De la cruauté religieuse
by baron d' Paul Henri Thiry Holbach · French · Gutenberg #41336 · 290,701 chars · public domain (US)
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Title: De la cruauté religieuse
Author: baron d' Paul Henri Thiry Holbach
Release date: November 10, 2012 [eBook #41336]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE ***
DE LA
CRUAUTE
RELIGIEUSE.
[Marque d'imprimeur]
PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
1826.
TABLE.
Introduction vij
SECTION PREMIÈRE. Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils
adorent les passions qu'ils ont eux-mêmes 1
SECT. II. Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées
qu'ils se font de la divinité 21
SECT. III. Des Cruautés religieuses que les hommes exercent sur
eux-mêmes 31
SECT. IV. Cruauté des Sacrifices sanglans. Des Sacrifices humains 40
SECT. V. Des Traitements cruels que les hommes se font éprouver
les uns aux autres, à cause de la différence de leurs opinions
religieuses et de la diversité de leur culte 58
SECT. VI. En quoi consistent quelques-unes des querelles
religieuses qui ont divisé les chrétiens, et combien les
matières en dispute ont été inintelligibles pour les disputans 65
SECT. VII. De plusieurs saints très orthodoxes et pères de
l'église qui ont été de violens persécuteurs 91
SECT. VIII. De la puissance du clergé, et de la tyrannie de
l'évêque de Rome 104
SECT. IX. De l'inquisition et de ses cruautés 126
SECT. X. De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés 147
SECT. XI. Des persécutions excitées par les prêtres protestans 154
SECT. XII. Recherches sur les causes de la cruauté et de
l'esprit persécuteur que l'on remarque sur-tout dans les
prêtres de l'église romaine 173
SUPPLÉMENT à la Cruauté Religieuse 187
SECTION PREMIÈRE. Des opinions erronées et des cérémonies
superstitieuses que l'on trouve dans les pères de l'église 189
SECT. II. Exemples des opinions bizarres des pères de l'église 203
SECT. III. Des interprétations absurdes que les plus anciens
pères de l'église ont données de l'Écriture 219
SECT. IV. Questions odieuses, ridicules et indécentes qui
ont été agitées.--De la théologie scholastique 230
RÉFLEXIONS sur les persécutions religieuses et sur les moyens
de les prévenir.
SECTION PREMIÈRE. De l'absurdité et de l'injustice de la
persécution 239
SECT. II. Des sources de l'insolence et du pouvoir des
prêtres de l'église romaine 248
SECT. III. De la Crédulité. Les gens d'esprit sont souvent
dupes des préjugés du vulgaire 256
SECT. IV. Des moyens employés par le clergé pour exciter les
princes à la persécution 271
SECT. V. Des Remèdes que l'on peut opposer à la persécution 275
FIN DE LA TABLE.
INTRODUCTION.
Je vais examiner dans cet essai les différentes espèces de cruautés
religieuses. Je comprends également sous ce nom, soit les opinions
religieuses qui procèdent de la cruauté ou qui la font naître, soit les
actes de barbarie qu'impose la religion même, ou ceux dont ses zélateurs
se font un devoir pour son service et par amour pour elle.
La croyance en Dieu étant le fondement de toute religion, c'est en
général l'idée qu'on se fait de l'être suprême qui imprime un caractère
au culte qu'on lui rend: si les hommes se figurent un Dieu tyrannique,
capricieux ou méchant leur religion respirera l'esclavage,
l'inconséquence, la cruauté. Mais s'ils regardent sincèrement la
divinité comme un être infiniment sage et bon, l'on a droit d'en
conclure que leur religion sera pleine de raison et de bienveillance, et
déterminera à suivre une conduite honnête. Les adorateurs d'un seul Dieu
disent, sans doute, que cet être est doué d'une sagesse et d'une bonté
infinies; mais s'ils lui attribuent des actions de cruauté, s'ils
s'imaginent qu'on peut lui plaire par des pratiques vaines et puériles,
ou par des actions barbares; s'ils pensent que Dieu lui-même ait ordonné
de telles choses, alors l'idée qu'ils ont réellement de la divinité sera
directement opposée à ce qu'ils en disent, et ce sera cette idée qui
constituera l'essence de leur religion.
Bien des gens sans s'en douter croient à un Dieu cruel, et en
conséquence ils sont cruels en fait de religion. Ils en imposent
là-dessus à eux-mêmes et aux autres. Mais qu'ils s'interrogent eux-mêmes
de bonne foi et qu'ils se demandent comment ils s'imaginent au fond de
leur coeur que l'Être-Suprême traitera dans l'autre monde la plus grande
partie des hommes qu'il a créés et nommément les infidèles
quoiqu'inévitablement tels: qu'ils se demandent comment eux-mêmes, s'ils
en avaient le pouvoir, traiteraient en ce monde les gens qui ne
s'accordent pas avec eux sur le culte, ou sur les dogmes de la religion:
ces questions mûrement examinées et répondues avec candeur feront voir
l'opinion des hommes touchant la divinité, et leur religion dans un jour
très différent de celui sous lequel on les avait d'abord envisagées.
Quoique la plupart des hommes conviennent qu'il n'y a point d'opinions
plus importantes par les conséquences que celles qui ont Dieu et la
religion pour objet, cependant il n'y en a point qu'on prenne plus
communément sur parole. On apprend le symbole et le cathéchisme par
routine ainsi que des vaudevilles et des chansons; l'on ne raisonne pas
plus sur les uns que sur les autres.
Un grand nombre d'articles de foi sont embrassés avec chaleur, soutenus
obstinément, courageusement défendus, non parce qu'on les trouve
raisonnables, mais parce qu'on s'est accoutumé de bonne heure à les
respecter, ou parce qu'ils s'accordent soit avec le tempérament, soit
avec les intérêts qu'on peut avoir. Nous sommes disposés à penser que
les opinions dont on nous a pénétrés dans notre enfance et que
l'habitude a fait en quelque façon croître avec nous, sont des résultats
de nos propres raisonnemens quoique nous ne les ayons jamais examinées.
Il y en a quelques-unes qui sont si évidemment vraies qu'il importe peu
de savoir si elles ont été découvertes par nous-mêmes ou simplement
acquises; mais pour celles qui peuvent comporter le moindre doute, il
est très essentiel pour nous de ne les admettre qu'après le plus mûr
examen; cela seul peut nous donner le droit de les regarder comme
véritablement à nous.
Après ce petit nombre d'observations préliminaires, nous allons partager
notre sujet dans les trois chefs suivans. Nous examinerons:
_Premièrement_ les opinions que la plus grande partie du genre humain a
reçues et reçoit encore sur la cruauté des dieux qu'il adore.
_Secondement_ les dévotions barbares dont la pratique est ordinaire.
_Troisièmement_ les traitemens inhumains que les hommes se font
réciproquement éprouver à cause de la différence de leurs cultes et de
leurs opinions en matière de religion.
SECTION PREMIÈRE.
Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils adorent les passions qu'ils
ont eux-mêmes.
Nous ne savons rien de clair ni de satisfaisant sur la création de
l'homme[1]. Nous ignorons donc l'opinion première qu'il eut de son
créateur et quel fut au commencement l'objet de son adoration.
[1] Les relations de tout les auteurs payens, concernant l'origine de
l'homme, sont indubitablement des fables; et le récit qu'en fait le
livre de la Génèse, attribué à Moïse, est regardé par plusieurs
savans comme une pure allégorie; en effet, il ressemble plus à une
allégorie qu'à une histoire; au moins est-il très sûr que ce récit
est étranglé, obscur et peu satisfaisant.
Si nos premiers pères ont admis l'existence d'un être éternel,
invisible, tout puissant, d'une bonté infinie, créateur de l'univers, il
est vraisemblable que presque toute la postérité perdit bientôt et cette
connaissance et tout sentiment raisonnable sur la divinité[2]. Selon les
anciens témoignages que nous ayons de l'histoire, les hommes, dès les
premiers âges du monde, ont adoré les plus étranges dieux: rien de plus
ridicule que leurs différentes opinions sur cette multitude de
divinités; elles sont si absurdes que, si nous n'en avions pas des
preuves incontestables, il nous serait impossible de croire que l'homme,
doué d'abord de quelque intelligence, eût pu se dépraver à ce point et
tomber dans cet abîme de déraison; ces notions furent également absurdes
et changeantes, et cela devait nécessairement arriver; en effet si la
vérité est de sa nature circonscrite et toujours la même, l'erreur n'a
pas plus de forme fixe que de limites.
[2] Suivant ce qu'on nous enseigne et l'opinion communément reçue,
tous les hommes descendent d'un seul homme et de sa femme; mais
cette opinion paraît insoutenable par plusieurs raisons, et surtout
par l'impossibilité de faire sortir des mêmes parent les hommes
blancs et noirs. Mais qu'il y ait eu d'abord un ou plusieurs couples
d'hommes créés, cela ne fait rien à la question dont il s'agit.
Mais les hommes en s'écartant de la vérité par différentes routes se
sont généralement réunis en un point sur le compte de leurs dieux; ils
leur ont attribué les dispositions et les passions qu'ils éprouvaient
eux-mêmes, et souvent leur ressemblance corporelle. Car qu'y a-t-il eu
de plus commun dans la plupart des nations et des religions que de
représenter les dieux sous la figure humaine?[3]
[3] Les Lacédémoniens, le peuple le plus belliqueux de la terre,
représentaient toujours leurs dieux et même leurs déesses en habit
de guerre. Pierre Kolbe, dans sa relation du cap de Bonne-Espérance,
nous dit que quelques-uns des Hottentots, les hommes les plus
malpropres qui existent, qui se barbouillent le corps avec de la
suie incorporée dans de la graisse et ne se vétissent que de peaux
de bêtes, soutiennent que Dieu ressemble, par sa couleur, sa figure
et son habillement, aux plus beaux d'entr'eux.
Parmi les chrétiens même, et surtout parmi les moines d'Égypte, il y eut
autrefois une secte qui professait l'antropomorphisme; elle fondait ce
sentiment sur ce qu'il est dit que l'homme fut créé _à l'image de Dieu_.
L'opinion de ces moines fut portée jusqu'à un tel dégré de fureur,
qu'ils auraient assassiné Théophile, leur Évêque, qui avait écrit et
prêché contre elle, s'il n'avait eu l'adresse de les calmer en leur
disant: lorsque je vous vois je crois voir la face de Dieu[4].
Tertullien et Épiphane, ces deux grands antagonistes des hérésies, ont
été accusés de cette erreur. En effet qu'y a-t-il de plus commun parmi
ceux qu'on appelle chrétiens que de voir le tout-puissant,
l'incompréhensible, l'invisible créateur de l'univers représenté sous la
figure d'un faible mortel[5]?
[4] _Voyez_ Sozomène de la traduction française de Cousin, ch. 11,
page 472.
[5] Les tableaux de Dieu le père sous la figure d'un vieillard, sont
très communs dans les pays catholiques romains. L'auteur de cet
essai a vu à Lyon un Dieu le père coiffé d'un chapeau à la mode, à
trois côtés, apparemment pour représenter la Trinité.
Il est évident que la plupart des hommes se prennent eux-mêmes pour
modèles dans les idées qu'ils se font des dieux et même d'un seul dieu;
ils agrandissent seulement leurs propres dimensions; un dieu n'est pour
eux qu'un homme colossal, ou, si l'on veut, l'homme est un Dieu pigmée.
Il est vraisemblable que si d'autres animaux, soit reptiles, soit
insectes, étaient capables d'imaginer des dieux, ils leur donneraient
aussi leur propre ressemblance; ce seraient des dieux éléphans ou
fourmis, des dieux brebis ou lions.
Cette propension générale que les hommes ont de donner à leurs divinités
les dispositions et les passions qui les dominent eux-mêmes, nous rend
très-bien raison de la cruauté qu'ils ont toujours attribuée à leurs
dieux. Elle est en même temps une preuve très forte de la cruauté
naturelle du coeur humain.
Les hommes sentent, par leur propre expérience et par celle des autres,
combien le pouvoir est étroitement lié avec la tyrannie et la cruauté.
Ils ont là-dessus des exemples tirés de la conduite des maîtres avec
leurs serviteurs, des maris avec leurs femmes, des pères avec leurs
enfants, des précepteurs avec leurs pupilles, des monarques absolus avec
leurs esclaves, et comme ils ont attribué à leurs dieux un pouvoir
illimité, ils ne mettent aucunes bornes à leur tyrannie et à leur
cruauté[6].
[6] Dans l'antiquité et dans les contrées payennes, la plupart des
serviteurs étaient esclaves et traités avec une extrême barbarie. Le
docteur Jortin, dans son excellent _Discours sur la religion
chrétienne_, observe que le christianisme a proscrit un grand nombre
d'usages atroces et surtout relativement au traitement des
serviteurs. On aurait vraiment une grande obligation au
christianisme s'il eût aboli toutes les barbaries dont le docteur
nous parle et spécialement de celle-là. En Europe, où les serviteurs
ne sont pas esclaves, où ils servent de plein gré, et sont sous la
protection des lois, il n'est pas au pouvoir des maîtres de les
traiter aussi cruellement qu'ils le voudraient; cependant il faut
avouer que dans nos colonies en Amérique, beaucoup de chrétiens
traitent leurs esclaves avec une barbarie inconnue aux payens mêmes.
Le digne et savant auteur que je viens de citer, donne dans une note
un exemple de la manière dont Sénèque, qui était un payen, plaide la
cause des serviteurs. Son plaidoyer est si raisonnable et si humain
que je ne puis que le transcrire ici. «Ils sont esclaves, mais ils
sont aussi des hommes. Ils sont esclaves, mais vos commensaux. Ils
sont esclaves, mais ce sont des amis malheureux. Ils sont esclaves,
mais ils sont vos confrères, si vous pensez que la fortune pouvait
vous traiter tout comme eux, etc.» Sénèque, épit. 47, au
commencement.
Nous devons cependant convenir qu'il y a bien peu de serviteurs
assez fidèles, assez attachés, assez soigneux pour être justement
regardés comme des amis malheureux. Il n'en est pas moins certain
que leurs maîtres doivent toujours se souvenir qu'ils sont de la
même espèce qu'eux, et par conséquent les traiter avec indulgence et
humanité.
Il est évident, par des exemples sans nombre, que la plus grande partie
du genre humain, dans tous les temps, dans toutes les nations, dans
toutes les religions, a regardé cette cruauté comme un attribut de ses
dieux. Les payens ont généralement supposé que les leurs les châtiaient
par les plus grandes calamités, comme la famine ou la peste; et cela
communément pour l'omission de quelque cérémonie vaine et ridicule, ou
pour avoir méprisé quelque conte absurde de leurs devins ou de leurs
prêtres. S'ils croyaient leurs dieux capables de s'irriter pour des
sujets aussi frivoles, ils pensaient aussi pouvoir les apaiser par des
expiations du même genre. On n'employait souvent pour cela que quelques
chansons, quelques danses ou quelques jeux en leur honneur[7]. Les
Romains sur-tout, lorsqu'ils étaient affligés de quelque contagion, pour
expier leurs péchés et apaiser les dieux, nommaient un dictateur, dont
les fonctions se bornaient à attacher un clou au temple de Jupiter; il
abdiquait sa magistrature après cette belle cérémonie.
[7] Le lecteur verra sans doute que dans ces sortes d'expiations,
aussi bien que dans beaucoup d'autres pratiques religieuses, les
payens ont été imités de bien près par un grand nombre de chrétiens.
Que des payens qui déifiaient souvent leurs semblables et
particulièrement leurs princes les plus odieux, attribuassent encore la
cruauté à des dieux fauteurs de leurs vices aussi bien que de leurs
vertus, il ne faut pas s'en étonner. Mais que les adorateurs d'un Dieu
infiniment bon lui fassent la même injure, cela est aussi absurde
qu'étonnant.
Cependant il est notoire que les juifs, les chrétiens et les mahométans,
qui tous prétendent croire un pareil Dieu, le représentent comme plus
cruel encore que les dieux payens. L'opinion enseignée par les juifs,
adoptée et propagée par les sages chrétiens, est qu'un Dieu
miséricordieux et bienfaisant, rempli de patience, riche en bonté, plein
d'une compassion tendre, prêt à pardonner l'iniquité, les
transgressions, les péchés, ne laisse pas de vouloir châtier cruellement
les coupables, venge les iniquités des pères sur les enfans, et sur les
enfant des enfans, jusqu'à la troisième et quatrième génération[8].
[8] Les chrétiens ont encore porté cette opinion beaucoup plus loin
que la troisième et quatrième génération. Ils ont étendu la
vengeance divine depuis le premier homme jusqu'au dernier: pour le
péché d'Adam toute la postérité se trouve punie.
L'ancien testament nous fournit beaucoup d'autres exemples de la
croyance où étaient les juifs que Dieu punissait l'innocent pour les
crimes du coupable. Un exemple inique, mais remarquable en ce genre peut
suffire. On lit dans le livre des chroniques, chap. 21, que le roi David
ordonna le dénombrement du peuple d'Israël. Il est vraisemblable que ce
fut par un motif de vanité; néanmoins ce n'était pas un crime d'une
profonde noirceur ni comparable pour l'atrocité à beaucoup d'autres
qu'avait commis _cet homme selon le coeur de Dieu_. Cependant Dieu en
fut tellement irrité qu'il frappa Israël de la peste, et fit périr
soixante-dix mille hommes. Si le dénombrement était un crime, c'était
celui de David et non celui du peuple: lui-même le sentit si bien que
voici quelle fut sa prière à Dieu: _N'est-ce pas moi qui ai ordonné le
dénombrement? C'est donc moi qui ai péché, mais pour ce troupeau
qu'a-t-il fait?_ Il est évident que le peuple ne pouvait pas plus
empêcher son dénombrement que le peut un troupeau de moutons et qu'il
n'était pas plus coupable. Cependant après que Dieu eût détruit par ce
motif jusqu'à soixante-dix mille hommes, _il se repentit du mal qu'il
avait fait et dit à l'Ange exterminateur: c'est assez, que ta main
s'arrête à présent_. Telle est l'opinion de la cruauté avec laquelle les
payens et les juifs s'imaginaient que leurs dieux les punissaient en ce
monde; cependant les plus fortes punitions temporelles ne sont que des
afflictions légères en comparaison des tourmens éternels réservés aux
pécheurs dans l'autre monde par le Dieu de bonté, si l'on en croit ceux
qui admettent le dogme de la vie future: en effet, selon le plus grand
nombre des chrétiens, un malheur éternel doit être le partage
non-seulement des scélérats atroces et opiniâtres, mais aussi des
pécheurs qui, toutes circonstances pesées, n'ont pu s'empêcher de tomber
dans quelques fautes, suites nécessaires de leur fragilité. Les mêmes
peines sont décernées pour l'omission, même absolument involontaire, de
certaines cérémonies qui ne peuvent assurément purifier ni le coeur ni
la conscience. C'est le cas des enfans qui meurent sans baptême.
Tous les infidèles et les incrédules sont encore également menacés de la
damnation éternelle; ainsi la croyance du vrai Dieu ayant été pendant un
grand nombre de siècles exclusivement accordée à un peuple obscur,
méprisable, méchant (comme le dépeignent ses propres historiens et ses
prophètes) vu que ce peuple habitait une petite contrée qui n'avait que
peu de commerce avec ses voisins, il s'ensuit que faute d'avoir la
connaissance du vrai Dieu tout le reste du genre humain a dû être
éternellement malheureux. Nous sommes obligés de croire que les
Aristides, les Phocion, les Timoléon, les Epaminondas, les Socrates, les
Platon, en un mot que les hommes les plus excellens du paganisme ont été
enveloppés dans cette cruelle sentence. Depuis la venue du Christ nous
devons damner et tous ceux qui n'ont point cru en lui quoiqu'ils n'en
aient jamais entendu parler, et ceux aussi qui le reconnaissant pour
Dieu n'ont pas admis le même genre de culte ou de doctrine enseigné par
quelque secte particulière; c'est ce qu'osent soutenir les catholiques
romains, et c'est au moins ce que présume un grand nombre de protestans:
voilà, si vous en croyez les mahométans, la façon dont Dieu traitera
tous les hommes qui n'auront point reconnu leur prophète, et qui
n'auront point regardé l'Alcoran et sa doctrine comme émanés du ciel.
«Vraiment, dit ce livre prétendu céleste, nous jetterons dans le feu de
l'enfer ceux qui méconnaîtront les signes de notre foi. A mesure qu'ils
seront bien grillés, nous leur donnerons des peaux nouvelles en échange,
afin qu'ils puissent goûter des tourmens plus aigus: car Dieu est
puissant et sage». Et ailleurs: «Ceux qui ne croiront pas seront
enveloppés de vêtemens de feu. Une eau bouillante tombera sur leurs
têtes; leurs entrailles et leur peau seront déchirées et ils seront
continuellement battus avec des masses de fer. Toutes les fois qu'ils
s'efforceront de sortir de l'enfer pour se soustraire à la rigueur des
tourmens, ils y seront entraînés et leurs bourreaux leur diront:
savourez le tourment du feu». En un mot plusieurs chrétiens ont cru et
enseigné que Dieu a condamné la plus grande partie du genre humain, des
millions de millions de ses propres créatures à souffrir dans un lieu où
toutes les facultés de l'âme et du corps seront tourmentées
continuellement et sans relâche. «C'est là, ô pécheur! que tu vivras
dans une éternelle prison de ténèbres extérieures, ou il n'y aura
d'ordre que la confusion et l'horreur; où l'on n'entendra que la voix
des hurlemens et des blasphèmes, d'autre bruit que le grincement des
dents; on l'on n'aura d'autre société que celle du diable et de ses
anges qui, tourmentés eux-mêmes, n'auront d'autre soulagement que de te
faire éprouver leur fureur, _St.-Mathieu, chap. 13, vs. 42, et chap. 25,
vers. 36, etc._ C'est là que la punition sera sans pitié, la misère sans
grâce, la douleur uns consolation, la méchanceté sans mesure, le
tourment sans repos. _Apocalypse, chap. 14, vers. 10, 11._ La colère de
Dieu pénétrera l'âme et le corps comme la flamme se saisit d'un bloc de
souffre ou de poix. _Daniel, ch. 7, v. 10._ Dans cette flamme tu seras
toujours brûlé, sans jamais consumer, toujours mourant sans jamais
mourir, toujours rugissant dans les angoisses de la mort sans jamais en
être délivré ni sans pouvoir espérer la fin de tes peines: de sorte
qu'après les avoir endurées autant de milliers d'années qu'il y a de
brins d'herbes sur la terre, de sable dans la mer, de cheveux sur la
tête de tous les enfans d'Adam nés ou à naître, tu ne seras pas plus
près de la fin de tes tourmens que tu n'étais le jour où tu y fus
précipité. Loin de finir, ils ne feront à chaque instant que commencer,
car ce serait quelque soulagement que d'envisager une fin possible à ton
malheur, après tant de milliers d'années; mais chaque fois que ton
esprit se rappellera ce mot, _jamais_, et il se le rappellera à tous les
instans, ton coeur sera déchiré par la rage, et par un affreux
désespoir; cette idée horrible aiguisera encore tes douleurs
insupportables qui excédaient déjà tout pouvoir d'exprimer ou
d'imaginer. Ce sera un nouvel enfer au milieu de l'enfer même»[9]. Avec
quelle surprise ne doit-on pas lire un récit si choquant, si terrible,
et qui, par les idées qu'il donne de la manière dont Dieu traitera ses
créatures, semble s'être proposé de le transformer en un Démon!
[9] C'est ainsi que s'exprime un de nos docteurs dans une sérieuse et
pathétique _description du ciel et de l'enfer crayonnée par le
St.-Esprit selon les meilleurs interprètes, etc._, qui se trouve
dans le livre intitulé: _Tous les devoirs du chrétien_, imprimé à
Londres aux dépens de l'hôpital de Christ, 1723, p. 12, 13. L'on
observera que tous les renvois à l'écriture sont de mon auteur,
lequel par conséquent en demeure le garant.
Je ne peux pas quitter le sujet de Dieu, condamnant ainsi les hommes à
des tourmens éternels et inouïs, sans proposer une question à ceux qui
sont assez malheureux pour admettre une doctrine aussi blasphématoire et
aussi diabolique. Je la propose sur-tout à ceux qui, sans la croire,
sont assez lâches ou assez pervers pour l'enseigner et la répandre.
Je leur demanderai donc quelle peut être la fin légitime et avantageuse
de toute punition? N'est-ce pas en premier lieu de corriger les
coupables? ce qui certainement est très fort à désirer: en second lieu,
n'est-ce pas de détourner les hommes de commettre les crimes pour
lesquels ils en voyent d'autres punis? Enfin n'est-ce pas d'éloigner ou
de retrancher de la société des membres qui sont à craindre pour elle?
Telles sont les notions invariables que les hommes doivent se former du
but que les châtimens doivent se proposer; or des châtimens éternels ne
remplissent aucune de ces vues légitimes; le coupable ne peut pas être
corrigé; il le serait même inutilement, car, corrigé on non, il sera
toujours tourmenté. Son exemple ne peut pas en détourner d'autres du
crime; sa conduite ainsi que son destin sont irrévocablement déterminés.
Enfin l'on ne peut pas imaginer que parmi les damnés quelqu'un puisse
être dangereux pour la société.
Est-il possible que les hommes puissent tomber dans une contradiction
aussi manifeste que de représenter Dieu comme un Être d'une bonté
infinie, ou même de l'équité la plus ordinaire, et croire en même tems
ou enseigner qu'il punit ainsi ses créatures? ne devraient-ils pas
plutôt le représenter comme un démon barbare, comme un Être infiniment
injuste et cruel? Il crée l'homme par un acte de sa volonté pure, afin
de condamner ensuite l'ouvrage de ses mains à une éternelle misère!
Quelle est la cause de cette rigueur? Il est puni pour des choses qui
n'ont aucunement dépendu de lui! Est-il un seul homme assez féroce pour
vouloir de sang froid, pour quelque raison que ce fût, condamner à des
tourmens éternels ses propres enfans, ou même un ennemi déclaré? En
est-il un assez impitoyable pour ne pas épargner à quelque être que ce
fût des tourmens sans mesure? L'homme de bien ne voudrait-il pas au
contraire répandre le bonheur aussi loin qu'il pourrait s'étendre? Tout
son désir ne serait-il pas de procurer la félicité à tous les êtres
créés? Quoique ces notions indignes et absurdes sur la divinité soient
originairement émanées d'une disposition barbare que bien des gens
portent en eux-mêmes et qui est inspirée à d'autres par différens
moyens, on leur enseigne ces opinions et elles s'impriment plus ou moins
profondément dans leur âme selon que, par tempérament, ils sont plus ou
moins disposés à la cruauté. Mais on devrait faire attention que loin de
servir la religion en inculquant la doctrine des peines éternelles, l'on
fournit des armes à l'athéisme qui anéantit toute religion, et d'un
autre côté l'on jette dans le désespoir un grand nombre d'âmes honnêtes,
simples et timorées, sans contenir les méchans intrépides et endurcis,
dont des craintes éloignées ne peuvent, comme l'expérience le prouve,
réprimer les excès.
SECTION II.
Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées qu'ils se font de
la divinité.
Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement nier que les hommes en
général ne forment leur religion et ne réglent leur conduite sur les
idées qu'ils ont de la divinité: il est donc très important pour eux
d'examiner avec soin ces idées et de se former une juste opinion des
dieux qu'ils adorent. Le pieux auteur de _tous les devoirs de l'homme_ a
intitulé un de ses chapitres: _Des maux occasionnés par les erreurs sur
la divinité_. En effet c'est la source des plus grands maux. Si l'on
croit que Dieu soit partial, injuste, colère, vindicatif, tyrannique et
cruel, il faut bien, pour ressembler à son Dieu, ce qui est une ambition
naturelle et raisonnable, s'efforcer de réunir ces mêmes qualités: il
est bien vrai que, pour être méchans, les hommes n'ont pas besoin d'être
excités par cet exemple, mais il ne l'est pas moins que de telles
opinions sont un aiguillon de plus à la méchanceté naturelle.
Prétendre que Dieu ait pu faire choix de quelques personnes ou même d'un
peuple, de même que les hommes choisissent leurs favoris, c'est
attribuer à la divinité une partialité et une folie indignes de ses
perfections. Si par hasard ces prétendus favoris se trouvaient les plus
méchans et les plus vils des hommes, si l'on prétendait qu'en leur
faveur Dieu a exterminé d'autres nations, ce ne serait pas seulement lui
attribuer de la partialité et de la folie, mais encore ce serait
l'accuser d'injustice et de cruauté, ce serait blasphêmer. Quelle idée
doit-on se former de la divinité lorsqu'on voit un roi injuste, ingrat,
adultère, barbare, tyran et meurtrier[10] appelé _l'homme selon le coeur
de Dieu_?
[10] Ce que l'on dit ici est amplement prouvé par tout ce que
l'écriture rapporte de David. Sans s'arrêter au double crime
d'adultère et de meurtres commis en la personne d'Urie et de
Betsabée si énergiquement représenté par Nathan dans la parabole de
l'agneau, on y trouve encore bien d'autres témoignages de barbarie.
Quand il eut pris la ville de Rabbah, «il en fit sortir les
habitans, il fit scier les uns, il mit les autres sous des herses de
fer, en fit hacher d'autres, ou les fit jeter dans des fours à
briques. Il traita ainsi toutes les villes des enfans d'Ammon.» Les
Rabbins, loin de chercher à exténuer la cruauté attribuée à David,
ne font aucune difficulté d'assurer que l'exécution des Ammonites
fut accomplie avec la dernière barbarie: cependant après cet aveu
ils s'efforcent de justifier David de cette rigueur qui, selon eux,
était nécessaire pour frapper de terreur les nations voisines, afin
qu'aucune ne méprisât à l'avenir les Israëlites, mais respectât
plutôt le peuple que le Seigneur avait choisi. Voyez _Mém. de
littérature, par de la Roche, vol. 2, art. 82, éd. in-8º_.
Il est vrai que si en beaucoup d'endroits d'un certain livre on
substituait le mot _prêtres_ au mot _Dieu_, cela servirait
merveilleusement à éclaircir un grand nombre de passages obscurs et à
leur donner un sens intelligible[11]. Un monarque ou tout autre homme,
quelque méchant et pervers qu'il soit, s'il favorise les prêtres et se
montre très soumis à remplir leurs pratiques et leurs cérémonies, peut
être justement appelé _un homme selon le coeur des prêtres_, et regardé
par eux comme un saint et comme vraiment religieux; mais l'appeller _un
homme selon le coeur de Dieu_, ou un homme religieux dans le vrai sens
du mot, c'est donner des idées très-désavantageuses et de Dieu et de la
religion. Rien ne peut être plus contraire à la vérité, plus outrageant
à la gloire de Dieu, plus préjudiciable à la vraie religion et à la
vertu, et par conséquent à la paix, au bon ordre et au bonheur du monde,
que de croire ou d'enseigner que Dieu commande aux hommes des actions
contraires aux régles naturelles, fondamentales, infaillibles de la
raison et de la morale, qu'il a écrites dans le coeur de chacun de nous,
et que tous reconnaissent quoique peu les pratiquent. Un excellent
abrégé de ces règles, que chacun devrait avoir continuellement sous les
yeux, dans la spéculation et dans la pratique, «c'est de ne faire à
autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fît». Si les hommes
pouvaient se tromper eux-mêmes et les autres jusqu'au point de croire
que Dieu puisse quelquefois dispenser de ces régles et recommander des
choses qui leur seraient contraires, ce serait certainement ouvrir les
portes aux crimes les plus atroces.
[11] On pourrait rapporter plusieurs exemples de ce genre: mais celui
que nous allons donner suffira. David et tout le peuple d'Israël en
grand concours accompagnaient l'Arche en chantant et jouant des
instrumens; l'on avait placé cette Arche sur un chariot neuf: les
boeufs qui la tiraient ayant bronché, l'Arche fut ébranlée, et Oza y
porta la main pour la soutenir et l'empêcher de tomber; cette action
paraît du moins innocente et peut-être méritoire: cependant on lit
dans le chap. 2 du livre de Samuel que la colère du Seigneur
s'alluma contre Oza, que Dieu le frappa pour son erreur et que
l'attouchement de l'arche le fit mourir. Les critiques et les
commentateurs sont priés de considérer si on ne pourrait pas lire
ainsi ce passage: «La colère des prêtres s'alluma contre Oza, etc.»
Ce qui suit prouve encore la nécessité d'entendre ainsi ce passage,
car il est dit que _David se fâcha de ce que le Seigneur avait tué
Oza_. Assurément David était trop dévot pour se fâcher de rien que
le Seigneur eût pu faire. Mais il avait droit de se fâcher de cet
acte s'il partait de la main des prêtres.
Cela n'est-il pas en effet arrivé? Des nations entières n'ont-elles pas
prétendu et cru, sans doute, que Dieu leur avait ordonné d'entreprendre
les guerres les plus injustes, de tourmenter, d'assassiner, jusqu'à
leurs propres enfans, de détruire des nations? Des barbaries de toute
espèce n'ont-elles pas été commises au saint nom du Seigneur?
Il n'est sans doute ni un livre, ni un homme, ni même un ange descendu
du ciel qui méritent aucune créance s'ils enseignent que Dieu soit cruel
ou commande aux hommes de l'être. Tant que les hommes croiront que tous
les actes d'injustice, de violence, de barbarie offensent la divinité et
sont contraires à sa loi, on pourra se flatter qu'ils seront détournés
de les commettre; mais à quoi ne doit-on pas s'attendre lorsqu'ils
seront dans l'opinion contraire? Que n'a-t-on pas à craindre sur-tout
des souverains et des nations qui ne peuvent être contenus par les loix
humaines? C'est une excuse bien faible et bien fausse que de dire que
nous ne connaissons point la profondeur des décrets de la divinité; il
n'est pas moins téméraire d'assurer que l'on puisse démontrer que Dieu
commande de pareilles actions.
La première de ces raisons ne prouve rien. Dieu dans ses décrets ne peut
point avoir résolu des crimes: il répugne à toute idée raisonnable de la
divinité qu'elle puisse ordonner des actions méchantes et criminelles,
et par conséquent la preuve de fait ne doit jamais être admise. Il est
impossible d'admettre comme révélation divine ce qui renverse la
certitude de tous les principes qui doivent être supposés précédemment à
toute révélation, car c'est détruire les seuls moyens par lesquels nous
puissions juger de la vérité d'une révélation divine.
Comment supposer que l'Être infiniment sage, juste et bon pût se plaire
à établir les loix les plus nécessaires pour ses créatures, telles que
sont celles de la morale, et leur ordonne ensuite d'enfreindre ces mêmes
loix en appuyant ses ordres par des miracles? Supposons une nation
méchante et dépravée (si jamais il y en a eu d'autres) pouvons-nous
imaginer que Dieu soit assez destitué de moyens de la punir pour être
obligé de charger à cet effet une autre nation de devenir encore plus
méchante et plus cruelle que la première? Pouvons nous croire qu'il
ordonne de n'épargner ni les boeufs, ni les ânes ni les troupeaux qui
n'ont point péché, et de massacrer indistinctement les hommes, les
femmes, les vieillards et les enfans à la mammelle? La vérité est que,
quand des enthousiastes, des fanatiques ou des hypocrites qui font
hautement profession d'être dévots, ont commis ou sont prêts à commettre
quelque action détestable, lorsqu'ils ont intérêt de la faire commettre
à d'autres, ils se couvrent du nom de la divinité et prétendent qu'elle
est ordonnée ou inspirée par elle; par ce moyen ils ajoutent à la
barbarie l'impiété et le blasphème.
Les règles naturelles, les limites de la vérité sont la morale et le bon
sens; ce sont là les loix de Dieu qui ne sont point écrites sur des
tables de pierre, mais qui sont profondément gravées dans les coeurs des
hommes. Mais si ces loix sont une fois écartées ou enfreintes, alors
l'erreur, l'enthousiasme et le fanatisme, semblables à un torrent,
renversent la vérité et entraînent avec elle tout ce qu'il y a de plus
sacré et de plus utile au genre humain. Quelles opinions extravagantes
et monstrueuses ne peuvent pas être débitées comme des révélations
divines! quelles actions, quelque atroces qu'elles soient, ne seront pas
sanctifiées sous le nom de devoirs religieux, et quand on les fera
passer pour des commandemens de Dieu! C'est assurément le comble de la
fourberie et de l'impudence dans quelques hommes d'oser dire que Dieu
leur ordonne de violer les lois sacrées de la nature et de la société en
commettant des actions atroces et barbares; c'est le dernier terme de la
folie et du délire fanatique que de devenir fauteur d'une imposture
aussi caractérisée. Prétendre que Dieu a fait des miracles pour
autoriser des ordres qui détruisent ses lois éternelles et inviolables,
c'est employer la fraude la plus indigne pour soutenir la fausseté la
plus manifeste.
SECTION III.
Des cruautés religieuses que les hommes exercent sur eux-mêmes.
Après avoir, en peu de mots, exposé les opinions fatales que la plupart
des hommes se font communément, soit des divinités, soit du Dieu qu'ils
adorent, nous allons passer au second point, et nous examinerons les
usages barbares et les rites cruels qu'ils ont souvent pratiqués dans
leurs cultes divers.
Les pratiques de ces cultes doivent naturellement se conformer aux idées
que les hommes se font de leurs divinités; d'ailleurs l'expérience le
prouve. En effet les peuples s'étant généralement persuadés que leurs
dieux, ou leur Dieu unique, étaient des Êtres cruels, leur culte s'est
presque toujours senti de ces notions dangereuses.
Ces pieuses cruautés ont été exercées par les hommes, tantôt sur
eux-mêmes, tantôt sur des animaux, tantôt sur les êtres de leur propre
espèce.
Tout le monde connaît les étonnantes barbaries que les idolâtres et les
payens, tant anciens que modernes, ont exercées sur eux-mêmes; le
lecteur, pour peu qu'il soit instruit, ne peut manquer de s'en rappeler
des exemples frappans, mais comme dans un autre ouvrage je me suis
étendu sur ce sujet, je ne rapporterai ici que quelques traits, afin de
passer à ceux que l'on rencontre parmi les chrétiens.
Il est vrai que les cruautés pratiquées par ces derniers ne paraissent
pas au premier coup d'oeil si révoltantes que celles des payens; on ne
voit pas les chrétiens se précipiter, comme les Japonnais, tout vivans
dans des abîmes; on ne voit pas des généraux chrétiens se dévouer à une
mort certaine en se jetant au milieu d'une armée ennemie; on ne voit
point parmi nous des hommes se briser contre des rochers, ou comme les
Indiens se faire écraser sous les roues d'un chariot qui porte les
dieux; cependant en regardant la chose de près nous trouverons les
pratiques des chrétiens à plusieurs égards plus pernicieuses que celles
des payens mêmes et dérivées comme les leurs des notions atroces qu'ils
se font de la divinité qu'ils honorent: en effet, si ces chrétiens ne
s'imaginaient pas que leur Dieu est très cruel, ils ne supposeraient pas
qu'il peut approuver et encore moins commander les tourmens rigoureux
qu'ils s'infligent à eux-mêmes.
Indépendamment des austérités pratiquées par un grand nombre de
chrétiens qui se sont fait un mérite de vivre dans des déserts, parmi
des rochers inaccessibles, dans des cavernes, de se refuser les besoins
de la vie, de se laisser mourir de faim, etc, combien ne voyons-nous pas
de gens des deux sexes s'enfermer pour la vie dans des monastères! Il
est vrai que quelques-uns y vivent dans l'aisance; mais d'autres
semblent s'être condamnés à une prison perpétuelle, et se trouvent
entièrement privés des douceurs de la société. Ces pauvres reclus se
soumettent à des austérités pénibles, à une mal-propreté brutale[12];
ils ne portent point de linge, ils gardent leurs habillemens jusqu'à
devenir des objets dégoûtans les uns pour les autres; ils s'imposent des
châtimens sévères, ils se donnent fréquemment la discipline; on les voit
dans de certains pays se flageller publiquement dans les rues; en un
mot, ils s'obligent par des sermens et des voeux à ne jamais travailler
à leur bonheur.
[12] S. Athanase nous apprend, dans la vie de S. Antoine, l'un des
premiers fondateurs du monachisme, que ce saint homme portait sur sa
chair un cilice, ou une chemise de crin, par dessus laquelle il
avait un habit de peau, qu'il porta toute sa vie. Il ajoute que
jamais il ne se lavait les pieds, à moins qu'en voyageant il ne vînt
par hasard à les mouiller. Quelle religion que celle qui fait un
mérite de pareilles indignités! quelles idées doivent avoir de Dieu
des hommes qui s'imaginent qu'il faut être malpropre pour lui
plaire!
La vie monastique et le célibat forcé sont certainement très
préjudiciables à ceux qui les embrassent; ces institutions sont propres
à causer des maladies dangereuses et à nuire également à l'esprit et au
corps: elles sont très nuisibles à la société, pour qui elles rendent un
grand nombre de ses membres totalement inutiles, en mettant des
obstacles à la population. Bien plus, c'est un outrage à l'espèce
humaine et à la nature[13]; et, ce qui est encore plus terrible, ces
usages insensés sont souvent cause que des mères sont forcées de
détruire leurs enfans, et que les moines se livrent à des crimes contre
nature.
[13] On compte qu'en France les prêtres, les moines et les religieuses
montent à 500 mille, tandis que le nombre des habitans monte à 24
millions. En y comptant 6 millions d'adultères, on trouvera que
parmi ceux-ci un sixième est voué au célibat. Il y a tout lieu de
croire qu'en Italie, en Espagne et en Portugal le nombre de ceux à
qui le mariage est interdit, est encore proportionnellement plus
grand qu'en France.
Nous terminerons ces réflexions en rapportant quelques exemples frappans
des cruautés exercées contre eux-mêmes par des chrétiens épris de l'idée
de se rendre agréables à un Dieu dont la bonté est infinie.
Cressy, dans son histoire de l'église, nous dit que S. Egwin se chargea
d'une chaîne de fer et fit dans cet équipage un pélerinage à Rome.
Acepsemas qui, selon Théodoret, fut un homme _au-dessus de tous les
éloges_, se tint pendant soixante ans dans une cellule sans voir
personne et sans parler à qui que ce soit.
Le même Théodoret rapporte qu'un moine, appelé Baradatus, imagina pour
son habitation une espèce de cage, formée d'un treillage si peu serré
qu'il pût demeurer exposé aux injures de l'air, et si basse qu'il ne
pouvait pas s'y tenir debout, de manière qu'il était obligé de rester
toujours courbé. Un autre moine, nommé Thalalcus, qui était d'une taille
fort grande, s'enferma dans une autre cage si étroite et si basse qu'il
était forcé d'avoir continuellement la tête entre ses genoux; il avait
été dix ans dans cette posture lorsque Théodoret le vit.
Le même auteur nous dit que Saint Siméon Stylite, très-grand personnage,
qui faisait des miracles sans nombre, qui guérissait les malades, qui
procurait des enfans aux femmes stériles, et qui avait converti des
milliers de payens au christianisme, s'était accoutumé à s'abstenir
totalement de nourriture pendant quarante jours consécutifs, à l'exemple
d'Élie et de Jésus-Christ. Au tems où Théodoret écrivait, il y avait
déjà vingt-huit ans qu'il observait ce jeune rigoureux chaque année;
durant les premiers jours il se tenait debout, et lorsque faute de
nourriture il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes il s'asseyait,
et à la fin il était forcé de se coucher, étant réduit à un épuisement
total: il se tenait sans cesse au haut d'une colonne, dont la
circonférence était à peine de trois pieds, et après avoir passé bien
des années dans cette posture semblable à une statue sur son piédestal,
il finit par monter sur une colonne de trente-six coudées, sur laquelle
il vécut durant trente ans.
Joignez à tous ces exemples ceux que le même Théodoret rapporte des
solitaires et des moines d'Egypte et des pays voisins: les uns se
nourrissaient de charognes, afin de n'éprouver aucun plaisir en
mangeant; d'autres s'accoutumaient à passer toute la nuit en prières;
d'autres marchaient pieds nuds sur des épines, pour se rappeller les
tourmens que Jésus-Christ avait soufferts de la part des cloux qui lui
avaient percé les pieds et les mains; d'autres enfin passaient des nuits
entières les bras étendus pour imiter la posture de Jésus-Christ.
Enfin de nos jours encore l'on rencontre dans les pays catholiques
romains un grand nombre de couvens des deux sexes qui renferment de
pieux frénétiques, ingénieux à se tourmenter eux-mêmes, et qui font à la
divinité l'outrage de penser qu'ils lui plaisent et qu'ils entrent dans
ses vues en s'infligeant à eux-mêmes des jeûnes, des macérations, des
supplices rigoureux; ce qui ne prouve rien, sinon que ces dévots
extravagans se sont fait des idées atroces de la divinité qu'ils
adorent, et que d'un autre côté ils supposent remplie de bonté[14].
[14] Les moines appellés _Chartreux_, ne mangent jamais de viande et
sont condamnés à un silence perpétuel. Les moines de l'abbaye de _la
Trappe_ sont renommés en France par leurs extravagantes austérités,
qui vont au point, dit-on, qu'ils peuvent rarement les soutenir
pendant deux ou trois ans. Les _Capucins_ sont habillés d'une étoffe
grossière et se distinguent par leur malpropreté. Mais les pauvres
religieuses surtout, condamnées à une captivité perpétuelle,
paraissent être de très malheureuses créatures quand la ferveur de
l'imagination cesse de les soutenir.
SECTION IV.
Cruauté des sacrifices sanglans. Des sacrifices humains.
Nous venons de parler des cruautés que la piété religieuse a déterminé
les hommes à exercer contre eux-mêmes; examinons maintenant celles
qu'ils ont exercées sur d'autres créatures et sur les êtres de leur
propre espèce.
Les sacrifices sanglans ont fait de fort bonne heure et pendant très
long-tems partie du culte divin chez presque tous les peuples du monde;
ils nous fournissent une preuve indubitable de la cruauté des hommes; en
effet c'est visiblement à cette disposition fâcheuse que ces sacrifices
expiatoires ont dû leur origine. Il est vrai qu'en voyant l'antiquité et
l'universalité de cet usage répandu chez presque toutes les nations,
quelques personnes se sont imaginé que c'était une preuve que ces
sacrifices étaient d'institution divine; cependant ceux qui sont de
cette opinion devraient se souvenir que l'idolâtrie a été encore plus
universellement reçue que ces sacrifices, qu'elle n'est pas moins
ancienne qu'eux, et qu'aucun chrétien n'en conclura que l'idolâtrie ait
pu être d'institution divine. Le fait est que les hommes étant cruels et
superstitieux, et que leurs prêtres étant toujours prêts à tirer parti
des vices, des faiblesses, des passions du genre humain, pour les faire
tourner au profit du sacerdoce, il ne faut point chercher ailleurs que
dans ces vices et dans la superstition, qui s'est montrée sous des
formes très diverses dans les différens pays, les causes auxquelles l'on
peut attribuer l'universalité de ces sacrifices. Comme les hommes sont
communément vindicatifs, cruels, altérés de sang, ils ont imaginé que
leurs dieux étaient dans les mêmes dispositions. Il est difficile de
décider si c'est l'extravagance ou la cruauté qui l'ont emporté dans
l'institution de ces pratiques absurdes et barbares: en effet quoi de
plus insensé que d'imaginer qu'en égorgeant un tendre agneau on pouvait
expier les crimes d'un homme méchant! N'est-ce pas une cruauté
révoltante que de répandre ainsi du sang sans aucune nécessité?
On demandera, peut-être, quel mal ou quelle cruauté il pouvait y avoir à
tuer des animaux dans des sacrifices, puisqu'on en tue journellement
dans tout l'univers pour la nourriture des hommes? Je réponds que si la
chair des animaux est absolument nécessaire à la subsistance de l'homme,
il est autorisé à le tuer faute de pouvoir s'en passer; mais cela ne
peut point justifier l'usage de les tuer pour des pratiques
superstitieuses, qui bien loin d'être nécessaires sont infiniment
dangereuses: or il est évident que l'usage de tuer des animaux était une
pratique superstitieuse; l'écriture sainte des chrétiens et la raison
s'accordent à le prouver; tout ce qui est regardé comme un devoir
religieux sans pouvoir opérer l'effet qu'on se propose, doit être traité
de pratique superstitieuse, _il est impassible_, dit St.-Paul, _que le
sang des taureaux et des boucs ôte les péchés_. La raison est en cela
conforme à ce que dit l'apôtre.
Il est à remarquer que, quoique la religion des juifs fît tant de cas
des sacrifices sanglans, néanmoins plusieurs de leurs prophètes se sont,
ainsi que St.-Paul, déclarés contre cette pratique cruelle et ridicule,
et ont reconnu que Dieu ne l'exigeait nullement. Le Psalmiste dit à
Dieu: _vous n'avez point désiré le sacrifice ni l'offrande, vous n'avez
point exigé d'holocaustes_. Voyez _pseaume 46, vers. 6_. Jérémie parlant
au nom de Dieu dit aux juifs: _je n'ai point parlé avec vos pères, ni ne
leur ai point donné de commandemens touchant les holocaustes et les
sacrifices au jour où je les ai fait sortir d'Égypte_. Voyez _Jérémie,
chapitre VII, vers. 22_[15]. Isaïe fait dire à Dieu: _qu'ai-je besoin de
la multitude de vos sacrifices? chapitre 1, vers. 11_. Le même prophète
avertit les juifs qu'il vaudrait mieux cesser de faire le mal et
d'apprendre à faire le bien, de rechercher la droiture, etc. _Ibid.
vers. 16, 17._ Les payens ont senti la même vérité par les seules
lumières du bon sens. Cicéron dit que le culte le plus agréable aux
dieux est de les servir avec un coeur pur. _Cultus autem Deorum est
optimus, idemque castissimus, atque sanctissimus, plenissimusque
pietatis, ut eos semper pura, integra, incorrupta et mente et voce
veneremur. De Natur. Deor. Lib. II._ Perse s'est expliqué de la même
manière.
_Compositum jus, fasque animi, sanctoque recessus
Mentis, et incoctum generoso pectus honesto:
Hæc cedo, ut admoveam templis, et farre litabo._
SATYR. II. vers 73.
[15] Il paraît difficile de concilier ces passages des pseaumes et des
prophètes avec le lévitique de Moïse, c'est-à-dire Dieu lui-même
paraît fort occupé des sacrifices du peuple d'Israël.
Mais continuons d'examiner l'absurdité et la barbarie de ces pratiques
religieuses, et les conséquences fatales qui en sont découlées. Il est
évident que l'usage de répandre le sang à grands flots dans les
sacrifices a dû contribuer à rendre les hommes cruels ou à fortifier en
eux la disposition naturelle qu'ils ont à la cruauté; en effet
n'était-ce pas les familiariser avec le sang? Quel déluge ne devait-on
pas en répandre lorsqu'on immolait à la fois vingt-deux mille boeufs et
cent vingt mille brebis! quel affreux carnage qu'un pareil
sacrifice[16]! si de semblables spectacles étaient propres à disposer à
la cruauté le peuple qui n'en était que le témoin, quel effet ces
sacrifices ne devaient-ils pas produire sur les prêtres, qui faisaient
les fonctions de bouchers, et qui jouaient le principal rôle dans cette
scène dégoûtante de carnage et d'horreurs!
[16] Voyez _liv. I des rois, chap. 8, vers. 63_.
Quelque nécessaire qu'il soit d'avoir des hommes dont la profession soit
de tuer des animaux pour notre nourriture, l'expérience nous prouve
constamment que ce métier est très propre à les rendre bien plus cruels
que d'autres[17]. Notre législation s'en est aperçue, car elle ne veut
point que les bouchers soient admis à être juges en matière criminelle.
Au reste, il n'est pas douteux que bien des personnes s'en tiendraient
au régime Pythagoricien si elles ne pouvaient se procurer de la chair
qu'en tuant elles-mêmes des animaux. J'en appelle à tout lecteur
sensible; et je lui demande s'il n'a pas éprouvé un sentiment très
douloureux quand par hazard ses yeux se sont portés sur un innocent
agneau léchant la main de celui qui lui enfonçait le couteau dans la
gorge, ou même quand il a vu un boeuf succomber sous des coups de
massue, et montrer par ses mouvemens convulsifs qu'il luttait contre la
mort? Si des exemples de ce genre sont si propres à affecter une âme
sensible, à quel point n'eût-elle pas été touchée à la vue du carnage
inutile dont nous avons parlé plus haut, qui n'avait pour objet que des
pratiques superstitieuses?
[17] Thomas Morus, dans son _Utopie_, liv. 2, dit que c'était la
fonction des esclaves de tuer les animaux, qu'aucun citoyen ne
pouvait le faire, vu que les _Utopiens_ croyaient cette profession
propre à étouffer la pitié. Quoique ces _Utopiens_ soient un peuple
imaginaire, ce passage sert à faire connaître la façon de penser de
l'auteur.
Quelque révoltant que fût l'usage de sacrifier des animaux, il n'est pas
à beaucoup près le plus cruel de ceux que les hommes ont pratiqué dans
leurs cultes religieux; nous trouvons en effet que c'était une très
ancienne coutume chez plusieurs nations, telles que les Cananéens ou
Phéniciens, les Carthaginois, les Scythes, les Gaulois et même les Grecs
et les Romains plus civilisés, de sacrifier des êtres de leur espèce; et
même chez quelques peuples on immolait aux dieux ses propres enfans.
Bochart et quelques autres auteurs assurent que les Cananéens tenaient
cette coutume d'Abraham; mais l'évêque Cumberland croit que cet usage
était antérieur au déluge, et se pratiquait par les peuples de Canaan
long-tems avant qu'Abraham vînt s'établir chez eux. En supposant la
raison du côté de l'évêque, qui paraît appuyer très bien son sentiment,
pourquoi n'imaginerions-nous pas qu'Abraham fut déterminé à immoler son
fils en conséquence de la coutume établie dans le pays où il vivait,
plutôt que de penser que ce fût Dieu qui l'engagea à commettre une
action, qu'humainement parlant l'on doit regarder comme un crime
abominable? En partant de cette supposition ne pourrait-on pas présumer
que l'ange qui mit obstacle à cette action n'était autre chose qu'un
sentiment de raison et d'humanité qui, s'élevant dans le coeur
d'Abraham, l'empêcha de commettre une cruauté familière aux Cananéens
stupides et cruels parmi lesquels il vivait? Ne put-il pas, en
réfléchissant à ce qu'il allait faire, imaginer qu'il était impossible
que Dieu pût ordonner un crime aussi affreux que le meurtre de son
fils[18]? Je n'insisterai point sur cette façon d'expliquer un passage,
qui a fort embarrassé les théologiens, quand ils ont voulu concilier cet
ordre de la divinité avec les opinions raisonnables que l'on doit s'en
former; j'observerai seulement que les Égyptiens furent si opiniâtrement
attachés à cet usage d'immoler des victimes humaines, que quand les
Phéniciens, de qui ils le tenaient, furent chassés d'Égypte par
_Tethmosis_ ou _Amois_, roi de Thèbes qui défendit cet usage, ce prince
fut obligé de céder à la coutume en substituant des hommes de cire à des
hommes réels.
[18] Selon la Genèse Abraham était sur le point d'immoler son fils.
Peut-être le lecteur ne sera-t-il par fâché de comparer avec la
conduite d'Abraham celle d'un roi payen dans une circonstance
à-peu-près pareille. Le Dieu tutélaire de Thèbes étant apparu à
Sabbacon, l'un des rois pasteurs de l'Égypte, et lui ayant ordonné
de mettre à mort tous les prêtres du pays, ce prince jugea que les
dieux ne voulaient plus qu'il demeurât sur le trône, puisqu'il lui
ordonnaient des actions contraires à leurs volontés ordinaires. En
conséquence il se retira en Éthiopie. Voyez _Diodore de Sicile_,
_lib._ II. Cependant il n'est pas douteux que ce prince n'eût agi
d'une façon plus sensée s'il eût regardé l'apparition de son dieu
comme une rêverie ou une illusion, comme elle était effectivement,
et alors il n'aurait pas abandonné son trône et son pays.
César nous dit que les Gaulois étant très superstitieux, ceux qui se
sentaient attaqués de quelque maladie dangereuse, ou qui se voyaient
exposés aux dangers de la guerre, offraient des sacrifices humains, ou
bien s'immolaient eux-mêmes au pied des autels, croyant que les dieux
immortels ne pouvaient être appaisés que lorsqu'on leur sacrifiait la
vie d'un homme pour celle d'un autre. Les Druides étaient chargés de ces
sacrifices; ils préparaient pour cet effet de grandes figures d'osier
dans lesquelles ils renfermaient des hommes vivans; après quoi ils
mettaient le feu à ces figures: les malheureuses victimes périssaient
ainsi dans les flammes. Il est vrai que les Gaulois croyaient que les
voleurs et les malfaiteurs étaient les victimes les plus agréables à
leurs dieux, mais à leur défaut ils prenaient des hommes innocens[19].
[19] Voyez _de Bello Gallico, lib. VI, § 16_. Ils avaient toujours
pour maxime que la vie d'un homme devait être expié par la vie d'un
autre homme; _quod pro vita hominis, nisi vita hominis redditur, non
posse Deorum immortalium numen placari_. IBIDEM.
C'était l'usage à Tyr dans les grandes calamités que les rois
immolassent leurs fils pour appaiser la colère des dieux. Les
particuliers qui se piquaient de n'être pas moins dévots que leurs
souverains, sacrifiaient pareillement leurs enfans quand il leur
arrivait quelque grand malheur; lorsqu'ils n'avaient point d'enfans ils
achetaient ceux des pauvres, afin de ne pas perdre les avantages d'une
oeuvre si méritoire.
Voici la méthode pratiquée dans ces sortes de sacrifices; il y avait une
statue colossale de bronze représentant _Saturne_ qui est le même Dieu
que le _Moloch_ dont il est parlé dans l'écriture. Cette statue était
creuse, les enfans destinés aux sacrifices y étaient enfermés après
qu'elle avait été rougie au feu; d'où l'on voit que ces victimes
infortunées étaient consumées dans des tourmens affreux. Pour étouffer
leurs cris, on faisait un grand bruit de tambours et de trompettes; les
mères se faisaient un devoir religieux et un point d'honneur d'assister
à ces horribles spectacles sans verser des larmes ou sans pousser aucuns
soupirs; elles auraient craint que leurs regrets ne rendissent le
sacrifice moins agréable aux dieux et moins utile pour elles-mêmes.
Les Carthaginois avaient appris cette coutume des Tyriens leurs
ancêtres; quand il régnait chez eux quelque maladie contagieuse, ils
sacrifiaient sans pitié un grand nombre d'enfans; sans égard pour des
êtres infortunés dont l'âge tendre excite la compassion dans les âmes
les plus féroces, ces superstitieux abrutis cherchaient dans leurs
crimes des remèdes contre leurs malheurs; ils devenaient barbares pour
exciter la pitié des dieux.
Diodore de Sicile nous dit que lorsqu'Agatocle assiégeait Carthage, les
habitans de cette ville se voyant réduits à l'extrémité, imputèrent
leurs maux à la juste colère de Saturne, parce qu'au lieu d'immoler,
suivant l'usage, les enfans des personnes les plus distinguées, on leur
avait frauduleusement substitué des enfans d'étrangers et d'esclaves.
Pour réparer cette faute, ils sacrifièrent à leur dieu deux cents enfans
des familles les plus nobles et les plus qualifiées de Carthage; de
plus, trois cents citoyens qui se sentirent coupables de ce crime
imaginaire, firent à leur divinité le sacrifice de leur vie.
Les Mexicains semblent avoir surpassé toutes les autres nations dans
l'usage infernal de sacrifier des victimes humaines. L'auteur de
l'_histoire civile et morale des Indes-Occidentales_, dit que ces
peuples ne sacrifiaient jamais que les prisonniers qu'ils faisaient à la
guerre. Montézuma ne voulut point conquérir la province de Tlascala afin
qu'elle pût fournir constamment aux sacrifices. Ceux qui aidaient à
immoler les victimes étaient regardés comme des hommes sacrés, leurs
fonctions étaient considérées, elles étaient héréditaires. Leur chef
était un prélat, un évêque, ou un pape à qui seul était réservé le droit
de porter le coup fatal.
Les Mexicains avaient de plus un sacrifice particulier d'un esclave, que
l'on traitait pendant une année de la façon la plus honorable; il était
superbement vêtu, on lui donnait le nom de l'idole du pays, on lui
assignait un logement dans le temple, on lui servait les mets les plus
exquis qui lui étaient présentés par les principaux d'entre les prêtres;
il était gardé par les plus grands seigneurs, afin d'empêcher qu'il
n'échappât. Quand il passait dans les rues il était suivi par des
grands, le peuple sortait des maisons pour le voir, et les femmes lui
présentaient leurs enfans pour recevoir sa bénédiction. A la suite de
ces honneurs, ou plutôt de cette farce cruelle, lorsque le tems de la
fête était venu, on lui ouvrait l'estomac, dont on arrachait le coeur
que l'on offrait tout fumant au soleil et l'on mangeait son corps.
Acosta nous dit que les Mexicains sacrifiaient tous les ans à deux de
leurs idoles deux mille cinq cents hommes engraissés avec soin, et que
lorsque leurs prêtres les avertissaient de faire honneur à leurs dieux,
on leur disait que ces dieux _avaient faim_; ils envoyaient des armées
pour chercher des prisonniers destinés aux sacrifices, dont ils
mangeaient la chair ensuite. Le même auteur assure que Montézuma
sacrifiait communément vingt mille hommes par an, et que ce nombre
allait quelquefois jusqu'à cinquante mille.
Il paraît que les prêtres de ce peuple étaient si sanguinaires et
avaient un tel ascendant sur les princes, qu'ils leur persuadaient que
leurs dieux étaient en colère et ne s'appaiseraient qu'en cas qu'on leur
immolât quatre ou cinq mille hommes en un jour dans des tems marqués;
ainsi pour les satisfaire il fallait, à tort ou à raison, faire la
guerre aux voisins pour se procurer un nombre suffisant de victimes.
Telles ont été les cruautés que la religion a fait exercer; Les hommes
ont commis les plus grands crimes pour expier leurs péchés, pour
détourner la colère et se concilier la faveur de leurs dieux; mais sans
le penchant qu'ils ont naturellement à la cruauté et les impostures de
leurs prêtres, les hommes n'auraient jamais imaginé que la divinité
exigeât d'eux d'autre sacrifice que celui de leurs passions déréglées.
Un honnête payen a dit avec raison: si tu veux rendre les dieux
propices, sois vertueux. _Vis Deos propitiare? bonus esto._ Je
terminerai ce sujet si révoltant des sacrifices humains par les vers que
Racine met dans la bouche de Clytemnestre parlant à son époux Agamemnon
à l'occasion du sacrifice d'Iphigénie; les horribles cérémonies de ces
odieux sacrifices y sont décrites de la manière la plus forte.
Un prêtre environné d'une foule cruelle,
Portera sur ma fille une main criminelle,
Déchirera son sein, et d'un oeil curieux
Dans son coeur palpitant consultera les Dieux!
SECTION V.
Des traitemens cruels que les hommes se font éprouver les uns aux autres
à cause de la différence de leurs opinions religieuses et de la
diversité de leur culte.
Le troisième et le dernier point de vue sous lequel on se propose
d'envisager la cruauté religieuse, a pour objet les traitemens inhumains
que les hommes se font réciproquement éprouver à cause de leurs
différens sentimens en matière de religion, et des diverses formes de
leurs cultes. Toutes les religions qui n'avaient pas totalement la
superstition pour base, ou qui n'étaient pas de pures inventions
politiques, ou qui n'avaient pas pour objet de tromper le plus grand
nombre pour l'avantage du plus petit, ont dû se proposer le bien-être du
genre humain; elles ont dû surtout avoir pour but de leur apprendre à
réprimer quelques passions, d'en régler d'autres, de rendre les hommes
paisibles, humains, indulgens, bienfaisans, sensibles à la pitié; pour
qu'une religion fût bonne, on aurait droit de s'attendre à lui voir
produire ces fruits avantageux; une religion que l'on nous donne comme
instituée par la divinité même devrait surtout ne jamais perdre ces
grands objets de vue. Cependant dans le fait toutes les religions ont
produit des effets tout contraires; elles ont fait éclore des disputes,
des jalousies, des animosités, des guerres, des persécutions, des
meurtres et des carnages, et celle qui passe pour la meilleure de toutes
est précisément celle qui a produit les plus grands désordres; à en
juger par ses effets, il semblerait que la religion chrétienne, loin
d'apporter la paix sur la terre, n'est venue y apporter que le glaive et
la destruction.
«Un de nos théologiens reconnaît qu'il est aussi surprenant
qu'affligeant de considérer le peu de bien que le christianisme a
produit, quand on le compare avec celui qu'il aurait pu faire depuis son
établissement dans le monde»[20]. Il dit ailleurs... «à force d'abus et
de perversité il est arrivé que l'évangile, bien loin de produire les
bons effets que l'on pouvait en attendre, a produit des maux sans
nombre... au lieu d'éclairer les hommes, de les rendre indulgens et
bienfaisans, il n'a servi qu'à faire naître des querelles, des erreurs,
des opinions; il a produit des haines invétérées inconnues avant lui; il
a causé des tumultes et des désordres que l'autorité civile n'a pu
souvent ni réprimer ni calmer».
[20] V. le livre intitulé: _a reply, etc., par Ralph Heathcoate_,
pages 172 et 174.
Nous ferons voir par la suite les causes de ces maux. Depuis le meurtre
du juste Abel jusqu'à nous, l'histoire nous montre la façon cruelle dont
les hommes se sont traités réciproquement, en vue de la diversité de
leurs opinions religieuses et de leurs cultes; elle nous prouve que ces
choses ont en tout tems et en tous pays fait naître des persécutions
humaines.
M. Chandler a observé, dans l'excellente introduction qu'il a mise à la
tête de l'_histoire de l'inquisition_, par Limborch, que l'on a tout
lieu de conclure d'un passage du livre de _Judith_ que les anciens juifs
ont été persécutés pour cause de religion. «Ce peuple, dit Achior à
Holopherne, est descendu des Chaldéens, et il habitait ci-devant la
Mésopotamie, parce qu'il ne voulait pas suivre les dieux de ses pères
qui vivaient en Chaldée; car il quitta les voies de ses ancêtres, et
adora le Dieu du ciel, le Dieu qu'il connaissait: ainsi il s'est
détourné de la face de ces dieux, et il se sauva dans la Mésopotamie, où
il séjourna long-tems».
Les juifs furent encore cruellement persécutés par Antiochus Épiphane,
qui, quoiqu'il fût un prince très méchant, ne laissait pas, comme il
arrive très souvent, d'avoir beaucoup de zèle pour sa religion: ceux
d'entre les juifs qui ne voulaient pas renoncer au culte du vrai Dieu
pour adorer ses idoles, furent par les ordres de ce tyran cruellement
battus, tourmentés, mis en croix; il fit mourir les femmes qui contre
ses ordres circoncisaient leurs enfans, il fit attacher ceux-ci au col
de leurs parens crucifiés. Les supplices qu'il fit endurer à Éléazar et
aux frères Machabées, parce qu'ils refusèrent de renoncer à leur
religion et de sacrifier aux dieux des Grecs, sont des exemples affreux
de la cruauté religieuse de ce monarque pervers.
Socrate, l'un des hommes les plus sages et les plus vertueux qui aient
jamais existé, fut mis à mort par les Athéniens, ses compatriotes, à
cause de sa façon de penser sur la religion. Ce que Juvenal nous dit
dans sa XVe satire prouve que les Égyptiens étaient souvent en querelle,
en venaient même aux coups, se massacraient les uns et les autres à
l'occasion de leurs différentes divinités.
Lorsque la religion chrétienne fit son entrée dans le monde, les juifs
et les payens lui déclarèrent la guerre et se réunirent pour l'étouffer.
Les juifs soumis eux-mêmes à une nation étrangère, quoiqu'ils eussent la
volonté de l'extirper, n'en avaient pas le pouvoir; mais les Romains
persécutèrent les chrétiens pendant près de trois cents ans; ils usèrent
souvent contre eux de cruautés inouies, qui ne furent surpassées que par
celles que les chrétiens ont depuis exercées les uns contre les autres.
M. Chandler observe dans l'_introduction_ que nous avons déjà citée que
les chrétiens dès le berceau de l'église eurent des dissensions et des
querelles, et qu'il s'en éleva même entre les chefs des Apôtres.
St.-Paul nous apprend lui-même qu'il avait résisté en face à Céphas ou
St.-Pierre. Le même St.-Paul reproche aux Corinthiens leur esprit de
parti, vu que chez eux les uns se disaient adhérens de Paul, d'autres
d'Apollon, d'autres de Céphas, et d'autres de Jésus-Christ. V. _Épitre
aux Corinthiens, chap. I, vers. 11, 12_[21]. En conséquence de ces
querelles beaucoup de chrétiens en vinrent bientôt à s'injurier, à se
diffamer, et à se faire tout le mal dont ils furent capables: dès qu'ils
eurent du pouvoir, qu'ils virent un empereur de leur religion à leur
tête, dès que de riches évêchés et de grands revenus furent devenus les
objets de leur ambition et de leurs contentions, avec quelle inhumanité
ne se sont-ils pas traités les uns les autres! On ne voit alors que des
emprisonnemens, des exils, des combats, des meurtres, des persécutions;
et pour lors ils levèrent le masque et montrèrent à l'univers l'esprit
qui les animait.
[21] Il est évident que ces Corinthiens regardaient _Paul_, _Apollo_
et _Cephas_ comme des chefs de secte; mais ce qui est bien plus
étrange, il semblerait que quelques-uns d'entr'eux ont regardé
pareillement _Jésus_ comme un chef de secte.
SECTION VI.
En quoi consistent quelques-unes des querelles religieuses qui ont
divisé les chrétiens, et combien les matières en dispute ont été
inintelligibles pour les disputans.
Avant d'entrer dans l'examen de la manière dont un grand nombre de
chrétiens se sont traités les uns les autres à l'occasion de leurs
querelles religieuses, il est à propos de jetter un coup-d'oeil sur les
objets de leurs disputes et de montrer combien peu les questions
disputées étaient entendues par ceux qui se croyaient intéressés dans
ces démélés; en effet les choses qui n'étaient point regardées comme des
points essentiels ne méritaient pas qu'on y mît tant de chaleur; quant à
celles que l'on n'entendait pas, il était, sans doute, inutile et
ridicule d'en disputer[22].
[22] Si les hommes ne disputaient que sur les matières qu'ils
entendent, il est certain que les disputes sur la religion se
réduiraient à bien peu de choses; si l'on venait à détruire tous les
livres qui traitent des matières ou qui renferment les disputes dont
les auteurs eux-mêmes n'ont point eu d'idées claires, on détruirait
un bien plus grand nombre de livres que ceux qui furent consumés
dans la bibliothèque d'Alexandrie, où néanmoins l'on comptait
jusqu'à 500,000 volumes.
Une des premières disputes qui s'éleva parmi les chrétiens, fut pour
savoir s'il fallait pratiquer la circoncision et quelques autres
cérémonies judaïques que l'on voulait incorporer dans la religion
chrétienne. Il paraît que ce fut là l'occasion de la querelle qui divisa
les apôtres St.-Pierre et St.-Paul, et qui subsista dans l'église encore
long-tems après eux.
Dès les premiers tems du christianisme, et même du vivant de plusieurs
d'entre les apôtres, il y eut des disputes très vives relativement à la
personne du Christ. «Quelques-uns, dit Laurent Échard, niaient sa
divinité, le croyant simplement fils de Joseph et de Marie, et le
regardant comme un personnage éminent. D'autres enseignaient que comme
_Jésus_ n'était qu'un homme, le _Christ_ était descendu sur lui sous la
forme d'une colombe, et que ce fut alors que _Jésus-Christ_ fit
connaître le père, inconnu jusque-là; et qu'à la fin le _Christ_, qui
était impassible, quitta _Jésus_ et lui laissa souffrir la mort. Enfin
il y en avait qui pensaient que son royaume subséquent serait terrestre,
qu'il régnerait dans la ville de Jérusalem, où les hommes jouiraient
pendant mille ans de toutes sortes de plaisirs charnels.» Voyez
_Échard's ecclesiastic history, vol. II, page 391_.
Nous observerons en passant que cette doctrine des _Millenaires_, qui
prouve que les Saints de ce tems n'étaient occupés que de biens
temporels, ainsi que beaucoup d'autres opinions également absurdes,
furent avancées et soutenues par St.-Irénée «qui, selon M. Dodwell,
vivait dans un tems si proche des apôtres, qu'il pouvait avoir reçu
d'eux sa doctrine, et la transmettre d'une façon sûre à la
postérité»[23]. Cet Irénée ne fut pas le seul qui soutint ces opinions,
elles furent adoptées par les premiers pères, qui nous les ont
transmises comme venant des apôtres et de leurs successeurs immédiats.
St.-Irénée prétendait pareillement que les saintes écritures avaient été
entièrement détruites durant la captivité de Babylone, mais avaient été
restaurées par Esdras, que dieu avait inspiré pour cet effet. Le docteur
Middleton assure que ce sentiment fut suivi par tous les principaux
pères de l'église des siècles suivans.
[23] Le docteur Middleton dans ses _recherches libres_ (free inquiry),
pag. 36, 38 et 39, a recueilli les opinions monstrueuses adoptées et
soutenues par les plus anciens pères et surtout par _St. Justin_ et
_St. Irénée_. «Entre autres absurdités, ce dernier soutenait la
doctrine des Millenaires, dans le sens le plus grossier, et cela sur
l'autorité d'une tradition qu'il tenait de tous les vieillards qui
avaient conversé avec St. Jean; ceux-ci avaient ouï dire à cet
apôtre ce que notre Sauveur lui-même enseignait sur ce point.» Voici
un passage qu'il se rappelait. «Il viendra un temps où il croîtra
des vignes qui auront chacune dix mille ceps, chaque cep aura dix
mille branches, chaque branche aura dix mille rameaux, et chaque
rameau portera dix mille grappes composées de dix mille raisins, et
chaque grappe pressée fournira vingt-cinq mesures de vin; et
lorsqu'un des saints ira cueillir du raisin sur une grappe, une
autre grappe criera: _je suis meilleure, prenez-moi, et bénissez le
Seigneur_. De même un grain de froment fournira dix mille épis,
etc., qui fourniront chacun dix mille grains, dont chacun produira
dix mille livres de farine la plus pure, et ainsi des autres
semences et fruits.» Le docteur Middleton nous apprend que St.
Irénée confirme sa doctrine par le témoignage des prophètes Isaïe,
Ézéchiel, Daniel, et par l'Apocalypse de St. Jean, et qu'il
prétendait que toutes ces choses n'étaient point allégoriques, mais
s'accompliraient à la lettre dans la Jérusalem terrestre.
Mais revenons à quelques-unes des opinions qui ont occasionné des
querelles et des persécutions atroces parmi les chrétiens. Dès le tems
de St.-Polycarpe qui était disciple de St.-Jean, il y eut une dispute
très vive renouvelée plusieurs fois depuis, et qui absorba pendant un
grand nombre d'années l'attention du monde chrétien: il s'agissait de
savoir si pour la célébration de la Pâque l'on se réglerait sur les
juifs qui suivaient la pleine lune, ou si l'on se réglerait sur la
résurrection de Jésus-Christ, ou si on la célébrerait un dimanche. Par
malheur dans le nouveau testament rien ne semble obliger les chrétiens à
observer la Pâque; cependant cette question ne laissa pas d'exciter
entre eux de furieuses querelles, et fit même répandre beaucoup de sang.
Il y eut encore une autre question très importante qui occasionna des
disputes, des meurtres, et qui fit convoquer le troisième concile
écuménique; il s'agissait de savoir si la vierge Marie devait être
appellée _mère de dieu_[24]. Nestorius, patriarche de Constantinople,
voulut s'y opposer, disant que Marie était une femme, et concluant de là
que Dieu n'avait pu naître d'elle; _car_, disait-il, _je ne puis
appeller Dieu un enfant qui dans un certain tems n'a eu que deux ou
trois mois_. A quoi Nestorius aurait pu ajouter qu'il était impossible
que le dieu suprême, le créateur de toutes choses, qui existe par
lui-même, pût avoir ni père ni mère. Cependant ce prélat prétendait que
c'était blasphémer que de dire que dieu fût né d'une femme, que Dieu eût
souffert, que dieu fût mort.
[24] On a donné depuis le titre de _grande-mère de Dieu_ à Ste.-Anne,
mère de la vierge. On sait les disputes qui se sont élevées dans
l'église au sujet de _l'immaculée conception_ de la vierge. On sait
aussi qu'environ vers l'an 400 il fut question de savoir si la
vierge Marie ayant conçue sans le secours d'un homme, avait perdu sa
virginité. Voyez _Bower, hist. des Papes, vol. I_. On voit à Naples
une inscription en l'honneur de la vierge où elle est appelée _Nata,
Soror, conjux, eadem genitrixque tonantis_. V. _Les voyages de
Keysler_.
Sous le règne de l'empereur Héraclius et de Constance son petit-fils, il
s'éleva une violente dispute pour savoir si Jésus-Christ avait eu deux
volontés, l'une divine et l'autre humaine. A la sollicitation de Paul,
évêque de Constantinople, on persécuta avec fureur pour cet important
article; mais Martin, évêque de Rome, assembla un concile composé de
cent cinquante évêques, qui décida que quiconque refuserait de
reconnaître deux volontés, l'une divine et l'autre humaine, dans le même
Jésus-Christ, devait être anathématisé. Est-il rien au monde de plus
ridicule que de voir 150 graves prélats assemblés pour une pareille
question[25]?
[25] Cette question nous fournit un exemple frappant du jargon
métaphysique des théologiens. Les orthodoxes disaient: deux volontés
annoncent deux personnes, par conséquent une seule volonté
n'annoncerait qu'une personne; mais dans la Trinité il n'y a qu'une
seule volonté, vu que le père n'a pas une volonté différente de
celle du fils, ni le fils du Saint-Esprit. _Ergo_ dans la
Sainte-Trinité il n'y aurait qu'une seule personne, ce qui serait
impie, absurde, blasphématoire. Les orthodoxes ajoutaient que dans
la Trinité le père voulait en tant que Dieu (_quatenus Deus_) et non
comme père; sans cela comme il est une personne distinguée de celle
du fils, sa volonté serait une volonté distinguée de celle du fils;
d'où ils concluaient que la volonté appartenait à la nature et non à
la personnalité; et par conséquent que lorsque la nature était la
même il ne pouvait y avoir qu'une volonté, quel que fût le nombre
des personnes, et qu'au contraire lorsqu'il y avait plus d'une
nature il devait y avoir plus d'une volonté. Voyez _Bower, hist. des
Papes_, vol. III, page 109.
Dans le sixième concile écuménique auquel assistèrent deux cent
quatre-vingt-neuf évêques, les pères du concile après avoir félicité
l'empereur Constantin le fils aîné de Constans, qui venait de faire
couper le nez à ses deux frères puînés, afin de les empêcher de prendre
part à l'empire, après l'avoir comparé à un autre David suscité par
Jésus-Christ, et avoir dit qu'il était _selon le coeur de Dieu_, pour
n'avoir point joui du repos jusqu'à ce qu'il les eût assemblés afin de
découvrir la vraie règle de la foi: après, dis-je, avoir ainsi
complimenté cet indigne empereur et avoir condamné l'hérésie des
_Monothélites_, c'est-à-dire de ceux qui n'admettaient qu'une seule
volonté en Jésus-Christ, ces prélats déclarèrent qu'ils reconnaissaient
deux volontés naturelles et deux opérations, qui se trouvaient
indivisiblement, inconvertiblement, sans confusion et inséparables dans
le même Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'ils reconnaissaient en lui
l'opération divine et l'opération humaine.
Il eût été très heureux s'il n'y avait eu que des ecclésiastiques qui se
fussent mêlés dans ces absurdes querelles, mais malheureusement pour la
chrétienté les empereurs s'y intéressèrent très vivement et tandis que
les Sarrazins assaillaient l'empire de tous côtés et en arrachaient des
provinces les unes après les autres, les empereurs au lieu d'assembler
des armées pour les repousser, assemblaient des conciles et faisaient
faire des canons, des décrets, des ordonnances au sujet de spéculations
métaphysiques qui n'avaient aucun rapport avec la religion chrétienne.
Cette dispute mémorable en fit éclore une autre; il s'agissait de savoir
si Jésus-Christ était seulement de deux natures et non pas en deux
natures. Cette importante question partagea l'an 504 la ville d'Antioche
en deux factions: la populace des deux partis fut enivrée de rage et de
folie par ses guides spirituels; on se battit sans avoir aucuns égards
ni aux liens de l'amitié ni à ceux de la parenté; cependant les
orthodoxes, c'est-à-dire les plus entêtés et les plus forts
l'emportèrent, et la rivière d'Oronte fut arrêtée dans son cours par le
grand nombre de cadavres des Eutychiens qui furent égorgés sans pitié.
La même année il s'éleva une terrible sédition à Constantinople au sujet
d'une addition faite à une hymne appellée le _Trisagion_. Les
expressions primitives dont on se servait dans cette hymne, étaient
_Dieu saint, Dieu puissant, Dieu immortel, ayez pitié de nous_. Cette
hymne était destinée à exprimer la croyance de la Trinité. Tous les
troubles furent occasionnés parce qu'on y avait ajouté ces mots _qui a
été crucifié pour nous_. Après plusieurs combats qui se livrèrent non
seulement dans les rues, mais même dans les églises, la populace
orthodoxe, soutenue par une armée de moines, remporta la victoire sur
les Eutychiens, qui avaient pourtant les soldats et la cour de leur
côté. Alors les orthodoxes donnèrent des ordres pour massacrer, sans
distinction de sexe ou de rang, tous ceux qui avaient assisté l'empereur
dans la guerre qu'il avait faite _à la très sainte Trinité_. En
conséquence dans l'espace de trois jours on égorgea dix mille
Eutychiens, leurs maisons furent pillées et brûlées, ainsi qu'une grande
partie de la capitale.
Dans la querelle au sujet du culte des images, c'est-à-dire lorsqu'il
fut question de savoir si les chrétiens devaient être idolâtres ou non,
ceux qui soutenaient l'affirmative l'emportèrent, vû que c'est
ordinairement ceux qui ont tort qui se battent avec le plus de zèle et
de frénésie. Cette dispute se termina donc par l'établissement de
l'idolâtrie, qui subsiste encore aujourd'hui dans l'église romaine, au
grand scandale de la chrétienté.
On ne finirait point si l'on voulait entrer dans le détail de toutes les
contestations qui se sont élevées au sujet de la grace, des oeuvres, de
la justification, du libre arbitre, etc. L'on a disputé pour savoir si
l'on devait recevoir la communion debout ou à genoux; si le pain
sacramental devait être levé, ou non levé; si le vin devait être pur ou
mêlé avec de l'eau; si le baptême devait être administré aux enfans ou
aux adultes; si pour purifier l'âme il fallait plonger le corps dans
l'eau ou s'il suffisait de jetter de l'eau sur la face ou sur la tête.
L'on se battit pour savoir laquelle de ces deux méthodes était la plus
avantageuse au salut; si le surplis et quelques autres habillemens des
prêtres étaient décens, nécessaires et pieux, ou s'ils étaient indécens,
impies, anti-chrétiens, abominables. En un mot ce serait fatiguer la
patience du lecteur que de rapporter une infinité de contestations
également intelligibles et intéressantes, qui ont néanmoins occasionné
des débats très violens et des persécutions affreuses entre les
chrétiens. Je me bornerai donc à parler des querelles qui se sont
élevées au sujet du _péché originel_, sur l'élection et la réprobation,
sur la nature de l'eucharistie, enfin sur la Trinité; je tâcherai
cependant d'être le plus concis qu'il me sera possible.
L'on a beaucoup disputé pour savoir en quoi consistait le péché
originel, s'il fallait entendre à la lettre la manducation du fruit
défendu, ou s'il fallait entendre par là le commerce illicite entre les
deux sexes. Quoique le genre humain eût été créé mâle et femelle et
indubitablement avec ses passions naturelles, cependant on supposa qu'il
lui était défendu de jouir. L'on a de plus imaginé des opinions diverses
pour rendre compte de la façon dont le péché d'Adam s'est transmis à sa
postérité, si ce fut par _imputation_ ou par une sorte de contagion, de
corruption, de transfusion, d'infection, etc.
Il y eut de tout tems des disputes interminables, et il y en aura
toujours suivant les apparences au sujet de _l'élection_ et de la
_réprobation_; on a allégué un grand nombre de passages pour et contre,
et chacun a, comme de raison, prétendu qu'ils étaient clairs et décisifs
en sa faveur; mais comme mon dessein n'est point d'entrer dans ces
sortes de discussions, je me contenterai d'exposer ici en peu de mots
l'état de la question qui a la réprobation pour objet.
Dieu, qui sait et prévoit tout, a créé tous les hommes en conséquence
d'un acte de sa volonté; il les a forcés d'exister, quoique suivant
l'opinion de ceux qui soutiennent la réprobation, il sût ou prévît très
bien, et même eût ordonné que la plus grande partie des hommes serait
éternellement malheureuse. Tel est selon eux le décret d'un Dieu
infiniment juste, infiniment bon, infiniment miséricordieux. Il est
certain que si l'on voulait soumettre cette question au tribunal de la
raison, elle ne prêterait guère à la dispute, elle deviendrait plutôt un
objet d'horreur.
Le lecteur intelligent pourra probablement pousser où il voudra ses
réflexions là-dessus: mais il ne peut les pousser trop loin, s'il se
laisse uniquement guider par la vérité.
Dans les disputes sur l'eucharistie, il fut question de savoir si le
pain et le vin, administrés à ceux qui les reçoivent dignement et avec
foi, les font participer au corps et au sang de Jésus-Christ, ou si les
espèces ou élémens sont consubstanciés avec ce corps et ce sang, ou
enfin si, suivant la doctrine de l'église romaine qui est la plus
nombreuse des sectes chrétiennes, le pain et le vin sont
_transubstanciés_, c'est-à-dire changés dans le vrai corps et le vrai
sang de Jésus-Christ, dans le corps et le sang de Dieu, du créateur de
l'univers[26].
[26] Il y a eu de grandes contestations dans l'église romaine pour
savoir si le pain et le vin reçus dans le sacrement d'Eucharistie se
changeaient par la digestion en excrémens comme les autres alimens;
on donna le nom de _Stercoranistes_ à ceux qui soutenaient
l'affirmative, mot qui vient de _Stercus_. Le cardinal Humbert, dans
sa réponse à Nicetas Pectoratus, le traite de Stercoraniste pour
avoir soutenu que l'Eucharistie rompait le jeûne.
Le dogme de la trinité, étant un des plus abstraits de la religion
chrétienne, et par conséquent celui qui est le moins intelligible, a
excité les plus grandes et les plus opiniâtres disputes. Il s'éleva deux
antagonistes qui se querellèrent sur cette matière; l'un fut _Alexandre_
évêque d'Alexandrie, et l'autre fut un prêtre nommé _Arius_. L'évêque
Alexandre, en parlant de la Trinité, avança que le fils était coéternel
et _consubstanciel_ avec le père et son égal en dignité. Arius lui
opposa cet argument; _si le père a engendré le fils, celui qui est
engendré doit avoir eu un commencement de son existence; d'où il suit
qu'il y eut un temps où le fils n'existait pas_. Arius en concluait que
le fils tenait sa substance de choses non existantes. D'un autre côté
Arius, au dire de l'évêque Alexandre, prétendait qu'il y avait eu un
tems où il n'y avait pas de fils de Dieu, et que celui qui n'existant
pas auparavant avait existé par la suite, devait être regardé sur le
pied des hommes ordinaires, et par conséquent était d'une nature
changeante et susceptible de vices ainsi que de vertus. Selon Arius la
doctrine d'Alexandre était que Dieu a toujours été et que son fils a
toujours été, que le père et le fils sont coéternels, que le fils
coexiste avec Dieu sans être engendré, ayant été engendré de toute
éternité, c'est-à-dire, engendré, sans être engendré; que Dieu n'était
point avant son fils, pas même en idée ou dans aucun point du tems,
étant toujours Dieu et toujours fils. V. _Chandler dans son
introduction, pag. 22 et 23_.
Cette dispute, également intelligible de part et d'autre, également
édifiante et instructive, fut l'occasion des violences, des
persécutions, des massacres les plus atroces, et fit verser des flots de
sang. De notre temps on a vu encore bien des combats au sujet de la
Trinité, mais les combattans, quoique très acharnés les uns contre les
autres, n'ayant point d'autres armes que leurs langues et leurs plumes,
n'ont guère pu se faire d'autre mal que de s'injurier, de se calomnier,
de s'outrager réciproquement.
Le lecteur pourra facilement imaginer combien les disputans pouvaient
être éclairés sur les matières pour lesquelles ils s'entrégorgeaient les
uns les autres. Cependant il est bon de faire voir combien leurs
disputes étaient entendues par le peuple qui y prenait un très vif
intérêt: il est pourtant à présumer que le vulgaire le plus grossier
était pour l'ordinaire autant au fait des questions que ses théologiens
les plus profonds.
Après que quelques évêques eurent pieusement condamné Dioscore, évêque
d'Alexandrie, ils s'occupèrent du soin d'établir la foi, conformément au
symbole de Nicée, aux opinions des pères, à la doctrine de Saint
Athanase, de Saint Cyrille, de Saint Basile, de Saint Grégoire, de Saint
Léon; en conséquence il fut décidé que «Jésus-Christ était vrai Dieu et
vrai homme, consubstanciel au père quant à sa divinité, et
consubstanciel à nous quant à son humanité; qu'il fallait reconnaître
qu'il était composé de deux natures sans mélange qui ne pouvaient se
convertir l'une dans l'autre, et pourtant indivisibles et inséparables;
qu'il n'était point permis à personne d'avancer, d'écrire, de penser,
d'enseigner aucune doctrine contraire; etc.» Cette décision fut suivie
des acclamations du peuple, qui cria «_que Dieu bénisse l'empereur, que
Dieu bénisse l'impératrice! Nous croyons ce que croit le pape Léon. Nous
condamnons et nous damnons ceux qui divisent ou qui confondent les deux
natures. Nous croyons comme Cyrille; que le nom de Cyrille soit
immortel. C'est ainsi que croient les Orthodoxes; anathême à quiconque
ne croit pas de même_». Voyez l'_introduction de M. Chandler, pag. 47_.
Il suffira de rapporter encore un exemple de cette nature que nous
fournit le commencement de ce siècle. Une portion du clergé de quelques
cantons de la Suisse ayant dressé les articles d'un formulaire appelé
_le Consensus_, il s'éleva de grands débats et des troubles à son sujet.
«Il est constant, dit l'auteur que je cite, que la plupart des fauteurs
ainsi que des ennemis de ce formulaire ne l'avaient ni vu ni lu, et que,
s'ils en eussent pris lecture, ils ne l'auraient point entendu;
cependant on en fut si allarmé dans le pays de Vaud que l'effroi n'eût
pas été plus grand si l'ennemi eût été sur la frontière. Le peuple
croyait que ce _Consensus_ était un homme de la Suisse Allemande qui
venait pour déposer les prédicans du pays de Vaud, et pour introduire
une nouvelle doctrine. Durant ce trouble on envoya quelques députés de
Berne à Lausanne pour rétablir la paix, et ceux-ci ayant pris pour
secrétaire un homme fort grand et fort maigre, on prit celui-ci pour le
_Consensus_, et il fut souvent en danger d'être assommé par la populace
des villages qui ne faisaient que le huer en disant, _voilà le
Consensus; c'est ce grand vilain-là qui est le Consensus_. Les femmes
pleuraient dans les rues, comme si elles eussent perdu tous leurs biens
et leur liberté. Dans la ville de Lausanne, la consternation fut aussi
grande que si tous les habitans eussent été condamnés à la mort.» Voy.
_l'état et les délices de la Suisse, tome IV, pag. 355 et suivantes_.
Quelque pitoyables ou ridicules que ces disputes doivent paraître à tout
lecteur sensé; quelque inintelligibles qu'elles paraissent à d'autres,
elles n'ont pas laissé ainsi que bien d'autres querelles tout aussi
obscures, de servir de prétextes à des cruautés atroces depuis la
fondation du christianisme. Pour peu que l'on soit au fait de l'histoire
ecclésiastique, l'on saura que les chefs de la dispute dans ces
controverses insensées, et que les principaux acteurs des sanglantes
tragédies qui se passèrent dans l'église primitive au sujet des opinions
religieuses et de la diversité des formes du culte, ont communément
mérité le titre de _Saints_ et de _Pères de l'église_. Si nous examinons
impartialement et sans préjugé la conduite de la plupart de ces grands
saints et bien d'autres qui ont passé pour des lumières de l'église,
tandis qu'on aurait dû les regarder comme les brandons de la discorde;
nous serons forcés de reconnaître qu'ils étaient des hommes très pervers
et très méchans à tous égards, et sur-tout des persécuteurs très
virulens; leur prétendu zèle pour la religion, loin d'amortir en eux
l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie, la noirceur et la cruauté, ne
faisait qu'enflammer ces passions en eux et les faire éclater sans
pudeur et sans retenue. Il y a tout lieu de croire que ces grands
hommes, ainsi que la plupart de leurs successeurs, ont plutôt regardé la
religion comme un moyen de satisfaire leur vanité et leur cupidité que
de se procurer la sainteté.
On nous dira peut-être que beaucoup de ces querelleurs ou de ces saints
ont souffert le martyre. Nous en conviendrons; mais il paraît évident
qu'ils manquaient de charité et de beaucoup d'autres vertus chrétiennes;
dans ce cas à quoi pouvait-il leur servir de laisser brûler leur corps?
Le martyre seul ne prouve point qu'ils aient été des gens de bien; il y
a tout lieu de croire que l'orgueil et le désir de passer pour des
saints ou d'acquérir une haute réputation furent les motifs de leur
conduite; ou bien peut-être espéraient-ils que leurs souffrances les
aideraient à expier les crimes dont ils se sentaient coupables et leur
vaudraient des récompenses. Il peut encore se faire que la chaleur de
leur tempéramment eût beaucoup de part à leur conduite; en effet
beaucoup d'hommes très méchans sont devenus martyrs, même pour des
bagatelles ou dans de mauvaises causes. L'athéisme lui-même eut ses
martyrs, et l'on rapporte de Philoxène que les menaces des tourmens les
plus rigoureux ne purent jamais l'engager à louer les mauvais vers d'un
tyran. M. de la Loubere nous apprend que lorsque le prince Tartare qui
régnait à la Chine en 1687, voulut forcer les Chinois à se raser la tête
à la façon des Tartares, un grand nombre de ces Chinois aima mieux
mourir que de se conformer à cet ordre. Les Bonzes de ce même pays
s'enferment dans des chaises à porteurs remplies de cloux dont la pointe
est tournée en dedans, et s'infligent beaucoup de tourmens semblables,
uniquement pour exciter l'admiration et la charité du vulgaire.
Des philosophes indiens se sont brûlés eux-mêmes pour acquérir de la
réputation; les femmes de l'Indostan vont avec la plus grande gaîté se
brûler vives sur les corps de leurs maris décédés, le tout parce que
c'est une coutume établie dans ces contrées.
Joignez à cela que nous ne devons pas supposer que tous les saints qui
furent mis à mort sous les empereurs romains aient été à proprement
parler des martyrs du christianisme; on sait très bien que plusieurs
d'entre eux ont été punis pour des attentats contre le gouvernement, et
que beaucoup d'autres le furent parce qu'ils avaient excité la populace
à démolir les temples des païens ou à commettre d'autres désordres très
contraires au repos de la société.
SECTION VII.
De plusieurs saints très orthodoxes et pères de l'église qui ont été de
violens persécuteurs.
Après avoir rapporté quelques-uns des articles sur lesquels les
chrétiens ont eu de violentes disputes; après avoir montré combien ces
articles ont été entendus par les disputeurs et par ceux qui se sont
crus intéressés dans ces querelles; après avoir fait voir quelle espèce
d'hommes étaient les chefs les plus zélés et les plus dévots qui les
excitaient, nous allons continuer à mettre sous les yeux du lecteur
quelques exemples des persécutions atroces et des cruautés révoltantes,
qu'un grand nombre de ceux qui s'appellent des chrétiens ont exercé les
uns contre les autres à l'occasion de leurs opinions diverses.
Si l'on voulait entrer dans le détail de ces infamies, on serait obligé
de transcrire des volumes immenses de martyrologes, l'histoire
ecclésiastique tout entière, les légendes, les vies des pères et des
saints, ouvrages remplis d'exemples de cruauté religieuse: on y
trouverait des traits qui feraient frémir les lecteurs en qui le
fanatisme n'a point totalement éteint les sentimens d'humanité.
On se bornera donc ici à rapporter en peu de mots quelques-uns de ces
actes de férocité. En effet, si l'on pouvait admettre l'hyperbole de
Saint Jean, l'on pourrait dire que le monde serait trop petit pour
contenir les livres où l'on raconterait fidèlement tous les détails des
cruautés exercées par ceux qui ont l'impudence de se dire les disciples
de Jésus-Christ.
On a déjà fait observer que les querelles et les disputes ont commencé
dès les premiers instans du christianisme, et que les apôtres eux-mêmes
ne furent point d'accord entr'eux; par la suite les chrétiens, à mesure
qu'ils eurent plus de pouvoir et de liberté, firent éclater plus
hardiment leur cupidité, leur orgueil, leur ambition, leur férocité, et
se permirent des violences qui font rougir la raison.
Jusqu'au tems de Constantin, qui fut le premier empereur chrétien, les
chrétiens étant sous le gouvernement des payens furent obligés de s'en
tenir à se maudire, s'injurier, se déchirer et même avec raison les uns
les autres; mais à peine eurent-ils obtenu la permission de se
persécuter d'une façon plus efficace, qu'ils profitèrent de cette fatale
liberté pour s'excommunier, se bannir, s'emprisonner, se tourmenter et
se mettre réciproquement à mort. Indépendamment des essaims d'hérétiques
qui s'élevèrent, qui soutinrent les opinions les plus absurdes, les plus
monstrueuses, qui se rendirent coupables des crimes les plus contraires
aux moeurs, l'église fut encore divisée en deux partis principaux,
distingués par les noms d'_Orthodoxes_ et d'_Ariens_; ceux-ci furent
déclarés hérétiques par les premiers[27].
[27] L'on a observé au sujet des hérétiques et des sectaires en
général que moins ils différaient entr'eux dans leurs opinions, plus
ils avaient d'antipathie les uns pour les autres. C'est apparemment
la même raison qui fait que quelques hommes ont une aversion plus
marquée pour les singes que pour tous les autres animaux.
Selon que ces deux cabales jouirent alternativement du pouvoir ou eurent
les empereurs de leur côté, elles persécutèrent leurs adversaires avec
toute la fureur et la rage que le fanatisme peut exciter. Il est
sur-tout bon de remarquer que les Orthodoxes furent bien éloignés de
donner des exemples de douceur à leurs adversaires; quoiqu'ils se
plaignissent très amèrement de la cruauté des Ariens quand ceux-ci
prenaient le dessus, et quoique Saint Athanase assurât que la
persécution était une invention diabolique, cependant les Orthodoxes ne
mettaient aucunes bornes à leurs furies quand ils devenaient les plus
forts, et même ce furent eux qui les premiers décernèrent la peine de
mort contre ceux qui différaient de leurs opinions religieuses; enfin
les hommes les plus distingués des deux partis, furent communément les
persécuteurs les plus cruels.
Saint Athanase, qui occupait un rang très distingué dans l'église et qui
se fit remarquer par son zèle ardent pour la foi Orthodoxe, ne se
distingua pas moins par son esprit turbulent, persécuteur, et par ses
actions cruelles. Ce prélat remuant fut déposé plusieurs fois pour ses
crimes énormes et ses pratiques séditieuses; son rétablissement fut
communément accompagné de tumultes et de massacres, excités par lui-même
ou par ses adhérens.
Plusieurs évêques et prêtres, qui s'étaient déclarés pour le parti
orthodoxe, accusaient ce grand saint auprès de l'empereur, d'être par sa
conduite emportée, l'auteur de tous les troubles de l'église; on lui
imputait d'avoir fait fustiger, mettre dans les fers et même assassiner
quelques-uns de ses adversaires. Ce saint homme se rendit aussi coupable
de calomnie: il fut accusé d'avoir suborné de faux témoins pour détruire
ses ennemis, et entr'autres Eusèbe de Nicomédie; en effet il engagea une
femme à dire que ce prélat lui avait fait un enfant, fausseté qui fut
découverte au concile de Tyr. Ce grand docteur fut encore banni pour
avoir vendu le blé que l'empereur Constantin avait donné pour la
subsistance des pauvres d'Alexandrie, dont il était évêque. La conduite
de cet homme nous prouve qu'il est très possible de montrer beaucoup de
zèle, même pour la religion orthodoxe, de disputer avec beaucoup de
subtilité sur les points les plus abstraits de la théologie, de se
rendre fameux par un symbole, et d'être en même tems un scélérat décidé.
Si Dieu défendit à David de bâtir le temple des juifs, parce qu'il avait
versé le sang, à combien plus forte raison un persécuteur aussi
sanguinaire que Saint Athanase, était-il peu propre à édifier l'église
chrétienne?
Cependant ce Saint abominable ne fut pas à beaucoup près le seul qui
exerçât des persécutions sanguinaires. St. Chrysostôme, ainsi nommé à
cause de son éloquence extraordinaire, se fit remarquer par son humeur
turbulente. St. Cyrille, Dioscore et bien d'autres le secondèrent avec
chaleur dans ses excès et dans ses entreprises détestables. Le premier
(St. Jean Chrysostôme) fit éprouver de très-grandes violences aux
évêques ses confrères; il les déposait d'une façon purement arbitraire,
il en substituait d'autres en leur place contre le voeu des peuples; il
alla jusqu'à insulter l'impératrice Eudoxie. Il excita un soulèvement
contre les Goths dans la ville de Constantinople; l'on fut sur le point
de faire mettre le feu au palais impérial et d'assassiner l'empereur; ce
tumulte se termina par le massacre de tous les soldats Goths, dont on
brûla l'église avec un grand nombre de ceux qui s'y étaient rassemblés
pour y chercher un asile; on les y enferma pour les empêcher d'échapper.
Le second de ces saints, c'est-à-dire, St. Cyrille, évêque d'Alexandrie,
ne fut ni moins cruel ni moins tyran que le premier: il employa tout son
pouvoir pour écraser tous ceux qu'il nommait hérétiques, s'arrogeant une
autorité illégitime, et osant même insulter le gouverneur de la ville,
placé par l'empereur. Il commit par lui-même et fit commettre par
d'autres les violences les plus abominables; ses adhérens et son clergé
assassinèrent, de la façon la plus barbare, une femme vertueuse remplie
de science et de beauté, appellée _Hypatia_; ces forcenés l'ayant
rencontrée au sortir d'une visite, la saisirent, l'arrachèrent de sa
voiture, la traînèrent dans une église, la dépouillèrent toute nue,
l'écorchèrent toute vive, la déchirèrent ensuite en pièces, et finirent
par réduire son corps en cendres.
Dioscore, successeur de Cyrille, s'empara d'une grande somme d'argent
donnée par une femme de qualité aux hôpitaux et aux pauvres d'Égypte, et
fit transporter dans ses propres greniers le bled que l'empereur
accordait annuellement, pour la subsistance des pauvres chrétiens de
Lybie, où il ne venait point de grains, il le garda tandis que ces
malheureux mouraient de faim; il attendit une grande disette pour le
vendre à un prix exorbitant, sans en donner un grain aux pauvres. Il se
conduisit en vrai tyran à l'égard du peuple d'Alexandrie; sans aucun
scrupule il se saisissait des biens, il faisait brûler les maisons, il
faisait abatre les arbres et détruire les jardins; il tenait à sa solde
une troupe de spadassins dont il se servait pour faire assassiner,
tantôt publiquement et tantôt en secret, ceux qui avaient le malheur de
lui déplaire.
Les Ariens ne le cédèrent point en injustice et en cruauté aux vrais
croyans; leurs évêques furent aussi turbulens, aussi cruels, aussi
inhumains que les premiers. Un exemple suffira pour en convaincre;
l'auteur de la vie de l'empereur Julien, nous dit que George, évêque
d'Alexandrie, avait été tiré de la lie du peuple; il fit d'abord le
métier de parasyte, ensuite il fut placé dans les fermes de l'empereur,
où il s'appropria les sommes qui passèrent par ses mains; à la fin,
après beaucoup d'aventures, le parti des Ariens le jugea digne de
remplir le second siége de l'église; il ne possédait ni les vertus d'un
évêque, ni aucune bonne qualité; il était entreprenant, audacieux, sans
pudeur et sans pitié. Quand il fut en place, son faste, sa cruauté et sa
rapacité l'auraient fait prendre pour un payen, s'il n'eût pillé les
temples, car c'était dans cette dévotion lucrative que tout son
christianisme consistait. Les Orthodoxes le détestaient comme un ennemi
sanguinaire, et tout le monde comme un voleur, un oppresseur, un
scélérat; les gens en place étaient forcés de se rendre les ministres de
ses tyrannies de peur d'en devenir les victimes. Ce portrait est
confirmé par Ammien-Marcellin, et par les historiens ecclésiastiques
Sozomène, Socrate, Théodoret; ce dernier dit, en parlant de George, que
c'était un vrai loup, et qu'il dévorait ses brebis avec plus de cruauté
qu'un loup, un ours, ou un léopard n'aurait pu faire.
Plusieurs autres Ariens ont imité la conduite de ce prélat. Lorsqu'on
déposait des évêques Orthodoxes pour les remplacer par des Ariens, ces
changemens étaient pour l'ordinaire accompagnés d'une infinité de
massacres. L'empereur Julien n'avait-il donc pas raison de dire, qu'_il
n'y avait pas de bêtes féroces plus acharnées contre les hommes, que les
chrétiens l'étaient les uns contre les autres_? Il paraît que l'empereur
Jovien était au fait du caractère d'un grand nombre d'entre eux, et du
principal objet de leur dévotion, lorsqu'il disait _qu'ils n'adoraient
point Dieu, mais la pourpre_. Ammien-Marcellin, auteur payen, en
rapportant les combats sanglans qui se livraient à Rome, quand il
s'agissait de l'élection d'un évêque, s'appercevait bien du but que se
proposaient les candidats, lorsqu'il dit, _livre XXII, chap. V_, «qu'il
n'était pas surprenant que des hommes qui ne cherchaient que des
grandeurs humaines, combatissent avec autant de chaleur et d'animosité,
pour obtenir cette dignité, vû que quand ils l'avaient obtenu, ils
étaient sûrs de s'enrichir par les offrandes des dames, de pouvoir se
montrer avec éclat, de se faire admirer par la magnificence de leurs
équipages, de leurs festins somptueux, et par un luxe et une profusion
qui surpassaient ceux des princes souverains».
Grotius n'a-t-il donc pas raison de dire que celui qui lit l'histoire
ecclésiastique, n'y trouve rien que les vices et les crimes des évêques?
En effet comme cette histoire ne présente que les détails des disputes
insensées sur des points ridicules, inintelligibles et absurdes entre
les chefs de l'église, et des persécutions atroces qu'ils faisaient
réciproquement éprouver, on pourrait dire que la satyre la plus
sanglante qui ait jamais été faite contre l'église, c'est l'histoire de
l'église.
SECTION VIII.
De la puissance du clergé, et de la tyrannie de l'évêque de Rome.
Ce ne fut que lorsque l'empire romain, qui renfermait la plus grande
partie du monde, fut presqu'entièrement converti à la religion
chrétienne, que l'église qui avait été longtems militante parvint aux
honneurs du triomphe; cependant le clergé, et en particulier l'évêque de
Rome, n'arrivèrent point encore à ce degré de puissance dont ils ont
joui par la suite.
En effet, quoique peu de tems après l'établissement du christianisme
dans l'empire, plusieurs empereurs accordassent au clergé un pouvoir
très considérable, néanmoins celui-ci fut souvent contenu par la
puissance souveraine, qui l'empêcha de faire tout le mal dont il était
capable, et de donner un libre cours à son humeur cruelle et
intolérante. Cependant peu après l'évêque de Rome parvint à se faire
reconnaître évêque _universel_ ou _oecuménique_; pour lors il se mit
non-seulement au-dessus des princes, des rois, des empereurs, mais
au-dessus de Dieu lui-même[28]. Non-seulement il fit la loi aux
souverains, mais même il les déposa suivant son caprice, il s'en servit
comme de marche-pieds[29]; il leur imposa des châtimens ignominieux, il
les fit périr[30], lorsqu'ils refusèrent de plier sous ses volontés
tyranniques. Bien plus, autant qu'il dépendit de lui, il se mit
au-dessus de Dieu lui-même; il détrôna le tout-puissant en s'arrogeant
un pouvoir sur les consciences des hommes, sur lesquelles il n'y a que
Dieu seul qui ait des droits.
[28] Hostiensis assure que la dignité sacerdotale est 7644 fois au
dessus de la dignité royale, vu que c'est la proportion de grandeur
qui se trouve entre le soleil et la lune.
[29] En 1169, le pape Alexandre III mit le pied sur la gorge de
Frédéric Barberousse, en citant en même tems ces paroles du pseaume,
_super aspidem et basilicum ambulabis, etc._
[30] Le pape Grégoire VII obligea l'empereur Henri IV, durant un froid
très rigoureux, de rester pendant trois jours exposé aux frimats et
aux injures de l'air dans la cour du château du Modénois, revêtu
d'un sac et pieds nuds, sans boire ni manger; et en cette posture il
fut forcé d'implorer sa miséricorde; ce ne fut qu'à ces conditions
que le pape consentit à l'admettre dans le sein de l'église. Clément
IV conseilla la mort du jeune Conradin. Clément V fit empoisonner
l'empereur Henri VI dans une hostie. En 1249, Innocent VI avait
suborné un assassin pour tuer Frédéric. Durant ces débats il n'y eut
pas moins de 78 batailles livrées entre les partisans des papes et
les empereurs, leurs légitimes souverains.
Ce despotisme insolemment usurpé par le pape ne servit qu'à répandre des
terreurs, des calamités, des cruautés religieuses, d'abord dans toute la
chrétienté, et ensuite jusqu'aux extrémités de la terre; les Indiens
sauvages furent eux-mêmes forcés de boire dans la coupe de la
persécution qui leur fut présentée par les chrétiens dévots.
Aussi tôt que quelques-uns des sujets d'un prince chrétien refusaient
d'admettre les dogmes absurdes et anti-chrétiens, ou d'adopter les
pratiques ridicules et idolâtres, imposées par ce pontife despotique ou
par ses ministres insolens, le prince recevait l'ordre de les forcer à
la soumission; quand les peuples demeuraient opiniâtres, c'est-à-dire,
quand ils persistaient à croire et à agir suivant leurs consciences, ces
princes étaient obligés, sous peine d'être excommuniés et privés de
leurs états, de se rendre les vils instrumens d'un prêtre, de devenir
les infâmes persécuteurs de leurs propres sujets, de venger l'église par
des bannissemens, des supplices, des assassinats, des croisades, etc.
Ainsi les princes furent réduits à la fâcheuse alternative d'affaiblir
leurs états, en bannissant ou détruisant un grand nombre des plus utiles
et peut-être des meilleurs de leurs sujets, et même d'agir souvent
contre leur propre conscience, ou bien ils coururent le risque d'être
châtiés eux-mêmes par un pontife cruel, d'être privés de leurs
couronnes, d'être assassinés par quelque sujet dévot et fanatique,
d'être détrônés par quelque prince étranger, animé par le pape à sa
destruction.
Lorsque des nations ou leurs chefs refusèrent de reconnaître la
suprémacie ou la souveraineté de ce _serviteur des serviteurs de Dieu_,
c'est-à-dire, de ce roi des rois; lorsque des princes et des peuples
furent assez impies pour refuser de se soumettre aux ordres de ce
pontife arrogant, ou de regarder ses décrets comme des oracles divins,
ils furent déclarés hérétiques, ils furent livrés à Satan, et leurs
états furent adjugés à quelque prince plus soumis au pape, à qui
celui-ci permit de s'en emparer par la force des armes.
C'est ainsi que le pape Sixte V en usa à l'égard de la reine Elisabeth
et de notre nation; il les déclara hérétiques, il les condamna aux
flammes éternelles, il excita et soudoya Philippe II, roi d'Espagne,
pour qu'il entreprît la conquête de ce royaume, et si le succès eût
répondu aux désirs du très saint père, il eût joui de la souveraineté de
notre île en récompense de ses peines.
Parmi les exemples sans nombre que l'on pourrait rapporter de la
conduite tyrannique et cruelle des papes à l'égard des souverains qui
résistaient à leurs ordres quand ces pontifes voulaient qu'ils
tourmentassent et égorgeassent leurs propres sujets, nous choisirons
l'exemple de Raymond, comte de Toulouse, et de son fils. Ce prince ayant
été pressé par le pape Innocent III de bannir les Albigeois de ses
états, où ils étaient en très grand nombre, sur le refus que fit le
comte de se priver d'une si grande quantité de sujets, ou même de les
tourmenter, le pape le fit excommunier et fit absoudre tous ses sujets
du serment de fidélité; de plus il autorisa tout prince catholique de
lui faire la guerre, de lui courir sus, et de s'emparer de ses terres.
Pour rendre ces dispositions plus efficaces, on leva une armée de
croisés, c'est-à-dire, d'une espèce de _janissaires_ de l'église, pour
marcher contre Raymond. St Dominique se mit à la tête de ces dévots
brigands. Le comte, effrayé de la sentence pontificale et de l'arrivée
des croisés, promit de se soumettre et tenta de se réconcilier avec
l'église; mais le pape ne voulut y consentir qu'a condition que le comte
serait mené à la porte de la cathédrale d'Agde, que là il jurerait
d'obéir aux ordres de la sainte église romaine; après quoi le légat du
pape lui ayant passé une étole au col le traîna dans l'église, et après
l'avoir rudement fustigé lui donna l'absolution; cependant le comte
avait été si maltraité et son corps était devenu si enflé, qu'il ne put
point sortir par la même porte par où il était entré; il fut obligé de
prendre une autre route pour aller subir le même traitement à Castres.
Nonobstant cette réconciliation du comte de Toulouse, l'armée des
croisés attaqua par-tout les hérétiques, s'empara de leurs villes, les
remplit de carnage et d'horreurs, et brûla le plus grand nombre des
prisonniers. En 1209, Béziers s'étant rendu, tous les habitants furent
passés au fil de l'épée, et la ville fut réduite en cendres; à la prise
de cette place, les croisés sachant qu'il y avait un grand nombre de
catholiques parmi les hérétiques, furent incertains de ce qu'ils
devaient faire. Mais Arnaud, un saint abbé de l'ordre de Cîteaux, leur
dit de _tuer tout le monde, vu que Dieu saurait bien démêler les siens_.
Sur l'ordre de ce moine, les soldats égorgèrent tout le monde sans
distinction.
Plusieurs villes du même pays subirent le même sort; il y eut des
milliers d'hommes qui furent pendus, brûlés, enterrés tout vivans. Dans
une ville des environs de Toulouse on en pendit cinquante, et quatre
cents furent consumés par le feu. On jetta dans un puits, que l'on
remplit ensuite de pierres, une dame d'une illustre maison, soeur du
gouverneur de Lavaur. A Castres de Termes, l'on jetta Raymond de Termes
en prison, et l'on brûla dans un grand feu sa femme, sa soeur et sa
fille, ainsi que plusieurs autres dames à qui l'on ne put faire
embrasser la religion catholique.
Après la mort du comte de Toulouse, son fils eut le courage de résister
à la tyrannie du pape, il se remit en possession des états de son père,
et les défendit avec beaucoup de valeur; mais le pontife romain ayant
fait prendre les armes au roi de France, celui-ci contraignit le comte
de se soumettre et de subir une punition aussi rigoureuse que son père.
Sur quoi St. Bernard s'écria «que c'était un saint spectacle de voir un
aussi grand personnage, qui avait pu si long-tems résister à tant de
nations puissantes, conduit dépouillé de ses vêtemens, et pieds nuds à
l'autel!»
Quoique ces princes osassent résister au pape et désobéir à ses ordres,
ce pontife insolent trouvait dans presque tous les autres souverains
catholiques des esclaves et des bourreaux, prêts à servir ses caprices
et son odieuse tyrannie. Les rois de France et d'Espagne, n'ont point
rougi de se prêter un grand nombre de fois à ses fureurs et se sont
distingués par le zèle imbécile avec lequel ils ont, par complaisance
pour un prêtre hautain, et pour un clergé ambitieux, banni, persécuté,
massacré une multitude de sujets utiles et vertueux.
Notre reine Marie, princesse en qui la superstition avait totalement
étouffé les sentimens de compassion et d'humanité si naturels à son
sexe, fit égorger avec la dernière barbarie une foule de ses sujets.
Ceux qui voudront s'instruire en détail des cruautés exercées sous le
règne de cette princesse sanguinaire, les trouveront dans _Fox_ et dans
d'autres écrivains, où ils liront des choses qui leur feront horreur.
Cette reine nous prouve les effets terribles que la dévotion peut
produire, lorsqu'elle se trouve combinée avec un tempéramment cruel.
Les rois de France ne l'ont cédé à personne dans l'obéissance qu'ils ont
eue pour les ordres du très saint père. On sait les guerres civiles que
l'intolérance des catholiques romains fit éclore dans ce royaume; on se
rappelle en frémissant l'horrible massacre que Charles IX fit faire dans
sa capitale, de près de cent mille de ses sujets, dont il avait attiré
plusieurs à sa cour sous prétexte de se reconcilier avec eux. Ce roi
superstitieux n'eut-il pas l'infamie de tremper ses propres mains dans
le sang des hérétiques, sur lesquels il tirait des fenêtres de son
palais? Le pontife des Romains, renonçant à toute pudeur, ne rendit-il
pas des actions de grâces solennelles au Dieu des miséricordes, pour le
massacre odieux commis par les ordres du fils aîné de l'église, qui
venait d'immoler tant de victimes à la férocité sacerdotale?
Cependant les rois ne trouvent grâce aux yeux de ce pontife hautain, que
quand ils se rendent ses esclaves et ses bourreaux. Nous voyons presque
dans le même tems Henri III assassiné par un moine; cet assassinat
préconisé comme une action louable, l'assassin regardé comme un martyr
par le pape. L'histoire de France nous montre pendant environ un
demi-siècle ce royaume inondé du sang des protestans, sur lesquels des
princes aveugles exerçaient les vengeances du très saint père, et la
cruauté religieuse dans toute son atrocité. Jusqu'au règne d'Henri IV,
il périt dans les guerres de religion plusieurs millions d'hommes, et
enfin ce monarque, justement chéri des Français, succomba lui-même sous
les coups d'un fanatique, armé par des jésuites qui prêchèrent de tout
tems la cruauté, la persécution et le massacre des rois.
Dans des tems postérieurs Louis XIV se montra le digne fils de l'église:
après avoir désolé toute l'Europe par ses conquêtes, ruiné son royaume
par ses folles entreprises et ses profusions, bravé le ciel et
scandalisé la terre par ses débauches et ses adultères, il crut tout
expier en persécutant, en bannissant, en faisant tourmenter des milliers
de protestans. On prétend que sa férocité religieuse força huit cent
mille âmes de s'expatrier pour échapper aux prisons, aux galères, aux
massacres que ce monarque très chrétien destinait aux plus consciencieux
de ses sujets. Tels ont été en France les effets de la cruauté envenimée
par la religion [31].
[31] Je tiens de personnes très digne de foi que sous le ministère
pacifique du cardinal de Fleuri, qui passait pour un homme très
doux, la cour de France a fait expédier plus de quatre-vingt mille
lettres de cachet, pour emprisonner et tourmenter la secte des
_Jansénistes_.
Il paraît cependant que les rois catholiques d'Espagne l'ont emporté sur
tous les autres par l'obéissance servile qu'ils ont eue pour le pape et
par la cruauté dans laquelle ils ont surpassé tous les autres princes
chrétiens. En effet les Espagnols ont depuis long-tems mérité d'être
regardés comme la nation la plus dévote et la plus religieuse de
l'Europe, suivant le sens qu'on attache vulgairement a ces mots dans la
chrétienté: pour parler plus exactement, cette nation, autrefois
généreuse et libre, est devenue la plus abjecte, la plus stupide, la
plus ignorante, la plus superstitieuse, et conséquemment la plus
cruelle. Les rois d'Espagne ayant depuis long-tems formé le projet
d'extirper l'hérésie, c'est-à-dire, les opinions peu conformes à celles
de l'église romaine, s'y prirent d'une façon très courte pour y
parvenir; ils proposèrent à leurs sujets la religion catholique ou la
mort. Cette méthode leur a si bien réussi que les provinces-unies des
Pays-Bas se séparèrent entièrement de la monarchie espagnole; toute la
puissance de Philippe II fut forcée d'échouer contre les habitans de
quelques marais; ce profond politique épuisa ses trésors immenses sans
aucun fruit, sinon de maintenir la religion romaine bien pure,
c'est-à-dire, bien ignorante et bien absurde, dans ses états dépeuplés,
appauvris, dévorés par des prêtres et des moines, dont le crédit est
assez grand pour commettre impunément tous les crimes, et même pour
soulever les peuples à volonté contre l'autorité souveraine, si elle
manquait d'obéissance pour le clergé.
Philippe II trouva dans le duc d'Albe un fidèle ministre de ses fureurs.
Ce bourreau sanguinaire fit mourir des milliers d'hommes dans les
supplices, sans compter ceux qui périrent dans les combats. Sa
réputation était si bien établie, que dès qu'on sut qu'il devait venir
gouverner les Pays-Bas, plus de cent mille familles les abandonnèrent
pour se soustraire à la cruauté de ce dévot ministre des vengeances du
St.-Père. Dans la vue de réprimer des excès commis par les protestans
que la violence avait irrités, l'on érigea un tribunal que cet odieux
gouverneur nomma le _Conseil des troubles_. Un Espagnol, nommé Jean de
Vargas, en fut déclaré président; celui-ci, secondant merveilleusement
les vues du duc d'Albe, donna son opinion dans un latin digne d'un
superstitieux ignorant. _Hæretici fraxerunt templa, boni nihil fecerunt
contra, ergo debent omnes patibulari_: les hérétiques ont démoli les
églises, les bons ne s'y sont point opposés, il faut les pendre tous.
Dans une autre occasion, un homme ayant été accusé, fut condamné à la
mort sans avoir été ni entendu ni examiné. Peu de tems après on
découvrit l'innocence de ce malheureux, et les juges montrant du chagrin
de ce qui était arrivé, Vargas leur dit _qu'ils n'en devaient point être
fâchés, parce que l'innocence de cet homme tournerait au profit de son
âme_[32]. Un autre membre du même tribunal, nommé _Hessels_, avait
coutume de s'endormir pendant qu'on jugeait les accusés, et lorsqu'il se
réveillait, il criait, en se frottant les yeux, _au gibet, au gibet!_
[32] V. Histoire des Provinces-Unies par Le Clerc, tom. I, pag. 14. En
l'an 1562, J. Téroude, avocat protestant, fut décapité à Toulouse,
en France, par arrêt du parlement, quoiqu'on ne le trouvât point
coupable; et voici ce qu'on lui dit: _M. Téroude, la cour ne vous
trouve aucunement coupable, cependant bien informé de l'intérieur de
votre conscience, et sachant très bien que vous auriez été très
charmé que ceux de votre malheureuse et réprouvée religion eussent
remporté la victoire, elle vous condamne à avoir la tête tranchée et
tous vos biens sans exception confisqués._ V. l'Histoire
ecclésiastique des églises reformées du royaume de France. _Tome
III, liv. 10, pag. 33 et 34_.
Il paraît que le parlement de Toulouse actuel n'a point dégénéré de
l'injustice, du fanatisme et de la férocité de ses prédécesseurs. Ce
tribunal, vraiment digne de la ville où l'inquisition fut établie
pour la première fois, condamna, comme toute l'Europe le sait, sans
aucune preuve juridique, le malheureux _Jean Calas_, protestant, à
être rompu vif, pour avoir été vaguement accusé d'avoir étranglé son
fils. Le conseil d'état de France a depuis cassé cet infâme arrêt et
réhabilité la mémoire de Calas. Mais ses juges exécrables et voués à
l'indignation publique ont eu l'effronterie d'empêcher que l'arrêt
du conseil ne sortît son execution. C'est aux soins, aux bienfaits
et aux sollicitations de l'illustre Voltaire que la famille de Calas
a été redevable de la justice qui lui a été rendue.
_Note de l'éditeur_.
Telles étaient les procédures judiciaires des substituts du duc d'Albe;
quant à lui, il agissait d'une façon plus sommaire, plus arbitraire et
plus cruelle. Il envoyait sans forme de procès les accusés au supplice,
et suivant son caprice il les faisait ou pendre ou décapiter ou brûler;
il en faisait attacher quelques-uns à la queue d'un cheval, les mains
liées derrière le dos, pour les faire conduire au lieu de l'exécution;
d'autres furent écartelés. En un mot, ce scélérat se vantait d'avoir
fait périr dix-huit mille hommes par la main du bourreau. Parmi ceux-ci
se trouvent les noms célèbres des comtes d'_Egmont_ et de _Hoorn_, du
baron de _Batembourg_ et de beaucoup de personnes d'une très illustre
naissance. Le crime unique des deux premiers était d'avoir paru pencher
en faveur de la tolérance quoiqu'ils fussent catholiques eux-mêmes. Ce
monstre n'épargnait pas même les femmes: il fit périr sur l'échafaud une
dame de qualité, âgée de 84 ans. V. _Le Clerc, hist. des
Provinces-Unies, pag. 15, 17, 38,_ etc.
C'est ainsi que le St.-Père fut obéi et servi par les plus zélés et les
plus dévots de ses enfans ou de ses bourreaux; telles sont les cruautés
pieusement exercées par les chrétiens les uns contre les autres.
Cependant les lois les plus sanguinaires, les persécutions les plus
atroces pour des opinions, les guerres civiles les plus cruelles, n'ont
pu contenter la rage insatiable de quelques zélateurs, qui ne semblent
respirer qu'au milieu des flots de sang. Les prêtres furent toujours les
conseillers et les instigateurs des scènes les plus horribles que le
christianisme a fait jouer sur la terre. Ces hommes divins nous
apprennent eux-mêmes que, dans le fameux _Massacre d'Irlande_, il y eut
cent cinquante-quatre mille protestans d'égorgés par les catholiques; on
n'épargna ni les femmes, ni les vieillards, ni les enfans; et leur mort
fut souvent accompagnée de circonstances si cruelles, que la plume tombe
des mains quand on veut les rapporter. V. _Rushworth's collection, vol.
V. pag. 355_.
Quoique le massacre de la St.-Barthélemy, appellé communément le
_massacre de Paris_, n'ait pas coûté, peut-être, la vie à autant de
monde que celui d'Irlande, il fut pourtant accompagné de circonstances
qui doivent le rendre plus odieux que tous les autres[33]. Ce massacre
ne fut pas dû à un soulèvement subit de la populace, il fut prémédité de
sang froid; concerté dans le conseil d'un roi, assisté de sa mère, du
duc d'Anjou, qui depuis régna sous le nom d'Henri III, du cardinal de
Lorraine, du duc de Guise et du comte de Retz. Charles IX n'avait alors
que 22 ans, et son frère, le duc d'Anjou, était plus jeune que lui;
cependant l'on voit qu'à cet âge leur âme était déjà mûre à la cruauté
religieuse: l'on employa les plus indignes artifices et les plus infâmes
trahisons pour attirer à Paris le roi et la reine de Navarre, le prince
de Condé, l'amiral de Coligny et les chefs des protestans. En
conséquence, on proposa un mariage entre la soeur du roi et le prince de
Navarre; on parla d'une prétendue expédition dans les pays espagnols,
dans laquelle l'amiral devait commander en chef et avoir sous lui tous
les officiers protestans. Cette expédition n'eut pas lieu, mais le
mariage fut accompli, et l'on profita de cette solennité pour inonder
Paris de sang; celui de la plus haute noblesse coula dans toutes les
rues. Péréfixe, dans la vie de Henri-le-Grand, tout évêque qu'il était,
parle de cette journée qu'il appelle _action exécrable! qui n'avait
jamais eu et qui n'aura, s'il plaît à Dieu, jamais de pareille_. Mais
quoiqu'un prélat catholique condamne cette horrible action, le pape,
comme on l'a dit, n'en jugea pas de même; il fit publiquement l'éloge de
cet outrage fait à l'humanité en présence des cardinaux de la sainte
église romaine. Le roi de France lui ayant fait part de ce grand
événement, le très saint père lui en fit ses remercîmens, l'en félicita,
l'exhorta de continuer à extirper l'hérésie; ce qui prouve que sa
sainteté n'était point encore contente du nombre des victimes que l'on
venait d'immoler à sa fureur. Peut-être aussi le pape voulait-il faire
entendre par là qu'il était à propos d'établir en France le sacré
tribunal de l'inquisition, qui de toutes les inventions imaginées par la
cruauté sacerdotale, fut toujours la plus efficace pour tourmenter les
consciences des hommes. Nous allons donc parler de ce merveilleux
instrument de la cruauté religieuse.
[33] Ce massacre abominable, ainsi que la révocation de l'édit de
Nantes par Louis XIV, ont été depuis quelques années justifiés par
un prêtre exécrable, nommé l'_abbé de Caveyrac_, qui par là a mérité
la faveur de plusieurs membres illustres du clergé de France.
_Note du traducteur._
SECTION IX.
De l'inquisition et de ses cruautés.
Jusqu'au commencement du treizième siècle les princes temporels furent
seuls en droit de faire des lois et des édits pour la suppression des
hérésies et contre les hérétiques; l'exécution de ces lois était confiée
aux magistrats civils et aux évêques; mais environ vers l'an 1200,
longtems avant les massacres dont nous venons de parler, le pape
Innocent III s'étant aperçu qu'il y avait un grand nombre d'hérétiques
en France, surtout à Toulouse et aux environs, et que la plus terrible
des hérésies, celle qui résistait à l'autorité des papes, était sur le
point de se répandre, il vit clairement la source de maux si dangereux
pour lui. Les princes séculiers, soit par une sage politique, soit par
humanité, négligeaient souvent de punir les hérétiques, de peur de
dépeupler et d'affaiblir leurs états en bannissant ou en détruisant de
bons et d'utiles sujets, les magistrats civils n'étaient pas toujours
disposés à se servir de leur pouvoir pour tourmenter et opprimer des
chrétiens leurs semblables, des évêques même craignirent quelquefois
d'aller trop loin dans les châtimens des hérétiques et d'en faire un
carnage, qui aurait diminué leurs troupeaux s'ils eussent voulu
totalement extirper les hérésies. En un mot ce pape, voyant que l'on ne
travaillait qu'avec tiédeur à _l'oeuvre du Seigneur_ (c'est ainsi que
l'impie appellait la persécution), tint conseil avec l'abbé de Cîteaux
et avec un moine espagnol, appellé _Dominique_, qui est devenu un saint
depuis, pour savoir ce qu'il fallait faire afin de prévenir le danger
qu'il craignait.
Ce triumvirat décida qu'il fallait ôter des mains des laïques le droit
de persécuter; l'arracher à tous ceux qui s'étaient conduits avec tant
de tiédeur, pour le donner à des ecclésiastiques qui par leur zèle se
montreraient dignes de la confiance de l'église et d'un emploi si saint.
En conséquence, on établit des _inquisiteurs_; Dominique, l'un des
monstres les plus sanguinaires qui aient jamais existé, en fut déclaré
le chef, et l'ordre de moines qu'il avait institué s'est depuis
fidèlement acquitté des fonctions odieuses imaginées par son pieux
fondateur.
Peu de tems après l'établissement de ces inquisiteurs on leur forma un
tribunal sous le nom d'_Inquisition_; par ce moyen la persécution fut
réduite en système. On éleva des édifices dans lesquels on ménagea des
appartemens somptueux pour les inquisiteurs, et l'on prépara des prisons
affreuses et des cachots terribles pour les malheureux qui tomberaient
entre leurs mains; on n'oublia pas des bourreaux et des hommes destinés
à leur donner la torture; enfin il y eut des hommes pieux qui, sous le
nom de _Familiers du Saint-Office_, se firent un honneur de devenir les
archers et les satellites des inquisiteurs, qui s'engagèrent par serment
à les défendre au péril même de leur vie. Non contens de cette noble
fonction, ceux-ci se rendirent encore les espions et les délateurs de
leurs saints maîtres, et quelque infâme que ce métier puisse paraître en
toute autre circonstance, il devint honorable quand il fut exercé en
faveur de la religion; les plus grands seigneurs, des princes mêmes
briguèrent cet emploi sublime, et s'en glorifièrent dans les pays où cet
infâme tribunal est établi.
Quoique dans ces pays tous les bons catholiques soient obligés
d'informer l'inquisition de tous les crimes dont elle prend
connaissance, cependant ce devoir est enjoint plus strictement encore
aux _Familiers_. C'est ainsi que ce monstre a plus d'yeux qu'_Argus_
pour veiller aux intérêts des prêtres, et pour s'opposer aux opinions
contraires à celles d'où viennent les trésors du clergé; celui-ci, par
là, comme Bryarée, a cent bras pour se défendre et pour faire une guerre
offensive à ses ennemis.
Outre cette troupe de gens et cet appareil de choses nécessaires pour
conduire à bien l'oeuvre infâme et sanguinaire de la persécution; pour
assurer encore plus l'église contre les attaques des hérétiques, ce
saint tribunal jouit du pouvoir le plus illimité. Par-tout où il est
établi, les rois et les princes mêmes sont soumis à sa juridiction et
ont quelquefois éprouvé des châtimens de sa part.
La rapacité, l'injustice et la cruauté de ce tribunal ecclésiastique
sont aussi illimités que son pouvoir. Lorsqu'un accusé est conduit à
l'inquisition, on commence à le dépouiller de tout et même de ses
habits; on s'informe ensuite exactement de ses biens tant meubles
qu'immeubles, et pour l'engager à ne rien céler, on lui promet
solennellement que tout lui sera rendu lorsqu'il sortira de la maison en
cas qu'il se trouve innocent; cependant il est rare qu'on lui tienne
parole, surtout s'il est opulent; il est aussi difficile pour un homme
bien riche de sortir de l'inquisition que pour un câble de passer par le
trou d'une aiguille. Si l'on ne tire pas de plein gré les aveux dont les
inquisiteurs ont besoin, ils emploient les menaces et ensuite les
tortures; quand on leur a découvert ce qu'on possède, les inquisiteurs
communément font vendre sur-le-champ les biens du prisonnier à l'encan,
parce que, suivant la remarque de M. Dellon, ces scélérats sont d'avance
très résolus à ne rien restituer.
Ce tribunal est si injuste que souvent des personnes demeurent plusieurs
mois dans ses prisons sans qu'on leur apprenne le crime dont elles sont
accusées; au lieu de les en instruire, le tribunal leur demande à
elles-mêmes si elles savent la cause de leur détention: comme souvent
les prisonniers l'ignorent, et par conséquent ne peuvent la dire, on les
avertit de tâcher de se rappeller les crimes dont connaît le tribunal du
Saint-Office, et dont ils peuvent s'être rendus coupables, et on les
conjure _par les entrailles de la miséricorde de Jésus-Christ_ (c'est la
formalité), d'en faire une confession pleine et entière, vu que c'est là
le seul moyen de recouvrer leur liberté et leur vie. Si par toutes ces
voies l'on ne peut déterminer le prisonnier à confesser ou à s'accuser
lui-même, l'on a recours aux menaces et aux tortures pour l'y forcer;
quand elles ont été employées sans succès, comme il arrive quelquefois,
on lui laisse entrevoir une partie de ce dont il est accusé dans
l'espérance de tirer quelque chose de plus; mais jamais on ne lui fait
connaître ses accusateurs, qui ne lui sont point confrontés; par là il
est souvent arrivé que des personnes parfaitement innocentes de ce dont
elles avaient été accusées, ont subi les châtimens les plus cruels et
les plus injustes, et même ont été mises à mort.
Une nouvelle preuve de l'iniquité de cet odieux tribunal, c'est que l'on
y reçoit le témoignage et les délations des personnes infâmes, et même
de celles qui ont été convaincues de parjure. En un mot telle est
l'indignité et la barbarie de l'inquisition, que non-seulement les maris
sont admis comme témoins contre leurs femmes dans le cas d'hérésie, mais
encore sont forcés de se rendre leurs délateurs; par la même raison les
femmes sont admises à déposer contre leurs maris, les parens contre
leurs enfans, les enfans contre leurs parens; et même pour y inviter les
enfans on leur promet souvent une portion des biens de leurs parens en
cas que ceux-ci soient convaincus. C'est ainsi que ce tribunal infernal
encourage le parricide, et soudoye les enfans pour les déterminer à
faire expirer leurs parens dans des tourmens affreux. D'où l'on voit
clairement que les crimes les plus atroces, quand on les commet pour le
bien de l'église, changent de nature, sont sanctifiés et deviennent des
actions légitimes et méritoires.
Les cruautés exercées par ce tribunal, que l'on a l'impiété de nommer
_saint_, sont aussi surprenantes que terribles. Il y en a, sans doute,
un grand nombre que l'on a soigneusement dérobées à la connaissance du
public; mais il faudrait des volumes pour décrire ceux que l'on connaît,
si l'on voulait en donner des détails; cependant on a beaucoup écrit
là-dessus; quelques ouvrages ont été publiés par ceux mêmes qui avaient
eu le bonheur de se tirer des mains de ces tigres altérés de sang; on ne
se propose donc ici que de donner une idée de la scélératesse et de la
barbarie de l'inquisition, en faveur des personnes qui n'auraient pas
été à portée de consulter les ouvrages qui traitent de cette matière,
tels que _l'histoire de l'inquisition par Limborch_, de laquelle nous
avons tiré la plupart des faits qui sont ici rapportés.
Lorsqu'un accusé est arrêté par ordre de l'inquisition, on le jette dans
un cachot obscur, où il demeure quelquefois pendant des années entières,
et pour l'ordinaire tout seul; on ne lui fournit aucun livre, pas même
de dévotion, ni rien de ce qui pourrait contribuer à adoucir ses peines;
au contraire, on s'étudie à les aggraver par tous les moyens
imaginables. Un silence profond règne dans cette région de la douleur;
si un prisonnier récite ses prières à haute voix, on a la témérité de se
plaindre, un géolier lui ordonne de se taire, et en cas de récidive il
est battu sans miséricorde. Un prisonnier incommodé d'une toux, eut
ordre de ne point tousser: comme il répondit qu'il ne pouvait faire
autrement, il fut tellement battu qu'il expira sous les coups.
Quoiqu'une pareille prison accompagnée de circonstances si désolantes
soit déjà un châtiment très rigoureux, suffise quelquefois pour faire
tourner la cervelle aux malheureux qui l'éprouvent, en fasse périr
d'autres, en détermine quelques-uns à se donner la mort[34], cependant
tout cela n'est encore qu'une très petite partie des souffrances
qu'endurent ceux qui tombent entre les mains des inquisiteurs. Ces
monstres infligent les tourmens les plus inouis aux malheureuses
victimes de leur rage: l'objet de ces tourmens est de forcer les
prisonniers à s'accuser eux-mêmes ou d'autres, et souvent ils s'accusent
eux-mêmes et les autres à faux.
[34] M. Dellon, qui a écrit une _Relation de l'inquisition de Goa_,
nous dit que durant son séjour dans les prisons de l'inquisition il
pensa devenir fou, et que souvent il fut tenté de se donner la mort.
Dans le tems que l'inquisition était établie en Flandre, des femmes
accusées de sorcellerie et d'avoir commerce avec le diable, nièrent le
fait à l'interrogatoire: mais ayant été mises à la torture, elles
confessèrent tout ce dont on les accusait, et dirent entre autres choses
que le diable les avait connu charnellement: elles se rétractèrent
ensuite lorsqu'on les conduisait au lieu de l'exécution, et l'on pouvait
les en croire, disant que c'était la rigueur des tourmens qui leur avait
arraché cet aveu, ce qui ne les empêcha point d'être brûlées vives.
Les inquisiteurs n'omettent rien pour effrayer les prétendus criminels
qu'ils ont entre les mains, et se font un devoir d'aggraver toutes leurs
peines. L'endroit où l'on donne la torture est communément une chambre
obscure et souterraine, tendue de noir, et éclairée par des chandelles.
Le bourreau vêtu de noir, semblable à un démon, paraît devant le
prisonnier et lui montre les instrumens de la torture. Les accusés, soit
hommes, soit femmes ou filles, sans égard pour la pudeur, sont
dépouillés tout nuds, après quoi on les couvre d'un habillement fort
mince qui prend exactement les corps, ou bien on ne leur donne qu'un
calleçon de toile pour couvrir leur nudité.
Les tortures que l'on emploie sont de différentes espèces; il y en a un
très grand nombre et elles peuvent passer pour vraiment infernales.
L'une de ces tortures consiste à lier les mains de l'accusé derrière le
dos; on lui attache des poids énormes aux pieds, après quoi on l'élève à
l'aide d'une poulie à laquelle on fait toucher sa tête; on le tient
suspendu quelque tems de cette manière, afin de distendre tous ses
membres et ses jointures; pour lors on le laisse retomber tout d'un coup
de manière cependant que ses pieds ne touchent point la terre; par cette
secousse subite ses bras et ses jambes se trouvent disloqués: on réitère
la même chose deux ou trois fois, et suivant le rapport de Piazza, qui
avait été lui-même l'un des juges de l'inquisition, on fustige
cruellement ces malheureux pendant qu'ils sont ainsi suspendus.
Voici une autre méthode dont l'inquisition se sert pour donner la
question. On place un réchaud rempli de charbons ardens sous la plante
des pieds du malheureux que l'on applique à la torture; on les a
préalablement frottés de lard afin que la chaleur devienne plus
cuisante. Mais pour ne point trop nous arrêter sur un sujet si
révoltant, nous nous contenterons de rapporter encore un seul exemple de
la cruauté sacerdotale des infâmes suppôts de l'inquisition. Ils ont une
auge de bois creusé, assez ample pour contenir un homme couché dans
toute sa longueur; au fond de cette auge est une barre de fer fixée en
travers, sur laquelle on pose le prisonnier couché sur son dos, de
manière que ses pieds soient beaucoup plus élevés que sa tête. Quand il
est dans cette posture, ses cuisses et ses bras sont liés avec de
petites ficelles que l'on peut serrer par des tourniquets et que l'on
fait entrer jusqu'aux os au point de les faire disparaître. Cependant ce
n'est là que le commencement des tourmens qu'on fait subir à l'accusé;
on lui met sur la bouche et sur les narines une étoffe mince, et pour
lors on fait tomber de haut un petit filet d'eau sur la bouche du
malheureux, ce qui fait enfoncer le morceau d'étoffe jusqu'au fond de sa
gorge, ensorte qu'il lui est impossible de respirer, par là il semble
entrer en agonie: lorsqu'on a retiré le morceau d'étoffe, ce que l'on
fait pour qu'il puisse répondre à l'interrogatoire, il est ordinairement
rempli de sang, et ceux qui ont souffert ce genre de supplice disent
qu'il leur semblait qu'on leur faisait sortir les boyaux par la bouche.
La répétition de ces tortures semble être une mort multipliée, ou,
suivant l'expression de Shakespeare, _c'est mourir plusieurs fois avant
la mort_.
Telles sont les inventions infernales imaginées par les prêtres du Dieu
des miséricordes! en effet l'enfer, à l'exception de sa durée,
pourrait-il être pire que la sainte inquisition? Les démons les plus
pervers peuvent-ils être plus cruels et plus inhumains que ces
inquisiteurs religieux? Pour continuer d'inspirer contre ces hommes
exécrables l'indignation qu'ils méritent, je rapporterai quelques
exemples des supplices qu'ils ont fait souffrir à des personnes assez
malheureuses pour tomber entre leurs mains.
M. William Lithgow, Écossais, voyageant pour satisfaire sa curiosité,
eut le malheur d'être déféré à cet infâme tribunal. Après avoir souffert
des tourmens inouïs, il fut condamné à être brûlé vif comme hérétique,
mais les inquisiteurs, peu contens de le condamner à une mort si
douloureuse, voulurent encore lui faire éprouver onze tortures; en voici
une qu'il rapporte lui-même. On commença par le dépouiller nud, on le
fit mettre à genoux tandis que ses bras étaient tenus en l'air; on lui
ouvrit la bouche avec des outils de fer, et on lui fit avaler de l'eau
jusqu'à ce qu'elle découlât de sa bouche; alors on lui passa une corde
au col, et on le fit rouler sept fois la longueur de la chambre, ce qui
pensa l'étrangler. Pour lors on lui attacha une corde mince autour des
deux gros doigts des pieds, on le suspendit la tête en bas, et puis on
coupa la corde qu'il avait autour du col; on le laissa dans cet état
jusqu'à ce qu'il eût dégorgé toute l'eau qu'il avait bue, après quoi il
demeura long-tems à terre comme mort; ce fut alors que par un bonheur
imprévu il fut délivré de prison et revint en Angleterre.
Une dame très pieuse, accusée d'hérésie, fut mise à l'inquisition de
Séville avec ses deux filles vierges, et une nièce mariée. On employa
différentes tortures pour les engager à s'avouer coupables, pour
découvrir les personnes de leur secte, et sur-tout pour qu'elles
s'accusassent réciproquement; mais ce fut vainement. L'inquisiteur les
trouvant obstinées, fit venir devant lui une des filles, sous prétexte
de conférer avec elle en particulier; il lui dit qu'il prenait beaucoup
de part à ses peines et feignit de vouloir la consoler; après l'avoir
ainsi séduite, lui avoir fait croire qu'il prenait un intérêt très
sincère aux malheurs de sa famille, lui avoir fait espérer qu'il lui
rendrait de bons offices pour recouvrer la liberté, ce traître l'exhorta
d'avouer ce qui la regardait elle-même et de découvrir tout ce qu'elle
savait sur sa mère, ses soeurs, sa tante et quelques autres personnes
qui n'avaient point encore été arrêtées, promettant avec serment que, si
elle voulait lui parler avec franchise, il trouverait le moyen de faire
cesser leurs infortunes et de les remettre en liberté. Ces caresses
tirèrent de cette fille des aveux que les tourmens n'avaient pu lui
arracher; séduite par les promesses et les sermens réitérés de
l'inquisiteur, elle lui découvrit tout ce qu'il voulait savoir. Alors
cet infâme parjure, une fois parvenu à ses fins, fit appliquer cette
infortunée à la question la plus cruelle, elle chargea pour lors et sa
mère et ses soeurs, qui furent pareillement appliquées à la question, et
toutes furent brûlées vives sur le même bûcher.
Quelqu'horrible que soit l'exemple qui vient d'être rapporté, celui qui
suit ne lui cède en rien, et même il paraîtra plus cruel à de certains
égards. Une femme de qualité, nommée _Bohorquia_, épouse du seigneur
d'_Higuère_ en Espagne, quoique grosse de six mois, fut arrêtée par
l'inquisition, uniquement parce que sa soeur, qui avait été pareillement
arrêtée et qui fut ensuite brûlée, avait déclaré dans la torture qu'elle
l'avait entretenue de sa façon de penser. La dame Bohorquia accoucha
dans sa prison; au bout de quinze jours elle fut resserrée très
étroitement et traitée avec la même dureté que les autres prisonniers;
la seule consolation qu'elle avait, était due à une jeune fille qu'on
lui avait donnée pour compagne et qui fut par la suite brûlée pour sa
religion; mais cette consolation fut bientôt changée dans la plus
cruelle des afflictions, car cette malheureuse compagne fut arrachée
d'auprès d'elle pour subir la torture, et on ne la lui ramena qu'ayant
tous les membres disloqués, spectacle affreux, très propre à faire
sentir à la dame le traitement qu'elle devait attendre pour elle-même. A
peine la jeune fille eut-elle commencé à se rétablir, que l'on vint
prendre madame Bohorquia pour lui faire subir les mêmes tortures. Après
avoir souffert des tourmens qui pensèrent lui coûter la vie, elle fut
remise toute expirante dans sa prison où elle mourut en effet au bout de
huit jours. Pour combler la mesure de la perversité des inquisiteurs, il
se trouva par la suite que cette dame était parfaitement innocente de ce
dont on l'accusait; et les inquisiteurs, qui l'avaient cruellement
assassinée, la déclarèrent eux-mêmes telle.
On a déjà ci-devant observé que tous ceux ou celles à qui l'inquisition
fait donner la torture sont, sans distinction de sexes, dépouillés tout
nuds, au mépris des règles de la pudeur. Quelles réflexions ne fait pas
naître une conduite si étrange! quel mélange abominable de barbarie et
de lubricité! quelle doit être la situation d'une femme honnête, quand
elle se voit exposée aux regards avides de ces monstres sacrés, qui sans
égards pour la faiblesse de son sexe, pour ses charmes, pour ses pleurs,
assouvissent sur elle leur tyrannie et leur rage!
Non, les peuples les plus sauvages ne nous fournissent point d'exemples
d'une pareille barbarie exercée sur un sexe enchanteur. Cependant c'est
ainsi que les femmes ont été traitées au sein des nations qui se disent
chrétiennes et policées! C'est ainsi que des princes et des peuples
dévots permettent que l'on tourmente souvent l'innocence et la piété!
Des scélérats coupables de ces cruelles infamies, que l'on devrait
exterminer de dessus la surface de la terre, où ils sont un scandale
pour la religion en général et pour le christianisme en particulier,
jouissent non-seulement de la vie, mais encore sont comblés d'honneurs,
de richesses et de pouvoir.
SECTION X.
De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés.
Pour terminer le tableau que l'on vient de tracer d'un tribunal qui
semble avoir transporté l'enfer sur notre globe, il paraît nécessaire de
décrire en peu de mots la façon dont on fait mourir les prétendus
criminels que les inquisiteurs jugent dignes de la mort.
Lorsque l'inquisition a indiqué un _auto da fe_, c'est-à-dire, un acte
de foi (c'est ainsi que l'on nomme les jours où l'on exécute les
malheureux accusés), ce jour est un jour de triomphe pour l'église et de
réjouissances pour le peuple d'Espagne et de Portugal. Les inquisiteurs
se montrent alors dans toute leur insolence ou leur gloire, et se
présentent à la vénération d'une populace qui applaudit à leurs
forfaits. Des rois et des reines accompagnés de toutes leurs cours ont
souvent assisté à cet horrible spectacle, et ont été les témoins des
tourmens que l'on fait subir en public à ces malheureuses victimes du
clergé. Un inquisiteur espagnol lui-même appelle cette solennité un
spectacle horrible et qui fait trembler. Les juges, un grand nombre de
nobles, d'officiers militaires, de pieux dévots, d'ecclésiastiques et de
moines marchent en procession pour accompagner les infortunés qui
doivent être immolés à la cruauté religieuse.
La façon dont on les exécute est d'une cruauté qui révolte, et qui
prouve, jusqu'à quel point le fanatisme et la superstition sont capables
d'étouffer dans des peuples entiers les sentimens de la nature. Les
femmes elles-mêmes vont prendre part à ce spectacle; loin d'en être
attendries, elles se font un mérite de contempler les tourmens affreux
de ceux que la religion proscrit. Que dis-je! elles se croiraient
coupables si elles ne donnaient des signes d'approbation et de plaisir.
Voici des détails que l'on tient de deux témoins oculaires.
Les malheureux, qui ont été condamnés à être brûlés vifs, sont placés
sur un banc ou sur une estrade de douze pieds de haut et attachés à des
poteaux qui soutiennent l'estrade. Deux jésuites montent à une échelle
pour s'approcher des juifs ou des hérétiques afin de les engager à se
réconcilier arec la sainte église romaine. Si après une exhortation
réitérée ils refusent de le faire, les jésuites leur disent que le
diable est prêt à s'emparer de leurs âmes pour les emporter en enfer.
Après cet avertissement charitable, le peuple demande à grands cris
qu'on les brûle, en disant que l'on fasse le poil à ces chiens[35]. Cela
s'exécute en leur poussant dans le visage des balais enflammés, ce que
l'on continue jusqu'à ce que les balais soient réduits en charbons.
Cette cérémonie est accompagnée d'acclamations que l'on n'entend dans
aucune autre occasion; en effet, il n'y a point de spectacle qui
paraisse plus amusant à un Espagnol ou un Portugais. Alors on met le feu
aux fagots dont le bûcher est composé; mais comme on a soin que la
flamme ne monte pas plus haut que les genoux, les malheureux sont plutôt
grillés que brûlés, et souvent l'on fait durer leurs tourmens pendant
deux heures entières.
[35] L'on voit par là que les prêtres sont parvenus à dépraver
tellement les coeurs de ces dévots catholiques, qu'un homme qui ne
pense pas comme eux ne leur paraît être qu'un chien. C'est ainsi que
les prêtres inspirent la charité à ceux qu'ils instruisent!
Je trouve dans l'auteur de qui j'emprunte ces détails, que durant une de
ces exécutions le feu roi de Portugal, accompagné de ses frères, était à
une fenêtre si proche du bûcher de l'un de ces malheureux qu'il fut à
portée d'entendre la harangue pathétique que celui-ci lui adressait,
tandis qu'on le brûlait à petit feu; quoiqu'il demandât pour toute grace
qu'on lui donnât un plus grand nombre de fagots afin de terminer ses
tourmens, il ne put obtenir cette grâce de sa majesté. Un témoin
oculaire de cette scène dit que pour lors son dos et sa partie
postérieure étaient déjà entièrement consumés, et que tandis qu'il
parlait encore son estomac s'ouvrit tout d'un coup. Telle est la dureté
de ces cannibales chrétiens!
Dans un de ces _actes de foi_ que l'on célébrait en Espagne, la reine,
qui était la fille du roi de France, se trouva présente, lorsqu'on
allait brûler une fille juive d'une très grande beauté et qui avait à
peine dix-sept ans. Cette pauvre infortunée s'adressant à la reine la
conjura d'être exemptée d'un si cruel supplice. «Grande reine! lui
dit-elle, votre présence n'apportera-t-elle point quelqu'adoucissement à
ma peine? considérez ma jeunesse; faites attention que je suis condamnée
pour une religion que j'ai sucée avec le lait de ma mère.» La reine
détourna les yeux en pleurant, et fit connaître qu'elle se sentait
vivement touchée du sort de cette infortunée, mais qu'elle n'osait
intercéder pour elle, ni dire un mot en sa faveur. On dit que Philippe
III ayant aperçu un juif condamné par l'inquisition, qui marchait en
chantant à son supplice, ne put s'empêcher de dire qu'il fallait que ce
malheureux fût bien persuadé de sa religion. Les inquisiteurs
scandalisés de ce propos lui en demandèrent une réparation solennelle:
on fit tirer une palette de sang au roi, et ce sang fut brûlé par la
main du bourreau.
Tels sont les effets de la cruauté religieuse; car c'est là vraiment le
nom que l'on doit donner à ces crimes commis sous le prétexte de servir
la religion. Mais il faut être ou bien stupide ou bien endurci dans ses
préjugés pour ne pas s'apercevoir que c'est uniquement les intérêts du
clergé que ces forfaits ont pour objet. En effet nous devons rester
convaincus que le zèle prétendu pour la religion, qui se montre par des
persécutions et des violences, n'est fondé que sur des vues temporelles;
ne se propose jamais que de satisfaire l'orgueil, l'avarice, l'ambition;
ne peut partir que d'un caractère cruel et corrompu.
Des misérables sans religion et sans moeurs, et privés des sentimens les
plus communs de la probité, ont inventé et répandu un grand nombre de
contes fabuleux et de dogmes absurdes, propres à faire prendre à un
petit nombre d'hommes pervers de l'ascendant sur le reste du genre
humain. A l'aide de ces inventions, ils tirent l'argent des peuples, ils
s'enrichissent eux-mêmes, ils se font craindre et respecter. C'est pour
conserver ces avantages usurpés qu'ils parviennent à briser les liens
les plus sacrés de l'humanité et à rendre les rois, les magistrats et
les peuples également imbécilles, les complices et les ministres de
leurs horribles, cruautés.
SECTION XI.
Des persécutions excitées par les prêtres protestans.
Les persécutions et les cruautés religieuses qui ont été rapportées
jusqu'ici comme exercées par les chrétiens, sont empruntées des
catholiques romains, et se sont pratiquées dans l'église depuis le tems
où le pape et son clergé ont obtenu un pouvoir sans bornes dans la
chrétienté. Si nous n'avions pas un si grand nombre de preuves
convaincantes de la barbarie exercée par des prêtres de Jésus-Christ,
comment aurait-on jamais pu s'imaginer que ceux qui s'étaient si fort
élevés contre la persécution et qui se donnaient pour les prédicateurs
d'un évangile de paix, dans le tems où ils étaient eux-mêmes persécutés,
deviendraient un jour des monstres de cruauté et les plus violens des
persécuteurs? Cependant la chose est souvent arrivée et elle arrivera
toujours. Il est évident que les plus distingués parmi les premiers
réformateurs sont devenus persécuteurs en théorie et dans la pratique
toutes les fois qu'ils ont eu le pouvoir en main; pour lors ils ont
enseigné de vive voix et par écrit que la persécution était une chose
louable et nécessaire; par là ils ont contredit tout ce qu'ils avaient
antérieurement dit en faveur de la tolérance, dans un tems où ils
étaient eux-mêmes les victimes de la persécution: on leur doit la
justice de convenir qu'ils ont très fidèlement pratiqué les maximes
violentes qu'ils ont enseignées.
Luther, Mélanchton, Zwingle, Bucer, Beze, Farel et sur-tout Calvin, se
sont montrés de très ardens persécuteurs. Ce dernier s'est distingué par
un infâme traité, qu'il écrivit en faveur de la persécution, et encore
plus par les persécutions qu'il suscita contre plusieurs hommes de
mérite. _Castillion_ ou _Castalion_, homme éminent par son savoir et ses
moeurs, fut injurié et persécuté par lui uniquement parce qu'il n'était
point de son avis sur la prédestination, le libre arbitre, l'élection,
le cantique des cantiques, et la descente de Jésus-Christ aux enfers. Ce
fut encore par les soins de Calvin, que Servet fut emprisonné et brûlé
comme hérétique[36]. Le pauvre Servet fut traité dans la ville
protestante de Genève, de la même manière qu'il eût pu l'être dans
l'inquisition romaine; on lui confisqua tous ses biens et une somme
considérable d'argent; on l'enferma dans un cachot où il fut en proie à
la vermine, et l'on finit par le faire périr sur un bûcher.
[36] Quelques jours avant le jugement de Servet, Calvin écrivait à un
ami qu'il espérait que sa sentence irait _au moins_ à la mort
(_saltem fore capitalem_). Théodore de Beze écrivit un traité pour
prouver la légitimité de punir les hérétiques. Pierre Dumoulin,
fameux théologien protestant et pasteur de l'église réformée de
Paris, publia en 1618 un livre intitulé _l'Anatomie de
l'Arminianisme_, dans lequel il appelle les _remontrans_, des
hérétiques, des sectaires, des novateurs, des monstres, des
scélérats, des blasphémateurs, des insolens, etc. Il ajoute que
quiconque ne croit pas en Jésus-Christ, n'est point un enfant de
Dieu, et par conséquent n'a aucun droit à la possession des biens
temporels, quand même il posséderait d'ailleurs toutes les vertus
sociales. Voyez _Brandt. Histoire de la réform._.
Pour faire connaître l'esprit qui animait Calvin, je vais rapporter les
plaintes que Castalion faisait contre lui au sujet des traitemens qu'il
avait essuyés, de sa part. Il dit en parlant à Calvin: «Dans un libelle
écrit en français, vous m'appellez un blasphémateur, un calomniateur, un
méchant, un chien aboyant, un ignorant, une bête, un impudent, un
imposteur, un corrupteur impur de l'écriture sainte, un homme qui se
moque de Dieu, un contempteur de toute religion, un insolent, un chien
impur, un impie, un libertin, un esprit dépravé, un vagabond, un fripon,
etc.»
Nous ne devons point être surpris qu'un homme d'un caractère aussi
emporté que Calvin, ait pu enseigner que Dieu prédestinait un grand
nombre de ses créatures à la damnation éternelle. Une pareille opinion
me paraît devoir naturellement découler de la méchanceté du caractère de
cet homme; il y a tout lieu de soupçonner qu'en général les opinions des
hommes, dépendent bien plus qu'on ne pense de leurs dispositions
naturelles.
Cette cruelle persécution que Calvin fit éprouver à Castalion fut
approuvée par Mélanchton, par Bucer, par Farel. Le premier écrivait dans
une lettre à Bullinger que le sénat de Genève avait très bien fait de
mettre à mort l'hérétique, et qu'il était surpris qu'il y eût des gens
qui blâmassent une pareille sévérité. Le second dit charitablement et
pieusement dans un sermon public qu'on _aurait dû lui arracher les
boyaux et les déchirer en pièces_. Farel, le troisième, dit avec autant
de charité chrétienne qu'il _eût mérité de mourir de dix mille morts_.
Il n'est pas douteux que Calvin ne fût un homme de grands talens, très
savant, très zélé, très utile à la réformation; mais il ne se faisait
aucun scrupule d'accuser, de diffamer, de calomnier ses confrères; de
les traiter de prévaricateurs et d'hypocrites, d'aller jusqu'à prendre
Dieu à témoin de faussetés évidentes, de persécuter ses ennemis jusqu'à
la mort. C'est au lecteur à donner à ce sublime _réformateur_ les
qualifications qu'une pareille conduite semble mériter; au moins est-il
certain que sa façon d'agir, ainsi que celle des théologiens dont nous
venons de parler, confirme le jugement que nous avons ci-devant porté
des saints et des pères de l'église chrétienne; je veux dire qu'il y a
des hommes qui ont beaucoup de religion dans la tête et qui n'ont point
de vertu dans le coeur.
Cet esprit atroce et persécuteur qui animait ces merveilleux
réformateurs s'est assez généralement emparé des églises réformées. Il
serait difficile et même impossible de nommer une seule église ou secte
parmi les protestans, qui, ayant eu le pouvoir en main, n'ait point
persécuté. La Suisse, la Hollande et notre propre pays nous fournissent
une infinité d'exemples de persécutions protestantes.
Les églises de Bâle, de Berne, de Zurich, de Schaffhouse, dans les
lettres qu'elles écrivirent aux magistrats de Genève, applaudirent au
traitement odieux qu'ils avaient fait à Servet, et se rendirent
coupables elles-mêmes de semblables cruautés.
Valentin Gentilis, natif de Cozance en Italie, eut le malheur de tomber
dans quelques opinions erronées sur la trinité: il prétendait que le
père seul était dieu par lui-même, qu'il était incréé, _essentiateur_,
ou celui qui donne l'essence à tous les êtres, mais que le fils était
_essentié_, ou dérivait son essence du père, et par conséquent qu'il
n'était pas dieu par lui-même, quoique pourtant il le reconnût pour vrai
dieu. Il raisonnait à-peu-près de là même manière sur le compte du
saint-esprit; il faisait des trois personnes, trois esprits éternels
distingués par une subordination graduelle, en réservant la monarchie au
père qu'il appellait le seul dieu. Ce théologien, forcé de se sauver de
son pays à cause de sa religion, vint se réfugier à Genève, comme dans
un lieu d'asyle, mais il se trouva bien trompé; il fut obligé d'abjurer
ses opinions, condamné à une rude pénitence: on le conduisit dans les
rues en chemise, les pieds et la tête nuds, une torche au poing, et on
lui enjoignit de ne point sortir de la ville sans permission expresse.
Nonobstant ces défenses, il trouva le moyen de s'évader, et se retira
dans le canton de Berne, où il fut encore bien plus maltraité, car il y
fut arrêté, emprisonné, décapité[37].
[37] M. Keysler dit dans ses voyages que la façon de penser des
Genévois est maintenant bien changée relativement à la persécution;
il assure que l'on n'y parle qu'avec horreur du supplice de Servet,
et que les ecclésiastiques eux-mêmes désireraient que cette aventure
fût mise en oubli. Tome I, p. 173.
Cependant l'exemple du célèbre Jean-Jacques Rousseau qui, par ses
écrits, s'est illustré lui-même, ainsi que sa patrie, prouve que le
levain de la persécution est bien loin d'être éteint dans le coeur
des Genevois. Ce philosophe a essuyé depuis des persécutions très
vives de la part du clergé de la principauté de Neufchâtel, qui ne
s'est point oublié dans cette occasion. On sait que ce clergé très
insolent a, nonobstant la protection du roi de Prusse, son
souverain, persécuté M. Petitpierre, pasteur réformé, pour avoir osé
soutenir que Dieu était trop bon pour permettre que les peines de
l'enfer fussent éternelles; mais le clergé pour ses intérêts en ce
monde s'obstine à être éternellement damné dans l'autre.
_Note de l'éditeur._
L'on pourrait encore citer un grand nombre d'exemples de persécutions
exercées par toutes les églises protestantes dont on vient de parler. On
publia à Zurich un édit très sévère contre les anabaptistes, ou contre
tous ceux qui se feraient baptiser de nouveau; plusieurs de ces
hérétiques furent punis de mort; l'un d'entr'eux fut condamné à être
noyé d'une façon très burlesque par Zwingle, qui dit en quatre mots _qui
iterum mergit, mergatur_; que celui qui se rebaptise soit noyé.
L'esprit d'intolérance et de persécution a long-tems régné en Hollande
parmi les réformés, et s'est fait sentir avec fureur dans ce pays. Les
animosités éclatèrent d'abord entre les Luthériens et les Calvinistes,
qui, selon la remarque de Chandler, dès l'enfance de la réformation
s'anathématisaient les uns les autres, à cause de la diversité de leurs
opinions au sujet de l'eucharistie, et qui regardaient la douceur et la
tolérance comme des choses intolérables. Par la suite ce zèle se porta
contre les anabaptistes dont plusieurs furent mis à l'amende,
emprisonnés, bannis. Enfin il s'éleva une querelle furieuse entre les
gomaristes ou vrais calvinistes et les arminiens; elle occasionna une
violente persécution, dont les derniers furent les victimes; ceux-ci
furent par la suite appellés _remontrans_.
Jacob Arminius, l'un des professeurs de théologie de l'université de
Leyde, disputant sur la doctrine de la prédestination, s'avisa de
s'écarter de l'opinion de Calvin à ce sujet; il trouva dans Gamarus, son
collègue, un puissant adversaire. Celui-ci soutenait que, par un décret
éternel, Dieu avait décidé ceux d'entre les hommes qui seraient sauvés
ou damnés. Comme ce dernier sentiment était celui de la plus grande
partie du clergé des provinces-unies, il s'efforça de décrier Arminius
et sa doctrine; on refusa tous les accommodemens, on excita les
magistrats, en leur montrant la nécessité d'extirper l'arminianisme et
de détruire les arminiens, que l'on traitait de peste, de diables, de
mamélukes. On disait hautement dans les chaires qu'il fallait tout
entreprendre, qu'il fallait en user comme Élie avec les prêtres de Baal;
lorsque le tems de l'élection des nouveaux magistrats fut arrivé, les
prédicans demandaient à Dieu des hommes dont le zèle allât jusqu'à
répandre le sang. En un mot le magistrat se conformant à l'humeur
massacrante de ses guides spirituels, de ses doux pasteurs, persécuta
cruellement les pauvres remontrans; plusieurs de leurs ministres furent
chassés du pays si subitement, qu'on ne leur laissa pas même le tems de
régler leurs affaires, ou de se pouvoir d'argent pour vivre dans le lieu
de leur bannissement. Beaucoup d'autres personnes furent obligées de
s'expatrier; le savant Grotius fut condamné à une prison perpétuelle,
dont il se tira par l'adresse de sa femme; le grand-pensionnaire
Barnevelt, pour avoir favorisé le parti des remontrans, eut la tête
tranchée.
Personne n'ignore avec quelle furie l'esprit persécuteur exerça ses
ravages en Angleterre immédiatement après la réformation, et cet esprit
s'y est depuis ranimé très vivement à plusieurs reprises. Sous le règne
de Henri VIII, ce prince fournit à la persécution une épée à deux
tranchans qui blessait également les protestans et les catholiques.
Édouard VI n'étant qu'un enfant, fut gouverné par son conseil et
sur-tout par Cranmer, qui engagea ce prince à faire périr plusieurs
personnes pour leurs opinions religieuses, mais il ne s'y prêta qu'avec
tant de répugnance, que, se trouvant, pour ainsi dire, contraint par cet
archevêque de signer un arrêt qui condamnait Jeanne Bocher à être brûlée
vive pour quelques opinions fanatiques au sujet du Christ, Édouard ne
put s'empêcher de verser des larmes, et dit que s'il faisait un péché ce
serait l'archevêque qui en répondrait devant Dieu. Comme Cranmer
lui-même devint martyr sous le règne suivant, nous avons tout lieu de
croire que plusieurs de ceux qui ont souffert le martyre ne manquaient
pas de la volonté, mais de la puissance nécessaire pour faire d'autres
martyrs.
La reine Élizabeth, quoiqu'à bien des égards elle fut très grande
princesse, avait dans son caractère beaucoup de la hauteur et de la
sévérité de son père, et quoique sous le règne de sa soeur Marie elle
eût vu et même eût éprouvé les effets cruels de la persécution au point
qu'elle eut assez de peine à sauver sa propre vie, elle ne laissa pas de
persécuter non-seulement ses propres sujets, mais encore des étrangers,
qui étaient venus se réfugier dans ses états pour échapper aux cruautés
qui s'exerçaient dans leurs pays; ils furent sans doute bien étonnés de
trouver en Angleterre les mêmes traitemens; en effet quelques-uns
d'entr'eux furent fouettés, emprisonnés, bannis, et d'autres furent mis
à mort, entr'autres deux dont l'un avait une femme et neuf enfans: ce
malheureux demandait pour toute grâce, qu'on lui permît de sortir du
royaume avec sa famille, mais ce fut vainement; tous deux anabaptistes
furent brûlés vifs à Smithfield.
Quoique le roi Jacques I eût été élevé dans le presbytérianisme, et
rendît graces à Dieu, lorsqu'il était en Écosse, d'être à la tête _d'une
église la plus pure qui fût au monde_; cependant quand il parvint à la
couronne d'Angleterre il persécuta les membres de son ancienne église,
ainsi que tous ceux qui n'adoptaient pas les opinions des épiscopaux
d'Angleterre. Quelques évêques avaient trouvé le secret de flatter sa
vanité; en reconnaissance il leur lâchait la bride contre ses sujets,
dont plusieurs furent traités par eux avec la barbarie familière aux
ministres du seigneur.
Son fils et son successeur Charles I marcha sur les traces de son père.
Laud, prélat hautain, turbulent et sans pitié, ne voulait que personne
eût l'audace de s'opposer à l'introduction des rites et des cérémonies
de l'église romaine dont il était fort épris; en conséquence il traita
d'une façon très cruelle plusieurs théologiens et gentilshommes
protestans qui ne voulaient pas se conformer à ses caprices; mais ce
prêtre fougueux fit tant par ses excès qu'il eut la tête tranchée, après
avoir été la cause du renversement total de l'église et de l'état. Quand
ceux qui avaient été si récemment persécutés furent parvenus à leurs
fins ils se comportèrent avec autant de douceur, d'indulgence et de
charité chrétienne que toutes les autres sectes quand ils ont eu le
pouvoir en main; ils persécutèrent tous ceux qui ne pensaient pas comme
eux; mais leur règne finit par le rétablissement de Charles II.
Ce prince n'avait lui-même que peu ou point de religion; cela n'empêcha
pas qu'il ne permît à ses évêques de tourmenter et d'opprimer ses sujets
de la façon la plus révoltante. Au lieu de consoler son peuple consterné
d'un incendie qui avait consumé la plus grande partie de la capitale, et
d'une peste qui avait emporté des milliers d'hommes, il aggrava les maux
de ses peuples par des confiscations, des amendes et par les
persécutions qu'il fit éprouver à un grand nombre de personnes
distinguées par leur mérite et leur savoir. Il est bon de remarquer que
les mêmes personnes qui pour leur religion furent bannies dans la
Nouvelle-Angleterre, où elles revinrent toutes puissantes et en
possession du pouvoir, persécutèrent dans ce pays et poursuivirent
jusqu'à la mort les pauvres _quakers_ ou _trembleurs_, qui de toutes les
sectes du christianisme sont la plus douce, la plus innocente, la plus
semblable aux premiers chrétiens.
Le roi Jacques II, en continuant à persécuter, suivit l'exemple de son
frère, et agit en cela conformément à son caractère cruel et aux
principes sanguinaires de sa religion. Cependant peu après son avènement
à la couronne, il publia une déclaration en faveur de la liberté de
conscience; mais par cette démarche il ne se proposait que d'introduire
la profession publique de la religion romaine, qu'il voulait à toutes
forces établir dans ses royaumes; s'il eût pu réussir, que pouvait-on
attendre d'un prince naturellement féroce, gouverné par un jésuite,
esclave du pape, enivré de dévotion, de fanatisme ou de zèle? Notre pays
serait bientôt devenu la proie des oiseaux de proie, des prêtres et des
moines, n'aurait été qu'une scène de carnage et d'horreurs. Mais une
heureuse révolution détourna ces maux de nous, et sauva la nation de la
destruction dont elle était menacée.
Durant le règne de Guillaume III, qui n'était nullement dévot, mais, qui
semblable à Guillaume I, prince d'Orange, favorisait les gens de mérite
de quelque religion qu'ils fussent, et qui d'ailleurs avait été placé
sur le trône de la Grande-Bretagne, par le consentement et les secours
de toutes les sectes protestantes qui sont parmi nous; durant ce règne,
dis-je, toute persécution fut assoupie jusqu'à ce que vers la fin du
règne suivant, un prêtre fanatique[38] avant semé la discorde, la
persécution protestante commença à se ranimer et montrer ses griffes;
mais la mort de la reine Anne mit fin aux projets sinistres du parti qui
gouvernait alors, et la persécution fut ensevelie dans le même tombeau
qu'elle. Puisse-t-elle n'en jamais sortir, et ne plus venir troubler cet
heureux pays!
[38] Le docteur Sacheverell.
Nous voyons donc que les catholiques romains n'ont point été les seuls
qui ont persécuté, mais la persécution, cette déesse infernale, a été
adorée, fomentée, obéie par toutes les sectes des chrétiens dès qu'elles
ont eu le pouvoir d'exécuter ses volontés et ses caprices. Cependant il
faut convenir qu'elle a pour toujours fixé sa demeure, et établi son
trône dans l'église romaine; là elle règne avec un sceptre de fer, elle
est environnée de la terreur, elle tranche sans obstacle avec son glaive
meurtrier.
SECTION XII.
Recherches sur les causes de la cruauté et de l'esprit persécuteur que
l'on remarque surtout dans les prêtres de l'église romaine.
Si nous considérons les cruautés énormes exercées par les prêtres de
l'église romaine, même sans que rien parût les y engager, et souvent sur
des personnes pieuses, innocentes et vertueuses, dont tout le crime
était de vouloir honorer Dieu selon leurs consciences, nous demeurerons
convaincus que personne dans les nations civilisées n'a poussé aussi
loin la férocité, et n'a joué un rôle aussi barbare que le clergé du
pape.
L'on ne peut douter que dans l'espèce humaine il ne se trouve des
individus dont les uns sont naturellement durs et cruels, tandis que
d'autres sont tendres et compatissans; cependant on ne peut pas supposer
que la plupart de ceux qui se destinent au service des autels ne soient
tous choisis que parmi les hommes de la première espèce, et qu'il ne
s'en trouve que très peu qui aient des sentimens d'humanité. Il faut
néanmoins convenir que si les prêtres romains eussent tous été choisis
parmi les êtres les plus cruels, ils ne pourraient point agir autrement
qu'ils ne font.
Puis donc que la férocité par laquelle ces hommes se distinguent de tous
les autres, ne peut être attribuée à quelque qualité naturellement
inhérente en eux ou qui leur soit particulière, il faut en chercher la
cause ailleurs. Quoique l'éducation que reçoivent les ecclésiastiques de
l'église romaine ne diffère pas d'une façon bien marquée de celle des
autres personnes de leur religion qui étudient les lettres, cependant
nous trouvons dans l'éducation des membres de ce clergé, des
circonstances plus ou moins éloignées qui semblent de nature à leur
inspirer les dispositions barbares dont nous parlons.
L'on a sur-tout grand soin d'enseigner la logique et l'art de disputer
aux jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques; on leur remplit
la tête de questions métaphysiques, de subtilités, de théologie
scholastique; on leur fait étudier les pères de l'église; on leur fait
lire des légendes et des vies des saints.
La logique a sans doute de l'utilité, mais par la façon dont on
l'applique, dans les études du clergé, au lieu de mettre les hommes à
portée de découvrir et de défendre la vérité, elle n'apprend qu'à
l'obscurcir et à rendre l'erreur et l'imposture spécieuses et probables.
En un mot la logique que l'on enseigne aux jeunes ecclésiastiques ne
semble être que l'art de jetter de la poudre aux yeux des autres, mais
cette poudre revient souvent contre eux-mêmes et les aveugle pour la
vie. La métaphysique n'est propre qu'à leur remplir l'esprit de mots
vides de sens, d'idées vagues, de notions fausses, d'opinions
arbitraires. La scholastique n'est qu'un tissu de questions inutiles,
ridicules et souvent indécentes. Les ouvrages des pères, pour lesquels
on leur inspire la vénération la plus profonde, les infectent pour
l'ordinaire d'opinions erronées, leur inspirent un esprit de parti, des
idées superstitieuses, des maximes dangereuses; en un mot excitent en
eux des animosités, de la virulence, de l'intolérance, dont ces grands
personnages ont été eux-mêmes animés contre ceux qu'ils traitaient
d'hérétiques. Enfin les légendes et les vies des saints les confirment
dans toutes les idées fausses ou dangereuses qu'ils ont puisées dans les
pères, leur remplissent le cerveau de faux miracles et de faits
merveilleux, les accoutument à croire les romans les plus incroyables,
les mensonges les plus évidens, leur font prendre le fanatisme le plus
dangereux pour la religion la plus pure, et les écarts de l'extravagance
pour de la vraie dévotion[39].
[39] L'on a déjà rapporté dans cet essai différens exemples qui
prouvent l'orgueil, l'humeur turbulente, l'esprit cruel et
persécuteur par lequel un grand nombre de pères de l'église s'est
distingué; cependant pour rendre ce tableau plus complet nous
joindrons encore un supplément à cet essai, dans lequel nous
parlerons des maximes dangereuses, des opinions erronnées, des idées
bizarres, des superstitions, de la crédulité, des interprétations
ridicules des écritures que l'on trouve dans les ouvrages de ces
grands hommes; nous y joindrons en peu de mots les questions
indécentes et ridicules que l'on agite dans la théologie
scholastique; nous parlerons encore d'une foule d'extravagances que
les bons catholiques, ainsi que quelques autres chrétiens, ont
regardé comme des effets de la plus sublime dévotion.
Ajoutez à tout cela que ceux qui sont chargés de l'instruction des
jeunes gens destinés à l'état ecclésiastique, étant des prêtres
eux-mêmes, n'épargnent rien pour inspirer à leurs élèves l'idée qu'ils
sont infiniment supérieurs aux laïques; et que ceux-ci doivent avoir
pour eux le respect le plus profond; ils leur inculquent de plus que
l'hérésie est le plus grand des crimes, que rien n'est plus nécessaire
et plus légitime que d'extirper les hérétiques; que l'on doit regarder
les incrédules comme les hommes les plus dangereux dans un état; que
l'on doit employer les moyens les plus cruels et les plus sanguinaires
pour les réprimer; que toutes les voies dont on se sert pour y parvenir
sont justes et très agréables à la divinité; que le clergé est destiné
par état à s'acquitter de la fonction la plus sublime de combattre les
ennemis de l'église.
Ainsi chargés de connaissances inutiles, remplis de zèle et de frénésie
pour des opinions fausses, pour des cérémonies absurdes; bouffis
d'orgueil et de vanité[40], empoisonnés de principes pernicieux, les
jeunes ecclésiastiques sortent des séminaires où ils ont été éduqués;
s'ils entrent ensuite dans quelqu'ordre monastique, ils y mènent une vie
récluse qui les rend sombres et mélancoliques, qui aigrit leur
caractère, qui les porte à la cruauté. En effet que peut-on attendre de
personnes séquestrées du monde, qui n'ont aucune occupation raisonnable,
qui sont privées de tout amusement et des plaisirs même les plus
innocens? Mais soit qu'ils embrassent la vie monastique, soit qu'ils
entrent dans le clergé séculier, les ecclésiastiques romains sont
obligés de garder le célibat; c'est aux médecins et aux naturalistes, à
examiner les effets physiques que l'observation exacte de cette loi peut
produire sur le tempéramment; ils décideront si elle n'est pas propre à
rendre quelques hommes chagrins et cruels: au moins est-il certain que
le célibat les isole, il anéantit pour eux les liens si doux du mariage,
de la paternité, de la parenté, qui sont sans doute, propres à nourrir
dans les hommes la bienfaisance, la sensibilité, la pitié. Comme un
grand nombre de moines et de prêtres de l'église romaine sont forcés de
s'interdire toute conversation avec le sexe, tandis qu'elle est permise
aux prêtres des autres pays, et qui sagement réglée tend à polir,
adoucir, humaniser les hommes: cette circonstance seule peut nous faire
deviner pourquoi les prêtres de l'église romaine sont plus durs et plus
féroces que les laïques. Il est bon d'observer en passant que l'on
rencontre plus de tristesse, de brutalité, de cruauté chez les
Mahométans, les Turcs et les Maures, ainsi que dans les autres nations
où la conversation et le commerce familier des deux sexes sont
interdits, que dans les pays où les hommes et les femmes sont confondus
et vivent en société.
[40] Indépendamment de cette vanité que l'on inspire aux jeunes gens
destinés à l'église, les personnes qui étudient les lettres sont
déjà disposées par elles-mêmes à mépriser la partie ignorante du
genre humain. Dans le temps où le peu de savoir qui existait dans le
monde était exclusivement possédé par les prêtres, ceux-ci étaient
très fiers, et cela fournit au clergé romain la facilité de tromper
et de tyranniser les pauvres laïques.
Puisque cette conversation si agréable avec les femmes est d'une si
grande utilité pour les hommes, quel dommage n'est-ce pas pour les deux
sexes, que les femmes ne soient pas pour l'ordinaire élevées de manière
à rendre leur commerce plus utile, et pour nous et pour elles-mêmes! Si,
au lieu de leur remplir la tête de bagatelles ou de choses encore pires,
on leur inspirait de bonne heure le goût des objets vraiment estimables,
on ne les verrait pas continuellement occupées de futilités et courir
après des amusemens enfantins, ridicules, coûteux et souvent criminels;
leur conversation ne serait ni aussi insipide, ni aussi impertinente
qu'elle l'est trop communément; au contraire, si leur esprit était
cultivé et enrichi de connaissances, dont il n'est pas douteux qu'elles
ne fussent très susceptibles, quelle satisfaction et quelles ressources
ne trouveraient-elles pas en elles-mêmes, et à quel point ne se
rendraient-elles pas adorables à nos yeux! Quel pouvoir et quels charmes
n'aurait pas la beauté si elle était ornée de la bonté, de la raison, de
la science! Les attraits une fois flétris, ne resterait-il donc pas
encore aux femmes des qualités propres à leur mériter nos égards, notre
estime, notre attachement?
Mais revenons à notre sujet. L'on a fait remarquer au commencement de
cet ouvrage, que plusieurs des passions auxquelles la nature humaine est
sujette, finissent par se changer en cruauté quand elles vont à l'excès.
Il n'est point de passions qui prouvent mieux cette vérité que l'orgueil
et l'ambition; or il n'y a personne au monde qui soit plus sujet à ces
deux passions que le clergé de l'église romaine. L'on peut encore
ajouter à cela qu'une troupe nombreuse de brigands, est plus effrontée
et plus cruelle, que celle qui n'est composée que d'un petit nombre de
fripons; il en est de même des prêtres romains dont l'audace et la
méchanceté sont augmentées par leur nombre. Enfin il est bon d'observer
que les prêtres et les moines sont tirés pour la plupart de la lie du
peuple. L'on a vu des papes mêmes sortir de la fange pour monter sur le
trône pontifical, d'où ils ont insolemment donné des lois aux potentats
de l'Europe[41].
[41] Grégoire VII était d'une naissance très obscure. Ce fut lui qui
eut les démêlés les plus sanglants avec l'empereur, qu'il força,
comme on a vu, de venir implorer sa clémence. Ce fut ce même pape
qui sentit qu'il était de l'intérêt de l'église que les prêtres ne
fussent point mariés. Alexandre V dans son enfance avait été
mendiant. Pie V était fils d'un bouvier. Sixte V avait gardé les
pourceaux. Presque tous les moines sont tirés de la plus vile
populace, et n'ont jamais reçu une éducation honnête; d'ailleurs ils
vivent dans des couvens, où règnent des cabales, des haines, des
jalousies, des animosités peu propres à leur former un bon
caractère.
Quoique l'orgueil et l'ambition excitent souvent les hommes à la
cruauté, cependant sans pouvoir ils ne peuvent l'exercer impunément au
gré de leurs désirs. Malheureusement pour la chrétienté, comme on l'a
fait observer ailleurs, les prêtres de l'église romaine ont joui d'un
grand pouvoir, et c'est là ce qui les a mis à portée de remplir
l'univers de leurs abominations, de leurs persécutions, de leurs
cruautés. D'ailleurs les souverains, aveuglés par la dévotion, ou par
une fausse politique, leur ont toujours prêté main forte, et se sont cru
en conscience obligés d'immoler les victimes désignées par leur fureur.
Dans presque tous les tems, les princes et les magistrats n'ont été,
pour ainsi dire, que les ministres des vengeances et des passions des
papes et du clergé. Les édits les plus sanguinaires ont été toujours
ceux qui ont eu pour objet de mettre à couvert les intérêts du
sacerdoce. Depuis la fondation du christianisme, nous voyons en tout
pays les rois presque uniquement occupés à tirer l'épée sur l'ordre de
leurs prêtres, et travailler contre leurs intérêts les plus chers pour
maintenir des hommes oisifs et turbulens dans la possession des droits
qu'ils ont visiblement usurpés sur leurs concitoyens: en un mot nous
voyons les princes s'avilir au point de se rendre les satellites et les
bourreaux de quelques spéculateurs ignorans et présomptueux, qui sont
parvenus, à faire regarder leurs futiles décisions comme nécessaires au
bien-être des nations, et comme des oracles du ciel. C'est ainsi que le
clergé romain, qui fait profession _d'abhorrer le sang_, a trouvé le
secret d'exterminer ses ennemis, et de remplir la terre de carnage en
écartant de lui l'apparence de la cruauté. Les chefs des nations ont
pris sur eux l'odieux fardeau de la persécution; ils se sont chargés de
la haine qui aurait dû retomber sur les prêtres odieux dont ils
n'étaient que les instrumens aveugles, et dont souvent ils sont les
premières victimes.
Quelque disposés que quelques hommes puissent être à la cruauté par leur
méchant naturel, il en est beaucoup qui n'osent lui donner un libre
cours par la crainte de Dieu et encore plus par celle des hommes; mais
lorsqu'ils peuvent exercer leurs fureurs par les mains des autres,
lorsqu'ils sont au-dessus de la crainte des hommes, lorsqu'ils sont
encouragés par leur nombre, par l'impunité, par l'aveuglement des
peuples, par les usages reçus par les lois, c'est alors que, sans
rougir, ils se permettent les plus grands excès; c'est alors qu'ils ont
le front de prétendre que Dieu exige que l'on trouble les consciences,
que l'on tourmente les hommes, que l'on porte partout le fer et le feu.
Il n'y a point de forfaits que l'on ne soit en droit d'attendre d'un
ordre d'hommes dont le coeur est ainsi dépravé.
Il semble que toutes ces circonstances attentivement pesées, suffisent
pour nous rendre raison de la conduite du clergé romain: ces reflexions
peuvent nous découvrir les vraies raisons qui font qu'il surpasse en
cruauté les laïques et les personnes qui ont reçu une éducation honnête.
D'ailleurs les plus grands imposteurs doivent être les plus défians, et
les hommes les plus défians sont toujours les plus cruels.
SUPPLÉMENT A L'ESSAI SUR LA CRUAUTÉ RELIGIEUSE.
Comme dans l'essai précédent l'on a déjà fait sentir les conséquences
fâcheuses qui résultent de la vénération qu'ont les chrétiens, et
sur-tout les catholiques romains que l'on destine à l'église, pour les
ouvrages des pères; comme on a dit que la théologie scholastique, dans
laquelle on exerce les jeunes ecclésiastiques, est remplie de questions
futiles, odieuses et même indécentes; comme on a montré que la lecture
des légendes romanesques, et des vies des saints disposait à une
crédulité ridicule et faisait ajouter foi à des contes dépourvus de
vraisemblance et de bon sens, et faisait regarder l'enthousiasme et la
superstition comme la dévotion la plus parfaite; je me crois obligé de
prouver mes assertions par des exemples. Je commencerai donc par
rapporter les opinions erronées, les cérémonies superstitieuses, les
faux miracles que l'on trouve dans les ouvrages de plusieurs des
premiers pères de l'église; j'y joindrai le récit de quelques miracles
racontés par les plus anciens historiens ecclésiastiques, et je parferai
de la vie de quelques saints illustres.
SECTION PREMIÈRE.
Des opinions erronées et des cérémonies superstitieuses que l'on trouve
dans les pères de l'église.
Barbeyrac, dans son _traité de la morale des pères de l'église_, a fait
voir clairement que plusieurs de ces docteurs, en déclamant contre le
mariage, et en faisant des éloges outrés du célibat, ont jeté les
fondemens de la vie monastique, et ont fait naître l'idée de ces voeux
contre nature, par lesquels une multitude d'hommes et de femmes
s'obligent à transgresser l'ordre formel de la divinité qui commande aux
êtres de l'espèce humaine _de croître et de multiplier_. Le même auteur
observe que les religieuses sont souvent qualifiées par les pères
_d'épouses de Jésus-Christ_; il remarque que saint Jérôme donne souvent
le titre de _madame_ à _Eustochie_ qui était religieuse, comme parlant à
l'épouse de Jésus-Christ, tandis qu'il donne à sa mère le titre de
_belle-mère de Dieu_.
Le même écrivain observe que c'est le jargon inintelligible dont St.
Cyrille se sert pour exalter le sacrement de l'Eucharistie, qui a
produit par dégrés la doctrine monstrueuse de la transubstantiation.
Il rapporte la maxime abominable de saint Augustin que _les justes ou
les croyans ont droit à tout, et que les mécréant n'ont droit à rien_.
Ce principe paraît être le fondement sur lequel l'église romaine a
depuis élevé ses prétentions illimitées sur l'autorité temporelle. Les
paroles de ce saint sont si remarquables, tant à l'égard du droit des
fidèles, que relativement au pouvoir qu'il attribue aux princes sur les
biens de leurs sujets, que je ne puis me dispenser de les rapporter ici.
Ce grand saint écrivant aux donatistes, leur dit: _Et quamvis res quæque
terrena non rectè à quoquam possideri possit, nisi vel jure divino, quo
cuncta justorum sunt, vel jure humano, quod in potestate regnum est
terræ, ideoque res vestras falso appelletis, quas nec justi possidetis,
et secundùm leges regum terrenorum amittere jussi estis; frustraque
dicatis, nos eis congregandis laboravimus, cùm scriptum legatis labores
impiorum justi edent, etc._
Le chevalier Isaac Newton, dans le quatorzième chapitre de ses remarques
sur les prophéties de Daniel, a recueilli dans les ouvrages des pères un
grand nombre de dogmes erronés, de cérémonies superstitieuses, de faux
miracles débités par ces saints personnages. Il cite sur-tout pour
exemples les deux SS. Grégoire de Nysse et de Nasianze, S. Cyprien, S.
Jérôme, S. Basile, S. Chrysostôme, S. Athanase. «Les payens, dit Newton,
trouvaient du plaisir et de l'amusement dans les fêtes de leurs dieux,
et n'étaient nullement disposés à s'en priver; en conséquence Grégoire,
pour faciliter leur conversion, institua des fêtes annuelles en
l'honneur des saints et des martyrs; ainsi les fêtes des chrétiens
furent inventées pour remplacer celles des payens. A la fête de Noël,
l'on imagina de porter des guirlandes de lierre, de se réjouir et de
faire bonne chère, pour que cette fête tînt lieu de _saturnales_ et de
_bacchanales_... L'amusement que fournissaient ces solennités augmenta
le nombre des chrétiens et les fit décroître en vertus. S. Athanase, qui
mourut en 373, écrivit un discours sur les religions des 40 martyrs
d'Antioche; et lorsque les ossemens de S. Jean-Baptiste, qui faisaient
tant de miracles, furent transférés en Égypte, S. Athanase les cacha
dans le mur d'une église, afin, disait-il, qu'ils procurassent des
avantages aux générations futures.»
S. Chrysostôme, dans une de ses homélies, exhorte les fidèles au culte
des saints. «Peut-être, leur dit-il, vous sentez-vous exhaussés d'un
grand amour pour ces martyrs; dans ce cas, tombons à genoux devant leurs
reliques, embrassons leurs cercueils, car les tombeaux des martyrs ont
un très grand pouvoir.»
En un mot cet illustre auteur prouve clairement que la plupart des
dogmes et des cérémonies idolâtres enseignés et pratiqués par l'église
romaine, ont été inventés et recommandés par les pères de l'église. Il
remarque de plus que ces saints ont eu l'adresse de répandre la croyance
aux prétendus miracles opérés par les reliques des martyrs et des
saints[42]. Il fait en particulier mention de celui qui s'opéra dans
Antioche, lorsque l'oracle d'Apollon fut réduit au silence, aussitôt que
le corps de S. Babylas, martyr, fut enterré près du temple où l'on
consultait ce Dieu. L'empereur Julien le pressant de satisfaire à ses
questions, ne put en tirer autre chose sinon qu'il ne pouvait répondre à
cause des ossemens du martyr Babylas, qui était enterré dans le
voisinage.
[42] Quelques admirateurs des pères de l'église ont pris de l'humeur
contre le chevalier Newton, parce qu'il avait dévoilé leur
superstition, peut-être quelque chose de pire encore, que ces
partisans ont voulu défendre: ceux qui ont lu ces apologies et les
écrits des pères sans préjugé, sont en état de juger s'ils ont
grandement réussi; quoiqu'il en soit, un homme d'esprit disait à ce
sujet. «Qu'il n'avait point lu d'apologie pour les pères qui
n'augmentât son aversion pour eux.»
S. Chrysostôme, qui rapporte ce dernier miracle, dit que Julien donna
des ordres pour qu'on ôtât les os de S. Babylas afin qu'ils
n'empêchassent plus Apollon de rendre ses oracles; mais qu'aussitôt que
ces précieuses reliques furent entrées du faubourg de Daphné dans la
ville d'Antioche, le tonnerre détruisit et la statue du Dieu et son
temple. S. Chrysostôme emploie une homélie entière, et un très long
discours qui la suit à haranguer au sujet de Babylas, et des miracles
qui s'opéraient journellement par le moyen des reliques des martyrs,
pour l'édification de l'église et pour confondre les incrédules, et il
assure que ces miracles prouvaient la certitude de la résurrection. Ce
qui vient d'être rapporté est dû au docteur Middleton, qui me fournit
encore deux miracles rapportés par deux autres pères de l'église.
St. Grégoire de Nysse rapporte que St. Grégoire, surnommé le
_Taumaturge_ ou le faiseur de miracles, étant en voyage, fut forcé de se
réfugier dans un temple payen fameux par les oracles qui s'y rendaient,
et où les démons se montraient visiblement aux prêtres: mais le saint
ayant invoqué le nom de Jésus, les mit tous en fuite; ayant fait un
signe de la croix, il purifia l'air pollué par la fumée des sacrifices.
Le matin du jour suivant, quand le prêtre vint pour remplir ses
fonctions ordinaires, les diables se montrèrent à lui et lui apprirent
que la nuit précédente ils avaient été chassés par un étranger et qu'il
ne leur était point permis de revenir; il ne fut point en état de les
rappeler, ni par ses enchantemens, ni par ses sacrifices. En conséquence
le prêtre en fureur se mit à courir après Grégoire, et l'ayant atteint
sur la route il le menaça de le maltraiter. Mais Grégoire méprisant ses
menaces lui fit entendre qu'il avait un pouvoir supérieur à celui des
démons, et qu'il pouvait les faire aller où il voulait. Le prêtre étonné
de ce discours lui demanda pour preuve de ce qu'il disait qu'il les fît
rentrer dans le temple d'où il les avait bannis. Grégoire le voulut bien
et se contenta d'écrire un billet très court en ces mots: _Grégoire à
Satan, rentre_. Le prêtre, chargé de ce billet, le plaça sur l'autel, et
les diables reprirent possession de leur ancienne demeure.
St. Jérôme, qui passe pour le père de l'église le plus distingué pour
son savoir et son jugement profond, nous dit, dans la vie de St.
Antoine, premier ermite, qu'allant faire visite à un autre ermite nommé
Paul, il rencontra d'abord un _Centaure_ qui lui montra le chemin, et
ensuite un satyre à pieds de chèvre dont le front était armé de cornes,
qui lui fit amitié et qui se recommanda à ses prières, ainsi que tous
ses confrères les satyres du pays.
St. Augustin dit positivement avoir vu en Éthiopie un peuple composé
d'hommes sans têtes, ayant deux gros yeux sur la poitrine, et faits
d'ailleurs comme les autres. Voyez, _August. Sermones ad fratres suos in
Eremo. Serm. 33, page 293._
Ou ces saints personnages ont cru les faits merveilleux qu'ils
rapportent, ou ils ne les ont point crus: s'il les ont crus, il faut
qu'ils aient été étrangement ridicules; s'ils ne les ont point crus,
c'est au lecteur à décider du nom qu'on doit leur donner, et à juger
combien on doit compter sur leurs récits. Cependant il n'est point
difficile de deviner ce qu'on doit penser de la bonne foi de St. Jérôme,
qui reconnaissant qu'un fait calomnieux débité sur les juifs par les
chrétiens de Jérusalem était totalement improbable, ajoute néanmoins que
l'on ne doit pas condamner une erreur qui a pour principe la haine pour
les juifs et un zèle pieux pour la foi. _Non condemnemus errorem qui de
odio Judæorum et fidei pietate descendet._ Dans un autre endroit, ce
père fait entendre que dans les disputes de controverse dans lesquelles
on se propose plutôt de remporter la victoire que de trouver la vérité,
il était permis de se servir de toutes les fraudes qui pouvaient
contribuer à vaincre son adversaire. On peut dire que l'exemple de ce
grand saint est fidèlement suivi par la plupart des théologiens; ils
semblent avoir très soigneusement banni la bonne foi de leurs disputes,
dans lesquelles on ne trouve pour l'ordinaire que des subtilités, des
sophismes et des pièges que ces querelleurs se tendent réciproquement.
Il paraît encore qu'un grand nombre d'entre eux se sont proposé St.
Jérôme pour modèle dans les invectives, les injures, les calomnies dont
ils ont soin de se charger les uns les autres. En effet rien de plus
atroce, de plus scandaleux, de plus opposé à la charité chrétienne que
la façon dont ce père traite le pauvre Rufin qui avait le malheur de
n'être pas de son avis; il lui prodigue les noms de _serpent_, de
_vipère_, de _démon_, etc.; il le dévoue à Satan. Il faut convenir que
de semblables modèles ne sont pas propres à inspirer ni la politesse, ni
la modération, ni la charité aux jeunes théologiens qui puiseront des
principes dans les ouvrages de ces docteurs.
Au reste St. Jérôme se rend justice à lui-même; il ne rougit point
d'avouer et de vouloir justifier son caractère; il disait une chose et
s'en dédisait ensuite; il argumentait pour et contre suivant les
occasions et selon que la chose lui paraissait utile; il prétend
autoriser sa conduite par l'exemple de St. Paul et de Jésus-Christ
lui-même, qu'il représente comme se servant de toutes les armes qui se
présentaient à sa main, sans avoir aucun égard pour la sincérité et la
vérité, auxquelles il ne croit pas que l'on soit astreint dans la
dispute.
Le savant Mosheim, quoique partisan très zélé du christianisme, a raison
de craindre «que ceux qui iraient puiser des lumières dans les ouvrages
des plus grands et des plus saints docteurs du quatrième siècle, ne les
trouvassent tous sans exception disposés à tromper et à mentir, toutes
les fois qu'ils croyaient que l'intérêt de la religion l'exigeait.» Cet
auteur pouvait avoir assurément les mêmes craintes pour les docteurs des
autres siècles; il aurait pu dire avec notre gavant Middleton: «Si ces
pères plus récens déterminés par l'intérêt ou par un faux zèle ont pu
répandre des mensonges avérés, ou si avec tout leur savoir ils ont pu
être d'une crédulité assez honteuse pour croire eux-mêmes les contes
absurdes qu'ils attestent, nous aurons des raisons pour sou
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