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Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)

by George Sand · French · Gutenberg #41322 · 1,101,911 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)
    
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Title: Histoire de ma Vie, Livre 2 (Vol. 5 - 9)

Author: George Sand


        
Release date: November 8, 2012 [eBook #41322]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/41322

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE, LIVRE 2 (VOL. 5 - 9) ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




HISTOIRE DE MA VIE.




    HISTOIRE

    DE MA VIE

    PAR

    Mme GEORGE SAND.

    Charité envers les autres;
    Dignité envers soi-même;
    Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

    GEORGE SAND.




TOME CINQUIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE TROISIEME.

  Rose et Julie.--Diplomatie maternelle de ma grand'mère.--Je
    retrouve mon _chez nous_.--L'intérieur de mon
    grand-oncle.--_Voir, c'est avoir._--Les dîners fins de mon
    grand-oncle, ses tabatières.--Mme de la Marlière.--Mme de
    Pardaillan.--Mme de Béranger et sa perruque.--Mme de Ferrières
    et ses beaux bras.--Mme de Maleteste et son chien.--Les
    abbés.--Premiers symptômes d'un penchant à l'observation.--Les
    cinq générations de la rue de Grammont.--Le bal d'enfans.--La
    fausse grâce.--Les talons rouges littéraires de nos jours.


Quand ma fièvre se fut dissipée, et que je n'eus plus à garder le lit
que par précaution, j'entendis Mlle Julie et Rose qui causaient à
demi-voix de ma maladie et de la cause qui l'avait rendue si forte.

Il faut que je dise d'abord quelles étaient ces deux personnes à
l'empire desquelles j'ai été beaucoup trop livrée depuis, pour le
bonheur de mon enfance.

Rose avait été déjà au service de ma mère, du vivant de mon père, et
ma mère étant satisfaite de son attachement et de plusieurs bonnes
qualités qu'elle avait, l'ayant retrouvée à Paris, sans place, et
désirant mettre auprès de moi une femme propre et honnête, avait
persuadé à ma grand'mère de la prendre pour me soigner, me promener
et me distraire. Rose était une rousse forte, active et intrépide.
Elle était bâtie comme un garçon, montait à cheval jambe de çà, jambe
de là, galopant comme un démon, sautant les fossés, tombant
quelquefois, se fendant le crâne, et ne se rebutant de rien. En
voyage, elle était précieuse à ma grand'mère, parce qu'elle n'oubliait
rien, prévoyait tout, mettait le sabot à la roue, relevait le
postillon s'il se laissait choir, raccommodait les traits et eût
volontiers, en cas de besoin, pris les bottes fortes et mené la
voiture. C'était une nature puissante, comme l'on voit, une véritable
charretière de la Brie, où elle avait été élevée aux champs. Elle
était laborieuse, courageuse, adroite, propre comme une servante
hollandaise, franche, juste, pleine de cœur et de dévoûment. Mais
elle avait un défaut cruel dont je m'aperçus bien par la suite et qui
tenait à l'ardeur de son sang et à l'exubérance de sa vie. Elle était
violente et brutale. Comme elle m'aimait beaucoup, m'ayant bien
soignée dans ma première enfance, ma mère croyait m'avoir donné une
amie, et elle me chérissait en effet; mais elle avait des emportemens
et des tyrannies qui devaient m'opprimer plus tard et faire de ma
seconde enfance une sorte de martyre.

Pourtant, je lui ai tout pardonné, et chose bizarre, malgré
l'indépendance de mon caractère et les souffrances dont elle m'a
accablée, je ne l'ai jamais haïe. C'est qu'elle était sincère, c'est
que le fond était généreux, c'est surtout qu'elle aimait ma mère et
qu'elle l'a toujours aimée. C'était tout le contraire avec Mlle Julie:
celle-ci était douce, polie, n'élevait jamais la voix, montrait une
patience angélique en toutes choses; mais elle manquait de franchise,
et c'est là un caractère que je n'ai jamais pu supporter. C'était une
fille d'un esprit supérieur, je n'hésite pas à le dire. Sortie de sa
petite ville de La Châtre sans avoir rien appris, sachant à peine lire
et écrire, elle avait occupé ses longs loisirs de Nohant à lire toute
espèce de livres. D'abord ce furent des romans, dont toutes les femmes
de chambre ont la passion, ce qui fait que je pense souvent à elles
quand j'en écris. Ensuite ce furent des livres d'histoire, et enfin
des ouvrages de philosophie. Elle connaissait son Voltaire mieux que
ma grand'mère elle-même, et j'ai vu dans ses mains le _Contrat
social_, de Rousseau, qu'elle comprenait fort bien. Tous les mémoires
connus ont été avalés et retenus par cette tête froide, positive et
sérieuse. Elle était versée dans toutes les intrigues de la cour de
Louis XIV, de Louis XV, de la czarine Catherine, de Marie-Thérèse et
du grand Frédéric, comme un vieux diplomate, et si l'on était
embarrassé de rappeler quelque parenté de seigneurs de l'ancienne
France avec les grandes familles de l'Europe, on pouvait s'adresser à
elle: elle avait cela au bout de son doigt. J'ignore si, dans sa
vieillesse elle a conservé cette aptitude et cette mémoire, mais je
l'ai connue vraiment érudite en ce genre, solidement instruite à
plusieurs autres égards, bien qu'elle ne sût pas mettre un mot
d'orthographe.

J'aurai encore beaucoup à parler d'elle, car elle m'a fait beaucoup
souffrir, et ses rapports de police sur mon compte, auprès de ma
grand'mère, m'ont rendue beaucoup plus malheureuse que les
criailleries et les coups dont Rose, par bonne intention, travaillait
à m'abrutir; mais, je ne me plaindrai ni de l'une ni de l'autre avec
amertume. Elles ont travaillé à mon éducation physique et morale selon
leur pouvoir, et chacune d'après un système qu'elle croyait le
meilleur.

Je conviens que Julie me déplaisait particulièrement parce qu'elle
haïssait ma mère. En cela elle croyait témoigner son dévoûment à sa
maîtresse, et elle faisait à celle-ci plus de mal que de bien. En
résumé, il y avait chez nous le _parti de ma mère_, représenté par
Rose, Ursule et moi, le _parti de ma grand'mère_, représenté par
Deschartres et par Julie.

Il faut dire à l'éloge des deux suivantes de ma bonne maman, que cette
différence d'opinion ne les empêcha pas de vivre ensemble sur le pied
d'une grande amitié, et que Rose, sans jamais abandonner la défense de
sa première maîtresse, professa toujours un grand respect et un grand
dévoûment pour la seconde. Elles ont soigné ma grand'mère jusqu'à son
dernier jour avec un zèle parfait; elles lui ont fermé les yeux. Je
leur ai donc pardonné tous les ennuis et toutes les larmes qu'elles
m'ont coûté, l'une par sa sollicitude féroce pour ma personne, l'autre
par l'abus de son influence sur ma bonne maman.

Elles étaient donc dans ma chambre à chuchotter, et que de choses de
ma famille j'ai su par elles, que j'aurais bien mieux aimé ne pas
savoir si tôt!... Et ce jour-là, elles disaient: (_Julie._) «Voyez
comme cette petite est folle d'adorer sa mère! sa mère ne l'aime point
du tout. Elle n'est pas venue une seule fois la voir depuis qu'elle
est malade.--Sa mère! disait Rose, elle est venue tous les jours
savoir de ses nouvelles. Mais elle n'a pas voulu monter, parce qu'elle
est fâchée contre madame, à cause de Caroline.--C'est égal, reprenait
Julie, elle aurait pu venir voir sa fille sans entrer chez madame;
mais elle a dit à M. de Beaumont qu'elle avait peur d'attraper la
rougeole. Elle craint pour sa peau!--Vous vous trompez, Julie,
répartit Rose; ce n'est pas comme cela. C'est qu'elle a peur
d'apporter la rougeole à Caroline, et pourquoi faudrait-il que ses
deux filles fussent malades à la fois? C'est bien assez d'une.»

Cette explication me fit du bien et calma mon désir d'embrasser ma
mère. Elle vint le lendemain jusqu'à la porte de ma chambre et me
cria: Bonjour, à travers. «Va-t'en, ma petite mère, lui dis-je;
n'entre pas. Je ne veux pas envoyer ma rougeole à Caroline.--Voyez,
dit ma mère à je ne sais quelle personne qui était avec elle. Elle me
connaît bien, elle! Elle ne m'accuse pas. On aura beau faire et beau
dire, on ne l'empêchera pas de m'aimer...»

On voit, d'après ces petites scènes d'intérieur, qu'il y avait autour
de mes deux mères, des gens qui leur redisaient tout, et qui
envenimaient leurs dissentimens. Mon pauvre cœur d'enfant commençait
à être ballotté par leur rivalité. Objet d'une jalousie et d'une lutte
perpétuelles, il était impossible que je ne fusse pas la proie de
quelque prévention, comme j'étais la victime des douleurs que je
causais.

Dès que je fus en état de sortir, ma grand'mère m'enveloppa
soigneusement, me prit avec elle dans une voiture et me conduisit chez
ma mère où je n'avais pas encore été depuis mon retour à Paris. Je
crois qu'elle demeurait alors rue Duphot, si je ne me trompe.
L'appartement était petit, sombre et bas, pauvrement meublé, et le
pot-au-feu bouillait dans la cheminée du salon. Tout était fort
propre, mais ne sentait ni la richesse ni la prodigalité. On a tant
reproché à ma mère d'avoir mis du désordre dans la vie de mon père et
de lui avoir fait faire des dettes, que je suis bien aise de la
retrouver dans tous mes souvenirs, économe, presque avare pour
elle-même.

La première personne qui vint nous ouvrir fut Caroline; elle me parut
jolie comme un ange, malgré son petit nez retroussé. Elle était plus
grande que moi relativement à nos âges respectifs; elle avait la peau
moins brune, les traits plus délicats, et une expression de finesse un
peu froide et railleuse. Elle soutint avec aplomb la rencontre de ma
grand'mère, elle se sentait chez elle; elle m'embrassa avec transport,
me fit mille caresses, mille questions, avança tranquillement et
fièrement un fauteuil à ma bonne maman en lui disant: «Asseyez-vous,
_madame Dupin_, je vais faire appeler maman qui est _chez la
voisine_.» Puis, ayant averti la portière qui faisait leurs
commissions, car elles n'avaient pas de servante, elle revint
s'asseoir auprès du feu, me prit sur ses genoux, et se remit à me
questionner et à me caresser, sans s'occuper davantage de la grande
dame qui lui avait fait un si cruel affront.

Ma bonne maman avait certainement préparé quelque bonne et digne
parole à dire à cette enfant pour la rassurer et la consoler, car elle
s'était attendue à la trouver timide, effrayée ou boudeuse, et à
soutenir une scène de larmes ou de reproches. Mais, voyant qu'il n'y
avait rien de ce qu'elle avait prévu, elle éprouva, je crois, un peu
d'étonnement et de malaise, car je remarquai qu'elle prenait beaucoup
de tabac prise sur prise.

Ma mère arriva au bout d'un instant. Elle m'embrassa passionnément, et
salua ma grand'mère avec un regard sec et enflammé. Celle-ci vit bien
qu'il fallait aller au devant de l'orage.--Ma fille, dit-elle avec
beaucoup de calme et de dignité, sans doute quand vous avez envoyé
Caroline chez moi, vous aviez mal compris mes intentions à l'égard des
relations qui doivent exister entre elle et Aurore. Je n'ai jamais eu
la pensée de contrarier ma petite-fille dans ses affections. Je ne
m'opposerai jamais à ce qu'elle vienne vous voir et à ce qu'elle voie
Caroline chez vous. Faisons donc en sorte, ma fille, qu'il n'y ait
plus de malentendu à cet égard.»

Il était impossible de s'en tirer plus sagement et avec plus d'adresse
et de justice. Elle n'avait pas été toujours aussi équitable dans
cette affaire. Il est bien certain qu'elle n'avait pas voulu
consentir, dans le principe, à ce que je visse Caroline, même chez ma
mère, et que ma mère avait été forcée de s'engager à ne me point
amener chez elle dans nos promenades, engagement qu'elle avait
fidèlement observé. Il est bien certain aussi qu'en voyant dans mon
cœur plus de mémoire et d'attachement qu'elle ne pensait, ma bonne
maman avait renoncé à une résolution impossible et mauvaise. Mais,
cette concession faite, elle conservait son droit de ne pas admettre
chez elle une personne dont la présence lui était désagréable. Son
explication adroite et nette coupait court à toute récrimination: ma
mère le sentit et son courroux tomba. «A la bonne heure, maman,»
dit-elle, et elles parlèrent à dessein, d'autre chose. Ma mère était
entrée avec une tempête dans l'âme, et, comme de coutume, elle était
étonnée, devant la fermeté souple et polie de sa belle-mère, d'avoir à
plier ses voiles et à rentrer au port.

Au bout de quelques instans, ma grand'mère se leva pour continuer ses
visites, priant ma mère de me garder jusqu'à ce qu'elle vînt me
reprendre: c'était une concession et une délicatesse de plus, pour
bien montrer qu'elle ne prétendait pas gêner et surveiller nos
épanchemens. Pierret arriva à temps pour lui offrir son bras jusqu'à
la voiture. Ma grand'mère avait de la déférence pour lui, à cause du
grand dévoûment qu'il avait témoigné à mon père. Elle lui faisait très
bon accueil, et Pierret n'était pas de ceux qui excitaient ma mère
contre elle. Bien au contraire, il n'était occupé qu'à la calmer et à
l'engager à vivre dans de bons rapports avec sa belle-mère. Mais il
rendait à celle-ci de très rares visites. C'était pour lui trop de
contrainte que de rester une demi-heure sans allumer son cigare, sans
faire de grimaces et sans proférer à chaque phrase son jurement
favori: _sac à papier!_

Quelle joie ce fut pour moi que de nous retrouver dans ce qui me
semblait ma seule, ma véritable famille! Que ma mère me semblait
bonne, ma sœur aimable, mon ami Pierret drôle et complaisant! Et ce
petit appartement si pauvre et si laid en comparaison des salons
_ouatés_ de ma grand'mère (c'est ainsi que je les appelais par
dérision), devint pour moi en un instant la terre promise de mes
rêves. Je l'explorais dans tous les coins, je regardais avec amour les
moindres objets, la petite pendule en albâtre, les vases de fleurs en
papier, jaunies sous leur cylindre de verre, les pelottes que Caroline
avait brodées en chenille, à sa pension, et jusqu'à la chaufferette de
ma mère, ce meuble prolétaire banni des habitudes élégantes, ancien
trépied de mes premières improvisations dans la rue Grange-Batelière.
Comme j'aimais tout cela! Je ne me lassais pas de dire: «Je suis ici
_chez nous_. Là-bas, je suis chez ma bonne maman.--_Sac à papier!_
disait Pierret, qu'elle n'aille pas dire _chez nous_ devant Mme Dupin:
elle nous reprocherait de lui apprendre à parler comme _aux
z-halles_.» Et Pierret de rire aux éclats, car il riait volontiers de
tout, et ma mère de se moquer de lui, et moi de crier: Comme on
s'amuse _chez nous_!

Caroline me faisait _des pigeons_ avec ses doigts; ou, avec un bout de
fil que nous passions et croisions dans les doigts l'une de l'autre,
elle m'apprenait toutes ces figures et ces combinaisons de lignes que
les enfans appellent le lit, le bateau, les ciseaux, la scie, etc. Les
belles poupées et les beaux livres d'images de ma bonne maman ne me
paraissaient plus rien auprès de ces jeux qui me rappelaient mon
enfance; car, encore enfant, j'avais déjà une enfance, un passé
derrière moi, des souvenirs, des regrets, une existence accomplie et
qui ne devait pas m'être rendue.

La faim me prit. Il n'y avait _chez nous_ ni gâteaux ni confitures,
mais le classique pot-au-feu pour toute nourriture: mon goûter passa
en un instant de la cheminée sur la table. Avec quel plaisir je
retrouvai mon assiette de terre de pipe! Jamais je ne mangeai de
meilleur cœur. J'étais comme un voyageur qui rentre chez lui après de
longues tribulations, et qui jouit de tout dans son petit ménage.

Ma grand'mère revint me chercher; mon cœur se serra, mais je compris
que je ne devais pas abuser de sa générosité. Je la suivis en riant
avec des yeux pleins de larmes.

Ma mère ne voulut pas abuser non plus de la concession faite, et ne me
mena chez elle que les dimanches. C'étaient les jours de congé de
Caroline, qui était encore en pension, ou qui, peut-être, commençait à
apprendre le métier de graveuse de musique, qu'elle a continué depuis
et exercé jusqu'à son mariage avec beaucoup de labeur et quelque petit
profit. Ces heureux dimanches, si impatiemment attendus, passaient
comme des rêves. A cinq heures, Caroline allait dîner chez ma tante
Maréchal; maman et moi, nous allions retrouver ma grand'mère chez mon
grand-oncle de Beaumont. C'était un vieil usage de famille fort doux
que ce dîner hebdomadaire qui réunissait invariablement les mêmes
convives. Il s'est presque perdu dans la vie agitée et désordonnée que
l'on mène aujourd'hui. C'était la manière la plus agréable et plus
commode de se voir pour les gens de loisir et d'habitudes régulières.
Mon grand-oncle avait pour cuisinière un cordon bleu qui, n'ayant
jamais affaire qu'à des palais d'une expérience et d'un discernement
consommés, mettait un amour-propre immense à les contenter. Mme
Bourdieu, la gouvernante de mon oncle, et mon oncle lui-même,
exerçaient une surveillance éclairée sur ces importans travaux. A cinq
heures précises, nous arrivions, ma mère et moi, et nous trouvions
déjà autour du feu ma grand'mère dans un vaste fauteuil placé
vis-à-vis du vaste fauteuil de mon grand-oncle, et Mme de la Marlière
entre eux, les pieds allongés sur les chenets, la jupe un peu relevée,
et montrant deux maigres jambes chaussées de souliers très pointus.
Mme de la Marlière était une ancienne amie intime de la feue comtesse
de Provence, la femme de celui qui fut depuis Louis XVIII. Son mari,
le général de la Marlière, était mort sur l'échafaud. Il est souvent
question de cette dame dans les lettres de mon père, si l'on s'en
souvient. C'était une personne fort bonne, fort gaie, expansive,
babillarde, obligeante, dévouée, bruyante, railleuse, un peu cynique
dans ses propos. Elle n'était point du tout pieuse alors, et se
gaussait des curés, voire même d'autre chose, avec une liberté
extrême. A la Restauration, elle devint dévote, et elle a vécu jusqu'à
l'âge de 98 ans, je crois, en odeur de sainteté: c'était, en somme,
une excellente femme, sans préjugés au temps où je l'ai connue, et je
ne pense pas qu'elle soit jamais devenue bigote et intolérante. Elle
n'en avait guère le droit après avoir tenu si peu de compte des choses
saintes pendant les trois quarts de sa vie. Elle était fort bonne pour
moi, et comme c'était la seule des amies de ma grand'mère, qui n'eût
aucune prévention contre ma mère, je lui témoignais plus de confiance
et d'amitié qu'aux autres. Pourtant j'avoue qu'elle ne m'était pas
naturellement sympathique. Sa voix claire, son accent méridional, ses
étranges toilettes, son menton aigu dont elle me meurtrissait les
joues en m'embrassant, et surtout la crudité de ses expressions
burlesques, m'empêchaient de la prendre au sérieux et de trouver du
plaisir à ses gâteries.

Mme Bourdieu allait et venait légèrement de la cuisine au salon; elle
n'avait guère alors qu'une quarantaine d'années: c'était une brune
forte, replète et d'un type très accusé. Elle était de Dax, et avait
un accent gascon encore plus sonore que celui de Mme de la Marlière.
Elle appelait mon grand-oncle _papa_, et ma mère aussi avait cette
habitude. Mme de la Marlière, qui aimait à faire l'enfant, disait
_papa_ aussi, ce qui faisait paraître mon grand-oncle plus jeune
qu'elle.

L'appartement qu'il a occupé tout le temps de ma vie où je l'ai connu,
c'est-à-dire pendant une vingtaine d'années, était situé rue
Guénégaud, au fond d'une cour triste et vaste, dans une maison du
temps de Louis XIV, d'un caractère très homogène dans toutes ses
parties. Les fenêtres étaient hautes et longues: mais il y avait tant
de rideaux, de tentures, de paravens, de draperies et de tapis pour
défendre à l'air extérieur de s'introduire par la moindre fissure, que
toutes les pièces étaient sombres et sourdes comme des caves. L'art de
se préserver du froid en France, et surtout à Paris, commençait à se
perdre sous l'Empire, et il s'est tout à fait perdu maintenant pour
les gens d'une fortune médiocre, malgré les nombreuses inventions de
chauffage économique dont le progrès nous a enrichis. La mode, la
nécessité et la spéculation, qui, de concert, nous ont amené à bâtir
des maisons percées de plus de fenêtres qu'il ne reste de parties
pleines dans l'édifice, le manque d'épaisseur des murailles, et la
hâte avec laquelle ces constructions laides et fragiles se sont
élevées, font que plus un appartement est petit, plus il est froid et
coûteux à réchauffer. Celui de mon grand-oncle était une serre-chaude,
créée par ses soins assidus dans une maison épaisse et massive, comme
devraient l'être toutes les habitations d'un climat aussi ingrat et
aussi variable que le nôtre. Il est vrai qu'autrefois on s'installait
là pour toute sa vie, et en y bâtissant son nid, on y creusait sa
tombe.

Les vieilles gens que j'ai connues à cette époque et qui avaient une
existence retirée ne vivaient que dans leur chambre à coucher. Elles
avaient un salon vaste et beau, où elles recevaient une ou deux fois
l'an, et où elles n'entraient jamais d'ailleurs. Mon grand-oncle et ma
grand'mère, ne recevant jamais, eussent pu se passer de ce luxe
inutile qui doublait le prix de leur loyer. Mais ils eussent cru
n'être pas logés s'il en eût été autrement.

Le mobilier de ma grand'mère était du temps de Louis XVI, et elle
n'avait pas de scrupule d'y introduire de temps en temps un objet plus
moderne, lorsqu'il lui semblait commode ou joli. Mais mon grand-oncle
était trop artiste pour se permettre le moindre disparate. Tout chez
lui était du même style Louis XIV: les moulures des portes ou les
ornemens du plafond. Je ne sais s'il avait hérité de ce riche
ameublement ou s'il l'avait collectionné lui-même; mais ce serait
aujourd'hui une trouvaille pour un amateur que ce mobilier complet
dans son ancienneté, depuis la pincette et le soufflet jusqu'au lit et
aux cadres des tableaux. Il avait des peintures superbes dans son
salon et des meubles de Boule d'une grandeur et d'une richesse
respectables. Comme tout cela n'était point redevenu de mode et qu'on
préférait à ces belles choses, véritables objets d'art, les chaises
curules de l'empire et les détestables imitations d'Herculanum en
acajou plaqué ou en bois peint couleur bronze, le mobilier de mon
grand-oncle n'avait guère de prix que pour lui-même. J'étais loin de
pouvoir apprécier le bon goût et la valeur artistique d'une semblable
collection, et même j'entendais dire à ma mère que tout cela était
trop vieux pour être beau. Pourtant les belles choses portent avec
elles une impression que subissent souvent ceux même qui ne les
comprennent pas. Quand j'entrais chez mon oncle, il me semblait entrer
dans un sanctuaire mystérieux, et comme le salon était, en effet, un
sanctuaire fermé, je priais tout bas Mme Bourdieu de m'y laisser
pénétrer. Alors, pendant que mes grands parens jouaient aux cartes
après dîner, elle me donnait un petit bougeoir, et, me conduisant
comme en cachette dans ce grand salon, elle m'y laissait quelques
instans, me recommandant bien de ne pas monter sur les meubles et de
ne pas répandre de bougie. Je n'avais garde d'y manquer; je posais ma
lumière sur une table, et je me promenais gravement dans cette vaste
pièce à peine éclairée jusqu'au plafond par mon faible luminaire. Je
ne voyais donc que très confusément les grands portraits de
Largillière, les beaux intérieurs flamands et les tableaux des maîtres
italiens qui couvraient les murs; je me plaisais au scintillement des
dorures, aux grands plis des rideaux, au silence et à la solitude de
cette pièce respectable, que l'on semblait ne pas oser habiter, et
dont je prenais possession à moi toute seule.

Cette possession fictive me suffisait, car, dès mes plus jeunes
années, la possession réelle des choses n'a jamais été un plaisir pour
moi. Jamais rien ne m'a fait envie, en fait de palais, de voitures, de
bijoux et même d'objets d'art; et pourtant j'aimais à parcourir un
beau palais, à voir passer un équipage élégant et rapide, à toucher et
à retourner des bijoux bien travaillés, à contempler les produits
d'art ou d'industrie où l'intelligence de l'homme s'est révélée sous
une forme quelconque. Mais je n'ai jamais éprouvé le besoin de me
dire: Ceci est à moi; et je ne comprends même pas qu'on ait ce
besoin-là. On a tort de me donner un objet rare ou précieux, parce
qu'il m'est impossible de ne pas le donner bientôt à un ami qui
l'admire et chez qui je vois le désir de la possession. Je ne tiens
qu'aux choses qui me viennent des êtres que j'ai aimés et qui ne sont
plus. Alors j'en suis avare, quelque peu de valeur qu'elles aient, et
j'avoue que le créancier qui me forcerait à vendre les vieux meubles
de ma chambre, me ferait beaucoup de peine, parce qu'ils me viennent
presque tous de ma grand'mère, et qu'ils me la rappellent à tous les
instans de ma vie. Pour tout ce qui est aux autres, je n'en suis
jamais tentée et je me sens de la race de ces bohémiens dont Béranger
a dit:

    _Voir, c'est avoir._

Je ne haïs pas le luxe, tout au contraire, je l'aime; mais je n'en ai
que faire pour moi. J'aime les bijoux surtout de passion. Je ne trouve
pas de création plus jolie que ces combinaisons de métaux et de
pierres précieuses, qui peuvent réaliser les formes les plus riantes
et les plus heureuses dans de si délicates proportions. J'aime à
examiner les parures, les étoffes, les couleurs: le goût me charme. Je
voudrais être bijoutier ou costumier, pour inventer toujours, et pour
donner, par ce miracle du goût, une sorte de vie à ces riches
matières. Mais tout cela n'est d'aucun usage agréable pour moi. Une
belle robe est gênante, les bijoux égratignent: et, en toutes choses,
la mollesse des habitudes nous vieillit et nous tue. Enfin, je ne suis
pas née pour être riche, et si les malaises de la vieillesse ne
commençaient à se faire sentir, je vivrais très réellement dans une
chaumière du Berry, pourvu qu'elle fût propre[1], avec autant de
contentement que dans une villa italienne.

  [1] Et elles le sont presque toutes, j'aime à le dire.

Ce n'est point vertu, ni prétention à l'austérité républicaine.
Est-ce qu'une chaumière n'est pas souvent, pour l'artiste, plus
belle, plus riche de couleur, de grâce, d'arrangement et de caractère,
qu'un vilain palais moderne construit et décoré dans le goût
_constitutionnel_, le plus pitoyable style qui existe dans l'histoire
des arts? Aussi n'ai-je jamais compris que les artistes de mon temps
eussent tant de vénalité, de besoins de luxe et d'ambitions de
fortune. Si quelqu'un au monde peut se passer de luxe et se créer à
lui-même une vie selon ses rêves, avec peu, avec presque rien, c'est
l'artiste, puisqu'il porte en lui le don de poétiser les moindres
choses et de se construire une cabane selon les règles du goût ou les
instincts de la poésie. Le luxe me paraît la ressource des gens bêtes.

Ce n'était pourtant point le cas pour mon grand-oncle; son goût était
luxueux de sa nature, et j'approuve beaucoup qu'on se meuble avec de
belles choses quand on peut se les procurer, par d'heureuses
rencontres, à meilleur marché que de laides. C'est probablement ce qui
lui était arrivé, car il avait une mince fortune et il était fort
généreux, ce qui équivaut à dire qu'il était pauvre et n'avait pas de
folies et de caprices à se permettre.

Il était gourmand, quoiqu'il mangeât fort peu: mais il avait une
gourmandise sobre et de bon goût comme tout le reste, point fastueuse,
sans ostentation, et qui se piquait même d'être positive. Il était
plaisant de l'entendre analyser ses théories culinaires, car il le
faisait tantôt avec une gravité et une logique qui eussent pu
s'appliquer à toutes les données de la politique et de la philosophie,
tantôt avec une verve comique et indignée. «Rien n'est si bête,
disait-il avec ses paroles enjouées dont l'accent distingué corrigeait
la crudité, que de se ruiner pour sa gueule. Il n'en coûte pas plus
d'avoir une omelette délicieuse que de se faire servir, sous prétexte
d'omelette, un vieux torchon brûlé. Le tout, c'est de savoir soi-même
ce que c'est qu'une omelette; et quand une ménagère l'a bien compris,
je la préfère dans ma cuisine, à un savant prétentieux qui se fait
appeler monsieur par ses marmitons, et qui baptise une charogne des
noms les plus pompeux.»

Tout le temps du dîner, la conversation était sur ce ton et roulait
sur la mangeaille. J'en ai donné cet échantillon pour qu'on se figure
bien cette nature de chanoine qui n'a plus guère de type dans le temps
présent. Ma grand'mère, qui était d'une friandise extrême, bien que
très petite mangeuse, avait aussi des théories scientifiques sur la
manière de faire une crême à la vanille et une omelette soufflée. Mme
Bourdieu se faisait quereller par mon oncle, parce qu'elle avait
laissé mettre dans la sauce quelques parcelles de muscade de plus ou
de moins; ma mère riait de leurs disputes. Il n'y avait que la mère la
Marlière qui oubliât de babiller au dîner, parce qu'elle mangeait
comme un ogre. Quant à moi, ces longs dîners servis, discutés,
analysés et savourés avec tant de solennité m'ennuyaient mortellement.
J'ai toujours mangé vite, et en pensant à autre chose. Une longue
séance à table m'a toujours rendue malade, et j'obtenais la permission
de me lever de temps en temps, pour aller jouer avec un vieux caniche
qui s'appelait _Babet_, et qui passait sa vie à faire des petits et à
les allaiter dans un coin de la salle à manger.

La soirée me paraissait bien longue aussi. Il fallait que ma mère prît
des cartes et fît la partie des grands-parens, ce qui ne l'amusait pas
non plus, mon oncle étant beau joueur et ne se fâchant pas comme
Deschartres, et la mère la Marlière gagnant toujours parce qu'elle
trichait. Elle convenait elle-même que le jeu sans tricherie
l'ennuyait. C'est pourquoi elle ne voulait pas jouer d'argent[2].

  [2] J'ai fait depuis une remarque qui m'a paru triste. C'est que
  la plupart des femmes trichent au jeu et sont malhonnêtes en
  affaires d'intérêt. Je l'ai constaté chez des femmes riches,
  pieuses et considérées. Il faut le dire, puisque cela est, et que
  signaler un mal c'est le combattre. Cet instinct de duplicité
  qu'on peut observer, même chez les jeunes filles qui jouent sans
  que la partie soit intéressé, tient-il à un besoin inné de
  tromper, ou à l'âpreté d'une volonté nerveuse qui veut se
  soustraire à la loi du hasard? Cela ne vient-il pas plutôt de ce
  que leur éducation morale est incomplète. Il y a deux sortes
  d'honneur dans le monde; celui des hommes porte sur la bravoure
  et sur la loyauté dans les transactions pécuniaires. Celui des
  femmes n'est attaché qu'à la pudeur et à la fidélité conjugale.
  Si l'on se permettait de dire ici aux hommes qu'un peu de
  chasteté et de fidélité ne leur nuiraient pas, ils lèveraient
  certainement les épaules: mais nieront-ils qu'une honnête femme,
  qui serait en même temps un honnête homme, aurait doublement
  droit à leur respect et à leur confiance?

Pendant ce temps, la bonne Bourdieu tâchait de me distraire. Elle me
faisait faire des châteaux de cartes ou des édifices de dominos. Mon
oncle qui était taquin, se retournait pour souffler dessus ou pour
donner un coup de coude à notre petite table. Et puis, il disait à Mme
Bourdieu qui s'appelait Victoire, comme ma mère: «Victoire, vous
abrutissez cette enfant. Montrez-lui quelque chose d'intéressant.
Tenez, faites-lui voir mes tabatières!» Alors on ouvrait un coffret et
l'on me faisait passer en revue une douzaine de tabatières fort
belles, ornées de charmantes miniatures. C'étaient les portraits
d'autant de belles dames en costume de nymphes, de déesses ou de
bergères. Je comprends maintenant pourquoi mon oncle avait tant de
belles dames sur ses tabatières. Quant à lui, il n'y tenait plus, et
cela ne lui paraissait plus avoir d'autre utilité que d'amuser les
regards d'un petit enfant. Donnez donc des portraits aux abbés!
heureusement ce n'est plus la mode.

Ma bonne maman me menait aussi quelquefois chez Mme de la Marlière;
mais celle-ci, n'ayant qu'une très mince existence, ne donnait pas de
dîners. Elle occupait, rue Villedot, no 6, un petit appartement au
troisième, qu'elle n'a pas quitté, je crois, depuis le Directoire
jusqu'à sa mort, arrivée en 1841 ou 42. Son intérieur, moins beau que
celui de mon grand-oncle, était curieux aussi pour son homogénéité, et
je ne crois pas que depuis le temps de Louis XVI, dont il était un
petit spécimen complet, il eût subi le moindre changement.

Mme de la Marlière était alors très liée avec Mme Junot, duchesse
d'Abrantès, qui a laissé des Mémoires intéressans, et qui est morte
très malheureuse, après une vie mêlée de plaisirs et de désastres.
Elle a consacré, s'il m'en souvient bien, une page à Mme de la
Marlière, qu'elle a beaucoup poétisée. Mais il faut permettre à
l'amitié ces sortes d'inexactitudes. En somme, la vieille amie de la
comtesse de Provence, de Mme Junot et de ma grand'mère avait plus de
qualités que de défauts, et c'était de quoi lui faire pardonner
quelques travers et quelques ridicules. Les autres amies de ma
grand'mère étaient d'abord Mme de Pardaillan, celle qu'elle préférait
avec raison à toutes les autres: petite bonne vieille qui avait été
fort jolie et qui était encore proprette, mignonne et fraîche sous ses
rides. Elle n'avait pas d'esprit et pas plus d'instruction que les
autres dames de son temps, car de toutes celles que je mentionne, ma
grand'mère était la seule qui sût parfaitement sa langue et dont
l'orthographe fût correcte. Mme de la Marlière, quoique drôle et
piquante dans son style, écrivait comme nos cuisinières n'écrivent
plus; mais Mme de Pardaillan, n'ayant jamais eu aucune espèce de
prétention, et ne visant point à l'esprit, n'était jamais ennuyeuse.
Elle jugeait tout avec un grand bon sens, et prenait son opinion et
ses principes dans son cœur, sans s'inquiéter du monde. Je ne crois
pas qu'elle ait, non seulement dit un mot méchant dans sa vie, mais
encore qu'elle ait eu une seule pensée hostile ou amère. C'était une
nature angélique, calme, et pourtant sensible et aimante, une âme
fidèle, maternelle à tous, pieuse sans fanatisme, tolérante non par
indifférence, mais par tendresse et modestie. Enfin, je ne sais si
elle avait des défauts, mais elle est une des deux ou trois personnes
que j'ai rencontrées, dans ma vie, chez lesquelles il m'a été
impossible d'en pressentir aucun.

S'il n'y avait pas de brillant à la surface de son esprit, je crois
qu'il y avait du moins une certaine profondeur dans ses pensées. Elle
avait l'habitude de m'appeler _pauvre petite_. Et un jour que je me
trouvais seule avec elle, je m'enhardis à lui demander pourquoi elle
m'appelait ainsi. Elle m'attira près d'elle et me dit d'une voix émue,
en m'embrassant: «Soyez toujours bonne, ma pauvre enfant, car ce sera
votre seul bonheur en ce monde.» Cette espèce de prophétie me fit
quelque impression.--«Je serai donc malheureuse? lui dis-je.--Oui, me
répondit-elle. Tout le monde est condamné au chagrin; mais vous en
aurez plus qu'une autre, et souvenez-vous de ce que je vous dis; soyez
bonne, parce que vous aurez beaucoup à pardonner.--Et pourquoi
faudra-t-il que je pardonne? lui demandai-je encore.--Parce que vous
éprouverez à pardonner le seul bonheur que vous devez avoir.»

Avait-elle dans l'âme quelque secret chagrin qui la faisait parler
ainsi d'une manière générale? Je ne le pense pas; elle devait être
heureuse, car elle était adorée de sa famille. Je croirais pourtant
assez qu'elle avait été brisée dans sa jeunesse par quelque peine de
cœur, qu'elle n'avait jamais révélée à personne, ou bien
comprenait-elle, avec son bon et noble cœur, combien j'aimais ma mère
et combien j'aurais à souffrir dans cette affection?

Mme de Béranger et Mme de Ferrières étaient toutes deux si infatuées
de leur noblesse que je ne saurais laquelle nommer la première pour
l'orgueil et les grands airs. C'étaient bien les meilleurs types de
_vieilles comtesses_ dont ma mère pût se divertir. Elles avaient été
fort belles toutes les deux, et fort vertueuses, disaient-elles, ce
qui ajoutait à leur morgue et à leur raideur. Mme de Ferrières avait
encore de _beaux_ RESTES, et n'était point fâchée de les montrer. Elle
avait toujours les bras nus dans son manchon, dès le matin, quelque
temps qu'il fît. C'étaient des bras fort blancs et très gras, que je
regardais avec étonnement, car je ne comprenais rien à cette
coquetterie surannée. Mais ces beaux bras de soixante ans étaient si
flasques qu'ils devenaient tout plats quand ils se posaient sur une
table, et cela me causait une sorte de dégoût. Je n'ai jamais compris
ces besoins de nudité chez les vieilles femmes, surtout chez celles
dont la vie a été sage. Mais c'était peut-être chez Mme de Ferrières
une habitude de costume ancien quelle ne voulait point abjurer.

Mme de Béranger, non plus que la précédente, n'était la favorite
d'aucune princesse de l'ancien ou du nouveau régime[3]. Elle
s'estimait trop haut placée pour cela, car elle eût dit volontiers:
C'est à moi d'avoir une cour, et non de faire partie de celle des
autres. Je ne sais plus de qui elle était fille, mais son mari
prétendait descendre de Béranger, roi d'Italie, du temps des Goths; à
cause de cela, sa femme et lui se croyaient des êtres supérieurs dans
la création.

    «Et comme du fumier regardaient tout le monde.»

  [3] Mme de Pardaillan était l'amie de la duchesse douairière
  d'Orléans.

Ils avaient été fort riches, et l'étaient encore assez, quoiqu'ils se
prétendissent ruinés par l'infâme révolution. Mme de Béranger ne
montrait pas ses bras, mais elle avait encore pour sa taille une
prétention extraordinaire. Elle portait des corsets si serrés qu'il
fallait deux femmes de chambre pour la sangler en lui mettant leurs
genoux dans la cambrure du dos. Si elle avait été belle comme on le
disait, il n'y paraissait guère, surtout avec la coiffure qu'elle
portait, et qui consistait en une petite perruque blonde frisée à
_l'enfant_ ou à la _Titus_ sur toute la tête. Rien n'était si laid et
si ridicule que de voir une vieille femme avec ce simulacre de tête
nue et de cheveux courts, blondins et frisotés; d'autant plus pour Mme
de Béranger qu'elle était fort brune, et qu'elle avait de grands
traits. Le soir, le sang lui montait à la tête et elle ne pouvait
supporter la chaleur de sa perruque; elle l'ôtait pour jouer aux
cartes avec ma grand'mère, et elle restait en serre-tête noir, ce qui
lui donnait l'air d'un vieux curé; mais si l'on annonçait quelque
visite, elle se hâtait de chercher sa perruque qui souvent était par
terre, ou dans sa poche, ou sur son fauteuil, elle assise dessus. On
juge quels plis étranges avaient pris toutes ces mèches de petits
cheveux frisés, et comme, dans sa précipitation, il lui arrivait
souvent de la mettre à l'envers, ou sens-devant-derrière, elle offrait
une suite de caricatures à travers lesquelles il m'était bien
difficile de retrouver la beauté d'autrefois.

Mme de Troussebois, Mme de Jasseau et les autres dont je ne me
rappelle pas les noms, avaient, celle-ci un menton qui rejoignait son
nez, celle-là une face de momie. La plus jeune de la collection était
une chanoinesse blonde qui avait une assez belle tête sur un corps
nain et difforme. Quoiqu'elle fût demoiselle, elle avait le privilége
de s'appeler madame, et de porter un ruban d'ordre sur sa bosse, parce
qu'elle avait seize quartiers de noblesse. Il y avait aussi une
baronne d'Hasfeld ou d'Hazefeld, qui avait la tournure et les manières
d'un vieux corporal schlag: enfin, une Mme _Dubois_, la seule qui
n'eût point _un nom_, et qui, précisément, n'avait aucun ridicule. Je
ne sais plus quelle autre avait une grosse lèvre violette toujours
gonflée, fendue et gercée, dont les baisers m'étaient odieux. Il y
avait aussi une Mme de Maleteste, encore assez jeune, qui avait épousé
un vieux mari pauvre et grognon, uniquement pour porter le nom des
Malatesta d'Italie, nom qui n'est pas bien beau, puisqu'il signifie
tout bonnement _mauvaise tête_ ou plutôt _tête méchante_. Par une
singulière coïncidence, cette dame passait sa vie à avoir la migraine,
et comme on prononçait son nom _Maltête_, je croyais de bonne foi que
c'était un sobriquet qu'on lui avait donné à cause de sa maladie et de
ses plaintes continuelles. De sorte qu'un jour je lui demandai
naïvement comment elle s'appelait pour de bon. Elle s'étonna et me
répondit que je le savais bien.--Mais non, lui dis-je, mal de tête,
mal à la tête, mal-tête, n'est pas un nom.--Pardon, mademoiselle, me
répondit-elle fièrement, c'est un fort beau et fort grand nom.--Ma
foi, je ne trouve pas, lui répondis-je. Vous devriez vous fâcher quand
on vous appelle comme ça.--Je vous en souhaite un pareil!
ajouta-t-elle avec emphase.--Merci, repris-je obstinément: j'aime
mieux le mien. Les autres dames qui ne l'aimaient pas, peut-être parce
qu'elle était la plus jeune, se cachaient pour rire dans leurs grands
éventails. Ma grand'mère m'imposa silence, et Mme de Maleteste se
retira peu de momens après, fort blessée d'une impertinence dont je ne
sentais pas la portée.

Les hommes étaient l'abbé de Pernon, un doux et excellent homme,
sécularisé dans toute sa personne, toujours vêtu d'un habit
gris-clair, et la figure couverte de gros pois-chiches; l'abbé
d'Andrezel, dont j'ai déjà parlé, et qui portait des _spincers_ sur
ses habits; le chevalier de Vinci qui avait un tic nerveux, grâce
auquel sa perruque, fortement secouée et attirée par une continuelle
contraction des sourcils et des muscles frontaux, quittait sa nuque
et, en cinq minutes, arrivait à tomber sur son nez. Il la rattrapait
juste au moment où elle abandonnait sa tête et se précipitait dans son
assiette. Il la rejetait alors très en arrière sur son crâne afin
qu'elle eût plus de chemin à parcourir avant d'arriver à une nouvelle
chute. Il y avait encore deux ou trois vieillards dont les noms
m'échappent et me reviendront peut-être en temps et lieu.

Mais qu'on se figure l'existence d'un enfant qui n'a point sucé les
préjugés de la naissance avec le lait de sa mère, au milieu de ces
tristes personnages d'un enjouement glacial ou d'une gravité lugubre!
J'étais déjà très artiste sans le savoir, artiste dans ma spécialité,
qui est l'observation des personnes et des choses, bien longtemps
avant de savoir que ma vocation serait de peindre bien ou mal des
caractères et de décrire des intérieurs. Je subissais avec tristesse
et lassitude les instincts de cette destinée. Je commençais à ne
pouvoir plus m'abstraire dans mes rêveries, et malgré moi, le monde
extérieur, la réalité, venait me presser de tout son poids et
m'arracher aux chimères dont je m'étais nourrie dans la liberté de ma
première existence. Malgré moi, je regardais et j'étudiais ces visages
ravagés par la vieillesse, que ma grand'mère trouvait encore beaux par
habitude et qui me paraissaient d'autant plus affreux que je les
entendais vanter dans le passé. J'analysais les expressions de
physionomie, les attitudes, les manières, le vide des paroles
oiseuses, la lenteur des mouvemens, les infirmités, les perruques, les
verrues, l'embonpoint désordonné, la maigreur cadavéreuse: toutes ces
laideurs, toutes ces tristesses de la vieillesse, qui choquent quand
elles ne sont pas supportées avec bonhomie et simplicité. J'aimais la
beauté, et, sous ce rapport, la figure sereine, fraîche et
indestructiblement belle de ma grand'mère ne blessait jamais mes
regards: mais, en revanche, la plupart des autres me contristaient, et
leurs discours me jetaient dans un ennui profond. J'aurais voulu ne
point voir, ne pas entendre; ma nature scrutatrice me forçait à
regarder, à écouter, à ne rien perdre, à ne rien oublier, et cette
faculté naissante redoublait mon ennui en s'exerçant sur des objets
aussi peu attrayans.

Dans la journée, quand je courais avec ma mère, je m'égayais avec
elle, de ce qui m'avait ennuyé la veille. Je lui faisais, à ma
manière, la peinture des petites scènes burlesques dont j'avais été le
silencieux et mélancolique spectateur, et elle riait aux éclats,
enchantée de me voir partager son dédain et son aversion pour les
vieilles comtesses.

Et pourtant, il y avait certainement, parmi ces vieilles dames, des
personnes d'un mérite réel puisque ma bonne maman leur était attachée.
Mais, excepté Mme de Pardaillan qui m'a toujours été sympathique, je
n'étais pas en âge d'apprécier le mérite sérieux, et je ne voyais que
les disgrâces et les ridicules des solennelles personnes qui en
étaient revêtues.

Mme de Maleteste avait un horrible chien qui s'appelait Azor; c'est
aujourd'hui le nom classique du chien de la portière: mais toutes
choses ont leur charme dans la nouveauté, et, à cette époque, le nom
d'Azor ne paraissait ridicule que parce qu'il était porté par un vieux
caniche d'une malpropreté insigne. Ce n'est pas qu'il ne fût lavé et
peigné avec amour, mais sa gourmandise avait les plus tristes
résultats, et sa maîtresse avait la rage de le mener partout avec
elle, disant qu'il avait trop de chagrin quand elle le laissait seul.
Mme de la Marlière, par contre, avait horreur des animaux, et j'avoue
que ma tendresse pour les bêtes n'allait pas jusqu'à trouver trop
cruel qu'elle allongeât, avec ses grand souliers pointus, de
plantureux coups de pieds à _Azor de Maleteste_, c'est ainsi qu'elle
l'appelait. Cela fut cause d'une haine profonde entre ces deux dames.
Elles disaient pis que pendre l'une de l'autre, et toutes les autres
s'amusaient à les exciter. Mme de Maleteste qui était fort pincée,
lançait toutes sortes de petits mots secs et blessans. Mme de la
Marlière, qui n'était pas méchante, mais vive et leste en paroles, ne
se fâchait pas et l'exaspérait d'autant plus par la crudité de ses
plaisanteries.

Une chose qui m'étonnait autant que le nom de Mme de Maleteste,
c'était ce titre d'abbé que je voyais donner à des messieurs habillés
comme tout le monde et n'ayant rien de religieux dans leurs habitudes
ni de grave dans leurs manières. Ces célibataires, qui allaient au
spectacle, et mangeaient des poulardes le vendredi saint, me
paraissaient des êtres particuliers dont je ne pouvais me définir le
mode d'existence, et, comme les _enfans terribles_ de Gavarni, je leur
adressais des questions gênantes. Je me souviens qu'un jour je disais
à l'abbé d'Andrezel: «Eh bien, si tu n'es pas curé où donc est ta
femme? et si tu es curé, où donc est ta messe?» On trouva le mot fort
spirituel et fort méchant, je ne m'en doutais guère. J'avais fait de
la critique sans le savoir, et cela m'est arrivé plus d'une fois dans
la suite de ma vie. J'ai fait, par distraction ou par bêtise, des
questions ou des remarques qu'on a crues bien profondes ou bien
mordantes.

Comme je ne peux pas ordonner mes souvenirs avec exactitude, j'ai mis
ensemble dans ma mémoire beaucoup de personnes et de détails qui ne
datent peut-être pas spécialement de ce premier séjour à Paris avec ma
grand'mère; mais comme les habitudes et l'entourage de celle-ci ne
changèrent pas, et que chaque séjour à Paris amena les mêmes
circonstances et les mêmes visages autour de moi, je n'aurai plus à
les décrire quand je poursuivrai mon récit. Je parlerai donc ici de la
famille Villeneuve, dont il a été si souvent question dans les lettres
de mon père.

J'ai déjà dit que Dupin de Francueil mon grand-père, ayant été marié
deux fois, avait eu, de sa première femme, une fille qui se trouvait
être par conséquent sœur de mon père et beaucoup plus âgée que lui.
Elle avait été mariée à M. Valet de Villeneuve, financier, et ses deux
fils, René et Auguste, étaient par conséquent les neveux de mon père,
bien que l'oncle et les neveux fussent à peu près du même âge.

Quant à moi, je suis leur cousine, et leurs enfans sont mes neveux et
nièces à la mode de Bretagne, bien que je sois la plus jeune de cette
génération. Ce renversement de l'âge, qui convient ordinairement au
degré ascendant de la parenté, faisait toujours un effet bizarre pour
les personnes qui n'étaient pas bien au courant de la filiation. A
présent, quelques années de différence ne s'aperçoivent plus; mais
quand j'étais un petit enfant, et que de grands garçons et de grandes
demoiselles m'appelaient _ma tante_, on croyait toujours que c'était
un jeu. Par plaisanterie, mes cousins, habitués à appeler mon père
leur oncle, m'appelaient leur grand'tante, et mon nom prêtant à cet
amusement, toute la famille, vieux et jeunes, grands et petits,
m'appelaient ma _tante Aurore_.

Cette famille demeurait alors et a demeuré depuis, pendant une
trentaine d'années, dans une même maison qui lui appartenait, rue de
Grammont. C'était une nombreuse famille, comme on va voir, et dont
l'union avait quelque chose de patriarcal. Au rez-de-chaussée, c'était
Mme de Courcelles, mère de Mme de Guibert. Au premier, Mme de Guibert,
mère de Mme René de Villeneuve. Au second, M. et Mme René de
Villeneuve avec leurs enfans. Dix ans après l'époque de ma vie que je
raconte, Mlle de Villeneuve ayant épousé M. de La Roche-Aymon,
demeura, au troisième, et la vieille Mme de Courcelles vivait encore
sans défaillance et sans infirmités, lorsque les enfans de Mme de La
Roche-Aymon furent installés avec leurs bonnes au quatrième étage; ce
qui faisait en réalité, avec le rez-de-chaussée, cinq générations
directes vivant sous le même toit. Et Mme de Courcelles pouvait dire à
Mme de Guibert ce mot proverbial si joli: _Ma fille, va-t'en dire à ta
fille que la fille de sa fille crie_.

Toutes ces femmes s'étant mariées très jeunes et étant toutes jolies
ou bien conservées, il était impossible de deviner que Mme de
Villeneuve fût grand'mère et Mme de Guibert arrière-grand'mère.
Quant à la trisaïeule, elle était droite, mince, propre, active.
Elle montait légèrement au quatrième pour aller voir les
arrière-petits-enfans de sa fille. Il était impossible de ne pas
éprouver un grand respect et une grande sympathie en la voyant si
forte, si douce, si calme et si gracieuse. Elle n'avait aucun travers,
aucun ridicule, aucune vanité. Elle est morte sans faire de maladie,
par une indisposition subite à laquelle son grand âge ne put résister.
Elle était encore dans toute la plénitude de ses facultés.

Je ne dirai rien de Mme de Guibert, veuve du général de ce nom, qui a
eu des talens et du mérite. J'ai très peu connu sa veuve, qui vivait
un peu à part du reste de sa famille: je n'ai jamais bien su pourquoi?
on la disait mariée secrètement avec Barrère. Ce devait être une
personne d'idées et d'aventures étranges. Mais il régnait une sorte de
mystère autour d'elle, et je suis si peu curieuse que je n'ai jamais
songé à m'en enquérir.

Quant à M. et à Mme René de Villeneuve, j'en parlerai plus tard, parce
qu'ils sont liés plus directement à l'histoire de ma vie.

Auguste, frère de René, et trésorier de la ville de Paris, demeurait
rue d'Anjou, dans un bel hôtel, avec ses trois enfans: Félicie, qui
était un ange de beauté, de douceur et de bonté, et qui, phthisique
comme sa mère, est morte jeune en Italie, où elle avait épousé le
comte Balbo, le même dont les écrits et les opinions très modérément
progressives ont fait quelque bruit en Piémont dans ces derniers
temps; Louis, qui est mort aussi au sortir de l'adolescence, et
Léonce, qui a été préfet de l'Indre et du Loiret sous Louis-Philippe.

Celui-là aussi était un enfant d'une charmante figure, très spirituel
et très railleur. Je me souviens d'un bal d'enfans que donna sa mère!
c'est la première et la dernière fois que je vis cette bonne et
charmante Laure de Ségur, pour qui mon père avait tant de respect et
d'affection. Elle portait une robe rose garnie de jacinthes, et me
prit auprès d'elle sur le divan où elle était couchée, pour regarder
tristement ma ressemblance avec mon père. Elle était pâle et brûlante
de fièvre. Ses enfans ne pressentaient nullement qu'elle fût à la
veille de mourir. Léonce se moquait de toutes ces petites filles
endimanchées. Les toilettes de ce temps-là étaient parfois bien
singulières, et je ne crois pas que les gravures du temps nous les
aient toutes transmises. Je n'ai du moins retrouvé nulle part une robe
de réseau de laine rouge à grandes mailles, un véritable filet à
prendre de poisson, que Félicie avait, et qui me paraissait
fantastique. Cela se portait sur une robe de dessous en satin blanc,
et se terminait en bas par une frange de houppes de laine tombant de
chaque maille. Cela venait d'Italie, et c'était très estimé.

Ce qui me frappa le plus, ce fut une petite fille dont je n'ai jamais
su le nom et que Léonce taquinait beaucoup. Elle était déjà coquette
comme une petite femme du monde, et elle n'avait guère que mon âge,
sept ou huit ans. Léonce lui disait qu'elle était laide, pour la faire
enrager, et elle enrageait si bien qu'elle pleurait de colère. Elle
vint auprès de moi et me dit: «N'est-ce pas que c'est faux, et que je
suis très jolie? Je suis la plus jolie et la mieux habillée de tout le
bal, maman l'a dit.» D'autres enfans, qui étaient autour de nous,
excités par l'exemple de Léonce, lui dirent qu'elle se trompait et
qu'elle était la plus laide. Elle était si furieuse qu'elle faillit
s'étrangler avec son collier de corail qu'elle tirait violemment
autour de son cou, et qui, heureusement, finit par se rompre.

Je fus frappée de ce naïf dépit, de ce véritable désespoir d'enfant,
comme d'une chose fort extraordinaire. Mes parens avaient dit cent
fois devant moi que j'étais une superbe petite fille, et la vanité ne
m'était pas venue pour cela. Je prenais cela pour un éloge donné à ma
bonne conduite, car toutes les fois que j'étais méchante, on me disait
que j'étais affreuse. La beauté pour les enfans me semblait donc avoir
une acception purement morale. Peut-être n'étais-je point portée par
nature à l'adoration de moi-même; ce qu'il y a de certain, c'est que
ma grand'mère, tout en faisant de grands efforts pour me donner le
degré de coquetterie qu'elle me souhaitait, m'ôta le peu que j'en
aurais pu avoir. Elle voulait me rendre gracieuse de ma personne,
soigneuse de mes petites parures, élégante dans mes petites manières.
J'avais eu jusque-là la grâce naturelle à tous les enfans qui ne sont
point malades ou contrefaits. Mais on commençait à me trouver trop
grande pour conserver cette grâce-là, qui n'est de la grâce que parce
qu'elle est l'aplomb et l'aisance de la nature. Il y avait, dans les
idées de ma bonne maman, une grâce acquise, une manière de marcher, de
s'asseoir, de saluer, de ramasser son gant, de tenir sa fourchette,
de présenter un objet; enfin, une mimique complète qu'on devait
enseigner aux enfans de très bonne heure, afin que ce leur devînt, par
l'habitude, une seconde nature. Ma mère trouvait cela fort ridicule,
et je crois qu'elle avait raison. La grâce tient à l'organisation, et,
si on ne l'a pas en soi-même, le travail qu'on fait pour y arriver
augmente la gaucherie. Il n'y a rien de si affreux pour moi qu'un
homme ou une femme qui se manièrent. La grâce de convention n'est
bonne qu'au théâtre (précisément par la raison que j'ai donnée plus
haut que la vérité dans l'art n'est pas la réalité).

Cette convention était un article de si haute importance dans la vie
des hommes et des femmes de l'ancien beau monde, que les acteurs ont
peine aujourd'hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une
idée. J'ai encore connu de ces vieux êtres gracieux, et je déclare
que, malgré leurs vieux admirateurs des deux sexes, je n'ai rien vu de
plus ridicule et de plus déplaisant. J'aime cent fois mieux un
laboureur à sa charrue, un bûcheron dépeçant un arbre, une lavandière
enlevant sa corbeille sur sa tête, un enfant se roulant par terre avec
ses compagnons. Les animaux d'une belle structure sont des modèles de
grâce. Qui apprend au cheval ses grands airs de cygne, ses attitudes
fières, ses mouvemens larges et souples, et à l'oiseau ses
indescriptibles gentillesses, et au jeune chevreau ses danses et ses
bonds inimitables? Fi de cette vieille grâce qui consistait à prendre
avec art une prise de tabac et à porter avec prétention un habit
brodé, une robe à queue, une épée ou un éventail. Les belles dames
espagnoles manient ce dernier jouet avec une grâce indicible, nous
dit-on, et c'est un art chez elles. C'est vrai, mais leur nature s'y
prête. Les paysannes espagnoles dansent le boléro mieux que nos
actrices de l'Opéra, et leur grâce ne leur vient que de leur belle
organisation, qui porte son cachet avec elle.

La _grâce_, comme on l'entendait avant la Révolution, c'est-à-dire la
fausse grâce, fit donc le tourment de mes jeunes années. On me
reprenait sur tout, et je ne faisais pas un mouvement qui ne fût
critiqué. Cela me causait une impatience continuelle, et je disais
souvent: Je voudrais être un bœuf ou un âne, on me laisserait marcher
à ma guise et brouter comme je l'entendrais: au lieu qu'on veut faire
de moi un chien savant, m'apprendre à marcher sur les pieds de
derrière et à donner la patte.»

A quelque chose malheur est bon, car c'est peut-être à l'aversion que
cette petite persécution de tous les instans m'inspira pour le
maniéré, que je dois d'être restée naturelle dans mes idées et dans
mes sentimens. Le faux, le guindé, l'affecté me sont antipathiques, et
je les devine, même quand l'habilité les a couverts du vernis, d'une
fausse simplicité. Je ne puis voir le beau et le bon que dans le vrai
et le simple, et plus je vieillis, plus je crois avoir raison de
vouloir cette condition avant toutes les autres dans les caractères
humains, dans les œuvres de l'esprit et dans les actes de la vie
sociale.

Et puis, je voyais fort bien que cette prétendue grâce, eût-elle été
vraiment jolie et séduisante, était un brevet de maladresse et de
débilité physique. Toutes ces belles dames et tous ces beaux messieurs
qui savaient si bien marcher sur des tapis et faire la révérence, ne
savaient pas faire trois pas sur la terre du bon Dieu sans être
accablés de fatigue. Ils ne savaient même pas ouvrir et fermer une
porte, et ils n'avaient pas la force de soulever une bûche pour la
mettre dans le feu. Il leur fallait des domestiques pour leur avancer
un fauteuil. Ils ne pouvaient pas entrer et sortir tout seuls.
Qu'eussent-ils fait de leur grâce sans leurs valets pour leur tenir
lieu de bras, de mains et de jambes? Je pensais à ma mère qui, avec
des mains et des pieds plus mignons que les leurs, faisait deux ou
trois lieues le matin dans la campagne avant son déjeuner, et qui
remuait de grosses pierres ou poussait la brouette aussi facilement
qu'elle maniait une aiguille ou un crayon. J'aurais mieux aimé être
une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise comme celles que
j'étudiais chaque jour en baillant dans une atmosphère de vieux musc?

O écrivains d'aujourd'hui, qui maudissez sans cesse la grossièreté de
notre temps et qui pleurez sur les ruines de tous ces vieux chiffons;
vous qui avez créé, en ce temps de royauté constitutionnelle et de
démocratie bourgeoise, une littérature toute poudrée, à l'image des
nymphes de Trianon, je vous félicite de n'avoir point passé votre
heureuse enfance dans ces décombres de l'ancien bon ton! Vous avez été
moins ennuyés que moi, ingrats qui reniez le présent et l'avenir,
penchés sur l'urne d'un passé charmant que vous n'avez connu qu'en
peinture!




CHAPITRE QUATRIEME.

  Idée d'une loi morale réglementaire des affections.--Retour à
    Nohant.--Année de bonheur.--Apologie de la puissance
    impériale.--Commencemens de trahison.--Propos et calomnies des
    salons.--Première communion de mon frère.--Notre vieux curé; sa
    gouvernante.--Ses sermons.--Son voleur, sa jument.--Sa
    mort.--Les méfaits de l'enfance.--Le faux Deschartres.--La
    dévotion de ma mère.--J'apprends le français et le latin.


Je m'ennuyais beaucoup, et pourtant je n'étais pas encore malheureuse.
J'étais fort aimée, et ce n'est pas là ce qui m'a manqué dans ma vie.
Je ne me plains donc pas de cette vie, malgré toutes ses douleurs, car
la plus grande doit être de ne point inspirer les affections qu'on
éprouve. Mon malheur et ma destinée furent d'être blessée et déchirée
précisément par l'excès de ces affections qui manquaient tantôt de
clairvoyance ou de délicatesse, tantôt de justice ou de modération. Un
de mes amis, homme d'une grande intelligence faisait souvent une
réflexion qui m'a toujours paru très frappante, et il la développait
ainsi:

«On a fait des règles et des lois morales pour corriger ou développer
les instincts, disait-il; mais on n'en a point fait pour diriger et
éclairer les sentimens. Nous avons des religions et des philosophies
pour régler nos appétits et réprimer nos passions; les devoirs de
l'âme nous sont bien enseignés d'une manière élémentaire, mais l'âme a
toutes sortes d'élans qui donnent toutes sortes de nuances et
d'aspects particuliers à ses affections. Elle a des puissances qui
dégénèrent en excès, des défaillances qui deviennent des maladies. Si
vous consultez les amis, si vous cherchez un remède dans les livres,
vous aurez différens avis et des jugemens contradictoires; preuve
qu'il n'y a pas de règle fixe pour la morale des affections même les
plus légitimes, et que chacun, livré à lui-même, juge à son point de
vue l'état moral de celui qui lui demande conseil; conseil qui ne sert
à rien, d'ailleurs, qui ne guérit aucune souffrance et ne corrige
aucun travers. Par exemple, je ne vois pas où est le _catéchisme de
l'amour_. Et pourtant l'amour, sous toutes les formes, domine notre
vie entière: Amour filial, amour fraternel, amour conjugal, amour
paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité ou philanthropie.
L'amour est partout, il est notre vie même. Eh bien! l'amour échappe à
toutes les directions, à tous les exemples, à tous les préceptes. Il
n'obéit qu'à lui-même, et il devient tyrannie, jalousie, soupçon,
exigence, obsession, inconstance, caprice, volupté ou brutalité,
chasteté ou ascétisme, dévoûment sublime ou égoïsme farouche, le plus
grand des biens, le plus grand des maux, suivant la nature de l'âme
qu'il remplit et possède. N'y aurait-il pas un _catéchisme_ à faire
pour rectifier les excès de l'amour, car l'amour est excessif de sa
nature, et il l'est souvent d'autant plus qu'il est plus chaste et
plus sacré. Souvent les mères rendent leurs enfans malheureux à force
de les aimer, impies à force de les vouloir religieux, téméraires à
force de les vouloir prudens, ingrats à force de les vouloir tendres
et reconnaissans. Et la jalousie conjugale! où sont ses limites
permises d'atteindre, défendues de dépasser? Les uns prétendent qu'il
n'y a pas d'amour sans jalousie, d'autres que le véritable amour ne
connaît pas le soupçon et la méfiance. Où est, sous ce rapport, la
règle de conscience qui devrait nous enseigner à nous observer, à nous
guérir nous-mêmes, à nous ranimer quand notre enthousiasme s'éteint, à
le réprimer quand il s'emporte au delà du possible? Cette règle,
l'homme ne l'a pas encore trouvée; voilà pourquoi je dis que nous
vivons comme des aveugles, et que si les poètes ont mis un bandeau sur
les yeux de l'amour, les philosophes n'ont pas su le lui ôter.»

Ainsi parlait mon ami, et il mettait le doigt sur mes plaies; car,
toute ma vie, j'ai été le jouet des passions d'autrui, par conséquent
leur victime. Pour ne parler que du commencement de ma vie, ma mère et
ma grand'mère, avides de mon affection, s'arrachaient les lambeaux de
mon cœur. Ma bonne, elle-même, ne m'opprima et ne me maltraita que
parce qu'elle m'aimait avec excès, et me voulait parfaite selon ses
idées.

Dès les premiers jours du printemps, nous fîmes les paquets pour
retourner à la campagne. J'en avais grand besoin. Soit trop de
bien-être, soit l'air de Paris, qui ne m'a jamais convenu, je
redevenais languissante et je maigrissais à vue d'œil. Il n'aurait
pas fallu songer à me séparer de ma mère: je crois qu'à cette époque,
ne pouvant avoir le sentiment de la résignation et la volonté de
l'obéissance, j'en serais morte. Ma bonne maman invita donc ma mère à
revenir avec nous à Nohant, et comme je montrais à cet égard une
inquiétude qui inquiétait les autres, il fut convenu que ma mère me
conduirait avec elle, et que Rose nous accompagnerait, tandis que la
grand'mère irait de son côté avec Julie. On avait vendu la grande
berline, et on ne l'avait encore remplacée, vu un peu de gêne dans nos
finances, que par une voiture à deux places.

Je n'ai point parlé dans ce qui précède de mon oncle Maréchal, ni de
sa femme ma bonne tante Lucie, ni de leur fille ma chère Clotilde. Je
ne me rappelle rien de particulier sur eux dans cette période de
temps. Je les voyais assez souvent, mais je ne sais plus où ils
demeuraient. Ma mère m'y conduisait, et même quelquefois ma
grand'mère, qui recevait d'eux et qui leur rendait de rares visites.
Les manières franches et ouvertes de ma tante ne lui plaisaient pas
beaucoup; mais elle était trop juste pour ne pas reconnaître le
devoûment vrai qu'elle avait eu pour mon père, et les excellentes et
solides qualités du mari et de la femme.

J'eus donc le plaisir de demeurer deux ou trois jours avec ma mère et
Caroline, dans une intimité de tous les momens. Puis ma pauvre sœur
retourna en pleurant à sa pension, où l'on mit, je crois, Clotilde
avec elle pendant quelque temps pour la consoler; et nous partîmes.

Cette portion de l'année 1811 passée à Nohant fut, je crois, une des
rares époques de ma vie où je connus le bonheur complet. J'avais été
heureuse comme cela rue Grange-Batelière, quoique je n'eusse ni grands
appartemens ni grands jardins. Madrid avait été pour moi une campagne
émouvante et pénible; l'état maladif que j'en avais rapporté, la
catastrophe survenue dans ma famille par la mort de mon père, puis
cette lutte entre mes deux mères, qui avait commencé à me révéler
l'effroi et la tristesse, c'était déjà un apprentissage du malheur et
de la souffrance. Mais le printemps et l'été de 1811 furent sans
nuages, et la preuve, c'est que cette année-là ne m'a laissé aucun
souvenir particulier. Je sais qu'Ursule la passa avec moi, que ma mère
eut moins de migraines que précédemment, et que s'il y eut de la
mésintelligence entre elle et ma bonne maman, cela fut si bien caché,
que j'oubliais qu'il pouvait y en avoir et qu'il y en avait eu. Il est
probable que ce fut aussi le moment de leur vie où elles s'entendirent
le mieux, car ma mère n'était pas femme à cacher ses impressions: cela
était au-dessus de ses forces, et quand elle était irritée, la
présence même de ses enfans ne pouvait l'engager à se contenir.

Il y eut aussi dans la maison un peu plus de gaîté qu'auparavant. Le
temps n'endort pas les grandes douleurs, mais il les assoupit. Presque
tous les jours, pourtant, je voyais l'une ou l'autre de mes deux mères
pleurer à la dérobée, mais leurs larmes même prouvaient qu'elles ne
pensaient plus à toute heure, à tout instant, à l'objet de leurs
regrets. Les douleurs dans leur plus grande intensité n'ont pas de
crises; elles agissent dans une crise permanente pour ainsi dire.

Mme de la Marlière vint passer un mois ou deux chez nous. Elle était
fort amusante avec Deschartres, qu'elle appelait petit père et qu'elle
taquinait du matin au soir. Elle n'avait pas, à coup sûr, autant
d'esprit que ma mère, mais il n'y avait jamais de bile dans ses
plaisanteries. Elle avait de l'amitié pour Deschartres sans être
hostile à ma mère, à qui elle donnait même toujours raison. Cette
vieille femme légère était bonne, facile à vivre, impatientante
seulement par son caquet, son bruit, son mouvement, ses éclats de rire
retentissans, ses bons mots un peu répétés et le peu de suite de ses
propos comme de ses idées. Elle était d'une ignorance fabuleuse malgré
le brillant de son caquet. C'était elle qui disait une _épître à
l'âme_ au lieu d'un épithalame, et _Mistoufiè_ pour Méphistophélès.
Mais on pouvait se moquer d'elle sans la fâcher. Elle riait aux éclats
de ses bévues, et c'était d'aussi bon cœur que quand elle riait de
celles des autres.

Les petits jardins, les grottes, les bancs de gazon, les cascades
allaient leur train pendant toute la belle saison. Le parterre du
vieux poirier, qui marquait à notre insu la sépulture de mon petit
frère, reçut de notables améliorations. Un tonneau plein d'eau fut
placé à côté, afin que nous puissions nous livrer aux travaux de
l'arrosage. Un jour, je tombai la tête la première dans ce tonneau et
je m'y serais noyée si Ursule ne fût venue à mon secours.

Nous avions chacune notre petit jardin dans ce jardin de ma mère, qui
était lui-même si petit qu'il aurait bien dû nous suffire; mais un
certain esprit de propriété est tellement inné dans l'être humain,
qu'il faut à l'enfant quatre pieds carrés de terre pour qu'il aime
réellement cette terre cultivée par lui, et dont l'étendue est
proportionnée à ses forces. Cela m'a toujours fait penser que, quelque
communiste qu'on pût être, on devait toujours reconnaître une
propriété individuelle. Qu'on la restreigne ou qu'on l'étende dans une
certaine mesure, qu'on la définisse d'une manière ou d'une autre selon
le génie ou les nécessités des temps, il n'en est pas moins certain
que la terre que l'homme cultive lui-même lui est aussi personnelle
que son vêtement. Sa chambre ou sa maison est encore un vêtement, son
jardin ou son champ est le vêtement de sa maison, et ce qu'il y a de
remarquable, c'est que cette observation des instincts naturels, qui
constate le besoin de la propriété dans l'homme, semble exclure le
besoin d'une grande étendue de propriété. Plus la propriété est
petite, plus il s'y attache, mieux il la soigne, plus elle lui devient
chère. Un noble Vénitien ne tient certainement pas à son palais autant
qu'un paysan du Berry à sa chaumière, et le capitaliste qui possède
plusieurs lieues carrées en retire moins de jouissances que l'artisan
qui cultive une giroflée dans sa mansarde. Un avocat de mes amis
disait un jour en riant, à un riche client qui lui parlait à satiété
de ses domaines: «Des terres? vous croyez qu'il n'y a que vous pour
avoir des terres? J'en ai aussi, moi, sur ma fenêtre, dans des pots à
fleurs, et elles me donnent plus de plaisir et moins de soucis que les
vôtres.» Depuis, cet ami a fait un gros héritage; il a eu des terres,
des bois, des fermes, et de soucis par conséquent.

En abordant l'idée communiste, qui a beaucoup de grandeur parce
qu'elle a beaucoup de vérité, il faudrait donc commencer par
distinguer ce qui est essentiel à l'existence complète de l'individu
de ce qui est essentiellement collectif dans sa liberté, dans son
intelligence, dans sa jouissance, dans son travail. Voilà pourquoi le
communisme absolu, qui est la notion élémentaire, par conséquent
grossière et trop forcée de l'égalité vraie, est une chimère ou une
injustice.

Mais je ne pensais guère à tout cela, il y a trente-sept ans[4]!
Trente-sept ans! Quelles transformations s'opèrent dans les idées
humaines pendant ce court espace, et combien les changemens sont plus
frappans et plus rapides à proportion dans les masses que chez les
individus! Je ne sais pas s'il existait un communiste il y a
trente-sept ans; cette idée aussi vieille que le monde n'avait pas
pris un nom particulier, et c'est peut-être un tort qu'elle en ait
pris un de nos jours, car ce nom n'exprime pas complétement ce que
devrait être l'idée.

  [4] 1848.

On n'en était pas alors à discuter sur de semblables matières. C'était
la dernière, la plus brillante phase du règne de l'individualité.
Napoléon était dans toute sa gloire, dans toute sa puissance, dans
toute la plénitude de son influence sur le monde. Le flambeau du génie
allait décroître; il jetait sa plus vive lueur, sa clarté la plus
éblouissante sur la France ivre et prosternée. Des exploits grandioses
avaient conquis une paix opulente, glorieuse, mais fictive, car le
volcan grondait sourdement dans toute l'Europe, et les traités de
l'empereur ne servaient qu'à donner le temps aux anciennes monarchies
de rassembler des hommes et des canons. Sa grandeur cachait un vice
originel, cette profonde vanité aristocratique du parvenu qui lui fit
commettre toutes ses fautes, et rendit de plus en plus inutiles, au
salut de la France, la beauté du génie et du caractère de l'homme en
qui la France se personnifiait. Oui, c'était un admirable caractère
d'homme, puisque la vanité même, le plus mesquin, le plus pleutre des
travers, n'avait pu altérer en lui la loyauté, la confiance, la
magnanimité naturelles. Hypocrite dans les petites choses, il était
naïf dans les grandes. Orgueilleux dans les détails, exigeant sur des
misères d'étiquette, et follement fier du chemin que la fortune lui
avait fait faire, il ne connaissait pas son propre mérite, sa vraie
grandeur. Il était modeste à l'égard de son vrai génie.

Toutes les fautes qui ont précipité sa chute comme homme de guerre et
comme homme d'État, sont venues d'une trop grande confiance dans le
talent ou dans la probité des autres. Il ne méprisait pas l'espèce
humaine, comme on l'a dit, pour n'estimer que lui-même: c'est là un
propos de courtisan dépité ou d'ambitieux secondaire jaloux de sa
supériorité. Il s'est confié toute sa vie à des traîtres. Toute sa vie
il a compté sur la foi des traités, sur la reconnaissance de ses
obligés, sur le patriotisme de ses créatures. Toute sa vie il a été
joué ou trahi.

Son mariage avec Marie-Louise était une mauvaise action et devait lui
porter malheur. Les gens les plus simples et les plus tolérans sur la
loi du divorce, ceux mêmes qui aimaient le plus l'empereur, disaient
tout bas, je m'en souviens bien: «_C'est un mariage d'intérêt._ On ne
répudie pas une femme qu'on aime et dont on est aimé.» Il n'y aura, en
effet, jamais de loi qui sanctionne moralement une séparation pleurée
de part et d'autre, et qui s'accomplit seulement en vue d'un intérêt
matériel. Mais, tout en blâmant l'empereur, on l'aimait encore parmi
le peuple. Les grands commençaient à le trahir, et jamais ils ne
l'avaient tant adulé. Le beau monde était en fêtes. La naissance d'un
enfant roi (car ce n'eût pas été assez pour l'orgueil du soldat de
fortune que de lui donner le titre de Dauphin de France) avait jeté la
petite bourgeoisie, les soldats, les ouvriers et les paysans dans
l'ivresse. Il n'y avait pas une maison riche ou pauvre, palais ou
cabane, où le portrait du marmot impérial ne fût inauguré avec une
vénération feinte ou sincère. Mais les masses étaient sincères: elles
le sont toujours. L'empereur se promenait à pied, sans escorte, au
milieu de la foule. La garnison de Paris était de 12,000 hommes!

Pourtant la Russie armait. Bernadotte donnait le signal d'une immense
et mystérieuse trahison. Les esprits un peu clairvoyans voyaient venir
l'orage. La cherté des denrées frappées par le blocus continental
effrayait et contrariait les petites gens. On payait le sucre 6 francs
la livre, et, au milieu de l'opulence apparente de la nation, on
manquait de choses fort nécessaires à la vie. Nos fabriques n'avaient
pas encore atteint le degré de perfectionnement nécessaire à cet
isolement de notre commerce. On souffrait d'un certain malaise
matériel, et quand on était las de s'en prendre à l'Angleterre, on
s'en prenait au chef de la nation, sans amertume il est vrai, mais
avec tristesse.

Ma grand'mère n'avait point d'enthousiasme pour l'empereur. Mon père
n'en avait pas eu beaucoup non plus, comme on l'a vu dans ses lettres.
Pourtant, dans les dernières années de sa vie il avait pris de
l'affection pour lui. Il disait souvent à ma mère: «J'ai beaucoup à me
plaindre de lui, non pas parce qu'il ne m'a pas placé d'emblée aux
premiers rangs; il avait bien autre chose en tête, et il n'a pas
manqué de gens plus heureux, plus habiles et plus hardis à demander
que moi: mais je me plains de lui, parce qu'il aime les courtisans, et
que ce n'est pas digne d'un homme de sa taille. Pourtant, malgré ses
torts envers la révolution et envers lui-même, je l'aime. Il y a en
lui quelque chose, je ne sais quoi, son génie à part, qui me force à
être ému quand mon regard rencontre le sien. Il ne me fait pas peur du
tout, et c'est à cela que je sens qu'il vaut mieux que les airs qu'il
se donne.»

Ma grand'mère ne partageait pas cette sympathie secrète qui avait
gagné mon père, et qui, jointe à la loyauté de son âme, à la chaleur
de son patriotisme, l'eussent certainement empêché, je ne dis pas
seulement de trahir l'empereur, mais même de se rallier après coup au
service des Bourbons. Il fallait que cela fût bien certain, d'après
son caractère, puisque après la campagne de France, ma grand'mère,
toute royaliste qu'elle était devenue, disait en soupirant: «Ah! si
mon pauvre Maurice avait vécu, il ne m'en faudrait pas moins le
pleurer à présent! Il se serait fait tuer à Waterloo ou sous les murs
de Paris, ou bien il se serait brûlé la cervelle en voyant entrer les
Cosaques.» Et ma mère m'en disait la même chose de son côté.

Pourtant ma grand'mère redoutait l'Empereur plus qu'elle ne l'aimait.
A ses yeux c'était un ambitieux sans repos, un tueur d'hommes, un
despote par caractère encore plus que par nécessité. Les plaintes, les
critiques, les calomnies, les révélations fausses ou vraies, ne
remplissaient pas alors les colonnes des journaux. La presse était
muette: mais cette absence de polémique donnait aux conversations et
aux préoccupations des particuliers un caractère de partialité et de
commérage extraordinaire. La louange officielle a fait plus de mal à
Napoléon que ne lui en eussent fait vingt journaux hostiles. On était
las de ces dithyrambes ampoulés, de ces bulletins emphatiques, de la
servilité des fonctionnaires et de la morgue mystérieuse des
courtisans. On s'en vengeait en rabaissant l'idole dans l'impunité des
causeries intimes, et les salons récalcitrans étaient des officines de
délations, de propos d'antichambre, de petites calomnies, de plates
anecdotes qui devaient plus tard rendre la vie à la presse sous la
Restauration. Quelle vie! Mieux eût valu rester morte que de
ressusciter ainsi, en s'acharnant sur le cadavre de l'empire vaincu et
profané.

La chambre à coucher de ma grand'mère (car, je l'ai dit, elle ne
tenait pas salon, et sa société avait un caractère d'intimité
solennelle) fût devenue une de ces officines si, par son bon esprit et
son grand sens, la maîtresse du logis n'eût fait, de temps en temps,
ouvertement la part du vrai et du faux dans les nouvelles que chacun
ou plutôt chacune y apportait: car c'était une société de femmes
plutôt que d'hommes, et, au reste, il y avait peu de différence morale
entre les deux sexes: les hommes y faisant l'office de vieilles
bavardes. Chaque jour on nous apportait quelque méchant bon mot de M.
de Talleyrand contre son maître, ou quelque cancan de coulisses.
Tantôt l'empereur avait battu l'impératrice, tantôt il avait arraché
la barbe du Saint-Père. Et puis, il avait peur; il était toujours
plastronné. Il fallait bien dire cela pour se venger de ce que
personne ne songeait plus à l'assassiner, si ce n'est quelque
intrépide et fanatique enfant de la Germanie, comme Staps ou La Sahla.
Un autre jour, il était fou; il avait craché au visage de M.
Cambacérès. Et puis son fils, arraché par le forceps au sein maternel,
était mort en voyant la lumière, et le petit roi de Rome était
l'enfant d'un boulanger de Paris. Ou bien, le forceps ayant déprimé
son cerveau, il était infailliblement crétin, et l'on se frottait les
mains, comme si, en rétablissant l'hérédité au profit d'un soldat de
fortune, la France devait être punie par la Providence de n'avoir pas
su conserver ses crétins légitimes.

Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'au milieu de tous ces
déchaînemens sournois contre l'empereur, il n'y avait pas un regret,
pas un souvenir, pas un vœu pour les Bourbons exilés. J'écoutais avec
stupeur tous ces propos; jamais je n'entendis prononcer le nom des
prétendans inconnus qui trônaient à huis-clos on ne savait où, et
quand ces noms frappèrent mes oreilles en 1814, ce fut pour la
première fois de ma vie.

Ces commérages ne nous suivaient pas à Nohant, si ce n'est dans
quelques lettres que ma grand'mère recevait de ses nobles amies. Elle
les lisait tout haut à ma mère, qui haussait les épaules, et à
Deschartres, qui les prenait pour paroles d'Évangile, car l'empereur
était sa bête noire, et il le tenait fort sérieusement pour un
cuistre.

Ma mère était comme le peuple: elle admirait et adorait l'empereur à
cette époque. Moi, j'étais comme ma mère et comme le peuple. Ce qu'il
ne faut jamais oublier ni méconnaître, c'est que les cœurs naïvement
attachés à cet homme furent ceux qu'aucune reconnaissance personnelle
et aucun intérêt matériel ne lièrent à ses désastres ou à sa fortune.
Sauf de bien rares exceptions, tous ceux qu'il avait comblés furent
ingrats. Tous ceux qui ne songèrent jamais à lui rien demander lui
tinrent compte de la grandeur de la France.

Je crois que ce fut cette année-là ou la suivante qu'Hippolyte fit sa
première communion. Notre paroisse étant supprimée, c'est à
Saint-Chartier que se faisaient les dévotions de Nohant. Mon frère fut
habillé de neuf ce jour-là. Il eut des culottes courtes, des bas
blancs et un habit veste en drap vert-billard. Il était si enfant que
cette toilette lui tournait la tête, et que s'il réussit à se tenir
tranquille pendant quelques jours, ce fut dans la crainte, en manquant
sa première communion, de ne pas endosser ce costume splendide qu'on
lui préparait.

C'était un excellent homme que le vieux curé de Saint-Chartier mais
dépourvu de tout idéal évangélique. Quoiqu'il eût un _de_ devant son
nom, je crois qu'il était paysan de naissance, ou bien, à force de
vivre avec les paysans, il avait pris leurs façons et leur langage, à
tel point qu'il pouvait les prêcher sans qu'ils perdissent un mot de
son sermon; ce qui eût été un bien si ses sermons eussent été un peu
plus évangéliques. Mais il n'entretenait ses fidèles que d'affaires de
ménage, et c'était avec un abandon plein de bonhomie qu'il leur disait
en chaire: «Mes chers amis, voilà que je reçois un mandement de
l'archevêque qui nous prescrit encore une procession. Monseigneur en
parle bien à son aise. Il a un beau carrosse pour porter sa grandeur,
et un tas de personnage pour se donner du mal à sa place. Mais moi, me
voilà vieux, et ce n'est pas une petite besogne que de vous ranger en
ordre de procession. La plupart de vous n'entendent ni à _hue_ ni à
_dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez sur les pieds, vous vous
bousculez pour entrer ou sortir de l'église, et j'ai beau me mettre en
colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez point et vous vous
comportez comme des veaux qui entrent dans une étable. Il faut que je
sois à tout, dans ma paroisse et dans mon église; c'est moi qui suis
obligé de faire toute la police, de gronder les enfans et de chasser
les chiens. Or, je suis las de toutes ces processions qui ne servent
à rien du tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais,
les chemins sont gâtés, et si monseigneur était obligé de patauger,
comme nous, deux heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne
serait pas si friand de cérémonies.--Ma foi, je n'ai pas envie de me
déranger pour celle-là, et si vous m'en croyez, vous resterez chacun
chez vous.... Oui dà, j'entends le père _un tel_ qui me blâme, et
voilà ma servante qui ne m'approuve point... Ecoutez: que ceux qui ne
sont pas contens, aillent... _se promener_. Vous en ferez ce que vous
voudrez: mais quant à moi, je ne compte pas sortir dans les champs: je
vous ferai votre procession autour de l'église. C'est bien suffisant.
Allons, allons, c'est entendu. Finissons cette messe qui n'a duré que
trop longtemps.» J'ai entendu de mes deux oreilles plus de deux cents
sermons, dont celui-là est un _specimen_ très atténué, et dont les
formes sont restées proverbiales dans nos paroisses, particulièrement
la formule de la fin qui était comme l'_amen_ de toutes ses
prédications et admonestations paternelles.

Il y avait à Saint-Chartier une vieille dame d'un embonpoint
prodigieux, dont l'époux était maire ou adjoint de la commune. Elle
avait eu une vie orageuse: novice, avant la révolution, elle avait
sauté par dessus les murs du monastère pour suivre à l'armée un garde
français ou un suisse; je ne sais par quelle suite d'aventures
étranges elle était venue asseoir ses derniers beaux jours dans le
banc des marguilliers de notre paroisse où elle avait apporté beaucoup
plus des manières du régiment que de celles du cloître. Aussi la messe
était-elle interrompue à chaque instant par ses bâillemens affectés et
par ses apostrophes énergiques à M. le curé: «Quelle diable de messe,
disait-elle tout haut. Ce gredin-là n'en finira pas!--Allez au diable!
disait le curé à demi-voix, en se retournant pour bénir l'auditoire:
_Dominus vobiscum_.»

Ces dialogues, jetés à travers la messe et dans un style si accentué
que je ne puis en donner qu'une très faible traduction, troublaient à
peine la gravité de l'auditoire rustique, et comme ce furent les
premières messes auxquelles j'assistai, il me fallut quelque temps
pour comprendre que c'étaient des cérémonies religieuses. La première
fois que j'en revins, ma grand'mère me demandant ce que j'avais vu:
J'ai vu, lui dis-je, le curé qui déjeûnait tout debout devant une
grande table, et qui, de temps en temps, se retournait pour nous dire
des sottises.

Le jour où Hippolyte fit sa première communion, le curé l'avait invité
à déjeûner après la messe. Comme ce gros garçon n'était pas trop ferré
sur son catéchisme, ma grand'mère, qui désirait que la première
communion fût, comme elle le disait, une _affaire baclée_, avait prié
le curé d'user d'un peu d'indulgence, alléguant le peu de mémoire de
l'enfant. M. le curé avait été indulgent, en effet, et Hippolyte fut
chargé de lui porter un petit cadeau: c'était douze bouteilles de vin
muscat. On se mit à table et on déboucha la première bouteille.--Ma
foi, fit le bon curé, voilà un petit vin blanc qui se laisse boire et
qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du crû. C'est doux,
c'est gentil, ça ne peut pas faire de mal. Buvez, mon garçon,
mettez-vous là: Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons la
seconde bouteille quand la première sera finie.

La servante et le sacristain prirent place et trouvèrent le vin fort
gentil. En effet, Hippolyte ne se méfiait de rien, n'en ayant jamais
eu à sa discrétion. Les convives le trouvèrent un peu chaud à la
seconde bouteille, mais après essai, ils déclarèrent qu'il ne portait
pas l'eau. On passa au troisième et au quatrième feuillet du
bréviaire, comme disait le curé, c'est à dire aux autres bouteilles du
panier, et insensiblement le communiant, le curé, la servante et le
sacristain se trouvèrent si gais, puis si graves, puis si préoccupés,
qu'on se sépara sans trop savoir comment. Hippolyte revint seul par
les prés, car depuis longtemps tous les paroissiens venus à la messe
étaient rentrés chez eux. Chemin faisant, il se sentit la tête si
lourde qu'il croyait voir danser les buissons. Il prit le parti de se
coucher sous un arbre et d'y faire un bon somme. Après quoi, ses
idées s'étant un peu éclaircies, il put revenir à la maison, où il
nous édifia tous par sa gravité et sa sobriété le reste de la journée.

La servante du curé était une toute petite femme, propre, active,
dévouée, tracassière et acariâtre: ce dernier défaut étant souvent
comme un complément inévitable des qualités dont il est peut-être
l'excès. Elle avait sauvé la vie et la bourse de son maître pendant la
révolution. Elle l'avait caché, elle avait nié sa présence avec
beaucoup de hardiesse et de sang-froid au temps de la persécution.
Cela ne s'était point passé dans notre vallée noire, où les prêtres ni
les seigneurs n'ont jamais été menacés sérieusement ni maltraités en
aucune façon. Depuis ce temps, Manette gouvernait despotiquement son
maître, et le faisait marcher comme un petit garçon. Ils sont morts à
peu d'intervalle l'un de l'autre, dans un âge très avancé, et malgré
leurs querelles et le peu d'idéal de leur vie, le temps qui ennoblit
tout avait donné à leur affection mutuelle un caractère touchant.
Manette voulait toujours que son maître fût exclusivement soigné et
servi par elle; mais elle n'en avait plus la force, et lorsqu'il était
malade, quand elle l'avait bien veillé et médicamenté, elle tombait
malade à son tour. Alors, le curé prenait une autre servante pour que
la vieille pût se reposer et se soigner. Mais à peine était-elle
debout qu'elle était furieuse de voir une étrangère dans la maison.
Elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'eût fait renvoyer.

Mais plus elle allait, plus elle perdait ses forces. Elle se plaignait
alors d'avoir trop d'ouvrage et de n'être point secondée. Et vite le
curé de reprendre une aide qu'il fallait renvoyer de même au bout de
huit jours. C'était une criaillerie perpétuelle, et le curé s'en
plaignait à moi, car j'avais trente et quelques années qu'il vivait
encore.. «Hélas! disait-il, elle me rend très malheureux, mais que
voulez-vous? Il y a soixante et sept ans que nous sommes ensemble,
elle m'a sauvé la vie, elle m'aime comme son fils, il faut bien que
celui qui survivra ferme les yeux de celui qui partira le premier.
Elle me gronde sans cesse, elle se plaint de moi comme si j'étais un
ingrat: je tâche de lui prouver qu'elle est injuste, mais elle est si
sourde qu'elle n'entend pas la grosse cloche!» Et, en disant cela, le
vieux curé ne se doutait pas qu'il était sourd lui-même à ne pas
entendre le canon.

Il n'était pas très aimé de ses paroissiens, et je pense qu'il y avait
bien au moins autant de leur faute que de la sienne: car, quoi qu'on
dise des touchantes relations qui existent dans les campagnes entre
curés et paysans, rien n'est si rare, du moins depuis la révolution,
que de voir les uns et les autres se rendre justice et se témoigner de
l'indulgence. Le paysan exige du curé trop de perfection chrétienne:
le curé ne pardonne pas assez au paysan son existence et les défauts
de son éducation morale, qui sont un peu l'œuvre du catholicisme,
venu en aide au despotisme pour le tenir dans l'ignorance et la
crainte. Quoi qu'il en soit, notre curé avait de bonnes qualités. Il
était d'une franchise et d'une indépendance de caractère qui ne se
rencontrent plus guère dans la hiérarchie ecclésiastique. Il ne se
mêlait pas de politique, il ne cherchait pas à exercer de l'influence
pour plaire à tel personnage ou pour se préserver des rancunes de tel
autre, car il était courageux, audacieux même par nature. Il aimait la
guerre de passion, et se plaisait au récit des campagnes de nos
soldats, disant que, s'il n'était pas prêtre, il voudrait être
militaire. Certes, il tenait bien un peu de l'un et de l'autre, car il
jurait comme un dragon et buvait comme un templier. «Je ne suis point
un cagot, moi, disait-il, sous la Restauration. Je ne suis pas un de
ces hypocrites qui ont changé de manières depuis que le gouvernement
nous protége. Je suis le même qu'auparavant et n'exige point que mes
paroissiens me saluent plus bas, ni qu'ils se privent du cabaret et de
la danse, comme si ce qui était permis hier ne devait plus l'être
aujourd'hui. Je suis mauvaise tête, et je n'ai pas besoin de nouvelles
lois pour me défendre. Si quelqu'un me cherche noise, je suis bon pour
lui répondre, et j'aime mieux lui montrer mon poing que de le menacer
des gendarmes et du procureur du roi. Je suis un _vieux de la vieille
roche_, et je ne crois pas qu'avec leur loi contre le sacrilége ils
aient réussi à faire aimer la religion. Je ne tracasse personne et ne
me laisse guère tracasser non plus. Je n'aime pas l'eau dans le vin et
ne force personne à en mettre. Si l'archevêque n'est pas content,
qu'il le dise, je lui répondrai, moi! Je lui montrerai qu'on ne fait
pas marcher un homme de mon âge comme un petit séminariste; et s'il
m'ôte ma paroisse, je n'irai pas dans une autre. Je me retirerai chez
moi. J'ai huit ou dix mille francs de placés. C'est assez pour ce qui
me reste de temps à vivre, et je me moquerai bien de tous les
archevêques du monde.»

En effet, l'archevêque étant venu donner la confirmation à
Saint-Chartier, et déjeûnant chez le curé avec tout son état-major,
monseigneur voulut plaisanter son hôte, qui ne se laissa point faire.
«Vous avez quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, lui dit il, c'est
un bel âge!--Oui-dà, monseigneur, répliqua le curé, qui ne se faisait
pas faute de quelques liaisons hasardées dans le discours: vous avez
beau z-être archevêque, vous n'y viendrez peut-être point.»
L'observation du prélat voulait dire au fond: Vous voilà si vieux que
vous devez radoter, et il serait temps de laisser la place à un plus
jeune.--Et la réplique signifiait: Je ne la céderai point que vous ne
m'en chassiez, et nous verrons si vous oserez faire cette injure à
mes cheveux blancs.

A ce même déjeuner, vers le dessert, comme l'archevêque devait venir
dîner chez moi, le curé, apostrophant mon frère qui était à côté de
lui et croyait lui parler tout bas, lui cria en vrai sourd qu'il
était: «Ah çà, emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands
messieurs-là, qui me font une dépense de tous les diables et qui
mettent ma maison sens dessus dessous. J'en ai _prou_, et grandement
plus qu'il ne faut pour savoir qu'ils mangent mes perdrix et mes
poulets tout en se gaussant de moi.» Ce discours tenu à haute voix au
milieu d'un silence dont le bon curé ne se doutait pas, mit Hippolyte
dans un grand embarras; mais voyant que l'archevêque et le
grand-vicaire en riaient aux éclats, il prit le parti de rire aussi,
et on quitta la table, à la grande satisfaction de l'Amphytrion et de
Manette qui, croyant cacher leurs pensées, les disaient tout haut, à
la barbe de leurs illustres hôtes.

Vers la fin de sa vie, notre curé eut une émotion qui dut la hâter. Il
avait la manie de cacher son argent comme beaucoup de vieillards qui
n'osent le placer, et qui se créent un tourment avec les économies
destinées à faire la sécurité de leurs vieux jours. Il avait mis les
siennes dans son grenier. Un voisin, qu'il avait pourtant, dit-on,
comblé de bienfaits, se laissa tenter, grimpa la nuit par les toits,
pénétra par une lucarne, et s'empara du trésor de M. l'abbé. Quand
celui-ci vit ses écus dénichés, il eut tant de colère et de chagrin
qu'il faillit devenir fou. Il était au lit, il avait presque le délire
quand le procureur du roi vint, sur sa requête, prendre des
informations et recevoir sa plainte. Ce qui ajoutait à la douleur et à
l'indignation du vieillard, c'est qu'il avait deviné l'auteur du
délit; mais, au moment de le désigner aux poursuites de la justice, il
fut pris de compassion pour cet homme qu'il avait aimé, et peut-être
aussi d'un remords de chrétien pour cet amour de l'argent qui l'avait
trop dominé. «Faites votre besogne, dit-il au magistrat qui
l'interrogeait; j'ai été volé, c'est vrai, mais si j'ai des soupçons,
je n'en dois compte qu'au bon Dieu, et il ne m'appartient pas de punir
le coupable.» On le pressa vainement. «Je n'ai rien à vous dire,
fit-il en tournant le dos avec humeur. Je pourrais me tromper. C'est
vous autres, magistrats, de prendre cela sur votre conscience. C'est
votre état et non le mien.»

La nuit suivante, l'argent fut reporté dans le grenier, et Manette, en
furetant avec désespoir, le retrouva dans la cachette d'où on l'avait
soustrait. Le voleur, pris de repentir et touché de la générosité du
curé, s'était exécuté à l'instant même. Le curé, pour faire cesser les
investigations de la justice et les commentaires de la paroisse, donna
à entendre qu'il avait rêvé la perte de son argent, ou que sa
servante, pour le mieux cacher, l'avait changé de place et ne s'en
était pas souvenue le lendemain, à cause de son grand âge, qui lui
avait fait perdre la mémoire. On raconta donc de diverses manières
l'aventure du curé, et plusieurs versions courent encore à cet égard.
Mais il m'a raconté lui-même ce que je raconte ici à son honneur, et
même à l'honneur de son voleur, car le sentiment chrétien qui estime
le repentir plus agréable à Dieu que la persévérance, est un beau
sentiment dont la justice humaine ne tient guère de compte.

Ce vieux curé avait beaucoup d'amitié pour moi. J'avais quelque chose
comme trente-cinq ans qu'il disait encore de moi: «L'_Aurore_ est un
enfant que j'ai toujours aimé.» Et il écrivait à mon mari, supposant
apparemment qu'il pouvait lui donner de l'ombrage: «Ma foi, monsieur,
prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre femme.»

Le fait est qu'il agissait tout paternellement avec moi. Pendant vingt
ans, il n'a pas manqué un dimanche de venir dîner avec moi après
vêpres. Quelquefois j'allais le chercher en me promenant. Un jour, je
me fis mal au pied en marchant, et je n'aurais su comment revenir,
car, dans ce temps-là, il ne fallait pas parler de voitures dans les
chemins de Saint-Chartier, si le curé ne m'eût offert de me prendre en
croupe sur sa jument; mais j'aurais mieux fait de prendre en croupe
le curé, car il était si vieux alors qu'il s'endormait au mouvement du
cheval. Je rêvassais en regardant la campagne, lorsque je m'aperçus
que la bête, après avoir progressivement ralenti son allure, s'était
arrêtée pour brouter, et que le curé ronflait de tout son cœur.
Heureusement l'habitude l'avait rendu solide cavalier, même dans son
sommeil; je jouai du talon, et la jument, qui savait son chemin, nous
conduisit à bon port, malgré qu'elle eût la bride sur le cou.

Après le dîner, où il mangeait et buvait copieusement, il se
rendormait au coin du feu, et, de ses ronflemens, faisait trembler les
vitres. Puis il s'éveillait et me demandait un petit air de clavecin
ou d'épinette: il ne pouvait pas dire piano, l'expression lui semblant
trop nouvelle. A mesure qu'il vieillissait, il n'entendait plus les
basses; les notes aiguës de l'instrument lui chatouillaient encore un
peu le tympan. Un jour il me dit: «Je n'entends plus rien du tout.
Allons, me voilà vieux!» Pauvre homme! il y avait longtemps qu'il
l'était. Et pourtant, il montait encore à cheval à dix heures du soir,
et s'en retournait, en plein hiver à son presbytère, sans vouloir être
accompagné. Quelques heures avant de mourir, il dit au domestique, que
j'avais envoyé savoir de ses nouvelles: «Dites à _Aurore_ qu'elle ne
m'envoie plus rien; je n'ai plus besoin de rien; et dites-lui aussi
que je l'aime bien, ainsi que ses enfans.»

Il me semble que la plus grande preuve d'attachement qu'on puisse
revendiquer, c'est d'avoir occupé les dernières pensées d'un mourant.
Peut-être aussi y a-t-il là quelque chose de prophétique qui doit
inspirer de la confiance ou de l'effroi. Lorsque la supérieure de mon
couvent mourut, de soixante pensionnaires qui l'intéressaient toutes à
peu près également, elle ne songea qu'à moi, à qui pourtant elle
n'avait jamais témoigné une sollicitude particulière. «Pauvre Dupin,
dit-elle à plusieurs reprises dans son agonie, je la plains bien de
perdre sa grand'mère.» Elle rêvait que c'était ma grand'mère qui était
malade et mourante à sa place. Cela me laissa une grande inquiétude et
une sorte d'appréhension superstitieuse de quelque malheur imminent.

Ce fut vers l'âge de sept ans que je commençai à subir le préceptorat
de Deschartres. Je fus assez longtemps sans avoir à m'en plaindre,
car, autant il était rude et brutal avec Hippolyte, autant il fut
calme et patient avec moi dans les premières années. C'est pour cela
que je fis de rapides progrès avec lui, car il démontrait fort
clairement et brièvement quand il était de sang-froid; mais dès qu'il
s'animait, il devenait diffus, embarrassé dans ses démonstrations, et
la colère le faisant bégayer, le rendait tout à fait inintelligible.
Il maltraitait et rudoyait horriblement le pauvre Hippolyte, qui
pourtant avait de la facilité et une mémoire excellente. Il ne
voulait pas tenir compte du besoin d'activité d'une robuste nature que
de trop longues leçons exaspéraient. J'avoue bien, malgré mon amitié
pour mon frère, que c'était un enfant insupportable. Il ne songeait
qu'à briser, à détruire, à taquiner, à jouer de mauvais tours à tout
le monde. Un jour, il lançait des tisons enflammés dans la cheminée,
sous prétexte de _sacrifier aux dieux infernaux_ et il mettait le feu
à la maison. Un autre jour, il mettait de la poudre dans une grosse
bûche pour qu'elle fît explosion dans le foyer et lançât le pot-au-feu
au milieu de la cuisine. Il appelait cela étudier la théorie des
volcans. Et puis il attachait une casserole à la queue des chiens et
se plaisait à leur fuite désordonnée et à leurs cris d'épouvante à
travers le jardin. Il mettait des sabots aux chats, c'est à dire qu'il
leur engluait les quatre pieds dans des coquilles de noix et qu'il les
lançait ainsi sur la glace ou sur les parquets, pour les voir glisser,
tomber, et retomber cent fois avec des juremens épouvantables.
D'autres fois il disait être Calchas, le grand-prêtre des Grecs, et,
sous prétexte de sacrifier Iphigénie sur la table de la cuisine, il
prenait le couteau destiné à de moins illustres victimes: et,
s'évertuant à droite et à gauche, il blessait les autres ou lui-même.

Je prenais bien quelquefois un peu de part à ses méfaits dans la
mesure de mon tempérament qui était moins fougueux. Un jour que nous
avions vu tuer un cochon gras dans la basse-cour, Hippolyte s'imagina
de traiter comme tels les concombres du jardin. Il leur introduisait
une petite brochette de bois dans l'extrémité qui, selon lui,
représentait le cou de l'animal: puis, pressant du pied ces malheureux
légumes, il en faisait sortir tout le jus. Ursule le recueillait dans
un vieux pot à fleurs pour faire le boudin, et j'allumais gravement un
feu fictif à côté pour faire griller le porc, c'est à dire le
concombre, ainsi que nous l'avions vu pratiquer au boucher. Ce jeu
nous plut tellement que, passant d'un concombre à l'autre, choisissant
d'abord _les plus gras_, et finissant par les moins rebondis, nous
dévastâmes lestement une couche, objet des sollicitudes du jardinier.
Je laisse à penser quelle fut sa douleur quand il vit cette scène de
carnage. Hippolyte, au milieu des cadavres, ressemblait à Ajax
immolant dans son délire les troupeaux de l'armée des Grecs. Le
jardinier porta plainte, et nous fûmes punis: mais cela ne fit pas
revivre les concombres, et on n'en mangea pas cette année-là.

Un autre de nos méchans plaisirs était de faire ce que les enfans de
notre village appellent des _trompe-chien_. C'est un trou que l'on
remplit de terre légère délayée dans de l'eau. On le recouvre avec de
petits bâtons; sur lesquels on place des ardoises et une légère couche
de terre ou de feuilles sèches, et quand ce piége est établi au
milieu d'un chemin ou d'une allée de jardin, on guette les passans et
on se cache dans les buissons pour les voir s'embourber, en vociférant
contre les gamins abominables qui _s'inventent_ de pareils tours[5].
Pour peu que le trou soit profond, il y a de quoi se casser les
jambes; mais les nôtres n'offraient pas ce danger-là, ayant une assez
grande surface. L'amusant, c'était de voir la terreur du jardinier qui
sentait la terre manquer sous ses pieds dans les plus beaux endroits
de ses allées ratissées, et qui en avait pour une heure à réparer le
dommage. Un beau jour, Deschartres y fut pris. Il avait toujours de
beaux bas à côtes, bien blancs, des culottes courtes et de jolies
guêtres de nankin, car il était vaniteux de son pied et de sa jambe;
il était d'une propreté extrême et recherché dans sa chaussure; avec
cela, comme tous les pédans c'est un signe caractéristique à quoi on
peut les reconnaître à coup sûr, même quand ils ne font pas métier de
pédagogues, il marchait toujours le jarret tendu et les pieds en
dehors. Nous marchions derrière lui pour mieux jouir du coup d'œil.
Tout d'un coup le sol s'affaisse, et le voilà jusqu'à mi-jambe dans
une glaise jaune, admirablement préparée pour teindre ses bas.
Hippolyte fit l'étonné, et toute la fureur de Deschartres dut
retomber sur Ursule et sur moi. Mais nous ne le craignions guère; nous
étions bien loin avant qu'il eût repêché ses souliers.

  [5] Le Berrichon a le goût des verbes réfléchis. Il dit: Cet
  homme ne sait pas ce qu'il se veut, il ne sait quoi se faire ni
  s'inventer.

Comme Deschartres battait cruellement mon pauvre frère, et qu'il se
contentait de dire des sottises aux petites filles, il était convenu,
entre Hippolyte, Ursule et moi, que nous prendrions beaucoup de ces
sortes de choses sur notre compte, et même nous avions, pour mieux
donner le change, une petite comédie tout arrangée et qui eut du
succès pendant quelque temps. Hippolyte prenait l'initiative: «Voyez
ces petites sottes! criait-il aussitôt qu'il avait cassé une assiette
ou fait crier un chien trop près de l'oreille de Deschartres, elles ne
font que du mal! voulez-vous bien finir, mesdemoiselles!» Et il se
sauvait, tandis que Deschartres, mettant le nez à la fenêtre,
s'étonnait de ne pas voir les petites filles.

Un jour que Deschartres était allé vendre des bêtes à la foire, car
l'agriculture et la régie de nos fermes l'occupaient en première
ligne, Hippolyte, étant sensé étudier sa leçon dans la chambre du
_grand homme_, s'imagina de faire le grand homme tout de bon. Il
endosse la grande veste de chasse, qui lui tombait sur les talons, il
coiffe la casquette à soufflet, et le voilà qui se promène dans la
chambre en long et en large, les pieds en dehors, les mains derrière
le dos, à la manière du pédagogue. Puis il s'étudie à imiter son
langage. Il s'approche du tableau noir, fait des figures avec de la
craie, entame une démonstration, se fâche, bégaie, traite son élève
d'_ignorant crasse_ et de _butor_; puis, satisfait de son talent
d'imitation, il se met à la fenêtre et apostrophe le jardinier sur la
manière dont il taille les arbres, et le critique, le réprimande,
l'injurie, le menace.. le tout dans le style de Deschartres, et avec
ses éclats de voix accoutumés. Soit que ce fut assez bien imité, soit
la distance, le jardinier qui, dans tous les cas, était un garçon
simple et crédule, y fut pris, et commença à répondre et à murmurer.
Mais quelle fut sa stupeur quand il vit à quelques pas de lui le
véritable Deschartres, qui assistait à cette scène et ne perdait pas
un des gestes ni une des paroles de son sosie. Deschartres aurait dû
en rire, mais il ne supportait pas qu'on s'attaquât à sa personnalité,
et, par malheur, Hippolyte ne le vit pas, caché qu'il était par les
arbres. Deschartres, qui était rentré de la foire plus tôt qu'on ne
l'attendait, monta sans bruit à sa chambre et en ouvrit brusquement la
porte, au moment où l'espiègle disait d'une grosse voix à un Hippolyte
supposé: «Vous ne travaillez pas, voilà une écriture de chat et une
orthographe de crocheteur; pim! pan! voilà pour vos oreilles, animal
que vous êtes!»

En ce moment la scène fut double, et pendant que le faux Deschartres
souffletait un Hippolyte imaginaire, le vrai Deschartres souffletait
le véritable Hippolyte.

J'apprenais la grammaire avec Deschartres et la musique avec ma
grand'mère. Ma mère me faisait lire et écrire. On ne me parlait
d'aucune religion, bien qu'on me fît lire l'Histoire sainte. On me
laissait libre de croire et de rejeter à ma guise les miracles de
l'antiquité. Ma mère me faisait dire ma prière à genoux, à côté d'elle
qui n'y manquait pas, qui n'y a jamais manqué. Et même c'étaient
d'assez longues prières; car, après que j'avais fini les miennes et
que j'étais couchée, je la voyais encore à genoux, la figure dans ses
mains et profondément absorbée. Elle n'allait pourtant jamais à
confesse et faisait gras le vendredi; mais elle ne manquait pas la
messe le dimanche, ou, quand elle était forcée de la manquer, elle
faisait double prière; et quand ma grand'mère lui demandait pourquoi
elle pratiquait ainsi à moitié, elle répondait: «J'ai ma religion, de
celle qui est prescrite, j'en prends et j'en laisse. Je ne peux pas
souffrir les prêtres; ce sont des caffards, et je n'irai jamais leur
confier mes pensées qu'ils comprendraient tout de travers. Je crois
que je ne fais point de mal, parce que, si j'en fais, c'est malgré
moi. Je ne me corrigerai pas de mes défauts, je n'y peux rien; mais
j'aime Dieu d'un cœur sincère, je le crois trop bon pour nous punir
dans l'autre vie. Nous sommes bien assez châtiés de nos sottises dans
celle-ci. J'ai pourtant grand'peur de la mort, mais c'est parce que
j'aime la vie, et non parce que je crains de comparaître devant Dieu,
en qui j'ai confiance, et que je suis sûre de n'avoir jamais offensé
avec intention.--Mais que lui dites-vous dans vos longues prières?--Je
lui dis que je l'aime; je me console avec lui de mes chagrins et je
lui demande de me faire retrouver mon mari dans l'autre monde.--Mais
qu'allez-vous faire à la messe? vous n'y entendez goutte?--J'aime à
prier dans une église; je sais bien que Dieu est partout; mais, dans
l'église, je le vois mieux, et cette prière en commun me paraît
meilleure. J'y ai beaucoup de distractions, cela dure trop longtemps;
mais enfin il y a un bon moment où je prie Dieu de tout mon cœur, et
cela me soulage.--Pourtant, lui disait encore ma grand'mère, vous
fuyez les dévots?--Oui, répondait-elle, parce qu'ils sont intolérans
et hypocrites, et je crois que si Dieu pouvait haïr ses créatures, les
dévots et les dévotes surtout seraient celles qu'il haïrait le
plus.--Vous condamnez par là votre religion même, puisque les
personnes qui la pratiquent le mieux sont les plus haïssables et les
plus méchantes qui existent. Cette religion est donc mauvaise, et,
plus on s'en éloigne, meilleur on est; n'est-ce pas la conséquence de
votre opinion?--Vous m'en demandez trop long, disait ma mère. Je n'ai
pas été habituée à raisonner mes sentimens, je vais comme je me sens
poussée, et tout ce que mon cœur me conseille, je le fais sans en
demander la raison à mon esprit.»

On voit par là, et par l'éducation qui m'était donnée, ou plutôt par
l'absence d'éducation religieuse raisonnée, que ma grand'mère n'était
pas du tout catholique. Ce n'était pas seulement les dévots qu'elle
haïssait, comme faisait ma mère, c'était la dévotion, c'était le
catholicisme qu'elle jugeait froidement et sans pitié. Elle n'était
pas athée, il s'en faut beaucoup. Elle croyait à cette sorte de
religion naturelle enseignée et peu définie par les philosophes du
dix-huitième siècle. Elle se disait déiste, et repoussait avec un égal
dédain tous les dogmes, toutes les formes de religion. Elle tenait,
disait-elle, Jésus-Christ en grande estime, et, admirant l'Évangile
comme une philosophie parfaite, elle plaignait la vérité d'avoir
toujours été entourée d'une fabulation plus ou moins ridicule.

Je dirai plus tard ce que j'ai gardé ou perdu, adopté ou rejeté de ses
jugemens. Mais, suivant pas à pas le développement de mon être, je
dois dire que, dans mon enfance, mon instinct me poussait beaucoup
plus vers la foi naïve et confiante de ma mère que vers l'examen
critique et un peu glacé de ma bonne maman. Sans qu'elle s'en doutât,
ma mère portait de la poésie dans son sentiment religieux, et il me
fallait de la poésie; non pas de cette poésie arrangée et faite après
mûre réflexion, comme on essayait d'en faire alors pour réagir contre
le positivisme du dix-huitième siècle, mais de celle qui est dans le
fait même et qu'on sent dans l'enfance sans savoir ce que c'est et
quel nom on lui donne. En un mot, j'avais besoin de poésie, comme le
peuple, comme ma mère, comme le paysan qui se prosterne un peu devant
le bon Dieu, un peu devant le diable, prenant quelquefois l'un pour
l'autre et cherchant à se rendre favorables toutes les mystérieuses
puissances de la nature.

J'aimais le merveilleux passionnément, et mon imagination ne trouvait
pas son compte aux explications que m'en donnait ma grand'mère. Je
lisais avec un égal plaisir les prodiges de l'antiquité juive et
païenne. Je n'aurais pas mieux demandé que d'y croire. Ma grand'mère,
faisant de temps en temps un court et sec appel à ma raison, je ne
pouvais pas arriver à la foi. Mais je me vengeais du petit chagrin que
cela me causait en ne voulant rien nier intérieurement. C'était
absolument comme pour mes contes de fées, auxquels je ne croyais plus
qu'à demi, en de certains momens et comme par accès.

Les nuances que revêt le sentiment religieux suivant les individus,
est une affaire d'organisation, et je ne fais pas le procès à la
dévotion comme ma grand'mère, à cause des vices de la plupart des
dévots. La dévotion est une exaltation de nos facultés mentales, comme
l'ivresse est une exaltation de nos facultés physiques. Tout vin
enivre quand on boit trop, et ce n'est pas la faute du vin. Il y a des
gens qui en supportent beaucoup et qui n'en sont que plus lucides; il
en est d'autres qu'une petite dose rend idiots ou furieux, mais, en
somme, je crois que le vin ne nous fait révéler que ce que nous avons
en nous de bon ou de mauvais, et le meilleur vin du monde fait mal à
ceux qui ont la tête faible ou le caractère irritable.

L'exaltation religieuse, sur quelque dogme qu'elle s'appuie, est donc
un état de l'âme sublime, odieux ou misérable, selon que le vase où
fermente cette brûlante liqueur est solide ou fragile. Cette
surexcitation de notre être fait de nous des saints ou des
persécuteurs, des martyrs ou des bourreaux, et ce n'est certainement
pas la faute du christianisme si les catholiques ont inventé
l'inquisition et les tortures.

Ce qui me choque dans les dévots en général, ce ne sont pas les
défauts qui tiennent invinciblement à leur organisation, c'est
l'absence de logique de leur vie et de leurs opinions. Ils ont beau
dire, ils font comme faisait ma mère: ils en prennent et ils en
laissent, et ils n'ont pas ce droit que ma mère s'arrogeait, avec
raison, elle qui ne se piquait point d'orthodoxie. Quand j'ai été
dévote, je ne me passais rien, et je ne faisais pas un mouvement sans
m'en rendre compte et sans demander à ma conscience timorée s'il
m'était permis de marcher du pied droit ou du pied gauche. Si j'étais
dévote aujourd'hui, je n'aurais peut-être pas l'énergie d'être
intolérante avec les autres, parce que le caractère ne s'abjure
jamais; mais je serais intolérante vis-à-vis de moi-même, et l'âge mûr
conduisant à une sorte de logique positive, je ne trouverais rien
d'assez austère pour moi. Je n'ai donc jamais compris les dames du
monde qui vont au bal, qui montrent leurs épaules, qui songent à se
faire belles, et qui pourtant reçoivent tous leurs sacremens, ne
négligent aucune prescription du culte, et se croient parfaitement
d'accord avec elles-mêmes. Je ne parle pas ici des hypocrites, ce ne
sont point des dévotes; je parle de femmes très naïves et à qui j'ai
souvent demandé leur secret pour pécher ainsi sans scrupule contre
leur propre conviction, et chacune me l'a expliqué à sa manière, ce
qui fait que je ne suis pas plus avancée qu'auparavant.

Je ne comprends pas non plus certains hommes qui croient de bonne foi
à l'excellence de toutes les prescriptions catholiques, qui en
défendent le principe avec chaleur, et qui n'en suivent aucune. Il me
semble que si je croyais tel acte meilleur que tel autre, je
n'hésiterais pas à l'accomplir. Il y a plus, je ne me pardonnerais pas
d'y manquer. Cette absence de logique chez des personnes que je sais
intelligentes et sincères est quelque chose que je n'ai jamais pu
m'expliquer. Cela s'expliquera peut-être pour moi quand je repasserai
mes souvenirs avec ordre, ce qui m'arrivera, certes, pour la première
fois de ma vie, en les écrivant, et je pourrai analyser la situation
de l'âme aux prises avec la foi et le doute, en me rappelant comment
je devins dévote et comment je cessai de l'être.

A sept ou huit ans, je sus à peu près ma langue. C'était trop tôt, car
on me fit passer tout de suite à d'autres études, et on négligea de me
faire repasser la grammaire. On me fit beaucoup griffonner; on
s'occupa de mon style, et on ne m'avertit qu'incidemment des
incorrections qui se glissaient peu à peu dans mon langage, à mesure
que j'étais entraînée par la facilité de m'exprimer par écrit. Au
couvent, il fut entendu que je savais assez de français pour qu'on ne
me fît point suivre les leçons des classes; et, en effet, je me tirai
fort bien à l'épreuve des faciles devoirs distribués aux élèves de mon
âge; mais, plus tard, quand je me livrai à mon propre style, je fus
souvent embarrassée. Je dirai comment, au sortir du couvent, je
rappris moi-même le français, et comment, douze ans plus tard, lorsque
je voulus écrire pour le public, je m'aperçus que je ne savais encore
rien; comment je fis une nouvelle étude, qui, trop tardive, ne me
servit guère, ce qui est cause que j'apprends encore ma langue en la
pratiquant, et que je crains de ne la savoir jamais: la pureté, la
correction seraient pourtant un besoin de mon esprit, aujourd'hui
surtout, et ce n'est jamais par négligence ni par distraction que je
pèche, c'est par ignorance réelle.

Le malheur vint de ce que Deschartres, partageant le préjugé qui
préside à l'éducation des hommes, s'imagina que, pour me perfectionner
dans la connaissance de ma langue, il lui fallait m'enseigner le
latin. J'apprenais très volontiers tout ce qu'on voulait, et j'avalai
le rudiment avec résignation. Mais le français, le latin et le grec
qu'on apprend aux enfans prennent trop de temps: soit qu'on les
enseigne par de mauvais procédés, ou que ce soient les langues les
plus difficiles du monde, ou encore que l'étude d'une langue
quelconque soit ce qu'il y a de plus long et de plus difficile pour
les enfans: toujours est-il qu'à moins de facultés toutes spéciales,
on sort du collége sans savoir ni le latin, ni le français, et le grec
encore moins. Quant à moi, le temps que je perdis à ne pas apprendre
le latin fit beaucoup de tort à celui que j'aurais pu employer à
apprendre le français, dans cet âge où l'on apprend mieux que dans
tout autre.

Heureusement je cessai le latin d'assez bonne heure, ce qui fait que,
sachant mal le français, je le sais encore mieux que la plupart des
hommes de mon temps. Je ne parle pas ici des littérateurs, que je
soupçonne fort de n'avoir pas pris leur forme et leur style au
collége, mais du grand nombre des hommes qui ont parfait leurs études
classiques sans songer depuis à faire de la langue une étude spéciale.
Si on veut bien le remarquer, on s'apercevra qu'ils ne peuvent écrire
une lettre de trois pages sans qu'il s'y rencontre une faute de
langage ou d'orthographe. On remarquera aussi que les femmes de vingt
à trente ans, qui ont reçu un peu d'éducation, écrivent le français
généralement mieux que les hommes, ce qui tient, selon moi, à ce
qu'elles n'ont pas perdu huit ou dix ans de leur vie à essayer
d'apprendre les langues mortes.

Tout cela est pour dire que j'ai toujours trouvé déplorable le système
adopté pour l'instruction des garçons, et je ne suis pas seule de cet
avis. J'entends dire à tous les hommes qu'ils ont perdu leur temps et
l'amour de l'étude au collége. Ceux qui y ont profité sont des
exceptions. N'est-il donc pas possible d'établir un système où les
intelligences ordinaires ne seraient pas sacrifiées aux besoins des
intelligences d'élite?




CHAPITRE CINQUIEME.

  Tyrannie et faiblesse de Deschartres.--Le menuet de Fischer.--Le
    livre magique.--Nous évoquons le diable.--Le chercheur de
    tendresse.--Les premières amours de mon frère.--Pauline.--M.
    Gogault et M. Loubens.--Les talens d'_agrément_.--Le maréchal
    Maison.--L'appartement de la rue Thiroux.--Grande tristesse à 7
    ans, en prévision du mariage.--Départ de l'armée pour la
    campagne de Russie.--Nohant.--Ursule et ses sœurs.--Effet du
    jeu sur moi.--Mes vieux amis.--Système de guerre du czar
    Alexandre.--Moscou.


Nous prenions nos leçons dans la chambre de Deschartres, chambre tenue
très proprement à coup sûr, mais où régnait une odeur de savonnette à
la lavande qui avait fini par me devenir nauséabonde. Mes leçons, à
moi, n'étaient pas longues; mais celles de mon pauvre frère duraient
toute l'après-midi, parce qu'il était condamné à étudier pour son
compte, et à préparer son devoir sous les yeux du pédagogue. Il est
vrai que, quand on ne le gardait pas à vue, il n'ouvrait pas seulement
son livre. Il s'enfuyait à travers champs, et on ne le voyait plus de
la journée. Dieu avait certainement créé et mis au monde cet enfant
impétueux pour faire faire pénitence à Deschartres; mais Deschartres,
tyran par nature, ne prenait pas ses escapades en esprit de
mortification. Il le rendait horriblement malheureux, et il fallut que
l'enfant fût de bronze pour ne pas éclater sous cette dure contrainte.

Ce n'était pas le latin qui faisait son martyre, on ne le lui
enseignait pas; c'étaient les mathématiques, pour lesquelles il avait
montré de l'aptitude, et il en avait véritablement. Il ne haïssait pas
l'étude en elle-même, mais il préférait le mouvement et la gaîté dont
il avait un impérieux besoin. Deschartres lui enseignait aussi la
musique. Le flageolet étant son instrument favori, Hippolyte dut
l'apprendre bon gré mal gré; on lui fit emplette d'un flageolet en
buis, et Deschartres, armé de son flageolet d'ébène monté en ivoire,
lui en appliquait de violens coups sur les doigts à chaque fausse
note. Il y a un certain menuet de Fischer qui aurait dû laisser des
calus sur les mains de l'élève infortuné. Cela était d'autant plus
coupable de la part de Deschartres que, quelque irrité qu'il fût, il
pouvait toujours se vaincre jusqu'à un certain point avec les
personnes qu'il aimait. Il n'avait jamais brutalisé l'enfance de mon
père, et jamais il ne s'emporta contre moi jusqu'à un essai de voie de
fait, qu'une seule fois en sa vie. Il avait donc une sorte d'aversion
pour Hippolyte, à cause des mauvais tours et des moqueries de
celui-ci, et pourtant il lui portait, à cause de mon père, un
véritable intérêt. Rien ne l'obligeait à l'instruire, et il s'y
employait avec une obstination qui n'était pas de la vengeance, car il
eût été vite dégoûté d'une satisfaction que son élève lui faisait
payer si cher. Il s'était imposé cette tâche en conscience; mais il
est bien vrai de dire qu'à l'occasion le ressentiment y trouvait son
compte.

Quand j'allais prendre mes leçons auprès d'Hippolyte, accoudé sur sa
table et jouant aux mouches quand on ne le regardait pas, Ursule était
toujours là. Deschartres aimait cette petite fille pleine d'assurance
qui lui tenait tête et lui répliquait fort à propos. Comme tous les
hommes violens, Deschartres aimait parfois la résistance ouverte et
devenait débonnaire, faible même avec ceux qui ne le craignaient pas.
Le tort d'Hippolyte et son malheur était de ne lui jamais dire en face
qu'il était injuste et cruel. S'il l'eût menacé une seule fois de se
plaindre à ma grand'mère ou de quitter la maison, Deschartres eût
certainement fait un retour sur lui-même; mais l'enfant le craignait,
le haïssait et ne se consolait que par la vengeance.

Il est certain qu'il y était ingénieux et qu'il avait un esprit
diabolique pour observer et relever les ridicules. Souvent, au milieu
de la leçon, Deschartres était appelé dans la maison ou dans la cour
de la ferme par quelque détail de son exploitation. Ces absences
étaient mises à profit pour se moquer de lui. Hippolyte prenait le
flageolet d'ébène et singeait le professeur avec un rare talent
d'imitation. Il n'y avait rien de plus ridicule, en effet, que
Deschartres jouant du flageolet. Cet instrument champêtre était déjà
ridicule par lui-même dans les mains d'un personnage si solennel et au
milieu d'un visage si refrogné d'habitude. En outre, il le maniait
avec une extrême prétention, arrondissant les doigts avec grâce,
dandinant son gros corps et pinçant la lèvre supérieure avec une
affectation qui lui donnait la plus plaisante figure du monde. C'était
dans le menuet de Fischer surtout qu'il déployait tous ses moyens, et
Hippolyte savait très bien par cœur ce morceau qu'il ne pouvait venir
à bout de lire proprement quand la musique écrite et la figure
menaçante de Deschartres étaient devant ses yeux; mais à force de le
contrefaire, il l'avait appris malgré lui, et je crois qu'il ne fit
jamais d'autre étude musicale que celle-là.

Ursule, qui était fort sage pendant la leçon, devenait fort turbulente
dans les entr'actes. Elle grimpait partout, feuilletait tous les
livres, bousculait toutes les pantoufles et toutes les savonnettes, et
riait à se rouler par terre de toutes les remarques dénigrantes
d'Hippolyte sur la toilette, les habitudes et les manières du
pédagogue. Il avait toujours sur les rayons de sa bibliothèque une
quantité de petits sacs de graines qu'il expérimentait dans le jardin,
rêvant sans cesse au moyen d'acclimater quelque nouvelle plante
fourragère, fromentale ou légumineuse dans le département, et se
flattant d'éclipser la gloire de ses concurrens au comité
d'agriculture. Nous prenions soin de lui mêler toutes ces graines
triées avec tant de scrupule par ses propres mains, nous mélangions le
pastel avec le colza, et le sarrazin avec le millet, si bien que les
graines poussaient tout de travers, et qu'il récoltait de la luzerne
là où il avait semé des raves. Il entassait manuscrits sur manuscrits
pour prouver à ses confrères de la Société d'agriculture que M. Cadet
de Vaux était un âne et M. Rougier de la Bergerie un veau; car c'était
en ces termes peu parlementaires qu'il faisait la guerre aux systèmes
de ses concurrens dans le comice agricole. Nous dérangions les
feuillets de ses opuscules et nous ajoutions des lettres à plusieurs
mots pour y faire des fautes d'orthographe. Il lui arriva une fois
d'envoyer le manuscrit ainsi embelli à l'imprimerie, et quand on lui
renvoya ses épreuves à corriger, il entra dans une colère épouvantable
contre le crétin de prote qui faisait de pareilles bévues.

Parmi ses livres, il y en avait plusieurs qui excitaient vivement
notre curiosité: entre autres, le _Grand Albert_ et le _Petit Albert_,
et divers manuels d'économie rurale et domestique, fort anciens et
remplis de billevesées. Il y en avait un, dont j'ai oublié le titre,
que Deschartres avait placé au plus haut de ses rayons, et qu'il
prisait pour l'ancienneté de l'édition. Je ne saurais dire au juste de
quoi il traite ni ce qu'il vaut. Nous ne pouvions guère le parcourir,
car l'escalade pour le saisir et le remettre en place prenait une
partie du temps que nous dérobions à la vigilance du maître. Autant
que je m'en souviens, il y avait de tout: des remèdes pour guérir les
maladies des hommes et des bêtes, des recettes pour les médicamens,
les mets, les liqueurs et les poisons. Il y avait aussi de la magie,
et c'était là ce qui nous intéressait le plus. Hippolyte avait ouï
dire une fois à Deschartres qu'il s'y trouvait une formule de
conjuration pour faire paraître le diable. Il s'agissait de la trouver
dans tout ce fatras et nous nous y reprîmes à plus de vingt fois. Au
moment où nous pensions arriver au magique feuillet, nous entendions
retentir sur l'escalier les pas lourds de Deschartres. Il eût été plus
simple de lui demander de nous le montrer; il est probable que, dans
un moment de bonne humeur, il nous eût enseigné en riant le procédé
pour appeler satan; mais il nous paraissait bien plus piquant de
surprendre le secret nous-mêmes et de faire l'expérience entre nous.

Enfin, un jour que Deschartres était à la chasse, Hippolyte vint nous
chercher. Il avait, ou il croyait avoir trouvé parmi divers grimoires,
celui qui servait à l'incantation. Il y avait des paroles à dire, des
lignes à tracer par terre avec de la craie et je ne sais quelles
autres préparations qui m'échappent, et que nous ne pouvions réaliser.
Soit qu'Hippolyte se moquât de nous, soit qu'il crût un peu à la
vertu des formules, nous fîmes ce qu'il nous prescrivait, lui, le
livre à la main, nous, parcourant en différens sens les lignes tracées
par terre. C'était une sorte de table de Pythagore, avec des carrés,
des losanges, des étoiles, des signes du zodiaque, beaucoup de
chiffres et d'autres figures cabalistiques dont le souvenir est assez
confus en moi.

Ce que je me rappelle bien, c'est l'espèce d'émotion qui nous gagnait
à mesure que nous opérions; il était dit que le premier indice du
succès de l'opération serait le jaillissement d'une flamme bleuâtre
sur certains chiffres ou certaines figures, et nous attendions ce
prodige avec une certaine anxiété. Nous n'y croyions pourtant pas,
Hippolyte étant déjà assez esprit fort, et moi ayant été habituée, par
ma mère et ma grand'mère (d'accord sur ce point), à regarder
l'existence du diable comme une imposture, la fiction d'un
croquemitaine pour les petits enfans. Mais Ursule eut peur tout en
riant, et quitta la chambre, sans qu'il fût possible de l'y ramener.

Alors, mon frère et moi, nous trouvant seuls à l'œuvre, et la gaîté
de notre compagne ne nous soutenant plus, nous reprîmes l'opération
avec une sorte de courage. Malgré nous, l'imagination s'allumait, et
l'attente d'un prodige quelconque nous agitait un peu. Aussitôt que
les flammes paraîtraient, nous pouvions en rester là et ne pas
insister pour que, sous les chiffres du milieu, le plancher fût percé
par les deux cornes de Lucifer. «Bah! disait Hippolyte, il est écrit
dans le livre que les personnes qui n'oseraient pas aller jusqu'au
bout, peuvent, en effaçant bien vite certains chiffres, faire rentrer
le diable sous terre, au moment où il passe la tête dehors. Seulement,
il faut éviter que ses yeux soient sortis, car aussitôt qu'il vous a
regardé vous n'êtes plus maître de le renvoyer avant de lui avoir
parlé: moi, je ne sais pas si je l'oserais, mais tout au moins, je
voudrais voir le bout de ses cornes.

«--Mais s'il nous regarde, et s'il faut lui parler, disais-je, que lui
dirons-nous?

«--Ma foi, répondait Hippolyte, je lui commanderai d'emporter
Deschartres, son flageolet et tous ses vieux bouquins.»

Nous prenions certainement la chose en plaisanterie en devisant ainsi,
mais nous n'en étions pas moins émus. Les enfans ne peuvent jouer avec
le merveilleux sans en ressentir quelque ébranlement, et, sous ce
rapport, les hommes du passé ont été des enfans bien autrement
crédules que nous ne l'étions.

Nous complétâmes l'expérience comme nous pûmes, et non seulement le
diable ne vint pas, mais encore il n'y eut pas la moindre petite
flamme. Nous mettions pourtant l'oreille sur le carreau, et Hippolyte
prétendait entendre un petit pétillement précurseur des premières
étincelles; mais il se moquait de moi et je n'en étais pas dupe, tout
en feignant d'écouter et d'entendre aussi quelque chose. Ce n'était
qu'un jeu, mais un jeu qui nous faisait battre le cœur. Nos
plaisanteries nous rassuraient et tenaient notre raison éveillée, mais
je ne sais pas si nous eussions osé jouer ainsi avec l'enfer l'un sans
l'autre. Je ne crois pas qu'Hippolyte l'ait essayé depuis.

Nous étions cependant un peu désappointés d'avoir pris tant de peine
pour rien, et nous nous consolâmes en reconnaissant que nous n'avions
pas la moitié des objets désignés dans le livre pour accomplir le
charme. Nous nous promîmes de nous les procurer, et, en effet, pendant
quelques jours, nous recueillîmes certaines herbes et certains
chiffons. Mais comme il y avait une foule d'autres prescriptions
scientifiques que nous ne comprenions pas, et d'ingrédiens qui nous
étaient complétement inconnus, la chose n'alla pas plus loin.

Le flageolet de Deschartres me rappelle qu'il y avait à la Châtre un
fou qui venait souvent demander à notre précepteur de lui jouer un
petit air, et celui-ci n'avait garde de le lui refuser, car c'était un
auditeur très attentif, le seul probablement qu'il ait jamais charmé.
Ce fou s'appelait M. Demai. Il était jeune encore, habillé très
proprement et d'une figure agréable, sauf une grande barbe noire qu'on
était convenu de trouver très effrayante à cette époque, où l'on se
rasait entièrement la figure, et où les militaires seuls portaient la
moustache. Il était doux et poli; sa folie était une mélancolie
profonde, une sorte de préoccupation solennelle. Jamais un sourire, le
calme d'un désespoir ou d'un ennui sans bornes. Il arrivait seul à
toute heure du jour, et nous remarquions avec surprise que les chiens,
qui étaient fort méchans, aboyaient de loin après lui, s'approchaient
avec méfiance pour flairer ses habits et se retiraient aussitôt, comme
s'ils eussent compris que c'était un être inoffensif et sans
conséquence. Lui, sans faire aucune attention aux chiens, entrait dans
la maison ou dans le jardin, et bien qu'avant sa folie il n'eût jamais
eu aucune relation avec nous, il s'arrêtait auprès de la première
personne qu'il rencontrait, lui disait une ou deux paroles et restait
là plus ou moins longtemps, sans qu'il fût nécessaire de s'occuper de
lui. Quelquefois il entrait chez ma grand'mère sans frapper, sans
songer à se faire annoncer, lui demandait très poliment de ses
nouvelles, répondait à ses questions qu'il se portait fort bien,
prenait un siége sans y être invité, et demeurait impassible, pendant
que ma grand'mère continuait à écrire ou à me donner ma leçon. Si
c'était la leçon de musique, il se levait, se plaçait debout derrière
le clavecin, et y restait immobile jusqu'à la fin.

Lorsque sa présence devenait gênante, on lui disait: «Eh bien,
monsieur Demai, désirez-vous quelque chose?--_Rien de nouveau_,
répondait-il, _je cherche la tendresse_.--Est-ce que vous ne l'avez
pas trouvée encore, depuis le temps que vous la cherchez?--Non,
disait-il, et pourtant j'ai cherché partout. Je ne sais où elle peut
être.--Est-ce que vous l'avez cherchée dans le jardin?--Non, pas
encore, disait-il, et, frappé d'une idée subite, il allait au jardin,
se promenait dans toutes les allées, dans tous les coins, s'asseyait
sur l'herbe à côté de nous pour regarder nos jeux, d'un air grave,
montait chez Deschartres, entrait chez ma mère, et même dans les
chambres inhabitées, parcourait toute la maison, ne demandant rien à
personne, et se contentant de répondre à qui l'interrogeait «qu'il
cherchait la tendresse.» Les domestiques, pour s'en débarrasser, lui
disaient: «Ça ne se trouve pas ici; allez du côté de la Châtre. Bien
sûr, vous la rencontrerez par là.» Quelquefois il avait l'air de
comprendre qu'on le traitait comme un enfant. Il soupirait et s'en
allait. D'autres fois, il avait l'air de croire à ce qu'on lui disait,
et regagnait la ville à pas précipités.

Je crois avoir entendu dire qu'il était devenu fou par chagrin
d'amour, mais qu'il le serait devenu pour une cause quelconque, parce
qu'il y avait d'autres fous dans sa famille. Quoi qu'il en soit, je ne
me rappelle pas ce pauvre chercheur de tendresse sans attendrissement.
Nous l'aimions, nous autres enfans, sans autre motif que la
compassion, car il ne nous disait presque rien, et faisait si peu
d'attention à nous, malgré qu'il nous regardât jouer ensemble des
heures entières, qu'il ne nous reconnaissait pas les uns d'avec les
autres. Il appelait Hippolyte M. Maurice, et demandait souvent à
Ursule si elle était Mlle Dupin, ou à moi si j'étais Ursule. Nous
avions pour son infortune un respect d'instinct, car nous ne l'avons
jamais raillé ni évité. Il ne répondait guère aux questions et
semblait se trouver content quand on ne le repoussait ni ne le fuyait.
Peut-être eût-il été très curable par un traitement soutenu de
douceur, de distractions et d'amitié; mais probablement les soins
moraux et intelligens lui manquaient, car il venait toujours seul et
s'en allait de même. Il a fini par se suicider. Du moins, on l'a
trouvé noyé dans un puits, où, sans doute, l'infortuné cherchait _la
tendresse_, cet introuvable objet de ses douloureuses aspirations.

Ma mère nous quitta au commencement de l'automne. Elle ne pouvait
abandonner Caroline, et se voyait forcée de partager sa vie entre ses
deux enfans. Elle me raisonna beaucoup pour m'empêcher de vouloir la
suivre. J'avais un vif chagrin: mais nous devions tous partir pour
Paris à la fin d'octobre. C'était deux mois de séparation tout au
plus, et l'effroi qui s'était emparé de moi l'année précédente à
l'idée d'une séparation absolue, était dissipé par la manière dont
j'avais vécu auprès d'elle, presque sans interruption, depuis ce
temps-là. Elle me fit comprendre que Caroline avait besoin d'elle, que
nous serions bientôt réunies à Paris, qu'elle viendrait encore à
Nohant l'année suivante. Je me soumis.

Ces deux mois se passèrent sans encombre: je m'habituais aux manières
imposantes de ma bonne maman; j'étais devenue assez raisonnable pour
obéir sans effort, et elle s'était, de son côté, un peu relâchée
envers moi de ses exigences de _bonne tenue_. A la campagne, elle
était moins frappée des inconvéniens de mon laisser-aller. C'est à
Paris qu'en me comparant aux petites poupées du beau monde, elle
s'effrayait de mon franc parler et de mes allures de paysanne. Alors
recommençait la petite persécution qui me profitait si peu.

Nous quittâmes Nohant, ainsi qu'on me l'avait promis, aux premiers
froids. Il fut décidé qu'on mettrait Hippolyte en pension à Paris pour
le dégrossir aussi de ses manières rustiques. Deschartres s'offrit à
l'y conduire, à faire choix de l'établissement _destiné au bonheur de
posséder un élève si gentil_, et à l'y installer. On lui fit donc un
trousseau; et comme il devait aller prendre avec Deschartres la
diligence à Châteauroux, il fut convenu que nous traverserions la
brande ensemble, nous dans la voiture, conduite par Saint-Jean et les
deux vieux chevaux, Hippolyte et Deschartres à cheval sur les
paisibles jumens de la ferme. Mais quelques jours avant de partir, on
s'avisa que, pour faire cette partie d'équitation, il lui fallait des
bottes, car la culotte courte et les bas blancs de la première
communion n'étaient plus de saison.

Une paire de bottes! c'était depuis longtemps le rêve, l'ambition,
l'idéal, le tourment du gros garçon. Il avait essayé de s'en faire
avec de vieilles tiges de Deschartres et un grand morceau de cuir
qu'il avait trouvé dans la remise, peut-être le tablier de quelque
cabriolet réformé. Il avait travaillé quatre jours et quatre nuits,
taillant, cousant, faisant tremper son cuir dans l'auge des chevaux
pour l'amollir, et il avait réussi à se confectionner des chaussures
informes, dignes d'un Esquimau, mais qui crevèrent le premier jour
qu'il les mit. Ses vœux furent donc comblés quand le cordonnier lui
apporta de véritables bottes, avec fer au talon et courroies pour
recevoir des éperons.

Je crois que c'est la plus grande joie que j'aie vu éprouver à un
mortel. Le voyage à Paris, le premier déplacement de sa vie! la course
à cheval, l'idée de se séparer bientôt de Deschartres, tout cela
n'était rien en comparaison du bonheur d'avoir des bottes. Lui-même
met encore cette satisfaction d'enfant, dans ses souvenirs, au-dessus
de toutes celles qu'il a goûtées depuis, et il dit souvent: «Les
premières amours? je crois bien! les miennes ont eu pour objet une
paire de bottes; et je vous réponds que je me suis trouvé heureux et
fier!»

C'étaient des bottes à la hussarde, selon la mode d'alors, et on les
portait par dessus le pantalon plus ou moins collant. Je les vois
encore, car mon frère me les fit tant regarder et tant admirer bon gré
mal gré, que j'en fus obsédée jusqu'à en rêver la nuit. Il les mit la
veille du départ et ne les quitta plus qu'à Paris, car il se coucha
avec. Mais il ne put dormir, tant il craignait, non que ses bottes
vinssent à déchirer ses draps de lit, mais que ses draps de lit
n'enlevassent le brillant de ses bottes. Il se releva donc sur le
minuit, et vint dans ma chambre pour les examiner à la clarté du feu
qui brillait encore dans la cheminée. Ma bonne, qui couchait dans un
cabinet voisin, voulut le renvoyer. Ce fut impossible. Il me réveilla
pour me montrer ses bottes, puis s'assit devant le feu ne voulant
point dormir, car c'eût été perdre pour quelques instans le sentiment
de son bonheur. Pourtant le sommeil vainquit cette ivresse, et quand
ma bonne m'éveilla pour partir, nous vîmes Hippolyte qui s'était
laissé glisser par terre et qui dormait sur le carreau, devant la
cheminée.

Je vis peut-être un peu moins ma mère à Paris dans l'hiver de 1811 à
1812. On m'habituait peu à peu à me passer d'elle, et, de son côté,
sentant qu'elle se devait davantage à Caroline, qui n'avait pas de
bonne maman pour la gâter, elle secondait le désir qu'on éprouvait de
me voir prendre mon parti. J'eus, cette fois, des distractions et des
plaisirs conformes à mon âge. Ma grand'mère était liée avec Mme de
Fargès, dont la fille, Mme de Pontcarré, avait une fille charmante,
nommée Pauline. On nous fit faire connaissance, et nous sommes restées
intimement liées jusqu'à l'époque de nos mariages respectifs, qui nous
ont éloignées l'une de l'autre, avec des circonstances que je
raconterai en leur lieu. Pauline, qui fut plus tard une ravissante
jeune fille, était un enfant blond, mince, un peu pâle, vif, agréable
et fort enjoué. Elle avait une magnifique chevelure bouclée, des yeux
bleus superbes, des traits réguliers. Elle avait, à peu de chose près,
le même âge que moi. Comme sa mère était une femme de beaucoup
d'esprit, l'enfant n'était point maniéré. Cependant, elle avait une
_meilleure tenue_ que moi, elle marchait plus légèrement et perdait
beaucoup moins souvent ses gants et son mouchoir. Aussi ma grand'mère
me la proposait-elle pour modèle à toute heure, moyen infaillible pour
me la faire détester si j'avais eu l'amour-propre qu'on voulait me
donner, et si je n'avais pas eu toute ma vie un besoin irrésistible de
m'attacher aux êtres avec lesquels le hasard me fait vivre.

J'aimais donc tendrement Pauline qui se laissa aimer: c'était là sa
nature. Elle était bonne, sincère, aimable, mais froide. J'ignore si
elle a changé. Cela m'étonnerait beaucoup.

Nous prenions toutes nos leçons ensemble, et ma grand'mère n'ayant
guère le temps, à Paris, de s'occuper de moi sous ce rapport, Mme de
Pontcarré eut la bonté de m'associer aux études de Pauline, comme on
associait Pauline à mes leçons. Il vint chez nous, pour nous deux,
trois fois par semaine, un maître d'écriture, un maître de danse, une
maîtresse de musique. Les autres jours, Mme de Pontcarré venait me
chercher, et c'était elle-même qui se donnait la peine de nous faire
repasser les principes et de nous mettre les mains sur son piano. Elle
était excellente musicienne et chantait avec beaucoup de feu et de
grandeur. Sa belle voix et les brillans accompagnemens qu'elle
trouvait sur un instrument moins aigre et plus étendu que le clavecin
de Nohant, augmentèrent mon goût pour la musique. Après la musique,
elle nous enseignait la géographie et un peu d'histoire. Pour tout
cela, elle se servait des méthodes de l'abbé Gaultier, qui étaient en
vogue alors et que je crois excellentes. C'était une sorte de jeu avec
des boules et des jetons comme au loto, et on apprenait en s'amusant.

Elle était fort douce et encourageante avec moi; mais, soit que
Pauline fût plus distraite, soit le grand désir qu'ont les mères de
pousser leurs enfans à de rapides progrès, elle la brutalisait un
peu, et lui pinçait même les oreilles d'une façon toute napoléonienne.
Pauline pleurait et criait, mais la leçon arrivait à bonne fin, et,
aussitôt après, Mme de Pontcarré nous menait promener et jouer chez sa
mère qui avait un appartement au rez-de-chaussée et un jardin quelque
part comme rue de la Ferme-des-Mathurins ou de la Victoire. Je m'y
amusais beaucoup, parce que nous y trouvions souvent des enfans plus
âgés que nous, il est vrai, de quelques années, mais qui voulaient
bien nous inviter à leur colin-maillard et à leur partie de barres.
C'étaient les enfans de Mme Debrosse, seconde fille, je crois, de Mme
de Fargès, par conséquent les cousins de Pauline. Je ne me rappelle du
garçon que le nom d'Ernest. La fille était déjà une assez grande
personne relativement à nous. Mais elle était gaie, vive et fort
spirituelle. Elle s'appelait Constance, et était alors au couvent des
Anglaises, où nous avons été depuis, Pauline et moi. Il y avait aussi
un jeune garçon qui s'appelait Fernand de Prunelet, dont la figure
était agréable, malgré un énorme nez. Il était le doyen de nos parties
de jeu, par conséquent le plus obligeant et le plus tolérant à l'égard
des bouderies ou des caprices des deux petites filles. Nous dînions
quelquefois tous ensemble et, après le dîner, on nous laissait nous
évertuer dans la salle à manger, où nous faisions grand vacarme. Les
domestiques, et même les mamans venaient aussi se mêler aux jeux.
C'était une sorte de vie de campagne transportée à Paris, et j'avais
grand besoin de cela.

Je voyais aussi de temps en temps ma chère Clotilde, avec qui je me
querellais beaucoup plus qu'avec Pauline, parce qu'elle répondait
davantage à mon affection et ne prenait pas _mes torts_ avec la même
insouciance. Elle se fâchait quand je me fâchais, s'obstinait quand je
lui en donnais l'exemple, et puis après c'étaient des embrassades et
des transports de tendresse comme avec Ursule; mieux encore, car nous
avions dormi dans le même berceau, nous avions été nourries du même
lait, nos mères donnant le sein à celle de nous qui criait la
première; et quoique, depuis, nous n'ayons jamais passé beaucoup de
temps ensemble, il y a toujours eu entre nous comme un amour du sang
plus prononcé encore que le degré de notre parenté. Nous nous
considérions, dès l'enfance, comme deux sœurs jumelles.

Hippolyte était en demi-pension. Dans l'intervalle des heures qu'il
passait à la maison, et les jours de congé, il prenait la leçon de
danse et la leçon d'écriture avec nous. Je dirai quelque chose de nos
maîtres, dont je n'ai rien oublié.

M. Gogault, le maître de danse, était danseur à l'Opéra. Il faisait
grincer sa pochette et nous tortillait les pieds pour nous les placer
en dehors. Quelquefois Deschartres, assistant à la leçon,
renchérissait sur le professeur pour nous reprocher de marcher et de
danser comme des ours ou des perroquets. Mais nous, qui détestions le
marcher prétentieux de Deschartres, et qui trouvions M. Gogault
singulièrement ridicule de se présenter dans une chambre comme un
zéphyr qui va battre un entrechat, nous nous hâtions, mon frère et
moi, de nous tourner les pieds en dedans aussitôt qu'il était parti,
et, comme il nous les disloquait pour leur faire prendre la _première
position_, nous nous les disloquions en sens contraire dans la crainte
de rester comme il nous voulait arranger. Nous appelions ce travail en
cachette la _sixième position_. On sait que les principes de la danse
n'en admettent que cinq.

Hippolyte était d'une maladresse et d'une pesanteur épouvantables, et
M. Gogault déclarait que jamais pareil cheval de charrue ne lui avait
passé par les mains. Ses _changemens de pied_ ébranlaient toute la
maison; ses _battemens_ entamaient la muraille. Quand on lui disait de
relever la tête et de ne pas tendre le cou, il prenait son menton dans
sa main et le tenait ainsi en dansant. Le professeur était forcé de
rire, tandis que Deschartres exhalait une sérieuse et véhémente
indignation contre l'élève, qui croyait pourtant avoir fait preuve de
bonne volonté.

Le maître d'écriture s'appelait M. Loubens. C'était un professeur à
grandes prétentions et capable de gâter la meilleure main avec ses
systèmes. Il tenait à la position du bras et du corps, comme si écrire
était une mimique chorégraphique: mais tout se tenait dans le genre
d'éducation que ma grand'mère voulait nous donner; il fallait de la
_grâce_ dans tout. M. Loubens avait donc inventé divers instrumens de
gêne pour forcer ses élèves à avoir la tête droite, le coude dégagé,
trois doigts allongés sur la plume, et le petit doigt étendu sur le
papier, de manière à soutenir le _poids_ de la main. Comme cette
régularité de mouvement et cette tension des muscles sont ce qu'il y a
de plus antipathique à l'adresse naturelle et à la souplesse des
enfans, il avait inventé: 1º pour la tête, une sorte de couronne en
baleine; 2º pour le corps et les épaules, une ceinture qui se
rattachait par derrière à la couronne, au moyen d'une sangle; 3º pour
le coude, une barre de bois qui se vissait à la table; 4º pour l'index
de la main droite, un anneau de laiton soudé à un plus petit anneau
dans lequel on passait la plume; 5º pour la position de la main et du
petit doigt, une sorte de socle en bois avec des entailles et des
roulettes. Joignez à tous ces ustensiles indispensables à l'étude de
la calligraphie selon M. Loubens, les règles, le papier, les plumes et
les crayons, toutes choses qui ne valaient rien, si elles n'étaient
fournies par le professeur, on verra que le professeur faisait un
petit commerce qui le dédommageait un peu de la modicité du prix
attribué généralement aux leçons d'écriture.

D'abord toutes ces inventions nous firent beaucoup rire; mais au bout
de cinq minutes d'essai, nous reconnûmes que c'était un vrai supplice,
que les doigts s'ankylosaient, que le bras se raidissait et que le
bandeau donnait la migraine. On ne voulut pas écouter nos plaintes et
nous ne fûmes débarrassés de M. Loubens, que lorsqu'il eut réussi à
nous rendre parfaitement illisibles.

La maîtresse de piano s'appelait Mme de Villiers. C'était une jeune
femme toujours vêtue de noir, intelligente, patiente, et de manières
distinguées.

J'avais en outre, pour moi seule, une maîtresse de dessin, Mlle
Greuze, qui se disait fille du célèbre peintre, et qui l'était
peut-être. C'était une bonne personne, qui avait peut-être aussi du
talent, mais qui ne travaillait guère à m'en donner, car elle
m'enseignait de la manière la plus bête du monde, à faire des hachures
avant de savoir dessiner une ligne, et à arrondir de gros vilains
yeux, avec d'énormes cils qu'il fallait compter un à un, avant d'avoir
l'idée de l'ensemble d'une figure.

En somme, toutes ces leçons étaient un peu de l'argent perdu. Elles
étaient trop superficielles pour nous apprendre réellement aucun art.
Elles n'avaient qu'un bon résultat, c'était de nous occuper et de
nous faire prendre l'habitude de nous occuper nous-mêmes. Mais il eût
mieux valu éprouver nos facultés, et nous tenir ensuite à une
spécialité que nous eussions pu conquérir. Cette manière d'apprendre
un peu de tout aux demoiselles est certainement meilleure que de ne
leur rien apprendre; c'est encore l'usage, et on appelle cela leur
_donner des talens d'agrément_, agrément que nient, par parenthèse,
les infortunés voisins condamnés à entendre des journées entières
certaines études de chant ou de piano. Mais il me semble que chacune
de nous est propre à une certaine chose, et que celles qui, dans
l'enfance, ont de l'aptitude pour tout, n'en ont pour rien par la
suite. Dans ce cas-là, il faudrait choisir et développer l'aptitude
qui domine. Quant aux jeunes filles qui n'en ont aucune, il ne
faudrait pas les abrutir par des études qu'elles ne comprennent pas,
et qui parfois les rendent sottes et vaines, de simples et bonnes
qu'elles étaient naturellement.

Il y a pourtant à considérer le bon côté en toutes choses, et celui de
l'éducation que je critique est de développer simultanément toutes les
facultés, par conséquent de compléter l'âme, pour ainsi dire. Tout se
tient dans l'intelligence comme dans les émotions de l'être humain.
C'est un grand malheur que d'être absolument étranger aux jouissances
de la peinture lorsqu'on est musicien, et réciproquement. Le poète se
complète par le sentiment de tous les arts et n'est point impunément
insensible à un seul. La philosophie des anciens, continuée en partie
au moyen-âge et pendant la renaissance, embrassait tous les
développemens de l'esprit et du corps, depuis la gymnastique jusqu'à
la musique, aux langues, etc. Mais c'était un ensemble logique, et la
philosophie était toujours au faîte de cet édifice. Les diverses
branches de l'instruction se rattachaient à l'arbre de la science, et
quand on apprenait la déclamation et les différens modes de la lyre,
c'était pour célébrer les dieux, ou pour répandre les chants sacrés
des poètes. Cela ne ressemblait guère à ce que nous faisons
aujourd'hui en apprenant une sonate ou une romance. Nos arts si
perfectionnés sont en même temps profanés dans leur essence, et nous
peignons assez bien le peu de dignité de leur usage en les appelant
arts d'agrément dans le monde.

L'éducation étant ce qu'elle est, je ne regrette pas que ma bonne
grand'mère m'ait forcée de bonne heure à saisir ces différentes
notions. Si elles n'ont produit chez moi aucun résultat _d'agrément_
pour les autres, elles ont du moins été pour moi-même une source de
pures et inaltérables jouissances, et, m'étant inculquées dans l'âge
où l'intelligence est fraîche et facile, elles ne m'ont causé ni peine
ni dégoût.

J'en excepte pourtant la danse que M. Gogault me rendait ridicule, et
le grand art de la calligraphie que M. Loubens me rendait odieux.
Lorsque l'abbé d'Andrezel venait voir ma grand'mère, il entrait
quelquefois dans la chambre où nous prenions nos leçons, et à la vue
de M. Loubens, il s'écriait: «Salut à M. le professeur de
_belles-lettres_!» titre que M. Loubens, soit qu'il comprît ou non le
calembour, acceptait fort gravement. «Ah! grand Dieu! disait ensuite
l'abbé, si on enseignait les véritables belles-lettres à l'aide de
carcans, de camisoles de force et d'anneaux de fer, suivant la méthode
Loubens, combien de littérateurs nous aurions de moins, mais combien
de pédans de plus!»

Nous occupions alors un très joli appartement rue Thiroux, no 8.
C'était un entresol assez élevé pour un entresol, et vaste pour un
appartement de Paris. Il y avait comme dans la rue des Mathurins un
beau salon où l'on n'entrait jamais. La salle à manger donnait sur la
rue, mon piano était entre les deux fenêtres, mais le bruit des
voitures, les cris de Paris, bien plus fréquens et plus variés qu'ils
ne le sont aujourd'hui, les orgues de Barbarie et le passage des
visiteurs me dérangeaient tellement que je n'étudiais avec aucun
plaisir et seulement pour l'acquit de ma conscience.

La chambre à coucher, qui était réellement le salon de ma grand'mère,
donnait sur une cour, terminée par un jardin et un grand pavillon,
dans le goût de l'empire, où demeurait, je crois, un ex-fournisseur
des armées. Il nous permettait d'aller courir dans son jardin, qui
n'était, en réalité qu'un fond de cour planté et sablé, mais où nous
trouvions moyen de faire bien du chemin. Au dessus de nous demeurait
Mme Perrier, fort jolie et pimpante personne, belle-sœur de Casimir
Périer. Au second, c'était le général Maison, soldat parvenu, dont la
fortune était certainement respectable, mais qui a été l'un des
premiers à abandonner l'empereur en 1814. Ses équipages, ses
ordonnances, ses mulets couverts de bagages (je crois qu'il partait
pour l'Espagne à cette époque, ou qu'il en revenait) remplissaient la
cour et la maison de bruit et de mouvement; mais ce qui me frappait le
plus, c'était sa mère, vieille paysanne qui n'avait rien changé à son
costume, à son langage et à ses habitudes de parcimonie rustique;
toute tremblotante et cassée qu'elle était, elle assistait dans la
cour, par le plus grand froid, au sciage des bûches et au mesurage du
charbon. Elle avait des querelles de l'autre monde avec le concierge,
à qui elle arrachait des mains la bûche dite _bûche du portier_,
lorsqu'il la choisissait un peu trop grosse. Cela avait son beau et
son mauvais côté; mais je défie que d'ici à longtemps on fasse passer
le paysan de la misère à la richesse, sans porter son avarice à
l'extrême. L'existence de cette pauvre vieille était une fatigue, un
souci, une fureur sans relâche.

Nous avons occupé cet appartement de la rue Thiroux jusqu'en 1816. En
1832 ou 1833, cherchant à me loger, j'ai aperçu un écriteau sur la
porte et je suis entrée, espérant que c'était le logement de ma
grand'mère qui se trouvait vacant; mais c'était le pavillon du fond,
et on en demandait, je crois, 1,800 fr., prix beaucoup trop élevé pour
mes ressources à cette époque. Je me suis pourtant donné le plaisir
d'examiner ce pavillon afin de parcourir la cour plantée où rien
n'était changé, et de voir en face les croisées de la chambre de ma
bonne maman, d'où elle me faisait signe de rentrer lorsque je
m'oubliais dans le jardin. Tout en causant avec le portier, j'appris
que cette maison n'avait pas changé de propriétaire: que ce
propriétaire existait toujours, et qu'il occupait précisément
l'appartement de l'entresol que je convoitais. Je voulus, du moins, me
procurer la satisfaction de revoir cet appartement, et, sous prétexte
de marchander le pavillon, je me fis annoncer à M. Buquet. Il ne me
reconnut pas, et je ne l'aurais pas reconnu non plus. Je l'avais perdu
de vue jeune encore et ingambe. Je retrouvai un vieillard qui ne
sortait plus de sa chambre et qui, pour faire apparemment un peu
d'exercice commandé par le médecin, avait installé un billard à côté
de son lit, dans la propre chambre de ma grand'mère. Du reste, sauf
ma chambre qui avait été jointe à un autre appartement, rien n'était
changé dans la disposition des autres pièces: les ornemens dans le
goût de l'empire, les plafonds, les portes, les lambris, je crois même
le papier de l'antichambre, étaient les mêmes que de mon temps; mais
tout cela était noir, sale, enfumé, et puant le caporal au lieu des
exquises senteurs de ma grand'mère. Je fus surtout frappée de la
petitesse de la maison, de la cour, des jardins et des chambres, qui,
jadis, me paraissaient si vastes, et qui étaient restés ainsi dans mes
souvenirs. Mon cœur se serra de retrouver si laide, si triste et si
sombre cette habitation toute pleine de mes souvenirs.

J'ai du moins encore une partie des meubles qui me retracent mon
enfance et même le grand tapis qui nous amusait tant Pauline et moi.
C'est un tapis Louis XV avec des ornemens qui, tous, avaient un nom et
un sens pour nous. Tel rond était une île, telle partie du fond un
bras de mer à traverser. Une certaine rosace à flammes pourpres était
l'enfer, de certaines guirlandes étaient le paradis, et une grande
bordure représentant des ananas était la forêt Hercynia. Que de
voyages fantastiques, périlleux ou agréables nous avons faits sur ce
vieux tapis avec nos petits pieds! La vie des enfans est un miroir
magique. Ceux qui ne sont pas initiés n'y voient que les objets réels.
Les initiés y trouvent toutes les riantes images de leurs rêves; mais
un jour vient où le talisman perd sa vertu, ou bien la glace se brise,
et les éclats sont dispersés pour ne jamais se réunir.

Tel fut pour moi l'éparpillement de toutes les personnes et de presque
toutes les choses qui remplirent ma vie de Paris jusqu'à l'âge de
dix-sept ou dix-huit ans. Ma grand'mère et tous ses vieux amis des
deux sexes moururent un à un. Mes relations changèrent. Je fus
oubliée, et j'oubliai moi-même une grande partie des êtres que j'avais
vus tous les jours pendant si longtemps. J'entrai dans une nouvelle
phase de ma vie; qu'on me pardonne donc de trop m'arrêter dans celle
qui a disparu pour moi tout entière.

Je voyais de temps en temps les neveux de mon père et la nombreuse
famille qui se rattachait à l'aîné surtout, René, celui qui habitait
le joli petit hôtel de la rue de Grammont. Je n'ai encore rien dit de
ses enfans, afin de ne pas embrouiller mon lecteur dans cette
complication de générations; et, au reste, je n'ai rien à dire de son
fils Septime, que j'ai peu connu et qui ne m'était point sympathique.
Le rêve de ma grand'mère était de me marier avec lui ou avec son
cousin Léonce, fils d'Auguste. Mais je n'étais pas un parti assez
riche pour eux, et je crois que ni eux ni leurs parens n'y songèrent
jamais. Les propos des bonnes me mirent de bonne heure, malgré moi,
au courant de rêveries de ma bonne grand'mère, et c'est une grande
sottise de tourmenter les enfans par ces idées de mariage. Je m'en
préoccupai longtemps avant l'âge où il eût été nécessaire d'y songer,
et cela produisait en moi une grande inquiétude d'esprit. Léonce me
plaisait, comme un enfant peut plaire à un autre enfant. Il était gai,
vif et obligeant. Septime était froid et taciturne, du moins il me
semblait tel parce que je me croyais destinée à lui plus
particulièrement, ma grand'mère ayant plus d'amitié pour son père que
pour celui de Léonce. Mais que ce fût Léonce ou Septime, j'avais une
grande terreur de l'une ou de l'autre union, parce que, depuis la mort
de mon père, leurs parens ne voyaient point ma mère et la
maltraitaient beaucoup dans leur opinion.

Je pensais donc que mon mariage serait le signal d'une rupture forcée
avec ma mère, ma sœur et ma chère Clotilde, et j'étais dès-lors si
soumise de fait à ma grand'mère, que l'idée de résister à sa volonté
ne se présentait pas encore à mon esprit. J'étais donc toujours assez
mal à l'aise avec tous les Villeneuve, quoique d'ailleurs je les
aimasse beaucoup, et quelquefois, en jouant chez eux avec leurs
enfans, il me venait des envies de pleurer au milieu de mes rires.
Appréhensions chimériques, souffrances gratuites. Personne ne pensait
alors à me séparer de ma mère, et ces enfans, plus heureux que moi,
ne songeaient point à enchaîner leur liberté ou la mienne par le
mariage.

La sœur de Septime, Emma de Villeneuve, aujourd'hui Mme de la
Roche-Aymon, était une charmante personne, gracieuse, douce et
sensible, pour qui j'ai ressenti, dès mon enfance, une sympathie
particulière. J'étais à l'aise avec elle, et pour peu qu'elle eût
deviné les idées qui me tourmentaient, je lui aurais ouvert mon cœur
au moindre encouragement de sa part. Mais elle était bien loin de
penser qu'après avoir ri sur ses genoux et gambadé autour d'elle, je
m'en allais pleine de mélancolie, et me reprochant en quelque sorte
l'amitié que j'éprouvais pour mes parens paternels, pour ceux que l'on
m'avait présentés comme les ennemis de ma mère.

La mère d'Emma et de Septime, Mme René de Villeneuve, était une des
plus jolies femmes de la cour impériale. Elle était, à cette époque,
dame d'honneur de la reine Hortense. Je la voyais quelquefois, le
soir, avec des robes à queue et des diadèmes à l'antique, ce qui
m'éblouissait grandement: mais je la craignais, je ne sais pourquoi.

René était chambellan du roi Louis. C'est un des hommes les plus
aimables que j'aie connus. Je l'ai aimé comme un père jusqu'au moment
où tout s'est brisé autour de moi. Et puis, sur ses vieux jours, il
m'a appelée dans ses bras, et j'y ai couru de grand cœur: on ne
boude pas contre soi-même.

Hippolyte ne fit pas long feu dans la pension où Deschartres l'avait
installée. Il y trouva des garçons aussi fous et encore plus malins
que lui, qui développèrent si bien ses heureuses dispositions pour le
tapage et l'indiscipline, que ma grand'mère, voyant qu'il travaillait
encore moins qu'à Nohant, le reprit au moment de notre départ.

C'est pendant l'hiver dont je viens de parler que se firent les
immenses préparatifs de la campagne de Russie. Dans toutes les maisons
où nous allions, nous rencontrions des officiers partant pour l'armée
et venant faire leurs adieux à la famille. On n'était pas assuré de
pénétrer jusqu'au cœur de la Russie. On était si habitué à vaincre
qu'on ne doutait pas d'obtenir satisfaction par des traités glorieux
aussitôt qu'on aurait passé la frontière et livré quelques batailles
dans les premières marches russes. On se faisait si peu l'idée du
climat, que je me souviens d'une vieille dame qui voulait donner
toutes ses fourrures à un sien neveu, lieutenant de cavalerie, et
cette précaution maternelle le faisait beaucoup rire. Jeune et fier
dans son petit dolman pincé et étriqué, il montrait son sabre, et
disait que c'était avec cela qu'on se réchauffe à la guerre. La bonne
dame lui disait qu'il allait dans un pays toujours couvert de neige.
Mais on était au mois d'avril: les jardins fleurissaient, l'air était
tiède. Les jeunes gens, et les Français surtout, croient volontiers
que le mois de décembre n'arrivera jamais pour eux. Ce fier jeune
homme a pu regretter plus d'une fois les fourrures de sa vieille
tante, lors de la fatale retraite.

Les gens avisés, et Dieu sait qu'il n'en manque point après
l'événement, ont prétendu qu'ils avaient tous mal auguré de cette
gigantesque entreprise; qu'ils avaient blâmé Napoléon comme un
conquérant téméraire: enfin, qu'ils avaient eu le pressentiment de
quelque immense désastre. Je n'en crois rien, ou du moins je n'ai
jamais entendu exprimer ces craintes, même chez les personnes
ennemies, par système ou par jalousie, des grandeurs de l'empire. Les
mères qui voyaient partir leurs enfans se plaignaient de l'infatigable
activité de l'empereur, et se livraient aux inquiétudes et aux regrets
personnels inévitables en pareil cas. Elles maudissaient le conquérant
ambitieux; mais jamais je ne vis en elles le moindre doute du succès,
et j'entendais tout, je comprenais tout à cette époque. La pensée que
Napoléon pût être vaincu ne se présenta jamais qu'à l'esprit de ceux
qui le trahissaient. Ils savaient bien que c'était le seul moyen de le
vaincre. Les gens prévenus, mais honnêtes, avaient en lui, tout en le
maudissant, la confiance la plus absolue, et j'entendais dire à une
des amies de ma grand'mère: Eh bien! quand nous aurons pris la
Russie, qu'est-ce que nous en ferons?

D'autres disaient qu'il méditait la conquête de l'Asie, et que la
campagne de Russie n'était qu'un premier pas vers la Chine. Il veut
être le maître du monde, s'écriait-on, et il ne respecte les droits
d'aucune nation. Où s'arrêtera-t-il? Quand se trouvera-t-il satisfait?
C'est intolérable. Tout lui réussit.

Et personne ne disait qu'il pouvait éprouver des revers, et faire
payer cher à la France la gloire dont il l'avait enivrée.

Nous revînmes à Nohant avec le printems de 1812; ma mère vint passer
une partie de l'été avec nous, et Ursule, qui retournait tous les
hivers chez ses parens, me fut rendue, à ma grande joie et à la sienne
aussi. Outre l'affection qu'Ursule avait pour moi, elle adorait
Nohant. Elle était plus sensible que moi à ce bien-être, et elle
jouissait plus que moi de la liberté, puisque, sauf quelques leçons de
couture et de calcul que lui donnait sa tante Julie, elle était livrée
à une complète indépendance. Je dois dire qu'elle n'en abusait pas, et
que, par caractère, elle était laborieuse. Ma mère lui apprenait à
lire et à écrire, et, tandis que je prenais mes autres leçons avec
Deschartres ou avec ma bonne maman, bien loin de songer à aller
courir, elle restait auprès de ma mère qu'elle adorait et qu'elle
entourait des plus tendres soins. Elle savait se rendre utile, et ma
mère regrettait de n'avoir pas le moyen de l'emmener à Paris pendant
l'hiver.

Ce maudit hiver était le désespoir de ma pauvre Ursule. Toute
différente de moi en ceci, elle se croyait exilée quand elle
retournait dans sa famille. Ce n'est pas que ses parens fussent dans
la misère. Son père était chapelier et gagnait assez d'argent, surtout
dans les foires, où il allait vendre des chapeaux à pleines charretées
aux paysans. Sa femme, pour aider à son débit, tenait ramée dans les
foires; mais ils avaient beaucoup d'enfans, et de la gêne, par
conséquent.

Ursule ne pouvait supporter sans se plaindre le changement annuel de
régime et d'habitudes. On pensa que le _richement_ menaçait de lui
tourner la tête, on commença à regretter de lui avoir fait manger _son
pain blanc le premier_, et on parla de la reprendre et de la mettre en
apprentissage pour lui donner une profession. Je ne voulais pas
entendre parler de cela, et ma grand'mère hésita quelque temps. Elle
avait quelque désir de garder Ursule, disant qu'un jour elle pourrait
gouverner ma maison et s'y rendre utile en ne cessant pas d'être
heureuse: mais il y avait du temps jusque-là; on ne savait ce qui
pourrait arriver, et Ursule n'était pas d'un caractère à être jamais
une _fille de chambre_. Elle avait trop de fierté, de franchise et
d'indépendance pour faire penser qu'elle se plierait à faire des
volontés des autres pour de l'argent. Il lui fallait une _fonction_
et non un service domestique. C'était donc une position à lui assurer
dans une famille qu'elle aimerait et dont elle serait aimée. Si, par
quelque événement imprévu, la nôtre venait à lui manquer, que
deviendrait-elle sans profession acquise, et avec l'habitude du
bien-être? Mlle Julie pensait judicieusement que la pauvre enfant
serait horriblement malheureuse, et elle insista pour qu'on ne la
laissât pas plus longtemps s'accoutumer à ce _chez nous_ dont le
souvenir la tourmentait si fort en notre absence. Ma grand'mère céda,
et il fut décidé qu'Ursule s'en irait tout à fait au moment où nous
repartirions pour Paris, mais que, jusque-là, on ne ferait part de
cette résolution ni à elle ni à moi, afin de ne pas troubler notre
bonheur présent. C'était, en effet, la fin de mon bonheur qui
approchait. En même temps qu'Ursule, je devais bientôt perdre la
présence de ma mère et tomber sous le joug et dans la société des
femmes de chambre.

Cet été de 1812 fut donc encore sans nuage, Tous les dimanches, les
trois sœurs d'Ursule venaient passer la journée avec nous. L'aînée,
qu'on appelait de son nom de famille féminisé, selon la coutume du
pays, était une bonne personne d'une beauté angélique, à laquelle j'ai
conservé une grande sympathie de cœur. Elle nous chantait des rondes,
nous enseignait le _cob_, la _marelle_, les _évalines_, le
_traîne-balin_, l'_aveuglat_[6], enfin tous les jeux de notre pays,
dont le nom est aussi ancien que l'usage, et qu'on ne retrouverait
même pas tous dans l'immense nomenclature des jeux d'enfans rapportés
dans le Gargantua. Toutes ces amusettes nous passionnaient. La maison,
le jardin et le petit bois retentissaient de nos jeux et de nos rires:
mais, vers la fin de la journée, j'en avais assez, et, s'il avait
fallu passer ainsi deux journées de suite, je n'aurais pas pu y tenir.
J'avais déjà pris l'habitude du travail, et je souffrais d'une sorte
d'ennui indéfinissable au milieu de mes amusemens. Pour rien au monde,
je ne me serais avoué à moi-même que je regrettais ma leçon de musique
ou d'histoire, et pourtant elle me manquait. A mon insu, mon cerveau,
abandonné à la dérive au milieu de ces plaisirs enfantins et de cette
activité sans but, arrivait à la satiété, et n'eût été la joie de
revoir ma chère _Godignonne_, j'aurais désiré, le dimanche soir, que
les sœurs d'Ursule ne revinssent pas le dimanche suivant, mais le
dimanche suivant ma gaîté et mon ardeur au jeu revenaient dès le matin
et duraient encore une partie de la journée.

  [6] L'_aveuglat_ est une sorte de collin-maillard. Le _cob_ et
  les _évalines_ sont une manière de jouer aux osselets avec une
  grosse bille de marbre. Le _traîne-balin_ s'appelle, je crois,
  les _petits-paquets_, à Paris. La marelle doit-être connue dans
  beaucoup de provinces. Elle est expliquée dans les notes de
  Pantagruel, par Esmengard. Un grave antiquaire du Berry s'est
  donné la peine de composer un ouvrage sur l'étymologie du mot
  _évaline_. Il n'a pas osé se risquer pour le _cob_. Cela devenait
  sans doute plus ardu et trop sérieux.

Nous eûmes cette année-là une nouvelle visite de mon oncle de
Beaumont, et la fête de ma bonne maman fut de nouveau préparée avec
des _surprises_. Nous n'étions déjà plus assez naïfs et assez confians
en nous-mêmes pour désirer de jouer la comédie, mon oncle se contenta
de faire des couplets sur l'air de la _Pipe de tabac_ que je dus
chanter à déjeuner en présentant mon bouquet. Ursule eut un long
compliment en prose moitié sérieux, moitié comique, à dégoiser;
Hippolyte dut jouer, sans faire une seule faute, le menuet de Fischer
sur le flageolet, et même il eut l'honneur, ce jour-là, de soufler et
de cracher dans le flageolet d'ébène de Deschartres.

Les visites que nous recevions et que nous rendions me mettaient en
rapport avec de jeunes enfans qui sont restés les amis de toute ma
vie. Le capitaine Fleury, dont il est question dans les premières
lettres de mon père, avait un fils et une fille. La fille, charmante
et excellente personne, est morte peu d'années après son mariage, et
son frère Alphonse est resté un frère pour moi. M. et Mme Duvernet,
les amis de mon père et les compagnons de ses joyeux essais
dramatiques en 1797, avaient un fils que je n'ai guère perdu de vue
depuis qu'il est au monde, et que j'appelle aujourd'hui mon _vieux_
ami. Enfin, notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli
château de la renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers.
Ce voisin, M. Papet, amenait sa femme et ses enfans passer la journée
chez nous, et son fils Gustave était encore en robe quand nous fîmes
connaissance. Voilà trois pères de famille, plus jeunes que moi de
quelques années, que j'ai connus en petits jupons et en bourrelet, que
j'ai pris dans mes bras déjà robustes pour leur faire cueillir des
cerises aux arbres de mon jardin, qui m'ont tyrannisée des journées
entières (car, dès mon enfance, j'ai aimé les petits enfans avec une
passion maternelle), et qui souvent, depuis, se sont crus pourtant
plus raisonnables que moi. Les deux aînés sont déjà un peu chauves, et
moi je grisonne. J'ai peine aujourd'hui à leur persuader qu'ils sont
des enfans, et ils ne se souviennent plus des innombrables _méfaits_
que j'ai à leur reprocher. Il est vrai que des amitiés de quarante ans
ont pu réparer bien des sottises, robes déchirées, joujoux cassés,
exigences furibondes. J'en passe, et des meilleures! C'était un peu ma
faute, et je ne pouvais pas m'empêcher de rire avec mon frère et
Ursule de leurs turpitudes.

Il n'y avait pas si longtemps que nous les trouvions charmantes à
commettre pour notre propre compte.

Au milieu de nos jeux et de nos songes dorés, les nouvelles de Russie
vinrent, à l'automne, jeter de notes lugubres et faire passer sous nos
yeux hallucinés des images effrayantes et douloureuses. Nous
commencions à écouter la lecture des journaux, et l'incendie de Moscou
me frappa comme un grand acte de patriotisme. Je ne sais pas
aujourd'hui s'il faut ainsi juger cette catastrophe. La manière dont
les Russes nous faisaient la guerre est à coup sûr quelque chose
d'inhumain et de farouche qui ne peut avoir d'analogue chez les
nations libres. Dévaster ses propres champs, brûler ses maisons,
affamer de vastes contrées pour livrer au froid et à la faim une armée
d'invasion serait héroïque de la part d'une population qui agirait
ainsi de son propre mouvement. Mais le czar russe qui ose dire, comme
Louis XIV: _L'État, c'est moi!_ ne consultait point les populations
esclaves de la Russie. Il les arrachait de leurs demeures, il
dévastait leurs terres, il les faisait chasser devant ses armées comme
de misérables troupeaux, sans les consulter, sans s'inquiéter de leur
laisser un asile, et ces malheureux eussent été infiniment moins
opprimés, moins ruinés et moins désespérés par notre armée victorieuse
qu'ils ne le furent par leur propre armée, obéissant aux ordres
sauvages d'une autorité sans merci, sans entrailles, sans notion
aucune du droit humain.

En supposant que Rostopchin eût pris conseil, avant de brûler Moscou,
de quelques riches et puissantes familles, la population de cette
vaste cité n'en eut pas moins l'obligation de subir le sacrifice de
ses maisons, et de ses biens, et il est permis de douter qu'elle y eût
consenti unanimement si elle eût pu être consultée, si elle eût eu des
réclamations à faire entendre, des droits à faire valoir. La guerre de
Russie, c'est le navire battu de l'orage qui jette à l'eau sa
cargaison pour alléger son lest; le czar, c'est le capitaine; les
ballots qu'on submerge, c'est le peuple; le navire qu'on sauve, c'est
la politique du souverain. Si jamais autorité a méprisé profondément
et compté pour rien la vie et la propriété des hommes, c'est dans les
monarchies absolues qu'il faut aller chercher l'idéal d'un pareil
système.

Mais l'autorité de Napoléon recommença, dès le moment de nos désastres
en Russie, à représenter l'individualité, l'indépendance et la dignité
de la France. Ceux qui en jugèrent autrement pendant la lutte de nos
armées avec la coalition tombèrent dans une erreur fatale. Les uns,
ceux qui se préparaient à trahir, commirent sciemment un mensonge
envers la conscience publique: d'autres, les pères du _libéralisme_
naissant, y tombèrent probablement de bonne foi. Mais, l'histoire
commence à faire justice de leur rôle en cette affaire. Ce n'était pas
le moment de s'aviser des empiétemens de l'empereur sur les libertés
politiques, lorsque le premier représentant de notre libéralisme
allait être le Russe Alexandre.

J'avais donc huit ans quand j'entendis débattre pour la première fois
le redoutable problème de l'avenir de la France. Jusque-là, je
regardais ma nation comme invincible et le trône impérial comme celui
de Dieu même. On suçait avec le lait, à cette époque, l'orgueil de la
victoire. La chimère de la noblesse s'était agrandie, communiquée à
toutes les classes. Naître Français, c'était une illustration, un
titre. L'aigle était le blason de la nation tout entière.




CHAPITRE SIXIEME

  L'armée et l'empereur perdus pendant quinze jours.--Vision.--Un
    mot de l'empereur sur mon père.--Les prisonniers
    allemands.--Les Tyroliennes.--Séparation d'avec Ursule.--Le
    tutoiement.--Le grand lit jaune.--La tombe de mon père.--Les
    jolis mots de M. de Talleyrand.--La politique des vieilles
    comtesses.--Un enfant patriote.--Autre vision.--Mme de Béranger
    et ma mère.--Les soldats affamés en Sologne.--L'aubergiste
    _jacobin_.--Maladie de ma grand'mère.--Mme de Béranger dévaste
    notre jardin.--Le corset.--_Lorette_ de Béranger.--Entrée des
    alliés à Paris.--Opinion de ma grand'mère sur les Bourbons.--Le
    boulet de canon.--Les belles dames et les Cosaques.


Les enfans s'impressionnent à leur manière des faits généraux et des
malheurs publics. On ne parlait d'autre chose autour de nous que de la
campagne de Russie, et pour nous c'était quelque chose d'immense et de
fabuleux comme les expéditions d'Alexandre dans l'Inde.

Ce qui nous frappa extrêmement c'est que pendant quinze jours, si je
ne me trompe, on fut sans nouvelles de l'empereur et de l'armée.
Qu'une masse de trois cent mille hommes, que Napoléon, l'homme
qui remplissait l'univers de son nom et l'Europe de sa présence,
eussent ainsi disparu comme un pèlerin que la neige engloutit, et
dont on ne retrouve pas même le cadavre, c'était pour moi un fait
incompréhensible. J'avais des rêves bizarres, des élans d'imagination
qui me donnaient la fièvre et remplissaient mon sommeil de fantômes.
Ce fut alors qu'une singulière fantaisie, qui m'est restée longtemps
après, commença à s'emparer de mon cerveau excité par les récits et
les commentaires qui frappaient mes oreilles. Je me figurais, à un
certain moment de ma rêverie, que j'avais des ailes, que je
franchissais l'espace, et que, ma vue plongeant sur les abîmes de
l'horizon, je découvrais les vastes neiges, les steppes sans fin de la
Russie blanche; je planais, je m'orientais dans les airs, je
découvrais enfin les colonnes errantes de nos malheureuses légions; je
les guidais vers la France, je leur montrais le chemin, car ce qui me
tourmentait le plus, c'était de me figurer qu'elles ne savaient où
elles étaient et qu'elles s'en allaient vers l'Asie, s'enfonçant de
plus en plus dans les déserts, en tournant le dos à l'Occident. Quand
je revenais à moi-même, je me sentais fatiguée et brisée par le long
vol que j'avais fourni, mes yeux étaient éblouis par la neige que
j'avais regardée; j'avais froid, j'avais faim, mais j'éprouvais une
grande joie d'avoir sauvé l'armée française et son empereur.

Enfin, vers le 25 décembre, nous apprîmes que Napoléon était à Paris.
Mais son armée restait derrière lui, engagée encore pour deux mois
dans une retraite horrible, désastreuse. On ne sut officiellement les
souffrances et les malheurs de cette retraite qu'assez longtemps
après. L'empereur à Paris, on croyait tout sauvé, tout réparé. Les
bulletins de la grande armée et les journaux ne disaient qu'une partie
de la vérité. Ce fut par les lettres particulières, par les récits de
ceux qui échappèrent au désastre, qu'on put se faire une idée de ce
qui s'était passé.

Parmi les familles que ma grand'mère connaissait, il y eut un jeune
officier qui était parti à seize ans pour cette terrible campagne. Il
grandit de toute la tête au milieu de ces marches forcées et de ces
fatigues inouïes. Sa mère, n'entendant plus parler de lui, le
pleurait. Un jour, une espèce de brigand, d'une taille colossale et
bizarrement accoutré, se précipite dans sa chambre, tombe à ses genoux
et la presse dans ses bras. Elle crie de peur d'abord et bientôt de
joie. Son fils avait près de six pieds[7]. Il avait une longue barbe
noire, et en guise de pantalon, un jupon de femme, la robe d'une
pauvre vivandière tombée gelée au milieu du chemin.

  [7] On assurait qu'il avait grandi d'un pied pendant la campagne.

Je crois que c'est ce même jeune homme qui eut peu de temps après un
sort pareil à celui de mon père. Sorti sain et sauf des extrêmes
périls de la guerre, il se tua à la promenade; son cheval emporté vint
se briser avec lui contre le timon d'une charrette. L'empereur ayant
appris cet accident, dit d'un ton brusque: «Les mères de famille
prétendent que je fais tuer tous leurs enfans à la guerre, en voilà un
pourtant dont je n'ai pas à me reprocher la mort. C'est comme M.
Dupin! Est-ce encore ma faute si celui-là a été tué par un mauvais
cheval?»

Ce rapprochement entre M. de... et mon père montre la merveilleuse
mémoire de l'empereur. Mais à quel propos se plaignait-il ainsi des
mères de famille? C'est ce que je n'ai pu savoir. Je ne me souviens
pas de l'époque précise de la catastrophe de M. de.... Ce devait être
dans un moment où la France aristocratique abandonnait la cause de
l'empereur, et où celui-ci faisait d'amères réflexions sur sa
destinée.

Il m'est impossible de me rappeler si nous allâmes à Paris dans
l'hiver de 1812 à 1813. Cette partie de mon existence est tout à fait
sortie de ma mémoire. Je ne saurais dire non plus si ma mère vint à
Nohant dans l'été de 1813. Il est probable que oui, car dans le cas
contraire j'aurais eu du chagrin, et je me souviendrais.

Le calme s'était rétabli dans ma tête à l'endroit de la politique.
L'empereur était reparti de Paris, la guerre avait recommencé en
avril. Cet état de guerre extérieure était alors comme un état normal,
et on ne s'inquiétait que lorsque Napoléon n'agissait pas d'une
manière ostensible. On l'avait dit abattu et découragé après son
retour de Moscou. Le découragement d'un seul homme, c'était encore le
seul malheur public qu'on voulût admettre et qu'on osât prévoir. Dès
le mois de mai, les victoires de Lutzen, Dresde et Bautzen, relevèrent
les esprits. L'armistice dont on parlait me parut la sanction de la
victoire. Je ne pensai plus à avoir des ailes et à voler au secours de
nos légions. Je repris mon existence de jeux, de promenades et
d'études faciles.

Dans le courant de l'été, nous eûmes un passage de prisonniers. Le
premier que nous vîmes fut un officier qui s'était assis au bord de la
route, sur le seuil d'un petit pavillon qui ferme notre jardin de ce
côté-là. Il avait un habit de drap fin, de très beau linge, des
chaussures misérables, et un portrait de femme attaché à un ruban noir
sur sa poitrine. Nous le regardions curieusement, mon frère et moi,
tandis qu'il examinait ce portrait d'un air triste, mais nous n'osâmes
pas lui parler. Son domestique vint le rejoindre. Il se leva et se
remit en route sans faire attention à nous. Une heure après, il passa
un groupe assez considérable d'autres prisonniers. Ils se dirigeaient
sur Châteauroux. Personne ne les conduisait ni ne les surveillait. Les
paysans les regardaient à peine.

Le lendemain, comme nous jouions mon frère et moi auprès du pavillon,
un de ces pauvres diables vint à passer. La chaleur était accablante.
Il s'arrêta et s'assit sur cette marche du pavillon qui offrait aux
passans un peu d'ombre et de fraîcheur. Il avait une bonne figure de
paysan allemand, lourde, blonde et naïve. Cela nous enhardit à lui
parler, mais il nous répondit: «Moi pas comprend.» C'était tout ce
qu'il savait dire en français. Alors je lui demandai par signes s'il
avait soif. Il me répondit en me montrant l'eau du fossé d'un air
d'interrogation. Nous lui fîmes comprendre qu'elle n'était pas bonne à
boire et qu'il eût à nous attendre. Nous courûmes lui chercher une
bouteille de vin et un énorme morceau de pain sur lesquels il se jeta
avec des exclamations de joie et de reconnaissance, et quand il se fut
restauré, il nous tendit la main à plusieurs reprises. Nous pensions
qu'il voulait de l'argent, et nous n'en avions pas. J'allais en
demander pour lui à ma grand'mère, lorsqu'il devina ma pensée. Il me
retint, et nous fit entendre que ce qu'il voulait de nous, c'était une
poignée de main. Il avait les yeux pleins de larmes, et après avoir
bien cherché, il vint à bout de nous dire: «_Enfans très pons!_»

Nous revînmes tout attendris raconter à ma bonne maman notre aventure.
Elle se prit à pleurer, songeant au temps où son fils avait eu un sort
pareil chez les Croates. Puis, comme de nouvelles colonnes de
prisonniers paraissaient sur la route, elle fit porter au pavillon une
pièce de vin du pays et une provision de pain. Nous en prîmes
possession, mon frère et moi, et nous eûmes récréation toute la
journée, afin de pouvoir remplir l'office de cantiniers jusqu'au soir.
Ces pauvres gens étaient d'une grande discrétion, d'une douceur
parfaite, et nous montraient une vive reconnaissance pour ce pauvre
morceau de pain et ce verre de vin offerts en passant, sans cérémonie.
Ils paraissaient touchés surtout de voir deux enfans leur faire les
honneurs, et pour nous remercier, ils se groupaient en chœur et nous
chantaient des tyroliennes qui me charmèrent. Je n'avais jamais
entendu rien de semblable. Ces paroles étrangères, ces voix justes
chantant en parties, et cette classique vocalisation gutturale qui
marque le refrain de leurs airs nationaux étaient alors choses très
nouvelles en France, et ce n'est pas sur moi seulement qu'elles
produisirent de l'effet. Tous les prisonniers allemands internés dans
nos provinces y furent traités avec la douceur et l'hospitalité
naturelles autrefois au Berrichon; mais ils durent à leurs chants et à
leur talent pour la valse plus de sympathie et de bons traitemens que
la pitié ne leur en eût assuré. Ils furent les compagnons et les amis
de toutes les familles où ils s'établirent: quelques-uns même s'y
marièrent.

Je crois bien que cette année-là fut la première que je passai à
Nohant sans Ursule. Probablement nous avions été à Paris pendant
l'hiver, et, à mon retour, la séparation était un fait préparé et
accompli, car je ne me rappelle pas qu'il ait amené de la surprise et
des larmes. Je sais que cette année-là, ou la suivante, Ursule venait
me voir tous les dimanches, et nous étions restées tellement liées,
que je ne passais pas un samedi sans lui écrire une lettre pour lui
recommander de venir le lendemain, et pour lui envoyer un petit
cadeau. C'était toujours quelque niaiserie de ma façon, un ouvrage en
perles, une découpure en papier, un bout de broderie. Ursule trouvait
tout cela magnifique et en faisait des reliques d'amitié.

Ce qui me surprit et me blessa beaucoup, c'est que tout d'un coup elle
cessa de me tutoyer. Je crus qu'elle ne m'aimait plus, et quand elle
m'eut protesté de son attachement, je crus que c'était une taquinerie,
une obstination, je ne sais quoi enfin; mais cela me parut une insulte
gratuite, et, pour me consoler, il fallut qu'elle m'avouât que sa
tante Julie lui avait solennellement défendu de rester avec moi sur ce
pied de familiarité inconvenante. Je courus en demander raison à ma
grand'mère, qui confirma l'arrêt en me disant que je comprendrais plus
tard combien cela était nécessaire. J'avoue que je ne l'ai jamais
compris.

J'exigeai qu'Ursule me tutoyât quand nous serions tête à tête; mais
comme à ce compte elle n'eût pu guère prendre l'habitude qu'on lui
imposait, et qu'elle fut grondée pour avoir laissé échapper en
présence de sa tante quelque _tu_ au lieu de _vous_ en parlant à ma
personne, je fus forcée de consentir à ce qu'elle perdît avec moi
cette douce et naturelle familiarité. Cela me fit souffrir longtemps,
et même j'essayai de lui donner de _vous_ pour rétablir l'égalité
entre nous. Elle en ressentit beaucoup de chagrin. «Puisqu'on ne vous
défend pas de me tutoyer, me disait-elle, ne m'ôtez pas ce plaisir-là;
car, au lieu d'un chagrin, ça m'en ferait deux.» Alors comme nous
étions assez savantes pour nous amuser des mots de notre première
enfance: «Tu vois, lui disais-je, ce que c'est que ce maudit
_richement_, que tu voulais me faire aimer et que je n'aimerai jamais.
Cela ne sert qu'à vous empêcher d'être aimé.--Ne croyez pas cela de
moi, disait Ursule, vous serez toujours ce que j'aimerai le mieux au
monde: que vous soyez riche ou pauvre, ça m'est bien égal.» Cette
excellente fille, qui vraiment m'a tenu parole, apprenait l'état de
tailleuse, où elle est devenue fort habile. Bien loin d'être
paresseuse et prodigue, comme on craignait qu'elle ne le devînt, elle
est une des femmes les plus laborieuses et les plus raisonnables que
je connaisse.

Je crois me rappeler positivement maintenant que ma mère passa cet
été-là avec moi et que j'eus du chagrin, parce que jusqu'alors j'avais
couché dans sa chambre quand elle était à Nohant, et que pour la
première fois cette douceur me fut refusée. Ma grand'mère me disait
trop grande pour dormir sur un sofa, et, en effet, le petit lit de
repos qui m'avait servi devenait trop court. Mais le grand lit jaune
qui avait vu naître mon père et qui était celui de ma mère à Nohant
(le même dont je me sers encore) avait six pieds de large, et c'était
une fête pour moi quand elle me permettait d'y dormir avec elle.
J'étais là comme un oisillon dans le sein maternel, il me semblait que
j'y dormais mieux et que j'y avais de plus jolis rêves.

Malgré la défense de la bonne maman, j'eus pendant deux ou trois soirs
la patience d'attendre, sans dormir, jusqu'à onze heures, que ma mère
fût rentrée dans sa chambre. Alors je me levais sans bruit, je
quittais la mienne sur la pointe de mes pieds nus, et j'allais me
blottir dans les bras de ma petite mère, qui n'avait pas le courage de
me renvoyer, et qui elle-même était heureuse de s'endormir avec ma
tête sur son épaule. Mais ma grand'mère eut des soupçons, ou fut
avertie par Mlle Julie, son lieutenant de police. Elle monta et me
surprit au moment où je m'échappais de ma chambre: Rose fut grondée
pour avoir fermé les yeux sur mes escapades. Ma mère entendit du bruit
et sortit dans le corridor. Il y eut des paroles assez vives
échangées, ma grand'mère prétendait que ce n'était ni sain, ni
_chaste_, qu'une fille de neuf ans dormît à côté de sa mère. Vraiment
elle était fâchée et ne savait pas ce qu'elle disait, car rien n'est
plus chaste et plus sain, au contraire. J'étais si chaste quant à moi,
que je ne comprenais même pas bien le sens du mot de chasteté. Tout ce
qui pouvait en être le contraire m'était inconnu. J'entendis ma mère
qui répondait: «Si quelqu'un manque de chasteté, c'est pour avoir de
pareilles idées! C'est en parlant trop tôt de cela aux enfans qu'on
leur ôte l'innocence de leur esprit, et je vous assure bien que si
c'est comme cela que vous comptez élever ma fille, vous auriez mieux
fait de me la laisser. Mes caresses sont plus honnêtes que vos
pensées.»

Je pleurai toute la nuit. Il me semblait être attachée physiquement et
moralement à ma mère par une chaîne de diamant que ma grand'mère
voulait en vain s'efforcer de rompre, et qui ne faisait que se
resserrer autour de ma poitrine jusqu'à m'étouffer.

Il y eut beaucoup de froideur et de tristesse dans les relations avec
ma grand'mère pendant quelques jours. Cette pauvre femme voyait bien
que plus elle essayait de me détacher de ma mère, plus elle perdait
elle-même dans mon affection, et elle n'avait d'autre ressource que de
se réconcilier avec elle pour se réconcilier avec moi. Elle me prenait
dans ses bras et sur ses genoux pour me caresser, et je lui fis
grand'peine la première fois en m'en dégageant et en lui disant:
«Puisque ce n'est pas chaste, je ne veux pas embrasser.» Elle ne
répondit rien, me posa à terre, se leva et quitta sa chambre avec plus
de précipitation qu'elle ne paraissait capable d'en mettre dans ses
mouvemens.

Cela m'étonna, m'inquiéta même après un moment de réflexion, et je
n'eus pas de peine à la rejoindre dans le jardin; je la vis prendre
l'allée qui longe le mur du cimetière et s'arrêter devant la tombe de
mon père. Je ne sais pas si j'ai dit déjà que mon père avait été
déposé dans un petit caveau pratiqué sous le mur du cimetière, de
manière que la tête reposât dans le jardin et les pieds dans la terre
consacrée. Deux cyprès et un massif de rosiers et de lauriers francs
marquent cette sépulture, qui est aussi aujourd'hui celle de ma
grand'mère.

Elle s'était donc arrêtée devant cette tombe qu'elle avait bien
rarement le courage d'aller regarder, et elle pleurait amèrement. Je
fus vaincue, je m'élançai vers elle, je serrai ses genoux débiles
contre ma poitrine et je lui dis une parole qu'elle m'a bien souvent
rappelée depuis: «Grand'mère, c'est moi qui vous consolerai.» Elle me
couvrit de larmes et de baisers et alla sur-le-champ trouver ma mère
avec moi. Elles s'embrassèrent sans s'expliquer autrement, et la paix
revint pendant quelque temps.

Mon rôle eût été de rapprocher ces deux femmes et de les mener, à
chaque querelle, s'embrasser sur la tombe de mon père. Un jour vint
où je le compris et où je l'osai. Mais j'étais trop enfant à l'époque
que je raconte pour rester impartiale entre elles deux: je crois même
qu'il m'eût fallu une grande dose de froideur ou d'orgueil pour juger
avec calme laquelle avait le plus tort ou le plus raison dans leurs
dissidences, et j'avoue qu'il m'a fallu trente ans pour y voir bien
clair et pour chérir presque également le souvenir de l'une et de
l'autre.

Je crois que ce qui précède date de l'été 1813, je ne l'affirmerais
pourtant pas, parce qu'il y a là une sorte de lacune dans mes
souvenirs: mais, si je me trompe de date, il importe peu. Ce que je
sais, c'est que cela n'est pas arrivé plus tard.

Nous fîmes un très court séjour à Paris l'hiver suivant. Dès le mois
de janvier 1814 ma grand'mère, effrayée des rapides progrès de
l'invasion, vint se réfugier à Nohant, qui est le point central pour
ainsi dire de la France, par conséquent le plus à l'abri des événemens
politiques.

Je crois que nous en étions parties au commencement de décembre, et
qu'en faisant ses préparatifs pour une absence de trois à quatre mois
comme les autres années, ma grand'mère ne prévoyait nullement la chute
prochaine de l'empereur et l'entrée des étrangers dans Paris. Il y
était de retour, lui, depuis le 7 novembre, après la retraite de
Leipzig. La fortune l'abandonnait. On le trahissait, on le trompait de
toutes parts. Quand nous arrivâmes à Paris, le _nouveau mot_ de M. de
Talleyrand courait les salons: «C'est, disait-il, _le commencement de
la fin_.» Ce mot, que j'entendais répéter dix fois par jour, c'est à
dire par toutes les visites qui se succédaient chez ma grand'mère, me
sembla niais d'abord, et puis triste, et puis odieux. Je demandai ce
que c'était que M. de Talleyrand, j'appris qu'il devait sa fortune à
l'empereur, et je demandai si son mot était un regret ou une
plaisanterie. On me dit que c'était une moquerie et une menace, que
l'empereur le méritait bien, qu'il était un ambitieux, un monstre. «En
ce cas, demandai-je, pourquoi est-ce que ce Talleyrand a accepté
quelque chose de lui?»

Je devais avoir bien d'autres surprises. Tous les jours j'entendais
louer des actes de trahison et d'ingratitude. La politique des
_vieilles comtesses_ me brisait la tête. Mes études et mes jeux en
étaient troublés et attristés.

Pauline n'était pas venue à Paris cette année-là; elle était restée en
Bourgogne avec sa mère, qui, toute femme d'esprit qu'elle était,
donnait dans la réaction jusqu'à la rage, et attendait les alliés
comme le Messie. Dès le jour de l'an, on parla de Cosaques qui avaient
franchi le Rhin, et la peur fit taire la haine un instant. Nous
allâmes faire visite à une des amies de ma grand'mère vers le
Château-d'Eau: c'était, je crois, chez Mme Dubois. Il y avait
plusieurs personnes, et des jeunes gens qui étaient ses petits-fils
ou ses neveux. Parmi ces jeunes gens, je fus frappée du langage d'un
garçonnet de treize ou quatorze ans, qui, à lui seul, tenait tête à
toute sa famille et à toutes les personnes en visite. «Comment,
disait-il, les Russes, les Prussiens, les Cosaques sont en France et
viennent sur Paris, et on les laissera faire?--Oui, mon enfant,
disaient les autres, tous ceux qui pensent bien les laisseront faire.
Tant pis pour le tyran, les étrangers viennent pour le punir de son
ambition et pour nous débarrasser de lui.--Mais ce sont des étrangers!
disait le brave enfant, et par conséquent nos ennemis. Si nous ne
voulons plus de l'empereur, c'est à nous de le renvoyer nous-mêmes;
mais nous ne devons pas nous laisser faire la loi par nos ennemis,
c'est une honte. Il faut nous battre contre eux!» On lui riait au nez.
Les autres grands jeunes gens, ses frères ou ses cousins, lui
conseillaient de prendre un grand sabre et de partir à la rencontre
des Cosaques. Cet enfant eut des élans de cœur admirables dont tout
le monde se moqua, dont personne ne lui sut gré, si ce n'est moi,
enfant qui n'osais dire un mot devant cet auditoire à peu près
inconnu, et dont le cœur battait pourtant d'une émotion subite à
l'idée enfin clairement énoncée devant moi du déshonneur de la France.
«Oui, moquez-vous, disait le jeune garçon, dites tout ce que vous
voudrez, mais qu'ils viennent, les étrangers, et que je trouve un
sabre, fût-il deux fois grand comme moi, je saurai m'en servir, vous
verrez, et tous ceux qui ne feront pas comme moi seront des lâches.»

On lui imposa silence, on l'emmena. Mais il avait fait au moins un
prosélyte. Lui seul, cet enfant que je n'ai jamais revu et dont je
n'ai jamais su le nom, m'avait formulé ma propre pensée. C'était tous
des lâches ces gens qui criaient d'avance: Vivent les alliés! Je ne me
souciais plus tant de l'empereur, car au milieu du dévergondage de
sots propos dont il était l'objet, de temps en temps, une personne
intelligente, ma grand'mère, mon oncle de Beaumont, l'abbé d'Andrezel
ou ma mère elle-même, prononçait un arrêt mérité, un reproche fondé
sur la vanité qui l'avait perdu. Mais _la France_! Ce mot-là était si
grand à l'époque où j'étais née, qu'il faisait sur moi une impression
plus profonde que si je fusse née sous la Restauration. On sentait
l'honneur du pays dès l'enfance, pour peu qu'on ne fût pas né idiot.

Je rentrai donc fort triste et agitée, et mon rêve de la campagne de
Russie me revint. Ce rêve m'absorbait et me rendait sourde aux
déclamations qui fatiguaient mon oreille. C'était un rêve de combat et
de meurtre. Je retrouvais mes ailes, j'avais une épée flamboyante,
comme celle que j'avais vue à l'Opéra dans je ne sais plus quelle
pièce, où l'ange exterminateur apparaissait dans les nuages[8], et je
fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les
précipitais dans le Rhin. Cette vision me soulageait un peu.

  [8] Je crois que c'était la _Mort d'Abel_, de je ne sais qui.

Pourtant, malgré la joie qu'on se promettait de la chute du tyran, on
avait peur de ces bons messieurs les Cosaques, et beaucoup de gens
riches se sauvaient. Mme de Béranger était la plus effrayée; ma
grand'mère lui offrit de l'emmener à Nohant, elle accepta. Je la
donnais de grand'cœur au diable, car cela empêchait ma bonne maman
d'emmener ma mère. Ell

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