Voyages loin de ma chambre t.1
by Noémie Dondel Du Faouëdic · French · Gutenberg #40413 · 408,092 chars · public domain (US)
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Title: Voyages loin de ma chambre t.1
Author: Noémie Dondel Du Faouëdic
Release date: August 4, 2012 [eBook #40413]
Language: French
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Credits: Produced by Laurent Vogel, Carlo Traverso, Chuck Greif and
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[Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.]
[Illustration]
_Mme Dondel du Faouëdic_
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
TOME I
REDON PARIS
=AUG. BOUTELOUP= =TÉQUI=
Imp.-Editeu Libraire-Editeur
_rue Victor-Hugo_ _rue de Tournon_
[Illustration]
1898
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
OUVRAGES DE Mme DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES LOIN DE MA CHAMBRE
1 vol. in-12, 2 fr.
A TRAVERS LA PROVENCE ET L’ITALIE
1 vol. in-8, 3 fr. 50
IMPRESSIONS D’UN TOURISTE SUR SAUMUR
ET SES ENVIRONS
1 vol. in-12, 1 fr. 25
LE LIVRE DE GRAND’MÈRE
Histoires détachées
Ouvrage récompensé d’une Médaille d’honneur
par la Société Nationale d’Encouragement au Bien
(décrétée d’utilité publique)
en sa séance solennelle du 19 mai 1895
2 volumes in-12, le vol. 2 fr.; les 2 vol. 3 fr. 50
BAGATELLES
Ouvrage plusieurs fois couronné
Médaille de 1re classe au grand Concours de l’Académie du Maine 1896
1 vol. in-12, 2 fr.
MENUE MONNAIE
1 vol. in-12, 2 fr.
BRIMBORIONS
1 vol. in-12, 2 fr.
LE GUIDE DE L’EXCURSIONNISTE
(REDON et ses environs)
1 vol. avec gravures.
MADAME N. DONDEL DU FAOUËDIC
VOYAGES
LOIN DE MA CHAMBRE
«Le causeur dit tout ce qu’il sait,
L’étourdi ce qu’il ne sait guère,
Les vieux disent ce qu’ils ont fait,
Les jeunes... ce qu’ils voudraient faire.»
REDON AUGUSTE BOUTELOUP, LIBRAIRE-ÉDITEUR Rue des Halles 1898 */
AVANT-PROPOS
Et maintenant que je suis vieille, j’aime à conter ce que j’ai fait.
Xavier de Maistre s’est contenté de sa chambre pour y faire jadis des
expéditions diurnes et nocturnes, demeurées célèbres, mais il fallait
l’esprit du grand écrivain pour raconter sur place ce fantaisiste
voyage. D’ailleurs, ce genre d’excursion ne peut s’entreprendre qu’une
fois; ce n’est donc point autour mais hors de ma chambre et très loin
d’elle que j’ai voyagé.
Les voyages ont cela d’agréable, qu’ils intéressent le lecteur en
l’instruisant. La vérité reste supérieure à la fiction, si charmante
qu’elle soit, et les récits vrais d’un beau voyage l’emporteront
toujours sur n’importe quel roman.»
«Lisons, mais lisons de bons livres. Aujourd’hui ce n’est pas seulement
le goût littéraire, c’est bien plus encore, c’est le sens moral qui est
en péril.»
SOUVENIRS DE VOYAGE
_de Novembre 1870 à Juillet 1871_.
A Mme Zoé Talbot, née Allenon de Grandchamp.
CHAPITRE I
Départ pour la Suisse
Je quitte Vannes demain, 3 novembre, avec ma petite Georgette, je vais
passer quelques jours dans ma famille. Je vais lui dire adieu avant de
la quitter. Je pars effrayée du présent, inquiète de l’avenir!
Reverrai-je ce petit coin de terre où j’ai vécu longtemps déjà?
Reverrai-je mes parents, mes amis, ma maison, le _sweet home_, avec tous
ses objets intimes et familiers qui vous font retrouver la vie vécue, où
vous apercevez accrochés dans tous les coins vos plus chers souvenirs,
tristes ou gais? Telles sont les pensées mélancoliques qui se mêlent aux
apprêts du départ.
Saint Jérôme n’a-t-il pas dit: «La douleur qu’on éprouve en quittant ses
amis est proportionnée à l’amour qu’on leur porte. _Tantus dolor in
amittente quantus amor in possidente._»
Aussi, comme mon pauvre cœur est troublé! mais n’importe, la France est
bouleversée, un ennemi vainqueur et cruel l’enserre de toute part. Il
arrivera pire peut-être. La guerre civile peut succéder à la guerre
étrangère, mieux vaut être au loin à ces heures fatales... d’ailleurs,
deux femmes seules, une mère et sa fillette ne peuvent être d’aucun
secours pour la Patrie...
Le 10 novembre, je monte avec Georgette dans l’omnibus de Ploërmel, qui
conduit à la gare de Questembert. Malgré ma tristesse, je me sens
disposée à tout voir, à tout admirer, à m’abandonner au charme du
nouveau, de l’inconnu.
Oh! les belles fougères qui bordent la route, ce sont les seules
verdures maintenant; cependant, en voilà beaucoup que la gelée a
cuivrées d’abord, teintées de feu ensuite. Elles vont mourir. Les arbres
aussi sont dépouillés!
Je me penche souvent à la portière pour apercevoir encore ce pauvre et
cher petit Ploërmel, d’où datent mes plus lointains souvenirs d’enfance.
Mes compagnons de voyage sont insignifiants, je m’absorbe dans mes
pensées où les regrets et l’appréhension marchent en se coudoyant.
Georgette est enchantée de la locomotion, mais comme à son âge on se
fatigue vite de la même chose, je l’ai munie de quelques friandises qui
lui seront une ressource contre l’ennui.
A Questembert, nous montons dans le train avec un vieux monsieur qui me
fait songer au Juif-Errant: il en a assez l’extérieur, et me raconte
qu’il vient de parcourir les villes de l’Est. Le voici à l’Ouest, et il
parle de se diriger vers le centre. Nous le perdons à Nantes, mais le
retrouvons au buffet de Tours, le lendemain matin à six heures; le temps
est affreusement froid, la neige commence à tomber. Là, nous montons
encore dans le même wagon et continuons notre voyage pêle-mêle, avec des
soldats de toutes armes, dont quelques-uns sont blessés. Un turco
réclame, en me tutoyant, mes soins pour panser sa blessure. Je me hâte
de témoigner ma sympathie à ce héros obscur, à ce bon enfant de
l’Afrique, qui pleure au souvenir de son pays, et de ceux qu’il a
laissés là-bas. En reconnaissance de ce que je fais pour lui, il tire du
fond de ses grandes poches des pommes et des morceaux de sucre qu’il
offre à Georgette, s’excusant de n’avoir rien de meilleur, et nous avons
toutes les peines du monde à lui faire garder ses petites douceurs qui
lui sont nécessaires et dont il veut se priver pour nous. Sous son
enveloppe basanée et rigide, bat un cœur généreux. Louis XVII, dans sa
sombre prison du Temple, n’avait-il pas gardé la plus belle des deux
pommes, que la Simon lui jeta un jour en pâture, pour la donner au
médecin qui venait le soigner.
La délicatesse de sentiments est de toutes les conditions.
Les belles campagnes de la Loire m’apparaissent ensevelies dans les
neiges. Comme tout ce pays doit être beau l’été, coteaux couverts de
vignes, noyers chevelus, rivières argentées, prairies verdoyantes,
châteaux princiers. Quelle richesse! c’est bien là le jardin de la
France. A Vierzon, l’aspect change. Le pays devient triste et pauvre,
ici disparaît notre compagnon biblique. Nous subissons un long arrêt de
quatre heures, la gare est encombrée de militaires aux uniformes les
plus variés et les plus fantaisistes, j’y vois des francs-tireurs en
grand nombre, tout ce monde va rejoindre le gros de l’armée de la Loire
et se dirige vers Bourges.
Bourges, que nous saluons seulement au passage, est dans une situation
délicieuse. Arrivés à Saincaize très tard, nous nous installons, après
un maigre et très cher souper au buffet, dans la salle d’attente pour
trois ou quatre heures, et chacun dort comme il peut.
Vers trois heures du matin, il faut se réveiller piteusement pour
prendre la ligne de Dijon, nous entrevoyons vaguement Moulins, Roanne
blanchis de neige, et nous entrons dans les montagnes de la Côte-d’Or,
avec des tunnels à n’en plus finir et des chalets pittoresquement
situés, qui font déjà rêver à la Suisse. La campagne est splendide aux
environs de Lyon. Nous y arrivons à onze heures du matin, nous avons
trois heures d’arrêt, tâchons de les bien dépenser. Je descends
bravement en ville, et m’aventure jusqu’à la place Bellecour.
Si ce n’était le drapeau rouge qui flotte à l’Hôtel-de-Ville, et les
proclamations séditieuses qui tapissent tous les murs, on pourrait
croire que la ville est calme. Nous prenons la ligne de Genève vers deux
heures, franchissons le Rhône majestueux, puis la Saône.
Ah! quel admirable fleuve que le Rhône! On devrait écrire l’histoire des
fleuves, comme on écrit celle des hommes. N’est-ce pas sur leurs bords
riches et féconds que s’élèvent les plus belles cités, et ne se
trouvent-ils pas ainsi entièrement liés à l’histoire des peuples?
Le Rhône est le plus beau des fleuves de l’Occident.
«C’est, par excellence, le fleuve historique de l’Europe. S’ouvrant sur
la Méditerranée, la mer classique du monde ancien, et directement
orienté vers le nord, le Rhône était destiné à devenir le grand chemin
des nations. C’est par lui qu’ont pénétré tour à tour les Phéniciens,
les Grecs, les Romains, et avec eux tous les arts, tous les cultes, tous
les conquérants, tous les trafiquants de la Méditerranée. C’est sur ses
rives que se sont passés les évènements les plus décisifs de notre
histoire.»
Bientôt nous n’avons plus qu’un horizon de montagnes. Ici commencent mes
étonnements, mes exclamations; le train marche fort lentement, les
tunnels font le bonheur de Georgette et mon désespoir. A Culoz,
embranchement pour Aix-les-Bains, j’ai envie d’y aller coucher, et fais
d’inutiles tentatives pour faire changer de direction à mes bagages,
impossible d’y parvenir; il faut renoncer à voir ce beau lac du Bourget,
qui a si bien inspiré Lamartine, et repartir pour Genève. Nous remontons
en wagon, l’heure avance, les voyageurs descendent peu à peu, et nous
restons seules dans notre compartiment, Georgette dort paisiblement, moi
j’ai trop envie de voir autour de moi pour y songer. A Bellegarde,
dernière station française, encore longue attente, visite des
passeports, il fait noir comme terre. Au moment où le train va se
remettre en mouvement, un grand jeune homme, à barbe fauve, avec un
large manteau, escalade la portière de notre wagon et se promène avec
agitation de long en large. Je vois dans mon guide que nous allons
entrer dans le tunnel du Credo, long de treize cents mètres, le train
suit des courbes effrayantes, je n’ai encore rien vu de pareil, ce ne
sont que précipices à droite et à gauche, et j’ai de sinistres
pressentiments. Le grand jeune homme fauve cherche à lier conversation
et à me faire admirer les belles horreurs qui nous environnent, mais je
refuse obstinément de mettre la tête à la portière, même pour regarder
les chutes du Rhône, croyant deviner que ce sera le moment fatal où le
brigand me plongera entre les deux épaules, le poignard qui doit être
caché sous son manteau. Je n’ai d’yeux que pour suivre chacun de ses
mouvements, ce qui donne peut-être une autre direction à ses idées et
lui fait croire de ma part à une sympathie spontanée.
J’ai tout lieu de m’arrêter à cette supposition, car au bout d’une
demi-heure, il essaie de me témoigner que la sympathie est réciproque.
Enfin, vers onze heures nous arrivons sains et saufs à Genève, où mon
inconnu s’empresse de me chercher une voiture et de me rendre quelques
menus services. Nous nous quittons fort poliment, mais jamais je
n’oublierai les dangers imaginaires que j’ai couru de Bellegarde à
Genève.
CHAPITRE II
Genève, Chamounix, le Mont-Blanc, le lac Léman, Evian, Chillon,
Lausanne.
A Genève, nous descendons à l’Hôtel de la Balance, rue du Rhône, hôtel
assez confortable, mais la maison est pleine et nous avons en partage
une mauvaise chambre, où je trouve bien difficile de dormir. Notre
première sortie est pour aller entendre la grand’messe à la nouvelle
église catholique; la reine d’Espagne et sa fille y étaient ce jour-là.
Puis nous allons faire une promenade en voiture autour de la ville. Je
suis ravie de Genève, j’admire son beau lac et son cadre de montagnes
dominées par le Mont-Blanc, ensuite nous visitons plus en détail
l’intérieur de la ville, la vieille cathédrale, le musée, le jardin
anglais tout au bord du lac, avec un relief du Mont-Blanc, l'île
Jean-Jacques Rousseau, enfin toutes les curiosités de cette belle cité,
l’une des plus éclairées et des plus industrieuses qui existent.
Mais je l’avoue, le Mont-Blanc et le lac sont mes deux objectifs de
prédilection. Le voilà ce beau lac Léman, aux poissons exquis, aux
demeures enchantées, aux sites féeriques, montagnes vertes, glaciers
éblouissants, ce lac de saphir, qui connaît cependant les tempêtes, les
crues subites et que le Rhône majestueux lui-même toujours, traverse
sans mêler ses eaux aux siennes.
Le voilà ce lac suisse, rempli de souvenirs français; c’est le lac de
Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens, de Mme de Staël et de
lord Byron. _Monabri_ parle de Mgr Dupanloup comme Evian parle de
Montalembert, et Montrieux du père Gratry: «Grandes âmes catholiques
venant sur une terre en partie protestante, attirées là sans doute par
la souriante image de St-François de Sales.»
Genève est donc une ville superbe, ses habitants sont serviables et
polis; voilà mon sentiment, aussi je renie ce méchant jeu de mot de l’un
de ses habitants, quelque peu rageur sans doute:
«_Quand je ne vois
Que Génevois
Rien de bon je ne vois._»
Je songe aussi à faire usage de mes lettres de recommandation et dans
cette patrie d’adoption de Calvin, considérée autrefois _comme la Rome
du calvinisme_, j’ai l’honneur d'être reçue par Monseigneur Mermillod,
évêque auxiliaire de Genève et Lausanne et l’un de nos prélats
catholiques les plus éminents. Il a des manières extrêmement paternelles
et bienveillantes. C’est ainsi que je me suis toujours représenté un
évêque, vrai pasteur du troupeau des âmes.
Je n’ai pas voulu quitter Genève sans faire une promenade à la belle
vallée de Chamounix. Là, tous les honneurs sont pour Sa Majesté le
Mont-Blanc, le sommet le plus élevé des Alpes pennines et de toute
l’Europe. Il a quatre mille huit cent dix mètres au-dessus de la mer. Il
faut deux jours pour le gravir, Saussure est le premier qui en ait fait
l’ascension en 1787; il a eu depuis bien des imitateurs. Quant à moi,
j’ai refusé énergiquement _l’alpenstock_, le bâton de l’ascensionniste,
et je me suis contentée de saluer d’en bas et très bas le géant, sans
vouloir faire avec lui plus intime connaissance. C’est aussi à distance
que j’ai admiré les immenses glaciers, formés des eaux qui descendent du
Mont-Blanc.
«Ces amas de blocs énormes, frangés de nappes éblouissantes, produit des
brisures incessantes de la masse de neige accumulée entre les pics
rocheux, premiers degrés du Mont-Blanc sont fixés autour de lui comme
des sentinelles gigantesques.»
Tout cela c’est le chaos, mais d’une sublime grandeur qui saisit
l’esprit. C’est également de loin que j’ai salué très respectueusement
la _mer de glace_.
Ah! cette mer de glace, qui a près de huit kilomètres, quel effarement
pour ceux qui n’ont pas le pied... montagnard et ne connaissent comme
moi que le vulgaire plancher des vaches.
Cette mer de glace, c’est une frappante image de la vraie mer. Les flots
de glace sont presque aussi dangereux que les flots d’eau. Les glaciers
sont unis, ce sont des miroirs, mais la mer de glace est tourmentée et
combien devient dangereuse la traversée de cette mer, sur la crête
immobile de ces vagues d’eau pétrifiée! C’est armé d’un bâton en sapin
ferré d’un crampon solide que l’on commence cette marche unique dans son
genre.
On n’écoute pas assez les bons conseils des guides; quoique toujours
prêts à secourir les imprudents et les inhabiles, ils ne peuvent pas
tous les sauver. La témérité et la maladresse se paient parfois trop
cher, il arrive bien des accidents.
Ces flots entassés non sans ordre, vous apparaissent comme des flots
marins, dont ils ont la couleur et la transparence, ils font penser à
une mer soulevée par la tempête, malgré leur immobilité, malgré leur
coupure en crevasses profondes, dont l'œil ne peut essayer de mesurer
les dimensions _abîmières_, malgré les _glissoires_ verticales, qui ont
jusqu’à trois cents mètres, et plus, de profondeur et qui aboutissent à
d’effroyables gouffres.
Sur ces hauteurs, à peine accessibles, on a la notion complète du
silence absolu.
Sur la mer, si douce qu’elle soit, les vagues clapotent; dans les bois,
la brise murmure; aux champs on entend la rumeur, le fourmillement des
infiniment petits. Ici rien, aucun bruit sous le ciel d’un bleu sombre,
aux reflets aciérés.
Quand le soleil irradie ces pics sauvages, dont le front semble crever
le ciel et dont les pieds sont entourés de radieux mirages, l’effet est
saisissant. C’est une vision fantastique, éblouissante, qui s’incruste à
jamais dans la mémoire.
Du reste, Alexandre Dumas a si bien décrit ce pays en disant tout et
même plus que ce qu’on en peut dire, qu’il ne reste rien pour les
humbles comme moi qui n’ont ni son étonnante imagination ni son talent
fertile.
Il en est de même du voyage en Orient de Lamartine. Tous ceux qui ont
refait ce voyage après lui, officiers de marine, peintres, écrivains,
ont vainement cherché les lieux témoins de ses merveilleuses
descriptions. C’était le poète qui voyait les choses, c’était la magie
de son imagination qui colorait tout cela, c’était son propre idéal
qu’il traduisait. D’ailleurs, je suis fatiguée de mon excursion, la
_bête_ en ce moment l’emporte sur la _belle_. Je ferme mon cahier et je
mets ma plume et mon esprit au repos.
Après avoir fait d’inutiles tentatives pour trouver un petit logement à
mon gré, Mgr Mermillod me conseille d’aller à Evian, la perle du lac, à
trois lieues environ de Genève, et me donne une lettre de recommandation
pour l’aumônier du couvent de Saint-Joseph. Nous traversons donc le lac
en bateau à vapeur. Cette petite traversée m’a semblé délicieuse. A
Evian, nous nous rendons tout droit chez le bon aumônier, vrai Saint
François de Sales _rustique_ à qui j’abandonne le soin de me caser,
mais au bout de quelques jours, je vois bien qu’il me sera impossible de
rester à Evian, malgré son site enchanteur: le manque de journaux est
pour moi une grande privation, en ce moment on ne vit pas seulement de
pain, il faut des nouvelles, que devient notre chère et malheureuse
France?
Ah! que Victor Hugo avait bien raison le jour où il a dit: Pour aimer
votre patrie, quittez-la... Sa pensée me revient sans cesse, et n’en
entendre plus parler me semble un vrai supplice.
Nous partons au bout d’une semaine pour le Bouveret à l’extrémité
Sud-Est du lac en passant par Saint-Gingolph et les rochers de
Meillerie.
Là, nous prenons la ligne du chemin de fer d’Italie jusqu’à
Saint-Maurice, petite ville du Valais enfouie au pied de hautes
montagnes, dont la principale est la Dent du Midi. Ce lieu pittoresque
me plaît beaucoup, mais ma fièvre de curiosité ne me permet pas de me
poser encore. Il faut que je voie toutes ces charmantes villes qui
bordent le lac: Villeneuve, Aigle, Bex aux eaux sulfureuses et aux mines
de sel gemme, Montreux, Vevay avec sa halle au blé à colonne de marbre,
Chillon avec son château fort d’un grand effet sur son rocher isolé. Ce
château servait jadis de prison d’Etat, et renferma pendant quatre ans
le fameux patriote et célèbre historien protestant Génevois Bonivard,
dont les malheurs ont inspiré à Lord Byron l’un de ses plus beaux
poèmes.
Nous avons visité l’appartement qu’occupa le prisonnier, nous avons vu
l’empreinte creusée dans le roc par ses chaînes. Un reflet du ciel
tombant bleuâtre et terne, à travers l’étroite fenêtre grillée,
répandait à ce moment sur le sol les teintes d’azur changeant qui
rendent si mélancoliques les demeures souterraines du château de
Chillon. C’est sur le bord de cette fenêtre, dit la légende, qu’un petit
oiseau venait chanter chaque jour et consoler le prisonnier.
Les indigènes montrent aussi aux amateurs de souvenirs authentiques, les
traces des pas de ce «martyr du papisme» qui aurait dit après sa
délivrance: «J’avois si bon loisir de me pourmener, que je empreignis un
chemin à la roche qui étoit le pavement de céans comme si on l’eût fait
avec un martel.»
J’avoue qu’au premier moment j’avais trouvé cela un peu fort: les pas de
Bonivard creusant une empreinte ineffaçable dans la roche dure en si peu
d’années, puis je n’y avais plus pensé.[1].
Nous avons terminé par Lausanne, où je dois rendre visite au curé
catholique pour lequel j’ai une lettre de recommandation. Ah! Lauzanne,
quelle ville glaciale, quelle Sibérie! Elle n’aura pas nos préférences.
Nous courons chez notre curé qui nous reçoit à merveille, nous fait nous
chauffer et nous réconforte de son mieux. Vraiment, nous en avions grand
besoin, car je ne me rappelle pas avoir jamais eu aussi froid. Pauvre
Georgette en pleurait, le vent lui avait enlevé son chapeau, et nous
nous demandions s’il n’allait pas nous emporter nous-mêmes; c’est devenu
une vraie course que de rattraper ce chapeau qui s’envolait chaque fois
que nous croyions mettre la main dessus.
Avec les indications du bon curé, je suis allée voir quelques logements,
mais je n’ai rien trouvé qui me convînt, et je crois que ce froid
terrible m’indispose contre Lauzanne malgré sa délicieuse situation.
Après avoir parcouru la ville en tous sens, nous prenons le train du
soir pour Fribourg.
CHAPITRE III
Fribourg, le Moléson, Gruyères.
J’ai le pressentiment que c’est à Fribourg que je m’arrêterai. Nous
descendons à l’hôtel des Merciers, tout près de la vieille cathédrale
Saint-Nicolas. Ce matin j’ai parcouru la ville. Quel aspect étrange!
Avec ses terribles vieilles tours posées en sentinelles, et les fenêtres
de ses maisons ornées de riches et lourdes grilles en fer, elle a
conservé le cachet moyen-âge. La cathédrale possède une chaire et un
baptistère en pierre sculptée qui sont remarquables, ainsi que la
magnifique grille séparant le chœur de la nef.
Elle possède aussi les célèbres orgues d’Aloys Mooser. Au dire des
Fribourgeois, qui en sont très fiers, ce grand orgue est comme celui de
Harlem, en Hollande, une véritable merveille. A lui seul, il mérite le
voyage de Fribourg.
On m’a fait remarquer sur la petite place, le vieux tilleul de Morat;
son grand âge et le glorieux souvenir qu’il rappelle, le rendent l’objet
d’un culte tout particulier de la part des habitants, moi je ne l’ai
pas regardé du même œil, il m’a rappelé la victoire des Suisses sur les
Français, et quoique cela remonte loin, cette vieille défaite du passé,
en ce moment où nous en comptons tant dans le présent, m’a jeté du froid
dans l'âme. Quand l'âme souffre, que ce soit celle de la Patrie ou des
individus, elle voit partout des allusions à ses propres malheurs.
Voici la légende de ce tilleul:
Un jeune guerrier apportait à Fribourg la grande nouvelle de la victoire
remportée à Morat sur Charles-le-Téméraire, en 1476. Il tenait en main
une branche de tilleul, mais épuisé par le combat et la course, il tombe
et meurt en arrivant. C’est sur l’endroit même où il rendit l'âme qu’on
planta son rameau de tilleul, qui est devenu l’arbre vénérable et quatre
fois séculaire, que je viens de contempler.
C’est sur l’emplacement de l’ancien château du duc Zaehringen Berthold
IV, margrave de Bade, fondateur de Fribourg, que s’élève l’hôtel de
ville.
Une partie de la cité fribourgeoise est bâtie sur des rochers à pic,
l’autre partie au pied de ces rochers, sur les bords de la Sarine. Pour
communiquer de la ville haute à la ville basse, il faut descendre des
escaliers couverts interminables placés quelquefois sur le toit des
maisons de la partie inférieure.
Ses deux ponts, d’une élévation prodigieuse, suspendus l’un sur la
Sarine, l’autre sur l’étroite et profonde vallée du Gotteron sont
vraiment jetés au-dessus de deux abîmes. Il y a beaucoup d’anciennes
églises curieuses à visiter et plusieurs vieux monastères aux environs
de la ville; ces monuments d’un autre âge, sont pour le voyageur une
agréable vision du passé; la charmante petite chapelle de
Notre-Dame-de-Lorette plantée au sommet d’un rocher à pic, tout au bord
de la Sarine, retient aussi les touristes: elle fut construite en 1647,
d’après le modèle de la _Casa Sancta_, et renferme de nombreux et très
curieux ex-voto. Les orgues sont aussi d’Aloys Mooser.
De ce point élevé, on jouit d’un magnifique panorama. A l’ouest on voit
les monts du Jura, au sud le Moléson, et la vallée de Gruyères, célèbre
par ses fromages appréciés du monde entier.
Décidément, Fribourg me plaît; nous allons y installer nos quartiers
d’hiver, je viens de louer un appartement chez M. de Fiwaz, zélé
catholique, ancien défenseur du pape et de Ferdinand VII. Grâce à ses
conversations intéressantes sur la Suisse et l’Italie, je ne m’ennuierai
pas trop ici. Ce bon Suisse ainsi que la plupart de ses compatriotes
témoigne d’une grande sympathie pour la France, il me procure des
journaux autant que j’en puis lire, et je suis parfaitement au courant
des nouvelles de la guerre. Son désir de m'être agréable en tout est si
évident, il a tant de prévenances pour ses deux Françaises que je lui
pardonne ses politesses un peu exagérées, qui ne vont point à son
excellente et simple nature. Georgette et lui sont une paire d’amis, il
va tous les jours la conduire à l’école, la tenant cachée sous son
immense pelisse de fourrure. C’est ainsi qu’ils font presque toutes
leurs promenades; petits souliers et grandes bottes, trottant sous le
même manteau.
Grâce à M. Fiwaz, nous avons assisté hier à un petit spectacle fort
réjouissant. Nous avons entendu trois Jodler d’Apenzell en costume
national. Ces troubadours modernes portent la culotte jaune, la veste
rouge, des boucles d’oreilles et des médaillons féminins au cou. Leur
chemise est attachée par des boutons plats en argent. Une courte pipe
est suspendue à leur boutonnière; le fameux _Ranz des Vaches_ a clos la
séance. Nous avons écouté religieusement cet air populaire dont
l’audition inspirait jadis aux mercenaires de l’Hélvétie une nostalgie
si vive qu’ils n’hésitaient pas à déserter dès qu’ils en avaient entendu
les premières mesures. Un petit incident est venu rompre le charme, nos
artistes même, en chantant, n’avaient point lâché leur énorme pipe de
porcelaine, et l’un d’eux au beau milieu de son exécution s’est arrêté
pour la rallumer, en battant le briquet suivant l’antique usage de l'âge
de pierre. Je n’ai pas osé rire, mais j’en avais bien envie.
Je suis toujours au premier chapitre de mes étonnements et de mon
admiration, je ne me fatigue pas du spectacle grandiose des montagnes.
Comment décrire ces masses abruptes, farouches, toutes noires avec leur
capuchon de neige, les pics, colosses fantastique, les gouffres, abîmes
sans fond, les clameurs sinistres des torrents, la plainte affolée du
vent, comment décrire tout cela entendu et vu quand la nuit bat son
plein, que le silence enveloppe la terre sous les ruissellements d’un
ciel plein d’étoiles? Quelle fascination! cette contemplation muette,
c’est une prière, et vous vous sentez troublé jusqu’au plus intime de
votre être. Le touriste avide d’émotions suggestives, de sensations
neuves, fera bien aussi d’aller voir un lever de soleil dans les
montagnes. C’est quelque chose de féerique que ni la parole ni la plume
ni même le pinceau ne peuvent rendre.
«Frangé d’or, l’horizon s’embrasait; et, le soleil, lentement comme s’il
eût hésité à prendre son essor dans l’immensité radieuse dont il
colorait les nuées des milles couleurs du prisme, cernant de rouge et de
vert de bleu et de jaune, de violet et de rose les contours de ces îles
aériennes, archipel merveilleux jeté en l’azur du firmament infini, le
soleil incandescent et infixable dans son éblouissante ascension,
montait majestueux au milieu des astres soudainement évanouis... Sur les
monts la lune s’éteignait...»
Quand le temps le permet, je pérégrine volontiers avec M. Fiwaz, il me
donne toutes les explications voulues, à l’aide de ses connaissances
historiques et géographiques, je m’instruis, et nos promenades me
semblent très attrayantes. J’ai consenti à faire à dos de mulet
l’ascension du Moléson, à deux mille mètres d’altitude. C’est ma
première ascension... je crois bien que ce sera aussi ma dernière. Vue
splendide, fatigue intense..., je ne sais lequel l’emporte sur l’autre.
Du sommet du Moléson, on découvre les lacs Léman, Neuchâtel, Morat et
Bienne, les villes d’Evian, Thonon, une partie de Genève, Morges,
Romont, Neuchâtel, Morat, Fribourg, une partie de la Savoie et du Jura
français et suisse.
Je suis aussi allée à Gruyères, une petite ville à sept lieues de
Fribourg, bâtie sur un monticule. Elle s’enorgueillit de son antique
château, résidence des comtes de Gruyères du neuvième au seizième
siècle. Elle a deux industries: le tressage de la paille et
principalement la fabrication du fromage, qui s’étend dans toutes les
campagnes.
Je soupçonne M. Fiwaz d’embellir un peu ses récits. Il m’a raconté que
dans le petit village de Zermatt, station des Alpes valaisanes, il y a
une aristocratie constituée d’après un principe très particulier: les
quartiers de noblesse sont des quartiers... de fromage.
Les familles de Zermatt sont d’autant plus nobles qu’elles possèdent
plus de fromages et de plus anciens; certains datent d’avant la
Révolution française; leurs propriétaires forment la haute aristocratie
du pays.
Les fromages jouent un rôle très spécial dans la vie sociale de
Zermatt. Quand un enfant naît, on fabrique un fromage qui porte son nom;
ce fromage est mangé en partie le jour du mariage de cet enfant, on
l’achève le jour de ses obsèques. Quand un jeune homme désire épouser
une jeune fille, il s’invite à dîner un dimanche dans la famille de sa
prétendue: si le père de cette dernière exhibe au dessert le fromage qui
porte son nom et lui en donne un morceau, c’est qu’il l’agrée pour
gendre.
Allons! voilà une nouvelle noblesse qui ne se trouve dans aucun
armorial.
Une noblesse plus héroïque et plus touchante, c’est celle de Guillaume
Tell. M. Fiwaz met une chaleur communocative à raconter son histoire. En
l’écoutant, je croyais entendre son cœur patriotique et chevaleresque
battre du sublime amour de la Patrie. C’est avec orgueil qu’il cite les
auteurs qui ont chanté son héros. Il a le roman de Florian, la tragédie
de Lemierre, le drame de Schiller, et enfin l’opéra chef-d'œuvre de
Rossini.
Guillaume Tell n’a jamais existé, disent certains auteurs: «c’est une
légende suédoise transportée en Suisse, c’est un mythe!»
Sceptiques aveugles! la preuve qu’il a existé, c’est l’enthousiasme que
son nom éveille. Guillaume Tell a existé comme Jeanne d’Arc, comme tous
les libérateurs des peuples; il vit, il vivra toujours, il palpite, il
est immortel dans le cœur reconnaissant de l’Helvétie.
CHAPITRE IV
Débâcle de notre armée de l’est, dévouement des Suisses. Berne,
Thoune, Interlaken, Grindelwald, retour à Berne, anecdotes de
voyage, hôtels et hôteliers.
_Janvier 1871._
Nous commençons l’année en exil, et bien tristement, les nouvelles de la
patrie sont de plus en plus mauvaises... Quel effondrement! quel
douleur! l’ennemi victorieux nous écrase de toutes parts, et les
atrocités prussiennes ne se comptent plus. Oh! non, la barbarie n’est
pas morte encore. La civilisation ne l’a pas tuée. En ce moment, nous la
voyons se réveiller, chez un peuple qui se dit policé, avec tout
l’emportement d’une nation sauvage.
Les premiers jours de février, l’armée de Bourbaki est refoulée sur la
frontière Suisse, quarante mille hommes passent à Fribourg et trois
mille y sont internés. Pendant huit jours, nos pauvres soldats arrivent
à toute heure du jour et de la nuit, on ne sait où les loger, les vivres
manquent. Le crieur public parcourt les rues de la ville en faisant
appel à la charité des habitants. Les Fribourgeois se montrent d’une
bonté parfaite, on voit des traits de charité touchants parmi les plus
pauvres. M. de Fiwaz fait de larges distributions de vivres, il emmène
Georgette avec lui matin et soir, et elle est bien fière de servir la
soupe à nos malheureux soldats. Nous allons aussi visiter les ambulances
où les dames de la ville soignent elles-mêmes nos malades et blessés,
ils sont en bien grand nombre. Jamais je n’oublierai ce triste spectacle
et jamais je n’aurai d’enthousiasme pour aucune guerre désormais.[2]
Ici c’est un zèle, une rivalité de charité, dont on ne peut se faire
idée qu’en l’ayant vue. Il n’y a plus de classes. Les hommes les plus
riches font les corvées; ils portent des bottes de paille, des marmites
de soupe, des femmes élégantes lavent les pieds meurtris et sanglants.
Il n’y a plus de castes, il n’y a plus que des frères, d’un côté ceux
qui souffrent, de l’autre ceux qui secourent.
Dès la première heure, le jour de l’entrée de nos pauvres troupes,
pendant le défilé lamentable, la foule bordait les rues, les mains
remplies de vivres, de liqueurs, de cigares.
On écrirait un volume, des traits héroïques accomplis par cette
excellente population.
Une vieille blanchisseuse donne son unique chambre à six hommes, et
passe la nuit dans sa cuisine à laver et sécher leur linge pour le
lendemain.
Une autre femme rencontre sur la route un blessé, dont les pieds gelés
sont nus. Elle lui met ses bas et ses souliers, et c’est elle qui, les
pieds nus, reprend dans la neige la route de sa cabane, à plus d’une
heure de marche. Partout les soins matériels sont accompagnés de bonnes
paroles d’encouragement, de doux mots d’espérance. La femme trouvera
toujours dans son cœur plus de tendres paroles pour le vaincu, qui s’est
battu bravement, que de louanges pour le vainqueur, qui se montre enivré
de sa victoire.
Pendant une froide nuit, un fermier loge volontairement tous les
malheureux qui se présentent; il donne son pain, son foin, son avoine,
son bois, sa boisson. Le lendemain il n’a plus rien, mais il a secouru
cinquante chevaux et sept cents hommes, dont plusieurs certainement
doivent la vie à son dévouement.
Depuis l’entrée de nos troupes, plusieurs épidémies se sont déclarées.
La fièvre typhoïde et la petite vérole surtout font de grands ravages à
Fribourg. Cela me fait une peine affreuse de penser que mes compatriotes
sont venus apporter la mort à ceux qui voulaient leur rendre la vie.
Oh! la guerre, la guerre avec toutes ses conséquences. Quelle atrocité!
la peur me prend, d’ailleurs, la paix est signée, les beaux jours
arrivent et je me décide à revenir en France, en passant par Strasbourg,
que je tiens absolument à voir. Mais avant de quitter la Suisse, j’ai
encore quelques villes à visiter. M. Fiwaz nous accompagne jusqu’à Berne
qui est notre première étape, et nous sert de cicérone. Cette ville
fondée ou rebâtie également par un duc de Zœhringen, Berthold V, en
1191, est au moins aussi curieuse que Fribourg. Ses longues rues sont
bordées d’arcades et ses ours sont des citoyens fort considérés. Notre
plus longue visite a été pour eux, Georgette ne pouvant se décider à les
quitter.
Ces ours, ce sont les armes vivantes de la ville, dont le nom en grec
_arctopolis_ veut dire la ville de l’ours. Puis nous avons vu le palais
fédéral, beau bâtiment moderne, quoiqu’un peu bas, décoré à l’italienne;
la belle vieille cathédrale, devenue temple protestant, la nouvelle
église catholique, la porte de Morat, le beau pont de la Nydeck et la
promenade de la _Plate-Forme_, d’où la vue est splendide. Près de
l’hôtel des Boulangers, où nous sommes descendues, j’ai remarqué une
horloge bizarre, où les douze heures sont représentées par douze ours,
qui s’en vont frapper sur le timbre, après avoir respectueusement salué
en passant N. S. J. C. qui est assis sur son trône. On sait que depuis
longtemps les Suisses sont passés maîtres dans l’horlogerie.
M. de Fiwaz nous a fait de tendres adieux. Nous partons pour Thoune, sur
le lac du même nom. C’est une ville curieuse, entièrement bâtie en
amphithéâtre, au flanc d’une montagne, le lac lui-même est comme
enchâssé dans des monts de différentes hauteurs, au-dessus desquels la
_Jung-Frau_ (jeune vierge), élève son front immaculé et tout étincelant
de neiges éternelles. La _Jung-Frau_ est à quatre mille trois cents
mètres d’altitude, cinq cents mètres de moins que le Mont-Blanc, mais
ascension plus pénible.
Beaucoup d’autres sommets sont également couronnés de neiges. Ils sont
au second plan du lac, tandis qu’au premier se trouvent des montagnes
moins hautes, couvertes de forêts inextricables.
De Thoune, nous traversons le lac en bateau à vapeur, pour arriver à
Interlaken, charmant petit village tout encerclé de hautes montagnes,
dont la _Jung-Frau_ semble la reine. C’est sans doute un des sites les
plus enchanteurs qui existent au monde. La légende en fait foi, en
est-il une plus poétique que celle d’Interlaken?
«Lorsque le bon Dieu eût chassé nos premiers parents du paradis
terrestre, il dit à ses anges: «Emportez loin, bien loin, ce lieu de
délices qui n’a plus d’habitants.» Les anges, chargés de leur précieux
fardeau, s’arrêtèrent quelques instants pour se reposer à l’abri de
grandes montagnes. Ils étaient aux pieds de la _Jung-Frau_, et ils
furent tellement frappés de sa radieuse majesté et des deux grands lacs
qui s’étendaient devant elle, qu’ils ne purent s’empêcher d’abandonner
un petit morceau de l’Eden dans le vallon compris entre les deux lacs,
pour compléter la beauté de ce paysage merveilleux.
Comme on le voit, il n’y a qu’à venir à Interlaken pour retrouver le
paradis perdu.
Oui, la _Jung-Frau_ reste la reine incontestée de ces lieux, tous les
environs ont été mis à contribution pour faire ressortir son éclat, et
l’on peut dire que l’on trouve ici dans tout leur épanouissement, les
magnificences tant vantées de la Suisse et de l’Oberland bernois.
A ce moment, il règne une grande animation, les hôtels sont pleins
d’officiers français internés, on y rencontre aussi des officiers
ennemis, nous avons dîné avec plusieurs Prussiens le jour de notre
arrivée. Cela m’a serré le cœur et coupé net la parole et l’appétit.
Les hôtels sont aussi nombreux que superbes, d’une élégance, d’un luxe
qui ne laissent rien à désirer. Les gigantesques noyers d’Interlaken
sont réputés dans toute l’Europe; ils forment l’une des plus belles
promenades qu’on puisse voir ainsi que le parc du Kurgarten, jardin du
Kursaal; au fond se trouve le Kursaal, avec ses salles de bal, de
concert, de lecture, ses terrasses et ses pavillons. Ce bâtiment en
lui-même est simple, il est construit dans le style suisse, c’est-à-dire
en bois, mais le jardin est délicieux; il est orné de plantes superbes,
d’arbres et d’arbustes rares, un jet d’eau qui s’élève à quarante
mètres, complète le décor. Il est réellement féerique le soir, lorsque
son immense panache se drape à la lueur fantastique des feux du Bengale.
Le _Rugen_ est aussi une promenade appréciée des touristes. Ce parc
sylvestre, dont l’art n’a qu’en partie transformé l’état primitif, se
compose d’une colline d’environ huit cents pieds de hauteur, entièrement
couverte d’arbres magnifiques, qui répandent délicieusement l’ombre et
la fraîcheur. Cette charmante colline, qui contraste si agréablement
avec les pics effrayants et inaccessibles, dont quelques-uns s’élèvent
jusqu’à onze mille pieds, est sillonnée en tous sens par des sentiers
flexueux, bien tenus, garnis de blancs et bordés de balustrades,
promenade reposante et non fatigante, comme il y en a tant en Suisse.
C’est au moment du renouveau, en mai et commencement de juin, qu’il faut
surtout venir ici, alors les cascades et les chutes d’eau sont les plus
belles; les épais feuillages, les tapis d’herbe tendre et les nouvelles
fleurs sont aussi dans leur épanouissement.
«Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe,» s’écriaient les
anciens avec dépit. A l’inverse des anciens, les modernes peuvent dire
qu’il est donné à tout le monde d’aller en Suisse, tant on a multiplié
les moyens de transport et de communication, facilité les excursions les
plus pénibles, semé le confort et le bien-être sous les pas des
voyageurs. Ceux-ci, séduits, charmés, cèdent à l’entraînement et ne
s’arrêtent que lorsque leur curiosité est satisfaite, c’est-à-dire quand
ils ont tout vu.
Je me suis donc hasardée à faire quelques excursions qui ne s’effaceront
pas de ma mémoire. J’ai visité dans la vallée de la Simme, Weissembourg,
climat salutaire s’il en fut et dont les bains sont principalement
recommandés aux poitrines délicates; on n’y rencontre guère que des
malades.
Plus riant est le village de Meiringen avec son église antique au
clocher isolé, particularité qui ne se voit qu’en Suède, d’où la
chronique fait descendre de ce pays les premiers habitants de Meiringen.
Je me suis enfin lancée dans les montagnes, c’est non loin d’Interlaken,
à deux ou trois lieues seulement que se trouvent, au dire des guides,
les sommets les plus sublimes des Alpes centrales; je ne m’y suis pas
aventurée, mais on nous a persuadées de prendre des chevaux et de gravir
à deux mille mètres au-dessus du sol, le pic de Mürren, d’où la vue
s’étend sur toute la chaîne de montagnes, pics, aiguilles, flèches,
pitons, sur toutes les vallées, sur toutes les gorges environnantes.
C’est splendide, nous dit-on, et sur l’assurance que la route n’est pas
dangereuse, nous nous laissons entraîner. Nous voilà donc parties,
Georgette et moi, à cheval avec un guide.
Ah! mon Dieu, quelle ascension! et comment rendre la stupeur que j’ai
éprouvée de nous voir escaladant de petits sentiers à pic, rendus
presque impraticables par des éboulements et serpentant sans parapet
aucun, à de petites hauteurs de mille, quinze cents, deux mille mètres.
Georgette, bien emboîtée dans sa selle ne bronchait pas; moi je sentais
le vertige m’envahir lorsque je mesurais de l'œil la profondeur des
précipices que nous côtoyions. Je l’avoue humblement, je m’accrochais à
ma selle tout en me disant: Il ne faudrait qu’un faux pas de mon cheval
pour rouler dans l’abîme. Brrr! j’avais la chair de poule, je me sentais
terrifiée par ce spectacle féerique mais effrayant. Parfois je fermais
les yeux, m’abandonnant à la volonté de Dieu.
Quand je me suis vue embarquée dans cette épouvantable voie, j’aurais
voulu revenir en arrière, mais il n’y fallait pas songer, ce chemin, à
peine praticable pour la montée, est impossible à descendre, on revient
à pied par l’autre versant.
Je n’essaierai pas de rendre les impressions multiples de cette escalade
titanesque.
De temps en temps, nous nous trouvions en face de petits ponts ou plutôt
d’une simple planche jetée en travers sur une cascade mugissante qui
dégringolait dans l’abîme, et il fallait passer là-dessus. Fort
heureusement, les chevaux ne sont pas sujets au vertige, c’est égal, je
faisais un ouf! de satisfaction lorsque nous étions de l’autre côté.
Il paraît qu’il y a en Suisse pas mal de chemins taillés dans le chaos
et surplombant des ravins sans fond, qu’on appelle «le mauvais pas.»
Quelle plaisanterie! ce mauvais pas ne vous donne qu’une image bien
imparfaite de la réalité. On pense qu’il s’agit seulement de franchir un
passage dangereux de quelques mètres. Ah bien oui! il y a de ces mauvais
pas là qui durent trois et quatre kilomètres, et il faut continuer de
marcher en avant, on n’aurait même pas la place de se retourner.
Vraiment, c’est défier la Providence que de jouer ainsi avec le danger,
de se lancer dans des lieux inaccessibles, uniquement par curiosité,
pour se donner le plaisir de se promener, ou la gloriole de raconter ses
hauts faits, et l’on prend un air modeste, pour terminer par cette
petite phrase suggestive: «J’ai eu la témérité d’arpenter ces mers de
glace, de traverser des gouffres vertigineux, de côtoyer ces chutes
assourdissantes,» à quoi les amis ébahis répondent: «Vous êtes bien
heureux d’avoir vu de si belles choses, tout le monde ne peut pas en
dire autant,» et l’on vous complimente sur votre courage, votre
sang-froid et votre énergie.
La route d’Interlaken à Grinderwald, village de l’Oberland, ne m’a guère
paru agréable non plus, malgré son cadre grandiose. Impossible d’admirer
les beautés de la nature quand on a peur.
Jusqu’ici je ne connaissais que les craintes émotionnantes sans doute,
que peuvent vous causer chemin de fer et bateaux à vapeur, mais cette
fois le trajet a été pour moi un véritable cauchemar.
Notre conducteur, sans souci de mon épouvante, nous a conduites au
grand trot, par un chemin bordé de précipices, enserré de tous côtés par
de hautes montagnes, qui ne laissaient apercevoir qu’une petite
échancrure du ciel au-dessus de nos têtes. Je ne sais comment nous avons
pu arriver à Grindelwald sans accident. Nous y avons trouvé un excellent
hôtel, je ne m’attendais guère à rencontrer le bien-être et la
civilisation dans cet endroit perdu et presque inaccessible. Mais quel
coin de la Suisse ne visite-t-on pas? et les hôtels de ce pays ne
laissent rien à désirer. Cela se comprend facilement, puisque la Suisse
comme l’Italie, vit en partie des étrangers. Elle les reçoit bien et le
leur fait payer cher. Dame! c’est une science fort appréciable de savoir
plumer les poules, pardon, je veux dire les étrangers, sans les faire
crier. Comment se regimber sur le prix, quand on est si bien traité?
cela arrive cependant quelquefois[3].
La race des hôteliers écorcheurs n’est pas nouvelle.
Voici à ce sujet, une petite histoire qui ne date pas d’hier cependant.
Le condamné a, dit-on, vingt-quatre heures pour maudire son juge, le
voyageur dont il va être question prit plus de temps pour maudire son
hôtelier.
Un Anglais, voyageant en Suisse, demanda dans un hôtel un bol de
bouillon qu’on lui fit payer dix francs. Quelques jours après, d’un pays
éloigné, il écrivit à l’hôtelier sans affranchir sa lettre, et la poste
était chère à cette époque:
«Monsieur, votre bouillon était bon, mais un peu cher.»
A des mois d’intervalle, il renouvela sa vengeance par les moyens les
plus imprévus et les plus divers. Une bourriche arrivait, d’où l’on
voyait sortir des pattes de gibier, mais il n’y avait que de la paille
et une lettre, toujours la même:
«Monsieur, votre bouillon était bon, mais un peu cher.»
Un jour, l’hôtelier reçoit des colonies une caisse avec cette étiquette:
Café superfin. Il paie le port, ouvre, trouve des graviers et la
sempiternelle lettre:
«Monsieur, votre bouillon, etc.»
On écrivait au susdit hôtelier pour retenir des appartements, il ne
pouvait, sans risquer de perdre sa maison, refuser les lettres et il
était continuellement attrapé.
Comme on le voit, les fils d’Albion ont la rancune tenace. La chose
avait été racontée dans quelques journaux anglais, beaucoup de
voyageurs, les Anglais surtout, évitaient cet hôtel. Bref, le
malheureux hôtelier courait à sa ruine; il fut forcé de vendre, et
l’acquéreur, pour ramener la fortune, s’empressa de changer d’enseigne.
En fait de note à payer, une de mes amies, qui voyageait aussi en
Suisse, eut un jour une agréable surprise. Elle venait de parcourir la
carte de l’hôtel et de commander deux portions de prix fort raisonnables
pour son déjeuner, cependant le dernier plat inscrit sur cette liste
l’intriguait beaucoup:
_Caléïche à la choute: 10 fr._
Etait-ce une vulgaire chou croûte allemande, était-ce un mets national,
en tout cas, ce devrait-être un gâteau, l’ordre de son inscription
indiquait un dessert. Mon amie, un tantinet curieuse de son naturel, ne
put résister à la tentation, elle demanda une caléïche à la choute.
Il y avait une demi-heure qu’elle attendait, sa patience était à bout. A
chaque demande: Est-ce prêt! on lui répondait: _Tout de chuite!_ _Tout
de chuite!_
Ah! se disait-elle, je me suis joliment fait attraper, c’est un plat
sans doute fort long à confectionner, qu’on ne demande que rarement, vu
son prix; on va me servir quelque chose de détestable. Elle en était là
de ses lamentations, quand un joyeux carillon de grelots lui fit lever
la tête. Une voiture venait d’entrer dans la cour, les chevaux
piaffaient, le conducteur claquait du fouet, un domestique parut:
«Madame peut venir!» et mon amie seulement alors comprit la chose.
C’était l’itinéraire, après déjeûner, de se promener en voiture, et la
caléïche à la choute, c’était une calèche pour aller visiter la chute et
les cascades, le plus joli site des environs.
Ah! cette même amie était bien amusante quand elle racontait ses
impressions de voyage et principalement ses violentes émotions et ses
démêlés avec la foudre, à l’hôtel du Righi. Elle y était arrivée un soir
de grande chaleur. Vers le matin, l’orage éclate; un orage dans la
montagne, c’est tout ce qu’il y a de plus formidable au monde, les
éclairs vous aveuglent et le tonnerre, aux rugissements sinistres, est
partout sous vos pieds, sur votre tête...
Mon amie épouvantée, se lève et sort de sa chambre. Dans le vestibule,
elle aperçoit, d’un côté un domestique, de l’autre une boule de feu qui,
en passant effleure sa robe, une robe de soie, Dieu merci.
Qu’est-ce? s’écria-t-elle affolée.
--Faites pas attention, Madame, répond le domestique imperturbable,
c’est le tonnerre qui se promène et pour la rassurer il ajoute: Ça lui
arrive souvent.
Mon amie ne déjeûna pas tranquille, et partit aussitôt. Au retour, elle
eût des démêlés avec son cocher, mais ce n’était rien en comparaison de
ceux du matin.
Il est certain que les cochers ici doivent faire de bonnes affaires, ils
n’ont point à craindre une trop grande concurrence de la part des
chemins de fer, qui ne peuvent gravir le flanc des montagnes ni courir
sur leur front. Ils ne seront jamais réduits au rôle passif du Collignon
mélancolique à propos duquel Scarron écrivait:
Assis à l’ombre d’un rocher,
J’aperçus l’ombre d’un cocher,
Qui frottait l’ombre d’un carrosse,
Avecque l’ombre d’une brosse.
Dans le beau livre de Victor Hugo, intitulé: _En voyage_, le grand poète
raconte une amusante anecdote de son voyage aux Pyrénées. Voulant aller
de Bayonne à Biarritz, il fut entouré par la cohue des cochers, qui lui
proposèrent de lui faire faire cette excursion pour un prix des plus
modiques. «Quinze sous!» criait l’un, «Douze sous!» criait l’autre.
Enfin, on lui offrit pour trois sous (il y a cinquante ans de cela), une
place dans une voiture neuve et fort bonne. En moins d’une demi-heure,
on atteignait Biarritz.
«Arrivé là, dit Victor Hugo, et ne voulant pas abuser de ma position, je
tirai quinze sous de ma bourse et je les donnai au cocher. J’allais
m’éloigner, il me retint par le bras:
--Monsieur, me dit-il, ce n’est que trois sous.
--Bah! repris-je, vous m’avez dit quinze sous d’abord, ce sera quinze
sous.
--Non pas, monsieur, j’ai dit que je vous mènerais pour trois sous.
C’est trois sous!
Il me rendit le surplus et me força presque de le recevoir.
--Et je me disais, en m’en allant, voilà un honnête homme!
Le poète se promena tout le jour sur la plage. Le soir venu, il songea à
regagner Bayonne. Il était las et ne pensait pas sans quelque plaisir à
l’excellente voiture du matin et au vertueux cocher qui l’avait amené.
Il le rencontra.
--Je vous reconnais, lui dit-il, vous êtes un brave cocher, et je suis
aise de vous revoir.
--Montez vite, Monsieur, lui répond l’homme.
Victor Hugo s’installe en hâte dans la calèche. Quand il est assis, le
cocher, la main sur la clef de la portière, lui dit:
--Monsieur sait que l’heure est passée?...
--Quelle heure?
--Huit heures.
--C’est vrai, j’ai entendu sonner quelque chose comme cela.
--C’est que passé huit heures, le prix change.
--A merveille, combien est-ce?
L’homme répond avec douceur:
--C’est douze francs.
Victor Hugo comprit sur le champ l’opération. Le matin, on annonce qu’on
mènera les curieux à Biarritz pour trois sous par personne. Il y a
foule. Le soir, on ramène cette foule à Bayonne pour douze francs par
tête.
Le poète paya sans mot dire, tout en songeant que l’on eût pu écrire
sur la calèche: VOITURE POUR BIARRITZ.--Prix: _par personne, pour aller:
trois sous; pour revenir: douze francs_, mais alors le nombre des
voyageurs eût été moins grand et le bénéfice des cochers aussi.
Très cher également les _edelveiss_ que de jolies petites filles bien
costumées vous _offrent_, c’est une manière de parler, car elle se paie
un bon prix la flore des hautes altitudes.
A Grindelwald, nuit sans sommeil.
Je n’ai pu dormir dans mon joli appartement, car il y avait cette nuit
là bal dans la maison, pour les soldats Grindelwaldais revenus de la
frontière, le bruit de la musique et les trépignements de la danse
arrivaient jusqu’à moi, mais mon insomnie n’avait rien de désagréable.
Je me trouvais en plein conte de fée, transportée dans un palais
enchanté, au milieu de merveilleuses montagnes. L’orchestre villageois,
quoique monotone, avait un charme tout particulier.
Après cette nuit fantastique, nous nous sommes fait transporter dans les
glaciers où nous avons visité la grande grotte; les effets de lumière à
travers ces épais blocs de glace sont quelque chose d’idéal; nous y
avons été assaillies par une avalanche...... d’officiers français
utilisant leurs loisirs en excursions. En qualité de compatriotes, la
connaissance a été vite faite. Quoique le champagne soit le vin des
toasts gais et des cœurs joyeux, ce qui n’était pas le cas pour nous, il
a fallu boire un verre de champagne; nulle part on ne le frappe mieux à
la glace qu’ici, c’est du reste de Grindelwald que s’exporte la plus
grande quantité de glace, de qualité absolument supérieure, elle sort
pure, transparente des glaciers immaculés.
Nous sommes revenus ensemble à Interlaken, où nous eussions dîné gaîment
en tout autre temps, mais la pensée de nos défaites et de la Patrie en
deuil jetait une ombre douloureuse sur les cœurs et les esprits.
Georgette surtout a trouvé cette rencontre charmante, elle a été comblée
de gâteries.
Je n’ai pas voulu quitter _Bœdeli_, le nom primitif d’Interlaken, et qui
veut dire: «lieu délectable,» sans en emporter un souvenir. J’ai visité
les bazars et acheté une nature morte, artistement fouillée, et venant
directement du village de Brienz, le chef-lieu des bois sculptés.
Adieu! Interlaken, Adieu! superbe et poétique nature, en vous saluant
une dernière fois les vers d’Alex Guiraud me reviennent à la mémoire:
«Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
Par le soleil couchant que les Alpes sont belles!
Tout dans leurs frais vallons sert à nous enchanter,
La verdure, les bois, les eaux, les fleurs nouvelles;
Heureux qui, sur ces bords peut longtemps s’arrêter,
Heureux qui les revoit, s’il a dû les quitter!»
Nous avons traversé de nouveau le lac de Thoune. Sur le bateau se
trouvaient des francs-tireurs bretons, l’aide-de-camp du commandant
Domalain et son lieutenant, patriote un peu trop enthousiaste, qui s’est
pris de querelle avec un docteur allemand, à l’air bien inoffensif; il a
fallu les séparer pour empêcher le Breton de jeter le Prussien à l’eau.
Nous sommes montés dans le même wagon pour revenir à Berne, et tout en
admirant la crête de la Jung-Frau, dorée par les rayons du soleil
couchant, nous avons causé avec bonheur de la Bretagne, où ces messieurs
vont rejoindre le corps de Charette.
Georgette, désirant vivement revoir ses bons amis les ours, nous nous
sommes arrêtées un jour franc à Berne. J’ai eu la chance d’assister à
deux spectacles très différents, mais très intéressants, et que nous
n’avions pas eu l’occasion de voir avec M. Fiwaz; le défilé d’un cortège
et un coucher de soleil. Quand le jeu des rayons lumineux et des ombres
dessine _la croix fédérale_ contre la cime de la _Jung-Frau_, et que les
sommets neigeux resplendissent des feux empourprés de ce phénomène connu
sous le nom de _Alpenglühen_, on peut dire qu’on a assisté à un
spectacle unique au monde.
Georgette et moi aussi, je l’avoue, nous avons regardé les yeux grands
ouverts et jusqu’au dernier personnage, le défilé du cortège, tout
imprégné de couleur locale. En tête marchait un ours (un homme revêtu
d’une peau d’ours), il paraît qu’il en est ainsi en maintes
circonstances, et comme Berne est le centre de la vie politique, que
c’est là qu’habitent les représentants des autres puissances, il y a
souvent des cérémonies et l’on y voit toujours figurer l’ours
traditionnel. Du reste, sans parler des ours vivant dans leur fosse, on
retrouve leur image partout; en bronze aux pieds des statues, en pierre
au bas des monuments, et enfin en bois, en métal, en plâtre, en
chocolat, en sucre, dans tous les magasins de la ville.
Les prétentions de Georgette ne se sont pas élevées jusqu’à l’airain,
elle s’est contentée d’un ours en chocolat, dont la durée a été... fort
éphémère.
L’après-midi nous avons visité la _Grande Cave_ et le _Musée
historique_, que nous n’avions pas eu le temps de voir à notre premier
séjour.
La _Grande Cave_ renferme les célèbres fûts qui pourraient contenir
ensemble neuf mille hectolitres, d’où l’ancien dicton: «Si Venise règne
sur les eaux, Berne règne sur le vin.» Tel était la prévoyance du
gouvernement à cette époque, qu’il ne voulait pas que le peuple manquât
non-seulement de pain mais encore de vin.
Le _Musée Historique_ est très remarquable par la beauté, la richesse et
le nombre des objets qui le composent: sculptures, tapisseries, trophées
d’armes, etc.
En sortant du Musée nous est apparue la rue des Chaudronniers, une
vieille rue du plus pur style moyen-âge, un rêve du passé prenant forme
soudain. Un instant je me suis crue transportée à trois ou quatre
siècles en arrière. Cette rue était très animée à cause du marché, ce
qui complétait son aspect si pittoresque et si particulier. Avant de
prendre le train, nous avons voulu prier une dernière fois à _l’église
Française_. Elle date de 1265, et appartenait autrefois aux dominicains;
son architecture n’a rien de remarquable, mais ce qui l’est davantage,
c’est qu’elle sert tout à la fois aux protestants français et aux
catholiques romains.
CHAPITRE V
Lucerne, Zurich, Soleure, l’abbaye de d’Einsiedeln, une famille de
paysans dans la vallée de Schwitz schaffhouse Bâle, adieux à la
Suisse.
Lucerne est une très jolie ville, aux rues larges et droites, située au
bord du lac des Quatre-Cantons, le plus beau de la Suisse. A proprement
parler, ce lac des Quatre-Cantons, divisé par deux rétrécissements,
forme trois lacs: lac d’Uri, de Bouchs et de Lucerne. Ses bords sont
entourés de rochers à pic, d’un effet saisissant. Comme l’Océan, il
connaît les caprices de la vague et les émeutes de la tempête; comme
l’Océan, il ne gèle jamais dans toute son étendue.
Les habitants de Lucerne, ville catholique de vingt mille âmes, passent
pour avoir l’esprit vif, le caractère gai et le goût du plaisir. Les
femmes se distinguent en général par la finesse de leurs traits et
l’élégance de leur tournure.
Cette ville, qui fut un instant capitale de toute l’Helvétie, est fière
de son nom Lucerna _la ville qui resplendit au loin_, les uns disent
qu’elle doit son nom à un énorme fanal (Lucerna) élevé jadis sur son
emplacement pour guider les voyageurs, les autres, à un miracle de Saint
Nicolas, je préfère cette dernière hypothèse et je m’en tiens au
miracle.
Dans les légendes, c’est un peu comme dans les contes de fées, les
choses se passaient autrefois. Il y a bien longtemps, une chapelle
s’élevait sur les bords de la rivière de Reuss, à sa sortie du lac.
Cette chapelle était dédiée à Saint Nicolas, qui est non seulement le
patron des célibataires, mais aussi celui des bateliers. La légende
raconte donc que lorsque des bateliers étaient surpris sur le lac par
l’orage et se trouvaient en danger de périr, une lueur visible de très
loin apparaissant au-dessus de la chapelle, leur indiquait la route du
port.
Cet endroit fut bientôt réputé comme un lieu sacré, et devint non
seulement un but de pèlerinage pour les mariniers, mais aussi pour les
voyageurs qui devaient affronter le passage effrayant des montagnes.
Le quai, corso de Lucerne, offre un splendide panorama, celui du lac et
des Alpes! Nous y sommes allées par un temps admirable, il y avait un
monde énorme. Cette foule m’a fait penser à la tour de Babel. Sous
l’ombrage de grands marronniers, j’ai trouvé ici, comme dans la vallée
de Sennaar, la confusion des langues, et même celle des costumes.
C’était un spectacle amusant que celui de centaines de promeneurs, de
nationalités différentes, parlant la langue de leur pays, et vêtus de
robes et d’habits qui faisaient honneur aux excentricités de la mode,
bigarrures de nuances, chamarrures d’ornements, vêtements fantaisistes,
coiffures ébouriffantes, rien ne manquait à l’ensemble de cette
arlequinade de formes et de couleurs, quoiqu’à vrai dire, plusieurs de
ces toilettes prises séparément ne manquassent ni de chic ni d’élégance
locale.
De confortables bateaux à vapeur, de charmantes barques à voiles et à
rames sillonnent le port; tout au fond, derrière les rives verdoyantes
parsemées de villas, se dressent fièrement, rangées en gigantesque
demi-cercle, les cimes et les croupes innombrables des montagnes. Si
l’on veut apprendre le nom de tous ces colosses, depuis le Pilate à
droite, jusqu’au Righi à gauche, une table en granit placée sur un petit
promontoire au milieu du quai en donne gravé sur la pierre la liste
complète.
Le musée Stauffer avec ses groupes caractérisques d’animaux des Alpes
empaillés, a beaucoup amusé Georgette, ainsi que le Diorama où des vues
circulaires du Righi et du Pilate très bien peintes et éclairées par des
effets variés vous donnent l’illusion parfaite de la nature même.
Le Pilate est l’un des monts les plus célèbres des Alpes, son aspect
sévère, ses sommets déchiquetés et hantés par les légendes inspirent une
certaine frayeur. Dame! c’est là que le gouverneur Pilate vint chercher
la mort dans les eaux d’un petit lac qui se trouve à sa dernière
altitude. Les fantaisies de l’imagination sont sans limites, certes, je
ne m’attendais pas à trouver Ponce-Pilate en Suisse. Quant à son
homonyme, il fait la pluie et le beau temps au point de vue
atmosphérique. Le mont Pilate est un baromètre facile à consulter à la
portée de tout le monde et qui se voit de loin.
Si le Pilate est coiffé d’un chapeau
Le temps restera beau,
Et, s’il s’est mis un collet de brouillard,
C’est le jeu du hasard;
Mais s’il est ceint de son épée
Bientôt crèvera la nuée.
Admirable le Lion de Lucerne, admirable ce monument consacré à la
mémoire des huit cents officiers et soldats suisses au service du roi
Louis XVI, tombés en le défendant le 10 août 1792.
«Au bord d’un étang ombragé de pins et d’érables dont les eaux
tranquilles réfléchissent cet immortel chef-d'œuvre, se dresse un
rocher dans lequel une grotte a été pratiquée à une certaine hauteur.
Couché en travers de cette grotte, mourant de la mort des héros, un lion
gigantesque, le flanc percé d’un fer de lance brisée protège encore de
sa patte droite l’écusson fleurdelisé de la Maison de France, et
témoigne ainsi de sa fidélité au devoir jusque dans la mort. Une
inscription gravée dans le rocher au-dessus du lion porte ces mots:
_Helvetiorum fidei ac virtuti. A la fidélité et à la bravoure des
Suisses._ Sur une autre inscription placée au-dessous du lion se lisent
les noms des héroïques victimes. Des bosquets touffus entourent
l’emplacement et donnent à cet ensemble le caractère sévère qui
convient.[4]
Près du rocher s’élève une petite chapelle mortuaire avec l’inscription
_Invictis pax. Paix à ceux qui n’ont pas été vaincus._
Des trophées d’armes et de drapeaux des gardes suisses en décorent
l’intérieur, le dix août de chaque année on y célèbre une messe des
morts.
Les flâneries en ville sont pleines d’attrait. Le passé et le présent
s’y coudoient continuellement. Là c’est le passé: vieilles maisons d’un
style très ancien, vieilles halles, vieilles tours; ici, c’est le
présent, c’est la Lucerne moderne avec ses splendides hôtels, et le
contraste de cette physionomie changeante offre à l’étranger qui passe
un véritable intérêt.
La plus ancienne et la plus belle église de Lucerne est l’église de
St-Léodegard, fondée selon la tradition par Wickard duc de Souabe en
695, détruite par un incendie, elle fut reconstruite en 1634 sous sa
forme actuelle. Les sculptures extérieures du portail et de la tour sont
superbes. On admire à l’intérieur les grilles en fer forgé du
maître-autel et du baptistère, les stalles du chœur en bois sculpté, les
vitraux anciens, les autels richement dorés, et enfin le beau tableau,
un christ au jardin des Oliviers, de Lanfranc, élève de Guido Reni, et
une très belle sculpture en bois représentant la mort de la Vierge.
Maintenant, ce qu’il y a de plus remarquable, ce sont les orgues qui
comptent parmi les plus considérables et les meilleures, non seulement
de Suisse, mais de toute l’Europe, on y a travaillé plusieurs années.
Ces orgues possèdent quatre mille cent trente-et-un tuyaux, j’ai eu la
bonne fortune de les entendre. Outre le registre de la _vox humana_
merveilleusement réussi, elles possèdent une _vox angelica_ dont les
ondulations dirigées par une ouverture percée dans la voûte redescendent
en modulations d’une harmonie toute céleste. Je suis revenue ravie des
effets puissants et du charme pénétrant de ces orgues célèbres. L’église
est entourée d’un cimetière rempli de monuments, je ne trouve rien de
plus triste que la visite de ces champs du repos, il m’a cependant fallu
traverser celui-ci, ses longues arcades lui donnent absolument l’air
d’un _campo santo_ italien. Je ne voudrais pas être obligée de décrire
toutes les promenades qui entourent Lucerne, il faudrait des volumes...
Le lac pittoresque d’Uri consacre le souvenir de Guillaume Tell, ses
bords ont été témoins des évènements qui en ont fait le héros populaire
de l’Helvétie. Dans le canton d’Uri, nous avons foulé l’herbe de la
célèbre prairie de Grütli où les fondateurs de la liberté helvétique
prêtèrent serment en 1307.
N’est-ce pas en évoquant ce souvenir que le poète zurichois Keller
disait: «Laissez briller la plus belle étoile sur mon pays, sur ma
patrie.»
Il est bon de rappeler en passant que les quatre cantons qui ont fait la
Suisse sont restés profondément catholiques.
Tout le parcours du chemin de fer de Berne jusqu’à Lucerne, Zurich et
Schaffhouse est extrêmement riche et plantureux: coteaux fertiles, lacs
transparents, bois séculaires, prairies veloutées, chalets découpés en
dentelle.
Séjour à Zurich, ville intéressante à visiter et à étudier.
La cathédrale le _Munster_ est fort belle, l’Hôtel-de-ville, les
collèges, les hôpitaux, le casino sont aussi de beaux édifices, on fait
remarquer aux étrangers le monument de Gessner et le tombeau de Lavater.
Zurich est une ville commerçante et... studieuse, on l’a surnommée
l’Athènes de la Suisse, réputation qu’elle soutient dignement.
Cette jolie ville moderne, où l’on fabrique de si riches étoffes de soie
et de mousseline, est également située au bord du lac qui lui a donné
son nom; d’ailleurs, quelle est la ville de Suisse qui n’a pas son petit
ou son grand lac et sa légende?
Zurich a l’un et l’autre, un beau lac et une singulière légende, dont
Charlemagne est le héros. La voici: On commence par vous montrer la
maison où logeait Charlemagne, le grand empereur, alors qu’en l’an 800
il fondait les premières écoles Zurichoises; cette maison, située tout
près de la cathédrale dans la rue des Romains, est connue de temps
immémorial sous le nom de la maison «dans le trou,» _in loch_, par ce
qu’il faut pour y arriver descendre d’un côté de hauts escaliers, de
l’autre un chemin fort rapide; elle a été tant de fois restaurée depuis,
qu’il ne doit rien rester de la maison primitive, de réparation en
réparation, elle a perdu tout ce qu’elle avait de remarquable, à
l’exception d’une porte et de deux fenêtres d’architecture romane. Mais
enfin elle reste parée des souvenirs du passé, et c’est déjà beaucoup.
Charlemagne avait donc fait élever, en plus de ces écoles, sur
l’emplacement actuel de la Wasserkirch, une chapelle munie d’une cloche
que pouvait sonner, à certaines heures, quiconque réclamait un jugement
de l’empereur ou voulait implorer son appui.
«Un jour la cloche sonne, mais le gardien ne voit aucun sonneur, il
n’aperçoit âme qui vive dans la chapelle, ou à ses abords, la cloche
réitère néanmoins ses appels, et le bon empereur, ne pouvant obtenir une
réponse qui le satisfasse lorsqu’il demande à ses serviteurs qui agite
la cloche, prend le parti d’aller voir en personne ce qui se passe. Il
arrive avec l’impératrice et voit que c’est un serpent qui tire la
corde, il approche et l’animal le conduit quelques pas plus loin à son
nid. Un énorme crapaud s’était établi sur les œufs du reptile et
l’empêchait de regagner son domicile.
«Charlemagne, monté sur son siège de justice, donne l’ordre de chasser
le crapaud et le serpent reprend sa place et ses droits. A quelque temps
de là, les serviteurs de l’empereur viennent lui dire tout effarés qu’un
serpent monte les degrés qui donnent accès dans la maison. Charlemagne
défend qu’on fasse aucun mal à cet étrange visiteur, qui bientôt fait
son entrée dans la salle où la cour était à table.
«L’animal se dirige droit au hanap impérial, fait comprendre qu’il doit
en soulever le couvercle puis, son désir satisfait, dépose dans la coupe
une pierre précieuse qu’il tenait dans sa bouche et disparaît; jamais
on ne le revit.
«Charlemagne, touché de ce cadeau, témoignage de la reconnaissance du
serpent pour ses bons offices, fait monter la pierre en bague. On
s’aperçoit alors qu’elle avait une puissance magique et qu’elle
attachait indissolublement le cœur de l’empereur à la personne ou à
l’objet qu’elle touchait. L’impératrice désirant comme toute bonne
épouse être aimée seule de son mari, se fit donner la bague. A ses
derniers instants, elle eût le soin de dissimuler ce talisman sacré dans
sa bouche, et après sa mort, l’empereur lui resta tellement attaché que
pendant longtemps il ne permit pas qu’elle fût inhumée, ne pouvant
supporter l’idée d'être séparé d’elle.
«Un jeune étudiant en médecine de Zurich ayant été consulté par un
chevalier de la suite de l’empereur, finit par découvrir l’artifice
auquel avait eu recours l’impératrice. Le chevalier s’empara de la bague
et bientôt l’empereur renonça à garder le corps de sa défunte épouse,
mais alors son affection excessive se reporta tout entière sur le
chevalier détenteur de l’anneau. Au bout de quelque temps celui-ci,
fatigué de l’attention que le public accordait à la moindre des actions
du favori de l’empereur, jeta l’anneau dans un terrain marécageux. On
était loin de Zurich alors, mais cela suffit pour que l’empereur se
sentît attiré vers cet endroit.
Il y construisit une église qu’il dota richement, éprouvant toujours une
attraction invincible pour ce monument, lui qui avait fait construire
tant d’autres églises, il voulut y être inhumé. C’est ainsi que fut
fondé Aix-la-Chapelle. Telle est la légende que racontent les vieilles
chroniques et que respectent encore aujourd’hui les bons habitants de la
ville.»
L’épisode du serpent sonnant la cloche est rappelé par un bas-relief que
l’on admire aux angles de la maison qui se trouve au-dessous de la
cathédrale. (Münsterhaus).
Aimez-vous les légendes? Allez en Suisse et en Allemagne, de l’autre
côté des Alpes et du Rhin on en a mis partout. Ainsi la création de
Soleure remonte à Abraham. On retrouve donc en cette belle Helvétie,
Jésus-Christ, Pilate, Abraham et un bon serpent; moi qui avais toujours
pensé qu’il n’y avait que de mauvais serpents, à commencer par celui du
Paradis terrestre, quelle erreur!
Soleure possède la plus belle église de Suisse, et passe pour être avec
Trêves la ville la plus ancienne.
_In celtis, nihil est Solodoro antiquius, unis exceptis Treveris_, dit
une inscription gravée sur la tour burgonde qui y commande la place du
marché.
Aussi, un Soleurois malin, l’artiste Schwaller, avait-il imaginé de
peindre une vue de la cité, où il montrait sur les remparts, Dieu le
Père, occupé à la création d’Adam et d’Eve! en bas, les bourgeois
contemplant curieusement le Père Eternel et le premier homme.
C’est hier qu’a eu lieu à Zurich, entre les résidents allemands et nos
français internés, une bagarre qui a mis toute la ville en émoi. Le sang
a coulé de part et d’autre. C’est le sujet de toutes les conversations;
les sentiments à cet égard me paraissent très partagés, et il m’est
impossible de savoir de quel côté sont les plus grands torts, en tous
cas, nos vainqueurs ne se sont pas montrés généreux.
Nous avons fait un pieux pèlerinage à l’abbaye d’Einsiedeln, non loin de
Zurich, cent cinquante mille pèlerins la visitent chaque année.
Elle appartient aux Bénédictins. Le monastère entouré de pics et de
montagnes apparaît dans un cadre majestueux, digne de lui.
A ses pieds s’agite un torrent tumultueux. Les religieux bénédictins,
dont on connaît la science et la vertu ont ici un séminaire et un
collège renommés. Leur magnifique bibliothèque renferme de précieux
manuscrits, leurs archives ont une grande valeur.
L’église moderne est au centre de la façade du monument actuel, qui
forme un vaste carré; elle fut détruite par un incendie, en 1798, et
reconstruite sur les plans anciens.
La nef principale enveloppe la Sainte-Chapelle, où se trouve la Vierge
miraculeuse.
Cette chapelle est en marbre noir. Sur l’autel, on aperçoit à travers
une grille la statue en bois noir de la Vierge tenant l’enfant Jésus.
Tous deux sont revêtus de splendides vêtements, et portent des couronnes
d’or ornées de pierreries. Quelques écrivains disent que cette vierge
fut volée par les Français, ainsi que le trésor du couvent en 1798. Les
religieux assurent au contraire qu’ils sauvèrent la vierge du pillage,
qu’elle fut cachée dans le Tyrol, d’où les bons pères la rapportèrent en
1803.
L’intérieur est orné de plusieurs objets d’art. Au-dessus du
maître-autel, voici un splendide tableau représentant l’Assomption de la
Vierge.
J’admire dans la nef latérale un superbe crucifix et sur le marbre du
chœur une Cène en bronze qu’on me dit coulée d’un seul jet par Pozzi.
L’aspect général d’Einsiedeln rappelle Notre-Dame-de-Lorette.
Entre les deux tours, on compte onze cloches: une pèse cent vingt
quintaux. Lorsqu’elles chantent ensemble, leur voix grandiose est comme
le prélude des célestes harmonies et des chants magnifiques qui
attendent le pèlerin aux offices. L'âme écoute frémissante ces concerts
du ciel, et comme on prie ensuite avec ferveur, les uns debout tout
haut, les bras en croix, les autres prosternés, s’absorbant dans une
muette contemplation qui tient de l’extase. Des centaines de bougies
s’allument de tous côtés, image de l’ardeur des prières et des vœux.
Entre le bourg et le couvent, sur une vaste place, se trouve une
fontaine en marbre noir.
Pour que le pèlerinage soit complet, il faut boire à cette fontaine,
parce que la tradition rapporte que Notre Seigneur Jésus-Christ s’y
désaltéra. Or, quatorze filets d’eau y jaillissent à la fois, et la
tradition ne disant pas auquel bu Notre-Seigneur, les pèlerins
consciencieux boivent aux quatorze petites sources pour être bien sûrs
de ne pas se tromper.
Au-dessus des arcades se dressent les statues d’Othon Ier et d’Henry
Ier, protecteurs du monastère.
«Quelle admirable légende que celle de saint Meinrad! Après avoir été la
gloire du couvent de Reichenau, il chercha la perfection dans la vie
solitaire de ce désert situé à deux mille neuf cent quatre-vingt-dix
pieds au-dessus du niveau de la mer.
«Ce noble Germain vivait au neuvième siècle; il périt sous le fer de
deux misérables, qui s’enfuirent à Zurich, poursuivis par les corbeaux
familiers du cénobite; leurs clameurs les désignèrent à la justice, et
les firent arrêter.
«Ce miracle et les hautes vertus du saint martyr sanctifièrent le désert
d’Einsiedeln; la vénération des peuples s’y attacha.
«Ainsi fut fondé le sanctuaire de Notre-Dame-des-Ermites. Une pieuse et
universelle croyance ajoute que le ciel présida à la consécration du
sanctuaire; le Christ lui-même, la Vierge et les anges bénirent le lieu
merveilleux. On entendit les harmonies célestes, et dès lors ce fut une
tradition sacrée.»
A peu de distance du bourg, sur l’emplacement de la première cellule de
saint Meinrad, la vue s’étend sur le lac de Zurich, dont les
perspectives, d’abord riantes, se transforment, s’accentuent, et les
glaciers éternels apparaissent dans leurs beautés dramatiques.»
Que de légendes religieuses, que de légendes naïves ont pris leur essor
de ce lieu privilégié!
En voici une bien triste et qui reste à l’état de tradition consacrée
dans une des familles les plus distinguées de la Suisse allemande.
«A la fin du siècle dernier, le comte et la comtesse de R... avaient
leurs deux fils dans la garde suisse à Paris. Les nuages
s’épaississaient, la tempête révolutionnaire grondait. Les échos, de
plus en plus lugubres, n’arrivaient qu’à demi dans ce canton lointain,
aucunes nouvelles précises n’étaient venues confirmer les anxiétés des
parents. Le 10 août 1792, la mère éplorée vint confier sa peine à
Notre-Dame-des-Ermites; elle priait devant l’autel, plus inquiète que de
coutume, lorsqu’elle vit tout à coup ses deux fils, en uniforme,
franchir sans bruit la porte du sanctuaire, une épée flamboyante à la
main.
«La vision s’effaça à peine entrevue, ne laissant à sa place qu’une
ombre lumineuse qui s’éteignit à son tour.
Peu de temps après, le comte de R... apprenait que, ce même jour, à
cette même heure, ses deux fils, victimes du devoir et de l’honneur,
avaient été massacrés en défendant Louis XVI.
Quelques parties de la Suisse, comme la belle et riante vallée de
Schwitz nous présentent, en plein dix-neuvième siècle, des familles
quasi primitives, ayant échappé jusqu’ici au progrès d’une civilisation
vraiment effrénée par certains côtés. Ce n’est pas sans une très douce
émotion que j’ai pénétré dans la pittoresque demeure d’une vieille
famille de paysans, demeure qui a gardé le type bien connu des chalets
suisses.
«Soubassements en maçonnerie, étages supérieurs en madriers de sapin,
escaliers et balcons en bois découpé, le tout coiffé d’une large toiture
qui surplombe d’un à deux mètres sur la façade du bâtiment.» Cette
construction rustique est aussi souriante qu’originale, avec l’ombrage
de ses grands arbres, les verdures reposantes de ses tapis d’herbes et
le cristal limpide de sa fontaine qui se termine en ruisseau.
La famille au complet, lorsque je suis entrée, se groupait autour du
père, le chef vénéré. L’intérieur m’a paru fort simple mais d’une grande
propreté, la propreté c’est la coquetterie des maisons simples et
modestes, cependant le plafond et les lambris sont en bois artistement
sculpté, l’autre luxe de cette salle, c’est le poële de faïence
brillante, aux formes rectangulaires et monumentales, sur l’un de ses
carreaux de faïence, je lis incrustée dans son émail cette belle
sentence.
«Mit Gott fang an,
Mit Gott hor auf,
Das ist der schonste Lebenstauf.»
Ce qui peut se traduire en français:
«Commencer avec Dieu, finir avec Dieu, voilà le meilleur emploi de la
vie.»
Un vaisselier, une grande table au milieu, un beau crucifix entouré
d’images pieuses, un bénitier fleuri d’un rameau de buis, suspendu près
de la porte d’entrée composent le mobilier, quelques chaises de bois
découpé entourent la table, mais on leur préfère le banc adossé à la
muraille.
On ressent dans cet heureux intérieur une sensation de calme
inexprimable.
Ah! que je me sens loin du brouhaha des grandes villes et de la vie à
outrance qu’on y mène. C’est dans ces intérieurs paisibles qu’il faut
venir puiser les plus hauts enseignements de la pure morale et le
sentiment qui est la force et le salut des nations. L’amour et le
respect de la famille et de Dieu.
«Heureuses les vieilles races, sur lesquelles ne pèsent pas le poids des
révolutions.»
Schaffhouse est une ancienne ville forte, située au bord du Rhin, sur
l’extrême frontière Suisse.
Ma première pensée à Schaffhouse est pour la cascade de la Lauffen, la
plus belle de l’Europe.--En y arrivant, mon imagination a d’abord été
désappointée de ne pas voir les eaux tomber d’une plus grande hauteur;
elles descendent graduellement en nappes d’une immense largeur jusqu’à
l’énorme rocher planté au milieu du fleuve contre lequel elles se
précipitent l’une par dessus l’autre avec un fracas épouvantable. Malgré
la déception du premier moment, mes yeux ne peuvent se détacher de ce
spectacle étourdissant. Je reste là comme pétrifiée, regardant et
écoutant, pendant que Georgette remplit ses poches de charmants petits
cailloux qu’on trouve sur les bords du fleuve.
Pour compléter le tableau, je vois un train s’engouffrer dans le tunnel
du château de la Lauffen, tout cela devient vertigineux!
J’ai visité à Schaffhouse l’énorme et vieille forteresse près de
laquelle se trouve le cimetière. En sortant, nous avons entendu des
détonations; c’était les derniers honneurs que l’on rendait à l’un de
nos pauvres soldats mort de la petite vérole à l’hôpital.
Départ pour Strasbourg par le chemin de fer badois qui nous laisse en
route de bonne heure et nous couchons à Waldshut, charmante ville,
assise sur les bords du Rhin. Aujourd’hui dimanche, par un temps
splendide, nous reprenons le chemin de fer qui côtoie le Rhin jusqu’à
Bâle, il n’y a pour moi qu’une ombre, une ombre bien noire, au
splendide tableau qui se déroule devant nous. C’est la vue de toutes ces
gares enguirlandées de tous ces drapeaux aux couleurs prussiennes et
badoises flottant au vent. Les campagnards débordaient sur le parcours
avec des airs de fête. C’était une griserie de chants patriotiques, à
l’occasion de la paix signée, une orgie de victoire qui me jetait des
bouffées de rouge au front et de rage au cœur.
Ah! comme tous ces chants résonnaient lugubrement à mes oreilles!
Voici du reste la traduction des hurlements militaires d’outre-Rhin, qui
se vocifèrent en ce moment dans toute l’Allemagne.
REFRAIN
Les hussards chantent, la poudre gronde,
Suivons tous nos généraux qui, pour nous,
Ont déjà gagné mainte bataille.
Frères, si nous n’avons pas un sou entrons en France, nous trouverons de
l’argent là-bas.
Frères, si nous n’avons pas de souliers, allons en France pieds nus;
là-bas on trouve à se vêtir et à se chausser.
Frères, si nous n’avons pas de vin à boire, il y en a en France, allons
là-bas, nous défoncerons les tonneaux et viderons les bouteilles.
Frères, ne craignez pas de tirer et de frapper toujours en avant,
toujours contre la France et les Français!
J’entendais ces chants avec une intensité de douleur que je ne puis
rendre, j’avais les yeux pleins de larmes, et je suffoquais en pensant à
ce qui se passait sur l’autre rive du Rhin. Quel contraste!
Bâle, malgré ses monuments, son église du Munster, ses remparts
imposants me semble une belle, grande, mais triste ville.
Elle est cependant le grand entrepôt du commerce, entre la _Suisse, la
France et l’Allemagne_.
Jusqu’en 1833, Bâle a été la seule ville Suisse qui ait eu une
université, elle avait été fondée dès 1459.
C’est vers la même époque que Bâle vit le fameux concile qui menaça de
tourner en schisme sous le pape Eugène IV.
Plusieurs traités célèbres y ont été signés.
Erasme y mourut.
Le Musée renferme des toiles remarquables. Les chefs-d'œuvre de Hans
Holbein m’ont vivement frappée, son christ particulièrement. C’est une
admirable conception. L'âme se sent toute en pleurs, devant cette
indicible figure, qui semble résumer toutes les douleurs. L'œil ouvert
qui ne regarde plus, conserve le suprême et dernier éclat des visions
funèbres. La blessure du côté est béante et profonde.
Oh! oui, dans ce corps tourmenté, cette tête sanglante, le peintre
s’est inspiré des réalités de la mort. C’est d’une vérité absolue,
effrayante. Il manque seulement un peu d’idéal si l’on songe que ce
n’est pas seulement un homme, mais Dieu même qui vient de mourir-là!
C’est à Bâle que nous faisons nos adieux à la Suisse.
Adieu, belle Helvétie, adieu pays grandiose aux aspects saisissants et
variés, adieu montagnes vêtues de forêts et couronnées de glaciers,
rochers découpés en figures fantasques, cascades et torrents dont les
eaux se fondent en écume de neige, se brisent en flèche d’argent,
s’étalent en nappe de cristal.
Adieu et je répète avec le poète: _Tout dans ce beau tableau sert à nous
enchanter_! J’ai presqu’envie d’ajouter que la seule ombre à ce
merveilleux tableau c’est l’homme qu’ici la grandeur de la nature semble
écraser.
Oui adieu, Suisse hospitalière, Suisse généreuse, ce n’est pas sans
émotion que je te quitte, terre bénie, qui t’es montrée si compatissante
à nos pauvres soldats.
C’est à Verrières dans une maisonnette que fut signée, entre le général
Suisse Herzog et le général Clinchamp, le dernier général de l’armée de
l’Est (oubliée par nos gouvernants lors de l’armistice) la Convention
qui arrachait quatre-vingt-cinq mille Français aux mains de l’ennemi.
L’armée de l’Est après avoir repoussé les Allemands à Villersexel,
venait de perdre la bataille d’Héricourt. Elle fuyait... et je l’ai
encore et je l’aurai toujours présente à l’esprit cette déroute
épouvantable, où l’on voyait des cavaliers sans chevaux, des fantassins
sans armes, des piétons sans souliers les pieds gelés, ulcérés, marchant
par 16 degrés au-dessous de zéro avec de la neige jusqu’aux genoux. Oui,
je la reverrai toujours cette armée en guenille, mourant de privations
et de froid; combien, combien de ces malheureux ont succombé. Les
Prussiens et les corbeaux étaient à leurs trousses, les uns pour les
achever et les autres... pour les dévorer. Devant cet encombrement
formidable, la Suisse qui n’y était point préparée s’élevant soudain à
la hauteur de cette lourde tâche a montré le plus admirable dévouement.
Les généraux ont choisi leur résidence, plus de deux mille officiers, en
chiffres exacts deux mille cent dix officiers se sont fixés dans six
grandes villes; les soldats ont été repartis dans cent soixante-quinze
dépôts, et soumis au code militaire du pays, traités comme milice
suisse, c’est-à-dire logés, nourris et payés à raison de vingt-trois
centimes par jour et par homme.
Un jour cent cinquante mille lettres sont tombées tout à coup venant de
Mâcon. Quel travail pour remettre à chacun celles qui lui sont
adressées. Mais les bons Suisses sont patients et l’on débrouille ce
formidable courrier. Songe-t-on, disait un Suisse, à tout ce que peut
contenir une lettre, cette feuille légère: parfois le cœur tout entier,
parfois un pieux souvenir qui rend la vie; un secours urgent attendu
avec angoisse et toujours au moins des nouvelles de la famille, des
consolations, une bouffée de l’air du pays natal, une preuve qu’on n’est
plus seul.
Il est juste aussi de reconnaître que, pendant leur séjour de trois
mois, nos soldats se sont montrés doux, honnêtes, reconnaissants.
Le conseil fédéral a adressé au général Clinchant une lettre, «pour
rendre hommage à la bonne conduite, qui n’a cessé de régner parmi les
officiers et les soldats de l’armée de l’Est, pendant son internement en
Suisse, ce qui a largement facilité la tâche du gouvernement fédéral et
des gouvernements cantonaux.»
Ce fut une fièvre de dévouement, un délire de sacrifice pour notre
malheureuse armée. La Suisse avait besoin d’argent pour nourrir les
internés et les troupes qui les gardaient; tous les Suisses, à
l’étranger, ouvrent aussitôt leurs bourses et écrivent qu’ils sont prêts
à revenir si on a besoin d’eux. La Suisse demande quinze millions, on
lui en souscrit plus de cent (cent six millions cent vingt-six mille
cinq cents francs); tous nos soldats valides, on les habille chaudement,
on les nourrit abondamment, les malades reçoivent jour et nuit les soins
les plus délicats et pour ceux qu’on ne peut guérir, on adoucit leurs
derniers jours.
Oui, la Suisse, en ces cruelles circonstances s’élevant jusqu’à
l’héroïsme a mérité de l’humanité entière. Honneur et merci à toi, noble
terre, c’est ma dernière parole en te disant adieu![5]
CHAPITRE VI
Kehl, Strasbourg, douloureuse histoire, Bade et ses environs,
Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg, la Forêt-Noire.
Après quarante-huit heures de séjour à Bâle, nous montons en wagon avec
deux Russes qui vont comme nous à Strasbourg.--Nous voyageons aussi avec
des officiers prussiens que nous perdons pour en reprendre d’autres à
chaque station.
Le soir, très tard, nous entrons à Kehl, impossible d’aller plus loin.
Nous sommes régalées dans notre hôtel du bruit d’un banquet à l’occasion
de la paix. Hélas! c’est partout le chant de gloire des vainqueurs. Le
lendemain, j’ai visité Kehl presqu’entièrement détruit par le canon de
Strasbourg: la gare n’existe plus. C’est une arrivée continuelle de
troupes allemandes débarquant au chant de l’hymne national, avec des
bouquets au canon de leurs fusils. Ces chants allemands sont assez beaux
et graves, mais ils tintent à mon oreille comme un glas. Départ pour
Strasbourg; le pont de Kehl n’est encore réinstallé que provisoirement.
Nous allons tout doucement; on distingue parfaitement d’ici Strasbourg
et ses ruines. Nous y arrivons au bout d’une demi-heure: les Prussiens
travaillent à réparer les portes de la ville. Il y a à la gare un
encombrement de troupes impossible à décrire. Je ne sais comment réussir
à avoir mes bagages. Cependant les employés, grands et petits, sont
polis à l’égard de tout ce qui parle français. Je pense qu’il est dans
leur nouvelle tactique de se rendre aimables.
Enfin j’ai mes bagages, sans trop d’ennuis, et je me dirige vers la
place Kléber dont la statue n’a pas été endommagée; mais l’hôtel de
l’état-major qui tient tout un des côtés de la place est complètement
détruit, le cours de Broglie, le théâtre et la bibliothèque sont dans le
même état. Quant à la cathédrale, les Prussiens y ont déjà fait quelques
réparations, mais les magnifiques vitraux sont tous brisés, et ce seul
dommage est évalué à un demi-million. Nous avons voulu faire l’ascension
de la tour: Georgette était la plus intrépide, mais arrivée à une
hauteur de quatre cents pieds, j’ai refusé d’aller plus loin, me sentant
prise de vertige. La vue était cependant bien belle: même d’où nous
étions, nous apercevions les Vosges et le Rhin, brillant au soleil comme
un large ruban d’argent. Mais la merveille des merveilles est la
magnifique horloge, qui date du quatorzième siècle, où nous avons vu
sonner trois heures. Le coq a déployé ses ailes, la mort est apparue
avec sa faux, puis trois apôtres ont salué Notre-Seigneur en passant
devant lui, et sont allés frapper leur coup sur le timbre. Une visite
très intéressante aussi a été celle du Temple protestant St-Thomas, qui
renferme le tombeau du maréchal de Saxe par Sigalle, puis deux momies
d’un seigneur allemand et de sa jeune fille en costume de fiancée.
Pauvre Strasbourg, combien faudra-t-il d’années pour cicatriser tes
plaies et relever tes ruines?
Pendant que tu saignes encore, la nature a repris ses airs de fête. Les
cigognes, oiseaux sacrés du Rhin, insoucieuses de la guerre et des
révolutions bâtissent leur nid. La terre a revêtu ses parures de fleurs
et les arbres leurs verdoyants feuillages.
Les Strasbourgeois qui aimaient la France, comme des fils aiment leur
mère, font mal à voir, les femmes particulièrement ont un air
d’abattement qui vous va droit au cœur. On vient de me raconter une
histoire qui prouve leur patriotisme. Dans la maison qui touche l’hôtel
où nous sommes descendues, habite une dame veuve, que le hasard nous
faisait suivre ce matin en revenant de la messe. Avant-hier, cette dame
logeait chez elle trois officiers prussiens qui se plaignaient de ne pas
être admis dans son salon. Hier au soir, ils reçoivent une invitation.
Ils arrivent à huit heures.
Le salon était obscur; à la lueur de la lampe unique qui l’éclairait,
ils entrevoient plusieurs femmes vêtues de noir et assises au fond de
la pièce.
La maîtresse de la maison les voyant entrer va à eux, les amène à la
première de ces dames, et la leur présentant:
«Ma fille, dit-elle; son mari a été tué pendant le siège.»
Les trois Prussiens pâlissent. Leur hôtesse les amène à la seconde dame.
«Ma sœur, qui a perdu son fils unique à Frœschwiller.»
Les Prussiens se troublent. Elle les amène à la troisième.
«Madame Spindler, dont le frère a été fusillé comme franc-tireur.»
Les trois Prussiens tressaillent. Elle les amène à la quatrième.
«Madame Brown, qui a vu sa vieille mère égorgée par les uhlans.»
Les Prussiens reculent. Elle leur désigne la cinquième.
«Madame Hullmann qui» mais les trois Prussiens ne la laissent pas
achever, et, balbutiant, éperdus, ils se retirent précipitamment comme
s’ils eussent senti l’anathème et les malédictions de ces pauvres femmes
en deuil tomber sur leur tête.
_10 mai 1871._
Les évènements en France n’ont fait que s’aggraver; ils ont dérangé tous
mes plans de retour immédiat.
Je me décide à aller voir Bade qui n’est qu’à huit lieues de Strasbourg.
Le chemin de fer marche tranquillement, ce qui permet d’admirer une
nature luxuriante, et de jolis villages qui semblent avoir été jetés là
tout exprès pour faire point de vue au premier plan, pendant qu’au
second plan se déroule une série de collines couronnées de ruines
féodales. Voici Achern où l’on garde les entrailles de Turennes, à un
quart d’heure tout au plus de Salzbach où le héros fut tué.
Voici Bükl qui se montre fier de son vin rappelant de loin notre
Bourgogne, nous a-t-on dit, car nous n’en avons pas bu. Les grands vins
allemands sont hors de prix, nous nous contentons de la bière de
Strasbourg que nous trouvons bonne.
On prétend que la meilleure bière du monde sort de la brasserie que le
domaine de la couronne de Bavière possède à Munich depuis plusieurs
siècles; mais, comme nous n’avons point non plus goûté cette bière là,
nous ne pouvons faire la différence.
Depuis quinze jours, nous sommes à Bade, la plus coquette des villes; je
croyais n’y venir que pour quelques jours; hélas! l’insurrection de
Paris n’est pas encore calmée. N’est-ce pas horrible cette guerre
civile, cette guerre fratricide succédant à la guerre étrangère?
Il est probable que je vais me diriger sur la Belgique, ne voulant pas
séjourner plus longtemps en pays ennemi. Cependant Bade me semble un
vrai paradis pour les touristes.
Le Palais des Jeux est splendide. Deux fois par semaine nous y allons
entendre d’excellente musique dans la salle des roses, tendue de satin
blanc et décorée de guirlandes de roses en relief. Je vais aussi lire
les journaux au cabinet de lecture où l’on peut coudoyer quantité de
princes et princesses de toutes nationalités. Le roi et la reine de
Naples habitent Bade en ce moment. La reine est une femme encore belle
et sympathique, qui ressemble bien aux portraits que j’ai vus d’elle.
Nous passons nos soirées dans le salon de la conversation ou au théâtre,
un vrai bijou. Tout est élégant et luxueux à Bade: l’allée de
Lichtenthal nous a rappelé les Champs-Elysées, tant il y passe de
fringants équipages; seulement, au lieu de conduire au bois de Boulogne,
elle conduit à la Forêt-Noire. Le Palais du grand-duc, la villa de la
princesse Stéphanie de Bade sont remarquables. La cathédrale est
richement décorée à l’intérieur: parmi ses curiosités on voit le
squelette de Sainte Rosalie, entièrement recouvert de joyaux. L’ancienne
chapelle des chanoines de Lichtenthal possède une autre relique du même
genre.
La Trinkhall est l’établissement thermal proprement dit de Bade (Baden
veut dire Bains en allemand); c’est aussi un fort joli édifice; sa
façade comprend seize colonnes d’ordre corinthien. Sur le fronton un
bas-relief représente la nymphe des eaux, qui, d’un côté, accueille les
malades et qui, de l’autre, les renvoie heureux et guéris.
On arrive à la galerie par un large perron et deux entrées latérales. Le
fond de cette galerie se compose de quatorze panneaux, peints à fresque,
représentant les principales légendes du pays.
Je me les suis fait expliquer. Est-il rien de plus charmant que les
légendes? Elles sont la poésie des siècles, elles sont les broderies et
les fleurs jetées sur le canevas sévère de l’histoire.
J’ai voulu faire usage de ces eaux qui sortent toutes chaudes de dessous
terre, mais cela ne m’a pas réussi comme à bien d’autres du reste. Dame!
ces eaux guérissant les malades doivent rendre malade les bien portants.
C’est logique.
J’ai fort remarqué une chapelle entièrement revêtue de marbre blanc et
dont la toiture est en lames de cuivre.
Nous y sommes entrées pendant une cérémonie du culte schismatique qui
m’a beaucoup intéressée; le patriarche qui officiait avait un air
vénérable, et ses chants grecs étaient d’une douceur, d’une harmonie
incomparables. Il y a eu aussi pendant notre séjour une grande kermesse
qui a duré huit jours avec toutes sortes de divertissements. Un tir où
l’empereur et ses généraux ont été fusillés bien souvent...... en
effigie. Un panorama où l’on voyait toutes les principales batailles de
la dernière guerre, c’est-à-dire une marche triomphale de la Prusse. Un
carrousel superbe, des musiciens et chanteurs en masse. Tout cela avait
beaucoup d’attraits pour Georgette; elle est encore à l'âge heureux où
l’on ne se rend pas compte des choses: ce qui la faisait rire me faisait
soupirer.
Nous avons visité plus d’une fois le grand bazar. Que de tentations! il
y a là de quoi vider bien des bourses: verreries de Bohême, peintures
sur porcelaines, variété de bijoux, horloges, coucous de toute espèce,
bois sculptés de la Forêt-Noire, bibelots de tous genres et de toutes
dimensions. Nous avons été raisonnables, si raisonnables que nous
n’avons rien acheté. Une seule jolie chose peut tenter, mais la vue de
tant de jolies choses n’excite plus le désir, elle le rassasie.
Je suis restée plus longtemps à Bade que je n’aurais voulu, mais il y
avait tant d’excursions délicieuses à faire aux environs! Nous sommes
donc allées au château grand-ducal ou vieux château. On y pénètre par
une porte majestueuse. Ces ruines ont grand air. La salle des chevaliers
est une vaste pièce à ciel ouvert; au centre une table champêtre avec un
arbre au beau milieu. Une terrasse permet de circuler autour des ruines.
Le panorama en est déjà superbe, mais si l’on veut monter jusqu’à la
vieille tour, alors on jouit d’une vue qui s’étend sur toute la vallée
de Bade, et quand le temps est clair, sur Kehl, Strasbourg et Rastadt.
Au centre de la terrasse, dans une embrasure de pierres se trouve ce
que l’on appelle la Colsharf, c’est-à-dire une réunion de cordes de
boyaux tendues, lorsque le vent passe en les agitant, elles font
entendre des sons d’une mélodie suave, d’une douceur infinie, c’est la
harpe éolienne en un mot.
Nous sommes revenues du vieux château par _Les Rochers_: ce sont des
masses de porphyre colossales aux déchirures profondes, aux crevasses
béantes, reliées entre elles par des ponts et des sentiers où l’on peut
circuler sans aucun danger.
Visite fort intéressante aussi au château d’Eberstein, ouvert toute la
journée; Salle des chevaliers ornée d’armures et de vitraux anciens,
appartements du duc et de la duchesse, tout cela superbe; balcons
circulaires, terrasses, tentures magnifiques, vues merveilleuses.
Le château de la Favorite s’élève au centre d’un parc enchanteur, aussi
romantique que possible: devant la principale façade s’étalent un vaste
lac et un escalier grandiose, orné de statues. Le château de la Favorite
doit sa fondation à la princesse Sybille, veuve de Louis-Guillaume,
vainqueur des Turcs. La princesse eut-elle dans sa vie de gros péchés à
se reprocher? toujours est-il, c’est que, à côté du joli château où rien
ne manquait, on montre l’ermitage où la princesse s’en allait faire
pénitence, et l’on y voit, en effet, les instruments de la macération la
plus raffinée, un lit de paille, un cilice, une discipline, une
ceinture armée de pointes de fer.
Au rez-de-chaussée du château, on vous fait regarder ce que je n’avais
encore vu nulle part: «une cuisine d’apparat». Cette cuisine est ornée
d’une collection de plats, d’assiettes, de cristaux de tout genre, et
d’un service complet de table, représentant, en porcelaine, des jambons,
des poulets et des canards, du gibier et un choix de légumes les plus
variés.
Au premier étage, on vous montre une suite d’appartements intéressants
au point de vue de la décoration et de l’ameublement, la chambre
chinoise est fort remarquable, et le boudoir des glaces aussi: dans
cette dernière pièce, on voit le portrait de la princesse sous
quatre-vingts costumes différents.
La grande et somptueuse salle à manger pour les réceptions de gala, est
du plus grand effet, et par l’élégance de ses dispositions et par la
richesse de ses ornementations. Aux quatre coins de la salle sont des
jets d’eau, que paillettent d’or tour à tour le soleil et les lustres;
tout en haut se trouve une galerie circulaire pour les musiciens.
Après cela, on entre dans une enfilade de pièces originales, assez
curieuses à voir.
En sortant du château, on admire à droite et à gauche des galeries en
forme de cloîtres, donnant sur des massifs de verdure qui ont grand
air.
Promenades charmantes encore dans la vallée de la Mürg, à la cascade de
Géroldsau, au Chalet des Chèvres où vous voyez paître en liberté une
centaine de chèvres, blanches comme leur lait, portant au cou une mince
clochette dont on entend avec plaisir tinter le léger carillon.
«Le duché de Bade est l’un des plus beaux joyaux de la confédération
germanique. Fribourg-en-Brisgau, Heidelberg et Baden-Baden forment un
trio de villes-jardins inconnues en France.» Oui, le grand duché de Bade
avec sa légendaire forêt noire, moins noire que son nom, est le jardin
superbe de l’Allemagne. Il faut la voir, il faut l’admirer, cette
promenade là; c’est un rêve en action.
Fribourg-en-Brisgau est une ville frappée au coin de la couleur locale
et de l’antiquité.
On contemple d’abord l’université avec ses créneaux, l’hôtel-de-ville
avec ses vieilles peintures, la cathédrale avec sa merveilleuse tour.
Cette cathédrale construite en pierre de grès rouge, est l’une des plus
belles églises gothiques de l’Allemagne. Elle remonte au treizième
siècle. La tour haute de cent vingt-huit mètres est un chef-d'œuvre
d’architecture et de sculpture; elle se termine par une flèche en pierre
à jour, travail surprenant de hardiesse et de légèreté. Cette tour est
comme celle de Strasbourg, l'œuvre d’Ewin de Steinbach, et un peu celle
aussi de sa fille, la belle Sabine.
Si l’on en croit l’histoire, Sabine vivait au milieu des ouvriers de son
père, les aidant de ses conseils, travaillant même avec eux, puisque
certaines sculptures fines comme des broderies, à Strasbourg comme ici
sont dues à ses mains délicates. Ils la faisaient juge de leurs
différends et l’avaient surnommée «La Reine du travail.»
C’est à Fribourg-en-Brisgau qu’il faut venir pour s’extasier tout à son
aise devant les reliques du passé.
Vieilles maisons, vieilles ruelles, vieux porches, vieilles tours,
pignons gothiques, cloîtres sévères, peintures murales extérieures et
décorations de fer forgé, voilà ce que l’on voit à Fribourg-en-Brisgau,
la perle du pays, disent les guides.
Heidelberg est une ravissante ville de vingt-cinq mille âmes,
intelligente et savante. Son université célèbre date de 1386; elle fut
fondée par l’électeur Rupert Ier. Le pape Urbain VI contribua aussi à
sa création.
Elle compte trente professeurs distingués, et beaucoup de jeunes gens
sérieux. Ce n’est point à Heidelberg qu’il faut venir chercher le type
romanesque du coureur ou de l’étudiant... qui n’étudie pas.
Cette ville possède un musée remarquable, des collections scientifiques
d’une grande valeur, et une bibliothèque dite palatine, d’environ deux
cent mille volumes, au nombre desquels le catéchisme de Luther annoté de
sa main.
Très beau, le palais du grand duc qu’on a surnommé l’Alhambra de
l’Allemagne, rempli d’une foule de précieuses choses. Très belles les
deux églises de St-Pierre et du St-Esprit. Cette dernière, comme
l’église française à Berne, sert également aux protestants et aux
catholiques qui y font successivement leurs offices.
Les ruines, dues aux Français, du vieux château électoral sont
excessivement curieuses: ces ruines monumentales, ces tours éventrées
par nos canons au dix-septième siècle, décorant comme à plaisir des
hauteurs boisées, dominent majestueusement encore la vallée de Neckar.
Elles sont là comme pour raconter l’histoire et résumer le passé. Les
habitants de ce château l’embellirent jadis suivant leurs goûts et leur
époque, et l’on trouve ici:
«Un porche gothique et les colonnes de granit envoyées par le pape à
Charlemagne, là, une façade italienne avec des nymphes et des chimères;
ailleurs, une ordonnance couronnée de frontons; plus loin, la grosse
tour fendue qui dresse vers le ciel sa brèche gigantesque. Les granits
et les marbres gisent pêle-mêle, sous les pieds, enfouis dans l’herbe
chevelue, les plantes grimpantes, les lierres tenaces.
Un seul souvenir s’est conservé intact, c’est la cave ou plutôt le
célèbre tonneau des Palatins. Ce foudre titanesque a douze mètres de
long; il peut contenir trois cent mille bouteilles de bière; le dessus
forme terrasse, l’on y dîne et l’on y danse.
Quant à la Forêt-Noire, où le beau _Danube bleu_ prend sa source, c’est
un parc colossal, c’est un gigantesque bois de Boulogne, et je ne sais
comment peindre mon admiration. C’est le paradis terrestre pendant
l’été, car l’hiver le climat devient fort rude, et la neige y tombe au
moins durant six mois. Elle féconde ainsi la luxuriante végétation qui
doit se réveiller au printemps et prépare la floraison de ces fameux
mérisiers qui produisent le kirsch-wasser (eau de cerises) si apprécié
du monde entier.
«De toutes parts, dès qu’on s’engage dans l’une ou l’autre des vallées
profondes qui partent du Rhin pour finir dans le royaume de Wurtemberg,
à soixante-quinze kilomètres de là, on ne voit que forêts sombres de
sapins couvrant les montagnes, collines et monticules, on n’entend que
rivières et ruisseaux qui murmurent, en cascadant dans l’herbe et la
mousse.
«Partout des habitations, soit groupées, soit isolées. Partout du monde;
un perpétuel va-et-vient de gens et de bêtes allant aux champs de la
vallée, ou montant aux pâturages. Les maisons sont bien, dans tout le
massif qu’on désigne sous le nom conventionnel de la Forêt-Noire, celles
que les marchands de jouets nous ont depuis longtemps montrées: petits
chalets bas, en bois, drôlement assis, avec un pignon grossier, qui
forme abri.
«Et les routes plantées d’arbres fruitiers! Et les vignes! Quelles
admirables routes et quelles superbes vignes! Elles sont bien de taille
à fournir à l’Allemagne entière de ce vin du Rhin dont elle est fière,
et non sans raison, il faut bien en convenir. La toilette de ces vallées
plantureuses et pittoresques est si bien faite!»
Le grand duc de Bade doit donner certainement les ordres les plus
stricts pour que cette contrée riante, charmante, captivante, soit tenue
l’été d’une manière irréprochable, avec des allées spacieuses et propres
et des gazons fleuris comme on n’en déploie qu’autour des châteaux.
CHAPITRE VII
Rastadt, Carlsruhe, Francfort, Mayence, Les rives du Rhin,
Coblentz, Cologne, Aix-la-Chapelle.
La première ville où nous nous arrêtons en quittant Bade, est Rastadt,
ville murée du grand duché de Bade. C’est en cette ville qu’eurent lieu
en 1713 et 1714 entre Villars et le prince Eugène, les conférences qui
amenèrent la paix de Bade et assurèrent la possession de l’Alsace à la
France.
Nous visitons ensuite la jolie ville de Carlsruhe, capitale du
grand-duché, ville intéressante et industrielle. Le palais du grand duc
est un très vaste bâtiment, mais d’un style un peu lourd; les jardins
qui en dépendent sont fort beaux; il y a aussi un joli théâtre et un
musée remarquable.
Carlsruhe se présente sous un aspect gai et sémillant. Une cité âgée
d’un siècle et demi est encore dans sa prime jeunesse, et celle-ci est
de date toute récente: elle fut fondée en 1715 par Charles-Guillaume,
margrave de Bade-Dourlach qui en fit sa résidence et lui donna le nom de
Carlsruhe, c’est-à-dire «Repos de Charles.» Ce n’était auparavant qu’un
simple rendez-vous de chasse.
Notre curiosité n’a pas le temps de se reposer à Francfort, autrefois
l’une des quatre villes libres de la confédération germanique. Beaucoup
d’édifices du moyen-âge émaillent la ville. Nous avons visité la
magnifique cathédrale où l’on couronnait les empereurs (on la répare en
ce moment), l’hôtel-de-ville dit Rœmer où siège le Sénat, le palais de
la Tour-et-Taxis où se tiennent les séances de la diète, de très beaux
musées, la synagogue des Juifs, le monument des Hessois, la vieille
maison de la rue des Juifs, berceau de la famille Rothschild, Francfort
est aussi la patrie de Gœthe. Cette ville possède des places superbes,
un grand jardin botanique, un théâtre, de vastes hôpitaux; enfin c’est
une grande, riche et très belle ville. C’est de Francfort que fut lancé
le 1er décembre 1813 le manifeste des souverains alliés contre
Napoléon.
Nous traversons le Rhin pour aller à Mayence, l’une des trois
forteresses fédérales de l’Allemagne.
Les Prussiens, les Autrichiens et les Hessois y tiennent garnison.
Cette ville n’est pas, comme Carlsruhe, de date récente. Elle fut fondée
par Drusus, treize ans avant Jésus-Christ, et devint une place
importante sous les Romains. Rebâtie par les rois Francs, Charlemagne se
plut à l’embellir.
Mayence qui s’étend sur le penchant de plusieurs collines forme deux
quartiers bien distincts, dont l’un est spacieux et élégant.
Cette ville renferme des richesses artistiques en grand nombre, galeries
de peintures, musées d’histoire naturelle et d’antiquités romaines,
cabinets de monnaies et de médailles.
Nous avons salué sur la place qui porte son nom la statue en bronze du
célèbre Gutemberg auquel Mayence s’honore d’avoir donné le jour.
Il y a plusieurs belles églises, la cathédrale dite le Dôme m’a paru un
peu lourde, elle est cependant renommée.
Mayence est souvent visité par les touristes, mais il paraît que les
rois d’Allemagne ne s’y aventurent guère. Ce qui m’a été dit à ce sujet
m’a donné en même temps la signification de la main levée pour prêter
serment, qu’on voit sculptée sur la façade latérale de la célèbre
cathédrale. L’empereur François d’Autriche, dernier empereur du
Saint-Empire et beau-père de Napoléon Ier, se trouvait à Mayence à
la fin du dernier siècle, et le clergé le reçut si bien qu’il fit à
l’archevêque la promesse que l’empereur allemand qui viendrait la
prochaine fois à Mayence devrait construire à ses frais les deux tours
qui manquent à la cathédrale.
L’empereur François avait évidemment l’intention de revenir et de faire
construire les tours, mais son futur gendre l’en empêcha et le
Saint-Empire cessa d’exister.
L’archevêque avait fait sculpter la main pour que la promesse impériale
ne fût pas oubliée.
Or, il paraît que cette main sculptée gêne le vieux Guillaume qui se
soucie fort peu de construire à ses frais les tours d’une cathédrale
catholique.
Je crains donc que celle-ci n’attende longtemps encore ses tours et
qu’elle soit obligée de se contenter de ses plans... restés en plan.
Un immense pont de bateaux de six cents mètres communique avec Cassel,
qui forme comme un faubourg de Mayence. Nous n’avons pas idée de ce
genre de pont en France.
C’est ici que le Rhin a sa plus grande largeur. Avant de quitter
Mayence, nous n’oublions pas d’y faire un déjeuner au jambon, puis nous
nous embarquons sur un confortable bateau à vapeur, et de dix heures du
matin à sept heures du soir, nous descendons, mollement bercées, le Rhin
jusqu’à Cologne.
Les rêveries de mon esprit sont aussi bercées de mille souvenirs dont
quelques-uns bien tristes. Naguère encore, le grand pont du Rhin était
gardé par deux sentinelles, d’un côté la sentinelle badoise et de
l’autre la sentinelle française. Hélas, il n’y a plus de sentinelle
française! Ah! cette revanche des Allemands contre les Français, avec
quelle perfidie et quelle patience elle a été préparée!
Jamais les braves Gaulois n’auraient su feindre et dissimuler comme les
Germains, «cette nation passée maîtresse en tous genres de fourberie,»
disait Tacite, il y a dix-huit siècles.
Mais le bateau à vapeur marche, le paysage se déroule, c’est une suite
d’enchantements, le regard est ravi; presque continuellement les deux
rives du fleuve sont bordées de hautes montagnes, au sommet desquelles
sont perchés, comme autant de nids d’aigles, de vieux châteaux
gothiques.
«Et si haute que fut la tour ou la montagne,
N’avaient besoin, pour prendre un château rude et fort,
Que d’une échelle en bois, pliant sous leur effort,
Dressée au pied des murs, d’où ruisselait le souffre,
Ou d’une corde à nœuds, qui dans l’ombre du gouffre,
Balançait ces guerriers moins hommes que démons,
Et que le vent, la nuit tordait au flanc des monts.»
D’autres châteaux sont plantés au beau milieu du fleuve, dans des îles
enchantées.--En voilà une, là-bas, qui fait penser à Roland. La
tradition fait mourir l’héroïque paladin au col de Roncevaux. On parlera
toujours de la célèbre épée Durandal et du cor merveilleux dans lequel
Roland aurait exhalé son âme valeureuse, pour faire parvenir jusqu’à
Charlemagne le cri de suprême détresse.
«Dieu me garde d’enlever un seul joyau au cycle épique des chevaliers de
la Table-Ronde! Mais à côté de la tradition guerrière, il y a la
tradition amoureuse, qui éclaire d’un plus doux rayon cette grande
figure de Roland, et qui en complète la poétique transformation.
Suivant une légende allemande, le héros, après avoir si vaillamment
combattu, si bruyamment soufflé dans son cor, ne serait pas resté parmi
les cadavres encombrant le val de Roncevaux. Un miracle de l’amour
l’aurait ressuscité d’entre les morts, et, malgré ses innombrables
blessures, il serait revenu sur les bords du Rhin, où le rappelait la
foi jurée à la belle Hildegonde.»
Voici la légende:
«Hildegonde et Roland étaient fiancés, quand le héros dut partir avec
l’armée pour l’Espagne. Remarquons ici qu’en qualité de neveu de
Charlemagne, dont la résidence était à Aix-la-Chapelle, et qui visitait
volontiers ses vignobles des bords du Rhin, notamment Rudesheim, Roland
a dû passer une partie de sa jeunesse dans ces contrées. Rien d’étonnant
dès lors qu’il y ait engagé son cœur. Hildegonde se montra digne de
l’amour d’un tel guerrier. Elle l’attendit fidèlement, et quand lui vint
la nouvelle du désastre de Roncevaux et de la mort de Roland, ne voulant
pas se donner à un autre, elle prit le voile et se cloîtra dans
l’abbaye de Nonnenwerth.
Jugez de la douleur de Roland quand il apprit que sa fiancée s’était
donnée à Dieu pour toujours! Afin de pouvoir du moins apercevoir
quelquefois sa forme chérie dans les jardins du couvent, il se fit
construire le burg qui a conservé son nom, et y passa le reste de ses
jours, les yeux presque constamment tournés vers le monastère. Les
restes d’un vieux burg, en face des sept montagnes, près de Bonn, en
témoignent de manière à ébranler les plus incrédules. Une tour en
ruines, encore aujourd’hui désignée sous le nom de _Coin de Roland_
(Rolandseck), plane presque à pic sur une très ancienne abbaye
construite dans une île au milieu du Rhin, et qui a continué de
s’appeler l'_île des Nonnes_ (Nonnenwerth).»
Deux lignes de chemin de fer courent à droite et à gauche pour rappeler
le voyageur aux réalités du XIXe siècle. La vigne grimpe partout où
il y a quelques pouces de terre. Nous apercevons en passant les caves
creusées dans la montagne qui renferment les précieux vins de
Johannisberg. Je m’aperçois qu’un sentiment de jalousie se mêle à mon
admiration, pendant toute cette journée. Je ne crois pas que nous ayons
rien d’équivalent en France, et je comprends notre ambition, d’avoir
voulu, hélas! posséder ce beau Rhin allemand.
Il est bien calme aujourd’hui, bien souriant, dans sa majestueuse
sérénité et l’on oublie ses emportements, la course vertigineuse de ses
flots bleuâtres qui roulent parfois avec une rapidité à faire frémir.
Voici Coblentz. C’est une ville à part; ses édifices et ses églises
surtout sont beaux. J’y ai remarqué un monument élevé au général
Marceau. Mais son altière forteresse entourée de sept enceintes est ce
qu’il y a de plus remarquable.
Coblentz fut jadis une des villes habitées par les empereurs
carlovingiens et plus tard par les électeurs de Trêves.
Je visite Coblentz avec intérêt en songeant à mon grand-père qui, au
début de la révolution française, y arriva avec bien d’autres émigrés,
et concourut d’une manière active à la formation de l’armée de Condé. Je
conserve précieusement sa décoration du Lys, une fleur de lys d’argent
surmontée de la couronne royale et nouée d’un ruban blanc, que les
soldats seuls de l’armée de Condé avaient le droit de porter.
Lors de la Restauration, en 1814, cette décoration reprit faveur et
devint comme un signe de ralliement qui servait à distinguer les
royalistes, mais bientôt elle tomba dans le domaine public, chacun put
la prendre, et cette facilité de la porter à sa guise, lui ôtant tout
mérite, sa vogue fut promptement passée.
Aujourd’hui elle n’a plus place que dans les souvenirs de famille ou les
musées d’antiquités.
Cologne est une grande et belle ville de cent mille habitants, mais
d’un aspect triste. Bâtie en demi-cercle, défendue par
quatre-vingt-trois tours, elle est reliée par un pont fixe, qui a
remplacé un pont de bateau, à la petite ville de Deutz, sur la rive
opposée du Rhin.
Deutz, ville presque entièrement peuplée de juifs devient ainsi le
faubourg d’une ville essentiellement catholique et qui possède un nombre
infini d’églises. La reine de toutes est son immense cathédrale, la plus
belle que j’ai vue. Commencée en 1248, interrompue pendant plusieurs
siècles, elle n’a été achevée que tout dernièrement en 1861. Dame! ici
la légende est joliment en faute! La cathédrale de Cologne ne devait
jamais être finie, disait-elle.
Oyez pourquoi: Un jeune architecte, désolé de n’avoir pu faire agréer
son projet par l’archevêque Conrad qu’aucun plan ne pouvait satisfaire,
s’en était allé sur les bords du Rhin dans le dessein de mettre fin à
ses jours. Au moment où il allait se précipiter dans le fleuve, un
vieillard qui n’était autre que le diable lui apparut tout à coup et lui
offrit, en échange de son âme un plan merveilleux, le plan de la
cathédrale actuelle.
Le jeune homme demanda vingt-quatre heures de réflexion et alla
soumettre le cas à son confesseur qui lui suggéra une bonne ruse: Le
lendemain, au moment où Satan lui montrait de nouveau son plan, en lui
rappelant à quelles conditions il en deviendrait possesseur, le jeune
homme le lui arracha brusquement, et, tirant tout aussitôt de dessous
sa robe une relique de sainte Ursule, il en frappa l’Esprit du mal au
front. Satan vit bien qu’il était joué: «C’est encore une ruse de
l’Eglise! s’écria-t-il; mais la cathédrale que tu me voles ne sera
jamais achevée, et ton nom restera inconnu!» En prononçant ces mots,
Satan arracha d’un coup de griffe la partie supérieure du dessin. Le
jeune architecte mourut de chagrin de n’avoir jamais pu le reconstituer.
Pendant de longues années, l’évènement sembla donner raison à la
légende. Les travaux de la cathédrale de Cologne, commencés en 1249,
furent continués jusqu’en 1509; mais, dans ce long espace de temps, ils
furent interrompus plus d’une fois, si bien qu’au commencement de ce
siècle, le chœur seul avait pu être terminé.
Transformé par la Révolution française en magasin à fourrages, mutilé
par le temps autant que par les hommes, le vénérable édifice menaçait
ruine et allait probablement être jeté bas, lorsque le zèle
archéologique et religieux se réveillant, des associations se formèrent
et entreprirent non seulement de restaurer, mais encore d’achever à
l’aide de souscriptions l'œuvre gigantesque à peine ébauchée au
Moyen-Age. Les dons affluèrent de toutes parts; le roi de Prusse
d’alors, Frédéric-Guillaume IV, s’engagea à verser annuellement
cinquante mille thalers, et, le 4 septembre 1820, eut lieu la seconde
fondation de la cathédrale, fête magnifique dont Cologne n’a pas perdu
le souvenir. Dès lors, il n’y eut plus d’arrêt dans les travaux, que
moins d’un demi-siècle, comme on le voit, a suffi pour mener à bien.
Le chœur est une merveille du moyen-âge: on venait de toutes parts à
Cologne pour honorer les précieuses reliques qu’elle possède, et
particulièrement celles des Rois Mages.
Saint Bruno naquit à Cologne, et Marie de Médicis y mourut en
1642.--Rubens y séjourna longtemps, quelques auteurs croient qu’il y est
né; en réalité il reçut le jour à Siegen (Nassau), d’une famille noble
et originaire d’Anvers. Nous n’avons pas voulu quitter Cologne sans
acheter quelques flacons de cette eau spiritueuse et parfumée, qui porte
son nom; inventée à la fin du siècle dernier par Jean-Marie Farina, elle
est maintenant connue du monde entier.
Aix-la-Chapelle est aussi une ville importante des états prussiens:
l’hôtel de ville est magnifique; la cathédrale bâtie par Charlemagne est
remarquable; cependant je lui reproche son style un peu lourd, un peu
confus, et elle me semble bien inférieure à celle de Cologne.
Près de la ville se trouvent des eaux sulfureuses et ferrugineuses, fort
en vogue. Ces sources furent découvertes par Charlemagne vers 773
pendant une partie de chasse. Il y fit construire une chapelle; d’où son
nom d’Aix-la-Chapelle. L’empereur finit même par faire de cette ville sa
résidence habituelle et la capitale de tout l’empire. A partir de cette
époque le développement et l’importance d’Aix ne firent que s’accroître.
Il s’y tint différents conciles; les empereurs s’y firent couronner
pendant plusieurs siècles, de 813 à 1531. Les habitants vous montrent
avec fierté les tombeaux de l’empereur Othon III et de Charlemagne.
De même qu’Argenteuil possède la tunique de Notre-Seigneur, et Prün,
dans le diocèse de Liège, ses sandales, Aix-la-Chapelle conserve
précieusement sa ceinture de cuir (_cingulum_), dont les deux extrémités
sont réunies et scellées du sceau de l’Empereur Constantin.
Ce trésor, ainsi que les restes de Charlemagne, qu’on appelle les
«_grandes reliques_», ne sont présentés à la vue du peuple que tous les
sept ans.
CHAPITRE VIII
Bruxelles, Laeken, Waterloo, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Paris et
ses ruines, Retour au logis.
D’Aix-la-Chapelle, nous arrivons à la petite ville manufacturière de
Verviers, première station belge. Là, il faut subir l’ennui de la
douane, mais c’est égal, je ne suis plus en pays ennemi, il me semble
qu’on m’a ôté un poids qui m’oppressait le cœur, je respire plus
librement.
Le paysage a changé d’aspect; cependant vers Liège je retrouve des
réminiscences de la Suisse en petit. Mais en approchant de Bruxelles,
adieu la poésie. Nous sommes dans un pays riche et fertile, ces immenses
plaines le prouvent certainement, malgré leur apparence terne, uniforme,
presque insipide. Bruxelles s’annonce très bien par cette superbe gare
du nord où nous débarquons; mais il y a tant de Parisiens ayant fui la
Commune que tous les hôtels où nous frappons sont pleins. Enfin, après
une journée de fatigues nous trouvons un appartement chez Monsieur
Vereyken où nous sommes très confortablement installées.
Je vois dans mon guide que la ville de Bruxelles est à deux cent
soixante-six kilomètres de Paris, et qu’elle renferme environ deux cent
mille habitants.
Au septième siècle, Bruxelles n’était encore qu’un modeste bourg. Cette
ville ne reçut son nom qu’en 1044, lorsqu’elle fut entourée de murs, et
devint le séjour des ducs de Brabant. Ce n’est que depuis 1831 qu’elle
est la capitale de la Belgique. Elle était avant l’une des deux
capitales du royaume des Pays-Bas. Deux fois prise par les Français à la
fin du dix-septième et à la fin du dix-huitième siècle, elle appartint à
la France de 1795 à 1814.
On dit que Bruxelles est un petit Paris. C’est en effet une jolie
miniature de notre capitale, avec sa ceinture de boulevards et son bois
de la Cambre, rival de notre bois de Boulogne. Elle compte quatorze
portes, vingt-sept ponts, et plusieurs beaux édifices. Sa cathédrale
dédiée à Sainte Gudule est vraiment très belle à l’extérieur, quoique
ses tours semblent inachevées.
L’intérieur est décoré très richement de superbes vitraux, de tableaux
de maîtres et de magnifiques tombeaux en marbre blanc. La chaire en bois
sculpté est très curieuse: l’artiste a représenté nos premiers parents
mangeant la pomme et a personnifié les sept péchés capitaux qui viennent
à la suite. L’hôtel de ville gothique est un remarquable monument
entouré d’antiques maisons d’une architecture riche et bizarre. On ne
voit qu’arabesques, colonnes, statuettes d’un grand effet. Ces demeures
rappellent la domination des Espagnols, qui implantèrent ici le style
mauresque, qu’ils tenaient eux-mêmes de leurs vainqueurs les Maures.
_L’ancienne maison du Roi_ est le chef-d'œuvre de ce genre. Quant au
palais du roi actuel, ce n’est qu’une grande construction moderne, sans
ornements et sans style. Sans doute que le confort et les richesses de
l’intérieur font oublier l’extérieur, mais je ne l’ai pas visité.
La résidence royale de Laeken, située dans le faubourg de ce nom, est
entourée d’un grand parc ouvert au public, qui peut s’y promener tout en
admirant les beaux arbres, les pelouses fleuries, les orangeries et les
serres remplies de plantes rares et superbes.
Le palais des ducs d’Orange, un peu moins laid que le palais du Roi, a
été transformé en musée. Les promenades sont magnifiques et nombreuses.
L’Allée Verte est tout simplement ravissante; le parc royal, devant le
palais du Roi, est planté de beaux arbres, mais les statues me semblent
de peu de mérite.
Le parc de Bruxelles, devant le palais de la Nation, se trouve dans la
ville haute, au milieu des quartiers les plus élégants. On y rencontre
tout ce qui fait la beauté ordinaire des grands enclos: des massifs, des
taillis, des pelouses, de l’eau. On a conservé un bassin qui recevait
l’eau d’une fontaine aujourd’hui tarie. Ce bassin est donc à sec, mais
on le garde, parce que Pierre-le-Grand pendant son séjour à Bruxelles,
s’amusa un jour à boire «en vrai charpentier,» une bouteille de vin
qu’il avait fait rafraîchir dans ce bassin. L’histoire, qui souvent
laisse passer des faits importants, s’amuse parfois à consigner les plus
petits, et c’est comme cela que les générations pourront lire gravés sur
les bords du dit bassin, l’année, le mois, le jour et l’heure _où le Roi
a bu_.
Quant au bois de la Cambre, il est vraiment splendide, et je crois qu’il
peut rivaliser avec notre Bois de Boulogne. Au demeurant, Bruxelles est
une ville industrieuse et commerciale, intelligente et artistique, riche
et élégante.
Ses musées possèdent beaucoup de choses rares et curieuses, celui de
peinture renferme une grande quantité de tableaux de Rubens, Van-Dyck,
Rambrand, des deux Teniers, et de tous les maîtres de l’école flamande.
Le musée Hirtz, fondé par un particulier, dont il contient seulement les
œuvres et les collections assez originales, présente également beaucoup
d’intérêt.
Bruxelles a de fort beaux magasins, et j’ai admiré aux étalages de
lingerie ces belles dentelles si renommées dites point de Bruxelles.
Le théâtre de la Monnaie et celui des galeries Saint-Hubert sont les
deux plus beaux de Bruxelles. Au reste, les divertissements abondent
ici. Georgette irait volontiers tous les jours au spectacle ou au
cirque; elle devient très mondaine. Je crois qu’il est temps de rentrer
chez nous, et vraiment le mal du pays me gagne. Depuis huit mois je
parcours villes et campagnes, employant mon temps à tout voir, à tout
visiter. J’ai coudoyé des milliers de personnes et cependant je suis
toujours l’étrangère partout où je vais. Je suis l’inconnue qui passe
devant des indifférents et à la longue, ce sentiment d’isolement, cette
solitude dont on se sent entouré deviennent une souffrance de cœur!...
Oh! mon sweet home! quand te reverrai-je?
Nous avons visité le château de Laeken, résidence d’été du roi: c’est
simple et beau. Puis nous avons fait une excursion à Warterloo, ce
tombeau des gloires du premier empire. Georgette a grimpé au sommet du
monticule d’où le lion belge domine la plaine en vainqueur, mais je n’ai
pas eu ce courage; je suis restée aux pieds du colosse où m’est venue à
l’esprit cette réflexion: «Que le petit état belge s’était fait
représenter par un bien gros animal. Waterloo a comme Fribourg son
tilleul historique et centenaire. C’est de ce tilleul, qui lui servit
d’observatoire, que Napoléon suivait la bataille qui devait aboutir à la
suprême défaite.
Bruxelles a aussi sa légende, la bien jolie légende de la Guerliche.
«La Guerliche, type populaire flamand, est une des personnifications de
l’esprit qui court les rues. Goguenard, sentencieux, il parle par
paraboles et par proverbes. Un jour, le roi des Pays-Bas vint visiter
les Flandres. Il avise dans une promenade la plus belle ferme et le plus
beau moulin qu’il ait jamais vus.
«A qui ce moulin? demande-t-il.
--Au meunier la Guerliche, sire.
--Et cette ferme?
--Au mayeur Sans-Souci.
--Sans-Souci! s’écrie le roi, voilà un gaillard qui est plus heureux que
moi. Qu’on aille lui annoncer que je l’attends demain pour lui poser
trois questions: 1º Ce que pèse la lune; 2º Ce que vaut son roi; 3º Ce
que je pense. S’il répond de travers, il sera pendu: ce serait trop
commode de passer ainsi la vie sans inquiétude.»
Sans-Souci se désole, mais la Guerliche s’offre à le remplacer, à la
condition que le mayeur renoncera à la main de Toinette, qu’ils aiment
tous deux.
La Guerliche se présente devant le roi.
«Eh bien! lui demande le monarque, sais-tu ce que pèse la lune?
--Oui, sire, elle pèse une livre.
--Et sur quoi bases-tu ton opinion?
--Sur ce qu’elle a quatre quarts.
--C’est juste, fait le roi. Et dis-moi maintenant, combien m’estimes-tu?
--Vingt-neuf deniers.
--Comment drôle, tu oses?...
--Dame! sire, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ a été vendu pour
trente deniers, je dois, en bon chrétien, vous placer un peu
au-dessous.
--Très bien! dit le roi. Peux-tu me dire aussi ce que je pense?
--Parfaitement. Vous pensez que je suis Sans-Souci.
--Oui.
--Eh bien, je suis la Guerliche!
--Je te prends pour premier ministre! s’écria le roi enthousiasmé.»
Il est peu probable que ma destinée me ramène jamais en Belgique; je
profite donc de mon séjour pour visiter ses principales villes.
Gand est une place forte de cent vingt mille âmes, plantée au beau
milieu de plusieurs rivières, et une ville intelligente, possédant une
Université libre, une Académie de dessin, peinture, sculpture,
architecture, des musées, des bibliothèques, des sociétés savantes. Ce
qui donne à cette ville de dix-neuf kilomètres de tour, un aspect tout
particulier, c’est qu’elle est bâtie sur trente-six petites îles reliées
entre elles par trois cents ponts. Il y en a plus qu’à Venise
certainement, mais Venise reste une ville de Palais et l’emportera
toujours sur sa rivale du nord, qui garde cependant aussi bien des
souvenirs.
On admire son magnifique bassin pouvant contenir quatre cents bâtiments,
son hôtel de ville du XVme siècle, son beffroi du XIIme, sa
cathédrale du XIIIme, que couronne une tour de quatre-vingt-dix
mètres de haut, enfin les vastes bâtiments de son _Béguinage_ célèbre,
qui tient tout un quartier. On vous fait aussi remarquer les restes de
l’abbaye de Saint-Pierre, autrefois la plus riche des Pays-Bas.
Les églises ici sont remplies d'œuvres d’art.
Gand est la patrie de Charles-Quint. Cette ville fut prise en 1678, par
Louis XIV, et à la fin du siècle dernier par les armées de la
République.
Louis XVIII s’y retira pendant les Cent Jours et y publia un journal
officiel: _Le Moniteur de Gand_. Bruges, qui compte cinquante mille
âmes, est une ville belge, à la physionomie espagnole. Cette physionomie
se retrouve aussi bien dans les demeures que dans les habitants,
beaucoup de femmes sont brunes et n’ont rien du type un peu lourd des
Allemandes blondes ou des rousses flamandes.
On remarque à Bruges le Palais épiscopal, l’ancien palais de
Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, actuellement Palais de Justice, les
halles, dont la tour possède le plus beau carillon de toute l’Europe, et
l’église Notre-Dame, où se trouve le tombeau de Charles-le-Téméraire.
Le peintre J. Van Eych est souvent appelé Jean de Bruges, parce qu’il se
fixa dans cette ville.
Quant aux dentelles de Bruges, que j’entendais vanter dans mon enfance,
il paraît qu’elles se fabriquent dans les _béguinages_ de Gand et non à
Bruges, qui a cependant son _béguinage_.
En France nous ne connaissons pas le _béguinage_. En Belgique il est
très florissant. Le _béguinage_ n’est point un ordre, tant s’en faut ni
une congrégation, puisqu’on n’y prononce point de vœux, c’est une sorte
de confrérie. Autrefois on donnait ce nom à des filles ou veuves, qui,
sans faire de vœux, se réunissaient pour vivre dans la dévotion. Cette
sorte de communauté, qui remonte au XIIme siècle, fut suivant les uns
appelée _béguinage_, du nom de Lambert Begg ou le Bègue, prêtre
Liègeois, leur fondateur (1170); suivant d’autres, de Sainte Bègue ou
Begga, sœur de Sainte Gertrude, qui aurait fondé ce genre de communauté
dès 692. On a fait enfin dériver ce nom du vieil allemand beggen,
demander, prier. Il y a encore en Allemagne, et surtout en Belgique,
beaucoup de ces maisons-là.
Les Béguines furent supprimées en France par Louis XI, et remplacées,
pour les soins à donner aux malades, par des sœurs du tiers-ordre de
Saint François, auxquelles le vulgaire appliqua le nom de Béguines.
Le _béguinage_ de Bruges exige des quartiers de noblesse: des
princesses, des filles de sang royal en font partie. En principe, on va
au _béguinage_ pour sanctifier son âme, mais cette institution rend
encore d’autres services. On a eu des déboires, des ennuis dans le monde
ou un réel chagrin, on se réfugie au _béguinage_ pour le temps qu’on
veut, quelques jours ou quelques mois, et là on se retrempe, on prie, on
se console.
Lorsqu’un jeune homme resté indécis, hésitant, ne se décide pas à
demander la main de la jeune fille qui a jeté son dévolu sur lui, crac!
celle-ci se précipite au _béguinage_, et menace d’y rester jusqu’à la
fin de ses jours. Ce grand coup frappe généralement le cœur du rebelle,
qui fait sortir l’amoureuse du _béguinage_, en lui passant l’anneau de
fiançailles au doigt.
Comme on le voit, le _béguinage_, à tous les points de vue, a du bon.
De Bruges nous sommes allées faire un déjeûner d’huîtres à Ostende,
station balnéaire très suivie. Nous nous sommes fort régalées de ces
petites huîtres vertes sortant toutes fraîches de l’eau; elles sont à la
hauteur de leur réputation, et quoique petites sans doute, je n’aurais
pas voulu tenir la gageure de cet étranger, qui dernièrement avait parié
avaler son cent d’huîtres pendant que l’horloge sonnerait les douze
coups de midi, ce qu’il fit comme il l’avait dit, et sans en être le
moins du monde incommodé.
Par exemple, j’ai eu quelque surprise en apprenant que ces délicieux
mollusques, que je classais parmi les meilleurs produits de la mer du
Nord, sont seulement élevés en Belgique et qu’ils naissent tous en
Angleterre, sur les rochers de Colchester, d’où on les amène ici par
cargaison.
Ah! le commerce, que n’invente-t-il pas?
J’ai été aussi à Anvers, cette belle ville dont Napoléon voulait faire
la rivale de Londres. Elle comptait jadis deux cent mille âmes et fut
pendant les douzième, treizième et quatorzième siècles l’une des
premières places marchandes du globe.
Elle était si florissante il y a quatre cents ans que le négociant
Doems, chez qui Charles-Quint avait accepté de dîner, après le repas,
jeta au feu, et sans se ruiner une reconnaissance de dix millions de
florins prêtés par lui à l’Etat: «Je suis trop payé, dit l’Anversois par
l’honneur que Votre Majesté m’a fait aujourd’hui.»
Anvers ne fut pas seulement une ville supérieure par son commerce, elle
le fut aussi par les arts. Elle avait son académie de Belles-Lettres, et
fut le siège principal de l’école flamande de peinture. On l’appelait
alors Anvers la riche.
Au moyen-âge, l’usage de donner des surnoms aux hommes et aux lieux
était assez général. Bien des villes avaient un surnom; il était
ordinairement caractéristique, et il peignait chaque cité d’un seul
trait. Dans les Pays-Bas, on rencontrait donc:
Anvers la riche;
Bruxelles la noble;
Louvain la sage;
Gand la grande;
Bruges l’ancienne.
C’était la même chose en Suisse.
Un vieux chroniqueur suisse nous apprend que de son temps, quand on
parlait des neuf cités épiscopales de la _rue aux prêtres_ (c’est ainsi
qu’on désignait le Rhin, à cause de la quantité d’évêchés qui se
trouvaient sur ses bords), il était en usage de dire:
Coire est la plus haut située;
Constance, la plus grande;
Strasbourg, la plus noble;
Mayence, la plus digne;
Trèves, la plus ancienne;
Cologne, la plus puissante;
Spire, la plus pieuse;
Worms, la plus pauvre;
Et Bâle, la plus gaie.
Valenciennes s’appelait la franqueville.
Levasseur (_Annales de Noyon_) rappelle qu’un doyen de Noyon disait, en
1633:
Noyon la sainte;
Saint-Quentin la grande;
Péronne la dévote (et aussi la pucelle);
Chauny la bien-aimée;
Ham la bien placée;
Bohain la frontière;
Nesle la noble;
Athie la désolée.
Le commerce d’Anvers est encore considérable. J’ai vu avec étonnement et
admiration son port couvert de vaisseaux, dont les milliers de mâts
émergent de la mer, comme les arbres d’une immense forêt. J’ai encore
visité, avec beaucoup d’intérêt, son musée, le plus beau du royaume, et
qui possède les plus belles toiles de Rubens.
Nous avons admiré à Notre-Dame, dont la tour est le plus haut édifice
de la Belgique, le magnifique tableau de Rubens: _La Descente de Croix_.
Nous avons longuement promené Georgette et moi dans le magnifique jardin
zoologique, le plus complet que j’ai vu. Il passe du reste pour l’un des
plus pittoresques et des mieux entretenus qu’il y ait en Europe.
On vante son palais de verre, décoré dans le goût égyptien, qui permet
de voir à couvert la ménagerie et d’assister au repas des fauves.
Anvers possède aussi un jardin botanique, dont l’origine est...
originale.
Un jour de l’année 1826, on faisait une vente de fleurs qui avait attiré
foule d’amateurs. Parmi ces collections se trouvait un arbuste fort rare
et d’un prix si élevé, qu’il ne trouvait point acquéreur.
«Eh bien! qu’on l’achète pour le jardin botanique de Bruxelles, cria une
voix.
--Vous avez raison, répondit un secrétaire du Roi.
Et la voix railleuse reprit: C’est ça, laissons partir le plus beau
fleuron de notre couronne. N’est-ce pas honteux que la ville d’Anvers
n’ait pas un jardin botanique?»
L’idée fut acceptée, le jardin fut fondé et l’arbuste rare fut son
premier habitant.
Spa, fort en vogue, est une petite ville d’eau très bien rebâtie après
l’incendie de 1807, sur la frontière du Luxembourg. C’est Bade en
miniature. Les salons de jeu, fraîchement décorés, sont splendides. J’y
ai vu un joueur perdre vingt mille francs sans sourciller. La promenade
de _Sept Heures_ et l’allée du _Marteau_ où défile le beau monde sont
charmantes, mais c’est bien loin du grandiose de la Forêt-Noire.
Peut-être aussi suis-je blasée d’avoir tant vu. J’attends avec
impatience l’ouverture de Paris pour retourner chez moi; je verrai en
passant dans quel état les sauvages communards ont mis cette malheureuse
ville.
_20 Juin 1891._
Après l’insurrection vaincue et l’armée rentrée à Paris, nous nous
apprêtions à partir, lorsque Georgette est prise de la rougeole. Quinze
grands jours de souffrance et d’ennuis, qui me dégoûtent tout à fait de
Bruxelles. Enfin, Georgette fait sa première sortie pour voir défiler
une superbe cavalcade et je rentre le soir malade à mon tour avec la
rougeole. Quinze nouveaux jours de souffrance, d’ennui et de réclusion.
J’en ai assez de ces terres cosmopolites «où l’on ne se sent plus
regardé par les doux yeux de la patrie.» Ah! comme j’ai hâte de la
revoir, cette mère patrie, si malheureuse aujourd’hui, la _Matrie_ comme
disait Platon.
Enfin, le docteur m’octroie la permission de partir, et nous quittons la
Belgique pour toujours.
Depuis notre entrée en France, partout nous apercevons les traces de la
guerre. Aux environs de Paris, surtout, ce ne sont que ponts coupés,
réparés provisoirement, sur lesquels le train passe avec grandes
précautions. Paris me semble triste comme un tombeau, par ce brillant
soleil d’été qui n’éclaire que les ruines de ses palais; et cependant,
chose étrange, il y a foule dans les rues, le mouvement reprend, les
restaurants sont pleins de monde, et les cafés aussi. On cause avec le
même enjouement, avec la même futilité de paroles, si j’osais je dirais,
avec la même insouciance qu’aux temps heureux. Mon Dieu, quel peuple que
ce peuple français que rien n’abat! Voilà des mois que les Parisiens
meurent de faim, voilà des mois que leur ville est à feu et à sang, et
sitôt une accalmie, ils se reprennent à vivre comme par le passé. Et
cependant, quel spectacle affreux! On fouille tous les squares pour en
retirer les cadavres enfouis précipitamment pendant la lutte, dans
toutes ces rues où l’on se battait pied à pied, comme des géants, comme
des démons. Les troupes campent au Jardin des Tuileries, au
Palais-Royal, dans les rues, partout.
Les maisons que le pétrole a épargnées sont criblées de balles, écornées
par les boulets. Tous les ponts sur la Seine sont coupés. A Sèvres, il
ne reste pas un arbre sur pied: dévastation complète. Mais comme ruines,
Saint-Cloud est un chef-d'œuvre, c’est l’abomination de la désolation.
Je ne crois pas qu’il y ait eu cinq maisons épargnées par le
bombardement.
Après avoir parcouru la ville et les environs, nous nous éloignons
l'âme navrée de toutes ces tristesses. Nous rentrons enfin chez nous
après huit mois d’absence.
C’est une grande joie de revoir tout ce qu’on avait quitté et tout ce
qu’on aime; c’est une grande joie de franchir le seuil de sa maison et
de retrouver sa demeure, cette demeure qui est la petite patrie dans la
grande.
Les exilés seuls ont savouré ces douceurs-là.
«O mon jardin, ma maisonnette,
«Chers témoins de ma paix discrète,
«Qu’avec bonheur je vous revoi,
«Et qu’avec plaisir je répète:
«Il n’est pas de petit chez soi!»
VOYAGE EN ANGLETERRE
_Eté 1885_
Jersey, Guernesey, Sercq,
Londres, Oxford.
[Illustration]
JERSEY
JOURNAL DE MADAME
_A Mlle Augustine Baudoüin._
Et d’abord, merci, jeune et bien chère amie, de ta charmante lettre que
j’ai lue et relue avec l’attrait de tout ce qui porte le cachet de
l’esprit et du cœur; tes descriptions sont ravissantes, et le beau pays
que tu visites est bien fait pour retenir et inspirer. Le Dauphiné
s’offre à toi avec ses sites enchanteurs et ses montagnes grandioses. Il
est presqu’impossible de rendre l’effet saisissant que les montagnes
produisent, Alpes ou Pyrénées, à ceux qui les voient pour la première
fois. Tu as comme moi éprouvé cette sensation indéfinissable qui tient
du vertige. Le regard ne peut se détacher de ces masses altières, tantôt
roches nues, tantôt chevelues de pins sombres, de ces monts géants,
couronnés de neiges éternelles, aux cimes éclatantes, aux pieds enfouis
dans des gaves bouillonnants, qui rugissent avec furie.
Le premier sentiment, c’est l’étonnement et l’admiration, mais les
impressions ne sont pas finies, et de nouvelles émotions attendent
l'_ascensionniste_ lorsqu’il se trouve au milieu des nuages que le
soleil irradie. C’est un décor magique, c’est un rêve d’azur et d’or.
Tantôt les nuages ressemblent à des écailles de nacre brillante, frangée
de pourpre, tantôt ils restent blanc mat et floconneux comme de l’ouate.
Ceux-ci ont la transparence d’une gaze, ceux-là sont épais et lourds
comme un morceau de drap. Suivant les jeux de lumière, les effets
changent à l’infini; c’est comme un gigantesque kaléidoscope qui se
déroule sous les yeux. On peut y voir tour ce qu’on veut, et quand la
vision est terminée, l’homme rentre en lui-même et réfléchit. Ah! qu’il
se trouve petit devant ces grands spectacles!
Ces monts proclament la gloire du Très-Haut, du Dieu créateur de toutes
choses et celle aussi de la douce Vierge Marie, lorsque l’on va comme
toi s’agenouiller et prier à son sanctuaire béni.
«La Salette fut cette montagne choisie par le Seigneur pour faire un
traité avec les hommes. Sur ses sommets déserts la Vierge fit briller
l’arc-en-ciel de l’espérance.»
Oui, tu fais là un beau voyage et un saint pèlerinage, dont tu
rapporteras une ample moisson de délicieux souvenirs.
A mon tour, je viens, fidèle à ma promesse, te raconter mes impressions
de voyage. Tu veux un journal détaillé? tu l’auras, et même en partie
double. Suzette qui m’accompagne, n’ayant rien à faire ou à peu près,
écrit aussi son journal.
J’ai le bonheur de posséder une femme de chambre lettrée, et je ne m’en
doutais pas. Elle a peut-être passé des examens, mais elle ne m’en a
jamais parlé. Ces diplômes inutiles, qui ne pouvaient en faire qu’une
déclassée, elle a eu le bon esprit de les oublier pour rentrer dans sa
condition et rester dans la vie pratique.
Un bon point à Suzette, qui d’ailleurs est infiniment plus heureuse
comme femme de chambre de bonne maison, appréciée de ses maîtres, qui
savent récompenser ses excellentes qualités, qu’elle ne le serait comme
petite institutrice, courant le cachet, à la recherche d’une position
peut-être aussi imaginaire qu’introuvable. Dame! les bacheliers et les
bachelières courent les rues maintenant.
Elle m’a confié sa prose en me demandant d’y faire toutes les retouches
que je voudrais. A part quelques corrections absolument nécessaires et
les fautes d’orthographe, peu nombreuses d’ailleurs, j’ai mieux aimé lui
laisser son cachet.
Elle juge l’Angleterre à son point de vue, et ce qu’elle écrit n’est pas
mal tourné. Je soupçonne qu’outre ses goûts littéraires, Suzette possède
encore un penchant prononcé pour l’art de gueule; elle était née
cuisinière!
On assure que tout cordon-bleu doit être gourmand pour être bon; or
Suzette me paraît s’occuper beaucoup fort, suivant en cela l’exemple des
Anglais, de ce qui se boit et de ce qui se mange.
Bref, nos deux narrations se complèteront l’une par l’autre.
Puissent-elles t’intéresser, te donner une idée vraie et juste des pays
que nous visitons, un aperçu fidèle de Londres, la plus grande cité du
monde, d’Oxford, une des plus jolies villes d’Angleterre, et des
charmantes îles anglo-normandes, les perles de cette Manche, qui devrait
s’appeler mer de Bretagne ou de Normandie.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame m’emmène dans son voyage d’outre-mer; ce n’est pas que cela me
fasse grand plaisir!
Mon Dieu! faites que nous ayons beau temps, que je n’aie pas le mal de
mer. Mon Dieu! faites que je puisse voir quelque chose, et que je sois
plus heureuse que mon amie, la femme de chambre d’en face qui, en fait
de Jersey, n’a vu que son parapluie, et en fait d’agrément, n’a connu
que les émotions d’une tempête.
Ce voyage ne me sourit guère, je l’ai dit à Madame, mais j’irai quand
même, afin de lui montrer que je lui suis attachée. C’est la bonne
manière de lui prouver mon dévouement.
JOURNAL DE MADAME
Jersey, sa constitution, ses beautés naturelles
Je commencerai donc par ces îles charmantes, ces deux sœurs, reines dans
l’archipel des îles normandes, qui se nomment Jersey et Guernesey. Je
t’en envoie les principales vues; ces photographies veulent dire: je
pense à toi, mais je n’ai pas le temps de te l’écrire.
La pensée a des ailes, c’est vrai: instantanément elle franchit l’espace
et se retrouve auprès de ceux qu’elle aime; malheureusement il lui faut
plume et encre, papier et main dirigeante pour qu’elle puisse se
traduire et prendre une forme sensible, et voilà pourquoi beaucoup
d’aimables communications, de tendres épanchements, n’arrivent jamais à
destination.
Le _Time is money_ des Anglais est aussi le proverbe des voyageurs, qui
ont tant de choses à voir, qu’ils sont forcés de compter les heures...
même les minutes.
Voici d’abord quelques renseignements qui te mettront au courant des
institutions de Jersey, de son organisation, de sa vie morale en un mot:
«L'île de Jersey s’administre elle-même, sous le protectorat de
l’Angleterre. Elle possède ses Etats et sa Cour de Justice. La langue
officielle du pays est le Français. Les lois sont promulguées en
Français, la Justice est rendue en Français; mais nul Français n’a le
droit d’acquérir une propriété foncière dans l'île, ni de remplir une
charge ou fonction publique.
«L'île est divisée en douze paroisses:
St-Hélier,--St-Sauveur,--St-Martin,--la
Trinité,--St-Clément,--Grouville,--St-Laurent,--St-Pierre,
--Ste-Brelade,--St-Jean,--Ste-Marie,--St-Ouen.
«Chaque paroisse s’administre elle-même. Elle possède son Eglise
reconnue par l’Etat, desservie par un Recteur et son Administration
municipale qui se compose: du Connétable ou Maire, des Centeniers ou
Adjoints, des Vingteniers, des Officiers du Bien-Public et des
Surveillants.
«La paroisse de St-Hélier formant à elle seule la moitié de la
population de l'île, il en résulte que son Administration municipale est
beaucoup plus complète et que la charge du Connétable, quoique
honorifique, n’est pas une sinécure.
«Le Maire ou Connétable a la charge de la police de la ville. Il a pour
le seconder six adjoints nommés Centeniers, sept Vingteniers et
vingt-quatre Officiers du Connétable.
«Toutes ces fonctions sont honorifiques et conférées pour trois ans à
l’élection.
«Les Centeniers et les Officiers du Connétable maintiennent l’ordre dans
la ville, avec l’aide de dix agents de police salariés.
«Les Centeniers sont spécialement chargés de faire rentrer les
contributions foncières et mobilières dans leurs vingtaines respectives
et de remettre les fonds au Connétable.
«Le Connétable convoque et préside le Conseil municipal qui prend le nom
d’Assemblée de Paroisse. Tous les propriétaires fonciers de la paroisse,
inscrits sur la liste des contributions foncières pour cent vingt
_quartiers_, font de droit partie de cette Assemblée.
«Le Connétable tient tous les matins, à l’Hôtel-de-Ville, une audience
qui a quelque rapport avec les audiences de conciliation, tenues par nos
Juges de Paix. Les Centeniers présentent à sa barre toutes les personnes
arrêtées la veille pour ivresse, tapage nocturne, etc, etc. Il admoneste
les uns et les fait remettre en liberté, s’il y a lieu, ou renvoie
devant le Tribunal correctionnel les récalcitrants et les récidivistes.
Il concilie également les parties entr’elles et les ramène à la paix.
«Le Gouverneur de l'île est nommé par la Reine. Il est spécialement
chargé de la partie militaire et commande en chef toutes les forces de
l'île. Il a, à cet égard, les pouvoirs les plus étendus et les troupes
du Protectorat aussi bien que la Milice de Jersey sont sous ses ordres.
La garnison anglaise se compose d’environ cinq cents hommes
d’infanterie, casernés au fort Régent, et d’une batterie d’artillerie
stationnée au château Elisabeth, devant l’entrée du port.
La Milice de Jersey est une sorte de garde nationale, dont le service
est obligatoire et gratuit. Tous les hommes valides, nés à Jersey, sont
tenus de faire leur service dans la Milice, de dix-huit à trente-six
ans. Cette obligation a créé quelques mécontents, une ligue
anti-Milicienne s’est formée à Saint-Hélier, pour réclamer l’abolition
du service obligatoire.
«La Milice ne peut être employée que pour la défense de l'île de Jersey.
«Le Gouverneur est généralement remplacé tous les cinq ans.
Le Bailli inamovible est également nommé par la Reine. Il est chargé de
la partie civile et préside les Etats de la Cour Royale, où il prend le
titre de Chef-Magistrat. Il nomme lui-même son ou ses
Lieutenants-Baillis, chargés de le remplacer en cas d’absence ou de
maladie.
«La Cour Royale compte douze juges qui prennent le titre de jurés
justiciers; ils sont inamovibles et nommés à l’élection par tous les
électeurs de l'île. La Cour Royale se compose du Procureur général et de
l’Avocat général, nommés par la Reine et qui prennent le titre
d’officiers de la Couronne, du Vicomte, chargé de recueillir les
successions des personnes décédées sans héritiers directs; du Greffier,
nommé par le Bailli, ainsi que le Commis-Greffier; de l’Enregistreur des
contrats; du billetier et des Dénonciateurs. Puis viennent les Avocats,
les Ecrivains ou Sollicitors (avoués), les Notaires publics et les
Arpenteurs publics, tous assermentés devant la Cour.
Il existe aussi un Tribunal pour le recouvrement des petites dettes
n’excédant pas deux cent cinquante francs, et un Tribunal de police
correctionnelle présidés par un seul et même juge.
«La Cour d’Assises, avec le jury, se réunit tous les deux mois pour
juger les affaires criminelles. Les jurés, au nombre de vingt-quatre,
sont tenus au secret et ne communiquent avec personne pendant la durée
de la session. Contrairement à ce qui se passe dans tous les pays, c’est
la minorité qui a raison contre la majorité. Il suffit que cinq jurés
trouvent l’accusé innocent pour qu’il soit acquitté, quand bien même les
dix-neuf autres jurés le trouveraient coupable.
Une coutume du moyen-âge est encore conservée à Jersey, cela s’appelle
les Assises d’héritages. Le Gouverneur et tous les juges de la Cour
siègent en robes rouges, et des hallebardiers munis de hallebardes sont
échelonnés sur leur passage.
«Tous les Seigneurs des fiefs sont appelés devant les Assises
d’héritages à répondre à l’appel de leurs noms, et les Prévôts de chaque
paroisse déclarent s’il n’est rien survenu qui doive amener une
augmentation des biens de la couronne dans leurs paroisses respectives.
«Les Assises d’héritages se tiennent deux fois par an: le jeudi qui suit
le 4 mai et le jeudi qui précède le 11 octobre.
«Les Etats de Jersey se composent: des douze juges de la Cour; des douze
Recteurs des paroisses; des douze Connétables et de quatorze Députés.
«Les Députés sont nommés pour trois ans à l’élection. Les électeurs de
chaque paroisse votent pour un député; les électeurs de la paroisse de
St-Hélier votent pour trois Députés. Ne peuvent être électeurs que les
sujets britanniques inscrits sur la liste des contributions foncière ou
mobilière.
«Les Officiers de la Couronne ont le droit de siéger aux Etats, mais
n’ont pas le droit de voter.
«Le Bailli qui préside les Etats a le droit de vote, mais n’a pas voix
délibérative.
«Le Gouverneur siège aux Etats à la droite du Bailli. Il ne vote pas,
mais il a le droit de frapper de son _veto_ toute loi ou résolution qui
lui paraîtrait de nature à compromettre les intérêts généraux de la
Communauté, ou de menacer la sécurité des institutions. Dans ce cas, il
doit en référer au Conseil Privé de Sa Majesté Britannique qui décide en
dernier ressort.»
Les Jersiais sont très fiers de leur île, et parlent sans cesse de ses
beautés naturelles.
«Les côtes dont l'île est entourée offrent généralement des paysages
grandioses et pittoresquement sauvages, des plages magnifiques et de
nombreuses baies d’une variété infinie. L’intérieur de l'île abonde en
sites ravissants: ce sont des collines et des vallons superbes, des
prairies fertiles et des allées ombreuses et touffues, des serres
vignobles et de délicieuses villas coquettement encadrées dans la
verdure et les fleurs. En un mot l'île de Jersey est un vaste jardin qui
possède en miniature toutes les beautés répandues sur la surface du
globe.» (Toujours modestes, les Anglais). J’ajouterai encore à l’actif
de leur île que le climat y est doux et tempéré. La glace et la neige y
sont un évènement; on n’y éprouve jamais de grands froids ni de fortes
chaleurs; l’hiver est pluvieux, mais court. Le seul inconvénient est le
vent d’Est qui souffle parfois violemment au printemps.
En somme, c’est un pays agréable à habiter, mais surtout charmant à
visiter.
JOURNAL DE SUZETTE
Le bateau va se mettre en marche, les mains se serrent avec effusion. La
vapeur mugit, l’ancre est levée, on part, on est parti, les chapeaux
s’agitent; puis, au fur et à mesure qu’on s’éloigne, on voit quelque
chose de blanc flotter au-dessus des têtes, c’est le salut du mouchoir
de poche, l’adieu classique dans les ports de mer. Au revoir, chère
France, à bientôt, j’espère.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE III
Traversée de St-Malo à Jersey, Le cataclysme du VIIIme siècle.
La traversée de St-Malo à Jersey ne dure guère plus de trois heures en
temps ordinaire; c’est encore long pour les cœurs sensibles, et quelle
vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s’empare de vous!
Cette souffrance sans remède vous absorbant complètement ne vous permet
plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer était si belle que
personne n’a été malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparaît
aux regards, et l’on peut pendant quelques instants se donner les
illusions d’une traversée lointaine, le navire n’est plus qu’un point
dans l’espace. Après avoir passé le grand écueil des Menquets, une ligne
qui ressemble à un nuage, un long ruban grisâtre se dessine à
l’extrémité de l’horizon et les jeunes passagers, les collégiens se
donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme après un voyage au long
cours.
Nous sommes loin du temps où Jersey appartenait presque à la terre
ferme, loin du cataclysme qui brusquement sépara Jersey du continent.
Les flots emportèrent tout et ne laissèrent qu’une chaîne de rochers
sous-marins et d’écueils; c’est là le secret des lames courtes de la
Manche et ce qui la rend le long de nos côtes plus mauvaise que l’Océan.
Au commencement du huitième siècle, avant le cataclysme mentionné dans
l’histoire, Jersey n’était séparé du continent que par un petit bras de
mer très étroit que l’on passait généralement à gué, et dans certains
endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes,
on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la
nacelle sur laquelle l’évêque de Coutances doit passer pour aller
visiter les fidèles de son diocèse habitant Jersey. On lit encore dans
un vieux manuscrit du treizième siècle[6] que le seigneur Guillaume de
la Paluelle parlant à Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si
les eaux n’avaient pas au temps jadis submergé le manoir de mes pères,
je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.
C’est en 709, pendant que les moines du Mont St-Michel, dont le
monastère était récemment fondé, étaient allés chercher des reliques au
Mont-Gargan que la mer poussée par les grandes marées équinoxiales et
une terrible tempête de l’ouest sépara Jersey du continent (tous les
manuscrits de cette abbaye l’attestent). Pendant cette tempête
formidable les flots creusèrent la baie du mont St-Michel, telle qu’elle
existe actuellement, engloutissant dans leur marche désordonnée les
villages et leurs habitants, les églises, les monastères et l’immense
forêt appelée Koquelonde au sud et Scissy à partir de Granville jusqu’à
la pointe de la Hague. Les flots ne s’arrêtèrent que devant l’ossature
granitique de Jersey et des îles environnantes. Depuis, la mer a
continué son œuvre de séparation. «On constate, à partir de Dunkerque
jusqu’à Bayonne des envahissements ou des relais de la mer qui a
toutefois beaucoup plus gagné de terrain qu’elle n’en a perdu sur
certains rivages, notamment dans les environs de Bordeaux et sur les
côtes de Normandie et de Bretagne; elle a conquis en plusieurs endroits
des bandes de territoires ayant plus de quarante kilomètres de largeur.
«Quelques-uns de ces envahissements sont plus récents, et on a sur leur
date des documents authentiques, que la découverte faite sous la mer de
grandes forêts vient chaque jour justifier.
JOURNAL DE SUZETTE
Nous voici donc à Jersey sans encombre. La mer s’est montrée tranquille,
mon cœur aussi.
Je lis dans notre guide que Jersey compte soixante mille habitants dont
la moitié réside à St-Hélier, ville principale. La surface de cette île
est de vingt-deux kilomètres de longueur sur quinze de largeur. Elle est
située à trente lieues de l’Angleterre, à douze lieues de St-Malo et à
huit lieues seulement de Granville.
Au dire des indigènes, Jersey reçoit de tous les étrangers un tribut
continuel d’éloges, c’est un pays plein d’agréments. Je vois que ces
bons Anglais pratiquent chez eux l’admiration mutuelle et perpétuelle.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV
L’aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de
St-Hélier.
L'île de Jersey tout en étant parfaitement fortifiée a un air avenant
qui gagne tout de suite les bonnes grâces de l’étranger. Ce n’est pas
comme Malte qui commande la route des Indes et apparaît bardée de fer
semblable à un antique chevalier revêtu de son armure. Ce n’est pas
comme Chypre enceinturée de fortifications à triple étage et que les
Anglais ont rendue imprenable. Ce n’est pas comme Gibraltar, «ce vieux
geôlier de la Méditerranée qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou
ferme les portes de l’Orient.» Non, c’est une île hospitalière et
charmante qui cherche à faire oublier ses défenses sous des sourires,
des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey à une jolie
chatte bien élevée, polie, faisant patte de velours, ce qui ne
l’empêcherait pas au premier signal d’alarme de montrer griffes et
crocs, c’est-à-dire des forts pleins de munitions et des batteries
redoutables. Hélas, il faut bien le reconnaître, Jersey est une
sentinelle avancée de la grande Bretagne sur les côtes de France. Ses
ports et ses anses pourraient abriter une escadre entière. Ses
provisions suffiraient pour entretenir une armée, laquelle s’élançant de
ses rochers escarpés, de ses falaises déchiquetées, défenses non moins
redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l’ennemi.
Des points élevés de l'île on aperçoit les sables dorés des plages
normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la
Grande-Bretagne il n’est nullement question, impossible de l’apercevoir.
Oh oui, c’était bien une terre française, autrefois, avant la conquête
de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.
Au dixième siècle, Charles-le-Simple donna à Rollon la Neutrie. Le duc y
ajouta les îles de la Manche, et Jersey devint ainsi une dépendance de
la Normandie.
Au douzième siècle, Jean-sans-Terre ayant massacré Arthur de Bretagne
héritier de Richard-Cœur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de
France le déclarèrent félon et le condamnèrent à perdre tout ce qu’il
possédait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut
vaincu à Alençon et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque que
Jersey se donna irrévocablement à l’Angleterre.
Chaque année, vingt mille personnes environ viennent visiter l'île de
Jersey et même y passer une saison. L’été, on la recherche pour les
bains de mer, l’hiver, pour son climat privilégié d’une extrême douceur,
quoique humide. Jersey possède un musée, un théâtre, plusieurs
bibliothèques, une chambre de commerce et différents établissements
philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter
l’hôpital général, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux
établissements, mais j’avoue que je n’ai point été tentée par
l’assemblage de toutes les misères physiques et morales qui se
retrouvent, hélas! partout où il y a des agglomérations humaines.
_King-Street_ est le _corso_ de Jersey: larges trottoirs en granit et
beaux magasins bordent cette grande voie des deux côtés. Sur la place
royale dite _the Royal Square_ s’élève une statue de pure fantaisie, un
empereur romain toge en tête, auquel ne se rattache aucun souvenir.
Les étrangers sont faciles à tromper: aux uns, on dit que cette statue
est celle du roi Georges II; aux autres, qu’elle représente Pierson,
tombé là en défendant son île.
Cette place est pavée de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu
de _Salle des pas perdus_ au palais de justice que les vieux habitants,
se servant d’une expression légèrement ironique, appellent _La Cohue
royale_. C’est là que siègent les Etats de Jersey. A l’extrémité
occidentale de la place, on aperçoit l’église paroissiale de St-Hélier
qui, sous le rapport de l’architecture, nous reporte à l’enfance de
l’art: muraille effritée, toit bossu, tour carrée, trouée à son front
d’un cadran comme un œil de cyclope, voilà l’extérieur; l’intérieur
n’est pas plus remarquable. Cependant, vu son âge,--sa fondation date de
1341,--on peut la considérer comme bien conservée, et le temps l’a ointe
de cette patine particulière qui est le sacre des siècles. Nous sommes
loin des nefs élancées, des voûtes aériennes, des ogives festonnées, des
portiques dentellés, de ces basiliques solennelles où Dieu semble
apparaître dans toute sa majesté; mais on peut aussi considérer cet
antique monument à un autre point de vue. Sa conservation dans son état
primitif prouve le respect et l’attachement que les Jersiais ont pour
les choses saintes; ce vieil édifice resté immuable au milieu de maisons
plusieurs fois reconstruites, ce vieil édifice qui a vu tant de choses
changer, tant d’hommes mourir, apparaît comme une image de l’éternité,
même de Dieu.
Le collège Victoria, situé sur le _Mont Plaisant_, une belle promenade
bien plantée, d’où la vue s’étend sur toute la ville, attire l’attention
des touristes. On aperçoit de loin ses tourelles octogones et son
fronton orné des armes d’Angleterre et de Jersey. Bâti dans un style
ogival, ce bel édifice, suivant nos idées, conviendrait beaucoup mieux à
une église qu’à un établissement scolaire. Toutes les sciences, les
littératures anglaise et française, les langues vivantes et mortes y
sont enseignées par des professeurs habiles. Le directeur est un
ecclésiastique distingué de l’Université de Cambridge. Ce collège est
pour les Anglais ce qu’est ici notre établissement de Jésuites pour les
Français, lequel est aussi fort beau; les études y sont fortes, et les
Jésuites élèvent là une pépinière de jeunes français intelligents et
studieux qui feront certainement honneur à leur patrie. Nous avons
visité ce dernier établissement avec un vif intérêt.
La plus belle promenade, c’est la _Parade_, immense place plantée
d’arbres avec des carrés de verdure; au milieu se trouve la statue d’un
ancien gouverneur de Jersey, le général Don, qui a beaucoup amélioré
cette île en y créant des routes carrossables. Le plus bel hôtel est le
palais de cristal, le plus beau fort est le fort Régent. Les
fortifications fixent l’attention des gens du métier.
Le fort Régent, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer,
surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par
son animation l’état prospère du commerce de Jersey. Les quais énormes
sont à deux étages, le supérieur offre une promenade agréable.
L’esplanade et la jetée sont très fréquentées le dimanche par la
population féminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race,
restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble
sont très barriolées de couleurs vives. Ce n’est pas le bon goût qui
brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne
sais quoi qui ne se définit pas, mais qui est le cachet de distinction
qu’on aime à retrouver dans les costumes féminins. La mode doit être
bien mal à l’aise ici. Tout en cherchant à lui rendre hommage on ne lui
fait guère honneur.
La jeunesse offre de très jolis spécimens de beauté; la fraîcheur du
teint est remarquable. Malheureusement la beauté chez les blondes filles
d’Albion s’effeuille comme les roses, les teints éblouissants durent
peu, les traits grossisent, les dents allongent d’une manière
effrayante, et, en quelques années, beaucoup de jolies personnes
deviennent positivement très laides.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame me fera faire de temps en temps quelques jolies promenades avec
elle, mais le matin je puis sortir seule et j’en profite pour voir les
marchés, visiter les magasins, connaître les habitudes et les idées de
ces Anglais là. On dit que nous nous tenons par la _Manche_; je constate
que nous n’en sommes pas plus amis pour cela, comme dit Madame. Il n’y a
qu’à lire l’histoire, pour voir qu’en tout temps, les Anglais et les
Français, s’aiment à rebours.
Toutes les hôtelleries ont une méthode pratique des plus simples pour
vous recevoir. Que vous arriviez le jour ou la nuit, le soir ou le
matin, le couvert est toujours mis et le repas toujours prêt. Par
exemple, c’est la même chose partout: jambon excellent, rosbeef énorme
dans lequel on taille jusqu’à extinction, homards frais. Ce crustacé,
malgré l’énorme consommation qui s’en fait, reste fidèle à son île et
fournit à tous ses besoins.
Des pommes de terre en robe de chambre sont le seul plat chaud qu’on
trouve facilement; le potage est inconnu des Anglais; le plum-cake,
sorte de gâteau de Savoie, assez lourd, aux raisins de Corinthe, est le
dessert habituel; le plum-pudding, plus relevé, plus lourd aussi, est un
dessert de luxe, c’est le gâteau traditionnel de Christmas, ce jour là
il se retrouve sur toutes les tables, riches ou pauvres.
Nous sommes loin des plats recherchés, des sauces variées de la cuisine
française, mais ce menu a du bon, il est sain et ne fait point attendre
le touriste pressé de manger et de repartir.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V.
Le Marché.
J’engage les personnes qui restent peu de temps à Jersey à y passer le
samedi. Ce jour là, à partir de quatre heures de l’après-midi c’est un
mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se
passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c’est le jour du grand
marché, et l’on fait les provisions du dimanche. Ce grand marché dure
jusqu’à minuit, et tous les magasins restent ouverts.
Les halles éclairées à giorno présentent l’aspect d’une ruche humaine
bourdonnante et travailleuse: ce sont des allées et des venues
continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines
d’étales couvertes de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de
fleurs.
Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les
ménagères de l’humble foyer sont là, faisant une grande partie des
emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s’éteint,
la foule disparaît comme par enchantement. C’est le jour du Seigneur, le
jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son éclosion.
Pas un protestant convaincu ne voudrait s’acheter pour dix centimes de
pain. A ce propos, chère Augustine, écoute la bonne histoire que voici:
L’an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison
balnéaire à Jersey. Elles avaient loué une jolie villa éloignée du
centre de la ville et s’y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient
guère de la vive émotion qui les attendait le premier samedi de leur
arrivée. Ce matin même elles avaient fait une commande chez l’épicier.
Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont réveillées en sursaut
par un coup frappé à leur porte. Qui pouvait venir à cette heure indue?
Elles prêtent l’oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent
très bien le frottement d’une première allumette, puis d’une seconde, un
point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier
désert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'être dérangés vont faire
les choses à leur aise? La plus brave se glisse jusqu’à la fenêtre,
elle aperçoit un homme porteur d’un long objet qui ressemble à un fusil.
Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu’il n’y en a pas à
Jersey! Pendant un moment leur anxiété est grande. Puis tout rentre dans
le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s’éloignent.
Ces dames, très agitées, ont peine à se rendormir et font des rêves
affreux. Au réveil elles se demandent d’abord si elles n’ont pas été le
jouet d’un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matérielles et
palpables, sont encore là sur le perron.
C’est le lendemain chez l’épicier qu’on trouva la clef de l’énigme. La
grande frayeur de ces dames était le fait d’une main bien innocente, de
celle du petit commis de l’épicerie qui venait à l’heure où l’on peut
encore se présenter, quoique ce fût la dernière heure de la journée,
apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C’est ce modeste
ustensile de ménage que la plus brave de ces dames prenait pour un
fusil. Le coup des allumettes s’expliqua aussi bien: le petit commis,
étonné de trouver une maison si endormie, avait tiré deux allumettes, la
première s’étant montrée récalcitrante, pour voir s’il ne s’était pas
trompé de numéro, mais une judicieuse idée l’avait empêché d’insister.
Il s’était dit qu’il n’y a que des Françaises à pouvoir être couchées à
cette heure là le samedi. Et voilà comme quoi à Jersey, le jour du
grand marché, jusqu’à minuit, il ne faut s’étonner de rien.
JOURNAL DE SUZETTE
Les marchés sont nombreux et bien approvisionés. Comme j’y suis allée de
bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'_éterner_ (étrener).
Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble
pas trop chère. Ne payant que peu ou point de droit, l’épicerie et les
denrées coloniales sont à des prix inconnus en France, la cassonnade
brute coûte dix centimes la livre, le bon café un franc vingt centimes,
le plus excellent thé deux francs quarante centimes, la bougie soixante
centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas,
cocos sont pour rien.
Il y a peu d’arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spécialité de
Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis
serres, c’est une manière de parler, ce sont des kilomètres de
constructions toutes vitrées, remplies de treilles d’une abondance
extraordinaire et d’un produit considérable. On y cultive les meilleures
espèces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de
tous les côtés. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne
directe des vignes de Chanaan.
Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux
raisins et les regarder à la façon de Moïse qui voyait la Terre promise
sans pouvoir l’aborder.
Dès la fin de février, les expéditions commencent pour Londres d’abord,
puis pour toutes les tables royales et princières de l’Europe. Au fort
de la saison, d’innombrables paniers de raisins partent des ports de
Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchés
d’Angleterre.
La viande est à peu près au même taux qu’en France, vingt à vingt-quatre
sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont
la patrie des homards. Ce qu’il y a encore de fort agréable, c’est qu’on
vous apporte tout à domicile, le porte-monnaie s’en ressent bien un peu
à cause de la bonne main, mais c’est égal, quelle commodité pour les
domestiques, pour les cuisinières surtout!
Les vaches justifient leur réputation, elles fournissent du lait et du
beurre exquis.
Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d'œufs à Jersey, par la raison fort
simple que je n’y vois pas beaucoup de poules. On les fait venir
d’ailleurs; les marchés de Bretagne sont là pour ça.
Dans la campagne Jersiaise, on ne voit ni ces troupeaux de poules ni ces
énormes fumiers qui ornent la cour de toute bonne ferme chez nous. Les
fumiers ne sont pas d’un bon effet, j’en conviens; mais ils sont pour la
gente gallinacée, picorant autour, un vrai grenier d’abondance, aux
inépuisables provisions.
La pomme de terre est un des principaux produits de l'île. On y fabrique
aussi d’excellent cidre, mais il n’est pas plus pour les petites bourses
que le vin et le raisin: l’eau et la bière, voilà la boisson ordinaire
du pays.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE VI
J’ai employé le plus de temps possible à visiter, suivant l’expression
consacrée, les beautés naturelles de l'île, dont je fais deux parts bien
différentes: l’une, la plus petite, sauvage, stérile, hérissée de roches
tourmentées par les flots en démence; l’autre, riche, fertile, cultivée,
ressemblant à un parc immense. De riants cottages, de blanches villas,
de jolies demeures isolées sont semées dans toute l'île, comme des pions
sur un échiquier. C’est partout un peu la même chose, et cependant cet
aspect est si gai, si ensoleillé, qu’il exclut la monotonie. Des
jardinets soignés, une grande propreté, un air d’aisance, tel est le
cachet de la campagne jersiaise.
J’accorde aussi une mention spéciale aux vaches. Ah! la jolie race!
tête fine, formes parfaites, robe soyeuse, enfin le type accompli des
vaches pure race normande, car les habitants de l'île s’y prennent de
manière qu’il n’y ait jamais de croisement chez eux. Elles sont du reste
aussi bonnes que belles, le lait et le beurre qu’elles donnent sont de
qualité extra-supérieure.
Je me suis laissé dire que les Américains paient les vaches jersiaises
dix, quinze et même vingt-cinq mille francs. Ceci sans doute est
l’exception. Mais il n’est pas rare de voir vendre ces vaches cinq et
six mille francs.
Nous avons fait presque toutes nos excursions dans les grands _cars_: le
regard fouille partout, et c’est plus amusant. Par exemple, beaucoup de
routes sont trop étroites, il n’y a place que pour une voiture. De temps
en temps, on trouve une sorte de relai de terrain où l’on se gare quand
on entend un autre véhicule arriver. Malheureusement on ne se croise pas
toujours à l’endroit psychologique; l’on se rencontre face à face, et
comment passer? la plus légère voiture recule pour faire place à
l’autre, parfois il faut dételer et rétrograder assez loin.
JOURNAL DE SUZETTE
Les récoltes se font dans de grands chars fort élégants pour des
charrettes de fermiers. Je soupçonne ces fermiers d'être surtout des
maraîchers: toutes les cultures sont superbes, les feuillages énormes,
les arbres vigoureux. Cette puissance de végétation s’explique
facilement, elle est due au Gulf-stream: ce courant chaud qui vient
d’Amérique, traverse en conservant sa couleur et sa chaleur les vagues
de l’Atlantique et vient ainsi fertiliser toutes les terres qu’il baigne
et leur apporter l’abondance. Les promenades dans les grands _cars_ à
vingt places très haut perchés sur roues, attelés de quatre chevaux sont
charmantes. Ces cars rayonnent dans toutes les directions et cette
manière de voyager ne manque pas de pittoresque: ce véhicule n’est point
banal, ce n’est ni le fiacre étroit, ni la tapissière morose, ni
l’omnibus fermé, ni le confortable landau qu’on trouve d’ailleurs
facilement à louer, c’est quelque chose de plus original que tout cela,
c’est un char-à-bancs perfectionné d’où la vue embrasse un vaste
horizon, et voilà pourquoi ce genre de locomotion me plaît. Les routes
sont tout à fait agréables, quelques-unes un peu trop étroites
seulement; au lieu de grandes routes rigides et poudreuses comme j’en
connais tant, ce sont de jolis chemins ombreux, quelques-uns même
recouverts d’un dôme de verdure; une herbe fine et épaisse borde la
route des deux côtés; les talus dans leur robe verte parsemée de fleurs
champêtres sourient à votre passage; c’est tout à fait coquet.
JOURNAL DE MADAME
Le Château Elisabeth
Le château Elisabeth avec ses casemates et sa vieille tour, ses remparts
grisâtres et les rochers énormes qui forment sa base et se massent tout
à l’entour comme pour le défendre, le château Elisabeth qui s’élève à un
kilomètre environ de la ville et que chaque marée isole de la terre
ferme présente un aspect imposant. Il a remplacé sur son rocher
l’antique abbaye de St-Hélier fondée il y a plusieurs siècles par un
gentilhomme normand. Ce monument religieux fut supprimé sous Henri VIII,
peu après sa rupture avec le Saint-Siège. On posa, en 1551, les premiers
fondements du château qui devait porter le nom de la reine Elisabeth,
fille de Henri VIII; les travaux durèrent cent trente ans, et le château
ne fut achevé qu’en 1688. Ce fut la dernière forteresse qui se rendît
aux Parlementaires sous Cromwell. Il subit un long siège et n’ouvrit ses
portes qu’après avoir épuisé ses munitions de guerre et de bouche, et
obtenu une capitulation honorable.
Les deux fils de Charles Ier, après la décapitation de leur père
vinrent à Jersey et habitèrent ce château, jusqu’au moment où, les
troubles civils s’étant calmés, l’aîné put remonter sur son trône. C’est
aussi pendant qu’il était retiré au château Elisabeth que lord Clarandon
écrivit la plus grande partie de son admirable ouvrage sur l’histoire de
son pays. Non loin de ce château se trouve le _Rocher de l’Ermitage_,
pieux souvenir qui remonte au berceau du Christianisme. Séparé de la
terre ferme, on ne l’aborde que difficilement. Il faut en outre gravir
un escalier étroit taillé dans les roches et qui conduit à la grotte.
L’entrée voûtée en maçonnerie existe depuis des siècles; elle défie
comme le roc lui-même la fureur des éléments. C’est là qu’Hélier passa
une grande partie de sa vie en ce lieu si propre à la méditation
religieuse; en contemplation devant ces deux infinis qui lui parlaient
de Dieu, la mer et les cieux. Sur le sommet du rocher s’étend une petite
plate-bande de verdure, c’était son jardin.
La Tour de Hougue-Bie
Notre première promenade _extra muros_ a été pour la tour jumelle de
Hougue-Bie ou tour du Prince’s tower. Elle s’élève sur un monticule
artificiel, planté de beaux arbres dont les fronts chevelus rivalisent
en hauteur avec la tour même. Ce site est l’un des plus jolis de l'île.
Un sentier serpente autour du monticule et conduit à l’entrée de la
tour. De son sommet on aperçoit presque toute l'île; le regard peut
suivre le contour de ses côtes, les échancrures de ses baies, les
ondulations capricieuses de ses vallées, les cimes altières de ses
monts, les habitations semées comme des points blancs dans la verdure,
les églises et les clochers, puis tout autour l’infini, le ciel et l’eau
confondus dans un horizon bleu. Quand l’air est tout à fait limpide, on
aperçoit les rives françaises, et même la cathédrale de Coutances. De là
aussi le regard domine la longue rangée de rochers nommés les Ecréhous,
non dénués de verdure, et sur lesquels les pêcheurs ont élevé quelques
cabanes de refuge que la mer laisse à sec.
L’une d’elles est, paraît-il, habitée depuis fort longtemps par un
pêcheur, maître Philippe Pinel surnommé le roi des Ecréhous. Il ne
quitte jamais son empire et passe sa vie au milieu des flots; il vit de
la vente de ses pêches et des vivres que les autres pécheurs veulent
bien lui apporter.
Après avoir admiré tous les points de vue, nous avons visité l’intérieur
de la tour. A notre grande surprise, notre guide nous a montré le
fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon. Nous nous trouvions
plusieurs bretons ensemble.
--Quel anachronisme! Vous vous trompez, Godefroy de Bouillon n’est
jamais venu dans ce pays-ci, et ce fauteuil n’a rien d’ancien.
--Je ne me trompe pas, a répondu notre cicérone. Nous nous sommes
récriés de plus belle:
Peste! un siège vénérable comptant huit siècles de date... Est-ce donc à
Jersey qu’il faut venir pour apprendre l’histoire de France! nous nous
sommes mis à rire, et le guide a repris d’un air absolument convaincu:
--Je le répète, voilà le fauteuil où s’asseyait Godefroy de Bouillon.
Ces Anglais ont un flegme qui vous désarçonne! Les appartements, qu’on
appelle pompeusement la salle, la bibliothèque, la chambre et la
chapelle de médiocre dimension et très délabrés n’offrent rien de
remarquable.
Revenus enchantés de notre excursion, mais intrigués de l’affirmation si
catégorique de notre guide, nous sommes allés aux renseignements. Le
monticule de Hougue-Bie fut à l’origine un mausolée élevé par une veuve
fidèle à la mémoire de son mari traîtreusement assassiné par ses
serviteurs. Le nom de Tour du Prince est de date récente et lui vient
d’un Prince de Bouillon (nous sommes loin de Godefroy) qui, ayant pris
du service à la fin du siècle dernier, chez les Anglais, en qualité
d’amiral, avait fait installer à Hougue-Bie un télégraphe porte signaux
à l’aide duquel il était parvenu à établir, après l’exécution de Louis
XVI, une correspondance assez régulière avec les émigrés qui fuyaient la
terreur.
Le Château Mont-Orgueil
Mont-Orgueil, un nom qui convient également à l’esprit anglais et au
château qui le porte. Si l’on pouvait appliquer aux bâtiments le mot
_snob_ inventé pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est
le plus snob des châteaux: d’apparence superbe, il n’est en réalité
qu’une ruine que le génie anglais entretient et conserve
scrupuleusement.
Ce château qui tient une grande place dans l’histoire de Jersey ne fut
jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre bâtie
sur la partie de l'île la plus rapprochée de la France, à cent cinquante
mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction réunissait alors
tout ce qui constituait une place imprenable. Le château Mont-Orgueil
est défendu du côté de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement
taillés et s’escaladant à pic, les uns les autres; battus de courants
rapides et dangereux, ils s’opposent à tout abordage; aussi, de ce
côté-là, il n’y a pas de murailles, mais seulement quelques fenêtres
grillées, étroites comme des meurtrières.
Du côté de la terre on retrouve quelque poésie dans ses hautes murailles
coquettement drapées de mousse et de lierre. A l’intérieur, c’est un
dédale de voûtes sombres, de portes basses, de corridors humides,
d’escaliers tortueux, d’appartements lugubres. A l’extérieur, tours et
bastions, pont-levis et fossés, créneaux et plates-formes donnent grand
air à ce château qui se voit de très loin et dont l’aspect imposant
semble commander la terre et les flots.
La grande porte d’entrée est l’un des plus beaux et des plus élégants
spécimen de l’architecture normande. On y remarque au centre les armes
de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina),
avec le millésime de 1593, et de chaque côté un écusson. Celui de gauche
avec ses trois épées abaissées et sa devise _Garde la Foi_ représente
les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs générations
gouverneurs du château. L’écusson de droite est le même mais écartelé,
des armes de Catherine Norris, femme d’Amias Paulett.
Malgré la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour
massive qui s’élève au-dessus remontent à une plus haute antiquité et
que les écussons incrustés dans la maçonnerie ont été rapportés.
Montorgueil a subi bien des sièges. Sous Philippe de Valois, les
Français s’en emparèrent et l’occupèrent trois ans; un certain seigneur
normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers
le commandant du château, y domina pendant plusieurs années en
souverain. Duguesclin fit vainement le siège de Montorgueil en 1374.
C’est de ce siège mémorable que commence la gloire de la famille de
Carteret, dont le nom joue un si grand rôle dans l’histoire de Jersey.
Surdeval s’en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Français
surpris à leur tour, et malgré une héroïque défense, furent forcés de
capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'île, aidé
de l’amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les
troubles civils les Paritains sous Cromwell s’y établirent. On montre la
chambre qu’habita de temps en temps Charles II pendant son séjour dans
l'île. La vieille chapelle qui sue l’humidité est dédiée à Saint Georges
patron de l’Angleterre. Sa cripte basse, étroite, assise sur d’énormes
piliers massifs a servi de sépulture à plusieurs gouverneurs du
château, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces voûtes
sombres et froides qu’une haute statue mutilée, celle de la Vierge.
Bandinelli, fougueux sectaire, brouillon politique, renfermé dans ce
château tenta de s’évader en escaladant les rochers, mais la corde à
laquelle il était suspendu ayant manqué, le malheureux vint se briser
aux pieds du château.
On prétend qu’un camp romain existait là; quelques pans de murs portent
encore le nom de Fort-César.
JOURNAL DE SUZETTE
Je suis très contente des excursions que madame m’a fait faire. Les
vallées dans l’intérieur de l'île sont ombreuses et supérieurement
boisées. Ce que j’aime moins, ce sont les fortifications qui garnissent
les falaises.
Elles sont là, debout, imprenables sentinelles, sur les côtes qui
regardent la France.
On m’a offert une collection de fleurs collées sur un beau papier blanc,
en m’assurant que la flore marine et terrestre est très riche à Jersey.
Les fleurs desséchées, ça ne me dit pas grand chose; je préfère un
bouquet fraîchement cueilli et parfumé, je préfère les verdures et les
fleurs d’une salle de restaurant bien servie; parlez-moi de celui de
Lecq qu’on nomme _Le Pavillon_, on y trouve tous les rafraîchissements
désirables.
J’ai visité le fort Elisabeth et le château Mont-Orgueil. Du fort
Elisabeth, on jouit d’une vue rapprochée, pleine de détails et de
perspective. D’abord, le port de St-Hélier et sa forêt de mâts, le fort
Régent imposant dominateur qui le protège, ensuite la ville aux maisons
serrées, aux toits de toute couleur, bleus, rouges, jaunes qui se
confondent et s’étagent pittoresquement, dominés par les flèches des
églises, les cimes fumantes des usines,...... puis viennent des
amphithéâtres de verdure semés de cottages, de maisons charmantes,
toujours plus riants, toujours plus riches, à mesure que l'œil les
parcourt; plus loin, à gauche St-Aubin, la jolie ville italienne si
gracieusement couchée au bas de ses montagnes éclatantes de genêts d’or,
avec son petit port aussi et son gentil château dans la mer; enfin
Noirmont sombre et farouche, éperon que le pilote ne double qu’en
frémissant.
Du haut du fort Régent on jouit également d’un magnifique aspect,
surtout si l’on s’y place à l’heure où les bateaux à vapeur, arrivant à
la fois de France et d’Angleterre, versent dans l'île leur contingent de
voyageurs:--à droite, la ville bourdonnante et fumeuse, mollement
appuyée aux flancs de ses collines fleuries;--devant soi, la baie de
St-Aubin qui se déploie toute entière;--à vos pieds, l’ancien port, avec
le fort _Victoria_, tout cet ensemble est superbe, on voit à la fois,
les nombreux navires qui s’agitent dans le port, les quais de granit qui
retentissent d’activité, et la file de voitures qui courent dessus comme
dans les rues d’une grande ville.
Le Château Mont-Orgueil est une espèce de ruine d’où la vue est
splendide, mais un peu vague; elle se perd dans l’infini.
Au loin, l’horizon découpe les sinuosités de la Hague, jusqu’au cap
Fréhel, avec les flèches de la cathédrale de Coutances au milieu.
La petite ville de Gorey s’élève aux pieds de l’antique château comme
une jolie fleur au pied d’un vieux chêne. C’est dans son port que
s’abrite la flotille de bateaux qui font la pêche à l’huître sur un
immense banc qui se trouve à peu près à égale distance de Jersey et des
côtes de France. Cette pêche dure neuf mois environ. Il a été nécessaire
d’établir des limites que les pêcheurs des deux rivages ne peuvent
franchir. Des cotres de guerre anglais et français croisent devant
l’huîtrière pour protéger leurs nationaux. Comme la partie la plus
productive est du côté de la France, les Anglais profitent des temps
brumeux pour draguer les huîtres de nos parages et sont souvent pris en
flagrant délit. Il y a bien d’autres sites qu’on vante à qui mieux
mieux; moi, je trouve que c’est toujours la même chose, des montagnes et
des vallées, des rochers et du sable, des villes et des campagnes, et
par-dessus le marché, la mer, toujours la mer de quelque côté qu’on se
tourne, à gauche, à droite, devant, derrière, c’est toujours la Manche,
j’en suis saturée.
JOURNAL DE MADAME
La Religion Salutiste
Nous n’avons pas eu besoin d’aller au théâtre royal pour voir un
spectacle des plus divertissants et pas banal du tout. J’ai assisté à
une réunion de l’Armée du Salut. Cela s’est passé le soir, dans une
grande salle dépourvue de tout ornement, faiblement éclairée, remplie de
bancs de bois et de quelques chaises. Dans le fond de la scène se
trouvait l’autel élevé de trois marches. Là, les lieutenants et les
lieutenantes en jersey rouge paradant de leur mieux ont d’abord entonné
des chants de circonstance pour appeler l’esprit saint au milieu de
nous; puis le plus révérend de cette fameuse société a pris la parole
dans le but évident de nous convertir. Il a rappelé avec émotion
quelques passages des discours de la maréchale Booth qui pleure, qui
gémit sur les crimes et les désordres de Ninive, et de Babylonne, lisez
Londres et Paris. Après avoir péroré quelque temps, deux ou trois
vieillards pénétrés d’onction ont senti l’esprit s’agiter en eux. A cet
appel pressant le plus âgé, tout à fait emballé, s’est mis à faire sa
confession tout haut. Une capitaine--dans l’armée salutiste, les grades
n’ont pas de sexe, ils appartiennent indifféremment aux hommes et aux
femmes,--édifiée de son repentir, est allée le prendre par la main et
l’a amené sur l’estrade, c’est-à-dire à l’autel en lui disant ou à peu
près: «Recueillez-vous, rentrez en vous-même, Jésus touché de votre
humilité vous remplit de ses grâces, c’est le salut.» Le bonhomme a
marmotté quelques mots que je n’ai pas entendus. De nouveaux chants,
alternant avec les trompettes sacrées, se sont fait entendre. La
cérémonie est terminée, il est dix heures. Ces représentations
évangéliques accompagnées de quelques coups de tamtam se renouvellent
souvent, mais une fois suffit pour les curieux.
Comme il n’y avait guère que des gens du peuple, les salutistes nous ont
vite aperçues. De temps en temps ils nous lançaient des regards, tantôt
scrutateurs pour fouiller dans nos impressions, tantôt bienveillants,
pour nous inviter à grossir leurs rangs. A la sortie, ils n’ont pu
s’empêcher de nous interpeller en nous tendant leur escarcelle pour les
besoins de l'œuvre. «Ces dames sont-elles satisfaites? vous reviendrez,
n’est-ce pas?» et comme je souriais d’un air incrédule, on m’a murmuré à
l’oreille: «La grâce vous touchera, revenez seulement. Oh revenez!» et
l’on m’a glissé une petite brochure dans la main.
Il paraît que ces brochures imprimées en beaucoup de langues sont
principalement distribuées à des pauvres hères qui, ne comprenant rien
au figuré, croient à la réalité des phrases comme celles-ci.
«Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.»
Venez vous joindre à l’armée du Christ pour montrer par votre exemple
quelle est la force de la «parole divine qui féconde et _désaltère_.»
«_O vous tous_ qui êtes altérés, venez aux eaux! Et vous qui n’avez
point d’argent, _venez_, _achetez_, sans argent et sans aucun prix, du
vin et du lait.»
Et quantité de malheureux, séduits par ces belles maximes, s’imaginant
qu’il n’y a plus qu’à tendre la main pour prendre et à ouvrir la bouche
pour boire et manger s’enrôlent sous la bannière salutiste. Ah les
_povres_! voici un entrefilet fort instructif à ce sujet:
Les officiers de l’armée du Salut peuvent-ils vivre avec cinq livres
(cent vingt-cinq fr.) par an? Le général Booth et le commissaire Jucker
disent: oui; les officiers répondent: non. Et leur réponse paraît
sincère, car ils meurent comme des moutons.
Depuis 1882, «l’armée» a envoyé dans l’Inde deux cent vingt-cinq
officiers. Sur ce nombre, cent ont quitté le pays ou sont morts, morts
de faim. Le général veut que ses hommes vivent de la même manière que
les indigènes, il leur alloue un salaire d’un schelling (un franc
vingt-cinq) par mois, et ils doivent se procurer le reste de l’argent
nécessaire à leur subsistance par d’autres moyens. Ce système est
simplement meurtrier. Peut-être M. Booth, avant de parler des misères de
Londres, devrait-il songer aux pauvres gens qu’il envoie mourir dans
l’Inde?
Les époux Booth ont parcouru toute l’Europe et l’Amérique. On n’a pas
oublié le petit speech du maréchal à Paris. Le voici:
«Sur une estrade, un vieillard qu’on pourrait prendre pour M. Naquet,
étale aux regards des auditeurs un superbe gilet rouge.
Ce vieillard, c’est le général Booth lui-même.
Au fur et à mesure qu’il parle--en anglais,--un interprète, le
vice-général Clibborn traduit ses paroles en français.
Le général raconte qu’un Anglais l’a aidé une année de nombreux chèques,
et souhaite qu’un autre Anglais surtout aussi riche se trouve dans la
salle et dans les mêmes dispositions, car, dit-il, ce n’est qu’une
habitude à prendre, après on donne par coutume, de génération en
génération, sans savoir pourquoi.
Le moment est venu de mettre cette théorie en pratique.»
En entendant l’annonce d’une collecte, toujours pour les besoins de
l'œuvre, l’auditoire se leva et disparut comme par enchantement.
Les processions extérieures manquent quelquefois de charme. De temps en
temps ces pauvres salutistes reçoivent des horions dans les rues; c’est
le revers de la médaille, c’est le mauvais côté de leur propagande
effrénée; la procession est interrompue, et bagarre s’en suit. Ces
petits intermèdes, provoqués par quelques mauvais plaisants, font la
joie du public qui n’a jamais pris les salutistes au sérieux.
Le protestantisme florissait sous trente-cinq formes à Jersey. Les
salutistes viennent d’y ajouter la trente-sixième. Je ne saurais
énumérer tous les noms qu’elles portent, mais on m’a cité les
Méthodistes nouveaux et anciens, les Baptistes, les Indépendants, les
Bryanistes, les Bethell Quakers, les vrais Parfaits, les sectaires de
Swedemborg. Toutes ces sectes sont une aberration de l’esprit. Les
Français ont la folie politique, les Anglais ont la folie religieuse.
JOURNAL DE SUZETTE
Voilà la fameuse religion qui vient de passer sous nos fenêtres; elle se
compose d’une douzaine d’hommes habillés en rouge portant sur leur
poitrine un écriteau où sont inscrits ces mots: «_Read the war cry_» et
de sept ou huit femmes se donnant le bras: quand la musique cesse, elles
chantent je ne sais quoi. En tête est un drapeau rouge, avec des signes
incompréhensibles. Tout le monde suit ce singulier cortège, et un
policeman, ou garde de police, marche en même temps qu’eux, afin de
protéger la liberté du culte. Le chef ou prêtre, possesseur d’une grande
barbe noire et d’une physionomie peu rassurante, doit être italien. Il
paraît qu’en Suisse ils ont fait de la propagande dans ce genre-ci, mais
on les a emprisonnés, de sorte qu’ils mettent les prisonniers au nombre
de leurs martyrs; ils pourront bientôt avoir un calendrier. C’est une
vraie comédie, et je ne peux pas croire qu’il y ait des gens qui
prennent cela au sérieux. Leur nom est la Milice de la Guerre ou Soldats
du Saint. Ce sont, je crois, des possédés pour la plupart, Dieu veut
ainsi humilier les Anglais qui se sont séparés de la véritable église,
en les laissant descendre malgré leur gravité apparente et leur
intelligence, au dernier degré de l’aberration! C’est l’avis de Madame.
JOURNAL DE MADAME
La grève de Lecq,. Les rochers de Plémont
La côte septentrionale de l'île est découpée de plusieurs baies, dont la
principale est celle de Lecq. Les rochers de Plémont aux grottes
mystérieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades
les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien.
Les grottes ou caves de Lecq sont très curieuses à visiter. Il faut
autant que possible y venir à me
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