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Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2)

by Louis Ange Pitou · French · Gutenberg #41124 · 512,522 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2)
    
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Title: Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2)

Author: Louis Ange Pitou


        
Release date: October 21, 2012 [eBook #41124]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/41124

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        the Online Distributed Proofreading Team at
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        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À CAYENNE, DANS LES DEUX AMÉRIQUES ET CHEZ LES ANTHROPOPHAGES (VOL. 2 DE 2) ***

VOYAGE À CAYENNE.

TOME SECOND.




[Illustration: _Désert de Konanama dans la Guyane Française. Cimetière
et Inhumation des Déportés._

À gauche un groupe de Déportés pleurent la mort de leurs confrères qu'on
enterre à moitié. À droite Prévost et Becard en dansent de joie avec les
négresses.

_On a vu ceux qui enterraient les morts, leur casser les jambes, leur
marcher et peser sur le Ventre, pour faire entrer bien vîte leurs
cadavres dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient
ces horreurs pour courir à la dépouille d'autres déportés expirans.
(Déportation de J. J. Aymé, pag. 156. Voyage à Cayenne, Tome 2. 4me
Partie.)_]




VOYAGE À CAYENNE,

DANS LES DEUX AMÉRIQUES

ET

CHEZ LES ANTROPOPHAGES;


     Ouvrage orné de gravures; contenant le tableau général des
     déportés, la vie et les causes de l'exil de l'auteur; des
     notions particulières sur Collot-d'Herbois et
     Billaud-de-Varennes, sur les îles Séchelles et les déportés
     de nivôse (an 8 et 9), sur la religion, le commerce et les
     moeurs des sauvages, des noirs, des créoles et des quakers.


SECONDE ÉDITION,

Augmentée de notions historiques sur les Antropophages, d'un remercîment
et d'une réponse aux observations de MM. les journalistes.

Par L. A. PITOU, déporté à Cayenne en 1797, et rendu à la liberté en
1803, par des lettres de grâce de S. M. l'Empereur et Roi.


TOME SECOND.

_Prix, 7 fr. 50 c._


  PARIS,
  CHEZ L. A. PITOU, LIBRAIRE,
  rue Croix-des-Petits-Champs, nº 21, près celle du Bouloi.

Octobre 1807.




NOTICE DES LIVRES

DE L. A. PITOU.


  Télémaque, 2 vol. in-8{o}.
  Bossuet, 2 vol. in-8{o}.
  La Fontaine, 2 vol. in-8{o}.
  Jean Racine, 3 vol. in-8{o}.
  Biblia sacra, 8 vol. in-8{o}.

Édition du Dauphin, de Didot aîné. Papier vélin, collection rare et
précieuse, reliée en maroquin, dorée sur tranche.

Voltaire, 70 vol., in-8, papier à 6 fr. avec figures, relié racine,
filets.

Rousseau de Poinçot, 38 vol. in-8, papier vélin, avec figures, relié en
veau dentelle, filets, tranche dorée.

Histoire de Russie, par Pierre-Charles L'Évêque, 8 vol. in-8, reliés en
veau, filet, avec un superbe atlas.

Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 4e édition, de l'imprimerie de
Didot jeune. 7 volumes in-8, atlas in-fol.


On n'a tiré que cinquante exemplaires en papier d'Hollande. Celui-ci est
le trente-sixième.

Rollin, in-4, complet. Histoire ancienne, romaine, traité des études,
les empereurs, 22 vol.


_Magnifique exemplaire de collection de voyages_, in-folio.

  1º Voyage en Grèce, par Choiseul-Gouffier,            1 vol.
  2º Voyage de Naples et de Sicile, par Saint-Nom,      5 vol.
  3º Tableau pittoresque de la Suisse,                  4 vol.
      Table analytique,                                 1 vol.
      Reliure uniforme.
  On ne séparera aucun de ces voyages.




UN MOT D'ANALYSE

SUR CET OUVRAGE,

ET SUR MON ÉPISODE DES ANTROPOPHAGES.


Jusqu'ici le lecteur n'a pas eu de peine à nous suivre. Nous avons
donné, jour par jour, notre itinéraire de Paris à Rochefort; notre
embarquement, notre combat, notre naufrage, notre second départ et notre
traversée se suivent de même. Notre arrivée, notre séjour à Cayenne, où
nous avons décrit le sol, le climat, les noirs, les blancs, et les
agents du directoire, ont été suivis de notre dispersion dans les
déserts: on nous a plongés graduellement dans le malheur, pour qu'il
comprimât mille fois nos coeurs avant de peser sur nos têtes. Si pendant
notre séjour à Cayenne nous gémissons dans les fers, au moins nous ne
sommes point inquiets pour vivre; mais de combien de larmes
arrosons-nous le pain qu'on nous distribue encore pour quelques jours!
Nous attendons chaque matin le signal du départ pour le désert.....;
chaque matin nous annonce une nouvelle plus sinistre que celle de la
veille. Cayenne nous offrait l'image d'une ville ou d'un bourg; nous y
voyons encore quelques visages européens; mais au moment que nous n'y
penserons pas, l'ordre du transfèrement au désert arrivera tout à coup.
C'est dans ce désert que périront misérablement et infailliblement ceux
qui n'auront pas obtenu la commisération des créoles de la capitale.
Quelle perspective, grand Dieu! voilà la mort et toutes ses
horreurs......; la cruelle s'approche et s'éloigne pour devenir encore
plus hideuse; et nous n'avons ni la puissance ni la force de l'éviter ou
de l'invoquer. Graces au ciel, nous échappons à la mesure générale; nous
voilà à Kourou; nous n'avons rien: le sol est un sable, et le ciel est
d'airain. Un vieux Philémon nous console et nous peint le désert.....
Quelle solitude, grand Dieu! nos maux finiront-ils?.... Dans ce moment
chérir la vie, et compter sur elle, ce serait embrasser une ombre. Cet
état violent me donna pour ma conservation cette indifférence, suite
naturelle des maux toujours croissants dont on n'ose calculer la fin.
Pour m'étourdir sur mon état, je formai le dessein de voir ces Caraïbes,
aussi extraordinaires par leur équité que par leur barbarie. Que
risquais-je, puisque mon retour et ma conservation étaient un prodige?
Si ce prodige, que je ne perdais pas de vue, m'arrivait un jour, je
m'étais instruit, et je gagnais beaucoup sans avoir rien hasardé. Cette
entreprise périlleuse, que je ne ferais peut-être plus aujourd'hui que
ma conservation dépend de moi, en montrant au lecteur le degré de misère
où le sort nous avait plongés, le tient sans cesse attaché à nos pas, et
donne a l'ouvrage ces nuances, ces transitions et cette unité de sujet
requises par nos censeurs comme par les écrivains méthodiques. Il est
vrai que je n'ai pas pris de compas pour mesurer les passages de la
douleur au plaisir. Je n'avais ni repos, ni fortune, ni cabinet pour
méditer à loisir, et mes transitions étaient encore plus rapides que je
ne les ai exprimées. C'est ce qui a fait dire à mes censeurs que la
certitude d'intéresser par mon récit m'a fait quelquefois négliger
l'unité du sujet; au reste, si leur analyse est aussi fidèle qu'elle est
précise, mon plan est correct, et mon ouvrage leur doit son mérite et
son débit.

Comme il faut des transitions à tout, et que la vérité nue blesse autant
les yeux que le grand jour, j'emploierai quelques tours de langage pour
demander au rédacteur du Journal de l'Empire, qui croit que j'ai donné
un conte au lieu d'un voyage chez les Antropophages. S'il était à Paris
au commencement de 1802, il y aurait vu ce fameux sauvage du nord,
expatrié en France, accourir tous les matins dans les marchés et dans
les échaudoirs de la capitale, s'y gorger de sang, et dévorer avidement
les chairs et les entrailles encore palpitantes des animaux à moitié
assommés. Ses yeux étincelaient comme ceux d'un lion rugissant à la vue
d'un tendre agneau; ses lèvres tremblotantes à l'approche d'un enfant
indiquaient si bien son appétit, que le gouvernement, qui paraissait
n'avoir montré cet être aux Parisiens que pour leur prouver que les
Antropophages ne sont pas encore entièrement relégués hors de l'Europe,
prit la précaution de faire enfermer celui-ci pour qu'il ne dévorât
personne. S'il n'a tenu qu'au rédacteur de voir un Antropophage à Paris,
comment n'en aurai-je pas rencontré dans les déserts qu'ils habitent?
J'ai marqué assez clairement les nuances qui différencient les créoles,
les noirs, les Caraïbes des côtes et ceux de l'intérieur, pour que
chacun me suive et reconnaisse la vérité de mon récit. Si notre
éloignement prétendu des Antropophages a motivé l'incrédulité du
censeur, qu'il prenne la carte de la Guiane, il verra qu'à deux lieues
de la côte commencent les solitudes impénétrables de sept cents lieues
de profondeur sur quinze ou dix-huit cents de long; que tout ce pays est
couvert de bois, arrosé de rivières, et peuplé de toute espèce
d'animaux, dont quelques-uns ont la figure humaine, et quelque chose de
plus ou moins rapproché de nous. Dans mon avant-propos sur les Caraïbes
j'ai remonté à la source de leur férocité, pour que le lecteur ne crie
pas à l'invraisemblance. Si j'eusse été chercher ces Caraïbes
antropophages qui nous surprirent avec les Indiens des côtes, mon
excursion pourrait paraître fabuleuse; mais une rencontre imprévue n'est
pas arrivée qu'à moi seul: plusieurs missionnaires ont couru les mêmes
dangers en portant le flambeau de l'Évangile et de l'instruction de
Cayenne dans la Guiane, chez les Galibis. Les Indiens du grand désert
poursuivent ceux des côtes que les missionnaires ont un peu apprivoisés
avec les Européens, comme les animaux sauvages ou libres accablent ceux
qui s'échappent de chez nous. C'est une guerre à mort entre ces peuples:
le vaincu devient la proie du vainqueur, qui le déchire et le dévore
autant par férocité que par goût et par appétit. Cette fureur, dont j'ai
failli être victime, n'est incroyable qu'à Paris, où Cayenne et la
Guiane étaient un pays perdu avant notre exil; tant les hommes ne jugent
le monde et leurs semblables que par ce qu'ils voient dans le petit coin
de terre qu'ils habitent. J'aurais voulu que mes incrédules eussent
motivé leur scepticisme sur notre éloignement des Caraïbes, ou sur
l'impossibilité de retrouver des hommes aussi barbares que nos Indiens.
Le premier motif de leur doute eût disparu en ouvrant la topographie de
la Guiane. Le second se fut éclairci en France, où l'on a adopté la
méthode anglaise de se gorger de viandes encore saignantes. Nos
gourmets, qui savourent sans effroi un rostbif sanguinolant, se
souviendraient peut-être de cette apostrophe de Plutarque:

«Homme policé, tu doutes qu'un autre homme ose te manger! ne lui en
as-tu pas inspiré la pensée? N'as-tu pas eu sous ses yeux le courage
d'approcher de ta bouche une chair meurtrie et sanglante? N'as-tu pas
brisé sous ta dent les os d'une bête expirante? N'a-t-on pas servi
devant toi des corps morts, des cadavres? Ton estomac n'a-t-il pas
englouti des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient,
marchaient et voyaient? Tu n'as faim que de bêtes innocentes et douces
qui ne font de mal à personne, qui s'attachent à toi, et que tu égorges
tranquillement, parce qu'elles ne peuvent se défendre, tandis que tu
épargnes les animaux carnassiers, parce qu'ils te font peur ou que tu
les imites. Ton ménagement pour ton espèce est donc une vertu d'égoïsme
ou de faiblesse, que le plus fort et le moins civilisé méconnaît en te
confondant comme lui dans la classe commune de tous les autres animaux,
dont chacun n'écoute que son instinct et son appétit. Homme policé, tu
pourrais nier cette vérité trop palpable pour toi, si tes lèvres et tes
mains n'avaient jamais touché un être vivant immolé à tes goûts, à tes
besoins ou à ton appétit.»

Des incrédules d'une autre espèce s'y sont pris différemment pour me
démentir. Ils ont déplacé toutes les vertus du sein de la société
policée pour en gratifier nos Indiens; ils ont prêché d'exemple, comme
ce législateur qui se laissa mourir en secret loin de son pays pour
obtenir l'observance du code qu'il venait de donner à ses concitoyens.

En 1799 nous vîmes arriver à Cayenne des hommes marquants, imbus des
principes de Rousseau sur la prétendue perfection des sauvages dans
l'état de nature. Ces hommes, en mettant pied à terre, évitent les
créoles et les blancs, comme des hommes pervers ou pestiférés,
s'enfoncent de suite dans le désert pour respirer au sein des Caraïbes
le charme de la nature, de l'innocence et de la vertu. Ces solitaires
boudeurs contre la société qui ne s'était pas mise à leurs genoux pour
implorer leurs lumières, en venant les donner à des êtres qu'ils
élevaient pour s'exhausser, s'étaient réellement persuadés, à force de
chimères, que la perfectibilité n'était que chez nos Indiens. Ces
visionnaires, réduits volontairement à la plus affreuse détresse,
poussèrent la misantropie jusqu'à refuser avec une humilité orgueilleuse
les offres du gouverneur de Cayenne, dont la visite fut accueillie par
eux comme celle d'Alexandre par Diogène. Le chef de cette singulière
académie avait inspiré à ses disciples une égale aversion pour les
habitants des côtes; quelques uns de ses néophites ayant communiqué avec
nous, furent presque soumis à un second noviciat. Ils ne devaient
trouver rien de beau et de naturel que la nudité, l'isolement et la
rusticité des Caraïbes, ces hommes si parfaits dans les romans des
voyageurs systématiques. L'ivrognerie dégoûtante et l'abrutissement de
ces barbares devaient être honorés du saint nom de liberté et
d'indépendance.

Nos philosophes se mirent donc à singer les Indiens; leur pantomime
était si outrée, que ces sauvages s'en moquèrent, et s'éloignèrent d'eux
sans daigner leur accorder un signe de pitié. Alors nos réformateurs,
dupes de leur système, et jouets des Indiens, pour ne rien perdre du
stoïcisme de ce philosophe qui s'écriait dans un accès de goutte qui lui
retournait les membres, qu'il doutait de son mal, se laissèrent mourir
de misère et de consomption plutôt que de revenir à la côte au milieu
des créoles qui leur tendaient les bras. Voilà des vérités incroyables,
pour la confirmation desquelles j'en appelle en Amérique au témoignage
de tous les Cayennais, et en Europe à celui d'un célèbre professeur de
physique de l'École polytechnique, néophite de ces illuminés; il
s'applaudit de les avoir seulement encouragés du geste et de la voix en
restant sur le rivage de France, pour attendre à leur retour les effets
de la propagande.

Puisque l'incrédulité a eu ses héros et ses martyrs jusque dans la
Guiane, les critiques de Paris ont eu plus raisonnablement le droit de
douter de ce qu'ils n'ont pas vu. Mais ces émigrations prouvent au moins
que notre voyage et les prodiges du pays où nous fûmes exilés ont piqué
la curiosité des hommes les plus marquants. Sans notre déportation,
Cayenne n'aurait peut-être jamais eu l'honneur d'être visitée par Jérôme
Napoléon, qui vogua sur cette plage l'année dernière, conduit par
l'étoile de bonheur qui précède le chef de cette auguste famille: et
j'entends répéter aujourd'hui à mes amis et à mes censeurs, que pour un
tiers de sa fortune chacun d'eux voudrait avoir fait mon voyage et mon
retour. Mais on ne désire pas voir un pays fabuleux; il fallait donc
examiner ma narration avant de la nier. Ma peinture des usages, des
moeurs et du caractère des Caraïbes n'est point un tableau de fantaisie
fait en Europe; la copie indique l'original. J'aurais mieux observé les
transitions en écrivant une nouvelle historique. Mon Voyage est un
journal où les évènements se classent dans l'ordre qu'ils se présentent.
Je l'ai rédigé dans les déserts, au milieu des privations, de la misère,
et d'une nuée d'insectes dont les aiguillons me faisaient souvent
jaillir le sang des yeux et des mains. Si je l'eusse trop retouché à mon
retour, mes censeurs m'auraient reproché de civiliser les Indiens.
Continuons donc de peindre le sol, les animaux et les habitants de la
Guiane.




VOYAGE À CAYENNE.

  _Forsan et hæc olim meninisse juvabit._
                                       Virg. Æneid., lib. I.

  L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.


_Suite de la troisième partie._


Nous fûmes agréablement distraits de la peinture de la Guyane par les
_holà_ d'une négritte qui venoit de prendre un _caméléon_ à qui elle
avoit crevé les yeux.

Le caméléon, nommé ici _agaman_ ou _trompe-couleur_, est un lézard d'un
pouce de diamètre, long d'un pied et demi, qui a la gueule fournie de
deux rangs de dents incisives. Il marche lentement sur quatre pattes
armées de cinq griffes musculeuses. Ce phénomène n'a réellement aucune
couleur, il prend et dépose successivement celles des corps sur lesquels
il s'attache. Le hasard nous donna l'idée de faire sur celui-ci une
expérience singulière. Il avoit les deux yeux crevés: si sa peau n'est
qu'un miroir, quand nous l'aurons arraché de dessus un corps rouge ou
vert, que nous couvrirons de blanc, il doit être blanc à l'instant où
nous le mettrons sur cette dernière couleur; mais s'il s'écoule un tems
entre la première et la seconde métamorphose, alors il ne réfléchit pas
la couleur, mais il la dépose, puis il la pompe: en effet, nous le
mettons sur une calebasse verte, il s'y cramponne, ses pattes allongées
s'y fixent; il entr'ouvre sa gueule, et sa gorge nuancée d'une écharpe
brillante; il aspire l'air, laisse évaporer la couleur grise de la terre
où nous l'avions mis d'abord: à mesure que ses poumons s'enflent, il
élargit ses pattes, le gris de la terre est chassé par le vert de la
calebasse, et passe peu-à-peu, comme un nuage qu'un autre pousse: il
s'imprègne des esprits vitaux qui l'entourent, il n'en saisit que l'âme
ou la couleur. Nous répétons l'expérience sur différens objets, toujours
même résultat; la vérité me reste, la cause m'échappe: que les
naturalistes en rendent compte, il est tems de dîner.

Le portrait que le maire nous avoit fait des fléaux de la colonie, me
revenoit sans cesse à l'idée, et me paroissoit exagéré relativement aux
vers et à la putréfaction; je ne pus m'en taire. Alors chaque habitant
confirma le récit par des faits plus ou moins frappans.

Un nommé _Lahaye_, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763,
s'étoit relégué sur les roches voisines,[1] où il couchoit en plein air
dans un canot, ne voulant pas, disoit-il, dépendre de personne. Il avoit
un cancer au nez, qui resta un jour découvert pendant son sommeil. Des
mouches y firent leur ponte, des vers suivirent, la putréfaction étoit
si grande, que personne ne pouvoit approcher du malade. On le fit porter
à Cayenne, dans la croyance qu'il mourroit en route. Le médecin Noyer
fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa, et cet accident fit guérir
le cancer que les vers avoient rongé. (Je puis attester ce fait, tant
sur le témoignage du particulier que j'ai vu et qui a repassé en France
en 1800, que sur celui du chirurgien.)

[Note 1: Les roches de Kourou sont remarquables par la blancheur et
la grosseur des veines qu'on y apperçoit; j'en ai mesuré plusieurs qui
ont plus d'un pied de diamètre. Ces veines, d'un marbre blanc, noir et
rouge, indiquent les momens de la pétrification. J'en ai tiré des
ossemens de grand poisson semi-pétrifiés, et la plus considérable de ces
masses se nomme techniquement, _roche de la baleine_. Le pied est arrosé
d'eaux minérales, et le fer se trouve là et dans toute la Guyane, en si
grande abondance, que les minéralogistes répondent d'en tirer 16 onces
sur 20. On y soupçonne des mines de diamant. Le caillou de Sinnamary est
un brillant connu et estimé des lapidaires. Il est aussi dur à tailler
que la rose, mais ses veines et ses paillettes diminuent beaucoup de sa
valeur.]

Ce même homme, dans son canot, comme Diogène, dit M. Colin, trouva un
jour à ses côtés un serpent qui venoit se réchauffer sur son cou. Lahaye
se réveille à moitié, sent quelque chose de froid, le jette hors du
canot, se rendort, l'animal revient, Lahaye le retrouve le matin enlacé
autour de ses jambes, sans en avoir été piqué.

«Nous ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin, d'en trouver quelquefois
dans nos lits. Cet animal, froid comme glace, cherche la chaleur et ne
fait de mal que quand il a peur, il est aussi prudent que craintif; mais
quand il vit éloigné des cases, l'aspect de l'homme l'effarouche, il
fuit ou il entre en fureur, et se jette sur lui.»--C'est sûrement pour
apprivoiser ces rossignols-là, que le directoire m'a fait quitter Paris,
dit Margarita;» Mais comment nos premiers devanciers Collot et
Billaud-Varennes s'y sont-ils pris?[2] MM. Molly, Laugois et Langlet,
qui ont été à portée de les voir de près, satisfont à sa question.

[Note 2: Rien ne nous intéresse plus que la vie privée des hommes
fameux, rentrés dans le néant, ou de force ou de plein gré. _Dioclétien,
Denis le jeune, Sylla et Charles XII_, dépouillés de leurs ornemens
royaux, éveillent la curiosité philosophique du spectateur impartial. Il
seroit bon que l'histoire recueillît jusqu'aux plus petites
particularités des hommes qu'elle ne pouvoit envisager au milieu du
tourbillon de gloire ou de fumée qui les environnoit. Quand la foudre a
brûlé l'auréole, et qu'ils survivent à leur chute, on se contente de
dire, ils végètent... Non non, ils naissent pour nous, et ils vivent
réellement pour tout le monde pensant.]

Ces deux déportés, membres du formidable comité de salut public de 1793,
arrivèrent ici en juillet 1795. Après avoir essuyé à leur bord le même
traitement que vous sur la Décade, ils comptoient si bien sur un prompt
rappel, qu'ils demandoient en route au capitaine, si un bâtiment parti
après eux pour venir les chercher, pourroit les devancer à Cayenne.

Cointet avoit succédé provisoirement à Jeannet. La colonie étoit en
combustion; ils s'attendrirent d'abord sur le sort des nègres que le
gouverneur protégeoit d'un côté et punissoit de l'autre. Chaque jour
voyoit éclore des nouvelles conspirations; Cointet ouvrit les yeux,
sonda les deux déportés l'un après l'autre; comme ils s'étoient divisés
sur le bâtiment, il les avoit séparés à Cayenne; Collot fut mis d'abord
au collège, et Billaud au fort. Celui-ci refusa de faire la cour au
gouverneur; l'autre plus insinuant, lui communiqua quelques projets de
correction fraternelle pour les noirs. Les voies de douceur n'ayant fait
qu'empirer le mal, Collot proposa l'établissement des maisons de
correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des
centaines de coups de nerf de boeuf.

Il tomba malade et son collègue aussi, et ils furent mis à l'hospice.
Les soeurs frissonnoient à leur aspect, comme un voyageur sans armes à
la vue d'un lion ou d'un gros serpent qui passent fièrement à sa
rencontre en levant leur tête écaillée ou leur crinière à demi-hérissée;
les curieux les visitoient comme des bêtes fauves dans une cage de fer;
les observateurs les approchoient pour les approfondir et les juger. Un
soir Billaud vint se joindre à des colons qui faisoient l'office de
garde-malades auprès d'un habitant qui avoit été tourmenté pendant la
journée de crises très-violentes; un léger sommeil l'ayant surpris avec
la nuit, ses gardiens s'étoient retirés à l'embrasure d'une croisée
voisine; la conversation étoit peu animée, et Billaud, à chaque minute,
alloit sur la pointe du pied entr'ouvrir doucement les rideaux du
malade.... revenoit sans bruit, la main sur ses lèvres, en disant:
_Taisons-nous, il dort._ Un des colons le prend par la main, fait signe
aux autres.... Tous se réunissent au bout de la salle.....

«Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un
vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger, de sang-froid,
tant de milliers de victimes, parmi lesquelles vous deviez avoir
quelques amis?»--Il le falloit d'après le système établi; si vous en
connoissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma
conduite.--Ne nous parlez pas d'un système qui ne peut être cimenté que
par le sang; un gouvernement de cette sorte, le crime à part, ne pose
que sur des bases ruineuses, ou, pour mieux dire, sur des échasses, et
vous ne pourrez disconvenir que les architectes d'un pareil édifice ne
soient responsables même de son succès momentané; à plus forte raison de
sa chute, et enfin de son entreprise.--Faites le procès à la république,
si vous voulez faire le mien.--Quelle identité, s'il vous plaît?--Quand
la moitié de l'état dispute ses droits à l'autre moitié, quand la guerre
intestine communique ses flammèches à celle de l'extérieur, quand
l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos têtes, quand le
bronze retentit jusque dans l'enceinte des loix, quel parti faut-il
prendre?--Il n'est plus tems de choisir en ce moment, mais il falloit
prévoir ces crises.--Nous ne l'avons pas fait, et la rage dans le coeur,
nous nous sommes battus comme des lions; des mesures énergiques ont
étouffé les séditieux de l'intérieur, tandis que nous portions nos
regards au-dehors.--Bien raisonné: mais qui vous a confié cette autorité
suprême?--Le peuple.--Mais le peuple qui vous l'a refusée a été
emprisonné, égorgé, en proie à la guerre civile; la majorité de vos
collègues a été chassée et suppliciée par vous; vous vous trompez donc
en mettant le peuple de votre côté?--S'il n'y étoit pas, pourquoi
avons-nous été les plus forts pour décréter la république, fixer le sort
de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement
révolutionnaire; enfin pour pousser nos opérations, sinon à leur fin, du
moins à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder?--Ce
_pourquoi_ fut votre droit tant que personne ne put vous faire rendre
compte. Le _pourquoi_ du vainqueur est la loi du plus foible. La mort de
Lucrèce servit de prétexte à Brutus pour s'élever contre Tarquin. La
mort d'Isménie assura le triomphe de Léonide. L'autorité des trente
tyrans fut légitime à Athènes, tant qu'ils purent la maintenir.
L'origine des différentes formes de gouvernement est presque toujours
l'effet de la témérité, du hasard et quelquefois de la nécessité. À
Rome, une femme violée renverse le trône; à Carthage, la guerre civile
et la mauvaise foi changent le siège des suffètes en dais royal. En
Égypte, un oracle mal interprété ou mal entendu, donne à Psammenit seul
les douze palais de ses collègues, au moment où ceux-ci alloient
l'égorger. À Syracuse, l'inconstance et l'esprit remuant de la populace
forcent Gelon de forger un sceptre et de porter le diadème. De nos
jours, les cantons helvétiques, à la voix d'un personnage obscur, se
révoltent, se coalisent, et se délivrent de l'autorité impériale;
partout le succès légitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuyé un
revers, dit ensuite comme vous: Vous me punissez: _Pourquoi ai-je été
maître?_ C'est que le peuple étoit de mon côté, s'il n'y est plus
aujourd'hui, dois-je en être victime?»

»Non; mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine
quel usage vous avez fait de votre victoire. Le _pourquoi_ devient un
chef d'accusation quand vous avez abusé du droit de vie et de mort que
vous aviez usurpé. L'arbitraire de votre conduite illégitime vos succès.
De l'acte je remonte à la cause, quand l'un et l'autre sont également
injustes, vous avez volé le pouvoir au parti même qui succombe avec
vous, et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation générale
contre vous (ici suivit le tableau du régime de la terreur avec des
apostrophes vives et injurieuses à cet exilé.) Vous avez donc
visiblement abusé d'un pouvoir que vous pouviez mériter par un bon
usage. Nous ne concevons rien à votre flegme! Si vous avez puisé dans la
philosophie moderne le secret d'anéantir les remords, cette philosophie
est le plus grand fléau de l'univers. Mais comment concilier votre
logique et votre innocence avec le trouble de votre collègue; peut-il
être coupable d'avoir exécuté vos ordres?--À ces mots Billaud tournant
fièrement la tête sur Collot qui dormoit sur un lit voisin, s'écria:
C'est un lâche, il a fait son devoir comme moi, j'ai voulu être
républicain et si j'étois à recommencer je ne dis pas ce que je ferois,
je n'aurois plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n'en
connoissent pas le prix. Pour nos intérêts et pour le bonheur des deux
mondes, je voudrois modifier à l'infini le _décret du 16 pluviose an
II_. Ce fatal décret qui met la bride sur le col aux nègres, est
l'ouvrage de Pitt et de Robespierre.» La conversation reprit avec plus
de chaleur sans que Billaud refusât son estime à ceux qui lui parloient
si durement.

Jeannet, retourné en France auprès du directoire installé à la fin de
1795, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un
coup de foudre pour ces deux exilés.--Hélas! s'écria Collot, nous sommes
perdus, Jeannet croit que nous avons trempé dans la mort de Danton; pour
moi, j'en suis innocent. Cointet part; Jeannet les consigne chez eux; au
bout de cinq jours ils doivent quitter l'île..... Ils ne sortoient
jamais sans escorte. C'étoit une garde d'honneur sous Cointet, qui se
changea en janissaires, sous son successeur; leurs guides leur
chantoient _le Réveil du peuple_, et les jeunes gens qui les entouroient
faisoient _chorus_.

Victor Hugues, agent de la Guadeloupe, qui devoit sa promotion à ces
exilés apprit en frémissant la manière dont Jeannet se conduisoit à leur
égard. Une goëlette de Cayenne arrive à la Guadeloupe. «Il ne tient à
rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capitaine. Votre
Jeannet est un royaliste que j'aurois du plaisir à faire fusiller, il se
venge sur les plus purs patriotes.» Il remit des malles, des fonds et
des lettres pour ces deux exilés, avec une grande semonce à Jeannet qui
ne fit qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne
sur-le-champ.

Leur système avoit donné une si odieuse célébrité à leurs personnes,
qu'au moment de leur départ, toute la ville accourut au rivage en
élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvroit
sa figure de sa longue redingote liserée de rouge.

Billaud tranquille marchoit à pas comptés, la tête haute, un perroquet
sur son doigt qu'il agaçoit d'une main nonchalante, se tournant par
degrés vers les flots de la multitude à qui il donnoit un rire
sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvroit que par
ces mots à qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un
homme de son caractère: _Pauvre peuple!... Jacquot!.... Jacquot!...
Viens-nous en, Jacquot!...._ Quelques partisans les suivoient de loin la
larme à l'oeil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment
Billaud avoit tant d'expression dans ses traits, que d'un même regard il
disoit au peuple: Vous brisez mon idole, parce qu'on vous l'ordonne, et
à ses affidés: Ne vous découragez pas, notre parti triomphera et ces
malédictions se changeront en hommages. Il marchoit à quelque distance
de Collot, le fixant toujours d'un air de pitié et d'indignation.

Jeannet les relégua d'abord sur la sucrerie de Dallemand, séquestrée
alors au profit de qui de droit, parce que la propriétaire étoit restée
en France où elle avoit fait un long séminaire en prison durant le
régime de la terreur. Billaud voyoit son collègue avec indifférence; ils
étoient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement
leur donnoit douze cents livres de pension, le logement et les vivres.

Malgré ces prérogatives ils ont toujours été exécrés des blancs et des
noirs, qui ont constamment refusé tout ce qu'ils leur offroient. Ils
écrivoient souvent, ils savoient toutes les nouvelles malgré la
surveillance de Jeannet. Collot[3] avoit commencé l'histoire de la
révolution; il la suspendoit souvent pour envisager son sort....--_Je
suis puni_, s'écrioit-il, _cet abandon est un enfer_. Il attendoit son
épouse ou son retour, son impatience lui occasionna une fièvre
inflammatoire. M. Gauron, chirurgien du poste de Kourou, fut mandé; il
ordonna des calmans et d'heure en heure, une potion de vin mouillé de
trois quarts d'eau; le nègre qui le gardoit pendant la nuit, s'éloigna
ou s'endormit. Collot dans le délire, dévoré de soif et de mal se leva
brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liqueureux, son
corps devint un brasier, le chirurgien donna ordre de le porter à
Cayenne, qui est éloigné de six lieues. Les nègres chargés de cette
commission, le jettèrent au milieu de la route, la face tournée sur un
soleil brûlant. Le poste qui étoit sur l'habitation, fut obligé d'y
mettre ordre; les nègres disoient:--_Yé pas vlé poté monde-là qui tué
bon Dieu que hom_. (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la
religion et des hommes).--Qu'avez-vous? lui dit en arrivant le
chirurgien Guisouf.--_J'ai la fièvre et une sueur brûlante._--_Je le
crois bien, vous suez le crime._ Collot se retourna et fondit en larmes;
il appeloit Dieu et la Vierge à son secours. Un soldat à qui il avoit
prêché en arrivant le système des athées, s'approche et lui demande
pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquoit quelques
mois auparavant?

[Note 3: Collot disoit à ceux qui frémissoient de voir en lui le
président des désastres de Lyon; si je n'avois pas adouci les ordres du
comité de salut public, j'aurois brûlé Lyon, élevé une colonne au
milieu, et gravé dessus: _ci gît Lyon_.]

»_Ah mon ami, ma bouche en imposoit à mon coeur._ Puis il reprenoit:
_Mon Dieu, mon Dieu, puis-je encore espérer un pardon? Envoyez-moi un
consolateur, envoyez-moi quelqu'un qui détourne mes yeux du brasier qui
me consume.... Mon Dieu, donnez-moi la paix._» L'approche de ce dernier
moment étoit si affreux qu'on fut obligé de le mettre à l'écart: pendant
qu'on cherchoit un prêtre, il expira le 7 Juin 1796, les yeux
entrouverts, les membres retournés en vomissant des flots de sang et
d'écume. _Discite justitiam moniti et non temnere divos._

Jeannet faisoit une partie de billard, quand on vint lui annoncer cette
mort...--«Qu'on l'enterre, il aura plus d'honneur qu'un chien» dit-il
sans déranger son coup de queue. Son enterrement se fit un jour de fête.
Les nègres fossoyeurs, pressés d'aller danser, l'inhumèrent à moitié,
son cadavre devint la pâture des cochons et des corbeaux.

Il avoit quarante-trois ans, étoit d'une taille avantageuse, d'une
figure commune, mais spirituelle; il avoit d'excellentes qualités du
côté du coeur, beaucoup de clinquant du côté de l'esprit; un caractère
foible et irascible à l'excès, généreux sans bornes, peu attaché à la
fortune, bon ami, et ennemi implacable. La révolution a fait sa perte;
il se proposoit d'expier ses torts dans l'histoire de sa vie qu'il avoit
commencée; il travailloit aussi à la rédaction des annales de la
révolution; ses notes ont disparu à sa mort; Billaud s'en est emparé
suivant quelques-uns, d'autres disent qu'il les a brûlées.

Pendant la maladie de Collot, Billaud fut envoyé à Synnamari, à 24
lieues au N. E. de Cayenne, tous les Synnamaritains se donnèrent le mot
pour le traiter comme une bête fauve. Bosquet seul, pour lui donner
asile, brava l'animadversion publique; sa maison fut redoutée comme
celle d'un lépreux; peu après, Billaud loua une case avec les deniers de
l'état, travailla sans relâche à l'histoire de la révolution et se
consola de sa solitude par une correspondance active avec Hugues.

En 1796 et 1798, au moment où nous arrivions, ses amis publièrent
secrètement, pour relever son crédit, qu'il étoit rappelé au corps
législatif. Quelques jeunes gens indignés d'un pareil choix,
l'attendirent un jour à l'écart, au milieu du bois qui conduit au bord
de la mer, au moment où il passoit d'un air triomphant. Il fut interdit
par ces mots... _Arrête, scélérat!_ Il se jetta à genoux, demanda
très-humblement la vie à quatre chasseurs qui le mettoient en joue avec
une carabine qui n'avoit pas de chien. Il regagna le village à pas de
géant. De ce moment, il ne sortit plus de sa case que pour prendre son
dîner, et se barricada avec soin.

À la fin de 1797, les seize déportés de _la Vaillante_ le rejoignirent,
il étoit sur la galerie de la case de Bosquet, quand ils traversèrent la
rue; il en salua quelques-uns, qui lui rendirent sans le reconnoître.
Pichegru le fit rentrer par une apostrophe énergique. Les seize se
logèrent comme ils purent.

Au bout d'un mois, l'un d'eux (l'abbé Brottier) se trouva chez Bosquet
au moment du dîner de Billaud. Il s'ouvrit, Brottier en fit autant, et
Billaud retrouva un antagoniste, plutôt qu'un compagnon, les autres
n'ont eu avec lui aucune relation ni directe, ni indirecte.

À la mort de Brottier, le 12 septembre 1798, il rentra dans sa case. À
la fin de novembre de la même année, lorsque les déportés de Konanama
furent transférés à Synnamari, il obtint la permission d'aller à
Cayenne. L'agent Burnel, qui ne faisoit alors que d'arriver, le garda
trois jours caché chez lui, pour prendre secrètement ses conseils, et ne
pas s'aliéner l'esprit des habitans. Il lui loua l'habitation de Lambert
au mont Sinery où toute la suite de l'agent se rendoit souvent en grande
pompe.

_N. B._ L'arrivée de Hugues en 1800 a mis Billaud sur le pinacle. Ce
dernier agent a commencé par lui faire visite, lui donner tous les
moyens de venir à Cayenne, lui allouer dans l'île l'habitation
d'Orvilliers, afin de le voir à son aise.

Quoique nous soyons déportés pour des causes différentes, et que nous
fassions deux corps, je dois dire que Billaud n'a jamais profité de son
crédit auprès de Burnel et de Hugues pour influencer en rien notre
existence; qu'il soit innocent, qu'il soit coupable, il a droit à la
vérité.

       *       *       *       *       *

Ces dîners et ces fêtes ne dureront pas long-tems. La maladie nous a
déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés; nous ne vendons plus
rien; nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller à la
pêche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givri et
Noiron, qui sont très-malades, ont trouvé à se placer chez le maire du
canton, celui de Makouria se charge de Pavy, qui ne se porte pas mieux.
Cardine, moribond, est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que
trois à la case, et déjà nous pesons nos vivres.... 70 livres de riz
pour tout le tems que nous resterons dans la Guyane française.... Quelle
perspective!.. Nous ne pouvons rien demander au gouvernement: nous
sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des
permis comme les nègres, pour aller d'un canton dans l'autre; mais nous
ne pouvons même plus faire le sacrifice de ce dernier reste de liberté
pour aller aux déserts de Konanama et de Synnamari partager les vivres
avec nos compagnons d'infortune; il faut que nous devenions la pâture
des bêtes féroces, ou que les habitans se chargent gratuitement de notre
nourriture et de notre entretien. _Pourquoi, dira-t-on, avez-vous formé
un établissement, sans avoir les facultés suffisantes? Il falloit suivre
vos camarades dans le désert, ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir
des cases et faire des abatis._

Quand nous étions encore à Cayenne, le respectable Chapel, officier
ingénieur, envoyé pour visiter le désert, avoit dit à Jeannet: _Konanama
sera le tombeau du plus grand nombre de ces malheureux; il seroit moins
inhumain de les tuer sur-le-champ à coup de fusils; on leur épargneroit
ainsi les souffrances d'une longue agonie_... Tous les habitans et
Jeannet lui-même nous engageoient à ne pas aller au désert...
_Sauvez-vous du désert à quelque prix que ce soit_, nous crioit-on de
toutes parts en versant des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil,
auroit pu ajouter: Sauvez-vous du désert, pour me dispenser du soin de
m'occuper de vous davantage; achetez de moi ce que je ne devrois pas
vous vendre, achetez un peu plus de liberté pour vos vivres, vous
mourrez peut-être aussi bien chez les colons qu'à Konanama; mais une
fois le marché passé, je ne m'occuperai que de faire recueillir vos
successions, quand vous aurez vécu à vos frais ou à ceux des habitans.
Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des
établissemens dans les terres incultes qui étoient notre seul
patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus
favorables et les plus près des bords de la mer; nous n'avons point de
noirs, les habitans n'en peuvent pas avoir assez; quand le gouvernement
nous en céderoit, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres
et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudroit
donc travailler nous-mêmes, et nous sommes moribonds; nous n'avons point
de vivres pour atteindre la récolte; viendra-t-elle dans vingt-quatre
heures? Enfin, nous ne sommes que trois; donnez-nous donc à manger.
«_Travaillez_, dites-vous;» la chose est impossible, vous en convenez
vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3
messidor an 6.

_La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens; le
blanc qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère
sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose
y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son
courage._

Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins... Par quelles étamines
faudra-t-il passer pour nous acclimater au sol et aux hommes? Ceux qui
nous donnent à dîner aujourd'hui ne sont pas changeans, mais ils ont
des déportés chez eux. Continuons le journal de nos peines.

_10 Septembre._ Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M.
Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'éducation de
son jeune garçon, âgé de douze ans. Il arrive ce matin, il sera nourri
chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune
enfant est doué des plus heureuses dispositions; la nature donne aux
créoles de l'aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité
physique, qui contribuent à émousser les épines de l'apprentissage. Par
une fatalité attachée au climat, dont l'air est imprégné d'une rosée de
paresse, ils sont tous au-dessous des plus mal-adroits ouvriers de
France, qui forcent par la nature l'industrie de se rompre au travail.
Ce n'est pas sans raison que les Européens les appellent des enfans
gâtés. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d'eux un travail
raisonnable. Les pères et mères, idolâtres de leur progéniture,
prétendent que l'application les tue; ils regardent la désobéissance de
leurs bambins comme une charmante espièglerie. Quand les enfans
comptent quatre ou cinq lustres, ils se cachent à l'approche des
Européens, comme des sauvages qui rougissent de leur ignorance. C'est un
de ces terrains qu'on nous donne à défricher; comment nous y
prendrons-nous? La méthode de France n'est pas de mise ici. Je passerois
les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'étoit pas une pierre du
tombeau de désespoir où nous allons être ensevelis.

Aujourd'hui le vieux Raymond de Guatimala nous amène son petit-fils, et
nous prie de le corriger.--«Il est allé consulter le diable, nous
dit-il, vous savez ce que c'est, _mon père_ (les nègres ne désignent les
prêtres que sous ce nom); un certain Jérôme enseigne l'art de faire
mourir le monde qui touche à ses oranges ou qui lui déplaît. À l'aide
d'herbes entrelacées de certaine manière, et cachées aux yeux de son
ennemi, ou de paroles qu'il prononce, vous tombez en langueur, ou vous
êtes couvert de lèpre... ce misérable montre son secret au _petit
monde_, et j'ai surpris ce matin mon enfant à qui il donnoit de ses
poisons, pour en faire l'essai sur ses camarades, et peut-être sur
nous.» Le passager Bourg nous amenoit en même temps le petit Trabaud.
Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand
cri.--Qu'est-ce?--_Au pyaye, au pyaye!_ (Un sort, un sort!) Ce mot est
emprunté des Indiens. Messieurs, vous êtes perdus, dirent nos quatre
quidams, à la vue d'une liane qui barroit tout le vestibule. Notre case
étoit cernée d'un cordon de racines, d'où pendoient çà et là de petits
paquets de cheveux, et des cailloux marqués de signes que nous ne
connoissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l'écart, nous dirent
de prendre une torche, pour brûler le sortilège. Le père Raymond jetta
son juste-au-corps dans un seau d'eau, et se joignit à Bourg pour courir
au puits, afin de laver tous les lieux que l'ombre de la corde avoit
touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre, d'où on
voyoit sortir quelques branches de simples. Le vieux Raymond insista
dans son opinion, et Bourg nous prédit qu'il nous arriveroit quelque
chose de fâcheux. Les oisifs ignorans des habitations croient fermement
aux sorciers; quiconque les contredit sur ce point, perd leur confiance.
Quelques-uns mêlent le sortilège à la religion.--«Les vieux nègres, nous
dit Bourg, sont extrêmement dangereux; ils font des pactes avec le
diable, et leur crédit s'étend jusqu'au fond de la mer: l'autre jour
j'ai vu une croix de paille sur mon canot, c'étoit un _pyaye_. Je ne
voulus pas m'en rapporter au nègre qui me l'avoit dit avant que d'aller
à la pêche; il en revint trois jours de suite, sans avoir rien pris; le
poisson dansoit à son approche. Enfin nous lavâmes le canot, et le soir
du quatrième jour, nous le remplîmes de poisson. Le _pyaye_ que nous
venons de brûler est mortel; si vous l'avez touché, quelques-uns de
votre société périront sous peu.» Trabaud, enchanté de cette occasion
pour avoir congé, nous dit qu'il avoit la fièvre. La leçon fut remise au
lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs
de sortilège ne vinrent pas.

_25 septembre_ (4 vendémiaire). Sur le minuit, nous entendons du monde
rôder autour de la case. Ils se disent tout bas: _Ils dorment_... Ils se
moquent des sortilèges, voyons s'ils échapperont à celui-ci. Ils vont au
cimetière exhumer le malheureux _Leroux_, déporté qui venoit de mourir
de chagrin, depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon,
exhaloit une odeur pestilentielle qui ne les dégoûtoit pas; nous
descendons à pas de grue pour les surprendre. J'ai déjà dit que notre
haie de citronniers servoit de bornes au cimetière. La lune qui, dans
son plein, versoit l'ombre des branches sur nous, les éclairoit à
loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les
cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en
petits morceaux, et en font différens paquets. Nous étions hors de nous;
l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour
les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les palétuviers.
Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la
visite, tous se trouvent dans leur case. L'uniformité de leur couleur,
et la crainte de faire tomber la plainte sur des innocens, nous
continrent dans les bornes d'une juste discrétion. Ils nous avoient voué
une haine éternelle, depuis que j'avois dit que leur inertie faisoit
dégénérer la liberté en licence. Heureusement que nous étions peu
affectés de cette _nécromancie_. Quoi qu'il en soit, ils pouvoient nous
empoisonner s'ils ne parvenoient pas à nous ensorceler, car le mystère
des magiciens d'Europe et d'Afrique, ressemble à celui des Indiens.

L'intention de nos faiseurs de pyaye étoit criminelle si nous eussions
été aussi crédules qu'eux; la crainte lui auroit peut-être donné
quelqu'effet: ainsi nos pas sont semés de pièges dans les deux mondes,
et nos persécuteurs disent:

  _Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo._

Si Dieu les protège, nous armerons l'enfer contr'eux!

Nous sommes assaillis au-dehors par les Africains, dans l'intérieur par
les serpens, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin:
Tronçon-du-Coudray avoit bien nommé la déportation _guillotine sèche_;
la mort seroit préférable à une pareille existence! L'espoir nous reste
encore; il en est de plus malheureux que nous! Mais nous n'avons cueilli
que des roses, dans peu de jours il ne nous restera que des épines.


_Décours de Septembre, Octobre, mi-Novembre 1798._

Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou
plutôt sans autres amis que notre bon Bélisaire, M. Colin.....

Je ne me souviens de rien depuis le premier octobre jusqu'au dix
novembre; une fièvre putride m'a absorbé, et j'ai perdu connoissance
presque jusqu'à cette époque.

Le six octobre, nos croisées ont été fermées pour nous cacher le convoi
de mon ami Pradal, déporté, qui demeuroit à Koroni, à deux lieues, où il
est mort de la même maladie qui nous dévore dans ce moment; il a été
inhumé au bord de notre jardin.

Le 10 octobre 1798, Jean-Baptiste Cardine, membre de notre société,
meurt chez monsieur Colin, où il avoit resté un mois malade; on met le
scellé chez ce brave militaire, à qui il n'a laissé que des haillons. On
en fait autant à la case Saint-Jean; on reprend même jusqu'aux fonds que
Cardine avoit mis dans la société à l'époque de notre établissement. Le
mort étoit grevé de deux cents livres de dettes; on ne les paie point,
et on défend de réclamer; on s'empare d'un dépôt d'effets que nous
avions laissés en nantissement à Cayenne à notre départ.

Le moment de notre maladie fut celui de notre plus cruel abandon. Le
jeune Trabaud, que nous avions mené trop sévèrement pour un créole, dit
au passager que nous avions tué des vaches et des poules, et que nous ne
vivions que de vols: la misère où nous étions plongés rendoit ce compte
vraisemblable. Bourg, homme simple, s'en rapporta au témoignage de
l'enfant, le fit partir pour Cayenne comme il le demandoit, nous
abandonna, et répandit cette calomnie dans le canton. Tout le monde nous
fuit; M. Gourgue étoit alors à Cayenne; il ne nous restoit plus que M.
Colin, qui ne fit que nous plaindre sans ajouter foi à cette fable. Les
vaches et les poules revinrent, et nous ne fûmes informés de ces détails
dégoûtans qu'au moment où nous commençâmes à nous traîner.

À qui faire entendre nos cris? À qui compter nos peines? À notre orient,
une mer immense nous sépare de deux mille lieues de nos parens: même
obstacle à notre nord, à notre midi: un désert de sept cents lieues
commence à un mille de la côte!... Si cette malheureuse plage est
couverte de quelques huttes, elles sont éloignées de neuf ou dix milles
les unes des autres; elles enserrent des indigens qui partagent leur
nécessaire avec d'autres infortunés jetés sur le même bord, pour les
mêmes causes que nous....

Il ne nous reste plus de ressource que celle d'aller avec un bâton, de
case en case, dire aux propriétaires qui n'ont plus rien: _De grâce,
nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous._ Comme nous nous éloignions
du poste, sans avoir la force d'y revenir quelquefois coucher, le
sergent nous donna connoissance de l'ordre suivant:

«Vous surveillerez les déportés de très-près, vous épierez leurs
démarches et leur conduite; s'ils bronchent, mandez-le moi; et
faites-les partir sur-le-champ bien escortés, ils seront très-sévèrement
punis, ils sont sous votre surveillance et responsabilité.»

  Cayenne, 9 Thermidor an 6.
                                         _Signé_ DESVIEUX, _commandant
                              de place, chargé de la police générale_.

Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres: nous n'avons qu'un
ami sur la terre; il est pauvre, aveugle, sexagénaire, cul-de-jatte; il
a sacrifié une partie de sa fortune pour Cardine; il a desservi sa table
pour nous nourrir pendant notre maladie; il a tiré des bras de la mort
un autre déporté qui demeure chez lui. Il a une demoiselle de 17 ans;
Givry lui plaît, obtient sa main; nous en sommes instruits douze heures
avant la noce; notre confrère Noiron, curé de Crécy, leur donne, en
présence de témoins, la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle.

Le surlendemain, Noiron est conduit en prison à Cayenne pour avoir fait
ce mariage. Dans la suite on l'a relégué à Approuague (où il est mort).
Comme il avoit des fonds dans la société, il remit ses intérêts au
maire, et le peu qui nous restoit fut vendu. Nouvelles douleurs,
nouvelles recherches.

St.-Aubert trouva le premier à se placer chez une veuve, à quatre lieues
au N. O. dans le fond du désert.

_Le 23 décembre_, il revient à notre case pour chercher ses effets, la
joie le suffoque au point qu'il est près d'étouffer. Avant son départ,
il avoit les jambes enflées; à son retour, elles étoient sèches comme
des lattes. Nous étions en hiver; les pluies avoient formé de vastes
prispris ou étangs, où il faut s'enfoncer jusqu'à la ceinture; quand on
quitte les bords de la mer, et ces bords sont percés çà et là de criques
ou petits torrens. Les fruits, les sucs des herbes vénéneuses et la
fraîcheur de ces eaux croupies et empoisonnées, lui avoient fait
remonter l'humeur dans l'estomac. Il dînoit avec nous chez M. Colin. Il
s'endort subitement; au bout de quelques heures de léthargie, il se
réveille en sursaut, s'agite comme s'il eût avalé du plomb fondu; il
écume et vomit des flots de sang caillé, mêlé de pus. Il retombe ensuite
dans son premier sommeil, sans voix, sans connoissance, les yeux
hagards, enfin dans un état mixte entre la mort et la vie. Plus il est
robuste, plus la nature faisoit d'efforts pour l'acclimater. Nous crûmes
que le lendemain il n'existeroit plus; mais il vivoit, ou pour mieux
dire, il végétoit; il ne se plaignoit point, il avoit les yeux ouverts
et il ne voyoit rien, n'entendoit rien, ne demandoit rien, ne pouvoit
rien, ne sentoit rien. Son corps exhaloit une odeur cadavéreuse; sa
langue et ses lèvres étoient noires et gonflées. Au moment où sa crise
l'avoit pris, deux nègres de chez sa future hôtesse étoient venus pour
prendre ses effets, et s'en étoient retournés à vide, donner la nouvelle
de sa mort.

Le surlendemain, il desserre les dents, prend quelque nourriture, et
retombe dans sa léthargie. Le 24, il se met sur son séant, comme un
homme dans le transport; il boit, il mange comme s'il n'étoit point
malade; il parle, il se promène comme un somnambule. M. Colin nous avoit
donné une garde qui ne le quittoit pas. Le jour de Noël, nous montâmes
dîner à Pariacabo; le soir, à notre retour, il avoit recouvré ses
organes et son bon sens. Il s'étonnoit d'être au lit, il nous demandoit
quelle heure il étoit, depuis quand il dormoit, si la marée étoit bonne
pour qu'il partît. Il vouloit se lever, et s'étonnoit de se trouver si
foible. Nous lui fîmes cent questions, pour voir s'il n'étoit pas encore
dans le délire. Après nous en être convaincus, nous restâmes aussi
stupéfaits que lui, quand il nous assura qu'il ne se souvenoit de rien,
qu'il n'avoit rien souffert, et qu'il ne se croyoit de retour que depuis
douze heures. Ses jambes enflèrent de nouveau; au bout de cinq jours, il
fut rétabli.

Le premier de l'an 1799, il se mit en route, pour aller chez sa
propriétaire la veuve Simmer; il avoit pour trois heures de chemin. Il
se charge à notre insu d'une partie de son linge, s'égare, s'étourdit,
s'endort dans un sentier de traverse; ne se réveille qu'au coucher du
soleil, chemine à la hâte, s'enfonce dans un bois effrayant, et se
trouve à la nuit au milieu d'un de ces étangs formés tout-à-coup par les
eaux que les nuées d'orage ont déchargées dans le haut des déserts.
Durant l'été un chasseur vient par hasard une fois par mois dans ces
lieux bien desséchés; mais pendant l'hiver, des reptiles de toute
espèce, gros comme des troncs d'arbres, y font sentinelle au fond de
l'eau, et s'y suspendent au bout des branches, pour saisir et dévorer
l'homme ou l'animal sans défense.

Le malheureux crie en vain; la nuit est close, il monte en tremblant sur
les branches tortueuses d'un acajou frugifer; c'est-là qu'il attend le
retour de la lumière, au milieu des animaux dont les hurlemens affreux
redoublent ses malheurs et son effroi... Quelle solitude... Quelle
nuit... L'enfer est-il plus redoutable?... Le jour vient, il respire
encore, il se traîne au milieu des eaux, du côté de l'Est.... Le soir,
il arrive à la côte, il apperçoit une case d'Indien; il lui conte ses
malheurs, lui montre ses jambes ensanglantées. Le sauvage l'accueille,
lui prête son lit, lui donne à manger..... Il n'avoit rien pris depuis
trente-six heures. Au bout de deux jours, il se rend chez son hôtesse.
Elle le croyoit mort; au récit de ses traverses, elle s'attendrit par
caprices, car cette vieille fait tout par caprices. Le 20 janvier, elle
le renvoie et il revient à Kourou, à nos charges.

Ses habits étoient déchirés, ses jambes sanglantes, son visage maigre et
allongé, ses yeux creux. Givry nous l'amena: nous l'avions fait chercher
pendant huit jours; nous le croyions noyé ou dévoré par le tigre. Nous
nous assîmes tous trois pour pleurer jusqu'à satiété au milieu de notre
malheureuse cabane.

Il avoit perdu, dans le désert, ce qu'il avoit pu emporter avec lui.
Nous nous décidâmes enfin à demander pour nous trois les vivres à
l'agent Burnel, qui en arrivant paroissoit vouloir adoucir le sort des
déportés. Après un exposé succinct de nos pertes et des causes de notre
établissement et de notre misère, nous terminons ainsi notre pétition:

«Nous avons marchandé avec la misère pour conserver nos jours; nous ne
pouvions rien vendre au milieu d'un désert où nous n'avions rien. Quatre
cents livres de marchandises en denrées et en toile étoient tout notre
avoir entre sept compagnons de malheur, dont un est mort de chagrin et
de détresse. Trois, à moitié vivans, ont été arrachés au trépas par des
colons généreux; les trois qui implorent votre justice ne savent plus à
qui s'adresser pour vivre. Leurs malheurs ne seront qu'un songe, si vous
faites luire pour eux un rayon de justice....» Le maire de Makouria lui
présenta cette pièce, Burnel mit au bas: _Néant à la requête._ Avec
quelle ferveur nous prions Dieu dans cette crise terrible!... Lui seul
pouvoit la faire cesser. «Providence éternelle! je te remercie de
m'avoir rendu malheureux, tu m'as rendu plus attentif et plus sensible à
tes bienfaits, tu as ouvert ta main, et dans un clin-d'oeil nous sommes
sortis de l'abîme.» Une négresse libre nommée Dauphine a recueilli
St.-Aubert, l'a soigné comme son enfant, il ne pouvoit se remuer; elle a
pansé pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermées.
(Aujourd'hui il est en France.) Ici le lecteur tressaille comme nous de
reconnoissance. Margarita a été placé en même tems chez M. Molli, alors
régisseur de Pariacabo. Que j'ai de plaisir à placer ici le nom de
Molli! Il m'inspire des sentimens de peine et d'effusion; je lui dois la
vie, cela suffit au lecteur.

J'eus le meilleur lot, celui de rester chez M. Colin, où je fus placé
par Givry son gendre. Je n'ai jamais été plus heureux de ma vie; quoique
ce vieillard fût dans la détresse, il répétoit sans cesse à ceux qui
venoient le voir: _Si ma table est frugale, je m'honore de la voir
entourée de trois déportés._ Tant qu'il a vécu, j'ai partagé mon tems à
la rédaction de cet ouvrage et à la lecture; il m'a donné de grandes
lumières, il avoit trente-cinq ans de colonie.

MM. Gauron, chirurgien, ami de M. de Préfontaine, et Gourgue, notre
voisin, dont je vous ai déjà parlé, sont propriétaires de manuscrits
précieux sur les indiens. Leur bibliothèque bien fournie a toujours été
à ma disposition; j'en ai fait bon usage par goût, et pour désennuyer M.
Colin qui étoit aveugle. Son gendre Beccard, garde-magasin à Konanama,
étant mort le 2 février 1799, j'ai fait un voyage à Synnamari, pour
viser la reddition des comptes de la veuve. Cet heureux hasard m'a
fourni les pièces authentiques que je rapporterai plus bas. Désirant
m'instruire sur les lieux, j'ai été moi-même à Konanama au milieu de
l'hiver et des torrens. J'ai pris le plan du désert et celui du village
à moitié embrasé; enfin j'ai visité la partie de l'ouest de la colonie,
accompagné du maire de Synnamari, qui m'a donné un permis pour aller
jusqu'aux Karbets indiens; ainsi, j'ai vu par mes yeux une grande partie
de ce que je dirai des naturels du pays. Les manuscrits de Préfontaine,
ceux des jésuites et des missionnaires du Saint-Esprit ont fait les
trois quarts de cet article.

Dans cette nouvelle passe, où je n'avois tout juste que le stricte
nécessaire, je me trouvois plus heureux qu'un millionnaire à qui la
crainte d'un revers de fortune ôte ou diminue la jouissance du présent,
sans espoir pour l'avenir; l'amour du travail, le désir, la faculté et
la nécessité de m'instruire pour me distraire, m'ont fait bénir de bon
coeur ce prince qui sur son trône, dans le sein du luxe et des plaisirs,
écrivoit au livre de la sagesse, _qu'une honnête médiocrité vaut mieux
que l'opulence_; le plus grand bonheur de ma vie est d'en avoir fait,
avec réflexion, la délicieuse épreuve. Que de fois, me promenant seul le
soir sur les rochers, ou m'égarant par plaisir dans le désert, occupé
ou de ma lecture, ou de mon ouvrage, après avoir arrangé mon retour en
France, j'ai fait redire aux échos des bois: _Mon coeur est libre, je ne
me reproche rien!_ Quand la mer venoit lécher mes pieds nus et hâlés par
le soleil, je me sauvois en riant, et perché sur un cèdre brisé par les
torrens et jeté sur le rivage, je contemplois sans effroi le silence de
la nature et la fureur des vagues, que je défiois d'approcher jusqu'à
moi. Mon coeur suppléoit à la monotonie du spectacle, par la présence de
mes amis de France qui, dans un clin-d'oeil, venoient de deux mille
lieues se ranger à côté de moi, pour voir le désert. Comme je profitois
de leur surprise! Une heure après, j'allois les rejoindre à Paris, je
les surprenois; mon exil étoit mon triomphe; je ne pouvois suffire à
leurs questions. Quand le sommeil ou le repas me distrayoient de ces
heureux songes qui étoient toujours nouveaux pour moi, je me disois avec
ivresse: _Je n'ai donc plus d'inquiétude pour vivre; que je suis
heureux!_

Un autre jour, je fouillois le terrier d'un cabaçou, ou d'un tatou,
cochons de terre, dont le dos est couvert d'écailles qui ne redoutent
point la balle: cet animal plus habile que nos mineurs, creuse en un
clin-d'oeil, à plusieurs pieds sous terre, et, au bout de deux heures,
sort à sept et huit toises d'un second soupirail qu'il ouvre avec son
grouin; son manteau, qui ressemble à celui de nos cloportes, lui sert à
envelopper sa tête et ses pattes très-courtes et armées de griffes; les
cabaçous sont gros comme nos tonkins: c'est une excellente nourriture;
les chiens ne peuvent les atteindre dans le terrier, parce qu'ils en
referment l'ouverture à mesure qu'ils s'y enfoncent quand ils se sentent
poursuivis; on les prend pourtant quelquefois à l'improviste, mais alors
les chasseurs frottent les chiens avec du hallier, et cette recette qui
paroît risible, est un enchantement pour le gibier, que le chien
n'effraie plus; j'ai remarqué que certaines herbes ont tant de force sur
ces animaux, que le chien ne manque pas sa proie. On prétend que ces
frictions rendent les chiennes stériles, et font mourir leurs petits. Un
autre jour je rencontrois un _mangeur de fourmis_, un _mouton
paresseux_, ou un _tapir_. En voici la description:

_Mangeur de fourmis._ Petit ours qui a le poil gris, long, les pattes
de devant courtes, très-grosses et très-fortes; la queue longue et
fournie comme celle d'un renard; les yeux horisontalement placés comme
l'ours; le museau pointu de même, et la bouche si petite que l'on ne
peut y enfoncer que le bout du petit doigt; il n'a point de dents; sa
langue pointue et très-longue est un peu grainée et gluante; il la
plonge dans une fourmilière pour servir d'amorce aux fourmis; quand elle
en est couverte il la retire. Sa défense est un croc gros comme le
doigt, qu'il a au bout de chaque patte; il s'en sert pour éventrer les
chiens; s'il est pris à l'improviste, il se couche sur le dos et saisit
le chasseur ou l'animal qui le cherche. Le _mouton paresseux_ et le
_tapir_ ont les mêmes défenses et en font le même usage, mais celui-ci
est beaucoup plus utile que les autres. Les fourmis créées, dit l'Esprit
Saint, pour donner l'exemple aux paresseux, sont en si grande quantité
dans certains plantages, que souvent elles trompent entièrement
l'espérance du colon. La Providence les multiplie d'un côté, pour faire
gagner le pain à l'homme, à la sueur de son front; de l'autre, elle crée
un destructeur de ces insectes pour qu'il ne perde pas le fruit de ses
travaux.... _O Providentia! o altitudo sapientiæ!_...

_Mouton paresseux_, quadrupède gros comme un bon chat, a le front d'un
singe, le museau rond et un peu cave, les yeux petits d'un gris mort,
les dents petites et peu aiguës; le poil rude, brun et blanc sous le
ventre, aux pattes et à l'oréole de l'orbite de l'oeil. Les pattes
longues et musculeuses armées de cinq crocs d'une corne dure et
extrêmement aiguë. On l'appelle mouton, parce qu'il ne fait de mal à
personne. L'existence est un supplice pour lui: quand on le touche, il
pousse un cri aigu, entr'ouvre à peine sa gueule et ses yeux comme un
être attaqué d'une violente crispation de nerfs. Il a si peu de cénovie
dans les jointures et de mobilité dans les vertèbres, qu'il ne remue de
place que pour manger; il se nourrit de feuilles de mont-bin, arbre
très-commun, dont le fruit ressemble, pour la forme, à nos prunelles de
mirabelle.

On l'appelle mouton paresseux, parce qu'il reste sur l'arbre jusqu'à ce
qu'il l'ait dépouillé de toutes ses feuilles. Si l'ambitieux alloit à
son école, il borneroit ses désirs, et ne mouilleroit pas la terre et
de sang et de larmes.

_Tapir ou mahy-pouri_, quadrupède, a le poil noir et rude, et les yeux
d'un cochon; le museau pointu et mobile en trompe comme un éléphant; le
pied trifourchu et extrêmement musculeux, est gros comme une vache
trapue; il a le dos en arc..... Sa chair est aussi bonne que celle du
boeuf. Il se nourrit d'herbes au défaut de poisson; sa fiente semblable
à celle du cheval, est un enivrant pour le poisson, dont il est
très-friand. Il habite la terre et les eaux. Quand il trouve des étangs
bien peuplés, il y dépose ses excrémens, s'y plonge, les bat avec ses
pieds; le poisson, alléché, vient à l'odeur, mange, s'enivre, flotte sur
l'eau, et devient la pâture du tapir. Les créoles au fait de sa ruse,
l'attendent au bord des étangs, et emportent les restes de sa table. Il
court avec tant d'agilité et de force, qu'il rompt les trappes que les
grosses couleuvres tendent au milieu des _pripris_. On mange tous les
animaux dont je viens de parler. La superstition est si grande ici que
la plupart a horreur du tigre martelé, et mange le tigre rouge avec
délices. La chair de l'un et de l'autre est plus succulente que celle
de toutes nos grosses pièces de France.

À la fin de l'hivernage, nous allions à la pêche aux flambeaux, où nous
faisions le quart pour surprendre la tortue de mer, et la retourner
pendant sa ponte; car cet animal, comme l'autruche, dépose ses oeufs
dans le sable, où elle vient pendant les ténèbres, à marée montante. Les
habitans en faisoient autrefois un grand commerce; le titre de propriété
est l'adresse de la retourner sur le dos. Les anses où les tortues
montent sont couvertes de sable et ordinairement peu poissonneuses. Les
habitans de Kourou m'ont assuré que la pêche qui étoit très-peu de chose
quand j'y étois, étoit si abondante avant que la mer eût emporté, dans
l'espace de cinq ans, plus de dix lieues de vase qui couvroit le rivage
jusqu'à Synnamari, que le soir les voyageurs prenoient des flambeaux
pour ne pas se heurter aux os et aux arêtes des poissons jetés et
pourris sur le rivage.

On prend encore quelques grands poissons, tels que la vache marine.

_Vache marine._ Poisson ainsi appelé, parce qu'il a sur le front deux
petites excroissances musculeuses et blanches, en forme de cornes,
longues de trois ou quatre pouces. Il imite aussi le meuglement de la
vache. Il est vivipare comme le lamentin, vorace comme le requin; sa
peau est la même. Chez tous ces grands poissons les mâles ont deux
lames, et les femelles deux fourreaux également propres à la génération;
de-là vient que quelques-uns multiplient sans cesse. Les lézards sont
pourvus de même: de-là cette quantité d'oeufs qu'ils cachent dans la
terre. Ces deux voies de la génération ne seroient-elles pas faites pour
classer les deux sexes?..... C'est ce que j'ignore.

_Espadon_, grand poisson de mer, ennemi juré de la baleine, ainsi nommé
parce qu'il porte à l'extrémité de son nez une épée ou peigne à deux
rangs de dents, l'un à droite, l'autre à gauche. Au milieu de cette arme
est un muscle qui répond à son sensorium. Les pêcheurs qui le savent le
frappent à cet endroit, pour se soustraire à sa fureur, au moment où il
est pris, et c'est presque toujours à la ligne, car il est vorace, mais
il ne s'attache qu'aux poissons. La double scie, dont je viens de
parler, lui sert de défense contre les autres poissons, et sur-tout
contre le requin qu'il éventre souvent.

Peu de jours après notre arrivée, une baleine et un espadon se
battirent près des îlets du Salut. La baleine fut la plus foible et
mourut: elle infectoit le rivage au loin.

Au commencement de septembre 1798, le pêcheur de l'habitation attira sur
le rivage un gros espadon vivant qu'il avoit attaché à une forte ligne.
Il fut forcé d'attendre le pendant pour l'assommer: c'étoit une femelle;
nous l'ouvrîmes, et trouvâmes dans son estomac plusieurs poissons
entiers et à moitié délayés par le suc gastrique. (Les poissons en sont
plus pourvus que nous pour digérer, car ils avalent leurs alimens sans
les mâcher.) Nous trouvâmes au dépôt du chyle un gros cordon auquel
aboutissoient plusieurs fils qui se rendoient à une grosse enveloppe,
que nous brisâmes: elle contenoit deux autres sacs où étoient d'un côté
des oeufs, ou plutôt des embryons, et de l'autre des petits armés de
leurs peignes, et pourvus au nombril d'une grosse vessie adhérente, dont
un lacet communiquoit à l'estomac du petit, et l'autre beaucoup plus
fin, au cou de l'enveloppe, et de-là au dépôt du chyle, qui se divisoit
en rameaux comme un arbre. Plus le petit étoit foible, plus le cordon
communiquant au chyle étoit fort: il diminuoit à mesure que le petit
étoit près de naître. Ainsi, la vessie où repose la nourriture se
détache sans peine, et le lacet qui la suspend au nombril du petit, lui
fait prendre nourriture à chaque fois que la mère s'agite. Comme elle ne
peut l'allaiter, il sort de sa prison, sevré, armé et en état de
chercher sa vie. La couleur du chyle qu'il a pris est d'un blanc de lait
un peu tourné, et plus ou moins liquide suivant son terme.

Pendant le jour, quand nous étions à la chasse au milieu des forêts ou
dans les déserts arides, nous trouvions, à chaque moment, des pauses à
faire pour remercier la Providence. Dans la plaine, le soleil à pic sur
nos têtes, nous faisoit suer jusqu'au sang, et nos poumons embrasés
soupiroient après une goutte d'eau; nous gagnions un taillis, deux
lianes nous entrelaçoient, l'une lisse et couverte d'une double
pellicule de gris cendré, l'autre canelée ou plutôt ridée; nous coupions
la première, nous tendions la main, elle nous versoit une eau plus
délicieuse, plus fraîche et plus limpide que la liqueur la mieux
distillée; elle nous la versoit en assez grande abondance pour que nous
fussions pleinement désaltérés sans être incommodés; l'autre nous
donnoit un jus laiteux, nous en imbibions de la farine de racine que
nous jettions aux poissons, qui s'en trouvoient enivrés, et que nous
prenions sans peine.

À notre retour, nous nous félicitions d'avoir évité un gros scorpion, ou
d'avoir tué un serpent _grelot_, _amida_ ou _à deux têtes_; quelquefois
nous anatomisions ces mauvais voisins quand ils venoient dans nos cases.

Un jour, Givri en tua un de sept pieds, c'étoit un petit amida. Il étoit
à Koroni, dans la case d'une négresse, si occupé à avaler les oeufs
d'une poule qui commençoit à couver, que la négresse le toucha sans
qu'il se dérangeât. Il avoit charmé la poule, qui ne remuoit pas de son
nid. Il l'auroit avalée si la couvée ne lui eût pas suffi. Comme nous
l'avions frappé sur le milieu de l'épine du dos, nous eûmes tout le
loisir de faire l'opération. Je fis sortir de son corps les oeufs qu'il
venoit d'avaler; ils étoient intacts; nous en fîmes une omelette qui
étoit très-bonne. Nous le dépouillâmes; il nous infecta de musc. Les
parties de la génération de cet animal sont si odoriférantes, que
certaines personnes le devinent au flair. En général, le musc des
animaux des pays chauds est une graisse jaune qui se trouve aux
jointures, et sur-tout aux parties de la génération; on l'extirpe, et on
lave ces parties avec du jus de citron. Le serpent en est plus pourvu
que les autres animaux; sa chair est d'un blanc de poulet.

L'amida a l'écaille du dos ronde, d'un gris brun; celle de dessous jaune
et brillante comme la nacre de perle; sa mâchoire est armée de deux
rangs de dents très-incisives, longues et fortes comme des camions.
L'orifice de sa trachée-artère est couronné de deux petites poches d'où
sortent deux dards noirs, longs et pointus comme des épées. Au moment où
il serre un corps dans sa gueule, ses deux poches pressées et par son
souffle et par le solide qui remplit ses mâchoires, font sortir ses deux
lances qui sont les alambics éjaculateurs de son venin.

Voilà le précis d'une partie de la destinée particulière qui nous
attendoit à Rochefort sur les deux frégates, à Cayenne, et dans la
Guyane, depuis le 18 fructidor (6 septembre 1797), jusqu'à la fin de
mars 1799.

_Le 30 août_ (13 fructidor an 6.) Les soldats et les matelots se sont
révoltés contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir.
Depuis huit mois, ils ne recevoient point de prêt; on disoit que cet
argent servoit à agioter. Desvieux et Jeannet ont rejeté la faute sur le
colonel; l'agent a montré beaucoup de fermeté; Desvieux s'est enfui sur
son habitation retrouver son épouse avec qui il avoit divorcé. La
révolte a duré trois jours; tout Cayenne étoit en rumeur; enfin, le
colonel a été dégradé; _Jeannet_ l'a arraché des mains des soldats qui
vouloient l'égorger. Il a été envoyé aux îlets du Malingre, et la troupe
s'est apaisée par argent; les riches marchands ont fait des sacrifices;
au bout de cinq jours, tout est rentré dans l'ordre. Le bruit du rappel
de _Jeannet_ avoit augmenté le mécontentement de la troupe. Il ne
restoit que quelques déportés à l'hôpital; les autres étoient placés ou
partis pour Konanama; une goëlette en avoit emporté 87 qui étoient
restés trois jours en route sans eau, confondus avec leurs effets, et
plus entassés que sur _la Décade_.

_Le 6 octobre_ (15 vendémiaire an 7), à cinq heures du soir, la corvette
_la Bayonnaise_ apporte 120 déportés, dont 9 sont morts en route.

_Le 9 octobre_ (18 vendémiaire), une chaloupe va à bord de _la
Bayonnaise_. Vingt-quatre déportés sont conduits à l'hospice, dont la
moitié est expirante, et l'autre a acheté du chirurgien du bord la
permission de mettre pied à terre. Le reste est expédié à Konanama.
_Jeannet_ est pourtant bien informé que la moitié de ceux qui y sont,
est déjà moissonnée par la peste; il a même nommé une commission pour
visiter Konanama. Il sait, en outre, que ceux qu'il vient d'y envoyer
n'avoient point de médicamens à leur bord; que le scorbut en rongeoit
les trois quarts; il les y a donc envoyés pour mourir: voilà _Jeannet_,
il fait le bien et le mal avec la même indifférence.

Nous avions apporté le directoire avec nous; _la Bayonnaise_ a amené ses
commissaires; et c'est l'agent lui-même qui leur donne en riant cette
qualification. Le commandant de _la Bayonnaise_, Richer, annonce un
nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de
terreur en France que quand nous en sommes partis, scission dans le
directoire; la loi de conscription, et 100 liv. pour chaque
dénonciateur qui prendra un émigré ou un déporté qui s'étant sauvé du
lieu de son exil, sera traité comme ceux qui ont porté les armes contre
la république.

_Le 13 octobre_ (22 vendémiaire), les États-Unis déclarent la guerre à
la colonie; Jeannet en prévient les habitans, annonce la famine, et
ordonne de planter des bananes et le double de maniok. Cette déclaration
de guerre est la suite de la rapacité de l'agent et des armateurs en
course. Notre capitaine Villeneau en a allumé la première torche. Le
lendemain que nous eûmes mouillé, un brick anglo-américain, chargé de
farine et de boeuf, fut arrêté par Villeneau, et confisqué par Jeannet,
qui l'avoit renvoyé, à vide, porter cette nouvelle aux États-Unis. Voilà
la cause de cette rupture à laquelle la France n'a peut-être aucune
part. Dans tous les cas, la famine annoncée vient de la dilapidation de
l'agent; à peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne
regorge de marchandises; l'agiotage commence; on porte tout à Surinam
pour avoir des piastres; le magasin reste vide; et quand il n'arrive pas
de nouvelles prises, on met les habitans et leurs vivres en réquisition,
ou bien on expédie des goëlettes à Surinam, pour racheter au quadruple
les comestibles qu'on y a portés pour rien. Les cayennais, comme les
filles de joie, vivent, au jour le jour, des rapines que les corsaires
partagent avec l'agent, qui les revend aux gros marchands, qui les
échangent à Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au
centuple: ce trafic n'auroit rien que de louable, si le magasin se
trouvoit approvisionné pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien
reçu de France depuis le commencement de la guerre; et, dans quinze
mois, trois bâtimens lui ont apporté 329 exilés, qui n'ont pour toutes
munitions que les ordres des commissaires du directoire et de Rochefort.

_21 Octobre._ (_30 vendémiaire._) Un envoyé de Cayenne à la poursuite de
M. Barthélemy et de ses sept compagnons d'évasion, nous dit en dînant
chez le maire que ces messieurs n'ont fait que passer à Surinam; qu'ils
étoient sous des noms empruntés, munis de très-bons passe-ports signés
de Jeannet; que de suite ils ont fait voile pour Démérary, d'où ils sont
tous partis à l'exception de M. Aubri qui est mort.

_22 Octobre._ (1er. brumaire.) M. Martin, chirurgien, qui a été pris par
les Anglais en passant à Cayenne, nous donne des nouvelles de _la
Décade_. Cette frégate a été prise en même tems, sans coup férir;
l'officier qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Français
prisonniers qui se trouvoient sur son passage: «Il n'y a point d'homme
en France aussi lâche que celui-là. Nous serions bientôt à Paris, si
tous lui ressembloient.» Villeneau avoit à son bord l'Anglo-Américain
qui étoit arrivé trop tard, pour donner les papiers aux huit évadés de
la première déportation. Son bâtiment ayant mouillé trop près de
Synnamary, il fut pris par un croiseur cayennais et amené à la capitale
où il avoit la ville pour prison. Son bâtiment fut confisqué, l'agent
lui rendit sa liberté et un baril de farine pour se rendre à Surinam: il
va au magasin, demande un baril estampé d'un numéro qu'il indique. Il
prend fantaisie au garde-magasin de le visiter; il se trouve des
passe-ports au fond du tonneau; Jeannet fait resserrer le capitaine et
l'embarque sur _la Décade_ avec les pièces à sa charge. Ce brave homme,
nommé Tilly, en laissant son geôlier prisonnier dans la rade de
Plymouth, alla à Londres, et retrouva chez M. Wickam, l'adjudant
_Ramel_, _Pichegru_, _Dossonville_ et _de La Rue_. Villeneau l'avoit si
maltraité, qu'ils le prirent pour un phantôme. Quelle reconnoissance!
Quelle heureuse rencontre!

Villeneau rentré en France a passé à une commission de marine, qui lui a
donné trois voix pour la mort, l'a destitué et classé comme Lalier.

_5 Novembre 1798._ (15 brumaire.) Deux frégates amènent chacune un
agent, l'un, nommé Desfourneaux, remplace Hugues à la Guadeloupe; il
connoît Parisot et le recommande à Burnel qui est le nouvel agent de
Cayenne.

Jeannet part au bout de trois jours, une nombreuse députation
l'accompagne jusqu'au Dégras; des femmes de toutes les couleurs pleurent
amèrement. Leurs époux rient sous-cape et tous lui font des adieux
différens.

Burnel, comme tous les nouveaux arrivans, débute par de grandes
promesses, fait un pompeux éloge de son prédécesseur, qu'il doit,
dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole.


_Fin de la troisième partie._




VOYAGE À CAYENNE.

  _Forsan et hæc olim meminisse juvabit._
                                        Virg. Æneid. lib. I.

  L'innocent dans les fers, sème un doux avenir.




QUATRIÈME PARTIE.

     _Déserts de Konanama et de Synnamari.--Traitemens et morts
     des déportés: leur liste; leurs successions.--Agence de
     Burnel.--Voyage jusques chez les Antropophages_ (ou mangeurs
     d'hommes); _leurs guerres; origine, vie et moeurs des
     Indiens caraïbes_.


Cette quatrième partie commence avec la septième année républicaine, qui
répond au 22 septembre 1798. Elle contiendra une année, durant laquelle
nous verrons d'abord le traitement des déportés à Konanama et à
Synnamari. Le lecteur sait déjà comment je me suis procuré les pièces
authentiques des agens et des ordonnateurs. Je lui ai annoncé aussi que
je m'étois transporté sur les lieux, afin de n'être ni au-dessus ni
au-dessous de ce que j'ai à dire. Ce qui suit est si terrible et paroît
si incroyable, que je n'ai pas voulu m'en rapporter au seul témoignage
de mes confrères, me défiant plus de moi contre mes ennemis, que je ne
me préviens pour mes amis. Passons donc à Konanama.

       *       *       *       *       *

Occupons-nous du lieu de la scène avant de parler des acteurs. J'ai vu
ces déserts, j'ai passé des torrens pour visiter les ruines des Karbets.
J'ai frémi de la destinée de mes malheureux compagnons dont les tristes
restes flottoient dans un étang. J'ai mêlé mes larmes aux eaux des
torrens qui rouloient sur leur dernière demeure. Mais supposons qu'il
n'y ait eu personne, que les exilés n'y viendront pas; supposons que je
fais la découverte de cette terre: où est-elle? est-elle habitable? que
peut-elle produire? quel est son site, et quel est son sol?....

Partons de Cayenne: embarquez et côtoyez le rivage à neuf milles en mer,
à 30 lieues au N. O. se présente un grand bassin où les vents
engouffrent les flots et font remonter à deux et à quatre lieues vers sa
source une rivière rapide dont les bords étroits et escarpés sont
plantés de grands arbres si bien enlacés et si touffus que le soleil
n'éclaire jamais l'onde. Remontez cette rivière environ à six milles,
vous trouverez une chaîne de rochers au milieu de son lit, qui vous
forcera de mettre pied à terre pour tirer votre canot et le porter
au-delà de la cataracte ou du premier saut, à moins que vous ne
profitiez _du grand montant_. Gravissez la rive droite du fleuve et
décrivez votre horison.

Au levant, une langue de bois aqueux s'élève jusqu'aux nues, se prolonge
depuis le rivage jusqu'à une demi-lieue du nord au sud, et intercepte la
brise qui vient de la mer; au couchant, une épaisse forêt ferme cette
immense grotte; au sud-couchant, des bouquets de bois çà et là, croisent
le vent de terre; au midi plein une vaste prairie couverte d'herbes
coupantes, est traversée par des rigoles et des étangs qui aboutissent à
une forêt circonscrite en demi-cercle; du côte du sud, ces bois
conservent une éternelle fraîcheur, leur pied pose sur des vases noires,
sur des gouffres, sur des terres tremblantes; l'été ne les dessèche
jamais assez, pour qu'un voyageur puisse s'y engager sans guide; outre
les remous, il s'y trouve une grande quantité de couleuvres plus grosses
que le corps d'un homme. Tous ces arbres sont stériles, quelques-uns
portent des fruits mortels, d'autres des serpens-lianes qui
s'entrelacent et font sentinelle au haut des branches; leur couleur
verte comme les feuilles ou grise comme le tronc de l'arbre, jointe à
l'obscurité et aux précipices, mettent la prévoyance en défaut; au
couchant-sud à l'angle du bois, est un chemin impratiqué, connu par les
Indiens _Arouas_, qui conduit dans d'autres précipices à perte de vue;
l'horison est borné par des forêts, des montagnes et des lacs; à l'est
et N. E. par des déserts et des palétuviers, comment échapper à la
misère, au désespoir et à la mort?

Attachons-nous à la topographie de la plaine, c'est peut-être une terre
de promission.

Les vastes forêts dont je viens de parler, ne me donnent point
d'ombrage; depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, je
suis rôti par un soleil brûlant qui ne se cache qu'à regret dans le bois
qui m'entoure; le bord des baches est un étang vaseux, et ces arbres ne
me couvriroient que de leurs troncs, car la couronne de leurs cimes à
cent pieds en l'air, n'est formée que d'un rang de feuilles découpées en
lance en forme d'éventail de la longueur de deux pieds..... La Savanne
ou vaste perspective où je suis, est inculte, sillonnée en dos d'âne;
les arbustes y viennent à regret. La terre est rougeâtre, couverte d'un
mauvais friche à trois tranchans, qui se dessèche aux premières chaleurs
de l'été; elle est encore peuplée de serpens de toutes espèces.

Quand je tourne le dos au nord, ma vue s'étend à trois lieues à travers
les clairières que les _islets de bois_ laissent çà et là; à mon orient
et occident, le terrain boisé prend une forme sphéroïde. Là, le sol trop
fertile est couvert d'arbres qui ne redoutent ni la hache ni la cognée:
ici, où le sort me fixe, il a horreur de produire quelque chose. De
misérables acajous sauvages et des ronces se cherchent pour
s'entre-étouffer. Voilà pourtant le local qu'on leur destine, voilà
_Konanama_! La goëlette doit mouiller aujourd'hui, ils sont en route
depuis trois jours, ils meurent de soif et je ne vois point de puits...
Où vont-ils loger? Sur ces bords couverts d'une terre rouge comme du
sang? J'apperçois le bâtiment, des nègres sont débarqués d'avance: les
Indiens et les travailleurs se pressent sur le rivage, ils mettent pied
à terre......--quel aspect!...--Nous y voilà donc! s'écrient-ils.....
Ah! Konanama! Funèbre séjour, tu seras notre tombeau!.... Ils se
couchent sur les bords du fleuve pour se désaltérer, la marée monte et
l'eau est saumâtre, ils cherchent une source... un ruisseau, un puits,
l'inspecteur _Prévost_ n'en a pas creusé; tout est aride: ils sont
consignés, on va les compter, les loger, leur lire les ordres; le soleil
est à pic, ils sont épuisés, la marée a trois heures de montant: ils
n'auront d'eau douce qu'à neuf heures du soir.....

Ils sont quatre-vingt-treize..... Prévost les harangue en peu de
mots....

«Songez bien que vous êtes ici sous ma surveillance et responsabilité,
nul ne s'écartera du poste à plus d'une journée, vous aurez l'appel
matin et soir comme à Cayenne, je vous invite à n'y pas manquer sous
peine de punition corporelle. Je défends à aucun de vous d'approcher de
ma case. Si on a des réclamations à m'adresser, on me fera appeler par
le sergent ou par un militaire..... Le gouvernement m'ordonne de n'avoir
aucune liaison avec vous, et _je ferai fusiller le premier qui osera
remuer_. Vous ne dépasserez point les baches qui sont à votre orient...
Je vais vous donner lecture des intentions du gouvernement à votre
égard.»

République française, liberté, égalité, Cayenne, le 20 thermidor an six.

L'agent du directoire au citoyen Prévost[4], directeur et commandant du
poste de Konanama:

«Vous ferez part aux déportés de nos intentions philantropiques à leur
égard, qui sont dictées par la mère-patrie.

[Note 4: Quand Jeannet eut appris par _la Bayonnaise_ qu'il alloit
être remplacé, il ne différa plus à exécuter le plan qu'il avoit conçu
de réunir tous les déportés à Synnamary. Desvieux eut ordre de rejetter
tout l'odieux sur Prévost, et il le destitua provisoirement pour avoir
lu cet arrêté aux déportés: et que n'auroit-il pas fait si Prévost l'eût
tu? Jeannet ne démentira pas plus le fait suivant que la pièce qu'on
vient de lire. Quand Monsieur Noyer lui représentoit que nous péririons
tous, il lui répondoit: «Ce sont si vous voulez de braves gens, bons à
employer dans d'autres tems, mais qui ne valent rien dans celui-ci;
d'ailleurs ils ont tort de n'être pas les plus forts; comme homme
particulier, je ne leur en veux pas; comme agent du directoire qui ne
les envoie pas ici pour leur amusement, _je ne dois pas les ménager_.»]

»L'agent particulier du directoire exécutif, considérant que la
mère-patrie ne lui a point remis de fonds disponibles pour la nourriture
et l'entretien du grand nombre d'individus qu'elle a envoyés et de ceux
qui doivent encore arriver; considérant que la Guyane française manque
de nègres ou de cultivateurs, que la terre de ce vaste pays offre des
trésors à ceux qui veulent ouvrir son sein, a arrêté et arrête ce qui
suit:

»1º. Les déportés seront nourris pendant un an, à compter du jour de
leur départ de la rade.

»2º. Ceux qui ne se trouveront pas placés à cette époque, seront tenus
de se faire un abattis. Le gouvernement se charge de leur fournir les
outils nécessaires.

»3º. Ceux qui s'adonneront à ce travail avant le terme prescrit, auront
les vivres pendant dix-huit mois et sont autorisés dès ce moment à
s'adresser à l'administration qui leur fera délivrer sur-le-champ un
permis pour s'établir dans quelque canton de la Savanne que ce puisse
être.»

La lettre du ministre des colonies à Jeannet, en date du 25 ventose an
6, avoit donné lieu à cet arrêté. La voici:

«En vous chargeant, par ma lettre du 20 fructidor, de donner vingt
arpens de terrain à chaque déporté, je ne vous ai pas dit d'établir ces
terrains à la charge de la république, le directoire étant seulement
autorisé par la loi du 19 fructidor, à procurer provisoirement à ces
déportés, _sur leurs biens, les moyens de pourvoir à leurs besoins_ les
plus urgens. En vous marquant de fixer l'emplacement d'un bourg ou d'un
hameau pour y bâtir leurs logemens, je n'ai pas entendu que ces vingt
arpens de concessions fussent dans ce hameau, mais extérieurement, le
bourg ne devant avoir que des lots pour logement, cour, poulailler et
petit jardin. Quant à l'établissement d'habitation, ce doit être à leurs
frais, s'ils y prennent goût, et vous leur procurerez toutes les
facilités que l'humanité commande. Je crois donc que Konanama et le
terrain de six cents toises de face sont propres à former ce bourg où se
retireront les déportés déjà arrivés, et ceux qui vous seront encore
envoyés, que leurs facultés et leurs goûts ne porteroient pas à la
culture ou au commerce. En donnant par exemple à chacun une largeur de
dix toises et une profondeur de vingt, à-peu-près, on peut placer
beaucoup de logemens et sur un plan régulier. Ce local vaut mieux que
celui désigné par les ingénieurs, parce qu'il est plus près des endroits
déjà habités, et que, par cette raison, les déportés qui deviendront
habitans trouveront plus de moyens de commerce et de débouchés pour
leurs denrées.

»_Le directoire vous autorise à prendre, sur les réclamations des
déportés telles mesures que vous jugerez convenables, en conservant
cependant les moyens d'exercer la surveillance nécessaire pour qu'ils ne
puissent ni nuire, ni s'échapper._ Vous pouvez donc leur permettre de
former des établissemens de culture et de commerce dans toutes les
parties de la colonie, autres que le chef-lieu et l'île de Cayenne, que
le directoire a formellement exceptés.»

Cette lettre prouve que le ministre n'avoit pas grande connoissance de
la colonie de Cayenne. Il auroit été très-tranquillisé sur les
concessions de terrain à faire aux déportés, il ne les auroit pas si
étroitement resserrés dans leurs dix et vingt toises, s'il eût su que
tout le canton de Konanama, avec ces six cents toises de face, et plus
de soixante mille toises de profondeur, ne se vendroit pas un petit écu.
Le terrain n'a aucune valeur dans les lieux inhabités de la colonie,
tels que Konanama; et il en a fort peu, même dans les cantons habités.
Avant la révolution on n'estimoit le terrain que relativement à la
valeur des noirs qui le cultivoient, et à celle des établissemens déjà
formés; mais à Konanama, il n'y avoit que deux établissemens abandonnés
et aucuns noirs.

Jeannet lui-même avoit reconnu l'impossibilité de l'exécution de son
arrêté dans sa lettre au ministre des colonies en date du 11 nivôse an
6.

«Si l'on s'en tient, citoyen ministre, à votre dépêche du 20 fructidor
an 5, les avances se borneroient à quelques _souches de bétail_, à
quelques outils aratoires, et à des instrumens de chasse et de pêche;
alors les déportés demeureroient chargés de se loger, de se procurer des
travailleurs, en les louant de gré à gré, et de les solder; mais en leur
admettant quelques moyens pécuniaires, quel nègre voudra quitter un
canton habité pour aller s'isoler avec eux à Konanama?»

Les déportés qui étoient instruits et des dispositions de l'agent, et du
peu de moyens qu'il leur donneroit pour s'établir, s'écrièrent tous
après avoir entendu Prévost: «Il vaut mieux nous égorger... Nous n'avons
point été envoyés ici pour avoir le sort des nègres et nous attendrons
tout du tems...--_Baissez le ton, chiens de déportés, ou je vous ferai
taire à coups de fusil_, reprit l'inspecteur. Desvieux lui avoit envoyé
des instructions précises et sévères, comme celles du sergent de Kourou.
Le tout mitigé par quelques mots de consolation. Prévost passa sous
silence les paroles de justice, qui pouvoient modérer son despotisme.
Les malheureux se regardent comme des victimes entre les mains des
barbares. Les horreurs de la solitude, l'abandon qui donne plus d'empire
à l'arbitraire, la rapacité des soldats, par-dessus tout, cette pensée
effrayante qui seule est un enfer....--Quand sortirons-nous d'ici? nous
y périrons, et peut-être encore que dans dix ou vingt ans, les jette
dans une consternation qu'on ne peut peindre qu'en soi-même...

Les soldats leur montrent leurs demeures: je vais en tracer le plan tel
que je l'ai copié en pleurant sur ces ruines malheureuses.

À trois portées de pistolet de la rive droite de la rivière, s'élève une
butte qui se prolonge de l'Orient à l'Occident; cet endroit, à l'abri de
tous les côtés, reçoit, pendant l'été, les exhalaisons de la terre et
les feux d'un soleil brûlant qui resserre ses rayons comme dans le foyer
d'un verre concave. Le pied de la montagne est inculte. Le sol est une
terre de sang qui éblouit et reflète la lumière et la chaleur d'une
force insupportable. Le plan incliné et raboteux à l'extrémité du rayon
qui reçoit les torrens de feu ou de pluie d'une plaine de trois lieues
de diamètre... est précisément l'endroit que Prévost a choisi pour bâtir
le village; il le nomme la Décade, parce qu'il fera regretter ce
bâtiment à ceux qui vont l'occuper.

Depuis un mois, il a mis soixante Indiens et quarante nègres en
réquisition pour activer les travaux. Le plan et la bâtisse sont plus
irréguliers que l'emplacement.

Le village est bâti du Midi au Nord, depuis le haut jusqu'au bas du
ravin. C'est dans cette gorge que sont les principales huttes.

Un sentier, large de vingt pieds, forme une rue en pente jusqu'à la
rivière dont les bords sont exhaussés.

Au haut de la montagne, un peu à gauche, à trente pas des autres
karbets, est une loge assez propre, c'est celle du directeur; à droite,
une autre hutte, est le corps-de-garde des soldats blancs; à gauche,
celui des noirs...

À quarante pas, sur le penchant du ravin, deux rangs parallèles de
couvertures de feuilles de balalou posent sur des piquets, on peut se
les figurer dans l'ordre suivant:

Du haut de la montagne, descendez à la rivière, la première case qui
barre le point d'alignement, est celle de Prévost; elle est bousillée,
lattée, blanchie, ornée de fenêtres, et distribuée en deux petits
appartemens fort propres.

Celles des noirs et des blancs sont seulement lattées, les autres le
sont à demi; l'architecte a fait consister son savoir à ficher en terre
quatre mauvais piquets qui soutiennent une frêle charpente montée à la
hâte.

«Vitruve dit que, de son tems, on montroit encore à Athènes, comme une
chose curieuse pour son antiquité et son ignorance, les toits de
l'Aréopage, faits de terre grasse, et à Rome, dans le temple du
Capitole, la cabane de Romulus, couverte de chaume.» Ces vieux édifices
seroient des palais magnifiques en comparaison des karbets de Konanama.
Prévost se croit pourtant le premier Vitruve du dix-neuvième siècle; il
en remontreroit, dit-il, à M. Mentelle, dont il portoit les chaînes.
Cette ignorance est d'une antiquité reculée, et cette suffisance, d'un
comique original.

Le magasin est à gauche dans le fond du vallon; le four du boulanger,
construit à grands frais, est derrière; l'hôpital est sur la même
ligne; un peu plus haut, la prison: en hiver, les torrens s'y
précipitent; les malades et les vivres nageront dans leur asile. Il est
tems de loger nos arrivans.

La nuit étoit close avant qu'ils eussent marqué leur place, ils allument
de grands feux pour chasser les nuées d'insectes qui se reposent de
préférence dans cet endroit où ils trouvent à s'abriter et à se repaître
de sang.

Les patiens sont distribués sous six halles, la moitié est debout pour
entretenir la fumée, tandis que l'autre, ou se suspend dans un mauvais
morceau de toile, ou s'étend en cercle sur des feuilles autour d'un feu
ardent. La moindre disgrâce causée au sommeil, est la bouffissure des
yeux crispés, rôtis et rouges, par la fumée comme par le chagrin et la
douleur. La piqûre des moustiques, comme la goutte d'huile bouillante,
forme des bouteilles sur ce qu'elle touche; nul ne peut parer à l'une et
l'autre incommodité.

Les sauvages du fond des bois verseroient des larmes au spectacle que
l'aurore éclaire ce matin. Les uns ont le teint hâve, les lèvres sèches
comme du parchemin; d'autres s'éveillent avec effroi, toute l'horreur de
leur sort est empreinte sur leur front; ils errent comme des phantômes,
un livre à la main, sans savoir où ils vont, ce qu'ils veulent, s'ils
existent encore; ils se touchent et ne s'apperçoivent pas. Telles on
peint les ombres au bord du sombre manoir, se pressant avec effroi pour
entendre ou subir leurs destinées. Un seul habitant nommé Henri William
s'est relégué dans ces contrées. Il les reçoit avec bonté, les console;
mais il n'a rien à leur donner que des paroles de paix. Il leur permet
de tirer de l'eau à son puits, et c'est le plus grand bienfait pour eux.
Prévost n'avoit pas six pieds à creuser pour trouver une source vive: il
ne l'a pas voulu. Si la maladie, le désespoir, la peste, n'étoient pas
déjà parmi eux, ils en creuseroient eux-mêmes. Au bout de quelques
jours, Jean Sourzac, né à Colonge, invite ses amis à dîner avec lui,
distribue de l'argent aux moins fortunés, va se baigner sur le premier
saut, court de toutes ses forces, et se précipite dans le torrent. Le
même jour, Brunégat, vicaire de Bazoches, s'enfonce dans le désert; on
le fait chercher, il étoit étendu sans vie aux pieds d'une bache. Ces
morts violentes font une si vive impression sur la majorité, que les uns
tombent en démence, les autres sont agités d'une fièvre chaude ou
putride; ceux-ci meurent de peste, ceux-là de défaillance, de dégoût, de
consomption, de mal-propreté.

Il n'y a pas quinze jours qu'ils sont arrivés, l'hôpital et les karbets
sont pleins de malades; les ongles leur tombent, leurs jambes et leur
corps sont enflés, gluans, pleins de pustules. Ils infectent l'air, et
ne prennent que des alimens salés, cuits dans l'eau de mer. Le boulanger
se sert de cette eau pour faire le pain. Leurs tisanes sont également
salées. Le gouvernement paie cinq pêcheurs pour les malades, et le
poisson frais, qui vaut quatre sous la livre, leur est vendu quarante.
Gernerd et Beccard en partagent le profit; le poisson salé que le
gouvernement leur envoie se paie le même prix; un couple de poulets
coûte douze francs, et c'est une protection d'en avoir à ce prix. Ils ne
peuvent se procurer un seul fruit pour se désaltérer. Les nègres et les
fripons dont je vous donnerai la liste, se coalisent pour leur arracher
leurs effets. Prévost tolère ce brigandage; il s'absente du poste pour
aller à la case Boudreau, où il passe sa vie dans la débauche avec les
négresses. Dans un mois, la peste fit de si grands ravages, qu'aucun
d'eux ne put se traîner jusqu'à la rivière. Jeannet en fut instruit, il
enjoignit provisoirement au citoyen Rougier, chirurgien d'Yracoubo, à
trois lieues du désert, de s'y transporter au moins une fois par décade.
Cet honnête homme s'en est acquitté avec zèle. Tous les fléaux de la
colonie les assaillirent en même tems: les nègres exigeoient
vingt-quatre sous pour leur extirper ces terribles insectes connus sous
le nom de _chiques_ ou piquans de cendre; les indigens, à qui on avoit
tout volé, en eurent une si grande quantité, que leur cadavre, encore
vivant, tomboit en lambeaux, rongé par les vers; d'autres, attaqués de
la dyssenterie, ne pouvant se remuer dessus leur cadre, exhaloient une
odeur si infecte, que personne n'osoit en approcher. Ils périssoient
dans ce déplorable état, les vers s'attachant aux parties internes déjà
ulcérées et sanglantes. La liste suivra cette troisième partie. Vous
êtes équitable, mon Dieu, nous pardonnons à nos ennemis, jugez-les.....

Je crois devoir à la vérité la publicité de la correspondance suivante,
afin que les coupables seuls soient au moins flétris dans le souvenir
des hommes probes qui mettent l'opinion de côté. Cet extrait fidèle est
tiré des papiers du garde-magasin Beccard, dont j'ai fait le
dépouillement:


_Extrait de la correspondance de l'ordonnateur Roustagneng à Beccard,
garde-magasin à Konanama._

                                     27 thermidor an 6 (14 août 1798.)

«Vous savez, citoyen, qu'il entre dans la composition des rations des
déportés 3/32emes de taffia; cette quantité me paroît un peu forte, au
moins susceptible de réduction d'un tiers, ce qui la porteroit encore à
deux coups par jour. Je vous prie de consulter le citoyen Prévost, et de
m'envoyer votre avis, motivé tant sur vos observations communes, _que
sur les conversations que vous pourriez avoir indirectement avec les
déportés_.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.

Tous les mots soulignés sont rayés dans l'original, preuve des ordres
secrets donnés pour que les déportés ne communiquassent point avec les
autorités du poste.


_5 fructidor_, 22 août. Le même, au même.

«Voici, citoyen, la marche que vous avez à suivre; la ration des
déportés, en taffia, sera réduite à deux trente-deuxièmes; celle en
huile de six onces, sera portée à quinze par mois. D'après les avaries
survenues au biscuit de la traversée, je vous invite à en constater
toute l'étendue, par un procès-verbal que vous dresserez en présence du
directeur de l'établissement, Prévost. Vous tiendrez la même marche
toutes les fois que les circonstances se présenteront. Afin de prévenir
les embarras, vous aurez soin de me prévenir d'avance des besoins,
sur-tout des subsistances.

»Le magasin expédie 150 livres de clous, six serrures et 200 livres de
morue; cet envoi est déposé à Synnamary. J'écris au citoyen Prévost de
le réclamer auprès du citoyen Morgenstern.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Le taffia a été retranché sans compensation d'huile.


_28 fructidor_, 14 septembre. Le même, au même.

«Le citoyen Germain m'a remis votre lettre, du 18 courant. Je conçois
facilement qu'au milieu de l'insubordination, des vols et gaspillages,
joints à l'imperfection du bâtiment qui vous sert de magasin, vous avez
été hors d'état de répondre.» (C'étoit une mauvaise goëlette attachée à
deux palétuviers, sur les bords de la rivière, et abandonnée aux flots.
Je l'ai vue au même endroit en mai 1799: les torrens avoient presque
rompu les cables qui la retenoient.)

«Vous me dites que la réduction en taffia occasionne des murmures, je le
crois; mais il faut bien s'entendre sur la valeur, mon intention étant,
pour me servir de l'expression vulgaire, qu'elle soit composée de deux
_boujearons_, ou deux coups par jour. Si le seizième que vous donnez
forme cette mesure, vous y tiendrez, et toute réclamation cessera.....»

                                                          ROUSTAGNENG.


_Sur les successions._

_24 thermidor_, 11 août. Le même à Prévost.

«Je vous envoie un cahier de quarante-huit feuilles, pour constater le
décès des déportés, employés civils et autres personnes attachées à
votre poste, vous en ferez usage suivant l'exigence des cas, et vous
m'adresserez chaque feuille par duplicata.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Cette lettre étoit pour Beccard; mais il se trouva malade au
moment du départ; on le força d'accepter cette place lucrative par les
spéculations des sous-agens. Beccard étoit moribond au moment où la
goëlette sortoit du port; on la fit mouiller pour le reporter à
l'hôpital; il y demeura trois jours sans connoissance par l'attaque d'un
asthme qui l'a conduit au tombeau. Il étoit encore moribond quand il
s'embarqua avec sa femme et ses deux enfans en bas âge... La liste de
décès fut commencée par Prévost, qui mit un faux en-tête, annonçant que
_Soursac_ étoit mort à l'hôpital, tandis qu'il s'étoit noyé. Il fit
saisir les bijoux et les effets de ce malheureux, sans s'inquiéter où
les flots avoient jeté son cadavre, qui ne venoit de disparoître que
depuis un quart-d'heure. Il fit fouiller tous ceux qui approchoient
Soursac, et dressa un procès-verbal peu exact.

Le lendemain 28 thermidor, deux pêcheurs trouvèrent un cadavre qui fut
reconnu pour être celui de Soursac.

Les déportés se réunirent pour bénir un champ de mort où cette première
victime en attendit tant d'autres. C'étoit une enceinte ronde, sur le
bord du rivage, entourée de baches et de palmiers, qui inclinoient
majestueusement leurs couronnes et leurs branches sur les cendres de ces
martyrs.


_10 fructidor, 27 août._ Le même au citoyen Beccard.

Voici la marche que vous avez à suivre lors du décès des déportés:

Lorsqu'un de ces individus se rendra à l'hôpital, vous ferez la
reconnoissance des effets à son usage, qu'il introduira pour lui. S'il
vient à décéder, vous constaterez de suite par inventaire, en présence
de deux témoins, tout ce qui appartiendra à la succession. Vous fixerez
un jour pour la vente des effets au comptant. La totalité de la recette
à laquelle vous joindrez le numéraire, s'il s'en trouve, me sera
adressée avec une note par une occasion sûre, pour être versée dans la
caisse du trésor.

Si le cas arrivoit que vous ne trouvassiez pas la défaite entière des
effets, vous les enverriez à Cayenne; et dans ce cas, vous en feriez des
factures par triplicata, en présence de deux témoins qui signeroient
avec vous.

Tel est, en substance, l'arrêté de l'agent, du 6 nivôse, relatif au cas
présent. Observez que le concours des autorités civiles du canton est
absolument inutile, parce que le poste de Konanama est sous l'autorité
immédiate du gouvernement, que tout doit s'y faire par l'organe de ses
préposés: ainsi, tout ce qui a rapport dans ledit arrêté aux
fonctionnaires de l'intérieur, n'est point exécutoire.

Vous observerez encore qu'étant la partie agissante, vous devez
constater vos opérations par des pièces bien en règle, signées des
personnes que vous y faites concourir; le tout visé par le directeur de
l'établissement avec lequel vous vous concerterez toujours, soit pour
l'envoi des objets, soit pour la meilleure harmonie de choses possibles.

Vous communiquerez la présente à Prévost, directeur et chef du poste.
_Signé_ Roustagneng.

_N. B._ Beccard a mis le plus grand désordre dans son travail; Prévost
s'est payé par ses mains de la bâtisse des karbets. Gerner,
aide-garde-magasin, a fini aussi misérablement que son chef, qui lui
avoit donné une aveugle confiance. Ces trois individus ont fait éprouver
toute sorte de mauvais traitemens aux déportés.


_26 fructidor, 12 septembre._ Le même au même.

«Quoique je vous aie tracé dans ma lettre du 6 de ce mois, la marche que
vous aviez à suivre lors du décès de quelque déporté, il en reste encore
une à faire à l'égard de l'autorité civile du canton, prescrite par les
lois, et dont l'exécution est réclamée aujourd'hui par l'officier public
de cette commune; elle est consignée dans la loi du 20 septembre 1792,
et rappelée par l'article IX, titre V, de la section IV du réglement du
directoire exécutif, du 25 messidor an 4. C'est l'avis que toute
personne privée ou chargée de quelque détail au service, est tenue de
donner à l'officier public de la commune, du décès de tout individu,
afin qu'il constate ledit décès, pour en dresser acte.

»À prendre cette formalité à la lettre, ce fonctionnaire seroit obligé
de se transporter chaque fois sur les lieux, et de le rédiger d'après ce
qu'il auroit vu par lui-même. Comme cette démarche est, vu la distance
de six lieues, sujette à plus d'un inconvénient, il a paru à
l'administration départementale et à moi, qu'il suffisoit de lui
adresser, le jour du décès, un avis motivé, dont la transcription sur
ses registres remplira suffisamment le voeu de la loi. (Beccard s'est
conformé à cet ordre, comme je m'en suis convaincu.) Vous trouverez
ci-joint le modèle de l'avis que vous adresserez à l'officier public du
canton de Synnamary.

»Voilà vos seules relations avec cet officier, lesquelles ne dérogent
point à ce qui vous a été prescrit à l'égard des successions qui restent
toujours dévolues à la connoissance du commandant en chef et de moi.»
_Signé_ Roustagneng.

_N. B._ Tous ceux qui mouroient sans succession étoient dépouillés,
leurs cadavres jettés nus dans les karbets, les nègres refusoient de les
inhumer, à moins que les autres ne se cotisassent pour la somme de 12 ou
de 18 fr. Beccard et Prévost gardoient le silence sur cet odieux trafic.
Le dernier voulut les contraindre à s'inhumer eux-mêmes; quelques-uns
faillirent être fusillés pour avoir répondu _que c'étoit aux bourreaux à
enterrer leurs victimes_.

Pendant ces scènes d'horreur, Prévost bâtissoit fort à-propos de
nouveaux karbets.


_15 vendémiaire_ an 7, _7 octobre 1798_. Le même au même.

Huybrek avoit donné ses effets à Bertrand Malachie, en présence de
témoins, Beccard se les fit rendre, consulta l'ordonnateur, qui répondit
que de semblables donations ou legs seroient dévolus à la république, à
moins que le légataire n'eût appelé le commandant en chef, et le
garde-magasin, pour leur dicter ses dernières volontés; il termine cette
longue lettre par ce paragraphe:

«Pour prévenir les contestations qui pourroient naître à ce sujet, et
donner aux déportés la faculté de tester, vous leur communiquerez le
mode ci-joint.» _Signé_ Roustagneng.

Dans une autre du 19 fructidor an 6, Roustagneng avertit Beccard que le
nommé Kercof, déporté belge, est mort à l'hôpital de Cayenne; il
l'invite à chercher sa malle, qui est remplie de bons effets, et
embarquée pour Konanama. Les réponses de Beccard trouveront place à la
fin de cet article.


19 vendémiaire. L'ordonnateur, à Beccard.

«Le bateau _la Dépêche_ vous porte soixante-quatorze nouveaux déportés
arrivés sur la corvette _la Bayonnaise_; j'ignore ce que le commandant
en chef écrit à ce sujet; il est indispensable que vous en dressiez une
liste signée par le commandant du poste, pour être adressée au
directoire.

»Pour prévenir les difficultés du service, que cette augmentation de
monde doit vous occasionner, je vous ai procuré un supplément de
journaliers et de femmes blanchisseuses..... La liste que je vous en
adresse ci-jointe, vous fera connoître leur nombre, et le salaire
attribué à chacun d'eux.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Cette liste manquant, j'ai eu recours au registre-journal de
Beccard, où j'ai trouvé quatre pêcheurs, deux chasseurs, trois
blanchisseuses, trois cuisinières pour l'hôpital, un pharmacien, six
infirmiers, un aide-boulanger, neuf hommes de journée, un menuisier, un
tonnelier, qui forment trente-un servans.

Ces noirs, tous plus voleurs et plus paresseux les uns que les autres,
ne faisoient pas l'ouvrage de deux européens dans un hôpital de trois
cents malades. Les déportés payoient leur blanchissage, faisoient leur
cuisine; souvent les malades n'avoient pas eu une goutte d'eau douce à
cinq heures du soir. Ces servans profitoient de l'absence de Prévost,
pour voler et le garde-magasin et les déportés; ils étoient ivres ou à
la danse depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Les nouveaux venus
offrirent un vaste champ à leurs spéculations. Au bout de quelques jours
ils gagnèrent la peste, et peuplèrent les sombres bords de la rivière.


_20 vendémiaire._ Le même au même:

«Le rapport du citoyen Kerkove, le vôtre en date du 9 vendémiaire, et
celui du cit. Dardet donnent lieu au départ du commandant en chef
Desvieux, accompagné des citoyens Boucher et Chapel. Je m'en réfère pour
les détails particuliers à ce que ces citoyens feront sur les lieux.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Desvieux frémit d'indignation du spectacle des malades et des
moribonds. Il appela _Prévost_, le réprimanda en présence des déportés.
Il se mit à pleurer, se jetta aux genoux du commandant; celui-ci le
congédia brusquement, le destitua, le chassa de sa présence, l'envoya à
Cayenne en lui défendant de l'accompagner, et produisit la lettre
suivante, pour justifier la cause du gouvernement et la sienne:

     _Au citoyen Desvieux, commandant en chef de la force armée
     de la Guiane française, le 12 thermidor an six._

«Mes ennemis ne triompheront pas encore cette fois; grâce à vos lumières
et à mes soins, le village de Konanama est achevé; les karbets attendent
les déportés; tout est préparé pour les y recevoir. J'ai nommé ce poste
_la Décade_; ils y seront commodément; je les attends tous les jours. Je
vous prie de me continuer vos bontés.... J'ai l'honneur d'être, avec un
très-profond respect...., PRÉVOST, _ingénieur-géographe, commandant et
directeur du poste_ de la Décade, dit _Konanama_.»

Si l'on en croit _Desvieux_, _Prévost_ avoit fait tout de son chef.
Chaque déporté puisa une nouvelle vie dans les paroles de consolation du
commandant; le sort des malades fut amélioré, les nègres rentrèrent dans
l'ordre pour quelques jours, et les exilés eurent des vivres frais, pour
la première fois, depuis trois mois. Ils eurent de l'eau en abondance;
enfin ils respirèrent durant le séjour du commandant. Une nuée d'orage
ayant arrosé la plaine au bout de trois mois de sécheresse, le magasin,
la boulangerie et l'hôpital furent, pendant une heure, à un pied sous
l'eau; cet accident parla très-efficacement contre Prévost.

_Desvieux_ les visita de nouveau, leur promit de demander le changement
du poste; et, se tournant avec effroi et attendrissement vers ces vastes
solitudes, il dit d'un ton prophétique: _Vous êtes déportés aujourd'hui,
mon tour viendra peut-être bientôt._ Il ne se trompoit pas.


_29 vendémiaire an 7._ Le sous-chef d'administration, au citoyen
Beccard:

«Je vous préviens que le citoyen agent, par son arrêté du 27 de ce mois,
vient de déterminer qu'à compter du 20 brumaire prochain, la ration de
pain sera réduite à douze onces, et que les douze onces supprimées
seront remplacées par douze onces de cassave; le peu de farine qui nous
reste nécessite cette mesure.

(On publioit, à cette époque, que la Guadeloupe étoit prise, et que les
anglais menaçoient Cayenne et _Surinam_ ou Mapébo.)

»L'administration chargée des vivres du pays a écrit à tous les
inspecteurs des cantons pour faire planter des bananes et du maniok;
vous vous adresserez à celui de votre endroit, pour vous procurer la
cassave, ou le coaq nécessaires.»

                                                  _Signé_ ESTIBAUDOIS.


_24 vendémiaire an 7._ Roustagneng à Beccard:

«J'attends, pour vous faire une réponse plus étendue, que, d'après le
rapport ci-joint du commandant et autres officiers du détachement, il
soit pris un parti sur Konanama. En attendant, je pense que leur
présence y aura produit un bon effet, et rétabli un peu la police.»

                                                  _Signé_ ROUSTAGNENG.


_Précis du rapport sur Konanama._

«Nous, commandant en chef, accompagné du citoyen Chapel, capitaine du
génie, et Boucher, sous-chef d'administration, nous sommes transportés à
Konanama, où étant, nous sommes rendus à l'hospice, et avons vérifié que
sur quatre-vingt-deux déportés déposés au poste, à la fin de thermidor
(il y avoit deux mois), il y en a vingt-six morts de maladies putrides,
cinquante à l'hospice, dont plusieurs en danger, et aucuns des autres
parfaitement bien portans.

»Cette mortalité est occasionnée, 1º. par l'eau qui est très-bourbeuse,
et même vitriolique; 2º. par les miasmes putrides qu'exhalent les
marécages qui environnent le poste à plus d'une demi-lieue; et 3º. par
les vidanges de l'hospice, qui séjournent dans les marais qui ne peuvent
être desséchés. Ces causes ne peuvent être détruites; et ce poste, dans
l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les
_terres-pleins_ du poste. Ils sont mal faits, et les faîtages prêts à
tomber. La communication est très-difficile dans toutes les saisons.
Dans l'été, il y a trop peu d'eau pour les bâtimens à l'entrée de la
rivière; dans l'hiver, la côte est impraticable par la grosse mer et les
fréquens raz de marée. La communication par terre ne peut se faire que
par des piétons sans bagage. Le poste court donc risque de manquer
souvent de vivres, dont le canton inhabité est dépourvu. Les Indiens
même l'ont évacué à cause du mauvais air. L'officier, les soldats, les
délégués de l'administration sont dans le plus triste état. Il n'y a que
de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la
mauvaise qualité de l'eau. Ces raisons impérieuses nous font penser que
ce poste doit être transféré à Synnamary, éloigné de quatre à cinq
lieues.»

Cayenne, le premier brumaire an 7.

                                    _Signé_ DESVIEUX, BOUCHER, CHAPEL.

_N. B._ La correspondance de brumaire n'offre rien d'intéressant. Les
réponses de Beccard, quoique bien antérieures à cette époque, méritent
de trouver ici leur place, pour préparer le lecteur à la décision qui
sera prise sur Konanama. Je les transcris sur l'original, me permettant
seulement d'y mettre quelque ordre, car ces phrases paroissent
crayonnées, au hasard, par une tête aliénée.

       *       *       *       *       *

_Beccard, au citoyen L. Estibaudois, sous-chef des approvisionnemens._

                     Konanama, 9 vendémiaire an 7 (30 septembre 1798).

«J'ai eu tort de garder un silence aussi long à votre égard; je suis
obsédé de tous les côtés; figurez-vous un magasin où il n'y a ni portes
ni fenêtres, en plein air, au milieu de quatre piquets, sous un mauvais
toit, que le moindre coup de vent peut emporter à cent pas dans la
Savanne, où les débarquemens se font presque toujours de nuit. Les
déportés m'importunent par des réclamations les plus impertinentes,
ainsi que les Indiens qui bâtissent les karbets: il faut leur trouver du
coaq et du poisson salé qui sont très-rares. Pour prévenir le désordre,
j'ai pris le parti de délivrer le taffia tous les jours. Heureusement
que j'ai trouvé ici le citoyen Germain; sans lui, je n'aurois jamais pu
me reconnoître; je n'ai personne à qui je puisse accorder ma confiance,
car je suis entouré d'une bande de voleurs. Je vous avois demandé un
déporté pour m'aider dans mes opérations, vous ne m'avez pas répondu:
cet homme m'auroit bien servi, et j'aurois été exempt des reproches
qu'on fait aux personnes qui occupent un poste aussi critique que le
mien.» Cette adjonction mettoit le gouvernement et son agent à l'abri
des reproches.

Beccard entre ensuite dans de très-longs détails sur la nature des
vivres qui ont été avariés, sur les pertes que le magasin a éprouvées
par les vols journaliers des noirs. Il termine par demander du vin, de
l'huile, du savon, de la poudre à feu, des lignes de pêche, des
serrures, des gonds, des contre-vents, etc., etc., etc.


_Le même, au citoyen Roustagneng._

                               5 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798.)

Beccard, après lui avoir accusé la réception de toutes ses lettres
jusqu'à ce jour, et les avoir analysées, dit qu'il n'a pas pu lui
répondre à cause du grand désordre qui régnoit dans le magasin, il lui
adresse le procès-verbal de la vente des effets du déporté Sourzac. (La
copie de cet extrait de vente ne s'est pas trouvée dans ses papiers.
Sourzac a laissé trente-cinq louis en or, quelques écus de six livres,
une montre d'or, et pour près de 150 livres de linge; le tout, versé
dans la caisse du trésor, se monte à 1,500 francs monnaie de Cayenne, et
à 1,125 livres monnaie de France. Bouchard avoit une ceinture qui
renfermoit 900 livres argent de France; plus, une montre de dix louis,
et pour 150 livres d'effets; la copie de cette seconde succession, ne
s'est trouvée de même dans les papiers; je me suis pourtant convaincu
que lesdites sommes ont été versées au trésor; je ne saurois dire si les
pièces ont été soustraites ou perdues, mais Beccard n'en reste pas
responsable; c'est tout ce que je puis assurer en revenant à sa lettre.)
Conformément à la lettre de l'ordonnateur, du 27 thermidor, il a réduit
les 3--32e de taffia à 2, le 3 fructidor; ce qui a occasionné beaucoup
de murmures. Il ne m'a pas été possible, continue-t-il, de faire la
compensation que vous exigez, parce que je n'ai point d'huile. Je suis
sur _le qui vive_. Le magasin n'est pas goëlété, il n'y a ni portes ni
fenêtres; les vivres sont sous un toit couvert de feuilles de balalou et
de quelques lattes. (Comment les déportés étoient-ils logés, puisque le
magasin étoit à peine abrité?) Ma responsabilité ne me laissoit de repos
ni jour ni nuit; je couchois dans un mauvais hamac, rongé des insectes,
au milieu des barils entassés sans ordre les uns sur les autres.

Vos vues sur la réduction du taffia, nous paroissent fort justes; ceux
qui ne font point usage de cette liqueur, la vendent aux autres,
c'est-à-dire à quelques mauvais sujets qui s'enivrent et troublent
l'ordre. (Beccard parle ici des cinq voleurs, et d'un nommé Marolle,
chartreux, qui, dans un excès de boisson, ont parlé de mettre le feu aux
karbets. Cette conduite les a fait conduire à Cayenne, où ils ont été
mis en liberté.) Quant à l'inventaire que vous m'ordonnez de faire,
lorsqu'un de ces individus entre à l'hôpital, j'ai craint de l'exécuter,
de peur d'exciter quelque tumulte. Il y a des malades qui ne veulent pas
absolument aller à l'hospice; ils prétendent se faire servir dans leurs
karbets. Quand le nègre leur porte quelque nourriture, un autre bien
portant la lui arrache des mains, en lui disant qu'il est infirmier de
ses confrères. Je leur en ai fait quelquefois des reproches très-amers;
mais cela ne sert de rien. Ils font désespérer le pauvre Souleine
(nègre), qui vous prie instamment de le faire relever. Il est seul pour
tout; car nous ne pouvons tirer aucun parti d'Albert (autre nègre). Ce
dernier refuse de coucher au poste et d'aider son camarade en quoique ce
soit: Souleine, d'ailleurs, y voit très-peu clair, et le service des
malades se fait très-mal. Notre médecin Rougier, qui ne peut venir ici
que tous les cinq jours, vous prie de faire une augmentation de cadres.
Il y a aujourd'hui soixante malades tant à l'hospice que dans les
karbets. (Ils n'étoient alors que quatre-vingt-treize.)

Je suis chagrin des reproches que vous me faites de ma négligence: si
vous aviez été témoin de nos peines et de nos embarras, vous nous
auriez excusés, ou plutôt vous nous auriez plaints. Je vous écris à la
veillée, ainsi qu'au citoyen Estibaudois, à qui j'envoie l'état des
comestibles et effets reçus à Konanama, sans vous parler du pillage que
les nègres ont fait des effets des déportés et des miens; j'ai eu deux
malles forcées, mon linge pris ou déchiré, le vin, le taffia bu, le
lard, le boeuf volés et enfouis.

Depuis la liberté, nous ne pouvons pas mettre ce monde noir à la raison;
ils rient entr'eux à notre nez de ce désordre, et nous disent dans leur
jargon: _Yé ben fait volé bequet ca yé permi pa loi qui bail-yé
liberté._ (Ils font bien de voler les blancs, la liberté leur en donne
le pouvoir.)

Je n'ai pas pu velter le taffia faute de vases: nous avons scié une pipe
qui devoit être pleine de cette liqueur; nous avons trouvé, en présence
du cit. Prévost, une espèce de _sarbacanne_, ou gros roseau, cassé dans
la pipe qui a servi de pompe aux nègres pour tirer l'eau-de-vie. Ils ont
volé jusqu'aux lignes de pêche; je leur en ai prêté, mais de beaucoup
plus petites; cependant ils ne font rien, ils ne veulent rien faire, et
ils ne craignent personne.

D'un autre côté les malades me cassent la tête la plupart du tems: je
n'ai rien à leur donner à souper. Ce désert sera notre tombeau à tous.
On n'a point creusé de puits; nous mourons de soif et de chagrin. Il
faut remonter bien haut vers la source de la rivière pour trouver de
l'eau douce, et souvent nous n'en avons pas une goutte à cinq heures du
soir. Quant aux pêcheurs, je vous prie de m'en procurer d'autres; ceux
du citoyen Boudreau sont beaucoup plus actifs.

Le 18 fructidor, nous avons reçu par le lougre _le Brillant_ cinq
déportés: tous me harcellent continuellement pour une augmentation de
vinaigre, pour corrompre la crudité de l'eau qui est saumâtre et
scorbutique.

Vous avez sans doute connoissance d'une pétition que les malades
adressent au citoyen agent; ils prétendent que la viande salée est
contraire à leur santé; qu'on doit les nourrir, une partie de la
semaine, du poisson et de la chasse des nègres attachés au service du
poste. Ils prétendent aussi qu'on doit les blanchir pour rien, leur
donner du vin et du sirop pour faire de la limonade; enfin ils font les
réclamations les plus absurdes. Je vous prie de me continuer vos
bontés. J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur,

                                                              BECCARD.

_N. B._ Les notes suivantes sont prises sur les lieux, sur les registres
du commandant du poste, sur les procès-verbaux, sur les actes de décès;
enfin, sur les pièces les plus authentiques.

       *       *       *       *       *

_Extrait de la correspondance de l'officier de poste, M. Freytag._

«Les déportés, disoit cet officier à l'agent Burnel, le détachement, les
employés sont dans un état épouvantable; tout le monde est malade, et
plusieurs sont près d'expirer; ils sont dépourvus de tout, et même de
médicamens: les déportés ont des hamacs fort étroits, qui n'ont que
quatre pieds de long. Les malades tombent et meurent sans secours. Il
est des jours où il en est mort trois et quatre, etc.» (Cette lettre est
du Ier. nivôse an 7.)

_Le même à l'agent Burnel, 2 nivôse an 7._

L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la mal-propreté, le peu de
surveillance ont causé la mort à plusieurs déportés. Quelques malades
sont tombés de leurs hamacs pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les
relevât: on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été
étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les
pieds étant restés suspendus.

Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse.
_On a vu ceux qui enterroient les morts, leur casser les jambes, leur
marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vîte leur cadavre
dans une fosse trop étroite et trop courte; ils commettoient promptement
ces horreurs, pour aussi-tôt courir à la dépouille des expirans._ Les
infirmiers insultoient les malades, et les accabloient d'expressions
infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment même de leur agonie.

Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentoit à
leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamoient, il leur disoit:
_Vous êtes morts; ceci doit vous suffire._

Les malades refusoient d'aller à l'hospice pour plusieurs raisons; il
n'y avoit ni table, ni chaise, ni aucun meuble; ils y étoient plus mal
que dans leurs karbets: les nègres les insultoient en leur montrant le
bâton; d'autres les rudoyoient, disant à ceux qui pouvoient encore se
soutenir: _Vous n'êtes pas malades, puisque vous êtes debout, et que
vous marchez._ Les malheureux se traînoient chez Henry, ou au magasin,
pour prendre leur ration, que Beccard et Gerner leur délivroient
très-chichement, en les maudissant. Les nègres laissoient pourrir les
malades dans leurs lits, leur demandoient vingt-quatre sols pour leur
extirper les chiques. _Garnesson_, _Vandersloten_, _Bailly_, _Mathieu_,
_Vanhessvic_, et trente autres, avoient les jambes si enflées par la
négligence des infirmiers, que quelques-uns n'ont point été déchaussés,
et tous avant de mourir voyoient sauter les vers qui sortoient de leurs
cadavres. (Extrait du journal du chirurgien.) La plupart de ces
malheureux attaqués de peste et scorbut, n'ont cessé de vivre, que quand
les vers ont eu gagné leurs intestins. Ce fléau provenoit des chiques
qu'ils ne pouvoient pas faire extirper faute d'argent, tandis que les
nègres étoient engagés pour les servir.

Les déportés restoient dans leurs karbets pour être soignés par leurs
camarades plus attentifs que les nègres qui les laissoient mourir de
soif ou de consomption.

Bourdois à l'hospice, tourmenté d'une fièvre convulsive, tombe le 27
vendémiaire à moitié renversé de son hamac, les jambes prises dans les
rabans et le front sur le pavé; il y reste jusqu'au lendemain, et on le
trouve étouffé. (Voyez ci dessus la lettre du commandant.)

Le 21 du même mois, le Divelec expire sur les onze heures du soir,
l'infirmier court éveiller le garde-magasin._--Levez-vous, voilà un
déporté mort!--À-t-il quelque chose?--Non, répond celui-ci.--Ce sera
pour demain._

Roux de _la Bayonnaise_ avoit mis ses effets dans la malle de son
confrère Pradier; ce dernier meurt, Roux demande le linge marqué à son
nom. Beccard le renvoie en l'outrageant. Il revient à la charge avec
témoins, Beccard lui dit en lui rendant quelques mauvais effets: «En
voilà assez _pour vous, vous êtes mort_.» J'omets les juremens et les
paroles indécentes. Roux à la vérité étoit sur le bord de sa tombe. Ses
jambes enflées ne lui permettoient pas de se soutenir, il a pourtant
survécu à Beccard; c'est lui qui m'a confirmé cette note avec plusieurs
autres témoins durant mon premier voyage à Synnamary en février 1799
(pluviose et ventose an VIIe.)

Le 28 brumaire an 7 une hécatombe étoit ouverte pour recevoir les restes
de cinq déportés morts les 26 et 27; les infirmiers qui les portoient au
cimetière apprennent en route que quatre autres viennent d'expirer à
l'hospice; ils jettent les cadavres dans la fosse qui se trouvoit déjà
étroite; l'appât du gain les fait redoubler de vîtesse; ils trépignent
sur les morts, leur jettent quelques pellées de sable, s'encourent au
milieu des prières que leurs confrères récitoient sur la tombe, et
reviennent combler la fosse après avoir tellement spolié les nouveaux
décédés, que les survivans furent obligés de leur fournir du linge pour
les inhumer. (Voyez plus haut le rapport du commandant du poste contre
Prévost et Beccard.)

Le 22 fructidor an 6, Brunégat s'enfonce dans le bois; on le trouve mort
au pied d'une bache; il n'avoit absolument rien qu'un drap sale qui lui
servoit de lit et de garde-robe; Beccard indigné de ne trouver aucune
succession, lui fait retirer ce drap. Les nègres refusent de l'inhumer;
il reste trois jours nu; pendant ce tems, on le porte de karbets en
karbets; ils le jettent dehors avec moins de respect qu'un morceau de
boeuf fraîchement dépouillé; enfin ses confrères, faute d'avoir douze
francs à donner aux nègres, l'ensevelirent, creusèrent sa fosse et
l'inhumèrent; tous les morts sans succession ont éprouvé le même
traitement. J'ai visé le mémoire des fossoyeurs de Konanama, en deux
mois et demi, il montoit à onze cent cinquante deux livres.

Le 14 brumaire an 7, Pierre Brétault dont la succession se monte à trois
francs, moribond et tourmenté depuis trois jours d'une soif brûlante,
demandoit depuis douze heures une goutte d'eau; personne n'avoit fait
attention à ce saint vieillard dont les lèvres noires étoient le siège
de la mort; il étoit d'un tempérament robuste; la voix lui manquant
faute de salive, il faisoit signe de la main, tantôt les yeux fixés vers
le ciel, tantôt vers l'infirmier où le soldat que l'appât du gain
engageoit à faire la visite. Le hasard y conduit un militaire blanc qui
poursuivoit un noir accusé _d'avoir fait un coup_; Brétault l'arrête,
lui fait signe qu'il a soif, le presse de lui apporter une goutte
d'eau, le soldat court dans les karbets, n'en trouve point, va chez le
garde-magasin, saisit un sapyra[5] plein d'eau de vaisselle, l'apporte à
ce moribond qui le saisit à deux mains, boit deux ou trois gorgées et
s'écrie: «Ah! mon Dieu, que c'est bon, vous me faites revivre!» Il
reprend le vase, le tarit avidement, et se sentant étouffer, aspire et
dit: «Au moins j'ai encore vécu... mais... Ah! mon Dieu....» À ces mots
il retombe dans son hamac et expire...

[Note 5: Le sapyra est un plat rond coloré en banderoles, en forme
de soupière, dont le fond est étroit et le ventre très-large, s'évase
encore à son embouchure. C'est une poterie des femmes indiennes, les
hommes la mettent en couleur et s'en servent pour boire du cachyery.]

Au commencement de vendémiaire an 7 (1er octobre 1798), les nègres
voyant que Prévost étoit à s'amuser chez Boudreau à une lieue au levant,
se mirent à la débandade pendant trois jours. Un soir, qu'ils étoient
enluminés de tafia, ils courent au pillage dans l'hospice, retournent
les malades dans leurs hamacs. Ces malheureux crient au secours, mais
tout le poste garde le silence. Le sergent Gerner si actif à inventorier
les effets des morts, se tapit chez le garde-magasin; les nègres peu
contens de leur expédition, se précipitent dans les autres karbets sous
prétexte de voir s'il y a des morts; les déportés ne viennent à bout de
les chasser qu'en se mettant en défense avec la hache que la nation leur
avoit donnée pour couper des choux palmistes. Les malades refusoient
souvent leurs soins de peur qu'ils ne les empoisonnassent pour les
dépouiller.

Ces noirs, après avoir fait marché à six livres par tête (ils étoient
quatre), pour faire une fosse et enterrer un mort, reportoient jusqu'à
cinq et six fois le cadavre nu et infect au karbet où ils l'avoient
pris; de six francs dont ils étoient convenus, ils parvenoient à en
tirer dix-huit et vingt-quatre. Sourzac, Bouchard, Mathieu, et tant
d'autres, ont été les objets de semblables spéculations.

Si quelque déporté, si Beccard même s'en plaignoit à Prévost, il parloit
de _mitrailler_; il écumoit de rage et s'écrioit comme un forcené:
«_Rien n'est trop chèrement vendu à ces monstres, ils ne sont pas au
bout de leur pelotons, ils danseront bien une autre carmagnole, quand
il faudra fouiller la terre. Au bout de six mois, ils n'auront plus de
vivres; ils connoissent l'arrêté de l'agent, qu'ils aient à se rétablir,
à se placer ou à crever au plus vîte._»

Les nègres, en l'absence de Prévost, qui ne paroissoit jamais que pour
molester les malheureux, se sont permis de mettre aux fers un nommé
Lachenal injustement accusé de s'être approprié les haillons d'un jeune
prêtre savoyard qui venoit d'expirer; ce malheureux devoit même à
monsieur Missonier jusqu'à la chemise qui devoit l'ensevelir; mais il
fut jetté tout nu dans la fosse, parce que les perquisiteurs n'avoient
trouvé dans son gousset que six piastres qui font 42 liv. de Cayenne et
31 liv. 10 s. de France.

Ici le lecteur ne peut contenir son indignation. Des sous-agens, il
remonte aux chefs; plus les faits sont graves, plus nous serons réservés
dans les inculpations. Nous n'étions pas des personnages assez
importans, pour que le directoire et les ministres s'occupassent des
détails de notre emplacement, ils vouloient nous rendre malheureux; mais
je crois qu'ils n'auroient pas souscrit aux mesures atroces secondaires
qui ont été employées; j'ajouterai même avec connoissance de cause, que
le mauvais traitement des seize premiers à Synnamary a été autant
l'effet du préposé Boucher, que de Jeannet.

Ce Boucher, qui nous a plus tourmentés que les agens, enveloppe de
flatterie sa complaisance et son dévoûment aux ordres les plus durs et
les plus foiblement intimés. De semblables pestes dans les
administrations, sont les plus grands fléaux des gouvernemens, des
gouverneurs et des opprimés.

En partant, nous avons eu contre nous les chances les plus funestes,
d'abord la présence du nommé Po.... au comité des colonies. Cet homme
avoit donné le plan de nos établissemens dans le canton de Vincent
Pinçon; s'il connoît bien ce local où il a gardé les vaches, il connoît
encore mieux l'abandon et les précipices de ce séjour tant dévasté par
les Portugais; c'est ce qui lui faisoit dire que _nous n'y pourrions pas
remuer_, ou plutôt qu'on pourroit nous y faire mourir, sans que nous
fussions entendus de personne. Ce plan révolta le ministre de la marine,
comme on le voit dans sa lettre du 25 ventose an 6: «Le local de
Konanama, dit-il, vaut mieux que _Vasa_, désigné par les ingénieurs; il
est plus près des endroits habités et les déportés qui voudroient
devenir habitans, y trouveroient plus de débouchés pour le commerce.»
Monsieur Lescalier, chef du bureau des colonies, qui, avec les
meilleures intentions du monde a souvent vu par les yeux des autres, a
publié en même tems un ouvrage sur la Guyane, où il fait le plus grand
éloge de ce pays. S'il avoit vu Konanama comme moi, il n'en auroit pas
dit tant de bien; je sais qu'il n'a rien négligé pour rendre la colonie
florissante; il auroit dû se souvenir qu'il a été dupé bien des fois, et
ne pas hasarder notre destinée par des assertions souvent téméraires;
nous sommes tentés de croire que son ouvrage a beaucoup influencé les
vues du gouvernement, car le directoire n'avoit pas plus de connoissance
du sol de la Guyane que le ministre de la marine à cette époque. S'ils
vouloient utiliser notre exil, sans qu'il leur en coûtât rien, ils ne
vouloient peut-être pas que nous pussions leur reprocher de nous avoir
envoyés à quinze cents lieues pour nous empoisonner.

Un des directeurs à cette époque, François de Neuchâteau, doit être
exempt même de soupçon; le peu de bienfaits que nous avons reçus sont
dus à son foible crédit.

Passons aux sous-agens du second rang.

Dans la traversée, Villeneau avoit les ordres les plus sévères contre
nous; il s'en est chargé avec plaisir et les a exécutés de même.

À Cayenne, Jeannet en a reçu de particuliers à notre égard. Le
directoire vu le nombre et l'affermissement que prenoit la journée du
dix-huit fructidor, n'a plus gardé de ménagemens, il nous a jettés dans
une île déserte, en ne nous accordant que des ombres de justice, afin de
se mettre au-dessus du châtiment. Il a paru se reposer sur la bonne foi
de Jeannet, qui nous a montré peut-être malgré lui une verge de fer; il
a changé notre séjour de Vasa en celui de Konanama. Desvieux a été
chargé du détail avec le département, il ne vouloit pas faire le mal et
n'a pas osé faire le bien.

La bonne volonté et la sage administration de Roustagneng, le mettent à
l'abri des reproches; grâces à ses soins, Konanama a toujours été
très-bien approvisionné de vivres. _Beccard_, _Prévost_, _Gerner_,
seront moins coupables, si on veut scruter le coeur humain. Leur
férocité est un crime local dont ils ne se fussent point entachés, si
les déportés eussent été moins nombreux, si la mauvaise humeur n'eût pas
jetté des deux côtés une pomme de discorde, si l'insalubrité, la misère,
l'abandon, la nature du sol et du climat n'eussent pas influé sur leur
tempérament et sur leur caractère; il auroit fallu être plus qu'homme,
pour parer à tous ces accidens; l'hypocondrie ou la consomption sont les
fléaux de la zone torride; si le lecteur se transportoit sur les lieux,
il apprécieroit la force de mes raisons.

Les nègres ne sont nullement impliqués dans tous ces crimes, ce sont des
êtres semblables à l'homme que la liberté rend méchans comme des tigres.
Ils ont tourmenté ceux-ci comme il ont tourmenté Billaud et Collot,
comme ils auroient tourmenté Robespierre, enfin ils gaspillent la
liberté. Les derniers sous-agens ont tous été malades de la peste.
Beccard et Gerner ont péri misérablement. Prévost est destitué quoiqu'il
dise:--J'avois des ordres; ceux qui me les ont donnés, rejetteront sur
moi l'animadversion publique, je m'y attends. Mais ils sont si justes,
qu'il ne m'ont pas encore payé l'ouvrage des Larbets; ce plan qu'on
improuve tant aujourd'hui a paru superbe à l'agent et à.....» (Jeannet a
fait monter cet ouvrage à dix mille francs, le tout n'a pas coûté
vingt-cinq louis[6]). «J'ai pu être trop sévère, mais si j'ai mal fait
je ne suis pas seul coupable». Ces messieurs voudroient tout rejetter
sur lui; tel fut le sort de l'amiral Thorinkton[7] et du fameux Lally.
Louis quinze, après lui avoir donné par sous seing-privé, signé de lui
et de la marquise de Pompadour, l'ordre de vendre Pondichéry pour huit
millions, le laissa entre les mains du parlement qui, méconnoissant la
signature du roi par une politique respectueuse pour le trône, condamna
Lally à être décapité, et lui fit mettre un bâillon dans la bouche de
peur que la vérité ne perçât[8]. Revenons aux déportés.

[Note 6: J'ai vu près de Cayenne, le pont de Montabo, dont le plan
fut déposé au bureau de la marine bien avant la révolution. Le
gouverneur qui a fait dessécher le pripris auquel ce pont donne
écoulement, a envoyé en France le montant de l'ouvrage. C'est une
mauvaise charpente en bois qui vaut douze cents livres, et qui a été
payée cent mille écus, d'après les mémoires de prétendus architectes qui
étoient censés l'avoir fait en pierre et à trois arcades; si dans un
tems de paix il étoit si facile d'en imposer à la mère-patrie, combien
des agens ont-ils eu de plus grands moyens en tems de guerre?]

[Note 7: Guillaume III, surnommé le Politique, se déclara pour la
Hollande, contre la France. Les flottes bataves et françaises étoient à
la voile, et celle de la Grande-Bretagne sortoit de ses ports, commandée
par l'amiral Thorinkton. «_Suivez mes ordres_, lui dit Guillaume; si les
français sont les plus forts, vous gagnerez au large, pour n'éprouver
aucun échec; s'ils sont inférieurs, vous donnerez pour avoir part au
butin.» La flotte batave fut dispersée. Thorinkton prit la fuite sans
brûler une amorce. La cause fut portée aux deux chambres. Guillaume,
pour ménager ses intérêts et l'amitié de ses alliés, laissa faire le
procès à l'amiral, le livra au peuple qui lui trancha la tête en criant:
_Vive Guillaume!_ (Extrait du Machiavel, ou Atlantis de madame Manley.)]

[Note 8: Extrait des mémoires d'un officier de Pondichéry, imprimés
à Londres et prohibés en France.

L'auteur de cet ouvrage fut sollicité sous main de vendre son manuscrit
à Louis XV qui vouloit le brûler; il refusa les offres du ministre
français en disant qu'il devoit la vérité aux manes de son chef; on ne
négligea rien pour le conduire dans un lieu propre à l'embarquer pour la
Bastille; il ne se laissa pas prendre au piège. Le même monarque employa
le même stratagème contre un chevalier attaché à Choiseul disgrâcié,
qui avoit fait recueillir la vie privée de la Dubary.]

J'ai déjà dit qu'ils ne manquoient pas de vivres, je voudrois que leurs
persécuteurs n'innovassent rien à leur ration dans le nouveau désert
qu'ils vont habiter. Voici cette ration:

8 onces de pain, 12 onces de cassave ou coaq, 8 onces de viande, 2 onces
de riz, 4/32me de tafia, 15 onces d'huile (qu'ils n'ont jamais eues
cependant), et une livre de savon par mois. Cette ration étoit la même
pour les 16 premiers. Billaud et Collot avoient cent francs par mois,
les vivres, du vin au lieu d'eau-de-vie, et une case aux frais de la
république. Au bout de trois semaines, on leur annonce qu'ils vont aller
à Synnamari. Des architectes un peu plus habiles que Prévost y bâtissent
de nouveaux karbets. L'épidémie fait trop de progrès pour retarder plus
long-tems leur départ; il aura lieu dans cinq jours. À cette nouvelle
ils élèvent les mains au ciel, ils s'embrassent et se trouvent à moitié
guéris, ils soupirent après ce cinquième jour comme le cerf après une
source d'eau vive.--Nous ne périrons donc pas tous, s'écrient-ils...!

Maintenant que le trépas et la vie ont posé les armes, voyons ceux qui
restent sur le champ de bataille, depuis le 24 thermidor an 6 jusqu'au 5
frimaire an 7, (11 août, jusqu'au 25 novembre 1798.)

Liste des morts à Konanama, copiée sur les registres du garde-magasin et
de l'inspecteur Prévost, rédigée par ordre alphabétique. Je marquerai
les deux bâtimens de _la Bayonnaise_ et de _la Décade_, qui les ont
apportés, par les lettres initiales B...D.




LISTE ALPHABÉTIQUE

_Des morts à Konanama, depuis le 28 thermidor an 6, jusqu'au 5 frimaire
an 7_; (15 août jusqu'au 25 novembre 1798.)


_B._--AZAERT, dit AZOR (Pierre-Jaques), prêtre âgé de 51 ans, né à
Haringhe, département de la Lys, mort de peste à l'hospice, le 29
brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 14 livres 16 sols.


_D._--BAILLY (J. B.), âgé de 37 ans, bénédictin de Strasbourg,
département du bas-Rhin, né à Saal, mort dans des convulsions
effrayantes, le deuxième jour complémentaire de l'an six (18 septembre
1798).


_D._--BOTERF (dit BODU MARC); 40 ans, vicaire de la Roche-Bernard,
Nantes, dép. de la Loire-Inférieure. Il étoit rentré en vertu de la loi
du 7 fructidor an 5 (24 août 1797). Mort le 25 fructidor an 6 (11
septembre 1798), de peste et de dyssenterie.


_D._--BOUGEARD (J. B.); 34 ans, vicaire de Rennes en Bretagne, natif
d'Iffendik, département d'Ille-et-Vilaine. Ce malheureux fut affligé
dans la traversée, de la gale et du scorbut. Il n'en est jamais guéri.
Mort d'une fièvre putride, le 1 vendémiaire an 7 (22 septembre 1798).


_D._--BOUCHARD (Pierre André); 46 ans, prêtre du diocèse de Tournay,
natif de Rumigny, département du Nord. Celui-ci avoit une montre et neuf
cents livres d'argent qui lui ont été volées par les nègres. (Voyez son
article, dans la lettre de Beccard à Roustagneng). Mort de peste, le 21
brumaire an 7 (11 novembre 1798.)


_B._--BERGER (Charles-Henry); 32 ans, prêtre, commune d'Azerailles, dép.
de la Meurthe, mort de peste le 20 brumaire (10 novembre 1798). Il a
laissé 50 livres 12 sols de succession.


_B._--BOURGEOIS (J. Fr.), prêtre, 46 ans, commune de Villeneuve,
département de la Haute-Saône; mort de peste, le 18 brumaire an 7 (8
novembre 1798).

Sa succession monte à 49 livres 14 sols.


_D._--BRÉTAULT (P{rre}) 56 ans, pasteur digne des premiers siècles de
l'église. Il étoit curé de Poesme, près d'Angers, département de Maine
et Loire, né à Alençon, même département, mort de soif et de fièvre
putride, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798).

Sa succession monte à 3 livres.


_D._--BRUNÉGAT (Pierre); 52 ans, vicaire de Bazoches, Luçon, Vendée; né
à Soni, département de la Loire-Inférieure. On le taxoit de folie, mais,
plus brave que les autres, il refusa l'exemption qu'on lui offrit en
rade, de le soustraire à la déportation, s'enfonça dans le désert, et
fut trouvé mort au pied d'une bâche, le 22 fructidor an 6 (8 septembre
1798).

Sans succession.


_D._--BOURDOIS (Marie-Edme); 45 ans, vicaire de Fleury, de Seure,
département d'Yonne, né à Joigny, même département, mort le 28
vendémiaire an 7 (19 oct. 1798). Il étoit érudit et avoit une tête de
St.-Pierre.

Sans succession.


_B._--BOLLERET (Louis); 48 ans, prêtre de la commune de la Rivière,
département de la Haute-Marne, mort de scorbut, rongé par les vers et
les chiques, le 2 frimaire an 7 (22 novembre 1798).

Sa succession monte à 60 livres 4 sols.


_B._--CABEC (J. Nicolas), âgé de 55 ans, commune de Boulay, département
de la Moselle, mort de fièvre putride, de dyssenterie et de vers, le 15
brumaire an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 13 livres 12 sols.


_B._--CAMPFORT (Paul), prêtre âgé de 55 ans, commune de Paul-Mignac,
département du Cantal; mort de chagrin et de consomption, le 19 brumaire
an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte à 47 livres 2 sols.


_B._--CHAPUIS (Joseph), prêtre, âgé de 46 ans, commune de Serre,
département de la Drôme; mort de peste, le 28 brumaire an 7 (18
novembre). Il étoit un de ceux sur lesquels les nègres trépignèrent,
pour le faire entrer dans la fosse.

Sa succession monte à 53 livres 12 sols.


_B._--COLARD (Jean), prêtre, âgé de 59 ans, commune Dorenand,
département du Doubs. Il avoit soixante ans quand il arriva. La loi
l'exemptoit de la déportation. Il étoit rentré en vertu de la loi du 7
fructidor an 5 (1797). Ses persécutions passées et son attachement à la
France, méritoient un meilleur sort.

Mort d'épidémie le 30 vendémiaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte à 19 livres 10 sols. Il avoit des papiers précieux
et quelques pièces de monnaie, qui ont disparu.


_D._--COMBAUT (Jean), âgé de 44 ans, vicaire de St.-Pol-de-Léon, né au
même lieu, département du Finistère, mort d'hydropisie et de scorbut, le
18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798).


_D._--DEBRUYNE (J. B.); 32 ans, curé de St. Quentin, _Malines_, (Dyle),
né à Louvain, même département, mort de la peste, le cinquième jour
complémentaire de l'an 6 (21 septembre 1798).


_B._--DEMALS (Fr.), prêtre âgé de 42 ans, commune de Verrebroëk,
département de l'Escaut, mort le 22 brumaire an 7 (12 novembre 1798).

En marge du registre de Beccard, est écrit: Mort sans succession, et
enterré par les Belges ses confrères, au refus des nègres.


_D._--DESMASURES (Gaspard), curé de Conantré, près Chartres, né à Caen,
mort de peste chez Peintre, le 3 vendémiaire (25 septembre 1798).


_B._--DORIVAL (Jean), prêtre, âgé de 51 ans; commune de Marionval,
département de l'Oise; mort le 20 brumaire an 7 (10 novembre 1798).

Sa succession monte à 2 livres 16 sols.


_D._--FRIQUET (Alexandre), âgé de 40 ans, tailleur, né à Lille en
Flandre, déporté pour avoir recélé chez lui un prêtre qui étoit son
parent, mort de scorbut le 6 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798).


_B._--GALLEY (Joseph), prêtre, âgé de 38 ans, commune de Forclas; mort
de peste et de misère, le 24 brumaire an 7 (14 novembre 1798). En marge
du registre est écrit: Sans succession; les nègres ayant refusé de
l'inhumer, il a été enterré par ses confrères les Belges. C'est ce
malheureux qui n'avoit qu'un mauvais drap pour l'ensevelir; on le lui
arracha, il fut reporté trois fois dans les karbets, et jetté tout nu
sous la galerie. Son cadavre infectoit quand il fut confié à la terre.


_B._--GARRIC (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, commune de Castres,
département du Tarn, mort d'épidémie, le 18 brumaire an 7 (8 novembre
1798).

Sur son inventaire, que j'ai, est écrit: _Sans succession._


_B._--GEBDIL (François), prêtre, âgé de 53 ans, commune de Samoïns,
département du Mont-Blanc, mort de chagrin et de misère, le 17 brumaire
an 7 (7 novembre 1798).

Sa succession monte à 42 livres 10 sols.


_D._--GUYOT (Ignace), âgé de 32 ans, desservant de Tinnecourt, né à
Morescourt, département des Vosges, mort d'épidémie le 28 brumaire an 7
(20 novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres 2 sols.


_B._--HUMBERT-DARMANT, prêtre, âgé de 41 ans, commune de Saint-Gireau,
département du Mont-Blanc; mort de chagrin, le 17 brumaire an 7 (7
novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres 12 sols.


_D._--HUYBRECHT (F.) âgé de 47 ans, curé de la cathédrale de Gand, né à
Taim, département de l'Escaut; homme plein de talent; la bonté de son
coeur se peignoit sur sa figure angélique. Mort de misère, rongé de vers
et de scorbut, le 21 fructidor an 6 (7 septembre 1798).


_B._--HEYKENS (Paul), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Gierle,
département des Deux-Nèthes, mort d'épuisement, le 25 brumaire an 7 (15
novembre 1798).

Sa succession monte à 21 livres.


_B._--LAFORGUE (J.), prêtre, âgé de 45 ans, commune de
Villeneuve-de-Rivière, département de la Haute-Garonne; mort rongé par
les vers le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 4 livres 18 sols.


_B._--LAURENCE (Martin), prêtre, âgé de 35 ans, commune de Sourdeval,
département de la Manche; mort de misère et de chagrin, le 25 brumaire
an 7 (15 novembre 1798).

Sa succession monte à 86 livres 2 sols.


_D._--LE DIVELECK (Louis), 52 ans, prêtre de Vannes, département du
Morbihan, né à Vannes, mort de chagrin et de misère, surnommé le _beau
vieillard_ (Voyez les détails de sa mort, dans les notes sur l'hôpital).
Mort le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre). En marge du registre, est
écrit: Sans succession, déporté sans avoir été entendu. Six mois avant
sa déportation, il couchoit dans les bois, ses dénonciateurs pleuroient
en le voyant enchaîné sur la route.


_D._--LEGER (Jean-François), curé de Villerbieu, Orléans, âgé de 45 ans,
né à Orléans, département du Loiret; mort de peste et de misère, le 30
brumaire an 7 (21 octobre 1798).

Sa succession monte à 7 livres 16 sols.


_D._--LEMAITRE (J.) 42 ans, bernardin de Nantes, rentré en vertu de la
loi du 7 fructidor an 5, déporté sans avoir été entendu, né à
Chapel-Glain, département de la Loire-Inférieure; mort le 26 fructidor
an 6, de la peste (12 septembre 1798).


_D._--LEPAPE (André), âgé de 43 ans, vicaire de
Sainte-Trophisme-de-Quimper, né à Pont-l'Abbé, dép. des Côtes-du-Nord;
rentré comme le précédent; mort de misère et de peste, le 20 vendémiaire
an 7 (6 septembre 1798). En marge du registre, est écrit: Mort sans
succession, dans la plus grande misère, enterré par charité.


_B._--LEROY (André); 43 ans, curé de Saint-Martin, Rouen,
Seine-Inférieure, mort de peste, le 24 brumaire an 7 (31 octobre 1798).

Sa succession monte à 133 livres 14 sols.


_D._--LORTEC (Jean-Joseph-Pascal); 54 ans, prêtre de la Merci, né à
Toulouse, département de la Haute-Garonne. Celui-ci a été déporté, parce
qu'il étoit prêtre. Il s'étoit soumis à toutes les loix de la
république, avoit fait tous les sermens, n'y avoit jamais manqué, étoit
disposé à les recommencer. Il est mort rongé de vers, plaint des
honnêtes gens et tourmenté d'une manière particulière, à cause de son
caractère irascible, le 23 fructidor an 6 (9 septembre 1798).

Sans succession.


_B._--LUQUET (François), prêtre, âgé de 43 ans, commune de Mâcon,
département de Saône et Loire, mort de la dyssenterie et du scorbut, le
24 brumaire an 7 (14 novembre 1798).

Sa succession monte à 73 livres 10 sols.


_D._--MALACHIE (Bertrand), 42 ans, procureur de l'abbaye des bénédictins
d'Orval de Trèves, département des Forêts; né à Mortevant, même
département. Il jouissoit de la plus brillante santé, la bonne foi et la
résignation étoient peintes sur son visage, il étoit rempli de vertus et
de talens. Quoique d'une complexion très robuste, il est mort d'éthysie
et de consomption, le 3 vendémiaire an 7 (25 septembre 1798).

Sans succession.


_D._--MATHIEU (Jean-Charles), 33 ans, prêtre d'Épinal-Saint-Diez,
département des Vosges; né aux mêmes lieux; il avoit donné tous ses
soins aux mathématiques; Desvieux, commandant de place, l'engagea à se
reposer sur lui du soin de le placer, en qualité de pays; il l'a
abandonné pour ne pas se compromettre. Ce malheureux, à la fleur de son
âge, d'une complexion vigoureuse, a souffert comme Saint Laurent sur le
gril: en fermant l'oeil, il demandoit pardon à Dieu pour ses ennemis.
Mort le 25 fructidor an 6 (11 septembre 1798).


_B._--MILLOCHEAU (Lubin), prêtre âgé de 57 ans, commune de
Francourville, près Chartres, département d'Eure et Loir; mort de
peste, le 17 brumaire an 7, (7 novembre 1798).

Sa succession monte à 35 livres 4 sols.


_B._--MERCIER DIDIER, âgé de 40 ans, laboureur, commune de Cuvigny,
département du Mont-Blanc, mort le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798).
Celui-ci se trouve le dernier sur le registre de Beccard, qui n'est pas
rédigé par ordre alphabétique.


_D._--MODESTE-BERNARD, âgé de 56 ans, prêtre de Saint-Jean-de-Dieu,
Poitiers, Vienne, né à Lille, département du Nord; d'une piété
exemplaire, supportant son sort, sans avoir jamais laissé échapper
aucune plainte. Il jouissoit de l'estime de tout le monde, prioit Dieu
sans ostentation; c'étoit un prédestiné. Il fut mis en rade en 1793,
avec les 700 martyrs si cruellement torturés par Lalier (Voyez la
traversée); mort de misère et de peste, en prononçant ces mots du
prophète roi: _Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus cùm
recordaremur Sion. (Ps. 136) Qui seminant in lacrymis, in exultatione
metent. (Ps. 125)._

_Chargés de chaînes, et assis sur les rives du fleuve de Babylone, nous
pleurions en tournant nos regards vers Sion._

_Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie._

Le 19 vendémiaire an 7 (10 octobre 1798).

En marge est écrit: Sans succession.


_B._--MOREL (Barthélemy), prêtre, âgé de 47 ans, commune de Bruneau,
département de l'Aisne; mort de peste, le 20 brumaire an 7 (10 novembre
1798).

Sur son inventaire est écrit: sans Succession.


_D._--MONTAGNON (Grégoire-Joseph), âgé de 47 ans, né à Ambenou,
département de la Haute-Saône, curé de Besançon; mort de peste, le 29
brumaire an 7 (19 novembre 1798).

Sa succession monte à 6 livres.


_B._--PEYRAS (Pierre), capucin, âgé de 39 ans, commune d'Abriesse,
département des Hautes-Alpes; mort de chagrin, le 25 brumaire an 7 (15
novembre 1798).

Sa succession monte à 55 livres.


_D._--POIRSIN (Henri), 55 ans, capucin de Rouvray, né au même endroit,
département de la Meuse; protégé par Desvieux, qui l'a abandonné; il
prêchoit d'exemple dans la traversée, il a rendu les plus grands
services à Parisot malade, il n'exigea aucune reconnoissance et disoit
qu'il ne faisoit qu'observer la règle de son ordre; il refusa de se
placer et de se soustraire à la mort, pour un vieillard de 65 ans, nommé
Claudon, qui étoit son prieur et son compatriote. À Cayenne, il vendoit
une partie de ses vivres, pour améliorer le sort de ses commensaux; mort
de misère et de peste, le 12 brumaire an 7 (2 novembre 1798).

Sa succession monte à 19 livres 2 sols.


_B._--PRADIER (Guillaume), prêtre, âgé de 51 ans, commune de Mazonère,
département du Puy-de-Dôme, mort d'éthysie, le 30 brumaire an 7 (20
novembre 1798).

Sa succession monte à 72 livres 12 sols.


_D._--PREVIGNAUD (Jacques Trudert), 52 ans, desservant de
Saint-Florent-de-Niort, natif de Périgueux, département de la Dordogne;
mauvaise tête et bon coeur. Mort chez Henry William, dans la seule case
qui reste dans la Savanne. La peste faisoit alors de grands ravages, la
jeune femme de William ne cessa pas de prodiguer gratuitement ses soins
à Prevignaud qui, sans le vouloir, infecta cette case d'épidémie, et vit
périr à ses côtés, dans le même jour, le père de la jeune femme et ses
deux enfans, le 22 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798). William ayant
refusé d'être son héritier, a remis ses effets à Pilot son vicaire.

J'allai voir ces ruines en mai 1799; le petit nègre de William me servit
de guide. Quand nous fûmes au cimetière, il se mit à pleurer, en me
disant dans son jargon: _C'est là que reposent mes bons maîtres_.....
Pour moi, assis sur le brancard qui étoit à l'entrée, je fixai les
bâches qui ombrageoient les tombes..... Après un morne silence, je me
fixai en pleurant... _Je les rejoindrai peut-être bientôt... Ils sont
dans votre sein, ô mon Dieu! Ils ont assez souffert.... Ils vous
demandent grâce pour leurs persécuteurs...._


_B._--REY (Michel), prêtre, âgé de 50 ans, commune de Montemont,
département du Mont-Blanc; mort de dyssenterie, le 30 brumaire an 7 (20
novembre 1798).

Sa succession monte à 36 livres 12 sols.


_D._--ROELLANDIA (Abert), âgé de 49 ans, bernardin d'Anvers, son pays
natal, département des deux Nèthes; mort de peste, le 15 vendémiaire an
7 (6 octobre 1798).

Sa succession monte à 35 livres 10 sols.


_B._--ROUIRE (Pierre), âgé de 52 ans, commune de Saint-Saturnin,
département du Cantal; mort de fièvre putride, rongé de vers, le 19
brumaire an 7 (9 novembre 1798).

Sa succession monte à 90 livres.


_D._--SCHER (Felix-Alexandre), prêtre, âgé de 65 ans, de Hamel, près
Cologne. En 1792, il échappa miraculeusement aux massacres du 2
septembre. En 1793, il fut conduit aux Carmes à Paris; en 1794, renfermé
pendant huit mois dans un cabanon de Bicêtre. En 1795, il obtint sa
liberté, et un passe-port pour se rendre chez lui; il fut arrêté aux
frontières comme émigré, reconduit en 1796 à la prison de la Force, à
Paris. En 1797, il fut encore conduit jusqu'aux frontières de la Suisse,
et ramené à Rochefort. Il avoit été aumônier des pages des petites
Écuries de la reine. Il a été pillé deux fois dans la traversée, est
mort de misère et rongé de vers, le 16 vendémiaire an 7 (7 octobre
1798).

En marge du registre est écrit: _Sans succession._


_D._--SEGUIN (Nicolas), 48 ans, curé de Saint-Martin de Chartres, né à
Authon, même diocèse, département d'Eure-et-Loir, mort de peste le 22
vendémiaire an 7 (13 octobre 1798).

Cormier, son compatriote, a été son héritier. Seguin étoit instruit sans
prétention, religieux sans fanatisme, et généreux sans ostentation; il
avoit été attaché à la maison du philosophe _Helvétius_.


_D._--SCHILTS (Dominique), domestique, âgé de 57 ans, né à Catenay,
département de la Moselle, interprète pour les langues allemande et
anglaise, mort de peste le 18 fructidor an 7 (4 septembre 1798). Les
nègres se sont fait donner 18 fr. pour l'enterrer.

Sa succession monte à 66 fr.


_B._--SOUCHON (Pierre-Paul), prêtre, âgé de 42 ans, commune
d'Issenjeaux, département de la Haute-Loire, mort de tranchées, le 22
brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 84 liv. 10 s.


_D._--SOURZAC (Jean), âgé de 53 ans, né à Colonge, département de la
Corrèze, curé de Salignac en Limoges. Le chagrin lui avoit un peu aliéné
la tête, il s'est noyé le 27 thermidor an 6 (14 août 1798). Sa
succession monte à 1500 liv. monnaie de Cayenne, et à 1125 de France.
(Voyez ci-dessus la correspondance administrative sur Konanama.)


_D._--TOUPEAU (Nicolas), domestique, né à Beauvais, département de la
Meuse, l'un des voleurs, s'est brûlé les intestins à force de boire du
taffia. Un accès de fièvre chaude l'a conduit dans la rivière de
Konanama, où il a été trouvé par des pêcheurs, le 18 vendémiaire an 7 (9
octobre 1798).

En marge du registre est écrit, _sans succession_. Une partie de ces
détails s'y trouve consignée de même avec exactitude.


_B._--TOURNEFORT (Pierre), prêtre, âgé de 56 ans, commune d'Anneci,
département du Mont-Blanc, mort rongé de vers, le 22 brumaire an 7 (14
novembre 1798).

Sa succession monte à 26 fr.


_D._--VALLÉE (Alexis-Jean), 45 ans, curé de Plouhinet-Vannes, né à
Ponthivy, département du Morbihan, un peu fanatisé par le malheur; mort
d'épidémie et de misère, le 24 vendémiaire an 7 (13 octobre 1798).

Sans succession.


_D._--VANDERSTOTEN (Ferdinand), 43 ans, curé de Turahout, Anvers,
Deux-Nèthes, né à Naoust, même département; mort d'une fièvre putride,
le premier frimaire an 7 (21 novembre 1798).

En marge est écrit: Ses effets sont embarqués pour Synnamary.


_B._--VAMBVER (J. B.), prêtre, âgé de 48 ans, commune de Sempse,
département de la Dyle; mort de fièvre inflammatoire, le 19 brumaire an
7 (11 novembre 1798).

Sa succession monte à 25 liv. 16 s.


_D._--VANHECSERVYCH (Thomas), âgé de 49 ans, né à Helchteren,
département de l'Escaut, oratorien, professeur de philosophie à Malines,
génie profond, aimable quoique très-infirme. Il étoit paralytique,
goutteux et sourd. Il avoit de si violentes attaques de sciatique, qu'il
restoit des huit jours entiers dans son hamac. Il n'a pas pu se
déshabiller durant toute la traversée. Ses confrères ne l'ont jamais
abandonné; mort rongé de vers et de peste, le 10 vendémiaire an 7 (1er.
octobre 1798).


_B._--VANVOLEXEM (François-Joseph), âgé de 54 ans, curé de
Saint-Livinhessche de Malines, département de la Dyle, mort de fièvre
pestilentielle, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798).

Sa succession monte à 17 fr.


_D._--WANCAUW-EN-BERGHC (J. B.), âgé de 49 ans, curé de Saint-Jacques de
Louvain, Malines, né à Etichone, département de l'Escaut; mort
d'hydropisie le 15 vendémiaire an 7 (6 septembre 1798).


_D._--VENATI (Jean), 57 ans, prémontré, desservant de Grodisé, évêché de
Laon, département de l'Aisne, mort de chagrin et de dyssenterie, le 6
brumaire an 7 (27 octobre 1798).

Sa succession monte à 3 liv. 10 s.


_D._--WLIEGEN (Arnauld-François), 45 ans, prêtre oratorien de Montaigu,
Malines, né à Montaigne, département de la Dyle, mort de dyssenterie,
rongé de vers, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798).

_Fin de la liste des morts à Konanama._


TOTAUX.

  36 .. de _la Décade_.
  30 .. de _la Bayonnaise_.

_N. B._ Le total des successions de ces soixante-six infortunés, ne
monte pas à plus de 3,600 livres. Ceux dont je n'ai pas marqué l'avoir,
n'étoient pas plus riches que les autres; mais je n'ai pu me servir de
ces pièces qu'à la dérobée....


_4 frimaire an 7 (24 novembre 1798.)_

Je n'aurai donc que des horreurs à dévoiler! Que la coupe d'amertume est
profonde! Je viens de fermer une hécatombe pour en ouvrir une autre.

L'ordre du départ est arrivé; on se presse, on s'embrasse, comme si on
retournoit en France. Malheureux! si un rayon d'espérance suffit pour
vous rappeler à la vie, pourquoi n'a-t-il pas lui plutôt?

Ils restent cent treize, dont quarante n'ont plus qu'un souffle de vie;
trente sont convalescens. En France, on diroit qu'ils sont moribonds;
les autres se portent bien, c'est-à-dire qu'ils peuvent se traîner.
Jeannet est rappelé en France, après avoir donné ses ordres pour le
transfèrement. Burnel qui le remplace, s'annonce sous les dehors les
plus favorables; il confirme l'arrêté de son prédécesseur: Roustagneng a
cédé sa place à Dusargues qui a tout autant de lumières et de bonne
volonté que lui. Germain part pour Konanama, afin d'aider à Beccard, qui
est à moitié fou de boisson, de chagrin et d'épidémie. Malgré la sage
prévoyance de Dusargues, tout s'exécute dans le plus grand désordre.
Cette nouvelle a donné le coup de la mort à Gerner et Beccard; ils
prévoient que leur conduite va être connue. Beccard fait traîner les
plus malades sans ménagement, sans vivres, sans cadres, sans eau; il les
entasse les uns sur les autres avec une partie de leurs effets sur le
tillac d'une mauvaise goëlette, à l'ardeur d'un soleil brûlant. Le
garde-magasin de Synnamary n'est pas averti de leur prochaine arrivée.
Nous les rejoindrons bientôt. Les convalescens attendent le retour d'un
autre bâtiment. Ceux qui pourront se traîner, feront le chemin par
terre. Au bout de huit jours, la seconde goëlette emporte les plus
malades et donne à Beccard l'ordre de brûler les karbets. Les Grecs
eurent moins de plaisir à se reconnoître à la lueur des flammes de
Troye..... Chaque déporté retrouva des forces pour incendier ces antres
de mort. Tous, une torche à la main, descendirent au cimetière, et
secouant les brandons sur la tombe des martyrs qui les précédoient,
entonnèrent cet hymne à l'Éternel et à la France:


_Tombeau des déportés morts à Konanama._

Ire. STROPHE.

      Dispensateur de la lumière,
    Maître absolu de nos destins,
  Au feu de ces brandons agités par nos mains,
  Épure et fais mouvoir cette sainte poussière;
  Cadavres mutilés, de vos persécuteurs
    Déjà vous obtenez vengeance.
  L'Éternel chaque jour vous met en leur présence.
  Quelques-uns d'eux viendront partager vos malheurs.
    Mais cette rive désolée,
    Tremble et se ranime à nos voix...
  Écoutez... un Dieu parle, et du fond de ces bois
    Il nous apprend leur destinée,
    «Tous les tyrans de fructidor
  »Pour un vaste cercueil vont échanger leur or...


2e. STROPHE.

      »Près de vos cendres profanées
      »Ces palmistes majestueux
  »Seront baignés dans peu des pleurs de vos neveux.
  »Dans les deux continens, vous aurez des trophées,
  »Chaque goutte de sang injustement versé
      »Est l'ineffaçable sentence
  »Que la crainte en leur coeur vient de tracer d'avance.
  »Et l'arrêt de leur mort ne peut être effacé.»
      Que vois-je? ces ombres plaintives
      Sont à demi dans leurs tombeaux,
  L'un est rongé de vers, l'autre de ses lambeaux
  Se couvre sur ces sombres rives.
      Dans le bois tous semblent errer
  Vers une source d'eau pour se désaltérer.


3e. STROPHE.

      Au fond de la zone torride
      Noyés dans un étang de feux,
  Dans le fond d'un désert, vois deux cents malheureux,
  Aux bords d'une rivière à leur palais aride
  Remontant vers sa source elle apporte en grondant
      Les flots d'une mer écumante.
      Pour activer leur soif et leur fièvre brûlante
  Neptune en leur gosier enfonce son trident.
      Dans cette atmosphère embrasée
      La mort étend ses vastes bras:
  Mort, pose tes armes; ceux que tu frapperas,
      Étourdis de leur destinée
      Sur ton sein hérissé de dards
  Vont se précipiter au plus beau des hasards[9].

[Note 9: Le malheur avoit brisé leur lyre, ils se contentèrent de
réciter cette hymne qui pourroit être mise en musique par ceux qui
seroient touchés de nos malheurs... Elle l'a déjà été par M. de
Beauvais, un de nos confrères, qui a peint Konanama sur les plans que
je lui ai donnés, et d'après ce qu'on a lu.]


4e. STROPHE.

(_Péroraison._)

      Mais leur voix nous rappelle encore...
      «Que voulez-vous, braves amis?..
  »Pardonnez au vaincu quand vous l'aurez soumis;
  »Des beaux tems de Janus faites naître l'aurore
  »Portez dans vos foyers le glaive et l'olivier;
      »Rendus dans le sein de la France
  »Au plaisir du pardon immolez la vengeance,
  »Et mariez enfin le myrte et le laurier...
  .... Leur ombre s'échappe en fumée...
  .... Revenus d'une douce erreur
  L'amitié nous replonge dans un gouffre d'horreur;
      Notre âme est presque inanimée...
      Quand j'oublierai Konanama
  À la clarté du jour mon oeil se fermera...»

À ces mots, ils s'embrassèrent en pleurant, se mirent en route avec
joie. Le plaisir de vivre avec des humains leur retraçoit le souvenir de
leur pays. Quelques-uns s'égarèrent dans le désert, d'autres se
couchèrent au milieu de la route. Enfin, ils se rendirent à la nouvelle
destination, il en coûtera encore la vie à quelques-uns, mais on n'y
regarde pas de si près. Les premiers malades étoient fort à plaindre,
comme nous l'avions prévu; ils couchoient par terre sous des hangars,
entassés dans une grande case qui est la première du village; plusieurs
étoient rongés de vers; les autres furent déposés pêle-mêle dans
l'église: une partie trouva asile, pour son argent, chez quelques colons
du petit bourg et des environs. Les plus indigens restèrent
provisoirement dans l'église, avec les futailles et le reste de
l'attirail de Konanama.

On leur bâtit à grands frais de vastes karbets, mais l'ouvrage ne sera
pas fini de deux mois; n'importe, ils sont plus à leur aise; M.
Lafond-Ladebat a cédé au gouvernement une grande case qui leur sert
d'hôpital. Leur sort est amélioré; mais la famine se fait sentir: on
parle d'échancrer leur ration. En pluviose, on leur retranche l'huile,
le savon, le riz, le tafia. Ils sont un peu dédommagés de ces privations
par l'accueil des habitans. L'officier du poste Freytag est aussi bon
que Prévost étoit méchant. Cabrol et Martin les favorisent autant qu'ils
peuvent. La rapacité de Gerner et de Beccard est modérée par
Morgenstern, garde-magasin de Synnamary; la rigidité et l'exactitude de
ce dernier déplaisent à son associé; au moment où ils se brouillent,
Beccard quitte la partie; le chagrin, la peste et le désordre de ses
affaires accélèrent ses derniers momens; il expire dans des convulsions
affreuses, le 2 février 1799 (14 pluviose an 7). Deux mois après, Gerner
succombe de même au moment de toucher le fruit de ses rapines.

Mais les victimes étoient frappées de mort à Konanama. Leur pénible
retour en a moissonné un bon nombre; ils sont partis le 5 frimaire; tous
ont été rendus le 14 (4 décembre 1798). Cabrol, Freytag, Morgenstern
versoient des larmes de douleur et d'indignation au spectacle que je
n'ai fait qu'esquisser. On jugera de leur état, en apprenant qu'au bout
de trois mois ils étoient incapables de se reconnoître. Quand j'y allai,
ils me disoient: Nous nous portons bien. Tous étoient encore absorbés,
rêveurs, épuisés par une longue marche, insensibles à la douleur et au
plaisir, à demi-plongés dans le tombeau; plus semblables à l'animal qui
survit lourdement au coup de masse du boucher, qu'à l'homme préposé
jadis pour servir de fanal à ses semblables; ils conserveront cet état
d'abrutissement jusqu'à notre retour, si toutefois il n'est pas long.
Ouvrons la seconde hécatombe. Je logerai dans la même enceinte les morts
de la première déportation des seize députés, par la corvette _la
Vaillante_; car la mort égalise tous les hommes. J'ai vu à mon second
voyage à Synnamary, les deux seuls restans de ces seize proscrits qui
m'ont donné quelques notions sur leurs confrères. Dans ce moment ils
avoient été traînés à Cayenne, parce qu'ils faisoient ombrage à Burnel
qui craignoit son ombre.




LISTE ALPHABÉTIQUE

DES DÉPORTÉS MORTS À SYNNAMARY,

_Rédigée sur les registres du canton._


Les lettres initiales des bâtimens qui les ont apportés seront en tête:
V. _Vaillante_, D. _Décade_, B. _Bayonnaise_.


_B._--ACHART-LAVORT (Marc-Jean), prêtre-curé de la Rochenoire, âgé de 52
ans, mort de peste, le 13 frimaire an 6 (3 décembre 1798.)


_D._--BEAUFINET, officier de santé, natif de Saint-Avignan,
Charente-Inférieure, aide-major sur _la Décade_, s'est confiné à Cayenne
volontairement, a été envoyé à Konanama, où il a rendu les plus grands
services aux déportés; mort de peste, le 10 frimaire an 7 (30 novembre
1798.)


_B._--BERTHAUD (Pierre-François), prêtre-chanoine de Sallanche, âgé de
56 ans, commune de Saint-Sigismond, département du Mont-Blanc, mort de
peste, le 28 nivôse (17 janvier 1799).


_D._--BILLARD (Étienne), âgé de 48 ans, curé de Guyancourt-sous-Laon, né
à Corbenis, département de l'Aisne; mort de la dyssenterie, rongé de
vers le 7 nivôse an 7 (27 décembre 1798).


_D._--BOSSU (Louis-Augustin), 39 ans, graveur, né à l'île de France;
résidant à Paris, mort de dyssenterie et de peste le 16 nivôse an 7 (5
janv. 1799).


_V._--BOURDON (de l'Oise), surnommé le Rouge, natif du Petit-Toüi,
département de la Somme, âgé de 37 ans, représentant du peuple.

Il étoit d'un caractère très-irascible; mort le 4 messidor an 6 (24 juin
1798), pour avoir voulu travailler le sol de la Guyane, et de chagrin de
ce que ses collègues n'avoient pas voulu l'associer à eux pour
l'évasion.


_D._--BROLY (François-Joseph), 45 ans, curé de Meutfenheim, Strasbourg,
Haut-Rhin; né à Hittennem, même département, placé chez Konra-Lillebat,
canton de Sinnamary; mort d'une fièvre putride le 20 vendémiaire an 7 (6
septembre 1798).


_V._--BROTTIER (André-Charles), natif de Tanoy, département de la
Nièvre, âgé de 46 ans, aumônier de _Monsieur_, mathématicien, auteur
d'une traduction de Tacite, très choyée des hommes de goût, et qui fera
la réputation de ce savant déporté, victime de Dunan-Duverle de Presle;
s'est brouillé d'abord avec ses amis et avec les habitans de la
bourgade; par les affinités qu'il avoit eues avec Billaud-Varennes.
Comme il avoit un bon esprit et un bon coeur, ses camarades
l'apprécièrent, et leur mauvaise humeur se changea en admiration, quand
ils surent que ses liaisons avec cet exilé avoient une source de
curiosité philosophique; celle de scruter le coeur d'un personnage si
fameusement célèbre, comme les principaux de Corinthe et Timoléon
lui-même causoient avec Denis le jeune, devenu maître d'école à
Syracuse.

Brottier est mort d'un coup de soleil, dont il fut frappé en courant
tête nue porter le bagage des huit premiers évadés, dont les noms sont
inscrits à notre arrivée en rade; il donna tous ses soins à Rovère, et
après une langueur pénible, il mourut le 26 fructid. an 6 (3 septembre
1798).


_D._--CARRET (Joseph-Charles), dominicain de Metz, né à la Courbe,
département du Calvados; mort à l'hospice d'une fièvre maligne le 7
frimaire an 7 (29 novembre 1798).


_B._--CHOLET (Antoine), âgé de 45 ans, prêtre chanoine régulier, commune
d'Angers, département de Maine-et-Loire; mort à l'hospice, de
dyssenterie et des vers le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798).


_D._--COLAS (Louis), laboureur, né à Coémieux, Dôle, Côtes-du-Nord; mort
d'hydropisie, à l'hospice le 27 pluviose an 7 (15 février 1799).


_B._--COURCIÈRE (J. B.), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Champagnay,
département du Tarn, mort de consomption et de peste à l'hospice le 28
nivôse an 7 (17 janvier 1799.)


_B._--DAVID (Pierre), prêtre, âgé de 45 ans, commune d'Angoulême,
département de la Haute-Charente, placé chez Konrad-Lillebat, habitant
de Synnamary; mort sur cette habitation de la suite de l'épidémie qui
étoit à bord de _la Bayonnaise_, le 14 pluviose an 7 (2 février 1799).


_D._--DAVIOT (Denis), 49 ans, bernardin de Besançon, né à Villeneuve,
près Besançon, mort à Yrocoubo en frimaire an 7 (5 décembre 1798).


_D._--DAVIOT (Franc.), capucin, né à Besançon, département de la
Haute-Saône, âgé de 51 ans. Ils étoient 3 cousins qui, au moment de
partir, reçurent une lettre qui leur annonçoit leur élargissement. Ils
la communiquèrent au commissaire B..... qui ne les écouta pas. Deux sont
morts après avoir essuyé tous les revers de la fortune. Celui-ci est
décédé à l'hospice de Synnamary le 25 vendémiaire an 9 (28 octobre
1800).


_D._--DENOUAILLES (Louis-Vincent), 54 ans, prêtre de Vannes, né à
Serens, département du Morbihan, mort à l'hospice, de misère, de peste
et de dyssenterie le 2 nivôse an 7 (22 décembre 1798).


_D._--DESPRÉS (François), âgé de 45 ans, chanoine de Bourges, surnommé
Ésope, né à Marsilly, département d'Indre-et-Loire; mort à Synnamary,
chez M. Duchesne, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798).


_D._--DOAZAN (François), 54 ans, curé de Landron, diocèse de Poitiers,
dont il étoit natif; mort d'une fièvre putride, chez Peintre, canton de
Synnamary, le 25 pluviose an 7 (15 février 1799).


_D._--FAYET (Benoît), apothicaire, âgé de 18 ans, commune de Lamur,
département de l'Isère, jeune homme rempli de talent, a été déporté pour
une faute de police correctionnelle, toujours dans l'intention de
déshonorer la cause commune. Il a été corrompu par les autres voleurs
venus sur _la Bayonnaise_; mort de libertinage le 15 janvier 1799.


_D._--FLEURANCE (Joseph) dit père Barthélemi, capucin, âgé de 44 ans. Il
m'a aidé sur _la Décade_ à mettre la liste par ordre alphabétique. Au
bas de son nom se trouve la note suivante écrite de sa main:

_Dénoncé et déporté pour avoir usé en 1795 du bénéfice de la loi, né à
Gerarmey, département des Vosges._

Mort de peste, rongé de vers à l'hospice, le 22 nivôse an 7 (10 janvier
1799).


_D._--FRANCILLEU (Mathieu) dit Pinsillon, l'un des cinq voleurs de la
Décade, se disant vigneron de Besançon, mais réellement sans aveu,
flétri dans l'ancien régime à la suite de quatre jugemens infamans,
avoit travaillé aux mines et ramé au bagne, fouété et marqué, nourri
dans le crime, il comptoit 68 ans quelques mois avant le 18 fructidor;
on le jugea aux fers, et par égard pour son âge, cette peine fut commuée
en prison perpétuelle. Après le 18 fructidor, le commissaire B..... le
confondit avec les prêtres déportés dans la prison de Saint-Maurice de
Rochefort, et le mit ensuite au cachot, mais aux charges des déportés
qui étoient forcés de lui fournir vingt sous par jour pour qu'il ne
restât pas avec eux. Au moment du départ, B..... le mit en tête sur la
liste, malgré nos réclamations, et nous ne pûmes le séparer de nous que
dans la Guyane; il s'étoit réfugié dans les bois à la suite d'un vol
qu'il avoit fait aux déportés; il fut pris, conduit à Synnamary, où il
mourut en prison à la fin de fructidor an 6 (15 septembre 1798).


_D._--GARNESSON (Pierre), 44 ans, curé de Conantré, Châlons, Marne, né
au même lieu, rentré en vertu de la loi du 7 fructidor an 5, instruit,
pauvre et tolérant; mort de peste, rongé de vers, à l'hospice, le 18
frimaire an 7 (6 décembre 1798), dans la plus grande misère.


_B._--GAUDIN (Pierre), prêtre, âgé de 42 ans, commune de Chemiray,
département de Maine-et-Loire. Il étoit très-malade dans la traversée,
il fut renvoyé dans le désert sans être guéri; mort à l'hospice de
Synnamary, le 11 pluviose an 7 (1er. février 1799).


_D._--GUIN (Claude-François), prêtre lazariste de la maison de Paris,
natif de Vilfrye, département de la Haute-Saône; mort le 14 nivôse an 7
(3 janvier 1799), de fièvre putride, chez Mlle. Rochereau, canton de
Synnamary.


_D._--HAVELANGE (J. Joseph), prêtre, âgé de 50 ans, recteur de
l'université de Louvain, déporté pour avoir exorcisé une possédée, né à
Siphoux, département de l'Ourthe; mort à Synnamary, chez M. Duchesne, le
20 fructidor an 6 (7 septembre 1799).


_D._--HUMBERT (J. B.), 40 ans, trinitaire desservant de la Marche, né au
même lieu, Toul, Vosges; mort de dyssenterie, rongé de vers, à
l'hospice, le 18 nivôse an 7 (7 janvier 1799).


_B._--LACHENAL (Jacques), prêtre, âgé de 34 ans, commune
d'Anneci-le-Vieux, département du Mont-Blanc; mort à l'hospice, de
dyssenterie et rongé de vers, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798).


_B._--LAFORIE (Jean), prêtre-vicaire de Flognac, commune de Saint-Amel,
département du Lot; mort à l'hospice, de vers et de dyssenterie,
reliquats de peste, le 19 pluviose an 7 (7 février 1799).


_D._--LAPÔTRE (Mansuie), prémontré, âgé de 39 ans, desservant de Tilleu,
Toul, Vosges, né au même lieu. Il avoit trouvé une place au moment où
il mourut de la peste et de la dyssenterie, le 22 frimaire an 7 (12
décembre 1798).


_V._--LAVILLEHEURNOIS (Charles-Honorine-Berthelot), natif de Toulon,
département du Var, maître des requêtes, âgé de 48 ans, victime comme
Brottier, mort à Synnamary, chez M. Morgenstern, le 10 thermidor an 6
(28 juillet 1798).


_D._--LEBAIL (Julien-Alexis), âgé de 43 ans, vicaire de Sulnillac, de
Vannes, né à Beauhamel, département du Morbihan, rentré par la loi du 7
fructidor. Les hommes de goût ont perdu en lui l'auteur d'un poëme sur
la révolution, que ses persécuteurs brûlèrent en l'arrêtant. Il m'en a
récité quelques morceaux qui me faisoient regretter le reste. Il mourut
en débarquant à Synnamary, le 8 frimaire (28 novembre 1798).


_B._--LEBAS (Bonaventure), prêtre, âgé de 50 ans, commune de
Fontaine-la-Malette, département de la Seine-Inférieure; mort à
l'hospice, de la dyssenterie et des vers, le 14 nivôse an 7 (3 janvier
1799).


_D._--LEBOURSICAUD (Pierre), prêtre, âgé de 36 ans, né à Delvend,
département du Morbihan, rentré avec Lebail; mort de misère et de besoin
à l'hospice, le 22 frimaire an 7 (2 décembre 1799).


_D._--LECORE (Alexis), diacre seulement, et déporté comme curé
fanatisant ses paroissiens, âgé de 30 ans, né à Martimer, département
d'Ille-et-Vilaine; mort de convulsions à l'hospice, le 23 pluviose an 7
(13 février 1799).


_D._--MAROLLE (Jean), chartreux, né à Aubusson, diocèse de Limoges,
département de la Creuse, âgé de 37 ans. Le malheur lui avoit aliéné
l'esprit; mort à Synnamary, d'une manière misérable, le 8 vendémiaire an
8 (30 septembre 1799).


_B._--MICHEL (François), prêtre, âgé de 40 ans, commune de Lyon,
département du Rhône; mort à l'hospice, de vers et de peste, le 14
nivôse an 7 (3 janvier 1799).


_D._--MULLER (Nicolas), 41 ans, professeur de philosophie à Luxembourg
sa ville natale; mort à Synnamary, chez monsieur Duchesne, le 20
fructidor an 6 (6 septembre 1798).


_V._--MURINAIS (Antoine-Augustin-Victor), natif de Murinais, département
de l'Isère, âgé de 66 ans, représentant du peuple, victime du 18
fructidor; mort le 15 frimaire an 6 (5 décembre 1797).


_D._--MUSQUIN (Pierre-Benoît), âgé de 42 ans, curé de Pont-sur-Vannes,
Sens, Yonne, né à Provins, Seine et Marne, a fini d'une manière
tragique, le 6 frimaire an 7 (26 novembre 1798).


_D._--PICARD (Mathieu), 58 ans, curé de Rupereux, Sens, Seine et Marne,
poitrinaire et attaqué de la gravelle, maladies reconnues par deux
visites des officiers de santé, né au village de Joigny, département de
l'Yonne, dans la Bourgogne; mort à l'hospice de Synnamary, après de
longues et inexprimables souffrances, en messidor an 7 (7 juillet 1799).


_B._--PONCI-CHARETIER (Jean), âgé de 23 ans, commune de Zignant,
département de l'Hérault; mort de peste à l'hospice, le 7 frimaire an 7
(27 novembre 1798).


_D._--RAIMBAULD (César-Auguste), 45 ans, lazariste de Tours, curé de
Bruleau, résidant à Blois, excellent homme, instruit et pieux, sans
cagotisme. Il avoit eu un germe de peste à Konanama, où il s'étoit rendu
infirmier de ses confrères. Au bout de six mois de langueur, il est mort
étique, après avoir vendu jusqu'à son couteau pour vivre, le 8 prairial
an 7 (28 mai 1799).


_V._--ROVÈRE (Joseph-Stanislas), né à Bemieux, département de Vaucluse,
représentant du peuple, âgé de 49 ans.

Rien n'est plus tendre que sa correspondance avec son épouse. Il ferma
les yeux dans la Guyane, au moment où elle embarquoit sur la Vaillante
pour le rejoindre. Cette corvette a été prise par les anglais. Les
douleurs qui ont précédé la fin tragique de Rovère, lui ont bien fait
expier les torts qu'il a pu avoir dans la révolution; mort en messidor
an 6 (juillet 1798).


_D._--ROYER (N.), prêtre, âgé de 35 ans, né à Velot, département des
Vosges; mort de la dyssenterie à l'hospice, le 4 pluviose an 7 (29
janvier 1799).


_D._--SARTEL (Gabriel), né à Gand, curé de Notre-Dame de Gand; mort de
chagrin, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798). Il étoit âgé de 49
ans.


_B._--SAUTRÉ (Jean-François), prêtre, professeur à Vic, âgé de 51 ans,
commune de Metz, département de la Moselle; mort d'hydropisie à
l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8).


_D._--TREMAUDAN (François), officier d'infanterie de Plemey-Jugo, âgé de
21 ans; mort d'une fièvre putride à Corossoin, chez Vogel, canton de
Synnamary, le 12 brum. an 7 (2 novembre 1798).


_V._--TRONÇON-DUCOUDRAY (Guillaume-Alexandre), natif de Reims,
département de la Marne, âgé de 45 ans, représentant du peuple; mort de
fièvre putride, en prairial an 6 (mai 1798). Il nommoit la déportation
_guillotine sèche_. Il n'a jamais voulu boire de bouillon de tortue, qui
l'auroit guéri infailliblement; mort de chagrin.


_B._--VEAUZY (François), prêtre, curé de Busson, âgé de 49 ans, commune
de Thiers, département du Puy-de-Dôme; mort à l'hospice, d'épidémie, le
15 frimaire an 7 (5 novembre 1798).


_B._--VERGNE (Dominique), prêtre, vicaire, âgé de 41 ans, commune de
Beaufort, département de Maine et Loire; mort de peste à l'hospice, le
25 frimaire an 7 (15 novembre 1798).


_B._--VERILLOT (Antoine), prêtre-capucin, âgé de 48 ans, commune de
Langres, département de la Haute-Marne; mort à l'hospice d'une maladie
de consomption, le 12 germinal an 7 (1er. avril 1799).


_B._--VIEUX-MAIRE (Jean-Baptiste) prêtre-récollet, âgé de 45 ans,
commune de Vilers-le-Luxeuil, département de la Haute-Saône, mort à
l'hospice le 12 frimaire an 7 (2 décembre 1799).


TOTAUX de _la Vaillante_.

          Morts        6.
          Évadés       8.
          Restans      2.
                     ----
          TOTAL       16.


  _Décade._ Morts à Konanama,  36.
            Morts à Synnamary, 28.
                              ----
  TOTAL                        64 morts sur 193.
  RESTE                                     129.


BAYONNAISE.

_Déportés morts à son bord dans la traversée de France à Cayenne._

ALLAGON, prêtre-chapelain de Toulouse.

BEAUGÉ, prêtre, du Mont-Blanc.

BUCHER, prêtre-curé, de Besançon.

CHEVALIER, chanoine de Chambéry.

MARCEL, curé du diocèse de Clermont en Auvergne.

MOUTILS, prêtre du diocèse de Castres.

REYPHINS aîné, d'Ypres.

TRAIGNIER, originaire de Clermont en Auvergne, curé de Saint-Sernin,
diocèse de la Rochelle.

Et un autre laïc, dont le nom nous a échappé, qui, en retournant de la
rade à Rochefort, est mort d'épidémie bien constatée.

  TOTAUX des déportés
  de la Bayonnaise             120
                               ---
  Dont morts à Konanama         30
             à Synnamary        17
  Dans la traversée              9
                               ---
  TOTAL des morts               56
                               ---
  RESTANS                       64.

..... Konanama et Synnamary ont donc dévoré en deux mois la moitié des
malheureux qui y sont débarqués; les autres déserts de la Guyane n'ont
pas plus ménagé ceux qui s'y sont retirés, mais ces derniers, du moins,
ne sont pas morts sans secours et sans consolation. Nous suspendrons
pour quelque tems ces funèbres nomenclatures, nous ne dirons même rien
du désert de Synnamary, il ressemble parfaitement à celui de Konanama.
Ce dernier est inhabité, et à 2 lieues et demie de la mer. L'autre
également à l'entrée d'une grande savane, n'en est éloigné que de deux
milles, et sur les bords d'une rivière saumâtre comme Konanama. Le
prétendu village qui donne le nom au canton, est composé de douze ou
quinze mauvaises huttes, moins propres que les loges de nos sabotiers
des grandes forêts, où résident sept à huit créoles blancs à demi-vivans
comme la plupart des habitans de la Guyane.

Avant d'aller chez les Indiens, disons un mot de l'agent Burnel que nous
n'avons fait qu'entrevoir, quand nous avons passé à Konanama. Il y a dix
mois qu'il est en place, au bout de six semaines, il ne s'est plus
déguisé. S'il lit ce que je vais dire de lui, je ne crois pas qu'il
m'accuse de partialité; plus il m'a fait verser de larmes, plus je lui
pardonne de bon coeur, je l'apprécie par mes malheurs, je le connais, je
le plains, et ne le hais point... Voici son portrait:

Burnel, fils d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille
médiocre, d'une physionomie prévenante, a fait quelques mauvaises
études, s'est fourré chez un procureur, a voulu savoir de tout sans
jamais se fixer à aucun état. Le mauvais exemple de son père adonné sans
ménagement à tous les excès, l'abandon où il vivoit, la dissipation
naturelle à son âge, ont émoussé son aptitude, augmenté son orgueil,
nourri ses penchans et étouffé dans son coeur un naturel assez bon. Les
révolutions de la Bretagne ont achevé de le perdre; il a voyagé en
étourdi, s'est fait une fumée de réputation à l'île de France où il a
fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait déporter; a
intrigué auprès de la convention et du directoire; a été nommé agent _à
l'île de France_, pour y porter le décret de la liberté des noirs; a
manqué d'y être pendu avant d'en être chassé, et s'est enfin vu nommer
agent de Cayenne après avoir ruiné sa bourse et tari celle de ses amis.
Ces vicissitudes lui ont donné un caractère fluide, une âme foible, des
passions vives, un coeur ardent, des vues bornées, des moyens
compliqués, des apperçus faux, des essais téméraires, des plans
incohérens, des résultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres.

Le jour de sa nomination à Paris il accourt chez lui, rue des
Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avoit fait faire
d'avance; envoie chercher son père qui étoit à moitié gris dans un petit
cabaret de la rue. Traînée; se cache dans un cabinet pour lui ménager la
surprise; le papa entre et tombe aux genoux de son cher fils qui le
relève, et lui dit: «_Embrassez l'agent de Cayenne... Je pars demain et
vous me suivrez._» Ce bon père l'a réellement suivi, et Cayenne a le
bonheur de l'avoir pour juge. Voici leur début et l'état de la colonie:
Les caisses sont vides, les nouveaux venus ont besoin de fonds et le
commerce de piraterie baisse tous les jours. La récolte est serrée,
Jeannet en a chargé une grande partie sur _la Décade_ et sur _la
Bayonnaise_. Burnel est criblé de dettes, entouré de sang-sues, il veut
contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses créatures; la
chose étant impossible, il a recours aux conspirations, il fait armer
les mulâtres contre les blancs et se décide à révolutionner la colonie
comme le cap Français; au moyen du désordre, il butinera et fera ensuite
voile pour un autre pays; mais le laissera-t-on partir et ne périra-t-il
pas lui même? Cette arrière-pensée lui fait tourner ses armes contre
ceux qu'il a mis en jeu; il dénonce la grande conspiration des mulâtres;
il nomme une commission pour les juger; au moment du prononcé des juges,
il se fait apporter les pièces et fait afficher une proclamation où il
reconnoît que les prévenus méritent la mort, mais que l'humanité ayant
aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie.
Comme il étoit le plus grand coupable, il devoit la grâce aux autres; on
fut d'abord dupe de cette clémence. Les marchands firent des sacrifices,
l'agent fit des arrêtés sages, il ordonna le travail ou la mort. On
amena des prises qu'il envoya à Surinam comme Jeannet, et se disposa à
exécuter les ordres secrets du directoire qui lui avoit enjoint de faire
circuler sourdement dans cette colonie le fatal décret de la liberté des
nègres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fondés à
faire à Burnel. Son prédécesseur ne l'a jamais essayé. À peine est-il
arrivé qu'il y envoie un certain M........., qui a perdu la moitié de
ses membres à St.-Dominique, en combattant pour les hommes de couleur
contre les blancs.

L'alliance qui existe entre la France et la Hollande, force le
gouverneur de Surinam, de ménager l'agent de Cayenne; ce dernier spécule
sa fortune sur la désorganisation qui suivroit le décret, et Surinam
entre ses mains lui donneroit en un clin-d'oeil une fortune quadruple de
celle de Jeannet; l'ambition qui le dévore lui fait compter pour rien
les désastres qui suivroient cette inoculation de liberté; la torche de
discorde, allumée dans ce coin populeux de la grande terre, éclairoit le
tombeau de tous les blancs et l'Amérique entière ne présentoit qu'un
vaste tombeau: ce point contigu au Mexique et au Pérou, faisoit de ces
riches climats un nouveau cap Français plus inabordable que les côtes
des Bisagots en Afrique, habitées par des mangeurs d'hommes; les
Européens qui n'ont jamais vu le gouvernement du Nouveau-Monde, ne se
persuadent pas facilement ce que je viens d'avancer; mais Burnel le
connoît et ses tentatives en sont plus criminelles; c'est à lui seul que
les Anglais doivent la conquête qu'ils ont faite momentanément de la
colonie de Surinam, l'inappréciable Frédérici n'avoit d'autre
alternative que de se laisser égorger et de perdre en mourant toutes les
colonies de l'Amérique méridionale, ou de se mettre sous la protection
des Anglais.

Le nouveau continent attestera avec moi que Burnel seul doit porter la
faute et de l'envahissement de la colonie Hollandaise et des désastres
qui ont été pour Cayenne la suite funestes de cette reddition. Pour
ourdir cette trame à son aise, il séquestra tout, retrancha tout et
mania la terreur avec un machiavélisme si gradué, que tout le monde se
trouva enveloppé subitement dans son fatal épervier. En arrivant, il
avoit commandé le travail ou la mort. Un mois après, il demande aux
nègres s'ils sont contens de leurs propriétaires, et pour qu'ils
entendent mieux ses suppliques, il fait traduire en idiôme créole les
excuses qu'il leur adresse. Il avoit condamné à la franchise quelques
mulâtres conspirateurs; à l'approche des élections de germinal an VII.,
il les fait relaxer pour qu'ils votent à son gré. Le mulâtre Ferrère de
St.-Dominique, à qui il s'étoit adressé pour la conjuration, ne pouvant
plus rester, est déporté de gré à gré et reçoit de l'agent une bonne
somme d'argent pour aller à St.-Barthélemy.

Le conseil de Burnel lui insinue qu'il doit frapper un grand coup pour
avoir de l'argent et pour rejetter sur quelqu'autre personnage marquant
l'odieux d'une conspiration dont on le regarde comme chef[10]. Le
commandant de la force armée, Desvieux, créature de Jeannet, fut désigné
pour être leur dupe, cet homme foible a été l'idole et la dupe de tous
les partis, Burnel lui fit de nouvelles caresses, lui peignit son
embarras, prit jour pour une séance secrète, où il fut décidé qu'on
déporteroit les propriétaires riches et royalistes; Desvieux,
Frey-de-Neuville, Lefebvre, furent chargés d'en présenter chacun une
liste motivée. Burnel en rédigea une recensée sur les trois autres, et
envoya Desvieux à Synnamary pour préparer l'embarquement des futurs
déportés. Deux jours avant le conciliabule, un bâtiment danois qui
devoit sortir du port, eut ordre d'aller prendre ses dépêches à
Synnamary; à peine Desvieux fut-il en route pour les lui porter, que
Burnel fait mettre les scellés chez lui, donne à sa mode la clef de la
fameuse conspiration ourdie par Desvieux contre tous les habitans, lui
suppose une liste de proscription qu'il ne montre à personne, le
destitue et le déporte sur-le-champ à St.-Christophe. Frey-de-Neuville
qui envioit sa place, lui annonça cette nouvelle en pleurant, retourna
s'incliner devant Burnel qui profita de la crédulité que l'effroi
donnoit à ce détour, pour arracher des colons désignés quarante mille
francs et un nombre encore plus grand de bénédictions. «Généreux
habitans, dit-il en recevant cette somme, me voilà pourvu pour six mois,
je comptais faire un emprunt comme la loi m'y autorise; ma parole
d'honneur, je ne vous demanderai plus rien.»

[Note 10: _L'auteur ne fait qu'analyser ici la procédure du citoyen
Burnel, envoyée en France, le 28 brumaire an 8, par son successeur.
Lesdites pièces sont signées du citoyen Franconie, de tous les habitans
et des mulâtres eux-mêmes._]

Le choix des élections approchoit... Voici comme on y procède:

Les choix sont fait d'avance, la majorité des votans est composée de
nègres qui nomment leurs confrères pour électeurs; ils ne savent pas
lire et sont à la dévotion de l'agent qui influence ouvertement les
assemblées; il attend les électeurs au Dégras, les fait emmener au
cabaret, on paie leur dépense, entre la poire et le fromage; on leur
demande; qui ils vont nommer; s'ils ne connoissent personne, on a une
liste dont on leur apprend les noms; s'ils ont fait un autre choix que
celui de l'agent, on leur objecte que le candidat de la liste réunit
tous les suffrages. Les blancs n'ont presque pas voix délibérative dans
ces antres lugubres de débauche et de licence; on les traite de
royalistes quand ils font choix d'un propriétaire honnête homme. D'après
ce mode on ne doit plus s'étonner d'avoir vu en 1796, Fréron et ses
associés rappelés au corps législatif.

       *       *       *       *       *

Burnel qui connoissoit le mode d'élection, avoit pardonné aux mulâtres
leur conjuration, et se déclaroit de plus en plus l'ami des noirs pour
gagner leurs suffrages aux assemblées; d'un côté, il inscrit son père,
homme immoral, et de l'autre Jeannet son prédécesseur.

       *       *       *       *       *

Jeannet est élu, Burnel se plaint que les assemblées ont été
influencées; ensuite il s'en console en disant à ses amis: «Puisque les
Cayennois ont élu Jeannet que je vaux bien, à la fin de ma prêture
j'aurai le même honneur; et je dirai à mon retour comme cet empereur
mourant: _Je sens que je deviens Dieu._»

       *       *       *       *       *

Il lacère ensuite le code constitutionnel, pour affermir son despotisme.
Il accumule toutes les places et tout le pouvoir entre les mains d'un
seul homme de chaque canton avec qui il correspond directement, cette
organisation monstrueuse fait que le même individu est tout ensemble,
inspecteur de police civile et judiciaire, juge de paix, assesseur,
maire, municipal, et commissaire du pouvoir exécutif sous le nom
_d'agent municipal_.

De ce premier échelon de tyrannie, il passe dans son antre des loix, et
tient sous sa verge de fer, la caisse, la justice, la police, les places
et les autorités civiles et militaires; ne craignant personne pour
contre-balancer son autorité colossale, il gouverne selon son plaisir et
ses intérêts personnels. (Voici le résumé de sa conduite pendant les six
derniers mois de cette année an 7, jusqu'en septembre 1799 an VIIIe.)

Au-dehors il entretient une correspondance très-active avec M. Frédérici
gouverneur de Surinam; il envoie dans cette colonie des anarchistes
déguisés pour soulever les nègres en propageant la loi du 16 pluviose an
II, et faire déclarer la colonie, possession française et directoriale.

Ainsi Burnel, toujours en sentinelle, pour agrandir sa fortune et
assouvir son ambition, se trouve disculpé, quand il envoie

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