Histoire de la Guerre de Trente Ans
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Title: Histoire de la Guerre de Trente Ans
Author: Friedrich Schiller
Commentator: Henri Schmidt
Translator: Adolphe Regnier
Release date: November 17, 2012 [eBook #41385]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS ***
SCHILLER
HISTOIRE
DE LA
GUERRE DE TRENTE ANS
TRADUCTION FRANÇAISE
PAR AD. REGNIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1881
COULOMMIERS.--IMPRIMERIE PAUL BRODARD
NOTICE SUR SCHILLER
Schiller naquit en 1759, à Marbach, en Würtemberg, et mourut le 9 mai
1805 à Weimar. Parmi ses biographies, celle de Scherr, _Schiller und
seine Zeit_, est une des meilleures[1]. Quelle différence, entre sa vie
et celle de Goethe, son émule et son ami! Mais toutes les difficultés
accumulées devant lui, loin d'arrêter son génie, en hâtèrent l'essor. Le
duc de Würtemberg eut beau le forcer à se faire chirurgien militaire; il
eut beau lui défendre de s'occuper de philosophie et de poésie: Schiller
persévéra. «Chassez le naturel, il revient au galop.»
[1] Leipzig, chez Wigand, 1859.
Le jeune poëte s'enfuit de son pays pour échapper à son tyrannique
protecteur. Déjà il s'était fait mettre aux arrêts pour être allé
assister à Mannheim à la représentation de ses _Brigands_ (1781). Ses
autres tragédies sont la _Conjuration de Fiesque_, _Intrigue et Amour_,
_Don Carlos_, la _Trilogie de Wallenstein_, _Marie Stuart_, la _Pucelle
d'Orléans_, et son chef-d'oeuvre _Guillaume Tell_. Sa première pièce fit
une sensation prodigieuse en Allemagne; plus d'un jeune homme, voulant
en imiter le héros, Charles Moor, déclara comme lui la guerre à la
société existante et alla vivre dans les forêts. Mais plus se calmait en
Schiller le feu de la jeunesse, plus son goût et son génie s'épurèrent.
Ne pouvant analyser ici ses oeuvres dramatiques, nous renverrons nos
élèves à l'_Allemagne_ de Mme de Stael[2], aux traductions en vers
français de M. Braun, et à la thèse que notre regrettable ami, M.
Blanchet[3], ancien élève de l'École normale, professeur de rhétorique
au lycée de Strasbourg, a soutenue, en 1855, devant la Faculté des
lettres de Paris: il y a développé cette pensée de M. Saint-Marc
Girardin[4], qu'il a prise pour épigraphe de son opuscule: «Schiller
est, selon moi, le plus dramatique de tous les poëtes allemands.
Cependant, ses drames ont besoin d'un commentaire, parce qu'ils
renferment toujours quelque pensée profonde que le poëte a voulu mettre
en relief.»
[2] Chapitres XVII à XX de la seconde partie.
[3] Mort, à trente-huit ans, en 1861. Auteur d'une excellente étude
sur le _Faust_ de Goethe.
[4] _Cours de littérature dramatique_, 20.
Schiller n'est pas placé moins haut comme poëte lyrique. Mais à ses
poésies lyriques aussi on peut appliquer ce que M. Saint-Marc Girardin
a dit de ses drames; il ne sait pas, comme Goethe, dans le _Pêcheur_,
dans le _Roi de Thulé_, reproduire le ton simple de la vieille ballade;
sa poésie est savante, je dirais presque _artificielle_, pour me servir
de la distinction si vraie, faite d'abord par Herder. On y voit le
poëte, tandis que chez Goethe il s'efface. Ce n'en sont pas moins
d'admirables poëmes que la _Cloche_, le _Plongeur_, la _Caution_,
_Rodolphe de Habsbourg_, les _Grues d'Ibycus_, l'_Anneau de Polycrate_,
le _Lot du poëte_, _Hector et Andromaque_; pas une anthologie n'omet de
les citer.
En philosophie, Schiller est élève de Kant. Il passa plusieurs années à
se pénétrer des doctrines si élevées de la _Critique de la raison pure_
et de la _Critique du jugement_; ce dernier ouvrage renferme
l'esthétique du philosophe de Koenigsberg. C'est dans ces études
évidemment qu'il faut chercher l'origine du caractère philosophique de
toutes ses oeuvres. Il appliqua surtout les principes de son illustre
maître dans ses _Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme_.
Schiller fut quelque temps professeur d'histoire à Iéna. De là ses
travaux historiques[5]. Pourtant il s'y livrait encore dans un autre
but; c'étaient souvent des études préliminaires pour ses tragédies. Les
choeurs de la _Fiancée de Messine_, la traduction métrique du deuxième
livre de l'_Énéide_ et celle de la _Phèdre_ de Racine, prouvent à quel
point il avait saisi les beautés des choeurs grecs, celles de Virgile et
de notre grand tragique. Dans les vers lyriques de la _Fiancée_ respire
le souffle de Sophocle et d'Eschyle.
[5] Nous citons plus loin les deux principaux.
Comme Klopstock, l'auteur de la _Messiade_, Schiller, en 1792, fut nommé
citoyen français par l'Assemblée nationale. Mais le diplôme, portant
cette suscription: _Au sieur Gille, publiciste allemand_, ne lui parvint
qu'en 1798.
NOTICE
SUR
L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS
Depuis bien longtemps, la _Guerre de Trente ans_, de Schiller, est un
livre classique en France. Nous allons montrer, aussi succinctement que
possible, qu'il mérite bien d'être mis entre les mains de la jeunesse de
nos écoles. Et que cette démonstration au moins ne paraisse pas hors de
propos. C'est qu'en Allemagne, depuis quelque temps, on a soulevé la
question: Schiller est-il ou n'est-il pas historien? La question est
grave, on le voit, et vaut bien la peine qu'on en dise quelque chose,
d'autant plus que la plupart des critiques allemands répondent
négativement. Voyons donc ce qu'il faut en penser. Schiller, en effet,
après ce que l'histoire est devenue de nos jours, ne peut plus guère
prétendre à ce titre. A quels travaux, à quelles patientes recherches ne
se livrent pas les grands historiens contemporains de l'Allemagne,
avant de prendre la plume? Nous parlons des Mommsen, des Ranke, des
Gervinus. Ils remontent d'abord aux sources, ils fouillent dans la
poussière des bibliothèques et des chancelleries, ils recueillent et
déchiffrent des inscriptions, et, sans jamais lâcher la bride à leur
imagination, ils cherchent à nous donner, de l'époque qu'ils décrivent
ou qu'ils racontent, l'idée la plus exacte, la plus conforme à la
vérité. De même chez nous ont fait les Thierry, les Guizot, les
Villemain et les Thiers. Mais tel n'a pas été le procédé suivi par
Schiller. En quelques mois il avait non-seulement rassemblé les
matériaux de son livre, mais écrit son livre. Il ne cite jamais les
sources; il l'avait fait parcimonieusement pour sa première oeuvre
historique, la _Défection des Pays-Bas_; ici, on ne sait pas où il
puise. Et où paraît d'abord la _Guerre de Trente ans_? Dans l'_Almanach
des dames de Goeschen_ (1791-1793). Est-ce bien là la place d'une oeuvre
historique sérieuse? Puis on cite de lui certains mots malheureux sur sa
manière de concevoir l'histoire. Dans une lettre à Caroline de Beulwitz
(10 décembre 1788), nous trouvons les passages suivants, que nous
citerons dans la langue originale: «Ich werde immer eine schlechte
Quelle für einen künftigen Geschichtsforscher sein, der das Unglück hat,
sich an mich zu wenden... Die Geschichte ist überhaupt nur ein Magazin
für meine Phantasie, und die Gegenstände müssen sich gefallen lassen,
was sie unter meinen Händen werden[6].»
[6] Janssen, _Schiller als Historiker_, p. 11. Fribourg en Brisgau,
1863.
Est-ce donc là sérieusement un livre classique? Eh bien, nous répondons
hardiment oui, et voici nos raisons. D'abord, quoi qu'en puisse dire
Niebuhr[7], le style de Schiller est excellent. N'est-ce pas là un point
essentiel pour des élèves qui cherchent un modèle de la bonne prose
allemande? Ce sera toujours un des mérites immortels de Schiller d'avoir
le premier écrit l'histoire d'une manière attrayante. Ensuite, au point
de vue même des faits, nous ne croyons pas que l'on puisse reprocher à
Schiller des faussetés ou des erreurs graves. Il connaissait la guerre
de Trente ans; il l'avait étudiée, dans des travaux de seconde main,
soit; elle l'avait vivement intéressé; dès le début, il y voyait la
matière d'un drame. Le reproche le plus sérieux que l'on puisse lui
faire, c'est d'avoir écourté la fin, le cinquième livre, la période
française en un mot. Déjà Duvau en fait la remarque dans la _Biographie
universelle_ de Michaud. Nous souscrirons donc volontiers au reproche
que lui adresse M. Filon[8] d'avoir tenu trop peu de compte des
victoires de Condé. Mais pour Schiller, qui ne voyait dans l'histoire
que des matériaux pour ses drames, quel intérêt pouvait avoir encore
cette guerre, une fois que ses deux héros principaux, Gustave-Adolphe et
Wallenstein, avaient disparu de la scène?
[7] Janssen, p. 125.
[8] Dans le _Magasin de librairie_. La France et l'Autriche au
dix-septième siècle.--1859. Juillet, août, septembre.
Où il faut peut-être le plus se défier de lui, c'est dans l'appréciation
des faits et des personnages; mais ce n'est là qu'un petit inconvénient:
même erronée, la manière de voir d'un Schiller a toujours son prix. Du
reste, il a répondu lui-même à presque tous les reproches qu'on lui a
adressés. Les voici en substance: Il a trop vu une guerre de religion
dans ce qui était avant tout une guerre politique. Il peint trop en beau
le vainqueur de Lützen. Il est allé trop loin dans ses attaques contre
Tilly et Ferdinand. Eh bien! qu'on lise, à la fin du livre III, les
considérations dont il fait suivre la mort de Gustave-Adolphe, et l'on
verra qu'il ne le croyait pas aussi désintéressé qu'on veut bien le
dire. Il est bien convaincu qu'il avait des projets de conquête en
Allemagne: et il croit que sa mort vint à propos pour empêcher la guerre
d'éclater entre lui et ses alliés; «enfin, dit-il, le plus grand service
qu'il pût rendre à la liberté de l'Empire allemand, ce fut de mourir.»
S'il est sévère pour Tilly, l'impitoyable vainqueur de Magdebourg, sans
méconnaître ses talents comme général, n'est-il pas plein de réserve
quand il s'agit du duc de Lauenbourg, François-Albert, que la voix
publique accusait de complicité dans la mort du roi de Suède? Après
avoir exposé tout ce qui a pu justifier ces soupçons, ne termine-t-il
pas par ces belles paroles: «Mais ici, plus que partout ailleurs, il
s'agit d'appliquer la maxime que, là où le cours naturel des choses
suffit pleinement pour expliquer les événements, il ne faut pas
déshonorer la dignité de la nature humaine par une accusation morale.»
Quant à Wallenstein, voici ce qu'en dit M. Filon, à la page 328 de son
article III: «La culpabilité de Wallenstein est encore un problème pour
l'histoire. Qu'il ait été ambitieux, toute sa vie le prouve assez. Que,
dans ses négociations comme dans ses guerres, il ait toujours consulté
son intérêt particulier plus que celui de son maître; qu'il ait même
rêvé la couronne de Bohême et qu'il ait espéré l'obtenir à l'aide des
puissances étrangères, c'est ce dont on ne peut guère douter. Mais ce
qui n'est point prouvé, c'est qu'il ait conspiré, comme on l'en a
accusé, la mort de l'empereur et la ruine de la maison d'Autriche.
Schiller, qui cherchait surtout un drame dans cette catastrophe, a
accueilli sans examen les accusations portées contre le duc de
Friedland; mais les travaux de la critique moderne en Allemagne, ont
rétabli la vérité. Le crime de trahison, qui fut le prétexte de
l'assassinat, n'a été établi par aucun acte authentique. Les papiers
originaux n'ont jamais été produits, et la cour de Vienne fut réduite à
dire que les conjurés les avaient brûlés.» Évidemment, M. Filon ne peut
avoir songé qu'au Wallenstein que Schiller a peint dans son drame. Car,
à la fin du quatrième livre de son histoire, Schiller dit positivement
la même chose que M. Filon.
Ainsi, nous le répétons, nous sommes persuadés que le livre de Schiller
peut remplir, entre les mains de nos élèves, un double but et leur être
doublement utile: d'abord, en leur offrant, dans la langue qu'ils
étudient, un modèle de style, tout aussi bien que le _Charles XII_ de
Voltaire leur en offre un dans la leur; ensuite, en leur présentant un
tableau vrai et animé de cette grande guerre de la première moitié du
XVIIe siècle, qui eut des conséquences si fécondes pour la plupart des
États de l'Europe.
SCHMIDT.
ARGUMENT ANALYTIQUE
DE LA GUERRE DE TRENTE ANS
PREMIER LIVRE.
INTRODUCTION.--Conséquences générales de la Réformation.--Révolte de
Matthias.--L'empereur lui cède l'Autriche et la Hongrie.--Matthias
reconnu roi de Bohême.--L'électeur de Cologne abjure le
catholicisme.--Suites de cette abjuration.--L'électeur
palatin.--Querelle de la succession de Juliers.--Vues et desseins du
roi de France Henri IV.--Formation de l'Union.--La Ligue.--Mort de
l'empereur Rodolphe.--Matthias lui succède.--Troubles en
Bohême.--Guerre civile.--Ferdinand extirpe le protestantisme en
Styrie.--Les Bohêmes se choisissent pour roi l'électeur palatin,
Frédéric V.--Frédéric accepte la couronne de Bohême.--Bethlen Gabor,
prince de Transylvanie, envahit l'Autriche.--Le duc de Bavière et
les princes de la Ligue embrassent la cause de Ferdinand.--L'Union
prend les armes pour Frédéric.--Bataille de Prague et soumission
totale de la Bohême.
DEUXIÈME LIVRE.
Situation de l'Empire.--De l'Europe.--Mansfeld.--Christian, duc de
Brunswick.--Wallenstein lève à ses frais une armée
impériale.--Défaite du roi de Danemark.--Mort de Mansfeld.--Édit de
restitution de 1628.--Diète de
Ratisbonne.--Négociations.--Wallenstein est dépouillé de son
commandement.--Gustave-Adolphe.--L'armée suédoise.--Gustave-Adolphe
prend congé des états de Suède à Stockholm.--Invasion des
Suédois.--Leurs progrès en Allemagne.--Le comte Tilly prend le
commandement des troupes impériales.--Traité avec la
France.--Congrès de Leipzig.--Siége et sac de Magdebourg.--Constance
du landgrave de Cassel.--Jonction des Saxons et des
Suédois.--Bataille de Leipzig.--Conséquences de la victoire.
TROISIÈME LIVRE.
Situation de Gustave-Adolphe après la bataille de Leipzig.--Ses
progrès.--Invasion de la Lorraine par les Français.--Prise de
Francfort.--Capitulation de Mayence.--Tilly reçoit de Maximilien
l'ordre de couvrir la Bavière.--Gustave-Adolphe franchit le
Lech.--Défaite et mort de Tilly.--Gustave s'empare de
Munich.--Invasion de la Bohême et prise de Prague par l'armée
saxonne.--Détresse de l'empereur.--Triomphe secret de
Wallenstein.--Il veut s'associer à Gustave-Adolphe.--Il reprend son
commandement.--Jonction de Wallenstein et des Bavarois.--Défense de
Nuremberg par Gustave-Adolphe.--Il attaque les retranchements de
Wallenstein.--Il entre en Saxe; marche au secours de l'électeur de
Saxe; s'avance contre Wallenstein.--Bataille de Lützen.--Mort de
Gustave-Adolphe.--Situation de l'Allemagne après la bataille de
Lützen.
QUATRIÈME LIVRE.
La France et la Suède resserrent leur alliance.--Oxenstiern prend la
direction des affaires.--Mort de l'électeur palatin.--Révolte des
officiers suédois.--Prise de Ratisbonne par le duc
Bernard.--Wallenstein entre en Silésie.--Ses projets de
trahison.--L'armée l'abandonne.--Il se retire à Égra.--Ses complices
mis à mort.--Fin de Wallenstein.--Portrait de Wallenstein.
CINQUIÈME LIVRE.
Bataille de Noerdlingen--La France entre dans une alliance contre
l'Autriche.--Paix de Prague.--La Saxe prend parti pour
l'empereur.--Bataille de Wittstock gagnée par les Suédois.--Bataille
de Rheinfelden gagnée par Bernard, duc de Weimar.--Prise de Brisach
par Bernard.--Sa mort.--Mort de Ferdinand II.--Ferdinand III lui
succède.--Retraite fameuse de Banner en Poméranie.--Ses succès.--Sa
mort.--Torstensohn prend le commandement.--Mort de Richelieu et de
Louis XIII.--Victoire des Suédois à Jankowitz.--Défaite des Français
à Fribourg.--Bataille de Noerdlingen gagnée par Turenne et
Condé.--Wrangel commande l'armée suédoise; Mélander, l'armée de
l'empereur.--L'électeur de Bavière rompt l'armistice. Il adopte à
l'égard de l'empereur la même politique que la France à l'égard des
Suédois.--La cavalerie de l'armée du duc de Weimar passe aux
Suédois.--Prise de la ville neuve de Prague par Koenigsmark ou
dernière action d'éclat de la guerre de Trente ans.
HISTOIRE
DE LA
GUERRE DE TRENTE ANS
PREMIÈRE PARTIE
LIVRE PREMIER
Depuis l'époque où la guerre de religion commença en Allemagne, jusqu'à
la paix de Westphalie, il ne s'est passé presque rien d'important et de
mémorable dans le monde politique de l'Europe, où la réformation n'ait
eu la part principale. Tous les grands événements qui eurent lieu dans
cette période se rattachent à la réforme religieuse, si même ils n'y
prennent leur source; et, plus ou moins, directement ou indirectement,
les plus grands États, comme les plus petits, en ont éprouvé
l'influence.
La maison d'Espagne n'employa guère son énorme puissance qu'à combattre
les nouvelles opinions ou leurs adhérents. C'est par la réformation que
fut allumée la guerre civile qui, sous quatre règnes orageux, ébranla la
France jusque dans ses fondements, attira les armes étrangères dans le
coeur de ce royaume, et en fit, pendant un demi-siècle, le théâtre des
plus déplorables bouleversements. C'est la réformation qui rendit le
joug espagnol insupportable aux Pays-Bas; c'est elle qui éveilla chez ce
peuple le désir et le courage de s'en délivrer, et lui en donna, en
grande partie, la force. Dans tout le mal que Philippe II voulut faire à
la reine Élisabeth d'Angleterre, son seul but fut de se venger de ce
qu'elle protégeait contre lui ses sujets protestants et s'était mise à
la tête d'un parti religieux qu'il s'efforçait d'anéantir. En Allemagne,
le schisme dans l'Église eut pour conséquence un long schisme politique,
qui livra, il est vrai, ce pays à la confusion durant plus d'un siècle,
mais qui éleva en même temps un rempart durable contre la tyrannie. Ce
fut en grande partie la réformation qui la première fit entrer les
royaumes du Nord, la Suède et le Danemark dans le système européen,
parce que leur accession fortifiait l'alliance protestante, et que cette
alliance leur était à eux-mêmes indispensable. Des États qui,
auparavant, existaient à peine les uns pour les autres, commencèrent à
avoir, grâce à la réformation, un point de contact important, et à
s'unir entre eux par des liens tout nouveaux de sympathie politique. De
même que la réformation changea les rapports de citoyen à citoyen, et
ceux des souverains avec leurs sujets, de même des États entiers
entrèrent, par son influence, dans des relations nouvelles les uns avec
les autres; et ainsi, par une marche singulière des choses, il fut
réservé à la division de l'Église d'amener l'union plus étroite des
États entre eux. A la vérité, cette commune sympathie politique
s'annonça d'abord par un effet terrible et funeste: par une guerre de
trente ans, guerre dévastatrice, qui, du milieu de la Bohême jusqu'à
l'embouchure de l'Escaut, des bords du Pô jusqu'à ceux de la mer
Baltique, dépeupla des contrées, ravagea les moissons, réduisit les
villes et les villages en cendres; par une guerre où les combattants par
milliers trouvèrent la mort, et qui éteignit, pour un demi-siècle, en
Allemagne l'étincelle naissante de la civilisation, et rendit à
l'ancienne barbarie ses moeurs, qui commençaient à peine à s'améliorer.
Mais l'Europe sortit affranchie et libre de cette épouvantable guerre,
dans laquelle, pour la première fois, elle s'était reconnue pour une
société d'États unis entre eux; et la sympathie réciproque des États,
qui ne date, à proprement parler, que de cette guerre, serait déjà un
assez grand avantage pour réconcilier le cosmopolite avec les horreurs
qui la signalèrent. La main du travail a effacé insensiblement les
traces funestes de la guerre, mais les suites bienfaisantes qui en
découlèrent subsistent toujours. Cette même sympathie générale des
États, qui fit ressentir à la moitié de l'Europe le contre-coup des
événements de la Bohême, veille aujourd'hui au maintien de la paix qui a
terminé cette lutte. Comme, du fond de la Bohême, de la Moravie et de
l'Autriche, les flammes de la dévastation s'étaient frayé une route pour
embraser l'Allemagne, la France, la moitié de l'Europe, de même, du sein
de ces derniers États, le flambeau de la civilisation s'ouvrira un
passage pour éclairer ces autres contrées.
Tout cela fut l'oeuvre de la religion. Elle seule rendit tout possible;
mais il s'en fallut beaucoup que tout se fît pour elle et à cause
d'elle. Si l'intérêt particulier, si la raison d'État ne s'étaient
promptement unis avec elle, jamais la voix des théologiens et celle du
peuple n'auraient trouvé des princes si empressés, ni la nouvelle
doctrine de si nombreux, si vaillants et si fermes défenseurs. Une
grande part de la révolution ecclésiastique revient incontestablement à
la force victorieuse de la vérité, ou de ce qui était confondu avec la
vérité. Les abus de l'ancienne Église, l'absurdité de plusieurs de ses
doctrines, ses prétentions excessives devaient nécessairement révolter
des esprits déjà gagnés par le pressentiment d'une lumière plus pure, et
les disposer à embrasser la réforme. Le charme de l'indépendance, la
riche proie des bénéfices ecclésiastiques devaient faire convoiter aux
princes un changement de religion, et sans doute n'ajoutaient pas peu de
force à leur conviction intime; mais la raison d'État pouvait seule les
déterminer. Si Charles-Quint, dans l'ivresse de sa fortune, n'avait
porté atteinte à l'indépendance des membres de l'Empire, il est peu
probable qu'une ligue protestante se fût armée pour la liberté de
religion. Sans l'ambition des Guises, jamais les calvinistes français
n'auraient vu à leur tête un Condé, un Coligny; sans l'imposition du
dixième et du vingtième denier, jamais le siége de Rome n'aurait perdu
les Provinces-Unies. Les princes combattirent pour leur défense ou leur
agrandissement; l'enthousiasme religieux recruta pour eux des armées et
leur ouvrit les trésors de leurs peuples. La multitude, lorsqu'elle
n'était pas attirée sous leurs drapeaux par l'espoir du butin, croyait
répandre son sang pour la vérité, quand elle le versait pour l'intérêt
des monarques.
Heureuses, cependant, les nations, que leur intérêt se trouvât cette
fois étroitement lié à celui de leurs princes! C'est à ce hasard
seulement qu'elles doivent leur délivrance de Rome. Heureux aussi les
princes que le sujet, en combattant pour leur cause, combattît en même
temps pour la sienne! A l'époque dont nous écrivons l'histoire, aucun
monarque d'Europe n'était assez absolu pour pouvoir se mettre au-dessus
du voeu de ses sujets, dans l'exécution de ses desseins politiques. Mais
que de peine pour gagner à ses vues la bonne volonté de son peuple et la
rendre agissante! Les plus pressants motifs empruntés à la raison d'État
ne trouvent que froideur chez les sujets, qui les comprennent rarement
et s'y intéressent plus rarement encore. L'unique ressource d'un prince
habile est alors de lier l'intérêt du cabinet à quelque autre intérêt
qui touche de plus près le peuple, s'il en existe un de cette nature, ou
de le faire naître, s'il n'existe pas.
Telle fut la position d'une grande partie des princes qui prirent fait
et cause pour la réforme. Par un singulier enchaînement des choses, il
fallut que le schisme de l'Église coïncidât avec deux circonstances
politiques, sans lesquelles il aurait eu, selon les apparences, un tout
autre développement. C'était, d'une part, la prépondérance soudaine de
la maison d'Autriche, qui menaçait la liberté de l'Europe; de l'autre,
le zèle actif de cette famille pour l'ancienne religion. La première de
ces deux causes éveilla les princes; la seconde arma les peuples pour
eux.
L'abolition d'une juridiction étrangère dans leurs États, l'autorité
suprême dans les affaires ecclésiastiques, une digue opposée à
l'écoulement des deniers envoyés à Rome, enfin la riche dépouille des
bénéfices ecclésiastiques, étaient des avantages propres à séduire
également tous les souverains: pourquoi, demandera-t-on peut-être,
firent-ils moins d'impression sur les princes de la maison d'Autriche?
Qui empêcha cette maison, et surtout la branche allemande, de prêter
l'oreille aux pressantes invitations d'un si grand nombre de ses
sujets, et de s'enrichir, à l'exemple d'autres souverains, aux dépens
d'un clergé sans défense? Il est difficile de se persuader que la
croyance à l'infaillibilité de l'Église romaine ait eu plus de part à la
pieuse fidélité de cette maison, que la croyance contraire n'en eut à
l'apostasie des princes protestants. Plusieurs motifs concoururent à
faire des princes autrichiens les soutiens de la papauté. L'Espagne et
l'Italie, d'où l'Autriche tirait une grande partie de ses forces,
avaient pour le siége de Rome cet aveugle dévouement qui distingua, en
particulier, les Espagnols dès le temps de la domination des Goths. La
moindre tendance vers les doctrines abhorrées de Luther et de Calvin
aurait enlevé irrévocablement au monarque d'Espagne les coeurs de ses
sujets; la rupture avec la papauté pouvait lui coûter son royaume: un
roi d'Espagne devait être un prince orthodoxe ou descendre du trône. Ses
États d'Italie lui imposaient la même contrainte: il devait peut-être
les ménager plus encore que ses Espagnols, parce qu'ils supportaient
avec une extrême impatience le joug étranger, et qu'ils pouvaient le
secouer plus aisément. D'ailleurs, ces États lui donnaient la France
pour rivale et le chef de l'Église pour voisin: motifs assez puissants
pour le détourner d'un parti qui détruisait l'autorité du pape, et pour
qu'il s'efforçât de gagner le pontife romain par le zèle le plus actif
pour l'ancienne religion.
A ces considérations générales, également importantes pour tout roi
d'Espagne, s'ajoutèrent pour chacun d'eux en particulier des raisons
particulières. Charles-Quint avait en Italie un dangereux rival dans le
roi de France, qui aurait vu ce pays se jeter dans ses bras, à l'instant
même où Charles se serait rendu suspect d'hérésie. Précisément pour les
projets qu'il poursuivait avec le plus de chaleur, la défiance des
catholiques et une querelle avec l'Église lui auraient créé les plus
grands obstacles. Quand Charles-Quint eut à se prononcer entre les deux
partis religieux, la nouvelle religion n'avait pu encore se rendre
respectable à ses yeux, et d'ailleurs on pouvait, selon toutes les
vraisemblances, espérer encore un accommodement à l'amiable entre les
deux Églises. Chez Philippe II, son fils et son successeur, une
éducation monacale s'unissait à un caractère despotique et sombre pour
entretenir dans son coeur, contre toute innovation en matière de foi,
une haine implacable, qui ne pouvait guère être diminuée par la
circonstance que ses adversaires politiques les plus acharnés étaient en
même temps les ennemis de sa religion. Comme ses possessions
européennes, dispersées parmi tant d'États étrangers, se trouvaient de
toutes parts ouvertes à l'influence des opinions étrangères, il ne
pouvait contempler avec indifférence les progrès de la réformation en
d'autres pays, et son intérêt politique immédiat le poussait à prendre
en main la cause de l'ancienne Église en général, pour fermer les
sources de la contagion hérétique. La marche naturelle des choses plaça
donc ce monarque à la tête de la religion catholique et de l'alliance
que ses adhérents formèrent contre les novateurs. Ce qui fut observé
sous les longs règnes, remplis d'événements, de Charles-Quint et de son
fils, devint une loi pour leurs successeurs, et plus le schisme
s'étendit dans l'Église, plus l'Espagne dut s'attacher fermement au
catholicisme.
La branche allemande de la maison d'Autriche semble avoir été plus
libre; mais, si plusieurs de ces obstacles n'existaient pas pour elle,
d'autres considérations l'enchaînaient. La possession de la couronne
impériale, qu'on ne pouvait même pas se figurer sur une tête protestante
(car comment un apostat de l'Église romaine aurait-il pu ceindre le
diadème du saint empire romain?), attachait les successeurs de Ferdinand
Ier au siége pontifical; Ferdinand lui-même lui fut dévoué
sincèrement par des motifs de conscience. D'ailleurs, les princes
autrichiens de la branche allemande n'étaient pas assez puissants pour
se passer de l'appui de l'Espagne, et c'était y renoncer absolument que
de favoriser la nouvelle religion. Leur dignité impériale les obligeait
aussi à défendre la constitution germanique, par laquelle ils se
maintenaient dans ce rang suprême, et que les membres protestants de
l'Empire s'efforçaient de renverser. Si l'on considère encore la
froideur des protestants dans les embarras des empereurs et dans les
dangers communs de l'Empire, leurs violentes usurpations sur le temporel
de l'Église, et leurs hostilités partout où ils se sentaient les plus
forts, on comprendra que tant de motifs réunis devaient retenir les
empereurs dans le parti de Rome et que leur intérêt particulier devait
se confondre parfaitement avec celui de la religion catholique. Comme le
sort de cette religion dépendit peut-être entièrement de la résolution
que prirent les princes autrichiens, on dut les considérer, dans toute
l'Europe, comme les colonnes de la papauté. La haine qu'elle inspirait
aux protestants se tourna donc aussi unanimement contre l'Autriche, et
confondit peu à peu le protecteur avec la cause qu'il protégeait.
Cependant cette même maison d'Autriche, irréconciliable ennemie de la
réforme, menaçait sérieusement par ses projets ambitieux, soutenus de
forces prépondérantes, la liberté politique des États européens et
surtout des membres de l'Empire. Ce danger tira nécessairement ces
derniers de leur sécurité, et ils durent songer à leur propre défense.
Leurs ressources habituelles n'auraient jamais suffi pour résister à un
pouvoir aussi menaçant: ils durent donc demander à leurs sujets des
efforts extraordinaires, et, les trouvant encore très-insuffisants, ils
empruntèrent des forces à leurs voisins et cherchèrent, par des
alliances entre eux, à contre-balancer une puissance trop forte pour
chacun d'eux en particulier.
Mais les grandes raisons politiques qui engageaient les souverains à
s'opposer aux progrès de l'Autriche n'existaient pas pour leurs sujets.
Les avantages et les souffrances du moment peuvent seuls ébranler les
peuples, et une sage politique ne doit jamais attendre ces mobiles-là.
Ces princes eussent donc été fort à plaindre, si la fortune ne leur eût
offert un autre mobile très-puissant qui passionna les peuples et excita
chez eux un enthousiasme qu'on put opposer au danger politique, parce
qu'il se rencontrait dans un même objet avec ce danger. Ce mobile était
la haine déclarée d'une religion que protégeait la maison d'Autriche;
c'était le dévouement enthousiaste à une doctrine que cette maison
s'efforçait de détruire par le fer et par le feu. Ce dévouement était
ardent, cette haine implacable. Le fanatisme religieux craint les
dangers lointains; l'enthousiasme ne calcule jamais ce qu'il sacrifie.
Ce que le plus pressant péril politique n'aurait pu obtenir des
citoyens, l'ardeur d'un zèle pieux le leur fit faire. Peu de volontaires
eussent armé leurs bras pour l'État, pour l'intérêt du prince; mais pour
la religion, le marchand, l'artisan, le cultivateur saisirent avec joie
les armes. Pour l'État ou pour le souverain, on eût tâché de se dérober
au plus léger impôt extraordinaire: pour la religion, on risqua son bien
et son sang, toutes ses espérances temporelles. Des sommes trois fois
plus fortes affluent maintenant dans le trésor du prince; des armées
trois fois plus nombreuses entrent en campagne; et l'imminence du danger
de la foi imprime à toutes les âmes un élan si prodigieux, que les
sujets ne sentent point des efforts qui, dans une situation d'esprit
plus calme, les auraient épuisés et accablés. La peur de l'inquisition
espagnole ou des massacres de la Saint-Barthélemy fait trouver, chez
leurs peuples, au prince d'Orange, à l'amiral Coligny, à la reine
d'Angleterre, Élisabeth, et aux princes protestants de l'Allemagne, des
ressources encore inexplicables aujourd'hui.
Cependant, des efforts particuliers, quelque grands qu'ils fussent,
auraient produit peu d'effet contre une force qui était supérieure même
à celle du plus puissant monarque, s'il se présentait isolé; mais, dans
ces temps d'une politique encore peu avancée, il n'y avait que des
circonstances accidentelles qui pussent résoudre des États éloignés à
s'entre-secourir. La différence de constitutions, de lois, de langage,
de caractère national, qui faisait de chaque peuple et de chaque pays
comme un monde à part et élevait entre eux de durables barrières,
rendait chaque État insensible aux souffrances d'un autre, si même la
jalousie nationale n'en ressentait pas une maligne joie. Ces barrières,
la réformation les renversa. Un intérêt plus vif, plus pressant que
l'intérêt national ou l'amour de la patrie, et tout à fait indépendant
des relations civiles, vint animer chaque citoyen et des États tout
entiers. Cet intérêt pouvait unir ensemble plusieurs États, et même les
plus éloignés, tandis qu'il était possible que ce lien manquât à des
sujets d'un même souverain. Le calviniste français eut avec le réformé
génevois, anglais, allemand, hollandais, un point de contact, qu'il
n'avait pas avec ses concitoyens catholiques. Il cessait donc, en un
point essentiel, d'être citoyen d'un seul État, et de concentrer sur ce
seul État toute son attention et tout son intérêt. Son cercle
s'agrandit; il commence à lire son sort futur dans celui de peuples
étrangers qui partagent sa croyance, et à faire sa cause de la leur. Ce
fut seulement alors que les princes purent se hasarder à porter des
affaires étrangères devant l'assemblée de leurs États; qu'ils purent
espérer d'y trouver un accueil favorable et de prompts secours. Ces
affaires étrangères sont devenues celles du pays, et l'on s'empresse de
tendre aux frères en la foi une main secourable, qu'on eût refusée au
simple voisin et plus encore au lointain étranger. L'habitant du
Palatinat quitte maintenant ses foyers, pour combattre en faveur de son
coreligionnaire français contre l'ennemi commun de leur croyance. Le
sujet français prend les armes contre une patrie qui le maltraite et va
répandre son sang pour la liberté de la Hollande. Maintenant on voit
Suisses contre Suisses, Allemands contre Allemands, armés en guerre pour
décider, sur les rives de la Loire et de la Seine, la succession au
trône de France. Le Danois franchit l'Eider et le Suédois le Belt, afin
de briser les chaînes forgées pour l'Allemagne.
Il est très-difficile de dire ce que seraient devenues la réformation et
la liberté de l'Empire, si la redoutable maison d'Autriche n'avait pris
parti contre elles; mais ce qui paraît démontré, c'est que rien n'a plus
arrêté les princes autrichiens dans leurs progrès vers la monarchie
universelle que la guerre opiniâtre qu'ils firent aux nouvelles
opinions. Dans aucune autre circonstance, il n'eût été possible aux
princes moins puissants de contraindre leurs sujets aux sacrifices
extraordinaires à l'aide desquels ils résistèrent au pouvoir de
l'Autriche; dans aucune autre circonstance, les divers États n'auraient
pu se réunir contre l'ennemi commun.
Jamais l'Autriche n'avait été plus puissante qu'après la victoire de
Charles-Quint à Mühlberg, où il avait triomphé des Allemands. La liberté
de l'Allemagne semblait anéantie à jamais avec la ligue de Smalkalde:
mais on la vit renaître avec Maurice de Saxe, naguère son plus dangereux
ennemi. Tous les fruits de la victoire de Mühlberg périrent au congrès
de Passau et à la diète d'Augsbourg, et tous les préparatifs de
l'oppression temporelle et spirituelle aboutirent à des concessions et
à la paix.
A la diète d'Augsbourg, l'Allemagne se divisa en deux religions et en
deux partis politiques: elle ne se divisa qu'alors, parce qu'alors
seulement la séparation devint légale. Jusque-là, on avait considéré les
protestants comme des rebelles: on résolut alors de les traiter comme
des frères, non qu'on les reconnût pour tels, mais parce qu'on y était
forcé. La confession d'Augsbourg osa se placer dès lors à côté de la foi
catholique, mais seulement comme une voisine tolérée, avec des droits
provisoires de soeur. Tout membre séculier de l'Empire eut le droit de
déclarer unique et dominante, sur son territoire, la religion qu'il
professait, et d'interdire le libre exercice du culte à la communion
rivale; il fut permis à tout sujet de quitter le pays où sa religion
était opprimée. Alors, pour la première fois, la doctrine de Luther eut
donc pour elle une sanction positive: si elle rampait dans la poussière
en Bavière et en Autriche, elle avait la consolation de trôner en Saxe
et en Thuringe. Toutefois, au souverain seul était réservé le droit de
décider quelle religion serait professée ou proscrite dans ses
provinces; quant aux sujets, qui n'avaient point de représentants à la
diète, le traité ne s'occupa guère de leurs intérêts. Seulement, dans
les principautés ecclésiastiques, où la religion catholique resta
irrévocablement dominante, le libre exercice du culte fut stipulé en
faveur des sujets protestants qui l'étaient avant cette époque, et
encore sous la seule garantie personnelle de Ferdinand, roi des Romains,
qui avait ménagé cette paix: garantie contre laquelle avait protesté la
partie catholique de l'Empire, et qui, insérée dans le traité de paix
avec cette protestation, ne reçut point force de loi.
Au reste, si les opinions avaient seules divisé les esprits, avec quelle
indifférence n'aurait-on pas considéré cette division! Mais à ces
opinions étaient attachés des richesses, des dignités, des droits:
circonstance qui rendit la séparation infiniment plus difficile. De deux
frères qui avaient joui jusqu'alors en commun de leur patrimoine, l'un
abandonnait la maison paternelle; de là résultait la nécessité de
partager avec celui qui restait. Le père, n'ayant pu pressentir cette
séparation, n'avait rien décidé pour ce cas. Pendant dix siècles, les
bénéfices fondés par les ancêtres avaient formé successivement la
richesse de l'Église, et ces ancêtres appartenaient aussi bien à celui
qui partait qu'à son frère qui demeurait. Or, le droit de succession
était-il attaché uniquement à la maison paternelle, ou tenait-il au
sang? Les donations avaient été faites à l'Église catholique, parce
qu'alors il n'en existait point encore d'autre; au frère aîné, parce
qu'alors il était fils unique. Le droit d'aînesse serait-il appliqué
dans l'Église, comme dans les familles nobles? De quelle valeur était la
préférence accordée à une partie, quand l'autre ne pouvait pas encore
lui être opposée? Les luthériens pouvaient-ils être exclus de la
jouissance de ces biens, que pourtant leurs ancêtres avaient contribué à
fonder, et en être exclus pour ce seul motif qu'à l'époque de la
fondation on ne connaissait pas encore cette division en luthériens et
en catholiques? Les deux partis ont débattu et débattent encore cette
question avec des arguments spécieux; mais il serait aussi difficile à
l'un qu'à l'autre de prouver son droit. Le droit n'a de décisions que
pour les cas supposables, et peut-être les fondations ecclésiastiques ne
sont-elles pas de ce nombre, du moins lorsqu'on étend les volontés des
fondateurs à des propositions dogmatiques. Comment supposer une donation
éternelle faite à une opinion variable?
Quand le droit ne peut pas décider, la force décide, et c'est ce qui
arriva ici. L'une des parties garda ce qu'on ne pouvait plus lui ôter;
l'autre défendit ce qu'elle avait encore. Toutes les abbayes, tous les
évêchés sécularisés avant la paix demeurèrent aux protestants; mais les
catholiques prirent leurs sûretés en stipulant, par une réserve
spéciale, qu'on n'en séculariserait plus d'autres à l'avenir. Tout
possesseur d'une fondation ecclésiastique directement soumise à
l'Empire, électeur, évêque ou abbé, est déchu de ses bénéfices et
dignités, aussitôt qu'il passe à l'Église protestante; il doit évacuer
ses possessions sur-le-champ, et le chapitre procède à une nouvelle
élection, comme si la place était devenue vacante par un cas de mort.
L'Église catholique d'Allemagne repose encore aujourd'hui sur cette
ancre sacrée de la _réserve ecclésiastique_, qui fit dépendre de leur
profession de foi toute l'existence temporelle des princes appartenant à
l'Église. Que deviendrait cette Église, si l'ancre se brisait? Les
membres protestants de l'Empire opposèrent à la réserve une opiniâtre
résistance, et, s'ils finirent par l'admettre dans le traité de paix, ce
fut avec cette addition expresse que les deux parties ne s'étaient pas
mises d'accord sur ce point. Pouvait-il être plus obligatoire pour eux
que ne l'était pour les catholiques la garantie de Ferdinand en faveur
des sujets protestants dans les domaines ecclésiastiques? La paix
laissait donc subsister deux points litigieux, et c'est à leur sujet que
la guerre s'alluma.
C'est ainsi que les choses se passèrent pour la liberté religieuse et
les biens ecclésiastiques; il n'en fut pas autrement des droits et des
dignités. Le système de l'Empire germanique était calculé pour une seule
Église, parce qu'il n'en existait qu'une dans le temps où ce système
prit naissance. L'Église s'est partagée, la religion divise la diète en
deux partis: et l'on voudrait cependant que le système entier de
l'Empire en suivit un seul exclusivement? Autrefois, tous les empereurs
furent des fils de l'Église romaine, parce qu'elle était sans rivale en
Allemagne; mais était-ce le rapport avec Rome qui constituait l'empereur
des Allemands, et n'était-ce pas plutôt l'Allemagne qui se représentait
dans son empereur? A l'ensemble du corps germanique appartient aussi la
partie protestante: comment sera-t-elle représentée dans une suite non
interrompue d'empereurs catholiques? Les membres de la diète se jugent
eux-mêmes dans le tribunal suprême de l'Empire, parce que ce sont eux
qui nomment les juges. Qu'ils soient eux-mêmes leurs juges, qu'il y ait
une justice égale pour tous, c'est le but de l'institution: ce but
peut-il être atteint, si les deux religions ne siégent pas dans le
tribunal? Si, à l'époque de la fondation, une seule croyance régnait
encore en Allemagne, ce fut un hasard; mais qu'aucun membre ne pût en
opprimer un autre juridiquement, c'était l'objet essentiel de
l'institution. Cet objet est manqué, si un des partis religieux est en
possession exclusive de juger l'autre: or l'objet doit-il être sacrifié,
par suite d'un changement accidentel? Les protestants ont fini, à
grand'peine, par conquérir pour leur religion le droit de séance dans la
chambre impériale, mais sans arriver encore à l'entière égalité des
voix. Quant à la couronne d'empereur, aucun prince protestant ne s'y est
élevé jusqu'à ce jour.
Quoi qu'on puisse dire de l'égalité que la paix religieuse d'Augsbourg
introduisait entre les deux Églises, il est incontestable que l'Église
catholique en sortit victorieuse. Tout ce qu'obtint la luthérienne, ce
fut la tolérance; tout ce que l'Église catholique céda, elle le sacrifia
à la nécessité et non à la justice. Ce n'était toujours pas une paix
entre deux puissances jugées égales; c'était un simple compromis entre
le souverain et un rebelle qu'il n'avait pu vaincre. Tous les procédés
de l'Église catholique envers les protestants semblent avoir découlé de
ce principe et en découler encore. C'était toujours un crime de passer
dans l'Église protestante, puisque la défection était punie d'un dommage
aussi grave que celui dont la réserve menace les princes ecclésiastiques
apostats. Dans la suite encore, l'Église catholique préféra s'exposer à
tout perdre par la force, plutôt que de céder volontairement et en droit
le moindre avantage. On pouvait garder l'espoir de reprendre ce que la
violence aurait enlevé, et ce n'était jamais qu'une perte accidentelle;
mais une prétention abandonnée, un droit concédé aux protestants,
ébranlaient les fondements de l'Église catholique. Dans le traité même
de la paix de religion, on ne perdit point de vue ce principe. Ce qu'on
abandonna, dans cet accord, aux évangéliques, ne fut pas cédé sans
réserve: il fut expressément déclaré que toutes les clauses ne seraient
valables que jusqu'au prochain concile général, qui s'occuperait des
moyens de réunir les deux Églises. Alors seulement, si cette dernière
tentative échouait, la paix de religion serait d'une validité absolue.
Si faible que fût l'espérance d'une réunion, si peu sérieuse que fût
peut-être à cet égard l'intention des catholiques eux-mêmes, on n'en
avait pas moins gagné de restreindre le traité par cette condition.
Ainsi cette paix de religion, qui devait éteindre pour toujours le feu
de la guerre civile, ne fut au fond qu'un expédient temporaire, un
ouvrage de la nécessité et de la force; elle ne fut point dictée par la
loi de l'équité; elle ne fut point le fruit d'idées épurées sur la
religion et la liberté de religion. Une paix qui eût eu ce caractère,
les catholiques ne pouvaient la donner, et, si l'on veut être de bonne
foi, les évangéliques ne pouvaient encore s'en accommoder. Bien loin de
se montrer toujours absolument équitables envers les catholiques, ils
opprimaient, quand cela était en leur pouvoir, les calvinistes, qui, il
est vrai, n'étaient pas plus dignes de la tolérance, dans la meilleure
acception du mot, vu qu'ils étaient eux-mêmes tout aussi éloignés de la
pratiquer. Pour une paix de religion de ce genre, l'époque n'était pas
mûre, et il y avait encore trop de confusion dans les esprits. Comment
une partie pouvait-elle demander à l'autre ce qu'elle était elle-même
incapable d'accorder? Ce que chaque parti religieux sauva ou gagna dans
le traité d'Augsbourg, il le dut à l'état accidentel de puissance où il
se trouvait l'un par rapport à l'autre, lorsqu'on arrêta les bases de
cette paix. Mais ce que la force avait gagné, la force dut le maintenir:
il fallait donc que le rapport de puissance subsistât à l'avenir, sous
peine de voir le traité perdre sa force. On avait tracé, l'épée à la
main, les limites des deux Églises; il fallait les garder avec l'épée,
ou sinon, malheur au parti qui désarmerait le premier! perspective
incertaine, effrayante pour le repos de l'Allemagne, et qui déjà le
menaçait du sein même de la paix.
L'Empire jouit alors d'une tranquillité momentanée: le lien d'une
concorde passagère semblait réunir de nouveau en un seul corps ses
membres divisés, en sorte que le sentiment du bien commun se réveilla
même pour un temps. Mais la séparation avait atteint l'Empire au coeur;
rétablir la première harmonie était chose désormais impossible. Si
exactement que le traité de paix parût avoir déterminé les droits des
deux parties, il n'en fut pas moins l'objet d'interprétations diverses.
Il avait imposé un armistice aux combattants dans la plus grande chaleur
de la lutte; il avait couvert le feu, il ne l'avait pas éteint, et, des
deux côtés, il restait des prétentions non satisfaites. Les catholiques
croyaient avoir trop perdu, les évangéliques n'avoir pas assez gagné;
les uns et les autres se dédommageaient en interprétant, selon leurs
vues, la paix, qu'ils n'osaient pas enfreindre encore.
Le puissant motif qui avait porté tant de princes protestants à
embrasser avec un tel empressement la doctrine de Luther, je veux dire
la prise de possession des biens ecclésiastiques, ne fut pas moins
efficace après la conclusion de la paix qu'avant, et tous les bénéfices
médiats, qui n'étaient pas encore dans leurs mains, y passèrent bientôt.
Toute la basse Allemagne fut, en peu de temps, sécularisée, et, s'il en
fut autrement dans la haute, cela tint à la vive résistance des
catholiques, qui y avaient la supériorité. Quand un parti se sentait le
plus fort, il molestait ou opprimait l'autre; les princes
ecclésiastiques surtout, étant, de tous les membres de l'Empire, les
plus dépourvus de moyens de défense, furent sans cesse inquiétés par le
désir d'agrandissement de leurs voisins non catholiques. Quiconque se
sentait incapable de repousser la force par la force se réfugiait sous
les ailes de la justice, et les plaintes en spoliations, contre les
membres protestants de la diète, s'accumulèrent devant le tribunal de
l'Empire, assez disposé à poursuivre les accusés par ses sentences, mais
trop peu soutenu pour les faire exécuter. La paix, qui accordait aux
princes l'entière liberté de religion, avait aussi pourvu, en quelque
manière, aux intérêts du sujet, en stipulant pour lui le droit de
quitter en toute sécurité le pays où son culte serait opprimé. Mais la
lettre morte du traité de paix ne pouvait le protéger contre les
violences qu'un souverain peut se permettre envers un sujet détesté;
contre les persécutions inouïes par lesquelles il peut entraver son
émigration; contre les piéges, adroitement tendus, dans lesquels
l'artifice, joint à la force, peut enlacer les esprits. Le sujet
catholique de princes protestants se plaignait hautement de la violation
de la paix religieuse; l'évangélique, plus hautement encore, des
persécutions que lui faisait subir son souverain catholique.
L'animosité des théologiens et leur humeur querelleuse envenimaient des
incidents insignifiants par eux-mêmes et enflammaient les esprits:
heureux encore si cette rage théologique s'était épuisée sur l'ennemi
commun, sans répandre son venin sur les alliés de sa propre croyance!
L'union des protestants entre eux serait à la fin parvenue à maintenir
l'équilibre entre les deux partis opposés et à prolonger ainsi la paix;
mais, pour mettre le comble à la confusion, cette union cessa bientôt.
La doctrine que Zwingle avait répandue à Zurich et Calvin à Genève ne
tarda pas à s'établir aussi en Allemagne et à diviser les protestants,
au point qu'ils ne se reconnaissaient presque plus entre eux qu'à leur
commune haine contre la papauté. Les protestants de cette époque ne
ressemblaient plus à ceux qui avaient présenté, cinquante années
auparavant, leur confession de foi à Augsbourg; et la raison de ce
changement, c'est dans cette confession même qu'il faut la chercher. Par
elle, une limite positive fut tracée à la croyance luthérienne, avant
que l'esprit d'examen, qui s'était éveillé, acquiesçât à cette limite,
et les protestants sacrifièrent aveuglément une partie de ce qu'ils
avaient gagné à se séparer de Rome. Ils trouvaient déjà un point de
réunion suffisant dans les griefs que tous les protestants élevaient
également contre la hiérarchie romaine et les abus de l'Église, dans
leur commune improbation des dogmes catholiques; cependant, ils
cherchèrent ce point de réunion dans un nouveau système de croyance
positive, où ils placèrent le signe distinctif de leur Église, son
caractère essentiel et sa prééminence, et auquel ils rattachèrent le
traité qu'ils conclurent avec les catholiques. C'est simplement comme
adhérents à la confession de foi qu'ils conclurent la paix de religion:
ce titre seul donnait part aux avantages de cette paix; aussi, quel que
fût le résultat, ces adhérents devaient bientôt se trouver dans une
fâcheuse position. Une barrière permanente était opposée à l'esprit
d'examen, si les prescriptions de la confession de foi obtenaient une
aveugle soumission; mais le point de réunion était perdu, si l'on se
divisait au sujet du formulaire adopté. Malheureusement ce double effet
se produisit, et les conséquences funestes de l'un et de l'autre se
manifestèrent. L'un des partis s'attacha fermement à la première
confession, et, si les calvinistes s'en éloignèrent, ce fut uniquement
pour s'enfermer, d'une manière semblable, dans un nouveau système de
doctrine.
Les protestants ne pouvaient donner à leur ennemi commun de plus
spécieux prétexte que cette division intestine, ni de spectacle plus
agréable que celui de l'animosité avec laquelle ils se poursuivaient les
uns les autres. Qui pouvait maintenant faire un crime aux catholiques de
trouver ridicule l'arrogance avec laquelle les réformateurs avaient
prétendu annoncer le seul vrai système de religion? qui pouvait les
blâmer d'emprunter aux protestants eux-mêmes des armes contre les
protestants? et, en présence de ces opinions contradictoires, de
s'attacher à l'autorité de leur croyance, qui, en partie, avait du moins
pour elle une antiquité respectable et une majorité de suffrages plus
respectable encore? Mais les protestants furent jetés par leur division
dans des embarras plus sérieux encore. La paix de religion ne concernait
que les adhérents à la confession de foi, et les catholiques les
pressèrent de déclarer qui ils entendaient reconnaître pour leurs
coreligionnaires. Les évangéliques ne pouvaient, sans charger leur
conscience, admettre dans leur union les réformés; ils ne pouvaient les
exclure sans convertir d'utiles amis en dangereux ennemis. Cette
déplorable séparation ouvrit ainsi la voie aux machinations des
jésuites, pour semer la défiance entre les deux partis et détruire
l'accord de leurs mesures. Enchaînés par la double crainte des
catholiques et des adversaires qu'ils avaient dans leur propre secte,
les protestants négligèrent le moment unique de conquérir à leur Église
un droit absolument égal à celui de l'Église romaine. Ils eussent
échappé à tous ces embarras, la séparation des réformés eût été sans
préjudice pour la cause commune, si l'on avait cherché le point de
réunion uniquement dans ce qui éloignait de l'Église romaine, et non
dans des confessions d'Augsbourg ou des formulaires de concorde.
Si divisé que l'on fût sur tout le reste, on sentait unanimement qu'une
sûreté qu'on n'avait due qu'à l'égalité des forces ne pouvait être
maintenue que par cette égalité. Les réformes continuelles d'un parti,
les efforts contraires de l'autre, entretenaient des deux côtés la
vigilance, et la teneur du traité de paix était le sujet de
contestations éternelles. Chaque démarche d'un parti semblait
nécessairement à l'autre tendre à violer la paix; ce qu'on se
permettait à soi-même n'avait pour objet que de la maintenir. Tous les
mouvements des catholiques n'avaient pas un but offensif, comme le leur
reprochaient leurs adversaires; de leurs actes, plus d'un leur était
imposé par la nécessité de se défendre. L'autre parti avait fait voir,
d'une manière non équivoque, à quoi devaient s'attendre les catholiques
si malheureusement ils avaient le dessous. L'avidité de la secte
protestante pour les biens de l'Église ne leur laissait espérer aucun
ménagement, sa haine, aucune générosité, aucune tolérance.
Mais les protestants étaient excusables aussi de montrer peu de
confiance en la loyauté des catholiques. Les traitements perfides et
barbares qu'on se permettait en Espagne, en France et dans les Pays-Bas
envers leurs coreligionnaires; le honteux subterfuge de certains princes
catholiques, qui se faisaient délier par le chef de l'Église des
serments les plus sacrés; l'abominable maxime, qu'on n'était pas tenu de
garder sa foi et sa parole aux hérétiques, avaient déshonoré l'Église
romaine aux yeux de tous les gens de bien. Point de promesse dans la
bouche d'un catholique, point de serment si redoutable, qui pût rassurer
le protestant. Comment se serait-il reposé sur la paix de religion, que
les jésuites présentaient dans toute l'Allemagne comme une transaction
provisoire, et que Rome avait même solennellement rejetée?
Cependant le concile général, auquel on s'était référé dans le traité de
paix, s'était tenu dans la ville de Trente, mais, comme on l'avait
prévu, sans pouvoir réconcilier les deux partis qui se combattaient,
sans leur avoir fait faire un seul pas vers cette réconciliation, enfin
sans que les protestants y eussent seulement envoyé des députés. Ils
étaient désormais solennellement condamnés par l'Église, dont le concile
se déclarait le représentant. Pouvaient-ils trouver une garantie
suffisante contre l'anathème dans un traité profane, et, de plus, imposé
par la force des armes, un traité appuyé sur une condition qui semblait
mise à néant par le décret du concile? L'apparence du droit ne manquait
donc plus aux catholiques, s'ils se sentaient d'ailleurs assez forts
pour enfreindre la paix de religion, et les protestants n'étaient plus
protégés que par le respect qu'inspirerait leur propre force.
D'autres causes s'ajoutèrent à celles-là, pour augmenter la défiance.
L'Espagne, sur qui s'appuyait l'Allemagne catholique, faisait alors aux
Pays-Bas une violente guerre, qui avait amené aux frontières de
l'Allemagne l'élite des forces espagnoles. Comme elles seraient bien
vite au coeur de l'Empire, si un coup décisif les y rendait nécessaires!
L'Allemagne était alors comme une place de recrutement pour presque
toutes les puissances européennes. La guerre de religion y avait amassé
des soldats que la paix laissait sans pain. Il était facile, à tant de
princes, indépendants les uns des autres, de réunir des troupes, qu'ils
louaient ensuite à des puissances étrangères, soit par l'appât du gain,
soit par esprit de parti. Philippe II attaqua les Pays-Bas avec des
troupes allemandes, et ils se défendirent avec des troupes allemandes.
En Allemagne, des levées de ce genre alarmaient toujours un des deux
partis: elles pouvaient tendre à son oppression. Un envoyé qui
parcourait le pays, un légat extraordinaire du pape, une conférence de
princes, enfin toute nouveauté, était nécessairement une menace pour les
uns ou pour les autres. Ainsi vécut l'Allemagne pendant un demi-siècle,
toujours la main sur l'épée: le moindre bruit de feuille effrayait.
Ferdinand Ier, roi de Hongrie, et son excellent fils, Maximilien II,
tinrent, durant cette époque difficile, les rênes de l'Empire. Avec un
coeur plein de droiture, avec une patience vraiment héroïque, Ferdinand
avait ménagé la paix d'Augsbourg et prodigué inutilement sa peine pour
réunir les deux Églises dans le concile de Trente. Abandonné par son
neveu, Philippe d'Espagne, pressé à la fois en Hongrie et en
Transylvanie par les armes victorieuses des Turcs, comment cet empereur
aurait-il pu songer à violer la paix de religion et à détruire lui-même
son laborieux ouvrage? Les faibles ressources de ses domaines épuisés ne
pouvaient suffire aux frais considérables de cette guerre des Turcs,
toujours renaissante: il fallait recourir à l'assistance de l'Empire,
dont la paix de religion tenait seule encore réunis en un même corps les
membres divisés. L'état des finances de Ferdinand lui rendait les
protestants aussi nécessaires que les catholiques, et lui imposait, par
conséquent, l'obligation de traiter les uns et les autres avec une égale
justice: au milieu de leurs prétentions si contraires, c'était un
véritable travail de géant. Aussi le succès fut loin de répondre à ses
voeux; et sa condescendance envers les protestants ne servit qu'à
réserver pour ses petits-fils la guerre, qui n'affligea pas ses derniers
regards. La fortune ne fut pas beaucoup plus favorable à son fils
Maximilien, que la contrainte des circonstances et sa vie trop courte
empêchèrent seules peut-être d'élever la nouvelle religion sur le trône
impérial. La nécessité avait appris au père à ménager les protestants;
la nécessité et la justice dictèrent au fils la même conduite. Il en
coûta cher au petit-fils de n'avoir ni écouté la justice ni cédé à la
nécessité.
Maximilien laissa six enfants mâles: l'aîné, l'archiduc Rodolphe, hérita
seul de ses États et monta sur le trône impérial; ses frères ne reçurent
que de faibles apanages. Une ligne collatérale, continuée par leur
oncle, Charles de Styrie, possédait quelques annexes de territoires, qui
furent réunies à la succession dès le règne de Ferdinand II, son fils.
Ainsi, ces pays exceptés, la vaste puissance de la maison d'Autriche se
trouvait maintenant réunie tout entière dans une seule main; mais
malheureusement cette main était faible.
Rodolphe II n'était pas sans vertus, qui certainement lui auraient gagné
l'amour des hommes, si son lot eût été la condition privée. Son
caractère était doux; il aimait la paix; il cultivait les sciences,
surtout l'astronomie, l'histoire naturelle, la chimie et l'étude des
antiquités, avec une ardeur passionnée, mais qui lui fit négliger les
affaires publiques, quand la situation inquiétante de l'État réclamait
la plus sérieuse attention, et qui l'entraîna dans des prodigalités
funestes, alors que ses finances épuisées rendaient nécessaire la plus
rigoureuse économie. Son goût pour l'astronomie s'égara en rêveries
astrologiques, auxquelles s'abandonne si aisément un esprit craintif et
mélancolique, comme était le sien. Ce caractère et une jeunesse passée
en Espagne ouvrirent son oreille aux inspirations de cette cour et aux
mauvais conseils des jésuites, qui finirent par le gouverner absolument.
Entraîné par des fantaisies d'amateur si peu dignes de son haut rang,
effrayé par des prédictions ridicules, il se déroba, selon la coutume
espagnole, aux yeux de ses sujets, pour s'enfouir au milieu de ses
antiquités et de ses pierres gemmes, et s'enfermer dans son laboratoire
ou dans ses écuries, tandis que la discorde la plus menaçante dénouait
tous les liens du corps germanique, et que la flamme de la révolte
commençait déjà à battre les marches de son trône. L'approche de sa
personne était interdite à tous, sans exception. Il laissait en suspens
les plus pressantes affaires. La perspective de la riche succession
d'Espagne s'évanouit, parce qu'il ne sut se résoudre à épouser l'infante
Isabelle. L'Empire était menacé de la plus épouvantable anarchie, parce
que son chef, quoique sans héritier, ne pouvait se déterminer à faire
élire un roi des Romains. Les états d'Autriche lui refusèrent
l'obéissance; la Hongrie et la Transylvanie se détachèrent de sa
souveraineté, et la Bohême ne tarda pas à suivre leur exemple. Les
successeurs de ce Charles-Quint, si redouté, couraient le danger d'être
dépouillés d'une partie de leurs possessions par les Turcs, d'une autre
par les protestants, et de succomber, sans espoir de salut, sous une
ligue puissante de princes, qu'un grand monarque formait contre eux en
Europe. Dans l'intérieur de l'Allemagne, il arriva ce qu'on avait
toujours vu arriver quand le trône était vacant ou que l'empereur
manquait des qualités impériales. Les membres de l'Empire, lésés ou
abandonnés par leur chef suprême, cherchent leur secours en eux-mêmes,
et il faut que des alliances suppléent à l'autorité qu'ils ne trouvent
pas dans l'empereur. L'Allemagne se partage en deux _unions_, qui
s'observent mutuellement les armes à la main. Rodolphe, adversaire
méprisé de l'une, protecteur impuissant de l'autre, reste oisif et
inutile entre elles, également incapable de disperser ses ennemis et de
dominer ses partisans. Que pouvait attendre, en effet, l'empire
germanique d'un prince qui n'était pas même capable de défendre contre
un ennemi intérieur ses États héréditaires? Pour prévenir la ruine
complète de la maison d'Autriche, sa propre famille se réunit contre
lui, et une faction puissante se jette dans les bras de son frère.
Chassé de tous ses domaines, il n'a plus à perdre que la couronne
impériale, et la mort vient à propos lui sauver cette dernière
ignominie.
Ce fut le mauvais génie de l'Allemagne qui lui donna pour chef un
Rodolphe, à cette époque difficile, où une souple prudence et un bras
puissant pouvaient seuls conserver la paix de l'Empire. En un temps plus
tranquille, la Confédération germanique se serait elle-même tirée
d'affaire, et Rodolphe, comme tant d'autres de son rang, aurait caché sa
faiblesse dans une obscurité mystérieuse. Le besoin pressant des vertus
qui lui manquaient fit paraître au grand jour son incapacité. La
situation de l'Allemagne demandait un empereur qui pût donner par ses
propres forces du poids à ses résolutions, et les États héréditaires de
Rodolphe, quelque considérables qu'ils fussent, se trouvaient dans une
situation qui plaçait leur souverain dans un extrême embarras.
Les princes autrichiens étaient, à la vérité, catholiques, et de plus
les soutiens de la papauté; mais il s'en fallait beaucoup que leurs
États fussent catholiques comme eux. Les nouvelles opinions y avaient
aussi pénétré; favorisées par les embarras de Ferdinand et la bonté de
Maximilien, elles s'y étaient répandues avec un rapide succès. Les
domaines autrichiens présentaient en petit le même spectacle que
l'Allemagne en grand. La plupart des seigneurs et des chevaliers étaient
évangéliques, et dans les villes les protestants avaient acquis une
grande prépondérance. Lorsqu'ils eurent réussi à faire siéger dans les
états des provinces quelques-uns des leurs, peu à peu les protestants
occupèrent, l'une après l'autre, les charges provinciales, remplirent
les conseils et supplantèrent les catholiques. Contre l'ordre nombreux
des seigneurs et des chevaliers et les députés des villes, que pouvait
faire la voix de quelques prélats, que des railleries grossières et un
mépris insultant finirent même par chasser entièrement de la diète?
L'assemblée des états d'Autriche devint ainsi insensiblement toute
protestante, et, dès lors, la réforme fit des pas rapides vers une
existence publique. Le prince dépendait des états, parce que c'étaient
eux qui refusaient ou consentaient les impôts. Ils profitèrent de la
gêne financière de Ferdinand et de son fils, pour arracher à ces princes
une liberté religieuse après l'autre. Enfin Maximilien accorda à l'ordre
des seigneurs et des chevaliers le libre exercice de leur culte, mais
seulement sur leur propre territoire et dans leurs châteaux. Le zèle
indiscret des prédicateurs évangéliques franchit ces bornes fixées par
la sagesse. Au mépris de la défense formelle, plusieurs se firent
entendre publiquement dans les villes de province et même à Vienne, et
le peuple courait en foule à ce nouvel évangile, dont le meilleur
assaisonnement était les allusions et les invectives. Ce fut pour le
fanatisme un aliment toujours nouveau, et l'aiguillon de ce zèle impur
envenima la haine des deux Églises, si voisines l'une de l'autre.
Parmi les États héréditaires de l'Autriche, il n'en était pas de moins
sûrs et de plus difficiles à défendre que la Hongrie et la Transylvanie.
L'impossibilité de protéger ces deux pays contre la puissance voisine et
supérieure des Turcs avait déjà amené Ferdinand à la détermination
humiliante de reconnaître, par un tribut annuel, la suzeraineté de la
Porte sur la Transylvanie: funeste aveu d'impuissance, et encore plus
dangereuse amorce pour une inquiète noblesse, lorsqu'elle croirait avoir
à se plaindre de son souverain. Les Hongrois ne s'étaient pas soumis
sans réserve à la maison d'Autriche. Ils maintenaient la liberté d'élire
leur roi, et ils réclamaient fièrement tous les droits constitutionnels
inséparables de cette liberté. Le proche voisinage de l'empire turc et
la facilité de changer de maître impunément fortifiaient encore les
magnats dans leur insolence. Mécontents de l'Autriche, ils se jetaient
dans les bras des Ottomans; peu satisfaits de ceux-ci, ils revenaient à
la souveraineté allemande. Leur passage fréquent et rapide d'une
domination à une autre avait influé sur leur caractère: de même que leur
pays flottait entre les deux souverainetés allemande et ottomane, leur
esprit balançait incertain entre la révolte et la soumission. Plus ces
deux pays souffraient de se voir abaissés à l'état de provinces d'une
monarchie étrangère, plus ils aspiraient invinciblement à obéir à un
chef choisi parmi eux: aussi n'était-il pas difficile à un noble
entreprenant d'obtenir leur hommage. Le pacha turc le plus voisin
s'empressait d'offrir le sceptre et la couronne à un seigneur révolté
contre l'Autriche; un autre avait-il enlevé quelques provinces à la
Porte, l'Autriche lui en assurait la possession avec le même
empressement, heureuse de conserver par là une ombre de souveraineté et
d'avoir gagné un rempart contre les Turcs. Plusieurs de ces magnats,
Bathori, Boschkai, Ragoczy, Bethlen, s'élevèrent ainsi successivement,
en Hongrie et en Transylvanie, comme rois tributaires, et ils se
maintinrent sans autre politique que de s'attacher à l'ennemi, pour se
rendre plus redoutables à leur maître.
Ferdinand, Maximilien et Rodolphe, tous trois souverains de Transylvanie
et de Hongrie, épuisèrent leurs autres États pour défendre ces deux pays
contre les invasions des Turcs et les révoltes intérieures. A des
guerres désastreuses succédaient sur ce sol de courtes trêves, qui
n'étaient guère moins funestes. La contrée était au loin dévastée dans
toutes les directions, et le sujet maltraité se plaignait également de
son ennemi et de son protecteur. Dans ces provinces aussi, la réforme
avait pénétré, et, à l'abri de leur liberté d'états, à la faveur du
tumulte, elle avait fait de sensibles progrès. On l'attaqua alors aussi
imprudemment, et l'exaltation religieuse rendit l'esprit de faction plus
redoutable. La noblesse de Transylvanie et de Hongrie, conduite par un
rebelle audacieux, nommé Boschkai, lève l'étendard de la révolte. Les
insurgés hongrois sont sur le point de faire cause commune avec les
protestants mécontents d'Autriche, de Moravie et de Bohême, et
d'entraîner tous ces pays dans un même et formidable soulèvement. Dès
lors, la ruine de la religion romaine y devenait inévitable.
Dès longtemps, les archiducs d'Autriche, frères de l'empereur, voyaient
avec une indignation muette la chute de leur maison: ce dernier
événement fixa leur résolution. Le deuxième fils de Maximilien,
l'archiduc Matthias, héritier présomptif de Rodolphe et gouverneur de
Hongrie, se leva pour soutenir la maison chancelante de Habsbourg. Dans
ses jeunes années, entraîné par le désir d'une fausse gloire, ce prince
avait, contre l'intérêt de sa famille, prêté l'oreille aux invitations
de quelques rebelles des Pays-Bas, qui l'appelaient dans leur patrie,
pour défendre les libertés de la nation contre son propre parent,
Philippe II. Matthias, qui avait cru reconnaître dans la voix d'une
faction isolée celle du peuple néerlandais tout entier, parut, à cet
appel, dans les Pays-Bas. Mais le succès répondit aussi peu aux désirs
des Brabançons qu'à son attente, et il abandonna sans gloire une
imprudente entreprise. Sa seconde apparition dans le monde politique
n'en eut que plus d'éclat.
Ses représentations redoublées à l'empereur étant demeurées sans effet,
il appela à Presbourg les archiducs, ses frères et ses cousins, et
délibéra avec eux sur le danger croissant de leur maison. Ses frères
sont unanimes pour lui remettre, comme à l'aîné, la défense de leur
héritage, que laissait périr un frère imbécile. Ils déposent dans les
mains de cet aîné tout leur pouvoir et tous leurs droits, et
l'investissent de la pleine autorité d'agir selon ses vues pour le bien
commun. Matthias ouvre aussitôt des négociations avec la Porte et les
rebelles hongrois. Il est assez habile pour sauver le reste de la
Hongrie, au moyen d'une paix avec les Turcs, et les prétentions de
l'Autriche sur les provinces perdues, par un traité avec les rebelles.
Mais Rodolphe, aussi jaloux de sa puissance souveraine que négligent
pour la soutenir, refuse de ratifier cette paix, qu'il regarde comme une
atteinte coupable à sa suprématie. Il accuse l'archiduc d'intelligence
avec l'ennemi et de projets criminels sur la couronne de Hongrie.
L'activité de Matthias n'était rien moins qu'exempte de vues
intéressées, mais la conduite de l'empereur hâta l'exécution de ces
vues. La reconnaissance lui assurait l'attachement des Hongrois,
auxquels il venait de donner la paix; ses négociateurs lui promettaient
le dévouement de la noblesse; en Autriche même, il pouvait compter sur
un nombreux parti: il ose donc déclarer plus ouvertement ses desseins et
contester, les armes à la main, avec l'empereur. Les protestants
d'Autriche et de Moravie, préparés de longue main à la révolte et gagnés
maintenant par l'archiduc, qui leur promet la liberté de conscience,
prennent hautement et publiquement son parti, et effectuent leur
réunion, depuis longtemps redoutée, avec les rebelles hongrois. Une
formidable conjuration s'est formée tout à coup contre l'empereur. Il se
résout trop tard à réparer la faute commise; en vain il essaye de
dissoudre cette ligue funeste. Déjà tout le monde est en armes; la
Hongrie, l'Autriche et la Moravie ont rendu hommage à Matthias, qui
marche déjà sur la Bohême, où il va chercher l'empereur dans son château
et trancher le nerf de sa puissance.
Le royaume de Bohême n'était pas pour l'Autriche une possession beaucoup
plus tranquille que la Hongrie: la seule différence était que, dans
celle-ci, c'étaient plutôt des causes politiques, et, dans celle-là, la
religion qui entretenaient la discorde. La Bohême avait vu, un siècle
avant Luther, éclater le premier feu des guerres de religion: la Bohême,
un siècle après Luther, vit s'allumer la flamme de la guerre de Trente
ans. La secte, à laquelle Jean Huss donna naissance, avait toujours
subsisté depuis dans ce royaume, d'accord avec l'Église romaine pour les
cérémonies de la doctrine, à l'exception du seul article de la cène, que
les hussites prenaient sous les deux espèces. Le concile de Bâle avait
accordé ce privilége aux adhérents de Huss, dans une convention
particulière, les _compactata de Bohême_, et, quoique les papes eussent
ensuite contesté cette concession, les hussites continuaient d'en jouir
sous la protection des lois. L'usage du calice étant l'unique signe
remarquable qui distinguât cette secte, on la désignait par le nom
d'_utraquistes_ (les communiants sous l'une et l'autre espèce), et elle
se complaisait dans cette dénomination, parce qu'elle lui rappelait le
privilége qui lui était si cher. Mais sous ce nom se cachait aussi la
secte, beaucoup plus rigide, des «frères bohêmes et moraves,» qui
s'écartaient de l'Église dominante en des points beaucoup plus
importants et qui avaient beaucoup de rapports avec les protestants
d'Allemagne. Chez les uns comme chez les autres, les nouveautés
religieuses allemandes et suisses firent rapidement fortune, et le nom
d'utraquistes, sous lequel ils surent cacher toujours leur changement de
principes, les garantissait de la persécution.
Au fond, ils n'avaient plus de commun que le nom avec les anciens
utraquistes; ils étaient, en réalité, de vrais protestants. Pleins de
confiance dans la force de leur parti et la tolérance de l'empereur, ils
osèrent, sous le règne de Maximilien, mettre au jour leurs véritables
sentiments. A l'exemple des Allemands, ils rédigèrent une confession de
foi, dans laquelle luthériens et calvinistes reconnurent leurs opinions,
et ils demandèrent que tous les priviléges de l'Église utraquiste
d'autrefois fussent transférés à cette nouvelle confession. Cette
demande rencontra de l'opposition chez leurs collègues catholiques des
états, et ils durent se contenter d'une assurance verbale de la bouche
de l'empereur.
Tant que Maximilien vécut, ils jouirent, même sous leur nouvelle forme,
d'une complète tolérance; mais, sous son successeur, les choses
changèrent de face. Il parut un édit impérial qui enlevait aux
soi-disant frères bohêmes la liberté de religion. Ces frères bohêmes ne
se distinguaient en rien des autres utraquistes: la sentence de leur
condamnation frappait donc nécessairement à la fois tous les associés à
la confession de Bohême. Aussi s'opposèrent-ils unanimement dans la
diète au mandat impérial, mais ce fut sans succès. L'empereur et les
membres catholiques des états s'appuyèrent sur les _compactata_ et sur
le droit national de Bohême, où assurément il ne se trouvait rien encore
en faveur d'une religion qui, au temps où cette ancienne législation
naquit, n'avait pas encore pour elle la voix de la nation. Mais combien
de changements s'étaient faits depuis! Ce qui n'était alors qu'une secte
insignifiante était devenu l'Église dominante; et n'était-ce pas une
véritable chicane de vouloir fixer par d'anciens pactes les limites
d'une religion nouvelle? Les protestants de Bohême invoquèrent la
garantie verbale de Maximilien et la liberté religieuse des Allemands,
auxquels ils ne voulaient être inférieurs en aucun point. Efforts
inutiles: on refusa tout.
Tel était en Bohême l'état des choses quand Matthias, déjà maître de la
Hongrie, de l'Autriche et de la Moravie, parut devant Kollin, pour
soulever aussi les états du pays contre l'empereur. L'embarras de
Rodolphe fut à son comble. Abandonné de tous ses autres pays
héréditaires, il fondait sa dernière espérance sur les états de Bohême,
et il pouvait prévoir qu'ils abuseraient de sa détresse pour le forcer
d'admettre leurs prétentions. Après tant d'années, il reparut enfin
publiquement à la diète de Prague. Pour montrer, au peuple aussi, qu'il
vivait encore, il fallut ouvrir tous les volets de la galerie, longeant
la cour, par laquelle il passa. C'est assez dire où, quant à lui, l'on
en était venu. Ce qu'il avait craint arriva. Les états, qui sentaient
leur importance, ne voulurent entendre à rien, avant d'avoir obtenu pour
leurs priviléges constitutionnels et pour la liberté de religion une
pleine sûreté. Il était inutile de recourir maintenant encore aux
anciens subterfuges; le sort de l'empereur était dans leurs mains: il
dut se plier à la nécessité. Cependant, il ne céda que pour les autres
demandes: il se réserva de régler à la prochaine diète les affaires de
religion.
Alors les Bohêmes prirent les armes pour la défense de Rodolphe: une
sanglante guerre civile entre les deux frères paraissait inévitable;
mais l'empereur, qui ne craignait rien tant que de rester dans cette
servile dépendance des états, n'en attendit pas l'explosion et
s'empressa de s'accommoder par une voie pacifique avec l'archiduc son
frère. Par un acte formel de renonciation, il abandonna à celui-ci, ce
qu'il ne pouvait plus lui reprendre, l'Autriche et la Hongrie, et il le
reconnut pour son successeur au trône de Bohême.
L'empereur n'avait payé si cher sa délivrance que pour s'engager
immédiatement après dans un nouvel embarras. Les affaires de religion de
la Bohême avaient été renvoyées à la prochaine diète: elle s'ouvrit en
1609. Les états demandaient la liberté du culte, telle qu'elle avait
existé sous le dernier empereur, un consistoire particulier, la cession
de l'université de Prague, et la permission de nommer dans leur sein des
défenseurs, ou protecteurs de leur liberté. Rodolphe s'en tint à sa
première réponse: le parti catholique avait enchaîné toutes les
résolutions du timide empereur. Si réitérées et si menaçantes que
fussent les représentations des états, il persista dans sa première
déclaration de n'accorder rien au delà des anciennes conventions. La
diète se sépara sans avoir rien obtenu, et ses membres, irrités contre
l'empereur, convinrent entre eux de se réunir à Prague, de leur propre
autorité, pour aviser eux-mêmes à leurs intérêts.
Ils parurent en grand nombre à Prague, et les délibérations suivirent
leur cours, sans égard à la défense de l'empereur, et presque sous ses
yeux. La condescendance qu'il commença à montrer ne fit que leur prouver
combien ils étaient redoutés et accrut leur audace: sur l'article
principal, Rodolphe resta inébranlable. Alors ils exécutèrent leurs
menaces, et prirent sérieusement la résolution d'établir eux-mêmes en
tous lieux le libre exercice de leur culte et d'abandonner l'empereur
dans sa détresse, jusqu'à ce qu'il eût approuvé cette mesure. Ils
allèrent plus loin, et se donnèrent eux-mêmes les défenseurs que
l'empereur leur refusait. On en désigna dix de chacun des trois ordres;
on résolut de mettre sur pied au plus tôt une force militaire, et le
comte de Thurn, principal instigateur de cette révolte, fut nommé
général major. Des actes si sérieux obligèrent enfin Rodolphe de céder:
les Espagnols eux-mêmes le lui conseillèrent. Dans la crainte que les
états, poussés à bout, ne se donnassent enfin au roi de Hongrie, il
signa la fameuse _lettre impériale_ ou _de Majesté_ que les Bohêmes ont
invoquée, sous les successeurs de Rodolphe, pour justifier leur
soulèvement.
Par cette lettre, la confession de Bohême, que les états avaient
présentée à Maximilien, acquérait absolument les mêmes droits que
l'Église catholique. Les utraquistes (c'est par ce nom que les
protestants de Bohême continuaient de se désigner) obtiennent
l'université de Prague et un consistoire particulier, entièrement
indépendant du siége archiépiscopal de Prague. Ils conservent toutes les
églises qu'ils possèdent dans les villes, les villages et les bourgs, à
la date de la publication de la lettre; et, s'ils veulent encore en
bâtir de nouvelles, cette faculté ne sera interdite ni à l'ordre des
seigneurs et chevaliers ni à aucune ville. C'est sur ce dernier article
de la lettre impériale que s'éleva plus tard la querelle qui mit
l'Europe en feu.
La lettre impériale faisait de la Bohême protestante une sorte de
république. Les états avaient appris à connaître la force que leur
donnaient la constance, l'union et le bon accord dans leurs mesures. Il
ne restait guère plus à l'empereur qu'une ombre de sa puissance
souveraine. L'esprit de révolte trouva un dangereux encouragement dans
la personne des soi-disant protecteurs de la liberté. L'exemple et le
succès de la Bohême étaient un signal séduisant pour les autres États
héréditaires de l'Autriche, et tous se disposaient à arracher les mêmes
priviléges par les mêmes moyens. L'esprit de liberté parcourait une
province après l'autre, et, comme c'était surtout la discorde des
princes autrichiens que les protestants avaient mise à profit si
heureusement, on se hâta de réconcilier l'empereur avec le roi de
Hongrie.
Mais cette réconciliation ne pouvait être sincère. L'offense était trop
grave pour être pardonnée, et Rodolphe continua de nourrir dans son
coeur une haine inextinguible contre Matthias. Il s'arrêtait avec
douleur et colère à la pensée que le sceptre de Bohême devait aussi
venir à la fin dans cette main détestée; et la perspective n'était guère
plus consolante pour lui, si Matthias mourait sans héritier. Alors
Ferdinand, archiduc de Grætz, qu'il aimait tout aussi peu, devenait le
chef de la famille. Pour l'exclure, ainsi que Matthias, du trône de
Bohême, il conçut le dessein de faire passer cet héritage au frère de
Ferdinand, l'archiduc Léopold, évêque de Passau, celui de tous ses
agnats qu'il aimait le plus et qui avait le mieux mérité de sa personne.
Les idées des Bohêmes sur leur droit de libre élection au trône, leur
penchant pour la personne de Léopold, semblaient favorables à ce projet,
pour lequel Rodolphe avait consulté sa partialité et son désir de
vengeance plus que l'intérêt de sa maison. Cependant, pour accomplir son
dessein, il avait besoin de forces militaires, et il rassembla en effet
des troupes dans l'évêché de Passau. Nul ne connaissait la destination
de ce corps; mais une incursion soudaine qu'il fit en Bohême, par défaut
de solde, et à l'insu de l'empereur, et les désordres qu'il y commit,
soulevèrent contre Rodolphe tout le royaume. Vainement il protesta de
son innocence auprès des états de Bohême: ils n'y voulurent pas croire.
Vainement il essaya de réprimer la licence spontanée de ses soldats: il
ne put s'en faire écouter. Supposant que ces préparatifs avaient pour
objet la révocation de la lettre de Majesté, les défenseurs de la
liberté armèrent toute la Bohême protestante, et Matthias fut appelé
dans le pays. L'empereur, après que ses troupes de Passau eurent été
expulsées, resta dans Prague, privé de tout secours. On le surveillait,
comme un prisonnier, dans son propre château, et l'on éloigna de lui
tous ses conseillers. Cependant, Matthias avait fait son entrée à
Prague au milieu de l'allégresse, universelle, et, bientôt après,
Rodolphe fut assez pusillanime pour le reconnaître roi de Bohême: sévère
dispensation du sort, qui contraignit cet empereur de transmettre
pendant sa vie, à son ennemi, un trône qu'il n'avait pas voulu lui
laisser après sa mort! Pour comble d'humiliation, on le força de relever
de toutes leurs obligations ses sujets de Bohême, de Silésie et de
Lusace, par un acte de renonciation écrit de sa main. Il obéit, le coeur
déchiré. Tous, ceux-là mêmes qu'il croyait s'être le plus attachés,
l'avaient abandonné. Après avoir signé, il jeta par terre son chapeau,
et brisa avec les dents la plume qui lui avait rendu ce honteux service.
Tandis que Rodolphe perdait l'un après l'autre ses États héréditaires,
il ne soutenait pas beaucoup mieux sa dignité impériale. Chacun des
partis religieux qui divisaient l'Allemagne s'efforçait toujours de
gagner du terrain aux dépens de l'autre ou de se garantir contre ses
attaques. Plus était faible la main qui tenait le sceptre impérial, et
plus les protestants et les catholiques se sentaient abandonnés à
eux-mêmes: plus devaient s'accroître la vigilance avec laquelle ils
s'observaient réciproquement, et leur mutuelle défiance. Il suffisait
que l'empereur fût gouverné par les jésuites, et dirigé par les conseils
de l'Espagne, pour donner aux protestants un sujet d'alarmes et un
prétexte à leurs hostilités. Le zèle inconsidéré des jésuites, qui, dans
leurs écrits et du haut de leur chaire, jetaient du doute sur la
validité de la paix de religion, excitait toujours plus la défiance des
religionnaires, et leur faisait soupçonner dans la démarche la plus
indifférente des catholiques des vues dangereuses. Tout ce qui était
entrepris, dans les États héréditaires de l'empereur, pour limiter la
religion évangélique éveillait l'attention de toute l'Allemagne
protestante, et ce puissant soutien, que les sujets évangéliques de
l'Autriche trouvaient ou se flattaient de trouver chez leurs
coreligionnaires, contribuait beaucoup à leur audace et aux rapides
succès de Matthias. On croyait dans l'Empire que la durée prolongée de
la paix de religion n'était due qu'aux embarras où les troubles
intérieurs de ses États héréditaires jetaient l'empereur: aussi ne se
pressait-on nullement de le tirer de ces embarras.
Presque toutes les affaires de la diète de l'Empire demeuraient en
suspens, soit par la négligence de Rodolphe, soit par la faute des
princes protestants, qui s'étaient fait une loi de ne subvenir en rien
aux besoins communs, tant qu'on n'aurait pas fait droit à leurs griefs.
Ces griefs portaient principalement sur le mauvais gouvernement de
l'empereur, sur la violation de la paix religieuse, et sur les nouvelles
usurpations du conseil aulique de l'Empire, qui avait commencé sous ce
règne à étendre sa juridiction aux dépens de la chambre impériale.
Autrefois, les empereurs avaient prononcé souverainement par eux-mêmes
dans les cas de peu d'importance, avec le concours des princes dans les
cas graves, sur toutes les contestations qui s'élevaient entre les
membres de l'Empire, et que le droit du plus fort n'avait pas terminées
sans leur intervention; ou bien ils remettaient la décision à des juges
impériaux, qui suivaient la cour. A la fin du quinzième siècle, ils
avaient transféré cette juridiction souveraine à un tribunal régulier,
permanent et fixe, la chambre impériale de Spire, et les membres de
l'Empire, pour n'être pas opprimés par la volonté arbitraire de
l'empereur, s'étaient réservé le droit d'en nommer les assesseurs et
d'examiner les jugements par des révisions périodiques. Ce droit des
membres de l'Empire, nommé le droit de _présentation_ et de
_visitation_, la paix de religion l'avait étendu aux membres luthériens,
si bien que désormais les causes protestantes eurent aussi des juges
protestants, et qu'une sorte d'équilibre parut exister entre les deux
religions dans ce tribunal suprême de l'Empire.
Mais les ennemis de la réformation et des libertés germaniques,
attentifs à tout ce qui pouvait favoriser leurs vues, trouvèrent bientôt
un expédient pour détruire le bon effet de cette institution. Peu à peu,
l'usage s'introduisit qu'un tribunal particulier de l'empereur, le
conseil aulique impérial, établi à Vienne, et sans autre destination,
dans l'origine, que d'assister l'empereur de ses avis dans l'exercice de
ses droits personnels incontestés; un tribunal dont les membres, nommés
arbitrairement par l'empereur seul et payés par lui seul, devaient
prendre pour loi suprême l'intérêt de leur maître, pour unique règle
l'avantage de la religion catholique, qu'ils professaient: que ce
conseil, dis-je, exerçât la haute justice sur les membres de l'Empire.
Beaucoup d'affaires litigieuses, entre des membres de différente
religion, sur lesquelles la chambre impériale avait seule le droit de
prononcer, ou qui, avant son institution, ressortissaient au conseil des
princes, étaient maintenant portées devant le conseil aulique. Il ne
faut pas s'étonner si les sentences de ce tribunal trahissaient leur
origine, et si des juges catholiques et des créatures de l'empereur
sacrifiaient la justice à l'intérêt de la religion catholique et de
l'empereur. Quoique tous les membres de l'Empire semblassent intéressés
à s'élever à temps contre un abus si dangereux, cependant les
protestants, qu'il blessait plus sensiblement, se levèrent seuls (encore
ne furent-ils pas unanimes) pour défendre la liberté allemande, qu'une
institution si arbitraire attaquait dans ce qu'elle a de plus sacré,
l'administration de la justice. Certes l'Allemagne n'aurait eu guère à
se féliciter d'avoir aboli le droit du plus fort et institué la chambre
impériale, si l'on eût encore souffert, à côté de ce tribunal, la
juridiction arbitraire de l'empereur. Les membres de l'Empire germanique
eussent fait bien peu de progrès, en comparaison des temps de barbarie,
si la chambre impériale, où ils siégeaient à côté de l'empereur et pour
laquelle ils avaient renoncé à leur ancien droit de princes souverains,
avait dû cesser d'être une juridiction nécessaire. Mais, à cette époque,
les esprits alliaient souvent les plus étranges contradictions. Alors,
au titre d'empereur, légué par le despotisme romain, s'attachait encore
une idée de pouvoir absolu, qui faisait avec le reste du droit public
allemand le plus ridicule contraste, mais qui était néanmoins soutenue
par les juristes, propagée par les fauteurs du despotisme et reçue par
les faibles comme un article de foi.
A ces griefs généraux s'ajouta peu à peu une suite d'incidents
particuliers, qui portèrent enfin les inquiétudes des protestants
jusqu'à la plus vive défiance. A l'époque des persécutions religieuses
exercées par les Espagnols dans les Pays-Bas, quelques familles
protestantes s'étaient réfugiées dans la ville impériale catholique
d'Aix-la-Chapelle, où elles s'établirent à demeure et augmentèrent
insensiblement le nombre de leurs adhérents. Ayant réussi, par adresse,
à faire entrer quelques personnes de leur croyance dans le conseil de la
ville, les religionnaires demandèrent une église et l'exercice public de
leur culte, et comme ils essuyèrent un refus, ils se firent raison par
la force et s'emparèrent même de toute l'administration municipale.
C'était pour l'empereur et tout le parti catholique un coup trop
sensible de voir une ville si considérable au pouvoir des protestants.
Toutes les représentations de Rodolphe et ses ordres de rétablir les
choses sur l'ancien pied étant demeurés sans effet le conseil aulique
mit la ville au ban de l'Empire, par une sentence qui ne reçut toutefois
son exécution que sous le règne suivant.
Les protestants firent, pour étendre leur domaine et leur puissance,
deux autres tentatives plus considérables. L'électeur de Cologne,
Gebhard, né Truchsess de Waldbourg, conçut pour la jeune comtesse Agnès
de Mansfeld, chanoinesse de Gerresheim, une violente passion, à laquelle
Agnès ne fut pas insensible. Comme les yeux de toute l'Allemagne étaient
fixés sur cette liaison, les deux frères de la comtesse, zélés
calvinistes, demandèrent satisfaction de cette atteinte à l'honneur de
leur maison, qui ne pouvait être sauvé par un mariage, tant que
l'électeur demeurerait évêque catholique. Ils le menacèrent de laver
cette tache dans son sang et celui de leur soeur, s'il ne renonçait
aussitôt à tout commerce avec la comtesse ou ne lui rendait l'honneur
devant les autels. L'électeur, indifférent à toutes les conséquences de
sa démarche, n'écouta que la voix de l'amour. Soit qu'il eût déjà, en
général, du penchant pour la religion réformée, soit que les charmes de
son amante opérassent seuls ce miracle, il abjura la foi catholique et
conduisit la belle Agnès à l'autel.
L'affaire était de la plus haute importance. D'après la lettre de la
réserve ecclésiastique, l'électeur avait perdu par cette apostasie tous
ses droits à l'archevêché; et, si les catholiques étaient jamais
intéressés à faire exécuter la réserve, c'était surtout lorsqu'il
s'agissait d'un électorat. D'un autre côté, il était bien dur de
renoncer au pouvoir suprême, et cela coûtait plus encore à la tendresse
d'un époux qui aurait tant désiré de donner plus de prix à l'offre de
son coeur et de sa main par l'hommage d'une principauté. La réserve
ecclésiastique était d'ailleurs un point litigieux du traité
d'Augsbourg, et toute l'Allemagne protestante jugeait d'une extrême
importance d'enlever au parti catholique ce quatrième électorat. Déjà
l'exemple d'actes pareils avait été donne, et avec un heureux succès,
dans plusieurs bénéfices ecclésiastiques de la basse Allemagne.
Plusieurs chanoines de Cologne étaient dès lors protestants et tenaient
pour l'électeur; dans la ville même, il pouvait compter sur de nombreux
adhérents de la même religion. Tous ces motifs, auxquels les
encouragements de ses amis et de ses proches, et les promesses de
plusieurs cours allemandes donnaient encore plus de force, décidèrent
l'électeur à garder son archevêché, même après son changement de
religion.
Mais on vit bientôt qu'il avait entrepris une lutte au-dessus de ses
forces. En permettant le libre exercice du culte évangélique dans le
pays de Cologne, il avait déjà provoqué la plus violente opposition de
la part des chanoines et des membres des états. L'intervention de
l'empereur et l'anathème de Rome, qui l'excommuniait comme apostat et le
dépouillait de toutes ses dignités ecclésiastiques et séculières,
armèrent contre lui ses États et son chapitre. Gebhard leva des troupes;
les chanoines en firent autant. Pour s'assurer promptement un puissant
soutien, ils se hâtèrent de nommer un nouvel électeur, et le choix tomba
sur l'évêque de Liége, prince de Bavière.
Alors commença une guerre civile, qui pouvait aisément aboutir à une
rupture générale de la paix dans l'Empire, vu le grand intérêt que
devaient prendre à cet incident les deux partis qui divisaient
l'Allemagne. Les protestants s'indignaient surtout que le pape eût osé,
en vertu d'un prétendu pouvoir apostolique, dépouiller de ses dignités
impériales un prince de l'Empire. Même dans l'âge d'or de leur
domination spirituelle, les papes s'étaient vu contester ce droit:
combien plus dans un siècle où, au sein d'un parti, leur autorité était
entièrement tombée et ne reposait chez l'autre que sur de très-faibles
appuis! Toutes les cours protestantes d'Allemagne intervinrent
énergiquement à ce sujet auprès de l'empereur. Henri IV, qui n'était
encore alors que roi de Navarre, ne négligea aucune voie de
négociations pour recommander avec instance aux princes allemands de
maintenir leurs droits. Le cas était décisif pour la liberté de
l'Allemagne. Quatre voix protestantes contre trois voix catholiques,
dans le collége des électeurs, faisaient nécessairement pencher la
balance en faveur des protestants et fermaient pour toujours à la maison
d'Autriche l'accès du trône impérial.
Mais l'électeur Gebhard avait embrassé la religion réformée, et non la
luthérienne: cette seule circonstance fit son malheur. L'animosité qui
régnait entre ces deux Églises ne permit pas aux princes évangéliques de
le regarder comme un des leurs et de l'appuyer comme tel avec énergie.
Tous l'avaient encouragé, il est vrai, et lui avaient promis des
secours; mais un prince apanagé de la maison palatine, le comte palatin
Jean Casimir, zélé calviniste, fut le seul qui lui tint parole. Malgré
la défense de l'empereur, il accourut, avec sa petite armée, dans le
pays de Cologne; mais il ne fit rien de considérable, parce que
l'électeur, qui manquait même des choses les plus nécessaires, le laissa
absolument sans aide. L'électeur nouvellement élu fit des progrès
d'autant plus rapides, qu'il était puissamment soutenu par ses parents
bavarois et par les Espagnols, qui le secoururent des Pays-Bas. Les
soldats de Gebhard, laissés sans paye par leur maître, livrèrent à
l'ennemi une place après l'autre; d'autres furent obligées de capituler.
Gebhard se maintint un peu plus longtemps dans ses États de Westphalie,
jusqu'à ce qu'il fut contraint là aussi de céder devant des forces
supérieures. Après avoir fait pour son rétablissement plusieurs
tentatives inutiles en Hollande et en Angleterre, il se retira dans
l'évêché de Strasbourg, où il mourut doyen du chapitre: première victime
de la réserve ecclésiastique ou plutôt du défaut d'harmonie entre les
protestants d'Allemagne!
A cette querelle de Cologne s'en rattacha bientôt une autre dont
Strasbourg fut le théâtre. Plusieurs chanoines protestants de Cologne,
atteints de l'anathème papal en même temps que l'électeur, s'étaient
réfugiés dans l'évêché de Strasbourg, où ils possédaient des prébendes.
Les chanoines catholiques se faisant scrupule, vu qu'ils étaient
proscrits, de leur en permettre la jouissance, ils se mirent eux-mêmes
en possession, de leur autorité privée et par la force, et un puissant
parti protestant de la bourgeoisie de Strasbourg leur donna bientôt la
supériorité dans le chapitre. Les chanoines catholiques s'enfuirent à
Saverne; là, sous la protection de leur évêque, ils continuèrent de
tenir leur chapitre, comme le seul régulier, et déclarèrent intrus les
chanoines restés à Strasbourg. Cependant ceux-ci s'étaient renforcés par
l'admission de plusieurs membres protestants de haute naissance, si bien
qu'à la mort de l'évêque, ils osèrent en présenter un nouveau dans la
personne d'un prince protestant, Jean-Georges de Brandebourg. Les
chanoines catholiques, loin d'accepter ce choix, présentèrent l'évêque
de Metz, prince lorrain, qui signala aussitôt son élection par des
hostilités sur le territoire de Strasbourg.
La ville de Strasbourg ayant pris les armes pour le chapitre protestant
et le prince de Brandebourg, et le parti contraire, soutenu par des
troupes lorraines, cherchant à s'emparer des biens de l'évêché, il
s'ensuivit une longue guerre, accompagnée, suivant l'esprit du temps, de
barbares dévastations. Vainement l'empereur voulut interposer son
autorité souveraine pour décider la querelle: les biens de l'évêché
restèrent longtemps encore divisés entre les deux partis, jusqu'à ce
qu'enfin le prince protestant abandonna ses prétentions pour un médiocre
équivalent en argent. Ainsi l'Église catholique sortit encore
triomphante de cette affaire.
Ce différend était à peine terminé, qu'il se passa à Donawert, ville
impériale de Souabe, un événement plus inquiétant encore pour toute
l'Allemagne protestante. Dans cette ville, jusque-là catholique, le
parti protestant avait pris, par les voies accoutumées, une telle
prépondérance, sous les règnes de Ferdinand et de son fils, que les
catholiques furent réduits à se contenter d'une église succursale dans
le couvent de la Sainte-Croix et à dérober aux scandales de l'autre
parti la plupart de leurs cérémonies religieuses. Enfin un abbé
fanatique de ce couvent osa braver les sentiments populaires et ordonner
une procession publique, avec la croix en tête et les bannières
déployées; mais on le força bientôt de renoncer à son entreprise.
L'année suivante, ce même abbé, encouragé par une déclaration favorable
de l'empereur, ayant renouvelé cette procession, on se porta à des actes
publics de violence. Comme la procession revenait, la populace fanatique
ferma la porte aux religieux, abattit leurs bannières, et les accompagna
chez eux avec des cris et des injures. Une citation impériale fut la
suite de ces violences, et, le peuple furieux ayant menacé la personne
des commissaires impériaux, toutes les tentatives d'accommodement
amiable ayant échoué auprès de cette multitude fanatique, la ville fut
mise formellement au ban de l'Empire, et le duc Maximilien de Bavière
chargé d'exécuter la sentence. A l'approche de l'armée bavaroise, le
découragement s'empara tout à coup de cette bourgeoisie naguère si
arrogante, et elle posa les armes sans résistance. L'entière abolition
du culte protestant dans ses murs fut le châtiment de sa faute. Donawert
perdit ses priviléges, et, de ville impériale de Souabe, elle devint
ville provinciale de Bavière.
Il y avait dans cette affaire deux circonstances qui devaient exciter au
plus haut degré l'attention des protestants, quand même l'intérêt de la
religion aurait eu pour eux moins de force. C'était le conseil aulique
de l'Empire, tribunal arbitraire et entièrement catholique, dont ils
contestaient d'ailleurs si vivement la juridiction, qui avait rendu la
sentence, et l'on avait chargé de l'exécution le duc de Bavière, le chef
d'un cercle étranger. Des actes si contraires à la constitution
faisaient prévoir, de la part des catholiques, des mesures violentes qui
pouvaient bien s'appuyer sur une entente secrète et un plan dangereux,
et finir par la ruine entière de leur liberté religieuse.
Dans un état de choses où la force fait la loi, où toute sûreté repose
sur le pouvoir, le parti le plus faible sera toujours le plus pressé de
se mettre en défense. C'est ce qu'on vit alors en Allemagne. Si les
catholiques avaient réellement formé quelques desseins hostiles contre
les protestants, il était raisonnable de croire que les premiers coups
seraient portés sur l'Allemagne du sud plutôt que sur celle du nord,
parce que, dans la basse Allemagne, les protestants étaient liés entre
eux, sans interruption, sur une grande étendue de pays, et pouvaient,
par conséquent, se soutenir fort aisément les uns les autres; tandis
que, dans la haute Allemagne, séparés de leurs coreligionnaires,
entourés de tous côtés par les catholiques, ils étaient exposés sans
défense à toute irruption. En outre, si, comme il était à présumer, les
catholiques voulaient mettre à profit les divisions intestines des
protestants et diriger leur attaque contre une seule secte, les
calvinistes, qui étaient les plus faibles et d'ailleurs exclus du traité
de paix, se trouvaient évidemment dans un danger plus prochain, et
c'était sur eux que devaient tomber les premiers coups.
Les deux circonstances se rencontraient dans les États de l'électeur
palatin: ils avaient dans le duc de Bavière un voisin redoutable, et
leur retour au calvinisme ne leur permettait d'espérer ni la protection
du traité de paix religieuse, ni de grands secours des membres
évangéliques de l'Empire. Aucun pays d'Allemagne n'a éprouvé, en aussi
peu d'années, des changements de religion aussi rapides que le Palatinat
à cette époque. On vit, dans le court espace de soixante années, ce
pays, malheureux jouet de ses maîtres, prêter deux fois serment à la
doctrine de Luther, et deux fois l'abandonner pour celle de Calvin.
D'abord l'électeur Frédéric III avait été infidèle à la confession
d'Augsbourg, dont Louis, son fils aîné et son successeur, fit de
nouveau, par un changement brusque et violent, la religion dominante.
Les calvinistes furent dépouillés de leurs églises dans tout le pays;
leurs ministres, et même les maîtres d'école de leur confession, furent
bannis hors des frontières; ce prince évangélique si zélé les poursuivit
jusque dans son testament, en ne donnant pour tuteurs à son fils encore
mineur que des luthériens d'une sévère orthodoxie. Mais son frère, le
comte palatin Jean Casimir, cassa ce testament illégal, et, en vertu de
la bulle d'or, il prit possession de la tutelle et de toute
l'administration. On donna au jeune électeur, Frédéric IV, âgé de neuf
ans, des instituteurs calvinistes, à qui l'on recommanda d'extirper de
l'âme de leur élève l'hérésie luthérienne, dussent-ils y employer les
coups. Si l'on agissait de la sorte avec le maître, il est aisé de
deviner comment on traitait les sujets.
Ce fut sous ce Frédéric IV que la cour palatine se donna beaucoup de
mouvement pour entraîner les membres protestants de l'Empire d'Allemagne
à de communes mesures contre la maison d'Autriche, et, s'il était
possible, à une ligue générale. Outre que cette cour était dirigée par
les conseils de la France, conseils dont l'âme était la haine de
l'Autriche, le soin de sa propre sûreté l'obligeait de se ménager à
temps le secours, si douteux, des évangéliques contre un ennemi voisin
et supérieur en forces. Mais de grandes difficultés s'opposaient à cette
ligue: l'antipathie des évangéliques pour les réformés le cédait à peine
à leur commune horreur des papistes. On chercha donc premièrement à
réunir les deux communions, pour faciliter ensuite l'alliance politique;
mais toutes les tentatives échouèrent: elles n'aboutirent le plus
souvent qu'à fortifier chaque parti dans sa croyance. Il ne restait
d'autre ressource que d'augmenter la défiance et la crainte des
évangéliques, pour leur faire juger la réunion nécessaire. On amplifia
les forces des catholiques; on exagéra le danger; des événements
fortuits furent attribués à un plan médité; de simples incidents furent
défigurés par des interprétations odieuses, et l'on prêta à toute la
conduite des catholiques un accord et une préméditation, dont ils
étaient vraisemblablement bien éloignés.
La diète de Ratisbonne, où les protestants s'étaient flattés de faire
renouveler la paix de religion, s'était séparée sans résultat, et à
leurs anciens griefs venait de s'ajouter l'oppression récente de
Donawert. Alors s'effectua, avec une incroyable rapidité, la réunion si
longtemps désirée et tentée. L'électeur palatin Frédéric IV, le comte
palatin de Neubourg, deux margraves de Brandebourg, le margrave de Bade
et le duc Jean Frédéric de Wurtemberg, ainsi des luthériens avec des
calvinistes, conclurent à Anhausen, en Franconie (1608), pour eux et
leurs héritiers, une étroite alliance nommée l'_Union évangélique_. Les
princes unis se promettaient, contre tout offenseur, conseils et secours
mutuels, dans ce qui intéressait la religion et leurs droits de membres
de l'Empire; ils se reconnaissaient tous solidaires. Si un membre de
l'Union voyait ses États envahis, les autres devaient s'armer
sur-le-champ et courir à sa défense. Les terres, les villes et les
châteaux des alliés seraient ouverts, en cas de nécessité, aux troupes
de chacun; les conquêtes seraient partagées entre tous selon la mesure
du contingent fourni. En temps de paix, la direction de toute l'alliance
serait remise à l'électeur palatin, mais avec des pouvoirs limités. Pour
subvenir aux frais, on exigea des avances, et un fonds fut consigné. La
différence de religion, entre luthériens et calvinistes, ne devait avoir
sur l'Union aucune influence. On se liait pour dix ans. Chaque associé
avait dû s'engager à recruter de nouveaux membres. L'électeur de
Brandebourg se montra bien disposé, celui de Saxe désapprouva
l'alliance; la Hesse ne put venir à bout de se déterminer; les ducs de
Brunswick et de Lunebourg voyaient aussi à la chose des difficultés.
Mais les trois villes impériales de Strasbourg, Nuremberg et Ulm ne
furent pas pour l'Union une acquisition de médiocre importance, parce
qu'on avait grand besoin de leur argent, et que leur exemple pouvait
être suivi par plusieurs autres villes impériales.
Les membres ligués de la diète, jusque-là timides et peu redoutés dans
leur isolement, tinrent, l'Union une fois conclue, un langage hardi. Ils
portèrent devant l'empereur, par le prince Christian d'Anhalt, leurs
plaintes et leurs demandes communes, dont les principales étaient le
rétablissement de Donawert, l'abolition de la juridiction aulique, et
même une réforme dans l'administration et le conseil de l'empereur. Les
princes avaient eu soin de choisir, pour lui faire ces représentations,
le moment où les troubles de ses États héréditaires le laissaient à
peine respirer; où il venait de perdre et de voir passer au pouvoir de
Matthias l'Autriche et la Hongrie; où il n'avait sauvé sa couronne de
Bohême que par la concession de la lettre impériale; enfin, où la
succession de Juliers préparait déjà de loin un nouvel embrasement. Il
ne faut donc pas s'étonner que l'indolent monarque se soit pressé moins
que jamais de se résoudre, et que les princes unis aient pris les armes
avant qu'il eût seulement délibéré.
Les catholiques observaient l'Union d'un regard soupçonneux; l'Union
surveillait avec la même défiance les catholiques et l'empereur, qui
suspectait lui-même l'un et l'autre parti: l'inquiétude et l'irritation
étaient partout au comble. Et il fallut que, dans ce moment critique, la
mort du duc Jean Guillaume de Juliers vint encore ouvrir, dans le pays
de Juliers et de Clèves, une succession très-litigieuse.
Huit prétendants réclamaient cet héritage, que des traités solennels
avaient déclaré indivisible, et l'empereur, qui laissait voir le désir
de le retirer, comme fief impérial tombé en déshérence, pouvait passer
pour un neuvième compétiteur. Quatre d'entre eux, l'électeur de
Brandebourg, le comte palatin de Neubourg, le comte palatin de
Deux-Ponts et le margrave de Burgau, prince autrichien, réclamaient
cette succession, comme fief féminin, au nom de quatre princesses,
soeurs du feu duc. Deux autres, l'électeur de Saxe, de la ligne
albertine, et les ducs de Saxe, de la ligne ernestine, s'appuyaient sur
une expectative plus ancienne, que l'empereur Frédéric III leur avait
accordée sur cet héritage, et que Maximilien Ier avait confirmée aux
deux maisons de Saxe. On s'arrêta peu aux prétentions de quelques
princes étrangers. L'électeur de Brandebourg et le comte de Neubourg
avaient peut-être le droit le mieux fondé, un droit qui leur donnait, ce
semble, des chances assez égales. Aussi, dès que la succession fut
ouverte, ces deux princes firent prendre possession de l'héritage:
Brandebourg agit le premier; Neubourg suivit son exemple. Ils
commencèrent leur querelle avec la plume, et l'auraient
vraisemblablement finie avec l'épée: mais l'intervention de l'empereur,
qui voulait appeler cette cause devant son trône et mettre
provisoirement le séquestre sur le pays en litige, amena bientôt les
deux partis à conclure un accord, pour écarter le danger commun. Ils
convinrent de gouverner conjointement le duché. Vainement l'empereur
fit-il sommer les états du pays de refuser l'hommage à leurs nouveaux
maîtres; vainement envoya-t-il dans les duchés son parent, l'archiduc
Léopold, évêque de Passau et de Strasbourg, afin de soutenir par sa
présence le parti impérial: tout le pays s'était soumis, à l'exception
de Juliers, aux princes protestants, et le parti de l'empereur se vit
assiégé dans la ville capitale.
La contestation de Juliers était importante pour toute l'Allemagne; elle
excita même l'attention de plusieurs cours de l'Europe. La question
n'était pas seulement de savoir qui posséderait le duché de Juliers et
qui ne le posséderait pas: on se demandait surtout lequel des deux
partis qui divisaient l'Allemagne, le catholique ou le protestant,
s'agrandirait d'une possession si considérable; laquelle des deux
religions gagnerait ou perdrait ce territoire. On se demandait si
l'Autriche réussirait encore une fois dans ses usurpations, et
assouvirait par une nouvelle proie sa fureur de conquêtes, ou si la
liberté de l'Allemagne et l'équilibre de ses forces seraient maintenus
contre les usurpations de l'Autriche. La querelle de la succession de
Juliers intéressait donc toutes les puissances ennemies de cette maison
et favorables à la liberté. L'Union évangélique, la Hollande,
l'Angleterre, et surtout Henri IV, y furent engagés.
Ce monarque, qui avait consumé la plus belle moitié de sa vie à lutter
contre la maison d'Autriche, et qui n'avait enfin surmonté qu'à force de
persévérance et de courage héroïque les obstacles que cette maison avait
élevés entre le trône et lui, n'était pas resté jusqu'alors spectateur
oisif des troubles d'Allemagne. C'était précisément cette lutte des
princes contre l'empereur qui donnait et assurait la paix à la France.
Les protestants et les Turcs étaient les deux forces salutaires, qui
pesaient, à l'orient et à l'occident, sur la puissance autrichienne;
mais, aussitôt qu'on lui permettait de se dégager de cette contrainte,
elle se relevait aussi formidable que jamais. Henri IV avait eu, pendant
toute une moitié de vie d'homme, le spectacle continuel de la soif de
domination et de conquête de l'Autriche. Ni l'adversité, ni même la
pauvreté d'esprit, qui tempère cependant d'ordinaire toutes les
passions, ne pouvaient éteindre celle-là dans un coeur où coulait une
seule goutte du sang de Ferdinand d'Aragon. L'ambition d'agrandissement
de l'Autriche avait déjà, depuis un siècle, arraché l'Europe à une
heureuse paix et causé une violente révolution dans l'intérieur de ses
principaux États. Elle avait dépouillé les champs de cultivateurs et les
ateliers d'artisans, pour couvrir de masses armées, immenses, inconnues
jusque-là, le sol de l'Europe, et de flottes ennemies les mers destinées
au commerce. Elle avait imposé aux princes européens la nécessité
funeste d'accabler d'impôts inouïs l'industrie de leurs sujets et
d'épuiser, dans une défense contrainte, le meilleur des forces de leurs
domaines, perdues pour le bonheur des habitants. Point de paix pour
l'Europe, point de plan durable pour le bonheur des peuples, aussi
longtemps qu'on laisserait cette redoutable famille troubler, à son gré,
le repos de cette partie du monde.
Telles étaient les pensées qui couvraient d'un nuage l'âme de Henri,
vers la fin de sa glorieuse carrière. Quels efforts n'avait-il pas dû
faire pour tirer la France du chaos où l'avait plongée une longue guerre
civile, allumée et entretenue par cette même Autriche! Tout grand homme
veut avoir travaillé pour le long avenir. Et qui pouvait garantir à ce
monarque la durée de la prospérité où il laissait la France, aussi
longtemps que l'Autriche et l'Espagne ne feraient qu'une puissance,
maintenant épuisée et abattue, il est vrai, mais qui n'avait besoin que
d'un heureux hasard pour se reformer soudain en un seul corps et
renaître aussi formidable que jamais? S'il voulait laisser à son
successeur un trône bien affermi et à son peuple une paix durable, il
fallait que cette dangereuse puissance fût désarmée pour toujours. Telle
était la source de la haine implacable que Henri IV avait jurée à
l'Autriche: haine inextinguible, ardente et juste comme l'inimitié
d'Annibal envers le peuple de Romulus, mais ennoblie par un principe
plus généreux.
Toutes les puissances de l'Europe avaient, comme Henri IV, ce grand
devoir à remplir; mais toutes n'avaient pas sa lumineuse politique, son
courage désintéressé, pour agir en vue d'un tel devoir. Tout homme, sans
distinction, est séduit par un avantage prochain: les grandes âmes sont
seules touchées d'un bien éloigné. Aussi longtemps que, dans ses
desseins, la sagesse compte sur la sagesse ou se fie à ses propres
forces, elle ne forme que des plans chimériques et court le danger de se
rendre la risée du monde; mais elle est assurée d'un heureux succès et
peut se promettre les applaudissements et l'admiration des hommes,
aussitôt que, dans ses plans de génie, elle a un rôle pour la barbarie,
la cupidité et la superstition, et que les circonstances lui permettent
d'employer des passions égoïstes à l'accomplissement de ses beaux
projets.
Dans la première supposition, le fameux dessein de Henri IV, de chasser
la maison d'Autriche de toutes ses possessions et de partager cette
proie entre les puissances de l'Europe, aurait effectivement mérité le
nom de chimère, qu'on lui a tant prodigué; mais le méritait-il aussi
dans l'autre hypothèse? Jamais l'excellent roi n'avait compté, chez les
exécuteurs de son projet, sur un motif pareil à celui qui l'animait
lui-même et son fidèle Sully dans cette entreprise. Tous les États dont
le concours lui était nécessaire furent décidés à accepter le rôle
qu'ils avaient à remplir, par les mobiles les plus forts et les plus
capables d'entraîner une puissance politique. Aux protestants d'Autriche
on ne demandait que de secouer le joug autrichien, et c'était déjà le
but de leurs efforts; aux Pays-Bas, de s'affranchir de même de
l'Espagne. Le pape et les républiques italiennes n'avaient pas de plus
grand intérêt que de bannir pour jamais la tyrannie espagnole de leur
péninsule; pour l'Angleterre, rien n'était plus désirable qu'une
révolution qui la délivrait de son plus mortel ennemi. A ce partage des
dépouilles de l'Autriche, chaque puissance gagnait ou une extension de
territoire ou la liberté; des possessions nouvelles ou la sûreté pour
les anciennes; et, comme toutes y gagnaient, l'équilibre ne recevait
nulle atteinte. La France pouvait dédaigner généreusement toute part au
butin, car sa force était plus que doublée par la ruine de l'Autriche,
et rien ne la rendait plus puissante que de ne pas agrandir sa
puissance. Enfin, pour récompenser les descendants de Habsbourg de
délivrer l'Europe de leur présence, on leur donnait la liberté de
s'étendre dans tous les autres mondes, découverts et à découvrir. Les
coups de poignard de Ravaillac sauvèrent l'Autriche et retardèrent de
quelques siècles le repos de l'Europe.
Les yeux attachés sur ce plan, Henri IV dut s'empresser de prendre une
part active à l'Union évangélique en Allemagne, et à la querelle de la
succession de Juliers, comme à deux événements de la plus grande
importance. Ses négociateurs agissaient sans relâche auprès de toutes
les cours protestantes d'Allemagne, et le peu qu'ils révélaient ou
qu'ils laissaient pressentir du grand secret politique de leur maître
suffisait pour gagner des esprits animés d'une haine si ardente contre
l'Autriche et possédés d'une telle ambition de s'agrandir. Les habiles
efforts de Henri resserrèrent encore les liens de l'Union, et le
puissant secours qu'il promit éleva le courage de ses membres au plus
haut degré de confiance. Une nombreuse armée française, commandée par le
roi en personne, devait joindre sur le Rhin les troupes de l'Union et
d'abord les aider à achever la conquête du pays de Clèves et de Juliers,
marcher ensuite avec les Allemands en Italie, où la Savoie, Venise et le
pape tenaient déjà prêt un puissant renfort, et renverser là tous les
trônes espagnols. L'armée victorieuse devait après cela pénétrer, de la
Lombardie, dans les domaines héréditaires de la maison de Habsbourg: là,
favorisée par une révolte générale des protestants, elle brisait le
sceptre autrichien dans tous ses États allemands, dans la Bohême, la
Hongrie et la Transylvanie. Pendant ce temps, les Brabançons et les
Hollandais, renforcés des secours de la France, se délivreraient
également de leurs tyrans espagnols, et ce torrent débordé, effroyable,
qui naguère encore avait menacé d'engloutir dans ses sombres tourbillons
la liberté de l'Europe, coulerait désormais, sans bruit et oublié,
derrière les Pyrénées.
Les Français s'étaient toujours vantés de leur célérité: cette fois, ils
furent devancés par les Allemands. Avant que Henri IV se fût montré en
Alsace, une armée de l'Union y parut et dispersa un corps autrichien,
que l'évêque de Strasbourg et de Passau avait rassemblé dans cette
contrée, pour le conduire dans le pays de Juliers, Henri IV avait formé
son plan en homme d'État et en roi, mais il en avait remis l'exécution à
des brigands. Dans sa pensée, il ne fallait donner lieu à aucun membre
catholique de l'Empire de se croire menacé par cet armement et de faire
de la cause de l'Autriche la sienne. La religion ne devait être en
aucune sorte mêlée dans cette entreprise. Mais comment les projets de
Henri IV eussent-ils fait oublier aux princes allemands leurs vues
particulières? La soif des conquêtes, la haine religieuse étaient leur
mobile: ne devaient-ils pas saisir, chemin faisant, toutes les occasions
de satisfaire leur passion dominante? Ils s'abattaient comme des
vautours sur les États des princes ecclésiastiques et choisissaient,
quels que fussent les détours à faire, ces grasses campagnes pour y
asseoir leur camp. Comme s'ils eussent été en pays ennemi, ils levaient
des contributions, saisissaient arbitrairement les revenus de l'État, et
prenaient de force tout ce qu'on ne voulait pas leur abandonner de gré.
Pour ne pas laisser aux catholiques le moindre doute sur les vrais
motifs de leur armement, ils annoncèrent hautement et sans détour le
sort qu'ils réservaient aux bénéfices ecclésiastiques. On voit comme
Henri IV et les princes allemands s'étaient peu entendus pour ce plan
d'opérations, et combien l'excellent roi s'était trompé quant à ses
instruments! Tant il est vrai toujours que, si la sagesse commande
jamais une violence, il ne faut point charger l'homme violent de
l'accomplir, et qu'à celui-là seul pour qui l'ordre est chose sacrée on
peut confier la mission d'en enfreindre les lois.
La conduite de l'Union, qui révolta même plusieurs États évangéliques,
et la crainte de maux encore plus grands, produisirent chez les
catholiques quelque chose de plus qu'une oisive colère. L'autorité de
l'empereur était trop déchue pour les protéger contre un tel ennemi.
C'était leur alliance qui rendait les membres de l'Union si redoutables
et si insolents: c'était une alliance qu'il fallait leur opposer.
L'évêque de Wurtzbourg traça le plan de cette union catholique, qui se
distingua de l'évangélique par le nom de Ligue. Les points dont on
convint furent à peu près les mêmes que ceux qui servaient de base à
l'Union. La plupart des membres étaient des évêques. Le duc Maximilien
de Bavière se mit à la tête de la Ligue, mais, en sa qualité de seul
membre laïque considérable, avec un pouvoir bien supérieur à celui que
les protestants avaient laissé à leur chef. Outre que le duc de Bavière
commandait seul toutes les forces militaires de son parti, ce qui
donnait aux opérations une promptitude et une vigueur que ne pouvaient
guère avoir celles de l'Union, la Ligue avait encore cet avantage que
les contributions des riches prélats étaient payées bien plus
régulièrement que celles des pauvres membres évangéliques de l'Union.
Sans proposer à l'empereur, comme prince catholique de l'Empire, de
prendre part à l'alliance, sans lui en rendre compte comme au chef de
l'État, la Ligue se leva tout à coup, inattendue et menaçante, armée
d'une force assez grande pour écraser à la fin l'Union et se maintenir
sous trois empereurs. Elle combattait, il est vrai, pour l'Autriche,
puisqu'elle était dirigée contre les princes protestants; mais
l'Autriche elle-même fut bientôt réduite à trembler devant elle.
Cependant les armes des princes unis avaient été assez heureuses dans le
duché de Juliers et en Alsace; ils tenaient Juliers bloqué étroitement,
et tout l'évêché de Strasbourg était en leur pouvoir. Mais leurs
brillants succès étaient arrivés à leur terme. Il ne parut pas d'armée
française sur le Rhin: celui qui devait la commander, qui devait être
l'âme de toute l'entreprise, Henri IV, n'était plus. Les fonds
s'épuisaient; les États refusaient d'en fournir de nouveaux, et les
villes impériales, membres de l'Union, s'étaient senties fort blessées
qu'on leur demandât sans cesse leur argent et jamais leurs avis. Elles
se montraient surtout irritées d'avoir dû se mettre en frais pour la
querelle de Juliers, formellement exclue cependant des affaires de
l'Union; de ce que les princes s'adjugeaient de grosses pensions sur la
caisse commune et, avant tout, de ce qu'ils ne leur rendaient aucun
compte de l'emploi des fonds.
L'Union penchait donc vers sa chute, dans le temps même où la Ligue
naissante se levait contre elle avec des forces entières et fraîches. La
pénurie d'argent qui se faisait sentir ne permettait pas aux princes
unis de tenir plus longtemps la campagne, et cependant il était
dangereux de déposer les armes, à la vue d'un adversaire prêt à
combattre. Pour se garantir au moins d'un côté, on se hâta de traiter
avec l'ennemi le plus ancien, l'archiduc Léopold, et les deux partis
convinrent de retirer leurs troupes d Alsace, de rendre les prisonniers
et d'ensevelir le passé dans l'oubli. C'est à ce vain résultat
qu'aboutit cet armement, dont on s'était tant promis.
Le langage impérieux avec lequel l'Union, dans la confiance de sa force,
s'était annoncée à l'Allemagne catholique, la Ligue l'employait
maintenant vis-à-vis de l'Union et de ses troupes. On leur montrait les
traces de leur expédition, et on les flétrissait hautement elles-mêmes
des termes les plus sévères, que méritait leur conduite. Les évêchés de
Wurtzbourg, Bamberg, Strasbourg, Mayence, Trèves, Cologne, et beaucoup
d'autres, avaient éprouvé leur présence dévastatrice. On demanda que
tous ces pays fussent dédommagés, que la liberté du passage par terre et
par eau fût rétablie (car les princes unis s'étaient aussi rendus
maîtres de la navigation du Rhin); enfin on exigeait que toutes choses
fussent remises dans leur premier état. Mais, avant tout, on demanda aux
membres de l'Union de déclarer franchement et nettement ce qu'on avait à
attendre d'eux. Leur tour était venu de céder à la force. Ils n'étaient
pas en mesure contre un ennemi si bien préparé; mais c'étaient eux-mêmes
qui avaient révélé au parti catholique le secret de sa force. Sans
doute, il en coûtait à leur orgueil de mendier la paix, mais ils durent
s'estimer heureux de l'obtenir. Un parti promit des dédommagements,
l'autre le pardon. On mit bas les armes. L'orage se dissipa encore une
fois, et l'on eut un intervalle de repos. Alors éclata en Bohême la
révolte qui coûta à l'empereur la dernière de ses possessions
héréditaires; mais ni l'Union ni la Ligue ne se mêlèrent à ce débat.
Enfin l'empereur Rodolphe mourut (1612). Descendu dans la tombe, son
absence fut aussi peu remarquée que l'avait été sa présence sur le
trône; mais, longtemps après, quand les malheurs des règnes suivants
eurent fait oublier les malheurs du sien, sa mémoire fut entourée d'une
auréole. De si affreuses ténèbres s'étendirent sur toute l'Allemagne,
qu'on regretta avec des larmes de sang un tel empereur.
On n'avait jamais pu obtenir de Rodolphe qu'il fît élire son successeur
à l'Empire, et chacun attendait avec inquiétude la prochaine vacance du
trône; mais, contre toute attente, Matthias y monta promptement et
paisiblement. Les catholiques lui donnèrent leurs voix, parce qu'ils
espéraient tout de la vive activité de ce prince; les protestants lui
donnèrent les leurs, parce qu'ils attendaient tout de sa débilité. Il
n'est pas difficile de concilier cette contradiction: les uns se
reposaient sur ce qu'on avait vu de lui autrefois, les autres sur ce
qu'on voyait de lui alors.
L'avénement d'un nouveau prince est toujours pour toutes les espérances
comme le jour de tirage d'une loterie; dans un royaume électif, la
première diète du nouveau roi est d'ordinaire sa plus rude épreuve. Tous
les anciens griefs y sont produits, et l'on en cherche de nouveaux, pour
les faire participer aux réformes qu'on espère: une création toute
nouvelle doit commencer avec le nouveau règne. Chez les membres
protestants de l'Empire vivait encore un tout frais souvenir des grands
services que leurs coreligionnaires d'Autriche avaient rendus à Matthias
dans sa révolte: et surtout la manière dont ceux-ci s'étaient fait payer
de leurs secours semblait devoir maintenant leur servir de modèle à
eux-mêmes.
C'était avec l'appui des diètes protestantes d'Autriche et de Moravie
que Matthias s'était frayé la voie aux trônes de son frère et qu'il y
était réellement monté; mais, emporté par ses projets ambitieux, il
n'avait point réfléchi que par là, en même temps, la voie avait été
ouverte à ses diètes pour dicter des lois à leur maître. Cette
découverte l'arracha bientôt à l'ivresse de son bonheur. A peine
reparaissait-il triomphant aux yeux de ses sujets autrichiens, après
l'expédition de Bohême, que déjà l'attendait «une très-humble requête»
qui suffisait pour empoisonner toute sa joie. On lui demandait, avant de
procéder à l'hommage, une entière liberté de religion dans les villes et
dans les bourgs, une parfaite égalité de droits entre catholiques et
protestants, et, pour ceux-ci, l'accès de tout point égal à toutes les
charges. En plusieurs endroits, on se mit de soi-même en possession de
cette liberté; et, dans la confiance qu'inspirait le régime nouveau, on
rétablit arbitrairement le culte évangélique là où l'empereur l'avait
aboli. A la vérité, Matthias n'avait pas dédaigné d'user contre Rodolphe
des griefs des protestants, mais jamais il n'avait pu avoir la pensée
d'y faire droit. Il se flatta qu'un langage ferme et résolu ferait
tomber, dès le principe, ces prétentions. Il mit en avant ses droits
héréditaires sur le pays, et il ne voulait entendre parler d'aucune
condition avant l'hommage. C'était sans condition que les états voisins
de Styrie, l'avaient prêté à l'archiduc Ferdinand; mais bientôt ils
avaient eu lieu de s'en repentir. Avertis par cet exemple, les états
d'Autriche persistèrent dans leur refus; et même, pour n'être pas
violemment contraints à l'hommage, ils allèrent jusqu'à quitter la
capitale, exhortèrent leurs co-états catholiques à la même résistance,
et commencèrent à lever des troupes. Ils firent des démarches pour
renouveler avec les Hongrois leur ancienne alliance, mirent dans leurs
intérêts les princes protestants de l'Empire, et se disposèrent
très-sérieusement à soutenir leur requête par les armes.
Matthias n'avait fait aucune difficulté de consentir aux exigences bien
plus grandes des Hongrois. Mais la Hongrie était un royaume électif, et
la constitution républicaine de ce pays justifiait les demandes des
états aux yeux du prince, et sa propre condescendance vis-à-vis des
états aux yeux de tout le monde catholique. En Autriche, au contraire,
ses prédécesseurs avaient exercé des droits de souveraineté beaucoup
plus étendus, et il ne pouvait s'en laisser dépouiller par les états,
sans se déshonorer devant toute l'Europe catholique, sans s'attirer la
colère de Rome et de l'Espagne et le mépris de ses propres sujets
catholiques. Ses conseillers, sévèrement orthodoxes, parmi lesquels
Melchior Clésel, évêque de Vienne, avait sur lui le plus d'empire,
l'exhortaient à se laisser arracher de force toutes les églises par les
protestants, plutôt que de leur en céder une seule légalement.
Mais malheureusement ces embarras l'assaillirent dans un temps où
Rodolphe vivait encore: spectateur de cette lutte, il pouvait aisément
être tenté d'employer contre son frère les armes par lesquelles celui-ci
avait triomphé de lui, à savoir des intelligences avec ses sujets
rebelles. Afin d'échapper à ce coup, Matthias s'empressa d'accepter la
proposition des états de Moravie, qui s'offraient à servir de médiateurs
entre lui et les états d'Autriche. Un comité, des uns et des autres, se
réunit à Vienne, où les députés autrichiens firent entendre un langage
qui aurait surpris même à Londres, au sein du Parlement. «Les
protestants, disaient-ils dans la conclusion, ne veulent pas être moins
respectés dans leur patrie qu'une poignée de catholiques. C'est par le
secours de sa noblesse protestante que Matthias a contraint l'empereur à
céder; où se trouvent quatre-vingts barons papistes, on en compte trois
cents évangéliques. L'exemple de Rodolphe doit être un avertissement
pour Matthias. Qu'il prenne garde de perdre la terre, en voulant faire
des conquêtes pour le ciel.» Les états de Moravie, au lieu d'exercer
leur médiation au profit de l'empereur, ayant fini par prendre eux-mêmes
le parti de leurs frères autrichiens; l'union allemande étant intervenue
en faveur de ceux-ci avec la plus grande énergie, et la crainte des
représailles de Rodolphe ayant mis Matthias fort à la gêne, il se laissa
enfin arracher la déclaration désirée en faveur des évangéliques.
Les membres protestants de l'empire d'Allemagne prirent alors pour
modèle de leur conduite envers l'empereur celle des états autrichiens
envers leur archiduc, et ils s'en promirent le même succès. A la
première diète qu'il tint à Ratisbonne (1613), où les affaires les plus
pressantes attendaient une solution, où une contribution générale était
devenue nécessaire pour une guerre avec la Turquie et avec le prince
Bethlen Gabor de Transylvanie, qui s'était déclaré maître de ce pays
avec le secours des Turcs et menaçait même la Hongrie, ces membres
protestants surprirent l'empereur par une demande toute nouvelle. Les
voix catholiques étaient toujours les plus nombreuses dans le conseil
des princes, et, comme tout se décidait à la pluralité des voix, on ne
tenait d'ordinaire aucun compte des évangéliques, quelque étroite que
fût leur union. Ils voulaient maintenant voir renoncer les catholiques
à cet avantage de la pluralité des voix; ils voulaient qu'à l'avenir une
religion n'eût plus la faculté d'annuler les voix de l'autre par une
invariable majorité. Et, en effet, si la religion évangélique devait
être représentée à la diète, il s'entendait, ce semble, de soi-même que
la constitution de l'assemblée ne devait pas lui rendre impossible
l'usage de son droit. A cette demande, on ajoutait des plaintes sur les
usurpations du conseil aulique et sur l'oppression des protestants, et
les fondés de pouvoir des états avaient ordre de ne prendre aucune part
aux délibérations générales, tant qu'ils n'auraient pas obtenu sur ce
point préliminaire une réponse favorable.
Ainsi s'introduisit dans la diète une dangereuse division, qui menaçait
de rendre à jamais impossible toute délibération commune. Si sincèrement
que l'empereur eût désiré, à l'exemple de Maximilien, son père, tenir un
sage milieu entre les deux religions, la conduite actuelle des
protestants ne lui laissait plus que la fâcheuse nécessité de choisir
entre elles. Dans ses pressants besoins, l'assistance de tout l'Empire
lui était indispensable, et pourtant il ne pouvait s'attacher un parti
sans perdre le secours de l'autre. Si mal affermi dans ses propres
domaines héréditaires, il devait trembler à la seule pensée d'une guerre
ouverte avec les protestants; mais toute l'Europe catholique, attentive
à la résolution qu'il allait prendre, et les représentations des membres
catholiques de l'Empire, celles des cours de Rome et d'Espagne, lui
permettaient aussi peu de favoriser les protestants au préjudice de la
religion romaine.
Une situation si critique aurait abattu un plus ferme génie que
Matthias, et sa propre habileté l'aurait tiré difficilement de ce
mauvais pas; mais l'intérêt des catholiques était lié étroitement avec
l'autorité de l'empereur, et, s'ils la laissaient déchoir, les princes
ecclésiastiques surtout étaient aussitôt livrés sans défense aux
attaques des protestants. Voyant donc l'empereur balancer, les
catholiques jugèrent qu'il était grand temps de raffermir son courage
qui faiblissait. On le fit pénétrer dans le secret de la Ligue; on lui
en exposa toute l'organisation, les ressources et les forces. Si peu
consolante que fût cette découverte pour l'empereur, la perspective d'un
soutien si puissant lui donna cependant un peu plus de courage contre
les évangéliques. Leurs demandes furent écartées, et la diète se sépara
sans rien résoudre. Mais Matthias fut la victime de cette querelle. Les
protestants lui refusèrent leurs subsides et se vengèrent sur lui de
l'obstination des catholiques.
Cependant les Turcs se montraient eux-mêmes disposés à prolonger
l'armistice, et on laissa le prince Bethlen Gabor en paisible possession
de la Transylvanie. L'Empire se trouvait préservé des dangers
extérieurs, et même au dedans, malgré toutes ces divisions si
périlleuses, la paix régnait encore. Un accident fort imprévu avait
donné à la querelle de la succession de Juliers la tournure la plus
étrange. Ce duché était toujours possédé en commun par l'électeur de
Brandebourg et le comte palatin de Neubourg; un mariage, entre le prince
de Neubourg et une princesse de Brandebourg devait unir d'une manière
indissoluble les intérêts des deux familles. Tout ce plan fut renversé
par--un soufflet, que l'électeur de Brandebourg eut le malheur de
donner, dans l'ivresse, à son gendre futur. Dès ce moment, la bonne
harmonie fut détruite entre les deux maisons. Le prince de Neubourg se
fit catholique. Une princesse de Bavière fut le prix de cette apostasie,
et la puissante protection de la Bavière et de l'Espagne la conséquence
naturelle des deux événements. Pour aider le comte palatin à s'assurer
la possession exclusive de Juliers, les troupes espagnoles furent
attirées des Pays-Bas dans le duché. Pour se délivrer de ces hôtes,
l'électeur de Brandebourg appela les Hollandais dans le pays, et, pour
leur complaire, il embrassa le calvinisme. Les Espagnols et les
Hollandais parurent, mais on put voir que c'était uniquement en vue de
conquérir pour eux-mêmes.
La guerre voisine, des Pays-Bas, sembla vouloir prendre alors pour
théâtre le territoire germanique, et quelle abondance de matières
inflammables n'y trouvait-elle pas toute prête! L'Allemagne protestante
vit avec effroi les Espagnols prendre pied sur le bas Rhin, et
l'Allemagne catholique avec plus d'effroi encore les Hollandais franchir
les limites de l'Empire. C'était à l'occident que devait éclater la mine
depuis longtemps creusée sous tout le sol de l'Allemagne; la terreur et
les alarmes s'étaient tournées de ce côté, et ce fut de l'orient que
vint le coup qui amena l'explosion.
Le repos que la lettre de Majesté de Rodolphe II avait procuré à la
Bohême se prolongea encore quelque temps sous le règne de Matthias, et
jusqu'au jour où fut nommé un nouveau successeur à la couronne de ce
royaume, dans la personne de Ferdinand de Grætz.
Ce prince, que nous apprendrons à mieux connaître dans la suite, sous le
nom de Ferdinand II, s'était annoncé comme un zélateur inexorable de
l'Église romaine, en extirpant par violence le protestantisme de ses
États héréditaires: aussi la partie catholique de la nation bohême
voyait-elle en lui le futur soutien de son Église. La santé caduque de
Matthias rapprochait cette époque prévue, et les catholiques bohêmes,
dans la confiance que leur inspirait un si puissant protecteur,
commençaient déjà à traiter leurs adversaires avec moins de ménagements.
Les sujets protestants de seigneurs catholiques étaient surtout exposés
aux plus durs traitements. Plusieurs catholiques commirent même
l'imprudence de parler assez haut de leurs espérances, et leurs menaces
éveillèrent dans l'autre parti une fâcheuse méfiance contre leur futur
souverain. Mais elle n'aurait jamais éclaté par des actes, si l'on s'en
était tenu à des menaces générales, et si des attaques particulières
contre certaines personnes n'avaient donné au mécontentement populaire
des chefs entreprenants.
Henri Matthias, comte de Thurn, n'était pas né Bohême, mais il possédait
quelques domaines dans le royaume; et son zèle pour la religion
protestante, un amour enthousiaste pour sa nouvelle patrie, lui avaient
gagné toute la confiance des utraquistes, ce qui lui ouvrit le chemin
des postes les plus importants. Il avait servi avec gloire contre les
Turcs. Par ses manières insinuantes, il gagna les coeurs de la
multitude. Esprit ardent, impétueux; aimant le trouble, parce que ses
talents y brillaient; assez inconsidéré et téméraire pour entreprendre
des choses qu'une froide prudence et un sang plus tranquille ne
hasardent point; assez peu scrupuleux pour jouer le sort des peuples,
lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses passions; assez habile pour mener
à la lisière une nation telle qu'était alors la Bohême: il avait déjà
pris la part la plus active aux troubles sous le règne de Rodolphe, et
c'était à lui principalement qu'on devait la lettre impériale, arrachée
à ce prince par les états. La cour avait mis sous sa garde, comme
burgrave de Karlstein, la couronne de Bohême et les chartes du royaume;
mais, dépôt bien plus important, la nation s'était livrée elle-même à
lui, en le nommant défenseur ou protecteur de la foi. Les grands qui
gouvernaient l'empereur arrachèrent maladroitement au comte de Thurn la
garde de choses mortes pour lui laisser son influence sur les vivants.
Ils lui enlevèrent la dignité de burgrave, qui le faisait dépendre de la
faveur de la cour, comme pour lui ouvrir les yeux sur l'importance de ce
qui lui restait; ils blessèrent sa vanité, qui rendait pourtant son
ambition inoffensive. Dès lors, il fut dominé par le désir de la
vengeance, et l'occasion de le satisfaire ne lui manqua pas longtemps.
Dans la lettre de Majesté arrachée par les Bohêmes à Rodolphe II, aussi
bien que dans la paix de religion des Allemands, un article important
était resté indécis. Tous les droits que la paix de religion assurait
aux protestants étaient pour les membres de la diète, pour le
souverain, et non pour les sujets; on avait seulement stipulé pour les
sujets des États ecclésiastiques une vague liberté de conscience. La
lettre impériale de Bohême ne parlait non plus que des seigneurs,
membres des états, et des villes royales, dont les magistrats avaient su
conquérir des droits égaux à ceux des membres des états. A ces villes
seules fut accordée la liberté d'établir des églises, des écoles, et
d'exercer publiquement le culte protestant. Dans toutes les autres
villes, c'était aux seigneurs dont elles relevaient de statuer quel
degré de liberté religieuse ils voulaient permettre aux sujets. Les
membres de l'Empire germanique avaient usé de ce droit dans toute son
étendue: les séculiers, sans opposition; les ecclésiastiques, auxquels
une déclaration de l'empereur Ferdinand contestait ce droit, avaient
combattu, non sans fondement, la validité de cette déclaration. Ce qui
était _contesté_ dans le traité de paix était _indéterminé_ dans la
lettre de Rodolphe; là, l'interprétation n'était pas douteuse, mais il
était douteux de savoir si l'on devait l'obéissance; ici,
l'interprétation était laissée aux seigneurs. Les sujets des membres
ecclésiastiques des états de Bohême croyaient donc avoir le même droit
que la déclaration de Ferdinand accordait aux sujets des évêques
allemands: ils s'estimaient égaux aux sujets des villes royales, parce
qu'ils rangeaient les domaines ecclésiastiques parmi les domaines de la
couronne. Dans la petite ville de Klostergrab, qui dépendait de
l'archevêque de Prague, et à Braunau, qui appartenait à l'abbé du
couvent de ce nom, les sujets protestants osèrent bâtir des églises de
leur propre autorité, et en terminèrent la construction malgré
l'opposition de leurs seigneurs et même l'improbation de l'empereur.
Cependant, la vigilance des défenseurs s'était un peu ralentie, et la
cour crut pouvoir hasarder un coup décisif. Sur un ordre impérial,
l'église de Klostergrab fut démolie, celle de Braunau fermée de force,
et les bourgeois les plus turbulents furent jetés en prison. Un
mouvement général parmi les protestants fut la suite de ces mesures; on
cria à la violation de la lettre de Majesté. Le comte de Thurn, animé
par la vengeance et pressé plus encore par son office de défenseur, se
montra surtout très-actif pour échauffer les esprits. A son instigation,
des députés de tous les cercles du royaume furent convoqués à Prague,
pour prendre les mesures nécessaires dans ce danger commun. On convint
de rédiger une supplique à l'empereur et d'insister sur l'élargissement
des prisonniers. La réponse de l'empereur, déjà très-mal reçue des états
parce qu'il ne l'avait pas adressée à eux-mêmes, mais à ses lieutenants,
improuvait leur conduite, comme illégale et séditieuse, justifiait par
un ordre impérial ce qui s'était fait à Klostergrab et à Braunau, et
renfermait quelques passages qu'on pouvait interpréter comme des
menaces.
Le comte de Thurn ne manqua pas d'augmenter la fâcheuse impression que
cet écrit de l'empereur produisit sur l'assemblée des états. Il leur
représenta le danger de tous ceux qui avaient pris part à la supplique
et sut les entraîner par la peur et la colère à des résolutions
violentes. Les soulever immédiatement contre l'empereur, c'eût été un
pas encore trop hardi. Il ne les amena que par degrés à ce but
inévitable. Il jugea bon de détourner d'abord leur mécontentement sur
les conseillers de l'empereur, et fit répandre, à cet effet, le bruit
que l'écrit impérial avait été rédigé à la lieutenance à Prague, et
seulement signé à Vienne. Parmi les lieutenants impériaux, le président
de la chambre Slawata et le baron de Martinitz, nommé burgrave de
Karlstein à la place de Thurn, étaient l'objet de la haine universelle.
Depuis longtemps, l'un et l'autre avaient laissé voir assez clairement
leurs dispositions hostiles aux membres protestants des états, en
refusant seuls d'assister à la séance où la lettre impériale avait été
enregistrée dans les statuts de Bohême. Dès lors, on les avait menacés
de les rendre responsables de toute atteinte future portée à cet acte,
et, depuis, tout ce qui était arrivé de fâcheux aux protestants leur
avait été imputé, et non sans raison. Parmi tous les seigneurs
catholiques, nuls ne s'étaient montrés aussi durs que ces deux hommes
envers leurs sujets protestants. On les accusait de lâcher des chiens
après eux, pour les pousser à la messe, et de les ramener de force au
papisme, par le refus du baptême, du mariage et de la sépulture. Il
n'était pas difficile d'enflammer la colère de la nation contre deux
personnages si détestés, et on les choisit pour victimes du
mécontentement universel.
Le 23 mai 1618, les députés, en armes et accompagnés d'une suite
nombreuse, se présentèrent au château royal et entrèrent en tumulte dans
la salle où les lieutenants de l'empereur, Sternberg, Martinitz,
Lobkowitz et Slawata, étaient assemblés. Ils demandèrent d'un ton
menaçant, à chacun d'eux, de déclarer s'il avait eu part à l'écrit
impérial et s'il y avait donné son assentiment. Sternberg les accueillit
avec modération; Martinitz et Slawata répondirent fièrement. Cela décida
de leur sort. On conduisit par le bras hors de la salle Sternberg et
Lobkowitz, moins haïs et plus redoutés; ensuite Slawata et Martinitz
furent saisis, traînés vers une fenêtre et précipités, d'une hauteur de
quatre-vingts pieds, dans le fossé du château. On y jeta après eux le
secrétaire Fabricius, leur créature à tous deux. Tout le monde civilisé
s'étonna, comme de raison, d'une justice si étrange: les Bohêmes
alléguèrent, pour s'excuser, l'usage national, et ne trouvèrent rien de
surprenant dans cette affaire, sinon qu'on pût se relever, si bien
portant, d'une telle chute. Un amas de fumier, sur lequel la lieutenance
impériale eut le bonheur de choir, l'avait préservée du mal.
On ne pouvait se flatter d'avoir reconquis, par une si brusque
exécution, les bonnes grâces de l'empereur; mais c'était là justement
que le comte de Thurn avait voulu amener les états. S'ils s'étaient
permis un pareil acte de violence dans la crainte d'un péril encore
incertain, l'attente certaine d'un châtiment et le besoin de sûreté,
devenu plus pressant, devaient les entraîner bien plus loin encore. En
se faisant justice à eux-mêmes d'une façon si brutale, ils avaient fermé
toutes les voies à l'irrésolution et au repentir, et il ne paraissait
possible de racheter ce crime unique que par une longue suite de
violences. Comme on ne pouvait faire que l'acte n'eût pas été commis, il
fallait désarmer le pouvoir qui devait punir. Trente directeurs furent
nommés pour continuer légalement la révolte. On s'empara de toutes les
affaires du gouvernement, de tous les revenus de la couronne; on reçut
le serment des fonctionnaires royaux et des troupes; et l'on adressa à
toute la nation bohême une sommation de défendre la cause commune. Les
jésuites, que la haine générale accusait d'avoir provoqué jusque-là tous
les actes d'oppression, furent bannis de tout le royaume, et les états
crurent nécessaire de justifier, dans un manifeste particulier, cette
dure décision. Au reste, toutes ces mesures avaient pour objet le
maintien des lois et de l'autorité royale: langage ordinaire des
rebelles, jusqu'à ce que la fortune se soit prononcée pour eux.
L'émotion que la nouvelle de cette révolte de Bohême excita à la cour
impériale fut loin d'être aussi vive que l'eût mérité une telle
provocation. L'empereur Matthias n'était plus cet homme déterminé qui
avait pu autrefois aller chercher son roi et son maître au sein de son
peuple et le renverser de trois trônes. L'audacieux courage qui l'avait
animé dans une usurpation l'abandonna dans une défense légitime. Les
Bohêmes révoltés avaient pris les armes les premiers, et il était
naturel qu'il armât comme eux. Mais il ne pouvait espérer de renfermer
la guerre dans ce royaume; dans tous les pays de sa domination, les
protestants étaient liés entre eux par une dangereuse sympathie: le
péril commun de la religion pouvait les réunir tout à coup en une
redoutable république. Que pouvait-il opposer à un pareil ennemi, si nos
sujets protestants se séparaient de lui? Les deux partis n'allaient-ils
pas s'épuiser dans une guerre civile si funeste? Tout n'était-il pas
compromis s'il succombait, et, s'il était vainqueur, qui ruinait-il que
ses propres sujets?
Ces considérations disposèrent Matthias et son conseil à l'indulgence et
à des pensées de paix; mais d'autres voulaient voir dans cette
indulgence même la cause du mal. L'archiduc Ferdinand de Grætz alla
jusqu'à féliciter l'empereur d'un événement qui justifierait devant
l'Europe entière toutes les violences envers les protestants de Bohême.
«La désobéissance, disait-il, l'anarchie et la révolte ont toujours
donné la main au protestantisme. Toutes les libertés que Matthias et son
prédécesseur ont accordées aux états n'ont eu d'autre effet que
d'accroître leurs prétentions. C'est contre l'autorité souveraine que
sont dirigées toutes les démarches des hérétiques; c'est par degrés que
leur insolence en est venue à cette dernière attaque; bientôt, pour
dernier outrage, ils attenteront à la personne de l'empereur. Contre de
pareils ennemis, on ne trouvera de secours que dans les armes, de repos
et d'autorité que sur les ruines de leurs dangereux priviléges, de
sûreté pour la foi catholique que dans la destruction totale de cette
secte. L'issue de la guerre était douteuse, il est vrai; mais, si on ne
la faisait pas, la ruine était certaine. La confiscation des biens des
rebelles suffirait largement aux dépenses, et la terreur des supplices
enseignerait, pour l'avenir, aux autres diètes une prompte obéissance.»
Pouvait-on blâmer les protestants de Bohême de prendre à temps leurs
mesures contre les effets de pareilles maximes? Aussi bien était-ce
seulement contre l'héritier de l'empereur que cette révolte était
dirigée, et non contre l'empereur lui-même, qui n'avait rien fait pour
justifier les alarmes des protestants. Ce fut pour fermer le chemin du
trône de Bohême à Ferdinand qu'on saisit les armes, dès le temps du
règne de Matthias; mais on voulait, jusqu'à la mort de cet empereur, se
tenir dans les bornes d'une apparente soumission.
Cependant la Bohême était en armes, et l'empereur ne pouvait pas même
offrir la paix sans armer à son tour. L'Espagne avança de l'argent et
promit qu'elle enverrait des troupes d'Italie et des Pays-Bas. On nomma
généralissime un Néerlandais, le comte de Bucquoi, aucun homme du pays
n'inspirant assez de confiance; le comte de Dampierre, étranger comme
lui, commandait sous ses ordres. Avant que cette armée se mît en
mouvement, l'empereur la fit précéder d'un manifeste, pour tenter les
voies de la douceur. Il y déclarait aux Bohêmes que la lettre de Majesté
était sacrée pour lui; qu'il n'avait jamais rien résolu contre leur
religion ou leurs priviléges. Son armement actuel n'était lui-même que
la suite nécessaire du leur; aussitôt que la nation aurait posé les
armes, il licencierait, lui aussi ses troupes. Mais cette lettre
clémente manqua son but, parce que les chefs de la révolte jugèrent
prudent de cacher au peuple la bonne volonté de l'empereur. Au lieu de
cela, ils répandirent du haut des chaires et dans des pamphlets les
bruits les plus venimeux: ils faisaient trembler le peuple abusé, en le
menaçant de nouvelles Saint-Barthélemy, qui n'existaient que dans leur
tête. Toute la Bohême prit part à la révolte, excepté les villes de
Budweiss, Krummau et Pilsen. Ces trois cités, qui étaient en grande
partie catholiques, eurent seules le courage, au milieu de la défection
générale, de rester fidèles à l'empereur, qui leur promit des secours.
Mais il ne pouvait échapper au comte de Thurn combien il serait
dangereux de laisser dans les mains de l'ennemi trois places d'une telle
importance, qui tenaient ouverte en tout temps aux armes de l'empereur
l'entrée du royaume. Avec une prompte résolution, il parut devant
Budweiss et Krummau, se flattant que l'épouvante lui livrerait l'une et
l'autre. Krummau se rendit, mais Budweiss repoussa avec fermeté toutes
ses attaques.
Alors l'empereur commença à montrer lui-même un peu plus de sérieuse
vigueur et d'activité. Bucquoi et Dampierre se jetèrent dans la Bohême
avec deux armées et commencèrent à la traiter en pays ennemi. Mais ces
deux chefs impériaux trouvèrent le chemin de Prague plus difficile
qu'ils ne s'y étaient attendus. Il leur fallut enlever, l'épée à la
main, chaque passage, chaque poste un peu tenable, et la résistance
augmentait à chaque pas, parce que les excès de leurs soldats, pour la
plupart Hongrois et Wallons, poussaient les amis à la défection et les
ennemis au désespoir. Mais, alors même que ses armées s'avançaient dans
la Bohême, l'empereur continuait d'offrir la paix aux états et de se
montrer disposé à un accommodement. De nouvelles perspectives qui
s'ouvrirent pour les rebelles rehaussèrent leur courage. La diète de
Moravie embrassa leur parti, et il leur vint d'Allemagne, en la personne
du comte de Mansfeld, un défenseur aussi brave qu'inattendu.
Les chefs de l'Union évangélique avaient observé jusque-là les
événements de Bohême en silence, mais non en spectateurs oisifs. La
Bohême combattait pour la même cause qu'eux et contre le même ennemi:
ils firent voir aux membres de l'alliance leur propre sort dans celui de
ce peuple, et leur représentèrent sa cause comme l'intérêt le plus sacré
pour l'union allemande. Fidèles à ce principe, ils soutinrent le courage
des rebelles par des promesses de secours, et une circonstance heureuse
les mit en état de remplir à l'improviste cet engagement.
Le comte Pierre-Ernest de Mansfeld, dont le père, Ernest de Mansfeld,
officier autrichien plein de mérite, avait commandé quelque temps avec
beaucoup de gloire l'armée espagnole dans les Pays-Bas, fut l'instrument
qui devait humilier la maison d'Autriche en Allemagne. Il avait fait
lui-même ses premières campagnes au service de cette maison, et
combattu, dans le pays de Juliers et en Alsace, sous les drapeaux de
l'archiduc Léopold, contre la religion protestante et la liberté
allemande; mais, gagné insensiblement par les principes de la nouvelle
religion, il abandonna un chef intéressé, qui lui refusait le payement
des dépenses faites à son service, et il consacra à l'Union évangélique
son zèle et son épée victorieuse. Il arriva précisément à cette époque
que le duc de Savoie, engagé dans une guerre contre l'Espagne, demanda
des secours à l'Union, dont il était l'allié. L'Union lui céda sa
nouvelle conquête, et Mansfeld fut chargé de mettre sur pied en
Allemagne, pour le duc et à ses frais, une armée de quatre mille hommes.
Cette armée était prête à marcher, quand la guerre s'alluma en Bohême,
et le duc n'ayant, à ce moment, aucun besoin de renforts, laissa ces
troupes à la disposition de l'Union. Rien ne pouvait être plus au gré de
celle-ci que de secourir, aux frais d'autrui, ses alliés de Bohême. Le
comte de Mansfeld reçut aussitôt l'ordre de conduire ces quatre mille
hommes dans ce royaume, et, pour cacher aux yeux du monde les véritables
auteurs de l'armement, on mit en avant un brevet délivré par les états
de Bohême.
Mansfeld parut dans le pays et s'y établit solidement par la prise de la
ville forte de Pilsen, fidèle à l'empereur. Le courage des rebelles fut
encore relevé par un autre secours, que leur envoyèrent les états de
Silésie. Ils engagèrent alors avec les troupes impériales des combats,
peu décisifs, mais qui n'en causèrent que plus de ravages et qui furent
le prélude d'une guerre plus sérieuse. Afin de ralentir les opérations
militaires de l'empereur, on négocia avec lui, et l'on accepta même la
médiation offerte par la Saxe; mais, avant que le résultat pût montrer
combien on était peu sincère, la mort fit disparaître l'empereur de la
scène.
Qu'avait fait Matthias pour justifier l'attente du monde, qu'il avait
provoquée en renversant son prédécesseur? Était-ce la peine de monter
sur le trône de Rodolphe par un crime, pour l'occuper si mal et en
descendre avec si peu de gloire? Tant que Matthias fut roi, il expia
l'imprudence par laquelle il l'était devenu. Afin de porter la couronne
quelques années plus tôt, il en avait sacrifié toute l'indépendance. Ce
que les états, devenus plus puissants lui laissèrent d'autorité, ses
propres agnats l'entravèrent par une humiliante contrainte. Malade et
sans postérité, il vit l'attention des hommes courir au-devant de son
orgueilleux successeur, qui, dans son impatience, anticipait sur sa
destinée, et, sous le règne expirant d'un vieillard, ouvrait déjà le
sien.
On pouvait regarder comme éteinte avec Matthias la branche régnante de
la maison d'Autriche en Allemagne. Car, de tous les fils de Maximilien,
il ne restait plus que l'archiduc Albert, alors dans les Pays-Bas, qui,
faible et sans enfants, avait cédé à la branche de Grætz ses droits à la
succession. La maison d'Espagne s'était aussi désistée, dans un pacte
secret, en faveur de l'archiduc Ferdinand de Styrie, de toutes ses
prétentions sur les pays autrichiens. C'était en la personne de ce
prince que la souche de Habsbourg devait pousser en Allemagne de
nouvelles branches et faire revivre l'ancienne grandeur de l'Autriche.
Ferdinand eut pour père l'archiduc Charles de Carniole, de Carinthie et
de Styrie, frère puîné de l'empereur Maximilien II, et pour mère une
princesse de Bavière. Comme il avait perdu son père dès l'âge de douze
ans, l'archiduchesse sa mère le confia à la garde du duc Guillaume de
Bavière, frère de cette princesse, sous les yeux duquel il fut élevé et
instruit par les jésuites, à l'université d'Ingolstadt. On imagine
aisément quels principes Ferdinand dut puiser dans le commerce d'un
prince qui avait renoncé par dévotion au gouvernement. On lui montrait,
d'une part, l'indulgence des princes de la branche de Maximilien envers
l'hérésie, et les troubles de leurs États; de l'autre, la prospérité de
la Bavière et le zèle impitoyable de ses souverains pour la religion:
entre ces deux modèles, on lui laissait le choix.
Préparé dans cette école à devenir un vaillant champion de Dieu, un
actif instrument de l'Église, il quitta la Bavière, après un séjour de
cinq ans, pour aller prendre le gouvernement de ses domaines
héréditaires. Les états de Carniole, de Carinthie et de Styrie, ayant
demandé que leur liberté religieuse fût confirmée avant la prestation de
l'hommage, Ferdinand répondit que l'hommage n'avait rien de commun avec
la liberté religieuse. Le serment fut exigé et prêté sans condition.
Plusieurs années s'écoulèrent avant que l'entreprise, dont le plan avait
été conçu à Ingolstadt, parût mûre pour l'exécution. Avant de manifester
son dessein, Ferdinand alla en personne implorer à Lorette la faveur de
la Vierge Marie et chercher à Rome, aux pieds de Clément VIII, la
bénédiction apostolique.
C'est qu'il ne s'agissait de rien moins que de bannir le protestantisme
d'une contrée où il avait pour lui la supériorité du nombre et, de plus,
une existence légale, grâce à un acte formel de tolérance que le père de
Ferdinand avait octroyé à l'ordre des seigneurs et chevaliers du pays.
Une concession si solennelle ne pouvait être retirée sans danger. Mais
aucune difficulté n'effrayait le pieux élève des jésuites. L'exemple des
autres princes de l'Empire, catholiques et protestants, qui avaient
exercé sans contradiction, dans leurs domaines, le droit de réforme, et
l'abus que les états de Styrie avaient fait de leur liberté religieuse,
devaient servir de justification à cet acte de violence. Armé d'une loi
positive, qui choquait le bon sens, on croyait pouvoir insulter sans
pudeur aux lois de la raison et de l'équité. Au reste, dans cette
injuste entreprise, Ferdinand montra un courage digne d'admiration et
une louable constance. Sans bruit, et, il faut le dire aussi, sans
cruauté, il supprima le culte protestant dans une ville, puis dans une
autre, et, en peu d'années, cette oeuvre périlleuse fut achevée, à
l'étonnement général de l'Allemagne.
Mais, tandis que les catholiques admiraient dans ce prince le héros et
le chevalier de leur Église, les protestants commençaient à se prémunir
contre lui, comme contre leur ennemi le plus dangereux. Néanmoins, la
proposition de Matthias de lui assurer sa succession ne trouva point
d'opposition, ou n'en trouva qu'une bien faible, dans les États électifs
de l'Autriche, et les Bohêmes eux-mêmes le couronnèrent, sous des
conditions très-acceptables, comme leur roi futur. Ce ne fut que plus
tard, quand ils eurent reconnu la funeste influence de ses conseils sur
le gouvernement de l'empereur, que leurs inquiétudes s'éveillèrent.
Diverses pièces, écrites de la main de ce prince, que la malveillance
fit tomber dans leurs mains et qui ne trahissaient que trop ses
sentiments, portèrent leurs craintes au plus haut degré. Ils furent
surtout révoltés d'un pacte secret de famille conclu avec l'Espagne, par
lequel Ferdinand assurait à cette couronne le royaume de Bohême, à
défaut d'héritiers mâles, sans avoir entendu la nation et sans nul égard
au droit qu'elle avait d'élire ses souverains. Les nombreux ennemis que
ce prince s'était faits, par sa réforme en Styrie, parmi les protestants
en général, lui rendirent auprès des Bohêmes les plus mauvais services;
et surtout quelques émigrés styriens, réfugiés en Bohême, et qui
avaient apporté dans leur nouvelle patrie un coeur altéré de vengeance,
se montraient fort actifs pour nourrir le feu de la révolte. Ce fut dans
ces dispositions hostiles que le roi Ferdinand trouva la nation bohême,
lorsque l'empereur Matthias lui fit place.
De si mauvais rapports entre la nation et le prince candidat à la
couronne auraient excité des orages, quelque paisible qu'eût été, du
reste, la succession au trône: combien plus alors, au milieu du feu de
la révolte; quand la nation avait repris sa souveraineté, qu'elle était
revenue à l'état du droit naturel, qu'elle avait les armes à la main;
que le sentiment de son union lui avait inspiré une foi enthousiaste en
elle-même; que les plus heureux succès, des promesses de secours
étrangers et des espérances folles avaient élevé son courage jusqu'à la
plus ferme confiance! Oubliant les droits déjà conférés à Ferdinand, les
états déclarèrent leur trône vacant et leur choix complétement libre. Il
n'y avait aucun moyen de paisible soumission, et, si Ferdinand voulait
posséder la couronne de Bohême, il avait le choix, ou de l'acheter au
prix de tout ce qui rend une couronne souhaitable, ou de la conquérir
l'épée à la main.
Mais par quels moyens la conquérir? De quelque côté qu'il tournât ses
regards, tous ses États étaient en flammes. La Silésie était entraînée
dans la révolte de la Bohême; la Moravie était sur le point de suivre
cet exemple; dans la haute et la basse Autriche s'agitait, comme sous
Rodolphe, l'esprit de liberté; aucune diète ne voulait prêter le
serment. Le prince Bethlen Gabor de Transylvanie menaçait la Hongrie
d'une irruption; un mystérieux armement des Turcs effrayait toutes les
provinces situées à l'orient; et pour que la détresse de Ferdinand fût
au comble, il fallut encore que les protestants, éveillés par l'exemple
général, levassent la tête dans ses domaines paternels. Ils avaient dans
ces pays la supériorité du nombre; dans la plupart, ils étaient en
possession des revenus avec lesquels Ferdinand devait faire la guerre.
Les neutres commençaient à balancer; les fidèles, à désespérer; les
malintentionnés montraient seuls du courage. Une moitié de l'Allemagne
faisait signe aux rebelles de prendre patience, l'autre attendait
l'événement sans agir; les secours de l'Espagne étaient encore dans des
pays lointains: le moment qui donnait tout à Ferdinand menaçait de tout
lui ravir.
Quelques offres qu'il fît maintenant, sous la dure loi de la nécessité,
aux Bohêmes rebelles, toutes ses propositions de paix furent insolemment
rejetées. Déjà le comte de Thurn se montre en Moravie, à la tête d'une
armée, pour amener cette province, la seule qui fût encore chancelante,
à prendre un parti. La vue de leurs amis donne aux protestants moraves
le signal de la révolte. Brünn est emporté; le reste du pays se rend
volontairement; dans toute la province, on change de religion et de
gouvernement. Le torrent des rebelles, grossi dans sa course, se
précipite dans l'Autriche supérieure, où un parti de même opinion le
reçoit avec allégresse. «Plus de priviléges de religion! les mêmes
droits pour toutes les Églises chrétiennes! Le bruit se répand qu'on
lève dans le pays des troupes étrangères pour écraser la Bohême: ce sont
elles qu'on vient chercher, dit-on, et l'on poursuivra jusqu'à
Jérusalem l'ennemi de la liberté.» Aucun bras ne se remue pour défendre
l'archiduc; à la fin, les rebelles viennent camper sous les murs de
Vienne, pour assiéger leur souverain.
Ferdinand avait éloigné ses enfants de Grætz, où ils n'étaient plus en
sûreté, et les avait envoyés dans le Tyrol; lui-même, il attendait la
révolte dans sa capitale. Une poignée de soldats était tout ce qu'il
pouvait opposer à cet essaim furieux; et ce petit nombre d'hommes
manquait de bonne volonté parce qu'ils étaient sans solde et même sans
pain. Vienne n'était pas préparée à un long siége. Le parti des
religionnaires, toujours prêt à se joindre aux Bohêmes, avait dans la
ville la supériorité, ceux de la campagne rassemblaient déjà des troupes
contre l'archiduc. Déjà la plèbe protestante le voyait enfermé dans un
cloître, ses États partagés, et ses enfants élevés dans la nouvelle
religion. Livré à des ennemis secrets, entouré d'ennemis déclarés, il
voyait, à chaque instant, s'ouvrir l'abîme qui allait engloutir toutes
ses espérances, l'engloutir lui-même. Les balles bohêmes volaient dans
son palais impérial, où seize barons autrichiens, qui avaient pénétré
dans son appartement, l'assiégeaient de reproches et voulaient lui
arracher son consentement à une confédération avec les Bohêmes. Un de
ces barons le saisit par les boutons de son pourpoint, lui lança ce cri
au visage: «Ferdinand, signeras-tu?»
A qui n'eût-on pardonné de chanceler dans une position si terrible?...
Ferdinand songeait aux moyens de devenir empereur d'Allemagne. Il
semblait n'avoir plus d'autre ressource que de fuir promptement ou de
céder. Autour de lui, des hommes de coeur lui conseillaient le premier
parti; des prêtres catholiques, le second. S'il abandonnait la ville,
elle tombait dans les mains de l'ennemi. Avec Vienne, l'Autriche était
perdue; avec l'Autriche, le trône impérial. Ferdinand ne quitta point sa
capitale et voulut tout aussi peu entendre parler de conditions.
L'archiduc discutait encore avec les barons qu'on lui avait députés;
tout à coup, le son des trompettes retentit sur la place du château. Les
assistants passent de l'étonnement à la crainte, un bruit sinistre se
répand dans le palais: les députés disparaissent l'un après l'autre. On
entend beaucoup de nobles et de bourgeois s'enfuir en toute hâte dans le
camp de Thurn. Ce changement soudain avait été produit par un régiment
de cuirassiers de Dampierre, qui, à ce moment décisif, avait pénétré
dans la ville pour défendre l'archiduc. Un corps de fantassins les
suivit bientôt; beaucoup de bourgeois catholiques, animés à cette vue
d'un nouveau courage, et les étudiants eux-mêmes, prennent les armes.
Une nouvelle qui arriva en même temps de Bohême acheva de sauver
Ferdinand: le général néerlandais Bucquoi avait battu complétement le
comte de Mansfeld près de Budweiss, et il marchait sur Prague. Les
Bohêmes se hâtèrent de plier leurs tentes pour aller délivrer leur
capitale.
Et maintenant l'ennemi laissait libres les passages qu'il avait occupés
pour fermer à Ferdinand la route qui menait à Francfort, à l'élection
impériale. S'il importait, en tout cas, au roi de Hongrie, pour
l'ensemble de son plan, de monter sur le trône de l'Empire, c'était
maintenant pour lui un intérêt d'autant plus grave, que son élection
allait devenir le témoignage le moins suspect et le plus décisif pour la
dignité de sa personne et la justice de sa cause, en même temps qu'elle
lui permettrait d'espérer les secours de l'Allemagne. Mais la même
cabale, qui le poursuivait dans ses États héréditaires, travailla
également contre lui dans sa candidature à la couronne impériale. On ne
voulait plus voir monter aucun prince autrichien sur le trône
d'Allemagne, et moins que tout autre ce Ferdinand, le persécuteur décidé
de la religion protestante, l'esclave de l'Espagne et des jésuites. Pour
l'écarter, on avait offert, du vivant de Matthias, la couronne impériale
au duc de Bavière, et, après son refus, au duc de Savoie. Comme il
n'était pas fort aisé de s'accorder avec celui-ci sur les conditions, on
s'efforça du moins de retarder l'élection, jusqu'au moment où un coup
décisif, en Bohême ou en Autriche, aurait ruiné toutes les espérances de
Ferdinand et l'aurait rendu incapable de cette dignité. Les membres de
l'Union ne négligèrent rien pour prévenir contre lui l'électeur de Saxe,
qui était enchaîné aux intérêts de l'Autriche, et lui représenter le
péril dont les maximes de ce prince et ses liaisons avec l'Espagne
menaçaient la religion protestante et la constitution de l'Empire. Ils
ajoutaient que, par l'élévation de Ferdinand au trône impérial,
l'Allemagne ferait siennes les affaires particulières de l'archiduc et
attirerait contre elle les attaques des Bohêmes. Mais, en dépit de tous
les efforts contraires, le jour de l'élection fut fixé; Ferdinand y fut
convoqué, comme roi légitime de Bohême; et, malgré la protestation des
états de ce pays, sa voix d'électeur fut reconnue valable. Les trois
voix des électeurs ecclésiastiques étaient à lui, celle de la Saxe lui
était aussi favorable; celle de Brandebourg ne lui était pas contraire,
et une majorité décisive le nomma empereur (1619). C'est ainsi qu'il vit
placée d'abord sur sa tête la plus douteuse de ses couronnes, pour
perdre quelques jours après celle qu'il comptait parmi ses possessions
assurées. Tandis qu'on le faisait empereur à Francfort, on le
renversait, à Prague, du trône de Bohême.
Cependant presque tous ses États héréditaires d'Allemagne avaient formé
une confédération formidable avec les Bohêmes, dont l'audace ne connut
alors plus de bornes. Le 17 août 1619, dans une assemblée des états du
royaume, ils déclarèrent l'empereur ennemi de la religion et de la
liberté de la Bohême, pour avoir excité le feu roi contre eux par ses
funestes conseils, prêté des troupes pour les opprimer, livré le royaume
en proie aux étrangers, et même enfin, au mépris de leur souveraineté
nationale, assuré le trône à l'Espagne, dans un pacte secret; il le
déclarèrent déchu de tous ses droits à leur couronne et procédèrent sans
retard à une nouvelle élection. Comme c'étaient des protestants qui
avaient prononcé la sentence, le choix ne pouvait guère tomber sur un
prince catholique: cependant, pour la forme, quelques voix se firent
entendre en faveur de la Bavière et de la Savoie. Mais la haine
religieuse acharnée qui divisait entre eux les évangéliques aussi et les
réformés opposa quelque temps des obstacles, même à l'élection d'un roi
protestant; enfin l'adresse et l'activité des calvinistes l'emportèrent
sur les luthériens, supérieurs en nombre.
Parmi tous les princes qui furent proposés pour cette, dignité,
l'électeur palatin Frédéric V s'était acquis les droits les plus fondés
à la confiance et à la reconnaissance des Bohêmes. Chez aucun de ses
compétiteurs, l'intérêt particulier de beaucoup de membres des états et
l'inclination du peuple ne semblaient justifiés par autant d'avantages
politiques. Frédéric V avait l'esprit libre et éveillé, une grande bonté
de coeur, une générosité royale. Il était le chef des réformés en
Allemagne; il dirigeait l'Union, dont les forces étaient à ses ordres:
proche parent du duc de Bavière, gendre du roi de la Grande-Bretagne,
qui pouvait le soutenir puissamment. Le parti calviniste fit valoir avec
le plus heureux succès tous ces avantages, et les états du royaume,
assemblés à Prague, élurent pour roi Frédéric V, au milieu des prières
et des larmes de joie.
Tout ce qui s'accomplit à la diète de Prague était un coup trop bien
préparé, et Frédéric avait pris lui-même à toute l'affaire une part trop
active pour que l'offre des Bohêmes eût dû le surprendre. Mais, une fois
en présence de la couronne, il fut effrayé de son éclat: la grandeur de
l'attentat, jointe à celle du succès, intimida son coeur pusillanime.
Selon l'habitude des âmes faibles, il voulut d'abord s'affermir dans son
dessein par le jugement d'autrui; mais ce jugement n'avait aucun pouvoir
sur lui lorsqu'il contrariait sa passion. La Saxe et la Bavière,
auxquelles il avait demandé conseil, tous les électeurs ses collègues,
tous ceux qui mettaient dans la balance, avec cette entreprise, ses
talents et ses forces, lui montrèrent l'abîme où il se précipitait. Le
roi Jacques d'Angleterre lui-même aimait mieux voir une couronne
arrachée à son gendre que de l'aider à violer la majesté sacrée des rois
par un si funeste exemple. Mais que pouvait la voix de la sagesse contre
l'éclat séducteur d'une couronne royale? Dans le moment où elle déploie
sa plus grande énergie, où elle repousse loin d'elle le rejeton sacré
d'une dynastie deux fois séculaire, une nation libre se jette dans ses
bras; elle se fie à son courage et le choisit pour son chef dans la
périlleuse carrière de la gloire et de la liberté; une religion opprimée
attend de lui, de lui son défenseur-né, protection et appui contre son
persécuteur: sera-t-il assez pusillanime pour avouer sa crainte, assez
lâche pour trahir la religion et la liberté? Cette nation lui montre en
même temps la supériorité de ses ressources et l'impuissance de ses
ennemis; les deux tiers des forces autrichiennes armées contre
l'Autriche, et, en Transylvanie, un belliqueux allié, tout prêt à
diviser encore, par une attaque, les faibles restes de cette puissance.
De si brillants appels n'éveilleraient pas son ambition? De telles
espérances n'enflammeraient pas son courage?
Quelques instants de tranquille réflexion auraient suffi pour lui
montrer la témérité de l'entreprise et le peu de valeur de la
récompense; mais les encouragements parlaient à ses sens, les
avertissements à sa raison. Ce fut son malheur que les voix qui
l'entouraient, celles qui pouvaient le mieux se faire écouter, prissent
le parti qui flattait ses désirs. L'agrandissement de leur maître
ouvrait à l'ambition et à la cupidité de tous ses serviteurs palatins un
vaste champ pour se satisfaire. Tout zélé calviniste devait voir avec
transport ce triomphe de son Église. Une tête si faible pouvait-elle
résister aux séductions de ses conseillers, qui exagéraient ses
ressources et ses forces autant qu'ils rabaissaient la puissance de
l'ennemi; aux exhortations des prédicateurs de sa cour, qui lui
présentaient les inspirations de leur zèle fanatique comme la volonté du
ciel? Les rêveries des astrologues remplissaient son cerveau de
chimériques espérances. La séduction vint même l'assaillir par la voix
irrésistible de l'amour: «As-tu donc osé, lui disait l'électrice,
recevoir la main d'une fille de roi pour trembler ainsi devant une
couronne que l'on t'offre volontairement? J'aime mieux du pain à ta
table de roi que des festins à ta table d'électeur.»
Frédéric accepta le trône de Bohême. Le couronnement se fit à Prague
avec une pompe sans exemple: la nation étala toutes ses richesses pour
honorer son propre ouvrage. La Silésie et la Moravie, annexes de la
Bohême, suivirent l'exemple de l'État principal et prêtèrent serment. La
réforme triomphait dans toutes les églises du royaume; l'allégresse
était sans bornes; l'amour pour le nouveau roi allait jusqu'à
l'adoration. Le Danemark et la Suède, la Hollande, Venise et plusieurs
États d'Allemagne le reconnurent comme roi légitime, et Frédéric se mit
à prendre ses mesures pour se maintenir sur son nouveau trône.
Sa plus grande espérance reposait sur le prince de Transylvanie, Bethlen
Gabor. Ce redoutable ennemi de l'Autriche et de l'Église catholique, non
content de la principauté qu'il avait enlevée, avec le secours des
Turcs, à son maître légitime, Gabriel Bathori, saisit avec empressement
cette occasion de s'agrandir aux dépens des princes autrichiens, qui
avaient refusé de le reconnaître comme souverain de la Transylvanie. Une
attaque fut concertée avec les rebelles bohêmes contre la Hongrie et
l'Autriche: les deux armées devaient faire leur jonction devant la
capitale. Cependant Bethlen Gabor cacha sous un faux semblant d'amitié
le véritable objet de ses préparatifs; il promit artificieusement à
l'empereur d'attirer les Bohêmes dans le piége, en feignant de les
secourir: il promit de lui livrer vivants les chefs de la révolte. Mais
tout à coup il paraît en ennemi dans la haute Hongrie; la terreur le
précède; derrière lui est la dévastation. Tout le pays se soumet, et il
reçoit à Presbourg la couronne de Hongrie. Le frère de l'empereur, qui
était gouverneur de Vienne, trembla pour cette capitale. Il se hâta
d'appeler le général Bucquoi à son secours, et la retraite des Impériaux
amena derechef l'armée bohême devant Vienne. Renforcée de douze mille
Transylvains, et bientôt réunie avec les troupes victorieuses de Bethlen
Gabor, elle menaça de nouveau d'emporter la ville. Tous les environs
étaient ravagés, le Danube fermé, les communications interceptées; déjà
l'on éprouvait les terreurs de la faim. Ferdinand, que ce pressant
danger avait ramené précipitamment dans sa capitale, se voyait pour la
seconde fois sur le bord de l'abîme. Enfin, la disette et la rigueur de
la température forcèrent les Bohêmes à retourner chez eux; un échec en
Hongrie rappela Bethlen Gabor: la fortune avait encore une fois sauvé
l'empereur.
En peu de semaines, tout changea de face: par sa prudence et son
activité, Ferdinand rétablit ses affaires, autant que Frédéric ruina les
siennes par sa négligence et ses mauvaises mesures. Les états de la
basse Autriche furent amenés à prêter l'hommage par la confirmation de
leurs priviléges, et quelques membres, qui avaient refusé de paraître,
furent déclarés coupables de lèse-majesté et de haute trahison. Ainsi
l'empereur s'était rétabli dans un de ses États héréditaires, et en même
temps il mettait tout en mouvement pour s'assurer des secours étrangers.
Déjà, par ses représentations verbales lors de l'élection impériale de
Francfort, il avait réussi à gagner à sa cause les électeurs
ecclésiastiques, et, à Munich, le duc Maximilien de Bavière. De la part
que l'Union et la Ligue prendraient à la guerre de Bohême dépendaient
l'issue de cette guerre, le sort de l'empereur et celui de Frédéric.
Toute l'Allemagne protestante semblait intéressée à soutenir Frédéric,
et la religion catholique à ne pas laisser succomber l'empereur. Tous
les princes catholiques d'Allemagne devaient trembler pour leurs
possessions, si les protestants étaient vainqueurs en Bohême; s'ils
succombaient, l'empereur pouvait faire la loi à toute l'Allemagne
protestante. Ferdinand mit donc la Ligue en mouvement, et Frédéric
l'Union. Le lien de la parenté, et son attachement personnel pour
l'empereur, son beau-frère, avec qui il avait été élevé à Ingolstadt;
le zèle pour la religion catholique, visiblement menacée du plus grand
péril; les inspirations des jésuites; enfin, les mouvements suspects de
l'Union, décidèrent le duc de Bavière à faire de la cause de Ferdinand
sa propre cause, et tous les princes de la Ligue imitèrent son exemple.
Maximilien de Bavière, après s'être assuré, par un traité conclu avec
l'empereur, le dédommagement de tous ses frais de guerre et de toutes
les pertes qu'il pourrait éprouver, prit, avec des pouvoirs illimités,
le commandement des troupes de la Ligue, qui devaient marcher au secours
de l'empereur contre les rebelles de Bohême.
Les chefs de l'Union, au lieu de faire obstacle à cette dangereuse
alliance de la Ligue et de l'empereur, mirent plutôt tout en oeuvre pour
l'accélérer. S'ils amenaient la Ligue catholique à prendre une part
déclarée dans la guerre de Bohême, ils avaient lieu de se promettre la
même chose de tous les membres et alliés de l'Union. Si l'Union n'était
menacée par une démarche publique de l'autre parti, on ne pouvait
espérer de voir réunies les forces des protestants. Les princes
saisirent donc le moment critique des troubles de Bohême pour demander
aux catholiques le redressement de tous les anciens griefs et une
complète garantie de la liberté religieuse. Cette demande, dont le ton
était menaçant, ils l'adressèrent au duc de Bavière, comme chef des
catholiques, et ils insistèrent pour avoir une réponse prompte et sans
réserve. Que Maximilien se prononçât pour eux ou contre eux, ils
atteignaient leur but. S'il cédait, le parti catholique était privé de
son plus puissant défenseur; s'il résistait, il armait tout le parti
protestant et rendait inévitable la guerre, de laquelle ils se
promettaient un bon résultat. Maximilien, que tant d'autres motifs
attiraient déjà dans le parti opposé, prit cette sommation pour une
formelle déclaration de guerre, et l'armement fut hâté. Tandis que la
Bavière et la Ligue prenaient les armes pour l'empereur, on négociait
des subsides avec la cour d'Espagne. Toutes les difficultés que la
politique somnolente du ministère espagnol opposait à cette demande
furent heureusement surmontées par le comte de Khevenhüller, ambassadeur
impérial à Madrid. Outre l'avance d'un million de florins, que l'on sut
arracher peu à peu à cette cour, on la décida à diriger des Pays-Bas
espagnols une attaque sur le bas Palatinat.
En même temps qu'on s'efforçait d'attirer dans l'alliance toutes les
puissances catholiques, on entravait avec la plus grande énergie la
contre-alliance protestante. Il importait de rassurer l'électeur de Saxe
et plusieurs autres princes évangéliques sur le bruit, répandu par
l'Union, que les préparatifs de la Ligue avaient pour but de leur
reprendre les bénéfices sécularisés. L'assurance du contraire, donnée
par écrit, tranquillisa l'électeur de Saxe, que sa jalousie particulière
contre le Palatinat, les suggestions de son prédicateur de cour, vendu à
l'Autriche, enfin la mortification de s'être vu écarté par les Bohêmes,
à l'élection de leur roi, faisaient déjà pencher pour l'empereur. Le
fanatisme luthérien ne pouvait pardonner aux réformés «que tant de
faibles pays dussent s'engouffrer (c'est ainsi qu'on s'exprimait) dans
la gueule du calvinisme, et l'antechrist romain faire simplement place à
l'antechrist helvétique.»
Tandis que Ferdinand mettait tout en oeuvre pour améliorer sa fâcheuse
position, Frédéric ne négligeait rien pour gâter sa bonne cause. Sa
liaison choquante avec le prince de Transylvanie, l'allié déclaré de la
Porte, scandalisait les âmes faibles, et le bruit public l'accusait de
chercher son agrandissement aux dépens de la chrétienté et d'avoir armé
les Turcs contre l'Allemagne. Il irritait les luthériens de Bohême par
son zèle inconsidéré pour la religion réformée, et les catholiques par
ses attaques contre les images. L'introduction d'impôts onéreux lui
enleva l'amour du peuple. Les grands du royaume, trompés dans leur
attente, se refroidirent pour sa cause; le défaut de secours étrangers
abattit leur confiance. Au lieu de se consacrer avec une ardeur
infatigable à l'administration du royaume, Frédéric perdait son temps en
plaisirs frivoles; au lieu d'accroître son trésor par une sage économie,
il dissipait dans un faste inutile et théâtral, et par une libéralité
mal entendue, les revenus de ses États. Avec une légèreté insouciante,
il se mirait dans sa dignité nouvelle, et ne songeant, hors de saison,
qu'à jouir de sa couronne, il oubliait le soin plus pressant de
l'affermir sur sa tête.
Autant l'on s'était abusé sur le compte de Frédéric, autant il s'était
malheureusement trompé lui-même dans son espoir d'assistance étrangère.
La plupart des membres de l'Union séparaient les affaires de Bohême de
l'objet de leur alliance; d'autres membres de l'Empire, dévoués à
Frédéric, étaient enchaînés par une crainte aveugle de l'empereur:
Ferdinand avait gagné l'électeur de Saxe et le duc de Hesse-Darmstadt;
la basse Autriche d'où l'on attendait une puissante diversion, avait
rendu hommage à l'empereur; Bethlen Gabor avait conclu avec lui un
armistice. La cour de Vienne sut endormir le Danemark par des
ambassades, et occupa la Suède par une guerre avec la Pologne. La
république de Hollande avait de la peine à se défendre contre les armes
espagnoles; Venise et la Savoie restèrent dans l'inaction; le roi
Jacques d'Angleterre se laissa tromper par les artifices de l'Espagne.
Un ami après l'autre se retira; une espérance après l'autre s'évanouit.
Si rapide avait été, en quelques mois, le changement de toutes choses!
Cependant les chefs de l'Union rassemblèrent un corps d'armée;
l'empereur et la Ligue en firent autant. Les forces de la Ligue étaient
réunies près de Donawert, sous les ordres de Maximilien; celles de
l'Union, près d'Ulm, sous le margrave d'Ansbach. On croyait toucher
enfin au moment décisif, qui devait terminer par un grand coup cette
longue querelle et fixer irrévocablement les rapports des deux Églises
en Allemagne. Les deux partis attendaient l'événement avec anxiété. Mais
quel ne fut pas l'étonnement, lorsque la nouvelle de la paix arriva tout
à coup, et que les deux armées se séparèrent sans coup férir!
L'intervention de la France avait produit cette paix, que les deux
partis acceptèrent avec un égal empressement. Le ministère français, qui
n'était plus dirigé par Henri le Grand, et d'ailleurs la politique de
ce roi n'était peut-être plus applicable à la situation du royaume,
craignait maintenant beaucoup moins l'agrandissement de l'Autriche que
la puissance où s'élèveraient les calvinistes si la maison palatine se
maintenait sur le trône de Bohême. Engagé lui-même, précisément alors,
dans une lutte difficile avec les huguenots de l'intérieur, il n'avait
pas de plus pressant intérêt que de voir la faction protestante écrasée
le plus tôt possible en Bohême, avant qu'elle pût offrir à la faction
des huguenots en France un dangereux modèle. Afin que l'empereur eût les
mains libres pour agir sans délai contre les Bohêmes, le ministère
français s'interposa donc comme médiateur entre l'Union et la Ligue, et
ménagea cette paix inattendue, dont l'article le plus important était
«que l'Union ne prendrait aucune part aux affaires de Bohême, et que les
secours qu'elle pourrait prêter à Frédéric V ne s'étendraient pas au
delà des pays palatins.» La fermeté de Maximilien et la crainte de se
voir prise entre les troupes de la Ligue et une nouvelle armée
impériale, qui s'avançait des Pays-Bas, décidèrent l'Union à cette paix
honteuse.
Toutes les forces de la Bavière et de la Ligue étaient maintenant aux
ordres de l'empereur contre les Bohêmes, que le traité d'Ulm abandonnait
à leur sort. Avant que la nouvelle de ce qui s'était passé à Ulm se fût
répandue dans l'Autriche supérieure, Maximilien y parut tout à coup, et
les états, consternés, nullement préparés à repousser une attaque,
achetèrent le pardon de l'empereur en lui rendant l'hommage sur-le-champ
et sans condition. Le duc fut renforcé, dans la basse Autriche, par les
troupes néerlandaises du comte de Bucquoi, et cette armée
austro-bavaroise, qui s'élevait, après la jonction, à cinquante mille
hommes, pénétra, sans perdre un moment, sur le territoire de Bohême.
Elle chassa devant elle tous les escadrons bohêmes, répandus dans la
basse Autriche et la Moravie. Toutes les villes qui tentèrent de
résister furent prises d'assaut; d'autres, effrayées par le bruit du
châtiment infligé à celles-ci, ouvrirent volontairement leurs portes:
rien n'arrêtait la course impétueuse de Maximilien. L'armée bohême, sous
les ordres du vaillant prince Christian d'Anhalt, se replia jusque dans
le voisinage de Prague, et Maximilien lui livra bataille sous les murs
de cette capitale.
Le mauvais état dans lequel il espérait surprendre l'armée des rebelles
justifiait la précipitation de Maximilien et lui assura la victoire.
Frédéric n'avait pas rassemblé trente mille hommes; le prince d'Anhalt
lui en avait amené huit mille; Bethlen Gabor lui avait envoyé dix mille
Hongrois. Une incursion de l'électeur de Saxe dans la Lusace avait
intercepté tous les secours qu'il attendait de ce pays et de la Silésie;
la pacification de l'Autriche le privait de tous ceux qu'il s'était
promis de ce côté. Bethlen Gabor, le plus important de ses alliés, se
tint en repos. L'Union avait livré Frédéric à l'empereur. Il ne lui
restait plus que ses Bohêmes, qui manquaient eux-mêmes de bonne volonté,
d'accord et de courage. Les magnats de Bohême étaient mécontents de se
voir préférer des généraux allemands; le comte de Mansfeld resta à
Pilsen, séparé du quartier général, afin de ne pas servir sous Anhalt et
Hohenlohe. Le soldat, qui manquait du nécessaire, perdit toute ardeur
et tout courage, et la mauvaise discipline de l'armée provoquait chez le
paysan les plaintes les plus amères. Ce fut en vain que Frédéric se
montra dans le camp, afin d'animer par sa présence le courage des
soldats, et par son exemple l'émulation de la noblesse.
Les Bohêmes commençaient à se retrancher sur la Montagne-Blanche, non
loin de Prague, lorsque l'armée combinée austro-bavaroise les assaillit,
le 8 novembre 1620. Au commencement de l'action, la cavalerie du prince
d'Anhalt remporta quelques avantages, bientôt rendus vains par la
supériorité de l'ennemi. Les Bavarois et les Wallons chargèrent avec une
force irrésistible, et la cavalerie hongroise fut la première à tourner
le dos. L'infanterie bohême ne tarda pas à suivre son exemple, et les
Allemands furent enfin entraînés aussi dans la déroute générale. Dix
canons, qui formaient toute l'artillerie de Frédéric, tombèrent dans les
mains de l'ennemi. Quatre mille Bohêmes périrent dans la fuite et dans
le combat; les troupes de l'empereur et de la Ligue perdirent à peine
quelques centaines d'hommes. Cette victoire décisive avait été remportée
en moins d'une heure.
Frédéric était à dîner dans Prague, tandis que ses troupes se faisaient
tuer pour lui sous les murs de la ville. Il ne s'attendait probablement
encore à aucune attaque, puisqu'il avait commandé ce jour-là même un
grand repas. Un courrier le fit enfin sortir de table, et il put voir
des remparts tout cet affreux spectacle. Il demanda une suspension
d'armes de vingt-quatre heures pour se déterminer après réflexion: huit
heures furent tout ce qu'il obtint du duc. Frédéric les employa à
s'enfuir de la capitale, pendant la nuit, avec sa femme et les
principaux officiers de l'armée. Cette fuite fut si précipitée, que le
prince d'Anhalt oublia ses papiers les plus secrets et Frédéric sa
couronne. «Je sais maintenant ce que je suis,» disait ce malheureux
prince aux personnes qui essayaient de le consoler. «Il y a des vertus
que le malheur seul peut nous enseigner, et ce n'est que dans
l'adversité que nous apprenons, nous autres princes, ce que nous
sommes.»
Prague n'était pas encore perdue sans ressource, quand le pusillanime
Frédéric l'abandonna. Mansfeld était toujours à Pilsen, avec son corps
détaché, qui n'avait pas vu la bataille. A chaque instant, Bethlen Gabor
pouvait commencer les hostilités et rappeler aux frontières de Hongrie
les forces de l'empereur. Les Bohêmes battus pouvaient se relever, les
maladies, la faim et le froid détruire les ennemis: toutes ces
espérances s'évanouirent devant la crainte présente.
Frédéric redoutait l'inconstance des Bohêmes, qui pouvaient aisément
céder à la tentation de livrer sa personne à l'empereur pour acheter
leur grâce.
Thurn et ceux qui partageaient sa condamnation ne jugèrent pas prudent
non plus d'attendre leur sort dans les murs de Prague. Ils se
réfugièrent en Moravie, pour chercher, bientôt après, leur salut dans la
Transylvanie. Frédéric s'enfuit à Breslau, mais il n'y séjourna que peu
de temps, et trouva ensuite un asile à la cour de l'électeur de
Brandebourg, puis enfin en Hollande.
La bataille de Prague avait décidé du sort de toute la Bohême. Prague se
rendit dès le lendemain au vainqueur; les autres villes suivirent le
sort de la capitale. Les états rendirent l'hommage sans condition; leur
exemple fut imité en Silésie et en Moravie. L'empereur laissa s'écouler
trois mois avant d'ordonner une enquête sur le passé. Beaucoup de ceux
qui avaient pris la fuite dans la première frayeur reparurent dans la
capitale, rassurés par cette apparence de modération; mais, à un jour, à
un moment fixé, l'orage éclata. Quarante-huit des plus actifs
instigateurs de la révolte furent arrêtés et traduits devant une
commission extraordinaire, composée de Bohêmes et d'Autrichiens.
Vingt-sept d'entre eux périrent sur l'échafaud; dans la classe du
peuple, une quantité innombrable eut le même sort. On somma les absents
de comparaître, et, aucun d'eux ne s'étant présenté, ils furent
condamnés à mort, comme coupables de haute trahison et de lèse-majesté
impériale. Leurs biens furent confisqués, leurs noms cloués au gibet. On
confisqua même les biens de rebelles déjà morts. Cette tyrannie était
supportable, parce qu'elle ne pesait que sur certaines personnes, et que
les dépouilles de l'un enrichissaient l'autre; mais d'autant plus
douloureuse fut l'oppression qui accabla sans distinction tout le
royaume. Tous les prédicateurs protestants, d'abord les bohêmes, et un
peu plus tard les allemands, furent expulsés du pays. Ferdinand coupa de
sa propre main la lettre de Majesté de Rodolphe et en brûla le sceau.
Sept ans après la bataille de Prague, toute tolérance envers les
protestants était abolie dans le royaume. Mais les violences que
l'empereur se permit contre les priviléges religieux des Bohêmes, il se
les interdit à l'égard de leur constitution politique, et, en même temps
qu'il leur enlevait la liberté de penser, il leur laissait généreusement
le droit de se taxer eux-mêmes.
La victoire de la Montagne-Blanche mit Ferdinand en possession de tous
ses États et les lui rendit même avec un pouvoir plus étendu que celui
dont y avait joui son prédécesseur, parce que l'hommage fut rendu sans
condition, et qu'aucune lettre impériale ne limitait plus son autorité
souveraine. Tous ses justes désirs étaient donc satisfaits, et même au
delà de son attente.
Il était libre maintenant de congédier ses alliés et de rappeler ses
armées. La guerre était finie, si seulement il était juste; s'il était
juste et généreux, les châtiments devaient cesser aussi. Tout le sort de
l'Allemagne était dans sa main, et des millions de créatures humaines
attendaient le bonheur ou le malheur de la détermination qu'il allait
prendre. Jamais si grande décision ne fut au pouvoir d'un seul homme;
jamais l'aveuglement d'un seul homme ne causa tant de calamités.
LIVRE DEUXIÈME
La résolution que prit alors Ferdinand donna à la guerre une tout autre
direction, un autre théâtre et d'autres acteurs. D'une révolte en
Bohême et d'une exécution militaire contre des rebelles, on vit naître
une guerre allemande et bientôt européenne. Le moment est donc venu de
jeter un coup d'oeil sur l'Allemagne et sur le reste de l'Europe.
Tout inégal que fût, entre catholiques et protestants, le partage du
territoire de l'Empire et des priviléges de ses membres, chaque parti
n'avait qu'à profiter de ses propres avantages et à rester sagement uni,
pour contre-balancer les forces de l'autre. Si les catholiques étaient
plus nombreux et plus favorisés par la constitution de l'Empire, les
protestants possédaient une suite continue de contrées populeuses, des
princes belliqueux, une vaillante noblesse, de nombreuses armées, des
villes impériales opulentes; ils étaient maîtres de la mer, et, en cas
de nécessité, ils avaient un parti assuré dans les États des princes
catholiques. Si les catholiques pouvaient compter sur les armes de
l'Espagne et de l'Italie, la république de Venise, la Hollande et
l'Angleterre ouvraient leurs trésors aux protestants; les États du Nord
et les redoutables Ottomans étaient prêts à voler à leur secours. Le
Brandebourg, la Saxe et le Palatinat opposaient dans le collége
électoral trois voix protestantes, d'un poids considérable, aux trois
voix ecclésiastiques; et, si les États protestants savaient user de leur
force, la dignité impériale devenait une chaîne pour l'électeur de
Bohême, comme pour l'archiduc d'Autriche. L'épée de l'Union pouvait
retenir l'épée de la Ligue dans le fourreau, ou, s'il fallait en venir à
la guerre, elle en pouvait rendre l'événement incertain.
Malheureusement, l'intérêt particulier rompit le lien politique qui
devait unir entre eux tous les membres protestants de l'Empire. Cette
grande époque ne trouva sur la scène que des esprits médiocres, et l'on
ne profita point du moment décisif, parce que les courageux manquèrent
de puissance, et les puissants d'intelligence, de courage et de
résolution.
Les mérites de son aïeul Maurice, l'étendue de ses possessions et
l'importance de son suffrage plaçaient l'électeur de Saxe à la tête de
l'Allemagne protestante. La résolution qu'il allait prendre devait
décider lequel des deux partis triompherait dans la lutte, et
Jean-Georges n'était pas insensible aux avantages que lui assurait cette
position considérable. Conquête également significative pour l'empereur
et pour l'Union, il évitait soigneusement de se donner tout entier à
l'un ou à l'autre; il ne voulait point, par une déclaration irrévocable,
se fier à la reconnaissance de Ferdinand ni renoncer aux fruits qu'il
pouvait retirer de la crainte inspirée à ce prince. Inaccessible au
vertige de l'enthousiasme chevaleresque ou religieux, qui entraînait un
souverain après l'autre à risquer sa couronne et sa vie dans les hasards
de la guerre, Jean-Georges aspirait à la gloire plus solide de ménager
son bien et de l'augmenter. Si ses contemporains l'accusèrent d'avoir
abandonné dans le fort de l'orage la cause protestante, d'avoir préféré
l'agrandissement de sa maison au salut de la patrie, d'avoir exposé à la
ruine toute l'Église évangélique d'Allemagne, de peur de faire le
moindre mouvement en faveur des réformés; s'ils l'accusèrent d'avoir
fait par sa douteuse amitié presque autant de mal à la cause commune
que ses plus ardents ennemis: il pouvait répondre que la faute en était
à ces princes qui n'avaient pas su prendre pour modèle sa sage
politique. Si, malgré cette sage politique, l
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