Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20)
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 05 / 20)
Author: Adolphe Thiers
Release date: February 2, 2013 [eBook #41965]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 05 / 20) ***
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE
FAISANT SUITE
À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
PAR M. A. THIERS
TOME CINQUIÈME
PARIS
PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
60, RUE RICHELIEU
1845
HISTOIRE DU CONSULAT
ET DE L'EMPIRE.
LIVRE DIX-NEUVIÈME.
L'EMPIRE.
Effet produit en Europe par la mort du duc d'Enghien.--La Prusse,
prête à former une alliance avec la France, se rejette vers la
Russie, et se lie à cette dernière puissance par une convention
secrète.--Quelle était en 1803 la véritable alliance de la
France, et comment cette alliance se trouve manquée.--La conduite
de MM. Drake, Smith et Taylor dénoncée à tous les cabinets.--Le
sentiment qu'elle inspire atténue l'effet produit par la mort du
duc d'Enghien.--Sensation éprouvée à Pétersbourg.--Deuil de cour
pris spontanément.--Conduite légère et irréfléchie du jeune
empereur.--Il veut réclamer auprès de la Diète de Ratisbonne
contre la violation du territoire germanique, et adresse des
notes imprudentes à la Diète et à la France.--Circonspection de
l'Autriche.--Celle-ci ne se plaint pas de ce qui s'est passé à
Ettenheim, mais profite des embarras supposés du Premier Consul
pour se permettre en Empire les plus grands excès de
pouvoir.--Spoliations et violences dans toute
l'Allemagne.--Énergie du Premier Consul.--Réponse cruelle à
l'empereur Alexandre, et rappel de l'ambassadeur
français.--Indifférence méprisante pour les réclamations élevées
à la Diète.--Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour faire
aboutir ces réclamations à un résultat insignifiant.--Conduite
équivoque des ministres autrichiens à la Diète.--Ajournement de
la question.--Signification à l'Autriche de cesser ses violences
dans l'Empire.--Déférence de cette cour.--Suite du procès de
Georges et Moreau.--Suicide de Pichegru.--Agitation des
esprits.--Il résulte de cette agitation un retour général vers
les idées monarchiques.--On considère l'hérédité comme un moyen
de consolider l'ordre établi, et de le mettre à l'abri des
conséquences d'un assassinat.--Nombreuses adresses.--Discours de
M. de Fontanes à l'occasion de l'achèvement du Code civil.--Rôle
de M. Fouché dans cette circonstance.--Il est l'instrument du
changement qui se prépare.--M. Cambacérès oppose quelque
résistance à ce changement.--Explication du Premier Consul avec
celui-ci.--Démarche du Sénat préparée par M. Fouché.--Le Premier
Consul diffère de répondre à la démarche du Sénat, et s'adresse
aux cours étrangères, pour savoir s'il obtiendra d'elles la
reconnaissance du nouveau titre qu'il veut prendre.--Réponse
favorable de la Prusse et de l'Autriche.--Conditions que cette
dernière cour met à la reconnaissance.--Disposition empressée de
l'armée à proclamer un Empereur.--Le Premier Consul, après un
assez long silence, répond au Sénat en demandant à ce corps de
faire connaître sa pensée tout entière.--Le Sénat
délibère.--Motion du tribun Curée ayant pour objet de demander le
rétablissement de la monarchie.--Discussion sur ce sujet dans le
sein du Tribunat, et discours du tribun Carnot.--Cette motion est
portée au Sénat, qui l'accueille, et adresse un message au
Premier Consul, pour lui proposer de revenir à la
monarchie.--Comité chargé de proposer les changements nécessaires
à la Constitution consulaire.--Changements adoptés.--Constitution
impériale.--Grands dignitaires.--Charges militaires et
civiles.--Projet de rétablir un jour l'empire d'occident.--Les
nouvelles dispositions constitutionnelles converties en un
sénatus-consulte.--Le Sénat se transporte en corps à Saint-Cloud,
et proclame Napoléon Empereur.--Singularité et grandeur du
spectacle.--Suite du procès de Georges et Moreau.--Georges
condamné à mort, et exécuté.--MM. Armand de Polignac et de
Rivière condamnés à mort, et graciés.--Moreau exilé.--Sa destinée
et celle de Napoléon.--Nouvelle phase de la Révolution
française.--La République convertie en monarchie militaire.
[Note en marge: Avril 1804.]
[Note en marge: État de l'Europe au moment de la mort du Duc
d'Enghien.]
L'effet produit par la sanglante catastrophe de Vincennes fut grand
sans doute en France; il fut plus grand encore en Europe. Nous ne nous
écarterons pas de la vérité rigoureuse, en disant que cette
catastrophe devint la principale cause d'une troisième guerre
générale. La conspiration des princes français, et la mort du duc
d'Enghien qui en était la suite, furent de ces coups réciproques, par
lesquels la révolution et la contre-révolution s'excitèrent à une
nouvelle et violente lutte, qui s'étendit bientôt depuis les Alpes et
le Rhin jusqu'aux bords du Niémen.
Nous avons exposé la situation respective de la France et des diverses
cours, à partir du renouvellement de la guerre avec la Grande-Bretagne;
les prétentions de la Russie à un arbitrage suprême, accueillies
froidement par l'Angleterre, courtoisement par le Premier Consul, mais
bientôt repoussées par celui-ci, dès qu'il avait reconnu les
dispositions partiales du cabinet russe; les appréhensions de
l'Autriche, craignant de voir la guerre redevenir générale, et cherchant
à se distraire de ses inquiétudes par des excès de pouvoir dans
l'Empire; les perplexités de la Prusse, tour à tour agitée par les
suggestions de la Russie, ou attirée par les caresses du Premier Consul,
presque séduite par les paroles de ce dernier à M. Lombard, prête enfin
à sortir de ses longues hésitations en se jetant dans les bras de la
France.
[Note en marge: Le roi de Prusse, mécontent de la Russie, et séduit
par les discours tenus à Bruxelles par le Premier Consul, se décide
pour l'alliance de la France.]
[Note en marge: Le roi de Prusse offre à la France réciproque des
États actuellement possédés par les deux puissances.]
[Note en marge: Conditions de cette garantie réciproque.]
Telle était la situation un peu avant la déplorable conjuration dont
nous venons de raconter les tragiques phases. M. Lombard était
retourné à Berlin tout plein de ce qu'il avait entendu à Bruxelles, et
en communiquant ses impressions au jeune Frédéric-Guillaume, il
l'avait décidé à se lier définitivement avec nous. Une autre
circonstance avait contribué beaucoup à produire cet heureux résultat.
La Russie s'était montrée peu favorable aux idées de la Prusse, qui
consistaient dans une sorte de neutralité continentale, fondée sur
l'ancienne neutralité prussienne, et elle avait cherché à substituer à
ces idées un projet de tiers-parti européen, qui, sous prétexte de
contenir les puissances belligérantes, aurait abouti bientôt à une
nouvelle coalition, dirigée contre la France, et soldée par
l'Angleterre. Frédéric-Guillaume, blessé de l'accueil qu'avaient reçu
ses propositions, des conséquences visibles que pouvait entraîner le
projet russe, sentant que la force était du côté du Premier Consul,
lui fit offrir, non plus une stérile amitié, comme il faisait depuis
1800, par l'insaisissable M. d'Haugwitz, mais une véritable alliance.
D'abord il avait offert, à la France ainsi qu'à la Russie, une
extension de la neutralité prussienne, qui devait comprendre tous les
États d'Allemagne, et être payée de l'évacuation du Hanovre, ce qui
n'aurait eu pour nous d'autre effet que de rouvrir le continent au
commerce anglais, et de nous fermer la route de Vienne. Le Premier
Consul, conférant à Bruxelles avec M. Lombard, n'avait pas voulu en
entendre parler. Depuis le retour de M. Lombard à Berlin, et la
conduite récente de la Russie, le roi de Prusse nous faisait proposer
tout autre chose. Dans ce nouveau système, les deux puissances, la
France et la Prusse, se garantissaient le _status presens_,
comprenant, pour la Prusse, tout ce qu'elle avait acquis en Allemagne
et en Pologne depuis 1789; pour la France, le Rhin, les Alpes, la
réunion du Piémont, la présidence de la République italienne, la
propriété de Parme et Plaisance le maintien du royaume d'Étrurie,
l'occupation temporaire de Tarente. Si pour l'un de ces intérêts la
paix était troublée, celle des deux puissances qui ne serait point
immédiatement menacée, devait s'entremettre pour prévenir la guerre.
Si ses bons offices demeuraient inefficaces, les deux puissances
s'engageaient à réunir leurs forces, et à soutenir la lutte en commun.
Pour prix de ce grave engagement, la Prusse demandait qu'on évacuât
les bords de l'Elbe et du Weser, qu'on réduisît l'armée française en
Hanovre au nombre d'hommes nécessaire pour percevoir les revenus du
pays, c'est-à-dire à 6 mille; et enfin, si à la paix les succès de la
France avaient été assez grands pour qu'elle pût en dicter les
conditions, la Prusse exigeait que le sort du Hanovre fût réglé
d'accord avec elle. C'était, d'une façon indirecte, stipuler que le
Hanovre lui serait donné.
[Note en marge: Raisons qui avaient décidé la Prusse à s'engager aussi
avant dans la politique de la France.]
Ce qui avait décidé Frédéric-Guillaume à entrer aussi avant dans la
politique du Premier Consul, c'était la certitude de la paix
continentale, qui dépendait, à son avis, d'une solide alliance entre
la Prusse et la France. Il avait vu, avec une justesse de coup d'oeil
honorable pour lui, honorable surtout pour M. d'Haugwitz, son
véritable inspirateur, que, la Prusse et la France étant fortement
unies, personne sur le continent n'oserait troubler la paix générale.
Il avait reconnu en même temps qu'en enchaînant le continent, il
enchaînait aussi le Premier Consul; car la garantie donnée à la
situation présente des deux puissances, était une manière de fixer
cette situation, et d'interdire au Premier Consul de nouvelles
entreprises. Si la Prusse eût persisté dans de telles vues, et si on
l'avait encouragée à y persévérer, les destinées du monde eussent été
changées.
[Note en marge: Motifs qui auraient dû décider le Premier Consul à
accepter les offres de la Prusse.]
Les mêmes raisons qui avaient décidé la Prusse à faire la proposition
que nous venons de rapporter auraient dû décider le Premier Consul à
l'accepter. Ce qu'il voulait, en définitive, du moins alors, c'était
la France jusqu'au Rhin et aux Alpes, plus une domination absolue en
Italie, une influence prépondérante en Espagne, en un mot la
suprématie de l'occident. Il avait tout cela en obtenant la garantie
de la Prusse, et il l'avait avec un degré de certitude presque
infaillible. Sans doute le continent était rouvert aux Anglais par
l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser; mais ces facilités
rendues à leur commerce ne leur faisaient pas autant de bien que leur
faisait de mal l'immobilité du continent, désormais assurée par
l'union de la Prusse avec la France. Et, le continent immobile, le
Premier Consul était certain, en y appliquant son génie pendant
plusieurs années, de frapper tôt ou tard quelque grand coup sur
l'Angleterre.
[Note en marge: Difficultés survenues pour le mot d'alliance, que la
Prusse refuse d'insérer dans le traité proposé.]
Il est vrai que le titre d'alliance manquait à la proposition de la
Prusse: la chose y était certainement, mais le mot y manquait par la
volonté très-réfléchie du jeune roi.
[Note en marge: Raisons qui portaient la Prusse à diminuer
l'importance apparente du traité de garantie.]
Ce prince, effectivement, n'avait pas voulu l'y mettre; il avait même
tenu à diminuer l'importance apparente du traité, en l'appelant une
convention. Mais qu'importait la forme, quand on avait le fond; quand
l'engagement de joindre ses forces aux nôtres était formellement
stipulé; quand cet engagement pris par un roi honnête et fidèle à sa
parole, méritait qu'on y comptât? C'est ici le cas de remarquer l'une
des faiblesses d'esprit, non pas seulement de la cour de Prusse, mais de
toutes les cours de l'Europe à cette époque. On admirait le nouveau
gouvernement de la France, depuis qu'il était dirigé par un grand homme;
on aimait ses principes autant qu'on respectait sa gloire; et cependant
on s'en tenait volontiers à part. Même quand un intérêt pressant
obligeait à s'en rapprocher, on ne voulait avoir avec lui que des
rapports d'affaires: non pas qu'on éprouvât, ou qu'on osât manifester
pour lui le dédain aristocratique des vieilles dynasties pour les
nouvelles; le Premier Consul ne s'était pas encore exposé à des
comparaisons de ce genre, en se constituant chef de dynastie, et la
gloire militaire, qui faisait son titre principal, était l'un de ces
mérites devant lesquels le dédain tombe toujours. Mais on aurait craint,
en se déclarant formellement son allié, de passer aux yeux de l'Europe
pour déserteur de la cause commune des rois. Frédéric-Guillaume se
serait trouvé embarrassé devant son jeune ami Alexandre, et même devant
son ennemi l'empereur François. La belle et jeune reine, qui avait
autour d'elle une coterie pleine des passions et des préjugés de
l'ancien régime, coterie où l'on raillait M. Lombard parce qu'il était
revenu de Bruxelles enthousiasmé du Premier Consul, où l'on haïssait M.
d'Haugwitz parce qu'il était l'apôtre de l'alliance française, la belle
et jeune reine et ses entours auraient jeté les hauts cris, et accablé
le roi de leur blâme. Ce n'était là, sans doute, qu'un désagrément
intérieur, et Frédéric-Guillaume était souvent exposé à en éprouver de
semblables. Mais il n'aurait pu concilier ce traité formel d'alliance,
avec le langage équivoque, et dépourvu de franchise, qu'il tenait
ordinairement aux autres cours. Il voulait pouvoir leur présenter les
engagements pris avec le Premier Consul, comme un sacrifice qu'il avait
fait malgré lui au besoin le plus pressant de ses peuples. Ses peuples
en effet avaient un besoin urgent que le Hanovre fût évacué, afin que
l'Elbe et le Weser fussent débloqués. Pour obtenir de la France
l'évacuation du Hanovre, il fallait bien, aurait-il dit, lui concéder
quelque chose, et il s'était vu obligé de lui garantir ce que d'ailleurs
toutes les puissances, l'Autriche notamment, lui avaient garanti, soit
par des traités, soit par des conventions secrètes. À ce prix, qui
n'était pas une concession nouvelle, il avait délivré l'Allemagne des
soldats étrangers, et rétabli son commerce. Ajoutez à la convention
proposée le mot d'alliance, et cette interprétation devenait impossible.
Il est vrai que la stipulation relative au Hanovre était aussi
compromettante qu'aurait pu l'être le mot d'alliance, mais elle se
trouvait reléguée dans un article qu'on avait promis sous parole
d'honneur de laisser secret. Cette cour était, comme on le voit, aussi
faible qu'ambitieuse; mais on pouvait compter sur sa promesse une fois
écrite. Il fallait donc la prendre telle qu'elle était, se plier à ses
faiblesses, et se hâter de saisir cette occasion unique de l'enchaîner à
la France.
[Note en marge: Avantages de l'alliance prussienne.]
De nos jours, depuis que l'ancien empire germanique a été brisé, il
subsiste peu de sujets de rivalité entre la Prusse et l'Autriche, et
il en existe un fort redoutable entre la Prusse et la France, dans les
provinces rhénanes. Mais en 1804 la Prusse, placée assez loin du Rhin,
n'avait avec la France que des intérêts semblables, et avec l'Autriche
que des intérêts contraires. La haine que le grand Frédéric éprouvait
pour celle-ci, et qu'il lui inspirait, survivait tout entière. La
réforme de la constitution germanique, la sécularisation des
territoires ecclésiastiques, la suppression de la noblesse immédiate,
le partage des votes entre les catholiques et les protestants, étaient
autant de questions ou résolues ou à résoudre, qui remplissaient les
deux cours de ressentiment, pour le passé et pour l'avenir. La Prusse,
enrichie de biens d'église, représentant la révolution en Allemagne,
en ayant les intérêts, et presque le mauvais renom auprès des vieilles
monarchies, était notre alliée naturelle; et, à moins de ne vouloir
aucun ami en Europe, c'était à elle évidemment qu'il fallait
s'attacher.
En effet, l'Espagne comme alliée n'était plus rien, et, pour la
régénérer, on était condamné à se jeter plus tard dans des difficultés
immenses. L'Italie, déchirée en lambeaux dont nous avions la presque
totalité, ne pouvait pas nous procurer encore une force réelle; elle
nous donnait à peine quelques soldats, qui, pour devenir bons, car ils
en étaient capables, avaient besoin d'être long-temps encadrés avec
les nôtres. L'Autriche, plus habile, plus astucieuse que toutes les
autres cours ensemble, nourrissait la résolution, qu'elle dissimulait
à tout le monde et presque à elle-même, de se précipiter sur nous à la
première occasion, pour recouvrer ce qu'elle avait perdu. Et il n'y
avait à cela rien d'étonnant, ni de condamnable. Tout vaincu cherche à
se relever, et en a le droit. Autant la Prusse représentait en
Allemagne quelque chose d'analogue à nous, autant l'Autriche y
représentait ce qu'on pouvait imaginer de plus contraire, car elle
était l'image accomplie de l'ancien régime. Une raison, d'ailleurs, la
rendait inconciliable avec la France: c'était l'Italie, objet de sa
passion la plus vive, et d'une passion égale de la part du Premier
Consul. Dès qu'on tenait à dominer l'Italie, il ne fallait espérer que
des trêves, plus ou moins longues, avec l'Autriche. Entre les deux
cours allemandes toujours divisées, l'option pour celle de Vienne
était donc impossible. Quant à la Russie, en prétendant dominer le
continent, il fallait se résigner à l'avoir pour ennemie. Les dix
dernières années le prouvaient suffisamment. Même sans aucun intérêt
dans la guerre que nous soutenions contre l'Allemagne, avec un intérêt
conforme au nôtre dans celle que nous soutenions contre l'Angleterre,
elle avait sous Catherine pris une attitude hostile, sous Paul Ier
envoyé Suwarow, et sous Alexandre elle finissait, en voulant protéger
les petites puissances, par aboutir à un protectorat du continent,
incompatible avec la puissance que nous voulions y exercer. La
jalousie continentale en faisait pour nous une ennemie, comme la
jalousie maritime en faisait une de l'Angleterre. Ainsi l'Espagne,
alors déchue, n'ayant aucune force à nous offrir, l'Autriche étant
irréconciliable à cause de l'Italie, la Russie étant notre jalouse sur
le continent, comme l'Angleterre l'était sur les mers, la Prusse, au
contraire, n'ayant que des intérêts semblables aux nôtres, jouant
parmi les vieux gouvernements le rôle d'une parvenue, la Prusse se
trouvait notre alliée naturelle et forcée. La négliger c'était
consentir à être tout seul. Être tout seul, toujours, dans tous les
cas, c'était consentir à périr au premier revers.
[Note en marge: Le Premier Consul, sans méconnaître les avantages de
l'alliance prussienne, croit pouvoir différer encore avant de choisir
un allié.]
M. de Talleyrand, quand il s'agissait des alliances, conseillait mal
le Premier Consul. Ce ministre, chez lequel les goûts ont exercé plus
d'influence que le calcul, avait pour l'Autriche une préférence
d'habitude. Plein des souvenirs de l'ancien cabinet de Versailles,
dans lequel on détestait le grand Frédéric à cause de ses sarcasmes,
dans lequel on aimait la cour de Vienne à cause de ses flatteries, il
croyait se trouver à Versailles même, quand on était en bons rapports
avec l'Autriche. Pour ces mauvaises raisons, il était froid, railleur,
méprisant à l'égard de la Prusse, et détournait le Premier Consul de
se fier à elle. Ses conseils, au reste, agissaient peu. Le Premier
Consul, dès son avénement, avait jugé avec son ordinaire sagacité de
quel côté se trouvait l'alliance souhaitable, et il avait incliné vers
la Prusse. Toutefois, plein de confiance en sa force, il n'était pas
pressé de choisir ses amis. Il reconnaissait l'utilité d'en avoir, il
appréciait la véritable valeur des uns et des autres, mais il croyait
qu'il aurait toujours le temps de s'en donner, et il voulait s'y
prendre à loisir.
[Note en marge: Il est blessé de ce que le mot d'alliance n'est pas
contenu dans le traité offert par la Prusse.]
[Note en marge: Le Premier Consul veut l'insertion formelle du mot
d'alliance dans le traité dont il s'agit.]
Quand M. de Lucchesini, par suite des conférences de Bruxelles,
apporta une lettre du roi lui-même, et le projet d'alliance, moins le
titre, le Premier Consul fut vivement piqué. Il regardait avec raison
les relations avec la France comme assez honorables, surtout comme
assez profitables, pour qu'on les avouât hautement.--J'accepte,
dit-il, les bases proposées; mais je veux que le mot d'alliance soit
dans le traité. Il n'y a qu'une profession publique de notre amitié
par la Prusse, qui puisse intimider l'Europe, et qui me permette de
diriger toutes nos ressources contre l'Angleterre. Avec un traité
pareil, je diminuerai l'armée de terre, j'augmenterai l'armée de mer,
et je me consacrerai tout entier à la guerre maritime. Avec moins
qu'une alliance publique et formelle, je ne pourrais pas opérer sans
danger ce revirement de nos forces, et j'aurais fait le sacrifice de
la clôture des fleuves, sans avantage suffisant.--
Il y avait beaucoup de vérité dans ce raisonnement. L'aveu complet de
notre alliance nous aurait donné une puissance morale, qu'un demi-aveu
ne pouvait nous assurer. Mais le fait même de l'union des forces avait
une valeur immense, et le fond devait ici l'emporter sur la forme. La
Prusse, liée avec nous jusqu'à l'obligation de prendre les armes dans
certains cas, aurait été bientôt compromise aux yeux de l'Europe,
poursuivie des mauvais propos des cabinets, irritée de ces propos, et
poussée malgré elle dans nos bras. Un premier pas vers nous rendait le
second inévitable. C'était donc une faute que de ne pas l'accueillir.
Le Premier Consul, outre le mot d'alliance qu'il voulait absolument,
contestait certaines des conditions demandées par la Prusse. Quant au
Hanovre, il était très-coulant, et ne faisait aucune difficulté de le
céder, le cas échéant, à la Prusse; car c'était la brouiller
fondamentalement avec l'Angleterre. Mais il était toujours
très-difficile relativement à l'ouverture des fleuves. Il s'indignait
à l'idée de rouvrir une partie du continent aux Anglais, aux Anglais
qui fermaient toutes les mers. Il était allé jusqu'à dire au ministre
de Prusse:--Comment, pour une question d'argent, pouvez-vous m'obliger
de renoncer à l'un des moyens les plus efficaces de nuire à la
Grande-Bretagne? Vous avez donné un secours de trois ou quatre
millions d'écus aux marchands de toiles de Silésie; il faut leur en
donner encore autant. Faites votre calcul: combien vous en
coûtera-t-il? six ou huit millions d'écus? Je suis prêt à vous les
fournir secrètement, pour que vous renonciez à la condition de
l'ouverture des fleuves.--
Cet expédient n'était pas du goût de la Prusse, qui voulait pouvoir
dire aux cours de l'Europe, qu'elle ne s'était autant engagée avec le
Premier Consul, que pour éloigner les Français de l'Elbe et du Weser.
[Note en marge: Effroi du roi de Prusse, quand on lui demande un
traité formel d'alliance avec la France.]
[Note en marge: Efforts de M. d'Haugwitz pour rapprocher le roi de
Prusse te le Premier Consul.]
Quand la proposition ainsi modifiée revint à Berlin, le roi fut
effrayé de l'idée d'une alliance explicite. L'empereur Alexandre, les
cours allemandes, étaient sans cesse présents à sa pensée, lui faisant
mille reproches de sa félonie. Il appréhendait aussi le caractère
entreprenant du Premier Consul, et il craignait, en s'enchaînant trop
complétement à lui, d'être entraîné à la guerre, qui était ce qu'il
redoutait le plus au monde. La cour fut même divisée, et agitée par
cette question. Bien que le cabinet fût très-secret, il perça au
dehors quelque chose de ce qui le préoccupait si vivement; et la cour
se déchaîna contre M. d'Haugwitz, qu'elle accusait d'être l'auteur
d'une telle politique. Cet homme d'état éminent, qu'une certaine
duplicité apparente, tenant plutôt à sa situation qu'à son caractère,
faisait calomnier en Europe, mais qui alors comprenait mieux qu'aucun
Prussien, nous dirons volontiers mieux qu'aucun Français, les intérêts
combinés des deux puissances, faisait tous ses efforts pour raffermir
le coeur de son roi épouvanté, et pour persuader au Premier Consul de
n'être pas trop exigeant. Mais ses efforts étaient vains, et dans son
dégoût il forma le projet de se retirer, projet qu'il exécuta bientôt.
Le ministre de Russie à Berlin, M. d'Alopeus, Russe fougueux et
arrogant comme M. de Markoff, troublait Potsdam de ses cris. La
diplomatie autrichienne le remplissait de ses intrigues. Toutes les
passions étaient coalisées contre l'idée d'une alliance avec la
France. Néanmoins cette agitation intérieure ne s'étendait pas au
delà du cercle intime de la cour, et n'avait pas acquis à Berlin la
notoriété d'un événement public.
[Note en marge: La nouvelle de l'enlèvement du duc d'Enghien, survenue
au milieu des hésitations du cabinet prussien.]
[Note en marge: Effet qu'elle produit.]
Telle était la situation lorsqu'arriva subitement la nouvelle de
l'enlèvement du duc d'Enghien sur le sol germanique. Elle produisit un
effet immense. Le déchaînement du parti anti-français passa toutes les
bornes. L'embarras du parti contraire fut extrême. L'argument du
consul Lebrun, disant que cet acte causerait un grand bruit en Europe,
se trouva pleinement réalisé. Cependant, pour atténuer quelque peu
l'effet de cette nouvelle, on ajoutait que c'était une mesure de pure
précaution; que le Premier Consul avait voulu se saisir d'un otage,
mais qu'il n'avait pu entrer dans sa pensée de frapper un jeune prince
d'un nom aussi illustre, étranger d'ailleurs à ce qui venait de se
tramer à Paris. On était à peine arrivé à faire écouter ces excuses,
quand on apprit la terrible exécution de Vincennes. Le parti français
fut dès lors réduit à se taire, et à ne plus présenter même des
excuses. Le ministre de France Laforest, jouissant d'une grande
considération personnelle, se trouva subitement abandonné de la
société prussienne, et il raconta lui-même dans ses dépêches qu'on ne
lui adressait plus la parole. Il répéta, dans l'un de ses rapports
quotidiens, ces propres expressions d'une personne fort amie de la
légation française: «À juger de l'exaspération des esprits par
l'exaltation des propos, je ne doute pas que tout ce qui tient au
gouvernement français ne fût insulté, pour ne rien dire de pire, s'il
n'existait pas en Prusse des lois protectrices, et un roi dont on
connaît les principes.»
M. de Laforest disait encore, à la même date, que ces clabaudeurs,
après avoir témoigné une vive sensibilité, en apparence du moins, _ne
pouvaient contenir une sorte de joie insultante, et qu'ils
s'applaudissaient comme s'ils avaient remporté un succès important._
C'était, en effet, un succès important pour les ennemis de la France
que ce cruel événement, car il donna partout le dessous au parti
français, et fit nouer des alliances qui ne purent se dénouer qu'à
coups de canon.
[Note en marge: À l'effet produit par la mort du duc d'Enghien, on
oppose la publication des lettres de MM. Drake et Spencer Smith.]
[Note en marge: Réprobation générale en Europe contre MM. Drake et
Spencer Smith.]
Les fautes d'un adversaire sont une triste compensation aux fautes
qu'on a pu faire. L'Angleterre cependant nous ménagea cette
compensation. Elle avait commis un acte difficile à qualifier, en
fournissant l'argent nécessaire à un complot, et en ordonnant ou en
souffrant que trois de ses agents, ses ministres à Cassel, à Stuttgard
et à Munich, entrassent dans les plus criminelles intrigues. Le
Premier Consul avait envoyé un officier sûr, qui, s'étant déguisé et
se donnant pour un agent de la conspiration, s'était introduit dans la
confiance de MM. Drake et Spencer Smith. Il avait reçu d'eux, pour les
transmettre aux conjurés, et à titre de léger à-compte, vu la
difficulté de réunir à l'instant même des valeurs suffisantes en
numéraire, plus de cent mille francs en or, qu'il avait livrés
sur-le-champ à la police française. Le rapport de cet officier, les
lettres autographes de MM. Drake et Spencer, avaient été immédiatement
réunis, déposés au Sénat, et communiqués au corps diplomatique, pour
constater l'authenticité des écritures. Le fait ne pouvait être nié.
Ce rapport et ces pièces, insérés au _Moniteur_, et adressés à toutes
les cours, firent succéder un blâme sévère pour l'Angleterre, au blâme
passionné dont la France était depuis quelques jours l'objet exclusif.
Les hommes impartiaux virent bien que le Premier Consul avait été
provoqué par des actes odieux, et regrettèrent, pour sa gloire, qu'il
ne se fût pas contenté de la répression légale qui devait frapper
Georges et ses complices, de la réprobation que devait encourir la
conduite de la diplomatie anglaise. MM. Drake et Smith, renvoyés avec
indignation de Munich et de Stuttgard, traversèrent l'Allemagne
précipitamment, n'osant se montrer nulle part. M. Drake notamment,
passant par Berlin, reçut de la police prussienne l'injonction de ne
pas s'y arrêter un seul jour. Il ne fit que traverser cette capitale,
et alla s'embarquer en toute hâte pour l'Angleterre, emportant avec
lui la honte qui s'attachait à la profanation des fonctions les plus
sacrées.
[Note en marge: Paroles de M. d'Haugwitz, qui apprennent qu'il ne faut
plus songer à l'alliance.]
La conduite de M. Drake et de son collègue apporta quelque diversion à
la mort du duc d'Enghien. Cependant le cabinet prussien, observant du
reste dans ses propos une parfaite convenance, devint tout à coup
silencieux, froid, impénétrable pour M. de Laforest: plus un mot
d'alliance, plus un mot d'affaires, pas même une parole sur le cruel
événement qu'on déplorait en tous lieux. On savait que MM. d'Haugwitz
et Lombard étaient désolés d'un accident qui ruinait leur politique;
on savait que M. d'Haugwitz en particulier avait pris la résolution de
quitter le timon des affaires, et de se retirer dans ses terres de
Silésie, fort appauvries par la guerre. Mais ces deux personnages ne
disaient plus rien. M. de Laforest ayant voulu provoquer un
explication, M. d'Haugwitz écouta ses observations avec beaucoup
d'égards, et lui répondit par ces graves paroles: En tout ceci,
monsieur, soyez persuadé que le roi a été particulièrement sensible à
ce qui touchait la gloire du Premier Consul. Quant à l'alliance, il
n'y faut plus penser. On a voulu trop exiger du roi; et d'ailleurs il
vient d'être rejeté subitement vers d'autres idées, par suite d'un
événement imprévu, dont ni vous ni moi ne pouvons empêcher les
conséquences.--
[Note en marge: Il se fait une révolution d'esprit chez le roi de
Prusse, qui se tourne du côté de la Russie.]
En effet, les dispositions du roi de Prusse étaient complétement
changées. Il songeait maintenant à se rapprocher de la Russie, et à se
ménager auprès d'elle l'appui qu'il avait d'abord cherché auprès de la
France. Il avait désiré obtenir du Premier Consul la réduction de
l'armée de Hanovre, et l'évacuation des bords de l'Elbe et du Weser,
en s'engageant à partager toutes les chances qui pouvaient menacer la
France. Décidé désormais à n'avoir rien de commun avec elle, il se
résignait à souffrir l'occupation du Hanovre, la clôture des fleuves
qui en était la conséquence, et cherchait, dans un concert intime
avec la Russie, les moyens de prévenir, de limiter au moins les
inconvénients qui pouvaient résulter de la présence des Français en
Allemagne. Il entra donc sur-le-champ en pourparlers avec
l'ambassadeur de Russie. Il était facile de mener une telle
négociation à bonne fin, car elle répondait à tous les voeux de cette
cour.
[Note en marge: Effet produit à Pétersbourg par l'événement de
Vincennes.]
[Note en marge: La cour de Russie prend spontanément le deuil.]
[Note en marge: Sang-froid du général Hédouville, notre ambassadeur.]
Pendant que l'effet du tragique événement dont l'Europe était occupée
s'affaiblissait à Berlin, il commençait à Saint-Pétersbourg. Il y fut
encore plus grand qu'ailleurs. Dans une cour jeune, vive,
inconséquente, dispensée d'être prudente par la distance qui la
séparait de la France, les manifestations ne furent point ménagées.
C'est un samedi que le courrier parvint à Pétersbourg. Le lendemain
dimanche était jour de réception diplomatique. L'empereur, blessé des
hauteurs du Premier Consul, et peu disposé à se contenir pour lui
complaire, n'écouta, en cette circonstance, que ses ressentiments, et
les cris d'une mère passionnée. Il fit prendre le deuil à toute sa
maison, sans même consulter son cabinet. Lorsque le moment de la
réception arriva, l'empereur et sa cour se trouvèrent en deuil, au
grand étonnement des ministres eux-mêmes, qui n'avaient pas été
prévenus. Les représentants de toutes les cours de l'Europe virent
avec joie ce témoignage de douleur, qui était une véritable insulte
pour la France. Notre ambassadeur, le général Hédouville, assistant,
comme les autres, à cette réception, se trouva pour quelques instants
dans une situation cruelle. Mais il montra un calme, une dignité, qui
frappèrent tous les témoins de cette scène étrange. L'empereur passa
devant lui sans proférer une parole. Le général, ne paraissant ni
troublé, ni embarrassé, promenant autour de lui un regard tranquille,
fit respecter par sa contenance la nation française, compromise par un
grand malheur.
[Note en marge: Dispositions présentes de l'empereur Alexandre.]
[Note en marge: Véritables motifs de l'éclat qu'il avait fait en
prenant le deuil.]
Après cet éclat imprudent, l'empereur se mit à délibérer avec ses
ministres sur la conduite à tenir. Ce jeune monarque sensible, mais
aussi vain que sensible, était impatient de jouer un rôle. Il en avait
déjà joué un dans les affaires allemandes, mais il s'était bientôt
aperçu que la politique du Premier Consul le lui avait accordé, plutôt
qu'il ne l'avait conquis. Il avait recommandé Naples, le Hanovre, sans
être écouté; il avait été blessé de la hauteur avec laquelle le
Premier Consul s'était plu à relever les torts de M. de Markoff, bien
qu'il blâmât lui-même la conduite de cet ambassadeur. Dans ces
dispositions, la moindre occasion lui suffisait pour éclater, et, en
cédant à la vanité blessée, il crut n'obéir qu'aux sentiments
d'humanité les plus honorables. Qu'on ajoute à cela un caractère
impressionnable au plus haut point, un défaut absolu d'expérience, et
on s'expliquera ses soudaines résolutions.
[Note en marge: La Russie joint une démarche politique à la
démonstration de cour qu'elle avait faite en prenant le deuil.]
À l'esclandre que nous venons de rapporter, il voulut joindre une
démarche politique, qui fût quelque chose de plus sérieux qu'une
démonstration de cour. Après lui avoir résisté, ses conseillers
imaginèrent pour le satisfaire un moyen très-hasardeux, celui de
réclamer contre l'invasion du territoire de Baden, en se disant garant
de l'empire germanique. C'était, comme on va le voir, une démarche
parfaitement inconsidérée.
[Note en marge: Elle veut réclamer contre la violation du territoire
germanique.]
[Note en marge: Malgré les objections du prince Czartoryski, le
cabinet russe adresse une note à Ratisbonne, pour réclamer contre la
violation du territoire germanique.]
La qualité de garant de l'empire germanique, que s'attribuait ici la
cour de Russie, était fort contestable, car la dernière médiation,
exercée de moitié avec la France, n'avait pas été suivie d'un acte
formel de garantie. Et cet acte était si nécessaire pour que la
garantie existât, que les ministres de France et de Russie avaient
souvent délibéré, avec les ministres allemands, sur la nécessité qu'il
y avait à le faire, et sur la forme qu'il convenait de lui donner.
L'acte pourtant n'avait pas eu lieu. À son défaut, restait le titre
qu'on pouvait tirer du traité de Teschen, par lequel la France et la
Russie avaient garanti, en 1779, l'arrangement intervenu entre la
Prusse et l'Autriche, relativement à la succession de Bavière. Cet
engagement, limité à un objet spécial, conférait-il le droit de se
mêler à une question de police intérieure de l'empire? La chose était
douteuse. En tout cas, l'empire ayant à se plaindre d'une violation de
territoire, c'était d'abord à l'État lésé, c'est-à-dire au grand-duc
de Baden, à réclamer, tout au plus à une puissance allemande, mais
certainement pas à une puissance étrangère. On était donc entièrement
dépourvu de titre en soulevant cette question. On allait embarrasser
l'Allemagne, la désobliger même, car, bien qu'offensée, elle n'avait
pas envie de commencer une querelle dont l'issue était aisée à
prévoir. On commettait enfin, en faisant cet éclat, la plus grande
des légèretés. Quatre ans à peine étaient écoulés, depuis qu'un crime,
que des calomniateurs appelaient un parricide, avait ensanglanté
Pétersbourg, et procuré la couronne au jeune monarque. Les assassins
du père entouraient encore le fils, et aucun d'eux n'avait été puni.
N'était-ce pas s'exposer, de la part du plus audacieux adversaire, à
une réplique foudroyante? M. de Woronzoff, malade, avait été remplacé
par le jeune prince Czartoryski, et il faut dire, à la louange de
celui-ci, qu'il fit, tout jeune qu'il était, de fortes objections.
Mais les hommes âgés du conseil ne montrèrent pas plus de sagesse en
cette occasion, que le monarque adolescent lui-même; car les passions,
en fait de prudence, égalisent tous les âges. En conséquence, le
cabinet de Saint-Pétersbourg décida qu'il serait adressé à la Diète
germanique une note, pour éveiller sa sollicitude, et provoquer ses
délibérations sur la violation de territoire récemment commise dans le
grand-duché de Baden. Même note sur le même sujet dut être adressée au
gouvernement français.
[Note en marge: Le cabinet russe renvoie le nonce du pape, et rappelle
son ministre de Rome, pour exprimer son blâme contre l'extradition de
l'émigré Vernègues.]
[Note en marge: Il refuse de rappeler de Dresde l'émigré
d'Entraigues.]
On ne borna pas là les manifestations inspirées par la circonstance.
On voulut témoigner à la cour de Rome une désapprobation éclatante,
pour la condescendance qu'elle venait de montrer à l'égard de la
France, en livrant à celle-ci l'émigré Vernègues. Le ministre de
Russie à Rome fut rappelé à l'instant même. Le nonce du pape fut
renvoyé de Saint-Pétersbourg. On ne pouvait pas se permettre une
censure plus déplacée, plus blessante, des actes d'une cour
étrangère, ces actes fussent-ils blâmables. La Saxe, inquiète du
déplaisir que causait au Premier Consul la présence de M. d'Entraigues
à Dresde, avait prié la Russie de le rappeler. Le cabinet de
Saint-Pétersbourg répondit que M. d'Entraigues resterait à Dresde, car
on n'avait point à consulter les convenances des autres cours, dans le
choix des agents de la Russie.
[Note en marge: Empressement de la Russie pour la Prusse.]
Après ces démarches d'une haute imprudence, on s'occupa d'en prévenir
les suites, en cherchant à nouer des alliances. On avait naturellement
prêté une oreille complaisante et empressée au nouveau langage de la
Prusse, qui, après avoir quitté la Russie pour la France, quittait
maintenant la France pour la Russie, et tendait à s'unir avec le Nord.
On aurait bien désiré entraîner Frédéric-Guillaume jusqu'à former une
sorte de coalition continentale, indépendante de l'Angleterre, mais
inclinant vers elle. Cependant on fut obligé de se contenter de ce
qu'offrait le roi de Prusse. Ce prince, contraint de laisser le
Hanovre aux Français, depuis qu'il avait renoncé à négocier avec eux,
cherchait à se garantir des inconvénients attachés à leur présence, au
moyen d'une entente avec la Russie. Il ne voulait que cela, et il
était impossible de l'amener à vouloir davantage.
[Note en marge: L'alliance manquée de la Prusse avec la France,
convertie en une alliance de la Prusse avec la Russie.]
[Note en marge: Engagement de la Prusse envers la Russie signé le 24
mai 1804.]
En conséquence, après s'être efforcé, chacun de son côté, de faire
aboutir le résultat aux fins qu'on préférait, on convint d'une espèce
d'engagement, consistant dans une double déclaration de la Prusse à la
Russie, de la Russie à la Prusse, rédigée dans des termes différents,
et empreinte de l'esprit de chacune des deux cours. Voici le sens de
cet engagement. Tant que les Français se borneraient à l'occupation du
Hanovre, et ne dépasseraient pas le nombre de trente mille hommes dans
cette partie de l'Allemagne, les deux cours devaient demeurer
inactives, et s'en tenir au _statu quo_. Mais, si les troupes
françaises étaient augmentées, et si d'autres États allemands étaient
envahis, elles se concerteraient alors pour résister à cette nouvelle
invasion; et, si leur résistance à ce progrès des Français vers le
nord entraînait la guerre, elles devaient unir leurs forces, et
soutenir en commun la lutte engagée. L'empereur, pour ce cas, mettait,
sans aucune réserve, toutes les ressources de son empire à la
disposition de la Prusse. Ce déplorable contrat, signé par la Prusse
le 24 mai 1804, était toutefois accompagné de sa part d'une foule de
restrictions. Le roi disait dans sa déclaration, qu'il n'entendait pas
se laisser entraîner légèrement à la guerre, qu'ainsi ce ne serait pas
une augmentation de quelques centaines d'hommes dans l'armée qui
occupait le Hanovre, envoyés pour le recrutement annuel et régulier de
cette armée, que ce ne serait pas une collision accidentelle avec
l'une des petites puissances allemandes, qui le porteraient à braver
une rupture avec la France, mais bien l'intention formelle de
s'étendre en Allemagne, manifestée par une augmentation réelle et
considérable des forces françaises en Hanovre. Quant au jeune
empereur, il n'apportait à son engagement aucune restriction de ce
genre. Il s'obligeait purement et simplement à joindre ses armées à
celles de la Prusse, en cas de guerre[1].
[Note 1: Ce traité, sous forme de double déclaration, ne doit pas être
confondu avec le traité secret de Potsdam, conclu le 3 novembre 1805
pendant que Napoléon marchait d'Ulm à Austerlitz, et qui fut arraché à
la Prusse par suite de la violation du territoire d'Anspach et de
Bareuth. Celui dont nous parlons ici n'a jamais été publié dans aucun
recueil diplomatique; il est même resté inconnu à la France. Parvenu à
le connaître, je le publie ici pour l'éclaircissement d'un fait
important, l'abandon de l'alliance française par la Prusse.
_Déclaration de la cour de Prusse._
Nous Frédéric-Guillaume III, etc., etc.
La guerre qui s'est rallumée entre l'Angleterre et la France
ayant exposé le nord de l'Allemagne à une invasion étrangère, les
suites qui dès à présent en sont résultées pour notre monarchie
et pour nos voisins ont excité toutes nos sollicitudes; mais
celles surtout qui pourraient en résulter encore ont exigé de
nous de peser et de préparer à temps les moyens d'y porter
remède.
Quelque pénible que soit l'occupation du Hanovre et son résultat
indirect, la clôture des fleuves, après avoir épuisé, pour faire
cesser cet état de choses, tout ce qui n'était pas la guerre,
nous avons résolu de faire à la paix ce sacrifice de ne point
revenir sur le passé, et de ne point procéder à des mesures
actives tant que de nouvelles usurpations ne nous y auront pas
forcé.
Mais si, malgré les promesses solennelles données par le
gouvernement français, il étendait au delà du _statu quo_ de ce
moment-ci ses entreprises contre la sûreté de quelqu'un des États
du Nord, nous sommes décidé à leur opposer les forces que la
Providence a mises entre nos mains.
Nous en avons fait à la France la déclaration solennelle, et la
France l'a acceptée; mais c'est surtout envers S. M. l'empereur
de toutes les Russies que la confiance et l'amitié nous faisaient
un devoir de nous en ouvrir, et nous avons eu la satisfaction de
nous convaincre que nos résolutions étaient absolument dans les
principes de notre auguste allié, et que lui-même était décidé à
les maintenir avec nous. En conséquence, nous sommes tombé
d'accord avec S. M. Impériale des points suivants:
1º On s'opposera de concert à tout nouvel empiétement du
gouvernement français sur les États du Nord étrangers à sa
querelle avec l'Angleterre.
2º Pour cet effet, on commencera à donner une attention suivie et
sévère aux préparatifs de la République. On attachera un oeil
vigilant sur les corps de troupes qu'elle entretient en
Allemagne; et, si le nombre en est augmenté, on se mettra, sans
perte de temps, en posture de faire respecter la protection que
l'on est intentionné d'accorder aux États faibles.
3º Si le cas d'une nouvelle usurpation existe en effet, nous
sentons qu'avec un adversaire aussi dangereux les demi-moyens
seraient funestes. Ce serait alors avec des forces proportionnées
à la puissance immense de la République que nous marcherions
contre elle. Ainsi, en acceptant avec reconnaissance l'offre de
notre auguste allié, de faire joindre incessamment nos troupes
par une armée de 40 ou de 50 mille hommes, nous n'en compterions
pas moins sur les stipulations antérieures du traité d'alliance
entre la Russie et la Prusse; stipulations qui lient tellement
les destinées des deux empires, que, dès qu'il s'agit de
l'existence de l'un, les devoirs de l'autre n'ont plus de bornes.
4º Pour déterminer le moment où le _casus foederis_ existera, il
faut voir les choses en grand et dans leur esprit. Les petits
États d'empire situés au delà du Weser peuvent offrir
passagèrement des scènes qui répugnent aux principes, soit parce
qu'ils sont le théâtre continuel du passage des troupes
françaises, soit parce que leurs souverains sont ou vendus par
l'intérêt à la France, comme le comte de Bentheim, ou dépendants
d'elle sous d'autres rapports, comme le comte d'Aremberg. Là les
déviations minutieuses qu'une représentation redresse, comme à
Meppen, ou qui ne compromettent la sûreté de personne, sont
étrangères à un concert dont la sûreté fut le motif. C'est sur
les bords du Weser que les intérêts deviennent essentiels, parce
que de ce point là il s'agit du Danemark, du Mecklembourg, des
villes anséatiques, etc.; et le _casus foederis_, par conséquent,
aura lieu à la première entreprise des Français contre un État de
l'empire situé sur la droite du Weser, et particulièrement contre
les provinces danoises et le Mecklembourg, dans la juste attente
où nous sommes que S. M. le roi de Danemark fera alors
conjointement avec nous cause commune contre l'ennemi.
5º Les marches énormes que les troupes russes auraient à faire
pour joindre les nôtres, et la difficulté d'arriver à temps pour
prendre part aux coups décisifs, nous font juger qu'il serait
convenable qu'on adoptât pour les différentes armes un mode de
transport différent. Ainsi, tandis que la cavalerie russe et les
chevaux d'artillerie défileront à travers nos provinces, il
semblerait préférable que l'infanterie et le canon partissent par
mer et fussent débarqués dans quelque port de la Poméranie, du
Mecklembourg ou du Holstein, selon les opérations de l'ennemi.
6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plus
tôt si la convenance en est reconnue par les deux cours
contractantes, le Danemark et la Saxe seront invités à adhérer à
ce concert, et à y coopérer par des moyens proportionnés à leur
puissance, ainsi que tous les autres princes et États du nord de
l'Allemagne qui, par la proximité de leur pays, doivent
participer aux bienfaits du présent arrangement.
7º Dès lors, nous nous obligeons à ne poser les armes et à
n'entrer en accommodement avec l'ennemi que du consentement de S.
M. Impériale, et après un accord préalable avec elle, plein de
confiance dans notre auguste allié, qui a pris les mêmes
engagements envers nous.
8º Après qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
réservons de nous entendre avec S. M. Impériale sur les mesures
ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le nord de
l'Allemagne de la présence des troupes étrangères, et d'assurer
d'une manière solide pour l'avenir cet heureux résultat, en
avisant à un ordre de choses, qui n'expose plus l'Allemagne aux
inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le commencement de
la guerre actuelle.
Cette déclaration devant être échangée contre une autre signée
par S. M. l'empereur de Russie et conçue dans le même sens, nous
promettons sur notre foi et parole royale de remplir fidèlement
les engagements que nous y avons pris. En foi de quoi nous avons
signé les présentes de notre main, et y avons fait apposer notre
sceau royal.
Fait à Berlin, le 24 de mai, l'an de grâce 1804, et de notre
règne le huitième.
_Signé_: FRÉDÉRIC-GUILLAUME. _Contresigné_, Hardenderg.
_Contre-déclaration de la part de la Russie._
La situation critique où se trouve le nord de l'Allemagne et la
gêne imposée à son commerce, de même qu'à celui de tout le Nord,
par le séjour des troupes françaises dans l'électorat de Hanovre;
de plus, les dangers imminents qui sont à prévoir pour la
tranquillité des États qui, dans cette partie du continent, n'ont
pas encore subi le joug des Français, ayant excité toute notre
sollicitude, nous nous sommes appliqué à chercher les moyens
propres à calmer nos appréhensions à cet égard.
L'invasion de l'électorat de Hanovre n'ayant pu être prévenue, et
les circonstances ayant malheureusement empêché dans le temps de
le délivrer de la présence des troupes françaises, nous avons
jugé, convenable de n'adopter pour le moment aucune mesure
active, tant que le gouvernement français se bornera à
l'occupation des possessions allemandes de S. M. Britannique;
mais aussi de ne point permettre que les armées françaises
dépassent en Allemagne la ligne derrière laquelle elles se
trouvent maintenant.
S. M. le roi de Prusse, que nous avons prévenu en toute confiance
de nos alarmes et des mesures qui nous paraissaient
indispensables pour écarter le danger que nous prévoyons, ayant
exprimé son assentiment à nos vues, ainsi que son désir de
concourir à des soins aussi salutaires, et de s'opposer à de
nouveaux empiétements du gouvernement français sur d'autres États
de l'empire étrangers à sa querelle avec l'Angleterre, nous
sommes tombé d'accord avec Sadite Majesté des points suivants:
1º L'audace et l'activité reconnues du gouvernement français lui
faisant entreprendre et exécuter spontanément ses desseins, il
est de nécessité absolue de surveiller les préparatifs qu'il peut
employer pour la confection de ses projets sur le nord de
l'Allemagne. On attachera donc un oeil vigilant sur le corps de
troupes qui séjourne dans ces contrées, et, en cas que leur
nombre soit augmenté, on s'empressera sans perdre de temps à se
mettre en posture propre à faire respecter la protection qu'on
est intentionné d'accorder aux États qui, par leur faiblesse, ne
sauraient se soustraire aux dangers dont ils sont menacés.
2º Pour prévenir toute incertitude sur l'époque de la mise en
activité des moyens destinés de part et d'autre, et ci-dessus
énoncés, à préserver le nord de l'Allemagne de toute invasion
étrangère, il est convenu avant tout, entre nous et S. M.
Prussienne, de déterminer le casus foederis du présent
arrangement. À cet effet, on s'est accordé à l'envisager comme
échu au premier empiétement que les troupes françaises
stationnées dans les États électoraux de S. M. Britannique se
permettront sur les pays adjacents.
3º Le _casus foederis_ échéant, S. M. le roi de Prusse, se
trouvant plus à portée du théâtre des événements, n'attendra pas
pour agir la réunion des forces respectives qui seront ci-dessous
spécifiées, et fera commencer les opérations aussitôt qu'elle
aura la nouvelle que les troupes françaises ont franchi la ligne
qu'elles occupent présentement dans le nord de l'Allemagne.
4º Tous les moyens que nous nous proposons d'employer à cette
même fin se trouvant prêts pour être mis en activité, nous nous
engageons de la manière la plus formelle à marcher au secours de
S. M. Prussienne au premier signal qui nous en sera donné et avec
toute la célérité possible.
5º Les forces qui seront employées de notre part à la défense du
reste du nord de l'Allemagne s'élèveront à 40 mille hommes de
troupes réglées, et pourront être augmentées jusqu'à 60 mille
hommes, suivant le besoin. S. M. le roi de Prusse s'oblige, de
son côté, d'employer à ce même usage un nombre égal de troupes
réglées. Une fois les opérations militaires commencées, nous nous
obligeons de ne poser les armes, ni d'entrer en accommodement
avec l'ennemi commun, que du consentement de S. M. Prussienne, et
après un accord préalable avec elle; bien entendu que S. M. le
roi de Prusse s'imposera également l'obligation de ne poser les
armes ni d'entrer en accommodement avec l'ennemi commun que de
notre consentement et après un accord préalable avec nous.
6º Immédiatement après le commencement des hostilités, ou plutôt
si la convenance en est reconnue, entre les deux cours
contractantes, le roi de Danemark et l'électeur de Saxe seront
invités à adhérer à ce concert, et à y coopérer par des moyens
proportionnés à leur puissance, ainsi que tous les autres princes
et États du nord de l'Allemagne qui, par la proximité de leur
pays, doivent participer aux bienfaits du présent arrangement.
7º Après qu'on aura atteint le but qu'on s'y propose, nous nous
réservons de nous entendre avec S. M. Prussienne sur les mesures
ultérieures à prendre, afin de purger entièrement le sol de
l'empire germanique de la présence des troupes étrangères, et
d'assurer d'une manière solide pour l'avenir cet heureux
résultat, en avisant à un ordre de choses qui n'expose plus
l'Allemagne aux inconvénients dont elle a dû souffrir depuis le
commencement de la guerre actuelle.
Cette déclaration devant être échangée contre un acte signé par
S. M. le roi de Prusse et conçu dans le même sens, nous
promettons sur notre foi et parole impériale de remplir
fidèlement les engagements que nous y avons pris.
En foi de quoi nous l'avons signée de notre propre main, et y
avons fait apposer le sceau de notre empire. Donné à
Saint-Pétersbourg, le......... l'an 1804, de notre règne le
quatrième.]
[Note en marge: Le roi de Prusse, cherchant à se mettre en règle avec
la France, lui fait une déclaration solennelle de neutralité, au
moment même où il se lie avec la Russie.]
Ce traité, de forme si singulière, dut rester secret, et nous demeura,
en effet, complétement inconnu. À peine était-il conclu, que le roi de
Prusse, courant perpétuellement d'un côté à l'autre, pour prévenir
tout danger de guerre, craignit, après s'être garanti du côté de la
Russie, de s'être trop découvert du côté de la France. La manière
brusque dont il avait cessé de parler d'alliance avec nous, le silence
grave et sévère gardé sur l'affaire du duc d'Enghien, lui parurent un
péril pour la paix. Il chargea donc M. d'Haugwitz de faire au ministre
de France une déclaration solennelle de neutralité, neutralité absolue
de la part de la Prusse, tant que les troupes françaises occupant le
Hanovre ne seraient pas augmentées. En conséquence, M. d'Haugwitz,
sortant tout à coup avec M. de Laforest d'un silence contraint, lui
déclara que son roi engageait sa parole d'honneur de rester neutre,
quoi qu'il arrivât, si le nombre de trente mille Français n'était pas
dépassé en Hanovre. Il ajouta que cela valait presque l'alliance
manquée, car l'immobilité de la Prusse, certaine aux conditions qu'il
y mettait, assurait l'immobilité du continent. L'emphase de cette
déclaration, assez peu motivée dans le moment, surprit M. de Laforest,
mais ne lui révéla rien. Néanmoins elle lui parut, singulière.
Frédéric-Guillaume avait cru, par là, se mettre en règle avec tout le
monde. Il n'y a rien de plus triste à voir que la faiblesse
malhabile, s'embarrassant dans le labyrinthe de la politique, et se
compromettant à force de vouloir parer à tout, comme un faible oiseau
qui se prend dans un filet, à force de s'agiter pour en sortir.
Ainsi furent jetés, par la politique ambiguë du roi de Prusse, et sous
la vive impression de l'événement de Vincennes, les fondements de la
troisième coalition. La Russie, charmée d'avoir engagé la Prusse,
commença en même temps à tourner ses soins vers l'Autriche, et
s'efforça de complaire à cette puissance un peu plus qu'elle n'avait
fait jusqu'alors. Elle en avait le moyen facile dans les mains:
c'était de ne plus dire comme la France à propos des questions
pendantes encore en empire, et de dire exactement comme la cour de
Vienne.
[Note en marge: Conduite de la cour de Vienne dans l'affaire du duc
d'Enghien.]
[Note en marge: Cette cour montre une modération voisine de
l'indifférence.]
Il faut faire connaître maintenant de quelle manière avait été pris à
Vienne l'événement qui venait de troubler si profondément les cours de
Berlin et de Saint-Pétersbourg. S'il y avait une cour que l'enlèvement
du duc d'Enghien sur le sol germanique dût toucher, c'était
assurément celle d'Autriche. Cependant, les seuls ministres modérés en
cette circonstance furent ceux de l'empereur. Il ne leur échappa
aucune expression blessante pour le gouvernement français, aucune
démarche dont il eût à se plaindre. Et pourtant le chef de l'empire,
gardien naturel de la sûreté, de la dignité, du territoire de
l'Allemagne, était chargé, ou personne ne l'était au monde, d'élever
la voix contre l'acte commis dans le grand-duché de Baden. Il faut
même le dire, pour être vrai, tout eût été à sa place, si le calme que
montra la cour d'Autriche en cette rencontre s'était fait voir à
Pétersbourg, et si la promptitude à réclamer s'était manifestée à
Vienne. Personne n'eût trouvé surprenant que l'empereur demandât avec
modération, mais avec fermeté, des explications au Premier Consul, sur
une violation de territoire qui devait profondément inquiéter
l'Allemagne. Il n'en fut rien, ce fut même le contraire qui eut lieu.
On était jeune, inexpérimenté, à Pétersbourg, on était surtout loin de
la France; on était sage, dissimulé à Vienne, et surtout très-proche
du vainqueur de Marengo. On se tut. M. de Cobentzel, provoqué plutôt
par M. de Champagny que le provoquant lui-même, dit qu'il comprenait
les dures nécessités de la politique, qu'il regrettait à la vérité un
événement propre à susciter de nouvelles complications en Europe, mais
que le cabinet de Vienne veillerait, quant à lui, avec plus de zèle
que jamais, au maintien de la paix continentale.
[Note en marge: Motifs de la conduite modérée de l'Autriche.]
[Note en marge: Elle veut profiter de l'occasion pour résoudre à son
gré les questions restées pendantes en empire.]
[Note en marge: Abus de pouvoir de l'Autriche à l'égard des princes
indemnisés.]
Pour comprendre la conduite du cabinet de Vienne en cette
circonstance, il faut savoir qu'en attendant l'occasion favorable de
regagner ce qu'il avait perdu, occasion qu'il ne voulait pas faire
naître imprudemment, ce cabinet regardait avec une ardente curiosité
ce qui se passait à Boulogne, formant des voeux bien naturels pour que
les armées françaises s'engloutissent dans l'Océan, mais ne voulant
aucunement les attirer sur le Danube, car il connaissait leur
supériorité désormais irrésistible. Dans l'intervalle, il profitait
des occupations que la guerre maritime venait de créer à la France,
pour résoudre à son gré les questions qui n'avaient pas été résolues
par le recès de 1803. Ces questions, laissées en suspens faute de
temps, étaient, comme on doit s'en souvenir, les suivantes: la
proportion à établir entre les voix catholiques et protestantes dans
le Collége des princes; le maintien ou la suppression de la noblesse
immédiate; la nouvelle division en cercles, pour la police et le
maintien de l'ordre en Allemagne; la réorganisation de l'Église
germanique; le séquestre des biens mobiliers et immobiliers
appartenant aux principautés ecclésiastiques sécularisées; diverses
affaires enfin de moindre importance. La plus grave de ces questions
par ses conséquences, c'était le retard apporté à la nouvelle
organisation des cercles, car il en résultait un défaut de police qui
laissait tout au pouvoir du plus fort. La France étant en ce moment
entièrement tournée vers la guerre maritime, et séparée en outre de la
Russie, il n'y avait plus aucune influence extérieure capable de venir
au secours des États opprimés, et l'empire tombait de toutes parts
dans l'anarchie.
Sur la fin de la négociation de 1803, l'Autriche avait séquestré les
dépendances des principautés sécularisées, qui se trouvaient sous sa
main. On se souvient que ces anciennes principautés ecclésiastiques
avaient, les unes des fonds déposés à la banque de Vienne, les autres
des terres enclavées dans divers États allemands. Ces fonds et ces
terres devaient appartenir naturellement aux princes indemnisés.
L'Autriche, alléguant on ne sait quelle maxime de droit féodal, avait
séquestré pour plus de trente millions de capitaux déposés à la banque
de Vienne, ou placés dans les rentes. C'étaient la Bavière et la
maison d'Orange qui éprouvaient la plus notable perte. L'Autriche
n'avait pas borné là ses entreprises. Elle traitait avec une foule de
petits princes, pour leur arracher certaines possessions qu'ils
avaient en Souabe, et se ménager ainsi une position sur les bords du
lac de Constance. Elle avait acheté la ville de Lindau du prince de
Bretzenheim, et lui avait cédé en échange des terres en Bohême, avec
la promesse d'un vote viril à la Diète. Elle traitait avec la maison
de Koenigseck, pour en obtenir, à de pareilles conditions, des
territoires situés dans la même contrée. Enfin elle poursuivait auprès
de la Diète la création de nouvelles voix catholiques, pour arriver à
l'égalité entre les voix catholiques et protestantes. La majorité de
la Diète ne semblant pas disposée à la satisfaire, elle menaçait
d'interrompre toute délibération, jusqu'à ce que cette question de la
proportion des suffrages fût résolue conformément à ses désirs.
[Note en marge: Les princes de second ordre imitant les violences de
l'Autriche, l'empire tombe dans l'anarchie.]
Les princes germaniques, lésés par les violences de l'Autriche, se
vengeaient en commettant des violences semblables sur les États plus
faibles qu'eux. La Hesse, le Wurtemberg faisaient envahir les terres
de la noblesse immédiate, avouant tout haut leurs projets
d'incorporation. La noblesse immédiate de Franconie s'étant adressée à
la chambre impériale de Wetzlar, afin de provoquer un décret contre
les usurpations dont elle était menacée, le gouvernement hessois avait
fait déchirer partout les affiches du jugement rendu par la chambre
impériale, donnant ainsi l'exemple du plus étrange mépris pour les
tribunaux de l'empire. On ne s'en tenait pas à ces excès, on refusait
de payer les pensions du clergé, dépouillé de ses biens par les
sécularisations. Le duc de Wurtemberg n'en voulait acquitter aucune.
Au milieu de cette réciprocité de violences, chacun se taisait dans
l'espoir d'obtenir l'impunité pour son propre compte. On ne se
plaignait pas des séquestres de l'Autriche, pour qu'elle laissât
exécuter tout ce qu'on entreprenait contre la noblesse immédiate, ou
contre les malheureux pensionnaires privés de leur pain. La Bavière,
la plus maltraitée par l'Autriche, s'en vengeait sur le prince
archichancelier, dont l'électorat avait été transféré de Mayence à
Ratisbonne. Le voyant avec peine sur le territoire de Ratisbonne
qu'elle ambitionnait depuis long-temps, elle le poursuivait de ses
menaces, lui prenait une quantité d'enclaves, et lui inspirait mille
inquiétudes sur son existence. La Prusse imitait ces façons d'agir en
Westphalie, et ne restait en arrière, en fait d'usurpations, ni de la
Bavière ni de l'Autriche.
Deux États seulement se conduisaient avec justice: premièrement le
prince archichancelier, qui, devant son existence aux arrangements de
1803, s'appliquait à les faire respecter par les membres de la
Confédération; secondement l'électeur de Saxe, qui, désintéressé au
milieu de ces prétentions de tout genre, demeuré immobile dans son
ancienne principauté, sans avoir rien perdu ni acquis, votait
stérilement pour le respect des droits de chacun, par sagesse et par
honnêteté.
[Note en marge: L'Autriche prend fait et cause pour la noblesse
immédiate.]
Tout ce qu'on avait fait de coupables concessions à l'Autriche, en lui
permettant d'opprimer les uns, pour qu'elle permît d'opprimer les
autres, ne l'avait point désarmée, particulièrement à l'égard de la
Bavière. Se croyant assez forte pour ne plus rien ménager, elle venait
de prendre fait et cause pour la noblesse immédiate, dont elle était
la protectrice naturelle et intéressée, à cause du recrutement de ses
armées.
On a déjà vu que la noblesse immédiate, relevant de l'Empereur, et non
des princes territoriaux chez lesquels ses terres étaient enclavées,
ne devait pas à ceux-ci de contingent militaire. Ceux des habitants
qui avaient le goût des armes, s'enrôlaient dans les troupes
autrichiennes, et procuraient, dans la Franconie seule, plus de deux
mille recrues par an, appréciables par la qualité bien plus que par le
nombre. C'étaient, en effet, de vrais Allemands, fort supérieurs aux
autres soldats de l'Autriche pour l'instruction, la bravoure et les
qualités guerrières. Ils fournissaient tous les sous-officiers des
armées impériales, et formaient en quelque sorte le cadre allemand,
dans lequel l'Autriche versait les sujets de tant d'espèces qu'elle
renferme dans ses vastes États. Aussi était-elle résolue sur ce point
à tout braver, excepté la guerre avec la France, plutôt que de céder.
Sans s'inquiéter de ce qu'on pourrait lui reprocher d'excès de
pouvoir, elle déféra au Conseil aulique, comme un acte de violence
relevant exclusivement de la police de l'empereur, les empiétements
commis contre la noblesse immédiate; et, avec une promptitude peu
ordinaire à la procédure germanique, elle fit rendre une décision
provisoire, qualifiée de _Conservatorium_ dans la langue
constitutionnelle de l'empire, et en confia l'exécution à quatre États
confédérés: Saxe, Baden, Bohême, Ratisbonne. Elle fit marcher par la
Bohême d'un côté, par le Tyrol de l'autre, dix-huit bataillons, et
menaça la Bavière d'une invasion immédiate, si elle ne retirait ses
troupes des diverses seigneuries qu'elle avait envahies. On comprend
que, dans une telle situation, l'Autriche avait fort à ménager le
Premier Consul; car, bien qu'occupé du côté de l'Océan, il n'était
homme à reculer nulle part. L'irritation d'ailleurs qu'on venait
d'exciter en lui, le rendait plus susceptible et plus redoutable que
de coutume. C'est là ce qui explique la réserve des diplomates
autrichiens dans l'affaire du duc d'Enghien, et l'indifférence réelle
ou apparente qu'ils montrèrent en cette grave circonstance.
Nous avons déjà signalé les dispositions qu'avaient fait naître, chez
le Premier Consul, les attaques dirigées contre sa personne. Les
bienfaits dont il s'était plu à combler les émigrés n'avaient point
désarmé leur haine. Les égards qu'il avait témoignés à l'Europe
n'avaient point calmé sa jalousie. Irrité au plus haut point d'obtenir
si peu de retour, il avait senti s'opérer dans son âme une révolution
subite, et il était disposé à maltraiter tout ce qu'il avait le plus
ménagé jusqu'alors. La réponse aux manifestations que nous venons de
rapporter ne se fit pas attendre; et après avoir déploré l'égarement
de ses passions, nous allons avoir de nouveau l'occasion d'admirer
toute la grandeur de son caractère.
[Note en marge: Réponse du Premier Consul à toutes les cours et sa
conduite au sujet des violences de l'Autriche dans l'empire.]
La cour de Prusse s'était tue, et avait cessé de parler d'alliance. On
se tut avec elle; mais le Premier Consul fit réprimander durement M.
de Laforest, pour avoir rapporté trop fidèlement dans ses dépêches
les impressions du public de Berlin. Quant à la cour de Russie, la
réplique fut instantanée, et cruelle. Le général Hédouville eut ordre
de quitter Saint-Pétersbourg sous quarante-huit heures, sans alléguer
d'autre raison de son départ que celle de sa santé, raison d'usage
chez les diplomates, pour donner à deviner ce qu'ils ne veulent pas
dire. Il devait laisser ignorer s'il partait pour quelque temps, ou
pour toujours. M. de Rayneval devait seul continuer à résider, en
prenant la qualité de chargé d'affaires. Il n'y avait du reste à
Paris, depuis le renvoi de M. de Markoff, qu'un agent de ce grade, M.
d'Oubril. Le Premier Consul opposa ensuite à la dépêche du cabinet
russe une réponse qui fut douloureuse pour l'empereur. On rappelait,
dans cette réponse, que la France, après avoir usé jusqu'ici des
meilleurs procédés envers la Russie, et l'avoir mise de moitié dans
toutes les grandes affaires du continent, n'était point payée de
retour; qu'elle trouvait les agents russes, sans exception,
malveillants et hostiles; que, contrairement au dernier traité de
paix, qui obligeait les deux cours à ne se créer aucun embarras l'une
à l'autre, le cabinet de Saint-Pétersbourg accréditait des émigrés
français auprès des nations étrangères, et couvrait des conspirateurs
du prétexte de la nationalité russe, pour les soustraire à la police
de la France; que c'était violer à la fois l'esprit et la lettre des
traités; que si on voulait la guerre, il n'y avait qu'à le dire
franchement; que le Premier Consul, qui ne la désirait pas, ne la
craignait pas non plus, car le souvenir de la dernière campagne
n'avait pas de quoi l'alarmer (allusion au désastre de Suwarow); que,
relativement à ce qui s'était passé à Baden, la Russie se constituait
bien légèrement la garante du sol germanique, car ses titres pour
intervenir étaient fort contestables; qu'en tout cas, la France avait
usé d'un droit de défense légitime contre des complots tramés sur sa
frontière, au vu et au su de certains gouvernements allemands, comblés
par elle de biens, et la payant par la plus noire ingratitude; qu'au
surplus, elle s'en était expliquée avec eux; qu'elle s'en expliquerait
avec eux seuls, et qu'à sa place la Russie en aurait fait autant; car,
si elle avait été informée que les assassins de Paul Ier étaient
réunis à une marche de sa frontière, et sous sa main, se serait-elle
abstenue d'aller les y saisir?
[Note en marge: Allusion cruelle à la mort de Paul Ier, dans la
réponse adressée à la Russie.]
L'ironie était cruelle envers un prince auquel on reprochait de
n'avoir puni aucun des meurtriers de son père, et que, pour ce motif,
on accusait, bien injustement d'ailleurs, de complicité dans un
horrible attentat. Elle devait prouver à l'empereur Alexandre combien
il était imprudent à lui de se mêler de l'affaire du duc d'Enghien,
quand la mort de Paul Ier rendait la réplique si facile et si
terrible.
Relativement à l'Allemagne, la Russie ayant récemment approuvé la
conduite de l'Autriche, et la prétention qu'affichait celle-ci de
déférer au Conseil aulique les questions constitutionnelles, le
Premier Consul déclarait nettement que la France se séparait désormais
de la diplomatie russe, pour la suite à donner aux affaires
germaniques; qu'elle n'admettait pas que les questions restées en
suspens fussent résolues dans le Conseil aulique, simple tribunal de
l'empereur plutôt que de l'empire; que ces questions devaient, comme
toutes les autres, se traiter à la Diète, corps suprême, seul
dépositaire de la souveraineté allemande. Ainsi, le dissentiment était
complet sur tous les points; les résolutions étaient aussi tranchées
que le langage.
[Note en marge: Conduite à l'égard de l'Autriche.]
Quant à l'Autriche, le Premier Consul n'avait qu'à se louer de
l'indifférence qu'elle avait manifestée pour la victime d'Ettenheim.
Mais il voyait clairement qu'on abusait à Vienne des empêchements que
semblait lui créer la guerre maritime. Il voulut que l'Autriche fût
bien édifiée à cet égard. Il avait deux manières de battre
l'Angleterre, l'une en se prenant corps à corps avec elle dans le
détroit de Calais, l'autre en écrasant ses alliés du continent. Au
fond, la seconde manière était plus facile et plus sûre que la
première, et, quoique moins directe, ne laissait pas que d'être
efficace. Si l'Autriche le provoquait, il était décidé, sans perdre un
instant, à lever son camp de Boulogne, et à entrer en Allemagne; car
il ne voulait passer la mer que lorsqu'il aurait désarmé tous les
alliés patents ou secrets de la Grande-Bretagne. Il fit dire aux deux
Cobentzel, tant à celui qui était ambassadeur à Paris qu'à celui qui
dirigeait les affaires à Vienne, que la Bavière était l'alliée de la
France depuis des siècles, qu'il ne la livrerait donc pas au mauvais
vouloir de l'Autriche; que si elle avait eu tort d'envahir trop
brusquement les biens de la noblesse immédiate, l'Autriche, par ses
injustes séquestres, avait réduit tous les princes allemands à se
dédommager par des violences des violences qu'ils subissaient; que la
Bavière avait pu faillir, mais qu'il ne la laisserait pas accabler
impunément, et que si l'Autriche ne rappelait pas les bataillons
qu'elle avait réunis en Bohême et en Tyrol, il était résolu à diriger
un corps de quarante mille hommes sur Munich, lequel y tiendrait
garnison en attendant la retraite des troupes impériales.
Cette déclaration précise et positive jeta messieurs de Cobentzel dans
un embarras indicible. Ils en sortirent par de nouvelles doléances sur
l'incessante inimitié dont l'Autriche était l'objet de la part de la
France, et sur l'état de profond désespoir auquel on allait la
réduire. Cependant M. de Talleyrand et M. de Champagny insistèrent, et
il fut convenu des deux côtés, que la Bavière évacuerait les terres de
la noblesse immédiate, mais que les troupes autrichiennes, s'arrêtant
d'abord où elles se trouvaient, finiraient ensuite par rétrograder,
afin de ne pas compromettre la dignité de l'empereur par une retraite
trop précipitée. Le cabinet autrichien fit entendre de nouveau que, si
on se prêtait à ses désirs, relativement à la proportion des voix
catholiques et protestantes dans la Diète, on pourrait compter sur lui
dans toutes les circonstances, dans celle notamment qui allait
s'offrir à l'occasion de la note adressée par la Russie à la Diète
germanique.
[Note en marge: Embarras des princes allemands causé par la note
russe.]
Cette note était arrivée à Ratisbonne, par le même courrier qui avait
porté à Paris les dépêches de Saint-Pétersbourg. Elle embarrassait
cruellement les princes allemands, pour leur dignité et pour leur
sécurité, car c'était une cour étrangère qui les invitait à se montrer
sensibles à une violation du territoire germanique, et, s'ils se
montraient sensibles à cette violation, ils encouraient au plus haut
point le ressentiment de la France. Matériellement on n'avait pas eu
le temps d'envoyer des instructions aux ministres près de la Diète;
mais ceux-ci, présumant les dispositions de leur cour, avaient paru
plutôt disposés à négliger la note qu'à lui donner un grand
retentissement. Le ministre prussien, M. de Goertz, le même qui a déjà
figuré dans les négociations germaniques, aurait voulu, quant à lui,
mettre toute cette affaire au néant. Mais les ministres autrichiens
ayant reçu leurs instructions, grâce à la proximité de Vienne, et
jouant, suivant leur usage, un double jeu, trouvant la note
inconvenante quand ils étaient en face des agents français, promettant
de la faire accueillir lorsqu'ils étaient en face des agents russes,
imaginèrent un moyen terme. On prit la note en considération, mais
chaque ministre dut en référer à sa cour, pour statuer ultérieurement
sur son contenu.--Vous voyez, dit M. de Hugel au ministre de Russie,
que nous avons fait admettre votre note. Vous voyez, dit-il au
ministre de France, qu'en ajournant la discussion à deux mois nous
l'avons amortie, car dans deux mois personne ne pensera plus à la
démarche de l'empereur Alexandre.--
Tel devait être effectivement le sort de cette démarche inconsidérée.
Mais, pour arriver à ce résultat, il y avait cependant plus d'un
embarras à vaincre. Les gouvernements allemands ne voulaient ni
blesser la France, dont ils avaient peur, ni désobliger la Russie,
dont éventuellement ils pouvaient avoir besoin. Leurs ministres
s'agitaient donc à Paris pour trouver la solution.--Arrangez-vous
comme il vous conviendra, leur dit le Premier Consul. Si la discussion
s'engage dans deux mois, de manière à parvenir officiellement à la
France, je ferai une réponse si haute, si dure, que la dignité du
corps germanique en sera cruellement humiliée. Il ne vous restera qu'à
souffrir cette réponse, ou à prendre les armes, car je suis résolu,
s'il le faut, à commencer par le continent la guerre que je fais à la
Grande-Bretagne.--
[Note en marge: Expédient imaginé par M. de Talleyrand pour annuler
les conséquences de la note russe.]
M. de Talleyrand, fidèle à sa préférence ordinaire pour la paix,
chercha par des expédients à prévenir la rupture. Les ministres
étrangers craignant le Premier Consul, trouvant au contraire dans M.
de Talleyrand une grâce parfaite, et une facilité qui du reste
n'excluait pas la hauteur, le recherchaient assidûment. Parmi les plus
soigneux et les plus intelligents se trouvait M. le duc de Dalberg,
neveu du prince archichancelier, et alors ministre de Baden à Paris.
C'est de lui que se servit M. de Talleyrand pour agir sur la cour de
Baden. Après avoir rappelé à cette cour tout ce qu'elle devait à la
France, qui avait tant agrandi ses États dans les arrangements de
1803, on lui fit comprendre aussi tout ce qu'elle en pouvait
redouter, si la guerre venait à éclater de nouveau. On l'engagea donc
à déclarer à Ratisbonne, qu'elle avait reçu du gouvernement français
des explications satisfaisantes, et qu'elle désirait en conséquence
qu'il ne fût donné aucune suite à la note russe. Tandis que M. de
Talleyrand en exigeait sous main une déclaration pareille, le cabinet
de Saint-Pétersbourg, s'appuyant sur la parenté de la maison de Baden
avec la famille impériale de Russie, tâchait de modifier cette
déclaration, au point de la rendre insuffisante. Mais la France était
plus proche et plus forte, et devait l'emporter. Du reste, deux mois
allaient s'écouler avant le jour de l'ouverture des débats; on
envoyait de Paris à Carlsruhe, de Carlsruhe à Paris, des projets de
rédaction, sans cesse modifiés, et on ne pouvait manquer de trouver
bientôt une solution convenable.
Le Premier Consul ne s'inquiétait guère de ces allées et venues, et
laissait faire son ministre des affaires étrangères. Il avait offensé
la Russie, et obligé l'Autriche à se tenir tranquille. Il inquiétait
la Prusse de sa froideur, et, quant à la Diète de Ratisbonne, il la
traitait comme la représentation d'un corps tombant de vétusté, malgré
tout ce qu'il avait fait pour le rajeunir; et il était prêt ou à ne
pas lui répondre du tout, ou à lui opposer quelque réplique
humiliante. Toutes ces affaires suscitées au dehors par la catastrophe
de Vincennes, avaient à peine détourné son attention des affaires du
dedans, livrées en ce moment à une véritable crise.
[Note en marge: Procès de Georges et Moreau.]
Bien qu'en peu de jours, l'impression produite par la mort du duc
d'Enghien eût reçu du temps l'atténuation qu'en reçoivent bientôt les
impressions même les plus vives, cependant il restait une cause
permanente d'agitation dans le procès de Georges, Moreau et Pichegru.
C'était en effet une fâcheuse, mais inévitable nécessité, que de faire
comparaître devant la justice tant de personnages d'espèce si
différente, les uns comme MM. de Rivière et de Polignac, chers à
l'ancienne aristocratie française, les autres comme Moreau, chers à
tout ce qui aimait la gloire de la France, et de les faire comparaître
au milieu de la curiosité publique vivement excitée, au milieu du
déchaînement des malveillants, toujours prompts à tirer des moindres
circonstances les interprétations les plus subtiles ou les plus
absurdes. Mais il fallait bien que justice fût rendue, et ce procès
allait troubler, pour un ou deux mois encore, le calme ordinaire au
gouvernement du Premier Consul.
[Note en marge: Suicide de Pichegru.]
Un accident, tout à fait imprévu, vint ajouter à l'aspect sombre et
sinistre de cette situation. Pichegru, prisonnier du Premier Consul,
se défiant d'abord de sa générosité, et croyant difficilement aux
offres de sa clémence que M. Réal lui avait apportées, s'était rassuré
bientôt, et s'était livré avec confiance à l'idée de conserver la vie,
et de recouvrer l'honneur en fondant un grand établissement à Cayenne.
Les offres du Premier Consul étaient sincères, car dans sa résolution
de ne frapper que les royalistes, il voulait gracier Moreau et
Pichegru. M. Réal, incapable d'un mauvais sentiment, eut dans la
poursuite de cette grande affaire un second malheur. Il était arrivé
trop tard à Vincennes; il parut trop rarement dans le cachot de
Pichegru, où l'intérêt de l'instruction l'appelait peu, vu qu'on
n'espérait rien tirer d'un homme aussi concentré et aussi ferme que
l'était cet ancien général de la République. Absorbé par mille soins,
M. Réal négligea Pichegru, qui, n'entendant plus parler des
propositions du Premier Consul, et apprenant la sanglante exécution de
Vincennes, crut qu'il n'y avait point à compter sur la clémence qu'on
lui avait offerte et promise. Mourir n'était pas ce qui coûtait le
plus à cet homme de guerre: c'était le dénoûment presque forcé des
intrigues coupables dans lesquelles il s'était engagé en sortant de la
droite route dès 1797; mais il fallait paraître entre Moreau et
Georges, l'un qu'il avait compromis, l'autre auquel il avait livré son
honneur, en venant figurer à ses côtés dans une conspiration
royaliste. Toutes les dénonciations qu'il avait essuyées à l'époque du
18 fructidor, et qu'il avait repoussées avec une feinte indignation,
allaient se trouver justifiées. Il perdait avec la vie les tristes
restes de son honneur déjà si compromis. Cet infortuné préféra la mort
immédiate, mais la mort sans la honte qui devait résulter d'un débat
public. Ce sentiment prouve qu'il valait un peu mieux que sa conduite
antérieure ne le faisait supposer. Il avait emprunté à M. Réal les
oeuvres de Sénèque. Une nuit, après avoir lu pendant plusieurs heures,
et avoir laissé le livre ouvert à un passage où il est traité de la
mort volontaire, il s'étrangla, au moyen d'une cravate de soie dont il
avait fait une corde, et d'une cheville de bois dont il avait fait un
levier. Vers la fin de la nuit, les gardiens, entendant quelque
agitation dans sa chambre, entrèrent, et le trouvèrent suffoqué, le
visage rouge, comme s'il avait été frappé d'apoplexie. Les médecins et
les magistrats appelés ne laissèrent aucun doute sur la cause de sa
mort, et la mirent en parfaite évidence pour tous les hommes de bonne
foi.
[Note en marge: Calomnies dont la mort de Pichegru devient
l'occasion.]
Mais il n'y a point de preuve assez claire pour les partis, résolus à
croire une calomnie, ou à la propager sans y croire. Sur-le-champ il
fut admis chez les royalistes, qui naturellement se plaisaient à
imputer tous les crimes au gouvernement, et chez les oisifs, qui sans
méchanceté aiment à voir dans les événements plus de complications
qu'il n'y en a, il fut admis que Pichegru avait été étranglé par les
sicaires du Premier Consul. Cette catastrophe, dite du Temple, était
le complément de la catastrophe dite de Vincennes; l'une faisait suite
à l'autre. Le caractère du nouveau Néron se déroulait ainsi
rapidement. À l'exemple du prince romain, il passait du bien au mal,
de la vertu au crime, presque sans transition. Et comme il fallait à
ceux qui se donnaient la peine de motiver leurs mensonges, une raison
à faire valoir pour expliquer un tel forfait, ils disaient que,
n'espérant pas convaincre Pichegru, on l'avait assassiné, pour que sa
présence aux débats manquât à la justification de ses coaccusés.
C'était la plus absurde comme la plus odieuse des inventions. S'il y
avait un accusé dont la présence aux débats fût nécessaire, dans
l'intérêt du Premier Consul, c'était Pichegru. Pichegru,
personnellement, ne pouvait passer pour un rival à craindre, depuis
que son affiliation constatée au parti royaliste l'avait perdu dans
l'opinion publique; d'ailleurs les dépositions des accusés de tous les
partis l'accablaient également. L'homme à redouter, s'il y en avait
un, par sa gloire encore intacte, par la difficulté de le convaincre,
c'était Moreau; et s'il y avait un accusé utile contre lui, c'était
Pichegru, qui avait servi de lien entre les républicains et les
royalistes. Pichegru, en effet, amené au débat, ne pouvant nier ni ses
relations avec Georges, ni ses relations avec Moreau, ne pouvant pas
plus les expliquer que les nier, servait inévitablement à rattacher
Moreau aux royalistes, c'est-à-dire à le couvrir d'une juste
confusion. Pichegru était donc une immense perte pour l'accusation. Et
enfin, à commettre un crime pour se délivrer d'une rivalité
redoutable, c'était Moreau, non Pichegru, dont il fallait ainsi
terminer la procédure. La supposition était donc aussi stupide
qu'atroce. Il n'en fut pas moins admis par les discoureurs des salons
royalistes, que le Premier Consul, pour se débarrasser de Pichegru,
l'avait fait étrangler. Cette indigne accusation devait tomber
promptement, mais en attendant elle jetait du trouble dans les
esprits, et les colporteurs de fausses nouvelles, en la répétant,
servaient la perfidie des inventeurs. Ce nouveau malheur réveilla pour
quelques jours les tristes impressions déjà produites par la
conspiration des princes émigrés. Cependant ces impressions ne
pouvaient être durables. Si les gens éclairés, amis du Premier Consul,
jaloux de sa gloire, devaient conserver au fond du coeur
d'inconsolables regrets, les masses sentaient bien qu'elles pouvaient
reposer sans crainte à l'abri d'une main ferme et juste. Personne ne
croyait sérieusement que les exécutions, les exils, les spoliations
allaient recommencer. Il faut même l'avouer, les hommes
individuellement engagés dans la Révolution, soit qu'ils eussent
acquis, ou des propriétés nationales, ou des fonctions publiques, ou
une célébrité embarrassante, étaient secrètement satisfaits de voir le
général Bonaparte séparé des Bourbons par un fossé rempli de sang
royal.
[Note en marge: Divergences de l'opinion publique à l'occasion des
derniers événements.]
Du reste, les sensations produites par les événements politiques se
renfermaient alors dans un nombre de personnes chaque jour plus
restreint. La participation extraordinaire que la nation avait prise
aux affaires publiques, pendant la Révolution, avait fait place à une
sorte d'inattention, provenant à la fois de lassitude et de confiance.
Dans les premiers temps du Consulat, on tenait encore les yeux fixés
sur le gouvernement avec une certaine anxiété; mais bientôt, en le
voyant si habile et si heureux, on s'était laissé aller à la sécurité,
au repos, et on était revenu au soin de ses affaires privées,
long-temps négligées pendant une révolution orageuse, qui avait
bouleversé à la fois la propriété, le commerce et l'industrie. De ces
masses soulevées, il ne restait d'attentives aux événements du jour
que ces classes qui ont assez de loisir et de lumières pour s'occuper
des affaires de l'État, et les intéressés de tous les partis, émigrés,
prêtres, acquéreurs de biens nationaux, militaires, gens en place.
Or, dans ce public, les impressions étaient partagées. Si les uns
déclaraient abominable l'acte commis sur la personne du duc d'Enghien,
les autres ne trouvaient pas moins abominables les complots sans cesse
renouvelés contre la personne du Premier Consul. Ceux-ci disaient que
les royalistes, pour ressaisir le gouvernement, dont ils étaient
indignes et incapables, s'exposaient à détruire tout gouvernement en
France; que le Premier Consul mort, personne ne pourrait tenir les
rênes du pouvoir d'une manière assez ferme; que l'on retomberait dans
l'anarchie et dans le sang; qu'on avait bien fait, après tout, de se
montrer sévère, afin de décourager les scélérats et les imprudents;
que les royalistes étaient incorrigibles; que, comblés de biens par le
Premier Consul, ils ne savaient être ni reconnaissants, ni même
résignés; qu'il avait fallu, pour en finir avec eux, les faire
trembler, au moins une fois. C'est là ce qu'on répétait dans les
cercles formés autour du gouvernement, où figuraient les chefs de
l'armée, de l'administration, de la magistrature, les membres du
Sénat, du Tribunat, du Corps Législatif. Et même, l'impression
produite par la mort du duc d'Enghien commençant à s'effacer, on
disait des choses à peu près semblables chez les gens paisibles,
désintéressés, qui demandaient qu'on les laissât enfin reposer à
l'abri du bras puissant qui gouvernait alors la France.
[Note en marge: Du conflit des opinions, naît une idée qui envahit en
un instant tous les esprits, celle du rétablissement de la monarchie.]
De ce conflit des esprits jaillit instantanément une idée, propagée
bientôt avec la promptitude de l'éclair. Les royalistes, considérant
le Premier Consul comme le seul obstacle à leurs projets, avaient
voulu le frapper, espérant que le gouvernement périrait tout entier
avec lui. Eh bien! s'écriait-on, il fallait tromper leurs criminelles
espérances. Cet homme qu'ils voulaient détruire, il fallait le faire
roi ou empereur, pour que l'hérédité, ajoutée à son pouvoir, lui
assurât des successeurs naturels et immédiats, et que, le crime commis
sur sa personne devenant inutile, on fût moins tenté de le commettre.
Ainsi qu'on le voit, le retour vers les opinions monarchiques avait
été rapide depuis quelques années. De cinq directeurs nommés pour cinq
ans, on avait passé à l'idée de trois consuls nommés pour dix ans;
puis de l'idée de trois consuls, à celle d'un seul consul de fait,
ayant le pouvoir à vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrêter
qu'après avoir franchi le dernier pas, c'est-à-dire après être revenu
au pouvoir héréditaire. Il suffisait pour cela de la moindre secousse
imprimée aux esprits. Cette secousse, les royalistes s'étaient chargés
de l'imprimer eux-mêmes, en voulant assassiner le Premier Consul; et
ils donnèrent là un spectacle fort ordinaire, car, le plus souvent, ce
sont les ennemis d'un gouvernement qui, par leurs attaques
imprudentes, lui font faire ses progrès les plus rapides.
En un instant, soit au Sénat, soit au Corps Législatif, soit au
Tribunat, non-seulement à Paris, mais dans les chefs-lieux de
département, où les colléges électoraux étaient assemblés, dans les
camps répandus sur les côtes, on entendit presque spontanément
préconiser les idées de monarchie et d'hérédité. Ce mouvement
d'opinion était naturel; il était aussi quelque peu excité par les
manifestations des diverses assemblées qui voulaient plaire, par les
préfets qui cherchaient à signaler leur zèle, par les généraux qui
désiraient attirer sur eux les regards d'un maître tout-puissant, tous
sachant bien qu'en proposant la monarchie ils devinaient la secrète
pensée de ce maître, et qu'ils ne le blesseraient certainement point,
si par hasard ils devançaient le moment fixé par son ambition.
[Note en marge: Langage monarchique qu'on entend partout à la fois.]
Sans être dicté, le langage fut uniforme partout. Il fallait,
disait-on, mettre un terme aux hésitations, aux faux scrupules, et en
venir à la seule institution qui fût stable, c'est-à-dire à la
monarchie héréditaire. Tant que les royalistes espéreraient détruire
le gouvernement et la Révolution d'un seul coup, ils renouvelleraient
leurs forfaits, et peut-être ils finiraient par réussir. Ils ne
recommenceraient plus, ou du moins ils auraient un moindre intérêt à
recommencer, quand ils verraient à côté du Premier Consul des enfants
ou des frères prêts à lui succéder, et le gouvernement nouveau ayant,
comme l'ancien, la propriété de se survivre à lui-même. Placer une
couronne sur cette tête précieuse et sacrée, sur laquelle reposaient
les destinées de la France, c'était y placer un bouclier, qui la
protégerait contre les coups des assassins. En la protégeant, on
protégerait tous les intérêts nés de la Révolution; on sauverait d'une
réaction sanguinaire les hommes compromis par leurs égarements; on
conserverait aux acquéreurs de domaines nationaux leurs biens, aux
militaires leurs grades, à tous les membres du gouvernement leurs
positions, à la France le régime d'égalité, de justice et de grandeur
qu'elle avait conquis. D'ailleurs tout le monde, ajoutait-on, était
revenu à de saines idées. Tout le monde avait peine à comprendre
comment on s'était laissé entraîner, par des théoriciens insensés, à
faire de cette vaste et vieille France une République, comme celles de
Sparte et d'Athènes. Tout le monde reconnaissait qu'en détruisant la
monarchie pour la république, on avait dépassé les premiers et
légitimes voeux de la Révolution de 1789, qui ne voulait que la
réforme des abus, l'abolition du régime féodal, la modification de
l'autorité royale, et non son renversement; que si en 1802, lors de
l'institution du Consulat à vie, une fausse honte avait retenu les
législateurs de la France, aujourd'hui que cette fausse honte était
passée, aujourd'hui que les crimes des royalistes avaient achevé de
dessiller tous les yeux, il fallait prendre son parti, et constituer
le gouvernement par un acte complet et définitif; qu'après tout on ne
ferait ainsi qu'ajouter le droit au fait, car en réalité le général
Bonaparte était roi, mais roi absolu; tandis qu'en lui décernant la
royauté, sous sa véritable forme, on traiterait avec lui, on
limiterait cette royauté, on donnerait d'un même coup de la durée au
gouvernement, et des garanties à la liberté.
Tel était le langage général, quelques jours après les scènes
douloureuses que nous avons rapportées plus haut.
[Note en marge: Spectacle singulier et instructif de la France
retournant à la monarchie.]
Quel spectacle que celui de cette nation qui, après avoir essayé de la
république sanglante sous la Convention, de la république modérée mais
inerte sous le Directoire, dégoûtée subitement de ce gouvernement
collectif et civil, demandait à grands cris la main d'un militaire
pour la gouverner, se montrait si pressée d'en avoir un qu'elle allait
prendre l'infortuné Joubert en l'absence du général Bonaparte; courait
au-devant de celui-ci à son retour d'Égypte, le suppliait d'accepter
un pouvoir qu'il n'était que trop impatient de saisir, le faisait
consul pour dix ans, puis consul à vie, et enfin monarque héréditaire,
pourvu qu'elle fût garantie, par le bras vigoureux d'un homme de
guerre, de cette anarchie dont le spectre effrayant la poursuivait
sans cesse! Quel enseignement pour les sectaires, qui avaient cru,
dans le délire de leur orgueil, faire de la France une république,
parce que le temps en avait fait une démocratie! Qu'avait-il fallu
pour ce changement d'idées? Quatre années seulement, et une
conspiration avortée contre l'homme extraordinaire, objet de l'amour
des uns, de la haine des autres, de l'attention passionnée de tous! Et
admirez encore la profondeur de cet enseignement! Cet homme venait
d'être en butte à une tentative criminelle; mais il venait, à son
tour, de commettre un acte sanguinaire; et, dans ce moment même, on ne
craignait pas de l'élever sur le pavois, tant on le sentait
nécessaire! On le prenait non pas moins glorieux, mais moins pur. On
l'avait pris avec son génie, on l'aurait pris sans ce génie, on
l'aurait pris quel qu'il fût, pourvu qu'il fût puissant; tant on
souhaitait la force, au lendemain de si grands désordres! N'avons-nous
pas vu autour de nous, et de nos jours, des nations effrayées se jeter
dans les bras de soldats médiocres, parce qu'ils présentaient au moins
les apparences de la force?
À Rome, vieille république, il avait fallu le besoin long-temps senti
d'un chef unique, l'inconvénient souvent répété de la transmission
élective du pouvoir, il avait fallu plusieurs générations, César
d'abord, puis Auguste après César, et même Tibère après Auguste, pour
habituer les Romains à l'idée d'un pouvoir monarchique et héréditaire.
Il ne fallait pas tant de précautions en France pour un peuple façonné
depuis douze siècles à la monarchie, et depuis dix ans seulement à la
république. Il fallait un simple accident, pour revenir du rêve de
quelques esprits généreux mais égarés, aux vivants et indestructibles
souvenirs de la nation entière.
En tout pays déchiré par des factions, menacé par des ennemis
extérieurs, le besoin d'être gouverné et défendu amènera, tôt ou tard,
le triomphe d'un personnage puissant, guerrier comme César à Rome,
riche comme les Médicis à Florence. Si ce pays a vécu long-temps en
république, il faudra plusieurs générations pour le façonner à la
monarchie; mais si ce pays a toujours vécu en monarchie, et que la
folie des factions l'ait pour un instant arraché à son état naturel,
pour en faire une république éphémère, il faudra quelques années de
troubles pour inspirer l'horreur de l'anarchie, moins d'années encore
pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme, et un voeu de ce
soldat, ou un coup de poignard de ses ennemis, pour le faire roi ou
empereur, et ramener ainsi le pays à ses habitudes, et dissiper le
songe de ceux qui avaient cru changer la nature humaine avec de vains
décrets, avec des serments plus vains encore. Rome et Florence,
long-temps républiques, aboutirent, l'une aux Césars, l'autre aux
Médicis, et mirent plus d'un demi-siècle à se donner à eux.
L'Angleterre et la France, républiques de dix années, aboutirent, en
trois ou quatre ans, à Cromwell et à Napoléon.
Ainsi la Révolution, dans ce retour rapide sur elle-même, devait venir
à la face du ciel confesser ses erreurs, l'une après l'autre, et se
donner d'éclatants démentis! Distinguons cependant: lorsqu'elle avait
voulu l'abolition du régime féodal, l'égalité devant la loi,
l'uniformité de la justice, de l'administration et de l'impôt,
l'intervention régulière de la nation dans le gouvernement de l'État,
elle ne s'était point trompée; elle n'avait aucun démenti à se donner;
et elle ne s'en est donné aucun. Lorsqu'elle avait, au contraire,
voulu une égalité barbare et chimérique, l'absence de toute hiérarchie
sociale, la présence continuelle et tumultueuse de la multitude dans
le gouvernement, la république dans une monarchie de douze siècles,
l'abolition de tout culte, elle avait été folle et coupable, et elle
devait venir faire, en présence de l'univers, la confession de ses
égarements! Mais qu'importent quelques erreurs passagères, à côté des
vérités immortelles qu'au prix de son sang elle a léguées au genre
humain! Ses erreurs mêmes contenaient encore d'utiles et graves
leçons, données au monde avec une incomparable grandeur. Toutefois,
si, dans ce retour à la monarchie, la France obéissait aux lois
immuables de la société humaine, elle allait vite, trop vite
peut-être, comme il est d'usage dans les révolutions. Une dictature,
sous le titre de Protecteur, avait suffi à Cromwell. La dictature,
sous la forme de consulat perpétuel, avec un pouvoir étendu comme son
génie, durable comme sa vie, aurait dû suffire au général Bonaparte,
pour accomplir tout le bien qu'il méditait, pour reconstruire cette
ancienne société détruite, pour la transmettre, après l'avoir
réorganisée, ou à ses héritiers s'il devait en avoir, ou à ceux qui,
plus heureux, étaient destinés à profiter un jour de ses oeuvres. Il
était, en effet, arrêté dans les desseins de la Providence, que la
Révolution, poursuivant son retour sur elle-même, irait plus loin que
le rétablissement de la forme monarchique, et irait jusqu'au
rétablissement de l'ancienne dynastie elle-même. Pour accomplir sa
noble tâche, la dictature, à notre avis, sous la forme du consulat à
vie, suffisait donc au général Bonaparte, et en le créant monarque
héréditaire, on tentait quelque chose qui n'était, ni le meilleur pour
sa grandeur morale, ni le plus sûr pour la grandeur de la France. Non
que le droit manquât à ceux qui voulaient avec un soldat faire un roi
ou un empereur: la nation pouvait incontestablement transporter à qui
elle voulait, et à un soldat sublime plus qu'à tout autre, le sceptre
de Charlemagne et de Louis XIV. Mais ce soldat, dans sa position
naturelle et simple de premier magistrat de la république française,
n'avait point d'égal sur la terre, même sur les trônes les plus
élevés. En devenant monarque héréditaire, il allait être mis en
comparaison avec les rois, petits ou grands, et constitué leur
inférieur en un point, celui du sang. Ne fût-ce qu'aux yeux du
préjugé, il allait être au-dessous d'eux en quelque chose. Accueilli
dans leur compagnie, et flatté, car il était craint, il serait en
secret dédaigné par les plus chétifs. Mais, ce qui est plus grave
encore, que ne tenterait-il pas, devenu roi ou empereur, pour devenir
roi des rois, chef d'une dynastie de monarques relevant de son trône
nouveau! Que d'entreprises gigantesques, auxquelles succomberait
peut-être la fortune de la France! Que de stimulants pour une ambition
déjà trop excitée, et qui ne pouvait périr que par ses propres excès!
Si donc, à notre avis du moins, l'institution du Consulat à vie avait
été un acte sage et politique, le complément indispensable d'une
dictature devenue nécessaire, le rétablissement de la monarchie sur
la tête de Napoléon Bonaparte, était non pas une usurpation (mot
emprunté à la langue de l'émigration), mais un acte de vanité de la
part de celui qui s'y prêtait avec trop d'ardeur, et d'imprudente
avidité de la part des nouveaux convertis, pressés de _dévorer_ ce
règne d'_un moment_. Cependant, s'il ne s'agissait que de donner une
leçon aux hommes, nous en convenons, la leçon était plus instructive
et plus profonde, plus digne de celles que la Providence adresse aux
nations, quand elle était donnée par ce soldat héroïque, par ces
républicains récemment convertis à la monarchie, pressés les uns et
les autres de se vêtir de pourpre, sur les débris d'une république de
dix années, à laquelle ils avaient prêté mille serments.
Malheureusement, la France, qui avait payé de son sang leur délire
républicain, était exposée à payer de sa grandeur leur nouveau zèle
monarchique; car c'est pour qu'il y eût des rois français en
Westphalie, à Naples, en Espagne, que la France a perdu le Rhin et les
Alpes. Ainsi, en toutes choses, la France était destinée à servir
d'enseignement à l'univers: grand malheur, et grande gloire pour une
nation!
[Note en marge: Rôle de M. Fouché dans la révolution monarchique qui
se préparait.]
Il faut, à chaque changement, des hommes qui se chargent de réaliser
les idées qui sont dans tous les esprits, c'est-à-dire des
instruments. Il s'en trouva un, pour la révolution qui se préparait,
bien singulièrement approprié à la circonstance. M. Fouché avait
jusqu'ici, par un reste de sincérité, blâmé la rapidité de la réaction
qui ramenait la France vers le passé; il avait même obtenu la faveur
de madame Bonaparte, en paraissant partager ses craintes confuses;
mais il avait, pour ce même motif, encouru la disgrâce de son
ambitieux époux. À ce rôle ingrat d'improbateur secret, M. Fouché
avait perdu un ministère, et il ne voulait pas le jouer plus
long-temps. Aussi avait-il embrassé le rôle tout contraire. Dirigeant
spontanément la police, dans la poursuite de la dernière conspiration,
il s'était lui-même remis en place. Voyant le Premier Consul
profondément irrité contre les royalistes, il avait flatté sa colère,
et l'avait poussé à immoler le duc d'Enghien. Si la pensée qu'on a
souvent prêtée au Premier Consul, de conclure un pacte sanglant avec
les révolutionnaires, et d'en obtenir la couronne au prix d'un gage
effroyable, si cette pensée s'était fait jour dans l'âme de quelque
homme de ce temps, c'était assurément dans celle de M. Fouché.
Approbateur de la mort du duc d'Enghien, il était aussi le plus ardent
des nouveaux partisans de l'hérédité. Il surpassait MM. de Talleyrand,
Roederer et Fontanes, en zèle monarchique.
[Note en marge: Voeux secrets du général Bonaparte. Progrès successifs
de son ambition.]
Certes le Premier Consul n'avait pas besoin d'être encouragé pour
aspirer au trône. Il souhaitait le rang suprême, non pas que ce fut sa
constante pensée depuis ses campagnes d'Italie, ni même depuis le 18
brumaire, ainsi que l'ont supposé des narrateurs vulgaires; non, il
n'avait pas conçu tous les désirs à la fois. Son ambition avait grandi
par degrés, comme sa fortune. Arrivé au commandement des armées, il
avait aperçu de ce point élevé les hauteurs plus élevées encore du
gouvernement de la République, et il y avait aspiré. Arrivé à ces
hauteurs, il avait entrevu celles du Consulat perpétuel, placées
au-dessus, et y avait aspiré de même. Parvenu à ces dernières, d'où il
voyait distinctement le trône, il y voulait monter. Ainsi marche
l'ambition humaine, et ce n'était pas là un crime. Mais pour les
esprits clairvoyants, c'était un danger que cette ambition sans cesse
excitée, et sans cesse satisfaite, car c'était l'exciter encore que de
la satisfaire toujours.
[Note en marge: Absence des frères du Premier Consul au moment où se
prépare le rétablissement de la monarchie.]
Mais au moment de prendre un pouvoir qui ne lui appartient pas
naturellement, tout génie, quelque audacieux qu'il soit, hésite au
moins, s'il ne tremble pas. Dans ces situations, une involontaire
pudeur saisit l'ambition la plus ardente, et on n'ose pas avouer tout
ce qu'on désire. Le Premier Consul, qui s'entretenait peu des affaires
de l'État avec ses frères, avait en eux, lorsqu'il s'agissait de sa
grandeur personnelle, des confidents auxquels il aimait à tout dire,
et des confidents plus ardents que lui-même, car ils brûlaient de
devenir princes. On doit se souvenir qu'ils avaient regardé le
Consulat à vie avec dépit, et comme une tentative avortée. À l'époque
dont il s'agit, Lucien était absent, et Joseph allait quitter Paris.
Lucien, par une nouvelle inconséquence de sa façon, avait épousé une
veuve, belle, mais fort peu assortie à la position de la famille
Bonaparte. Brouillé avec le Premier Consul à cause de ce mariage, il
s'était retiré à Rome, jouant le proscrit, et semblant chercher dans
les jouissances des arts le dédommagement de l'ingratitude
fraternelle. Madame Lætitia Bonaparte, qui, sous la modestie d'une
femme née pauvre, et affectant de s'en souvenir, cachait quelques-unes
des passions d'une impératrice mère, se plaignait constamment et à
tort de Napoléon, et montrait pour son fils Lucien une préférence
marquée: elle l'avait suivi à Rome. Le Premier Consul, plein
d'affection pour ses proches, même quand il n'avait point à s'en
louer, avait accompagné sa mère et son frère de sa toute-puissante
protection, et les avait recommandés à la bienveillance de Pie VII, en
disant que son frère allait chercher à Rome les plaisirs des arts, et
sa mère, le bienfait d'un doux climat. Pie VII avait pour ces hôtes
illustres les attentions les plus empressées et les plus délicates.
Joseph était mécontent aussi, on n'imaginerait pas de quoi, si
l'histoire ne prenait soin de le raconter. Il s'était senti blessé de
ce que le Premier Consul avait voulu le nommer président du Sénat, et
il avait refusé ces hautes fonctions avec le ton de la dignité
offensée, lorsque M. Cambacérès était venu les lui offrir de la part
du Premier Consul. Ce dernier, qui n'aimait pas qu'on fût oisif, lui
avait fait dire alors d'aller chercher la grandeur, là même où il
avait trouvé la sienne, c'est-à-dire à l'armée. Joseph, nommé colonel
du 4e de ligne, partait pour Boulogne, au moment où s'agitait la
grande question du rétablissement de la monarchie. Le Premier Consul
était donc privé des deux confidents auxquels il s'en remettait
volontiers des affaires de sa grandeur personnelle. M. Cambacérès
auquel il s'ouvrait le plus ordinairement sur toutes choses,
générales ou personnelles, M. Cambacérès, à l'époque du Consulat à
vie, lui avait épargné l'embarras d'avouer ce qu'il souhaitait, en
prenant l'initiative, et en se faisant l'instrument d'un changement
universellement approuvé. Mais actuellement, M. Cambacérès se taisait
pour deux raisons, l'une bonne, l'autre mauvaise. La bonne raison,
c'est qu'avec sa rare prévoyance, il craignait les emportements d'une
ambition sans limites. Il avait entendu parler d'empire des Gaules,
d'empire de Charlemagne, et il tremblait de voir la grandeur solide du
traité de Lunéville sacrifiée à des entreprises gigantesques, par
suite de l'élévation du général Bonaparte au trône impérial. La raison
moins bonne, c'était son intérêt froissé, car il allait se trouver
séparé du Premier Consul par toute la hauteur du trône, et devenir, de
copartageant de la souveraineté, quelque petite qu'en fût sa part,
simple sujet du futur monarque. Il se taisait donc, et ne mettait
point, cette fois, comme la précédente, son influence au service du
Premier Consul. Le troisième consul Lebrun, parfaitement dévoué, mais
ne se mêlant jamais d'autre chose que de l'administration, ne pouvait
être d'aucune utilité.
[Note en marge: M. Fouché en l'absence des frères Bonaparte, et dans
l'inaction du consul Cambacérès, devient l'instrument de la nouvelle
révolution.]
M. Fouché, dans l'ardeur de son zèle, se fit l'agent spontané du
changement qui se préparait. Il aborda le Premier Consul, dont il
avait deviné les secrets désirs, lui représenta la nécessité de
prendre un parti prompt et décisif, l'urgence de terminer les anxiétés
de la France, en mettant la couronne sur sa tête, et en consolidant
ainsi définitivement les résultats de la Révolution. Il lui montra
toutes les classes de la nation animées du même sentiment, et
impatientes de le proclamer Empereur des Gaules, ou Empereur des
Français, comme il conviendrait à sa politique ou à son goût. Il
revint souvent à la charge, s'attachant à faire sentir les avantages
de l'à-propos, dans un instant où la France, alarmée pour la vie du
Premier Consul, était disposée à concéder tout ce qu'on lui
demanderait. Il passa presque des exhortations aux reproches, et
gourmanda vivement les incertitudes du général Bonaparte. Celui-ci
n'avait pas quitté sa retraite de la Malmaison depuis l'événement de
Vincennes. M. Fouché y allait sans cesse, et quand il ne pouvait
joindre le Premier Consul, sorti pour se rendre à la promenade ou
ailleurs, il s'emparait de son secrétaire intime, M. de Meneval, et
lui démontrait tout au long les avantages de la monarchie héréditaire,
et non-seulement de la monarchie, mais de l'aristocratie, comme appui
et ornement du trône; ajoutant que si le Premier Consul voulait la
rétablir, il était tout prêt à défendre la sagesse de cette nouvelle
création, et, s'il le fallait, à devenir noble lui-même.
Tel était le zèle de cet ancien républicain revenu si complétement de
ses erreurs. Son activité inquiète, plus excitée cette fois que de
coutume, le portait à se remuer au delà du besoin. Il s'agitait comme
ces gens qui veulent avoir le mérite de pousser ce qui marche tout
seul.
Il n'était presque personne, en effet, qui ne fût disposé à seconder
les voeux du Premier Consul. La France voyant depuis long-temps se
préparer un maître, qui du reste la comblait de gloire et de biens, ne
voulait pas lui refuser le titre qui plairait le plus à son ambition.
Les corps de l'État, les chefs de l'armée, qui savaient combien toute
résistance était désormais impossible, et qui avaient vu dans la ruine
de Moreau le danger d'une opposition intempestive, se jetaient avec
empressement au-devant du nouveau César, pour être au moins distingués
par leur zèle, et profiter d'une élévation qu'il n'était plus temps
d'empêcher. C'est l'ordinaire disposition des hommes d'exploiter
l'ambition qu'il leur est impossible de combattre avec succès, et de
se consoler de l'envie par l'avidité. Il n'y avait pour tout le monde
qu'un embarras, celui de remettre en usage des mots qu'on avait
proscrits, d'en répudier d'autres qu'on avait adoptés avec
enthousiasme. Une légère précaution dans le choix du titre à conférer
au futur monarque, pouvait faciliter la chose. Ainsi en l'appelant
Empereur et non pas roi, la difficulté était fort diminuée.
D'ailleurs, pour tirer la génération présente d'un pareil embarras,
personne n'était mieux fait qu'un ancien jacobin tel que M. Fouché, se
chargeant de donner l'exemple à tous, maître et sujets, et
s'empressant de proférer, le premier, les mots qu'on n'osait pas
encore avoir à la bouche.
[Note en marge: Les journaux anglais employés à prononcer les premiers
le mot de monarchie.]
M. Fouché arrangea tout avec quelques meneurs du Sénat, le Premier
Consul voyant ce qui se faisait, l'approuvant, mais feignant de n'y
être pour rien. On craignait de prendre l'initiative dans les
journaux français, car leur dépendance absolue de la police aurait
trop prêté à leur opinion le caractère d'une opinion de commande. On
avait des agents secrets en Angleterre, et on fit dire, dans certains
journaux anglais, que, depuis la dernière conspiration, le général
Bonaparte était inquiet, sombre et menaçant; que chacun vivait à Paris
dans l'anxiété; que c'était la conséquence naturelle d'une forme de
gouvernement où tout reposait sur une seule tête, et qu'aussi les gens
paisibles en France souhaitaient que l'hérédité, établie dans la
famille Bonaparte, procurât à l'ordre actuel des choses la stabilité
qui lui manquait. Ainsi la presse anglaise, ordinairement employée à
diffamer le Premier Consul, fut employée cette fois à servir son
ambition. Ces articles, reproduits et commentés, causèrent une
sensation très-vive, et donnèrent le signal attendu. Il y avait à
cette époque plusieurs colléges électoraux assemblés dans l'Yonne, le
Var, les Hautes-Pyrénées, le Nord et la Roër. Il était facile d'en
obtenir des adresses. On en provoqua également de la part des conseils
municipaux des grandes villes, telles que Lyon, Marseille, Bordeaux et
Paris. Enfin, les camps réunis le long de l'Océan furent à leur tour
mis en fermentation. Les militaires, en général, étaient de toutes les
classes la plus dévouée au Premier Consul. À part un certain nombre
d'officiers et de généraux, les uns républicains sincères, les autres
animés par la vieille rivalité qui divisait les soldats du Rhin et
d'Italie, la plupart des chefs de l'armée voyaient leur propre
élévation dans cette élévation d'un homme de guerre au trône de
France. Ils étaient donc parfaitement disposés à prendre l'initiative,
et à faire ce qu'on avait vu souvent dans l'Empire romain, à proclamer
eux-mêmes un empereur. Le général Soult écrivait au Premier Consul
qu'il avait entendu généraux et colonels, que tous demandaient
l'établissement d'une nouvelle forme de gouvernement, et étaient prêts
à donner au Premier Consul le titre d'Empereur des Gaules. Il lui
demandait ses ordres à cet égard. Des pétitions circulaient dans les
divisions de dragons campées à Compiègne; ces pétitions se couvraient
de signatures, et allaient arriver à Paris.
[Note en marge: Le signal donné, une foule d'adresses partent en même
temps des colléges électoraux et des conseils municipaux des grandes
villes.]
Le dimanche 4 germinal (25 mars), quelques jours après la mort du duc
d'Enghien, plusieurs adresses des colléges électoraux furent
présentées au Premier Consul. L'amiral Ganteaume, l'un de ses amis
dévoués, présenta lui-même l'adresse du collége du Var, dont il était
le président. Elle disait en termes formels qu'il ne suffisait pas de
_saisir_, d'_atteindre_ et de _punir_ les conspirateurs, mais qu'il
fallait, par un large système d'institutions qui consolidât et
perpétuât le pouvoir dans les mains du Premier Consul et de sa
famille, assurer le repos de la France, et mettre fin à ses longues
anxiétés. D'autres adresses furent lues dans la même audience, et,
immédiatement après ces manifestations, en vint une d'un ordre plus
élevé. M. de Fontanes avait reçu la présidence du Corps Législatif, et
avait obtenu ainsi, par la faveur de la famille Bonaparte, une place
qu'il méritait d'obtenir par ses seuls talents. Il avait mission de
féliciter le Premier Consul pour l'achèvement d'une oeuvre immortelle,
le Code civil. Ce Code, fruit de tant de savantes veilles, monument de
la forte volonté et de l'esprit universel du chef de la République,
avait été terminé dans la présente session, et le Corps Législatif
reconnaissant avait résolu de consacrer ce souvenir, en plaçant, dans
la salle de ses séances, le buste en marbre du Premier Consul. C'est
là ce que M. de Fontanes venait annoncer dans cette audience, et
certes, de tous les titres de l'homme qu'on voulait glorifier, il n'en
était aucun qu'il fût plus convenable de rappeler, dans un moment où
l'on allait le faire souverain héréditaire d'un pays organisé par son
génie. M. de Fontanes s'exprima comme il suit:
[Note en marge: Discours de M. de Fontanes à l'occasion de
l'achèvement du Code civil.]
«CITOYEN PREMIER CONSUL,
»Un Empire immense repose depuis quatre ans sous l'abri de votre
puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va
réunir de plus en plus tous les habitants. Le Corps Législatif
veut consacrer cette époque mémorable: il a décrété que votre
image, placée au milieu de la salle de ses délibérations, lui
rappellerait éternellement vos bienfaits, les devoirs et les
espérances du peuple français. Le double droit de conquérant et
de législateur a toujours fait taire tous les autres; vous l'avez
vu confirmé dans votre personne par le suffrage national. Qui
pourrait nourrir encore le criminel espoir d'opposer la France à
la France? Se divisera-t-elle pour quelques souvenirs passés,
quand elle est unie par tous les intérêts présents? Elle n'a
qu'un chef, et c'est vous; elle n'a qu'un ennemi, et c'est
l'Angleterre.
«Les tempêtes politiques ont pu jeter quelques sages eux-mêmes
dans des routes imprévues. Mais sitôt que votre main a relevé les
signaux de la patrie, tous les bons Français les ont reconnus et
suivis; tous ont passé du côté de votre gloire. Ceux qui
conspirent au sein d'une terre ennemie renoncent irrévocablement
à la terre natale; et que peuvent-ils opposer à votre ascendant?
Vous avez des armées invincibles, ils n'ont que des libelles et
des assassins; et tandis que toutes les voix de la religion
s'élèvent en votre faveur au pied de ces autels que vous avez
relevés, ils vous font outrager par quelques organes obscurs de
la révolte et de la superstition. L'impuissance de leurs complots
est prouvée. Ils rendront tous les jours la destinée plus
rigoureuse en luttant contre ses décrets. Qu'ils cèdent enfin à
ce mouvement irrésistible qui emporte l'univers, et qu'ils
méditent en silence sur les causes de la ruine et de l'élévation
des empires.»
Cette abjuration des Bourbons faite en face du nouveau monarque
désigné, avec cette solennité de langage, était, quoique indirecte, la
plus significative des manifestations. Cependant on ne voulait rien
publier avant que le corps le plus élevé de l'État, le Sénat, chargé
par la Constitution de prendre l'initiative, eût fait une première
démarche.
Afin d'obtenir cette démarche, il était nécessaire de s'entendre avec
M. Cambacérès, qui dirigeait le Sénat. Pour cela, il fallait
s'expliquer avec lui, et s'assurer sa bonne volonté; non pas qu'on eût
quelque résistance à craindre de sa part, mais sa simple
désapprobation, quoique silencieuse, aurait été un désagrément
véritable, dans une circonstance où il importait que tout le monde
parût entraîné.
[Note en marge: Explication entre le Premier Consul et ses deux
collègues Lebrun et Cambacérès.]
Le Premier Consul fit appeler MM. Lebrun et Cambacérès à la Malmaison.
M. Lebrun, comme le plus facile à persuader, avait été appelé le
premier. Il n'y avait avec lui aucun effort à faire, car il était
partisan décidé de la monarchie, et plus volontiers sous la
souveraineté du général Bonaparte que sous celle de tout autre. M.
Cambacérès, mécontent de ce qui se préparait, arriva quand déjà la
conférence était fort avancée avec son collègue Lebrun. Le Premier
Consul, après avoir parlé du mouvement qui se produisait dans les
esprits, comme s'il y eût été étranger, demanda l'avis du second
Consul sur la question, tant agitée en ce moment, du rétablissement de
la monarchie.
[Note en marge: Opinion de M. Cambacérès sur le rétablissement de la
monarchie.]
[Note en marge: Opinion du Premier Consul sur le rétablissement de la
monarchie.]
--Je me doutais bien, lui répondit M. Cambacérès, que c'était là ce
dont il s'agissait. Je vois que tout tend à ce but, et je le
déplore.--Alors dissimulant mal le déplaisir personnel qui se mêlait
chez lui à des vues de sagesse, M. Cambacérès exposa au Premier Consul
les motifs de son opinion. Il lui peignit les républicains mécontents
de ce qu'on ne leur laissait pas même le nom de la chimère qu'ils
avaient poursuivie, les royalistes révoltés de ce qu'on osait relever
le trône sans y faire asseoir un Bourbon; il montra le danger de
pousser le retour à l'ancien régime si loin, que bientôt il ne
resterait qu'à mettre une personne à la place d'une autre, pour que la
vieille monarchie fût rétablie. Il rapporta les propos des royalistes
eux-mêmes, qui se vantaient tout haut d'avoir, dans le général
Bonaparte, un précurseur chargé de préparer le retour des Bourbons. Il
fit valoir l'inconvénient d'un nouveau changement, sans autre utilité
qu'un vain titre, car le pouvoir du Premier Consul était actuellement
illimité, et il fit remarquer que souvent il y avait plus de danger à
changer le nom des choses que les choses elles-mêmes. Il allégua la
difficulté d'obtenir de l'Europe la reconnaissance de la monarchie
qu'on voulait fonder, et la difficulté plus grande encore d'obtenir de
la France l'effort d'une troisième guerre, s'il fallait recourir à ce
moyen pour arracher la reconnaissance aux vieilles cours européennes;
il mit enfin beaucoup de raisons en avant, les unes excellentes, les
autres médiocres, et dans lesquelles perçait une humeur peu ordinaire
à ce grave personnage. Mais il n'osa pas donner les meilleures qu'il
savait bien; c'est que si l'on accordait cette nouvelle satisfaction à
une ambition immense, on ne pourrait s'arrêter nulle part, car en
décernant au général Bonaparte le titre d'empereur des Français, on le
préparait à désirer celui d'empereur d'Occident, auquel il a
secrètement aspiré depuis, ce qui n'a pas été la moindre des causes
qui l'ont poussé à dépasser toutes les bornes du possible, et à périr
en les dépassant. Comme tout homme gêné, contraint, M. Cambacérès ne
dit pas ce qu'il y avait de meilleur à dire, et fut battu par son
interlocuteur. Le Premier Consul, si dissimulé dans ses désirs lors de
l'institution du Consulat à vie, faisait cette fois le pas qu'on ne
voulait pas faire vers lui. Il avoua franchement à son collègue
Cambacérès qu'il songeait à prendre la couronne, et déclara pourquoi.
Il soutint que la France voulait un roi, que cela était évident pour
quiconque savait observer; qu'elle revenait chaque jour des folies
qu'on lui avait mises un moment en tête, et que de toutes ces folies
la république était la plus insigne; que la France en était si
complétement désabusée, qu'elle prendrait un Bourbon, si on ne lui
donnait un Bonaparte; que le retour des Bourbons serait une calamité,
car ce serait la contre-révolution pure, et que, pour lui, sans
désirer plus de pouvoir qu'il n'en avait, il cédait en cette occasion
à une nécessité des esprits, et à l'intérêt de la Révolution
elle-même; que du reste il importait de prendre un parti, car le
mouvement était tel dans l'armée qu'on le proclamerait empereur
peut-être dans les camps, et qu'alors son élévation au trône
ressemblerait à une scène de prétoriens, ce qu'il fallait éviter avant
tout.
[Note en marge: Le Premier Consul et son collègue Cambacérès se
séparent mécontents l'un de l'autre.]
Ces raisons persuadèrent peu M. Cambacérès, qui n'avait pas envie de
se laisser persuader, et chacun demeura dans son opinion, fâché de
s'être trop avancé. Cette résistance imprévue de M. Cambacérès
embarrassa le Premier Consul, qui, feignant alors moins d'impatience
qu'il n'en avait réellement, dit à ses deux collègues qu'il ne se
mêlerait de rien, et livrerait le mouvement des esprits à lui-même. On
se quitta mécontent les uns des autres, et M. Cambacérès revenant avec
M. Lebrun à Paris, vers le milieu de la nuit, adressa ces paroles à
son collègue: C'en est fait, la monarchie est rétablie; mais j'ai le
pressentiment que ce qu'on édifie ne sera pas durable. Nous avons fait
la guerre à l'Europe pour lui donner des républiques, filles de la
République française; nous la ferons maintenant pour lui donner des
monarques, fils ou frères du nôtre, et la France épuisée finira par
succomber à ces folles entreprises.--
[Note en marge: Occasion saisie pour provoquer une manifestation de la
part du Sénat.]
Mais cette désapprobation de M. Cambacérès était la plus silencieuse
et la plus inactive des résistances. Il laissa M. Fouché et ses
auxiliaires agir à leur gré. Une occasion excellente s'offrait à eux.
Suivant l'usage d'adresser au Sénat des communications sur les
événements importants, on lui avait présenté un rapport du grand-juge
relativement aux intrigues des agents anglais Drake, Spencer Smith et
Taylor. Il fallait répondre à cette communication du gouvernement. Le
Sénat avait nommé une commission pour lui proposer un projet de
réponse. Les meneurs, trouvant la circonstance favorable,
s'efforcèrent de persuader aux sénateurs que le temps était venu de
prendre l'initiative, au sujet du rétablissement de la monarchie; que
le Premier Consul hésitait, mais qu'il fallait vaincre ses
hésitations, en lui dénonçant les lacunes existantes dans les
institutions actuelles, et en lui indiquant la manière de les remplir.
Ils rappelèrent tout bas le désagrément auquel le Sénat s'était exposé
deux ans auparavant, en restant en arrière des voeux du général
Bonaparte. Ils produisirent tout haut une raison fort spécieuse, pour
ne pas se laisser devancer. L'armée, dirent-ils, exaltée au plus haut
point en faveur de son chef, était prête à le proclamer empereur, et
alors l'empire serait, comme à Rome, donné par les prétoriens. Il
fallait, en se hâtant, épargner à la France un tel scandale. On ne
ferait que suivre ainsi l'exemple du sénat romain, qui, plus d'une
fois, s'était pressé de proclamer certains empereurs pour ne pas les
recevoir des mains des légions. Puis venait une raison qui n'avait
besoin d'être dite, ni tout haut, ni tout bas, c'est qu'il restait à
distribuer une grande partie des sénatoreries instituées lors du
Consulat à vie, lesquelles procuraient une dotation territoriale en
sus du traitement pécuniaire accordé à chaque sénateur. Il allait y
avoir en outre une profusion de charges nouvelles à distribuer. Il
fallait donc, puisqu'on ne pouvait résister à l'élévation du nouveau
maître, ne pas s'exposer à lui déplaire. On doit cependant ajouter
qu'à ces basses raisons s'en joignaient de meilleures. Sauf une
opposition peu nombreuse, dont M. Sieyès était le premier créateur,
mais dont il s'était dégoûté comme de toutes choses, et qu'il avait
abandonnée à de moindres chefs que lui, sauf cette opposition, la
masse voyait dans la monarchie le port où la Révolution devait aller
chercher son propre salut.
Ces raisons, de nature si diverse, entraînèrent la majorité du Sénat,
et on résolut de faire une réponse significative au message du Premier
Consul. Voici quel fut le sens de cette réponse.
[Note en marge: Réponse du Sénat au message par lequel le Premier
Consul lui avait fait connaître les intrigues des agents anglais.]
Les institutions de la France sont incomplètes sous deux rapports.
Premièrement, il n'y a pas de tribunal pour les grands crimes d'État,
et on est réduit à les déférer à une juridiction insuffisante et
faible. (Ce qui se passait au tribunal de la Seine, à l'occasion du
procès de Georges et Moreau, inspirait alors ce sentiment à tout le
monde.) Secondement, le gouvernement de la France repose sur une seule
tête, et c'est une tentation perpétuelle pour les conspirateurs, qui
croient, en frappant cette tête, tout détruire avec elle. C'est là une
double lacune qu'il faut dénoncer à la sagesse du Premier Consul, pour
provoquer sa sollicitude, et, au besoin, son initiative.
Le 6 germinal (27 mars), surlendemain des audiences rapportées plus
haut, le Sénat fut appelé à délibérer sur ce projet de réponse. M.
Fouché et ses amis avaient tout préparé, sans avertir le consul
Cambacérès, qui présidait ordinairement le Sénat. Il paraît même
qu'ils n'avaient pas prévenu le Premier Consul, afin de lui ménager
une agréable surprise. Cette surprise n'était pas à beaucoup près
aussi agréable pour M. Cambacérès, qui fut stupéfait en écoutant la
lecture du projet de la commission. Toutefois il se montra impassible,
et ne laissa rien apercevoir aux nombreux regards fixés sur lui, car
on voulait savoir jusqu'à quel point tout cela convenait au Premier
Consul, dont on le supposait le confident et le complice. À cette
lecture, on put entendre un très-léger mais très-sensible murmure,
dans une partie du Sénat; néanmoins le projet fut adopté à une immense
majorité, et il dut être communiqué le lendemain même au Premier
Consul.
[Note en marge: Retour du Premier Consul à Paris pour se concerter
avec ses collègues sur le langage à tenir au Sénat.]
[Note en marge: Il dit au Sénat qu'il va délibérer.]
À peine sorti de cette séance, M. Cambacérès, piqué de n'avoir pas été
averti, écrivit au Premier Consul, à la Malmaison, sans s'y rendre
lui-même, et lui fit part, dans une lettre assez froide, de tout ce
qui venait de se passer. Le Premier Consul revint le jour suivant pour
recevoir le Sénat, et voulut avoir auparavant une explication avec ses
deux collègues. Il parut comme étonné de la précipitation de cette
démarche, et pris en quelque sorte au dépourvu.--Je n'ai pas, dit-il à
M. Cambacérès, assez réfléchi; j'ai besoin de vous consulter encore,
vous et beaucoup d'autres, avant de prendre un parti. Je vais répondre
au Sénat que je délibère. Mais je ne veux ni le recevoir
officiellement, ni publier son message. Je ne laisserai rien éclater
au dehors, tant que ma résolution ne sera pas définitivement
arrêtée.--C'est là ce qui fut convenu, et ce qui fut exécuté le jour
même.
Le Premier Consul reçut le Sénat comme il l'avait annoncé, et
répondit verbalement à ses membres qu'il les remerciait de leurs
témoignages de dévouement, mais qu'il avait besoin de délibérer
mûrement sur le sujet soumis à son attention, avant de faire une
réponse publique et définitive.
[Note en marge: Le Premier Consul avait été presque devancé par ses
partisans.]
Quoique témoin, et silencieux complice de tout ce qui avait été fait,
le Premier Consul était presque devancé dans ses désirs. L'impatience
de ses partisans avait surpassé la sienne, et visiblement il n'était
pas prêt. On ne publia donc pas l'acte du Sénat, bien que le secret
absolu fût impossible; mais, tant qu'il n'y avait pas de démarche
officielle et avouée, on pouvait toujours reculer, si l'on venait à
rencontrer un obstacle imprévu.
[Note en marge: Il veut, avant de prendre un parti définitif,
s'assurer l'adhésion de l'armée, et la reconnaissance de son nouveau
titre par toutes les cours.]
Avant de s'avancer au point de ne pouvoir plus rétrograder, le Premier
Consul voulait être assuré de l'armée et de l'Europe. Au fond, il ne
doutait ni de l'une ni de l'autre, car il était cher à la première, et
faisait peur à la seconde. Mais c'était un cruel sacrifice à imposer à
ses compagnons d'armes, qui avaient versé leur sang pour la France et
non pour un homme, que de vouloir qu'ils l'acceptassent pour
souverain. Après l'effet produit en Europe par la mort du duc
d'Enghien, c'était un singulier acte de condescendance à demander à
tous les princes légitimes, que d'exiger qu'ils reconnussent pour égal
un soldat, qui venait depuis quelques jours de tremper ses mains dans
le sang des Bourbons. Bien qu'on dût s'attendre à recevoir la réponse
commandée par la puissance de ce soldat, il était sage de s'en assurer
auparavant.
[Note en marge: Questions adressées aux chefs de l'armée.]
Le Premier Consul écrivit au général Soult, et à ceux des généraux
dans lesquels il avait le plus de confiance, pour demander leur avis
sur le changement proposé. Il n'avait, disait-il, aucun parti pris, ne
cherchait en cela que ce qu'il y avait de meilleur pour la France, et
voulait, avant de se décider, recueillir l'opinion des chefs de
l'armée. La réponse n'était pas douteuse assurément; mais c'était
provoquer au moins des protestations de dévouement, qui serviraient
d'exemple, et entraîneraient les esprits tièdes ou récalcitrants.
[Note en marge: Informations prises auprès des différentes cours, pour
s'assurer la reconnaissance du titre impérial.]
[Note en marge: On ne peut pas s'adresser à l'Angleterre, on ne veut
pas s'adresser à la Russie; on diffère de s'adresser à l'Espagne; on a
recours à la Prusse et à l'Autriche.]
Quant à l'Europe, la condescendance, quoique probable au fond,
présentait cependant plus de doute. On était en guerre avec la
Grande-Bretagne; il n'y avait donc pas à s'en occuper. Les nouveaux
rapports avec la Russie faisaient un devoir de dignité de ne point
s'adresser à elle. Restaient l'Espagne, l'Autriche, la Prusse et les
petites puissances. L'Espagne était trop faible pour refuser quoi que
ce fut; mais le sang versé d'un Bourbon commandait de laisser passer
quelques semaines avant de recourir à elle. L'Autriche avait paru la
moins sensible des puissances à la violation du territoire germanique;
et, dans son indifférence profonde pour tout ce qui n'était pas son
intérêt, il n'était rien qu'on ne pût en attendre. Mais, en matière
d'étiquette, elle était difficile, vétilleuse, jalouse, comme il
appartenait à la plus vieille des cours, et à la plus qualifiée. Un
Empereur, car on s'était décidé pour ce titre, à la fois plus grand,
plus nouveau et plus militaire que celui de Roi, un Empereur à
joindre à la liste des souverains, était chose peu aisée à faire
agréer au chef du Saint-Empire romain.
[Note en marge: Moyens employés pour consulter la Prusse et
l'Autriche.]
La Prusse était encore, malgré son récent refroidissement, celle qu'il
était le plus facile de disposer favorablement. On expédia donc
sur-le-champ un courrier à Berlin, avec ordre à M. de Laforest de voir
M. d'Haugwitz, pour savoir de lui si le Premier Consul pouvait espérer
d'être reconnu par le roi de Prusse, en qualité d'Empereur héréditaire
des Français. On devait demander cela, de manière à placer le jeune
roi entre une vive gratitude, ou un amer ressentiment de la part de la
France. M. de Laforest avait ordre de ne laisser aucune trace de cette
démarche dans les archives de la légation. Quant à l'Autriche, sans
écrire à M. de Champagny, et sans hasarder une ouverture directe, on
employa un moyen qu'on avait sous la main, c'était de sonder M. de
Cobentzel, qui affichait auprès de M. de Talleyrand un désir immodéré
de plaire au Premier Consul. M. de Talleyrand était le ministre par
excellence pour une telle négociation. Il obtint de M. de Cobentzel
les plus satisfaisantes paroles, mais rien de positif. Il fallait
écrire à Vienne pour pouvoir donner des certitudes.
Le Premier Consul fut donc obligé d'attendre une quinzaine de jours
avant de répondre au Sénat, et de permettre aux ouvriers de sa
nouvelle grandeur de poursuivre leur ouvrage. Cependant on laissa
venir les adresses des grandes villes et des principales autorités. On
se contenta de ne pas les insérer au _Moniteur_.
[Note en marge: Empressement du roi de Prusse à promettre la
reconnaissance.]
On trouvait le roi de Prusse dans les meilleures dispositions. Ce
prince, après s'être rejeté vers la Russie, et s'être secrètement lié
à elle, craignait d'en avoir trop fait dans ce sens, et d'avoir laissé
trop apercevoir son blâme pour ce qui s'était passé à Ettenheim. Il ne
demandait donc pas mieux que d'avoir un témoignage personnel à donner
au Premier Consul. M. de Laforest avait à peine dit les premiers mots
à M. d'Haugwitz, que celui-ci, l'empêchant d'achever, se hâta de
déclarer que le roi de Prusse n'hésiterait pas à reconnaître le nouvel
Empereur des Français. Frédéric-Guillaume s'attendait bien à un
nouveau blâme, de la part de la coterie remuante qui s'agitait autour
de la reine, mais il savait braver ce blâme dans les intérêts de son
royaume; et il regardait la bonne intelligence avec le Premier Consul
comme le premier de ces intérêts. Il faut ajouter qu'il éprouvait un
sentiment, que toutes les cours allaient éprouver également, celui de
la satisfaction, en voyant la république abolie en France. La
monarchie seule pouvait les rassurer, et les Bourbons semblant
actuellement impossibles, le général Bonaparte était le nouveau
monarque que tous les princes s'attendaient à voir monter sur le trône
de France. Ceci est une preuve, entre mille autres, du peu de durée
qu'ont certaines impressions chez les hommes, surtout quand ils sont
intéressés à les effacer de leur coeur. Toutes les cours allaient
reconnaître pour Empereur le personnage que, dans leurs emportements,
elles appelaient, quinze jours auparavant, un régicide et un assassin.
[Note en marge: Lettre du roi de Prusse, à l'occasion du
rétablissement de la monarchie.]
Le roi de Prusse écrivit lui-même à M. de Lucchesini une lettre qui
fut communiquée au Premier Consul, et qui contenait les expressions
les plus amicales. «Je n'hésiterai pas, disait le roi, à vous
autoriser à saisir le plus tôt possible une occasion de témoigner à M.
de Talleyrand, qu'après avoir vu avec plaisir le pouvoir suprême
déféré à vie au Premier Consul, je verrais avec plus d'intérêt encore
l'ordre de choses établi par sa sagesse et par ses grandes actions,
consolidé par l'établissement de l'hérédité dans sa famille, et que je
ne ferais aucune difficulté de le reconnaître. Vous ajouterez que
j'aime à me flatter que cette preuve non équivoque de mes sentiments
équivaudra à ses yeux à toutes les sûretés et garanties qu'eût pu lui
offrir un traité formel, dont les bases existent de fait; et que
j'espère pouvoir compter aussi à mon tour de sa part sur les effets de
cette amitié et confiance réciproques, que je désirerais voir
subsister constamment entre les deux gouvernements.» (23 avril 1804.)
Ces paroles, quoique sincères au fond, n'étaient cependant pas tout à
fait conformes à l'esprit du traité signé avec la Russie; mais le
désir immodéré de la paix conduisait ce prince aux faussetés les plus
indignes de son caractère.
[Note en marge: Accueil que reçoit à Vienne la nouvelle du
rétablissement de la monarchie en France.]
[Note en marge: La cour d'Autriche veut faire payer la reconnaissance
en exigeant quelques avantages de la part de la France.]
Les choses se passèrent autrement à Vienne. On n'avait pris là aucun
engagement avec la Russie; on ne voulait pas racheter une concession
faite aux uns par une concession faite aux autres; on ne songeait qu'à
son intérêt, le mieux calculé possible. La mort du duc d'Enghien, la
violation du territoire germanique, tout cela était regardé comme de
médiocre importance. Le dédommagement à exiger pour prix du sacrifice
qu'on allait faire en reconnaissant le nouvel empereur, était la seule
considération dont on tînt compte. D'abord, malgré l'inconvénient de
désobliger la Russie en concédant une chose souverainement agréable au
gouvernement français, il fallait se résigner à reconnaître Napoléon,
car refuser c'eût été se placer en état de guerre, ou à peu près, à
l'égard de la France, ce qu'on voulait éviter avant tout, du moins
dans le moment. Mais il fallait tirer parti de la reconnaissance qu'il
s'agissait de consentir, la différer un peu, la faire acheter par
certains avantages, et présenter à la Russie, comme un délai de
mauvaise grâce, le temps employé à négocier les avantages qu'on
désirait se ménager. Telle fut la politique autrichienne, et il faut
convenir qu'elle était naturelle entre gens qui vivaient, les uns
envers les autres, dans un état de défiance perpétuelle.
[Note en marge: L'Autriche promet la reconnaissance à condition qu'on
accordera le titre d'empereur au chef de la maison d'Autriche,
indépendamment du titre électif d'empereur d'Allemagne.]
Depuis l'extrême affaiblissement du parti autrichien dans l'empire, il
pouvait arriver qu'à la prochaine élection, la maison d'Autriche
perdît la couronne impériale. Il y avait un moyen de parer à cet
inconvénient, c'était d'assurer à la maison d'Autriche elle-même, pour
ses États héréditaires, une couronne, non pas royale, mais impériale,
de telle façon que le chef de cette maison restât empereur
d'Autriche, dans le cas où il cesserait, par les hasards d'une future
élection, d'être empereur d'Allemagne. C'est ce qu'on chargea M. de
Champagny à Vienne, et M. de Cobentzel à Paris, de demander au Premier
Consul, pour prix de ce qu'il demandait lui-même. Du reste, on devait
lui déclarer que, sauf le débat des conditions, le principe de la
reconnaissance était admis, sans différer, par l'empereur François.
[Note en marge: Consentement du Premier Consul aux désirs de
l'Autriche.]
Quoique le Premier Consul eût peu douté des dispositions des
puissances, leurs réponses le remplirent de satisfaction. Il prodigua
les témoignages de gratitude et d'amitié à la cour de Prusse. Il
remercia non moins vivement la cour de Vienne, et répondit qu'il
consentait sans difficulté à reconnaître le titre d'empereur au chef
de la maison d'Autriche. Seulement, il n'aurait pas voulu publier
cette déclaration immédiatement, pour ne pas paraître acheter la
reconnaissance de son propre titre, à un prix quelconque. Il aimait
mieux, par un traité secret, s'engager à reconnaître plus tard le
successeur de François II pour empereur d'Autriche, si ce successeur
venait à perdre la qualité d'empereur d'Allemagne. Au surplus, si la
cour de Vienne insistait, il était prêt à céder sur cette difficulté
qui n'en était pas une, car, en réalité, tous ces titres n'avaient
plus d'importance véritable. Depuis Charlemagne jusqu'au dix-huitième
siècle, il n'y avait eu en Europe qu'un seul souverain portant le
titre d'empereur, du moins en Occident. Depuis le dix-huitième
siècle, il y en avait eu deux, le Czar de Russie ayant pris cette
qualification. Il allait y en avoir trois, d'après ce qui se passait
en France. Il y en aurait un jour quatre, si la future élection
germanique donnait à l'Allemagne un empereur pris en dehors de la
maison d'Autriche. On croyait même que le roi d'Angleterre, ayant
appelé PARLEMENT IMPÉRIAL le Parlement uni d'Écosse, d'Angleterre et
d'Irlande, pouvait être tenté de s'intituler empereur. Dans ce cas il
y en aurait cinq. Tout cela ne méritait point qu'on s'y arrêtât.
C'étaient de pures appellations qui n'avaient plus la valeur qu'elles
avaient eue jadis, lorsque François Ier et Charles-Quint se
disputaient le suffrage des électeurs germaniques.
[Note en marge: Suite donnée aux projets du Premier Consul.]
Indépendamment de ces assurances tranquillisantes de la part des
principales cours, le Premier Consul avait reçu de l'armée les
témoignages d'adhésion les plus empressés. Le général Soult,
notamment, lui avait écrit une lettre pleine des déclarations les plus
satisfaisantes, et dans les quinze ou vingt jours qu'on avait mis à
correspondre avec Vienne et Berlin, les grandes villes de Lyon,
Marseille, Bordeaux, Paris, venaient d'envoyer des adresses
énergiques, dans le sens du rétablissement de la monarchie. L'élan
était général, l'éclat aussi public qu'il pouvait l'être; il fallait
donc en arriver aux démarches officielles, et s'expliquer enfin à
l'égard du Sénat.
[Note en marge: Réponse du Sénat long-temps différée, faite le 25
avril.]
Le Premier Consul, comme on l'a vu, n'avait pas reçu publiquement le
Sénat, et n'avait répondu que verbalement au message du 6 germinal. Il
y avait près d'un mois qu'il faisait attendre sa réponse officielle.
Il la fit le 5 floréal (25 avril 1804), et elle amena le dénoûment
attendu.--«Votre adresse du 6 germinal, dit le Premier Consul, n'a pas
cessé d'être présente à ma pensée... Vous avez jugé l'hérédité de la
suprême magistrature nécessaire pour mettre le peuple français à
l'abri des complots de nos ennemis, et des agitations qui naîtraient
d'ambitions rivales; plusieurs de nos institutions vous ont en même
temps paru devoir être perfectionnées, pour assurer, sans retour, le
triomphe de l'égalité et de la liberté publique, et offrir à la nation
et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin..... À
mesure que j'ai arrêté mon attention sur ces graves objets, j'ai senti
de plus en plus, que, dans une circonstance aussi nouvelle
qu'importante, les conseils de votre sagesse et de votre expérience
m'étaient nécessaires. Je vous invite donc à me faire connaître votre
pensée tout entière.»
Ce message ne fut pas encore publié, pas plus que celui auquel il
servait de réponse. Le Sénat s'assembla sur-le-champ pour délibérer.
La délibération était facile, et la conclusion connue d'avance:
c'était la proposition de convertir la République consulaire en Empire
héréditaire.
[Note en marge: On se sert du Tribunat pour provoquer une discussion.]
Cependant, il ne fallait pas que tout se passât en silence, et il
convenait de faire discuter quelque part, dans un corps où la
discussion fût publique, la grande résolution qu'on préparait. Le
Sénat ne discutait pas. Le Corps Législatif écoutait des orateurs
officiels, et votait silencieusement. Le Tribunat, quoique amoindri et
converti en une section du Conseil d'État, conservait encore la
parole. On résolut de s'en servir, pour faire entendre à la seule
tribune qui eût conservé la possibilité de contredire, quelques
paroles ayant apparence de liberté.
[Note en marge: Choix du tribun Curée pour faire au Tribunat la motion
du rétablissement de la monarchie.]
Le Tribunat était alors présidé par M. Fabre de l'Aude, personnage
dévoué à la famille Bonaparte. On convint avec lui du choix d'un
tribun, dont les opinions antérieures eussent été franchement
républicaines, pour le charger de prendre l'initiative. Le tribun
Curée, compatriote et ennemi personnel de M. Cambacérès, fut choisi
pour jouer ce rôle. On crut dans le public que ce personnage, supposé
créature du second Consul, avait été désigné et mis en avant par lui.
Il n'en était rien. C'était à son insu, et plutôt en opposition avec
lui, que M. Curée avait été désigné. Ce dernier, autrefois républicain
ardent, et, comme beaucoup d'autres, revenu complétement aux idées
monarchiques, rédigea une motion, dans laquelle il proposait le
rétablissement de l'hérédité au profit de la famille Bonaparte. M.
Fabre de l'Aude porta cette motion à Saint-Cloud, pour la soumettre à
l'approbation du Premier Consul. Celui-ci en parut médiocrement
satisfait, et il trouva le langage du républicain désabusé, peu habile
et peu élevé. Cependant, il y avait de l'inconvénient à choisir un
autre membre du Tribunat. Il fit remanier le texte qu'on lui avait
soumis, et le renvoya immédiatement à M. Fabre de l'Aude. Ce texte
avait subi à Saint-Cloud un changement singulier. Au lieu des mots,
_hérédité dans la famille Bonaparte_, se trouvaient ces mots,
_hérédité dans les descendants de Napoléon Bonaparte_. M. Fabre de
l'Aude était ami particulier de Joseph, et l'un des membres de sa
société intime. Évidemment, le Premier Consul, mécontent de ses
frères, ne voulait prendre aucun engagement constitutionnel avec eux.
Les complaisants de Joseph s'agitèrent autour de M. Fabre de l'Aude,
et on reporta le projet de motion à Saint-Cloud pour y faire replacer
les mots de _famille Bonaparte_, au lieu des mots de _descendants de
Napoléon Bonaparte_. Le projet revint avec le mot _descendants_
maintenu sans aucune explication.
M. Fabre résolut de ne faire aucun bruit de cette circonstance, et de
donner à M. Curée le texte de la motion tel qu'il était sorti des
mains du Premier Consul, mais en y insérant la version préférée par
les partisans de Joseph. Il croyait que, la motion une fois présentée
et reproduite par le _Moniteur_, on n'oserait plus y toucher, et il se
résignait, s'il le fallait, à une explication pénible avec le Premier
Consul. C'était une preuve que la partie autour des frères Bonaparte
était assez fortement liée pour braver, dans leur intérêt, le
déplaisir du chef même de la famille. Toutes ces démarches étaient
mandées jour par jour à Joseph, déjà rendu au camp de Boulogne.
Le samedi 8 floréal (28 avril 1804), la motion de M. Curée fut déposée
au Tribunat, et la discussion dont elle devait être l'objet remise au
lundi 10 floréal. Une foule d'orateurs se pressaient à la tribune pour
l'appuyer, et demandaient à qui mieux mieux l'occasion de se signaler
par une dissertation sur les avantages de la monarchie. Le fond,
d'ailleurs vrai, était le suivant.
[Note en marge: Discussion au Tribunat.]
La Révolution de 1789 avait voulu l'abolition de la féodalité, la
réforme de notre état social, la suppression des abus introduits sous
un régime arbitraire, et la réduction du pouvoir absolu de la royauté,
par l'intervention de la nation dans le gouvernement. C'étaient là ses
voeux véritables. Tout ce qui avait excédé cette limite, avait dépassé
le but, et n'avait entraîné que des malheurs. Les plus cruelles
expériences l'avaient appris à la France. Il fallait profiter de ces
expériences, et revenir sur ce qui avait été fait de trop. La
monarchie était donc à rétablir sur les bases nouvelles de la liberté
constitutionnelle et de l'égalité civile. Avec la monarchie, il n'y
avait qu'un monarque possible, Napoléon Bonaparte, et après lui les
membres de sa famille.
Les plus zélés des orateurs du Tribunat ajoutaient à leurs harangues
des invectives contre les Bourbons, et la déclaration solennelle que
ces princes étaient à jamais impossibles en France, que tout Français
devait, au prix de son sang, s'opposer à leur retour. Il semble que le
démenti qu'on se donnait en ce moment à soi-même, en proclamant la
monarchie, après avoir prêté tant de serments à la République,
indivisible et impérissable, aurait du être une leçon pour ces
orateurs, et leur apprendre à parler moins affirmativement de
l'avenir. Mais il n'y a pas de leçon qui puisse empêcher la troupe des
hommes médiocres de se livrer au torrent qui coule devant eux: tous
s'y laissent aller, surtout quand ils croient trouver les honneurs et
la fortune dans son cours.
[Note en marge: Discours du tribun Carnot.]
Dans le nombre de ces empressés, se trouvaient plus particulièrement
les hommes signalés jadis par leur esprit républicain, ou ceux qui
devaient plus tard se signaler par leur zèle pour les Bourbons. Un
seul personnage, au milieu de ce déchaînement de basses adulations,
montra une dignité véritable. Ce fut le tribun Carnot. Assurément il
se trompait dans ses théories générales, car, après ce qu'on avait vu
depuis dix ans, il était difficile d'admettre, que pour un pays comme
la France, la république fût préférable à la monarchie; mais cet
apôtre de l'erreur fut plus digne dans son attitude que les apôtres de
la vérité, parce qu'il avait sur eux l'avantage d'une conviction
courageuse et désintéressée. Ce qui rendit son courage plus honorable,
c'est que loin de s'exprimer en démagogue, il s'exprima au contraire
en citoyen sage, modéré, ami de l'ordre. Il protesta qu'il se
soumettrait le lendemain avec docilité au souverain que la loi aurait
institué, mais qu'en attendant cette loi, et puisqu'elle était en
discussion, il voulait en dire son avis.
Il parla d'abord avec noblesse du Premier Consul, et des services par
lui rendus à la République. Si pour assurer l'ordre en France et un
usage raisonnable de la liberté, il fallait un chef héréditaire, il
serait insensé, disait-il, d'en choisir un autre que Napoléon
Bonaparte. Aucun n'avait porté des coups plus terribles aux ennemis du
pays, aucun n'avait fait autant pour son organisation civile.
N'aurait-il donné à la nation que le Code civil, son nom mériterait de
passer à la postérité. Il n'était donc pas douteux, que, s'il fallait
relever le trône, c'était lui qu'on y devait placer, et non cette race
aveugle et vindicative, qui ne rentrerait sur le sol que pour verser
le sang des meilleurs citoyens, et rétablir le règne des plus étroits
préjugés. Mais enfin, si Napoléon Bonaparte avait rendu tant de
services, n'y avait-il d'autre récompense à lui offrir que le
sacrifice de la liberté de la France?
Le tribun Carnot, sans se jeter dans des dissertations à perte de vue,
sur les avantages ou les inconvénients attachés aux différentes formes
de gouvernement, s'efforça de prouver qu'à Rome les temps de l'empire
avaient été aussi agités que ceux de la république, et qu'il n'y avait
eu de moins que les vertus mâles et l'héroïsme; que les dix siècles de
la monarchie française n'avaient pas été moins orageux que ceux de
toutes les républiques connues; que sous la monarchie les peuples
s'attachaient à des familles, s'identifiaient à leurs passions, à
leurs rivalités, à leurs haines, s'agitaient autant pour ces causes
que pour d'autres; que si la République française avait eu des
journées sanglantes, c'étaient là des troubles inséparables de son
origine; que cela prouvait tout au plus le besoin d'une dictature
temporaire comme à Rome; que cette dictature, on l'avait déférée à
Napoléon Bonaparte, que personne ne la lui contestait, qu'il dépendait
de lui d'en faire le plus noble, le plus glorieux usage, en la
conservant le temps nécessaire pour préparer la France à la liberté;
mais que, s'il voulait la convertir en un pouvoir héréditaire et
perpétuel, il renonçait à une gloire unique et immortelle; que le
nouvel État fondé depuis vingt ans sur l'autre rive de l'Atlantique,
était la preuve qu'on pouvait trouver le repos et le bonheur sous les
institutions républicaines; et que, quant à lui, il regretterait à
jamais que le Premier Consul ne voulût pas employer sa puissance à
procurer une telle félicité à son pays. Examinant cet argument,
souvent employé, qu'on aurait plus de chances d'une paix durable en se
rapprochant des formes de gouvernement les plus généralement reçues en
Europe, il demandait si la reconnaissance du nouvel empereur serait
aussi facile qu'on l'imaginait; si on prendrait les armes dans le cas
où elle serait refusée; si la France, convertie en empire, ne tendrait
pas autant que la France maintenue en république, à blesser l'Europe,
à exciter ses jalousies, enfin à provoquer la guerre?
Jetant un dernier regard en arrière, et adressant au passé un noble
adieu, le tribun Carnot s'écria:
«La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour qu'il ne pût jamais
en jouir? Fut-elle sans cesse offerte à ses voeux comme un fruit,
auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort?... Non, je
ne puis consentir à regarder ce bien, si universellement préférable à
tous les autres, sans lequel les autres ne sont rien, comme une simple
illusion. Mon coeur me dit que la liberté est possible, que le régime
en est facile, et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire ou
oligarchique.»
Il terminait par ces paroles d'un bon citoyen: «Toujours prêt à
sacrifier mes plus chères affections aux intérêts de la commune
patrie, je me contenterai d'avoir fait entendre encore cette fois
l'accent d'une âme libre, et mon respect pour la loi sera d'autant
plus assuré qu'il est le fruit de longs malheurs, et de cette raison
qui nous commande impérieusement aujourd'hui de nous réunir en
faisceau contre l'ennemi commun, de cet ennemi toujours prêt à
fomenter des discordes, et pour qui tous les moyens sont légitimes,
pourvu qu'il parvienne à son but d'oppression universelle, et de
domination des mers.»
[Note en marge: Mai 1804.]
Le tribun Carnot confondait évidemment la liberté avec la république,
et c'est là l'erreur de tous ceux qui raisonnent comme lui. La
république n'est pas nécessairement la liberté, comme la monarchie
n'est pas nécessairement l'ordre. On rencontre l'oppression sous la
république, comme on rencontre le désordre sous la monarchie. Sans de
bonnes lois, on doit trouver l'une et l'autre sous tous les
gouvernements. Mais il s'agissait de savoir si, avec des lois sages,
la monarchie ne donnait pas, à un plus haut degré que toute autre
forme de gouvernement, la somme de liberté possible, et de plus la
force d'action nécessaire aux grands États militaires; et surtout si
des habitudes de douze siècles ne la rendaient pas inévitable, dès
lors désirable, dans un pays comme le nôtre. S'il en était ainsi, ne
valait-il pas mieux l'admettre et l'organiser sagement, que de se
débattre dans une situation fausse, qui ne convenait ni aux anciennes
moeurs de la France, ni au besoin qu'on éprouvait alors d'un état
stable et rassurant. L'illustre tribun n'avait raison à notre avis que
sur un point: peut-être ne fallait-il à Napoléon qu'une dictature
temporaire pour aboutir plus tard, suivant M. Carnot, à la république,
suivant nous, à la monarchie représentative. Napoléon était
merveilleusement choisi par la Providence pour préparer la France à un
nouveau régime, et la livrer agrandie et régénérée à ceux, quels
qu'ils fussent, qui devaient la gouverner après lui.
Le tribun Carion de Nisas se chargea de répondre à M. Carnot, et
s'acquitta de ce soin à la grande satisfaction des nouveaux
monarchistes, mais avec une médiocrité de langage qui égalait la
médiocrité des idées. Au surplus ce n'était là qu'une discussion
d'apparat. La fatigue et le sentiment de sa profonde inutilité y
mirent un terme assez prompt. On forma une commission de treize
membres, pour examiner la motion du tribun Curée, et la convertir en
une résolution définitive.
Dans la séance du 13 floréal (3 mai), c'est-à-dire le jeudi, M.
Jard-Panvillier, rapporteur de cette commission, proposa au Tribunat
d'émettre un voeu qui, d'après les règles constitutionnelles en
vigueur, devait être adressé au Sénat, et porté à ce corps par une
députation.
[Note en marge: Voeu du Tribunat pour le rétablissement de la
monarchie.]
Ce voeu était le suivant:
Premièrement, que Napoléon Bonaparte, actuellement consul à vie, fût
nommé empereur, et, en cette qualité, chargé du gouvernement de la
République française;
Secondement, que le titre d'empereur et le pouvoir impérial fussent
héréditaires dans sa famille, de mâle en mâle, par ordre de
primogéniture;
Troisièmement enfin, qu'en apportant à l'organisation des autorités
constituées les modifications que commandait l'établissement du
pouvoir héréditaire, l'égalité, la liberté, les droits du peuple
fussent conservés dans leur intégrité.
[Note en marge: Ce voeu porté au Sénat.]
[Note en marge: Réponse du président du Sénat.]
Ce voeu adopté à une immense majorité, fut porté au Sénat le lendemain
14 floréal (4 mai 1804). C'est M. François de Neufchâteau qui, dans
cette séance, occupait le fauteuil en qualité de vice-président. Après
avoir entendu la députation du Tribunat, et lui avoir donné acte du
voeu qu'elle apportait, il dit aux tribuns: «Je ne puis déchirer le
voile qui couvre momentanément les travaux du Sénat. Je dois vous dire
cependant que, depuis le 6 germinal, nous avons fixé sur le même sujet
que vous la pensée attentive du premier magistrat. Mais connaissez vos
avantages: ce que depuis deux mois nous méditons dans le silence,
votre institution vous a permis de le livrer à la discussion en
présence du peuple. Les développements heureux que vous avez donnés à
une grande idée procurent au Sénat, qui vous a ouvert la tribune, la
satisfaction de se complaire dans ses choix, et d'applaudir à son
ouvrage.
»Dans vos discours publics, nous avons retrouvé le fond de toutes nos
pensées. Comme vous, citoyens tribuns, nous ne voulons pas des
Bourbons, parce que nous ne voulons pas de la contre-révolution, seul
présent que puissent nous faire ces malheureux transfuges, qui ont
emporté avec eux le despotisme, la noblesse, la féodalité, la
servitude et l'ignorance....
»Comme vous, citoyens tribuns, nous voulons élever une nouvelle
dynastie, parce que nous voulons garantir au peuple français tous les
droits qu'il a reconquis. Comme vous, nous voulons que la liberté,
l'égalité, les lumières ne puissent plus rétrograder. Je ne parle pas
du grand homme appelé par sa gloire à donner son nom à son siècle....
Ce n'est pas pour lui, c'est pour nous qu'il doit se dévouer. Ce que
vous proposez avec enthousiasme, le Sénat le pèse avec calme....»
[Note en marge: Le Sénat présente au Premier Consul un mémoire dans
lequel il expose ses idées sur la nouvelles monarchie à fonder.]
On voit, par ces paroles du vice-président, que le Sénat voulait
prendre date, et ne pas s'exposer cette fois à être devancé ou
surpassé, en fait de dévouement au nouveau maître. Les directeurs
secrets du changement qui se préparait, avaient bien prévu l'influence
qu'exercerait sur ce corps la discussion du Tribunat. Ils s'en étaient
servis pour hâter sa résolution, disant qu'il fallait que cette
résolution fût arrêtée le jour même où le voeu du Tribunat lui serait
communiqué, afin que les deux assemblées parussent se rencontrer, mais
que la plus considérable des deux ne parût pas suivre l'autre. Aussi
avait-on mis la plus grande hâte à en finir. On avait imaginé le mode
d'un mémoire adressé au Premier Consul, mémoire dans lequel le Sénat
exprimerait ses pensées, et proposerait les bases d'un nouveau
Sénatus-Consulte organique. Ce mémoire était tout prêt en effet, au
moment où la députation du Tribunat avait été introduite. La rédaction
en fut approuvée, et la présentation au Premier Consul immédiatement
résolue. On voulut que cette présentation eût lieu le même jour (14
floréal). En conséquence, une députation, composée du bureau et des
membres de la commission qui avait préparé le travail, se rendit
auprès du Premier Consul, et lui remit le message du Sénat, avec le
mémoire qui contenait ses idées sur la nouvelle organisation
monarchique de la France.
[Note en marge: Commission composée des Consuls, des ministres, et de
quelques sénateurs, pour rédiger la Constitution impériale.]
Il fallait enfin donner à ces idées la forme d'articles
constitutionnels. On nomma une commission composée de plusieurs
sénateurs, des ministres, et des trois Consuls, laquelle fut chargée
de rédiger le nouveau Sénatus-Consulte. N'ayant plus aucune précaution
à prendre, quant à la publicité, on inséra le lendemain au _Moniteur_
tous les actes du Sénat, les communications qu'il avait faites au
Premier Consul, celles qu'il en avait reçues, et toutes les adresses
qui, depuis quelque temps, demandaient le rétablissement de la
monarchie.
[Note en marge: Adoption du titre d'empereur, préférablement à celui
de roi.]
La commission nommée se mit sur-le-champ à l'ouvrage. Elle se
réunissait à Saint-Cloud, en présence du Premier Consul et de ses deux
collègues. Elle examina et résolut successivement toutes les questions
que faisait naître l'établissement du pouvoir héréditaire. La première
qui se présenta fut relative au titre même du nouveau monarque.
Serait-il appelé roi ou empereur? La même raison qui, dans l'ancienne
Rome, avait porté les Césars à ne pas ressusciter le titre de roi, et
à prendre le titre tout militaire d'_imperator_, la même raison décida
les auteurs de la nouvelle constitution à préférer la qualification
d'empereur. Elle offrait à la fois plus de nouveauté et plus de
grandeur; elle écartait, à un certain degré, les souvenirs d'un passé
qu'on voulait restaurer en partie, mais non pas en entier. D'ailleurs,
il y avait, dans cette qualification, quelque chose d'illimité qui
convenait à l'ambition de Napoléon. Ses nombreux ennemis en Europe, en
lui prêtant tous les jours des projets qu'il n'avait pas du tout, ou
pas encore, en répétant dans une multitude de feuilles, qu'il songeait
à reconstituer l'empire d'Occident, ou au moins celui des Gaules, ses
ennemis avaient préparé tous les esprits, même le sien, au titre
d'empereur. Ce titre était dans toutes les bouches, amies ou ennemies,
avant d'avoir été adopté. Il fut choisi sans contestation. En
conséquence, on décida que le Premier Consul serait proclamé Empereur
des Français.
[Note en marge: Établissement de l'hérédité et ses conditions.]
[Note en marge: Autorité absolue attribuée à l'Empereur sur la famille
impériale.]
L'hérédité, but de la nouvelle révolution, fut naturellement établie
d'après les principes de la loi salique, c'est-à-dire, de mâle en
mâle, par ordre de primogéniture. Napoléon n'ayant pas d'enfants, et
ne paraissant pas destiné à en avoir, on imagina de lui donner la
faculté d'adoption, telle qu'on la voit dans les institutions
romaines, avec ses conditions et ses formes solennelles. À défaut de
descendance adoptive, on permit la transmission de la couronne en
ligne collatérale, non pas à tous les frères de l'Empereur, mais à
deux exclusivement, Joseph et Louis. C'étaient les seuls qui se
fussent acquis une véritable considération. Lucien, par son genre de
vie, par son récent mariage, s'était rendu impropre à succéder.
Jérôme, à peine sorti de l'adolescence, venait d'épouser une
Américaine sans le consentement de ses parents. Il n'y eut donc que
Joseph et Louis admis à l'hérédité. Afin de prévenir les inconvénients
de l'inconduite dans une famille nombreuse, et si récemment élevée au
trône, on attribua un pouvoir absolu à l'Empereur, sur les membres de
la famille impériale. Il fut établi que le mariage d'un prince
français, contracté sans le consentement du chef de l'Empire,
emporterait privation de tout droit à l'hérédité, pour le prince et
pour ses enfants. La dissolution du mariage contracté de la sorte
pouvait seule lui faire recouvrer ses droits perdus.
[Note en marge: Les frères de l'Empereur déclarés princes impériaux.]
[Note en marge: La nouvelle liste civile fixée à 25 millions.]
Les frères et soeurs de l'Empereur reçurent la qualité de princes et
princesses, ainsi que les honneurs attachés à ce titre. Il fut résolu
que la liste civile serait établie d'après les mêmes principes que
celle de 1791, c'est-à-dire qu'elle serait votée pour tout le règne,
qu'elle se composerait des palais royaux encore existants, du produit
des domaines de la couronne, et d'un revenu annuel de 25 millions. La
dotation des princes français fut portée à un million par an pour
chacun d'eux. L'Empereur avait le droit de fixer par des décrets
impériaux (correspondant à ce que nous appelons ordonnances) le régime
intérieur du palais, et de régler lui-même le genre de représentation
qui convenait à la majesté impériale.
[Note en marge: Nécessité reconnue d'entourer de grandes existences le
nouveau trône impérial.]
[Note en marge: On songe d'abord à laisser exister les deux consuls à
côté d'un empereur.]
En entrant si complétement dans les idées monarchiques, il fallait
placer près de ce nouveau trône un entourage de grandes dignités, qui
lui servissent d'ornement et d'appui. Il fallait, de plus, songer à
ces ambitions secondaires, qui s'étaient rangées volontairement
au-dessous d'une ambition supérieure, l'avaient poussée au faîte des
grandeurs, et devaient en recevoir, à leur tour, le prix de leurs
services privés et publics. Chacun avait devant les yeux les deux
consuls Cambacérès et Lebrun, qui, bien loin de leur collègue sous
tous les rapports, avaient cependant partagé la suprême puissance, et
rendu d'incontestables services, par la sagesse de leurs conseils. Ils
assistaient l'un et l'autre aux conférences de la commission
sénatoriale, qui rédigeait à Saint-Cloud la nouvelle constitution
monarchique. Le consul Cambacérès, pour la première fois de sa vie
peut-être, ne sachant pas dissimuler un déplaisir, s'y montrait froid
et peu communicatif. Il était aussi réservé que M. Fouché l'était peu
en cette circonstance, et il ne savait pas plus dissimuler son dépit,
que le mépris qu'il ressentait pour le zèle des constructeurs de la
nouvelle monarchie. Cette situation amena plus d'un conflit, bientôt
réprimé par l'autorité de Napoléon. On sentait généralement le besoin
de satisfaire les deux consuls sortant de charge, surtout M.
Cambacérès, qui, malgré quelques ridicules, jouissait d'une immense
considération politique. On avait d'abord imaginé pour imiter en tout
l'Empire romain, de laisser exister les deux consuls à côté de
l'Empereur. Personne n'ignore qu'après l'élévation des Césars à
l'empire, on conserva l'institution des consuls, qu'un des membres
insensés de cette famille donna ce titre à son cheval, que d'autres le
donnèrent à leurs esclaves ou à leurs eunuques, et que dans l'empire
d'Orient, très-près du terme de sa chute, il y avait encore deux
consuls annuels, chargés des vulgaires soins du calendrier. C'est ce
souvenir, peu flatteur, qui avait inspiré à des amis, du reste
bienveillants, l'idée de conserver les deux consuls dans le nouvel
Empire français. M. Fouché, repoussant cette proposition, dit qu'il
fallait peu se soucier de ceux qui perdraient quelque chose à la
nouvelle organisation, que ce qui importait avant tout, c'était de ne
laisser subsister aucune trace d'un régime décrié, tel qu'était alors
celui de la République.--Ceux qui perdront quelque chose au nouveau
régime, répliqua M. Cambacérès, pourront s'en consoler, car ils
emporteront avec eux ce qu'on n'emporte pas toujours en quittant les
emplois, l'estime publique.--Cette allusion à M. Fouché, et à sa
première sortie du ministère, fit sourire le Premier Consul, qui
approuva la réponse, mais s'empressa de mettre un terme à des débats
devenus pénibles. Le second et le troisième consuls ne furent plus
appelés aux séances de la commission.
[Note en marge: Création des grands dignitaires de l'Empire.]
M. de Talleyrand, le plus ingénieux des inventeurs quand il s'agissait
de satisfaire les ambitions, avait imaginé d'emprunter à l'empire
germanique quelques-unes de ses grandes dignités. Chacun des sept
électeurs était, dans ce vieil empire, l'un maréchal, l'autre
échanson, celui-ci trésorier, celui-là chancelier des Gaules ou
d'Italie, etc. Dans la pensée vague encore, de rétablir peut-être un
jour l'empire d'Occident au profit de la France, c'était en préparer
les éléments que d'entourer l'Empereur de grands dignitaires, choisis,
dans le moment, parmi les princes français ou les grands personnages
de la République, mais destinés plus tard à devenir rois eux-mêmes,
et à former un cortége de monarques vassaux autour du trône du moderne
Charlemagne.
[Note en marge: Le grand Électeur.]
[Note en marge: L'archichancelier d'Empire.]
[Note en marge: L'archichancelier d'État.]
[Note en marge: L'architrésorier, le connétable, le grand-amiral.]
M. de Talleyrand, de moitié avec le Premier Consul, imagina six
grandes charges, correspondant, non pas aux divers offices de la
domesticité impériale, mais aux diverses attributions du gouvernement.
Dans cette constitution, où il restait encore beaucoup de fonctions
électives, où les membres du Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat
devaient être élus, où l'empereur lui-même devait l'être, en cas
d'extinction de la descendance directe, un grand électeur, chargé de
certains soins honorifiques relatifs aux élections, pouvait se
concevoir. On proposa donc pour premier grand dignitaire un grand
électeur. On proposa pour le second un archichancelier d'Empire,
chargé d'un rôle de pure représentation et de surveillance générale,
par rapport à l'ordre judiciaire; pour le troisième, un
archichancelier d'État, chargé d'un rôle semblable par rapport à la
diplomatie; pour le quatrième, un architrésorier; pour le cinquième,
un connétable; pour le sixième, un grand-amiral. Le titre de chacun de
ces derniers indique suffisamment à quelle partie du gouvernement
répondait leur dignité.
[Note en marge: Attribution des grands dignitaires.]
Les titulaires de ces grandes charges étaient, comme nous venons de le
dire, des dignitaires et non des fonctionnaires, car on les voulait
irresponsables et inamovibles. Ils devaient avoir des attributions
purement honorifiques, et seulement la surveillance générale de la
portion du gouvernement à laquelle leur titre avait rapport. Ainsi le
grand électeur convoquait le Corps Législatif, le Sénat, les colléges
électoraux, présentait au serment les membres élus des diverses
assemblées, prenait part à toutes les formalités qu'entraînait la
convocation ou la dissolution des colléges électoraux. L'archichancelier
d'Empire recevait le serment des magistrats, ou bien les présentait au
serment auprès de l'Empereur, veillait à la promulgation des lois et
sénatus-consultes, présidait le conseil d'État, la haute cour impériale
(dont il sera parlé tout à l'heure), provoquait les réformes désirables
dans les lois, exerçait enfin les fonctions d'officier de l'état civil
pour les naissances, mariages et morts des membres de la famille
impériale. L'archichancelier d'État recevait les ambassadeurs, les
introduisait auprès de l'Empereur, signait les traités, et les
promulguait. L'architrésorier veillait au grand-livre de la dette
publique, donnait la garantie de sa signature à tous les titres délivrés
aux créanciers de l'État, vérifiait les comptes de la comptabilité
générale avant de les soumettre à l'Empereur, et proposait ses vues sur
la gestion des finances. Le connétable, par rapport à l'administration
de la guerre, le grand-amiral, par rapport à celle de la marine, avaient
un rôle absolument semblable. Aussi le principe posé par Napoléon
était-il que jamais un grand dignitaire ne serait ministre, pour séparer
l'attribution d'apparat de la fonction réelle. C'étaient, dans chaque
partie du gouvernement, des dignités modelées sur la royauté elle-même,
inactives, irresponsables, honorifiques comme elle, mais chargées comme
elle d'une surveillance générale et supérieure.
Les titulaires de ces dignités pouvaient remplacer l'Empereur absent,
soit au Sénat, soit dans les conseils, soit à l'armée. Ils formaient
avec l'Empereur le grand-conseil de l'Empire. Enfin, dans le cas
d'extinction de la descendance naturelle et légitime, ils élisaient
l'empereur, et, en cas de minorité, ils veillaient sur l'héritier de
la couronne, et formaient le conseil de régence.
L'idée de ces grandes dignités fut agréée de tous les auteurs de la
nouvelle constitution. Chaque titulaire, à moins qu'il ne fût à la
fois grand dignitaire et prince impérial, devait recevoir un
traitement, s'élevant au tiers de la dotation des princes,
c'est-à-dire au tiers d'un million. Il y avait là de quoi pourvoir les
deux frères de l'Empereur, ses collègues déchus, et les personnages
considérables qui avaient rendu d'importants services civils ou
militaires. Chacun songeait, après les deux frères Joseph et Louis,
aux consuls Cambacérès et Lebrun, à Eugène de Beauharnais, fils
adoptif du Premier Consul, à Murat, son beau-frère, à Berthier, son
fidèle et utile compagnon d'armes, à M. de Talleyrand, son
intermédiaire auprès de l'Europe. On attendait de sa volonté seule la
répartition de ces hautes faveurs.
[Note en marge: Création d'une seconde classe de dignitaires sous le
titre de grands officiers de l'Empire.]
[Note en marge: Création de seize maréchaux.]
Il était naturel aussi de créer dans l'armée des positions élevées, de
rétablir cette dignité de maréchal, qui existait dans l'ancienne
monarchie, et qui est adoptée dans toute l'Europe, comme le signe le
plus éclatant du commandement militaire. Il fut admis qu'il y aurait
seize maréchaux d'Empire, plus quatre maréchaux honoraires, choisis
parmi les vieux généraux devenus sénateurs, et privés en cette
qualité de fonctions actives. On rétablit aussi les charges
d'inspecteurs-généraux de l'artillerie et du génie, et de
colonels-généraux des troupes à cheval. À ces grands officiers
militaires on ajouta de grands officiers civils, tels que chambellans,
maîtres des cérémonies, etc., et on composa, des uns et des autres, une
seconde classe de dignitaires, sous le titre de grands officiers de
l'Empire, inamovibles comme les six grands dignitaires eux-mêmes. Pour
leur donner à tous une sorte de racine dans le sol, on les chargea de
présider les colléges électoraux. La présidence de chaque collége
électoral était affectée d'une manière permanente à l'une des grandes
dignités, et à l'une des charges d'officier civil ou militaire. Ainsi le
grand électeur devait présider le collége électoral de Bruxelles;
l'archichancelier, celui de Bordeaux; l'archichancelier d'État, celui de
Nantes; l'architrésorier, celui de Lyon; le connétable, celui de Turin;
le grand-amiral, celui de Marseille. Les grands officiers civils ou
militaires devaient présider les colléges électoraux de moindre
importance. C'est tout ce que l'artifice humain pouvait imaginer de
plus habile, pour imiter une aristocratie avec une démocratie; car cette
hiérarchie de six grands dignitaires et de quarante ou cinquante grands
officiers, placés sur les marches du trône, était à la fois aristocratie
et démocratie: aristocratie, par la position, les honneurs, les revenus
qu'elle allait avoir bientôt grâce à nos conquêtes; démocratie, par
l'origine, car elle se composait d'avocats, d'officiers de fortune,
quelquefois de paysans devenus maréchaux, et devait rester constamment
ouverte à tout parvenu de génie, ou même de talent. Ces créations ont
disparu avec leur créateur, avec le vaste Empire qui leur servait de
base; mais il est possible qu'elles eussent fini par réussir, si le
temps y avait ajouté sa force, et cette vétusté qui engendre le respect.
[Note en marge: On accorde quelques garanties aux citoyens, en
dédommagement de la République abolie.]
En élevant le trône, en ornant ses marches de cette pompe sociale, on
ne pouvait se dispenser d'assurer quelques garanties aux citoyens, et
de les dédommager, par un peu de liberté réelle, de cette liberté
apparente dont on les privait, en abolissant la République. On avait
beaucoup dit, depuis quelque temps, que sous la monarchie bien réglée
le gouvernement serait plus fort, et les citoyens plus libres. Il
fallait tenir une partie de ces promesses, s'il était possible d'en
tenir une seule de ce genre, à une époque où tout le monde, appelant
de ses voeux un pouvoir énergique, aurait laissé périr, faute d'en
user, la liberté même la plus fortement écrite dans les lois. On
songea donc à donner au Sénat et au Corps Législatif quelques
prérogatives qu'ils n'avaient pas, et qui pouvaient devenir, pour les
citoyens, d'utiles garanties.
[Note en marge: Le Sénat constitué gardien de la liberté individuelle
et de la liberté de la presse.]
Le Sénat, composé d'abord des quatre-vingts membres élus par le Sénat
lui-même, puis des citoyens que l'Empereur jugeait dignes de cette
position élevée, enfin des six grands dignitaires et des princes
français âgés de dix-huit ans, était toujours le premier corps de
l'État. Il composait les autres par la faculté d'élire qu'il avait
conservée; il pouvait casser toute loi ou décret, pour cause
d'inconstitutionnalité, et réformer la constitution au moyen d'un
sénatus-consulte organique. Il était resté, au milieu des
transformations successives qu'il avait subies depuis quatre ans, tout
aussi puissant que M. Sieyès avait voulu qu'il le fût. Les
restaurateurs de la monarchie, délibérant à Saint-Cloud, imaginèrent
de lui donner deux attributions nouvelles de la plus haute importance.
Ils lui confièrent la garde de la liberté individuelle et de la
liberté de la presse. Par l'article 46 de la première constitution
consulaire, le gouvernement ne pouvait retenir un individu en prison,
sans le déférer dans l'espace de dix jours à ses juges naturels. Par
la seconde constitution consulaire, celle qui avait établi le Consulat
à vie, le Sénat avait, dans le cas de complot contre la sûreté de
l'État, la faculté de décider si le gouvernement pourrait excéder ce
délai de dix jours, et pour combien de temps il le pourrait. On voulut
régler d'une manière rassurante cette autorité arbitraire, accordée
au gouvernement sur la liberté des citoyens. On créa une commission
sénatoriale, composée de sept membres, formée au scrutin, et devant
être renouvelée successivement par la sortie d'un de ses membres tous
les quatre mois. Elle devait recevoir les demandes et réclamations des
détenus ou de leurs familles, et déclarer si la détention était juste,
et commandée par l'intérêt de l'État. Dans le cas contraire, si après
avoir adressé une première, une seconde, une troisième invitation au
ministre qui avait ordonné l'arrestation, ce ministre ne faisait pas
relâcher l'individu réclamé, il y avait lieu de le déférer lui-même à
la haute cour impériale, pour violation de la liberté individuelle.
Une commission semblable, organisée de la même manière, était chargée
de veiller à la liberté de la presse. C'était la première fois que
cette liberté était nommée dans les diverses constitutions
consulaires, tant on en faisait peu de cas au lendemain des saturnales
de la presse pendant le Directoire. Quant à la presse périodique, on
la laissait sous l'autorité de la police. Ce n'était pas à elle que
l'on faisait alors profession de s'intéresser. On s'occupait
uniquement des livres, qui seuls étaient jugés dignes de la liberté,
refusée aux journaux. On ne voulait pas, comme avant 1789, les livrer
à l'arbitraire de la police. Tout imprimeur ou libraire, dont une
publication se trouvait gênée par l'autorité publique, avait la
faculté de s'adresser à la commission sénatoriale chargée de ce soin;
et si, après avoir pris connaissance du livre interdit ou mutilé, la
commission sénatoriale désapprouvait les rigueurs de l'autorité
publique, elle faisait une première, une seconde, une troisième
invitation au ministre, et à la troisième elle pouvait, en cas de
refus d'obtempérer à ses avis répétés, déférer le ministre à la haute
cour impériale.
Ainsi, outre les pouvoirs que nous avons déjà énumérés, le Sénat avait
le soin de veiller à la liberté individuelle et à la liberté de la
presse. Ces deux dernières garanties n'étaient pas sans valeur. Sans
doute rien n'avait une efficacité présente sous un despotisme accepté
de tous. Mais sous les successeurs du dépositaire de ce despotisme,
s'il en avait, de telles garanties ne pouvaient manquer d'acquérir une
force réelle.
[Note en marge: La parole rendue au Corps Législatif dans les comités
secrets.]
On fit quelque chose dans le même sens, pour l'organisation du Corps
Législatif. Le Tribunat, comme nous l'avons dit bien des fois,
discutait seul les projets de lois, et, après avoir formé son avis,
envoyait trois orateurs pour le soutenir contre trois conseillers
d'État, devant le Corps Législatif muet. Ce mutisme, corrigé, dans la
pensée de M. Sieyès, par la loquacité du Tribunat, était bientôt
devenu ridicule aux yeux d'une nation railleuse, qui, tout en ayant
peur de la parole et de ses excès, riait néanmoins du silence forcé de
ses législateurs. Le mutisme du Corps Législatif était devenu encore
plus choquant depuis que le Tribunat, privé de toute vigueur, se
taisait aussi. Il fut décidé que le Corps Législatif, après avoir
entendu les conseillers d'État et les membres du Tribunat, se
retirerait pour discuter en comité secret les projets qui lui auraient
été soumis, que là chacun de ses membres pourrait user de la parole,
qu'ensuite il rentrerait en séance publique, pour voter par la voie
ordinaire du scrutin.
La parole fut donc rendue en comité secret au Corps Législatif.
Le Tribunat devenu, depuis l'institution du Consulat à vie, une sorte de
conseil d'État, réduit dès cette époque à cinquante membres, et ayant
pris l'habitude de n'examiner les projets de loi que dans des
conférences privées avec les conseillers d'État auteurs de ces projets,
reçut dans la nouvelle constitution une organisation conforme aux
habitudes qu'il venait de prendre. Il fut divisé en trois sections, la
première de législation, la seconde de l'intérieur, la troisième des
finances. Il ne dut délibérer les lois qu'en assemblée de sections,
jamais en assemblée générale. Trois orateurs devaient aller, au nom de
la section, soutenir son avis au Corps Législatif. C'était consacrer
définitivement, par une disposition constitutionnelle, la forme nouvelle
qu'il s'était imposée par déférence.
Le pouvoir de ses membres fut prorogé de cinq à dix ans, faveur pour
les individus, qui diminuait encore la vie du corps lui-même, en
renouvelant son esprit plus rarement.
[Note en marge: Institution d'une haute cour impériale.]
À tout cela fut jointe enfin une institution qui manquait à la sûreté
du gouvernement comme à la sûreté des citoyens, c'était celle d'une
haute cour, qui en Angleterre, et aujourd'hui en France, se trouve
placée au sein de la chambre des pairs. On venait d'en sentir la
privation dans la poursuite de la conspiration de Georges, et dans la
malheureuse exécution de Vincennes. On devait la sentir davantage sous
un gouvernement dictatorial, dont les agents ne présentaient qu'une
responsabilité nominale, puisqu'ils ne pouvaient être appelés devant
aucun des corps de l'État. On n'avait pas, en effet, comme
aujourd'hui, le moyen de les interpeller devant l'une des deux
chambres. Il importait donc de procurer une garantie au gouvernement
contre les auteurs de complots, aux citoyens contre les agents de
l'autorité publique.
[Note en marge: Composition de cette cour.]
On affecta de donner à l'institution de cette haute cour l'avantage
apparent qu'on cherchait à donner aux nouvelles institutions
monarchiques, celui d'ajouter autant à la liberté des citoyens qu'à la
force du pouvoir. En conséquence, on plaça son siége dans le Sénat,
sans la composer cependant du Sénat tout seul, et tout entier. Elle
devait être formée de soixante sénateurs sur cent vingt, des six
présidents du conseil d'État, de quatorze conseillers d'État, de vingt
membres de la cour de cassation, des grands officiers de l'Empire, des
six grands dignitaires, et des princes ayant acquis voix délibérative.
Elle devait être présidée par l'archichancelier. Elle était chargée de
connaître des complots ourdis contre la sûreté de l'État et contre la
personne de l'Empereur, des actes arbitraires imputés aux ministres
et à leurs agents, des faits de forfaiture ou concussion, des fautes
reprochées aux généraux de terre et de mer dans l'exercice de leur
commandement, des délits commis par les membres de la famille
impériale, par les grands dignitaires, les grands officiers, les
sénateurs, les conseillers d'État, etc. C'était donc, outre une cour
de justice chargée de réprimer les grands attentats, une juridiction
politique pour les ministres et les agents de l'autorité publique, un
tribunal de maréchaux pour les gens de guerre, une cour des pairs pour
les grands personnages de l'État. Un procureur général, attaché d'une
manière permanente à cette juridiction extraordinaire, avait la
mission de poursuivre d'office, dans le cas où les plaignants ne
prendraient pas eux-mêmes l'initiative.
[Note en marge: Le titre de cour donné au tribunal de cassation et aux
tribunaux d'appel.]
La seule modification apportée au régime ordinaire de la justice fut
le titre de _cour_, substitué à celui de tribunal, pour les tribunaux
d'un rang élevé. Le tribunal de cassation dut prendre le titre de cour
de cassation, et les tribunaux d'appel celui de cours impériales.
Il fut décidé qu'on ferait encore une fois acte de déférence envers la
souveraineté nationale, et que des registres ouverts, dans la forme
usitée, recevraient le voeu des citoyens, relativement à
l'établissement de l'hérédité impériale dans la descendance de
Napoléon Bonaparte, et de ses deux frères Joseph et Louis.
L'Empereur devait, dans l'espace de deux ans, prêter un serment
solennel aux constitutions de l'Empire, en présence des grands
dignitaires, des grands officiers, des ministres, du conseil d'État,
du Sénat, du Corps Législatif, du Tribunat, de la cour de cassation,
des archevêques, des évêques, des présidents des cours de justice, des
présidents des colléges électoraux, et des maires des trente-six
principales villes de la République. Ce serment devait être prêté,
disait le texte du nouvel acte constitutionnel, au peuple français,
sur l'Évangile. Il était conçu dans les termes suivants: «Je jure de
maintenir l'intégrité du territoire de la République, de respecter et
de faire respecter les lois du Concordat et de la liberté des cultes;
de respecter et de faire respecter l'égalité des droits, la liberté
politique et civile, l'irrévocabilité des ventes des biens nationaux;
de ne lever aucun impôt, de n'établir aucune taxe qu'en vertu de la
loi; de maintenir l'institution de la Légion-d'Honneur; de gouverner
dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple
français.»
Telles furent les conditions adoptées pour la nouvelle monarchie, dans
un projet de sénatus-consulte, écrit d'une manière simple, précise et
claire, comme l'étaient toutes les lois de ce temps.
[Note en marge: Transformations successives de la constitution de M.
Sieyès.]
C'était la troisième et dernière transformation que subissait la
célèbre constitution de M. Sieyès. Nous avons dit ailleurs quelle
avait été la pensée de ce législateur de la Révolution française. Le
régime aristocratique est le port où sont allées se reposer les
républiques qui n'ont pas fini par le despotisme. M. Sieyès, sans
qu'il s'en doutât peut-être, avait cherché à conduire au même port la
République française, autant dégoûtée d'agitations après dix ans, que
les républiques de l'antiquité et du moyen âge après plusieurs
siècles; et il avait composé son aristocratie avec les hommes notables
et expérimentés de la Révolution. Pour cela il avait imaginé un Sénat
inactif, mais armé d'une immense influence, élisant ses propres
membres et ceux de tous les corps de l'État dans des listes de
notabilité rarement renouvelées, nommant les chefs du gouvernement,
les révoquant, les frappant d'ostracisme à volonté, ne prenant pas
part à la confection des lois, mais pouvant les casser pour cause
d'inconstitutionnalité; n'exerçant pas, en un mot, le pouvoir, mais le
donnant, et ayant la faculté de l'arrêter toujours. Il y avait ajouté
un Corps Législatif, également inactif, qui admettait ou rejetait
silencieusement les lois que le Conseil d'État était chargé de faire,
et le Tribunat de discuter; puis enfin un représentant suprême du
pouvoir exécutif, appelé grand électeur, électif et viager comme un
doge, inactif comme un roi d'Angleterre, nommé par le Sénat, nommant à
son tour les ministres, seuls agissants et responsables. De la sorte,
M. Sieyès avait séparé partout l'influence et l'action; l'influence
qui délègue le pouvoir, le contrôle et l'arrête, l'action qui le
reçoit et l'exerce; il avait donné la première à une aristocratie
oisive et haut placée, la seconde à des agents électifs et
responsables. Il avait ainsi abouti à une sorte de monarchie
aristocratique, sans hérédité toutefois, rappelant Venise plutôt que
la Grande-Bretagne, adaptée à un pays fatigué plutôt qu'à un pays
libre.
Par malheur pour l'oeuvre de M. Sieyès, à côté de cette aristocratie
sans racine, composée de révolutionnaires désabusés et dépopularisés,
se trouvait un homme de génie, que la France et l'Europe appelaient un
sauveur. Il y avait peu de chances pour que cette aristocratie se
défendît comme celle de Venise contre l'usurpation, et surtout pour
que, dans ces temps de révolutions rapides, la lutte fût bien longue.
D'abord, avant d'accepter cette constitution de M. Sieyès, le général
Bonaparte y avait arrangé sa place, en se faisant Premier Consul, au
lieu de grand Électeur. À peine commençait-il à gouverner, que les
résistances intempestives du Tribunat le gênant dans le bien qu'il
voulait accomplir, il les avait brisées, aux grands applaudissements
d'un public las de révolutions, et il s'était fait donner le Consulat
à vie par le Sénat. Par la même occasion, il avait ajouté aux pouvoirs
du Sénat le pouvoir constituant, ne craignant pas de rendre
tout-puissant un corps qu'il dominait; il avait annulé le Tribunat en
réduisant ce corps à cinquante membres, et en le divisant en sections,
qui discutaient, en tête-à-tête avec les sections du Conseil d'État,
les lois proposées. Telle fut la seconde transformation de la
Constitution de M. Sieyès, celle qui avait eu lieu en 1802, à
l'époque du Consulat à vie. Une main vigoureuse avait ainsi fait
aboutir, en deux ans, cette république aristocratique à une sorte de
monarchie aristocratique, à laquelle il ne manquait plus que
l'hérédité. Aussi, beaucoup d'esprits s'étaient-ils demandé, en 1802,
pourquoi on n'en finissait pas sur-le-champ, pourquoi on ne donnait
pas l'hérédité à ce monarque si évident? Une conspiration, dirigée
contre sa vie, réveillant, avec plus de force que jamais, le voeu
d'institutions plus stables, avait enfin amené la dernière
transformation, et la conversion définitive de la Constitution de l'an
VIII en monarchie, représentative dans la forme, absolue dans le fait.
Il s'y trouvait beaucoup de restes républicains à côté d'un pouvoir
despotique, à peu près comme dans l'empire fondé à Rome par les
Césars. Ce n'était pas la monarchie représentative telle que nous la
comprenons aujourd'hui. Ce Sénat, avec la faculté d'élire tous les
corps de l'État dans des listes électorales, avec son pouvoir
constituant, avec sa faculté de casser la loi, ce Sénat, avec tant de
puissance soumis cependant à un maître, ne ressemblait pas à une
chambre haute. Ce Corps Législatif silencieux, quoiqu'on lui eût rendu
la parole en comité secret, ne ressemblait pas à une chambre des
députés. Et pourtant ce Sénat, ce Corps Législatif, cet Empereur, tout
cela pouvait devenir un jour la monarchie représentative. Aussi ne
faut-il pas juger la Constitution de M. Sieyès, remaniée par Napoléon,
d'après l'obéissance muette qui a régné sous l'Empire. Notre
constitution de 1830, avec la presse et la tribune, n'aurait peut-être
pas donné à cette époque des résultats sensiblement différents, car
l'esprit du temps fait plus que la loi écrite. Il aurait fallu juger
la constitution impériale sous le règne suivant. Alors l'opposition,
suite inévitable d'une longue soumission, aurait pris naissance dans
ce Sénat même, long-temps si docile, mais armé d'une puissance
immense. Il se serait probablement trouvé d'accord avec les colléges
électoraux, pour faire des choix conformes à l'esprit nouveau; il
aurait brisé les liens de la presse; il aurait ouvert les portes et
les fenêtres du palais du Corps Législatif, pour que sa tribune pût
retentir au loin. C'eût été la monarchie représentative tout comme
aujourd'hui, avec cette différence que la résistance serait venue d'en
haut, au lieu de venir d'en bas. Ce n'est pas une raison pour qu'elle
fût moins éclairée, moins constante, moins courageuse. C'est là, du
reste, un secret que le temps a emporté avec lui, sans nous le dire,
comme il en emporte tant d'autres. Mais ces institutions étaient loin
de mériter le mépris qu'on a souvent affiché pour elles. Elles
composaient une république aristocratique, détournée de son but par
une main puissante, convertie temporairement en une monarchie absolue,
et destinée plus tard à redevenir monarchie constitutionnelle,
fortement aristocratique, il est vrai, mais fondée sur la base de
l'égalité; car tout soldat heureux y pouvait être connétable, tout
jurisconsulte habile y pouvait devenir archichancelier, à l'exemple
du fondateur, devenu, de simple officier d'artillerie, Empereur
héréditaire et maître du monde.
[Note en marge: M. Cambacérès nommé archichancelier de l'Empire, M.
Lebrun architrésorier.]
Telle fut l'oeuvre du comité constituant réuni à Saint-Cloud. Pendant
les derniers jours de sa réunion, MM. Cambacérès et Lebrun n'y avaient
plus assisté. Les altercations que le zèle monarchique de M. Fouché
d'une part, et la mauvaise humeur de M. Cambacérès de l'autre, avaient
provoquées, étaient le motif pour lequel on avait cessé d'appeler le
second et le troisième consul. Les plus sages des sénateurs, entre ceux
qui composaient la commission, en avaient éprouvé du regret, et avaient
fait sentir à Napoléon combien il importait de satisfaire ses deux
collègues en les traitant convenablement. Il n'était pas nécessaire de
l'avertir, car il connaissait la valeur du second consul Cambacérès, il
appréciait son dévouement sans faste, et tenait à le rattacher à la
nouvelle monarchie. Il le fit donc venir à Saint-Cloud, s'expliqua de
nouveau avec lui sur le dernier changement, lui donna ses raisons,
écouta les siennes, et termina le débat par l'expression de sa volonté,
désormais irrévocable. Il voulait une couronne, et il n'y avait pas
à contredire. Il avait d'ailleurs un beau dédommagement à offrir à
MM. Cambacérès et Lebrun. Il destinait au premier la dignité
d'archichancelier de l'Empire, au second celle d'architrésorier. Il les
traitait ainsi comme ses propres frères, qui allaient être compris au
nombre des six grands dignitaires. Il annonça cette résolution à M.
Cambacérès; il y joignit ces caresses séduisantes, auxquelles nul homme
alors ne résistait, et acheva de le regagner entièrement.--Je suis,
dit-il à M. Cambacérès, et je serai, plus que jamais, entouré
d'intrigues, de conseils faux ou intéressés; vous seul aurez assez de
jugement et de sincérité pour me dire la vérité. Je veux donc vous
rapprocher davantage encore de ma personne et de mon oreille. Vous
resterez pour avoir toute ma confiance, et pour la justifier.--Ces
témoignages étaient mérités. M. Cambacérès n'ayant plus rien à désirer,
plus rien à craindre dans cette position élevée, devait être, et fut en
effet le plus sincère, le plus vrai, le seul influent des conseillers du
nouvel Empereur.
[Note en marge: Joseph Bonaparte nommé grand électeur, Louis Bonaparte
connétable.]
Joseph Bonaparte fut nommé grand électeur, Louis Bonaparte connétable.
Les deux dignités d'archic
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