La Comédie humaine - Volume 01
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Title: La Comédie humaine - Volume 01
Author: Honoré de Balzac
Release date: October 28, 2012 [eBook #41211]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME 01 ***
Au lecteur
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La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA COMÉDIE HUMAINE
PREMIER VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MOEURS
PREMIER LIVRE
PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
[Illustration: Balzac]
SCÈNES
DE
LA VIE PRIVÉE
TOME 1
LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE--LE BAL DE SCEAUX
LA BOURSE--LA VENDETTA--MADAME FIRMIANI
UNE DOUBLE FAMILLE--LA PAIX DU MÉNAGE--LA FAUSSE MAITRESSE
ÉTUDE DE FEMME--ALBERT SAVARUS
PARIS
Veuve ANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR
HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
7, RUE PERRONET, 7
1874
HONORÉ DE BALZAC
Balzac naquit à Tours le 16 mai 1799, le jour de la fête de saint
Honoré, dont on lui donna le nom, qui parut bien sonnant et de bon
augure. Le petit Honoré ne fut pas un enfant prodige; il n'annonça pas
prématurément qu'il ferait la _Comédie humaine_. C'était un garçon
frais, vermeil, bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais
que rien ne distinguait des autres, du moins à des regards peu
attentifs. A sept ans, au sortir d'un externat de Tours, on le mit au
collége de Vendôme, tenu par des oratoriens, où il passa pour un élève
très-médiocre.
La première partie de _Louis Lambert_ contient sur ce temps de la vie de
Balzac de curieux renseignements. Dédoublant sa personnalité, il s'y
peint comme un ancien condisciple de Louis Lambert, tantôt en parlant en
son nom, et tantôt prêtant ses propres sentiments à ce personnage
imaginaire, mais pourtant très-réel, puisqu'il est une sorte d'objectif
de l'âme même de l'écrivain.
Balzac souffrit prodigieusement dans ce collége de Vendôme, où sa nature
rêveuse était meurtrie à chaque instant par une règle inflexible. Il
négligeait de faire ses devoirs; mais, favorisé par la complicité tacite
d'un répétiteur de mathématiques, en même temps bibliothécaire et occupé
de quelque ouvrage transcendental, il ne prenait pas sa leçon et
emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps se passait à lire en
cachette. Aussi fut-il bientôt l'élève le plus puni de sa classe. Les
pensums, les retenues absorbèrent bientôt le temps des récréations; à
certaines natures d'écoliers, les châtiments inspirent une sorte de
rébellion stoïque, et ils opposent aux professeurs exaspérés la même
impassibilité dédaigneuse que les guerriers sauvages captifs aux ennemis
qui les torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la
férule ne parviennent à leur arracher la moindre plainte; ce sont alors,
entre le maître et l'élève, des luttes horribles, inconnues des parents,
où la constance des martyrs et l'habileté des bourreaux se trouvent
égalées. Quelques professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard de
haine, de mépris et de menace par lequel un bambin de huit ou dix ans
les brave.
Le résultat de ces travaux cachés, de ces méditations qui prenaient le
temps des études, fut ce fameux _Traité de la volonté_, dont il est
parlé plusieurs fois dans la _Comédie humaine_. Balzac regretta toujours
la perte de cette première oeuvre, qu'il esquisse sommairement dans
_Louis Lambert_, il dut être moins sensible à la perte de son poëme
épique sur les Incas, inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le
temps qu'il resta au collége, le sobriquet dérisoire de Poëte. Balzac,
il faut l'avouer, n'eut jamais le don de poésie, de versification, du
moins; sa pensée si complexe resta toujours rebelle au rhythme.
A propos de vers, consignons ici un petit renseignement qui pourra
amuser les curieux littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de
Rubempré fait voir comme échantillon de son volume de vers au libraire
Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas de vers, et demandait
à ses amis ceux dont il avait besoin. Le sonnet de la _Marguerite_ est
de Mme de Girardin; le sonnet sur le _Camellia_, de Lassailly; celui
sur la _Tulipe_, de votre serviteur.
_Modeste Mignon_ renferme aussi une pièce de vers, mais nous en ignorons
l'auteur.
Pas plus dans la famille qu'au collége l'intelligence de Balzac ne fut
devinée ou comprise. Même, s'il lui échappait quelque chose d'ingénieux,
sa mère, femme supérieure cependant, lui disait: «Sans doute, Honoré, tu
ne comprends pas ce que tu dis là!» Et Balzac de rire, sans s'expliquer
davantage, de ce bon rire qu'il avait.
La famille de Balzac étant revenue à Paris, il fut mis en pension. Là,
comme au collége de Vendôme, son génie ne se décela point, et il resta
confondu parmi le troupeau des écoliers ordinaires.
Ses classes finies, Balzac se donna cette seconde éducation qui est la
vraie; il étudia, se perfectionna, suivit les cours de la Sorbonne et
fit son droit, tout en travaillant chez l'avoué et le notaire. Ce temps,
perdu en apparence, puisque Balzac ne fut ni avoué, ni notaire, ni
avocat, ni juge, lui fit connaître le personnel de la basoche et le mit
à même d'écrire plus tard, de façon à émerveiller les hommes du métier,
ce que nous pourrions appeler le contentieux de la _Comédie humaine_.
Les examens passés, la grande question de la carrière à prendre se
présenta. On voulait faire de Balzac un notaire; mais le futur grand
écrivain, qui, bien que personne ne crût à son génie, en avait la
conscience, refusa le plus respectueusement du monde, quoiqu'on lui eût
ménagé une charge à des conditions très-favorables. Son père lui accorda
deux ans pour faire ses preuves, et comme la famille retournait en
province, madame Balzac installa Honoré dans une mansarde, en lui
allouant une pension suffisante à peine aux plus stricts besoins,
espérant qu'un peu de vache enragée le rendrait plus sage.
Cette mansarde était perchée rue de Lesdiguières, nº 9, près de
l'Arsenal, dont la bibliothèque offrait ses ressources au jeune
travailleur. Sans doute passer d'une maison abondante et luxueuse à un
misérable réduit serait une chose dure à un tout autre âge qu'à vingt et
un ans, âge qui était celui de Balzac; mais si le rêve de tout enfant
est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme est d'avoir une
chambre, une chambre bien à lui, dont il ait la clef dans sa poche, ne
pût-il tenir debout qu'au milieu: une chambre, c'est la robe virile,
c'est l'indépendance, la personnalité, l'amour!
Voilà donc maître Honoré juché près du ciel, assis devant sa table, et
s'essayant au chef-d'oeuvre qui devait donner raison à l'indulgence de
son père et démentir les horoscopes défavorables de ses amis.--Chose
singulière, Balzac débuta par une tragédie, par un _Cromwell_! Vers ce
temps-là, à peu près, Victor Hugo mettait la dernière main à son
_Cromwell_, dont la préface fut le manifeste de la jeune école
dramatique.
A cette époque Balzac n'avait pas encore conçu le plan de l'oeuvre qui
devait l'immortaliser; il se cherchait encore avec inquiétude,
anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien; pourtant
il possédait déjà cette opiniâtreté de travail à laquelle Minerve,
quelque revêche qu'elle soit, doit un jour ou l'autre céder; il
ébauchait des opéras-comiques, faisait des plans de comédies, de drames
et de romans. Une volonté moins robuste se fût découragée mille fois,
mais par bonheur Balzac avait une confiance inébranlable dans son génie
méconnu de tout le monde. Il voulait être un grand homme et il le fut
par d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que
l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans _Louis
Lambert_.
Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui tous se
distinguèrent par une hardiesse et une facilité d'exécution étonnantes,
et produisirent leurs fruits presque en même temps que leurs fleurs,
dans une éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous
comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression, ou ne le trouvait
qu'après des peines infinies.
Fondeur obstiné, il rejetait dix ou douze fois au creuset le métal qui
n'avait pas rempli exactement le moule; comme Bernard Palissy, il eût
brûlé les meubles, le plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour
entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer l'expérience; les
nécessités les plus dures ne lui firent jamais livrer une oeuvre sur
laquelle il n'eût pas mis le dernier effort, et il donna d'admirables
exemples de conscience littéraire.
Sa manière de procéder était celle-ci: quand il avait longtemps porté et
vécu un sujet, d'une écriture rapide, heurtée, pochée, presque
hiéroglyphique, il traçait une espèce de scenario en quelques pages,
qu'il envoyait à l'imprimerie, d'où elles revenaient en placards,
c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges feuilles. Il lisait
attentivement ces placards, qui donnaient déjà à son embryon d'oeuvre ce
caractère impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette
ébauche la haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi
d'un autre. Il opérait sur quelque chose; s'approuvant ou se
désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout ajoutait. Des
lignes partant du commencement du milieu ou de la fin des phrases, se
dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas,
conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à
des épithètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on
eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné par un enfant.
Six, sept et parfois dix épreuves revenaient raturées, remaniées, sans
satisfaire le désir de perfection de l'auteur. Nous avons vu aux
Jardies, sur les rayons d'une bibliothèque composée de ses oeuvres
seules, chaque épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume
séparé, depuis le premier jet jusqu'au livre définitif; la comparaison
de la pensée de Balzac à ses divers états offrirait une étude bien
curieuse et contiendrait de profitables leçons littéraires.
Balzac, comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'_avatar_,
c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et d'y vivre
le temps qu'il voulait; seulement le nombre des _avatars_ de Vichnou est
fixé à dix, ceux de Balzac ne se comptent pas, et de plus il pouvait les
provoquer à volonté.--Quoique cela semble singulier en plein
dix-neuvième siècle, Balzac fut un _voyant_. Son mérite d'observateur,
sa perspicacité de physiologiste, son génie d'écrivain, ne suffisent pas
pour expliquer l'infinie variété des deux ou trois mille types qui
jouent un rôle plus ou moins important dans la _Comédie humaine_. Il ne
les copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits,
contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était eux-mêmes
tout le temps nécessaire. De là viennent ces personnages soutenus,
logiques, ne se démentant et ne s'oubliant jamais, doués d'une existence
intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font
concurrence à l'état civil. Un véritable sang rouge circule dans leurs
veines, au lieu de l'encre qu'infusent à leurs créations les auteurs
ordinaires.
Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le présent. Il
pouvait transporter sa pensée dans un marquis, dans un financier, dans
un bourgeois, dans un homme du peuple, dans une femme du monde, dans une
courtisane; mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel: il
ne sut jamais, comme Goethe, évoquer du fond de l'antiquité la belle
Hélène et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. Sauf deux ou
trois exceptions, toute son oeuvre est moderne; il s'était assimilé les
vivants, il ne ressuscitait pas les morts.
L'on a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui de bien des
façons, mais on n'a pas insisté sur un point très-caractéristique à
notre avis;--ce point est la modernité absolue de son génie. Balzac ne
doit rien à l'antiquité;--pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il
n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. Balzac, comme Gavarni, a vu
ses contemporains; et dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre
ce qu'on a devant les yeux.
Cette profonde compréhension des choses modernes rendait, il faut le
dire, Balzac peu sensible à la beauté plastique. Il lisait d'un oeil
négligent les blanches strophes de marbre où l'art grec chanta la
perfection de la forme humaine. Dans le musée des antiques, il regardait
la Vénus de Milo sans grande extase; mais la Parisienne arrêtée devant
l'immortelle statue, drapée de son long cachemire filant sans un pli de
la nuque au talon, coiffée de son chapeau à voilette de Chantilly,
gantée de son étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à
volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pétiller son oeil
de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en dégustait
longuement les grâces savantes, tout en trouvant comme elle que la
déesse avait la taille bien lourde et ne ferait pas bonne figure chez
Mmes de Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale, avec ses
lignes sereines et pures, était trop simple, trop froide, trop une, pour
ce génie compliqué, touffu et divers.--Aussi dit-il quelque part: «Il
faut être Raphaël pour faire beaucoup de Vierges.»--Le _caractère_ lui
plaisait plus que le _style_, et il préférait la physionomie à la
beauté. Dans ses portraits de femme, il ne manque jamais de mettre un
signe, un pli, une ride, une plaque rose, un coin attendri et fatigué,
une veine trop apparente, quelque détail indiquant les meurtrissures de
la vie, qu'un poëte, traçant la même image, eût à coup sûr supprimé, à
tort sans doute.
Avec son profond instinct de la réalité, Balzac comprit que la vie
moderne qu'il voulait peindre était dominée par un grand
fait,--l'argent,--et dans _la Peau de chagrin_, il eut le courage de
représenter un amant inquiet non-seulement de savoir s'il a touché le
coeur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour
payer le fiacre dans lequel il la reconduit.--Cette audace est peut-être
une des plus grandes qu'on se soit permises en littérature, et seule
elle suffirait pour immortaliser Balzac. La stupéfaction fut profonde,
et les purs s'indignèrent de cette infraction aux lois du genre, mais
tous les jeunes gens qui, allant en soirée chez quelque belle dame avec
des gants blancs repassés à la gomme élastique, avaient traversé Paris
en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins, redoutant une mouche de
boue plus qu'un coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées,
aux angoisses de Valentin, et s'intéressèrent vivement à ce chapeau
qu'il ne peut renouveler et conserve avec des soins si minutieux. Aux
moments de misère suprême, la trouvaille d'une des pièces de cent sous
glissées entre les papiers du tiroir par la pudique commisération de
Pauline produisait l'effet des coups de théâtre les plus romanesques ou
de l'intervention d'une péri dans les contes arabes. Qui n'a pas
découvert aux jours de détresse, oublié dans un pantalon ou dans un
gilet, quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous sauvant du
malheur que la jeunesse redoute le plus: rester en affront devant une
femme aimée pour une voiture, un bouquet, un petit banc, un programme de
spectacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille de ce
genre?
Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeunesse pauvre, comme
elle l'est presque toujours, s'essayant aux premières luttes de la vie,
en proie aux tentations des plaisirs et du luxe, et supportant de
profondes misères à l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac,
Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont tous tiré à belles
dents dans les durs biftecks de la vache enragée, nourriture fortifiante
pour les estomacs robustes, indigeste pour les estomacs débiles; il ne
les loge pas, tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des mansardes
de convention tendues de perse, à fenêtre festonnée de pois de senteur
et donnant sur des jardins; il ne leur fait pas manger «des mets
simples, apprêtés par les mains de la nature,» et ne les habille pas de
vêtements sans luxe, mais propres et commodes; il les met en pension
bourgeoise chez la maman Vauquer, ou les accroupit sous l'angle aigu
d'un toit, les accoude aux tables grasses des gargottes infimes, les
affuble d'habits noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les
envoyer au mont-de-piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre de
leur père.
O Corinne, toi qui laisses, au cap Mysène, pendre ton bras de neige sur
ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Albion, drapé d'un superbe
manteau neuf et chaussé de bottes à coeur parfaitement cirées, te
contemple et t'écoute dans une pose élégante; Corinne, qu'aurais-tu dit
de semblables héros? Ils ont pourtant une petite qualité qui manquait à
Oswald,--ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble qu'on les ait
rencontrés mille fois;--aussi Pauline, Delphine de Nucingen, la
princesse de Cadignan, Mme de Bargeton, Coralie, Esther, en sont-elles
follement éprises.
De cette _modernité_ sur laquelle nous appuyons à dessein provenait,
sans qu'il s'en doutât, la difficulté de travail qu'éprouvait Balzac
dans l'accomplissement de son oeuvre: la langue française épurée par les
classiques du dix-septième siècle n'est propre, lorsqu'on veut s'y
conformer, qu'à rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures
conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer cette multiplicité
de détails, de caractères, de types, d'architectures, d'ameublements,
Balzac fut obligé de se forger une langue spéciale, composée de toutes
les technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier, des
coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui disait quelque chose
était le bienvenu, et la phrase, pour le recevoir, ouvrait une incise,
une parenthèse, et s'allongeait complaisamment.--C'est ce qui a fait
dire aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire.--Il
avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau style,--le
style nécessaire, fatal et mathématique de son idée!
Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il essaya de
s'assurer l'indépendance par des spéculations de librairie, auxquelles
ne manquèrent que des capitaux pour être heureuses. Ces tentatives
l'endettèrent, engagèrent son avenir, et, malgré les secours dévoués,
mais trop tardifs peut-être de la famille, lui imposèrent ce rocher de
Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du plateau, et qui
retombait toujours plus écrasant sur ses épaules d'Atlas, chargées en
outre de tout un monde.
Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car elle
représentait la fortune d'êtres chers, fut la Nécessité au fouet armé de
pointes, à la main pleine de clous de bronze, qui le harcela nuit et
jour, sans trêve ni pitié, lui faisant regarder comme un vol une heure
de repos ou de distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie, et
la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas le secret.
Après la mansarde de la rue de Lesdiguières, Balzac, qui commençait à
devenir célèbre, alla habiter à Chaillot, rue des Batailles, une maison
d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le champ
de Mars, l'école militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de
Paris et plus loin les coteaux de Meudon. Il s'était arrangé un
intérieur assez luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au
talent pauvre, et que _le paraître_ y amène souvent l'_être_.
C'est à cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et de
dandysme, le fameux habit bleu à boutons d'or massif, la massue à
pommeau de turquoises, les apparitions aux Bouffes et à l'Opéra, et les
visites plus fréquentes dans le monde, où sa verve étincelante le
faisait rechercher, visites utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus
d'un modèle. Il n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux
gardée que le jardin des Hespérides. Deux ou trois mots de passe étaient
exigés. Balzac, de peur qu'ils ne s'ébruitassent, les changeait souvent.
Nous nous souvenons de ceux-ci: Au portier l'on disait: «La saison des
prunes est arrivée,» et il vous laissait franchir le seuil; au
domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il fallait
murmurer: «j'apporte des dentelles de Belgique,» et si vous assuriez au
valet de chambre que «madame Bertrand était en bonne santé,» on vous
introduisait enfin.
Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac; ils étaient peut-être
nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres visiteurs plus
désagréables encore.
Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïque et dévouée, deux âmes,
deux courages, deux intelligences fondues dans la même volonté.
Il voulut former une association dans le goût de celle qui réunissait
Ferragus, Montriveau, Ronquerolles et leurs compagnons. Seulement il ne
s'agissait pas de coups si hardis; un certain nombre d'amis devaient se
prêter aide et secours en toute occasion et travailler, selon leurs
forces, au succès ou à la fortune de celui qui serait désigné, à charge
de revanche, bien entendu. Fort infatué de son projet, Balzac recruta
quelques affiliés qu'il ne mit en rapport les uns avec les autres qu'en
prenant des précautions, comme s'il se fût agi d'une société politique
ou d'une _vente_ de carbonari.
L'association, qui comptait parmi ses membres, G. de C., L. G., L. D.,
J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle, nous et quelques autres
qu'il est inutile de désigner, s'appelait _le Cheval rouge_. Lorsqu'il
fallait concerter quelque projet, convenir de certaines démarches,
Balzac, élu par acclamation grand maître de l'ordre, envoyait par un
affidé à chaque _cheval_ (c'était le nom argotique que prenaient les
membres entre eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit
cheval rouge avec ces mots; «Écurie, tel jour, tel endroit;» le lieu
changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité ou le soupçon.
Dans le monde, quoique nous nous connussions tous et de longue main pour
la plupart, nous devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que
froidement, pour écarter toute idée de connivence.
Après quatre ou cinq réunions, _le Cheval rouge_ cessa d'exister, la
plupart des chevaux n'avaient pas de quoi payer leur avoine à la
mangeoire symbolique; et l'association qui devait s'emparer de tout fut
dissoute, parce que ses membres manquaient souvent de quinze francs,
prix de l'écot.
Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite une nouvelle, et
il repartait pour un autre voyage dans le bleu, avec cette naïveté
d'enfant qui chez lui s'alliait à la sagacité la plus profonde et à
l'esprit le plus retors.
Les _Jardies_ préoccupèrent beaucoup l'attention publique, lorsque
Balzac les acheta, dans l'intention honorable de constituer un gage à sa
mère. En passant en wagon sur le chemin de fer qui longe Ville-d'Avray,
chacun regardait avec curiosité cette petite maison, moitié cottage,
moitié chalet, qui se dressait au milieu d'un terrain en pente et
d'apparence glaiseuse.
Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde; autrefois,
prétendait-il, un certain cru célèbre y poussait et les raisins, grâce à
une exposition sans pareille, s'y cuisaient comme les grappes de Tokay
sur les coteaux de Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté
de mûrir la vendange en ce lieu, où il n'existait qu'un seul arbre.
Balzac essaya d'enclore cette propriété de murs, qui devinrent fameux
par leur obstination à s'écrouler ou à glisser tout d'une pièce sur
l'escarpement trop abrupt, et il rêvait pour cet endroit privilégié du
ciel, les cultures les plus fabuleuses et les plus exotiques. Ici se
place naturellement l'anecdote des ananas, qu'ont a si souvent répétée
que nous ne la redirions pas, si nous ne pouvions y ajouter un trait
vraiment caractéristique.--Voici le projet: cent mille pieds d'ananas
étaient plantés dans le clos des Jardies, métamorphosé en serres qui
n'exigeraient qu'un médiocre chauffage, vu la torridité du site. Les
ananas devaient être vendus cinq francs au lieu d'un louis qu'ils
coûtent ordinairement, soit cinq cent mille francs; il fallait déduire
de ce prix cent mille francs pour les frais de culture, de châssis, de
charbon; restaient donc quatre cent mille francs nets, qui constituaient
à l'heureux propriétaire une rente splendide,--«sans la moindre copie,»
ajoutait-il.--Ceci n'est rien, Balzac eut mille projets de ce genre;
mais le beau est que nous cherchâmes ensemble, sur le boulevard
Montmartre, une boutique pour la vente des ananas encore en germe. La
boutique devait être peinte en noir et rechampie de filets d'or, et
porter sur son enseigne en lettres énormes: ANANAS DES JARDIES. Il se
rendit pourtant à notre conseil, de ne louer sa boutique que l'année
suivante, pour éviter des frais inutiles.
Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état de
rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir vu écrit
au charbon sur les murs nus plaqués de papier gris: «boiseries de
palissandre,--tapisserie des Gobelins,--glaces de Venise,--tableaux de
Raphaël.» Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de cette
manière, et cela ne nous étonnait pas. Quant à Balzac, il se croyait
littéralement dans l'or, le marbre et la soie; mais, s'il n'acheva pas
les Jardies et s'il prêta à rire par ses chimères, il sut du moins se
bâtir une demeure éternelle, un monument «plus durable que l'airain,»
une cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les rayons de sa
gloire.
Personne ne peut avoir la prétention de faire une biographie complète de
Balzac; toute liaison avec lui étant nécessairement coupée de lacunes,
d'absences, de disparitions. Le travail commandait absolument la vie de
Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de touchante
sensibilité dans une lettre à sa soeur, il a sacrifié sans peine à ce
dieu jaloux les joies et les distractions de l'existence, il lui en a
coûté de renoncer à tout commerce un peu suivi d'amitié. Répondre
quelques mots à une longue missive devenait pour lui, dans ses
accablements de besogne, une prodigalité qu'il pouvait rarement se
permettre; il était l'esclave de son oeuvre et l'esclave volontaire. Il
avait, avec un coeur très-bon et très-tendre, l'égoïsme du grand
travailleur. Et qui eût songé à lui en vouloir de négligences forcées et
d'oublis apparents, lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de
ses réclusions? Quand, l'oeuvre parachevée, il reparaissait, on eût dit
qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la conversation
interrompue, comme si quelquefois six mois et plus ne se fussent pas
écoulés. Il faisait des voyages en France pour étudier les localités où
il plaçait ses _Scènes de province_, et se retirait chez des amis, en
Touraine, ou dans la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers
ne lui laissaient pas toujours à Paris. Après quelque grand ouvrage, il
se permettait parfois une excursion plus longue, en Allemagne, dans la
haute Italie ou en Suisse; mais ces courses faites rapidement, avec des
préoccupations d'échéances à payer, de traites à remplir, et un viatique
assez borné, le fatiguaient peut-être plus qu'elles ne le reposaient.
Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le grand Goethe
avait trois choses en horreur: une de ces choses était la fumée de
tabac; on nous dispensera de dire les deux autres. Balzac, comme le
Jupiter de l'Olympe poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac sous
quelque forme que ce fût; il ne fuma jamais. Toutes les fois que Balzac
est obligé, pour la vraisemblance du récit, de laisser un de ses
personnages s'adonner à cette habitude horrible du tabac, sa phrase
brève et dédaigneuse trahit un secret blâme: «Quant à de Marsay, dit-il,
il était occupé à fumer ses cigares.» Et il faut qu'il aime bien ce
condottiere du dandysme pour lui permettre de fumer dans son oeuvre.
Une femme délicate et petite-maîtresse avait sans doute imposé cette
aversion à Balzac. C'est un point que nous ne saurions résoudre.
Toujours est-il qu'il ne fit pas gagner un sou à la régie. A propos de
femmes, Balzac, qui les a si bien peintes, devait les connaître, et l'on
sait le sens que la Bible attache à ce mot. Dans une des lettres qu'il
écrit à madame de Surville, sa soeur, Balzac, tout jeune et complétement
ignoré, pose l'idéal de sa vie en deux mots: «être célèbre et être
aimé.» La première partie de ce programme, que se tracent du reste tous
les artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle reçu
son accomplissement? L'opinion des plus intimes amis de Balzac est qu'il
pratiqua la chasteté qu'il recommandait aux autres, et n'eut que des
amours platoniques; mais madame de Surville sourit à cette idée, avec un
sourire d'une finesse féminine et tout plein de pudiques réticences.
Elle prétend que son frère était d'une discrétion à toute épreuve, et
que s'il eût voulu parler, il eût eu beaucoup de choses à dire. Cela
doit être, et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de petites
lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en laque de Canalis.
Il y a dans son oeuvre comme une odeur de femme: _odor di femina_. Quand
on y entre, on entend, derrière les portes qui se referment, sur les
marches de l'escalier dérobé, des frou-frou de soie et des craquements
de bottines. Le salon semi-circulaire et matelassé de la rue des
Batailles, dont la description est placée par l'auteur dans _la Fille
aux yeux d'or_, ne resta donc pas complétement virginal, comme plusieurs
de nous le supposèrent. Dans le cours de notre intimité, qui dura de
1836 jusqu'à sa mort, une seule fois Balzac fit allusion, avec les
termes les plus respectueux et les plus attendris, à un attachement de
sa première jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le prénom de la
personne dont, après tant d'années, le souvenir lui faisait les yeux
humides. Nous en eût-il dit davantage, nous n'abuserions certes pas de
ses confidences; le génie d'un grand écrivain appartient à tout le
monde, mais son coeur est à lui.
N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût austère et
pudibond en paroles: l'auteur des _Contes drolatiques_ était trop nourri
de Rabelais et trop pantagruéliste pour ne pas avoir le mot pour rire;
il savait de bonnes histoires et en inventait: ses grasses gaillardises
entrelardées de crudités gauloises eussent fait crier _shocking_ au
_cant_ épouvanté; mais ses lèvres rieuses et bavardes étaient scellées
comme le tombeau lorsqu'il s'agissait d'un sentiment sérieux. A peine
laissa-t-il deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de
distinction, amour dont on peut parler, puisqu'il fut couronné par le
mariage. C'est à cette passion conçue depuis longtemps qu'il faut
rapporter ses excursions lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier
jour un mystère pour ses amis.
Balzac avait quitté la rue des Batailles pour les Jardies; il alla
ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait, située sur une pente
abrupte, offrait une disposition architecturale assez singulière.--On y
entrait:
Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.
Il fallait _descendre_ trois étages pour arriver au premier.
Vers cette époque, Balzac commença à manifester du goût pour les vieux
meubles, les bahuts, les potiches; le moindre morceau de bois vermoulu
qu'il achetait rue de Lappe avait toujours une provenance illustre, et
il faisait des généalogies circonstanciées à ses moindres biblots.--Il
les cachait çà et là, toujours à cause de ces créanciers fantastiques
dont nous commencions à douter. Nous nous amusâmes même à répandre le
bruit que Balzac était millionnaire.
Ce qui donnait quelque vraisemblance à notre plaisanterie, c'était la
nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue Fortunée, dans le quartier
Beaujon, moins peuplé alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Il occupait une
petite maison mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux
financier. Du dehors on apercevait au-dessus du mur une sorte de coupole
repoussée par le plafond cintré d'un boudoir, et la peinture fraîche des
volets fermés.
Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le
maître du logis se celait avec un soin extrême, on y découvrait mille
détails de luxe et de confort en contradiction avec la pauvreté qu'il
affectait.--Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir une salle
à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des
buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté à faire envie à
Berruguette, à Cornejo Duque et à Verbruggen; un salon de damas bouton
d'or, à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène; une
bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaille et de cuivre
en style de Boule; une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs
de stuc; un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été
restaurées par Edmond Hédouin; une galerie éclairée de haut, que nous
reconnûmes plus tard dans la collection du _Cousin Pons_.
«Vous avez donc vidé un des silos d'Aboulcasem? dîmes-nous en riant à
Balzac en face de ces splendeurs; vous voyez bien que nous avions raison
en vous prétendant millionnaire.
--Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant un air humble
et papelard; rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour
un ami qu'on attend.--Je ne suis que le gardien et le portier de
l'hôtel!»
Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la fit
d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous. Le mystère
s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac avec la femme qu'il aimait
depuis longtemps.
Il y a un proverbe turc qui dit. «Quand la maison est finie, la mort
entre.» C'est pour cela que les sultans ont toujours un palais en
construction qu'ils se gardent bien d'achever. La vie semble ne vouloir
rien de complet--que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait
réalisé.
Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée accomplie, le
nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet; comme s'ils eussent
pressenti sa fin prochaine, les envieux de Balzac commençaient à le
louer: les _Parents pauvres_, le _Cousin Pons_, où le génie de l'auteur
brille de tout son éclat, ralliaient tous les suffrages.--C'était trop
beau; il ne lui restait plus qu'à mourir.
Sa maladie fit de rapides progrès, mais personne ne croyait à un
dénoûment fatal, tant on avait confiance dans l'athlétique organisation
de Balzac. Nous pensions fermement qu'il nous enterrerait tous.
Huit ans déjà se sont écoulés depuis la mort de Balzac[1]. La postérité
a commencé pour lui; chaque jour il semble plus grand. Lorsqu'il était
mêlé à ses contemporains, on l'appréciait mal, on ne le voyait que par
fragments, sous des aspects parfois défavorables: maintenant l'édifice
qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la cathédrale
d'une ville que masquaient les maisons voisines, et qui à l'horizon se
dessine immense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas
achevé; mais tel qu'il est, il effraye par son énormité, et les
générations surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé
seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où bourdonne
toute une société.
[1] 18 août 1850.
Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détracteurs; on jette à sa
mémoire ce reproche banal d'immoralité, dernière injure de la médiocrité
impuissante et jalouse, ou même de la pure bêtise. L'auteur de la
_Comédie humaine_, non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un
moraliste austère. Monarchique et catholique, il défend l'autorité,
exalte la religion, prêche le devoir, morigène la passion, et n'admet le
bonheur que dans le mariage et la famille.
THÉOPHILE GAUTIER.
AVANT-PROPOS
En donnant à une oeuvre entreprise depuis bientôt treize ans, le titre
de _La Comédie humaine_, il est nécessaire d'en dire la pensée, d'en
raconter l'origine, d'en expliquer brièvement le plan, en essayant de
parler de ces choses comme si je n'y étais pas intéressé. Ceci n'est pas
aussi difficile que le public pourrait le penser. Peu d'oeuvres donne
beaucoup d'amour-propre, beaucoup de travail donne infiniment de
modestie. Cette observation rend compte des examens que Corneille,
Molière et autres grands auteurs faisaient de leurs ouvrages: s'il est
impossible de les égaler dans leurs belles conceptions, on peut vouloir
leur ressembler en ce sentiment.
L'idée première de _la Comédie humaine_ fut d'abord chez moi comme un
rêve, comme un de ces projets impossibles que l'on caresse et qu'on
laisse s'envoler; une chimère qui sourit, qui montre son visage de femme
et qui déploie aussitôt ses ailes en remontant dans un ciel fantastique.
Mais la chimère, comme beaucoup de chimères, se change en réalité, elle
a ses commandements et sa tyrannie auxquels il faut céder.
Cette idée vint d'une comparaison entre l'Humanité et l'Animalité.
Ce serait une erreur de croire que la grande querelle qui, dans ces
derniers temps, s'est émue entre Cuvier et Geoffroi Saint-Hilaire,
reposait sur une innovation scientifique. L'_unité de composition_
occupait déjà sous d'autres termes les plus grands esprits des deux
siècles précédents. En relisant les oeuvres si extraordinaires des
écrivains mystiques qui se sont occupés des sciences dans leurs
relations avec l'infini, tels que Swedenborg, Saint-Martin, etc., et les
écrits des plus beaux génies en histoire naturelle, tels que Leibnitz,
Buffon, Charles Bonnet, etc., on trouve dans les monades de Leibnitz,
dans les molécules organiques de Buffon, dans la force végétatrice de
Needham, dans l'_emboîtement_ des parties similaires de Charles Bonnet,
assez hardi pour écrire en 1760: _L'animal végète comme la plante_; on
trouve, dis-je, les rudiments de la belle loi du _soi pour soi_ sur
laquelle repose l'_unité de composition_. Il n'y a qu'un animal. Le
créateur ne s'est servi que d'un seul et même patron pour tous les êtres
organisés. L'animal est un principe qui prend sa forme extérieure, ou,
pour parler plus exactement, les différences de sa forme, dans les
milieux où il est appelé à se développer. Les Espèces Zoologiques
résultent de ces différences. La proclamation et le soutien de ce
système, en harmonie d'ailleurs avec les idées que nous nous faisons de
la puissance divine, sera l'éternel honneur de Geoffroi Saint-Hilaire,
le vainqueur de Cuvier sur ce point de la haute science, et dont le
triomphe a été salué par le dernier article qu'écrivit le grand Goethe.
Pénétré de ce système bien avant les débats auxquels il a donné lieu, je
vis que, sous ce rapport, la Société ressemblait à la Nature. La Société
ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se
déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie?
Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un
avocat, un oisif, un savant, un homme d'état, un commerçant, un marin,
un poëte, un pauvre, un prêtre, sont, quoique plus difficiles à saisir,
aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne,
le corbeau, le requin, le veau marin, la brebis, etc. Il a donc existé,
il existera donc de tout temps des Espèces Sociales comme il y a des
Espèces Zoologiques. Si Buffon a fait un magnifique ouvrage en essayant
de représenter dans un livre l'ensemble de la zoologie, n'y avait-il pas
une oeuvre de ce genre à faire pour la société? Mais la Nature a posé,
pour les variétés animales, des bornes entre lesquelles la Société ne
devait pas se tenir. Quand Buffon peignait le lion, il achevait la
lionne en quelques phrases; tandis que dans la Société la femme ne se
trouve pas toujours être la femelle du mâle. Il peut y avoir deux êtres
parfaitement dissemblables dans un ménage. La femme d'un marchand est
quelquefois digne d'être celle d'un prince, et souvent celle d'un prince
ne vaut pas celle d'un artiste. L'État Social a des hasards que ne se
permet pas la Nature, car il est la Nature plus la Société. La
description des Espèces Sociales était donc au moins double de celle des
Espèces Animales, à ne considérer que les deux sexes. Enfin, entre les
animaux, il y a peu de drames, la confusion ne s'y met guère; ils
courent sus les uns aux autres, voilà tout. Les hommes courent bien
aussi les uns sur les autres; mais leur plus ou moins d'intelligence
rend le combat autrement compliqué. Si quelques savants n'admettent pas
encore que l'Animalité se transborde dans l'Humanité par un immense
courant de vie, l'épicier devient certainement pair de France, et le
noble descend parfois au dernier rang social. Puis, Buffon a trouvé la
vie excessivement simple chez les animaux. L'animal a peu de mobilier,
il n'a ni arts ni sciences; tandis que l'homme, par une loi qui est à
rechercher, tend à représenter ses moeurs, sa pensée et sa vie dans tout
ce qu'il approprie à ses besoins. Quoique Leuwenhoëc, Swammerdam,
Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet, Muller, Haller et autres patients
zoographes aient démontré combien les moeurs des animaux étaient
intéressantes, les habitudes de chaque animal sont, à nos yeux du moins,
constamment semblables en tout temps; tandis que les habitudes, les
vêtements, les paroles, les demeures d'un prince, d'un banquier, d'un
artiste, d'un bourgeois, d'un prêtre et d'un pauvre sont entièrement
dissemblables et changent au gré des civilisations.
Ainsi l'oeuvre à faire devait avoir une triple forme: les hommes, les
femmes et les choses, c'est-à-dire les personnes et la représentation
matérielle qu'ils donnent de leur pensée; enfin l'homme et la vie.
En lisant les sèches et rebutantes nomenclatures de faits appelées
_histoires_, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié, dans tous
les temps, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, de nous donner
l'histoire des moeurs. Le morceau de Pétrone sur la vie privée des
Romains irrite plutôt qu'il ne satisfait notre curiosité. Après avoir
remarqué cette immense lacune dans le champ de l'histoire, l'abbé
Barthélemy consacra sa vie à refaire les moeurs grecques dans
Anacharsis.
Mais comment rendre intéressant le drame à trois ou quatre mille
personnages que présente une Société? comment plaire à la fois au poëte,
au philosophe et aux masses qui veulent la poésie et la philosophie sous
de saisissantes images? Si je concevais l'importance et la poésie de
cette histoire du coeur humain, je ne voyais aucun moyen d'exécution;
car, jusqu'à notre époque, les plus célèbres conteurs avaient dépensé
leur talent à créer un ou deux personnages typiques, à peindre une face
de la vie. Ce fut avec cette pensée que je lus les oeuvres de Walter
Scott. Walter Scott, ce trouveur (trouvère) moderne, imprimait alors une
allure gigantesque à un genre de composition injustement appelé
secondaire. N'est-il pas véritablement plus difficile de faire
concurrence à l'État-Civil avec Daphnis et Chloë, Roland, Amadis,
Panurge, Don Quichotte, Manon Lescaut, Clarisse, Lovelace, Robinson
Crusoë, Gilblas, Ossian, Julie d'Étanges, mon oncle Tobie, Werther,
René, Corinne, Adolphe, Paul et Virginie, Jeanie Dean, Claverhouse,
Ivanhoë, Manfred, Mignon, que de mettre en ordre les faits à peu près
les mêmes chez toutes les nations, de rechercher l'esprit de lois
tombées en désuétude, de rédiger des théories qui égarent les peuples,
ou, comme certains métaphysiciens, d'expliquer ce qui est? D'abord,
presque toujours ces personnages, dont l'existence devient plus longue,
plus authentique que celle des générations au milieu desquelles on les
fait naître, ne vivent qu'à la condition d'être une grande image du
présent. Conçus dans les entrailles de leur siècle, tout le coeur humain
se remue sous leur enveloppe, il s'y cache souvent toute une
philosophie. Walter Scott élevait donc à la valeur philosophique de
l'histoire le roman, cette littérature qui, de siècle en siècle,
incruste d'immortels diamants la couronne poétique des pays où se
cultivent les lettres. Il y mettait l'esprit des anciens temps, il y
réunissait à la fois le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la
description; il y faisait entrer le merveilleux et le vrai, ces éléments
de l'épopée, il y faisait coudoyer la poésie par la familiarité des plus
humbles langages. Mais, ayant moins imaginé un système que trouvé sa
manière dans le feu du travail ou par la logique de ce travail, il
n'avait pas songé à relier ses compositions l'une à l'autre de manière à
coordonner une histoire complète, dont chaque chapitre eût été un roman,
et chaque roman une époque. En apercevant ce défaut de liaison, qui
d'ailleurs ne rend pas l'Écossais moins grand, je vis à la fois le
système favorable à l'exécution de mon ouvrage et la possibilité de
l'exécuter. Quoique, pour ainsi dire, ébloui par la fécondité
surprenante de Walter Scott, toujours semblable à lui-même et toujours
original, je ne fus pas désespéré, car je trouvai la raison de ce talent
dans l'infinie variété de la nature humaine. Le hasard est le plus grand
romancier du monde: pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier. La
Société française allait être l'historien, je ne devais être que le
secrétaire. En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en
rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les
caractères, en choisissant les événements principaux de la Société, en
composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères
homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l'histoire oubliée par
tant d'historiens, celle des moeurs. Avec beaucoup de patience et de
courage, je réaliserais, sur la France au dix-neuvième siècle, ce livre
que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse,
l'Inde ne nous ont malheureusement pas laissé sur leurs civilisations,
et qu'à l'instar de l'abbé Barthélemy, le courageux et patient Monteil
avait essayé pour le Moyen-Age, mais sous une forme peu attrayante.
Ce travail n'était rien encore. S'en tenant à cette reproduction
rigoureuse, un écrivain pouvait devenir un peintre plus ou moins fidèle,
plus ou moins heureux, patient ou courageux des types humains, le
conteur des drames de la vie intime, l'archéologue du mobilier social,
le nomenclateur des professions, l'enregistreur du bien et du mal; mais,
pour mériter les éloges que doit ambitionner tout artiste, ne devais-je
pas étudier les raisons ou la raison de ces effets sociaux, surprendre
le sens caché dans cet immense assemblage de figures, de passions et
d'événements. Enfin, après avoir cherché, je ne dis pas trouvé, cette
raison, ce moteur social, ne fallait-il pas méditer sur les principes
naturels et voir en quoi les Sociétés s'écartent ou se rapprochent de la
règle éternelle, du vrai, du beau? Malgré l'étendue des prémisses, qui
pouvaient être à elles seules un ouvrage, l'oeuvre, pour être entière,
voulait une conclusion. Ainsi dépeinte, la Société devait porter avec
elle la raison de son mouvement.
La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le
dire, le rend égal et peut-être supérieur à l'homme d'état, est une
décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des
principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu sont
la science que les hommes d'état appliquent. «Un écrivain doit avoir en
morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme
un instituteur des hommes; car les hommes n'ont pas besoin de maîtres
pour douter,» a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces
grandes paroles, qui sont la loi de l'écrivain monarchique aussi bien
que celle de l'écrivain démocratique. Aussi, quand on voudra m'opposer à
moi-même, se trouvera-t-il qu'on aura mal interprété quelque ironie, ou
bien l'on retorquera mal à propos contre moi le discours d'un de mes
personnages, manoeuvre particulière aux calomniateurs. Quant au sens
intime, à l'âme de cet ouvrage, voici les principes qui lui servent de
base.
L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des
aptitudes; la Société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau,
le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses
penchants mauvais. Le christianisme, et surtout le catholicisme, étant,
comme je l'ai dit dans le Médecin de Campagne, un système complet de
répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément
d'Ordre Social.
En lisant attentivement le tableau de la Société, moulée, pour ainsi
dire, sur le vif avec tout son bien et tout son mal, il en résulte cet
enseignement que si la pensée, ou la passion, qui comprend la pensée et
le sentiment, est l'élément social, elle en est aussi l'élément
destructeur. En ceci, la vie sociale ressemble à la vie humaine. On ne
donne aux peuples de longévité qu'en modérant leur action vitale.
L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des Corps Religieux est donc
le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de
diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute
Société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être
préparée, domptée, dirigée que par la religion. L'unique religion
possible est le christianisme (voir la lettre écrite de Paris dans LOUIS
LAMBERT[2], où le jeune philosophe mystique explique, à propos de la
doctrine de Swedenborg, comment il n'y a jamais eu qu'une religion
depuis l'origine du monde). Le Christianisme a créé les peuples
modernes, il les conservera. De là sans doute la nécessité du principe
monarchique. Le Catholicisme et la Royauté sont deux principes jumeaux.
Quant aux limites dans lesquelles ces deux principes doivent être
enfermés par des Institutions afin de ne pas les laisser se développer
absolument, chacun sentira qu'une préface aussi succincte que doit
l'être celle-ci, ne saurait devenir un traité politique. Aussi ne
dois-je entrer ni dans les dissensions religieuses ni dans les
dissensions politiques du moment. J'écris à la lueur de deux Vérités
éternelles: la Religion, la Monarchie, deux nécessités que les
événements contemporains proclament, et vers lesquelles tout écrivain de
bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de
l'Élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse
l'Élection _prise comme unique moyen social_, et surtout aussi mal
organisée qu'elle l'est aujourd'hui, car elle ne représente pas
d'imposantes minorités aux idées, aux intérêts desquelles songerait un
gouvernement monarchique. L'Élection, étendue à tout, nous donne le
gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et
où la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle _la loi_. Aussi
regardé-je la Famille et non l'Individu comme le véritable élément
social. Sous ce rapport, au risque d'être regardé comme un esprit
rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller
avec les novateurs modernes. Comme l'Élection est devenue l'unique moyen
social, si j'y avais recours pour moi-même, il ne faudrait pas inférer
la moindre contradiction entre mes actes et ma pensée. Un ingénieur
annonce que tel pont est près de crouler, qu'il y a danger pour tous à
s'en servir, et il y passe lui-même quand ce pont est la seule route
pour arriver à la ville. Napoléon avait merveilleusement adapté
l'Élection au génie de notre pays. Aussi les moindres députés de son
Corps Législatif ont-ils été les plus célèbres orateurs des Chambres
sous la Restauration. Aucune Chambre n'a valu le Corps Législatif en les
comparant homme à homme. Le système électif de l'Empire est donc
incontestablement le meilleur.
[2] Édition de la _Bibliothèque Charpentier_.
Certaines personnes pourront trouver quelque chose de superbe et
d'avantageux dans cette déclaration. On cherchera querelle au romancier
de ce qu'il veut être historien, on lui demandera raison de sa
politique. J'obéis ici à une obligation, voilà toute la réponse.
L'ouvrage que j'ai entrepris aura la longueur d'une histoire, j'en
devais la raison, encore cachée, les principes et la morale.
Nécessairement forcé de supprimer les préfaces publiées pour répondre à
des critiques essentiellement passagères, je n'en veux conserver qu'une
observation.
Les écrivains qui ont un but, fût-ce un retour aux principes qui se
trouvent dans le passé par cela même qu'ils sont éternels, doivent
toujours déblayer le terrain. Or, quiconque apporte sa pierre dans le
domaine des idées, quiconque signale un abus, quiconque marque d'un
signe le mauvais pour être retranché, celui-là passe toujours pour être
immoral. Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain
courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a plus
rien à dire à un poëte. Si vous êtes vrai dans vos peintures; si, à
force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue
la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la
face. Socrate fut immoral, Jésus-Christ fut immoral; tous deux ils
furent poursuivis au nom des Sociétés qu'ils renversaient ou
réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité.
Cette manoeuvre, familière aux partis, est la honte de tous ceux qui
l'emploient. Luther et Calvin savaient bien ce qu'ils faisaient en se
servant des intérêts matériels blessés comme d'un bouclier! Aussi
ont-ils vécu toute leur vie.
En copiant toute la Société, la saisissant dans l'immensité de ses
agitations, il arrive, il devait arriver que telle composition offrait
plus de mal que de bien, que telle partie de la fresque représentait un
groupe coupable, et la critique de crier à l'immoralité, sans faire
observer la moralité de telle autre partie destinée à former un
contraste parfait. Comme la critique ignorait le plan général, je lui
pardonnais d'autant mieux qu'on ne peut pas plus empêcher la critique
qu'on ne peut empêcher la vue, le langage et le jugement de s'exercer.
Puis le temps de l'impartialité n'est pas encore venu pour moi.
D'ailleurs, l'auteur qui ne sait pas se résoudre à essuyer le feu de la
critique ne doit pas plus se mettre à écrire qu'un voyageur ne doit se
mettre en route en comptant sur un ciel toujours serein. Sur ce point,
il me reste à faire observer que les moralistes les plus consciencieux
doutent fort que la Société puisse offrir autant de bonnes que de
mauvaises actions, et dans le tableau que j'en fais, il se trouve plus
de personnages vertueux que de personnages répréhensibles. Les actions
blâmables, les fautes, les crimes, depuis les plus légers jusqu'aux plus
graves, y trouvent toujours leur punition humaine ou divine, éclatante
ou secrète. J'ai mieux fait que l'historien, je suis plus libre.
Cromwell fut ici-bas, sans autre châtiment que celui que lui infligeait
le penseur. Encore y a-t-il eu discussion d'école à école. Bossuet
lui-même a ménagé ce grand régicide. Guillaume d'Orange l'usurpateur,
Hugues Capet, cet autre usurpateur, meurent pleins de jours, sans avoir
eu plus de défiances ni plus de craintes qu'Henri IV et que Charles
Ier. La vie de Catherine II et celle de Louis XIV, mises en regard,
concluraient contre toute espèce de morale, à les juger au point de vue
de la morale qui régit les particuliers; car pour les Rois, pour les
Hommes d'Etat, il y a, comme l'a dit Napoléon, une petite et une grande
morale. Les _Scènes de la vie politique_ sont basées sur cette belle
réflexion. L'histoire n'a pas pour loi, comme le roman, de tendre vers
le beau idéal. L'histoire est ou devrait être ce qu'elle fut; tandis que
_le roman doit être le monde meilleur_, a dit madame Necker, un des
esprits les plus distingués du dernier siècle. Mais le roman ne serait
rien si, dans cet auguste mensonge, il n'était pas vrai dans les
détails. Obligé de se conformer aux idées d'un pays essentiellement
hypocrite, Walter Scott a été faux, relativement à l'humanité, dans la
peinture de la femme, parce que ses modèles étaient des schismatiques.
La femme protestante n'a pas d'idéal. Elle peut être chaste, pure,
vertueuse; mais son amour sans expansion sera toujours calme et rangé
comme un devoir accompli. Il semblerait que la Vierge Marie ait refroidi
le coeur des sophistes qui la bannissaient du ciel, elle et ses trésors
de miséricorde. Dans le protestantisme, il n'y a plus rien de possible
pour la femme après la faute; tandis que dans l'Eglise catholique,
l'espoir du pardon la rend sublime. Aussi n'existe-t-il qu'une seule
femme pour l'écrivain protestant, tandis que l'écrivain catholique
trouve une femme nouvelle, dans chaque nouvelle situation. Si Walter
Scott eût été catholique, s'il se fût donné pour tâche la description
vraie des différentes Sociétés qui se sont succédé en Ecosse, peut-être
le peintre d'Effie et d'Alice (les deux figures qu'il se reprocha dans
ses vieux jours d'avoir dessinées) eût-il admis les passions avec leurs
fautes et leurs châtiments, avec les vertus que le repentir leur
indique. La passion est toute l'humanité. Sans elle, la religion,
l'histoire, le roman, l'art seraient inutiles.
En me voyant amasser tant de faits et les peindre comme ils sont, avec
la passion pour élément, quelques personnes ont imaginé, bien à tort,
que j'appartenais à l'école sensualiste et matérialiste, deux faces du
même fait, le panthéisme. Mais peut-être pouvait-on, devait-on s'y
tromper. Je ne partage point la croyance à un progrès indéfini, quant
aux Sociétés; je crois aux progrès de l'homme sur lui-même. Ceux qui
veulent apercevoir chez moi une intention de considérer l'homme comme
créature finie se trompent donc étrangement. SÉRAPHITA, la doctrine en
action du Bouddha chrétien, me semble une réponse suffisante à cette
accusation assez légère, avancée ailleurs.
Dans certains fragments de ce long ouvrage, j'ai tenté de populariser
les faits étonnants, je puis dire les prodiges de l'électricité qui se
métamorphose chez l'homme en une puissance incalculée; mais en quoi les
phénomènes cérébraux et nerveux qui démontrent l'existence d'un nouveau
monde moral dérangent-ils les rapports certains et nécessaires entre les
mondes et Dieu? en quoi les dogmes catholiques en seraient-ils ébranlés?
Si, par des faits incontestables, la pensée est rangée un jour parmi les
fluides qui ne se révèlent que par leurs effets et dont la substance
échappe à nos sens même agrandis par tant de moyens mécaniques, il en
sera de ceci comme de la sphéricité de la terre observée par Christophe
Colomb, comme de sa rotation démontrée par Galilée. Notre avenir restera
le même. Le magnétisme animal, aux miracles duquel je me suis
familiarisé depuis 1820; les belles recherches de Gall, le continuateur
de Lavater; tous ceux qui, depuis cinquante ans, ont travaillé la pensée
comme les opticiens ont travaillé la lumière, deux choses quasi
semblables, concluent et pour les mystiques, ces disciples de l'apôtre
saint Jean, et pour tous les grands penseurs qui ont établi le monde
spirituel, cette sphère où se révèlent les rapports entre l'homme et
Dieu.
En saisissant bien le sens de cette composition, on reconnaîtra que
j'accorde aux faits constants, quotidiens, secrets ou patents, aux actes
de la vie individuelle, à leurs causes et à leurs principes autant
d'importance que jusqu'alors les historiens en ont attaché aux
événements de la vie publique des nations. La bataille inconnue qui se
livre dans une vallée de l'Indre entre _madame de Mortsauf_ et la
passion est peut-être aussi grande que la plus illustre des batailles
connues (LE LYS DANS LA VALLÉE). Dans celle-ci, la gloire d'un
conquérant est en jeu; dans l'autre, il s'agit du ciel. Les infortunes
des _Birotteau_, le prêtre et le parfumeur, sont pour moi celles de
l'humanité. _La Fosseuse_ (MÉDECIN DE CAMPAGNE), et _madame Graslin_
(CURÉ DE VILLAGE) sont presque toute la femme. Nous souffrons tous les
jours ainsi. J'ai eu cent fois à faire ce que Richardson n'a fait qu'une
seule fois. Lovelace a mille formes, car la corruption sociale prend les
couleurs de tous les milieux où elle se développe. Au contraire,
Clarisse, cette belle image de la vertu passionnée, a des lignes d'une
pureté désespérante. Pour créer beaucoup de vierges, il faut être
Raphaël. La littérature est peut-être, sous ce rapport, au-dessous de la
peinture. Aussi peut-il m'être permis de faire remarquer combien il se
trouve de figures irréprochables (comme vertu) dans les portions
publiées de cet ouvrage: Pierrette Lorrain, Ursule Mirouët, Constance
Birotteau, la Fosseuse, Eugénie Grandet, Marguerite Claës, Pauline de
Villenoix, madame Jules, madame de La Chanterie, Ève Chardon,
mademoiselle d'Esgrignon, madame Firmiani, Agathe Rouget, Renée de
Maucombe; enfin bien des figures du second plan, qui pour être moins en
relief que celles-ci, n'en offrent pas moins au lecteur la pratique des
vertus domestiques. Joseph Lebas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le
médecin Minoret, Pillerault, David Séchard, les deux Birotteau, le curé
Chaperon, le juge Popinot, Bourgeat, les Sauviat, les Tascheron, et bien
d'autres ne résolvent-ils pas le difficile problème littéraire qui
consiste à rendre intéressant un personnage vertueux.
Ce n'était pas une petite tâche que de peindre les deux ou trois mille
figures saillantes d'une époque, car telle est, en définitive, la somme
des types que présente chaque génération et que LA COMÉDIE HUMAINE
comportera. Ce nombre de figures, de caractères, cette multitude
d'existences exigeaient des cadres, et, qu'on me pardonne cette
expression, des galeries. De là, les divisions si naturelles, déjà
connues, de mon ouvrage en _Scènes de la vie privée_, _de province_,
_parisienne_, _politique_, _militaire_ et _de campagne_. Dans ces six
livres sont classées toutes les _Etudes de moeurs_ qui forment
l'histoire générale de la Société, la collection de tous ses faits et
gestes, eussent dit nos ancêtres. Ces six livres répondent d'ailleurs à
des idées générales. Chacun d'eux a son sens, sa signification, et
formule une époque de la vie humaine. Je répéterai là, mais
succinctement, ce qu'écrivit, après s'être enquis de mon plan, Félix
Davin, jeune talent ravi aux lettres par une mort prématurée. Les
_Scènes de la vie privée_ représentent l'enfance, l'adolescence et
leurs fautes, comme les _Scènes de la vie de province_ représentent
l'âge des passions, des calculs, des intérêts et de l'ambition. Puis les
_Scènes de la vie parisienne_ offrent le tableau des goûts, des vices et
de toutes les choses effrénées qu'excitent les moeurs particulières aux
capitales où se rencontrent à la fois l'extrême bien et l'extrême mal.
Chacune de ces trois parties a sa couleur locale: Paris et la province,
cette antithèse sociale a fourni ses immenses ressources. Non-seulement
les hommes, mais encore les événements principaux de la vie, se
formulent par des types. Il y a des situations qui se représentent dans
toutes les existences, des phases typiques, et c'est là l'une des
exactitudes que j'ai le plus cherchées. J'ai tâché de donner une idée
des différentes contrées de notre beau pays. Mon ouvrage a sa géographie
comme il a sa généalogie et ses familles, ses lieux et ses choses, ses
personnes et ses faits; comme il a son armorial, ses nobles et ses
bourgeois, ses artisans et ses paysans, ses politiques et ses dandies,
son armée, tout son monde enfin!
Après avoir peint dans ces trois livres la vie sociale, il restait à
montrer les existences d'exception qui résument les intérêts de
plusieurs ou de tous, qui sont en quelque sorte hors la loi commune: de
là les _Scènes de la vie politique_. Cette vaste peinture de la société
finie et achevée, ne fallait-il pas la montrer dans son état le plus
violent; se portant hors de chez elle, soit pour la défense, soit pour
la conquête? De là les _Scènes de la vie militaire_, la portion la moins
complète encore de mon ouvrage, mais dont la place sera laissée dans
cette édition, afin qu'elle en fasse partie quand je l'aurai terminée.
Enfin, les _Scènes de la vie de campagne_ sont en quelque sorte le soir
de cette longue journée, s'il m'est permis de nommer ainsi le drame
social. Dans ce livre, se trouvent les plus purs caractères et
l'application des grands principes d'ordre, de politique, de moralité.
Telle est l'assise pleine de figures, pleine de comédies et de
tragédies sur laquelle s'élèvent les _Etudes philosophiques_, Seconde
Partie de l'ouvrage, où le moyen social de tous les effets se trouve
démontré, où les ravages de la pensée sont peints, sentiment à
sentiment, et dont le premier ouvrage, LA PEAU DE CHAGRIN, relie en
quelque sorte les _Etudes de moeurs_ aux _Etudes philosophiques_ par
l'anneau d'une fantaisie presque orientale où la Vie elle-même est
peinte aux prises avec le Désir, principe de toute Passion.
Au-dessus, se trouveront les _Etudes analytiques_, desquelles je ne
dirai rien, car il n'en a été publié qu'une seule, LA PHYSIOLOGIE DU
MARIAGE.
D'ici à quelque temps, je dois donner deux autres ouvrages de ce genre.
D'abord la PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE, puis l'ANATOMIE DES CORPS
ENSEIGNANTS et la MONOGRAPHIE DE LA VERTU.
En voyant tout ce qui reste à faire, peut-être dira-t-on de moi ce
qu'ont dit mes éditeurs: Que Dieu vous prête vie! Je souhaite seulement
de n'être pas aussi tourmenté par les hommes et par les choses que je le
suis depuis que j'ai entrepris cet effroyable labeur. J'ai eu ceci pour
moi, dont je rends grâce à Dieu, que les plus grands talents de cette
époque, que les plus beaux caractères, que de sincères amis, aussi
grands dans la vie privée que ceux-ci le sont dans la vie publique,
m'ont serré la main en me disant:--Courage! Et pourquoi n'avouerais-je
pas que ces amitiés, que des témoignages donnés çà et là par des
inconnus, m'ont soutenu dans la carrière et contre moi-même et contre
d'injustes attaques, contre la calomnie qui m'a si souvent poursuivi,
contre le découragement et contre cette trop vive espérance dont les
paroles sont prises pour celles d'un amour-propre excessif? J'avais
résolu d'opposer une impassibilité stoïque aux attaques et aux injures;
mais, en deux occasions, de lâches calomnies ont rendu la défense
nécessaire. Si les partisans du pardon des injures regrettent que j'aie
montré mon savoir en fait d'escrime littéraire, plusieurs chrétiens
pensent que nous vivons dans un temps où il est bon de faire voir que le
silence a sa générosité.
A ce propos, je dois faire observer que je ne reconnais pour mes
ouvrages que ceux qui portent mon nom. En dehors de LA COMÉDIE HUMAINE,
il n'y a de moi que les _Cent contes drôlatiques_, deux pièces de
théâtre et des articles isolés qui d'ailleurs sont signés. J'use ici
d'un droit incontestable. Mais ce désaveu, quand même il atteindrait des
ouvrages auxquels j'aurais collaboré, m'est commandé moins par
l'amour-propre que par la vérité. Si l'on persistait à m'attribuer des
livres que, littérairement parlant, je ne reconnais point pour miens,
mais dont la propriété me fut confiée, je laisserais dire, par la même
raison que je laisse le champ libre aux calomnies.
L'immensité d'un plan qui embrasse à la fois l'histoire et la critique
de la Société, l'analyse de ses maux et la discussion de ses principes,
m'autorise, je crois, à donner à mon ouvrage le titre sous lequel il
paraît aujourd'hui: _La Comédie humaine_. Est-ce ambitieux? N'est-ce que
juste? C'est ce que, l'ouvrage terminé, le public décidera.
Paris, juillet 1842.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
La figure de Monsieur GUILLAUME annonçait la patience, la sagesse
commerciale et l'espèce de cupidité rusée que réclament les affaires.
(LA MAISON DU CHAT QUI PELOTE.)]
PREMIER LIVRE,
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE.
DÉDIÉ A MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU.
Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du
Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent
aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l'ancien Paris.
Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés
d'hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et aux
V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou
diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes
parallèles? Évidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de
ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était
surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt
plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat
parisien, s'avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir des
eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un
grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en
planches clouées l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute
de ne pas charger cette frêle maison.
Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme,
soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l'auvent de la
boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis, et paraissait
l'examiner avec un enthousiasme d'archéologue. A la vérité, ce débris
de la bourgeoisie du seizième siècle pouvait offrir à l'observateur plus
d'un problème à résoudre. Chaque étage avait sa singularité. Au premier,
quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l'une de l'autre, avaient
des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin de produire ce
jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand prête aux étoffes la
couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme semblait plein de
dédain pour cette partie essentielle de la maison, ses yeux ne s'y
étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second étage, dont les
jalousies relevées laissaient voir, au travers de grands carreaux en
verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline rousse, ne
l'intéressaient pas davantage. Son attention se portait particulièrement
au troisième, sur d'humbles croisées dont le bois travaillé
grossièrement aurait mérité d'être placé au Conservatoire des arts et
métiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie française.
Ces croisées avaient de petites vitres d'une couleur si verte, que, sans
son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu apercevoir les rideaux de
toile à carreaux bleus qui cachaient les mystères de cet appartement aux
yeux des profanes. Parfois, cet observateur, ennuyé de sa contemplation
sans résultat, ou du silence dans lequel la maison était ensevelie,
ainsi que tout le quartier, abaissait ses regards vers les régions
inférieures. Un sourire involontaire se dessinait alors sur ses lèvres,
quand il revoyait la boutique où se rencontraient en effet des choses
assez risibles. Une formidable pièce de bois, horizontalement appuyée
sur quatre piliers qui paraissaient courbés par le poids de cette maison
décrépite, avait été rechampie d'autant de couches de diverses peintures
que la joue d'une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de
cette large poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau
représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du
jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres
modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans
une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se
dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui
renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires,
tout était traité de manière à faire croire que l'artiste avait voulu se
moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture naïve, le
temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques incertitudes qui
devaient inquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi la queue mouchetée
du chat était découpée de telle sorte qu'on pouvait la prendre pour un
spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres était grosse, haute
et fournie. A droite du tableau, sur un champ d'azur qui déguisait
imparfaitement la pourriture du bois, les passants lisaient GUILLAUME;
et à gauche, SUCCESSEUR DU SIEUR CHEVREL. Le soleil et la pluie avaient
rongé la plus grande partie de l'or moulu parcimonieusement appliqué sur
les lettres de cette inscription, dans laquelle les U remplaçaient les
V, et réciproquement, selon les lois de notre ancienne orthographe. Afin
de rabattre l'orgueil de ceux qui croient que le monde devient de jour
en jour plus spirituel, et que le moderne charlatanisme surpasse tout,
il convient de faire observer ici que ces enseignes, dont l'étymologie
semble bizarre à plus d'un négociant parisien, sont les tableaux morts
de vivants tableaux à l'aide desquels nos espiègles ancêtres avaient
réussi à amener les chalands dans leurs maisons. Ainsi la
Truie-qui-file, le Singe-vert, etc., furent des animaux en cage dont
l'adresse émerveillait les passants, et dont l'éducation prouvait la
patience de l'industriel au quinzième siècle. De semblables curiosités
enrichissaient plus vite leurs heureux possesseurs que les Providence,
les Bonne-foi, les Grâce-de-Dieu et les Décollation de saint
Jean-Baptiste qui se voient encore rue Saint-Denis. Cependant l'inconnu
ne restait certes pas là pour admirer ce chat, qu'un moment d'attention
suffisait à graver dans la mémoire. Ce jeune homme avait aussi ses
singularités. Son manteau, plissé dans le goût des draperies antiques,
laissait voir une élégante chaussure, d'autant plus remarquable au
milieu de la boue parisienne, qu'il portait des bas de soie blancs dont
les mouchetures attestaient son impatience. Il sortait sans doute d'une
noce ou d'un bal; car à cette heure matinale il tenait à la main des
gants blancs; et les boucles de ses cheveux noirs défrisés, éparpillées
sur ses épaules, indiquaient une coiffure à la Caracalla, mise à la mode
autant par l'école de David que par cet engouement pour les formes
grecques et romaines qui marqua les premières années de ce siècle.
Malgré le bruit que faisaient quelques maraîchers attardés passant au
galop pour se rendre à la grande halle, cette rue si agitée avait alors
un calme dont la magie n'est connue que de ceux qui ont erré dans Paris
désert, à ces heures où son tapage, un moment apaisé, renaît et s'entend
dans le lointain comme la grande voix de la mer. Cet étrange jeune homme
devait être aussi curieux pour les commerçants du Chat-qui-pelote, que
le Chat-qui-pelote l'était pour lui. Une cravate éblouissante de
blancheur rendait sa figure tourmentée encore plus pâle qu'elle ne
l'était réellement. Le feu tour à tour sombre et pétillant que jetaient
ses yeux noirs s'harmoniait avec les contours bizarres de son visage,
avec sa bouche large et sinueuse qui se contractait en souriant. Son
front, ridé par une contrariété violente, avait quelque chose de fatal.
Le front n'est-il pas ce qui se trouve de plus prophétique en l'homme?
Quand celui de l'inconnu exprimait la passion, les plis qui s'y
formaient causaient une sorte d'effroi par la vigueur avec laquelle ils
se prononçaient; mais lorsqu'il reprenait son calme, si facile à
troubler, il y respirait une grâce lumineuse qui rendait attrayante
cette physionomie où la joie, la douleur, l'amour, la colère, le dédain
éclataient d'une manière si communicative que l'homme le plus froid en
devait être impressionné. Cet inconnu se dépitait si bien au moment où
l'on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas
apparaître trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais
aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptées sur
certains monuments. Ces trois faces, encadrées par la lucarne,
rappelaient les têtes d'anges bouffis semés dans les nuages qui
accompagnent le Père éternel. Les apprentis respirèrent les émanations
de la rue avec une avidité qui démontrait combien l'atmosphère de leur
grenier était chaude et méphitique. Après avoir indiqué ce singulier
factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial disparut et
revint en tenant à la main un instrument dont le métal inflexible a été
récemment remplacé par un cuir souple; puis tous prirent une expression
malicieuse en regardant le badaud qu'ils aspergèrent d'une pluie fine et
blanchâtre dont le parfum prouvait que les trois mentons venaient d'être
rasés. Élevés sur la pointe de leurs pieds et réfugiés au fond de leur
grenier pour jouir de la colère de leur victime, les commis cessèrent de
rire en voyant l'insouciant dédain avec lequel le jeune homme secoua son
manteau, et le profond mépris que peignit sa figure quand il leva les
yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une main blanche et délicate fit
remonter vers l'imposte la partie inférieure d'une des grossières
croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le
tourniquet laisse souvent tomber à l'improviste le lourd vitrage qu'il
doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La
figure d'une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui
fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d'une ruche en
mousseline froissée qui donnait à sa tête un air d'innocence admirable.
Quoique couverts d'une étoffe brune, son cou, ses épaules
s'apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements
du sommeil. Aucune expression de contrainte n'altérait ni l'ingénuité de
ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les
sublimes compositions de Raphaël: c'était la même grâce, la même
tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un
charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure,
sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de
vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours
grossiers, dont l'appui était noir. Semblable à ces fleurs de jour qui
n'ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des
nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur
les toits voisins et regarda le ciel; puis, par une sorte d'habitude,
elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent
aussitôt ceux de son adorateur. La coquetterie la fit sans doute
souffrir d'être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière,
le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette
rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention
de nos ancêtres, et la vision disparut. Il semblait à ce jeune homme que
la plus brillante des étoiles du matin avait été soudain cachée par un
nuage.
Pendant ces petits événements, les lourds volets intérieurs qui
défendaient le léger vitrage de la boutique du Chat-qui-pelote avaient
été enlevés comme par magie. La vieille porte à heurtoir fut repliée sur
le mur intérieur de la maison par un serviteur vraisemblablement
contemporain de l'enseigne, qui d'une main tremblante y attacha le
morceau de drap carré sur lequel était brodé en soie jaune le nom de
_Guillaume, successeur de Chevrel_. Il eût été difficile à plus d'un
passant de deviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. A travers
les gros barreaux de fer qui protégeaient extérieurement sa boutique, à
peine y apercevait-on des paquets enveloppés de toile brune aussi
nombreux que des harengs quand ils traversent l'Océan. Malgré
l'apparente simplicité de cette gothique façade, monsieur Guillaume
était, de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont les magasins
se trouvaient toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le
plus d'étendue, et dont la probité commerciale était la plus exacte. Si
quelques-uns de ses confrères avaient conclu des marchés avec le
gouvernement, sans avoir la quantité de drap voulue, il était toujours
prêt à la leur livrer, quelque considérable que fût le nombre de pièces
soumissionnées. Le rusé négociant connaissait mille manières de
s'attribuer le plus fort bénéfice sans se trouver obligé, comme eux, de
courir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches
présents. Si les confrères ne pouvaient le payer qu'en excellentes
traites un peu longues, il indiquait son notaire comme un homme
accommodant, et savait encore tirer une seconde mouture du sac, grâce à
cet expédient qui faisait dire proverbialement aux négociants de la rue
Saint-Denis:--Dieu vous garde du notaire de monsieur Guillaume! pour
désigner un escompte onéreux. Le vieux négociant se trouva debout comme
par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le domestique se
retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis, les boutiques
voisines et le temps, comme un homme qui débarque au Havre et revoit la
France après un long voyage. Bien convaincu que rien n'avait changé
pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en faction, qui, de son
côté, contemplait le patriarche de la draperie, comme Humboldt dut
examiner le premier gymnote électrique qu'il vit en Amérique. Monsieur
Guillaume portait de larges culottes de velours noir, des bas chinés et
des souliers carrés à boucles d'argent. Son habit à pans carrés, à
basques carrées, à collet carré, enveloppait son corps, légèrement
voûté, d'un drap verdâtre garni de grands boutons en métal blanc mais
rougis par l'usage. Ses cheveux gris étaient si exactement aplatis et
peignés sur son crâne jaune, qu'ils le faisaient ressembler à un champ
sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme avec une vrille,
flamboyaient sous deux arcs marqués d'une faible rougeur à défaut de
sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son front des rides
horizontales aussi nombreuses que les plis de son habit. Cette figure
blême annonçait la patience, la sagesse commerciale, et l'espèce de
cupidité rusée que réclament les affaires. A cette époque on voyait
moins rarement qu'aujourd'hui de ces vieilles familles où se
conservaient, comme de précieuses traditions, les moeurs, les costumes
caractéristiques de leurs professions, et restées au milieu de la
civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens retrouvés par
Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille Guillaume était un de
ces notables gardiens des anciens usages: on le surprenait à regretter
le Prévôt des Marchands, et jamais il ne parlait d'un jugement du
tribunal de commerce sans le nommer la _sentence des consuls_. C'était
sans doute en vertu de ces coutumes que, levé le premier de sa maison,
il attendait de pied ferme l'arrivée de ses trois commis, pour les
gourmander en cas de retard. Ces jeunes disciples de Mercure ne
connaissaient rien de plus redoutable que l'activité silencieuse avec
laquelle le patron scrutait leurs visages et leurs mouvements, le lundi
matin, en y recherchant les preuves ou les traces de leurs escapades.
Mais, en ce moment, le vieux drapier ne fit aucune attention à ses
apprentis. Il était occupé à chercher le motif de la sollicitude avec
laquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait
alternativement les yeux sur son enseigne et sur les profondeurs de son
magasin. Le jour, devenu plus éclatant, permettait d'y apercevoir le
bureau grillagé, entouré de rideaux en vieille soie verte, où se
tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le trop
curieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan
d'une salle à manger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué dans le
plafond, et d'où la famille réunie devait facilement voir, pendant ses
repas, les plus légers accidents qui pouvaient arriver sur le seuil de
la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait suspect à un
négociant qui avait subi le régime de la Terreur. Monsieur Guillaume
pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait à
la caisse du Chat-qui-pelote. Après avoir discrètement joui du duel muet
qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus âgé des commis
hasarda de se placer sur la dalle où était monsieur Guillaume, en voyant
le jeune homme contempler à la dérobée les croisées du troisième. Il fit
deux pas dans la rue, leva la tête, et crut avoir aperçu mademoiselle
Augustine Guillaume qui se retirait avec précipitation. Mécontent de la
perspicacité de son premier commis, le drapier lui lança un regard de
travers; mais tout à coup les craintes mutuelles que la présence de ce
passant excitait dans l'âme du marchand et de l'amoureux commis se
calmèrent. L'inconnu héla un fiacre qui se rendait à une place voisine,
et y monta rapidement en affectant une trompeuse indifférence. Ce départ
mit un certain baume dans le coeur des autres commis, assez inquiets de
retrouver la victime de leur plaisanterie.
--Hé bien, messieurs, qu'avez-vous donc à rester là, les bras croisés?
dit monsieur Guillaume à ses trois néophytes. Mais autrefois, sarpejeu!
quand j'étais chez le sieur Chevrel, j'avais déjà visité plus de deux
pièces de drap.
--Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que
cette tâche concernait.
Le vieux négociant ne put s'empêcher de sourire. Quoique deux de ces
trois jeunes gens, confiés à ses soins par leurs pères, riches
manufacturiers de Louviers et Sedan, n'eussent qu'à demander cent mille
francs pour les avoir, le jour où ils seraient en âge de s'établir,
Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la férule d'un antique
despotisme inconnu de nos jours dans les brillants magasins modernes
dont les commis veulent être riches à trente ans: il les faisait
travailler comme des nègres. A eux trois, ces commis suffisaient à une
besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces employés dont le
sybaritisme enfle aujourd'hui les colonnes du budget. Aucun bruit ne
troublait la paix de cette maison solennelle, où les gonds semblaient
toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette propreté
respectable qui annonce un ordre et une économie sévères. Souvent, le
plus espiègle des commis s'était amusé à écrire sur le fromage de
Gruyère qu'on leur abandonnait au déjeuner, et qu'ils se plaisaient à
respecter, la date de sa réception primitive. Cette malice et quelques
autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune des deux
filles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d'apparaître au passant
enchanté. Quoique chacun des apprentis, et même le plus ancien, payât
une forte pension, aucun d'eux n'eût été assez hardi pour rester à la
table du patron au moment où le dessert y était servi. Lorsque madame
Guillaume parlait d'accommoder la salade, ces pauvres jeunes gens
tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa prudente main savait y
épancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent de passer une
nuit dehors, sans avoir donné longtemps à l'avance un motif plausible à
cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de rôle, deux commis
accompagnaient la famille Guillaume à la messe de Saint-Leu et aux
vêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine, modestement vêtues
d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et marchaient en
avant, sous les yeux perçants de leur mère, qui fermait ce petit cortége
domestique avec son mari accoutumé par elle à porter deux gros
paroissiens reliés en maroquin noir. Le second commis n'avait pas
d'appointements. Quant à celui que douze ans de persévérance et de
discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents
francs en récompense de ses labeurs. A certaines fêtes de famille, il
était gratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de
madame Guillaume donnait seule du prix: des bourses en filet, qu'elle
avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins à jour; des
bretelles fortement conditionnées, ou des paires de bas de soie bien
lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre était admis à
partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à la
campagne, soit quand après des mois d'attente elle se décidait à user de
son droit à demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris ne
pensait plus. Quant aux deux autres commis, la barrière de respect qui
séparait jadis un maître drapier de ses apprentis était placée si
fortement entre eux et le vieux négociant, qu'il leur eût été plus
facile de voler une pièce de drap que de déranger cette auguste
étiquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd'hui. Néanmoins,
ces vieilles maisons étaient des écoles de moeurs et de probité. Les
maîtres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme était
soigné, réparé, quelquefois renouvelé par la maîtresse de la maison. Un
commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment
maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour
appeler les plus célèbres docteurs; car il ne répondait pas seulement
des moeurs et du savoir de ces jeunes gens à leurs parents. Si l'un
d'eux, honorable par le caractère, éprouvait quelque désastre, ces vieux
négociants savaient apprécier l'intelligence qu'ils avaient développée,
et n'hésitaient pas à confier le bonheur de leurs filles à celui auquel
ils avaient pendant longtemps confié leurs fortunes. Guillaume était un
de ces hommes antiques; et s'il en avait les ridicules, il en avait
toutes les qualités. Aussi Joseph Lebas, son premier commis, orphelin et
sans fortune, était-il, dans son idée, le futur époux de Virginie sa
fille aînée. Mais Joseph ne partageait point les pensées symétriques de
son patron, qui, pour un empire, n'aurait pas marié sa seconde fille
avant la première. L'infortuné commis se sentait le coeur entièrement
pris pour mademoiselle Augustine la cadette. Afin de justifier cette
passion qui avait grandi secrètement, il est nécessaire de pénétrer plus
avant dans les ressorts du gouvernement absolu qui régissait la maison
du vieux marchand drapier.
Guillaume avait deux filles. L'aînée, mademoiselle Virginie, était tout
le portrait de sa mère. Madame Guillaume, fille du sieur Chevrel, se
tenait si droite sur la banquette de son comptoir, que plus d'une fois
elle avait entendu des plaisants parier qu'elle y était empalée. Sa
figure maigre et longue trahissait une dévotion outrée. Sans grâces et
sans manières aimables, madame Guillaume ornait habituellement sa tête
presque sexagénaire d'un bonnet dont la forme était invariable et garni
de barbes comme celui d'une veuve. Tout le voisinage l'appelait la soeur
tourière. Sa parole était brève, et ses gestes avaient quelque chose des
mouvements saccadés d'un télégraphe. Son oeil, clair comme celui d'un
chat, semblait en vouloir à tout le monde de ce qu'elle était laide.
Mademoiselle Virginie, élevée comme sa jeune soeur sous les lois
despotiques de leur mère, avait atteint l'âge de vingt-huit ans. La
jeunesse atténuait l'air disgracieux que sa ressemblance avec sa mère
donnait parfois à sa figure; mais la rigueur maternelle l'avait dotée de
deux grandes qualités qui pouvaient tout contre-balancer: elle était
douce et patiente. Mademoiselle Augustine, à peine âgée de dix-huit ans,
ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Elle était de ces filles qui,
par l'absence de tout lien physique avec leurs parents, font croire à ce
dicton de prude: Dieu donne les enfants. Augustine était petite, ou,
pour la mieux peindre, mignonne. Gracieuse et pleine de candeur, un
homme du monde n'aurait pu reprocher à cette charmante créature que des
gestes mesquins ou certaines attitudes communes, et parfois de la gêne.
Sa figure silencieuse et immobile respirait cette mélancolie passagère
qui s'empare de toutes les jeunes filles trop faibles pour oser résister
aux volontés d'une mère. Toujours modestement vêtues, les deux soeurs ne
pouvaient satisfaire la coquetterie innée chez la femme que par un luxe
de propreté qui leur allait à merveille et les mettait en harmonie avec
ces comptoirs luisants, avec ces rayons sur lesquels le vieux domestique
ne souffrait pas un grain de poussière, avec la simplicité antique de
tout ce qui se voyait autour d'elles. Obligées par leur genre de vie à
chercher des éléments de bonheur dans des travaux obstinés, Augustine et
Virginie n'avaient donné jusqu'alors que du contentement à leur mère,
qui s'applaudissait secrètement de la perfection du caractère de ses
deux filles. Il est facile d'imaginer les résultats de l'éducation
qu'elles avaient reçue. Élevées pour le commerce, habituées à n'entendre
que des raisonnements et des calculs tristement mercantiles, n'ayant
étudié que la grammaire, la tenue des livres, un peu d'histoire juive,
l'histoire de France dans Le Ragois, et ne lisant que les auteurs dont
la lecture leur était permise par leur mère, leurs idées n'avaient pas
pris beaucoup d'étendue; elles savaient parfaitement tenir un ménage,
elles connaissaient le prix des choses, elles appréciaient les
difficultés que l'on éprouve à amasser l'argent, elles étaient économes
et portaient un grand respect aux qualités du négociant. Malgré la
fortune de leur père, elles étaient aussi habiles à faire des reprises
qu'à festonner; souvent leur mère parlait de leur apprendre la cuisine
afin qu'elles sussent bien ordonner un dîner, et pussent gronder une
cuisinière en connaissance de cause. Ignorant les plaisirs du monde et
voyant comment s'écoulait la vie exemplaire de leurs parents, elles ne
jetaient que bien rarement leurs regards au delà de l'enceinte de cette
vieille maison patrimoniale qui, pour leur mère, était l'univers. Les
réunions occasionnées par les solennités de famille formaient tout
l'avenir de leurs joies terrestres. Quand le grand salon situé au second
étage devait recevoir madame Roguin, une demoiselle Chevrel, de quinze
ans moins âgée que sa cousine et qui portait des diamants; le jeune
Rabourdin, sous-chef aux Finances; monsieur César Birotteau, riche
parfumeur, et sa femme appelée madame César; monsieur Camusot, le plus
riche négociant en soieries de la rue des Bourdonnais; deux ou trois
vieux banquiers, et des femmes irréprochables; les apprêts nécessités
par la manière dont l'argenterie, les porcelaines de Saxe, les bougies,
les cristaux étaient empaquetés faisaient une diversion à la vie
monotone de ces trois femmes qui allaient et venaient, en se donnant
autant de mouvement que des religieuses pour la réception d'un évêque.
Puis quand, le soir, fatiguées toutes trois d'avoir essuyé, frotté,
déballé, mis en place les ornements de la fête, les deux jeunes filles
aidaient leur mère à se coucher, madame Guillaume leur disait:--Nous
n'avons rien fait aujourd'hui, mes enfants! Lorsque, dans ces assemblées
solennelles, la soeur tourière permettait de danser en confinant les
parties de boston, de wisk et de trictrac dans sa chambre à coucher,
cette concession était comptée parmi les félicités les plus inespérées,
et causait un bonheur égal à celui d'aller à deux ou trois grands bals
où Guillaume menait ses filles à l'époque du carnaval. Enfin, une fois
par an, l'honnête drapier donnait une fête pour laquelle rien n'était
épargné. Quelque riches et élégantes que fussent les personnes invitées,
elles se gardaient bien d'y manquer; car les maisons les plus
considérables de la place avaient recours à l'immense crédit, à la
fortune ou à la vieille expérience de monsieur Guillaume. Mais les deux
filles de ce digne négociant ne profitaient pas autant qu'on pourrait le
supposer des enseignements que le monde offre à de jeunes âmes. Elles
apportaient dans ces réunions, inscrites d'ailleurs sur le carnet
d'échéances de la maison, des parures dont la mesquinerie les faisait
rougir. Leur manière de danser n'avait rien de remarquable, et la
surveillance maternelle ne leur permettait pas de soutenir la
conversation autrement que par Oui et Non avec leurs cavaliers. Puis la
loi de la vieille enseigne du Chat-qui-pelote leur ordonnait d'être
rentrées à onze heures, moment où les bals et les fêtes commencent à
s'animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assez conformes à la
fortune de leur père, devenaient souvent insipides par des circonstances
qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette famille. Quant à
leur vie habituelle, une seule observation achèvera de la peindre.
Madame Guillaume exigeait que ses deux filles fussent habillées de grand
matin, qu'elles descendissent tous les jours à la même heure, et
soumettait leurs occupations à une régularité monastique. Cependant
Augustine avait reçu du hasard une âme assez élevée pour sentir le vide
de cette existence. Parfois ses yeux bleus se relevaient comme pour
interroger les profondeurs de cet escalier sombre et de ces magasins
humides. Après avoir sondé ce silence de cloître, elle semblait écouter
de loin de confuses révélations de cette vie passionnée qui met les
sentiments à un plus haut prix que les choses. En ces moments son visage
se colorait, ses mains inactives laissaient tomber la blanche mousseline
sur le chêne poli du comptoir, et bientôt sa mère lui disait d'une voix
qui restait toujours aigre même dans les tons les plus doux:--Augustine!
à quoi pensez-vous donc, mon bijou? Peut-être _Hippolyte comte de
Douglas_ et le _Comte de Comminges_, deux romans trouvés par Augustine
dans l'armoire d'une cuisinière récemment renvoyée par madame Guillaume,
contribuèrent-ils à développer les idées de cette jeune fille qui les
avait furtivement dévorés pendant les longues nuits de l'hiver
précédent. Les expressions de désir vague, la voix douce, la peau de
jasmin et les yeux bleus d'Augustine avaient donc allumé dans l'âme du
pauvre Lebas un amour aussi violent que respectueux. Par un caprice
facile à comprendre, Augustine ne se sentait aucun goût pour l'orphelin:
peut-être était-ce parce qu'elle ne se savait pas aimée. En revanche,
les longues jambes, les cheveux châtains, les grosses mains et
l'encolure vigoureuse du premier commis avaient trouvé une secrète
admiratrice dans mademoiselle Virginie, qui, malgré ses cinquante mille
écus de dot, n'était demandée en mariage par personne. Rien de plus
naturel que ces deux passions inverses nées dans le silence de ces
comptoirs obscurs comme fleurissent des violettes dans la profondeur
d'un bois. La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux
de ces jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de
travaux obstinés et d'une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter
des sentiments d'amour. L'habitude de voir une figure y fait découvrir
insensiblement les qualités de l'âme, et finit par en effacer les
défauts.
--Au train dont y va cet homme, nos filles ne tarderont pas à se mettre
à genoux devant un prétendu! se dit monsieur Guillaume en lisant le
premier décret par lequel Napoléon anticipa sur les classes de
conscrits.
Dès ce jour, désespéré de voir sa fille aînée se faner, le vieux
marchand se souvint d'avoir épousé mademoiselle Chevrel à peu près dans
la situation où se trouvaient Joseph Lebas et Virginie. Quelle belle
affaire que de marier sa fille et d'acquitter une dette sacrée, en
rendant à un orphelin le bienfait qu'il avait reçu jadis de son
prédécesseur dans les mêmes circonstances! Agé de trente-trois ans,
Joseph Lebas pensait aux obstacles que quinze ans de différence
mettaient entre Augustine et lui. Trop perspicace d'ailleurs pour ne pas
deviner les desseins de monsieur Guillaume, il en connaissait assez les
principes inexorables pour savoir que jamais la cadette ne se marierait
avant l'aînée. Le pauvre commis, dont le coeur était aussi excellent que
ses jambes étaient longues et son buste épais, souffrait donc en
silence.
Tel était l'état des choses dans cette petite république, qui, au milieu
de la rue Saint-Denis, ressemblait assez à une succursale de la Trappe.
Mais pour rendre un compte exact des événements extérieurs comme des
sentiments, il est nécessaire de remonter à quelques mois avant la scène
par laquelle commence cette histoire. A la nuit tombante, un jeune homme
passant devant l'obscure boutique du Chat-qui-pelote y était resté un
moment en contemplation à l'aspect d'un tableau qui aurait arrêté tous
les peintres du monde. Le magasin, n'étant pas encore éclairé, formait
un plan noir au fond duquel se voyait la salle à manger du marchand.
Une lampe astrale y répandait ce jour jaune qui donne tant de grâce aux
tableaux de l'école hollandaise. Le linge blanc, l'argenterie, les
cristaux formaient de brillants accessoires qu'embellissaient encore de
vives oppositions entre l'ombre et la lumière. La figure du père de
famille et celle de sa femme, les visages des commis et les formes pures
d'Augustine, à deux pas de laquelle se tenait une grosse fille joufflue,
composaient un groupe si curieux; ces têtes étaient si originales, et
chaque caractère avait une expression si franche; on devinait si bien la
paix, le silence et la modeste vie de cette famille, que, pour un
artiste accoutumé à exprimer la nature, il y avait quelque chose de
désespérant à vouloir rendre cette scène fortuite. Ce passant était un
jeune peintre, qui, sept ans auparavant, avait remporté le grand prix de
peinture. Il revenait de Rome. Son âme nourrie de poésie, ses yeux
rassasiés de Raphaël et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie,
après une longue habitation du pays pompeux où l'art a jeté partout son
grandiose. Faux ou juste, tel était son sentiment personnel. Abandonné
longtemps à la fougue des passions italiennes, son coeur demandait une
de ces vierges modestes et recueillies que, malheureusement, il n'avait
su trouver qu'en peinture à Rome. De l'enthousiasme imprimé à son âme
exaltée par le tableau naturel qu'il contemplait, il passa naturellement
à une profonde admiration pour la figure principale: Augustine
paraissait pensive et ne mangeait point; par une disposition de la lampe
dont la lumière tombait entièrement sur son visage, son buste semblait
se mouvoir dans un cercle de feu qui détachait plus vivement les
contours de sa tête et l'illuminait d'une manière quasi surnaturelle.
L'artiste la compara involontairement à un ange exilé qui se souvient du
ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide et bouillonnant
inonda son coeur. Après être demeuré pendant un moment comme écrasé sous
le poids de ses idées, il s'arracha à son bonheur, rentra chez lui, ne
mangea pas, ne dormit point. Le lendemain, il entra dans son atelier
pour n'en sortir qu'après avoir déposé sur une toile la magie de cette
scène dont le souvenir l'avait en quelque sorte fanatisé. Sa félicité
fut incomplète tant qu'il ne posséda pas un fidèle portrait de son
idole. Il passa plusieurs fois devant la maison du Chat-qui-pelote; il
osa même y entrer une ou deux fois sous le masque d'un déguisement, afin
de voir de plus près la ravissante créature que madame Guillaume
couvrait de son aile. Pendant huit mois entiers, adonné à son amour, à
ses pinceaux, il resta invisible pour ses amis les plus intimes,
oubliant le monde, la poésie, le théâtre, la musique, et ses plus chères
habitudes. Un matin, Girodet força toutes ces consignes que les artistes
connaissent et savent éluder, parvint à lui, et le réveilla par cette
demande:--Que mettras-tu au Salon? L'artiste saisit la main de son ami,
l'entraîne à son atelier, découvre un petit tableau de chevalet et un
portrait. Après une lente et avide contemplation des deux
chefs-d'oeuvre, Girodet saute au cou de son camarade et l'embrasse, sans
trouver de paroles. Ses émotions ne pouvaient se rendre que comme il les
sentait, d'âme à âme.
--Tu es amoureux? dit Girodet.
Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël et
de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous
diverses conditions, engendrent d'ailleurs tous les chefs-d'oeuvre. Pour
toute réponse, le jeune artiste inclina la tête.
--Es-tu heureux de pouvoir être amoureux ici, en revenant d'Italie! Je
ne te conseille pas de mettre de telles oeuvres au Salon, ajouta le
grand peintre. Vois-tu, ces deux tableaux n'y seraient pas sentis. Ces
couleurs vraies, ce travail prodigieux ne peuvent pas encore être
appréciés, le public n'est plus accoutumé à tant de profondeur. Les
tableaux que nous peignons, mon bon ami, sont des écrans, des paravents.
Tiens, faisons plutôt des vers, et traduisons les Anciens! il y a plus
de gloire à en attendre, que de nos malheureuses toiles.
Malgré cet avis charitable, les deux toiles furent exposées. La scène
d'intérieur fit une révolution dans la peinture. Elle donna naissance à
ces tableaux de genre dont la prodigieuse quantité importée à toutes nos
expositions, pourrait faire croire qu'ils s'obtiennent par des procédés
purement mécaniques. Quant au portrait, il est peu d'artistes qui ne
gardent le souvenir de cette toile vivante à laquelle le public,
quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaça
lui-même. Les deux tableaux furent entourés d'une foule immense. On s'y
tua, comme disent les femmes. Des spéculateurs, des grands seigneurs
couvrirent ces deux toiles de doubles napoléons, l'artiste refusa
obstinément de les vendre, et refusa d'en faire des copies. On lui
offrit une somme énorme pour les laisser graver, les marchands ne furent
pas plus heureux que ne l'avaient été les amateurs. Quoique cette
aventure fît du bruit dans le monde, elle n'était pas de nature à
parvenir au fond de la petite Thébaïde de la rue Saint-Denis. Néanmoins,
en venant faire une visite à madame Guillaume, la femme du notaire parla
de l'exposition devant Augustine, qu'elle aimait beaucoup, et lui en
expliqua le but. Le babil de madame Roguin inspira naturellement à
Augustine le désir de voir les tableaux, et la hardiesse de demander
secrètement à sa cousine de l'accompagner au Louvre. La cousine réussit
dans la négociation qu'elle entama auprès de madame Guillaume, pour
obtenir la permission d'arracher sa petite cousine à ses tristes travaux
pendant environ deux heures. La jeune fille pénétra donc, à travers la
foule, jusqu'au tableau couronné. Un frisson la fit trembler comme une
feuille de bouleau, quand elle se reconnut. Elle eut peur et regarda
autour d'elle pour rejoindre madame Roguin, de qui elle avait été
séparée par un flot de monde. En ce moment ses yeux effrayés
rencontrèrent la figure enflammée du jeune peintre. Elle se rappela tout
à coup la physionomie d'un promeneur que, curieuse, elle avait souvent
remarqué, en croyant que c'était un nouveau voisin.
--Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire, dit l'artiste à l'oreille de
la timide créature qui resta tout épouvantée de ces paroles.
Elle trouva un courage surnaturel pour fendre la presse, et pour
rejoindre sa cousine encore occupée à percer la masse du monde qui
l'empêchait d'arriver jusqu'au tableau.
--Vous seriez étouffée, s'écria Augustine, partons!
Mais il se rencontre, au Salon, certains moments pendant lesquels deux
femmes ne sont pas toujours libres de diriger leurs pas dans les
galeries. Mademoiselle Guillaume et sa cousine furent poussées à
quelques pas du second tableau, par suite des mouvements irréguliers que
la foule leur imprima. Le hasard voulut qu'elles eussent la facilité
d'approcher ensemble de la toile illustrée par la mode, d'accord cette
fois avec le talent. La femme du notaire fit une exclamation de surprise
perdue dans le brouhaha et les bourdonnements de la foule; mais
Augustine pleura involontairement à l'aspect de cette merveilleuse
scène. Puis, par un sentiment presque inexplicable, elle mit un doigt
sur ses lèvres en apercevant à deux pas d'elle la figure extatique du
jeune artiste. L'inconnu répondit par un signe de tête et désigna madame
Roguin, comme un trouble-fête, afin de montrer à Augustine qu'elle
était comprise. Cette pantomime jeta comme un brasier dans le corps de
la pauvre fille qui se trouva criminelle, en se figurant qu'il venait de
se conclure un pacte entre elle et l'artiste. Une chaleur étouffante, le
continuel aspect des plus brillantes toilettes, et l'étourdissement que
produisait sur Augustine la vérité des couleurs, la multitude des
figures vivantes ou peintes, la profusion des cadres d'or, lui firent
éprouver une espèce d'enivrement qui redoubla ses craintes. Elle se
serait peut-être évanouie, si, malgré ce chaos de sensations, il ne
s'était élevé au fond de son coeur une jouissance inconnue qui vivifia
tout son être. Néanmoins, elle se crut sous l'empire de ce démon dont
les terribles piéges lui étaient prédits par la voix tonnante des
prédicateurs. Ce moment fut pour elle comme un moment de folie. Elle se
vit accompagnée jusqu'à la voiture de sa cousine par ce jeune homme
resplendissant de bonheur et d'amour. En proie à une irritation toute
nouvelle, à une ivresse qui la livrait en quelque sorte à la nature,
Augustine écouta la voix éloquente de son coeur, et regarda plusieurs
fois le jeune peintre en laissant paraître le trouble dont elle était
saisie. Jamais l'incarnat de ses joues n'avait formé de plus vigoureux
contrastes avec la blancheur de sa peau. L'artiste aperçut alors cette
beauté dans toute sa fleur, cette pudeur dans toute sa gloire. Augustine
éprouva une sorte de joie mêlée de terreur, en pensant que sa présence
causait la félicité de celui dont le nom était sur toutes les lèvres,
dont le talent donnait l'immortalité à de passagères images. Elle était
aimée! il lui était impossible d'en douter. Quand elle ne vit plus
l'artiste, elle entendit encore retentir dans son coeur ces paroles
simples:--«Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire.» Et les
palpitations devenues plus profondes lui semblèrent une douleur, tant
son sang plus ardent réveilla dans son corps de puissances inconnues.
Elle feignit d'avoir un grand mal de tête pour éviter de répondre aux
questions de sa cousine relativement aux tableaux; mais, au retour,
madame Roguin ne put s'empêcher de parler à madame Guillaume de la
célébrité obtenue par le Chat-qui-pelote, et Augustine trembla de tous
ses membres en entendant dire à sa mère qu'elle irait au Salon pour y
voir sa maison. La jeune fille insista de nouveau sur sa souffrance, et
obtint la permission d'aller se coucher.
--Voilà ce qu'on gagne à tous ces spectacles, s'écria monsieur
Guillaume, des maux de tête. Est-ce donc bien amusant de voir en
peinture ce qu'on rencontre tous les jours dans notre rue! Ne me parlez
pas de ces artistes qui sont, comme vos auteurs, des meurt-de-faim. Que
diable ont-ils besoin de prendre ma maison pour la vilipender dans leurs
tableaux?
--Cela pourra nous faire vendre quelques aunes de drap de plus, dit
Joseph Lebas.
Cette observation n'empêcha pas que les arts et la pensée ne fussent
condamnés encore une fois au tribunal du Négoce. Comme on doit bien le
penser, ces discours ne donnèrent pas grand espoir à Augustine. Elle eut
toute la nuit pour se livrer à la première méditation de l'amour. Les
événements de cette journée furent comme un songe qu'elle se plut à
reproduire dans sa pensée. Elle s'initia aux craintes, aux espérances,
aux remords, à toutes ces ondulations de sentiment qui devaient bercer
un coeur simple et timide comme le sien. Quel vide elle reconnut dans
cette noire maison, et quel trésor elle trouva dans son âme! Être la
femme d'un homme de talent, partager sa gloire! Quels ravages cette idée
ne devait-elle pas faire au coeur d'une enfant élevée au sein de cette
famille! Quelle espérance ne devait-elle pas éveiller chez une jeune
personne qui, nourrie jusqu'alors de principes vulgaires, avait désiré
une vie élégante! Un rayon de soleil était tombé dans cette prison.
Augustine aima tout à coup. En elle tant de sentiments étaient flattés à
la fois, qu'elle succomba sans rien calculer. A dix-huit ans, l'amour ne
jette-t-il pas son prisme entre le monde et les yeux d'une jeune fille!
Incapable de deviner les rudes chocs qui résultent de l'alliance d'une
femme aimante avec un homme d'imagination, elle crut être appelée à
faire le bonheur de celui-ci, sans apercevoir aucune disparate entre
elle et lui. Pour elle le présent fut tout l'avenir. Quand le lendemain
son père et sa mère revinrent du Salon, leurs figures attristées
annoncèrent quelque désappointement. D'abord, les deux tableaux avaient
été retirés par le peintre; puis madame Guillaume avait perdu son châle
de cachemire. Apprendre que les tableaux venaient de disparaître après
sa visite au Salon fut pour Augustine la révélation d'une délicatesse de
sentiment que les femmes savent toujours apprécier, même
instinctivement.
Le matin où, rentrant d'un bal, Théodore de Sommervieux, tel était le
nom que la renommée avait apporté dans le coeur d'Augustine, fut
aspergé par les commis du Chat-qui-pelote pendant qu'il attendait
l'apparition de sa naïve amie, qui ne le savait certes pas là, les deux
amants se voyaient pour la quatrième fois seulement depuis la scène du
Salon. Les obstacles que le régime de la maison Guillaume opposait au
caractère fougueux de l'artiste, donnaient à sa passion pour Augustine
une violence facile à concevoir. Comment aborder une jeune fille assise
dans un comptoir entre deux femmes telles que mademoiselle Virginie et
madame Guillaume? Comment correspondre avec elle, quand sa mère ne la
quittait jamais? Habile, comme tous les amants, à se forger des
malheurs, Théodore se créait un rival dans l'un des commis, et mettait
les autres dans les intérêts de son rival. S'il échappait à tant
d'Argus, il se voyait échouant sous les yeux sévères du vieux négociant
ou de madame Guillaume. Partout des barrières, partout le désespoir! La
violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver ces
expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les amants,
semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un sauvage
besoin de liberté ou par le feu de l'amour. Théodore tournait alors dans
le quartier avec l'activité d'un fou, comme si le mouvement pouvait lui
suggérer des ruses. Après s'être bien tourmenté l'imagination, il
inventa de gagner à prix d'or la servante joufflue. Quelques lettres
furent donc échangées de loin en loin pendant la quinzaine qui suivit la
malencontreuse matinée où monsieur Guillaume et Théodore s'étaient si
bien examinés.
En ce moment, les deux jeunes gens étaient convenus de se voir à une
certaine heure du jour et le dimanche, à Saint-Leu, pendant la messe et
les vêpres. Augustine avait envoyé à son cher Théodore la liste des
parents et des amis de la famille, chez lesquels le jeune peintre tâcha
d'avoir accès afin d'intéresser à ses amoureuses pensées, s'il était
possible, une de ces âmes occupées d'argent, de commerce, et auxquelles
une passion véritable devait sembler la spéculation la plus monstrueuse,
une spéculation inouïe. D'ailleurs, rien ne changea dans les habitudes
du Chat-qui-pelote. Si Augustine fut distraite, si, contre toute espèce
d'obéissance aux lois de la charte domestique, elle monta à sa chambre
pour y aller, grâce à un pot de fleurs, établir des signaux; si elle
soupira, si elle pensa enfin, personne, pas même sa mère, ne s'en
aperçut. Cette circonstance causera quelque surprise à ceux qui auront
compris l'esprit de cette maison, où une pensée entachée de poésie
devait produire un contraste avec les êtres et les choses, où personne
ne pouvait se permettre ni un geste, ni un regard qui ne fussent vus et
analysés. Cependant rien de plus naturel: le vaisseau si tranquille qui
naviguait sur la mer orageuse de la place de Paris, sous le pavillon du
Chat-qui-pelote, était la proie d'une de ces tempêtes qu'on pourrait
nommer équinoxiales à cause de leur retour périodique. Depuis quinze
jours, les quatre hommes de l'équipage, madame Guillaume et mademoiselle
Virginie s'adonnaient à ce travail excessif désigné sous le nom
d'_inventaire_. On remuait tous les ballots et l'on vérifiait l'aunage
des pièces pour s'assurer de la valeur exacte du coupon. On examinait
soigneusement la carte appendue au paquet pour reconnaître en quel temps
les draps avaient été achetés. On fixait le prix actuel. Toujours
debout, son aune à la main, la plume derrière l'oreille, monsieur
Guillaume ressemblait à un capitaine commandant la manoeuvre. Sa voix
aiguë, passant par un judas pour interroger la profondeur des
écoutilles du magasin d'en bas, faisait entendre ces barbares
locutions du commerce, qui ne s'exprime que par énigmes:--Combien
d'H-N-Z?--Enlevé.--Que reste-t-il de Q-X?--Deux aunes.--Quel
prix?--Cinq-cinq-trois.--Portez à trois A tout J-J, tout M-P, et le
reste de V-D-O. Mille autres phrases tout aussi intelligibles ronflaient
à travers les comptoirs comme des vers de la poésie moderne que des
romantiques se seraient cités afin d'entretenir leur enthousiasme pour
un de leurs poëtes. Le soir, Guillaume, enfermé avec son commis et sa
femme, soldait les comptes, portait à nouveau, écrivait aux
retardataires, et dressait des factures. Tous trois préparaient ce
travail immense dont le résultat tenait sur un carré de papier tellière,
et prouvait à la maison Guillaume qu'il existait tant en argent, tant en
marchandises, tant en traites et billets; qu'elle ne devait pas un sou,
qu'il lui était dû cent ou deux cent mille francs; que le capital avait
augmenté; que les fermes, les maisons, les rentes allaient être ou
arrondies, ou réparées, ou doublées. De là résultait la nécessité de
recommencer avec plus d'ardeur que jamais à ramasser de nouveaux écus,
sans qu'il vînt en tête à ces courageuses fourmis de se demander: A quoi
bon?
A la faveur de ce tumulte annuel, l'heureuse Augustine échappait à
l'investigation de ses Argus. Enfin, un samedi soir, la clôture de
l'inventaire eut lieu. Les chiffres du total actif offrirent assez de
zéros pour qu'en cette circonstance Guillaume levât la consigne sévère
qui régnait toute l'année au dessert. Le sournois drapier se frotta les
mains, et permit à ses commis de rester à sa table. A peine chacun des
hommes de l'équipage achevait-il son petit verre d'une liqueur de
ménage, on entendit le roulement d'une voiture. La famille alla voir
Cendrillon aux Variétés, tandis que les deux derniers commis reçurent
chacun un écu de six francs et la permission d'aller où bon leur
semblerait, pourvu qu'ils fussent rentrés à minuit. Malgré cette
débauche, le dimanche matin, le vieux marchand drapier fit sa barbe dès
six heures, endossa son habit marron dont les superbes reflets lui
causaient toujours le même contentement, il attacha les boucles d'or aux
oreilles de son ample culotte de soie; puis, vers sept heures, au moment
où tout dormait encore dans la maison, il se dirigea vers le petit
cabinet attenant à son magasin du premier étage. Le jour y venait d'une
croisée armée de gros barreaux de fer, et qui donnait sur une petite
cour carrée formée de murs si noirs qu'elle ressemblait assez à un
puits. Le vieux négociant ouvrit lui-même ces volets garnis de tôle
qu'il connaissait si bien, et releva une moitié du vitrage en le faisant
glisser dans sa coulisse. L'air glacé de la cour vint rafraîchir la
chaude atmosphère de ce cabinet, qui exhalait l'odeur particulière aux
bureaux. Le marchand resta debout, la main posée sur le bras crasseux
d'un fauteuil de canne doublé de maroquin dont la couleur primitive
était effacée, il semblait hésiter à s'y asseoir. Il regarda d'un air
attendri le bureau à double pupitre, où la place de sa femme se trouvait
ménagée, dans le côté opposé à la sienne, par une petite arcade
pratiquée dans le mur. Il contempla les cartons numérotés, les ficelles,
les ustensiles, les fers à marquer le drap, la caisse, objets d'une
origine immémoriale, et crut se revoir devant l'ombre évoquée du sieur
Chevrel. Il avança le même tabouret sur lequel il s'était jadis assis en
présence de son défunt patron. Ce tabouret garni de cuir noir, et dont
le crin s'échappait depuis longtemps par les coins, mais sans se perdre,
il le plaça d'une main tremblante au même endroit où son prédécesseur
l'avait mis; puis, dans une agitation difficile à décrire, il tira la
sonnette qui correspondait au chevet du lit de Joseph Lebas. Quand ce
coup décisif eut été frappé, le vieillard, pour qui ces souvenirs furent
sans doute trop lourds, prit trois ou quatre lettres de change qui lui
avaient été présentées, et les regarda sans les voir, quand Joseph Lebas
se montra soudain.
--Asseyez-vous là, lui dit Guillaume en lui désignant le tabouret.
Comme jamais le vieux maître-drapier n'avait fait asseoir son commis
devant lui, Joseph Lebas tressaillit.
--Que pensez-vous de ces traites? demanda Guillaume.
--Elles ne seront pas payées.
--Comment?
--Mais j'ai su qu'avant-hier Étienne et compagnie ont fait leurs
paiements en or.
--Oh! oh! s'écria le drapier, il faut être bien malade pour laisser voir
sa bile. Parlons d'autre chose. Joseph, l'inventaire est fini.
--Oui, monsieur, et le dividende est un des plus beaux que vous ayez
eus.
--Ne vous servez donc pas de ces nouveaux mots! Dites le produit,
Joseph. Savez-vous, mon garçon, que c'est un peu à vous que nous devons
ces résultats? aussi, ne veux-je plus que vous ayez d'appointements.
Madame Guillaume m'a donné l'idée de vous offrir un intérêt. Hein,
Joseph! Guillaume et Lebas, ces mots ne feraient-ils pas une belle
raison sociale? On pourrait mettre _et compagnie_ pour arrondir la
signature.
Les larmes vinrent aux yeux de Joseph Lebas, qui s'efforça de les
cacher.--Ah, monsieur Guillaume! comment ai-je pu mériter tant de
bontés? Je ne fais que mon devoir. C'était déjà tant que de vous
intéresser à un pauvre orph...
Il brossait le parement de sa manche gauche avec la manche droite, et
n'osait regarder le vieillard qui souriait en pensant que ce modeste
jeune homme avait sans doute besoin, comme lui autrefois, d'être
encouragé pour rendre l'explication complète.
--Cependant, reprit le père de Virginie, vous ne méritez pas beaucoup
cette faveur, Joseph! Vous ne mettez pas en moi autant de confiance que
j'en mets en vous. (Le commis releva brusquement la tête.)--Vous avez le
secret de la caisse. Depuis deux ans je vous ai dit presque toutes mes
affaires. Je vous ai fait voyager en fabrique. Enfin, pour vous, je n'ai
rien sur le coeur. Mais vous?... vous avez une inclination, et ne m'en
avez pas touché un seul mot. (Joseph Lebas rougit.)--Ah! ah! s'écria
Guillaume, vous pensiez donc tromper un vieux renard comme moi? Moi! à
qui vous avez vu deviner la faillite Lecoq!
--Comment, monsieur? répondit Joseph Lebas en examinant son patron avec
autant d'attention que son patron l'examinait, comment, vous sauriez qui
j'aime?
--Je sais tout, vaurien, lui dit le respectable et rusé marchand en lui
tordant le bout de l'oreille. Et je pardonne, j'ai fait de même.
--Et vous me l'accorderiez?
--Oui, avec cinquante mille écus, et je t'en laisserai autant, et nous
marcherons sur nouveaux frais avec une nouvelle raison sociale. Nous
brasserons encore des affaires, garçon, s'écria le vieux marchand en
s'exaltant, se levant et agitant ses bras. Vois-tu, mon gendre, il n'y a
que le commerce! Ceux qui se demandent quels plaisirs on y trouve sont
des imbéciles. Être à la piste des affaires, savoir gouverner sur la
place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les Étienne et compagnie
font faillite, voir passer un régiment de la garde impériale habillé de
notre drap, donner un croc en jambe au voisin, loyalement s'entend!
fabriquer à meilleur marché que les autres; suivre une affaire qu'on
ébauche, qui commence, grandit, chancelle et réussit, connaître comme un
ministre de la police tous les ressorts des maisons de commerce pour ne
pas faire fausse route; se tenir debout devant les naufrages; avoir des
amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturières,
n'est-ce pas un jeu perpétuel, Joseph? Mais c'est vivre, ça! Je mourrai
dans ce tracas-là, comme le vieux Chevrel, n'en prenant cependant plus
qu'à mon aise. Dans la chaleur de sa plus forte improvisation, le père
Guillaume n'avait presque pas regardé son commis qui pleurait à chaudes
larmes.--Eh bien! Joseph, mon pauvre garçon, qu'as-tu donc?
--Ah! je l'aime tant, tant, monsieur Guillaume, que le coeur me manque,
je crois...
--Eh bien! garçon, dit le marchand attendri, tu es plus heureux que tu
ne crois, sarpejeu, car elle t'aime. Je le sais, moi!
Et il cligna ses deux petits yeux verts en regardant son commis.
--Mademoiselle Augustine, mademoiselle Augustine! s'écria Joseph Lebas
dans son enthousiasme.
Il allait s'élancer hors du cabinet, quand il se sentit arrêté par un
bras de fer, et son patron stupéfait le ramena vigoureusement devant
lui.
--Qu'est-ce que fait donc Augustine dans cette affaire-là? demanda
Guillaume dont la voix glaça sur-le-champ le malheureux Joseph Lebas.
--N'est-ce pas elle... que... j'aime? dit le commis en balbutiant.
Déconcerté de son défaut de perspicacité, Guillaume se rassit et mit sa
tête pointue dans ses deux mains pour réfléchir à la bizarre position
dans laquelle il se trouvait. Joseph Lebas honteux et au désespoir resta
debout.
--Joseph, reprit le négociant avec une dignité froide, je vous parlais
de Virginie. L'amour ne se commande pas, je le sais. Je connais votre
discrétion, nous oublierons cela. Je ne marierai jamais Augustine avant
Virginie. Votre intérêt sera de dix pour cent.
Le commis, auquel l'amour donna je ne sais quel degré de courage et
d'éloquence, joignit les mains, prit la parole, parla pendant un quart
d'heure à Guillaume avec tant de chaleur et de sensibilité, que la
situation changea. S'il s'était agi d'une affaire commerciale, le vieux
négociant aurait eu des règles fixes pour prendre une résolution; mais,
jeté à mille lieues du commerce, sur la mer des sentiments, et sans
boussole, il flotta irrésolu devant un événement si original, se
disait-il. Entraîné par sa bonté naturelle, il battit un peu la
campagne.
--Et, diantre, Joseph, tu n'es pas sans savoir que j'ai eu mes deux
enfants à dix ans de distance! Mademoiselle Chevrel n'était pas belle,
elle n'a cependant pas à se plaindre de moi. Fais donc comme moi. Enfin,
ne pleure pas, es-tu bête? Que veux-tu? cela s'arrangera peut-être, nous
verrons. Il y a toujours moyen de se tirer d'affaire. Nous autres hommes
nous ne sommes pas toujours comme des Céladons pour nos femmes. Tu
m'entends? Madame Guillaume est dévote, et... Allons, sarpejeu, mon
enfant, donne ce matin le bras à Augustine pour aller à la messe.
Telles furent les phrases jetées à l'aventure par Guillaume. La
conclusion qui les terminait ravit l'amoureux commis: il songeait déjà
pour mademoiselle Virginie à l'un de ses amis, quand il sortit du
cabinet enfumé en serrant la main de son futur beau-père, après lui
avoir dit, d'un petit air entendu, que tout s'arrangerait au mieux.
--Que va penser madame Guillaume? Cette idée tourmenta prodigieusement
le brave négociant quand il fut seul.
Au déjeuner, madame Guillaume et Virginie, auxquelles le
marchand-drapier avait laissé provisoirement ignorer son
désappointement, regardèrent assez malicieusement Joseph Lebas qui
resta grandement embarrassé. La pudeur du commis lui concilia l'amitié
de sa belle-mère. La matrone redevint si gaie qu'elle regarda monsieur
Guillaume en souriant, et se permit quelques petites plaisanteries d'un
usage immémorial dans ces innocentes familles. Elle mit en question la
conformité de la taille de Virginie et de celle de Joseph, pour leur
demander de se mesurer. Ces niaiseries préparatoires attirèrent quelques
nuages sur le front du chef de famille, et il afficha même un tel amour
pour le décorum, qu'il ordonna à Augustine de prendre le bras du premier
commis en allant à Saint-Leu. Madame Guillaume, étonnée de cette
délicatesse masculine, honora son mari d'un signe de tête d'approbation.
Le cortége partit donc de la maison dans un ordre qui ne pouvait
suggérer aucune interprétation malicieuse aux voisins.
--Ne trouvez-vous pas, mademoiselle Augustine, disait le commis en
tremblant, que la femme d'un négociant qui a un bon crédit, comme
monsieur Guillaume, par exemple, pourrait s'amuser un peu plus que ne
s'amuse madame votre mère, pourrait porter des diamants, aller en
voiture? Oh! moi, d'abord, si je me mariais, je voudrais avoir toute la
peine, et voir ma femme heureuse. Je ne la mettrais pas dans mon
comptoir. Voyez-vous, dans la draperie, les femmes n'y sont plus aussi
nécessaires qu'elles l'étaient autrefois. Monsieur Guillaume a eu raison
d'agir comme il a fait, et d'ailleurs c'était le goût de son épouse.
Mais qu'une femme sache donner un coup de main à la comptabilité, à la
correspondance, au détail, aux commandes, à son ménage, afin de ne pas
rester oisive, c'est tout. A sept heures, quand la boutique serait
fermée, moi je m'amuserais, j'irais au spectacle et dans le monde. Mais
vous ne m'écoutez pas.
--Si fait, monsieur Joseph. Que dites-vous de la peinture? C'est là un
bel état.
--Oui, je connais un maître peintre en bâtiment, monsieur Lourdois, qui
a des écus.
En devisant ainsi, la famille atteignit l'église de Saint-Leu. Là,
madame Guillaume retrouva ses droits, et fit mettre, pour la première
fois, Augustine à côté d'elle. Virginie prit place sur la quatrième
chaise à côté de Lebas. Pendant le prône, tout alla bien entre Augustine
et Théodore qui, debout derrière un pilier, priait sa madone avec
ferveur; mais au lever-Dieu, madame Guillaume s'aperçut, un peu tard,
que sa fille Augustine tenait son livre de messe au rebours. Elle se
disposait à la gourmander vigoureusement, quand, rabaissant son voile,
elle interrompit sa lecture et se mit à regarder dans la direction
qu'affectionnaient les yeux de sa fille. A l'aide de ses besicles, elle
vit le jeune artiste dont l'élégance mondaine annonçait plutôt quelque
capitaine de cavalerie en congé, qu'un négociant du quartier. Il est
difficile d'imaginer l'état violent dans lequel se trouva madame
Guillaume, qui se flattait d'avoir parfaitement élevé ses filles, en
reconnaissant dans le coeur d'Augustine un amour clandestin dont le
danger lui fut exagéré par sa pruderie et son ignorance. Elle crut sa
fille gangrenée jusqu'au coeur.
--Tenez d'abord votre livre à l'endroit, mademoiselle, dit-elle à voix
basse mais en tremblant de colère. Elle arracha vivement le Paroissien
accusateur, et le remit de manière à ce que les lettres fussent dans
leur sens naturel.--N'ayez pas le malheur de lever les yeux autre part
que sur vos prières, ajouta-t-elle, autrement, vous auriez affaire à
moi. Après la messe, votre père et moi nous aurons à vous parler.
Ces paroles furent comme un coup de foudre pour la pauvre Augustine.
Elle se sentit défaillir; mais combattue entre la douleur qu'elle
éprouvait et la crainte de faire un esclandre dans l'église, elle eut le
courage de cacher ses angoisses. Cependant, il était facile de deviner
l'état violent de son âme en voyant son Paroissien trembler et des
larmes tomber sur chacune des pages qu'elle tournait. Au regard enflammé
que lui lança madame Guillaume, l'artiste vit le péril où tombaient ses
amours, et sortit, la rage dans le coeur, décidé à tout oser.
--Allez dans votre chambre, mademoiselle! dit madame Guillaume à sa
fille en rentrant au logis; nous vous ferons appeler; et surtout, ne
vous avisez pas d'en sortir.
La conférence que les deux époux eurent ensemble fut si secrète, que
rien n'en transpira d'abord. Cependant, Virginie, qui avait encouragé sa
soeur par mille douces représentations, poussa la complaisance jusqu'à
se glisser auprès de la porte de la chambre à coucher de sa mère, chez
laquelle la discussion avait lieu, pour y recueillir quelques phrases.
Au premier voyage qu'elle fit du troisième au second étage, elle
entendit son père qui s'écriait:--Madame, vous voulez donc tuer votre
fille?
--Ma pauvre enfant, dit Virginie à sa soeur éplorée, papa prend ta
défense!
--Et que veulent-ils faire à Théodore? demanda l'innocente créature.
La curieuse Virginie redescendit alors; mais cette fois elle resta plus
longtemps: elle apprit que Lebas aimait Augustine. Il était écrit que,
dans cette mémorable journée, une maison ordinairement si calme serait
un enfer. Monsieur Guillaume désespéra Joseph Lebas en lui confiant
l'amour d'Augustine pour un étranger. Lebas, qui avait averti son ami de
demander mademoiselle Virginie en mariage, vit ses espérances
renversées. Mademoiselle Virginie, accablée de savoir que Joseph l'avait
en quelque sorte refusée, fut prise d'une migraine. La zizanie semée
entre les deux époux par l'explication que monsieur et madame Guillaume
avaient eue ensemble, et où, pour la troisième fois de leur vie, ils se
trouvèrent d'opinions différentes, se manifesta d'une manière terrible.
Enfin, à quatre heures après midi, Augustine, pâle, tremblante et les
yeux rouges, comparut devant son père et sa mère. La pauvre enfant
raconta naïvement la trop courte histoire de ses amours. Rassurée par
l'allocution de son père, qui lui avait promis de l'écouter en silence,
elle prit un certain courage en prononçant devant ses parents le nom de
son cher Théodore de Sommervieux, et en fit malicieusement sonner la
particule aristocratique. En se livrant au charme inconnu de parler de
ses sentiments, elle trouva assez de hardiesse pour déclarer avec une
innocente fermeté qu'elle aimait monsieur de Sommervieux, qu'elle le lui
avait écrit, et ajouta, les larmes aux yeux:--Ce serait faire mon
malheur que de me sacrifier à un autre.
--Mais, Augustine, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un peintre?
s'écria sa mère avec horreur.
--Madame Guillaume! dit le vieux père en imposant silence à sa
femme.--Augustine, dit-il, les artistes sont en général des
meurt-de-faim. Ils sont trop dépensiers pour ne pas être toujours de
mauvais sujets. J'ai fourni feu M. Joseph Vernet, feu M. Lekain et feu
M. Noverre. Ah! si tu savais combien ce M. Noverre, M. le chevalier de
Saint-Georges, et surtout M. Philidor, ont joué de tours à ce pauvre
père Chevrel! Ce sont de drôles de corps, je le sais bien. Ça vous a
tous un babil, des manières... Ah! jamais ton monsieur Sumer... Somm...
--De Sommervieux, mon père!
--Eh bien! de Sommervieux, soit! jamais il n'aura été aussi agréable
avec toi que M. le chevalier de Saint-Georges le fut avec moi, le jour
où j'obtins une sentence des consuls contre lui. Aussi était-ce des gens
de qualité d'autrefois.
--Mais, mon père, monsieur Théodore est noble, et m'a écrit qu'il était
riche. Son père s'appelait le chevalier de Sommervieux avant la
révolution.
A ces paroles, monsieur Guillaume regarda sa terrible moitié, qui, en
femme contrariée, frappait le plancher du bout du pied et gardait un
morne silence. Elle évitait même de jeter ses yeux courroucés sur
Augustine, et semblait laisser à monsieur Guillaume toute la
responsabilité d'une affaire si grave, puisque ses avis n'étaient pas
écoutés. Cependant, malgré son flegme apparent, quand elle vit son mari
prenant si doucement son parti sur une catastrophe qui n'avait rien de
commercial, elle s'écria:--En vérité, monsieur, vous êtes d'une
faiblesse avec vos filles... mais...
Le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte interrompit tout à coup
la mercuriale que le vieux négociant redoutait déjà. En un moment,
madame Roguin se trouva au milieu de la chambre, et, regardant les trois
acteurs de cette scène domestique:--Je sais tout, ma cousine, dit-elle
d'un air de protection.
Madame Roguin avait un défaut, celui de croire que la femme d'un notaire
de Paris pouvait jouer le rôle d'une petite maîtresse.
--Je sais tout, répéta-t-elle, et je viens dans l'arche de Noé, comme la
colombe, avec la branche d'olivier. J'ai lu cette allégorie dans le
_Génie du Christianisme_, dit-elle en se retournant vers madame
Guillaume, la comparaison doit vous plaire, ma cousine. Savez-vous,
ajouta-t-elle en souriant à Augustine, que ce monsieur de Sommervieux
est un homme charmant? Il m'a donné ce matin mon portrait fait de main
de maître. Cela vaut au moins six mille francs.
A ces mots, elle frappa doucement sur les bras de monsieur Guillaume. Le
vieux négociant ne put s'empêcher de faire avec ses lèvres une grosse
moue qui lui était particulière.
--Je connais beaucoup monsieur de Sommervieux, reprit la colombe. Depuis
une quinzaine de jours il vient à mes soirées, il en fait le charme. Il
m'a conté toutes ses peines et m'a prise pour avocat. Je sais de ce
matin qu'il adore Augustine, et il l'aura. Ah! cousine, n'agitez pas
ainsi la tête en signe de refus. Apprenez qu'il sera créé baron, et
qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par l'empereur
lui-même, au Salon. Roguin est devenu son notaire et connaît ses
affaires. Eh bien! monsieur de Sommervieux possède en bons biens au
soleil douze mille livres de rente. Savez-vous que le beau-père d'un
homme comme lui peut devenir quelque chose, maire de son arrondissement,
par exemple! N'avez-vous pas vu monsieur Dupont être fait comte de
l'empire et sénateur pour être venu, en sa qualité de maire,
complimenter l'empereur sur son entrée à Vienne. Oh! ce mariage-là se
fera. Je l'adore, moi, ce bon jeune homme. Sa conduite envers Augustine
ne se voit que dans les romans. Va, ma petite, tu seras heureuse, et
tout le monde voudrait être à ta place. J'ai chez moi, à mes soirées,
madame la duchesse de Carigliano qui raffole de monsieur de Sommervieux.
Quelques méchantes langues disent qu'elle ne vient chez moi que pour
lui, comme si une duchesse d'hier était déplacée chez une Chevrel dont
la famille a cent ans de bonne bourgeoisie.
--Augustine, reprit madame Roguin après une petite pause, j'ai vu le
portrait. Dieu! qu'il est beau! Sais-tu que l'empereur a voulu le voir?
Il a dit en riant au Vice-Connétable que s'il y avait beaucoup de femmes
comme celle-là à sa cour pendant qu'il y venait tant de rois, il se
faisait fort de maintenir toujours la paix en Europe. Est-ce flatteur?
Les orages par lesquels cette journée avait commencé devaient ressembler
à ceux de la nature, en ramenant un temps calme et serein. Madame Roguin
déploya tant de séductions dans ses discours, elle sut attaquer tant de
cordes à la fois dans les coeurs secs de monsieur et de madame
Guillaume, qu'elle finit par en trouver une dont elle tira parti. A
cette singulière époque, le commerce et la finance avaient plus que
jamais la folle manie de s'allier aux grands seigneurs, et les généraux
de l'empire profitèrent assez bien de ces dispositions. Monsieur
Guillaume s'élevait singulièrement contre cette déplorable passion. Ses
axiomes favoris étaient que, pour trouver le bonheur, une femme devait
épouser un homme de sa classe; on était toujours tôt ou tard puni
d'avoir voulu monter trop haut; l'amour résistait si peu aux tracas du
ménage, qu'il fallait trouver l'un chez l'autre des qualités bien
solides pour être heureux; il ne fallait pas que l'un des deux époux en
sût plus que l'autre, parce qu'on devait avant tout se comprendre; un
mari qui parlait grec et la femme latin, risquaient de mourir de faim.
Il avait inventé cette espèce de proverbe. Il comparait les mariages
ainsi faits à ces anciennes étoffes de soie et de laine, dont la soie
finissait toujours par couper la laine. Cependant, il se trouve tant de
vanité au fond du coeur de l'homme, que la prudence du pilote qui
gouvernait si bien le Chat-qui-pelote succomba sous l'agressive
volubilité de madame Roguin. La sévère madame Guillaume, la première,
trouva dans l'inclination de sa fille des motifs pour déroger à ces
principes, et pour consentir à recevoir au logis monsieur de
Sommervieux, qu'elle se promit de soumettre à un rigoureux examen.
Le vieux négociant alla trouver Joseph Lebas, et l'instruisit de l'état
des choses. A six heures et demie, la salle à manger, illustrée par le
peintre, réunit sous son toit de verre madame et monsieur Roguin, le
jeune peintre et sa charmante Augustine, Joseph Lebas qui prenait son
bonheur en patience, et mademoiselle Virginie dont la migraine avait
cessé. Monsieur et Madame Guillaume virent en perspective leurs enfants
établis et les destinées du Chat-qui-pelote remises en des mains
habiles. Leur contentement fut au comble, quand, au dessert, Théodore
leur fit présent de l'étonnant tableau qu'ils n'avaient pu voir, et qui
représentait l'intérieur de cette vieille boutique, à laquelle était dû
tant de bonheur.
--C'est-y gentil! s'écria Guillaume. Dire qu'on voulait donner trente
mille francs de cela.
--Mais c'est qu'on y trouve mes barbes, reprit madame Guillaume.
--Et ces étoffes dépliées, ajouta Lebas, on les prendrait avec la main.
--Les draperies font toujours très-bien, répondit le peintre. Nous
serions trop heureux, nous autres artistes modernes, d'atteindre à la
perfection de la draperie antique.
--Vous aimez donc la draperie, s'écria le père Guillaume. Eh bien,
sarpejeu! touchez là, mon jeune ami. Puisque vous estimez le commerce,
nous nous entendrons. Eh! pourquoi le mépriserait-on? Le monde a
commencé par là, puisque Adam a vendu le paradis pour une pomme. Ça n'a
pas été une fameuse spéculation, par exemple!
Et le vieux négociant se mit à éclater d'un gros rire franc excité par
le vin de Champagne qu'il faisait circuler généreusement. Le bandeau qui
couvrait les yeux du jeune artiste fut si épais qu'il trouva ses futurs
parents aimables. Il ne dédaigna pas de les égayer par quelques charges
de bon goût. Aussi plut-il généralement. Le soir, quand le salon meublé
de choses très-cossues, pour se servir de l'expression de Guillaume, fut
désert; pendant que madame Guillaume s'en allait de table en cheminée,
de candélabre en flambeau, soufflant avec précipitation les bougies, le
brave négociant, qui savait toujours voir clair aussitôt qu'il
s'agissait d'affaires ou d'argent, attira sa fille Augustine auprès de
lui; puis, après l'avoir prise sur ses genoux, il lui tint ce discours:
--Ma chère enfant, tu épouseras ton Sommervieux, puisque tu le veux;
permis à toi de risquer ton capital de bonheur. Mais je ne me laisse pas
prendre à ces trente mille francs que l'on gagne à gâter de bonnes
toiles. L'argent qui vient si vite s'en va de même. N'ai-je pas entendu
dire ce soir à ce jeune écervelé que si l'argent était rond, c'était
pour rouler! S'il est rond pour les gens prodigues, il est plat pour les
gens économes qui l'empilent et l'amassent. Or, mon enfant, ce beau
garçon-là parle de te donner des voitures, des diamants? Il a de
l'argent, qu'il le dépense pour toi! _bene sit!_ Je n'ai rien à y voir.
Mais quant à ce que je te donne, je ne veux pas que des écus si
péniblement ensachés s'en aillent en carrosses ou en colifichets. Qui
dépense trop n'est jamais riche. Avec les cent mille écus de sa dot on
n'achète pas encore tout Paris. Tu as beau avoir à recueillir un jour
quelques centaines de mille francs, je te les ferai attendre, sarpejeu!
le plus longtemps possible. J'ai donc attiré ton prétendu dans un coin,
et un homme qui a mené la faillite Lecoq n'a pas eu grande peine à faire
consentir un artiste à se marier séparé de biens avec sa femme. J'aurai
l'oeil au contrat pour bien faire stipuler les donations qu'il se
propose de te constituer. Allons, mon enfant, j'espère être grand-père,
sarpejeu! je veux m'occuper déjà de mes petits-enfants: jure-moi donc
ici de ne jamais rien signer en fait d'argent que par mon conseil; et si
j'allais trouver trop tôt le père Chevrel, jure-moi de consulter le
jeune Lebas, ton beau-frère. Promets-le-moi.
--Oui, mon père, je vous le jure.
A ces mots prononcés d'une voix douce, le vieillard baisa sa fille sur
les deux joues. Ce soir-là, tous les amants dormirent presque aussi
paisiblement que monsieur et madame Guillaume.
Quelques mois après ce mémorable dimanche, le maître-autel de Saint-Leu
fut témoin de deux mariages bien différents. Augustine et Théodore s'y
présentèrent dans tout l'éclat du bonheur, les yeux pleins d'amour,
parés de toilettes élégantes, attendus par un brillant équipage. Venue
dans un bon remise avec sa famille, Virginie, donnant le bras à son
père, suivait sa jeune soeur humblement et dans de plus simples atours,
comme une ombre nécessaire aux harmonies de ce tableau. Monsieur
Guillaume s'était donné toutes les peines imaginables pour obtenir à
l'église que Virginie fût mariée avant Augustine; mais il eut la douleur
de voir le haut et le bas clergé s'adresser en toute circonstance à la
plus élégante des mariées. Il entendit quelques-uns de ses voisins
approuver singulièrement le bon sens de mademoiselle Virginie, qui
faisait, disaient-ils, le mariage le plus solide, et restait fidèle au
quartier; tandis qu'ils lancèrent quelques brocards suggérés par l'envie
sur Augustine qui épousait un artiste, un noble; ils ajoutèrent avec une
sorte d'effroi que, si les Guillaume avaient de l'ambition, la draperie
était perdue. Un vieux marchand d'éventails ayant dit que ce
mange-tout-là l'aurait bientôt mise sur la paille, le père Guillaume
s'applaudit _in petto_ de la prudence qu'il avait mise dans la rédaction
des conventions matrimoniales. Le soir, la famille se sépara après un
bal somptueux, suivi d'un de ces soupers plantureux dont le souvenir
commence à se perdre dans la génération présente. Monsieur et madame
Guillaume restèrent dans leur hôtel de la rue du Colombier où la noce
avait eu lieu. Monsieur et madame Lebas retournèrent dans leur remise à
la vieille maison de la rue Saint-Denis, pour y diriger la nauf du
Chat-qui-pelote. L'artiste, ivre de bonheur, prit entre ses bras sa
chère Augustine, l'enleva vivement quand leur coupé arriva rue des
Trois-Frères, et la porta dans son élégant appartement.
La fougue de passion qui possédait Théodore fit dévorer au jeune ménage
près d'une année entière sans que le moindre nuage vînt altérer l'azur
du ciel sous lequel ils vivaient. Pour eux, l'existence n'eut rien de
pesant. Théodore répandait sur chaque journée d'incroyables _fioriture_
de plaisirs. Il se plaisait à varier les emportements de la passion, par
la molle langueur de ces repos où les âmes sont lancées si haut dans
l'extase qu'elles semblent y oublier l'union corporelle. Incapable de
réfléchir, l'heureuse Augustine se prêtait à l'allure onduleuse de son
bonheur. Elle ne croyait pas faire encore assez en se livrant toute à
l'amour permis et saint du mariage. Simple et naïve, elle ne connaissait
ni la coquetterie des refus, ni l'empire qu'une jeune demoiselle du
grand monde se crée sur un mari par d'adroits caprices. Elle aimait trop
pour calculer l'avenir, et n'imaginait pas qu'une vie si délicieuse pût
jamais cesser. Heureuse d'être alors tous les plaisirs de son mari, elle
crut que cet inextinguible amour serait toujours pour elle la plus belle
de toutes les parures, comme son dévouement et son obéissance seraient
un éternel attrait. Enfin, la félicité de l'amour l'avait rendue si
brillante, que sa beauté lui inspira de l'orgueil et lui donna la
conscience de pouvoir toujours régner sur un homme aussi facile à
enflammer que monsieur de Sommervieux. Ainsi son état de femme ne lui
apporta d'autres enseignements que ceux de l'amour. Au sein de ce
bonheur, elle resta l'ignorante petite fille qui vivait obscurément rue
Saint-Denis, et ne pensa point à prendre les manières, l'instruction, le
ton du monde dans lequel elle devait vivre. Ses paroles étant des
paroles d'amour, elle y déployait bien une sorte de souplesse d'esprit
et une certaine délicatesse d'expression; mais elle se servait du
langage commun à toutes les femmes quand elles se trouvent plongées dans
une passion qui semble être leur élément. Si, par hasard, une idée
discordante avec celles de Théodore était exprimée par Augustine, le
jeune artiste en riait comme on rit des premières fautes que fait un
étranger, mais qui finissent par fatiguer s'il ne se corrige pas.
Cependant, à l'expiration de cette année aussi charmante que rapide,
Sommervieux sentit un matin la nécessité de reprendre ses travaux et ses
habitudes. Sa femme était enceinte. Il revit ses amis. Pendant les
longues souffrances de l'année où, pour la première fois, une jeune
femme nourrit un enfant, il travailla sans doute avec ardeur; mais
parfois il retourna chercher quelques distractions dans le grand monde.
La maison où il allait le plus volontiers était celle de la duchesse de
Carigliano qui avait fini par attirer chez elle le célèbre artiste.
Quand Augustine fut rétablie, quand son fils ne réclama plus ces soins
assidus qui interdisent à une mère les plaisirs du monde, Théodore en
était arrivé à vouloir éprouver cette jouissance d'amour-propre que nous
donne la société quand nous y apparaissons avec une belle femme, objet
d'envie et d'admiration. Parcourir les salons en s'y montrant avec
l'éclat emprunté de la gloire de son mari, se voir jalousée par toutes
les femmes, fut pour Augustine une nouvelle moisson de plaisirs; mais
ce fut le dernier reflet que devait jeter son bonheur conjugal. Elle
commença par offenser la vanité de son mari, quand, malgré de vains
efforts, elle laissa percer son ignorance, l'impropriété de son langage
et l'étroitesse de ses idées. Le caractère de Sommervieux, dompté
pendant près de deux ans et demi par les premiers emportements de
l'amour, reprit, avec la tranquillité d'une possession moins jeune, sa
pente et ses habitudes un moment détournées de leur cours. La poésie, la
peinture et les exquises jouissances de l'imagination possèdent sur les
esprits élevés des droits imprescriptibles. Ces besoins d'une âme forte
n'avaient pas été trompés chez Théodore pendant ces deux années, ils
avaient trouvé seulement une pâture nouvelle. Quand les champs de
l'amour furent parcourus, quand l'artiste eut, comme les enfants,
cueilli des roses et des bluets avec une telle avidité qu'il ne
s'apercevait pas que ses mains ne pouvaient plus les tenir, la scène
changea. Si le peintre montrait à sa femme les croquis de ses plus
belles compositions, il l'entendait s'écrier comme eût fait le père
Guillaume:--C'est bien joli! son admiration sans chaleur ne provenait
pas d'un sentiment consciencieux, mais de la croyance sur parole de
l'amour. Augustine préférait un regard au plus beau tableau. Le seul
sublime qu'elle connût était celui du coeur. Enfin, Théodore ne put se
refuser à l'évidence d'une vérité cruelle: sa femme n'était pas sensible
à la poésie, elle n'habitait pas sa sphère, elle ne le suivait pas dans
tous ses caprices, dans ses improvisations, dans ses joies, dans ses
douleurs; elle marchait terre à terre dans le monde réel, tandis qu'il
avait la tête dans les cieux. Les esprits ordinaires ne peuvent pas
apprécier les souffrances renaissantes de l'être qui, uni à un autre par
le plus intime de tous les sentiments, est obligé de refouler sans cesse
les plus chères expansions de sa pensée, et de faire rentrer dans le
néant les images qu'une puissance magique le force à créer. Pour lui, ce
supplice est d'autant plus cruel, que le sentiment qu'il porte à son
compagnon ordonne, par sa première loi, de ne jamais rien se dérober
l'un à l'autre, et de confondre les effusions de la pensée aussi bien
que les épanchements de l'âme. On ne trompe pas impunément les volontés
de la nature: elle est inexorable comme la Nécessité, qui, certes, est
une sorte de nature sociale. Sommervieux se réfugia dans le calme et le
silence de son atelier, en espérant que l'habitude de vivre avec des
artistes pourrait former sa femme, et développerait en elle les germes
de haute intelligence engourdis que quelques esprits supérieurs croient
préexistants chez tous les êtres; mais Augustine était trop sincèrement
religieuse pour ne pas être effrayée du ton des artistes. Au premier
dîner que donna Théodore, elle entendit un jeune peintre disant avec
cette enfantine légèreté qu'elle ne sut pas reconnaître et qui absout
une plaisanterie de toute irréligion:--Mais, madame, votre paradis n'est
pas plus beau que la Transfiguration de Raphaël? Eh! bien, je me suis
lassé de la regarder. Augustine apporta donc dans cette société
spirituelle un esprit de défiance qui n'échappait à personne. Elle gêna.
Les artistes gênés sont impitoyables: ils fuient ou se moquent. Madame
Guillaume avait, entre autres ridicules, celui d'outrer la dignité qui
lui semblait l'apanage d'une femme mariée; et quoiqu'elle s'en fût
souvent moqué, Augustine ne sut pas se défendre d'une légère imitation
de la pruderie maternelle. Cette exagération de pudeur, que n'évitent
pas toujours les femmes vertueuses, suggéra quelques épigrammes à coups
de crayon dont l'innocent badinage était de trop bon goût pour que
Sommervieux pût s'en fâcher. Ces plaisanteries eussent été même plus
cruelles, elles n'étaient après tout que des représailles exercées sur
lui par ses amis. Mais rien ne pouvait être léger pour une âme qui
recevait aussi facilement que celle de Théodore des impressions
étrangères. Aussi éprouva-t-il insensiblement une froideur qui ne
pouvait aller qu'en croissant. Pour arriver au bonheur conjugal, il faut
gravir une montagne dont l'étroit plateau est bien près d'un revers
aussi rapide que glissant, et l'amour du peintre le descendait. Il jugea
sa femme incapable d'apprécier les considérations morales qui
justifiaient, à ses propres yeux, la singularité de ses manières envers
elle, et se crut fort innocent en lui cachant des pensées qu'il ne
comprenait pas et des écarts peu justiciables au tribunal d'une
conscience bourgeoise. Augustine se renferma dans une douleur morne et
silencieuse. Ces sentiments secrets mirent entre les deux époux un voile
qui devait s'épaissir de jour en jour. Sans que son mari manquât
d'égards envers elle, Augustine ne pouvait s'empêcher de trembler en le
voyant réserver pour le monde les trésors d'esprit et de grâce qu'il
venait jadis mettre à ses pieds. Bientôt, elle interpréta fatalement les
discours spirituels qui se tiennent dans le monde sur l'inconstance des
hommes. Elle ne se plaignit pas, mais son attitude équivalait à des
reproches. Trois ans après son mariage, cette femme jeune et jolie qui
passait si brillante dans son brillant équipage, qui vivait dans une
sphère de gloire et de richesse enviée de tant de gens insouciants et
incapables d'apprécier justement les situations de la vie, fut en proie
à de violents chagrins. Ses couleurs pâlirent. Elle réfléchit, elle
compara; puis, le malheur lui déroula les premiers textes de
l'expérience. Elle résolut de rester courageusement dans le cercle de
ses devoirs, en espérant que cette conduite généreuse lui ferait
recouvrer tôt ou tard l'amour de son mari; mais il n'en fut pas ainsi.
Quand Sommervieux, fatigué de travail, sortait de son atelier, Augustine
ne cachait pas si promptement son ouvrage, que le peintre ne pût
apercevoir sa femme raccommodant avec toute la minutie d'une bonne
ménagère le linge de la maison et le sien. Elle fournissait, avec
générosité, sans murmure, l'argent nécessaire aux prodigalités de son
mari; mais, dans le désir de conserver la fortune de son cher Théodore,
elle se montrait économe soit pour elle, soit dans certains détails de
l'administration domestique. Cette conduite est incompatible avec le
laisser-aller des artistes qui, sur la fin de leur carrière, ont tant
joui de la vie, qu'ils ne se demandent jamais la raison de leur ruine.
Il est inutile de marquer chacune des dégradations de couleur par
lesquelles la teinte brillante de leur lune de miel atteignit à une
profonde obscurité. Un soir, la triste Augustine, qui depuis longtemps
entendait son mari parler avec enthousiasme de madame la duchesse de
Carigliano, reçut d'une amie quelques avis méchamment charitables sur la
nature de l'attachement qu'avait conçu Sommervieux pour cette célèbre
coquette qui donnait le ton à la cour impériale. A vingt et un ans, dans
tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, Augustine se vit trahie
pour une femme de trente-six ans. En se sentant malheureuse au milieu du
monde et de ses fêtes désertes pour elle, la pauvre petite ne comprit
plus rien à l'admiration qu'elle y excitait, ni à l'envie qu'elle
inspirait. Sa figure prit une nouvelle expression. La mélancolie versa
dans ses traits la douceur de la résignation et la pâleur d'un amour
dédaigné. Elle ne tarda pas à être courtisée par les hommes les plus
séduisants; mais elle resta solitaire et vertueuse. Quelques paroles de
dédain, échappées à son mari, lui donnèrent un incroyable désespoir. Une
lueur fatale lui fit entrevoir les défauts de contact qui, par suite des
mesquineries de son éducation, empêchaient l'union complète de son âme
avec celle de Théodore: elle eut assez d'amour pour l'absoudre et pour
se condamner. Elle pleura des larmes de sang, et reconnut trop tard
qu'il est des mésalliances d'esprits aussi bien que des mésalliances de
moeurs et de rang. En songeant aux délices printanières de son union,
elle comprit l'étendue du bonheur passé, et convint en elle-même qu'une
si riche moisson d'amour était une vie entière qui ne pouvait se payer
que par du malheur. Cependant elle aimait trop sincèrement pour perdre
toute espérance. Aussi osa-t-elle entreprendre à vingt et un ans de
s'instruire et de rendre son imagination au moins digne de celle qu'elle
admirait.
--Si je ne suis pas poëte, se disait-elle, au moins je comprendrai la
poésie.
Et déployant alors cette force de volonté, cette énergie que les femmes
possèdent toutes quand elles aiment, madame de Sommervieux tenta de
changer son caractère, ses moeurs et ses habitudes; mais en dévorant des
volumes, en apprenant avec courage, elle ne réussit qu'à devenir moins
ignorante. La légèreté de l'esprit et les grâces de la conversation sont
un don de la nature ou le fruit d'une éducation commencée au berceau.
Elle pouvait apprécier la musique, en jouir, mais non chanter avec goût.
Elle comprit la littérature et les beautés de la poésie, mais il était
trop tard pour en orner sa rebelle mémoire. Elle entendait avec plaisir
les entretiens du monde, mais elle n'y fournissait rien de brillant. Ses
idées religieuses et ses préjugés d'enfance s'opposèrent à la complète
émancipation de son intelligence. Enfin, il s'était glissé contre elle,
dans l'âme de Théodore, une prévention qu'elle ne put vaincre. L'artiste
se moquait de ceux qui lui vantaient sa femme, et ses plaisanteries
étaient assez fondées: il imposait tellement à cette jeune et touchante
créature, qu'en sa présence, ou en tête-à-tête, elle tremblait.
Embarrassée par son trop grand désir de plaire, elle sentait son esprit
et ses connaissances s'évanouir dans un seul sentiment. La fidélité
d'Augustine déplut même à cet infidèle mari, qui semblait l'engager à
commettre des fautes en taxant sa vertu d'insensibilité. Augustine
s'efforça en vain d'abdiquer sa raison, de se plier aux caprices, aux
fantaisies de son mari, et de se vouer à l'égoïsme de sa vanité; elle ne
recueillit pas le fruit de ses sacrifices. Peut-être avaient-ils tous
deux laissé passer le moment où les âmes peuvent se comprendre. Un jour
le coeur trop sensible de la jeune épouse reçut un de ces coups qui font
si fortement plier les liens du sentiment, qu'on peut les croire
rompus. Elle s'isola. Mais bientôt une fatale pensée lui suggéra d'aller
chercher des consolations et des conseils au sein de sa famille.
Un matin donc, elle se dirigea vers la grotesque façade de l'humble et
silencieuse maison où s'était écoulée son enfance. Elle soupira en
revoyant cette croisée d'où, un jour, elle avait envoyé un premier
baiser à celui qui répandait aujourd'hui sur sa vie autant de gloire que
de malheur. Rien n'était changé dans l'antre où se rajeunissait
cependant le commerce de la draperie. La soeur d'Augustine occupait au
comptoir antique la place de sa mère. La jeune affligée rencontra son
beau-frère la plume derrière l'oreille. Elle fut à peine écoutée, tant
il avait l'air affairé. Les redoutables signaux d'un inventaire général
se faisaient autour de lui. Aussi la quitta-t-il en la priant d'excuser.
Elle fut reçue assez froidement par sa soeur, qui lui manifesta quelque
rancune. En effet, Augustine, brillante et descendant d'un joli
équipage, n'était jamais venue voir sa soeur qu'en passant. La femme du
prudent Lebas s'imagina que l'argent était la cause première de cette
visite matinale, elle essaya de se maintenir sur un ton de réserve qui
fit sourire plus d'une fois Augustine. La femme du peintre vit que, sauf
les barbes au bonnet, sa mère avait trouvé dans Virginie un successeur
qui conservait l'antique honneur du Chat-qui-pelote. Au déjeuner, elle
aperçut dans le régime de la maison, certains changements qui faisaient
honneur au bon sens de Joseph Lebas: les commis ne se levèrent pas au
dessert, on leur laissait la faculté de parler, et l'abondance de la
table annonçait une aisance sans luxe. La jeune élégante trouva les
coupons d'une loge aux Français où elle se souvint d'avoir vu sa soeur
de loin en loin. Madame Lebas avait sur les épaules un cachemire dont la
magnificence attestait la générosité avec laquelle son mari s'occupait
d'elle. Enfin, les deux époux marchaient avec leur siècle. Augustine fut
bientôt pénétrée d'attendrissement, en reconnaissant, pendant les deux
tiers de cette journée, le bonheur égal, sans exaltation, il est vrai,
mais aussi sans orages, que goûtait ce couple convenablement assorti.
Ils avaient accepté la vie comme une entreprise commerciale où il
s'agissait de faire, avant tout, honneur à ses affaires. La femme,
n'ayant pas rencontré dans son mari un amour excessif, s'était appliquée
à le faire naître. Insensiblement amené à estimer, à chérir Virginie, le
temps que le bonheur mit à éclore, fut, pour Joseph Lebas, et pour sa
femme un gage de durée. Aussi, lorsque la plaintive Augustine exposa sa
situation douloureuse, eut-elle à essuyer le déluge de lieux communs que
la morale de la rue Saint-Denis fournissait à sa soeur.
--Le mal est fait, ma femme, dit Joseph Lebas, il faut chercher à donner
de bons conseils à notre soeur. Puis, l'habile négociant analysa
lourdement les ressources que les lois et les moeurs pouvaient offrir à
Augustine pour sortir de cette crise; il en numérota pour ainsi dire les
considérations, les rangea par leur force dans des espèces de
catégories, comme s'il se fût agi de marchandises de diverses qualités;
puis il les mit en balance, les pesa, et conclut en développant la
nécessité où était sa belle-soeur de prendre un parti violent qui ne
satisfit point l'amour qu'elle ressentait encore pour son mari. Aussi ce
sentiment se réveilla-t-il dans toute sa force quand elle entendit
Joseph Lebas parlant de voies judiciaires. Elle remercia ses deux amis,
et revint chez elle encore plus indécise qu'elle ne l'était avant de les
avoir consultés. Elle hasarda de se rendre alors à l'antique hôtel de la
rue du Colombier, dans le dessein de confier ses malheurs à son père et
à sa mère. La pauvre petite femme ressemblait à ces malades qui, arrivés
à un état désespéré, essayent de toutes les recettes et se confient même
aux remèdes de bonne femme. Les deux vieillards la reçurent avec une
effusion de sentiment qui l'attendrit. Cette visite leur apportait une
distraction qui, pour eux, valait un trésor. Depuis quatre ans, ils
marchaient dans la vie comme des navigateurs sans but et sans boussole.
Assis au coin de leur feu, ils se racontaient l'un à l'autre tous les
désastres du Maximum, leurs anciennes acquisitions de draps, la manière
dont ils avaient évité les banqueroutes, et surtout cette célèbre
faillite Lecocq, la bataille de Marengo du père Guillaume. Puis, quand
ils avaient épuisé les vieux procès, ils récapitulaient les additions de
leurs inventaires les plus productifs, et se narraient encore les
vieilles histoires du quartier Saint-Denis. A deux heures, le père
Guillaume allait donner un coup d'oeil à l'établissement du
Chat-qui-pelote. En revenant il s'arrêtait à toutes les boutiques,
autrefois ses rivales, et dont les jeunes propriétaires espéraient
entraîner le vieux négociant dans quelque escompte aventureux, que,
selon sa coutume, il ne refusait jamais positivement. Deux bons chevaux
normands mouraient de gras-fondu dans l'écurie de l'hôtel; madame
Guillaume ne s'en servait que pour se faire traîner tous les dimanches
à la grand'messe de sa paroisse. Trois fois par semaine ce respectable
couple tenait table ouverte. Grâce à l'influence de son gendre
Sommervieux, le père Guillaume avait été nommé membre du comité
consultatif pour l'habillement des troupes. Depuis que son mari s'était
ainsi trouvé placé haut dans l'administration, madame Guillaume avait
pris la détermination de représenter. Leurs appartements étaient
encombrés de tant d'ornements d'or et d'argent, et de meubles sans goût
mais de valeur certaine, que la pièce la plus simple y ressemblait à une
chapelle. L'économie et la prodigalité semblaient se disputer dans
chacun des accessoires de cet hôtel. L'on eût dit que monsieur Guillaume
avait eu en vue de faire un placement d'argent jusque dans l'acquisition
d'un flambeau. Au milieu de ce bazar, dont la richesse accusait le
désoeuvrement des deux époux, le célèbre tableau de Sommervieux avait
obtenu la place d'honneur. Il faisait la consolation de monsieur et de
madame Guillaume qui tournaient vingt fois par jour les yeux harnachés
de bésicles vers cette image de leur ancienne existence, pour eux si
active et si amusante. L'aspect de cet hôtel et de ces appartements où
tout avait une senteur de vieillesse et de médiocrité, le spectacle
donné par ces deux êtres qui semblaient échoués sur un rocher d'or loin
du monde et des idées qui font vivre, surprirent Augustine. Elle
contemplait en ce moment la seconde partie du tableau dont le
commencement l'avait frappée chez Joseph Lebas, celui d'une vie agitée
quoique sans mouvement, espèce d'existence mécanique et instinctive
semblable à celle des castors. Elle eut alors je ne sais quel orgueil de
ses chagrins, en pensant qu'ils prenaient leur source dans un bonheur de
dix-huit mois qui valait à ses yeux mille existences comme celle dont le
vide lui semblait horrible. Cependant elle cacha ce sentiment peu
charitable, et déploya pour ses vieux parents, les grâces nouvelles de
son esprit, les coquetteries de tendresse que l'amour lui avait
révélées, et les disposa favorablement à écouter ses doléances
matrimoniales. Les vieilles gens ont un faible pour ces sortes de
confidences. Madame Guillaume voulut être instruite des plus légers
détails de cette vie étrange qui, pour elle, avait quelque chose de
fabuleux. Les voyages du baron de La Houtan, qu'elle commençait toujours
sans jamais les achever, ne lui apprirent rien de plus inouï sur les
sauvages du Canada.
--Comment, mon enfant, ton mari s'enferme avec des femmes nues, et tu as
la simplicité de croire qu'il les dessine?
A cette exclamation, la grand'mère posa ses lunettes sur une petite
travailleuse, secoua ses jupons et plaça ses mains jointes sur ses
genoux élevés par une chaufferette, son piédestal favori.
--Mais, ma mère, tous les peintres sont obligés d'avoir des modèles.
--Il s'est bien gardé de nous dire tout cela quand il t'a demandée en
mariage. Si je l'avais su, je n'aurais pas donné ma fille à un homme qui
fait un pareil métier. La religion défend ces horreurs-là, ça n'est pas
moral. A quelle heure nous disais-tu donc qu'il rentre chez lui?
--Mais à une heure, deux heures...
Les deux époux se regardèrent dans un profond étonnement.
--Il joue donc? dit monsieur Guillaume. Il n'y avait que les joueurs
qui, de mon temps, rentrassent si tard.
Augustine fit une petite moue qui repoussait cette accusation.
--Il doit te faire passer de cruelles nuits à l'attendre, reprit madame
Guillaume. Mais, non, tu te couches, n'est-ce pas? Et quand il a perdu,
le monstre te réveille.
--Non, ma mère, il est au contraire quelquefois très-gai. Assez souvent
même, quand il fait beau, il me propose de me lever pour aller dans les
bois.
--Dans les bois, à ces heures-là? Tu as donc un bien petit appartement
qu'il n'a pas assez de sa chambre, de ses salons, et qu'il lui faille
ainsi courir pour... Mais c'est pour t'enrhumer, que le scélérat te
propose ces parties-là. Il veut se débarrasser de toi. A-t-on jamais vu
un homme établi, qui a un commerce tranquille, galoper comme un
loup-garou?
--Mais, ma mère, vous ne comprenez donc pas que, pour développer son
talent, il a besoin d'exaltation. Il aime beaucoup les scènes qui...
--Ah! je lui en ferais de belles, des scènes, moi, s'écria madame
Guillaume en interrompant sa fille. Comment peux-tu garder des
ménagements avec un homme pareil? D'abord, je n'aime pas qu'il ne boive
que de l'eau. Ça n'est pas sain. Pourquoi montre-t-il de la répugnance à
voir les femmes quand elles mangent? Quel singulier genre! Mais c'est un
fou. Tout ce que tu nous en as dit n'est pas possible. Un homme ne peut
pas partir de sa maison sans souffler mot et ne revenir que dix jours
après. Il te dit qu'il a été à Dieppe pour peindre la mer. Est-ce qu'on
peint la mer? Il te fait des contes à dormir debout.
Augustine ouvrit la bouche pour défendre son mari; mais madame Guillaume
lui imposa silence par un geste de main auquel un reste d'habitude la
fit obéir, et sa mère s'écria d'un ton sec:--Tiens, ne me parle pas de
cet homme-là! il n'a jamais mis le pied dans une église que pour te voir
et t'épouser. Les gens sans religion sont capables de tout. Est-ce que
Guillaume s'est jamais avisé de me cacher quelque chose, de rester des
trois jours sans me dire ouf, et de babiller ensuite comme une pie
borgne?
--Ma chère mère, vous jugez trop sévèrement les gens supérieurs. S'ils
avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient plus
des gens à talent.
--Eh bien! que les gens à talent restent chez eux et ne se marient pas.
Comment! un homme à talent rendra sa femme malheureuse! et parce qu'il a
du talent ce sera bien? Talent, talent! Il n'y a pas tant de talent à
dire comme lui blanc et noir à toute minute, à couper la parole aux
gens, à battre du tambour chez soi, à ne jamais vous laisser savoir sur
quel pied danser, à forcer une femme de ne pas s'amuser avant que les
idées de monsieur ne soient gaies; d'être triste, dès qu'il est triste.
--Mais, ma mère, le propre de ces imaginations-là...
--Qu'est-ce que c'est que ces imaginations-là? reprit madame Guillaume
en interrompant encore sa fille. Il en a de belles, ma foi! Qu'est-ce
qu'un homme auquel il prend tout à coup, sans consulter de médecin, la
fantaisie de ne manger que des légumes? Encore, si c'était par religion,
sa diète lui servirait à quelque chose; mais il n'en a pas plus qu'un
huguenot. A-t-on jamais vu un homme aimer, comme lui, les chevaux plus
qu'il n'aime son prochain, se faire friser les cheveux comme un païen,
coucher des statues sous de la mousseline, faire fermer ses fenêtres le
jour pour travailler à la lampe? Tiens, laisse-moi, s'il n'était pas si
grossièrement immoral, il serait bon à mettre aux Petites-Maisons.
Consulte monsieur Loraux, le vicaire de Saint-Sulpice, demande-lui son
avis sur tout cela, il te dira que ton mari ne se conduit pas comme un
chrétien...
--Oh! ma mère! pouvez-vous croire...
--Oui, je le crois! Tu l'as aimé, tu n'aperçois rien de ces choses-là.
Mais, moi, vers les premiers temps de son mariage, je me souviens de
l'avoir rencontré dans les Champs-Élysées. Il était à cheval. Eh bien!
il galopait par moment ventre à terre, et puis il s'arrêtait pour aller
pas à pas. Je me suis dit alors:--Voilà un homme qui n'a pas de
jugement.
--Ah! s'écria monsieur Guillaume en se frottant les mains, comme j'ai
bien fait de t'avoir mariée séparée de biens avec cet original-là!
Quand Augustine eut l'imprudence de raconter les griefs véritables
qu'elle avait à exposer contre son mari, les deux vieillards restèrent
muets d'indignation. Le mot de divorce fut bientôt prononcé par madame
Guillaume. Au mot de divorce, l'inactif négociant fut comme réveillé.
Stimulé par l'amour qu'il avait pour sa fille, et aussi par l'agitation
qu'un procès allait donner à sa vie sans événements, le père Guillaume
prit la parole. Il se mit à la tête de la demande en divorce, la
dirigea, plaida presque, il offrit à sa fille de se charger de tous les
frais, de voir les juges, les avoués, les avocats, de remuer ciel et
terre. Madame de Sommervieux, effrayée, refusa les services de son père,
dit qu'elle ne voulait pas se séparer de son mari, dût-elle être dix
fois plus malheureuse encore, et ne parla plus de ses chagrins. Après
avoir été accablée par ses parents de tous ces petits soins muets et
consolateurs par lesquels les deux vieillards essayèrent de la
dédommager, mais en vain, de ses peines de coeur, Augustine se retira en
sentant l'impossibilité de parvenir à faire bien juger les hommes
supérieurs par des esprits faibles. Elle apprit qu'une femme devait
cacher à tout le monde, même à ses parents, des malheurs pour lesquels
on rencontre si difficilement des sympathies. Les orages et les
souffrances des sphères élevées ne peuvent être appréciés que par les
nobles esprits qui les habitent. En toute chose, nous ne pouvons être
jugés que par nos pairs.
La pauvre Augustine se retrouva donc dans la froide atmosphère de son
ménage, livrée à l'horreur de ses méditations. L'étude n'était plus rien
pour elle, puisque l'étude ne lui avait pas rendu le coeur de son mari.
Initiée aux secrets de ces âmes de feu mais privée de leurs ressources,
elle participait avec force à leurs peines sans partager leurs plaisirs.
Elle s'était dégoûtée du monde, qui lui semblait mesquin et petit devant
les événements des passions. Enfin, sa vie était manquée. Un soir, elle
fut frappée d'une pensée qui vint illuminer ses ténébreux chagrins
comme un rayon céleste. Cette idée ne pouvait sourire qu'à un coeur
aussi pur, aussi vertueux que l'était le sien. Elle résolut d'aller chez
la duchesse de Carigliano, non pas pour lui redemander le coeur de son
mari, mais pour s'y instruire des artifices qui le lui avaient enlevé;
mais pour intéresser à la mère des enfants de son ami cette orgueilleuse
femme du monde; mais pour la fléchir et la rendre complice de son
bonheur à venir comme elle était l'instrument de son malheur présent.
Un jour donc, la timide Augustine, armée d'un courage surnaturel, monta
en voiture, à deux heures après midi, pour essayer de pénétrer jusqu'au
boudoir de la célèbre coquette, qui n'était jamais visible avant cette
heure-là. Madame de Sommervieux ne connaissait pas encore les antiques
et somptueux hôtels du faubourg Saint-Germain. Quand elle parcourut ces
vestibules majestueux, ces escaliers grandioses, ces salons immenses
ornés de fleurs malgré les rigueurs de l'hiver, et décorés avec ce goût
particulier aux femmes qui sont nées dans l'opulence ou avec les
habitudes distinguées de l'aristocratie, Augustine eut un affreux
serrement de coeur. Elle envia les secrets de cette élégance de laquelle
elle n'avait jamais eu l'idée. Elle respira un air de grandeur qui lui
expliqua l'attrait de cette maison pour son mari. Quand elle parvint aux
petits appartements de la duchesse, elle éprouva de la jalousie et une
sorte de désespoir, en y admirant la voluptueuse disposition des
meubles, des draperies et des étoffes tendues. Là le désordre était une
grâce, là le luxe affectait une espèce de dédain pour la richesse. Les
parfums répandus dans cette douce atmosphère flattaient l'odorat sans
l'offenser. Les accessoires de l'appartement s'harmoniaient avec une vue
ménagée par des glaces sans tain sur les pelouses d'un jardin planté
d'arbres verts. Tout était séduction, et le calcul ne s'y sentait point.
Le génie de la maîtresse de ces appartements respirait tout entier dans
le salon où attendait Augustine. Elle tâcha d'y deviner le caractère de
sa rivale par l'aspect des objets épars; mais il y avait là quelque
chose d'impénétrable dans le désordre comme dans la symétrie, et pour la
simple Augustine ce fut lettres closes. Tout ce qu'elle y put voir,
c'est que la duchesse était une femme supérieure en tant que femme. Elle
eut alors une pensée douloureuse.
--Hélas! serait-il vrai, se dit-elle, qu'un coeur aimant et simple ne
suffit pas à un artiste; et pour balancer le poids de ces âmes fortes,
faut-il les unir à des âmes féminines dont la puissance soit pareille à
la leur? Si j'avais été élevée comme cette sirène, au moins nos armes
eussent été égales au moment de la lutte.
--Mais je n'y suis pas! Ces mots secs et brefs, quoique prononcés à voix
basse dans le boudoir voisin, furent entendus par Augustine, dont le
coeur palpita.
--Cette dame est là, répliqua la femme de chambre.
--Vous êtes folle, faites donc entrer! répondit la duchesse dont la voix
devenue douce avait pris l'accent affectueux de la politesse.
Évidemment, elle désirait alors être entendue.
Augustine s'avança timidement. Au fond de ce frais boudoir elle vit la
duchesse voluptueusement couchée sur une ottomane en velours vert placée
au centre d'une espèce de demi-cercle dessiné par les plis moelleux
d'une mousseline tendue sur un fond jaune. Des ornements de bronze doré,
disposés avec un goût exquis, rehaussaient encore cette espèce de dais
sous lequel la duchesse était posée comme une statue antique. La couleur
foncée du velours ne lui laissait perdre aucun moyen de séduction. Un
demi-jour, ami de sa beauté, semblait être plutôt un reflet qu'une
lumière. Quelques fleurs rares élevaient leurs têtes embaumées au-dessus
des vases de Sèvres les plus riches. Au moment où ce tableau s'offrit
aux yeux d'Augustine étonnée, elle avait marché si doucement, qu'elle
put surprendre un regard de l'enchanteresse. Ce regard semblait dire à
une personne que la femme du peintre n'aperçut pas d'abord:--Restez,
vous allez voir une jolie femme, et vous me rendrez sa visite moins
ennuyeuse.
A l'aspect d'Augustine, la duchesse se leva et la fit asseoir auprès
d'elle.
--A quoi dois-je le bonheur de cette visite, madame? dit-elle avec un
sourire plein de grâces.
--Pourquoi tant de fausseté? pensa Augustine qui ne répondit que par une
inclination de tête.
Ce silence était commandé. La jeune femme voyait devant elle un témoin
de trop à cette scène. Ce personnage était, de tous les colonels de
l'armée, le plus jeune, le plus élégant et le mieux fait. Son costume
demi-bourgeois faisait ressortir les grâces de sa personne. Sa figure
pleine de vie, de jeunesse, et déjà fort expressive, était encore
animée par de petites moustaches relevées en pointe et noires comme du
jais, par une impériale bien fournie, par des favoris soigneusement
peignés et par une forêt de cheveux noirs assez en désordre. Il badinait
avec une cravache, en manifestant une aisance et une liberté qui
séyaient à l'air satisfait de sa physionomie ainsi qu'à la recherche de
sa toilette. Les rubans attachés à sa boutonnière étaient noués avec
dédain, et il paraissait bien plus vain de sa jolie tournure que de son
courage. Augustine regarda la duchesse de Carigliano en lui montrant le
colonel par un coup d'oeil dont toutes les prières furent comprises.
--Eh bien, adieu, monsieur d'Aiglemont, nous nous retrouverons au bois
de Boulogne.
Ces mots furent prononcés par la sirène comme s'ils étaient le résultat
d'une stipulation antérieure à l'arrivée d'Augustine; elle les
accompagna d'un regard menaçant que l'officier méritait peut-être pour
l'admiration qu'il témoignait en contemplant la modeste fleur qui
contrastait si bien avec l'orgueilleuse duchesse. Le jeune fat s'inclina
en silence, tourna sur les talons de ses bottes, et s'élança
gracieusement hors du boudoir. En ce moment, Augustine, épiant sa rivale
qui semblait suivre des yeux le brillant officier, surprit dans ce
regard un sentiment dont les fugitives expressions sont connues de
toutes les femmes. Elle songea avec la douleur la plus profonde que sa
visite allait être inutile: cette artificieuse duchesse était trop avide
d'hommages pour ne pas avoir le coeur sans pitié.
--Madame, dit Augustine d'une voix entrecoupée, la démarche que je fais
en ce moment auprès de vous va vous sembler bien singulière; mais le
désespoir a sa folie, et doit faire tout excuser. Je m'explique trop
bien pourquoi Théodore préfère votre maison à toute autre, et pourquoi
votre esprit exerce tant d'empire sur lui. Hélas! je n'ai qu'à rentrer
en moi-même pour en trouver des raisons plus que suffisantes. Mais
j'adore mon mari, madame. Deux ans de larmes n'ont point effacé son
image de mon coeur, quoique j'aie perdu le sien. Dans ma folie, j'ai osé
concevoir l'idée de lutter avec vous; et je viens à vous, vous demander
par quels moyens je puis triompher de vous-même. Oh, madame! s'écria la
jeune femme en saisissant avec ardeur la main de sa rivale, qui la lui
laissa prendre, je ne prierai jamais Dieu pour mon propre bonheur avec
autant de ferveur que je l'implorerais pour le vôtre, si vous m'aidiez
à reconquérir, je ne dirai pas l'amour, mais la tendresse de
Sommervieux. Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Ah! dites-moi comment
vous avez pu lui plaire et lui faire oublier les premiers jours de...
A ces mots, Augustine, suffoquée par des sanglots mal contenus, fut
obligée de s'arrêter. Honteuse de sa faiblesse, elle cacha son visage
dans un mouchoir qu'elle inonda de ses larmes.
--Êtes-vous donc enfant, ma chère petite belle! dit la duchesse, qui,
séduite par la nouveauté de cette scène et attendrie malgré elle en
recevant l'hommage que lui rendait la plus parfaite vertu qui fût
peut-être à Paris, prit le mouchoir de la jeune femme et se mit à lui
essuyer elle-même les yeux en la flattant par quelques monosyllabes
murmurés avec une gracieuse pitié.
Après un moment de silence, la coquette, emprisonnant les jolies mains
de la pauvre Augustine entre les siennes qui avaient un rare caractère
de beauté noble et de puissance, lui dit d'une voix douce et
affectueuse:--Pour premier avis, je vous conseillerai de ne pas pleurer
ainsi, les larmes enlaidissent. Il faut savoir prendre son parti sur les
chagrins; ils rendent malade, et l'amour ne reste pas longtemps sur un
lit de douleur. La mélancolie donne bien d'abord une certaine grâce qui
plaît, mais elle finit par allonger les traits et flétrir la plus
ravissante de toutes les figures. Ensuite, nos tyrans ont l'amour-propre
de vouloir que leurs esclaves soient toujours gaies.
--Ah, madame! il ne dépend pas de moi de ne pas sentir! Comment peut-on,
sans éprouver mille morts, voir terne, décolorée, indifférente, une
figure qui jadis rayonnait d'amour et de joie? Ah! je ne sais pas
commander à mon coeur.
--Tant pis, chère belle; mais je crois déjà savoir toute votre histoire.
D'abord, imaginez-vous bien que si votre mari vous a été infidèle, je ne
suis pas sa complice. Si j'ai tenu à l'avoir dans mon salon, c'est, je
l'avouerai, par amour-propre: il était célèbre et n'allait nulle part.
Je vous aime déjà trop pour vous dire toutes les folies qu'il a faites
pour moi. Je ne vous en révèlerai qu'une seule, parce qu'elle nous
servira peut-être à vous le ramener et à le punir de l'audace qu'il met
dans ses procédés avec moi. Il finirait par me compromettre. Je connais
trop le monde, ma chère, pour vouloir me mettre à la discrétion d'un
homme trop supérieur. Sachez qu'il faut se laisser faire la cour par
eux, mais les épouser: c'est une faute. Nous autres femmes, nous devons
admirer les hommes de génie, en jouir comme d'un spectacle, mais vivre
avec eux! jamais. Fi donc! c'est vouloir prendre plaisir à regarder les
machines de l'Opéra, au lieu de rester dans une loge, à y savourer ses
brillantes illusions. Mais chez vous, ma pauvre enfant, le mal est
arrivé, n'est-ce pas? Eh bien! il faut essayer de vous armer contre la
tyrannie.
--Ah, madame! avant d'entrer ici, en vous y voyant, j'ai déjà reconnu
quelques artifices que je ne soupçonnais pas.
--Eh bien, venez me voir quelquefois, et vous ne serez pas long-temps
sans posséder la science de ces bagatelles, d'ailleurs assez
importantes. Les choses extérieures sont, pour les sots, la moitié de la
vie; et pour cela, plus d'un homme de talent se trouve un sot malgré
tout son esprit. Mais je gage que vous n'avez jamais rien su refuser à
Théodore?
--Le moyen, madame, de refuser quelque chose à celui qu'on aime!
--Pauvre innocente, je vous adorerais pour votre niaiserie. Sachez donc
que plus nous aimons, moins nous devons laisser apercevoir à un homme,
surtout à un mari, l'étendue de notre passion. C'est celui qui aime le
plus qui est tyrannisé, et, qui pis est, délaissé tôt ou tard. Celui qui
veut régner, doit...
--Comment, madame! faudra-t-il donc dissimuler, calculer, devenir
fausse, se faire un caractère artificiel et pour toujours? Oh! comment
peut-on vivre ainsi? Est-ce que vous pouvez...
Elle hésita, la duchesse sourit.
--Ma chère, reprit la grande dame d'une voix grave, le bonheur conjugal
a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande une
attention particulière. Si vous continuez à parler passion quand je vous
parle mariage, nous ne nous entendrons bientôt plus. Écoutez-moi,
continua-t-elle en prenant le ton d'une confidence. J'ai été à même de
voir quelques-uns des hommes supérieurs de notre époque. Ceux qui se
sont mariés ont, à quelques exceptions près, épousé des femmes nulles.
Eh bien! ces femmes-là les gouvernaient, comme l'empereur nous gouverne,
et étaient, sinon aimées, du moins respectées par eux. J'aime assez les
secrets, surtout ceux qui nous concernent, pour m'être amusée à chercher
le mot de cette énigme. Eh bien, mon ange! ces bonnes femmes avaient le
talent d'analyser le caractère de leurs maris. Sans s'épouvanter comme
vous de leurs supériorités, elles avaient adroitement remarqué les
qualités qui leur manquaient. Soit qu'elles possédassent ces qualités,
ou qu'elles feignissent de les avoir, elles trouvaient moyen d'en faire
un si grand étalage aux yeux de leurs maris qu'elles finissaient par
leur imposer. Enfin, apprenez encore que ces âmes qui paraissent si
grandes ont toutes un petit grain de folie que nous devons savoir
exploiter. En prenant la ferme volonté de les dominer, en ne s'écartant
jamais de ce but, en y rapportant toutes nos actions, nos idées, nos
coquetteries, nous maîtrisons ces esprits éminemment capricieux qui, par
la mobilité même de leurs pensées, nous donnent les moyens de les
influencer.
--Oh ciel! s'écria la jeune femme épouvantée, voilà donc la vie. C'est
un combat.....
--Où il faut toujours menacer, reprit la duchesse en riant. Notre
pouvoir est tout factice. Aussi ne faut-il jamais se laisser mépriser
par un homme; on ne se relève d'une pareille chute que par des
manoeuvres odieuses. Venez, ajouta-t-elle, je vais vous donner un moyen
de mettre votre mari à la chaîne.
Elle se leva, pour guider en souriant la jeune et innocente apprentie
des ruses conjugales à travers le dédale de son petit palais. Elles
arrivèrent toutes deux à un escalier dérobé qui communiquait aux
appartements de réception. Quand la duchesse tourna le secret de la
porte, elle s'arrêta, regarda Augustine avec un air inimitable de
finesse et de grâce:--Tenez, le duc de Carigliano m'adore! eh bien, il
n'ose pas entrer par cette porte sans ma permission. Et c'est un homme
qui a l'habitude de commander à des milliers de soldats. Il sait
affronter les batteries, mais devant moi! il a peur.
Augustine soupira. Elles parvinrent à une somptueuse galerie où la femme
du peintre fut amenée par la duchesse devant le portrait que Théodore
avait fait de mademoiselle Guillaume. A cet aspect, Augustine jeta un
cri.
--Je savais bien qu'il n'était plus chez moi, dit-elle, mais... ici!
--Ma chère, je ne l'ai exigé que pour voir jusqu'à quel degré de bêtise
un homme de génie peut atteindre. Tôt ou tard, il vous aurait été rendu
par moi; mais je ne m'attendais pas au plaisir de voir ici l'original
devant la copie. Pendant que nous allons achever notre conversation, je
le ferai porter dans votre voiture. Si, armée de ce talisman, vous
n'êtes pas maîtresse de votre mari pendant cent ans, vous n'êtes pas
une femme, et vous mériterez votre sort!
Augustine baisa la main de la duchesse, qui la pressa sur son coeur et
l'embrassa avec une tendresse d'autant plus vive qu'elle devait être
oubliée le lendemain. Cette scène aurait peut-être à jamais ruiné la
candeur et la pureté d'une femme moins vertueuse qu'Augustine, à qui les
secrets révélés par la duchesse pouvaient être également salutaires et
funestes. La politique astucieuse des hautes sphères sociales ne
convenait pas plus à Augustine que l'étroite raison de Joseph Lebas, ou
que la niaise morale de madame Guillaume. Étrange effet des fausses
positions où nous jettent les moindres contresens commis dans la vie!
Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une
avalanche: s'il hésite, ou s'il veut écouter les cris de ses compagnons,
le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le coeur se brise ou
se bronze.
Madame de Sommervieux revint chez elle en proie à une agitation qu'il
serait difficile de décrire. Sa conversation avec la duchesse de
Carigliano éveillait une foule d'idées contradictoires dans son esprit.
Elle était comme les moutons de la fable, pleine de courage en l'absence
du loup. Elle se haranguait elle-même et se traçait d'admirables plans
de conduite; elle concevait mille stratagèmes de coquetterie; elle
parlait même à son mari, retrouvant, loin de lui, toutes les ressources
de cette éloquence vraie qui n'abandonne jamais les femmes; puis, en
songeant au regard fixe et clair de Théodore, elle tremblait déjà. Quand
elle demanda si monsieur était chez lui, la voix lui manqua. En
apprenant qu'il ne reviendrait pas dîner, elle éprouva un mouvement de
joie inexplicable. Semblable au criminel qui se pourvoit en cassation
contre son arrêt de mort, un délai, quelque court qu'il pût être, lui
semblait une vie entière. Elle plaça le portrait dans sa chambre, et
attendit son mari en se livrant à toutes les angoisses de l'espérance.
Elle pressentait trop bien que cette tentative allait décider de tout
son avenir, pour ne pas frissonner à toute espèce de bruit, même au
murmure de sa pendule qui semblait appesantir ses terreurs en les lui
mesurant. Elle tâcha de tromper le temps par mille artifices. Elle eut
l'idée de faire une toilette qui la rendit semblable en tout point au
portrait. Puis, connaissant le caractère inquiet de son mari, elle fit
éclairer son appartement d'une manière inusitée, certaine qu'en rentrant
la curiosité l'amènerait chez elle. Minuit sonna, quand, au cri du
jockei, la porte de l'hôtel s'ouvrit. La voiture du peintre roula sur le
pavé de la cour silencieuse.
--Que signifie cette illumination? demanda Théodore d'une voix joyeuse
en entrant dans la chambre de sa femme.
Augustine saisit avec adresse un moment si favorable, elle s'élança au
cou de son mari et lui montra le portrait. L'artiste resta immobile
comme un rocher. Ses yeux se dirigèrent alternativement sur Augustine et
sur la toile accusatrice. La timide épouse, demi-morte, épiait le front
changeant, le front terrible de son mari. Elle en vit par degrés les
rides expressives s'amonceler comme des nuages; puis, elle crut sentir
son sang se figer dans ses veines, quand, par un regard flamboyant et
d'une voix profondément sourde, elle fut interrogée.
--Où avez-vous trouvé ce tableau?
--La duchesse de Carigliano me l'a rendu.
--Vous le lui avez demandé?
--Je ne savais pas qu'il fût chez elle.
La douceur ou plutôt la mélodie enchanteresse de la voix de cet ange eût
attendri des Cannibales, mais non un artiste en proie aux tortures de la
vanité blessée.
--Cela est digne d'elle, s'écria l'artiste d'une voix tonnante. Je me
vengerai! dit-il en se promenant à grands pas. Elle en mourra de honte:
je la peindrai! oui, je la représenterai sous les traits de Messaline
sortant à la nuit du palais de Claude.
--Théodore! dit une voix mourante.
--Je la tuerai.
--Mon ami!
--Elle aime ce petit colonel de cavalerie, parce qu'il monte bien à
cheval...
--Théodore!
--Eh! laissez-moi, dit le peintre à sa femme avec un son de voix qui
ressemblait presque à un rugissement.
Il serait odieux de peindre toute cette scène à la fin de laquelle
l'ivresse de la colère suggéra à l'artiste des paroles et des actes
qu'une femme, moins jeune qu'Augustine, aurait attribués à la démence.
Sur les huit heures du matin, le lendemain, madame Guillaume surprit sa
fille pâle, les yeux rouges, la coiffure en désordre, tenant à la main
un mouchoir trempé de pleurs, contemplant sur le parquet les fragments
épars d'une toilette déchirée et les morceaux d'un grand cadre doré mis
en pièce. Augustine, que la douleur rendait presque insensible, montra
ces débris par un geste empreint de désespoir.
--Et voilà peut-être une grande perte, s'écria la vieille régente du
Chat-qui-pelote. Il était ressemblant, c'est vrai; mais j'ai appris
qu'il y a sur le boulevard un homme qui fait des portraits charmants
pour cinquante écus.
--Ah, ma mère!
--Pauvre petite, tu as bien raison! répondit madame Guillaume qui
méconnut l'expression du regard que lui jeta sa fille. Va, mon enfant,
l'on n'est jamais si tendrement aimé que par sa mère. Ma mignonne, je
devine tout; mais viens me confier tes chagrins, je te consolerai. Ne
t'ai-je pas déjà dit que cet homme-là était un fou! Ta femme de chambre
m'a conté de belles choses... Mais c'est donc un véritable monstre!
Augustine mit un doigt sur ses lèvres pâlies, comme pour implorer de sa
mère un moment de silence. Pendant cette terrible nuit, le malheur lui
avait fait trouver cette patiente résignation qui, chez les mères et
chez les femmes aimantes, surpasse, dans ses effets, l'énergie humaine
et révèle peut-être dans le coeur des femmes l'existence de certaines
cordes que Dieu a refusées à l'homme.
Une inscription gravée sur un cippe du cimetière Montmartre indiquait
que madame de Sommervieux était morte à vingt-sept ans. Un poëte, ami de
cette timide créature, voyait, dans les simples lignes de son épitaphe,
la dernière scène d'un drame. Chaque année, au jour solennel du 2
novembre, il ne passait jamais devant ce jeune marbre sans se demander
s'il ne fallait pas des femmes plus fortes que ne l'était Augustine pour
les puissantes étreintes du génie.
--Les humbles et modestes fleurs, écloses dans les vallées, meurent
peut-être, se disait-il, quand elles sont transplantées trop près des
cieux, aux régions où se forment les orages, où le soleil est brûlant.
Maffliers; octobre 1829.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
Invariable dans sa religion aristocratique, Monsieur DE FONTAINE en
avait aveuglément suivi les maximes.
(LE BAL DE SCEAUX.)]
LE BAL DE SCEAUX.
A HENRI DE BALZAC,
Son frère
HONORÉ.
Le comte de Fontaine, chef de l'une des plus anciennes familles du
Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec intelligence et courage
pendant la guerre que les Vendéens firent à la république. Après avoir
échappé à tous les dangers qui menacèrent les chefs royalistes durant
cette orageuse époque de l'histoire contemporaine, il disait
gaiement:--Je suis un de ceux qui se sont fait tuer sur les marches du
trône! Cette plaisanterie n'était pas sans quelque vérité pour un homme
laissé parmi les morts à la sanglante journée des Quatre-Chemins.
Quoique ruiné par des confiscations, ce fidèle Vendéen refusa
constamment les places lucratives que lui fit offrir l'empereur
Napoléon. Invariable dans sa religion aristocratique, il en avait
aveuglément suivi les maximes quand il jugea convenable de se choisir
une compagne. Malgré les séductions d'un riche parvenu révolutionnaire
qui mettait cette alliance à haut prix, il épousa une demoiselle de
Kergarouët sans fortune, mais dont la famille est une des plus vieilles
de la Bretagne.
La Restauration surprit monsieur de Fontaine chargé d'une nombreuse
famille. Quoiqu'il n'entrât pas dans les idées du généreux gentilhomme
de solliciter des grâces, il céda néanmoins aux désirs de sa femme,
quitta son domaine, dont le revenu modique suffisait à peine aux besoins
de ses enfants et vint à Paris. Contristé de l'avidité avec laquelle ses
anciens camarades faisaient curée des places et des dignités
constitutionnelles, il allait retourner à sa terre, lorsqu'il reçut une
lettre ministérielle, par laquelle une Excellence assez connue lui
annonçait sa nomination au grade de maréchal-de-camp, en vertu de
l'ordonnance qui permettait aux officiers des armées catholiques de
compter les vingt premières années inédites du règne de Louis XVIII
comme années de service. Quelques jours après, le Vendéen reçut encore,
sans aucune sollicitation et d'office, la croix de l'ordre de la
Légion-d'Honneur et celle de Saint-Louis. Ébranlé dans sa résolution par
ces grâces successives qu'il crut devoir au souvenir du monarque, il ne
se contenta plus de mener sa famille, comme il l'avait pieusement fait
chaque dimanche, crier Vive le Roi dans la salle des Maréchaux aux
Tuileries quand les princes se rendaient à la chapelle, il sollicita la
faveur d'une entrevue particulière. Cette audience, très-promptement
accordée, n'eut rien de particulier. Le salon royal était plein de vieux
serviteurs dont les têtes poudrées, vues d'une certaine hauteur,
ressemblaient à un tapis de neige. Là, le gentilhomme retrouva d'anciens
compagnons qui le reçurent d'un air un peu froid; mais les princes lui
parurent _adorables_, expression d'enthousiasme qui lui échappa, quand
le plus gracieux de ses maîtres, de qui le comte ne se croyait connu que
de nom, vint lui serrer la main et le proclama le plus pur des Vendéens.
Malgré cette ovation, aucune de ces augustes personnes n'eut l'idée de
lui demander le compte de ses pertes, ni celui de l'argent si
généreusement versé dans les caisses de l'armée catholique. Il s'aperçut
un peu tard, qu'il avait fait la guerre à ses dépens. Vers la fin de la
soirée, il crut pouvoir hasarder une spirituelle allusion à l'état de
ses affaires, semblable à celui de bien des gentilshommes. Sa Majesté se
prit à rire d'assez bon coeur, toute parole marquée au coin de l'esprit
avait le don de lui plaire; mais elle répliqua néanmoins par une de ces
royales plaisanteries dont la douceur est plus à craindre que la colère
d'une réprimande. Un des plus intimes confidents du roi ne tarda pas à
s'approcher du Vendéen calculateur, auquel il fit entendre, par une
phrase fine et polie, que le moment n'était pas encore venu de compter
avec les maîtres: il se trouvait sur le tapis des mémoires beaucoup plus
arriérés que le sien, et qui devaient sans doute servir à l'histoire de
la Révolution. Le comte sortit prudemment du groupe vénérable qui
décrivait un respectueux demi-cercle devant l'auguste famille. Puis,
après avoir, non sans peine, dégagé son épée parmi les jambes grêles où
elle s'était engagée, il regagna pédestrement à travers la cour des
Tuileries le fiacre qu'il avait laissé sur le quai. Avec cet esprit
rétif qui distingue la noblesse de vieille roche chez laquelle le
souvenir de la Ligue et des Barricades n'est pas encore éteint, il se
plaignit dans son fiacre, à haute voix et de manière à se compromettre,
sur le changement survenu à la cour.--Autrefois, se disait-il, chacun
parlait librement au roi de ses petites affaires, les seigneurs
pouvaient à leur aise lui demander des grâces et de l'argent, et
aujourd'hui l'on n'obtiendra pas, sans scandale, le remboursement des
sommes avancées pour son service? Morbleu! la croix de Saint-Louis et le
grade de maréchal-de-camp ne valent pas trois cent mille livres que
j'ai, bel et bien, dépensées pour la cause royale. Je veux reparler au
roi, en face, et dans son cabinet.
Cette scène refroidit d'autant plus le zèle de monsieur de Fontaine, que
ses demandes d'audience restèrent constamment sans réponse. Il vit
d'ailleurs les intrus de l'empire arrivant à quelques-unes des charges
réservées sous l'ancienne monarchie aux meilleures maisons.
--Tout est perdu, dit-il un matin. Décidément, le roi n'a jamais été
qu'un révolutionnaire. Sans Monsieur, qui ne déroge pas et console ses
fidèles serviteurs, je ne sais en quelles mains irait un jour la
couronne de France, si ce régime continuait. Leur maudit système
constitutionnel est le plus mauvai
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