La Sorcière
by Jules Michelet · French · Gutenberg #41486 · 600,042 chars · public domain (US)
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Title: La Sorcière
Author: Jules Michelet
Release date: November 25, 2012 [eBook #41486]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
LÉGENDES
DÉMOCRATIQUES
DU NORD
LA SORCIÈRE
ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
Tous droits réservés.
LA SORCIÈRE
Des livres que j'ai publiés, celui-ci me paraît le plus inattaquable.
Il ne doit rien à la chronique légère ou passionnée. Il est sorti
généralement des _actes judiciaires_.
Je dis ceci non seulement pour nos grands procès (de Gauffridi, de la
Cadière, etc.), mais pour une foule de faits que nos savants
prédécesseurs ont pris dans les archives allemandes, anglaises, etc.,
et que nous avons reproduits.
Les _manuels d'inquisiteurs_ ont aussi contribué. Il faut bien les
croire dans tant de choses où ils s'accusent eux-mêmes.
Quant aux commencements, aux temps qu'on peut appeler l'âge légendaire
de la sorcellerie, les textes innombrables qu'ont réunis Grimm,
Soldan, Wright, Maury, etc., m'ont fourni une base excellente.
Pour ce qui suit, de 1400 à 1600 et au delà, mon livre a ses assises
bien plus solides encore dans les nombreux procès jugés et publiés.
J. MICHELET.
1er décembre 1862.
INTRODUCTION
Sprenger dit (avant 1500): «Il faut dire l'_hérésie des sorcières_, et
non des sorciers; ceux-ci sont peu de chose.»--Et un autre sous Louis
XIII: «Pour un sorcier, dix mille sorcières.»
«Nature les fait sorcières.»--C'est le génie propre à la Femme et son
tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation,
elle naît Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse,
sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière et
fait le sort, du moins endort, trompe les maux.
Tout peuple primitif a même début; nous le voyons par les _Voyages_.
L'homme chasse et combat. La femme s'ingénie, imagine; elle enfante
des songes et des dieux. Elle est _voyante_ à certain jour; elle a
l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle
observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son cœur. Les yeux
baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle
fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de
guérir ceux qu'elle aime.
Simple et touchant commencement des religions et des sciences! Plus
tard, tout se divisera; on verra commencer l'homme spécial, jongleur,
astrologue ou prophète, nécromancien, prêtre, médecin. Mais, au début,
la Femme est tout.
Une religion forte et vivace, comme fut le paganisme grec, commence
par la sibylle, finit par la sorcière. La première, belle vierge, en
pleine lumière, le berça, lui donna le charme et l'auréole. Plus tard,
déchu, malade, aux ténèbres du Moyen-âge, aux landes et aux forêts, il
fut caché par la sorcière; sa pitié intrépide le nourrit, le fit vivre
encore. Ainsi, pour les religions, la Femme est mère, tendre gardienne
et nourrice fidèle. Les dieux sont comme les hommes; ils naissent et
meurent sur son sein.
Que sa fidélité lui coûte!... Reines mages de la Perse, ravissante
Circé! sublime Sibylle, hélas! qu'êtes-vous devenues? et quelle
barbare transformation!... Celle qui, du trône d'Orient, enseigna les
vertus des plantes et le voyage des étoiles, celle qui, au trépied de
Delphes, rayonnante du dieu de lumière, donnait ses oracles au monde à
genoux,--c'est elle, mille ans après, qu'on chasse comme une bête
sauvage, qu'on poursuit aux carrefours, honnie, tiraillée, lapidée,
assise sur les charbons ardents!...
Le clergé n'a pas assez de bûchers, le peuple assez d'injures,
l'enfant assez de pierres, contre l'infortunée. Le poète (aussi
enfant) lui lance une autre pierre, plus cruelle pour une femme. Il
suppose, gratuitement, qu'elle était toujours laide et vieille. Au mot
Sorcière, on voit les affreuses vieilles de _Macbeth_. Mais leurs
cruels procès apprennent le contraire. Beaucoup périrent précisément
parce qu'elles étaient jeunes et belles.
La Sibylle prédisait le sort. Et la Sorcière le fait. C'est la grande,
la vraie différence. Elle évoque, elle conjure, opère la destinée. Ce
n'est pas la Cassandre antique qui voyait si bien l'avenir, le
déplorait, l'attendait. Celle-ci crée cet avenir. Plus que Circé, plus
que Médée, elle a en mains la baguette du miracle naturel, et pour
aide et sœur la Nature. Elle a déjà des traits du Prométhée moderne.
En elle commence l'industrie, surtout l'industrie souveraine qui
guérit, refait l'homme. Au rebours de la Sibylle, qui semblait
regarder l'aurore, elle regarde le couchant; mais justement ce
couchant sombre donne, longtemps avant l'aurore (comme il arrive aux
pics des Alpes), une aube anticipée du jour.
Le prêtre entrevoit bien que le péril, l'ennemie, la rivalité
redoutable, est dans celle qu'il fait semblant de mépriser, la
prêtresse de la Nature. Des dieux anciens elle a conçu des dieux.
Auprès du Satan du passé, on voit en elle poindre un Satan de
l'avenir.
L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la Sorcière. Les
empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons, avaient
quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs; mais la masse de
tout état, et l'on peut dire le monde ne consultait que la _Saga_ ou
_Sage_-femme. Si elle ne guérissait, on l'injuriait, on l'appelait
sorcière. Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la
nommait _Bonne dame_, ou _Belle dame_ (Bella donna), du nom même qu'on
donnait aux Fées.
Il lui advint ce qui arrive encore à sa plante favorite, la Belladone,
à d'autres poisons salutaires qu'elle employait et qui furent
l'antidote des grands fléaux du Moyen-âge. L'enfant, le passant
ignorant, maudit ces sombres fleurs avant de les connaître. Elles
l'effrayent par leurs couleurs douteuses. Il recule, il s'éloigne. Ce
sont pourtant les _Consolantes_ (Solanées), qui, discrètement
administrées, ont guéri si souvent, endormi tant de maux.
Vous les trouvez aux plus sinistres lieux, isolés, mal famés, aux
masures, aux décombres. C'est encore là une ressemblance qu'elles ont
avec celle qui les employait. Où aurait-elle vécu, sinon aux landes
sauvages, l'infortunée qu'on poursuivit tellement, la maudite, la
proscrite, l'empoisonneuse qui guérissait, sauvait? la fiancée du
Diable et du Mal incarné, qui a fait tant de bien, au dire du grand
médecin de la Renaissance. Quand Paracelse, à Bâle, en 1527, brûla
toute la médecine, il déclara ne savoir rien que ce qu'il apprit des
sorcières.
Cela valait une récompense. Elles l'eurent. On les paya en tortures,
en bûchers. On trouva des supplices exprès; on leur inventa des
douleurs. On les jugeait en masse, on les condamnait sur un mot. Il
n'y eut jamais une telle prodigalité de vies humaines. Sans parler de
l'Espagne, terre classique des bûchers, où le Maure et le Juif ne vont
jamais sans la sorcière, on en brûle sept mille à Trèves, et je ne
sais combien à Toulouse, à Genève cinq cents en trois mois (1513),
huit cents à Wurtzbourg, presque d'une fournée, quinze cents à Bamberg
(deux tout petits évêchés!). Ferdinand II lui-même, le bigot, le cruel
empereur de la Guerre de Trente-Ans, fut obligé de surveiller ces bons
évêques; ils eussent brûlé tous leurs sujets. Je trouve, dans la liste
de Wurtzbourg, un sorcier de onze ans, qui était à l'école, une
sorcière de quinze, à Bayonne deux de dix-sept, damnablement jolies.
Notez qu'à certaines époques, par ce seul mot _Sorcière_, la haine
tue qui elle veut. Les jalousies de femmes, les cupidités
d'hommes, s'emparent d'une arme si commode. Telle est riche?...
_Sorcière._--Telle est jolie?... _Sorcière._ On verra la Murgui, une
petite mendiante, qui, de cette pierre terrible, marque au front pour
la mort la grande dame, trop belle, la châtelaine de Lancinena.
Les accusées, si elles peuvent, préviennent la torture et se tuent.
Remy, l'excellent juge de Lorraine, qui en brûla huit cents, triomphe
de cette Terreur. «Ma justice est si bonne, dit-il, que seize, qui
furent arrêtées l'autre jour, n'attendirent pas, s'étranglèrent tout
d'abord.»
Sur la longue voie de mon _Histoire_, dans les trente ans que j'y ai
consacrés, cette horrible littérature de sorcellerie m'a passé,
repassé fréquemment par les mains. J'ai épuisé d'abord et les manuels
de l'Inquisition, les âneries des dominicains (_Fouets_, _Marteaux_,
_Fourmilières_, _Fustigations_, _Lanternes_, etc., ce sont les titres
de leurs livres). Puis j'ai lu les parlementaires, les juges lais qui
succèdent à ces moines, les méprisent et ne sont guère moins idiots.
J'en dis un mot ailleurs. Ici, une seule observation, c'est que, de
1300 à 1600, et au delà, la justice est la même. Sauf un entr'acte
dans le Parlement de Paris, c'est toujours et partout même férocité de
sottise. Les talents n'y font rien. Le spirituel De Lancre, magistrat
bordelais du règne d'Henri IV, fort avancé en politique, dès qu'il
s'agit de sorcellerie, retombe au niveau d'un Nider, d'un Sprenger,
des moines imbéciles du quinzième siècle.
On est saisi d'étonnement en voyant ces temps si divers, ces hommes de
culture différente, ne pouvoir avancer d'un pas. Puis on comprend très
bien que les uns et les autres furent arrêtés, disons plus, aveuglés,
irrémédiablement enivrés et ensauvagés par le poison de leur principe.
Ce principe est le dogme de fondamentale injustice: «Tous perdus pour
un seul, non seulement punis, mais dignes de l'être, _gâtés d'avance
et pervertis_, morts à Dieu même avant de naître. L'enfant qui tette
est un damné.»
Qui dit cela? Tous, Bossuet même. Un docteur important de Rome, Spina,
maître du Sacré Palais, formule nettement la chose: «Pourquoi Dieu
permet-il la mort des innocents? Il le fait justement. Car s'ils ne
meurent à cause des péchés qu'ils ont faits, ils meurent toujours
coupables pour le péché originel.» (_De Strigibus_, c. 9.)
De cette énormité deux choses dérivent, et en justice et en logique.
Le juge est toujours sûr de son affaire; celui qu'on lui amène est
coupable certainement, et, s'il se défend, encore plus. La justice n'a
pas à suer fort, à se casser la tête pour distinguer le vrai du faux.
En tout, on part d'un parti pris. Le logicien, le scolastique n'a que
faire d'analyser l'âme, et de se rendre compte des nuances par où elle
passe, de sa complexité, de ses oppositions intérieures et de ses
combats. Il n'a pas besoin, comme nous, de s'expliquer comment cette
âme, de degré en degré, peut devenir vicieuse. Ces finesses, ces
tâtonnements, s'il pouvait les comprendre, oh! comme il en rirait,
hocherait la tête! et qu'avec grâce alors oscilleraient les superbes
oreilles dont son crâne vide est orné!
Quand il s'agit surtout du _Pacte diabolique_, du traité effroyable
où, pour un petit gain d'un jour, l'âme se vend aux tortures
éternelles, nous chercherions nous autres à retrouver la voie maudite,
l'épouvantable échelle de malheur et de crimes qui l'auront fait
descendre là. Notre homme a bien affaire de tout cela! Pour lui l'âme
et le Diable étaient nés l'un pour l'autre, si bien qu'à la première
tentation, pour un caprice, une _envie_, une idée qui passe, du
premier coup l'âme se jette à cette horrible extrémité.
Je ne vois pas non plus que nos modernes se soient enquis beaucoup de
la chronologie morale de la sorcellerie. Ils s'attachent trop aux
rapports du Moyen-âge avec l'Antiquité. Rapports réels, mais faibles,
de petite importance. Ni la vieille Magicienne, ni la Voyante celtique
et germanique ne sont encore la vraie Sorcière. Les innocentes
Sabasies (de Bacchus Sabasius), petit sabbat rural, qui dura dans le
Moyen-âge, ne sont nullement la Messe noire du quatorzième siècle, le
grand défi solennel à Jésus. Ces conceptions terribles n'arrivèrent
pas par la longue filière de la tradition. Elles jaillirent de
l'horreur du temps.
D'où date la Sorcière? Je dis sans hésiter: «Des temps du désespoir.»
Du désespoir profond que fit le monde de l'Église. Je dis sans
hésiter: «La Sorcière est son crime.»
Je ne m'arrête nullement à ces doucereuses explications qui font
semblant d'atténuer: «Faible, légère, était la créature, molle aux
tentations. Elle a été induite à mal par la concupiscence.» Hélas!
dans la misère, la famine de ces temps, ce n'est pas là ce qui pouvait
troubler jusqu'à la fureur diabolique. Si la femme amoureuse, jalouse
et délaissée, si l'enfant chassée par la belle-mère, si la mère battue
de son fils (vieux sujets de légendes), si elles ont pu être tentées,
invoquer le mauvais Esprit, tout cela n'est pas la Sorcière. De ce que
ces pauvres créatures appellent Satan, il ne suit pas qu'il les
accepte. Elles sont loin encore, et bien loin d'être mûres pour lui.
Elles n'ont pas la haine de Dieu.
Pour comprendre un peu mieux cela, lisez les registres exécrables qui
nous restent de l'Inquisition, non pas dans les extraits de Llorente,
de Lamothe-Langon, etc., mais dans ce qu'on a des registres originaux
de Toulouse. Lisez-les dans leur platitude, leur morne sécheresse, si
effroyablement sauvage. Au bout de quelques pages, on se sent
morfondu. Un froid cruel vous prend. La mort, la mort, la mort, c'est
ce qu'on sent dans chaque ligne. Vous êtes déjà dans la bière, ou dans
une petite loge de pierre aux murs moisis. Les plus heureux sont ceux
qu'on tue. L'horreur, c'est l'_in-pace_. C'est ce mot qui revient sans
cesse, comme une cloche d'abomination qu'on sonne et qu'on resonne,
mot toujours le même: _Emmurés_.
Épouvantable mécanique d'écrasement, d'aplatissement, cruel pressoir à
briser l'âme. De tour de vis en tour de vis, ne respirant plus et
craquant, elle jaillit de la machine, et tomba au monde inconnu.
A son apparition, la Sorcière n'a ni père, ni mère, ni fils, ni époux,
ni famille. C'est un monstre, un aérolithe, venu on ne sait d'où. Qui
oserait? grand Dieu! en approcher.
Où est-elle? Aux lieux impossibles, dans la forêt des ronces, sur la
lande, où l'épine, le chardon emmêlés, ne permettent pas le passage.
La nuit, sous quelque vieux dolmen. Si on l'y trouve, elle est isolée
par l'horreur commune; elle a autour comme un cercle de feu.
Qui le croira pourtant? C'est une femme encore. Même cette vie
terrible presse et tend son ressort de femme, l'électricité féminine.
La voilà douée de deux dons:
L'_illuminisme de la folie lucide_, qui, selon ses degrés, est
poésie, seconde vue, pénétration perçante, la parole naïve et rusée,
la faculté surtout de se croire en tous ses mensonges. Don ignoré du
sorcier mâle. Avec lui, rien n'eût commencé.
De ce don un autre dérive, la sublime puissance de la _conception
solitaire_, la parthénogénèse que nos physiologistes reconnaissent
maintenant dans les femelles de nombreuses espèces pour la fécondité
du corps, et qui n'est pas moins sûre pour les conceptions de
l'esprit.
Seule, elle conçut et enfanta. Qui? Un autre elle-même qui lui
ressemble à s'y tromper.
Fils de haine, conçu de l'amour. Car sans l'amour, on ne crée rien.
Celle-ci, tout effrayée qu'elle est de cet enfant, s'y retrouve si
bien, se complaît tellement en cette idole, qu'elle la place à
l'instant sur l'autel, l'honore, s'y immole, et se donne comme victime
et vivante hostie. Elle-même bien souvent le dira à son juge: «Je ne
crains qu'une chose: souffrir trop peu pour lui.» (Lancre.)
Savez-vous bien le début de l'enfant? C'est un terrible éclat de rire.
N'a-t-il pas sujet d'être gai, sur sa libre prairie, loin des cachots
d'Espagne et des _emmurés_ de Toulouse. Son _in-pace_ n'est pas moins
que le monde. Il va, vient, se promène. A lui la forêt sans limite! à
lui la lande des lointains horizons! à lui toute la terre, dans la
rondeur de sa riche ceinture! La sorcière lui dit tendrement: «Mon
Robin», du nom de ce vaillant proscrit, le joyeux Robin Hood, qui vit
sous la verte feuillée. Elle aime aussi à le nommer du petit nom de
_Verdelet_, _Joli-Bois_, _Vert-Bois_. Ce sont les lieux favoris de
l'espiègle. A peine eut-il vu un buisson, qu'il fit l'_école
buissonnière_.
Ce qui étonne, c'est que du premier coup la Sorcière vraiment fit un
être. Il a tous les semblants de la réalité. On l'a vu, entendu.
Chacun peut le décrire.
Les saints, ces bien-aimés, les fils de la maison, se remuent peu,
contemplent, rêvent; ils _attendent en attendant_, sûrs qu'ils auront
leur part d'Élus. Le peu qu'ils ont d'actif se concentre dans le
cercle resserré de l'_Imitation_ (ce mot est tout le Moyen-âge).--Lui,
le bâtard maudit, dont la part n'est rien que le fouet, il n'a garde
d'attendre. Il va cherchant et jamais ne repose. Il s'agite de la
terre au ciel. Il est fort curieux, fouille, entre, sonde, et met le
nez partout. Du _Consummatum est_ il se rit, il se moque. Il dit
toujours: «Plus loin!»--et «En avant!»
Du reste, il n'est pas difficile. Il prend tous les rebuts; ce que le
ciel jette, il ramasse. Par exemple, l'Église a jeté la Nature, comme
impure et suspecte. Satan s'en saisit, s'en décore. Bien plus, il
l'exploite et s'en sert, en fait jaillir des arts, acceptant le grand
nom dont on veut le flétrir, celui de _Prince du monde_.
On avait dit imprudemment: «Malheur à ceux qui rient!» C'était donner
d'avance à Satan une trop belle part, le monopole du rire et le
proclamer _amusant_. Disons plus: _nécessaire_. Car le rire est une
fonction essentielle de notre nature. Comment porter la vie, si nous
ne pouvons rire, tout au moins parmi nos douleurs?
L'Église, qui ne voit dans la vie qu'une épreuve, se garde de la
prolonger. Sa médecine est la résignation, l'attente et l'espoir de la
mort.--Vaste champ pour Satan. Le voilà médecin, guérisseur des
vivants.--Bien plus, consolateur; il a la complaisance de nous montrer
nos morts, d'évoquer les ombres aimées.
Autre petite chose rejetée de l'Église, la Logique, la libre Raison.
C'est là la grande friandise dont _l'autre_ avidement se saisit.
L'Église avait bâti à chaux et à ciment un petit _in-pace_, étroit, à
voûte basse, éclairé d'un jour borgne, d'une certaine fente. Cela
s'appelait l'_École_. On y lâchait quelques tondus, et on leur disait:
«Soyez libres.» Tous y devenaient culs-de-jatte. Trois cents, quatre
cents ans confirment la paralysie. Et le point d'Abailard est
justement celui d'Occam!
Il est plaisant qu'on aille chercher là l'origine de la Renaissance.
Elle eut lieu, mais comment? par la satanique entreprise des gens qui
ont percé la voûte, par l'effort des damnés qui voulaient voir le
ciel. Et elle eut lieu bien plus encore, loin de l'École et des
lettrés, dans l'_École buissonnière_, où Satan fit la classe à la
sorcière et au berger.
Enseignement hasardeux, s'il en fut, mais dont les hasards même
exaltaient l'amour curieux, le désir effréné de voir et de savoir.--Là
commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des
poisons, et l'exécrable anatomie.--Le berger, espion des étoiles,
avec l'observation du ciel, apportait là ses coupables recettes, ses
essais sur les animaux.--La sorcière apportait du cimetière voisin un
corps volé; et pour la première fois (au risque du bûcher) on pouvait
contempler ce miracle de Dieu «qu'on cache sottement, au lieu de le
comprendre» (comme a dit si bien M. Serres).
Le seul docteur admis là par Satan, Paracelse y a vu un tiers, qui
parfois se glissait dans l'assemblée sinistre, y apportait la
chirurgie.--C'était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau,
l'homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os
et savait les remettre, qui tuait et parfois sauvait, pendait jusqu'à
un certain point.
L'université criminelle de la sorcière, du berger, du bourreau, dans
ses essais qui furent des sacrilèges, enhardit l'autre, força sa
concurrente d'étudier. Car chacun voulait vivre. Tout eût été à la
sorcière; on aurait pour jamais tourné le dos au médecin.--Il fallut
bien que l'Église subît, permît ces crimes. Elle avoua qu'il est de
_bons poisons_ (Grillandus). Elle laissa, contrainte et forcée,
disséquer publiquement. En 1306, l'italien Mondino ouvre et dissèque
une femme; une en 1315.--Révélation sacrée. Découverte d'un monde
(c'est bien plus que Christophe Colomb). Les sots frémirent,
hurlèrent. Et les sages tombèrent à genoux.
Avec de telles victoires, Satan était bien sûr de vivre. Jamais
l'Église seule n'aurait pu le détruire. Les bûchers n'y firent rien,
mais bien certaine politique.
On divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse,
la Sorcière, on arma son fils, le Médecin.
L'Église, qui, profondément, de tout son cœur, haïssait celui-ci, ne
lui fonda pas moins son monopole, pour l'extinction de la
Sorcière.--Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose
guérir _sans avoir étudié_, elle est sorcière et meurt.
Mais comment étudierait-elle publiquement? Imaginez la scène risible,
horrible qui eût eu lieu, si la pauvre sauvage eût risqué d'entrer aux
Écoles! Quelle fête et quelle gaieté! Aux feux de la Saint-Jean, on
brûlait des chats enchaînés. Mais la sorcière liée à cet enfer
miaulant, la sorcière hurlante et rôtie, quelle joie pour l'aimable
jeunesse des moinillons et des cappets!
On verra tout au long la décadence de Satan. Lamentable récit. On le
verra pacifié, devenu _un bon vieux_. On le vole, on le pille, au
point que des deux masques qu'il avait au Sabbat, le plus sale est
pris par Tartufe.
Son esprit est partout. Mais lui-même, de sa personne, en perdant la
Sorcière, il perdait tout.--Les sorciers furent des ennuyeux.
Maintenant qu'on l'a précipité tellement vers son déclin, sait-on bien
ce qu'on a fait là!--N'était-il pas un acteur nécessaire, une pièce
indispensable de la grande machine religieuse, un peu détraquée
aujourd'hui?--Tout organisme qui fonctionne bien est double, a deux
côtés. La vie ne va guère autrement. C'est un certain balancement de
deux forces, opposées, symétriques, mais inégales; l'inférieure fait
contrepoids, répond à l'autre. La supérieure s'impatiente, et veut la
supprimer.--A tort.
Lorsque Colbert (1672) destitua Satan avec peu de façon en défendant
aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, le tenace Parlement
normand, dans sa bonne logique normande, montra la portée dangereuse
d'une telle décision. Le Diable n'est pas moins qu'un dogme, qui tient
à tous les autres. Toucher à l'éternel vaincu, n'est-ce pas toucher au
vainqueur? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes
du second, des miracles qu'il fit précisément pour combattre le
Diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l'abîme. L'étourdi qui
remue cette base infernale, peut lézarder le paradis.
Colbert n'écouta pas. Il avait tant d'autres affaires.--Mais le Diable
peut-être entendit. Et cela le console fort. Dans les petits métiers
où il gagne sa vie (spiritisme ou tables tournantes), il se résigne,
et croit que du moins il ne meurt pas seul.
LIVRE PREMIER
I
LA MORT DES DIEUX
Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du
christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer
Égée, disant: «Le grand Pan est mort.»
L'antique dieu universel de la Nature était fini. Grande joie. On se
figurait que, la Nature étant morte, morte était la tentation.
Troublée si longtemps de l'orage, l'âme humaine va donc reposer.
S'agissait-il simplement de la fin de l'ancien culte, de sa défaite,
de l'éclipse des vieilles formes religieuses? Point du tout. En
consultant les premiers monuments chrétiens, on trouve à chaque ligne
l'espoir que la Nature va disparaître, la vie s'éteindre, qu'enfin on
touche à la fin du monde. C'en est fait des dieux de la vie, qui en
ont si longtemps prolongé l'illusion. Tout tombe, s'écroule, s'abîme.
Le Tout devient le néant: «Le grand Pan est mort!»
Ce n'était pas une nouvelle que les dieux dussent mourir. Nombre de
cultes anciens sont fondés précisément sur l'idée de la mort des
dieux. Osiris meurt, Adonis meurt, il est vrai, pour ressusciter.
Eschyle, sur le théâtre même, dans ces drames qu'on ne jouait que pour
les fêtes des dieux, leur dénonce expressément, par la voix de
Prométhée, qu'un jour ils doivent mourir. Mais comment? vaincus, et
soumis aux Titans, aux puissances antiques de la Nature.
Ici, c'est bien autre chose. Les premiers chrétiens, dans l'ensemble
et dans le détail, dans le passé, dans l'avenir, maudissent la Nature
elle-même. Ils la condamnent tout entière, jusqu'à voir le mal
incarné, le démon dans une fleur[1]. Viennent donc, plus tôt que plus
tard, les anges qui jadis abîmèrent les villes de la mer Morte. Qu'ils
emportent, plient comme un voile la vaine figure du monde, qu'ils
délivrent enfin les saints de cette longue tentation.
[1] Conf. de S. Cyprien, ap. Muratori, _Script. it._, I, 293,
515.--A. Maury, _Magie_, 435.
L'Évangile dit: «Le jour approche.» Les Pères disent: «Tout à
l'heure.» L'écroulement de l'Empire et l'invasion des Barbares donnent
espoir à saint Augustin qu'il ne subsistera de cité bientôt que la
cité de Dieu.
Qu'il est pourtant dur à mourir, ce monde, et obstiné à vivre! Il
demande, comme Ézéchias, un répit, un tour de cadran. Eh bien, soit,
jusqu'à l'an Mil. Mais après, pas un jour de plus.
Est-il bien sûr, comme on l'a tant répété, que les anciens dieux
fussent finis, eux-mêmes ennuyés, las de vivre! qu'ils aient, de
découragement, donné presque leur démission? que le christianisme
n'ait eu qu'à souffler sur ces vaines ombres?
On montre ces dieux dans Rome, on les montre dans le Capitole, où ils
n'ont été admis que par une mort préalable, je veux dire en abdiquant
ce qu'ils avaient de sève locale, en reniant leur patrie, en cessant
d'être les génies représentants des nations. Pour les recevoir, il est
vrai, Rome avait pratiqué sur eux une sévère opération, les avaient
énervés, pâlis. Ces grands dieux centralisés étaient devenus, dans
leur vie officielle, de tristes fonctionnaires de l'empire romain.
Mais cette aristocratie de l'Olympe, en sa décadence, n'avait
nullement entraîné la foule des dieux indigènes, la populace des dieux
encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des
monts, des fontaines, confondus intimement avec la vie de la contrée.
Ces dieux logés au cœur des chênes, dans les eaux fuyantes et
profondes, ne pouvaient en être expulsés.
Et qui dit cela? c'est l'Église. Elle se contredit rudement. Quand
elle a proclamé leur mort, elle s'indigne de leur vie. De siècle en
siècle, par la voix menaçante de ses conciles[2], elle leur intime de
mourir... Eh quoi! ils sont donc vivants?
[2] Voy. Mansi, Baluze; Conc. d'Arles, 442; de Tours, 567; de
Leptines, 743; les _Capitulaires_, etc. Gerson même, vers 1400.
«Ils sont des démons...»--Donc, ils vivent. Ne pouvant en venir à
bout, on laisse le peuple innocent les habiller, les déguiser. Par la
légende, il les baptise, les impose à l'Église même. Mais, du moins,
sont-ils convertis? Pas encore. On les surprend qui sournoisement
subsistent en leur propre nature païenne.
Où sont-ils? Dans le désert, sur la lande, dans la forêt? Oui, mais
surtout dans la maison. Ils se maintiennent au plus intime des
habitudes domestiques. La femme les garde et les cache au ménage et au
lit même. Ils ont là le meilleur du monde (mieux que le temple), le
foyer.
Il n'y eut jamais révolution si violente que celle de Théodose. Nulle
trace dans l'Antiquité d'une telle proscription d'aucun culte. Le
Perse, adorateur du feu, dans sa pureté héroïque, put outrager les
dieux visibles, mais il les laissa subsister. Il fut très favorable
aux Juifs, les protégea, les employa. La Grèce, fille de la lumière,
se moqua des dieux ténébreux, des Cabires ventrus, et elle les toléra
pourtant, les adopta comme ouvriers, si bien qu'elle en fit son
Vulcain. Rome, dans sa majesté, accueillit, non seulement l'Étrurie,
mais les dieux rustiques du vieux laboureur italien. Elle ne
poursuivit les druides que comme une dangereuse résistance nationale.
Le christianisme vainqueur voulut, crut tuer l'ennemi. Il rasa
l'École, par la proscription de la logique et par l'extermination des
philosophes, qui furent massacrés sous Valens. Il rasa ou vida le
temple, brisa les symboles. La légende nouvelle aurait pu être
favorable à la famille, si le père n'y eût été annulé dans saint
Joseph, si la mère avait été relevée comme éducatrice, comme ayant
moralement enfanté Jésus. Voie féconde qui fut d'abord délaissée par
l'ambition d'une haute pureté stérile.
Donc le christianisme entra au chemin solitaire où le monde allait de
lui-même, le célibat, combattu en vain par les lois des Empereurs. Il
se précipita sur cette pente par le monachisme.
Mais l'homme au désert fut-il seul? Le démon lui tint compagnie, avec
toutes les tentations. Il eut beau faire, il lui fallut recréer des
sociétés, des cités de solitaires. On sait ces noires villes de moines
qui se formèrent en Thébaïde. On sait quel esprit turbulent, sauvage,
les anima, leurs descentes meurtrières dans Alexandrie. Ils se
disaient troublés, poussés du démon, et ne mentaient pas.
Un vide énorme s'était fait dans le monde. Qui le remplissait? Les
chrétiens le disent: le démon, partout le démon: _Ubique dæmon_[3].
[3] Voy. les _Vies_ des Pères du désert, et les auteurs cités par
A. Maury, _Magie_, 317. Au quatrième siècle, les Messaliens, se
croyant pleins de démons, se mouchaient et crachaient sans cesse,
faisaient d'incroyables efforts pour les expectorer.
La Grèce, comme tous les peuples, avait eu ses _énergumènes_,
troublés, possédés des esprits. C'est un rapport tout extérieur, une
ressemblance apparente qui ne ressemble nullement. Ici ce ne sont pas
des esprits quelconques. Ce sont les noirs fils de l'abîme, idéal de
perversité. On voit partout dès lors errer ces pauvres mélancoliques
qui se haïssent, ont horreur d'eux-mêmes. Jugez, en effet, ce que
c'est, de se sentir double, d'avoir foi en cet _autre_, cet hôte cruel
qui va, vient, se promène en vous, vous fait errer où il veut, aux
déserts, aux précipices. Maigreur, faiblesse croissantes. Et plus ce
corps misérable est faible, plus le démon l'agite. La femme surtout
est habitée, gonflée, soufflée de ces tyrans. Ils l'emplissent
d'_aura_ infernale, y font l'orage et la tempête, s'en jouent, au gré
de leur caprice, la font pécher, la désespèrent.
Ce n'est pas nous seulement, hélas! c'est toute la nature qui devient
démoniaque. Si le diable est dans une fleur, combien plus dans la
forêt sombre! La lumière qu'on croyait si pure est pleine des enfants
de la nuit. Le ciel plein d'enfer! quel blasphème! L'étoile divine du
matin, dont la scintillation sublime a plus d'une fois éclairé
Socrate, Archimède ou Platon, qu'est-elle devenue? Un diable, le grand
diable _Lucifer_. Le soir, c'est le diable _Vénus_, qui m'induit en
tentation dans ses molles et douces clartés.
Je ne m'étonne pas si cette société devient terrible et furieuse.
Indignée de se sentir si faible contre les démons, elle les poursuit
partout, dans les temples, les autels de l'ancien culte d'abord, puis
dans les martyrs païens. Plus de festins; ils peuvent être des
réunions idolâtriques. Suspecte est la famille même; car l'habitude
pourrait la réunir autour des lares antiques. Et pourquoi une famille?
L'Empire est un empire de moines.
Mais l'individu lui-même, l'homme isolé et muet, regarde le ciel
encore, et dans les astres retrouve et honore ses anciens dieux.
«C'est ce qui fait les famines, dit l'empereur Théodose, et tous les
fléaux de l'Empire.» Parole terrible qui lâche sur le païen
inoffensif l'aveugle rage populaire. La loi déchaîne à l'aveugle
toutes les fureurs contre la loi.
Dieux anciens, entrez au sépulcre. Dieux de l'amour, de la vie, de la
lumière, éteignez-vous! Prenez la capuche du moine. Vierges, soyez
religieuses. Épouses, délaissez vos époux; ou, si vous gardez la
maison, restez pour eux de froides sœurs.
Mais tout cela, est-ce possible? qui aura le souffle assez fort pour
éteindre d'un seul coup la lampe ardente de Dieu? Cette tentative
téméraire de piété impie pourra faire des miracles étranges,
monstrueux... Coupables, tremblez!
Plusieurs fois, dans le Moyen-âge, reviendra la sombre histoire de la
Fiancée de Corinthe. Racontée de si bonne heure par Phlégon,
l'affranchi d'Adrien, on la retrouve au douzième siècle, on la
retrouve au seizième, comme le reproche profond, l'indomptable
réclamation de la Nature.
«Un jeune homme d'Athènes va à Corinthe chez celui qui lui promit sa
fille. Il est resté païen, et ne sait pas que la famille où il croyait
entrer vient de se faire chrétienne. Il arrive fort tard. Tout est
couché, hors la mère, qui lui sert le repas de l'hospitalité, et le
laisse dormir. Il tombe de fatigue. A peine il sommeillait, une figure
entre dans la chambre: c'est une fille, vêtue, voilée de blanc;
elle a au front un bandeau noir et or. Elle le voit. Surprise,
levant sa blanche main: «Suis-je donc déjà si étrangère dans la
maison?... Hélas! pauvre recluse... Mais, j'ai honte, et je sors.
Repose.--Demeure, belle jeune fille, voici Cérès, Bacchus, et, avec
toi, l'Amour! N'aie pas peur, ne sois pas si pâle!--Ah! loin de moi,
jeune homme! Je n'appartiens plus à la joie. Par un vœu de ma mère
malade, la jeunesse et la vie sont liées pour toujours. Les dieux ont
fui. Et les seuls sacrifices sont des victimes humaines.--Eh quoi! ce
serait toi? toi, ma chère fiancée, qui me fus donnée dès l'enfance? Le
serment de nos pères nous lia pour toujours sous la bénédiction du
ciel. O vierge! sois à moi!--Non, ami, non, pas moi. Tu auras ma jeune
sœur. Si je gémis dans ma froide prison, toi, dans ses bras, pense à
moi, à moi qui me consume et ne pense qu'à toi, et que la terre va
recouvrir.--Non, j'en atteste cette flamme; c'est le flambeau d'hymen.
Tu viendras avec moi chez mon père. Reste, ma bien-aimée.» Pour don de
noces, il offre une coupe d'or. Elle lui donne sa chaîne, mais préfère
à la coupe une boucle de ses cheveux.
«C'est l'heure des esprits; elle boit, de sa lèvre pâle, le sombre vin
couleur de sang. Il boit avidement après elle. Il invoque l'Amour.
Elle, son pauvre cœur s'en mourait, et elle résistait pourtant. Mais
il se désespère, et tombe en pleurant sur le lit.--Alors, se jetant
près de lui: «Ah! que ta douleur me fait mal! Mais, si tu me touchais,
quel effroi! Blanche comme la neige, froide comme la glace, hélas!
telle est ta fiancée.--Je te réchaufferai; viens à moi! quand tu
sortirais du tombeau...» Soupirs, baisers, s'échangent. «Ne sens-tu
pas comme je brûle?»--L'Amour les étreint et les lie. Les larmes se
mêlent au plaisir. Elle boit, altérée, le feu de sa bouche; le sang
figé s'embrase de la rage amoureuse, mais le cœur ne bat pas au sein.
«Cependant la mère était là, écoutait. Doux serments, cris de plainte
et de volupté.--«Chut! c'est le chant du coq! A demain, dans la nuit!»
Puis, adieu, baisers sur baisers!
«La mère entre indignée. Que voit-elle? Sa fille. Il la cachait,
l'enveloppait. Mais elle se dégage, et grandit du lit à la voûte: «O
mère! mère! vous m'enviez donc ma belle nuit, vous me chassez de ce
lieu tiède. N'était-ce pas assez de m'avoir roulée dans le linceul, et
sitôt portée au tombeau? Mais une force a levé la pierre. Vos prêtres
eurent beau bourdonner sur la fosse. Que font le sel et l'eau, où
brûle la jeunesse? La terre ne glace pas l'amour!... Vous promîtes; je
viens redemander mon bien...
«Las! ami, il faut que tu meures. Tu languirais, tu sécherais ici.
J'ai tes cheveux; ils seront blancs demain[4]... Mère, une dernière
prière! Ouvrez mon noir cachot, élevez un bûcher, et que l'amante ait
le repos des flammes. Jaillisse l'étincelle et rougisse la cendre!
Nous irons à nos anciens dieux.»
[4] Ici, j'ai supprimé un mot choquant. Goethe, si noble dans la
forme, ne l'est pas autant d'esprit. Il gâte la merveilleuse
histoire, souille le grec d'une horrible idée slave. Au moment où
on pleure, il fait de la fille un vampire. Elle vient parce
qu'elle a soif de sang, pour sucer le sang de son cœur. Et il
lui fait dire froidement cette chose impie et immonde: «Lui fini,
_je passerai à d'autres_; la jeune race succombera à ma fureur.»
Le Moyen-âge habille grotesquement cette tradition pour nous faire
peur du diable Vénus. Sa statue reçoit d'un jeune homme une bague
qu'il lui met imprudemment au doigt. Elle la serre, la garde comme
fiancée, et, la nuit, vient dans son lit en réclamer les droits.
Pour le débarrasser de l'infernale épouse, il faut un
exorcisme.--Même histoire dans les fabliaux, mais appliquée
sottement à la Vierge.--Luther reprend l'histoire antique, si ma
mémoire ne me trompe, dans ses _Propos de table_, mais fort
grossièrement, en faisant sentir le cadavre.--L'espagnol Del Rio
la transporte de Grèce en Brabant. La fiancée meurt peu avant ses
noces. On sonne les cloches des morts. Le fiancé désespéré errait
dans la campagne. Il entend une plainte. C'est elle-même qui erre
sur la bruyère... «Ne vois-tu pas, dit-elle, celui qui me
conduit?--Non.» Mais il la saisit, l'enlève, la porte chez lui.
Là, l'histoire risquait fort de devenir trop tendre et trop
touchante. Ce dur inquisiteur, Del Rio, en coupe le fil. «Le voile
levé, dit-il, on trouva une bûche vêtue de la peau d'un
cadavre.»--Le juge le Loyer, quoique si peu sensible, nous
restitue pourtant l'histoire primitive.
Après lui, c'est fait de tous ces tristes narrateurs. L'histoire
est inutile. Car notre temps commence, et la Fiancée a vaincu. La
Nature enterrée revient, non plus furtivement, mais maîtresse de
la maison.
II
POURQUOI LE MOYEN-AGE DÉSESPÉRA
«Soyez des enfants nouveau-nés (_quasi modo geniti infantes_); soyez
tout petits, tout jeunes par l'innocence du cœur, par la paix,
l'oubli des disputes, sereins, sous la main de Jésus.»
C'est l'aimable conseil que donne l'Église à ce monde si orageux, le
lendemain de la grande chute. Autrement dit: «Volcans, débris,
cendres, lave, verdissez. Champs brûlés, couvrez-vous de fleurs.»
Une chose promettait, il est vrai, la paix qui renouvelle: toutes les
écoles étaient finies, la voie logique abandonnée. Une méthode
infiniment simple dispensait du raisonnement, donnait à tous la pente
aisée qu'il ne fallait plus que descendre. Si le credo était obscur,
la vie était toute tracée dans le sentier de la légende. Le premier
mot, le dernier, fut le même: _Imitation_.
«_Imitez_, tout ira bien. Répétez et copiez.» Mais est-ce bien là le
chemin de la véritable _enfance_, qui vivifie le cœur de l'homme, qui
lui fait retrouver les sources fraîches et fécondes? Je ne vois
d'abord dans ce monde, qui fait le jeune et l'enfant, que des
attributs de vieillesse, subtilité, servilité, impuissance. Qu'est-ce
que cette littérature devant les monuments sublimes des Grecs et des
Juifs? même devant le génie romain? C'est précisément la chute
littéraire qui eut lieu dans l'Inde, du brahmanisme au bouddhisme; un
verbiage bavard après la haute inspiration. Les livres copient les
livres, les églises copient les églises, et ne peuvent plus même
copier. Elles se volent les unes les autres. Des marbres arrachés de
Ravenne, on orne Aix-la-Chapelle. Telle est toute cette société.
L'évêque roi d'une cité, le barbare roi d'une tribu copient les
magistrats romains. Nos moines, qu'on croit originaux, ne font dans
leur monastère que renouveler la _villa_ (dit très bien
Chateaubriand). Ils n'ont nulle idée de faire une société nouvelle, ni
de féconder l'ancienne. Copistes des moines d'Orient, ils voudraient
d'abord que leurs serviteurs fussent eux-mêmes de petits moines
laboureurs, un peuple stérile. C'est malgré eux que la famille se
refait, refait le monde.
Quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand, en
un siècle, l'on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît
d'Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocents
de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines: je parle
des _Vies_ des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les
faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs
par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère,
mais elle n'en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le
sol; le peuple l'y sème, et la famille l'y cultive, et tous y mettent
la main, les hommes, les femmes et les enfants. La vie précaire,
inquiète, de ces temps de violence, rendait ces pauvres tribus
imaginatives, crédules pour leurs propres rêves, qui les rassuraient.
Rêves étranges, riches de miracles, de folies absurdes et charmantes.
Ces familles, isolées dans la forêt, dans la montagne (comme on vit
encore au Tyrol, aux Hautes-Alpes), descendant un jour par semaine, ne
manquaient pas au désert d'hallucinations. Un enfant avait vu ceci,
une femme avait rêvé cela. Un saint tout nouveau surgissait.
L'histoire courait dans la campagne, comme en complainte, rimée
grossièrement. On la chantait et la dansait le soir au chêne de la
fontaine. Le prêtre qui le dimanche venait officier dans la chapelle
des bois trouvait ce chant légendaire déjà dans toutes les bouches. Il
se disait: «Après tout, l'histoire est belle, édifiante... Elle fait
honneur à l'Église. _Vox populi, vox Dei!..._ Mais comment l'ont-ils
trouvée?» On lui montrait des témoins véridiques, irrécusables,
l'arbre, la pierre, qui ont vu l'apparition, le miracle. Que dire à
cela?
Rapportée à l'abbaye, la légende trouvera un moine, _propre à rien_
qui ne sait qu'écrire, qui est curieux, qui croit tout, toutes les
choses merveilleuses. Il écrit celle-ci, la brode de sa plate
rhétorique, gâte un peu. Mais la voici consignée et consacrée, qui se
lit au réfectoire, bientôt à l'église. Copiée, chargée, surchargée
d'ornements souvent grotesques, elle ira de siècle en siècle, jusqu'à
ce que, honorablement, elle prenne rang à la fin dans la _Légende
dorée_.
Lorsqu'on lit encore aujourd'hui ces belles histoires, quand on entend
les simples, naïves et graves mélodies où ces populations rurales ont
mis tout leur jeune cœur, on ne peut y méconnaître un grand souffle,
et l'on s'attendrit en songeant quel fut leur sort.
Ils avaient pris à la lettre le conseil touchant de l'Église: «Soyez
des enfants nouveau-nés.» Mais ils en firent l'application à laquelle
on songeait le moins dans la pensée primitive. Autant le christianisme
avait craint, haï la Nature, autant ceux-ci l'aimèrent, la crurent
innocente, la sanctifièrent même en la mêlant à la légende.
Les animaux que la Bible si durement nomme les _velus_, dont le moine
se défie, craignant d'y trouver des démons, ils entrent dans ces
belles histoires de la manière la plus touchante (exemple, la biche
qui réchauffe, console Geneviève de Brabant).
Même hors de la vie légendaire, dans l'existence commune, les humbles
amis du foyer, les aides courageux du travail, remontent dans l'estime
de l'homme. Ils ont leur droits[5]. Ils ont leur fêtes. Si, dans
l'immense bonté de Dieu, il y a place pour les plus petits, s'il
semble avoir pour eux une préférence de pitié, «pourquoi, dit le
peuple des champs, pourquoi mon âne n'aurait-il pas entrée à l'église?
Il a des défauts, sans doute, et ne me ressemble que plus. Il est rude
travailleur, mais il a la tête dure; il est indocile, obstiné, entêté,
enfin, c'est tout comme moi.»
[5] Voy. J. Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du
droit_.
De là les fêtes admirables, les plus belles du Moyen-âge, des
_Innocents_, des _Fous_, de l'_Ane_. C'est le peuple même d'alors,
qui, dans l'âne, traîne son image, se présente devant l'autel, laid,
risible, humilié! Touchant spectacle! Amené par Balaam, il entre
solennellement entre la Sibylle et Virgile[6], il entre pour
témoigner. S'il regimba jadis contre Balaam, c'est qu'il voyait devant
lui le glaive de l'ancienne loi. Mais ici la Loi est finie, et le
monde de la Grâce semble s'ouvrir à deux battants pour les moindres,
pour les simples. Le peuple innocemment le croit. De là la chanson
sublime où il disait à l'âne, comme il se fût dit à lui-même:
A genoux, et dis _Amen_!
Assez mangé d'herbe et de foin!
Laisse les vieilles choses, et va!
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le neuf emporte le vieux!
La vérité fait fuir l'ombre!
La lumière chasse la nuit[7]!
. . . . . . . . . . . . . . .
[6] C'est le rituel de Rouen. Voy. Ducange, verbo _Festum_;
Carpentier, verbo _Kalendæ_, et Martène, III, 110. La sibylle
était couronnée, suivie des juifs et des gentils, de Moïse, des
prophètes, de Nabuchodonosor, etc. De très bonne heure, et de
siècle en siècle, du septième au seizième, l'Église essaye de
proscrire les grandes fêtes populaires de l'Ane, des Innocents,
des Enfants, des Fous. Elle n'y réussit pas avant l'avènement de
l'esprit moderne.
[7] Vetustatem novitas,
Umbram fugat claritas,
Noctem lux eliminat!
Rude audace! Est-ce bien là ce qu'on vous demandait, enfants emportés,
indociles, quand on vous disait d'être enfants? On offrait le lait.
Vous buvez le vin. On vous conduisait doucement bride en mains sur
l'étroit sentier. Doux, timides, vous hésitiez d'avancer. Et tout à
coup la bride est cassée... La carrière, vous la franchissez d'un seul
bond.
Oh! quelle imprudence ce fut de vous laisser faire vos saints, dresser
l'autel, le parer, le charger, l'enterrer de fleurs! Voilà qu'on le
distingue à peine. Et ce qu'on voit, c'est l'hérésie antique condamnée
de l'Église, l'_innocence de la nature_; que dis-je! une hérésie
nouvelle qui ne finira pas demain: l'_indépendance de l'homme_.
Écoutez et obéissez:
Défense d'inventer, de créer. Plus de légendes, plus de nouveaux
saints. On en a assez. Défense d'innover dans le culte par de nouveaux
chants; l'inspiration est interdite. Les martyrs qu'on découvrirait
doivent se tenir dans le tombeau, modestement, et attendre qu'ils
soient reconnus de l'Église. Défense au clergé, aux moines, de donner
aux colons, aux serfs, la tonsure qui les affranchit.--Voilà l'esprit
étroit, tremblant de l'Église carlovingienne[8]. Elle se dédit, se
dément, elle dit aux enfants: «Soyez vieux!»
[8] Voir _passim_ les _Capitulaires_.
Quelle chute! Mais est-ce sérieux? On nous avait dit d'être
jeunes.--Oh! le prêtre n'est plus le peuple. Un divorce infini
commence, un abîme de séparation. Le prêtre, seigneur et prince,
chantera sous une chape d'or, dans la langue souveraine du grand
Empire qui n'est plus. Nous, triste troupeau, ayant perdu la langue de
l'homme, la seule que veuille entendre Dieu, que nous reste-t-il,
sinon de mugir et de bêler, avec l'innocent compagnon qui ne nous
dédaigne pas, qui l'hiver nous réchauffe à l'étable et nous couvre de
sa toison? Nous vivrons avec les muets et serons muets nous-mêmes.
En vérité, l'on a moins le besoin d'aller à l'église. Mais elle ne
nous tient pas quittes. Elle exige que l'on revienne écouter ce qu'on
n'entend plus.
Dès lors un immense brouillard, un pesant brouillard gris de plomb, a
enveloppé ce monde. Pour combien de temps, s'il vous plaît? Dans une
effroyable durée de mille ans! Pendant dix siècles entiers, une
langueur inconnue à tous les âges antérieurs a tenu le Moyen-âge, même
en partie les derniers temps, dans un état mitoyen entre la veille et
le sommeil, sous l'empire d'un phénomène désolant, intolérable, la
convulsion d'ennui qu'on appelle: le bâillement.
Que l'infatigable cloche sonne aux heures accoutumées, l'on bâille;
qu'un chant nasillard continue dans le vieux latin, l'on bâille. Tout
est prévu; on n'espère rien de ce monde. Les choses reviendront les
mêmes. L'ennui certain de demain fait bâiller dès aujourd'hui, et la
perspective des jours, des années d'ennui qui suivront, pèse d'avance,
dégoûte de vivre. Du cerveau à l'estomac, de l'estomac à la bouche,
l'automatique et fatale convulsion va distendant les mâchoires sans
fin ni remède. Véritable maladie que la dévote Bretagne avoue,
l'imputant, il est vrai, à la malice du Diable. Il se tient tapi dans
les bois, disent les paysans bretons; à celui qui passe et garde les
bêtes il chante vêpres et tous les offices, et le fait bâiller à
mort[9].
[9] Un très illustre Breton, dernier homme du Moyen-âge, qui
pourtant fut mon ami, dans le voyage si vain qu'il fit pour
convertir Rome, y reçut des offres brillantes. «Que voulez-vous?
disait le Pape.--Une chose: être dispensé du Bréviaire... Je
meurs d'ennui.»
_Être vieux_, c'est être faible. Quand les Sarrasins, les Northmans,
nous menacent, que deviendrons-nous si le peuple reste vieux?
Charlemagne pleure, l'Église pleure. Elle avoue que les reliques,
contre ces démons barbares ne protègent plus l'autel[10]. Ne
faudrait-il pas appeler le bras de l'enfant indocile qu'on allait
lier, le bras du jeune géant qu'on voulait paralyser? Mouvement
contradictoire qui remplit le neuvième siècle. On retient le peuple,
on le lance. On le craint et on l'appelle. Avec lui, par lui, à la
hâte, on fait des barrières, des abris qui arrêteront les barbares,
couvriront les prêtres et les saints, échappés de leurs églises.
[10] C'est le célèbre aveu d'Hincmar.
Malgré le Chauve empereur, qui défend que l'on bâtisse, sur la
montagne s'élève une tour. Le fugitif y arrive. «Recevez-moi au nom de
Dieu, au moins ma femme et mes enfants. Je camperai avec mes bêtes
dans votre enceinte extérieure.» La tour lui rend confiance et il sent
qu'il est un homme. Elle l'ombrage. Il la défend, protège son
protecteur.
Les petits jadis, par famine, se donnaient aux grands comme serfs.
Mais ici, grande différence. Il se donne comme _vassal_, qui veut dire
brave et vaillant[11].
[11] Différence trop peu sentie, trop peu marquée par ceux qui
ont parlé de la _recommandation personnelle_, etc.
Il se donne et il se garde, se réserve de renoncer. «J'irai plus loin.
La terre est grande. Moi aussi, tout comme un autre, je puis là-bas
dresser ma tour... Si j'ai défendu le dehors, je saurai me garder
dedans.»
C'est la grande, la noble origine du monde féodal. L'homme de la tour
recevait des vassaux, mais en leur disant: «Tu t'en iras quand tu
voudras, et je t'y aiderai, s'il le faut; à ce point que, si tu
t'embourbes, moi je descendrai de cheval.» C'est exactement la formule
antique[12].
[12] Grimm, _Rechts alterthümer_, et mes _Origines du droit_.
Mais, un matin, qu'ai-je vu? Est-ce que j'ai la vue trouble? Le
seigneur de la vallée fait sa chevauchée autour, pose les bornes
infranchissables, et même d'invisibles limites. «Qu'est cela?... Je
ne comprends point.»--Cela dit que la seigneurie est fermée. «Le
seigneur, sous porte et gonds, la tient close, du ciel à la terre.»
Horreur! En vertu de quel droit ce _vassus_ (c'est-à-dire vaillant)
est-il désormais retenu?--On soutiendra que _vassus_ peut aussi
vouloir dire _esclave_.
De même le mot _servus_, qui se dit pour _serviteur_ (souvent très
haut serviteur, un comte ou prince d'Empire), signifiera pour le
faible un _serf_, un misérable dont la vie vaut un denier.
Par cet exécrable filet, ils sont pris. Là-bas cependant, il y a dans
sa terre un homme qui soutient que sa terre est libre, un _aleu_, un
_fief du soleil_. Il s'asseoit sur une borne, il enfonce son chapeau,
regarde passer le seigneur, regarde passer l'Empereur[13]. «Va ton
chemin, passe, Empereur... Tu es ferme sur ton cheval, et moi sur ma
borne encore plus. Tu passes, et je ne passe pas... Car je suis la
Liberté.»
Mais je n'ai pas le courage de dire ce que devient cet homme. L'air
s'épaissit autour de lui, et il respire de moins en moins. Il semble
qu'il soit _enchanté_. Il ne peut plus se mouvoir. Il est comme
paralysé. Ses bêtes aussi maigrissent, comme si un sort était jeté.
Ses serviteurs meurent de faim. Sa terre ne produit plus rien. Des
esprits la rasent la nuit.
Il persiste cependant: «Povre homme en sa maison roy est.»
[13] Grimm, au mot _Aleu_.
Mais on ne le laisse pas là. Il est cité, et il doit répondre en cour
impériale. Il va, spectre du vieux monde, que personne ne connaît
plus. «Qu'est-ce que c'est? disent les jeunes. Quoi! il n'est
seigneur, ni serf! Mais alors il n'est donc rien?
«Qui suis-je?... Je suis celui qui bâtit la première tour, celui qui
vous défendit, celui qui, laissant la tour, alla bravement au pont
attendre les païens Northmans... Bien plus, je barrai la rivière, je
cultivai l'alluvion, j'ai créé la terre elle-même, comme Dieu qui la
tira des eaux... Cette terre, qui m'en chassera?
«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras,
cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon
bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela),
tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la
maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»--Tu es de mon poulailler.
Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.»
Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans
cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai
supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même
pointe aiguë traverse le cœur.
Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle
fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi.
Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux
flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir
toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines
avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front
de ses assassins[14].
[14] C'est ce qui arriva au comte d'Avesnes, quand sa terre libre
fut déclarée un simple fief, et lui le simple vassal, l'homme du
comte de Hainaut.--Lire la terrible histoire du grand chancelier
de Flandre, premier magistrat de Bruges, qui n'en fut pas moins
réclamé comme serf. Gualterius, _Scriptores rerum Francicarum_,
XIII, 334.
L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par
laquelle l'homme libre devient _vassal_,--le vassal _serviteur_,--et
le serviteur _serf_, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son
désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est
_aubain_, _épave_, _gibier sauvage_, serf ou tué. La terre visqueuse
retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue,
c'est-à-dire le fait de _mainmorte_, un mort, un néant, une bête, une
âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.
Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du
Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant
l'intérieur, le fond des mœurs, et sondons le dedans.
III
LE PETIT DÉMON DU FOYER
Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le
caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à
l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on
supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le
temps du bon Dieu. Cependant les _Pénitentiaires_, où l'on indique les
péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares
sous le règne de Satan.
C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de
l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils
avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les
défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui
regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet
que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant
encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient,
ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un
monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le
toit d'une vaste _villa_. De là des inconvénients analogues à ceux de
l'_ergastulum_ antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de
ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur
s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule
famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants
ensemble»,--«mangeant à un pain et à un pot».
Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place
n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle
en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses
rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité
d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations,
lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour
cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les
clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit
l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La
femme était née.
Moment fort attendrissant. La voilà _chez elle_. Elle peut donc être
pure et sainte, enfin, la pauvre créature. Elle peut couver une
pensée, et, seule, en filant, rêver, pendant qu'il est à la forêt.
Cette misérable cabane, humide, mal close, où siffle le vent d'hiver,
en revanche, est silencieuse. Elle a certains coins obscurs où la
femme va loger ses rêves.
Maintenant, elle possède. Elle a quelque chose à elle.--La
_quenouille_, le _lit_, le _coffre_, c'est tout, dit la vieille
chanson[15].--La table s'y ajoutera, le banc, ou deux escabeaux...
Pauvre maison bien dénuée! mais elle est meublée d'une âme. Le feu
l'égaye; le buis bénit protège le lit, et l'on y ajoute parfois un
joli bouquet de verveine. La dame de ce palais file, assise sur sa
porte, en surveillant quelques brebis. On n'est pas encore assez riche
pour avoir une vache, mais cela viendra à la longue, si Dieu bénit la
maison. La forêt, un peu de pâture, des abeilles sur la lande, voilà
la vie. On cultive peu de blé encore, n'ayant nulle sécurité pour une
récolte éloignée. Cette vie, très indigente, est moins dure pourtant
pour la femme; elle n'est pas brisée, enlaidie, comme elle le sera aux
temps de la grande agriculture. Elle a plus de loisir aussi. Ne la
jugez pas du tout par la littérature grossière des _Noëls_ et des
fabliaux, le sot rire et la licence des contes graveleux qu'on fera
plus tard.--Elle est seule. Point de voisine. La mauvaise et malsaine
vie des noires petites villes fermées, l'espionnage mutuel, le
commérage misérable, dangereux, n'a pas commencé. Point de vieille qui
vienne le soir, quand l'étroite rue devient sombre, tenter la jeune,
lui dire qu'on se meurt d'amour pour elle. Celle-ci n'a d'ami que ses
songes, ne cause qu'avec ses bêtes ou l'arbre de la forêt.
[15] Trois pas du côté du banc,
Et trois pas du côté du lit.
Trois pas du côté du coffre,
Et trois pas. Revenez ici.
(_Vieille chanson du Maître de danse._)
Ils lui parlent; nous savons de quoi. Ils réveillent en elle les
choses que lui disait sa mère, sa grand'mère, choses antiques, qui,
pendant des siècles, ont passé de femme en femme. C'est l'innocent
souvenir des vieux esprits de la contrée, touchante religion de
famille, qui, dans l'habitation commune et son bruyant pêle-mêle, eut
peu de force sans doute, mais qui _revient_ et qui hante la cabane
solitaire.
Monde singulier, délicat, des fées, des lutins, fait pour une âme de
femme. Dès que la grande création de la Légende des saints s'arrête et
tarit, cette légende plus ancienne et bien autrement poétique vient
partager avec eux, règne secrètement, doucement. Elle est le trésor de
la femme, qui la choie et la caresse. La fée est une femme aussi, le
fantastique miroir où elle se regarde embellie.
Que furent les fées? Ce qu'on en dit, c'est que, jadis, reines des
Gaules, fières et fantasques, à l'arrivée du Christ et de ses apôtres,
elles se montrèrent impertinentes, tournèrent le dos. En Bretagne,
elles dansaient à ce moment, et ne cessèrent pas de danser. De là leur
cruelle sentence. Elles sont condamnées à vivre jusqu'au jour du
jugement[16].--Plusieurs sont réduites à la taille du lapin, de la
souris. Exemple, les Kowrig-gwans (les fées naines), qui, la nuit,
autour des vieilles pierres druidiques, vous enlacent de leurs danses.
Exemple, la jolie reine Mab, qui s'est fait un char royal dans une
coquille de noix.--Elles sont un peu capricieuses, et parfois de
mauvaise humeur. Mais comment s'en étonner, dans cette triste
destinée?--Toutes petites et bizarres qu'elles puissent être, elles
ont un cœur, elles ont besoin d'être aimées. Elles sont bonnes, elles
sont mauvaises et pleines de fantaisies. A la naissance d'un enfant,
elles descendent par la cheminée, le douent et font son destin. Elles
aiment les bonnes fileuses, filent elles-mêmes divinement. On dit:
_Filer comme une fée_.
[16] Les textes de toute époque ont été recueillis dans les deux
savants ouvrages de M. Alfred Maury (les _Fées_, 1843; la
_Magie_, 1860). Voir aussi, pour le Nord, la _Mythologie_ de
Grimm.
Les _Contes des fées_, dégagés des ornements ridicules dont les
derniers rédacteurs les ont affublés, sont le cœur du peuple même.
Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la
_villa_ primitive, et la licence du temps où une bourgeoisie naissante
fit nos cyniques fabliaux.
Ces contes ont une partie historique, rappellent les grandes famines
(dans les ogres, etc.). Mais généralement ils planent bien plus haut
que toute histoire, sur l'aile de l'_Oiseau bleu_, dans une éternelle
poésie, disent nos vœux, toujours les mêmes, l'immuable histoire du
cœur.
Le désir du pauvre serf de respirer, de reposer, de trouver un trésor
qui finira ses misères, y revient souvent. Plus souvent, par une noble
aspiration, ce trésor est aussi une âme, un trésor d'amour qui
sommeille (dans la _Belle au bois dormant_); mais souvent la charmante
personne se trouve cachée sous un masque par un fatal enchantement. De
là la trilogie touchante, le _crescendo_ admirable de _Riquet à la
Houppe_, de _Peau-d'Ane_, et de _la Belle et la Bête_. L'amour ne se
rebute pas. Sous ces laideurs, il poursuit, il atteint la beauté
cachée. Dans le dernier de ces contes, cela va jusqu'au sublime, et je
crois que jamais personne n'a pu le lire sans pleurer.
Une passion très réelle, très sincère, est là-dessous, l'amour
malheureux, sans espoir, que souvent la nature cruelle mit entre les
pauvres âmes de condition trop différente, la douleur de la paysanne
de ne pouvoir se faire belle pour être aimée du chevalier, les soupirs
étouffés du serf quand, le long de son sillon, il voit, sur un cheval
blanc, passer un trop charmant éclair, la belle, l'adorée châtelaine.
C'est, comme dans l'Orient, l'idylle mélancolique des impossibles
amours de la Rose et du Rossignol. Toutefois, grande différence:
l'oiseau et la fleur sont beaux, même égaux dans la beauté. Mais ici
l'être inférieur, si bas placé, se fait l'aveu: «Je suis laid, je suis
un monstre!» Que de pleurs!... En même temps, plus puissamment qu'en
Orient, d'une volonté héroïque, et par la grandeur du désir, il perce
les vaines enveloppes. Il aime tant, qu'il est aimé, ce monstre, et il
en devient beau.
Une tendresse infinie est dans tout cela.--Cette âme enchantée ne
pense pas à elle seule. Elle s'occupe aussi à sauver toute la nature
et toute la société. Toutes les victimes d'alors, l'enfant battu par
sa marâtre, la cadette méprisée, maltraitée de ses aînées, sont ses
favorites. Elle étend sa compassion sur la dame même du château, la
plaint d'être dans les mains de ce féroce baron (Barbe-Bleue). Elle
s'attendrit sur les bêtes, les console d'être encore sous des figures
d'animaux. Cela passera, qu'elles patientent. Leurs âmes captives un
jour reprendront des ailes, seront libres, aimables, aimées.--C'est
l'autre face de _Peau-d'Ane_ et autres contes semblables. Là surtout
on est bien sûr qu'il y a un cœur de femme. Le rude travailleur des
champs est assez dur pour ses bêtes. Mais la femme n'y voit point de
bêtes. Elle en juge comme l'enfant. Tout est humain, tout est esprit.
Le monde entier est ennobli. Oh! l'aimable enchantement! Si humble, et
se croyant laide, elle a donné sa beauté, son charme à toute la
nature.
Est-ce qu'elle est donc si laide, cette petite femme de serf, dont
l'imagination rêveuse se nourrit de tout cela? Je l'ai dit, elle fait
le ménage, elle file en gardant ses bêtes, elle va à la forêt, et
ramasse un peu de bois. Elle n'a pas encore les rudes travaux, elle
n'est point la laide paysanne que fera plus tard la grande culture du
blé. Elle n'est pas la grasse bourgeoise, lourde et oisive, des
villes, sur laquelle nos aïeux ont fait tant de contes gras. Celle-ci
n'a nulle sécurité, elle est timide, elle est douce, elle se sent sous
la main de Dieu. Elle voit sur la montagne le noir et menaçant château
d'où mille maux peuvent descendre. Elle craint, honore son mari. Serf
ailleurs, près d'elle il est roi. Elle lui réserve le meilleur, vit de
rien. Elle est svelte et mince, comme les saintes des églises. La très
pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais
chez qui la vie est faible.--Immenses mortalités d'enfants.--Ces
pâles roses n'ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse
épileptique du quatorzième siècle. Maintenant, vers le douzième, deux
faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne: la nuit, le
somnambulisme, et le jour, l'illusion, la rêverie et le don des
larmes.
Cette femme, toute innocente, elle a pourtant, nous l'avons dit, un
secret qu'elle ne dit jamais à l'Église. Elle enferme dans son cœur
le souvenir, la compassion des pauvres anciens dieux[17], tombés à
l'état d'Esprits. Pour être Esprits, ne croyez pas qu'ils soient
exempts de souffrances. Logés aux pierres, au cœur des chênes, ils
sont bien malheureux l'hiver. Ils aiment fort la chaleur. Ils rôdent
autour des maisons. On en a vu dans les étables se réchauffer près des
bestiaux. N'ayant plus d'encens, de victimes, ils prennent parfois du
lait. La ménagère, économe, ne prive pas son mari, mais elle diminue
sa part, et, le soir, laisse un peu de crème.
[17] Rien de plus touchant que cette fidélité. Malgré la
persécution, au cinquième siècle, les paysans promenaient, en
pauvres petites poupées de linge ou de farine, les Dieux de ces
grandes religions, Jupiter, Minerve, Vénus. Diane fut
indestructible jusqu'au fond de la Germanie (Voy. Grimm). Au
huitième siècle, on promène les dieux encore. Dans certaines
petites cabanes, on sacrifie, on prend les augures, etc.
(_Indiculus paganiarum_, Concile de Leptines en Hainaut). Les
_Capitulaires_ menacent en vain de la mort. Au douzième siècle,
Burchard de Worms, en rappelant les défenses, témoigne qu'elles
sont inutiles. En 1389, la Sorbonne condamne encore les traces du
paganisme, et, vers 1400, Gerson (_Contra Astrol._) rappelle
comme chose actuelle cette superstition obstinée.
Ces Esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le
regrettent et sont avides de lumières. La nuit, elle se hasarde, et
timidement va porter un humble petit fanal au grand chêne où ils
habitent, à la mystérieuse fontaine dont le miroir, doublant la
flamme, égayera les tristes proscrits.
Grand Dieu! si on le savait! Son mari est homme prudent, et il a bien
peur de l'Église. Certainement il la battrait. Le prêtre leur fait
rude guerre, et les chasse de partout. On pourrait bien cependant leur
laisser habiter les chênes. Quel mal font-ils dans la forêt? Mais non,
de concile en concile, on les poursuit. A certains jours, le prêtre va
au chêne même, et, par la prière, l'eau bénite, donne la chasse aux
esprits.
Que serait-ce s'ils ne trouvaient nulle âme compatissante? Mais
celle-ci les protège. Toute bonne chrétienne qu'elle est, elle a pour
eux un coin du cœur. A eux seuls elle peut confier telles petites
choses de nature, innocentes chez la chaste épouse, mais dont l'Église
pourtant lui ferait reproche. Ils sont confidents, confesseurs de ces
touchants secrets de femmes. Elle pense à eux quand elle met au feu la
bûche sacrée. C'est Noël, mais en même temps l'ancienne fête des
esprits du Nord, la _fête de la plus longue nuit_. De même, la _vigile
de la nuit de mai_, le _pervigilium_ de Maïa, où l'arbre se plante. De
même au feu de la Saint-Jean, la vraie fête de la vie, des fleurs et
des réveils d'amour. Celle qui n'a pas d'enfants, surtout, se fait
devoir d'aimer ces fêtes et d'y avoir dévotion. Un vœu à la Vierge
peut-être ne serait pas efficace. Ce n'est pas l'affaire de Marie.
Tout bas, elle s'adresse plutôt à un vieux génie, adoré comme dieu
rustique, et dont telle église locale a la bonté de faire un
saint[18].--Ainsi le lit, le berceau, les plus doux mystères que couve
une âme chaste et amoureuse, tout cela est aux anciens dieux.
[18] A. Maury, _Magie_, 159.
Les Esprits ne sont pas ingrats. Un matin, elle s'éveille, et sans
mettre la main à rien, elle trouve le ménage fait. Elle est interdite
et se signe, ne dit rien. Quand l'homme part, elle s'interroge, mais
en vain. Il faut que ce soit un esprit. «Quel est-il? et comment
est-il?... Oh! que je voudrais le voir!... Mais j'ai peur... Ne dit-on
pas qu'on meurt à voir un esprit?»--Cependant le berceau remue, et il
ondule tout seul... Elle est saisie, et entend une petite voix très
douce, si basse, qu'elle la croirait en elle: «Ma chère et très chère
maîtresse, si j'aime à bercer votre enfant, c'est que je suis moi-même
enfant. Son cœur bat, et cependant elle se rassure un peu.
L'innocence du berceau innocente aussi cet esprit, fait croire qu'il
doit être bon, doux, au moins toléré de Dieu.
Dès ce jour, elle n'est plus seule. Elle sent très bien sa présence,
et il n'est pas bien loin d'elle. Il vient de raser sa robe; elle
l'entend au frôlement. A tout instant, il rôde autour et visiblement
ne peut la quitter. Va-t-elle à l'étable, il y est. Et elle croit que,
l'autre jour, il était dans le pot à beurre[19].
[19] C'est une des retraites favorites du petit friand. Les
Suisses, qui connaissent son goût, lui font encore aujourd'hui
des présents de lait. Son nom, chez eux, est _troll_ (drôle);
chez les Allemands, _kobold_, _nix_; chez les Français, _follet_,
_goblin_, _lutin_; chez les Anglais, _puck_, _robin hood_, _robin
good fellow_. Shakespeare explique qu'il rend aux servantes
dormeuses le service de les pincer jusqu'au bleu pour les
éveiller.
Quel dommage qu'elle ne puisse le saisir et le regarder! Une fois, à
l'improviste, ayant touché les tisons, elle l'a cru voir qui se
roulait, l'espiègle, dans les étincelles. Une autre fois, elle a
failli le prendre dans une rose. Tout petit qu'il est, il travaille,
balaye, approprie, il lui épargne mille soins.
Il a ses défauts cependant. Il est léger, audacieux, et, si on ne le
tenait, il s'émanciperait peut-être. Il observe, écoute trop. Il redit
parfois au matin tel petit mot qu'elle a dit tout bas, tout bas, au
coucher, quand la lumière était éteinte.--Elle le sait fort indiscret,
trop curieux. Elle est gênée de se sentir suivie partout, s'en plaint
et y a plaisir. Parfois elle le renvoie, le menace, enfin se croit
seule et se rassure tout à fait. Mais au moment elle se sent caressée
d'un souffle léger ou comme d'une aile d'oiseau. Il était sous une
feuille... Il rit... Sa gentille voix, sans moquerie, dit le plaisir
qu'il a eu à surprendre sa pudique maîtresse. La voilà bien en
colère.--Mais le drôle: «Non, chérie, mignonne, vous n'en êtes pas
fâchée.»
Elle a honte, n'ose plus rien dire. Mais elle entrevoit alors qu'elle
l'aime trop. Elle en a scrupule, et l'aime encore davantage. La nuit,
elle a cru le sentir au lit qui s'était glissé. Elle a eu peur, a prié
Dieu, s'est serrée à son mari. Que fera-t-elle? elle n'a pas la force
de le dire à l'Église. Elle le dit au mari, qui d'abord en rit et
doute. Elle avoue alors un peu plus,--que ce follet est espiègle,
parfois trop audacieux...--«Qu'importe, il est si petit!»--Ainsi,
lui-même la rassure.
Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien
innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de
là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page.
Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible
d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une
rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul
autre, si petit, il glisse partout.
Il glisse au cœur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes
grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir,
pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la
cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais
on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une
certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un
minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!»
On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel
qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond
être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait
croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que
la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle
follet fait le bonheur de la maison.
IV
TENTATIONS
J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent
cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille
rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie
fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château.
Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer:
d'une part, la _fixité extrême_, l'homme était cloué à la terre et
l'émigration impossible;--d'autre part, une _incertitude_ très grande
dans la condition.
Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de
chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on
trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut
prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le _droit de
préhension_. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux
champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison,
enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur».
Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il
a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le
cœur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.
Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux
pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir
trouveras-tu ta maison?»--L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait
voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?»
On assure qu'à cet appel (comme le génie étrusque qui jaillit un jour
sous le soc en figure d'enfant), un nain, un gnome, sortait souvent
tout petit de la terre, se dressait sur le sillon, lui disait: «Que me
veux-tu?»--Mais le pauvre homme interdit ne voulait plus rien. Il
pâlissait, il se signait, et alors tout disparaissait.
Le regrettait-il ensuite? Ne disait-il pas en lui-même: «Sot que tu
es, tu seras donc à jamais malheureux!» Je le crois volontiers. Mais
je crois aussi qu'une barrière d'horreur insurmontable arrêtait
l'homme. Je ne pense nullement, comme voudraient le faire croire les
moines qui nous ont conté les affaires de sorcellerie, que le Pacte
avec Satan fût un léger coup de tête, d'un amoureux, d'un avare. A
consulter le bon sens, la nature, on sent, au contraire, qu'on n'en
venait là qu'à l'extrémité, en désespoir de toute chose, sous la
pression terrible des outrages et des misères.
«Mais, dit-on, ces grandes misères durent être fort adoucies vers les
temps de saint Louis, qui défend les guerres privées entre les
seigneurs.» Je crois justement le contraire. Dans les quatre-vingts,
ou cent ans qui s'écoulent entre cette défense et les guerre des
Anglais (1240-1340), les seigneurs, n'ayant plus l'amusement habituel
d'incendier, piller la terre du seigneur voisin, furent terribles à
leurs vassaux. Cette paix leur fut une guerre.
Les seigneurs ecclésiastiques, seigneurs moines, etc., font frémir
dans le _Journal_ d'Eudes Rigault (publié récemment). C'est le
rebutant tableau d'un débordement effréné, barbare. Les seigneurs
moines s'abattaient surtout sur les couvents de femmes. L'austère
Rigault, confesseur du saint roi, archevêque de Rouen, fait une
enquête lui-même sur l'état de la Normandie. Chaque soir il arrive
dans un monastère. Partout, il trouve ces moines vivant la grande vie
féodale, armés, ivres, duellistes, chasseurs furieux à travers toute
culture; les religieuses avec eux dans un mélange indistinct, partout
enceintes de leurs œuvres.
Voilà l'Église. Que devaient être les seigneurs laïques? Quel était
l'intérieur de ces noirs donjons que d'en bas on regardait avec tant
d'effroi? Deux contes, qui sont sans nul doute des histoires, la
_Barbe-Bleue_ et _Grisélidis_, nous en disent quelque chose.
Qu'était-il pour ses vassaux, ses serfs, l'amateur de torture qui
traitait ainsi sa famille? Nous le savons par le seul à qui l'on ait
fait un procès, et si tard, au quinzième siècle: Gilles de Retz,
l'enleveur d'enfants.
Le Front-de-Bœuf de Walter Scott, les seigneurs de mélodrames et de
romans, sont de pauvres gens devant ces terribles réalités. Le
Templier d'_Ivanhoë_ est aussi une création faible et très
artificielle. L'auteur n'a osé aborder la réalité immonde du célibat
du Temple, et de celui qui régnait dans l'intérieur du château. On y
recevait peu de femmes; c'étaient des bouches inutiles. Les romans de
chevalerie donnent très exactement le contraire de la vérité. On a
remarqué que la littérature exprime souvent tout à fait l'envers des
mœurs (exemple, le fade théâtre d'églogues à la Florian dans les
années de la Terreur).
Les logements de ces châteaux, dans ceux qu'on peut voir encore, en
disent plus que tous les livres. Hommes d'armes, pages, valets,
entassés la nuit sous de basses voûtes, le jour retenus aux créneaux,
aux terrasses étroites, dans le plus désolant ennui, ne respiraient,
ne vivaient que dans leurs échappées d'en bas; échappées non plus de
guerres sur les terres voisines, mais de chasse, et de chasse à
l'homme, je veux dire d'avanies sans nombre, d'outrages aux familles
serves. Le seigneur savait bien lui-même qu'une telle masse d'hommes
sans femmes ne pouvait être paisible qu'en les lâchant par moments.
La choquante idée d'un enfer où Dieu emploie des âmes scélérates, les
plus coupables de toutes, à torturer les moins coupables qu'il leur
livre pour jouet, ce beau dogme du Moyen-âge se réalisait à la lettre.
L'homme sentait l'absence de Dieu. Chaque razzia prouvait le règne de
Satan, faisait croire que c'était à lui qu'il fallait dès lors
s'adresser.
Là-dessus on rit, on plaisante. «Les serves étaient trop laides.» Il
ne s'agit point de beauté. Le plaisir était dans l'outrage, à battre
et à faire pleurer. Au dix-septième siècle encore, les grandes dames
riaient à mourir d'entendre le duc de Lorraine conter comment ses
gens, dans des villages paisibles, exécutaient, tourmentaient toutes
femmes, et les vieilles même.
Les outrages tombaient surtout, comme on peut le croire, sur les
familles aisées, distinguées relativement, qui se trouvaient parmi les
serfs, ces familles de serfs maires qu'on voit déjà au douzième siècle
à la tête du village. La noblesse les haïssait, les raillait, les
désolait. On ne leur pardonnait pas leur naissante dignité morale. On
ne passait pas à leurs femmes, à leurs filles, d'être honnêtes et
sages; elles n'avaient pas droit d'être respectées. Leur honneur
n'était pas à elles. _Serves de corps_, ce mot cruel leur était sans
cesse jeté.
On ne croira pas aisément dans l'avenir que, chez les peuples
chrétiens, la loi ait fait ce qu'elle ne fit jamais dans l'esclavage
antique, qu'elle ait écrit expressément comme droit le plus sanglant
outrage qui puisse navrer le cœur de l'homme.
Le seigneur ecclésiastique, comme le seigneur laïque, a ce droit
immonde. Dans une paroisse des environs de Bourges, le curé, étant
seigneur, réclamait expressément les prémices de la mariée, mais
voulait bien en pratique vendre au mari pour argent la virginité de sa
femme[20].
[20] Laurière, II, 100; vo _Marquette_. Michelet, _Origines du
droit_.
On a cru trop aisément que cet outrage était de forme, jamais réel.
Mais le prix indiqué en certains pays, pour en obtenir dispense,
dépassait fort les moyens de presque tous les paysans. En Écosse, par
exemple, on exigeait «plusieurs vaches». Chose énorme et impossible!
Donc la pauvre jeune femme était à discrétion. Du reste, les Fors du
Béarn disent très expressément qu'on levait ce droit en nature.
«L'aîné du paysan est censé le fils du seigneur, car il peut être de
ses œuvres[21].»
[21] Quand je publiai mes _Origines_ en 1837, je ne pouvais
connaître cette publication (de 1842).
Toutes coutumes féodales, même sans faire mention de cela, imposent à
la mariée de monter au château, d'y porter le «mets de mariage». Chose
odieuse de l'obliger à s'aventurer ainsi au hasard de ce que peut
faire cette meute de célibataires impudents et effrénés.
On voit d'ici la scène honteuse. Le jeune époux amenant au château son
épousée. On imagine les rires des chevaliers, des valets, les
espiègleries des pages autour de ces infortunés.--«La présence de la
châtelaine les retiendra?» Point du tout. La dame, que les romans
veulent faire croire si délicate[22], mais qui commandait aux hommes
dans l'absence du mari, qui jugeait, qui châtiait, qui ordonnait des
supplices, qui tenait le mari même par les fiefs qu'elle apportait,
cette dame n'était guère tendre, pour une serve surtout qui peut-être
était jolie. Ayant fort publiquement, selon l'usage d'alors, son
chevalier et son page, elle n'était pas fâchée d'autoriser ses
libertés par les libertés du mari.
[22] Cette délicatesse apparaît dans le traitement que ces dames
voulaient infliger de leurs mains à Jean de Meung, leur poète,
l'auteur du _Roman de la Rose_ (vers 1300).
Elle ne fera pas obstacle à la farce, à l'amusement qu'on prend de cet
homme tremblant qui veut racheter sa femme. On marchande d'abord avec
lui, on rit des tortures «du paysan avare»; on lui suce la moelle et
le sang. Pourquoi cet acharnement? C'est qu'il est proprement habillé,
qu'il est honnête, rangé, qu'il marque dans le village. Pourquoi?
c'est qu'elle est pieuse, chaste, pure, c'est qu'elle l'aime, qu'elle
a peur et qu'elle pleure. Ses beaux yeux demandent grâce.
Le malheureux offre en vain tout ce qu'il a, la dot encore... C'est
trop peu. Là, il s'irrite de cette injuste rigueur... «Son voisin n'a
rien payé...» L'insolent! le raisonneur! Alors toute la meute
l'entoure, on crie; bâtons et balais travaillent sur lui, comme grêle.
On le pousse, on le précipite. On lui dit: «Vilain jaloux, vilaine
face de carême, on ne la prend pas ta femme, on te la rendra ce soir,
et, pour comble d'honneur, grosse!... Remercie, vous voilà nobles. Ton
aîné sera baron!»--Chacun se met aux fenêtres pour voir la figure
grotesque de ce mort en habit de noces... Les éclats de rire le
suivent, et la bruyante canaille, jusqu'au dernier marmiton, donne la
chasse au «cocu[23]!»
[23] Rien de plus gai que nos vieux contes; seulement ils sont
peu variés. Ils n'ont que trois plaisanteries: le désespoir du
_cocu_, les cris du _battu_, la grimace du _pendu_. On s'amuse du
premier, on rit (à pleurer) du second. Au troisième, la gaieté
est au comble; on se tient les côtes. Notez que les trois n'en
font qu'un. C'est toujours l'inférieur, le faible qu'on outrage
en toute sécurité, celui qui ne peut se défendre.
Cet homme-là aurait crevé, s'il n'espérait dans le démon. Il rentre
seul. Est-elle vide cette maison désolée? Non, il y trouve compagnie.
Au foyer, siège Satan.
Mais bientôt elle lui revient, la pauvre, pâle et défaite, hélas!
hélas! en quel état!... Elle se jette à genoux, et lui demande pardon.
Alors, le cœur de l'homme éclate... Il lui met les bras au cou. Il
pleure, sanglote, rugit à faire trembler la maison...
Avec elle pourtant rentre Dieu. Quoi qu'elle ait pu souffrir, elle est
pure, innocente et sainte. Satan n'aura rien pour ce jour. Le Pacte
n'est pas mûr encore.
Nos fabliaux ridicules, nos contes absurdes, supposent qu'en cette
mortelle injure et toutes celles qui suivront, la femme est pour ceux
qui l'outragent, contre son mari; ils nous feraient croire que,
traitée brutalement, et accablée de grossesses, elle en est heureuse
et ravie.--Que cela est peu vraisemblable! Sans doute la qualité, la
politesse, l'élégance, pouvaient la séduire. Mais on n'en prenait pas
la peine. On se serait bien moqué de celui qui, pour une serve, eût
filé le parfait amour. Toute la bande, le chapelain, le sommelier,
jusqu'aux valets, croyaient l'honorer par l'outrage. Le moindre page
se croyait grand seigneur s'il assaisonnait l'amour d'insolences et de
coups.
Un jour que la pauvre femme, en l'absence du mari, venait d'être
maltraitée, en relevant ses longs cheveux, elle pleurait et disait
tout haut: «O les malheureux saints de bois, que sert-il de leur faire
des vœux?... Sont-ils sourds? sont-ils trop vieux? Que n'ai-je un
Esprit protecteur, fort, puissant (méchant n'importe)! J'en vois bien
qui sont en pierre à la porte de l'église. Que font-ils là? Que ne
vont-ils pas à leur vraie maison, le château, enlever, rôtir ces
pécheurs?... Oh! la force, oh! la puissance, qui pourra me la donner?
Je me donnerais bien en échange... Hélas! qu'est-ce que je donnerais?
Qu'est-ce que j'ai pour donner? Rien ne me reste.--Fi de ce corps! Fi
de l'âme, qui n'est plus que cendre!--Que n'ai-je donc, à la place du
follet qui ne sert à rien, un grand, fort et puissant Esprit!
«--O ma mignonne maîtresse! je suis petit par votre faute, et je ne
peux pas grandir... Et d'ailleurs, si j'étais grand, vous ne m'auriez
pas voulu, vous ne m'auriez pas souffert, ni votre mari non plus. Vous
m'auriez fait donner la chasse par vos prêtres et leur eau bénite...
Je serai fort si vous voulez...
«Maîtresse, les Esprits ne sont ni grands ni petits, forts ni faibles.
Si l'on veut, le plus petit va devenir un géant.
«--Comment?--Mais rien n'est plus simple. Pour faire un Esprit géant,
il ne faut que lui faire un don.
«--Quel?--Une jolie âme de femme.
«--Oh! méchant, qui es-tu donc? et que demandes-tu là?--Ce qui se
donne tous les jours...--Voudriez-vous valoir mieux que la dame de
là-haut? Elle a engagé son âme à son mari, à son amant, et pourtant la
donne encore entière à son page, un enfant, un petit sot.--Je suis
bien plus que votre page; je suis plus qu'un serviteur. En que de
choses ai-je été votre petite servante!... Ne rougissez pas, ne vous
fâchez pas. Laissez-moi dire seulement que je suis tout autour de
vous, et déjà peut-être en vous. Autrement, comment saurais-je vos
pensées, et jusqu'à celle que vous vous cachez à vous-même... Que
suis-je, moi? Votre petite âme, qui sans façon parle à la grande...
Nous sommes inséparables. Savez-vous bien depuis quel temps je suis
avec vous?... C'est depuis mille ans. Car j'étais à votre mère, à sa
mère, à vos aïeules... Je suis le génie du foyer.
«--Tentateur!... Mais que feras-tu?--Alors, ton mari sera riche, toi
puissante, et l'on te craindra.--Où suis-je? tu es donc le démon des
trésors cachés?...--Pourquoi m'appeler démon, si je fais une œuvre
juste, de bonté, de piété?...
«Dieu ne peut pas être partout, il ne peut travailler toujours.
Parfois il aime à reposer, et nous laisse, nous autres génies, faire
ici le menu ménage, remédier aux distractions de sa providence, aux
oublis de sa justice.
«Votre mari en est l'exemple... Pauvre travailleur méritant, qui se
tue, et ne gagne guère... Dieu n'a pas eu encore le temps d'y
songer... Moi, un peu jaloux, je l'aime pourtant, mon bon hôte. Je le
plains. Il n'en peut plus, il succombe. Il mourra, comme vos enfants,
qui sont déjà morts de misère. L'hiver, il a été malade...
Qu'adviendra-t-il l'hiver prochain?»
Alors, elle mit son visage dans ses mains, elle pleura, deux, trois
heures, ou davantage. Et, quand elle n'eut plus de larmes (mais son
sein battait encore), il dit: «Je ne demande rien... seulement, je
vous prie, sauvons-le.»
Elle n'avait rien promis, mais lui appartint dès cette heure.
V
POSSESSION
L'âge terrible, c'est l'âge d'or. J'appelle ainsi la dure époque où
l'or eut son avènement. C'est l'an 1300, sous le règne du beau roi
qu'on put croire d'or ou de fer, qui ne dit jamais un mot, grand roi
qui parut avoir un démon muet, mais de bras puissant, assez fort pour
brûler le Temple, assez long pour atteindre Rome et d'un gant de fer
porter le premier soufflet au pape.
L'or devient alors le grand pape, le grand dieu. Non sans raison. Le
mouvement a commencé sur l'Europe par la croisade; on n'estime de
richesse que celle qui a des ailes et se prête au mouvement, celle des
échanges rapides. Le roi, pour frapper ces coups à distance, ne veut
que de l'or. L'armée de l'or, l'armée du fisc, se répand sur tout le
pays. Le seigneur qui a rapporté son rêve de l'Orient, en désire
toujours les merveilles, armes damasquinées, tapis, épices, chevaux
précieux. Pour tout cela, il faut de l'or. Quand le serf apporte son
blé, il le repousse du pied. «Ce n'est pas tout; je veux de l'or!»
Le monde est changé ce jour-là. Jusqu'alors, au milieu des maux, il y
avait, pour le tribut, une sécurité innocente. _Bon an, mal an_, la
redevance suivait le cours de la nature et la mesure de la moisson. Si
le seigneur disait: «C'est peu», on répondait: «Monseigneur, Dieu n'a
pas donné davantage.»
Mais l'or, hélas! où le trouver?... Nous n'avons pas une armée pour en
prendre aux villes de Flandre. Où creuserons-nous la terre pour lui
ravir son trésor? Oh! si nous étions guidés par l'Esprit des trésors
cachés[24]!
[24] Les démons troublent le monde pendant tout le Moyen-âge.
Mais Satan ne prend pas son caractère définitif avant le
treizième siècle. «Les _pactes_, dit M. A. Maury, sont fort rares
avant cette époque.» Je le crois. Comment contracter avec celui
qui vraiment n'est pas encore? Ni l'un ni l'autre des
contractants n'était mûr pour le contrat. Pour que la volonté en
vienne à cette extrémité terrible de se vendre pour l'éternité,
_il faut qu'elle ait désespéré_. Ce n'est guère le _malheureux_
qui arrive au désespoir; c'est le _misérable_, celui qui a
connaissance parfaite de sa misère, qui en souffre d'autant plus
et n'attend aucun remède. Le misérable en ce sens, c'est l'homme
du quatorzième siècle, l'homme dont on exige l'impossible (des
redevances en argent).--Dans ce chapitre et le suivant, j'ai
marqué les situations, les sentiments, les progrès dans le
désespoir, qui peuvent amener le traité énorme du _pacte_, et, ce
qui est bien plus que le simple pacte, l'horrible état de
_sorcière_. Nom prodigué, mais chose rare alors, laquelle n'était
pas moins qu'un mariage et une sorte de pontificat. Pour la
facilité de l'exposition, j'ai rattaché les détails de cette
délicate analyse à un léger fil fictif. Le cadre importe peu du
reste. L'essentiel, c'est de bien comprendre que de telles choses
ne vinrent point (comme on tâchait de le faire croire) _de la
légèreté humaine, de l'inconstance de la nature déchue, des
tentations fortuites de la concupiscence_. Il y fallut la
pression fatale d'un âge de fer, celle des nécessités atroces; il
fallut que l'enfer même parût un abri, un asile, contre l'enfer
d'ici-bas.
Pendant que tous désespèrent, la femme au lutin est déjà assise sur
ses sacs de blé dans la petite ville voisine. Elle est seule. Les
autres, au village, sont encore à délibérer.
Elle vend au prix qu'elle veut. Mais, même quand les autres arrivent,
tout va à elle; je ne sais quel magique attrait y mène. Personne ne
marchande avec elle. Son mari, avant le terme, apporte sa redevance en
bonne monnaie sonnante à l'orme féodal. Tous disent: «Chose
surprenante!... Mais elle a le diable au corps!»
Ils rient, et elle ne rit pas. Elle est triste, a peur. Elle a beau
prier le soir. Des fourmillements étranges agitent, troublent son
sommeil. Elle voit de bizarres figures. L'Esprit si petit, si doux,
semble devenu impérieux. Il ose. Elle est inquiète, indignée, veut se
lever. Elle reste, mais elle gémit, se sent dépendre, se dit: «Je ne
m'appartiens donc plus!»
«Voilà enfin, dit le seigneur, un paysan raisonnable; il paye
d'avance. Tu me plais. Sais-tu compter?--Quelque peu.--Eh bien, c'est
toi qui compteras avec tous ces gens. Chaque samedi, assis sous
l'orme, tu recevras leur argent. Le dimanche, avant la messe, tu le
monteras au château.»
Grand changement de situation! Le cœur bat fort à la femme quand, le
samedi, elle voit son pauvre laboureur, ce serf, siéger comme un petit
seigneur sous l'ombrage seigneurial. L'homme est un peu étourdi. Mais
enfin il s'habitue; il prend quelque gravité. Il n'y a pas à
plaisanter. Le seigneur veut qu'on le respecte. Quand il est monté au
château, et que les jaloux ont fait mine de rire, de lui faire quelque
tour: «Vous voyez bien ce créneau, dit le seigneur; vous ne voyez pas
la corde, qui cependant est prête. Le premier qui le touchera, je le
mets là, haut et court.»
Ce mot circule, on le redit. Et il étend autour d'eux comme une
atmosphère de terreur. Chacun leur ôte le chapeau bien bas, très bas.
Mais on s'éloigne, on s'écarte, quand ils passent. Pour les éviter, on
s'en va par le chemin de traverse, sans voir et le dos courbé. Ce
changement les rend fiers d'abord, bientôt les attriste. Ils vont
seuls dans la commune. Elle, si fine, elle voit bien le dédain haineux
du château, la haine peureuse d'en bas. Elle se sent entre deux
périls, dans un terrible isolement. Nul protecteur que le seigneur, ou
plutôt l'argent qu'on lui donne; mais, pour le trouver cet argent,
pour stimuler la lenteur du paysan, vaincre l'inertie qu'il oppose,
pour arracher quelque chose même à qui n'a rien, qu'il faut
d'insistances, de menaces, de rigueur! Le bonhomme n'était pas fait à
ce métier. Elle l'y dresse, elle le pousse, elle lui dit: «Soyez rude;
au besoin cruel. Frappez. Sinon, vous manquerez les termes. Et alors,
nous sommes perdus.»
Ceci, c'est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des
supplices de la nuit. Elle a comme perdu le sommeil. Elle se lève, va,
vient. Elle rôde autour de la maison. Tout est calme; et cependant
qu'elle est changée, cette maison! Comme elle a perdu sa douceur de
sécurité, d'innocence! Que rumine ce chat au foyer, qui fait semblant
de dormir et m'entrouvre ses yeux verts? La chèvre, à la longue barbe,
discrète et sinistre personne, en sait bien plus qu'elle n'en dit. Et
cette vache, que la lune fait entrevoir dans l'étable, pourquoi
m'a-t-elle adressé de côté un tel regard?... Tout cela n'est pas
naturel.
Elle frissonne et va se mettre à côté de son mari. «Homme heureux!
quel sommeil profond!... Moi, c'est fini, je ne dors plus; je ne
dormirai plus jamais!...» Elle s'affaisse pourtant à la longue. Mais,
alors, combien elle souffre! L'hôte importun est près d'elle,
exigeant, impérieux. Il la traite sans ménagement; si elle l'éloigne
un moment par le signe de la croix ou quelque prière, il revient sous
une autre forme. «Arrière, démon, qu'oses-tu? Je suis une âme
chrétienne... Non, cela ne t'est pas permis.»
Il prend alors, pour se venger, cent formes hideuses: il file gluant
en couleuvre sur son sein, danse en crapaud sur son ventre, ou,
chauve-souris, d'un bec aigu cueille à sa bouche effrayée d'horribles
baisers... Que veut-il? La pousser à bout, faire que, vaincue,
épuisée, elle cède et lâche un oui. Mais elle résiste encore. Elle
s'obstine à dire non. Elle s'obstine à souffrir les luttes cruelles de
chaque nuit, l'interminable martyre de ce désolant combat.
«Jusqu'à quel point un Esprit peut-il en même temps se faire corps?
Ses assauts, ses tentatives ont-elles une réalité? Pécherait-elle
charnellement, en subissant l'invasion de celui qui rôde autour
d'elle? Serait-ce un adultère réel?...» Détour subtil par lequel il
alanguit quelquefois, énerve sa résistance. «Si je ne suis rien qu'un
souffle, une fumée, un air léger (comme beaucoup de docteurs le
disent), que craignez-vous, âme timide, et qu'importe à votre mari?»
C'est le supplice des âmes, pendant tout le Moyen-âge, que nombre de
questions que nous trouverions vaines, de pure scolastique, agitent,
effrayent, tourmentent, se traduisent en visions, parfois en débats
diaboliques, en dialogues cruels qui se font à l'intérieur. Le démon,
quelque furieux qu'il soit dans les démoniaques, reste un esprit
toutefois tant que dure l'Empire romain, et encore au temps de saint
Martin, au cinquième siècle. A l'invasion des Barbares, il se
barbarise et prend corps. Il l'est si bien, qu'à coups de pierres
il s'amuse à casser la cloche du couvent de saint Benoît. De
plus en plus, pour effrayer les violents envahisseurs de biens
ecclésiastiques, on incarne fortement le diable; on inculque cette
pensée qu'il tourmentera les pécheurs, non d'âme à âme seulement, mais
corporellement dans leur chair, qu'ils souffriront des supplices
matériels, non des flammes idéales, mais bien en réalité ce que les
charbons ardents, le gril ou la broche rouge peuvent donner d'exquises
douleurs.
L'idée des diables tortureurs, infligeant aux âmes des morts des
tortures matérielles, fut pour l'Église une mine d'or. Les vivants,
navrés de douleur, de pitié, se demandaient: «Si l'on pouvait, d'un
monde à l'autre, les racheter, ces pauvres âmes? leur appliquer
l'expiation par amende et composition que l'on pratique sur la
terre?»--Ce pont entre les deux mondes fut Cluny, qui dès sa naissance
(vers 900), devint tout à coup l'un des ordres les plus riches.
Tant que Dieu punissait lui-même, _appesantissait sa main_ ou frappait
_par l'épée de l'ange_ (selon la noble forme antique), il y avait
moins d'horreur; cette main était sévère, celle d'un juge, d'un père
pourtant. L'ange en frappant restait pur et net comme son épée. Il
n'en est nullement ainsi, quand l'exécution se fait par des démons
immondes. Ils n'imitent point du tout l'ange qui brûla Sodome, mais
qui d'abord en sortit. Ils y restent, et leur enfer est une horrible
Sodome où ces esprits, plus souillés que les pécheurs qu'on leur
livre, tirent des tortures qu'ils infligent d'odieuses jouissances.
C'est l'enseignement qu'on trouvait dans les _naïves_ sculptures
étalées aux portes des églises. On y apprenait l'horrible leçon des
voluptés de la douleur. Sous prétexte de supplice, les diables
assouvissent sur leurs victimes les caprices les plus révoltants.
Conception immorale et profondément coupable! d'une prétendue justice
qui favorise le pire, empire sa perversité en lui donnant un jouet, et
corrompt le démon même!
Temps cruels! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur
la tête de l'homme? Les pauvres petits enfants, dès leur premier âge
imbus de ces idées horribles, et tremblants dans le berceau! La
vierge pure, innocente, qui se sent damnée du plaisir que lui inflige
l'Esprit. La femme, au lit conjugal, martyrisée de ses attaques,
résistant, et cependant, par moments, le sentant en elle... Chose
affreuse que connaissent ceux qui ont le ténia. Se sentir une vie
double, distinguer les mouvements du monstre, parfois agité, parfois
d'une molle douceur, onduleuse, qui trouble encore plus, qui ferait
croire qu'on est en mer! Alors, on court éperdu, ayant horreur de
soi-même, voulant s'échapper, mourir...
Même aux moments où le démon ne sévissait pas contre elle, la femme
qui commençait à être envahie de lui errait accablée de mélancolie.
Car, désormais, nul remède. Il entrait invinciblement, comme une fumée
immonde. Il est le prince des airs, des tempêtes, et tout autant, des
tempêtes intérieures. C'est ce qu'on voit exprimé grossièrement,
énergiquement sous le portail de Strasbourg. En tête du chœur des
_Vierges folles_, leur chef, la femme scélérate qui les entraîne à
l'abîme, est pleine, gonflée du démon, qui regorge ignoblement et lui
sort de dessous ses jupes en noir flot d'épaisse fumée.
Ce gonflement est un trait cruel de la _possession_; c'est un supplice
et un orgueil. Elle porte son ventre en avant, l'orgueilleuse de
Strasbourg, renverse sa tête en arrière. Elle triomphe de sa
plénitude, se réjouit d'être un monstre.
Elle ne l'est pas encore, la femme que nous suivons. Mais elle est
gonflée déjà de lui et de sa superbe, de sa fortune nouvelle. La terre
ne la porte pas. Grasse et belle, avec tout cela, elle va par la rue,
tête haute, impitoyable de dédain. On a peur, on hait, on admire.
Notre dame de village dit, d'attitude et de regard: «Je devrais être
la Dame!... Et que fait-elle là-haut, l'impudique, la paresseuse, au
milieu de tous ces hommes, pendant l'absence du mari?» La rivalité
s'établit. Le village, qui la déteste, en est fier. «Si la châtelaine
est baronne, celle-ci est reine... plus que reine, on n'ose dire
quoi...» Beauté terrible et fantastique, cruelle d'orgueil et de
douleur. Le démon même est dans ses yeux.
Il l'a et ne l'a pas encore. Elle est _elle_, et se maintient _elle_.
Elle n'est du démon ni de Dieu. Le démon peut bien l'envahir, y
circuler en air subtil. Et il n'a encore rien du tout. Car il n'a pas
la volonté. Elle est _possédée, endiablée_, et elle n'appartient pas
au Diable. Parfois il exerce sur elle d'horribles sévices, et n'en
tire rien. Il lui met au sein, au ventre, aux entrailles, un charbon
de feu. Elle se cabre, elle se tord, et dit cependant encore: «Non,
bourreau, je resterai moi.»
«--Gare à toi! je te cinglerai d'un si cruel fouet de vipère, je te
couperai d'un tel coup, qu'après tu iras pleurant et perçant l'air de
tes cris.»
La nuit suivante, il ne vient pas. Au matin (c'est le dimanche),
l'homme est monté au château. Il en descend tout défait. Le seigneur a
dit: «Un ruisseau qui va goutte à goutte ne fait pas tourner le
moulin... Tu m'apportes sou à sou, ce qui ne me sert à rien... Je vais
partir dans quinze jours. Le roi marche vers la Flandre, et je n'ai
pas seulement un destrier de bataille. Le mien boite depuis le
tournoi. Arrange-toi. Il me faut cent livres...--Mais, monseigneur, où
les trouver?--Mets tout le village à sac, si tu veux. Je vais te
donner assez d'hommes... Dis à tes rustres qu'ils sont perdus si
l'argent n'arrive pas, et toi le premier, tu es mort... J'ai assez de
toi. Tu as le cœur d'une femme; tu es un lâche, un paresseux. Tu
périras, tu la payeras ta mollesse, ta lâcheté. Tiens, il ne tient
presque à rien que tu ne descendes pas, que je ne te garde ici...
C'est dimanche; on rirait bien si on te voyait d'en bas gambiller à
mes créneaux.»
Le malheureux redit cela à sa femme, n'espère rien, se prépare à la
mort, recommande son âme à Dieu. Elle, non moins effrayée, ne peut se
coucher ni dormir. Que faire? Elle a bien regret d'avoir renvoyé
l'Esprit. S'il revenait!... Le matin, lorsque son mari se lève, elle
tombe épuisée sur le lit. A peine elle y est qu'elle sent un poids
lourd sur sa poitrine; elle halète, croit étouffer. Ce poids descend,
pèse au ventre, et en même temps à ses bras elle sent comme deux
mains d'acier. «Tu m'as désiré... Me voici... Eh bien, indocile,
enfin, enfin, je l'ai donc ton âme?--Mais, messire, est-elle
à moi? Mon pauvre mari! Vous l'aimiez... Vous l'avez dit... Vous
promettiez...--Ton mari! as-tu oublié?... es-tu sûre de lui avoir
toujours gardé ta volonté?... Ton âme! je te la demande par bonté,
mais je l'ai déjà...
«--Non, messire, dit-elle encore par un retour de fierté, quoiqu'en
nécessité si grande. Non, messire, cette âme est à moi, à mon mari, au
sacrement...
«--Ah! petite, petite sotte! incorrigible! Ce jour même, sous
l'aiguillon, tu luttes encore!... Je l'ai vue, je la sais, ton âme, à
chaque heure, et bien mieux que toi. Jour par jour, j'ai vu tes
premières résistances, tes douleurs et tes désespoirs. J'ai vu tes
découragements quand tu as dit à demi voix: «Nul n'est tenu à
l'impossible.» Puis j'ai vu tes résignations. Tu as été battue un peu,
et tu as crié pas bien fort... Moi, si j'ai demandé ton âme, c'est que
déjà tu l'as perdue...
«Maintenant ton mari périt... Que faut-il faire? J'ai pitié de vous...
Je t'ai... mais je veux davantage, et il me faut que tu cèdes, et
d'aveu, et de volonté. Autrement il périra.»
Elle répondit bien bas, en dormant: «Hélas! mon corps et ma misérable
chair, pour sauver mon pauvre mari, prenez-les... Mais mon cœur, non.
Personne ne l'a eu jamais, et je ne peux pas le donner.»
Là, elle attendit, résignée... Et il lui jeta deux mots: «Retiens-les.
C'est ton salut.»--Au moment, elle frissonna, se sentit avec horreur
empalée d'un trait de feu, inondée d'un flot de glace... Elle poussa
un grand cri. Elle se trouva dans les bras de son mari étonné, et
qu'elle inonda de larmes.
Elle s'arracha violemment, se leva, craignant d'oublier les deux mots
si nécessaires. Son mari était effrayé. Car elle ne le voyait pas
même, mais elle lançait aux murailles le regard aigu de Médée. Jamais
elle ne fut plus belle. Dans l'œil noir et le blanc jaune flamboyait
une lueur qu'on n'osait envisager, un jet sulfureux de volcan.
Elle marcha droit à la ville. Le premier mot était _vert_. Elle vit
pendre à la porte d'un marchand une robe verte (couleur du Prince du
monde). Robe vieille, qui, mise sur elle se trouva jeune, éblouit.
Elle marcha, sans s'informer, droit à la porte d'un juif, et elle y
frappa un grand coup. On ouvre avec précaution. Ce pauvre juif, assis
par terre, s'était englouti de cendre. «Mon cher, il me faut cent
livres!--Ah! madame, comment le pourrais-je? Le prince-évêque de la
ville, pour me faire dire où est mon or, m'a fait arracher les
dents[25]... Voyez ma bouche sanglante...--Je sais, je sais. Mais je
viens chercher justement chez toi de quoi détruire ton évêque. Quand
on soufflète le pape, l'évêque ne tiendra guère. Qui dit cela? C'est
_Tolède_[26].»
[25] C'était une méthode fort usitée pour forcer les Juifs de
contribuer. Le roi Jean-sans-Terre y eut souvent recours.
[26] Tolède paraît avoir été la ville sainte des sorciers,
innombrables en Espagne. Leurs relations avec les Maures,
tellement civilisés, avec les Juifs, fort savants et maîtres
alors de l'Espagne (comme agents du fisc royal), avaient donné
aux sorciers une plus haute culture, et ils formaient à Tolède
une sorte d'université. Au seizième siècle, on l'avait
christianisée, transformée, réduite à la magie blanche. Voir la
_Déposition du sorcier Achard, sieur de Beaumont, médecin en
Poitou_. Lancre, _Incrédulité_, p. 781.
Il avait la tête basse. Elle dit, et elle souffla... Elle avait une
âme entière, et le Diable par-dessus. Une chaleur extraordinaire
remplit la chambre. Lui-même sentit une fontaine de feu. «Madame,
dit-il, madame, en la regardant en dessous, pauvre, ruiné comme je
suis, j'avais quelques sous en réserve pour nourrir mes pauvres
enfants.--Tu ne t'en repentiras pas, juif... Je vais te faire le
_grand serment_ dont on meurt... Ce que tu vas me donner, tu le
recevras dans huit jours et de bonne heure, et le matin... Je t'en
jure et ton _grand serment_, et le mien plus grand: _Tolède_.»
Un an s'était écoulé. Elle s'était arrondie. Elle se faisait toute
d'or. On était étonné de voir sa fascination. Tous admiraient,
obéissaient. Par un miracle du Diable, le juif, devenu généreux, au
moindre signe prêtait. Elle seule soutenait le château et de son
crédit à la ville, et de la terreur du village, de ses rudes
extorsions. La victorieuse robe verte allait, venait de plus en plus
neuve et belle. Elle-même prenait une colossale beauté de triomphe et
d'insolence. Une chose naturelle effrayait. Chacun disait: «A son âge,
elle grandit!»
Cependant, voici la nouvelle: le seigneur revient. La Dame, qui dès
longtemps n'osait descendre pour ne pas rencontrer la face de celle
d'en bas, a monté son cheval blanc. Elle va à la rencontre, entourée
de tout son monde, arrête et salue son époux.
Avant toute chose elle dit: «Que je vous ai donc attendu! Comment
laissez-vous la fidèle épouse si longtemps veuve et languissante?...
Eh bien, pourtant, je ne peux pas vous donner place ce soir, si vous
ne m'octroyez un don.--Demandez, demandez, ô belle! dit le chevalier
en riant. Mais faites vite... Car j'ai hâte de vous embrasser, ma
Dame... Que je vous trouve embellie!»
Elle lui parla à l'oreille, et l'on ne sait ce qu'elle dit. Avant de
monter au château, le bon seigneur mit pied à terre devant l'église du
village, entra. Sous le porche, en tête des notables, il voit une dame
qu'il ne reconnaît pas, mais salue profondément. D'une fierté
incomparable, elle portait bien plus haut que toutes les têtes des
hommes le sublime _hennin_ de l'époque, le triomphant bonnet du
Diable. On l'appelait souvent ainsi, à cause de la double corne dont
il était décoré. La vraie dame rougit éclipsée, et passa toute petite.
Puis, indignée, à demi voix: La voilà pourtant, votre serve! C'est
fini. Tout est renversé. Les ânes insultent les chevaux.»
A la sortie, le hardi page, le favori, de sa ceinture tire un poignard
affilé, et lestement, d'un seul tour, coupe la belle robe verte aux
reins[27]. Elle faillit s'évanouir... La foule était interdite. Mais
on comprit quand on vit toute la maison du seigneur qui se mit à lui
faire la chasse... Rapides et impitoyables sifflaient, tombaient les
coups de fouet... Elle fuit, mais pas bien fort; elle est déjà un peu
pesante. A peine elle a fait vingt pas, qu'elle heurte. Sa meilleure
amie lui a mis sur le chemin une pierre pour la faire chopper... On
rit. Elle hurle, à quatre pattes... Mais les pages impitoyables la
relèvent à coups de fouet. Les nobles et jolis lévriers aident et
mordent au plus sensible. Elle arrive enfin, éperdue, dans ce terrible
cortège, à la porte de sa maison.--Fermée!--Là, des pieds et des
mains, elle frappe, elle crie: «Mon ami, oh! vite! vite! ouvrez-moi!»
Elle était étalée là, comme la misérable chouette qu'on cloue aux
portes d'une ferme... Et les coups, en plein, lui pleuvaient...--Au
dedans, tout était sourd. Le mari y était-il? ou bien, riche et
effrayé, avait-il peur de la foule, du pillage de la maison?
[27] C'est le grand et cruel outrage qu'on trouve usité dans ces
temps. Il est, dans les lois galloises et anglo-saxonnes, la
peine de l'impureté. (Grimm, 679, 711; Sternhook, 19, 326;
Ducange, III, 52; Michelet, _Origines_.)--Plus tard, le même
affront est indignement infligé aux femmes honnêtes, aux
bourgeoises déjà fières, que la noblesse veut humilier. On sait
le guet-apens où le tyran Hagenbach fit tomber les dames
honorables de la haute bourgeoisie d'Alsace, probablement en
dérision de leur riche et royal costume, tout de soie et d'or.
J'ai rapporté aussi dans mes _Origines_ le droit étrange que le
sire de Pacé, en Anjou, réclame sur les femmes _jolies_
(honnêtes) du voisinage. Elles doivent lui apporter au château 4
deniers, un chapeau de roses et danser avec ses officiers.
Démarche fort dangereuse, où elles avaient à craindre de trouver
un affront, comme celui d'Hagenbach. Pour les y contraindre, on
ajoute cette menace que les rebelles dépouillées seront piquées
d'un aiguillon marqué aux armes du seigneur.
Elle eut là tant de misères, de coups, de soufflets sonores, qu'elle
s'affaissa, défaillit. Sur la froide pierre du seuil, elle se trouva
assise, à nu, demi-morte, ne couvrant guère sa chair sanglante que des
flots de ses longs cheveux. Quelqu'un du château dit: «Assez... On
n'exige pas qu'elle meure.»
On la laisse. Elle se cache. Mais elle voit en esprit le grand gala du
château. Le seigneur, un peu étourdi, disait pourtant: «J'y ai
regret.» Le chapelain dit doucement: «Si cette femme est _endiablée_,
comme on le dit, monseigneur, vous devez à vos bons vassaux, vous
devez à tout le pays de la livrer à Sainte-Église. Il est effrayant de
voir, depuis ces affaires du Temple et du Pape, quels progrès fait le
démon. Contre lui, rien que le feu...»--Sur cela un Dominicain: «Votre
Révérence a parlé excellemment bien. La diablerie, c'est l'hérésie au
premier chef. Comme l'hérétique, l'endiablé doit être brûlé. Pourtant
plusieurs de nos bons Pères ne se fient plus au feu même. Ils veulent
sagement qu'avant tout l'âme soit longuement purgée, éprouvée, domptée
par les jeûnes; qu'elle ne brûle pas dans son orgueil, qu'elle ne
triomphe pas au bûcher. Si, madame, votre piété est si grande, si
charitable, que vous-même vous preniez la peine de travailler sur
celle-ci, la mettant pour quelques années _in-pace_ dans une bonne
fosse dont vous seule auriez la clé; vous pourriez, par la constance
du châtiment, faire du bien à son âme, honte au Diable, et la livrer,
humble et douce, aux mains de l'Église.»
VI
LE PACTE
Il ne manquait que la victime. On savait que le présent le plus doux
qu'on pût lui faire, c'était de la lui amener. Elle eût tendrement
reconnu l'empressement de celui qui lui eût fait ce don d'amour, livré
ce triste corps sanglant.
Mais la proie sentit le chasseur. Quelques minutes plus tard, elle
aurait été enlevée, à jamais scellée sous la pierre. Elle se couvrit
d'un haillon qui se trouvait dans l'étable, prit des ailes, en quelque
sorte, et, avant minuit, se trouva à quelques lieues, loin des routes,
sur une lande abandonnée qui n'était que chardons et ronces. C'était à
la lisière d'un bois où, par une lune douteuse, elle put ramasser
quelques glands, qu'elle engloutit, comme une bête. Des siècles
avaient passé depuis la veille; elle était métamorphosée. La belle, la
reine de village, n'était plus; son âme, changée, changeait ses
attitudes mêmes. Elle était comme un sanglier sur ces glands, ou
comme un singe, accroupie. Elle roulait des pensées nullement
humaines, quand elle entend ou croit entendre un miaulement de
chouette, puis un aigre éclat de rire. Elle a peur, mais c'est
peut-être le gai moqueur qui contrefait toutes les voix; ce sont ses
tours ordinaires.
L'éclat de rire recommence. D'où vient-il? Elle ne voit rien. On
dirait qu'il sort d'un vieux chêne.
Mais elle entend distinctement: «Ah! te voilà donc enfin... Tu n'es
pas venue de bonne grâce. Et tu ne serais pas venue si tu n'avais
trouvé le fond de ta nécessité dernière... Il t'a fallu,
l'orgueilleuse, faire la course sous le fouet, crier et demander
grâce, moquée, perdue, sans asile, rejetée de ton mari. Où serais-tu
si, le soir, je n'avais eu la charité de te faire voir l'_in-pace_
qu'on te préparait dans la tour?... C'est tard, bien tard, que tu me
viens, et quand on t'a nommée la _vieille_... Jeune, tu ne m'as pas
bien traité, moi, ton petit lutin d'alors, si empressé à te servir...
A ton tour (si je veux de toi) de me servir et de baiser mes pieds.
«Tu fus mienne dès ta naissance par ta malice contenue, par ton charme
diabolique. J'étais ton amant, ton mari. Le tien t'a fermé sa porte.
Moi, je ne ferme pas la mienne. Je te reçois dans mes domaines, mes
libres prairies, mes forêts... Qu'y gagné-je? Est-ce que dès longtemps
je ne t'ai pas à mon heure? Ne t'ai-je pas envahie, possédée, emplie
de ma flamme? J'ai changé, remplacé ton sang. Il n'est veine de ton
corps où je ne circule pas. Tu ne peux pas savoir toi-même à quel
point tu es mon épouse. Mais nos noces n'ont pas eu encore toutes les
formalités. J'ai des mœurs, je me fais scrupule... Soyons un pour
l'éternité.
«--Messire, dans l'état où je suis, que dirais-je? Oh! je l'ai senti,
trop bien senti, que dès longtemps vous êtes toute ma destinée. Vous
m'avez malicieusement caressée, comblée, enrichie, afin de me
précipiter... Hier, quand le lévrier noir mordit ma pauvre nudité, sa
dent brûlait... J'ai dit: «C'est lui.» Le soir, quand cette Hérodiade
salit, effraya la table, quelqu'un était entremetteur pour qu'on
promît mon sang... C'est vous.
«--Oui, mais c'est moi qui t'ai sauvée et qui t'ai fait venir ici.
J'ai fait tout, tu l'as deviné. Je t'ai perdue, et pourquoi? C'est que
je te veux sans partage. Franchement, ton mari m'ennuyait. Tu
chicanais, tu marchandais. Tout autres sont mes procédés. Tout ou
rien. Voilà pourquoi je t'ai un peu travaillée, disciplinée, mise à
point, mûrie pour moi... Car telle est ma délicatesse. Je ne prends
pas, comme on croit, tant d'âmes sottes qui se donneraient. Je veux
des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir...
Tiens, je ne peux te le cacher, telle que tu es aujourd'hui, tu me
plais; tu t'embellis fort; tu es une âme désirable... Oh! qu'il y a
longtemps que je t'aime!... Mais aujourd'hui j'ai faim de toi...
«Je ferai grandement les choses. Je ne suis pas de ces maris qui
comptent avec leur fiancée. Si tu ne voulais qu'être riche, cela
serait à l'instant même. Si tu ne voulais qu'être reine, remplacer
Jeanne de Navarre, quoiqu'on y tienne, on le ferait, et le roi n'y
perdrait guère en orgueil, en méchanceté. Il est plus grand d'être ma
femme. Mais enfin, dis ce que tu veux.
«--Messire, rien que de faire du mal.
«--Charmante, charmante réponse!... Oh! que j'ai raison de t'aimer!...
En effet, cela contient tout, toute la loi et tous les prophètes...
Puisque tu as si bien choisi, il te sera, par-dessus, donné de surplus
tout le reste. Tu auras tous mes secrets. Tu verras au fond de la
terre. Le monde viendra à toi, et mettra l'or à tes pieds... Plus,
voici le vrai diamant, mon épousée, que je te donne, la _vengeance_...
Je te sais, friponne, je sais ton plus caché désir... Oh! que nos
cœurs s'entendent là... C'est bien là que j'aurai de toi la
possession définitive. _Tu verras ton ennemie agenouillée devant toi_,
demandant grâce et priant, heureuse si tu la tenais quitte en faisant
ce qu'elle te fit. Elle pleurera... Toi, gracieuse, tu diras: _Non_,
et la verras crier: Mort et damnation!... Alors, j'en fais mon
affaire.
«--Messire, je suis votre servante... J'étais ingrate, c'est vrai. Car
vous m'avez comblée toujours. Je vous appartiens, ô mon maître! ô mon
dieu! Je n'en veux plus d'autre... Suaves sont vos délices. Votre
service est très doux.»
Là, elle tombe à quatre pattes, l'adore!... Elle lui fait d'abord
l'hommage, dans les formes du Temple, qui symbolise l'abandon absolu
de la volonté. Son maître, le Prince du monde, le Prince des vents,
lui souffle à son tour comme un impétueux esprit. Elle reçoit à la
fois les trois sacrements à rebours, baptême, prêtrise et mariage.
Dans cette nouvelle Église, exactement l'envers de l'autre, toute
chose doit se faire à l'envers. Soumise, patiente, elle endura la
cruelle initiation[28], soutenue de ce mot: «Vengeance!»
[28] Ceci s'expliquera plus tard. Il faut se garder des additions
pédantesques des modernes du dix-septième siècle. Les ornements
que les sots donnent à une chose si terrible font Satan à leur
image.
Bien loin que la foudre infernale l'épuisât, la fît languissante, elle
se releva redoutable et les yeux étincelants. La lune, qui,
chastement, s'était un moment voilée, eut peur en la revoyant.
Épouvantablement gonflée de la vapeur infernale, de feu, de fureur et
(chose nouvelle) de je ne sais quel désir, elle fut un moment énorme
par cet excès de plénitude et d'une beauté horrible. Elle regarda tout
autour... Et la nature était changée. Les arbres avaient une langue,
contaient les choses passées. Les herbes étaient des simples. Telles
plantes qu'hier elle foulait comme du foin, c'étaient maintenant des
personnes qui causaient de médecine.
Elle s'éveilla le lendemain en grande sécurité, loin, bien loin de ses
ennemis. On l'avait cherchée. On n'avait trouvé que quelques lambeaux
épars de la fatale robe verte. S'était-elle, de désespoir, précipitée
dans le torrent? Avait-elle été vivante emportée par le démon? On ne
savait. Des deux façons, elle était damnée à coup sûr. Grande
consolation pour la Dame de ne pas l'avoir trouvée.
L'eût-on vue, on l'eût à peine reconnue, tellement elle était changée.
Les yeux seuls restaient, non brillants, mais armés d'une très étrange
et peu rassurante lueur. Elle-même avait peur de faire peur. Elle ne
les baissait pas. Elle regardait de côté; dans l'obliquité du rayon,
elle en éludait l'effet. Brunie tout à coup, on eût dit qu'elle avait
passé par la flamme. Mais ceux qui observaient mieux sentaient que
cette flamme plutôt était en elle, qu'elle portait un impur et brûlant
foyer. Le trait flamboyant dont Satan l'avait traversée lui restait,
et, comme à travers une lampe sinistre, lançait tel reflet sauvage,
pourtant d'un dangereux attrait. On reculait, mais on restait, et les
sens étaient troublés.
Elle se vit à l'entrée d'un de ces trous de troglodyte, comme on en
trouve d'innombrables dans certaines collines du Centre et de l'Ouest.
C'étaient les Marches, alors sauvages, entre le pays de Merlin et le
pays de Mélusine. Des landes à perte de vue témoignent encore des
vieilles guerres et des éternels ravages, des terreurs, qui
empêchaient le pays de se repeupler. Là le Diable était chez lui. Des
rares habitants la plupart lui étaient fervents, dévots. Quelque
attrait qu'eussent pour lui les âpres fourrés de Lorraine, les noires
sapinières du Jura, les déserts salés de Burgos, ses préférences
étaient peut-être pour nos Marches de l'Ouest. Ce n'était pas là
seulement le berger visionnaire, la conjonction satanique de la chèvre
et du chevrier, c'était une conjuration plus profonde avec la nature,
une pénétration plus grande des remèdes et des poisons, des rapports
mystérieux dont on n'a pas su le lien avec Tolède la savante,
l'université diabolique.
L'hiver commençait. Son souffle, qui déshabillait les arbres, avait
entassé les feuilles, les branchettes de bois mort. Elle trouva cela
tout prêt à l'entrée du triste abri. Par un bois et une lande d'un
quart de lieue, on descendait à portée de quelques villages qu'avait
créés un cours d'eau. «Voilà ton royaume, lui dit la voix intérieure.
Mendiante aujourd'hui, demain tu régneras dans la contrée.»
VII
LE ROI DES MORTS
Elle ne fut pas d'abord bien touchée de ces promesses. Un ermitage
sans Dieu, désolé, et les grands vents si monotones de l'Ouest, les
souvenirs impitoyables dans la grande solitude, tant de pertes et tant
d'affronts, ce subit et âpre veuvage, son mari qui l'a laissée à la
honte, tout l'accablait. Jouet du sort, elle se vit, comme la triste
plante des landes, sans racine, que la bise promène, ramène, châtie,
bat inhumainement; on dirait un corail grisâtre, anguleux, qui n'a
d'adhérence que pour être mieux brisé. L'enfant met le pied dessus. Le
peuple dit par risée: «C'est la fiancée du vent.»
Elle rit outrageusement sur elle-même en se comparant. Mais du fond du
trou obscur: «Ignorante et insensée, tu ne sais ce que tu dis... Cette
plante qui roule ainsi a bien droit de mépriser tant d'herbes grasses
et vulgaires. Elle roule, mais complète en elle, portant tout, fleurs
et semences. Ressemble-lui. Sois ta racine, et, dans le tourbillon
même, tu porteras fleur encore, nos fleurs à nous, comme il en vient
de la poudre des sépulcres et des cendres des volcans.
«La première fleur de Satan, je te la donne aujourd'hui pour que tu
saches mon premier nom, mon antique pouvoir. Je fus, je suis le _roi
des morts_... Oh! qu'on m'a calomnié!... Moi seul (ce bienfait immense
me méritait des autels), moi seul, je les fais revenir...»
Pénétrer l'avenir, évoquer le passé, devancer, rappeler le temps qui
va si vite, étendre le présent de ce qui fut et de ce qui sera, voilà
deux choses proscrites au Moyen-âge. En vain. Nature ici est
invincible; on n'y gagnera rien. Qui pèche ainsi est homme. Il ne le
serait pas, celui qui resterait fixé sur son sillon, l'œil baissé, le
regard borné au pas qu'il fait derrière ses bœufs. Non, nous irons
toujours visant plus haut, plus loin et plus au fond. Cette terre,
nous la mesurons péniblement, mais la frappons du pied, et lui disons
toujours: «Qu'as-tu dans tes entrailles? Quels secrets? quels
mystères? Tu nous rends bien le grain que nous te confions. Mais tu ne
nous rends pas cette semence humaine, ces morts aimés que nous t'avons
prêtés. Ne germeront-ils pas, nos amis, nos amours, que nous avions
mis là? Si du moins pour une heure, un moment, ils venaient à nous!»
Nous serons bientôt de la _terra incognita_ où déjà ils ont descendu.
Mais les reverrons-nous? Serons-nous avec eux? Où sont-ils? Que
font-ils?--Il faut qu'ils soient, mes morts, bien captifs pour ne me
donner aucun signe! Et moi, comment ferai-je pour être entendu d'eux?
Comment mon père, pour qui je fus unique et qui m'aima si violemment,
comment ne vient-il pas à moi?... Oh! des deux côtés, servitude!
captivité! mutuelle ignorance! Nuit sombre où l'on cherche un
rayon[29].
[29] Le rayon luit dans l'_Immortalité_, la _Foi nouvelle_, de
Dumesnil; _Terre et Ciel_, de Reynaud, Henri Martin, etc.
Ces pensées éternelles de nature, qui, dans l'Antiquité, n'ont été que
mélancoliques, au Moyen-âge, elles sont devenues cruelles, amères,
débilitantes, et les cœurs en sont amoindris. Il semble que l'on ait
calculé d'aplatir l'âme et la faire étroite et serrée à la mesure
d'une bière. La sépulture servile entre les quatre ais de sapin est
très propre à cela. Elle trouble d'une idée d'étouffement. Celui qu'on
a mis là-dedans, s'il revient dans les songes, ce n'est plus comme une
ombre lumineuse et légère, dans l'auréole Élyséenne; c'est un esclave
torturé, misérable gibier d'un chat griffu d'enfer (_bestiis_ dit le
texte même, _Ne tradas bestiis_, etc.) Idée exécrable et impie, que
mon père si bon, si aimable, que ma mère vénérée de tous, soient jouet
de ce chat!... Vous riez aujourd'hui. Pendant mille ans, on n'a pas
ri. On a amèrement pleuré. Et, aujourd'hui encore, on ne peut écrire
ces blasphèmes sans que le cœur ne soit gonflé, que le papier ne
grince, et la plume, d'indignation!
C'est aussi véritablement une cruelle invention d'avoir tiré la fête
des Morts du printemps, où l'Antiquité la plaçait, pour la mettre en
novembre. En mai, où elle fut d'abord, on les enterrait dans les
fleurs. En mars, où on la mit ensuite, elle était, avec le labour,
l'éveil de l'alouette; le mort et le grain, dans la terre, entraient
ensemble avec le même espoir. Mais, hélas! en novembre, quand tous les
travaux sont finis, la saison close et sombre pour longtemps, quand on
revient à la maison, quand l'homme se rasseoit au foyer et voit en
face la place à jamais vide... oh! quel accroissement de deuil!...
Évidemment, en prenant ce moment, déjà funèbre en lui, des obsèques de
la nature, on craignait qu'en lui-même l'homme n'eût pas assez de
douleur...
Les plus calmes, les plus occupés, quelque distraits qu'ils soient par
les tiraillements de la vie, ont des moments étranges. Au noir matin
brumeux, au soir qui vient si vite nous engloutir dans l'ombre, dix
ans, vingt ans après, je ne sais quelles faibles voix vous montent au
cœur: «Bonjour, ami; c'est nous... Tu vis donc, tu travailles, comme
toujours... Tant mieux! Tu ne souffres pas trop de nous avoir perdus,
et tu sais te passer de nous... Mais nous, non pas de toi, jamais...
Les rangs se sont serrés et le vide ne paraît guère. La maison qui fut
nôtre est pleine, et nous la bénissons. Tout est bien, tout est mieux
qu'au temps où ton père te portait, au temps où ta petite fille te
disait à son tour: «Mon papa, porte-moi...» Mais voilà que «tu
pleures... Assez, et au revoir.»
Hélas! ils sont partis! Douce et navrante plainte. Juste? Non. Que je
m'oublie mille fois plutôt que de les oublier! Et, cependant, quoi
qu'il en coûte, on est obligé de le dire, certaines traces échappent,
sont déjà moins sensibles; certains traits du visage sont, non pas
effacés, mais obscurcis, pâlis. Chose dure, amère, humiliante, de se
sentir si fuyant et si faible, onduleux comme l'eau sans mémoire; de
sentir qu'à la longue on perd du trésor de douleur qu'on espérait
garder toujours!... Rendez-la-moi, je vous prie; je tiens trop à cette
riche source de larmes... Retracez-moi, je vous supplie, ces effigies
si chères... Si vous pouviez du moins m'en faire rêver la nuit!
Plus d'un dit cela en novembre. Et, pendant que les cloches sonnent,
pendant que pleuvent les feuilles, ils s'écartent de l'église, disant
tout bas: «Savez-vous bien, voisin?... Il y a là haut certaine femme
dont on dit du mal et du bien. Moi, je n'ose en rien dire. Mais elle a
puissance au monde d'en bas. Elle appelle les morts, et ils viennent.
Oh! si elle pouvait (sans péché, s'entend, sans fâcher Dieu) me faire
venir les miens!... Vous savez, je suis seul, et j'ai tout perdu en ce
monde.--Mais, cette femme, qui sait ce qu'elle est? Du ciel ou de
l'enfer? Je n'irai pas (et il en meurt d'envie)... Je n'irai pas... Je
ne veux pas risquer mon âme. Ce bois, d'ailleurs, est mal hanté.
Mainte fois on a vu sur la lande des choses qui n'étaient pas à
voir... Savez-vous bien? la Jacqueline qui y a été un soir pour
chercher un de ses moutons? eh bien, elle est revenue folle... Je
n'irai pas.»
En se cachant les uns des autres, beaucoup y vont, des hommes. A peine
encore les femmes osent se hasarder. Elles regardent le dangereux
chemin, s'enquièrent près de ceux qui en reviennent. La pythonisse
n'est pas celle d'Endor, qui, pour Saül, évoqua Samuel; elle ne montre
pas les ombres, mais elle donne les mots cabalistiques et les
puissants breuvages qui les feront revoir en songe. Ah! que de
douleurs vont à elles! La grand'mère elle-même, vacillante, à
quatre-vingts ans, voudrait revoir son petit-fils. Par un suprême
effort, non sans remords de pécher au bord de la tombe, elle s'y
traîne. L'aspect du lieu sauvage, âpre, d'ifs et de ronces, la rude et
noire beauté de l'implacable Proserpine, la trouble. Prosternée et
tremblante, appliquée à la terre, la pauvre vieille pleure et prie.
Nulle réponse. Mais quand elle ose se relever un peu, elle voit que
l'enfer a pleuré.
Retour tout simple de nature. Proserpine en rougit. Elle s'en veut.
«Ame dégénérée, se dit-elle, âme faible! Toi qui venais ici dans le
ferme désir de ne faire que du mal... Est-ce la leçon du maître? Oh!
qu'il rira!
«--Mais, non! Ne suis-je pas le grand pasteur des ombres, pour les
faire aller et venir, leur ouvrir la porte des songes? Ton Dante, en
faisant mon portrait, oublie mes attributs. En m'ajoutant cette queue
inutile, il omet que je tiens la verge pastorale d'Osiris, et que, de
Mercure, j'ai hérité le caducée. En vain on crut bâtir un mur
infranchissable qui eût fermé la voie d'un monde à l'autre; j'ai des
ailes aux talons, j'ai volé par-dessus. L'Esprit calomnié, ce monstre
impitoyable, par une charitable révolte, a secouru ceux qui
pleuraient, consolé les amants, les mères. Il a eu pitié d'elles
contre le nouveau dieu.»
Le Moyen-âge, avec ses scribes, tous ecclésiastiques, n'a garde
d'avouer les changements muets, profonds, de l'esprit populaire. Il
est évident que la compassion apparaît désormais du côté de Satan. La
Vierge même, idéal de la Grâce, ne répond rien à ce besoin du cœur,
l'Église rien. L'évocation des morts reste expressément défendue.
Pendant que tous les livres continuent à plaisir ou le démon pourceau
des premiers temps, ou le démon griffu, bourreau du second âge, Satan
a changé de figure pour ceux qui n'écrivent pas. Il tient du vieux
Pluton, mais sa majesté pâle, nullement inexorable, accordant aux
morts des retours, aux vivants de revoir les morts, de plus en plus
revient à son père ou grand-père, Osiris, le pasteur des âmes.
Par ce point seul, bien d'autres sont changés. On confesse de bouche
l'enfer officiel et les chaudières bouillantes. Au fond, y croit-on
bien? concilierait-on aisément ces complaisances de l'enfer pour les
cœurs affligés avec les traditions horribles d'un enfer tortureur?
Une idée neutralise l'autre, sans l'effacer entièrement, et il s'en
forme une mixte, vague, qui de plus en plus se rapprochera de l'enfer
virgilien. Grand adoucissement pour le cœur! Heureux allègement aux
pauvres femmes surtout, que ce dogme terrible du supplice de leurs
morts aimés tenait noyées de larmes, et sans consolation. Toute leur
vie n'était qu'un soupir.
La sibylle rêvait aux mots du maître, quand un tout petit pas se fait
entendre. Le jour paraît à peine (après Noël, vers le 1er janvier).
Sur l'herbe craquante et givrée, une blonde petite femme, tremblante,
approche, et, arrivée, elle défaille, ne peut respirer. Sa robe noire
dit assez qu'elle est veuve. Au perçant regard de Médée, immobile, et
sans voix, elle dit tout pourtant; nul mystère en sa craintive
personne. L'autre d'une voix forte: «Tu n'as que faire de dire, petite
muette. Car tu n'en viendrais pas à bout. Je le dirai pour toi... Et
bien, tu meurs d'amour!» Remise un peu, joignant les mains et presque
à ses genoux, elle avoue, se confesse. Elle souffrait, pleurait,
priait, et elle eût souffert en silence. Mais ces fêtes d'hiver, ces
réunions de familles, le bonheur peu caché des femmes qui, sans pitié,
étalent un légitime amour, lui ont remis au cœur le trait brûlant...
Hélas! que fera-t-elle?... S'il pouvait revenir et la consoler un
moment: «Au prix de la vie même... que je meure! et le voie encore!»
«--Retourne à ta maison; fermes-en bien la porte. Ferme encore le
volet au voisin curieux. Tu quitteras le deuil et mettras tes habits
de noces, son couvert à la table, mais il ne viendra pas.--Tu diras la
chanson qu'il fit pour toi, et qu'il a tant chantée, mais il ne
viendra pas.--Tu tireras du coffre le dernier habit qu'il porta, le
baiseras.--Et tu diras alors: «Tant pis pour toi, si tu ne viens!» Et
sans retard, buvant ce vin amer, mais de profond sommeil, tu coucheras
la mariée. Alors, sans nul doute, il viendra.»
La petite ne serait pas femme, si, le matin, heureuse et attendrie,
bien bas, à sa meilleure amie, elle n'avouait le miracle. «N'en dis
rien, je t'en prie... Mais il m'a dit lui-même que, si j'ai cette
robe, et si je dors sans m'éveiller, tous les dimanches, il
reviendra.»
Bonheur qui n'est pas sans péril. Que serait-ce de l'imprudente si
l'Église savait qu'elle n'est plus veuve? que, ressuscité par l'amour,
l'Esprit revient la consoler?
Chose rare, le secret est gardé! Toutes s'entendent, cachent un
mystère si doux. Qui n'y a intérêt? Qui n'a perdu? qui n'a pleuré? Qui
ne voit avec bonheur se créer ce pont entre les deux mondes?
«O bienfaisante sorcière!... Esprit d'en bas, soyez béni!»
VIII
LE PRINCE DE LA NATURE
Dur est l'hiver, long et triste dans le sombre nord-ouest. Fini même,
il a des reprises, comme une douleur assoupie, qui revient, sévit par
moments. Un matin, tout se réveille paré d'aiguilles brillantes. Dans
cette splendeur ironique, cruelle, où la vie frissonne, tout le monde
végétal paraît minéralisé, perd sa douce variété, se roidit en âpres
cristaux.
La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de
la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son
isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui
une force qui lui chauffe le cœur, lui illumine l'esprit. Tendue,
vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le
monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme
verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle.
N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les
corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable,
grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du
temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique.
L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde
bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un
ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les _Vies_ des Pères du
désert.
Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la
chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent
avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie
des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se
suffit à lui-même.
Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue
d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables
cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a
été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute
chose immobile et durcie.
On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est
vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de
caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les
prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure
cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.
Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont
le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups
bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les
fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel?
l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de
pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible
résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus
d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle
de Satan.»
Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire
éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous,
l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.»
La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans
la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la
situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou
par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge
d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les
pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un
juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le
disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les _distinguo_ du vide,
il fût mort bientôt de faim.
On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant
contre la _Femme_ (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec
dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le
contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même,
la _Femme_, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de
mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le
fruit de la science et de la nature.
Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se
montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a
cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement
porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un
monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui,
maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce
guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en
raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains
pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie
mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous
démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des
mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts
produits de la nature, élixir des forces de Dieu, _le premier des
végétaux_, _le premier des animaux_, le café, le cheval arabe. Que
dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes
toutes-puissantes qui nous relèvent le cœur, consolent, adoucissent
nos maux.
Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les
barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures
et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les
musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources
jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant,
innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie,
se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.
A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de
jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va
recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre
l'esprit?
Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint
Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois
magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la
nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance
populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce
qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés
d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop
d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand
jeu où se jouera le Protée universel.
[30] Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve (qui
trouve l'eau-de-vie).
Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et
fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa
lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec
ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces
voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie,
souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant
plus qu'elle est très faible, dans le _va-et-vient_ de l'orage.
Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des
fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous
côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle
de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica.
Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'_aura_, c'est l'air
qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air,
l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.»
Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce
n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé
son sein.
Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer,
déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt
tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé
dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance
vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente
pieds, hérissé de tristes fleurs.
C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au
matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle
se fait la vaste explosion de la vie.
Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être
dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.»
Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie
de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à
sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence.
Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums,
remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui
disent: «Cueille-moi.»
Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été
prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien
l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que
dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...
«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «_Celui
qui dit toujours: Non._» Le voilà qui dit un _Oui_ d'amour, d'ivresse
et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de
la vie?
«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape,
impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond...
Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble,
qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?»
Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous
la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que
parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à
tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le
chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et
s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne
veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit
son amour.
Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de
roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie.
«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus.
Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux
noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des
traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas,
insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus
sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un
aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le
passage de la rage à la volupté.»
Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui
la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie
est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la
flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin
d'infini!
Elle a une _envie_ de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand
Tout universel.
Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune
créature.
Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait.
A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle
sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de
vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout
comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue,
épanouie,--je n'ose dire, amoureuse.
Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est
que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était
englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles,
et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.
IX
SATAN MÉDECIN
La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à
la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure
encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se
retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même
(horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit
entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux
blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.»
Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose
choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second,
le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses
épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare
la syphilis, le fléau du quinzième siècle.
Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins
précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du
sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le
sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être
universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les
rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au
bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils
demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez
péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les
peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses
prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de
vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.
Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces
âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner
si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne
désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge,
qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de
rentrer dans l'activité: _la résurrection du désir_.
Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la
peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par
lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de
l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y
aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines
boisons fermentées purent aussi avoir action.
Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans
l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers
survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante
disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui?
l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.
N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet
de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans
lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres
efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir
ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une
atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras
ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang
persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et
plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le
désespoir.
[31] On imputa la lèpre aux Croisades, à l'Asie. L'Europe l'avait
en elle-même. La guerre que le Moyen-âge déclara et à la chair,
et à la propreté, devait porter son fruit. Plus d'une sainte est
vantée pour ne s'être jamais lavé même les mains. Et combien
moins le reste! La nudité d'un moment eût été grand péché. Les
mondains suivent fidèlement ces leçons du monachisme. Cette
société subtile et raffinée, qui immole le mariage et ne semble
animée que de la poésie de l'adultère, elle garde sur ce point si
innocent un singulier scrupule. Elle craint toute purification
comme une souillure. Nul bain pendant mille ans! Soyez sûr que
pas un de ces chevaliers, de ces belles si éthérées, les
Parceval, les Tristan, les Iseult, ne se lavaient jamais. De là,
un cruel accident, si peu poétique, en plein roman, les furieuses
démangeaisons du treizième siècle.
Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La
mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans
espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand
ton sang se décompose, descends dans un _in-pace_, ou fais ta hutte
au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant
toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation.
Si tu approches, la mort!»
La lèpre est le dernier degré et l'apogée du fléau; mais mille autres
maux cruels, moins hideux, sévirent partout. Les plus pures et les
plus belles furent frappées de tristes fleurs qu'on regardait comme le
péché visible, ou le châtiment de Dieu. On fit alors ce que l'amour de
la vie n'eût pas fait faire; on transgressa les défenses; on déserta
la vieille médecine sacrée, et l'inutile bénitier. On alla à la
sorcière. D'habitude, et de crainte aussi, on fréquentait toujours
l'Église; mais la vraie Église dès lors fut chez elle, sur la lande,
dans la forêt, au désert. C'est là qu'on portait ses vœux.
Vœu de guérir, vœu de jouir. Aux premiers bouillonnements qui
ensauvageaient le sang, en grand secret, aux heures douteuses, on
allait à la sibylle: «Que ferai-je? et que sens-je en moi?... Je
brûle, donnez-moi des calmants... Je brûle, donnez-moi ce qui fait mon
intolérable désir.»
Démarche hardie et coupable qu'on se reproche le soir. Il faut bien
qu'elle soit pressante, cette fatalité nouvelle, qu'il soit bien
cuisant ce feu, que tous les saints soient impuissants. Mais quoi! le
procès du Temple, le procès de Boniface ont dévoilé la Sodome qui se
cachait sous l'autel. Un pape sorcier, ami du diable et emporté par le
Diable, cela change toutes les pensées. Est-ce sans l'aide du démon
que le pape _qui n'est plus à Rome_, dans son Avignon, Jean XXII, fils
d'un cordonnier de Cahors, a pu amasser plus d'or que l'empereur et
tous les rois? Tel le pape et tel l'évêque. Guichard, l'évêque de
Troyes, n'a-t-il pas obtenu du Diable la mort des filles du roi?...
Nous ne demandons nulle mort, nous, mais de douces choses: vie, santé,
beauté, plaisir... Choses de Dieu, que Dieu nous refuse... Que faire?
Si nous les avions de la grâce du _Prince du monde_?
Le grand et puissant docteur de la Renaissance, Paracelse, en brûlant
les livres savants de toute l'ancienne médecine, les latins, les
juifs, les arabes, déclare n'avoir rien appris que de la médecine
populaire, des _bonnes femmes_[32], _des bergers et des bourreaux_;
ceux-ci étaient souvent d'habiles chirurgiens (rebouteurs d'os cassés,
démis) et de bons vétérinaires.
[32] C'est le nom poli, craintif, qu'on donnait aux sorcières.
Je ne doute pas que son livre admirable et plein de génie sur les
_Maladies des femmes_, le premier qu'on ait écrit sur ce grand sujet,
si profond, si attendrissant, ne soit sorti spécialement de
l'expérience des femmes mêmes, de celles à qui les autres demandaient
secours: j'entends par là les sorcières qui, partout, étaient
sages-femmes. Jamais, dans ces temps, la femme n'eût admis un médecin
mâle, ne se fût confiée à lui, ne lui eût dit ses secrets. Les
sorcières observaient seules, et furent, pour la femme surtout, le
seul et unique médecin.
Ce que nous savons le mieux de leur médecine, c'est qu'elles
employaient beaucoup, pour les usages les plus divers, pour calmer,
pour stimuler, une grande famille de plantes, équivoques, fort
dangereuses, qui rendirent les plus grands services. On les nomme avec
raison: les _Consolantes_ (Solanées)[33].
[33] L'ingratitude des hommes est cruelle à observer. Mille
autres plantes sont venues. La mode a fait prévaloir cent
végétaux exotiques. Et ces pauvres _Consolantes_ qui nous ont
sauvés alors, on a oublié leur bienfait?--Au reste, qui se
souvient? qui reconnaît les obligations antiques de l'humanité
pour la nature innocente? L'_Asclepias acida_, SARCOSTEMMA (la
plante-chair), qui fut pendant cinq mille ans l'_hostie de
l'Asie_, et son dieu palpable, qui donna à cinq cents millions
d'hommes le bonheur de manger leur dieu, cette plante que le
Moyen-âge appela le _Dompte-Venin_ (Vince-venenum), elle n'a pas
un mot d'histoire dans nos livres de botanique. Qui sait? dans
deux mille ans d'ici, ils oublieront le froment. Voy. Langlois,
sur la _soma_ de l'Inde, et le _hom_ de la Perse. _Mém. de l'Ac.
des Inscriptions_, XIX, 326.
Famille immense et populaire, dont la plupart des espèces sont
surabondantes, sous nos pieds, aux haies, partout. Famille tellement
nombreuse, qu'un seul de ses genres a huit cents espèces[34]. Rien de
plus facile à trouver, rien de plus vulgaire. Mais ces plantes sont la
plupart d'un emploi fort hasardeux. Il a fallu de l'audace pour en
préciser les doses, l'audace peut être du génie.
[34] _Dict. d'hist. nat._ de M. d'Orbigny, article _Morelles_ de
M. Duchartre, d'après Dunal, etc.
Prenons par en bas l'échelle ascendante de leurs énergies[35]. Les
premières sont tout simplement potagères et bonnes à manger (les
aubergines, les tomates, mal appelées pommes d'amour). D'autres de ces
innocentes sont le calme et la douceur même, les molènes (bouillon
blanc), si utiles aux fomentations.
[35] Je n'ai trouvé cette échelle nulle part. Elle est d'autant
plus importante, que les sorcières qui firent ces essais, au
risque de passer pour empoisonneuses, commencèrent certainement
par les plus faibles et allèrent peu à peu aux plus fortes.
Chaque degré de force donne ainsi une date relative, et permet
d'établir dans ce sujet obscur une sorte de chronologie. Je
compléterai aux chapitres suivants, en parlant de la Mandragore
et du Datura.--J'ai suivi surtout: Pouchet, _Solanées_ et
_Botanique générale_. M. Pouchet, dans son importante
monographie, n'a pas dédaigné de profiter des anciens auteurs,
Matthiole, Porta, Gessner, Sauvages, Gmelin, etc.
Vous rencontrez au-dessus une plante déjà suspecte, que plusieurs
croyaient un poison, la plante miellée d'abord, amère ensuite, qui
semble dire le mot de Jonathas: «J'ai mangé un peu de miel, et voilà
pourquoi je meurs.» Mais cette mort est utile, c'est l'amortissement
de la douleur. La douce-amère, c'est son nom, dut être le premier
essai de l'homœopathie hardie, qui peu à peu s'éleva aux plus
dangereux poisons. La légère irritation, les picotements qu'elle donne
purent la désigner pour remède des maladies dominantes de ces temps,
celles de la peau.
La jolie fille désolée de se voir parée de rougeurs odieuses, de
boutons, de dartres vives, venait pleurer pour ce secours. Chez la
femme, l'altération était encore plus cruelle. Le sein, le plus
délicat objet de toute la nature, et ses vaisseaux qui dessous forment
une fleur incomparable[36], est, par la facilité de s'injecter, de
s'engorger, le plus parfait instrument de douleur. Douleurs âpres,
impitoyables, sans repos. Combien de bon cœur elle eût accepté tout
poison! Elle ne marchandait pas avec la sorcière, lui mettait entre
ses mains la pauvre mamelle alourdie.
[36] Voir la planche d'un excellent livre, lisible aux
demoiselles même, le _Cours_ de M. Auzoux.
De la douce-amère, trop faible, on montait aux morelles noires, qui
ont un peu plus d'action. Cela calmait quelques jours. Puis la femme
revenait pleurer: «Eh bien, ce soir tu reviendras... Je te chercherai
quelque chose. Tu le veux. C'est un grand poison.»
La sorcière risquait beaucoup. Personne alors ne pensait qu'appliqués
extérieurement, ou pris à très faible dose, les poisons sont des
remèdes. Les plantes que l'on confondait sous le nom d'_herbes aux
sorcières_ semblaient des ministres de mort. Telles qu'on eût trouvées
dans ses mains, l'auraient fait croire empoisonneuse ou fabricatrice
de charmes maudits. Une foule aveugle, cruelle en proportion de sa
peur, pouvait, un matin, l'assommer à coups de pierres, lui faire
subir l'épreuve de l'eau (la noyade). Ou enfin, chose plus terrible,
on pouvait, la corde au cou, la traîner à la cour d'église, qui en eût
fait une pieuse fête, eût édifié le peuple en la jetant au bûcher.
Elle se hasarde pourtant, va chercher la terrible plante; elle y va au
soir, au matin, quand elle a moins peur d'être rencontrée. Pourtant,
un petit berger était là, le dit au village: «Si vous l'aviez vue
comme moi, se glisser dans les décombres de la masure ruinée, regarder
de tous côtés, marmotter je ne sais quoi!... Oh! elle m'a fait bien
peur... Si elle m'avait trouvé, j'étais perdu... Elle eût pu me
transformer en lézard, en crapaud, en chauve-souris... Elle a pris une
vilaine herbe, la plus vilaine que j'aie vue; d'un jaune pâle de
malade, avec des traits rouges et noirs, comme on dit les flammes
d'enfer. L'horrible, c'est que toute la tige était velue comme un
homme, de longs poils noirs et collants. Elle l'a rudement arrachée,
en grognant, et tout à coup je ne l'ai plus vue. Elle n'a pu courir si
vite; elle se sera envolée... Quelle terreur que cette femme! quel
danger pour tout le pays!»
Il est certain que la plante effraye. C'est la jusquiame, cruel et
dangereux poison, mais puissant émollient, doux cataplasme sédatif qui
résout, détend, endort la douleur, guérit souvent.
Un autre de ces poisons, la _belladone_, ainsi nommée sans doute par
la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions qui
parfois surviennent dans l'enfantement, qui ajoutent le danger au
danger, la terreur à la terreur de ce suprême moment. Mais quoi! une
main maternelle insinuait ce doux poison[37], endormait la mère et
charmait la porte sacrée; l'enfant, tout comme aujourd'hui, où l'on
emploie le chloroforme, seul opérait sa liberté, se précipitait dans
la vie.
[37] Mme La Chapelle et M. Chaussier ont fort utilement renouvelé
ces pratiques de la vieille médecine populaire. (Pouchet,
_Solanées_, p. 64.)
La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse
homœopathie, qui d'abord dut effrayer; c'était _la médecine à
rebours_, contraire généralement à celle que les chrétiens
connaissaient, estimaient seule, d'après les Arabes et les Juifs.
Comment y arriva-t-on? Sans doute par l'effet si simple du grand
principe satanique _que tout doit se faire à rebours_, exactement à
l'envers de ce que fait le monde sacré. Celui-ci avait l'horreur des
poisons. Satan les emploie, et il en fait des remèdes. L'Église croit
par des moyens spirituels (sacrements, prières) agir même sur les
corps; Satan, au rebours, emploie des moyens matériels pour agir même
sur l'âme; il fait boire l'oubli, l'amour, la rêverie, toute passion.
Aux bénédictions du prêtre il oppose des passes magnétiques, par de
douces mains de femmes, qui endorment les douleurs.
Par un changement de régime, et surtout de vêtement (sans doute en
substituant la toile à la laine), les maladies de la peau perdirent de
leur intensité. La lèpre diminua, mais elle sembla rentrer et produire
des maux plus profonds. Le quatorzième siècle oscilla entre trois
fléaux, l'agitation épileptique, la peste, les ulcérations qui (à en
croire Paracelse) préparaient la syphilis.
Le premier danger n'était pas le moins grand. Il éclata, vers 1350,
d'une effrayante manière par la danse de Saint-Guy, avec cette
singularité qu'elle n'était pas individuelle; les malades, comme
emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main,
formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient, à mourir. Les
regardants riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient
aller, tombaient dans le grand courant, augmentaient le terrible
chœur.
Que serait-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la
lèpre dans sa décadence même?
C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si
cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une
autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe
couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal
fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de
tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était
infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à
l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont
on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son
grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone,
généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes
réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'_herbe aux
sorcières_, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au
poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse,
une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique.
[38] Alors tout nouveau. Il commence au douzième siècle.
Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas _à
rebours_ contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler
la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles
professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de
la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut
possible.
Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas
moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est
pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite
par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût.
Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère,
l'_Anti-Nature_, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des
castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est _noble_,
selon lui, le corps _non noble_,--mais il y a des parties du corps qui
sont _nobles_, et d'autres non, roturières apparemment.--De même, le
ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel
est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et
dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.--Même sottise sur le monde,
et le petit monde de l'homme.
Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre
est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans
cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins
pour lui.
[39] C'est la découverte qui immortalise Claude Bernard.
Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales,
indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans
cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce
qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion
d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son
représentant (maudit depuis Ève), la _Femme_, comme impure. La Vierge,
_exaltée comme vierge_, plus que _comme Notre-Dame_, loin de relever
la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une
scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le
faux.
La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire
immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de
donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de
l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui
donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la
pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être,
de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la
pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler,
annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le
dieu homme naît, renaît éternellement.
La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et
pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel
fait Dieu.
Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence.
Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais.
Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire
du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces
romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la
douleur, souvent battue, soignée jamais.
Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son
confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce
monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour
s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner
malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait,
rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne,
devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son
petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et
d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque
mourir. _La barbare sorcière_ la fit vivre.
X
CHARMES.--PHILTRES
Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que
j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre
fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire
beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut
trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes,
l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui
retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du
seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait
véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des
armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers,
Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel
sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent
les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je
pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais
purent alors devenir d'immenses fêtes populaires.
Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit,
prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un
sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor,
et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit
tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée,
parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et
pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté?
Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement
les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient
chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui
confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les
concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes,
furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.
Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui
demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle
y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la
belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier
lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse
accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle
implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le
rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à
tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d'une haute
dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.
Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux
extrêmes, excessives.
L'orgueilleuse _héritière des fiefs_, qui apporte un trône ou un grand
domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour
d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes.
Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées
fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui,
par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme
féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes
et autres modes effrontées.
Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la
femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus
dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de
_Grisélidis_, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très
sérieux, historique, de _Barbe-Bleue_, en est la forme populaire.
L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa
vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d'un
baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe
pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des
siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme
au-dessous de lui.
Une chose fort remarquable dans le conte touchant de _Grisélidis_,
c'est qu'à travers tant d'épreuves elle ne semble pas avoir l'appui
de la dévotion ni celui d'un autre amour. Elle est évidemment fidèle,
chaste, pure. Il ne lui vient pas à l'esprit de se consoler en aimant
ailleurs.
Des deux femmes féodales, l'_Héritière_, la _Grisélidis_, c'est
uniquement la première qui a ses chevaliers servants, qui préside aux
cours d'amours, qui favorise les amants les plus humbles, les
encourage, qui rend (comme Éléonore) la fameuse décision, devenue
classique en ces temps: «Nul amour possible entre époux.»
De là un espoir secret, mais ardent, mais violent, commence en plus
d'un jeune cœur. Dût-il se donner au diable, il se lancera tête
baissée vers cet aventureux amour. Dans ce château si bien fermé, une
belle porte s'ouvre à Satan. A un jeu si périlleux, entrevoit-on
quelque chance? Non, répondrait la sagesse. Mais si Satan disait:
«Oui?»
Il faut bien se rappeler combien, entre nobles même, l'orgueil féodal
mettait de distance. Les mots trompent. Il y a loin du _chevalier_ au
_chevalier_.
Le chevalier _banneret_, le seigneur qui menait au roi toute une armée
de vassaux, voyait à sa longue table, avec le plus parfait mépris, les
pauvres chevaliers _sans terre_ (mortelle injure du Moyen-âge, comme
on le sait par Jean-_sans-terre_). Combien plus les simples varlets,
écuyers, pages, etc., qu'il nourrissait de ses restes! Assis au bas
bout de la table, tout près de la porte, ils grattaient les plats que
les personnages d'en haut, assis au foyer, leur envoyaient souvent
vides. Il ne tombait pas dans l'esprit du haut seigneur que ceux d'en
bas fussent assez osés pour élever leurs regards jusqu'à leur belle
maîtresse, jusqu'à la fière héritière du fief, siégeant près de sa
mère «sous un chapel de roses blanches.» Tandis qu'il souffrait à
merveille l'amour de quelque étranger, chevalier déclaré de la dame,
portant ses couleurs, il eût puni cruellement l'audace d'un de ses
serviteurs qui aurait visé si haut. C'est le sens de la jalousie
furieuse du sire du Fayel, mortellement irrité, non de ce que sa femme
avait un amant, mais de ce que cet amant était un de ses domestiques,
le châtelain (simple gardien) de son château de Coucy[40].
[40] Je cite de mémoire. Dans cette histoire, tant de fois
répétée, ce n'est pas Coucy, c'est Cabestaing, ménestrel
provençal, qui est page, châtelain ou domestique, comme on
disait, du mari.
Plus l'abîme était profond, infranchissable, ce semble, entre la dame
du fief, la grande héritière, et cet écuyer, ce page, qui n'avait que
sa chemise et pas même son habit qu'il recevait du seigneur,--plus la
tentation d'amour était forte de sauter l'abîme.
Le jeune homme s'exaltait par l'impossible. Enfin, un jour qu'il
pouvait sortir du donjon, il courait à la sorcière et lui demandait un
conseil. Un philtre suffirait-il, un _charme_ qui fascinât? Et si cela
ne suffisait, fallait-il un _pacte_ exprès? Il n'eût point du tout
reculé devant la terrible idée de se donner à Satan.--«On y songera,
jeune homme. Mais remonte. Déjà tu verras que quelque chose est
changé.»
Ce qui est changé, c'est lui. Je ne sais quel espoir le trouble; son
œil baissé, plus profond, creusé d'une flamme inquiète, la laisse
échapper malgré lui. Quelqu'un (on devine bien qui) le voit avant
tout le monde, est touchée, lui jette au passage quelque mot
compatissant... O délire! ô bon Satan! charmante, adorable
sorcière!...
Il ne peut manger ni dormir qu'il n'aille la revoir encore. Il baise
sa main avec respect et se met presque à ses pieds. Que la sorcière
lui demande, lui commande ce qu'elle veut, il obéira. Voulût-elle sa
chaîne d'or, voulût-elle l'anneau qu'il a au doigt (de sa mère
mourante), il les donnerait à l'instant. Mais d'elle-même malicieuse,
haineuse pour le baron, elle trouve une grande douceur à lui porter un
coup secret.
Un trouble vague déjà est au château. Un orage muet, sans éclair ni
foudre, y couve, comme une vapeur électrique sur un marais. Silence,
profond silence. Mais la Dame est agitée. Elle soupçonne qu'une
puissance surnaturelle a agi. Car enfin pourquoi celui-ci, plus qu'un
autre qui est plus beau, plus noble, illustre déjà par des exploits
renommés? Il y a quelque chose là-dessous. Lui a-t-il jeté un sort?
A-t-il employé un charme?... Plus elle se demande cela et plus son
cœur est troublé.
La malice de la sorcière a de quoi se satisfaire. Elle régnait dans le
village. Mais le château vient à elle, se livre, et par le côté où son
orgueil risque le plus. L'intérêt d'un tel amour, pour nous, c'est
l'élan d'un cœur vers son idéal, contre la barrière sociale, contre
l'injustice du sort. Pour la sorcière, c'est le plaisir, âpre,
profond, de rabaisser la haute dame et de s'en venger peut-être, le
plaisir de rendre au seigneur ce qu'il fait à ses vassales, de
prélever chez lui-même, par l'audace d'un enfant, le droit outrageant
d'épousailles. Nul doute que, dans ces intrigues où la sorcière avait
son rôle, elle n'ait souvent porté un fond de haine niveleuse,
naturelle au paysan.
C'était déjà quelque chose de faire descendre la Dame à l'amour d'un
_domestique_. Jehan de Saintré, Chérubin, ne doivent pas faire
illusion. Le jeune serviteur remplissait les plus basses fonctions de
la domesticité. Le valet proprement dit n'existe pas alors, et d'autre
part peu ou point de femmes de service dans les places de guerre. Tout
se fait par ces jeunes mains qui n'en sont pas dégradées. Le service,
surtout corporel, du seigneur et de la dame, honore et relève.
Néanmoins il mettait souvent le noble enfant en certaines situations
assez tristes, prosaïques, je n'oserais dire risibles. Le seigneur ne
s'en gênait pas. La Dame avait bien besoin d'être fascinée par le
diable pour ne pas voir ce qu'elle voyait chaque jour, le bien-aimé en
œuvre malpropre et servile.
C'était le fait du Moyen-âge de mettre toujours en face le très haut
et le très bas. Ce que nous cachent les poèmes, on peut l'entrevoir
ailleurs. Dans ses passions éthérées, beaucoup de choses grossières
sont mêlées visiblement.
Tout ce qu'on sait des charmes et philtres que les sorcières
employaient est très fantasque, et, ce semble, souvent malicieux,
mêlé hardiment des choses par lesquelles on croirait le moins que
l'amour pût être éveillé. Elles allèrent ainsi très loin, sans qu'il
aperçut, l'aveugle, qu'elles faisaient de lui leur jouet.
Ces philtres étaient fort différents. Plusieurs étaient d'excitation,
et devaient troubler les sens, comme ces stimulants dont abusent tant
les Orientaux. D'autres étaient de dangereux (et souvent perfides)
breuvages d'illusion qui pouvaient livrer la personne sans la volonté.
Certains enfin furent des épreuves où l'on défiait la passion, où l'on
voulait voir jusqu'où le désir avide pourrait transposer les sens,
leur faire accepter, comme faveur suprême et comme communion, les
choses les moins agréables qui viendraient de l'objet aimé.
La construction si grossière des châteaux, tout en grandes salles,
livrait la vie intérieure. A peine, assez tard, fit-on, pour se
recueillir et dire les prières, un cabinet, le retrait, dans quelque
tourelle. La dame était aisément observée. A certains jours, guettés,
choisis, l'audacieux, conseillé par sa sorcière, pouvait faire son
coup, modifier la boisson, y mêler le philtre.
Chose pourtant rare et périlleuse. Ce qui était plus facile, c'était
de voler à la Dame telles choses qui lui échappaient, qu'elle
négligeait elle-même. On ramassait précieusement un fragment d'ongle
imperceptible. On recueillait avec respect ce que laissait tomber son
peigne, un ou deux de ses beaux cheveux. On le portait à la sorcière.
Celle-ci exigeait souvent (comme font nos somnambules) tel objet fort
personnel et imbu de la personne, mais qu'elle-même n'aurait pas
donné, par exemple, quelques fils arrachés d'un vêtement longtemps
porté et sali, dans lequel elle eût sué. Tout cela, bien entendu,
baisé, adoré, regretté. Mais il fallait le mettre aux flammes pour en
recueillir la cendre. Un jour ou l'autre, en revoyant son vêtement, la
fine personne en distinguait la déchirure, devinait, mais n'avait
garde de parler et soupirait... Le charme avait eu son effet.
Il est certain que, si la Dame hésitait, gardait le respect du
sacrement, cette vie dans un étroit espace, où l'on se voyait sans
cesse, où l'on était si près, si loin, devenait un véritable supplice.
Lors même qu'elle avait été faible, cependant, devant son mari et
d'autres non moins jaloux, le bonheur sans doute était rare. De là
mainte violente folie du désir inassouvi. Moins on avait l'union, et
plus on l'eût voulue profonde. L'imagination déréglée la cherchait en
choses bizarres, hors nature et insensées. Ainsi, pour créer un moyen
de communication secrète, la sorcière à chacun des deux piquait sur le
bras la figure des lettres de l'alphabet. L'un voulait-il transmettre
à l'autre une pensée, il ravivait, il rouvrait, en les suçant, les
lettres sanglantes du mot voulu. A l'instant, les lettres
correspondantes (dit-on) saignaient au bras de l'autre.
Quelquefois, dans ces folies, on buvait du sang l'un de l'autre, pour
se faire une communion qui, disait-on, mêlait les âmes. Le cœur
dévoré de Coucy que la Dame «trouva si bon, qu'elle ne mangea plus de
sa vie», est le plus tragique exemple de ces monstrueux sacrements de
l'amour anthropophage. Mais quand l'absent ne mourait pas, quand
c'était l'amour qui mourait en lui, la dame consultait la sorcière,
lui demandait les moyens de le lier, le ramener.
Les chants de la magicienne de Théocrite et de Virgile, employés même
au Moyen-âge, étaient rarement efficaces. On tâchait de le ressaisir
par un charme qui paraît aussi imité de l'Antiquité. On avait recours
au gâteau, à la _Confarreatio_, qui, de l'Asie à l'Europe, fut
toujours l'hostie de l'amour. Mais ici on voulait lier plus que
l'âme,--lier la chair, créer l'identification, au point que, mort pour
toute femme, il n'eût de vie que pour une. Dure était la cérémonie.
«Mais, madame, disait la sorcière, il ne faut pas marchander.» Elle
trouvait l'orgueilleuse tout à coup obéissante, qui se laissait
docilement ôter sa robe et le reste. Car il le fallait ainsi.
Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit
courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue
sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une
planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma
mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.--C'est ce
qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau
cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.»
C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien
et romain,--assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne
dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis!
ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de
sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un
trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui
remonte au cœur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et
l'inextinguible désir[41].
[41] J'ai tort de dire inextinguible. On voit que de nouveaux
philtres deviennent souvent nécessaires. Et ici je plains la
Dame. Car cette furieuse sorcière, dans sa malignité moqueuse,
exige que le philtre vienne corporellement de la Dame elle-même.
Elle l'oblige, humiliée, à fournir à son amant une étrange
communion. Le noble faisait aux juifs, aux serfs, aux bourgeois
même (Voy. S. Simon sur son frère), un outrage de certaines
choses répugnantes que la Dame est forcée par la sorcière de
livrer ici comme philtre. Vrai supplice pour elle-même. Mais
d'_elle_, de la grande Dame, tout est reçu à genoux. Voir plus
bas la note tirée de Sprenger.
XI
LA COMMUNION DE RÉVOLTE.--LES SABBATS
LA MESSE NOIRE
Il faut dire _les Sabbats_. Ce mot évidemment a désigné des choses
fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de
descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce
n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de
sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement
abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges
successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.
[42] La moins mauvaise est celle de Lancre. Il est homme
d'esprit. Il est visiblement lié avec certaines jeunes sorcières,
et il dut tout savoir. Son sabbat malheureusement est mêlé et
surchargé des ornements grotesques de l'époque. Les descriptions
du jésuite Del Rio et du dominicain Michaëlis sont des pièces
ridicules de deux pédants crédules et sots. Dans celui de Del
Rio, on trouve je ne sais combien de platitudes, de vaines
inventions. Il y a cependant, au total, quelques belles traces
d'antiquité dont j'ai pu profiter.
On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles,
le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut _un animal
nocturne_, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant
vraiment que de nuit.
Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses
légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses
nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore,
craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui
sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour _Dianom_
(Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les
enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant
Hallequin (Arlequin). On fête exactement la _pervigilium Veneris_ (au
1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius,
pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un
innocent carnaval du serf.
Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la
différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent
inintelligibles. Des _Mystères_ que l'on joue aux portes des églises,
ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le bœuf et l'âne,
etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie
littérature sabbatique).
Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle
furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du
_loup_, de l'_advolé_, de ce _gibier sauvage_, comme l'appellent les
cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans
les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs
(buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour
hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La _Marseillaise_ de ce
temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant
sabbatique:
Nous sommes hommes comme ils sont!
Tout aussi grand cœur nous avons!
Tout autant souffrir nous pouvons!
[43] A la bataille de Courtrai. Voy. aussi Grimm et mes
_Origines_.
Mais la prière du tombeau retombe en 1200. Le pape assis dessus, le
roi assis dessus, d'une pesanteur énorme, ont scellé l'homme. A-t-il
alors sa vie nocturne? D'autant plus. Les vieilles danses païennes
durent être alors plus furieuses. Nos nègres des Antilles, après un
jour horrible de chaleur, de fatigue, allaient bien danser à six
lieues de là. Ainsi le serf. Mais, aux danses, durent se mêler des
gaietés de vengeance, des farces satyriques, des moqueries et des
caricatures du seigneur et du prêtre. Toute une littérature de nuit,
qui ne sut pas un mot de celle du jour, peu même des fabliaux
bourgeois.
Voilà le sens des sabbats avant 1300. Pour qu'ils prissent la forme
étonnante d'une guerre déclarée au Dieu de ce temps-là, il faut bien
plus encore, il faut deux choses; non seulement qu'on descende au fond
du désespoir, mais que _tout respect soit perdu_.
Cela n'arrive qu'au quatorzième siècle, sous la papauté d'Avignon et
pendant le Grand Schisme, quand l'Église à deux têtes ne paraît plus
l'Église, quand toute la noblesse et le roi, honteusement prisonniers
des Anglais, exterminent le peuple pour lui extorquer leur rançon. Les
sabbats ont alors la forme grandiose et terrible de la _Messe noire_,
de l'office à l'envers, où Jésus est défié, prié de foudroyer, s'il
peut. Ce drame diabolique eût été impossible encore au treizième
siècle, où il eût fait horreur. Et, plus tard, au quinzième où tout
était usé et jusqu'à la douleur, un tel jet n'aurait pas jailli. On
n'aurait pas osé cette création monstrueuse. Elle appartient au siècle
de Dante.
Cela, je crois, se fit d'un jet; ce fut l'explosion d'une furie de
génie, qui monta l'impiété à la hauteur des colères populaires. Pour
comprendre ce qu'elles étaient, ces colères, il faut se rappeler que
ce peuple, élevé par le clergé lui-même dans la croyance et la foi du
miracle, bien loin d'imaginer la fixité des lois de Dieu, avait
attendu, espéré un miracle pendant des siècles, et jamais il n'était
venu. Il l'appelait en vain, au jour désespéré de sa nécessité
suprême. Le ciel dès lors lui parut comme l'allié de ses bourreaux
féroces, et lui-même féroce bourreau.
De là la _Messe noire_ et la _Jacquerie_.
Dans ce cadre élastique de la _Messe noire_ purent se placer ensuite
mille variantes de détail; mais il est fortement construit, et, je
crois, fait d'une pièce.
J'ai réussi à retrouver ce drame en 1857 (_Hist. de France_). Je l'ai
recomposé en ses quatre actes, chose peu difficile. Seulement, à cette
époque, je lui ai trop laissé des ornements grotesques que le Sabbat
reçut aux temps modernes, et n'ai pas précisé assez ce qui est du
vieux cadre, si sombre et si terrible.
Ce cadre est daté fortement par certains traits atroces d'un âge
maudit,--mais aussi par la place dominante qu'y tient la Femme,--grand
caractère du quatorzième siècle.
C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y
règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs
alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore
plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint
Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de
la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la
légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur,
pendant qu'elle va voir son amant).
Au plus haut, au plus bas, la Femme.--Béatrix est au ciel, au milieu
des étoiles, pendant que Jean de Meung, au _Roman de la Rose_, prêche
la communauté des femmes.--Pure, souillée, la Femme est partout. On en
peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du
monde?--Le Tout.»
Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la
féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix
stérile, et qui meurt jeune.
Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour
prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.
La _Messe noire_, dans son premier aspect, semblerait être cette
rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat
remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est
l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le
Dieu même?
Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du
peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la
Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles _Coutumes_
(Voy. mes _Origines_). Il n'aurait pas donné à la Femme la place
dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.
Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut
l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière
l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle
son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans
illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice,
ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par
lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le
massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un
évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser
peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le
danger même. La sorcière peut hasarder tout.
Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu
nature,--c'est le sens de la _Messe noire_.
L'autel était dressé au grand serf Révolté, _Celui à qui on a fait
tort_, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a
créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces
titres que l'honoraient les _Lucifériens_, ses adorateurs, et (selon
une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.
Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour
la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour.
La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés,
recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant
crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande
puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du
soir.
Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux
dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part,
la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;--d'autre part, vers
le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel.
J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des
feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur
fantastique.
Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir
et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été
Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape.
Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient
que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où
semblait absorbé l'éternel Exilé[44].
[44] Ceci est de Del Rio, mais n'est pas, je crois, exclusivement
espagnol. C'est un trait antique et marqué de l'inspiration
primitive. Les facéties viennent plus tard.
_Premier acte._--L'_Introït_ magnifique que le christianisme prit à
l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait
sous les colonnades, entrait au sanctuaire),--le vieux dieu, revenu,
le reprenait pour lui. Le _lavabo_, de même, emprunté aux
purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit
d'antiquité.
Sa prêtresse est toujours _la vieille_ (titre d'honneur); mais elle
peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept
ans, jolie, horriblement cruelle.
La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente
ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond,
tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au
hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux.
Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes,
les violettes de la mort.
«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.
«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et
du violent (du prêtre, du seigneur).»
Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le
baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans
réserve, pudeur, dignité, volonté,--avec cette aggravation outrageante
au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».
[45] On lui suspendait au bas du dos un masque ou second visage.
Lancre, _Inconstance_, p. 68.
A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme
autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se
donne à lui, siège un moment sur lui, comme la _Delphica_ au trépied
d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation
simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors
elle est l'autel vivant.
L'_Introït_ est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au
rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici,
dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.
Pour gardien de la paix, chacun a une femme. Sans femme on ne peut
être admis. Parente ou non, épouse ou non, vieille, jeune, il faut
une femme.
Quelles boissons circulaient? hydromel? bière? vin? Le cidre capiteux
ou le poiré? (Tous deux ont commencé au douzième siècle.)
Les breuvages d'illusion, avec leur dangereux mélange de belladone,
paraissaient-ils déjà à cette table? Non pas certainement. Les enfants
y étaient. D'ailleurs, l'excès du trouble eût empêché la danse.
Celle-ci, danse tournoyante, la fameuse _ronde du Sabbat_, suffisait
bien pour compléter ce premier degré de l'ivresse. Ils tournaient dos
à dos, les bras en arrière, sans se voir; mais souvent les dos se
touchaient. Personne peu à peu ne se connaissait bien, ni celle qu'il
avait à côté. La vieille alors n'était plus vieille. Miracle de Satan.
Elle était femme encore, et désirable, confusément aimée.
_Deuxième acte._--Au moment où la foule, unie dans ce vertige, se
sentait un seul corps, et par l'attrait des femmes, et par je ne sais
quelle vague émotion de fraternité, on reprenait l'office au _Gloria_.
L'autel, l'hostie apparaissait. Quels? La Femme elle-même. De son
corps prosterné, de sa personne humiliée, de la vaste soie noire de
ses cheveux, perdus dans la poussière, elle (l'orgueilleuse
Proserpine) elle s'offrait. Sur ses reins, un démon officiait, disait
le _Credo_, faisait l'offrande[46].
[46] Ce point si grave que la femme était autel elle-même, et
qu'on officiait sur elle, nous est connu par le procès de la
Voisin, que M. Ravaisson aîné a publié avec les autres _Papiers
de la Bastille_. Dans ces imitations, récentes, il est vrai, du
Sabbat, qu'on fit pour amuser les grands seigneurs de la cour de
Louis XIV, on reproduisit sans nul doute les formes antiques et
classiques du Sabbat primitif, même en tel point qui avait pu
être abandonné dans les temps intermédiaires.
Cela fut plus tard immodeste. Mais alors, dans les calamités du
quatorzième siècle, aux temps terribles de la Peste noire et de tant
de famines, aux temps de la Jacquerie et des brigandages exécrables
des Grandes-Compagnies,--pour ce peuple en danger, l'effet était plus
que sérieux. L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si
elle était surprise. La sorcière risquait extrêmement, et vraiment,
dans cet acte audacieux, elle donnait sa vie. Bien plus elle
affrontait un enfer de douleurs, de telles tortures, qu'on ose à peine
le dire. Tenaillée et rompue, les mamelles arrachées, la peau
lentement écorchée (comme on le fit à l'évêque sorcier de Cahors),
brûlée à petit feu de braise, et membre à membre, elle pouvait avoir
une éternité d'agonie.
Tous, à coup sûr, étaient émus quand, sur la créature dévouée,
humiliée, qui se donnait, on faisait la prière, et l'offrande pour la
récolte. On présentait du blé à l'_Esprit de la terre_ qui fait
pousser le blé. Des oiseaux envolés (du sein de la Femme sans doute)
portaient au _Dieu de liberté_ le soupir et le vœu des serfs. Que
demandaient-ils? Que nous autres, leurs descendants lointains, nous
fussions affranchis[47].
[47] Cette offrande charmante du blé et des oiseaux est
particulière à la France. (Jaquier, _Flagellans_, 51. Soldan,
225.) En Lorraine et sans doute en Allemagne, on offrait des
bêtes noires: le chat noir, le bouc noir, le taureau noir.
Quelle hostie distribuait-elle? Non l'hostie de risée, qu'on verra aux
temps d'Henri IV, mais, vraisemblablement, cette _confarreatio_ que
nous avons vue dans les philtres, l'hostie d'amour, un gâteau cuit sur
elle, sur la victime qui demain pouvait elle-même passer par le feu.
C'était sa vie, sa mort, que l'on mangeait. On y sentait déjà sa chair
brûlée.
En dernier lieu, on déposait sur elle deux offrandes qui semblaient de
chair, deux simulacres: celui du _dernier mort_ de la commune, celui
du _dernier né_. Ils participaient au mérite de la femme autel et
hostie, et l'assemblée (fictivement) communiait de l'un et de
l'autre.--Triple hostie, toute humaine. Sous l'ombre vague de Satan,
le peuple n'adorait que le peuple.
C'était là le vrai sacrifice. Il était accompli. La Femme, s'étant
donnée à manger à la foule, avait fini son œuvre. Elle se relevait,
mais ne quittait la place qu'après avoir fièrement posé et comme
constaté la légitimité de tout cela par l'appel à la foudre, un défi
provoquant au Dieu destitué.
En dérision des mots: _Agnus Dei_, etc., et de la rupture de l'hostie
chrétienne, elle se faisait apporter un crapaud habillé et le mettait
en pièces. Elle roulait ses yeux effroyablement, les tournait vers le
ciel, et, décapitant le crapaud, elle disait ces mots singuliers: «Ah!
_Philippe_[48], si je te tenais, je t'en ferais autant!»
[48] Lancre, 136. Pou
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