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Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième

by active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac · French · Gutenberg #41226 · 901,903 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième
    
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Title: Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Cinquième

Author: active 16th century seigneur de La Mothe-Fénelon Bertrand de Salignac


        
Release date: October 29, 2012 [eBook #41226]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/41226

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE DE BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON, TOME CINQUIÈME ***

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.




    CORRESPONDANCE
    DIPLOMATIQUE

    DE

    BERTRAND DE SALIGNAC
    DE LA MOTHE FÉNÉLON,

    AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
    DU 1568 A 1575

    PUBLIÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS

    Sur le manuscrits conservés aux Archives du Royaume.

    TOME CINQUIÈME.
    ANNÉES 1572--1573.

    PARIS ET LONDRES.
    1840.




    DÉPÊCHES, RAPPORTS,

    INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

    DES AMBASSADEURS DE FRANCE

    EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE

    PENDANT LE XVIe SIÈCLE.




    RECUEIL

    DES

    DÉPÊCHES, RAPPORTS,

    INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES

    Des Ambassadeurs de France

    _EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_

    PENDANT LE XVIe SIÈCLE,


    Conservés aux Archives du Royaume,
    A la Bibliothèque du Roi,
    etc., etc.,




    ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS

    _Sous la Direction_

    DE M. CHARLES PURTON COOPER.

    [Illustration]


    PARIS ET LONDRES.

    1840.




LA MOTHE FÉNÉLON.




Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.




    A

    S. E. MR GUIZOT

    AMBASSADEUR DE S. M. LE ROI DES FRANÇAIS
    PRÈS LA COUR DE LONDRES.


    CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ

    COMME TÉMOIGNAGE DE RESPECT

    PAR

    SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

    CHARLES PURTON COOPER.




DÉPÊCHES

DE

LA MOTHE FÉNÉLON.




CCLIVe DÉPESCHE

--du IIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Négociation de Mr Du Croc en Écosse.--Demandes adressées
    secrètement par les partisans de Marie Stuart.--Propositions
    faites dans le parlement de mettre la reine d'Écosse à mort, de
    déclarer traître quiconque reconnaîtra son droit à la
    succession de la couronne d'Angleterre, et d'exiger l'exécution
    du duc de Norfolk.--Succès des Gueux dans les Pays-Bas; prise
    de Valenciennes par les révoltés.


    AU ROY.

Sire, je vous ay escript, du XXVIIIe du passé, tout ce que, sur le
partement du comte de Lincoln, j'ay peu aprandre des particullarités
de sa légation, dont ne vous en toucheray, icy, davantage; et sera la
présente pour accompaigner ung pacquet, que Mr Du Croc faict à Vostre
Majesté, des choses qui luy ont succédé à son arrivée en Escoce, et de
la bonne réception que ceulx des deux partys luy ont faicte, qui
monstrent que, nonobstant les extrêmes difficultés de ce commencement,
il y a aparance que la paix sera enfin embrassée des ungs et des
aultres; et je juge, par une lettre, que j'ay receue en chiffres de
ceulx de Lillebourg, que le dict Sr Du Croc s'est comporté si sagement
en ses premières propositions qu'on n'a descouvert plus avant de son
intention qu'aultant que de ses parolles générales l'on en a peu
comprendre, et que ceulx, à qui sa commission est plus favorable, ont
pour encores senty le moins de faveur. J'estime, Sire, que ce sera
chose fort à propos que certeine demande du capitaine Granges et du Sr
de Ledington, qui est portée par le dict chiffre, laquelle ilz
veulent, pour ung temps, estre cellée au dict Sr Du Croc, leur soit
accordée; car, par ce moyen, l'authorité de Vostre Majesté, demeurera
plus grande au dict pays, et vostre allience mieulx confirmée. En
confience de quoy je donray, par mes premières, grande espérance et
mesmes assurance, comme de moy mesmes, aus dicts de Granges et de
Ledington que Vostre Majesté les en gratiffiera; et n'aura, pour
cella, le maréchal Drury, quand bien il le sçaura, occasion de se
pleindre que Mr Du Croc ayt rien négocié par dellà contre ce qui a
esté promis, icy, à la Royne, sa Mestresse. Cependant je vous supplie
très humblement, Sire, me mander comme il vous plait qu'en vostre nom
je leur en escripve, car c'est ung des principaulx poinctz dont ceulx
de Lillebourg desirent estre promptement esclarcis: et l'aultre poinct
après, est en quelle sorte il vous plaira qu'ilz facent l'accord. Le
Sr de Vérac m'a mandé de le vouloir advertyr s'il s'en doibt
retourner, ou non, attandu que Vostre Majesté ne luy en a rien
escript. Sur quoy je luy conseilleray, par mes dictes premières, qu'il
attande le commandement de Vostre Majesté; et je croy qu'il sera fort
à propos qu'il ne bouge de là jusques à ce que la paciffication soit
conclue, ou bien que l'abstinence de guerre soit bien accordée. J'ay
envoyé au dict Sr Du Croc, avec vostre pacquet du Xe du passé, ung
extrêt des articles du traicté qui concernent le faict d'Escoce.
J'espère que bientost il vous mandera toutes aultres nouvelles de
dellà.

Ce a esté, Sire, par les soixante six depputez du parlement, qui se
tient maintenant icy, que les deux billetz, dont je vous ay cy devant
faict mencion, ont esté proposés contre la Royne d'Escoce: l'ung, de
la faire mourir; et l'aultre, de déclarer traître quiconques, à
jamais, métroit en compte, ou relèveroit, le tiltre qu'elle prétend à
la succession de ceste couronne; et y ont adjouxté ung troysiesme, de
la sentence de mort contre le duc, demandant qu'elle fût exécutée.
Lesquelz billetz, après que la Royne d'Angleterre a heu remercyé les
dicts depputés du soing qu'ilz avoient d'elle et de sa seureté, parce
qu'ilz fondoient là dessus l'occasion de leurs troys propositions,
elle les a priés de se déporter entièrement de la première; et ayant
encores considéré, de plus près, la segonde, elle ne l'a voulu
admettre, et m'ont ses conseillers mandé que je ne sois plus en peyne
de cella, car leur Mestresse estoit dellibérée de respecter tant
vostre amityé qu'elle ne laysseroit passer en cest endroict rien qui
pût offancer l'honneur et réputation de Vostre Majesté; en quoy
j'entendz, Sire, que la contradiction, que ceulx de la noblesse y ont
faicte, y a beaucoup valu; et a beaucoup servy de rabatre aussi la
proposition contre le dict duc, car ont remonstré qu'ilz avoient faict
leur debvoir de procéder par les loix à le condampner, mais qu'il
n'apartenoit aulx subjectz de recalculer rien maintenant sur la
clémence de la Royne, leur Mestresse. Or, demeure la détermination des
dicts trois poinctz encores en quelque suspens par l'opiniastreté de
ceulx de la segonde chambre, dont le duc court grand péril ceste
sepmayne. Et semble qu'il sera depputé troys évesques, troys comtes,
troys barons et troys chevalliers, pour aller ouyr et examiner sur
quelques poinctz la dicte Royne d'Escoce.

Le bruict de la prinse de Valenciennes[1], par les Gueux, et ce, qu'on
présume que les Huguenotz veulent ayder de tout leur pouvoir et moyen
leur entreprinse, et qu'on dict que le prince d'Orenge marche avec
trente enseignes d'allemans et six mille chevaulx, et le jeune comte
d'Ayguemont avec aultres deux mille chevaulx, pour les venir secourir,
eschauffe ung peu ceulx cy de s'en vouloir mesler. Vray est que
Anthonio de Guaras, lequel a receu pouvoir expécial, par lettres du
duc d'Alve, d'assister, icy, ez choses qu'il verra appartenir au
service du Roy d'Espagne, a faict mettre en prison deux capitaines qui
levoient des gens de guerre pour aller à Fleximgues. Je croy bien
qu'ilz ont esté depuis relaschés, et qu'ilz sont desjà embarqués pour
suyvre leur voyage avecques leurs gens; tant y a que le dict de Guaras
a grand accès en ceste court, et est favorablement ouy; et j'entendz
qu'il faict de fort grandes offres, de la part du dict duc d'Alve;
lesquelles ceulx cy trouvent recepvables et ne les rejettent
nullement. Sur ce, etc. Ce IIIe jour de juing 1572.

  [1] Valenciennes fut pris, le 24 mai 1572, par La Noue et le Sr
  de Famars; mais ils ne purent se rendre maîtres du château, dans
  lequel don Juan de Mendosa s'était jeté. Peu de jours après, les
  protestans durent abandonner la ville.




CCLVe DÉPESCHE

--du Ve jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Mr de L'Espinasse._)

  Résolution prise par Élisabeth de rejeter les propositions faites
  dans le parlement contre Marie Stuart.--Exécution du duc de
  Norfolk.--Arrivée du comte de Lincoln en France.--Nouvelles
  d'Écosse; nécessité d'envoyer des secours à Lislebourg.--Craintes
  que les succès des Gueux dans les Pays-Bas donnent aux
  Anglais.--Détails sur l'exécution du duc de Norfolk.


    AU ROY.

Sire, de la communicquation que j'ay faicte de voz deux dernières
lettres, du IIe et Xe passé, à la Royne d'Angleterre, elle a comprins
qu'il y avoit desjà ung très bon acheminement, de vostre costé, à tous
les debvoirs de la bonne amytié qu'avez nouvellement conclue avec
elle; de quoy est advenu qu'elle a faict à ses plus expéciaulx
conseillers, ainsy qu'on me l'a fort assuré, une remonstrance comme
s'ensuit:

«Que, puysqu'entre les grandz dangers qui s'estoient, depuis quelque
temps, manifestés au monde contre elle, Dieu avoit voulu, du milieu de
ceulx, que les feus Roys d'Angleterre, ses prédécesseurs, avoient
tousjours réputés leurs plus grandz ennemys, luy succiter à elle ung
très grand et parfaict amy, qui ambrassoit sa protection et sa
deffence, sellon le traicté de ligue qu'elle avoit faicte avec Vostre
Majesté, qu'elle ne vouloit, en façon du monde, qu'on proposât rien en
son parlement qui vous peût offancer; et, qu'ayant considéré les deux
billetz, qui avoient esté mis en avant contre la Royne d'Escoce,
desquelz elle avoit desjà cassé celluy qui touchoit à sa vie, elle
vouloit qu'on se désistât encores de celluy qui concernoit la
succession qu'elle prétandoit en ce royaulme; car elle voyoit bien ne
se pouvoir faire que Vostre Majesté, pour le debvoir de parantage, et
pour les aultres obligations que vous avez avec ceste princesse, n'en
fussiez offancé, sellon qu'elle le comprenoit bien par les lettres que
je luy en avois communicquées; (car, à la vérité, Sire, je les luy ay
assés faictes sonner en ce sens). Et a adjouxté qu'on trouveroit aussy
bien estrange, par toute la Chrestienté, qu'on la condampnât sans
l'ouyr; mais que, pour satisfaire à ses Estatz, elle vouloit bien que,
dorsenavant, l'on soubsmît la dicte Royne d'Escoce à l'obligation des
plus rigoureuses loix qu'on pourroit faire contre elle, si elle
atamptoit jamais rien plus au préjudice de ce royaulme.»

De quoy, monstrantz les dicts Estatz n'estre assez contantz, ont
incisté qu'aulmoins l'on ne leur refuzât l'exécution du duc de
Norfolc, qui estoit desjà condampné; ce qui a esté si chauldement
mené, par ceulx qui avoient la matière à cueur, que la Royne
d'Angleterre n'y a peu résister. Dont estant ce pouvre seigneur mené
sur l'eschafault, à heure non accoustumée, de fort grand matin, a
confessé, en présence de ceulx qui s'y sont trouvez, qu'il avoit fort
offancé Dieu comme pécheur, et avoit offancé la Royne, sa Mestresse,
en ce que, contre sa promesse qu'il luy avoit faicte de ne traicter
avec la Royne d'Escoce, (ce que toutesfoys il ne luy avoit confirmé
par sèrement), il avoit escript des lettres et en avoit receu de la
dicte Dame, et avoit pareillement receu une lettre du Pape, non qu'il
l'eût pourchassée, mais Ridolfy la luy avoit adressée; et qu'au reste
il assuroit, avec toute vérité, de n'avoir jamais rien atempté de
faict, de parolle, ny encores de pensée, contre la Royne, sa
Mestresse, ny contre ce royaulme; et de cella il en bailloit sa mort à
tesmoing, devant Dieu et devant les hommes. Et ainsy, d'un visage
constant et magnanime, s'est exhibé luy mesmes au supplice, au grand
regret des gens de bien. Et son corps a esté raporté dans la Tour en
ung cercueil couvert de velours noir; et luy a esté faict quelque
forme d'exèques.

Hier vint nouvelles comme monsieur l'admiral d'Angleterre estoit
descendu à Boulogne, le pénultiesme jour du passé, premier que Mr de
Piennes ny le Sr de Mauvissière y arrivassent, et que la présence de
Mr de Foix, avec la diligence de Mr de Cailliac, avoient grandement
suply à sa réception; en laquelle, s'il y a heu quelque manquement, il
a esté bien honnorablement excusé par une honneste lettre, que Mr de
Foix m'a escripte là dessus, laquelle a esté bien fort agréable en
ceste court.

Le Sr de L'Espinasse vous comptera, Sire, les difficultés ès quelles
Mr Du Croc, son beau père, se retrouve en Escoce; où semble qu'il
importe grandement, pour vostre réputation, qu'il soit pourveu
promptement à ceulx de Lillebourg qu'ilz ne soient ruynés, et que le
chasteau ne viègne ez meins de ceulx qui sont à la dévotion de la
Royne d'Angleterre; car de ces deux poinctz dépend non seulement la
conservation de vostre ancienne allience, mais que l'estat, qui
souloit estre françoys, ne deviègne du tout angloys. Dont vous plerra,
Sire, pendant que Mr de Montmorency et Mr de Foix seront icy, nous
ordonner de prendre quelque résolution là dessus avec ceste princesse
et avec ceulx de son conseil, pour réduyre ce pays à une bonne
paciffication; et cependant mander quelque honnorable promesse à
ceulx de Lillebourg, accompagnée d'aulcun présent effect pour les
consoler; dont seroit bien à propos, Sire, que Mr de Flemy les allât
trouver avec ce qu'il leur pourroit apporter de refraichissement.

Le progrès des entreprinses, qui s'entend des Pays Bas, commence de
mettre ceulx cy en quelque souspeçon qu'elles tendent d'impatroniser
Vostre Majesté de cest estat, ce qui leur seroit formidable; et ne
vouldroient qu'en façon du monde cella succédât, s'ilz n'y
participoient. Sur ce, etc. Ce Ve jour de juing 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, j'ay esté en une merveilleuse peyne pour la partinacité de
laquelle ceulx de ce parlement ont incisté que la Royne d'Escoce fût
punie de mort, et que le tiltre, qu'elle prétend à la succession de
cette couronne, fût aboly pour elle et pour les siens à jamais, car
cella tournoit merveilleusement à l'indignité du Roy; et non seulement
faisoit mal sonner le traicté de la ligue, qu'il a faicte avec ceste
princesse, mais diffamoit beaucoup tous les aultres honnestes pourchas
d'allience, que Voz Majestez Très Chrestiennes ont mené, et continuent
de mener encores avec elle. Je rends grâces à Dieu que ce danger est,
pour ceste fois, évité; de quoy la dicte Royne d'Escoce en doibt
recognoistre l'obligation, après Dieu, au seul respect que la Royne
d'Angleterre a heu de ne vouloir ou de n'ozer, en ce temps, offancer
le Roy. Il est vray que le pouvre duc de Norfolc a passé; lequel, par
l'acte dernier de sa vye, a confirmé davantage au monde une très
grande justiffication de luy, et a layssé ung grand regret et une
grande compunction du cueur à ung chacun. Il a parlé fort clèrement
de tout son faict; dont la Royne d'Angleterre peut, à ceste heure,
demeurer esclarcye si je y ay esté jamais en rien meslé, ainsy que ses
ambassadeurs vous en avoient quelquefoys touché quelque mot. J'ay
requis que le collier de l'ordre du Roy, qu'il avoit, fût remis entre
mes mains, ce qui ne m'a esté encores accordé; tant y a que je supplye
très humblement Voz Majestez trouver bon que je m'en charge, sellon
qu'il me faict aussy grand besoing d'en avoir ung pour la dignité de
ceste charge, aux jours de solennité.

L'apareil de la réception de messieurs voz depputés est si honnorable
par deçà, et la provision si grande pour les bien traicter, avec toute
leur compagnie, dez qu'ilz descendront à Douvres, que je ne veulx
fallir de le recorder à Voz Majestez affin de faire uzer de quelque
correspondance vers monsieur l'admiral d'Angleterre; car c'est chose
qu'on regarde bien fort en ceste court: et desjà s'est dict quelque
mot qu'il n'avoit esté assez favorablement receu à Bouloigne, mays une
lettre de Mr de Foix, qui m'est arrivée fort à propos, en a aporté la
satisfaction. Et se dict, Madame, que le présent de Mr de Montmorency
sera d'envyron vingt mille escus; tant y a que je mettray peyne de le
sçavoir plus au vray. Sur ce, etc.

    Ce Ve jour de juing 1572.




CCLVIe DÉPESCHE

--du IXe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Chamberland._)

  Préparatifs faits à Londres pour recevoir. MMrs de Montmorenci et
    de Foix.--Résolution secrète arrêtée dans le parlement de
    soumettre la reine d'Écosse aux lois d'Angleterre.--Nécessité
    de s'opposer à cette résolution.--Défense faite en France de
    porter secours aux révoltés des Pays Bas.


    AU ROY.

Sire, à ce matin, bon matin, j'ay receu des lettres de Mr de
Montmorency et de Mr de Foix, de devant hier, VIIe de ce moys, à
Boulogne, qui me mandent que ce sera à la première marée de ce
jourdhuy, IXe, qu'avec l'ayde de Dieu, ilz passeront la mer; de quoy
toute ceste court est grandement ayse, laquelle adjouxte toutjour
quelque chose de plus à l'ordre de leur réception, affin de la faire
plus honnorable. Eulx deux, par la fréquence des lettres qu'ilz m'ont
souvant escriptes sur la légitime excuse de leur retardement, m'ont
beaucoup aydé de pouvoir solager ceulx cy en leur atante; lesquelz ont
desjà tant faict qu'ilz ont prolongé le parlement jusques après la St
Jehan, affin d'avoyr plus grande compagnie de noblesse en ceste ville
quand ilz arriveront; et le comte de Pembroth, milord de Vuindesor et
milord Bocaust, avec bon nombre de noblesse, n'ont jamais bougé de
Douvres, depuis le dernier de l'aultre moys.

Ceulx du dict parlement, quand ilz ont veu qu'ilz avoient gaigné le
poinct de l'exécution du duc de Norfolc, ont remis sus, plus
instamment que jamais, la poursuyte contre la Royne d'Escoce, avec
tant de partinacité, instigués par les ennemys de la pouvre
princesse, que je viens d'estre adverty que le décret, de privation du
tiltré de ceste succession, s'en ensuyvra contre elle; et qu'ilz la
soubsmettront à la rigueur des lois du Royaulme pour tout ce que, dez
ceste heure en là, elle pourra atempter contre la Royne d'Angleterre
ou contre le repos de son estat. Qui sont actes peu correspondans à la
considération d'entre Voz Majestez, et sur lesquelz, encor qu'on se
puisse assez esbahyr comme j'en auray esté adverty, car le tiennent
fort secret, je ne larray pourtant de m'y oposer en vostre nom, si
Vostre Majesté me le commande, et en façon néantmoins si gracieuse et
modeste que la Royne d'Angleterre n'aura occasion quelconque, aulmoins
qui soit juste, de le trouver maulvais; dont suplie très humblement
Vostre Majesté m'en faire une prompte responce affin que, tout à
temps, j'en puisse faire la remonstrance.

Ceulx cy ont entendu la deffence, que Vostre Majesté a faicte publier
en la frontière, que nulz gens de guerre françoys aillent en Flandres,
de quoy ilz se sont assez esbahys, et n'empeschent pourtant, de leur
part, qu'il ne coule tousjours des soldatz d'icy à Fleximgues; mesmes
beaucoup d'Anglois commencent d'y passer, et forniront les dicts de
Fleximgues de grand nombre de vivres et de monitions de ce royaulme.

J'estime que messieurs voz depputés pourront arriver en ceste ville
vendredy prochein, et que la ratiffication du traicté se fera le
quinziesme de ce moys; et sur ce, etc.

    Ce IXe jour de juing 1572.




CCLVIIe DÉPESCHE

--du XVIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par ung courier de Mr de
Montmorency._)

  Arrivée de MMrs de Montmorenci et de Foix.--Serment solennel
    prêté par la reine pour la confirmation du traité.--Demande
    officielle de la main d'Élisabeth pour le duc
    d'Alençon.--Détails circonstanciés de la réception faite à MMrs
    de Montmorenci et de Foix, de l'audience qui a suivi, et des
    fêtes qui leur ont été données.


    AU ROY.

Sire, nous, de Montmorency et de Foix, sommes arrivés icy vendredy,
XIIIe de ce moys, ayant en chemin receu toutes les caresses et
honneurs possibles. Le lendemein, après disner, sommes toutz troys
allés trouver la Royne d'Angleterre, à laquelle nous avons présenté
les lettres de Vostre Majesté et de la Royne, vostre mère, concernant
la confirmation et ratiffication du traicté, lesquelles elle a reçues
avec déclaration de l'opinion de voz vertus, et grand estime qu'elle
fait de vostre amytié; de sorte que tout ce premier jour s'est passé
en propos courtois et gracieux. Le lendemein matin, nous sommes allés
recepvoir d'elle le sèrement accoustumé, avant lequel presté, elle
nous a aussy déclaré n'avoir restitué le chasteau de Humes, scitué en
Escoce, comme elle est obligée par le traicté de confédération,
d'aultant qu'elle s'est trouvée en peyne auquel des deux partis elle
le debvoit rendre, ou au Sr de Humes, ou au régent, mais qu'elle
protestoit que son intention estoit de le randre aux Escouçoys, et
satisfaire en toutes choses au dict traicté; dont nous l'avons priée
de faire la dicte restitution au plus tost, et avec le consantement et
volonté de Vostre Majesté, ce qu'elle a promis de faire. Et, après le
dict sèrement faict, elle nous a menés en sa chambre, où nous luy
avons présenté les lettres escriptes de la mein de Vostre Majesté, de
la Royne, et de Noz Seigneurs voz frères, desquelles elle a leu à
l'instant la vostre, remettant alors les aultres jusques après dîner;
à l'yssue duquel elle nous a ramenés en la mesmes chambre, et dict à
moy, de Montmorency, que je luy exposasse la créance. Sur quoy nous
l'avons priée de lire premièrement la lettre de la Royne, vostre mère,
ce qu'elle a faict tout hault; et après, dict qu'elle se santoit très
obligée en son endroict, d'aultant qu'elle luy avoit présenté toutz
ses enfans, réitérant à moy, de Montmorency, que je luy exposasse donc
nostre dicte créance. Ce que j'ay faict, sans rien obmettre de ce qui
estoit contenu en noz instructions, et conforme à vostre intention.

La dicte Royne, pour responce, est entrée en quelques discours des
choses passez, que nous remétrons de vous dire à quand nous serons
auprès de Vostre Majesté, dont la fin a esté qu'estant l'affaire de
grande importance, qu'elle en vouloit dellibérer, tellement que, ce
jourdhuy, elle a envoyé milord de Burgley devers nous pour entendre
sur ce faict plus amplement vostre dicte intention, nous proposant
plusieurs difficultés, auxquelles nous avons mis peyne de satisfaire
le mieulx qu'il nous a esté possible; de sorte qu'il s'en est
retourné, nous promettant de faire, de sa part, tous bons offices:
comme aussy nous a assuré le comte de Lestre, de son costé, auquel
nous avons déclaré le bien qu'il doibt espérer de Vostre Majesté, si
cest affaire peut bien réuscyr; de façon que nous n'avons rien oublié,
à l'endroict de luy, ny de toutz les aultres, que nous avons cuydé
pouvoir servir pour conduire cest affaire à bonne fin; duquel nous ne
voyons pas encores aulcune assurance, aussy n'avons nous occasion d'en
mal espérer; et, de ce que nous verrons de lumière, de jour à aultre,
nous ne faudrons de vous en advertir, et suyvant voz commandementz, de
vous en aporter une dernière résolution. Sur ce, etc.

    Ce XVIIe jour de juing 1572.


    AU ROY.

Sire, aussytost que Mr de Montmorency, estant arrivé à Bouloigne, a
veu que le vent luy pouvoit servir, il a passé la mer, ensemble Mr de
Foix et tous les seigneurs et gentilshommes qui sont en leur
compagnie, le VIIIe de ce moys; et, le mesme jour, ilz ont esté, du
comte de Pembroc et des milords de Vuindesor et de Boucaust, et aultre
bon nombre de noblesse de ce royaulme, fort bien et fort
honnorablement recueillis à Douvre, ainsy que Mr de Foix m'a assuré
qu'il le vous avoit amplement escript du dict lieu, et ont séjourné là
ung jour entier pour se refère du travail de la mer. Et, le lendemain,
se sont acheminés à Conturbery, à Setemborne et à Rochester, où ilz
ont de mesmes esté partout fort bien reçus, et sont arrivez le
vendredy, XIIIe du moys, à Gravesines; auquel lieu je les suys allé
trouver. Et, peu après, le comte d'Ochestre, accompagné de milord
Grey, de milord Staffort, de milord Comthom, de milord Cheyne, et
aultre bon nombre de gentilshommes, leur y est venu au devant, avec
les barges de la Royne; sur lesquelles il nous a tous reconduictz,
l'après dînée, en ceste ville de Londres, à laquelle ainsy que sommes
arrivés, la Tour a faict son debvoir de tirer force coups de canon;
et, quand avons esté descendus à Sommerset Place, le dict comte
d'Ochestre a présenté à Mr de Montmorency, de la part de la Royne, sa
Mestresse, ung petit St George à mettre au coul, et luy a baillé les
estatutz de l'ordre d'Angleterre; et puis le hérault d'armes luy a
ataché la jarretière, ce que mon dict sieur de Montmorency a receu,
avec plusieurs bien dignes et honnorables parolles de mercyement à la
dicte Dame, avec mencion expresse du congé qu'il avoit de Vostre
Majesté de le pouvoir accepter, accollant le dict sieur comte qui le
luy présentoit, et le baysant fort cordialement à la joue, comme l'ung
des confrères. Et, peu d'heures après, le comte d'Exex, accompagné
d'aultre troupe de noblesse, l'est venu visiter pour luy dire, et à Mr
de Foix, la bien venue de la part d'elle. Et, le matin ensuyvant, le
comte de Sussex, encores plus accompaigné que nul des précédans, luy
est venu faire plusieurs honnestes complimens qu'il luy a mandés, et a
dîné en la compagnie; puis, sur les quatre heures du soyr, nous a
conduictz, avec les mesmes barges du jour précédent, à Ouestmenster.
Et là, avec ung concours fort grand des seigneurs et dames de ceste
court, et de ceulx qui se sont trouvés en ceste ville, elle a fort
favorablement receu, premièrement, mon dict sieur de Montmorency avec
une très grande démonstration d'ung vray et inthime contantement, et
après, Mr de Foix avec plusieurs gracieuses parolles de grande
privauté et confience, et puis tous les gentilshommes françoys, ung à
ung, avec tant d'honneste faveur que je ne puis dire, Sire, sinon que
ceste princesse a monstré combien elle vous veult honnorer, et combien
par effect elle veult satisfaire au debvoir de l'amityé qu'elle vous
promet de parolle.

Le jour ensuyvant, qui a esté dimanche, quinziesme de ce moys, après
que le pouvoir et la forme du sèrement ont esté monstrés à milord de
Burgley, et après que Mr de Montmorency, accompagné de Mr de Foix et
de moy, a heu présanté à la dicte Dame, à l'issue de ses prières, le
dict pouvoir, et luy a heu, en très honnorable façon et avec parolles
à ce convenables, faict la réquisition en tel cas requise. Elle, uzant
d'une expression grande à monstrer combien volontiers et plus
cordiallement, que de nul aultre acte qu'elle heût faict de son règne,
elle alloit accomplir cestuy cy, et combien elle réputoit heureux ce
jour, auquel elle s'alloit conjoindre d'une perpétuelle confédération
avec Vostre Majesté; appellant Dieu à tesmoing pour la punir, si, dans
son cueur, il ne voyoit une vraye intention d'en produire les effectz
comme estantz les vrays fruictz trop meilleurs et plus grandz que par
ses parolles, qui n'en estoient que les feuilles, elle ne le nous
pouvoit exprimer; elle a dict, tout hault, que, premier que jurer,
elle vous vouloit bien déclarer qu'elle n'avoit, pour encores, randu
en Escoce le chasteau de Humes, n'estant bien résolue auquel des deux
partis ce seroit, de peur d'y augmanter le trouble, néantmoins que sa
résolucion estoit de le remettre ez mains des Escouçoys. Sur quoy nous
luy avons requis que la dicte rédiction se fît avec le sceu de Vostre
Majesté, ce qu'elle nous a accordé. Et, après, s'estant aprochée de
l'autel et estandu la mein sur les évangiles de Dieu, le livre touché
entre les mains d'ung de ses évesques, a fort sollennellement juré
l'entretènement de tout le contenu au traicté de confédération, jouxte
la forme qui en avoit esté auparavant dressée par Mr de Foix, laquelle
estant rédigée par un escript en parchemin, elle l'a signée de sa
mein sur ung poulpitre d'or soubstenu par quatre comtes, à ce
assistans grand nombre de seigneurs françoys et toutz les principaulx
seigneurs et dames de sa court. De quoy mon dict sieur de Montmorency,
pour tous troys, en a requis l'acte, qui nous a esté concédé avec ung
infiny contentement de la dicte Dame et de toutz ceulx qui, des deux
partis, y ont assisté.

Elle nous a, au partir de sa chapelle, mené toutz troys en sa privée
chambre, et, peu après, à la sale de présence, où elle a voulu
qu'ayons dîné en sa table, et toutz les aultres françoys en une aultre
grande sale auprès, avec les seigneurs de sa court; et, l'après dînée,
ayant entretenu quelque temps à part mon dict sieur de Montmorency,
elle nous a ramené toutz troys seuls en sa mesmes chambre privée, pour
entendre le reste de leur charge; laquelle mon dict sieur de
Montmorency, après qu'elle a heu lues les petites lettres, la luy a
fort dignement proposée, et Mr de Foix y a adjouxté la confirmation,
là où il en a esté besoing. A quoy elle, après les mercyements bien
honnorables, dont elle a sceu, sellon sa coustume, fort à propos et
fort expressément, uzer vers Voz Majestez Très Chrestiennes, est
entrée en ung petit discours des choses du passé et des difficultés
présentes; et, sans rien rejecter de ce qui luy estoit maintenant mis
en termes, ny monstrer aussy d'en rien accepter, a remis la responce à
une aultre foys, après qu'elle y auroit ung peu pensé. Puiz, ayant
faict la faveur à mon dict sieur de Montmorency de le mener en la
propre chambre où elle couche, elle l'a licencié pour quelques heures,
affin qu'il s'allât retirer en la sienne, qui luy estoit préparée là
auprès; en laquelle il n'a guyères séjourné que les comtes de Lestre
et de Sussex le sont venus prendre pour le mener voyr le combat des
ours, des taureaux et du cheval, du cinge, et puys à l'esbat dans les
jardins jusques à ce que la dicte Dame y est sortie, attandant l'heure
du festin; qui a esté dressé fort grand et magnifique sur une terrasse
du chasteau, dans une feuillée fort belle et ample, bien ornée de
beaucoup de compartimens et de deux des plus beaux et riches buffetz
de l'Europe. Et, de rechef, elle a faict manger Mr de Montmorency, Mr
de Foix et moy, à sa table, et tout le reste des seigneurs françoys et
angloys, meslés avec les dames de la court, en une aultre fort longue
table près de la sienne, fort opulentment traictés, prolongeant les
services jusques environ minuict, qu'elle nous a menés sur une aultre
terrasse qui regarde dans une grande court du dict chasteau; où nous
n'avons guyères tardé qu'ung viellard avec deux jeunes pucelles est
entré, qui a requis secours pour elles en ceste court: et soubdein se
sont présentés vingt chevalliers sur les rancz, dix blanz menés par le
comte d'Essex, et dix bleus menés par le comte de Rotheland, qui ont,
pour l'occasion des dictes pucelles, attaqué ung brave combat à
l'espée, à cheval; lequel a duré jusque sur l'aube du jour que la
Royne, par l'adviz des juges du camp, a déclaré les dictes pucelles
libres, et s'est retirée pour s'aller dormir, et a licencié mon dict
sieur de Montmorency et toute sa troupe pour s'aller reposer.

Aujourdhuy il va à Windesor pour y recepvoir l'ordre à la cérémonie
accoustumée, accompagné de toute ceste court, et au retour, il passera
à Hamptoncourt, remettant, Sire, toutes aultres choses à ce que, en la
lettre générale de nous troys, et en les leurs aultres particullières,
ils vous escripvent plus amplement, pour adjouxter seulement icy que
je suis infinyement bien ayse que, par les lettres de Voz Majestez,
du VIIe de ce moys, je voy qu'il est à tout cecy très bien correspondu
de dellà à honnorer et bien traicter le comte de Lincoln et ceux qui
sont avecques luy. Sur ce, etc. Ce XVIIe jour de juing 1572.




CCLVIIIe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juing 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le courrier Barroys._)

  Négociation de MMrs de Montmorenci et de
    Foix.--Audience.--Proposition du mariage.--Réunion du conseil
    pour délibérer sur la demande.--Affaires d'Écosse.--Détails sur
    la négociation du mariage.


    AU ROY.

Sire, nous avons, le dix huictiesme de ce moys, receu la lettre qu'il
a pleu à Vostre Majesté nous escripre, du XIIIe, avec le postcript du
XIIIIe, et avons trouvé par icelle que nous, de Montmorency et de
Foix, estions arrivés en ceste ville de Londres le mesme jour que vous
aviez donné la première audience à monsieur l'admiral d'Angleterre; et
avions aussy toutz trois receu le sèrement de ceste Royne, le mesme
jour, que luy l'avoit receu de Vostre Majesté; et vous envoyons la
coppie de la forme du dict sèrement et acte d'icelluy, que Vostre
Majesté trouvera conformes à celluy de la forme et acte du vostre,
qu'il vous a pleu nous envoyer.

Quand au mariage, nous avons escript à Vostre Majesté, par lettres du
XVIIe, envoyez par courrier exprès, ce que nous y avons faict jusques
alors; et, le mesme jour, du XVIIe, moy, de Montmorency, suys allé,
accompagné de plusieurs seigneurs et gentilshommes de ce pays, à
Windesore distant d'icy de vingt milles, où est la chapelle de
l'ordre de la Jarretière pour y estre instalé et prendre la possession
accoustumée. Par tout le chemin, j'ay tousjours esté, moy et ma suyte,
comme auparavant, et suis encores, deffrayé et servy aulx despens et
par les officiers de ceste Royne, avec grande abondance; et ay veu ez
maysons du dict Windesor et Hamptoncourt, et principallement à
Hamptoncourt, la plus grande quantité de riches et précieulx meubles
que je vys jamais, et que l'on se sauroit imaginer. Je n'ay esté de
retour que jusques au XIXe au soir, et, pendant ce voyage, j'ay parlé
plusieurs foix du dict mariage au comte de Lestre, et à milord de
Burgley, qui ont monstré le desirer, et promis de s'y emploier de leur
pouvoir. Je leur ay aussy faict entendre que nous en voulions avoir
responce au plus tost, et, pour ce faire, desirions parler à la Royne
d'Angleterre; ce que fut cause qu'elle nous manda toutz troys le
lendemein, vingtiesme, pour aller parler à elle après disner, sans
cérémonies et en privé; et fusmes conduictz par eau en son jardrin, et
l'allasmes trouver en une gallerie, où elle nous accueillit fort
gracieusement. Et, après quelques devis du susdict voyage, nous
luy dismes que nous avions receu lettres de Vostre Majesté, par
lesquelles il vous plaisoit nous faire entendre combien vous avoit
esté agréable de voyr le dict sieur amiral et le bon nombre de
noblesse qui l'accompaignoient, nous commandant de la remercyer très
affectueusement des très bons et honnestes propos qu'il vous avoit
tenus de sa part.

Et, peu après, rentrant sur le faict du dict mariage, elle continuoit
tousjours de mettre en avant le jeune aage de Monseigneur le Duc,
monstrant prendre plésir de continuer ce propos, et principallement
d'entendre ce que nous luy disions de sa doulceur, bonté et louables
meurs, et aultres qualités; et enfin elle demanda comment est ce qu'on
feroit de la religion, sur quoy nous luy respondismes que nous estions
assurés que l'on n'en seroit en aulcun différend, parce que, si
d'ailleurs elle trouvoit bon le dict mariage, elle auroit soing de la
conscience, honneur et réputation de Mon dict Seigneur le Duc, comme
de la sienne propre, comme aussy luy auroit tout esgard à son
contantement d'elle et de ses subjectz, et à l'union et repos de son
royaulme.

Sur quoy elle réplicqua que c'estoient parolles générales, et qu'elle
desiroit entendre le particullier. Nous respondismes que, pour le
grand desir que Voz Majestez et Mon dict Seigneur avoient à ce
mariage, nous espérions que vous vous contanteriés de ce qu'elle avoit
voulu accorder à Monsieur. Et, sur ce qu'elle disoit qu'elle ne luy
avoit rien accordé, nous luy respondismes qu'il étoit vray, mais que
nous entendions ce qu'elle avoit donné charge à Me Smith de luy
accorder. Et, disant la dicte Dame que nous n'en pouvions rien
sçavoir, nous luy dismes que nous en appellions à tesmoing sa propre
conscience, et que nous sçavions qu'elle estoit si vertueuse qu'elle
ne vouldroit rien taire de la vérité. Elle assura que non, et que jà,
à Dieu ne pleust que en chose de telle importance, elle voulût tant
offancer sa conscience que d'y apporter rien de faulx. Sur ce, ne
réplicquant la dicte Dame autre chose, nous prinsmes congé d'elle.

Ce jourdhuy nous avons entendu, et de lieu seur, que la dicte Royne
déduysoit, sur le soir, bien au long au comte de Lecestre et à milord
de Burgley tout ce que nous luy avions dict; et enfin requit le dict
de Burgley de luy en dire son advis. Qui luy dict qu'il luy sembloit
qu'elle debvoit aujourdhuy assembler son conseil pour en dellibérer,
estant l'affaire de si grand poidz et importance qu'il méritoit
l'assemblée et conférence de toutz ceulx qu'elle avoit honnorés de ce
lieu, et estimoit luy estre fidelles. Ce qu'elle estima bon, et, à ces
fins, toutz les seigneurs de ce conseil ont esté mandés pour ceste
après dînée, où l'affaire doibt estre proposé par icelluy de Burgley;
et de ce que nous entendrons en avoir esté résolu nous en advertirons
incontinent Vostre Majesté.

Quant au commerce, et affères d'Escoce, il ne nous a pas semblé à
propos d'en parler devant qu'avoir résolution du principal, lequel,
venant à réuscyr sellon vostre intention, emporte avec soy tout le
reste. Cependant nous avons escript à Mr Du Croc que nous ne faudrons,
pour les affères d'Escoce, de nous emploier de nostre pouvoir, et
comme nous en avons charge et commandement de Vostre Majesté, le
priant d'assurer ceulx de Lillebourg que l'intention vostre est de
pourvoir à leur seureté, et ne les laisser oprimer par leurs
adversaires. Et sur ce, etc.

    Ce XXIIe jour de juing 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, ce seroit chose trop longue de vous racompter en combien
d'honnestes façons la Royne d'Angleterre s'est efforcée de caresser et
honnorer messieurs voz depputés, et leur faire, et à toute leur
compaignie, depuis qu'ilz sont en ce royaulme, le plus grand et le
meilleur traictement qu'il est possible de penser, et comme elle a
donné ordre que cella leur soit continué jusques à ce qu'ilz
remonteront en mer. Dont vous diray seulement, Madame, que Mr de
Montmorency et Mr de Foix, chacun en son endroict, et moy avec eulx,
du mien, ne cessons, parmy ces bonnes chères, d'acheminer toutjours,
aultant qu'il nous est possible, le propos de Monseigneur le Duc
vostre filz, et n'obmettons ung seul de toutz les poinctz que nous
imaginons y pouvoir servir que nous ne l'y amployons.

Et voycy, Madame, l'advancement que nous y avons peu donner, c'est que
ne nous sommes en rien layssez vaincre des argumentz de la dicte Dame,
bien qu'ilz soient grandz, et nous sommes efforcés de la randre
vaincue par les nostres, qui, à la vérité, sont plus grandz et plus
urgentz que les siens; mais ils sont fort contredictz par les
adversaires, comme j'espère bien aussy qu'ilz seront soubstenus par
ceulx qui y ont bonne affection. La matière est ung estat si doubteux
que ceulx, qui ne la veulent, commancent bien fort de la creindre, et
ceulx qui la desirent ne voyent où debvoir espérer encores rien de
certein, et ce qui tient et les ungs et les aultres en merveilleux
suspens est que aujourdhuy l'on la met en dellibération de conseil;
dont ce qui s'en entendra cy après Vostre Majesté le sçaura bientost.
Mais j'estime, Madame, que bonne partie de la conclusion de ce propos
a de résulter du bon acheminement que Voz Majestez y donront par dellà
avec le comte de Lincoln, et avec les ambassadeurs d'Angleterre, et de
ce qu'ilz escripront et rapporteront de la vraye et indubitable
intention de Voz Majestez, de l'honneste affection et non feincte de
Monseigneur le Duc, et de la bonne opinion qu'ilz imprimeront de luy
et de ses vertueuses qualitez par deçà, et du contantement avec lequel
vous les aurez en toutes sortes de faveur, de bonnes chères, de
présentz, de promesses et d'honnorables entretènementz, renvoyez par
deça la mer; vous supliant très humblement, Madame, commander, de
bonne heure, que l'apparat soit aussy bon et meilleur pour eulx à leur
retour, partout où ilz passeront, comme a esté à l'aller, sellon que
je vous puis dire, avec vérité, Madame, que tout ce qui se faict icy
pour Mr de Montmorency et Mr de Foix, et les siens, est très
magnifique, très sumptueux et royal. Sur ce, etc.

    Ce XXIIe jour de juing 1572.

   Si l'affaire continue de cheminer comme il a commencé, il
   parviendra bientost à une ou aultre conclusion, et j'ay
   occasion d'espérer que plutost elle sera bonne que maulvayse,
   sinon que l'ordinayre instabilité de ceste court y change
   quelque chose. Je desire que Vostre Majesté escripve une
   lettre, de sa mein, au comte de Lester pour le mercyer de
   l'advancement qu'il a donné à ce propos, et pour le prier d'y
   mettre luy mesmes la perfection, et l'assurer de la
   récompense. Nous uzons cepandant de toutes les promesses et
   honnestes persuasions que nous pouvons vers les dames qui sont
   les plus près de ceste princesse, et vers toutz ceulx qui ont
   quelque moyen de nous ayder. Je remercye très humblement Voz
   Majestez de l'honneur et faveur qu'il leur plaist me faire du
   collier de l'ordre. L'on m'avoit, une foys, respondu qu'il
   estoit égaré et perdu, mais ayant remonstré qu'il y avoit une
   promesse par escript de le debvoir rendre, l'on l'a faict
   trouver, et a esté remis en mes mains depuis deux jours.




CCLIXe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour de juing 1572.--

    Négociation du mariage du duc d'Alençon.

    Icy défault une dépesche, mais, en lieu d'icelle, suplèe ung
    discours que Mr de Foix a adressé.


Ce _Discours_, qui renferme le détail de toute la négociation de Mrs
de Montmorenci, de Foix et de La Mothe Fénélon, touchant le mariage
du duc d'Alençon, ayant été imprimé en entier dans l'édition que Le
Laboureur a donnée des _Mémoires de Castelnau_ (t. 1er, p. 652), nous
croyons inutile de le reproduire. Il n'a pas été d'ailleurs transcrit
sur les registres de l'ambassadeur, mais il s'en est trouvé dans ses
papiers plusieurs copies, qui sont littéralement conformes à celle qui
a été publiée par Le Laboureur.




CCLXe DÉPESCHE

--du premier jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne._)

  État de la négociation de MMrs de Montmorenci et de
    Foix.--Plaintes de Marie Stuart.--Nouvelles des révoltés de
    Flessingue.--Riches présens faits à MMrs de Montmorenci et de
    Foix.--Explication sur la négociation du mariage du duc
    d'Anjou.


    AU ROY.

Sire, de tout ce qui s'est négocié, icy, pendant que Mr de Montmorency
et Mr de Foix y ont esté, et combien avant, eulx et moy, y sommes
allés, et où nous en sommes demeurés, je laisse à eulx de le vous
particullariser par le menu; et vous diray seulement, Sire, que ce que
la présence d'ung seigneur de grande qualité, qui a la réputation
d'estre fort entier et véritable, et plein de toute sorte d'honneur et
de vertu, peult en cella, Mr de Montmorency l'y a tout aporté; et ce
que les sages advertissementz, et prudentes considérations, et vifves
remonstrances pleines de rayson, y ont peu donner d'efficace, Mr de
Foix l'y a fort abondamment et fort dignement presté. Et je n'ay
obmis, de ma part, rien de ce que je y ay peu aporter de ma
dilligence, y ayans, toutz troys, fort soigneusement observé le
temps, et l'ayant faict observer par ceulx d'icy qu'avons cognu y
avoir bonne intention; de sorte que rien n'y a esté précipité, ny
aussy rien délayssé. Et croy bien, Sire, quand à l'acte de
confirmation et sèrement du traicté, et à donner impression à ceste
princesse de vous demeurer perpétuellement confédérée, qu'il ne se
peut desirer rien de plus, ny de mieulx, de ce qui en a esté faict.

Et, au regard du propos de Monseigneur le Duc, ceste princesse l'a
prins de fort bonne part, et a fort grandement remercyé Voz Majestez
qui le luy présentiés, et a fort honnorablement parlé de luy qui se
offroit à elle. Ses conseillers l'ont générallement approuvé, et ont
réduict toutes les difficultés à deux seules, qui sont de l'aage et de
la religion; et encores, si la première se peult vaincre, que la
seconde se modèrera. Sur quoy a esté prins le dellay d'un moys pour y
faire une résolue responce, laquelle dépend assez du raport que feront
ceulx qui retournent de France; lesquelz, pour ceste occasion, je me
resjouys infinyement que Vostre Majesté les ayt renvoyez ainsy bien
contantz, comme elle le nous escript, du XXIIIe et XXVe du passé.

Et, quant aux aultres poinctz, concernant les deux lettres que ceste
princesse vous debvoit escripre: l'une, de sa mein, pour l'expression
de la cause de la religion au traicté, et l'aultre de l'interprétation
du XXVIe article; pareillement de la paix d'Escoce; et du transport du
commerce d'Angleterre en vostre royaulme; il a été satisfaict au
premier, et Mr de Montmorency en a emporté la lettre: laquelle, ainsy
qu'elle est, a esté dressée par ceste princesse, qui estime estre en
meilleure forme que l'aultre que milord de Burgley luy avoit minituée,
dont nous a en faillu contanter.

Et le segond a esté tant débatu qu'il a esté remis d'ouyr là dessus Me
Smith, après qu'il sera arrivé, premier que d'en dépescher nulle
lettre.

Pour le troysiesme, il sera promptement envoyé une déclaration en
Escoce, contenant que résolution a esté prinse entre ceste princesse
et nous, voz depputés, d'admonester les deux partys, qui sont par
dellà, de faire commancer que soyt une vraye et seure abstinence
d'armes affin de traicter des moyens d'accord entre eulx; et, s'il y a
quelque différend sur les condicions de la dicte abstinence, qu'ilz se
raporteront à ce que les deux ambassadeurs, qui sont devers eulx, en
ordonneront.

Le quatriesme, qui est du commerce, demeure à estre traité, icy, à
loysir, par les marchandz de ceste ville avecques moy, dans les quatre
moys du dellay, qui a esté préfix à cella.

Et, oultre ce dessus, Mr de Montmorency et Mr de Foix ont proposé
aulcunes choses honnorables, de vostre part, pour la personne de la
Royne d'Escoce, en quoy ilz n'ont esté du tout esconduictz; et mesmes
ont heu permission de pouvoyr envoyer devers elle, dont ilz y ont
dépesché le secrettère d'Ardoy. Elle m'a escript deux fort amples
lettres, du Xe et XVe du moys passé, et m'a envoyé aultres deux
lettres pour Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et m'a prié de
vous faire entendre le misérable estat, auquel elle et ses affères
sont réduictz; dont, de tant que je ne le vous sçaurois mieulx
représanter que par ses propres lettres, je les ay adjouxtées à ce
pacquet, et loue infiniement le bon et vrayement royal office qu'avez
faict pour elle vers ces seigneurs angloys, qui estoient par dellà,
lequel servira grandement à ceste pouvre princesse.

Il semble que des nouvelles, qui viennent d'arriver de dellà la mer,
que Flexingues a cuydé estre surprinse, et qu'on n'a tant de
contantement du debvoir que les françoys, qui y sont, ont faict pour y
résyster que des angloys. L'on prépare d'y envoyer, d'icy, quelque
renfort d'hommes, et pensent aulcuns qu'enfin la Royne d'Angleterre
prendra ceste ville là en sa protection. Je vous manderay, jour par
jour, ce qui s'en entendra. Et, pour faire fin, je vous diray, Sire,
que Mr de Montmorency et Mr de Foix, et toutz les seigneurs et
gentilshommes françoys de leur compagnie, après avoir, l'espace de
quinze jours, esté en toute magnificence et grandeur fort
favorablement entretenus en festins, en bonnes chères, en diverses
sortes de passe temps, sans laysser quasy une seule heure vuyde de
plésir; et, ayant mon dict sieur de Montmorency, oultre le collier et
l'habillement de l'ordre d'icy, et deux petites ordres et deux
jarretières, fort belles et riches, que ceste princesse et le comte de
Lestre luy a donné, esté gratiffié d'elle d'ung présent, d'envyron
sept mille escuz en vaysselle d'argent doré, et d'un vase d'or fort
beau; et Mr de Foix aussy d'un buffet d'environ douze cens escuz; et
toutz deux, et encores aulcuns des aultres seigneurs, d'ung nombre de
belles hacquenées et de dogues par le dict comte de Lestre; et estantz
reconvoyez jusques à Douvres par le comte de Herfort avec cinq aultres
milordz, ilz s'en sont retournés très contantz par dellà; et ont
layssé ung semblable grand contantement d'eux à tout ce royaulme. Dont
je prie Dieu que les effectz plus grandz puissent bientost suyvre ces
honnestes démonstrations. Et sur ce, etc. Ce Ier jour de juillet
1572.


    A LA ROYNE.

Madame, il suffira, s'il vous plaist, pour ceste foys, que je ne passe
à choses plus expresses de la négociation, qui a esté faicte icy,
pendant que Mr de Montmorency et Mr de Foix y ont séjourné, qu'ainsy
que présentement je les metz générales en la lettre du Roy; m'assurant
que Vostre Majesté aura plus de plésir d'en entendre la particullarité
par eulx mesmes, que si je vous en faysois, icy, un récit à part.
Seulement vous diray, Madame, que, pour le propos de Monseigneur le
Duc, il a esté besoing de respondre à ung particulier escrupulle, que
ceste princesse et les siens nous ont faict, du doubte, où l'on les a
voulu mettre, que Vostre Majesté n'avoit jamais heu bonne inclination
que Monsieur, vostre filz, l'espousât. En quoy, oultre les vrayes et
indubitables occasions, que toutz troys avons alléguées à la dicte
Dame pour la persuader au contraire, et, oultre celles que, de
longtemps, je luy avoys représantées avec grand démonstration de
vérité, comme, cy devant, je le vous ay escript, Mr de Montmorency luy
a faict tant de particulliers comptes de ce qu'il avoit veu, sceu et
ouy en cella, et l'a confirmé avec tant d'expression, et avec
sèrement, que la dicte Dame en est demeurée très abondamment
satisfaicte, et si bien édiffiée de la vraye et indubitable sincérité
et droicte intention de Voz Majestez Très Chrestiennes, et de la
dévotion et affection de Monsieur qu'elle en demeure du tout
deschargée du mal qui luy en restoit sur le cueur; de sorte que, quand
luy et Mr de Foix sont partis, elle a uzé de termes si honnorables de
Voz dictes Majestez et de Monsieur, et encores de tant honnorables et
bons de Monseigneur le Duc, que de meilleurs ny plus honnorables ne
s'en pourroit tenir au monde. Je verray bientost, et le plus souvant
que je pourray, la dicte Dame, et auray grand plésir que ce puisse
estre avec l'occasion de voz lettres, en la forme et substance que Mr
de Montmorency et Mr de Foix sçavent qu'il les faudra escripre; et
qu'il y en ayt une fort expresse, de vostre mein, ou de celle du Roy,
pour le comte de Lestre; et, jour par jour, je vous manderay tout ce
que je pourray entendre et descouvrir en cella. Sur ce, etc. Ce Ier
jour de juillet 1572.




CCLXIe DÉPESCHE

--du Ve jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Sabran._)

  Audience.--Négociation du mariage du duc
    d'Alençon.--Conversations intimes d'Élisabeth et de
    l'ambassadeur à ce sujet.--Espoir d'un meilleur traitement pour
    Marie Stuart.--Secours préparé à Londres pour
    Flessingue.--Nouvelles d'Écosse.--Conférence de l'ambassadeur
    avec Leicester et Burleigh sur le projet de mariage.--Desir que
    le duc d'Alençon passe en Angleterre.


    AU ROY.

Sire, j'ay esté, le troysiesme de ce moys, devers la Royne
d'Angleterre pour luy dire que, par une dépesche de Vostre Majesté, du
XXVe du passé, (laquelle Mr de Montmorency et Mr de Foix, après que je
fuz départy d'eux à Rochestre, l'avoient reçue, ainsy qu'ilz
arrivoient à Setimborne, et l'avoient leue, et puis me l'avoient
envoyée), vous nous commandiez, à tous troys, de luy dire que vous ne
pouviez sentyr chose, en ce temps, qui plus vous apportât de
contantement que d'avoyr de si expresses et si certeines déclarations
d'amytié, comme nous vous monstrions, par noz précédantes lettres,
que la dicte Dame s'esforçoit, en beaucoup d'honnorables sortes, de
vous rendre; et que vous la remercyez infiniement des honnestes
faveurs et honneurs, et bonnes chères, qu'elle avoit faictes à Mr de
Montmorency, à Mr de Foix et à toute leur compagnie; et de ce que,
tant franchement, et d'un cueur ouvert et entier, elle avoit
satisfaict au sèrement et ratiffication du traicté. De quoy vous
estimiés, Sire, ne la pouvoir mieulx récompanser que par une
correspondance de semblable amityé vers elle, esloignée de toute
simulation, et qu'à cella, suyvant le sèrement et ratiffication que,
de mesmes, vous aviez faict de vostre part, vous ne manqueriez à
jamais d'aulcun debvoir que vous luy puissiez rendre de bon et naturel
frère et perpétuel confédéré, sans excuse ny dellay quelconque, en
tout ce que le bien de ses affères, l'accroissement de sa grandeur, le
repos de son estat et la seureté de sa personne, le pourroient
requérir.

A quoy la dicte Dame, pleine d'ung grand ayse, ainsy qu'elle l'a
monstré, m'a respondu qu'elle ne sentoit aussy rien, de son costé, qui
plus luy donnât de consolation et de contantement, que l'assurance de
vostre amytié, laquelle luy estoit le plus riche et le plus précieux
acquest qu'elle heût faict, de tout son règne, et c'estoit ce qu'elle
vouloit le plus soigneusement conserver; qu'elle savoit bien qu'il
n'avoit esté possible d'arriver à fayre icy vers les vostres ce que
Vostre Majesté avoit faict par dellà vers les siens, sinon en
affection, en quoy elle croyoit de vous égaller, et, possible, de vous
surmonter; et aulmoins remercyoit elle Dieu que ceste bonne troupe des
vostres, qui s'en retournoit, luy seroit aultant de tesmoings vers
Vostre Majesté, et vers toute la France, d'avoir veu par
démonstration d'effect accomplir ce qu'elle m'avoit souvant promis et
assuré de parolle: qu'elle procédoit de vraye et droicte intention,
pleine de toute sincérité, à se confédérer pour jamais avec Vostre
Majesté et vostre couronne; et qu'encor que, par lettres, qu'elle
venoit tout freschement de recepvoir d'Escoce, il luy estoit mandé que
le capitaine Granges la menaçoit du contraire, assurant que ceste
ligue ne seroit d'aulcune durée, qu'elle n'en croyoit rien, ains se
confioit parfaictement en l'assurance et vérité de vostre parolle.

Je luy ay dict qu'elle la trouveroit perpétuellement ferme et
indubitable. Et ay adjouxté, Sire, que, par la mesme dépesche, du XXVe
du passé, vous nous commandiez à tous trois de luy représanter le
singullier contantement, que vous aviez, de ce qu'elle avoit prins de
bonne part l'offre, que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy
aviez faicte, de Monseigneur le Duc, vostre frère et filz, et que
c'estoit la chose de ce monde par laquelle vous desiriez plus
signiffier à toute la Chrestienté que vous estiez uny avec elle d'ung
lien si indissoluble qu'il ne restoit nul moyen de le pouvoir rompre;
nous ordonnant qu'avant nous départir, nous fissions tout ce qu'il
nous seroit possible pour mener l'affaire à quelque résolution, affin
que les deux la vous peussent rapporter à leur retour. Dont ilz
creignoient bien que ne vous rapportant qu'ung dellay, qu'ilz ne
seroient bien receus de Vostre Majesté; mais ilz se consoloient en
deux choses: l'une, que le dellay n'estoit long; et l'aultre, que la
dicte Dame estoit si prudente et vertueuse, que tant plus elle
prendroit de loysir pour considérer l'affaire, plus elle se
confirmeroit non seulement de le vouloir, mais de le desirer, soit
qu'elle regardât à elle mesmes ou bien à son estat, ou aulx amys
qu'elle faysoit, ou combien elle se jectoit hors du danger de toutz
ses ennemys, mais singullièrement combien de sortes de vray
contantement, d'honneurs, d'advantages, de seuretés et infinyes
commodictés, elle s'acquerroit par ce mariage, et combien elle
mettroit fin à toutz les ennuys, à toutz les inconvénientz et à toutz
les périlz qu'elle pouvoit creindre, pour le reste de sa vye. Ce que
je luy ay bien voulu dire, Sire, parce que ceulx, qui veulent bien à
ce propos, me l'ont conseillé.

Elle m'a respondu qu'elle cognoissoit avoir plus d'obligation à Vostre
Majesté et à la Royne, vostre mère, qu'elle n'en avoit, ny pourroit
jamais avoyr, à nulz princes de la terre, et qu'ung de ses conseillers
luy venoit de dire qu'elle advisât bien de ne faire que les
difficultés, qui n'estoient que légières pailles dedans l'une des
balances de cest affaire, n'emportassent ce qui estoit de plomb et de
solide dedans l'aultre; ce qui luy faisoit desirer, de bon cueur, que
l'inégalité de l'aage ne se monstrât si malaysée qu'elle est, mais
bien voyoit que celluy de Monseigneur le Duc ne se sçavoit tant
approcher que le sien ne s'esloignât davantaige de la vraye proportion
que les deux debvoient avoir ensemble, ce qui la retenoit en plusieurs
doubtes pour ce regard; car, quand à tout le reste, elle estimoit
qu'il n'y avoit rien qui ne fût facille à accomoder.

J'ay réplicqué, Sire, que j'estois bien ayse que toutes les
difficultés fussent réduictes à celle seule de l'aage, et qu'elle
n'eût sinon creinte que Mon dict Seigneur le Duc, pour estre jeune, ne
la sceût bien aymer. Sur quoy je luy avois desjà dict et ne voulois
cesser de luy dire que ce, que j'estimois de plus parfaict en cest
affaire, estoit le jeune aage de ce prince; car, encor qu'il ne fût
pour s'entremettre si tost du gouvernement, bien qu'elle l'y
associât, ains pour se laysser conduire à tout ce qu'elle et ses
conseillers vouldroient, qui seroit chose que ses subjectz n'auroient
que bien agréable, si, voyoit on en luy tout ce qui estoit requis pour
satisfaire aux deux plus nécessaires occasions qui faisoient desirer
ung roy par deçà: la première estoit la personne avec la présence et
la dignité, qui se monstroient en luy très royalles, et accompaignées
d'ung bon sens et de beaucoup de valeur, pour estre desjà fort capable
de commander; l'aultre, qu'il estoit comblé de toutes les honnestes et
agréables et souhaitables qualités, qui se pouvoient desirer pour
estre très digne mary d'elle; et n'y avoit, je ne voulois pas dire ung
prince en Europe, mais entre les gentilshommes, d'espée et cape, ne
s'en trouveroit ung qui fût pour satisfaire, mieulx que luy, à tout ce
qui pouvoit contanter la bonne grâce d'une belle et vertueuse
princesse; et qu'au reste elle feroit tort à elle mesmes, de ne
s'estimer assez digne de l'amour et du service du plus accomply prince
qui soit en la terre; et à luy, qu'il fût de si maulvais jugement, et
si mal nourry, qu'il ne recognût en elle les excellentes et belles
qualités qui la rendoient singulièrement aymable. Dont la supliois
qu'elle voulût demeurer très fermement persuadée que nulle, soubz le
ciel, seroit plus parfaictement bien aymée et honnorée qu'elle, s'il
luy playsoit de bien aymer ce prince, et le recepvoir en sa bonne
grâce.

Elle m'a respondu qu'encor seroit il besoing, si Monseigneur le Duc
avoit à venir par deçà, qu'il sceût estre au conseil, et commander,
bien qu'elle ne le desiroit ny trop sévère ny mélancolicque; mais une
chose surtout luy faysoit tousjours peur, c'est que toutz deux, en ung
mesme temps, se verroient fort diversement croistre, luy en
perfections, et elle en deffaultz, ce qui feroit qu'après sept ou
huict ans, dedans lesquelz, à la vérité, elle espéroit de luy estre
assez agréable, il viendroit, incontinent après, à la mespriser et la
hayr, ce qui l'envoyeroit le landemain au tombeau.

Je luy ay respondu qu'en une amityé contractée entre deux personnes
royalles, soubz la bénédiction de mariage, telle chose n'estoit
aulcunement à creindre, et que Mr de Montmorency et Mr de Foix luy
avoient dict tout ce qu'ilz avoient sceu et creu, et espéré, de cest
affaire, et elle leur debvoit adjouxter foy, estantz personnages
d'honneur et de vertu, et parlantz de la part de princes très vertueux
et très honnorables; et que je n'avois que adjouxter, pour ceste
heure, à leurs remonstrances, sinon ung petit escript, que j'avois
trouvé dans leur pacquet, lequel je n'avois, à la vérité, nulle
commission de le luy monstrer, mais j'estimois qu'il pouvoit beaucoup
servir à l'esclarcir de ce principal doubte qu'elle avoit sur le
cueur.

Sur quoy, ayant la dicte Dame demandé des sièges, elle m'a menné
assoir auprès d'elle en ung coing de la chambre; et luy ayant baillé
le dict escript, elle a veu que c'estoit une lettre, que Monseigneur
le Duc avoit escripte de sa mein à Mr de Montmorency, concernant ce
propos, dont elle l'a lue tout au long et l'a relue une segonde foys,
et l'a trouvée merveilleusement bien faicte, et fort convenable à ce
qu'elle desiroit cognoistre de luy. Et, après avoir loué la belle et
propre et bien ornée façon d'escripre, et l'escripture mesmes, elle
m'a dict que cella seroit cause dont elle me diroit qu'elle s'estoit
fort esbahye qu'en tout le temps que le comte de Lincoln avoit demeuré
en France, il ne luy avoit escript ung seul mot de ce propos, et
qu'elle croyoit que Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, ne luy
en aviez aulcunement parlé; dont ne sçavoit que penser sinon que la
maladie de la Royne en avoit esté cause, me demandant là dessus bien
fort curieusement comme elle se pourtoit.

A quoy ayant satisfait que, grâces à Dieu, j'estimois que fort bien;
elle a suyvy à dire qu'il estoit bien vray que, depuis le partement de
Mr de Montmorency et de Mr de Foix, elle avoit veu une lettre d'ung
des angloys qui estoient allez en France, homme de bon jugement, qui
parloit le plus honnorablement de ce prince qu'il estoit possible,
assurant qu'il estoit d'une belle disposition, fort adroit, et qui
s'exerçoit à toutes sortes d'armes aultant vigoureusement que nul
prince ou seigneur qui fût en la court, et qu'il avoit la grâce fort
bonne, et toutes ses condicions et qualités fort aymables et fort
recommandables, seulement la petite vérolle luy avoit faict un peu de
tort au visage, mais que cella se pourroit guérir dans ung moys; et
qu'elle attandoit, en brief, le comte de Lincoln pour en entendre plus
avant, ne demeurant en rien si creintifve que de ceste diverse sorte
qu'ilz avoient à croistre ensemble, luy en toutes sortes de pris, et
elle en toutes sortes de despris; néantmoins qu'elle prioit Dieu, et
vouloit que je le priasse aussy, qu'elle peût faire en cest endroict
une telle résolution qui peût bien contanter Voz Très Chrestiennes
Majestez.

Qui est en substance, Sire, tout ce que, pour ceste fois, j'ay peu
recueillir des propos de la dicte Dame, bien qu'ilz ayent esté plus
longs, et que je les aye tout exprès prolongés davantaige pour pouvoir
remarquer quelque chose de son intention.

Au surplus, Sire, vous entendrés par Mr de Montmorency la parolle
qu'il a obtenue d'elle pour la personne de la Royne d'Escoce. Luy et
Mr de Foix ont faict beaucoup de dignes offices pour elle; et j'espère
que celluy, que la Royne a faict en l'endroict des seigneurs angloys
qui estoient par dellà, servira grandement à ceste pouvre princesse.
J'ay suyvy icy, le plus doulcement que j'ay peu, les instances que
toutz troys avions commancé d'en faire, en sorte que, grâces à Dieu,
le parlement a esté remis jusques à la Toutz Sainctz, sans rien
toucher au tiltre que la dicte Dame prétend à la succession de ce
royaulme. Je sçauray encores mieulx comme la chose en demeure, et la
vous manderay par le premier.

Il se prépare icy ung bon secours pour envoyer à Fleximgues, et semble
qu'on vueille passer plus avant en l'entreprinse de Olande qu'on ne le
pensoit du commancement. J'en apprandray, jour par jour, les
particullarités. L'on est fort escandalisé du propos que le cappitaine
Granges a tenu: que la ligue ne seroit pas de durée, et que Vostre
Majesté luy avoit offert dix mille escus, s'il vouloit mettre le
chasteau de Lillebourg entre voz mains. J'ay fort soubstenu qu'il ne
pouvoit avoir dict une chose si faulce que cella. Nous sommes après à
faire conjoinctement une dépesche au dict pays, et, encore que ne
convenions encores du tout bien comme se fera, je croy qu'à la fin
nous nous en accorderons. Sur ce, etc.

    Ce Ve jour de juillet 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, après avoir heu avec la Royne d'Angleterre le long discours
que trouverez en la lettre du Roy, j'ay parlé au comte de Lestre pour
le confirmer en celle tant dévote affection qu'il a assuré Mr de
Montmorency et Mr de Foix qu'il avoit à la confirmation du propos de
Monseigneur le Duc, et il m'a monstré qu'il y estoit plus disposé que
jamais. Et puis je me suis retiré, à part, avec milord de Burgley,
soubz prétexte de traicter avec luy des choses d'Escoce, et luy ay
récité tout ce qui s'estoit passé entre la Royne, sa Mestresse, et
moy; lequel a loué grandement le propos, et encores plus loué l'advis
que j'avois prins de monstrer la lettre de Monseigneur le Duc, vostre
filz, à la dicte Dame, et luy mesme l'a trouvée très bien faicte, et
la plus à propos du monde; et m'a dict que plusieurs doubtes avoient
saysy la Royne, sa Mestresse, quant elle avoit veu qu'en tout le temps
que le comte de Lincoln avoit demeuré en France, il n'avoit rien
escript de ce propos par deçà, et qu'elle craignoit qu'il heût cognu
de la froideur en Monseigneur le Duc, ou bien quelques desfaultz qu'il
n'avoit ozé les mander; mais que, despuis, il avoit escript en si
bonne et advantageuse sorte de luy, qu'elle en demeuroit la mieulx
édiffiée du monde, et que je ferois bien d'advertir Mr de Montmorency
et Mr de Foix, si le temps le portoit, qu'ilz instruisissent bien le
dict sieur comte de Lincoln et Me Milmor aussi, quand ilz les
rencontreront en chemin, sur tout ce qu'ilz auront à rapporter par
deçà, sans toutesfois tromper leur Mestresse, et que je fisse aussy
aller quelqu'ung au devant d'eux pour les bien disposer.

Sur quoy, Madame, mon dict sieur de Montmorency et Mr de Foix, avant
partir d'icy, ont bien advisé de ce qu'ilz auroient à faire et dire,
quand ilz rencontreroient les dicts sieurs comte Smith et Milmor, de
sorte qu'il ne fault doubter qu'ilz n'y ayent abondamment satisfaict.
Et j'ay donné ordre, icy, qu'aussitost qu'ilz aprocheront de cest
court, milord de Boucaust et maistre Enich aillent au devant d'eux
pour leur faire la bouche. Et encores le comte de Lestre me vient de
mander qu'il les priera de faire bien leur debvoir, mais qu'il me
vouloit bien assurer que Mr de Montmorency, ny Mr de Foix, ny moy, ny
pareillement luy, ny milord de Burgley, ny tout le conseil
d'Angleterre n'avoient tant advancé ce propos vers la Royne, comme
avoit faict ceste petite lettre que je luy avois montrée au soyr; et
que pourtant il me prioit de dépescher en dilligence vers Vostre
Majesté pour faire que Mon dict Seigneur le Duc me vueille escripre
une aultre bonne lettre, plaine d'affection, pour me recommander de
m'emploier vifvement en cest affaire, et qu'elle soit pour estre
monstrée à la dicte Dame; et encores, s'il luy sembloit bon, une
aultre à luy mesmes, et encores une aultre à elle, car estimoit que
cella ne luy pourroit de rien préjudicier, mais aulmoins une à moy, et
qu'il ne creignît de dire que, si n'estoit la réputation du monde, et
que Voz Majestez le luy voulussent permettre, il passeroit très
volontiers par deçà pour la venir remercyer de la faveur qu'elle avoit
porté au propos qu'on luy avoit tenu de luy, et pour se dédier et
consacrer pour jamais à l'honneur, et service d'elle; car dict que
surtout elle vouloit estre requise, et avoyr quelque cognoissance
qu'elle fût aymée.

Je ne veulx, Madame, faire trop de fondement en ces démonstrations,
car l'ordinayre instabilité de ceste court ne me le permet, mais, de
tant que c'est chose qui n'est ny esloignée du propos ny malaysée à
faire, j'ay estimé qu'il ne sera que bon de l'essayer. Le dict sieur
comte ne déclare encores rien de son intention, touchant le party qui
luy a esté proposé pour luy, et dict que, pourveu que le principal
succède bien, il ne peut demeurer que trop bien pourveu par la
bénéficence du Roy et de celle du segond Roy, voz enfans, et de celle
de la Royne, sa Mestresse; par ainsy qu'il ne fault parler de son
faict jusques après la conclusion de l'aultre. Tant y a qu'il desire
avoir le pourtraict de madamoyselle de Montpensier, lequel il sçait
bien qu'est en la mayson du comte Palatin; dont je vous suplie très
humblement, Madame, l'en vouloir faire gratifier, et croyre que c'est
ung poinct fort important. Sur ce, etc. Ce Ve jour de juillet 1572.




CCLXIIe DÉPESCHE

--du Xe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Laurent._)

  Retour du comte de Lincoln et de Me Smith.--Clôture du
    parlement.--Résolution concernant Marie Stuart.--Secours
    envoyés à Flessingue.--Fausse nouvelle d'une victoire remportée
    près de Mons par les Gueux.--Négociations du mariage.


    AU ROY.

Sire, le VIIe de ce moys, Mr le comte de Lincoln et les milordz et
gentilshommes, qui estoient passez en France avecques luy, et Me Smith
sont arrivés en ce lieu, lesquelz, par le raport qu'ilz ont faict de
leur voyage à la Royne d'Angleterre et aulx seigneurs de ce conseil,
et à toute ceste court, j'entendz qu'ilz se sont bien fort louez de
l'honneur, faveur et bonne chère qu'ilz ont receus par dellà, et que
si, d'avanture, il y a heu quelque deffault, ou à Paris, ou par les
chemins, que cella reste trop plus que suffisemment récompansé par
l'abondance de bonne affection que Vostre Majesté monstre de porter à
la Royne, leur Mestresse, et à toute ceste nation, et par la privaulté
et courtoysie, et gracieuseté, dont il vous a pleu uzer en meintes
sortes vers eulx; de façon qu'avec beaucoup de louenge, qu'ilz donnent
à Voz Majestez Très Chrestiennes et à Messeigneurs voz frères, pour
les excellantes et vertueuses qualitez qu'ilz ont remarquées en vous
et en eulx, ilz protestent qu'après leur Mestresse, ilz vous sont plus
serviteurs qu'à nul prince qui soit aujourd'huy en tout le reste du
monde.

Le dict sieur comte de Lincoln, et Me Smith et Me Milmor font de très
bons offices pour advancer le propos de Monseigneur le Duc, et parlent
bien fort à l'advantage de luy, assurantz qu'il est d'une fort belle
disposition, et qu'il a la taille belle et bien proportionnée, et est
fort vigoureux et adroict, et, au reste, qu'il est si accomply, en
toutes aultres bonnes et desirables condicions et qualités, qu'il n'y
a que le seul accidant du visage qui luy face ung peu de tort. Icelluy
sieur comte et Me Smith m'ont envoyé visiter, et m'ont mandé qu'ilz me
viendroient voyr. Je mettray peyne de cognoistre d'eux à quoy il leur
semble que incline l'affère, et de leur confirmer, par toutes les
persuasions qu'il me sera possible, la bonne affection qu'ilz
monstrent d'y avoyr.

Milord Sideney et meylady Sideney, sa femme, laquelle peut infinyement
vers sa Mestresse, se sont soigneusement enquis si leur filz estoit
bien veu en vostre court, et s'il aura l'honneur que le faciez
gentilhomme de vostre chambre; dont je seray bien ayse, Sire, qu'il
s'en puisse louer vers eulx, avant la fin de ce moys.

Le Sr de L'Espinasse est passé en Escoce, lequel j'ay mis peyne, avec
quelques advertissementz de Mr David Chambres, de l'envoyer, le mieulx
instruict que j'ay peu, vers Mr Du Croc, son beau père, sur toutz les
affères de dellà, et n'ay obmis d'envoyer au dict Sr Du Croc, une
segonde foys, le mesmes arresté, qu'il a, à mon advis, desjà receu par
mes précédantes, des choses qu'on nous a accordées pendant que Mr de
Montmorency et Mr de Foix ont esté icy.

Au surplus, Sire, le jour que la Royne d'Angleterre a esté clorre son
parlement, après que milord Quiper a heu proposé assez briefvement
pour elle en l'assemblée, elle a faict lire, tout hault, les
déterminations du dict parlement qui se sont trouvées en nombre vingt
et troys, desquelles elle a passées la pluspart; mais, quand est venu
à celles qui touchent la Royne d'Escoce, elle a dict qu'elle y vouloit
penser, parce qu'elles estoient de grande conséquence, priant ceulx de
l'assemblée de croyre que ce n'estoit en la façon accoustumée par le
passé, que, quand le prince remétoit d'y penser, c'estoit qu'il n'en
vouloit rien faire; et qu'elle dellibéroit de pourvoir indubitablement
à ces affères de la Royne d'Escoce, après qu'elle auroit bien et
meurement consulté quand, et comment, et par quel ordre et façon, elle
y debvroit procéder. De quoy les ecclésiastiques et les plus
passionnés de la religion protestante sont restez fort malcontantz,
car ilz pensoient avoir bien dressé leurs praticques pour rendre, à ce
coup, désauthorée ceste pouvre princesse de la future succession de
ceste couronne; mais je croy, Sire, que la Royne d'Angleterre se
contantera de donner ordre que, durant sa vye, elle ne luy puisse rien
quereller. Je loue Dieu que, parmy beaucoup de très grandz et très
imminantz dangers, il préserve tousjours ceste princesse, et nous
laysse espérer quelque chose de mieulx à l'advenir pour elle par la
clémence et débonnaireté de sa cousine.

Ceulx de ce conseil se sont assemblés par plusieurs foys, et
s'assemblent toutz les jours, sur les affères de Flandres. Je voy bien
qu'ilz veulent ayder à bon esciant à ceulx de Fleximgues, et mettre
pied en Zélande. Il est vray que leur agent en Hembourg leur escript
que de bien fort grandes levées d'allemans sont prestes à marcher pour
les deux partis, et qu'il creint que celles du prince d'Orange, par
faulte d'argent, seront les dernières en campaigne, ou bien qu'elles
s'arresteront du tout, et que l'espérance gist en deniers qui pourront
provenir de ces marchandises, qui ont esté prinses à la venue du duc
de Medina Celi. Tant y a qu'on n'a layssé d'envoyer pour cella d'icy,
depuis deux jours, mille soldatz en fort bon équippage à Fleximgues,
soubz la charge du cappitaine Gelibert, en sorte qu'il y a, à présent,
près de deux mille angloys, et s'en apreste beaucoup plus grand
nombre, sans commission toutesfois, ny sans aulcune apparante
authorité de cette princesse, ny de son conseil.

Milord de Burgley m'a mandé que les marchandz de Londres ont commancé
de parler avecques luy du commerce, et que bientost nous en pourrons
traicter, et pareillement de l'esclarcissement du XXXVIe article,
puisque Me Smith est arrivé. Mr de Montmorency et Mr de Foix m'ont
faict tenir la dépesche, que Vostre Majesté avoit conjoinctement
faicte à eulx et à moy, du XXVIIe du passé, sur laquelle j'yray
trouver ceste princesse avant qu'elle entre en son progrès. Et sur ce,
etc.

    Ce Xe jour de juillet 1572.

   Depuis ce dessus, est venu nouvelles que dom Fédéricque d'Alba
   et le Sr Chapin ont esté deffaictz près de Montz[2], ce qui
   eschauffe davantage ceulx cy à secourir ceux de Fleximgues.

  [2] Cette nouvelle était fausse. Ciapino Vitelli avait au
  contraire remporté un avantage signalé sur le Sr de Genlis, qui
  venait au secours de Mons avec 4,000 piétons, 200 hommes d'armes,
  2 compagnies d'arquebusiers à cheval et 500 chevaux. Genlis,
  surpris près de Quévrain à une lieue et demie de Mons, perdit
  1,200 hommes et fut fait prisonnier.


    A LA ROYNE.

Madame, j'ay grand regret que Mr de Montmorency et Mr de Foix n'ayent
rencontré en chemin Mr le comte de Lincoln et sa compagnie, pour
plusieurs bons effectz que leur conférance, partantz ainsy
freschement, les ungs de ceste court, et les aultres de la vostre,
eussent peu apporter au propos de Monseigneur le Duc vostre filz, mais
l'incommodicté de la mer a empesché cella. J'ay mis peyne, avant que
nul de ceulx qui sont retournés ayent parlé à ceste princesse, que les
principaulx, comme est monsieur l'admiral, Me Smith et Me Milmor,
ayent esté préocupés et préparés par ceulx qui ont singullière
affection au dict propos; de sorte que, quand ilz sont venus à faire
leur raport, il ne se peut desirer rien de mieulx que ce qu'ilz ont
dict à la louenge de Mon dict Seigneur le Duc, n'obmettant rien de ce
qu'ilz ont cognu de valeur, de vertu et de perfections en luy; mais,
comme ilz ont parlé à la vérité de ces choses, ilz n'ont aussy rien
dissimulé de l'inconvénient du visage; et quelques ungs, qui ne sont
des troys, l'ont exagéré en façon que les mieulx disposez se sont
teus. Dont milord de Burgley, lequel persévère constamment en
l'affère, m'a mandé que, quand à luy, il ne cesseroit de monstrer que
le party, de soy, estoit très honnorable et très utille, et encores
desirable pour sa Mestresse et pour son royaulme; mais, quand au
deffault de l'eage et inconvénient du visage, qu'il ne pouvoit, ny
vouloit, en cella, la presser, et qu'à la vérité ce qu'on raportoit du
visage estoit tel que luy, ny aultre, n'en ozeroit plus parler; et
qu'il me prioit, sur ce que je luy mandois que cella seroit aysé à
remédier, que, si je sçavois quelqung en ce royaulme qui en heût esté
guéry par le mèdecin, qui en assuroit la guérison, que je le luy
nommasse, et qu'il s'esforceroit d'en faire valoir la remonstrance
aultant qu'il luy seroit possible.

J'ay mis peyne, Madame, de luy en faire nommer deux, dont l'ung est de
ceste ville de Londres, et l'aultre est une dame du pays, laquelle est
parante de la comtesse de Betfort. Et, à la vérité, le dict mèdecin,
qui est personnage de grand sçavoir et de beaucoup d'expériance, ne
met grand difficulté en cella, et dict que le remède n'est nullement
malaysé, et si, est bien seur. J'ay faict tenir vostre lettre au comte
de Lestre, avec confirmation de tout ce que j'ay estimé bien à propos
pour luy pouvoir rendre indubitable la promesse de Voz Majestez, et
l'assurer de la perpétuelle faveur de Monseigneur le Duc, et le
semblable à milord de Burgley, en luy baillant la sienne; et ne se
peut rien voyr de mieulx disposé en parolle et démonstration que
l'ung, ny rien mieulx en effect que l'aultre. Et vous veulx bien dire
aussy, Madame, que Monseigneur le Duc s'est acquis une très grande
faveur en ce royaulme par la bonne réputation qui y court de luy, et
pour s'estre faict remarquer en plusieurs vertueux et agréables
déportemens aux angloix qui l'ont veu, et qui l'ont curieusement
observé, pendant qu'ilz ont esté par dellà. Mais je considère bien que
ceste princesse est facille à retourner à sa naturelle inclination de
ne se marier point, pour la moindre difficulté qu'elle y trouve, et à
l'habitude qu'elle a faicte, de longtemps, de vivre en grandeur et
régner tantost quatorze ans heureusement sans mary. Et puis meylady
Sideney est arrivée depuis six jours, et a tretté fort secrettement,
et en privé, avec elle qui, pour estre dévote à l'Espaigne, et plus
intime avec le comte de Lestre que nulle aultre seur qu'il ait, et le
mène là où elle veult, nous l'avons tousjours plus souspeçonnée au
premier propos, et la souspeçonnons en ce segond, plus que nulle
aultre dame de ceste court; de sorte que ceulx, qui s'y entendent le
mieulx, doubtent assez que la responce ne sera telle que nous la
desirons, bien qu'il leur semble qu'il ne se doibt pour cella rien
obmettre du debvoir et dilligence de Voz Majestez en cest endroict.
Par ainsy, Madame, j'attandz ce que me manderez par le Sr de Sabran
pour, tout incontinent et sans dellay ny excuse quelconque, très
soigneusement et très fidellement l'accomplir. L'affaire va si secret
que j'estime impossible de vous pouvoir faire rien entendre de la
responce jusques à ce que par Mr de Montmorency, si elle est bonne, ou
par le Sr de Walsingam, si elle n'est telle, ceste princesse la vous
fera sçavoir au jour qu'elle a promis; dont je prierai Dieu cepandant
de luy bien disposer le cueur. Sur ce, etc. Ce Xe jour de juillet
1572.




CCLXIIIe DÉPESCHE

--du XVe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr Derdey._)

  Audience.--Négociation du traité de commerce avec l'Angleterre et
    de la pacification de l'Écosse.--Vives assurances d'amitié
    réciproque.--Négociation du mariage.--Conversations intimes de
    l'ambassadeur avec la reine à ce sujet.--Détails particuliers
    sur l'état de cette négociation.


    AU ROY.

Sire, premier que la Royne d'Angleterre ayt commancé son progrès, je
luy suis allé dire que, bientost après que le comte de Lincoln heût
prins congé de Vostre Majesté, vous receûtes ung pacquet que Mr de
Montmorency, Mr de Foix et moy vous avions ung peu auparavant
dépesché, où nous vous parlions du sumptueux et magnificque
traictement qu'elle nous faysoit recepvoir en son royaulme, des
honnorables et vertueux propos qu'elle tenoit de Vostre Majesté, de la
confience qu'elle prenoit de vostre parolle et promesse en
l'observance du traicté, et des termes où nous estions avec elle,
touchant Monseigneur le Duc. Sur lesquelles quatre choses vous nous
aviez respondu par voz lettres du XXVIIe du passé, (lesquelles Mr de
Montmorency et Mr de Foix avoient reçues en chemin; et après les avoyr
leues, parcequ'elles s'adressoient à toutz troys, ilz me les avoient
envoyées); que Vostre Majesté, voyant que le trettement, qu'avoit esté
faict par dellà au dict comte de Lincoln et sa compagnie, n'aprochoit
de celuy qui nous estoit faict icy, vous aviez heu recours aulx
mercyementz, nous commandant d'en faire de bien exprès à la dicte Dame
pour le surplus de ce qu'elle avoit mis peyne de vous excéder, et
surpasser en cella; et que vous promettiez de le luy recognoistre bien
largement à la première occasion, qui se offriroit, de vous envoyer
quelqung des siens, ce que, vous espériez, seroit bientost, et qu'il
n'y avoit heu faulte de bonne volonté ny d'affection de vostre costé,
car en cella ne pouviez vous estre surmonté; et que vous aviez heu le
dict sieur comte bien fort agréable, et n'y avoit heu rien en ses
déportementz, ny de toutz ceulx qui estoient avecques luy, qui ne vous
heût bien fort contanté, et toute vostre court, de sorte que vous
desiriez, de bon cueur, que Mr de Montmorency et sa troupe heussent
layssé à elle et aux siens pareille satisfaction d'eux par deçà; que
ces propos tout honnorables, qu'elle avoit tenus de vous, vous les
recognoissiez procéder de sa bonne et vertueuse inclination et de
l'affection qu'elle vous portoit, et que c'estoit à Vous, Sire, à qui
les excellantes qualités siennes vous bailloient ample argument, de
dire beaucoup de choses à l'honneur et louange d'elle, dont serez
prest d'en publier de parolle la bonne et grande estime que vous en
avez, et ainsy le maintenir d'effect, sans y espargner rien de ce que
Dieu vous avoit donné de moyen et de pouvoir au monde.

Au regard de la confience qu'elle prenoit de vostre promesse en
l'observance du traicté, que vous n'obmettriez, ny permettriez qu'il
fût obmis par nul des vostres, chose aulcune qui peût servir à le bien
entretenir avec vraye et sincère affection d'ung bien bon frère envers
celle que vous réputiez pour propre seur, espérant le semblable,
qu'elle vous tiendroit pour son vray et propre frère germein; qui
estoit une partie de ce que nous mandiez par voz lettres; et que le
surplus estoit pour monstrer qu'il restoit seulement troys choses
pour conduire ceste vostre amityé à une perfection indissoluble,
pleine d'honneur et de proufict, et hors de tout danger qu'on la peût
jamais rompre ny altérer; dont, de tant que les deux estoient portées
par le traicté: sçavoir, le commerce d'entre les deux royaulmes et
d'esteindre les troubles d'Escoce; je ne voulois en cella luy recorder
sinon son sèrement, et que si, d'avanture, ces deux poincts
demeuroient non accomplis, que cella seroit de grand préjudice à tout
le traicté, lequel pourroit estre argué d'invalidité, comme n'ayant
sorty à nul effect; et que, pour le regard de l'Escoce, il avoit esté
desjà procédé à une dépesche, de laquelle failloit attandre la
responce; mais, quand au commerce, qu'ayant esté desjà déclaré, de
vostre part, à ceulx de son conseil, l'offre que vous luy faysiez de
toutes les commodictés de vostre royaulme pour servir à celles du
sien, c'estoit à elle maintenant de les demander, et à Vous, Sire, de
les luy avoyr assises et establies, avant que les quatre moys de la
dathe du traicté soient expirés.

Et comme je voulois continuer le reste, elle m'a interrompu avec ung
gracieulx soubsrire, me disant qu'elle entendoit bien ce que j'avois à
dire davantage, et que nous y reviendrions, puis après, à loysir,
après qu'elle m'auroit respondu à tout le précédant: qu'elle
estimeroit faire grand tort à elle mesmes, et à ceulx qui, pour
l'amour d'elle, avoient receu tant d'honneur, de faveur et de bon
traictement de Voz Très Chrestiennes Majestez et de toutz les vostres,
à l'aller et à la demeure, ou au revenir, qu'ilz ne s'en pouvoient
assez louer, si elle ne vous en remercyoit; et qu'elle avoit grand
plésir que le comte de Lincoln vous heût contanté; car, à cest effect,
l'avoit elle esleu, pour aulmoins correspondre à une partie de
l'honneur et contantement, que vous luy aviez donné, de luy envoyer Mr
de Montmorency et sa compagnie par deçà; que ce, qu'elle avoit dict en
vostre louenge, n'aprochoit de ce qu'elle en avoit dans le cueur, luy
deffaillant parolles pour le bien exprimer, mais c'estoit avec telle
opinyon qu'elle se réputoit heureuse que vous la voulussiez tenir en
ce degré de bienvueillance et d'amityé de seur, que, sur ceste grande
estime qu'elle avoit de vous, fondoit elle l'assurance des choses que
vous luy promettiés, et ne doubtoit aulcunement que ne les luy
observissiez toutes comme, de sa part, elle ne manqueroit à une seule
de celles qu'elle vous avoit promises et jurées; et que vous la
pouviez, à bon esciant, mètre pour troysiesme aux deux seurs qui vous
restoient, qui ne vous aymeroient jamais, ny vous honnoreroient plus
qu'elle faysoit.

Et touchant les deux choses de ces troys, que je luy disois rester
pour conduire l'amityé qui estoit entre vous à sa perfection, qu'elle
avoit desjà satisfaict à la première, concernant les Escouçoys, de
leur avoir mandé qu'ilz se missent en paix; à quoy s'ilz
n'acquiesçoient, elle estoit dellibérée de ne s'en plus mesler pour
l'ung party ny pour l'aultre; et, quand à la segonde, qui estoit du
commerce, qu'elle estoit après à ordonner troys ou quatre personnages
de bonne qualité, qui en traicteroient avecques moy; au regard de la
troysiesme, elle estoit preste d'ouyr maintenant ce que je luy en
vouldrois dire.

J'ay suivy à dire, Sire, que j'estoys bien ayse que nous nous fussions
ainsy desmélés des aultres pour mieulx vacquer à ceste cy, qui estoit
la plus importante, et de laquelle vous espériez, Sire, que viendroit
l'accomplissement des aultres deux, et encores l'establissement de
tout ce qui estoit à desirer entre Voz Majestez, pour Voz Majestez, et
contre ceulx qui n'aymeroient Voz Majestez: c'estoit le propos du
mariage. Auquel, pour la parfaicte amityé que Vous et la Royne, vostre
Mère, luy aviez tousjours portée, et pour l'honneste estime que vous
aviez d'elle, et aussy pour segonder l'honneste affection de
Monseigneur le Duc, et ayder, aultant que vous pourriez, le hault et
généreulx desir, lequel vous voyez qu'il avoit de servir une si
excellente et grande princesse comme elle, vous persévériez plus que
jamais d'aspirer à son allience, et me commandiez de sentir comme elle
demeuroit meintenant bien édiffiée de luy, après le raport que Mr le
comte de Lincoln et sa compagnie luy en auroient faict.

Elle m'a respondu que le dict sieur comte luy avoit faict plusieurs
singulliers raports de Vostre Majesté et de vostre bonne inclination
vers elle, et le desir que vous aviez de la voyr, et le semblable de
la Royne, vostre mère, de qui elle restoit fort contante; et luy avoit
aussy faict d'aultres fort honnorables raportz de Monsieur et de
Monseigneur le Duc, voz frères, et n'avoit obmis ce qui pouvoit servir
à l'advantage du troysiesme, assurant qu'il estoit, quand à la
personne, d'une fort jolye taille et bien proporcionnée, fort
vigoureux et adroict, l'esprit et le sens fort bons, le cueur grand et
magnanime, la grâce bonne, sa conversation fort agréable, et toutes
ses condicions et meurs bien fort vertueuses et desirables; et pour
n'obmettre rien, sçachant combien elle avoit l'œuil délicat et vif
pour remarquer toutes les choses qui seroient en luy, qu'il ne luy
vouloit dissimuler qu'il avoit le visage gasté de la petite vérolle,
et qu'il heût, pour le parfaict contantement d'elle, desiré au
troysiesme une semblable présence qu'il avoit bien veu au segond; et
avoit adjouxté qu'elle debvoit considérer le dedans, et ce qui estoit
le plus important en ceste affaire, sans s'arrester à l'extérieur et
aux choses légères qui n'estoient de tel poix, comme s'il luy heust
voulu représanter ce que son chancellier luy avoit naguières dict
qu'elle ne ballancât la paille avec le plomb; et que Milmor aussy, qui
avoit le jugement bon, luy avoit dict mille louenges de Monseigneur le
Duc, et qu'il s'estoit fort esbahy, luy ayant d'autresfoys veu les
proportions et teinct du visage si bon, qu'il monstroit debvoir estre
plus beau que nul de ses frères, comme la petite vérolle l'avoit peu
tant gaster. Et Me Smith, nonobstant cella, n'avoit layssé de luy
alléguer tant de grandes raysons et commodictés sur ce mariage, qu'il
failloit qu'elle me confessât que c'estoit maintenant elle seule qui
faysoit les argumentz contre elle mesmes.

J'ay respondu, Sire, que j'avois tousjours bien creinct que le raport
du visage ne la contanteroit assez, sçachant, quand à tout le reste,
que Monseigneur le Duc pouvoit estre paragonné à quel autre prince qui
vesquît au monde; et de cella mesmes il se pouvoit espérer, n'estant
qu'ung accident de la petite vérolle, que le temps le guériroit de
brief, et que j'avois parlé à ung personnage de grand sçavoir et
d'expériance, qui assuroit que le remède, bien que ne fût cognu de
plusieurs, n'estoit pourtant difficille, ny long, et si, estoit seur;
et qu'il en avoit guéry ung, en ceste ville, qui en estoit le plus
gasté du monde, et que je m'assurois, si elle acceptoit le service de
Mon dict Seigneur le Duc, que, en peu de jours, il se rendroit beau et
très accomply en toutes sortes de perfections par la faveur de sa
bonne grâce, et que je la priois de ne m'alléguer plus l'eage ny
aultres semblables argumentz, qui confirmoient plus en vérité qu'ilz
ne destruisoient ce bon propos, auquel aparoissoit par trop de bien,
trop d'honneur, trop de bonheur et trop d'avantageuses commodictés,
pour laysser à si légères occasions de le parfaire; et qu'elle se
voulût mettre, ceste foys, hors des grandz ennuis, fâcheries et
dangers, que la solitude et faulte de mary pouvoient apporter à une
telle princesse qu'elle estoit; et que Vostre Majesté et la Royne,
vostre mère, aviez prins si bonne espérance de cest affère que ce ne
seroit sans grand regret, ny sans ung extrême déplaisir, si maintenant
elle la vous vouloit diminuer ou faire perdre, ainsy qu'il se pouvoit
comprendre par voz dernières lettres; lesquelles je ne ferois
difficulté de les luy monstrer.

La dicte Dame, estant bien ayse de les voyr, les a leues tout au long,
et puis m'a dict qu'il n'y avoit rien plus vray que toutz ses
conseillers luy remonstroient que, quant à ce qui touchoit à eulx, de
regarder aux meurs, aux condicions, à l'extraction, aux commodictés et
advantages de ce party, qu'ilz y avoient satisfaict, et qu'ilz
remettoient à elle de regarder à l'eage, à la taille et aux aultres
commodictés particullières, requises au contantement de son mariage,
et que je ne trouvasse maulvais, si elle jouyssoit du terme qu'elle
avoit prins de s'en résouldre; et qu'elle en feroit entendre à Vostre
Majesté sa responce par Mr de Montmorency, qui ne seroit sans que je
la sceusse bientost; et qu'elle avoit occasion de se pleindre de luy,
de Mr de Foix, et de moy, de vous avoyr donné, ainsy qu'elle voyoit,
trop plus d'espérance que nous n'avions heu occasion de le faire.

Je luy ay respondu qu'à la vérité nous vous l'avions donnée grande, et
serions encores prestz de le faire, si ne l'avions faict, car ne nous
avoit apparu difficulté ny empeschement quelconque qui nous en deût
retarder.

Elle a répliqué, en riant, qu'elle vouloit donc estudier d'aultres
argumentz, puisque nous tournions les siens premiers contre elle
mesmes; et est retournée à parler de l'inconvénient du visage, et de
l'homme que je luy avois allégué, en ceste ville, qui en estoit
parfaictement guéry; et, quand bien le propos n'auroit à réuscyr, si
desiroit elle, et me prioit, que je misse peine de procurer qu'on
appliquât tout le remède qu'on pourroit à Mon dict Seigneur le Duc.
Après lequel propos, elle m'a parlé de la Royne d'Escoce, et qu'elle
estoit bien ayse que Mr d'Ardoy l'eût visitée, et qu'il eût cognu
qu'elle est en la compagnie d'ung fort honnorable seigneur; et qu'elle
vous prie, Sire, de croire que, pour l'amour de vous, elle a voulu
avoir tant d'esgard à elle, qu'elle a cuydé offancer toutz ses Estatz,
et que c'est la dicte Royne d'Escoce elle mesmes qui procure son mal.

Je l'ay remercyée grandement de vostre part, et, sans toucher pour ce
coup davantage à matière si visqueuse, je me suis licencié
gracieusement de la dicte Dame, et suis allé parler à ses conseillers,
remettant de vous continuer en la lettre de la Royne, parce que ceste
cy est desjà trop longue, ce qui s'est passé entre nous. Et sur ce,
etc.

    Ce XVe jour de juillet 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, parce qu'en la lettre du Roy je récite assez par le menu les
principaulx propos qui ont, ceste foys, esté tenus entre la Royne
d'Angleterre et moy, j'ay seulement à vous dire en ceste cy que la
dicte Dame s'est fort soigneusement enquise de vostre santé, luy ayant
le comte de Lincoln dict que vous teniez encores le lict, quand il
print congé de Vostre Majesté, dont desiroit sçavoir comme à présent
vous vous portiez; et que le dict comte avoit esté si surprins de ce
peu de motz, que vous luy aviez lors tenus touchant le mariage, qu'il
n'avoit ozé faire semblant de les entendre: ce qu'elle prenoit en
bonne part, considérant que Vostre Majesté, pour ne sçavoir en quoy en
estoient lors les choses par deçà, parce que n'aviez encores receu noz
lettres, et pouviez doubter de la responce qu'on vous y feroit, n'en
aviez quasy voulu toucher qu'ung mot; et le Roy n'en avoit parlé en
façon du monde; vray est que ses démonstrations et les vostres, et
celles de Monsieur, et de Monseigneur le Duc, en avoient plus
signiffié que plusieurs expresses parolles ne l'eussent sceu faire. Il
me semble, Madame, que ceste princesse se conduict d'une mesmes sorte
en ce propos, après le retour du dict sieur comte de Lincoln et de
ceulx qui sont revenuz de France, qu'elle faysoit auparavant, et ne
laysse cognoistre ou si sa disposition y est meilleure ou bien
empirée, sinon que je voy bien qu'on luy a faict l'accidant du visage
plus grand qu'elle ne le cuydoit, et monstre, à bon esciant, qu'elle
desire qu'il y soit remédié; dont, Madame, je mettray peyne de vous
envoyer pour cest effect le personnage duquel je vous ay cy devant
escript, s'il vous playst de me le commander. J'ay comprins par
aulcuns motz des propos de la dicte Dame, et l'ay aussy entendu
d'ailleurs, que le filz de l'Empereur a esté mis en avant, et, à la
vérité, Anthonio de Gouaras, l'espagnol, est plus assidu en ceste
court qu'il ne souloit; dont j'auray l'œuil le plus ouvert là dessus
qu'il me sera possible.

Or ayant, après mon audience, conféré avec les deux conseillers de
ceste princesse, ilz m'ont confirmé cella mesmes qu'elle m'avoit dict,
du rapport que le comte de Lincoln, et Me Smith, et Me Milmor, avoient
faict de Monseigneur le Duc. Et m'a le comte de Lestre fort incisté
que je fisse bientost venir de ses lettres, ainsy qu'il me l'avoit
desjà dict; et que, de sa part, il ne manqueroit d'aulcun debvoir
qu'il peût rendre à l'advancement du bon propos. Milord de Burgley m'a
dict que je pouvois avoyr cognu, aux propos de la dicte Dame, combien
il s'estoit esforcé de la persuader, sur l'accidant du visage, qu'il
se pourroit remédier; et qu'il y avoit deux de ceulx, qui estoient
naguières revenus de France, qui avoient fermement assuré à elle
mesmes que quand elle le verroit, elle ne s'en pourroit nullement
contanter; dont, estant à ceste heure tout ce faict en la pure volonté
d'elle, il falloit attandre ce que Dieu luy en vouldroit inspirer, et
que, de sa part, il voyoit encores toutes choses pour ce regard si
incertaynes, qu'il ne m'en vouloit rien promettre ny assurer jusques à
ce que la résolution s'en manderoit par Mr de Montmorency à Leurs Très
Chrestiennes Majestez; et que cepandant il persévèreroit en ses
accoustumées remonstrances de louer et approuver ce party, aultant
qu'il luy seroit possible de le faire. Sur ce, etc.

    Ce XVe jour de juillet 1572.

   Tout maintenant, Mr le comte de Lincoln m'est venu visiter, et
   m'a signiffié ung très grand desir de servir à cest affaire,
   et ne m'a point donné à cognoistre que sa Mestresse n'ayt
   prins playsir d'ouyr bien dire de Monseigneur le Duc. Il y a
   heu quelque rencontre en Escoce, dont j'en sçauray bientost la
   particullarité.




CCLXIVe DÉPESCHE

--du XXe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Pierre Gautier._)

  Conférence de l'ambassadeur avec le comte de
    Lincoln.--Irrésolution d'Élisabeth sur le mariage.--Promesse de
    la mise en liberté de l'évêque de Ross.--Commission délivrée
    contre le comte de Northumberland.--Nouvelles de
    Flessingue.--Etat de la négociation du mariage.


    AU ROY.

Sire, m'estant le comte de Lincoln venu visiter en mon logis, ainsy
que, par le postille de ma précédente dépesche, je le vous ay mandé,
il s'est esforcé de me monstrer combien Vostre Majesté et la Royne,
vostre mère, et Messeigneurs voz frères, et toutz les principaulx de
vostre court, avoient mis peyne que luy et ceulx de sa compagnie s'en
retournassent trop plus que bien contantz des faveurs, et des grandes
et extraordinayres chères, et des honnestes présens qu'ilz y avoient
receus, et qu'ilz raportassent surtout une singullière satisfaction à
la Royne, leur Mestresse, de la vraye et sincère amityé que voz
parolles et toutez voz démonstrations leur ont indubitablement
signiffié que vous luy portiés. De quoy il dict, Sire, qu'ayant
retrouvé icy, après nostre dernière négociation de Mr de Montmorency,
de Mr de Foix et de moy, une parfaicte correspondance en sa Mestresse,
il ne veult espérer de moins que de voyr bientost, oultre le sèrement
du traicté, se faire un bien plus seur et plus ferme establissement de
vostre confédération par une bonne allience et ung bon parantage entre
Voz Majestez Très Chrestiennes et elle; et qu'en particullier il
m'estoit venu remercyer du bon succez que j'avois faict prendre à sa
légation en France, et de la luy avoyr encores randue honnorable, et
aprouvée par deçà, par les bons raportz, qu'au nom de Vostre Majesté
j'en avois faict à sa Mestresse; dont me offroit tout ce qu'il me
pourroit rendre d'amityé, tant que je serois en ce royaume. Je luy ay
gratiffié, Sire, bien grandement toutz ces honnestes propos qu'il luy
plaisoit me tenir, mais beaucoup plus ceulx que j'avoys bien cognu
qu'il avoit desjà tenu à la Royne, sa Mestresse, le priant de l'y
vouloir tousjours bien disposer, et que vous aviez prinz une si grande
confience de la bonne affection qu'il avoit monstrée vous porter, que
vous ne pouviez ni vouliez espérer de nul aultre de ce royaulme
aulcuns meilleurs offices, pour le propos de Monseigneur le Duc, que
de luy et de madame la comtesse sa femme; et qu'aussy se pouvoient ilz
assurer, toutz deux, oultre une bonne recognoissance de vostre part et
de la Royne, vostre mère, que jamais la faveur de Monseigneur le Duc
ne leur deffauldroit ny à toutz les leurs, quant il seroit par deçà.
Il m'a réplicqué qu'il pouvoit jurer avecques vérité de s'en estre
retourné aultant plein de bonne affection vers vostre grandeur et vers
celle de toutz les vostres, et vers l'amplitude de vostre couronne, en
ce qui ne seroit contre celle de sa Mestresse, qu'il n'y avoit nul de
voz meilleurs subjetz qui en sceût avoyr davantaige; et, en espécial,
si dévot à Monseigneur le Duc qu'il n'avoit nul plus grand soing
maintenant que de luy rendre la noblesse de ce royaulme de mesmes très
affectionnée, et bien dévote à faire incliner la Royne, sa Mestresse,
à son party, leur remonstrant à toutz que les difficultés de l'eage
n'empeschoient que ses aultres perfections ne le rendissent bien
capable d'estre, dès ceste heure, mary de leur Royne, et qu'encores
bientost il en seroit si parfaictement digne qu'elle se pourroit
réputer aussy heureusement accompaignée que nulle aultre princesse de
l'Europe; et que ce qu'on luy pouvoit avoir raporté du visage estoit
de nulle considération, car le temps en amanderoit, de bref, la
pluspart, et la barbe couvriroit l'aultre; et que je creusse ardiment
que Me Smith, et Me Milmor, et luy, et encores aulcuns de sa troupe,
n'avoient rien obmis de ce qui se pouvoit dire de bien pour ce propos;
et que, de sa part, il persévèreroit constamment de l'advancer aultant
qu'il luy seroit possible de le faire.

Par lesquelz propos, Sire, les raportant à d'aultres, qu'on m'a tenus
d'ailleurs, et que luy m'a dict ceulx cy, après avoir conféré avec sa
dicte Mestresse, je juge qu'elle n'avoit encores résolu la responce
qu'elle vous debvoit faire, quand elle est partie d'icy; et qu'il
semble encores ceste foys qu'elle ne la vous fera entière, ce que
prévoyant j'en ay voulu parler bien expressément avec ses deux
conseillers, et les admonester de la promesse d'elle et de la leur en
cest endroict, et qu'ilz ne vueillent permettre que rien en aille en
longueur; à quoy ilz m'ont fort promiz qu'ilz s'y employeroient de
toute leur puyssance. Cepandant la dicte Dame a commancé son progrès,
et est allé à Avrin, d'où elle ne bougera de six jours, et après
s'acheminera, peu à peu, vers Warwic, m'ayant le comte de Lestre fort
prié que je la vueille aller trouver, quand elle arrivera, en sa
mayson de Quilincourt. Elle a faict une distribution d'estatz, avant
bouger de ce lieu, ayant donné celluy de grand trésorier, qui est le
premier d'Angleterre, après le chancellier, à milord de Burgley, et a
faict milord Chamberland privé scéel, et baillé celluy qu'il avoit de
grand chamberlan de la mayson au comte de Sussex, et l'estat de
secrettère à Me Smith. Elle a encores entre ses mains l'estat de
grand mestre, duquel elle heût desjà pourvueu le comte de Lestre, mais
il n'est bien résolu à qui faire tomber celluy qu'il a de grand
escuyer; et dict qu'elle fera vischamberlan Me Pigrin, et capitaine de
ses gardes Me Hathon. L'on espère qu'elle donra liberté à quelques
ungs de ceulx de la Tour, et desjà elle m'a promis celle de l'évesque
de Roz. Je ne sçay si l'on l'en détournera. J'entendz qu'il a esté
envoyé commission à Barvic pour procéder contre le comte de
Northomberland.

Je ne vous escriptz, Sire, des nouvelles d'Escoce ny de la
confirmation de ce que je vous ay mandé par mes dernières: que le
comte de Honteley avoit donné une estrette vers le North à ceux du
party d'Esterling. J'espère que Mr Du Croc, par les lettres qu'il vous
escript, satisfera largement à tout cella.

L'on continue d'envoyer tousjours gens, monitions et artillerie, à
Fleximgues; et le capitaine Pelan, lieutenant de l'artillerie, est
party, depuys deux jours, pour y aller. Ceulx du dict Fleximgues ont
ouvert les digues et ont environné leur ville d'eau; ilz n'ont receu,
à ce qu'on dict, toutz les angloys ny pareillement les françoys, ains
en ont envoyé une partie ez aultres villes qui tiennent pour eulx en
Zélande. Ilz ont couru l'estrade entre Envers et Bruges, et ont prins
quelques deniers, que le duc d'Alve envoyoit à l'Escluse pour payer
les navires et mariniers qui ont conduict le duc de Medina Cely. Il a
esté apporté, ces jours passez, grande quantité d'espiceries du dict
lieu de Fleximgues en ceste ville, et en envoye l'on quérir davantage.
Les marchandz de ceste ville ont esté appellés devant le conseil affin
d'adviser au faict du commerce pour l'accomplissement du traicté,
mais ne sont encores venus devers moy. Sur ce, etc. Ce XXe jour de
juillet 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, aultant de choses que je cognois pouvoir advancer le propos de
Monseigneur le Duc, et aultant que ceux qui y ont bonne affection me
monstrent qu'il y en a qui y peuvent servir, je n'en obmetz une seule
que je ne mette peyne, tout incontinent, de les essayer; dont Dieu,
s'il luy plaist, y adjouxtera, puis après, la perfection qu'il voyt et
cognoit y estre honnorable et nécessaire. Je ne presse de sçavoir de
ceulx cy rien de la résolution de la responce; il ne seroit ny
honneste à moy, de la leur demander, ny à eulx, de me la dire, ayant
esté arresté que la Royne d'Angleterre la fera sçavoir à Voz Très
Chrestiennes Majestez par Mr de Montmorency; et elle me l'a ainsy
confirmé, depuis son partement, avec une fort honnorable commémoration
de luy, et de la confience que, pour son intégrité, elle met ez choses
qu'il luy a dictes, et pareillement de Mr de Foix. Le comte de Lestre
et milord de Burgley affirment que le raport, qu'on a faict de
Monseigneur le Duc, ne sçauroit estre plus grand pour sa réputation,
ny meilleur pour tout ce qui se pourroit desirer de luy pour ce
royaulme, que l'ont faict ceulx qui sont freschement revenus de
France; et tout le conseil d'Angleterre a fort bien faict son debvoir
d'aprouver son party, de sorte que le tout reste maintenant en la pure
volonté de la Royne, leur Mestresse; à laquelle, parce qu'elle a
touché de discerner d'aulcunes particullarités, qui peulvent rendre, à
une telle princesse qu'elle est, ou agréable ou désagréable son
mariage pour toute sa vye, ilz ne peuvent ny veulent davantage l'en
presser. Et m'a le dict comte dict qu'il trouve fort expédiant que
Monseigneur le Duc escripve les lettres que j'ay desjà mandées; car
estime que nul ne peult tant en cest affaire pour luy que luy mesmes.
Et milord de Burgley m'a confirmé que la petite lettre, que
Monseigneur le Duc avoit escripte à Mr de Montmorency, laquelle
j'avoys naguyères, comme par accidant, faicte voyr à la dicte Dame,
avoit beaucoup servy, et qu'il desiroit surtout qu'il fût pourveu à
l'inconvénient de son visage. Néantmoins l'ung et l'aultre assurent
que l'affaire est encores bien incertein, dont aulcuns des amys
donnent pour conseil, qu'encor que la responce n'aye à estre si bonne
comme nous la desirerions, que, pourveu qu'elle ne soit du tout
maulvayse, et qu'elle ne porte ung entier refus, que Vostre Majesté
n'en doibt couper court le propos. Et, de ma part, Madame, j'ay trouvé
tousjours tant de changement, d'heure en heure, ez résolutions de
ceste court, que je ne puis dire sinon ce qui semble bon, et
pareillement ce qui semble maulvais, n'y demeurent guyères en ung
mesme estre. Sur ce, etc.

    Ce XXe jour de juillet 1572.




CCLXVe DÉPESCHE

--du XXIIe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Giles Malapart._)

  Négociation du mariage.--Avis émis par un seigneur du conseil
    d'écouter les propositions faites par Antonio de Gouaras pour
    le mariage d'Élisabeth avec le fils de l'empereur.


    AU ROY.

Sire, il n'a esté possible au Sr de Sabran d'arriver icy plus tost que
hier matin, en la compagnie de plusieurs aultres qui ont esté
contrainctz, aussy bien que luy, de temporiser, troys jours entiers,
le passage à Callays, à cause du vent. Il m'a randu vostre dépesche du
unziesme et quatuorziesme de ce moys, laquelle est très ample et fort
à propos pour l'occasion présente. Je mettray peyne de l'emploier le
mieulx qu'il me sera possible en ma première audience, laquelle j'ay
desjà envoyé demander; et ay faict tenir à milord de Burgley la lettre
de Mr de Walsingam. Ceste princesse, continuant son progrès vers
Warvic, arrivera demein en la mayson du dict de Burgley, à présent son
grand trésorier, où les principaulx seigneurs de sa court et de son
conseil, lesquelz, au partir d'icy, estoient allez se rafraischir en
leurz maysons, se doibvent randre. Et j'entendz que, au dict lieu, se
résouldra la responce qui vous doibt estre faicte sur le propos de
Monseigneur le Duc, n'ayant point cognu, Sire, qu'en nul aultre
affaire, depuis que je suis en ce royaulme, l'on soit allé plus
réservé qu'on faict en cestuy cy, duquel ne se permet qu'il en sorte
une seule parolle dehors. Néantmoins l'on m'a fort assuré que le moys
ne se passera sans qu'on ayt satisfaict à la promesse qui nous a esté
faicte, quant Mr de Montmorency et Mr de Foix sont partis; et
cependant je verray la dicte Dame, et n'obmettray rien, Sire, de tout
ce que me commandez, ny de tout ce que je me pourray adviser, pour la
persuader, et mesmes la presser de vous faire la responce telle que
vous la desirez, et que singullièrement je la desire, plus à la vérité
qu'il ne me semble que je le puisse de tout bien espérer, ayant
quelque advis qu'il y sera faict mencion de ce contrepoix, dont le Sr
de Walsingam a desjà parlé à la Royne, pour récompanser le deffault de
l'eage et l'inconvénient du visage de Monseigneur le Duc.

Il n'y a rien plus vray qu'ung des seigneurs de ce dict conseil,
entendant débattre les difficultez qu'on alléguoit de Monseigneur le
Duc, a mis en avant qu'on debvoit ouyr Anthonio de Gouaras sur ce
qu'il proposoit du filz de l'Empereur, ainsy que d'aultres foys l'on
l'avoit bien escouté sur le propos du Roy d'Espaigne, ayant esté le
premier qui l'avois mis en termes, et avoit réuscy. Mais de tant que,
par les deux lettres que le dict de Gouaras avoit naguières présentées
du dict Roy d'Espagne; et aulcunes du duc d'Alve touchant les choses
de Flandres, il n'apparoissoit qu'ilz luy donnassent assez expécial
pouvoir de parler maintenant de cestuy cy, cella n'a esté suyvy.

L'on prépare icy tousjours nouveau renfort pour envoyer à Fleximgues,
mais, jusques au retour de Me Pelan, l'on ne se hastera de le faire
partir. Je n'ay, à présent, rien de nouveau d'Escoce, et suis
attandant ce que les deux partis auront respondu sur l'abstinence de
guerre à Mr Du Croc, auquel je feray cependant tenir vostre dépesche;
et, m'ayant esté octroyé ung passeport pour envoyer visiter par ung
mien secrettaire la Royne d'Escoce, avec ung peu d'argent, je vous
manderay à son retour de toutes ses nouvelles. Et sur ce, etc.

    Ce XXIIe jour de juillet 1572.




CCLXVIe DÉPESCHE

--du XXIXe jour de juillet 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par le Sr de Vassal._)

  Audience.--Négociation du mariage.--Conversations intimes entre
    la reine et l'ambassadeur.--Conférences de l'ambassadeur avec
    Leicester et Burleigh sur la négociation.


    AU ROY.

Sire, ayant envoyé prier le comte de Sussex, qui est à présent grand
chambellan de ceste court, de vouloir entendre de la Royne, sa
Mestresse, quand elle auroit agréable que je l'allasse trouver pour
une dépesche que j'avoys reçue de Vostre Majesté, elle m'a soubdain
mandé que ce seroit le landemein matin en la mayson de son grand
trésorier, qui luy faysoit un festin, où je serois le bien venu. Et
m'ayant le dict grand trésorier envoyé son coche en chemin, j'ay esté
fort bien receu de la dicte Dame, laquelle m'a semblé estre en
beaucoup meilleure et plus belle disposition, depuis le commancement
de son progrès, que pendant qu'elle estoit en ceste ville. L'après
disnée, après s'estre soigneusement enquise de vostre bon portement,
et de celluy de la Royne, en la continuation de sa grossesse, et
pareillement de la Royne, vostre mère, après sa dernière maladie,
aussy de l'arrivée du Roy de Navarre et des prochaines nopces qui se
doibvent faire de luy avecques Madame, et de plusieurs aultres
particullarités, ausquelles j'ay mis peyne de bien luy satisfaire,
elle m'a mené en ung petit compartiment hors de la sale, où ayant
faict apporter des sièges, n'a souffert qu'aulcun aultre y ayt
demeuré.

Et luy ayant dict que Vostre Majesté avoit fort volontiers entendu par
Mr de Montmorency le discours de tout ce qui avoit passé icy, pendant
que luy et Mr de Foix, et toute leur troupe, y avoient esté; et que
vous n'aviez, longtemps y a, ouy ung récit qui plus vous heût
contanté, ny qui plus vous heût apporté d'honnestes satisfactions que
celluy là, pour y avoir remarqué plusieurs choses, lesquelles vous
estoient ung indubitable tesmoignage de l'affection et de la vraye
inclination qu'elle avoit à vostre amityé, vous la supliés de croyre
que vous recepviez à grande obligation qu'elle heût voulu faire une si
expresse profession et déclaration, comme elle avoit faict, de vous
aymer, et de vouloir demeurer vostre perpétuelle confédérée; et
qu'elle estimât par là d'avoir tant acquis et gaigné de vostre amityé
et bienvueillance que vous fesiés compte de n'espargner vostre propre
personne, et avec icelle tout ce qui se pouvoit compter de la grandeur
d'ung roy de France, pour l'employer pour elle, quand l'occasion s'y
offriroit; et, qu'après le rapport de Mr de Montmorency, vous aviez
ouy celluy de Mr de Foix sur tout ce qui avoit esté dict et déduict ez
négociations qu'ilz avoient faictes par deçà, qui ne vous avoit pas
moins contanté, encor que vous heussiez bien desiré qu'ilz vous
heussent apporté une entière résolution du propos de Monseigneur le
Duc, mais aulmoins cognoissiez vous qu'il ne monstroit qu'il y heût
apparu aulcune difficulté qui fût assez considérable pour debvoir
différer d'une seule heure, après le moys, la response qu'elle nous
avoit promis de vous faire, et laquelle vous ne pouviez espérer de
moins, sinon qu'elle la vous rendroit conforme à l'honneste et
honnorable demande que vous luy aviez faicte; et que la Royne, vostre
mère, qui avoit esté présente aux deux discours, jugeoit bien que,
sur ce qu'elle m'en feroit mander par ses lettres, je ne pourrois
assez à son gré représanter, icy, à elle, le contantement qu'elle
recepvoit de ceste sienne tant déclarée amityé, et du bon acheminement
qu'elle voyoit que alloit prendre le propos de Monseigneur le Duc, son
filz, elle avoit advisé d'envoyer quérir le Sr de Walsingam pour luy
en signiffier aultant, de parolle, comme elle en avoit dans le cueur;
et que je croyois que mesmes elle luy avoit faict voyr jusques dans
son âme; dont le dict de Vualsingam, à mon advis, n'avoit obmis de le
bien représanter par ses lettres, et que Vous, Sire, par les lettres
dernières, et elle, par les siennes, me commandiez bien fort
expressément que je luy incistasse à ce que sa dicte responce vous
peût venir et bonne, et bientost, sellon que vous sçavez bien que le
plus mortel ennemy qu'eust ce propos estoit la longueur; et que vous
luy promettiez, s'il venoit à succéder, de le luy rendre comble de
tout bien, de tout honneur, de toute seurté, de toute vraye et
perdurable amour, et d'ung perpétuel contantement, ainsy que je luy en
engagoys la foy, la parolle et la promesse de Vostre Majesté et de la
Royne, vostre mère, par les propres lettres que vous et elle luy en
escripviez de voz meins, lesquelles je luy ay incontinant présentées.

La dicte Dame, premier que rien respondre, a voulu ouvrir les dictes
lettres, lesquelles elle a lues avec son grand contantement, et a
monstré prendre une singullière confiance de l'offre que luy fesiez
par la vostre, et de l'honnorable soubscription et bien affectionnée
que vous y aviez mise; et a curieusement nothé toutes les
particullarités de celles de la Royne, sans en laysser rien, monstrant
à bon esciant qu'elle n'en vouloit perdre ung tout seul mot, tant
elle y trouvoit de satisfaction; et y voyoit, ainsy qu'elle a dict,
une déclaration très honneste, et vrayement royalle, de tout ce qu'une
si grande, et néantmoins très prudente, et vertueuse princesse pouvoit
honnorablement, et sans trop considérer sa propre affection, desirer
au propos de Monseigneur le Duc, son filz. Et puis, les ayant mises en
sa pochète, a suyvy me dire qu'il luy venoit, chacun jour, de devers
vous et de devers la Royne, vostre mère, tant de bons rencontres
d'amityé, et iceulx accompaignez de tant de respect et d'honneste
faveur, et aultres honnorables observances, et si esloignées, ainsy
qu'elle croyoit, de toute feintise, qu'elle ne se sentoit si obligée à
chose de ce monde que d'en avoir perpétuelle recognoissance; et
qu'elle vous prioit, Sire, de croire qu'elle le recognoistroit, tant
qu'elle vivroit en ce monde, avec dellibération, dès aujourdhuy, de
souffrir plustost quelque offance que de se porter jamais vostre
adversaire, ny contraire, ny se monstrer ingrate vers la Royne, vostre
mère; et qu'elle vous prioit toutz deux de prendre parfaicte confience
d'elle, tout ainsy qu'elle se commettoit du tout pour jamais à la
vostre. Et, au regard du propos de Monsieur d'Alançon, elle vous
prioit bien de considérer que la seule opinyon, que ses subjectz
avoient, qu'elle fût ung peu sage, l'avoient faicte, quatorze ans, et
la fesoient, encores aujourdhuy, régner heureusement et paysiblement
sur eulx, et que, s'ilz la voyoient aller à ceste heure
inconsidéréement en son mariage, qui estoit ung acte qui s'estendoit
pour tout le cours de sa vye, et que elle, desjà vielle, prînt ung
mary par trop jeune, et encores avec l'accidant que Monsieur d'Alançon
avoit au visage, qu'il y avoit grand danger qu'ilz ne la tinsent pour
mal advisée, et ne l'eussent à mespris, ne leur monstrant mesmement
qu'en contrepois on luy eût offert quelque chose pour récompanser ces
deux deffaultz; dont avoit donné charge à ceulx de son conseil de
dresser la response, laquelle estoit desjà preste, et la vouloit
envoyer, du premier jour, à monsieur de Montmorency, s'il luy plaisoit
prendre la peyne de la vous présanter, ou sinon au Sr de Vualsingam
son ambassadeur; et qu'elle vous suplioit de la prendre de bonne part,
ainsy que d'une princesse qui, estant toute vostre, vous debviez
penser d'elle comme d'une vostre propre seur.

Je luy ay respondu, Sire, que, à la vérité, sa prudence, avec la
faveur de Dieu, l'avoient faicte et la faysoient heureusement régner,
mais que nul plus prudent acte sçauroit elle faire au monde pour elle,
ny pour ses subjectz, que d'accepter ce party; lequel, si ces deux
deffaultz avoient à le monstrer ung peu plus judicieulx que plein
d'affection, tant plus elle s'en acquerroit de louange, et que, d'y
mettre le contrepoix, Vostre Majesté estimoit sa bonne grâce estre de
si excellant pris que vous n'aviez avec quoy l'achepter qu'avec
l'abondance d'amityé et de respect que Monseigneur le Duc luy
porteroit; lequel vous luy offriez avec les mesmes condicions que luy
aviez offert Monsieur, qui, estantz toutz deux voz frères, ne luy
pouviez faire ung plus égal présent; dont ne failloit aussy qu'elle
haulçât ses demandes, et seulement qu'en lieu d'_Henry_ elle prînt
_Francoys_, sinon que l'ung se contanteroit d'ung peu moins de
l'exercice publicque de sa religion, là où la conscience n'avoit peu
permettre à l'aultre qu'il en peult rien laysser; et que, pour mieulx
conduire son inclination à satisfaire à Vostre Majesté et à la Royne,
vostre mère, en cest endroict, Mon dict Seigneur d'Alançon mesmes y
adjouxtoit sa bien humble requeste, par une sienne lettre à part,
qu'il me commandoit de luy présenter.

La dicte Dame a soubdain prins la dicte lettre, et l'a lue tout du
long avec démonstration de contantement, et a dict que tout ce que son
escript luy faysoit voyr de luy correspondoit à ce qu'elle en oyoit
dire. Et puis, je l'ay supliée bien humblement qu'elle voulût encores
prendre la peyne de lire ce qu'il me prioit, et me commandoit de
faire, pour luy, par une aultre sienne lettre; à quoy elle n'a faict
aulcune difficulté.

Et j'ay adjouxté que c'estoit affin qu'elle ne m'estimât ny
présomptueux ny téméraire, si j'entreprenois de luy faire entendre
quelque chose de la bonne affection que ce prince luy portoit, et si
je la supliois de le réputer digne de la sienne; que, à la vérité, il
estoit jeune, mais nourry en tant de meureté qu'il le failloit, quand
au sens, estimer desjà homme parfaict, et quand à la personne, qu'il
estoit de l'extraction de princes si bien formés et d'une si
parfaictement belle taille, et si bien proporcionnés, qu'il ne
failloit doubter que leur filz ne leur ressemblât, et qu'il ne vînt
aussy hault d'estature et aussy beau de visage comme ilz avoient esté;
et que mesmes il avoit advancé son eage de troys ou quatre ans, se
trouvant en ceste sienne première puberté ung bien accomply et bien
vigoureulx chevalier, et qu'il estoit filz et petit filz, et deux foys
frère, de quatre grandz roys, et luy mesmes tout royal, qu'il estoit
magnanime et généreulx, et remply de toutes vertueuses condicions,
mais qu'il n'estoit en tout rien tant que tout à elle, et tout
transformé en ung vraye et naturel amour qu'il portoit à sa grandeur,
à ses perfections et à ses belles et excellantes qualités, et ne se
délectoit de rien tant que d'ouyr ses louanges, d'adjouxter ce qu'il
pouvoit à icelles, et de vouloir emploier sa personne pour les
maintenir jusques à la mort, ne cherchant aulcune chose de meilleur
cueur que de se perdre soy mesmes pour se retrouver tout en sa bonne
grâce. Dont je la supliois qu'à une telle perfection d'amityé, comme
elle trouvoit en Vostre Majesté, et en la Royne, vostre mère, et en
luy, elle ne voulût uzer d'aulcune male correspondance en sa responce,
et que vous jugiés, Sire, les choses estre passées si avant qu'il ne
se pouvoit faire, oultre l'intérest des affères que vous aviez communs
avec elle, qu'il n'y courût beaucoup de vostre honneur et réputation,
si le mariage ne succédoit.

Elle m'a dict qu'elle vouloit estimer cella mesmes que j'avoys dict,
et encores mieulx de Monsieur d'Alançon, car le rapport qu'on faysoit
de luy estoit parfaict en toutes choses d'honneur, de valeur et de
vertu; et qu'elle vouloit encores croire ce qu'il luy escripvoit de
son amityé, et ce que Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, luy en
promectiez, neantmoins que les difficultés de l'eage et du visage
restoient aparantes, et que ce que j'avois allégué de la religion ne
se pouvoit prendre pour récompance, car ne failloit dire ny que
Monsieur se fût voulu contanter de l'exercice de sa religion en privé,
ny qu'elle le luy heût voulu accorder, affin que ny l'ung ny l'aultre
ne se peussent maintenant advantager ny qu'il l'eût délayssée, ny
qu'elle l'eût délaissé; et, quand au point que Monsieur d'Alançon
m'escripvoit que, s'il n'estoit retenu d'aulcuns respectz, qu'il
passeroit volontiers par deçà, que c'estoit ung faict sien, et de
Vostre Majesté, et de la Royne, vostre mère, qui debvoit estre réglé
par vostre conseil, dont n'en vouloit rien dire, mais qu'elle croyoit
certaynement que si Monsieur luy mesmes fût venu, quand il se parloit
de luy, que l'affère heût mieulx réuscy qu'il n'a; et que je pourrois
encores conférer de toutes ces choses avec ceulx de son conseil, affin
que la responce peût estre plus promptement expédiée.

Et ainsy, Sire, ayant esté encores quelque temps avec elle à luy
respondre sur aulcunes demandes qu'elle m'a faictes de Mon dict
Seigneur le Duc, s'il n'estoit pas creu depuis le pourtraict qu'elle
avoit veu, et si j'avois point adverty la Royne, vostre mère, du
mèdecin qui promettoit de remédier à cest inconvénient du visage; et,
luy ayant satisfaict de tout cella à son contantement, je me suis
gracieusement licencié d'elle pour aller traicter de ces mesmes choses
avec les seigneurs de son conseil; de quoy, en la lettre de la Royne,
parce que ceste cy est trop longue, je mettray comme tout le reste a
passé. Et sur ce, etc.

    Ce XXIXe jour de juillet 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, affin que Vostre Majesté puisse mieulx juger des choses qui
concernent icy le propos de Monseigneur le Duc, vostre filz, après que
les aurez entendues par ordre, je metz peyne, en la lettre du Roy, de
vous bien particulariser celles qui ont passé en la dernière audience
que j'ay heue de cette princesse; de la quelle, à vray dire, je suis
retourné plus contant des parolles et démonstrations que j'ay notées
d'elle, pendant ses discours, que des poinctz qu'elle m'a voulu
toucher de la responce qu'elle a promis de mander à Mr de Montmorency.
J'avoys desjà faict voyr à milord de Burgley, premier que d'aller
trouver la dicte Dame, les troys lettres qui s'adressoient à elle et
les deux qui s'adressoient au comte de Lestre et à luy, ensemble ce
que, en particullier, vous me mandiez, par une des vostres, de luy
dire, qui a trouvé le tout merveilleusement bon, et bien à propos. Et,
après infinys et très humbles mercyementz de la confiance qu'il voyoit
que Voz Majestez Très Chrestiennes prenoient de luy, avec assurance de
s'emploier plus affectueusement pour cest affaire que pour nul aultre
qu'il ayt jamais manyé, il m'a mandé que je me hastasse de porter les
dictes lettres, parce que les comtes de Lestre et de Sussex, et luy,
avoient desjà commandement de leur Mestresse de dresser la dicte
responce, qu'elle avoit à vous faire: ce qui m'a randu encores plus
dilligent de l'aller trouver.

Et, après que j'ay heu devisé avec elle, aultant longuement que je
l'ay peu desirer, je suis allé parler aux dicts comtes de Lestre et de
Sussex, et au dict de Burgley, lesquelz n'ont voulu entrer guyères
avant à contester et débatre aulcun poinct de l'affère; ains, après
avoyr escouté ce qui s'estoit passé entre la dicte Dame et moy, ilz
m'ont respondu que, puisque j'avoys présenté nouvelles lettres, ilz
confèreroient de nouveau avec la dicte Dame pour voyr si elle leur
commanderoit de changer rien en sa dicte responce, et ont assez
estendu leurz propos sur le mesmes faict; mais ilz l'ont tousjours
tenu bien loing de la conclusion. Dont, ayant tiré à part le comte de
Lestre, je luy ay baillé la lettre de Monseigneur le Duc, et luy ay
monstré ce qui estoit en article exprès pour son bien dans celle que
Vostre Majesté m'escripvoit; à quoy il m'a randu de si honnestes
responces qu'il ne se peut dire mieulx. J'ay aussy exprimé à milord de
Burgley ce que je luy avois auparavant mandé, lequel m'a assuré qu'il
persévèreroit de solliciter sa Mestresse. Et n'ay obmis de confirmer
de mesmes le comte de Sussex en la bonne affection qu'il a tousjours
monstré de porter à cest affère; et puis, je les ay ainsy layssez
quelques jours pour faire leurs dellibérations.

Et depuis, je les ay envoyez sonder si les lettres avoient esté
d'aulcun effect, dont le comte de Lestre m'a mandé qu'il me prioit de
croyre qu'il avoit parlé sur icelles de si grande affection à sa
Mestresse que moy mesmes ne l'eusse peu faire davantaige, et qu'elle
demeuroit en suspens, sans se sçavoir bien résouldre, monstrant
d'incliner à ce qu'elle puisse voyr Monseigneur le Duc, et qu'il la
voye aussy à elle, ce que le dict comte ne pouvoit trouver bon, et
estimoit qu'il seroit tousjours meilleur qu'elle fît une plus certaine
responce. Et milord de Burgley m'a respondu qu'il n'y avoit rien plus
vray que, pour ceste heure, l'accident du visage donnoit plus
d'empeschement au propos que ne faysoit la difficulté de l'eage, car
sa Mestresse avoit parlé à ceulx qui estoient naguières revenus de
France, et s'estoit enquise à ung chacun d'eux, à part, fort
particullièrement, de Monseigneur le Duc; qui luy avoient toutz, d'une
commune voix, raporté beaucoup de louanges des condicions et qualités
de Mon dict Seigneur le Duc, et encores de sa taille et disposition,
mais il n'y en avoit heu pas ung qui ne luy eût dict, quand au visage,
qu'ilz avoient opinyon qu'elle ne s'en pourroit nullement contanter,
quand elle le verroit: ce qui estoit cause que les lettres, que je luy
avoys présentées, feroient peu ou guières changer la responce qu'on
avoit dellibéré de vous faire mander; et que, de tant que j'avoy dict
à elles mesmes qu'il y avoit ung mèdecin qui promettoit de remédier au
dict inconvénient du visage, qu'il failloit que je y pourveusse, me
voulant au reste bien assurer que sa Mestresse s'estoit infinyement
contanté de la lettre que Vostre Majesté luy avoit escripte, qui
estoit bien la meilleure qu'elle eust jamais reçue et la plus pleyne
d'honnestes respectz; et qu'en effet il ne voyoit aulcune chose à
présent, sur laquelle il voulût me mettre plus avant en espérance, ny
aussy du tout me désespérer, cognoissant très bien que sa Mestresse
procédoit d'une vraye et droicte intention en cest affère, et qu'il
n'y avoit que les deux difficultés, et celle mesmement du visage, qui
la retardoient.

Et de tant que la pluspart de la négociation d'entre milord Burgley et
moy a esté mené par le Sr de Vassal, présent porteur, que j'ay souvant
envoyé vers luy, je le vous dépesche présentement pour vous en aller
rendre meilleur compte, et pour, tout ensemble, apporter à Voz
Majestez le traicté tout ratiffié, qui m'a esté, depuis deux jours,
dellivré de la part de ceste princesse; et vous suplier très
humblement, Madame, que par luy il vous playse me faire entendre en
quelz termes on vous aura faicte la susdicte responce, et, comme après
icelle, vous vouldrez que je continue de la poursuivre. Et sur ce,
etc.

    Ce XXIXe jour de juillet 1572.




CCLXVIIe DÉPESCHE

--du IIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo._)

  Arrivée de Mr de La Mole à Londres.--Entrevue avec le lord
    garde-des sceaux.--Nouvelles de la guerre des
    Pays-Bas.--Progrès du prince d'Orange.--Détails sur le combat
    de Mons.


    AU ROY.

Sire, ayant Mr de La Mole faict si bonne dilligence qu'il est arrivé
le XXVIIe du passé à Londres, j'ay incontinent envoyé faire entendre
sa venue à la Royne d'Angleterre, à quarante mille de là, sur son
progrès de Warvic, laquelle, se trouvant en lieu incommode et trop
estroict pour nous recepvoir, et voyant encores que les quatre ou cinq
premiers gittes, qu'elle auroit à faire, le seroient de mesmes, elle
nous a remis jusques au lieu de Eston, où elle faysoit estat d'y
arriver dès hier, et nous y donner aujourdhuy l'audience. Mais,
s'estant trouvée ung peu lasse de la chasse de devant hier, au lieu de
Saldon, pour y avoir suivy, tout le jour et jusques à quelque heure de
la nuict, ung grand cerf, elle n'en a bougé de hier ny aujourdhuy, et
nous a mandé, sachant que nous estions desjà en ce lieu de Brichil,
bien près d'elle, que nous fussions les bien venus; et que, demein,
qui est lundy, elle se rendroit sans aulcun doubte au lieu de Eston
pour nous y recepvoir mardy, et que cepandant elle avoit commandé au
sire Henry Cobhan de nous accompaigner, et nous faire accomoder à
Tocester, qui est à ung petit mille du dict lieu; monstrant la dicte
Dame, après qu'on luy a heu touché quelque mot de l'honneste occasion
du voyage du dict Sr de La Mole, et par l'instance de qui il estoit
faict, et combien l'élection de luy estoit bien fort bonne et propre
en cest endroict, qu'elle en avoit grand contentement; dont nous
mettrons peyne, Sire, de le luy augmanter davantage et le rendre le
plus utile qu'il nous sera possible pour Vostre Majesté.

Nous avons, en venant icy, visité milord Quipper en une sienne mayson
aulx champs, où la dicte Dame avoit passé, qui a monstré de nous y
voir de bon cueur, et de persévérer en la bonne et droicte intention
qu'il a tousjours heue à ce bon propos d'ung des Filz de France pour
sa Mestresse; et nous a dict que, pour estre Monseigneur le Duc plus
esloigné d'ung degré de vostre couronne que Monsieur, que de ce degré
l'aprouvoit il davantage et le jugoit plus propre pour eulx, et qu'il
luy sembloit que la présence sienne avoit à produire une trop plus
briefve conclusion en cest affère que nulle aultre chose qu'il cognût
aujourdhuy au monde. A quoy nous avons oposé que cella estoit peu
requis, et nullement uzité entre grandz princes, et que, sans plus
grande assurance, je ne voyois qu'il se peût faire, ny qu'il deût
passer deçà, ny que Vostre Majesté, ny la Royne, vostre mère, le
voulussiez jamais consentir.

Je comprans bien, Sire, qu'une partie de la responce qu'on vous a
faicte tend à cella; dont Mr de La Mole et moi adviserons de modérer
vers elle, et vers ceulx qui la conseillent, ceste dellibération le
plus qu'il nous sera possible, et ne précipiterons rien sans réserver
toutes choses à vostre disposition; qui vous suplie cependant, Sire,
de nous mander par le Sr de Vassal comme, après la dicte responce, il
vous semblera que nous aurons à procéder.

Le comte de Lestre, qui estoit allé devant à Quilingourt, est
retourné pour se trouver à la réception du dict Sr de La Mole; mais
milord de Burgley, qui est allé en une sienne mayson vers le Nort, ne
sera de retour jusques à samedy, qui sera cause que nous temporiserons
davantage pour l'attandre, et pour ne presser de vous rien respondre
qu'il n'y soit.

Maistre Pelan est retourné de Fleximgues, lequel rapporte, à ce que
j'entendz, que quatre centz françoys et aultant d'anglois, et
semblable nombre de walons, sont logés dans la ville, et qu'avec ce
nombre les habitans se font fort de la garder; et que le cappitaine
Gilibert, avec quinze centz angloys, est logé aux environs, ayant cinq
centz escuz d'entretènement par moys comme coronnel, et ses gens bien
entretenus à la rayson de quatre escus la simple paye; et que tout le
pays d'Olande, sinon Utrec et Ostradam, recognoissent le prince
d'Orange pour légitime gouverneur, et que desjà l'on a estably à
Dordrec une forme de conseil, et le lieu de la monoye pour y battre ce
qui se pourra ramasser d'argent pour servir à ceste guerre; et semble
que le dict Pelan persuade bien fort à ceste princesse de prendre en
sa protection le dict lieu de Fleximgues, comme très oportun à
l'Angleterre et fort aysé de le pouvoir deffendre.

Anthonio de Guaras a porté, ces jours passez, en ceste court, une
relacion des choses advenues près de Montz[3], par lettre que le duc
d'Alve luy en a escripte de Bruxelles; où il mande la défaicte sur les
Huguenotz estre fort grande, et qu'il y en a envyron troys mille cinq
centz de mortz, avec fort petite perte des leurs, plusieurs
prisonniers de qualité et vingt cinq enseignes et huict cornettes
prinses; ce qui met assez de réfroidissement à ceulx cy: bien que
d'ailleurs la certitude qu'ilz disent avoir de l'arrivée du prince
d'Orange, en Gueldres, avec sept mille reytres et trèze mille hommes
de pied, les eschauffe. Sur ce, etc.

  [3] Voir ci-dessus _note_ p. 44.

    Ce IIIe jour d'aoust 1572.




CCLXVIIIe DÉPESCHE

--du VIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Audience accordée à l'ambassadeur et à Mr de La
    Mole.--Négociation de Mr de La Mole au sujet du mariage.--Desir
    d'Élisabeth que le duc d'Alençon passe en
    Angleterre.--Suspension d'armes en Écosse.--Nouvelles de Marie
    Stuart.


    AU ROY.

Sire, je ne doubtois nullement que la Royne d'Angleterre ne fît une
bien bonne réception à Mr de La Mole, à cause de la plus estroicte
amityé qu'elle a maintenant avec Vostre Majesté, mais elle la luy a
faicte beaucoup meilleure que je ne l'avois espéré, et nous a donné,
mardy dernier, au lieu de Sthon, une très favorable audience, de
laquelle n'est besoing que je vous racompte icy ce que j'ay dict et
faict pour introduire le dict Sr de La Mole et sa légation vers elle,
car j'ay mis peyne de n'y rien oublier, et seroit trop long de le vous
réciter; ny que je vous représante aussy, Sire, ce que luy, de sa
part, et en une très bonne façon et avec parolles vifves et pleines
d'efficace, et bien accompaignées de tout ce que l'honneste présence
et bonne grâce et modestie d'ung gentilhomme les a peu segonder, luy a
tenus, car je laysse tout cella à vous estre mieulx cognu, quand
bientost il s'en retournera.

Et vous diray seulement, Sire, qu'elle a monstré d'avoir aultant
agréable le message et le messager, comme Vostre Majesté le pourroit
desirer, ainsy que les honnestes responces et les très grandz
mercyementz, qu'elle nous a chargé de vous en faire, le nous ont
témoigné; qui, entre aultres choses, elle vous prie, Sire, de vouloir
croyre que l'obligation qu'elle vous a pour la suyte de tant d'amityé
et de bonne affection, dont, de plus en plus, il vous plaist
persévérer vers elle, la rendent non moins germayne à Vostre Majesté
ny moins vraye fille de la Royne, vostre mère, que le pourroit estre à
toutz deux Madame Marguerite; et qu'elle vous avoit desjà envoyé sa
responce, de laquelle elle attandoit, dedans troys jours, une dépesche
de son ambassadeur, pour sçavoir comme Vostre Majesté l'auroit prinse,
et que, sur ce qu'il luy en manderoit, se pourroit, puis après,
adviser comme passer plus avant. Et me semble, Sire, qu'elle a
commancé, ceste foys, d'uzer des mesmes parolles et contenances que
j'avois auparavant remarquées d'elle, quand elle dellibéroit à bon
esciant d'entendre au propos de Monsieur, de sorte que je n'estime
l'avoir jamais cognue mieulx disposée à la résolution de se marier que
maintenant, inclinant néantmoins à vouloir estre satisfaicte de la
venue de Monseigneur le Duc plus pour cognoistre, ainsy qu'elle dict,
si elle luy sera agréable, et si les difficultés qu'il pourroit faire
d'elle le pourroient divertir, que non pas qu'elle s'arreste à celles
qu'on luy a faictes de luy; assurant la dicte Dame qu'elle le répute
d'estre tel, sellon le rapport qu'on luy en a faict, qu'elle ne
s'estime assez digne d'estre sienne, et qu'elle nous vouloit bien
promettre, s'il venoit icy, et que le mariage ne succédât, qu'elle
prandroit sur elle la plus grande moictié de la honte, d'avoir esté
plustost refuzée de luy, que non pas qu'elle ne l'eust voulu accepter;
et puis l'excuse de la religion pourroit servir à toutz deux:
monstrant la dicte Dame une fort grande affection à ceste entreveue et
de chercher elle mesmes comme elle se pourroit faire, sans qu'il y
courût nul intérest de vostre grandeur, ny de celle de Mon dict
Seigneur le Duc.

Et je voy bien, Sire, que ceulx de son conseil ne sont trop marris
qu'elle ayt ceste opinyon, affin qu'elle mesmes face l'élection de son
mary.

Et je luy ay respondu, Sire, qu'il y avoit beaucoup de voyes bien
honnestes et bien fort honnorables à Monseigneur le Duc pour venir
vers elle, et qu'elle s'assurât hardiment d'avoir aujourdhuy tant de
pouvoir sur luy qu'il feroit très volontiers tout ce qu'elle
vouldroit, et qui seroit de son contantement; et que, sans doubte, il
viendroit aussytost qu'il entendroit ceste sienne bonne volonté, mais
elle mesmes ne le debvoit, en façon du monde, desirer sinon à la
charge de le prendre pour mary, aussytost qu'il seroit icy, ou bien de
le retenir prisonnier en la Tour de Londres; car il ne y avoit nulle
assez honnorable voye pour s'en retourner: et que je ne croyois pas
que Vostre Majesté, ny la Royne; qui est comme mère à toutz,
voulussiez, sans quelque assurance du dict mariage, jamais consentir
qu'il y vînt; ayant ajouxté, Sire, affin de ne laysser trop de dureté
en ce qui, peu à peu, monstre se ramoller en ce propos, que, comme
nous la suplions à elle de n'introduire nouvelles difficultés et
longueurs en cest affère, qu'ainsy vous suplierions nous très
humblement, Sire, de ne vous randre difficille en rien de ce que, sans
diminuer la réputation de vostre couronne, ny la dignité de Mon dict
Seigneur le Duc, vous pourriez complaire à la dicte Dame.

Et après plusieurs bien fort gracieulx propos, qu'elle nous a
continués plus de troys heures à son grand contantement, quelquefoys
avec toutz deux ensemble, et quelquefoys séparéement avecques luy,
parce que j'ay estimé que cella seroit très oportun; et, après qu'elle
nous a heu de rechef priés de randre plusieurs sortes de mercyementz à
Vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, pour elle, avec une si
honnorable mencion de Mon dict Seigneur le Duc que de plus honnorable
ne s'en pourroit faire de nul prince qui vive, sans oublier ung
expécial grand mercys de l'élection que Voz Majestez, et luy, aviez
voulu faire de Mr de La Mole pour le luy envoyer, elle nous a, pour
ceste première foys, bien fort gracieusement licenciez, remettant à
nous voyr le jour ensuyvant à la chasse, où elle nous convioit.

Et, au sortir de la dicte audience, le dict Sr de La Mole a salué le
comte de Lestre et le comte de Sussex, et Me Smith, avec les lettres
qu'il leur a présentées et avec les bons propos qu'il leur a tenus;
qui ont monstré d'adjouxter je ne sçay quoy de nouvelle disposition à
celle qu'ilz avoient toutjours à ce propos. Et nous a le comte de
Lestre depuis faict entendre qu'il seroit bon que ne nous lassissions
de temporiser icy quelques jours; dont faysons estat d'accompaigner la
dicte Dame jusques à Quilingourt, où milord de Burgley et le comte de
Lincoln, qui sont maintenant absentz, ne faudront, lundy prochain, de
s'y rendre.

Et cependant j'ay receu ung petit pacquet du Sr de Vérac, du
pénultiesme du passé, qui porte l'abstinance d'armes en Escoce pour
deux moys, sellon la forme d'un brouillard qui contient la
publication que, ce mesme jour, en a esté faicte à Lislebourg; et ay
pareillement sceu, en ce lieu, des nouvelles de la Royne d'Escoce par
le retour d'ung mien secrettère, que je luy avois envoyé avec ce peu
d'argent, qui m'assure qu'elle se porte bien de sa santé, mais ennuyée
de se voir toutjours estroictement gardée, bien que, depuis ung moys,
l'on luy permet de aller souvant se promener aux champs. Je n'ay
oublié de faire vers la Royne d'Angleterre l'office que m'avez
commandé pour elle, qui a esté assez bien receu. Il n'y a icy rien de
nouveau de Flandres depuis mes précédantes. Sur ce, etc.

    Ce VIIe jour d'aoust 1572.

   La nuict après notre audience, la Royne d'Angleterre s'est
   trouvée bien mal pour s'estre promenée trop tard au serein,
   faysant bien froid; et pour avoir trop travaillé à la chasse,
   les jours auparavant; mais aujourdhuy elle se porte fort bien,
   et sommes conviez pour l'aller accompaigner aux champs après
   dîner.




CCLXIXe DÉPESCHE

--du XIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Bourdillon._)

  Maladie et rétablissement d'Élisabeth.--Négociation de Mr de La
    Mole avec les comtes de Leicester, de Sussex et de
    Warwick.--Audience.--Insistance d'Élisabeth pour que le duc
    d'Alençon vienne en Angleterre.--Desir de Leicester d'être
    chargé d'une mission en France.--Nouvelles de
    Flessingue.--Crainte des Anglais que Strozy ne s'empare de
    cette ville pour la France.


    AU ROY.

Sire, à l'occasion d'ung peu de mal d'estomac qui a prins à la Royne
d'Angleterre, le jour qu'elle nous a donné audience, au lieu de Sthon,
ainsy que, par le post scripta de noz précédantes, du Ve du présent,
nous le vous avons mandé, elle a esté deux jours sans sortir de la
chambre, pandant lesquelz les comtes de Lestre, de Sussex et de Warvic
nous ont mené chez ung riche gentilhomme voysin; là où ilz nous ont
faict fort honnorer et bien tretter, et nous ont, le matin et l'après
dînée, donné beaucoup de plésir dans les parcz de la Royne, qui
estoient là auprès, en diverses sortes de chasses qui n'ont esté moins
roïales que si la Royne mesmes s'y fût trouvée; et avons heu ample
commodicté de négocier avec les dicts deux comtes de Lestre et de
Sussex, dont n'avons perdu temps. Cepandant milord trézorier est
arrivé de sa mayson de Burgley, auquel moy, La Mole, ay faict l'exprès
office de recommandation du faict de Monseigneur le Duc, de la part de
Vostre Majesté et de celle de la Royne, et avec les mesmes lettres de
Mon dict Seigneur, comme me l'avez commandé, qui ay trouvé qu'il
estoit en toute bonne disposition.

Et le troysiesme jour, la dicte Dame, encores non du tout bien guérye,
nous a permis de la voyr, laquelle, après nous avoyr compté de
l'occasion de son mal, et nous avoyr infinyement mercyez de ce que
nous avions monstré ung non moins extrême ennuy, durant sa douleur,
que ung très singulier plésir après qu'elle nous heût mandé qu'elle
luy estoit passée, elle nous a dict qu'elle avoit cerché son meilleur
soulagement ez lettres de Vostre Majesté et en celles de la Royne, et
de Nosseigneurs voz frères, et encores en celle que Monseigneur le
Duc, en particullier, m'avoit escripte à moy, La Mothe; lesquelles
elle s'estoit faictes toutes lire durant son mal, et y avoit trouvé
tant de singullières et expécialles occasions de se resjouyr en la
vraye amytié qu'il vous plaist à toutz luy porter, et vous en estre à
jamais tant obligée que, quand elle auroit commancé bon matin de nous
en dire des mercyementz, elle n'auroit achevé, à beaucoup d'heures de
la nuict, à vous randre toutz ceulx qu'elle en avoit dans son cueur;
mais elle vous prioit de croyre qu'elle avoit prins là dessus une très
ferme résolution d'emploier une bonne partie de sa vye pour en avoyr
aultant de recognoissance, comme Dieu feroit aparoistre au monde
qu'elle en pourroit avoir les moïens; et qu'elle avoit pensé de ne se
debvoir encores haster de respondre ceste foys à voz lettres ny à
celles de la Royne, jusques à ce qu'elle heût entandu, par le Sr de
Walsingam duquel elle attandoit d'heure à aultre ung courrier, comme
Voz Majestez auroient prins sa responce; et pourtant, s'il nous
plesoit temporiser jusques à Quilingourt, elle remettroit allors de
faire ses lettres, ou sinon elle s'esforceroit de nous en bailler à
ceste heure de telles qu'elle pourroit; et qu'elle nous avoit desjà
dict que son desir seroit d'estre satisfaicte d'une entrevue, plus
pour le contantement de Monseigneur le Duc, que pour le sien, bien
qu'elle vouldroit que ce fût comme par fortune de temps, qui l'eût
poussé par deçà; et que néantmoins plusieurs doubtes là dessus la
mettoient en peyne, s'il luy arrivoit, d'avanture, quelque
inconvénient au passage, ou bien si, estant icy, l'on ne se pouvoit
accorder des condicions: dont remettoit cella à Vostre Majesté, affin
que rien ne procédât jamais d'elle qui vous pût offancer; car c'est ce
qu'elle vouloit le plus éviter en ce monde; bien nous vouloit dire
qu'elle avoit des maysons assez voysines de la mer qui seroient fort à
propos pour cest effect.

Sur quoy, Sire, commançantz à ce qu'elle nous avoit discouru de son
mal, et puis de sa convalessance, et sur la faveur qu'elle nous
faysoit de la pouvoir voyr, premier qu'elle fût du tout bien guérye,
et sur le soing que cepandant elle avoit heu de nous faire donner du
plésir dans ses parcz, mais principallement sur les bonnes parolles
qu'elle nous venoit de dire de Vostre Majesté et de la Royne, et de
Nosseigneurs voz frères, et de voz lettres, nous luy avons respondu,
l'ung après l'aultre, tout ce que nous avons estimé qui estoit bien
convenable de luy dire; et vous promettons, Sire, que ce a esté tant
au contantement de la dicte Dame que, quand nous avons monstré
creindre de l'ennuyer, pour n'estre encores parfaictement guérye, elle
mesmes a estendu davantage le propos. Dont, sur celluy de notre
temporisement icy, nous luy avons dict que Mr de Vualsingam ne luy
pourroit mander rien de plus expécial de vostre intention que ce que
Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, La Mothe, et puis voz
précédantes lettres, et puis celles de maintenant, et encores ce que
de parolle à moy, La Molle, et par escript à moy, La Mothe, vous nous
aviez donné charge de luy en déclarer; et qu'il ne failloit, au cas
que la responce qu'elle vous avoit desjà mandée ne fût si bonne comme
vous la desiriez et l'espériez, sinon qu'elle la nous melliorât, et
qu'elle la nous voulût faire entière et résolue; car serions prestz de
l'accepter, et temporiserions très volontiers pour cest effect jusques
à Quilengourt, ainsy qu'elle monstroit de le desirer; que, quand à
l'entrevue, il n'estoit nul besoing de chercher en cella le
contantement de Monseigneur le Duc, car non seulement il estoit très
contant, mais tout transformé au desir des bonnes grâces et des
perfections qu'il sçavoit estre véritablement en elle, mais c'estoit à
sa satisfaction d'elle qu'on avoit à regarder; et que pour cella
croyons nous bien que Monseigneur le Duc ne regardoit à nul danger ny
inconvénient, ny s'il y auroit quelque diminution de sa propre
grandeur, pourveu qu'il peût aultant defférer à celle de la dicte
Dame; mais qu'il nous sembloit que Vostre Majesté, ny la Royne, ne le
luy vouldriez jamais permettre, et qu'encor que vous jugiés très bien
que nulle sorte de passer vers elle ne pourroit sembler que très
honneste et pleine d'ung singullier plésir à ce prince, si, ne pouviez
vous voyr qu'il luy en peût rester pas une honnorable ny sinon
accompaignée d'ung extrême crèvecueur et d'ung perdurable regret, qui
luy dureroit jusques à la mort, de s'en retourner refuzé ou non
accepté; et qu'il nous sembloit qu'en ung affaire tant approuvé de
Dieu, et louable devant les hommes, et tant plein d'honneur et de vray
contantement aux deux partis, et desjà passé par le conseil universel
des deux royaulmes, l'on ne debvoit proposer ung acrochement, lequel
monstroit partir de l'invention de quelque maulvès ange, qui
ourdissoit desjà, par la longueur et par la difficulté de ceste
entrevue, une entière ruyne du propos, premier qu'il fût conclud.

La dicte Dame, ayant un peu pensé là dessus, a monstré qu'elle
desireroit infiniement de cognoistre quel auroit à estre Mon dict
Seigneur le Duc vers son amytié, et a percisté qu'il luy failloit
attandre quelque dépesche du Sr de Walsingam; puis a passé à plusieurs
gracieulx propos d'elle et de Monseigneur le Duc, au cas que le dict
mariage succédât entre eulx: dont, ayant préveu ensemble qu'il ne
seroit que bon que moy, La Mole, luy en continuasse encores aulcuns à
part d'aulcunes privés particullarités et remarquables enseignes de
l'inthime affection et dévotion de Mon dict Seigneur vers elle, moy
de La Mothe, les ay ung peu layssez toutz deux, qui en ont tenu
plusieurs, desquelles elle a monstré, de son costé, en sentir ung fort
singullier contantement; et moy, La Mole, suis retourné du mien avec
tousjours meilleure espérance, comme j'espère bientost vous en aller
rendre compte. Cepandant moy, La Mothe, ay pressé milord de Burgley de
nous faire avoir une résolution, et il n'a heu rien d'assez aparant
pour en excuser davantage sa Mestresse, sinon de me dire que Vostre
Majesté auroit trouvé la responce en telz termes qu'il n'estoit
possible qu'on passât à rien plus avant, que vous n'eussiez de rechef
parlé, bien qu'il me vouloit assurer que luy et les deux comtes
trouvoient que le voyage de moy, La Mole, estoit très oportun, et très
oportunes les lettres que j'avoys apportées, et qu'il ne vouloit, de
sa part, encore cesser de bien espérer.

Ainsy, Sire, nous suyvons jusques à Quilingourt, et nous veulent,
ceulx qui sont bien intentionnés en cest affaire, persuader que ce que
ceste princesse monstre d'avoir fort grande affection à ceste entrevue
est le meilleur signe qui se pourroit desirer d'elle, dont nous
conseillent de ne le trop rejecter. Et le comte de Lestre m'a encores
refrayschy à moy, La Mothe, qu'il avoit ung grand desir d'aller en
France pour la conjouyssance des premières couches de la Royne Très
Chrestienne, et qu'il seroit tousjours prest de partir dans troys
jours, après que la Royne, sa Mestresse, le luy auroit commandé;
laquelle nous a desjà dict, Sire, qu'elle le vouloit de bon cueur,
pourveu que ce fût ung filz, et qu'elle prioit Dieu de vous donner ung
daulfin.

Maistre Pelan a rapporté de Fleximgues que la ville est tenable, si
la Royne, sa Mestresse, la veult prendre en sa protection; mais il
semble que, icy, l'on est entré en quelque souspeçon que le Sr Strossy
s'en vueille saysir, et qu'il a desjà escript à ceulx qui y commandent
d'y vouloir recepvoir deux mille françoys. Sur quoy quelqun m'a
declaré à moy, La Mothe, que cella réfroydira bien fort les Angloys,
et qu'ilz ne voudroient que les Françoys entreprinsent rien de ce
costé, à la charge qu'ilz favoriseroient tout ce qu'ilz vouldroient
entreprendre ez aultres endroictz. J'ay jetté bien loing tout ce qu'on
m'a dict du dict Sr Strossy. Hier, ung des gens du prince d'Orange a
esté renvoyé d'icy avec force bonnes parolles, et attand l'on de luy
une plus solenne légation, quand il sera plus avant en pays; dont lors
il sera mieulx respondu. Sur ce, etc.

    Ce XIe jour d'aoust 1572.




CCLXXe DÉPESCHE

--du XIIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée jusques à la court par Mr de L'Espinasse._)

  Nouvelles d'Écosse.--Vives plaintes de l'ambassadeur contre le
    mépris que font des ordres du roi les Ecossais qui occupent
    Leith.


    AU ROY.

Sire, estant Mr de La Mole et moy en ce lieu de Conventery, à la suyte
de ceste princesse, laquelle arrive aujourdhuy en la mayson du comte
de Lestre à Quilingourt, qui est à quatre mille d'icy, le Sr de
L'Espinasse m'a envoyé de Londres en hors les mémoires qu'il a raporté
d'Escoce, sur lesquelz je me suys infinyement esbahy des façons de
procéder de ceulx du Petit Lith, qui sont telles qu'elles me semblent
bien requérir, Sire, que Vostre Majesté y pourvoye avec authorité pour
ne laysser aller les choses, qui ont esté, en ce faict, faictes et
négociées par vostre ambassadeur en vostre nom, à l'indignité que
ceulx du Petit Lith monstrent qu'ilz les veulent réduyre, qui n'est
sans beaucoup de mespris et quasy mocquerye de vostre grandeur. Il est
vray que la passion les mène de vouloir chercher tant d'avantage
qu'ilz pourront pour ruyner ceulx qui leur font teste; et, si
l'assemblée du parlement se pouvoit tenir, possible que l'on
parviendroit à quelque accord, mesmement si Vostre Majesté monstre
qu'en toutes sortes elle veult et entend qu'il se face, et qu'il vous
plaise en parler vifvement à l'ambassadeur d'Angleterre et luy dire
que vous n'estes pour comporter qu'on achève de ruyner cest estat, ny
que les dicts du Petit Lith abusent des mesmes moyens qui procèdent de
vous contre ceulx qui, plus que eulx, ont espéré en Vostre Majesté.

Je verray, Sire, comme la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil
prendront le faict, et requerray en cella ce que j'estimeray convenir
au bien de vostre service; dont par mes premières je ne faudray de
vous en escripre ce qu'ilz m'y auront respondu. Et cependant, pour ne
rien retarder, je mande au dict Sr de L'Espinasse de parachever sa
dilligence vers Vostre Majesté, vous supliant très humblement de le
renvoyer, ainsy bien et bientost expédié, comme jugerez qu'il se
debvra faire, et qu'envoyez par luy quelque petite provision au
capitaine Granges pour le faire persévérer, car en luy consiste
aujourdhuy la conservation de tout ce qui peut dépandre de l'allience
de vostre couronne au dict pays. Sur ce, etc.

    Ce XIIIe jour d'aoust 1572.


_Par postille à la lettre précédente._

   Depuis ce dessus, je me suis infinyement pleinct à ceste
   princesse, et aulx siens, de l'atemptat de ceulx du Petit
   Lith, et ilz ont monstré qu'ilz le trouvent très maulvais;
   dont m'ont promis qu'il y sera indubitablement remédyé.




CCLXXIe DÉPESCHE

--du XXVIIIe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Mr de La Mole._)

  Audiences.--Détails de la négociation de Mr de La
    Mole.--Délibération du conseil sur le mariage.--Explications
    sur la réponse donnée au roi, qui a été prise en France pour
    une rupture.--Déclarations d'Élisabeth qu'elle est décidée à se
    marier, qu'elle ne veut pas rompre la négociation; mais
    qu'avant de prendre un engagement elle croit l'entrevue
    nécessaire.--Avis donné par les Anglais sur le peu de confiance
    que doit inspirer le gouverneur de Flessingue.--Bonne
    disposition d'Élisabeth à l'égard de la négociation du
    mariage.--Départ de Mr de La Mole.


    AU ROY.

Sire, au partir de Norampthon, d'où Mr de La Mole, présent pourteur,
et moy, vous fismes une dépesche, le XIe de ce moys, nous arrivasmes,
le tréziesme ensuyvant, à Quilingourt, et le lendemein Mr le comte de
Lestre nous y traicta en festin avec les plus grandz de ce royaulme,
où ayant esté plus d'une heure et demye en conversation avec la Royne
d'Angleterre pour luy continuer, en attandant des nouvelles de France,
le propos de Monseigneur le Duc, affin de luy en imprimer tousjours le
desir, et à nous l'espérance, le dict sieur comte nous mena, l'après
dînée, avec le reste de la noblesse de la court, courre le cerf dans
ung de ses parcz jusques à la nuict; et, le deuxiesme jour après, le
Sr de Vassal arriva avec la dépesche de Voz Majestez du VIIe et IXe du
présent et avec ce que, oultre la dicte dépesche, il vous avoit pleu
le charger de nous dire.

Sur quoy nous allasmes, le XVIIe, retrouver la dicte Dame à Warvic, à
laquelle, après aulcuns propos qu'elle mesmes nous commença, nous luy
dismes qu'il nous estoit venu des lettres de Voz Majestez Très
Chrestiennes sur la responce que son ambassadeur avoit heu à vous
faire, à la fin de juillet; et de tant que luy mesmes avoit ouy les
parolles et veu les contenances, dont luy aviez uzé quand il la vous
avoit déclarée, et qu'il avoit très bien recueilly le tout, nous nous
assurions que desjà elle avoit mieulx entendu la façon comme Voz
Majestez avoient prinse la dicte responce par le discours de ses
lettres que nous ne luy sçaurions représanter sur celles de Voz
Majestez. Et, sans rien toucher à la dicte Dame de la lettre qu'elle
luy avoit escripte le XXIIe de juillet, parce que vous le nous
deffandiez, nous ajouxtâmes seulement qu'il n'estoit pas à croyre
combien il vous avoit touché au cueur que la dicte responce n'eust
esté conforme à vostre honneste desir; et combien Vostre Majesté et la
Royne, vostre mère, vous estiez vergongniez de ce que, cuydantz avoir
bien mesuré vostre offre pour la plus juste, la plus honnorable, et
quasy la plus nécessayre que vous heussiez su faire à une telle
princesse comme elle, laquelle vous aymiez et observiez plus que nulle
aultre de la Chrestienté, elle néantmoins vous heût randus confus, et
vous heût condampnés de n'avoir heu bon jugement en cella; et qu'après
y avoir bien pensé et dellibéré avec ceulx de vostre conseil, et ne
pouvantz juger, par les choses que Mr de Montmorency et Mr de Foix,
vous avoient rapportées, et par celles que je vous avois escriptes, et
encores par celles que Mr le comte de Lincoln et ses aultres
ambassadeurs vous avoient dictes, qu'il fût possible que ceste
responce heût à estre celle résolue qu'elle avoit dans son cueur, Voz
Majestez la suplioient de vous en randre une meilleure et plus
aprochante du vray contantement que vous aviez espéré d'elle.

La dicte Dame, comme préocupée d'une peur que nous voulussions rompre,
et résolue néantmoins, pour la recordation de ce qui luy estoit advenu
du premier propos, de ne changer point d'opinion, s'escria ung peu en
elle mesmes disant:--«Ha! je voy bien, par la responce de mon
ambassadeur et par ce que je oy maintenant, que la Royne Mère, comme
prudente et vertueuse, a voulu estre sage pour son filz et pour moy,
et ne veut que nous nous voyons de peur qu'il ne se puisse contanter
d'une telle femme, ou que je ne puisse demeurer bien satisfaicte d'ung
tel mary.» Et après, s'estant adressé à nous, continua nous dire que,
puisque les lettres tant honnestes et pleines d'honneur et de mille
satisfactions que je luy avois présentées en la mayson de milord
trésorier, escriptes de vostre mein, et de la Royne, et de Monseigneur
le Duc, avoient esté cause de luy faire méliorer sa première responce,
du XXIIe de juillet, par laquelle elle mandoit que les difficultés de
l'eage empeschoient qu'elle ne peût satisfaire ny à son desir ny à
vostre espérance, et d'avoir, comme par ung bon et nouveau moyen,
proposé l'entrevue, affin d'oster les dictes difficultés, elle pensoit
que, non seulement vous l'aprouveriez, mais luy sçauriez un grand gré
d'avoir, de son costé, faict l'ouverture qui debvoit procéder du
vostre; qu'elle prioit Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, et Mr
de Montmorency, desquelz troys le langage avoit esté semblable, qu'il
vous pleût croyre qu'elle n'estoit si traistre, ny si meschante, de
parler d'une entrevue à ung prince de si grande qualité, si elle
n'estoit bien résolue de se marier, et qu'elle m'avoit, longtemps y a,
assuré de la victoyre qu'elle avoit gaignée sur elle en cest endroict;
dont ne voudroit maintenant vendre à si inique et desloyal pris, comme
seroit cestuy cy, le précieulx trésor de vostre amityé et de la Royne
et des princes de vostre couronne, ses enfans, et qu'à la vérité elle
avoit plusieurs justes occasions du passé, et plusieurs grandes
considérations du présent, pour desirer la dicte entrevue, tant pour
la satisfaction de Monseigneur le Duc, affin qu'il n'espousât une
femme qui ne luy pleût, que, à dire vray, pour le compte d'elle
mesmes, affin de voyr si elle pourroit être aymée de luy, et si la
disposition de l'eage, et ce qu'on luy avoit rapporté du visage
seroient objetz si véhémentz qu'elle ne s'en peût jamais contanter;
et, de tant qu'elle avoit mis cella en l'arbitre de Voz Majestez, il
n'estoit raysonnable que luy renvoyssiez maintenant la pierre, sinon
que vous voulussiez que ce qu'elle vous avoit mandé et ce que Vous et
la Royne, vostre mère, aviez respondu à son ambassadeur, et ce que
nous luy disions maintenant, fût la fin du propos; demeurant la dicte
Dame là dessus bien fort pensive, sans y rien plus adjouxter.

Nous suyvismes à luy dire, Sire, que Voz Majestez la prioient de
considérer qu'il n'est en la mein des mortelz de remédier au poinct
qu'elle alléguoit de l'eage, et que vous aviez ung incroyable regret
que ne l'en peussiez satisfaire, dont ne vous restoit que dire là
dessus, sinon ce que Mr de Montmorency, Mr de Foix et moy, luy avions
desjà dict, que, tant s'en failloit que vous heussiez pensé que les
jeunes ans de Monseigneur le Duc fussent quelque deffault que, au
contrayre, vous estimiez que c'estoit la perfection de ce mariage, et
que vous sçaviez très bien que la disposition de la dicte Dame estoit
si bonne et si belle qu'elle se retrouvoit plus jeune de neuf ans
qu'elle n'estoit, et aussy la vigueur et belle taille et bonne
disposition de Monseigneur le Duc luy anticipoient à luy son eage
d'aultres neuf ans, par ainsy, qu'ilz se rencontroient d'en avoir
chacun vingt et sept; et, au regard de l'entrevue, que si Vous, Sire,
et la Royne, vostre mère, cognoissiez qu'elle peût servir à vous
donner le contantement que vous espériez et desiriez plus que chose du
monde, que vous vouldriez que Monseigneur le Duc fût aujourdhuy
plustost que demein devers elle; mais, si la dicte entrevue avoit à
estre en vein, et que la dicte Dame n'eût volonté de se marier, comme
ses responces vous en faysoient doubter, ny voulût avoyr Mon dict
Seigneur le Duc agréable, duquel elle avoit desjà veu le pourtrêt, et
avoit entendu, par beaucoup des siens, quel il estoit, ce ne seroit
qu'adjouxter ung par trop grand malcontantement à celluy que vous
aviez desjà bien grand de la responce qu'elle vous avoit mandée. Dont
nous la voulions très humblement suplier, et la conjurer, par les
mérites de la parfaicte bienveillance et loyalle amityé que Vous et la
Royne, vostre mère, luy portiez, et par la dévotion et servitude de
Monseigneur le Duc vers elle, qu'elle voulût, sellon sa prudence, et
par l'advis des seigneurs de son conseil, avec lesquelz nous desirions
qu'elle communicquât de ce faict, vous faire une meilleure responce,
et telle qu'il n'en peût réuscyr qu'une bonne conclusion de propos, et
non jamais fin en vostre commune amityé, sinon lorsque vous cesseriez
de n'estre plus au monde.

La dicte Dame, réaulçant la teste, nous respondit, avec ung meilleur
et plus joyeulx visage, qu'elle estoit contante de parler à ceulx de
son conseil et faire voyr à Voz Majestez que vous ne sçauriez trouver
princesse, en toute la terre, qui plus s'esforçât de correspondre à
l'amityé, qu'avez tousjours monstré luy porter, qu'elle feroit. Et
entrant là dessus en plusieurs devis avec Mr de La Mole, lequel je luy
layssay seul pour parler à ses conseillers, elle fit toutz les
semblantz du monde d'avoir fort agréable ce qu'il luy disoit de son
Maistre, et luy fit reprandre à luy mesmes plus d'espérance que par
ses premiers propos elle n'avoit monstré de nous en vouloir donner.

Et sur ce, se retirant pour ung peu de temps fort joyeuse en sa
chambre, dict à Mr le comte de Lestre qu'il nous retînt pour souper
avec elle; et elle mesmes nous convia. Puis, à bout de pièce, estantz
retournés vers elle, la trouvasmes qu'elle jouoit de l'espinette, et
continua, à nostre prière, d'en jouer encores davantage pour
satisfaire au dict Sr de La Mole; et puis, au souper, qui fut ung
festin assez magnificque, elle nous fit devant toute l'assemblée les
meilleures démonstrations qui se peulvent desirer, mesmes après avoir
beu à moy, et m'avoir envoyé sa couppe et son restant pour la pléger,
elle voulut bien monstrer qu'elle avoit agréable le message et le
messager de Mon dict Seigneur le Duc, et beut aussy au Sr de La Mole,
avec plusieurs aultres honnestes démonstrations et courtoysies que,
pour l'honneur de son Maistre, ung chacun s'efforça de luy faire. Et
l'après soupée, sur les neuf heures de nuict, ung fort, qui estoit
dressé dans une prairie, soubz les fenestres du chasteau, fut assaly
par une partie de la jeunesse de la court, et soubstenu par l'aultre,
où y heut tant d'artiffices à feu, si furieulx et bien conduictz,
qu'il le fit fort bon voyr, et la dicte Dame nous retint jusques
envyron minuict pour en attandre la fin.

Le lendemein, XVIIIe, après que le trésorier de la mayson de la dicte
Dame nous heût donné à dîner, elle nous fit appeller pour nous dire
que, sellon nostre réquisition du jour précédant, elle avoit mis
l'affaire en dellibération de son conseil, où les lettres de son
ambassadeur avoient de rechef esté leues et conférées avec nostre
dire, et qu'ayant ouy l'opinion d'ung chacun là dessus, elle se
trouvoit en plus de perplexité que jamais, pour s'estre tant advancée
que d'avoir parlé de l'entrevue, et qu'elle desireroit avoir esté lors
bien empeschée de la langue; mais ses conseillers, qui avoient plus
regardé à leur affection de la voyr mariée que à sa dignité en cest
endroict, luy avoient faict faire cest erreur, se persuadans que
Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, embrasseriez ce moyen, comme
le meilleur et le plus court, pour effectuer ce que monstriez desirer;
mais elle et eulx s'apercevoient, à ceste heure, encor que bien tard,
que vostre intention estoit au contraire, et que ce qu'elle avoit veu
par ung advis qui luy estoit venu de bien loing, que l'on avoit desjà
mis ordre de faire qu'elle ne trouvât non plus de correspondance en ce
segond propos qu'elle en avoit heu au premier, commançoit de
s'effectuer; car, de révoquer en doubte si elle se vouloit marier,
estoit ramener l'affaire à son commancement, et d'alléguer le
malcontantement qui resteroit de l'entrevue, si elle réuscissoit
vayne, estoit l'advertir de se garder bien de la consentir; mais ce,
qui plus la mettoit en peyne, estoit qu'on avoit remonstré à son
ambassadeur que de l'entrevue des princes n'estoit accoustumé de
provenir guyères jamais que toute male satisfaction, et cella luy
remétoit devant les yeulx que si, de l'entrevue de troys ou quatre
jours, de Monseigneur le Duc et d'elle, debvoit advenir quelque mal,
quel auroit à estre le reste de leur vye, s'ilz se marioyent sans
quelques prémices d'amityé, qui ordinayrement s'acquièrent par la
veue; et qu'elle juroit à Dieu que ces doubtes luy faysoient tant de
peur qu'elle se repentoit bien fort d'avoir jamais touché ce poinct;
duquel ny elle, ny ses conseillers ne se pouvoient, à ceste heure,
bien résouldre.

Nous répliquâmes, Sire, qu'elle debvoit prendre de bonne part ce que
Voz Majestez Très Chrestiennes aviez remonstré à son ambassadeur qui,
à ce que nous pouvions cognoistre par voz lettres, vous avoit
représenté les obstacles si grandz, et si esloignés de la facillité
qu'aviez espéré trouver en cest affaire, qu'à vostre grand regret vous
aviez interprété l'entrevue ne pouvoyr réuscyr que vayne, et pleyne de
mocquerie pour Monseigneur le Duc; et que mesmes il sembloit que vous
heussiez comprins qu'il heût uzé du mot d'_impossibilité_, dont elle
ne debvoit que bien juger de Vostre Majesté et de la Royne, vostre
mère, si, persévérans en vostre singulière affection vers elle, vous
la supliez de vous rendre une meilleure responce. Et Mr de La Mole
adjouxta que cella mesmes, qu'elle pouvoit creindre de l'altération de
vostre mutuelle amityé, si l'affaire, après l'entrevue, ne succédoit,
se debvoit creindre de ceste heure sur sa responce, au cas qu'elle ne
la vous melliorât. Et luy usasmes toutz deux, là dessus, des
meilleures et plus vifves persuasions que nous peusmes, de façon que
la dicte Dame, après avoir confessé que, si son ambassadeur avoit usé
du mot d'_impossibilité_, ou bien vous avoit faict les difficultés
non esloignées de cella, que vous aviez heu, et la Royne, vostre mère,
très juste occasion de doubter beaucoup d'elle.

Elle nous pria de luy donner encores le loysir d'ung jour entier pour
dellibérer dans cest affaire avec son dict conseil; et, sur l'heure
mesmes, monstant à cheval, elle trouva bon que nous l'allissions
accompaigner à Quilingourt, où elle s'en retournoit en chassant; et
l'entretinsmes, l'ung et l'autre, à diverses foys, sur la poursuite de
nostre propos, tout le long du chemin, avec son grand contantement.

Le lendemein matin, nous trouvasmes moyen de luy faire voyr une petite
lettre de la Royne, vostre mère, du Xe du présent, avec celle que, de
mesmes dathe, Mr Pinart m'avoit escripte, qui l'assuroient fort de la
persévérance de vos bonnes intentions vers elle; et fismes voyr aussy
à milord trésorier, par certains motz de la vostre, comme vous n'aviez
peu comprendre que les difficultez, que Mr de Walsingam vous avoit
alléguées, fussent sinon impossibles.

Et ainsy, ayant, par ce moyen et par toute la sollicitation que nous
peusmes, envers les seigneurs de ce conseil, ung à ung, et envers les
principalles dames de ceste court, bien disposé l'affaire, ce jour se
passa en de bien grandes et bien débatues dellibérations, non du tout
si vives et conformes entre ceulx du dict conseil comme nous l'avions
pensé. Tant y a que, le vintgiesme de ce moys, estantz de rechef
mandez à Quilingourt, la dicte Dame, après nous avoir entretenu
quelque temps d'aulcunes petites advantures, qui luy estoient advenues
le matin à la chasse, et après nous avoyr faict ouyr, plus d'une
heure, sa musicque en la chambre de présence, elle nous mena en la
privée.

Et là, en présence de milord trésorier et des comtes de Sussex, de
Lestre, de Lincoln, de maistre Quenolles, de sire Jacques Serofz, de
maistre Smith, toutz officiers principaulx, et du conseil privé de la
dicte Dame, elle nous dict qu'ayant bien examiné et fait examiner de
près par ceulx, qui estoient là présentz, tout l'estat de cet affaire,
elle estoit bien ayse d'avoir trouvé que le principal escrupule ne
provînt maintenant que de ce qu'il sembloit que son ambassadeur ne se
fût bien explicqué en la responce qu'il avoit heu à vous faire, ou
bien que Voz Majestez ne l'eussent bien comprinse; car n'avoit heu
charge de dire sinon que de l'inégallité de l'eage procédoit beaucoup
de grandes difficultés, qui empeschoient qu'elle ne vous peût
respondre sellon que vous l'espériez et sellon qu'elle l'heût bien
desiré, et qu'elle estimoit qu'une entrevue pourroit beaucoup
esclarcyr l'ung et l'aultre de leurs plus grandz doubtes, mais non
qu'elle luy heût mandé du mot d'_impossibilité_; car heût esté chose
fort absurde de parler d'une entrevue sur un affaire qu'elle heût
estimé impossible, et que si Voz Majestez avoient prins l'un pour
l'aultre, et qu'il vous eust représenté les difficultés comme
impossibles, elle confessoit que la Royne, vostre mère, avoit heu
occasion de faire ses responces ainsy aygres, comme son ambassadeur
les luy avoit escriptes, et comme nous mesmes ne les luy nions pas. De
quoy, par la petite lettre que nous luy avions faicte voyr le jour
précédent, et par ce que nous avions communicqué à milord trézorier,
elle demeuroit maintenant satisfaicte; et vouloit, devant Dieu,
assurer Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, que, depuis le temps
qu'elle avoit accordé à ceulx de son conseil de vouloir, pour le
béneffice de ses subjectz, résoluement se marier, et qu'elle m'en heût
faicte la déclaration pour la vous mander, elle y avoit tousjours
persévéré, et ne s'estimeroit digne du lieu, où Dieu l'avoit mise, si
elle avoit varyé; car ne pouvoit juger que ce fût ung acte d'un prince
d'honneur de ne tenir sa parolle à qui qu'il l'eût donné; et tant
plus, quand elle l'avoit mandée à ung très grand roy, auquel elle
avoit beaucoup d'obligation; et que ceulx qui, du commancement du
propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté, avoient voulu dire
qu'elle n'en entretenoit la praticque, sinon pour servir à ses
affères, et pour en augmanter sa réputation, avoient esté conveincus
pour menteurs et pleins de grand calomnie, pour l'espreuve de ce qui
s'estoit veu depuis, qu'elle avoit passé si avant qu'elle layssoit
bien maintenant à nous mesmes de juger si c'estoit par l'esprit de
Dieu, ou bien de Satan, son adversayre, que leur mariage avoit esté
interrompu; et que, pour la considération, non d'elle en façon que ce
fût, mais pour divertir le mal qui menassoit son estat et ses subjectz
d'une inévitable ruyne, par faulte de certein successeur, incontinent
qu'elle seroit morte, qu'elle persévéroit, plus que jamais, de se
vouloir sacriffier elle mesmes pour leur en laysser ung.

Dont avoit, de rechef, résolu avec ceulx de son conseil, et ainsy le
déclaroit à nous, en leur présence, qu'indubitablement elle vouloit
prendre mary; et que, touchant ce poinct, nous en assurissions
ardiment Vostre Majesté: et, si nous luy demandions d'où? elle nous
respondoit de grand lieu, parce qu'elle n'estoit petite; et qu'en ce
que Voz Majestez luy proposoient Monseigneur le Duc, de quoy elle ne
vous sçauroit jamais assez remercyer de vous estre ainsy toutz troys,
l'ung après l'aultre, offertz à elle, elle vouloit bien dire que le
party estoit fort honnorable; car nul aultre prince, en toute la
terre, se pouvoit vanter d'estre de meilleure, ny plus grande, ny plus
royalle extraction que luy, et luy mesmes estoit si royal et tant
accomply en excellantes qualitez d'un gentil et valeureux prince,
qu'il méritoit une trop plus grande et meilleure fortune qu'il ne la
pourroit rencontrer en elle, ny en une aultre princesse qui fût plus
grande qu'elle; mais, quand à ce qui pouvoit concerner à elles mesmes,
encores qu'elle desirât se sacriffier pour ses subjectz, ce n'estoit
toutesfoys en sorte qu'elle voulût encourir l'extrême tourmant d'ung
maulvais mariage, car ce luy seroit ung perpétuel enfer en ce monde.
Dont, pour s'esclarcyr de cella, en l'endroict de Monseigneur le Duc,
et voyr si les difficultez de l'eage et aultres qui se trouvoient
entre elle et luy, se pourroient oster par une entrevue, elle, de
rechef, nous accordoit de remettre ce poinct à Voz Majestez Très
Chrestiennes affin qu'il vous pleût regarder si, avec l'honneur de
vostre couronne et la dignité de vostre frère et filz, vous pourriez
trouver bon que eulx deux se vissent, bien que, pour la creinte
qu'elle avoit que, ne s'accomplissant le mariage, l'amityé que luy
portiés se vînt à diminuer, qui seroit chose qu'elle vouldroit plus
éviter que la propre mort, elle n'osoit dire ce qu'elle desiroit en
cella; dont suplioit Voz Majestez d'y vouloir regarder, et pour elle,
et pour vous, et prendre, de bonne part, ceste sienne déclaration, qui
estoit la plus clère et ouverte qu'elle vous pouvoit faire.

Et exprima la dicte Dame toutes ces choses beaucoup plus amplement, et
avec ung si bel ordre de parolles, prononcées d'affection, et avec
tant de grâce, et encores avec tant d'ornement, que nous deux, et les
siens mesmes en restâmes bien fort esmerveillés.

Et, après nous estre conjouys avec elle d'ung si vertueux, et si
digne, et vrayement royal propos, qu'elle venoit de nous tenir, fort
conforme à l'affection de Voz Majestez Très Chrestiennes vers elle, et
bien fort à vostre louange, et de ceulx de vostre couronne, Mr de La
Mole et moy luy dismes que nous ne nous pouvions tenir que ne luy en
baysissions, mille et mille foys, bien humblement, les meins; et
néantmoins nous la voulions prier d'avoir agréable que nous
persévérissions encores en nostre première instance d'impétrer une
meilleure responce d'elle; car, de nulle part du monde, Voz Majestez
n'attandoient meilleures nouvelles que de son costé, et que nous
sçavions certaynement que de pires n'en pourriés vous avoir, ny qui
plus vous apportassent d'affliction, que si Mr de La Mole n'avoit
trouvé icy la correspondance que vous attandiez sur le propos de
Monseigneur le Duc, et réputeriez à grand malheur qu'il s'y sucitât
des difficultés qui peussent empescher ou retarder vostre honneste
pourchas, prévoyans bien que ce seroit ung commancement de sape pour
ruyner le meilleur fondement de vostre commune et parfaicte amityé; et
luy ozions dire tout librement que vous n'eussiez entreprins de faire
passer Mr de Montmorency par deçà, ny luy heussiez donné charge, et à
Mr de Foix et à moy, par pouvoir exprès, lequel nous avions monstré à
milord trézorier, de faire à la dicte Dame l'offre de Monseigneur le
Duc, si vous n'eussiez bien mesuré par plusieurs grandes
considérations, bien digérées en vostre conseil, et par plusieurs
conjoinctes nécessités que vous avez avec elle, qu'il ne se pouvoit
faire qu'elle ne fût toute résolue d'iceulx deux poinctz qu'elle avoit
desduictz: l'ung, de se marier; et l'aultre, de prendre party de grand
lieu.

Car, pour le regard du premier, voyantz qu'elle avoit régné quatorze
ans en grande paix, et que Dieu avoit monstré qu'au milieu des plus
divers temps et plus dangereulx, il sçavoit régir et gouverner une
monarquie soubz l'authorité d'une princesse, qui estoit ung fort rare
exemple, mais qui rendoit la dite Dame la plus cellèbre princesse qui
heust guière jamais régné au monde, vous jugiés très bien que ce
n'avoit peu estre sans qu'elle fût pleine de grande prudence, et de
grand vertu, et de sages conseilz, et d'un parfaictement bon heur; et
que, se rencontrantz encores tout cella en la personne d'une, que
toutz ses subjectz recognoissoient estre fille et petite fille de
leurs roys, belle princesse et pleyne de majesté, laquelle ilz voyent
remplir fort dignement le siège de ceste couronne, ilz luy avoient
très volontiers obéy jusques icy, et avoient déchassé bien loing toutz
les empeschementz et difficultez qui aultrement se fussent trouvés en
son règne, en espérance toutesfoys qu'elle leur laysseroit ung
successeur après elle, ce que difficilement ilz vouldroient plus
comporter quand ilz verroient qu'elle se seroit layssée surprendre
d'ung temps qu'ilz ne pourroient plus espérer cella d'elle, qui seroit
une sayson que vous luy jugiez si périlleuse que vous vous doulriez,
dès ceste heure, de ses calamitez d'allors, plus que vous ne vous
pouviez resjouir de ses prospérités présentes; et qu'il y avoit
plusieurs exemples, de non trop longtemps, que les grandz roys très
puissantz, et qui manioyent eulx mesmes les armes, ne s'estoient
jamais trouvez plus assurez de leurs personnes ny de leurs estatz,
que quand ilz s'estoient veus mariez et avoir des enfans, et que Voz
Majestez n'estoient ignorantes des desseins qui avoient esté faictz
contre la personne, la vye, la qualité et l'estat de la dicte Dame, en
diverses partz de la Chrestienté, dont vous assuriez qu'elle n'avoit
peu faire une résolution si esloignée de sa prudence et de sa vertu et
de tout bon conseil, ny si procheyne de son malheur, que de ne se
vouloir marier; et pourtant vous croyez, avec la confirmation que vous
aviez de sa parolle en cella, sur la quelle vous faysiez plus de
fondement que en tout le reste, que, sans aulcun doubte, elle
prendroit mary.

Et quand à dire d'où? qu'il estoit vray qu'avant qu'elle nasquît, et
après qu'elle estoit venue au monde, la couronne de France avoit
tousjours heu une grande inclination vers elle, car le feu grand Roy
Françoys, seul de toutz les princes chrestiens, avoit favorisé les
nopces d'où elle estoit yssue, et avoit, premier qu'il aparût nul
astre de sa nativité au ciel, desjà faict ce bon office pour elle,
guyde possible d'ung bon présage pour Françoys, son petit filz, lequel
estoit aujourdhuy son vray image au monde; et le Roy Henry, son père,
l'avoit aymée et avoit heu soing d'elle, pendant qu'elle estoit
princesse, comme si ce heût esté la propre Elizabeth sa fille, qui fut
depuis Royne d'Espaigne; et Vostre Majesté à présent, l'aviez
tousjours plus respectée et observée que princesse du monde; et, encor
qu'eussiez esté assez provoqué de son costé, vous aviez tousjours paré
les coups le mieulx que vous aviez peu, sans la vouloir, à vostre
esciant, jamais offancer, ains aviez diverty, de vostre pouvoir, tout
ce que vous aviez apperceu au monde qui pouvoit torner à son offance;
et enfin Dieu avoit si bien segondé vostre bonne intention que vous
aviez contracté une plus estroicte confédération avec elle; et vous
trouviez aujourdhuy, si vous n'estiez bien trompé, le premier d'entre
toutz ses alliez, qu'elle aymoit le mieulx, et en qui elle avoit plus
de fiance, comme aussy Voz Majestez luy portoient plus de
bienveillance et de cordiale amityé qu'à princesse de la terre; et
que, vous retrouvant en ce degré, vous estimiez n'apartenir à nul si
bien qu'à Vous et à la Royne, vostre mère, de luy pourchasser party;
dont luy aviez offert Monseigneur le Duc comme ung d'entre ses plus
certains amys, et de si bon lieu que de meilleur n'en estoit au monde,
et lequel vous cognoissiez si garny d'excellantes qualités, de vertu,
de valeur et aultres dons du ciel et de nature, que vous oziez donner
ce tesmoignage à vostre frère, qu'il ne luy restoit plus qu'estre
receu en la bonne grâce d'elle, pour estre ung des plus accomplis
princes de l'Europe: dont n'aviez peu doubter que très volontiers elle
ne l'acceptât.

Mais, de tant que vous ne vouliez rien demander en cest endroict qui
ne fût pour l'advantage d'elle, et de sa réputation et honneur, nous
la voulions bien suplier d'avoir le pareil esgard à vous, de ne
requérir rien de Monseigneur le Duc qui semblât extraordinayre ou non
accoustumé aulx plus grandz princes, car ne pouvions estimer qu'il
peût comparoistre devant elle en ceste entrevue, sinon ainsy que
feroit le criminel devant ung juge, duquel il attandoit la sentence de
sa mort et de sa vye, ce qui luy diminueroit beaucoup de ses bonnes
grâces, là où, s'il venoit bien assuré de celles d'elle, elle ne
trouveroit qu'il en deffaillît une seule en luy; et avions l'exemple
du Roy d'Espaigne et de la feue Royne, sa seur, qui s'estoient bien
mariés sans se voyr, qui n'estoient rien de plus que les deux, dont
nous traictions à présent.

A quoy elle me respondit que je n'allégasse plus cest exemple, car il
n'avoit heu ung seul rencontre de bonheur; dont continuay que,
puisqu'ainsy estoit, qu'elle ne vouloit changer d'opinion, que Mr de
La Mole et moy luy accordions très vollontiers que le dict point de
l'entrevue fût remis à Voz Très Chrestiennes Majestez; mais, affin
qu'il y restât moins de difficultés, nous la voulions très humblement
suplier de nous accorder que toutz les articles, qui avoient esté
déterminés sur le propos de Monsieur, frère de Vostre Majesté,
demeurassent entiers, et desjà toutz accordez pour Mon dict Seigneur
le Duc.

A quoy elle nous respondit qu'elle en estoit contante, sinon seulement
des articles de la religion, ainsy qu'elle l'avoit auparavant escript
à son ambassadeur, affin qu'à toutes advantures, si le mariage n'avoit
à réuscyr, cella peût servir d'honnorable excuse à toutz deux.

Nous incistâmes que les dicts articles demeurassent, mais,
puysqu'ainsy luy playsoit que l'interprétation, sur laquelle l'on en
estoit demeuré pour Monsieur, fût réservée pour s'en accorder allors;
et que, pour ne procéder en ung si grand faict par négociations
incerteynes, elle trouvât bon que le tout fût rédigé par escript; ce
que la dicte Dame ne nous refuza, ny l'ung ny l'aultre.

Et encores, après avoir examiné, à part, le dict Sr de La Mole de
l'intention de Monseigneur le Duc, son Maistre, pendant que les dicts
du conseil me vindrent parler d'aulcunes aultres choses, à quoy je
m'assure qu'il la satisfit grandement, elle nous remeit à nous revoir
encores le lendemein, où nous ne fallismes de nous rendre à l'heure
accoustumée, et trouvasmes qu'elle avoit desjà escripte la lettre de
la Royne, vostre mère, de laquelle elle nous fit communicquation; et
nous dict qu'elle estoit après à mettre la mein à la vostre, et
qu'elle vous vouloit prier toutz deux de respondre pour elle à celle
de Monseigneur le Duc, se ressouvenant bien que, d'aultresfoys, je luy
avois faict faire une semblable erreur en pareille occasion; mais nous
la conjurasmes tant, et luy fismes de si humbles prières pour ceste
faveur vers Mon dict Seigneur le Duc, qu'enfin elle nous promit
d'escripre à toutz deux voz frères. Et nous ayant encores, puis après,
menés à la chasse, et faict plusieurs aultres honnestes et favorables
démonstrations, et qu'elle heût monstré en toutes sortes de demeurer
très satisfaicte de toute la légation du dict Sr de La Mole, et bien
fort grandement de luy mesmes, elle nous licencia très gracieusement
toutz deux, et adjouxta ce mot, Sire,--«Que le dict de La Mole s'est
si sagement et en si bonne façon conduict et comporté, en tout ce
qu'il a heu à dire et faire en ceste court, qu'il y a layssé une très
bonne opinion de luy, et y sera toujours fort bien venu.» Et sur ce,
etc. Ce XXVIIIe jour d'aoust 1572.

   Les seigneurs de ce conseil estiment que le capitaine Serras,
   à présent gouverneur de Fleximgues, a intelligence avec le duc
   d'Alve, dont vous suplient que, si Vostre Majesté entend que
   les angloys, qui sont au dict lieu, se soient pourveus pour
   leur seurté contre le dict Serras, que ne le vueilliez
   interpréter qu'à bien, et faire que les françoys n'entreprennent
   de s'y oposer.


    A LA ROYNE.

Madame, de tant que, par aulcunes de voz responces à Mr de Walsingam,
la Royne, sa Mestresse, avoit prins opinion que Vostre Majesté
n'estoit si affectionnée au bon propos, qui est maintenant en termes,
comme elle l'eût pensé, et luy en estant le souspeçon aulcunement
confirmé par quelques lettres, qui naguières avoient été surprinses,
nous avons esté en grande perplexité comme luy oster ceste impression;
mais elle mesmes nous en a mis en chemin, nous racomptant par ordre
tout le contenu de la lettre du XXIIe de juillet, de laquelle vous
nous deffandiez de luy en parler, et nous faysant faire par ses
conseillers tout le discours d'icelle et des subséquentes, jusques à
la responce, ce qui nous a donné argument, en luy en épluchant bien
toutz les poinctz, de luy faire cognoistre que Vostre Majesté avoit
heu occasion de parler en la façon qu'elle avoit faict, et qu'elle
pouvoit bien comprendre (par la petite lettre que m'aviez despuis
escripte, du Xe du présent, et par celle de Mr Pinart, de mesmes
dathe, lesquelles nous luy fismes voyr bien à propos), que vous ne
persévériez en nulle plus fervente affection au monde qu'en celle de
ce mariage.

Et me semble, Madame, que ce petit inconvénient n'est advenu que pour
bien, pour la faire déclarer davantage et tirer plus de lumière de son
intention; mesmes que, l'ayantz supliée de n'en imputer rien à son
ambassadeur, ains plustost à Voz Majestez et au trouble que ce avoit
esté en vostre cueur de n'avoir trouvé tant de correspondance en sa
responce comme vous l'aviez espéré, elle nous a assurez qu'elle
n'avoit, ny pouvoit avoir, aulcun malcontantement de luy, et que nul
gentilhomme de ce monde pourroit jamais mieulx mériter de ceste cause,
et pour vous et pour elle, qu'il faysoit; mais ce qu'elle vous en
mandoit par sa lettre serviroit bien fort à son propos; et néantmoins
vous prioit de croyre qu'il n'avoit escript que en très bonne sorte
toutes les choses que luy aviez dictes.

Sur quoy, Madame, je vous suplie très humblement me donner charge, par
voz premières, de dire quelque mot à la dicte Dame du contantement que
vous avez de luy, et cepandant prendre de bonne part si, pour ne
rompre ce propos, Mr de La Mole et moy avons consenty à la dicte Dame
qu'elle remît encores à Voz Majestez le poinct de l'entrevue; qui n'a
esté sans que nous y ayons oposé toutz les plus grandz argumentz que
nous avons peu, qui ont esté cause de nous faire gaigner les aultres
deux pointz que verrez en la lettre du Roy; en laquelle nous
racomptons les principalles choses de toute la négociation qui a esté
faicte depuis nos précédantes; et cella avec quelque peu de longueur
qui, possible, vous sera ennuyeuse, mais c'est affin que, par la
représantation des mutuelz propos qui ont esté entre la dicte Dame et
nous, et par ses démonstrations, que nous y avons exprimées, Voz
Majestez puissent mieulx juger en quoy reste l'affaire maintenant, et
y puissent prendre une plus certayne résolution; bien qu'il reste
encores au dict Sr de La Mole de vous réciter assez d'aultres
particullaritez pour en faire une histoyre: et luy veulx bien rendre
ce tesmoignage qu'il a si bien accomply et sa légation, et vostre
commandement, par deçà, et s'est en toutes choses si bien comporté que
je ne l'eusse sceu desirer mieulx pour vostre service, ny pour la
satisfaction de ceste princesse et de toute ceste court. Et vous
suplie très humblement, Madame, de croyre qu'il n'a tenu à nous, ny à
chose quelconque, qui se soit peu faire de la part de nous deux, qu'il
ne vous rapporte maintenant l'entière résolution de l'affère; mais il
se fault contanter de ce qu'on peut. Et aulmoins veux je bien, Madame,
qu'il vous assure que, sellon les démonstrations de ceste princesse,
nous l'avons layssée, ceste foys, beaucoup mieulx disposée vers Voz
Majestez Très Chrestiennes et vers ce propos que je ne l'y avois vue
auparavant; et ceulx qui y ont bonne affection nous crient: _que
Monseigneur le Duc vienne_.

Dont, Madame, si Voz Majestez estiment que, pour une si haulte
entreprinse, il faille mettre au risque et à l'azard la dicte
entrevue, chose à quoy je n'oze adjouxter mon advis, parce qu'estant
le faict de Monseigneur vostre filz, il doibt estre entièrement
réservé à la détermination de Voz Majestez, je vous suplie très
humblement vous en résouldre si bien, et si tost, que cella se puisse
accomplir dans le prochein moys d'octobre au plus tard; de tant que
les volontés ne sont perpétuelles, ny souvant de guières de durée, par
deçà. Et desjà je sçay que, de dellà la mer, l'on sollicite instamment
la ropture; dont sera très nécessayre de tenir fort secrette la
dellibération que vous y ferez.

La noblesse de ce royaulme est très bien affectionnée à ce propos, les
principalles dames de ceste court le favorisent, et ceulx du conseil
ont faict ung singullier debvoir de l'advancer; dont adviserez,
Madame, comme leur en faire quelque recognoissance, et comme
satisfaire principallement au particullier de Mr le comte de Lestre,
vers lequel, si Mr de Montpensier se rend si difficile, du party de sa
fille, comme il me deffend par une sienne lettre de n'en parler
jamais, Vostre Majesté pourra considérer s'il seroit bon que je mysse
en avant celuy de madamoyselle de Chasteauneuf, ou de quelque aultre,
que Voz Majestez vueillent apparanter avec semblables advantages,
qu'avez desjà offertz pour la susdicte de Montpensier. Et sur ce, etc.

    Ce XXVIIIe jour d'aoust 1572.


   _Par postille à la lettre précédente._

   Le dict Sr de La Mole, pour l'honneur de Voz Majestez et de
   Monseigneur le Duc, a esté fort favorablement reçu de ceste
   princesse, et a esté bien traicté en sa court et en divers
   lieux de ce royaume, et honnoré, puis après, d'un présent,
   qui, à la vérité, n'a pas correspondu au reste, ny à la
   libéralité, dont le dict Sr de La Mole a uzé fort honnestement
   partout, ny à ce qu'on a veu de luy en ceste court, qui est
   arrivé à dix sept chevaulx de poste; car n'a esté que d'une
   cheyne de troys centz trente escuz, mais, possible, est
   advenu, par ce qu'on n'estoit en lieu commode. Et ne fauldra
   pour cella, Madame, que layssiez de remercyer du reste
   l'ambassadeur d'Angleterre, et que Monseigneur le Duc l'en
   envoye aussy remercyer. Et ne puis obmettre de vous
   ramantevoir tousjours les remèdes pour le visage de Mon dict
   Seigneur; car c'est chose qui m'est singullièrement recommandé
   de ce costé.




CCLXXIIe DÉPESCHE

--du XXXe jour d'aoust 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à la court par Fogret._)

  Effet produit à Londres par la première nouvelle de la
    Saint-Barthèlemy.--Saisie de la première dépêche adressée à
    l'ambassadeur.--Réception de la seconde.--Irritation des
    Anglais.--Résolution de l'ambassadeur de suspendre toutes les
    négociations.--Nouvelles d'Écosse.--Nécessité de donner à
    Walsingham en France les mêmes explications que doit donner
    l'ambassadeur en Angleterre.--Impossibilité où se trouve
    l'ambassadeur de répondre aux questions qui lui sont faites.


    AU ROY.

Sire, ainsy que Mr de La Mole estoit prest à partir, jeudy matin, pour
aller retrouver Vostre Majesté, le premier courrier que m'aviez
dépesché, le dimanche, XXIIIIe de ce moys, arriva icy sans aulcun
pacquet, parce qu'en passant à la Rye, où il estoit venu descendre, au
partir de Roan, les officiers du lieu, ayant desjà veu arriver six ou
sept bateaux des gens de la nouvelle religion de Dieppe, toutz
épouvantez de la soubdaine sédition de Paris, prinrent la dépesche
qu'il m'aportoit, et l'envoyèrent incontinent à la Royne, leur
Mestresse, qui ne me l'a encores renvoyée, parce qu'elle est bien
loing d'icy. Et le dict Sr de La Mole ne layssa, pour cella, de
partir, l'après dînée, avec l'entier discours de toute la négociation
qu'avions faicte jusques allors. Et, le soyr mesmes, vint le segond
courrier, qui estoit party de Paris le mardy, XXVIe, par lequel, Sire,
il vous a pleu me mander le regret, que Vostre Majesté avoit, que la
sédition de ceulx de la ville n'estoit encores appaisée, et que je ne
parlasse aulcunement des particullarités, ny de l'occasion d'icelle,
jusques à l'aultre procheine dépesche, que Vostre Majesté me feroit,
le jour ensuyvant[4]. En quoy j'estime, Sire, que vostre troysiesme
pacquet m'arrivera plus tost que l'on ne m'aura rendu le premier; et,
par ainsy, je parleray sellon icelluy, et non sellon l'aultre.

  [4] Voir les lettres du roi en date des 24, 25, 26 et 27 août
  1572, adressées à Mr de La Mothe Fénélon, ainsi que l'instruction
  qui y fut jointe; _Supplément à la Correspondance Diplomatique de
  La Mothe Fénélon_, contenant les lettres qui lui étaient écrites
  de la cour.

Et néantmoins je vous veulx bien dire, Sire, que tout ce royaulme est
desjà plein de la nouvelle du faict, et que l'on l'interprète
diversement sellon la passion d'ung chacun plus que sellon la vérité;
dont je vous suplie très humblement de vouloir faire capable
l'ambassadeur d'Angleterre des mesmes choses que me commandez d'en
dire icy, affin qu'il y ayt confirmité de ses lettres à mon parler;
car cella importe beaucoup. Et tout ainsy que je pense bien qu'ung tel
accidant muera assez la forme des choses par dellà, je voy que l'on en
est desjà icy en telle altération qu'il faudra, à mon advis, qu'on
recommance une nouvelle forme d'y procéder, de vostre costé; et ne
pouvant encores bien discerner comme elle aura à se faire, je
laysseray toutes les choses du passé en quelque suspens, jusques à ce
que, par celles qui sont freschement survenues, nous pourrons
cognoistre comment nous gouverner vers celles d'après. Et adjouxteray
seulement à ce pacquet l'extrêt d'ung chiffre, que j'ay receu de Mr Du
Croc, et une lettre que la Royne d'Escoce m'a naguières escripte, avec
ung sien mémoyre à part; et vous diray sur le tout, Sire, qu'il me
semble tousjours plus expédiant que les différendz des Escouçoys
soient remis à la détermination des Estatz du pays, que si Vostre
Majesté les prenoit en sa mein; de peur de ne satisfaire à la Royne
d'Escoce, et que ne divisiez l'estat, lequel vous voulez conserver
entier à vostre allience.

Je suplie, de rechef, très humblement Vostre Majesté de faire bien
informer l'ambassadeur d'Angleterre des choses qui ont passé à Paris,
et garder que luy, ny nulz angloys soient oppressez de la sédition,
car cella interromproit beaucoup la bonne intelligence qu'avez
maintenant avecques ce royaulme. Et sur ce, etc.

    Ce XXXe jour d'aoust 1572.


    A LA ROYNE.

Madame, sur ung cas si nouveau et si inopiné, comme celluy qui est
advenu, dimanche dernier, à Paris, l'on faict desjà icy tant de
diverses interprétations, qu'on me met en grand peyne comme y
respondre; et, ce matin, Me Wilson, maistre des requestes de ceste
princesse, m'en est venu curieusement demander les particullarités,
mais je me suis excusé de luy en rien respondre, à l'occasion que je
n'avoys encores mon pacquet; et seulement luy ay dict que je creignois
que ceulx de la nouvelle religion eussent donné occasion à ceulx de
Paris de s'eslever contre eulx. Il n'est pas à croyre combien ceste
nouvelle esmeut grandement tout ce royaulme. Je verray comment les
choses s'y disposeront, et vous advertiray, le plus particullièrement
qu'il me sera possible, de tout ce que, jour par jour, j'en pourray
comprendre. Et sur ce, etc.

    Ce XXXe jour d'aoust 1572.




CCLXXIIIe DÉPESCHE

--du IIe jour de septembre 1572.--

(_Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Volet._)

  Remise à l'ambassadeur de la dépêche qui a été saisie.--Premiers
    détails de la Saint-Barthèlemy.--Mort de l'amiral
    Coligni.--Assurance que Walsingham n'a dû courir aucun
    danger.--Protestation de l'ambassadeur que l'exécution n'a
    point été préméditée.--Interruption de toutes les négociations
    avec la France.--Projet des Anglais de renouer leur alliance
    avec l'Espagne.--Demande de nouvelles instructions sur la
    négociation du mariage.--Exécution du comte de Northumberland à
    York.--Suspension du commerce avec la France.


    AU ROY.

Sire, aussytost que les officiers de la Rye, qui avoient prins le
pacquet que Vostre Majesté m'envoyoit par Nicollas le chevaulcheur,
l'ont heu apporté en ceste court, ceulx de ce conseil, s'estant bien
courroucés à eulx de la faulte qu'ilz avoient faicte de me l'avoir
retardé, me l'ont incontinent remandé par le Sr de Quillegrey, avec
plusieurs bien honnestes excuses, et m'ont faict prier que je leur
fisse sçavoir si ce qu'ilz avoient ouy de tant de meurtres advenus à
Paris, estoit chose véritable, et si Mr de Walsingam y avoit prins nul
mal. A quoy pour leur satisfaire, j'ay communicqué au dict Sr de
Quillegrey la première lettre de Vostre Majesté, du XXVIe du passé, et
luy ay dict que je n'avois rien davantage de tout le dict faict de
Paris, sinon que le chevaulcheur, qui estoit venu, assuroit que,
depuis icelle escripte, et avant qu'il montât à cheval, il avoit veu
la sédition bien allumée par la ville, et qu'il sçavoit certaynement
que monsieur l'Amiral et plusieurs aultres de la nouvelle religion
estoient mortz, mais n'avoit entendu d'où cella estoit procédé; et,
quand à Mr de Walsingam, il croyoit qu'il n'avoit nul danger, parce
que ceulx de Paris estoient assez bien instruicts qu'il failloit, en
toutes choses, tousjours respecter les ambassadeurs.

Je croy, Sire, qu'il a esté fort à propos que le dict Sr Quillegrey et
Me Wilson, maistre des requestes de ceste Royne, qui aussi m'est venu
trouver de la part des seigneurs de ce conseil sur ceste occasion,
ayent veu la dicte lettre, affin d'oster aux ungs et aux aultres
l'impression qu'ilz avoient que ce fût ung acte projecté de longtemps,
et que vous heussiez accordé avecques le Pape et le Roy d'Espaigne de
faire servir les nopces de Madame, vostre seur, avec le Roy de
Navarre, à une telle exécution pour y atraper, à la foys, toutz les
principaulx de la dicte religion assemblés; ce que la dicte lettre
monstre combien vostre intention a esté esloignée de cella, et combien
le cas a esté fortuit et soubdein.

Je voy bien, Sire, que tout ce royaulme en est merveilleusement esmeu,

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