Le Suicide: Etude de Sociologie
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Title: Le Suicide: Etude de Sociologie
Author: Émile Durkheim
Release date: August 12, 2012 [eBook #40489]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SUICIDE: ETUDE DE SOCIOLOGIE ***
LE SUICIDE
ÉTUDE DE SOCIOLOGIE
PAR
Émile DURKHEIM
Professeur de Sociologie à la Faculté des Lettres de l'Université de
Bordeaux
PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
1897
PRÉFACE
Depuis quelque temps, la sociologie est à la mode. Le mot, peu connu et
presque décrié il y a une dizaine d'années, est aujourd'hui d'un usage
courant. Les vocations se multiplient et il y a dans le public comme un
préjugé favorable à la nouvelle science. On en attend beaucoup. Il faut
pourtant bien avouer que les résultats obtenus ne sont pas tout à fait
en rapport avec le nombre des travaux publiés ni avec l'intérêt qu'on
met à les suivre. Les progrès d'une science se reconnaissent à ce signe
que les questions dont elle traite ne restent pas stationnaires. On dit
qu'elle avance quand des lois sont découvertes qui, jusque-là, étaient
ignorées, ou, tout au moins, quand des faits nouveaux, sans imposer
encore une solution qui puisse être regardée comme définitive, viennent
modifier la manière dont se posaient les problèmes. Or, il y a
malheureusement une bonne raison pour que la sociologie ne nous donne
pas ce spectacle; c'est que, le plus souvent, elle ne se pose pas de
problèmes déterminés. Elle n'a pas encore dépassé l'ère des
constructions et des synthèses philosophiques. Au lieu de se donner pour
tâche de porter la lumière sur une portion restreinte du champ social,
elle recherche de préférence les brillantes généralités où toutes les
questions sont passées en revue, sans qu'aucune soit expressément
traitée. Cette méthode permet bien de tromper un peu la curiosité du
public en lui donnant, comme on dit, des clartés sur toutes sortes de
sujets; elle ne saurait aboutir à rien d'objectif. Ce n'est pas avec des
examens sommaires et à coup d'intuitions rapides qu'on peut arriver à
découvrir les lois d'une réalité aussi complexe. Surtout, des
généralisations, à la fois aussi vastes et aussi hâtives, ne sont
susceptibles d'aucune sorte de preuve. Tout ce qu'on peut faire, c'est
de citer, à l'occasion, quelques exemples favorables qui illustrent
l'hypothèse proposée; mais une illustration ne constitue pas une
démonstration. D'ailleurs, quand on touche à tant de choses diverses, on
n'est compétent pour aucune et l'on ne peut guère employer que des
renseignements de rencontre, sans qu'on ait même les moyens d'en faire
la critique. Aussi les livres de pure sociologie ne sont-ils guère
utilisables pour quiconque s'est fait une règle de n'aborder que des
questions définies; car la plupart d'entre eux ne rentrent dans aucun
cadre particulier de recherches et, de plus, ils sont trop pauvres en
documents de quelque autorité.
Ceux qui croient à l'avenir de notre science doivent avoir à cœur de
mettre fin à cet état de choses. S'il durait, la sociologie retomberait
vite dans son ancien discrédit et, seuls, les ennemis de la raison
pourraient s'en réjouir. Car ce serait pour l'esprit humain un
déplorable échec si cette partie du réel, la seule qui lui ait jusqu'à
présent résisté, la seule aussi qu'on lui dispute avec passion, venait à
lui échapper, ne fût-ce que pour un temps. L'indécision des résultats
obtenus n'a rien qui doive décourager. C'est une raison pour faire de
nouveaux efforts, non pour abdiquer. Une science, née d'hier, a le droit
d'errer et de tâtonner, pourvu qu'elle prenne conscience de ses erreurs
et de ses tâtonnements de manière à en prévenir le retour. La sociologie
ne doit donc renoncer à aucune de ses ambitions; mais, d'un autre côté,
si elle veut répondre aux espérances qu'on a mises en elle, il faut
qu'elle aspire à devenir autre chose qu'une forme originale de la
littérature philosophique. Que le sociologue, au lieu de se complaire en
méditations métaphysiques à propos des choses sociales, prenne pour
objets de ses recherches des groupes de faits nettement circonscrits,
qui puissent être, en quelque sorte, montrés du doigt, dont on puisse
dire où ils commencent et où ils finissent, et qu'il s'y attache
fermement! Qu'il interroge avec soin les disciplines auxiliaires,
histoire, ethnographie, statistique, sans lesquelles la sociologie ne
peut rien! S'il a quelque chose à craindre, c'est que, malgré tout, ses
informations ne soient jamais en rapport avec la matière qu'il essaie
d'embrasser; car, quelque soin qu'il mette à la délimiter, elle est si
riche et si diverse qu'elle contient comme des réserves inépuisables
d'imprévu. Mais il n'importe. S'il procède ainsi, alors même que ses
inventaires de faits seront incomplets et ses formules trop étroites, il
aura, néanmoins, fait un travail utile que l'avenir continuera. Car des
conceptions qui ont quelque base objective ne tiennent pas étroitement à
la personnalité de leur auteur. Elles ont quelque chose d'impersonnel
qui fait que d'autres peuvent les reprendre et les poursuivre; elles
sont susceptibles de transmission. Une certaine suite est ainsi rendue
possible dans le travail scientifique et cette continuité est la
condition du progrès.
C'est dans cet esprit qu'a été conçu l'ouvrage qu'on va lire. Si, parmi
les différents sujets que nous avons eu l'occasion d'étudier au cours de
notre enseignement, nous avons choisi le suicide pour la présente
publication, c'est que, comme il en est peu de plus facilement
déterminables, il nous a paru être d'un exemple particulièrement
opportun; encore un travail préalable a-t-il été nécessaire pour en bien
marquer les contours. Mais aussi, par compensation, quand on se
concentre ainsi, on arrive à trouver de véritables lois qui prouvent
mieux que n'importe quelle argumentation dialectique la possibilité de
la sociologie. On verra celles que nous espérons avoir démontrées.
Assurément, il a dû nous arriver plus d'une fois de nous tromper, de
dépasser dans nos inductions les faits observés. Mais du moins, chaque
proposition est accompagnée de ses preuves, que nous nous sommes efforcé
de multiplier autant que possible. Surtout, nous nous sommes appliqués à
bien séparer chaque fois tout ce qui est raisonnement et interprétation,
des faits interprétés. Le lecteur est ainsi mis en mesure d'apprécier ce
qu'il y a de fondé dans les explications qui lui sont soumises, sans que
rien trouble son jugement.
Il s'en faut, d'ailleurs, qu'en restreignant ainsi la recherche, on
s'interdise nécessairement les vues d'ensemble et les aperçus généraux.
Tout au contraire, nous pensons être parvenu à établir un certain nombre
de propositions, concernant le mariage, le veuvage, la famille, la
société religieuse, etc., qui, si nous ne nous abusons, en apprennent
plus que les théories ordinaires des moralistes sur la nature de ces
conditions ou de ces institutions. Il se dégagera même de notre étude
quelques indications sur les causes du malaise général dont souffrent
actuellement les sociétés européennes et sur les remèdes qui peuvent
l'atténuer. Car il ne faut pas croire qu'un état général ne puisse être
expliqué qu'à l'aide de généralités. Il peut tenir à des causes
définies, qui ne sauraient être atteintes si on ne prend soin de les
étudier à travers les manifestations, non moins définies, qui les
expriment. Or, le suicide, dans l'état où il est aujourd'hui, se trouve
justement être une des formes par lesquelles se traduit l'affection
collective dont nous souffrons; c'est pourquoi il nous aidera à la
comprendre.
Enfin, on retrouvera dans le cours de cet ouvrage, mais sous une forme
concrète et appliquée, les principaux problèmes de méthodologie que nous
avons posés et examinés plus spécialement ailleurs[1]. Même, parmi ces
questions, il en est une à laquelle ce qui suit apporte une contribution
trop importante pour que nous ne la signalions pas tout de suite à
l'attention du lecteur.
La méthode sociologique, telle que nous la pratiquons, repose tout
entière sur ce principe fondamental que les faits sociaux doivent être
étudiés comme des choses, c'est-à-dire comme des réalités extérieures à
l'individu. Il n'est pas de précepte qui nous ait été plus contesté; il
n'en est pas, cependant, de plus fondamental. Car enfin, pour que la
sociologie soit possible, il faut avant tout qu'elle ait un objet et qui
ne soit qu'à elle. Il faut qu'elle ait à connaître d'une réalité et qui
ne ressortisse pas à d'autres sciences. Mais s'il n'y a rien de réel en
dehors des consciences particulières, elle s'évanouit faute de matière
qui lui soit propre. Le seul objet auquel puisse désormais s'appliquer
l'observation, ce sont les états mentaux de l'individu puisqu'il
n'existe rien d'autre; or c'est affaire à la psychologie d'en traiter.
De ce point de vue, en effet, tout ce qu'il y a de substantiel dans le
mariage, par exemple, ou dans la famille, ou dans la religion, ce sont
les besoins individuels auxquels sont censées répondre ces institutions:
c'est l'amour paternel, l'amour filial, le penchant sexuel, ce qu'on a
appelé l'instinct religieux, etc. Quant aux institutions elles-mêmes,
avec leurs formes historiques, si variées et si complexes, elles
deviennent négligeables et de peu d'intérêt. Expression superficielle et
contingente des propriétés générales de la nature individuelle, elles ne
sont qu'un aspect de cette dernière et ne réclament pas une
investigation spéciale. Sans doute, il peut être curieux, à l'occasion,
de chercher comment ces sentiments éternels de l'humanité se sont
traduits extérieurement aux différentes époques de l'histoire; mais
comme toutes ces traductions sont imparfaites, on ne peut pas y attacher
beaucoup d'importance. Même, à certains égards, il convient de les
écarter pour pouvoir mieux atteindre ce texte original d'où leur vient
tout leur sens et qu'elles dénaturent. C'est ainsi que, sous prétexte
d'établir la science sur des assises plus solides en la fondant dans la
constitution psychologique de l'individu, on la détourne du seul objet
qui lui revienne. _On ne s'aperçoit pas qu'il ne peut y avoir de
sociologie s'il n'existe pas de sociétés, et qu'il n'existe pas de
sociétés s'il n'y a que des individus._ Cette conception, d'ailleurs,
n'est pas la moindre des causes qui entretiennent en sociologie le goût
des vagues généralités. Comment se préoccuperait-on d'exprimer les
formes concrètes de la vie sociale quand on ne leur reconnaît qu'une
existence d'emprunt?
Or il nous semble difficile que, de chaque page de ce livre, pour ainsi
dire, ne se dégage pas, au contraire, l'impression que l'individu est
dominé par une réalité morale qui le dépasse: c'est la réalité
collective. Quand on verra que chaque peuple a un taux de suicides qui
lui est personnel, que ce taux est plus constant que celui de la
mortalité générale, que, s'il évolue, c'est suivant un coefficient
d'accélération qui est propre à chaque société, que les variations par
lesquelles il passe aux différents moments du jour, du mois, de l'année,
ne font que reproduire le rythme de la vie sociale; quand on constatera
que le mariage, le divorce, la famille, la société religieuse, l'armée
etc., l'affectent d'après des lois définies dont quelques-unes peuvent
même être exprimées sous forme numérique, on renoncera à voir dans ces
états et dans ces institutions je ne sais quels arrangements
idéologiques sans vertu et sans efficacité. Mais on sentira que ce sont
des forces réelles, vivantes et agissantes, qui, par la manière dont
elles déterminent l'individu, témoignent assez qu'elles ne dépendent pas
de lui; du moins, s'il entre comme élément dans la combinaison d'où
elles résultent, elles s'imposent à lui à mesure qu'elles se forment.
Dans ces conditions, on comprendra mieux comment la sociologie peut et
doit être objective, puisqu'elle a en face d'elle des réalités aussi
définies et aussi résistantes que celles dont traitent le psychologue ou
le biologiste[2].
* * * * *
Il nous reste à acquitter une dette de reconnaissance en adressant ici
nos remerciements à nos deux anciens élèves, M. Ferrand, professeur à
l'École primaire supérieure de Bordeaux, et M. Marcel Mauss, agrégé de
philosophie, pour le dévouement avec lequel ils nous ont secondé et pour
les services qu'ils nous ont rendus. C'est le premier qui a dressé
toutes les cartes contenues dans ce livre; c'est grâce au second qu'il
nous a été possible de réunir les éléments nécessaires à rétablissement
des tableaux XXI et XXII dont on appréciera plus loin l'importance. Il a
fallu pour cela dépouiller les dossiers de 26.000 suicidés environ en
vue de relever séparément l'âge, le sexe, l'état civil, la présence ou
l'absence d'enfants. C'est M. Mauss qui a fait seul ce travail
considérable.
Ces tableaux ont été établis à l'aide de documents que possède le
Ministère de la Justice, mais qui ne paraissent pas dans les
comptes-rendus annuels. Ils ont été mis à notre disposition avec la plus
grande complaisance par M. Tarde, chef du service de la statistique
judiciaire. Nous lui en exprimons toute notre gratitude.
LE SUICIDE
INTRODUCTION
I.
Comme le mot de suicide revient sans cesse dans le cours de la
conversation, on pourrait croire que le sens en est connu de tout le
monde et qu'il est superflu de le définir. Mais, en réalité, les mots de
la langue usuelle, comme les concepts qu'ils expriment, sont toujours
ambigus et le savant qui les emploierait tels qu'il les reçoit de
l'usage et sans leur faire subir d'autre élaboration s'exposerait aux
plus graves confusions. Non seulement la compréhension en est si peu
circonscrite qu'elle varie d'un cas à l'autre suivant les besoins du
discours, mais encore, comme la classification dont ils sont le produit
ne procède pas d'une analyse méthodique, mais ne fait que traduire les
impressions confuses de la foule, il arrive sans cesse que des
catégories de faits très disparates sont réunies indistinctement sous
une même rubrique, ou que des réalités de même nature sont appelées de
noms différents. Si donc on se laisse guider par l'acception reçue, on
risque de distinguer ce qui doit être confondu ou de confondre ce qui
doit être distingué, de méconnaître ainsi la véritable parenté des
choses et, par suite, de se méprendre sur leur nature. On n'explique
qu'en comparant. Une investigation scientifique ne peut donc arriver à
sa fin que si elle porte sur des faits comparables et elle a d'autant
plus de chances de réussir qu'elle est plus assurée d'avoir réuni tous
ceux qui peuvent être utilement comparés. Mais ces affinités naturelles
des êtres ne sauraient être atteintes avec quelque sûreté par un examen
superficiel comme celui d'où est résultée la terminologie vulgaire; par
conséquent, le savant ne peut prendre pour objets de ses recherches les
groupes de faits tout constitués auxquels correspondent les mots de la
langue courante. Mais il est obligé de constituer lui-même les groupes
qu'il veut étudier, afin de leur donner l'homogénéité et la spécificité
qui leur sont nécessaires pour pouvoir être traités scientifiquement.
C'est ainsi que le botaniste, quand il parle de fleurs ou de fruits, le
zoologiste, quand il parle de poissons ou d'insectes, prennent ces
différents termes dans des sens qu'ils ont dû préalablement fixer.
Notre première tâche doit donc être de déterminer l'ordre de faits que
nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides. Pour cela, nous
allons chercher si, parmi les différentes sortes de morts, il en est qui
ont en commun des caractères assez objectifs pour pouvoir être reconnus
de tout observateur de bonne foi, assez spéciaux pour ne pas se
rencontrer ailleurs, mais, en même temps, assez voisins de ceux que l'on
met généralement sous le nom de suicides pour que nous puissions, sans
faire violence à l'usage, conserver cette même expression. S'il s'en
rencontre, nous réunirons sous cette dénomination tous les faits, sans
exception, qui présenteront ces caractères distinctifs, et cela sans
nous inquiéter si la classe ainsi formée ne comprend pas tous les cas
qu'on appelle d'ordinaire ainsi ou, au contraire, en comprend qu'on est
habitué à appeler autrement. Car ce qui importe, ce n'est pas d'exprimer
avec un peu de précision la notion que la moyenne des intelligences
s'est faite du suicide, mais c'est de constituer une catégorie d'objets
qui, tout en pouvant être, sans inconvénient, étiquettée sous cette
rubrique, soit fondée objectivement, c'est-à-dire corresponde à une
nature déterminée de choses.
Or, parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce
trait particulier qu'elles sont le fait de la victime elle-même,
qu'elles résultent d'un acte dont le patient est l'auteur; et, d'autre
part, il est certain que ce même caractère se retrouve à la base même de
l'idée qu'on se fait communément du suicide. Peu importe, d'ailleurs, la
nature intrinsèque des actes qui produisent ce résultat. Quoique, en
général, on se représente le suicide comme une action positive et
violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il
peut se faire qu'une attitude purement négative ou une simple abstention
aient la même conséquence. On se tue tout aussi bien en refusant de se
nourrir qu'en se détruisant par le fer ou le feu. Il n'est même pas
nécessaire que l'acte émané du patient ait été l'antécédent immédiat de
la mort pour qu'elle en puisse être regardée comme l'effet; le rapport
de causalité peut être indirect, le phénomène ne change pas, pour cela,
de nature. L'iconoclaste qui, pour conquérir les palmes du martyre,
commet un crime de lèse-majesté qu'il sait être capital, et qui meurt de
la main du bourreau, est tout aussi bien l'auteur de sa propre fin que
s'il s'était porté lui-même le coup mortel; du moins, il n'y a pas lieu
de classer dans des genres différents ces deux variétés de morts
volontaires, puisqu'il n'y a de différences entre elles que dans les
détails matériels de l'exécution. Nous arrivons donc à cette première
formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou
immédiatement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
elle-même.
Mais cette définition est incomplète; elle ne distingue pas entre deux
sortes de morts très différentes. On ne saurait ranger dans la même
classe et traiter de la même manière la mort de l'halluciné qui se
précipite d'une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec
le sol, et celle de l'homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce
qu'il fait. Même, en un sens, il y a bien peu de dénouements mortels qui
ne soient la conséquence ou prochaine ou lointaine de quelque démarche
du patient. Les causes de mort sont situées hors de nous beaucoup plus
qu'en nous et elles ne nous atteignent que si nous nous aventurons dans
leur sphère d'action.
Dirons-nous qu'il n'y a suicide que si l'acte d'où la mort résulte a été
accompli par la victime en vue de ce résultat? Que celui-là seul se tue
véritablement qui a voulu se tuer et que le suicide est un homicide
intentionnel de soi-même? Mais d'abord, ce serait définir le suicide par
un caractère qui, quels qu'en puissent être l'intérêt et l'importance,
aurait, tout au moins, le tort de n'être pas facilement reconnaissable
parce qu'il n'est pas facile à observer. Comment savoir quel mobile a
déterminé l'agent et si, quand il a pris sa résolution, c'est la mort
même qu'il voulait ou s'il avait quelque autre but? L'intention est
chose trop intime pour pouvoir être atteinte du dehors autrement que par
de grossières approximations. Elle se dérobe même à l'observation
intérieure. Que de fois nous nous méprenons sur les raisons véritables
qui nous font agir! Sans cesse, nous expliquons par des passions
généreuses ou des considérations élevées des démarches que nous ont
inspirées de petits sentiments ou une aveugle routine.
D'ailleurs, d'une manière générale, un acte ne peut être défini par la
fin que poursuit l'agent, car un même système de mouvements, sans
changer de nature, peut-être ajusté à trop de fins différentes. Et en
effet, s'il n'y avait suicide que là où il y a intention de se tuer, il
faudrait refuser cette dénomination à des faits qui, malgré des
dissemblances apparentes, sont, au fond, identiques à ceux que tout le
monde appelle ainsi, et qu'on ne peut appeler autrement à moins de
laisser le terme sans emploi. Le soldat qui court au devant d'une mort
certaine pour sauver son régiment ne veut pas mourir, et pourtant
n'est-il pas l'auteur de sa propre mort au même titre que l'industriel
ou le commerçant qui se tuent pour échapper aux hontes de la faillite?
On en peut dire autant du martyr qui meurt pour sa foi, de la mère qui
se sacrifie pour son enfant, etc. Que la mort soit simplement acceptée
comme une condition regrettable, mais inévitable, du but où l'on tend,
ou bien qu'elle soit expressément voulue et recherchée pour elle-même,
le sujet, dans un cas comme dans l'autre, renonce à l'existence, et les
différentes manières d'y renoncer ne peuvent être que des variétés
d'une même classe. Il y a entre elles trop de ressemblances
fondamentales pour qu'on ne les réunisse pas sous la même expression
générique, sauf à distinguer ensuite des espèces dans le genre ainsi
constitué. Sans doute, vulgairement, le suicide est, avant tout, l'acte
de désespoir d'un homme qui ne tient plus à vivre. Mais, en réalité,
parce qu'on est encore attaché à la vie au moment où on la quitte, on ne
laisse pas d'en faire l'abandon; et, entre tous les actes par lesquels
un être vivant abandonne ainsi celui de tous ses biens qui passe pour le
plus précieux, il y a des traits communs qui sont évidemment essentiels.
Au contraire, la diversité des mobiles qui peuvent avoir dicté ces
résolutions ne saurait donner naissance qu'à des différences
secondaires. Quand donc le dévouement va jusqu'au sacrifice certain de
la vie, c'est scientifiquement un suicide; nous verrons plus tard de
quelle sorte.
Ce qui est commun à toutes les formes possibles de ce renoncement
suprême, c'est que l'acte qui le consacre est accompli en connaissance
de cause; c'est que la victime, au moment d'agir, sait ce qui doit
résulter de sa conduite, quelque raison d'ailleurs qui l'ait amenée à se
conduire ainsi. Tous les faits de mort qui présentent cette
particularité caractéristique se distinguent nettement de tous les
autres où le patient ou bien n'est pas l'agent de son propre décès, ou
bien n'en est que l'agent inconscient. Ils s'en distinguent par un
caractère facile à reconnaître, car ce n'est pas un problème insoluble
que de savoir si l'individu connaissait ou non par avance les suites
naturelles de son action. Ils forment donc un groupe défini, homogène,
discernable de tout autre et qui, par conséquent, doit être désigné par
un mot spécial. Celui de suicide lui convient et il n'y a pas lieu d'en
créer un autre; car la très grande généralité des faits qu'on appelle
quotidiennement ainsi en fait partie. Nous disons donc définitivement:
_On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou
indirectement d'un acte positif ou négatif, accompli par la victime
elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat._ La tentative,
c'est l'acte ainsi défini, mais arrêté avant que la mort en soit
résultée.
Cette définition suffit à exclure de notre recherche tout ce qui
concerne les suicides d'animaux. En effet, ce que nous savons de
l'intelligence animale ne nous permet pas d'attribuer aux bêtes une
représentation anticipée de leur mort, ni surtout des moyens capables de
la produire. On en voit, il est vrai, qui refusent de pénétrer dans un
local où d'autres ont été tuées; on dirait qu'elles pressentent leur
sort. Mais, en réalité, l'odeur du sang suffit à déterminer ce mouvement
instinctif de recul. Tous les cas un peu authentiques que l'on cite et
où l'on veut voir des suicides proprement dits peuvent s'expliquer tout
autrement. Si le scorpion irrité se perce lui-même de son dard (ce qui,
d'ailleurs, n'est pas certain), c'est probablement en vertu d'une
réaction automatique et irréfléchie. L'énergie motrice, soulevée par son
état d'irritation, se décharge au hasard, comme elle peut; il se trouve
que l'animal en est la victime, sans qu'on puisse dire qu'il se soit
représenté par avance la conséquence de son mouvement. Inversement, s'il
est des chiens qui refusent de se nourrir quand ils ont perdu leur
maître, c'est que la tristesse, dans laquelle ils étaient plongés, a
supprimé mécaniquement l'appétit; la mort en est résultée, mais sans
qu'elle ait été prévue. Ni le jeûne dans ce cas, ni la blessure dans
l'autre n'ont été employés comme des moyens dont l'effet était connu.
Les caractères distinctifs du suicide, tels que nous l'avons défini,
font donc défaut. C'est pourquoi, dans ce qui suivra, nous n'aurons à
nous occuper que du suicide humain[3].
Mais cette définition n'a pas seulement l'avantage de prévenir les
rapprochements trompeurs ou les exclusions arbitraires; elle nous donne
dès maintenant une idée de la place que les suicides occupent dans
l'ensemble de la vie morale. Elle nous montre, en effet, qu'ils ne
constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à
part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les
autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par
une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée
de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la
victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses
jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais
cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques
doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais
qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des
différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais
sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un
suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non puis que l'imprudent qui
joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que
l'apathique qui, ne tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de
soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces
différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des
suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues,
puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas
ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête
pas; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres.
Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant
qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits
constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est
pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et
développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de
parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout
autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution
de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de
l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence. On verra mieux
dans la suite ce que ces rapprochements ont d'instructif.
II.
Mais le fait ainsi défini intéresse-t-il le sociologue? Puisque le
suicide est un acte de l'individu qui n'affecte que l'individu, il
semble qu'il doive exclusivement dépendre de facteurs individuels et
qu'il ressortisse, par conséquent, à la seule psychologie. En fait,
n'est-ce pas par le tempérament du suicidé, par son caractère, par ses
antécédents, par les événements de son histoire privée que l'on explique
d'ordinaire sa résolution?
Nous n'avons pas à rechercher pour l'instant dans quelle mesure et sous
quelles conditions il est légitime d'étudier ainsi les suicides, mais ce
qui est certain, c'est qu'ils peuvent être envisagés sous un tout autre
aspect. En effet, si, au lieu de n'y voir que des événements
particuliers, isolés les uns des autres et qui demandent à être examinés
chacun à part, on considère l'ensemble des suicides commis dans une
société donnée pendant une unité de temps donnée, on constate que le
total ainsi obtenu n'est pas une simple somme d'unités indépendantes, un
tout de collection, mais qu'il constitue par lui-même un fait nouveau et
_sui generis_, qui a son unité et son individualité, sa nature propre
par conséquent, et que, de plus, cette nature est éminemment sociale. En
effet, pour une même société, tant que l'observation ne porte pas sur
une période trop étendue, ce chiffre est à peu près invariable, comme le
prouve le tableau I (V. ci-dessous). C'est que, d'une année à la
suivante, les circonstances au milieu desquelles se développe la vie des
peuples restent sensiblement les mêmes. Il se produit bien parfois des
variations plus importantes; mais elles sont tout à fait l'exception. On
peut voir, d'ailleurs, qu'elles sont toujours contemporaines de quelque
crise qui affecte passagèrement l'état social[4].
/*
TABLEAU I
_Constance du suicide dans les principaux pays d'Europe (Chiffres absolus)._
+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
| | | | | | | |
| ANNÉES.| FRANCE. | PRUSSE. | ANGLE- | SAXE. | BAVIÈRE. | DANEMARK. |
| | | | TERRE | | | |
+--------+---------+---------+--------+-------+----------+-----------+
| | | | | | | |
| 1841 | 2.814 | 1.630 | | 290 | | 337 |
| 1842 | 2.866 | 1.598 | | 318 | | 317 |
| 1843 | 3.020 | 1.720 | | 420 | | 301 |
| 1844 | 2.973 | 1.575 | | 335 | 244 | 285 |
| 1845 | 3.082 | 1.700 | | 338 | 250 | 290 |
| 1846 | 3.102 | 1.707 | | 373 | 220 | 376 |
| 1847 | (3.647) | (1.852) | | 377 | 217 | 345 |
| 1848 | (3.301) | (1.649) | | 398 | 215 | (305) |
| 1849 | 3.583 | (1.527) | | (328) | (189) | 337 |
| 1850 | 3.596 | 1.736 | | 390 | 250 | 340 |
| 1851 | 3.598 | 1.809 | | 402 | 260 | 401 |
| 1852 | 3.676 | 2.073 | | 530 | 226 | 426 |
| 1853 | 3.415 | 1.942 | | 431 | 263 | 419 |
| 1854 | 3.700 | 2.198 | | 547 | 318 | 363 |
| 1855 | 3.810 | 2.351 | | 568 | 307 | 399 |
| 1856 | 4.189 | 2.377 | | 550 | 318 | 426 |
| 1857 | 3.967 | 2.038 | 1.349 | 485 | 286 | 427 |
| 1858 | 3.903 | 2.126 | 1.275 | 491 | 329 | 457 |
| 1859 | 3.899 | 2.146 | 1.248 | 507 | 387 | 451 |
| 1860 | 4.050 | 2.105 | 1.365 | 548 | 339 | 468 |
| 1861 | 4.454 | 2.185 | 1.347 | (643) | | |
| 1862 | 4.770 | 2.112 | 1.317 | 557 | | |
| 1863 | 4.613 | 2.374 | 1.315 | 643 | | |
| 1864 | 4.521 | 2.203 | 1.340 | (545) | | 411 |
| 1865 | 4.946 | 2.361 | 1.392 | 619 | | 451 |
| 1866 | 5.119 | 2.485 | 1.329 | 704 | 410 | 443 |
| 1867 | 5.011 | 3.625 | 1.316 | 752 | 471 | 469 |
| 1868 | (5.547) | 3.658 | 1.508 | 800 | 453 | 498 |
| 1869 | 5.114 | 3.544 | 1.588 | 710 | 425 | 462 |
| 1870 | | 3.270 | 1.554 | | | 486 |
| 1871 | | 3.135 | 1.495 | | | |
| 1872 | | 3.467 | 1.514 | | | |
| | | | | | | |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
C'est ainsi qu'en 1848 une baisse brusque a eu lieu dans tous les États
européens.
Si l'on considère un plus long intervalle de temps, on constate des
changements plus graves. Mais alors ils deviennent chroniques; ils
témoignent donc simplement que les caractères constitutionnels de la
société ont subi, au même moment, de profondes modifications. Il est
intéressant de remarquer qu'ils ne se produisent pas avec l'extrême
lenteur que leur ont attribuée un assez grand nombre d'observateurs;
mais ils sont à la fois brusques et progressifs. Tout à coup, après une
série d'années où les chiffres ont oscillé entre des limites très
rapprochées, une hausse se manifeste qui, après des hésitations en sens
contraires, s'affirme, s'accentue et enfin se fixe. C'est que toute
rupture de l'équilibre social, si elle éclate soudainement, met toujours
du temps à produire toutes ses conséquences. L'évolution du suicide est
ainsi composée d'ondes de mouvement, distinctes et successives, qui ont
lieu par poussées, se développent pendant un temps, puis s'arrêtent pour
recommencer ensuite. On peut voir sur le tableau précédent qu'une de ces
ondes s'est formée presque dans toute l'Europe au lendemain des
événements de 1848, c'est-à-dire vers les années 1850-1853 selon les
pays; une autre a commencé en Allemagne après la guerre de 1866, en
France un peu plus tôt, vers 1860, à l'époque qui marque l'apogée du
gouvernement impérial, en Angleterre vers 1868, c'est-à-dire après la
révolution commerciale que déterminèrent alors les traités de commerce.
Peut-être est-ce à la même cause qu'est due la nouvelle recrudescence
que l'on constate chez nous vers 1865. Enfin, après la guerre de 1870 un
nouveau mouvement en avant a commencé qui dure encore et qui est à peu
près général en Europe[5].
Chaque société a donc, à chaque moment de son histoire, une aptitude
définie pour le suicide. On mesure l'intensité relative de cette
aptitude en prenant le rapport entre le chiffre global des morts
volontaires et la population de tout âge et de tout sexe. Nous
appellerons cette donnée numérique _taux de la mortalité-suicide propre
à la société considérée_. On le calcule généralement par rapport à un
million ou à cent mille habitants.
Non seulement ce taux est constant pendant de longues périodes de temps,
mais l'invariabilité en est même plus grande que celle des principaux
phénomènes démographiques. La mortalité générale, notamment, varie
beaucoup plus souvent d'une année à l'autre et les variations par
lesquelles elle passe sont beaucoup plus importantes. Pour s'en assurer,
il suffit de comparer, pendant plusieurs périodes, la manière dont
évoluent l'un et l'autre phénomène. C'est ce que nous avons fait au
tableau II (V. ci-dessous). Pour faciliter le rapprochement, nous avons,
tant pour les décès que pour les suicides, exprimé le taux de chaque
année en fonction du taux moyen de la période, ramené à 100. Les écarts
d'une année à l'autre ou par rapport au taux moyen sont ainsi rendus
comparables dans les deux colonnes. Or, il résulte de cette comparaison
qu'à chaque période l'ampleur des variations est beaucoup plus
considérable du côté de la mortalité générale que du côté des suicides;
elle est, en moyenne, deux fois plus grande. Seul, l'écart _minimum_
entre deux années consécutives est sensiblement de même importance de
part et d'autre pendant les deux dernières périodes. Seulement, ce
_minimum_ est une exception dans la colonne des décès, alors qu'au
contraire les variations annuelles des suicides ne s'en écartent
qu'exceptionnellement. On s'en aperçoit en comparant les écarts
moyens[6].
Tableau II
_Variations comparées du taux de la mortalité-suicide et du taux de la
mortalité générale._
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| A.--Chiffres absolus. |
+--------------------------------------------------------------------+
|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|PÉRIODE|SUICIDES|DÉCÈS|
|1841-46|par |par |1849-55|par |par |1856-60|par |par |
| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000| |100.000 |1.000|
| |hab. |hab. | |hab. |hab. | |hab. |hab. |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1841 | 8,2 | 23,2| 1849 | 10,0 | 27,3| 1856 | 11,6 | 23,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842 | 8,3 | 24,0| 1850 | 10,1 | 21,4| 1857 | 10,9 | 23,7|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843 | 8,7 | 23,1| 1851 | 10,0 | 22,3| 1858 | 10,7 | 24,1|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844 | 8,5 | 22,1| 1852 | 10,5 | 22,5| 1859 | 11,1 | 26,8|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845 | 8,8 | 21,2| 1853 | 9,4 | 22,0| 1860 | 11,9 | 21,4|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846 | 8,7 | 23,2| 1854 | 10,2 | 27,4| | | |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| | | | 1855 | 10,5 | 25,9| | | |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy. | 8,5 | 22,8| Moy. | 10,1 | 24,1| Moy. | 11,2 | 23,8|
+--------------------------------------------------------------------+
| B.--Taux de chaque année exprimé en fonction de la moyenne |
| ramenée à 100. |
+--------------------------------------------------------------------+
| 1841 | 96 |101,7| 1849 | 98,9 |113,2| 1856 | 103,5 | 97 |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1842 | 97 |105,2| 1850 | 100 | 88,7| 1857 | 97,3 | 99,3|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1843 | 102 |101,3| 1851 | 98,9 | 92,5| 1858 | 95,5 |101,2|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1844 | 100 | 96,9| 1852 | 103,8 | 93,3| 1859 | 99,1 |112,6|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1845 | 103,5 | 92,9| 1853 | 93 | 91,2| 1860 | 106,0 | 89,9|
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| 1846 | 102,3 |101,7| 1854 | 100,9 |113,6| | | |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| | | | 1855 | 103 |107,4| | | |
+-------+--------+-----+-------+--------+-----+-------+--------+-----+
| Moy. | 100 |100 | Moy. | 100 | 100| Moy. | 100 |100 |
+--------------------------------------------------------------------+
| C.--Grandeur de l'écart. |
+--------------------------------------------------------------------+
| | ENTRE DEUX ANNÉES |AU-DESSUS et au-dessous |
| | consécutives. | de la moyenne. |
+--------------------------------------------------------------------+
| |Ecart |Ecart |Ecart | Maximum | Maximum |
| |maximum|minimum|moyen | au-dessous.| au-dessus.|
+--------------------------------------------------------------------+
| PÉRIODE 1841-46. |
+--------------------------------------------------------------------+
|Mortalité générale| 8,8 | 2,5 | 4,9 | 7,1 | 4,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides | 5,0 | 1 | 2,5 | 4 | 2,8 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
| PÉRIODE 1849-55. |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalité générale| 24,5 | 0,8 | 10,6 | 13,6 | 11,3 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides | 10,8 | 1,1 | 4,48 | 3,8 | 7,0 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
| PÉRIODE 1856-60. |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Mortalité générale| 22,7 | 1,9 | 9,57 | 12,6 | 10,1 |
+------------------+-------+-------+--------+------------+-----------+
|Taux des suicides | 6,9 | 1,8 | 4,82 | 6,0 | 4,5 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Il est vrai que, si l'on compare, non plus les années successives d'une
même période, mais les moyennes de périodes différentes, les variations
que l'on observe dans le taux de la mortalité deviennent presque
insignifiantes. Les changements en sens contraires qui ont lieu d'une
année à l'autre et qui sont dus à l'action de causes passagères et
accidentelles, se neutralisent mutuellement quand on prend pour base du
calcul une unité de temps plus étendue; ils disparaissent donc du
chiffre moyen qui, par suite de cette élimination, présente une assez
grande invariabilité. Ainsi, en France, de 1841 à 1870, il a été
successivement pour chaque période décennale, 23,18; 23,72; 22,87. Mais
d'abord, c'est déjà un fait remarquable que le suicide ait, d'une année
à la suivante, un degré de constance au moins égal, sinon supérieur, à
celui que la mortalité générale ne manifeste que de période à période.
De plus, le taux moyen de la mortalité n'atteint à cette régularité
qu'en devenant quelque chose de général et d'impersonnel qui ne peut
servir que très imparfaitement à caractériser une société déterminée. En
effet, il est sensiblement le même pour tous les peuples qui sont
parvenus à peu près à la même civilisation; du moins, les différences
sont très faibles. Ainsi, en France, comme nous venons de le voir, il
oscille, de 1841 à 1870, autour de 23 décès pour 1.000 habitants;
pendant le même temps, il a été successivement en Belgique de 23,93, de
22,5, de 24,04; en Angleterre de 22,32, de 22,21, de 22,68; en Danemark
de 22,65 (1845-49), de 20,44 (1855-59), de 20,4 (1861-68). Si l'on fait
abstraction de la Russie qui n'est encore européenne que
géographiquement, les seuls grands pays d'Europe où la dîme mortuaire
s'écarte d'une manière un peu marquée des chiffres précédents sont
l'Italie où elle s'élevait encore de 1861 à 1867 jusqu'à 30,6 et
l'Autriche où elle était plus considérable encore (32,52)[7]. Au
contraire le taux des suicides, en même temps qu'il n'accuse que de
faibles changements annuels, varie suivant les sociétés du simple au
double, au triple, au quadruple et même davantage (V. Tableau III,
ci-dessous). Il est donc, à un bien plus haut degré que le taux de la
mortalité, personnel à chaque groupe social dont il peut être regardé
comme un indice caractéristique. Il est même si étroitement lié à ce
qu'il y a de plus profondément constitutionnel dans chaque tempérament
national, que l'ordre dans lequel se classent, sous ce rapport, les
différentes sociétés reste presque rigoureusement le même à des époques
très différentes. C'est ce que prouve l'examen de ce même tableau. Au
cours des trois périodes qui y sont comparées, le suicide s'est partout
accru; mais, dans cette marche en avant, les divers peuples ont gardé
leurs distances respectives. Chacun a son coefficient d'accélération qui
lui est propre.
Tableau III
_Taux des suicides par million d'habitants dans les différents pays
d'Europe_.
/*
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
| |PÉRIODE|1871-75|1874-78|NUMÉROS D'ORDRE À LA |
| |1866-70| | |1e pér. |2e pér. |3e pér. |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Italie | 30 | 35 | 38 | 1 | 1 | 1 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Belgique | 66 | 69 | 78 | 2 | 3 | 4 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Angleterre | 67 | 66 | 69 | 3 | 2 | 2 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Norwège | 76 | 73 | 71 | 4 | 4 | 3 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Autriche | 78 | 94 | 130 | 5 | 7 | 7 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Suède | 85 | 81 | 91 | 6 | 5 | 5 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Bavière | 90 | 91 | 100 | 7 | 6 | 6 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|France | 135 | 150 | 160 | 8 | 9 | 9 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Prusse | 142 | 134 | 152 | 9 | 8 | 8 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Danemark | 277 | 258| 255 | 10 | 10 | 10 |
+-----------------+-------+-------+-------+--------+--------+--------+
|Saxe | 293 | 267 | 334 | 11 | 11 | 11 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Le taux des suicides constitue donc un ordre de faits un et déterminé;
c'est ce que démontrent, à la fois, sa permanence et sa variabilité. Car
cette permanence serait inexplicable s'il ne tenait pas à un ensemble de
caractères distinctifs, solidaires les uns des autres, qui, malgré la
diversité des circonstances ambiantes, s'affirment simultanément; et
cette variabilité témoigne de la nature individuelle et concrète de ces
mêmes caractères, puisqu'ils varient comme l'individualité sociale
elle-même. En somme, ce qu'expriment ces données statistiques, c'est la
tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée.
Nous n'avons pas à dire actuellement en quoi consiste cette tendance, si
elle est un état _sui generis_ de l'âme collective[8], ayant sa réalité
propre, ou si elle ne représente qu'une somme d'états individuels. Bien
que les considérations qui précèdent soient difficilement conciliables
avec cette dernière hypothèse, nous réservons le problème qui sera
traité au cours de cet ouvrage[9]. Quoi qu'on pense à ce sujet, toujours
est-il que cette tendance existe soit à un titre soit à l'autre. Chaque
société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts
volontaires. Cette prédisposition peut donc être l'objet d'une étude
spéciale et qui ressortit à la sociologie. C'est cette étude que nous
allons entreprendre.
Notre intention n'est donc pas de faire un inventaire aussi complet que
possible de toutes les conditions qui peuvent entrer dans la genèse des
suicides particuliers, mais seulement de rechercher celles dont dépend
ce fait défini que nous avons appelé le taux social des suicides. On
conçoit que les deux questions sont très distinctes, quelque rapport
qu'il puisse, par ailleurs, y avoir entre elles. En effet, parmi les
conditions individuelles, il y en a certainement beaucoup qui ne sont
pas assez générales pour affecter le rapport entre le nombre total des
morts volontaires et la population. Elles peuvent faire, peut-être, que
tel ou tel individu isolé se tue, non que la société _in globo_ ait pour
le suicide un penchant plus ou moins intense. De même qu'elles ne
tiennent pas à un certain état de l'organisation sociale, elles n'ont
pas de contre-coups sociaux. Par suite, elles intéressent le
psychologue, non le sociologue. Ce que recherche ce dernier, ce sont les
causes par l'intermédiaire desquelles il est possible d'agir, non sur
les individus isolément, mais sur le groupe. Par conséquent, parmi les
facteurs des suicides, les seuls qui le concernent sont ceux qui font
sentir leur action sur l'ensemble de la société. Le taux des suicides
est le produit de ces facteurs. C'est pourquoi nous devons nous y tenir.
Tel est l'objet du présent travail qui comprendra trois parties.
Le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ne peut être dû qu'à des causes
extra-sociales d'une grande généralité ou à des causes proprement
sociales. Nous nous demanderons d'abord quelle est l'influence des
premières et nous verrons qu'elle est nulle ou très restreinte.
Nous déterminerons ensuite la nature des causes sociales, la manière
dont elles produisent leurs effets, et leurs relations avec les états
individuels qui accompagnent les différentes sortes de suicides.
Cela fait, nous serons mieux en état de préciser en quoi consiste
l'élément social du suicide, c'est-à-dire cette tendance collective dont
nous venons de parler, quels sont ses rapports avec les autres faits
sociaux et par quels moyens il est possible d'agir sur elle[10].
LIVRE PREMIER
LES FACTEURS EXTRA-SOCIAUX
CHAPITRE I
Le suicide et les états psychopathiques[11].
Il y a deux sortes de causes extra-sociales auxquelles on peut _a
priori_ attribuer une influence sur le taux des suicides: ce sont les
dispositions organico-psychiques et la nature du milieu physique. Il
pourrait se faire que, dans la constitution individuelle ou, tout au
moins, dans la constitution d'une classe importante d'individus, il y
eût un penchant, d'intensité variable selon les pays, et qui entraînât
directement l'homme au suicide; d'un autre côté, le climat, la
température, etc., pourraient, par la manière dont ils agissent sur
l'organisme, avoir indirectement les mêmes effets. L'hypothèse, en tout
cas, ne peut pas être écartée sans discussion. Nous allons donc
examiner successivement ces deux ordres de facteurs et chercher s'ils
ont, en effet, une part dans le phénomène que nous étudions et quelle
elle est.
I.
Il est des maladies dont le taux annuel est relativement constant pour
une société donnée, en même temps qu'il varie assez sensiblement suivant
les peuples. Telle est la folie. Si donc on avait quelque raison de voir
dans toute mort volontaire une manifestation vésanique, le problème que
nous nous sommes posé serait résolu; le suicide ne serait qu'une
affection individuelle[12].
C'est la thèse soutenue par d'assez nombreux aliénistes. Suivant
Esquirol: «Le suicide offre tous les caractères des aliénations
mentales[13]».--«L'homme n'attente à ses jours que lorsqu'il est dans le
délire et les suicidés sont aliénés[14]». Partant de ce principe, il
concluait que le suicide, étant involontaire, ne devait pas être puni
par la loi. Falret[15] et Moreau de Tours s'expriment dans des termes
presque identiques. Il est vrai que ce dernier, dans le passage même où
il énonce la doctrine à laquelle il adhère, fait une remarque qui suffit
à la rendre suspecte: «Le suicide, dit-il, doit-il être regardé dans
tous les cas comme le résultat d'une aliénation mentale? Sans vouloir
ici trancher cette difficile question, disons en thèse générale
qu'instinctivement on penche d'autant plus vers l'affirmative que l'on a
fait de la folie une étude plus approfondie, que l'on a acquis plus
d'expérience et qu'enfin on a vu plus d'aliénés[16]». En 1845, le
docteur Bourdin, dans une brochure qui, lors de son apparition, fit
quelque bruit dans le monde médical, avait, avec moins de mesure encore,
soutenu la même opinion.
Cette théorie peut être et a été défendue de deux manières différentes.
Ou bien on dit que, par lui-même, le suicide constitue une entité
morbide _sui generis_, une folie spéciale; ou bien, sans en faire une
espèce distincte, on y voit simplement un épisode d'une ou de plusieurs
sortes de folies, mais qui ne se rencontre pas chez les sujets sains
d'esprit. La première thèse est celle de Bourdin; Esquirol, au
contraire, est le représentant le plus autorisé de l'autre conception.
«D'après ce qui précède, dit-il, on entrevoit déjà que le suicide n'est
pour nous qu'un phénomène consécutif à un grand nombre de causes
diverses, qu'il se montre avec des caractères très différents; que ce
phénomène ne peut caractériser une maladie. C'est pour avoir fait du
suicide une maladie _sui generis_ qu'on a établi des propositions
générales démenties par l'expérience[17]».
De ces deux façons de démontrer le caractère vésanique du suicide, la
seconde est la moins rigoureuse et la moins probante en vertu de ce
principe qu'il ne peut y avoir d'expériences négatives. Il est
impossible, en effet, de procéder à un inventaire complet de tous les
cas de suicides et de faire voir dans chacun d'eux l'influence de
l'aliénation mentale. On ne peut que citer des exemples particuliers
qui, si nombreux qu'ils soient, ne peuvent servir de base à une
généralisation scientifique; quand même des exemples contraires ne
seraient pas allégués, il y en aurait toujours de possibles. Mais
l'autre preuve, si elle peut être administrée, serait concluante. Si
l'on parvient à établir que le suicide est une folie qui a ses
caractères propres et son évolution distincte, la question est tranchée;
tout suicidé est un fou.
Mais existe-t-il une folie-suicide?
II.
La tendance au suicide étant, par nature, spéciale et définie, si elle
constitue une variété de la folie, ce ne peut être qu'une folie
partielle et limitée à un seul acte. Pour qu'elle puisse caractériser un
délire, il faut qu'il porte uniquement sur ce seul objet; car s'il en
avait de multiples, il n'y aurait pas de raison pour le définir par l'un
d'eux plutôt que par les autres. Dans la terminologie traditionnelle de
la pathologie mentale, on appelle monomanies ces délires restreints. Le
monomane est un malade dont la conscience est parfaitement saine, sauf
en un point; il ne présente qu'une tare et nettement localisée. Par
exemple, il a par moments une envie irraisonnée et absurde de boire ou
de voler ou d'injurier; mais tous ses autres actes comme toutes ses
autres pensées sont d'une rigoureuse correction. Si donc il y a une
folie-suicide, elle ne peut être qu'une monomanie et c'est bien ainsi
qu'on l'a le plus souvent qualifiée[18].
Inversement, on s'explique que, si l'on admet ce genre particulier de
maladies appelées monomanies, on ait été facilement induit à y faire
rentrer le suicide. Ce qui caractérise, en effet, ces sortes
d'affections, d'après la définition même que nous venons de rappeler,
c'est qu'elles n'impliquent pas de troubles essentiels dans le
fonctionnement intellectuel. Le fond de la vie mentale est le même chez
le monomane et chez l'homme sain d'esprit; seulement, chez le premier,
un état psychique déterminé se détache de ce fond commun par un relief
exceptionnel. La monomanie, en effet, c'est simplement, dans l'ordre des
tendances, une passion exagérée et, dans l'ordre des représentations,
une idée fausse, mais d'une telle intensité qu'elle obsède l'esprit et
lui enlève toute liberté. Par exemple, de normale, l'ambition devient
maladive et se change en monomanie des grandeurs quand elle prend des
proportions telles que toutes les autres fonctions cérébrales en sont
comme paralysées. Il suffit donc qu'un mouvement un peu violent de la
sensibilité vienne troubler l'équilibre mental pour que la monomanie
apparaisse. Or, il semble bien que les suicides sont généralement placés
sous l'influence de quelque passion anormale, que celle-ci épuise son
énergie d'un seul coup ou ne la développe qu'à la longue; on peut même
croire avec une apparence de raison qu'il faut toujours quelque force de
ce genre pour neutraliser l'instinct, si fondamental, de conservation.
D'autre part, beaucoup de suicidés, en dehors de l'acte spécial par
lequel ils mettent fin à leurs jours, ne se singularisent aucunement des
autres hommes; il n'y a, par conséquent, pas de raison pour leur imputer
un délire général. Voilà comment, sous le couvert de la monomanie, le
suicide a été mis au rang des vésanies.
Seulement, y a-t-il des monomanies? Pendant longtemps, leur existence
n'a pas été mise en doute; l'unanimité des aliénistes admettait, sans
discussion, la théorie des délires partiels. Non seulement on la croyait
démontrée par l'observation clinique, mais on la présentait comme un
corollaire des enseignements de la psychologie. On professait alors que
l'esprit humain est formé de facultés distinctes et de forces séparées
qui coopèrent d'ordinaire, mais sont susceptibles d'agir isolément; il
semblait donc naturel qu'elles pussent être séparément touchées par la
maladie. Puisque l'homme peut manifester de l'intelligence sans volonté
et de la sensibilité sans intelligence, pourquoi ne pourrait-il pas y
avoir des maladies de l'intelligence ou de la volonté sans troubles de
la sensibilité et _vice versa_? En appliquant le même principe aux
formes plus spéciales de ces facultés, on en arrivait à admettre que la
lésion pouvait porter exclusivement sur une tendance, sur une action ou
sur une idée isolée.
Mais, aujourd'hui, cette opinion est universellement abandonnée.
Assurément, on ne peut pas directement démontrer par l'observation
qu'il n'y a pas de monomanies; mais il est établi qu'on n'en peut pas
citer un seul exemple incontesté. Jamais l'expérience clinique n'a pu
atteindre une tendance maladive de l'esprit dans un état de véritable
isolement; toutes les fois qu'une faculté est lésée, les autres le sont
en même temps et, si les partisans de la monomanie n'ont pas aperçu ces
lésions concomitantes, c'est qu'ils ont mal dirigé leurs observations.
«Prenons pour exemple, dit Falret, un aliéné préoccupé d'idées
religieuses et que l'on classerait parmi les monomanes religieux. Il se
dit inspiré de Dieu; chargé d'une mission divine, il apporte au monde
une nouvelle religion... Cette idée, direz-vous, est tout à fait folle,
mais, en dehors de cette série d'idées religieuses, il raisonne comme
les autres hommes. Eh bien! interrogez-le avec plus de soin et vous ne
tarderez pas à découvrir chez lui d'autres idées maladives; vous
trouverez, par exemple, parallèlement aux idées religieuses, une
tendance orgueilleuse. Il ne se croira pas seulement appelé à réformer
la religion, mais à réformer la société; peut-être aussi
s'imaginera-t-il être réservé à la plus haute destinée... Admettons
qu'après avoir recherché chez ce malade des tendances orgueilleuses,
vous ne les ayez pas découvertes, alors vous constaterez des idées
d'humilité ou des tendances craintives. Le malade, préoccupé d'idées
religieuses, se croira perdu, destiné à périr, etc.[19]». Sans doute,
tous ces délires ne se rencontrent pas habituellement réunis chez un
même sujet, mais ce sont ceux que l'on trouve le plus souvent ensemble;
ou bien, s'ils ne coexistent pas à un seul et même moment de la maladie,
on les voit se succéder à des phases plus ou moins rapprochées.
Enfin, indépendamment de ces manifestations particulières, il y a
toujours chez les prétendus monomanes un état général de toute la vie
mentale qui est le fond même de la maladie et dont ces idées délirantes
ne sont que l'expression superficielle et temporaire. Ce qui le
constitue, c'est une exaltation excessive ou une dépression extrême, ou
une perversion générale. Il y a surtout absence d'équilibre et de
coordination dans la pensée comme dans l'action. Le malade raisonne, et
cependant ses idées ne s'enchaînent pas sans lacunes; il ne se conduit
pas d'une manière absurde, mais sa conduite manque de suite. Il n'est
donc pas exact de dire que la folie puisse se faire sa part, et une part
restreinte; dès qu'elle pénètre l'entendement, elle l'envahit tout
entier.
D'ailleurs, le principe sur lequel on appuyait l'hypothèse des
monomanies est en contradiction avec les données actuelles de la
science. L'ancienne théorie des facultés ne compte plus guère de
défenseurs. On ne voit plus dans les différents modes de l'activité
consciente des forces séparées qui ne se rejoignent et ne retrouvent
leur unité qu'au sein d'une substance métaphysique, mais des fonctions
solidaires; il est donc impossible que l'une soit lésée sans que cette
lésion retentisse sur les autres. Cette pénétration est même plus intime
dans la vie cérébrale que dans le reste de l'organisme: car les
fonctions psychiques n'ont pas des organes assez distincts les uns des
autres pour que l'un puisse être atteint sans que les autres le soient.
Leur répartition entre les différentes régions de l'encéphale n'a rien
de bien défini, comme le prouve la facilité avec laquelle les
différentes parties du cerveau se remplacent mutuellement, si l'une
d'elles se trouve empêchée de remplir sa tâche. Leur enchevêtrement est
donc trop complet pour que la folie puisse frapper les unes en laissant
les autres intactes. À plus forte raison, est-il tout à fait impossible
qu'elle puisse altérer une idée ou un sentiment particulier sans que la
vie psychique soit altérée dans sa racine. Car les représentations et
les tendances n'ont pas d'existence propre; elles ne sont pas autant de
petites substances, d'atomes spirituels qui, en s'agrégeant, forment
l'esprit. Mais elles ne font que manifester extérieurement l'état
général des centres conscients; elles en dérivent et elles l'expriment.
Par conséquent, elles ne peuvent avoir de caractère morbide sans que cet
état soit lui-même vicié.
Mais si les tares mentales ne sont pas susceptibles de se localiser, il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir de monomanies proprement dites. Les
troubles, en apparence locaux, que l'on a appelés de ce nom résultent
toujours d'une perturbation plus étendue; ils sont, non des maladies,
mais des accidents particuliers et secondaires de maladies plus
générales. Si donc il n'y a pas de monomanies, il ne saurait y avoir une
monomanie-suicide et, par conséquent, le suicide n'est pas une folie
distincte.
III.
Mais il reste possible qu'il n'ait lieu qu'à l'état de folie. Si, par
lui-même, il n'est pas une vésanie spéciale, il n'est pas de forme de la
vésanie où il ne puisse apparaître. Ce n'en est qu'un syndrome
épisodique, mais qui est fréquent. Peut-on conclure de cette fréquence
qu'il ne se produit jamais à l'état de santé et qu'il est un indice
certain d'aliénation mentale?
La conclusion serait précipitée. Car si, parmi les actes des aliénés, il
en est qui leur sont propres, et qui peuvent servir à caractériser la
folie, d'autres, au contraire, leur sont communs avec les hommes sains,
tout en revêtant chez les fous une forme spéciale. _A priori_, il n'y a
pas de raison pour classer le suicide dans la première de ces deux
catégories. Sans doute, les aliénistes affirment que la plupart des
suicidés qu'ils ont connus présentaient tous les signes de l'aliénation
mentale, mais ce témoignage ne saurait suffire à résoudre la question;
car de pareilles revues sont beaucoup trop sommaires. D'ailleurs, d'une
expérience aussi étroitement spéciale, on ne saurait induire aucune loi
générale. Des suicidés qu'ils ont connus et qui, naturellement, étaient
des aliénés, on ne peut conclure à ceux qu'ils n'ont pas observés et
qui, pourtant, sont les plus nombreux.
La seule manière de procéder méthodiquement consiste à classer, d'après
leurs propriétés essentielles, les suicides commis par les fous, de
constituer ainsi les types principaux de suicides vésaniques et de
chercher si tous les cas de morts volontaires rentrent dans ces cadres
nosologiques. En d'autres termes, pour savoir si le suicide est un acte
spécial aux aliénés, il faut déterminer les formes qu'il prend dans
l'aliénation mentale et voir ensuite si ce sont les seules qu'il
affecte.
Les spécialistes se sont peu attachés, en général, à classer les
suicides d'aliénés. On peut cependant considérer que les quatre types
suivants renferment les espèces les plus importantes. Les traits
essentiels de cette classification sont empruntés à Jousset et à Moreau
de Tours[20].
I. _Suicide maniaque._--Il est dû soit à des hallucinations, soit à des
conceptions délirantes. Le malade se tue pour échapper à un danger ou à
une honte imaginaires, ou pour obéir à un ordre mystérieux qu'il a reçu
d'en haut, etc.[21]. Mais les motifs de ce suicide et son mode
d'évolution reflètent les caractères généraux de la maladie dont il
dérive, à savoir la manie. Ce qui distingue cette affection, c'est son
extrême mobilité. Les idées, les sentiments les plus divers et même les
plus contradictoires se succèdent avec une extraordinaire vitesse dans
l'esprit des maniaques. C'est un perpétuel tourbillon. À peine un état
de conscience est-il né qu'il est remplacé par un autre. Il en est de
même des mobiles qui déterminent le suicide maniaque: ils naissent,
disparaissent ou se transforment avec une étonnante rapidité. Tout à
coup, l'hallucination ou le délire qui décident le sujet à se détruire
apparaissent; la tentative de suicide en résulte; puis, en un instant,
la scène change et, si l'essai avorte, il n'est pas repris, du moins
pour le moment. S'il se reproduit plus tard, ce sera pour un autre
motif. L'incident le plus insignifiant peut amener de ces brusques
transformations. Un malade de ce genre, voulant mettre fin à ses jours,
s'était jeté dans une rivière généralement peu profonde. Il était à
chercher un endroit où la submersion fût possible, lorsqu'un douanier,
soupçonnant son dessein, le couche en joue et menace de faire feu de son
fusil s'il ne sort pas de l'eau. Aussitôt, notre homme s'en retourne
paisiblement chez lui, ne songeant plus à se tuer[22].
II. _Suicide mélancolique._--Il est lié à un état général d'extrême
dépression, de tristesse exagérée qui fait que le malade n'apprécie plus
sainement les rapports qu'ont avec lui les personnes et les choses qui
l'entourent. Les plaisirs n'ont pour lui aucun attrait; il voit tout en
noir. La vie lui semble ennuyeuse ou douloureuse. Comme ces dispositions
sont constantes, il en est de même des idées de suicide; elles sont
douées d'une grande fixité et les motifs généraux qui les déterminent
sont toujours sensiblement les mêmes. Une jeune fille, née de parents
sains, après avoir passé son enfance à la campagne, est obligée de s'en
éloigner vers l'âge de quatorze ans pour compléter son éducation. Dès ce
moment, elle conçoit un ennui inexprimable, un goût prononcé pour la
solitude, bientôt un désir de mourir que rien ne peut dissiper. «Elle
reste, pendant des heures entières, immobile, les yeux fixés sur la
terre, la poitrine oppressée et dans l'état d'une personne qui redoute
un événement sinistre. Dans la ferme résolution de se précipiter dans la
rivière, elle recherche les lieux les plus écartés afin que personne ne
puisse venir à son secours[23]». Cependant, comprenant mieux que l'acte
qu'elle médite est un crime, elle y renonce pour un temps. Mais, au bout
d'un an, le penchant au suicide revient avec plus de force et les
tentatives se répètent à peu de distance l'une de l'autre.
Souvent, sur ce désespoir général, viennent se greffer des
hallucinations et des idées délirantes qui mènent directement au
suicide. Seulement, elles ne sont pas mobiles comme celles que nous
observions tout à l'heure chez les maniaques. Elles sont fixes, au
contraire, comme l'état général dont elles dérivent. Les craintes qui
hantent le sujet, les reproches qu'il se fait, les chagrins qu'il
ressent sont toujours les mêmes. Si donc ce suicide est déterminé par
des raisons imaginaires tout comme le précédent, il s'en distingue par
son caractère chronique. Aussi est-il très tenace. Les malades de cette
catégorie préparent avec calme leurs moyens d'exécution; ils déploient
même dans la poursuite de leur but une persévérance et, parfois, une
astuce incroyables. Rien ne ressemble moins à cet esprit de suite que la
perpétuelle instabilité du maniaque. Chez l'un, il n'y a que des
bouffées passagères, sans causes durables, tandis que, chez l'autre, il
y a un état constant qui est lié au caractère général du sujet.
III. _Suicide obsessif._--Dans ce cas, le suicide n'est causé par aucun
motif, ni réel ni imaginaire, mais seulement par l'idée fixe de la mort
qui, sans raison représentable, s'est emparée souverainement de l'esprit
du malade. Celui-ci est obsédé par le désir de se tuer, quoiqu'il sache
parfaitement qu'il n'a aucun motif raisonnable de le faire. C'est un
besoin instinctif sur lequel la réflexion et le raisonnement n'ont pas
d'empire, analogue à ces besoins de voler, de tuer, d'incendier dont on
a voulu faire autant de monomanies. Comme le sujet se rend compte du
caractère absurde de son envie, il essaie d'abord de lutter. Mais tout
le temps que dure cette résistance, il est triste, oppressé et ressent
au creux épigastrique une anxiété qui augmente chaque jour. Pour cette
raison, on a quelquefois donné à ce genre de suicide le nom de _suicide
anxieux_. Voici la confession qu'un malade vint faire un jour à Brierre
de Boismont et où cet état est parfaitement décrit: «Employé dans une
maison de commerce, je m'acquitte convenablement des devoirs de ma
profession, mais j'agis comme un automate et, lorsqu'on m'adresse la
parole, elle me semble résonner dans le vide. Mon plus grand tourment
provient de la pensée du suicide dont il m'est impossible de
m'affranchir un instant. Il y a un an que je suis en butte à cette
impulsion; elle était d'abord peu prononcée; depuis deux mois environ,
elle, me poursuit en tous lieux, _je n'ai cependant aucun motif de me
donner la mort_... Ma santé est bonne; personne dans ma famille n'a eu
d'affection semblable; je n'ai pas fait de pertes, mes appointements me
suffisent et me permettent les plaisirs de mon âge[24]». Mais dès que le
malade a pris le parti de renoncer à la lutte, dès qu'il est résolu à se
tuer, cette anxiété cesse et le calme revient. Si la tentative avorte,
elle suffit parfois, quoique manquée, à apaiser pour un temps ce désir
maladif. On dirait que le sujet a passé son envie.
IV. _Suicide impulsif ou automatique._--Il n'est pas plus motivé que le
précédent; il n'a aucune raison d'être ni dans la réalité ni dans
l'imagination du malade. Seulement, au lieu d'être produit par une idée
fixe qui poursuit l'esprit pendant un temps plus ou moins long et qui ne
s'empare que progressivement de la volonté, il résulte d'une impulsion
brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d'œil, elle surgit
toute développée et suscite l'acte ou, tout au moins, un commencement
d'exécution. Cette soudaineté rappelle ce que nous avons observé plus
haut dans la manie; seulement le suicide maniaque a toujours quelque
raison, quoique déraisonnable. Il tient aux conceptions délirantes du
sujet. Ici, au contraire, le penchant au suicide éclate et produit ses
effets avec un véritable automatisme sans être précédé par aucun
antécédent intellectuel. La vue d'un couteau, la promenade sur le bord
d'un précipice etc., font naître instantanément l'idée du suicide et
l'acte suit avec une telle rapidité que, souvent, les malades n'ont pas
conscience de ce qui s'est passé. «Un homme cause tranquillement avec
ses amis; tout à coup, il s'élance, franchit un parapet et tombe dans
l'eau. Retiré aussitôt, on lui demande les motifs de sa conduite; il
n'en sait rien, il a cédé à une force qui l'a entraîné malgré lui[25]».
«Ce qu'il y a de singulier, dit un autre, c'est qu'il m'est impossible
de me rappeler la manière dont j'ai escaladé la croisée et quelle était
l'idée qui me dominait alors; car je n'avais nullement l'idée de me
donner la mort ou, du moins, je n'ai pas aujourd'hui le souvenir d'une
telle pensée[26]». À un moindre degré, les malades sentent l'impulsion
naître et ils réussissent à échapper à la fascination qu'exerce sur eux
l'instrument de mort, en le fuyant immédiatement.
En résumé, tous les suicides vésaniques ou sont dénués de tout motif, ou
sont déterminés par des motifs purement imaginaires. Or, un grand nombre
de morts volontaires ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre
catégorie; la plupart d'entre elles ont des motifs et qui ne sont pas
sans fondement dans la réalité. On ne saurait donc, sans abuser des
mots, voir un fou dans tout suicidé. De tous les suicides que nous
venons de caractériser, celui qui peut sembler le plus difficilement
discernable de ceux que l'on observe chez les hommes sains d'esprit,
c'est le suicide mélancolique; car, très souvent, l'homme normal qui se
tue se trouve lui aussi dans un état d'abattement et de dépression, tout
comme l'aliéné. Mais il y a toujours entre eux cette différence
essentielle que l'état du premier et l'acte qui en résulte ne sont pas
sans cause objective, tandis que, chez le second, ils sont sans aucun
rapport avec les circonstances extérieures. En somme, les suicides
vésaniques se distinguent des autres comme les illusions et les
hallucinations des perceptions normales et comme les impulsions
automatiques des actes délibérés. Il reste vrai qu'on passe des uns aux
autres sans solution de continuité; mais si c'était une raison pour les
identifier, il faudrait également confondre, d'une manière générale, la
santé avec la maladie, puisque celle-ci n'est qu'une variété de
celle-là. Quand même on aurait établi que les sujets moyens ne se tuent
jamais et que ceux-là seuls se détruisent qui présentent quelques
anomalies, on n'aurait pas encore le droit de considérer la folie comme
une condition nécessaire du suicide; car un aliéné n'est pas simplement
un homme qui pense ou qui agit un peu autrement que la moyenne.
Aussi n'a-t-on pu rattacher aussi étroitement le suicide à la folie
qu'en restreignant arbitrairement le sens des mots. «Il n'est point
homicide de lui-même, s'écrie Esquirol, celui qui, n'écoutant que des
sentiments nobles et généreux, se jette dans un péril certain, s'expose
à une mort inévitable et sacrifie volontiers sa vie pour obéir aux lois,
pour garder la foi jurée, pour le salut de son pays[27]». Et il cite
l'exemple de Décius, de d'Assas, etc. Falret, de même, refuse de
considérer Curtius, Codrus, Aristodème comme des suicidés[28]. Bourdin
étend la même exception à toutes les morts volontaires qui sont
inspirées, non seulement par la foi religieuse ou par les croyances
politiques, mais même par des sentiments de tendresse exaltée. Mais nous
savons que la nature des mobiles qui déterminent immédiatement le
suicide, ne peuvent servir à le définir ni, par conséquent, à le
distinguer de ce qui n'est pas lui. Tous les cas de mort qui résultent
d'un acte accompli par le patient lui-même avec la pleine connaissance
des effets qui en devaient résulter, présentent, quel qu'en ait été le
but, des ressemblances trop essentielles pour pouvoir être répartis en
des genres séparés. Ils ne peuvent, en tout état de cause, constituer
que des espèces d'un même genre; et encore, pour procéder à ces
distinctions, faudrait-il d'autre critère que la fin, plus ou moins
problématique, poursuivie par la victime. Voilà donc au moins un groupe
de suicides d'où la folie est absente. Or, une fois qu'on a ouvert la
porte aux exceptions, il est bien difficile de la fermer. Car entre ces
morts inspirées par des passions particulièrement généreuses et celles
que déterminent des mobiles moins relevés il n'y a pas de solution de
continuité. On passe des unes aux autres par une dégradation insensible.
Si donc les premières sont des suicides, on n'a aucune raison de ne pas
donner aux secondes la même qualification.
Ainsi, il y a des suicides, et en grand nombre, qui ne sont pas
vésaniques. On les reconnaît à ce double signe qu'ils sont délibérés et
que les représentations qui entrent dans cette délibération ne sont pas
purement hallucinatoires. On voit que cette question, tant de fois
agitée, est soluble sans qu'il soit nécessaire de soulever le problème
de la liberté. Pour savoir si tous les suicidés sont des fous, nous ne
nous sommes pas demandé s'ils agissent librement ou non; nous nous
sommes uniquement fondé sur les caractères empiriques que présentent à
l'observation les différentes sortes de morts volontaires.
IV.
Puisque les suicides d'aliénés ne sont pas tout le genre, mais n'en
représentent qu'une variété, les états psychopathiques qui constituent
l'aliénation mentale ne peuvent rendre compte du penchant collectif au
suicide, dans sa généralité. Mais, entre l'aliénation mentale proprement
dite et le parfait équilibre de l'intelligence, il existe toute une
série d'intermédiaires: ce sont les anomalies diverses que l'on réunit
d'ordinaire sous le nom commun de neurasthénie. Il y a donc lieu de
rechercher si, à défaut de la folie, elles ne jouent pas un rôle
important dans la genèse du phénomène qui nous occupe.
C'est l'existence même du suicide vésanique qui pose la question. En
effet, si une perversion profonde du système nerveux suffit à créer de
toutes pièces le suicide, une perversion moindre doit, à un moindre
degré, exercer la même influence. La neurasthénie est une sorte de folie
rudimentaire; elle doit donc avoir, en partie, les mêmes effets. Or elle
est un état beaucoup plus répandu que la vésanie; elle va même de plus
en plus en se généralisant. Il peut donc se faire que l'ensemble
d'anomalies qu'on appelle ainsi soit l'un des facteurs en fonction
desquels varie le taux des suicides.
On comprend, d'ailleurs, que la neurasthénie puisse prédisposer au
suicide; car les neurasthéniques sont, par leur tempérament, comme
prédestinés à la souffrance. On sait, en effet, que la douleur, en
général, résulte d'un ébranlement trop fort du système nerveux; une
onde nerveuse trop intense est le plus souvent douloureuse. Mais cette
intensité _maxima_ au delà de laquelle commence la douleur varie suivant
les individus; elle est plus élevée chez ceux dont les nerfs sont plus
résistants, moindre chez les autres. Par conséquent, chez ces derniers,
la zone de la douleur commence plus tôt. Pour le névropathe, toute
impression est une cause de malaise, tout mouvement est une fatigue; ses
nerfs, comme à fleur de peau, sont froissés au moindre contact;
l'accomplissement des fonctions physiologiques, qui sont d'ordinaire le
plus silencieuses, est pour lui une source de sensations généralement
pénibles. Il est vrai que, en revanche, la zone des plaisirs commence,
elle aussi, plus bas; car cette pénétrabilité excessive d'un système
nerveux affaibli le rend accessible à des excitations qui ne
parviendraient pas à ébranler un organisme normal. C'est ainsi que des
événements insignifiants peuvent être pour un pareil sujet l'occasion de
plaisirs démesurés. Il semble donc qu'il doive regagner d'un côté ce
qu'il perd de l'autre et que, grâce à cette compensation, il ne soit pas
plus mal armé que d'autres pour soutenir la lutte. Il n'en est rien
cependant et son infériorité est réelle; car les impressions courantes,
les sensations dont les conditions de l'existence moyenne amènent le
plus fréquemment le retour sont toujours d'une certaine force. Pour lui,
par conséquent, la vie risque de n'être pas assez tempérée. Sans doute,
quand il peut s'en retirer, se créer un milieu spécial où le bruit du
dehors ne lui arrive qu'assourdi, il parvient à vivre sans trop
souffrir; c'est pourquoi nous le voyons quelquefois fuir le monde qui
lui fait mal et rechercher la solitude. Mais s'il est obligé de
descendre dans la mêlée, s'il ne peut pas abriter soigneusement contre
les chocs extérieurs sa délicatesse maladive, il a bien des chances
d'éprouver plus de douleurs que de plaisirs. De tels organismes sont
donc pour l'idée du suicide un terrain de prédilection.
Cette raison n'est même pas la seule qui rende l'existence difficile au
névropathe. Par suite de cette extrême sensibilité de son système
nerveux, ses idées et ses sentiments sont toujours en équilibre
instable. Parce que les impressions les plus légères ont chez lui un
retentissement anormal, son organisation mentale est, à chaque instant,
bouleversée de fond en comble et, sous le coup de ces secousses
ininterrompues, elle ne peut pas se fixer sous une forme déterminée.
Elle est toujours en voie de devenir. Pour qu'elle pût se consolider, il
faudrait que les expériences passées eussent des effets durables, alors
qu'ils sont sans cesse détruits et emportés par les brusques révolutions
qui surviennent. Or la vie, dans un milieu fixe et constant, n'est
possible que si les fonctions du vivant ont un égal degré de constance
et de fixité. Car vivre, c'est répondre aux excitations extérieures
d'une manière appropriée et cette correspondance harmonique ne peut
s'établir qu'à l'aide du temps et de l'habitude. Elle est un produit de
tâtonnements, répétés parfois pendant des générations, dont les
résultats sont en partie devenus héréditaires et qui ne peuvent être
recommencés à nouveaux frais toutes les fois qu'il faut agir. Si, au
contraire, tout est à refaire, pour ainsi dire, au moment de l'action,
il est impossible qu'elle soit tout ce qu'elle doit être. Cette
stabilité ne nous est pas seulement nécessaire dans nos rapports avec le
milieu physique, mais encore avec le milieu social. Dans une société,
dont l'organisation est définie, l'individu ne peut se maintenir qu'à
condition d'avoir une constitution mentale et morale également définie.
Or, c'est ce qui manque au névropathe. L'état d'ébranlement où il se
trouve fait que les circonstances le prennent sans cesse à l'improviste.
Comme il n'est pas préparé pour y répondre, il est obligé d'inventer des
formes originales de conduite; de là vient son goût bien connu pour les
nouveautés. Mais quand il s'agit de s'adapter à des situations
traditionnelles, des combinaisons improvisées ne sauraient prévaloir
contre celles qu'a consacrées l'expérience; elles échouent donc le plus
souvent. C'est ainsi que, plus le système social a de fixité, plus un
sujet aussi mobile a de mal à y vivre.
Il est donc très vraisemblable que ce type psychologique est celui qui
se rencontre le plus généralement chez les suicidés. Reste à savoir
quelle part cette condition tout individuelle a dans la production des
morts volontaires. Suffit-elle à les susciter pour peu qu'elle y soit
aidée par les circonstances, ou bien n'a-t-elle d'autre effet que de
rendre les individus plus accessibles à l'action de forces qui leur sont
extérieures et qui seules constituent les causes déterminantes du
phénomène?
Pour pouvoir résoudre directement la question, il faudrait pouvoir
comparer les variations du suicide à celles de la neurasthénie.
Malheureusement, celle-ci n'est pas atteinte par la statistique. Mais un
biais va nous fournir les moyens de tourner la difficulté. Puisque la
folie n'est que la forme amplifiée de la dégénérescence nerveuse, on
peut admettre, sans sérieux risques d'erreur, que le nombre des
dégénérés varie comme celui des fous et substituer, par conséquent, la
considération des seconds à celle des premiers. Ce procédé aura, de
plus, cet avantage qu'il nous permettra d'établir d'une manière générale
le rapport que soutient le taux des suicides avec l'ensemble des
anomalies mentales de toute sorte.
Un premier fait pourrait leur faire attribuer une influence qu'elles
n'ont pas; c'est que le suicide, comme la folie, est plus répandu dans
les villes que dans les campagnes. Il semble donc croître et décroître
comme elle; ce qui pourrait faire croire qu'il en dépend. Mais ce
parallélisme n'exprime pas nécessairement un rapport de cause à effet;
il peut très bien être le produit d'une simple rencontre. L'hypothèse
est d'autant plus permise que les causes sociales dont dépend le suicide
sont elles-mêmes, comme nous le verrons, étroitement liées à la
civilisation urbaine et que c'est dans les grands centres qu'elles sont
le plus intenses. Pour mesurer l'action que les états psychopathiques
peuvent avoir sur le suicide, il faut donc éliminer les cas où ils
varient comme les conditions sociales du même phénomène; car quand ces
deux facteurs agissent dans le même sens, il est impossible de
dissocier, dans le résultat total, la part qui revient à chacun. Il faut
les considérer exclusivement là où ils sont en raison inverse l'un de
l'autre; c'est seulement quand il s'établit entre eux une sorte de
conflit, qu'on peut arriver à savoir lequel est déterminant. Si les
désordres mentaux jouent le rôle essentiel qu'on leur a parfois prêté,
ils doivent révéler leur présence par des effets caractéristiques, alors
même que les conditions sociales tendent à les neutraliser; et
inversement, celles-ci doivent être empêchées de se manifester quand les
conditions individuelles agissent en sens inverse. Or les faits suivants
démontrent que c'est le contraire qui est la règle:
1° Toutes les statistiques établissent que, dans les asiles d'aliénés,
la population féminine est légèrement supérieure à la population
masculine. Le rapport varie selon les pays, mais, comme le montre le
tableau suivant, il est, en général, de 54 ou 55 femmes pour 46 ou 43
hommes:
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| |Années| SUR 100 | |Années| SUR 100 |
| | | ALIÉNÉS | | | ALIÉNÉS |
| | | combien d' | | | combien d' |
| | | | | | |
| | |Hommes|Femmes| | |Hommes|Femmes|
+--------------------------------------------------------------------+
| Silésie | 1858 | 49 | 51 | New-York | 1855 | 44 | 56 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Saxe | 1861 | 48 | 52 | Massachussets| 1854 | 46 | 54 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Wurtemberg| 1853 | 45 | 55 | Maryland | 1850 | 46 | 54 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Danemark | 1847 | 45 | 55 | France | 1890 | 47 | 53 |
+-----------+------+------+------+--------------+------+------+------+
| Norwège | 1855 | 45 | 56 | " | 1891 | 48 | 52 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Koch a réuni les résultats du recensement effectué dans onze États
différents sur l'ensemble de la population aliénée. Sur 166.675 fous des
deux sexes, il a trouvé 78.584 hommes et 88.091 femmes, soit 1,18
aliénés pour 1.000 habitants du sexe masculin et 1,30 pour 1.000
habitants de l'autre sexe[29]. Mayr de son côté a trouvé des chiffres
analogues.
Tableau IV[30]
_Part de chaque sexe dans le chiffre total des suicides._
/*
+-------------------------------+-----------------+------------------+
| | NOMBRES ABSOLUS | SUR 100 SUICIDES |
+-------------------------------+-----------------+------------------+
| | des suicides. | combien d' |
| | | |
| | Hommes.| Femmes.| Hommes.| Femmes. |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Autriche (1873-77). | 11.429 | 2.478 | 82,1 | 17,9 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Prusse (1831-40). | 11.435 | 2.534 | 81,9 | 18,1 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
| " (1871-76). | 16.425 | 3.724 | 81,5 | 18,5 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Italie (1872-77). | 4.770 | 1.195 | 80 | 20 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Saxe (1851-60). | 4.004 | 1.055 | 79,1 | 20,9 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
| " (1871-76). | 3.625 | 870 | 80,7 | 19,3 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|France (1836-40). | 9.561 | 3.307 | 74,3 | 25,7 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
| " (1851-55). | 13.596 | 4.601 | 74,8 | 25,2 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
| " (1871-76). | 25.341 | 6.839 | 78,7 | 21,3 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Danemark (1845-56). | 3.324 | 1.106 | 75,0 | 25,0 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
| " (1870-76). | 2.485 | 748 | 76,9 | 23,1 |
+-------------------------------+--------+--------+--------+---------+
|Angleterre (1863-67). | 4.905 | 1.791 | 73,3 | 26,7 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
On s'est, demandé, il est vrai, si cet excédent de femmes ne venait pas
simplement de ce que la mortalité des fous est supérieure à celle des
folles. En fait, il est certain que, en France, sur 100 aliénés qui
meurent dans les asiles, il y a environ 55 hommes. Le nombre plus
considérable de sujets féminins recensés à un moment donné ne prouverait
donc pas que la femme a une plus forte tendance à la folie, mais
seulement que, dans cette condition comme d'ailleurs dans toutes les
autres, elle survit mieux que l'homme. Mais il n'en reste pas moins
acquis que la population existante d'aliénés compte plus de femmes que
d'hommes; si donc, comme il semble légitime, on conclut des fous aux
nerveux, on doit admettre qu'il existe à chaque moment plus de
neurasthéniques dans le sexe féminin que dans l'autre. Par conséquent,
s'il y avait entre le taux des suicides et la neurasthénie un rapport de
cause à effet, les femmes devraient se tuer plus que les hommes. Tout au
moins devraient-elles se tuer autant. Car même en tenant compte de leur
moindre mortalité et en corrigeant en conséquence les indications des
recensements, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est qu'elles ont
pour la folie une prédisposition sensiblement égale à celle de l'homme;
leur plus faible dîme mortuaire et la supériorité numérique qu'elles
accusent dans tous les dénombrements d'aliénés se compensent, en effet,
à peu près exactement. Or, bien loin que leur aptitude à la mort
volontaire soit ou supérieure on équivalente à celle de l'homme, il se
trouve que le suicide est une manifestation essentiellement masculine.
Pour une femme qui se tue, il y a, en moyenne, 4 hommes qui se donnent
la mort (V. Tableau IV, ci-dessus). Chaque sexe a donc pour le suicide
un penchant défini, qui est même constant pour chaque milieu social.
Mais l'intensité de cette tendance ne varie aucunement comme le facteur
psychopathique, qu'on évalue ce dernier d'après le nombre des cas
nouveaux enregistrés chaque année ou d'après celui des sujets recensés
au même moment.
2° Le tableau V permet de comparer l'intensité de la tendance à la folie
dans les différents cultes.
Tableau V[31]
_Tendance à la folie dans les différentes confessions religieuses._
/*
+-----------------------------+--------------------------------------+
| | NOMBRE DE FOUS SUR 1.000 HABITANTS |
| | de chaque culte |
| +--------------+--------------+--------+
| | Protestants. | Catholiques. | Juifs. |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Silésie (1858). | 0,74 | 0,79 | 1,55 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Mecklembourg (1862). | 1,36 | 2,0 | 5,33 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Duché de Bade (1863). | 1,34 | 1,41 | 2,24 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| " (1873). | 0,95 | 1,19 | 1,44 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Bavière (1871). | 0,92 | 0,96 | 2,86 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Prusse (1871). | 0,80 | 0,87 | 1,42 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Wurtemberg (1832). | 0,65 | 0,68 | 1,77 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| " (1853). | 1,06 | 1,06 | 1,49 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| " (1875). | 2,18 | 1,86 | 3,96 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Grand-Duché de Hesse (1864).| 0,63 | 0,59 | 1,42 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Oldenbourg (1871). | 2,12 | 1,76 | 3,37 |
+-----------------------------+--------------+--------------+--------+
| Canton de Berne (1871). | 2,64 | 1,82 | |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
On voit que la folie est beaucoup plus fréquente chez les juifs que dans
les autres confessions religieuses; il y a donc tout lieu de croire que
les autres affections du système nerveux y sont également dans les
mêmes proportions. Or, tout au contraire, le penchant au suicide y est
très faible. Nous montrerons même plus loin que c'est la religion où il
a le moins de force[32]. _Par conséquent, dans ce cas, le suicide varie
en raison inverse des états psychopathiques_, bien loin d'en être le
prolongement. Sans doute, il ne faudrait pas conclure de ce fait que les
tares nerveuses et cérébrales pussent jamais servir de préservatifs
contre le suicide; mais il faut qu'elles aient bien peu d'efficacité
pour le déterminer, puisqu'il peut s'abaisser à ce point au moment même
où elles atteignent leur plus grand développement.
Si l'on compare seulement les catholiques aux protestants, l'inversion
n'est pas aussi générale; cependant elle est très fréquente. La tendance
des catholiques à la folie n'est inférieure à celle des protestants que
4 fois sur 12 et encore l'écart entre eux est-il très faible. Nous
verrons, au contraire, au tableau XVIII[33] que, partout, sans aucune
exception, les premiers se tuent beaucoup moins que les seconds.
3° Il sera établi plus loin[34] que, dans tous les pays, la tendance au
suicide croît régulièrement depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse la
plus avancée. Si, parfois, elle régresse après 70 ou 80 ans, le recul
est très léger; elle reste toujours à cette période de la vie deux et
trois fois plus forte qu'à l'époque de la maturité. Inversement, c'est
pendant la maturité que la folie éclate avec le plus de fréquence. C'est
vers la trentaine que le danger est le plus grand; au delà il diminue,
et c'est pendant la vieillesse qu'il est, et de beaucoup, le plus
faible[35]. Un tel antagonisme serait inexplicable si les causes qui
font varier le suicide et celles qui déterminent les troubles mentaux
n'étaient pas de nature différente.
Si l'on compare létaux des suicides à chaque âge, non plus avec la
fréquence relative des cas nouveaux de folie qui se produisent à la même
période, mais avec l'effectif proportionnel de la population aliénée,
l'absence de tout parallélisme n'est pas moins évidente. C'est vers 35
ans que les fous sont le plus nombreux relativement à l'ensemble de la
population. La proportion reste à peu près la même jusque vers 60 ans;
au delà elle diminue rapidement. Elle est donc _minima_ quand le taux
des suicides est _maximum_ et, auparavant, il est impossible
d'apercevoir aucune relation régulière entre les variations qui se
produisent de part et d'autre[36].
4° Si l'on compare les différentes sociétés au double point de vue du
suicide et de la folie, on ne trouve pas davantage de rapport entre les
variations de ces deux phénomènes. Il est vrai que la statistique de
l'aliénation mentale n'est pas faite avec assez de précision pour que
ces comparaisons internationales puissent être d'une exactitude très
rigoureuse. Il est cependant remarquable que les deux tableaux suivants,
que nous empruntons à deux auteurs différents, donnent des résultats
sensiblement concordants.
Tableau VI
_Rapports du suicide et de la folie dans les différents pays d'Europe._
/*
+--------------------------------------------------------------------+
| |
| A. |
| |
+--------------------------------------------------------------------+
| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES|NUMÉRO D'ORDRE |
| | par 100.000 | par million | des pays pour |
| | habitants | d'habitants | | |
| | | | La | Le |
| | | |folie.|suicide.|
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Norwège | 180 (1855) | 107 (1851-55) | 1 | 4 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Écosse | 164 (1855) | 34 (1856-60) | 2 | 8 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Danemark | 125 (1847) | 258 (1846-50) | 3 | 1 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Hanovre | 103 (1856) | 13 (1856-60) | 4 | 9 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| France | 99 (1856) | 100 (1851-55) | 5 | 5 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Belgique | 92 (1858) | 50 (1855-60) | 6 | 7 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Wurtemberg | 92 (1853) | 108 (1846-56) | 7 | 3 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Saxe | 67 (1861) | 245 (1856-60) | 8 | 2 |
+---------------+-----------------+------------------+------+--------+
| Bavière | 57 (1858) | 73 (1846-56) | 9 | 6 |
+--------------------------------------------------------------------+
| |
| B.[37] |
| |
+--------------------------------------------------------------------+
| | NOMBRE DE FOUS |NOMBRE DE SUICIDES| Moyenne des|
| | par 100.000 | par million | suicides |
| | habitants | d'habitants | |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Wurtemberg. | 215 (1875) | 180 (1875) | |
+---------------+--------------------+------------------+ 107 |
| Écosse. | 202 (1871) | 35 | |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Norwège. | 185 (1865) | 85 (1866-70) | |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Irlande. | 180 (1871) | 14 | |
+---------------+--------------------+------------------+ 63 |
| Suède. | 177 (1870) | 85 (1866-70) | |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Angleterre | | | |
| et Galles. | 175 (1871) | 70 (1870) | |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| France. | 146 (1872) | 150 (1871-75) | |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Danemark. | 137 (1870) | 277 (1866-70) | 164 |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Belgique. | 134 (1868) | 66 (1866-70) | |
+---------------+--------------------+------------------+------------+
| Bavière. | 98 (1871) | 86 (1871) | |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Autriche Cisl.| 95 (1873) | 122 (1873-77) | |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Prusse. | 86 (1871) | 133 (1871-75) | 153 |
+---------------+--------------------+------------------+ |
| Saxe. | 84 (1875) | 272 (1875) | |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Ainsi les pays où il y a le moins de fous sont ceux où il y a le plus de
suicides; le cas de la Saxe est particulièrement frappant. Déjà, dans sa
très bonne étude sur le suicide en Seine-et-Marne, le docteur Leroy
avait fait une observation analogue. «Le plus souvent, dit-il, les
localités où l'on rencontre une proportion notable de maladies mentales
en ont également une de suicides. Cependant les deux _maxima_ peuvent
être complètement séparés. Je serais même disposé à croire qu'à côté de
pays assez heureux... pour n'avoir ni maladies mentales ni suicides...
il en est où les maladies mentales ont seules fait leur apparition».
Dans d'autres localités c'est l'inverse qui se produit[38].
Morselli, il est vrai, est arrivé à des résultats un peu différents[39].
Mais c'est d'abord qu'il a confondu sous le titre commun d'aliénés les
fous proprement dits et les idiots[40]. Or, ces deux affections sont
très différentes, surtout au point de vue de l'action qu'elles peuvent
être soupçonnées d'avoir sur le suicide. Loin d'y prédisposer, l'idiotie
paraît plutôt en être un préservatif; car les idiots sont, dans les
campagnes, beaucoup plus nombreux que dans les villes, tandis que les
suicides y sont beaucoup plus rares. Il importe donc de distinguer deux
états aussi contraires quand on cherche à déterminer la part des
différents troubles névropathiques dans le taux des morts volontaires.
Mais, même en les confondant, on n'arrive pas à établir un parallélisme
régulier entre le développement de l'aliénation mentale et celui du
suicide. Si, en effet, prenant comme incontestés les chiffres de
Morselli, on classe les principaux pays d'Europe en cinq groupes d'après
l'importance de leur population aliénée (idiots et fous étant réunis
sous la même rubrique), et si l'on cherche ensuite quelle est dans
chacun de ces groupes la moyenne des suicides, on obtient le tableau
suivant:
/*
+--------------------------+------------------+----------------------+
| | Aliénés | Suicides |
| | par | par |
| |100.000 habitants.|millions d'habitants. |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|1er Groupe (3 pays) | De 340 à 280 | 157 |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|2e -- -- | -- 261 à 245 | 195 |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|3e -- -- | -- 185 à 164 | 65 |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|4e -- -- | -- 150 à 116 | 61 |
+--------------------------+------------------+----------------------+
|5e -- -- | -- 110 à 100 | 68 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
On peut bien dire qu'en gros, là où il y a beaucoup de fous et d'idiots,
il y a aussi beaucoup de suicides et inversement. Mais il n'y a pas
entre les deux échelles une correspondance suivie qui manifeste
l'existence d'un lien causal déterminé entre les deux ordres de
phénomènes. Le second groupe qui devrait compter moins de suicides que
le premier en a davantage; le cinquième qui, au même point de vue,
devrait être inférieur à tous les autres est, au contraire, supérieur au
quatrième et même au troisième. Si enfin, à la statistique de
l'aliénation mentale que rapporte Morselli, on substitue celle de Koch
qui est beaucoup plus complète et, à ce qu'il semble, plus rigoureuse,
l'absence de parallélisme est encore beaucoup plus accusée. Voici, en
effet, ce que l'on trouve[41].
/*
+---------------------------+------------------+---------------------+
| | Fous et idiots | Moyenne de suicides |
| | par | par |
| |100.000 habitants.|millions d'habitants.|
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 1er Groupe (3 pays) | De 422 à 305 | 76 |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 2e -- -- | -- 305 à 291 | 123 |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 3e -- -- | -- 268 à 244 | 130 |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 4e -- -- | -- 223 à 218 | 227 |
+---------------------------+------------------+---------------------+
| 5e -- (4 pays) | -- 216 à 146 | 77 |
+---------------------------+------------------+---------------------+
*/
Une autre comparaison faite par Morselli entre les différentes provinces
d'Italie est, de son propre aveu, peu démonstrative[42].
5° Enfin, comme la folie passe pour croître régulièrement depuis un
siècle[43] et qu'il en est de même du suicide, on pourrait être tenté de
voir dans ce fait une preuve de leur solidarité. Mais ce qui lui ôte
toute valeur démonstrative, c'est que, dans les sociétés inférieures, où
la folie est très rare, le suicide, au contraire, est parfois très
fréquent, comme nous l'établirons plus loin[44].
Le taux social des suicides ne soutient donc aucune relation définie
avec la tendance à la folie, ni, par voie d'induction, avec la tendance
aux différentes formes de la neurasthénie.
Et en effet, si, comme nous l'avons montré, la neurasthénie peut
prédisposer au suicide, elle n'a pas nécessairement cette conséquence.
Sans doute, le neurasthénique est presque inévitablement voué à la
souffrance s'il est mêlé de trop près à la vie active; mais il ne lui
est pas impossible de s'en retirer pour mener une existence plus
spécialement contemplative. Or, si les conflits d'intérêts et de
passions sont trop tumultueux et trop violents pour un organisme aussi
délicat, en revanche, il est fait pour goûter dans leur plénitude les
joies plus douces de la pensée. Sa débilité musculaire, sa sensibilité
excessive, qui le rendent impropre à l'action, le désignent, au
contraire, pour les fonctions intellectuelles qui, elles aussi,
réclament des organes appropriés. De même, si un milieu social trop
immuable ne peut que froisser ses instincts naturels, dans la mesure où
la société elle-même est mobile et ne peut se maintenir qu'à condition
de progresser, il a un rôle utile à jouer; car il est, par excellence,
l'instrument du progrès. Précisément parce qu'il est réfractaire à la
tradition et au joug de l'habitude, il est une source éminemment féconde
de nouveautés. Et comme les sociétés les plus cultivées sont aussi
celles où les fonctions représentatives sont le plus nécessaires et le
plus développées, et qu'en même temps, à cause de leur très grande
complexité, un changement presque incessant est une condition de leur
existence, c'est au moment précis où les neurasthéniques sont le plus
nombreux, qu'ils ont aussi le plus de raisons d'être. Ce ne sont donc
pas des êtres essentiellement insociaux, qui s'éliminent d'eux-mêmes
parce qu'ils ne sont pas nés pour vivre dans le milieu où ils sont
placés. Mais il faut que d'autres causes viennent se surajouter à l'état
organique qui leur est propre pour lui imprimer cette tournure et le
développer dans ce sens. Par elle-même, la neurasthénie est une
prédisposition très générale qui n'entraîne nécessairement à aucun acte
déterminé, mais peut, suivant les circonstances, prendre les formes les
plus variées. C'est un terrain sur lequel des tendances très différentes
peuvent prendre naissance selon la manière dont il est fécondé par les
causes sociales. Chez un peuple vieilli et désorienté, le dégoût de la
vie, une mélancolie inerte, avec les funestes conséquences qu'elle
implique, y germeront facilement; au contraire, dans une société jeune,
c'est un idéalisme ardent, un prosélytisme généreux, un dévouement
actif qui s'y développeront de préférence. Si l'on voit les dégénérés se
multiplier aux époques de décadence, c'est par eux aussi que les États
se fondent; c'est parmi eux que se recrutent tous les grands
rénovateurs. Une puissance aussi ambiguë[45] ne saurait donc suffire à
rendre compte d'un fait social aussi défini que le taux des suicides.
V.
Mais il est un état psychopathique particulier, auquel on a, depuis
quelque temps, l'habitude d'imputer à peu près tous les maux de notre
civilisation. C'est l'alcoolisme. Déjà on lui attribue, à tort ou à
raison, les progrès de la folie, du paupérisme, de la criminalité.
Aurait-il quelque influence sur la marche du suicide? _A priori_,
l'hypothèse paraît peu vraisemblable. Car c'est dans les classes les
plus cultivées et les plus aisées que le suicide fait le plus de
victimes et ce n'est pas dans ces milieux que l'alcoolisme a ses clients
les plus nombreux. Mais rien ne saurait prévaloir contre les faits.
Examinons-les.
Si l'on compare la carte française des suicides avec celle des
poursuites pour abus de boissons[46], on n'aperçoit entre elles
presque aucun rapport. Ce qui caractérise la première, c'est l'existence
de deux grands foyers de contamination dont l'un est situé dans
l'Île-de-France et s'étend de là vers l'Est, tandis que l'autre occupe
la côte méditerranéenne, de Marseille à Nice. Tout autre est la
distribution des taches claires et des taches sombres sur la carte de
l'alcoolisme. Ici, l'on trouve trois centres principaux, l'un en
Normandie et plus particulièrement dans la Seine-Inférieure, l'autre
dans le Finistère et les départements bretons en général, le troisième
enfin dans le Rhône et la région voisine. Au contraire, au point de vue
du suicide, le Rhône n'est pas au-dessus de la moyenne, la plupart des
départements normands sont au-dessous, la Bretagne est presque indemne.
La géographie des deux phénomènes est donc trop différente pour qu'on
puisse imputer à l'un une part importante dans la production de l'autre.
On arrive au même résultat, si l'on compare le suicide non plus aux
délits d'ivresse, mais aux maladies nerveuses ou mentales causées par
l'alcoolisme. Après avoir groupé les départements français en huit
classes d'après l'importance de leur contingent en suicides, nous avons
cherché quel était, dans chacune, le nombre moyen des cas de folie de
cause alcoolique, d'après les chiffres que donne le docteur Lunier[47];
nous avons obtenu le résultat suivant:
/*
+-----------------------------+-----------------+--------------------+
| | Suicides par | Folies de cause |
| |100.000 habitants| alcoolique sur 100 |
| | (1872-76). | admissions |
| | |(1867-69 et 1874-76)|
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 1er Groupe (5 départements) |Au-dessous de 50 | 11,45 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 2e ---- (18 ---- ) | De 51 à 75 | 12,07 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 3e ---- (15 ---- ) | -- 76 à 100 | 11,92 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 4e ---- (20 ---- ) | -- 101 à 150 | 13,42 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 5e ---- (10 ---- ) | -- 151 à 200 | 14,57 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 6e ---- (9 ---- ) | -- 201 à 250 | 13,26 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 7e ---- (4 ---- ) | -- 251 à 300 | 16,32 |
+------------+----------------+-----------------+--------------------+
| 8e ---- (5 ---- ) | Au delà | 13,47 |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Les deux colonnes ne correspondent pas entre elles. Tandis que les
suicides passent du simple au sextuple et au delà, la proportion des
folies alcooliques augmente à peine de quelques unités et
l'accroissement n'est pas régulier; la deuxième classe l'emporte sur la
troisième, la cinquième sur la sixième, la septième sur la huitième.
Pourtant, si l'alcoolisme agit sur le suicide en tant qu'état
psychopathique, ce ne peut être que par les troubles mentaux qu'il
détermine. La comparaison des deux cartes confirme celle des
moyennes[48].
[Illustration:
Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
Suicides (1878-1887)
Délits d'ivresse (1875-1887) ]
[Illustration:
Planche I. SUICIDES ET ALCOOLISME.
Folies alcooliques (1867-1876)
Consommation de l'alcool (1873) ]
Au premier abord, un rapport plus étroit paraît exister entre la
quantité d'alcool consommé et la tendance au suicide, au moins pour ce
qui regarde notre pays. En effet, c'est dans les départements
septentrionaux qu'on boit le plus d'alcool et c'est aussi sur cette même
région que le suicide sévit avec le plus de violence. Mais d'abord, les
deux taches n'ont pas du tout, sur les deux cartes, la même
configuration. L'une a son _maximum_ de relief en Normandie et dans le
Nord et elle se dégrade à mesure qu'elle descend vers Paris; c'est celle
de la consommation alcoolique. L'autre, au contraire, a sa plus grande
intensité dans la Seine et les départements voisins; elle est déjà moins
sombre en Normandie et n'atteint pas le Nord. La première se développe
vers l'Ouest et va jusqu'au littoral de l'Océan; la seconde a une
orientation inverse. Elle est très vite arrêtée dans la direction de
l'Ouest par une limite qu'elle ne franchit pas; elle ne dépasse pas
l'Eure et l'Eure-et-Loir tandis qu'elle tend fortement vers l'Est. De
plus, la masse sombre formée au Midi par le Var et les Bouches-du-Rhône
sur la carte des suicides ne se retrouve plus du tout sur celle de
l'alcoolisme[49].
Enfin, même dans la mesure où il y a coïncidence, elle n'a rien de
démonstratif, car elle est fortuite. En effet, si l'on sort de France en
s'élevant toujours vers le Nord, la consommation de l'alcool va presque
régulièrement en croissant sans que le suicide se développe. Tandis
qu'en France, en 1873, il n'était consommé en moyenne que 2 litres 84
d'alcool par tête d'habitant, en Belgique, ce chiffre s'élevait à 8
litres 56 pour 1870, en Angleterre à 9 litres 07 (1870-71), en Hollande
à 4 litres (1870), en Suède à 10 litres 34 (1870), en Russie à 10 litres
69 (1866) et même à Saint-Pétersbourg jusqu'à 20 litres (1855). Et
cependant, tandis que, aux époques correspondantes, la France comptait
150 suicides par million d'habitants, la Belgique n'en avait que 68, la
Grande-Bretagne 70, la Suède 85, la Russie très peu. Même à
Saint-Pétersbourg, de 1864 à 1868, le taux moyen annuel n'a été que de
68,8. Le Danemark est le seul pays du Nord où il y ait à la fois
beaucoup de suicides et une grande consommation d'alcool (16 litres 51
en 1845)[50]. Si donc nos départements septentrionaux se font remarquer
à la fois par leur penchant au suicide et leur goût pour les boissons
spiritueuses, ce n'est pas que le premier dérive du second et y trouve
son explication. La rencontre est accidentelle. Dans le Nord, en
général, on boit beaucoup d'alcool parce que le vin y est rare et
cher[51], que, peut-être, une alimentation spéciale, de nature à
maintenir élevée la température de l'organisme, y est plus nécessaire
qu'ailleurs; et, d'un autre côté, il se trouve que les causes
génératrices du suicide sont spécialement accumulées dans cette même
région de notre pays.
La comparaison des différents pays d'Allemagne confirme cette
conclusion. Si, en effet, on les classe au double point de vue du
suicide et de la consommation alcoolique[52] (Voir tableau suivant), on
constate que le groupe où l'on se suicide le plus (le 3e) est un de ceux
où l'on consomme le moins d'alcool. Dans le détail on trouve même de
véritables contrastes: la province de Posen est presque de tout l'Empire
le pays le moins éprouvé par le suicide (96,4 cas pour un million
d'habitants), c'est celui où l'on s'alcoolise le plus (13 litres par
tête); en Saxe où l'on se tue presque quatre fois plus (348 pour un
million), on boit deux fois moins. Enfin, on remarquera que le quatrième
groupe, où la consommation de l'alcool est le plus faible, est composé
presque uniquement des États méridionaux. D'un autre côté, si l'on s'y
tue moins que dans le reste de l'Allemagne, c'est que la population y
est catholique ou contient de fortes minorités catholiques[53].
_Alcoolisme et suicide en Allemagne._
/*
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| |Consommation | Moyenne des | Pays |
| |de l'alcool | suicides dans | |
| | (1884-86). | le groupe. | |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| |13 lit. à | 206,1 p. | Posnanie, Silésie, |
|1er Groupe|10,8 par tête.| million d'hab.| Brandebourg, Poméranie. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| | | | Prusse orientale et |
| 2e ----- |9,2 lit. à 7,2| 208,4 --- | occidentale, Hanovre, |
| | | | province de Saxe, |
| | | | Thuringe, Westphalie. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| | | | Mecklembourg, |
| | | | royaume de Saxe, |
| 3e ----- |6,4 lit. à 4,5| 208,4 --- | Schleswig-Holstein, |
| | | | Alsace, province et |
| | | | grand-duché de Hesse. |
+----------+--------------+---------------+--------------------------+
| 4e ----- | 4 lit. et | | Provinces du Rhin, Bade, |
| | au-dessous. | 147,9 --- | Bavière, Wurtemberg. |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Ainsi, il n'est aucun état psychopathique qui soutienne avec le suicide
une relation régulière et incontestable. Ce n'est pas parce qu'une
société contient plus ou moins de névropathes ou d'alcooliques, qu'elle
a plus ou moins de suicidés. Quoique la dégénérescence, sous ses
différentes formes, constitue un terrain psychologique éminemment propre
à l'action des causes qui peuvent déterminer l'homme à se tuer, elle
n'est pas elle-même une de ces causes. On peut admettre que, dans des
circonstances identiques, le dégénéré se tue plus facilement que le
sujet sain; mais il ne se tue pas nécessairement en vertu de son état.
La virtualité qui est en lui ne peut entrer en acte que sous l'action
d'autres facteurs qu'il nous faut rechercher.
CHAPITRE II
Le suicide et les états psychologiques normaux. La race. L'hérédité.
Mais il pourrait se faire que le penchant au suicide fût fondé dans la
constitution de l'individu, sans dépendre spécialement des états
anormaux que nous venons de passer en revue. Il pourrait consister en
phénomènes purement psychiques, sans être nécessairement lié à quelque
perversion du système nerveux. Pourquoi n'y aurait-il pas chez les
hommes une tendance à se défaire de l'existence qui ne serait ni une
monomanie, ni une forme de l'aliénation mentale ou de la neurasthénie?
La proposition pourrait même être regardée comme établie, si, comme
l'ont admis plusieurs suicidographes[54], chaque race avait un taux de
suicides qui lui fût propre. Car une race ne se définit et ne se
différencie des autres que par des caractères organico-psychiques. Si
donc le suicide variait réellement avec les races, il faudrait
reconnaître qu'il y a quelque disposition organique dont il est
étroitement solidaire.
Mais ce rapport existe-t-il?
I.
Et d'abord, qu'est-ce qu'une race? Il est d'autant plus nécessaire d'en
donner une définition que, non seulement le vulgaire, mais les
anthropologistes eux-mêmes emploient le mot dans des sens assez
divergents. Cependant, dans les différentes formules qui en ont été
proposées, on retrouve généralement deux notions fondamentales: celle
de ressemblance et celle de filiation. Mais, suivant les écoles, c'est
l'une ou l'autre de ces idées qui tient la première place.
Tantôt, on a entendu par race un agrégat d'individus qui, sans doute,
présentent des traits communs, mais qui, de plus, doivent cette
communauté de caractères à ce fait qu'ils sont tous dérivés d'une même
souche. Quand, sans l'influence d'une cause quelconque, il se produit
chez un ou plusieurs sujets d'une même génération sexuelle une variation
qui les distingue du reste de l'espèce et que cette variation, au lieu
de disparaître à la génération suivante, se fixe progressivement dans
l'organisme par l'effet de l'hérédité, elle donne naissance à une race.
C'est dans cet esprit que M. de Quatrefages a pu définir la race
«l'ensemble des individus semblables appartenant à une même espèce et
transmettant par voie de génération sexuelle les caractères d'une
variété primitive[55]». Ainsi entendue, elle se distinguerait de
l'espèce en ce que les couples initiaux d'où seraient sorties les
différentes races d'une même espèce seraient, à leur tour, tous issus
d'un couple unique. Le concept en serait donc nettement circonscrit et
c'est par le procédé spécial de filiation qui lui a donné naissance
qu'elle se définirait.
Malheureusement, si l'on s'en tient à cette formule, l'existence et le
domaine d'une race ne peuvent être établis qu'à l'aide de recherches,
historiques et ethnographiques, dont les résultats sont toujours
douteux; car, sur ces questions d'origine, on ne peut jamais arriver
qu'à des vraisemblances très incertaines. De plus, il n'est pas sûr
qu'il y ait aujourd'hui des races humaines qui répondent à cette
définition; car, par suite des croisements qui ont eu lieu dans tous les
sens, chacune des variétés existantes de notre espèce dérive d'origines
très diverses. Si donc on ne nous donne pas d'autre critère, il sera
bien difficile de savoir quels rapports les différentes races
soutiennent avec le suicide, car on ne saurait dire avec précision où
elles commencent et où elles finissent. D'ailleurs, la conception de M.
de Quatrefages a le tort de préjuger la solution d'un problème que la
science est loin d'avoir résolu. Elle suppose; en effet, que les
qualités caractéristiques de la race se sont formées au cours de
l'évolution, qu'elles ne se sont fixées dans l'organisme que sous
l'influence de l'hérédité. Or c'est ce que conteste toute une école
d'anthropologistes qui ont pris le nom de polygénistes. Suivant eux,
l'humanité, au lieu de descendre tout entière d'un seul et même couple,
comme le veut la tradition biblique, serait apparue, soit simultanément
soit successivement, sur des points distincts du globe. Comme ces
souches primitives se seraient formées indépendamment les unes des
autres et dans des milieux différents, elles se seraient différenciées
dès le début; par conséquent, chacune d'elles aurait été une race. Les
principales races ne se seraient donc pas constituées grâce à la
fixation progressive de variations acquises, mais dès le principe et
d'emblée.
Puisque ce grand débat est toujours ouvert, il n'est pas méthodique de
faire entrer l'idée de filiation ou de parenté dans la notion de la
race. Il vaut mieux la définir par ses attributs immédiats, tels que
l'observateur peut directement les atteindre, et ajourner toute question
d'origine. Il ne reste alors que deux caractères qui la singularisent.
En premier lieu, c'est un groupe d'individus qui présentent des
ressemblances; mais il en est ainsi des membres d'une même confession ou
d'une même profession. Ce qui achève de la caractériser, c'est que ces
ressemblances sont héréditaires. C'est un type qui, de quelque manière
qu'il se soit formé à l'origine, est actuellement transmissible par
l'hérédité. C'est dans ce sens que Prichard disait: «Sous le nom de
race, on comprend toute collection d'individus présentant plus ou moins
de caractères communs transmissibles par hérédité, l'origine de ces
caractères étant mise de côté et réservée». M. Broca s'exprime à peu
près dans les mêmes termes: «Quant aux variétés du genre humain, dit-il,
elles ont reçu le nom de races, qui fait naître l'idée d'une filiation
plus ou moins directe entre les individus de la même variété, mais ne
résout ni affirmativement, ni négativement, la question de parenté
entre individus de variétés différentes[56]».
Ainsi posé, le problème de la constitution des races devient soluble;
seulement, le mot est pris alors dans une acception tellement étendue,
qu'il en devient indéterminé. Il ne désigne plus seulement les
embranchements les plus généraux de l'espèce, les divisions naturelles
et relativement immuables de l'humanité, mais des types de toute sorte.
De ce point, de vue, en effet, chaque groupe de nations dont les
membres, par suite des relations intimes qui les ont unis pendant des
siècles, présentent des similitudes en partie héréditaires,
constituerait une race. C'est ainsi qu'on parle parfois d'une race
latine, d'une race anglo-saxonne, etc. Même, c'est seulement sous cette
forme que les races peuvent être encore regardées comme des facteurs
concrets et vivants du développement historique. Dans la mêlée des
peuples, dans le creuset de l'histoire, les grandes races, primitives et
fondamentales, ont fini par se confondre tellement les unes dans les
autres qu'elles ont à peu près perdu toute individualité. Si elles ne se
sont pas totalement évanouies, du moins, on n'en retrouve plus que de
vagues linéaments, des traits épars qui ne se rejoignent
qu'imparfaitement les uns les autres et ne forment pas de physionomies
caractérisées. Un type humain que l'on constitue uniquement à l'aide de
quelques renseignements, souvent indécis, sur la grandeur de la taille
et sur la forme du crâne, n'a pas assez de consistance ni de
détermination pour qu'on puisse lui attribuer une grande influence sur
la marche des phénomènes sociaux. Les types plus spéciaux et de moindre
étendue qu'on appelle des races au sens large du mot ont un relief plus
marqué, et ils ont nécessairement un rôle historique, puisqu'ils sont
des produits de l'histoire beaucoup plus que de la nature. Mais il s'en
faut qu'ils soient objectivement définis. Nous savons bien mal, par
exemple, à quels signes exacts la race latine se distingue de la race
saxonne. Chacun en parle un peu à sa manière sans grande rigueur
scientifique.
Ces observations préliminaires nous avertissent que le sociologue ne
saurait être trop circonspect quand il entreprend de chercher
l'influence des races sur un phénomène social quel qu'il soit. Car, pour
pouvoir résoudre de tels problèmes, encore faudrait-il savoir quelles
sont les différentes races et comment elles se reconnaissent les unes
des autres. Cette réserve est d'autant plus nécessaire que cette
incertitude de l'anthropologie pourrait bien être due à ce fait que le
mot de race ne correspond plus actuellement à rien de défini. D'une
part, en effet, les races originelles n'ont plus guère qu'un intérêt
paléontologique et, de l'autre, ces groupements plus restreints que l'on
qualifie aujourd'hui de ce nom, semblent n'être que des peuples ou des
sociétés de peuples, frères par la civilisation plus que par le sang. La
race ainsi conçue finit presque par se confondre avec la nationalité.
II.
Accordons, cependant, qu'il existe en Europe quelques grands types dont
on aperçoit en gros les caractères les plus généraux et entre lesquels
se répartissent les peuples et convenons de leur donner le nom de races.
Morselli en distingue quatre: _le type germanique_, qui comprend, comme
variétés, l'allemand, le scandinave, l'anglo-saxon, le flamand; _le type
celto-romain_ (belges, français, italiens, espagnols); _le type slave_
et _le type ouralo-altaïque_. Nous ne mentionnons ce dernier que pour
mémoire, car il compte trop peu de représentants en Europe pour qu'on
puisse déterminer quels rapports il a avec le suicide. Il n'y a, en
effet, que les Hongrois, les Finlandais et quelques provinces russes qui
y puissent être rattachés. Les trois autres races se classeraient de la
manière suivante selon l'ordre décroissant de leur aptitude au suicide:
d'abord les peuples germaniques, puis les celto-romains, enfin les
slaves[57].
Mais ces différences peuvent-elles être réellement imputées à l'action
de la race?
L'hypothèse serait plausible si chaque groupe de peuples réunis ainsi
sous un même vocable avait pour le suicide une tendance d'intensité à
peu près égale. Mais il existe entre nations de même race les plus
extrêmes divergences. Tandis que les Slaves, en général, sont peu
enclins à se tuer, la Bohême et la Moravie font exception. La première
compte 158 suicides par million d'habitants et la seconde 136, alors que
la Carniole n'en a que 46, la Croatie 30, la Dalmatie 14. De même, de
tous les peuples celto-romains, la France se distingue par l'importance
de son apport, 150 suicides par million, tandis que l'Italie, à la même
époque, n'en donnait qu'une trentaine et l'Espagne moins encore. Il est
bien difficile d'admettre, comme le veut Morselli, qu'un écart aussi
considérable puisse s'expliquer par ce fait que les éléments germaniques
sont plus nombreux en France que dans les autres pays latins. Étant
donné surtout que les peuples qui se séparent ainsi de leurs congénères
sont aussi les plus civilisés, on est en droit de se demander si ce qui
différencie les sociétés et les groupes soi-disant ethniques, ce n'est
pas plutôt l'inégal développement de leur civilisation.
Entre les peuples germaniques, la diversité est encore plus grande. Des
quatre groupes qu'on rattache à cette souche, il en est trois qui sont
beaucoup moins enclins au suicide que les Slaves et que les Latins. Ce
sont les Flamands qui ne comptent que 50 suicides (par million), les
Anglo-saxons qui n'en ont que 70[58]; quant aux Scandinaves, le
Danemark, il est vrai, présente Le chiffre élevé de 268 suicides, mais
la Norwège n'en a que 74,5 et la Suède que 84. Il est donc impossible
d'attribuer le taux des suicides danois à la race, puisque, dans les
deux pays où cette race est le plus pure, elle produit des effets
contraires. En somme, de tous les peuples germaniques, il n'y a que les
Allemands qui soient, d'une manière générale, fortement portés au
suicide. Si donc nous prenions les termes dans un sens rigoureux, il ne
pourrait plus être ici question de race, mais de nationalité. Cependant,
comme il n'est pas démontré qu'il n'y ait pas un type allemand qui soit,
en partie, héréditaire, on peut convenir d'étendre jusqu'à cette extrême
limite le sens du mot et dire que, chez les peuples de race allemande,
le suicide est plus développé que dans la plupart des sociétés
celto-romaines, slaves ou même anglo-saxonnes et scandinaves. Mais c'est
tout ce qu'on peut conclure des chiffres qui précèdent. En tout état de
cause, ce cas est le seul où une certaine influence des caractères
ethniques pourrait être, à la rigueur, soupçonnée. Encore allons-nous
voir que, en réalité, la race n'y est pour rien.
En effet, pour pouvoir attribuer à cette cause le penchant des Allemands
pour le suicide, il ne suffit pas de constater qu'il est général en
Allemagne; car cette généralité pourrait être due à la nature propre de
la civilisation allemande. Mais il faudrait avoir démontré que ce
penchant est lié à un état héréditaire de l'organisme allemand, que
c'est un trait permanent du type, qui subsiste alors même que le milieu
social est changé. C'est à cette seule condition que nous pourrons y
voir un produit de la race. Cherchons donc si, en dehors de l'Allemagne,
alors qu'il est associé à la vie d'autres peuples et acclimaté à des
civilisations différentes, l'Allemand garde sa triste primauté.
L'Autriche nous offre, pour répondre à la question, une expérience toute
faite. Les Allemands y sont mêlés, dans des proportions très différentes
selon les provinces, à une population dont les origines ethniques sont
tout autres. Voyons donc si leur présence a pour effet de faire hausser
le chiffre des suicides. Le tableau VII (V. ci-dessous) indique pour
chaque province, en même temps que le taux moyen des suicides pendant la
période quinquennale 1872-77, l'importance numérique des éléments
allemands. C'est d'après la nature des idiomes employés qu'on a fait la
part des différentes races; quoique ce critère ne soit pas d'une
exactitude absolue, c'est pourtant le plus sûr dont on puisse se servir.
Tableau VII
_Comparaison des provinces autrichiennes au point de vue du suicide et
de la race._
/*
+--------------------------------+------------+----------------------+
| | SUR 100 | TAUX DES SUICIDES |
| | habitants | par million. |
| | combien | |
| |d'Allemands.| |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
| |Autriche inférieure.| 95,90 |254| |
| Provinces +--------------------+------------+---+ |
| |Autriche supérieure.| 100 |110| Moyenne |
| purement +--------------------+------------+---+ |
| | Salzbourg | 100 |120| 106. |
|allemandes.+--------------------+------------+---+ |
| | Tyrol transalpin | 100 |88 | |
+-----------+--------------------+------------+---+------------------+
| | Carinthie | 71,40 |92 | |
|En majorité+--------------------+------------+---+ Moyenne |
| | Styrie | 62,45 |94 | |
|allemandes.+--------------------+------------+---+ 125. |
| | Silésie | 53,37 |190| |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+---------+
|À minorité | Bohême | 37,64 |158| | |
| +--------------------+------------+---+ Moyenne| |
| allemande | Moravie | 26,33 |136| | |
| +--------------------+------------+---+ 140. | |
|importante.| Bukovine | 9,06 |128| |Moyennes |
+-----------+--------------------+------------+---+--------+ |
| | Galicie | 2,72 |82 | | des |
| +--------------------+------------+---+ | |
|À minorité | Tyrol cisalpin | 190 |88 | |2 groupes|
| +--------------------+------------+---+ | |
| allemande | Littoral | 1,62 |38 | | 86. |
| +--------------------+------------+---+ | |
| faible. | Carniole | 6,20 |46 | | |
| +--------------------+------------+---+ | |
| | Dalmatie | ----- |14 | | |
+--------------------------------------------------------------------+
*/
Il nous est impossible d'apercevoir dans ce tableau, que nous empruntons
à Morselli lui-même, la moindre trace de l'influence allemande. La
Bohême, la Moravie et la Bukovine qui comprennent seulement de 37 à 9 %
d'Allemands ont une moyenne de suicides (140) supérieure à celle de la
Styrie, de la Carinthie et de la Silésie (125) où les Allemands sont
pourtant en grande majorité. De même, ces derniers pays, où se trouve
pourtant une importante minorité de Slaves, dépassent, pour ce qui
regarde le suicide, les trois seules provinces où la population est tout
entière allemande, la Haute-Autriche, le Salzbourg et le Tyrol
transalpin. Il est vrai que l'Autriche inférieure donne beaucoup plus de
suicides que les autres régions; mais l'avance qu'elle a sur ce point ne
saurait être attribuée à la présence d'éléments allemands, puisque
ceux-ci sont plus nombreux dans la Haute-Autriche, le Salzbourg et le
Tyrol transalpin où l'on se tue deux ou trois fois moins. La vraie cause
de ce chiffre élevé, c'est que l'Autriche inférieure a pour chef-lieu
Vienne qui, comme toutes les capitales, compte tous les ans un nombre
énorme de suicides; en 1876, il s'en commettait 320 par million
d'habitants. Il faut donc se garder d'attribuer à la race ce qui
provient de la grande ville. Inversement, si le Littoral, la Carniole et
la Dalmatie ont si peu de suicides, ce n'est pas l'absence d'Allemands
qui en est cause; car, dans le Tyrol cisalpin, en Galicie, où pourtant
il n'y a pas plus d'Allemands, il y a de deux à cinq fois plus de morts
volontaires. Si même on calcule le taux moyen des suicides pour
l'ensemble des huit provinces à minorité allemande, on arrive au chiffre
de 86, c'est-à-dire autant que dans le Tyrol transalpin, où il n'y a que
des Allemands, et plus que dans la Carinthie et dans la Styrie où ils
sont en très grand nombre. Ainsi, quand l'Allemand et le Slave vivent
dans le même milieu social, leur tendance au suicide est sensiblement la
même. Par conséquent, la différence qu'on observe entre eux quand les
circonstances sont autres, ne tient pas à la race.
Il en est de même de celle que nous avons signalée entre l'Allemand et
le Latin. En Suisse, nous trouvons ces deux races en présence. Quinze
cantons sont allemands soit en totalité, soit en partie. La moyenne des
suicides y est de _186_ (année 1876). Cinq sont en majorité français
(Valais, Fribourg, Neufchâtel, Genève, Vaud). La moyenne des suicides y
est de _255_. Celui de ces cantons où il s'en commet le moins, le Valais
(10 pour 1 million) se trouve être justement celui où il y a le plus
d'Allemands (319 sur 1,000 habitants); au contraire, Neufchâtel, Genève
et Vaud, où la population est presque tout entière latine, ont
respectivement 486, 321, 371 suicides.
Pour permettre au facteur ethnique de mieux manifester son influence si
elle existe, nous avons cherché à éliminer le facteur religieux qui
pourrait la masquer. Pour cela, nous avons comparé les cantons allemands
aux cantons français de même confession. Les résultats de ce calcul
n'ont fait que confirmer les précédents:
_Cantons suisses._
/*
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
|Catholiques allemands|87 suicides|Protestants allemands|293 suicides|
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
| ---- français |83 ---- | ---- français |456 ------ |
+---------------------+-----------+---------------------+------------+
*/
D'un côté, il n'y a pas d'écart sensible entre les deux races; de
l'autre, ce sont les Français qui ont la supériorité.
Les faits concordent donc à démontrer que, si les Allemands se tuent
plus, que les autres peuples, la cause n'en, est pas au sang qui coule
dans leurs veines, mais à la civilisation au sein de laquelle ils sont
élevés. Cependant, parmi les preuves qu'a données Morselli pour établir
l'influence de la race, il en est une qui, au premier abord, pourrait
passer pour plus concluante. Le peuple français résulte du mélange de
deux races principales, les Celtes et les Kymris, qui, dès l'origine, se
distinguaient l'une de l'autre par la taille. Dès l'époque de Jules
César, les Kymris étaient connus pour leur haute stature. Aussi est-ce
d'après la taille des habitants que Broca a pu déterminer de quelle
manière ces deux races sont actuellement distribuées sur la surface de
notre territoire, et il a trouvé que les populations d'origine celtique
sont prépondérantes au sud de la Loire, celles d'origine kymrique au
nord. Cette carte ethnographique offre donc une certaine ressemblance
avec celle des suicides; car nous savons que ceux-ci sont cantonnés dans
la partie septentrionale du pays et sont, au contraire, à leur _minimum_
dans le Centre et dans le Midi. Mais Morselli est allé plus loin. Il a
cru pouvoir établir que les suicides français variaient régulièrement
selon le mode de distribution des éléments ethniques. Pour procéder à
cette démonstration, il constitua six groupes de départements, calcula
pour chacun d'eux la moyenne des suicides et aussi celle des conscrits
exemptés pour défaut de taille; ce qui est une manière indirecte, de
mesurer la taille moyenne de la population correspondante, car elle
s'élève dans la mesure où le nombre des exemptés diminue. Or il se
trouve que ces deux séries de moyennes varient en raison inverse l'une
de l'autre; il y a d'autant plus de suicides qu'il y a moins d'exemptés
pour taille insuffisante, c'est-à-dire que la taille moyenne est plus
haute[59].
Une correspondance aussi exacte, si elle était établie, ne pourrait
guère être expliquée que par l'action de la race. Mais la manière dont
Morselli est arrivé à ce résultat ne permet pas de le considérer comme
acquis. Il a pris, en effet, comme base de sa comparaison, les six
groupes ethniques distingués par Broca[60] suivant le degré supposé de
pureté des deux races celtiques ou kymriques. Or, quelle que soit
l'autorité de ce savant, ces questions ethnographiques sont beaucoup
trop complexes et laissent encore trop de place à la diversité des
interprétations et des hypothèses contradictoires pour qu'on puisse
regarder comme certaine la classification qu'il a proposée. Il n'y a
qu'à voir de combien de conjectures historiques, plus ou moins
invérifiables, il a dû l'appuyer, et, s'il ressort avec évidence de ces
recherches qu'il y a en France deux types anthropologiques nettement
distincts, la réalité des types intermédiaires et diversement nuancés
qu'il a cru reconnaître est bien plus douteuse[61]. Si donc, laissant de
côté ce tableau systématique, mais peut-être trop ingénieux, on se
contente de classer les départements d'après la taille moyenne qui est
propre à chacun d'eux (c'est-à-dire d'après le nombre moyen des
conscrits exemptés pour défaut de taille) et si, en regard de chacune de
ces moyennes, on met celle des suicides, on trouve les résultats
suivants qui diffèrent sensiblement de ceux qu'a obtenus Morselli:
Tableau VIII
/*
+----------------------------------+---------------------------------+
| DÉPARTEMENTS À HAUTE TAILLE. | DÉPARTEMENTS À PETITE TAILLE. |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| | Nombre | Taux | | Nombre | Taux |
| | des | moyen | | des | moyen |
| | exemptés | des | | exemptés | des |
| | |suicides| | |suicides|
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| |Au-dessous| | |De 60 à | 115 |
| 1er groupe (9|de 40 pour| 180 |1er groupe |80 pour |(sans la|
| départ.) |mille | |(22 départ.).|mille |Seine |
| |examinés. | | |examinés | 101). |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 2e groupe (8 | | |2e groupe (12|De 80 | |
| départ.) |De 40 à 50| 249 | départ.)... |à 100. | 88 |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| 3e groupe (17| | |3e groupe (14| | |
| départ.) |De 50 à 60| 170 | départ.). |Au-dessus | 90 |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
| |Au-dessous| | |Au-dessus | 103 |
|Moyenne |de 60 pour| 191 |Moyenne |de 60 |(avec la|
|générale |mille | |générale. |pour mille|Seine). |
| |examinés. | | |examinés. |93 (sans|
| | | | | |la |
| | | | | |Seine). |
+--------------+----------+--------+-------------+----------+--------+
*/
Le taux des suicides ne croît pas, d'une manière régulière,
proportionnellement à l'importance relative des éléments kymriques ou
supposés tels; car le premier groupe, où les tailles sont le plus
hautes, compte moins de suicides que le second, et pas sensiblement
plus que le troisième; de même, les trois derniers sont à peu près au
même niveau[62], quelqu'inégaux qu'ils soient sous le rapport de la
taille. Tout ce qui ressort de ces chiffres, c'est que, au point de vue
des suicides comme à celui de la taille, la France est partagée en deux
moitiés, l'une septentrionale où les suicides sont nombreux et les
tailles élevées, l'autre centrale où les tailles sont moindres et où
l'on se tue moins, sans que, pourtant, ces deux progressions soient
exactement parallèles. En d'autres termes, les deux grandes masses
régionales que nous avons aperçues sur la carte ethnographique se
retrouvent sur celle des suicides; mais la coïncidence n'est vraie qu'en
gros et d'une manière générale. Elle ne se retrouve pas dans le détail
des variations que présentent les deux phénomènes comparés.
Une fois qu'on l'a ainsi ramenée à ses proportions véritables, elle ne
constitue plus une preuve décisive en faveur des éléments ethniques; car
elle n'est plus qu'un fait curieux, qui ne suffit pas à démontrer une
loi. Elle peut très bien n'être due qu'à la simple rencontre de facteurs
indépendants. Tout au moins, pour qu'on pût l'attribuer à l'action des
races, il faudrait que cette hypothèse fût confirmée et même réclamée,
par d'autres faits. Or, tout au contraire, elle est contredite par ceux
qui suivent:
1° Il serait étrange qu'un type collectif comme celui des Allemands,
dont la réalité est incontestable et qui a pour le suicide une si
puissante affinité, cessât de la manifester dès que les circonstances
sociales se modifient, et qu'un type à demi problématique comme celui
des Celtes ou des anciens Belges, dont il ne reste que de rares
vestiges, eût encore aujourd'hui sur cette même tendance une action
efficace. Il y a trop d'écart entre l'extrême généralité des caractères
qui en perpétuent le souvenir et la spécialité complexe d'un tel
penchant.
2° Nous verrons plus loin que le suicide était fréquent chez les anciens
Celtes[63]. Si donc, aujourd'hui, il est rare dans les populations qu'on
suppose être d'origine celtique, ce ne peut être en vertu d'une
propriété congénitale de la race, mais de circonstances extérieures qui
ont changé.
3° Celtes et Kymris ne constituent pas des races primitives et pures;
ils étaient affiliés «par le sang, comme par le langage et les
croyances[64]». Les uns et les autres ne sont que des variétés de cette
race d'hommes blonds et à haute stature qui, soit par invasions en
masse, soit par essaims successifs, se sont peu à peu répandus dans
toute l'Europe. Toute la différence qu'il y a entre eux au point de vue
ethnographique, c'est que les Celtes, en se croisant avec les races
brunes et petites du Midi, se sont écartés davantage du type commun. Par
conséquent, si la plus grande aptitude des Kymris pour le suicide a des
causes ethniques, elle viendrait de ce que, chez eux, la race primitive,
s'est moins altérée. Mais alors, on devrait voir, même en dehors de la
France, le suicide croître d'autant plus que les caractères distinctifs
de cette race sont plus accusés. Or il n'en est rien. C'est en Norwège
que se trouvent les plus hautes tailles de l'Europe (1 m. 72) et,
d'ailleurs, c'est vraisemblablement du Nord, en particulier des bords de
la Baltique, que ce type est originaire; c'est aussi là qu'il passe pour
s'être le mieux maintenu. Pourtant, dans la presqu'île Scandinave, le
taux des suicides n'est pas élevé. La même race, dit-on, a mieux
conservé sa pureté en Hollande, en Belgique et en Angleterre qu'en
France[65], et cependant ce dernier pays est beaucoup plus fécond en
suicides que les trois autres.
Du reste, cette distribution géographique des suicides français peut
s'expliquer sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir les
puissances obscures de la race. On sait que notre pays est divisé,
moralement aussi bien qu'ethnologiquement, en deux parties qui ne se
sont pas encore complètement pénétrées. Les populations du Centre et du
Midi ont gardé leur humeur, un genre de vie qui leur est propre et,
pour cette raison, résistent aux idées et aux mœurs du Nord. Or, c'est
au Nord que se trouve le foyer de la civilisation française; elle est
donc restée chose essentiellement septentrionale. D'autre part, comme
elle contient, ainsi qu'on le verra plus loin, les principales causes
qui poussent les Français à se tuer, les limites géographiques de sa
sphère d'action sont aussi celles de la zone la plus fertile en
suicides. Si donc les gens du Nord se tuent plus que ceux du Midi, ce
n'est pas qu'ils y soient plus prédisposés en vertu de leur tempérament
ethnique; c'est simplement que les causes sociales du suicide sont plus
particulièrement accumulées au nord de la Loire qu'au sud.
Quant à savoir comment cette dualité morale de notre pays s'est produite
et maintenue, c'est une question d'histoire que des considérations
ethnographiques ne sauraient suffire à résoudre. Ce n'est pas ou, en
tout cas, ce n'est pas seulement la différence des races qui a pu eu
être cause; car des races très diverses sont susceptibles de se mêler et
de se perdre les unes dans les autres. Il n'y a pas entre le type
septentrional et le type méridional un tel antagonisme que des siècles
de vie commune n'aient pu en triompher. Le Lorrain ne différait pas
moins du Normand que le Provençal de l'habitant de l'Ile-de-France. Mais
c'est que, pour des raisons historiques, l'esprit provincial, le
traditionnalisme local sont restés beaucoup plus forts dans le Midi,
tandis qu'au Nord la nécessité de faire face à des ennemis communs, une
plus étroite solidarité d'intérêts, des contacts plus fréquents ont
rapproché plus tôt les peuples et confondu leur histoire. Et c'est
précisément ce nivellement moral qui, en rendant plus active la
circulation des hommes, des idées et des choses, a fait de cette
dernière région le lieu d'origine d'une civilisation intense[66].
III.
La théorie qui fait de la race un facteur important du penchant au
suicide admet, d'ailleurs, implicitement qu'il est héréditaire: car il
ne peut constituer un caractère ethnique qu'à cette condition. Mais
l'hérédité du suicide est-elle démontrée? La question mérite d'autant
plus d'être examinée que, en dehors des rapports qu'elle soutient avec
la précédente, elle a par elle-même son intérêt propre. Si, en effet, il
était établi que la tendance au suicide se transmet par la génération,
il faudrait reconnaître qu'elle dépend étroitement d'un état organique
déterminé.
Mais il importe d'abord de préciser le sens des mots. Quand on dit du
suicide qu'il est héréditaire, entend-on simplement que les enfants des
suicidés, ayant hérité de l'humeur de leurs parents, sont enclins à se
conduire comme eux dans les mêmes circonstances? Dans ces termes, la
proposition est incontestable, mais sans portée, car ce n'est pas alors
le suicide qui est héréditaire; ce qui se transmet, c'est simplement un
certain tempérament général qui peut, le cas échéant, y prédisposer les
sujets, mais sans les nécessiter, et qui, par conséquent, n'est pas une
explication suffisante de leur détermination. Nous avons vu, en effet,
comment la constitution individuelle qui en favorise le plus l'éclosion,
à savoir la neurasthénie sous ses différentes formes, ne rend aucunement
compte des variations que présente le taux des suicides. Mais c'est dans
un tout autre sens que les psychologues ont très souvent parlé
d'hérédité. Ce serait la tendance à se tuer qui passerait directement et
intégralement des parents aux enfants et qui, une fois transmise,
donnerait naissance au suicide avec un véritable automatisme. Elle
consisterait alors en une sorte de mécanisme psychologique, doué d'une
certaine autonomie, qui ne serait pas très différent d'une monomanie et
auquel, selon toute vraisemblance, correspondrait un mécanisme
physiologique non moins défini. Par suite, elle dépendrait
essentiellement de causes individuelles.
L'observation démontre-t-elle l'existence d'une telle hérédité?
Assurément, on voit parfois le suicide se reproduire dans une même
famille avec une déplorable régularité. Un des exemples les plus
frappants est celui que cite Gall: «Un sieur G..., propriétaire, laisse
sept enfants avec une fortune de deux millions, six enfants restent à
Paris ou dans les environs, conservent leur portion de la fortune
paternelle; quelques-uns même l'augmentent. Aucun n'éprouve de malheurs;
tous jouissent d'une bonne santé... Tous les sept frères, dans l'espace
de quarante ans, se sont suicidés[67]». Esquirol a connu un négociant,
père de six enfants, sur lesquels il y en eut quatre qui se tuèrent; un
cinquième fit des tentatives répétées[68]. Ailleurs, on voit
successivement les parents, les enfants et les petits-enfants succomber
à la même impulsion. Mais l'exemple des physiologistes doit nous
apprendre à ne pas conclure prématurément en ces questions d'hérédité
qui demandent à être traitées avec beaucoup de circonspection. Ainsi,
les cas sont certainement nombreux où la phtisie frappe des générations
successives, et cependant, les savants hésitent encore à admettre
qu'elle est héréditaire. La solution contraire semble même prévaloir.
Cette répétition de la maladie au sein d'une même famille peut être due,
en effet, non à l'hérédité de la phtisie elle-même, mais à celle d'un
tempérament général, propre à recevoir et à féconder, à l'occasion, le
bacille générateur du mal. Dans ce cas, ce qui se transmettrait, ce ne
serait pas l'affection elle-même, mais seulement un terrain de nature à
en favoriser le développement. Pour avoir le droit de rejeter
catégoriquement cette dernière explication, il faudrait avoir au moins
établi que le bacille de Koch se rencontre souvent dans le fœtus; tant
que cette démonstration n'est pas faite, le doute s'impose. La même
réserve est de rigueur dans le problème qui nous occupe. Il ne suffit
donc pas, pour le résoudre, de citer certains faits favorables à la
thèse de l'hérédité. Mais il faudrait encore que ces faits fussent en
nombre suffisant pour ne pas pouvoir être attribués à des rencontres
accidentelles--qu'ils ne comportassent pas d'autre explication--qu'ils
ne fussent contredits par aucun autre fait. Satisfont-ils à cette triple
condition?
Ils passent, il est vrai, pour n'être pas rares. Mais pour qu'on puisse
en conclure qu'il est dans la nature du suicide d'être héréditaire, ce
n'est pas assez qu'ils soient plus ou moins fréquents. Il faudrait, de
plus, pouvoir déterminer quelle en est la proportion par rapport à
l'ensemble des morts volontaires. Si, pour une fraction relativement
élevée du chiffre total des suicides, l'existence d'antécédents
héréditaires était démontrée, on serait fondé à admettre qu'il y a entre
ces deux faits un rapport de causalité, que le suicide a une tendance à
se transmettre héréditairement. Mais tant que cette preuve manque, on
peut toujours se demander si les cas que l'on cite ne sont pas dus à des
combinaisons fortuites de causes différentes. Or, les observations et
les comparaisons qui, seules, permettraient de trancher cette question
n'ont jamais été faites d'une manière étendue. On se contente presque
toujours de rapporter un certain nombre d'anecdotes intéressantes. Les
quelques renseignements que nous avons sur ce point particulier n'ont
rien de démonstratif dans aucun sens; ils sont même un peu
contradictoires. Sur 39 aliénés avec penchant plus ou moins prononcé au
suicide que le docteur Luys a eu l'occasion d'observer dans son
établissement et sur lesquels il a pu réunir des informations assez
complètes, il n'a trouvé qu'un seul cas où la même tendance se fût déjà
rencontrée dans la famille du malade[69]. Sur 265 aliénés, Brierre de
Boismont en a rencontré seulement 11, soit 4 %, dont les parents
s'étaient suicidés[70]. La proportion que donne Cazauvieilh est beaucoup
plus élevée; chez 13 sujets sur 60, il aurait constaté des antécédents
héréditaires; ce qui ferait 28 %[71]. D'après la statistique bavaroise,
la seule qui enregistre l'influence de l'hérédité, celle-ci, pendant les
années 1857-66, se serait fait sentir environ 13 fois sur 100[72].
Quelque peu décisifs que fussent ces faits, si l'on ne pouvait en rendre
compte qu'en admettant une hérédité spéciale du suicide, cette hypothèse
recevrait une certaine autorité de l'impossibilité même où l'on serait
de trouver une autre explication. Mais il y a au moins deux autres
causes qui peuvent produire le même effet, surtout par leur concours.
En premier lieu, presque toutes ces observations ont été faites par des
aliénistes et, par conséquent, sur des aliénés. Or l'aliénation mentale
est, peut-être, de toutes les maladies celle qui se transmet le plus
fréquemment. On peut donc se demander si c'est le penchant au suicide
qui est héréditaire, ou si ce n'est pas plutôt l'aliénation mentale dont
il est un symptôme fréquent, mais pourtant accidentel. Le doute est
d'autant plus fondé que, de l'aveu de tous les observateurs, c'est
surtout, sinon exclusivement, chez les aliénés suicidés que se
rencontrent les cas favorables à l'hypothèse de l'hérédité[73]. Sans
doute, même dans ces conditions, celle-ci joue un rôle important; mais
ce n'est plus l'hérédité du suicide. Ce qui est transmis, c'est
l'affection mentale dans sa généralité, c'est la tare nerveuse dont le
meurtre de soi-même est une conséquence contingente, quoique toujours à
redouter. Dans ce cas, l'hérédité ne porte pas plus sur le penchant au
suicide, qu'elle ne porte sur l'hémoptysie dans les cas de phtisie
héréditaire. Si le malheureux, qui compte à la fois dans sa famille des
fous et des suicidés se tue, ce n'est pas parce que ses parents
s'étaient tués, c'est parce qu'ils étaient fous. Aussi, comme les
désordres mentaux se transforment en se transmettant, comme, par
exemple, la mélancolie des ascendants devient le délire chronique ou la
folie instinctive chez les descendants, il peut se faire que plusieurs
membres d'une même famille se donnent la mort et que tous ces suicides,
ressortissant à des folies différentes, appartiennent, par conséquent, à
des types différents.
Cependant, cette première cause ne suffit pas à expliquer tous les
faits. Car, d'une part, il n'est pas prouvé que le suicide ne se répète
jamais que dans les familles d'aliénés; de l'autre, il reste toujours
cette particularité remarquable que, dans certaines de ces familles, le
suicide paraît être à l'état endémique, quoique l'aliénation mentale
n'implique pas nécessairement une telle conséquence. Tout fou n'est pas
porté à se tuer. D'où vient donc qu'il y ait des souches de fous qui
semblent prédestinées à se détruire? Ce concours de cas semblables
suppose évidemment un facteur autre que le précédent. Mais on peut en
rendre compte sans l'attribuera l'hérédité. La puissance contagieuse de
l'exemple suffit à le produire.
Nous verrons, en effet, dans un prochain chapitre que le suicide est
éminemment contagieux. Cette contagiosité se fait surtout sentir chez
les individus que leur constitution rend plus facilement accessibles à
toutes les suggestions en général et aux idées de suicide en
particulier; car non seulement ils sont portés à reproduire tout ce qui
les frappe, mais ils sont surtout enclins à répéter un acte pour lequel
ils ont déjà quelque penchant. Or, cette double condition est réalisée
chez les sujets aliénés ou simplement neurasthéniques, dont les parents
se sont suicidés. Car leur faiblesse nerveuse les rend hypnotisables, en
même temps qu'elle les prédispose à accueillir facilement l'idée de se
donner la mort. Il n'est donc pas étonnant que le souvenir ou le
spectacle de la fin tragique de leurs proches devienne pour eux la
source d'une obsession ou d'une impulsion irrésistible.
Non seulement cette explication est tout aussi satisfaisante que celle
qui fait appel à l'hérédité, mais il y a des faits qu'elle seule fait
comprendre. Il arrive souvent que, dans les familles où s'observent des
faits répétés de suicide, ceux-ci se reproduisent presque identiquement
les uns les autres. Non seulement ils ont lieu au même âge, mais encore
ils s'exécutent de la même manière. Ici, c'est la pendaison qui est en
honneur, ailleurs c'est l'asphyxie ou la chute d'un lieu élevé. Dans un
cas souvent cité, la ressemblance est encore poussée plus loin; c'est
une même arme qui a servi à toute une famille, et cela à plusieurs
années de distance[74]. On a voulu voir dans ces similitudes une preuve
de plus en faveur de l'hérédité. Cependant, s'il y a de bonnes raisons
pour ne pas faire du suicide une entité psychologique distincte, combien
il est plus difficile d'admettre qu'il existe une tendance au suicide
par la pendaison ou par le pistolet! Ces faits ne démontrent-ils pas
plutôt combien grande est l'influence contagieuse qu'exercent sur
l'esprit des survivants les suicides qui ont ensanglanté déjà l'histoire
de leur famille? Car il faut que ces souvenirs les obsèdent et les
persécutent pour les déterminer à reproduire, avec une aussi exacte
fidélité, l'acte de leurs devanciers.
Ce qui donne à cette explication encore plus de vraisemblance, c'est que
de nombreux cas où il ne peut être question d'hérédité et où la
contagion est l'unique cause du mal, présentent le même caractère. Dans
les épidémies dont il sera reparlé plus loin, il arrive presque toujours
que les différents suicides se ressemblent avec la plus étonnante
uniformité. On dirait qu'ils sont la copie les uns des autres. Tout le
monde connaît l'histoire de ces quinze invalides qui, en 1772, se
pendirent successivement et en peu de temps à un même crochet, sous un
passage obscur de l'hôtel. Le crochet enlevé, l'épidémie prit fin. De
même au camp de Boulogne, un soldat se fait sauter la cervelle dans une
guérite; en peu de jours, il a des imitateurs dans la même guérite;
mais, dès que celle-ci fut brûlée, la contagion s'arrêta. Dans tous ces
faits, l'influence prépondérante de l'obsession est évidente puisqu'ils
cessent aussitôt qu'a disparu l'objet matériel qui en évoquait l'idée.
Quand donc des suicides, manifestement issus les uns des autres,
semblent tous reproduire un même modèle, il est légitime de les
attribuer à cette même cause, d'autant plus qu'elle doit avoir son
_maximum_ d'action dans ces familles où tout concourt à en accroître la
puissance.
Bien des sujets ont, d'ailleurs, le sentiment qu'en faisant comme leurs
parents, ils cèdent au prestige de l'exemple. C'est le cas d'une famille
observée par Esquirol: «Le plus jeune (frère) âgé de 26 à 27 ans devient
mélancolique et se précipite du toit de sa maison; un second frère, qui
lui donnait des soins, se reproche sa mort, fait plusieurs tentatives de
suicide et meurt un an après des suites d'une abstinence prolongée et
répétée... Un quatrième frère, médecin, qui, deux ans avant, m'avait
répété avec un désespoir effrayant qu'il n'échapperait pas à son sort,
se tue[75]». Moreau cite le fait suivant. Un aliéné, dont le frère et
l'oncle paternel s'étaient tués, était affecté de penchant au suicide.
Un frère qui venait lui rendre visite à Charenton était désespéré des
idées horribles qu'il en rapportait et ne pouvait se défendre de la
conviction que lui aussi finirait par succomber[76]. Un malade vient
faire à Brierre de Boismont la confession suivante: «Jusqu'à 53 ans, je
me suis bien porté; je n'avais aucun chagrin, mon caractère était assez
gai lorsque, il y a trois ans, j'ai commencé à avoir des idées noires...
Depuis trois mois, elles ne me laissent plus de repos et, à chaque
instant, je suis poussé à me donner la mort. Je ne vous cacherai pas que
mon frère s'est tué à 60 ans; jamais je ne m'en étais préoccupé d'une
manière sérieuse, mais en atteignant ma cinquante-sixième année, ce
souvenir s'est présenté avec plus de vivacité à mon esprit et,
maintenant, il est toujours présent.» Mais un des faits les plus
probants est celui que rapporte Falret. Une jeune fille de 19 ans
apprend «qu'un oncle du côté paternel s'était volontairement donné la
mort. Cette nouvelle l'affligea beaucoup: elle avait ouï-dire que la
folie était héréditaire, l'idée qu'elle pourrait un jour tomber dans ce
triste état usurpa bientôt son attention... Elle était dans cette triste
position lorsque son père mit volontairement un terme à son existence.
Dès lors, (elle) se croit tout à fait vouée à une mort violente. Elle
ne s'occupe plus que de sa fin prochaine et mille fois elle répète: «Je
dois périr comme mon père et comme mon oncle! mon sang est donc
corrompu!» Et elle commet une tentative. Or, l'homme qu'elle croyait
être son père ne l'était réellement pas. Pour la débarrasser de ses
craintes, sa mère lui avoue la vérité et lui ménage une entrevue avec
son père véritable. La ressemblance physique était si grande que la
malade vit tous ses doutes se dissiper à l'instant même. Dès lors, elle
renonce à toute idée de suicide; sa gaieté revient progressivement et sa
santé se rétablit[77].»
Ainsi, d'une part, les cas les plus favorables à l'hérédité du suicide
ne suffisent pas à en démontrer l'existence, de l'autre, ils se prêtent
sans peine à une autre explication. Mais il y a plus. Certains faits de
statistique, dont l'importance semble avoir échappé aux psychologues,
sont inconciliables avec l'hypothèse d'une transmission héréditaire
proprement dite. Ce sont les suivants:
1° S'il existe un déterminisme organico-psychique, d'origine
héréditaire, qui prédestine les hommes à se tuer, il doit sévir à peu
près également sur les deux sexes. Car, comme le suicide n'a, par
soi-même, rien de sexuel, il n'y a pas de raison pour que la génération
grève les garçons plutôt que les filles. Or, en fait, nous savons que
les suicides féminins sont en très petit nombre et ne représentent
qu'une faible fraction des suicides masculins. Il n'en serait pas ainsi
si l'hérédité avait la puissance qu'on lui attribue.
Dira-t-on que les femmes héritent, tout comme les hommes, du penchant au
suicide, mais qu'il est neutralisé, la plupart du temps, par les
conditions sociales qui sont propres au sexe féminin? Mais que faut-il
penser d'une hérédité qui, dans la majeure partie des cas, reste
latente, sinon qu'elle consiste en une bien vague virtualité dont rien
n'établit l'existence?
2° Parlant de l'hérédité de la phtisie, M. Grancher s'exprime en ces
termes: «Que l'on admette l'hérédité dans un cas de ce genre (il s'agit
d'une phtisie déclarée chez un enfant de trois mois), tout nous y
autorise... Il est déjà moins certain que la tuberculose date de la vie
intra-utérine, quand elle éclate quinze ou vingt mois après la
naissance, alors que rien ne pouvait faire soupçonner l'existence d'une
tuberculose latente... Que dirons-nous maintenant des tuberculoses qui
apparaissent quinze, vingt ou trente ans après la naissance? En
supposant même qu'une lésion aurait existé au commencement de la vie,
cette lésion au bout d'un temps si long, n'aurait-elle pas perdu sa
virulence? Est-il naturel d'accuser de tout le mal ces microbes fossiles
plutôt que les bacilles bien vivants... que le sujet est exposé à
rencontrer sur son chemin[78]». En effet, pour avoir le droit de
soutenir qu'une affection est héréditaire, à défaut de la preuve
péremptoire qui consiste à en faire voir le germe dans le fœtus ou dans
le nouveau-né, à tout le moins faudrait-il établir qu'elle se produit
fréquemment chez les jeunes enfants. Voilà pourquoi on a fait de
l'hérédité la cause fondamentale de cette folie spéciale qui se
manifeste dès la première enfance et que l'on a appelée, pour cette
raison, folie héréditaire. Koch a même montré que, dans les cas où la
folie, sans être créée de toutes pièces par l'hérédité, ne laisse pas
d'en subir l'influence, elle a une tendance beaucoup plus marquée à la
précocité que là où il n'y a pas d'antécédents connus[79].
On cite, il est vrai, des caractères qui sont regardés comme
héréditaires et qui, pourtant, ne se montrent qu'à un âge plus ou moins
avancé: tels la barbe, les cornes, etc. Mais ce retard n'est explicable
dans l'hypothèse de l'hérédité que s'ils dépendent d'un état organique
qui ne peut lui-même se constituer qu'au cours de l'évolution
individuelle; par exemple, pour tout ce qui concerne les fonctions
sexuelles, l'hérédité ne peut évidemment produire d'effets ostensibles
qu'à la puberté. Mais si la propriété transmise est possible à tout
âge, elle devrait se manifester d'emblée. Par conséquent, plus elle met
de temps à apparaître, plus aussi on doit admettre qu'elle ne tient de
l'hérédité qu'une faible incitation à être. Or, on ne voit pas pourquoi
la tendance au suicide serait solidaire de telle phase du développement
organique plutôt que de telle autre. Si elle constitue un mécanisme
défini, qui peut se transmettre tout organisé, il devrait donc entrer en
jeu dès les premières années.
Mais, en fait, c'est le contraire qui se passe. Le suicide est
extrêmement rare chez les enfants. En France, d'après Legoyt, sur 1
million d'enfants au-dessous de 16 ans, il y avait, pendant la période
1861-75, 4,3 suicides de garçons, 1,8 suicides de filles. En Italie,
d'après Morselli, les chiffres sont encore plus faibles: ils ne
s'élèvent pas au-dessus de 1,25 pour un sexe et de 0,33 pour l'autre
(période 1866-75), et la proportion est sensiblement la même dans tous
les pays. Les suicides les plus jeunes se commettent à cinq ans et ils
sont tout à fait exceptionnels. Encore n'est-il pas prouvé que ces faits
extraordinaires doivent être attribués à l'hérédité. Il ne faut pas
oublier, en effet, que l'enfant, lui aussi, est placé sous l'action des
causes sociales et qu'elles peuvent suffire à le déterminer au suicide.
Ce qui démontre leur influence même dans ce cas, c'est que les suicides
d'enfants varient selon le milieu social. Ils ne sont nulle part aussi
nombreux que dans les grandes villes[80]. C'est que, nulle part aussi,
la vie sociale ne commence aussitôt pour l'enfant, comme le prouve la
précocité qui distingue le petit citadin. Initié plus tôt et plus
complètement au mouvement de la civilisation, il en subit plus tôt et
plus complètement les effets. C'est aussi ce qui fait que, dans les pays
cultivés, le nombre des suicides infantiles s'accroît avec une
déplorable régularité[81].
Il y a plus. Non seulement le suicide est très rare pendant l'enfance,
mais c'est seulement avec la vieillesse qu'il arrive à son apogée et,
dans l'intervalle, il croît régulièrement d'âge en âge.
TABLEAU IX[82]
_Suicides aux différents âges (pour un million de sujets de chaque
âge)._
/*
+-------------+----------+-----------+---------+----------+----------+
| | FRANCE | PRUSSE | SAXE | ITALIE | DANEMARK |
| | (1835-44)| (1873-75) |(1847-58)| (1872-76)| (1845-56)|
| +----------+-----------+---------+----------+----------+
| | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. | F. | H. & F. |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|Au-dessous de| | | | | | | | | |
|16 ans | 2,2| 1,2| 10,5| 3,2| 9,6| 2,4| 3,2 | 1,0| 113 |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 16 à 20 | 56,5|31,7|122,0| 50,3| 210| 85 | 32,3|12,2| 272 |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 20 à 30 |130,5|44,5|231,1| 60,8| 396| 108| 77,0|18,9| 307 |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 30 à 40 |155,6|44,0|235,1| 55,6| | | 72,3|19,6| 426 |
+-------------+-----+----+-----+-----+ 551| 126+-----+----+----------+
|De 40 à 50 |204,7|64,7|347,0| 61,6| | |102,3|26,0| 576 |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
|De 50 à 60 |217,9|74,8| | | | |140,0|32,0| 702 |
+-------------+-----+----+ | | 906| 207+-----+----+----------+
|De 60 à 70 |317,3|83,7| | | | |147,8|34,5| |
+-------------+-----+----+529,0|113,9+----+----+-----+----+ 783 |
|De 70 à 80 |317,3|91,8| | | | |124,3|29,1| |
+-------------+-----+----+ | | 917| 297+-----+----+----------+
|Au-dessus |345,1|81,4| | | | |103,8|33,8| 642 |
+-------------+-----+----+-----+-----+----+----+-----+----+----------+
*/
Avec quelques nuances, ces rapports sont les mêmes dans tous les pays.
La Suède est la seule société où le maximum tombe entre 40 et 50 ans.
Partout ailleurs, il ne se produit qu'à la dernière ou à
l'avant-dernière période de la vie et, partout également, à de très
légères exceptions près qui sont peut-être dues à des erreurs de
recensement[83], l'accroissement jusqu'à cette limite extrême est
continu. La décroissance que l'on observe au delà de 80 ans n'est pas
absolument générale et, en tout cas, elle est très faible. Le
contingent de cet âge est un peu au-dessous de celui que fournissent les
septuagénaires, mais il reste supérieur aux autres ou, tout au moins, à
la plupart des autres. Comment, dès lors, attribuer à l'hérédité une
tendance qui n'apparaît que chez l'adulte _et qui, à partir de ce
moment, prend toujours plus de force à mesure que l'homme avance dans
l'existence?_ Comment qualifier de congénitale une affection qui, nulle
ou très faible pendant l'enfance, va de plus en plus en se développant
et n'atteint son maximum d'intensité que chez les vieillards?
La loi de l'hérédité homochrone ne saurait être invoquée en l'espèce.
Elle énonce, en effet, que, dans certaines circonstances, le caractère
hérité apparaît chez les descendants à peu près au même âge que chez les
parents. Mais ce n'est pas le cas du suicide qui, au delà de 10 ou de 15
ans, est de tous les âges sans distinction. Ce qu'il a de
caractéristique, ce n'est pas qu'il se manifeste à un moment déterminé
de la vie, c'est qu'il progresse sans interruption d'âge en âge. Cette
progression ininterrompue démontre que la cause dont il dépend se
développe elle-même à mesure que l'homme vieillit. Or l'hérédité ne
remplit pas cette condition; car elle est, par définition, tout ce
qu'elle doit et peut être dès que la fécondation est accomplie.
Dira-t-on que le penchant au suicide existe à l'état latent dès la
naissance, mais qu'il ne devient apparent que sous l'action d'autres
forces dont l'apparition est tardive et le développement progressif?
Mais c'est reconnaître que l'influence héréditaire se réduit tout au
plus à une prédisposition très générale et indéterminée; car, si le
concours d'un autre facteur lui est tellement indispensable qu'elle fait
seulement sentir son action quand il est donné et dans la mesure où il
est donné, c'est lui qui doit être regardé comme la cause véritable.
Enfin, la façon dont le suicide varie selon les âges prouve que, de
toute manière, un état organico-psychique n'en saurait être la cause
déterminante. Car tout ce qui tient à l'organisme, étant soumis au
rythme de la vie, passe successivement par une phase de croissance, puis
de stationnement et, enfin, de régression. Il n'y a pas de caractère
biologique ou psychologique qui progresse sans terme; mais tous, après
être arrivés à un moment d'apogée, entrent en décadence. Au contraire,
le suicide ne parvient à son point culminant qu'aux dernières limites de
la carrière humaine. Même le recul que l'on constate assez souvent vers
80 ans, outre qu'il est léger et n'est pas absolument général, n'est que
relatif, puisque les nonagénaires se tuent encore autant ou plus que les
sexagénaires, plus surtout que les hommes en pleine maturité. Ne
reconnaît-on pas à ce signe que la cause qui fait varier le suicide ne
saurait consister en une impulsion congénitale et immuable, mais dans
l'action progressive de la vie sociale? De même qu'il apparaît plus ou
moins tôt, selon l'âge auquel les hommes débutent dans la société, il
croît à mesure qu'ils y sont plus complètement engagés.
Nous voici donc ramenés à la conclusion du chapitre précédent. Sans
doute, le suicide n'est possible que si la constitution des individus ne
s'y refuse pas. Mais l'état individuel qui lui est le plus favorable
consiste, non en une tendance définie et automatique (sauf le cas des
aliénés), mais en une aptitude générale et vague, susceptible de prendre
des formes diverses selon les circonstances, qui permet le suicide, mais
ne l'implique pas nécessairement et, par conséquent, n'en donne pas
l'explication.
CHAPITRE III
Le suicide et les facteurs cosmiques[84].
Mais si, à elles seules, les prédispositions individuelles ne sont pas
des causes déterminantes du suicide, elles ont peut-être plus d'action
quand elles se combinent avec certains facteurs cosmiques. De même que
le milieu matériel fait parfois éclore des maladies qui, sans lui,
resteraient à l'état de germe, il pourrait se faire qu'il eût le pouvoir
de faire passer à l'acte les aptitudes générales et purement virtuelles
dont certains individus seraient naturellement doués pour le suicide.
Dans ce cas, il n'y aurait pas lieu de voir dans le taux des suicides un
phénomène social; dû au concours de certaines causes physiques et d'un
état organico-psychique, il relèverait tout entier ou principalement de
la psychologie morbide. Peut-être, il est vrai, aurait-on du mal à
expliquer comment, dans ces conditions, il peut être si étroitement
personnel à chaque groupe social: car, d'un pays à l'autre, le milieu
cosmique ne diffère pas très sensiblement. Pourtant, un fait important
ne laisserait pas d'être acquis: c'est qu'on pourrait rendre compte de
certaines, tout au moins, des variations que présente ce phénomène, sans
faire intervenir de causes sociales.
Parmi les facteurs de cette espèce, il en est deux seulement auxquels on
a attribué une influence suicidogène; c'est le climat et la température
saisonnière.
I.
Voici comment les suicides se distribuent sur la carte d'Europe, selon
les différents degrés de latitude:
/*
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 36e au 43e degré de latitude| 21,1 suicides par million d'hab. |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 43e au 50e --- --- | 93,3 --- --- |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Du 50e au 55e --- --- |172,5 --- --- |
+-------------------------------+------------------------------------+
|Au delà. | 88,1 --- --- |
+-------------------------------+------------------------------------+
*/
C'est donc dans le sud et au nord de l'Europe que le suicide est
_minimum_; c'est au centre qu'il est le plus développé: avec plus de
précision, Morselli a pu dire que l'espace compris entre le 47e et le
57e degré de latitude, d'une part, et le 20e et le 40e degré de
longitude, de l'autre, était le lieu de prédilection du suicide. Cette
zone coïncide assez bien avec la région la plus tempérée de l'Europe.
Faut-il voir dans cette coïncidence un effet des influences
climatériques?
C'est la thèse qu'a soutenue Morselli, non toutefois sans quelque
hésitation. On ne voit pas bien, en effet, quel rapport il peut y avoir
entre le climat tempéré et la tendance au suicide; il faudrait donc que
les faits fussent singulièrement concordants pour imposer une telle
hypothèse. Or, bien loin qu'il y ait un rapport entre le suicide et tel
ou tel climat, il est constant qu'il a fleuri sous tous les climats.
Aujourd'hui, l'Italie en est relativement exempte; mais il y fut très
fréquent au temps de l'Empire, alors que Rome était la capitale de
l'Europe civilisée. De même, sous le ciel brûlant de l'Inde, il a été, à
certaines époques, très développé[85].
La configuration même de cette zone montre bien que le climat n'est pas
la cause des nombreux suicides qui s'y commettent. La tache qu'elle
forme sur la carte n'est pas constituée par une seule bande, à peu près
égale et homogène, qui comprendrait tous les pays soumis au même climat,
mais par deux taches distinctes: l'une qui a pour centre
l'Île-de-France et les départements circonvoisins, l'autre la Saxe et la
Prusse. Elles coïncident donc, non avec une région climatérique
nettement définie, mais avec les deux principaux foyers de la
civilisation européenne. C'est, par conséquent dans la nature de cette
civilisation, dans la manière dont elle se distribue entre les
différents pays, et non dans les vertus mystérieuses du climat, qu'il
faut aller chercher la cause qui fait l'inégal penchant des peuples pour
le suicide.
On peut expliquer de même un autre fait que Guerry avait déjà signalé,
que Morselli confirme par des observations nouvelles et qui, s'il n'est
pas sans exceptions, est pourtant assez général. Dans les pays qui ne
font pas partie de la zone centrale, les régions qui en sont le plus
rapprochées, soit au Nord soit au Sud, sont aussi les plus éprouvées par
le suicide. C'est ainsi qu'en Italie il est surtout développé au Nord,
tandis qu'en Angleterre et en Belgique il l'est davantage au Midi. Mais
on n'a aucune raison d'imputer ces faits à la proximité du climat
tempéré. N'est-il pas plus naturel d'admettre que les idées, les
sentiments, en un mot, les courants sociaux qui poussent avec tant de
force au suicide les habitants de la France septentrionale et de
l'Allemagne du Nord, se retrouvent dans les pays voisins qui vivent un
peu de la même vie, mais avec une moindre intensité? Voici, d'ailleurs,
qui montre combien est grande l'influence des causes sociales sur cette
répartition du suicide. En Italie, jusqu'en 1870, ce sont les provinces
du Nord qui comptaient le plus de suicides, le Centre venait ensuite et
le Sud en troisième lieu. Mais peu à peu, la distance entre le Nord et
le Centre a diminué et les rangs respectifs ont fini par être
intervertis (Voir tableau X, ci-dessus). Le climat des différentes
régions est cependant resté le même. Ce qu'il y a eu de changé, c'est
que, par suite de la conquête de Rome en 1870, la capitale de l'Italie a
été transportée au centre du pays. Le mouvement scientifique,
artistique, économique s'est déplacé dans le même sens. Les suicides ont
suivi.
Tableau X
_Distribution régionale du suicide en Italie._
/*
+--------------+-------------------------+---------------------------+
| | SUICIDES PAR MILLION |LE TAUX DE CHAQUE RÉGION |
| | | |
| | d'habitants. | exprimé en fonction |
| | | |
| | |de celui du Nord représenté|
| | | |
| | | par 100. |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
| |PÉRIODE | | | | | |
| |1866-67.|1864-76.|1884-86|1866-67. |1864-76.|1884-86.|
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Nord | 33,8 | 43,6 | 63 | 100 | 100 | 100 |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Centre | 25,6 | 40,8 | 88 | 75 | 93 | 139 |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
|Sud | 8,3 | 16,5 | 21 | 24 | 37 | 33 |
+--------------+--------+--------+-------+---------+--------+--------+
*/
Il n'y a donc pas lieu d'insister davantage sur une hypothèse que rien
ne prouve et que tant de faits infirment.
II.
L'influence de la température saisonnière paraît mieux établie. Les
faits peuvent être diversement interprétés, mais ils sont constants.
Si, au lieu de les observer, on essayait de prévoir par le raisonnement
quelle doit être la saison la plus favorable au suicide, on croirait
volontiers que c'est celle où le ciel est le plus sombre, où la
température est la plus basse ou la plus humide. L'aspect désolé que
prend alors la nature n'a-t-il pas pour effet de disposer à la rêverie,
d'éveiller les passions tristes, de provoquer à la mélancolie?
D'ailleurs, c'est aussi l'époque où la vie est le plus rude, parce qu'il
nous faut une alimentation plus riche pour suppléer à l'insuffisance de
la chaleur naturelle et qu'il est plus difficile de se la procurer.
C'est déjà pour cette raison que Montesquieu considérait les pays
brumeux et froids comme particulièrement favorables au développement du
suicide et, pendant longtemps, cette opinion fit loi. En l'appliquant
aux saisons, on en arriva à croire que c'est à l'automne que devait se
trouver l'apogée du suicide. Quoique Esquirol eût déjà émis des doutes
sur l'exactitude de cette théorie, Falret en acceptait encore le
principe[86]. La statistique l'a aujourd'hui définitivement réfutée. Ce
n'est ni en hiver, ni en automne que le suicide atteint son _maximum_;,
mais pendant la belle saison, alors que la nature est le plus riante et
la température le plus douce. L'homme quitte de préférence la vie au
moment où elle est le plus facile. Si, en effet, on divise l'année en
deux semestres, l'un qui comprend les six mois les plus chauds (de mars
à août inclusivement), l'autre les six mois les plus froids, c'est
toujours le premier qui compte le plus de suicides. _Il n'est pas un
pays qui fasse exception à cette loi._ La proportion, à quelques unités
près, est la même partout. Sur 1.000 suicides annuels, il y en a de 590
à 600 qui sont commis pendant la belle saison et 400 seulement pendant
le reste de l'année.
Le rapport entre le suicide et les variations de la température peut
même être déterminé avec plus de précision.
Si l'on convient d'appeler hiver le trimestre qui va de décembre à
février inclus, printemps celui qui s'étend de mars à mai, été celui qui
commence en juin pour finir en août, et automne les trois mois suivants,
et si l'on classe ces quatre saisons suivant l'importance de leur
mortalité-suicide, on trouve que presque partout l'été tient la première
place. Morselli a pu comparer à ce point de vue 34 périodes différentes
appartenant à 18 États européens, et il a constaté que dans 30 cas,
c'est-à-dire 88 fois sur cent, le maximum des suicides tombait pendant
la période estivale, trois fois seulement au printemps, une seule fois
en automne. Cette dernière irrégularité que l'on a observée dans le seul
grand-duché de Bade et à un seul moment de son histoire est sans valeur,
car elle résulte d'un calcul qui porte sur une période de temps trop
courte; d'ailleurs, elle ne s'est pas reproduite aux périodes
ultérieures. Les trois autres exceptions ne sont guère plus
significatives. Elles se rapportent à la Hollande, à l'Irlande, à la
Suède. Pour ce qui est des deux premiers pays, les chiffres effectifs
qui ont servi de base à l'établissement des moyennes saisonnières sont
trop faibles pour qu'on en puisse rien conclure avec certitude; il n'y a
que 387 cas pour la Hollande et 755 pour l'Irlande. Du reste, la
statistique de ces deux peuples n'a pas toute l'autorité désirable.
Enfin, pour la Suède, c'est seulement pendant la période 1835-51 que le
fait a été constaté. Si donc on s'en tient aux États sur lesquels nous
sommes authentiquement renseignés, on peut dire que la loi est absolue
et universelle.
L'époque où a lieu le minimum n'est pas moins régulière: 30 fois sur 34,
c'est-à-dire 88 fois sur cent, il arrive en hiver; les quatre autres
fois en automne. Les quatre pays qui s'écartent de la règle sont
l'Irlande et la Hollande (comme dans le cas précédent) le canton de
Berne et la Norwège. Nous savons quelle est la portée des deux premières
anomalies; la troisième en a moins encore, car elle n'a été observée que
sur un ensemble de 97 suicides. En résumé 26 fois sur 34, soit 76 fois
sur cent, les saisons se rangent dans l'ordre suivant: été, printemps,
automne, hiver. Ce rapport est vrai sans aucune exception du Danemark,
de la Belgique, de la France, de la Prusse, de la Saxe, de la Bavière,
du Wurtemberg, de l'Autriche, de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne.
Non seulement les saisons se classent de la même manière, mais la part
proportionnelle de chacune diffère à peine d'un pays à l'autre. Pour
rendre cette invariabilité plus sensible, nous avons, dans le tableau XI
(V. ci-dessous), exprimé le contingent de chaque saison dans les
principaux États européens en fonction du total annuel ramené à mille.
On voit que les mêmes séries de nombres reviennent presque identiquement
dans chaque colonne.
Tableau XI
_Part proportionnelle de chaque saison dans le total annuel des suicides
de chaque pays._
/*
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| |DANEMARK|BELGIQUE| FRANCE| SAXE |BAVIÈRE|AUTRICHE|PRUSSE |
| |1858-65 |1841-49 |1835-43|1847-58|1858-65|1858-59 |1869-72|
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Été | 312 | 301 | 306 | 307 | 308 | 315 | 290 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
|Printemps| 284 | 275 | 283 | 281 | 282 | 281 | 284 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Automne | 227 | 229 | 210 | 217 | 218 | 219 | 227 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| Hiver | 177 | 195 | 201 | 195 | 192 | 185 | 199 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
| | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 | 1.000 |
+---------+--------+--------+-------+-------+-------+--------+-------+
*/
De ces faits incontestables Ferri et Morselli ont conclu que la
température avait sur la tendance au suicide une influence directe; que
la chaleur, par l'action mécanique qu'elle exerce sur les fonctions
cérébrales, entraînait l'homme à se tuer. Ferri a même essayé
d'expliquer de quelle manière elle produisait cet effet. D'une part,
dit-il, la chaleur augmente l'excitabilité du système nerveux; de
l'autre, comme, avec la saison chaude, l'organisme n'a pas besoin de
consommer autant de matériaux pour entretenir sa propre température au
degré voulu, il en résulte une accumulation de forces disponibles qui
tendent naturellement à trouver leur emploi. Pour cette double raison,
il y a, pendant l'été, un surcroît d'activité, une pléthore de vie qui
demande à se dépenser et ne peut guère se manifester que sous forme
d'actes violents. Le suicide est une de ces manifestations, l'homicide
en est une autre, et voilà pourquoi les morts volontaires se multiplient
pendant cette saison en même temps que les crimes de sang. D'ailleurs,
l'aliénation mentale, sous toutes ses formes, passe pour se développer à
cette époque; il est donc naturel, a-t-on dit, que le suicide, par suite
des rapports qu'il soutient avec la folie, évolue de la même manière.
Cette théorie, séduisante par sa simplicité, paraît, au premier abord,
concorder avec les faits. Il semble même qu'elle n'en soit que
l'expression immédiate. En réalité, elle est loin d'en rendre compte.
III.
En premier lieu, elle implique une conception très contestable du
suicide. Elle suppose, en effet, qu'il a toujours pour antécédent
psychologique un état de surexcitation, qu'il consiste en un acte
violent et n'est possible que par un grand déploiement de force. Or, au
contraire, il résulte très souvent d'une extrême dépression. Si le
suicide exalté ou exaspéré se rencontre, le suicide morne n'est pas
moins fréquent; nous aurons l'occasion de l'établir. Mais il est
impossible que la chaleur agisse de la même manière sur l'un et sur
l'autre; si elle stimule le premier, elle doit rendre le second plus
rare. L'influence aggravante qu'elle pourrait avoir sur certains sujets
serait neutralisée et comme annulée par l'action modératrice qu'elle
exercerait sur les autres; par conséquent, elle ne pourrait pas se
manifester, surtout d'une façon aussi sensible, à travers les données de
la statistique. Les variations qu'elles présentent selon les saisons
doivent donc avoir une autre cause. Quant à y voir un simple contre-coup
des variations similaires que subirait, au même moment, l'aliénation
mentale, il faudrait, pour pouvoir accepter cette explication, admettre
entre le suicide et la folie une relation plus immédiate et plus étroite
que celle qui existe. D'ailleurs, il n'est même pas prouvé que les
saisons agissent de la même manière sur ces deux phénomènes[87], et,
quand même ce parallélisme serait incontestable, il resterait encore à
savoir si ce sont les changements de la température saisonnière qui font
monter et descendre la courbe de l'aliénation mentale. Il n'est pas sûr
que des causes d'une tout autre nature ne puissent produire ou
contribuer à produire ce résultat.
Mais, de quelque manière qu'on explique cette influence attribuée à la
chaleur, voyons si elle est réelle.
Il semble bien résulter de quelques observations que les chaleurs trop
violentes excitent l'homme à se tuer. Pendant l'expédition d'Égypte, le
nombre des suicides augmenta, paraît-il, dans l'armée française et on
imputa cet accroissement à l'élévation de la température. Sous les
tropiques, il n'est pas rare de voir des hommes se précipiter
brusquement à la mer quand le soleil darde verticalement ses rayons. Le
docteur Dietrich raconte que, dans un voyage autour du monde accompli de
1844 à 1847 par le comte Charles de Gortz, il remarqua une impulsion
irrésistible, qu'il nomme _the horrors_, chez les marins de l'équipage
et qu'il décrit ainsi: «Le mal, dit-il, se manifeste généralement dans
la saison d'hiver lorsque, après une longue traversée, les marins ayant
mis pied à terre, se placent sans précautions autour d'un poële ardent
et se livrent, suivant l'usage, aux excès de tout genre. C'est en
rentrant à bord que se déclarent les symptômes du terrible _horrors_.
Ceux que l'affection atteint sont poussés par une puissance irrésistible
à se jeter dans la mer, soit que le vertige les saisisse au milieu de
leurs travaux, au sommet des mâts, soit qu'il survienne durant le
sommeil dont les malades sortent violemment en poussant des hurlements
affreux». On a également observé que le _sirocco_, qui ne peut souffler
sans rendre la chaleur étouffante, a sur le suicide une influence
analogue[88].
Mais elle n'est pas spéciale à la chaleur; le froid violent agit de
même. C'est ainsi que, pendant la retraite de Moscou, notre armée,
dit-on, fut éprouvée par de nombreux suicides. On ne saurait donc
invoquer ces faits pour expliquer comment il se fait que, régulièrement,
les morts volontaires sont plus nombreuses en été qu'en automne, et en
automne qu'en hiver; car tout ce qu'on en peut conclure, c'est que les
températures extrêmes, quelles qu'elles soient, favorisent le
développement du suicide. On comprend, du reste, que les excès de tout
genre, les changements brusques et violents survenus dans le milieu
physique, troublent l'organisme, déconcertent le jeu normal des
fonctions et déterminent ainsi des sortes de délires au cours desquels
l'idée du suicide peut surgir et se réaliser, si rien ne la contient.
Mais il n'y a aucune analogie entre ces perturbations exceptionnelles et
anormales et les variations graduées par lesquelles passe la température
dans le cours de chaque année. La question reste donc entière. C'est à
l'analyse des données statistiques qu'il faut en demander la solution.
Si la température était la cause fondamentale des oscillations que nous
avons constatées, le suicide devrait régulièrement varier comme elle. Or
il n'en est rien. On se tue beaucoup plus au printemps qu'en automne,
quoiqu'il fasse alors un peu plus froid:
/*
+---------+-----------------------------+----------------------------+
| | FRANCE | ITALIE |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
| | Sur 1.000 | | Sur 1.000 | |
| | suicides | Température| suicides |Température|
| | annuels combien| moyenne | annuels combien| moyenne |
| | à chaque saison| des saisons| à chaque saison|des saisons|
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Printemps| 284 | 10°,2 | 297 | 12°,9 |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
|Automne | 227 | 11°,1 | 196 | 13°,1 |
+---------+----------------+------------+----------------+-----------+
*/
Ainsi, tandis que le thermomètre monte de 0°,9 en France, et de 0°,2 en
Italie, le chiffre des suicides diminue de 21 % dans le premier de ces
pays et de 35 % dans l'autre. De même, la température de l'hiver est, en
Italie, beaucoup plus basse que celle de l'automne (2°,3 au lieu de 13°,
1), et pourtant, la mortalité-suicide est à peu près la même dans les
deux saisons (196 cas d'un côté, 194 de l'autre). Partout, la différence
entre le printemps et l'été est très faible pour les suicides, tandis
qu'elle est très élevée pour la température. En France, l'écart est de
78 % pour l'une et seulement de 8 % pour l'autre; en Prusse, il est
respectivement de 121 % et de 4 %.
Cette indépendance par rapport à la température est encore plus sensible
si l'on observe le mouvement des suicides, non plus par saisons, mais
par mois. Ces variations mensuelles sont, en effet, soumises à la loi
suivante qui s'applique à tous les pays d'Europe: _À partir du mois de
janvier inclus la marche du suicide est régulièrement ascendante de mois
en mois jusque vers juin et régulièrement régressive à partir de ce
moment jusqu'à la fin de l'année._ Le plus généralement, 62 fois sur
cent, le maximum tombe en juin, 25 fois en mai et 12 fois en juillet. Le
minimum a eu lieu 60 fois sur cent en décembre, 22 fois en janvier, 15
fois en novembre et 3 fois en octobre. D'ailleurs, les irrégularités les
plus marquées sont données, pour la plupart, par des séries trop petites
pour avoir une grande signification. Là où l'on peut suivre le
développement
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