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Henri IV en Gascogne (1553-1589)

by Charles de Batz-Trenquelléon · French · Gutenberg #41147 · 796,013 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Henri IV en Gascogne (1553-1589)
    
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Title: Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Author: Charles de Batz-Trenquelléon


        
Release date: October 23, 2012 [eBook #41147]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRI IV EN GASCOGNE (1553-1589) ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. Cette version intègre les corrections de
l'errata.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine sont
marqués =ainsi=.

L'abréviation «monsr» signifie monsieur.




HENRI IV EN GASCOGNE




POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.




[Illustration]




    HENRI IV

    EN GASCOGNE

    [1553-1589]

    ESSAI HISTORIQUE

    PAR

    CH. DE BATZ-TRENQUELLÉON

    _Ouvrage orné d'un_ =portrait= _à l'eau-forte et du_
    =fac-simile= _d'une des lettres les plus célèbres de Henri IV_.

    PARIS

    LIBRAIRIE H. OUDIN, ÉDITEUR

    17, RUE BONAPARTE, 17

    1885

    _Tous droits réservés._




INTRODUCTION


Il est des hommes si universellement aimés, qu'on voudrait tout
connaître d'eux, au risque d'arriver à la désillusion. Cette remarque,
faite depuis longtemps, n'a jamais été plus justifiée que par la
curiosité, mêlée d'enthousiasme et de vénération, qui s'est
constamment attachée aux moindres détails comme aux actes solennels de
la vie de Henri IV. Ses batailles et ses négociations, ses lettres et
ses propos, ce qu'il a fait et ce qu'il a projeté, tout son personnage
et toute sa personne, enfin, seront toujours, comme ils l'ont toujours
été, un des nobles régals de l'esprit humain.

Ce n'est pas nous qui réagirons contre ce culte passionné. Des mille
volumes d'inégal renom que trois siècles ont consacrés à la gloire de
Henri IV, il en est peu où nous n'ayons cherché une raison de
multiplier par elle-même, en quelque sorte, notre admiration pour le
roi qui reçut tous les dons en partage et les mit au service de son
pays, pour l'homme qui eut la grandeur héroïque et l'invincible
charme. Mais, au milieu de cette bibliothèque sans cesse accrue par la
piété des générations, nous avons vainement cherché le livre dont
voici l'ébauche.

Henri de Bourbon, roi de France, se révèle à tous dans plusieurs
écrits de notre temps, composés d'après ceux du XVIe et du XVIIe
siècle, rectifiés et complétés par des correspondances heureusement
exhumées, surtout par le recueil des Lettres royales. De 1589 à 1610,
«Henri IV» revit tout entier dans les ouvrages auxquels nous faisons
allusion, et il est probable qu'une nouvelle édition de l'_Histoire_
de Poirson, qui bénéficierait des travaux parus depuis la première,
serait, pour cette vaste période, le livre définitif.

Mais, en attendant un nouveau Poirson, nous sommes condamnés à
poursuivre le «roi de Navarre» parmi d'épais in-folio non lisibles
pour tous, d'énormes compilations où se perdent parfois ses traces,
des Mémoires qui souvent racontent et jugent en sens divers, des
lettres, caractéristiques et précieuses, mais dont le commentaire est
un travail et la seule lecture, une étude[1].

  [1] Appendice: I.

Ce fut de ces impressions personnelles que naquirent en nous, d'abord
le regret de ne pas connaître un livre qui les épargnât au public, et
ensuite la pensée d'essayer de l'écrire. Mais, à travers les lignes
encore confuses du plan, nous eûmes tout à coup la claire vision d'un
fait considérable, peut-être soupçonné auparavant, non indiqué
toutefois, et que certainement pas un des historiens ni des biographes
de Henri IV n'a mis en lumière. Le voici, tel qu'il ressort, à nos
yeux, de l'histoire des années antérieures à l'avènement de ce prince
au trône de France.

Quelque digne de l'admiration universelle que soit l'œuvre de Henri
IV depuis 1589 jusqu'à sa mort, il n'en est presque rien de grand,
presque rien d'heureux pour la France, que le roi de Navarre n'eût
déjà manifestement voulu, projeté et entrepris. Avant de succéder à
Henri III, il avait donné la mesure de son génie et laissé lire
jusqu'au fond de son cœur. Capitaine, il portait en lui les secrets
de la victoire, depuis Cahors et Coutras; politique, il arrivait au
trône avec la connaissance approfondie des hommes, des idées et des
besoins de son temps; pasteur de peuples, il avait fait entendre, le
premier, au milieu des guerres civiles, ces mots sacrés de paix, de
tolérance, de pitié, oubliés dans la fièvre des compétitions et la
barbarie des luttes. Henri de Bourbon était «Henri IV» avant que le
flot des événements l'eût transporté de «Gascogne» en «France», comme
on disait au XVIe siècle. Quand il y fut, l'homme et l'œuvre
s'accomplirent.

Cette vérité, qui explique l'apparente incorrection de notre titre, ne
sera contestée, nous l'espérons, par aucun des lecteurs de _Henri IV
en Gascogne_.




HENRI IV EN GASCOGNE

(1553-1589)




LIVRE PREMIER

(1553-1575)




CHAPITRE PREMIER

  Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
    Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
    Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne
    d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de
    Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine
    de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
    premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
    et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
    Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de
    Henri.--Le calvinisme en 1553.


Quand on veut faire revivre dans un récit, même épisodique, la France
du XVIe siècle, il faut avoir présente à l'esprit l'histoire de ce
petit royaume de Navarre qui exerça une si grande influence sur nos
destinées nationales. De même la figure de Henri IV n'apparaîtrait pas
en pleine lumière, si l'on n'avait d'abord entrevu, tout au moins sous
forme d'esquisse, la figure de Jeanne d'Albret. Dans les pages qui
vont suivre, on verra longtemps la mère auprès du fils, et de cette
vie à deux se dégageront quelques-unes des clartés nécessaires
auxquelles nous venons de faire allusion. Les autres, celles qui
tiennent à l'existence et à la situation du royaume de Navarre,
doivent être mises avant tout à la portée du lecteur.

La Navarre, après d'ardentes luttes contre Pepin, Charlemagne et ses
successeurs, s'était définitivement affranchie de la domination des
Carlovingiens en l'an 860, où elle forma un royaume indépendant, avec
Pampelune pour capitale. En 1224, Thibaut IV, comte de Champagne,
neveu de Sanche IV, roi de Navarre, lui succéda par voie d'adoption,
et ce fut en 1488, par le mariage de Catherine de Foix, sœur et
héritière de François Phœbus, avec Jean d'Albret, que les ancêtres
maternels de Henri IV entrèrent en possession de ce royaume, qui ne
tarda pas à être démembré. Dix-sept ans après, en 1512, Ferdinand le
Catholique, roi de Castille et d'Aragon, voulut faire de Jean d'Albret
son allié dans une guerre contre Louis XII, et exigea le passage à
main armée sur ses terres. Allié naturel du roi de France, Jean
refusa, et Ferdinand, après avoir obtenu du pape Jules II une bulle
d'excommunication contre le roi de Navarre, envahit les Etats de ce
prince, incapable de lui opposer une sérieuse résistance. Ainsi fut
perdue pour la Maison d'Albret toute la Navarre transpyrénéenne, qu'on
appelait la Haute-Navarre. Constamment revendiquée par les successeurs
de Jean, elle ne fut jamais restituée, et les lettres de Henri de
Bourbon, avant son avènement au trône de France, font souvent allusion
à cet acte de violence et d'iniquité.

La Basse-Navarre, sur laquelle Henri d'Albret régnait en 1553, n'était
donc qu'une province de l'ancien royaume. Son étendue et celle du
Béarn, autre pays souverain, égalaient à peine la superficie d'un de
nos grands départements actuels. Outre ces Etats, la Maison d'Albret
possédait, à titre de fiefs, ou gouvernait pour la couronne de France,
les comtés de Foix, de Bigorre et d'Armagnac, la vicomté d'Albret,
dont Nérac était la capitale, la Guienne, qui englobait le Languedoc;
et enfin ses droits s'étendaient sur plusieurs autres seigneuries de
moindre importance.

A vrai dire, le royaume de Navarre n'était plus qu'un nom, mais la
Maison d'Albret était une puissance réelle, et lorsque, en 1548, elle
s'unit à la Maison de Bourbon par le mariage de Jeanne avec Antoine,
duc de Vendôme, prince du sang, les esprits pénétrants auraient pu
noter cet agrandissement en quelque sorte dynastique. Il n'en fut pas
ainsi: les politiques du temps semblent avoir vu dans cette alliance,
du côté de la Maison d'Albret, plutôt un pis-aller qu'un progrès.
C'est que Jeanne d'Albret, avant de devenir duchesse de Vendôme, avait
paru destinée à s'asseoir sur un des premiers trônes du monde: son
mariage avec Philippe, fils et héritier présomptif de Charles-Quint,
fut considéré quelque temps comme probable, et malgré l'antipathie de
François Ier pour le vainqueur de Pavie, il se fût peut-être accompli,
si l'on avait pu s'entendre pour la restitution de la Haute-Navarre.

En 1540, le roi de France, saisissant l'occasion de créer un grave
embarras à la Maison d'Autriche, résolut de marier Jeanne, sa nièce,
avec le duc de Clèves et de Julliers, qui avait à se plaindre de
l'Empereur. Henri d'Albret et Marguerite, par déférence, donnèrent
leur consentement, quoique les Etats de Béarn se fussent élevés avec
énergie contre ce projet, que la princesse elle-même, à peine âgée de
douze ans, avait accueilli avec une répugnance manifeste. Le mariage
religieux fut célébré, le 15 juillet, à Châtellerault. François Ier
voulut qu'on déployât dans cette solennité toutes les magnificences
royales; Brantôme raconte que Jeanne était si chargée d'atours et de
pierreries, qu'elle dut être «portée à l'église» dans les bras du
connétable de Montmorency. Mais ce n'étaient là que des fiançailles.
Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que le duc de Clèves, trahissant
les intérêts de François Ier, par une soumission honteuse à
l'Empereur, s'attira l'inimitié du roi. Paul III accorda une bulle
d'annulation. Le mariage définitif de Jeanne d'Albret eut lieu sous le
règne de Henri II. Le roi et la reine de Navarre hésitaient, depuis
longtemps, entre plusieurs projets d'union, et leur plein agrément
n'était pas acquis à Antoine de Bourbon, que présentait le successeur
de François Ier; mais la préférence de Jeanne s'étant manifestée, le
duc de Vendôme épousa, le 20 octobre 1548, l'héritière du royaume de
Navarre.

De l'aveu de tous les historiens, Jeanne, surnommée la «mignonne des
rois», était une princesse accomplie. Elle tenait de son père et aussi
de François Ier, son oncle, un cœur chevaleresque, un caractère
noblement altier; sa mère, la savante et poétique Marguerite, l'avait
dotée d'un esprit cultivé, peut-être un peu trop libre, en même temps
que d'un reflet de cette beauté et de cette grâce qui charmèrent un
demi-siècle et dont trois siècles écoulés n'ont pu ternir l'éclat. La
reine de Navarre avait transporté avec elle, à Pau et à Nérac,
quelques-unes des splendeurs de la Renaissance et des élégances
raffinées de la cour des Valois. On a prétendu qu'elle y avait fait
éclore la Réforme, dont elle aurait même embrassé les doctrines. La
vérité est que, d'un esprit curieux et hardi, elle voulut connaître la
rhétorique du calvinisme, lui donna accès auprès d'elle, dans la
personne de ses docteurs et de ses poètes, l'étudia, la discuta, la
loua sur plus d'un point, et, sans s'en apercevoir, favorisa
dangereusement l'œuvre d'une secte. Mais, sectaire ou même néophyte,
elle ne le fut point, tous les témoignages le proclament: Marguerite
vécut et mourut en catholique. Il n'en est pas moins certain que
l'espèce de «libertinage» intellectuel dont Jeanne eut le spectacle à
la cour de sa mère devait avoir sur son avenir une influence décisive,
pour peu que les circonstances vinssent réveiller de vifs souvenirs et
seconder de vagues penchants. Mais, à l'heure où se négociait son
mariage, rien ne faisait pressentir en elle la princesse politique et
la zélatrice de la Réforme qui, plus tard, méritèrent tantôt les
admirations, tantôt les sévérités de l'histoire[2].

  [2] Appendice: II.

Antoine de Bourbon, qu'elle allait épouser, était le chef de la Maison
de Vendôme, issue de saint Louis. La terre de Vendôme était passée
dans la famille de Bourbon en 1364, par le mariage de Catherine de
Vendôme avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Ce domaine avait été
érigé en duché par François Ier, l'année de son avènement, et Henri II
tenait en réserve, pour l'apanage de son cousin, de nouveaux
accroissements, tels que le duché-pairie d'Albret, formé de l'ancienne
vicomté de ce nom et d'une importante fraction de la Gascogne. Né en
1518, Antoine de Bourbon avait la réputation d'un prince vaillant,
«car de cette race de Bourbon», dit Brantôme, «il n'y en a point
d'autres.» De grand air et de belle humeur, il eût joué un rôle
prépondérant dans les luttes de cette époque, si la versatilité de son
caractère et ses galanteries sans frein ne l'eussent jeté en proie aux
intrigues de cour.

Le mariage d'Antoine et de Jeanne fut célébré à Moulins. Le roi et la
reine de France, le roi et la reine de Navarre y assistèrent, avec la
plupart des princes et des grands seigneurs, empressement qui
s'explique aisément quand on songe que, la loi salique n'existant pas
en Navarre, Jeanne d'Albret apportait en dot au duc de Vendôme, déjà
prince du sang de France, non seulement la couronne de Navarre et la
principauté de Béarn, mais encore de riches domaines. Par cette
union, les Maisons de Bourbon et d'Albret semblaient prendre
possession d'un avenir que plus d'une famille princière devait envier
ou redouter.

A peine mariée, la duchesse de Vendôme dut se familiariser avec
l'existence guerrière et nomade qui était celle d'Antoine de Bourbon.
Ses deux premiers enfants vinrent au monde au milieu du bruit des
combats. Le duc de Beaumont, né en 1551, mourut l'année suivante, à La
Flèche, étouffé, pour ainsi dire, par sa gouvernante, la baillive
d'Orléans, qui, dans son horreur maniaque du froid, mesurait
parcimonieusement l'air aux poumons de l'enfant. Le second, nommé en
naissant comte de Marle, donnait les plus belles espérances, et
faisait à la fois la consolation et l'orgueil de Henri d'Albret,
lorsqu'il périt à Mont-de-Marsan, de la façon la plus inopinée: sa
nourrice le laissa choir par une fenêtre.

Ce fut un deuil inexprimable pour la cour de Navarre, surtout pour le
roi, toujours profondément attristé de son veuvage. Marguerite était
morte en 1549. Depuis la perte de son frère, ce magnifique François
Ier qu'elle avait aimé jusqu'à l'idolâtrie, la reine de Navarre ne
faisait plus que languir. Une pleurésie précipita sa fin. Elle
séjournait au château d'Odos, près de Tarbes. Pendant une nuit de
décembre, l'apparition d'une comète ayant excité sa curiosité, elle
commit l'imprudence d'observer ce phénomène. Huit jours après, elle
expirait, bénie par l'Eglise et dans des sentiments qui, malgré ses
hardiesses d'esprit, avaient été ceux de toute sa vie. Elle fut
inhumée dans la cathédrale de Lescar.

Heureusement pour la vieillesse de Henri d'Albret, l'heure des grandes
consolations était proche. Au milieu de son deuil, la nouvelle lui
parvint d'une troisième grossesse de la duchesse de Vendôme, en ce
moment auprès d'Antoine de Bourbon, dans son gouvernement de Picardie.
Le roi de Navarre exigea que sa fille revînt en Béarn; on raconte même
qu'une députation fut envoyée de Pau à la duchesse, pour hâter son
retour. Jeanne, malgré les premières rigueurs de l'hiver, se mit en
devoir de traverser la France, entreprise presque téméraire, mais qui
n'était pas faite pour effrayer cette princesse: «amazone hardie et
courageuse», dit le vieux Favyn, «elle suivait son mari en guerre et
en paix, à la cour et au camp.» Partie de Compiègne vers la fin de
novembre, elle arriva, le 4 décembre, à Pau, après s'être reposée
quelques heures à Mont-de-Marsan, où Henri d'Albret était venu à sa
rencontre.

Des bruits inquiétants avaient couru sur les vues d'avenir du roi de
Navarre. On disait que, craignant de ne pas se voir revivre dans un
petit-fils, il songeait à se remarier, et que l'Espagne, de bonne foi
ou par feinte, lui avait offert Catherine de Castille, sœur de
Charles-Quint, avec une promesse de restitution de la Haute-Navarre.
D'un autre côté, il passait pour être gouverné par une dame de sa
cour, à qui son testament assurait de grands avantages. La duchesse de
Vendôme, instruite de ces rumeurs, n'avait pu s'empêcher d'en montrer
quelque émotion. Le roi s'en expliqua ouvertement avec elle. Dès
qu'elle fut installée au château, où la sollicitude paternelle
l'entoura de soins presque tyranniques, Henri d'Albret mit sous les
yeux de sa fille «une grosse boîte d'or fermée à clef, et par-dessus,
pour pendre icelle, une chaîne d'or qui eût pu faire vingt-cinq ou
trente tours à l'entour du col; ouvrit cette boîte, lui montra son
testament seulement par-dessus, et l'ayant refermée», il lui dit que,
testament et bijoux, tout serait à elle, si, afin de ne pas mettre au
monde un enfant pleureur ou rechigné, elle avait le courage de chanter
un air béarnais, au moment de la naissance[3].

  [3] Appendice: IV.

Cette naissance eut lieu, dix jours après l'arrivée de Jeanne, le 14
décembre 1553, vers une heure du matin. Averti aussitôt, Henri
d'Albret entra dans l'appartement de sa fille. En l'apercevant, elle
eut la force et la présence d'esprit de commencer un motet religieux
et populaire:

    Nousté Dame deü cap deü poun,
    Adjudat-me a d'aqueste hore!

Henri, unissant sa voix à celle de la duchesse, n'avait pas achevé
la première strophe, que son petit-fils entrait dans la vie: le
nouveau-né devait être Henri IV. Le roi de Navarre était loin de
pressentir pour sa race les destinées qui attendaient cet enfant;
mais il avait pourtant ses rêves d'ambition dans la vie et
outre-tombe: son premier vœu était exaucé, il pouvait bien augurer
de l'accomplissement des autres. Transporté de joie, l'heureux aïeul
tire de son sein la précieuse boîte qui contenait le testament royal,
et la déposant entre les mains de la duchesse: «--Voilà qui est à
vous, ma fille, dit-il; mais ceci est à moi!» Puis, faisant envelopper
son petit-fils dans les pans de sa robe, il emporta, tout triomphant,
cette chère et fragile proie jusque dans sa chambre. Là, les premiers
soins furent donnés à l'enfant. D'autres traits de mœurs naïfs et
touchants signalèrent cette naissance. Les historiens du temps
racontent que Henri d'Albret, pour donner une sorte de baptême viril à
son petit-fils, lui frotta les lèvres d'une gousse d'ail et lui fit
sucer, dans une coupe d'or, quelques gouttes du célèbre vin de
Jurançon, récolté sur les collines situées de l'autre côté du Gave, en
face du château de Pau: scène pittoresque passée à l'état de
tradition, et dont Louis XVIII se souvint, lors de la naissance du duc
de Bordeaux. «--Tu seras un vrai Béarnais!» dit le roi de Navarre. Et,
se rappelant le sarcasme espagnol qui avait accueilli la venue au
monde de Jeanne, son unique héritière: «La vache de Béarn (Marguerite)
a enfanté une brebis!» il se plaisait à dire à tout venant: «--Voyez!
ma brebis a enfanté un lion!» Le prince dépossédé, le chef humilié de
la Maison d'Albret, avait, auprès de ce berceau, la vision d'une
revanche royale. La réalité dépassa le rêve: Henri IV fit plus que
venger ses ancêtres maternels, il les glorifia par ses actes, en même
temps que par son œuvre il replaçait la France, la grande patrie, à
la tête des nations.

Les débuts dans la vie du prince de Navarre furent difficiles.
L'histoire a fait le compte de ses nourrices: il en eut huit; sept
échouèrent dans leur tâche, pour diverses causes; la huitième enfin
réussit. C'était une humble paysanne, Jeanne Lafourcade, femme de
Lassansa, laboureur qui demeurait à Bilhères, village encore existant
de nos jours et, à cette époque, limitrophe de la commune de Pau. Au
commencement de notre siècle, la maison de Lassansa avait conservé à
peu près sa physionomie d'autrefois: une habitation toute rustique,
avec un jardin d'un demi-arpent, clos d'un mur à hauteur d'appui; une
porte ouvrant sur la cour, avec cette inscription au fronton:
«_Saoubegarde deü Rey_,--Sauvegarde du Roi». Le parc du château
s'étendait jusqu'au seuil de la maisonnette, si bien que Jeanne
pouvait aller voir son fils sans sortir du domaine royal.

Le baptême du prince de Navarre ou du prince de Béarn, comme disaient
de préférence les Béarnais, fut célébré le 6 mars 1554[4], dans la
chapelle du palais, avec toute la solennité et toute la magnificence
dont pouvait disposer la cour élégante de Henri d'Albret. Le roi
présenta lui-même son petit-fils sur une écaille de tortue de mer, qui
est restée une des reliques du château, et «Henri de Bourbon, comte de
Viane, duc de Beaumont», fut baptisé dans des fonts de vermeil, par le
cardinal d'Armagnac. Henri II de France et Henri II de Navarre étaient
parrains, le premier représenté par le cardinal de Vendôme, frère
d'Antoine de Bourbon. Le prince eut pour marraines la reine de France
et Isabeau d'Albret, sa tante, veuve du comte de Rohan. Il peut
sembler oiseux de commenter ce fait, que le baptême du fils de Jeanne
d'Albret fut essentiellement catholique, et que tout l'était autour du
berceau de Henri de Bourbon. Nous ne jugeons pourtant pas inutile de
marquer d'une réflexion cette entrée dans la vie religieuse, en un
temps où les contre-vérités historiques et les préjugés de secte sont
parvenus à dénaturer tant d'événements, à travestir tant de figures, à
rejeter dans l'ombre ou dans la pénombre ce que le bon sens doit juger
clair comme la lumière du soleil. Beaucoup d'historiens passent
légèrement sur le baptême du prince de Navarre, n'insistent pas sur la
nouvelle foi que lui imposa plus tard Jeanne d'Albret, et parlent avec
émotion, sinon avec amertume, de l'abjuration ou même de l'apostasie
du roi de France! Henri était né catholique comme son père, comme sa
mère, comme tous ses ancêtres; on abjura pour lui dans son enfance, et
il abjura lui-même sous les poignards de la Saint-Barthélemy; chef de
parti, dans la suite, il ne laissa jamais désespérer de son retour à
la religion traditionnelle; homme et roi, enfin, il y tendit de toutes
ses forces, avec une sincérité et une grandeur d'âme qui, plus que son
épée peut-être, vainquirent et pacifièrent la France.

  [4] Appendice: IV.

L'heure où il naquit n'était ni pour notre pays, ni pour l'Europe,
celle de la paix et de la justice. Depuis trente ans déjà, la Réforme
agitait le vieux monde, qu'elle avait bouleversé en partie et qu'elle
était à la veille de faire trembler sur ses bases. Luther, couché dans
la tombe, avait fait son œuvre, qui fructifiait en Allemagne, dans
les pays scandinaves, en Hollande et, par contre-coup, en Angleterre.
Calvin vivait encore, d'un esprit plus ardent et plus niveleur que son
devancier; le «Pape de Genève» avait prêché et surtout suscité des
prédicateurs en France. Politique autant que religieuse, la Réforme
s'était heurtée aux impatiences de François Ier, qui sévit contre
elle; mais, dès le début du règne de Henri II, elle avait reçu de ce
prince des encouragements indirects par son alliance avec les princes
luthériens d'Allemagne, soulevés contre Charles-Quint. La politique
devrait être, ce semble, l'art de tout prévoir, et c'est presque
toujours l'imprévu qui déconcerte ses desseins, paralyse ses actes et
la met en péril. En donnant la main aux princes du Saint-Empire, Henri
II avait oublié que la Réforme croissait et multipliait, par
tolérance, dans ses propres Etats, parmi ses grands vassaux et ses
capitaines, et jusque sur les marches du trône. Lorsque, plus tard,
elle leva la tête au point qu'il fallut compter avec elle sur les
champs de bataille, on doit avouer qu'elle avait, de son côté, tout au
moins l'apparence du droit et de la logique. Les coquetteries d'esprit
dont Marguerite de Valois l'avait honorée, l'intronisation de ses
idées dans plusieurs pays, la contagion de l'exemple, la séduction des
triomphes voisins, et enfin l'alliance aventureuse, quoique
momentanée, de Henri II avec les luthériens couronnés, c'était plus
qu'il n'en fallait pour lui révéler sa force d'expansion et lui dicter
de hautes entreprises. Tout l'appelait au combat, et elle en cherchait
vaguement le chemin, au moment où Jeanne d'Albret, qui devait être une
de ses héroïnes, marquait du sceau catholique le front de son fils.




CHAPITRE II

  La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de
    Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières
    leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul
    et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les
    desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine
    protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
    Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
    Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et
    avènement de François II.--La politique de Catherine de
    Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du
    roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
    de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de
    Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
    l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise
    d'armes de Condé et de Coligny.


A la mort du comte de Marle, son second petit-fils, Henri d'Albret
s'était fort courroucé contre la duchesse de Vendôme, «l'appelant
marâtre», dit Favyn, «et indigne d'avoir des enfants, puisqu'elle en
avait si peu de soin». Tout injuste qu'était ce reproche, il toucha au
cœur la mère, qui, prenant pour guide l'affectueuse sévérité de
l'aïeul, se voua, avec un redoublement de sollicitude, à l'éducation
du jeune prince. Le roi de Navarre avait fait le plan de cette
éducation; il fut exécuté de point en point. L'allaitement dans une
chaumière, en plein air, pour ainsi dire, fit de Henri un nourrisson
robuste; même avant le sevrage, il ravissait son grand-père par un
agréable mélange de force et de gentillesse. Au sortir des bras de
Jeanne Lafourcade, il eut pour gouvernante Susanne de Bourbon-Busset,
baronne de Miossens, à qui fut donné l'ordre de l'élever, non dans le
palais natal, mais dans un site agreste, aux environs de Pau. Elle
s'établit avec Henri au château de Coarraze, chef-lieu d'une des
treize baronnies du Béarn, et là commença, pour l'héritier des Maisons
d'Albret et de Bourbon, cette éducation à la «béarnaise» qui devait
préparer, comme dit d'Aubigné, «un ferme coin d'acier aux nœuds
endurcis de nos calamités».

Trois siècles de vicissitudes sociales et politiques n'ont laissé de
l'antique manoir qu'une tour et quelques pans de muraille, mais trois
siècles de civilisation n'ont eu que peu de prise sur la nature. C'est
toujours la même riante vallée du Gave, le même ciel radieux, le même
air salubre; ce sont encore les collines boisées, les rocs stériles,
les profonds ravins, tout ce cadre magnifiquement sauvage que la
volonté de Henri d'Albret imposait à l'enfance de son petit-fils. Et
ce ne fut pas en prince, mais en paysan, qu'il y passa ses premières
années. Nourri de pain bis et de laitage, de bœuf et d'ail, vêtu sans
élégance, souvent pieds nus et nu-tête, bravant le soleil et la pluie,
courant les buissons, les bois et les rochers, ignorant toutes les
superfluités et tous les luxes de la vie, s'ignorant lui-même, il
fraternisait avec les fils de pâtres, parlait leur langue, se mêlait à
leurs jeux et s'intéressait à leurs travaux. Il apprit à Coarraze
trois choses qui résument presque toute sa vie: l'activité, la
hardiesse et la cordialité. Il vit de près le peuple, le vrai peuple,
celui qui travaille, et il l'aima, sûr moyen d'être aimé de lui. C'est
le rustique châtelain de Coarraze qu'on retrouvera toujours en lui,
lorsque, à la tête des armées, il prendra constamment la défense des
«pauvres gens», même contre ses plus fidèles serviteurs, entraînés
parfois à faire trop bon marché de la faiblesse et de la misère. C'est
le coureur de bois et de montagnes, à la fois intrépide et insoucieux,
qui, plus tard, saura railler la fortune inconstante, rire au danger,
relever, par un mot d'héroïque gaîté, le courage chancelant de ses
compagnons d'armes.

Tel était l'homme qui s'ébauchait dans la solitude de Coarraze.
Malheureusement, Henri d'Albret ne vit pas grandir à son gré ce «lion
généreux, capable de faire trembler les Espagnols». Le 25 mai 1555, le
roi de Navarre, âgé de cinquante-trois ans, mourut à Hagetmau, pendant
une absence de Jeanne, qui était allée rejoindre Antoine de Bourbon en
Picardie, et au moment où les complications de la politique
ravivaient, dans le cœur de cet irréconciliable ennemi de l'Espagne,
l'espoir si souvent déçu de recouvrer ses Etats. Henri d'Albret est un
des plus dignes ancêtres de Henri IV: rien qu'à ce titre, l'histoire
lui devrait un pieux souvenir.

Il était né en 1503. Dans son enfance, attristée par le démembrement
du royaume de Navarre, que ne sut pas défendre son père, Jean
d'Albret, il se lia d'une étroite amitié avec le futur vainqueur de
Marignan: les archives du château de Pau contiennent de nombreux
témoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant le
désastre de Pavie. On sait de quelle vaillance fit preuve Henri
d'Albret dans cette bataille, et tous les historiens ont raconté son
évasion hardie, lorsque Charles-Quint voulut abuser de sa captivité
pour lui imposer des conditions déshonorantes. L'héroïsme et le
malheur communs firent des deux amis deux frères. Marguerite de
Valois-Angoulême, veuve du duc d'Alençon, émue et charmée de la
magnanimité du chevalier béarnais, lui donna sa main, qu'il avait
ardemment désirée quelques années auparavant. Ce fut un grand bonheur
pour le Béarn et les autres Etats de la couronne de Navarre, que cette
illustre union. Henri et Marguerite se partagèrent la mission
d'enrichir et d'embellir ces contrées. La reine, dit l'auteur du
_Château de Pau_, appela des artistes italiens pour décorer les vastes
appartements qu'elle fit construire au midi, le grand escalier que
l'on admire encore, la cour intérieure et tout le dehors de l'édifice,
remanié dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre
dut paraître magnifique: le vieux Louvre des rois de France, les
Tuileries et le Luxembourg ne devaient resplendir que plus tard. Ce
fut alors, sans doute, que les Béarnais ravis répandirent le fameux
distique:

    Qui n'a vist lo casteig de Paü,
    Jamais n'a vist arey de taü.

Henri d'Albret s'associa aux nobles goûts de sa femme; mais, de son
côté, il accomplissait une œuvre encore plus méritoire. En Béarn, de
vastes étendues de terrain étaient incultes, les populations de ce
pays s'adonnant surtout à la vie pastorale. Rien ne coûta au roi pour
développer, on peut dire pour créer l'agriculture dans ses Etats: en
quelques années, le territoire béarnais avait changé de face. En même
temps, Henri, précurseur des progrès industriels, fondait à Nay une
fabrique de draps et établissait à Pau une imprimerie. Partout, enfin,
il favorisait la naissance ou le développement des entreprises qui
avaient pour but l'amélioration de la fortune publique. Il ne s'en
tint pas à ces actes de sollicitude éclairée. Les antiques Fors de
Béarn morcelaient, en quelque sorte, la constitution du pays: il les
fit reviser avec un soin minutieux, et les transforma en un For
général qui répondait aux nécessités de l'époque. Rien n'échappait à
son activité de gouvernant: il réorganisa la plupart des services
publics, divisa son conseil en deux chambres, l'une civile, l'autre
criminelle; créa des chambres des comptes, de nouvelles
administrations, de nouveaux emplois d'une haute utilité; et
législateur aussi ferme que fécond, il fit en sorte que ses lois
fussent fidèlement appliquées.

L'enthousiasme d'un écrivain béarnais prête à Charles-Quint ce mot
invraisemblable: «Je n'ai trouvé qu'un homme en France: c'est le roi
de Navarre». L'exagération castillane n'est pas nécessaire pour
peindre Henri d'Albret et honorer sa mémoire: le grand-père maternel
de Henri IV fut un prince vaillant, sage, ami de son peuple, qui le
pleura comme un bienfaiteur. Toutes ses royales vertus devaient
revivre avec éclat dans son petit-fils. Il fut inhumé, comme
Marguerite, dans le cathédrale de Lescar, en attendant, disaient ses
dernières volontés, qu'il pût reposer à Pampelune, à côté des anciens
rois de Navarre, ses prédécesseurs.

En vertu des lois fondamentales du royaume de Navarre, Jeanne d'Albret
succédait à son père et partageait la couronne avec son mari. Ils
furent bien près de ne la porter ni l'un ni l'autre. Au moment où ils
se préparaient à partir pour le Béarn, Henri II eut la pensée de
réunir leurs Etats à la couronne de France, en échange de quelques
domaines du centre et du nord. Il faut citer ici une page du vieil
historien de la Navarre.

«Antoine de Bourbon se prépare, avec la reine Jeanne d'Albret, sa
femme, pour aller prendre possession de leurs nouveaux Etats, où ils
étaient attendus avec un grand désir de leurs sujets. Le roi Henri II,
conseillé de quelques grands seigneurs de sa cour qui avaient son
oreille, le persuadèrent de retenir ce prince auprès de lui, et que
tout ainsi qu'il n'y avait qu'un soleil au monde, sans qu'aucune autre
planète eût la lumière à part, de même la France ne pouvait souffrir
qu'un roi; qu'il fallait récompenser le duc Antoine en France selon la
valeur des terres et souverainetés qu'il avait en la Basse-Navarre,
Béarn et Gascogne. Cette proposition trouvée bonne, il en avertit le
roi de Navarre, lequel remet cette affaire si importante au
consentement de la reine sa femme, à laquelle, disait-il, il
appartenait d'agréer cet échange, d'autant que les dits royaumes et
seigneuries étaient de son propre. Cette avisée princesse, résolue de
conserver les biens que ses pères et aïeux lui avaient délaissés,
pour apaiser le roi, lui promit de s'y résoudre, avec ses sujets, et
lui donner en ceci et en toutes autres choses tout le contentement
qu'il pouvait désirer. Sur ces promesses, le roi de Navarre ayant
remis son gouvernement de Picardie entre les mains du roi, il lui fit
le serment de celui de Guienne, arrêté pour lors être tenu à l'avenir
par celui qui serait jugé et déclaré premier prince du sang, comme le
fut le roi Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, reçu en cette qualité
au parlement de Paris, au mois de juin dudit an mil cinq cent
cinquante-cinq, et depuis confirmé aux Etats d'Orléans. Et se dispose
avec sa femme à faire son voyage.

«Le roi de Navarre et sa femme furent magnifiquement reçus par toutes
les terres de leur obéissance, et nommément en Foix et en Béarn, où
ayant été parlé de l'échange que le roi de France voulait faire à
leurs princes, ce ne fut qu'assemblées pour en empêcher l'effet...
Incontinent, la noblesse et le peuple en alarme pour la défense de
leurs princes naturels, voilà tout aussitôt Navarrenx fortifié, et le
même à Pau, où est établi le parlement, et la chambre des comptes du
pays; et ensuite le même se fait par toutes les autres villes, pour
résister au roi de France, s'il en venait à la force, ce qu'il ne fit,
ayant entendu la réponse des Etats du pays. Ainsi cette affaire
rompue, le roi en fut fâché, et en montra les effets, en ce que il
retrancha le gouvernement de Guienne de la moitié, en ayant éclipsé et
tiré le Languedoc, fit un gouvernement à part, dont la ville de
Toulouse était le chef. Messire Anne de Montmorency en fut le premier
gouverneur, auquel en cette charge, et à la dignité de connétable, la
première de France, a succédé son fils Messire Henri de Montmorency.
L'autre trait de l'indignation du roi parut, en ce que le roi de
Navarre ayant remis entre ses mains le gouvernement de Picardie, et
supplié Sa Majesté d'en investir Louis de Bourbon, prince de Condé,
son frère, il le donna à l'amiral de France Gaspard de Coligny,
seigneur de Châtillon, neveu dudit connétable. Ainsi furent assurés le
roi de Navarre et sa femme en la jouissance de leurs souverainetés,
sans plus parler d'échange.»

Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret furent couronnés, en cette même
année, au château de Pau. Selon les traditions du pays, ils prêtèrent
serment entre les mains des évêques, en présence du clergé et de la
noblesse. Ils passèrent dans leurs Etats deux années de paix, durant
lesquelles la grande affaire de la reine fut l'éducation de son fils,
si bien commencée du vivant de Henri d'Albret. Mais Antoine et Jeanne
avaient été blessés au cœur par la conduite de Henri II à leur égard
et par la disgrâce où il tenait les Maisons d'Albret et de Bourbon,
tout en favorisant la Maison de Lorraine, depuis le refus des Etats de
Navarre et de Béarn de passer sous la domination française. De là, des
ressentiments qui s'aigrissaient chaque jour et dont l'expression, par
suite des circonstances, prit des formes provoquantes et scandaleuses.

Les imprudences de la reine Marguerite avaient donné pied, en Béarn, à
la Réforme. Elle subsistait sans bruit et gagnait peu à peu du
terrain. Antoine se mit en tête de la protéger ouvertement, ce qu'il
fit bien plutôt pour mortifier Henri II que pour obéir à de nouvelles
convictions religieuses. On le vit accueillir les ministres et les
orateurs calvinistes; il donna même à David, l'un d'entre eux, le
titre de prédicateur du roi et de la reine de Navarre, et ce moine
apostat eut, un jour, licence de prêcher sa doctrine à Nérac, dans la
grande salle du château. Il ne paraît pas que Jeanne ait
personnellement donné les mains à ces premiers essais de propagande:
loin de là, tous les historiens constatent qu'à cette époque, soit par
politique, soit par respect des croyances traditionnelles, elle était
et prétendait rester catholique. Brantôme dit à ce sujet: «La reine de
Navarre, qui était jeune, belle et très honnête princesse, ne se
plaisait point à cette nouveauté de religion, si tant qu'on eût bien
dit... Je tiens de bon lieu qu'elle le remontra, un jour, au roi son
mari, et lui dit, tout-à-trac, que s'il voulait se ruiner et faire
confisquer son bien, elle ne voulait perdre le sien...» Il n'en est
pas moins vrai que les progrès sérieux du calvinisme en Béarn et en
Gascogne datent du patronage manifeste d'Antoine de Bourbon et de la
tolérance de sa femme. Jeanne aurait pu, en effet, sans avoir recours
à la persécution ni même à l'hostilité, paralyser et peut-être
détruire des velléités d'hérésie dont l'esprit public ne s'émouvait
que parce qu'il les voyait s'affirmer autour du roi et de la reine.

Les manifestations calvinistes organisées ou encouragées par Antoine
de Bourbon prirent de tels développements, qu'à la fin elles
offusquèrent Henri II. Des avis, des remontrances, des reproches
furent d'abord adressés au roi et à la reine de Navarre, et, en 1557,
Henri II en vint d'autant plus résolûment aux menaces d'intervention
armée, qu'en ce moment, il sévissait contre les réformés, dans ses
propres Etats. Il fallut courber la tête sous l'orage qu'on avait
déchaîné de gaîté de cœur: Antoine et Jeanne imposèrent silence aux
plus fougueux apôtres de la nouvelle religion, et résolurent d'aller
faire leur paix avec le roi de France. Dans ce but, ils confièrent la
lieutenance-générale de leurs Etats au cardinal d'Armagnac, et,
accompagnés du prince de Navarre, âgé de cinq ans à peine, ils se
rendirent à Amiens, où Henri II tenait sa cour. Froidement accueillis
dès l'arrivée, ils auraient eu peut-être à regretter ce voyage, si les
grâces naissantes et l'heureuse figure de leur fils n'eussent touché
le cœur du roi de France. Rare mélange de noblesse et de rusticité,
le petit prince ne pouvait passer nulle part inaperçu. Henri II fut
frappé de ses allures primesautières, de cet œil d'aiglon qui
reflétait quelque chose du ciel méridional et des âpres beautés d'un
site pyrénéen. Il le prit dans ses bras et lui dit:--«Veux-tu être mon
fils?--_Aquet es lou seignou pay._--Celui-ci est mon seigneur et
père», répondit l'enfant, qui ne parlait pas encore français, en
désignant Antoine de Bourbon. «Le roi, dit Favyn, prenant plaisir à ce
jargon, lui demanda: «Puisque vous ne voulez être mon fils,
voulez-vous être mon gendre?» Il répondit promptement, sans songer:
«_Obé!_--Oui bien!» On a voulu voir, dans cette riante scène
d'intimité, l'origine du mariage, trop fameux dans l'histoire, qui fut
une des péripéties les plus sinistres de la Saint-Barthélémy. Lorsque
Catherine de Médicis et Charles IX donnèrent Marguerite de Valois à
Henri de Bourbon, ce n'étaient plus les affections de famille qui
inspiraient leurs actes!

Henri II voulait retenir le jeune prince à la cour et le faire élever
parmi ses enfants; Jeanne et Antoine, trouvant leur fils trop jeune
pour vivre loin d'eux, déclinèrent cette offre, et le ramenèrent en
Béarn, au milieu de ses chères montagnes. Mais l'année suivante, ayant
fait un nouveau voyage à la cour, à l'occasion du mariage du Dauphin
avec Marie Stuart, ils durent céder aux sollicitations de Henri II: il
fut décidé que le prince de Navarre resterait auprès du roi, sous la
sauvegarde de sa gouvernante, la baronne de Miossens. Ce fut pendant
son séjour à Paris que Jeanne d'Albret mit au monde, le 27 février
1559, Catherine, son dernier enfant, qui fut tenue sur les fonts par
la reine de France.

Le règne de Henri II, si brillant dans la plus grande partie de son
cours, allait finir par un désastre politique et une catastrophe
personnelle. Le désastre fut la paix de Cateau-Cambrésis, suite des
défaites de Saint-Quentin et de Gravelines. Les principaux
négociateurs de cette paix, le connétable de Montmorency et le
maréchal de Saint-André, humiliaient et dépouillaient la France au
profit de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Savoie. Il était
stipulé, en outre, que Philippe II épouserait Elisabeth, fille de
Henri II, dont la main avait été promise à don Carlos, fils du roi
d'Espagne, et que le duc de Savoie aurait la main de Marguerite, sœur
du roi de France. Les intérêts et les droits de la couronne de Navarre
étaient absolument sacrifiés. Cette triste paix fut l'instrument
diplomatique des divisions qui allaient de nouveau ensanglanter
l'Europe.

A l'occasion du mariage des deux princesses françaises, Henri II
ordonna des fêtes splendides, et surtout un tournoi, jeu guerrier
qu'il aimait avec passion. Après y avoir fait ses prouesses
habituelles, il voulut jouter une dernière fois contre le comte de
Montgomery, capitaine de ses gardes, dont la lance rompue atteignit le
roi à la tête. Henri II mourut le 10 juillet 1559.

Il laissait à son successeur une situation amoindrie au dehors et
périlleuse à l'intérieur. Les progrès du calvinisme ne pouvaient plus
se nier. Si Henri II eût vécu, peut-être la crise que sa fin précipita
eût-elle avorté sous les coups de force auxquels il avait eu déjà
recours; mais sa mort inopinée, livrant le pouvoir à un enfant débile,
ou plutôt à Catherine de Médicis, fut, au contraire, l'origine des
brigues et des dissensions les plus redoutables. A peine François II
était-il sacré à Reims, que les partis se dessinèrent. Catherine se
jette d'abord tout entière du côté des Guises; les Maisons de Bourbon,
de Châtillon et de Montmorency sont laissées à l'écart, où elles
n'entendent pas se morfondre, et elles vont s'efforcer de ressaisir,
coûte que coûte, leurs avantages. Elles trouveront des armées dans la
foule des mécontents et des sectaires. La veille, le trône était
assiégé d'ambitions et d'intrigues; aujourd'hui, le voilà au milieu
des factions. Catherine aura beau ruser avec elles, essayer de battre
l'une par l'autre, s'appuyer sur les catholiques pour arrêter les
«huguenots», dont le nom vient de surgir, flatter les protestants pour
se dégager de l'étreinte des catholiques, favoriser ce que l'on
appellerait, de nos jours, le «tiers-parti»: la France est sur le
seuil de l'enfer des guerres civiles, des guerres de religion, où
tomberont tant de générations fanatisées, criminelles ou innocentes,
jusqu'à ce que le bras et le génie d'un roi aient rendu la patrie à
elle-même et la paix à la patrie.

Les maisons princières évincées par les Guises s'efforcèrent de
contrebalancer la toute-puissante influence des princes lorrains, en
prenant la tête du parti protestant. Elles luttèrent mal, surtout
Antoine, facile à duper. Catherine l'envoya rejoindre en Béarn sa
femme et son fils, et, pour colorer ce congé d'un semblant de raison
avouable, elle lui confia la mission de conduire en Espagne Elisabeth
de France, mariée par procuration à Philippe II, après la paix de
Cateau-Cambrésis. Le roi, la reine et le prince de Navarre prirent,
dans cette occasion, une revanche qui ne fut pas sans noblesse. C'est
ce que rapporte l'historien de la Navarre, dans son récit à la fois
naïf et fier. «A Bordeaux, le roi Antoine vint recevoir Madame
Elisabeth, et peu de temps après la reine Jeanne et le prince de
Navarre son fils. De Bordeaux ils traversèrent le reste de la Guienne
et les terres du roi de Navarre, où elle fut reçue et traitée avec
tout honneur et magnificence. En Guienne, le premier logis était
marqué par le maréchal pour la reine d'Espagne; dès l'entrée de Béarn,
celui du roi Antoine le fut le premier, et celui de la reine Elisabeth
après; à celui d'Antoine était crayé: _pour le roi_, sans autre
addition; à l'autre: _pour la reine d'Espagne_. Arrivés en la
Haute-Navarre, le même fut pratiqué nonobstant toutes les rodomontades
espagnoles, épouvantails de chenevière à l'endroit des Français. Car
le Béarn étant principauté souveraine, les rois de France n'y avaient
aucune supériorité en ce temps-là. En Navarre, quoiqu'injustement
usurpée par les rois d'Espagne, Antoine en étant roi par droit
légitime et successif, il emporta de haute lutte que les étiquettes
des logis marqués fussent de même façon qu'en Béarn, même dans
Roncevaux, où le premier logis fut marqué: _pour le roi_, sans
addition, et le second: _pour la reine d'Espagne_.

«Par le traité de mariage il avait nommément été stipulé que Madame
Elisabeth serait délivrée aux Espagnols sur les frontières de France
et d'Espagne, ce qui se pouvait faire, si elle eût pris le chemin du
Languedoc, de Narbonne à Perpignan; mais par l'autre clef de France,
qui est Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, où la rivière d'Andaye fait la
séparation de la France et de la Navarre, dont Fontarabie est la
première ville, et de même par le Béarn, qui marchise à la France,
d'un côté, et à la Navarre, de l'autre, cela ne se pouvait accomplir.
De sorte que cette délivrance se faisait infailliblement, non sur les
frontières de France ni d'Espagne, mais sur celles de la Haute et de
la Basse-Navarre. C'est pourquoi le roi Antoine demanda acte de cette
délivrance sur ses terres, à ce qu'on ne voulût inférer à l'avenir que
le Béarn et la Basse-Navarre fussent retenus pour confins de la
France, et la Haute-Navarre pour finages de l'Espagne, d'autant que
laissant parachever cet acte solennel sans protestation, c'était
n'être plus roi de Navarre en prétention, mais volontairement avouer
n'y avoir aucun droit; de sorte que le cardinal D. François de
Mendoça, évêque de Burgos, et le duc de l'Infantasgo D. Lopez de
Mendoça, députés du roi d'Espagne pour recevoir la princesse, furent
contraints de lui délivrer cet acte, et par celui-ci le reconnaître
roi de Navarre, nonobstant toutes leurs exceptions dilatoires.

«Cet acte délivré ainsi que le roi Antoine l'avait fait dresser, le
lieu où la reine Elisabeth devait être délivrée fut débattu durant
cinq jours par les Espagnols. Car le roi de Navarre et la dite
Elisabeth étaient logés à l'abbaye de Roncevaux, les Espagnols étaient
à l'Espinal, deux heures au-dessus de Roncevaux. Ils voulaient que
cette délivrance fût faite au Pignon, justement au milieu du chemin de
l'Espinal à l'Abbaye, afin que chacun fît la moitié du chemin:
néanmoins force leur fut de venir à Roncevaux.»

Tandis que les princes navarrais tenaient en échec l'arrogance
castillane, la conspiration d'Amboise s'ourdissait dans l'ombre avec
une ampleur et une activité qui forcent presque l'admiration en faveur
de La Renaudie, son audacieux organisateur. Nous n'avons pas à
raconter cette sanglante aventure. Il est probable que la plupart des
conjurés croyaient marcher seulement à l'assaut du pouvoir excessif
des Guises, mais que les chefs visaient plus haut. Le prince de Condé,
frère puîné d'Antoine de Bourbon, fut soupçonné d'être le «capitaine
muet» de cette prise d'armes. A demi justifié par sa fière attitude,
puis soupçonné une seconde fois, après les revendications de
l'assemblée des notables tenue à Fontainebleau, il finit par être
emprisonné à Orléans, jugé et condamné à mort. Le roi de Navarre avait
eu la générosité ou la faiblesse, peut-être l'une et l'autre, de se
livrer aux accusateurs de son frère. Il pouvait d'autant mieux s'en
dispenser qu'après la découverte de la conspiration, il avait, sur
l'ordre du roi, réprimé avec vigueur, dans son gouvernement de
Guienne, quelques mouvements tentés par les factieux. Il n'en fut pas
moins traité en ennemi; mais, comme on ne pouvait relever contre lui
les charges qui pesaient sur le prince de Condé, on se contentait de
le garder à vue, et on hésitait, pour le faire disparaître, entre une
exécution sommaire[5] et une détention perpétuelle, lorsque la mort du
roi de France modifia brusquement la situation. Condé recouvra la
liberté, et Antoine fut revêtu du titre à peu près illusoire de
lieutenant-général du royaume, tandis que les Guises, en gens avisés,
affectaient un simulacre de retraite. Alors commença le gouvernement
direct de Catherine de Médicis, déclarée régente, au détriment
d'Antoine, pendant la minorité de Charles IX.

  [5] Appendice: III.

La reine-mère arrivait au pouvoir sous les plus défavorables auspices.
La conjuration d'Amboise, les troubles qui l'avaient précédée ou
suivie dans diverses provinces, la rigueur de la répression, les
ressentiments des calvinistes, le procès du prince de Condé et, plus
encore peut-être, la déclaration qui le déchargea, le 13 mars 1561,
des accusations portées contre lui, enfin, les tergiversations qui
caractérisèrent, dès le début, la politique de Catherine, tout faisait
pressentir de longs et funestes déchirements. Les actes du triumvirat
formé par le connétable de Montmorency, François de Guise et le
maréchal de Saint-André, la naissance du «tiers-parti» que personnifia
le chancelier Michel de l'Hospital, les assemblées ou colloques de
Pontoise et de Poissy, où les discours déguisèrent mal les passions,
semblèrent pourtant devoir aboutir à une sorte de paix. Ce fut l'édit
de tolérance du 17 janvier 1562, qui proclamait, non l'entière liberté
du culte, mais une liberté de conscience relative. Il ne sortit de cet
essai, dicté par l'Hospital, qu'une surexcitation générale et un
antagonisme plus manifeste entre les croyants, surtout entre les
partisans des deux religions. De là, de nouveaux troubles en
Bourgogne, en Provence, en Guienne et en Bretagne; les excès de
Montluc dans le sud-ouest, égalés tout au moins par les violences du
baron des Adrets dans le midi; puis la sanglante querelle de Vassy,
les émeutes de Sens, de Cahors, de Toulouse, la surprise de Rouen par
les huguenots; et, pour dernier coup aux espérances de paix,
l'éclatante prise d'armes de Condé et de Coligny, au moment où le roi
de Navarre achevait de se rapprocher des catholiques, dans les rangs
desquels nous le retrouverons bientôt. Le récit de tous ces
désordres, de ces révolutions successives ou simultanées, n'entre pas
dans le cadre de notre sujet. Revenons au héros de cette histoire, qui
ne tardera pas à nous ramener lui-même au milieu des discordes civiles
et des combats.




CHAPITRE III

  L'éducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier
    précepteur.--Le caractère et la méthode de La
    Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan français et le
    chevalier Bayard.--La première lettre connue de Henri.--Ses
    condisciples au collège de Navarre.--Le sentiment religieux du
    maître et de l'élève.--Pressentiments de La
    Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de
    Henri.--L'otage de Catherine de Médicis.--Le «petit
    Vendômet».--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du
    prince.--Mort de La Gaucherie.


En 1560, le prince de Navarre était entré dans sa septième année.
Robuste, agile, pétillant d'esprit, mais ignorant, il fallut songer à
greffer ce sauvageon royal. Tout d'abord, il passa des mains de la
baronne de Miossens sous la direction d'un gouverneur. Charles de
Beaumanoir-Lavardin, désigné pour remplir ces fonctions, dut bientôt,
pour raison de santé, céder la place à Pons de La Caze, qui, à son
tour, fut remplacé par le baron de Beauvais, que la mort seule, et une
mort terrible, le jour de la Saint-Barthélemy, put séparer de son
élève. Au gouverneur on adjoignit, bientôt après, un pédagogue. Le
premier précepteur de Henri fut La Gaucherie, homme de mœurs pures,
de grand sens, savant pour son époque, et dont la méthode, à la fois
simple et sagace, ne serait pas à dédaigner de nos jours. La Gaucherie
sut, avant tout, se faire aimer du jeune prince en devenant son ami.
Quant à l'instruction, point de livres imposés, mais des livres
désirés; des études courtes, des récréations courtes aussi, mais
nombreuses et viriles, telles que le jeu de paume, où Henri excella de
bonne heure et qu'il aima toute sa vie. Il apprit l'histoire et le
latin comme par curiosité, à mesure que son intérêt s'éveillait sur un
nom, un fait ou une idée, et il y puisa une admiration des grands
caractères, des belles actions, des vertus qui ont glorifié l'humanité
à toutes les époques. Le grec même ne lui fut pas étranger. Ses
livres favoris étaient Plutarque, César et Tite-Live. Dans la préface
latine des OEuvres de Polybe, Casaubon écrivait, après l'avènement de
Henri IV, en s'adressant à son royal protecteur: «N'avez-vous pas,
dans votre enfance, traduit les _Commentaires_ de César en français?
J'ai vu moi-même, oui, j'ai vu et feuilleté avec admiration le cahier
contenant l'ouvrage très bien écrit de votre main...» Scaliger a
fourni également son témoignage: «Il ne faudrait pas mal parler latin
devant le roi: il s'en apercevrait fort bien». On a cité cent fois la
devise favorite de Henri, composée, dit-on, par lui-même: _Invia
virtuti nulla est via_. La Gaucherie lui avait dicté et fait commenter
un grand nombre de maximes et de sentences parfaitement choisies.
Duflos, dans son _Education de Henri IV_, nous en a conservé
quelques-unes traduites ou imitées des anciens. Il semble, à lire
celles-ci, que le grand Corneille n'en eût pas buriné d'autres pour le
fils d'un des héros qu'il a fait revivre dans ses vers immortels:

   «Heureux les rois qui ont des amis! Malheur à ceux qui n'ont
   que des favoris!»

   «Il faut vaincre avec justice, ou mourir avec gloire.»

   «Les rois ont sur leurs peuples une grande autorité; mais
   celle de Dieu sur les rois est bien plus grande encore.»

   «Un héros croit n'avoir rien fait, quand il lui reste quelque
   chose à faire.»

   «Les souverains, par leur puissance, ne se font que craindre
   et respecter: c'est la bienfaisance seule qui les fait aimer.»

   «Le droit le plus flatteur de la royauté est de pouvoir faire
   du bien.»

   «Le prince qui règne sur les plus vastes Etats, mais qui se
   laisse tyranniser par ses passions, n'est qu'un esclave
   couronné.»

   «Par la clémence on imite la Divinité; par la vengeance on se
   met au-dessous de l'homme.»

   «Un roi doit préférer la patrie à ses propres enfants.»

   «Que devient la vertu qui n'a rien à souffrir?»

   «Un roi que la prospérité rend orgueilleux est toujours lâche
   et faible dans l'adversité.»

   «Un souverain qui aime la flatterie et craint la vérité n'a
   que des esclaves autour de son trône.»

   «Un roi prouve qu'il a du mérite et de la vertu quand il
   récompense ceux qui en ont.»

   «Il vaut mieux conserver un seul citoyen que de faire périr
   mille ennemis.»

   «Un roi qui n'aime point le travail dépend de ceux qui
   travaillent à sa place.»

L'histoire, que Henri devait enrichir de lui-même, le passionnait; il
était fasciné par les hommes de Plutarque et par les capitaines qui
ont illustré nos annales. La Gaucherie applaudissait à son
enthousiasme, mais lui en demandait la raison. Un jour que l'entretien
roulait sur Coriolan et Camille, Henri marqua hautement sa préférence
pour celui-ci et s'éleva contre l'allié des Volsques. Le précepteur
l'approuva, mais, pour aller au fond de son cœur, il lui raconta les
aventures d'un Coriolan français, la défection du connétable de
Bourbon. Ce fut un des premiers chagrins de Henri, obligé de
reconnaître qu'il y avait eu un mauvais Français dans sa famille.
Honteux et indigné, il s'élance vers une carte généalogique toujours à
sa portée, et, à la place du nom du connétable, inscrit celui de
Bayard.

On rapporte qu'il avait du goût pour les arts et de l'élégance dans
l'écriture. La Bibliothèque royale posséda jadis le dessin à la plume
d'un vase antique au-dessous duquel il avait écrit: _Opus principis
otiosi_. Quant à son écriture d'enfant, elle est venue jusqu'à nous,
et l'on peut voir, dans le recueil des _Lettres missives_, le
_fac-simile_ du billet suivant, qu'à l'âge de huit ou neuf ans, il
adressait au roi de Navarre, absent de la cour: «Mon père, quand j'ai
su que Fallesche (Falaische, maître d'hôtel d'Antoine de Bourbon) vous
allait trouver, incontinent, je me suis mis à écrire la présente, et
vous mander la bonne santé de ma mère, de ma sœur et la mienne. Je
prie Dieu que la vôtre soit encore meilleure.--Votre très humble et
très obéissant fils. HENRY.»

A l'époque où il écrivait ces lignes (1562), Henri était l'enfant
vigoureux et alerte dont la statuaire a si heureusement popularisé
l'image. On aime à se le représenter traversant les salles du Louvre
ou les rues de Paris, la plume au vent, le jarret tendu, la main à la
garde de sa petite épée, la tête pleine de ces rêves d'enfant royal
que dépassèrent, quels qu'ils fussent, les réalités de son règne. Son
esprit mûrissait vite, bien que, grâce à son âge et selon les ordres
de Jeanne d'Albret, il fût tenu autant que possible dans l'ignorance
des choses de la cour et de la politique. Ses relations d'écolier au
collège de Navarre, dont il suivit les classes, tout en restant sous
la direction de La Gaucherie et de Beauvais, contribuèrent beaucoup à
son développement intellectuel. Il s'y rencontra avec le duc d'Anjou,
plus tard Henri III, et avec Henri de Guise. Déjà, pour exciter son
émulation, La Gaucherie avait associé à ses études Agrippa d'Aubigné,
plus âgé que lui de trois ans et d'une intelligence précoce. Le prince
de Navarre fut ce qu'il fallait être dans cette compagnie: il n'y
oublia pas sa première existence, mais il en retira de nouveaux
avantages par le contact, par l'exemple, par les inspirations d'un
amour-propre sagement réglé.

La Gaucherie était un calviniste convaincu, non un sectaire. Il avait
reçu de Jeanne d'Albret la mission d'élever son fils dans les
principes de la Réforme, qu'elle avait embrassés elle-même, quoique
sans éclat, depuis son départ de Pau, après la mort de François II.
Nous aurons à raconter cet incident et quelques autres non moins
graves. La Gaucherie tournait donc l'esprit de son élève vers le
calvinisme, mais aucun témoignage historique ne l'accuse d'avoir
cherché à le fanatiser: le sentiment religieux, tel que le doivent
honorer toutes les communions, fut fortement imprimé par La Gaucherie
dans le cœur du prince. L'austère précepteur ayant surpris, un jour,
l'écolier dans un accès d'ambition enfantine, lui dit: «Vous vous
proposez de faire, dans l'avenir, aussi bien et mieux que beaucoup
d'autres princes; mais comment justifiez-vous cette prétention?» Henri
invoqua son désir, sa volonté, son courage. «--Cela n'est rien,
repartit La Gaucherie, si Dieu n'y met sa main toute-puissante.» Cette
main, Henri, enfant ou roi, la sentit et la révéra toujours dans les
événements de sa vie. Il eut ses défauts et ses vices; jamais on ne
put lui reprocher un acte d'impiété. Il avait appris de La Gaucherie,
homme scrupuleux, à remplacer les jurements à la mode par l'innocent
juron de «Ventre-saint-gris!» Ses discours, ses lettres, même ses
billets galants, sont d'un homme qui croit et prie. Bien longtemps
après que les préceptes de La Gaucherie ne lui rappelaient plus son
devoir, il se laissa aller aux habitudes de libertinage de la cour;
mais cette faiblesse, dont il ne sut pas se corriger, même dans l'âge
mûr, amoindrit l'homme, non le souverain. Tempérament déréglé, âme
saine, sa vie privée fut un mélange surprenant de fautes scandaleuses
et de traits admirables, entre lesquels la balance reste en suspens.
Ce qui l'incline irrésistiblement du côté de la sympathie et de la
gloire, ce sont les royales vertus que rappellera toujours le nom de
Henri IV.

La Gaucherie semble avoir eu le pressentiment du rôle historique
destiné à son élève: il l'instruisait moins en prince qui doit régner
qu'en prince qui doit conquérir son royaume. L'esprit d'ordre dominait
le système d'éducation: les heures réglées, chaque instant mis à
profit, le temps multiplié par son emploi. La Gaucherie, voyant les
Valois se flétrir sur leurs dernières tiges, pouvait bien prévoir, en
effet, que Henri aurait, plus tard, besoin de savoir ce que vaut une
heure dans la lutte des partis et les accidents de la politique.
Instinctivement, il dota le prince de Navarre de deux de ses qualités
maîtresses, la ponctualité et l'activité, qui lui valurent, dans la
suite, tant de ressources et de victoires. Bien plus, Henri garda,
dans une juste mesure, les habitudes de frugalité de Coarraze, le
mépris du luxe et des douceurs de la vie, sans en excepter le doux
sommeil lui-même.

Vers la douzième année, La Gaucherie, content de ses progrès
intellectuels, redoubla de sollicitude pour son développement
physique, d'autant plus que le temps de l'instruction militaire était
venu. Ce furent alors de rudes chevauchées, des chasses obligatoires,
à heure fixe et par tous les temps, des nuits passées dans quelque
chaumière, sur une paillasse et sous un manteau, le mouvement jusqu'à
la fatigue, la fatigue vaincue. Aussi, lorsque La Coste, lieutenant
aux gardes de Charles IX, le reçut au milieu d'un groupe de jeunes
gentilshommes confiés à ses soins, Henri n'eut aucune répugnance à
passer sous le niveau égalitaire. En peu de temps, il devint un petit
soldat modèle. Il s'amouracha de l'uniforme au point que Charles IX
lui reprochant d'avoir répudié ses habits de gala, il répondit: «Sire,
mon plus bel habit, et qui me plaît le mieux, est celui qui me
rappelle que je suis au service du roi». Il eut, plus d'une fois, la
tentation de faire ses premières armes avec quelques-uns de ces
gentilshommes précoces qui, au XVIe siècle, allaient au feu avant même
l'adolescence.

Pendant son séjour à la cour de Charles IX, Henri eut à subir
plusieurs épreuves pénibles, dont nous parlerons en reprenant le
récit des faits politiques. Le jeune roi, quoique violent et
capricieux, lui montrait de la cordialité; mais on assure que la
reine-mère finit par laisser percer, à son égard, des sentiments
empreints de peu de sympathie. A vrai dire, les relations souvent
hostiles de la cour de France avec la cour de Navarre devaient le
faire considérer comme un otage par Catherine de Médicis. D'un autre
côté, il n'est pas déraisonnable de croire qu'elle voyait d'un œil
jaloux et inquiet cet enfant, à qui pouvait échoir le trône des
Valois, si leur sang appauvri venait à se tarir. Il faut ajouter que
le caractère du fils de Jeanne d'Albret se marquait, en mainte
circonstance, par des traits qu'il était impossible de ne pas retenir.
Il connaissait son rang et le gardait; au besoin, il tenait tête à
Charles IX, quand le jeune roi jouait au tyran; les princes et les
grands seigneurs qu'il coudoyait n'auraient pas impunément traité sans
conséquence le «petit Vendômet», comme l'appelaient les ennemis des
Maisons de Bourbon et d'Albret. Henri pensait, et parfois un mot, un
regard, un éclair de fierté ou d'enthousiasme, trahissait sa pensée.
Ce fut ainsi que, dans une loterie de cour où chacun fournissait une
devise, il choisit celle-ci, écrite en grec: «Vaincre ou mourir».
Catherine de Médicis lui en ayant demandé la traduction, il refusa de
satisfaire sa curiosité. Etonnée de ce caprice, la reine-mère voulut
en avoir le cœur net, et quand on lui eut traduit la devise, elle en
parut mécontente, disant que de telles pensées n'étaient bonnes qu'à
faire du jeune prince «un enfant opiniâtre». Elle prévoyait peut-être,
non l'opiniâtreté, mais la constance dans les desseins, qui fut, en
effet, une des grandes qualités de Henri.

Outre les chagrins de famille qui l'affligèrent en certaines
circonstances, pendant qu'il vivait à la cour, il eut à souffrir de
l'isolement où le tenait l'absence de sa mère: on lui parlait d'elle,
il lui écrivait et recevait ses lettres, mais ne la voyait point; et
comme elle avait prescrit à La Gaucherie une extrême prudence touchant
les dangereuses amitiés de cour, Henri avait des compagnons d'étude,
de chasse et d'armes, mais pas un ami. Un jour, il en souhaita deux,
dont l'affection fut une de ses joies jusqu'au massacre de la
Saint-Barthélemy: c'étaient Ségur et La Rochefoucauld. Il venait de
les acquérir, quand l'ami par excellence, l'honnête précepteur, quitta
la vie. En le présentant au prince, Jeanne d'Albret avait dit: «--Mon
fils, je vous donne un bon maître, revêtu de toute mon autorité. Il
faudra l'aimer comme moi-même.--Je le veux bien, avait répondu
l'enfant, s'il veut bien m'aimer aussi.» Ils s'étaient tenu parole, et
La Gaucherie fut sincèrement pleuré par le prince de Navarre. Un autre
homme de sens, Florent Chrestien, fut attaché, dans la suite, à la
personne de Henri, et, une fois encore, Jeanne d'Albret eut la main
heureuse. Nous dirons, plus tard, quelques mots de ce complément
d'éducation. Il faut reprendre maintenant l'historique des faits à
travers lesquels La Gaucherie avait accompli la tâche que nous venons
de résumer.




CHAPITRE IV

  Catherine de Médicis entre les catholiques et les
    protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
    querelles avec Jeanne d'Albret, résolûment calviniste.--Henri
    entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à
    Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
    de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort
    d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la
    Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
    dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en
    Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
    enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage
    de la cour en France.--Charles IX dans le midi.--La prédiction
    de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
    devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de
    Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn.


Antoine de Bourbon ayant accepté la lieutenance-générale du royaume,
en échange de la régence, à laquelle il avait droit, fit venir à la
cour sa femme et ses enfants. Le roi de Navarre et le prince de Condé
passaient alors pour être les chefs du parti huguenot, et il pouvait
sembler étrange que la reine mère, naguère inféodée aux Guises, chefs
incontestés du parti catholique, se tournât ostensiblement du côté
opposé. Elle révélait de la sorte son système de gouvernement, qui
consista toujours, non seulement à diviser pour régner, comme on l'a
dit si souvent, mais encore à réagir contre l'influence de ceux sur
qui elle s'était appuyée, aussitôt que cette influence lui donnait de
l'ombrage. Durant le règne de dix-huit mois de François II, elle avait
senti et subi le joug mal dissimulé des Guises, et s'il n'entrait pas
dans ses desseins de les frapper de disgrâce, elle jugea, du moins,
que son intérêt lui commandait de relever quelque peu la fortune de
leurs adversaires naturels, sans toutefois se livrer à ceux-ci. C'est
ce qui explique l'espèce de faveur dont les réformés parurent jouir
dès les premiers mois de sa régence. Elle avait, du reste, une
arrière-pensée, qui se manifesta par la suite: c'était, au cas où les
réformés ne s'amenderaient pas, de les priver de leurs chefs par la
séduction ou par quelque mesure de rigueur arbitraire. La reine-mère
ne manqua jamais de vues ni de finesses; seulement, ses vues étaient
courtes, ses finesses trop multipliées, et, quoique travaillant
toujours à concilier les partis qui assiégèrent si longtemps le
pouvoir, elle ne réussit qu'à les précipiter tour à tour et tous
ensemble sur le trône.

En appelant Jeanne d'Albret et ses enfants à la cour de France,
Catherine comptait qu'il lui serait aisé, par quelques flatteries ou,
au besoin, par quelques menaces, d'arrêter l'élan de la reine de
Navarre vers la Réforme. Antoine, esprit flottant et circonvenu par
des galanteries diplomatiques, semblait déjà prêt à combattre ses
coreligionnaires de la veille; mais la reine de Navarre n'était pas
une âme facile à pétrir: lentement gagnée aux doctrines de la Réforme,
rien ne put l'en détacher. Dans son voyage de Pau à Paris, elle se
montra ouvertement favorable aux calvinistes, partout où ils
invoquèrent sa protection; en passant à Nérac, elle leur donna le
couvent des Cordeliers; à Périgueux et en plusieurs autres villes, ils
reçurent des marques de sa munificence et de sa sympathie. Quand elle
arriva à la cour, elle était huguenote sans réserve et sans esprit de
retour.

Une lutte pénible, qui eut ses jours de scandale et de funestes
contre-coups dans l'esprit public, commença bientôt entre la reine de
Navarre et son mari, manié par Catherine de Médicis et par les princes
lorrains. On fut sur le point de décider Antoine à répudier sa femme
pour épouser Marie Stuart, veuve de François II. Ce projet abandonné,
on lui fit proposer, par les Espagnols, la cession de la Sardaigne, en
échange de ses prétentions sur la Haute-Navarre, proposition qu'il
finit par décliner aussi. On cherchait moins à le gagner qu'à le
paralyser. On lui dicta tout un système de persécutions contre sa
femme, qu'il s'efforça de ramener au catholicisme avec ses enfants,
déjà calvinistes, sinon de cœur, du moins d'éducation. Le prince de
Navarre, mêlé à ces querelles de famille, dont le sens politique lui
échappait, reçut de son père l'ordre d'aller à la messe, et de sa
mère, celui de s'en abstenir. A mesure que de nouveaux troubles
éclataient dans les provinces au nom de la religion, cette lutte, qui
était, au fond, celle de deux factions, arrivait à des éclats dont
retentissait l'Europe entière. Assiégée de toutes parts, la reine de
Navarre eut à défendre sa nouvelle foi contre Catherine de Médicis en
personne. Un jour que la reine-mère s'évertuait à la convertir par des
raisons tirées de l'intérêt politique: «--Madame, répondit Jeanne, si
j'avais mon fils et tous les royaumes du monde dans la main, je les
jetterais au fond de la mer plutôt que d'aller à la messe[6]!» Enfin,
fatiguée des combats de toute sorte qu'on lui livrait, ne pouvant plus
douter du parti pris d'Antoine de devenir l'épée des catholiques,
après avoir été le champion des protestants, blessée, d'ailleurs, dans
sa double dignité d'épouse et de mère, par le spectacle des
dérèglements de son mari, la reine de Navarre reprit le chemin de ses
Etats, laissant auprès de son fils le précepteur dont nous avons
raconté la tâche heureusement accomplie. De cette séparation, qui
devait être éternelle pour les deux époux, il existe un touchant
souvenir: c'est la lettre suivante, écrite par le prince de Navarre,
quelques jours après le départ de sa mère, et adressée à Nicolas de
Grémonville, seigneur de Larchant, qui accompagnait la reine dans son
voyage: «Larchant, écrivez-moi pour me mettre hors de peine de la
reine ma mère; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce
voyage où vous êtes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse
faire, c'est m'en mander souvent des nouvelles. Dieu vous veuille bien
conduire en toute sûreté. Priant Dieu vous conserver.--De Paris, le
vingt-deuxième jour de septembre (1562).»

  [6] Appendice: II.

Le départ de Jeanne ressembla fort à une fuite: la reine crut, non
sans raison, qu'il y allait, pour elle, de la perte de sa couronne et
de la ruine de ses enfants. «Je fermai mon cœur à la tendresse que je
portais à mon mari, dit-elle dans une de ses lettres, pour l'ouvrir
tout entier à mon devoir.» Sa résolution prise, elle se mit en route
dans l'été de 1562, avec une suite nombreuse de gentilshommes
protestants ou catholiques, à laquelle se joignit, en Guienne, une
escorte béarnaise. On a prétendu, sans preuves, que ce déploiement de
forces fut nécessité par les desseins hostiles d'Antoine de Bourbon:
c'est une accusation que ne justifie pas la correspondance récemment
publiée du roi et de la reine de Navarre. Il suffisait, d'ailleurs,
pour motiver les précautions dont s'entoura cette princesse, des
difficultés habituelles d'un long voyage, à cette époque de troubles
et de violences. Arrivée en Guienne, elle trouva cette province en
pleine guerre civile. Montluc, lieutenant d'Antoine de Bourbon, était
aux prises avec les réformés. Jeanne séjourna quelque temps au château
de Duras, puis au château de Caumont, où elle tomba malade. De là,
elle se rendit en Béarn, après avoir vainement tenté de pacifier la
Guienne et la Gascogne, à travers lesquelles Montluc promenait son
impitoyable épée. Vers la fin du mois de novembre, Jeanne, devenue
l'ennemie de la religion catholique, s'était déjà mise à l'œuvre pour
la détruire au moins dans ses pays souverains, lorsqu'elle reçut la
nouvelle de la mort d'Antoine de Bourbon.

Pendant que la reine de Navarre s'éloignait de la cour de France, les
événements avaient suivi un cours rapide, l'ère des guerres civiles
s'était rouverte au nord et au midi: l'armée royale dut reprendre
Poitiers et Bourges aux protestants, vainqueurs à Saint-Gilles, dans
le Bas-Languedoc, au moment où se concluait l'alliance de Condé et de
Coligny avec l'Angleterre. Maîtres de Rouen depuis le 15 avril, les
réformés s'y étaient fortifiés de deux mille mercenaires anglais.
Assiégés par l'armée royale sous le commandement d'Antoine de Bourbon,
de François de Guise et du connétable de Montmorency, ils ne furent
forcés qu'après une vive résistance. Le roi de Navarre, blessé dans la
tranchée, rendit sa blessure mortelle par toutes sortes d'imprudences,
dont l'une, du moins, fut héroïque: il voulut entrer dans Rouen par la
brèche, porté dans sa litière. Un mois après, il rendait le dernier
soupir. C'était le 17 novembre 1562, deux jours avant la bataille de
Dreux, et trois mois avant la mort de François de Guise, assassiné au
siège d'Orléans. Brave et affable, mais d'un faible caractère, Antoine
n'avait presque aucune des qualités nécessaires à un prince dans le
temps où il vivait; il fut loin, toutefois, de mériter les injures
dont le parti calviniste poursuivit sa mémoire[7].

  [7] Appendice: III.

Après la mort de son mari, Jeanne d'Albret laissa encore quelque temps
le prince de Navarre à la cour de France. Henri assista, le 17 août
1563, à la déclaration de majorité de Charles IX, faite à Rouen, en
lit de justice. La reine de Navarre avait apparemment de graves motifs
pour ajourner le retour de son fils: l'histoire ne les a pas pénétrés.
Peut-être fut-elle obligée de s'incliner devant quelque refus de
Charles IX ou de Catherine de Médicis; peut-être aussi ne voulut-elle
pas que Henri assistât à la révolution qu'elle méditait: Jeanne
s'était mise en tête de protestantiser son petit royaume. L'auteur du
_Château de Pau_ a résumé avec une parfaite mesure le rôle de
réformatrice assumé par la reine de Navarre[8].

  [8] Appendice: II.

Aussitôt après la mort de son mari, elle fit connaître son inflexible
volonté de répandre partout les nouvelles doctrines. Son hostilité
contre le catholicisme se manifestait jusque dans les actes de sa vie
privée, jusque dans ses plaisirs: on la vit accueillir des œuvres de
théâtre qui tournaient en dérision les prêtres et les sacrements. Elle
assistait régulièrement au prêche, où, par une étrange tolérance des
ministres, rapporte Pierre Mathieu, elle travaillait à des ouvrages de
tapisserie, sans perdre, pour cela, un mot du sermon. Le jour de
Pâques de l'année 1563, elle fit son abjuration à Pau, dans une
cérémonie publique, et communia selon le rite calviniste. Enflammée de
zèle, comme la plupart des néophytes, elle commença par interdire la
procession de la Fête-Dieu. Cette atteinte portée à de pieux usages
causa une irritation profonde parmi les catholiques béarnais; malgré
la défense royale, ils firent leur procession traditionnelle dans les
rues de Pau, et les huguenots s'étant ameutés, il s'ensuivit une
sanglante mêlée. De réformatrice qu'elle s'était montrée dans
l'origine, elle devint bientôt persécutrice, soit gratuitement, soit
par représailles. En 1566, en 1569 et en 1571, elle rendit des
ordonnances qui dépassaient de beaucoup l'intolérance reprochée par
les calvinistes aux édits royaux. Dans le préambule de l'ordonnance de
1571, par exemple, Jeanne d'Albret déclare «que les rois sont tenus,
non seulement d'établir parmi leurs sujets le fondement et la
perfection de la doctrine du salut», mais «qu'ils doivent encore
bannir du milieu d'eux le mensonge, l'erreur, la superstition et les
autres abus...» Elle ajoute: «En quoi la reine désirant se prêter,
satisfaisant, en même temps, aux vœux de son cœur et à ceux de ses
sujets exprimés dans la supplication que viennent de lui présenter les
Etats de son pays légitimement assemblés, voulant, en conséquence,
procéder à l'extirpation des idolâtries et semblables abus qui ont
régné dans son présent pays, pour y planter et rétablir la véritable
religion chrétienne et réformée, déclare, veut, _ordonne que tous ses
sujets, de quelque qualité qu'ils soient, fassent profession publique
de la confession solennelle de foi qu'elle présente_». Les pénalités
qu'édictait l'ordonnance étaient excessives: l'amende, la prison, le
bannissement.

La reine de Navarre n'en était pas encore arrivée, en 1563, à ces
violentes manifestations de l'esprit de secte, mais elle s'y
acheminait, quand la cour de Rome, inquiète des bouleversements
religieux qui s'accomplissaient en Béarn, la cita, au mois de
septembre, devant le tribunal de l'inquisition. Jeanne devait
comparaître dans un délai de six mois, sous peine, disait le
monitoire, d'être déclarée «convaincue du crime d'hérésie, privée de
la dignité royale, et son royaume et ses Etats adjugés au premier qui
s'en saisirait». La cour de France ne pouvait arguer contre
l'accusation d'hérésie formulée par le monitoire; «mais le roi très
chrétien, dit Mézeray, jugeant de la conséquence, comme il le devait,
en montra un très grand ressentiment...» Les ambassadeurs français à
Rome reçurent l'ordre de faire au Pape des remontrances dont le texte
offre de l'interêt, sous plusieurs rapports[9]. Ce document se
terminait par une protestation formelle et une supplication au
Saint-Père de vouloir bien, par acte public, révoquer la sentence
fulminée contre la reine de Navarre. Pie IV, qui, au moment de son
élévation, avait dit: «Il me faut la paix!» usa de prudence et de
modération: la sentence fut annulée. Ce résultat produisit quelque
attiédissement dans l'esprit de l'ardente Navarraise. Elle se rendit à
la cour de France pour remercier Charles IX de l'avoir défendue, elle
et ses Etats, contre les décrets pontificaux et les arrêts de
déchéance des parlements de Toulouse et de Bordeaux. Elle retrouva son
fils entre les mains dévouées de La Gaucherie, et, avec l'agrément du
roi, le ramena avec elle en Béarn.

  [9] Appendice: II.

Lorsque Jeanne rentra dans ses Etats, le comte de Gramont, son
lieutenant-général, était aux prises avec les mécontents catholiques,
dont il eut raison. Elle réprima ce soulèvement, provoqué par ses
hostilités contre la religion traditionnelle, mais sans la passion
qu'elle devait apporter plus tard à la défense de ses droits ou de ses
prétentions abusives. Cet orage passé, Jeanne paraît avoir gouverné
avec sagesse. Ses actes sont inspirés par une vive sollicitude pour
les intérêts du pays. Elle diminue les impôts, publie de bons
règlements, établit une police bien entendue, reprend la tâche
paternelle de Henri d'Albret. Quoique vouée, corps et âme, à la
Réforme, qu'elle favorise publiquement, elle impose des bornes aux
empiétements des ministres du nouveau culte: ses lettres-patentes du
28 mai 1564 refrènent leur zèle oppressif et interdisent toute espèce
de contrainte pour le choix d'une religion. En même temps, elle
s'occupait sans relâche de l'éducation de Henri et de sa sœur
Catherine, noble devoir qui domina toujours ses préoccupations. Il y
eut là, enfin, pour les membres de la famille royale et pour les Etats
de Jeanne, une courte période de paix et de prospérité. Et, cependant,
une étrange conspiration s'ourdissait, au loin, contre elle, sa Maison
et son pays.

On a voulu faire remonter l'idée première de cette conspiration, niée
par plusieurs historiens, aux jours qui suivirent la mort d'Antoine de
Bourbon. A ce moment, a-t-on prétendu, les ennemis des Maisons de
Bourbon et d'Albret, d'accord avec Philippe II et inspirés par
François de Guise, auraient préparé un projet d'enlèvement de Jeanne
d'Albret et de ses enfants, jugeant que, ce coup fait, il serait plus
aisé de venir à bout des partisans français de la Réforme. On va même
jusqu'à parler d'une armée rassemblée par Philippe II à Barcelone, et
dont un corps léger, transporté secrètement à Tarragone, devait
arriver à Pau par les montagnes. Là, aidés, au besoin, de Montluc et
de quelques hauts affidés, les Espagnols eussent enlevé la famille
royale pour la mettre au pouvoir de Philippe II. Un capitaine
béarnais, nommé Dimanche, servait d'entremetteur aux conjurés. Tout
était prêt, et il ne restait plus qu'à échanger les dernières
instructions, lorsque François de Guise fut assassiné. Il y eut un
temps d'arrêt. Reprise en 1563, la ténébreuse affaire échoua par un
remarquable concours de circonstances: le capitaine Dimanche, tombé
malade en Espagne, confia son secret à un valet de chambre de la reine
Elisabeth, qui fit agir l'ambassadeur de France et prévenir la reine
de Navarre[10].

  [10] Appendice: V.

A la suite des explications que provoqua cette tentative, Catherine de
Médicis, émue ou feignant de s'émouvoir des dangers qu'avaient courus
Jeanne et ses enfants, insista auprès de la reine pour qu'elle lui
confiât de nouveau le jeune prince, qui, placé directement sous la
protection du roi de France, serait désormais à l'abri de semblables
accidents. Le refus était difficile: Jeanne accéda au désir de la
reine-mère, d'autant mieux qu'elle connaissait le projet de la cour de
faire prochainement un voyage en France, et jusque dans les provinces
méridionales. Henri retourna donc auprès du roi, et ce fut avec la
cour qu'il partit de Fontainebleau pour ce voyage, dont l'histoire a
noté l'influence considérable sur les événements politiques du règne
de Charles IX. En l'ordonnant, Catherine obéissait à une double
pensée: elle comptait assurer, dans une certaine mesure, l'exécution
de l'édit d'Amboise, expédient inspiré par la mort du duc de Guise, en
même temps qu'attirer les sympathies populaires sur la personne du
jeune roi. L'édit d'Amboise, daté du 19 mars 1563, avait fait remettre
l'épée au fourreau, mais non rétabli la paix dans les esprits. Il
autorisait l'exercice du nouveau culte dans une ville par bailliage,
dans quelques seigneuries et dans l'intérieur de chaque maison noble.
A ce prix, les réformés rendaient les villes et les églises dont il
s'étaient emparés. Exclus des charges publiques, comme précédemment,
ils étaient amnistiés pour tous leurs actes antérieurs. Cet édit,
œuvre ingénieuse du chancelier de l'Hospital, était considéré par les
deux partis comme la préface d'une nouvelle politique, et Catherine
eût bien voulu qu'il devînt la loi fondamentale de la paix définitive
dont elle sentait le besoin.

Charles IX, en quittant Fontainebleau après un séjour de deux mois, se
rendit à Sens, puis à Troyes, où il signa, le 11 avril 1564, avec
l'Angleterre, un traité avantageux, par lequel furent atténuées
quelques-unes des conséquences onéreuses de la paix de Cateau-Cambrésis.
La cour fut retenue à Troyes par une chute du prince de Navarre.
Catherine de Médicis écrivit à Jeanne d'Albret pour la rassurer sur
les suites de cet accident et lui transmettre une invitation du roi.
«Vous le trouverez (Henri) à votre contentement, disait-elle, car tous
ceux qui le voient en sont bien contents, et le trouvent, comme il
est, le plus joli enfant que l'on vît jamais. Je m'assure que vous ne
le trouverez pas empiré en mes mains.» Jeanne joignit la cour à Lyon,
et voyagea quelque temps avec elle; mais, arrivée dans le midi, la
reine de Navarre, peu satisfaite de ce qu'elle voyait ou entendait, et
d'ailleurs assez gravement atteinte dans sa santé, repartit pour ses
Etats, en recommandant au jeune prince de visiter, sur son passage,
tous les domaines de la couronne de Navarre. Suivant cet avis, il
parcourut le comté de Foix, et séjourna à Pamiers et à Mazères,
accompagné de ses gouverneurs et d'un nombreux cortège de
gentilshommes.

Avant le séjour à Lyon, qui fut d'un mois, la cour avait visité
Bar-le-Duc et la Lorraine, et Catherine, profitant du voisinage, avait
entamé avec les princes allemands des négociations destinées, dans sa
pensée, à les tenir à l'écart des mouvements calvinistes en France.
Chassé de Lyon par la peste, Charles IX s'établit au château de
Roussillon, en Dauphiné, d'où furent datés plusieurs actes de
gouvernement et d'administration, tels que la destruction d'un grand
nombre de citadelles élevées pendant la guerre civile, la
fortification de diverses places, et la restriction, sur quelques
points, des immunités accordées aux calvinistes par l'édit d'Amboise.
Il reçut dans ce château la visite des ducs de Savoie et de Ferrare.

Après avoir visité le Dauphiné, surtout les contrées de cette province
où la guerre civile avait laissé le plus de traces, le roi se rendit à
Orange et à Avignon. Il donna audience, dans la ville pontificale, à
un envoyé du Pape: le Saint-Siège et l'Italie sollicitaient, d'un
commun accord, la cour de France de prendre contre l'hérésie des
mesures sévères et décisives. Charles IX entrait et séjournait dans
presque toutes les villes importantes. Il fut reçu à Aix, à Marseille,
à Nîmes, à Montpellier, et il passa l'hiver à Carcassonne. Là, lui
parvinrent les plaintes des calvinistes du Languedoc contre
Damville-Montmorency, gouverneur de cette province, le même qui devait
plus tard protéger et embrasser leur cause. En traversant la Provence,
le prince de Navarre fut l'objet d'une curieuse prédiction du fameux
Nostradamus. «Henri n'avait que dix à onze ans, rapporte P. de
L'Estoile, et il était nommé prince de Navarre ou de Béarn, lorsqu'au
retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, étant
arrivé avec Sa Majesté à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus
faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pût voir ce
jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le
temps que l'on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans
sa chambre; et, l'ayant contemplé assez longtemps, il dit au
gouverneur qu'il aurait tout l'héritage. «Et si Dieu, ajouta-t-il,
vous fait grâce de vivre jusque-là, vous aurez pour maître un roi de
France et de Navarre.» Ce qui semblait lors incroyable est arrivé en
nos jours: laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort
souvent, même à la reine; y ajoutant par gausserie qu'à cause qu'on
tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le
contempler à l'aise, il eut peur qu'on voulût lui donner le fouet.»

Le roi tint un lit de justice à Toulouse, le 1er février 1565, et
séjourna longtemps dans cette ville. Il fit son entrée à Bordeaux le 9
avril, y tint un autre lit de justice et accorda aux Bordelais
l'institution d'un tribunal consulaire semblable à celui de Paris. Les
protestants de la Guienne profitèrent du passage de la cour pour se
plaindre d'une ligue formée par le comte de Candale et favorisée par
le maréchal de Bourdillon. Toute décision sur cette affaire fut
ajournée: elle devait se lier, dans la pensée de la cour, aux
entreprises de même nature que faisaient, en divers lieux, les
catholiques, à l'imitation de l'association protestante. En passant à
Mont-de-Marsan, Charles IX, dévoilant cette pensée, décida, en
conseil, que toute prise d'armes non soumise à la volonté royale
serait considérée comme un crime de lèse-majesté.

La cour, arrivée à Bayonne le 3 juin, s'y rencontra avec la reine
Elisabeth, sœur de Charles IX, accompagnée du duc d'Albe. Philippe II
avait accrédité ce personnage dominant pour influer sur les décisions
qui pourraient être prises ou préparées dans l'entrevue des deux
cours.

Les historiens se sont partagés en deux camps, au sujet de cette
entrevue. Les calvinistes ont voulu y voir des négociations formelles
tendant à l'extirpation violente de l'hérésie dans les Etats de France
et d'Espagne, et qui auraient abouti à un traité secret, préliminaire
de la Saint-Barthélemy. La plupart des écrivains catholiques des
siècles précédents se sont élevés avec énergie contre cette
interprétation; selon eux, les deux cours se rencontrèrent à Bayonne
sans aucun but politique. Les mêmes divergences subsistent de nos
jours, mais seulement chez les esprits voués aux thèses absolues.
L'histoire digne de sa mission ne peut adopter ni l'ancienne version
calviniste, ni la version contraire: des faits authentiques ont
démenti celle-ci, et de celle-là les preuves manquent. Ajoutons que la
vraisemblance témoigne contre l'une et l'autre.

La vérité, comme il arrive souvent, paraît être à égale distance des
deux opinions extrêmes. L'entrevue de Bayonne ne pouvait être
qu'essentiellement politique: il y fut question des vœux communs que
faisaient les cours de France et d'Espagne pour la ruine ou
l'abaissement d'un parti religieux et politique dont l'existence
seule menaçait, à chaque instant, la paix dans les deux royaumes. Nul
n'a vu le «traité secret», le «pacte de sang»; nul ne saurait mettre
au jour un seul protocole, à plus forte raison, le texte d'un «projet
arrêté»; mais il y eut certainement des velléités d'accord et de
ligue, un échange de vues générales, de doléances et de paroles
courroucées contre la Réforme: on n'a pas inventé les témoignages qui
abondent sur ces divers points; François de la Noue, Pierre Mathieu,
le duc de Nevers et de Thou sont dignes de foi quand ils les
reproduisent, et tombent dans l'erreur seulement lorsqu'ils concluent.
Le propos du duc d'Albe, entendu par le prince de Navarre, «qu'une
tête de saumon vaut mieux que mille têtes de grenouilles», n'est qu'un
propos, mais des plus caractéristiques. Il s'en tint bien d'autres de
ce genre, on peut l'affirmer, et si, tous ensemble, ils ne suffisent
pas pour inscrire une conjuration de plus dans l'histoire,
pareillement ils démontrent l'inanité de la thèse qui refuse à
l'entrevue de Bayonne tout caractère d'hostilité contre les
protestants.

Le prince de Navarre, malgré son extrême jeunesse, ne passa pas
inaperçu dans cette réunion des cours de France et d'Espagne. Jeanne
était venue à Bordeaux visiter Charles IX et la reine-mère, et les
prier de s'arrêter à Nérac, au retour de Bayonne. Elle avait pris des
mesures pour que le prince de Navarre parût sur la frontière d'Espagne
avec l'appareil qui convenait à son rang: il importait, selon elle,
que l'héritier des débris du royaume de Navarre se montrât avec éclat,
à côté du roi de France, devant les représentants de la nation
ennemie. Une lettre de Henri, datée de Bazas, 8 mai 1565, porte les
traces de cette maternelle et royale préoccupation: «Monsieur
d'Espalungue, ayant délibéré de m'accompagner, au voyage de Bayonne,
des plus notables et apparents gentilshommes que je pourrai aviser, je
vous ai bien voulu avertir que, pour la bonne confiance que j'ai eue
toute ma vie en vous, je vous ai choisi et élu pour me faire compagnie
audit voyage».

Pendant les fêtes de Bayonne, qui durèrent dix-sept jours, le prince
de Navarre, dit Favyn, «tint toujours son rang de premier prince du
sang, magnifique en son train, splendide en son service, doux et
agréable à tous, mais avec une telle majesté, qu'il était admiré des
Français et redouté par les Espagnols, qui, en un âge si tendre de ce
prince, jugeaient bien que cet aigle presserait, quelque jour, de ses
serres leur lion, pour lui faire démordre son royaume de Navarre.
C'est pourquoi le duc de Rio-Secco, ambassadeur de Philippe II, ayant
considéré les actions de ce prince de plus près que les autres, dit
ces paroles, qui furent depuis bien remarquées: «Ce prince est
empereur ou le doit être.--_Mi parece este principe o es imperador, o
lo ha de ser._» Ce succès un peu théâtral répondit aux sollicitudes de
Jeanne d'Albret et des gentilshommes béarnais dont elle avait formé le
cortège de son fils; malheureusement, leur joie ne fut pas sans
mélange: Charles IX, pour plaire à la reine sa sœur, consentit, en
faveur de l'Espagne, au démembrement du diocèse de Bayonne, qui fut
amoindri de tout le Guipuscoa.

La cour de France revint de Bayonne par Condom et Nérac. Jeanne
d'Albret lui avait préparé une réception royale: il y eut quatre jours
de gala[11], pendant lesquels la reine de Navarre fut vivement
sollicitée, mais en vain, de rentrer au giron de l'Eglise. Quelques
historiens placent à cette époque sa hautaine réponse à Catherine de
Médicis sur l'inflexibilité de ses nouvelles convictions religieuses.
Elle dut, cependant, faire une importante concession. La liberté du
culte catholique n'existait plus dans la capitale de l'Albret, et
comme ce duché n'était pas un pays souverain, mais un fief, Jeanne, se
rendant au vœu de Charles IX, leva son interdiction. Il fut convenu,
en outre, que les magistrats municipaux seraient mi-partis, et
Montluc, lieutenant-général en Guienne, reçut l'ordre de tenir la main
à cet arrangement.

  [11] Appendice: VI.

Après avoir quitté la Gascogne et la Guienne, Charles IX traversa
Angoulême, Niort, Thouars, Angers, Tours, et il arriva à Blois à
l'entrée de l'hiver. Il rapportait de ce long voyage beaucoup
d'impressions pénibles et de souvenirs irritants. Frappé, de tous
côtés, du spectacle des églises, des châteaux, des hameaux dévastés
par les réformés, il en conçut contre eux, au rapport de Davila, une
sorte d'aversion et de dégoût. Au mois de janvier 1566, la cour se
rendit à Moulins, où le chancelier de l'Hospital avait convoqué, avec
les personnages les plus considérables du royaume, les présidents de
tous les parlements de France. Il s'agissait de réconcilier
solennellement les Maisons de Guise et de Châtillon, de reviser l'édit
d'Amboise, déjà modifié, et de discuter quelques projets de réforme
judiciaire ou administrative préparés par le chancelier. La
réconciliation eut lieu, et personne ne la tint pour sincère; les
projets de réforme furent approuvés, en attendant que la guerre les
rendît illusoires; quant à la révision de l'édit d'Amboise, elle
occupa les esprits sans les apaiser.

Vers ce temps-là, Jeanne fut rappelée à la cour par diverses affaires,
entre autres un procès qu'elle soutenait contre son beau-frère le
cardinal de Bourbon, au sujet de ses domaines du Vendômois. Elle
comprit bientôt, au premier aspect des choses, que la guerre allait
sortir de tous les instruments de paix forgés sur le pupitre du
chancelier. Elle avait laissé elle-même, dans ses Etats, des ferments
de discorde qui lui inspiraient peu de confiance en l'avenir. D'un
autre côté, le prince de Navarre touchait à un âge critique, et la
cour des Valois n'était guère le lieu où se pût achever son éducation.
Jeanne prit le parti de le ramener en Béarn. Ce fut presque un
enlèvement, nécessité, il faut le dire, par la persistance de
Catherine de Médicis à conserver son otage. Epiant le moment
favorable, Jeanne, avec l'agrément de Charles IX, partit, accompagnée
de son fils, pour ses domaines de Picardie, d'où elle passa dans le
Vendômois, et de là en Anjou. De La Flèche, elle écrit au roi pour
excuser son départ précipité, alléguant les troubles qui venaient
d'éclater dans la Navarre; elle gagne le Poitou, traverse la Guienne
et la Gascogne, et arrive à Pau. Son allégation au roi n'était que
trop exacte: elle trouva une partie du Béarn soulevée, et il fallut,
peu de temps après, recourir aux armes pour avoir raison de ces
nouveaux désordres, provoqués, comme les précédents, par les
dissensions religieuses.




CHAPITRE V

  La popularité du prince de Navarre.--Florent
    Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et
    politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son
    séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les
    protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
    Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et
    militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le
    gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
    réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de
    plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La
    Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
    prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
    quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle
    avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la
    reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
    calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de
    pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
    forces des calvinistes et leurs succès.


Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un événement
pour le petit royaume: les visites et les députations se succédèrent
longtemps au château; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui
afflua autour du donjon de Gaston-Phœbus. Duflos raconte qu'un beau
jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchés, les mains
pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour
aller voir «_lou nousté Henric_». Ils traversent Pau, soulevé de joie
et de curiosité sur leur passage, abordent le château et font
tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mère
paraissent au milieu d'eux, salués de vivats tels qu'en savent faire
retentir les robustes poumons des montagnards pyrénéens. Il y eut des
harangues et des embrassades, des attendrissements et des
enthousiasmes indescriptibles, le tout couronné par un banquet
homérique. C'était la popularité du Béarnais qui commençait: elle
devait aller grandissant jusqu'à l'heure de l'immortalité.

Après les joies du retour, le prince de Navarre se remit à l'étude,
sous l'œil vigilant de sa mère. Il avait perdu son précepteur La
Gaucherie, à qui venait de succéder Florent Chrestien, bien digne
d'achever l'œuvre de son devancier. C'était un homme docte, de bonnes
mœurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour
avoir formé le goût littéraire de son élève, ce qui est croyable, car
Florent Chrestien était un écrivain de talent: on lui attribue une
part considérable de collaboration dans cette fameuse _Satire
Ménippée_ qui aida puissamment Henri IV à conquérir la population
parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son
attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de
Beauvais, ne le laissait pas chômer d'exercices virils et d'études
pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littérature;
Jeanne d'Albret voulut contribuer à cet apprentissage par une sorte
de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il écrivit des
lettres d'affaires, donna des audiences, représenta la reine partout
où elle jugeait qu'une délégation de son pouvoir n'offrait pas
d'inconvénients. Il fit même son début sous les armes, un semblant de
première campagne, à l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne
d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener à la
soumission par sa présence, ou, au besoin, pour les combattre. Il
s'acquitta de cette mission avec un plein succès. A l'approche de ce
généralissime de treize ans, les révoltés se retirèrent dans les
montagnes; mais quelques-uns étant tombés au pouvoir du prince, il les
employa comme négociateurs, les chargeant de dire à leurs compagnons
que, s'ils voulaient recourir à la clémence de la reine, ils
n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et
mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la
modération l'emporta dans les conseils de la reine.

Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but à
l'activité déjà exubérante de son fils et de compléter son éducation
politique, lui traça l'itinéraire d'un grand voyage à travers ses
Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il était investi,
quoique le véritable gouverneur de cette province fût le maréchal
Blaise de Montluc.

Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagné de Florent
Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang.
Quelques souvenirs de ce voyage nous ont été conservés par Duflos, qui
s'est aidé des Mémoires de Nevers, de relations manuscrites et des
traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience
et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent écouter.
Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_Éducation de
Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, où il n'y
avait guère que des calvinistes, Henri prit part à un banquet dont les
vins généreux délièrent les langues au point de les faire toutes
médire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives à
plus de réserve; les propos continuent; il proteste formellement et
sort, ne voulant pas paraître complice.

A Lectoure, un épisode touchant. Le prince arrive sous les murs de
cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui;
des pauvres gens, des mendiants même, lui font accueil à leur manière,
le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce
cortège, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupéfaits
et honteux de leur maladresse. «--Qu'auriez-vous dépensé, Messieurs,
pour me fêter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien!
donnez six cents livres à ces bonnes gens, et demain vous serez mes
convives.»

A Bordeaux, Henri eut une réception magnifique, tous les succès et
toutes les admirations. On lit, sur son séjour, dans les Mémoires de
Nevers, l'extrait suivant d'une lettre écrite par un des principaux
magistrats de Bordeaux: «Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut
avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a
toutes les qualités de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde
d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est; il agit si
noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince;
il entre dans les conversations comme un fort honnête homme; il parle
toujours à propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on
remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que
ce qu'il faut dire en la place où il est. Je haïrai, toute ma vie, la
nouvelle religion de nous avoir enlevé un si digne sujet.» Une autre
lettre, citée dans ces Mémoires, ajoute de curieux détails sur sa
façon de vivre et les penchants auxquels il semblait déjà destiné à se
livrer: «Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand
l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière
toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour
lui-même: il envoie à ceux qu'il croit de ses amis une promesse écrite
et signée de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il
porte: jugez s'il y a maison où il soit refusé! On tient à beaucoup
d'honneur d'avoir un billet de ce prince.» Il n'eut pas, plus tard, à
beaucoup près, autant de facilités pour battre monnaie, surtout
lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le
pourpoint troué. Il faut reproduire encore un trait de caractère, daté
de cette époque, et qui prophétisait la passion dominante de ce
prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme:
«Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs.
Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. Si les
hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas
moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop
petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est
animé d'une vivacité si peu commune, que, s'il n'est bien avec les
dames, il y aura bien du malheur.»

Cette même année 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique,
dont les calvinistes s'autorisèrent pour s'exciter à la lutte et
parler à la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette
occurrence, eut un colloque très vif avec Coligny. L'amiral voulait se
mettre à la tête de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe,
dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. «--Il
n'y a pas longtemps», dit le roi à Coligny, «que vous vous contentiez
d'être soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez à être
égaux; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume.»
Les calvinistes se crurent à la veille d'être attaqués et résolurent
de prendre l'offensive. Leur prise d'armes débuta par la tentative de
Meaux contre le roi et la cour. Elle échoua, grâce à la bravoure des
gardes suisses, et les troupes de Condé et de l'amiral ayant fait
devant Paris un simulacre de siège, il s'ensuivit la bataille de
Saint-Denis, où l'action resta indécise, quoique La Noue accorde
l'avantage à l'armée royale. Le vieux connétable de Montmorency y fut
mortellement blessé. «--Votre Majesté n'a pas gagné la bataille», dit
au roi le maréchal de Vieilleville; «encore moins le prince de
Condé.--Qui donc?» demanda Charles IX.--«Le roi d'Espagne, Sire; car
il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si
grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves
soldats, tous de la nation française, qu'ils étaient suffisants pour
conquêter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre
royaume!»

La fin de l'année 1567 et les premiers mois de l'année suivante sont
pleins d'émeutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis
le Dauphiné jusque dans le Poitou. Condé et l'amiral, s'affaiblissant
autour de Paris, poussèrent leur armée vers la frontière d'Allemagne,
pour donner la main aux reîtres levés par eux dans ce pays. La
jonction se fit à Pont-à-Mousson, malgré la poursuite de l'armée
royale. Fortifiés, mais ne se jugeant pas en état de tenir la campagne
dans l'Ile-de-France, les réformés se dirigèrent sur Orléans, prirent
Blois et mirent le siège devant Chartres. Là, les incessantes
négociations de Catherine de Médicis les trouvèrent disposés à
conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des
mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau.
Signé au mois de mars, ce traité, aussi mal observé, de part et
d'autre, que les précédents, multiplia et envenima les griefs
réciproques: au mois d'août suivant, il n'en restait plus vestige.

En Guienne et en Gascogne, Montluc était le geôlier politique et
militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que, à raison de la
jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne
étaient exercées par le maréchal, qui ne péchait pas, envers les
«Navarrais», par excès de bienveillance. La reine jugea opportun de
réclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en écrivit à
Charles IX, accompagnant sa requête d'une lettre de Henri, dans
laquelle il priait le roi de France de ne pas écouter «ceux qui se
voulaient fonder sur son bas âge» pour l'empêcher d'être employé en sa
charge de gouverneur de Guienne. Il y a déjà, dans cette lettre, un
accent de juste revendication et de légitime amour-propre: «Qu'il vous
plaise», dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, «de
ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence
d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mère le vous remontre
et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai
d'être le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrême
affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prédécesseurs,
que je tarde trop à faire paraître ma bonne volonté...»

Cette réclamation et bien d'autres, que provoquèrent, quelques
semaines après, de la part de Jeanne, de Condé et de Coligny, les
flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes à
prolonger celle-ci. De graves incidents en bornèrent étroitement la
durée, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de
Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Condé.
Envoyé dans cette ville pour faire enregistrer l'édit, Rapin fut
condamné à mort et sommairement exécuté. Le parlement n'enregistra
l'édit, et encore avec des restrictions, qu'après la quatrième lettre
de jussion. Nul ne se fiant à la paix de Lonjumeau, Condé et Coligny
moins que tout autre, ces deux chefs, retirés dans leurs terres,
continuèrent à entretenir d'actives correspondances avec leurs alliés
français et étrangers, jusqu'au jour où, informés que la reine-mère
avait donné des ordres pour les arrêter, eux et d'autres personnages
importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigèrent du
côté de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de
faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modérateur
systématique de cette époque, à faire à la cour de sévères
remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais
qui lui attirèrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa
mère. Se voyant à la veille d'une disgrâce, il la prévint par sa
retraite. C'était un contre-poids qui disparaissait de la scène:
dorénavant, les événements vont se précipiter.

La reine de Navarre n'avait pris aucune part à la guerre de 1567-1568,
quoiqu'elle en eût ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle
s'en était plainte au roi. Dans ses négociations à ce sujet, elle eut
à expliquer ses griefs et à défendre ses intérêts devant La
Mothe-Fénelon, chargé de lui transmettre les paroles royales et de
rapporter les siennes à la cour. Fénelon, qui devait s'illustrer, en
1587, par la belle défense de Sarlat contre Turenne, était un esprit
généreux et modéré. Il déplorait sincèrement les nouvelles
perspectives de guerre civile. «--Ce feu dévorateur,» dit-il à la
reine de Navarre, «embrasera les deux royaumes.»--«Bah! Monsieur,»
répliqua Henri avec l'impétuosité et le ton narquois qui accentuèrent
souvent ses discours, «c'est un feu à éteindre avec un seau
d'eau!»--«Eh! comment, Monseigneur?» reprit Fénelon stupéfait.--«En
faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu'à en crever!» Ce
prélat passait, en effet, pour être le plus impitoyable adversaire des
huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence.

Jeanne d'Albret, à la nouvelle de la fuite de Condé et de Coligny,
avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-même.
Déjà Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle eût
pressenti que le jeune prince aurait bientôt à jouer un rôle
personnel et prépondérant. Cette sollicitude de la reine-mère était
plutôt de nature à effrayer Jeanne qu'à la rassurer. Elle répondit à
ses avances d'une façon évasive, et conçut un dessein qui devait avoir
sur la présente crise une redoutable influence. Elle savait que les
chefs calvinistes étaient en marche vers La Rochelle; que cette ville,
où l'esprit de la Réforme était vivace, leur tendait les bras et
aspirait à devenir le boulevard du parti. Elle résolut de s'y
transporter avec ses enfants et son trésor. L'entreprise était
difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait même téméraire,
puisque, au moment où Jeanne y songeait, de nouveaux soulèvements
commençaient à agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que
Montluc avait peut-être reçu la mission de provoquer par-dessous main
ou de favoriser, ne fût-ce que par son attitude, souvent malveillante
à l'égard de la reine? Elle n'hésita pas longtemps; mais l'exécution
de son projet exigeait la force ou la ruse. Une armée régulière, si
elle l'eût possédée, Montluc l'aurait défaite; or, elle n'avait que
des serviteurs disséminés un peu partout. Elle se confia aux uns, le
plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les
autres vers des lieux désignés; puis elle tendit à Montluc un vrai
piège de femme et d'héroïne.

Jeanne et ses enfants quittent le Béarn vers la fin du mois d'août
1568, emportant avec eux tout ce que la reine put réunir d'argent, de
joyaux et d'objets précieux. Arrivée à Nérac, Jeanne feint de
s'occuper des préparatifs d'une grande fête à laquelle sont invités
Montluc et sa famille. Elle endort à moitié la vigilance du rude
capitaine, et tout à coup, le 6 septembre, elle part de Nérac avec son
fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant
derrière elle toute sa cour avec des instructions précises. Prévenu un
peu tard, Montluc court après la reine, la manque de quatre heures à
Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, où
la nouvelle lui parvient de la prise de Mazères par Caumont La Force.
Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite armée.
Montluc et d'Escars, gouverneur de Périgord et de Limousin, la serrent
de près, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une étrange
fortune, se voit dans la nécessité de rendre, en quelque sorte, les
honneurs militaires à Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en
Gascon, et fait supplier la reine de s'employer à contenir les
protestants, jurant, de son côté, de maintenir les catholiques dans la
bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe à Mussidan,
s'arrête quelques jours à Archiac pour attendre le prince de Condé,
qui avait dû forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La
Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui
firent une réception triomphale.

Elle avait déjà écrit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi, à la
reine-mère, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans
lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son
attitude, qui était manifestement celle d'une belligérante. Le ton en
était mesuré, quoique vif. A La Rochelle, exaltée par l'acte qu'elle
venait d'accomplir et aussi par l'émotion de son entourage, elle
rédigea un manifeste dont ses panégyristes eux-mêmes regrettent la
forme violente. Elle écrivit aussi à la reine Elisabeth d'Angleterre
pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses
secours. «Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le
disent nos ennemis, que la pointe de nos épées est tournée. Grâce à
Dieu, nous ne sommes point criminels de lèse-majesté divine ni
humaine; nous sommes fidèles à Dieu et au Roi.» Pendant ses longs
démêlés avec la cour de France, et même au plus fort de ses luttes
armées contre elle, le roi de Navarre tint constamment le même
langage.

Au milieu des épanchements qui signalèrent la réception de la reine de
Navarre à La Rochelle, on remarqua la réponse du jeune prince à la
pompeuse harangue du maire, Jean de Labèze. «Je ne me suis pas tant
étudié pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais
beaucoup mieux faire que dire.» Le commandement de l'armée était dû à
Henri, et Condé s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils
ne l'acceptèrent que comme un honneur, et, dans une déclaration
publique, Condé fut prié par la reine de rester à la tête des troupes,
«étant, elle et ses enfants, prêts à lui obéir en tout et partout». On
sut gré, de toutes parts, au fils et à la mère, de ce désistement
prudent et politique. Un incident caractéristique donna la mesure de
la supériorité d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre.
Condé la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'armée, tandis
qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette
mission bien difficile pour une femme, et y déploya ses rares qualités
d'ordre, de prévoyance et de résolution. Le jeune prince de Condé
devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-même
revêtir de sa première armure, à Tonnay-Charente, au milieu d'une
cérémonie militaire. «Toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, lui
dit-elle: vous cessez d'être enfant. Allez, en obéissant, apprendre,
sous Condé, à commander un jour.» A la veille des combats et des
périls qu'on prévoyait, aucun signe de faiblesse: «Le contentement de
soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le
sexe, en lui l'âge.»

Henri eût bien voulu se jeter sans délai dans cette nouvelle
existence. Fatigué de l'inaction qui lui était imposée pendant que se
faisaient les préparatifs de guerre, il cherchait partout le
mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, où il
eût péri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au
rivage. L'armée protestante, renforcée à chaque instant, bien armée et
approvisionnée, grâce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours
de toute espèce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en
jour plus puissante. Ce n'était plus, à vrai dire, une armée, c'en
était trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute
sorte. Il y avait, d'abord, la grande armée de Condé et de Coligny,
puis un corps nombreux, commandé par Dandelot, frère de l'amiral, et
enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levés par Jacques de
Crussol, comte d'Acier, en Dauphiné, en Provence et en Languedoc.

La cour, inquiète de cette affluence sous les drapeaux de la Réforme,
s'avisa d'écrire aux gouverneurs et lieutenants-généraux que le roi
n'entendait pas faire une guerre systématique aux réformés. A rester
chez eux, ils ne risquaient rien, ils étaient sous la protection du
Roi. Il y eut quelques défections, mais de peu d'importance, et ce fut
alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'édit de Saint-Maur
défend, sous peine de mort, l'exercice de la religion réformée,
ordonne à tous les ministres de sortir du royaume dans un délai de
quinze jours, et aux magistrats de n'épargner que ceux des dissidents
qui abjureraient l'hérésie. Un autre édit, qui suit, prononce la
confiscation des biens des réformés, et enfin, par lettres-patentes,
Charles IX, sous prétexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers
des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Béarn. Les
réformés, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publièrent des
protestations et des apologies, sans se faire illusion sur
l'efficacité de ces démonstrations. La parole était à l'épée.

L'armée de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent
bientôt en campagne. La cour n'était pas prête à soutenir la grande
guerre qu'elle prévoyait. Le duc de Montpensier, chargé d'arrêter les
religionnaires commandés par Crussol, les avait battus, le 14 octobre
1568, à Mensignac, près de Périgueux, mais sans pouvoir les empêcher
de rejoindre le prince de Condé. En moins de trois semaines, le
généralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille
arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde armée royale se
formait, dont le duc d'Anjou, frère du roi, devait prendre le
commandement. Avant qu'elle fût en marche, les huguenots avaient pris
Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places
dans le Poitou. Angoulême, réputée imprenable, repoussa
victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut forcée de se rendre
au prince de Condé, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre:
ce fut le premier siège auquel assista Henri de Bourbon. Dans la
Saintonge, les armées protestantes faisaient tout plier: reddition de
Saint-Jean-d'Angély, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand
l'armée du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois
d'octobre, le duc de Montpensier pouvait à peine tenir la campagne du
côté de Châtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il
ne restait au roi que Poitiers, où commandait le maréchal de
Vieilleville.




CHAPITRE VI

  L'armée du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de
    Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de
    Jarnac.--Mort du prince de Condé.--Son éloge par La
    Noue.--Jeanne d'Albret à Tonnay-Charente.--Henri proclamé
    généralissime.--Affaires de Béarn.--Arrivée des reîtres en
    Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en
    Béarn.--Combat de La Roche-Abeille.--Siège de Poitiers,
    désapprouvé par le prince de Navarre.--Tactique du duc
    d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription
    contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de
    Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de
    l'amiral.--Héroïsme de Jeanne d'Albret.


L'armée royale comptait plus de vingt mille hommes, tant Français que
Suisses, Allemands et reîtres. Le duc d'Anjou, ayant sous ses ordres
Tavannes et Sansac, recueillit les troupes de Montpensier et fut
bientôt en présence de l'ennemi. Mais, soit qu'il y eût, de part et
d'autre, comme un parti pris de temporisation, soit que le duc d'Anjou
voulût attendre des renforts qui, en effet, vinrent, plus tard,
grossir son armée, l'automne de 1568 se passa en manœuvres et en
escarmouches. Dans une de ces rencontres, près de Loudun, Henri eut
l'occasion de prouver qu'il avait acquis déjà le sens militaire. Les
réformés étaient en force: le prince de Navarre s'étonna qu'on ne
marchât point résolûment à l'ennemi. «--Si le duc d'Anjou, dit-il, se
croyait assez fort, il ne manquerait pas de nous attaquer. Marchons
donc sans délai: la victoire est certaine.» Elle était, du moins,
probable, et les deux chefs principaux, Condé et Coligny, auraient pu
suivre un plus mauvais conseil. Les rigueurs de l'hiver interrompirent
les opérations. Les catholiques s'établirent dans le Poitou
septentrional et le Limousin; les calvinistes, dans le Bas-Poitou,
l'Angoumois et la Saintonge. La reine de Navarre et son fils passèrent
le reste de l'hiver à Niort, d'où partirent les ordres et les
messages en vue de la rentrée en campagne. Les deux armées
nourrissaient également l'espoir d'être renforcées en temps opportun:
les catholiques pressaient l'arrivée de nouvelles troupes, qui ne leur
firent pas défaut, et les protestants attendaient avec impatience des
renforts du Quercy, qui ne vinrent pas, et les auxiliaires allemands
en marche sous les ordres du duc de Deux-Ponts. Ceux-ci arrivèrent
trop tard.

Le duc d'Anjou, instruit du demi-désarroi de l'armée calviniste, prit
l'offensive, dès les premiers jours du mois de mars 1569. Le 13, par
une marche rapide, il arrive dans le voisinage de l'ennemi, qui
occupait Cognac, Jarnac et les ponts de la Charente. Le duc jette un
pont, pendant la nuit, près de l'abbaye de Bassac, non loin du logis
de l'amiral. Coligny, surpris, veut se retirer; le désordre se met
dans ses troupes, elles combattent en fuyant; l'arrière-garde est
enveloppée; La Noue tombe au pouvoir de l'armée royale, et le prince
de Condé, en chargeant les reîtres, la jambe cassée d'un coup de pied
de cheval, est tué par Montesquiou, capitaine des gardes du duc
d'Anjou, au moment où il venait de rendre son épée à deux
gentilshommes catholiques.

Sans la mort de ce chef intrépide, la défaite de Jarnac n'eût été
qu'un simple échec pour les protestants: leur infanterie était
intacte, et elle se mit, en grande partie, à l'abri derrière les
hautes murailles de Cognac. Mais en perdant Condé, les calvinistes
perdaient plus qu'une armée: outre le courage et l'esprit de décision,
il avait mis au service de la cause un vrai talent de généralissime,
que rehaussait encore sa qualité de prince du sang. «En hardiesse, dit
François de La Noue dans ses Mémoires, aucun de son siècle ne l'a
surpassé, ni en courtoisie. Il parlait fort disertement, plus de
nature que d'art, était libéral et très affable à toutes personnes; et
avec cela excellent chef de guerre, néanmoins amateur de paix. Il se
portait encore mieux en adversité qu'en prospérité.» Condé laissait un
vide où menaçaient de s'engloutir les espérances du parti, malgré les
mérites reconnus de l'amiral. Jeanne d'Albret et son fils firent
bientôt oublier ce moment de défaillance.

A la nouvelle de la défaite de Jarnac, la reine de Navarre quitte La
Rochelle. Comme elle avait «un grand cœur et un esprit mâle», dit de
Thou, elle ne s'arrêta point à déplorer ce malheur. Elle court à
Tonnay-Charente, où s'était rassemblée une partie de l'armée rompue.
Elle parle en reine affligée, mais en héroïne indomptable; elle offre
sa vie, celle de son fils; elle provoque le serment des résistances
suprêmes. De longues acclamations accueillent ses paroles. Henri parle
à son tour: «--Votre cause est la mienne; vos intérêts sont les miens.
Je jure, sur mon âme, honneur et vie, d'être à jamais tout à vous.» Le
fils de Condé s'associe à ce serment, que les chefs et l'armée prêtent
à leur tour. Henri sera généralissime avec Condé pour lieutenant et
Coligny pour lieutenant-général. Jeanne réunit les chefs. L'argent
manque: elle donne tout ce qu'elle a; on l'imite; les pierreries, les
bijoux seront mis en gage en Angleterre. Mais cela sauvegarde
seulement le présent, il faut songer à l'avenir: on battra monnaie par
la vente des biens ecclésiastiques dans les provinces conquises. C'est
la guerre à outrance. Pauvre pays! que d'épreuves lui sont réservées!
On aime à voir, du moins, le prince de Navarre, à peine revêtu d'un
titre officiel à l'armée, s'occuper de venir en aide à quelques
victimes de la guerre. Le 18 mars, il écrit au duc d'Anjou pour
recommander à sa bienveillance les prisonniers calvinistes et lui
offrir ses bons offices pour les prisonniers catholiques. «Nous avons
en nos mains quelques prisonniers des vôtres, comme aussi vous en avez
bien des nôtres; s'il vous plaît trouver bon de les mettre à rançon ou
d'en faire échange, nous y entendrons volontiers, et vous plaira m'en
mander votre volonté.»

Pendant que les calvinistes se relevaient en Saintonge, ils étaient
écrasés dans la Navarre, surtout en Béarn. Antoine de Lomagne-Terrides,
à la tête des catholiques, et avec l'agrément de Charles IX, avait
conquis rapidement le pays. Il n'eut bientôt plus devant lui d'autre
obstacle que Navarrenx, qui résista héroïquement. Pour recouvrer le
Béarn, Jeanne comptait sur l'armée des quatre vicomtes, Gourdon,
Paulin, Montclar et Bruniquel, qui opérait dans le Quercy et le
Haut-Languedoc, et sur l'appui des auxiliaires allemands, que Coligny
attendait aussi pour prendre l'offensive. Ceux-ci arrivèrent enfin.
Après avoir traversé la France, presque sans coup férir, grâce à la
mésintelligence des deux armées chargées de les arrêter, l'une
commandée par Montpensier, l'autre par le duc d'Aumale, les reîtres
passèrent la Loire à la Charité, et Coligny marcha à leur rencontre;
mais leur chef, le duc de Deux-Ponts, mourut, le 11 juin, à Nexon,
petite ville à trois lieues de Limoges.

Jeanne d'Albret se rendit à Chalus, au-devant des renforts allemands,
dont le comte de Mansfeld avait pris le commandement. Elle distribua
aux principaux chefs, en signe d'alliance, des médailles d'or,
frappées à La Rochelle, suspendues à des chaînes de même métal. On
voyait, d'un côté, son portrait et celui du prince de Navarre; de
l'autre, cette inscription: _Pax certa, victoria integra, mors
honesta_. Elle venait de recevoir d'Elisabeth les secours accordés sur
la garantie de ses joyaux, et elle en avait fait passer sur-le-champ
une partie à l'armée des vicomtes, avec ordre de se tenir prêts à
entrer dans le Béarn; mais ces chefs n'étant pas suffisamment
d'accord, elle fit appel au comte de Montgomery, le meurtrier
involontaire de Henri II. Après avoir conféré avec la reine et ses
conseillers habituels, il accepta la périlleuse mission qui lui était
offerte, et se mit presque seul en route pour cette campagne à travers
le royaume de Navarre, merveilleuse de vigueur et de rapidité, mais
odieuse par les excès auxquels se livrèrent les troupes calvinistes.
Navarrenx est délivré; Orthez, emporté d'assaut, est saccagé et noyé
dans son sang. Le 23 août 1569, Montgomery fait son entrée à Pau, où
il se déshonore et marque d'avance d'une tache de sang la mémoire de
Jeanne d'Albret, en faisant massacrer, le lendemain, les chefs
catholiques, que la capitulation du château d'Orthez mettait
formellement à l'abri de tout acte de rigueur.

A peine Jeanne d'Albret avait-elle sujet de se féliciter des succès de
Montgomery, que le désastre de Moncontour vint menacer d'une ruine
absolue et sa couronne et le parti calviniste tout entier.

Quoique l'armée royale, qui avait beaucoup souffert, et que la
reine-mère était venue encourager par sa présence, se fût grossie de
quelques corps allemands, italiens et espagnols, les conseillers du
duc d'Anjou le dissuadèrent longtemps de chercher la bataille: ses
trente mille hommes de diverses nationalités ne semblaient pas de
force à venir aisément à bout des vingt-cinq mille hommes de Coligny,
pliés à une sévère discipline par cet habile capitaine. Les deux
partis s'observèrent longtemps dans le Limousin. Enfin, les huguenots,
plus portés que leurs adversaires à en venir aux mains, engagèrent, le
23 juin, à La Roche-Abeille, près de Saint-Yrieix, une affaire
d'avant-garde qui tourna à leur avantage: plus de quatre cents
catholiques restèrent sur le terrain. La présence du prince de Navarre
à cette sanglante escarmouche ne put empêcher les calvinistes, irrités
des nouvelles du massacre de quelques chefs béarnais par les troupes
de Terrides, de faire main basse sur la plupart des prisonniers. Ce
fut, dit-on, à la suite de cette affaire que des catholiques firent
tracer les vers suivants au bas d'un de ses portraits:

    Dessille un peu les yeux, sang illustre de France;
    Prince brave et vaillant, reconnais ton erreur.
    Qui ne fault qu'une fois excuse son offense,
    Qui persévère au mal se plaît en son malheur.

Une chose plus authentique que ce quatrain, c'est la lettre adressée,
le 12 juillet, au duc d'Anjou, par le prince de Navarre, et dont voici
un passage caractéristique: «Je ne puis bonnement penser avec quelle
apparence de vérité on vous peut faire croire que nous veuillions
ruiner et renverser cet Etat!... Cela se pourrait beaucoup mieux
adresser à ceux qui ont tant de fois, avec si justes occasions, été
notés et remarqués d'affecter cet Etat et jusqu'à faire faire une
recherche de leur généalogie, par le moyen de laquelle ils ont bien
osé mettre en avant que cette couronne avait été usurpée sur leurs
prédécesseurs par nos ancêtres... Ce sont ceux-là qui désirent et
pourchassent la subversion et ruine de ce royaume... Ce sont ceux-là
qu'il faut craindre qu'ils veuillent introduire une autre puissance et
autorité en ce royaume qui y est maintenant et que Dieu y a
légitimement établie, et qui ont des communications et intelligences
si étroites avec les étrangers, ennemis naturels et conjurés de cet
Etat...»

Coligny, poursuivant ses succès, s'empara de Lusignan et de
Châtellerault, et commit la grave faute d'aller mettre le siège devant
Poitiers, dont la possession, au dire des gentilshommes du pays, lui
était indispensable pour donner de la consistance à ses opérations.
Henri fut, sur ce point, en désaccord avec l'amiral. Il représenta,
dans le conseil, qu'à peine arrivée devant Poitiers, fortement
défendu, l'armée calviniste pourrait avoir l'armée royale sur les
bras; que le succès était douteux, et que, ne le fût-il pas, il ne
saurait être acheté que par le sacrifice de beaucoup d'hommes et une
perte de temps considérable. L'amiral, s'entêtant, perdit trois mille
hommes en deux mois devant Poitiers. L'investissement de Châtellerault
par l'armée royale, venant faire diversion, sauva les réformés du
ridicule: ils levèrent le siège et se dirigèrent sur Châtellerault;
mais le duc d'Anjou ne les attendit pas. Il manœuvrait de façon à
profiter de la faute de Poitiers, cause d'affaiblissement et même de
découragement pour les calvinistes. Le 30 septembre, saisissant une
occasion favorable de prendre l'offensive, il offrit inopinément la
bataille à Coligny, dont il culbuta l'arrière-garde à Saint-Clair,
près de Moncontour. L'amiral aurait pu temporiser: il ne voulut pas
s'y résoudre, de peur que sa retraite, après un échec, ne fût
interprétée, par ses troupes elles-mêmes, comme le signe d'une
irrémédiable faiblesse. Il se prépara de son mieux à la lutte; mais il
avait devant lui, outre une armée supérieure en nombre et pleine de
confiance dans le succès, des chefs tels que Montpensier et Tavannes,
dont la bravoure éclairée n'abandonnait rien au hasard.

Peut-être l'amiral, en prenant la résolution de combattre, céda-t-il à
quelque passion personnelle, au ressentiment légitime des mesures de
proscription que la cour venait d'ordonner contre lui. «Après la levée
du siège de Poitiers, dit Castelnau, le parlement de Paris, à la
requête du Procureur général Bourdin, donna arrêt de mort contre
l'amiral, le comte de Montgomery et le vidame de Chartres, comme
rebelles, atteints et convaincus du crime de lèse-majesté, et le même
jour furent mis en effigie (exécutés). L'arrêt aussi portait promesse
de cinquante mille écus à celui qui livrerait l'amiral au roi et à la
justice, soit étranger ou son domestique, avec abolition du crime par
lui commis, s'il était adhérent ou complice de sa rébellion...» Plus
tard, un autre arrêt, interprétatif du premier, portait que l'amiral
pourrait être livré «mort ou vif.» «Arrêts, conclut Castelnau, que
quelques politiques estimaient être donnés à contre-temps et qui
servaient plutôt d'allumettes pour augmenter le feu des guerres
civiles que pour l'éteindre, étant leur parti trop fort pour donner de
la terreur, par de l'encre et de la peinture, à ceux qui n'en
prenaient point devant des armées de trente mille hommes et aux plus
furieuses charges des combats...» A ces rigueurs barbares il avait été
question d'en ajouter d'autres de même nature contre Jeanne d'Albret,
le prince de Navarre et le prince de Condé; mais Charles IX, tout en
ordonnant de saisir leurs Etats et leurs domaines, ne voulut pas que
les procédures dirigées contre la Maison de Châtillon s'étendissent à
leurs personnes.

Coligny n'affronta la dangereuse partie qui lui était offerte que
quarante-huit heures après l'escarmouche de Saint-Clair. La veille de
ce grand jour, un avertissement, qui aurait pu être salutaire, lui
fut donné dans des circonstances que La Noue raconte en ces termes:
«Il advint que deux gentilshommes du côté des catholiques étant
écartés, vinrent à parler à aucuns de la religion, y ayant quelque
fossé entre deux: «--Messieurs, leur dirent-ils, nous portons marque
d'ennemis, mais nous ne vous haïssons nullement, ni votre parti.
Avertissez monsieur l'amiral qu'il se donne bien garde de combattre,
car notre armée est merveilleusement puissante, pour les renforts qui
y sont survenus, et est avec cela bien délibérée; mais qu'il temporise
un mois seulement, car toute la noblesse a juré et dit à Monseigneur
(le duc d'Anjou) qu'elle ne demourera davantage... S'ils n'ont
promptement victoire, ils seront contraints de venir à la paix, et la
vous donneront avantageuse. Dites-lui que nous savons ceci de bon lieu
et désirions grandement l'en avertir.» D'autres Mémoires, qui n'ont pu
s'inspirer de ceux de La Noue, rapportent le même fait avec des
variantes de peu d'importance: il n'est donc pas douteux. L'amiral ne
voulut pas tenir compte de cet avis, ou peut-être n'en eut-il pas le
temps, sous le coup de quelques menaces de mutinerie des reîtres.

Le 3 octobre, dans l'après-midi, la bataille commença. Quarante-cinq
ou cinquante mille hommes, parmi lesquels les Français étaient presque
en minorité, se heurtèrent pendant une heure dans la plaine de
Moncontour. Tous les corps furent engagés de part et d'autre et
luttèrent avec un acharnement où se marquait un surcroît d'animosité.
Dès le commencement de l'action, l'amiral fut grièvement blessé au
visage par le Rhingrave, au service de la France depuis les dernières
années du règne de Charles-Quint. Il y eut entre eux comme un combat
singulier, dans lequel l'amiral tua son adversaire. Beaucoup de
vaillants officiers de l'un et de l'autre parti périrent dans cette
rencontre ou furent faits prisonniers; le duc d'Anjou eut un cheval
tué sous lui. Parmi les prisonniers se trouva La Noue, qui dut la vie
au frère du roi, empressé d'ailleurs, disent tous les historiens, à
arrêter le massacre des calvinistes français. Leurs auxiliaires
allemands furent écrasés. Quand l'armée de Coligny eut plié sous les
dernières charges des catholiques, la cavalerie, un instant dispersée,
parvint à se rallier et à se retirer en bon ordre; mais l'infanterie,
rompue, traversée, cernée de tous côtés, en pleine débandade, fut à
moitié anéantie; trois ou quatre mille reîtres restèrent sur la place.
On n'évalue pas à moins de six mille morts la perte des calvinistes,
tandis que les catholiques n'en laissèrent pas plus de cinq cents sur
le champ de bataille. Le soir, on présenta cent quarante enseignes
protestantes au duc d'Anjou.

Un mauvais génie semblait dicter à l'amiral ses résolutions. Avant
l'action, incertain du succès, il prit des mesures pour soustraire aux
chances funestes du combat le prince de Navarre et le prince de Condé.
Ils furent tenus à l'écart, sous la garde du comte de Nassau et d'un
fort détachement, et virent cependant le commencement de la bataille.
A ce moment, Coligny venait de renverser l'avant-garde du duc d'Anjou.
Henri, frémissant d'impatience et voyant la trouée faite par l'amiral:
«--Donnons, donnons, mes amis, s'écria-t-il: voilà le point de la
victoire!» Ce qui était vrai, dit un contemporain; car «si le comte
eût fait une charge avec sa cavalerie, il eût merveilleusement ébranlé
l'armée de Monseigneur et certainement déterminé la victoire». Les
jeunes princes, forcés d'obéir au général en chef, tournèrent le dos à
la bataille avant d'en connaître l'issue, et devancèrent l'amiral à
Parthenay, où se rassemblèrent péniblement les débris de l'armée des
calvinistes. Jeanne d'Albret, incapable de s'abandonner au désespoir,
accourt au milieu des vaincus, relève leur courage, leur promet de
meilleurs jours et leur fait, encore une fois, le sacrifice de sa
fortune et de son fils. «Une femme qui n'avait de la femme que le nom
et le visage», ont dit Quinte-Curce et d'Aubigné.




CHAPITRE VII

  Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des réformés.--Siège
    de Saint-Jean-d'Angély.--Commencement de la grande retraite de
    Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
    Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'armée de
    Montgomery.--L'armée des princes en Languedoc.--«Justice de
    Rapin.»--Négociations pour la paix.--La «pelote de
    neige».--Passage du Rhône.--Arrivée à Saint-Etienne.--Maladie
    de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Première victoire de
    Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
    affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
    Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc à
    Rabastens.--Coligny à La Charité.--La trêve.--Paix de
    Saint-Germain.


Si, après le désastre de Moncontour, le duc d'Anjou eût toujours
marché droit à l'ennemi, c'en était fait peut-être de l'organisation
militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se
laissa mener, par ses conseillers, de siège en siège, à Parthenay,
abandonné, à Niort, qui ne résista pas, à Châtellerault, à Lusignan,
dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry,
pendant que, conformément aux résolutions prises à Parthenay par les
calvinistes, leurs divers corps opéraient un mouvement de
concentration à travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les
frontières de Guienne. On donnait à Coligny non seulement le temps
d'agir, mais encore celui de réfléchir mûrement. Il fut arrêté, dans
son conseil, que les réformés laisseraient de fortes garnisons à La
Rochelle, à Angoulême et à Saint-Jean-d'Angély; que ce qui restait de
«l'armée des princes», comme on appelait celle de Coligny, depuis la
mort de Condé, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses
quartiers d'hiver, après avoir fait sa jonction avec l'armée de
Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La
Noue et La Rochefoucauld, chargés d'organiser la défense ou l'attaque,
selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de
Condé marcheraient aux côtés de l'amiral, pour s'instruire à son école
et montrer au pays que les princes du sang, quelle que fût la fortune,
étaient toujours les chefs du parti calviniste.

L'exécution de ces desseins fut singulièrement facilitée par le temps
que perdit le duc d'Anjou à faire le siège de Saint-Jean-d'Angély.
«Comme l'assiégement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du
malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angély l'arrêt
de la bonne fortune des catholiques.» Piles, gouverneur de cette place
et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrêta, pendant près
de deux mois, l'armée royale sous ses murs, malgré la présence de
Charles IX, qui, jaloux des succès de son frère, avait voulu jouer au
généralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure.
Saint-Jean-d'Angély se rendit, au mois de décembre, au moment où
l'amiral, toutes choses réglées au mieux, commençait avec une armée
disloquée, sans bagages et sans argent, la retraite la plus
extraordinaire sur le sol français dont nos annales aient gardé le
souvenir. «En neuf mois,» selon la remarque de La Noue, «l'armée de
messieurs les princes fit près de trois cents lieues, tournoyant quasi
le royaume de France.»

Jusque sur les bords de la Dordogne, l'armée n'eut guère à souffrir
que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivière était
une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grâce à la
prévoyance et à la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La
Dordogne franchie, l'armée des princes remonte le cours de la Garonne
sans être inquiétée, prend Aiguillon et diverses petites places, et
s'ingénie à construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour
favoriser sa jonction avec l'armée de Montgomery, qui, après sa
foudroyante campagne d'Armagnac et de Béarn, hivernait à Condom. «Le
pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubigné,
fut rompu par quelque moulin qu'on laissa dériver la nuit; l'eau étant
grande, les pièces en furent emportées jusques à Saint-Macaire; et
ainsi il fallut que les troupes de Béarn passassent dans des bateaux,
non sans grande longueur et incommodité. A ce terme, acheva l'année
(1569).» Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imaginé ce
bélier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif.

L'armée séjourna tout un mois à Montauban, côtoya le Tarn, le franchit
et s'empara d'un fort, près de Toulouse, où l'amiral s'établit, comme
un oiseau de proie dans son aire. Toulouse était à l'abri de ses
entreprises, mais la campagne fut ravagée; on brûla presque toutes les
maisons de plaisance, surtout celles des «justiciers». On vengeait, de
la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. «Justice de Rapin!»
lisait-on sur toutes les ruines que l'armée semait sur son passage.
Après avoir vécu dans ces contrées, à la façon d'Annibal, les
réformés, laissant de côté Carcassonne, qui avait brûlé ses faubourgs
pour donner moins de prise à l'ennemi, entrent, sans coup férir, à
Montréal. Là, ils sont rejoints par des négociateurs chargés de
proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message,
mais on ne peut s'entendre sur la question de la liberté du culte, et
de belles paroles sont envoyées au roi, en échange des siennes. Puis
la marche en avant est reprise, l'armée se dirige du côté de Narbonne,
tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze
cents hommes commandés par Baudiné. On marche toujours: de petits
sièges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois,
des échecs; le plus souvent des succès; mais, en somme, des
accroissements: la «pelote de neige» est déjà «devenue grosse comme
une maison», au jugement de La Noue. Coligny possède une véritable
armée, à l'artillerie près. A Aubenas, on trouve deux canons: cela
suffit pour décider que l'armée des princes passera le Rhône. Et, en
effet, on le passe, après une épopée de petits combats, de
stratagèmes, de chances et de mésaventures que d'Aubigné, dans son
style de bataille, décrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires.

L'armée a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si
l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du
Forez, comme elle avait escaladé quelques contreforts des Cévennes, et
elle arrive à Saint-Étienne. Là, tout parut à la veille d'être perdu:
l'amiral fut à la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer
retrouve toute son énergie. Beaucoup de soldats l'ont quitté: il
ramasse quelques détachements qui viennent de parcourir une partie de
la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la
cour, voyant les réformés près d'entrer au cœur de la France, songe,
mais un peu tard, à leur opposer une armée. Le maréchal de Cossé la
réunit en toute hâte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre
mille Suisses, douze cents reîtres et six cents Italiens, forment une
barrière vivante à Arnay-le-Duc, à cinq lieues d'Autun; il faut la
tourner ou la renverser. L'amiral, qui se défiait d'une action
générale, parvint à gagner le passage qu'il convoitait, après une
escarmouche brillante, où les princes firent leurs premières armes.
L'armée calviniste se présenta sur six lignes: Ludovic de Nassau
commandait la première, sous le prince de Navarre; le marquis de
Resnel, la deuxième, sous Condé; Coligny menait la troisième;
Montgomery, Genlis, François de Briquemaut avaient charge des trois
autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y
eut point de mêlée générale, mais une série de combats meurtriers, où
le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait à le
rappeler lui-même. «Je n'avais retraite, racontait-il, qu'à plus de
quarante lieues de là, et je demeurais à la discrétion des paysans. En
combattant, aussi je courais risque d'être pris ou tué, parce que je
n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de
moi, fut tué un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant à
Dieu le succès de cette journée, il la rendit heureuse et favorable.»

A la suite de ces combats, l'armée du maréchal, troublée plutôt que
défaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charité, où il arriva
avec des troupes fatiguées, mais encore en état de soutenir la lutte.

Si cette campagne de Coligny n'eût pas été un épisode de guerre
civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses
glorieux exploits militaires. Elle fut une mémorable leçon pour le
prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive,
souffrir et voir souffrir, manquer de tout, résister à tout, garder
partout le sang-froid et la bonne humeur: voilà ce qu'il apprit, et de
façon à ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit
d'héroïques exemples et sut en donner à son tour. Mêlé à tous les
accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et
doublait l'énergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des
troupes, portant en croupe un soldat blessé ou malade. Il préludait
ainsi à sa mission de «vainqueur» et de «père».

Pendant que l'armée des princes poursuivait son odyssée, la guerre
avait continué en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter
Saint-Jean-d'Angély, Catherine de Médicis, inquiète de l'étrange
campagne entreprise par Coligny, avait essayé de conclure la paix avec
Jeanne d'Albret, à qui elle envoya Castelnau, un des habiles
négociateurs de cette époque. La reine de Navarre ne s'humilia point:
elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'eût
pas à souffrir, et qui lui offrît de fortes garanties. Castelnau ne
put la gagner, et les négociations tentées à l'armée des princes,
pendant sa course à travers les provinces du midi, étaient restées
pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilités.
Un coup de main des catholiques sur La Rochelle échoua. Soubise et La
Rochefoucauld s'emparèrent de Saintes, après une vive résistance. La
Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes,
châteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'à
Niort. Déjà haut placé dans l'estime des gens de guerre, il se révéla
grand capitaine par ses nombreux succès, mais surtout par la victoire
de Sainte-Gemme, en Poitou, remportée, le 15 juin 1570, sur
Puygaillard, avec des forces médiocres. Cette journée coûta aux
catholiques seize drapeaux, deux étendards, les cornettes blanches de
France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A
la fin du mois de juin, La Noue assiégeait Fontenay-le-Comte, qui se
rendit, lorsqu'il eut le bras emporté d'une mousquetade. Transporté à
La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et
préférait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subît
l'opération. Quelques jours après, La Noue remontait à cheval, avec ce
bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12].

  [12] Appendice: VII.

Vers le même temps, par un retour offensif dans les États de Jeanne
d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succès des huguenots,
et il eût fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si
l'on en juge par le siège et la destruction de Rabastens; mais la
blessure qu'il y reçut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements
de son armée. On touchait, du reste, à une suspension des hostilités.
Coligny, toujours suivi des négociateurs de Catherine de Médicis,
avait signé, à La Charité, une trêve qui amena la paix de
Saint-Germain, dite la «paix du roi Charles», conclue le 8 août. Ce
traité reproduit plusieurs articles des traités précédents, mais, dans
l'ensemble, il est comme l'ébauche du célèbre édit de Nantes.

Le roi accorde aux «confédérés» une amnistie entière, la liberté de
conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France,
excepté dans Paris et à la cour; un cimetière protestant dans toutes
les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des
malades dans les écoles et dans les hôpitaux.

Il ordonne à tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rétablit
l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du
royaume; déclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de
Navarre et de Condé, comme ses bons et fidèles parents, et comme amis
tous ceux qui ont suivi leur parti, même les princes étrangers.

Il approuve et ratifie tout ce qui a été fait, pendant la guerre, par
les ordres des chefs confédérés, même la levée des deniers du roi,
ordonnée par Jeanne, et défend toute recherche à ce sujet; reconnaît
que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent
partager les honneurs et les dignités; entend qu'on rende les biens et
les meubles enlevés aux protestants; à certaines villes, le droit en
vertu duquel elles étaient exemptes de garnisons; au prince d'Orange
et à ses frères, les riches possessions acquises en France, depuis les
traités conclus entre François Ier et la Maison de Nassau; à la reine
de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes.

Charles IX ordonne que la justice soit égale pour tous; que les
jugements, même criminels, rendus pendant les troubles, soient
révoqués, annulés; que les protestants soient tenus d'observer toutes
les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de
Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements
devant les maîtres des requêtes, qui en décideront en dernier ressort.
On leur concède même le droit de récuser jusqu'à six juges, un
président et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de
Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, où ils
comptaient beaucoup d'ennemis.

Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sûreté,
La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité, que les princes de
Navarre et de Condé et quarante des principaux seigneurs du parti
s'obligent de rendre deux ans après la publication de l'édit. Enfin,
la peine de mort est prononcée contre quiconque oserait enfreindre le
traité ou refuserait de le publier.

Enregistré au parlement de Paris, le 10 août 1570, l'édit de paix fut
publié, le 11, au camp des princes, et, le 26, à La Rochelle.




CHAPITRE VIII

  Le piège manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
    séduit.--Résistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
    cède enfin.--La reine de Navarre à Blois.--Ses
    tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
    contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
    d'Albret à Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
    empoisonnée.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
    reine.


En présence de ce traité, si favorable aux vaincus de Jarnac et de
Moncontour, une réflexion vient forcément à l'esprit. Comment les
calvinistes ne gardèrent-ils pas, jusqu'à la fin, les sentiments de
défiance qu'ils montrèrent, sitôt la paix conclue, et longtemps après?
Terrassés deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais
impuissants à le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications;
on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu
leur barrer, et qu'on leur avait barrées en effet; ils obtiennent, non
après une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue était au
moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en
eussent osé espérer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans
l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du
doigt le piège, ils n'entrevoient pas l'abîme! Ils le pressentirent;
mais Coligny fut accablé par la cour de tant de caresses, jusqu'à ce
point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton
avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de déférence sa
personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne,
qu'il finit par ressentir et prêcher la plus entière confiance.
L'amiral séduit, la cour espéra gagner aussi Jeanne d'Albret par le
projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine
de Navarre résista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux
derniers jours, elle fut méfiante, tout en se laissant aller, elle et
les siens et leur fortune, sur la pente fatale où glissait tout un
parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que
l'amiral, qui niait encore le péril, la veille de sa mort.

Les négociations et les pourparlers préliminaires avec Jeanne furent
très laborieux, et durèrent depuis la fin de l'année 1570 jusqu'au
mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de
Catherine de Médicis, aidée en cela par les répugnances de son fils
pour l'union projetée. Henri, en effet, ne semble pas s'être jamais
fait illusion sur les conséquences de son mariage, bien qu'il fût
loin, sans doute, d'en prévoir les plus extrêmes. Il partageait, du
reste, la méfiance de sa mère, et des historiens ont prétendu que,
livré à lui-même, il n'eût pas voulu s'allier aux Valois dans les
circonstances où il en était sollicité. On trouve l'expression
personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, datée
du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait
épousé Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant
de rentrer à Paris avec la reine, il souhaita la présence du prince de
Navarre, qui répondit: «Le maréchal de Cossé m'a dit de bouche, de
votre part, l'honneur que me faites de me désirer près de vous, et me
trouver à votre entrée à Paris... Il se pourrait que cela servît à
l'établissement de la paix, ainsi que vous le mandez à la reine de
Navarre, ma mère, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais
les pratiques et les menées de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer
et brouiller, et les évidentes contraventions qui se font à votre édit
nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...»

Jeanne d'Albret, par écrit ou verbalement, énuméra en détail ses
griefs, sans en omettre un seul: restitutions, réparations, garanties,
pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grâce
de rien à Catherine ou à ses envoyés. Elle stipula même qu'on
obligerait Bordeaux, qui avait refusé ses portes à Henri et à Condé
allant en Béarn, à reconnaître et à honorer comme son gouverneur le
prince de Navarre. On discutait ses prétentions, mais on les
admettait; plus elle retardait la conclusion du traité matrimonial,
plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, pressée de
toutes parts, forcée de reconnaître que ses amis étrangers, comme ses
partisans français, l'amiral en tête, comme ses propres sujets, se
déclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de
se rendre à la cour pour arrêter les détails du contrat. Le 26
novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagnée de son fils, de
Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande
partie de sa cour. Elle fit un assez long séjour à Nérac et dans
plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se
séparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans
les premiers jours du printemps, à Blois, où la cour de France s'était
rendue pour lui faire accueil. Reçue avec toutes sortes de caresses,
elle put croire, un instant, à la sincérité de ses hôtes: cette
illusion ne dura pas longtemps. Dès que les affaires furent mises sur
le tapis, ses tribulations commencèrent. Laissons-la les raconter au
prince de Navarre dans cette longue lettre où, tout en se peignant
elle-même, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et
peut-être aussi, quand on y regarde de près, celui de toute une
époque. La lettre de Blois est un des plus précieux documents du XVIe
siècle:

«Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité, que si je
n'y eusse pourvu, j'eusse été extrêmement tourmentée. La hâte en quoi
je dépêche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long
discours que celui que je vous ai envoyé. Je lui ai seulement baillé
des petits mémoires et chefs sur lesquels il vous répondra. Je vous
eusse renvoyé Richardière; mais il est trop las, et aussi que lors,
comme les choses se manient, il y pourra aller bientôt après ce
porteur que je dépêche exprès pour une chose: c'est qu'il me faut
négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que l'on m'avait
promis; car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame,
seulement à la reine-mère, qui me traite à la fourche, comme vous
verrez par les discours de ce présent porteur. Quant à Monsieur, il me
gouverne et fort furieusement, mais c'est moitié en badinant, moitié
dissimulant. Quant à Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu
malpropre, d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures
qui me sont malaisées à parler; aussi que Madame de Curton ne s'en
recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'ouïe. Je ne
lui ai point encore montré votre lettre, mais je la lui montrerai. Je
le lui ai dit, et elle est fort discrète, et me répond toujours en
termes généraux d'obéissance à vous et à moi, si elle est votre femme.
Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire
précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parlé
trois fois à la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au
partir de là, dire à chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes
amis m'en blâment; je ne sais comment démentir la reine, car je lui ai
dit: «Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos.» Encore que ce
soit elle-même qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et
me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire que ma
patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui
montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avait donnée de
privauté et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela.
Et par ce que le présent porteur a par mémoire les propos, vous
jugerez par là où j'en suis logée. Au partir d'elle, j'ai un escadron
de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions
que pour m'assister, et des principaux, et de ceux à qui je suis
contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis éviter sans entrer
en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empêchent
pas moins, mais je m'en défends comme je puis, qui sont hermaphrodites
religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun
m'en donne un, et pas un ne se ressemble.

«Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne
se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens
s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous
verrez tant d'un côté que d'autre; tout est de par elle. Qui est la
principale cause, mon fils, qui m'a fait dépêcher ce porteur en
diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme
ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je
quitte tout; car j'ai été amenée jusqu'ici sous promesse que la reine
et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne
veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé
comme elle fait. Le roi, de l'autre côté, veut que l'on lui écrive.
Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer,
mais pour avoir conseil. J'ai envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et
autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tâche qu'à vous
avoir, et pour ça, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on
dit, j'en suis en grande peine.

«J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir
comme l'on a changé la façon de négocier envers moi que l'on m'avait
promise, et pour cela qu'il est nécessaire que monsr de Francourt
vienne comme je lui écris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque
difficulté, le lui persuader et commander; car je m'assure que si
vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez pitié de moi, car
l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et
moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravité, comme le fait le
mérite. De sorte que je crève, parce que je me suis si bien résolue de
ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et
si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que
jamais; et m'y résoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber
malade, car je ne me trouve guère bien.

«J'ai trouvé votre lettre fort à mon gré; je la montrerai à Madame, si
je puis. Quant à sa peinture, je l'enverrai quérir à Paris. Elle est
belle, bien avisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite
et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne
s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée qu'il
n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la
messe, car au reste de la façon de vivre elle fait comme les papistes,
et la princesse ma sœur encore pis. Je vous l'écris privément. Ce
porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais
pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà
pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous
retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je
la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les
femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y étiez,
vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu. Je vous
envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous êtes à
vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent à cette
heure force pierreries, mais on en achète pour cent mille écus et on
en achète tous les jours. L'on dit que la reine s'en va à Paris, et
Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendômois.

«Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand
vous m'écrirez, me mander que vous n'osez écrire à Madame, de peur de
la fâcher, ne sachant comment elle a trouvé bon celle que vous lui
avez écrite. Votre sœur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr
de La Case vous a écrite. Je serais d'avis que vous connussiez pour
qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranché ma
négociation particulière et qu'il faut parler par avis et conseil,
m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il faut que
vous retourniez vers Béarn. Mon fils, vous avez bien jugé, par mes
premiers discours, que l'on ne tâche qu'à vous séparer de Dieu et de
moi; vous en jugerez autant par ces dernières, et de la peine en quoi
je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez
bien besoin en tout temps et même en celui-ci, qu'il vous assiste. Et
je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous désirez.--De
Blois, ce VIIIe de mars.

«De par votre bonne mère et meilleure amie.

    «JEHANNE.»

Jeanne patienta longtemps; mais, à la fin, jugeant qu'elle ne
gagnerait rien à jouter avec la reine-mère sur le terrain des finesses
diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les
questions en suspens fussent tranchées, à défaut de quoi elle menaçait
de rompre toute négociation. Combattue de la sorte, Catherine céda sur
tous les principaux points contestés, et le contrat fut signé le 11
avril. En voici les stipulations essentielles:

A part les villes et domaines, Marguerite reçoit pour dot trois cent
mille écus d'or au soleil, l'écu évalué à cinquante-quatre sols. La
reine-mère lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou
et d'Alençon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas
payées comptant, mais constituées en achat de rentes, au denier douze,
sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret déclare son fils héritier de
tous ses biens acquis et à venir; lui abandonne, dès à présent, les
revenus, offices et bénéfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille
livres de rentes assises sur le comté de Marle, et les biens qu'elle
tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frère. Le prince s'oblige à
fournir le château de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'à
concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la
reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable.

La reine de Navarre se rendit à Paris, le 14 mai, et, avec son
activité ordinaire, s'occupa des préparatifs du mariage, en attendant
l'arrivée de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de
Charles IX pressaient le départ. Depuis plusieurs années, la santé de
Jeanne dépérissait; les préoccupations et les soucis qui avaient
rempli son séjour à Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme,
à Paris, brisèrent ses forces et hâtèrent une catastrophe qu'avaient
pu prévoir les confidents de sa vie privée. «Etant arrivée le
quinzième de mai, dit André Favyn, le premier jour de juin ensuivant,
elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour
avoir été par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne
laissa de traîner jusques au cinquième jour qu'elle alita, et mourut
le dixième dudit mois de juin sur les trois heures après minuit, en
l'hôtel du prince de Condé (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de
Grenelle. Elle décéda en l'âge de quarante-trois ans; son corps
embaumé et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir,
sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut
porté en la chapelle de Vendôme, auprès de son mari.

«Quelques écrivains, pour taxer la mémoire des défunts rois de France
Charles IX et Henri III d'heureuse mémoire, ont, par une extrême
impudence, laissé par écrit, poussés plutôt d'un zèle inconsidéré de
leur religion que de la vérité, que cette grande et docte princesse
était morte ayant senti des gants empoisonnés; d'autres, qu'elle avait
été empoisonnée d'un boucon qu'on lui donna, priée de souper chez le
duc d'Anjou, depuis roi Henri troisième du nom. Ecrivains convaincus
de mensonge par le témoignage des officiers domestiques de la feue
reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut
pulmonique. Elle avait donné charge à ses médecins qu'après sa mort
elle fût ouverte, et sa tête particulièrement, pour savoir le sujet
d'une démangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle, à ce que si
cette maladie était héréditaire aux prince et princesse de Navarre ses
enfants, on y pût remédier. Son test (crâne) fut donc scié par un
chirurgien de Paris nommé Desneux, en la présence de Caillart, médecin
ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouvées
certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crâne et la taie du
cerveau, sur laquelle s'épandant, elles causaient cette démangeaison.
Au reste, cette taie du cerveau était belle et nette, ce qui n'eût été
si on l'eût empoisonnée par des gants parfumés. Son corps fut
pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouvées
saines et entières, les poumons exceptés, lesquels se trouvèrent gâtés
du côté droit, avec une dureté et callosité extraordinaire et une
apostème assez grosse, laquelle s'étant crevée dans le corps, fut
cause de la mort de la reine.»

La version du vieil écrivain sur les derniers moments de Jeanne
d'Albret est celle que l'histoire sérieuse a retenue, celle qui
prévaut aujourd'hui, à travers les controverses passionnées de trois
siècles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec
quelque apparence de raison, après le mariage de Henri: commis à ce
moment, le crime eût été peut-être profitable; auparavant, il était
nuisible et absurde. Il fut soupçonné, pourtant, et longtemps encore
après l'événement; et même de nos jours, la thèse qui en fait la
preuve contre la vérité et la raison se perpétue dans plus d'un livre
nouveau. Il y a une école d'historiens, recrutée dans tous les camps,
qui semble s'être vouée à la réhabilitation des anciennes erreurs.

La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-même. Elle
comprit, dès la première atteinte du mal, qu'elle allait, selon son
expression, «entrer du tout (entièrement) dans l'autre vie», et se
prépara avec résignation à ce terrible passage. Son testament porte
l'empreinte d'une âme forte et religieuse[13]. La conscience humaine a
pu hésiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire.
Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-être sur les générations du XVIe
siècle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre
les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dénigrement
systématique, ni à l'admiration sans bornes. La mère de Henri IV eut
un grand cœur et une âme royale, double héritage que recueillit et
fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes
iniques et attentatoires à la liberté humaine, qu'elle s'imaginait
servir mieux que les catholiques; mais qui donc, à cette époque,
surtout parmi les têtes couronnées, respecta toujours la liberté, fut
constamment fidèle à la justice? Les deux auteurs du démembrement du
royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le
Catholique, le souverain laïque agissant avec l'épée, le souverain
religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean,
roi de Navarre, aïeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir
le roi de France, son allié et leur adversaire. Le souvenir de cette
double iniquité, qui vécut toujours au cœur des petits souverains de
Pau, ne suffirait pas, néanmoins, pour expliquer l'apostasie et le
fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses
prodiguées par Marguerite de Valois à la Réforme, et dont Jeanne fut
témoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon,
contre qui Jeanne défendit, quelque temps, ses croyances
traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste,
mais lentement, à mesure que la conviction et la passion la
maîtrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins
que son mari en sortit lui-même, un peu avant sa mort, par ambition
personnelle, au moment où ses fausses vues politiques et les
scandaleux dérèglements de sa vie frappaient deux fois au cœur la
reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais
expliquer. A la lumière de ses explications, Jeanne d'Albret nous
apparaît comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beautés
héroïques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformités.

  [13] Appendice: II.




CHAPITRE IX

  Henri roi de Navarre.--Ses hésitations à Chaunai.--Il entre dans
    Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
    Saint-Barthélemy.--Le «Discours de Cracovie».--La
    préméditation.--Le roi de Navarre et le prince de Condé sommés
    d'abjurer.--Conséquences de l'abjuration.--Abjuration forcée,
    comédie obligatoire.--Comment Henri joua son rôle.--Révolte de
    La Rochelle.--Siège de La Rochelle.--Défense héroïque.--Le duc
    d'Anjou élu roi de Pologne.--Accommodement avec les
    Rochelais.--L'édit par ordre.--Le massacre de
    Hagetmau.--Naissance du parti des «Malcontents».--Le duc
    d'Alençon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
    déposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
    armes et sont combattus par trois armées royales.--Mort de
    Charles IX.--Ses dernières paroles au roi de Navarre.--Henri
    III fait bon accueil à son beau-frère.--Autres complots du duc
    d'Alençon.--Il s'échappe de la cour et se ligue avec les
    protestants.--Le roi de Navarre médite un projet d'évasion.


Henri, désormais roi de Navarre, reçut à Chaunai, petite ville du
Poitou, la nouvelle de la mort de sa mère. Terrassé par ce coup
inattendu, le prince fut saisi de telles angoisses, qu'une fièvre
violente s'empara de lui et l'empêcha de se remettre en route. Le 13
juin, il n'avait pas encore quitté Chaunai, d'où il écrivait la lettre
suivante au baron d'Arros, lieutenant-général en ses Etats souverains.
Il avait déjà pris connaissance du testament de Jeanne d'Albret, et il
fait allusion à ce document: «J'ai reçu en ce lieu la plus triste
nouvelle qui m'eût dû advenir en ce monde, qui est la perte de la
reine ma mère, que Dieu a appelée à lui ces jours passés, étant morte
d'un mal de pleurésie qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je
ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je
suis réduit, qui est si extrême que m'est bien malaisé de le
supporter. Toutefois, je loue Dieu du tout. Or, puisque, après la mort
de ladite reine ma mère, j'ai succédé à son lieu et place, il m'est
donc de besoin que je prenne le soin de tout ce qui était de sa charge
et domination; qui me fait vous prier bien fort, Monsieur d'Arros, de
continuer, comme vous avez fait en son vivant, la charge qu'elle vous
avait baillée en son absence, en ses pays de là, de la même fidélité
et affection que vous avez toujours montrée, et tenir principalement
la main à ce que les édits et ordonnances faites par Sa Majesté soient
à l'avenir, comme je désire, gardés et observés inviolablement, de
sorte qu'il ne soit rien attenté ni innové au contraire; à quoi je
m'assure que vous vous emploierez de tout votre pouvoir...»

Le roi de Navarre débattit assez longtemps en lui-même et avec ses
conseillers la résolution qu'il convenait de prendre. La prolongation
de son séjour à Chaunai menaçait de ruiner tant de projets, du côté
des huguenots comme du côté de la cour, que, des deux parts, il était
assailli de sollicitations. Enfin, pressé par Coligny lui-même, il
partit, accompagné du prince de Condé et de huit ou neuf cents
gentilshommes, et entra dans Paris, le 20 juillet. Malgré la
cordialité de l'accueil qu'il y reçut du roi, de la reine-mère et de
leur entourage, Henri partagea difficilement la confiance et la
satisfaction de ses coreligionnaires: des incidents de toute sorte
surgissaient à chaque instant, qui, à trois siècles de distances, nous
semblent avoir été de clairs avertissements. L'inaltérable
bienveillance de Catherine, la débonnaireté subite et imperturbable de
Charles IX à l'égard des huguenots, les indiscrétions qui se
colportaient, mille bruits, mille indices, avant comme après le
mariage, rien ne put dessiller les yeux, faire évanouir le rêve; à
peine fut-il troublé, de temps à autre, chez les plus avisés.

La question du mariage avait offert de grandes difficultés: Rome s'y
opposait. Avant l'arrivée des dispenses, Charles IX, impatient, donna
des ordres absolus. Les fiançailles eurent lieu au Louvre, le 17 août,
et, le 18, le mariage fut célébré, grâce aux aventureuses
complaisances du cardinal de Bourbon, «sur un haut échafaud dressé
devant la principale entrée» de la cathédrale de Paris. Après la
bénédiction nuptiale, les catholiques entrèrent dans le chœur pour
entendre la messe, et les calvinistes se tinrent ostensiblement à
l'écart. Ainsi fut conclu le pacte jugé nécessaire pour l'exécution
des desseins qui aboutirent à la Saint-Barthélemy.

Le récit de cette terrifiante journée n'exige pas sa place dans notre
étude. Il est de ceux que le monde entier connaît, ce massacre ayant
eu le triste don, par ses dramatiques péripéties, de fasciner la
curiosité humaine, souvent cruelle dans ses investigations. Parmi les
documents célèbres qui abondent sur la Saint-Barthélemy, nous n'en
connaissons pas de plus riche en révélations poignantes, en aveux
effrayants, en clartés terribles, que la relation du duc d'Anjou, roi
de Pologne, que l'histoire a enregistrée sous le nom de «discours de
Cracovie[14]». Nous la mentionnons parmi les pièces recueillies à la
fin de cet ouvrage. Ici, la probité dicte quelques réflexions.

  [14] Appendice: VIII.

L'œuvre sanglante de la Saint-Barthélemy a été, dans ces derniers
temps, le sujet d'éclatantes controverses. On a écrit des volumes,
d'ailleurs instructifs, sur cette question: «La Saint-Barthélemy
a-t-elle été préméditée?» Par quel étrange abus de mots, par quel goût
malsain pour les discussions byzantines, en est-on arrivé à
transformer en problème ce qui, pendant trois siècles, n'a réclamé
aucune démonstration? Depuis la paix de Saint-Germain jusqu'à
l'attentat contre l'amiral, pendant plus de deux années, il n'y a pas,
dans la politique de Catherine de Médicis, un seul acte qui ne tende
visiblement à endormir la méfiance des calvinistes, à encourager leurs
espérances, à flatter, sinon à satisfaire leurs ambitions; la cour
leur promet tout, leur offre tout, leur donne tout; les Valois
orthodoxes jettent leur fille dans les bras du Bourbon hérétique;
toutes les amorces partent du Louvre et y ramènent l'élite de la
France protestante: la voilà qui accourt au son des cloches de l'hymen
royal. Et il n'y a pas eu de préméditation dans ce qui s'est fait, et
il n'y en aura pas dans ce qui va suivre! C'est donc pour livrer la
monarchie et le pays aux calvinistes qu'on les a rassemblés, leurs
chefs en tête, autour du trône; ou bien, c'est par hasard que mille
manœuvres inconscientes ont rempli deux années pour aboutir à
l'immense manœuvre des derniers jours! Certes, une Saint-Barthélemy a
été préméditée, longuement et savamment préméditée, si jamais quelque
chose le fut en ce monde. Qu'on ait réglé, six mois, six semaines ou
six jours auparavant, la mise en scène de l'effroyable dénouement;
qu'on ait fait d'avance, dans l'œuvre de destruction, la part du feu,
du poison et des cachots; qu'on ait condamné les uns, gracié les
autres; que le nom de l'amiral ait figuré le premier ou le dernier sur
la liste de proscription; qu'on ait hésité longtemps sur les mesures
à prendre, sur les têtes à frapper, sur les agents à employer, sur
l'économie du sinistre cérémonial, ce sont là des sujets précieux pour
l'historiette, mais qui n'enlèvent rien à la réalité de ce grand fait
caractérisant un grand crime: la préméditation.

La veille du massacre, dans le dernier conseil secret qui précéda
l'exécution, «la vie du roi de Navarre et du prince de Condé»,--dit
Mézeray, qui résume ses devanciers,--«fut balancée quelque temps entre
la grâce et la mort. Les Guises, à ce qu'on croit, ayant déjà conçu
quelque rayon d'espérance de parvenir à la couronne, eussent bien
souhaité qu'on les eût ôtés du monde, si bien que leurs confidents
apportèrent quelques raisons dans le conseil pour le persuader, mais
bien différentes de celles qui les mouvaient en effet. Quant au roi de
Navarre, il fut considéré que le fait, qui de soi-même était fort
étrange, paraîtrait beaucoup plus horrible aux nations étrangères, si
un grand prince dont le père était mort au service du roi, et qui
avait été enveloppé dans les mauvaises opinions par le malheur de sa
naissance, était massacré dans le Louvre, à la vue de son beau-frère,
entre les bras de sa nouvelle épouse; qu'au reste, l'on ne pourrait
point se décharger d'un meurtre si atroce sur les Guises, parce que
l'on savait bien qu'ils n'avaient point d'inimitié entre eux; et
qu'après tout, ce serait une trop grande honte au roi de dire que ses
sujets auraient eu l'audace de tuer son beau-frère à ses pieds. Ces
puissantes raisons et d'ailleurs la facilité de son naturel, sa
modération et sa grande bonté, qui, depuis qu'il était à la cour,
avaient imprimé dans les cœurs de bons sentiments de lui, furent
cause que le Conseil, presque tout d'une voix, conclut de lui sauver
la vie. Mais pour celle du prince de Condé, comme son humeur
inflexible et la mémoire de son père aggravaient sa cause, elle se
trouva en grand danger. Il n'y eut que le duc de Nevers, qui avait
épousé la sœur de sa femme, qui se montra ferme pour lui: ce qu'il
fit de sorte qu'il l'emporta à la fin, mais avec grand'peine, en se
rendant caution qu'il demeurerait dans l'obéissance du roi et se
ferait catholique.»

Le 25 août, vers neuf heures du matin, d'autres disent vers deux
heures et au plus fort du massacre, Charles IX manda le roi de Navarre
et le prince de Condé. Réveillés par les archers de la garde, qui ne
leur permirent pas de prendre leurs épées, ils furent traînés devant
le roi comme des criminels. Charles IX, depuis deux ou trois jours en
proie à une sorte de frénésie, «leur déclara que tout ce qu'ils
voyaient avait été exécuté par son commandement; qu'il avait été forcé
de se servir d'un si violent remède pour mettre fin à toutes les
guerres et séditions; et que c'était ainsi qu'il faisait périr ceux
qu'il ne pouvait faire obéir; qu'au reste, il avait sujet de les haïr
mortellement eux deux, et occasion de se venger de ce qu'ils avaient
osé se faire chefs d'une méchante et opiniâtre faction; toutefois
qu'il donnait ce ressentiment à l'alliance et au sang, pourvu qu'ils
changeassent de vie, et qu'ils embrassassent la religion catholique,
parce qu'il n'était plus résolu d'en souffrir d'autre dans ses terres;
qu'ils avisassent donc à lui témoigner leur obéissance en ce point:
autrement qu'ils se préparassent à recevoir le même traitement qu'ils
avaient vu faire à leurs domestiques. Le roi de Navarre, extrêmement
étonné de ces mots prononcés avec une voix menaçante, et de
l'effroyable spectacle qu'il avait vu devant ses yeux, répondit qu'il
priait Sa Majesté de laisser leur vie et leur conscience en repos, et
que du reste ils étaient prêts de lui obéir en toutes choses. Mais le
prince repartit plus hautement, que Sa Majesté ordonnât comme il lui
plairait de sa tête et de ses biens, qu'ils étaient en sa disposition;
mais que pour sa religion il n'en devait rendre compte qu'à Dieu seul,
duquel il en avait reçu la connaissance. Cette réponse mit le roi en
si grand courroux, qu'il l'appela par plusieurs fois enragé séditieux,
rebelle et fils de rebelle, jurant que si dans trois jours il ne
changeait de langage, il le ferait étrangler; et après avoir exhalé sa
colère par ces menaces, il commanda qu'on les gardât soigneusement, et
qu'on ne permît à personne qu'à ceux qu'il ordonnerait d'approcher
d'eux.»

Quelques historiens ont prétendu que Henri et Condé avaient obéi au
roi, le premier sur-le-champ, et le second dans le délai fixé par
Charles IX. La vérité paraît être que, pendant près d'un mois, «toute
la cour travailla à la conversion de ces princes, lesquels, dit
Mézeray, étant les chefs de cette faction, semblaient devoir amener
les plus opiniâtres après eux».

L'abjuration forcée du roi de Navarre, prisonnier et politiquement
irresponsable, entraîna pour lui les plus humiliantes conséquences. Il
ne pouvait être, en ce moment, ni catholique de cœur, ni indifférent
en matière de religion, puisque ses coreligionnaires et ses meilleurs
amis venaient d'être massacrés, sous prétexte d'hérésie, et qu'on le
contraignait lui-même à répudier leur mémoire. Il était condamné à
jouer devant la cour et devant le pays une comédie pénible, d'une
durée incertaine, et qui pouvait à jamais gâter son cœur et avilir
son caractère. Sa jeunesse, sa souplesse d'esprit et, s'il faut le
dire, ses penchants naturels, trop flattés par les mœurs corrompues
de la cour, l'aidèrent à traverser cette épreuve, sans que ses amis
eussent le droit de désespérer de lui, sans que ses ennemis eussent
l'occasion de pénétrer son arrière-pensée. Après l'abjuration, il
reçut de Charles IX l'ordre de rendre manifeste son changement de
religion: ses lettres de soumission et celles du prince de Condé
furent portées à Rome par M. de Duras.

Les protestants ne furent nullement ébranlés par ces apparentes
défections. Les Rochelais, bien avant la Saint-Barthélemy, avaient
exprimé au roi de Navarre, à l'amiral et aux autres chefs calvinistes
leur mécontentement de les voir s'abandonner aux séductions de la
cour. Après les massacres, «ils recueillirent humainement, dit Pierre
Mathieu, tous ceux qui avaient échappé à cet orage, et s'ils n'eussent
relevé les courages et les espérances, c'était fait du parti; mais ils
retirèrent tous les gens de guerre qui étaient dispersés çà et là. Les
gentilshommes de cette religion qui ne se sentaient assurés en leur
maison s'y rendirent incontinent. La Rochelle donna moyen de vivre à
cinquante-cinq ministres, et se mit en tel état qu'elle eut l'audace
de refuser l'entrée à Biron, que le roi lui envoyait pour gouverneur.
Pour ce, le roi lui fit écrire par le roi de Navarre et le prince de
Condé de ne se précipiter aux malheurs que cette désobéissance lui
apporterait».

A la suite de ces exhortations, deux partis se formèrent à La
Rochelle: l'un voulait obéir, l'autre résister; mais les massacres
qui, au mois d'octobre, eurent lieu à Bordeaux et dans quelques autres
villes, tournèrent décidément les esprits vers la résistance, et les
Rochelais s'y préparèrent avec une énergique résolution. En vain, la
cour, sentant la nécessité d'une pacification générale, essaya-t-elle
d'éviter le conflit: ses négociations, même celle de La Noue, qui
voulut bien servir d'intermédiaire, trouvèrent les Rochelais
inflexibles. Au mois de novembre, Biron investit la ville rebelle, et,
le mois suivant, le siège était formé. Les habitants se défendirent
vaillamment; on vit les femmes elles-mêmes s'exposer à tous les
périls. L'arrivée du duc d'Anjou, envoyé par le roi comme
généralissime, n'intimida pas les assiégés. Ce prince amenait avec lui
la plupart des grands personnages du royaume, parmi lesquels fut
obligé de figurer le roi de Navarre. Le siège fut rude et funeste à
beaucoup d'officiers catholiques; le duc d'Anjou faillit y périr. De
leur côté, les Rochelais endurèrent des souffrances de toute sorte.
Ils eurent, un moment, l'espoir d'être secourus par Montgomery,
arrivant d'Angleterre avec des troupes et des munitions; mais il ne
put parvenir jusqu'à eux. Néanmoins, la place ayant reçu des poudres,
les assiégés reprirent courage, et, malgré des assauts répétés, malgré
la disette et la famine même, ils se montrèrent intraitables. Il fut
heureux, pour l'honneur des armes royales, que l'élection du duc
d'Anjou au trône de Pologne vînt faire diversion et provoquer des
accommodements. La Rochelle ne fut pas forcée: il était réservé à la
main de fer de Richelieu de détruire cette forteresse, sinon d'abattre
cette fierté. La paix avec les Rochelais fut signée le 6 juillet 1573.
Le 19 août, la ville de Sancerre, une des fortes places du Haut-Berry,
révoltée comme La Rochelle, et que les calvinistes avaient défendue
pendant huit mois, ouvrit ses portes à l'armée royale.

Pendant qu'il était devant La Rochelle, le roi de Navarre fut amené à
s'occuper des affaires de ses Etats. Le 16 octobre, sur l'injonction
de Charles IX, il avait rendu un édit pour rétablir la religion
catholique dans ses pays souverains. Bafoué par les calvinistes,
l'édit provoqua de nombreux soulèvements. Les bruits avant-coureurs de
ces désordres étant venus jusqu'à la cour, Henri fut contraint
d'écrire plusieurs lettres à ses officiers pour leur recommander la
soumission au comte de Gramont, qu'il venait de nommer son
lieutenant-général. On eut si peu égard à ses avis, à ses ordres et à
ses prières, que le jeune baron d'Arros, excité par son père, massacra
toute l'escorte du comte de Gramont, dans la cour de son château de
Hagetmau. Gramont ne dut la vie qu'aux supplications et aux larmes de
sa belle-fille, Diane d'Andouins. Le 8 juin, Henri écrivit à d'Arros
pour condamner ces violences et ordonner la mise en liberté du comte
de Gramont.

Ce fut au siège de La Rochelle, s'il faut en croire quelques
historiens, que prit naissance le parti des «Malcontents», qui allait
bientôt exercer une influence marquée sur les affaires du royaume. Il
est certain, du moins, qu'après l'élection du duc d'Anjou, son frère,
le duc d'Alençon, esprit inquiet et brouillon, forma ou se laissa
inspirer des projets ambitieux. Charles IX régnait à peine et
gouvernait moins que jamais. Le duc d'Alençon pouvait être roi, son
frère aîné n'ayant pas d'enfant mâle, et le duc d'Anjou étant pourvu
d'une couronne étrangère. Il se trouva subitement, à l'âge de dix-huit
ans, et sans capacité reconnue, le chef d'un nouveau tiers-parti, où
entrèrent des catholiques et des huguenots.

Tantôt d'accord, tantôt en querelle avec Henri, le duc d'Alençon
ourdit intrigues sur intrigues, si bien qu'il devint aussi suspect que
le roi de Navarre: il se laissa pousser jusqu'aux complots. Nous
n'avons pas à énumérer toutes ces tentatives; mais il faut rappeler au
moins la conspiration de 1574, qui devait faire concorder une reprise
d'armes des huguenots avec l'évasion du roi de Navarre et du duc
d'Alençon. On sait qu'elle coûta la vie à La Mole et à Coconnas,
gentilshommes du duc. Les deux princes furent incarcérés, accusés d'un
crime d'Etat et interrogés dans les formes. «Le duc, dit Mézeray,
répondit en criminel, lâchement et en tremblant; l'autre, en
accusateur plutôt qu'en accusé, avec des reproches qui firent perdre
contenance à la reine-mère.» La déposition du roi de Navarre[15] fit
juger, dès lors, quel homme il serait, à l'heure de la maturité.
Marguerite de Valois prétend, dans ses Mémoires, qu'elle avait rédigé
ce document, qui passe en revue toute la vie du royal accusé. Nous n'y
contredisons pas, et la déposition n'en acquiert que plus de prix aux
yeux de la postérité; mais si Marguerite a écrit, Henri a dicté, car
on rencontre, à chaque alinéa, sa trempe d'esprit et sa finesse
native.

  [15] Appendice: IX.

Le complot, déjoué à la cour, n'en éclata pas moins en province.
Montgomery, débarqué d'Angleterre, dirigea une prise d'armes dans la
Basse-Normandie, et s'empara de quelques places; La Noue recommença la
guerre autour de La Rochelle; les huguenots rouvrirent les hostilités
dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc; le prince de Condé,
qu'on se bornait à surveiller dans son gouvernement nominal de
Picardie, s'était enfui en Allemagne, d'où il comptait ramener des
troupes auxiliaires, en vue d'un soulèvement général des calvinistes
français. Catherine de Médicis, à qui Charles IX, malade de corps et
d'esprit, laissait tout le fardeau du gouvernement, déploya, dans
cette crise, une remarquable activité. Trois armées furent
simultanément mises sur pied: la première, commandée par Matignon,
alla s'opposer à Montgomery, qu'elle força dans la ville de Domfront;
la deuxième, sous les ordres de Montpensier, marcha contre La Noue; la
troisième, avec le comte d'Auvergne, fils de Montpensier, qu'on
appelait le prince Dauphin, fut envoyée dans le Dauphiné.

Au milieu de ces nouvelles luttes, Charles IX achevait de mourir. Le
30 mai 1574, il expira, laissant la régence à sa mère. Quoiqu'il eût
criminellement abusé de son pouvoir sur la personne du roi de Navarre,
il avait toujours eu pour ce prince des sentiments d'affection, et, au
lit de mort, il les affirma avec quelque solennité: «Mon frère»,
dit-il à Henri après l'avoir embrassé, «vous perdez un bon maître et
un bon ami. Je sais que vous n'êtes point du trouble qui m'est
survenu. Si j'eusse voulu croire ce qu'on m'en voulait dire, vous ne
seriez plus en vie. Je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille:
je vous les recommande.»

L'accueil que Henri III, à son retour de Pologne, fit au roi de
Navarre et au duc d'Alençon, tenus en chartre privée par Catherine,
eut l'apparence d'une mise en liberté. «La reine-mère, qui était venue
de Paris à Lyon (au-devant de Henri III), dit Pierre Mathieu, poussa
jusques au Pont-de-Beauvoisin pour le rencontrer. Elle lui présenta le
duc d'Alençon et le roi de Navarre, lui disant: «Voici deux
prisonniers que je vous remets; je vous ai averti de leurs fantaisies;
c'est à vous d'en faire ce qu'il vous plaira». Le roi les embrassa,
mais avec un peu de froideur, car un meilleur visage leur eût fait
présumer qu'il ne croyait ce qu'elle venait de dire contre eux. Ils se
mirent sur les excuses... Le roi leur dit: «Je vous donne la liberté,
et ne veux pour cela autre chose de vous, sinon que vous m'aimiez et
vous aimiez vous-mêmes, en vous préservant de ce qui vous peut nuire
et offenser l'honneur de votre naissance.»

Les deux princes n'eurent qu'une médiocre confiance dans cette bonne
grâce royale. Henri se contenta, pour le moment, des coudées franches
dont on semblait lui faire l'octroi; mais le duc d'Alençon ne perdit
pas de temps et se remit à conspirer. Le parti des Malcontents
s'organisa sérieusement autour de lui, aidé par l'attitude du maréchal
de Damville, gouverneur de Languedoc, qui venait d'établir, entre les
catholiques «politiques» et les réformés, un pacte par lequel fut
considérablement modifiée la situation générale. Au cours d'un de ces
complots qui remplirent toute sa vie, le duc d'Alençon fut soupçonné
par le roi d'avoir tenté de l'empoisonner, et Henri III essaya de
s'entendre avec son beau-frère pour «se défaire de ce méchant». Henri
eut beaucoup de peine à dissuader le roi, dont il ne voulut, à aucun
prix, servir les rancunes.

Enfin, le 16 septembre 1575, après une feinte réconciliation avec
Henri III, le duc d'Alençon quitta brusquement la cour, au moment où
les troubles renaissaient de toutes parts, et où les reîtres venaient
de passer la frontière, guidés par Guillaume de Montmorency, seigneur
de Thoré. Le 10 octobre, Thoré était battu, entre Dormans et
Château-Thierry, par le duc de Guise, qui reçut là sa balafre
historique; mais la fuite de Monsieur jetait dans un trouble profond
la politique royale, et Catherine tenta les plus grands efforts pour
arriver à une pacification. A défaut d'un traité, dont les bases
offraient des difficultés insurmontables, la reine-mère signa, le 22
novembre, une trêve générale de six mois. Quoiqu'elle en fît tous les
frais, elle ne parvint à contenter personne: la trêve, mal observée,
fut comme le signal d'une recrudescence d'hostilités, surtout de la
part de Condé et de ses auxiliaires allemands. En quelques semaines,
Monsieur et Condé comptèrent autour d'eux une armée de quarante mille
hommes, Français ou étrangers, vivant, pour la plupart, aux dépens du
Bourbonnais et du Berry.

Telle était la situation au mois de janvier 1576. Le roi de Navarre,
entièrement effacé, presque oublié, pendant l'année précédente, n'en
avait pas suivi d'un œil moins attentif la marche des événements, et
l'heure lui sembla venue, sinon de s'y mêler avec éclat, du moins d'en
profiter pour reconquérir sa liberté personnelle et son indépendance
politique.




LIVRE DEUXIÈME

(1576-1580)




CHAPITRE PREMIER

  L'évasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frère et la
    sœur.--Le traité de Beaulieu et ses conséquences.--Naissance
    et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit
    politique de Henri.--Sa correspondance avec les
    Rochelais.--Séjour à La Rochelle.--Lettre du roi de France à
    Montluc.--Le roi de Navarre, le maréchal de Damville et les
    «politiques».--Lettre de Henri à Manaud de Batz.--Requête des
    Bordelais.


«Le vendredi, 3e février (1576), dit le journal de P. de l'Estoile,
messire Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui toujours avait fait
semblant, depuis l'évasion de Monsieur, d'être en mauvais ménage avec
lui et n'affecter aucunement le parti des huguenots,--ayant gagné ce
point, par sa dextérité et bonne mine, que les plus grands
catholiques, ennemis jurés des huguenots, voire jusques aux tueurs de
la Saint-Barthélemy, ne juraient plus que par la foi que lui
devaient,--sortit de Paris, sous couleur d'aller à la chasse en la
forêt de Senlis, où il courut un cerf le samedi, et renvoya un
gentilhomme nommé Saint-Martin, que le roi lui avait donné, lui porter
une lettre en poste. Et, partant de Senlis, sur le soir, accompagné
des seigneurs de Lavardin, de Fervaque et du jeune La Valette,
auparavant affectionnés partisans du roi, prit le chemin de Vendôme,
puis alla à Alençon, où il abjura la religion catholique en plein
prêche, et de là se retira au pays de Maine et d'Anjou, où il
commença à prendre le parti de Monsieur et du prince de Condé, son
cousin, reprenant la religion qu'il avait été contraint, par force,
d'abjurer à Paris, et recommençant l'ouverte profession d'icelle, par
un acte solennel de baptême, tenant la fille d'un médecin au prêche.

«Bruit fut à Paris que ledit roi de Navarre, depuis son partement de
Senlis jusqu'à ce qu'il eût passé la rivière de Loire, ne dit mot;
mais aussitôt qu'il l'eut passée, jetant un grand soupir et levant les
yeux au ciel, dit ces mots: «Loué soit Dieu, qui m'a délivré! On a
fait mourir la reine, ma mère, à Paris, on y a tué M. l'amiral et tous
mes meilleurs serviteurs; on n'avait pas envie de me mieux faire, si
Dieu ne m'eût gardé. Je n'y retourne plus, si on ne m'y traîne.»
L'Estoile ajoute ce qu'il appelle un «vrai trait de Béarnais». Deux
jours avant son évasion, comme des soupçons planaient sur lui, parce
qu'il avait passé u

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