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Nous marions Virginie

by Eugène Chavette · French · Gutenberg #41307 · 460,709 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Nous marions Virginie
    
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Title: Nous marions Virginie

Author: Eugène Chavette


        
Release date: November 6, 2012 [eBook #41307]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/41307

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUS MARIONS VIRGINIE ***




Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net









NOUS MARIONS

VIRGINIE


EN VENTE A LA LIBRAIRIE DENTU

OUVRAGES D’EUGÈNE CHAVETTE


=Défunt Brichet=, 2 vol. in-18 Jésus                      6 fr.

=Le Remouleur=, 2 vol. in-18 Jésus                        6 fr.

=L’héritage d’un Pique-Assiette=, 3 vol. in-18 Jésus      9 fr.

=La Chiffarde=, 2 vol. in-18 Jésus                        6 fr.

=La Chasse à l’Oncle=, 2 vol. in-18 jésus                 6 fr.

=La chambre du Crime=, 1 vol. in-18 Jésus                 3 fr.

=Aimé de son concierge=, 1 vol. in-18 jésus               3 fr.

=La recherche d’un pourquoi=, 1 vol. in-18 Jésus          3 fr.

=Nous marions Virginie=, 1 vol. in-18 jésus               3 fr.


SOUS PRESSE:

=Le roi des Limiers=, 2 vol. in-18 jésus      6 fr.

=Le comte Omnibus=, 3 vol. in-18 jésus        9 fr.

=L’Oreille du Cocher=, 1 vol. in-18 jésus     3 fr.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.




NOUS MARIONS

VIRGINIE

TIMOLÉON POLAC

LES YEUX AU BOUT D’UN BATON

PAR

EUGÈNE CHAVETTE

QUATRIÈME ÉDITION

[Illustration: colophon]

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS

1882

Tous droits réservés




NOUS MARIONS VIRGINIE

BOUFFONNERIE PARISIENNE




I


Par une matinée de l’hiver dernier, un homme se tenait debout et
immobile, au beau milieu de la place de l’Odéon. A terre, devant lui, il
avait posé son chapeau à plat sur les bords.

Et il semblait attendre.

Profitons de son immobilité pour exquisser le portrait de cet individu,
âgé d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux gris se dressaient en un
énorme toupet au-dessus d’une longue face jaune, ravagée par la misère
et les privations. Cette tête aurait appelé aussitôt la pitié sans son
petit œil vif, joyeux et dénotant cette philosophie qui fait gaiement
supporter le malheur.

Il était complétement vêtu de noir, mais, hélas! quel noir! Le temps et
l’usage avaient rendu à peu près gris le vieil habit taillé à la mode de
1840, qu’il portait soigneusement boutonné, sans doute pour dissimuler
l’absence de linge.

En le voyant grave et raide sous ses haillons noirs, avec un mouchoir
qui avait la prétention de jouer, autour de son cou, le rôle d’une
cravate blanche, on aurait pu se croire en présence d’un notaire qui a
eu des malheurs.

Donc un curieux s’arrêta; à côté de lui en vint un deuxième, puis un
troisième et, en dix minutes, le chapeau et son maître furent entourés
d’un cercle de commères, de badauds, de soldats qui tous, l’œil sur
le couvre-chef leur montrant son dessus pelé, se disaient, fort
intrigués:

--Que cache-t-il sous son chapeau?

Deux jeunes gens, l’un brun, l’autre blond, tous deux jolis garçons,
s’étaient glissés au premier rang des curieux.

Le chapeau produisit aussitôt son effet sur le spectateur brun.

--Pourquoi met-il son castor sur le pavé? demanda-t-il à son ami.

--C’est peut-être pour s’asseoir quand il est fatigué? Car tu dois
remarquer qu’on a oublié de meubler la place de l’Odéon, repartit
l’autre.

Satisfait sans doute du nombre d’auditeurs, l’homme se moucha, releva
ses manchettes, puis il salua à la ronde en commençant ainsi:

     «--_Jeunes beautés, laborieux citadins, intrépides
     guerriers.--Curieux dès l’enfance, j’ai beaucoup voyagé. Un soir,
     dans l’Inde, que je me promenais sur les bords du Gange, je vis
     venir à moi, sans autre vêtement qu’un tambourin, à cause de la
     chaleur torride, une belle et jeune femme qui essayait un pas de
     valse. Soudain, le pied lui glisse et elle disparaît dans l’humide
     empire..._»

A ces mots de l’homme au chapeau, un frisson de terreur courut dans le
groupe qui l’écoutait.

Insensible à ce succès oratoire, celui qui avait beaucoup voyagé
continua:

     --_En la voyant rouler dans les flots, je n’écoutai que mon courage
     et, sans même quitter une livre de sucre que je venais d’acheter,
     je plonge dans le perfide élément et j’ai le bonheur de la ramener
     sur le gazon... moins frais que ses jeunes appas. Je cherchais ma
     pipe pour la lui faire respirer, quand soudain quatre cavaliers...
     et des plus beaux!... à la poitrine chargée de diamants, accourent
     sur moi à fond de train.--O toi! s’écrie celui qui en était le plus
     chargé, ô toi qui as sauvé ma fille! bel étranger, que veux-tu? Je
     suis le roi. Parle; la moitié de mon royaume est à toi... sans
     compter ma fille.--Non, Sire, dis-je à cet Hindoustan, un Français
     ne se met à l’eau que par propreté ou par désintéressement.--Quoi!
     tu ne veux rien? s’écria-t-il en s’arrachant les cheveux avec
     désespoir, laisse-moi au moins te rembourser ton sucre qui a
     fondu?--Non, Sire, je ne veux rien, je n’ai besoin de rien.--Ah!
     ces Français sont tous les mêmes!!! bégaya-t-il avec
     admiration..._»

--Dis donc, Paul, il aurait dû demander un habit neuf? souffla le jeune
homme blond de l’auditoire à son ami.

--Je voudrais pourtant bien savoir ce qu’il, y a sous ce chapeau,
Ernest; j’ai une idée que c’est un lapin, répondit celui qu’on appelait
Paul.

--Un lapin? oui, c’est possible... alors un lapin tout cuit, et il a mis
son chapeau dessus pour le tenir au chaud.

Cependant, le propriétaire de ladite coiffure poursuivait le récit de
son aventure.

«--_Le roi se roulait à mes pieds en criant: de grâce! noble Français,
demande-moi quelque chose... un souvenir, une babiole... accepte
seulement dix millions.--Sire, un mot de plus à propos d’argent, et je
m’éloigne, dis-je avec un accent indigné.--Ah! j’en mourrai! soupira le
roi plein de respect pour ma belle âme..._»

Après un instant d’hésitation, l’homme au chapeau baissa le ton et
continua, comme s’il faisait une confidence à son auditoire:

     «--_Je vous l’avouerai, messieurs les militaires, je fus vaincu
     dans cette lutte de générosité, car je me laissai attendrir, et je
     pris le monarque en pitié.--Eh bien! Sire, lui dis-je, puisque vous
     l’exigez, je vous demanderai une chose.--Laquelle? beugla-t-il en
     se relevant d’un bond joyeux qui le remit achevai;
     laquelle?_--SIRE, C’EST LA RECETTE DE LA POUDRE AVEC LAQUELLE VOUS
     NETTOYEZ VOS CHANDELIERS!!!»

En même temps qu’il disait ces mots sans rire, le conteur s’inclina vers
le chapeau qui intriguait tant l’assistance, le souleva et découvrit un
chandelier dont la partie supérieure resplendissait d’éclat, tandis que
le bas en était noir de malpropreté. Il remit le chapeau sur sa tête, et
plongeant la main dans la poche de son habit, il en tira une poignée de
petites boîtes et reprit:

--Cette poudre, la voici. Combien vaut ce secret d’un roi? me
demanderez-vous. En Allemagne et à Madagascar, j’ai refusé mille francs
de mes boîtes; mais à des compatriotes, je ne demande que cinq sous.
Achetez, achetez, c’est un conseil de père que je vous donne, car vous
ne trouverez cette poudre que chez moi, Nicolas Borax, seul propriétaire
du secret, ainsi que l’atteste le parchemin du roi indien, que j’ai
déposé à la Banque. Avec cette poudre, on nettoie indifféremment les
chandeliers, l’argenterie et les dents. Cinq sous! cinq sous! ne vous
étouffez pas! chacun aura son tour.

Mais la recommandation de ne pas s’étouffer était complétement inutile,
car la foule, aussitôt le mystère du chapeau connu, s’était éclipsée en
riant.

--Saperlotte! murmura Borax en voyant s’éloigner le public, voilà mon
déjeuner qui s’envole! Justement ce matin, j’ai une faim... quelle
faim!...

Parmi les rares fidèles restés sur la place se trouvaient les deux
jeunes gens qui s’étaient donné les noms d’Ernest et Paul. En répétant:
«Cinq sous, cinq sous», Nicolas Borax était arrivé devant eux.

--Ah! fit Paul, cinq sous la boîte... et quand on en prend deux?

--C’est huit sous.

--Et quand on n’en prend pas du tout? demanda Ernest, le beau blond.

--Alors, c’est deux francs, repartit Borax, se redressant à cette
plaisanterie.

--Bien. Je n’en prends pas du tout; enveloppez-le moi dans un papier,
voici mes deux francs, dit tranquillement le jeune homme.

Et il mit quarante sous dans la main du bonhomme, qui, dans sa joie
étonnée, balbutia:

--Conservez-moi votre pratique.

--De plus, continua le blond, si une jolie pièce de cent sous peut vous
être agréable, je vous offre une occasion de la gagner en me suivant à
mon atelier, avec votre Chandelier et votre chapeau. A cinq francs la
séance, vous poserez pour un tableau dont vous venez de me donner
l’idée.

Borax bondit de satisfaction en s’écriant:

--Accepté! Aussitôt que j’aurai fait déjeuner Bourreau, je vous rejoins.

A ce nom de Bourreau, le jeune homme chercha des yeux, en croyant que,
le marchand de poudre avait un chien.

--Qui donc appelez-vous Bourreau? demanda-t-il en ne voyant aucun
animal.

--Bourreau, c’est mon estomac... Ah,! monsieur, il me tourmente bien!

--Alors, avec les cinq francs, j’offre une côtelette aux cornichons...
Aimez-vous les cornichons? monsieur Borax.

--Si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour manger des cornichons sans
compter, affirma le saltimbanque avec un enthousiasme sincère. Ah! jeune
homme, demandez-moi tout! mes services! mon bras! ma poudre!... non, pas
ma poudre... entre nous, elle ne vaut rien... Mais tout le reste est à
votre disposition, homme et chandelier; disposez-en.

--Allons! en route! conseilla Ernest en se dirigeant vers la rue de
Vaugirard.

Au bout de cent pas, Borax qui, son chandelier à la main, marchait à
côté des jeunes gens, parut tout à coup faiblir.

--Qu’avez-vous donc, Borax? demanda Paul.

--Oh! fit-il, moi, je n’ai rien. C’est mon animal de Bourreau qui fait
le diable sous le futile prétexte qu’il n’a pas vu un morceau de pain
depuis quarante-huit heures.

--Comment, vous n’avez pas mangé depuis deux jours! s’écrièrent les
jeunes gens douloureusement surpris.

--Que voulez-vous? La poudre à chandelier n’a pas marché ferme cette
semaine. J’ai eu beau dire qu’elle nettoyait aussi les dents, je n’en ai
pas vendu une boîte de plus...

On était arrivé à la porte d’un petit restaurant dans lequel les jeunes
gens firent entrer l’affamé.

On alla bien vite au plus pressé, en installant aussitôt le malheureux
devant une copieuse soupe aux choux.

A chaque cuillerée qu’il avalait, le saltimbanque répétait:

--Hein! Bourreau, es-tu content? te voici à la fête, mon gaillard!
j’espère que tu vas me laisser un instant tranquille?

--Là! fit le peintre Ernest, maintenant que Bourreau peut patienter
jusqu’à l’arrivée des côtelettes, causons un peu, ami Borax.

--Bien volontiers.

--Alors, expliquez-nous comment il se fait que vous soyez arrivé à ce
point de...

--A ce point de mourir de faim. Oh! ne craignez pas de finir, mon cher
protecteur, dit le bonhomme en voyant l’artiste hésiter. Ma réponse est
bien simple. Je suis de ceux qui n’ont pas de veine, de ceux qui, le
jour où il ramassent dix sous à terre, tombent sur une pièce fausse.
Rien ne leur réussit, quoi! ils trouvent moyen de se casser une dent en
mangeant du fromage à la crème.

--Et vous n’avez pas cherché à combattre?

--J’ai usé de tout, tâté de tout, j’ai fait vingt métiers. Tenez, avant
ma poudre, j’étais loueur de sangsues.

--Bah! expliquez-moi, donc ce métier.

--Dame! les médecins vous arrivent chez les pauvres malades où, bien
souvent, on n’a même pas une chaise à leur offrir, et il disent
tranquillement: «Ça ne sera rien, mettez-vous seulement quatre-vingts
sangsues au séant et après-demain vous pourrez aller vous promener...
pas à cheval, par exemple!» Or, les sangsues ne sont pas comme des coups
de bâton qu’on n’a qu’à demander au premier veux. Les pharmaciens ont la
manie de vous réclamer sept ou huit sous pour une petite bête qu’on n’a
même pas la ressource... après... de manger en se figurant que c’est un
salsifis. Donc, quatre-vingts sangsues représentent une grosse somme sur
laquelle on n’a pas toujours le moyen de... s’asseoir.

--Bien raisonné, approuva Paul.

--J’avais trouvé un riche capitaliste auquel j’inspirais de la confiance
et qui, sans me demander les trois signatures pour négocier mon papier à
la Banque, avait bien voulu m’avancer neuf francs. A ce moment, la
sangsue était en baisse. Avec mes capitaux, j’en ai acheté soixante...
dont vingt-deux polonaises, car je m’étais dit que si les sangsues de ce
pays-là étaient comme les hommes leurs compatriotes, elles devaient
aimer à pomper. Alors je me suis mis à courir la clientèle et je louais
à bas prix ce qu’on aurait été obligé d’acheter si cher. Après la
séance... séant, séance, c’est bien le mot... donc, après la séance, je
reprenais mes pensionnaires, puis je les faisais dégorger et je criais:
A qui le tour?

--Le commerce n’a donc pas marché?

--Si, dans le commencement, j’ai gagné un peu d’argent avec lequel j’ai
augmenté mon pensionnat jusqu’à cinq cents élèves... toutes françaises!
car j’étais revenu de mes illusions sur les polonaises.

--Bah! des paresseuses peut-être!

--Non; mais je ne sais si c’est par haine nationale, les sangsues
polonaises ne veulent mordre que des séants russes... Oh! alors, il faut
le dire, elles y vont d’un si grand cœur qu’elles en éclatent comme
des pétards.

--Et combien preniez-vous à vos clients?

--Un sou par tête. Je les passais à quatre centimes quand on en
consommait trois cents à la fois. Seulement, tant par tête, cela
m’occasionnait des contestations avec le client qui me disait: «Mais,
toutes n’ont pas mordu!»

--L’observation était juste.

--Oui, mais je ne pouvais pourtant pas me faire payer à la piqûre et
dire à une dame: «Retournez-vous que je compte les piqûres,» et ajouter:
«Vous me devez tant.»

--Et pourquoi avez-vous changé les sangsues pour la poudre à chandelier?

--Ah! voilà: la sangsue est très-impressionnable. Le vent, l’orage, la
neige, tout lui dérange la santé. On la voit tout à coup monter à la
surface de l’eau du bocal. On la croit rêveuse... pas du tout, elle est
morte. En une semaine, une épidémie m’a enlevé les trois quarts de mon
pensionnat. Alors, découragé, j’ai voulu me débarrasser du reste.

--Et vous avez cédé votre fonds?

--Non, à revendre de cette manière, on perd trop. Comme c’était le
moment du jour de l’an, j’ai fait passer dans ma clientèle le prospectus
suivant:

     «_A tous les êtres qui nous sont chers, quel plus précieux cadeau
     d’étrennes peut-on offrir que la santé? Comment offre-t-on la
     santé? Par l’application de sangsues.--Adressez-vous donc à Nicolas
     Borax, qui tient à la disposition du public un assortiment complet
     de sangsues pour étrennes._»

--Et vous les avez vendues?

--Malheureusement, non. Elles m’adoraient, ces pauvres bêtes. Quand
elles ont su qu’elles allaient changer de maître, elles ont préféré se
laisser mourir. Alors, j’ai pulvérisé mes bocaux et j’en ai fait ma
poudre à chandelier... qui ne nourrit pas Bourreau.

--La déveine ne peut continuer quand on possède votre hardiesse
industrieuse.

--Ah! fit Borax en secouant la tête, la hardiesse ne suffit pas, il faut
aussi un habit. Que de gens n’auraient aucune valeur sans leur habit.
Tenez, moi, je vendrais demain ma poudre cent francs la boîte si j’avais
un elbeuf sur le dos... Un habit propre, bien entendu, car en voilà un
sur mes épaules avec lequel il me serait bien difficile de me faire
passer, même à un aveugle, pour un brillant vicomte qui revient du Bois.
Ah! si j’avais un habit, j’arriverais à tout.

--Vous épouseriez peut-être une princesse?

--Non, attendu que le mariage, c’est comme les chevaux de bois, il faut
vraiment aimer ça pour s’y amuser.

--Ah! vous reculez pour la princesse, ricana Paul, qui, par une raison
que nous allons dire, s’était peu mêlé à l’entretien.

Le bonhomme parut se froisser de ce ton moqueur du jeune homme et
repartit aussitôt:

--Si j’avais un habit, je n’épouserais pas une princesse... parce que ça
se rentre, pas dans mes objets de consommation... mais je parie que je
vous la ferais épouser.

A ces mots, le peintre se mit à rire en s’écriant:

--Ah! Paul n’est pas ambitieux. Au lieu d’une princesse, il se
contenterait seulement d’épouser l’ange de ses rêves... n’est-ce pas?

Pour toute réponse, Paul poussa un soupir qui fit envoler les radis de
la table.

--Oh! oh! fit Borax, il paraît, jeune homme, que Cupidon vous a quelque
peu égratigné de sa flèche.

--Égratigné? dites donc qu’il l’a embroché... et avec une flèche grosse,
comme l’obélisque! appuya l’artiste.

--Oui, dit le charlatan, je connais ces amours-là. On reste en
contemplation devant ange pendant des heures, faisant des yeux sur le
plat, la main en pigeon vole, et la bouche tellement ouverte que ça
donne aux hirondelles l’idée d’y venir faire leur nid. On a l’air d’un
homme qui va éternuer.

Paul poussa un second soupir.

--Alors, continua Borax, pourquoi n’épousez-vous pas la demoiselle?

--Pour la simple raison qu’elle est fort riche et que, de mon côté, si
je mettais toute ma fortune dans mes deux mains, cela ne m’empêcherait
pas de jouer du piano.

Le bonhomme prit un air sérieux.

--Voyons, voyons, dit-il, on pourrait peut-être arranger cela. Précisons
d’abord la situation. La jeune personne vous aime-t-elle?

--Comment puis-je le savoir?

--Quand elle vous voit, fait-elle un petit soubresaut comme si on la
pinçait dans le dos?

--Allons, Paul, fais des révélations à ton juge. A-t-on l’air de la
pincer dans le dos? demanda le peintre, qui se tordait de rire.

--Il y a un peu de cela, avoua l’interrogé.

--Bon! fit Borax, l’enfant vous aime. Quant à vous, du moment que vous
faites envoler des radis en soupirant le suis renseigné. Seulement, il
faut maîtriser votre vent pour le quart d’heure, car je ne vois plus sur
la table que du sel et du poivre à faire envoler... et ça gêne quand on
les reçoit dans les yeux.

--Tiens! c’est vrai! sel et poivre ne nous suffisent pas et les
côtelettes se font bien attendre, s’écria Ernest, qui comprit cet appel
de leur convive.

--Oh! si je vous dis cela, c’est parce qu’il s’agit de marier votre ami,
et que les côtelettes aux cornichons me donnent généralement des idées.

--Alors, voici les idées aux cornichons qui arrivent, ajouta l’artiste
en désignant un garçon qui s’avançait avec un énorme plat qu’il posa sur
la table.

--Attention! Bourreau! commanda Borax tout joyeux et ouvrant les
narines.

Il paraît que Bourreau ne se contentait pas de peu, car en un clin
d’œil, son maître lui expédia cinq côtelettes, qui disparurent par
bouchées colossales. Un soupirail de cave dans lequel on enfile
d’énormes bûches de Noël représenterait assez la bouche du pauvre hère
pendant cet exercice.

--Diable! on voit que vous aimez les côtelettes! s’écria le peintre.

Borax fit une petite moue dédaigneuse.

--Non c’est ce qui vous trompe, pas beaucoup. Je mange des côtelettes un
peu pour dire que j’en mange, mais surtout parce qu’elles font digérer
le cornichon qui est trop froid pour Bourreau. La côtelette de porc me
remplace le verre de Chartreuse qui précipite la digestion.

Après avoir ainsi expliqué sa façon d’employer la côtelette le bonhomme
s’accouda sur la table en disant:

--Maintenant, revenons à notre mariage.

--Ah çà! vous êtes donc bien certain de me marier? s’écria Paul étonné.

--Pourquoi pas? mon jeune ami. Vous avez le grand tort de vous faire un
monstre de ce qui n’est que de la bien petite bière. Que demandons-nous
pour arriver à ce mariage? Qu’on nous aime. Or, on nous aime, puisque la
jeune fille, en nous voyant, fait un petit saut de cabri. Donc, le reste
n’est qu’un détail, un très-simple détail, dont il ne faut pas se
préoccuper.

--Un détail? Vous regardez comme un simple détail le père et la mère qui
se réveillent la nuit pour penser à un gendre qui soit riche!

--Ah! oui, à propos, parlons un peu du père de notre ange. Quel homme
est-ce donc, ce cher papa Ange?

--Un ancien vermicellier, qui s’est retiré du commerce avec deux
millions et un rhume de cerveau perpétuel.

--Bravo! passons à la mère Ange.

--Une brave femme, nulle comme un lorgnon sans verre et superstitieuse
au point de prendre médecine quand on a renversé le sel sur la table.

--Bravissimo!

--Ajoutez à cela une institutrice, vieille et hargneuse, qui me déteste
parce que, sans intention, j’ai coupé queue de son chien en refermant la
porte cochère.

--Quelle heureuse chance! Tout est pour nous! Quant à vous, je crois
inutile devons demander si vous avez une caisse.

Ce mot de caisse fit se tordre joyeusement le peintre qui s’écria:

--Mais si, demandez-le, car Paul a une énorme caisse... seulement, elle
est vide... C’est même là son vrai mérite. Mon ami est grosse caisse à
l’orchestre de l’Ambigu... soixante-dix francs par mois, sans compter un
élève en ville qui, par ordonnance de médecin, prend des leçons de
grosse caisse pour se guérir d’une surdité.

--Une grosse caisse! instrument délicieux, le soir, dans les grands
bois, quand tout se tait aux champs; cela vaut mieux que le son des
cloches pour faire rêver une jeune fille... tout est pour nous.

Et, comptant sur ses doigts, le saltimbanque continua imperturbable:

--Rhume de cerveau, superstition, queue de chien coupée et grosse
caisse, voilà de bien jolis atouts dans notre jeu. Je vous regarde comme
déjà marié, jeune homme. Vous êtes un vrai veinard! Oui, en sachant
utiliser toutes vos chances, vous deviendrez l’époux de votre... Ah! à
propos, comment s’appelle votre ange?

--Virginie.

--Nom suave! si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour aimer une femme
du nom de Virginie.

--Et quand me mariez-vous? demanda Paul qui n’avait pas pris au sérieux
un seul mot du bonhomme.

--Mais, comme le plus tôt possible sera le meilleur, nous ferions bien
d’aller tout de suite étudier le terrain, répliqua le bateleur avec
aplomb.

--Alors, en route! firent les jeunes gens désireux de poursuivre la
plaisanterie.

Borax suivit les deux amis, qui, cent pas plus loin, s’arrêtèrent devant
une porte de la rue de Vaugirard.

--Voilà notre demeure, Virginie est la fille du propriétaire, annonça
Paul.

--Tiens! dit le maître de Bourreau, vous habitez-là? Alors nous sommes
porte à porte, car, moi, je perche dans une mansarde de la maison
voisine.




II


Comme les deux artistes l’avaient dit au charlatan, la maison qu’ils
habitaient appartenait au père de Virginie, M. Thomas Ribolard, ancien
fabricant de vermicelle, macaroni et autres pâtes alimentaires.

Ribolard était bête comme un pot, et il avait deux millions.

Bien souvent on rencontre des individus dont on se dit: «Comment cet
imbécile a-t-il pu faire fortune?» La réponse est bien simple. Par cela
même qu’il est un crétin, il a inventé une grosse ineptie qu’il a lancée
sérieusement. Et comme, si stupide que soit un homme, il existe toujours
des gens dix fois plus buses que lui, ils font aussitôt un succès à
l’absurdité lancée par cet idiot.

Donc Thomas, au lieu de fabriquer ses vermicelles arrondis en boucles
de cheveux, les avait offerts carrés. Premier succès!

Pour les potages, il avait inventé les _pâtes guerrières_, c’est-à-dire
qu’en place des produits carrés, étoiles ou losangés, il avait fait
découper à l’emporte-pièce sa pâte en petits sapeurs, canonniers,
généraux de brigade, etc., etc., et comme le public n’avait pu résister
au plaisir de manger des généraux de brigade dans son bouillon,
l’inventeur Thomas avait récolté de l’or.

Mais le grand triomphe de Ribolard avait été obtenu par son macaroni! Au
lieu de le faire à un trou, il l’avait confectionné à deux trous et
l’avait lancé sous le nom de _macaroni hygiénique à double courant
d’air_.

Voilà comment les deux millions étaient arrivés à Ribolard, que sa femme
regardait comme un dieu.

Joignez à cela un rhume de cerveau qui ne l’avait pas quitté depuis
l’âge de douze ans, une petite taille, une tête aussi chevelue qu’une
pomme de rampe d’escalier, des yeux en boules de loto, et vous aurez le
portrait de l’ancien vermicellier.

Madame Ribolard,--de son petit nom Cunégonde,--était bien la meilleure
preuve qu’un imbécile trouve toujours plus crétin que lui, car elle
était d’une bêtise à couper à la hache. On lui avait dernièrement
escroqué dix francs pour une quête, en lui faisant croire que les
ouvriers qui travaillaient aux mines de gruyère, sous Montmartre,
s’étaient mis en grève contre les entrepreneurs avides qui voulaient
leur décompter les trous du fromage.

Et pourtant de ces deux abrutis était née Virginie, charmante blonde de
dix-huit ans, gracieuse et spirituelle jeune fille.

--Nous avons dépensé les yeux de la tête pour lui donner tous les arts
d’agrément, répétaient à tout le monde les Ribolard en se rappelant les
douze francs par mois qu’on leur avait demandés pour apprendre à
Virginie à faire du bruit sur un piano en poussant des miaulements
plaintifs. Car, il faut tout dire, si charmante qu’elle fût, l’aimable
Virginie n’était pas taillée pour le chant. Elle vous avait une petite
voix si aiguë que les globes de pendule se fêlaient quand elle chantait.

A sa sortie du pensionnat, les Ribolard avaient remué ciel et terre pour
trouver à leur fille une institutrice qui lui donnât les belles manières
du grand monde, et, sur les renseignements de leur charbonnier, ils
avaient enfin trouvé mademoiselle de Veausalé.

Paméla de Veausalé prétendait avoir été élevée à la cour de Monaco.
Aussi ses nobles et fières allures effarouchaient les Ribolard, qui
s’extasiaient surtout au sujet de son altière vertu.

Car, à table, la pudibonde Paméla devenait rouge comme un radis et se
cachait la figure sous sa serviette quand, par hasard, un domestique
avait posé devant elle une volaille du côté du croupion.

Elle était si grande, si sèche et si maigre, qu’on aurait pu s’en servir
pour déboucher un plomb ou nettoyer des verres de lampe. A l’entendre,
vingt-deux hommes, dont trois nègres, s’étaient tués par désespoir de
n’avoir pu attendrir son cœur.

Elle passait le temps à tricoter des paletots et des jambières pour son
chien Raoul, un affreux roquet oubliant la propreté avec un cynisme qui
étonnait les Ribolard.

--C’est bien drôle, se disaient-ils, mademoiselle de Veausalé nous
affirme pourtant que Raoul était reçu dans les salons du prince de
Monaco.

Un épouvantable malheur était venu frapper cet objet de l’unique
affection de Paméla, car l’infortuné Raoul avait eu la queue coupée dans
la porte cochère, qu’on avait refermée à son passage. Aussi, la
hargneuse fille avait-elle voué une haine bleue au meurtrier de la queue
de son chien.

Quand, escortant son élève, elle rencontrait le musicien Paul dans
l’escalier, elle lui faisait des yeux qui auraient effrayé le joueur de
grosse caisse si, pour calmer sa peur, il n’avait vu en même temps les
regards, beaucoup plus doux, que la gentille Virginie abaissait sur lui.

Paméla inspirait donc aux époux Ribolard un saint respect, mêlé
d’espoir, qui leur faisait dire, en songeant à l’avenir:

--Quand Virginie sera en âge d’être mariée, mademoiselle de Veausalé,
parmi toutes ses belles connaissances de la cour de Monaco, saura nous
trouver quelque duc ou prince.

Tous les domestiques de la maison avaient reçu l’ordre d’obéir aux
moindres caprices de l’altière Paméla, qui en abusait.

Cocher, soubrette, valet de chambre, groom, concierge, cuisinière
exécraient la veille fille. N’osant l’affronter en face, ils lui
faisaient une guerre sourde. Ils se vengeaient surtout sur le chien
Raoul en le gavant des étranges pâtées qui amenaient le roquet à ces
oublis que les Ribolard trouvaient étonnants de la part d’un quadrupède
qui avait fréquenté la cour de Monaco et vécu sur les genoux de la plus
haute société.

Tel était le milieu dans lequel avait végété Virginie, milieu si triste
que la blonde jeune fille en bâillait à la journée.

Or, quand on bâille, on lève assez naturellement les yeux aux ciel.

Donc, un jour qu’elle se livrait à cet exercice devant sa fenêtre, ses
yeux levés avaient aperçu à une mansarde du toit la tête d’un jeune
homme qui la contemplait.

D’abord, on s’était regardé.

Puis, de la part de Paul, la télégraphie du geste avait marché, timide
en commençant, pour se continuer, après, de plus en plus expressive.

Enfin, les deux jeunes gens en étaient arrivés à s’aimer sans s’être
jamais parlé.

Donc Nicolas Borax s’était rudement avancé en se vantant de faire le
mariage qui devait réunir le demi-million de dot de Virginie aux
soixante-dix francs par mois que sa grosse caisse produisait à Paul. Car
le musicien ne comptait que comme une ressource passagère les quinze
francs payés par l’élève qui apprenait la grosse caisse pour se traiter
de la surdité... attendu qu’il s’en irait aussitôt guéri.

Or, au moment où les deux jeunes gens introduisaient Borax dans la
maison, ils ne se doutaient guère que mademoiselle Paméla de Veausalé,
en prenant ses grands airs, venait de dire aux Ribolard:

--Chers amis, j’ai une bien importante proposition à vous faire au sujet
de Virginie, qui me semble être en âge de se marier.

--Auriez-vous trouvé un époux pour notre fille? s’écrièrent aussitôt les
époux.

La gouvernante inclina majestueusement la tête.

--Un de vos amis de la cour de Monaco? demanda le vermicellier.

--Oui, dit la grave Paméla.

Elle attendit, pour continuer, que Ribolard eût fini de palpiter de
joie, car il faut dire qu’à la moindre émotion éprouvée par le digne
homme son continuel rhume de cerveau lui faisait aussitôt rage dans le
nez. C’étaient des gloc, gloc, gloc, qui grondaient alors dans sa trompe
nasale engorgée avec un tel fracas que le roquet Raoul se mettait à
aboyer en furibond.

Enfin les gloc, gloc, de Ribolard ému s’apaisèrent, et mademoiselle de
Veausalé put continuer.

--Oui, reprit-elle, j’espère marier Virginie au comte Bonifacio de
Aricoti, le neveu du fameux duc de Croustaflor.

--Des nobles! s’écria le joyeux père dont le nez lâcha une seconde série
de gloc, gloc.

--De la plus vieille noblesse. Tous leurs ancêtres sont morts aux
croisades.

--Quel honneur pour notre famille!

--A ma vive sollicitation, le duc de Croustaflor a bien voulu consentir
à n’accepter pour son neveu qu’un demi-million de dot.

--Vraiment!

--Pour lui, ce n’est qu’une goutte d’eau.

--Il est donc bien riche?

--Si le duc est riche! mais jugez-en par son seul train de maison.
Cinquante chevaux, seize phoques apprivoisés, cent domestiques et trente
pompiers.

--Pourquoi les pompiers?

--Pour veiller sur ses titres de propriété et sur les diamants de
famille, qui sont enfermés dans un pavillon à part.

--Et les phoques apprivoisés?

--Pour se faire promener en mer.

Madame Ribolard avait écouté tout cela bouche béante et ouvrant des
yeux surpris, comme si elle voyait passer un veau à deux têtes.

--Alors, cette fortune reviendrait un jour à Virginie? demanda-t-elle.

--Naturellement, puisque le duc, qui est garçon, n’a que Bonifacio pour
héritier de ses immenses propriétés d’Italie, d’Egypte, du Mexique, du
Pérou... car M. de Croustaflor possède des propriétés dans tous les
pays.

--Excepté en France, pourtant?

--Ah! je ne saurais vous le dire. Vous comprenez bien que je n’ai pas
été assez indiscrète pour exiger des détails quand le duc m’a annoncé
qu’il daignait accepter votre demi-million. «Que la petite plaise à
Bonifacio et je me contenterai de cette misère.» Voilà ce qu’il m’a dit
hier.

--Comment! hier! il n’est donc pas en ce moment à Monaco? s’informa
Ribolard aussi vite que le lui permettait son nez, dont les gloc, gloc,
avaient repris leur train.

--Il est maintenant à Paris, où il est venu pour se faire couper les
cheveux. Il prétend qu’on ne sait tailler les cheveux qu’à Paris. Aussi,
avec son énorme fortune, il ne regarde pas à ce que peut lui coûter
cette coquetterie.

--Ça lui reviendrait à meilleur marché de faire venir un coiffeur de
Paris à Monaco.

--Alors, on ne lui taillerait pas les cheveux à Paris.

--Tiens! c’est juste! que je suis bête! confessa modestement madame
Ribolard, qui avait avancé cette idée économique.

--Et son neveu Bonifacio?

--Le comte accompagne le duc.

--Est-ce qu’il vient aussi pour se faire couper les cheveux à Paris?

--Oh! non, le comte Bonifacio de Aricoti ne pense qu’à une chose, lui...
à épouser une Française blonde.

--Pourvu, que Virginie lui plaise! s’écria la maman tremblante.

--Pour cela, il suffit que le comte voie votre fille un seul instant,
dit mademoiselle de Veausalé en souriant à la mère craintive.

--Oui, mais comment la verra-t-il?

--J’ai un moyen tout trouvé. En causant hier avec M. de Croustaflor, il
m’a appris que son neveu et lui devaient aller ce soir à l’Ambigu.
Envoyez retenir des fauteuil de balcon. Ces messieurs seront à
l’orchestre et le jeune homme pourra ainsi s’enivrer des charmes de
Virginie.

--C’est une idée!

--Dans la soirée, je préviendrai M. de Croustaflor que nous sommes là.

--Bon!

--Alors, je conviendrai que si Virginie a su captiver le comte de
Aricoti, ces messieurs nous feront un signe quelconque.

--Oui, mais quel signe?

--Si M. le duc, par exemple, pendant le dernier entr’acte, tenait à la
main le petit banc de l’ouvreuse? proposa madame Ribolard.

--Oh! fit le mari, on ne peut solliciter une telle complaisance d’un
homme si riche. J’aimerais plutôt qu’il se mît à brosser son chapeau à
rebrousse-poil. Cela attire moins l’attention des voisins que le petit
banc. Qu’en dites-vous, mademoiselle de Veausalé?

--J’ai mieux à vous proposer. Ces messieurs se passeront les pouces dans
l’entournure du gilet.

--Chacun dans son gilet à soi? demanda la mère.

--Oui, oui, Cunégonde, ma bonne; ne veux-tu pas que le duc aille fourrer
son pouce dans le gilet de son neveu et réciproquement?... Ce serait
trop exiger.

--Mais, mon ami, je m’informe, moi. Il faut bien convenir de tout pour
qu’il n’y ait pas de malentendu.

Ce point arrêté, Paméla de Veausalé continua sa leçon aux époux.

--Quant à vous, dit-elle, si vous agréez le jeune homme...

--Oh! il est tout agréé d’avance. Vous comprenez bien que le neveu d’un
homme qui possède des phoques et des pompiers est tout reçu... à moins
qu’il ait deux nez... et encore!... cela pourrait passer pour un caprice
d’homme riche.

--Soit! Vous ferez donc aussi connaître votre consentement par un signal
discret.

--Très-bien. Cherchons un signal discret.

--Si tu laissais tomber ton chapeau dans l’orchestre, gros chéri? avança
Cunégonde.

--Alors je prendrai mon plus vieux.

L’institutrice fit la moue, en disant:

--Il faudrait quelque chose de plus simple, monsieur Ribolard.

--Si j’ôtais ma cravate en ayant l’air d’être incommodé par la chaleur.

--Non, je propose que vous vous mouchiez.

--Oui, c’est cela. Je me moucherai trois fois de suite en regardant ces
messieurs. Et puis, après, que ferons-nous, mademoiselle de Veausalé?
Quand tout le monde aura dit oui, irons-nous boire ensemble une chope au
café?

--Les choses ne se traitent pas comme cela à la cour de Monaco, mon cher
monsieur. Le grand monde a d’autres usages. Il ne faudrait pas abuser
de la complaisance de M. le duc à accepter votre demi-million, dit
Paméla d’un air pincé.

--Mon Dieu! mademoiselle de Veausalé, il faut me pardonner. Je n’ai
jamais été à la cour de Monaco. Ce que vous me direz, je le ferai.

--Eh bien! je vous amènerai ces messieurs ici pour vous les présenter.
Vous les inviterez à dîner.

--Justement, la cuisinière réussit des flans délicieux. Nous dirons
qu’ils ont été faits par Virginie; il est bien permis à des parents de
faire valoir leur fille.

--Maintenant que tout est convenu, il faut envoyer retenir des places à
l’Ambigu, si nous ne voulons pas être dans un coin où ces messieurs ne
pourraient nous découvrir.

On expédia aussitôt un domestique.

Puis toute la maison fut en révolution.

On pressa le dîner.

On bouleversa les armoires pour les toilettes.

A tout moment, les époux Ribolard embrassaient leur fille; mais comme
ils ne lui soufflaient pas un mot du motif pour lequel ils la
conduisaient au théâtre, la jeune fille, étonnée de ces caresses
répétées, se disait:

--Comme l’Ambigu les rend tendres!




III


Pendant que Paméla de Veausalé offrait aux époux Ribolard cette
brillante perspective d’avoir bientôt pour gendre le neveu d’un homme
qui possédait des phoques, Nicolas Borax, à la suite de ses deux guides,
avait pénétré dans l’atelier du peintre, situé au sixième étage de la
maison et tout à côté de la mansarde de Paul, la grosse caisse.

--Là, maître Nicolas Borax, nous sommes arrivés, dit Ernest en
introduisant le saltimbanque dans son atelier.

Nicolas courut d’abord ouvrir la fenêtre du fond et s’écria:

--Parfait! plus que parfait! je n’aurai pas à monter et descendre six
étages pour venir vous voir. Ma mansarde est juste à la hauteur de votre
local. Je pose un pied sur votre gouttière, un pied sur la mienne, et,
crac! en une seule enjambée je suis d’une maison dans l’autre... et cela
sans danger, car nos deux gouttières sont assez larges et solides pour y
faire passer le bœuf gras et son cortége.

--Comment, Borax, c’est vous qui habitez la mansarde de la maison
voisine!!! s’écria le peintre.

--Précisément.

--Alors, c’est donc vous qui, tous les jours, de deux à quatre heures,
m’écorchez les oreilles en faisant hurler un cornet à piston?

--Oui, je cultive mon talent.

--Vous appelez cela un talent, malheureux! Mais, depuis six mois que
vous l’exercez, je n’ai plus une seule punaise dans mon atelier; elles
se sont enfuies épouvantées.

--Oui, pour se réfugier chez moi, ajouta douloureusement Paul.

Borax, au lieu de s’émouvoir du reproche, fit un bond de joie.

--Tiens! tiens! vous me révélez un des côtés utiles du cornet à piston.
Je vais en faire une nouvelle corde à mon arc. Dès ce soir, j’adresserai
un prospectus à ma clientèle, où j’annoncerai que j’entreprends la
suppression des punaises par un moyen de moi seul connu. Il y a tout un
avenir dans ce secret.

--Vous direz encore que vous l’avez appris du roi de l’Inde.

--Non, non, j’inventerai que j’ai retrouvé ce secret dans les papiers
d’un grand musicien décédé... de Rossini, par exemple.

Et Nicolas, se frottant les mains, continua, tout guilleret:

--Superbe! superbe! cette recette contre les punaises... Oui, superbe et
pleine d’humanité, car elle débarrasse de l’animal sans le faire
périr... La Société protectrice des animaux est capable de me donner un
prix. Ah! monsieur Ernest, si je gagne une fortune, c’est bien vous qui
me l’aurez mise dans la main.

--Alors, par reconnaissance, vous devriez bien ne plus me briser la tête
avec votre piston pendant deux heures.

A cette demande, Borax devint sérieux et répondit d’une voix grave:

--Impossible, cher monsieur, c’est vraiment impossible!

--Comment impossible! Vous ne pouvez renoncer à votre infernale
musique?... Car je ne voudrais pas vous faire un mauvais compliment,
mais vous jouez d’une telle épouvantable façon que vous devez faire
souffrir même votre instrument.

--Oui, oui, je le sais si bien que je me mets du coton dans les oreilles
pour ne pas m’entendre moi-même... mais il m’est impossible de ne pas
jouer, dit Borax désespéré.

--Pourquoi? demandèrent les jeunes gens étonnés de son refus.

--Parce que c’est ma seule manière de payer mon terme.

--Ah! bah!

--Oui, voici la chose. Il faut vous dire que mon propriétaire est
dentiste, et qu’il possède un fils que, d’abord, il avait établi
serrurier. En voyant que le jeune homme ne mordait pas ferme à la
serrurerie, le papa s’est dit: «J’ai une jolie clientèle, autant qu’elle
reste à mon garçon; je vais lui apprendre mon état.»

Alors, tous les jours, de deux à quatre heures, le jeune homme fait son
apprentissage en s’exerçant sur les mâchoires des clients. Vous
comprenez que l’ancien serrurier jouit d’une main un peu lourde, il se
figure qu’il crochette une serrure... De sorte qu’il en résulte, de la
part des clients, d’affreux beuglements qui discréditeraient le papa
dentiste en effrayant le quartier. Pendant cette leçon, qui dure deux
heures, je joue du cornet à pleins poumons, ça étouffe les cris... on
prend les hurlements des victimes pour les accords de mon piston... et,
en récompense de cette adroite mélodie, le propriétaire dentiste me fait
cadeau de mon terme.

--Et quand le fils saura-t-il enfin arracher une dent?

--Je ne pourrais pas trop vous dire, mais le papa dentiste m’a proposé
hier de me signer un bail gratis de neuf ans, avec clause de musique.

--Diable! fit Ernest effrayé; alors, pendant neuf années, je suis exposé
à vous entendre! Heureusement qu’en neuf ans de piston continu vous
pouvez arriver à en jouer agréablement.

--Oui, mais le propriétaire veut insérer dans le bail que, si j’arrive à
une certaine force, je serai tenu de prendre des élèves commençants qui
n’annonceront aucune disposition.

A ce moment, on frappa à la porte de l’atelier.

--Entrez! fit Ernest.

Un joli petit minois de femme se montra aussitôt par l’entre-bâillement
de la porte poussée.

--Mais avancez donc, mademoiselle Clémence, s’écria Paul en s’élançant à
sa rencontre.

--Jolie créature, murmura Borax.

--C’est la femme de chambre de madame Ribolard, lui souffla le peintre.

--Si j’ai jamais désiré un trône, c’est pour avoir une pareille femme de
chambre, soupira Nicolas.

L’amoureux Paul avait fait entrer Clémence et lui offrait une chaise.

--Il y a donc du neuf? demanda-t-il.

--Oui; j’étais montée dare dare à votre chambre pour vous le conter, et,
ne vous y trouvant pas, j’ai eu l’idée de venir vous relancer dans
l’atelier de M. Ernest, répondit la gracieuse soubrette en adressant à
ce dernier une œillade langoureuse que vit Borax.

--Parlez.

--Sachez donc que monsieur et madame se sont d’abord enfermés pendant
une heure avec la Veausalé. A la suite de quoi il y a eu un grand
branle-bas dans la maison pour s’occuper des toilettes. Ils étaient
comme fous! Monsieur faisait des gloc, gloc, avec son nez, à tel point
que nous avons cru qu’il allait lui éclater. Madame sautait comme une
petite folle, si bien que, ne pouvant pas lui agrafer sa robe, tant elle
bondissait, j’ai fini par lui demander si elle avait avalé les
élastiques de son sommier. «Non, qu’elle m’a dit, mais apprends que nous
marions Virginie.»

--Ah! mon Dieu! s’exclama la grosse caisse.

--Après? dit Ernest.

--Je ne sais pas autre chose si ce n’est que l’entrevue doit avoir lieu
ce soir à l’Ambigu... votre théâtre, monsieur Paul. Ainsi, vous
connaîtrez votre rival.

Et la soubrette courut à la porte en criant:

--Je me sauve bien vite, car on s’apercevrait de mon absence.

L’amoureux était resté atterré par cette nouvelle.

--Parfait! plus que parfait! tout va bien pour nous, déclara Borax avec
aplomb.

Cette assurance de Nicolas rendit un peu de courage au musicien.

--Vous trouvez que tout va bien? demanda-t-il.

--Parfait! plus que parfait, répéta Nicolas. Ce soir, nous étudierons
l’ennemi à l’Ambigu. Mais, avant qu’il nous attaque, il faut que nous
ayons compté nos forces.

--Comptons, fit le peintre.

--Nous disons donc que nous avons déjà pour nous mademoiselle Clémence,
autant que j’ai pu en juger par la dose d’électricité qui lui chargeait
l’œil en regardant M. Ernest.

--Ah çà! Borax, qui diable a pu vous faire croire qu’elle songe à moi?
s’écria l’artiste.

--J’ai du flair. La brunette a de la tendance à votre endroit.

--Mais non, c’est une fille qui se tient énergiquement dans cette île
escarpée et sans bords qu’on appelle la vertu.

--Possible! mais elle descendrait volontiers dans votre nacelle pour
faire un on deux tours sur l’eau. Donc, nous regarderons Clémence comme
acquise à notée cause si vous le voulez bien...

--Allons, soit! je me dévouerai pour Paul, dit le peintre avec une
petite pointe de fatuité.

--Bon! une dans le sac, reprit le bon homme. Passons au portier. Ce
fonctionnaire est le plus important pour nous. Dans la bataille que nous
allons livrer, le concierge représente notre artillerie rayée. Il me
faut un peu l’étudier.

--Voulez-vous que je vous le fasse monter? demanda Paul.

--Volontiers.

Le jeune homme ouvrit une fenêtre, lança un strident coup de sifflet,
puis il ajouta:

--C’est notre façon d’appeler Calurin quand nous avons une commission à
lui donner.

--Très bien. Je vais tout de suite me mettre au mieux dans ses papiers.
Vous allez voir cela.

Le saltimbanque courut à la porte de l’atelier, qu’il tint toute grande
ouverte.

On entendait Calurin gravir l’escalier.

Quand Borax le crut assez près pour que, par la porte béante, le portier
pût entendre ce qui se disait dans l’atelier, il s’écria de sa voix la
plus perçante:

--Oui, messieurs, oui, j’ai visité des palais somptueux, des demeures de
rois... et nulle part, entendez-vous? nulle part je n’ai trouvé une
habitation aussi bien tenue que la vôtre! Cour, vestibule, couloirs,
tout resplendit de cette propreté bienfaisante qui est la moitié de la
santé. Les escaliers y sont tellement propres que, si j’y laissais
tomber une pièce de dix sous, je ne regarderais pas à la ramasser avec
ma langue.

En arrivant à la porte de l’atelier, le concierge n’avait pas perdu un
mot de la phrase, et sa figure exprimait une reconnaissante
satisfaction.

--Ah! Calurin, dit Ernest, si tu étais arrivé dix secondes plus tôt, tu
entendais monsieur faire l’éloge de la propreté de la maison.

Le pipelet salua Borax avec empressement.

--Oui, monsieur Calurin, je complimentais mes amis sur la bonne tenue de
la maison qui vous a confié ses destinées.

L’air de contentement du portier disparut tout à coup sous une pensée
triste qui venait sans doute de lui arriver, et il répondit, en
poussant un soupir douloureux:

--Oui, elle est bien tenue... car j’ai malheureusement _trop_ de temps
pour m’en occuper. Vous voyez devant vous, monsieur, un exilé... un
malheureux exilé... chassé de son foyer domestique.

--Tiens, c’est vrai, s’écria Ernest, conte donc tes infortunes à
monsieur, qui ne les connaît pas; il a beaucoup voyagé, et son ami le
roi de l’Inde lui aura sans doute donné une poudre qui te serait utile.

--Quoi! monsieur est ami du roi de l’Inde!

--Oui, les deux doigts de la main ne sont pas mieux liés l’un à l’autre.
Il faudra même que je lui parle de vous pour son château de Calcutta
dont le concierge vient de se retirer avec quinze mille livres de rente,
gagnées en deux ans. Mais avant, monsieur Calurin, contez-moi d’abord
votre malheur.

--Mon malheur résulte de mon trop de bonheur.

--Ah! vraiment?

--Parle, parle, pauvre ami, ouvre ton âme à monsieur, crièrent les deux
jeunes gens qui, connaissant le genre d’infortune du concierge,
prenaient plaisir à la lui faire raconter.

--Alors, monsieur veut bien m’écouter?

--Je bois vos paroles, Calurin, je les bois, déclara Borax avec
empressement.

--Voici donc mon histoire: Figurez-vous que tant que ma femme était
demoiselle, elle était rongée par ce désir: «Etre mère!!» Moi, je lui
répondais: «Tu peux t’en fier à moi, je suis du Midi»; et, aussitôt le
mariage fait, je me suis si bien appliqué à lui tenir ma parole, que
j’ai réalisé onze fois ce vœu de ma femme d’être mère.

--Onze enfants! c’est une heureuse réussite, car les familles nombreuses
sont bénies du ciel, déclama le charlatan.

--Il paraît que le père n’est pas compris dans la bénédiction, car je
n’ai jamais été plus malheureux. Bref, les onze petits, ma femme et moi,
ça fait treize à table. TREIZE!!! Comme mon épouse est très-superstitieuse,
elle m’envoie, à l’heure des repas, balayer la maison pour éviter un
malheur. Alors je trompe ma faim en cirant mes escaliers et en me
disant: «On me gardera ma portion.» Pas du tout! j’ai enfanté onze
petits ogres, qui mangent même le vert des artichauts. De sorte que je
périrais de faim sans mademoiselle Madelon, la cuisinière de M.
Ribolard, qui veut bien me soulager quelquefois d’une côtelette égarée
de la table de ses maîtres.

--Triste! triste! triste! répéta Borax en affectant un air désolé; mais,
mon cher monsieur Calurin, l’avenir vous réserve un moyen pour n’être
plus treize à table.

--Lequel? s’écria le concierge plein d’espoir.

--C’est d’être quatorze. Espérons que vous aurez un douzième enfant.

--Hélas! non! Ernestine dit que notre place ne rapporte pas assez, et
que nous sommes déjà beaucoup trop à l’étroit. Ah! si nous avions cette
loge du palais de Calcutta, chez votre ami le roi de l’Inde, dont vous
parliez tout à l’heure, peut être que mon Ernestine sourirait à un
nouvel effort.

--Je penserai à vous, père intrépide. Messieurs, songez donc à me
rafraîchir la mémoire au sujet de Calurin quand j’écrirai à mon ami le
roi? prononça Borax avec un aplomb superbe.

--En vous contant mes malheurs, j’ai oublié de vous demander quelle est
la commission pour laquelle vous m’avez fait monter, s’informa le
portier, redevenu gai après cette promesse d’une loge à Calcutta.

--Ah! oui, reprit le peintre, c’était pour te dire que, si un monsieur
avec un nez d’argent venait me demander, tu lui répondes toujours que je
suis retourné en nourrice. N’y manque pas, Calurin, si étrange que te
paraisse cette consigne, tout mon avenir en dépend.

--Soyez tranquille, monsieur Ernest, promit le concierge, qui s’en alla
sans se douter qu’on ne l’avait appelé que pour le montrer à l’intime
camarade du roi de l’Inde.

--Encore un qui sera dans notre sac. Nous le tiendrons par la cuisinière
Madelon, qui lui fourre les côtelettes de Ribolard.

--Alors, il faudrait d’abord tenir Madelon, avança Paul.

Borax eut un sourire vainqueur en répliquant:

--Je m’en charge. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais les cuisinières
me profitent assez... sans compter ma poudre, qui nettoie les casseroles
à la perfection. Nous aurons donc le concierge; il faut à présent nous
occuper de sa femme, la féconde Ernestine.

--Oh! c’est facile, dit le peintre en riant. Si nous tenons le mari par
la cuisinière, nous aurons la femme par le cocher Benoît.

--Ah! vraiment?

--Oui, les mauvaises langues prétendent qu’elle a un faible pour lui.

La délibération fut interrompue subitement par cette exclamation de
Paul, le joueur de grosse caisse:

--Ah! voici l’heure de me rendre à l’Ambigu!




IV


Il est sept heures. On a déjà joué la petite pièce et la foule, arrivée
pour le drame à succès, emplit la salle de l’Ambigu.

Sur le premier rang des fauteuils de balcon, la famille Ribolard s’étale
dans tout son plein. Virginie est prise entre mademoiselle de Veausalé
et sa mère; Ribolard est assis entre sa femme et un vieux monsieur, à
tournure militaire, qui commence à s’effaroucher des étranges allures de
son voisin.

La jeune et jolie blonde a déjà aperçu Paul, placé devant son
instrument, dans un coin de l’orchestre. Elle lui lance de bien doux
regards quand elle ne se sent pas surveillée par Paméla, qui se tient
raide et immobile comme une girafe qui réfléchit.

Son maintien fait l’admiration de Ribolard, et il murmure à sa femme:

--Ne t’appuie pas à ton dossier, Cunégonde; imite la prestance de
mademoiselle de Veausalé. Copie donc ses manières du grand monde.

--C’est que je suis très-mal assise. Il y a une grosse bosse dans mon
fauteuil, de sorte que, quand je veux me redresser, j’ai une... joue qui
porte à faux.

Quant à Ribolard, qui prêche les bonnes manières à son épouse, il se
tient pour ainsi dire le ventre sur l’appui en velours du balcon, le
corps à demi penché en dehors et fouillant du regard le public de
l’orchestre pour tâcher de découvrir le noble duc de Croustaflor et son
neveu.

En dessous de lui se trouvent les claqueurs du parterre qui, en voyant
ce monsieur suspendu sur leurs têtes, commencent à manifester des
inquiétudes d’autant plus sérieuses que le nez du vermicellier ému fait
entendre un bruyant gloc gloc qu’ils prennent pour un hoquet.

--Est-ce que son dîner lui fait mal? murmurent-ils ça sera du propre
quand il va être secoué par la grande scène entre Machanette et madame
Laurent. Justement nous l’avons au-dessus de nous! il faut aller
reprendre nos parapluies au vestiaire pour le moment de l’averse.

--Eh! là haut! rentrez donc votre pochard! crie un de ces messieurs.

--Tapez-lui dans le dos, ça tue le hoquet, ajoute un autre.

Mais Ribolard ne remarque pas l’orage qui gronde à ses pieds. Il est
dévoré par l’impatience de connaître les illustres amis de Paméla, et
bientôt il souffle à sa femme:

--Cunégonde, trouve donc une phrase ingénieuse pour demander à
mademoiselle de Veausalé, sans donner de soupçons à Virginie, si ces
messieurs sont arrivés.

Madame Ribolard se creuse la cervelle pour trouver la phrase ingénieuse,
puis, elle murmure à sa fille:

--Ma bichette, prie donc de ma part mademoiselle de Veausalé de te dire
si la viande est dans la marmite.

Virginie, surprise par cette question étrange, regarde un instant sa
mère pour s’assurer si elle plaisante, mais elle la voit si sérieuse
qu’elle suppose qu’au départ on a fait mettre le pot-au-feu pour prendre
un bouillon en rentrant du théâtre, et elle transmet l’interrogation à
son institutrice.

Mademoiselle de Veausalé accueille la question avec une moue de dédain.
Elle en devine le sens caché, mais la façon vulgaire dont la demande lui
est posée froisse ses grandes manières, et elle répond dans son beau
langage de la cour de Monaco:

--Dites à votre maman que les narcisses ne sont pas encore en fleur.

Virginie est encore plus étonnée par cette réplique, qui ne rime pas du
tout avec la question, mais elle la répète à sa mère, après s’être dit
tout bas:

--Quel drôle d’effet leur produit l’Ambigu!

En recevant la réponse de Paméla, madame Ribolard reste un instant
pensive. On voit qu’elle cherche à comprendre.

--Eh bien! qu’a-t-elle répondu? demande l’impatient et curieux
vermicellier.

--Elle dit que la réglisse ne fond pas dans le beurre, lui murmure
Cunégonde.

Ce renseignement plonge le vermicellier dans un ahurissement qui se
manifeste aussitôt par de si bruyants glocs glocs que son voisin, le
vieux militaire, impatienté par ce fracas, s’écrie d’un ton hargneux:

--Ah çà! mille escadrons! vous n’avez donc pas fini de faire craquer vos
bottes neuves, vous?

Une querelle est sur le point de s’engager, mais les trois coups se font
entendre derrière la toile et l’ouverture commence.

--Mon Dieu! que je suis mal assise, murmure la pauvre Cunégonde.

Pendant que les Ribolard cherchaient à découvrir leurs illustres
étrangers, ils ne se doutaient guère qu’ils étaient eux-mêmes le point
de mire de deux spectateurs, placés tout près de la grosse caisse, au
premier rang des fauteuils d’orchestre.

C’était le peintre Ernest, accompagné de Borax, qu’il avait revêtu d’un
de ses habillements. Séparés de l’orchestre par la cloison basse, ils
pouvaient causer avec Paul qui, pendant la pièce, n’avait pas autre
chose à faire que d’appuyer de grands coups de grosse caisse les éclats
de voix du traître quand il persécute l’héroïne.

--Voici le papa Ribolard, dit Ernest à Borax.

--Pourquoi agite-t-il ainsi les bras, avec son ventre posé sur le
balcon?... Il apprend donc à nager? Il va se jeter dans le parterre.

--La grande raide est l’institutrice.

--Elle est grasse comme un manche de fouet. Qu’a-t-elle donc sur les
yeux... des soucoupes?

--Non, des lunettes.

--Mazette! elles sont de taille! elle a de quoi voir deux actes à la
fois... Allons, bon! voilà le père Ribolard qui se remet sur le ventre!

--Il cherche son futur gendre.

--Ah! on frappe les trois coups; il paraît que nos rivaux ne viendront
qu’à l’acte suivant.

Mais au moment où la toile se lève, la porte de l’orchestre s’ouvre avec
fracas, puis deux messieurs entrent bruyamment et dérangent Borax et
Ernest pour gagner leurs stalles, placées à l’extrémité de la banquette.

L’un est très-grand et très-mince. Son œil est hardi, son allure sans
gêne, et sa figure fatiguée est ornée, sur chaque joue, d’un énorme
favori brun teinté de fil blanc, qui lui retombe sur la poitrine.

L’autre est petit, blond, très-gros, avec un nez retroussé en hameçon.

A leur apparition, Ernest s’est vivement retourné du côté de
mademoiselle de Veausalé, qui, en entendant claquer la porte de
l’orchestre, avait braqué son regard de ce côté pour examiner les
arrivants. Le peintre surprend un imperceptible salut qu’elle adresse
aux nouveaux venus.

--Je crois que voici nos gens, souffle-t-il à Borax, en reprenant sa
place après le passage des retardataires.

--Alors le futur serait donc le petit gros? Autant vaudrait épouser un
saucisson à pattes. Ah! nous allons leur procurer de l’agrément, à ces
deux gilets en cœur.

A la fin de l’acte, le duc de Croustaflor et le comte Bonifacio sortent
en adressant un petit signe à Paméla, qui, de son côté, se lève pour
gagner le couloir et rejoindre ces messieurs.

Les Ribolard, en voyant disparaître mademoiselle de Veausalé,
comprennent qu’elle va faire connaître à ses illustres amis les signaux
qui ont été convenus pour le dernier entr’acte.

--Cunégonde, voilà le moment décisif. Es-tu émue, ma bonne? murmure le
vermicellier tout pâle.

--Ah! mon chéri, je suis trop mal assise pour être à la joie...

--Moi, ma louloute, je suis tellement impressionné que tu dois entendre
mon cœur battre.

Ce que Ribolard prend pour le battement de son cœur est le gloc gloc
de son rhume de cerveau qui crépite si fort que le vieux militaire
voisin s’écrie, exaspéré:

--Mille escadrons! vous voulez donc me rendre enragé, vous, en faisant
craquer vos bottes neuves! Décampez au plus vite à une autre place ou
retirez vos bottes, je vous donne le choix!

Ribolard, tout abasourdi, n’a pas encore eu le temps de répondre que la
tremblante Cunégonde lui presse le bras en soufflant:

--Mon chéri, ne cède pas à la fougue de ton caractère. Ne te compromets
pas, cet homme est un fou!

--Je le vois bien; il veut que je m’en aille à une autre place ou que je
retire mes bottes.

--Montre-toi le plus sage, il faut céder aux insensés. Retire-les plutôt
que d’avoir une dispute qui compromettrait le mariage de Virginie.

--Attendons un peu. Sa manie va peut-être lui passer, dit Ribolard.

Mais le vieux militaire, furieux, a tiré sa montre et reprend d’un ton
rageur:

--Je vous donne dix minutes pour vous décider... et pas un fichtre avec!

Virginie n’a rien vu ni entendu. Elle couvre du regard son Paul,
mélancoliquement appuyé sur sa grosse caisse.

Avant que les dix minutes du délai soient écoulées, madame Ribolard
obtient de son époux qu’il change de place avec elle, d’abord pour lui
éviter une querelle avec le vieux militaire qui lui veut faire retirer
ses bottes, ensuite parce qu’elle n’est pas fâchée de quitter le
fauteuil bossu qui la fait tant souffrir.

Le mari est à peine posé sur son nouveau siége qu’il se relève
subitement.

--Qu’as-tu, mon loulou? demande Cunégonde.

--Je crois que je viens de m’asseoir sur ta lorgnette oubliée dans la
stalle.

--Mais non, c’est la bosse du fauteuil que tu sens... Ce siége manque un
peu de confortable, n’est-ce pas? Tu dois avoir un côté qui porte à
faux?

--Oui, mais je vais me caler, dit le vermicellier d’un air capable.

Il tire un magnifique foulard de sa poche; il le roule d’abord en long,
puis il le tresse en rond et en fait une de ces couronnes dont se
servent ceux qui portent des fardeaux sur la tête.

Il l’insinue alors sous la forte portion de son individu qui est à faux,
puis il pousse un petit cri de triomphe.

--Es-tu mieux? demande son épouse.

--J’attendrais ainsi la fin du monde.

A cet instant mademoiselle de Veausalé reparaît. Les spectateurs, placés
derrière les époux Ribolard, ayant quitté leurs stalles pour aller
flâner dans les couloirs, l’institutrice peut donc se glisser entre les
deux rangs de fauteuils et venir, par derrière, souffler bien bas au
ménage:

--Tout est convenu avec ces messieurs. Pouce dans le gilet et réponse du
mouchoir; ils sont placés au premier rang des fauteuils d’orchestre,
juste en face de la contre-basse. Votre futur gendre est blond, avec un
nez à la Roxelane; il est petit, et gras d’un dodu de bon goût.

--Est-ce que M. le duc de Croustaflor est ce grand monsieur maigre, et
si distingué de manières, que je vois là-bas, debout devant sa stalle et
s’apprêtant à prendre une prise dans un cornet en papier? demande
Cunégonde.

Paméla jette un regard sur l’orchestre.

--Non, dit-elle, le duc et son neveu ne sont pas encore rentrés. Celui
que vous voyez est sans doute quelque spectateur voisin qui sera venu se
mettre là pendant l’entr’acte pour examiner la salle.

--Il a aussi l’air bien comme il faut.

La personne que madame Ribolard trouve si distinguée n’est autre que
Borax. En voyant sortir les deux étrangers, il les a suivis dans les
couloirs, et, quand ils ont rejoint l’institutrice, il a écouté
adroitement leur conversation.

--Bon! se dit-il, je dois les empêcher d’atteindre le dernier entr’acte
pour donner ou recevoir le signal.

Il prend aussitôt une contre-marque, sort du théâtre et s’en va chez un
épicier voisin acheter dix sous de poivre en poudre.

Au moment où madame Ribolard le trouve si distingué, Borax est en train
de répandre son poivre devant les deux stalles des illustres seigneurs.

Enfin les trois coups sont encore frappés, le public regagne ses places
et la musique se fait entendre. Comme la première fois, MM. de
Croustaflor et Bonifacio ont attendu le lever du rideau pour faire leur
entrée et déranger chacun sur leur trajet.

Quand ils passent devant Borax, celui-ci les examine bien et murmure:

--C’est drôle! il me semble que j’ai déjà vu ces deux cocos quelques
part... surtout celui qui a des favoris qui lui descendent sur le
ventre.

L’arrivée tardive des deux nobles excite un mécontentement qui se
traduit bientôt par ce cri:

--Assis! assis! Passez donc!

Mais ces messieurs ne peuvent ni s’asseoir ni passer. En gagnant leurs
places, un des très-longs et flottants favoris de M. de Croustaflor
vient de se prendre dans la boucle d’oreille d’une dame, qui a poussé un
hurlement de douleur en se sentant arracher l’oreille. Le duc, le comte,
la dame et son mari cherchent à débarrasser le bijou des boucles frisées
du favori, mais cela demande quelques minutes, pendant lesquelles le
publie beugle toujours:

--Assis! assis!

Un spectateur fait enfin passer une paire de ciseaux à ongles pour
trancher la difficulté.

Bientôt la dame attachée lance un second hurlement, car elle vient de
sentir qu’on lui entamait la peau. C’est son époux qui, effaré par les
clameurs de la foule, est tellement troublé qu’il est en train de
trancher l’oreille de sa femme pour séparer les deux prisonniers, au
lieu de songer à couper le favori. Le cri de sa femme le rappelle à des
idées plus simples, et bientôt M. de Croustaflor peut regagner sa place
en abandonnant une forte touffe de son ornement qui reste pendue à
l’oreille de la dame.

Les Ribolard ont vu de loin cette mutilation.

Le vermicellier en est tout pâle et murmure:

--Comme le noble duc doit souffrir; lui, si coquet de sa personne qu’il
vient de Monaco à Paris pour se faire tailler les cheveux.

Le calme s’est enfin rétabli, et le public écoute l’acte, qui est le
plus important de la pièce. C’est là que se trouve la scène capitale
entre l’héroïne et le traître, où dit-on, les acteurs chargés du rôle
font crouler la salle entière sous les bravos des assistants.

Bientôt ce moment arrive. Les artistes jouent la scène avec une telle
âme que le public enthousiasmé se met à claquer des mains et à trépigner
avec frénésie.

Comme tout le monde, MM. de Croustaflor et Bonifacio ont frappé des
pieds avec un acharnement qui soulève les nuages du poivre versé par
Borax devant leurs places.

Aussi, après la sortie du traître, quand l’héroïne, restée seule,
commence son monologue sentimental pour invoquer une tante qui, du haut
des cieux, veille sur son innocence, elle est tout à coup interrompue
par les épouvantables éternuments de l’illustre duc de Croustaflor,
auquel le poivre ravage le nez. Il a beau vouloir se retenir, il éternue
sans relâche et avec une telle force que c’est à croire que sa tête va
se détacher de son corps.

L’actrice est obligée de s’arrêter pour attendre la fin des exercices de
ce spectateur qui, à chaque fois, va frapper du crâne dans le dos du
musicien placé devant lui.

--A moi, Bonifacio! crie le duc, entre chaque court instant de répit que
lui laissent les éternuments.

Mais le comte de Aricoti a bien autre chose à faire que de s’occuper de
son oncle. Au lieu du nez, le poivre lui a ravagé les yeux et la gorge.
Il râle et il est aveugle. Il passe son temps à essuyer ses yeux rouges
et pleurants, qui coulent comme des robinets de fontaine, en même temps
qu’il pousse les cris rauques d’un chat qui étrangle. La douleur est si
forte qu’il piétine avec rage, ce qui contribue à faire monter de
nouveaux nuages de poivre, dont se régalent ses yeux et le nez de son
oncle.

--A la porte, la cabale! crie toute la salle à ce monsieur qui
interrompt la pièce par ses explosions.

Le duc de Croustaflor veut résister un instant, mais il lui est
impossible de comprimer ses détonations.

--A la porte, la cabale! hurle toujours le public qui devient furieux.

Le noble étranger se lève; il se glisse péniblement entre les rangs
pressés des spectateurs furibonds qui, sous leurs mouchoirs, leurs
chapeaux ou leurs programmes, cherchent à s’abriter contre les
éternuments dont l’auguste seigneur les asperge en passant. Au départ de
son oncle, le comte Bonifacio de Aricoti, devenu complétement aveugle, a
saisi d’une main les basques de l’habit du duc, qui lui sert de caniche
d’aveugle. Il se fait traîner en essuyant de l’autre main ses yeux, d’où
jaillissent deux vraies sources.

Du haut de son balcon, le ménage Ribolard a assisté aux malheurs des
deux infortunés. Les époux sont désolés de cette catastrophe, qui peut
faire manquer le mariage.

--Avec son favori coupé, le duc se sera enrhumé. Il aurait dû s’entourer
la figure d’un foulard en sentant la première atteinte du froid, murmure
le vermicellier à sa femme.

--Comme il éternue... que de force!

--Dame! il éternue suivant sa fortune. Un homme si riche ne peut
éternuer comme un modeste employé.

--Et M. Bonifacio, as-tu vu comme il pleurait à chaudes larmes?

--Oui... il aura été fortement secoué par la scène du traître et de
l’héroïne... Cela prouve qu’il a l’âme sensible... Virginie sera
heureuse avec lui.

--Est-ce que tu ne le trouves pas un peu gros?

--Puisque mademoiselle de Veausalé t’a dit que, dans le grand monde, on
appelait cela un dodu de bon goût.

--Mais où est-elle donc passée, mademoiselle Paméla?

--Elle vient de sortir, en me faisant comprendre par un signe qu’elle
allait retrouver ses illustres amis pour tâcher de les ramener, répond
le vermicellier.

En effet, l’institutrice a quitté la salle pour se mettre à la recherche
des seigneurs disparus. Elle finit par les retrouver au café du théâtre,
où ils sont en train de soigner le mal étrange qui les abat. Le comte de
Aricoti se tient renversé sur une banquette, la tête en l’air, avec une
serviette mouillée sur les yeux. Quant au fier duc, ses éternuments ont
cessé, mais le feu qui lui dévore l’intérieur des narines est si intense
que, pour calmer l’incendie, il s’est fait servir un saladier plein
d’eau dans lequel il laisse tremper son nez.

M. de Croustaflor daigne sortir de son bain pour promettre à Paméla que,
aussitôt leurs souffrances apaisées, son neveu et lui rentreront dans la
salle pour faire connaître leur décision à la famille Ribolard.

L’institutrice se hâte de les quitter pour porter cette bonne réponse
aux parents de Virginie.

Cependant, l’acte durant lequel les nobles étrangers sont sortis vient
de finir, et le café est envahi par les consommateurs. Parmi eux se
trouvent Ernest et Borax, qui arrivent s’asseoir à côté des deux
représentants de la cour de Monaco.

--Que faut-il servir à ces messieurs? leur demande le garçon empressé.

--Tiens! s’écrie Borax, quelle est cette consommation nouvelle qu’on
prend par le nez? Si c’est bon, servez-m’en une. Ça doit être russe,
cette invention-là. Comment l’appelez-vous, garçon?

Le garçon explique que, depuis un quart d’heure, les voisins de table se
tiennent ainsi, l’un le nez dans l’eau, l’autre les yeux sous une
serviette mouillée.

Loin de baisser le ton, Borax reprend, de son organe le plus perçant:

--Mais alors, si ce monsieur attend que son nez fonde, apportez-lui donc
une petite cuiller pour le retourner. Vous voyez bien que c’est un
médecin qui prépare l’infusion que va boire le malade qui a une
serviette sur la figure.

En entendant ces paroles, M. de Croustaflor retire son nez du saladier,
jette une pièce de cinq francs au garçon et se lève en dardant un regard
furieux sur le mauvais plaisant.

Au lieu de s’émouvoir du coup d’œil menaçant, le saltimbanque se dit
aussitôt:

--Oui, j’en suis certain, j’ai déjà vu ce paroissien quelque part.

Sans attendre sa monnaie, le duc a enlevé la serviette du visage de son
neveu, qu’il entraîne en disant:

--Venez, comte.

Par malheur, Bonifacio, encore aveuglé par le poivre, n’y voit pas assez
pour se conduire; il renverse un monsieur qui entrait à ce moment dans
le café.

C’était Ribolard, qui amenait sa famille pour se rafraîchir pendant
l’entr’acte.

Le duc reconnaît aussitôt le vermicellier et lui tend la main pour le
relever; mais celui-ci a été tellement saisi par la surprise de se
trouver aussi subitement en présence des illustrissimes étrangers qu’il
reste assis par terre sans avoir la force de bouger. M. de Croustaflor
et Paméla s’empressent de le remettre sur ses jambes, pendant qu’il
balbutie tout ému:

--Ah! Monseigneur... Altesse... Sire... quelle auguste complaisance de
la part d’un homme qui possède des phoques! Peut-on vous offrir un verre
de vin?

Le rouge de la honte envahit le front de l’altière Paméla en entendant
Ribolard offrir un verre de vin au duc, comme s’il s’adressait à un
commissionnaire qui vient de lui scier son bois.

--Observez-vous donc, gronde-t-elle d’un ton rogue, n’oubliez pas que
vous parlez à un homme dont tous les ancêtres sont morts aux croisades.

Quant à Cunégonde, elle est tremblante d’un saint respect et elle
souffle à sa fille:

--Tiens-toi droite, Virginie. Le grand, qui a relevé ton papa, possède
des pompiers, et le petit blond, au nez en queue de lapin, est son
neveu, qui héritera des phoques.

La jeune fille ouvre des yeux ébahis en entendant cette phrase burlesque
de sa mère. Elle ne comprend pas plus l’admiration de son père pour des
gens qui l’ont renversé sur le derrière. Aussi, elle murmure:

--Décidément, l’Ambigu les rend malades!

Mademoiselle de Veausalé, qui a gardé son sang-froid, installe la
famille devant une table à laquelle, sur un geste de l’institutrice, M.
le duc daigne aussi prendre place. Il fait asseoir son neveu qui,
toujours aveuglé par le poivre, demande d’une voix étonnée:

--Est-ce que nous sommes déjà rentrés dans la salle?

Le garçon est venu prendre les ordres des nouveaux consommateurs.
Ribolard commande de l’orgeat pour les dames et un cassis pour lui.
Quant au duc, il l’interroge de l’œil, n’ayant plus la témérité de
rien lui offrir après la verte semonce de mademoiselle de Veausalé.
Pour le tirer d’embarras, M. de Croustaflor s’adresse directement au
garçon.

--Servez-moi ce que vous voudrez, dit-il.

--Mais où sommes-nous donc? redemande encore l’aveugle Bonifacio.

--Comte de Aricoti, nous sommes en la société de M. _de_ Ribolard.

Le neveu ouvre ses yeux, plus rouges qu’un pantalon de soldat, et débite
gracieusement:

--Monsieur _de_ Ribolard, enchanté de faire votre connaissance... c’est
un bonheur que m’enviera la cour de Monaco.

Le garçon revient avec les consommations demandées par le vermicellier.
Laissé libre par le duc de lui servir ce qu’il voudrait, le garçon a cru
être agréable au client en lui apportant un nouveau saladier plein d’eau
pour faire encore infuser son nez.

Les époux Ribolard n’osent interoger, mais ils restent les yeux braqués
sur le saladier en se demandant ce que le duc veut faire de ces trois
litres de liquide.

--Est-ce qu’il va les boire? dit tout bas le mari à mademoiselle de
Veausalé.

--Même par les plus grandes chaleurs M. de Croustaflor ne se rafraîchit
jamais que le bout des doigts, répond l’institutrice.

--Et ça lui calme la soif?

--Parfaitement. Quand elle est trop ardente, il se rafraîchit le bout du
nez, ajoute Paméla qui, craignant que le duc ne se livre encore à son
exercice, cherche à prévoir le cas.

Mais rien n’étonne Ribolard de la part d’un homme aussi riche, et il
réplique:

--Ces grands seigneurs peuvent se permettre bien des choses.

Assez embarrassé de son saladier, M. de Croustaflor le passe à son
neveu, en disant:

--Tenez, Bonifacio, désirez-vous un peu vous rafraîchir les yeux?

--Les doigts, le nez, les yeux... Il paraît qu’ils se rafraîchissent
tout... excepté la langue, se dit le vermicellier en avalant son cassis.

--Non, merci, ça commence à s’éclaircir, répond le gros blond.

Ribolard trouve que c’est le vrai joint pour chauffer la conversation,
et il s’écrie gracieusement:

--Monsieur le comte de Aricoti possède une bien belle âme. L’état de ses
yeux fait l’éloge de sa vive sensibilité. Pour qu’une scène de drame ait
pu le faire pleurer à tel point, il faut qu’il soit bien
impressionnable.

--Très bien! très-bien! fait tout bas mademoiselle de Veausalé, mes
compliments, monsieur Ribolard... on n’aurait pas mieux dit dans le
grand monde.

Tout fier de l’éloge obtenu de la difficile Paméla, le mari pousse le
coude de sa femme en lui murmurant:

--Dis donc aussi quelque chose, Cunégonde, ils vont croire que tu es en
cire.

Le fait est que madame Ribolard est restée, bouche béante, en
respectueuse contemplation devant les deux étrangers.

--Que veux-tu que je leur dise?

--Quelque chose d’aimable.

Cunégonde se recueille un instant, puis elle prend sa mine gracieuse
pour demander:

--Viendrez-vous manger la soupe à la maison un de ces jours?

Mademoiselle de Veausalé fait un bond énorme d’indignation sur la
banquette en entendant cette invitation trop cavalière, qui jure avec
tous ses grands principes du savoir-vivre. Mais le duc de Croustaflor
s’incline gracieusement et répond:

--C’est un honneur que j’ambitionnais sans oser le solliciter.

--Eh bien, si vous voulez, mardi, je tâcherai d’avoir un joli poisson et
ma fille vous fera un flan.

Ribolard est resté stupéfait du succès de sa femme en parlant aux grands
de la terre.

Quant à Virginie, qui a assisté muette à cette scène, un petit
pressentiment vient de l’avertir qu’un danger pourrait bientôt la
menacer, et elle songe à son Paul.

A l’autre bout du café, Ernest et le charlatan, assis à leur table, ont
deviné ce qui se passe.

--Sapristi! grogne Borax, c’était bien la peine de dépenser dix sous de
poivre pour empêcher ces deux cocos de s’entendre avec les Ribolard!




V


Le lendemain de cette soirée à l’Ambigu, la charmante Virginie, qui
vient de se lever, est rêveuse dans sa chambre. Elle a enfin compris le
motif de cette étrange agitation que, la veille, montraient ses parents.
La brusque invitation à dîner et sa prompte acceptation lui annoncent la
prochaine entrée de deux inconnus dans la maison paternelle qui,
ordinairement, ne s’ouvre qu’à de vieux amis, tous anciens commerçants.

Au retour du théâtre, elle a surpris entre ses parents et Paméla
quelques phrases à mots couverts qui l’ont éclairée sur la cause de
l’invitation. Enfin, elle a deviné que son amour pour Paul va avoir à
soutenir un assaut, et elle s’est préparée à le défendre.

Le commencement de l’attaque ne se fait pas longtemps attendre. Au
premier bruit qu’elle a entendu dans la chambre de sa fille, madame
Ribolard, que la joie a empêchée de dormir, est entrée chez Virginie,
dont elle guettait le réveil.

--Bonjour, ma bichette, t’es-tu bien amusée hier au théâtre? demande la
brave femme après avoir d’abord embrassé sa fille comme du bon pain.

--Oui, maman, beaucoup.

--La demoiselle de la pièce fait, à la fin, un joli mariage, n’est-ce
pas? Un colonel de cavalerie très-riche, très-riche! Aimerais-tu à faire
un pareil mariage?

--A épouser un colonel de cavalerie?

--Un colonel, ou un avoué, ou un grand seigneur, peu importe! pourvu
qu’il ait une immense fortune, ajoute la mère, qui veut arriver
adroitement à son but.

--Oh! maman, l’héroïne n’épouse pas le colonel à cause de sa fortune,
mais parce qu’elle l’aime et qu’il l’a défendue contre le traître. Ah! à
propos du traître, dis donc, est-ce que tu ne trouves pas qu’il
ressemble beaucoup à un des messieurs que tu as invités à dîner?

--Auquel?

--A celui qui avait des yeux rouges... tu sais? le petit blond énorme.

--Où vois-tu donc qu’il soit énorme? demande madame Ribolard,
décontenancée par cette première appréciation donnée par sa fille sur le
comte Bonifacio de Aricoti.

--Comment, tu ne le trouves pas gros?

--Mais non, mais non, il possède tout au plus ce que dans le grand monde
on appelle un dodu de bon goût.

--Oui, mais, dans le petit monde, on nomme cela un éléphant.

--Oh! Virginie, tu es injuste.

--C’est vrai, car il serait vraiment impossible de prendre pour une
trompe le nez de ce monsieur... Te souviens-tu, maman? tu m’as dit
toi-même qu’il ressemblait à une queue de lapin.

--Mais, bichette, une queue de lapin ne manque pas d’une certaine
élégance.

--Là où elle est placée dans le lapin, c’est possible; mais, au milieu
de la figure d’un monsieur, je t’assure qu’elle perd beaucoup de son
élégance.

Virginie n’est pas méchante; mais, dans la persuasion que le comte
Bonifacio est celui qu’on lui destine, elle est sans pitié pour le gras
jeune homme que, de son côté, Borax compare à un saucisson à pattes. En
voyant sa mère troublée, la jeune fille, pour lui porter le dernier
coup, ajoute en riant:

--Ah! voilà un mari dont je ne voudrais pas! J’aurais trop l’air d’avoir
épousé un rouleau à macadam.

La maman n’ose pas insister, et se dit:

--La première impression du comte sur Virginie laisse un peu à désirer;
il faut que je remette le soin de la persuader à son père, qui est
adroit comme un singe.

A ce moment même, Ribolard, l’adroit comme un singe, entre dans la
chambre. Il a aussi cherché un ingénieux moyen de surprendre l’opinion
de sa fille, et il arrive tout heureux de l’avoir trouvé.

--Ninie, devine un peu le beau rêve que j’ai fait cette nuit?

--Tu as songé au drame de l’Ambigu.

--Pas du tout, j’ai rêvé que tu te promenais en mer, traînée par des
phoques gracieux...

--Alors, je devais avoir bien peur?

--Non, pour te rassurer, tu avais à tes côtés le noble comte de
Bonifacio... Tu sais, ce jeune homme d’hier qui a l’âme si sensible, le
cœur si tendre.

--Et le nez si court! interrompt Virginie.

--Tu trouves qu’il a le nez un peu court; c’est drôle, je ne l’ai pas
remarqué... balbutie le vermicellier, déconcerté par la réplique.

--Quand tu es entré, j’étais justement en train de parler de ce monsieur
avec maman. N’est-ce pas, petit père, qu’il est affreux?

--Euh! euh! fait le papa, qui n’ose plus insister.

Virginie se sait trop aimée de ses parents pour être jamais mariée
contre son gré. Elle se contente donc, pour le moment, de n’en pas
ajouter plus long sur le gros futur qu’il ont en vue, et elle feint de
ne pas remarquer leur embarras.

Les deux époux ont échangé un regard triste en reconnaissant que leur
projet menace de ne pas se réaliser aussi facilement qu’ils
l’espéraient. Néanmoins, le vermicellier retrouve bientôt une figure
moins allongée, car il vient de se dire:

--Mademoiselle de Veausalé est fine comme l’ambre; elle saura prendre
Virginie et l’éblouir par les splendeurs qui l’attendent à la cour de
Monaco.

D’un coup d’œil, le père fait signe à sa femme de le suivre. Ils vont
rejoindre Paméla, qu’ils trouvent au salon occupée à essayer un paletot
d’hiver à son chien Raoul, car le froid est devenu très-vif pendant la
nuit, et le cher animal tousse un peu.

La fière demoiselle voit tout de suite que les Ribolard ont eu hâte
d’interroger leur fille, et qu’ils ne s’applaudissent pas du résultat de
cette tentative.

--Eh bien? demande-t-elle.

--Virginie n’a pas été positivement séduite par le dodu de bon goût de
votre protégé, qu’elle trouve un peu éléphant, annonce Cunégonde.

--Et puis encore?

--Elle dit que son nez est insuffisant.

--Et après?

--Enfin l’effet produit par M. de Aricoti sur l’esprit de notre enfant a
été celui d’un rouleau à macadam.

Mademoiselle de Veausalé a écouté impassible ce rapport. Elle quitte un
instant Raoul, qu’elle pose sur un fauteuil, et elle marche droit au
vermicellier.

--Quelle impression une huître vous a-t-elle faite, la première fois que
vous l’avez vue? lui demande-t-elle.

Ribolard la regarde tout ahuri.

--Répondez-moi. Quel effet vous a produit la première huître que vous
avez vue?

--Dame! elle ne m’a pas d’abord séduit.

--Et maintenant?

--J’adore l’huître.

--C’est donc parce que l’huître a une saveur, une délicatesse que vous
n’aviez pas primitivement appréciées. Eh bien, M. Bonifacio de Aricoti
est une huître... une véritable huître.

--Ah! vraiment?

--Virginie a pu ressentir pour le comte cet éloignement que vous a
inspiré la première huître; mais, de même que vous adorez maintenant les
huîtres, elle raffolera du comte quand elle aura étudié toutes les
brillantes qualités de cette nature d’élite.

--Vous en êtes certaine? demande Ribolard, auquel la comparaison du
comte avec une huître a rendu l’espoir.

--Le neveu du duc de Croustaflor a tout pour dompter l’imagination d’une
jeune fille. Il danse avec une légèreté surprenante; sa conversation
est brillante; il découpe une volaille au bout de la fourchette; il
chante la romance à vous faire fondre en larmes, et il est poëte
jusqu’au bout des ongles. Que Virginie le regarde quand il improvise des
vers, et l’auréole du poëte fera disparaître son nez.

--Est-ce qu’il n’en aura plus du tout? demande Cunégonde effrayée.

--Si, je veux dire que votre demoiselle, séduite par l’inspiration
poétique qui embellira le visage du comte, ne s’apercevra plus qu’il a
le nez un peu court. Donc, placez au plus vite mon protégé en face de
votre fille; mettez-le à même de déployer ses moyens irrésistibles, et
vous verrez Virginie se traîner à vos pieds pour vous supplier de lui
donner un tel mari.

--Vous croyez, mademoiselle Paméla? Alors l’enfant aura bien changé
d’avis, car, ce matin, rien n’annonce en elle qu’elle adorera le comte,
dit Ribolard avec un léger doute.

--Rappelez-vous votre première huître, répète mademoiselle de Veausalé.
Donc, il faut songer sérieusement à mettre les jeunes gens en présence.

--Notre dîner est pour après-demain; j’ai pensé toute la nuit à ce que
j’offrirais à ces millionnaires, dit Cunégonde.

--Oh! le duc aime le sans-façon. Ainsi pas de cérémonie... douze plats
tout au plus. Ayez surtout une volaille, pour fournir au comte
l’occasion de prouver son talent de découpeur... un canard, par
exemple... c’est le plus difficile de l’art.

--Bon! jusqu’à mardi, sans avoir l’air de rien, je jetterai dans la
conversation, devant Virginie, que rien n’est plus extraordinaire à
découper qu’un canard; cela préparera le triomphe du jeune homme,
ajoute le vermicellier.

A la suite de cette conférence, la maison Ribolard est, pendant deux
jours, tout en l’air. On époussette les meubles et on cire les parquets,
on accorde le piano et on nettoie l’argenterie; enfin, on se prépare à
recevoir dignement le duc de Croustaflor et son neveu.

De son côté, Borax n’a pas perdu son temps. Pendant les quarante-huit
heures qui le séparaient du grand dîner, il a su se mettre au mieux avec
tous les domestiques du ménage Ribolard. A l’aide de sa poudre à
chandeliers, il a gagné la protection de la cuisinière Madelon, dont il
a récuré bien à fond toute la batterie. Aussi s’est-il glissé dans la
cuisine, et il a assisté à l’arrivée des victuailles et vu tous les
apprêts culinaires.

Par la femme de chambre, il sait que, dans l’intérieur de l’appartement,
on s’occupe des derniers préparatifs.

Comme il fait ce jour-là un froid excessif, madame n’a eu, depuis le
matin, qu’une seule préoccupation, celle que l’appartement soit bien
chaud pour l’heure où ces messieurs se présenteront.

Aussi les foyers de cheminée sont devenus de vrais brasiers et une douce
chaleur règne dans le salon et la salle à manger.

Borax quitte la cuisine après avoir recueilli de la cuisinière ce
dernier détail qu’on doit se mettre à table à six heures précises.

Il est tout pensif et murmure:

--Je ne peux pas aller encore leur fourrer du poivre devant leur place à
table, et il faut pourtant que j’empêche ces gredins-là,--car ce sont
deux vrais gredins, maintenant que la mémoire m’est revenue, je les
connais,--que je les empêche, dis-je, de manger une seule bouchée de ce
délicieux repas dont ils sont indignes.

Après avoir cherché un peu le moyen d’arriver à son but, Borax s’écrie
tout à coup:

--J’ai mon affaire!

Il se dirige aussitôt vers la boutique voisine d’un marchand de
faïences, où il fait choix d’une demi-douzaine de grands plats. Puis,
muni de son achat, il regagne à la hâte la maison et grimpe à l’atelier
du peintre.

Dans l’escalier, il rencontre le concierge Calurin, qui balaye les
marches.

--Oh! oh! fait le portier, il paraît qu’il y a aussi grand dîner chez M.
Ernest, car vous venez de faire vos provisions de vaisselle.

--Mais oui, monsieur Calurin, notre peintre a invité quelques amis. Ah!
à propos, il m’a chargé de vous demander un service.

--Trop heureux de lui être agréable.

--Voici la chose: Au moment de l’arrivée de ses convives, M. Ernest
désire leur faire une surprise... seulement, elle ne peut être préparée
qu’au dernier moment. De là-haut nous entendrons bien le bruit de la
porte cochère, fermée à la nuit tombante, qui nous annoncera l’arrivée
des convives...

--Et alors, vous apprêterez votre surprise.

--Oui, mais nous avons une crainte.

--Laquelle?

--Comme le propriétaire donne aussi à dîner, il se peut qu’en entendant
la porte cochère se refermer, nous nous figurions que c’est notre monde
qui arrive, quand au contraire, ce seraient les invités du
propriétaire.

--Eh bien?

--Là est le service que nous attendons de votre complaisance. Soit pour
les Ribolard, soit pour nous, les arrivants devront s’adresser à la
loge. Si donc les invités de M. Ribolard se présentent les premiers,
lancez-nous un énorme coup de sifflet, cela voudra nous dire: «Vous avez
entendu le bruit de la porte cochère, mais ce n’est pas votre monde,
c’est celui du propriétaire; ainsi, ne préparez pas votre surprise.»

--Bon! c’est convenu. Je siffle si les invités de M. Ribolard arrivent
les premiers.

--Merci d’avance, monsieur Calurin.

Et Borax continue son ascension en se disant:

--De cette manière, je saurai au juste quand les bandits mettront le
pied dans la maison.

Les deux amis s’étonnent de le voir apparaître avec sa vaisselle, mais
ils ont beau l’interroger, le saltimbanque répond:

--Laissez-moi faire. Je m’occupe du mariage de Virginie.

Puis il a ouvert une fenêtre de l’atelier qui donne sur les toits de la
maison et, tant qu’il fait jour, il examine les cheminées qui jettent
dans l’air la fumée des énormes feux qu’on fait chez les Ribolard.

A six heures moins le quart, on entend le bruit sourd de la porte
cochère qui se referme et, bientôt, retentit un vigoureux coup de
sifflet lancé d’en bas par le concierge, qui tient parole.

--Bon! se dit Borax, voici mes coquins qui arrivent le bec enfariné.

Il prend ses plats, enjambe la fenêtre et, se promenant sur les toits
comme un vrai chat, il place une assiette bien à plat sur chaque mitre
des cheminées de Ribolard de manière à intercepter le passage de la
fumée.

A ce moment même, au premier étage, M. de Croustaflor et son neveu
pénétraient dans le salon que Cunégonde avait tant pris soin de chauffer
depuis le matin.

Mais à peine les premières salutations ont-elles été faites que la
cheminée lance tout à coup d’énormes bouffées d’une fumée tellement
épaisse qu’il est complétement impossible de se voir. Les deux étrangers
restent immobiles, sans oser bouger, dans ce salon qu’ils ne connaissent
pas, de peur de renverser les meubles. Ils toussent et pleurent sans
pouvoir répondre à la voix désolée de Ribolard, qui leur crie, au milieu
du nuage qui le rend invisible:

--Mille pardons, messeigneurs, le vent aura changé subitement... Je n’y
comprends rien. Jamais cette cheminée n’a fumé.

Le vermicellier finit par gagner une fenêtre, qu’il ouvre. La fumée se
dissipe un peu, mais la douce chaleur qui régnait dans la pièce est
aussitôt remplacée par un froid intense qui vient geler les deux invités
sous leur habit de cérémonie.

Cunégonde est désespérée et perd la tête. Ribolard reste effaré devant
la cheminée qui continue à lancer sa fumée, quand la fenêtre ouverte
devait établir un courant d’air.

Seule, mademoiselle de Veausalé a gardé son sang-froid, et elle donne ce
conseil aux époux contrits:

--Au lieu de laisser ces messieurs grelotter dans le salon, faites-les
passer tout de suite dans la salle à manger, qui doit être bien chaude.

--Oui, oui, c’est une idée! Par ici, messieurs, donnez-nous la main,
laissez-vous guider.

Au milieu de l’épais nuage, on finit par arriver à la porte de la salle
à manger, qui est ouverte par Ribolard.

Le malheureux vermicellier recule épouvanté pour n’être pas asphyxié,
car la salle à manger est si pleine de fumée qu’on peut à peine
distinguer la lueur de la lampe.

A l’autre bout de la pièce, derrière ce nouveau nuage, on entend la voix
de Madelon qui, du seuil de sa cuisine, crie avec fureur:

--Ah çà! monsieur, qu’est-ce qui prend à vos cheminées? Il n’y a pas
moyen de tenir dans la cuisine... le feu de mon rôti me rend sa fumée...
je n’y vois plus clair à retrouver mes casseroles. Je crains fort
d’avoir pris du cirage pour du beurre... tout mon dîner est perdu!...
sentez-vous?

Effectivement, à la fumée se joint une odeur de brûlé qui prouve que
Madelon, aveuglée, ne pouvant plus surveiller ses fourneaux, les sauces
et les mets vont de mal en pis.

--Je n’y comprends rien! jamais les cheminées n’avaient fumé, répète
Ribolard avec désespoir.

On ouvre portes et fenêtres. L’appartement, que Cunégonde avait voulu
rendre si chaud, est devenu une vraie glacière au milieu de laquelle le
duc et le comte tremblent de froid.

--Ça va passer. Nous pourrons tout à l’heure nous mettre à table. Si, en
attendant, ces messieurs voulaient accepter des édredons pour se
réchauffer? dit madame Ribolard, qui pleure en voyant les deux invités
souffler dans leurs doigts.

Mais M. de Croustaflor se soucie peu de rester dans un appartement qui
jouit de dix degrés de froid pour y manger un mauvais dîner brûlé.
Aussi, comme il a hâte de s’esquiver, il prend sa voix la plus aimable:

--Mais ne vous désolez donc pas, mes très-excellents amis. C’est un bien
petit malheur qui peut arriver à tout le monde. Ce qui est différé n’est
pas perdu... la partie sera remise à demain. Mon neveu et moi nous
allons dîner au plus proche restaurant et, dans la soirée, nous
reviendrons vous demander une tasse de thé.

Tout en parlant, le duc a poussé Bonifacio vers l’antichambre, et ils
partent avant que les Ribolard aient pu les retenir.

La désolation des époux est extrême!

Tout à coup, le vermicellier s’écrie:

--Tiens! voilà qui est bien extraordinaire! nos cheminées ne fument
plus.

En effet, depuis que les deux étrangers sont sortis, les cheminées
tirent d’une façon merveilleuse, sans rendre la plus petite fumée.

--Si l’on faisait courir après nos invités? propose aussitôt Cunégonde.

--A quoi bon, puisque tout le dîner est brûlé?

--Ces messieurs ont promis de revenir dans la soirée, vous les inviterez
pour demain, conseille mademoiselle de Veausalé.

On referme les fenêtres et l’on ravive les feux. Puis, après avoir
mangé, du dîner, ce qui a pu échapper au désastre, on va s’installer au
salon pour attendre le retour de MM. Croustaflor et Bonifacio.

A sept heures, un coup de sonnette retentit.

--Ce sont eux! s’écrie le ménage.

On s’élance vers la porte qui vient de s’ouvrir, en même temps que la
soubrette Clémence annonce:

--M. Nicolas Borax.




VI


La mine souriante et sans aucun embarras, le saltimbanque s’avance dans
le salon des Ribolard.

--Tiens! fait-il, Hippolyte n’est donc pas là?

--Qui appelez-vous Hippolyte? demande le vermicellier, revenu de la
surprise que lui a causée l’entrée de ce personnage inconnu.

--Oui, Hippolyte, un ancien camarade à moi. C’est comme Auguste,
l’autre, le petit saucisson à pattes avec un nez retroussé... c’est pour
ainsi dire mon élève. Dans le temps, on ne voyait que nous dans les
cours...

--Dans les cours! s’écrie Cunégonde.

Mais son époux l’interrompt en lui murmurant vite:

--Chut! tais toi. Oui, dans les cours. Ce monsieur est probablement un
diplomate, grand ami de nos illustres invités... Il veut parler des
cours étrangères... C’est à coup sûr un ancien ambassadeur.

Pendant que Ribolard donne cette explication à sa femme, le charlatan a
promené ses regards dans le salon et vient d’apercevoir enfin
mademoiselle de Veausalé qui, depuis l’entrée du bateleur, se tient
droite et immobile dans le coin le plus obscur. Aussitôt la figure de
Borax devient joyeuse. Il court brusquement à elle, lui saisit la tête
et lui applique un baiser retentissant sur la joue en s’écriant:

--Comment! c’est toi, Paméla? Te voilà donc ici? Est-ce que tu as
renoncé à avaler des sabres? Comment va ton fils, ma bonne vieille?

Puis il revient aux époux en disant:

--Je savais bien que ce farceur d’Hippolyte devait être ici... puisque
voilà sa femme.

Les yeux écarquillés par la surprise, les Ribolard ont assisté à cette
singulière scène qui leur semble un peu trop compromettre la dignité de
la pimbêche demoiselle de Veausalé.

Mais celle-ci se redresse, noblement courroucée, en s’écriant:

--Je ne connais pas cet homme!

--Comment! tu ne me reconnais pas, Paméla? Tu ne remets pas ton vieux
Borax, l’ami de ton Hippolyte chéri! Moi qui faisais le boniment au
public devant notre baraque quand tu avalais des sabres dans les fêtes
de banlieue. Tu ne me reconnais pas! moi qui ai, pour, ainsi dire, créé
une position à ton fils en lui retroussant le nez,... ce qui lui a donné
une physionomie de Jocrisse qui vaut de l’or pour faire la parade... Tu
ne me reconnais pas!... Ah! ma vieille Paméla, tu es bien ingrate!

Furibonde et rouge d’indignation, mademoiselle de Veausalé répète
encore:

--Je ne connais pas cet homme!

Mais les éclats de sa voix furieuse ont réveillé son roquet Raoul, qui
dormait sur un coussin du canapé. L’animal a commencé un grognement de
colère, qui se change tout à coup en un jappement joyeux quand il a
senti le saltimbanque. Il s’élance vers lui et se livre à des bonds
aimables et à des caresses.

Borax le montre à mademoiselle de Veausalé, en lui disant d’une voix
mélancolique:

--Tu le vois, Paméla... Ton chien n’est pas comme toi, il a la mémoire
du cœur, lui! Il reconnaît son vieil ami... son ancien professeur,
car, s’il possède quelques talents de société, c’est à moi qu’il en est
redevable... Je suis certain qu’il n’a pas dû oublier mes leçons...
Venez; ici, Raoul, faites le mort, mon garçon.

Au commandement du bonhomme, le chien se couche aussitôt au milieu du
salon et reste immobile.

--Très-bien, Raoul. Voyons maintenant si vous vous souvenez du reste...
Attention!

Et Borax continue, en s’adressant à l’animal étendu:

--Raoul, il faudrait vous lever pour venir travailler.

Le chien ne fait aucun mouvement.

--Vous ne voulez donc pas vous réveiller pour prendre votre leçon
d’anglais.

La bête ne remue pas davantage.

--Raoul, j’aperçois le commissaire.

A ces mots, le roquet se lève d’un bond et se met à aboyer en furieux.

--Bien! très-bien! Raoul. Je suis content de toi. Je constate que tu
n’as pas oublié ton éducation première. Je vois avec plaisir que tu n’es
pas comme ta maîtresse, qui renie son ancienne et noble profession de
saltimbanque.

On comprend facilement avec quelle stupéfaction profonde les époux
Ribolard ont assisté aux évolutions du chien leur révélant ainsi ses
talents de société.

--Il y a erreur, bien sûr, il y a erreur, balbutie enfin Cunégonde. Il
n’est pas possible qu’une femme qui a fréquenté les cours ait pu avaler
des sabres. Car vous ne pouvez nier, monsieur, que mademoiselle de
Veausalé ait fréquenté les cours?

--Mais, je ne le nie pas, ma brave dame, nous avons fréquenté toutes les
cours où le concierge voulait bien nous permettre d’entrer pour faire
nos exercices.

--Ah çà! vous nous parlez donc des cours des maisons? demande le
vermicellier qui a retrouvé la parole, que la surprise lui avait coupée.

--Naturellement. Nous avions réuni nos talents à cinq: Paméla, son
homme, son fils, moi et le chien. Ces messieurs chantaient; je les
accompagnais sur le cornet à piston. Le concert était coupé par un
intermède comique du chien, et la représentation se terminait par le
grand tour du sabre avalé par la beauté ici présente.

Depuis que mademoiselle de Veausalé a été trahie par son chien, elle a
beaucoup perdu de son assurance et de sa morgue aristocratique.
Néanmoins, elle croit devoir protester contre les assertions de Borax.
Elle se redresse donc avec une majestueuse arrogance en disant:

--Je ne crois pas de ma dignité de relever les contes inventés par cet
homme ivre, et je me plais à penser que vous voudrez bien m’accorder la
satisfaction de le faire chasser. Je ne rentrerai dans ce salon qu’après
l’expulsion de ce personnage effronté. C’est une mesure que je réclame,
non pas pour moi, qui suis au-dessus de pareilles attaques, mais dans
votre propre intérêt, car je ne saurais vous dissimuler la pénible
impression que produira sur le noble duc de Croustaflor, qui va venir,
la vue d’un ivrogne s’ébaudissant en plein salon.

Et mademoiselle de Veausalé, après cette allocution hautaine, se retire
dans la salle à manger, pour y attendre que les Ribolard aient fait
jeter dehors le mauvais drôle qui a osé ternir sa réputation.

Les époux sont restés muets et interdits. Ils ne peuvent se décider à
croire que celle qu’ils ont prise pour la fine fleur de la cour de
Monaco n’ait été qu’une vulgaire avaleuse de sabres.

--Voyons, cher monsieur, demande le vermicellier, êtes-vous bien sûr de
ne pas vous tromper? Il est arrivé très-souvent qu’on ait pris une
personne pour une autre. Je vous citerai l’exemple de Lesurques.

--C’est possible, dit le bateleur, mais vous avez vu le chien
travailler.

--Le fait est que le chien nous a montré des talents que nous ignorions
complétement.

Borax est devenu sérieux. Il prend sa voix la plus persuasive:

--Mes chers amis, je vois en vous de braves et honnêtes gens, mais un
peu trop crédules. Vous êtes en ce moment bernés par une intrigante qui
s’entend avec son mari pour marier leur fils à votre Virginie.

--Quoi! le noble duc de Croustaflor ne serait qu’un acrobate... ce n’est
pas possible! s’écrie Ribolard qui résiste.

--Non, ce n’est pas possible! il a des manières trop distinguées, ajoute
Cunégonde.

En reconnaissant qu’il ne peut vaincre la confiance stupide des époux,
le bonhomme se dit qu’il vaut mieux en tirer parti dans leur propre
intérêt, et, aussitôt, il feint d’être indécis.

--Au fait, dit-il, quand je pense à Lesurques, j’ai peur de m’être
laissé égarer par une ressemblance... il se peut que je me trompe.

--Oui, oui, vous devez vous tromper... Nous ne pouvons pas admettre que
M. de Croustaflor et mademoiselle de Veausalé soient deux saltimbanques
mariés.

--Il y aurait pourtant un vrai moyen de s’assurer si votre prétendu duc
est Hippolyte, le mari de Paméla.

--Dites-le! s’écrient les Ribolard avec empressement.

--Hippolyte avait, dans le temps, une incommodité singulière, pour la
quelle il avait consulté les plus grands médecins.

--Laquelle?

--Dès qu’il entrait dans une maison, les cheminées se mettaient à fumer,
répond Borax avec aplomb.

Le ménage pousse un cri de surprise en se rappelant l’événement qui a
fait manquer le dîner.

--Cela nous est déjà arrivé, avoue Ribolard.

--Ah! vraiment! fait Borax, mais il ne faut pas juger à la légère...
Quelquefois un hasard, un accident, une saute de vent peut occasionner
un dérangement dans les cheminées. Vous devez donc être mieux convaincus
pour juger plus sainement. Deux épreuves valent mieux qu’une. Paméla
vient de dire que le Croustaflor doit arriver tout à l’heure. Si le
prétendu duc n’est réellement que mon ami Hippolyte, vos cheminées vous
le diront.

Et il s’éloigne en ajoutant:

--Je pars pour laisser l’entrée libre au Croustaflor. Pas un mot de ce
secret à Paméla. Je reviendrai plus tard savoir ce que la cheminée vous
aura répondu.

Arrivé sur le carré, Borax part d’un éclat de rire en se disant:

--Leur bêtise est trop profonde. Autant que j’en profite pour le bien de
Paul et de Virginie... Je vais regrimper sur les toits et jouer des
assiettes aussitôt que le Croustaflor reparaîtra.

Après sa sortie, les deux époux sont restés tout émus des révélations
qu’il leur a faites. Ils hésitent encore à croire, mais leur confiance
en mademoiselle de Veausalé est fortement ébranlée. Aussi, quand Paméla,
qui a entendu partir Borax, rentre dans le salon avec ses grands airs de
la cour de Monaco, les Ribolard examinent anxieusement celle qu’ils
prenaient pour un dessus de panier d’aristocratie et qui, peut-être,
n’est qu’une avaleuse de sabres.

--C’est drôle, se dit Ribolard, je n’avais pas encore remarqué comme
elle a une bouche fendue. Elle se la sera coupée sans doute en avalant
une lame de travers.

Néanmoins, les époux dissimulent avec l’institutrice. Ils attendent,
pour se convaincre, l’arrivée des hauts visiteurs sur lesquels la
cheminée leur apprendra la vérité. Si l’illustre Croustaflor est un vrai
duc, la cheminée doit tirer comme d’habitude. Si le faux seigneur n’est
que le saltimbanque Hippolyte, il sera trahi par sa singulière maladie
de faire fumer la cheminée partout où il entre.

--Quelle étonnante infirmité! pense Cunégonde. Et dire qu’il n’y a pas
de médecins pour vous guérir.

De son côté, Paméla est mal à l’aise. Elle voit que les époux sont
pensifs, et elle se demande ce que Borax a pu leur dire pendant sa
courte absence. Tout en réfléchissant, elle dispose le thé sur un
guéridon, devant la cheminée.

Enfin la sonnette de l’antichambre annonce le retour du duc et de son
neveu.

M. de Croustaflor entre d’un air aimable en demandant:

--Eh bien, très-chers amis, êtes-vous enfin délivrés de cette fumée
incommode qui nous avait privés de dîner?

Mais au lieu de faire les empressés et de répondre, les époux restent
immobiles comme des chiens de faïence à épier la cheminée, qui flambe
toujours.

--Oui, c’est bien un duc. Elle ne fume pas! se dit le vermicellier.

--Elle tire! donc ce n’est pas Hippolyte, pense de son côté Cunégonde.

Et, rassurés maintenant, les époux présentent un visage souriant au duc
de Croustaflor. Mais celui-ci regardait aussi la cheminée pour y
découvrir ce que les Ribolard y examinaient si attentivement, et, au
moment où ceux-ci tournent la tête de son côté, il s’écrie tout à coup:

--Allons, bon! voici la cheminée qui recommence ses plaisanteries.

Effectivement le foyer, naguère si calme, lance d’énormes bouffées d’une
fumée épaisse qui envahit le salon. Comme avant le dîner, la pièce se
remplit d’un nuage qui ne permet plus de se voir.

--La cheminée a parlé, le Croustaflor n’est qu’un saltimbanque! se dit
Ribolard convaincu.

Tout bête qu’il est, le vermicellier trouve pourtant un moyen de mieux
s’assurer du fait. Au milieu de la fumée qui le rend invisible, il se
dirige vers le duc, qu’il entend tousser, et lui souffle tout bas:

--Dis donc, Hippolyte?...

--Quoi? répond imprudemment le duc, en croyant que c’est le comte de
Bonifacio qui lui parle.

Satisfait de son épreuve, Ribolard va s’éloigner, quand une main lui
saisit le bras et une voix murmure vivement à son oreille:

--Jouons des guiboles, mon homme. On nous a devinés. Cet infect crétin
de Ribolard sait tout; il n’y a plus moyen de lui chiper son sac.

Le père de Virginie reconnaît aussitôt l’organe de mademoiselle de
Veausalé qui, dans ce langage rappelant peu la cour de Monaco, croit
s’adresser à son époux Hippolyte, que la fumée lui cache.

--Ah! quelle jolie chandelle je dois à ce bon M. Borax! se dit le
vermicellier, enfin persuadé et tout tremblant du danger que sa fille et
sa fortune ont couru.

Depuis que la cheminée a lancé son premier flocon de fumée, Cunégonde
est restée clouée par l’émotion dans son coin.

Et quelques minutes se passent avant que les époux pensent à ouvrir les
fenêtres.

Enfin Ribolard songe à donner de l’air, et la fumée se dissipe. Mais,
comme il s’apprête à chasser les trois misérables qui le trompaient, il
pousse un cri d’étonnement.

Ainsi que dans les pièces-féeries, quand une toile, qui disparaît,
laisse voir un changement de tableau, le nuage, en s’éclaircissant, lui
montre Borax et l’amoureux Paul qui ont remplacé Paméla, Hippolyte et
leur fils.

Après avoir retiré ses assiettes des mitres des cheminées, le charlatan
et son protégé se sont fait introduire sans bruit chez les Ribolard par
leur amie Madelon la cuisinière. Au milieu de la fumée, Borax a soufflé
à l’oreille de Paméla un mot qui l’a fait fuir avec ses deux complices.

A la vue de Borax, le vermicellier, plein de reconnaissance, éclate de
joie en s’écriant:

--Ah! vous avez sauvé notre fille et notre fortune des mains de ces
sacripants... Parlez... Comment pouvons-nous vous remercier?

Borax se redresse majestueux et répond:

--Jadis, j’ai vu se rouler à mes pieds le roi de l’Inde, qui voulait me
faire accepter un cadeau parce que j’avais sauvé sa fille qui se noyait
dans le Gange. Eh bien, cher monsieur, savez-vous ce que j’ai réclamé
pour ma récompense?

--Non, fait le papa, plein de respect pour cet homme qui a sauvé la
fille du roi de l’Inde.

--Est-ce qu’il va aussi demander à M. Ribolard de lui céder sa recette
de poudre à chandeliers? se dit l’amoureux Paul inquiet.

Mais le bateleur introduit une variante dans son récit, et il ajoute:

--Oui, pour ce service, j’ai imposé au roi d’unir deux jeunes gens qui
s’aimaient, et d’accorder trois mois de gratification à tous ses
domestiques. Et il y consentit.

--Quoi! si peu! s’écrie le reconnaissant Ribolard; mais moi, sans être
monarque, j’en ferais autant.

--Eh bien, monsieur Ribolard, je vous prends au mot, ajoute Borax en lui
présentant Paul; unissez ce jeune garçon à celle qu’il aime et dont il
est aimé.

--Mais à qui voulez-vous que je l’unisse?

--A votre Virginie.

Les deux époux, surpris, regardent leur fille, qui devient rouge comme
une pivoine et qui fait savoir, par un joli petit signe de tête,
qu’elle consent à ce qu’on demande.

Sans donner aux parents le temps de se reconnaître, l’ami du roi de
l’Inde continue:

--Je vous le répète, mes amis, vous êtes de simples et de braves gens,
dont les goûts modestes n’ont même pas besoin de la grande fortune que
vous possédez. Employez-la donc à faire votre fille heureuse, car le
bonheur vaut mieux que les millions. A vouloir chercher au-dessus de
votre condition, ou bien vous trouverez des gens qui prendront vos écus
pour vous mépriser ensuite, ou bien vous risquerez de tomber entre les
mains de drôles adroits, comme l’étaient ceux qui furent mes camarades
de misère jusqu’au jour où j’appris que je m’étais mêlé à des voleurs.

--Mais comment donc les avez-vous fait partir? demanda Cunégonde.

--En leur rappelant que la police pourrait bien venir les chercher ici
pour certain vol qu’ils se sont permis jadis, en s’introduisant par les
fenêtres ouvertes dans le rez-de-chaussée d’une cour où le portier les
avait laissés entrer pour chanter.

--Ah! les gueux! il faudra compter notre argenterie. Paméla, qui avalait
des sabres, pourrait fort bien avoir eu l’idée d’avaler aussi la louche
et les couverts.

Les Ribolard adorent leur fille, et le danger qu’ils ont couru les a
guéris de chercher un gendre au-dessus d’eux. Ils consentent donc à unir
Virginie à celui qu’elle aime.

Aussitôt qu’il a donné son consentement le vermicellier attire son
sauveur dans un coin et lui souffle:

--Si vous revoyez jamais le roi de l’Inde, dites-lui bien que j’ai imité
son exemple en tout.

--Je m’empresserai de lui écrire aussitôt que, comme lui, vous aurez
aussi donné les trois mois de gratification aux domestiques.

--Dès ce soir ce sera fait.

       *       *       *       *       *

Un mois après, Paul épousait Virginie.

Reconnaissants envers celui qui les avait mariés, les jeunes gens
avaient offert à Borax un habit neuf, dans la poche duquel il trouva un
contrat de douze cents francs de rente.

Malgré ce bien-être qui l’exemptait maintenant de courir sur les places,
le pauvre saltimbanque devint triste et inquiet. Quelque chose semblait
lui manquer.

Un matin, les nouveaux mariés, de leur appartement situé sur la place de
l’Odéon, entendirent une voix qui disait sous les fenêtres:

     «--_J’ai beaucoup voyagé. Un jour que je me promenais sur les bords
     du Gange, je vis venir à moi, sans autre vêtement qu’un tambourin,
     à cause de la chaleur torride, une belle jeune fille qui essayait
     un pas de valse... Soudain le pied lui glisse et elle disparaît
     dans l’humide empire..._ etc.»

Les jeunes époux coururent à la fenêtre et virent Borax qui, debout
devant son chapeau posé à terre, récitait son boniment au milieu d’un
groupe.

Il n’avait pu renoncer totalement à sa vie de saltimbanque, et, après
avoir voulu longtemps résister, il avait repris son vieil habit et sa
poudre à chandeliers.


FIN




TIMOLÉON POLAC

DRAME AUTANT HISTORIQUE QU’INVRAISEMBLABLE




I


Certain dimanche du mois de mars 1816, au premier étage d’une belle
maison de la rue Richelieu, dans un cabinet de travail, orné de nombreux
cartons à étiquettes, d’où s’exhalait une odeur de vieux papiers, un
monsieur, d’une cinquantaine d’années, se tenait immobile, raide comme
un pieu, et élevant au-dessus de sa tête ses deux bras en manches de
chemise.

Cette position, qui, même pour le plus fin observateur, n’aurait pu
indiquer que ce monsieur était un notaire, n’avait d’autre but que de
laisser libre en ses évolutions un petit homme, rond comme une boule,
qui, suant et soufflant, était en train, à l’aide d’une aune en cuir
souple, de prendre mesure d’une culotte neuve à Me Louis-Athanase de
la Morpisel, notaire royal.

--Rien à changer à nos dernières mesures, vous n’avez pas engraissé ni
diminué depuis six mois, déclara le tailleur enfermant le carnet sur
lequel il avait crayonné ses chiffres.

Un notaire en manches de chemise consent quelquefois à descendre de sa
dignité. Aussi le nôtre, en baissant les bras, répliqua-t-il avec une
pointe d’ironie dans le sourire et l’accent:

--Je ne puis en dire autant de vous, mon cher Bokel; vous engraissez,
pour ainsi dire, à vue d’œil... La, vrai! vous devenez d’un dodu
auquel il faut prendre garde.

Le tailleur ne tenait sans doute pas à ce qu’il lui fût ainsi parlé de
son embonpoint, car il riposta avec une certaine aigreur:

--Dites tout de suite, monsieur de la Morpisel, que je vais bientôt
porter mon ventre dans une brouette.

--Non, non, vous n’en êtes pas encore là. Je vous engage seulement à
vous méfier de cette graisse qui vous envahit... Tenez, je puis vous
citer un exemple qui vous servira de leçon. J’ai un ami qui...

Le notaire interrompit sa phrase commencée pour dire à Bokel, qui lui
tendait son habit à endosser:

--Ma robe de chambre, s’il vous plaît. Je ne remets pas cet habit, que
vous allez emporter, car il a besoin d’une réparation de doublure.

Le tailleur prit la robe de chambre, placée sur un fauteuil, et, tout en
aidant M. de la Morpisel à en passer les manches, il le ramena
curieusement à ses moutons par cette phrase:

--Vous me disiez donc que vous avez un ami intime qui...?

--Je me suis trompé en disant: j’ai... il est, hélas! plus juste de
dire: «j’avais un ami», car j’ai reçu hier la nouvelle de sa mort...
mort causée par une obésité phénoménale.

--Est-ce qu’il portait son ventre dans une brouette, lui?

--Non, il le faisait porter par ses nègres.

--Pas possible! fit le tailleur.

--Comme je vous l’affirme. Mon pauvre ami était si gros, si gros que...

Il était écrit que Bokel n’entendrait pas la fin de l’histoire, car le
récit fut coupé par l’apparition d’un domestique du notaire, qui tendit
une carte à son maître en disant:

--La personne vient pour affaire pressée.

--Mais c’est aujourd’hui dimanche, l’étude est fermée, répondit le
tabellion, en prenant la carte.

--J’en ai fait l’observation à ce monsieur. Il m’a répondu qu’il lui
serait impossible de revenir demain, vu qu’il quitte Paris ce soir et
que...

--Oui, oui, il a raison! Fais-le entrer tout de suite! s’écria M. de la
Morpisel, qui venait de jeter les yeux sur la carte.

Puis se retournant vers le tailleur, il ajouta en guise de congé:

--A bientôt, mon cher Bokel; avant tous vêtements neufs, occupez-vous
des réparations de mon habit et renvoyez-le-moi promptement.

--Vous l’aurez après-demain.

Malgré cette sorte d’injonction d’avoir à céder la place au client
attendu dans le cabinet notarial, le tailleur n’en prit pas moins son
temps pour plier l’habit. Il ne l’avait pas encore enveloppé dans sa
toilette en serge noire quand, sur le seuil, apparut le visiteur.

--Ah! monsieur le vicomte, que je suis donc heureux de vous voir!...
J’allais vous écrire, s’écria le notaire en s’avançant à la rencontre de
t’arrivant.

--M’écrire... pourquoi?

--Mais pour vous féliciter de votre nomination.

--Ah! vous savez que le roi....

--Vous a rendu votre grade.

--Oui, Sa Majesté a bien voulu me confier le commandement d’un de ses
vaisseaux.

--Quand partez-vous?

--Ce soir même. Je dois rejoindre immédiatement mon bord et y attendre
mes instructions et l’ordre de mettre à la voile.

--Où vous envoie-t-on?

--Destination inconnue, dit le vicomte en souriant.

--Inconnue pour les autres, n’est-ce pas? Votre sourire me prouve que le
mystère n’existe point pour vous.

--Entre nous, je sais qu’on veut m’envoyer à Saint-Louis du Sénégal...

--A Saint-Louis du Sénégal! répéta vivement M. de la Morpisel avec une
intonation qui frappa son interlocuteur.

--Avez-vous là-bas un ami ou un intérêt quelconque qui me mette à même
de vous être utile? s’empressa de dire-le vicomte.

--Non, malheureusement! Le seul être, un de mes amis d’enfance, que je
connaissais en ce pays, n’est plus de ce monde, répondit tristement le
notaire.

Puis son émotion passée:

--Et qu’allez-vous faire au Sénégal? ajouta-t-il.

--Il s’agit de ravitailler en hommes, vivres et matériel cette colonie
redevenue française par les traités de l’an dernier. L’expédition se
compose de quatre bâtiments qui marcheront de conserve sous mes ordres.

Ces détails donnés, le capitaine de vaisseau aborda le motif de sa
visite:

--L’ordre du ministre de la marine m’enjoignant de quitter Paris
aujourd’hui même, force m’a été de vous relancer en plein repos
dominical pour vous parler de quelques affaires que je veux mettre en
ordre.

--Tout à votre disposition, cher monsieur.

Cependant le tailleur Bokel, tout en nouant son paquet, avait prêté
l’oreille au dialogue. C’était chez lui une conviction acquise que,
dix-huit fois sur vingt, il y a profit à écouter les autres parlant de
leurs affaires. Mais, s’il était curieux, il était prudent aussi.
Comprenant que la conversation était arrivée à ce point qu’il ne pouvait
plus tenir la place et, qu’à rester, il allait se faire trop carrément
congédier, il se glissa doucement lors du cabinet.

Comme il suivait le couloir de dégagement qui conduisait à la sortie, il
entendit une voix, quelque peu empâtée, qui disait dans l’antichambre:

--M’est avis que mon capitaine en aura long à conter à ton patron. Nous
avons donc tout le temps d’aller sécher une bouteille pour fêter mon
départ.

--Non, non, Filandru, il faut en rester là, mon vieux, car tu as déjà
trop séché de bouteilles, répondait une autre voix, qui était celle du
domestique du notaire.

Celui auquel s’adressait ce conseil était un grand diable, sec comme un
hareng saur, noir comme une taupe, à l’œil hardi et railleur, bref,
un de ces êtres dont l’allure et le physique trahissent, à première vue,
ce qu’on appelle vulgairement une pratique finie. Porteur du costume de
marin de l’Etat, notre personnage, que nous savons s’appeler du nom de
Filandru, était, en ce moment, dans un demi-état d’ébriété dont il
n’avait pas conscience, car il répliqua moqueusement:

--Tu sais, toi, je te rendrai dix bouteilles si tu veux joûter à qui
mettra l’autre sous la table... Ah! tu me crois en ribote pour une
fichaise de cinq mauvaise fioles, si petites qu’elles n’auraient pas
seulement rempli mon soulier!... Ah! non, ah! non, il en faut une autre
dose que ça pour que Filandru ne puisse plus distinguer un éléphant d’un
ver-à-soie et que...

La parole lui fut coupée par l’apparition de Bokel sortant du couloir
pour traverser l’antichambre.

Que Filandru fût encore en état de distinguer un éléphant d’un ver à
soie, c’était possible; mais cette faculté de reconnaître les divers
êtres de la création était, pour le moment, un peu obscurcie, car, à la
vue du grassouillet arrivant, il cligna de l’œil au domestique, et
d’une voix trivialement ironique:

--Ouais! lâcha-t-il, on fait du lard dans l’état de notaire.

--C’est le tailleur de monsieur, lui souffla le valet.

--Ah! bon, je le prenais pour ton maître... N’empêche qu’il est gras à
tuer. S’il tombait dans la marmite du bord, l’équipage se régalerait
d’un agréable bouillon.

Le propre des gens ivres est de croire qu’ils n’ont fait que murmurer
bien bas ce qui a pu être entendu de vingt mètres à la ronde. Aucune des
paroles du marin n’avait donc été perdue pour le tailleur. Si pénible
qu’il nous soit de jeter la défaveur sur notre héros, nous devons à la
vérité d’avouer que Bokel avait l’humeur rageuse toutes les fois qu’on
ne trouvait pas qu’il était de taille plus élancée qu’un peuplier.

Donc, aux plaisanteries de Filandru, il se redressa comme un coq sur ses
ergots et, rouge de colère, il passa devant le marin en lançant un «_vil
maraud!_» tout vibrant de mépris.

Le mot était à peine dit que la velue et vigoureuse main du vil maraud
harponnait le pauvre Bokel, en même temps que sa voix, saccadée par un
gros rire, prononçait ces mots:

--De quoi? mon petit ventru, on rit avec toi et tu te fâches!... Est-il
appétissant, ce boulot-là! on en mangerait... il doit être en sucre...
Ça donne envie de le lécher un brin.

Ce disant, Filandru, écartant ses mâchoires aux dents longues, aiguës,
plus jaunes que du buis, exhiba une langue noirâtre dont le parfum
combiné des aromes du tabac à chiquer et de l’eau-de-vie fit faire au
tailleur, en la voyant à deux pouces de son visage, un tel soubresaut de
dégoût qu’il se trouva dégagé de l’étreinte du farceur aviné.

Sans écouter les excuses du domestique du notaire, il gagna la porte et
disparut, poursuivi par les éclats de rire du marin, tout joyeux de sa
plaisanterie.

Nous croyons parfaitement inutile d’insister sur tout ce qu’amassa de
colère rentrée le tailleur pendant la route qui le ramenait au logis.
Son coup de sonnette fut terrible; il tança la servante qui ne lui avait
pas ouvert la porte assez vite, apostropha ses ouvriers; en un mot, tel
fut son vacarme qu’il fit accourir dans l’atelier, où elle ne mettait
jamais les pieds, mademoiselle Paméla Bokel, sa fille.

Car Bokel était père... et veuf.

C’était une charmante fille, cette demoiselle Paméla! Un vrai morceau
pour un roi qui aurait aimé le potelé! Taille moyenne; chevelure brune,
teint rosé et, avec cela, de grands yeux noirs qui pétillaient de la
plus impatiente curiosité quand elle demandait chaque jour à son père:

--M’as-tu trouvé un mari?

A quoi le papa, en s’armant de toute la majesté que lui permettait son
embonpoint, répondait:

--N’es-tu donc pas bien sous l’aile de ton père?

--J’ai dix-huit ans, répliquait Paméla.

--Sois tranquille, tu ne perdras pas pour attendre un peu.

Au fond, Bokel eût été heureux de marier sa fille. La demoiselle avait
un petit caractère difficile qu’elle tenait de sa défunte mère,
laquelle, disait la chronique, avait été une maîtresse femme, qui menait
son époux au doigt et à l’œil.

Mais si le tailleur appelait de tous ses vœux l’heure où il se
débarrasserait de sa fille en faveur d’un gendre, il voulait aussi que
ce gendre fût énormément riche. L’affection paternelle, avouons-le,
n’entrait pour rien dans ce souhait, inspiré par l’unique égoïsme. A
tailler des culottes, à couper des gilets, à coudre des habits, le cher
papa s’était amassé une fortune assez rondelette, dont il ne soufflait
mot à son enfant, attendu qu’il s’était promis, Paméla une fois mariée,
d’appliquer cette fortune à la satisfaction de sa félicité paternelle.
Le printemps et l’été de sa vie, grâce à l’humeur tyranique de sa
défunte épouse, avaient été un affreux purgatoire; il voulait tâter du
paradis, en se donnant un automne tout capitonné de plaisirs et de
jouissances variées.

Or, un gendre énormément riche, comme il désirait de le trouver, serait
fort coulant sur le chiffre de la dot, qui, si minime qu’elle pût être,
devait écorner le capital auquel le tailleur comptait demander de lui
égayer son été de la Saint-Martin.

Certes, Paméla était trop charmante pour que, des deux désirs du papa,
celui d’être délivré de sa fille ne fût pas d’une réalisation facile.
Mademoiselle Bokel n’aurait pas manqué d’amoureux... sans le sou qui se
seraient estimés fort heureux de l’épouser pour ses beaux yeux. Mais,
plus tard, tant il est vrai qu’on ne vit pas d’amour et d’eau claire,
les jeunes époux seraient venus pleurer misère en plein milieu de ce
bonheur plantureux que se promettait le tailleur. «Croissez et
multipliez!» commande l’Évangile aux nouveaux mariés. A ce précepte,
Bokel, en guise de corollaire, n’eût pas manqué d’ajouter l’avis
suivant: «Mais ne comptez pas sur moi pour élever vos mioches.»

Donc, on le voit, il était logique en demandant au ciel un gendre fort
riche.

Cela bien posé, nous reprendrons notre récit au moment où Bokel était
rentré chez lui comme une trombe, cherchant à épancher sur le tiers et
le quart cette colère causée par l’effronté marin Filandru, qui avait
osé lui dire que, mis en pot-au-feu, il ferait un excellent bouillon.

Il est à remarquer que, très-souvent, une plaie, qui se serait
facilement cicatrisée, se trouve ravivée par les accidents qu’amène le
guignon. «On se cogne toujours où on a mal,» dit un dicton qui, ce
jour-là, fut de toute vérité pour notre héros.

Après avoir déchargé, en partie, sa fureur sur sa servante et ses
ouvriers, Bokel, à demi soulagé, se serait refroidi, peu à peu. Par
malheur, son premier coupeur, bien inconsciencieusement, ralluma le feu.
Croyant faire du zèle en rendant compte de ce qui s’était passé pendant
l’absence du patron, il profita de ce calme trompeur pour lancer cette
phrase:

--M. le duc de B... est venu pour commander un gilet. En apprenant que
vous aviez fermé son crédit, il est parti bleu de rage contre vous... On
aurait dit qu’il voulait vous manger.

Ce dernier mot était vraiment malheureux! il fit tressauter l’homme
obèse.

--Me manger!... En pot-au-feu, n’est-ce pas? lui aussi! cria-t-il d’une
voix aiguë qui annonçait une nouvelle tempête.

Le nuage n’avait pas encore crevé sur la tête du coupeur quand
mademoiselle Paméla, que l’organe furibond de son père avait fait
accourir, entra dans l’atelier en demandant d’un ton étonné:

--Qu’as-tu donc, papa?... toi, d’ordinaire, gentil à croquer!

Croquer!!! A cet autre coup d’épingle sur la plaie vive, le tailleur fut
secoué par un tremblement qui donnait à son abdomen des frémissements de
gélatine, et, plus rouge qu’une tomate, il bégaya furieusement:

--Me manger! Me croquer! Me mettre dans une marmite!... Ma fille
aimerait son père en bouillon gras! Oh! les enfants!

Sur ce, n’en pouvant dire plus long, car il étranglait, il gagna son
bureau en poussant de petits cris rauques et en brandissant, comme une
massue, le paquet qui contenait l’habit de M. de la Morpisel, notaire
royal.

Nous n’insisterons pas sur l’ahurissement des témoins de cette sortie
rageuse.

--C’est un tigre! murmura le coupeur aux ouvriers, quand le patron eut
disparu derrière la porte, qu’il avait refermée avec une violence
extrême.

Comme, à ce moment, onze heures sonnaient, ouvriers et coupeur, qui, à
cause du dimanche, n’avaient qu’une demi-journée de travail, décampèrent
au plus vite.

Quant à mademoiselle Paméla, elle avait couru à la cuisine et elle
s’était mise à fondre en larmes dans les bras de Gertrude, brave
servante qui l’avait élevée.

--Pour sûr, il a été mordu par un chien enragé! disait la cuisinière.

--Il ne m’a jamais parlé de la sorte! balbutiait la jeune fille en
sanglotant.

--C’est moi qui ai reçu la première averse quand je lui ai ouvert la
porte, ajoutait Gertrude.

Les deux femmes étaient d’autant plus épouvantées qu’elles ne
comprenaient rien à cette démence furieuse qui n’avait beuglé d’autre
explication que les mots pot-au-feu et bouillon gras. Aussi
pleuraient-elles si bien à chaudes larmes que leurs yeux noyés d’eau les
empêchaient de voir que les rognons du déjeuner se crispaient sur le
gril en petits résidus noirs et qu’un certain ragoût de veau, au lieu de
chanter joyeusement au fond de son récipient, gardait ce silence
sournois qui, chez les ragoûts, est l’indice qu’ils vous jouent le
mauvais tour de s’attacher au fond de la casserole.

A défaut de leurs yeux obscurcis par les pleurs, ce fut le nez qui les
prévint de cette catastrophe culinaire annoncée par une odeur de mauvais
augure.

--Bonté du ciel! Un pareil déjeuner va doubler l’humeur de dogue de
votre papa! s’exclama le cordon-bleu qui, perdant la tête, crut conjurer
le désastre en ajoutant du sel.

Demoiselle et cuisinière se reprirent à trembler de plus belle devant
l’orage nouveau qui montait à leur horizon. Ce tremblement ne tarda pas
à devenir des plus convulsifs au double bruit d’une porte ouverte, puis
refermée, qui leur vint aux oreilles du fond de l’appartement.

--Voici la bête féroce qui sort de son antre, murmura la servante en
saupoudrant son veau d’une seconde dose de sel.

Paméla, brisée par la terreur, se laissa tomber sur une chaise, en
fermant les yeux pour ne pas voir arriver le danger.

Tout à coup les deux femmes relevèrent brusquement la tête et se
regardèrent, stupéfaites de joie.

La voix de Bokel venait de se faire entendre, non pas rauque et irritée,
mais fredonnant le petit air tout sautillant qui était habituel au
tailleur quand il se sentait en belle humeur. Son pas, qui s’approchait
de la cuisine, était léger, doux, bien réglé, celui d’un homme en
parfaite tranquillité d’âme. Bientôt le propriétaire du pas et de la
voix apparut sur le seuil de la cuisine, le visage joyeux, l’œil
aimable et le sourire aux lèvres.

Il y eut même, dans son timbre, une sorte de mélancolie tendre, quelque
chose de la harpe éolienne, quand il prononça ces prosaïques paroles:

--Eh bien! ma brave Gertrude, nous as-tu fait un bon petit fricot?

Tout en parlant, il s’était avancé vers les fourneaux pour se régaler
d’avance l’odorat et le regard dudit fricot. Il y eut, de la part des
deux femmes, un moment de silence terrible pendant qu’il soulevait le
couvercle de la casserole. Elles ne le voyaient que de dos et il leur
sembla, le long de ce dos, qu’un frémissement remontait vers les
épaules. A coup sûr, ce ne pouvait être qu’une fureur subite qui,
secouant le tube humain qu’elle ne pouvait briser, allait faire
explosion par la bouche.

Point du tout! Au lieu d’une tempête de cris et de jurons, ce fut un
éclat de rire qui résonna au-dessus de la casserole, puis le tailleur se
retourna en disant:

--Bast! on déjeune comme un prince avec du pain et du fromage quand on a
le cœur content.

Là-dessus, il prit sa fille par la taille et l’entraîna vers la salle à
manger en lui demandant d’un ton profondément étonné:

--Que signifient tes yeux rougis? C’est à croire que tu as pleuré.

--Sans doute.

--Et pourquoi?

--Tu as été si méchant!

--Moi! fit le père, qui avait vraiment l’air de tomber des nues, j’ai
été méchant! Quand ça?

--Tout à l’heure; quand tu agitais ton paquet en poussant des cris.

Bokel, à cette réponse, pouffa encore de rire.

--Ah! tu as pris cela pour de la colère, toi! s’écria-t-il.

--Qu’était-ce donc?

--Mais c’était de la joie... de la plus folle joie... Le bonheur
m’étouffait.

Et comme la jeune fille, arrivée devant son couvert, allait s’asseoir,
le tailleur l’embrassa au front, en ajoutant:

--Car je t’ai enfin trouvé un mari selon mes vœux, bichette.




II


Il y aurait impudence de notre part à soutenir que Bokel disait la
vérité en attribuant à une joie folle ce transport qui avait effrayé
toute la maison; mais nous affirmerons que l’immense satisfaction qui
rayonnait maintenant dans son regard était de la plus complète
sincérité. C’était bien l’œil d’un homme arrivé au comble de ses
souhaits les plus ardents.

Il avait réellement trouvé son gendre!!! Le gendre de ses rêves!!!

Comment ce _rara avis_ tant désiré était-il tombé sous sa main, ou,
plutôt, comment une aussi violente colère avait-elle fait place à un
contentement aussi énorme? Pour expliquer le fait, nous remonterons à
l’instant où le tailleur furibond, brandissant le paquet qui avait
l’honneur de contenir le vieil habit de M. de la Morpisel, s’était
enfermé dans son cabinet.

Par cela même que la crise de cet emportement, dont la cause était si
stupide, avait été plus aiguë, la réaction fut plus prompte. Au bout de
cinq minutes, Bokel était tout honteux de la scène idiote qu’il venait
de faire. Hurler et trépigner, fendre l’air avec l’habit d’un notaire,
parce qu’on vous a trouvé gentil à croquer, cela ne sentait-il pas la
folie et n’appelait-il pas les douches? Alors le tigre, la bête féroce,
comme l’avaient nommé les siens, devint plus penaud que renard pris par
une poule. Ceux qui redoutaient de le voir s’élancer en rugissant de sa
tanière étaient bien loin de se douter, qu’on en juge, que le pauvre
diable n’osait plus sortir, tant il avait peur de se rencontrer, de
l’autre côté de la porte, avec un médecin qu’on aurait été chercher en
toute hâte. Ce fut donc avec un fort soupir de soulagement qu’il
entendit partir les ouvriers et le coupeur, ces témoins de sa démence.
Restaient encore les deux femmes et, avec les femmes, Bokel avait pris
l’habitude d’être brave; mais, que voulez-vous? en cet instant, il était
tant déconfit qu’il reculait à se montrer tout de suite.

Il voulut donc gagner du temps.

Le meilleur moyen d’arriver à ce but, qui s’offrit à lui, fut de
s’occuper de l’habit, tant secoué, de M. de la Morpisel, qu’il avait
promis de renvoyer, tout réparé, le surlendemain.

En deux clins d’œil, le ventru bonhomme eut promptement constaté le
mauvais état des boutons, du collet et de la doublure des basques.
(Disons, entre parenthèses, que M. de la Morpisel était un notaire qui
usait beaucoup. Ce qui nous fait avancer cette assertion, c’est qu’il
était veuf de sa troisième femme.) Après cet examen à première vue,
Bokel, qui aimait à aller au fond des choses, introduisit dans les
poches de derrière une main en quête de trous à boucher; puis, tout
naturellement, il en vint à sonder la poche de côté.

Dans celle-là, le frou-frou d’un papier froissé se fit entendre, et la
main du fouilleur ramena aussitôt une lettre, oubliée là par le notaire.

Nous n’en avons pas fait mystère, le digne tailleur était un maître
curieux. De plus, nous l’avons dit, il cherchait à gagner du temps. Il
ne pouvait donc pas trouver une plus agréable occupation que celle de
lire cette lettre. En conséquence, il l’ouvrit et, comme tout autre
l’eût fait à sa place, son premier soin fut d’aller chercher des yeux la
signature.

--Tiens! tiens! fit-il sur le ton de surprise de celui qui rencontre un
nom pouvant s’appliquer sur un visage de sa connaissance.

Mais il reconnut son erreur quand, revenu à l’en-tête de la lettre, il y
lut son point de départ.

--Saint-Louis du Sénégal, murmura-t-il, alors ce n’est pas le même, car
le mien n’a jamais quitté Paris.

Puis, avec la physionomie de l’homme qui se souvient, et après s’être
encore assuré que la suscription portait bien l’adresse du notaire, il
se posa cette question:

--Serait-ce l’ami dont me parlait ce matin M. de la Morpisel en me
disant qu’il était si gros, si gros que force lui était de faire porter
son ventre par ses nègres?

Après cette réflexion, et sa mémoire l’aidant toujours, Bokel ajouta:

--Mais mon client ne m’a-t-il pas dit aussi que son ami était mort?

Sur ce, il consulta la date de la lettre. Elle était vieille de trois
mois. Ce laps de temps, même en admettant qu’il fût possible de
s’exercer à sauter le pas, étant plus que suffisant au moins décidé
pour faire cinq cents fois la dernière culbute, le tailleur, rassuré sur
la véracité du notaire, commença enfin sa lecture.

Elle était fort longue, cette lettre et, paraît-il, intéressante au
superlatif, car, à mesure qu’il la lisait, Bokel fit entendre un
«_Fichtre!_» auquel succéda un «_Sapristi!_» qui fut suivi par un
étrange «_Sacrebleu!_» Comme ces trois exclamations furent lancées sur
des tons d’une différence notable, nous allons essayer de les analyser.

Dans le _Fichtre!_ il y avait l’accent d’une surprise mêlée de crainte.
C’était, de prime abord, l’étonnement d’un homme qui apprend une chose
phénoménale, puis qui se dit, après courte réflexion, que, dans un temps
donné, cette même chose phénoménale menace de le concerner
désagréablement.

Le: _Sapristi!_ s’accentuait tout autrement. Bokel, paraissant avoir
oublié ce danger dont le premier tiers de la lettre assombrissait son
avenir, s’exclamait joyeusement devant l’heure présente que le deuxième
tiers de la missive lui offrait tout agrémentée d’un profit inattendu,
d’une aubaine inespérée. La preuve en est que, s’interrompant de lire
pour secouer la tête, il murmura en soupirant:

--Ma foi! voilà une créance que je regardais bien comme perdue!

Ce disant, il avait posé la lettre sur son bureau pour étendre la main
vers un casier dont il tira un registre qui, sur maroquin rouge, portait
ce titre en lettres dorées: DÉBITEURS VÉREUX. Le doigt du tailleur
glissant le long de l’échelle alphabétique, accolée à la droite des
feuillets, s’arrêta au P, et, s’introduisant dans la tranche, ouvrit le
registre à cet endroit. Alors, pendant que le même doigt descendait la
colonne de ces noms marqués au P, la voix du chercheur marmotta entre
ses dents:

--P. P. Po... Pol... Pola... Ah! le voici! Voyons jusqu’à quel chiffre
le gueux a su abuser de ma confiance.

Il faut croire que le gros homme n’était pas des plus faciles sur le
crédit, car il y eut une intonation de vive surprise dans son timbre
quand il reprit:

--83 francs!!! Comment ai-je pu me laisser entraîner à une folie
pareille!

Son renseignement pris, Bokel revint à la lettre aux deux tiers connue
de lui, et en poursuivit la lecture jusqu’à la fin.

Sans doute que cette fin, au premier moment, ne lui avait pas inspiré
grand intérêt, car ce fut seulement quand il était bien tranquillement
en train de remettre le papier dans ses plis que tout à coup, en
tressaillant de la tête aux pieds, il lâcha enfin le «_sacrebleu!_» que
nous avons qualifié d’étrange.

Ce juron fut bref, rauque, à demi étranglé par l’émotion qui,
subitement, empourpra les larges joues du tailleur. L’œil écarquillé,
la bouche béante, la face illuminée par la joie, tout, chez Bokel,
révélait le mortel brusquement surpris par une idée hardie qui lui ouvre
un horizon immense, superbe... quelque chose comme un conte de fées qui
promet de devenir une réalité splendide.

L’extase de notre gras personnage dura cinq minutes, après lesquelles il
leva son regard, tout jubilant, vers le ciel, représenté par le plafond
du cabinet et, les yeux fixés sur le piton de la rosace, il prononça
d’une voix émue:

--Merci! mon Dieu! je tiens le gendre de mes rêves!

C’était après ce remercîment à la Providence, qui lui faisait sortir un
gendre d’une poche de l’habit de M. de la Morpisel, que le tailleur, non
sans avoir d’abord mis sous clef la précieuse lettre, était sorti de son
cabinet pour aller rejoindre à la cuisine Paméla, Gertrude et le ragoût
de veau qui s’était attaché au fond de la casserole.

On comprend de reste quelle fut aussi la joie de Paméla quand son père,
alors qu’elle allait se mettre à table, lui avait annoncé, après un
baiser au front, qu’il avait enfin trouvé un mari.

Aussi s’empressa-t-elle de demander:

--Beau garçon?

--Il est riche, répondit le papa.

--Brun ou blond?

--Très-riche, te dis-je.

--Jeune ou vieux?

--Cinq fois millionnaire.

De quelque côté que la jeune fille tentât de revenir à l’assaut, Bokel
ne donna pas plus de développement à sa confidence. Renonçant donc à
poursuivre un interrogatoire auquel son père ne faisait qu’une réponse
unique, Paméla coupa au court en disant:

--Quand me le présenteras-tu?

--Ce soir même, si je suis assez heureux pour le trouver encore chez lui
à cette heure, annonça le tailleur en se levant de table après avoir
regardé le pendule, qui marquait midi.

--Alors, pars vite, conseilla la jeune fille. Moi, je vais me faire
belle pour recevoir ton protégé et je commanderai à Gertrude de nous
préparer un bon dîner.

Il était dit que, dans cette journée, Bokel devait éprouver une émotion
désagréable toutes les fois qu’il serait question de nourriture. Aux
derniers mots de sa fille, il pâlit un peu, et, dans son œil, il y
eut une légère expression de peur en même temps qu’il s’écriait
vivement:

--Mais non, mais non, pas de bon dîner!... Tu ne peux t’imaginer combien
mon jeune homme est piètre mangeur!... Une mouche lui ferait deux repas.

--Ta, ta, ta! répliqua la demoiselle d’un petit ton gourmand, ne fût-ce
que pour me dédommager de notre mauvais déjeuner de charcuterie, je
tiens à mon dîner fin.

Trop insister parut imprudent à Bokel, qui, ravalant son secret, céda
aussitôt.

--Va donc pour un dîner fin, dit-il.

--Allons, pars, pars vite, répéta la jeune fille, qui, impatiente déjà
de connaître son futur, poussa gaiement monsieur son père par les
épaules hors de la salle à manger.

Rentré dans son cabinet, le tailleur resta un gros quart d’heure à
réfléchir, en homme qui étudie son plan et dispose ses batteries. Après
quoi, il prit dans sa caisse des billets de mille francs qu’il glissa
dans son portefeuille. Puis, d’un paquet de factures, il en tira une au
bas de laquelle il traça quelques mots et qu’il plaça ensuite à côté des
billets de banque. Cela fait, il mit le portefeuille dans sa poche.

Cinq minutes après, Bokel, portant un énorme paquet de vêtements sous
son bras, sortait de chez lui. Vous n’auriez jamais dit qu’il pesait
deux cent quarante cinq livres, tant la satisfaction le rendait alerte
et léger. Il avait vraiment l’air de ne pas toucher terre.

La démarche, à petits pas pressés et sautillants, de notre héros,
n’avait plus rien de cette allure saccadée qui, le matin, l’avait ramené
de chez le notaire, alors qu’il frémissait de colère après la
plaisanterie du grossier marin. Nous pouvons vous affirmer qu’il avait
complétement oublié l’ignoble Filandru et sa langue infecte. Bokel avait
un bien autre martel en tête et ce martel, à en juger par le sourire qui
ne quittait pas les lèvres du digne homme, devait lui battre bien
agréablement au cerveau.

Toujours trottinant, il ne mit pas plus d’une demi-heure à se rendre de
la rue de Richelieu au haut du faubourg Saint-Jacques où il s’arrêta
enfin devant une masure à cinq étages qui, sur sa façade crevassée,
portait cette enseigne: _Hôtel du Paradis_.

Sans hésiter, Bokel enfila l’allée sombre et gluante d’humidité qui
donnait accès dans la maison. Au bout de vingt pas, il se trouva devant
une sorte de trou noir. C’était la loge du concierge. Il eût fallu au
moins un bon quart d’heure à l’arrivant pour que ses yeux, en
s’habituant aux ténèbres, pussent s’assurer si ce bouge contenait un
habitant.

--M. Timoléon Polac? demanda-t-il à tout hasard.

Le hasard lui fut propice, car une voix lui répondit aussitôt:

--Au sixième, chambre 34.

Le tailleur, en tâtonnant du pied, avait déjà trouvé la première marche
de l’escalier quand la crainte de faire une ascension inutile lui
inspira cette autre et prudente question:

--Êtes-vous bien sûr qu’à cette heure M. Polac soit encore chez lui?

--Oh! oui, j’en suis sûr, riposta moqueusement la voix. Depuis ce matin
je le guette au passage pour lui annoncer de la part du patron de
l’hôtel que si, ce soir, il n’a pas donné un fort à-compte sur sa note,
on l’enverra coucher à la belle étoile. J’ai déjà grimpé trois fois à
son sixième et tambouriné à sa porte; mais bernique! mon gaillard fait
le mort.

Si peu rassurant que fût ce renseignement sur la situation financière de
celui qu’il venait visiter, Bokel n’en commença pas moins l’escalade des
six étages. Nous croyons oiseux d’annoncer que le gros homme soufflait
comme un soufflet de forge quand, après sa pénible montée, il se trouva
enfin devant la porte du nº 34.

Bokel n’était pas tailleur que d’hier seulement. En qualité de
créancier, il était expert en moyens nombreux de se faire ouvrir une
porte s’obstinant à rester close. Après avoir un peu attendu pour
retrouver son haleine, il frappa trois petits coups bien nets, coups
d’ami, coups sans gêne ni prétention, coups qui endorment la méfiance et
annoncent une visite agréable.

Rien ne bougea dans la chambre.

Un créancier stupide et ordinaire eût persisté à frapper et, par son
obstination, n’eût que mieux révélé sa personnalité. Bokel se garda bien
de cette faute. Après cette unique épreuve, il s’éloigna aussitôt en
faisant résonner ses talons de bottes pour attester son départ. Cette
manœuvre donnait à croire que le visiteur était un intime, monté au
hasard, qui n’insistait pas parce qu’il n’avait nulle raison de se
persuader qu’on ne voulait pas le recevoir. Cette façon d’agir en
piquant la curiosité du reclus, pouvait le faire sortir à la sourdine de
sa chambre pour venir, par-dessus la rampe de l’escalier, reconnaître
celui qui s’éloignait et le rappeler s’il y avait lieu.

Mais, si Bokel possédait un joli fonds des ruses du créancier, celui
qu’il nommait Timoléon Polac paraissait jouir d’une solide expérience de
débiteur; car le tailleur, qui, le nez en l’air, s’était arrêté à
l’étage au-dessous, ne vit, en haut, aucune tête curieuse dépasser la
rampe.

--Le finaud doit m’avoir reconnu par quelque trou invisible percé dans
la porte ou la muraille, pensa le tailleur.

Comme il était fermement résolu à trouver son homme, il renonça aux
finasseries. Après avoir remonté l’étage, il se mit à refrapper en
disant de son timbre le moins rogue:

--Ouvrez, monsieur Polac; c’est moi, votre tailleur; je vous apporte vos
vêtements.

Même silence!

Ce qui fit que la voix de Bokel s’adoucit encore pour ajouter vivement:

--Ouvrez, je vous jure que je ne viens pas pour vous demander de
l’argent.

C’était bien engageant, n’est-ce pas? Mais le locataire, en admettant
qu’il fût chez lui comme l’affirmait son portier, devait être un garçon
sceptique qui refusait de croire ace fait anormal qu’un tailleur monte
au sixième étage pour ne pas réclamer d’argent.

Le silence continua!

Ce que voyant, Bokel tira son portefeuille, en sortit la facture que
nous l’avons vu y placer et la glissa sous la porte en disant, d’un ton
presque suppliant:

--Tenez, pour vous prouver que je ne veux pas d’argent, voici votre
facture acquittée... Maintenant que vous ne me devez plus rien, monsieur
Polac, ayez la bonté de m’ouvrir.

Si le locataire était absent, il est probable qu’il était parti en
laissant sa fenêtre ouverte, car, à défaut de l’habitant du logis, on ne
pouvait attribuer qu’à un très-fort courant d’air la rapidité avec
laquelle la facture avait été attirée de l’autre côté de la porte.

Oui, il devait exister un courant d’air. Eût-il été possible autrement
qu’un aussi généreux procédé n’amenât d’autre résultat que de laisser le
solliciteur toujours en arrêt devant la porte immobile?

Mais Bokel était résigné à tout. Il n’y avait plus à hésiter! Les grands
moyens devaient être mis en jeu. Donc en étouffant un soupir, il
cueillit dans son portefeuille un de ses billets de mille francs et,
encore sous la porte, il en fit passer un bout en débitant d’une voix
attendrie:

--Et comme j’ai appris par votre concierge que vous étiez un peu gêné,
je vous conjure, monsieur Polac, d’accepter ce léger service de la part
d’un ami dévoué.

Tout en insinuant le billet, Bokel en serrait légèrement l’autre bout
entre ses doigts. Il voulait se rendre compte de la manière dont ce
papier allait se mettre en route pour le voyage déjà si prestement
accompli par la facture. A la petite secousse qui lui fit lâcher prise,
il comprit que le courant d’air était bien innocent de la disparition.

Soutenir que le tailleur, quand il eut tout à la fois constaté la
présence du locataire et vu son billet raflé, ne fut pas subitement
saisi de la peur bleue d’avoir sacrifié ses mille francs en pure perte,
ce serait trop s’avancer. Mais cette crainte n’eut que la durée de
l’éclair. Comme si Bokel eût prononcé le fameux _Sésame_, la porte
tourna immédiatement sur ses gonds, et, dans son cadre béant, apparut
un grand jeune homme de vingt-cinq ans environ, dont la toilette ne nous
demandera pas un demi-volume de détails, attendu qu’elle consistait
uniquement en une simple chemise et une paire de pantoufles.

--Ah! cher monsieur Polac, vos amis ont bien de la peine à se faire
admettre chez vous! dit le gros homme en se glissant aussitôt dans la
chambre.

Au lieu de répondre, Timoléon, qui tenait encore en main la facture et
le billet de mille francs, ferma la porte sans cesser d’attacher sur le
tailleur un regard où se lisait tout l’ébahissement d’un être qui
examine un phénomène.

Cette surprise effarée ne fut pas remarquée par Bokel, et cela, pour une
excellente raison. Dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur les
jambes nues du jeune homme et, ajoutons-le, lesdits yeux rayonnaient
d’une sorte d’admiration joyeuse.

Etait-ce que ces jambes étaient d’un modèle irréprochable? Pas du tout!
Le seul sentiment que leur vue pouvait inspirer, même au mortel le moins
sensible, était celui d’une pitié profonde. Deux bâtons de chaise, qu’on
aurait fait bouillir pendant quinze jours, seraient restés plus gras que
n’étaient ces tibias dont la peau se collait sur les os sans accuser la
plus minime parcelle de chair. A les montrer dans une baraque de foire,
ces jambes-là auraient été un gagne-pain pour leur propriétaire.

Et tout le reste de l’individu était à l’avenant. A l’endroit des
coudes, l’a toile de la chemise semblait repoussée par la pointe d’une
baïonnette, et, sur chaque épaule, elle se redressait comme tendue sur
une lame de rasoir.

Cependant, Bokel, tout à son examen, se disait avec un frémissement de
satisfaction:

--Un squelette! Un vrai squelette!... Quelle chance pour moi!... Jamais,
je crois, je n’aurais osé demander au ciel de me le donner aussi maigre!

Entre l’un, qui faisait cette réflexion, et l’autre, qui n’avait cessé
de regarder alternativement le tailleur et le billet de mille francs, le
silence avait duré une grosse minute. Il fut enfin rompu par Timoléon,
qui s’écria:

--J’ai beau vous étudier, vous ne m’avez pas du tout l’air d’être
timbré!

--Moi! timbré?

--Ni pochard!

--Pourquoi serais-je pochard ou timbré?

--Comment! vous, Bokel, le plus arabe de tous mes créanciers, vous le
plus opiniâtre pourchasseur d’à-compte, vous, la providence des
huissiers, vous me prêtez de l’argent et m’acquittez ma facture... sans
être toqué ni ivre!... Ce n’est pas possible!... Dites-moi que je rêve!

--C’est la pure réalité.

--Alors vous êtes un faux Bokel! L’autre, le vrai, n’est pas capable
d’un tel trait!

Bokel prit son air digne et d’une voix lente et grave:

--Monsieur Polac, dit-il, vous oubliez que, sous chaque tailleur, il y a
un homme... De ce que le fournisseur s’est montré quelquefois un
créancier sévère, il n’en faut pas déduire que l’homme n’aime pas à
savourer les doux charmes de la bienfaisance.

--Ah bah! fit railleusement Timoléon à cette belle phrase.

Et, mal convaincu, il se prit à tourner et retourner le billet en
ajoutant:

--Si vous êtes le Bokel véritable, c’est alors votre billet qui est
faux... Je suis certain d’avance de ne pas pouvoir le passer.

Comme si une fée eût voulu le mettre à même de tenter tout de suite
l’épreuve, on frappa au même instant à la porte et la voix du portier
cria grossièrement:

--Puisque le gros monsieur est entré, vous pouvez bien m’ouvrir... Je
vous avertis que le patron m’a autorisé à aller chercher un serrurier...
Ainsi donc, de l’argent ou on vous flanque dehors.

D’un bond, Polac fut à la porte qu’il ouvrit et, lançant le billet à la
face du concierge:

--Tiens, bélître! dit-il, va payer ma note et remonte-moi le reste de la
somme.

Le cerbère n’avait encore pu trouver un seul mot que la porte lui était
déjà refermée sur le nez par Timoléon, qui revint au tailleur. Ce
dernier, pendant la scène, s’était mis à vider le paquet de vêtements
apportés pour son client.

--Un squelette! Un vrai squelette! Quelle chance pour moi! se
répétait-il tout en dépliant un pantalon.




III


Le mot «squelette» n’avait rien d’exagéré et convenait tout aussi bien
que lame de rasoir, manche à balai, fil à beurre et autres termes usuels
de comparaison applicables à cette maigreur qui causait à Bokel un
contentement dont nous ne tarderons pas à connaître le secret.

Mais, de ce que les os lui perçaient la peau, Timoléon n’était pas pour
cela un de ces pauvres hères, minés par l’étisie, n’ayant plus que le
souffle, qui se cramponnent péniblement à l’existence. Non vraiment!...
il avait complétement oublié d’engraisser, voilà tout. Il était des
mieux portants et, surtout, des plus frétillants; un gaillard tout nerfs
et tout muscles, dur à la fatigue, courageux en diable et de la plus
joyeuse humeur... mais n’ayant pas pour quatre sous de poésie. Notons
ce dernier point. Il aura son importance dans la suite de notre récit.
Une abondante chevelure brune s’ébouriffait au-dessus de son visage
spirituel, aux yeux gais et malins, à la bouche largement fendue, et
meublée de trente-deux dents d’une solidité à mâcher du fer. Tel était
Timoléon Polac.

Dans l’empressement qu’il avait mis à donner le billet de mille francs
au portier, il avait été surtout poussé par l’arrière-pensée que la
tailleur, ayant offert avec l’espoir d’être refusé, allait faire une
triste mine en voyant s’envoler l’argent. Il en fut pour son injurieux
soupçon, car Bokel, sitôt le concierge disparu, lui tendit le pantalon,
en disant d’un ton fort tranquille:

--Maintenant, habillez-vous.

--Ah çà! bien vrai, vous ne regrettez donc pas votre billet de banque?
s’écria Polac tout en s’introduisant dans le pantalon.

--En voulez-vous un second? demanda vivement le gros homme, dont la main
se porta aussitôt vers la poche contenant son portefeuille.

Il n’y avait plus à douter. Voix et geste avaient été si naturels que
notre sceptique fut convaincu.

--Grand merci! dit-il. Avec le restant de la somme que va me rapporter
le concierge, j’aurai amplement de quoi suffire à mes projets.

--Ah! vous avez des projets? reprit Bokel avec un accent d’inquiétude
dans la voix. Peut-on les connaître?

--Parfaitement. J’en ai deux. Le premier consiste à me payer avant tout
un joli coup de fourchette.

--Tiens, oui, j’y pense. Je vous ai surpris au saut du lit... un peu
tard, il faut l’avouer... Vous avez sans doute passé la nuit dernière
dans quelque soirée du grand monde? débuta le tailleur sans aucune
conviction qu’il avait trouvé le motif véritable de ce lever tardif.

--Dans le grand monde! répéta Polac après une longue fusée de rire.
Alors j’y serais allé en manches de chemise, car, il y a trois jours,
j’ai vendu mon dernier habit pour manger... Si vous m’avez encore trouvé
au lit à deux heures de l’après-midi, c’est par ordre du proverbe: Qui
dort dîne.

A ces mots, Bokel prit son air attristé et d’une voix de pitié douce:

--Vous ne pouvez donc pas remonter sur l’eau, mon cher monsieur Polac!

Et sur ces mots, il lâcha deux grosses larmes qui glissèrent sur sa face
joufflue.

Timoléon aurait dû ouvrir des yeux grands comme une porte cochère à la
vue de cette émotion. Bokel, l’arabe impitoyable, devenu une sensitive!
le crocodile métamorphosé en bengali! N’était-ce pas là un vrai miracle?
Mais en homme qui s’est résolu à prendre la balle au bond et à profiter
d’une aubaine extraordinaire en remettant à plus tard l’instant de
s’étonner, Polac endossa, sans la plus mince apparence de surprise, le
gilet que lui présentait le tailleur et répondit:

--Que voulez-vous? mon brave Bokel, je n’ai pas de chance! Mon père, qui
avait de la fortune, m’avait élevé à rien faire. La Restauration l’a
ruiné. Puis le chagrin l’a tué. Je me suis trouvé, du jour au lendemain,
sur le pavé et sans un liard. Quand j’étais riche, on m’avait cent fois
assuré que je tripotais assez agréablement la musique. J’ai voulu vivre
de ce talent. J’ai tenté mon premier essai sur le propriétaire de cet
hôtel. Le jour de sa fête, je lui ai dédié une romance, paroles et
musique de ma composition. Mon homme est un ancien marchand de cochons,
mais puisqu’on prétend que la musique attendrit les rochers, il pouvait
me servir de pierre de touche. Le soir, il m’a envoyé par le portier une
tranche du gigot de sa table, en y joignant, au lieu de haricots, ces
paroles amères: «Plutôt que de s’occuper de toutes ces _notes_-là, il
ferait mieux de me payer la mienne.» Dès lors je me le suis tenu pour
dit sur l’effet foudroyant de mon génie musical, et j’ai lâché mon luth.

Tout cela avait été joyeusement débité par Timoléon, qui, après s’être
un moment admiré dans son gilet neuf, reprit sur le même ton:

--Que vous dirai-je encore? J’ai frappé inutilement à vingt portes pour
demander un emploi. Cependant j’ai vécu de la vente des rares épaves
sauvées du naufrage de mon opulence. Rien que sur le prix de ma montre,
j’ai pu manger durant quatre mois. Mais je suis arrivé au bout du
rouleau, et, il y a deux jours, il m’a fallu vendre ma dernière
redingote.

A ce souvenir fort triste pourtant Polac s’interrompit pour éclater de
rire.

--J’ai eu beau répéter, reprit-il, que ce vêtement était de la coupe du
fameux Bokel, sa vente m’a fourni deux repas si minces, si minces
qu’autant vaudrait avouer que je suis à jeûn depuis quarante-huit
heures.

--La sobriété est une vertu, avança le tailleur d’une voix grave.

--Oui, mais pas poussée jusqu’à ce point, répliqua Timoléon. Aussi ne
faut-il pas vous étonner si, de mes deux projets à réaliser avec le
reste du billet de mille francs que va remonter le concierge, le premier
est de me payer un solide coup de fourchette.

Ces derniers mots ravivèrent la mémoire du tailleur.

--Tiens! c’est vrai! fit-il, vous avez parlé de deux projets... Et quel
est le second?

--De venir en aide à un aussi malheureux que moi... Un pauvre garçon qui
n’avait que sa place pour vivre, et que le nouveau gouvernement a
destitué brutalement afin de caser une de ses créatures.

--Vous vous intéressez donc beaucoup à cet infortuné, monsieur Polac?

--Parbleu! c’est mon cousin germain.

La réponse était à peine faite que le gros tailleur tressaillit de tout
son être en s’écriant:

--Eh! oui, au fait! vous êtes deux cousins! je l’ai lu dans la...

Mais au moment de parler de la lettre trouvée dans l’habit de M. de la
Morpisel, le tailleur sentit qu’il allait commettre une imprudence et se
rattrapa en disant:

--...Je l’ai lu dans la _Quotidienne_.

Puis, tout heureux de s’être raccroché à une branche, il crut être malin
en ajoutant:

--Oui, c’est par la _Quotidienne_ que j’ai appris cette destitution.
J’ajouterai même qu’en lisant ce nom de Polac, j’ai cru qu’il s’agissait
de vous.

Timoléon, qui était en train de passer une manche de l’habit neuf, se
retourna vivement à ces mots:

--Qu’est-ce que vous me chantez là, Bokel! dit-il avec surprise. Vous ne
pouvez avoir vu le nom de Polac dans le journal à propos de mon cousin,
attendu qu’il s’appelle Dumouchet, du nom de son père, marié à ma tante,
morte depuis dix années.

Bokel fut beau d’aplomb.

--Alors c’est que je confonds, dit-il ingénument. Je m’imagine l’avoir
lu dans le journal, quand, peut-être, c’est vous qui m’en aurez parlé.

Timoléon n’en avait nul souvenir, mais la chose lui paraissait de si peu
d’importance qu’il répondit:

--C’est possible.

Après un petit silence pendant lequel il avait ajusté l’habit sur le dos
de son client, le tailleur reprit sur un ton d’indifférence
supérieurement jouée:

--Ce M. Dumouchet est votre seul cousin germain?

--Oui, puisqu’il est le fils unique de ma tante et que mon oncle ne
s’était pas marié.

--Ah! votre père avait donc aussi un frère?

--Oui, et un rude homme, je vous le jure.

--Vraiment?

--Un gaillard qui aimait les coups. Il était un des corsaires qui, sous
l’empire, ont été la terreur des Anglais. Ah! c’est lui qui vous faisait
rudement valser les écus quand, après chaque croisière, il revenait à
Paris dépenser en folies de toutes sortes ses pleines sacoches de
guinées anglaises.

Placé derrière Polac, le tailleur écoutait avec un sourire béat, en
remuant la tête d’un petit mouvement doux et approbateur. Il est
probable que si Timoléon s’était retourné, il n’aurait rien retrouvé de
cette joie sur la figure du poussah. Elle s’épanouissait parce qu’elle
ne se savait pas surveillée. A la moindre alerte, elle eût disparu de la
surface de la peau. En même temps que le _facies_ jubilait ainsi, la
voix de Bokel se faisait triste pour demander:

--Il est donc mort aussi, ce brave corsaire?

--Je le crois, répondit Polac tout occupé de faire jouer ses bras dans
les entournures du vêtement.

--Comment! Vous le croyez! N’en êtes-vous pas certain?

--Depuis 1808, je n’ai plus entendu parler de lui. Rien n’est venu
m’apprendre son sort. A coup sûr, sa fin aura été violente. Il aura péri
dans un naufrage ou se sera fait tuer dans un combat.

--Ou il sera mort en captivité sur quelque ponton anglais.

--J’en doute; il était gas à faire sauter son navire plutôt que de se
rendre.

--Bref, toutes les probabilités vous font croire que le courageux marin
n’est plus de ce monde, ajouta Bokel dont la voix était toujours navrée
et dont la face souriait toujours aussi derrière Timoléon.

Tout à coup le visage du ventru se contracta. Une expression de terreur
remplaça l’hilarité. Une crainte, subite était entrée comme une épine
aiguë en plein milieu de sa satisfaction. Aussi, ce coup-là, sa voix,
qu’il s’efforçait de maîtriser, était-elle vraiment émue, quand il
demanda:

--Dites-moi, monsieur Polac, votre cousin est-il aussi célibataire?

--Non, il a femme et enfants.

Ce renseignement, paraît-il, appelait une seconde question dont la
réponse pouvait renverser de fond en comble le plan secret du tailleur.
Après avoir rassemblé tout son courage et cherché à humecter d’un peu de
salive sa langue desséchée par la peur, il demanda encore:

--Et votre cousin, M. Dumouchet, comme vous le nommez, est-ce que, par
hasard, il est aussi...

La chose à savoir était grandement intéressante pour Bokel puisqu’il s’y
reprenait à deux fois.

--Aussi quoi? répéta Polac.

--Aussi élancé... aussi aérien que vous? prononça enfin Bokel tout d’une
haleine.

--Allons, dit le jeune homme en riant, lâchez donc le vrai mot... Est-il
aussi maigre que moi, n’est-ce pas?

--Oui, balbutia le tailleur, dont l’anxiété se trahissait par d’énormes
gouttes de sueur.

--Eh! eh! fit le jeune homme en secouant la tête d’un air de doute, je
ne dirais pas trop non.

A ces mots, la figure de Bokel passa du rouge vif au blanc jaune.

--Si le cousin marié est le plus maigre, je suis enfoncé! pensa-t-il
avec désespoir.

N’ayant d’autre souci que de s’admirer en sa toilette nouvelle, Timoléon
n’avait nullement remarqué l’agitation douloureuse de son fournisseur.
Quand, satisfait de se voir si flambant neuf, ses regards se tournèrent
vers le tailleur, celui-ci, encore mal remis, eut pourtant la force de
trouver le sourire dont il accompagna ces mots:

--Il paraît que la maigreur est de famille chez les Polac.

--C’est à le croire. Il y a six mois, je ne sais plus à quel propos, mon
cousin et moi, nous avons eu l’idée de nous peser.

--Et? fit Bokel que l’angoisse, qui lui serrait la gorge, empêcha
d’achever sa question sur le résultat de cette pesée.

--Je l’ai emporté sur lui de 27 livres, déclara Timoléon.

Bokel ferma les yeux et se retint à la table. Le pauvre obèse se sentait
près de s’évanouir.

--Malheur! malheur! se disait-il, c’est le cousin marié qui est le plus
étique! O mon beau rêve!

Mais, subitement, comme le naufragé qui s’accroche à tout, il se
redressa en entendant Polac ajouter:

--Aujourd’hui, Dumouchet doit m’avoir rattrapé ou peu s’en faut.

--Hein! fit Bokel, vous avoir rattrapé! Ne venez-vous pas de me dire
qu’il était aussi dans une profonde détresse?

--Et je vous le répète. Je ne crois pas que mon cousin mange tous les
jours.

--Mais, alors, il ne peut avoir engraissé.

--C’est incontestable.

--Par conséquent, comment a-t-il pu regagner ces 27 livres qui vous
avaient donné la victoire?

--Mais d’une manière fort simple..... En maigrissant encore.

Tout un feu d’artifice de joie éclata sur la face du tailleur.

--Quoi! quoi! s’écria-t-il, votre triomphe sur votre cousin
consistait-il à peser 27 livres... de moins?

--Sans doute, puisque nous voulions savoir lequel de nous deux était le
plus maigre.

On a beau dire: la joie n’étouffe pas; car c’en eût été fait de Bokel.
C’était un vrai mastodonte que ce digne coupeur de culottes et,
pourtant, il sautillait sur ses jambes énormes, tant une immense
satisfaction le gonflait comme un vrai ballon. Pour un rien, il aurait
dansé. Il nous faut dire, que cet émoi échappait à Timoléon, occupé, en
ce moment, à contempler mélancoliquement son vieux chapeau qui allait si
mal rimer avec ses vêtements nouveaux. Tout en promenant sa manche sur
ce qui restait, par places, du poil jauni de son couvre-chef, le jeune
homme avait continué:

--Il fut un temps, disait-il, où j’ai connu Dumouchet avec un petit
bedon fort respectable. Il faut qu’il ait rudement pâti pour en arriver
là, car il est d’un acabit à engraisser.

--Vrai! vrai! répéta Bokel tout aux anges.

--Je ferais même un pari.

--Lequel?

--Celui qu’avant un mois il aura repris du corps grâce aux deux ou trois
cents francs que je compte lui offrir sur le restant de mon billet de
mille francs.

Et avec un ton d’impatience:

--Ah çà! poursuivit Polac, ce portier est bien longtemps à me rapporter
ma monnaie! Je gagerais que ce drôle n’a pas voulu se donner la peine de
remonter mes cinq étages. Il doit m’attendre dans sa loge pour me
remettre les écus au passage... Au fait, rien ne nous empêche de
descendre... Est-ce votre avis, Bokel?

--Descendons, dit avec empressement le tailleur, qui tenait à ne pas
quitter sa proie.

--En route, alors, reprit Polac en se dirigeant vers la porte. Si votre
chemin est de suivre la rue Saint-Jacques, je vais vous faire un bout de
conduite... pas bien long, par exemple... car je me rends chez
Dumouchet.

--Ah! M. votre cousin habite dans le voisinage?

--Oui, vingt numéros plus bas dans la rue... la maison du rôtisseur.

Malgré son air empressé, Bokel pestait fort contre ce départ.

--Diable! se disait-il, comment empêcher mon oiseau de s’envoler?

Mais, après la chaude alarme qui l’avait tant secoué, la veine venait
de tourner décidément en faveur du gros homme. Polac, en ouvrant la
porte, se trouva en présence du portier, qui allait frapper.

--Ah! c’est vous, Calichon! Savez-vous, mon vieux, que vous mettez le
temps à rapporter la monnaie du monde! dit le locataire du ton hautain
de l’homme qui a payé.

A quoi le portier, pour s’excuser, répondit avec une pointe de malice:

--Il m’a d’abord fallu attendre que le propriétaire fût revenu du vif
saisissement qui l’a pris en voyant enfin votre argent.

Puis, en tendant un papier:

--Voici la note acquittée, ajouta-t-il.

--Bon, Posez-la sur la commode... Maintenant, vite, remettez-moi le
reste de mon billet de mille francs, ordonna Timoléon en avançant la
main.

Le concierge fouilla dans sa poche, dont il tira une pièce de monnaie,
qu’il mit dans la paume en creux de la main du jeune homme en disant:

--Voici ce qui vous revient.

--Deux sous! bégaya Polac, démonté par cette surprise désagréable.

--Dame! monsieur peut faire lui-même son compte... Quel est le prix
mensuel de sa chambre?

--Trente francs.

--Combien monsieur avait-il déjà donné d’à-compte avant ce jour, que le
propriétaire vient de marquer d’une grande croix sur son calendrier?

--Aucun à-compte. Je tenais à savoir jusqu’à quel point on aurait
confiance en moi, prononça fièrement Timoléon.

--Depuis combien de mois monsieur nous a-t-il fait l’honneur d’être
notre locataire?

--La vie passe si vite qu’on n’a pas le temps de faire des calculs
oiseux.

--Puisque monsieur n’a pas daigné s’occuper de ce détail, je lui
apprendrai que voilà 33 mois qu’il honore la maison de sa résidence...
Or, 33 mois à 30 francs font 990 fr.

La faim qui grondait au fond des entrailles de Timoléon le fit descendre
de cette dignité du haut de laquelle il dominait le portier.

--Mais alors, mon cher Calichon, il me revient encore dix francs.

--C’est la vérité. Seulement, pour ports de lettres, menues fournitures
et frais divers, je me suis fait une véritable fête d’avancer pour
monsieur la somme de 9 francs dix-huit sous... Reste donc à toucher
ladite somme de deux sous, dont je viens d’opérer le versement entre les
mains de monsieur.

Cela dit, le portier exécuta une courbette respectueuse, qu’il fit
suivre de cette requête:

--Je n’ai plus maintenant qu’à me recommander à la générosité de
monsieur.

--Tiens, prends tout, vorace! et disparais au plus vite pour ne pas me
laisser le temps de me repentir de ma prodigalité, dit Timoléon, qui,
après lui avoir mis les deux sous dans la main, le poussa par les
épaules sur le carré et referma la porte.

Bokel avait assisté, tout heureux de son résultat, à cette scène où,
comme dans la fable de la laitière et le pot au lait, Polac venait de
voir tous ses beaux projets renversés.

Le seul regret que sa déconvenue inspira au jeune homme fut loin d’être
dicté par l’égoïsme.

--Pauvre Dumouchet! s’écria-t-il en songeant à celui qu’il avait voulu
secourir.

Puis, en se mettant à rire:

--Voilà le plantureux déjeuner, que je comptais m’offrir, vite digéré,
ajouta-t-il.

--Bah! bah! fit Bokel en appuyant sur les mots, nous n’en dînerons que
mieux.

--Nous? répéta Polac.

--Sans doute. Nous... car je compte bien, Monsieur Polac, que vous me
ferez l’honneur d’accepter le dîner que ma fille a fait préparer à votre
intention.

Nous l’avons dit, Timoléon était un garçon qui savait fort bien que tout
effet a sa cause; que rien ici-bas ne s’obtient gratis. Fort persuadé
que, tôt ou tard, il lui faudrait compter avec son ex-farouche
créancier, il obéissait, pour la circonstance, au précepte proverbial:
«Mieux vaut tenir que courir.» Ce fut donc sans la moindre surprise
qu’il répondit:

--Puisque ce dîner est préparé à mon intention, je serais un rustre de
refuser, mon cher bienfaiteur... Vous permettez que je vous appelle mon
bienfaiteur, n’est-ce pas?

--Oui, oui, en attendant mieux, répondit Bokel d’un petit ton malin et
avec un amical regard en coulisse.

Avant que Timoléon pût lui demander l’explication de sa phrase, il avait
gagné la porte en disant:

--J’ai une petite course fort pressée à faire dans le quartier... Avant
une heure, je reviendrai vous prendre.

Sur le seuil de la chambre, il se retourna et, avec la même voix et le
même regard tendre, il répéta:

--En attendant mieux, beaucoup mieux, mon cher Timoléon.

Et il disparut aux yeux du jeune homme, qui, pour tuer le temps jusqu’à
son retour, se creusa la tête à chercher le motif de la conduite du
tailleur à son égard et finit par arriver à cette conclusion:

--Il veut probablement me charger d’assassiner quelqu’un.




IV


Cependant Bokel était arrivé sur le trottoir et s’était mis à descendre
la rue à pas comptés, en examinant, à droite et à gauche, les maisons
qu’il dépassait.

--C’est ici! murmura-t-il en suspendant sa marche, voici le rôtisseur
dont m’a parlé Polac.

En homme qui combine son plan, il demeura, un moment, pensif devant
l’amas de volailles entassées sur des plats dans la montre. Cette
méditation pouvait si bien se prendre pour l’extase d’un gourmand qui
flairait à pleines narines l’odorant fumet des marchandises, que le
rôtisseur quitta le coin de l’âtre flamboyant d’où il surveillait quatre
broches garnies, pour accourir sur le pas de la porte.

--Dindons, poulets, canards, pigeons, toutes pièces de premier choix et
de dernière fraîcheur, débita-t-il d’une voix engageante.

Bokel devait avoir trouvé son plan, car, aussitôt, il répondit par un
petit salut approbateur et entra dans la boutique.

--Que désire monsieur? Un beau poulet sans doute? Voici son affaire,
reprit le rôtisseur en offrant, comme de raison, une volaille qui
exigeait une prompte vente tant elle était à deux doigts d’être gâtée.

D’un geste de main, Bokel arrêta le zèle du boutiquier.

--Pour le moment, dit-il, je ne désire que de simples renseignements.

--Sur qui? sur quoi? demanda le rôtisseur d’une voix qui avait perdu
tout à coup son aménité.

--Sur un locataire qui habite votre maison... Un nommé Dumouchet.

De prévenante qu’elle avait été au début, la mine du rôtisseur était
devenue un peu moins souriante quand Bokel avait refusé l’achat de la
volaille. Ce fut bien pis après la demande de renseignements. Elle
tourna au menaçant.

L’œil s’alluma, les oreilles se teintèrent de rouge, et l’énorme
moustache qui s’étalait entre le nez, dont le bout devint blanc, et la
bouche, dont les dents grincèrent, hérissa tous ses poils aussi raides
que les piquants d’un porc-épic. En même temps une voix rauque prononça
ces mots, qui ne formaient pas précisément une réponse à la demande:

--Toi, plein de soupe, je te conseille de détaler au plus vite, si tu ne
tiens pas à ce que je te fasse asseoir dans ma lèchefrite, dont la
graisse est bouillante... Foi de Bizot! ex-sergent de la garde
impériale, tu peux compter là-dessus, si, dans trois secondes, tu ne
m’as pas débarrassé de ta face de mouchard.

C’était clair, catégorique, peu rassurant, et le rôtisseur était un
gaillard le taille à exécuter son programme.

Bokel, pourtant, ne broncha pas plus que si l’autre eût parlé de le
couronner de roses.

Et voici pourquoi:

En France, a-t-on dit assez justement, tout finit par des chansons.
C’est donc par des chansons de l’époque que nous allons essayer
d’exprimer les diverses nuances du plaisir que causait, à si peu de
distance de leur Restauration, le retour des Bourbons. «_Ramené par
l’amour de notre peuple_», avait d’abord dit Louis XVIII, avant de
s’asseoir sur ce trône que, quinze jours plus tard, il prétendait _tenir
de Dieu et de ses ancêtres_. Or, cet amour, nous le répétons, avait ses
degrés.

On comptait, en première ligne, les fanatiques qui chantaient à l’heure
cette cantate:

    Monarque, ami de l’olivier,
    Toi, que le ciel dans sa clémence,
    Voyant les larmes de la France,
    Envoya pour les essuyer... etc.

Ceux-là étaient les satisfaits, tous gens bien placés, à même le
râtelier du budget. Leurs cantiques partaient d’un estomac repu et leur
adoration s’entourait de toutes les formes sous lesquelles on avait
reproduit les augustes traits de monarque, ami de l’olivier. D’aucuns,
même, portaient son portrait en boutons de culotte.

Après ces sectaires, arrivaient les expectants. On leur avait fait des
promesses qu’on n’avait pas encore réalisées. Aussi avaient-ils piqué
leur amour avec une épingle sur un bouchon pour qu’il ne se défraîchît
pas les ailes, et ils attendaient pour le reprendre que la manne tombât
sur eux. C’étaient les sondeurs, les «Faudrait voir à voir». Ils avaient
été fort chauds, mais, peu à peu, ils s’attiédissaient en chantant,
avec prudence pourtant, certains couplets, demi-hargneux, dont le
refrain était:

    Laissons _folâtrer_ le mouton.

Venaient ensuite les blagueurs, moitié figues et moitié raisins. Pas
encore ennemis, mais bien près de l’être. Riant pour ne pas avoir à se
fâcher. A propos du déluge de médailles, portraits, bustes, statuettes
qui reproduisaient la face de l’ami de l’olivier, ce clan-là
chantonnait:

    En bois, en ébène, en albâtre,
    On l’offre sans cesse à nos yeux.
    Il est déjà pas mal _en plâtre_;
    _En terre_ il serait beaucoup mieux.

Enfin arrivaient ceux qui aimaient le monarque d’une façon... féroce, à
peu près comme le crocodile ou le requin aime l’homme. Ces derniers,
donnant pour sujet à leur muse l’embonpoint royal, chantaient entre
leurs dents:

    Qu’on ferait de bonnes saucisses,
    Avec un cochon aussi gras!
    L’éléphant, jaloux de ses cuisses,
    Dit: Je ne suis qu’un échalas!
    Et de rage il pleure tout bas.

Voilà en résumé, ce que la Restauration appelait un peu à la légère:
Avoir comblé tous les vœux!

De tous ceux qui vouaient le sang de saint Louis aux manipulations de la
charcuterie,--et ils formaient l’immense majorité,--les plus ardents
étaient les bonapartistes. Aussi le gouvernement, mal rassuré sur cette
façon de l’aimer, faisait sillonner leurs masses profondes par ces
curieux à l’oreille fine et à l’œil observateur sur lesquels Béranger
appelait l’éveil de ceux qui causaient trop haut de leur goût pour les
saucisses en leur chantant ce refrain:

    Parlons bas, parlons bas,
    Ici près, j’ai vu Judas.

Voilà donc pourquoi le rôtisseur, bonapartiste à tous crins en sa
qualité d’ancien soldat licencié, quand il avait entendu Bokel
l’interroger sur le compte de Dumouchet, ce destitué par la
Restauration, l’avait tout naturellement pris pour un mouchard et
menacé, s’il ne déguerpissait, de le faire asseoir dans la graisse
crépitante de sa lèchefrite.

Mais, nous l’avons dit, si peu avenant que fût le destin promis aux
parties postérieures et charnues de son individu, Bokel n’avait pas
bougé, car cette réponse, grosse d’orages, était, en même temps, une
déclaration de principes qui, tout aussitôt, lui avait montré le joint
qu’il cherchait pour l’exécution de son plan.

--Bon, pensa-t-il, un bonapartiste! Je tiens mon homme.

Puis, sans s’inquiéter des gros yeux furibonds du rôtisseur, et après
avoir promené un regard prudent sur les volailles rôties ou crues, comme
s’il voulait s’assurer qu’aucune d’elles n’était de la police, il glissa
rapidement ces mots à mi-voix:

--Vous vous trompez, mon ami, je suis de votre bord.

--Vrai! vous êtes pour l’Emp...

--Chut! chut! fit Bokel en coupant d’un geste de main le mot
compromettant. Oui, mon opinion est la même que la vôtre et que celle de
M. Dumouchet, cette intéressante victime de l’injustice monstrueuse du
régime actuel.

--Oh! oui, le pauvre homme! En voilà un qui en voit de dures pour le
quart d’heure, dit le rôtisseur dont la méfiance et la fureur s’étaient
complétement dissipées.

--Pas de place, pas de pain, n’est-ce pas?

--Ces gueux-là l’ont jeté sur le pavé comme un chien, sans se demander
comment il nourrirait le lendemain sa femme et ses enfants.

--De sorte que l’argent manque? continua Bokel, poursuivant son
interrogatoire.

--Dame! oui. Je puis vous en parler à bon escient, car, peu à peu, je
l’ai vu emporter tout ce qu’il y avait à vendre dans son ménage... et,
cela, pour manger.

--Cette vie-là doit l’avoir fait maigrir? demanda le tailleur avec
inquiétude.

--Il n’a plus que la peau et les os.

--Que la peau... répéta Bokel en pâlissant.

--... Et les os, oui, monsieur; il fait passer sa femme et ses mioches
avant lui et ne mange que ce qui reste... quand il en reste, ce qui ne
doit pas arriver tous les jours... Ah! oui, je vous en réponds, il est
d’une belle maigreur! Il a, je...

Le rôtisseur s’interrompit tout à coup pour tendre la main vers la rue.

--Tenez, fit-il, vous pouvez en juger par vous-même, car le voilà qui
sort de la maison... Voulez-vous que je l’appelle?

Bokel n’eut même pas le temps de répondre non, car l’homme aux
volailles se reprit aussitôt pour dire d’une voie émue:

--Au fait, mieux vaut le laisser filer et le guetter à son retour, il
serait trop peiné d’être abordé en ce moment avec la charge qu’il a sur
le dos.

En effet, celui que désignait le rôtisseur, était un grand efflanqué qui
remontait la rue en portant un matelas sur ses épaules.

Si court que fût le passage de Dumouchet, il suffit à Bokel pour le bien
regarder. Cet examen le contenta sans doute, car un léger sourire parut
sur ses lèvres.

--Eh! eh! se dit-il, oui, il est pas mal maigre, le cousin marié... mais
il n’approche pas encore de Polac... Pourtant, comme il finirait par le
rattraper, il faut que j’y mettre bon ordre.

Cependant, l’ex-militaire de l’empire avait continué:

--M. Dumouchet va encore poster un matelas au Mont-de-Piété... J’aurais
dû m’y opposer, car, en ma qualité de principal locataire, je suis
responsable des loyers et j’ai déjà payé trois termes pour lui... mais,
bah! entre gens de la même opinion, il faut s’entr’aider... Pas vrai?

--C’est si bien mon avis que je vais vous le prouver sur l’heure, dit
gravement le tailleur.

Il mit la main à sa poche et prit son portefeuille, d’où il tira encore
un des billets de mille francs que nous l’avons vu y placer à son
départ.

--J’appartiens, reprit-il, au comité de bienfaisance bonapartiste, qui
s’est chargé, sous le voile de l’anonyme, de venir en aide à ceux de
notre parti qui ont eu à souffrir des injustices du régime actuel...
Tenez, voici la somme destinée à M. Dumouchet.

--Je la lui remettrai à son retour, promit le rôtisseur, ébahi par une
telle largesse, en prenant le billet qui lui était tendu.

--Non, non, dit vivement Bokel, remettre cet argent à M. Dumouchet ne
serait pas répondre aux intentions du comité que je représente... Je me
suis mal expliqué. J’aurais dû plutôt dire que c’est à vous-même que je
donne ces mille francs.

Rendant muette, d’un signe de main, la surprise du rôtisseur, qui allait
s’exclamer, Bokel poursuivit:

--Veuillez m’écouter. Le comité s’occupe de replacer Dumouchet dans une
position au moins égale à celle qu’il a perdue. Mais, avant tout, il
veut lui assurer, et aux siens comme à lui, le plus précieux de tous les
biens. Je veux dire qu’il entend d’abord leur rendre une santé qui a été
altérée par les privations de toutes sortes. Il exige donc que la
présente somme soit employée uniquement... vous m’entendez?
uniquement... employée en nourriture, rien qu’en nourriture. Vous me
comprenez?

--Parfaitement. Je suis chargé de les nourrir jusqu’à concurrence de
mille francs.

--Et sans détourner un sou, un seul sou du but que s’est proposé le
comité.

--Oui, oui, tout en boustifaille... Rien qu’en déjeuners et dîners.

--C’est cela même. Voyons, dites-moi un peu comment vous entendez les
nourrir?

--A déjeuner, je leur donnerais un dindon.

--Pourquoi pas deux dindons?

--Deux dindons? Pour six... dont quatre bambins! Ce serait trop,
vraiment trop!

--Le comité ne marchande pas ses bienfaits, dit gravement Bokel.

--Va pour deux dindons alors!

--Bien. A présent, parlons du second déjeuner.

--Hein! fit le rôtisseur en ouvrant des yeux énormes à la pensée que les
deux dindons avaient seulement mission de remplacer le café au lait du
matin.

Le tailleur avait continué:

--Pour le second déjeuner, nous disons donc un gigot... mettons même
deux gigots, puis quelques pigeons et une salade de pommes de terre.
Rien ne vaut les farineux pour rétablir la santé. Vous abuserez donc des
légumes farineux... Occupons-nous maintenant du dîner. C’est d’ordinaire
le repas sérieux de la journée. Il nous le faudra solide, substantiel...
Nous aurons alors l’oie, le canard, le lapin, un morceau de viande de
boucherie et encore des légumes farineux... toujours des farineux.

--Mais, à manger de la sorte, ils n’auront même plus le temps de se
moucher!... Monsieur Dumouchet, qui est un pieu, tournera au ballon dans
quinze jours... Ils vont avoir de la viande à coucher dessus!

Bokel, à cette objection, redressa la tête, et d’une voix sévère:

--Monsieur, dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous apprendre que le
comité ne marchande jamais ses bienfaits et qu’il a horreur de
l’étriqué.

--Quel comité! quel comité! murmura le rôtisseur émerveillé.

Après cette leçon donnée à son homme, Bokel, redescendant de ses grands
chevaux, se fit bon prince en ajoutant:

--Eussent-ils trop de viande, pensez-vous que les Dumouchet manqueront
d’autres malheureux à nourrir de leurs restes?.. Ils ne sont pas sans
connaître, autour d’eux, de nombreux affamés.

--Oh! oui... Entre autres, il vient quelquefois chez eux un grand jeune
homme, gras comme le coupant d’un sabre, qui les aiderait d’un rude coup
de dent... Oh! celui-là doit avoir un fier appétit! Je gagerais bien
qu’il a toute une table d’hôte dans l’estomac! répondit le rôtisseur
avec une sorte d’admiration pour celui dont il parlait.

Bien qu’il eût immédiatement deviné qu’il s’agissait de Timoléon, le
tailleur parut n’attacher aucune importance à ce détail et reprit d’un
ton grave:

--Vous avez bien compris, n’est-ce pas, l’intention du comité? Rendre
avant tout la santé à ses protégés. Puis, plus tard, assurer leur
bien-être par un emploi.

Et sur le ton d’une confidence:

--Je me suis senti si douloureusement affecté par l’aspect souffreteux
de M. Dumouchet que je m’engage, si, dans quinze jours, vos bons soins
l’ont fait refleurir, à demander au comité une prime pour vous... Ainsi
donc ne vous écartez pas de cette sorte de menu que nous avons dressé
ensemble.

--Soyez tranquille. Je vais vous le bourrer qu’il en deviendra bossu.

--Au besoin, pour le cas où des spasmes d’estomac le réveilleraient la
nuit, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’il trouvât un jambon sur
sa table de nuit pour faire médianoche.

--Il aura son jambon, dit le rôtisseur, qui, en somme, était enchanté
d’avoir à vendre le plus possible.

Bokel leva un doigt comme pour appuyer sur les paroles qu’il allait
prononcer.

--N’oubliez pas, recommanda-t-il, que les bienfaits du comité sont
anonymes. Ainsi donc, _motus!_ inventez ce que vous voudrez, mais pas un
mot sur nous.

--Je dirai à M. Dumouchet qu’une tireuse de cartes m’a conseillé de
placer des fonds sur son avenir, qui doit redevenir brillant, proposa le
rôtisseur, enchanté d’avoir l’air d’être charitable à si bon compte.

--Parfait! ingénieuse idée!... C’est donc convenu, vous allez
m’engraisser ces gens-là... Après le présent billet de mille francs, il
y en aura encore un autre, si c’est nécessaire, car, je ne saurais trop
le répéter, le comité de bienfaisance bonapartiste ne veut pas qu’on
lésine... Et songez à la prime qui vous attend; gagnez-la.

Sur ce, après un petit salut protecteur, Bokel quitta la boutique,
laissant le rôtisseur déjà occupé à choisir les volailles avancées qu’il
coulerait, le soir même, à la famille Dumouchet, et, à chaque croupion
qu’ai flairait, répétant avec enthousiasme:

--Quel comité! quel comité!




V


Cependant le tailleur, aussi vite que le permettait sa grosse masse,
avait remonté la rue Saint-Jacques. Chemin faisant, il souriait et se
frottait les mains en murmurant:

--Machiavel n’aurait pas inventé mieux! Pendant que ce rôtisseur va
gaver à gogo le Dumouchet et lui donner du ventre, moi, je me charge, si
la chose est encore possible; de faire maigrir Timoléon... J’en suis
pour mes deux billets de mille francs, mais qui ne risque rien n’a rien.

Un quart d’heure après, il reparaissait chez Timoléon Polac; qu’il
trouva arpentant sa chambre d’un pas impatient qui rappelait celui des
bêtes féroces du Jardin des Plantes quand on tarde trop à leur apporter
leur pâture.

--En route! cria-t-il gaiement au jeune homme.

--En route... pour la soupe? dit Timoléon, qui, avant de se mettre en
marche, tenait à bien préciser le but de sa sortie.

--Mais oui, mais oui, redit gentiment le tailleur avec une petite
risette. En arrivant à la maison, nous allons trouver le couvert mis et
Paméla nous attendant.

Après avoir suivi une rue de traverse pour n’avoir pas à repasser devant
la boutique du rôtisseur, Bokel prit, avec Timoléon, le chemin de son
domicile. Marchant côte à côte, l’un si maigre et si long, l’autre si
court et si rond, ils avaient l’air à eux deux d’un bilboquet en voyage.
Tant courtes que Polac s’efforçât de faire ses enjambées, elles étaient
encore trop grandes pour les petites jambes du tailleur et le
contraignaient à un trot de chasse qui l’essoufflait.

Quand on arriva au Pont-Neuf, Bokel poussa un _ouf!_ douloureux et prit
racine sur le trottoir. Il fut au moins deux bonnes minutes à retrouver
son haleine.

--Etes-vous fatigué, mon cher bienfaiteur? demanda le jeune homme quand
il le vit en état de parler.

--J’avoue que je m’assiérais volontiers.

--Voulez-vous que nous entrions dans le café que je vois là-bas, au bout
du pont? Nous y ferons d’une pierre deux coups, proposa Timoléon.

--Que voulez-vous dire avec vos deux coups?

--Pendant que vous vous reposerez à l’aise, moi, j’avalerai une tasse de
chocolat... Rien ne m’ouvre l’appétit comme une tasse de chocolat.

--Y pensez-vous? Dans une heure à peine, nous serons à table, objecta le
gros homme.

--Mettons que je n’aie rien dit, accorda stoïquement le jeune homme en
imposant silence à la révolte de son estomac.

--Je ne refuse pourtant pas de faire d’une pierre deux coups, reprit
Bokel, dont l’œil, pendant ce dialogue, avait inspecté le Pont-Neuf,
qui, à cette époque, était encore une sorte de champ de foire où
abondaient les charlatans, bateleurs, marchands d’orviétan, chanteurs,
frituriers et autres industriels forains.

--Ah! vous approuvez alors la tasse de chocolat? demanda Timoléon, se
raccrochant à l’espérance.

--Non, pas précisément.

--Alors comment prétendez-vous faire d’une pierre deux coups?

--Mais d’abord en m’asseyant dans un excellent fauteuil, où je me
reposerai.

--Bon, voilà le premier coup de la pierre... quel est le second?

--Et, étant assis, savoir combien je pèse, dit le tailleur en montrant
du doigt, à vingt pas de là, une bascule à fauteuil dont une vieille
femme était en train d’épousseter les housses en calicot rouge.

--Allons! prononça Timoléon, jugeant inutile de s’opposer à cette lubie
du poussah de se peser en plein air.

Si vous aviez vu comme l’œil de Bokel pétillait d’une malice contenue
quand il posa ses vastes... charmes dans le fauteuil, qui, du reste, fit
entendre un craquement, vous auriez immédiatement deviné qu’il y avait
préméditation chez le gros madré et qu’il éprouvait la satisfaction
intime d’un homme arrivé à ses fins.

--Deux cent quarante-cinq livres, annonça la vieille femme d’une voix
pleine d’admiration respectueuse.

--A vous, jeune homme, dit Bokel après s’être dégagé avec effort du
fauteuil où ses formes s’étaient trop exactement emboîtées.

--Oh! après vous, ce serait fatuité de ma part, répondit Timoléon avec
une fausse modestie.

--Ta, ta, ta, fit le tailleur en poussant le récalcitrant sur le
fauteuil.

Quoiqu’il eût le sourire aux lèvres, le cœur battait ferme à Bokel
pendant que la vielle femme interrogeait le cadran de son appareil.

--Il doit peser dans les quatre-vingts livres... Ce serait trop demander
au ciel que de souhaiter soixante-quinze livres... car il a les os
forts, trop forts même, se disait le tailleur avec angoisse.

Quant à Timoléon, que le fauteuil, qui avait gémi pour Bokel, balançait
avec un doux mouvement d’escarpolette, il se prêtait à la chose avec
cette complaisance qu’on doit aux fantaisies d’un tailleur qui donne des
notes acquittées, glisse des billets de mille francs et offre un dîner à
ses clients véreux.

Après avoir attendu l’arrêt de l’aiguille du cadran, la vieille se
redressa et d’un ton dédaigneux:

--Soixante et onze livres, dit-elle.

Toute la grasse personne de Bokel eut un frémissement de joie à cette
déclaration.

--Soixante et onze livres! répète-t-il d’une voix tremblante, vous ne
vous trompez pas, madame?

--Vérifiez vous-même, dit la femme en montrant le cadran.

--Oui, c’est la vérité, déclara le tailleur après avoir examiné
l’aiguille.

Et, comme Polac voulait se lever du fauteuil, il le repoussa doucement
sur le coussin et se mit à le regarder avec des yeux humides de
tendresse et en balbutiant:

--Timoléon, mon cher Timoléon...

Mais l’émotion lui serrait trop la gorge; il n’en pouvait dire plus
long. Il se contentait de repousser le jeune homme sur le fauteuil à
chaque tentative pour se lever et le couvait toujours du même regard
attendri en répétant:

--Timoléon, mon cher Timoléon.

Un peu abasourdi par cette scène, Polac consentit à rester sur le
fauteuil, attendant que la parole sortît enfin de la bouche du tailleur
et se disant:

--Qu’est-ce qu’il lui prend? Quelle drôle de maladie! Depuis le
commencement je me doutais bien qu’il est devenu fou... Pourvu que je
dîne!

--Débarrassez donc le plateau! criait la propriétaire de la balance en
poussant Polac dans le dos.

Enfin Bokel parut être maître de son émoi. La salive revenue sur sa
langue lui permit de balbutier d’une voix douce:

--Timoléon, je crois que vous sauriez rendre une femme heureuse.

--Je le crois aussi, avoua Polac, moins par fatuité que par
condescendance pour l’accès de démence qui, selon lui, se déclarait chez
le tailleur.

--... Et qu’un beau-père serait fier de vous, continua Bokel.

Pendant qu’il était en train de flatter la folie de son homme, Polac lui
servit bonne mesure.

--Chaque matin, répondit-il, je me lèverais en me demandant: Comment
rendre mon beau-père fier de moi? Ce serait ma préoccupation de toutes
les heures.

--Débarrassez donc le plateau! criait toujours la vielle de la balance.

Bokel ouvrit alors les bras.

--Timoléon? dit-il.

--Bokel?

--Veux-tu être mon gendre?

Polac n’hésita que le temps juste de se dire:

--Je recommanderai à sa fille de le coucher de bonne heure après lui
avoir fait prendre un bain de pieds bien chaud.

Et il se jeta dans les bras qui lui étaient tendus en s’écriant:

--Ah! Bokel, vous êtes une vraie pluie de bienfaits!

Puis, comme c’était un garçon qui, dans toutes choses, ne perdait jamais
de vue le côté positif, il ajouta:

--Si c’est un rêve, ne me réveillez pas, car je vous dirais: Allons
dîner!

--Oui, allons dîner. Paméla doit s’impatienter, répondit le tailleur.

Et les deux hommes se remirent en route, chacun faisant à part sa
réflexion.

--Quelle singulière toquade! M’offrir d’être son gendre parce que je
pèse soixante et onze livres! pensait Polac, ne prenant pas le moins du
monde au sérieux ce qui venait de se passer.

De son côté, le tailleur se disait:

--J’ai assez bien joué mon rôle.., Je le tiens!... Soixante et onze
livres! il faudra que je veille à ce qu’il ne bouge point de ce
poids-là.

Quand ils furent dans l’escalier de sa maison, Bokel s’arrêta pour faire
la leçon au jeune homme.

--Timoléon, dit-il, voulez-vous que je vous enseigne un moyen de plaire
à votre future? Ne mangez pas beaucoup à table; Paméla n’aime pas les
gros mangeurs... Peut-être trouverez-vous qu’elle-même mange d’une
belle force... Méfiez-vous! C’est un piége qui vous sera tendu.

Mademoiselle Paméla attendait les deux dîneurs sous les armes,
c’est-à-dire dans une toilette fraîche et claire qui la rendait vraiment
charmante. Que ventre affamé n’ait pas d’oreilles, nous n’y contesterons
pas, mais, à coup sûr, il a des yeux, car Timoléon, si fort en appétit
qu’il était, quand il vit le gracieux minois de la jeune fille, eut
cette pensée de regrets:

--Quel malheur que son père me l’ait proposée dans un accès de folie! Si
cela avait été sérieux, j’avoue que j’aurais volontiers descendu le
fleuve de la vie avec cette belle petite camarade-là dans ma barque.

Après les salutations, Bokel s’était hâté d’attirer sa fille dans la
pièce voisine.

--Comment le trouves-tu? demanda-t-il.

--C’est un vrai mât, répondit franchement Paméla.

--Le fait est qu’il est un peu élancé... Une baguette d’osier, je le
confesse... mais, tu sais, une baguette, ça n’en plie que plus
facilement dans les mains d’une femme adroite.

--Vrai! il est par trop maigre! répéta la jeune fille encore sous la
première impression.

--Je te l’ai choisi exprès aussi... svelte. Lis les meilleurs auteurs,
mon enfant, et tous te diront que le mariage engraisse les hommes...
qu’il les engraisse même énormément.

A l’appui de son dire, Bokel crut devoir joindre une preuve
convaincante. Il fit tourner sa grosse personne sous les yeux de Paméla
en disant:

--Tiens, moi qui te parle, quand j’ai épousé ta mère, ma taille tenait
entre ses dix doigts... Eh bien, tu vois comme le mariage m’a profité!

Puis, cessant son mouvement de toupie:

--Oui reprit-il, le mariage engraisse, c’est un fait acquis... Aussi
qu’arrive-t-il? C’est que, bien souvent, une jeune fille à illusions,
qui avait épousé un jeune homme bien campé, à formes parfaites, à
l’allure étoffée, s’est étonnée, au bout de quelques années de mariage,
de voir son mari, tout au plus après la trentaine, s’épaissir, se
déformer, s’alourdir par l’embonpoint et, bientôt, ne plus rappeler en
rien l’élégant cavalier de la lune de miel... Timoléon obéira donc à la
loi commune. Mais, au moins, avec lui, tu as de la marge... il a tant à
faire, pour être seulement potelé, que tu es à peu près certaine de
conserver un mari de tournure dégagée par-delà la cinquantaine.

A ce plaidoyer sur l’effet du mariage, Bokel, voyant sa fille encore
hésitante, ajouta cette péroraison, qui, selon lui, était
irrésistiblement concluante:

--Crois-en ton père, ma fillette, oui, le mariage engraisse. Mon état de
tailleur me permet d’en parler savamment. Si tu savais le nombre de
clients que je fournissais quand ils étaient garçons et que j’ai
continué d’habiller après leur mariage... tous, d’anciennes tailles de
fée dont, maintenant, il me faut, tous les six mois, élargir les
ceintures de culotte.

Après avoir ainsi fait entendre la voix sévère de la raison doublée de
l’expérience, Bokel fit vibrer des cordes plus douces.

--Et puis, reprit-il d’une voix câline, vois-tu, ma mignonne, un mari
maigre, ça s’entoure plus facilement de soins et de prévenances.

Toute jeune fille, rêvant mariage, s’est créé d’avance l’idéal qui
obtiendra le doux oui de son cœur. Timoléon répondait si peu aux
espérances secrètes de Paméla que, malgré les flots d’éloquence que
venait de dépenser le papa, elle continua de secouer la tête d’une façon
qu’il était impossible de prendre pour un consentement.

--Mille boutons! va-t-elle le refuser! se demanda le tailleur alarmé.

Aussi se hâta-t-il de remonter à l’assaut.

--Timoléon Polac, reprit-il, est un garçon de bonne famille, bien élevé,
instruit, gai...

--Ah! il est gai? dit Paméla dont le caractère n’engendrait pas la
mélancolie.

--Gai au possible! Avec lui la vie ne sera qu’une chanson... Ah! à
propos de chanson, il te fera des romances, car il est poëte et
musicien.

Nous avons oublié d’annoncer que la fille du tailleur tapotait du piano,
cette maladie que des familles cruelles donnent à toutes les demoiselles
à marier... ce crime qui en est encore à attendre de notre législation
une pénalité sérieuse.

De ce qu’elle taquinait la dent d’hippopotame d’un doigt plus ou moins
alerte qui allait tirer des entrailles du piano des borborygmes
bruyants, Paméla se croyait musicienne.

Donc, la gaieté et la musique furent les deux premiers atomes crochus
qui s’incrustèrent, en faveur de Polac, dans le cœur de Paméla.

Le ciel a voulu que les femmes, même les pianistes, soient toutes
vulnérables par la sensibilité. Ce fut sur ce point faible que Bokel,
qui, sous sa couche de graisse, cachait une certaine science du beau
sexe, porta sa nouvelle attaque.

--Ah! oui, reprit-il, mon jeune homme est d’une gaieté vraiment
inaltérable... Tiens, tu l’as vu souriant, n’est-ce pas? Eh bien,
croirais-tu... je te le dis en confidence... qu’il n’a pas mangé depuis
deux jours?

--Il a donc une maladie qui lui ôte l’appétit? demanda la jeune fille
dont la sensibilité s’éveilla.

--Bien au contraire! la maladie dont il souffre donne un violent
appétit... car elle s’appelle la misère.

--Ah! le pauvre garçon! s’écria Paméla d’une voix qui attestait une
profonde pitié.

Puis, tout aussitôt, sa bonne âme, remuée au possible, lui fit ajouter:

--Si je disais à Gertrude de corser notre dîner d’une forte omelette au
lard.

--Non, n’en fais rien, fit vivement le tailleur. Il est pauvre, mais
fier. Cette prévenance, dont il s’apercevrait, le froisserait
péniblement.

Une réflexion lui étant subitement montée à l’esprit, mademoiselle Bokel
était devenue pensive.

--Qu’as-tu donc, Bichette? demanda le père.

--Je réfléchis, papa.

--A quoi?

--A ce que tu me dis maintenant de ce jeune homme après ce que tu m’en
as conté ce matin.

--Que t’ai-je donc conté?

--Qu’il avait cinq millions en mariage.

--T’ai-je dit «qu’il avait»... alors il y a eu erreur de ma part,
j’aurais dû dire «qu’il aura». Oui, il aura cinq millions, je te
l’affirme... Et le plus étonnant de la chose, c’est qu’il ne se doute
pas de la fortune qui va lui tomber sur la tête.

--Et tu ne l’en préviens pas!

--Je m’en garderais bien! Il commettrait quelque imprudence qui lui
ferait tout perdre... Aussi je ne saurais trop te recommander de ne pas
lui souffler mot de ce brillant avenir que tu partageras... Fie-t-en à
ton père, qui, par ses efforts, saura faire arriver ces millions à ton
mari.

--Oh! mon mari, mon mari... il faut d’abord qu’il me plaise, répondit
Paméla, peu décidée par la perspective des millions. Disons, pour
l’excuser, qu’elle était à cet âge heureux et bête où l’on n’est pas
encore persuadé que, si la fortune n’est pas le bonheur, elle lui
ressemble diantrement, car la sagesse des nations a prouvé qu’il est
plus agréable de se contenter de tout que de peu.

Mais, dans son cœur qu’elle prétendait encore fermé à Polac, il
s’était glissé, à l’insu de Paméla, ce sentiment de pitié, dont nous
avons parlé, qui la fit s’écrier:

--S’il n’a pas mangé depuis deux jours, il faut, bien vite, faire servir
la soupe.

Et, suivie de son père, elle rentra dans la pièce où attendait Polac,
qui, pour prendre son mal en patience, s’était retracé tous les charmes
de Paméla en se disant:

--Vous offrir sa fille quand on est sur une balance, ce n’est pas
sérieux... Et, vraiment, c’est dommage, car elle est séduisante, cette
brunette.

Père et fille venaient à peine de faire leur apparition qu’une autre
porte s’ouvrit pour laisser passer la tête de Gertrude, qui, suivant sa
façon d’annoncer que le potage était servi, prononça ces mots:

--Mademoiselle est dans les assiettes.

--Je montre le chemin, dit Paméla en se dirigeant vers la salle à
manger.

Bokel retint Timoléon, qui allait suivre la jeune fille et lui souffla
vite à l’oreille:

--Vous savez? je vous ai prévenu. Méfiez-vous du piége. Ne mangez pas
trop.

Nous n’attarderons pas notre récit à détailler la salle à manger du
tailleur. Elle n’avait vraiment de remarquable qu’un tableau que son
auteur

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