Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4
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Title: Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 3/4
Author: Reinhart Pieter Anne Dozy
Release date: October 28, 2012 [eBook #41208]
Language: French
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Note de transcription: L’orthographe d’origine a été conservée
et n’a pas été harmonisée.
HISTOIRE
DES
MUSULMANS D’ESPAGNE
HISTOIRE
DES
MUSULMANS D’ESPAGNE
JUSQU’A LA CONQUÊTE DE L’ANDALOUSIE
PAR LES ALMORAVIDES
(711-1110)
PAR
R. DOZY
Commandeur de l’ordre de Charles III d’Espagne, membre correspondant
de l’académie d’histoire de Madrid, associé étranger de la Soc. asiat.
de Paris, professeur d’histoire à l’université de Leyde, etc.
TOME TROISIÈME
LEYDE
E. J. BRILL
Imprimeur de l’Université
1861
LIVRE III
LE CALIFAT
LIVRE III
LE CALIFAT
I.
Ne voulant pas interrompre l’histoire de l’insurrection de l’Andalousie,
nous sommes déjà arrivés, dans le livre précédent, à l’année 932; mais
comme la guerre étrangère va nous occuper à présent, il sera nécessaire
que le lecteur se reporte au commencement du règne d’Abdérame III.
L’insurrection des Espagnols et de l’aristocratie arabe n’était pas
alors le seul péril qui menaçât l’existence de l’Etat: deux puissances
voisines, l’une récente, l’autre déjà ancienne, la mettaient également
en danger: c’étaient le royaume de Léon et le califat africain, qui
venait d’être fondé par une secte chiite, celle des Ismaëliens.
D’accord sur les grands principes, reconnaissant tous que l’imâmat,
c’est-à-dire le commandement temporel et spirituel de tous les
musulmans, appartient à la postérité d’Alî et que l’imâm est impeccable,
les Chiites ou partisans du droit divin formaient cependant plusieurs
sectes, et ce qui les tenait surtout divisés, c’était la question de
savoir lequel parmi les descendants du sixième imâm, Djafar le
Véridique, avait droit à l’imâmat. Ce Djafar avait eu plusieurs fils,
dont l’aîné s’appelait Ismâîl et le second Mousâ, et comme Ismâîl était
mort avant son père, dans l’année 762, la majeure partie des Chiites
avait reconnu Mousâ pour imâm après la mort de Djafar. La minorité, au
contraire, ne voulut pas se soumettre à lui. Disant que Dieu lui-même
avait, par la bouche de Djafar, désigné Ismâîl pour le successeur de ce
dernier, et que l’Etre suprême ne peut pas revenir sur une résolution
une fois prise, ces Ismaëliens, comme on les appelait, ne
reconnaissaient pour imâm qu’Ismâîl et ses descendants. Mais ces
derniers n’avaient pas d’ambition. Découragés par l’insuccès de toutes
les entreprises des Chiites et ne voulant pas partager le sort de leurs
ancêtres presque tous morts prématurément par le fer ou par le poison,
ils se dérobèrent aux dangereux et compromettants hommages de leurs
partisans et allèrent se cacher au fond du Khorâsân et du Candahar[1].
Abandonnée ainsi de ses chefs naturels, la secte des Ismaëliens semblait
destinée à s’éteindre obscurément, lorsqu’un Persan audacieux et habile
vint lui donner une direction et une vie nouvelles.
Dans la patrie de cet homme, l’islamisme avait fait à peu près les mêmes
progrès qu’en Espagne. Il avait reçu dans son giron un nombre assez
considérable de prosélytes, mais il n’avait pas étouffé les autres
religions, et l’ancien culte, le magisme, florissait à côté de lui. Si
les musulmans eussent rigoureusement exécuté la loi de Mahomet, ils
n’auraient laissé aux Guèbres que le choix entre la conversion à
l’islamisme et le glaive. N’ayant point de livre sacré révélé par un
prophète que les musulmans reconnaissaient pour tel, les adorateurs du
feu ne pouvaient prétendre à être tolérés. Mais dans les circonstances
données, la loi de Mahomet était inapplicable. Les Guèbres étaient fort
nombreux; ils étaient attachés de cœur et d’âme à leur religion; ils
repoussaient tout autre culte avec une opiniâtreté inflexible:
fallait-il égorger tous ces braves gens uniquement parce qu’ils
voulaient faire leur salut à leur guise? C’eût été bien cruel, et en
outre, bien dangereux, car de cette manière on aurait provoqué une
insurrection universelle. Moitié par humanité, moitié par politique, les
musulmans passèrent donc par-dessus la loi, et, le principe de la
tolérance une fois admis, ils permirent aux Guèbres d’exercer partout
leur culte en public, de sorte que chaque ville, chaque bourgade même,
avait son pyrée. Qui plus est, le gouvernement protégeait les Guèbres
même contre le clergé musulman: il faisait fouetter des imâms et des
muëzzins qui avaient tenté de changer des temples du feu en mosquées[2].
Mais si le gouvernement était tolérant pour les sectateurs avoués de
l’ancien culte, qui, en citoyens paisibles qu’ils étaient, ne
troublaient point le repos de l’Etat, il ne l’était pas et ne pouvait
l’être pour les faux musulmans, les soi-disant convertis, qui, au fond
du cœur, étaient encore païens et qui tâchaient de miner sourdement
l’islamisme en y entant leurs propres doctrines. En Perse comme en
Espagne les conversions apparentes et dont l’intérêt mondain était le
véritable mobile, avaient été nombreuses, et les faux musulmans étaient
en général les hommes les plus remuants et les plus ambitieux de la
société. Repoussés par l’aristocratie arabe, qui se montrait partout
fort exclusive, ils rêvaient la résurrection d’une nationalité et d’un
empire persans[3]. Le gouvernement sévissait contre eux avec une rigueur
impitoyable; pour les contenir et les punir, le calife Mahdî créa même
un tribunal d’inquisition qui continua d’exister jusque vers la fin du
règne de Hâroun ar-Rachîd[4]. Comme d’ordinaire, la persécution
engendra la révolte. Bâbec, le chef de la secte des _khorramîa_ ou
_libertins_, comme les appelaient leurs ennemis, se souleva dans
l’Adherbaidjân. Pendant vingt ans (817-837), cet Ibn-Hafçoun de la Perse
tint en échec les nombreuses armées des califes, et ceux-ci ne
parvinrent à s’emparer de sa personne qu’après avoir sacrifié deux cent
cinquante mille soldats. Mais ce qui était bien plus difficile encore
que de dompter les révoltes à main armée, c’était de découvrir et de
déraciner les sociétés secrètes que la persécution avait fait naître et
qui propageaient dans l’ombre, soit les anciennes doctrines persanes,
soit des idées philosophiques bien plus dangereuses encore, car en
Orient le choc de plusieurs religions avait eu pour résultat qu’une
foule de gens les répudiaient et les méprisaient toutes. «Tous ces
prétendus devoirs religieux, disait-on, sont bons tout au plus pour le
peuple, mais ne sont nullement obligatoires pour les hommes bien élevés.
Tous les prophètes n’étaient que des imposteurs qui visaient à obtenir
la prééminence sur les autres hommes[5].»
C’est du sein de ces sociétés secrètes que sortit, au commencement du
IXe siècle, le rénovateur de la secte des Ismaëliens. Il s’appelait
Abdallâh ibn-Maimoun. Issu d’une famille persane qui avait professé les
doctrines des sectateurs de Bardesane, lesquels admettaient deux dieux,
dont l’un a créé la lumière et l’autre les ténèbres, et fils d’un
oculiste esprit fort, qui, pour échapper aux griffes de l’inquisition
dont soixante-dix de ses amis venaient de tomber les victimes, avait
cherché un asile à Jérusalem où il enseignait en secret les sciences
occultes tout en affectant la piété et un grand zèle pour les
prétentions des Chiites, Abdallâh ibn-Maimoun devint, sous la direction
de son père, non-seulement un prestigiateur habile et un savant
oculiste, mais encore un grand connaisseur de tous les systèmes
théologiques et philosophiques. A l’aide de ses prestiges, il essaya
d’abord de se faire regarder comme prophète; mais cette tentative
n’ayant pas réussi, il conçut peu à peu un projet plus vaste.
Relier dans un même faisceau les vaincus et les conquérants; réunir dans
une même société secrète, dans laquelle il y aurait plusieurs degrés
d’initiation, les libres penseurs, qui ne voyaient dans la religion
qu’un frein pour le peuple, et les bigots de toutes les sectes; se
servir des croyants pour faire régner les incrédules, et des conquérants
pour bouleverser l’empire qu’ils avaient fondé; se former enfin un parti
nombreux, compact et rompu à l’obéissance, qui, le moment venu,
donnerait le trône, sinon à lui-même, du moins à ses descendants, telle
fut l’idée dominante d’Abdallâh ibn-Maimoun, idée bizarre et audacieuse,
mais qu’il réalisa avec un tact étonnant, une adresse incomparable et
une connaissance profonde du cœur humain.
Les moyens qu’il employa étaient calculés avec une fourberie diabolique.
En apparence il était Ismaëlien. Cette secte semblait condamnée à
s’éteindre faute d’un chef: il lui inspira une nouvelle vie en lui en
promettant un. «Jamais, disait-il, le monde n’a été et ne sera privé
d’un imâm. Quiconque est imâm, son père et son aïeul l’ont été avant
lui, et ainsi de suite, en remontant jusqu’à Adam; le fils de l’imâm est
aussi imâm, et son petit-fils, et ainsi de suite, jusqu’à la fin des
siècles. Il n’est pas possible que l’imâm meure, sinon après qu’il lui
sera né un fils, qui sera imâm après lui. Mais l’imâm n’est pas toujours
visible. Quelquefois il se manifeste, et d’autres fois il reste caché,
comme le jour et la nuit, qui se suivent l’un l’autre. Dans une époque
où l’imâm se manifeste, sa doctrine reste cachée. Lorsque, au contraire,
il demeure caché, sa doctrine est révélée, et ses missionnaires se
montrent au milieu des mortels[6].» A l’appui de cette doctrine,
Abdallâh citait des passages du Coran. Elle lui servait à tenir en éveil
les espérances des Ismaëliens, qui acceptèrent l’idée que l’imâm se
cachait, mais qu’il paraîtrait bientôt pour faire régner l’ordre et la
justice sur la terre. Dans sa pensée intime, toutefois, Abdallâh
méprisait cette secte, et son prétendu attachement à la famille d’Alî
n’était qu’un moyen de réaliser ses projets. Persan au fond du cœur, il
comprenait Alî, ses descendants et les Arabes en général dans le même
anathème. Il sentait fort bien (et en ceci il ne se trompait pas) que si
un Alide eût réussi à fonder un empire en Perse, comme les Persans
l’auraient voulu, ceux-ci n’y auraient rien gagné, et il recommandait à
ses affidés de tuer sans pitié tous les descendants d’Alî qui
tomberaient en leur pouvoir[7]. Aussi n’était-ce pas parmi les Chiites
qu’il cherchait ses véritables soutiens, mais parmi les Guèbres, les
Manichéens, les païens de Harrân et les partisans de la philosophie
grecque[8]; à ceux-là seulement on pouvait se fier, à ceux-là seulement
on pouvait dire peu à peu le dernier mot du mystère, en leur révélant
que les imâms, les religions et la morale n’étaient qu’une imposture,
une farce. Les autres hommes, _les ânes_ comme disait Abdallâh,
n’étaient pas capables de comprendre de telles doctrines. Cependant,
pour arriver au but qu’il se proposait, il ne dédaignait nullement leur
concours; il le briguait au contraire, mais en prenant soin de n’initier
les âmes croyantes et timides qu’aux premiers degrés de la secte. Ses
missionnaires, auxquels il avait inculqué que leur premier devoir était
de dissimuler leurs véritables sentiments et de s’accommoder aux idées
de ceux à qui ils s’adressaient, se présentaient sous mille formes
diverses, et parlaient, pour ainsi dire, à chacun dans une langue
différente. Ils captivaient la masse ignorante et grossière par des
tours de prestigiateur qu’ils faisaient passer pour des miracles, ou par
des discours énigmatiques qui excitaient la curiosité. Vis-à-vis des
dévots, ils se paraient du masque de la vertu et de la dévotion.
Mystiques avec les mystiques, ils leur expliquaient le sens intérieur
des choses extérieures, les allégories, et le sens allégorique des
allégories elles-mêmes. Exploitant les calamités de l’époque et les
vagues espérances d’un avenir meilleur que nourrissaient toutes les
sectes, ils promettaient aux musulmans l’arrivée prochaine du Mahdî
annoncé par Mahomet, aux juifs celle du Messie, aux chrétiens celle du
Paraclet. Ils s’adressaient même aux Arabes orthodoxes ou sonnites, les
plus difficiles à gagner parce que leur religion était la religion
dominante, mais dont ils avaient besoin pour se mettre à l’abri des
soupçons et des poursuites de l’autorité, et des richesses desquels ils
voulaient se servir. On flattait d’abord l’orgueil national de l’Arabe
en lui disant que tous les biens de la terre appartenaient à sa nation,
les Persans n’étant nés que pour l’esclavage, et l’on tâchait de gagner
sa confiance en faisant parade d’un profond mépris pour l’argent et
d’une grande piété; puis, cette confiance une fois obtenue, on le
brisait à force de le surcharger de prières jusqu’à ce qu’il devînt
_perinde ac cadaver_; après quoi on lui persuadait aisément qu’il devait
soutenir la secte par des dons pécuniaires et lui laisser par son
testament tout ce qu’il possédait[9].
Ainsi une foule de gens de diverses croyances travaillaient ensemble à
une œuvre dont le but n’était connu que d’un fort petit nombre. Cette
œuvre avançait, mais lentement. Abdallâh savait que lui-même n’en
verrait pas l’accomplissement[10]; mais il recommanda à son fils Ahmed,
qui lui succéda comme grand-maître, de la continuer. Sous Ahmed et ses
successeurs, la secte se propagea rapidement, et ce qui y contribua
surtout, c’est qu’un grand nombre d’individus de l’autre branche des
Chiites se joignirent à elle. Cette branche, comme nous l’avons dit,
reconnaissait pour imâms les descendants de Mousâ, le second fils de
Djafar le Véridique; mais lorsque le douzième, Mohammed, eut disparu, à
l’âge de douze ans, dans un souterrain où il était entré avec sa mère
(879), et que ses partisans, les Duodécimains comme on les appelait, se
furent lassés d’attendre sa réapparition, ils se laissèrent facilement
enrôler parmi les Ismaëliens, qui possédaient sur eux l’avantage d’avoir
un chef vivant et prêt à se faire connaître, dès que les circonstances
le lui permettraient.
En 884, un missionnaire ismaëlien, Ibn-Hauchab, qui auparavant avait été
Duodécimain, commença à prêcher ouvertement dans le Yémen. Il se rendit
maître de Canâ, et envoya des missionnaires dans presque toutes les
provinces de l’empire. Deux d’entre eux allèrent _labourer_, selon
l’expression des Chiites, le pays des Ketâmiens, dans la province
actuelle de Constantine, et quand ils furent morts, Ibn-Hauchab les
remplaça par un de ses disciples, nommé Abou-Abdallâh.
Actif, hardi, éloquent, plein de finesse et de ruse, sachant d’ailleurs
s’accommoder à l’esprit borné des Berbers, Abou-Abdallâh était
parfaitement propre à la tâche qu’il allait remplir, bien que tout porte
à croire qu’il ne connaissait que les degrés inférieurs de la secte, car
même les missionnaires ignoraient parfois son véritable but[11]. Il se
mit d’abord à enseigner les enfants des Ketâmiens et s’appliqua à gagner
la confiance de ses hôtes; puis, quand il se crut sûr de son fait, il
jeta le masque, se déclara Chiite et précurseur du Mahdî, et promit aux
Ketâmiens les biens de ce monde et de l’autre s’ils voulaient prendre
les armes pour la sainte cause. Séduits par les discours mystiques du
missionnaire, et plus encore peut-être par l’appât du pillage, les
Ketâmiens se laissèrent aisément persuader; et comme leur tribu était
alors la plus nombreuse et la plus puissante de toutes, celle d’ailleurs
qui avait su le mieux conserver son antique indépendance et son esprit
martial, leurs succès furent extrêmement rapides. Après avoir enlevé
toutes ses villes au dernier prince de la dynastie des Aghlabides,
laquelle avait régné pendant plus d’un siècle, ils le forcèrent de
s’enfuir de sa résidence avec tant de précipitation qu’il n’eut pas même
le temps d’emmener sa maîtresse. Alors Abou-Abdallâh porta le Mahdî sur
le trône (909). C’était le grand-maître de la secte, Saîd, un descendant
d’Abdallâh l’oculiste, mais qui se donnait pour un descendant d’Alî et
qui se faisait appeler Obaidallâh. Devenu calife, ce fondateur de la
dynastie des Fatimides cacha soigneusement ses véritables principes.
Peut-être eût-il mis plus de franchise dans ses procédés, si un autre
pays, la Perse par exemple, eût été le théâtre de son triomphe; mais
comme il devait le trône à une horde à demi barbare et qui ne comprenait
rien à des spéculations philosophiques, force lui fut, non-seulement de
dissimuler lui-même, mais encore de contenir les membres avancés de la
secte, qui compromettaient son avenir par des hardiesses
intempestives[12]. Aussi le vrai caractère de la secte ne se montra-t-il
au grand jour qu’au commencement du XIe siècle, alors que le pouvoir
des Fatimides était établi si solidement qu’ils n’avaient plus rien à
craindre, et que, grâce à leurs nombreuses armées et leurs immenses
richesses, ils pouvaient faire bon marché même des prétendus droits de
leur naissance[13]. Dans l’origine, au contraire, les Ismaëliens ne se
distinguèrent des autres sectes musulmanes que par leur intolérance et
leur cruauté. De pieux et savants faquis furent fouettés, mutilés ou
crucifiés, parce qu’ils avaient parlé avec respect des trois premiers
califes[14], oublié une formule chiite, ou prononcé un fetfa selon le
code de Mâlic. On exigeait des convertis une soumission à toute épreuve.
Sous peine d’être égorgé comme un mécréant, le mari devait souffrir
qu’on déshonorât sa femme en sa présence, après quoi il était obligé de
se laisser souffleter et cracher au visage. Obaidallâh, il faut le dire
à son honneur, tâchait parfois de réprimer la rage brutale de ses
soldats, mais rarement il y réussissait. Ses sectaires, qui ne voulaient
pas, disaient-ils, d’un Dieu invisible, le déifiaient volontiers,
conformément aux idées des Persans, qui enseignaient l’incarnation de la
Divinité dans la personne du monarque; mais c’était à la condition qu’il
leur permettrait de faire tout ce qu’ils voudraient. Rien n’égale les
horreurs que ces barbares commirent dans les villes conquises. A Barca,
leur général fit couper en morceaux et rôtir quelques habitants de la
ville; puis il en força d’autres à manger de cette chair; enfin, il fit
jeter ces derniers dans le feu. Plongés dans une stupeur muette et ne
croyant plus à une providence réglant les destinées humaines, les
malheureux Africains ne mettaient leurs espérances qu’au delà de la
tombe. «Puisque Dieu tolère tout cela, dit un pamphlétaire de
l’époque[15], il est clair qu’à ses yeux ce bas monde est trop
méprisable pour qu’il daigne s’en occuper! Mais le jour dernier arrivera
et alors Dieu jugera!»
Par leurs prétentions à la monarchie universelle, les Fatimides étaient
dangereux pour tous les Etats musulmans, mais ils l’étaient surtout pour
l’Espagne. De bonne heure ils avaient jeté leur dévolu sur ce riche et
beau pays. A peine en possession des Etats des Aghlabides, Obaidallâh
avait déjà entamé une négociation avec Ibn-Hafçoun, et ce dernier
l’avait reconnu pour son souverain. Cette singulière alliance n’avait
abouti à rien; mais les Fatimides ne s’étaient pas laissé rebuter. Leurs
espions parcouraient la Péninsule en tous sens, sous le prétexte
d’affaires de commerce, et l’on peut se former une idée de ce qu’ils
rapportaient à leurs maîtres, quand on lit ce que l’un d’entre eux,
Ibn-Haucal, écrivit dans la relation de ses voyages. A peine a-t-il
commencé à parler de l’Espagne, qu’il s’exprime de cette manière[16]:
«Ce qui étonne le plus les étrangers qui arrivent dans cette Péninsule,
c’est qu’elle appartient encore au souverain qui y règne, car les
habitants du pays sont des gens sans fierté et sans esprit; ils sont
lâches, ils montent fort mal à cheval, ils sont tout à fait incapables
de se défendre contre de bons soldats, et d’un autre côté, nos maîtres
(que Dieu les bénisse!) savent fort bien ce que vaut ce pays, combien il
rapporte en impôts, et quelles en sont les beautés et les délices.»
Que si les Fatimides réussissaient à mettre le pied sur le sol de
l’Andalousie, il était certain qu’ils y trouveraient des partisans.
L’idée de l’apparition prochaine du Mahdî s’était répandue en Espagne
comme dans tout le reste du monde musulman. Déjà dans l’année 901, comme
nous le raconterons plus tard, un prince de la maison d’Omaiya s’était
attribué le rôle du Mahdî que l’on attendait; et dans un livre écrit une
vingtaine d’années avant la fondation du califat fatimide[17], on trouve
une prédiction faite par le célèbre théologien Abdalmélic ibn-Habîb (+
853), selon laquelle un descendant de Fatime viendrait régner en
Espagne, conquerrait Constantinople (ville que l’on considérait encore
comme la métropole du christianisme), tuerait tous les chrétiens mâles
de Cordoue et des provinces voisines, et vendrait leurs femmes et leurs
enfants, de sorte que l’on pourrait se procurer un garçon pour un fouet,
et une jeune fille pour un éperon. Comme d’ordinaire, c’étaient surtout
les gens des basses classes de la société qui croyaient à ces sortes de
prophéties; mais même parmi les gens bien élevés, et notamment parmi les
libres penseurs, les Fatimides auraient peut-être trouvé des adhérents.
La philosophie avait pénétré en Espagne sous le règne de Mohammed, le
cinquième sultan omaiyade[18]; mais on y voyait les philosophes de
mauvais œil, car on y était beaucoup plus intolérant qu’en Asie, et les
théologiens andalous, qui avaient fait le voyage d’Orient, ne parlaient
qu’avec une sainte horreur de la tolérance des Abbâsides, et surtout de
ces réunions de savants de toutes les religions et de toutes les
sectes, où l’on disputait sur des questions métaphysiques en mettant de
côté toute révélation, et où les musulmans mêmes tournaient parfois le
Coran en ridicule[19]. Le peuple détestait les philosophes, qu’il
traitait d’impies, et les brûlait ou les lapidait très-volontiers[20].
Les libres penseurs étaient donc forcés de dissimuler leurs sentiments,
et naturellement cette contrainte leur pesait. Ne seraient-ils pas prêts
à appuyer une dynastie dont les principes étaient conformes aux leurs?
Il était permis de le croire, et les Fatimides, ce semble, en jugeaient
ainsi; il nous paraît même qu’ils tâchèrent de fonder une loge en
Espagne, et qu’à cet effet ils se servirent du philosophe Ibn-Masarra.
Cet Ibn-Masarra était un panthéiste de Cordoue, qui avait surtout étudié
les traductions de certains livres grecs que les Arabes attribuaient à
Empédocle. Forcé de quitter sa patrie parce qu’on l’avait accusé
d’impiété, il s’était mis à parcourir l’Orient, où il s’était
familiarisé avec les doctrines des différentes sectes, et où il semble
s’être affilié à la société secrète des Ismaëliens. Ce qui nous porte à
le supposer, c’est la manière dont il se conduisit après son retour en
Espagne, car alors, au lieu d’exposer ouvertement ses opinions, comme il
l’avait fait dans sa jeunesse, il les cachait et faisait parade d’une
grande dévotion, d’une austérité extrême; les chefs de la société
secrète, nous le croyons du moins, lui avaient enseigné qu’il fallait
attirer et séduire les gens par les dehors de l’orthodoxie et de la
piété. Grâce au masque qu’il avait pris, grâce aussi à son éloquence
entraînante, il sut tromper le vulgaire et attirer à ses leçons un grand
nombre de disciples, qu’il conduisait lentement et pas à pas, de la foi
au doute, et du doute à l’incrédulité; mais il ne réussit pas à duper le
clergé, qui, justement alarmé, fit brûler, non pas le philosophe
lui-même (Abdérame III ne l’aurait pas permis), mais ses livres[21].
Au reste, qu’Ibn-Masarra ait été ou non un émissaire des Ismaëliens (car
il n’existe pas de témoignage formel à cet égard), toujours est-il que
les Fatimides ne négligeaient aucun moyen pour se former un parti en
Espagne, et que, jusqu’à un certain point, ils y réussirent[22]. Leur
domination aurait été sans doute un bienfait pour les libres penseurs,
mais elle aurait été un terrible fléau pour les masses, et
particulièrement pour les chrétiens. Une phrase froidement barbare du
voyageur Ibn-Haucal montre ce que ces derniers avaient à attendre de la
part des fanatiques Ketâmiens. Après avoir remarqué que les chrétiens,
qu’il trouva établis par milliers dans un grand nombre de villages,
avaient souvent causé bien de l’embarras au gouvernement quand ils
s’étaient mis en insurrection, Ibn-Haucal propose un moyen fort
expéditif pour les mettre dorénavant dans l’impuissance de nuire: c’est
de les exterminer jusqu’au dernier. Une telle mesure serait à ses yeux
excellente, et la seule objection qui se présente à son esprit, c’est
qu’il faudrait beaucoup de temps pour l’exécuter. Ce n’était donc, après
tout, qu’une question de temps! Les Ketâmiens, on le voit, auraient
réalisé à la lettre la prédiction d’Abdalmélic ibn-Habîb.
Voilà quel péril menaçait l’Espagne arabe du côté du Midi; celui auquel
elle était exposée du côté du Nord, où le royaume de Léon grandissait de
jour en jour, était plus grave encore.
Rien de plus humble que l’origine du royaume de Léon. Au VIIIe
siècle, alors que la province qu’ils habitaient s’était déjà soumise
aux musulmans, trois cents hommes, commandés par le brave Pélage,
avaient trouvé un asile dans les hautes montagnes de l’est des Asturies.
Une grande caverne leur servait de demeure. C’était celle de Covadonga.
Fort élevée au-dessus du sol (on y monte aujourd’hui au moyen d’une
espèce d’escalier de quatre-vingt-dix marches), elle se trouve dans un
énorme rocher, au fond d’une vallée tortueuse, profondément ravinée par
un torrent, et si étroitement resserrée entre deux chaînes de rochers
fort escarpés, qu’un homme à cheval peut à peine y pénétrer[23]. Une
poignée de braves pouvait donc aisément s’y défendre, même contre des
forces très-supérieures. C’est ce que firent les Asturiens; mais leur
existence était bien misérable, et quelques-uns de ses compagnons
s’étant rendus, et d’autres étant morts faute de vivres, il y eut un
instant où Pélage n’avait autour de lui que quarante personnes, parmi
lesquelles se trouvaient dix femmes, et qui n’avaient pour toute
nourriture que le miel que les abeilles déposaient dans les fentes du
rocher. Alors les musulmans les laissèrent en paix, en se disant
qu’après tout une trentaine d’hommes n’étaient pas à craindre, et que ce
serait peine perdue que de s’aventurer pour eux dans cette dangereuse
vallée, où tant de braves avaient déjà trouvé une mort sans gloire[24].
Grâce à ce répit, Pélage put renforcer sa bande, et plusieurs fugitifs
s’étant unis à lui, il reprit l’offensive et se mit à faire des
incursions sur les terres des musulmans. Voulant mettre un terme à ces
déprédations, le Berber Monousa, qui était alors gouverneur des
Asturies, envoya contre lui un de ses lieutenants, nommé Alcama. Mais
l’expédition d’Alcama fut fort malheureuse: ses soldats essuyèrent une
terrible défaite et lui-même fut tué. Le succès obtenu par la bande de
Pélage enhardit les autres Asturiens; ils s’insurgèrent, et alors
Monousa, qui n’avait pas assez de troupes pour réprimer cette révolte et
qui craignait de se voir couper la retraite, abandonna Gijon, sa
résidence, en prenant la route de Léon; mais à peine eut-il fait sept
lieues qu’il fut attaqué à l’improviste, et quand il fut arrivé à Léon
après avoir essuyé une perte très-considérable, ses soldats, entièrement
découragés, refusèrent de retourner dans les âpres montagnes qui avaient
été témoins de leurs malheurs[25].
Ayant ainsi secoué le joug de la domination étrangère, les Asturiens
virent, quelque temps après, accroître leur puissance. Du côté de l’est,
leur province confinait avec le duché de Cantabrie, qui n’avait point
été soumis par les musulmans; et quand Alphonse qui y régnait et qui
avait épousé la fille de Pelage, monta sur le trône des Asturies, les
forces des chrétiens se trouvèrent presque doublées. Dès lors ils
songèrent naturellement à refouler les conquérants encore davantage vers
le Midi. Les circonstances leur vinrent en aide. Les Berbers, qui
formaient la majorité de la population musulmane dans presque tout le
Nord, embrassèrent les doctrines des non-conformistes, se mirent en
insurrection contre les Arabes et les chassèrent; mais s’étant mis en
marche contre le Midi, ils furent battus à leur tour et traqués comme
des bêtes fauves. Déjà décimés par le glaive, ils le furent encore bien
davantage par l’horrible famine qui, à partir de l’année 750, ravagea
l’Espagne pendant cinq années consécutives. La plupart résolurent alors
de quitter l’Espagne et d’aller rejoindre leurs contribules qui
demeuraient sur la côte d’Afrique. Profitant de cette émigration, les
Galiciens s’insurgèrent en masse contre leurs oppresseurs dès l’année
751, et reconnurent Alphonse pour leur roi. Secondés par lui, ils
massacrèrent un grand nombre de leurs ennemis et forcèrent les autres à
se retirer sur Astorga. Dans l’année 753(4), les Berbers durent se
retirer encore davantage vers le Midi. Ils évacuèrent Braga, Porto et
Viseu, de sorte que toute la côte, jusqu’au delà de l’embouchure du
Duero, se trouva affranchie du joug. Reculant toujours et ne pouvant se
maintenir ni à Astorga, ni à Léon, ni à Zamora, ni à Ledesma, ni à
Salamanque, ils se replièrent sur Coria, ou même sur Mérida. Plus à
l’est, ils abandonnèrent Saldaña, Simancas, Ségovie, Avila, Oca, Osma,
Miranda sur l’Ebre, Cenicero et Alesanco (tous les deux dans la Rioja).
Les principales villes frontières du pays musulman furent dès lors, de
l’ouest à l’est: Coïmbre sur le Mondego, Coria, Talavera et Tolède sur
le Tage, Guadalaxara, Tudèle et Pampelune.
Ainsi la guerre civile et la terrible famine de 750 avaient affranchi
une grande partie de l’Espagne de la domination musulmane, qui n’y avait
duré qu’une quarantaine d’années. Mais Alphonse profita peu des
avantages qu’il avait obtenus. Il parcourut le pays abandonné et passa
au fil de l’épée les musulmans, peu nombreux sans doute, qu’il y trouva;
mais n’ayant ni assez de serfs pour faire cultiver un pays aussi étendu,
ni assez d’argent pour rebâtir les forteresses que les musulmans avaient
toutes démantelées ou détruites avant leur départ, il ne put songer à en
prendre possession et emmena avec lui les indigènes lorsqu’il retourna
dans ses Etats. Il n’occupa que les districts les plus rapprochés de ses
anciens domaines. C’étaient la Liébana (c’est-à-dire le sud-ouest de la
province de Santander), la Vieille-Castille (nommée alors la Bardulie),
la côte de la Galice et peut-être la ville de Léon. Tout le reste ne fut
longtemps qu’un désert qui formait une barrière naturelle entre les
chrétiens du Nord et les musulmans du Midi[26].
Mais ce qu’Alphonse Ier n’avait pu faire, ses successeurs le firent.
Presque toujours en guerre contre les Arabes, ils firent de Léon leur
capitale et rebâtirent peu à peu les villes et les forteresses les plus
importantes. Dans la seconde moitié du IXe siècle, alors que presque
tout le Midi était en insurrection contre le sultan, ils reculèrent les
bornes de leur Etat jusqu’au Duero, où ils élevèrent quatre places
fortes, Zamora, Simancas, San Estevan de Gormaz et Osma, lesquelles
formaient contre les musulmans une barrière presque infranchissable,
tandis que le vaste mais triste et stérile pays qui s’étend entre le
Duero et le Guadiana, n’appartenait ni aux Léonais, ni aux Arabes; on se
le disputait encore[27]. Du côté de l’ouest, les Léonais étaient plus
rapprochés de leurs ennemis naturels, attendu que leurs frontières s’y
étendaient jusqu’au delà du Mondego[28]. Mais ces frontières, ils les
dépassaient maintefois. Profitant de la faiblesse du sultan, ils
poussaient des expéditions hardies jusqu’au delà du Tage et du
Guadiana[29], et les tribus, pour la plupart berbères, qui demeuraient
entre ces deux fleuves, pouvaient d’autant moins leur résister, qu’elles
étaient le plus souvent en guerre entre elles[30]. Force leur était donc
de s’humilier devant les chrétiens et de se racheter du pillage.
Mais l’heure de la vengeance semblait enfin venue pour elles. Dans
l’année 901, un prince de la maison d’Omaiya, Ahmed ibn-Moâwia, qui
s’adonnait à l’étude des sciences occultes et qui aspirait au trône,
s’annonça aux Berbers comme le Mahdî, et les excita à se ranger sous ses
drapeaux, afin de marcher ensemble contre Zamora, ville qu’Alphonse III
avait fait rebâtir, en 893, par les chrétiens de Tolède, ses alliés, et
qui depuis lors était l’effroi des Berbers, car c’était de là que les
Léonais venaient les piller, et c’était là encore qu’ils mettaient leur
butin en sûreté, derrière sept fossés et sept murailles[31]. L’appel
d’Ahmed fut couronné d’un succès immense. Ignorants et crédules, brûlant
d’ailleurs du désir de prendre leur revanche, les Berbers vinrent se
ranger en foule autour d’un prince qui faisait des miracles, peu
compliqués au reste, et qui leur disait que les murailles de toutes les
villes tomberaient à son approche. En peu de mois l’imposteur rassembla
une armée de soixante mille hommes. Il la conduisit vers le Duero, et,
arrivé près de Zamora, il fit parvenir au roi Alphonse III, qui se
trouvait dans cette ville, une lettre fulminante et dans laquelle il le
menaçait des effets de sa colère, si lui et ses sujets n’embrassaient
pas sur-le-champ l’islamisme. Ayant entendu la lecture de cette lettre,
Alphonse et ses grands frémirent d’indignation et de rage, et, voulant
punir à l’instant même l’insolence de celui qui l’avait écrite, ils
montèrent à cheval et vinrent l’attaquer. La cavalerie berbère alla à
leur rencontre, et comme il n’y avait que peu d’eau dans le Duero
(c’était en été, dans le mois de juin), le combat eut lieu dans le lit
du fleuve. Le sort des armes ne fut pas favorable aux Léonais. Les
Berbers les mirent en déroute, et leur fermant l’entrée de la ville, ils
les poussèrent devant eux dans l’intérieur du pays.
Cependant l’issue de l’expédition fut tout autre qu’on ne le présageait
en jugeant d’après ce premier combat. Le soi-disant Mahdî avait acquis
un immense pouvoir sur ses soldats; croyant qu’il était au-dessous de sa
position de donner des ordres de vive voix, il les donnait par signes,
et l’on obéissait à ses moindres gestes avec la plus grande docilité;
mais plus il imposait du respect aux simples soldats, plus il excitait
contre lui la jalousie des chefs, qui pressentaient que si l’expédition
réussissait, ils seraient supplantés par le soi-disant prophète, à la
mission duquel ils ne croyaient guère. Aussi avaient-ils déjà cherché
une occasion pour l’assassiner; ils ne l’avaient pas trouvée, mais
pendant qu’ils poursuivaient l’ennemi, le plus puissant d’entre eux,
Zalal ibn-Yaîch, le chef de la tribu de Nefza, déclara à ses amis qu’ils
avaient fait une grande faute en battant les Léonais, et qu’il fallait
la redresser avant qu’il ne fût trop tard. Il n’eut point de peine à les
faire entrer dans ses sentiments, et ils résolurent tous de brouiller
les affaires du Mahdî. Ils firent donc sonner la retraite, et, arrivés
aux avant-postes, sur la rive droite du Duero, ils prirent les objets
qui leur appartenaient en disant qu’ils avaient été battus et que
l’ennemi était à leurs trousses. Leurs paroles trouvèrent créance,
d’autant plus qu’ils n’avaient avec eux qu’une partie de leurs troupes,
les autres n’ayant pas obéi à leur ordre ou ne l’ayant pas entendu. Une
terreur panique s’empara des esprits. Cherchant leur salut dans une
prompte fuite, un grand nombre de soldats coururent vers le Duero; ce
que voyant, la garnison de Zamora fit une sortie et sabra plusieurs
d’entre eux au moment où ils essayaient de franchir le fleuve. Toutefois
les Léonais, arrêtés par le gros de l’armée musulmane qui se trouvait
encore sur la rive gauche, ne furent pas en état, ni ce jour-là, ni le
lendemain, de rendre décisif l’avantage qu’ils venaient de remporter.
Mais la désertion, qui devenait de plus en plus générale parmi les
troupes du Mahdî, leur vint en aide. Le Mahdî avait beau dire que Dieu
lui avait promis la victoire, on ne le croyait plus, et le troisième
jour, quand il se vit abandonné de presque tous ses soldats, lui-même
perdit toute espérance. Ne voulant pas survivre à sa honte, il enfonça
les éperons dans les flancs de son cheval, se jeta au milieu des
ennemis, et trouva la mort qu’il cherchait. Sa tête fut clouée à une
porte de Zamora[32].
L’issue de cette campagne augmenta naturellement l’audace des Léonais.
Comptant sur l’appui de Tolède et surtout sur la coopération du roi de
Navarre, Sancho-le-Grand, qui venait de donner à son pays une importance
qu’il n’avait pas eue jusque-là, ils regardaient de plus en plus
l’Espagne musulmane comme une proie qui ne pouvait leur échapper. Tout
les poussait vers le Midi. Pauvres à un tel degré qu’ils échangeaient
encore, faute de numéraire, des objets contre d’autres objets[33], et
instruits par leurs prêtres, auxquels ils étaient aveuglément dévoués et
qu’ils comblaient de dons, à regarder la guerre contre les infidèles
comme le plus sûr moyen de conquérir le ciel, ils cherchaient dans
l’opulente Andalousie et les biens de ce monde et ceux de l’autre.
L’Andalousie échapperait-elle à leur domination? Si elle succombait, le
sort des musulmans serait terrible. Fanatiques et cruels, les Léonais
donnaient rarement quartier; d’ordinaire, quand ils avaient pris une
ville, ils passaient tous les habitants au fil de l’épée. Quant à une
tolérance comme celle que les musulmans accordaient aux chrétiens, il ne
fallait pas l’attendre d’eux. Que deviendrait d’ailleurs la brillante
civilisation arabe, qui se développait de plus en plus, sous la
domination de ces barbares qui ne savaient pas lire; qui, quand ils
voulaient faire arpenter leurs terres, devaient se servir de
Sarrasins[34], et qui, quand ils parlaient d’une _bibliothèque_,
entendaient par là l’Ecriture sainte?
On le voit: la tâche qui attendait Abdérame III au commencement de son
règne, était belle et grande: elle consistait à sauver sa patrie et la
civilisation elle-même; mais elle était extrêmement difficile. Le prince
avait à conquérir ses propres sujets, et à repousser, d’un côté les
barbares du Nord, dont l’insolence s’était accrue au fur et à mesure que
l’empire musulman avait faibli, de l’autre les barbares du Midi, qui en
un clin d’œil s’étaient emparés d’un vaste Etat et qui croyaient avoir
bon marché des Andalous. Abdérame comprit sa mission. Nous avons déjà vu
de quelle manière il conquit et pacifia son propre royaume; nous allons
voir à présent comment il s’y prit pour faire face aux ennemis du
dehors.
II.
Lors même qu’Abdérame III n’aurait pas eu l’intention de tourner ses
armes contre les Léonais, ceux-ci l’y auraient forcé, car dans l’année
914, leur roi, l’intrépide Ordoño II, commença les hostilités en mettant
à feu et à sang le territoire de Mérida. S’étant emparé de la forteresse
d’Alanje, il passa au fil de l’épée tous les défenseurs de la place, et
réduisit en servitude leurs femmes et leurs enfants. Alors les habitants
de Badajoz s’effrayèrent. Craignant de partager le sort de leurs
voisins, ils rassemblèrent une foule d’objets précieux, et, ayant leur
prince à leur tête, ils allèrent supplier le roi chrétien de vouloir
bien les accepter. Ordoño y consentit; puis, victorieux et regorgeant de
butin, il repassa le Tage et le Duero, et, de retour à Léon, il donna à
la Vierge une preuve de sa reconnaissance en lui fondant une
église[35].
Comme les habitants des districts qu’Ordoño avait pillés n’étaient pas
encore rentrés dans l’obéissance, Abdérame, s’il l’avait voulu, aurait
pu fermer les yeux sur ce qui s’était passé. Mais telle n’était pas sa
manière de voir. Comprenant fort bien qu’il lui fallait conquérir les
cœurs de ses sujets rebelles en leur montrant qu’il était en état de les
défendre, il résolut de punir le roi de Léon. A cet effet il envoya
contre lui, en juillet 916, une armée commandée par Ibn-abî-Abda, le
vieux général de son aïeul. L’expédition d’Ibn-abî-Abda, la première
depuis celle que le soi-disant Mahdî avait entreprise quinze années
auparavant, ne fut à vrai dire qu’une razzia; mais dans cette razzia les
musulmans firent un ample butin[36]. L’année suivante, Abdérame,
vivement sollicité par les habitants des frontières qui se plaignaient
de ce que les Léonais avaient brûlé tous les faubourgs de Talavera (sur
le Tage), donna l’ordre à Ibn-abî-Abda de se mettre encore une fois en
campagne et d’aller assiéger l’importante forteresse de San Estevan (de
Gormaz), que l’on appelait aussi Castro-Moros[37]. L’armée était
nombreuse, et elle se composait en partie de mercenaires africains
qu’Abdérame avait fait venir de Tanger. Aussi l’expédition promettait
d’être heureuse. Etroitement bloquée, la garnison de San Estevan fut
bientôt réduite à l’extrémité, et elle était déjà sur le point de se
rendre, lorsque Ordoño vint à son secours. Il attaqua Ibn-abî-Abda.
Malheureusement pour lui, ce général avait dans son armée, non-seulement
des soldats de Tanger, mais aussi un grand nombre d’habitants des
frontières, et l’on ne pouvait compter ni sur la fidélité ni sur la
bravoure de ces hommes, moitié Berbers, moitié Espagnols, qui jetaient
les hauts cris quand les Léonais venaient les piller, et qui
prétendaient alors que le sultan devait les protéger, mais qui
n’aimaient ni à se défendre eux-mêmes, ni à obéir au monarque. Cette
fois encore ils se laissèrent battre, et leur retraite précipitée jeta
un effroyable désordre dans les rangs de toute l’armée. Voyant que la
bataille était perdue, le brave Ibn-abî-Abda aima mieux mourir à son
poste que de chercher son salut dans la fuite; plusieurs de ses soldats,
qui pensaient comme lui, se rangèrent à ses côtés, et tous succombèrent
sans reculer sous les coups des chrétiens. Au rapport des historiens
arabes, le reste de l’armée parvint à se rallier et arriva en assez bon
ordre sur le territoire musulman; mais les chroniqueurs chrétiens
racontent au contraire que la déroute des musulmans fut si complète que
partout, depuis le Duero jusqu’à Atienza, les collines, les bois et les
champs étaient jonchés de leurs cadavres[38].
Sans se laisser décourager, Abdérame prit aussitôt des mesures pour
réparer ce désastre; mais pendant qu’il faisait des préparatifs pour une
nouvelle campagne qui aurait lieu l’année suivante, les affaires
d’Afrique captivèrent son attention.
Bien qu’il ne fût pas encore en guerre contre les Fatimides, et que
ceux-ci, occupés de la conquête de la Mauritanie, ne lui eussent pas
donné des sujets de plainte, il prévoyait cependant que, cette guerre
terminée, ils tourneraient aussitôt leurs armes contre l’Espagne. Il
regarda donc comme un devoir de secourir la Mauritanie autant que
possible, et de faire en sorte que ce pays restât, pour ainsi dire, le
boulevard de l’Espagne contre les Fatimides. D’un autre côté, il devait
éviter de se mettre trop tôt en guerre ouverte contre cette dynastie,
car tant qu’il n’aurait pas dompté l’insurrection dans son propre empire
et forcé les chrétiens du Nord à implorer la paix, il risquerait trop
s’il s’exposait à une descente des Fatimides sur la côte andalouse. Tout
ce qu’il pouvait faire dans les circonstances données, c’était
d’encourager et d’aider sous main les princes qui avaient la volonté de
se défendre contre les envahisseurs de leur pays.
Déjà dans l’année 917, il eut l’occasion de le faire, alors que le
prince de Nécour[39] fut attaqué par les Fatimides. D’origine arabe, la
famille de ce prince avait régné sur Nécour et son territoire depuis le
temps de la conquête; elle s’était toujours distinguée par son
attachement à la religion, et depuis que deux de ses princesses, faites
prisonnières par les pirates normands, avaient été rachetées par le
sultan Mohammed[40], elle n’avait jamais cessé d’entretenir avec
l’Espagne les relations les plus amicales. Un cadet de cette maison,
qui, en pieux faqui qu’il était, avait fait quatre fois le pèlerinage de
la Mecque, était même venu en Espagne, sous le règne d’Abdallâh, pour y
prendre part à la guerre sainte. Attaqué par Ibn-Hafçoun après son
débarquement, il était arrivé seul dans le camp du sultan, tous les
hommes de son escorte ayant été tués, et à son tour il avait trouvé la
mort en combattant contre Daisam, le chef de la province de Todmîr.
Le prince qui régnait sur Nécour lorsque les Fatimides portèrent leurs
armes dans la Mauritanie, s’appelait Saîd II. Sommé de se soumettre, il
refusa de le faire; mais lui, ou plutôt son poète lauréat, un Espagnol,
eut l’imprudence de joindre l’outrage au refus. Il faut savoir qu’au bas
de sa sommation le calife avait fait écrire quelques vers, dont le sens
était que, si les habitants de Nécour ne voulaient pas se soumettre, il
les exterminerait, mais que, s’ils obéissaient, il ferait régner la
justice dans leur pays. Or le poète lauréat, Ahmas de Tolède, répondit à
ces vers par ceux-ci:
Tu en as menti, j’en jure par le temple de la Mecque! Non, tu ne
sais pas pratiquer la justice, et jamais l’Eternel n’a entendu de
ta bouche une parole sincère ou pieuse. Tu n’es qu’un hypocrite, un
mécréant; prêchant des rustres, tu mutiles la sonna qui doit être
la règle de toutes nos actions. Nous mettons notre ambition dans
les choses nobles et grandes, parmi lesquelles la religion de
Mahomet occupe le premier rang; toi, au contraire, tu mets la
tienne dans des choses basses et viles[41]!
Piqué au vif, le calife Obaidallâh envoya aussitôt à Meççâla, le
gouverneur de Tâhort, l’ordre d’aller attaquer Nécour. N’ayant point de
citadelle qui pût lui offrir un asile, le vieux Saîd II alla à la
rencontre de l’ennemi et l’arrêta pendant trois jours; mais, trahi par
un de ses capitaines, il mourut enfin sur le champ de bataille avec
presque tous les siens (917). Alors Meççâla prit possession de Nécour,
où il passa les hommes au fil de l’épée, après quoi il réduisit leurs
femmes et leurs enfants en servitude.
Avertis par leur père, trois fils de Saîd avaient eu le temps de
s’embarquer et de faire voile vers Malaga. Dès qu’ils furent arrivés
dans ce port, Abdérame III donna les ordres nécessaires afin qu’on leur
fît un accueil des plus honorables. En même temps il leur fit dire que
s’ils voulaient venir à Cordoue, il serait charmé de les y recevoir,
mais qu’il ne voulait les contrarier en rien et que par conséquent ils
pouvaient demeurer à Malaga si tel était leur désir. Les princes lui
répondirent qu’ils aimaient mieux rester aussi près que possible du
théâtre des événements, parce qu’ils espéraient retourner bientôt dans
leur patrie. Cette espérance n’était pas trompeuse. Ayant repris la
route de Tâhort après avoir passé six mois à Nécour, Meççâla avait
confié le commandement de cette dernière ville à un officier ketâmien,
nommé Dhaloul. Celui-ci fut abandonné de la plupart de ses soldats, et
alors les princes, que leurs partisans tenaient au courant de tout ce
qui se passait, équipèrent des vaisseaux et partirent pour Nécour, après
avoir arrêté entre eux que la couronne appartiendrait à celui qui y
arriverait le premier. Çâlih, le plus jeune des trois, devança ses
frères. Les Berbers de la côte le reçurent avec enthousiasme, et,
l’ayant proclamé émir, ils marchèrent contre Nécour, où ils massacrèrent
Dhaloul et ses soldats. Maître du pays, le prince, Çâlih III, s’empressa
d’écrire à Abdérame III pour le remercier de son accueil et pour lui
annoncer sa victoire. En même temps il fit proclamer la souveraineté de
ce monarque dans toute l’étendue de ses Etats, et de son côté Abdérame
lui envoya des tentes, des bannières et des armes[42].
Si les affaires de Nécour eussent pu faire oublier à Abdérame qu’il
avait encore à venger la déroute de son armée et la mort de l’intrépide
Ibn-abî-Abda, dont Ordoño avait fait clouer la tête à la muraille de San
Estevan, côte à côte d’une hure de sanglier[43], les chrétiens auraient
pris soin de le rappeler à son devoir, car dans le printemps de l’année
918, Ordoño II et son allié, Sancho de Navarre, ravagèrent les environs
de Najera et de Tudèle, après quoi Sancho prit le faubourg de Valtierra
et brûla la grande mosquée de cette forteresse[44]. Abdérame confia
maintenant le commandement de son armée au hâdjib Bedr, et il envoya aux
habitants des frontières l’ordre de rejoindre les drapeaux, en les
excitant à profiter de cette occasion pour laver la honte dont ils
s’étaient couverts l’année précédente. Le 7 juillet on partit de
Cordoue, et quand on fut arrivé sur le territoire léonais, on attaqua
hardiment l’armée ennemie qui s’était retranchée dans les montagnes.
Deux fois, le 13 et le 15 août, on se livra bataille près d’un endroit
qui s’appelait Mutonia[45], et deux fois les musulmans remportèrent une
victoire éclatante. Les Léonais, comme leurs propres chroniqueurs
l’attestent, durent se consoler en disant avec David que les armes sont
journalières[46].
Abdérame avait ainsi réparé la honte de sa défaite; mais ne croyant pas
encore les Léonais suffisamment humiliés, et brûlant d’ailleurs du désir
d’avoir sa part des lauriers que ses généraux cueillaient dans la guerre
contre les infidèles, il prit lui-même le commandement de son armée au
commencement de juin 920. Une ruse le rendit maître d’Osma. Le seigneur
qui commandait dans cette place lui avait fait les promesses les plus
brillantes pour le cas où il voudrait le laisser en repos et porter ses
armes d’un autre côté. Abdérame profita de la lâcheté de cet homme.
Feignant de prêter l’oreille à ses ouvertures, il se porta vers l’Ebre
par la route de Medinaceli; mais prenant tout à coup à gauche et
s’acheminant vers le Duero, il envoya en avant un corps de cavalerie
avec l’ordre de piller et de ravager les environs d’Osma. Surprise de
l’apparition soudaine de l’ennemi, la garnison d’Osma se hâta d’aller
chercher un refuge dans les bois et dans les montagnes, de sorte que les
musulmans entrèrent dans la forteresse sans coup férir. L’ayant brûlée,
ils allèrent attaquer San Estevan de Gormaz. Là aussi ils ne trouvèrent
point de résistance, la garnison ayant pris la fuite à leur approche.
La forteresse fut détruite, de même que le château d’Alcubilla qui se
trouvait dans son voisinage. Cela fait, les musulmans marchèrent contre
Clunia, ville fort ancienne et dont il ne reste aujourd’hui que des
ruines, mais importante alors. Il semblait que les Léonais se fussent
donné le mot pour ne résister nulle part, car les musulmans trouvèrent
Clunia entièrement abandonnée. Ils y détruisirent une grande partie des
maisons et des églises.
Cédant aux sollicitations des musulmans de Tudèle, Abdérame résolut
alors de tourner ses armes contre Sancho de Navarre. Marchant lentement
afin de ne pas trop fatiguer ses troupes, il employa cinq jours pour se
porter de Clunia à Tudèle; puis, ayant mis un corps de cavalerie sous
les ordres de Mohammed ibn-Lope, le gouverneur de Tudèle, il lui
enjoignit d’aller attaquer la forteresse de Carcar, que Sancho avait
fait bâtir pour contenir les habitants de Tudèle et les vexer. Les
musulmans la trouvèrent abandonnée, de même que Calahorra, d’où Sancho
lui-même s’était précipitamment enfui pour aller se jeter dans Arnedo;
mais quand ils eurent passé l’Ebre, Sancho vint attaquer leur
avant-garde. Le combat s’étant engagé, les musulmans montrèrent qu’ils
pouvaient faire autre chose encore que de prendre, de piller et de
brûler des forteresses sans défenseurs: ils mirent l’ennemi en pleine
déroute et le forcèrent d’aller chercher un refuge dans les montagnes.
L’avant-garde avait suffi pour obtenir ce beau succès; Abdérame, qui se
tenait au centre, ignorait même qu’elle eût été aux prises avec
l’ennemi; les têtes coupées qu’on lui présenta, le lui apprirent.
Battu et hors d’état de résister seul aux musulmans, Sancho demanda et
obtint la coopération d’Ordoño. Les deux rois résolurent alors
d’attaquer, soit l’avant-garde, soit l’arrière-garde des ennemis, selon
que les circonstances le leur permettraient. En attendant, les
chrétiens, qui ne quittaient pas les montagnes, se tenaient sur les
flancs des colonnes musulmanes qui traversaient les défilés et les
vallons. Voulant effrayer leurs adversaires, ils poussaient de temps en
temps de grands cris, et profitant de l’avantage que leur donnait le
terrain, ils en massacraient parfois quelques-uns. L’armée musulmane se
trouvait évidemment dans une situation dangereuse; elle avait affaire à
des montagnards agiles et intrépides, qui se souvenaient fort bien du
désastre que leurs ancêtres avaient causé à la grande armée de
Charlemagne dans la vallée de Roncevaux, et qui guettaient l’occasion
pour traiter celle d’Abdérame de la même manière. Le sultan ne
s’aveuglait pas sur le péril qui le menaçait, et quand il fut arrivé
dans la vallée qui, à cause des joncs qui la couvraient, s’appelait
Junquera[47], il donna l’ordre de faire halte et de dresser les tentes.
Alors les chrétiens commirent une faute immense: au lieu de rester sur
les montagnes, ils descendirent dans la plaine et acceptèrent
audacieusement le combat que les musulmans leur offraient. Ils payèrent
leur témérité d’une terrible défaite. Les musulmans les poursuivirent
jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit les dérobât à leurs regards, et
firent prisonniers plusieurs de leurs chefs, parmi lesquels se
trouvaient deux évêques, Hermogius de Tuy et Dulcidius de Salamanque,
qui, selon l’usage de cette époque, avaient endossé le harnais de
guerre.
Cependant plus de mille chrétiens avaient trouvé un asile dans la
forteresse de Muez. Abdérame la cerna, la prit et fit couper la tête à
tous les défenseurs de la place.
Détruisant les forteresses et ne trouvant nulle part de la résistance,
les musulmans parcoururent la Navarre en vainqueurs, et ils pouvaient se
vanter d’avoir tout brûlé dans un espace de dix milles carrés. Le butin
qu’ils firent, surtout en vivres, était prodigieux: dans leur camp le
blé se vendait presque pour rien, et ne pouvant emporter toutes les
provisions dont ils s’étaient emparés, ils furent obligés d’en brûler
une grande partie.
Victorieux et couvert de gloire, Abdérame commença sa retraite le 8
septembre. Arrivé à Atienza, il prit congé des soldats des frontières,
qui s’étaient fort bien conduits dans la bataille de Val de Junquera,
et auxquels il distribua des présents. Puis il s’achemina vers Cordoue,
où il arriva le 24 septembre, après une absence de trois mois[48].
Abdérame avait le droit de se flatter de l’espoir que cette glorieuse
campagne ôterait pour longtemps aux chrétiens le désir de faire des
incursions sur le territoire musulman; mais il avait affaire à des
ennemis qui ne se laissaient pas aisément décourager. Dès l’année
921[49], Ordoño fit de nouveau une razzia, et s’il fallait en croire un
chroniqueur chrétien, qui exagère peut-être les succès remportés alors
par ses compatriotes, le roi de Léon se serait même avancé jusqu’à une
journée de Cordoue[50]. Deux années après, Ordoño prit Najera[51],
tandis que son allié, Sancho de Navarre, se rendait maître de Viguera,
ce dont il était si orgueilleux qu’il s’écria avec le prophète: «Je les
ai dispersés, je les ai forcés d’aller chercher un refuge dans des
royaumes lointains et inconnus[52].»
La prise de Viguera causa une grande consternation dans l’Espagne
musulmane, car on y racontait que tous les défenseurs de la place, parmi
lesquels il y en avait qui appartenaient aux plus illustres familles,
avaient été massacrés[53]; et lors même qu’Abdérame ne l’aurait pas
désiré, il aurait été contraint par l’opinion publique à tirer vengeance
de ce désastre. Mais il n’avait pas besoin d’une telle impulsion.
Exaspéré et furieux, il ne voulut pas même attendre le retour de la
saison où les campagnes commençaient d’ordinaire, et dès le mois d’avril
de l’année 924, il quitta Cordoue à la tête de son armée, «afin d’aller
venger Dieu et la religion sur la race impure des mécréants,» comme
s’exprime un chroniqueur arabe. Le 10 juillet il arriva sur le
territoire navarrais; mais la terreur qu’inspirait son nom était si
grande, que les ennemis abandonnaient partout leurs forteresses à son
approche. Il passa donc par Carcar, Peralta, Falces et Carcastillo, en
pillant et brûlant tout ce qui se trouvait sur son passage; puis il
s’enfonça dans l’intérieur du pays en se dirigeant vers la capitale.
Sancho tenta bien de l’arrêter dans les défilés; mais chaque fois qu’il
l’essaya, il fut repoussé avec perte, et Abdérame arriva sans encombre à
Pampelune, dont les habitants n’avaient pas osé l’attendre. Il fit
détruire une foule des maisons de la ville, de même que la cathédrale
qui attirait chaque année de nombreux pèlerins. Puis il ordonna de
démolir une autre église, que Sancho avait fait bâtir à grands frais sur
une montagne du voisinage et pour laquelle il avait une grande
vénération. Aussi fit-il des efforts inouïs pour la sauver, mais il n’y
réussit pas. Plus tard il ne fut pas plus heureux. Ayant reçu des
renforts de la Castille, il attaqua deux fois l’armée musulmane qui
avait repris sa marche, et deux fois il fut repoussé avec perte. Les
musulmans au contraire perdirent très-peu de soldats dans cette
glorieuse campagne, qu’ils appelèrent celle de Pampelune[54].
Le roi de Navarre, naguère si orgueilleux, était maintenant humilié et
réduit pour longtemps à l’impuissance. Du côté de Léon, Abdérame n’avait
non plus rien à craindre pour le moment. Le brave Ordoño II était déjà
mort avant le commencement de la campagne de Pampelune[55]. Son frère
Froïla II, qui lui succéda, ne régna qu’une année, pendant laquelle il
n’entreprit rien contre les musulmans si ce n’est qu’il fournit quelques
renforts à Sancho de Navarre. Après sa mort (925), Sancho et Alphonse,
fils d’Ordoño II, se disputèrent la couronne. Soutenu par Sancho de
Navarre, dont il avait épousé la fille, Alphonse, quatrième du nom,
l’emporta. Mais Sancho ne se laissa pas décourager. Ayant rassemblé de
nouveau une armée et s’étant fait couronner à Saint-Jacques-de-Compostelle,
il vint assiéger Léon, prit cette ville et enleva le trône à son frère (926).
Plus tard, en 928, Alphonse reconquit la capitale avec le secours des
Navarrais; mais Sancho sut se maintenir en possession de la Galice[56].
Abdérame ne se mêla point de cette longue guerre civile. Laissant les
chrétiens s’entr’égorger puisque tel était leur bon plaisir, il profita
du répit qu’ils lui donnaient pour écraser presque partout
l’insurrection dans ses propres Etats, et maintenant qu’il touchait au
but de ses souhaits, il fut d’avis qu’il lui convenait de prendre un
autre titre. Les Omaiyades d’Espagne s’étaient contentés jusque-là de
celui de sultan, d’émir ou de fils des califes. Croyant que le nom de
calife n’appartenait qu’au souverain qui avait les deux villes saintes,
la Mecque et Médine, en son pouvoir[57], ils l’avaient laissé aux
Abbâsides, tout en les considérant toujours comme leurs ennemis. Mais à
présent que les Abbâsides étaient tenus en tutelle par leurs maires du
palais, les émirs al-oméra, et que leur pouvoir ne s’étendait plus que
sur Bagdad et son territoire, les gouverneurs des provinces s’étant
rendus indépendants, il n’y avait plus de raison qui pût empêcher les
Omaiyades de prendre une qualification dont ils avaient besoin pour
imposer du respect à leurs sujets et surtout aux peuplades africaines.
Abdérame ordonna donc, dans l’année 929, qu’à partir du vendredi 16
janvier, on lui donnât dans les prières et dans les actes publics les
titres de calife, de commandeur des croyants et de défenseur de la foi
(_an-nâcir lidîni’llâh_)[58].
En même temps il porta toute son attention sur l’Afrique. Il entama une
négociation avec Mohammed ibn-Khazer, le chef de la tribu berbère de
Maghrâwa, qui avait déjà mis en fuite les troupes des Fatimides et tué
leur général Meççâla de sa propre main. L’alliance contractée, Mohammed
ibn-Khazer expulsa les Fatimides du Maghrib central, (c’est-à-dire des
provinces actuelles d’Alger et d’Oran), et fit reconnaître dans cette
contrée la souveraineté du monarque espagnol. Ce dernier réussit aussi à
détacher du parti des Fatimides le vaillant chef des Micnésa,
Ibn-abî-’l-Afia, qui jusque-là avait été leur plus solide appui, et
comme il sentait le besoin d’avoir une forteresse sur la côte d’Afrique,
il se fit céder Ceuta (931).
Les chrétiens du Nord semblaient avoir pris à tâche de laisser au calife
tout le loisir nécessaire, afin qu’il pût se vouer tout entier aux
affaires africaines. Leur première guerre civile étant terminée par la
mort de Sancho, arrivée en 929, ils en commencèrent une autre en 931.
Dans cette année, Alphonse IV, plongé dans la désolation par la mort de
sa femme[59], abdiqua la couronne en faveur de son frère Ramire,
deuxième du nom, et prit le froc dans le cloître de Sahagun; mais
bientôt après, s’apercevant qu’il n’était pas fait pour la monotonie de
la vie monastique, il quitta son cloître et se fit proclamer roi à
Simancas. Ce fut, aux yeux des prêtres, un énorme scandale; aussi
menacèrent-ils Alphonse des tourments de l’enfer s’il ne reprenait pas
l’habit monacal. Il le fit enfin; mais d’un caractère faible et
variable, il s’en repentit aussitôt et jeta pour la seconde fois le froc
aux orties. Profitant de l’absence de Ramire II, qui était allé secourir
Tolède[60], investie alors par les troupes du calife, il se présenta
devant Léon et se rendit maître de cette ville. Ramire revint en toute
hâte, assiégea Léon à son tour, et s’en empara; puis, voulant mettre son
frère hors d’état de lui disputer dorénavant la couronne, il lui fit
crever les yeux, ainsi qu’à ses trois cousins germains, les fils de
Froïla II, qui avaient pris part à cette révolte (932)[61].
Pour Abdérame tout changea de face alors. Le temps où il n’avait pas à
se préoccuper du royaume de Léon était passé. Belliqueux autant que
brave, Ramire nourrissait contre les musulmans une haine farouche et
implacable. Son premier soin fut de secourir Tolède, cette fière
république, qui, seule dans toute l’Espagne musulmane, bravait encore
les armes du calife, et qui avait été jusque-là l’alliée fidèle et le
bouclier du royaume de Léon. Il se mit donc en campagne, et comme Madrid
se trouvait sur sa route, il attaqua cette cité et la prit[62].
Cependant il ne réussit pas à sauver Tolède. Une partie de l’armée qui
assiégeait cette ville étant allée à sa rencontre, il fut obligé de
rebrousser chemin et d’abandonner Tolède à son sort[63]. Ayant ainsi
perdu sa dernière espérance, la ville, comme nous l’avons vu dans le
livre précédent, ne tarda pas à se rendre. L’année suivante (933),
Ramire fut plus heureux. Informé par Ferdinand Gonzalez, le comte de
Castille, que l’armée musulmane menaçait Osma, il alla à la rencontre de
l’ennemi et le mit en déroute[64]. Abdérame prit sa revanche en 934. Il
aurait voulu que les plaines autour d’Osma, qui naguère avaient été
témoins d’une défaite, fussent maintenant témoins d’une victoire; mais
il essaya en vain de faire sortir Ramire de la forteresse; le roi de
Léon jugea prudent de ne point accepter la bataille que les musulmans
lui offraient. Ayant alors laissé devant Osma un corps chargé de
l’investir, Abdérame continua sa marche vers le nord. En route, mainte
cruauté fut commise, surtout par les régiments africains, qui, en pays
ennemi, ne respectaient rien. Près de Burgos, ils massacrèrent tous les
moines de Saint-Pierre-de-Cardègne, au nombre de deux cents[65]. Burgos,
la capitale de la Castille, fut détruite. Un grand nombre de forteresses
eurent le même sort[66].
Quelque temps après, toutefois, les affaires prirent dans le Nord un
aspect fort menaçant. Une ligue formidable s’y forma contre le calife,
et le gouverneur de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim le Todjîbite, en
était le plus ardent promoteur.
Les Beni-Hâchim, qui habitaient l’Aragon depuis le temps de la conquête,
avaient rendu d’utiles services au sultan Mohammed à l’époque où les
Beni-Casî étaient encore tout-puissants dans cette province, et depuis
plus de quarante ans la dignité de gouverneur ou de vice-roi de la
Frontière supérieure était héréditaire dans leur famille. Elle était à
peu près la seule à laquelle Abdérame III, qui avait enlevé toute
influence à la noblesse arabe, eût laissé son éclat et sa haute
position. Toutefois, Mohammed ibn-Hâchim n’était pas content du calife,
et soit qu’il eût à cœur de venger les injures de sa caste, soit qu’il
ne vît dans la bienveillance d’Abdérame à son égard qu’un calcul dicté
par la peur, soit enfin qu’il rêvât un trône pour lui et ses enfants, il
s’était mis à négocier avec le roi de Léon, et lui avait promis que,
s’il voulait l’aider contre le calife, il le reconnaîtrait pour son
suzerain. Ramire avait prêté l’oreille à ses ouvertures, et pendant la
campagne de 934, Mohammed s’était mis en rébellion ouverte en refusant
de se joindre à l’armée musulmane. Trois années plus tard, il reconnut
la suzeraineté de Ramire. Quelques-uns de ses généraux refusèrent de le
suivre sur la route de la trahison et rompirent avec lui; mais alors
Ramire arriva avec ses troupes dans la province, assiégea et prit les
forteresses qui tenaient encore pour le calife, et les livra à Mohammed.
Cela fait, Ramire et Mohammed conclurent une alliance avec la Navarre,
où régnait alors Garcia, sous la tutelle de sa mère Tota, la veuve de
Sancho-le-Grand.
Ainsi tout le Nord était ligué contre le calife. Le danger, qui semblait
conjuré naguère, renaissait. Le calife y fit face avec son énergie
habituelle.
S’étant mis à la tête de son armée dans l’année 957, il marcha d’abord
contre Calatayud, où commandait Motarrif, un parent de Mohammed, et dont
la garnison se composait en partie de chrétiens de l’Alava, envoyés par
Ramire. Motarrif fut tué dans la première escarmouche. Son frère Hacam
lui succéda dans le commandement; mais ayant été obligé d’évacuer la
ville et de se retirer dans la citadelle, il se mit à traiter, et, ayant
stipulé une amnistie pour lui et pour ses soldats musulmans, il livra la
citadelle au calife. Les Alavais, qui n’étaient pas compris dans la
capitulation, furent passés au fil de l’épée[67].
Après ce premier succès, Abdérame s’empara d’une trentaine de châteaux;
puis il tourna ses armes tantôt contre la Navarre, tantôt contre
Saragosse. Il fit assiéger cette ville par un prince du sang, le général
en chef de la cavalerie Ahmed ibn-Ishâc, auquel il venait de conférer le
titre de gouverneur de la Frontière supérieure; mais ce général ne tarda
pas à lui donner de graves sujets de plainte.
Bien qu’ils eussent longtemps mené à Séville une vie obscure et pauvre,
qu’ils eussent fait des mésalliances, et qu’il n’y eût entre eux et lui
qu’une parenté fort éloignée, Abdérame n’avait pas rougi cependant de
reconnaître les Beni-Ishâc comme des membres de sa famille et il les
avait comblés de faveurs. Toutefois, ils n’étaient pas contents de leur
position. Leur ambition ne connaissait pas de bornes; Ahmed, alors le
chef de sa famille, ne prétendait à rien moins qu’à être nommé héritier
présomptif de la couronne, et maintenant qu’il conduisait le siége de
Saragosse avec une mollesse et une lenteur dont le calife s’indignait et
s’irritait, il eut l’audace de lui écrire pour lui présenter sa demande.
Le calife fut blessé à un tel point de cette insolence, que dans sa
colère il lui répondit en ces termes:
«Ne voulant faire que ce qui te fût agréable, nous t’avons traité
jusqu’ici avec une bienveillance extrême; mais nous sommes convaincu à
présent qu’il est impossible de changer ton caractère. Ce qui te
convient, c’est la pauvreté, car n’ayant pas connu auparavant la
richesse, elle t’a rempli d’un insupportable orgueil. Ton père
n’était-il pas un des moindres cavaliers d’Ibn-Haddjâdj, et est-ce que
tu as oublié qu’à Séville tu n’étais toi-même qu’un marchand d’ânes?
Nous avons pris ta famille sous notre protection dès qu’elle l’eut
implorée; nous l’avons secourue, nous l’avons rendue riche et puissante,
nous avons conféré à feu ton père la dignité de vizir[68], à toi-même
celle de général de toute notre cavalerie et de gouverneur de la plus
grande de nos provinces frontières. Et cependant tu as méprisé nos
ordres, tu as négligé de prendre à cœur nos intérêts, et pour combler la
mesure, tu nous demandes maintenant que nous te nommions notre héritier.
Quels mérites, quels titres de noblesse peux-tu faire valoir? Ah! c’est
bien à toi et à ta famille qu’on peut appliquer ces vers bien connus:
Vous êtes des hommes de rien, vous autres, et le lin ne doit pas se
comparer à la soie! Si vous êtes Coraichites, comme vous l’assurez,
prenez alors vos femmes dans cette illustre tribu; mais si au
contraire vous n’êtes que des Coptes, vos prétentions sont d’un
parfait ridicule.
«Ta mère n’était-elle pas la sorcière Hamdouna? Ton père n’était-il pas
un simple soldat? Ton aïeul n’était-il pas portier dans la maison de
Hauthara ibn-Abbâs? Ne faisait-il pas du cordage et de la natte sous le
portique de ce seigneur?... Que Dieu te maudisse, toi et ceux qui nous
ont tendu un piége en nous conseillant de te prendre à notre service!
Infâme, lépreux, fils d’un chien et d’une chienne, viens t’humilier à
nos pieds!»
Ayant donc été déposé de la manière la plus infamante, Ahmed, secondé
par son frère Omaiya, se mit à comploter. Le calife découvrit leurs
intrigues et les exila. Alors Omaiya s’empara de Santarem, y leva
l’étendard de la révolte, et se mit en relation avec le roi de Léon,
auquel il rendit d’utiles services en lui indiquant les endroits où
l’empire musulman pouvait être attaqué avec succès; mais un jour qu’il
était sorti de la ville, un de ses officiers y rétablit l’autorité du
souverain. Omaiya se rendit alors auprès de Ramire. Son frère continuait
à intriguer et à conspirer avec une infatigable ardeur. Il avait formé
le projet de livrer l’Espagne aux Fatimides et il s’était mis en
relation avec cette cour. Abdérame le déjoua. Il le fit arrêter,
condamner comme chiite, et exécuter[69].
Sur ces entrefaites, le calife triomphait dans le Nord. Assiégé dans
Saragosse, Mohammed capitula, et comme c’était, après le monarque,
l’homme le plus puissant et le plus considéré de l’Etat, Abdérame jugea
prudent de lui pardonner et de lui laisser son poste. De son côté, la
reine Tota, après avoir essuyé revers sur revers, vint demander grâce au
calife et le reconnut comme suzerain de la Navarre[70], de sorte qu’à
l’exception du royaume de Léon et d’une partie de la Catalogne, toute
l’Espagne s’était humiliée devant Abdérame.
III.
Les vingt-sept premières années du règne d’Abdérame III n’avaient été
qu’une suite de succès; mais la fortune est capricieuse, et le temps des
revers était enfin arrivé.
Un grand changement s’était fait dans le royaume. La noblesse, qui
naguère était tout, n’était plus rien: le pouvoir royal l’avait écrasée.
Abdérame la détestait; il ne comprenait pas qu’un monarque pût laisser
aux grands une certaine influence et un certain pouvoir. «Votre roi est
un prince sage et habile, j’en conviens volontiers, dit-il un jour à
l’ambassadeur qu’Otton Ier lui avait envoyé; cependant il y a dans sa
politique une chose qui ne me plaît pas: c’est qu’au lieu de retenir
dans ses mains l’autorité tout entière, il en laisse une partie à ses
vassaux. Il leur abandonne même ses provinces, croyant se les attacher
par là. C’est une grande faute. La condescendance envers les grands ne
peut avoir d’autre effet que d’alimenter leur orgueil et leur penchant
pour la rébellion[71]».
Le calife à coup sûr ne tomba point dans la faute qu’il reprochait au
roi d’Allemagne, mais il tomba dans une autre non moins grave: il ne
ménagea pas assez la susceptibilité des grands. Gouvernant par lui-même
(depuis 932 il n’avait plus de hâdjib ou premier ministre[72]), il donna
presque tous les emplois à des hommes de basse extraction, à des
affranchis, à des étrangers, à des esclaves, à des hommes enfin qui
dépendaient entièrement de lui et qui dans ses mains étaient des
instruments souples et dociles. Ceux auxquels on donnait le nom de
Slaves, jouissaient surtout de sa confiance; c’est de son règne que date
l’influence de ce corps, qui était destiné à jouer un rôle important
dans l’Espagne arabe et sur lequel nous devons entrer ici dans quelques
détails.
Dans l’origine, le nom de Slaves s’appliquait aux prisonniers que les
peuples germaniques avaient faits dans leurs guerres contre les nations
slaves, et qu’ils vendaient aux Sarrasins d’Espagne[73]; mais par laps
de temps, quand on eut commencé à comprendre sous le nom de Slaves une
foule de peuples qui appartenaient à d’autres races[74], on donna ce
nom à tous les étrangers qui servaient dans le harem ou dans l’armée,
quelle que fût leur origine. D’après le témoignage formel d’un voyageur
arabe du Xe siècle, les Slaves que le calife d’Espagne avait à son
service, étaient des Galiciens, des Francs (des Français et des
Allemands), des Lombards, des Calabrais et des personnes originaires de
la côte septentrionale de la mer Noire[75]. Quelques-uns d’entre eux
avaient été faits prisonniers par les pirates andalous; d’autres avaient
été achetés dans les ports de l’Italie, car les juifs, spéculant sur la
misère des peuples, se faisaient vendre des enfants de l’un et de
l’autre sexe, et les conduisaient dans les ports de mer, où des navires
grecs et vénitiens venaient les chercher, pour les transporter chez les
Sarrasins. D’autres encore, à savoir les eunuques destinés au service du
harem, arrivaient de France, où il y avait de grandes manufactures
d’eunuques, dirigées par des juifs. Celle de Verdun était
très-renommée[76], et l’on en trouvait d’autres dans le Midi[77].
Comme la plupart de ces captifs étaient encore en bas âge quand ils
arrivaient en Espagne, ils adoptaient facilement la religion, la langue
et les mœurs de leurs maîtres. Plusieurs d’entre eux recevaient une
éducation soignée, de sorte que plus tard ils aimaient à se former des
bibliothèques et à composer des vers. Ces Slaves lettrés étaient même en
si grand nombre, qu’un d’entre eux, un certain Habîb, put consacrer tout
un livre à leurs poésies et à leurs aventures[78].
Les Slaves avaient toujours été nombreux à la cour ou dans l’armée des
émirs de Cordoue; mais jamais ils ne l’avaient été autant que sous
Abdérame III. Leur nombre s’élevait alors à 3750 selon les uns, à 6087
selon les autres; quelques-uns le portent même à 13750[79]. Peut-être
ces chiffres se rapportent-ils à des époques différentes du règne
d’Abdérame, car il est certain que ce prince augmentait sans cesse le
nombre de ses Slaves. Esclaves eux-mêmes, ils avaient cependant d’autres
esclaves à leur service, et possédaient des terres fort étendues.
Abdérame les investit des fonctions militaires et civiles les plus
importantes, et dans sa haine de l’aristocratie, il força les gens de
haut parage, qui comptaient les héros du Désert parmi leurs ancêtres, à
s’humilier devant ces parvenus qu’ils méprisaient souverainement.
Les nobles étaient donc fort mécontents du calife, lorsque celui-ci
conçut le projet d’entreprendre contre le roi de Léon une expédition
plus importante encore que celles qu’il avait faites auparavant. Il fit
à cet effet des frais immenses, appela cent mille hommes sous les
drapeaux, et comme il se tenait assuré de remporter une victoire
éclatante et décisive, il donna d’avance à l’expédition qu’il allait
entreprendre le nom de _campagne de la puissance suprême_.
Malheureusement pour lui, il nomma un Slave, Nadjda, général en chef de
l’armée. Ce choix mit le comble à l’irritation des officiers arabes. Ils
jurèrent dans leur fureur que le calife expierait par une honteuse
déroute son mépris de la vieille noblesse.
Dans l’année 939, l’armée se mit en campagne en prenant la route de
Simancas. Ramire II et son alliée Tota, la reine régente de Navarre,
vinrent à sa rencontre, et le 5 août le combat s’engagea. Les officiers
arabes se laissèrent battre et se retirèrent; mais il arriva ce que
probablement ils n’avaient pas prévu. Les Léonais se mirent à poursuivre
les musulmans. Arrivés près de la ville d’Alhandega, au sud de
Salamanque, sur les bords du Tormès, ces derniers se rallièrent et
firent face à l’ennemi; mais ils furent complétement battus, et le
calife lui-même échappa à peine aux épées des chrétiens. Après
Alhandega, ce ne fut plus une retraite, ce fut une déroute. Plus
d’ordre, de discipline; on quittait ses rangs, on criait sauve qui peut!
Fantassins et cavaliers avançaient pêle-mêle; les soldats et les
officiers jonchaient le chemin; des régiments entiers disparaissaient.
La complète et éclatante victoire remportée par Ramire eut partout un
grand retentissement. On en parla au fond de l’Allemagne aussi bien que
dans les pays les plus reculés de l’Orient, mais avec des sensations
bien différentes. Ici l’on s’en réjouissait, ailleurs on s’en
affligeait; les uns y voyaient un sûr garant du triomphe de leur foi,
les autres, une cause de sérieuses alarmes.
Le calife lui-même était fort abattu. Son général Nadjda avait été
tué[80]; le vice-roi de Saragosse, Mohammed ibn-Hâchim, qui avait été
fait prisonnier dans la première bataille, celle de Simancas, gémissait
dans un cachot de Léon[81]; son armée était anéantie; lui-même, enfin,
n’avait échappé à la captivité ou à la mort que par miracle, et pendant
sa fuite il n’avait eu autour de lui que quarante-neuf hommes. Tout cela
avait fait une telle impression sur son esprit, que dans la suite il
n’accompagna plus son armée quand elle se mettait en campagne[82].
Heureusement pour le calife, une guerre civile qui éclata parmi les
chrétiens, empêcha Ramire de profiter de l’avantage qu’il avait
remporté.
La Castille aspirait à se séparer du royaume de Léon. Déjà sous le règne
d’Ordoño II, le père de Ramire, elle s’était mise en rébellion ouverte.
Le roi annonça alors qu’afin de terminer le différend à l’amiable, il
tiendrait un plaid[83] à Tejiare ou Teliare, sur les bords du Carrion,
rivière qui séparait Léon de la Castille, et il invita les quatre comtes
castillans à y assister. Ils vinrent, mais le roi les fit arrêter et
décapiter. Les Léonais, tout en avouant que cette manière de se faire
justice, était un peu irrégulière, admiraient la sagesse du roi[84];
mais les Castillans en jugeaient autrement. Privés de leurs chefs, ils
étaient pour le moment réduits à l’impuissance; mais ils appelaient de
tous leurs vœux l’heure où ils auraient à leur tête un homme qui fût en
état de les venger des perfides Léonais.
Cette heure si impatiemment attendue allait sonner enfin. La Castille
trouverait un vengeur dans son comte Ferdinand Gonzalez, qui est devenu
l’un des héros favoris des poètes du moyen âge, et dont aujourd’hui
encore les Castillans ne prononcent le nom qu’avec un profond respect.
Tant que les redoutables armées d’Abdérame III brûlaient ses cloîtres,
ses forteresses et jusqu’à sa capitale, Ferdinand, _l’excellent comte_,
comme on l’appelait[85], n’avait pu songer à affranchir sa patrie; mais
à présent que l’on n’avait plus rien à craindre du côté des Arabes, il
crut le moment venu pour remplir la tâche qu’il considérait comme la
sienne. Il déclara la guerre au roi[86]. Le calife en profita pour
réorganiser son armée, et dès le mois de novembre de l’année 940, il fut
en état de faire ravager les frontières de Léon par le gouverneur de
Badajoz[87], Ahmed ibn-Yila[88].
Vers la même époque, la fortune semblait vouloir le dédommager en
Afrique du désastre qui l’avait frappé en Espagne.
Jusque-là Abdérame avait sans doute obtenu de beaux succès en Afrique;
mais la médaille avait eu son revers. De temps en temps ses vassaux
s’étaient laissé battre; les tentatives qu’il avait faites pour mettre
de l’ensemble dans leurs opérations, n’avaient pas toujours été
couronnées du succès; quelquefois, enfin, il n’avait pas été à même de
les empêcher de se combattre entre eux; mais il avait du moins réussi à
occuper les Fatimides en Afrique, il les avait mis hors d’état de
débarquer sur les côtes d’Espagne, et c’était, au bout du compte, tout
ce qu’il voulait. Il semblait maintenant sur le point d’obtenir bien
davantage.
Un ennemi plus redoutable que tous leurs autres adversaires pris
ensemble, avait levé contre les Fatimides l’étendard de la révolte.
C’était Abou-Yézîd, de la tribu berbère d’Iforen. Fils d’un marchand, il
avait fréquenté dans sa jeunesse des docteurs de la secte des
non-conformistes, qui en Afrique comptait encore un nombre immense
d’adhérents. Plus tard, quand la mort de son père l’eut réduit à
l’indigence, il avait gagné son pain en enseignant à lire aux enfants.
De maître d’école, il devint missionnaire à l’instar du fondateur de
l’empire des Fatimides, souleva les Berbers au nom de la vraie religion
et de la liberté, et leur promit un gouvernement républicain aussitôt
qu’ils auraient pris Cairawân, la capitale. Ses succès furent aussi
miraculeux que ceux de ses ennemis l’avaient été quelques années
auparavant. Les armées des Fatimides fondaient comme la neige au
printemps devant cet homme petit, laid, vêtu de bure et monté sur un
âne gris. Les Sonnites, profondément blessés par les blasphèmes et
l’intolérance des Fatimides, accouraient en foule sous ses drapeaux;
même leurs faquis et leurs ermites prenaient les armes pour faire
triompher le chef des non-conformistes. Celui-ci semblait avoir pris à
tâche de justifier l’espoir qu’ils mettaient dans sa tolérance. Lorsque,
dans l’année 944, il fit son entrée dans la capitale, il appela les
bénédictions du ciel sur les deux premiers califes, que les Fatimides
avaient fait maudire, et invita les habitants de la ville à se conformer
au rit de Mâlic, que les Fatimides avaient proscrit. Les Sonnites
respiraient enfin. Ils pouvaient de nouveau faire des processions, avec
des drapeaux et des tambours, jouissance dont ils avaient été privés
pendant bien des années, et Abou-Yézîd, qui, dans ces occasions
solennelles, les conduisait lui-même, leur donna encore une autre preuve
de sa tolérance: il conclut une alliance avec le calife d’Espagne, et,
lui ayant envoyé des ambassadeurs, il le reconnut, sinon pour le chef
temporel, du moins pour le chef spirituel des vastes domaines qu’il
venait de conquérir[89].
Les Fatimides semblaient perdus. Tandis que leur calife Câyim, fils et
successeur d’Obaidallâh, était étroitement bloqué dans Mahdia par le
formidable Abou-Yézîd, le calife d’Espagne lui enlevait, au moyen de ses
vassaux africains, presque tout le nord-ouest, et lui suscitait partout
des ennemis. Il conclut une alliance avec le roi d’Italie, Hugues de
Provence, qui avait à venger le désastre de Gênes, ville qu’un amiral
fatimide avait pillée; il en conclut une autre avec l’empereur de
Constantinople, qui brûlait du désir d’enlever la Sicile à Câyim[90].
En un clin d’œil tout changea de face. Enivré de ses triomphes,
Abou-Yézîd eut une bouffée d’orgueil; non content de la réalité du
pouvoir et oubliant à quels moyens il le devait, il voulut aussi en
posséder l’apparence et la vaine pompe: il échangea son manteau de bure
contre une robe de soie, son âne gris contre un superbe cheval. Cette
imprudence le perdit. Blessés dans leurs convictions égalitaires et
républicaines, la plupart de ses partisans l’abandonnèrent, les uns pour
retourner dans leurs demeures, les autres pour passer à l’ennemi. Averti
par l’expérience, Abou-Yézîd renonça aux habitudes de luxe qu’il avait
contractées, et reprit, avec le manteau de bure, sa vie simple et rude
d’autrefois. Mais il était trop tard; le prestige qui l’entourait
naguère, avait disparu. Peut-être eût-il pu compter encore sur les
Sonnites, si, dans un moment de fanatisme farouche, il ne les eût pas
désabusés sur sa feinte tolérance. La veille d’un combat, il avait
ordonné à ses guerriers d’abandonner les soldats de Cairawân, leurs
frères d’armes, à la fureur des soldats fatimides. Cet ordre perfide
n’avait été que trop bien obéi. Dès lors les Sonnites l’avaient pris en
horreur; tyran pour tyran et hérésiarque pour hérésiarque, ils
préféraient le calife fatimide, d’autant plus qu’al-Mançour, qui venait
de succéder à son père, valait un peu mieux que ses prédécesseurs. Forcé
de lever le siége de Mahdia, Abou-Yézîd arriva à Cairawân, où il
n’échappa qu’avec peine à un complot que les habitants avaient ourdi
contre lui. Longtemps traqué par les soldats fatimides, il tomba enfin
entre leurs mains criblé de blessures. Il fut mis dans une cage de fer,
et quand il fut mort (947), sa peau fut empaillée, portée à travers les
rues de Cairawân, et pendue aux remparts de Mahdia, où elle resta
jusqu’à ce que les vents en eussent dispersé les lambeaux[91].
La ruine des non-conformistes fut pour Abdérame III un échec presque
aussi grave que l’avaient été les déroutes de Simancas et d’Alhandega.
Dans l’Ouest, les Fatimides regagnèrent rapidement le terrain qu’ils
avaient perdu, et forcèrent les vassaux d’Abdérame à aller chercher un
asile à la cour de Cordoue.
Dans le Nord, au contraire, tout allait selon les souhaits d’Abdérame,
ce qui revient à dire que le pays était sans cesse en proie à une
violente discorde. La guerre, comme nous l’avons vu, avait éclaté entre
Ramire II et Ferdinand Gonzalez. La fortune avait favorisé le premier.
Ayant surpris son ennemi, il l’avait fait jeter dans un cachot de
Léon[92]; puis il avait donné le comté de Castille, d’abord au Léonais
Assur Fernandez, comte de Monzon[93], ensuite à son propre fils
Sancho[94], et il s’était même approprié les biens allodiaux de
Ferdinand. Il est vrai qu’il ne les garda pas tous pour lui-même.
Voulant se rendre populaire, il en donna quelques-uns aux chevaliers et
aux ecclésiastiques les plus influents de la province[95]. Cependant il
n’atteignit pas son but. Tout en profitant de la libéralité du roi, les
Castillans restèrent attachés de cœur et d’âme à leur ancien comte.
Celui que le roi leur avait donné, n’était à leurs yeux qu’un intrus.
Dans les actes de vente, de donation etc., où l’on notait, après la
date, le nom du roi et celui du comte, ils nommaient quelquefois le
comte que le roi leur avait imposé; mais ils le faisaient seulement
quand ils ne pouvaient agir autrement, c’est-à-dire quand l’autorité
avait l’œil sur eux; ordinairement ils nommaient Ferdinand Gonzalez[96].
Ils montrèrent encore d’une autre façon l’amour qu’ils lui avaient voué.
Ayant fait une statue à son image, ils rendirent l’hommage à ce bloc de
pierre[97]. Puis, quand ils commencèrent à s’impatienter de la longue
captivité[98] de Ferdinand, ils prirent une résolution hardie; mais ici
il faut laisser parler une belle et ancienne romance[99]:
Tous ont juré d’une seule voix de ne point retourner en Castille
sans le comte, leur seigneur.
Son image de pierre, ils l’ont placée sur un char, bien résolus à
ne point retourner à moins qu’il ne retourne avec eux.
Ils ont juré en élevant la main, que quiconque quitterait les rangs
serait tenu pour traître.
L’hommage rendu, ils placèrent la bannière du comte à côté de la
statue, et tous, depuis les jeunes gens jusqu’aux vieillards, ont
baisé la main à l’image.
Ils ont laissé déserts Burgos et les endroits d’alentour; il n’y
reste que des femmes et de petits enfants.
Intimidé par l’approche des Castillans, le roi céda enfin. Il rendit la
liberté à Ferdinand, mais il ne le fit qu’après lui avoir imposé des
conditions bien humiliantes et bien dures: Ferdinand avait été forcé de
jurer fidélité et obéissance; il avait dû renoncer à tous ses biens et
s’engager à donner sa fille Urraque en mariage à Ordoño, le fils aîné du
roi[100]. A ce prix il fut libre; mais il était naturel que dorénavant
il ne voulût plus prêter l’appui de son bras à un roi qui lui avait fait
signer un tel traité. Les Castillans, qui n’avaient pas réussi à faire
réintégrer dans la possession du comté celui qu’ils continuaient à
appeler leur seigneur, n’étaient pas mieux disposés. Ramire II avait
donc perdu l’appui de son plus vaillant capitaine et la coopération de
ses plus braves sujets. De là son impuissance. Il laissa les musulmans
faire une razzia en 944, et deux autres en 947[101]; il ne les empêcha
pas de rebâtir et de fortifier la ville de Medinaceli, qui devint dès
lors le boulevard de l’empire arabe contre la Castille[102]. Le
vainqueur de Simancas et d’Alhandega se tenait tout au plus sur la
défensive. Ce ne fut que dans l’année 950 qu’il envahit de nouveau le
territoire musulman, et alors il remporta une victoire près de
Talavera[103]; mais ce fut son dernier triomphe: dans le mois de janvier
de l’année suivante[104] il avait déjà cessé de vivre.
Après sa mort, une guerre de succession éclata. Marié deux fois, Ramire
avait eu de sa première femme, une Galicienne, un fils nommé Ordoño, et
de sa seconde, Urraque, la sœur de Garcia de Navarre, un autre fils
nommé Sancho[105]. En sa qualité d’aîné, Ordoño prétendait naturellement
au trône; mais Sancho, qui comptait avec raison sur l’appui des
Navarrais, y prétendait également, et il tâcha d’attirer dans son parti
Ferdinand Gonzalez et les Castillans. Dans les circonstances données, le
choix entre les deux compétiteurs n’était pas difficile pour Ferdinand.
Ordoño, il est vrai, était son gendre; mais comment l’était-il devenu?
Par une odieuse contrainte. Sa sympathie pour Ordoño ne pouvait donc pas
être bien vive. Tout, au contraire, l’attirait vers Sancho, les liens du
sang aussi bien que son intérêt. Sancho était son neveu[106]; il avait
pour lui Tota de Navarre, la belle-mère de Ferdinand, et si ce dernier
eût pu hésiter encore, les offres brillantes de Sancho auraient vaincu
son indécision, car ce prince promettait de lui rendre ses biens
confisqués et le comté de Castille. Ferdinand se déclara donc pour lui,
appela ses hommes aux armes, et, accompagné de Sancho et d’une armée
navarraise, il marcha contre la ville de Léon, afin d’arracher la
couronne à Ordoño III[107].
«L’Eternel, dit un chroniqueur arabe[108], avait fait naître cette
guerre civile afin de donner aux musulmans l’occasion de remporter des
victoires.» En effet, pendant que les chrétiens s’entr’égorgeaient sous
les murs de Léon, les généraux d’Abdérame triomphaient sur tous les
points de la frontière. Chaque messager qui arrivait du Nord apportait à
Cordoue la nouvelle d’une heureuse razzia ou d’une belle victoire. Le
calife pouvait faire montrer au peuple une foule de cloches, de croix,
de têtes coupées; une fois, dans l’année 955, ces dernières étaient au
nombre de cinq mille, et l’on disait qu’une fois autant de
Castillans--car c’étaient eux qui avaient été battus--avaient péri dans
la bataille qui s’était livrée[109]. Il est vrai que Ferdinand Gonzalez
remporta une victoire près de San Estevan de Gormaz[110]; il est vrai
aussi qu’Ordoño III, quand il eut enfin repoussé son frère et qu’il eut
forcé les Galiciens, qui s’étaient révoltés aussi, à le reconnaître, usa
de représailles en pillant Lisbonne[111]; mais c’était une faible
compensation pour le mal que les musulmans avaient fait aux chrétiens,
et Ordoño, qui craignait de nouvelles révoltes, désirait vivement la
paix. L’année 955, il envoya un ambassadeur à Cordoue pour la
demander[112]. Abdérame, qui la désirait aussi parce qu’il avait
l’intention de tourner ses armes d’un autre côté, prêta l’oreille aux
ouvertures d’Ordoño, et dans l’année suivante, il envoya à Léon, en
qualité d’ambassadeurs, Mohammed ibn-Hosain et le savant juif Hasdaï
ibn-Chabrout, le directeur général des douanes. Les négociations ne
furent pas longues. Ordoño ayant déclaré qu’il était prêt à faire des
concessions (il promettait probablement de livrer ou du moins de raser
certaines forteresses), on arrêta les bases d’un traité, après quoi les
ambassadeurs retournèrent à Cordoue pour le faire ratifier par le
calife. Quoique le traité fût honorable et avantageux, Abdérame crut
qu’il ne l’était pas assez; mais comme il ne pouvait plus guère compter
sur le lendemain (il était presque septuagénaire), il pensa que
l’affaire regardait plutôt son fils que lui-même. Il le consulta donc et
s’en remit à sa décision. Hacam, qui était pacifique, déclara qu’à son
avis le traité devait être ratifié, et alors le calife le signa[113].
Peu de temps après, il en conclut un autre avec Ferdinand Gonzalez[114],
de sorte que les musulmans n’avaient plus en Espagne d’autres ennemis
que les Navarrais.
Si Abdérame avait été cette fois plus traitable qu’à l’ordinaire, c’est
qu’il voulait tourner ses armes contre les Fatimides. La puissance de
ces princes croissait de jour en jour. Brûlant du désir de se venger des
souverains d’Europe, qui s’étaient déjà réjouis de leur perte, tant ils
la croyaient certaine, ils avaient fait d’abord éprouver le poids de
leur vengeance à l’empereur de Constantinople en faisant ravager la
Calabre[115]. Alors ç’avait été le tour d’Abdérame. En 955, lorsque,
selon toute apparence, Moïzz, le quatrième calife fatimide, méditait
déjà une descente en Espagne, il arriva qu’un très-grand navire,
qu’Abdérame avait envoyé avec des marchandises à Alexandrie, rencontra
en mer un vaisseau qui venait de Sicile et sur lequel se trouvait un
courrier que le gouverneur de cette île avait expédié à son souverain
Moïzz. Cette dernière circonstance ne semble pas avoir été inconnue au
capitaine du vaisseau andalous. Il se peut même qu’Abdérame ait
soupçonné que les dépêches dont le courrier était porteur, contenaient
un plan d’attaque contre l’Espagne, et qu’il ait donné au capitaine
l’ordre de les intercepter. Quoi qu’il en soit, le capitaine attaqua le
vaisseau sicilien, le prit, le pilla et s’empara des dépêches.
Moïzz usa aussitôt de représailles. Sur son ordre, le gouverneur de la
Sicile se porta avec une flotte vers Almérie, et prit ou brûla les
navires qui se trouvaient dans ce port. Il s’empara aussi de celui qui
avait fourni un spécieux prétexte pour cette expédition, et qui était
justement de retour d’Alexandrie, d’où il avait rapporté des chanteuses
pour le calife et de précieuses marchandises. Puis les troupes du
gouverneur débarquèrent pour piller les environs d’Almérie, après quoi
elles se remirent en mer[116].
Abdérame répondit d’une manière énergique à cette attaque. Il ordonna
d’abord de maudire chaque jour les Fatimides dans les prières
publiques[117]; puis il chargea son amiral Ghâlib d’aller piller les
côtes de l’Ifrikia. Cette expédition, toutefois, n’eut pas tout le
succès que le calife s’en était promis. Les Andalous remportèrent bien
quelques avantages, mais à la fin ils furent repoussés par les troupes
qui gardaient la province, et forcés de se rembarquer.
Voilà où Abdérame en était de la guerre qu’il soutenait contre les
Fatimides, au moment où les négociations avec le roi de Léon étaient en
train. Voulant tourner toutes les forces et toutes les ressources de
l’empire contre l’Afrique, il devait naturellement désirer la paix avec
les chrétiens du Nord, et c’est pour cette raison qu’il ne s’était pas
montré trop difficile sur les conditions auxquelles elle se faisait.
Maintenant qu’elle avait été conclue, il concentra toutes ses pensées
sur l’Afrique. Une grande expédition se préparait. Les ouvriers dans les
chantiers n’avaient plus un moment de repos, de tous côtés des troupes
se dirigeaient vers les ports de mer, et l’on enrôlait des milliers de
matelots, lorsque la mort d’Ordoño III, qui arriva dans le printemps de
l’année 957[118], vint entraver tout à coup les projets du calife.
Nous avons vu plus haut qu’Ordoño n’avait obtenu la paix qu’en faisant
des concessions, parmi lesquelles la remise ou la démolition de
certaines forteresses tenait, à n’en point douter, la première place. Or
Sancho, l’ancien compétiteur de son frère, auquel il succéda maintenant
sans obstacle, refusa d’exécuter cette clause du traité. Abdérame se vit
donc contraint d’employer contre le royaume de Léon les forces qu’il
avait voulu envoyer en Afrique, et il donna des ordres dans ce sens au
brave Ahmed ibn-Yila, le gouverneur de Tolède[119]. Ce général se mit en
campagne, et dans le mois de juillet, il remporta une grande victoire
sur le roi de Léon[120]. Ce triomphe était sans doute une consolation
pour le calife, qui n’avait nullement désiré cette nouvelle guerre, et
qui même, si l’honneur le lui eût permis, l’aurait volontiers évitée. Il
en aurait bientôt une autre, plus douce encore: il verrait ses ennemis à
ses pieds.
IV.
«Le roi Sancho, dit un auteur arabe[121], était vain et orgueilleux».
Cette phrase est sans doute empruntée à un chroniqueur léonais de
l’époque[122], et dans la bouche de ces écrivains elle signifie que
Sancho cherchait à briser la puissance des nobles et aspirait à rétablir
l’autorité absolue que ses ancêtres avaient possédée. De là la haine que
lui portaient les grands. A la haine se joignait le mépris. Sancho avait
perdu les qualités qu’il avait eues autrefois et que ses sujets
appréciaient le plus. Le pauvre prince avait pris un embonpoint
excessif, de sorte qu’il ne pouvait plus monter à cheval et que même en
marchant il devait s’appuyer sur quelqu’un[123]. Il était donc devenu un
objet de risée, et peu à peu l’on se mit à dire qu’il fallait déposer ce
roi ridicule, ce roi manqué. Ferdinand Gonzalez, qui aspirait au titre
de faiseur de rois, et qui avait déjà tenté une fois, mais sans succès,
d’en faire un, fomenta le mécontentement des Léonais et le dirigea[124].
Une conspiration se forma dans l’armée, et un beau jour, dans le
printemps de l’année 958[125], on chassa Sancho du royaume.
Pendant que le roi détrôné s’acheminait tristement vers Pampelune, la
résidence de son oncle Garcia, Ferdinand Gonzalez et les autres grands
se réunirent pour élire un autre roi. Leur choix tomba sur Ordoño,
quatrième du nom. C’était un fils d’Alphonse IV et par conséquent un
cousin germain de Sancho. Rien, excepté sa naissance, ne le recommandait
aux suffrages des électeurs. A une difformité de la taille (il était
bossu[126]) il joignait un caractère obséquieux, vil[127] et méchant, de
sorte que dans la suite on ne l’appela pas autrement
qu’Ordoño-le-Mauvais[128]; mais comme il n’y avait alors aucun autre
adulte dans la famille royale, il fallait bien le choisir, et le comte
de Castille lui fit épouser sa fille Urraque, la veuve d’Ordoño
III[129], qui devint ainsi pour la seconde fois reine de Léon[130].
Au moment même où on lui donnait ainsi un successeur, Sancho racontait à
Pampelune la mésaventure qui lui était arrivée. Sa grand’mère, la
vieille et ambitieuse Tota, qui gouvernait encore la Navarre au nom de
son fils, bien que ce fils fût depuis longtemps d’âge à régner par
lui-même, prit chaudement son parti, et jura de le rétablir à quelque
prix que ce fût. La chose n’était pas aisée cependant, car d’une part
Sancho n’avait dans son ancien royaume aucun ami influent, et de l’autre
la Navarre était trop faible pour attaquer seule Léon et la Castille.
Tota devait donc chercher un allié, et encore un allié très-puissant. En
outre, pour que Sancho fût à même de se soutenir sur son trône, une fois
qu’il l’aurait reconquis, il fallait absolument qu’il cessât d’être un
objet de risée par sa malencontreuse obésité. Cette obésité n’était pas
naturelle; elle provenait d’une disposition maladive, et un médecin
habile pourrait sans doute la faire disparaître; mais à Cordoue
seulement, ville qui était alors le foyer de toutes les lumières, on
pouvait espérer de trouver un tel médecin. Ce fut aussi à Cordoue que
Tota chercha l’allié dont elle avait besoin. Elle résolut de faire
demander au calife un médecin pour guérir son petit-fils, et une armée
pour le rétablir sur son trône. Il en coûtait sans doute à son orgueil
de faire une telle démarche; il lui était pénible d’être obligée
d’implorer l’assistance d’un mécréant avec lequel elle avait été en
guerre pendant plus de trente ans, et qui, il y avait à peine un an,
avait encore fait ravager ses vallées et brûler ses villages[131]; mais
son amour pour son petit-fils, l’ardent désir qu’elle avait de le voir
régner, la rage que lui causait sa honteuse déconfiture, tout cela fut
plus fort que sa légitime répugnance, et elle envoya des ambassadeurs à
Cordoue.
Ces ambassadeurs ayant exposé au calife le motif de leur venue, il leur
répondit qu’il enverrait volontiers un médecin à Sancho, et qu’à
certaines conditions, lesquelles seraient exposées par un de ses
ministres qu’il enverrait à Pampelune, il prêterait l’appui de ses armes
au roi détrôné.
Quand les ambassadeurs navarrais l’eurent quitté, Abdérame fit venir le
juif Hasdaï, et, après lui avoir donné ses instructions, il le chargea
de se rendre à la cour de Navarre. Il n’aurait pu faire un meilleur
choix. Hasdaï réunissait en sa personne toutes les qualités requises
pour une telle mission; il parlait fort bien la langue des chrétiens, et
il était à la fois médecin et homme d’Etat; tout le monde vantait son
esprit, ses talents, ses connaissances, sa grande capacité, et récemment
encore un ambassadeur, venu du fond de la Germanie, avait déclaré qu’il
n’avait jamais vu un homme doué de tant de finesse[132].
Arrivé à Pampelune, le juif gagna aussitôt la confiance de Sancho en se
chargeant de son traitement et en lui promettant une prompte guérison.
Il lui dit qu’en retour du service que le calife était prêt à lui
rendre, celui-ci exigeait la cession de dix forteresses. Sancho promit
de les livrer dès qu’il serait rétabli sur son trône. Mais ce n’était
pas tout: Hasdaï était aussi chargé de faire en sorte que Tota vînt à
Cordoue, accompagnée de son fils et de son petit-fils. Le calife, qui
voulait contenter sa vanité et donner à son peuple le spectacle,
jusque-là sans exemple, d’une reine et de deux rois chrétiens qui
viendraient humblement se prosterner à ses pieds pour implorer l’appui
de ses armes, avait particulièrement insisté sur ce point; mais on
pouvait prévoir que la fière Tota s’opposerait vivement à une telle
exigence. En effet, faire un voyage à Cordoue, c’était pour elle une
démarche plus humiliante encore que celle à laquelle elle s’était déjà
abaissée alors qu’elle était entrée en relations amicales avec son vieil
ennemi. Cette partie de la mission de Hasdaï était donc la plus délicate
et la plus épineuse; pour faire une telle proposition, et surtout pour
la faire agréer, il fallait un tact et une habileté tout à fait
extraordinaires. Mais Hasdaï avait la réputation d’être l’homme le plus
adroit de son temps, et il la justifia. L’orgueilleuse Navarraise se
laissa vaincre «par le charme de ses paroles, par la force de sa
sagesse, par la puissance de ses ruses et de ses nombreux artifices,»
pour parler avec un poète juif de l’époque, et, croyant que le
rétablissement de son petit-fils ne pouvait être obtenu qu’à ce prix,
elle fit un grand effort sur elle-même et donna enfin son consentement
au voyage que le juif lui proposait.
L’Espagne musulmane vit alors un étrange spectacle. Suivie d’une foule
de grands et de prêtres, la reine de Navarre s’achemina lentement vers
Cordoue, avec Garcia et le malheureux Sancho, dont la santé ne s’était
pas encore beaucoup améliorée, et qui marchait en s’appuyant sur Hasdaï.
Si ce spectacle était doux pour la vanité nationale des musulmans, il
l’était autant, et plus encore peut-être, pour l’amour-propre des juifs,
car celui à qui on le devait, était un homme de leur religion. Aussi
leurs poètes célébraient-ils son retour l’un à l’envi de l’autre.
«Saluez, ô montagnes, le chef de Juda! chantait l’un d’entre eux. Que
le rire soit sur toutes les bouches! Que les terres arides et les forêts
chantent! Que le désert se réjouisse, qu’il fleurisse et produise des
fruits, car il vient, le chef de l’Académie, il vient avec joie et
chants! Tant qu’il n’était pas là, la ville célèbre, dessinée avec
grâce, était morne et triste; ses pauvres, qui ne voyaient plus son
visage qui brille comme les étoiles, étaient désolés; les superbes
dominaient sur nous; ils nous vendaient et nous achetaient comme si nous
eussions été des esclaves; ils allongeaient leurs langues pour engloutir
nos richesses; ils rugissaient comme des lionceaux, et nous étions tous
épouvantés, car notre défenseur n’était pas là.... Dieu nous l’a donné
pour chef; il l’a placé en faveur chez le roi, qui l’a nommé prince et
qui l’a élevé au-dessus de ses autres dignitaires. Quand il passe,
personne n’ose ouvrir la bouche. Sans flèches et sans épées, par sa
seule éloquence, il a enlevé aux abominables mangeurs de porcs des
forteresses et des cités.»
Quand la reine et les deux rois furent enfin arrivés à Cordoue, le
calife leur donna, dans son palais à Zahrâ, une de ces pompeuses
audiences[133] qui imposaient aux étrangers et qui étaient bien propres
à leur donner une haute idée de sa puissance et de sa richesse. C’était
sans doute un moment bien doux pour Abdérame que celui où il voyait à
ses pieds le fils de son terrible ennemi Ramire II, le fils de
l’illustre vainqueur de Simancas et d’Alhandega, et la reine aussi
courageuse que fière, qui dans ces batailles mémorables avait commandé
elle-même ses troupes victorieuses; mais quels que fussent ses
sentiments intimes, il n’en laissa rien paraître au dehors, et il reçut
ses hôtes avec une courtoisie exquise. Sancho lui répéta ce qu’il avait
déjà déclaré à Hasdaï, à savoir qu’il céderait les dix forteresses que
le calife exigeait, et l’on résolut que, tandis que l’armée arabe
attaquerait le royaume de Léon, les Navarrais feraient une invasion en
Castille, afin d’attirer les forces de Ferdinand Gonzalez de ce
côté-là[134].
Cependant Abdérame n’avait pas perdu de vue l’Afrique. Il avait au
contraire poussé ses armements avec une grande activité, et dans l’année
même où la reine de Navarre arriva à Cordoue, une nombreuse armée,
commandée par Ahmed ibn-Yila, s’embarqua sur soixante-dix navires. Cette
expédition fut heureuse, car les Andalous incendièrent Mersâ-al-kharez,
et dévastèrent les environs de Sousa ainsi que ceux de Tabarca[135].
Quelque temps après, l’armée musulmane marcha contre le royaume de Léon.
Sancho l’accompagnait. Grâce aux remèdes de Hasdaï, il avait été
débarrassé de son trop d’embonpoint, et il était maintenant aussi leste
et aussi agile qu’il l’avait été auparavant[136]. Zamora fut prise
d’abord[137], et déjà dans le mois d’avril de l’année 959, l’autorité de
Sancho était reconnue dans une grande partie du royaume[138]. La
capitale, toutefois, tenait encore pour Ordoño IV; mais ce prince ayant
pris la fuite pour aller chercher un refuge dans les Asturies[139], elle
se rendit à Sancho dans la seconde moitié de l’année 960[140]. Ayant
ainsi recouvré son royaume, Sancho envoya une ambassade au calife pour
le remercier du secours qu’il lui avait prêté, et il écrivit en même
temps à tous ses voisins pour leur annoncer son rétablissement sur le
trône. Dans ces lettres il blâmait dans les termes les plus énergiques
la déloyauté du comte de Castille[141]. Peut-être ce dernier lui
inspirait-il encore des craintes; mais s’il en était ainsi, elles se
dissipèrent bientôt. D’après ce qui avait été convenu, les Navarrais
avaient envahi la Castille, et dans cette même année 960, ils livrèrent
au comte une bataille dans laquelle ils eurent le bonheur de le faire
prisonnier[142]. Dès lors la cause d’Ordoño était perdue. Haï et méprisé
par tout le monde, il n’avait pu se soutenir jusque-là que par
l’influence de Ferdinand, dont il était la créature. Les Asturiens le
chassèrent maintenant de leur province, et se soumirent à Sancho. Ordoño
alla chercher un asile à Burgos[143], et nous verrons plus tard ce qu’il
devint.
Au moment où ces événements se passaient dans le Nord, le calife, qui
avait eu l’imprudence de s’exposer au vent âpre du mois de mars, était
déjà malade, et l’on craignait pour sa vie. Cette fois, cependant, les
médecins réussirent encore à conjurer le péril, et au commencement de
juillet Abdérame avait recouvré la santé au point qu’il put donner
audience aux dignitaires les plus haut placés. Mais sa guérison n’était
qu’apparente. Il éprouva une rechute de sa maladie, et le 16 octobre de
l’année 961[144], il rendit le dernier soupir à l’âge de soixante-dix
ans, dont quarante-neuf de règne.
Parmi les princes omaiyades qui ont régné en Espagne, la première place
appartient incontestablement à Abdérame III. Ce qu’il avait fait tenait
du prodige. Il avait trouvé l’empire livré à l’anarchie et à la guerre
civile, déchiré par les factions, morcelé entre une foule de seigneurs
de race différente, exposé aux razzias continuelles des chrétiens du
Nord, et à la veille d’être englouti, soit par les Léonais, soit par les
Africains. En dépit d’obstacles sans nombre, il avait sauvé l’Andalousie
et d’elle-même et de la domination étrangère. Il l’avait fait renaître
plus grande et plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Il lui avait
procuré l’ordre et la prospérité au dedans, la considération et le
respect au dehors. Le trésor public, qu’il avait trouvé dans un état
déplorable, était dans une situation excellente. Un tiers des revenus de
l’empire, qui s’élevaient chaque année à six millions deux cent quarante
cinq mille pièces d’or, suffisait aux dépenses ordinaires; un autre
tiers était mis en réserve, et Abdérame consacrait le reste à ses
bâtiments[145]. On calculait que dans l’année 951, il avait dans ses
coffres la somme énorme de vingt millions de pièces d’or; aussi un
voyageur, qui se connaissait en finances, assure-t-il qu’Abdérame et le
Hamdânide qui régnait alors sur la Mésopotamie étaient les princes les
plus riches de ce temps-là[146]. L’état du pays était en harmonie avec
la situation prospère du trésor public. L’agriculture, l’industrie, le
commerce, les arts, les sciences, tout florissait. L’étranger admirait
partout des champs bien cultivés et ce système hydraulique, coordonné
avec une science profonde, qui rendait fertiles les terres en apparence
les plus ingrates. Il était frappé de l’ordre parfait qui, grâce à une
police vigilante, régnait même dans les districts les moins
accessibles[147]. Il s’étonnait du bas prix des denrées (les fruits les
plus délicieux se vendaient presque pour rien), de la propreté des
vêtements, et surtout du bien-être universel qui permettait à presque
tout le monde d’aller à mulet au lieu d’aller à pied[148]. Des
industries nombreuses et diverses enrichissaient Cordoue, Almérie et
d’autres villes. Le commerce avait acquis un tel développement, qu’au
rapport du directeur général des douanes, les droits d’entrée et de
sortie formaient la partie la plus considérable des revenus de
l’Etat[149]. Cordoue, avec son demi-million d’habitants, ses trois mille
mosquées, ses superbes palais, ses cent treize mille maisons, ses trois
cents maisons de bain et ses vingt-huit faubourgs[150], ne le cédait en
étendue et en splendeur qu’à Bagdad, ville à laquelle ses habitants
aimaient à la comparer. Elle était renommée jusqu’au fond de la
Germanie: la religieuse saxonne Hroswitha, qui se rendit célèbre dans la
dernière moitié du Xe siècle par ses poèmes et ses drames latins,
l’appelait l’ornement du monde[151]. La rivale qu’Abdérame lui avait
donnée, n’était pas moins admirable. Une de ses concubines lui ayant
légué une grande fortune, le monarque avait voulu se servir de cet
argent pour racheter des prisonniers de guerre; mais ses employés ayant
parcouru les royaumes de Léon et de Navarre sans rencontrer un seul
prisonnier, sa favorite Zahrâ lui avait dit: «Employez cet argent pour
bâtir une ville et donnez-lui mon nom.» Cette idée avait souri au
calife, qui, comme presque tous les grands princes, aimait à bâtir, et
au mois de novembre de l’année 936, il avait fait jeter, à une lieue au
nord de Cordoue, les fondements d’une ville qui porterait le nom de
Zahrâ. Rien n’avait été épargné pour la rendre aussi magnifique que
possible. Pendant vingt-cinq ans, dix mille ouvriers, qui disposaient de
quinze cents bêtes de somme, avaient été occupés à la bâtir, et
cependant elle n’était pas encore achevée à l’époque de la mort de son
fondateur. Une prime de quatre cents dirhems, que le calife avait
promise à quiconque viendrait s’y établir, y avait attiré une foule
d’habitants. Le palais califal, où toutes les merveilles de l’Orient et
de l’Occident étaient réunies, était d’une énorme grandeur, à preuve que
dans le harem il y avait six mille femmes[152].
La puissance d’Abdérame était formidable. Une superbe marine lui
permettait de disputer aux Fatimides l’empire de la Méditerranée, et lui
garantissait la possession de Ceuta, cette clé de la Mauritanie. Une
armée nombreuse et bien disciplinée, la plus belle du monde
peut-être[153], lui donnait la prépondérance sur les chrétiens du Nord.
Les plus fiers souverains briguaient son alliance. L’empereur de
Constantinople, les rois d’Allemagne, d’Italie et de France lui
envoyaient des ambassadeurs.
C’étaient à coup sur de beaux résultats; mais ce qui excite l’étonnement
et l’admiration quand on étudie ce règne glorieux, c’est moins l’œuvre
que l’ouvrier; c’est la puissance de cette intelligence universelle à
qui rien n’échappait, et qui se montrait non moins admirable dans les
plus petits détails que dans les plus sublimes conceptions. Cet homme
fin et sagace, qui centralise, qui fonde l’unité de la nation et celle
du pouvoir, qui par ses alliances établit une sorte d’équilibre
politique, qui dans sa large tolérance appelle dans ses conseils des
hommes d’une autre religion, est plutôt un roi des temps modernes qu’un
calife du moyen âge.
V.
Malgré les grands services qu’Abdérame III leur avait rendus, la cour de
Léon et celle de Pampelune ne s’affligèrent pas de sa mort; au
contraire, elles crurent y voir le moyen d’éluder les traités et de se
dérober à la protection musulmane, dont elles avaient commencé à se
lasser dès qu’elles n’en avaient plus eu besoin. Et de fait, l’occasion
semblait bonne pour ne pas tenir ce que l’on avait été obligé de
promettre. Le successeur d’Abdérame, Hacam II, passait pour pacifique;
on pensait peut-être qu’il n’insisterait pas trop sur l’exécution d’un
traité conclu par son père, et en tout cas il faudrait voir encore si,
dans la guerre, il serait aussi heureux que ce dernier l’avait été.
Hacam fut bientôt à même de s’apercevoir des intentions de ses voisins.
Sancho, qu’il avait sommé de livrer enfin les forteresses nommées dans
le traité, trouvait toutes sortes de raisons pour remettre cette affaire
à un autre temps[154]. Garcia, qu’il avait fait prier de lui céder son
prisonnier Ferdinand Gonzalez, refusait d’accéder à cette demande[155].
Qui plus est, il rendit la liberté à Ferdinand, après lui avoir fait
promettre de rompre avec son gendre, Ordoño IV. Ferdinand tint sa
promesse. Sur son ordre, Ordoño, qui se trouvait encore à Burgos, fut
séparé violemment de sa femme et de ses deux filles, et transporté sous
bonne escorte sur le territoire musulman[156]. Puis Ferdinand, qui
n’était pas lié par un traité, comme le roi de Navarre et celui de Léon,
recommença les hostilités contre les Arabes[157], de sorte que dès le
mois de février 962, Hacam fut obligé d’écrire à ses généraux et à ses
gouverneurs qu’ils eussent à se tenir prêts pour entrer en
campagne[158].
Sur ces entrefaites, Ordoño-le-Mauvais était arrivé à Medinaceli,
accompagné de vingt seigneurs, les seuls qui lui fussent restés fidèles.
Il avait vu dans cette ville les préparatifs que l’on faisait pour une
expédition, et cette circonstance avait ranimé son espoir dans l’avenir.
De même que son cousin avait recouvré le trône grâce à l’appui
d’Abdérame, il comptait le recouvrer à son tour avec le secours de
Hacam. Aussi témoigna-t-il à Ghâlib, le gouverneur de Medinaceli, son
désir d’aller à Cordoue afin d’y implorer la protection du monarque.
Ghâlib consulta Hacam sur la réponse qu’il avait à donner. Le calife,
qui n’était pas fâché d’avoir un prétendant sous la main, mais qui ne
voulait pas encore s’engager définitivement, lui fit répondre qu’il
pouvait conduire Ordoño à Cordoue, mais qu’il ne devait lui faire aucune
promesse. Ghâlib partit donc pour Cordoue au commencement d’avril,
accompagné d’Ordoño et de sa suite. En route on rencontra un détachement
de cavalerie que Hacam avait envoyé à la rencontre de ses hôtes, et aux
environs de la capitale, on en rencontra un autre, plus nombreux encore.
Ordoño n’épargna rien pour gagner les bonnes grâces des officiers de
l’escorte. Il leur prodigua les flatteries, et quand il fut entré dans
Cordoue, il leur demanda où se trouvait le tombeau d’Abdérame III.
Lorsqu’on le lui eut montré, il ôta respectueusement son bonnet,
s’agenouilla en tournant la tête vers l’endroit indiqué, et récita des
prières pour l’âme de celui qui naguère l’avait chassé du trône.
L’espoir de ressaisir le sceptre lui faisait oublier tout le reste; pour
atteindre ce but, il était bien décidé à ne reculer devant aucune
bassesse.
Après avoir passé deux jours dans un palais superbement meublé, qu’on
lui avait assigné pour sa demeure, Ordoño reçut la permission d’aller à
Zahrâ, où le calife lui donnerait audience. Il revêtit alors une robe et
un manteau de soie blancs (c’était probablement un nouvel hommage qu’il
rendait aux Omaiyades, car le blanc était la couleur de cette maison),
et se coiffa d’un bonnet orné de pierres précieuses. Les principaux
chrétiens de l’Andalousie, tels que Walîd ibn-Khaizorân, le juge des
chrétiens de Cordoue, et Obaidallâh ibn-Câsim, le métropolitain de
Tolède, vinrent le chercher pour le conduire à Zahrâ et l’instruire des
règles de l’étiquette, sur lesquelles la cour était fort chatouilleuse.
En passant par les rangs des soldats qui encombraient les abords de
Zahrâ, Ordoño et ses compagnons léonais feignirent d’être frappés et
même terrifiés par cet appareil militaire. Ils baissèrent les yeux et
firent le signe de la croix. Quand on fut arrivé à la première porte du
palais, tous mirent pied à terre, à l’exception d’Ordoño et de ses
Léonais. A la porte dite d’_as-sodda_, ces derniers durent en faire
autant; mais Ordoño et le général Ibn-Tomlos, qui était chargé de
l’introduire auprès du calife, restèrent à cheval jusqu’à ce qu’ils
fussent arrivés près d’un portique où l’on avait placé des siéges pour
Ordoño et ses compagnons, et où Sancho avait aussi attendu le moment
d’être introduit auprès du monarque, alors qu’il était venu implorer son
secours. Quelque temps après, les Léonais reçurent la permission
d’entrer dans la salle d’audience. A la porte Ordoño ôta son bonnet et
son manteau en signe de respect; puis, quand on lui eut dit d’avancer et
qu’il se trouva vis-à-vis du trône sur lequel était le calife entouré
de ses frères, de ses neveux, des vizirs, du cadi et des faquis, il
s’agenouilla à plusieurs reprises, et, faisant quelques pas en avant
après chaque génuflexion, il arriva enfin tout près du calife. Celui-ci
lui donna sa main à baiser, après quoi Ordoño retourna en arrière, mais
en prenant soin de ne pas tourner le dos au calife, pour aller s’asseoir
sur un sofa de brocart qui lui était destiné et qui se trouvait à quinze
pieds du trône. Les seigneurs léonais s’approchèrent alors du calife en
observant le même cérémonial, et, lui ayant baisé la main, ils allèrent
se ranger derrière leur maître, auprès duquel se tenait aussi Walîd
ibn-Khaizorân, qui, dans l’entretien qui allait avoir lieu, devait
servir d’interprète.
Le calife garda quelques instants le silence pour laisser à l’ex-roi le
temps de se remettre de l’émotion que la vue de cette auguste assemblée
ne pouvait avoir manqué d’exciter dans son esprit. Puis il lui parla en
ces termes: «Réjouissez-vous d’être venu ici et espérez beaucoup de
notre bonté, car nous avons l’intention de vous accorder encore plus de
faveurs que vous n’osiez l’attendre.»
Quand le sens de ces gracieuses paroles eut été expliqué à Ordoño par
l’interprète, la joie éclata sur son visage. Il se leva, et, ayant baisé
le tapis qui couvrait les marches du trône: «Je suis, dit-il, l’esclave
du commandeur des croyants! Je me fie à sa magnanimité, je cherche mon
appui dans sa haute vertu, je lui donne plein pouvoir sur moi-même et
sur mes hommes. J’irai partout où il m’ordonnera d’aller, je le servirai
sincèrement et loyalement.--Nous vous croyons digne de nos bontés, lui
répondit le calife; vous serez content quand vous verrez jusqu’à quel
point nous vous préférons à tous vos coreligionnaires; vous vous
applaudirez d’avoir eu l’idée de chercher un asile auprès de nous, et de
vous être abrité sous l’ombre de notre puissance.» Quand le calife eut
parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla de nouveau, et, ayant appelé la
bénédiction du ciel sur le monarque, il exposa sa requête en ces termes:
«Naguère mon cousin Sancho est venu demander du secours contre moi au
feu calife. Il a obtenu sa demande; il a été secouru comme on ne l’est
que par les plus grands souverains de l’univers. Moi aussi, je viens
demander du secours, mais il y a toutefois entre mon cousin et moi une
grande différence. S’il est venu ici, c’est qu’il y a été contraint par
la nécessité; ses sujets blâmaient sa conduite et le haïssaient; ils
m’avaient élu à sa place sans que j’eusse ambitionné cet honneur, Dieu
m’en est témoin! Je l’avais détrôné et chassé du royaume. A force de
supplications il a obtenu du feu calife une armée qui l’a rétabli; mais
il n’a pas su se montrer reconnaissant pour ce service; il n’a rempli ni
envers son bienfaiteur, ni envers vous, ô commandeur des croyants, mon
seigneur, ce à quoi il s’était obligé. Moi au contraire, j’ai quitté
mon royaume de mon plein gré, et je suis venu auprès du commandeur des
croyants pour mettre à sa disposition ma personne, mes hommes et mes
forteresses. J’avais donc raison de dire qu’entre mon cousin et moi il y
a une grande différence, et j’ose ajouter que j’ai fait preuve de bien
plus de confiance et de générosité.--Nous avons entendu votre discours
et nous avons saisi votre pensée, dit alors le calife. Vous verrez
bientôt de quelle manière nous vous récompenserons de vos bonnes
intentions. Vous recevrez de nous une fois autant de bienfaits que votre
compétiteur en a reçu de notre père d’heureuse mémoire, et quoique votre
adversaire ait le mérite d’avoir imploré le premier notre protection, ce
n’est pas une raison pour que nous vous estimions moins ou que nous
refusions de vous donner ce que nous lui avons donné auparavant. Nous
vous ferons reconduire dans votre pays, nous vous remplirons de joie,
nous affermirons les bases de votre pouvoir royal, nous vous ferons
régner sur tous ceux qui voudront vous reconnaître pour leur roi, et
nous vous ferons remettre un traité que vous pourrez garder et dans
lequel nous fixerons les limites de votre royaume et celles du royaume
de votre cousin. En outre nous empêcherons ce dernier d’inquiéter le
territoire qu’il aura été obligé de vous céder. En un mot, les bienfaits
que vous recevrez de nous surpasseront toutes vos espérances. Dieu sait
que ce que nous disons, nous le pensons!»
Quand le calife eut parlé de la sorte, Ordoño s’agenouilla encore une
fois, et, s’étant répandu en remercîments, il se leva et quitta la salle
à reculons. Arrivé dans une autre salle, il dit aux eunuques qui
l’avaient suivi, qu’il était ébloui et stupéfait du majestueux spectacle
dont il avait été témoin, et, apercevant un siége sur lequel le calife
avait la coutume de s’asseoir, il s’agenouilla devant ce meuble. Ensuite
on le conduisit vers Djafar, le hâdjib ou premier ministre. Du plus loin
qu’il vit ce dignitaire, il lui fit une profonde révérence; il voulut
aussi lui baiser la main, mais le hâdjib l’en empêcha, le serra contre
sa poitrine, et l’ayant fait asseoir à ses côtés, il l’assura qu’il
pouvait être certain que le calife tiendrait les promesses qu’il avait
faites. Puis il lui fit donner les vêtements d’honneur que le calife lui
avait destinés. Ses compagnons en reçurent aussi, chacun selon son rang,
et, ayant salué le hâdjib avec le plus profond respect, ils retournèrent
avec leur roi vers le portique, où Ordoño trouva un cheval superbe et
richement harnaché, qui sortait des écuries du calife. Il l’enfourcha,
et, le cœur plein d’espoir, il retourna avec ses Léonais et le général
Ibn-Tomlos au palais qui lui servait de demeure[159].
Peu de temps après, on lui remit un traité à signer, en vertu duquel il
s’engageait à vivre toujours en paix avec le calife, à lui livrer son
fils Garcia en otage, et à ne point s’allier avec Ferdinand Gonzalez. Il
le signa, et alors Hacam mit à sa disposition un corps d’armée commandé
par Ghâlib[160]. En outre il lui donna pour conseillers Walîd[161], le
juge des chrétiens de Cordoue, Açbagh ibn-Abdallâh ibn-Nabîl,
l’évêque[162] de cette ville, et Obaidallâh[163] ibn-Câsim, le
métropolitain de Tolède, après avoir ordonné à ces personnages, auxquels
Garcia devait être remis, de faire tous leurs efforts pour ramener les
Léonais sous l’obéissance d’Ordoño[164].
On avait fait grand bruit de tous ces préparatifs, parce qu’on espérait
que Sancho se laisserait intimider. Ce calcul n’était point trompeur.
Sancho sentait que sa position était encore précaire et mal assurée. La
Galice refusait obstinément de le reconnaître[165], et il était à
prévoir que si Ordoño revenait avec une armée musulmane, il pourrait
compter sur l’appui de cette province. Quant aux autres provinces du
royaume, qui avaient subi Sancho, mais qui ne l’aimaient point, tout
portait à croire qu’elles le chasseraient pour la seconde fois plutôt
que de s’exposer à une invasion. Sancho prit donc bien vite son parti.
Dès le mois de mai, il envoya à Cordoue des comtes et des évêques, qui
devaient dire en son nom au calife qu’il était prêt à exécuter toutes
les clauses du traité[166]. Dès lors Hacam, qui avait obtenu ce qu’il
voulait, ne songea plus à remplir les promesses qu’il avait faites à
Ordoño, de sorte que ce malheureux prétendant s’était abaissé en pure
perte aux plus honteuses flatteries. Il ne semble pas avoir survécu
longtemps à la perte de ses espérances; l’histoire, du moins, ne parle
plus de lui; elle dit seulement qu’il mourut à Cordoue[167], et tout
porte à croire qu’avant la fin de l’année 962 il avait déjà cessé de
vivre.
Sa mort dissipa les craintes que Sancho avait conçues. Comptant sur
l’appui de ses alliés, le comte de Castille, le roi de Navarre et les
comtes catalans Borrel et Miron, il prit de nouveau un ton plus hardi,
et ne remplit pas mieux qu’auparavant les clauses du traité[168].
Hacam se vit donc obligé de déclarer la guerre aux chrétiens. Il tourna
d’abord ses armes contre la Castille, prit San Estevan de Gormaz (963),
et força Ferdinand Gonzalez à demander la paix[169]; mais elle fut
rompue presque aussitôt que conclue. Ensuite Ghâlib gagna la bataille
d’Atienza. Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le gouverneur de Saragosse,
battit Garcia, et ce roi perdit en outre la ville importante de
Calahorra, que Hacam fit entourer de fortifications nouvelles[170], en
même temps qu’il faisait rebâtir en Castille la forteresse ruinée de
Gormaz. En un mot, quoiqu’il n’aimât pas la guerre et qu’il la fît
contre son gré, il la fit si bien qu’il força ses ennemis à demander la
paix. Sancho de Léon la sollicita en 966[171]. Les comtes Borrel et
Miron, qui avaient aussi subi plusieurs échecs, suivirent son exemple,
et s’engagèrent à démanteler celles de leurs forteresses qui étaient les
plus rapprochées des frontières musulmanes. Garcia de Navarre envoya
aussi des comtes et des évêques à Cordoue, et un puissant comte
galicien, Rodrigue Velasquez, fit demander la paix par sa mère, que
Hacam reçut avec les plus grands égards et à laquelle il fit de
superbes cadeaux[172].
La paix que le calife avait conclue avec presque tous ses voisins, fut
durable. Hacam était trop pacifique pour la rompre, et quant aux
chrétiens, ils furent bientôt après plongés dans une telle anarchie,
qu’ils ne purent pas songer à tourner de nouveau leurs armes contre les
musulmans. Pendant qu’il négociait encore avec le calife, Sancho avait
attaqué la Galice qui jusque-là lui avait toujours été rebelle, et il
avait réussi à soumettre tout le pays au nord du Duero, lorsque le comte
Gonzalve, qui avait réuni contre lui une grande armée au sud de ce
fleuve, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu; mais le perfide
Gonzalve fit servir au roi un fruit empoisonné auquel celui-ci n’eut pas
plutôt goûté qu’il se sentit défaillir. L’effet du poison le saisit au
cœur, mais sans le tuer à l’heure même. Moitié par gestes, moitié par
des paroles entrecoupées, Sancho exprima le désir d’être sur-le-champ
ramené à Léon; mais le troisième jour il mourut en chemin[173].
Son fils Ramire, troisième du nom, qui ne comptait encore que cinq ans,
lui succéda sous la tutelle de sa tante Elvire, une religieuse du
couvent de San Salvador de Léon; mais les grands du royaume, qui ne
voulaient pas obéir à une femme et à un enfant, se hâtèrent de se
déclarer indépendants[174]. L’Etat se trouva donc morcelé entre une
foule de petits princes; il était réduit à une impuissance complète. Une
armée de huit mille Danois, qui avaient servi d’abord sous Richard
Ier de Normandie et que ce duc avait envoyés en Espagne alors qu’il
n’avait plus besoin d’eux, ravagèrent impunément la Galice durant trois
ans[175]. La régente Elvire ne pouvait donc songer à renouveler la
guerre contre les Arabes[176].
Les razzias contre la Castille continuèrent encore quelque temps[177];
mais en 970, la mort de Ferdinand Gonzalez procura au calife la paix
avec ce comté. Dès lors il put se livrer tout entier à son goût pour les
lettres et au développement de la prospérité du pays.
Jamais un prince aussi savant n’avait encore régné en Espagne, et
quoique tous ses prédécesseurs eussent été des esprits cultivés, qui
aimaient à enrichir leurs bibliothèques, aucun d’entre eux n’avait
cependant recherché avec tant de passion les livres précieux et rares.
Au Caire, à Bagdad, à Damas, à Alexandrie, il avait des agents chargés
de copier ou d’acheter pour lui, à quelque prix que ce fût, les livres
anciens et modernes. Son palais en était rempli; c’était un atelier où
l’on ne rencontrait que copistes, relieurs, enlumineurs. Le catalogue de
sa bibliothèque formait à lui seul quarante-quatre cahiers, dont chacun
avait vingt feuilles selon les uns, cinquante selon les autres, et
encore n’y trouvait-on que les titres des livres et non pas une
description. Quelques écrivains racontent que le nombre des volumes
montait jusqu’à quatre cent mille. Et tous ces volumes, Hacam les avait
lus; qui plus est, il en avait annoté la plupart. Il écrivait d’ailleurs
au commencement ou à la fin de chaque livre le nom, le surnom, le nom
patronymique de l’auteur, sa famille, sa tribu, l’année de sa naissance
et de sa mort, et les anecdotes qui couraient sur son compte. Ces
notices étaient précieuses. Hacam connaissait mieux que personne
l’histoire littéraire; aussi ses notes ont toujours fait autorité parmi
les savants andalous. Les livres composés en Perse et en Syrie lui
étaient souvent connus avant que personne les eût lus en Orient. Sachant
qu’un savant de l’Irâc, Abou-’l-Faradj Isfahânî, s’occupait à rassembler
des renseignements sur les poètes et les chanteurs arabes, il lui envoya
mille pièces d’or en le priant de lui faire parvenir un exemplaire de
son ouvrage dès qu’il l’aurait terminé. Plein de reconnaissance,
Abou-’l-Faradj se hâta de satisfaire à ce désir. Avant de publier son
magnifique recueil, qui aujourd’hui encore fait l’admiration des
savants, il en envoya au calife d’Espagne un exemplaire soigné,
accompagné d’un poème en son honneur et d’un ouvrage sur la généalogie
des Omaiyades. Un nouveau présent l’en récompensa[178]. En général, la
libéralité de Hacam envers les savants espagnols et étrangers ne
connaissait point de bornes; aussi affluaient-ils à sa cour. Le monarque
les encourageait et les protégeait tous, même les philosophes, qui
purent enfin se livrer à leurs études sans avoir à craindre d’être
massacrés par les bigots[179].
Toutes les branches de l’enseignement devaient fleurir sous un prince
aussi éclairé. Les écoles primaires étaient déjà bonnes et nombreuses.
En Andalousie presque tout le monde savait lire et écrire, tandis que
dans l’Europe chrétienne les personnes les plus haut placées, à moins
qu’elles n’appartinssent au clergé, ne le savaient pas. La grammaire et
la rhétorique étaient aussi enseignées dans les écoles[180]. Hacam,
toutefois, fut d’avis que l’instruction n’était pas encore assez
répandue, et dans sa bienveillante sollicitude pour les classes pauvres,
il fonda dans la capitale vingt-sept écoles où les enfants de parents
sans fortune recevraient une éducation gratuite, les maîtres étant payés
par lui[181]. Quant à l’université de Cordoue, elle était alors une des
plus renommées du monde. Dans la mosquée principale (car c’est là que se
donnaient les leçons[182]), Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite traitait
les traditions relatives à Mahomet[183]. Abou-Alî Câlî, de Bagdad, y
dictait un grand et beau recueil qui contenait une immense quantité de
renseignements curieux sur les anciens Arabes, leurs proverbes, leur
langue et leur poésie; recueil qu’il publia plus tard sous le titre
d’_Amâlî_ ou _Dictées_[184]. La grammaire était enseignée par
Ibn-al-Coutîa, qui, au jugement d’Abou-Alî Câlî, était le plus savant
grammairien de l’Espagne. D’autres sciences avaient des représentants
non moins illustres. Aussi les étudiants qui fréquentaient les cours se
comptaient-ils par milliers. La plupart d’entre eux étudiaient ce qu’on
appelait le _fikh_, c’est-à-dire la théologie et le droit, car cette
science menait alors aux postes les plus lucratifs[185].
C’est du sein de cette jeunesse universitaire que sortit un homme dont
la renommée remplira bientôt, non-seulement l’Espagne, mais le monde
entier, et que nous devons à présent faire connaître à nos lecteurs.
VI.
Dans une des premières années du règne de Hacam II, cinq étudiants
dînaient dans un jardin aux environs de Cordoue. Au dessert il régnait
une grande gaîté parmi les convives; un seul, cependant, était
silencieux et rêveur. Ce jeune homme était grand et bien fait;
l’expression de sa physionomie était noble, fière, presque hautaine, et
son attitude annonçait un homme né pour le pouvoir[186].
Sortant enfin de sa rêverie, il s’écria tout à coup:
--N’en doutez pas, un jour je serai le maître de ce pays!
Ses amis se mirent à rire de cette exclamation; mais sans se
déconcerter:
--Que chacun de vous, poursuivit le jeune homme, me dise quel poste il
désire; je le lui donnerai quand je régnerai.
--Eh bien! dit alors un des étudiants, je trouve ces beignets délicieux,
et puisque cela vous est égal, j’aimerais d’être nommé inspecteur du
marché; alors j’aurai toujours des beignets à foison et sans qu’il m’en
coûte rien.
--Moi, dit un autre, je suis très-friand de ces figues qui viennent de
Malaga, mon pays natal. Nommez-moi donc cadi de cette province.
--La vue de tous ces superbes jardins me plaît extrêmement, dit le
troisième; je voudrais donc être nommé préfet de la capitale.
Mais le quatrième gardait le silence, indigné des pensées présomptueuses
de son condisciple.
--A votre tour, lui dit ce dernier; demandez ce que vous voudrez.
Celui auquel il venait d’adresser la parole se leva alors, et, lui
tirant la barbe:
--Lorsque tu gouverneras l’Espagne, dit-il, misérable fanfaron que tu
es, ordonne alors qu’après m’avoir frotté avec du miel, afin que les
mouches et les abeilles viennent me piquer, on me place à rebours sur un
âne, et qu’on me promène à travers les rues de Cordoue.
L’autre lui lança un regard furieux; mais, tâchant de maîtriser sa
colère:
--C’est bien, dit-il, chacun de vous sera traité selon ses souhaits. Un
jour je me souviendrai de tout ce que vous avez dit[187].
Le dîner fini, on se sépara, et l’étudiant aux pensées bizarres et
extravagantes retourna vers la maison d’un de ses parents du côté de sa
mère, où il logeait. Son hôte le conduisit à sa petite chambre qui se
trouvait au dernier étage, et tâcha de lier conversation avec lui; mais
le jeune homme, absorbé par ses réflexions, ne lui répondit que par des
monosyllabes. Voyant qu’il n’y avait pas moyen de rien tirer de lui,
l’autre le quitta en lui souhaitant une bonne nuit. Le lendemain matin,
ne le voyant pas paraître au déjeuner et croyant qu’il dormait encore,
il remonta vers sa chambre pour le réveiller; mais à sa grande surprise
il trouva le lit intact et l’étudiant assis sur le sofa, la tête penchée
sur la poitrine.
--Il paraît que tu ne t’es pas couché cette nuit, lui dit-il.
--Non, c’est vrai, lui répondit l’étudiant.
--Et pourquoi as-tu veillé?
--J’avais une pensée étrange.
--A quoi songeais-tu donc?
--A l’homme que je nommerai cadi lorsque je gouvernerai l’Espagne et que
le cadi que nous avons à présent aura cessé de vivre. J’ai parcouru en
pensée toute l’Espagne et je n’ai trouvé qu’un seul homme qui mérite de
remplir ce poste.
--C’est peut-être Mohammed ibn-as-Salîm[188] que tu as en vue?
--Mon Dieu, oui, c’est lui; voyez comme nous nous rencontrons[189]!
Ce jeune homme, on le voit, avait une idée fixe, idée à laquelle il
rêvait le jour, et qui la nuit l’empêchait de dormir. Qui était-il donc,
lui qui, perdu dans la foule qui encombre une capitale, sentait
fermenter en lui de si grandes espérances, et qui, bien qu’il n’eût
aucune relation avec la cour, s’était mis dans la tête qu’un jour il
serait premier ministre?
Il s’appelait Abou-Amir Mohammed. Sa famille, celle des Beni-Abî-Amir,
qui appartenait à la tribu yéménite de Moâfir, était noble, mais non
illustre. Son septième aïeul, Abdalmélic, un des rares Arabes qui se
trouvaient dans l’armée berbère avec laquelle Târic débarqua en Espagne,
s’était distingué en commandant la division qui prit Carteya, la
première ville espagnole qui tombât au pouvoir des musulmans[190]. Pour
prix de ses services, il avait reçu le château de Torrox, situé sur le
Guadiaro, dans la province d’Algéziras, avec les terres qui en
dépendaient. Ses descendants, toutefois, n’habitaient ce manoir qu’à de
rares intervalles. D’ordinaire ils allaient dans leur jeunesse à
Cordoue, pour y chercher un emploi à la cour ou dans la magistrature.
C’est ce que firent, par exemple, Abou-Amir Mohammed ibn-al-Walîd,
l’arrière-petit-fils d’Abdalmélic, et son fils Amir. Ce dernier, qui
remplit plusieurs postes, était le favori du sultan Mohammed, au point
que ce dernier fit placer son nom sur les monnaies et sur les drapeaux.
Abdallâh, le père de notre étudiant, était un théologien-jurisconsulte
distingué et fort pieux, qui fit le pèlerinage de la Mecque[191]. De
tout temps, d’ailleurs, cette famille avait pu aspirer à des alliances
honorables: le grand-père de Mohammed avait épousé la fille du renégat
Yahyâ, fils d’Isaäc le chrétien, qui, après avoir été médecin d’Abdérame
III, avait été nommé vizir et gouverneur de Badajoz[192]; sa propre mère
était Boraiha, la fille du magistrat Ibn-Bartâl, de la tribu de
Temîm[193]. Mais bien qu’ancienne et respectable, la famille des
Beni-Abî-Amir n’appartenait pas à la haute noblesse; c’était, s’il nous
est permis de nous servir de ce terme, une bonne noblesse de robe, mais
non pas une noblesse d’épée. Aucun Amiride, si l’on en excepte
Abdalmélic, le compagnon de Târic, n’avait suivi la carrière des armes,
alors la plus noble de toutes[194]; tous avaient été des magistrats ou
des employés de la cour. Mohammed avait aussi été destiné à la
judicature, et un beau jour il avait dit adieu aux tourelles lézardées
du manoir héréditaire pour aller étudier dans la capitale, où il suivait
maintenant les cours d’Abou-Becr ibn-Moâwia le Coraichite, d’Abou-Alî
Câlî et d’Ibn-al-Coutîa[195]. Quant à son caractère, c’était un jeune
homme rempli de cœur et d’intelligence, mais d’une nature exaltée, d’une
imagination ardente, d’un tempérament de feu, et dominé par une passion
unique, mais d’une violence singulière. Les livres qu’il lisait de
préférence, c’étaient les vieilles chroniques de sa nation[196], et ce
qui le captivait surtout dans ces pages poudreuses, c’étaient les
aventures de ceux qui, partis souvent de bien plus bas que lui,
s’étaient élevés successivement aux premières dignités de l’Etat. Ces
hommes, il les prenait pour modèles, et comme il ne cachait nullement
ses pensées ambitieuses, ses camarades le regardaient parfois comme un
cerveau détraqué. Il ne l’était pas cependant. Il est vrai qu’une seule
idée semblait absorber toutes les facultés de son intelligence; mais ce
n’était pas là une espèce d’aliénation mentale, c’était la divination du
génie. Doué de grands talents, fécond en ressources, ferme et audacieux
quand il fallait l’être, souple, prudent et adroit quand les
circonstances l’exigeaient, peu scrupuleux d’ailleurs sur les moyens qui
pouvaient le conduire à un but éclatant, il pouvait, sans présomption,
prétendre à tout. Nul n’avait au même degré l’énergie, l’action lente,
continue de l’idée fixe; le but une fois marqué, sa volonté se dressait,
se roidissait et poussait droit.
Pourtant ses débuts ne furent pas brillants. Ses études achevées, il fut
obligé, pour gagner sa vie, d’ouvrir un bureau près de la porte du
palais et d’y écrire des requêtes pour ceux qui avaient à demander
quelque chose au calife[197]. Dans la suite il obtint un emploi
subalterne dans le tribunal de Cordoue; mais il ne sut pas se concilier
les bonnes grâces de son chef, le cadi. Celui qui remplissait alors ce
poste était cependant cet Ibn-as-Salîm[198] que Mohammed estimait tant,
et non sans raison, car c’était un homme fort savant, fort honorable, un
des meilleurs cadis qu’il y ait eu à Cordoue[199]; mais c’était en même
temps un esprit froid et positif, qui avait une antipathie innée pour
ceux dont le caractère ne ressemblait pas au sien. Les idées bizarres de
son jeune employé et ses distractions habituelles le choquaient au plus
haut degré; il ne demandait pas mieux que d’être débarrassé de lui, et
par un singulier hasard, l’aversion que le cadi avait contre Mohammed
procura à ce dernier ce qu’il souhaitait le plus, à savoir un emploi à
la cour. Le cadi s’était plaint de lui au vizir Moçhafî, en le priant de
donner un autre emploi à ce jeune homme. Moçhafî lui avait promis d’y
songer, et peu de temps après, lorsque Hacam II chercha un intendant
capable d’administrer les biens de son fils aîné Abdérame, qui comptait
alors cinq ans[200], il lui recommanda Mohammed ibn-abî-Amir. Cependant
le choix de cet intendant ne dépendait pas du calife seul; il dépendait
surtout de la sultane favorite Aurore[201], une Basque de naissance, qui
exerçait un grand empire sur l’esprit de son époux. Plusieurs personnes
lui furent présentées; mais Ibn-abî-Amir la charma par sa bonne mine et
la courtoisie de ses manières. Il fut préféré à tous ses compétiteurs,
et le samedi 23 février de l’année 967, il fut nommé intendant des
biens d’Abdérame, avec un traitement de quinze pièces d’or par mois. Il
comptait alors vingt-six ans.
Il ne négligea rien pour s’insinuer encore davantage dans la faveur
d’Aurore, et il y réussit si parfaitement qu’elle le nomma aussi
intendant de ses propres biens, et que sept mois après son entrée à la
cour, il fut nommé inspecteur de la monnaie[202]. Grâce à ce dernier
poste, il avait toujours des sommes très-considérables à sa disposition,
et il en profita pour se faire des amis parmi les grands. Chaque fois
qu’un d’entre eux était à bout de ressources (ce qui, au train qu’ils
menaient, ne pouvait manquer de leur arriver souvent), il le trouvait
prêt à lui venir en aide. On raconte, par exemple, que Mohammed
ibn-Aflah, un client du calife et un employé de la cour[203], qui
s’était fort endetté par les énormes dépenses qu’il avait faites à
l’occasion du mariage de sa fille, lui apporta, dans l’hôtel de la
monnaie, une bride enrichie de pierreries, en le priant de lui prêter
quelque argent sur cet objet, qui, disait-il, était la seule chose de
valeur qui lui restât. A peine eut-il fini de parler qu’Ibn-abî-Amir
enjoignit à un de ses employés de peser la bride et de donner à
Ibn-Aflah le poids de cet objet en pièces d’argent. Stupéfait d’une
telle générosité (car le fer et le cuir de la bride étaient fort
lourds), Ibn-Aflah eut peine à en croire ses oreilles quand il entendit
l’inspecteur donner cet ordre; mais il fut forcé de se rendre à
l’évidence, car peu d’instants après on le pria de soulever sa robe,
dans laquelle on versa un véritable torrent de pièces d’argent, de sorte
qu’il ne fut pas seulement en état de payer ses dettes, mais qu’il lui
resta encore une somme considérable. Aussi avait-il plus tard la coutume
de dire: «J’aime Ibn-abî-Amir de toute mon âme, et dût-il m’ordonner de
me révolter contre mon souverain, je n’hésiterais pas à lui obéir[204].»
C’est de cette manière qu’Ibn-abî-Amir se créa un parti dévoué à ses
intérêts; mais ce qu’il considérait comme son premier devoir, c’était de
satisfaire tous les caprices de la sultane et de la combler de présents
tels qu’elle n’en avait jamais reçu. Ses inventions étaient souvent
ingénieuses. Une fois, par exemple, il fit fabriquer à grands frais un
petit palais d’argent, et quand ce superbe joujou fut achevé, il le fit
porter par ses esclaves au palais califal, au grand étonnement des
habitants de la capitale, qui n’avaient jamais vu un travail
d’orfèvrerie aussi magnifique. C’était un cadeau pour Aurore. Elle ne se
lassa pas de l’admirer, et dans la suite elle ne négligea aucune
occasion pour vanter le mérite de son protégé et pour avancer sa
fortune[205]. L’intimité qui régnait entre elle et lui devint même
telle, qu’elle donna à jaser aux médisants. Les autres dames du harem
recevaient aussi des cadeaux d’Ibn-abî-Amir. Elles s’extasiaient toutes
sur sa générosité, la suavité de son langage et la suprême distinction
de ses manières. Le vieux calife n’y comprenait rien. «Je ne conçois
pas, dit-il un jour à un de ses plus intimes amis, quels moyens ce jeune
homme emploie pour régner sur les cœurs des dames de mon harem. Je leur
donne tout ce qu’elles peuvent désirer; mais aucun présent ne leur plaît
à moins qu’il ne vienne de lui. Je ne sais si je dois voir seulement en
lui un serviteur d’une rare intelligence, ou bien un grand magicien.
Toujours est-il que je ne suis pas sans inquiétude pour l’argent public
qui se trouve entre ses mains[206].»
En effet, le jeune inspecteur courait de grands dangers de ce côté-là.
Il avait été fort généreux envers ses amis, mais il l’avait été aux
dépens du trésor, et comme sa fortune rapide n’avait pas manqué de faire
des envieux, ses ennemis l’accusèrent un jour de malversation auprès du
calife. Il fut sommé de se rendre sans retard au palais afin de montrer
ses comptes et l’argent qui lui avait été confié. Il promit de venir;
mais il se hâta d’aller trouver le vizir Ibn-Hodair, son ami, et, lui
ayant exposé franchement la difficile et périlleuse situation dans
laquelle il se trouvait, il le pria de lui prêter l’argent qu’il lui
fallait pour combler son déficit. Ibn-Hodair lui donna à l’instant même
la somme demandée. Alors Ibn-abî-Amir se rendit auprès du calife, et,
lui montrant ses comptes ainsi que l’argent qui devait se trouver entre
ses mains, il confondit ses accusateurs. Croyant le faire tomber en
disgrâce, ceux-ci lui avaient au contraire préparé un éclatant triomphe.
Le calife les traita de calomniateurs, et se répandit en éloges sur la
capacité et la probité de l’inspecteur de la monnaie[207]. Il le combla
de dignités nouvelles. Au commencement de décembre de l’année 968, il
lui donna le poste de curateur aux successions vacantes, et, onze mois
plus tard, celui de cadi de Séville et de Niébla; puis, le jeune
Abdérame étant venu à mourir, il le nomma intendant des biens de Hichâm,
qui était désormais l’héritier présomptif du trône (juillet 970). Ce
n’était pas tout encore. En février 972, Ibn-abî-Amir fut nommé
commandant du deuxième régiment du corps qui portait le nom de _Chorta_
et qui était chargé d’exercer la police dans la capitale[208]. A l’âge
de trente et un ans, il cumulait donc cinq ou six postes importants et
fort lucratifs[209]. Aussi vivait-il dans un luxe grandiose et presque
princier. Le palais qu’il avait fait bâtir à Roçâfa était d’une
incomparable magnificence. Une armée de secrétaires et d’autres
employés, choisis dans les rangs les plus élevés de la société, y
mettait la vie et le mouvement. On y tenait table ouverte. La porte
était sans cesse encombrée de solliciteurs. Au reste Ibn-abî-Amir
saisissait chaque occasion qui pouvait servir à le rendre populaire, et
il y réussissait complétement. Tout le monde vantait sa complaisance, sa
courtoisie, sa générosité, la noblesse de son caractère; il n’y avait à
ce sujet qu’une seule opinion[210].
L’étudiant de Torrox était donc déjà parvenu à une haute fortune, mais
il voulait monter plus haut encore, et ce qu’il jugeait surtout
nécessaire pour atteindre ce but, c’était de se faire des amis parmi les
généraux. Les affaires de la Mauritanie lui en fournirent les moyens.
Dans ce pays la guerre entre les partisans des Fatimides et ceux des
Omaiyades n’avait pas discontinué un seul instant, mais elle avait pris
un autre caractère. Abdérame III avait combattu les Fatimides pour
préserver sa patrie d’une invasion étrangère. A l’époque dont nous
parlons, ce péril n’existait plus. Les Fatimides avaient tourné leurs
armes contre l’Egypte. Dans l’année 969, ils avaient conquis ce pays, et
trois années plus tard leur calife Moïzz avait quitté Mançourîa, la
capitale de son empire, pour aller fixer sa résidence sur les bords du
Nil, après avoir confié la vice-royauté de l’Ifrikia et de la Mauritanie
au prince Cinhédjite Abou-’l-Fotouh Yousof ibn-Zîrî. Dès lors l’Espagne
n’avait plus rien à craindre des prétendus descendants d’Alî, et comme
les possessions africaines lui coûtaient bien plus qu’elles ne lui
rapportaient, Hacam aurait peut-être agi sagement de les abandonner.
Mais en le faisant, il aurait cru manquer à l’honneur, et au lieu de
renoncer à ces domaines, il tâchait au contraire d’en reculer les
frontières. Il faisait donc une guerre de conquête contre les princes de
la dynastie d’Edris, qui tenaient pour les Fatimides.
Hasan ibn-Kennoun, qui régnait sur Tanger, Arzilla et d’autres places du
littoral, était de ce nombre. Il s’était déclaré tantôt pour les
Omaiyades, tantôt pour les Fatimides, selon que les uns ou les autres
étaient les plus puissants; cependant il avait plus de penchant pour les
derniers, qui lui paraissaient moins à craindre que les Omaiyades dont
les possessions touchaient aux siennes. Aussi s’était-il déclaré le
premier de tous pour Abou-’l-Fotouh, lorsque ce vice-roi fut venu dans
la Mauritanie, qu’il parcourut en vainqueur. Hacam lui gardait rancune
à cause de sa défection, et après le départ d’Abou’l-Fotouh, il ordonna
au général Ibn-Tomlos[211] d’aller punir Ibn-Kennoun et le réduire à
l’obéissance. Au commencement du mois d’août de l’année 972, Ibn-Tomlos
s’embarqua donc avec une nombreuse armée, et, ayant tiré à soi une
grande partie de la garnison de Ceuta, il marcha contre Tanger.
Ibn-Kennoun, qui se trouvait dans cette ville, alla à sa rencontre; mais
il essuya une déroute si complète, qu’il ne put pas même songer à
rentrer dans Tanger. Abandonnée ainsi à elle même, cette ville se vit
bientôt forcée de capituler avec l’amiral omaiyade qui bloquait son
port, et de son côté, l’armée de terre s’empara de Deloul et d’Arzilla.
Jusque-là les troupes omaiyades avaient été victorieuses; mais la
fortune changea pour elles. Ayant appelé de nouvelles levées sous ses
drapeaux, Ibn-Kennoun reprit l’offensive et marcha sur Tanger. Il battit
Ibn-Tomlos qui était allé à sa rencontre et qui trouva la mort sur le
champ de bataille. Alors tous les autres princes édrisides levèrent
l’étendard de la révolte, et les officiers de Hacam, qui s’étaient
retirés dans Tanger, lui écrivirent que, s’ils ne recevaient pas sans
retard des renforts, c’en était fait de la domination omaiyade en
Mauritanie.
Sentant la gravité du péril, Hacam résolut aussitôt d’envoyer en Afrique
ses meilleures troupes et son meilleur général, le vaillant Ghâlib.
L’ayant fait venir à Cordoue: «Pars, Ghâlib, lui dit-il; prends soin de
ne revenir ici que comme vainqueur, et sache que tu ne pourras te faire
pardonner une défaite qu’en mourant sur le champ de bataille. N’épargne
pas l’argent; répands-le à pleines mains entre les partisans des
rebelles. Détrône tous les Edrisides et envoie-les en Espagne.»
Ghâlib traversa le Détroit avec l’élite des troupes espagnoles. Il
débarqua à Caçr-Maçmouda, entre Ceuta et Tanger, et se porta aussitôt en
avant. Ibn-Kennoun tenta de l’arrêter; cependant il n’y eut pas de
bataille proprement dite, mais seulement des escarmouches qui durèrent
plusieurs jours, et pendant lesquelles Ghâlib tâcha de corrompre les
chefs de l’armée ennemie. Il y réussit. Séduits par l’or qu’on leur
offrait, ainsi que par les superbes vêtements et les épées ornées de
pierreries que l’on faisait briller à leurs yeux, les officiers
d’Ibn-Kennoun passèrent presque tous sous le drapeau omaiyade.
L’Edriside n’eut d’autre parti à prendre que de se jeter dans une
forteresse qui se trouvait sur la crête d’une montagne, non loin de
Ceuta, et qui portait le nom fort bien choisi de _Rocher des
aigles_[212].
Le calife reçut avec beaucoup de joie la nouvelle de ce premier succès;
mais quand il apprit combien d’argent Ghâlib avait dépensé pour acheter
les chefs berbers, il trouva que ce général avait pris un peu trop à la
lettre la recommandation qu’il lui avait faite. En effet, soit qu’on
gaspillât en Mauritanie les trésors de l’Etat, soit qu’on les volât, les
dépenses que l’on portait au compte du calife passaient toute mesure.
Voulant mettre un terme à ces prodigalités ou à ces brigandages, Hacam
résolut d’envoyer en Mauritanie, en qualité de contrôleur général des
finances, un homme d’une probité éprouvée. Son choix tomba sur
Ibn-abî-Amir. Il le nomma cadi suprême[213] de la Mauritanie, en lui
enjoignant de surveiller toutes les actions des généraux et
particulièrement leurs opérations financières. En même temps il fit
parvenir à ses officiers militaires et civils l’ordre de ne rien
entreprendre sans avoir consulté préalablement Ibn-abî-Amir et de s’être
assurés qu’il approuvait leurs plans.
Pour la première fois de sa vie, Ibn-abî-Amir se trouva ainsi mis en
rapport avec l’armée et ses chefs. C’était justement ce qu’il désirait;
mais il aurait préféré sans doute que la chose eût eu lieu dans d’autres
circonstances et à d’autres conditions. La tâche qu’il avait à remplir
était extrêmement difficile et délicate. Son propre intérêt lui
commandait de s’attacher les généraux, et cependant il avait été envoyé
dans le camp pour exercer sur eux une surveillance toujours plus ou
moins odieuse. Grâce à la rare adresse dont lui seul possédait le
secret, il sut toutefois se tirer d’affaire et concilier son intérêt
avec son devoir. Il s’acquitta de sa mission à l’entière satisfaction du
calife; mais il le fit avec tant de ménagements pour les officiers, que
ceux-ci, au lieu de le prendre en haine, comme on aurait pu le craindre,
ne tarissaient pas sur son éloge. En même temps il forma des liaisons
avec les princes africains et les chefs des tribus berbères, liaisons
qui dans la suite lui furent fort utiles. Il s’accoutuma aussi à la vie
des camps, et il gagna l’affection des soldats auxquels un instinct
secret disait peut-être qu’il y avait dans ce cadi l’étoffe d’un
guerrier.
Cependant Ghâlib, après avoir soumis tous les autres Edrisides, était
allé assiéger Ibn-Kennoun dans son Rocher des aigles, et comme ce
château était, sinon inexpugnable, du moins fort difficile à prendre, le
calife avait envoyé en Mauritanie des troupes nouvelles, tirées des
garnisons qui couvraient les frontières septentrionales de l’empire, et
commandées par le vizir Yahyâ ibn-Mohammed Todjîbî, le vice-roi de la
Frontière supérieure. Ce renfort étant arrivé en octobre 973, le siége
fut poussé avec tant de vigueur qu’Ibn-Kennoun fut obligé de capituler
(vers la fin de février 974). Il demanda et obtint que lui, sa famille
et ses soldats auraient la vie sauve, et qu’on leur laisserait leurs
biens; mais il dut consentir à livrer sa forteresse et s’engager à se
rendre à Cordoue.
La Mauritanie pacifiée, Ghâlib repassa le Détroit, accompagné de tous
les princes édrisides. Le calife et les notables de Cordoue allèrent
au-devant du vainqueur, et l’entrée triomphale de Ghâlib fut une des
plus belles dont la capitale des Omaiyades eût jamais été témoin (21
septembre 974). Au reste, le calife se montra fort généreux envers les
vaincus et surtout envers Ibn-Kennoun. Il lui prodigua des cadeaux de
toute sorte, et comme ses soldats, qui étaient au nombre de sept cents,
étaient renommés par leur bravoure, il les prit à son service et fit
inscrire leurs noms sur les rôles de l’armée[214].
L’entrée de Ghâlib dans la capitale avait été le dernier beau jour dans
la vie du calife. Peu de temps après, vers le mois de décembre, il eut
une grave attaque d’apoplexie[215]. Sentant lui-même que sa fin
approchait, il ne s’occupa plus que de bonnes œuvres. Il affranchit une
centaine de ses esclaves, réduisit d’un sixième les contributions
royales dans les provinces espagnoles de l’empire, et ordonna que le
loyer des boutiques des selliers de Cordoue, lesquelles lui
appartenaient, fût remis régulièrement et à perpétuité aux maîtres
chargés de l’instruction des enfants pauvres[216]. Quant aux affaires
d’Etat, dont il ne pouvait plus s’occuper qu’à de rares intervalles, il
en abandonna la direction au vizir Moçhafî[217], et l’on fut bientôt à
même de s’apercevoir qu’une autre main tenait le gouvernail. Plus
économe que son maître, Moçhafî trouva que l’administration des
provinces africaines et l’entretien des princes édrisides coûtaient trop
à l’Etat. Par conséquent, après avoir fait prendre à ces derniers
l’engagement de ne plus rentrer en Mauritanie, il les fit partir pour
Tunis, d’où ils se rendirent à Alexandrie[218], et, ayant rappelé en
Espagne le vizir Yahyâ ibn-Mohammed le Todjîbide, qui depuis le départ
de Ghâlib avait été vice-roi des possessions africaines, il confia le
gouvernement de ces dernières aux deux princes indigènes Djafar et
Yahyâ, fils d’Alî ibn-Hamdoun[219]. Cette dernière mesure lui était
dictée non-seulement par une sage économie, mais aussi par la crainte
que lui inspiraient les chrétiens du Nord. Enhardis par la maladie du
calife et par l’absence de ses meilleures troupes, ceux-ci avaient
recommencé les hostilités dans le printemps de l’année 975, et, aidés
par Abou-’l-Ahwaç Man, de la famille des Todjîbides de Saragosse, ils
avaient mis le siége devant plusieurs forteresses musulmanes[220].
Moçhafî jugea avec raison que dans ces circonstances il devait avant
tout pourvoir à la défense du pays, et quand le brave Yahyâ ibn-Mohammed
fut de retour, il se hâta de le nommer de nouveau vice-roi de la
Frontière supérieure[221].
Quant au calife, une seule pensée l’occupait entièrement pendant les
derniers mois de sa vie: celle d’assurer le trône à son fils encore
enfant. Avant son avénement au trône, il n’avait pas vu se réaliser son
vœu le plus cher, celui d’être père, et comme il était déjà assez avancé
en âge, il désespérait presque de le devenir, lorsque, dans l’année 962,
Aurore lui donna un fils qui reçut le nom d’Abdérame. Trois années plus
tard, elle lui en donna un autre, Hichâm. La joie que la naissance de
ces deux enfants causa au calife fut immense, et c’est de cette époque
que datait l’influence presque illimitée qu’Aurore exerçait sur l’esprit
de son époux[222]. Mais sa joie fut bientôt troublée. Son fils aîné,
l’espoir de sa vieillesse, mourut en bas âge. Il ne lui restait
maintenant que Hichâm, et il se demandait avec anxiété si ses sujets, au
lieu de reconnaître cet enfant pour leur souverain, ne donneraient pas
plutôt la couronne à un de ses oncles. Cette inquiétude était assez
naturelle. Jamais encore un roi mineur ne s’était assis sur le trône de
Cordoue, et l’idée d’une régence répugnait extrêmement aux Arabes.
Pourtant Hacam n’aurait voulu pour rien au monde qu’un autre que son
fils lui succédât, et d’ailleurs une vieille prophétie disait que la
dynastie omaiyade tomberait aussitôt que la succession sortirait de la
ligne directe[223].
Pour assurer le trône à son fils, le calife ne voyait d’autre moyen que
de lui faire prêter serment le plus tôt possible. Par conséquent, il
convoqua les grands du royaume à une séance solennelle qui aurait lieu
le 5 février 976. Au jour fixé il annonça son intention à l’assemblée,
en invitant tous ceux qui en faisaient partie à signer un acte par
lequel Hichâm était déclaré héritier du trône. Personne n’osa refuser sa
signature, et alors le calife chargea Ibn-abî-Amir et le secrétaire
d’Etat Maisour, un affranchi d’Aurore[224], de faire faire plusieurs
copies de cet acte, de les envoyer dans les provinces espagnoles et
africaines, et d’inviter, non-seulement les notables, mais encore les
hommes du peuple, à y apposer leurs signatures[225]. Cet ordre fut
exécuté sur-le-champ, et comme on craignait trop le calife pour oser lui
désobéir, les signatures ne firent défaut nulle part. En outre, le nom
de Hichâm fut prononcé désormais dans les prières publiques, et quand
Hacam mourut (1er octobre 976[226]), il emporta dans la tombe la
ferme conviction que son fils lui succéderait, et qu’au besoin Moçhafî
et Ibn-abî-Amir, lequel venait d’être nommé majordome[227], sauraient
faire respecter par les Andalous le serment qu’ils avaient prêté.
VII.
Hacam avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses deux
principaux eunuques, Fâyic et Djaudhar. Eux exceptés, tout le monde
ignorait encore qu’il avait cessé de vivre. Ils résolurent de tenir sa
mort secrète, et se consultèrent sur le parti à prendre.
Quoique esclaves, ces deux eunuques, dont l’un portait le titre de
maître de la garde-robe, l’autre celui de grand fauconnier, étaient des
grands seigneurs, des hommes puissants. Ils avaient à leur service une
foule de serviteurs armés qu’ils payaient, et qui n’étaient ni eunuques
ni esclaves. En outre ils avaient sous leurs ordres un corps de mille
eunuques slaves, tous esclaves du calife, mais en même temps fort
riches, car ils possédaient de grosses terres et des palais. Ce corps,
qui passait pour le plus bel ornement de la cour, jouissait de
priviléges énormes. Ses membres opprimaient et maltraitaient les
Cordouans de toutes les manières, et le calife, malgré son amour pour la
justice, avait toujours fermé les yeux sur leurs délits et même sur
leurs crimes. A ceux qui appelaient son attention sur les violences dont
ils se rendaient coupables, il avait répondu invariablement: «Ces hommes
sont les gardiens de mon harem; ils ont toute ma confiance et il m’est
impossible de les réprimander sans cesse; mais je me tiens convaincu que
si mes sujets les traitent avec douceur et avec respect, comme il est de
leur devoir, ils n’auront pas à se plaindre d’eux.» Un tel excès de
bonté avait rendu les Slaves vains et orgueilleux. Ils se considéraient
comme le corps le plus puissant de l’Etat, et leurs chefs, Fâyic et
Djaudhar, s’imaginaient que le choix du nouveau calife dépendait d’eux
seuls.
Or, ni l’un ni l’autre ne voulaient de Hichâm. Si cet enfant montait sur
le trône, le ministre Moçhafî, qu’ils n’aimaient pas, régnerait de fait,
et leur influence serait à peu près nulle. La nation, il est vrai, avait
déjà prêté serment à Hichâm; mais les deux eunuques appréciaient un
serment politique à sa juste valeur, et ils savaient que la plupart de
ceux qui avaient juré, l’avaient fait à contre-cœur. Ils n’ignoraient
pas non plus que l’opinion publique repoussait l’idée d’une régence, et
que bien peu de gens aimeraient à voir monter sur le trône un chef
temporel et spirituel qui n’avait pas encore atteint sa douzième année.
D’un autre côté, ils espéraient regagner facilement une popularité fort
compromise, si, répondant au vœu général, ils donnaient la couronne à
un prince d’un âge plus mûr. Joignez-y que ce prince, qui leur devrait
son élévation, leur serait attaché par les liens de la reconnaissance,
et qu’ils pouvaient se flatter de l’espoir de gouverner l’Etat sous son
nom.
Ils résolurent donc bien vite d’écarter Hichâm. Ils tombèrent aussi
d’accord de donner la couronne à son oncle Moghîra, qui comptait alors
vingt-sept ans, à la condition toutefois que celui-ci nommerait son
neveu son successeur, car ils ne voulaient pas avoir l’air de mettre
tout à fait de côté les dernières volontés de leur ancien maître.
Ces points arrêtés: «Il faut maintenant faire venir Moçhafî, dit
Djaudhar; nous lui couperons la tête, après quoi nous pourrons exécuter
nos projets.» Mais l’idée de ce meurtre fit frémir Fâyic, qui, moins
prévoyant que son collègue, était en revanche plus humain. «Bon Dieu!
s’écria-t-il; comment, mon frère[228], vous voulez tuer le secrétaire de
notre maître sans qu’il ait fait rien qui mérite la mort? Gardons-nous
de commencer par répandre un sang innocent! A mon avis Moçhafî n’est pas
dangereux, et je crois qu’il n’entravera pas nos projets.» Djaudhar ne
fut pas de cette opinion; mais comme Fâyic était son supérieur, il fut
obligé de lui céder. On résolut donc de gagner Moçhafî par la douceur,
et on le fit venir au palais.
Quand il y fut arrivé, les deux eunuques l’informèrent de la mort du
calife, et, lui ayant communiqué le projet qu’ils avaient formé, ils lui
demandèrent son concours.
Le plan des eunuques répugnait extrêmement au ministre; mais comme il
les connaissait et qu’il savait ce dont ils étaient capables, il feignit
de l’approuver. «Votre projet, leur dit-il, est sans doute le meilleur
que l’on puisse former. Exécutez-le; moi et mes amis, nous vous aiderons
de tout notre pouvoir. Vous feriez bien, toutefois, de vous assurer de
l’assentiment des grands du royaume; ce serait le meilleur moyen pour
empêcher une révolte. Quant à moi, ma conduite est toute tracée: je
garderai la porte du palais et j’attendrai vos ordres.»
Ayant réussi de cette manière à inspirer aux eunuques une fausse
sécurité, Moçhafî convoqua ses amis, à savoir son neveu Hichâm,
Ibn-abî-Amir, Ziyâd ibn-Aflah (un client de Hacam II), Câsim
ibn-Mohammed (le fils du général Ibn-Tomlos qui avait péri en Afrique en
combattant contre Ibn-Kennoun), et quelques autres hommes influents. Il
fit venir aussi les capitaines des troupes espagnoles et les chefs du
régiment africain sur lequel il comptait le plus, celui des
Béni-Birzél. Puis, tous ses partisans étant réunis, il les instruisit
de la mort du calife et du projet des eunuques; après quoi il continua
en ces termes: «Si Hichâm monte sur le trône, nous n’aurons rien à
redouter et nous pourrons faire tout ce que nous voudrons; mais si
Moghîra l’emporte, nous perdrons nos postes et peut-être la vie, car ce
prince nous hait.»
Toute l’assemblée fut de son avis, et on lui conseilla de faire échouer
le projet des eunuques en faisant tuer Moghîra avant que celui-ci eût
été instruit de la mort de son frère. Moçhafî approuva ce projet; mais
quand il demanda qui se chargerait de l’exécuter, il ne reçut point de
réponse. Personne ne voulait se souiller d’un tel assassinat.
Ibn-abî-Amir prit alors la parole. «Je crains, dit-il, que nos affaires
ne tournent à mal. Nous sommes les amis du chef que voici; ce qu’il
commande, il faut le faire, et puisque personne d’entre vous ne veut se
charger de cette entreprise, je m’en charge, moi, pourvu toutefois que
notre chef y consente. Ne craignez donc rien et ayez confiance en moi.»
Ces paroles excitèrent une surprise générale. On ne s’attendait pas à
voir un fonctionnaire civil se présenter pour accomplir un meurtre que
des guerriers accoutumés à la vue du sang et du carnage n’osaient pas
commettre. On accepta toutefois son offre avec empressement, et on lui
dit: «Vous avez raison, après tout, de vous charger de l’exécution de
ce projet. Comme vous avez l’honneur d’être admis dans l’intimité du
calife Hichâm et que vous jouissez aussi de l’estime de plusieurs autres
membres de la famille royale, personne ne pourrait remplir aussi bien
que vous une tâche aussi délicate.»
Ibn-abî-Amir monta donc à cheval, et, accompagné du général Bedr (un
client d’Abdérame III), de cent gardes du corps et de quelques escadrons
espagnols, il se rendit vers le palais de Moghîra. Quand il y fut
arrivé, il posta les gardes du corps à la porte, fit cerner le palais
par les autres troupes, et, pénétrant seul dans la salle où se trouvait
le prince, il lui dit que le calife n’était plus et que Hichâm lui avait
succédé. «Cependant, ajouta-t-il, les vizirs craignent que vous ne soyez
mécontent d’un tel arrangement, et ils m’ont envoyé auprès de vous pour
vous demander ce que vous en pensez.»
Le prince pâlit à ces paroles. Il ne comprenait que trop bien ce
qu’elles signifiaient, et, voyant déjà le glaive suspendu sur sa tête,
il dit d’une voix tremblante: «La mort de mon frère m’afflige plus que
je ne puis vous le dire; mais j’apprends avec satisfaction que mon neveu
lui a succédé. Que son règne soit long et heureux! Quant à ceux qui vous
ont envoyé vers moi, dites-leur que je leur obéirai en toutes choses et
que je tiendrai le serment que j’ai déjà prêté à Hichâm. Exigez de moi
toutes les garanties que vous voudrez; mais si vous êtes venu pour
autre chose encore, je vous supplie d’avoir pitié de moi. Ah! je vous en
conjure par l’Eternel, épargnez mes jours et réfléchissez mûrement à ce
que vous allez faire!»
Ibn-abî-Amir eut pitié de la jeunesse du prince, et, se laissant gagner
par son air candide, il crut à la sincérité de ses protestations. Il
n’avait pas reculé devant l’idée d’un meurtre qu’il jugeait nécessaire
au bien de l’Etat et à ses propres intérêts, mais il ne voulait pas
souiller ses mains du sang d’un homme qu’il ne croyait pas à craindre.
Il écrivit donc à Moçhafî pour lui dire qu’il avait trouvé le prince
dans les meilleures dispositions, qu’il n’y avait rien à redouter de sa
part, et que par conséquent il demandait l’autorisation de lui laisser
la vie. Il chargea un soldat d’aller porter ce billet au ministre.
Bientôt après, ce soldat revint avec la réponse de Moçhafî. Elle était
conçue en ces termes: «Tu gâtes tout par tes scrupules, et je commence à
croire que tu nous as trompés. Fais ton devoir, sinon nous enverrons un
autre à ta place.»
Ibn-abî-Amir montra au prince ce billet qui contenait son arrêt de mort;
puis, ne voulant pas être témoin de l’acte horrible qui allait
s’accomplir, il quitta la salle et ordonna aux soldats d’y entrer.
Sachant ce qu’ils avaient à faire, ceux-ci étranglèrent le prince, et,
ayant suspendu son cadavre dans un cabinet contigu, ils dirent aux
domestiques que le prince s’était pendu alors qu’ils voulaient le forcer
d’aller rendre hommage à son neveu. Bientôt après, ils reçurent
d’Ibn-abî-Amir l’ordre d’enterrer le cadavre dans la salle et d’en murer
les portes.
Sa tâche accomplie, Ibn-abî-Amir retourna auprès du ministre, et lui dit
que ses ordres avaient été exécutés. Moçhafî le remercia avec effusion,
et pour lui montrer sa reconnaissance, il le fit asseoir à ses côtés.
Fâyic et Djaudhar ne tardèrent pas à apprendre que Moçhafî les avait
trompés et qu’il avait déjoué leur projet. L’un et l’autre, mais
Djaudhar surtout, étaient furieux. «Vous voyez maintenant, dit-il à son
collègue, que j’avais raison lorsque je soutenais qu’avant tout il
fallait nous débarrasser de Moçhafî; mais vous n’avez pas voulu me
croire.» Cependant ils furent obligés de faire bonne mine à mauvais jeu,
et, étant venus trouver Moçhafî, ils lui firent leurs excuses en disant
qu’ils avaient été mal inspirés et que son plan valait beaucoup mieux
que le leur. Le ministre, qui les haïssait autant qu’il était haï par
eux, mais qui en ce moment ne pouvait pas encore songer à les punir, fit
semblant d’agréer leurs explications, de sorte qu’en apparence du moins,
la paix était rétablie entre eux et lui[229].
Dans la matinée du lendemain, lundi 2 octobre, les habitants de Cordoue
reçurent l’ordre de se rendre au palais. Quand ils y furent arrivés, ils
trouvèrent le jeune calife dans la salle du trône. Près de lui se tenait
Moçhafî, qui avait Fâyic à sa droite et Djaudhar à sa gauche. Les autres
dignitaires étaient aussi à leurs places. Le cadi Ibn-as-Salîm fit
d’abord prêter le serment par les oncles et les cousins du monarque,
puis par les vizirs, les serviteurs de la cour, les principaux
Coraichites et les notables de la capitale. Cela fait, Ibn-abî-Amir fut
chargé de le faire prêter par le reste de l’assemblée. La chose n’était
pas aisée, car il y avait des réfractaires; mais grâce à son éloquence
et à son talent de persuasion, Ibn-abî-Amir réussit à la mener à bonne
fin, de sorte qu’il y eut à peine deux ou trois personnes qui
persistèrent dans leur refus. Aussi tout le monde fut d’accord pour
louer le tact et l’habileté dont l’inspecteur de la monnaie avait fait
preuve à cette occasion[230].
Jusque-là tout avait réussi à Moçhafî et ses partisans, et l’avenir
semblait sans nuages. Le peuple, à en juger par son attitude calme et
résignée, s’était accoutumé à l’idée d’une régence, qui naguère lui
inspirait tant d’aversion et d’effroi. Mais ces apparences étaient
trompeuses; le feu couvait sous la cendre. On maudissait en secret les
grands seigneurs avides et ambitieux qui s’étaient emparés du pouvoir,
et qui avaient inauguré leur règne par le meurtre de l’infortuné
Moghîra. Les eunuques slaves prirent grand soin de fomenter le
mécontentement des habitants de la capitale, et en peu de temps il
devint tel que d’un instant à l’autre il pouvait se changer en révolte.
Ibn-abî-Amir, qui ne se faisait pas illusion sur cette disposition des
esprits, conseilla alors à Moçhafî d’intimider le peuple par une
promenade militaire, de réveiller chez lui l’amour qu’il avait toujours
eu pour ses monarques en lui montrant le jeune calife, et de le
contenter par l’abolition de quelque impôt. Le ministre ayant approuvé
ces propositions, on résolut que le calife se montrerait au peuple le
samedi 7 octobre. Dans la matinée de ce jour, Moçhafî, qui jusque-là
n’avait porté que le titre de vizir, fut nommé, ou plutôt se nomma
lui-même, hâdjib ou premier ministre, tandis qu’Ibn-abî-Amir,
conformément à la volonté expresse d’Aurore[231], fut promu à la dignité
de vizir, à la charge de gouverner l’Etat conjointement avec Moçhafî.
Ensuite Hichâm II parcourut à cheval les rues de la capitale, entouré
d’un nombre immense de soldats et accompagné d’Ibn-abî-Amir. En même
temps on publia un décret en vertu duquel l’impôt sur l’huile, l’un des
plus odieux et qui pesait principalement sur les classes inférieures,
fut aboli. Ces mesures, la dernière surtout, produisirent l’effet qu’on
s’en était promis, et comme Ibn-abî-Amir prit soin de faire dire par ses
amis que c’était lui qui avait conseillé l’abolition de l’impôt sur
l’huile, le peuple des rues, celui qui fait les émeutes, le proclama un
véritable ami des pauvres[232].
Les eunuques, toutefois, continuaient à ourdir des complots, et Moçhafî
fut informé par ses espions que des personnes fort suspectes et qui
semblaient servir d’intermédiaires entre les eunuques et leurs amis du
dehors, passaient et repassaient sans cesse par la porte de Fer. Afin de
rendre la surveillance plus facile, le premier ministre fit murer cette
porte, de manière qu’on ne pouvait plus entrer dans le palais que par
celle de la Sodda. En outre il pria Ibn-abî-Amir de faire tous ses
efforts pour enlever à Fâyic et Djaudhar leurs serviteurs armés qui
n’étaient ni eunuques ni esclaves. Ibn-abî-Amir le lui promit, et à
force d’argent et de promesses il y réussit si bien, que cinq cents
hommes quittèrent le service des deux eunuques pour le sien. Comme il
pouvait compter en outre sur l’appui du régiment africain des
Beni-Birzél, sa puissance était bien plus grande que celle de ses
adversaires. Djaudhar le comprit, et fort mécontent de ce qui se
passait, il offrit sa démission comme grand fauconnier et demanda la
permission de quitter le palais califal. Ce n’était qu’une ruse. Croyant
qu’on ne pouvait se passer de ses services, il se tenait assuré que sa
demande lui serait refusée, et qu’alors il aurait l’occasion de dicter à
ses adversaires les conditions auxquelles il consentait à rester à son
poste. Son espoir fut trompé. Contre son attente, sa démission fut
acceptée. Ses partisans en furent exaspérés outre mesure; ils se
répandirent en invectives et en menaces contre Moçhafî et contre
Ibn-abî-Amir. Un de leurs chefs, Dorrî, le majordome en second, se
signala surtout par la violence de ses discours. Alors Moçhafî chargea
Ibn-abî-Amir de chercher un moyen quelconque pour le débarrasser de cet
homme. Ce moyen n’était pas difficile à trouver. Dorrî était seigneur de
Baéza, et les habitants de ce district avaient fort à souffrir de la
tyrannie et de la rapacité des intendants de leur maître. Ibn-abî-Amir
profita de cette circonstance. Il fit dire secrètement aux habitants de
Baéza que s’ils voulaient venir porter plainte contre leur seigneur et
ses employés, ils pouvaient être assurés que le gouvernement leur
donnerait raison. Ils ne manquèrent pas de le faire, et Dorrî fut sommé
par un ordre du calife de se rendre à l’hôtel du vizirat afin d’y être
confronté avec ses sujets. Il obéit; mais arrivé à l’hôtel et voyant
qu’on y avait déployé un grand appareil militaire, il craignit pour sa
vie et voulut retourner sur ses pas. Ibn-abî-Amir l’en empêcha en le
saisissant au collet. Une lutte s’ensuivit, pendant laquelle Dorrî tira
son adversaire par la barbe. Alors Ibn-abî-Amir appela les soldats à son
secours. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas; elles respectaient
trop Dorrî pour oser porter la main sur lui; mais les Beni-Birzél, qui
ne partageaient pas leurs scrupules, accoururent en toute hâte,
arrêtèrent Dorrî, et se mirent à le maltraiter. Un coup de plat de sabre
lui enleva ses facultés intellectuelles. On le porta aussitôt à sa
demeure, où on l’acheva pendant la nuit.
Sentant que par ce meurtre ils s’étaient brouillés irréparablement avec
les Slaves, les deux ministres prirent à l’instant même une mesure
décisive. Fâyic et ses amis reçurent l’ordre, de la part du calife, de
quitter sur-le-champ le palais; puis on leur intenta des procès à cause
de malversation, et ils furent condamnés à des amendes fort
considérables, qui, en les appauvrissant, les mirent hors d’état de
nuire désormais aux ministres. A l’égard de Fâyic, que l’on jugeait le
plus dangereux de tous, l’on montra encore plus de rigueur. Il fut exilé
dans une des îles Baléares, où il mourut quelque temps après. Quant aux
eunuques qui s’étaient moins compromis, on leur laissa leurs emplois, et
l’un d’entre eux, Socr, fut nommé chef du palais et des gardes du
corps.
Ces mesures, quoique prises par les duumvirs dans leur propre intérêt,
les rendaient cependant populaires. La haine que les Cordouans portaient
aux Slaves dont ils avaient eu tant à souffrir, était immense, et ils se
réjouirent fort de leur ruine[233].
D’un autre côté, toutefois, le gouvernement excitait de violents
murmures par son inaction vis-à-vis des chrétiens du Nord. Ces derniers,
qui, comme nous l’avons dit, avaient recommencé les hostilités à
l’époque où Hacam II était tombé malade, devenaient de plus en plus
audacieux et poussaient même des expéditions hardies jusqu’aux portes de
Cordoue. Moçhafî ne manquait, pour les repousser, ni d’argent ni de
troupes; mais ne comprenant rien à la guerre, il ne faisait presque rien
pour la défense du pays. La sultane Aurore s’alarmait avec raison et des
progrès des chrétiens et du mécontentement des Andalous qui en était la
suite. Elle communiqua ses craintes à Ibn-abî-Amir, qui de son côté
s’indignait depuis longtemps de la faiblesse et de l’incapacité de son
collègue, mais qui rassura la sultane en lui disant que s’il réussissait
à obtenir de l’argent et le commandement de l’armée, il était certain de
battre l’ennemi[234]. A la suite de cet entretien il montra clairement à
son collègue que s’il persistait dans son inaction, le pouvoir lui
échapperait sous peu, et qu’il était non-seulement de son devoir, mais
encore de son intérêt, de prendre sans retard des mesures énergiques.
Moçhafî, qui sentait qu’il avait raison, rassembla alors les vizirs et
leur proposa d’envoyer une armée contre les chrétiens. Cette
proposition, combattue par quelques-uns, fut approuvée par la majorité;
il s’agissait seulement de savoir qui commanderait l’armée, et la
responsabilité dans cette circonstance paraissait si grande aux vizirs
qu’aucun d’entre eux ne voulait la prendre sur lui. «Je me charge de
commander les troupes, dit alors Ibn-abî-Amir, mais à la condition que
j’aurai la liberté de les choisir moi-même, et qu’on me donnera un
subside de cent mille pièces d’or.» Cette somme parut exorbitante à un
vizir et il le dit. «Eh bien! s’écria alors Ibn-abî-Amir, prenez-en deux
cent mille, vous, et mettez-vous à la tête de l’armée si vous l’osez!»
L’autre ne l’osa pas, et l’on résolut de confier le commandement à
Ibn-abî-Amir et de lui donner l’argent qu’il demandait.
Ayant choisi pour l’accompagner les meilleures troupes de l’empire, le
vizir se mit en campagne vers la fin du mois de février de l’année 977.
Il franchit la frontière et mit le siége devant la forteresse de los
Baños, une de celles que Ramire II avait fait rebâtir après sa glorieuse
victoire de Simancas[235]. S’étant rendu maître du faubourg, il fit un
ample butin, et vers le milieu d’avril il retourna à Cordoue avec un
grand nombre de prisonniers.
Le résultat de cette campagne, bien que peu important au fond, causa
cependant une grande joie dans la capitale, ce qui, dans les
circonstances données, était assez naturel. Pour la première fois depuis
le commencement de la guerre, l’armée musulmane avait repris l’offensive
et donné une leçon à l’ennemi, leçon dont celui-ci se souvint si bien
que dans la suite il ne s’avisa plus de venir troubler le sommeil des
Cordouans. C’était beaucoup aux yeux de ces derniers, et pour le moment
ils ne demandaient rien de plus; mais s’ils s’exagéraient peut-être les
succès obtenus, il est impossible de méconnaître la grande importance
que cette campagne avait eue pour Ibn-abî-Amir lui-même. Voulant gagner
l’affection de l’armée, qui peut-être avait encore une certaine défiance
pour cet ex-cadi transformé en général, il lui avait prodigué l’or qu’il
avait reçu à titre de subside, et pendant toute la durée de la campagne
il avait tenu table ouverte. Son projet lui avait pleinement réussi.
Officiers et soldats s’extasiaient sur l’affabilité du vizir, sur sa
libéralité et jusque sur les talents de ses cuisiniers. Dorénavant il
pouvait compter sur leur dévoûment; pourvu qu’il continuât à récompenser
largement leurs services, ils étaient à lui de corps et d’âme[236].
VIII.
Au fur et à mesure que la puissance d’Ibn-abî-Amir augmentait, Moçhafî
perdait de son crédit. Cet homme avait peu de mérite. Il était d’humble
naissance, mais comme son père, un Berber du pays valencien, avait été
le précepteur de Hacam, ce prince avait de bonne heure reporté sur le
fils l’affection et l’estime qu’il avait eues pour le père. Moçhafî
avait d’ailleurs les talents que Hacam appréciait le plus: il était
homme de lettres et poète. Sa fortune avait été merveilleuse. D’abord
secrétaire intime de Hacam, il était devenu successivement colonel du
deuxième régiment de la _Chorta_, gouverneur de Majorque et premier
secrétaire d’Etat[237]. Mais il n’avait pas su se faire des amis. Il
avait toute la morgue d’un parvenu; son insupportable orgueil blessait
les nobles qui le méprisaient à cause de sa basse extraction. Devenu
premier ministre, il avait semblé d’abord vouloir se corriger de ce
défaut; mais bientôt après il avait repris ses manières hautaines[238].
Sa probité était plus que suspecte. Peu de fonctionnaires, il est vrai,
étaient alors à l’abri d’un tel reproche; aussi lui eût-on pardonné
peut-être ses concussions manifestes, s’il eût consenti à partager ses
dépouilles avec d’autres; mais il gardait tout pour lui, et c’est ce
qu’on ne lui pardonnait pas[239]. On l’accusait en outre de népotisme;
presque tous les postes importants étaient entre les mains de ses fils
et de ses neveux[240]. Quant aux talents requis dans un homme d’Etat,
Moçhafî n’en possédait aucun. Dans toutes les circonstances qui
sortaient du commun des choses, il ne savait jamais que résoudre ou que
faire; d’autres personnes devaient alors penser et agir pour lui, et
ordinairement il s’adressait à Ibn-abî-Amir. Ce dernier se
contenterait-il longtemps du rôle de confident et de conseiller que
Moçhafî lui faisait jouer? Des esprits clairvoyants en doutaient; ils
croyaient s’apercevoir que le moment n’était pas loin où Ibn-abî-Amir
voudrait être premier ministre de nom, comme il l’était de fait.
Ils ne se trompaient pas. Ibn-abî-Amir avait déjà résolu de faire tomber
Moçhafî; il y travaillait activement mais sourdement. Il ne changea
rien à sa conduite envers son collègue; il continua à lui témoigner le
même respect que par le passé; mais en secret il le contrariait en
toutes choses et ne perdait aucune occasion pour appeler l’attention
d’Aurore sur son incapacité et sur les fautes qu’il commettait[241].
Moçhafî ne se doutait de rien; ce n’était pas Ibn-abî-Amir qui lui
inspirait des craintes, il le croyait au contraire son meilleur ami,
mais c’était Ghâlib, le gouverneur de la Frontière inférieure, qui
exerçait sur les troupes une influence illimitée[242]. En effet, Ghâlib
haïssait et méprisait Moçhafî, et il ne s’en cachait pas. Justement fier
des lauriers qu’il avait cueillis sur je ne sais combien de champs de
bataille, il s’indignait de ce qu’un homme de rien et qui n’avait jamais
tiré l’épée fût premier ministre. Il disait hautement que ce poste lui
appartenait. En apparence il obéissait encore à Moçhafî; mais par sa
conduite tout au moins ambiguë il montrait assez que le gouvernement
n’avait pas à compter sur lui. Depuis la mort de Hacam il faisait la
guerre contre les chrétiens avec une mollesse qui formait un bizarre
contraste avec l’énergie bien connue de son caractère. Il ne trahissait
pas encore, il ne s’était pas encore mis en révolte ouverte, il n’avait
pas encore appelé les chrétiens à son aide, mais sa conduite donnait à
penser qu’avant peu il ferait tout cela, et s’il le faisait, la chute du
premier ministre était inévitable. Comment celui-ci aurait-il pu
résister au meilleur général et aux meilleurs soldats de l’empire, qui
seraient secondés par les Léonais et les Castillans? D’ailleurs, au
moindre échec qu’il éprouverait, ses nombreux ennemis saisiraient
l’occasion aux cheveux pour lui faire perdre son poste, ses richesses,
sa tête peut-être.
Moçhafî avait assez de perspicacité pour ne pas s’aveugler sur le péril
qui le menaçait, et dans son angoisse il demanda conseil à ses vizirs et
surtout à Ibn-abî-Amir. On lui répondit qu’il devait se concilier
l’amitié de Ghâlib à quelque prix que ce fût. Il y consentit, et alors
Ibn-abî-Amir s’offrit pour médiateur. La campagne qui allait s’ouvrir,
disait-il, lui fournirait l’occasion de s’aboucher avec le gouverneur de
la Frontière inférieure, et ce cas échéant, il se faisait fort d’amener
la réconciliation que Moçhafî désirait.
Telles étaient ses paroles, mais il méditait un tout autre projet. Dans
l’espoir d’arriver à un but éclatant, les voies tortueuses ne
répugnaient pas à son ambition, et au lieu de tâcher de rapprocher les
deux rivaux, il songeait au contraire au moyen de les brouiller encore
davantage. Il agit en conséquence. Assurant toujours Moçhafî de son
entier dévoûment à ses intérêts, il vantait à Aurore les grands talents
de Ghâlib; il lui répétait à chaque instant qu’on ne pouvait se passer
des services de ce général, et qu’il fallait se l’attacher en lui
donnant un plus haut titre que ceux qu’il avait déjà. Ses menées
portèrent leur fruit. Grâce à l’influence d’Aurore, Ghâlib fut promu à
la dignité de Dhou-’l-vizâratain (chef de l’administration militaire et
civile) et de généralissime de toute l’armée de la Frontière; mais
Moçhafî ne s’était pas opposé à cette mesure, il y avait concouru au
contraire, car Ibn-abî-Amir lui avait dit que ce serait un premier pas
vers une réconciliation.
Le 23 mai, un mois seulement après son retour à Cordoue, Ibn-abî-Amir,
qui venait d’être nommé généralissime de l’armée de la capitale,
entreprit sa seconde expédition. A Madrid il eut une entrevue avec
Ghâlib. Il se montra envers lui plein d’égards et de déférence, et gagna
son cœur en lui disant qu’il considérait Moçhafî comme tout à fait
indigne du poste élevé qu’il occupait. Bientôt une alliance étroite
s’établit entre les deux généraux, qui résolurent de travailler de
concert à la chute de Moçhafî. Puis, ayant franchi la frontière, ils
prirent la forteresse de Mola[243], où ils firent beaucoup de butin et
de prisonniers. La campagne finie, ils prirent congé l’un de l’autre;
mais au moment où ils allaient se séparer, Ghâlib dit encore à son
nouvel ami: «Cette expédition a été couronnée d’un plein succès; elle
vous procurera une grande renommée, et la cour s’en réjouira tant
qu’elle ne songera pas à scruter vos intentions ultérieures. Profitez de
cette circonstance; ne quittez pas le palais avant d’avoir été nommé
préfet de la capitale à la place du fils de Moçhafî.» Ibn-abî-Amir ayant
promis de se souvenir de ce conseil, il reprit la route de Cordoue,
tandis que Ghâlib retournait dans son gouvernement.
A vrai dire l’honneur de la campagne revenait à Ghâlib. C’est lui qui
avait tout dirigé, tout ordonné, et Ibn-abî-Amir, qui n’en était encore
qu’à son apprentissage en fait d’expéditions militaires, s’était bien
gardé de contredire en quoi que ce fût ce général expérimenté et vieilli
dans le métier des armes. Mais Ghâlib lui-même, qui voulait pousser son
jeune allié, présenta les choses sous un tout autre jour. Il s’empressa
d’écrire au calife qu’Ibn-abî-Amir avait fait des merveilles; que
c’était à lui seul qu’on était redevable des succès obtenus, et qu’il
avait droit à une récompense éclatante. Cette lettre, que la cour avait
déjà reçue avant le retour d’Ibn-abî-Amir, l’avait disposée en sa
faveur. Aussi obtint-il sans trop de peine d’être nommé préfet de la
capitale en remplacement du fils de Moçhafî. Comment pouvait-on refuser
quelque chose à un général qui revenait vainqueur pour la seconde fois,
et dont le plus grand guerrier de l’époque vantait les talents et la
bravoure? Et puis, l’on faisait bon marché du fils de Moçhafî, qui ne
devait son élévation qu’au crédit de son père, et qui, loin de la
justifier par sa conduite, s’en était montré tout à fait indigne[244].
En effet, son avidité était telle que, pour peu qu’on lui donnât de
l’argent, il fermait volontiers les yeux sur toutes choses, même sur les
crimes les plus abominables. On disait avec raison qu’il n’y avait plus
de police à Cordoue, que les brigands de haut et de bas étage pouvaient
tout oser, qu’il fallait veiller toute la nuit pour ne pas être
dépouillé ou massacré dans sa demeure, en un mot, que les habitants
d’une ville frontière couraient moins de périls que les habitants de la
résidence du calife.
Muni de son diplôme de préfet et vêtu de la pelisse d’honneur dont on
l’avait gratifié, Ibn-abî-Amir se rendit sur-le-champ à l’hôtel de la
préfecture. Mohammed-Moçhafî y siégeait entouré de toute la pompe qui
appartenait à son rang. Son successeur lui montra l’ordre du calife et
lui dit qu’il pouvait se retirer. Il obéit en soupirant.
A peine installé dans son nouvel emploi, Ibn-abî-Amir prit les mesures
les plus énergiques pour rétablir la sécurité dans la capitale. Il
annonça aux agents de police qu’il avait la ferme intention de sévir
contre tous les malfaiteurs sans acception de personnes, et il les
menaça des peines les plus sévères s’ils se laissaient corrompre.
Intimidés par sa fermeté et sachant d’ailleurs qu’il exerçait sur eux la
surveillance la plus active, les agents firent désormais leur devoir. On
s’en aperçut bientôt dans la capitale. Les vols et les meurtres
devenaient de plus en plus rares; l’ordre et la sécurité renaissaient;
les honnêtes gens pouvaient dormir tranquilles, la police était là et
veillait. Au reste, le préfet montra par un éclatant exemple qu’il avait
parlé sérieusement alors qu’il avait dit qu’il n’épargnerait personne.
Son propre fils ayant commis un forfait et étant tombé entre les mains
de la police, il lui fit donner tant de coups de courroie que le jeune
homme expira peu de temps après le châtiment qu’il avait subi.
Cependant Moçhafî avait enfin ouvert les yeux. La destitution de son
fils, résolue en son absence et à son insu, ne lui permettait plus de
douter de la duplicité d’Ibn-abî-Amir. Mais que pouvait-il contre lui?
Son rival était déjà beaucoup plus puissant. Il s’appuyait sur la
sultane, dont on le disait l’amant, et sur les grandes familles qui,
attachées aux Omaiyades par les liens de la clientèle, se transmettaient
de père en fils les emplois de la cour, et qui aimaient beaucoup mieux
voir à la tête des affaires un homme de bonne maison, tel
qu’Ibn-abî-Amir, qu’un parvenu qui les avait blessés par un orgueil
ridicule et que rien ne justifiait[245]. Il pouvait compter d’ailleurs
sur l’armée, qui s’attachait de plus en plus à lui, et sur la population
de la capitale, qui lui était profondément reconnaissante à cause de la
sécurité qu’il lui avait rendue. Qu’est-ce que Moçhafî pouvait opposer à
tout cela? Rien, si ce n’était l’appui de quelques individus isolés qui
lui devaient leur fortune, mais sur la gratitude desquels il n’y avait
pas beaucoup à compter. Dans cette lutte de la médiocrité contre le
génie, les forces étaient par trop inégales. Moçhafî le comprit; il
sentit qu’il ne lui restait qu’un seul moyen de salut, et il résolut de
gagner Ghâlib, n’importe à quel prix.
Il lui écrivit donc; il lui fit les promesses les plus brillantes, les
plus propres à le séduire, et, pour sceller leur alliance, il lui
demanda la main de sa fille Asmâ pour son propre fils Othmân. Le général
se laissa éblouir. Oubliant sa haine, il répondit au ministre qu’il
acceptait ses offres et qu’il consentait au mariage proposé. Moçhafî se
hâta de le prendre au mot, et le contrat de mariage était déjà dressé et
signé, lorsqu’Ibn-abî-Amir eut vent de ces menées qui contrariaient tous
ses projets. Sans perdre un instant, il fit jouer, pour faire échouer
les plans de son collègue, tous les ressorts qu’il pouvait mettre en
mouvement. A sa demande les personnages les plus influents de la cour
écrivirent à Ghâlib; il lui écrivit lui-même pour lui dire que Moçhafî
lui tendait un piége, pour lui rappeler tous les griefs qu’il avait
contre ce ministre, pour le conjurer de rester fidèle aux promesses
qu’il lui avait faites pendant la dernière campagne. Quant au mariage
projeté, il disait que si Ghâlib désirait pour sa fille une alliance
honorable, il ne devait pas la donner au fils d’un parvenu, mais à lui,
Ibn-abî-Amir.
Ghâlib se laissa persuader qu’il avait eu tort. Il fit savoir à Moçhafî
que le mariage dont il avait été question ne pouvait pas avoir lieu, et
dans le mois d’août ou de septembre un nouveau contrat fut dressé et
signé en vertu duquel Asmâ deviendrait l’épouse d’Ibn-abî-Amir.
Peu de temps après, le 18 septembre, ce dernier se mit de nouveau en
campagne. Il prit le chemin de Tolède, et, ayant réuni ses forces à
celles de son futur beau-père, il enleva aux chrétiens deux châteaux
ainsi que les faubourgs de Salamanque. Après son retour il reçut le
titre de Dhou-’l-vizâratain avec un traitement de quatre-vingts pièces
d’or par mois. Le hâdjib lui-même ne touchait pas davantage.
Cependant le temps fixé pour son mariage approchait, et le calife, ou
plutôt sa mère, laquelle, si elle était réellement l’amante
d’Ibn-abî-Amir, n’était pas jalouse du moins, envoya à Ghâlib
l’invitation de venir à Cordoue avec sa fille. Quand il y fut arrivé,
il fut comblé d’honneurs. On lui donna le titre de hâdjib, et comme il
était Dhou-’l-vizâratain et que Moçhafî ne l’était pas, il était
dorénavant le premier dignitaire de l’empire. Aussi occupait-il la
première place dans les séances solennelles, et alors il avait Moçhafî à
sa droite et Ibn-abî-Amir à sa gauche[246].
Le mariage de ce dernier et d’Asmâ fut célébré le jour de l’an, fête
chrétienne, mais à laquelle les musulmans prenaient part aussi. Le
calife s’étant chargé de tous les frais, les festins furent d’une
incomparable magnificence, et les Cordouans ne se rappelaient pas
d’avoir jamais vu un cortége aussi superbe que celui qui entourait Asmâ
au moment où elle sortait du palais califal pour se rendre à celui de
son fiancé.
Ajoutons que ce mariage, bien que l’intérêt en eût été le motif, fut
cependant heureux. Asmâ joignait un esprit fort cultivé à une beauté
attrayante; elle sut captiver le cœur de son époux, et celui-ci lui
donna toujours la préférence sur ses autres femmes.
Quant à Moçhafî, depuis que Ghâlib avait repoussé son alliance, il se
sentait perdu. Le vide se faisait autour de lui. Ses créatures le
quittaient pour aller encenser son rival. Autrefois, quand il se rendait
au palais, on se disputait l’honneur de l’accompagner; maintenant il y
allait seul. Son pouvoir était nul. Les mesures les plus importantes se
prenaient à son insu. L’infortuné vieillard voyait approcher l’orage, et
il l’attendait avec une morne résignation. L’affreuse catastrophe arriva
plus tôt encore qu’il ne l’avait cru. Le lundi 26 mars de l’année
978[247], lui, ainsi que ses fils et ses neveux, furent destitués de
toutes leurs fonctions et dignités. L’ordre fut donné de les arrêter et
de mettre leurs biens sous le séquestre, jusqu’à ce qu’ils eussent été
reconnus innocents du crime de malversation dont on les accusait[248].
Bien qu’un tel événement ne put le surprendre, Moçhafî en fut cependant
profondément ému. Sa conscience n’était pas tranquille. Mainte injustice
qu’il avait commise pendant sa longue carrière lui revenait à l’esprit
et l’oppressait. Quand il prit congé de sa famille: «Vous ne me reverrez
pas vivant, dit-il; la terrible prière a été exaucée; depuis quarante
ans j’attends ce moment!» Interrogé sur le sens de ces paroles
énigmatiques: «Quand Abdérame régnait encore, dit-il, je fus chargé
d’informer contre un accusé et de le juger. Je le trouvai innocent; mais
j’avais mes raisons pour dire qu’il ne l’était pas, de sorte qu’il dut
subir une peine infamante, qu’il perdit ses biens et qu’il resta
longtemps en prison. Or une nuit que je dormais j’entendis une voix qui
me criait: «Rends la liberté à cet homme! Sa prière a été exaucée, et un
jour le sort qui l’a frappé te frappera aussi.» Je m’éveillai en sursaut
et plein de frayeur. Je fis venir cet homme et je le priai de me
pardonner. Il refusa de le faire. Alors je le conjurai de me dire au
moins s’il avait adressé à l’Eternel une prière qui me concernait.--Oui,
me répondit-il; j’ai prié Dieu de te faire mourir dans un cachot aussi
étroit que celui où tu m’as fait gémir si longtemps.--Je me repentis
alors de mon injustice et je rendis la liberté à celui qui en avait été
la victime. Mais le remords venait trop tard[249]!»
Les accusés furent conduits à Zahrâ, où se trouvait la prison d’Etat. Le
général Hichâm-Moçhafî, un neveu du ministre, qui avait blessé
Ibn-abî-Amir en s’a
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