Voyages loin de ma chambre t.2
by Noémie Dondel Du Faouëdic · French · Gutenberg #40422 · 502,853 chars · public domain (US)
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Title: Voyages loin de ma chambre t.2
Author: Noémie Dondel Du Faouëdic
Release date: August 4, 2012 [eBook #40422]
Language: French
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Credits: Produced by Laurent Vogel, Carlo Traverso, Chuck Greif and
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[Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.]
_Mme Dondel du Faouëdic_
[Illustration]
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
TOME II
REDON PARIS
=AUG. BOUTELOUP= =TÉQUI=
Imp.-Editeur Libraire-Editeur
_rue Victor-Hugo_ _rue de Tournon_
[Illustration]
1898
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
OUVRAGES DE Mme DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE
2 vol. in-12, 4 fr.
A TRAVERS LA PROVENCE ET L’ITALIE
1 vol. in-8, 3 fr. 50
IMPRESSIONS D’UN TOURISTE SUR SAUMUR
ET SES ENVIRONS
1 vol. in-12, 1 fr. 25
LE LIVRE DE GRAND’MÈRE
Histoires détachées
Ouvrage récompensé d’une Médaille d’honneur
par la Société Nationale d’Encouragement au Bien
(décrétée d’utilité publique)
en sa séance solennelle du 19 mai 1895
2 volumes in-12, le vol. 2 fr.; les 2 vol. 3 fr. 50
BAGATELLES
Ouvrage plusieurs fois couronné
Médaille de 1re classe an grand Concours de l’Académie du Maine 1896
1 vol. in-12, 2 fr.
MENUE MONNAIE
1 vol. in-12, 2 fr.
BRIMBORIONS
1 vol. in-12, 2 fr.
LE GUIDE DE L’EXCURSIONNISTE
(REDON et ses environs)
1 vol. avec gravures.
MADAME N. DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
«Le causeur dit tout ce qu’il sait,
L’étourdi ce qu’il ne sait guère,
Les vieux disent ce qu’ils ont fait,
Les jeunes... ce qu’ils voudraient faire.»
REDON
AUGUSTE BOUTELOUP, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue Victor-Hugo
1898
ÉTÉ 1887
TRÉSORS ARCHÉOLOGIQUES
Amboise, Blois, Chaumont,
Chambord,
Azay-le-Rideau, Chenonceaux
_Autres Châteaux historiques_,
_L’Abbaye de Marmoutiers_, _Savonnière_,
_Les Jardins Mame_,
_Le Parc de Beaujardin_, _La Colonie de Mettray_,
_Coup d’œil sur la ville de Tours_
_A mon fils Henri._
L’été est venu, le soleil visite la terre, et pendant que tes pas
nonchalants tracent un sillon doré sur le sable des plages, pendant que
ta rêverie plane sur la vague éternelle et que ta pensée s’égare dans
l’infini, je parcours le _Paradis terrestre de la Touraine_, pour me
servir de l’expression d’un Tourangeau[1], et je répète avec nos pères:
La France est un beau royaume.
Je t’envoie quelques descriptions doublées de mes impressions. Tu les
liras à l’ombre d’une roche sauvage, tapissée de varech, fleurie de
perce-pierre.
Ces souvenirs, écho d’un passé plein des agitations de la vie et des
œuvres humaines viendront te chercher dans la suave solitude des grèves,
au milieu des beautés grandioses de la nature en face de ces immenses
plaines azurées qui se nomment la mer et le ciel.
AMBOISE
Amboise, dont les armes sont: Paillé d’or et de gueules de six pièces,
s’élève aux bords de la Loire. La situation de cette petite ville est
charmante. Le regard suit avec délice le fleuve puissant qui chemine
sous le beau ciel de la Touraine, à travers des coteaux boisés, des
plaines verdoyantes, des rives fleuries. Son histoire liée à celle de
toute la province, dont elle était autrefois la capitale, offre de
l’intérêt. Le château a grand air de loin et de près.
Cent ans avant Jésus-Christ, César avait déjà un fort bâti sur la
montagne, dans l’emplacement même où se trouve le château. Les empereurs
Dioclétien, Constantin, Gratien, le possédèrent tour à tour. Il passa
ensuite en bien des mains, soutint des sièges, fut pris et repris, et
tout cela ne favorisait guère le développement de la ville, mais alors
on passait la vie... à se battre.
Le fort n’existe plus depuis des siècles, mais un quartier de la ville
actuelle porte encore le nom de _vieille Rome_, et la domination romaine
a laissé là un souvenir fort curieux, et qui fixe l’attention des
touristes. Il s’agit de vastes souterrains ouverts dans le roc de la
montagne, sous le château. On appelle ces souterrains creusés de main
d’hommes, et bien cimentés, _greniers de César_. Ils ont chacun quatre
étages. Au milieu se trouve un escalier en pierre, de cent vingt
marches, communiquant à chaque étage.
Ce n’est guère que sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII, que la
ville d’Amboise parvint au point où nous la retrouvons aujourd’hui. Mal
percée, mal bâtie, son petit cachet vieillot n’est pas déplaisant; au
contraire, il contraste avec le mouvement qui l’anime. La Loire favorise
son commerce et son activité.
Le château la domine de sa majestueuse grandeur. Quels larges remparts
et quelles grosses tours! Elles sont là deux jumelles, l’une au nord,
l’autre au midi, ayant trente mètres de haut et cinq mètres de diamètre.
Le plus curieux, c’est qu’elles ont à l’intérieur une route carrossable.
On pouvait autrefois arriver en voiture jusqu’au faîte, qui se trouve au
niveau de la cour intérieure, d’où la vue est splendide. J’admire le
grand balcon en fer forgé. Un cruel souvenir s’y rattache cependant. Au
dire de notre cicérone, c’est à ce grand balcon, que furent pendus les
pauvres Huguenots, qui avaient conspiré contre Henri II et la terrible
Catherine de Médicis.
Involontairement, je me suis baissée, en passant à la petite porte où
Charles VIII, se rendant en courant au Jeu de Paume, se frappa si
durement le front qu’il en mourut quelques heures après, bien jeune, à
vingt-huit ans.
Nous avons admiré la chapelle ogivale, dédiée à Saint Hubert, et
regardée comme un véritable bijou d’architecture gothique.
C’est principalement à partir du XVe siècle que la ville d’Amboise
s’agrandit et que le château devient le témoin d’évènements qui forment
quelques pages intéressantes de l’histoire de France.
En 1469, Louis XI y institua l’Ordre de Saint Michel.
Charles VIII y naquit en 1470.
Saint Vincent de Paul, quittant la Calabre, mandé par Louis XI, séjourna
au château d’Amboise.
Louis XII vint rarement à Amboise, c’est cependant lui qui fit forger le
grand balcon, dont je viens de parler.
François Ier passa une grande partie de sa jeunesse au château
d’Amboise, avec sa mère; mais devenu roi, il trouva cette demeure trop
petite. Ce fut dans ce château que, célébrant en 1515, la première année
de son règne, les noces de Renée de Montpensier avec le duc de Lorraine,
il perça de son épée un sanglier furieux, qui, s’échappant de la cour
royale, où on l’avait enfermé, s’était élancé dans un escalier qu’il
avait gravi jusqu’aux appartements de la reine.
Trois ans plus tard, en 1519, mourait à Amboise, où ses cendres
reposent, Léonard de Vinci, le grand artiste, tout à la fois peintre,
poète, écrivain et architecte, que François Ier, par sa munificence
et son goût éclairé pour les arts, retenait près de lui.
Au mois de décembre 1539, François Ier arrivant de Loches avec
Charles-Quint montait au château par l’escalier de la grosse tour,
lorsque le feu prit aux tapisseries qui décoraient les rampes; les deux
monarques faillirent être brûlés.
Henri II fit son entrée solennelle à Amboise, le 16 avril 1554; François
II et Marie Stuart y arrivèrent le 29 novembre 1559.
A la fin de 1562, Charles IX fit paraître à Amboise un édit de
pacification entre les catholiques et les protestants.
Henri III y fonda un collège en 1574.
La Fontaine dit en parlant du château d’Amboise: «Il fut un temps où on
le faisait servir de berceau à nos rois, et véritablement, c’était un
berceau d’une matière assez solide et qui n’était pas pour se renverser
facilement.»
Non, ce berceau n’était pas pour se renverser facilement, car il était
aussi l’une des quatre places fortes: Amboise, Tours, Loches et Chinon,
que possédait encore le pauvre roi de Bourges, Charles VII, avant que
l’_Envoyée_ des Cieux ne fût venue relever la couronne de France et
raffermir le trône.
Cependant, dès la fin du XVe siècle, la Cour ne vint plus séjourner à
Amboise. Les rois de France préférèrent habiter leur capitale et les
châteaux voisins, tels que Fontainebleau, Versailles, Compiègne et
autres demeures royales plus rapprochées de Paris.
On ne l’a pas oublié, c’est dans le château d’Amboise qu’Abd-el-Kader,
prisonnier de guerre, fut détenu avec toute sa famille pendant cinq ans,
depuis 1847, jusqu’en octobre 1852, date de sa mise en liberté.
LE CHATEAU DE BLOIS
Ce beau château qui fut le séjour favori des Valois est rempli de
souvenirs, au point de vue de l’art et de l’histoire. Comme l’a écrit M.
de la Saussaye: si le style c’est l’homme, ne peut-on pas dire aussi que
l’art c’est l’époque, car dans les monuments qu’il nous a laissés, on
retrouve comme un reflet de l’esprit et du caractère des mœurs et des
habitudes du temps.
Le château de Blois, composé d’édifices de différents styles, se partage
en quatre parties distinctes.
La première remonte à la plus haute antiquité: ce fut d’abord une
forteresse, à laquelle se rattache, pendant plusieurs siècles,
l’histoire des comtes de Blois, issus de Hugues Capet.
Cette première partie renferme la Grande Salle des Etats, ou Halle des
Comtes de Blois. Cette salle, destinée aux assemblées populaires ou
seigneuriales, était alors une partie aussi intégrante d’un édifice du
moyen-âge, que la tour du donjon dans un château féodal.
Au temps de la bataille d’Azincourt (XVe siècle) le château de Blois
était une place formidable. La chapelle et le corps de bâtiments dans
lequel s’ouvre la porte principale ont été construits par Louis XII,
dans le style architectural qui précède la Renaissance. La façade du
nord est due à François Ier, qui avait la manie de la truelle. La
façade ouest, à Gaston d’Orléans, d’après les plans de Mansard. Cette
partie serait superbe et digne du célèbre architecte, si elle ne se
trouvait pas si voisine des chefs-d’œuvre de Louis XII et de François
Ier. Bref, tout ce qui reste de ces immenses constructions est
magnifique. Ah! quelle brillante époque que celle de la Renaissance,
avec toutes ses richesses d’ornementations, avec cette profusion de
détails exquis qui la caractérise. Tout est orné, brodé, enjolivé,
jusqu’aux tuyaux de cheminées. C’est un amas de gigantesques gargouilles
en pierres, de pilastres cannelés, d’arcades ogivales, de colonnettes
élancées, de délicieuses arabesques. L’art s’est montré prodigue. Voici
le porc-épic de Louis XII et la salamandre de François Ier. Ce n’est
pas non plus sans un petit frémissement de satisfaction, que j’ai
retrouvé les armes d’Anne de Bretagne, tantôt encadrées de la
Cordelière, tantôt soutenues par des anges. On sait combien ce sujet a
été poétiquement traité par les sculpteurs du moyen-âge, que l’on
appelait alors avec raison _Les maîstres de pierres vives_.
Malheureusement, les pierres vives du château de Blois, ont encore plus
souffert de l’injure des hommes que de celle du temps.
C’est la façade nord qui m’a le plus séduite. Ce fut celle-là aussi qui
convint davantage au bon La Fontaine, lorsqu’il visita Blois, en 1663.
«Ce qu’a fait faire François Ier, dit-il, à le regarder au dehors, me
contenta plus que tout le reste; il y a force petites galeries, petites
fenêtres, petits balcons, petits ornements sans régularité et sans
ordre, et c’est justement cela, qui fait quelque chose de grand, qui
plaît.»
La Fontaine avait raison, sauf qu’il a un peu trop prodigué l’adjectif
petit.
«L’ensemble de cette partie est pleine d’élégance et de majesté. Ici,
comme à Chambord, c’est le grand escalier à jour, magnifique de pensée
et d’exécution, qui est la pièce capitale.
«Et l’esprit, soudain se représente cet admirable escalier, revêtu de
tout le luxe de sa décoration primitive; il revoit ses balcons avec
leurs balustres, les salamandres et les F couronnées, dans les caissons
des rampes; les sculptures des niches et des entablements, les chiffres
gigantesques de François Ier et de Claude de France, les hermines et
les fleurs de lys sans nombre, et les arabesques qui étreignaient les
contreforts comme les rameaux entrelacés d’un lierre. Puis, il croit
voir passer le roi François Ier montant les degrés, entouré de sa
cour brillante; les femmes aux chaperons de velours étincelants de
pierreries, aux étroits corsages et aux robes traînantes; les hommes à
la toque ornée d’une longue plume, au justaucorps noir, à crevés couleur
de feu, au manteau court et à la large dague: ou bien encore, le roi
Henri III, descendant de ses appartements à la nuit, suivi de ses pages
et de ses mignons, entouré de ses quarante-cinq, et allant aux
flambeaux, entendre à Saint-Sauveur, la messe de Noël...»
Ce magnifique escalier conduit aux appartements du premier étage,
occupés jadis par Catherine de Médicis. Voilà son oratoire, sa chambre à
coucher où elle mourut en 1589, son cabinet de toilette, son cabinet de
travail, dont les ravissantes boiseries sculptées ne comptent pas moins
de deux cent quarante-huit sujets d’ornementation, tous différents les
uns des autres, nous dit notre guide. Toutes ces pièces sont
complètement vides, il ne reste que quelques peintures murales, des
boiseries et de magnifiques cheminées sculptées. De ce cabinet de
travail si élégant, on passe dans la tour du moulin ou des oubliettes et
l’on entre dans une affreuse prison fermée de portes de fer, un noir
cachot qui se trouve ainsi de plain-pied avec les appartements royaux.
Ce sont ces mêmes appartements qu’habita Marie de Médicis, lorsqu’elle
était sinon prisonnière, du moins exilée au château de Blois. C’est de
là, qu’elle s’échappa, en descendant de la fenêtre de l’oratoire, par
une échelle de corde et avec l’aide du duc d’Epernon. Au second étage se
trouvent les appartements de Henri III, distribués exactement comme
ceux de sa mère. Nous avons gravi le petit escalier de pierre, enfoui
dans la muraille, par lequel il descendit chez elle après le meurtre du
duc de Guise.
Voilà le cabinet de travail du roi, où il se tint pendant la sanglante
tragédie. Voilà son cabinet de toilette, où deux moines en prière
demandaient à Dieu «le succès d’une expédition entreprise pour le repos
du royaume.» Voici le couloir, sorte d’arrière-cabinet, avec sa porte
biaise, près de laquelle Guise reçut les premiers coups. Voici enfin la
chambre à coucher du roi, dans laquelle Guise vint mourir!
Comme tous les vieux châteaux, le château de Blois, qui aurait si bien
pu se contenter de l’Histoire, a ses légendes, des légendes terribles,
bien entendu. On parla longtemps avec mystère des _oubliettes_, au pied
desquelles, dans un souterrain, gisaient les ossements des victimes. Des
travaux entrepris par le génie militaire ont permis d’examiner ces
lieux, jadis inaccessibles. Ce souterrain étroit et profond renfermait
effectivement quantité d’ossements, mais ils avaient tous appartenu à
des animaux domestiques, et il y a lieu de penser que c’était là qu’on
jetait les débris des cuisines situées suivant l’usage dans les dessous
du château.
La chapelle, d’un style élégant, fut construite par Louis XII, sur
l’emplacement d’une autre chapelle très ancienne, dont il était déjà
question au IXe siècle.
Les fins détails d’architecture sont bien conservés, mais il ne reste
plus rien de la tribune en bois sculpté, d’un travail précieux, dans
laquelle le roi assistait à l’office divin; disparus aussi, les beaux
tableaux donnés par Louis XII et ses successeurs, parmi lesquels on
remarquait une vierge du Pérugin. Je me suis accoudée au balcon de la
chambre à coucher de Louis XII. C’était de ce balcon qu’il se plaisait à
causer avec son premier ministre et ami le cardinal d’Amboise, qui se
plaçait à la fenêtre d’une petite construction en bois, élevée au-dessus
de la porte d’un hôtel que l’on voit tout proche du château.
Beaucoup d’évènements importants se sont déroulés au château de Blois.
Bien des questions militaires et politiques s’y sont agitées. Nombre de
pages de l’Histoire de France sont là inscrites sur ses pierres. En
remontant la chaîne des âges, le touriste ému, pénétré de son sujet,
revient par la pensée, vers un passé de plusieurs siècles, et le
reconstitue tout entier. En précisant ses souvenirs, il évoque les
grands personnages qui habitèrent le château de Blois, il les voit, il
les écoute, il revit avec eux les jours évanouis et il retrouve comme en
un rêve superbe, les grandes figures de Louis XII, Anne de Bretagne,
Charles IX, Catherine de Médicis, Henri III, Marguerite de Valois, la
Marguerite des marguerites, Jeanne d’Arc, Dunois, le premier homme de
guerre de son époque, les Guises, François Ier, qui n’habita guère le
château de Blois qu’au commencement de son règne, pendant qu’il faisait
construire la partie qui porte son nom. Chambord ensuite fit tort à
Blois.
Il voit encore défiler Charles-Quint qui séjourna quelques jours à Blois
en allant à Chambord, Jeanne d’Albret, Isabelle de France, Marie Stuart,
Coligny, Mademoiselle de Montpensier, la grande Mademoiselle, Charles
II, le prétendant à la couronne d’Angleterre, Louis XIV, qui s’y arrêta
quelques jours en se rendant à Saint-Jean-de-Luz, pour épouser l’infante
d’Espagne. C’est là qu’il vit pour la première fois Mademoiselle de La
Vallière.
Voilà la chambre où Valentine de Milan (dont l’histoire a enregistré la
tendresse conjugale) vint avec ses enfants, pleurer son époux, assassiné
en 1407. C’est là, dans ce vieux château de Blois, qu’elle prit pour
emblème, une _chantepleure_ (arrosoir), entre deux S, initiales de
_soupir_ et de _soucy_, avec la mélancolique devise restée célèbre:
«Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus» que l’on voyait répétée sur
toutes les tentures noires qui garnissaient sa chambre. C’est en vain
qu’elle demanda justice. Elle ne put survivre à sa douleur et au
triomphe de son ennemi, et mourut à Blois, à l’âge de trente-huit ans,
après avoir donné l’exemple de la plus chaste vertu, au milieu de la
cour licencieuse d’Isabeau de Bavière. «Le quatrième jour de décembre,
dit Juvénal des Ursins, mourut de courroux et de deuil, la duchesse
d’Orléans.»
C’est encore dans l’enceinte fortifiée du château de Blois que Jeanne
d’Arc (avril 1429), fit son entrée aux acclamations de la multitude.
Elle y séjourna plusieurs jours, en attendant les renforts promis par le
roi. Pendant ce temps là, Jeanne priait et écoutait ses voix, sainte
Catherine et sainte Marguerite qui lui dirent: «_Prends l’étendard de
par le Roi du Ciel et fait quérir l’épée de Charles-Martel_.»
C’est donc à Blois et non à Poitiers comme l’ont prétendu quelques
écrivains, que Jeanne fit faire l’étendard qui devait la conduire au
triomphe.
Quant à l’épée, voici son histoire.
On croit que l’église primitive de la paroisse Sainte-Catherine, dans
l’arrondissement de Chinon, fut fondée par Charles Martel, en 732, après
la bataille gagnée sur Abdérame et à l’endroit où l’on avait cessé de
poursuivre les Sarrazins. Il y déposa l’épée dont il s’était servi
durant le combat, et ce fut cette même épée que Jeanne d’Arc envoya
chercher (1429) comme un signe de victoire.
La cœur s’émeut au souvenir de ces preux héroïques, de ces fiers
chevaliers qui, conduits par Jeanne, guerroyaient pour le roi et
sauvaient la patrie!...
C’est encore au château de Blois, dans l’un de ces appartements
majestueux, que Charles d’Orléans, le prince le plus accompli de son
temps, charmé des beautés de la nature, en un jour de printemps, écrivit
ce charmant rondel, qui le place en tête des poètes du XVe siècle:
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s’est vestu de broderye,
De soleil raiant[2] cler et beau.
Il n’y a beste, ne oiseau
Qui en son jargon ne chante ou crye:
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Gouttes d’argent, d’orfèvrerie;
Chacun s’abille de nouveau,
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye.
En 1462, le 27 juin, Louis XII, fils de Charles d’Orléans et de Marie de
Clèves, naquit au château de Blois. Louis XI fut son parrain et lui
donna son nom. «Il eut à cette occasion de _grandes chères_ à merveille,
dit saint Gelais, trop longues _à mettre par escrit_.» Ce qui nous prive
encore une fois de tous ces détails intimes de la vie au moyen-âge, dont
nous sommes si friands aujourd’hui. C’est au château de Blois que le
filleul de Louis XI apprit, dans la nuit du 7 avril 1498, l’évènement
qui le faisait roi, c’est-à-dire la mort imprévue de Charles VIII au
château d’Amboise. C’est aussi dans ce même château que Louis XII,
parlant à la Trémoïlle, prononça ces paroles mémorables: «Ce n’est pas
au Roi de France, à venger les injures du duc d’Orléans.»
Le célèbre Machiavel fit deux séjours au château de Blois, en 1501 et en
1510, pour prendre part à des conférences diplomatiques, comme
ambassadeur de la république florentine, alliée de Louis XII.
C’est au château de Blois, que naquit le 25 octobre 1510, la seconde
fille de Louis XII et de Anne de Bretagne. Elle reçut le nom de Renée,
qu’elle devait illustrer un jour, dit Dom Lobineau, par son savoir et
par la protection qu’elle accorda aux lettres.
C’est encore ici que Jeanne d’Albret entourée d’une brillante escorte,
vint préparer le mariage de son fils avec Marguerite de Valois.
Sans les chroniqueurs du temps, il serait impossible de se faire une
idée du somptueux intérieur des châteaux royaux et princiers du
moyen-âge; des plaisirs variés: tournois, comédies, musique, bals et
festins qu’on y donnait, avec «grande ordonnance» et grand souci du
cérémonial et du décorum qui régnait déjà parmi les dames et les
demoiselles d’honneur, les pages, les chevaliers. On le voit, de tous
temps, M. Protocole et Mme Etiquette ont fait des leurs.
Le château de Blois eut donc ses jours de fêtes et ses jours de deuil.
Joies et douleurs, sourires et larmes, n’est-ce pas la vie?
Anne de Bretagne mourut au château de Blois le 9 janvier 1514. «Louis
XII, dit Seyssel, qui l’avait si tant aimée, qu’il avait déposé en elle
tous ses plaisirs et toutes ses délices, la pleura amèrement. Il voulut
porter le deuil en noir, contre l’usage, et resta trois jours enfermé
dans son cabinet, sans vouloir voir personne. Il serait difficile aussi
de peindre le chagrin de ses dames d’honneur et de ses chevaliers
bretons; car c’est à tort qu’on a attribué à François Ier
l’introduction des dames d’honneur à la cour, c’est à la reine de
France, Anne de Bretagne, qu’on doit cette institution.
La reine Anne habita souvent le château de Blois après son second
mariage, avec Louis XII, qui avait une prédilection marquée pour ce
château.
La cour de la reine Anne, dit Brantôme, était une fort belle école pour
les dames et les demoiselles qui, pouvant se façonner sur le modèle de
la reine, restaient sages et vertueuses.
Anne est la première reine de France qui ait eu ses gardes particuliers;
usant de ses prérogatives de duchesse de Bretagne, elle avait en plus
des gentilhommes ordinaires de la cour, cent chevaliers, tous bretons,
qui l’accompagnaient aux offices et dans ses promenades. Si ses
chevaliers appartenaient aux premières familles de la Bretagne, ses
dames et demoiselles d’honneur portaient les plus beaux noms de France:
Charlotte d’Aragon, Anne de Bourbon, Catherine et Germaine de Foix,
Blanche de Montgazon, Jeanne de Rohan-Guémenée, Catherine de Barres,
Louise de Bourdeille, tante de Brantôme, et bien d’autres. Ces dames se
réunissaient autour de la reine pour travailler ensemble à des ornements
d’église. On garde à Blois le souvenir d’une chape, ruisselante de
perles et d’or, destinée au Pape. Les bonnes mœurs, l’esprit et la
grâce, qui régnaient alors à la cour de France, étaient en grande
réputation dans toute l’Europe.
Mais je m’oublie, il en est toujours ainsi quand je parle de notre bonne
duchesse, quand je me rappelle sa vie si courte par les années, si
longue par ses œuvres et ses bienfaits.
Ce fut aussi au château de Blois, que la princesse Claude de France, sa
fille, trépassa à vingt-cinq ans, le 20 juillet 1524. «Fatale année pour
la France, dit un historien, car elle perdit le duché de Milan, deux
armées et sa reine.»
C’est dans le château de Blois, que l’on réunit les sommes nécessaires à
la rançon de celui qui pouvait écrire après la défaite de Pavie: «Tout
est perdu fors l’honneur.»
François Ier préférait à Blois, Chambord; et plus tard à Chambord,
Fontainebleau, qui devint sa demeure favorite, ce qui lui faisait dire
quand il y allait: _Je m’en vais chez moi_. C’est François Ier qui
fit transporter au château de Fontainebleau la belle bibliothèque du
château de Blois, formée par Louis XII. Elle se composait alors
d’environ mille neuf cent volumes, dont cent neuf seulement étaient
imprimés. Au dire des savants, cette bibliothèque, l’orgueil de la
France, faisait l’admiration de l’Europe.
Parmi tant de manuscrits précieux, on remarquait au premier rang les
heures d’Anne de Bretagne, qui sont encore aujourd’hui l’un des plus
riches trésors de la bibliothèque nationale.
Toutes les marges de ce précieux volume sont ornées d’une fleur, d’une
plante peinte d’après nature, avec son nom en latin et en français. On
en compte trois cents, exécutées avec une telle perfection, qu’on ne
ferait pas mieux à présent, et que cet ouvrage est regardé comme le type
le plus parfait de l’art à cette époque.
C’est à Blois, à la fin de l’année 1565, que Charles IX trama avec une
patience et une dissimulation extraordinaires, l’odieuse, l’abominable
St-Barthelémy.
Blois, qui fut le premier témoin de la popularité et de la domination
des Guises, devait devenir plus tard le témoin de leur ruine, et leur
tombeau.
Henri III, malgré cette noblesse de parole et cette bienveillance de
langage, qui lui étaient habituelles, sentait grandir chaque jour son
excitation contre les Guises. Son cœur était plein, il allait déborder.
Le château traverse alors une ère d’horreurs et de crimes. La reine
Catherine, très ébranlée par tous ces évènements, ne tarda pas elle-même
à mourir. Je viens de voir la chambre où elle rendit le dernier soupir.
A l’avènement de la Maison de Bourbon, l’importance historique du
château de Blois commence à décroître. En 1635, Gaston d’Orléans lui
rend quelque prestige; retiré à son château de Blois, il le restaure, il
entreprend même une reconstruction générale. Ses jardins, où il
entretient des collections de plantes les plus rares, sont comparés aux
célèbres vergers d’Alcinoüs, et les terrasses, aux jardins suspendus de
Babylone.
Le duc d’Orléans ne recherche pas la gloire ardente des conquérants: ses
plaisirs sont plus doux, et il cultive toutes les plantes utiles à la
santé et les fait distribuer aux pauvres de Blois.
«Que l’on cesse désormais d’admirer les parterres de Pestum, où la rose
fleurit deux fois l’année, et les pommes des Hespérides, confiées à la
garde du Dragon toujours éveillé! S’il était permis de comparer quelque
chose aux champs de l’Eden, ce serait Blois, le merveilleux ouvrage de
Gaston. Dans l’étroit espace d’un jardin, il a rassemblé et fait croître
toutes les plantes que la terre féconde nourrit dans son sein, les plus
humbles comme les plus superbes. Le fils de Bersabée avait appris à
connaître tous les végétaux, depuis l’herbe des gazons jusqu’au cèdre du
Liban; Gaston les cultiva tous et sut leur assigner le terrain propre à
chacun d’eux, plaçant sur un sol aride les plantes des montagnes, et
confiant à une terre humide, celles des vallées, afin que toutes se
montrassent parées de leurs ornements naturels, et que l’étude en fût
rendue plus facile.»
Voilà pour l’extérieur. L’intérieur s’enrichit d’un riche médailler,
d’estampes et de pierres gravées, de collections d’oiseaux et
d’insectes. «Gaston d’Orléans n’était étranger, selon l’expression du
temps, à aucun genre de curiosité.»
Une remarque très particulière, c’est que les trois collections
artistiques les plus précieuses, possédées par la France: la
Bibliothèque des manuscrits, le Cabinet des médailles et le Muséum
d’Histoire naturelle doivent leur origine ou leur accroissement aux
richesses accumulées dans le château de Blois.
Pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, le château de Blois fut
confié à des gouverneurs qui ne daignèrent même pas l’habiter.
La Révolution le mutila horriblement pour en faire une caserne.
Plus tard, avec cet esprit qui détruit les choses sous prétexte de les
utiliser, on songea à y installer la Préfecture. Il fut question de
jeter bas _les masures_ de Louis XII pour y substituer une belle grille
de fer.
Une Commission réclama en vain les jardins du Roi pour y établir un
jardin botanique, ils furent vendus en détail. L’Administration civile
et militaire semblait ne pas comprendre la valeur de ces chefs-d’œuvre,
et se complaire à leur destruction.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il en est ainsi fort
heureusement des générations et des goûts.
En 1841, la Comission des monuments historiques vint enfin classer et
sauver le château de Blois des mains, quelque peu vandales, qui le
mutilaient depuis trop d’années.
C’est avec soin maintenant que l’on entretient cet admirable château, ce
superbe diamant, parmi les joyaux du beau royaume de France.
A chaque instant, je consultais l’excellent ouvrage de M. de la
Saussaye, sur le château de Blois.
Rien n’est plus saisissant que de lire les grandes pages de l’histoire,
sur le lieu même où elles se déroulèrent. C’est ce que je faisais de
temps en temps, à la grande contrariété du guide, qui voulait tout
expliquer à sa manière.
Nous avons visité le Musée, au premier étage de l’aile de Louis XII. Les
tableaux offrent sans doute de l’intérêt, mais tout l’ensemble m’a paru
trop moderne.
Une dernière salle attend les touristes; elle est remplie de
photographies plus ou moins réussies, de bibelots plus ou moins
artistiques, représentant sur papier, sur bois, sur porcelaine, le
château sous tous ses aspects.
Notre guide en jupon, c’est une justice à lui rendre, ne s’est pas
montrée plus aimable comme marchande que comme cicérone; et je l’avoue
tout bas, cette dernière salle m’a fait complètement descendre des
hauteurs de l’histoire, pour rentrer dans les mesquines réalités de la
vie.
La vieille ville de Blois a beaucoup de cachet; elle fut entièrement
dévalisée par les Prussiens en 1870.
C’est égal, l’ennemi qui sut lui voler tant de choses, n’a pu lui
enlever son grand air d’autrefois.
Les vieux hôtels habités jadis par les seigneurs de la Cour intéressent
par leur architecture et les souvenirs qu’ils rappellent. Je citerai les
hôtels d’Amboise, d’Epernon, de Cheverny ou petit Louvre, de Guise,
d’Alluye, de la Chancellerie et... il y en a d’autres.
J’ai encore vu avec intérêt la belle vieille fontaine Louis XII, la
Halle au blé, style moyen-âge.
Le plus bel édifice moderne de Blois, est l’évêché. Les jardins
s’étendent en terrasses régulières, et de la plus élevée, le panorama
est délicieux.
C’est aussi à Blois que se trouve l’église Saint-Nicolas, la plus belle
de tout le département, après celle de Vendôme.
Blois a de jolies promenades. Quelle ville, d’ailleurs, n’a pas son
Mail! La promenade des _Allées_ est une belle arrivée sous bois, elle a
plus d’une demi-lieue et aboutit à une forêt. De la butte des Capucins,
chantée par Victor Hugo, la vue n’a d’autres bornes que la limite d’un
horizon sans fin. Les trois forêts qui entourent Blois étaient
extrêmement considérables au moyen-âge. Depuis trois siècles, elles ont
la même étendue, et comprennent environ dix mille hectares, rapportant
annuellement un million.
En 1814, l’Impératrice Marie-Louise se retira à Blois; c’est de là que
sont datés ses derniers actes.
Autour de Blois sont encore de bien beaux châteaux. J’ai visité Chaumont
et Chambord, le roi des châteaux.
Les autres, hélas, je ne les ai vus... que dans mon guide qui signale
particulièrement Cheverny, dont l’architecture extérieure et le mobilier
intérieur, sont dignes l’un de l’autre; le château de Beauregard,
monument historique fort remarquable et les imposantes ruines du château
de Bury.
CHAUMONT
Chaumont, rebâti par l’amiral Charles de Chaumont, neveu du cardinal
Georges d’Amboise, présente le type imposant du château féodal dans
toute sa sévère grandeur.
Ponts-levis et fossés, chemin de ronde couvert sur les machicoulis,
tours et tourelles, hautes cheminées et toits pointus, rien ne manque à
cette antique demeure qui garde son aspect formidable. Un pont-levis
donne accès au porche, au-dessus duquel se détache un médaillon sculpté
aux armes de Louis XII et d’Anne de Bretagne. La lettre L est posée sur
un semis de fleurs de lys, et l’A au milieu des hermines de Bretagne;
d’autres armoiries sont incrustées à la hauteur de ce médaillon sur les
deux grosses tours qui gardent le porche: à droite les armes de Georges
d’Amboise, d’illustre mémoire, surmontées du chapeau de cardinal; à
gauche, celles de son neveu Charles de Chaumont, amiral et grand maître
de France; à l’entrée, sur les créneaux de la tour de droite, se voient
aussi les signes cabalistiques de Catherine de Médicis.
De la cour intérieure, formant terrasse, s’ouvre une perspective
admirable sur la vallée de la Loire et les forêts qui teintent l’horizon
de leurs masses foncées. On pourrait presque dire, comme devant l’Océan,
qu’on a la vue de l’infini. C’est une mer de feuillage que la brise fait
onduler en leur donnant l’agitation et le bruissement des vagues.
Le fleuve complète le tableau. Quelle belle nappe argentée et miroitante
que la Loire à cet endroit! Le pont qui la traverse semble posé là pour
l’agrément du décor. Du reste, j’admire tous les ponts jetés sur la
Loire, soit par l’Etat, soit par l’administration des chemins de fer; ce
sont des œuvres de conception hardie et de grandiose exécution. L’un
d’eux, assis sur cinquante-neuf arches de vingt-et-un mètres de hauteur
a sept cent cinquante-et-un mètres de longueur.
«Le voyageur qui parcourt la belle levée de Tours aperçoit constamment
Chaumont pendant plus de six lieues sous des aspects aussi variés
qu’enchanteurs.»
Il faut croire qu’il n’en était pas ainsi autrefois, car on assure que
ce vieux donjon, accroché au flanc d’un coteau boisé, était si bien
caché dans la verdure, qu’il put échapper ainsi au sac révolutionnaire
de 1793. Cela explique sa conservation et celle de tous les objets
précieux qu’il renferme.
Les salons, sobrement meublés dans le style Renaissance, sont tendus de
magnifiques tapisseries de Beauvais et des Gobelins, fraîches comme si
elles dataient d’hier. C’est avec le plus grand intérêt que j’ai visité
les appartements historiques: la chambre de Diane de Poitiers, la
chambre de Catherine de Médicis, la salle du Conseil, la salle des
Gardes, la grande galerie qui rappelle celle de Louis XII au château de
Blois; la chapelle avec son rétable et ses sièges en chêne sculpté, et
ses beaux vitraux, le chapeau du cardinal d’Amboise y tient une place
d’honneur. La chambre _authentique_ de Catherine de Médicis m’a
particulièrement frappée. Voilà le lit à colonnes tendu de soie à
ramages pâlie par le temps, où cette reine impérieuse cherchait le
sommeil et où l’insomnie dut tenir plus d’une fois sa paupière ouverte.
Ces sièges à hauts dossiers, tourmentés par l’habile ciseau d’un artiste
inconnu, durent aussi bien souvent reposer ses membres fatigués.
Voilà le prie-Dieu brodé aux armes de France, sur lequel elle
s’agenouilla. Le missel est encore ouvert sur l’accoudoir, ses feuilles
sont jaunes et semblent garder la trace, l’usure des doigts, de celle
qui les tournait souvent, et distraitement, sans doute, quand son esprit
s’occupait plus de la terre que du ciel. Voilà la table de toilette,
l’aiguière, les flacons, les coupes, les boîtes à poudre et à mouches
dont l’élégante florentine se servait «pour réparer du temps
l’irréparable outrage.» Voici également les chandeliers à deux branches,
en cuivre massif, garnis de grosses chandelles du temps en cire jaune.
Tout en allant d’un meuble à l’autre, du bureau de travail qui contint
plus d’un secret d’Etat, aux coffres sculptés qui servaient à ramasser
le linge et les effets personnels, je me demandais si vraiment toutes
ces choses avaient appartenu et servi à Catherine de Médicis et je me
disais qu’en tout cas: _si non è vero_...
Cette chambre ouvre directement sur la tribune de la chapelle, dont elle
n’est séparée que par un lourd rideau d’étoffe foncée. A droite de cette
tenture, une petite porte conduit à la chambre qu’occupait Ruggieri,
«l’astrologue aux almanachs, et aux horoscopes,» comme l’appelait le
peuple; le confident, le conseil de la reine, qui l’accompagnait dans
tous ses voyages. Il était chargé, comme chacun sait, de prédire suivant
la marche et les différents reflets des étoiles, les destinées du
royaume.
Les personnes qui aiment à lire dans l’avenir consultent encore Cosme
Ruggieri, cherchant à appliquer ses prédictions au temps présent, et à
tirer des oracles de ses phrases embrouillées sujettes à différentes
interprétations ou de ses paraboles savantes, auxquelles chacun peut
donner le sens qui lui plaît; langage obscur et mystérieux qui constitue
la véritable science des sorciers du passé et des voyants de l’avenir.
Sa chambre aux sombres boiseries, est fort modeste. Elle ne contient
plus que son coffre-fort en fer. Son énorme clef, presque effrayante à
voir, doit rappeler celles que portaient à cette époque, les guichetiers
de la Bastille et autres lieux du même genre. Voilà pour le passé. Quant
aux communs récemment construits, ils ont mis à contribution tout ce que
l’élégance et le confort modernes ont de plus perfectionné. C’est dans
l’emplacement de ces servitudes qu’au XVIIIme siècle, l’italien Nini
établit une fabrique de poterie, dont quelques spécimens sont conservés
sous vitrine, dans l’une des salles du château.
Le parc est beau, certaines parties sont fort pittoresques, entr’autres,
la vallée ombreuse d’un petit ruisseau qui coule au bas de pentes
rapides et boisées, sur lequel on a jeté deux ponts rustiques du plus
charmant effet. Ces deux ponts solidement charpentés, et pour lesquels
on semble ne pas avoir ménagé le bois, sont cependant d’un genre
nouveau.
Au bout du premier pont, on aperçoit le faîte d’un gigantesque tronc
creux; on pense que cet arbre antique est contemporain du château. C’est
un vieux chêne miné par le temps, écorce rugueuse et crevassée, branches
sans feuillage, tordues et brisées. Vous pénétrez dans ce tronc, dont
l’intérieur est encore plus large que celui du chêne légendaire de la
Prévalaye, près Rennes, et vous avez la surprise d’y rencontrer un
escalier en spirale, qui dégringole dans toute la hauteur du tronc.
En bas, nouveau pont rustique franchissant la petite vallée. Le curieux
de tout ceci, et pourquoi je me suis étendue sur cette description,
c’est que les deux ponts, aux massives rondelles de bois, à peine
équarri, taillé à coups de hache, ainsi que le gigantesque chêne, tout
cela d’une imitation parfaite, est en ciment.
On a conservé et entretenu d’après les premiers plans, le _Mail_ de la
Reine, orné l’été, de grands orangers, peut-être contemporains de ceux
de Versailles, et la _Motte_, sa promenade favorite, pleine d’ombre et
de fraîcheur. Ah! si ces vieux arbres pouvaient parler, si ces témoins
muets d’un autre âge pouvaient raconter l’histoire intéressante de leur
époque, que de choses nouvelles, que de révélations piquantes
n’entendrait-on pas!
En 1559, Diane de Poitiers, à son grand déplaisir, se vit contrainte par
Catherine de Médicis, d’échanger son cher Chenonceaux contre Chaumont.
Il passa ensuite entre les mains de la duchesse de Bouillon, qui épousa
Henri de la Tour, père de Turenne. Madame de Staël y séjourna pendant
son exil. Benjamin Constant l’a également habité. Il est aujourd’hui la
propriété de la Princesse de Broglie.
CHAMBORD
C’est en silence et muette d’admiration que j’ai contemplé Chambord,
cette création splendide, le plus beau des châteaux de la vallée de la
Loire. La merveille des merveilles du style renaissance enfoui comme un
trésor dans le pays le plus triste et le plus malsain de la France, la
Sologne.
Voilà donc Chambord, le don national de la France au duc de Bordeaux qui
toute sa vie en porta le nom et ne l’habita jamais.
Depuis le jour où il lui fut offert, que de changements, que d’illusions
tombées, que de rêves évanouis! Là, dans ces vastes appartements si
longtemps éclairés du pur rayon de l’espérance, et qu’aujourd’hui le
vide et la solitude envahissent de plus en plus; là, dans cette belle
demeure si déserte et que personne ne semble plus devoir faire revivre,
l’esprit s’emplit de souvenirs et l’âme de tristesse. Ah! dans ce grand
château français, que de châteaux en Espagne furent bâtis jadis par tous
les royalistes qui vinrent le visiter; alors on comptait voir le roi
reprendre non seulement possession de son château, mais aussi de sa
couronne. L’enfant de la Providence en est devenu le vieillard, sans
qu’il lui ait été donné de reprendre le chemin de sa patrie et le trône
de ses ancêtres. La mort est venue briser les derniers espoirs fondés
sur ce prince religieux et chevaleresque, grandi encore par l’exil et
qui, de l’aveu même des ennemis les plus acharnés de la royauté, restera
dans l’histoire l’une des plus nobles figures du XIXe siècle.
Le château de Chambord forme un carré long de cent cinquante-six mètres
sur cent dix-sept, flanqué aux angles de grosses tours rondes. Ce
système de construction en enveloppe un second, soutenu également par de
massives tours circulaires à pignons pointus. Les deux façades se
confondent au nord en une immense ligne partagée en trois sections par
les tours qui s’y rencontrent. Ce qui caractérise surtout le château de
Chambord à l’extérieur, c’est le nombre et la variété de ses ornements.
«Chambord, monument féerique, forêt de campaniles, de tours, de
cheminées, de lucarnes, de dômes et de tourelles», est un éblouissement
pour l’archéologue et même pour le simple touriste; principalement dans
la partie supérieure que décorent d’innombrables sculptures, salamandres
gigantesques, flèches aiguës, clochetons élégants, terrasses à
balustres.
Le joyau de l’intérieur de Chambord est l’escalier central en spirale, à
double rampe superposée, tout en appartenant au même noyau; la
disposition est telle que deux personnes peuvent en même temps monter et
descendre sans se rencontrer. Au-dessus des voûtes des quatre salles,
divisées en trois étages, et au niveau des terrasses qui les recouvrent,
s’arrête la double rampe et commence le couronnement de forme pyramidale
ayant trente-deux mètres de hauteur, surmonté d’une fleur de lys en
pierre, d’au moins deux mètres; il produit le plus grand effet.
La chapelle, achevée par Henri II, est en parfait état de conservation.
On compte à Chambord treize grands escaliers, sans parler des petits,
cachés dans l’épaisseur des murs; quatre cent quarante pièces: chambres,
salles, salons, galeries. Je n’ai point essayé de parcourir ce dédale
d’appartements où il n’y a rien à voir: ce beau château n’est pas
meublé; quelques tableaux de maîtres, des portraits, ornent
particulièrement le grand salon et la chambre du maréchal de Saxe. On y
voit Louis XIV, Mme de Maintenon, Anne d’Autriche, Mme de la
Fayette, etc. La statue d’Henri V, d’une grande pureté de lignes et
d’une vérité d’expression remarquable, décore le grand salon de
réception.
L’enceinte du parc forme la limite d’une commune qui y est contenue tout
entière; il compte trente-cinq kilomètres de tour, et comprend de
magnifiques futaies et d’immenses taillis peuplés de toute espèce de
gibier.
La forêt de Chambord n’approche certainement pas de celle de
Fontainebleau qui compte près de dix-neuf mille hectares, mais elle est
plus grande que la forêt de Chantilly qui n’a que deux mille quatre cent
cinquante hectares; le parc de Chambord compte cinq mille cinq cents
hectares, dont quatre mille cinq cents de bois, cinq fermes et quatorze
étangs.
Il est traversé par une rivière, le Cosson. On y arrive par six portes
et avenues, avec pavillons de garde. Dès l’an 1090, il est question de
Chambord, maison de plaisance et de chasse des comtes de Blois.
Plus tard, il fut acquis avec le comté de Blois par Louis d’Orléans,
frère de Charles VI, et réuni à la couronne par l’élévation au trône de
Louis XII. «Pendant bien longtemps, on attribua cette admirable
construction à des artistes italiens.
On nommait le Primatice et le Rosso, mais des recherches plus modernes
permettent d’en attribuer la construction à Pierre Nepveu, dit
Trinqueau, architecte natif d’Amboise.
Le domaine appartenait depuis longtemps à la couronne, quand François
Ier fit commencer les travaux. Pendant douze ans, dix-huit cents
ouvriers, dit-on, y travaillèrent sans relâche, et en 1519,
Charles-Quint, visitant Chambord, l’appelait déjà _un abrégé des
merveilles que peut enfanter l’industrie humaine_. Pendant la plus
grande partie de sa vie, François Ier habita Chambord, devenu son
œuvre et sa résidence favorite. Il avait deux bonnes raisons pour cela,
son goût pour la chasse, et son amour pour la comtesse de Toury qui
habitait un château voisin. D’après les archives du trésor royal,
François Ier dépensa à construire Chambord quatre cent
quarante-quatre mille cinq cent soixante-dix livres, ce qui représente
aujourd’hui plus de cinq millions, et mourut sans que son œuvre fut
complètement terminée.
Henri II continua les travaux inachevés par son père. Après lui, la Cour
habita Chambord, mais sans l’embellir. Louis XIII s’y plaisait. Louis
XIV, qui portait partout son amour du faste et des grandeurs, y donna
des fêtes brillantes et pour y loger sa suite fit exécuter divers
remaniements. C’est à Chambord qu’eurent lieu les premières
représentations de _Pourceaugnac_ 1669, et du _Bourgeois gentilhomme_
1670. Louis XV donna Chambord à son beau-père, le roi Stanislas de
Pologne, qui l’habita huit années, et combla les fossés. Le maréchal de
Saxe, auquel il avait été donné en 1748, loin de l’embellir n’y fit rien
de bien, au contraire. La famille de Polignac en obtint la jouissance du
roi Louis XVI en 1777. Pendant la révolution, le gouvernement y établit
un dépôt de remonte.
Napoléon Ier y installa la quinzième cohorte de la Légion d’Honneur,
mais c’est au Camp de Boulogne en 1804 que furent distribuées les
premières décorations. L’Empereur présida à cette imposante cérémonie,
assis dans l’antique fauteuil du roi Dagobert expressément transporté de
Paris à Boulogne, avec les casques de Bayard et de Duguesclin.
C’est sur cet antique fauteuil que s’asseyaient les rois francs de la
première race pour recevoir, lorsqu’ils prenaient le commandement, les
hommages et serments des grands du royaume; il est de bronze, doré par
places, fondu et ciselé avec des têtes de panthères pour ornements.
Ce siège, tout _ce qu’il y a de plus authentique_, fut conservé pendant
plusieurs siècles dans le trésor de l’Abbaye de Saint-Denis. Après la
suppression des monastères, il passa au Palais-Royal, où il fut conservé
avec tout le soin que méritait un meuble aussi précieux, plus tard il
fut déposé au cabinet des médailles.
Il fit encore un long séjour au Musée des Souverains, installé dans le
beau château de Saint-Germain. Aujourd’hui il habite la bibliothèque
nationale où on peut le voir au Cabinet des Antiques.
Après la bataille de Wagram l’empereur érigea Chambord en principauté et
en fit don au maréchal Bertier à la condition de terminer le château.
Après la mort du prince de Wagram, sa veuve ne pouvant l’achever ni même
l’entretenir, obtint l’autorisation, après en avoir coupé tous les bois,
de le vendre.
C’est alors qu’une souscription nationale, proposée par le Comte Adrien
de Calonne, combattue par Paul-Louis Courier, racheta le domaine de
Chambord au prix de un million cinq cent quarante deux mille francs,
pour l’offrir au duc de Bordeaux qui venait de naître.
Avant de partir et pendant que mes yeux s’absorbaient une dernière fois,
dans la contemplation de cette splendide demeure, mon esprit voyageait
grand train et déroulant les événements d’un demi-siècle, je rêvais
mélancoliquement au passé qu’était alors l’avenir, lequel n’a rien tenu
de ce qu’on attendait de lui. Cette terre essentiellement française, cet
ancien domaine de nos rois, ce château qui aurait dû rester l’apanage
des princes légitimes du pays, appartient maintenant à un étranger, à un
prince italien, peut-être hostile, en tout cas, indifférent, qui se
contentera désormais de palper les revenus et d’entretenir tout juste la
toiture des bâtiments pour qu’ils ne tombent pas tout à fait en ruine!
Je suis partie navrée.
Vraiment les choses de ce monde n’ont de stable que leur instabilité
même!
AZAY-LE-RIDEAU
Encore une demeure attrayante, un vrai régal pour les yeux. C’est avec
une satisfaction sans cesse renouvelée que l’archéologue et le touriste
visitent tant de purs chefs-d’œuvre du style renaissance. Tous ces
châteaux m’émerveillent, je finis par devenir un peu enfant. C’est
toujours le dernier visité qui me paraît le plus beau. Donc je retrouve
ici même grâce dans les lignes, même profusion dans les sculptures,
pilastres et colonnes, balustres et clochetons, niches et bas-reliefs.
Là, j’admire la salamandre au milieu des flammes avec la devise du roi
chevalier: _Nutriseo et exstinguo_. Ailleurs, je remarque les armes de
Claude sa femme, l’hermine bretonne, et je lis cette autre devise: _Ung
seul désir_, et tout cela supérieurement fouillé, ciselé, si je puis
m’exprimer ainsi.
Azay-le-Rideau est bâti sur pilotis, flanqué de tourelles qui forment,
avec les deux principaux corps de bâtiment, un ensemble plein de
grandeur et de suprême élégance. Le portail d’entrée présente une des
plus belles façades de l’édifice, orné de colonnes recouvertes
d’arabesques du meilleur goût, il se termine par un fronton armorié, et
renferme à l’intérieur un escalier des plus curieux.
Les appartements sont un vrai musée, remplis de meubles rares de toutes
les époques et de magnifiques tableaux, portraits historiques des
meilleurs maîtres: Charles VIII, Louis XI, Charles IX, Louis XIII, Louis
XV enfant, Anne de Bretagne, Anne d’Autriche, Anne de Montmorençy,
Rabelais, Michel Cervantès, Catherine de Médicis, Ambroise Paré,
Henriette d’Entragues, le maréchal d’Ancre, Mademoiselle de La Vallière,
Madame de la Sablière, Marie-Thérèse d’Autriche, Marie Leczinska, la
duchesse de Chateauroux, etc., etc.
La principale chambre garde son titre de chambre du Roi, parce que Louis
XIV y coucha. Le parc est ravissant. L’Indre, déroulant sans entraves
ses capricieux anneaux, dessine des îlots verdoyants, découpe et
festonne les pelouses au gré de sa fantaisie. Rien de charmant comme les
gracieux méandres de ce ruban d’argent, baignant au nord et au midi les
assises du château, puis se faufilant dans les prairies, rayé de temps
en temps par de légers ponts qui le traversent; tout au fond la rivière
s’échappe de l’enclos par une belle chûte d’eau.
Azay-le-Rideau est un chef-lieu de canton qui passerait certainement
inaperçu sans son magnifique château.
Cette bourgade avait autrefois le titre de châtellenie. Son nom lui
vient de l’un de ses seigneurs, Hugues de Ridel ou de Rideau, chevalier
banneret sous Philippe-Auguste, 1213. Le château actuel bâti au
commencement du XVIe siècle par Gilles Berthelot, appartient
aujourd’hui au marquis de Biencourt qui n’est point à court de bien,
tant s’en faut, puisque le château et ses collections, contenant et
contenu, sont estimés sept millions.
Je termine par une jolie page de la vie du marquis de Biencourt.
C’était pendant l’année terrible, le prince Frédéric-Charles et son
état-major étaient installés au château d’Azay-le-Rideau. On y faisait
bombance. Un jour un officier demande à parler au marquis de Biencourt
de la part du prince Frédéric-Charles.
«Il y a ici, monsieur le marquis, cinq voitures qui vous appartiennent.
--Cinq, en effet.
--Son Altesse désirerait s’en servir et je suis chargé de vous en
demander l’autorisation.
--Je ne prête pas mes voitures.
--Alors, son Altesse se verra, à son grand regret...
--Faites ce que vous voudrez, ce sera un vol de plus, voilà tout.
--Oh! on vous les rendra.»
Maintenant, pourquoi ces messieurs avaient-ils besoin des voitures du
marquis de Biencourt?
Tout simplement pour s’y promener en compagnie d’une douzaine de
drôlesses qu’ils avaient fait venir pendant l’armistice. La petite fête
terminée, les voitures furent rendues à leur propriétaire.
Le lendemain, Frédéric-Charles passait une revue en face du château.
Tout à coup au milieu de la revue, on vit une grande flamme devant la
porte principale. C’étaient les cinq voitures qui brûlaient; monsieur le
marquis de Biencourt ne voulant plus s’en servir après ceux qui les
avaient souillées, avait ordonné d’y mettre le feu.
Voilà un trait bien français et qui mérite d’être conservé.
C’est toujours ce même esprit chevaleresque qui dictait un jour cette
noble parole d’un gentilhomme à Charles-Quint. Celui-ci le sollicitait
de recevoir le Connétable de Bourbon, c’était après la bataille de
Pavie. Le gentilhomme répondit: «J’obéirai, Sire, mais je vous préviens
que le jour même où le traître aura quitté ma demeure, j’y mettrai le
feu de mes propres mains, car jamais, ni moi ni les miens ne resterons
dans le logis d’un traître.»
CHENONCEAUX
Chenonceaux, situé au dire de nos rois de France «en un beau et plaisant
pays,» est un château d’un aspect très particulier, et me semble unique
en son genre.
Nous y sommes allés par bateau à vapeur. Lorsqu’on a le temps, et qu’on
veut bien voir, le bateau est infiniment plus agréable que la locomotive
qui passe trop rapidement.
Nous arrivons donc au quai d’embarquement au coup de huit heures, heure
annoncée pour le départ. Le bateau n’est pas beau, c’est un petit
_patouillard_ qui se repose tout l’hiver, et ne se met en route qu’une
ou deux fois par semaine l’été, lorsqu’il trouve un nombre suffisant
d’excursionnistes à promener. Un seul homme est à bord, faisant le
service et cumulant les emplois. Il est mécanicien, chauffeur,
serviteur, etc. Son costume se ressent de son métier. Il porte un vieux
pantalon de velours rapé, et une chemise qui semble n’avoir jamais eu de
démêlés avec la blanchisseuse.
La vapeur mugit, un long panache de fumée se déroule dans l’air, le
bateau semble prêt à démarrer, et cependant nous ne partons pas. Huit
heures et demie viennent de sonner à toutes les horloges. Le mécanicien,
à plusieurs reprises, a jeté des regards anxieux du côté de la ville.
Evidemment il attend quelqu’un. En effet nous apercevons dans le
lointain une dame et une petite fille de cinq à six ans, qui accourent
de toutes leurs jambes vers le bateau. Enfin! dit le mécanicien, et il
s’empresse de donner le signal du départ. J’examine les nouvelles
voyageuses.
La dame, en robe de laine noire, me paraît trop simplement mise pour
être la mère de l’enfant en ravissante toilette de cachemire blanc,
ornée de dentelles crêmes avec capote assortie d’une rare élégance, et
mignons souliers de cuir blanc à boufettes de satin, et je me dis en
moi-même: la dame, c’est une gouvernante, et la petite fille est sans
doute l’heureuse héritière de quelque beau château que nous allons
rencontrer sur notre route. Bientôt la dame ouvre un panier, en tire des
poires et du pain qu’elle dépose sur une sorte de table pliante et la
petite fille se met à manger. Cela m’étonne un peu... Soudain l’homme du
bord, noir comme un cyclope, le cou et les bras nus, la barbe et les
cheveux en broussailles, sort de la soute au charbon et s’approche de
ces dames. Mon sentiment est qu’il ne se gêne pas; mais, comment peindre
ma surprise quand je l’entends tutoyer la petite fille: «As-tu fini de
manger? Puis il ajoute (je n’en croyais pas mes oreilles): Allons,
embrasse papa maintenant! A ces mots l’enfant devient maussade. Elle
jette un rapide coup d’œil sur son père d’abord, sur sa belle toilette
ensuite, et répond en s’enfuyant: non, non tu es trop sale!... C’était
le cri du cœur, et la mère avait l’air d’approuver sa fille! Le père
sans se fâcher, trop fier d’ailleurs de sa progéniture, s’en fut
chercher le balai pour nettoyer les miettes de pain et les pelures de
poires.
Il y a des gens qui sont en avant sur leur siècle, moi je suis en
retard; j’étais aussi indignée contre les parents que contre l’enfant.
Quelle réponse! mais aussi quelle éducation! Quoi! ce sont les parents
eux-mêmes de cette fillette, qui dès sa plus tendre enfance, commencent
à en faire une déclassée!
Comment tournera la jeune fille dont on aura développé des goûts trop
au-dessus de sa condition. Il faudrait une bien forte dose de raison et
de vertu pour résister à la tentation. Il est à craindre qu’à dix-huit
ans, elle ne méprise tout à fait son père et ne cherche des gens de
bonne volonté pour lui payer des toilettes.
J’ai fait part de mes réflexions. Mes amies m’ont traitée d’arriérée, de
réfractaire au progrès... L’une d’elles s’est écrié: «La soie est à qui
la paie et les parents ont bien le droit de mettre leurs enfants comme
ils veulent.» L’autre a dit: «Si cela les amuse de les habiller comme
des gravures de mode, c’est leur affaire; d’ailleurs l’étoffe de laine
blanche n’est pas plus chère que l’étoffe de laine noire. L’argument m’a
paru triomphant, je n’ai pas cherché à le combattre, j’ai laissé les
personnes pour revenir aux choses, pour revenir aux beautés de la nature
qui défilaient sous mes yeux.
Les rivières se montrent parfois jalouses des fleuves dont elles sont
tributaires. C’est le cas pour le Cher dont les rives, sur un moindre
espace sans doute, sont belles à l’égal de celles de la Loire. Quel
délicieux paysage, calme, reposé, plein de fraîcheur! Ah! les jolis
bosquets feuillus et les jolies prairies d’herbe lisse et moirée! Le
Cher tout ensoleillé se déroule comme un collier d’or dans un écrin de
velours vert.
Il me semblait humer la brise d’antan, et j’avais plaisir à me repaître
de tant de souvenirs historiques enfouis sous les feuillées.
Rien d’original et de grandiose comme l’aspect de Chenonceaux, de ce
château en partie assis sur un pont, bâti lui-même sur les piles énormes
d’un ancien moulin. Ses arches massives, profondes, barrent entièrement
la rivière; vous passez en bateau sous le château avant d’y entrer; une
superbe galerie, surmontée d’un second étage, s’étend sur toute la
longueur du pont. Les premières arches sont creuses et renferment les
caves, les cuisines, les pièces de service et de dégagement.
Chenonceaux remonte très loin dans l’histoire, puisqu’on assure que les
Romains, séduits par son site enchanteur, y avaient construit une
ravissante villa; on fouille le passé de Chenonceaux sans effroi, sans
arrière pensée, la politique n’est pas venue là ourdir ses trames, le
sang n’a pas rougi ses pierres, on n’évoque aucun fantôme de victime ou
d’assassin; la beauté, l’amour, le plaisir, les arts, l’ont tour à tour
habité. J’ai trouvé délicieuse cette journée passée dans cette royale
demeure, où j’ai pu laisser ma pensée errer au milieu des plus charmants
souvenirs. Diane de Poitiers y apporta l’éclat de sa beauté; Marie
Stuart y passa calme et souriante le plus heureux temps de sa vie;
Catherine de Médicis qui acheva cette merveille et y entassa les
chefs-d’œuvre de sa patrie, vint s’y reposer et oublier les intrigues de
la Cour; la reine Marguerite s’y amusa; Louise de Lorraine vint y cacher
sa douleur après l’assassinat de son mari par Jacques Clément, et
pleurer sous les ombrages mystérieux et profonds qui nous abritent
encore. Elle ne sortait de sa retraite que le samedi pour aller entendre
la messe à l’église de Francueil, toujours habillée de blanc, suivant
l’étiquette du deuil des reines, ce qui l’avait fait surnommer par le
peuple qui la voyait passer, _la Reine blanche_.
Plus tard, Gabrielle d’Estrée fredonna à Chenonceaux les chansons
amoureuses que le bon roi Henri composait pour elle. Marie de Luxembourg
et Françoise de Lorraine appellent Chenonceaux leur séjour favori. Laure
Mancini accompagnée de son oncle le cardinal Mazarin, vint à
Chenonceaux dans le but de plaire à Vendôme et de l’épouser. La poétique
La Vallière y rêva à son tour.
En 1730, Monsieur Dupin, ancien fermier général, l’achète, le restaure,
l’habite et y reçoit l’élite de la société française du XVIIIe
siècle. Madame Dupin célèbre par son esprit et ses relations avec J.-J.
Rousseau et les autres philosophes du dernier siècle, y mourut en 1779,
à l’âge de quatre-vingt-treize ans. C’est grâce aux relations de cette
dame avec tous les hommes politiques de la Révolution, que le château de
Chenonceaux passa, sans être inquiété, les années désastreuses de la
Terreur, et il appartint ensuite au comte René de Villeneuve, son
petit-fils. Après lui, le domaine mis en vente aux enchères publiques,
devint en 1863 la propriété de Monsieur Pelouze, chimiste.
L’ancienne salle des gardes, un peu sombre aujourd’hui, dont l’extrémité
s’ouvrait autrefois sur un balcon, est meublée en chêne et noyer
sculptés; des panoplies d’armes et d’armures remontant à François
Ier, Henri II et Henri III, décorent les murailles. La plupart des
appartements sont tendus en toiles peintes d’un genre particulier, on
peut même dire unique, très apprécié des amateurs.[3]
On nous a montré la chambre de la belle Diane, avec sa toilette et son
lit tendu de satin blanc; la chambre est vaste, de la fenêtre, un peu
petite cependant, on découvre toute la vallée du Cher.
On peut dire que Diane de Poitiers fut l’enchanteresse de son époque;
les arts et la littérature doivent la bénir, elle encouragea tous les
artistes, les écrivains, les poètes, sauf Marot cependant; mais
l’histoire doit se montrer plus sévère, et la morale la condamne
absolument.
Diane de Poitiers qui avait des goûts artistiques très développés et
très purs s’attacha à Chenonceaux qu’elle embellit à ravir. C’est elle
qui fit élever l’admirable façade du levant, ainsi que la magnifique
galerie des fêtes bâtie sur le pont, et qui s’ouvre comme je viens de le
dire à gauche et à droite sur les deux rives du Cher. Cet édifice
grandiose est vraiment la réalisation d’un rêve royal. Cette aile qui
s’asseoit tranquillement sur la rivière et prend toute la largeur, est
une conception tout à la fois étrange et captivante; la galerie du
rez-de-chaussée est une sorte de musée renfermant de nombreux objets de
prix. Cette même galerie qui se retrouve au deuxième étage doit devenir
un musée de tableaux. On visite aussi le salon vert entièrement tendu et
meublé de la couleur de l’espérance. La bibliothèque de Catherine de
Médicis, sombre, peu éclairée serait d’un bien haut intérêt si on avait
le loisir de l’étudier, elle renferme les archives de Chenonceaux,
commençant au XIIIe siècle et comprend cinq mille pièces contenues en
cent quarante registres soigneusement reliés.
L’escalier qui est souvent un écueil pour les architectes est ici conçu
avec un rare bonheur.
«L’architecte a abandonné la vis de Saint-Gilles et adopté une
innovation italienne, c’est-à-dire l’escalier à travées parallèles
réunies par des paliers; cet escalier, appliqué au milieu de la façade
du couchant, n’en dérange point l’ordonnance. L’escalier de Chenonceaux
et celui d’Azay-le-Rideau sont, sinon les plus anciens, au moins les
plus somptueux modèles de cette disposition importée d’Italie; car
l’escalier de Chambord, malgré la conception magistrale de sa double
vis, reste encore fidèle aux antiques traditions de l’art français.»
La chapelle, due à François Ier, intelligemment réparée, a conservé
son cachet primitif, c’est un charmant spécimen du style gothique
Renaissance; de sveltes colonnettes en faisceaux supportent des tribunes
et une voûte à pendentifs sculptés et découpés à jour; l’autel n’est
qu’une simple table de pierre soutenue aux angles par des colonnettes
très élégantes; à côté de la crédence on remarque une étroite ouverture
en œil-de-bœuf oblique, qui communiquait avec l’oratoire de la Reine
Louise. Une loge s’ouvre à droite, dans l’épaisseur de la muraille:
c’est la place d’honneur réservée aux châtelains. Un caveau sépulcral
est établi sous la chapelle.
Les vitraux peints, fort remarquables, sortent certainement de cette
admirable Ecole de Tours qui a produit tant de chefs-d’œuvre; ils sont
au nombre de six, représentant Notre Seigneur Jésus-Christ, saint
Michel, saint Pierre, saint Thomas et saint Gatien; sur trois verrières
modernes, on voit sainte Marguerite, sainte Catherine et saint
Guillaume.
La consécration de cette chapelle fut faite en 1518, par Antoine Bohier,
Cardinal-Archevêque de Bourges, et frère de Thomas Bohier, premier
propriétaire, et on peut dire fondateur du château.
Les chroniqueurs du XVIe siècle ont décrit les fêtes somptueuses qui
se donnèrent à Chenonceaux.
Ils nous racontent les superbes _triomphes_ que Catherine de Médicis fit
organiser à l’intention de François II et de Marie Stuart. L’entrée
solennelle des jeunes princes eut lieu le dimanche, dernier jour de mars
1560. Les artistes, les décorateurs, les poètes frottés d’un peu de
mythologie, firent des merveilles empreintes d’un cachet exceptionnel de
grandeur et de nouveauté.
«Les arcs de triomphe, les obélisques, les colonnes, les statues, les
fontaines jaillissantes, les autels antiques, étaient chargés
d’emblèmes et d’inscriptions empruntées aux grands poètes de Rome, de la
Grèce et de l’Italie moderne. Les feux artificiels y mêlèrent leurs
surprises: «dont tout le monde, les yeux ouverts et les bouches béantes,
non seulement fut esbahy mais estonné de joie et grande admiration pour
n’avoir esté auparavant ce jour jamais veu chose semblable;» enfin,
trente canons, rangés en bataille sur la terrasse de la rivière, y
ajoutèrent par leurs salves répétées, quelque chose d’imposant.» Peu
d’années après la reine-mère reçut son fils Charles IX à Chenonceaux et
le fêta pendant quatre jours mais les détails manquent sur cette
réception. En 1577 Catherine offre à ses deux fils, Henri III et le duc
d’Alençon, la plus fameuse de toutes ses fêtes. Le 2 mai, le duc
d’Alençon avait repris sur les protestants la ville de la Charité et ce
succès méritait d’être célébré.
Le 15 du même mois, le roi donna un grand festin à son frère au
Plessis-lez-Tours, et le sombre château de Louis XI vit une de ces fêtes
orientales auxquelles son fondateur ne l’avait guère habitué. Les dames
y parurent en habits d’hommes, vêtues de vert (c’était la couleur des
fous) et firent le service à la place des officiers de la Cour. Tous les
assistants furent aussi habillés de vert, et la dépense de ces vêtements
ne s’éleva pas à moins de soixante mille livres.
Le dimanche suivant, Catherine de Médicis fêta à son tour le jeune
triomphateur et ses compagnons de guerre. Elle reçut la cour à
Chenonceaux et lui offrit un banquet dont le faste licencieux devait
éclipser celui du Plessis.
Les traits principaux de ces plaisirs fantastiques nous ont été transmis
par Pierre de l’Estoile, dans le _Journal de Henri III_.
Le festin eut lieu dans le jardin, derrière la grosse tour, près de la
fontaine du Rocher. Le roi y figura habillé en femme, comme il le
faisait quelquefois dans les fêtes, il portait un collier de perles et
trois collets de toile, dont deux à fraise et un rabattu, tels que les
portaient les dames de la cour.»
«Si qu’au premier abois chascun estait en peine
S’il voyoit un roy-femme, ou lui un homme-reyne»
«Au dessous du roy s’assirent ses mignons, tous fardés, peints, pommadés
comme leur maître avec de grandes fraises empesées larges d’un
demi-pied, de façon dit l’Estoile qu’à voir leurs testes dessus leurs
fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat.» Les
trois reines assistaient au festin, Catherine, Marguerite sa fille et
Louise de Lorraine sa bru, les Reines étaient entourées de leurs Dames
d’honneur, et de tout l’escadron volant des jeunes filles; l’Estoile
ajoute qu’en cette fête qui coûta cent mille livres, c’est-à-dire un
million et demi de notre monnaie actuelle «tout estait parfait et en bel
ordre.» Franchement c’eût été malheureux qu’après une pareille dépense,
les choses n’eussent pas réussi.
Si j’étais architecte je ferais avec les expressions techniques une
description savante de Chenonceaux, cette merveille de la Renaissance,
cela m’est impossible, je ne sais qu’admirer cet ensemble incomparable:
ici la grande cour d’honneur, le pont levis, le donjon superbe qui sort
des douves profondes, remplies des eaux du Cher; là les sveltes
tourelles, les hautes cheminées, et les fenêtres sculptées qui se
détachent des toits pointus.
La façade orientale, vue du parterre de Diane aux bords de la rivière,
est admirable; le décorateur de l’Opéra comique s’en est inspiré dans le
décor du second acte des Huguenots.
J’ai éprouvé la même admiration pour le parc. Le jardin français, tel
que le tailla Le Nôtre avec ses belles ordonnances, ses terrasses à
balustre, ses bassins, ses cascades, ses statues et ses rocailles, ses
charmilles, ses labyrinthes, ses vastes boulingrins, ses grandes lignes
régulières qui s’allongent dans l’espace, me semble plus grandiose que
le jardin anglais proprement dit. Celui-ci primitivement a dû être
inventé pour dissimuler son peu d’étendue et son irrégularité. Le regard
sans cesse arrêté soit par une allée tournante qui souvent se replie sur
elle-même, soit par un massif épais qui barre l’horizon, le regard,
dis-je, ne peut réellement se rendre compte de l’importance du terrain,
ceci n’est point une critique. Si le jardin français s’aperçoit d’un
coup d’œil, le jardin anglais sait ménager les surprises et l’imprévu,
et je reconnais tout le parti que le parc anglais permet de tirer d’un
emplacement ingrat, où il eut été impossible de dessiner le vrai jardin
français avec ses majestueuses ordonnances, jardin en définitive
beaucoup plus coûteux que des pelouses ou prairies semées çà et là de
grands arbres, de massifs, d’arbustes et de quelques corbeilles de
fleurs.
La création de jardins et de parterres dignes des constructions, occupa
longuement la reine Catherine et la favorite Diane. Des jardiniers
italiens et français, Le Nôtre et même le célèbre potier Bernard
Palissy, donnèrent des plans et des dessins.
«Sous l’influence des artistes italiens, l’horticulture prit un grand
essor. Les jardins du XVIe siècle représentaient des figures de
toutes sortes. Les unes géométriques, les autres de pure fantaisie et
dessinaient de capricieuses arabesques et d’élégantes broderies, de
fleurs odoriférantes principalement.» On préférait alors l’arôme à la
beauté. Les bordures étaient de buis ou de romarin, avec des avenues de
grands arbres, des palissades de coudriers et de charmes, et des haies
d’aubépines. De longs berceaux de charpente, couverts de treilles et
flanqués de cabinets ombreux, entouraient le parterre ou le divisaient
en plusieurs jardins particuliers. Les arbres et les arbustes étaient
taillés en figures bizarres et peuplaient les parcs d’un monde d’êtres
fantastiques. Des bassins et des jets d’eau complétaient la décoration
froide et trop symétrique des jardins italiens, où tout semblait
subordonné à une loi unique: la fraîcheur, l’ombre et le mystère.
C’est dans ce goût étranger que Diane de Poitiers entreprit les jardins
de Chenonceaux; elle employa pour la préparation des terrains seulement,
quatorze mille journées d’ouvriers, et la dépense s’éleva à plus de
trois mille livres, somme énorme pour le temps. L’argent était rare à
cette époque, et nous voyons, d’après les comptes même de l’intendant de
Chenonceaux, qu’un maître maçon gagnait quatre sols par jour, un simple
ouvrier, deux sols six deniers, une journalière vingt deniers; mais
aussi le froment ne valait en 1547, que quinze à dix-sept sols
l’hectolitre, et le vin, trois livres le poinçon soit, deux cent
cinquante litres.
Diane fit venir un fontainier de Tours pour diriger les sources et en
tirer parti. Elle fit ouvrir des allées avec des cabinets de verdure;
elle fit un jeu de paume et un jeu de bague et enfin un magnifique
_dedalus_, labyrinthe inextricable où l’on pouvait errer longtemps dans
les isoloirs sans trouver d’issue. Bernard Palissy exposa lui-même ses
idées dans son _Dessein d’un jardin délectable_, écrit spécialement pour
Chenonceaux et dédié à la reine-mère. «Il emprunte au style italien la
division du jardin en compartiments symétriques, les allées à angle
droit, les avenues d’ormeaux, les tourelles et les cabinets de verdure.
Mais ce qui est entièrement propre à Palissy, ce qui est nouveau, c’est
le goût de la nature qu’il introduit dans le jardin, c’est l’idée de
marier le jardin avec le paysage environnant, avec le coteau, la prairie
et la rivière; ce sont ces grottes rustiques, ces rochers ruisselants
d’eau, ces fontaines, ces ruisseaux aux méandres capricieux avec des
îles et des ponts, ces mouvements de terrain unissant la colline à la
plaine. Palissy eut trouvé le jardin moderne s’il n’eût été trop
préoccupé des travaux de son art de terre et de ses figures émaillées.
On nous a montré le chêne de Jean-Jacques, la fontaine de Henri III,
mais nous n’avons pas vu le fameux chêne planté jadis par Diane et dont
j’avais entendu raconter l’histoire. Ce chêne avait commencé par une
promenade de cent mètres qu’on lui fit faire pour s’en aller des bords
du Cher qu’il habitait, au beau milieu du parc. Ce changement de demeure
n’avait point nui à sa vigoureuse santé il s’acclimata fort bien,
l’opération était pourtant difficile. Tous les bœufs du pays n’avaient
pas eu les cornes assez fortes pour ébranler le chêne et la masse de
terre qui lui servait de piédestal, il fallut établir des machines et
d’énormes cabestans pour en venir à bout.
Cela coûta cinquante mille francs. Et, pendant un an, un jardinier n’eut
pas d’autre ouvrage que d’arroser le chêne en été et de le réchauffer
en hiver par de fortes fumures. Après tout, ce chêne est peut-être
celui qu’affectionnait Jean-Jacques qui lui aura donné son nom.
C’est avec un plaisir extrême que nous avons promené notre rèverie dans
les lieux enchanteurs où s’égaraient autrefois les beaux pages et les
gentes damoiselles de la Cour; et nous avons répété avec le chantre de
l’allée de Sylvie:
«Qu’à m’égarer dans ces bocages
Mon cœur goûte de voluptés!
Que je me plais sous les ombrages,
Que j’aime ces flots argentés.»
On dit que Madame Pelouze a déjà dépensé un million et demi à la
restauration de Chenonceaux; mais il faudra encore beaucoup d’argent
pour rendre à ce fier château et à ces beaux jardins leur éclat
primitif. Ainsi le grand parterre entouré de balustres avec sa fontaine
monumentale au centre est dans un lamentable état de délabrement.
J’ai eu quelques déceptions, il n’y a point de médailles sans revers.
J’avais entendu parler du cocher grand style de Madame Pelouze.
N’oubliez pas, m’avait-on dit, de visiter les écuries qui contiennent
trente magnifiques chevaux. Le cocher grand style vous énumèrera avec
complaisance les qualités des nobles coursiers dont vous verrez les noms
inscrits en lettres d’or au-dessus de chaque _box_. Quand vous serez
arrivé aux remarquables purs-sang envoyés par l’empereur du Maroc à M.
Grévy, qui s’était empressé de les expédier chez sa sœur, vous verrez
avec quel superbe dédain le cocher grand style vous glissera cette
petite phrase: en effet ces chevaux sont d’admirables bêtes, c’est un
joli cadeau, l’empereur du Maroc a fait de son mieux, mais qu’est-ce
qu’un sultan à côté du président de la République Française!... Nous
avons donc demandé à voir les chevaux. Je ne sais trop, je vais
m’informer, a murmuré le valet pris par d’autres visiteurs et que déjà
nous avions dû attendre assez longtemps.
Cette fois il n’a pas tardé à revenir suivi d’un domestique grisonnant,
fort modeste celui-là, qui nous a humblement avoué qu’il venait
d’expédier tous les chevaux à Paris pour y être vendus. Il ne reste
qu’une vieille jument, en ce moment à la prairie, a-t-il ajouté, je puis
aller la chercher. «Non, non me suis-je écriée un peu étourdiment, c’est
inutile ne la dérangez pas.»
La pluie d’ailleurs commençait à tomber, une de ces petites pluies fines
qui n’ont l’air de rien et qui mouillent beaucoup. Nous avions plusieurs
fois croisé la dame et la petite fille qui visitaient, comme nous,
Chenonceaux.
Revenue sur le bateau j’ai eu ma revanche du matin. La toilette de la
petite fille était fort abîmée, sa capote n’avait plus son idéale
blancheur, les dentelles mouillées pendaient piteusement sur la robe
défraîchie, les souliers semblaient déformés et complètement salis, et
je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer que, si la petite fille avait
porté une simple robe en grisaille de laine ou un costume en toile de
Vichy, la toilette n’eut point été perdue. Un coup de savon des mains
maternelles lui eût rendu son premier lustre; mes amies ont eu le bon
goût de se rendre à l’évidence et de me donner raison.
Si j’insiste sur ces petits détails c’est que je leur crois plus
d’importance qu’il ne paraissent en avoir. Ils sont le signe évident des
tendances fâcheuses et des aspirations malsaines qui se développent
outre mesure depuis quelque temps; ils sont l’indice en cette fin de
siècle d’un déclassement qui nous mènera loin, je le crains.
Il a fait mauvais jusqu’au soir, quand le ciel pleure, la terre est
moins gaie, mais je rapportais une si belle provision de souvenirs et
tant d’enchantements dans les yeux que j’ai pardonné au temps les
maussaderies du retour[4].
Autres châteaux historiques,
L’abbaye de Marmoutier, Savonnières
Les Jardins Mame
Le Parc de Beaujardin, La Colonie de Mettray
Coup d’œil sur la ville de Tours
Comme tu le vois, mon cher Henri, tantôt c’est l’extérieur qui étale
d’admirables beautés, tantôt c’est l’intérieur somptueusement décoré,
parfois ce sont les deux qui brillent d’un éclat incomparable.
Ici, le parc l’emporte sur le château par le pittoresque de sa
situation: vue étendue et variée, sites enchanteurs, eaux vives,
cascades tapageuses, pelouses veloutées, drapées de grandes corbeilles
de fleurs ou incrustées de mosaï-culture d’une régularité parfaite. Là,
le château qui se détache sur l’émeraude des vastes prairies, se mire
dans la transparence des eaux ou s’abrite sous l’ombre épaisse des bois
et domine par son aspect féodal et princier, par son architecture
remarquable.
C’est aussi de la dentelle de pierre, pierre blanche plus facile à
travailler, plus agréable à l’œil; mais qui ne vaut pas quand même celle
des antiques clochers à jours et des vieux châteaux-forts de Bretagne,
façonnés dans le granit. L’intérieur arrive à son tour avec ses meubles
rares, ses collections précieuses, ses bibelots artistiques, ses
tableaux de maîtres. Cependant je consignerai ici mon intime pensée.
Plusieurs de ces beaux châteaux sont un peu le palais de la Belle au
bois dormant, j’ai ressenti ce sentiment d’une manière très vive à
Chenonceaux, ils ne sont point habités. Pas de maîtres et pas beaucoup
plus de domestiques. Un portier qui reste dans sa loge, il faut bien
quelqu’un pour répondre, et cependant il me souvient d’avoir un certain
dimanche parcouru dans tous les sens un joli parc entourant un joli
château auquel nous sonnâmes en vain, sans rencontrer âme qui vive. Le
gardien, cette après-midi là, avait sans doute pris la clef des champs.
Lorsque vous êtes entré, un valet de chambre se présente pour vous faire
visiter. En général les maîtres sont en voyage, c’est la phrase
stéréotypée sur les lèvres des serviteurs; ils voyagent ou vivent
ailleurs plus simplement que ne le comporterait leur propriété. Il est
certain que pour mener le train considérable qu’exigent de pareils
châteaux, il faudrait une fortune énorme, que tous leurs propriétaires
n’ont pas.
Leurs châteaux sont des musées qu’ils respectent des trésors dont ils
sont fiers à juste titre et qu’ils gardent précieusement, mais dont ils
ne peuvent se servir.
Les magnifiques châteaux dont je viens de te parler en détail sont les
gros diamants dont la Touraine est en partie l’écrin; mais que de perles
précieuses, que de ravissants joyaux, ce bel écrin renferme encore! Dans
ce fortuné pays, on peut dire que chaque bourgade, ville ou village, a
son château qui le préserve de l’oubli par ses souvenirs historiques, ou
l’embellit de sa propre beauté.
Je citerai: Beaumont-la-Ronce, ancien château seigneurial; le château de
la Tourballière, tous les deux érigés en marquisat, le premier en 1757,
le second en 1656.
Le château de Beugny qui s’enfonce dans la forêt de Chinon. Boussay qui
détache son profil gothique au milieu des eaux. Dans ce château sont
nées quatre illustrations de la famille de Merou: Jean, chambellan du
roi (1363), Pierre, amiral de France (1416); Philippe, chambellan du roi
Louis XI (1461); Jacques-François, président de l’Assemblée Nationale
(1789), général de division, mort en 1810.
Le château de Brizay, qui appartenait jadis à la famille de Maillé, et
fut alors le théâtre d’un évènement douloureux: tous ses habitants
furent un jour ensevelis sous les plafonds qui s’écroulèrent à la fois.
Simon de Maillé, archevêque de Tours, qui se trouvait dans une partie
très élevée du château, survit seul à désastre.
Le très beau château de Commaire, construction moderne, appartenant au
marquis de Lussac.
Le château de Grillemont, possédé par le fameux Tristan, et habité par
Louis XI.
L’ancien château de Plessis-Rideau, que Gédéon Tallemant des Réaux
acheta vers 1650, au prix de cent quinze livres, et auquel il donna le
nom de château Réaux.
Le château de la Guerche, construit sous Charles VI, est fort curieux;
situé sur les bords de la Creuse, il présente du côté de la rivière qui
le baigne, une élévation de plus de cent pieds. On y voit six rangs de
voûtes superposées. Les greniers sont au rez-de-chaussée du côté de la
cour, et se composent de vastes pièces voûtées bien sèches, bien aérées,
quoiqu’au niveau de la Creuse. Les murs à leur base ont cinq mètres
d’épaisseur.
Le beau château de Chavigny, bâti dans le goût de la Renaissance. Le
château d’Epigny, où naquit en 1717, le chevalier Pierre de
Fontenailles, qui a laissé diverses poésies.
Le château de Montbazon situé sur une haute colline, construit au
commencement du XIe siècle par Foulques Nerra. En 1459, Charles VII,
tenant sa Cour dans le château de Montbazon, y reçut de François II
l’hommage du duché de Bretagne.
Le château de la Bourdaisière où naquit Gabrielle d’Estrées en 1565.
Le château de la Vallière, d’où la famille de Baume-Le-Blanc avait pris
son nom et qui rappelle tout à la fois la pieuse carmélite et les jours
ensoleillés d’amour du grand roi.
Le vieux manoir de la Mothe-Sonzay, qui éveille l’attention des
archéologues, fut construit par Henri II pour Diane de Poitiers.
Le château de Rochecotte, ancienne habitation et lieu de naissance du
fameux chef vendéen Guillon, marquis de Rochecotte, condamné et fusillé
en 1798, à la plaine de Grenelle, à Paris, à l’âge de vingt-neuf ans.
Un peu plus loin on remarque le château moderne de Saint-Patrice,
appartenant à Monsieur le comte de Chabrol. Son parc renferme une épine
miraculeuse qui commence sa floraison dans le mois de décembre et
s’épanouit même sous la neige. La tradition populaire attribue ce
phénomène végétal à saint Patrice qui jadis, après avoir traversé la
Loire, planta son bâton en ce lieu. Ce bâton prit racine, devint buisson
et se couvrit de fleurs. Depuis cette lointaine époque, le buisson qui
repousse toujours, rappelle fidèlement chaque année le passage en ces
lieux du patron de l’Irlande. Aussi les Irlandais qui visitent la
Touraine ne manquent-ils jamais de faire ici un pieux pèlerinage.
Le majestueux château d’Ussé, qui, de son cadre de grands bois, domine
le vaste bassin de la Loire. Ce château date de la première moitié du
XVIe siècle. Il fut en partie construit par Vauban qui l’habita. Sa
chapelle gothique est tout à fait charmante.
J’oublie certainement quelques vieux châteaux semés çà et là par Charles
VII. Mais voici la Herpinière, une de ses maisons de plaisance, et
Bonaventure, un pavillon élégant qu’il aimait et qu’il avait fait
construire pour Agnès Sorel. Il venait souvent avec elle prendre le
plaisir de la chasse à l’oiseau, dans les environs.
Le château de la Roche-Racan m’a fort intéressée. C’est là que naquit en
1589 et que mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-un ans, le célèbre poète
Honorat de Breuil, marquis de Racan, d’une des plus anciennes familles
de Touraine. Le château de la Roche bâti à mi-côte et dont les murs ont
quatre mètres d’épaisseur à la base, est remarquable aussi par une tour
octogone d’où la vue s’étend sur une superbe vallée. Je comprends qu’en
présence de cette belle campagne calme et recueillie, l’âme rêveuse du
poète ait cherché dans la contemplation des beautés de la nature qui
conduisent à Dieu, ses meilleures inspirations. Son esprit bercé, dans
un rêve infini, a produit des odes sacrées tirées des psaumes et des
poésies pastorales qui, si elles manquent de force, ont cependant donné
à la langue poétique une harmonie et une grâce naturelles qu’on ne
connaissait pas jusque là.
J’énumèrerai encore, entrevus à vol d’oiseau:
Le vieux château-fort de Montrésor, autrefois flanqué de tours et
entouré de douves profondes.
Le château de Candé qui appartient à la famille Drake del Castillo.
Le château d’Armilly. Le château des Hérissaudières. L’ancien château
fortifié de Noisay, à la physionomie sévère.
Le château de Brou, bâti au XVe siècle par le maréchal de Boucicaut.
Le château des Etangs qui était autrefois une des principales
forteresses du pays. Les Ligueurs y avaient un corps de troupes qui
ravageaient les environs.
Le château de Bouffret construit en style gothique.
Le château de Corcoué, style Renaissance.
Les vieux châteaux de Saché et de Marcilly-sur-Maulne.
Le beau château de la Ferrière avec sa grande forêt du même nom.
Gizeux, demeure du XIIe siècle.
Le château de Vantourneux, à Madame la comtesse de Montesquiou.
Le château de Bossay avec son antique donjon du XIIIe siècle.
Le château de la Chenardière qui appartint aux familles de Montmorency,
de Laval, de Maillé. Les châteaux de Sennevières, de Sazilly, du
Coudray-Montpensier, de Valesne, de Courcelles, de Sonnay, de la
Guérinière, de Montgoger, de Rouvray, de Coulaines, de Custière, de la
Branchoire, de Valmer, de Poillé, d’Alette, des Recordières, des Ports,
des Bordes, de la Brêche, de Saint-Ouen, etc., etc.
J’en passe sans doute beaucoup et peut-être des plus beaux, mais quand
on voyage rapidement, on ne peut tout voir, et encore moins tout
retenir.
Cette façon prompte de parcourir le pays ne manque pas d’attraits. Ce
qu’on voit se présente sous son meilleur aspect, on n’a pas le temps
d’envisager l’envers des choses ni d’examiner leur mauvais côté.
LANGEAIS
J’ai vivement regretté de ne pouvoir visiter le vieux château de
Langeais, en mémoire de notre bonne duchesse. En effet, n’est-ce pas
dans la grande salle de ce château qu’eut lieu en 1491 le mariage de
Charles VIII avec Anne de Bretagne. Oui, l’élégante Touraine est remplie
de souvenirs de notre fière Bretagne, qui semble avoir posé sa griffe de
granit sur tout ce qu’elle a touché.
Des étrangers ont, paraît-il, acheté ce château qui reste fermé aux
visiteurs, mais il n’y a pas bien longtemps encore on pouvait lire sur
une pierre posée dans l’escalier, l’inscription suivante: «La pierre
phyllozofalle, c’est estre content de ses biens; qui n’a souffisance,
n’a rien; 1520.»
Le donjon du château de Langeais est le doyen des édifices de ce genre,
il fut construit vers 992 par le duc d’Anjou, Foulques Nerra. Plus tard
le château devint la propriété de Pierre de Brosse, barbier de Louis IX.
Il passa ensuite aux mains de Jean Bourré, ministre et favori de
Philippe le Hardi qui le reconstruisit entièrement. C’est à Langeais que
se passait autrefois une coutume étrange, un devoir féodal des plus
singuliers. Quand un roi de France arrivait dans cette bourgade pour la
première fois, ses habitants étaient obligés d’aller à sa rencontre à
une demi-lieue, tenant chacun en main une petite botte de paille. Hein!
les habitants ne se mettaient pas en frais pour recevoir leur roi! Cette
bienvenue extraordinaire dont on n’a pu me donner l’explication, eut
lieu le 14 novembre 1565, lorsque Charles IX vint au château de
Langeais, où il passa la nuit.
J’ai entrevu le château de Plessis-lès-Tours. Ce château construit en
1463 par Louis XI, fut sa demeure favorite. C’est là qu’il mourut en
1484, assisté par saint Vincent de Paul et cinq autres religieux que le
roi avait près de lui depuis un an. C’est à Plessis-les-Tours que le
traître La Balue fut d’abord emprisonné. Son cachot était la tour qui
contient l’escalier; voilà à peu près tout ce qui reste de ce château.
Ah! ce n’est plus une demeure royale, ce n’est même plus une belle ruine
que l’on conserve respectueusement. Décadence des choses humaines: ses
pieds baignent dans la fange et ses jardins sont devenus un réceptacle
de fumiers et servent de dépotoir à la ville!
Le château de Richelieu n’a pas été plus heureux. Il fut bâti en 1637,
par le célèbre cardinal, dans un petit village auquel il donna son nom,
et dont il essaya de faire une ville; mais les villes ne s’improvisent
pas, elles sont l’œuvre patiente du temps. Et Richelieu n’est
aujourd’hui qu’un chef-lieu de canton de deux mille trois cent dix-huit
habitants.
C’était un splendide château. Richelieu avait déployé là toute sa
magnificence. A l’extérieur, architecture admirablement ornementée; à
l’intérieur, marbres, sculptures et peintures des grands maîtres
remplissaient les appartements.
Quelques-uns des tableaux sont à Tours, quelques autres à Paris, ainsi
que la fameuse table de marbre dont il a été parlé si souvent et qu’on
voit aujourd’hui au Louvre.
Quant au château, l’un des plus beaux de France, comme je viens de le
dire, et peut-être le plus régulièrement bâti, il n’en reste pas trace.
Il a été démoli du faîte à la base, sans qu’on en retrouve une seule
pierre.
Le même sort attendait le château de Chanteloup, habitation vraiment
royale que le duc de Choiseul, ministre sous Louis XV, avait acheté en
1760. C’est pendant son exil dans ce château, exil qui lui valut tant de
sympathies, qu’il fit édifier cette élégante pyramide de quarante mètres
de haut, composée de sept étages, qui vont toujours en se rétrécissant,
qu’on appelle La Pagode. Elle existe encore et on la voit de loin
s’élevant au milieu des bois.
Une table de marbre, placée au rez-de-chaussée, portait le registre de
maroquin rouge, où l’on inscrivait le nom des personnages éminents qui
venaient visiter le duc pendant sa disgrâce.
Le château de Champigny habité par des princes du sang et jadis par
Charles IX, n’est plus lui aussi qu’un souvenir. Richelieu en étant
devenu propriétaire le fit complètement démolir.
Il existe cependant la Sainte-Chapelle dont les vitraux, représentant la
vie de saint Louis, sont très remarquables.
Le bourg de Champigny est la patrie de Lambert, grand musicien sous
Louis XIV. Sa fille épousa Lulli.
Du château de Marmande il ne reste plus qu’une tour de cent dix pieds de
haut, qu’on nomme la Flèche de Marmande, et un gros pavillon qu’on
appelle la Tour carrée.
Sainte Radegonde dont le nom vient de la pieuse reine de France
Radegonde, qui l’habita longtemps, est un joli village tout près de
Tours.
On y remarque les ruines de l’ancienne et très célèbre abbaye de
Marmoutier.
L’ABBAYE DE MARMOUTIER
C’est au IVe siècle que saint Martin, évêque de Tours, fonda cette
célèbre abbaye, dont la renommée devait s’accroître de siècle en siècle.
Elle était aussi riche des dons du ciel que de ceux de la terre. D’un
côté, les vertus austères de ses saints moines qui inspiraient la plus
grande vénération; de l’autre, les immenses biens, dus à la piété des
peuples et des rois qu’elle possédait. Ce fut avec la sainte ampoule de
Marmoutier qu’Henri IV fut sacré.
L’église et les anciens bâtiments rendus en 1797 ont été démolis. Il ne
reste que le vieux portique qui servait d’entrée principale au sud. Le
superbe escalier qui avait échappé aux fureurs révolutionnaires a été
vendu depuis et emporté en Angleterre. On en voit une reproduction très
exacte au musée de Tours. Marmoutier appartient aujourd’hui aux Dames du
Sacré-Cœur, qui ont fondé dans l’enceinte même de l’abbaye un très beau
pensionnat.
SAVONNIÈRES
Les grottes de Savonnières d’une longueur de cent dix mètres et divisées
en plusieurs compartiments qu’on appelle ici caves gouttières, sont
curieuses à visiter.
Elles ont beaucoup d’analogie avec les fameuses grottes d’Arcy dans
l’Yonne. Elles sont si sombres qu’on ne peut y entrer qu’avec de la
lumière. L’eau qui suinte des voûtes forme à la longue de petits
ruisseaux qui ont le don de pétrifier tout ce qu’on y dépose. Mais il
faut beaucoup de temps pour que l’objet, fruit, légume, nid devienne
pierre. Il faut aussi plusieurs mois, pour que ces eaux, qui tombent
goutte à goutte se soient solidifiées, dans les moules généralement en
métal qui les reçoivent; on fait ainsi de fort jolis camées qui ont
toute l’apparence d’une pierre finement sculptée.
Le dépôt de ces eaux, blanches et diaphanes, chargées de sels calcaires,
forme encore avec le temps des cristallisations remarquables: des
stalactites bizarres qui ont la transparence et le poli de l’albâtre
descendent des voûtes.
Les eaux de Savonnières ne sont pas les seules du département à
fabriquer des pétrifications, les eaux de l’étang de Saint-Genault dans
les environs de Loches agissent ainsi sur le bois auquel elles donnent
la pesanteur de la pierre tout en le nuançant de diverses couleurs, sans
lui enlever son caractère primitif; d’autres eaux ont la propriété de
rougir les pierres blanches qui y séjournent, de former des
incrustations brillantes sur les mousses qu’elles baignent.
Non loin des grottes pétrifiantes de Savonnières se trouve le château de
Villandry, une belle demeure ombreuse et fleurie, son beau parc se
distingue par ses pelouses toutes brodées de mosaïculture, cela devient
un art véritable à l’aide de ces feuillages aussi réguliers de formes
que variés de tons, on arrive à tracer les plus charmants dessins,
élégants festons, capricieuses arabesques, encadrent les initiales
enlacées des propriétaires, parfois même, ce sont leurs armoiries qui se
détachent sur les tapis d’herbes fines.
JARDINS MAME
L’histoire des jardins célèbres de l’antiquité est parvenue jusqu’à
nous.
On écrira aussi celle de quelques-uns de nos jardins modernes à
commencer par celui de Monsieur Mame, qui se nomme les Touches et se
trouve à Ballan à dix kilomètres de Tours. Les serres de ce beau jardin
renferment les plantes les plus curieuses et les plus rares venues de
tous les continents, de merveilleuses orchidées, des roses
incomparables, des camélias superbes, quel éclatant fouillis de corolles
et de calices, quelle abondance de parfums exquis, quelle élégance de
formes, quelle richesse de coloris; mais aussi quel entretien
méticuleux, que de soins délicats et constants! Chaque mois le plus beau
de ces palais de verre se remplit d’une collection choisie des fleurs du
moment, c’est la collection des azalées, aux millions de fleurs variées,
que nous avons vue dans tout son épanouissement. Je suis sortie
absolument éblouie. Ce serait à vous donner envie d’être fleur et
d’habiter ces serres là.
Je n’avais que le temps de visiter l’une ou l’autre des propriétés de
Monsieur Mame.
En ces jours de chaleur j’ai préféré la campagne à la ville. Les
produits de la nature l’ont emporté sur ceux de l’industrie, et
cependant la belle imprimerie Mame fondée au commencement du siècle, et
qui occupe plus de douze cents ouvriers, mérite bien qu’on la visite.
«La façade de cet établissement est un modèle de grâce, de convenance,
d’harmonie, avec lequel rien de moderne ne saurait rivaliser à Tours.»
L’intérieur de ce grand établissement est aussi parfait que possible,
tant au point de vue des machines, de la perfection du travail, que du
bien-être des travailleurs.
On peut dire que Monsieur Mame est le père de ses douze cents ouvriers
avant d’en être le maître, c’est le plus bel éloge qu’on puisse lui
adresser.
En fait d’enclos, on visite encore dans un faubourg de Tours le château
Beau Jardin, une jolie demeure plantée au milieu d’un parc, sorte de
jardin zoologique haut muré. Tous les animaux non féroces de la création
auraient le droit si on pouvait les y amener, d’y vivre en liberté.
Les emplumés très nombreux et de races variées picorent où bon leur
semble; les quadrupèdes jouissent des mêmes privilèges; de belles vaches
blanches vous voient passer sans perdre un coup de dent; les chevreuils
bondissent près de vous, les gazelles viennent vous regarder de leurs
grands yeux doux; une jolie chèvre de Mongolie suit vos pas; de graves
lamas sont assis tranquillement sur les marches du perron et ne se
dérangent pour personne.
On comprend qu’ils sont chez eux; tout ce monde vit à sa guise dans cet
heureux paradis terrestre, pendant quelque temps du moins, car
l’existence de ces nombreux hôtes n’est pas longue, paraît-il, malgré
leur liberté relative et les soins dont ils sont l’objet. Une
consolation, c’est de penser que ces pauvres victimes de la civilisation
sont encore utilisés après décès; leur propriétaire les envoie
généreusement enrichir le muséum d’histoire naturelle de Tours[5].
Le temps qui ne replie jamais son aile, m’a entraînée dans son vol
incertain et je n’ai pu visiter la magnifique poudrerie du Ripault
(d’ailleurs cela eût été fort difficile), qui produit en moyenne cinq
cent mille kilos de poudre par an, ni la colonie de Mettray fort
intéressante.
Mettray est le type des colonies pénitentiaires agricoles en France et à
l’étranger.
Ce passage d’une notice de Monsieur Augustin Cochin sur Mettray, suffit
pour faire connaître et apprécier cette belle fondation.
«Pratique de la religion, amour du travail, esprit de famille,
émulation de l’exemple, culte de l’honneur, habitude de la discipline,
bon usage de la liberté; tout le système pénitentiaire, toute
l’influence moralisatrice de Mettray sont dans ces grandes et simples
idées.
«Une autre institution non moins importante que la première a été fondée
dans la commune de Mettray sous le titre de _Maison paternelle_. Cet
établissement n’est par le fait qu’un collège de répression où l’on
reçoit les élèves indisciplinés des maisons d’éducation, et à la faveur
duquel on évite le renvoi, parti extrême, qui compromettrait l’avenir de
l’enfant, sans remédier au mal.
«Grâce à ces deux institutions, l’enfance pauvre délinquante, et
l’enfance riche insubordonnée, se trouvent désormais soumises à une
influence vraiment moralisatrice.»
Honneur aux fondateurs de ces excellentes institutions.
Tours, dont la fondation remonte fort loin, dont l’histoire est longue
et compliquée, est actuellement une belle ville qui produit un très
grand effet avec ses magnifiques ponts, ses nombreuses promenades, ses
boulevards, ses avenues, celle de Grand-Mont particulièrement, ses rues
larges aux maisons élégantes, aux magasins superbes.
Sa situation est charmante au milieu d’une plaine fertile qui s’étend
entre la Loire et le Cher. La plupart des monuments qui l’embellissent
sont modernes. Il ne reste de l’admirable basilique de Saint Martin,
que deux clochers dont l’un porte le nom de Tour de l’horloge, et
l’autre celui de Tour Charlemagne.
Le palais archiépiscopal est très remarquable aussi, la cathédrale l’est
également. Saint Martin fut son fondateur. Détruite par un incendie en
561, Grégoire de Tours la reconstruisit en lui donnant de plus vastes
proportions. Un second incendie la consuma à la fin du XIIe siècle.
Cette fois sa réédification se poursuivit avec lenteur, elle ne fut
achevée qu’en 1550. Le portail accompagné de deux tours fort élevées est
orné au milieu d’une rosace de toute beauté. En fait d’objets d’art,
elle ne contient guère que le tombeau des enfants de Charles VIII, en
marbre blanc.
Elle présente cette particularité, que l’on rencontre dans beaucoup
d’églises, principalement dans celles qui affectent la forme de la croix
latine et qui consiste en une inclinaison très apparente du chevet vers
la gauche, représentation symbolique de l’inclinaison de la tête de
Notre-Seigneur Jésus-Christ sur la croix.
Ce soir même, je reprends le chemin de Bretagne, mes pérégrinations sont
finies et... mes descriptions aussi; mais peut-être encourageront-elles
mon cher fils à venir à son tour visiter le Jardin de la France, cette
terre riche et souriante, cette belle Touraine, constellée de
souvenirs... capitonnée de châteaux.
ÉTÉ 1889
JOURNAL D’UNE CAMPAGNARDE
à PARIS
PENDANT L’EXPOSITION
RIGHT
_A mon fils Bertrand._
Je m’intéresse vivement à ton beau voyage à travers l’Algérie, la perle
de nos colonies françaises. Tu as visité Alger, la superbe, la reine de
ces lieux; Oran, la ville maritime; Constantine, la ville forte par
excellence; Bône, l’élégante, la coquette, et qui remplace aujourd’hui
l’antique Hippone de saint Augustin; Bougie, la marraine de toutes les
chandelles de cire ou de stéarine; Blidah, la patrie poétique des roses
parfumées et des oranges exquises. Tu veux maintenant connaître cette
campagne algérienne si nouvelle pour toi; t’enfoncer dans la brousse et
traverser les plaines d’Alfa; gravir les pentes escarpées de l’Atlas,
côtoyer les sinuosités sablonneuses du désert, courir le long des grèves
rocheuses qui festonnent la mer bleue. Les beautés grandioses de la
nature sauvage t’attirent et te retiennent, et pendant que tu les
admires, moi je réponds à l’appel de la civilisation qui convie le monde
entier à ses fêtes, à ce spectacle unique: l’Exposition!
Puissent ces pages, faible écho de mes impressions t’intéresser à leur
tour, te donner une idée de ces grandes joûtes pacifiques du progrès; un
aperçu de toutes les merveilles que renferme aujourd’hui Paris qu’on
pourrait appeler en ce moment le salon de l’univers.
ARRIVÉE A PARIS
RIGHT
_Lundi soir, 16 Septembre 1889._
Depuis quelques heures je suis à Paris... Dans ce grand Paris entrevu si
souvent dans mes rêves, et que je vais trouver ou plus beau ou peut-être
moins beau qu’eux. Le rêve est une féerie sans limites, la réalité a
toujours des bornes. Ah! que je suis impatiente de connaître toutes ces
belles choses qui caressent ma pensée depuis tantôt cinq mois! Demain,
dès que l’horloge aura sonné neuf coups, l’heure réglementaire de
l’ouverture de l’Exposition, j’en aurai franchi le seuil.
Nos plans sont dressés. Quatre jours par semaine nous irons à
l’Exposition, les autres jours nous visiterons Paris; nous nous
reposerons aussi de temps en temps, on ne peut pas tout voir à la fois,
et pour bien classer ses souvenirs, il faut que la mémoire puisse
s’assimiler les choses et les mettre en place, autrement ce serait le
chaos.
Je suis arrivée par la belle gare Saint-Lazare: un monde déjà à elle
toute seule. J’ai pris une voiture et fouette cocher! Plus heureuse que
cette grande dame du siècle de Louis XIV, qui aurait tant voulu se voir
passer en carrosse, moi j’ai eu cet agrément, rien qu’en jetant un coup
d’œil rapide sur toutes les grandes glaces qui ornent la devanture des
magasins.
Quelle animation, quel mouvement, quel tapage! Ah! que je suis loin du
calme des champs! Ce soir je vais m’endormir au bruit de mille rumeurs
confuses qui me rappelleront la voix du vent dans les bois. Cette nuit
je me croirai bercée par la rafale bourdonnante de nos plages
bretonnes... Ce sera le doux songe des paupières closes et du pays
natal, en attendant le grand rêve des yeux ouverts: Paris et
l’Exposition!...
RIGHT
_Mardi, 17 Septembre 1889._
Première impression
Entrées à l’Exposition aujourd’hui, cent soixante-deux mille huit cents
personnes.
Je suis émerveillée, enthousiasmée!... Quelle féerie pour les yeux et la
pensée que cette Exposition! et quelle haute idée elle donne de
l’intelligence humaine. C’est un amoncellement de splendeurs à donner le
vertige.
Nous sommes arrivées par le Trocadéro, cette entrée grandiose entre
toutes (il y en a vingt-trois) permet d’embrasser d’un coup d’œil
l’aspect général de l’Exposition. De l’avenue de Suffren au quai
d’Orsay, cette première impression est inoubliable.
L’intérêt et la curiosité s’éveillent au plus haut point. Tous les âges
et tous les goûts peuvent se trouver ici dans leur élément.
Cette joute pacifique, cette grande exhibition ne renferme-t-elle pas
une incomparable leçon de choses? Tout ce que l’esprit humain a inventé,
dans le domaine de l’art et de l’industrie, de la science et de
l’imagination, se trouve là. C’est aussi l’histoire palpable, vivante,
de tous les produits naturels et si variés du globe. C’est le monde
entier parlant au yeux et à l’imagination.
Le terre à terre des choses pratiques et usuelles les plus minimes
coudoie l’idéal des choses artistiques et les plus vastes conceptions;
la matière marche de front avec les productions les plus éthérées de
l’esprit, et tout cela savamment classé, groupé, accumulé, dans le cadre
le plus magistral qui se puisse rêver; et l’on reste stupéfait de tant
de merveilles; tout ce qu’on voit paraît extraordinaire, c’est une
contemplation sans fin.
Voilà un stock formidable de souvenirs qu’il serait bien difficile
d’emmagasiner dans le cerveau; mais dont la mémoire retiendra ce qui
l’aura frappée davantage.
L’Exposition de 1889 est la septième des Expositions universelles et la
quinzième des Expositions nationales.
La première qui se tint au Champ de Mars en 1798, au sortir de la
tourmente révolutionnaire comptait cent dix exposants; celle
d’aujourd’hui en compte trente-huit mille.
Elle couvre une surface totale de soixante-dix hectares. Le visiteur
intrépide qui voudrait tout parcourir en un jour aurait fait à la fin de
ses étapes quarante kilomètres.[6]
La tour Eiffel est le clou, elle vous saute aux yeux avant même qu’on
soit à Paris: mais, au dire des ingénieurs, le Dôme Central et la
Galerie des Machines ne sont pas moins remarquables. C’est une trilogie
de merveilles.
Sans compter tous les pavillons, les façades, les innombrables
constructions qui représentent les cinq parties du monde, il y a sept
palais principaux: Le beau palais du Trocadéro, le palais des Arts
libéraux, où l’on voit dans tout son développement l’histoire du travail
à travers les âges; le palais des Beaux-arts, encombré de chefs-d’œuvre:
sculptures, peintures, gravures, dessins; le palais des Industries
diverses, aussi magnifique, aussi resplendissant dans son genre; le
palais des Machines, où l’esprit reste pétrifié d’étonnement et
d’admiration; le palais du Pétrole, mais oui, cette huile minérale,
découverte du XIXe siècle a son palais où sont représentés les
appareils servant à son extraction; en un mot tout le matériel
nécessaire à cette immense exploitation, ainsi que des échantillons de
pétrole et de naphte. Cela intéresse les gens de la partie. Quant aux
simples visiteurs, ils s’amusent un instant à regarder les grandes vues
panoramiques qui décorent les murs intérieurs et qui représentent les
ouvriers au travail sous le ciel d’Asie, d’Amérique et même d’Europe, au
Caucase. Ces vues sont bien faites, et l’on comprend tout de suite que
ces ouvriers ne sont pas de même race. Enfin le palais de
l’Alimentation, le palais tentateur.
Et maintenant que j’ai effleuré toutes ces belles choses, voici mon
opinion.
Il est impossible, même à l’imagination la plus féconde, de se faire de
loin une idée de l’Exposition. Quant à ceux qui l’ont visitée, ils sont
quand même dans l’impossibilité de la bien faire comprendre à ceux qui
ne l’ont pas vue. Sans doute ces derniers pourront se rendre un compte
exact de bien des choses prises séparément; ils pourront lire tous les
livres traitant ce sujet aussi vaste qu’intéressant; ils pourront se
représenter un palais, une galerie, un atelier, une usine; on pourra
leur donner des détails, beaucoup de détails; mais cet ensemble
incomparable, comment l’exprimer!
RIGHT
_Mercredi, 18 Septembre 1889._
Le Jardin, le Musée et le Palais du Luxembourg
Buffalo-Bill
Temps délicieux, chaud le jour, tiède le soir; journée bien remplie,
comme le seront, j’espère, toutes celles qui doivent suivre.
Nous avons passé la matinée en France, au Luxembourg, et l’après-midi au
Mexique, à Buffalo-Bill.
Quel admirable jardin, que ce jardin du Luxembourg! il vous conduit
jusqu’à la belle fontaine de l’Observatoire, au milieu de pelouses
parfumées, à travers des bois ombreux qui vous donnent l’illusion d’une
vraie campagne; ici on peut s’isoler, se croire aux champs et rêver à
l’ombre des futaies, que l’automne d’un coup de son pinceau fantaisiste
va rougir d’abord et bientôt effeuiller, hélas!
Ces belles statues, ces balustres élégants, ces bassins limpides
évoquent les souvenirs d’antan. Il me semble que j’entrevois dans les
allées, l’ombre de Marie de Médicis. Je crois entendre sous les
charmilles chuchoter les grandes dames de la Cour.
En descendant ainsi les âges, j’arrive à des souvenirs plus cruels et
plus récents. C’est dans le Jardin du Luxembourg qu’un grand nombre de
fédérés furent enterrés, pendant la Commune; et ce mot si vrai d’un
penseur me revenait en mémoire: «Tant que le peuple fera de la politique
il ne sera pas heureux! Toute horreur appelle une autre horreur, et
c’est comme cela que les représailles engendrent les haines éternelles.»
Pour chasser cette triste évocation, je me suis amusée à suivre la
flottille en miniature que les enfants lancent sur le grand bassin, à
voir les canards s’ébattre dans les ruisseaux et les hardis moineaux
quémander familièrement les miettes de pain qu’un public, amant de la
belle nature, ne leur marchande point.
J’ai admiré les orangers séculaires qui ont leurs parchemins comme ceux
de Versailles. Ce ne sont plus des arbustes mais des arbres vivant dans
des caisses, véritables petites maisons roulantes.
Les nombreuses statues qui ornent ce magnifique jardin et principalement
les deux côtés de la grande terrasse sont pour la plupart des œuvres
importantes au point de vue de l’art. J’y ai remarqué Sainte Geneviève,
la patronne de Paris, Velléda la prophétesse des Gaules, des reines et
des princesses.
Très belle la fontaine de Médicis, œuvre de Jacques Debrosse; charmants
aussi les quatre groupes représentant plus loin l’Aurore, Le Jour, Le
Crépuscule et la Nuit. Je regrette qu’une plaquette aux pieds de chaque
statue n’indique pas et son nom et celui de l’auteur, même réflexion
pour les Musées où il faut avoir un livret, consulter le catalogue,
chercher le numéro; la plaquette simplifierait bien les choses et le nom
de l’auteur se fixerait avec l’œuvre même dans le souvenir.
Le Musée du Luxembourg qui a quitté le Palais pour s’installer dans les
serres restaurées ad hoc, n’a rien perdu au change. Il est dans de
bonnes proportions pour être bien vu, il est tranquille, recueilli et
l’on regarde à l’aise, ce qui est un grand agrément, les sculptures et
les peintures qu’il renferme. La sculpture est contenue dans une salle
unique de quatre cent trente-deux mètres carrés. La peinture qui occupe
deux salles présente les œuvres les plus remarquables des artistes
vivants. C’est comme l’antichambre du Louvre, où l’on n’est pas pressé
d’entrer. On s’attarde d’autant plus volontiers dans l’antichambre,
qu’il n’y a que les morts qui puissent entrer au Louvre. C’est là
seulement qu’ils reçoivent la consécration suprême de leur talent, le
couronnement de leur gloire.
Après le Musée, j’ai pu visiter le Palais.
C’est Marie de Médicis, qui prenant pour modèle le Palais Pitti à
Florence posa en 1615 les fondations du Palais du Luxembourg. Il
renferme de superbes appartements; la salle où le Sénat tient ses
séances est l’ancienne salle de théâtre.
Très belles aussi, la galerie des bustes, la salle du trône, la chambre
de Marie de Médicis; à remarquer encore le grand escalier aux
monumentales proportions et la chapelle un peu négligée aujourd’hui,
puisque depuis 1875, on n’y a pas dit la messe une seule fois.
Nous sommes rentrées, l’appétit bien aiguisé. Le fait est qu’à Paris on
se dépense tant, qu’on a besoin de renouveler confortablement ses
provisions de forces et de santé, pour garder son équilibre. Deux heures
viennent de sonner, en route pour le Mexique!
Nous voici donc en pleine tribu de Peaux-Rouges.
C’est un vrai village, non bâti, mais composé d’un grand nombre de
tentes en toile blanche, meublées sommairement de quelques tapis, de
quelques peaux, dont s’enveloppent ces exotiques pour dormir. Les tentes
des chefs sont un peu plus hautes et plus confortables, on y aperçoit
quelques meubles, des sièges, une table, un divan; de plus elles sont
bariolées de dessins grossiers aux couleurs vives, qui dénotent que chez
ces amateurs de chevelures, l’art n’est pas encore sorti de ses langes.
Cependant cette promenade à travers ce campement pittoresque, où l’on
entrevoit de grands gaillards cuivrés qui ressemblent à des bandits, ne
manque pas d’originalité, et me paraît l’une des principales attractions
du spectacle qu’on va chercher à Buffalo-Bill.
Un vaste cirque solidement construit, le plus grand du monde, dit le
programme, permet à plusieurs milliers de personnes de prendre place à
la fois; le fond du cirque est tendu d’immenses toiles peintes,
représentant un coin de la terre mexicaine; ce décor, ce trompe l’œil
est d’un bel effet et prête à l’illusion. On rêve un instant pampas,
savanes et forêts vierges.
Le personnel est fort nombreux: deux cents chevaux, poneys et buffles
sauvages, deux cent cinquante Indiens, pionniers, trappeurs, cow-boys,
chasseurs, cavaliers; ces derniers sur leurs chevaux, sans selle,
exécutent des fantasias endiablées. Assez curieuses la danse de la
_Guerre_ et de la _Plume_, la chasse au lazo des chevaux fuyant et
galopant en liberté.
L’attaque d’un convoi par les Peaux-Rouges manque un peu de prestige; on
sent trop que ce n’est pas vrai. Un antique carrosse, dans lequel on
fait monter quelques-unes des personnes de marque venues à la
représentation, apparaît et parcourt la piste, ce qui simule le voyage;
puis soudain retentissent des cris terribles et des coups de feu, le
carrosse est entouré de sauvages, il y a lutte, combat, mais enfin tout
se termine heureusement, comme dans les contes moraux: la horde sauvage
est repoussée avec perte et les honnêtes voyageurs continuent
tranquillement leur route.
Ce qu’il y a de très remarquable, c’est l’adresse des tireurs, hommes et
femmes, Miss Oakley particulièrement, elle brise avec une rapidité et
une précision extraordinaires des boules de verre lancées dans l’espace,
sans prendre à peine le temps de les viser.
Nous avons vu travailler les deux bronchos ramenés d’Amérique par le
grand peintre Rosa Bonheur, celui-ci n’ayant trouvé personne pour les
dresser les a offerts au colonel Cody qui avec ses Mexicains et ses
cow-boys est venu à bout de les dompter.
En somme grand bruit à ces représentations, beaucoup de cris et de coups
de fusils, beaucoup de chiens, de buffles, de chevaux et de sauvages,
n’en déplaise au colonel Cody, un des héros (de théâtre) du moment, et
que Paris qui est vraiment la meilleure ville du monde invite à ses
fêtes et acclame comme s’il était un vrai héros. Tous ces gens là sont
bien d’une autre race que la nôtre et voilà sans doute pourquoi on les
accueille si bien. On aime le changement.
Buffalo est amusant à voir une fois: foule énorme comme partout; on nous
a montré de loin M. Loyson, ex-Père Hyacinthe, et M. Lincoln, ministre
des Etats-Unis.
Pendant les entr’actes on vend une sorte de gâteau mexicain rond comme
une ballotte, composé de graines de maïs rouges, pétries dans une espèce
de pâte sucrée, le tout enveloppé d’un papier de soie et d’une faveur
rose ou bleue. C’est tout à fait joli, tout à fait alléchant, mais ça
n’est bon... que pour les yeux, au goût c’est détestable.
RIGHT
_Jeudi, 19 Septembre 1889._
Exposition.--Palais et Jardin du Trocadéro
Hier à six heures du matin, le thermomètre marquait quatre degrés au
dessus de zéro, au pied de la Tour Eiffel, et sept degrés à son sommet.
Il y avait donc une température plus chaude en haut qu’en bas, il paraît
que cette différence a déjà été signalée cet hiver et qu’on pourra la
constater à peu près chaque matin.
C’est au Palais du Trocadéro[7], qui fut le palais dominant de
l’Exposition de 1878 et à ses délicieux jardins que nous avons consacré
notre journée. Le Palais est dépassé aujourd’hui, mais c’est égal, il
est toujours superbe avec ses galeries extérieures ornées de statues,
ses cascades, ses tours quadrangulaires de 70 mètres de haut; sa salle
des fêtes qui peut contenir six mille personnes. La galerie intérieure
de droite contient des objets anciens qui sont de purs chefs-d’œuvre en
bijouterie.
Tous ces trésors échappés aux révolutions, à la guerre, au pillage, à la
fonte, racontent magnifiquement l’histoire de l’orfèvrerie française
depuis saint Louis jusqu’à nos jours. Nous avons là sous les yeux les
trésors les plus célèbres des anciennes abbayes de France, et ceux des
grandes cathédrales. Voilà des crédences, des émaux byzantins, des
crosses splendides, des patênes, des ostensoirs, des mîtres, des
encensoirs, des reliquaires superbes et même des châsses aux précieuses
reliques. Voici une croix de l’évêché d’Avignon, trois plaques
d’évangéliaires, un calice en or massif du huitième siècle (église de
Saint-Gozlin, à Nancy), un reliquaire pour la Sainte-Epine (sœurs
Augustines d’Arras), une nef en nacre de perles montée sur argent doré,
un Christ sortant du tombeau (don de Henri II à une église).
Admirons aussi les spécimens de l’orfèvrerie profane: le lit d’Antoine,
duc de Lorraine et de Renée de Bourbon, sa femme (1515); une collection
de coffrets, des bustes en terre cuite de Philippe le Beau et Jeanne la
Folle, etc., etc.
Toutes ces pièces rarissimes aujourd’hui, sont l’œuvre de ces fameux
_orfèvres du Roi_ qui furent des maîtres.
L’ensemble de ces objets est évalué modestement à quarante millions.
La galerie de gauche est un musée d’architecture. On y voit la
reproduction dans leur grandeur naturelle des principales parties de nos
monuments historiques, chaires en dentelle de pierre, jubés à jour,
statues colossales, tombeaux, portiques, rosaces, portails des plus
belles cathédrales tel que celui de Chartres, cloître de Saint-Trophyme;
tout cela est représenté avec la fidélité de détail et le fini
d’exécution de l’original même. Après un examen attentif de tous ces
fragments colossaux, on connaît le passé architectural de son pays, du
moyen-âge, de la Renaissance, car aujourd’hui, l’éclectisme le plus
absolu règne dans nos monuments modernes. Les architectes actuels
empruntent à chacun des cinq ordres ce qui leur convient le mieux, sans
s’occuper le moins du monde de rester classique. Ils sont les fondateurs
d’un sixième ordre, _l’Ordre du Mélange_.
Et la suite de cette visite rétrospective et un peu sévère, on éprouve
une véritable satisfaction à promener dans les jardins du Trocadéro et à
se retrouver au milieu des fleurs qui toujours jeunes et belles sont de
tous les temps.
On dirait qu’elles sont les Benjamines de la Nature qui les chérit tout
particulièrement et aime à renouveler sans cesse leur fugitive beauté.
C’est d’elles qu’on peut surtout dire: les fleurs sont mortes, vivent
les fleurs! Chaque saison, que dis-je! chaque semaine presque apporte
une flore différente et c’est ainsi que nous voyons se succéder les
camélias, les azalées, les cynéraires, les pensées, les jacinthes, les
tulipes, les geraniums, les roses, les œillets, les marguerites, les
dalhias, les chrysantèmes la dernière fleur d’automne et peut-être la
plus belle parce qu’elle trône seule, toutes ses autres sœurs, les
frileuses ont déserté la place. Ah! oui les fleurs sont sans rivales,
dans l’art de charmer, de ravir.
Quel enchantement pour les yeux, quel régal pour l’odorat! Si j’osais je
dirais que toutes les fleurs de pourpre et de flamme d’azur et d’or
étincelantes au soleil semblent tirer un véritable feu d’artifice sous
les regards éblouis des promeneurs.
Le Trocadéro est non seulement rempli de fleurs mais aussi de fruits et
de légumes, charmant trio qui unit l’agréable à l’utile.
Deux mille cinq cents espèces comprenant quatre mille cinq cents rosiers
ouvrent ici leurs cassolettes depuis le commencement de l’été.
Des serres élégantes étalent leurs curieuses collections au nombre
desquelles les orchidées brillent par leur variété. Les fruits et les
légumes rangés par espèce sont groupés avec un art qui rehausse encore
leur éclat.
Ces arbres fruitiers affectent en général la forme des figures
géométriques cônes et pyramides mais il y en a de plus bizarres où le
fil de fer et la taille jouent un grand rôle.
Question d’amour propre et de parade car les fruits n’en sont pas
meilleurs.
On est aussi arrivé à cultiver les arbres fruitiers en pot. Ils sont
tout à fait gentils et pimpants dans leur petite taille. Voilà une
méthode parfaite qui permettra aux raffinés de servir tout un verger sur
leur table et de cueillir au moment du dessert le fruit tout frais à
l’arbre même.
Tous les arbres verts de la création ont ici de nobles représentants en
tête desquels marchent le Sciadopitys, l’Araucaria Imbricata et le
Wellingtonia gigantea qui sont les trois géants végétaux de la Chine, du
Chili et de l’Amérique du Nord.
Par exemple une exposition dont je rêve encore et qui n’offre guère de
géants, c’est celle du Japon. Ce jardin, orné de vases japonais blancs
et bleus, palissé de bambous, garde une saveur locale très prononcée.
Presque tous ses conifères sont _nanifiés_. Ces plantes là sont bien
celles que nous voyons étaler par les artistes japonais sur leurs
paravents, leurs potiches, leurs meubles; plantes invraisemblables qui
paraissent plutôt l’œuvre d’une imagination fantaisiste que celle de la
nature.
Ces arbres qui en liberté atteindraient une hauteur énorme, ici, vivent
en pots. Voilà un érable de cinquante ans qui n’a pas plus de cinquante
centimètres de haut.
Voilà des sapins, des tuyas lilliputiens, aux troncs tourmentés, bossus,
biscornus, qui ont cent et cent cinquante ans d’existence. On les a
traités comme on traite le pied des Chinoises en entravant leur crue,
mais quels soins il a fallu pour les empêcher de mourir, ces pauvres
arbres, ainsi livrés à la torture. C’est plus curieux que beau, il faut
que ces Japonais soient de fameux arboriculteurs pour réussir de pareils
monstres.
Le Pavillon des forêts m’a séduite par son élégance et son originalité.
Qu’on se figure une construction toute en bois dont la façade, la
galerie extérieure, les panneaux sont obtenus par la juxtaposition et
l’assemblage de bois de toutes les couleurs, les colonnes sont des
arbres séculaires non écorcés.
L’intérieur renferme des échantillons de tous les arbres existant sur la
terre. Ce sont des rondelles épaisses, parfois d’une largeur
phénoménale, sciées dans le tronc; cette collection est unique dans son
genre.
Nous avons passé la soirée à la maison, dans l’intimité de quelques bons
amis que ma cousine avait conviés à son dîner hebdomadaire. Un convive
retardataire, un jeune homme habitué de la maison, entre au salon en
gasconnant comme un riverain de la Garonne. Ciel! quel langage!
Qu’avez-vous, s’écrie-t-on en chœur? «Eh! _bienne_, mais _rienne_,
seulement _ze_ ne veux pas avoir l’air d’un _étranzé_ dans ma ville
natale, puisqu’on ne parle plus français à Paris, mais toutes les
langues et tous les idiomes du globe, _ze_ fais comme les autres.»
Il est de fait que la multitude est innombrable partout. Paris ne
s’appartient plus; envahissement général des trains, des omnibus, des
bateaux, des tramways, des fiacres, des hôtels et des théâtres. Les
propriétaires et les directeurs sont dans l’allégresse; ils ont beau
augmenter le prix des chambres et des places, il n’y en a jamais assez.
Quel succès que cette Exposition! Elle mourra debout, battant son plein,
aussi suivie, aussi admirée et même plus que les premiers jours.
Cependant comme il est impossible de contenter tout le monde, bon nombre
de Parisiens sont furieux. On a pris leur Paris, ils ne sont plus chez
eux, et ils envoient à tous les diables la province et l’étranger.
Le jeune homme s’étant assis a continué: «D’ailleurs Paris n’a jamais
été aux Parisiens... En temps ordinaire, le nombre des étrangers est
huit pour cent de la population; celui des Français nés dans les
départements et habitant Paris est cinquante-huit pour cent; les
Parisiens de Paris y sont trente-huit pour cent, juste le tiers. Les
savants nous apprennent que sous l’Empereur Julien (qui habitait Paris
et l’appelait ses délices) la population était de huit mille habitants.
Il n’y avait pas d’exposition alors!
Sous Clovis, il y avait à Paris trente mille habitants. Sous Louis VII
en 1220, cent vingt mille habitants. En 1590, le recensement indiqua
deux cent mille âmes.
La progression s’augmenta chaque année et nous voyons qu’en 1876, Paris
avait près de deux millions d’habitants. Actuellement on donne comme
chiffre sûr: deux millions six cent mille.»
Notre jeune homme ne se fût peut-être pas arrêté là sans la phrase
traditionnelle: «Madame est servie».
Ce n’était plus le temps de discourir; mais d’offrir son bras, ce qu’il
a fait en s’avançant vers moi.
Rassurez-vous, lui ai-je dit en souriant, votre Paris vous sera bientôt
rendu.
RIGHT
_Vendredi, 20 Septembre 1899._
Le Jardin des Plantes, l’Eldorado
Longue promenade au Jardin des Plantes, magnifique parc d’une contenance
d’environ trente hectares et comprenant le jardin botanique et les
galeries zoologiques; le labyrinthe et la vallée suisse qui renferme la
ménagerie.
Le jardin des Plantes est divisé dans sa longueur en deux parties bien
distinctes symétriquement dessinées: l’une se compose des carrés de
l’école botanique, des bosquets de printemps, d’été, d’automne, d’hiver,
et des deux belles allées de tilleuls plantés par Buffon. La fosse aux
ours, les serres et les pépinières la séparent de l’autre partie, qui se
subdivise en vallée suisse et jardin anglais, lequel ne forme en
définitive qu’un grand et un petit labyrinthe.
C’est sur le grand labyrinthe que s’élève le majestueux cèdre du Liban
rapporté tout petit de Keew près Londres par Bernard de Jussieu, non
dans son chapeau, comme le dit la légende, mais simplement dans un pot à
fleur. Il n’y a pas de Suisse sans chalets, ceux-ci sont tous habités et
forment le jardin zoologique à proprement parler.
J’ai fait comme les enfants et acheté les petits pains traditionnels
qui doivent régaler les habitants de ce lieu de délices si apprécié du
peuple parisien surtout. Nous avons donc fait la connaissance de Mignon,
un jeune tigre, de mademoiselle _du Cap_, une superbe hyène, de la
_Cochinchinoise_, une panthère solennelle et de son époux _Gaston_; de
deux lions _Jean-Bart_ et la _belle Fathma_, du tigre _Néron_ et de la
tigresse _Joséphine_, de _Dora_ une ourse du Tonkin; ce qu’il y a de
plus extraordinaire, c’est que tous ces animaux arrivent à l’appel de
leur nom, assurent leurs gardiens. Malgré les soins qu’on leur prodigue,
ils semblent malheureux, étiolés, dans leurs cages grillées de quelques
pieds, ces pauvres exotiques qui avant la captivité ne connaissaient que
l’immensité des forêts ou des déserts. En revanche les ours n’ont point
l’air d’engendrer mélancolie dans leurs fosses profondes; ils font les
beaux, marchent debout, tendent les bras vers le public; celui-ci leur
jette des morceaux de pain, qu’ils reçoivent très adroitement dans leur
gueule ouverte.
Nous avons salué _Rousset_, _Henriot_, _Tonkinois_, _Mathieu_ un ours
brun, _Matelot_ un ours cocotier, _Firmin_ un ours bien léché,
_l’Africain_, un ours terrible et le _Petit-Vieux_, doyen vénéré des
ours du jardin, une belle assistance comme on voit.
Les zèbres sont également très voraces; leur grande mâchoire constamment
dilatée est une cible que les enfants criblent de balles de mie de pain.
Très bien éduqués aussi les éléphants: ce sont d’amusants escamoteurs
d’une adresse charmante; leur trompe passe au-dessus de plusieurs
personnes, pour venir prendre fort délicatement le morceau de gâteau que
vous tenez en main.
De coquettes volières logent confortablement la gent emplumée. La belle
collection des oiseaux doux et inoffensifs m’a charmée. Oiseaux
aquatiques, oiseaux des montagnes, oiseaux des plaines, quelle variété
de formes et de plumages! Comme les flamants sont donc jolis dans leur
toilette rose! Tous ces cosmopolites ont leur cachet particulier; mais
nos oiseaux français ont aussi leur mérite. Fauvettes, pinsons,
mésanges, pierrots se donnent des airs d’écoliers en vacances qui font
plaisir à voir.
Les serres, parfaitement entretenues, renferment d’innombrables
spécimens de plantes exotiques; les deux plus grandes sont, dit-on, les
plus belles serres de France, de véritables palais de cristal.
Tous les animaux volant, rampant, marchant, nageant se sont donnés
rendez-vous dans les vastes salles d’histoire naturelle. Très
intéressante la collection des écureuils, je n’aurais jamais cru qu’il y
avait tant de variétés chez ces charmants rongeurs.
Pas si agréables à voir les serpents, on les regarde avec dégoût, et
même avec effroi en se rappelant l’histoire de ce savant, mort de la
piqure d’un serpent, empaillé depuis vingt ans. C’est l’exacte vérité.
L’empailleur avait laissé à cet ophidien d’une espèce très dangereuse
ses crochets, des tubes pleins de venin; le savant l’ignorait, on avait
oublié ce détail, tout en étudiant son serpent sans y prendre garde, il
fait jouer la mâchoire qui se referme sur sa main; les crochets
fonctionnent et le venin, presque foudroyant, qui n’avait rien perdu de
sa force, au contraire, s’inoculait en quelques minutes dans le sang du
malheureux, nouvelle victime à ajouter au long martyrologe de la
science.
La salle des fruits me paraît unique dans son genre. C’est une séduction
pour l’odorat. Tous les fruits des cinq parties du monde sont là, au
naturel, conservés dans l’esprit de vin. Ils répandent un parfum de
fruits à l’eau-de-vie tout à fait allèchant.
Bref, le muséum avec ses jardins, ses serres, ses herbiers (_hortos
sicos_, _jardins secs_), sa ménagerie, ses amphithéâtres et ses
laboratoires, ses galeries de zoologie, de botanique, de géographie, de
minéralogie, en un mot avec toutes ses collections est un grand
établissement national, d’une haute importance, marchant en tête des
autres établissements de ce genre en Europe destiné tout à la fois à
l’enseignement supérieur et à la vulgarisation des sciences naturelles.
Nous sommes rentrées par une brise frisquette comme disent les marins,
le temps est toujours beau mais les nuages s’amoncellent à l’horizon, le
soleil par instant reste voilé.
Aussitôt après dîner, nous nous sommes dirigées vers les théâtres de
notre voisinage. Quelle audace de songer à y entrer sans places retenues
d’avance. L’Odéon était comble, Cluny aussi, au Chatelet même déveine;
le Prince Soleil, qu’on y joue, est un souverain auquel il faut avoir
demandé audience depuis plusieurs jours pour être reçu. Longue queue à
l’Opéra-Comique, nous entrons dans le flot, au bout d’une demi-heure
d’attente nous allons enfin franchir le seuil sacré. Soudain un gardien
de la paix, de planton à la porte nous glisse à l’oreille: «Mesdames,
quelles places avez-vous donc?» «Aucune.» «A la bonne heure, car il n’y
en a plus, ce flot vous conduit aux combles dans les places à vingt
sous.» Horreur!
De guerre lasse nous allons nous échouer à l’Eldorado, juste à temps
pour prendre les deux derniers fauteuils.
On nous sert les traditionnelles trois prunes à l’eau-de-vie, une
opérette et beaucoup de chansonnettes dont quelques unes d’un goût
douteux. Je constate avec regret que cet esprit, sel attique dont nos
pères savaient si bien se servir n’existe plus. Notre génération ne
demande point de sel fin, le gros sel de cuisine lui suffit. J’ai acheté
la Tour Eiffel, la meilleure chansonnette du répertoire.
Nous sortons à minuit. Brrr... Aïe! Il pleut à verse, surprise
désagréable. On court, on s’agite, on hêle les cochers, qui répondent ou
ne répondent pas; à cette heure là ils sont les maîtres. Quelques
parapluies s’ouvrent. Heureux ceux qui ont eu la précaution d’en
apporter! Hélas! pour nous préserver nous ne pourrions ouvrir que nos
éventails...... Enfin nous saisissons au passage un automédon libre et
de bonne volonté; sauvées, mon Dieu! Nous sommes loin de nos pénates,
mais qu’importe... en route, et fouette cocher!
RIGHT
_Samedi, 21 Septembre 1889._
Entrées à l’Exposition, quatre-vingt-dix-sept mille neuf cent seize.
Hier, elles avaient été de cent onze mille sept cent cinquante.
Intermittence de pluie et de soleil, un temps d’intérieur.
Nous nous sommes consacrées aux Beaux-Arts, exposition merveilleuse de
peintures et de sculptures à laquelle toutes les nations civilisées ont
pris part. Tout cela est impossible à décrire; on a calculé que si tous
les tableaux français et étrangers qui sont ici, étaient posés à la file
les uns des autres, ils se développeraient sur une longueur d’une lieue
un quart environ. Cela donne une idée des productions artistiques de
notre époque.
Je ne suis point assez connaisseur pour me permettre aucun jugement ni
en sculpture ni en peinture. Cependant les paysages finlandais m’ont
absolument séduite. Ils sont ravissants; quelle suavité de couleurs!
c’est leur ciel sans doute qui donne à la campagne ces teintes rêveuses
et poètiques, que je ne retrouve nulle part.
La sculpture est splendidement représentée, le génie français, disent
les connaisseurs, s’y affirme d’une façon plus triomphante encore que
dans la peinture. J’admire l’Ecole française, mais j’avoue modestement
mon faible pour la sculpture italienne. Elle s’attache particulièrement
aux enfants, dont elle excelle à rendre les poses, l’attitude,
l’expression. Tous ces petit êtres qui rient, qui pleurent, qui
s’amusent, qui effeuillent une rose ou réchauffent un oiseau ont été
pris sur le vif et, si ce n’était la pâleur du marbre, sembleraient
vivants.
Les Italiens habillent avec une entente parfaite leurs modèles. Leurs
étoffes sont si souples, leurs broderies si délicates, les gazes si
légères, qu’elles laissent deviner les formes sans rien accentuer.
La sculpture française a plus de force et de grandeur. Elle s’inspire de
sujets d’un ordre plus élevé; aussi ses statues, en général plus grandes
que nature, ne peuvent prendre place que dans des musées ou des palais.
La sculpture italienne a plus de grâce et de douceur. Par ses
proportions et les sujets qu’elle choisit, elle peut entrer dans tous
les salons, c’est la sculpture de la famille et de l’intimité.
Cependant je ne suis jamais passée dans la magnifique galerie Rapp,
consacrée à l’Ecole française, sans m’arrêter devant une jeune mère qui
coupe du pain pour ses deux marmots lesquels, accrochés à ses jupes, se
lèvent sur la pointe de leurs petits pieds pour atteindre plus vite la
tartine convoitée. Leur mine éveillée et le charmant sourire de la mère
qui les couve du regard, tout cela vous retient. C’est un chef-d’œuvre
inspiré par la vie réelle; c’est tout un poème, le poème émouvant de la
famille. De temps en temps on rencontre ainsi quelques délicieux sujets.
A mon humble avis, l’ensemble offre encore trop de nudités. Ce sont,
j’en suis persuadée, des sujets d’études remarquables, de grandes
difficultés vaincues; mais pour les curieux, les profanes qui
n’entendent rien aux difficultés de l’art, pour tous ceux qui passent et
ne retiennent que l’impression du moment, ces proportions colossales,
ces statues dans des postures fatigantes, aux muscles tendus, aux nerfs
cordés, aux expressions de visages tourmentés, semblent voulues,
cherchées, et ne rendent nullement les réalités de la vie.
Ah! que ces garçonnets et ces fillettes occupés aux choses familières de
l’existence, qui pêchent assis sur un rocher, qui lisent ou cueillent
des fleurs, que ces enfants nus de la tête aux pieds doivent donc avoir
froid!
On les regarde sans illusion. Ce sont des statues superbes, j’en
conviens; mais cela reste du marbre. Chez les Italiens, les enfants sont
d’une grâce et d’une vérité qui les rendent vivants.
Ciel! j’entends d’ici les vrais artistes m’écraser. Oser émettre une
telle opinion. Quel crime! Puisque justement on reproche sans cesse à
l’Italie la mièvrerie de ses compositions et la mollesse de son ciseau.
Les découvertes scientifiques du XIXe siècle sont renversantes. La
science semble à son apogée; l’art se maintient à un niveau
satisfaisant; cependant il est à craindre que s’égrenant, s’éparpillant
sur tant d’individus, il ne finisse par s’amoindrir. «Le talent n’est
que la menue monnaie du génie.»
Dans le passé, le génie n’eut que de très rares représentants;
actuellement, tout le monde s’en croit un petit brin. Jadis, il naissait
par siècle un ou deux génies sublimes qui s’appelaient Michel-Ange chez
les sculpteurs, Raphaël chez les peintres, Dante chez les poëtes, Mozart
chez les musiciens. Chacun de ces élus arrivait dans son genre à la plus
haute expression de l’art et devenait un génie national.
Le sentiment artistique est de tous les âges; mais l’explosion géniale,
qui à elle seule illumine parfois toute une époque, est toute
personnelle. Il y a des moments ou l’art reste stationnaire et même
semble décliner, quand il cherche une autre voie.
A l’heure présente, la musique par exemple subit certainement une crise.
Elle a banni de ses compositions savantes et mathématiques la douce
mélodie; la pauvrette ne peut plus chanter dans les âmes et prendre son
vol, on lui a coupé les ailes et pourvu que nos compositeurs modernes
possèdent à fond le code de l’harmonie cela suffit. Et pourtant la
mélodie c’était le génie, l’harmonie c’est le talent.
Quel dévergondage de notes, quelle orgie de cuivres à présent dans
certains opéras. L’orchestre n’a plus pour mission d’accompagner et de
soutenir les chants, il a sa partie distincte qu’il tient aussi à faire
valoir, et l’audition de cet imbroglio musical devient pour les simples
mortels qui l’écoutent attentivement, un véritable travail. Mme de
Sévigné, en parlant de la musique de Lulli, disait: «Il n’y en aura pas
de plus belle au Paradis.»
Eh! bien, je ne ferai pas entendre ce cri d’admiration pour la musique
actuelle. Non, bien sûr, cette musique-ci n’est pas celle du Paradis.
Les mélodies célestes sont autre chose que cela. Elles savent parler à
l’âme un ineffable langage dont la musique du jour, dans un grimoire
savant et compliqué, embrouillé et obscur, ne peut donner aucune idée.
C’est la musique de l’avenir; on dit que nos oreilles s’y feront, tant
mieux. La musique est donc arrivée à une époque de transition, mais il
ne s’ensuit pas que cette nouvelle musique, pas plus que la nouvelle
littérature, soit supérieure à celle du passé. Au contraire.
Pour la science, c’est tout différent: la science est un capital qui va
toujours en s’augmentant. Chaque génération nouvelle tire profit de
l’héritage légué par sa devancière. Voilà l’explication des progrès
incessants et indéfinis de la science, qui ne recule jamais, comme cela
peut arriver à l’Art.
Les élections.--L’Exposition.--Les fêtes
RIGHT
_Dimanche, 22 Septembre 1889._
Grand jour des élections!
Les afficheurs sont aujourd’hui les maîtres de Paris.
Ils ont mis leur colle et leurs affiches partout, sur les plus beaux
monuments, sur les statues même, sans respect pour les illustres
qu’elles représentent.
Nous sommes en septembre, et comme autrefois à Rome, à cette époque, ils
usent et abusent de ce que l’on appelait _septembri libertas_.
C’est une véritable débauche, une frénésie, une fureur.
Et les philosophes s’en vont répétant le mot connu: «colle dessous,
colle dessus, colle partout!»
On voit des affiches de toutes les couleurs, jaunes, vertes, rouges,
bleues, violettes, etc.
On calcule qu’il est dépensé six cent mille kilogrammes de papier à
affiches pendant la période électorale à Paris seulement. Un joli
chiffre comme on voit.
Il pleut à verse. Puisse cette douche calmante rafraîchir les cerveaux
surexcités par la politique.
On dit que chaque peuple n’a que le gouvernement qu’il mérite; eh!
bien, il faut croire que nous ne valons pas grand chose à en juger par
nos gouvernants.
Le _Pilori_ a publié dernièrement cette jolie chansonnette qui peint la
situation:
GRANDES MANŒUVRES ÉLECTORALES
(_Air de_: LA BOITEUSE.)
Au ministère, en ce moment,
Il y a tout un chambardement:
On prépar’, pour les élections,
De grandes mobilisations,
Chaque jour arriv’nt par paquets
Des préfets et des sous-préfets,
Des maît’ d’écol’, des percepteurs,
Que c’est comme un bouquet de fleurs!
REFRAIN:
Il faut les voir tous ces Parlementaires,
Pots-d’vins par devant, pots-d’vins par derrière,
Il faut les voir, disant d’un air confit
A l’électeur: «Mon p’tit! mon p’tit! mon p’tit!»
Pendant que l’écho leur répond:
«Fripons! fripons! fripons!»
«--Ah! dit le peuple, tas d’coquins,
Vous êtes fins, mais cett’fois j’vous tiens,
Oui, je vous tiens!»
De tous côtés on en fait v’nir
Des milliers par les trains d’plaisirs;
En guise de préparation,
On les mèn’ voir l’Exposition,
Et, quand, levant leurs nez au ciel,
Ils ont bien vu la tour Eiffel,
Leur cornac les pri’ poliment
D’crier: Vive le Gouvernement!
_Au refrain._
Puis on les conduit chez Carnot,
Qui, toujours raid’ comme un poteau
Et souriant d’un air serein,
Leur donne à tous un’ poigné’ de main.
Après, Rouvier et Thévenet
Les prennent en leur cabinet;
Enfin, vient le tour de Constans
Qui leur tient le discours suivant:
_Au refrain._
«Faut que chacun dans vot’ région,
Vous m’ fassiez un’ bonne élection,
Sinon--retenez c’ que j’ vous dis--
J’vous fauch’rai tous comm’ des épis!
Au contrair’ si ça marche bien,
Avec vous je n’ serai pas chien,
J’ vous promets mêm’, cré nom de nom,
Un tout p’tit bout d’mon saucisson!
_Au refrain._
Ces deux mots à peine entendus,
Chacun reçoit un’ pil’ d’écus,
C’ qui fait que le plus attiédi
Paraît tout d’ suite ragaillardi.
Bientôt, i’ r’prenent, gais et contents,
Le ch’min de leurs arrondiss’ments,
Emportant d’ merveilleux engins
Pour la grande pêche aux bull’tins!
_Au refrain._
Electeurs, vous êt’s avertis
Qu’ les v’là lâchés sur le pays;
Ils vont mentir, d’ici quéqu’temps.
Pis que des arracheurs de dents,
Ce qu’ils diront n’est pas dang’reux,
Mais ne les quittez pas des yeux;
Méprisez tous leurs sots caquets,
Et prenez garde aux pickpockets!
_Au refrain._
Dimanche soir, le soleil un peu pâli a daigné paraître. Cette après-midi
il nous a envoyé quelques sourires que nous eussions trouvés charmants
s’ils avaient été moins mélancoliques; c’est déjà l’automne, et
l’automne fait penser à l’hiver. Foule énorme partout, fort gaie, fort
réjouie. On ne s’imaginerait jamais que les destinées du pays sont en
jeu, sauf cependant qu’à l’Exposition comme ailleurs, le beau sexe
domine; ce vingtième dimanche de l’Exposition, pourrait être appelé la
journée des dames. C’est à peine si l’on aperçoit quelques timides
pantalons, quelques jaquettes isolées dans ce flot de jupes et de
chapeaux coquets. Décidément la politique est bien plus absorbante en
province qu’à Paris. La province, à défaut de tous les plaisirs qui
encombrent la capitale et attirent ses habitants, la province en est
réduite à faire de la politique une occupation. Je n’ose pas dire une
distraction.
Ici les fêtes succèdent aux fêtes et ne se comptent plus; promenades de
tous les exotiques de l’Exposition, illuminations, retraites aux
flambeaux, lunchs et punchs, vins d’honneur, et les banquets donc! ils
pleuvent depuis celui du 14 juillet, d’homérique mémoire. On parle
maintenant d’organiser, au Palais de l’Industrie une fête monstre pour
les victimes de la catastrophe d’Anvers. Je crois qu’il n’y a plus rien
à inventer, et cependant, pour la solennité des récompenses, ce même
Palais de l’Industrie, recevra pour la vingt-cinquième fois, depuis le
commencement de l’Exposition, une nouvelle décoration. Ah! il faut être
inventif pour trouver ainsi toujours du nouveau, mais il paraît que
l’imagination parisienne n’est jamais à bout.
A l’Exposition.--Histoire de l’habitation et du travail
RIGHT
_Lundi, 23 Septembre 1889._
Entrées à l’Exposition, cent trente-huit mille six cent cinquante-sept.
Vent sec, beau temps sans pluie ni boue, extrêmement agréable pour
marcher.
Toute la nuit il y a eu foule et encombrement dans les principaux
quartiers où les journaux affichaient sur des transparents les résultats
des élections au fur et à mesure qu’ils arrivaient. Les agents sur pied
ont fait quelques arrestations, il y a toujours des turbulents. Dans
notre quartier, beaucoup de criailleries dont Boulanger était en
principe le prétexte, et quelques chansons que criaient à tue-tête les
bandes qui montaient et descendaient le _Boul’miche_ (lisez: Boulevard
St-Michel). En somme, Paris est resté sage pendant le dépouillement du
scrutin.
Un peu attrapés les bons Anglais qui abondent en ce moment; au spectacle
de l’Exposition, ils avaient rêvé d’ajouter celui des élections. Une
petite émeute agrémentée de boxe, de savate, avec quelques coups de
fusils, ne leur aurait pas déplu. Toujours les mêmes, les Anglais.
Ceux-ci font penser à leurs compatriotes, qui impassibles, la lorgnette
en main, regardaient brûler Paris en 1871.
La République est victorieuse, c’est le triomphe du nombre... et puis
l’immense succès de l’Exposition lui apporte un fameux appoint. Monsieur
Carnot, très correct, rélève la République que le grigou de Grévy
rapetissait à sa mesure.
Les feuilles gouvernementales exultent, comme le disait l’une d’elles ce
matin: «Qui donc voulait l’étrangler cette excellente personne, cette
république adorable, cette mère modèle qui protège également tous ses
enfants. Tous les peuples pour l’aimer, pour la mieux comprendre,
devraient la demander en mariage. Ils reviendraient à l’âge d’or et
trouveraient le bonheur parfait.»
Nous avons donc passé notre journée à l’Exposition, où nous nous sommes
croisées plusieurs fois avec l’ambassade marocaine.
El Caïd, El Hadj, et leur suite, sont de beaux hommes, ayant grand air,
beaucoup de dignité dans la démarche et portant avec élégance le haïk
blanc et le fez rouge.
Nous nous sommes consacrées aujourd’hui à l’histoire de l’habitation et
à l’histoire du travail au Palais des Arts libéraux.
_L’histoire de l’habitation_, en quarante-trois spécimens, par
l’ingénieur M. Charles Garnier, est fort attachante. Reconstituer les
premières demeures de l’homme, rendre les diverses phases par lesquelles
il passe pour sortir de la barbarie, les transformations successives
qu’il opère petit à petit autour de lui, c’est faire comprendre la
longue bataille qu’il dut livrer non seulement aux animaux féroces, mais
encore aux éléments déchaînés contre lui; c’est raconter d’une manière
saisissante cette marche triomphale, qui, à travers les siècles, doit le
mener à la civilisation.
Cette série commence par la caverne d’un Troglodyte, sombre grotte
creusée par la nature, et que l’homme n’a pas même essayé d’améliorer.
Puis viennent des huttes en terre, des cabanes de roseaux de l’époque
lacustre, des paillotes, des tentes, demeures des peuples nomades. Nous
nous arrêtons devant les chaumières de nos ancêtres les Gaulois,
plantées, comme celles des Germains, à l’ombre des chênes. Ces grands
arbres font penser aux Druides dont voici en effet, tout près, les
pierres énigmatiques, dolmens et menhirs.
Puis enfin la terre et le bois prennent une forme, la pierre s’y ajoute
et la maison est bâtie.
La série se continue avec les spécimens de l’architecture romane,
gothique et de la renaissance. Nous arrivons aux plus belles périodes de
notre art national «qui, en toute équité, arrive bon premier, dans ce
handicap d’un nouveau genre.»
Des habitations Phéniciennes et Assyriennes apparaissent à notre vue.
L’Egypte est toute pimpante avec ses colonnettes et ses couleurs vives.
Entrons chez les Hébreux, et admirons-y une riche collection
d’antiquités juives. Mêmes curiosités en Etrurie; c’est une hôtellerie
du temps qui vous offre les meubles, tables, lits, escabeaux, amphores,
ustensiles de ces époques lointaines.
Arrêtons-nous devant ces deux maisons gallo-romaine et grecque, que l’on
dit d’une fidélité de reproduction étonnante.
Voilà les maisonnettes de bois naturel de la Norvège, et celles en bois
ouvragé de la Russie. Voici l’antre des Lapons et des Esquimaux, ces
demeures primitives des neiges et des glaces éternelles côtoient les
demeures du Soudan et de l’Arabie, où le soleil est du feu, et c’est
vraiment charmant de parcourir chaque hémisphère, sans ressentir ni
froid ni chaud. Les constructions chinoises et japonaises sont pleines
de fantaisie et de légèreté, avec leurs toits clochetonnés et brillants,
leurs cloisons de bambous, leurs fenêtres de papier multicolore.
Nous arrivons aux derniers spécimens de la barbarie existant de nos
jours, les cabanes informes des tribus de l’Afrique centrale, et les
tentes des Peaux-rouges. Ces tentes pointues sont soutenues à l’aide de
longues perches ou branches d’arbres réunies au sommet. Au centre, une
excavation dans la terre sert de cheminée; au-dessus, un trou dans la
toile permet à la fumée de s’échapper tant bien que mal. Elles sont là,
debout ces tentes primitives, auprès des maisons des Astèques et des
Incas, suprêmes vestiges d’une étonnante civilisation détruite à
jamais.
Et nous voilà devant la tour Eiffel, le contraste est grand, mais
qu’importe! Il ne rend que plus saisissante la comparaison entre le
passé plein d’essais et de tâtonnements, et le présent qui résume sous
nos yeux, les progrès constants et les résultats admirables de la
civilisation moderne.
_L’histoire du travail_, au Palais des Arts libéraux, semble au premier
abord un dédale effrayant. Il faut prendre son temps pour examiner la
plus vaste encyclopédie d’objets, grands et petits, de choses
hétérogènes, de machines simples ou compliquées, longue chaîne qui se
rive aux grossiers ustensiles de première nécessité, pour aboutir aux
conceptions du luxe le plus raffiné.
C’est une exhibition incomparable, qui attire l’œil autant qu’elle
étonne l’esprit. Tous les spécialistes se trouvent donc en présence de
ce qui concerne leur partie. «C’est une étude complète de ce qui fut,
par la comparaison de ce qui est.»
On a groupé en suivant l’ordre chronologique, tous les produits du
travail humain, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Des
personnages de grandeur naturelle, complètent l’illusion. Ici, devant
cette caverne, voilà un homme primitif, habillé de sa longue chevelure,
qui travaille une pierre, un silex, dont il doit faire plus tard une
arme tranchante.
Là, devant cette hutte en terre, une femme que la coquetterie n’a point
encore conseillée, pétrissant la terre, s’essaie à confectionner des
poteries informes.
C’est ainsi que dans toutes les branches d’industrie, on trouve le
commencement pour arriver en descendant les âges, à l’outillage
perfectionné des Arts et Métiers, aux ateliers gigantesques du Creusot,
aux machines formidables des chemins de fer avec leurs trains luxueux. A
cette section se trouve le premier wagon-salon construit pour le duc de
Wellington.
Un jour, peut-être, nos machines actuelles que nous trouvons si
perfectionnées, prendront place à leur tour comme ce wagon-salon, au
nombre des souvenirs rétrospectifs. L’électricité est appelée à
révolutionner le monde. Que de surprises elle ménage à l’avenir!
Je me suis vivement intéressée à l’histoire de la musique, c’est-à-dire
à la reconstitution de tous les instruments depuis la flûte en roseau
des premiers pasteurs, la harpe égyptienne conservée au Louvre, le Rébec
copié sur une statue du musée de Chartres, jusqu’aux pianos, dont
quelques modèles ont des panneaux de verre qui permettent en jouant de
se rendre compte du mécanisme, jusqu’à l’orgue colossal, effrayant.
Instruments à cordes et instruments à vent; quelle nombreuse famille ils
forment, aussi bien chez les anciens que chez les modernes.
L’histoire du théâtre: costumes, affiches, programmes, portraits des
virtuoses, architecture des salles, machinerie, cette machinerie si
simple autrefois, si compliquée aujourd’hui qu’il faut être de la
partie pour y comprendre quelque chose. Cette histoire du théâtre m’a
paru très complète aussi.
Les travaux de sculpture et de peinture sont absolument remarquables. On
suit là, pas à pas tous les efforts faits par l’homme, depuis le premier
coup de pinceau et la première pierre taillée, pour progresser et
perfectionner ses œuvres.
Très intéressante la reproduction avec personnages de grandeur naturelle
des ateliers de céramique et de cloisonnés chinois à toutes les phases
du travail. De loin on croirait ces ouvriers vivants.
L’aérostation a aussi ses représentants personnifiés par la timide
Montgolfière et l’audacieux ballon.
Des plans de ponts, de barrages, de phares; des cartes de cosmographie
et de géographie se développent sur un espace immense.
Quel est l’irrévérencieux qui s’était permis au siècle dernier de faire
cette réponse en parlant des savants? «Un savant c’est un monsieur
décoré qui ne sait pas la géographie.» Nous n’en sommes plus là, si tant
est que cette épigramme ait jamais été vraie. Et combien de Français,
savants ou hardis voyageurs, s’en vont aujourd’hui dans les pays les
plus lointains à travers les glaces et les déserts, étudier la
géographie sur place.
Saluons dans tous ces charmants spécimens, le daguerréotype, principe de
tant d’inventions précieuses.
Je n’ai fait que passer dans la section d’anthropologie, sans doute
c’est l’histoire de l’homme, mais c’est aussi celle de ses difformités,
de ses maladies, de ses souffrances physiques. Ces corps écorchés, ces
chairs qui semblent palpiter encore, tout cela m’a paru trop vrai.
Parcourus aussi rapidement les instruments de chirurgie. Ils sont
innombrables. Toutes ces scies, ces ciseaux, ces lames, ces pinces aux
mille formes, en bel acier poli, brillant, me faisaient frissonner. Je
croyais les voir et les entendre fonctionner dans la chair vive et le
sang chaud.
Ah! ciel, si le destin m’avait fait naître du côté fort, je n’aurais
jamais pu être chirurgien.
RIGHT
_Mardi, 24 Septembre 1889._
Montmartre.--Le Musée de Cluny
Journée encore bien remplie: le matin à Montmartre, l’après-midi à
Cluny, le soir au théâtre.
Le nombre des curieux et des pèlerins qu’attire l’église du Sacré-Cœur
est considérable. Cette construction grandiose, dans le style bysantin,
de cent mètres de long, et dont la flèche aura quatre-vingts mètres de
haut, s’élève sur une éminence qui a elle-même cent vingt-huit mètres
d’altitude. C’est de ce site exceptionnel qu’il faut voir Paris et tous
ses monuments. La vue de cette grande capitale, se développant aux pieds
de la magnifique basilique qui la domine et semble la protéger, est
indescriptible. C’est de là qu’il faut contempler la tour Eiffel, pour
comprendre sa prodigieuse hauteur.
En ce moment on ne peut juger la basilique du Sacré-Cœur, enfouie comme
elle l’est dans les échafaudages. De loin, on ne peut pas non plus se
rendre compte des fondations cachées dans le sol. Ces fondations sont
déjà une première église souterraine, qui à elle seule coûte plus de
quatre millions. Quoi qu’il en soit, je crains que l’ensemble ne
paraisse toujours un peu lourd, un peu écrasé.
Jusqu’à présent, vingt-deux millions ont été dépensés, mais les
recettes sont supérieures à ce chiffre, l’argent ne manquera pas. Le
devis général s’élève à quarante millions.
Actuellement quatre clochetons dégagés de tout échafaudage, se détachent
de la maçonnerie. Au milieu, s’élève la niche monumentale dans laquelle
sera placée plus tard la statue du Sacré-Cœur. On n’a point encore
commencé la grande coupole tout en pierre (c’est un des caractères
distinctif de cet édifice colossal, qu’il n’y entre ni fer, ni bois, ni
ardoises), devant être placée à l’intersection de la nef et du transept:
elle sera dans le style de Saint-Pierre de Rome. L’échafaudage pour la
construction de cette coupole ne sera pas une petite affaire.
La deuxième plate-forme atteindra juste à la hauteur de la colonne
Vendôme. Sur cette plate-forme on dressera deux sapines de vingt mètres
de hauteur chacune, et qui seront reliées par des croisillons. On se
trouvera alors à la hauteur de cinquante-trois mètres, et ce ne sera pas
fini. Sur ces sapines mêmes, il faudra élever une énorme charpente de
dix-huit mètres, laquelle atteindra la naissance de la flèche, en sorte
que le sommet de l’échafaudage se trouvera à soixante-douze mètres
au-dessus du sol. Ainsi construit, cet échafaudage aura coûté cent
cinquante mille franc.
Après cela on songera au campanile qui ne mesurera pas moins de
quatre-vingts mètres de haut. Il y aura encore l’installation de
l’éclairage électrique dans toute la basilique, et l’organisation des
combles sur lesquels on pourra se promener. Plusieurs centaines de
personnes pourront aller et venir, comme en plein boulevard, sur les
toitures tout en pierre de l’édifice, d’où on jouira d’un splendide
panorama, la vue s’étendant sur un espace de près de soixante kilomètres
autour de Paris.
Un escalier intérieur, très bien éclairé par des prises de jour
pratiquées dans l’épaisseur des murs, conduira sur ces toitures, d’un
travail jusqu’ici inconnu.
C’est dire qu’il faudra encore plusieurs années pour que ce plan
gigantesque soit entièrement achevé. La mosaïque sera l’ornementation
intérieure des murs. Cette décoration des basiliques primitives
s’harmonisera d’ailleurs mieux que toute autre avec le style byzantin.
Toutes les chapelles sont affectées aux grandes corporations modernes,
Chapelles de la Marine, de l’Armée, de la Justice sous le vocable de
Saint-Louis, des Arts, de l’Industrie, du Commerce. Les chasseurs auront
aussi la leur due à l’initiative de Monsieur le Comte de Chabot et c’est
la duchesse d’Uzés qui sculpte, m’a-t-on dit, la grande statue de
Saint-Hubert qui en sera le principal ornement. Le croirait-on, la
corporation qui passe pour la plus athée, la plus irréligieuse, y est
aussi représentée, les médecins auront leur chapelle.
On est admis à faire figurer son nom parmi les fondateurs de l’Eglise
sur des pierres qui coûtent cent vingt et trois cents francs, suivant
qu’elles sont plus ou moins en vue. Treize mille trois cent
quatre-vingt-trois pierres à cent vingt francs et deux mille sept cent
douze à trois cents francs sont déjà retenues, il faut y ajouter la
demande de cent quatre-vingt-dix-huit claveaux et de trente-trois
pierres de bandeaux.
C’est à Annecy que se fera le moulage de l’énorme cloche _La Savoyarde_,
qui sera la reine des bourdons de France, offerte par la Savoie, son nom
l’indique.
Ce bourdon, du poids de près vingt mille kilogrammes, de quatre mètres
de haut, de dix mètres de circonférence, donnera comme son, le contre
ut, et s’entendra à quarante kilomètres.
Le battant en fer forgé sera du poids de huit cent trente-cinq kilos;
l’anneau qui le fixera au cerveau de la cloche, à lui seul pèsera
quatre-vingt-quatorze kilos.
Le mouton de bois qui supportera la Savoyarde doit-être taillé en plein
cœur de chêne, dans un arbre superbe, un des rois des forêts du
Limousin, offert par le comte de Montbron.
La Savoyarde ne sera pas encore la plus pesante des cloches fondues
jusqu’à ce jour.
On sait, en effet, que la fameuse cloche de Moscou, la _Géante_, était
si lourde qu’il fallait vingt-cinq hommes pour la mettre en branle. Son
poids était de trois cent mille livres.
En Chine, notamment à Pékin, on en voit plusieurs qui pèsent soixante
mille kilos.
A Marseille, le bourdon de Notre-Dame-de-la-Garde est d’un poids
d’environ dix-huit mille kilos.
Quant à la célèbre cloche de la «Liberté», à Philadelphie, elle pèse
cent cinquante mille livres, et il faut douze hommes pour la mouvoir.
En ce moment les dames catholiques parisiennes et provinciales
travaillent avec zèle au tapis splendide qui ornera le chœur.
Le dessin de ce tapis représente Paris et Montmartre, qui se trouvent au
centre. Les armes de Paris, soutenues par deux grandes chimères, sont
placées dans la partie inférieure et accostées à droite et à gauche par
deux blasons rappelant que Henri IV et Jeanne d’Arc ont campé l’un et
l’autre à Montmartre avec leurs soldats.
Au-dessus de Paris, sur la première marche de l’autel, l’abbaye de
Montmartre représentée par ses trois écus successifs. Celui du milieu
est la croix de Lorraine. Deux motifs de style roman, enguirlandés de
banderoles, portant le nom des nobles ouvrières, sont placés sur les
côtés; enfin, dominant tout l’ensemble, les armoiries des deux
archevêques constructeurs de la basilique. Ce tapis reviendra à cent
mille francs.
Chacun sait que c’est à Poitiers en 1871, pendant nos désastres que le
vœu national prit naissance. Approuvé par les évêques, béni par sa
Sainteté Pie IX, adopté par des milliers d’adhérents, reconnu d’utilité
publique par l’assemblée législative, on peut dire qu’il est devenu
moralement grand et vraiment national.
Durant ma visite de ce matin, c’est du fond du cœur que j’ai demandé à
Dieu qu’il répande ses meilleures bénédictions sur ma chère patrie.
Le musée de Cluny ou Palais des Thermes oblige à faire un peu
d’histoire. Le palais primitif entouré de magnifiques jardins fut
l’œuvre des Romains. A partir du IVe siècle, les rois Francs
l’habitèrent jusqu’au Xe; puis il fut abandonné et les Normands
achevèrent en partie sa ruine. Au XIVe siècle, il fut acheté par
Pierre de Chalus, abbé de Cluny, et resta, jusqu’à la révolution, la
propriété des moines qui d’ailleurs possédaient déjà, auprès de la
Sorbonne, un collège ayant une grande réputation. En 1790, il devint
propriété nationale, fut vendu et passa en plusieurs mains.
M. du Sommerard l’achète en 1833 pour y installer des curiosités
archéologiques, des meubles rares, des objets d’art qu’il a passé la
plus grande partie de sa vie à réunir. Ce vieux palais n’est-il pas un
cadre à souhait pour y collectionner des antiquités? Hautes murailles
crénelées, fenêtres à meneaux, balustrades ajourées, portes avec arc
surbaissé, clochetons, gargouilles, frises enguirlandées d’animaux et de
feuillages finement fouillés dans la pierre. La chapelle est un bijou
d’élégance à mettre dans un écrin, comme le Campanile de Florence que
Charles-Quint trouvait si beau qu’il aurait voulu le conserver dans un
étui.
M. du Sommerard qui avait consenti à céder ses collections à la ville de
Paris pour la somme de cinq cent quatre-vingt dix mille francs, et à la
condition d’en rester le conservateur, mourut en 1842.
«La ville de Paris ayant alors pris possession effective de l’hôtel et
des collections, les rétrocéda à l’Etat l’année suivante, avec les
ruines romaines des Thermes de Julien, limitrophes de l’hôtel de Cluny.
Ces ruines, seuls vestiges de l’occupation de Lutèce par les Romains,
servaient autrefois de caves à un tonnelier, et les voûtes, couvertes de
terre végétale, soutenaient un jardin où le brave homme cultivait des
légumes, et même aussi des arbres fruitiers. Louis XVIII fit abattre, en
1820, les maisons qui obstruaient ces ruines curieuses, fit enlever les
terres qui les écrasaient, et restituer la forme des bâtiments enfouis,
par un travail de restauration intelligente; des fouilles habilement
menées amenèrent de nouvelles découvertes intéressantes.
La partie la mieux conservée est la grande salle, dont la voûte s’élève
à quarante pieds de hauteur, d’une architecture étonnante par le
grandiose des proportions. On croit que ce hall immense constituait la
piscine froide des bains romains».
Le musée rétrospectif de Cluny est un amas, une profusion de richesses
qu’il faut aller voir et revoir, Voilà des meubles incomparables de tous
les pays, des tapisseries merveilleuses, des tombeaux, des bas-reliefs,
des autels, des chaires, un lutrin gothique, des cheminées superbes, des
médailles, des émaux, des ivoires, d’admirables dentelles, des objets de
serrurerie et de ferronnerie, des panoplies encombrées d’armes de toutes
les époques, des marbres, des bronzes, des tableaux, des vitraux, des
statues, des vases précieux, des bijoux anciens, des instruments de
musique extraordinaires, des voitures de galla, des chaises à porteurs
d’une élégance hors-ligne, des traîneaux sculptés en forme de cygne; les
carrosses sont magnifiques et vraiment «beurrés d’or», suivant
l’expression pittoresque d’un gardien.
La collection céramique m’a paru très remarquable par ses nombreux
spécimens de tous les temps et de toutes les écoles: faïences
hollandaises, italiennes, mauresques, arabes, chinoises, japonaises et
françaises comprenant les plus beaux modèles de Bernard Palissy.
La collection de chaussures m’a également intéressée. La chaussure,
comme la numismatique, raconte l’histoire des peuples d’une façon plus
fragile, sans doute, que le bronze ou l’argent, mais la forme des
souliers a varié sous chaque règne, et cela est tout à fait amusant à
constater. Anciennement, n’était pas cordonnier qui voulait, ce n’était
pas une mince corporation que celle de la chaussure. Au XIVe siècle
Paris avait une rue qui s’appelait: la rue _Aux Petits Solers de
Bazenne_, et ce nom lui venait des _cavetonniers_ ou fabricants de
petits _solers_, qui s’y trouvaient en grand nombre. On peut voir à la
bibliothèque nationale une ordonnance du roi Jean datée du 30 Janvier
1350, dans laquelle sont indiqués les prix des diverses chaussures
depuis huit deniers jusqu’à quatre sols. Au XIIe siècle, les souliers
sont pointus; puis viennent les souliers à la poulaine, mode inventée
par un comte d’Anjou qui avait une difformité aux pieds. On finit par
allonger si démesurément cette pointe recourbée, qu’on nomme poulaine,
que l’Eglise s’en mêle et la défend aux clers et aux moines. Charles V à
son tour fait paraître un édit qui proscrit la poulaine sous des peines
sévères. Il paraît qu’avant nous les Grecs et les Romains avaient donné
l’exemple en portant d’extravagantes chaussures. Nous en avons comme
preuve ces sages paroles de Cicéron: «Si vous me donniez, dit-il, des
souliers sicyoniens, je ne m’en servirais pas: c’est une chaussure trop
efféminée, j’en aimerais peut-être la commodité; mais à cause de son
indécence, je ne m’en permettrais pas l’usage».
La poulaine cède le pas à la chaussure large, très large, et donne lieu
à la phrase proverbiale que nous prenons maintenant au figuré: _Etre sur
un grand pied_. Du reste, dès le VIIIe siècle, nous voyons les
souliers accentuer fortement la forme du pied droit et la forme du pied
gauche pour mettre à l’aise les cors qui font souffrir les natures
sensibles.
Le soulier se présente sous Louis XIV avec un talon rouge modérément
haut pour les hommes, ridiculement élevé pour les femmes, voici
pourquoi: la Reine Marie-Thérèse d’Autriche est de petite taille, elle
ne trouve d’autre moyen de corriger ce défaut naturel qu’en portant des
talons pyramidaux. Le peuple, les religieux et les religieuses gardent
des souliers plats, et ce soulier plat fut pour Mme de la Vallière,
lorsqu’elle entra aux Carmélites, un assujetissement des plus pénibles à
cause de sa claudication. La cour enjoliva ses talons de peintures
charmantes représentant des amours, des fleurs, des bergères signées
Watteau. Sur les talons de Louis XIV étaient peintes des batailles
signées Joseph Sarrocel.
Sous Louis XV, les dames portent des mules avec escarboucles, et la
Camargo inaugure à l’Opéra un soulier qui fait fortune. La Pompadour
revient aux souliers pointus avec une rosette et une boucle, cette mode
passe à la chaussure des hommes et Louis XVI élargit si bien la boucle
de ses souliers qu’elle effleure le parquet des deux côtés. Après la
Terreur, nous voyons paraître timidement la bottine pour dame et la
botte hessoise et Souvaroff pour homme.
Je ne sais si l’on collectionnera nos chaussures actuelles; mais en tout
temps le soulier ne devrait avoir qu’une devise: commodité.
Le temps passe..., avant de partir je veux donner un coup d’œil aux
dentelles. Il y a là des points à l’aiguille et de vieilles guipures
sortis bien certainement de la main des fées. Où sont-elles les
élégantes, les reines de la mode ou les vraies reines, peut-être, dont
elles faisaient jadis ressortir la beauté?
«Quoique j’aye assez de beauté
«Pour asseurer sans vanité
«Qu’il n’est point de femme plus belle
«Il semble pourtant à mes yeux
«Qu’avec de l’or, de la dentelle
«Je m’ajuste encore bien mieux!»
La beauté des choses a été plus durable que celle des personnes.
Je reviendrai certainement passer quelques heures encore dans ce musée
qui est une évocation saisissante des richesses et des splendeurs du
passé.
RIGHT
_Mercredi, 25 Septembre 1889._
"Le Prince Soleil" au Châtelet.
Le Dôme Central.
L’Exposition de nos manufactures nationales.
C’est hier soir que nous étions au Châtelet. Ah! quelle féerie que _Le
Prince Soleil_! C’est un rêve vécu dont il est impossible de rendre
compte. Vingt-deux tableaux se succèdent, tous plus extraordinaires,
plus fantastiques les uns que les autres. Le ballet est un fouillis de
maillots roses et de jupes de gaze. La _danseuse étoile_ et la _Mouche
d’or_ font des merveilles; la danse des éventails est pleine
d’originalité, où vous voyez cent cinquante personnes accompagnent en
s’éventant, les plus jolis airs. Il y a un naufrage épouvantable où
personne ne se noie. A la bonne heure, voilà comment je comprends les
accidents en mer.
On voit la Suède, le Portugal, Gibraltar, l’Océan Indien, le Japon, le
royaume du soleil; on assiste à des fêtes populaires et à des réceptions
royales, dont tous les personnages, vêtus de soie, de pierreries et
d’or, se meuvent dans des décors étincelants. Bref, de huit heures du
soir à minuit, on voyage en plein conte de fées. C’est une fascination,
un éblouissement à vous donner le vertige. Ah! sultane Schehérazade, où
êtes-vous? Vos récits deviennent ternes comme un coucher de lune
comparé aux éclatants rayons du _Prince Soleil_.
Quand vous arrivez de l’Exposition, on vous demande tout de suite:
«Avez-vous vu la Tour, le Dôme central, le Palais des Machines?» Le fait
est que cette trinité titanesque est bien faite pour vous troubler. On
le serait à moins. Après cela vous percevez deux sentiments très
distincts et diamétralement opposés: d’un côté, votre extrême petitesse
personnelle; de l’autre, la prodigieuse grandeur de l’humanité!
Le Dôme Central est une œuvre superbe, «pondérée de lignes, harmonieuse
de formes» d’une circonférence de trente-deux mètres de diamètre, et
dont la coupole atteint une hauteur de cinquante-cinq mètres au-dessus
du sol. Son ornementation est fort belle; quatre cartouches symboliques
représentent les quatre forces principales de la nature appliquées à
l’industrie: la vapeur, l’électricité, l’air et l’eau. Entre ces
cartouches sont inscrits les noms des quatre arts que leur nature met en
contact avec l’industrie: l’architecture, la sculpture, la peinture et
la musique.
Tout en haut une peinture d’un grand effet, imitation de mosaïque,
représente la caravane des peuples du globe dans leur costume national
et pittoresque, marchant à ce rendez-vous général qu’on nomme
l’Exposition.
Ce magnifique dôme renferme de magnifiques choses; contenant et contenu
sont dignes l’un de l’autre.
Nos quatre grandes manufactures nationales s’épanouissent ici: Sèvres,
Beauvais, les Gobelins et les mosaïques de l’Ecole du Louvre. Celles-ci,
déjà remarquables quoique ne datant que d’hier. Quant aux tapisseries
des Gobelins, malgré les produits admirables des Orientaux, elles
restent sans rivales. Ces panneaux sont de véritables peintures où les
nuances sont aussi fondues, aussi adoucies que celles d’un pinceau. Les
porcelaines de Sèvres sont bien belles aussi: pâtes irréprochables,
dures ou tendres, ainsi que cette porcelaine nouvelle, faite d’une pâte
ni dure ni molle et qui rappelle celle de Chine, dont les Célestes
gardent toujours le secret; peintures d’une finesse exquise, dessins
d’une correction parfaite, mais point de nouveautés de genre ni de
forme. Si j’osais hasarder une critique, je dirais que ce genre
compassé, un peu raide et régulier, paraît presque démodé, si on le
compare à l’imprévu des décorations, au caprice et à l’élégance de
formes des autres expositions. La fantaisie qui se niche partout n’a
point encore osé franchir le seuil de Sèvres qui reste le temple austère
de l’art classique. Après cela, on entre dans un torrent de merveilles
qui vous entraîne à l’infini, et l’on rapporte, de cette vision
féerique, un fouillis inextricable de souvenirs...
Me voici donc devant une feuille blanche et un encrier noir, essayant
de ressaisir, de rattraper tout ce que j’ai vu, mais c’est impossible;
je ne puis me rappeler que ce qui m’a frappée davantage et d’ailleurs je
suis encore si éblouie, toutes ces merveilles dansent ensemble une si
jolie farandole dans mon imagination, que je sens bien que je ne pourrai
jamais mettre d’ordre dans ma mémoire. Mais tous les livres ne sont-ils
pas là pour vous promener méthodiquement et remettre les choses en
place.
RIGHT
_Jeudi, 26 Septembre 1889._
L’Hôtel de Ville.
De la fenêtre de ma chambre, je plonge sur plusieurs cours intérieures,
sombres, étroites, sales! J’entrevois le réduit noir d’un charbonnier,
le pétrin d’un boulanger, le four d’un pâtissier, le laboratoire d’un
charcutier. Ah! ce dessous de Paris est bien à l’antipode du dessus, et
je n’aurais jamais cru que le beau côté pouvait avoir un si vilain
envers. De quels antres sortent cette charcuterie appétissante, ces
affriolants gâteaux, ces excellents petits pains frais, croissants d’un
sou, croissants de deux sous, qui tiennent une si grande importance dans
la boulangerie parisienne. Certaines maisons en vendent jusqu’à dix
mille par jour. Le pain de Paris, au dire des étrangers, des
provinciaux, et je suis de ce nombre, est du vrai gâteau. Le pain de
luxe se divise en deux grandes variétés: le pain français et le pain
viennois. Celui-ci est plus agréable au goût; mais ne se conserve pas.
Détail plein d’enseignement: le pain viennois, aujourd’hui le pain de
consommation courante à Paris, ruina celui qui en inaugura la vente. Le
comte Zang, secrétaire de l’ambassade d’Autriche, fonda, en 1840, la
première boulangerie qui se servit des procédés de fabrication
communément employés à Vienne. Le comte Zang avait installé sa
boulangerie rue Richelieu. Dès le matin, on faisait queue pour acheter
ses petits pains et ses croissants. Le comte Zang, grisé par le succès,
voulut faire grand et se ruina en frais d’installation. Il dut quitter
Paris après les évènements de 1848.
Mais le pain viennois est resté à la mode. C’est celui qu’on vous
présente, fluet et à gerçures, en tire-bouchon, rond, et cinq fois
fendu; celui-ci a nom: «l’Empereur»; il y a aussi le petit mirliton
Richelieu et le brahoura ou nonette.
Cependant le pain français est d’une vente plus considérable que le pain
viennois.
Le plus apprécié des pains de luxe français est le pain de gruau. Puis
viennent le pain de gluten, le pain de seigle, le pain noir, ce qui ne
laisse pas que d’étonner fort nos paysans bas-bretons, qui s’écrient
d’un ton de suprême dédain: «ça du pain de luxe, jamais! Fi donc!»
De mon lit, j’entends le refrain monotone d’un frileux grillon attiré
par la chaleur du four. Il chante toute la nuit. Cette petite voix
infatigable, qui domine toutes les rumeurs de la ville, me fait rêver.
Il m’apporte comme un écho du pays: le grillon chante aussi à nos foyers
bretons.
J’ai dépensé ma matinée à l’Hôtel de Ville et au bazar qui porte son
nom. Ah! ce bazar, quelle cohue! quelle bousculade! Ce doit être un lieu
de prédilection pour les pickpockets. Du reste nous voyons chaque jour
aux fait-divers que ces honorables industriels ne savent pas résister à
la tentation.
L’Hôtel de Ville est bâti sur l’emplacement même du magnifique Hôtel de
Ville pétrolé, incendié par les communards de 1871, celui-ci avait coûté
quinze millions. Celui-là atteindra le chiffre de vingt-cinq millions
quand toutes les décorations intérieures seront terminées.
Voilà donc le monument qui remplace aujourd’hui la modeste maison _aux
Piliers_ de 1529.
Dans ce temps-là les échevins royalistes étaient logés comme de simples
bourgeois, aujourd’hui nos édiles socialistes sont logés comme des rois.
Il y a beaucoup de gens ainsi: autocrates pour tout ce qui est
au-dessous d’eux, égalitaires pour tout ce qui est au-dessus. J’ai connu
un maître de maison, imbu de ces bons principes qui n’a jamais permis
que ses domestiques mangeassent du poulet.
Revenons à l’Hôtel de Ville actuel, l’un des plus beaux et des plus
vastes monuments de Paris. Il présente un quadrilatère de cent cinquante
mètres sur quatre-vingt-dix, et recouvre une surface de treize mille
mètres carrés.
Très belle la cour d’honneur, dite cour Louis XIV, entourée d’une
galerie vitrée. Encore plus belle la galerie vestibule du
rez-de-chaussée, avec son plafond cintré en pierre et ses douze colonnes
de six mètres de hauteur en granit de la Côte-d’Or, aussi beau que du
marbre.
La partie centrale est précédée d’un parvis entouré de balustres de
marbre et ornée de deux superbes bronzes: _l’Art et la Science_.
Beaucoup de statues, ce qui donne grand air. Sur le fronton deux statues
soutenant les Armes de la Ville, au-dessus une troisième statue assise
personnifiant la Cité. Même décoration des deux côtés du cadran de
l’horloge: un homme et deux enfants représentant le Travail et l’Etude.
Les quatre façades logent dans cent dix niches principales, les
célébrités parisiennes: Jean Goujon, François Muiron, de Harley,
l’Estoile, etc.... Enfin des statues partout, même sur les toits.
J’ai visité les superbes appartements du préfet, non habités. Le conseil
municipal, qui est un petit état dans le grand, a mis son veto. Il
n’entend pas que le préfet s’installe chez lui, que dis-je, _chez eux_,
et le préfet cède.
J’ai remarqué dans cette enfilade grandiose la salle des Prévôts où sont
gravés, sur des plaques de marbre, les noms des Magistrats municipaux de
la Ville de Paris. Cette salle est partagée en trois nefs, séparées par
deux rangs de belles colonnes en pierre, la magnifique salle Saint-Jean
de quarante-sept mètres de long sur dix-sept mètres de large, formant
nef avec travées latérales.
C’est dans cette salle qu’a lieu le tirage au sort; chaque
arrondissement occupe une travée, et c’est ainsi qu’elle peut contenir
tous les conscrits de Paris à la fois. La Salle des Fêtes est
au-dessus, un double escalier orné de statues de marbre y conduit.
Cette salle est splendide, tout y est beau, sauf pourtant le plafond
bien froid, bien nu et qui attend, faute d’argent probablement, les
peintures de maîtres qui doivent l’embellir et l’harmoniser avec un
ensemble qui ne laisse rien à désirer.
C’est égal, quand cette salle est remplie de belles toilettes, de
fleurs, de musique, de lumière, le coup d’œil doit être féerique.
Cette après-midi nous avons fait quelques visites. J’ai été heureuse de
voir enfin la Vicomtesse de Renneville, la fondatrice de la _Gazette
Rose_ qui fut longtemps le code very select du hight life, et avec
laquelle j’étais en correspondance depuis plusieurs années sans la
connaître.
On gratte en ce moment toutes les affiches des élections, ce travail qui
ne semble rien ne coûtera pas moins de trente mille francs à la Ville de
Paris.
Tous ces murs sont bariolés, c’est une débauche de couleurs et de noms,
une véritable orgie de nuances, avec calembour. Quelques candidats, M.
Hervé du _Soleil_, entr’autres, avaient eu recours à un procédé plus
nouveau: à l’aide de je ne sais quel moyen, il a fait imprimer son nom
sur l’asphalte des trottoirs. Les mauvais plaisants prétendent que c’est
trop se mettre sous les pieds des électeurs. Sous leurs yeux, passe
encore; mais sous leurs pieds......
Les élections de dimanche ont porté le coup fatal et final à Boulanger
et au boulangisme.
Les collectionneurs vont avoir beau jeu. Collectionner est pour
certaines gens une fièvre non intermittente. On collectionne tout depuis
les boutons de culotte... jusqu’aux affiches électorales. Ces dernières
font le bonheur des chiffonniers qui les vendent bien, et comme rien ne
se perd, leurs débris servent à fabriquer des poupées, des bourres de
fusils, et surtout des boutons de bottines.
Ces affiches, transformées en feuilles de carton de l’épaisseur d’un
bouton, sont alors coupées en bandes, puis présentées à une machine qui
découpe le bouton et fixe la tige qui formera la queue.
Les boutons sont durcis dans des étuves chauffées à cent cinquante
degrés, puis vernis et séchés.
Une seule usine fabrique cinq millions de ces boutons par jour.
Grandeur et décadence des professions de foi!
Ce soir, dîner en ville chez des Parisiens pur-sang fort aimables, fort
spirituels, mais qui ne comprennent pas qu’on puisse vivre ailleurs que
dans leur Paris.
RIGHT
_Vendredi, 27 Septembre 1889._
Le Panthéon.--Les Grands Magasins.
L’Hôtel des Ventes.
La «Famille Benoîton» à l’Odéon.
Temps délicieux, tout m’a paru charmant sous le soleil d’or et le ciel
bleu. Le soleil est l’émissaire de la gaîté. C’est incroyable
l’influence qu’il exerce sur l’esprit; s’il se montre, tout sourit, s’il
se cache tout devient triste.
Le Panthéon, chef-d’œuvre de l’architecte Soufflot, est bâti en forme de
croix. L’entrée représente un temple grec; mais la coupole rappelle
celle de Saint-Pierre de Rome. Louis XV en posa la première pierre en
1764. Cette église construite pour remplacer la vieille église
Sainte-Geneviève qui tombait en ruines n’a pris le nom de Panthéon que
sous la première Révolution, le 4 Avril 1791, à l’occasion de la mort de
Mirabeau. Un instant, l’ignoble Marat reposa au Panthéon, mais bientôt
le peuple justicier jeta ses restes à l’égout de Montmartre. Jusqu’en
1822, le Panthéon resta temple. A cette époque, il fut rendu au culte
catholique. En 1832, il redevint temple; vingt ans après, il redevint
église catholique. Enfin après la chute du second empire, il cessa
d’être église pour devenir définitivement le temple de la gloire. Ces
transformations sont absurdes; les athées auront beau faire, ils ne
pourront jamais substituer le culte des grands hommes au culte du vrai
Dieu. Enfin ils ont décrété que l’église souterraine contiendrait
désormais les cendres de nos grands hommes. Victor Hugo y a pris place.
Ce temple, d’une architecture grandiose, est imposant, mais l’intérieur
est bien froid. Si ce n’étaient les admirables fresques encore
inachevées qui le décorent, il serait fort triste dans sa nudité rigide.
Le long de ses hautes murailles se déroulent heureusement de belles
peintures nous racontant l’histoire de sainte Geneviève, de saint Louis,
la bataille de Tolbiac, le baptême de Clovis, le couronnement, par le
pape, de Charlemagne, empereur d’Occident, le martyre de saint Denis. Et
ces peintures sont signées: Puvis de Chavannes, Delaunay, Meissonnier.
Ce sont là de grands souvenirs qui obligent ce temple à rester chrétien,
malgré ses destinées profanes; d’ailleurs la croix domine toujours la
coupole du Panthéon. On voudrait bien la faire disparaître, cette croix
qui gêne les libres-penseurs du Conseil municipal; mais c’est difficile.
Des architectes compétents ont déclaré qu’il serait à peu près
impossible de la desceller sans enlever en grande partie la calotte de
la lanterne, dans laquelle elle est fixée, et ce petit travail ne
coûterait pas moins de trente à quarante mille francs. On songe à la
scier, ce serait moins cher; mais comme on le voit, il en coûte de
détruire presque autant que d’édifier.
L’après-midi nous sommes allées nous promener, c’est le mot, au Louvre,
au Bon-Marché, au Printemps, au Gagne-Petit qui gagne gros sans
sacrifier à la réclame, à Pygmalion, à la Samaritaine. Mon Dieu, oui,
nous avons été faire un tour de magasins comme on fait un tour de place.
Nous avons vu partout des étalages _mirobolants_, séduisants,
provoquants et des choses pour rien.
Si j’avais été seule, je ne me serais pas plus facilement débrouillée au
milieu de ces galeries immenses qui se croisent dans tous les sens,
montent à tous les étages, que dans un labyrinthe inconnu. Ah! quelle
lanterne magique que ces immenses magasins, où passent sans cesse, du
matin au soir, des milliers de personnes. C’est très amusant à voir
quand on n’a pas besoin d’acheter; car j’aime mille fois mieux faire mes
emplettes tranquillement, chez moi, le catalogue en main, examinant et
comparant les échantillons dont les magasins sont prodigues. Comme cela,
à cent lieues du magasin on fait son choix; dans le magasin c’est
impossible. Ces jours derniers, une de mes amies tenant à utiliser son
voyage à Paris, s’achète une toilette toute faite. Les essayeuses lui
assurent qu’elle lui va divinement. C’est une toilette chère mais
qu’importe, mon amie a presque fait le voyage de Paris pour l’acheter.
Elle revient enchantée, puis, voilà que dans le calme de sa chambre à
coucher, en face de sa psychée, elle s’aperçoit que la fameuse robe ne
lui va pas... divinement... mais indignement. Elle en a été quitte pour
la retourner. Elle déclare à qui veut l’entendre, qu’on ne l’y reprendra
plus.
Bousculé à perpétuité, à peine si l’on peut parler aux commis qui ne
savent à qui entendre. Ce n’est peut-être pas toujours de même, il doit
y avoir de temps en temps quelques jours de morte saison.
En rentrant pour dîner, nous avons été témoins sur les boulevards, d’un
phénomène qui n’a été que plaisant, mais qui aurait pu être fort
dangereux. Les câbles pour l’éclairage à l’électricité passent sous les
rues. A la hauteur du café Napolitain, un courant par dérivation s’est,
paraît-il, produit sous la chaussée, et une déperdition d’électricité se
faisait à travers le pavage en bois (le pavage en bois, encore une
innovation qui ne me plaît guère; chevaux et voitures sont près de vous
avant que vous ne les ayez entendus); si bien que les chevaux, en
arrivant à cet endroit, étaient tout à coup pris d’une danse folle; au
moment même où leur sabot garni de fer touchait un certain point de la
chaussée, les pauvres quadrupèdes subitement électrisés faisaient des
bonds désordonnés, peu en rapport avec leur allure fatiguée
généralement. Il y a eu bien vite rassemblement, c’était un spectacle
inusité qui a duré jusqu’au moment où les gardiens sont venus
interrompre la circulation, car on craignait de graves accidents. On
est allé chercher des ouvriers électriciens pour couper les fils; mais
on pense que tout cela va prendre du temps et que les boulevards courent
risque d’être plongés dans une obscurité complète.
L’Hôtel des Ventes de la rue Drouot est un endroit «bien parisien.» Tout
le monde y est entré au moins une fois dans sa vie pour voir ce que
c’est, et j’ai voulu faire comme tout le monde. C’est l’hôtel du bric à
brac, le très beau coudoie le très laid; et parfois de belles antiquités
sont éclipsées par le moderne tapageur qui saute aux yeux. Je suis de
l’avis de ce monsieur qui ne faisait collection que de porcelaines
modernes. «Collectionner du nouveau, c’est insensé», lui disait un
amateur qui n’aimait que le vieux. «Pardon, quand j’achète du moderne,
je suis sûr de ne pas être trompé, on ne me vendra jamais de vieilles
porcelaines pour des modernes, tandis que vous, collectionneur de pièces
authentiques, vous risquez tous les jours d’acheter du neuf pour du
vieux.»
C’est à l’Hôtel des Ventes qu’on peut philosopher et réfléchir aux
vicissitudes humaines. Le mobilier de plus d’un personnage célèbre est
venu s’échouer là. Ce dispersement des objets familiers qui lui furent
chers est comme l’émiettement de sa vie. Que de souvenirs personnels
jetés ainsi aux quatre vents de l’indifférence!...
L’Hôtel des Ventes est aussi un hôtel où la misère vient souvent
frapper... Que de chose luxueuses vendues hier, pour acheter le pain de
demain!... Douloureuse étape pour la fortune devenue infortune. C’est
ici que les cœurs sensibles peuvent venir s’attrister, les naïfs se
faire voler, les malins trouver des occasions et les brocanteurs
s’enrichir!
_La famille Benoîton_, avec Mademoiselle Réjane, une grande artiste,
nous a fait passer une bien agréable soirée. Quoiqu’elle soit vieille
d’un quart de siècle, cette pièce n’a pas vieilli. En effet, si j’ai
bonne mémoire, c’est le 4 novembre 1865, qu’elle vit le jour, ou plutôt
la lumière, sur la scène de l’ancien Vaudeville. Elle reste jeune, parce
qu’elle est vraie et que Sardou a su peindre des caractères. Je pense
cependant que ces caractères sont l’exception, et j’espère que les
étrangers ne s’imaginent pas que toute la société parisienne ressemble
au tableau qu’en a peint M. Sardou.
C’est une satire un peu exagérée de nos mœurs. Si les individus passent,
l’humanité reste avec ses mêmes défauts et ses mêmes qualités, et à côté
de tant de familles dignes et respectables, il y aura toujours des
familles Benoîton. Des mères écervelées et sans cesse sorties, des
jeunes femmes imprudentes, des jeunes filles légères et parlant argot,
des pères uniquement occupés d’argent; en un mot, il y aura toujours des
intérieurs dont la devise sera: luxe et plaisir.
Le théâtre de l’Odéon est le second théâtre français, c’est-à-dire qu’on
y joue supérieurement, puisque tous ses artistes vont ensuite à la
Maison de Molière chercher la consécration de leur talent. Comme au
Théâtre Français la diction est donc parfaite, le style excellent, le
naturel complet. On souligne le mot, juste ce qu’il faut pour qu’il ne
soit pas trop accentué. On s’imagine qu’à la fin de la représentation
tous les artistes doivent être bien fatigués. Ils se sont dépensés sans
compter; identifiés à leur personnage, pénétrés de leur rôle, on pense
que les émotions qui ont gagné tout l’auditoire, et qu’ils ont si bien
rendues, ont dû les épuiser. Il paraît que non. Le talent doit être
avant tout le fruit de l’étude, de l’effet cherché et voulu, pour chaque
phrase, on pourrait dire pour chaque mot. C’était du reste un principe
de Talma, que pour faire beaucoup d’effet, il ne faut plus que le rôle
vous en fasse à vous-même, autrement qu’arrive-t-il? on joue suivant les
dispositions du moment, on se laisse guider par les situations,
entraîner par la passion et comme cela on est un jour bon et le
lendemain mauvais. Le jeu ne peut être égal que si l’on est avant tout
parfaitement maître de soi.
On raconte que Talma apprenant la mort de sa fille jeta une exclamation
douloureuse. C’était le cri du père, mais presque aussitôt l’artiste
reprit le dessus et il murmura: «Ah! si je pouvais retrouver ce cri-là
sur la scène!» Si cela est vrai, la recherche de l’effet pourrait donc
chez certains acteurs dominer tous les sentiments.
RIGHT
_Samedi, 28 Septembre 1889._
Le Palais des Machines
Ah! ce Palais, il confond l’esprit, saisit l’imagination, éblouit les
yeux, assourdit les oreilles. C’est un ensemble absolument
indescriptible, c’est l’apothéose du métal; c’est la plus haute
expression des arts mécaniques arrivés à leur apogée, sauf pour
l’électricité, qui n’a pas dit son dernier mot et qui, jouant un rôle
aussi important quoique plus nouveau que la vapeur, pourrait bien la
détrôner un jour.
Les électriciens, ça ne doute de rien; ils assurent que l’électricité
arrivera à tout faire, à éclairer la maison, à cuire le rôti, à faire
rouler les voitures, etc., etc. La voilà déjà en Amérique qui remplace
la corde et le couperet. D’un seul coup de baguette, c’est-à-dire d’une
simple décharge, elle envoie de vie à trépas les condamnés, sans qu’ils
s’en aperçoivent. Allons, encore quelques perfectionnements et elle sera
capable de ressusciter les morts!
Ce colossal palais des machines est dans son genre d’une conception
aussi audacieuse, aussi gigantesque que la Tour Eiffel. C’est une
merveille d’équilibre et de hardiesse, de force et de légèreté. Le
Palais des Machines a cent quinze mètres de largeur, sur quatre cent
vingt mètres de longueur, sa hauteur est de quarante-huit mètres. L’Arc
de Triomphe de l’Etoile pourrait s’y loger, aussi bien que la colonne
Vendôme, qui n’atteindrait pas son sommet. En totalisant les espaces
qu’offrent ce Palais et ses galeries, on arrive au chiffre étonnant de
quatre-vingt mille quatre cents mètres carrés--huit hectares! Une armée
de trente mille hommes pourrait y dormir à l’aise, chaque homme
disposant de plus de deux mètres carrés, et les dégagements restant
libres, quinze mille chevaux pourraient y être installés, pendant que
leurs cavaliers coucheraient dans les galeries du premier étage. Voilà
ses proportions!
Dans cet immense hall pas un coin n’est inoccupé. Partout le travail et
le mouvement sans arrêt; partout des représentants des œuvres les unes
géantes, les autres minuscules.
Il y a là des merveilles de mécanique. La métallurgie, la fonderie, ont
fait d’immenses progrès. Nous revenons à l’âge de fer du monde civilisé;
ce métal devient le roi des constructions et prend la place du bois et
même de la pierre, il se plie à tous les besoins, gardant sous un petit
volume une force énorme. Cet amoncellement fantastique de fer, de fonte,
de bronze, de cuivre, donne bien cette impression de _vacarme pétrifié_
dont parle Victor Hugo. Il y a des choses qui frappent même les moins
compétents. Une scie sans fin, en acier, d’une longueur de trente-cinq
mètres cinquante, des blindages extravagants, il y en a qui pèsent
vingt-huit mille kilos; effrayant aussi le _facsimile_ d’un lingot
d’acier de cent mille kilos.
Il y a des machines charmantes qui font les plus jolies et les
meilleures choses du monde. On dirait que les inventeurs de ces machines
leur ont communiqué leur intelligence. Elles font tout ce qu’on veut:
des dragées, des bonbons, des fleurs, des rubans et des dentelles; elles
fabriquent des chaudières et tricotent des bas; elles ravaudent le linge
et tissent merveilleusement le coton, la laine, la soie.
Ce sont des ouvrières incomparables!
Après les machines aimables, il y a les machines effrayantes qui
hachent, coupent, brisent, broient tout et qui fabriquent de tels engins
de destruction qu’elles finiront, j’espère, par rendre la guerre
impossible.
A la hauteur de sept mètres, deux grands ponts roulants à l’électricité,
marchent constamment d’un bout à l’autre de cette titanesque Galerie des
Machines, ce qui permet aux visiteurs qu’ils promènent, d’embrasser d’un
coup d’œil cet ensemble colossal, et l’on passe ébloui, fasciné de
section en section, de galerie en galerie, de palais en palais, on
admire, on admire encore, on admire toujours!... mais l’on ne peut
retenir que ce qui frappe davantage.
RIGHT
_Dimanche, 29 Septembre 1889._
Grand’messe à Saint-Sulpice.--Exposition
Fontaines lumineuses
Embrasement de la Tour
C’est donc aujourd’hui le grand jour des récompenses: jour de joie pour
les uns, jour de déception pour les autres.
La matinée est belle, le soleil luit sur les têtes et l’espérance dans
les cœurs. Ce soir il y aura moins d’heureux.
Notre programme est arrêté: grand’messe à Saint-Sulpice; après le
déjeuner, un tour aux Champs-Elysées, pour voir défiler le cortège se
rendant au Palais de l’Industrie; dîner à l’Exposition, afin d’assister
le soir aux jeux des fontaines lumineuses et à l’embrasement de la tour.
Il faut nous hâter, les soirées deviennent de plus en plus fraîches.
Après la grand’messe officiée solennellement, j’ai parcouru cette belle
église de Saint-Sulpice, dont le portail est de Servandoni. La chaire
remarquable fut donnée par le cardinal de Richelieu, les bénitiers
formés de deux gigantesques conques marines, par François Ier. J’ai
surtout admiré les belles peintures de la chapelle des Anges, la lutte
de Jacob; Héliodore, chassé du temple, saint Michel terrassant le
démon, qui sont d’Eugène Delacroix. Ces peintures commencées en 1840
furent payées vingt mille francs au grand artiste. Deux autres églises
seulement Saint-Denis du Saint-Sacrement et Saint-Paul-Saint-Louis,
possèdent deux toiles de ce maître: _La déposition de la Croix_,
peinture murale payée six mille francs, en 1843, et _Jésus au Jardin des
Oliviers_, payée deux mille quatre cents francs, en 1827. Ces peintures
sont aujourd’hui d’une valeur inestimable. L’église Saint-Sulpice fut
fermée pendant la Révolution. Le gouvernement l’accorda ensuite aux
Théophilantropes, qui l’appelèrent le Temple de la Victoire. Le 5
novembre 1799, il y fut donné un grand banquet au général Bonaparte.
L’église Saint-Sulpice, au dire des connaisseurs, n’est point un modèle
d’architecture, peu m’importe. Avec ses tours, ses grandes baies, ses
colonnes, son vaste perron, je lui trouve fort grand air et elle me
plaît ainsi. La belle fontaine qui la précède semble faire partie de son
ornementation, c’est ainsi que l’a compris son auteur Visconti,
puisqu’elle abrite dans ses niches quatre maîtres de l’éloquence sacrée:
Bossuet, Massillon, Fénelon et Fléchier.
Dès une heure, une foule compacte envahit les Champs-Elysées. C’est un
enchevêtrement de piétons et de voitures, qui donne le frisson. On
n’avance qu’à tour de roues, les moyeux se touchent et nous sentons sur
nos épaules les naseaux du cheval traînant la voiture qui nous suit.
Nous regardons de très loin le nombreux défilé qui escorte le carosse
présidentiel. Après avoir entrevu le visage glacial de Monsieur Carnot,
nous nous sauvons à l’Exposition.
Dans de pareilles foules, on peut dire qu’on ne se rend compte de rien,
c’est en lisant le programme que l’on _voit_ mieux la fête. Le voici:
La cérémonie des récompenses aura lieu au Palais de l’Industrie.
Vu l’exiguité de la nef, les récompensés ne seront admis que depuis les
médailles d’argent jusqu’aux grandes médailles d’honneur. Les
récompenses plus modestes seront remises ultérieurement; d’ailleurs on
n’aurait pas le temps de tout distribuer en un jour.
Cinq mille hommes de troupes en grande tenue, cavalerie, infanterie et
artillerie, occuperont une partie des Champs-Elysées, de la place de la
Concorde et du Cours-la-Reine.
Sur le passage du Président de la République, les musiques joueront, les
tambours, les clairons, les trompettes battront, sonneront aux champs.
A l’intérieur ce sera la même chose,
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