Le Rhin, Tome I
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Title: Le Rhin, Tome I
Author: Victor Hugo
Release date: February 3, 2013 [eBook #41986]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
LE RHIN
I
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VICTOR HUGO
LE RHIN
I
COLLECTION HETZEL
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
1858
Droit de traduction réservé
Il y a quelques années, un écrivain, celui qui trace ces lignes,
voyageait sans autre but que de voir des arbres et le ciel, deux
choses qu'on ne voit pas à Paris.
C'était là son objet unique, comme le reconnaîtront ceux de ces
lecteurs qui voudront bien feuilleter les premières pages de ce
premier volume.
Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les
bords du Rhin.
La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce qu'aucun incident
de son voyage ne lui avait inspiré jusqu'à ce moment; une volonté de
voir et d'observer dans un but déterminé fixa la marche errante de ses
idées, imprima une signification précise à son excursion d'abord
capricieuse, donna un centre à ses études, en un mot, le fit passer de
la rêverie à la pensée.
Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne
n'étudie, que tout le monde visite et que personne ne connaît, qu'on
voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard effleure
et qu'aucun esprit n'approfondit. Pourtant ses ruines occupent les
imaginations élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses;
et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poëte comme à
l'œil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le passé et
l'avenir de l'Europe.
L'écrivain ne put résister à la tentation d'examiner le Rhin sous ce
double aspect. La contemplation du passé dans les monuments qui
meurent, le calcul de l'avenir dans les résultantes probables des
faits vivants, plaisaient à son instinct d'antiquaire et à son
instinct de songeur. Et puis, infailliblement, un jour, bientôt
peut-être, le Rhin sera la question flagrante du continent. Pourquoi
ne pas tourner un peu d'avance sa méditation de ce côté? Fût-on en
apparence plus assidûment livré à d'autres études, non moins hautes,
non moins fécondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il
faut accepter, lorsqu'elles se présentent, certaines tâches austères
de la pensée. Pour peu qu'il vive à l'une des époques décisives de la
civilisation, l'âme de ce qu'on appelle le poëte est nécessairement
mêlée à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la philosophie, aux
hommes et aux événements, et doit toujours être prête à aborder les
questions pratiques comme les autres. Il faut qu'il sache au besoin
rendre un service direct, et mettre la main à la manœuvre. Il y a des
jours où tout habitant doit se faire soldat, où tout passager doit se
faire matelot. Dans l'illustre et grand siècle ou nous sommes, n'avoir
pas reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de
l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner
les nations, c'est assumer une responsabilité; parler aux esprits,
c'est en assumer une autre; et l'homme de cœur, si chétif qu'il soit,
dès qu'il s'est donné une fonction, la prend au sérieux. Recueillir
les faits, voir les choses par soi-même, apprécier les difficultés,
coopérer, s'il le peut, aux solutions, c'est la condition même de sa
mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il tente, il
essaye, il s'efforce de comprendre; et, quand il a compris, il
s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévérance est une force.
Cette force, on peut toujours l'ajouter à sa faiblesse. La goutte
d'eau qui tombe du rocher perce la montagne; pourquoi la goutte d'eau
qui tombe d'un esprit ne percerait-elle pas les grands problèmes
historiques?
L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout
dévouement au grave travail qui surgissait devant lui; et, après trois
mois d'études, à la vérité fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage
d'archéologue et de curieux, au milieu de sa moisson de poésie et de
souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiatement utile à
son pays.
Etudes fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici
pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant à sonder la
question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne se dissimule point, et l'on
s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du passé l'occupait, non
plus profondément, mais plus habituellement. Cela se comprend
d'ailleurs. Le passé est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On
n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit le passé; pour voir
l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette expression, ouvrir une
fenêtre en soi.
Quant à ce qui est du présent, le voyageur put dès lors constater deux
choses: la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que
ne le pensent les Allemands; la seconde, c'est que les Allemands sont
beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français.
Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixée
en lui, devint un de ses points de départ dans l'examen de la
question.
Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait
senties ou observées, apprises ou devinées, cherchées ou trouvées,
vues ou entrevues, il les avait déposées, chemin faisant, dans des
lettres dont la formation toute naturelle et toute naïve doit être
expliquée aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui
remonte à douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un
ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous
les instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre
lieues des barrières. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse à tous les
deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce
qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres
de son ami absent, et, ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce
qu'elles contiennent, on le voit d'ici: c'est l'épanchement quotidien;
c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manière dont le soleil
s'est couché hier, la belle soirée ou le matin pluvieux; c'est la
voiture où le voyageur est monté, chaise de poste ou carriole; c'est
l'enseigne de l'hôtellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel
arbre du chemin, la causerie de la berline ou de l'impériale; c'est un
grand tombeau visité, un grand souvenir rencontré, un grand édifice
exploré, cathédrale ou église de village, car l'église de village
n'est pas moins grande que la cathédrale: dans l'une et dans l'autre
il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par
l'oreille et commentés par la rêverie: sonneries du clocher, carillon
de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil
d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la
peinture de tous les pays coupée à chaque instant par des échappées
sur _ce doux pays de fantaisie_ dont parle Montaigne, et où
s'attardent si volontiers les songeurs; c'est cette foule d'aventures
qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son esprit; en un mot, c'est
tout et ce n'est rien: c'est le journal d'une pensée plus encore que
d'un voyage.
Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de fer, à la
diligence ou au bateau à vapeur, l'imagination se déplace aussi. Le
caprice de la pensée franchit les mers sans navire, les fleuves sans
pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rêveur chausse les
bottes de sept lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce
que contiennent ces lettres.
Le voyageur a marché toute la journée, ramassant, recevant ou
récoltant des idées, des chimères, des incidents, des sensations, des
visions, des fables, des raisonnements, des réalités, des souvenirs.
Le soir venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper
s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude
à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est le sac
où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée, et dans
ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que
de louis d'or.
De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à son journal.
Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la France, la
Belgique, la Suisse, l'Océan et la Méditerranée, et il les a oubliées.
Il avait oublié de même celles qu'il avait écrites sur le Rhin, quand,
l'an passé, elles lui sont forcément revenues en mémoire par un petit
enchaînement de faits nécessaires à déduire ici.
On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin
s'est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles
d'ailleurs, l'ont controversée en France assez vivement à cette
époque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours,
deux partis opposés, deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les
traités de 1815 comme un fait accompli, et, partant de là, ont
abandonné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui demandant que
son amitié; les autres, protestant plus que jamais et avec justice,
selon nous, contre 1815, ont réclamé violemment la rive gauche du Rhin
et repoussé l'amitié de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin
à la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les
uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces deux
opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé
qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit
de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'était là le
beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course
sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui
apparut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme un devoir. A
son avis, tout devoir veut être rempli. Lorsqu'une question qui
intéresse l'Europe, c'est-à-dire l'humanité entière, est obscure, si
peu de lumière qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine,
d'accord en cela avec la loi spartiate, oblige dans certains cas à
dire l'avis qu'on a. Il écrivit donc alors, en quelque sorte sans
préoccupation littéraire, mais avec le simple et sévère sentiment du
devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le second volume
de cette publication, et il se disposa à les mettre au jour.
Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint. Que
signifieraient ces deux cents pages ainsi isolées de tout le travail
qui s'était fait dans l'esprit de l'auteur pendant son exploration du
Rhin? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'étrange dans
l'apparition de cette brochure spéciale et inattendue? Ne faudrait-il
pas commencer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne
s'étonnerait-on pas à bon droit que lui, poëte par aspiration,
archéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une question
politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une
question contemporaine, sans doute cela peut être utile; mais le Rhin,
ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d'être aussi vu un
peu pour lui-même et en lui-même? Ne serait-il pas vraiment
inexplicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y
entrer, devant ces forteresses sans y monter, devant ces ruines sans
les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie
sans s'y plonger? N'est-ce pas un devoir pour l'écrivain, quel qu'il
soit, d'être toujours adhérent avec lui-même, _et sibi constet_, et de
ne pas se produire autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver
autrement qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce pas
dérouter le public, livrer la réalité même du voyage aux doutes et aux
conjectures, et par conséquent diminuer la confiance?
Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance à l'heure même où
on la réclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il
faudrait y faire croire; ne pas rallier toute la foi de son auditoire
quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir,
c'était manquer le but.
Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se représentèrent
alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur réalité
même, elles étaient le point d'appui incontestable et naturel de ses
conclusions dans la question rhénane; que la familiarité de certains
détails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalité de
certaines impressions, étaient une évidence de plus; que toutes ces
choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts à la chose utile;
que, sous un certain rapport, le voyage du rêveur, empreint de
caprice, et peut-être pour quelques esprits chagrins entaché de
poésie, pourrait nuire à l'autorité du penseur; mais que, d'un autre
côté, en étant plus sévère, on risquait d'être moins efficace; que
l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, était
de résoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les
cas, du moment où la pensée de l'écrivain, même la plus intime et la
plus voilée, serait loyalement livrée aux lecteurs, quel que fût le
résultat, lors même qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions du
livre, à coup sûr ils croiraient aux convictions de l'auteur.--Ceci
déjà serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du reste.
Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble, qui ont
déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à donner au public
deux volumes sur le Rhin au lieu de deux cents pages.
Si l'auteur avait publié cette correspondance de voyageur dans un but
purement personnel, il lui eût probablement fait subir de notables
altérations; il eût supprimé beaucoup de détails; il eût effacé
partout l'intimité et le sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin
le _moi_, cette mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de
l'écrivain livré aux épanchements familiers; il eût peut-être renoncé
absolument, par le sentiment même de son infériorité, à la forme
épistolaire, que les très-grands esprits ont seuls, à son avis, le
droit d'employer vis-à-vis du public. Mais au point de vue qu'on vient
d'expliquer, ces altérations eussent été des falsifications; ces
lettres, quoiqu'en apparence à peu près étrangères à la _Conclusion_,
deviennent pourtant en quelque sorte des pièces justificatives;
chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et de
présence; le _moi_, ici, est une affirmation. Les modifier, c'était
remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était encore diminuer
la confiance, et par conséquent manquer le but.
Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront
peut-être pas deux lecteurs, sont là pour appuyer une parole
conciliante offerte à deux peuples. Devant un si grand objet,
qu'importe les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de
toilette littéraire? Leur vérité est leur parure[1].
[1] L'auteur à cet égard a poussé fort loin le scrupule. Ces lettres
ont été écrites au hasard de la plume, sans livres, et les faits
historiques ou les textes littéraires qu'elles contiennent çà et là
sont cités de mémoire; or la mémoire fait défaut quelquefois. Ainsi,
par exemple, dans la lettre neuvième, l'auteur dit que Barberousse
_voulut se croiser pour la seconde ou troisième fois_, et dans la
lettre dix-septième il parle des _nombreuses croisades_ de
Frédéric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double occasion
que Frédéric Ier ne s'est croisé que deux fois, le première
n'étant encore que duc de Souabe, en 1147, en compagnie de son
oncle Conrad III; la seconde étant empereur, en 1189. Dans la
lettre quatorzième, l'auteur a écrit l'hérésiarque _Doucet_ où il
eût fallu écrire l'hérésiarque _Doucin_. Rien n'était plus facile
à corriger que ces erreurs; il a semblé à l'auteur que,
puisqu'elles étaient dans ces lettres, elles devaient y rester
comme le cachet même de leur réalité. Puisqu'il en est à rectifier
des erreurs, qu'on lui permette de passer des siennes à celles de
son imprimeur. Un errata raisonné est parfois utile. Dans la
lettre première, au lieu de: _la maison est pleine de voix qui
ordonnent_, il faut lire: _la maison est pleine de voix qui
jordonnent_. Dans la _Légende du beau Pécopin_ (paragraphe XII,
dernières lignes), au lieu de: _une porte de métal_, il faut lire;
_une porte de métail_. Les deux mots _jordonner_ et _métail_
manquent au Dictionnaire de l'Académie, et selon nous le
Dictionnaire a tort. _Jordonner_ est un excellent mot de la langue
familière, qui n'a pas de synonyme possible, et qui exprime une
nuance précise et délicate: le commandement exercé avec sottise et
vanité, à tout propos et hors de tout propos. Quant au mot
_métail_, il n'est pas moins précieux. Le _métal_ est la substance
métallique pure; l'argent est un métal. Le _métail_ est la
substance métallique composée; le bronze est un métail.
(_Note de la première édition._)
Il s'est donc déterminé à les publier telles à peu près qu'elles ont
été écrites.
Il dit «à peu près,» car il ne veut point cacher qu'il a néanmoins
fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces
changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre
objet la plupart du temps que d'éviter des redites, ou d'épargner à
des tiers, à des indifférents, à des inconnus rencontrés, tantôt un
blâme, tantôt une indiscrétion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il
importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres,
consacrées à des détails de famille, aient été supprimées; il importe
peu que le lieu où s'est produit un accident quelconque, une roue
cassée, un incendie d'auberge, etc., ait été changé ou non.
L'essentiel, pour que l'auteur puisse dire, lui aussi: _Ceci est un
livre de bonne foi_, c'est que la forme et le fond des lettres soient
restés ce qu'ils étaient. On pourrait au besoin montrer aux curieux,
s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pièces de ce
journal d'un voyageur authentiquement timbrées et datées par la poste.
De la part des grands écrivains, et il est inutile de citer ici
d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires, ces sortes de
confidences ont un charme extrême; le beau style donne la vie à tout;
de la part d'un simple passant, elles n'ont, nous le répétons, de
valeur que leur sincérité. A ce titre, et à ce titre seulement, elles
peuvent être quelquefois précieuses. Elles se classent, avec le moine
de Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste, avec
Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à consulter; et, comme
document honnête et sérieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider
la philosophie et l'histoire à caractériser l'esprit d'une époque et
d'une nation à un moment donné. S'il était possible d'avoir une
prétention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que
celle-là.
Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les
incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique dès les premières
pages de ce livre, il voyage solitaire sans autre objet que de rêver
beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il
emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre
expression, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite: Virgile,
c'est-à-dire toute la poésie qui sort de la nature; Tacite,
c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.
Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranché
dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici,
quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait, la
prodigieuse sonorité de la presse française, si puissante, si féconde
et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littéraires de Paris
un retentissement qui ne permet pas à l'écrivain, même le plus humble
et le plus insignifiant, de croire hors de France à sa complète
obscurité. Dans cette situation, l'observateur, quel qu'il soit, pour
peu qu'il se soit livré quelquefois à la publicité, doit, s'il veut
conserver entière son indépendance de pensée et d'action, garder
l'incognito comme s'il était quelque chose, et l'anonyme comme s'il
était quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le bénéfice
de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du
Rhin, bien qu'elles fussent à coup sûr surabondantes pour lui et qu'il
lui parût presque ridicule de les prendre. De cette façon, il a pu
recueillir ses notes à son aise et en toute liberté, sans que rien
gênât sa curiosité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie
qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet pleinement le
hasard des auberges et des tables d'hôte, et s'accommode aussi
volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette
des diligences que de la tente des bateaux à vapeur.
Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice naturelle
de la France, il croit, dans les considérations qu'il en a données
dans cet ouvrage, l'avoir appréciée justement et l'avoir vue telle
qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrête à deux ou trois mots semés
çà et là dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincérité;
l'auteur proteste énergiquement contre toute intention d'ironie.
L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des terres qu'il aime et une
des nations qu'il admire. Il a presque un sentiment filial pour cette
noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'était pas
Français, il voudrait être Allemand.
L'auteur ne croit pas devoir achever cette note préliminaire sans
entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au
moment où l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperçu que
des événements tout récents, et qui, à l'instant même où nous sommes,
occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application
directe à certain passage que l'on trouvera plus loin. Or, l'auteur
ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que d'irriter, il se
demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Après réflexion, il
s'est décidé à les maintenir. Il suffit d'examiner la date où ces
lignes ont été écrites pour reconnaître que, s'il y avait à cette
époque-là quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être
une prévision, ce n'était pas, à coup sûr, et ce ne pouvait être une
application. Si l'on se reporte aux faits généraux de notre temps, on
verra que cette prévision a pu en résulter, même dans la forme précise
que le hasard lui a donnée. En admettant que ces deux lignes aient un
sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux
événements, ce sont les événements qui sont venus se ranger sous
elles. Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit
arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on rencontre
quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc laissé ces deux
lignes à leur place, de même qu'il s'était déjà déterminé à laisser
dans le recueil intitulé les _Feuilles d'automne_, les vers intitulés
_Rêverie d'un passant à propos d'un roi_, petit poëme écrit en juin
1830, qui annonce la Révolution de juillet.
Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l'auteur n'a plus
rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à
l'honneur des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait
s'empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour
sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout
spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve. Il commence
comme un ruisseau; traverse un ravin près d'un groupe de chaumières,
sous un petit pont d'une arche; côtoie l'auberge dans le village, le
troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le
sentier; puis il s'éloigne; il touche un champ de bataille, une plaine
illustre, une grande ville; il se développe, il s'enfonce dans les
brumes de l'horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales,
franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les
champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les
barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent
deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre
enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le
double et profond océan du présent et du passé, la politique et
l'histoire.
Paris, janvier 1842.
LE RHIN
LETTRE I
DE PARIS A LA FERTÉ-SOUS-JOUARRE.
Départ de Paris.--Le coteau de S.-P.--Prouesses des
démolisseurs.--Nanteuil-le-Haudoin.--Villers-Cotterets.--Les
1600 curiosités de Dammartin.--Dieu offre la diligence à qui
perd son cabriolet.--La Ferté-sous-Jouarre.--Un épicier
héritier du duc de Saint-Simon.--Aspect de la campagne.--Le
voyageur raconte ses goûts.--Le bossu et le gendarme.--Pourquoi
un homme est un brave.--Pourquoi le même homme est un
lâche.--La peau et l'habit.--1814 et 1830.--Meaux.--Un fort
bel escalier.--La cathédrale de Bossuet.--Meaux a eu un théâtre
avant Paris.--Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le
diable.--Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi
dans le paradis.
La Ferté-sous-Jouarre, juillet 1838.
C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme je vous l'ai écrit,
mon ami, que j'ai quitté Paris. Je suis sorti par la route de Meaux,
et j'ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à
l'extrémité des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donné dans ce
moment-là une bonne et tendre pensée à tous; et j'ai tenu mes regards
fixés sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'à
l'instant où un tournant du chemin me l'a brusquement cachée.
Vous connaissez mon goût pour les grands voyages à petites journées,
sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis
d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon équipage.
J'ai pris le chemin de Châlons, car je connais la route de Soissons
pour l'avoir suivie il y a quelques années; et, grâce aux
démolisseurs, elle n'a aujourd'hui qu'un médiocre intérêt.
Nanteuil-le-Haudouin a perdu son château bâti sous François Ier.
Villers-Cotterets a converti en dépôt de mendicité le magnifique
manoir du duc de Valois, et là, comme presque partout, sculptures et
peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grâce du seizième
siècle, a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon.
Dammartin a rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait
Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance, et dont la grande
lézarde verticale avait fait naître ce proverbe que je n'ai jamais
bien compris: _Il est comme le château de Dammartin qui crève de
rire_. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évêque
de Meaux, quand il était en querelle avec le comte de Champagne, avait
le droit de se réfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin
n'engendre plus de proverbes et ne donne plus lieu qu'à des notes
littéraires du genre de celle-ci, que j'ai copiée textuellement, à
l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local
étalé sur la table de l'auberge:
«DAMMARTIN (Seine-et-Marne), petite ville sur une colline. On y
fabrique de la dentelle. Hôtel: _Sainte-Anne_. Curiosités:
l'église paroissiale, la halle, seize cents habitants.»
Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran des diligences appelé
«le conducteur» ne me permit pas alors de vérifier jusqu'à quel point
il était vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous
des curiosités.
J'ai donc pris par Meaux.
Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du
monde, la roue de mon cabriolet a cassé. Vous savez que je suis de ces
hommes qui _continuent leur route_; le cabriolet renonçait à moi, j'ai
renoncé au cabriolet. Justement une petite diligence passait, la
diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai
prise; et dix minutes après l'accident, je «continuais ma route» juché
sur l'impériale entre un bossu et un gendarme.
Me voici en ce moment à la Ferté-sous-Jouarre, jolie petite ville que
je revois pour la quatrième fois bien volontiers avec ses trois ponts,
ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se
rattache à la terre par cinq arches, et son beau pavillon du temps de
Louis XIII, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui
aujourd'hui se déforme entre les mains d'un épicier.
Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux logis, je doute que
son manoir natal de la Ferté-Vidame eût une mine plus seigneuriale et
plus fière, et fût mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de duc
et pair, que le charmant et sévère châtelet de la Ferté-sous-Jouarre.
Le moment est parfait pour voyager. Les campagnes sont pleines de
travailleurs. On achève la moisson. On bâtit çà et là de grandes
meules qui ressemblent, quand elles sont à moitié faites, à ces
pyramides éventrées qu'on retrouve en Syrie. Les blés coupés sont
rangés à terre sur le flanc des collines de façon à imiter le dos des
zèbres.
Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événements que je cherche
en voyage, ce sont les idées et les sensations; et pour cela, la
nouveauté des objets suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu
que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et
de la route derrière moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les
larges horizons. Si le pays est montueux, j'aime les paysages
inattendus, et au haut de chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je
voyais une charmante vallée. A droite et à gauche de beaux caprices de
terrain; de grandes collines coupées par les cultures et une multitude
de carrés amusants à voir; çà et là, des groupes de chaumières basses
dont les toits semblaient toucher le sol; au fond de la vallée, un
cours d'eau marqué à l'œil par une longue ligne de verdure et
traversé par un vieux petit pont de pierre rouillée et vermoulue où
viennent se rattacher les deux bouts du grand chemin.--Au moment où
j'étais là, un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Allemagne
gonflé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre de Gargantua
traîné sur quatre roues par huit chevaux. Devant moi, suivant
l'ondulation de la colline opposée, remontait la roue éclatante de
soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la
figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.
Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-être, ce
roulier, cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout
cela m'égaye et me rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le
ciel par-dessus. J'étais seul dans cette voiture à la regarder et à en
jouir. Les voyageurs bâillaient horriblement.
Quand on relaye, tout m'amuse. On s'arrête à la porte de l'auberge.
Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. Il y a une poule
blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles,
une herse ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants
barbouillés qui jouent sur un tas de sable; au-dessus de ma tête
Charles-Quint, Joseph II ou Napoléon pendus à une vieille potence en
fer et faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu'à
achalander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnent;
sur le pas de la porte, les garçons d'écurie et les filles de cuisine
font des idylles, le fumier cajole l'eau de vaisselle; et moi, je
profite de ma haute position,--sur l'impériale,--pour écouter causer
le bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies petites colonies
de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.
Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des philosophes, «pas
fiers du tout,» et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme
sans dédaigner le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu
paye six cents francs de contribution à Jouarre, l'ancienne _Jovis
ara_, comme il avait la bonté de l'expliquer au gendarme. Il possède,
en outre, un père qui paye neuf cents livres à Paris, et il s'indigne
contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au
pont sur la Marne entre Meaux et la Ferté. Le gendarme ne paye aucune
contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à
Montmirail, il se battit comme un lion; il était conscrit. En 1830,
aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il était gendarme.
Cela l'étonne et cela ne m'étonne pas. Conscrit, il n'avait rien que
ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants,
et, ajoutait-il, son cheval à lui; il était lâche. Le même homme, du
reste, mais non la même vie. La vie est un mets qui n'agrée que par la
sauce. Rien n'est plus intrépide qu'un forçat. Dans ce monde, ce n'est
pas à sa peau que l'on tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu
ne tient à rien.
Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui
est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'idée qui
souffle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution
soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées
qui est comme l'âme de la force des choses. Et puis, quoi de plus
triste et de plus énervant? se battre pour des ordonnances étranges,
pour des ombres qui ont passé dans un cerveau troublé, pour un rêve,
pour une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers,
Français contre Parisiens! En 1814, au contraire, le conscrit luttait
contre l'étranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et
simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses
sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de
chaume qui fumait là-bas; pour la terre qu'il avait sous les clous de
ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat
ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le
savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le
sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.
Trois choses m'ont intéresse à Meaux: un délicieux petit portail de la
renaissance accolé à une vieille église démantelée, à droite, en
entrant dans la ville; puis la cathédrale; puis, derrière la
cathédrale, un bon vieux logis de pierre de taille, à demi fortifié,
flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis
entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse avisé une vieille
femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laissé faire. J'y voulais
étudier un fort bel escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté
de bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux arches
surbaissées et couvert d'un toit-auvent à arcades en anse de panier.
Le temps m'a manqué pour le dessiner. Je le regrette; c'est le premier
escalier de ce genre que j'aie vu. Il m'a paru être du quinzième
siècle.
La cathédrale est une noble église commencée au quatorzième siècle et
continuée au quinzième. On vient de la restaurer d'une odieuse façon.
Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetées par
l'architecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été ébauchée,
cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et
celle de droite sont du quatorzième siècle; celle de gauche est du
quinzième. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la
lune et la pluie ont rongée.
J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de
gauche représente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil,
qui tombait à plomb sur la façade, n'a pas permis à mes yeux d'aller
plus loin. L'intérieur de l'église est d'une composition superbe. Il y
a sur le chœur de grandes ogives trilobées à jour du plus bel effet.
A l'apside, il ne reste plus qu'une verrière magnifique et qui fait
regretter les autres. On repose en ce moment, à l'entrée du chœur,
deux autels en ravissante menuiserie du quinzième siècle; mais on
barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est le goût des
naturels du pays. A gauche du chœur, près d'une charmante porte
surbaissée avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre à genoux
d'un homme de guerre du seizième siècle, sans armoiries ni inscription
d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de cette statue. Vous qui
savez tout, vous l'auriez fait. De l'autre côté est une autre statue;
celle-là porte son inscription, et bien lui en prend: car vous-même
vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure sévère de
Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction
des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une
assez belle boiserie en style Louis XIV, avec baldaquin figuré. Le
temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabinet à l'évêché.
Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre avant Paris, une
vraie salle de spectacle, construite dès 1547,--dit un manuscrit de
la bibliothèque locale,--tenant du cirque antique en ce qu'elle était
couverte d'un velarium, et du théâtre actuel en ce qu'_il y avait tout
autour des loges fermant à clef, lesquelles étaient louées à des
habitants de Meaux_. On représentait là des mystères. Un nommé
Pascalus jouait le Diable et en garda le surnom. En 1562 il livra la
ville aux huguenots, et l'année d'après les catholiques le pendirent,
un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup parce qu'il
s'appelait le _Diable_.--Aujourd'hui Paris a vingt théâtres, la ville
champenoise n'en a plus un seul. On prétend qu'elle s'en vante; c'est
comme si Meaux se vantait de n'être pas Paris.
Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV. Ici, le duc
Saint-Simon; à Meaux, Bossuet; à la Ferté-Milon, Racine; à
Château-Thierry, la Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le
grand seigneur avoisine le grand évêque. La Tragédie coudoie la Fable.
En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil voilé et j'ai pu
examiner la façade. Le grand tympan du portail central est des plus
curieux. Le compartiment inférieur représente Jeanne, femme de
Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite après
sa mort. La reine de France, sa cathédrale à la main, se présente aux
portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre à deux battants.
Derrière la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel
air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculptée et
atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard de côté et d'un
geste d'épaule, et semble dire à saint Pierre: _Bah! laissez-le entrer
par-dessus le marché!_
LETTRE II
MONTMIRAIL.--MONTMORT.--ÉPERNAY.
Montmirail.--_Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus
arva._--Champ de bataille de Montmirail.--Soleil
couché.--Napoléon disparu.--Le voyageur parle des ormes.--Le
château de Montmort.--Comment le voyageur éblouit mademoiselle
Jeannette.--Route de nuit dans les bois.--Epernay.--Les trois
églises: Thibaut Ier, Pierre Strozzi, Poterlet-Galichet.--Odry
apparaît à l'auteur dans l'église d'Epernay.--Comme quoi le
voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des papillons
que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne.--Pilogène
et Phyotrix.--A Montmirail le voyageur remarque un œuf
frais.--De quoi on riait au seizième siècle.
Epernay, 21 juillet.
A la Ferté-sous-Jouarre j'ai loué la première carriole venue, en ne
m'informant guère que d'une chose: a-t-elle la voie, et les roues
sont-elles bonnes? et je m'en suis allé à Montmirail. Rien dans cette
petite ville qu'un assez frais paysage à l'entrée de deux belles
allées d'arbres. Le reste, le château excepté, est un fouillis de
masures.
Lundi, vers cinq heures du soir, je quittais Montmirail en me
dirigeant vers la route de Sézanne à Epernay. Une heure après j'étais
à Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un
moment avant d'y arriver j'avais rencontré sur la route une charrette
bizarrement chargée. Pour attelage un âne et un cheval. Sur la
voiture, des casseroles, des chaudrons, de vieux coffres, des chaises
de paille, un tas de meubles; à l'avant, dans une espèce de panier,
trois petits enfants presque nus; à l'arrière, dans un autre panier,
des poules. Pour conducteur, un homme en blouse, à pied, portant un
enfant sur son dos. A quelques pas, une femme, marchant aussi, et
portant aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce déménagement se
hâtait vers Montmirail comme si la grande bataille de 1814 allait
recommencer. «Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces
charrettes-là il y a vingt-cinq ans.» Je me suis informé, ce n'était
pas un déménagement, c'était une expatriation. Cela n'allait pas à
Montmirail, cela allait en Amérique. Cela ne fuyait pas une bataille,
cela fuyait la misère. En deux mots, cher ami, c'était une famille de
pauvres paysans alsaciens émigrants, à qui l'on promet des terres dans
l'Ohio, et qui s'en vont de leur pays sans se douter que Virgile a
fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.
Du reste, ces braves gens s'en allaient avec une parfaite insouciance.
L'homme refaisait une mèche à son fouet, la femme chantonnait, les
enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de
malheureux et de désorienté qui faisait peine. Les poules aussi m'ont
paru avoir le sentiment de leur malheur.
Cette indifférence m'a étonné. Je croyais vraiment la patrie plus
profondément gravée dans les hommes. Cela leur est donc égal, à ces
gens, de ne plus voir les mêmes arbres?
Je les ai suivis quelque temps des yeux. Où allait ce petit groupe
cahoté et trébuchant? Où vais-je moi-même? La route tourna, ils
disparurent. J'entendis encore quelque temps le fouet de l'homme et
la chanson de la femme, puis tout s'évanouit.
Quelques minutes après j'étais dans les glorieuses plaines qui ont vu
l'empereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes
ombres. Les sillons, déjà retracés çà et là, avaient une couleur
blonde. Une brume bleue montait du fond des ravins. La campagne était
déserte. On n'y voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées,
qui avaient l'air de grandes sauterelles. A ma gauche, il y avait une
carrière de pierres meulières. De grosses meules toutes faites et bien
rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles et noires,
gisaient pêle-mêle sur le sol, debout, couchées, en piles, comme les
pièces d'un énorme damier bouleversé. En effet, des géants avaient
joué là une grande partie.
Je tenais à voir le château de Montmort, ce qui fait qu'à quatre
lieues de Montmirail, à Formentières ou Armentières, j'ai tourné
brusquement à gauche, et j'ai pris la route d'Epernay. Il y a là seize
grands ormes les plus amusants du monde qui penchent sur la route
leurs profils rechignés et leurs perruques ébouriffées. Les ormes sont
une de mes joies en voyage. Chaque orme vaut la peine d'être regardé à
part. Tous les autres arbres sont bêtes et se ressemblent; les ormes
seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant
lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est touffu, et faisant toutes
sortes de grimaces le soir aux passants. Les jeunes ormes ont un
feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pièce d'artifice
qui éclate. Depuis la Ferté jusqu'à l'endroit où l'on trouve ces seize
ormes, la route n'est bordée que de peupliers, de trembles ou de
noyers çà et là, ce qui me donnait quelque humeur.
Le pays est plat, la plaine fuit à perte de vue. Tout à coup, en
sortant d'un bouquet d'arbres, on aperçoit à droite, comme à moitié
enfoui dans un pli du terrain, un ravissant tohu-bohu de tourelles, de
girouettes, de pignons, de lucarnes et de cheminées. C'est le château
de Montmort.
Mon cabriolet a tourné bride, et j'ai mis pied à terre devant la porte
du château. C'est une exquise forteresse du seizième siècle, bâtie en
brique, avec toits d'ardoise et girouettes ouvragées, avec sa double
enceinte, son double fossé, son pont de trois arches qui aboutit au
pont-levis, son village à ses pieds, et tout autour un admirable
paysage, sept lieues d'horizon. Aux baies près, qui ont presque toutes
été refaites, l'édifice est bien conservé. La tour d'entrée contient,
roulés l'un sur l'autre, un escalier à vis pour les hommes et une
rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer,
et en montant, dans les embrasures de la tour, j'ai compté quatre
petits engins du quinzième siècle. La garnison de la forteresse se
composait pour le moment d'une vieille servante, mademoiselle
Jeannette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des
anciens appartements de l'intérieur que la cuisine, fort belle salle
voûtée à grande cheminée; le vieux salon, dont on a fait un billard,
et un charmant petit cabinet à boiseries dorées, dont le plafond a
pour rosace un chiffre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon
est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes, dorées et
sculptées, est encore intact. La cheminée, surmontée de deux fort
nobles statues, est du plus beau style de Henri III. Les murs étaient
jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie, qui étaient des
portraits de famille. A la Révolution, des gens d'esprit du village
voisin ont arraché ces panneaux et les ont brûlés, ce qui a porté un
coup mortel à la féodalité. Le propriétaire actuel a remplacé ces
panneaux par de vieilles gravures représentant des vues de Rome et des
batailles du grand Condé, collées à cru sur le mur. Ce que voyant,
j'ai donné trente sous à mademoiselle Jeannette, qui m'a paru éblouie
de ma magnificence.
Et puis j'ai regardé les canards et les poules dans les fossés du
château, et je m'en suis allé.
En sortant de Montmort--où l'on arrive par la plus horrible route du
monde, soit dit en passant--j'ai rencontré la malle qui a dû vous
porter ma précédente lettre. Je l'ai chargée, ami, de toutes sortes de
bonnes pensées pour vous.
La route s'est enfoncée dans un bois, au moment où la nuit tombait, et
je n'ai plus rien vu jusqu'à Epernay que des cabanes de charbonniers
qui fumaient à travers les branches. La gueule rouge d'une forge
éloignée m'apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la
route la vive silhouette des arbres, et sur ma tête, dans le ciel, le
splendide chariot faisait son voyage au milieu des étoiles pendant que
ma pauvre patache faisait le sien à travers les cailloux.
Epernay, c'est la ville du vin de Champagne. Rien de plus, rien de
moins.
Trois églises se sont succédé à Epernay. La première, une église
romane, bâtie en 1037 par Thibaut Ier, comte de Champagne, fils
d'Eudes II. La seconde, une église de la Renaissance, bâtie en 1540
par Pierre Strozzi, maréchal de France, seigneur d'Epernay, tué au
siége de Thionville en 1558. La troisième, l'église actuelle, me fait
l'effet d'avoir été bâtie sur les dessins de M. Poterlet-Galichet, un
brave marchand dont la boutique et le nom coudoient l'église. Les
trois églises me paraissent admirablement dépeintes et résumées par
ces trois noms: Thibaut Ier, comte de Champagne; Pierre Strozzi,
maréchal de France; Poterlet-Galichet, épicier.
C'est vous dire assez que la dernière, l'église actuelle, est une
hideuse bâtisse en plâtre, bête, blanche et lourde, avec triglyphes
supportant les retombées des archivoltes. Il ne reste rien de la
première église. Il ne reste de la deuxième que de beaux vitraux et un
portail exquis. L'une des verrières raconte toute l'histoire de Noé de
la façon la plus naïve. Vitraux et portail sont, bien entendu,
enclavés et englués dans l'affreux plâtre de l'église neuve. Il m'a
semblé voir Odry avec son pantalon blanc trop court, ses bas bleus et
son grand col de chemise, portant le casque et la cuirasse de François
Ier.
On a voulu me mener voir ici la curiosité du pays, une grande cave qui
contient quinze cent mille bouteilles. Chemin faisant, j'ai rencontré
un champ de navette en fleur avec des coquelicots et des papillons et
un beau rayon de soleil. J'y suis resté. La grande cave se passera de
ma visite.
La pommade pour faire pousser les cheveux, qui s'appelle à la Ferté:
PILOGÈNE, s'appelle à Epernay: PHYOTHRIX, _importation grecque_.
A propos, à Montmirail l'hôtel de la Poste m'a fait payer quatre œufs
frais quarante sous; cela m'a paru un peu vif.
J'oubliais de vous dire que Thibaut Ier a été enterré dans son église
et Strozzi dans la sienne. Je réclame dans l'église actuelle une tombe
pour M. Poterlet-Galichet.
C'était un brave que ce Strozzi. Brisquet, fou de Henri II, s'amusa un
jour à lui larder avec du lard, par derrière, en pleine cour, un fort
beau manteau neuf que le maréchal essayait ce jour-là. Il paraît que
cela fit beaucoup rire, car Strozzi s'en vengea cruellement. Pour moi,
je n'aurais pas ri et je ne me serais pas vengé. Larder un manteau de
velours avec du lard! Je n'ai jamais été ébloui de cette plaisanterie
de la Renaissance.
LETTRE III
CHALONS. SAINTE-MENEHOULD. VARENNES.
Le voyageur fait son entrée à Varenne.--Place où Louis XVI fut
arrêté.--Ce qu'on raconte dans le pays.--Comment s'appelait
l'homme qui avait en 1791 l'âme de Judas.--Rapprochements
sinistres.--Les lieux ont parfois la figure des
faits.--Varennes est près de Reims.--L'auberge du
_Grand-Monarque_.--Ce que dit l'enseigne.--Ce que dit
l'hôte.--L'église de Varennes.--Ce qu'on trouve dans les
paysages de Champagne.--Châlons.--La
cathédrale.--Notre-Dame.--Le guettier.--Le voyageur dit des
choses très-risquées à propos d'un petit garçon fort laid qui
est dans un clocher.--Les autres églises de Châlons.--L'hôtel
de ville.--Quels sont les animaux assis devant la
façade.--Notre-Dame-de-l'Epine.--Le puits
miraculeux.--Familiarité du télégraphe avec Notre-Dame.--Un
orage.--Sainte-Menehould.--Beautés épiques de la cuisine de
l'_hôtel de Metz_.--L'oiseau endormi.--Eloge des femmes à
propos des auberges.--Paysages.--Hymne à la Champagne.
Varennes, 25 juillet.
Hier, à la chute du jour, mon cabriolet cheminait au delà de
Sainte-Menehould; je venais de relire ces admirables et éternels vers:
Mugitusque boum mollesque sub arbore somni,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Speluncæ vivique lacus.
J'étais resté appuyé sur le vieux livre entr'ouvert, dont les pages
se chiffonnaient sous mon coude. J'avais l'âme pleine de toutes ces
idées vagues, douces et tristes qui se mêlent ordinairement dans mon
esprit aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pavé sous les
roues m'a réveillé. Nous entrions dans une ville.--Qu'est cette
ville?--Mon cocher m'a répondu: «C'est Varennes.» Puis la voiture
s'est engagée dans une rue qui descend, entre deux rangs de maisons
qui ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et volets
fermés; de l'herbe dans les cours. Tout à coup, après avoir passé une
vieille porte cochère du temps de Louis XIII, en pierres noires,
accostée d'un grand puits revêtu d'un appareil de madriers, la voiture
a débouché dans une petite place triangulaire entourée de maisons d'un
seul étage, blanchies à la chaux, avec deux arbres rabougris gardant
une porte dans un coin. Le grand côté de ce carrefour trigonal est
orné d'un méchant beffroi écaillé d'ardoises. C'est dans cette place
que Louis XVI fut arrêté comme il s'enfuyait, le 21 juin 1791. Il fut
arrêté par Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould (il n'y
avait pas alors de poste à Varennes), devant une maison jaune qui fait
le coin de la place après avoir passé le beffroi. La voiture du roi
suivait l'hypothénuse du triangle que dessine la place. La nôtre a
parcouru le même chemin. Je suis descendu de cabriolet et j'ai regardé
longtemps cette petite place. Comme elle s'est élargie rapidement! en
quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est devenue la place
de la Révolution.
Voici ce qu'on raconte dans le pays. Le roi se défendit vivement
d'être le roi (ce que n'aurait pas fait Charles Ier, soit dit en
passant). On allait le relâcher, faute de le reconnaître décidément,
lorsque survint un monsieur d'Ethé, qui avait je ne sais quel sujet de
haine contre la cour. Ce M. d'Ethé (je ne sais si c'est bien là
l'orthographe du nom, mais on écrit toujours suffisamment le nom d'un
traître), cet homme donc aborda le roi à la façon de Judas, en disant:
«Bonjour, sire.» Cela suffit. On retint le roi. Il y avait cinq
personnes royales dans la voiture; le misérable, avec un mot, les
frappa toutes les cinq. Ce _bonjour, sire_, ce fut pour Louis XVI,
pour Marie-Antoinette et pour madame Elisabeth, la guillotine; pour le
Dauphin, l'agonie du Temple; pour Madame Royale, l'extinction de sa
race et l'exil.
Pour qui ne songe pas à l'événement, la petite place de Varennes a un
aspect morose; pour qui y pense, elle a un aspect sinistre.
Je crois vous l'avoir fait remarquer déjà en plus d'une occasion, la
nature matérielle offre quelquefois des symbolismes singuliers. Louis
XVI descendait dans ce moment-là une pente fort rapide et même
dangereuse, où le maître-cheval de ma carriole a failli s'abattre. Il
y a cinq jours, je trouvais une sorte de damier gigantesque sur le
champ de bataille de Montmirail. Aujourd'hui je traverse la fatale
petite place triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de la
guillotine.
L'homme qui assistait Drouet et qui saisit là Louis XVI s'appelait
Billaud.--Pourquoi pas Billot?
Varennes est a quinze lieues de Reims. Il est vrai que la place du 21
janvier est à deux pas des Tuileries. Comme ces rapprochements ont dû
torturer le pauvre roi! Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le
détrônement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher; pour
l'esprit, il y a un abîme: la Révolution.
J'ai demandé gîte à une très-ancienne auberge qui a pour enseigne: _Au
grand Monarque_, avec le portrait de Louis-Philippe. Probablement on a
vu là tour à tour, depuis cent ans, Louis XV, Bonaparte et Charles X.
Il y a quarante-huit ans, le jour où cette ville barra le passage à
la voiture royale, ce qui pendait sur cette porte à la vieille
branche de fer contournée, encore scellée au mur aujourd'hui, c'était
sans doute le portrait de Louis XVI.
Louis XVI s'est peut-être arrêté au _Grand Monarque_, et s'est vu là
peint en enseigne, roi en peinture lui-même.--Pauvre «Grand Monarque!»
Ce matin, je me suis promené dans la ville, qui est, du reste,
très-gracieusement située sur les deux bords d'une jolie rivière. Les
vieilles maisons de la ville haute font un amphithéâtre fort
pittoresque sur la rive droite. L'église, qui est dans la ville basse,
est insignifiante. Elle est vis-à-vis de mon auberge. Je la vois de la
table où j'écris. Le clocher porte cette date: 1776. Il avait deux ans
de plus que Madame Royale.
Cette sombre aventure a laissé quelque trace ici, chose rare en
France. Le peuple en parle encore. L'aubergiste m'a dit qu'_un
monsieur de la ville en avait rédigé une comédie_.--Cela m'a rappelé
que la nuit de l'évasion, on avait habillé le petit Dauphin en fille,
si bien qu'il demandait à Madame Royale _si c'était pour une comédie_.
C'est cette comédie-là qu'a _rédigée_ le «monsieur de la ville.»
Je dois réparation à l'église, je viens de la revoir. Elle a au côté
droit un charmant petit portail trilobé.
Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas, je vous dirai que
Châlons n'a pas tout à fait répondu à l'idée que je m'en faisais, la
cathédrale, du moins. Chemin faisant, et pour n'y plus revenir,
j'ajoute que la route d'Epernay à Châlons n'est pas non plus ce que
j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au bord de laquelle
j'ai remarqué d'ailleurs, dans les villages, deux ou trois églises
romanes à clocher peu aigu, comme le clocher de Fécamp. Tout le pays
n'est que plaines; mais toujours des plaines, c'est trop beau. Il y a
du reste, dans le paysage, beaucoup de moutons et beaucoup de
Champenois.
Le vaisseau de la cathédrale est noble et d'une belle coupe; il reste
quelques riches vitraux, une rosace entre autres: j'ai vu dans
l'église une charmante chapelle de la renaissance avec l'F et la
salamandre. Hors de l'église, il y a une tour romane très-sévère et
très-pure et un précieux portail du quatorzième siècle. Mais tout cela
est hideusement délabré; mais l'église est sale; mais les sculptures
de François Ier sont emmargouillées de badigeon jaune; mais toutes les
nervures des voûtes sont peinturlurées; mais la façade est une
mauvaise copie de notre façade de Saint-Gervais; mais les
flèches!...--On m'avait promis des flèches à jour. Je comptais sur les
flèches. Et je trouve deux espèces de bonnets pointus, à jour en
effet, et d'un aspect, à tout prendre, assez original, mais d'une
pierre lourdement fouillée et avec des volutes mêlées aux ogives! Je
m'en suis allé fort mécontent.
En revanche, si je n'ai pas trouvé ce que j'attendais, j'ai trouvé ce
que je n'attendais pas, c'est-à-dire une fort belle Notre-Dame à
Châlons. A quoi pensent les antiquaires? Ils parlent de Saint-Etienne,
la cathédrale, et ils ne soufflent mot de Notre-Dame! La Notre-Dame de
Châlons est une église romane à voûtes trapues et à robustes pleins
cintres, fort auguste et fort complète, avec une superbe aiguille de
charpente revêtue de plomb, laquelle date du quatorzième siècle. Cette
aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessinent des losanges et
des écailles, comme sur une peau de serpent, est égayée à son milieu
par une charmante lanterne couronnée de petits pignons de plomb, dans
laquelle je suis monté. La ville, la Marne et les collines sont belles
à voir de là.
Le voyageur peut admirer aussi de beaux vitraux dans Notre-Dame et un
riche portail du treizième siècle. Mais, en 93, les gens du pays ont
crevé les verrières et exterminé les statues du portail. Ils ont
ratissé les opulentes voussures comme on ratisse une carotte. Ils ont
traité de même le portail latéral de la cathédrale et toutes les
sculptures qu'ils ont rencontrées dans la ville. Notre-Dame avait
quatre aiguilles, deux hautes et deux basses; ils en ont démoli trois.
C'est une rage de stupidité qui n'est nulle part empreinte comme ici.
La révolution française a été terrible; la révolution champenoise a
été bête.
Dans la lanterne, où je suis monté, j'ai trouvé cette inscription
gravée dans le plomb, à la main et en écriture du seizième siècle:
«_Le 28 août 1580, la paix a été publiée à Châl..._»
Cette inscription, à moitié effacée, perdue dans l'ombre, que personne
ne cherche, que personne ne lit, voilà tout ce qui reste aujourd'hui
de ce grand acte politique, de ce grand événement, de cette grande
chose, la paix conclue entre Henri III et les huguenots par
l'entremise du duc d'Anjou, précédemment duc d'Alençon. Le duc
d'Anjou, qui était frère du roi, avait des vues sur les Pays-Bas et
des prétentions à la main d'Elisabeth d'Angleterre. La guerre
intérieure avec ceux de la religion le gênait dans ses plans. De là
cette paix, cette fameuse affaire _publiée à Châlons le 28 août 1580_,
et oubliée dans le monde entier le 22 juillet 1839.
L'homme qui m'a aidé à grimper d'échelle en échelle dans cette
lanterne est le guetteur de la ville, le _guettier_, comme il
s'appelle. Cet homme passe sa vie dans la guette, petite cage qui a
quatre lucarnes aux quatre vents. Cette cage et son échelle, c'est
l'univers pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'œil de la ville,
toujours ouvert, toujours éveillé. Pour s'assurer qu'il ne dort pas,
on l'oblige à répéter l'heure chaque fois qu'elle sonne, en laissant
un intervalle entre l'avant-dernier coup et le dernier. Cette insomnie
perpétuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les jours a
minuit elle monte, et il va se coucher; puis il remonte à midi, et
elle redescend. Ce sont deux existences qui accomplissent leur
rotation l'une à côté de l'autre sans se toucher autrement qu'une
minute à midi et une minute à minuit. Un petit gnome à figure bizarre,
qu'ils appellent leur enfant, est résulté de la tangente.
Châlons a trois autres églises: Saint-Alpin, Saint-Jean et Saint-Loup.
Saint-Alpin a de beaux vitraux. Quant à l'hôtel de ville, il n'a de
remarquable que quatre énormes toutous en pierre accroupis
formidablement devant la façade. J'ai été ravi de voir des lions
champenois.
A deux lieues de Châlons, sur la route de Sainte-Menehould, dans un
endroit où il n'y a que des plaines, des chaumes à perte de vue et les
arbres poudreux de la route, une chose magnifique vous apparaît tout à
coup. C'est l'abbaye de Notre-Dame-de-l'Epine. Il y a là une vraie
flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une dentelle et admirable,
quoique accostée d'un télégraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort
dédaigneusement en grande dame qu'elle est. C'est une surprise étrange
de voir s'épanouir superbement dans ces champs, qui nourrissent à
peine quelques coquelicots étiolés, cette splendide fleur de
l'architecture gothique. J'ai passé deux heures dans cette église;
j'ai rôdé tout autour par un vent terrible qui faisait distinctement
vaciller les clochetons. Je tenais mon chapeau à deux mains, et
j'admirais avec des tourbillons de poussière dans les yeux. De temps
en temps une pierre se détachait de la flèche et venait tomber dans le
cimetière à côté de moi. Il y aurait eu là mille détails à dessiner.
Les gargouilles sont particulièrement compliquées et curieuses. Elles
se composent en général de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur
ses épaules. Celles de l'apside m'ont paru représenter les sept péchés
capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retroussée, a dû
bien faire rêver les pauvres moines.
Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et l'on aurait peine à
s'expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hameau,
pour ainsi dire, si l'on ne trouvait dans une chapelle fermée au
loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du
reste fort humble, très-simple et tout à fait pareil à un puits de
village, comme il sied à un puits miraculeux. Le merveilleux édifice a
poussé dessus. Ce puits a produit cette église comme un oignon produit
une tulipe.
J'ai continué ma route. Une lieue plus loin nous traversions un
village dont c'était la fête et qui célébrait cette fête avec une
musique des plus acides. En sortant du village, j'ai avisé au haut
d'une colline une chétive masure blanche, sur le toit de laquelle
gesticulait une façon de grand insecte noir. C'était un télégraphe qui
causait amicalement avec Notre-Dame-de-l'Epine.
Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était magnifique. Je
regardais les collines du bout de la plaine qu'une immense bruyère
violette recouvrait à moitié comme un camail d'évêque. Tout à coup je
vis un cantonnier redresser sa claie couchée à terre et la disposer
comme pour s'abriter dessous. Puis la voiture passa près d'un troupeau
d'oies qui bavardait joyeusement. «Nous allons avoir de l'eau,» dit le
cocher. En effet, je tournai la tête, la moitié du ciel derrière nous
était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les
ciguës en fleur se courbaient jusqu'à terre, les arbres semblaient se
parler avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la
route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes
nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j'aie vus.
La pluie tombait à verse, mais le nuage n'emplissait pas tout le ciel.
Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands
rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons
d'or qui venaient du soleil. Il n'y avait plus un être vivant dans le
paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel; il
tonnait affreusement, et de larges éclairs s'abattaient par moments
sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent façons. Cette
tourmente dura un quart d'heure, puis un coup de vent emporta la
trombe, la nuée alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de
l'orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans
l'intervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil semblait s'être
dissous vers l'occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge
que la nuit éteignait lentement à l'horizon.
Les étoiles brillaient quand j'arrivai à Sainte-Menehould.
Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite ville, répandue à
plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmontée de grands
arbres. J'ai vu à Sainte-Menehould une belle chose, c'est la cuisine
de l'_hôtel de Metz_.
C'est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occupé par
les cuivres, l'autre par les faïences. Au milieu, en face des
fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu'emplit un feu splendide. Au
plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles
pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un
garde-manger, et au centre une large nasse à claire-voie où s'étalent
de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tourne-broche,
la crémaillère et la chaudière, reluit et petille un trousseau
éblouissant d'une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes
et de toutes grandeurs. L'âtre flamboyant envoie des rayons dans tous
les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche
teinte rose sur les faïences bleues et fait resplendir l'édifice
fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j'étais
Homère ou Rabelais, je dirais: «Cette cuisine est un monde dont cette
cheminée est le soleil.»
C'est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république
d'hommes, de femmes et d'animaux. Des garçons, des servantes, des
marmitons, des rouliers attablés, des poêles sur des réchauds, des
marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des
cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le
maître qui surveille. _Mens agitat molem._
Dans un angle, une grande horloge à gaîne et à poids dit gravement
l'heure à tous ces gens occupés.
Parmi les choses innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admiré
une surtout le soir de mon arrivée. C'est une petite cage où dormait
un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru être le plus admirable emblème de
la confiance. Cet antre, cette forge à indigestion, cette cuisine
effrayante, est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a
beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes
querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chats
miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille,
le tournebroche grince, la fontaine pleure, les bouteilles sanglotent,
les vitres frissonnent, les diligences passent sous la voûte comme le
tonnerre; la petite boule de plume ne bouge pas.--Dieu est adorable.
Il donne la foi aux petits oiseaux.
Et, à ce propos, je déclare que l'on dit généralement trop de mal des
auberges, et moi-même, tout le premier, j'en ai quelquefois trop
durement parlé. Une auberge, à tout prendre, est une bonne chose, et
qu'on est très-heureux de trouver. Et puis j'ai remarqué qu'il y a
dans presque toutes les auberges une femme admirable. C'est l'hôtesse.
J'abandonne l'hôte aux voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils
m'accordent l'hôtesse. L'hôte est un être assez maussade. L'hôtesse
est aimable. Pauvre femme! quelquefois vieille, quelquefois malade,
souvent grosse, elle va, elle vient, ébauche tout, achemine tout,
complète tout, talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les
chiens, complimente les voyageurs, stimule le chef, sourit à l'un,
gronde l'autre, surveille un fourneau, porte un sac de nuit, accueille
celui-ci, embarque celui-là, et rayonne dans tous les sens comme
l'âme. Elle est l'âme, en effet, de ce grand corps qu'on appelle
l'auberge. L'hôte n'est bon qu'à boire avec des rouliers dans un coin.
En somme, grâce à l'hôtesse, l'hospitalité des auberges perd quelque
chose de sa laideur d'hospitalité payée. L'hôtesse a de ces fines
attentions de femme qui voilent la vénalité de l'accueil. Cela est un
peu banal, mais cela agrée.
L'hôtesse de la _Ville de Metz_ à Sainte-Menehould est une jeune fille
de quinze à seize ans qui est partout et qui mène merveilleusement
cette grosse machine, tout en touchant par moment du piano. L'hôte,
son père,--est-ce une exception?--est un brave homme. Somme toute,
c'est une auberge excellente.
Hier donc, comme je vous l'écrivais au commencement de ma lettre, j'ai
quitté Sainte-Menehould. De Sainte-Menehould à Clermont, la route est
ravissante. Un verger continuel. Des deux côtés de la route un chaos
d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fête au soleil, et qui
répandent sur le chemin leur ombre découpée en chicorées. Les villages
ont quelque chose de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche,
à demi revêtues de planches, avec de grands toits de tuiles creuses
qui débordent le mur de deux ou trois pieds. Presque des chalets. On
sent le voisinage des montagnes. Les Ardennes, en effet, sont là.
Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on parcourt une admirable
vallée où se rencontrent les frontières de la Marne et de la Meuse. La
descente dans cette vallée est magique. La route plonge entre deux
collines, et l'on ne voit d'abord au-dessous de soi qu'un gouffre de
feuillages. Puis le chemin tourne, et toute la vallée apparaît. Un
vaste cirque de collines, au milieu un beau village presque italien,
tant les toits sont plats, à droite et à gauche plusieurs autres
villages sur des croupes boisées, des clochers dans la brume qui
révèlent d'autres hameaux cachés dans les plis de la vallée comme dans
une robe de velours vert, d'immenses prairies où paissent de grands
troupeaux de bœufs, et, à travers tout cela, une jolie rivière vive
qui passe joyeusement. J'ai mis une heure à traverser cette vallée.
Pendant ce temps-là, un télégraphe qui est au bout a figuré les trois
signes que voici:
[Illustration]
Tandis que cette machine faisait cela, les arbres bruissaient, l'eau
courait, les troupeaux mugissaient et bêlaient, le soleil rayonnait à
plein ciel, et moi je comparais l'homme à Dieu.
Clermont est un beau village qui est situé au-dessus d'une mer de
verdure avec son église sur sa tête, comme le Tréport au-dessus d'une
mer de vagues.
Au milieu de Clermont on tourne à gauche, et à travers un joli paysage
de plaines, de coteaux et d'eaux courantes, en deux heures on arrive à
Varennes. Louis XVI a suivi cette gracieuse route.
Mon ami, en relisant cette lettre, je m'aperçois que j'ai deux ou
trois fois employé le mot _champenois_ tel qu'il me venait
involontairement à la pensée, nuancé ironiquement par je ne sais
quelle acception proverbiale. Ne vous méprenez pourtant pas,
très-cher, sur le vrai sens que j'y attache. Le proverbe, familier
peut-être plus qu'il ne convient, parle de la Champagne comme madame
de la Sablière parlait de la Fontaine, lequel était un homme de génie
bête, ainsi qu'il sied à un homme de génie qui est Champenois. Cela
n'empêche pas que la Fontaine ne soit, entre Molière et Régnier, un
admirable poëte, et que la Champagne ne soit, entre le Rhin et la
Seine, un noble et illustre pays. Virgile pourrait dire de la
Champagne comme de l'Italie:
Alma parens frugum,
Alma virum.
La Champagne a produit Amyot, cet autre _bonhomme_ qui a répandu son
air sur Plutarque comme la Fontaine a répandu le sien sur Esope;
Thibaut IV, poëte presque roi qui n'eût pas mieux demandé que d'être
le père de saint Louis; Robert de Sorbon, qui fut fondateur de la
Sorbonne; Charlier de Gerson, qui fut chancelier de l'Université de
Paris; le commandeur de Villegagnon, qui faillit donner Alger à la
France dès le seizième siècle; Amadis Jamyn, Colbert, Diderot; deux
peintres, Lantara et Valentin; deux sculpteurs, Girardon et
Bouchardon; deux historiens, Flodoard et Mabillon; deux cardinaux
pleins de génie, Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins
de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de gloire,
Philippe-Auguste.
Les gens qui tiennent aux proverbes et qui traduisent Sézanne par
_sexdecim asini_, comme d'autres, il y a trente ans, traduisaient
Fontanes par _faciunt asinos_; ces gens-là triomphent de ce que la
Champagne a engendré Richelet, l'auteur du _Dictionnaire des Rimes_,
et Poinsinet, l'homme le plus mystifié du siècle où Voltaire mystifia
le monde. Eh bien, vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le
caractère, l'œuvre et l'esprit d'un homme soient comme le produit
naturel de son pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit
Corse, Mazarin Italien et Henri IV Gascon, écoutez ceci: Mirabeau est
presque Champenois, Danton l'est tout à fait. Tirez-vous de là.
Eh, mon Dieu! pourquoi Danton ne serait-il pas Champenois? Vaugelas
est bien Savoyard!
Il était aussi presque Champenois, ce grand Fabert, ce maréchal de
France, fils d'un libraire, qui ne voulut jamais monter trop haut ni
descendre trop bas; pur et grave esprit, qui se tint toujours en
dehors des extrémités de sa propre fortune, et qui, successivement
éprouvé par la destinée, d'abord dans sa noblesse, puis dans sa
modestie, toujours le même devant les bassesses comme devant les
vanités qu'on lui proposait, ne repoussant pas les bassesses par
orgueil et les vanités par humilité, mais répudiant les unes et les
autres par chasteté, refusa à Mazarin d'être espion et à Louis XIV
d'être cordon bleu.--Il dit à Louis XIV: _Je suis un soldat, je ne
suis pas un gentilhomme_. Il dit à Mazarin: _Je suis un bras, et non
un œil_.
C'était une puissante et robuste province que la Champagne. Le comte
de Champagne était le seigneur du vicomte de Brie, laquelle Brie n'est
elle-même, à proprement parler, qu'une petite Champagne, comme la
Belgique est une petite France. Le comte de Champagne était pair de
France, et portait au sacre la bannière fleurdelisée. Il faisait
lui-même royalement tenir ses Etats par sept comtes qualifiés _pairs
de Champagne_, qui étaient les comtes de Joigny, de Rethel, de Braine,
de Roucy, de Brienne, de Grand-Pré et de Bar-sur-Seine.
Il n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne qui n'ait son
originalité. Les grandes communes se mêlent à notre histoire; les
petites racontent toutes quelque aventure. Reims, qui a la cathédrale
des cathédrales, Reims a baptisé Clovis après Tolbiac. Troyes a été
sauvé d'Attila par saint Loup, et a vu en 878 ce que Paris n'a vu
qu'en 1804, un pape sacrant en France un empereur, Jean VIII
couronnant Louis le Bègue; c'est à Attigny que Pépin, maire du palais,
tenait sa cour plénière d'où il faisait trembler Gaifre, duc
d'Aquitaine; c'est à Andelot qu'eut lieu l'entrevue de Gontran, roi de
Bourgogne, et de Childebert, roi d'Austrasie, en présence des leudes;
Hincmar s'est réfugié à Epernay; Abeilard, à Provins; Héloïse, au
Paraclet; il a été tenu un concile à Fismes; Langres a vu dans le
bas-empire triompher les deux Gordiens, et, dans le moyen âge, ses
bourgeois détruire autour d'eux les sept formidables châteaux de
Changey, de Saint-Broing, de Neuilly-Coton, de Cobons, de Bourg, de
Humes et de Pailly; Joinville a conclu la ligue en 1584; Châlons a
défendu Henri IV en 1591; Saint-Dizier a tué le prince d'Orange;
Doulevant a abrité le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne ville
forte des Lingons; Sézanne est l'ancienne place d'armes des ducs de
Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a été fondée par saint Bernard, dans les
domaines du seigneur de Châtillon, auquel le saint promit, par acte
authentique, _autant d'arpents dans le ciel que le sire lui en donnait
sur la terre_; Mouzon est le fief de l'abbé de Saint-Hubert, qui
envoyait tous les ans au roi de France «six chiens de chasse courants
et six oiseaux de proie pour le vol.» Chaumont est le pays naïf où
l'on espère _être diable à la Saint-Jean pour payer ses dettes_;
Château-Porcien est la ville donnée par le connétable de Châtillon au
duc d'Orléans; Bar-sur-Aube est la ville _que le roi ne pouvait ni
vendre ni aliéner_; Clairvaux avait sa tonne comme Heidelberg;
Villenauxe avait la statue de la reine pédauque; Arconville a encore
le tas de pierres du huguenot, que chaque paysan grossit d'un caillou
en passant; les signaux de Mont-Aigu répondaient à vingt lieues de
distance à ceux de Mont-Aimé; Vassy a été brûlée deux fois, par les
Romains en 211 et en 1544 par les Impériaux, comme Langres par les
Huns en 351 et par les Vandales en 407, et comme Vitry, par Louis VII
au douzième siècle et par Charles-Quint au seizième; Sainte-Menehould
est cette noble capitale de l'Argonne, qui, vendue par un traître au
duc de Lorraine, Charles II, ne s'est pas livrée; Carignan est
l'ancienne Ivoi; Attila a élevé un autel à Pont-le-Roi; Voltaire a eu
un tombeau à Romilly.
Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes champenoises,
c'est l'histoire de France en petits morceaux, il est vrai, mais
pourtant grande encore.
La Champagne garde l'empreinte de nos vieux rois. C'est à Reims qu'on
les couronnait. C'est à Attigny que Charles le Simple érigea en
_sirerie_ la terre de Bourbon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi
et le grand roi de la race, ont fait tous deux leurs premières armes
en Champagne: le premier, en 1228, à Troyes, dont il fit lever le
siége; le second, en 1652, à Sainte-Menehould, où il entra par la
brèche. Coïncidence remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.
La Champagne garde la trace de Napoléon. Il a écrit avec des noms
champenois les dernières pages de son prodigieux poëme:
Arcis-sur-Aube, Châlons, Reims, Champaubert, Sézanne, Vertus, Méry, la
Fère, Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes. Fismes,
Vitry et Doulevant ont chacune eu l'honneur d'être une fois son
quartier général, Piney-Luxembourg l'a été deux fois, Troyes l'a été
trois fois. Nogent-sur-Seine a vu en cinq jours cinq victoires de
l'empereur, manœuvrant sur la Marne avec sa poignée de héros.
Saint-Dizier en avait déjà vu deux en deux jours. A Brienne, où il
avait été élevé par un bénédictin, il faillit être tué par un Cosaque.
Les antiques annales de cette Gaule belgique qui est devenue la
Champagne ne sont pas moins poétiques que les modernes. Tous ces
champs sont pleins de souvenirs; Mérovée et les Francs, Aétius et les
Romains, Théodoric et les Visigoths; le mont Jules, le tombeau de
Jovinus; le camp d'Attila près de la Cheppe; les voies militaires de
Châlons, de Gruyères et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Eponine et
Sabinus; l'arc des deux Gordiens à Langres, la porte de Mars à Reims;
toute cette antiquité couverte d'ombre parle, vit et palpite encore,
et crie du fond des ténèbres à chaque passant: _Sta, viator!_
L'antiquité celtique bégaye elle-même son murmure intelligible dans la
nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a été adoré à Troyes;
l'idole Borvo Tomona a laissé son nom à Bourbonne-les-Bains, et près
de Vassy, sous les effrayants branchages de cette forêt de Der, où la
Haute-Borne est encore debout comme le spectre d'un druide, dans les
mystérieuses ruines de la Noviomagus Vadicassium, la Champagne a sa
Palenqué.
Depuis les Romains jusqu'à nous, investies tour à tour par les Alains,
les Suèves, les Vandales, les Bourguignons et les Allemands, les
villes champenoises bâties dans les plaines se sont laissé brûler
plutôt que de se rendre à l'ennemi. Les villes champenoises
construites sur des rochers ont pris pour devise: _Donec moveantur._
C'est le sang de toute la vieille _Gallia Comata_, le sang des Cattes,
des Lingons, des Tricasses, des Cataloniens par qui fut vaincu le
Vandale, des Nerviens par qui fut battu Syagrius, qui coule
aujourd'hui dans les veines héroïques du paysan champenois. C'était un
Champenois que ce soldat Bertèche qui à Jemmapes tua de sa main sept
dragons autrichiens. En 451, les plaines de la Champagne ont dévoré
les Huns; si Dieu avait voulu, en 1814, elles auraient dévoré les
Russes.
Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette admirable province
qui, lors de l'invasion, a sacrifié la moitié de ses enfants à la
France. La population du seul département de la Marne, en 1813, était
de trois cent onze mille habitants; en 1830, elle n'était encore que
de trois cent neuf mille. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi à la
réparer.
Donc, pour en revenir à l'explication que j'avais besoin de vous
donner, quand on l'applique à la Champagne, le mot _bête_ change de
sens. Il signifie alors seulement naïf, simple, rude, primitif, au
besoin redoutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion. C'est ce
que la Champagne a été en 1814.
LETTRE IV
DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE.
Le dernier calembour de Louis XVIII.--Dangers qu'on peut courir
dans un tire-bottes.--La plaine de Soissons vue le soir.--Le
voyageur regarde les étoiles.--Celui qui passe contemple ce qui
demeure.--I. C.--Soissons.--Phrase de César.--Mot de
Napoléon.--Silhouette de Saint-Jean-des-Vignes.--Le voyageur
voit une voyageuse.--Sombre rencontre.--Vénus.--Paysage
crépusculaire.--Ce qu'on voit de Reims en malle-poste.--La
Champagne parfaitement pouilleuse.--Rethel.--Où donc est la
forêt des Ardennes?--De qui le déboisement est
fils.--Mézières.--Ce qu'on y cherche.--Ce qu'on y trouve.--Le
miracle de la bombe.--Comment un dieu devient un
saint.--Sédan.--Le voyageur se recueille et cherche des choses
dans son esprit.--Une médiocre statue au lieu d'un beau
château.--Sédan y perd. Turenne n'y gagne pas.--Aucune trace du
Sanglier des Ardennes.--Cinq lieues à pied.--Un peu de
Meuse.--On court après un verre d'eau, on tombe sur un
saucisson.--Un goîtreux.--Charleville.--La place ducale et la
place royale.--Rocroy.--Les dialogues nocturnes qu'on entend en
diligence.--Un carillon se mêle à la conversation, dans la
bonne et évidente intention de désennuyer le voyageur.--Entrée
à Givet.
Givet, 29 juillet.
Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous écris aujourd'hui
de Givet, vieille petite ville qui a eu l'honneur de fournir à
Louis XVIII son dernier mot d'ordre et son dernier calembour
(_Saint-Denis_, _Givet_), et où je viens d'arriver à quatre heures du
matin, moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici
la diligence. J'ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour
est venu et je vous écris. J'ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site
qu'on aperçoit de ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit
blanchi à la chaux, d'une antique gouttière de bois pleine de mousse
et d'une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre
en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits,
avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l'extérieur d'un tout
petit miroir et à l'intérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est
posé délicatement à côté d'un balai un tire-bottes énorme et
antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La
baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de
la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on
a l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme
je viens de le faire, dans toute l'auberge, le tire-bottes au pied,
réclamant à grands cris du secours. Pour être juste, je dois au site
une petite rectification. Tout à l'heure, j'ai entendu caqueter des
poules. Je me suis penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une
charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de
rose trémière sur une planche portée par deux vieilles marmites.
Depuis ma dernière lettre un incident qui ne vaut pas la peine de vous
être conté m'a fait brusquement rétrograder de Varennes à
Villers-Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de
la Ferté-sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la
diligence pour Soissons: elle était parfaitement vide, ce qui, entre
nous, ne m'a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de
Cassini sur la banquette du coupé.
Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà
sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route
s'enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son
immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de
Saint-Jean-des-Vignes. Cependant, à travers les vapeurs qui rampaient
pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de
murailles, de toits et d'édifices qui est Soissons, à demi engagé dans
le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va
couper. Je me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir
de ce beau spectacle.--Un grillon chantait dans un champ voisin, les
arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent
du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les
yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre
plaine qui a vu César vaincre, Clovis régner et Napoléon chanceler.
C'est que les hommes, même César, même Clovis, même Napoléon, ne sont
que des ombres qui passent, c'est que la guerre n'est qu'une ombre
comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort
de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses éternelles.
Comptant prendre la malle de Sédan, qui n'arrive à Soissons qu'à
minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laissé partir la
diligence. Le trajet qui me séparait de Soissons n'était plus qu'une
charmante promenade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de la
ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison, qu'éclairait
mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre côté de la
route. Là j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une
sérénité superbe. Les trois seules planètes visibles à cette heure
rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace assez
restreint et comme dans le même coin du ciel. Jupiter,--notre beau
Jupiter, vous savez, mon ami?--qui exécute depuis trois mois un nœud
fort compliqué, faisait avec les deux étoiles entre lesquelles il est
en ce moment placé une ligne droite parfaitement géométrique. Plus à
l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation
stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu
au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et
paisible étoile, cette planète-monstre, ce monde effrayant et
mystérieux que nous nommons Saturne. De l'autre côté, tout au fond du
paysage, un magnifique phare à feu tournant, bleu, écarlate et blanc,
rayait de sa rutilation éblouissante les sombres coteaux qui séparent
Noyon du Soissonnais. Au moment où je me demandais ce que pouvait
faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis
quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de
l'horizon et monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldebaran, le
soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent et de
turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre
blancheur du crépuscule.
O mon ami! quel secret y a-t-il donc dans ces astres que tous les
poëtes, depuis qu'il y a des poëtes, que tous les penseurs, depuis
qu'il y a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a des
songeurs, ont tour à tour contemplés, étudiés, adorés: les uns, comme
Zoroastre, avec un confiant éblouissement; les autres, comme
Pythagore, avec une inexprimable épouvante! Seth a nommé les étoiles
comme Adam avait nommé les animaux. Les Chaldéens et les
Généthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hésiode, Cadmus,
Phérécide, Xénophon, Hécatæus, Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de
la terre, depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés de
siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel toujours ouverts,
toujours allumés, toujours vivants. Ces mêmes planètes, ces mêmes
astres que nous regardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces
hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon écoutait et entendait
distinctement la vague musique des sphères; Pline croyait le soleil
dieu et imputait les taches de la lune aux fumées de la terre. Les
poëtes tartares nomment le pôle _senesticol_, ce qui veut dire _clou
de fer_. Quelques rêveurs, pris d'une sorte de vertige, ont osé
railler les constellations. _Le lion_, dit Rocoles, _pourrait tout
aussi aisément être appelé un singe_. Pacuvius, fort peu rassuré
pourtant, tâche de s'étourdir et de ne point croire aux astrologues,
sous prétexte qu'ils seraient égaux à Jupiter:
Nam si qui, quæ ventura sunt, prævideant,
Æquiparent Jovi.
Favorinus se fait cette question redoutable: _Si les causes de tout ne
sont pas dans les étoiles?_ «_Si vitæ mortisque hominum rerumque
humanarum omnium et ratio et causa in cælo et apud stellas foret?_» Il
croit que l'influence sidérale descend jusqu'aux mouches et aux
vermisseaux, _muscis aut vermiculis_, et, ajoute-t-il, jusqu'aux
hérissons, _aut echinis_. Aulu-Gelle, faisant voile d'Egine au Pirée,
naviguant par une _mer clémente_, s'asseyait la nuit sur la poupe et
considérait les astres: «_Nox fuit, et clemens mare, et anni æstas,
cælumque liquide serenum; sedebamus ergo in puppi simul universi, et
lucentia sidera considerabamus._» Horace lui-même, ce philosophe
pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste, plus grand poëte, il est
vrai, que le Voltaire de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les
étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et il écrivait
ces vers presque terribles:
Hunc solem, et stellas, et decedentia certis
Tempora momentis, sunt qui formidine nulla
Imbuti spectant!
Quant à moi, je ne crains pas les astres, je les aime.--Pourtant je
n'ai jamais réfléchi sans un certain serrement de cœur que l'état
normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe
pour nous que parce que nous sommes près d'une étoile.
On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini écrase; l'extase
est aussi religieuse que la prière, mais la prière soulage et l'extase
fatigue. Des constellations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur du
paysan auquel j'étais adossé. Là encore il y avait des sujets de
méditation et de pensée. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bâti avait
scellé une pierre, une vénérable pierre, sur laquelle la réverbération
de la forge me permettait de reconnaître les traces presque
entièrement effacées d'une inscription antique; je ne distinguais plus
que deux lettres intactes, I. C.; le reste était fruste. Maintenant
qu'était cette inscription? romaine, ou romane? Elle parlait de Rome,
sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne, ou de la
Rome chrétienne? de la ville de la force, ou de la ville de la foi? Je
restai longtemps l'œil fixé sur cette pierre, l'esprit abîmé dans des
hypothèses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres
m'avait prédisposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de voir
en quelque sorte se ranimer et resplendir sous mon regard ces deux
lettres mystérieuses--J. C.--qui, la première fois qu'elles apparurent
aux hommes, ont gouverné le monde, et, la seconde fois, l'ont
transformé. Jules-César et Jésus-Christ!
C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pareille à celle qui
m'absorbait en ce moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse
de l'enfer et fait dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan
le grand traître et le grand meurtrier, Judas et Brutus.
Trois villes se sont succédé à Soissons, la _Noviodunum_ des Gaulois,
l'_Augusta Suessonium_ des Romains, et le vieux Soissons de Clovis,
de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette
_Noviodunum_ qu'épouvanta la rapidité de César. _Suessones_, disent
les Commentaires, _celeritate Romanorum permoti, legatos ad Cæsarem de
deditione mittunt_. Il ne reste de _Suessonium_ que quelques débris
défigurés, entre autres le temple antique dont le moyen âge a fait la
chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. Il a
Saint-Jean-des-Vignes, son ancien château et sa cathédrale, où fut
couronné Pépin en 752. Je n'ai pu vérifier ce qui restait des
fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui
firent dire en 1814 à l'empereur, remarquant dans la muraille je ne
sais quel coquillage fossile, gryphée ou bélemnite, que _les murs de
Soissons étaient bâtis de la même pierre que les murs de
Saint-Jean-d'Acre_. Observation bien curieuse quand on songe comment
elle est faite, par quel homme et dans quel moment.
La nuit était trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je
pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis contenté de
souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque
silhouette de Saint-Jean-des-Vignes, hardiment posée sur le ciel comme
une décoration de théâtre. Pendant que je marchais, je voyais les
étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre édifice, comme
s'il était plein de gens effarés, montant, descendant, courant partout
avec des lumières.
Comme je revenais à l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville était
noire comme un four. Tout à coup un bruit d'ouragan se fit entendre à
l'extrémité d'une rue étroite, jusqu'à ce moment parfaitement paisible
et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la
malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mon auberge.
Il y avait précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce
sont vraiment de fort élégantes et fort commodes voitures que ces
nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à
l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si l'on ferme les
yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre. Au moment où
j'allais m'y installer très-voluptueusement, un vacarme tellement
étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétinements de
chevaux, éclata dans une autre petite rue noire que, malgré le
courrier, qui ne me donnait pas cinq minutes, j'y courus en toute
hâte. En entrant dans la petite rue voilà ce que j'y vis.--Au pied
d'une grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial
particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintrée, armée
d'énormes verrous, était ouverte. A quelques pas de cette porte
stationnait, entre deux gendarmes à cheval, une espèce de carriole
lugubre à demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le
guichet se débattait un groupe de quatre à cinq hommes entraînant vers
la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne
sourde, portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle
projetait, éclairait funèbrement cette scène. La femme, une robuste
campagnarde d'une trentaine d'années, résistait éperdument aux cinq
hommes, hurlait, frappait, égratignait, mordait, et par moments un
rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevelée et sinistre comme
la figure même du Désespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer
du guichet et s'y tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes
firent un effort violent, l'arrachèrent du guichet et la portèrent
d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture, que la lanterne éclaira
alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds
grillés aux deux faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et
fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les
verrous, la portière s'ouvrit, et l'intérieur de la carriole apparut
brusquement. C'était une espèce de boîte, sans jour et presque sans
air, divisée en deux compartiments oblongs par une épaisse cloison qui
la coupait transversalement. La portière unique était disposée de
manière qu'une fois verrouillée elle revenait toucher la cloison du
haut en bas et fermait à la fois les deux compartiments. Aucune
communication n'était possible entre les deux cellules, garnies, pour
tout siége, d'une planche percée d'un trou. La case de gauche était
vide; mais celle de droite était occupée. Il y avait là, dans l'angle,
à demi accroupi comme une bête fauve, posé en travers sur le banc
faute d'espace pour ses genoux, un homme,--si cela peut s'appeler
encore un homme,--une espèce de spectre au visage carré, au crâne
plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts,
poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile trouée et d'un
haillon qui avait été un sarrau. Le misérable avait les deux jambes
étroitement liées par des nœuds redoublés qui montaient presque
jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son
pied gauche déchaussé était enveloppé de linges ensanglantés qui
laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet être
hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. Il ne paraissait
faire aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne
s'interrompit même pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui
amenait. Elle, cependant, la tête renversée en arrière, résistant
toujours aux argousins qui s'efforçaient de la pousser dans le
compartiment vide, continuait de crier: «Je ne veux pas! jamais!
jamais! Tuez-moi plutôt!» Elle n'avait pas encore vu l'autre. Tout à
coup, dans une de ses convulsions, ses yeux tombèrent dans la voiture
et aperçurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris
cessèrent subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en
tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la force de dire
avec une voix éteinte, mais avec une expression d'angoisse que je
n'oublierai de ma vie: «Oh! cet homme!»
En ce moment-là l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme
un tigre et un paysan qu'il était.--J'avoue qu'ici je n'y pus
résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être même
quelque chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à
l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris
appellent métaphoriquement _paniers à salade_; mais enfin c'était une
femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils
ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût
certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de
l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je
venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je
m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier
effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent
la portière, poussèrent les verrous; et, à l'instant où je me tournais
vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des
roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient
ensemble à grand bruit dans les ténèbres.
Un instant après je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné
dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais
à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur
mon voyage au sien.
C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.
Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les
arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes
ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes
traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante
vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle
parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à
l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon,
dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable
de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son
rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément
entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables.
C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage
endormi.
La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la
cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons
d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de
Charles VII et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.
De Reims à Rethel, rien.--La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet
vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues,
immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent,
comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps
en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme
accablé par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui
fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques
douzaines de pots à fleurs ébauchés.
Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur
l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du
reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence
princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont
des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un
profil médiocre.
De Rethel a Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels
le plateau de l'Argonne se rattache au plateau supérieur de Rocroy.
Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les
parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des
maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps
les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au
sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de
forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines
chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort
tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.
Je cherchais des yeux, en arrivant à Mézières, quelques anciennes
tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé
que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche,
en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents endroits, des
restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par
Charles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une
réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure
que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeuner. Les verrières
ont dû être belles en effet; il en reste à l'apside quelques fragments
tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce
qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième
siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et
un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux
piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de
Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute
l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de
couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans
le bas-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur une inscription
qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par
les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajouté ces
deux lignes en latin quelconque: _Lector, leva oculos ad fornicem et
vide quasi quoddam divinæ manus indicium._ J'ai levé les yeux _ad
fornicem_, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma
tête. Dans cette déchirure une grosse bombe se tient suspendue à des
saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai
parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, après avoir percé le
toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est
arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé.
Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée.
Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des
moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et
cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange
effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements
qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur
Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre
se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription
constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent
«heureusement célébrées,» _feliciter celebrata fuere_, dans l'église
de Mézières, le 17 novembre 1570,--deux ans avant la Saint-Barthélemy.
Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent
d'un beau et noble goût. Par malheur, c'est une de ces façades
tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans
le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible
de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les
clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de
Paris.
Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues
propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir
grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde
et Garinus qui l'ont fondée, ni le comte Balthazar qui l'a saccagée,
ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et
Adalbéron qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à
Mézières, est devenu _saint Masert_ dans les chapelles de l'église.
Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sédan, où j'arrivai
vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des
prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des
bastions, voilà Sédan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des
villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des
villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sédan des vestiges de M. de
Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et
remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres
dorées:
ICI NAQUIT TURENNE
Le 11 septembre 1611.
Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m'a frappé. J'ai
recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully
se retirait. Henri IV avait été assassiné l'année précédente. Louis
XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son père, avait dix ans. Anne
d'Autriche, sa femme, avait le même âge, avec cinq jours de moins que
lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons
bourgeois de Rouen appelaient le _petit Pierre_ celui que l'univers a
nommé plus tard le _grand Corneille_; il avait cinq ans. Shakspeare et
Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi.
Elisabeth d'Angleterre était morte depuis huit ans; et depuis sept ans
Clément VIII, _pape pacifique et bon Français_, comme dit l'Etoile. En
1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe
déclinait; Gustave-Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi
visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis
du duc d'Ossuña, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait
les taches du soleil.--Voilà ce qui se passait dans le monde pendant
que Turenne naissait.
Du reste, Sédan n'a pas été une pieuse gardienne de cette noble
mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a été jeté en bas comme je
viens de vous le dire; son château a été rasé.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si quelque paysan
propriétaire n'a pas fait arracher l'allée d'arbres qu'il avait
plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sédan donne au
visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne
m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La
chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a
plantés, c'étaient des souvenirs.
Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de
La Marck, cet effrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de
Sédan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps
donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville
du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit
Turenne.
Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle
l'_hôtel de la Croix-d'Or_, rien ne me retenait plus à Sédan; je me
suis décidé à regagner Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il
y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites
à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait
allègrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours à mi-côte
la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sédan, Donchery
avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des
villages riants, de jolis châtelets à poivrières enfouis dans des
massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs
paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait
le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais
très-chaud et grand'soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y
demander à boire. Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un
cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne:
BERNIER-HANNAS, _marchand d'avoine et charcutier_. Sur un banc, à côté
de la porte, il y avait un goîtreux. Les goîtres abondent dans le
pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier
marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de
l'eau qui avait fait ce goîtreux.
A six heures du soir j'arrivais à Mézières; à sept heures je partais
pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et
sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la
femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait
son mari _mon pauvre chiat_. Je ne sais pas si son intention était de
l'appeler _mon pauvre chien_ ou _mon pauvre chat_. En traversant
Charleville, qui n'est qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai
remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort
grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et
qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les
mêmes maisons à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis,
comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi; mais
d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les
ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme.
J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par
de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues
comme celui-ci: «Dis donc, hée!--dis donc, hée!--Qu'est-ce que c'est
que cette rosse-là? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.--Et monsieur
Simon? où est monsieur Simon?--Monsieur Simon? bah! il travaille. Il
travaille toujours. Il travaille _pire qu'un malsenaire_.» Une autre
fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il
faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin
tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder
avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise. Une
autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme
demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un
pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un
gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous étions à
Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas
s'appeler _voir Rocroy_, j'ai eu un certain plaisir à songer que je
venais de traverser, dans la même journée et à si peu d'heures de
distance, ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sédan. Turenne est né à
Sédan; on pourrait dire que Condé est né à Rocroy.
Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient entre eux et se
racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal
faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:--_Qu'ils
n'avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!--que M.
Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami
intime;--que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bon
monsieur Crochard_, etc... La dame assaisonnait ces intéressantes
révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi
elle disait: _Egoïste comme un vieux lièvre_; _la fortune du pauvre_
au lieu de _la fortune du pot_. Le monstrueux bonhomme, son mari,
faisait de son côté des calembours comme celui-ci: _On dit que_
_c'est un lieu commun_ (_comme un_), _moi, je dis que c'est un lieu
comme trois_, ou des proverbes travestis comme celui-là:
_Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles_. Puis il riait avec bonté.
La voiture était repartie, mes deux voisins causaient encore. Je
faisais beaucoup d'efforts pour ne pas entendre leur conversation, et
je tâchais d'écouter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur
le pavé et des moyeux sur les essieux, le grincement des écrous et des
vis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coup un
ravissant carillon est venu à mon secours, un carillon fin, léger,
cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement dans cette
nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantes
sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et
spirituel, comme s'il reprochait à mes deux lourds voisins leur
stupide bavardage.
Ce carillon, qui m'eût réveillé, les a endormis. Je présume que nous
devions être à Fumay, mais la nuit était trop obscure pour rien
distinguer. Il m'a fallu donc passer, sans rien voir, près des
magnifiques ruines du château d'Hierches et de ces beaux rochers à pic
qu'on appelle les _Dames de Meuse_. De temps en temps, au fond d'un
précipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou dans une
fumée, quelque chose de blanchâtre: c'était la Meuse.
Enfin, comme les premières lueurs de l'aube paraissaient, un
pont-levis s'est abaissé, une porte s'est ouverte, la diligence s'est
engagée au grand trot dans une espèce de long défilé formé à gauche
par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas,
interminable, étrange, en apparence inhabité, percé de part en part
d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes
ouvertes, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me
laissant voir à travers cette sombre et fantastique maison le
crépuscule qui étamait déjà le bord du ciel de l'autre côté de la
Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier, il y avait une seule
fenêtre fermée et faiblement éclairée. Puis la voiture a passé
rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est
enfoncée dans une rue étroite, a tourné dans une cour, des servantes
d'auberge sont accourues avec des chandelles et des garçons d'écurie
avec des lanternes; j'étais à Givet.
LETTRE V
GIVET.
Les deux Givet.--Dissertation sur les architectes et les cruches
à propos des clochers flamands.--Givet le soir.--Paysage.--La
tour du Petit-Givet.--_Jose Gutierez._--Ce qu'on peut trouver
dans trente-deux lettres.--Ce qu'on peut voir sur l'impériale
de la diligence Van Gend.
Dans une auberge sur la route, 1er août.
C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière,
située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit
Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les
lignes géométriques du fort de Charlemont gâtent un peu le sommet.
L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Mont-d'Or, y est fort bonne,
quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par conséquent loger les
passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.
Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise; quant au
clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus compliquée et
plus savante. Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le
brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d'avocat. Sur ce
bonnet carré il a échafaudé un saladier renversé; sur le fond de ce
saladier devenu plate-forme il a posé un sucrier; sur le sucrier, une
bouteille; sur la bouteille, un soleil emmanché dans le goulot par le
rayon inférieur vertical; et enfin, sur le soleil, un coq embroché
dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu'il ait mis un jour à
trouver chacune de ces six idées, il se sera reposé le septième jour.
Cet artiste devait être Flamand.
Depuis environ deux siècles, les architectes flamands se sont imaginé
que rien n'était plus beau que des pièces de vaisselle et des
ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et
titaniques. Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils ont
vaillamment saisi l'occasion et se sont mis à coiffer leurs villes
d'une foule de cruches colossales.
La vue de Givet n'en est pas moins charmante, surtout quand on
s'arrête vers le soir, comme j'ai fait, au milieu du pont, et qu'on
regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache-sottises,
commençait à voiler le contour absurde du clocher. Des fumées
suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frémir avec une
douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clarté vespérale
faisait vivement saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine
à mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, à
faîtage conique, mi-partie de pierre et de brique, se reflétait tout
entière dans la Meuse, miroir éclatant et métallique qui traversait
tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de
Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchâtre, ce long
édifice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement
une caserne inhabitée. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours,
au-dessus du clocher surgissait à pic une immense paroi de rochers qui
se prolongeait à perte de vue jusqu'aux montagnes de l'horizon et
enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel
d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si
fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que Dieu nous laissait
entrevoir la moitié de son anneau d'or.
Dans la journée, j'avais voulu visiter cette vénérable tour qui tenait
jadis en respect le petit Givet. Le sentier est âpre et occupe autant
les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel
est de granit fort beau et fort dur. Arrivé, non sans quelque peine,
au pied de la tour qui tombe en ruines et dont les baies romanes ont
été défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte ornée d'un
gros cadenas. J'ai appelé, j'ai frappé, personne n'a répondu. Il m'a
fallu descendre comme j'étais monté. Cependant mon ascension n'a pas
été tout à fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont
le parement est presque complétement écorcé, j'ai remarqué, parmi les
décombres qui s'écroulent chaque jour en poussière dans la ravine, une
assez grosse pierre où l'on pouvait distinguer encore des vestiges
d'inscription. J'ai regardé attentivement; il ne restait plus de
l'inscription que quelques lettres déchiffrables.--Voici dans quel
ordre elles étaient disposées:
LOQVE...SA.L.OMBRE
PARAS....MODI.SL.
ACAV.P.....SOTROS.
Ces lettres, profondément creusées dans la pierre, semblaient avoir
été tracées avec un clou; et un peu au-dessous, le même clou avait
gravé cette signature restée intacte:--IOSE GVTIEREZ, 1643. J'ai
toujours eu le goût des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a
beaucoup occupé. Que signifiait-elle? En quelle langue était-elle? Au
premier abord, en faisant quelques concessions à l'orthographe, on
pouvait la croire écrite en français et y lire ces mots absurdes:
_Loque sale._--_Ombre._--_Parasol._--_Modis_ (maudis) _la
cave._--_Sot. Rosse._ Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne
tenant aucun compte des lettres effacées, et d'ailleurs il me semblait
que la grave signature castillane, _Jose Gutierez_, était là comme une
protestation contre ces pauvretés. En rapprochant cette signature du
mot _para_ et du mot _otros_, qui sont espagnols, j'en ai conclu que
cette inscription devait être écrite en castillan, et, à force d'y
réfléchir, voici comment j'ai cru pouvoir la restituer:
LO QUE EMPESA EL HOMBRE
PARA SIMISMO DIOS LE
ACAVA PARA LOS OTROS.
«Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'achève pour les autres.»
Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence, très-catholique,
très-triste et très-castillane. Maintenant, qu'était ce Gutierez? La
pierre était évidemment arrachée de l'intérieur de la tour. 1643,
c'est la date de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez était-il un des
vaincus de cette bataille? Y avait-il été pris? L'avait-on enfermé là?
Lui avait-on laissé le loisir d'écrire dans son cachot ce mélancolique
résumé de sa vie et de toute vie humaine?--Ces suppositions sont
d'autant plus probables qu'il a fallu, pour graver une aussi longue
phrase dans le granit avec un clou, toute cette patience des
prisonniers qui se compose de tant d'ennui. Et puis qui avait mutilé
cette inscription de la sorte?--Est-ce tout simplement le temps et le
hasard?--Est-ce un mauvais plaisant?--Je penche pour cette dernière
hypothèse. Quelque goujat, de méchant perruquier devenu mauvais
soldat, aura été enfermé disciplinairement dans cette tour et
aura cru faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la
grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a fait une
grimace.--Aujourd'hui le goujat et le gentilhomme, le gémissement et
la facétie, la tragédie et la parodie, roulent ensemble pêle-mêle sous
le pied du même passant, dans la même broussaille, dans le même ravin,
dans le même oubli!
Le lendemain, à cinq heures du matin, cette fois fort bien placé tout
seul sur la banquette de la diligence Van Gend, je sortais de France
par la route de Namur et je gravissais la première croupe de la seule
chaîne de hautes collines qu'il y ait en Belgique; car la Meuse, en
s'obstinant à couler en sens inverse de l'abaissement du plateau des
Ardennes, a réussi à creuser une vallée profonde dans cette immense
plaine qu'on appelle les Flandres; plaine où l'homme a multiplié les
forteresses, la nature lui ayant refusé les montagnes.
Après une ascension d'un quart d'heure, les chevaux déjà essoufflés,
et le conducteur belge déjà altéré, se sont arrêtés d'un commun accord
et avec une unanimité touchante devant un cabaret, dans un pauvre
village pittoresque, répandu des deux côtés d'un large ravin qui
déchire la montagne. Ce ravin, qui est tout à la fois le lit d'un
torrent et la grande rue du village, est naturellement pavé du granit
du mont mis à nu. Au moment où nous y passions, six chevaux, attelés
de chaînes, montaient ou plutôt grimpaient le long de cette rue
étrange et affreusement escarpée, traînant après eux un grand chariot
vide à quatre roues. Si le chariot eût été chargé, il eût fallu vingt
chevaux ou plutôt vingt mules. Je ne vois pas trop à quoi peut servir
ce chariot dans ce ravin, si ce n'est à faire faire des esquisses
improbables aux pauvres jeunes peintres hollandais qu'on rencontre çà
et là sur cette route, le sac sur le dos et le bâton à la main.
Que faire sur la banquette d'une diligence à moins qu'on ne
regarde?--J'étais admirablement situé pour cela. J'avais sous les
yeux un grand morceau de la vallée de la Meuse; au sud, les deux Givet
gracieusement liés par leur pont; à l'ouest, la grosse tour ruinée
d'Agimont, se composant avec sa colline et jetant derrière elle une
immense ombre pyramidale; au nord, la sombre tranchée dans laquelle
s'enfonce la Meuse et d'où montait une lumineuse vapeur bleue. Au
premier plan, à deux enjambées de ma banquette, dans la mansarde du
cabaret, une jolie paysanne, assise en chemise sur son lit,
s'habillait près de sa fenêtre toute grande ouverte, laquelle laissait
entrer à la fois les rayons du soleil levant et les regards des
voyageurs quelconques juchés sur les impériales des diligences.
Au-dessus de cette mansarde, dans le lointain, comme couronnement aux
frontières de France, se développaient sur une ligne immense les
formidables batteries de Charlemont.
Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne leva les yeux,
m'aperçut, sourit, me fit un gracieux signe de tête, ne ferma pas sa
fenêtre et continua lentement sa toilette.
LETTRE VI
LES BORDS DE LA MEUSE.--DINANT. NAMUR.
Paysage de la Meuse.--La Lesse.--La Roche à
Bayard.--Dinant.--Choses inconvenantes que fait une petite
bonne femme en terre cuite.--Encore les clochers, les cruches
et les architectes.--Châteaux ruinés. Prière des morts aux
vivants.--Idées que les belles filles perchées sur les arbres
donnent aux voyageurs juchés sur les impériales.--Souvenirs
poétiques à propos de Namur et du prince d'Orange.--Ce
qu'enseignent les enseignes.
Liége, 3 août.
Je viens d'arriver à Liége par une délicieuse route qui suit tout le
cours de la Meuse depuis Givet. Les bords de la Meuse sont beaux et
jolis. Il est étrange qu'on en parle si peu. Les voici en raccourci.
Après le village, le cabaret et la paysanne qui s'habille au soleil
levant, on rencontre une montée qui m'a rappelé le Val-Suzon près de
Dijon, et où la route, repliée à chaque instant sur elle-même, se tord
pendant trois quarts d'heure au milieu d'une forêt, sur de profonds
ravins creusés par des torrents. Puis on aborde un plateau où l'on
court rapidement avec de grandes campagnes plates à perte de vue
autour de soi; on pourrait se croire en pleine Beauce, quand tout à
coup le sol se crevasse affreusement à quelques pas à gauche. De la
route, l'œil plonge au bas d'une effrayante roche verticale, le long
de laquelle la végétation seule peut grimper. C'est un brusque et
horrible précipice de deux ou trois cents pieds de profondeur. Au fond
de ce précipice, dans l'ombre, à travers les broussailles du bord, on
aperçoit la Meuse avec quelque galiote qui voyage paisiblement,
remorquée par des chevaux, et au bord de la rivière un joli châtelet
rococo qui a l'air d'une pâtisserie maniérée ou d'une pendule du temps
de Louis XV, avec son bassin lilliputien et son jardinet-pompadour
dont on embrasse toutes les volutes, toutes les fantaisies et toutes
les grimaces d'un coup d'œil. Rien de plus singulier que cette petite
chinoiserie dans cette grande nature. On dirait une protestation
criarde du mauvais goût de l'homme contre la poésie sublime de Dieu.
Puis on s'écarte du gouffre, et la plaine recommence, car le ravin de
la Meuse coupe ce plateau à vif et à pic, comme une ornière coupe un
champ.
Un quart de lieue plus loin on enraye; la route va rejoindre la
rivière par une pente escarpée. Cette fois l'abîme est charmant. C'est
un tohu-bohu de fleurs et de beaux arbres éclairés par le ciel
rayonnant du matin. Des vergers entourés de haies vives montent et
descendent pêle-mêle des deux côtés du chemin. La Meuse, étroite et
verte, coule à gauche profondément encaissée dans un double
escarpement. Un pont se présente; une autre rivière, plus petite et
plus ravissante encore, vient se jeter dans la Meuse: c'est la Lesse;
et à trois lieues, dans cette gorge qui s'ouvre à droite, est la
fameuse grotte de Han-sur-Lesse. La voiture passe outre et s'éloigne.
Le bruit des moulins à eau de la Lesse se perd dans la montagne. La
rive gauche de la Meuse s'abaisse gracieusement ourlée d'un cordon non
interrompu de métairies et de villages; la rive droite grandit et
s'élève; le mur de rochers envahit et rétrécit la route; les ronces
du bord frissonnent dans le vent et dans le soleil, à deux cents pieds
au-dessus de nos têtes. Tout à coup un grand rocher pyramidal, aiguisé
et hardi comme une flèche de cathédrale, apparaît à un tournant du
chemin. «C'est la _Roche à Bayard_,» me dit le conducteur. La route
passe entre la montagne et cette borne colossale, puis elle tourne
encore, et, au pied d'un énorme bloc de granit couronné d'une
citadelle, l'œil plonge dans une longue rue de vieilles maisons,
rattachée à la rive gauche par un beau pont et dominée à son extrémité
par les faîtages aigus et les larges fenêtres à meneaux flamboyants
d'une église du quinzième siècle. C'est Dinant.
On s'arrête à Dinant un quart d'heure, juste assez de temps pour
remarquer dans la cour des diligences un petit jardin qui seul
suffirait pour vous avertir que vous êtes en Flandre. Les fleurs en
sont fort belles, et au milieu de ces fleurs il y a trois statues
peintes, en terre cuite. L'une de ces statues est une femme. C'est
plutôt un mannequin qu'une statue, car elle est vêtue d'une robe
d'indienne et coiffée d'un vieux chapeau de soie. Au bout de quelques
instants, à un petit bruit qu'on entend et à un rejaillissement
singulier qu'on aperçoit sous ses jupes, on s'aperçoit que cette femme
est une fontaine.
Le clocher de l'église de Dinant est un immense pot à l'eau.
Cependant, vue du pont, la façade de l'église conserve un grand
caractère, et toute la ville se compose à merveille.
A Dinant on quitte la rive droite de la Meuse. Le faubourg de la rive
gauche, qu'on traverse, se pelotonne admirablement autour d'une
vieille douve croulante de l'ancienne enceinte. Au pied de cette tour,
dans un pâté de maisons, j'ai entrevu en passant un exquis châtelet du
quinzième siècle avec sa façade à volutes, ses croisées de pierre, sa
tourelle de briques et ses girouettes extravagantes.
Après Dinant la vallée s'ouvre, la Meuse s'élargit; on distingue sur
deux croupes lointaines de la rive droite deux châteaux en ruines;
puis la vallée s'évase encore, les rochers n'apparaissent plus que çà
et là sous de riches caparaçons de verdure; une housse de velours
vert, brodée de fleurs, couvre tout le paysage. De toutes parts
débordent les houblonnières, les vergers, les arbres qui ont plus de
fruits que de feuilles, les pruniers violets, les pommiers rouges, et
à chaque instant apparaissent par touffes énormes les grappes
écarlates du sorbier des oiseaux, ce corail végétal. Les canards et
les poules jasent sur le chemin; on entend des chants de bateliers sur
la rivière; de fraîches jeunes filles, les bras nus jusqu'à l'épaule,
passent avec des paniers chargés d'herbes sur leurs têtes, et de temps
en temps un cimetière de village vient coudoyer mélancoliquement cette
route pleine de joie, de lumière et de vie.
Dans l'un de ces cimetières, dont l'herbe haute et le mur tombant se
penchent sur le chemin, j'ai lu cette inscription:
--O pie, defunctis miseris succurre, viator!--
Aucun _memento_ n'est, à mon sens, d'un effet aussi profond.
Ordinairement les morts avertissent, ici ils supplient.
Plus loin, lorsqu'on a passé une colline où les rochers de la rive
droite, travaillés et sculptés par les pluies, imitent les pierres
ondées et vermoulues de notre vieille fontaine du Luxembourg (si
déplorablement remise à neuf en ce moment, par parenthèse), on sent
qu'on approche de Namur. Les maisons de plaisance commencent à se
mêler aux logis de paysans, les villas aux villages, les statues aux
rochers, les parcs anglais aux houblonnières, et sans trop de trouble
et de désaccord, il faut le dire.
La diligence a relayé dans un de ces villages composites. J'avais d'un
côté un magnifique jardin entremêlé de colonnades et de temples
ioniques, de l'autre un cabaret orné à gauche d'un groupe de buveurs
et à droite d'une splendide touffe de roses-trémières. Derrière la
grille dorée de la villa, sur un piédestal de marbre blanc veiné de
noir par l'ombre des branches, la Vénus de Médicis se cachait à demi
dans les feuilles, comme honteuse et indignée d'être vue toute nue par
des paysans flamands attablés autour d'un pot de bière. A quelques pas
plus loin, deux ou trois grandes belles filles ravageaient un prunier
de haute taille, et l'une d'elles était perchée sur le gros bras de
l'arbre dans une attitude gracieuse, où les passants étaient si
parfaitement oubliés, qu'elle donnait aux voyageurs de l'impériale je
ne sais quelles vagues envies de mettre pied à terre.
Une heure après j'étais à Namur. Les deux vallées de la Sambre et de
la Meuse se rencontrent et se confondent à Namur, qui est assise sur
le confluent des deux rivières. Les femmes de Namur m'ont paru jolies
et avenantes; les hommes ont une bonne, grave et hospitalière
physionomie. Quant à la ville en elle-même, excepté les deux échappées
de vue du pont de Meuse et du pont de Sambre, elle n'a rien de
remarquable. C'est une cité qui n'a déjà plus son passé écrit dans sa
configuration. Sans architecture, sans monuments, sans édifices, sans
vieilles maisons, meublée de quatre ou cinq méchantes églises rococo
et de quelques fontaines Louis XV d'un mauvais goût plat et triste,
Namur n'a jamais inspiré que deux poëmes, l'ode de Boileau et la
chanson d'un poëte inconnu où il est question d'une vieille femme et
du prince d'Orange; et, en vérité, Namur ne mérite pas d'autre
poésie.
La citadelle couronne froidement et tristement la ville. Pourtant je
vous dirai que je n'ai pas considéré sans un certain respect ces
sévères fortifications qui ont eu un beau jour l'honneur d'être
assiégées par Vauban et défendues par Cohorn.
Où il n'y a pas d'églises, je regarde les enseignes. Pour qui sait
visiter une ville, les enseignes des boutiques ont un grand sens.
Indépendamment des professions dominantes et des industries locales
qui s'y révèlent tout d'abord, les locutions spéciales y abondent et
les noms de la bourgeoisie, presque aussi importants à étudier que les
noms de la noblesse, y apparaissent dans leur forme la plus naïve et
sous leur aspect le mieux éclairé.
Voici trois noms pris à peu près au hasard sur les devantures des
boutiques à Namur; tous trois ont une signification.--L'_épouse
Debarsy, négociante_. On sent, en lisant ceci, qu'on est dans un pays
français hier, étranger aujourd'hui, français demain, où la langue
s'altère et se dénature insensiblement, s'écroule par les bords et
prend, sous des expressions françaises, de gauches tournures
allemandes. Ces trois mots sont encore français, la phrase ne l'est
déjà plus.--_Crucifix-Piret, mercier._ Ceci est bien de la catholique
Flandre. Nom, prénom ou surnom, _Crucifix_ serait introuvable dans
toute la France voltairienne.--_Menandez-Wodon, horloger._ Un nom
castillan et un nom flamand soudés par un trait d'union. N'est-ce pas
là toute la dénomination de l'Espagne sur les Pays-Bas, écrite,
attestée et racontée dans un nom propre?--Ainsi, voilà trois noms dont
chacun exprime et résume un des grands aspects du pays; l'un dit la
langue, l'autre la religion, l'autre l'histoire.
Observons encore tout de suite que sur les enseignes de Dinant, de
Namur et de Liége, ce nom _Demeuse_ est très-fréquemment répété. Aux
environs de Paris et de Rouen, c'est _Desenne_ et _Deseine_.
Pour finir par une observation de pure fantaisie, j'ai encore remarqué
dans un faubourg de Namur un certain _Janus, boulanger_, qui m'a
rappelé que j'avais noté à Paris, à l'entrée du faubourg Saint-Denis,
_Néron, confiseur_, et à Arles, sur le fronton même d'un temple romain
en ruines, _Marius, coiffeur_.
LETTRE VII
LES BORDS DE LA MEUSE.--HUY.--LIÉGE.
Les beaux arbres et les beaux rochers.--Louange à Dieu, blâme à
l'homme.--Sanson.--Andennes.--Le voyageur donne un sage conseil
à M. le curé de Selayen.--Huy.--Coin de terre curieux où l'on
récolte du vin belge fait avec du raisin.--Aspects du
pays.--Tableaux flamands.--Approches de Liége.--Figure
extraordinaire et effrayante que prend le paysage à la nuit
tombée.--Ce que l'auteur voit eût semblé à Virgile le Tartare
et à Dante l'Enfer.--Liége.--Ville qui ne ressemble à aucune
autre.--Il y a des gens qui y lisent le _Constitutionnel_.--Les
églises.--Saint-Paul. Saint-Jean. Saint-Hubert.
Saint-Denis.--Le palais des princes-évêques.--Admirable
cour.--Maison de justice, marché et prison.--Le bourgeois
voltairien a trop d'esprit; le bourgeois utilitaire est trop
bête.--Estampes en l'honneur des alliés de 1814.--Désastres de
notre grammaire et massacre de notre orthographe.
Liége, 4 août.
Le chemin de Liége s'éloigne de Namur par une allée de magnifiques
arbres. Les immenses feuillages font de leur mieux pour cacher au
voyageur les maussades clochers de la ville, lesquels apparaissent de
loin comme un gigantesque jeu de quilles diapré de quelques
bilboquets. Au moment où l'on sort de l'ombre de ces beaux arbres, le
vent frais de la Meuse vous arrive au visage, et la route se remet à
côtoyer joyeusement la rivière. La Meuse, grossie désormais par la
Sambre, a élargi sa vallée; mais la double muraille de rochers
reparaît, figurant à chaque instant des forteresses de cyclopes, de
grands donjons en ruines, des groupes de tours titaniques. Ces roches
de la Meuse contiennent beaucoup de fer; mêlées au paysage, elles sont
d'une admirable couleur; la pluie, l'air et le soleil les rouillent
splendidement; mais arrachées de la terre, exploitées et taillées,
elles se métamorphosent en cet odieux granit gris-bleu dont toute la
Belgique est infestée. Ce qui donnait de magnifiques montagnes ne
produit plus que d'affreuses maisons.
Dieu a fait le rocher, l'homme a fait le moellon.
On traverse rapidement Sanson, village au-dessus duquel achèvent de
s'écrouler dans les ronces quelques tronçons d'un château fort bâti,
dit-on, sous Clodion. Le rocher figure là un visage humain, barbu et
sévère, que le conducteur ne manque pas de faire regarder aux
voyageurs. Puis on gagne Andennes, où j'ai remarqué, rareté
inappréciable pour les antiquaires, une petite église rustique du
dixième siècle encore intacte. Dans un autre village, à Selayen, je
crois, on lit cette inscription en grosses lettres au-dessus de la
principale porte de l'église: _Les chiens hors de la maison de Dieu_.
Si j'étais le digne curé de Selayen, je penserais qu'il est plus
urgent de dire aux hommes d'entrer qu'aux chiens de sortir.
Après Andennes, les montagnes s'écartent, la vallée devient plaine, la
Meuse s'en va loin de la route à travers les prairies. Le paysage est
encore beau, mais on y voit apparaître un peu trop souvent la cheminée
de l'usine, ce triste obélisque de notre civilisation industrielle.
Puis les collines se rapprochent, la rivière et la route se
rejoignent; on aperçoit de vastes bastions accrochés comme un nid
d'aigle au front d'un rocher, une belle église du quatorzième siècle
accostée d'une haute tour carrée, une porte de ville flanquée d'une
douve ruinée. Force charmantes maisons inventées pour la récréation
des yeux par le génie si riche, si fantasque et si spirituel de la
Renaissance flamande, se mirent dans la Meuse avec leurs terrasses en
fleurs des deux côtés d'un vieux pont. On est à Huy.
Huy et Dinant sont les deux plus jolies villes qu'il y ait sur la
Meuse. Huy est à moitié chemin entre Namur et Liége, de même que
Dinant entre Namur et Givet. Huy, qui est encore une redoutable
citadelle, a été autrefois une belliqueuse commune et a soutenu des
siéges contre ceux de Liége, comme Dinant contre ceux de Namur, dans
ce temps héroïque où les villes se déclaraient la guerre comme font
aujourd'hui les royaumes et où Froissard disait:
La grand'ville de Bar-sur-Saigne
A fait trembler Troye en Champaigne.
Après Huy recommence ce ravissant contraste qui est tout le paysage de
la Meuse. Rien de plus sévère que ces rochers, rien de plus riant que
ces prairies. Il y a là quelques collines hérissées de ceps et
d'échalas qui donnent un vin quelconque. C'est, je crois, le seul
vignoble de la Belgique.
De temps en temps on rencontre tout au bord du fleuve, dans quelque
ravin au-dessus duquel passe la route, une fabrique de zinc dont
l'aspect délabré et les toits crevassés, d'où la fumée s'échappe de
toutes les tuiles, simulent un incendie qui commence ou qui s'éteint;
ou c'est une alunière avec ses vastes monceaux de terre rougeâtre; ou
bien encore, derrière une houblonnière, à côté d'un champ de grosses
fèves, au milieu des parfums d'un petit jardin qui regorge de fleurs
et qu'entoure une haie rapiécée çà et là avec un treillis vermoulu,
parmi les caquets assourdissants d'une populace de poules, d'oies et
de canards, on aperçoit une maison en briques, à tourelles d'ardoises,
à croisées de pierre, à vitrages maillés de plomb, grave, propre,
douce, égayée d'une vigne grimpante, avec des colombes sur son toit,
des cages d'oiseaux à ses fenêtres, un petit enfant et un rayon de
soleil sur son seuil, et l'on rêve à Téniers et à Mieris.
Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les
arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur
des maisons s'éclaire vaguement; les objets s'effacent comme dans une
fumée; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en
disant: «Nous serons à Liége dans une heure.» C'est dans ce moment-là
que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas,
dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident,
deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux
de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de
quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette
sur les rochers, les forêts et les ravins des réverbérations
sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre,
il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement
et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.
Ce sont des usines qui s'allument.
Quand on a passé le lieu appelé la _Petite-Flemalle_, la chose devient
inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de
cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des
tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres
dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des
villages; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses
d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de
traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la
fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases
de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres
flamboyants.
Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable
de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement
là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.
Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu
la curiosité de mettre pied à terre et de m'approcher d'un de ces
antres. Là, j'ai admiré véritablement l'industrie. C'est un beau et
prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse
solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les
scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers,
tous ces monstres de cuivre, de tôle et d'airain que nous nommons des
machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible,
mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent,
déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par
moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent,
hurlent avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine comme des
hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.
* * * * *
Liége est une de ces vieilles villes qui sont en train de devenir
villes neuves,--transformation déplorable, mais fatale!--une de ces
villes où partout les antiques devantures peintes et ciselées
s'écaillent et tombent et laissent voir en leur lieu des façades
blanches enrichies de statues de plâtre; où les bons vieux grands
toits d'ardoise chargés de lucarnes, de carillons, de clochetons et de
girouettes, s'effondrent tristement, regardés avec horreur par quelque
bourgeois hébété qui lit le _Constitutionnel_ sur une terrasse plate
pavée en zinc; où l'octroi, temple grec orné d'un douanier, succède à
la porte-donjon flanquée de tours et hérissée de pertuisanes; où le
long tuyau rouge des hauts fourneaux remplace la flèche sonore des
églises. Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes modernes
jettent de la fumée.
Liége n'a plus l'énorme cathédrale des princes-évêques bâtie par
l'illustre évêque Notger, en l'an 1000, et démolie en 1795 par on ne
sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.
Liége n'a plus son couvent de dominicains, sombre cloître d'une si
haute renommée, noble édifice d'une si fière architecture; mais elle
a, précisément sur le même emplacement, un théâtre embelli de colonnes
à chapiteaux de fonte où l'on joue l'opéra-comique, et dont
mademoiselle Mars a posé la première pierre.
Liége est encore, au dix-neuvième siècle comme au seizième, la ville
des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et
avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille
cité de Saint-Hubert, jadis église et forteresse, commune
ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus; elle vend
et achète. C'est aujourd'hui une grosse ruche industrielle. Liége
s'est transformée en un riche centre commercial. La vallée de la Meuse
lui met un bras en France et l'autre en Hollande, et, grâce à ces deux
grands bras, sans cesse elle prend de l'une et reçoit de l'autre.
Tout s'efface dans cette ville, jusqu'à son étymologie. L'antique
ruisseau _Legia_ s'appelle maintenant le _Ri-de-Coq-Fontaine_.
Du reste, il faut pourtant le dire, Liége, gracieusement éparse sur la
croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divisée par la Meuse
en haute et basse ville, coupée par treize ponts dont quelques-uns ont
une figure architecturale, entourée à perte de vue d'arbres, de
collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de façades
à pignons volutés ou taillés, assez de clochers romans, assez de
portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d'Amercœur, pour
émerveiller le poëte et l'antiquaire même le plus hérissé devant les
manufactures, les mécaniques et les usines.
Comme il pleuvait à verse, je n'ai pu visiter que quatre
églises:--Saint-Paul, la cathédrale actuelle, noble nef du quinzième
siècle, accostée d'un cloître gothique et d'un charmant portail de la
Renaissance sottement badigeonnés, et surmontée d'un clocher qui a dû
être fort beau, mais dont quelque inepte architecte contemporain a
abâtardi tous les angles, honteuse opération que subissent en ce
moment sous nos yeux les vieux toits de notre hôtel de ville de
Paris.--Saint-Jean, grave façade du dixième siècle, composée d'une
grosse tour carrée à flèche d'ardoise des deux côtés de laquelle se
pressent deux autres bas clochers également carrés. A cette façade
s'adosse insolemment le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable
église rococo dont une porte s'ouvre sur un cloître ogival défiguré,
raclé, blanchi, triste et plein de hautes herbes.--Saint-Hubert, dont
l'abside romane ourlée de basses galeries à plein cintre est d'un
ordre magnifique.--Saint-Denis, curieuse église du dixième siècle dont
la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa partie
inférieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a
été probablement brûlée lors de la grande irruption des Normands, en
882, je crois. Les architectes romans ont naïvement raccommodé et
continué la tour en briques, la prenant telle que l'incendie l'avait
faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre rongée, de
sorte que le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement
conservé sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pièce
rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon,
est d'un effet singulier.
Comme j'allais de Saint-Denis à Saint-Hubert par un labyrinthe
d'anciennes rues basses et étroites, ornées çà et là de madones
au-dessus desquelles s'arrondissent comme des cerceaux concentriques
de grands rubans de fer-blanc chargés d'inscriptions dévotes, j'ai
coudoyé tout à coup une vaste et sombre muraille de pierre percée de
larges baies en anses de panier et enrichie de ce luxe de nervures qui
annonce l'arrière-façade d'un palais du moyen âge. Une porte obscure
s'est présentée, j'y suis entré, et, au bout de quelques pas, j'étais
dans une vaste cour. Cette cour, dont personne ne parle et qui devrait
être célèbre, est la cour intérieure du palais des princes
ecclésiastiques de Liége. Je n'ai vu nulle part un ensemble
architectural plus étrange, plus morose et plus superbe. Quatre autres
façades de granit surmontées de quatre prodigieux toits d'ardoise,
portées par quatre galeries basses d'arcades-ogives, qui semblent
s'affaisser et s'élargir sous le poids, enferment de tous côtés le
regard. Deux de ces façades parfaitement entières offrent le bel
ajustement d'ogives et de cintres surbaissés qui caractérise la fin du
quinzième siècle et le commencement du seizième. Les fenêtres de ce
palais clérical ont des meneaux comme des fenêtres d'église.
Malheureusement les deux autres façades, détruites par le grand
incendie de 1734, ont été rebâties dans le chétif style de cette
époque et gâtent un peu l'effet général. Cependant leur sécheresse n'a
rien qui contrarie absolument l'austérité du vieux palais. L'évêque
qui régnait il y a cent cinq ans se refusa sagement aux rocailles et
aux chicorées, et on lui fit deux façades mornes et pauvres; car telle
est la loi de cette architecture du dix-huitième siècle, il n'y a pas
de milieu: des oripeaux ou de la nudité; clinquant ou misère.
La quadruple galerie qui enferme la cour est admirablement conservée.
J'en ai fait le tour. Rien de plus curieux à étudier que les piliers
sur lesquels s'appuient les retombées de ces larges ogives
surbaissées. Ces piliers sont en granit gris comme tout le
palais.--Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre rangées, le
fût du pilier disparaît jusqu'à la moitié de sa longueur, tantôt par
le haut, tantôt par le bas, sous un renflement enrichi d'arabesques.
Pour toute une rangée de piliers, la rangée occidentale, le renflement
est double et le fût disparaît entièrement. Il n'y a là qu'un caprice
flamand du seizième siècle. Mais ce qui rend l'archéologue perplexe,
c'est que les arabesques ciselées sur ces renflements, c'est que les
chapiteaux de ces piliers, naïvement et grossièrement sculptés,
chargés, aux tailloirs près, de figures chimériques, de feuillages
impossibles, d'animaux apocalyptiques, de dragons ailés presque
égyptiens et hiéroglyphiques, semblent appartenir à l'art du onzième
siècle; et pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gibbeux à
l'architecture byzantine, il faut se souvenir que le palais
princier-épiscopal de Liége ne fut commencé qu'en 1508 par le prince
Erard de la Mark, qui régna trente-deux ans.
Ce grave édifice est aujourd'hui le palais de justice. Des boutiques
de libraires et de bimbelotiers se sont installées sous toutes les
arcades. Un marché aux légumes se tient dans la cour. On voit les
robes noires des praticiens affairés passer au milieu des grands
paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes
flamandes réjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque
pilier; des plaidoiries irritées sortent de toutes les fenêtres; et
dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un
cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle perpétuellement
aujourd'hui la double et intarissable parole de l'avocat et de la
commère, le bavardage et le babil.
Au-dessus des grands toits du palais apparaît une haute et massive
tour carrée en briques. Cette tour, qui était jadis le beffroi du
prince-évêque, est maintenant la prison des filles publiques; triste
et froide antithèse que le bourgeois voltairien d'il y a trente ans
eût faite _spirituellement_, que le bourgeois utilitaire et positif
d'à présent fait bêtement.
En sortant du palais par la grande porte, j'en ai pu contempler la
façade actuelle, œuvre glaciale et déclamatoire du désastreux
architecte de 1734. On croirait voir une tragédie de Lagrange-Chancel
en marbre et en pierre. Il y avait sur la place, devant cette façade,
un brave homme qui voulait absolument me la faire admirer. Je lui ai
tourné le dos sans pitié, quoiqu'il m'ait appris que Liége s'appelle
en hollandais _Luik_, en allemand _Lüttich_ et en latin _Leodium_.
La chambre où je logeais à Liége était ornée de rideaux de mousseline
sur lesquels étaient brodés, non des bouquets, mais des melons. J'y ai
admiré aussi des gravures triomphantes figurant, à l'honneur des
alliés, nos désastres de 1814, et nous humiliant cruellement dans
notre langue. Voici textuellement la _légende_ imprimée au bas d'une
de ces images: «BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE, le 21 mars 1814. La plupart
de la garnison de cette place, composée de la garde ancienne
(probablement la _vieille garde_) fit fait prisonniers, et les alliés
entrèrent vainquereuse à Paris le 2 avril.»
LETTRE VIII
LES BORDS DE LA VESDRE.--VERVIERS.
Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se
satisfaisant.--Paysage de la Vesdre.--Eglogues.--Les vers
d'Ovide mis en scène par le bon Dieu.--Quartiers de rochers qui
pleuvent.--Ne traversez pas une idylle dans laquelle on fait un
chemin de fer.--Verviers.--Les trois quartiers de Verviers.--Le
marmot et la pipe.--Malheureuse ville si les cheminées y fument
comme les enfants.--Limbourg.--La palais, la guérite, la
frontière.
Aix-la-Chapelle, 4 août.
Hier, à neuf heures du matin, comme la diligence de Liége à
Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bourgeois wallon ameutait les
passants, se refusant à monter sur l'impériale, et me rappelant par
l'énergie de sa résistance ce paysan auvergnat _qui avait payé pour
être dans la boîte et non sur l'opéra_. J'ai offert de prendre la
place de ce digne voyageur, je suis monté sur l'opéra; tout s'est
apaisé et la diligence est partie.
Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante. Ce n'est plus la
Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse s'en va par Maëstricht et
Ruremonde à Rotterdam et à la mer.
La Vesdre est une rivière-torrent qui descend de
Saint-Cornelis-Munster entre Aix-la-Chapelle et Duren, à travers
Verviers et Chauffontaines, jusqu'à Liége, par la plus ravissante
vallée qu'il y ait au monde. Dans cette saison, par un beau jour, avec
le ciel bleu, c'est quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours
un paradis.--La route ne quitte pas un moment la rivière. Tantôt elles
traversent ensemble un heureux village entassé sous les arbres avec un
pont rustique devant chaque porte; tantôt, dans un pli solitaire du
vallon, elles côtoient un vieux château d'échevin avec ses tours
carrées, ses hauts toits pointus et sa grande façade percée de
quelques rares fenêtres, fier et modeste à la fois comme il convient à
un édifice qui tient le milieu entre la chaumière du paysan et le
donjon du seigneur. Puis le paysage prend tout à coup une voix
bruyante et joyeuse, et au tournant d'une colline l'œil entrevoit,
sous une touffe de tilleuls et d'aunes qui laissent passer le soleil,
cette maison basse et cette grosse roue noire inondée de pierreries
qu'on appelle un moulin à eau.
Entre Chauffontaines et Verviers la vallée m'apparaissait avec une
douceur virgilienne. Il faisait un temps admirable, de charmants
marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des
peupliers se répandait sur la route, de belles génisses, groupées par
trois ou quatre, se reposaient à l'ombre gracieusement couchées dans
les prés verts. Ailleurs, loin de toute maison, seule au milieu d'une
grande prairie enclose de haies vives, paissait majestueusement une
admirable vache digne d'être gardée par Argus. J'entendais une flûte
dans la montagne.
Mercurius septem mulcet arundinibus.
De temps en temps la cheminée d'une usine ou une longue pièce de drap
séchant au soleil près de la route, venait interrompre ces églogues.
Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique d'Anvers à Liége et
qui veut aller jusqu'à Verviers, va trouer ces collines et couper ces
vallées.
Ce chemin, colossale entreprise, percera la montagne douze ou quinze
fois. A chaque pas on rencontre des terrassements, des remblais, des
ébauches de ponts et de viaducs; ou bien on voit au bas d'une immense
paroi de roche vive une petite fourmilière noire occupée à creuser un
petit trou. Ces fourmis font une œuvre de géants.
Par instants, dans les endroits où ces trous sont déjà larges et
profonds, une haleine épaisse et un bruit rauque en sortent tout à
coup. On dirait que la montagne violée crie par cette bouche ouverte.
C'est la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence s'arrête
brusquement, les ouvriers qui piochaient sur un terrassement voisin
s'enfuient dans toutes les directions, un tonnerre éclate, répété par
l'écho grossissant de la colline, des quartiers de roche jaillissent
d'un coin du paysage et vont éclabousser la plaine de toutes parts.
C'est la mine qui joue à ciel ouvert. Pendant cette station, les
voyageurs se racontent qu'hier un homme a été tué et un arbre coupé en
deux par un de ces blocs qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier une
femme d'ouvrier qui portait _le café_ (non la soupe) à son mari a été
foudroyée de la même façon.--Cela aussi dérange un peu l'idylle.
Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en trois quartiers
qui s'appellent la _Chick-Chack_, la _Basse-Crotte_ et la
_Dardanelle_. J'y ai remarqué un petit garçon de six ans qui fumait
magistralement sa pipe, assis sur le seuil de sa maison.
En me voyant passer, ce marmot fumeur a éclaté de rire. J'en ai conclu
que je lui semblais fort ridicule.
Après Verviers, la route côtoie encore la Vesdre jusqu'à Limbourg.
Limbourg, cette ville comtale, ce pâté dont Louis XIV _trouvait la
croûte si dure_, n'est plus aujourd'hui qu'une forteresse démantelée,
pittoresque couronnement d'une colline.
Un moment après, le terrain s'aplatit, la plaine se déclare, une
grande porte s'ouvre à deux battants: c'est la douane; une guérite
chevronnée de noir et de blanc du haut en bas apparaît; on est chez le
roi de Prusse.
LETTRE IX
AIX-LA-CHAPELLE.--LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE.
Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle.--Charlemagne y est né et y est
mort.--La Chapelle.--Architecture du portail, à laquelle
l'auteur mêle une parenthèse.--Légende du diable, qui est moins
bête que les bourgeois, et du moins qui a plus d'esprit que le
diable.--La parenthèse se ferme et la chapelle se
rouvre.--Aspect de l'église.--Ensemble.--Détail.--Le tombeau de
Charlemagne.--L'auteur invective le système décimal. Tout ce
qu'il y a dans l'armoire.--Eblouissement et admiration.--Où
sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres
armoires.--Autres trésors.--La chaire.--Le
chœur.--L'orgue.--L'aigle d'Othon III.--Le cœur de M. Antoine
Berdolet.--Destinée des sarcophages.--Les empereurs ne gardent
rien, pas même un tombeau.--Charlemagne prend son sarcophage à
Auguste.--Barberousse prend sa chaise à Charlemagne.--Le
Hochmunster.--Le fauteuil de marbre. Comment était Charlemagne
dans le sépulcre.--Profanation de Barberousse.--Mort de
Barberousse.--Bruits qui courent sur son compte depuis six
cents ans.--L'auteur refait le tombeau de Charlemagne.--Visite
de l'empereur en 1804.--Napoléon devant le fauteuil de
Charlemagne.--Visite des empereurs et des rois alliés en
1814.--Rapprochements.--De qui l'auteur tient tous ces
détails.--Le sapeur du 56e régiment.--Les chats-moines.--Ne
riez pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms
aristocratiques.--L'hôtel de ville.--La tour de
Granus.--Rêverie crépusculaire.
Aix-la-Chapelle, 6 août.
Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine minerale, chaude,
froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de
redoutes et de concerts; pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes
reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang
de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut décapité saint
Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye noble
de filles à abbesse immédiate héritière du couvent d'hommes bâti par
saint Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'Orient; pour l'amateur
de chasses, c'est l'ancienne vallée des sangliers, _Porcetum_ dont on
a fait _Borcette_; pour le manufacturier, c'est une source d'eau
lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une
fabrique de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour
celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni
antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de
Charlemagne.
Charlemagne en effet est né à Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il y
est né dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne
reste plus que la tour de Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de
ville. Il y est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans
après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Léon III bénit
en 804, et pour la dédicace de laquelle, dit la tradition, deux
évêques de Tongres, morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent de
leurs sépulcres afin de compléter dans cette cérémonie les trois cent
soixante-cinq archevêques et évêques représentant les jours de
l'année.
Cette historique et fabuleuse église, qui a donné son nom à la ville,
a subi, depuis mille ans, bien des transformations.
A peine arrivé à Aix, je suis allé à la chapelle.
Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment elle se présente:
Un portail du temps de Louis XV en granit gris-bleu avec des portes de
bronze du huitième siècle, adossé à une muraille carlovingienne que
surmonte un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces
archivoltes un bel étage gothique richement ciselé où l'on reconnaît
l'ogive sévère du quatorzième siècle; et pour couronnement une ignoble
maçonnerie en brique à toit d'ardoise qui date d'une vingtaine
d'années. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze
romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre côté, sur un
autre pilier, il y a une louve d'airain, également antique et romaine,
qui se tourne à demi vers les passants la gueule entr'ouverte et les
dents serrées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse.
Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je
n'ai pu reconnaître bien clairement le sexe de cette bête de bronze.
Voici à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du
pays:
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent
bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l'on commença. On creusa les
fondements, on éleva les murailles, on ébaucha la charpente, et
pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux
et de cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux
pèlerins, on mit un bassin d'étain à la porte de l'église; mais à
peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards à la croix. Que
faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les
ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre
et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient déjà des
pierres neuves de l'édifice abandonné. Fallait-il donc laisser là
l'église? Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu, de
haute taille et de belle mine.
--Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout
effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous ne savez comment la
finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?
--Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un
million d'or.
--Le voici, dit le gentilhomme; et, ouvrant une fenêtre, il montre aux
bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de la
maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de bœufs et
gardé par vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un
des sacs dont le chariot était chargé, puis tous deux remontent,
l'étranger et le bourgeois. On vida la sacoche devant le sénat: elle
était en effet pleine d'or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l'étranger:
--Qui êtes-vous, monseigneur?
--Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que voulez-vous
de plus? J'habite dans la forêt Noire, près du lac de Wildsée, non
loin des ruines de Heidenstadt, la ville des païens. Je possède des
mines d'or et d'argent, et la nuit je remue avec mes mains des
fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples, je m'ennuie, je
suis un être mélancolique, je passe mes journées à voir jouer sous la
transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder
pousser parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve aux
questions et aux billevesées. J'ai débouclé ma ceinture, profitez-en.
Voilà votre million d'or. En voulez-vous?
--Pardieu, oui! dit le sénat. Nous finirons notre église.
--Eh bien, prenez; mais à une condition.
--Laquelle, monseigneur?
--Finissez votre église, bourgeois; prenez toute cette mitraille;
mais promettez-moi en échange la première âme quelconque qui entrera
dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les cloches
et les carillons en sonneront la dédicace.
--Vous êtes le diable? cria le sénat.
--Vous êtes des imbéciles, répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des frayeurs et des
signes de croix. Mais comme Urian était bon diable, et riait à se
tordre les côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se
rassurèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à cause de
cela qu'il est le diable.--Après tout, disait-il, c'est moi qui perds
au marché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je n'aurai
qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La première venue. Une âme
de hasard. Quelque mauvais drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et
qui voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois mes amis,
votre église s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice sera beau, je
crois. Je vois avec plaisir que votre architecte préfère à la
trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette
voûte en pendentif, à plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais
préféré pourtant une voûte d'arête, biaise et également berlongue.
J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour ronde, mais je ne sais
s'il a bien ménagé l'épaisseur du parpain.--Comment se nomme votre
architecte, manants?--Dites-lui de ma part que, pour bien faire la
tête d'une porte en tour creuse, il est nécessaire qu'il y ait quatre
panneaux: deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrième se met
sur l'extrados. C'est égal. Voilà une descente de cave à trompe en
canonnière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée. Ce
serait dommage d'en rester là.--Il faut mettre à fin cette église.
Allons, mes compères, le million pour vous, l'âme pour moi. Est-ce
dit?
Ainsi parlait le gentilhomme Urian.--Après tout, pensèrent les
bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une âme. Il
pourrait bien, s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans
cette ville.
Le marché fut conclu, le million fut encaissé. Urian disparut dans une
trappe d'où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et,
deux ans après, l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter la
chose à personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir même,
avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les
sénateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque
l'église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux femmes des
sénateurs, savait le secret du sénat, personne ne voulut entrer dans
l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'église est bâtie,
mais nul n'y veut mettre le pied; l'église est achevée, mais elle est
vide. Or, à quoi bon une église vide?--Le sénat s'assemble. Il
n'invente rien.--On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve
rien.--On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien.--On
appelle les moines du couvent.--Pardieu! dit un moine, il faut
convenir, messeigneurs, que vous vous empêchez de peu de chose. Vous
devez à Urian la première âme qui passera par la porte de l'église.
Mais il n'a pas stipulé de quelle espèce serait cette âme. Urian n'est
qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer
ce loup dans l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est
qu'une âme de loup, mais c'est une _âme quelconque_.
--Bravo, dit le sénat. Voilà un moine d'esprit.
Le lendemain, dès l'aube, les cloches sonnèrent.--Quoi! dirent les
bourgeois, c'est aujourd'hui la dédicace de l'église! mais qui donc
osera y entrer le premier? Ce ne sera pas moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni
moi. Ils accoururent en foule. Le sénat et le chapitre étaient devant
le portail. Tout à coup on amène le loup dans une cage, et à un signal
donné on ouvre à la fois les portes de la cage et les portes de
l'église. Le loup, effrayé par la foule, voit l'église déserte et s'y
enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les yeux
voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand il sentit qu'il avalait
un loup. Il poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous
les hautes arches de l'église avec le bruit d'une tempête. Puis il
sortit enfin éperdu de colère, et en sortant il donna dans la grande
porte d'airain un si furieux coup de pied, qu'elle se fendit du haut
en bas.--On montre encore cette fente aujourd'hui.
C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à gauche de la porte
de l'église on a placé la statue du loup en bronze, et à droite une
pomme de pin qui figure sa pauvre âme si stupidement mâchée par Urian.
Je quitte la légende et je reviens à l'église. Je dois pourtant vous
dire que j'ai cherché sur la porte la fameuse crevasse faite par le
talon du diable, et que je ne l'ai pas trouvée. Maintenant je ferme la
parenthèse.)
Ainsi, quand on aborde la chapelle par le grand portail, le romain, le
roman, le gothique, le rococo et le moderne se mêlent et se
superposent sur cette façade, mais sans affinité, sans nécessité, sans
ordre, et, par conséquent, sans grandeur.
Si l'on arrive à la chapelle par le chevet, l'effet est tout autre. La
haute abside du quatorzième siècle vous apparaît dans toute son audace
et dans toute sa beauté avec l'angle savant de son toit, le riche
travail de ses balustrades, la variété de ses gargouilles, la sombre
couleur de sa pierre, et la transparence vitreuse de ses immenses
lancettes au pied desquelles semblent imperceptibles des maisons à
deux étages réfugiées entre les contre-forts.
Cependant, de là encore, l'aspect de l'église, si imposant qu'il soit,
est hybride et discordant. Entre l'abside et le portail, dans une
espèce de trou où toutes les lignes de l'édifice s'écroulent, se
cache, à peine relié à la façade par un joli pont sculpté du
quatorzième siècle, le dôme byzantin à frontons triangulaires qu'Othon
III fit bâtir au dixième siècle au-dessus du tombeau même de
Charlemagne.
Cette façade plaquée, ce dôme enfoui, cette abside rompue, voilà la
chapelle d'Aix. L'architecte de 1353 voulait absorber dans sa
prodigieuse chapelle l'église de Charlemagne, dévastée en 882 par les
Normands, et le dôme d'Othon III, incendie en 1236. Un système de
chapelles basses, rattachées à la base de la grande chapelle centrale,
devait, au portail près, envelopper tout l'édifice dans ses
articulations. Déjà deux de ces chapelles qui subsistent encore, et
qui sont admirables, étaient bâties quand survint l'incendie de 1366.
Cette puissante végétation architecturale s'est arrêtée là. Chose
étrange, le quinzième et le seizième siècle n'ont rien fait pour cette
église. Le dix-huitième et le dix-neuvième l'ont gâtée.
Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et telle qu'elle
est, la chapelle d'Aix a de la masse et de la grandeur. Après quelques
instants de contemplation, une majesté singulière se dégage de cet
édifice extraordinaire resté inachevé comme l'œuvre de Charlemagne
lui-même, et composé d'architectures qui parlent tous les styles comme
son empire était composé de nations qui parlaient toutes les langues.
A tout prendre, pour le penseur qui la considère du dehors, il y a une
harmonie étrange et profonde entre ce grand homme et cette grande
tombe.
J'étais impatient d'entrer.
Après avoir franchi la voûte du portique et laissé derrière moi les
antiques portes de bronze ornées à leur milieu d'une tête de lion et
coupées carrément pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord
frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux étages, éclairée
par le haut, dans laquelle s'épanouissent de tous côtés toutes les
fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. Puis, en
abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de
cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres
blanches, une grande lame de marbre noir, usé par les pieds des
passants, avec cette inscription en lettres de cuivre:
CAROLO MAGNO.
Rien de plus choquant et de plus effronté que cette chapelle rococo
étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien.
Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à
des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de ruban, voilà
ce que le goût pompadour a mis sous le dôme d'Othon III et sur la
tombe de Charlemagne.
La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette
indécente chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit
becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par
Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent
doré, a la forme d'une couronne impériale; elle est suspendue à la
voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de
fer de quatre-vingt-dix pieds de long.
La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.
Il est évident, du reste, que Charlemagne avait à cette même place un
autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un
maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit
ancienne. Quant aux lettres CAROLO MAGNO, elles n'ont pas plus de cent
ans.
Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric
Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne
rachète pas le sacrilége, fit déterrer le grand empereur. L'église a
pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de
chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire
montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze
centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la
boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments
desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe
du douzième siècle: _Brachium sancti Caroli Magni._ Après le bras,
j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe
nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.
Ces choses sont dans une armoire.
Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son
sommet de quelques-uns de ces _anges pareils à des amours_ dont je
parlais tout à l'heure, voilà aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui
rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles et qui n'est sorti de ce
monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité,
de ces deux mots, _sanctus_, _magnus_, saint et grand, les deux plus
augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une
tête humaine!
Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle de ce crâne et de
ce bras, _grandia ossa_. Charlemagne en effet était un de ces
très-rares grands hommes qui sont aussi les hommes grands. Le fils de
Pépin le Bref était colosse par le corps comme par l'intelligence. Il
avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu
mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons
de remplacer platement par le _mètre_, sacrifiant ainsi d'un seul coup
l'histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle invention dont
le genre humain s'était passé six mille ans et qu'on appelle le
_système décimal_.
L'ouverture de cette armoire cause, du reste, une sorte
d'éblouissement, tant elle est resplendissante d'orfévreries. Les
battants en sont couverts à l'intérieur de peintures sur fond d'or,
parmi lesquelles j'ai remarqué huit admirables panneaux qui sont
évidemment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l'armoire
contient: le cor de Charlemagne, énorme dent d'éléphant évidée et
sculptée curieusement vers le gros bout; la croix de Charlemagne,
bijou où est enchâssé un morceau de la vraie croix et que l'empereur
avait à son cou dans son tombeau; un charmant ostensoir de la
renaissance donné par Charles-Quint et gâté au siècle dernier par un
surcroît d'ornements sans goût; les quatorze plaques d'or couvertes de
sculptures bysantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand
empereur; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil
du dôme de Milan; la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la
flagellation; un morceau de l'éponge imbibée de fiel dont on l'abreuva
sur la croix; enfin, la ceinture de la sainte Vierge en tricot et la
ceinture de Jésus-Christ en cuir. Cette petite lanière tordue et
roulée sur elle-même comme un fouet d'écolier a occupé trois
empereurs; de Constantin, lequel apposa dessus son _sigillum_, qui y
est encore et que j'y ai vu, elle est tombée à Haroun-al-Raschid qui
l'a donnée à Charlemagne.
Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d'étincelants
reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de
flèches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les
saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.
Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur les deux étages de
l'armoire s'élèvent, comme deux montagnes d'or et de pierreries, deux
grosses châsses d'une valeur immense et d'une beauté miraculeuse. La
première, la plus ancienne, qui est byzantine, entourée de niches où
sont assis, la couronne en tête, seize empereurs, contient le reste
des os de Charlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du
douzième siècle, et que Frédéric Barberousse a donnée à l'église,
renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parlé au
commencement de cette lettre et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une
seule ouverture de cette châsse en 1496 attira cent quarante-deux
mille pèlerins, et rapporta en quinze jours quatre-vingt mille florins
d'or.
Cette châsse n'a qu'une clef. Cette clef est cassée en deux morceaux
dont l'un est gardé par le chapitre, l'autre par le magistrat de la
ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour
les têtes couronnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant encore que
prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refusée.
Dans une petite armoire, voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte
en argent doré de la couronne germanique de Charlemagne. La couronne
germanique carlovingienne, surmontée d'une croix, chargée de
pierreries et de camées, est formée seulement d'un cercle fleuronné
qui entoure la tête, et d'un demi-cercle soudé du front à la nuque
avec une légère inflexion qui imite le profil de la corne ducale de
Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées Charlemagne il y
a dix siècles comme empereur d'Allemagne, comme roi de France et comme
roi des Lombards, la première, la couronne impériale, est à Vienne; la
seconde, la couronne de France, est à Reims; la troisième, la couronne
de fer, est à Milan[2].
[2] A Monza, près Milan.
Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au suisse qui s'est
mis à parcourir l'église devant moi, m'ouvrant de temps en temps de
mornes armoires derrière lesquelles éclataient tout à coup des
magnificences.
Ainsi, la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se
débarrasse de sa hideuse chrysalide de bois roussâtre et vous apparaît
subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire,
prodige de la ciselure et de l'orfévrerie du onzième siècle, donnée
par l'empereur Henri II à la Chapelle. Des ivoires byzantins
profondément fouillés, une coupe de cristal de roche avec sa soucoupe,
un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sont incrustés dans cette
cuirasse d'or qui entoure le prêtre parlant au nom de Dieu, et dont la
lame antérieure représente Charlemagne portant la chapelle d'Aix sur
son bras.
Cette chaire est placée à l'angle du chœur, lequel occupe la
merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrières de couleur ont
disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe
d'Othon III, fondateur du dôme, détruite en 1794, est remplacée par
une pierre plate qui en marque l'emplacement à l'entrée du chœur. Un
orgue donné par l'impératrice Joséphine affiche près de l'admirable
voûte du quatorzième siècle le mauvais style de 1804. Voûte, piliers,
chapiteaux, colonnettes, statues, tout le chœur est badigeonné.
Au milieu de cette abside déshonorée, le bec ouvert, l'œil irrité,
les ailes à demi déployées, s'effare et frissonne l'aigle de bronze
d'Othon III transformé en lutrin et tout indigné de porter le livre du
plaint-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.
On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand Napoléon visita la
Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon, on
ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés
du globe impérial.
Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.
Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique
pressentiment, le sculpteur du dixième siècle avait étendu une
chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur
laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.
A droite de l'autel est scellé le cœur de M. Antoine Berdolet,
premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a
jamais eu qu'un seul évêque, celui que Bonaparte avait nommé, et que
son épitaphe qualifie _primus Aquisgranensis episcopus_. A présent,
comme jadis, la chapelle est administrée par un chapitre que préside
un doyen avec le titre de prévôt.
Dans une salle sombre de la chapelle, le suisse m'a encore ouvert une
armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique
cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est
sculpté, du ciseau le plus magistral, l'enlèvement de Proserpine. J'ai
longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité
de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et
divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert
dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec
désespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse
la gorge demi-nue de la jeune fille qui se renverse en arrière et dont
la tête échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve
casquée. Pluton emporte la Proserpine à laquelle Minerve, la
conseillère, parle bas à l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur
le char, entre les jambes colossales de Pluton. Derrière Proserpine,
se débat, selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales,
le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine
s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et
ignivomes, qui est là comme une voiture de suite. Une des jeunes
déesses, qui a saisi hardiment un dragon par les ailes, lui fait
pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poëme. C'est de la
sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu
emphatique, comme en faisait la Rome païenne, comme en eût fait
Rubens.
Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été,
dit-on, le sarcophage d'Auguste.
Enfin, par un autre escalier étroit et sombre, qu'ont monté, depuis
six siècles, bien des rois, bien des empereurs, bien des passants
illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à la galerie qui forme le
premier étage de la rotonde, et qu'on appelle le Hochmunster.
Là, sous une armature de bois qu'il a enlevée à demi, et qui ne tombe
jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le
fauteuil de pierre de Charlemagne. Ce fauteuil, bas, large, à dossier
arrondi, formé de quatre lames de marbre blanc, nues et sans
sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siége une
planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est
exhaussé sur six degrés dont deux sont de granit et quatre de marbre
blanc.
Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous
parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle
conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête,
le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique
au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de
Jésus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste,
l'empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans
cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude pendant trois cent
cinquante-deux ans, de 814 à 1166.
Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un
fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune
tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient
les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail.
Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant
chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où
cet homme couronné se trouva face à face avec ce cadavre également
couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute
la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda
le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le
fauteuil de marbre; et, de cette chaise où avait siégé le néant de
Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre
siècles la grandeur des empereurs.
Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés
et couronnés sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle.
Ferdinand Ier fut le dernier; Charles-Quint l'avant-dernier.--Depuis,
le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait à Francfort.
Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si simple et si
grand. Je considérais les quatre marches de marbre rayées par le talon
de ces trente-six césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre
rayonnement et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et des
souvenirs sans nombre me venaient à l'esprit. Je me rappelais que le
violateur de ce sépulcre, Frédéric Barberousse, devenu vieux, voulut
se croiser pour la seconde ou la troisième fois et alla en Orient. Là,
un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le Cydnus. Il
avait chaud et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait
profané Charlemagne pouvait oublier Alexandre. Il entra dans le
fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait
failli y mourir;--Barberousse, vieillard, y mourut[3].
[3] La chose est diversement racontée par les historiens. Selon
d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le
Cyrocadnus de vive force, que l'illustre empereur Frédéric II, atteint
d'une flèche sarrasine au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les
légendes, il ne s'y noya pas, il y disparut, fut sauvé par des pâtres,
au dire des uns, par des génies, au dire des autres, et fut
miraculeusement transporté de Syrie en Allemagne, où il fit pénitence
dans la fameuse grotte de Kaiserslautern, si l'on en croit les contes
des bords du Rhin, ou dans la caverne de Kiffhæuser, si l'on en croit
les traditions du Würtemberg.
Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à
quelque roi ou à quelque empereur. On ôtera Charlemagne de l'armoire
où des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On
réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui
rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage
romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l'estrade de pierre et
orné de quatorze plaques d'or. On reposera le diadème carlovingien sur
ce crâne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or
sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place aux
pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l'estrade toutes
les châsses d'orfévrerie et de diamants comme les meubles et les
coffres de cette dernière chambre royale; et alors,--puisque l'Eglise
veut qu'on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a
donnée la mort,--par quelque lucarne étroite taillée dans l'épaisseur
du mur et croisée de barreaux de fer, à la lueur d'une lampe suspendue
à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra voir, au haut de
ces quatre marches blanches qu'aucun pied humain ne touchera plus, sur
un fauteuil de marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à
la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce fantôme impérial
qui aura été Charlemagne.
Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard
dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée.
On y viendra des extrémités de la terre, et toutes les espèces de
penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces
êtres complets qui regardent l'humanité par quatre faces. Pour
l'histoire, c'est un grand homme comme Auguste et Sésostris; pour la
fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour
l'Eglise, c'est un saint comme Jérôme et Pierre; pour la philosophie,
c'est la civilisation même qui se personnifie, qui se fait géant tous
les mille ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres
civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors tantôt
César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.
En 1804, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita
Aix-la-Chapelle. Joséphine, qui l'accompagnait, eut le caprice de
s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'empereur, qui, par respect,
avait revêtu son grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta
immobile, debout, silencieux, et découvert devant la chaise de
Charlemagne.
Chose remarquable et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne
mourut. Mille ans après, en quelque sorte heure pour heure, en 1814,
Napoléon tomba.
Dans cette même année fatale, 1814, les souverains alliés firent leur
visite à l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme
Napoléon, avait revêtu son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de
Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; François
d'Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse
monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prévôt du
chapitre le détail du couronnement des empereurs d'Allemagne. Les deux
empereurs gardèrent le silence.
Aujourd'hui Napoléon, Joséphine, Alexandre, Frédéric-Guillaume et
François sont morts.
Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat
français d'Austerlitz et d'Iéna, fixé depuis à Aix-la-Chapelle et
devenu Prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte
le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les cérémonies.
J'admirais la Providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet
homme, qui parle aux passants de Charlemagne, est plein de Napoléon.
De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles.
Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes
batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet
accent qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge,
et, sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. Il
avait reconnu en moi un Français, et je n'oublierai jamais avec quelle
solennité simple et profonde il me dit en me quittant:--_Vous pourrez
dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du
trente-sixième régiment suisse de la cathédrale._
Dans un autre moment il m'avait dit:--_Tel que vous me voyez,
monsieur, j'appartiens à trois nations: je suis Prussien de hasard,
Suisse de métier, Français de cœur._
Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses
ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours
de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les
stalles en me disant avec gravité: _Voici les places des chamoines_.
Ne pensez-vous pas que cela doive s'écrire _chats-moines_?
En quittant la chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée
unique, que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église
une façade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept
fières statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne
sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m'est survenu une
distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la chapelle, où mon
vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques
minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai
reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit, le matin même,
devant moi son nom sur le registre de l'_hôtel de l'Empereur_,
monsieur le comte d'A--, un des plus vieux et des plus nobles noms de
l'Artois. Ils parlaient haut.
--Voilà des noms! disaient-ils, il a fallu la révolution pour produire
de ces noms-là. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où
cela sort-il?--C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon
pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi.
Je n'ai pu m'empêcher de leur répondre: «D'où cela sort? je vais vous
le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arrière-petit-cousin
du maréchal de Lorges, beau-père du duc de Saint-Simon; et quant au
capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de
Bouillon, oncle de l'électeur palatin.
Quelques instants après j'étais sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où
j'avais hâte d'arriver.
L'hôtel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un édifice fait de cinq
ou six autres édifices. Des deux côtés d'une sombre façade à fenêtres
longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent
deux beffrois, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte
et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du
quatorzième siècle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de
Granus, qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher contourné
dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répète plus petit sur
l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes
les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et
décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se
développe un vaste escalier composé comme l'escalier de la cour du
Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vis-à-vis, au centre de la place, une
fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite
par le dix-huitième siècle, supporte, au-dessus d'une large coupe
d'airain, la statue de bronze de Charlemagne armé et couronné. A
droite et à gauche deux autres fontaines plus petites portent à leur
sommet deux aigles noirs effarouchés et terribles, à demi tournés vers
le grave et tranquille empereur.
C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être,
qu'est né Charlemagne.
Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble, est
royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier.
Il résume dans sa puissante unité les disparates de cet édifice. La
tour de Granus rappelle Rome, sa devancière; la façade et les
fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs.
Il n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse
vaguement songer à ce magnifique kalife Haroun-al-Raschid, son ami.
Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces
grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la
poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville,
de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a
conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraîches allées vertes où je
suis resté jusqu'à la nuit, errant le long des vieilles murailles.
Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé
par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de
l'hôtel de ville et des caveaux de la chapelle jusqu'à l'abbaye de
Borcette et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.
Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon.
Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa
vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir,
gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des
deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux clochers de la ville,
rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il
ne s'est plus détaché de toute cette cité que deux masses distinctes,
l'hôtel de ville et la chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes
pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule.
La ville elle-même, cette illustre et symbolique ville, s'est comme
transfigurée dans mon esprit et sous mon regard. La première des deux
masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules,
n'a plus été pour moi que la crèche d'un enfant; la seconde que
l'enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde
où j'étais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant que
nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon de
nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.
LETTRE X
COLOGNE.
Tout ce que l'auteur n'a pas vu à Cologne.--Droits régaliens des
uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de
nuit.--Qu'à Cologne il ne faut pas se loger à Cologne.--Le
voyageur va au hasard.--Rencontre d'un poëte et d'une tour.--Le
brin d'herbe ronge les cathédrales.--Apparition du dôme de
Cologne au crépuscule.--Un paysage rétrospectif.--Le voyageur
regarde en arrière et ne pousse aucun cri d'admiration.--Effets
de jupons courts.--Description d'un musicien.--Description d'un
chasseur.--Les quatre dieux G.--Pourquoi on paye si cher à
l'_hôtel de l'Empereur_ d'Aix-la-Chapelle.--L'auteur se voit
aux vitres d'un libraire et donne sa malédiction à toutes les
caricatures qu'on vend comme étant ses portraits.--L'auteur dit
un mal affreux des éditeurs qui publient ce livre.--Grandeur
des serviettes en Allemagne.--Immensité des draps.--Quelques
détails touchant les hôtelleries.--Grattez le Français, vous
trouvez l'Allemand.--Seconde visite à la cathédrale.--Cruelle
extrémité où sont réduits aujourd'hui les
va-nu-pieds.--Intérieur de l'église.--Impression désagréable et
singulière.--Mariage mal assorti du tapage et du
recueillement.--Les verrières.--A quoi sert un rayon de
soleil.--_Comes Emundus._--L'auteur fait le pédant.--L'auteur
se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église.--Ce
qui empêche l'archevêque de Cologne de cacher son
âge.--Importance et beauté du chœur.--Détail.--L'auteur ne
laisse pas échapper l'occasion de se faire des ennemis de tous
les bedeaux, custodes, marguilliers et sacristains de
Cologne.--Le tombeau des trois mages.--Néant des choses à
propos d'un clou dans un pavé.--Il ne reste de l'épitaphe et du
blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la botte de
l'auteur.--Le logis d'Ibach, Sterngasse, no 10.--L'auteur
saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi
irréconciliable de l'architecte actuel de la cathédrale de
Cologne.--L'hôtel de ville.--Mode particulier de croissance et
de végétation des hôtels de ville.--Comment est construite la
maison de ville de Cologne.--Vérités.--L'auteur, pouvant se
faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de l'hôtel de
Ville de Paris, n'a garde d'en négliger l'occasion.--Qu'avait
donc fait Corneille à ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il
paraît, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur
Andrieux?--Le voyageur au haut du beffroi.--Cologne à vol
d'oiseau.--Vingt-sept églises.--L'auteur considère un porche
avec amour, comme il sied de considérer les porches.--Après un
porche, un porc.--Un porc épique.--La grande harangue du petit
vieillard.--..... nous aime, j'ai presque dit nous
attend.--L'auteur prend la liberté de refaire la vignette que
monsieur Jean-Marie Farina c
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