. Ils possédaient,
dit-on, plus de neuf mille manoirs dans la chrétienté[145]. En une
seule province d'Espagne, au royaume de Valence, ils avaient dix-sept
places fortes. Ils achetèrent argent comptant le royaume de Chypre,
qu'ils ne purent, il est vrai, garder.
[Note 145: _App._ 55.]
Avec de tels privilèges, de telles richesses, de telles possessions,
il était bien difficile de rester humbles[146]. Richard Coeur-de-Lion
disait en mourant: «Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma
luxure aux moines gris, ma superbe aux Templiers.»
[Note 146: Dans leurs anciens statuts on lit: «Regula pauperum
commilitonum templi Salomonis.»]
Au défaut de musulmans, cette milice inquiète et indomptable
guerroyait contre les chrétiens. Ils firent la guerre au roi de Chypre
et au prince d'Antioche. Ils détrônèrent le roi de Jérusalem Henri II
et le duc de Croatie. Ils ravagèrent la Thrace et la Grèce. Tous les
croisés qui revenaient de Syrie ne parlaient que des trahisons des
Templiers, de leurs liaisons avec les infidèles[147]. Ils étaient
notoirement en rapport avec les Assassins de Syrie[148]; le peuple
remarquait avec effroi l'analogie de leur costume avec celui des
sectateurs du Vieux de la Montagne. Ils avaient accueilli le Soudan
dans leurs maisons, permis le culte mahométan, averti les infidèles de
l'arrivée de Frédéric II[149]. Dans leurs rivalités furieuses contre
les Hospitaliers, ils avaient été jusqu'à lancer des flèches dans le
Saint-Sépulcre[150]. On assurait qu'ils avaient tué un chef musulman
qui voulait se faire chrétien pour ne plus leur payer tribut.
[Note 147: «Et Acre une cité trahirent-ils par leur grand mesprison.»
(_Chron. de Saint-Denys._)]
[Note 148: Voy. Hammer.]
[Note 149: Dupuy.]
[Note 150: En 1259, l'animosité fut poussée à un tel excès, qu'ils se
livrèrent une bataille dans laquelle les Templiers furent taillés en
pièces. Les historiens disent qu'il n'en échappa qu'un seul.]
La maison de France particulièrement croyait avoir à se plaindre des
Templiers. Ils avaient tué Robert de Brienne à Athènes. Ils avaient
refusé d'aider à la rançon de saint Louis[151]. En dernier lieu, ils
s'étaient déclarés pour la maison d'Aragon contre celle d'Anjou.
[Note 151: _App._ 56.]
Cependant la terre sainte avait été définitivement perdue en 1191, et
la croisade terminée. Les chevaliers revenaient inutiles, formidables,
odieux. Ils rapportaient au milieu de ce royaume épuisé, et sous les
yeux d'un roi famélique, un monstrueux trésor de cent cinquante mille
florins d'or, et en argent la charge de dix mulets[152].
Qu'allaient-ils faire en pleine paix de tant de forces et de
richesses? Ne seraient-ils pas tentés de se créer une souveraineté
dans l'Occident, comme les chevaliers Teutoniques l'ont fait en
Prusse, les Hospitaliers dans les îles de la Méditerranée, et les
Jésuites au Paraguay[153]. S'ils s'étaient unis aux Hospitaliers,
aucun roi du monde n'eût pu leur résister[154]. Il n'était point
d'État où ils n'eussent des places fortes. Ils tenaient à toutes les
familles nobles. Ils n'étaient guère en tout, il est vrai, plus de
quinze mille chevaliers; mais c'étaient des hommes aguerris, au milieu
d'un peuple qui ne l'était plus, depuis la cessation des guerres des
seigneurs. C'étaient d'admirables cavaliers, les rivaux des Mameluks,
aussi intelligents, lestes et rapides que la pesante cavalerie féodale
était lourde et inerte. On les voyait partout orgueilleusement
chevaucher sur leurs admirables chevaux arabes, suivis chacun d'un
écuyer, d'un page, d'un servant d'armes, sans compter les esclaves
noirs. Ils ne pouvaient varier leurs vêtements, mais ils avaient de
précieuses armes orientales, d'un acier de fine trempe et damasquinées
richement.
[Note 152: Arch. du Vatican, Rayn.]
[Note 153: Ces ordres également puissants furent également attaqués.
Les évêques livoniens portèrent contre les chevaliers Teutoniques des
accusations non moins graves. De Jean XXII à Innocent VI, les
Hospitaliers eurent à soutenir les mêmes attaques. Les Jésuites y
succombèrent.]
[Note 154: En Castille, les Templiers, les Hospitaliers et les
chevaliers de Saint-Jacques avaient un traité de garantie contre le
roi même.]
Ils sentaient bien leur force. Les Templiers d'Angleterre avaient osé
dire au roi Henri III: «Vous serez roi tant que vous serez juste.»
Dans leur bouche, ce mot était une menace. Tout cela donnait à penser
à Philippe-le-Bel.
Il en voulait à plusieurs d'entre eux de n'avoir souscrit l'appel
contre Boniface qu'avec réserve, _sub protestationibus_. Ils avaient
refusé d'admettre le roi dans l'ordre. Ils l'avaient refusé, et ils
l'avaient servi, double humiliation. Il leur devait de l'argent[155];
le Temple était une sorte de banque, comme l'ont été souvent les
temples de l'antiquité[156]. Lorsqu'en 1306, il trouva un asile chez
eux contre le peuple soulevé, ce fut sans doute pour lui une occasion
d'admirer ces trésors de l'ordre; les chevaliers étaient trop
confiants, trop fiers pour lui rien cacher.
[Note 155: _App._ 57.]
[Note 156: Mitford.]
La tentation était forte pour le roi[157]. Sa victoire de
Mons-en-Puelle l'avait ruiné. Déjà contraint de rendre la Guyenne, il
l'avait été encore de lâcher la Flandre flamande. Sa détresse
pécuniaire était extrême, et pourtant il lui fallut révoquer un impôt
contre lequel la Normandie s'était soulevée. Le peuple était déjà si
ému, qu'on défendit les rassemblements de plus de cinq personnes. Le
roi ne pouvait sortir de cette situation désespérée que par quelque
grande confiscation. Or, les juifs ayant été chassés, le coup ne
pouvait frapper que sur les prêtres ou sur les nobles, ou bien sur un
ordre qui appartenait aux uns ou aux autres, mais qui, par cela même,
n'appartenant exclusivement ni à ceux-ci, ni à ceux-là, ne serait
défendu par personne. Loin d'être défendus, les Templiers furent
plutôt attaqués par leurs défenseurs naturels. Les moines les
poursuivirent. Les nobles, les plus grands seigneurs de France,
donnèrent par écrit leur adhésion au procès.
[Note 157: _App._ 58.]
Philippe-le-Bel avait été élevé par un dominicain. Il avait pour
confesseur un dominicain. Longtemps ces moines avaient été amis des
Templiers, au point même qu'ils s'étaient engagés à solliciter de
chaque mourant qu'ils confesseraient un legs pour le Temple[158]. Mais
peu à peu les deux ordres étaient devenus rivaux. Les dominicains
avaient un ordre militaire à eux, les _Cavalieri gaudenti_[159], qui
ne prit pas grand essor. À cette rivalité accidentelle il faut ajouter
une cause fondamentale de haine. Les Templiers étaient nobles; les
dominicains, les Mendiants, étaient en grande partie roturiers,
quoique dans le tiers-ordre ils comptassent des laïques illustres et
même des rois.
[Note 158: Statuts du chapitre général des Dominicains en 1245.]
[Note 159: Voyez l'histoire de cet ordre, par le dominicain Federici,
1787. Ils profitèrent pourtant des biens du Temple; plusieurs
Templiers passèrent dans leur ordre.]
Dans les Mendiants, comme dans les légistes conseillers de
Philippe-le-Bel, il y avait contre les nobles, les hommes d'armes, les
chevaliers, un fonds commun de malveillance, un levain de haine
niveleuse. Les légistes devaient haïr les Templiers comme moines; les
dominicains les détestaient comme gens d'armes, comme moines mondains,
qui réunissaient les profits de la sainteté et l'orgueil de la vie
militaire. L'ordre de saint Dominique, inquisiteur dès sa naissance,
pouvait se croire obligé en conscience de perdre en ses rivaux des
mécréants, doublement dangereux, et par l'importation des
superstitions sarrasines, et par leurs liaisons avec les mystiques
occidentaux, qui ne voulaient plus adorer que le Saint-Esprit.
Le coup ne fut pas imprévu, comme on l'a dit. Les Templiers eurent le
temps de le voir venir[160]. Mais l'orgueil les perdit; ils crurent
toujours qu'on n'oserait.
[Note 160: Ils avaient de sombres pressentiments. Un Templier anglais
rencontrant un chevalier nouvellement reçu: «Es ne frater noster
receptus in ordine? Cui respondens, ita. Et ille: Si sederes super
campanile Sancti Pauli Londini, non posses videre majora infortunia
quam tibi contingent antequam moriaris.» (Concil. Brit.)]
Le roi hésitait en effet. Il avait d'abord essayé des moyens
indirects. Par exemple, il avait demandé à être admis dans l'ordre.
S'il y eût réussi, il se serait probablement fait grand maître, comme
fit Ferdinand-le-Catholique pour les ordres militaires d'Espagne. Il
aurait appliqué les biens du Temple à son usage, et l'ordre eût été
conservé.
Depuis la perte de la terre sainte, et même antérieurement, on avait
fait entendre aux Templiers qu'il serait urgent de les réunir aux
Hospitaliers[161]. Réuni à un ordre plus docile, le Temple eût
présenté peu de résistance aux rois.
[Note 161: Le concile de Saltzbourg, tenu en 1272, et plusieurs autres
assemblées ecclésiastiques, avaient proposé cette réunion.]
Ils ne voulurent point entendre à cela. Le grand maître, Jacques
Molay, pauvre chevalier de Bourgogne, mais vieux et brave soldat qui
venait de s'honorer en Orient par les derniers combats qu'y rendirent
les chrétiens, répondit que saint Louis avait, il est vrai, proposé
autrefois la réunion des deux ordres, mais que le roi d'Espagne n'y
avait point consenti; que pour que les Hospitaliers fussent réunis aux
Templiers, il faudrait qu'ils s'amendassent fort; que les Templiers
étaient plus exclusivement fondés pour la guerre[162]. Il finissait
par ces paroles hautaines: «On trouve beaucoup de gens qui voudraient
ôter aux religieux leurs biens, plutôt que de leur en donner... Mais
si l'on fait cette union des deux ordres, cette Religion sera si forte
et si puissante qu'elle pourra bien défendre ses droits contre toute
personne au monde.»
[Note 162: _App._ 59.]
Pendant que les Templiers résistaient si fièrement à toute concession,
les mauvais bruits allaient se fortifiant. Eux-mêmes y contribuaient.
Un chevalier disait à Raoul de Presles, l'un des hommes les plus
graves du temps, «que dans le chapitre général de l'ordre il y avait
une chose si secrète, que si pour son malheur quelqu'un la voyait,
fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourment n'empêcherait ceux
du chapitre de le tuer, selon leur pouvoir[163].»
[Note 163: Dupuy, _App._ 60.]
Un Templier nouvellement reçu avait protesté contre la forme de
réception devant l'official de Paris[164]. Un autre s'en était
confessé à un cordelier, qui lui donna pour pénitence de jeûner tous
les vendredis un an durant sans chemise. Un autre enfin, qui était de
la maison du pape, «lui avait ingénument confessé tout le mal qu'il
avait reconnu en son ordre, en présence d'un cardinal son cousin, qui
écrivit à l'instant cette déposition».
[Note 164: C'est le premier des cent quarante déposants. Dupuy a
tronqué le passage. Voy. le ms. aux Archives du royaume, K. 413.]
On faisait en même temps courir des bruits sinistres sur les prisons
terribles où les chefs de l'ordre plongeaient les membres
récalcitrants. Un des chevaliers déclara «qu'un de ses oncles était
entré dans l'ordre sain et gai, avec chiens et faucons; au bout de
trois jours, il était mort».
Le peuple accueillait avidement ces bruits, il trouvait les Templiers
trop riches[165] et peu généreux. Quoique le grand maître dans ses
interrogatoires vante la munificence de l'ordre, un des griefs portés
contre cette opulente corporation, c'est «que les aumônes ne s'y
faisaient pas comme il convenait[166]».
[Note 165:
Tosjors achetaient sans vendre...
Tant va pot à eau qu'il brise.
_Chron._ en vers, citée par Rayn.]
[Note 166: En Écosse, on leur reprochait, outre leur cupidité, de
n'être pas hospitaliers. _App._ 61.]
Les choses étaient mûres. Le roi appela à Paris le grand maître et les
chefs; il les caressa, les combla, les endormit. Ils vinrent se faire
prendre au filet comme les protestants à la Saint-Barthélemy.
Il venait d'augmenter leurs privilèges[167]. Il avait prié le grand
maître d'être parrain d'un de ses enfants. Le 12 octobre, Jacques
Molay, désigné par lui avec d'autres grands personnages, avait tenu le
poêle à l'enterrement de la belle-soeur de Philippe. Le 13, il fut
arrêté avec les cent quarante Templiers qui étaient à Paris. Le même
jour, soixante le furent à Beaucaire, puis une foule d'autres par
toute la France. On s'assura de l'assentiment du peuple et de
l'Université[168]. Le jour même de l'arrestation, les bourgeois furent
appelés par paroisses et par confréries au jardin du roi dans la
Cité; des moines y prêchèrent. On peut juger de la violence de ces
prédications populaires par celle de la lettre royale, qui courut par
toute la France: «Une chose amère, une chose déplorable, une chose
horrible à penser, terrible à entendre! chose exécrable de
scélératesse, détestable d'infamie!... Un esprit doué de raison
compatit et se trouble dans sa compassion, en voyant une nature qui
s'exile elle-même hors des bornes de la nature, qui oublie son
principe, qui méconnaît sa dignité, qui, prodigue de soi, s'assimile
aux bêtes dépourvues de sens; que dis-je? qui dépasse la brutalité des
bêtes elles-mêmes!...» On juge de la terreur et du saisissement avec
lesquels une telle lettre fut reçue de toute âme chrétienne. C'était
comme un coup de trompette du jugement dernier.
[Note 167: _App._ 62.]
[Note 168: _App._ 63.]
Suivait l'indication sommaire des accusations: reniement, trahison de
la chrétienté au profit des infidèles, initiation dégoûtante,
prostitution mutuelle; enfin, le comble de l'horreur, cracher sur la
croix[169]!
[Note 169: _App._ 64.]
Tout cela avait été dénoncé par des Templiers. Deux chevaliers, un
Gascon et un Italien, en prison pour leurs méfaits, avaient,
disait-on, révélé tous les secrets de l'ordre.
Ce qui frappait le plus l'imagination, c'étaient les bruits étranges
qui couraient sur une idole qu'auraient adorée les Templiers. Les
rapports variaient. Selon les uns, c'était une tête barbue; d'autres
disaient une tête à trois faces. Elle avait, disait-on encore, des
yeux étincelants. Selon quelques-uns, c'était un crâne d'homme.
D'autres y substituaient un chat[170].
[Note 170: _App._ 65.]
Quoi qu'il en fût de ces bruits, Philippe le-Bel n'avait pas perdu de
temps. Le jour même de l'arrestation, il vint de sa personne s'établir
au Temple avec son trésor et son Trésor des chartes, avec une armée de
gens de loi, pour instrumenter, inventorier. Cette belle saisie
l'avait fait riche tout d'un coup.
CHAPITRE IV
Suite.--Destruction de l'ordre du Temple (1307-1314).
L'étonnement du pape fut extrême, quand il apprit que le roi se
passait de lui, dans la poursuite d'un ordre qui ne pouvait être jugé
que par le Saint-Siège. La colère lui fit oublier sa servilité
ordinaire, sa position précaire et dépendante au milieu des États du
roi. Il suspendit les pouvoirs des juges ordinaires, archevêques et
évêques, ceux même des inquisiteurs.
La réponse du roi est rude. Il écrit au pape: Que Dieu déteste les
tièdes; que ces lenteurs sont une sorte de connivence avec les crimes
des accusés; que le pape devrait plutôt exciter les évêques. «Ce
serait une grave injure aux prélats de leur ôter le ministère qu'ils
tiennent de Dieu. Ils n'ont pas mérité cet outrage; ils ne le
supporteront pas; le roi ne pourrait le tolérer sans violer son
serment... Saint-Père, quel est le sacrilège qui osera vous conseiller
de mépriser ceux que Jésus-Christ envoie, ou plutôt Jésus
lui-même?... Si l'on suspend les inquisiteurs, l'affaire ne finira
jamais... Le roi n'a pas pris la chose en main comme accusateur, mais
comme champion de la foi et défenseur de l'Église, dont il doit rendre
compte à Dieu[171]».
[Note 171: _App._ 66.]
Philippe laissa croire au pape qu'il allait lui remettre les
prisonniers entre les mains; il se chargeait seulement de garder les
biens pour les appliquer au service de la terre sainte (25 décembre
1307). Son but était d'obtenir que le pape rendît aux évêques et aux
inquisiteurs leurs pouvoirs qu'il avait suspendus. Il lui envoya
soixante-douze Templiers à Poitiers, et fit partir de Paris les
principaux de l'ordre; mais il ne les fit pas avancer plus loin que
Chinon. Le pape s'en contenta; il obtint les aveux de ceux de
Poitiers. En même temps, il leva la suspension des juges ordinaires,
se réservant seulement le jugement des chefs de l'ordre.
Cette molle procédure ne pouvait satisfaire le roi. Si la chose eût
été traînée ainsi à petit bruit, et pardonnée comme au confessionnal,
il n'y avait pas moyen de garder les biens. Aussi pendant que le pape
s'imaginait tout tenir dans ses mains, le roi faisait instrumenter à
Paris par son confesseur, inquisiteur général de France. On obtint
sur-le-champ cent quarante aveux par les tortures; le fer et le feu y
furent employés[172]. Ces aveux une fois divulgués, le pape ne pouvait
plus arranger la chose. Il envoya deux cardinaux à Chinon demander aux
chefs, au grand maître, si tout cela était vrai; les cardinaux leur
persuadèrent d'avouer, et ils s'y résignèrent[173]. Le pape, en effet,
les réconcilia, et les recommanda au roi. Il croyait les avoir sauvés.
[Note 172: _App._ 67.]
[Note 173: _App._ 68.]
Philippe le laissait dire et allait son chemin. Au commencement de
1308, il fit arrêter par son cousin le roi de Naples tous les
Templiers de Provence[174]. À Pâques, les États du royaume furent
assemblés à Tours. Le roi s'y fit adresser un discours singulièrement
violent contre le clergé: «Le peuple du royaume de France adresse au
roi d'instantes supplications... Qu'il se rappelle que le prince des
fils d'Israël, Moïse, l'ami de Dieu, à qui le Seigneur parlait face à
face, voyant l'apostasie des adorateurs du veau d'or, dit: Que chacun
prenne le glaive et tue son proche parent... Il n'alla pas pour cela
demander le consentement de son frère Aaron, constitué grand prêtre
par l'ordre de Dieu... Pourquoi donc le roi très chrétien ne
procéderait-il pas de même, _même contre tout le clergé_, si le clergé
errait ainsi ou soutenait ceux qui errent[175]?»
[Note 174: Charles-le-Boiteux écrit à ses officiers en leur adressant
des _lettres encloses_: «À ce jour que je vous marque, avant qu'il
soit clair, voire plutôt en pleine nuict, vous les ouvrirez. 13
janvier 1308.»]
[Note 175: Raynouard.]
À l'appui de ce discours, vingt-six princes et seigneurs se
constituèrent accusateurs, et donnèrent procuration pour agir contre
les Templiers par-devant le pape et le roi. La procuration est signée
des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des comtes de Flandre, de Nevers
et d'Auvergne, du vicomte de Narbonne, du comte Talleyrand de
Périgord. Nogaret signe hardiment entre Lusignan et Coucy[176].
[Note 176: Dupuy.]
Armé de ces adhésions, «le roi, dit Dupuy, alla à Poitiers, accompagné
d'une grande multitude de gens, qui étaient ceux de ses procureurs que
le roi avait retenus près de lui pour prendre avis sur les difficultés
qui pourraient survenir[177]».
[Note 177: Dupuy.]
En arrivant, il baisa humblement les pieds au pape. Mais celui vit
bientôt qu'il n'obtiendrait rien. Philippe ne pouvait entendre à aucun
ménagement. Il lui fallait traiter rigoureusement les personnes pour
pouvoir garder les biens. Le pape, hors de lui, voulait sortir de la
ville, échapper à son tyran; qui sait même s'il n'aurait pas fui hors
de France? Mais il n'était pas homme à partir sans son argent. Quand
il se présenta aux portes avec ses mulets, ses bagages, ses sacs, il
ne put passer; il vit qu'il était prisonnier du roi, non moins que les
Templiers. Plusieurs fois, il essaya de fuir, toujours inutilement. Il
semblait que son tout-puissant maître s'amusât des tortures de cette
âme misérable qui se débattait encore.
Clément resta donc et parut se résigner. Il rendit, le 1er août 1308,
une bulle adressée aux archevêques et aux évêques. Cette pièce est
singulièrement brève et précise, contre l'usage de la cour de Rome. Il
est évident que le pape écrit malgré lui, et qu'on lui pousse la main.
Quelques évêques, selon cette bulle, avaient écrit qu'ils ne savaient
comment on devait traiter les accusés qui s'obstineraient à nier, et
ceux qui rétracteraient leurs aveux. «Ces choses, dit le pape,
n'étaient pas laissées indécises par le droit écrit, dont nous savons
que plusieurs d'entre vous ont pleine connaissance; nous n'entendons
pour le présent faire en cette affaire un nouveau droit, et nous
voulons que vous procédiez selon que le droit exige.»
Il y avait ici une dangereuse équivoque: _jura scripta_ s'entendait-il
du droit romain, ou du droit canonique, ou des règlements de
l'inquisition?
Le danger était d'autant plus réel, que le roi ne se dessaisissait pas
des prisonniers pour les remettre au pape, comme il le lui avait fait
espérer. Dans l'entrevue, il l'amusa encore, il lui promit les biens,
pour le consoler de n'avoir pas les personnes; ces biens devaient être
réunis à ceux que le pape désignerait. C'était le prendre par son
faible; Clément était fort inquiet de ce que ces biens allaient
devenir[178].
[Note 178: _App._ 69.]
Le pape avait rendu (5 juillet 1308) aux juges ordinaires, archevêques
et évêques, leurs pouvoirs un instant suspendus. Le 1er août encore,
il écrivait qu'on pouvait suivre le droit commun. Et le 12, il
remettait l'affaire à une commission. Les commissaires devaient
instruire le procès dans la province de Sens, à Paris, évêché
dépendant de Sens. D'autres commissaires étaient nommés pour en faire
autant dans les autres parties de l'Europe, pour l'Angleterre
l'archevêque de Cantorbéry, pour l'Allemagne ceux de Mayence, de
Cologne et de Trèves. Le jugement devait être prononcé d'alors en
deux ans, dans un concile général, hors de France, à Vienne, en
Dauphiné, sur terre d'Empire.
La commission, composée principalement d'évêques[179], était présidée
par Gilles d'Aiscelin, archevêque de Narbonne, homme doux et faible,
de grandes lettres et de peu de coeur. Le roi et le pape, chacun de
leur côté, croyaient cet homme tout à eux. Le pape crut calmer plus
sûrement encore le mécontentement de Philippe en adjoignant à la
commission le confesseur du roi, moine dominicain et grand inquisiteur
de France, celui qui avait commencé le procès avec tant de violence et
d'audace.
[Note 179: _App._ 70.]
Le roi ne réclama pas. Il avait besoin du pape. La mort de l'empereur
Albert d'Autriche (1er mai 1308) offrait à la maison de France une
haute perspective. Le frère de Philippe, Charles-de-Valois, dont la
destinée était de demander tout et de manquer tout, se porta pour
candidat à l'Empire. S'il eût réussi, le pape devenait à jamais
serviteur et serf de la maison de France. Clément écrivit pour
Charles-de-Valois ostensiblement, secrètement contre lui.
Dès lors il n'y avait plus de sûreté pour le pape sur les terres du
roi. Il parvint à sortir de Poitiers, et se jeta dans Avignon (mars
1309). Il s'était engagé à ne pas quitter la France et, de cette
façon, il ne violait pas, il éludait sa promesse. Avignon c'était la
France, et ce n'était pas la France. C'était une frontière, une
position mixte, une sorte d'asile, comme fut Genève pour Calvin,
Ferney pour Voltaire. Avignon dépendait de plusieurs et de personne.
C'était terre d'Empire, un vieux municipe, une république sous deux
rois. Le roi de Naples comme comte de Provence, le roi de France comme
comte de Toulouse, avaient chacun la seigneurie d'une moitié
d'Avignon. Mais le pape allait y être bien plus roi qu'eux, lui dont
le séjour attirerait tant d'argent dans cette petite ville.
Clément se croyait libre, mais traînait sa chaîne. Le roi le tenait
toujours par le procès de Boniface. À peine établi dans Avignon, il
apprend que Philippe lui fait amener par les Alpes une armée de
témoins. À leur tête marchait ce capitaine de Ferentino, ce Raynaldo
de Supino qui avait été dans l'affaire d'Anagni le bras droit de
Nogaret. À trois lieues d'Avignon, les témoins tombèrent dans une
embuscade qui leur avait été dressée. Raynaldo se sauva à grand'peine
à Nîmes, et fit dresser acte, par les gens du roi, de ce
guet-apens[180].
[Note 180: Dupuy.]
Le pape écrivit bien vite à Charles-de-Valois pour le prier de calmer
son frère. Il écrivit au roi lui-même (23 août 1309), que si les
témoins étaient retardés dans leur chemin, ce n'était pas sa faute,
mais celle des gens du roi qui devraient pourvoir à leur sûreté.
Philippe lui reprochait d'ajourner indéfiniment l'examen des témoins,
vieux et malades, et d'attendre qu'ils fussent morts. Des partisans de
Boniface avaient, disait-on, tué ou torturé des témoins; un de ceux-ci
avait été trouvé mort dans son lit. Le pape répond qu'il ne sait rien
de tout cela; ce qu'il sait, c'est que pendant ce long procès les
affaires des rois, des prélats, du monde entier, dorment et
attendent. Un des témoins qui, dit-on, a disparu, se trouve
précisément en France et chez Nogaret.
Le roi avait dénoncé au pape certaines lettres injurieuses. Le pape
répond qu'elles sont, pour le latin et l'orthographe, manifestement
indignes de la cour de Rome. Il les a fait brûler. Quant à en
poursuivre les auteurs, _une expérience récente a prouvé que ces
procès subits contre des personnages importants ont une triste et
dangereuse issue_[181].
[Note 181: _App._ 71.]
Cette lettre du pape était une humble et timide profession
d'indépendance à l'égard du roi, une révolte à genoux. L'allusion aux
Templiers qui la termine, indiquait assez l'espoir que plaçait le pape
dans les embarras où ce procès devait jeter Philippe-le-Bel.
La commission pontificale, rassemblée le 7 août 1309, à l'évêché de
Paris, avait été entravée longtemps. Le roi n'avait pas plus envie de
voir justifier les Templiers que le pape de condamner Boniface. Les
témoins à charge contre Boniface étaient maltraités à Avignon, les
témoins à décharge dans l'affaire des Templiers étaient torturés à
Paris. Les évêques n'obéissaient point à la commission pontificale, et
ne lui envoyaient point les prisonniers[182]. Chaque jour la
commission assistait à une messe, puis siégeait; un huissier criait à
la porte de la salle: «Si quelqu'un veut défendre l'ordre de la milice
du Temple, il n'a qu'à se présenter.» Mais personne ne se présentait.
La commission revenait le lendemain, toujours inutilement.
[Note 182: _App._ 72.]
Enfin, le pape ayant, par une bulle (13 septembre 1309), ouvert
l'instruction du procès contre Boniface, le roi permit, en novembre,
que le grand maître du Temple fût amené devant les commissaires[183].
Le vieux chevalier montra d'abord beaucoup de fermeté. Il dit que
l'ordre était privilégié du Saint-Siège, et qu'il lui semblait bien
étonnant que l'Église romaine voulût procéder subitement à sa
destruction, lorsqu'elle avait sursis à la déposition de l'empereur
Frédéric II pendant trente-deux ans.
[Note 183: «Le même jour, avant lui, le 22 novembre, se présenta
devant les évêques un homme en habit séculier, lequel déclara
s'appeler Jean de Melos (et non Molay, comme disent Raynouard et
Dupuy), avoir été Templier dix ans et avoir quitté l'ordre, quoique,
disait-il, il n'y eût vu aucun mal. Il déclarait venir pour faire et
dire tout ce qu'on voudrait. Les commissaires lui demandèrent s'il
voulait défendre l'ordre, qu'ils étaient prêts à l'entendre
bénignement. Il répondit qu'il n'était venu pour autre chose, mais
qu'il voudrait bien savoir auparavant ce qu'on voulait faire de
l'ordre. Et il ajoutait: «Ordonnez de moi ce que vous voudrez; mais
faites-moi donner mes nécessités, car je suis bien pauvre.»--Les
commissaires voyant à sa figure, à ses gestes et à ses paroles que
c'était un homme simple et un esprit faible, ne procédèrent pas plus
avant, mais le renvoyèrent à l'évêque de Paris, qui, disaient-ils,
l'accueillerait avec bonté et lui ferait donner de la nourriture».
(Process. ms.)]
Il dit encore qu'il était prêt à défendre l'ordre, selon son pouvoir;
qu'il se regarderait lui-même comme un misérable, s'il ne défendait un
ordre dont il avait reçu tant d'honneur et d'avantages; mais qu'il
craignait de n'avoir pas assez de sagesse et de réflexion, qu'il était
prisonnier du roi et du pape, qu'il n'avait pas quatre deniers à
dépenser pour la défense, pas d'autre conseil qu'un frère servant;
qu'au reste, la vérité paraîtrait, non seulement par le témoignage des
Templiers, mais par celui des rois, princes, prélats, ducs, comtes et
barons, dans toutes les parties du monde.
Si le grand maître se portait ainsi pour défenseur de l'ordre, il
allait prêter une grande force à la défense et sans doute compromettre
le roi. Les commissaires l'engagèrent à délibérer mûrement. Ils lui
firent lire sa déposition devant les cardinaux. Cette déposition
n'émanait pas directement de lui-même; par pudeur ou pour tout autre
motif, il avait renvoyé les cardinaux à un frère servant qu'il
chargeait de parler pour lui. Mais lorsqu'il fut devant la commission,
et que les gens d'Église lui lurent à haute voix ces tristes aveux, le
vieux chevalier ne put entendre de sang-froid de telles choses dites
en face. Il fit le signe de la croix, et dit que si les seigneurs
commissaires du pape[184] eussent été autres personnes, il aurait eu
quelque chose à leur dire. Les commissaires répondirent qu'ils
n'étaient pas gens à relever un gage de bataille.--«Ce n'est pas là ce
que j'entends, dit le grand maître, mais plût à Dieu qu'en tel cas on
observât contre les pervers la coutume des Sarrasins et des Tartares;
ils leur tranchent la tête ou les coupent par le milieu.»
[Note 184: M. Raynouard dit les cardinaux, mais à tort.]
Cette réponse fit sortir les commissaires de leur douceur ordinaire.
Ils répondirent avec une froide dureté: «Ceux que l'Église trouve
hérétiques, elle les juge hérétiques, et abandonne les obstinés au
tribunal séculier.»
L'homme de Philippe-le-Bel, Plasian, assistait à cette audience, sans
y avoir été appelé. Jacques Molay, effrayé de l'impression que ses
paroles avaient produite sur ces prêtres, crut qu'il valait mieux se
confier à un chevalier. Il demanda la permission de conférer avec
Plasian; celui-ci l'engagea, en ami, à ne pas se perdre, et le décida
à demander un délai jusqu'au vendredi suivant. Les évêques le lui
donnèrent, et ils lui en auraient donné davantage de grand coeur[185].
[Note 185: _App._ 73.]
Le vendredi, Jacques reparut, mais tout changé. Sans doute Plasian
l'avait travaillé dans sa prison. Quand on lui demanda de nouveau s'il
voulait défendre l'ordre, il répondit humblement qu'il n'était qu'un
pauvre chevalier illettré; qu'il avait entendu lire une bulle
apostolique où le pape se réservait le jugement des chefs de l'ordre;
que, pour le présent, il ne demandait rien de plus.
On lui demanda expressément s'il voulait défendre l'ordre. Il dit que
non; il priait seulement les commissaires d'écrire au pape qu'il le
fît venir au plus tôt devant lui. Il ajoutait avec la naïveté de
l'impatience et de la peur: «Je suis mortel, les autres aussi; nous
n'avons à nous que le moment présent.»
Le grand maître, abandonnant ainsi la défense, lui ôtait l'unité et la
force qu'elle pouvait recevoir de lui. Il demanda seulement à dire
trois mots en faveur de l'ordre. D'abord, qu'il n'y avait nulle église
où le service divin se fît plus honorablement que dans celles des
Templiers. Deuxièmement, qu'
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