Le Rhin, Tome IV
by Victor Hugo · French · Gutenberg #40239 · 324,395 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Le Rhin, Tome IV
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Le Rhin, Tome IV
Author: Victor Hugo
Release date: July 15, 2012 [eBook #40239]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/40239
Credits: Produced by Adrian Mastronardi, Hélène de Mink, and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RHIN, TOME IV ***
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
LE RHIN
IV
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VICTOR HUGO
LE RHIN
IV
COLLECTION HETZEL
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
1858
Droit de traduction réservé
LETTRE XXXII
BALE.
Paysages.--Profil des compagnons de voyage de l'auteur.--Joli
costume des jeunes filles.--Ce qu'un philosophe peut
conduire.--Ici le lecteur voit passer un peu de forêt
Noire.--Bâle.--L'_hôtel de la Cigogne_.--Théorie des
fontaines.--Tombeau d'Erasme.--Autres tombeaux.
Bâle, 7 septembre.
Hier, cher ami, à cinq heures du matin, j'ai quitté Freiburg. A midi
j'entrais dans Bâle. La route que je fais est chaque jour plus
pittoresque. J'ai vu lever le soleil. Vers six heures il a puissamment
troué les nuages, et ses rayons horizontaux sont allés au loin faire
surgir à l'horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà
des bosses formidables. On sent que ce sont les dernières ondulations
de ces énormes vagues de granit qu'on appelle les Alpes.
Le coupé de la diligence badoise était pris. L'intérieur était ainsi
composé: un bibliothécaire allemand, triste d'avoir oublié sa blouse
dans une auberge du mont Rigi; un petit vieillard habillé comme sous
Louis XV, se moquant d'un autre vieillard en costume d'incroyable qui
me faisait l'effet d'Elleviou en voyage, et lui demandant _s'il avait
vu le pays des Grisons_; enfin un grand commis-marchand, colporteur
d'étoffes et déclarant avec un gros rire que, comme il n'avait pu
placer ses échantillons, il voyageait _en vins_ (en vain); de plus,
ayant sur les joues des favoris comme les caniches tondus en ont
ailleurs.--Voyant ceci, je suis monté sur l'impériale.
Il faisait assez froid; j'y étais seul.
Les jeunes filles de ce côté du Haut-Rhin ont un costume exquis: cette
coiffure-cocarde dont je vous ai parlé, un jupon brun à gros plis
assez court et une veste d'homme en drap noir avec des morceaux de
soie rouge imitant des crevés et des taillades cousus à la taille et
aux manches. Quelques-unes, au lieu de cocarde, ont un mouchoir rouge
noué en fichu sous le menton. Elles sont charmantes ainsi. Cela ne les
empêche pas de se moucher avec leurs doigts.
Vers huit heures du matin, dans un endroit sauvage et propre à la
rêverie, j'ai vu un monsieur d'âge vénérable, vêtu d'un gilet jaune,
d'un pantalon gris et d'une redingote grise, et coiffé d'un vaste
chapeau rond, ayant un parapluie sous le bras gauche et un livre à la
main droite. Il lisait attentivement. Ce qui m'inquiétait, c'est qu'il
avait un fouet à la main gauche. De plus, j'entendais des grognements
singuliers derrière une broussaille qui bordait la route. Tout à coup
la broussaille s'est interrompue, et j'ai reconnu que ce philosophe
conduisait un troupeau de cochons.
Le chemin de Freiburg à Bâle court le long d'une magnifique chaîne de
collines déjà assez hautes pour faire obstacle aux nuages. De temps en
temps on rencontre sur la route un chariot attelé de bœufs, conduit
par un paysan en grand chapeau, dont l'accoutrement rappelle la
Basse-Bretagne; ou bien un roulier traîné par huit mulets; ou une
longue poutre qui a été un sapin, et qu'on transporte à Bâle sur deux
paires de roues qu'elle réunit comme un trait d'union; ou une vieille
femme à genoux devant une vieille croix sculptée. Deux heures avant
d'arriver à Bâle, la route traverse un coin de forêt: des halliers
profonds, des pins, des sapins, des mélèzes; par moments une
clairière, dans laquelle un grand chêne se dresse seul comme le
chandelier à sept branches; puis des ravins où l'on entend murmurer
des torrents. C'est la forêt Noire.
Je vous parlerai de Bâle en détail dans ma prochaine lettre. Je me
suis logé _à la Cigogne_, et de la fenêtre où je vous écris, je vois
dans une petite place deux jolies fontaines côte à côte, l'une du
quinzième siècle, l'autre du seizième. La plus grande, celle du
quinzième siècle, se dégorge dans un bassin de pierre plein d'une
belle eau verte, moirée, que les rayons du soleil semblent remplir, en
s'y brisant, d'une foule d'anguilles d'or.
C'est une chose bien remarquable d'ailleurs que ces fontaines. J'en ai
compté huit à Freiburg; à Bâle il y en a à tous les coins de rue.
Elles abondent à Lucerne, à Zurich, à Berne, à Soleure. Cela est
propre aux montagnes. Les montagnes engendrent les torrents, les
torrents engendrent les ruisseaux, les ruisseaux produisent les
fontaines; d'où il suit que toutes ces charmantes fontaines gothiques
des villes suisses doivent être classées parmi les fleurs des Alpes.
J'ai vu de belles choses à la cathédrale, et j'en ai vu de curieuses,
entre autres le tombeau d'Erasme. C'est une simple lame de marbre,
couleur café, posée debout, avec une très-longue épitaphe en latin.
Au-dessus de l'épitaphe est une figure qui ressemble, jusqu'à un
certain point, au portrait d'Erasme par Holbein, et au bas de laquelle
est écrit ce mot mystérieux: _Terminus_. Il y a aussi le sarcophage de
l'impératrice Anne, femme de Rodolphe de Habsbourg, avec son enfant
endormi près d'elle; et, dans un bras de la croisée, une autre tombe
du quatorzième siècle, sur laquelle est couchée une sombre marquise de
pierre, la dame de Hochburg.--Mais je ne veux pas empiéter; je vous
conterai Bâle dans ma prochaine lettre.
Demain, à cinq heures du matin, je pars pour Zurich, où vient
d'éclater une petite chose qu'on appelle ici une révolution. Que j'aie
une tempête sur le lac, et le spectacle sera complet.
LETTRE XXXIII
BALE.
La Plume et le Canif, élégie.--Frick.--Bâle.--La
cathédrale.--Indignation du voyageur.--Le badigeonnage.--Les
flèches.--La façade.--Les deux seuls saints qui aient des
chevaux.--Le portail de gauche.--La rosace.--Le portail de
droite.--Le cloître.--Regret amer au cloître de
Saint-Wandrille.--Luxe des tombeaux.--Intérieur de
l'église.--Les stalles.--La chaire.--La crypte.--Peur qu'on y
a.--Les archives.--Le haut des clochers.--Bâle à vol
d'oiseau.--Promenade dans la ville.--Ce que l'architecture
locale a de particulier.--La maison des armuriers.--L'hôtel de
ville.--Munatius Plancus.--L'auteur rencontre avec plaisir le
valet de trèfle à la porte d'une auberge.--L'archéologie serait
perdue si les servantes ne venaient pas au secours des
antiquaires.--La bibliothèque.--Holbein partout.--La table de
la diète.--Soins admirables et exemplaires des bibliothécaires
de Bâle pour un tableau de Rubens.--Remarque importante et
dernière sur la bibliothèque.--Fin de l'élégie de la Plume et
du Canif.
Frick, 8 septembre.
Cher ami, j'ai une affreuse plume, et j'attends un canif pour la
tailler. Cela ne m'empêche pas de vous écrire, comme vous voyez.
L'endroit où je suis s'appelle Frick, et ne m'a rien offert de
remarquable qu'un assez joli paysage et un excellent déjeuner que je
viens de dévorer. J'avais grand'faim.--Ah! on m'apporte un canif et de
l'encre. J'avais commencé cette lettre avec ma carafe pour écritoire.
Puisque j'ai de bonne encre, je vais vous parler de Bâle, comme je
vous l'ai promis.
Au premier abord, la cathédrale de Bâle choque et indigne.
Premièrement, elle n'a plus de vitraux; deuxièmement, elle est
badigeonnée en gros rouge, non-seulement à l'intérieur, ce qui est de
droit, mais à l'extérieur, ce qui est infâme; et cela, depuis le pavé
de la place jusqu'à la pointe des clochers: si bien que les deux
flèches, que l'architecte du quinzième siècle avait faites charmantes,
ont l'air maintenant de deux carottes sculptées à jour.--Pourtant, la
première colère passée, on regarde l'église, et l'on s'y plaît; elle a
de beaux restes. Le toit, en tuiles de couleur, a son originalité et
sa grâce (la charpente intérieure est de peu d'intérêt). Les flèches,
flanquées d'escaliers-lanternes, sont jolies. Sur la façade principale
il y a quatre curieuses statues de femmes: deux femmes saintes qui
rêvent et qui lisent; deux femmes folles, à peine vêtues, montrant
leurs belles épaules de Suissesses fermes et grasses, se raillant et
s'injuriant avec de grands éclats de rire des deux côtés du portail
gothique. Cette façon de représenter le diable est neuve et
spirituelle. Deux saints équestres, saint Georges et saint Martin,
figurés à cheval et plus grands que nature, complètent l'ajustement de
la façade. Saint Martin partage à un pauvre la moitié de son manteau,
qui n'était peut-être qu'une méchante couverture de laine, et qui
maintenant, transfiguré par l'aumône, est en marbre, en granit, en
jaspe, en porphyre, en velours, en satin, en pourpre, en drap
d'argent, en brocart d'or, brodé en diamants et en perles, ciselé par
Benvenuto, sculpté par Jean Goujon, peint par Raphaël.--Saint
Georges, sur la tête duquel deux anges posent un morion germanique,
enfonce un grand coup de lance dans la gueule du dragon qui se tord
sur une plinthe composée de végétaux hideux.
Le portail de gauche est un beau poëme roman. Sous l'archivolte, les
quatre évangélistes; à droite et à gauche, toutes les œuvres de
charité figurées dans de petites stalles superposées, encadrées de
deux piliers et surmontées d'une architrave. Cela fait deux espèces de
pilastres, au sommet desquels un ange glorificateur embouche la
trompette. Le poëme se termine par une ode.
Une rosace byzantine complète ce portail; et, par un beau soleil,
c'est un tableau charmant dans une bordure superbe.
Le portail de droite est moins curieux, mais il communique avec un
noble cloître du quinzième siècle, pavé, lambrissé et plafonné de
pierres sépulcrales, qui a quelque analogie avec l'admirable cloître
de Saint-Wandrille, si stupidement détruit par je ne sais quel
manufacturier inepte. Les tombeaux pendent et se dressent de toutes
parts sous les ogives à meneaux flamboyants; ce sont des lames
ouvragées, celles-ci en pierres, d'autres en marbre, quelques-unes en
cuivre; elles tombent en ruine; la mousse mange le granit, l'oxyde
mange le bronze. C'est, du reste, une confusion de tous les styles
depuis cinq cents ans, qui fait voir l'écroulement de l'architecture.
Toutes les formes mortes de ce grand art sont là, pêle-mêle, se
heurtant par les angles, démolies l'une par l'autre, comme ensevelies
dans ces tombes: l'ogive et le plein cintre, l'arc surbaissé de
Charles-Quint, le fronton échancré de Henri III, la colonne torse de
Louis XIII, la chicorée de Louis XV. Toutes ces fantaisies successives
de la pensée humaine, accrochées au mur comme des tableaux dans un
salon, encadrent des épitaphes. Une idée unique est au centre de ces
créations éblouissantes de l'art,--la mort. La végétation variée et
vivante de l'architecture fleurit autour de cette idée.
Au centre du cloître, il y a une petite cour carrée pleine de cette
belle herbe épaisse qui pousse sur les morts.
Dans l'intérieur de l'église, outre les tombes dont je vous ai parlé
dans ma dernière lettre, j'ai trouvé des stalles en menuiserie du
quinzième et du seizième siècle. Ces petits édifices en bois ciselé
sont pour moi des livres très-amusants à lire; chaque stalle est un
chapitre. La grande boiserie d'Amiens est l'iliade de ces épopées.
La chaire, qui est du quinzième siècle, sort du pavé comme une grosse
tulipe de pierre, enchevêtrée sous un réseau d'inextricables nervures.
Ils ont mis à cette belle fleur une coiffe absurde, comme à
Freiburg.--En général, le calvinisme, sans mauvaise intention
d'ailleurs, a malmené cette pauvre église; il l'a badigeonnée, il a
blanchi les fenêtres, il a masqué d'une balustrade à mollets le bel
ordre roman des hautes travées de la nef, et puis il a répandu sous
cette belle voûte catholique je ne sais quelle atmosphère puritaine
qui ennuie. La vieille cathédrale du prince-évêque de Bâle, lequel
portait d'argent à la crosse de sable, n'est plus qu'une chambre
protestante.
Pourtant le méthodisme a respecté les chapiteaux romans du chœur, qui
sont des plus mystérieux et des plus remarquables; il a respecté la
crypte placée sous l'autel, où il y a des piliers du douzième siècle
et des peintures du treizième. Quelques monstres romans, d'une
difformité chimérique, arrachés de je ne sais quelle église ancienne
disparue, gisent là, sur le sombre pavé de cette crypte, comme des
dogues endormis. Ils sont si effrayants qu'on marche auprès d'eux dans
l'ombre avec quelque peur de les réveiller.
La vieille femme qui me conduisait m'a offert de me montrer les
archives de la cathédrale, j'ai accepté. Voici ce que c'est que ces
archives: un immense coffre en bois sculpté du quinzième siècle,
magnifique, mais vide.--Quand on entre dans la chambre des archives,
on entend un bâillement effroyable; c'est le grand coffre qui
s'ouvre.--Je reprends. Une vaste armoire du même temps, à mille
tiroirs. J'ai ouvert quelques-uns de ces tiroirs; ils sont vides. Dans
un ou deux j'ai trouvé de petites gravures représentant Zurich, Berne
ou le mont Rigi; dans le plus grand il y a une image de quelques
hommes accroupis autour d'un feu; en bas de cette image, qui est du
goût le plus suisse, j'ai lu cette inscription: _Bivoic des
Bohémiens_. Ajoutez à cela quelques vieilles bombes en fer posées sur
l'appui d'une fenêtre, une masse d'armes, deux épieux de paysan suisse
qui ont peut-être martelé Charles le Téméraire sous leurs quatre
rangées de clous disposées en mâchoires de requin, de médiocres
reproductions en cire de la Danse macabre de Jean Klauber, détruite en
1805 avec le cimetière des Dominicains; une table chargée de fossiles
de la forêt Noire; deux briques-faïences assez curieuses du seizième
siècle; un almanach de Liége pour 1837, et vous aurez les archives de
la cathédrale de Bâle. On arrive à ces archives par une belle grille
noire, touffue, tordue, et savamment brouillée, qui a quatre cents
ans. Des oiseaux et des chimères sont perchés çà et là dans ce sombre
feuillage de fer.
Du haut des clochers la vue est admirable. J'avais sous mes pieds, à
une profondeur de trois cent cinquante pieds, le Rhin large et vert;
autour de moi le grand Bâle, devant moi le petit Bâle: car le Rhin a
fait de la ville deux morceaux; et, comme dans toutes les villes que
coupe une rivière, un côté s'est développé aux dépens de l'autre. A
Paris c'est la rive droite, à Bâle c'est la rive gauche. Les deux Bâle
communiquent par un long pont de bois, souvent rudoyé par le Rhin, qui
n'a plus de piles de pierre que d'un seul côté, et au centre duquel
se découpe une jolie tourelle-guérite du quinzième siècle. Les deux
villes font au Rhin des deux côtés une broderie ravissante de pignons
taillés, de façades gothiques, de toits à girouettes, de tourelles et
de tours. Cet ourlet d'anciennes maisons se répète sur le Rhin et s'y
renverse. Le pont reflété prend l'aspect étrange d'une grande échelle
couchée d'une rive à l'autre. Des bouquets d'arbres et une foule de
jardins suspendus aux devantures des maisons se mêlent aux zigzags de
toutes ces vieilles architectures. Les croupes des églises, les tours
des enceintes fortifiées, font de gros nœuds sombres auxquels se
rattachent de temps en temps les lignes capricieuses qui courent en
tumulte des clochers aux pignons, des pignons aux lucarnes. Tout cela
rit, chante, parle, jase, jaillit, rampe, coule, marche, danse, brille
au milieu d'une haute clôture de montagnes qui ne s'ouvre à l'horizon
que pour laisser passer le Rhin.
Je suis redescendu dans la ville, qui abonde en fantaisies exquises,
en portes bien imaginées, en ferrures extravagantes, en constructions
curieuses de toutes les époques. Il y a, entre autres, un grand logis
qui sert aujourd'hui de hangar à un roulage, et qui a à toutes les
baies, guichets, portes, fenêtres, des nœuds gordiens de nervures,
souvent tranchés par l'architecte et les plus bizarres du monde. Je
n'ai rien rencontré de pareil nulle part. La pierre est là tordue et
tricotée comme de l'osier. Vous pouvez voir des anses de panier en
Normandie; mais, pour voir le panier tout entier, il faut venir à
Bâle. Près de ce roulage, j'ai visité l'ancienne maison des armuriers,
bel édifice du seizième siècle, avec des peintures en plein air sur la
devanture, dans lesquelles Vénus et la Vierge sont fort accortement
mêlées.
L'hôtel de ville est du même temps. La façade, surmontée d'un homme
d'armes empanaché, qui porte l'écu de la ville, serait belle si elle
n'était badigeonnée (en rouge toujours!) et, qui plus est, ornée
d'affreux personnages peints accoudés à un balcon figuré qui est dans
le style gothique de 1810. La cour intérieure a subi le même tatouage.
Le grand escalier aboutit à deux statues: l'une, qui est en bas, est
un fort beau guerrier de la renaissance qui a la prétention de
représenter le consul romain Munatius Plancus; l'autre, qui est en
haut, au coin de l'imposte d'une porte surbaissée, est un valet de
ville qui tient une lettre à la main; il est peint, vêtu mi-partie de
noir et de blanc, qui est le blason de la ville, et la lettre, bien
pliée, a un cachet rouge. Ce valet de ville gothique a surnagé sur
toutes les révolutions de l'Europe. Je l'avais rencontré le matin même
près de l'hôtel des Trois-Rois, allant par la ville, bien portant et
bien vivant, précédé de son homme d'armes portant une épée; ce qui
faisait beaucoup rire quelques commis-marchands, lesquels lisaient le
_Constitutionnel_ à la porte d'un estaminet.
Une fraîche servante est sortie tout à coup de la porte surbaissée;
elle m'a adressé quelques paroles en allemand, et, comme je ne la
comprenais pas, je l'ai suivie. Bien m'en a pris. La bonne fille m'a
introduit dans une chambre où il y a un escalier à vis des plus
exquis, puis dans une salle toute en chêne poli, avec de beaux vitraux
aux croisées et une superbe porte de la renaissance à la place où nous
mettons d'ordinaire la cheminée: ici, comme en Alsace, comme en
Allemagne, il n'y a pas de cheminées, il y a des poêles. Voyant toutes
ces merveilles, j'ai donné à la gracieuse fille une belle pièce
d'argent de France qui l'a fait sourire.
Sur l'escalier de cet hôtel de ville il y a une curieuse fresque du
Jugement dernier, qui est du seizième siècle.
Je n'aurais pas quitté Bâle sans visiter la Bibliothèque. Je savais
que Bâle est pour les Holbein ce que Francfort est pour les Albert
Durer. A la Bibliothèque, en effet, c'est un nid, un tas, un
encombrement; de quelque côté qu'on se tourne, tout est Holbein. Il y
a Luther, il y a Erasme, il y a Mélanchthon, il y a Catherine de Bora,
il y a Holbein lui-même; il y a la femme de Holbein, belle femme d'une
quarantaine d'années, encore charmante, qui a pleuré et qui rêve entre
ses deux enfants pensifs, qui vous regarde comme une femme qui a
souffert et qui pourtant vous donne envie de baiser son beau cou. Il y
a aussi Thomas Morus avec toute sa famille, avec son père et ses
enfants, avec son singe, car le grave chancelier aimait les singes. Et
puis il y a deux Passions, l'une peinte, l'autre dessinée à la plume;
deux Christ morts, admirables cadavres qui font tressaillir. Tout cela
est de Holbein; tout cela est divin de réalité, de poésie et
d'invention. J'ai toujours aimé Holbein; je trouve dans sa peinture
les deux choses qui me touchent, la tristesse et la douceur.
Outre les tableaux, la Bibliothèque a des meubles; force bronzes
romains trouvés à Augst, un coffre chinois, une tapisserie-portière de
Venise, une prodigieuse armoire du seizième siècle (dont on a déjà
_offert douze mille francs_, me disait mon guide), et enfin la table
de la Diète des treize cantons. C'est une magnifique table du seizième
siècle, portée par des guivres, des lions et des satyres qui
soutiennent le blason de Bâle, ciselée aux armes des cantons,
incrustée d'étain, de nacre et d'ivoire; table autour de laquelle
méditaient ces avoyers et ces landammans redoutés des empereurs; table
qui faisait lire à ces gouverneurs d'hommes cette solennelle
inscription: _Supra naturam præsto est Deus_.--Elle est, du reste, en
mauvais état. La bibliothèque de Bâle est assez mal tenue; les objets
y sont rangés comme des écailles d'huîtres. J'ai vu sur un bahut un
petit tableau de Rubens qui est posé debout contre une pile de
bouquins, et qui a déjà dû tomber bien des fois, car le cadre est
tout brisé.--Vous voyez qu'il y a un peu de tout dans cette
bibliothèque, des tableaux, des meubles, des étoffes rares; il y a
aussi quelques livres.
Mon ami, j'arrête ici cette lettre, griffonnée, comme vous le pouvez
voir, sur je ne sais quel papyrus égyptien plus poreux et plus altéré
qu'une éponge. Voici un supplice que j'enregistre parmi ceux que je ne
souhaite pas à mes pires ennemis: écrire avec une plume qui crache sur
du papier qui boit.
LETTRE XXXIV
ZURICH.
L'auteur entend un tapage nocturne, se penche et reconnaît que
c'est une révolution.--Sérénité de la nuit.--Vénus.--Choses
violentes mêlées aux petites choses.--Enceinte murale de
Bâle.--Quel succès les Bâlois obtiennent dans le redoutable
fossé de leur ville.--Familiarités hardies de l'auteur avec une
gargouille.--Les portes de Bâle.--L'armée de Bâle.--Une
fontaine en mauvais lieu.--Route de Bâle à
Zurich.--Creuzach.--Augst.--L'Ergolz.--Warmbach.--Rhinfelden.--Une
fontaine en bon lieu.--L'auteur prend place parmi les
chimistes.
9 septembre.
Je suis à Zurich. Quatre heures du matin viennent de sonner au beffroi
de la ville avec accompagnement de trompettes. J'ai cru entendre la
diane, j'ai ouvert ma fenêtre. Il fait nuit noire et personne ne dort.
La ville de Zurich bourdonne comme une ruche irritée. Les ponts de
bois tremblent sous le pas mesuré des bataillons qui passent
confusément dans l'ombre. On entend le tambour dans les collines. Des
marseillaises alpestres se chantent devant les tavernes allumées au
coin des rues. Des bisets zurichois font l'exercice dans une petite
place voisine de l'hôtel de l'Epée, que j'habite, et j'entends les
commandements en français: _Portez arme! Arme bras!_ De la chambre à
côté de la mienne, une jeune fille leur répond par un chant tendre,
héroïque et monotone, dont l'air m'explique les paroles. Il y a une
lucarne éclairée dans le beffroi et une autre dans les hautes flèches
de la cathédrale. La lueur de ma chandelle illumine vaguement un grand
drapeau blanc étoilé de zones bleues, qui est accroché au quai. On
entend des éclats de rire, des cris, des bruits de portes qui se
ferment, des cliquetis bizarres. Des ombres passent et repassent
partout. Une joyeuse rumeur de guerre tient ce petit peuple éveillé.
Cependant, sous le reflet des étoiles, le lac vient majestueusement
murmurer jusqu'auprès de ma fenêtre toutes ces paroles de
tranquillité, d'indulgence et de paix que la nature dit à l'homme. Je
regarde se décomposer et se recomposer sur les vagues les sombres
moires de la nuit. Un coq chante, et là-haut, à ma gauche, au-dessus
de la cathédrale, entre les deux clochers noirs, Vénus étincelle comme
la pointe d'une lance entre deux créneaux.
C'est qu'il y a une révolution à Zurich. Les petites villes veulent
faire comme les grandes. Tout marquis veut avoir un page. Zurich vient
de tuer son bourgmestre et de changer son gouvernement.
Moi, puisqu'ils m'ont éveillé, je profite de cela pour vous écrire,
mon ami. Voilà ce que vous gagnerez à cette révolution.
Le jour se levait hier matin quand j'ai quitté Bâle. La route qui mène
à Zurich côtoie pendant un demi-quart de lieue les vieilles tours de
la ville. Je ne vous ai pas parlé des tours de Bâle; elles sont
pourtant remarquables, toutes de formes et de hauteurs différentes,
séparées les unes des autres par une enceinte crénelée appuyée sur un
fossé formidable où la ville de Bâle cultive avec succès les pommes
de terre. Du temps des arcs et des flèches, cette enceinte était une
forteresse redoutable; maintenant ce n'est plus qu'une chemise.
Les entrées de la ville sont encore ornées de ces belles herses du
quatorzième siècle, dont les dents crochues garnissent le haut des
portes, si bien qu'en sortant d'une tour on croit sortir de la gueule
d'un monstre. A propos, avant-hier, au plus haut de la flèche de Bâle,
il y avait une gargouille qui me regardait fixement; je me suis
penché, je lui ai mis résolûment la main dans la gueule, il n'en a été
que cela. Vous pouvez conter la chose aux gens qui s'émerveillent de
Van-Amburgh.
Presque toutes les entrées du grand Bâle sont des portes-forteresses
d'un beau caractère, surtout celle qui mène au polygone, fier donjon à
toit aigu, flanqué de deux tourelles, orné de statues comme la porte
de Vincennes et l'ancienne porte du vieux Louvre. Il va sans dire
qu'on l'a ratissé, raboté, mastiqué et badigeonné (en rouge). Deux
archers sculptés dans les créneaux sont curieux. Ils appuient contre
le mur leurs souliers à la poulaine et semblent soutenir avec
d'énormes efforts les armes de la ville, tant elles sont lourdes à
porter. En ce moment passait sous la porte un peloton d'environ deux
cents hommes qui revenaient du polygone avec un canon. Je crois que
c'est l'armée de Bâle.
Près de cette porte est une délicieuse fontaine de la renaissance qui
est couverte de canons, de mortiers et de piles de boulets sculptés
autour de son bassin, et qui jette son eau avec le gazouillement d'un
oiseau. Cette pauvre fontaine est honteusement mutilée et dégradée; la
colonne centrale était chargée de figures exquises dont il ne reste
plus que les torses, et, par-ci, par-là, un bras ou une jambe. Pauvre
chef-d'œuvre violé par tous les soudards de l'arsenal!--Mais je
reprends la route de Bâle à Zurich.
Pendant quatre heures, jusqu'à Rhinfelden, elle côtoie le Rhin dans
une vallée ravissante où pleuvaient, du haut des nuages, toutes les
lueurs humides du matin. On laisse à gauche Creuzach, dont la haute
tour, tachée d'un cadran blanc, s'aperçoit des clochers de Bâle; puis
on traverse Augst. Augst, voilà un nom bien barbare. Eh bien, ce nom,
c'est Augusta. Augst est une ville romaine, la capitale des Rauraques,
l'ancienne Raurica, l'ancienne Augusta Rauracorum, fondée par le
consul Munatius Plancus, auquel les Bâlois ont érigé une statue dans
leur hôtel de ville, avec épitaphe rédigée par un brave pédant qui
s'appelait Beatus Rhenanus. Voilà une bien grosse gloire, disais-je,
et une bien petite ville. En effet, l'Augusta Rauracorum n'est plus
maintenant qu'un adorable décor pour un vaudeville suisse. Un groupe
de cabanes pittoresques, posé sur un rocher, rattaché par deux
vieilles portes-forteresses; deux ponts moisis, sous lesquels galope
un joli torrent, l'Ergolz, qui descend de la montagne en écartant les
branches des arbres; un bruit de roues de moulins, des balcons de bois
égayés de vignes, un vieux cimetière où j'ai remarqué en passant une
tombe étrange du quatrième siècle et qui a l'air de s'écrouler dans le
Rhin, auquel il est adossé; voilà Augst, voilà Raurica, voilà Augusta.
Le sol est bouleversé par les fouilles. On en tire un tas de petites
statuettes de bronze dont la bibliothèque de Bâle se fait un petit
dunkerque.
Une demi-heure plus loin, sur l'autre rive du Rhin, ce joli ruban de
vieilles maisons de bois, coupé par une cascade, c'est Warmbach. Et
puis, après une demi-lieue d'arbres, de ravins et de prairies, le Rhin
s'ouvre; au milieu de l'eau s'accroupit un gros rocher couvert de
ruines et rattaché aux deux rives par un pont couvert, bâti en bois,
d'un aspect singulier. Une petite ville gothique, hérissée de tours,
de créneaux et de clochers, descend en désordre vers ce pont: c'est
Rhinfelden, une cité militaire et religieuse, une des quatre villes
forestières, un lieu célèbre et charmant. Cette ruine au milieu du
Rhin, c'est l'ancien château, qu'on appelle la Pierre-de-Rhinfelden.
Sous ce pont de bois qui n'a qu'une arche, au delà du rocher, du côté
opposé à la ville, le Rhin n'est plus un fleuve, c'est un gouffre.
Force bateaux s'y perdent tous les jours.--Je me suis arrêté un grand
quart d'heure à Rhinfelden. Les enseignes des auberges pendent à
d'énormes branches de fer touffues, les plus amusantes du monde. La
grande rue est réjouie par une belle fontaine dont la colonne porte un
noble homme d'armes qui porte lui-même les armes de la ville de son
bras élevé fièrement au-dessus de sa tête.
Après Rhinfelden jusqu'à Bruck, le paysage reste charmant, mais
l'antiquaire n'a rien à regarder, à moins qu'il ne soit comme moi
plutôt curieux qu'archéologue, plutôt flâneur de grandes routes que
voyageur. Je suis un grand regardeur de toutes choses, rien de plus;
mais je crois avoir raison; toute chose contient une pensée; je tâche
d'extraire la pensée de la chose. C'est une chimie comme une autre.
LETTRE XXXV
ZURICH.
Paysages.--Tableaux flamands en Suisse.--La vache.--Le cheval qui
ne se cabre jamais.--Le rustre qui se comporte avec le beau
sexe comme s'il était élève de Buckingham.--La ruche et la
cabane.--Microcosme.--Le grand dans le petit.--Sekingen.--La
vallée de l'Aar.--Quelle ruine fameuse la
domine.--Brugg.--L'auteur, après une longue et patiente étude,
donne une foule de détails scientifiques et importants touchant
_la tête de Hun_ qui est sculptée dans la muraille de
Brugg.--Costumes et coutumes.--Les femmes et les hommes à
Brugg.--Chose qui se comprend partout, excepté à
Brugg.--L'auteur décrit, dans l'intérêt de l'art, une coiffure
qui est à toutes les coiffures connues ce que l'ordre composite
est aux quatre ordres réguliers.--Danger de mal prononcer le
premier mot d'une proclamation.--Baden.--La Limmat.--Fontaine
qui ressemble à une arabesque dessinée par Raphaël.--_Aquæ
verbigenæ._--Soleil couchant.--Paysage.--Sombre vision et
sombre souvenir.--Les villages.--Théorie de la chaumière
zuriquoise.--Le voyageur s'endort dans sa voiture.--Où et
comment il se réveille.--Une crypte comme il n'en a jamais
vu.--Zurich au grand jour.--L'auteur dit beaucoup de mal de la
ville et beaucoup de bien du lac.--La gondole-fiacre.--L'auteur
s'explique l'émeute de Zurich.--Le fond du lac--A qui la ville
de Zurich doit beaucoup plaire.--Qu'est devenue la tour de
Wellemberg?--L'auteur cherche à nuire à l'_hôtel de l'Epée_,
par la raison qu'il y a été fort mal.--Un vers de Ronsard dont
l'hôtelier pourrait faire son enseigne.--Etymologie,
archéologie, topographie, érudition, citation et économie
politique en huit lignes.--Où l'auteur prouve qu'il a les bras
longs.
Septembre.
Quand on voyage en plaine, l'intérêt du voyage est au bord de la
route, quand on parcourt un pays de montagnes, il est à l'horizon.
Moi,--même avec cette admirable ligne du Jura sous les yeux,--je veux
tout voir, et je regarde autant le bord du chemin que le bord du ciel.
C'est que le bord de la route est admirable dans cette saison et dans
ce pays. Les prés sont piqués de fleurs bleues, blanches, jaunes,
violettes, comme au printemps; de magnifiques ronces égratignent au
passage la caisse de la voiture; çà et là des talus à pic imitent la
forme des montagnes, et des filets d'eau gros comme le pouce parodient
les torrents; partout les araignées d'automne ont tendu leurs hamacs
sur les mille pointes des buissons: la rosée s'y roule en grosses
perles.
Et puis ce sont des scènes domestiques où se révèlent les originalités
locales. Près du Rhinfelden, trois hommes ferraient une vache qui
avait l'air très-bête, empêchée et prise dans le travail. A Augst, un
pauvre arbre difforme, appuyé sur fourche, servait de cheval aux
petits garçons du village, gamins qui ont Rome pour aïeule. Près de la
porte de Bâle, un homme battait sa femme, ce que les paysans font
comme les rois. Buckingham ne disait-il pas à madame de Chevreuse
_qu'il avait aimé trois reines, et qu'il avait été obligé de les
gourmer toutes les trois_? A cent pas de Frick je voyais une ruche
posée sur une planche au-dessus de la porte d'une cabane. Les
laboureurs entraient et sortaient par la porte de la cabane, les
abeilles entraient et sortaient par la porte de la ruche; hommes et
mouches faisaient le travail du bon Dieu.
Tout cela m'amuse et me ravit. A Freiburg, j'ai oublié longtemps
l'immense paysage que j'avais sous les yeux pour le carré de gazon
dans lequel j'étais assis. C'était sur une petite bosse sauvage de la
colline. Là aussi il y avait un monde. Les scarabées marchaient
lentement sous les fibres profondes de la végétation; des fleurs de
ciguë en parasol imitaient les pins d'Italie; une longue feuille,
pareille à une cosse de haricots entr'ouverte, laissait voir de belles
gouttes de pluie comme un collier de diamants dans un écrin de satin
vert; un pauvre bourdon mouillé, en velours jaune et noir, remontait
péniblement le long d'une branche épineuse; des nuées épaisses de
moucherons lui cachaient le jour; une clochette bleue tremblait au
vent, et toute une nation de pucerons s'était abritée sous cette
énorme tente; près d'une flaque d'eau qui n'eût pas rempli une
cuvette, je voyais sortir de la vase et se tordre vers le ciel, en
aspirant l'air, un ver de terre semblable aux pythons antédiluviens,
et qui a peut-être aussi, lui, dans l'univers microscopique, son
Hercule pour le tuer et son Cuvier pour le décrire. En somme, cet
univers-là est aussi grand que l'autre. Je me supposais Micromégas;
mes scarabées étaient des megatheriums giganteums, mon bourdon était
un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d'eau
était un lac, et ces trois touffes d'herbe haute étaient une forêt
vierge.--Vous me reconnaissez là, n'est-ce pas, ami?--A Rhinfelden,
les exubérantes enseignes d'auberge m'ont occupé comme des
cathédrales; et j'ai l'esprit fait ainsi, qu'à de certains moments un
étang de village, clair comme un miroir d'acier, entouré de chaumières
et traversé par une flottille de canards, me régale autant que le lac
de Genève.
A Rhinfelden on quitte le Rhin et on ne le revoit plus qu'un instant à
Sekingen: laide église, pont de bois couvert, ville insignifiante au
fond d'une délicieuse vallée. Puis la route court, à travers de joyeux
villages, sur un large et haut plateau autour duquel on voit bondir au
loin le troupeau monstrueux des montagnes.
Tout à coup on rencontre un bouquet d'arbres près d'une auberge, on
entend le bruit de la roue qui s'enraye, et la route plonge dans
l'éblouissante vallée de l'Aar.
L'œil se jette d'abord au fond du ciel et y trouve, pour ligne
extrême, des crêtes rudes, abruptes et rugueuses, que je crois être
les cimes Grises; puis il va au bas de la vallée chercher Brugg, belle
petite ville roulée et serrée dans une ligature pittoresque de murs et
de créneaux, avec pont sur l'Aar; puis il remonte le long d'une sombre
ampoule boisée et s'arrête à une haute ruine. Cette ruine, c'est le
château de Habsburg, le berceau de la maison d'Autriche. J'ai regardé
longtemps cette tour d'où s'est envolée l'aigle à deux têtes.
L'Aar, obstrué de rochers, déchire en caps et en promontoires le fond
de la vallée. Ce beau paysage est un des grands lieux de l'histoire.
Rome s'y est battue, la fortune de Vitellius y a écrasé celle de
Galba, l'Autriche y est née. De ce donjon croulant, bâti au onzième
siècle par un simple gentilhomme d'Alsace appelé Radbot, découle sur
toute l'histoire de l'Europe moderne le fleuve immense des archiducs
et des empereurs.
Au nord, la vallée se perd dans une brume. Là est le confluent de
l'Aar, de la Reuss et de la Limmat. La Limmat vient du lac de Zurich
et apporte les fontes du mont Todi; l'Aar vient des lacs de Thun et de
Brienz, et apporte les cascades du Grimsell; la Reuss vient du lac des
Quatre-Cantons, et apporte les torrents du Rigi, du Windgalle et du
mont Pilate. Le Rhin porte tout cela à l'Océan.
Tout ce que je viens de vous écrire, ces trois rivières, cette ruine
et la forme magnifique des blocs que ronge l'Aar, emplissaient ma
rêverie pendant que la voiture descendait au galop vers Brugg. Tout à
coup j'ai été réveillé par la manière charmante dont se compose la
ville quand on en approche. C'est un des plus ravissants tohu-bohu de
toits, de tours et de clochers que j'aie encore vus. Je m'étais
toujours promis, si jamais j'allais à Brugg, de faire grande attention
à un très-ancien bas-relief incrusté dans la muraille près du pont,
qui, dit-on, représente une tête de Hun. Comme c'était dimanche, le
pont était couvert d'un tas de jolies filles curieuses, souriantes,
dans leurs plus beaux atours, si bien que j'ai oublié la tête du Hun.
Quand je m'en suis souvenu, la ville était à une lieue derrière moi.
Avec leur cocarde de rubans sur le front, moins exagérée qu'à
Freiburg, leur cuirasse de velours noir traversée de chaînes d'argent
et de rangées de boutons, leur cravate de velours à coins brodés d'or
serrée au cou comme le gorgeret de fer des chevaliers, leur jupe brune
à plis épais et leur mine éveillée, les femmes de Brugg paraissent
toutes jolies; beaucoup le sont. Les hommes sont habillés comme nos
maçons endimanchés et sont affreux. Je comprends qu'il y ait des
amoureux à Brugg; je ne conçois pas qu'il y ait des amoureuses.
La ville, propre, saine, heureuse d'aspect, faite de jolies maisons
presque toutes ouvragées, n'est pas moins appétissante au dedans qu'au
dehors. Une chose singulière, c'est que les deux sexes, dans leurs
réunions du dimanche, y jouent le jeu d'Alphée et d'Aréthuse. Quand
j'ai traversé la ville, j'ai vu toutes les femmes à la porte du Pont,
et tous les hommes à l'autre bout de la grande rue, à la porte de
Zurich. Dans les champs, les sexes ne se mêlent pas davantage; on
rencontre un groupe d'hommes, puis un groupe de femmes; cet usage, que
les enfants eux-mêmes subissent, est propre à tout le canton et va
jusqu'à Zurich. C'est une chose étrange, et, comme beaucoup de choses
étranges, c'est une chose sage. Dans ce pays de séve et de beauté, de
nature exubérante et de costumes exquis, la nature tend à rendre
l'homme entreprenant, le costume rend la femme coquette; la coutume
intervient, sépare les sexes et pose une barrière.
Cette vallée, du reste, n'est pas seulement un confluent de rivières,
c'est aussi un confluent de costumes. On passe la Reuss, la cuirasse
de velours noir devient un corselet de damas à fleurs, au beau milieu
duquel elles cousent un large galon d'or. On passe la Limmat, la jupe
brune devient une jupe rouge avec un tablier de mousseline brodée.
Toutes les coiffures se mêlent également; en dix minutes on rencontre
de belles filles avec de grands peignes exorbitants comme à Lima, avec
des chapeaux de paille noire à haute forme comme à Florence, avec une
dentelle comme à Madrid. Toutes ont un bouquet de fleurs naturelles au
côté. Raffinement.
La variété des coiffures est telle, que je m'attendais à tout. Après
le pont de la Reuss, il y a une petite côte. Je la montais à pied. Je
vois venir à moi une vieille femme coiffée d'une espèce de vaste
sombrero espagnol en cuir noir, dans l'ornement duquel entraient pour
couronnement une paire de bottes et un parapluie. J'allais enregistrer
cette coiffure bizarre, quand je me suis aperçu que cette bonne femme
portait tout simplement sur sa tête la valise d'un voyageur. Le
voyageur suivait à quelques pas; brave homme, qui se piquait
probablement de parler français, et qui m'a accosté pour me raconter
la révolution de Zurich. Tout ce que j'ai pu comprendre, à travers
force baragouin, c'est qu'il y avait eu une proclamation du
bourgmestre, et que cette proclamation commençait ainsi: _Braves
Iroquois!_--Je présume que le digne homme voulait dire: _Braves
Zuriquois_.
La vallée de l'Aar a deux bracelets charmants: Brugg qui l'ouvre,
Baden qui la ferme. Baden est sur la Limmat. On suit depuis une
demi-heure le bord de la Limmat, qui fait un tapage horrible au fond
d'un charmant ravin dont tous les éboulements sont plantés de vignes.
Tout à coup une porte-donjon à quatre tourelles barre la route;
au-dessous de cette porte se précipitent pêle-mêle dans le ravin des
maisons de bois dont les mansardes semblent se cahoter; au-dessus,
parmi les arbres, se dresse un vieux château ruiné dont les créneaux
font une crête de coq à la montagne. Tout au fond, sous un pont
couvert, la Limmat passe en toute hâte sur un lit de rochers qui donne
aux vagues une forme violente. Et puis on aperçoit un clocher à tuiles
de couleur qui semble revêtu d'une peau de serpent. C'est Baden.
Il y a de tout à Baden: des ruines gothiques, des ruines romaines, des
eaux thermales, une statue d'Isis, des fouilles où l'on trouve force
dés à jouer, un hôtel de ville où le prince Eugène et le maréchal de
Villars ont échangé des signatures, etc. Comme je voulais arriver à
Zurich avant la nuit, je me suis contenté de regarder sur la place,
pendant qu'on changeait de chevaux, une charmante fontaine de la
renaissance surmontée, comme celle de Rhinfelden, d'une hautaine et
sévère figure de soldat. L'eau jaillit par la gueule d'une effrayante
guivre de bronze qui roule sa queue dans les ferrures de la fontaine.
Deux pigeons familiers s'étaient perchés sur cette guivre, et l'un
d'eux buvait en trempant son bec dans le filet d'eau arrondi qui
tombait du robinet dans la vasque, fin comme un cheveu d'argent.
Les Romains appelaient les eaux thermales de Baden _les eaux
bavardes_, «aquæ verbigenæ.»--Quand je vous écris, mon ami, il me
semble que j'ai bu de cette eau.
Le soleil baissait, les montagnes grandissaient, les chevaux
galopaient sur une route excellente en sens inverse de la Limmat; nous
traversions une région toute sauvage; sous nos pieds il y avait un
couvent blanc à clocher rouge, semblable à un jouet d'enfant; devant
nos yeux, une montagne à forme de colline, mais si haute qu'une forêt
y semblait une bruyère; dans le jardin sévère du couvent, un moine
blanc se promenait causant avec un moine noir; par-dessus la montagne,
une vieille tour montrait à demi sa face rougie par le soleil
horizontal. Qu'était cette masure? Je ne sais. Conrad de Tagerfelden,
un des meurtriers de l'empereur Albert, avait son château dans cette
solitude.--En était-ce la ruine?--Moi, je ne suis qu'un passant et
j'ignore tout, j'ai laissé leur secret à ces lieux sinistres; mais je
ne pouvais m'empêcher de songer vaguement au sombre attentat de 1308
et à la vengeance d'Agnès, pendant que cette tour sanglante, cachée
peu à peu par les plis du terrain, rentrait lentement dans la
montagne.
La route a tourné; une crevasse inattendue a laissé passer un immense
rayon du couchant; les villages, les fumées, les troupeaux et les
hommes ont reparu, et la belle vallée de la Limmat s'est remise à
sourire. Les villages sont vraiment remarquables dans ce canton de
Zurich. Ce sont de magnifiques chaumières composées de trois
compartiments. A un bout la maison des hommes, en bois et en
maçonnerie, avec ses trois étages de fenêtres croisées basses, à
petits vitraux ronds; à l'autre bout, la maison des bêtes, étable et
écurie, en planches; au centre, le logis des chariots et des
ustensiles, fermé par une grande porte cochère. Dans le faîtage, qui
est énorme, la grange et le grenier. Trois maisons sous un toit. Trois
têtes sous un bonnet. Voilà la chaumière zuriquoise. Comme vous
voyez, c'est un palais.
La nuit était tout à fait tombée, je m'étais tout platement endormi
dans la voiture, quand un bruit de planches sous le piétinement des
chevaux m'a réveillé. J'ai ouvert les yeux. J'étais dans une espèce de
caverne en charpente de l'aspect le plus singulier. Au-dessus de moi,
de grosses poutres courbées en cintres surbaissés et arc-boutées d'une
manière inextricable portaient une voûte de ténèbres; à droite et à
gauche, de basses arcades faites de solives trapues me laissaient
entrevoir deux galeries obscures et étroites, percées çà et là de
trous carrés par lesquels m'arrivaient la brise de la nuit et le bruit
d'une rivière. Tout au fond, à l'extrémité de cette étrange crypte, je
voyais briller vaguement des baïonnettes. La voiture roulait lentement
sur un plancher des fentes duquel sortait une rumeur assourdissante.
Une torche éloignée, qui tremblait au vent, jetait des clartés mêlées
d'ombres sur ces massives arches de bois. J'étais dans le pont couvert
de Zurich. Des patrouilles bivaquaient à l'entour. Rien ne peut donner
une idée de ce pont, vu ainsi et à cette heure. Figurez-vous la forêt
d'une cathédrale posée en travers sur un fleuve et s'ébranlant sous
les roues d'une diligence.
Pendant que je vous écris tout ce fatras, le jour a paru. Je suis un
peu désappointé. Zurich perd au grand jour; je regrette les vagues
profils de la nuit. Les clochers de la cathédrale sont d'ignobles
poivrières. Presque toutes les façades sont ratissées et blanchies au
lait de chaux. J'ai à ma gauche une espèce d'hôtel Guénégaud. Mais le
lac est beau; mais, là-bas, la barrière des Alpes est admirable. Elle
corrige ce que le lac, bordé de maisons blanches et de cultures
vertes, a peut-être d'un peu trop riant pour moi. Les montagnes me
font toujours l'effet de tombes immenses; les basses ont un noir
suaire de mélèzes, les hautes ont un blanc linceul de neige.
Quatre heures après midi.
Je viens de faire une promenade sur le lac dans une façon de petite
gondole à trente sous par heure, comme un fiacre. J'ai jeté
généreusement trois francs dans le lac de Zurich; je les regrette un
peu. C'est beau, mais c'est bien aimable. Ils ont un New-Munster
qu'ils vous montrent avec orgueil et qui ressemble à l'église de
Pantin. Les sénateurs zuriquois habitent des villas de plâtre,
lesquelles ont un faux air des guinguettes de Vaugirard. Dieu me
pardonne! j'ai vu passer un omnibus comme à Passy. Je ne m'étonne plus
si ces gaillards-là font des révolutions.
Heureusement l'eau bleue du lac est transparente. Je voyais dans les
profondeurs vitreuses des montagnes au fond du lac et des forêts sur
ces montagnes. Des rochers et des algues me figuraient assez bien la
terre noyée par le déluge, et, en me penchant sur le bord de mon
fiacre à deux rames, j'avais les émotions de Noé quand il se mettait à
la fenêtre de l'arche. De temps en temps je voyais passer de gros
poissons zébrés de rubans noirs comme des tigres. J'ai sauvé du bout
de ma canne deux ou trois mouches qui se noyaient.
La ville doit beaucoup plaire aux personnes qui adorent la façade du
séminaire de Saint-Sulpice. On y bâtit en ce moment des édifices
superbes, dont l'architecture rappelle la Madeleine et le corps de
garde du boulevard du Temple. Quant à moi, en mettant à part le
portail roman de la cathédrale, quelques vieilles maisons perdues et
comme noyées dans les neuves, deux aiguilles d'église et trois ou
quatre tours d'enceinte, dont une, qui est énorme, ressemble au ventre
pantagruélique d'un bourgmestre, je ne suis pas digne d'admirer
Zurich. J'ai vainement cherché la fameuse tour de Wellemberg, qui
était au milieu de la Limmat, et qui avait servi de prison au comte de
Habsbourg et au conseiller Waldman, décapité en 1488. L'aurait-on
démolie?
Pendant que je suis en train, pardieu, parlons de l'auberge! A
l'_hôtel de l'Epée_, le voyageur n'est pas écorché; il est savamment
disséqué. L'hôtelier vous vend la vue de son lac à raison de huit
francs par fenêtre et par jour. La chère que l'on fait à l'_hôtel de
L'Epée_ m'a rappelé un vers de Ronsard, qui, à ce qu'il paraît, dînait
mal:
La vie est attelée
A deux mauvais chevaux, le boire et le manger.
Nulle part ces deux chevaux ne sont plus mauvais qu'à l'_hôtel de
l'Epée_.
A propos, je ne vous ai pas dit que Zurich s'appelait autrefois
_Turegum_. La Limmat le divise en deux villes, le grand Zurich et le
petit Zurich, que réunissent trois beaux ponts, _sur lesquels les
bourgeois se promènent souvent_, dit Georges Bruin de Cologne. La
vigne est bien exposée au soleil. Il y a le vin de Zurich et le blé de
Zurich.
Je vous embrasse, quoique je sois à treize cent vingt pieds au-dessus
de vous.
LETTRE XXXVI
ZURICH.
Il pleut.--Description d'une chambre.--Reflet du dehors dans
l'intérieur.--Le voyageur prend le parti de fouiller dans les
armoires.--Ce qu'il y trouve.--_Amours secrètes et Aventures
honteuses de Napoléon Buonaparté._--Le livre.--Les
estampes.--1814.--1840.--Choses curieuses.--Choses
sérieuses.--Il pleut.
Septembre,
J'ai quitté l'hôtel de l'Epée. Je suis venu me loger dans la ville,
n'importe où. Je n'ai plus la mauvaise auberge, mais je n'ai plus la
vue du lac. Il y a des moments où je regrette en bloc le méchant dîner
et le magnifique paysage.
Avant-hier, c'était un de ces moments-là. Il pleuvait. J'étais enfermé
dans la chambre que j'habite;--une petite chambre triste et froide,
ornée d'un lit peint en gris à rideaux blancs, de chaises à dossier en
lyre, et d'un papier bleuâtre bariolé de ces dessins sans goût et sans
style qu'on retrouve indistinctement sur les robes des femmes mal
mises et sur les murs des chambres mal meublées. J'ai ouvert la
fenêtre, qui est une de ces hideuses fenêtres d'il y a cinquante ans
qu'on appelait fenêtres-guillotines, et je regardais mélancoliquement
la pluie tomber. La rue était déserte; toutes les croisées de la
maison d'en face étaient fermées; pas un profil aux vitres, pas un
passant sur ce pavage de petits cailloux ronds et noirs que la pluie
faisait reluire comme des châtaignes mûres. La seule chose qui animât
le paysage, c'était la gouttière du toit voisin, espèce de gargouille
en fer-blanc figurant une tête d'âne à bouche ouverte, d'où la pluie
tombait à flots; une pluie jaune et sale, qui venait de laver les
tuiles et qui allait laver le pavé. Il est triste qu'une chose prenne
la peine de tomber du ciel sans autre résultat que de changer la
poussière en boue.
J'étais retenu au gîte; le gîte était médiocrement plaisant. Que
faire? La Fontaine a fait le vers de la circonstance. Je songeais
donc. Par malheur, j'étais dans une de ces situations d'âme que vous
connaissez sans doute, où l'on n'a aucune raison d'être triste et
aucun motif d'être gai; où l'on est également incapable de prendre le
parti d'un éclat de rire ou d'un torrent de larmes; où la vie semble
parfaitement logique, unie, plane, ennuyeuse et triste; où tout est
gris et blafard au dedans comme au dehors. Il faisait en moi le même
temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je
dirais qu'il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu
de la nature du lac; je réfléchis l'azur ou la nuée. La pensée que
j'ai dans l'âme ressemble au ciel que j'ai sur la tête.
En retournant son œil,--passez-moi encore cette expression,--on voit
un paysage en soi. Or, en ce moment-là, le paysage que je pouvais voir
en moi ne valait guère mieux que celui que j'avais sous les yeux.
Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris
machinalement, comme si j'avais eu chance d'y trouver quelque trésor.
Or, les armoires d'auberges sont toujours vides; une armoire pleine,
c'est l'habitation permanente. N'a pas de nid qui passe. Je ne trouvai
donc rien dans les armoires.
Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j'aperçus sur la
tablette d'en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J'y mis
la main. C'était d'abord de la poussière, et puis c'était un livre. Un
petit livre carré comme les almanachs de Liége, broché en papier gris,
couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune!
Je secoue la poussière, j'ouvre au hasard. C'était en français. Je
regarde le titre:--_Amours secrètes et Aventures honteuses de Napoléon
Buonaparté_, avec gravures.--Je regarde les gravures:--Un homme à gros
ventre et à profil de polichinelle, avec redingote et petit chapeau,
mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date:--1814.
J'ai eu la curiosité de lire. O mon ami, que vous dire de cela?
Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque
libelliste et oublié à Zurich par quelque Autrichien?--Napoléon
Buonaparté était laid; ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et
ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce.--Il parlait
mal; n'avait aucun esprit et aucune présence d'esprit; marchait
gauchement; se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois
qu'il fallait «trôner.»--Du reste, sa renommée militaire était fort
exagérée; il prodiguait la vie des hommes; il ne remportait des
victoires qu'à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux
conquérants! ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les
métaphores aux poëtes)--Il a perdu plus de batailles qu'il n'en a
gagné.--Ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c'est
Desaix; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille d'Austerlitz, c'est
Soult; ce n'est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c'est
Ney[1].--Ce n'était qu'un capitaine du second ordre, fort inférieur
aux généraux du grand siècle, à Turenne, à Condé, à Luxembourg, à
Vendôme; et même de nos jours, son «talent militaire» n'était rien,
comparé au «génie guerrier» du duc de Wellington. De sa personne, il
était poltron. Il avait peur au feu. Il se cachait pendant la
canonnade à Brienne. (A Brienne!)--Il avait vices sur vices.--Il
mentait comme un laquais.--Il était avare au point de ne donner que
dix francs par jour à une femme qu'il entretenait dans une petite rue
solitaire du faubourg Saint Marceau (l'auteur dit: _J'ai vu_ la rue,
la maison et la femme). Il était jaloux au point d'enfermer cette
femme, qui ne sortait presque jamais et vivait séparée du monde
entier, sans une créature humaine pour la servir, en proie au
désespoir et à la terreur. Voilà ce que c'était que _l'amour_ de
Napoléon Buonaparté!--Il avait en outre,--car ce jaloux féroce était
un libertin effronté, Othello compliqué de don Juan,--il avait en
outre, dans tous les quartiers de Paris, de petites chambres, des
caves, des mansardes, des oubliettes louées sous des noms supposés, où
il attirait sous divers prétextes des jeunes filles pauvres, etc.,
etc., etc. De là des troupeaux d'enfants, petites dynasties inédites,
relégués aujourd'hui dans des greniers ou ramassant des loques et des
haillons au coin des bornes sous une hotte de chiffonnier. Voilà ce
que c'était que _les amours_ de Napoléon Buonaparté!--Qu'en
dites-vous? La première histoire rappelle un peu Geneviève de Brabant
au fond de son bois; la seconde est renouvelée du Minotaure. J'en ai
entrevu bien d'autres et de pires, mais je n'ai pas eu le courage
d'aller plus loin. Je n'ai jamais de bien longues rencontres avec ces
livres que l'ennui ouvre et que le dégoût ferme.
[1] En 1814 on se servait contre _Buonaparté_ des noms si
justement renommés des lieutenants de Napoléon; aujourd'hui tout
est à sa place: Desaix, Soult, Ney, sont de grandes et illustres
figures; Napoléon est dans sa gloire ce qu'il était dans son
armée, l'empereur.
Vous riez de cela? Je vous avoue que je n'en ris pas. Il y a toujours
dans les calomnies dirigées contre les grands hommes, tant qu'ils sont
vivants, quelque chose qui me serre le cœur. Je me dis: Voilà donc de
quelle manière la reconnaissance contemporaine a traité ces génies que
la postérité entoure de respect, les uns parce qu'ils ont fait leur
nation plus grande, les autres parce qu'ils ont fait l'humanité
meilleure! Soyez Molière, on vous accusera d'avoir épousé votre fille;
soyez Napoléon, on vous accusera d'avoir aimé vos sœurs.--La haine et
l'envie ne sont pas inventives, direz-vous; elles répètent toujours à
peu près les mêmes niaiseries, lesquelles deviennent inoffensives à
force d'être répétées. Qu'est-ce qu'une calomnie qui est un
plagiat?--Sans doute, si le public le savait; mais est-ce que le
public sait que ce que l'on dit aujourd'hui du grand homme
d'aujourd'hui est précisément ce qu'on disait hier du grand homme
d'hier? D'accord. Mais la foule ignore tout. Les grands hommes ont
dédaigné tout cela, direz-vous encore; sans doute; mais qui vous dit
qu'ils n'ont pas souffert autant qu'ils ont dédaigné? Qui sait tout ce
qu'il y a de douleurs poignantes dans les profondeurs muettes du
dédain? Qu'y a-t-il de plus révoltant que l'injustice, et quoi de plus
amer que de recevoir une grande injure quand on mérite une grande
couronne? Savez-vous si cet odieux petit livre dont vous riez
aujourd'hui n'a pas été officieusement envoyé en 1815 au prisonnier de
Sainte-Hélène, et n'a pas fait, tout stupide qu'il vous semble et
qu'il est, passer une mauvaise nuit à l'homme qui dormait d'un si
profond sommeil la veille de Marengo et d'Austerlitz? N'y a-t-il pas
des moments où la haine, dans ses affirmations effrontées et
furieuses, peut faire allusion, même au génie qui a la conscience de
sa force et de son avenir? Apparaître caricature à la postérité quand
on a tout fait pour lui laisser une grande ombre! Non, mon ami, je ne
puis rire de cet infâme petit libelle. Quand j'explore les bas-fonds
du passé, et quand je visite les caves ruinées d'une prison
d'autrefois, je prends tout au sérieux, les vieilles calomnies que je
ramasse dans l'oubli et les hideux instruments de torture rouillés que
je trouve dans la poussière.
Flétrissure et ignominie à ces misérables valets des basses-œuvres
qui n'ont d'autres fonctions que de tourmenter vivants ceux que la
postérité adorera morts!
Si l'auteur sans nom de cet ignoble livre existe encore aujourd'hui
dans quelque coin obscur de Paris, quel châtiment ce doit être pour
cet immonde vieillard, dont les cheveux blancs ne sont qu'une couronne
d'opprobre et de honte, de voir, chaque fois qu'il a le malheur de
passer sur la place Vendôme, Napoléon, devenu homme de bronze, salué à
toute heure par la foule, enveloppé de nuées et de rayons, debout sur
son éternelle gloire et sur sa colonne éternelle!
Depuis que j'avais fermé ce volume, tout s'était assombri; la pluie
était devenue plus violente au dehors, et la tristesse plus profonde
en moi. Ma fenêtre était restée ouverte, et mon regard s'attachait
machinalement à la grotesque gouttière de fer-blanc qui dégorgeait
avec furie un flot jaunâtre et fangeux. Cette vue m'a calmé. Je me
suis dit que la plupart du temps ceux qui font le mal n'en ont pas
pleine conscience, qu'il y a chez eux plus d'ignorance et d'ineptie
encore que de méchanceté; et je suis demeuré là immobile, silencieux,
recueillant les enseignements mystérieux que les choses nous donnent
par les harmonies qu'elles ont entre elles, le coude appuyé sur ce
stupide pamphlet d'où s'était épanché tant de haine et de calomnie, et
l'œil fixé sur cette bouche d'âne qui vomissait de l'eau sale.
LETTRE XXXVII
SCHAFFHAUSEN.
Vue de Schaffhouse.--Schaffhausen.--Schaffouse.--Schaphuse.--
Schapfuse.--Shaphusia.--Probatopolis.--Effroyable combat et
mêlée terrible des érudits et des antiquaires.--Deux des plus
redoutables s'attaquent avec furie.--L'auteur a la lâcheté de
s'enfuir du champ de bataille, les laissant aux prises.--Le
château Munoth.--Ce qu'était Schaffhouse il y a deux cents
ans.--Quel était le joyau d'une ville libre. L'auteur
dîne.--Une des innombrables aventures qui arrivent à ceux qui
ont la hardiesse de voyager à travers les orthographes des
pays.--Calaïsche à la choute.--L'auteur offre tranquillement de
faire ce qui eût épouvanté Gargantua.
Septembre.
Je suis à Schaffhouse depuis quelques heures. Ecrivez _Schaffhausen_,
et prononcez tout ce qu'il vous plaira. Figurez-vous un Anxur suisse,
un Terracine allemand, une ville du quinzième siècle, dont les maisons
tiennent le milieu entre les chalets d'Unterseen et les logis sculptés
du vieux Rouen; perchée dans la montagne, coupée par le Rhin qui se
tord dans son lit de roches avec une grande clameur, dominée par des
tours en ruine, pleine de rues à pic et en zigzag, livrée au vacarme
assourdissant des nymphes ou des eaux,--_nymphis_, _lymphis_,
transcrivez Horace comme vous voudrez,--et au tapage des laveuses.
Après avoir passé la porte de la ville, qui est une forteresse du
treizième siècle, je me suis retourné, et j'ai vu au-dessus de l'ogive
cette inscription: SALVS EXEVNTIBVS. J'en ai conclu qu'il y avait
probablement de l'autre côté: PAX INTRANTIBVS. J'aime cette façon
hospitalière.
Je vous ai dit d'écrire _Schaffhausen_ et de prononcer tout ce qu'il
vous plairait. Vous pouvez écrire aussi tout ce qu'il vous plaira.
Rien n'est comparable, pour l'entêtement et la diversité d'avis, au
troupeau des antiquaires, si ce n'est le troupeau des grammairiens.
Platine écrit _Schaphuse_, Strumphius écrit _Schapfuse_, Georges Bruin
écrit _Shaphusia_, et Miconnis écrit _Probatopolis_. Tirez-vous de là.
Après le nom vient l'étymologie. Autre affaire. _Schaffhausen_
signifie la ville du mouton, dit Glarean.--Point du tout! s'exclame
Strumphius. Schaffhausen veut dire _port des bateaux_, de _schafa_,
barque, et de _hause_, maison.--Ville du mouton! répond Glarean; les
armes de la ville sont d'or au bélier de sable.--Port des bateaux!
repart Strumphius; c'est là que les bateaux s'arrêtent, dans
l'impossibilité d'aller plus loin.--Ma foi! que l'étymologie devienne
ce qu'elle pourra. Je laisse Strumphius et Glarean se prendre aux
coiffes.
Il faudrait batailler aussi à propos du vieux château Munoth, qui est
près de Schaffhouse, sur l'Emmersberg, et qui a pour étymologie
_Munitio_, disent les antiquaires, à cause d'une citadelle romaine qui
était là. Aujourd'hui il n'y a plus que quelques ruines, une grande
tour et une immense voûte casematée qui peut couvrir plusieurs
centaines d'hommes.
Il y a deux siècles, Schaffhouse était plus pittoresque encore.
L'hôtel de ville, le couvent de la Toussaint, l'église Saint-Jean,
étaient dans toute leur beauté; l'enceinte de tours était intacte et
complète. Il y en avait treize, sans compter le château et sans
compter les deux hautes tours sur lesquelles s'appuyait cet étrange et
magnifique pont suspendu sur le Rhin que notre Oudinot fit sauter le
13 avril 1799, avec cette ignorance et cette insouciance des
chefs-d'œuvre qui n'est pardonnable qu'aux héros. Enfin, hors de la
cité, au delà de la porte-donjon qui va vers la forêt Noire, dans la
montagne, sur une éminence, à côté d'une chapelle, on distinguait au
loin, dans la brume de l'horizon, un hideux petit édifice de charpente
et de pierre,--le gibet. Au moyen âge, et même il n'y a pas plus de
cent ans, dans toute commune souveraine, une potence convenablement
garnie était une chose élégante et magistrale. La cité ornée de son
gibet, le gibet orné de son pendu. Cela signifiait _ville libre_.
J'avais grand'faim, il était tard; j'ai commencé par dîner. On m'a
apporté un dîner français, servi par un garçon français, avec une
carte en français. Quelques originalités, sans doute involontaires, se
mêlaient, non sans grâce, à l'orthographe de cette carte. Comme mes
yeux erraient parmi ces riches fantaisies du rédacteur local,
cherchant à compléter mon dîner, au-dessous de ces trois lignes:
_Haumelette au chantpinnions_,
_Biffeteque au craison_,
_Hépole d'agnot au laidgume_,
je suis tombé sur ceci.
_Calaïsche à la choute_,--10 francs.
Pardieu! me suis-je dit, voilà un mets du pays: _calaïsche à la
choute_. Il faut que j'en goûte. Dix francs! cela doit être quelque
raffinement propre à la cuisine de Schaffhouse. J'appelle le
garçon.--Monsieur, une calaïsche à la choute. Ici le dialogue s'engage
en français. Je vous ai dit que le garçon parlait français.
--Vort pien, monsir. Temain matin.
--Non, dis-je, tout de suite.
--Mais, monsir, il est pien tard.
--Qu'est-ce que cela fait?
--Mais il sera nuit tans eine hère.
--Eh bien?
--Mais monsir ne bourra bas foir.
--Voir! voir quoi? Je ne demande pas à voir.
--Che ne gombrends bas monsir.
--Ah çà! c'est donc bien beau à regarder, votre calaïsche à la choute?
--Vort peau, monsir, atmiraple, manifigue!
--Eh bien, vous m'allumerez quatre chandelles tout autour.
--Guadre jantelles! Monsir choue. (Lisez: _Monsieur joue._) Che ne
gombrends bas.
--Pardieu! ai-je repris avec quelque impatience, je me comprends bien,
moi, j'ai faim. Je veux manger.
--Mancher gouoi?
--Manger votre calaïsche.
--Notre calaïsche?
--Votre choute.
--Notre choute! mancher notre choute! Monsir choue. Mancher la choute
ti Rhin!
Ici je suis parti d'un éclat de rire. Le pauvre diable de garçon ne
comprenait plus, et moi, je venais de comprendre. J'avais été le jouet
d'une hallucination produite sur mon cerveau par l'orthographe
éblouissante de l'aubergiste. _Calaïsche à la choute_ signifiait
_calèche à la chute_. En d'autres termes, après vous avoir offert à
dîner, la carte vous offrait complaisamment une calèche pour aller
voir la chute du Rhin à Laufen, moyennant dix francs.
Me voyant rire, le garçon m'a pris pour un fou, et s'en est allé en
grommelant:--Mancher la choute! églairer la choute ti Rhin afec guadre
jantelles! Ce monsir choue.
J'ai retenu pour demain matin une _calaïsche à la choute_.
LETTRE XXXVIII
LA CATARACTE DU RHIN.
Écrit sur place.--Arrivée.--Le château de Laufen.--La
cataracte.--Aspect. Détails.--Causerie du
guide.--L'enfant.--Les stations.--D'où l'on voit le
mieux.--L'auteur s'adosse au rocher.--Un décor.--Une signature
et un parafe.--Le jour baisse.--L'auteur passe le Rhin.--Le
Rhin, le Rhône.--La cataracte en cinq parties.--Le forçat.
Laufen, septembre.
Mon ami, que vous dire? Je viens de voir cette chose inouïe. Je n'en
suis qu'à quelques pas. J'en entends le bruit. Je vous écris sans
savoir ce qui tombe de ma pensée. Les idées et les images s'y
entassent pêle-mêle, s'y précipitent, s'y heurtent, s'y brisent, et
s'en vont en fumée, en écume, en rumeur, en nuée. J'ai en moi comme un
bouillonnement immense. Il me semble que j'ai la chute du Rhin dans le
cerveau.
J'écris au hasard, comme cela vient. Vous comprendrez si vous pouvez.
On arrive à Laufen. C'est un château du treizième siècle, d'une fort
belle masse et d'un fort bon style. Il y a à la porte deux guivres
dorées, la gueule ouverte. Elles aboient. On dirait que ce sont elles
qui font le bruit mystérieux qu'on entend.
On entre.
On est dans la cour du château. Ce n'est plus un château, c'est une
ferme. Poules, oies, dindons, fumier, charrette dans un coin; une cuve
à chaux. Une porte s'ouvre. La cascade apparaît.
Spectacle merveilleux!
Effroyable tumulte! Voilà le premier effet. Puis on regarde. La
cataracte découpe des golfes qu'emplissent de larges squames blanches.
Comme dans les incendies, il y a de petits endroits paisibles au
milieu de cette chose pleine d'épouvante; des bosquets mêlés à
l'écume; de charmants ruisseaux dans les mousses; des fontaines pour
les bergers arcadiens du Poussin, ombragées de petits rameaux
doucement agités.--Et puis ces détails s'évanouissent, et l'impression
de l'ensemble vous revient. Tempête éternelle. Neige vivante et
furieuse.
Le flot est d'une transparence étrange. Des rochers noirs dessinent
des visages sinistres sous l'eau. Ils paraissent toucher la surface et
sont à dix pieds de profondeur. Au-dessous des deux principaux
vomitoires de la chute, deux grandes gerbes d'écume s'épanouissent sur
le fleuve et s'y dispersent en nuages verts. De l'autre côté du Rhin,
j'apercevais un groupe de maisonnettes tranquilles, où les ménagères
allaient et venaient.
Pendant que j'observais, mon guide me parlait.--Le lac de Constance a
gelé dans l'hiver de 1829 à 1830. Il n'avait pas gelé depuis cent
quatre ans. On y passait en voiture. De pauvres gens sont morts de
froid à Schaffhouse.--
Je suis descendu un peu plus bas, vers le gouffre. Le ciel était gris
et voilé. La cascade fait un rugissement de tigre. Bruit effrayant,
rapidité terrible. Poussière d'eau, tout à la fois fumée et pluie. A
travers cette brume on voit la cataracte dans tout son développement.
Cinq gros rochers la coupent en cinq nappes d'aspects divers et de
grandeurs différentes. On croit voir les cinq piles rongées d'un pont
de Titans. L'hiver, les glaces font des arches bleues sur ces culées
noires.
Le plus rapproché de ces rochers est d'une forme étrange; il semble
voir sortir de l'eau pleine de rage la tête hideuse et impassible
d'une idole indoue, à trompe d'éléphant. Des arbres et des
broussailles qui s'entremêlent à son sommet lui font des cheveux
hérissés et horribles.
A l'endroit le plus épouvantable de la chute, un grand rocher
disparaît et reparaît sous l'écume comme le crâne d'un géant englouti,
battu depuis six mille ans de cette douche effroyable.
Le guide continue son monologue.--La chute du Rhin est à une lieue de
Schaffhouse. La masse du fleuve tout entière tombe là d'une hauteur de
«septante pieds.»--
L'âpre sentier qui descend du château de Laufen à l'abîme traverse un
jardin. Au moment où je passais assourdi par la formidable cataracte,
un enfant, habitué à faire ménage avec cette merveille du monde,
jouait parmi des fleurs et mettait en chantant ses petits doigts dans
des gueules-de-loup roses.
Ce sentier a des stations variées, où l'on paye un peu de temps en
temps. La pauvre cataracte ne saurait travailler pour rien. Voyez la
peine qu'elle se donne. Il faut bien qu'avec toute cette écume qu'elle
jette aux arbres, aux rochers, aux fleuves, aux nuages, elle jette
aussi un peu quelques gros sous dans la poche de quelqu'un. C'est bien
le moins.
Je suis parvenu par ce sentier jusqu'à une façon de balcon branlant
pratiqué tout au fond, sur le gouffre et dans le gouffre.
Là, tout vous remue à la fois. On est ébloui, étourdi, bouleversé,
terrifié, charmé. On s'appuie à une barrière de bois qui tremble. Des
arbres jaunis,--c'est l'automne,--des sorbiers rouges entourent un
petit pavillon dans le style du Café Turc, d'où l'on observe l'horreur
de la chose. Les femmes se couvrent d'un collet de toile cirée (un
franc par personne). On est enveloppé d'une effroyable averse
tonnante.
De jolis petits colimaçons jaunes se promènent voluptueusement sous
cette rosée sur le bord du balcon. Le rocher qui surplombe au-dessus
du balcon pleure goutte à goutte dans la cascade. Sur la roche qui est
au milieu de la cataracte se dresse un chevalier-troubadour en bois
peint, appuyé sur un bouclier rouge à croix blanche. Un homme a dû
risquer sa vie pour aller planter ce décor de l'Ambigu au milieu de la
grande et éternelle poésie de Jéhovah.
Les deux géants qui redressent la tête, je veux dire les deux plus
grands rochers, semblent se parler. Ce tonnerre est leur voix.
Au-dessus d'une épouvantable croupe d'écume on aperçoit une
maisonnette paisible avec son petit verger. On dirait que cette
affreuse hydre est condamnée à porter éternellement sur son dos cette
douce et heureuse cabane.
Je suis allé jusqu'à l'extrémité du balcon; je me suis adossé au
rocher.
L'aspect devient encore plus terrible. C'est un écroulement effrayant.
Le gouffre hideux et splendide jette avec rage une pluie de perles au
visage de ceux qui osent le regarder de si près. C'est admirable. Les
quatre grands gonflements de la cataracte tombent, remontent et
redescendent sans cesse. On croit voir tourner devant soi les quatre
roues fulgurantes du char de la tempête.
Le pont de bois était inondé. Les planches glissaient. Des feuilles
mortes frissonnaient sous mes pieds. Dans une anfractuosité du roc,
j'ai remarqué une petite touffe d'herbe desséchée. Desséchée sous la
cataracte de Schaffhouse! dans ce déluge, une goutte d'eau lui a
manqué. Il y a des cœurs qui ressemblent à cette touffe d'herbe. Au
milieu du tourbillon des prospérités humaines, ils se dessèchent.
Hélas! c'est qu'il leur a manqué cette goutte d'eau qui ne sort pas de
la terre, mais qui tombe du ciel, l'amour!
Dans le pavillon turc, lequel a des vitraux de couleur, et quels
vitraux! il y a un livre où les visiteurs sont priés d'inscrire leurs
noms. Je l'ai feuilleté. J'y ai remarqué cette signature: _Henri_,
avec ce parafe (symbole). Est-ce un V?
Combien de temps suis-je resté là, abîmé dans ce grand spectacle! Je
ne saurais vous le dire. Pendant cette contemplation, les heures
passeraient dans l'esprit comme les ondes dans le gouffre, sans
laisser trace ni souvenir.
Cependant on est venu m'avertir que le jour baissait. Je suis remonté
au château, et de là je suis descendu sur la grève d'où l'on passe le
Rhin pour gagner la rive droite. Cette grève est au bas de la chute,
et l'on traverse le fleuve à quelques brasses de la cataracte. On
s'aventure pour ce trajet dans un petit batelet charmant, léger,
exquis, ajusté comme une pirogue de sauvage, construit d'un bois
souple comme de la peau de requin, solide, élastique, fibreux,
touchant les rochers à chaque instant et s'y écorchant à peine,
manœuvré comme tous les canots du Rhin et de la Meuse, avec un
crochet et un aviron en forme de pelle. Rien n'est plus étrange que de
sentir dans cette coquille les profondes et orageuses secousses de
l'eau.
Pendant que la barque s'éloignait du port, je regardais au-dessus de
ma tête les créneaux couverts de tuiles et les pignons taillés du
château qui dominent le précipice. Des filets de pêcheurs séchaient
sur les cailloux au bord du fleuve. On pêche donc dans ce tourbillon?
Oui, sans doute. Comme les poissons ne peuvent franchir la cataracte,
on prend là beaucoup de saumons. D'ailleurs, dans quel tourbillon
l'homme ne pêche-t-il pas?
Maintenant je voudrais résumer toutes ces sensations si vives et
presque poignantes. Première impression: on ne sait que dire, on est
écrasé comme par tous les grands poëmes. Puis l'ensemble se
débrouille. Les beautés se dégagent de la nuée. Somme toute, c'est
grand, sombre, terrible, hideux, magnifique, inexprimable.
De l'autre côté du Rhin, cela fait tourner des moulins.
Sur une rive, le château; sur l'autre, le village, qui s'appelle
Neuhausen.
Tout en nous laissant aller au balancement de la barque, j'admirais la
superbe couleur de cette eau. On croit nager dans de la serpentine
liquide.
Chose remarquable, chacun des deux grands fleuves des Alpes, en
quittant les montagnes, a la couleur de la mer où il va. Le Rhône, en
débouchant du lac de Genève, est bleu comme la Méditerranée; le Rhin,
en sortant du lac de Constance, est vert comme l'Océan.
Malheureusement le ciel était couvert. Je ne puis donc pas dire que
j'ai vu la chute de Laufen dans toute sa splendeur. Rien n'est riche
et merveilleux comme cette pluie de perles dont je vous ai déjà parlé,
et que la cataracte répand au loin. Cela doit être pourtant plus
admirable encore lorsque le soleil change ces perles en diamants et
que l'arc-en-ciel plonge dans l'écume éblouissante son cou d'émeraude
comme un oiseau divin qui vient boire à l'abîme.
De l'autre bord du Rhin, d'où je vous écris en ce moment, la
cataracte apparaît dans son entier, divisée en cinq parties bien
distinctes qui ont chacune leur physionomie à part et forment une
espèce de crescendo. La première, c'est un dégorgement de moulin; la
seconde, presque symétriquement composée par le travail du flot et du
temps, c'est une fontaine de Versailles; la troisième, c'est une
cascade; la quatrième est une avalanche; la cinquième est le chaos.
Un dernier mot et je ferme cette lettre. A quelques pas de la chute,
on exploite la roche calcaire, qui est fort belle. Du milieu d'une des
carrières qui sont là, un galérien, rayé de gris et de noir, la pioche
à la main, la double chaîne au pied, regardait la cataracte. Le hasard
semble se complaire parfois à confronter dans des antithèses, tantôt
mélancoliques, tantôt effrayantes, l'œuvre de la nature et l'œuvre
de la société.
LETTRE XXXIX
VÉVEY.--CHILLON.--LAUSANNE.
Ce que l'auteur cherche dans ses voyages.--Vévey.--L'église.--La
vieille femme bedeau.--Deux tombeaux.--Edmond Ludlow.--Andrew
Broughton.--David.--Les proscrits.--Comparaison des
épitaphes.--Philosophie.--Un troisième
tombeau.--L'apothicaire.--Néant des choses humaines proclamé
par celui qui a passé sa vie à poursuivre M. de
Pourceaugnac.--Le soir.--Souvenirs de jeunesse.--Vaugirard et
Meillerie.--Paysage.--Clair de lune.--Histoire.--Traces de tous
les peuples en Suisse.--Les Grecs.--Les Romains.--Les
Huns.--Les Hongrois.--Chillon.--Le château.--Une femme
française.--La crypte.--Les trois souterrains.--Détails
sinistres.--Le gibet.--Les cachots.--Bonnivard.--La cage donne
la même allure au penseur et à la bête fauve.--Touchante et
lugubre histoire de Michel Cotié.--Ses dessins sur la
muraille.--Impuissance démontrée de saint Christophe.--Nom de
lord Byron gravé par lui-même sur un pilier.--Détails.--La
voûte devient bleue.--Magnificences secrètes et générosités
cachées de la nature.--Les martins-pêcheurs.--Sept colonnes,
sept cellules.--Trois cachots superposés.--Peintures faites par
les prisonniers.--Les oubliettes.--Ce qu'on y a trouvé.--La
cave comblée.--Permission refusée à lord Byron.--L'auteur
descend dans le caveau où Byron n'a pu entrer.--Ce qu'il y
voit.--Le duc Pierre de Savoie.--Encore la destinée des
sarcophages.--Le cimetière.--La chapelle.--La chambre des ducs
de Savoie.--Intérieur.--Ce qu'en ont fait les gens de
Berne.--La fenêtre.--La porte.--Traces de l'assaut.--Quel
oiseau passait son bec par le trou qui est au bas de la
porte.--La salle de justice.--De quoi elle est meublée
aujourd'hui.--La chambre de la torture.--La grosse poutre.--Les
trois trous.--Affreux détails.--Une particularité du château de
Chillon.--L'auteur démontre que les petits oiseaux n'ont pas la
moindre idée de l'invention de l'artillerie.--Ludlow et
Bonnivard confrontés.--Lausanne.--Ce que Paris a de plus que
Vévey.--Le mauvais goût calviniste.--Lausanne enlaidie par les
embellisseurs.--L'hôtel de ville.--Le château des baillis.--La
cathédrale.--Vandalisme.--Quelques tombeaux.--Le chevalier de
Granson.--Pourquoi les mains coupées.--M. de
Rebecque.--Lausanne à vol d'oiseau.--Paysage.--Orage de nuit
qui s'annonce.--Retour à Paris.
Vévey, 21 septembre.
A M. LOUIS B.
Je vous écris cette lettre, cher Louis, à peu près au hasard, ne
sachant pas où elle vous trouvera, ni même si elle vous trouvera. Où
êtes-vous en ce moment? que faites-vous? Etes-vous à Paris? êtes-vous
en Normandie? Avez-vous l'œil fixé sur les toiles que votre pensée
fait rayonner? ou visitez-vous, comme moi, la galerie de peinture du
bon Dieu? Je ne sais ce que vous faites; mais je pense à vous, je vous
écris et je vous aime.
Je voyage en ce moment comme l'hirondelle. Je vais devant moi
cherchant le beau temps. Où je vois un coin du ciel bleu, j'accours.
Les nuages, les pluies, la bise, l'hiver, viennent derrière moi comme
des ennemis qui me poursuivent, et recouvrent les pauvres pays à
mesure que je les quitte. Il pleut maintenant à verse sur Strasbourg,
que je visitais il y a quinze jours; sur Zurich, où j'étais la
semaine passée; sur Berne, où j'ai passé hier. Moi, je suis à Vévey,
jolie petite ville, blanche, propre, anglaise, confortable, chauffée
par les pentes méridionales du mont Chardonne comme par des poêles et
abritée par les Alpes comme par un paravent. J'ai devant moi un ciel
d'été, le soleil, des coteaux couverts de vignes mûres, et cette
magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige
comme dans une orfèvrerie d'argent.--Je vous regrette.
Vévey n'a que trois choses; mais ces trois choses sont charmantes: sa
propreté, son climat et son église.--Je devrais me borner à dire la
tour de son église; car l'église elle-même n'a plus rien de
remarquable. Elle a subi cette espèce de dévastation soigneuse,
méthodique et vernissée que le protestantisme inflige aux églises
gothiques. Tout est ratissé, raboté, balayé, défiguré, blanchi, lustré
et frotté. C'est un mélange stupide et prétentieux de barbarie et de
nettoyage. Plus d'autel, plus de chapelles, plus de reliquaires, plus
de figures peintes ou sculptées; une table et des stalles de bois qui
encombrent la nef, voilà l'église de Vévey.
Je m'y promenais assez maussadement, escorté de cette vieille femme,
toujours la même, qui tient lieu de bedeau aux églises calvinistes, et
me cognant les genoux aux bancs de M. le préfet, de M. le juge de
paix, de MM. les pasteurs, etc., etc., quand, à côté d'une chapelle
condamnée où m'avaient attiré quelques belles vieilles consoles du
quatorzième siècle oubliées là par l'architecte puritain, j'ai aperçu
dans un enfoncement obscur une grande lame de marbre noir appliquée au
mur. C'est la tombe d'Edmond Ludlow, un des juges de Charles Ier, mort
réfugié à Vévey en 1698. Je croyais cette tombe à Lausanne. Comme je
me baissais pour ramasser mon crayon tombé à terre, le mot
_depositorium_, gravé sur la dalle, a frappé mes yeux. Je marchais sur
une autre tombe, sur un autre régicide, sur un autre proscrit, Andrew
Broughton. Andrew Broughton était l'ami de Ludlow. Comme lui il avait
tué Charles Ier, comme lui il avait aimé Cromwell, comme lui il avait
haï Cromwell, comme lui il dort dans la froide église de Vévey.--En
1816, David, en fuite comme Ludlow et Broughton, a passé à Vévey.
A-t-il visité l'église? Je ne sais; mais les juges de Charles Ier
avaient bien des choses à dire au juge de Louis XVI. Ils avaient à lui
dire que tout s'écroule, même les fortunes bâties sur un échafaud; que
les révolutions ne sont que des vagues, où il ne faut être ni écume ni
fange; que toute idée révolutionnaire est un outil qui a deux
tranchants, l'un avec lequel on coupe, l'autre auquel on se coupe; que
l'exilé qui a fait des exilés, que le proscrit qui a été proscripteur,
traînent après eux une mauvaise ombre, une pitié mêlée de colère, le
reflet des misères d'autrui flamboyant comme l'épée de l'ange sur leur
propre malheur. Ils pouvaient dire aussi à ce grand peintre,--n'est-ce
pas, Louis?--que pour le penseur, en un jour de contemplation, il sort
de la sérénité du ciel et de l'azur profond du Léman plus d'idées
nobles, plus d'idées bienveillantes, plus d'idées utiles à l'humanité
qu'il n'en sort en dix siècles de vingt révolutions comme celles qui
ont égorgé Charles Ier et Louis XVI; et qu'au-dessus des agitations
politiques, éternellement au-dessus de ces tempêtes climatériques des
nations, dont le flux bourbeux apporte aussi bien Marat que Mirabeau,
il y a, pour les grandes âmes, l'art, qui contient l'intelligence de
l'homme, et la nature, qui contient l'intelligence de Dieu!
Pendant que je me laissais aller à toutes ces rêvasseries, un rayon du
soleil couchant, entré par je ne sais quelle lucarne et comme dépaysé
dans cette église nue et morne, est venu se poser sur les tombes
comme la lumière d'un flambeau, et j'ai lu les épitaphes. Ce sont de
longues et graves protestations où semble respirer l'âme des deux
vieux régicides, hommes intègres, purs et grands d'ailleurs. Tous deux
exposent les faits de leur vie et le fait de leur mort sans colère,
mais sans concession. Ce sont des phrases rigides et hautaines, dignes
en effet d'être dites par le marbre. On sent que tous deux regrettent
la patrie. La patrie est toujours belle, même Londres vue du Léman.
Mais ce qui m'a frappé, c'est que chacun des deux vieillards a pris
une posture différente dans le tombeau. Edmond Ludlow s'est envolé
joyeux vers les demeures éternelles, _sedes æternas lætus advolavit_,
dit l'épitaphe debout contre le mur. Andrew Broughton, fatigué des
travaux de la vie, s'est endormi dans le Seigneur, _in Domino
obdormivit_, dit l'épitaphe couchée à terre. Ainsi, l'un joyeux,
l'autre las. L'un a trouvé des ailes dans le sépulcre, l'autre y a
trouvé un oreiller. L'un avait tué un roi et voulait le paradis;
l'autre avait fait la même chose et demandait le repos.
Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'il y a dans ces deux petites
phrases si courtes la clef des deux hommes et la nuance des deux
convictions? Ludlow était un penseur; il avait déjà oublié le roi
mort, et ne voyait plus que le peuple émancipé. Broughton était un
ouvrier; il ne songeait plus au peuple, et avait toujours présente à
l'esprit cette rude besogne de jeter bas un roi. Ludlow n'avait jamais
vu que le but, Broughton que le moyen. Ludlow regardait en avant,
Broughton regardait en arrière. L'un est mort ébloui, l'autre harassé.
Comme je quittais ces deux tombes, une troisième épitaphe m'a attiré,
longue et solennelle apostrophe au voyageur gravée en or sur marbre
noir, comme celle de Ludlow. Mon pauvre Louis, à côté de toute grande
chose il y a une parodie. Près des deux régicides il y a un
apothicaire. C'est un respectable praticien, appelé Laurent Matte,
fort honnête et fort charitable homme d'ailleurs, qui, parce qu'il lui
est arrivé de faire fortune à Libourne et de se retirer du commerce à
Vévey, veut absolument que le passant s'arrête et réfléchisse sur
l'inconstance des choses humaines: _Morare parumper, qui hàc transis,
et respice rerum humanarum inconstantiam et ludibrium_.
Si jamais tombe emphatique a été ridicule, c'est à coup sûr celle qui
coudoie les deux pierres sévères sous lesquelles Ludlow et Broughton
gisent avec leurs mains sanglantes.
Le soir,--c'était hier,--je me suis promené au bord du lac. J'ai bien
pensé à vous, Louis, et à nos douces promenades de 1828, quand nous
avions vingt-quatre ans, quand vous faisiez _Mazeppa_, quand je
faisais les _Orientales_, quand nous nous contentions d'un rayon
horizontal du couchant étalé sur Vaugirard. La lune était presque dans
son plein. La haute crête de Meillerie, noire au sommet et vaguement
modelée à mi-côte, emplissait l'horizon. Au fond, à ma gauche,
au-dessous de la lune, les dents d'Oche mordaient un charmant nuage
gris-perle, et toutes sortes de montagnes fuyaient tumultueusement
dans la vapeur. L'admirable clarté de la lune calmait tout ce côté
violent du paysage. Je marchais au bord même du flot. C'était la nuit
de l'équinoxe. Le lac avait cette agitation fébrile qui, à l'époque
des grandes marées, saisit toutes les masses d'eau et les fait
frissonner. De petites lames envahissaient par moments le sentier de
cailloux où j'étais, et mouillaient la semelle de mes bottes. A
l'ouest, vers Genève, le lac, perdu sous les brumes, avait l'aspect
d'une énorme ardoise. Des bruits de voix m'arrivaient de la ville, et
je voyais sortir du port de Vévey un bateau allant à la pêche. Ces
bateaux-pêcheurs du Léman ont une forme que le lac leur a donnée. Ils
sont munis de deux voiles latines attachées en sens inverse à deux
mâts différents, afin de saisir les deux grands vents qui
s'engouffrent dans le Léman par ses deux bouts, l'un par Genève, qui
vient des plaines, l'autre par Villeneuve, qui vient des montagnes. Au
jour, au soleil, le lac est bleu, les voiles sont blanches, et elles
donnent à la barque la figure d'une mouche qui courrait sur l'eau les
ailes dressées. La nuit, l'eau est grise et la mouche est noire. Je
regardais donc cette gigantesque mouche, qui marchait lentement vers
Meillerie, découpant sur la clarté de la lune ses ailes membraneuses
et transparentes. Le lac jasait à mes pieds. Il y avait une paix
immense dans cette immense nature. C'était grand et c'était doux. Un
quart d'heure après la barque avait disparu, la fièvre du lac s'était
calmée, la ville s'était endormie. J'étais seul, mais je sentais vivre
et rêver toute la création autour de moi.
Je songeais à mes deux régicides, qui prennent, eux aussi, leur part
de ce sommeil et de ce repos de toutes choses dans ce beau lieu. Je
m'abîmais dans la contemplation de ce lac que Dieu a rempli de sa paix
et que les hommes ont rempli de leurs guerres. C'est un triste
privilége des lieux les plus charmants d'attirer les invasions et les
avalanches. Les hommes sont comme la neige, ils fondent et se
précipitent dans les vallées éclairées par le soleil. Toute cette
ravissante côte basse du Léman a été, depuis trois mille ans, sans
cesse dévastée par des passants armés qui venaient, chose étrange, du
midi aussi bien que du nord. Les Romains y ont trouvé la trace des
Grecs; les Allemands y ont trouvé la trace des Arabes. La tour de
Glérolle a été bâtie par les Romains contre les Huns. Neuf cents ans
plus tard la tour de Goure a été bâtie par les Vaudois contre les
Hongrois. L'une garde Vévey; l'autre protége Lausanne. En feuilletant,
l'autre jour, dans la bibliothèque de Bâle, un assez curieux
exemplaire des _Commentaires_ de César, je suis tombé sur un passage
où César dit qu'on trouva dans le camp des Helvétiens des tablettes
écrites en caractères grecs, et j'en ai pris note: _Repertæ sunt
tabulæ litteris græcis confectæ_ (_de Bell. gall._, XL, I).
Les Romains ont laissé à ce délicieux pays deux ou trois tours de
guerre, des tombeaux, entre autres, la sombre et touchante épitaphe
de Julia Alpinula, des armes, des bornes milliaires, la grande
voie militaire qui balafre ces admirables vallées depuis le Valais
jusqu'à Avenches, par Vévey et Attalins, et dont on découvre encore
çà et là quelques arrachements. Les Grecs lui ont laissé des
processions-pantomimes qui rappellent les théories, et où il y a des
jeunes filles couronnées de lierre qu'on traîne sur des chars. Ils lui
ont laissé aussi les Koraules de la Gruyère, ces danses que leur nom
explique, [Grec: choros] et [Grec: aulê]. Ainsi des forteresses, des
sépulcres, une épitaphe qui est une élégie, une route stratégique,
voilà l'empreinte de Rome; des processions qui semblent ordonnées par
Thespis et _une danse au son de la flûte_, voilà la trace de la Grèce.
Ce matin je suis allé à Chillon par un admirable soleil. Le chemin
court entre des vignes au bord du lac. Le vent faisait du Léman une
immense moire bleue; les voiles blanches étincelaient. Au bas de la
route les mouettes s'accostaient gracieusement sur des roches à fleur
d'eau. Vers Genève l'horizon imitait l'Océan.
Chillon est un bloc de tours posé sur un bloc de rochers. Tout le
château est du douzième et du treizième siècle, à l'exception de
quelques boiseries, portes, tables, plafonds, etc., qui sont du
seizième. Il sert aujourd'hui d'arsenal et de poudrière au canton de
Vaud. La bouche des canons touche l'embrasure des catapultes.
C'est une femme française qui fait faire aux visiteurs la promenade du
château avec beaucoup de bonne grâce et d'intelligence.
* * * * *
La crypte, qui est au niveau des eaux du lac, se partage en trois
souterrains principaux. Le premier, qui est ajusté comme une serrure à
l'entrée des deux autres, était la salle des gardes. C'est une vaste
nef formée de deux voûtes ogives juxtaposées, dont les retombées
s'appuient, au milieu de la salle, sur une rangée de piliers qui la
traverse. Le second souterrain, plus petit, se divise en deux chambres
fort sombres. La première était un cachot, la deuxième est un lieu
sinistre. Dans la première on entrevoit un grand lit de pierre creusé
dans le roc vif; dans la seconde, entre deux énormes piliers carrés
dont l'un est le mur même, on distingue confusément, après une station
de quelques minutes dans cette cave, un madrier scellé transversalement
par les deux bouts dans le granit brut, et dont l'arête supérieure
présente des façons de dents de scie, comme si elle avait été usée et
entaillée profondément et à différents endroits par une corde ou par
une chaîne qu'on y aurait nouée. Au milieu de cette traverse il y a un
trou carré qui laisse passer le jour, si l'on peut appeler jour la lueur
blafarde et terreuse qui s'accroche çà et là aux angles de la voûte. Ce
vague et horrible appareil est un gibet. Ces entailles ont été faites en
effet par des chaînes patibulaires. Ce trou laissait passer la corde
d'encas. Les deux échelles du patient et du bourreau, qui étaient
appliquées aux deux piliers vis-à-vis l'une de l'autre, ont disparu.
En face du gibet il y avait dans la muraille un pertuis par où l'on
jetait le cadavre au lac. Ce pertuis a été muré, et s'est changé en une
niche basse pleine de ténèbres qui fait une tache noire au pied du mur.
A deux pas de cette niche aboutit l'escalier à vis de la chambre de
justice avec sa massive porte de chêne à peine équarrie.
La troisième salle ressemble à la première; seulement elle est
beaucoup plus obscure. Les meurtrières ont été comblées et se sont
transformées en soupiraux. Dans chaque entrecolonnement il y avait un
cachot. On a jeté bas les cloisons, et les compartiments qu'avaient
remplis tant de misères diverses pendant trois siècles se sont
effacés. C'est le cinquième de ces compartiments que Bonnivard a rendu
célèbre. Il ne reste plus de son cachot que le pilier, de la chaîne de
ses pieds qu'un anneau scellé dans ce même pilier, de la chaîne de son
cou qu'un trou dans la pierre. L'anneau de cette chaîne a été arraché.
Je suis resté longtemps comme rivé moi même à ce pilier, autour duquel
ce libre penseur a tourné pendant six ans comme une bête fauve. Il ne
pouvait se coucher--sur le roc--qu'à grand'peine et sans pouvoir
allonger ses membres. Il n'avait en effet d'autres distractions que
les distractions des bêtes fauves renfermées. Il usait le bas du
pilier avec son talon. J'ai mis ma main dans le trou qu'il a fait
ainsi. Et il marquait, en l'usant de même avec le pied, la saillie de
granit où sa chaîne lui permettait d'atteindre. Pour tout horizon il
avait la hideuse muraille de roc vif opposée au mur qui trempe dans le
lac.--Voilà dans quelles cages on mettait la pensée en 1530.
Le premier des cinq compartiments ne m'a pas moins intéressé que le
cinquième. Dans le cachot de Bonnivard il y a eu l'intelligence, dans
celui-ci il y a eu le dévouement. Un jeune homme de Genève, nommé
Michel Cotié, avait pour le prieur de Saint-Victor un attachement mêlé
d'admiration. Quand il sut Bonnivard à Chillon, il voulut le sauver.
Il connaissait le château de Chillon pour y avoir servi; il s'y
introduisit de nouveau et s'y fit donner je ne sais quelle besogne
domestique. Quelque imprudence le trahit: il fut pris essayant de
communiquer avec Bonnivard. On le traita en espion et on le mit dans
un cachot (le premier à droite en entrant). On l'aurait bien pendu,
mais le duc de Savoie voulait des aveux qui compromissent Bonnivard.
Cotié résista vaillamment à la torture. Une nuit il tenta de
s'échapper: il scia sa chaîne et perça son mur avec un clou, il grimpa
jusqu'à un des soupiraux et arracha une barre de fer. Là il se crut
sauvé. La nuit était très-noire; il se jeta dans le lac; il n'avait
séjourné au château que l'été, et il avait remarqué que l'eau du lac
montait à quelques pieds au-dessous des soupiraux: mais c'était
l'hiver; en hiver, il n'y a plus de fontes de neige, l'eau du lac
baisse et laisse à découvert les rochers dans lesquels est enraciné
Chillon; il ne les vit pas et s'y brisa.--Voilà l'histoire de Cotié.
Rien ne reste de lui que quelques dessins charbonnés sur le mur. Ce
sont des figures demi-nature qui ne manquent pas d'un certain style:
un Christ en croix presque effacé, une sainte à genoux avec sa légende
autour de sa tête en caractères gothiques, un saint Christophe (que
j'ai copié; vous savez ma manie), et un saint Joseph. L'aventure de
Cotié dément, à mon grand regret, la tradition _Christofori faciem_,
etc. Son saint Christophe ne l'a pas sauvé de mort violente.
Le soupirail par où Michel Cotié s'est précipité fait face au
troisième pilier. C'est sur ce pilier que Byron a écrit son nom avec
un vieux poinçon à manche d'ivoire, trouvé en 1536 dans la chambre du
duc de Savoie, par les Bernois qui délivrèrent Bonnivard. Ce nom
_Byron_, gravé sur la colonne de granit, en grandes lettres un peu
inclinées, jette un rayonnement étrange dans le cachot.
Il était midi, j'étais encore dans la crypte, je dessinais le saint
Christophe;--je lève les yeux par hasard, la voûte était bleue.--Le
phénomène de la Grotte d'Azur s'accomplit dans le souterrain de
Chillon, et le lac de Genève n'y réussit pas moins bien que la
Méditerranée. Vous le voyez, Louis, la nature n'oublie personne; elle
n'oubliait pas Bonnivard dans sa basse-fosse. A midi elle changeait le
souterrain en palais; elle tendait toute la voûte de cette splendide
moire bleue dont je vous parlais tout à l'heure, et le Léman
plafonnait le cachot.
Et puis, elle envoyait au prisonnier des martins-pêcheurs qui venaient
rire et jouer dans son soupirail.--Les ducs de Savoie ont disparu du
château de Chillon, les martins-pêcheurs l'habitent toujours.
L'affreuse crypte ne leur fait pas peur; on dirait qu'ils la croient
bâtie pour eux; ils entrent hardiment par les meurtrières, et s'y
abritent, tantôt du soleil, tantôt de l'orage.
Il y a sept colonnes dans la crypte, il y avait sept cachots. Les gens
de Berne y trouvèrent six prisonniers, parmi lesquels Bonnivard; et
les délivrèrent tous, excepté un meurtrier nommé Albrignan, qu'ils
pendirent à la traverse de la chambre noire. C'est la dernière fois
que ce gibet a servi.
Chaque tour de Chillon pourrait raconter de sombres aventures. Dans
l'une, on m'a montré trois cachots superposés; on entre dans celui du
haut par une porte, dans les deux autres par une dalle qu'on soulevait
et qu'on laissait retomber sur le prisonnier. Le cachot d'en bas
recevait un peu de lumière par une lucarne; le cachot intermédiaire
n'avait ni air ni jour. Il y a quinze mois, on y est descendu avec des
cordes, et l'on a trouvé sur le pavé un lit de paille fine où la place
d'un corps était encore marquée, et çà et là des ossements humains.
Le cachot supérieur est orné de ces lugubres peintures de prisonnier
qui semblent faites avec du sang. Ce sont des arabesques, des fleurs,
des blasons, un palais à fronton brisé dans le style de la
renaissance.--Par la lucarne le prisonnier pouvait voir un peu de
feuilles et d'herbe dans le fossé.
Dans une autre tour, après quelques pas sur un plancher vermoulu qui
menace ruine et où il est défendu de marcher, j'ai aperçu par un trou
carré un abîme creusé dans la masse même de la tour: ce sont les
oubliettes. Elles ont quatre-vingt-onze pieds de profondeur, et le
fond en était hérissé de couteaux. On y a trouvé un squelette disloqué
et une vieille couverture en poil de chèvre rayée de gris et de noir,
qu'on a jetée dans un coin, et sur laquelle j'avais les pieds tandis
que je regardais dans le gouffre.
Dans une autre tour il y avait une cave comblée. Lord Byron, en 1816,
demanda la permission d'y faire des fouilles. On la lui refusa sous je
ne sais quels prétextes d'architecte. Depuis on a déblayé le caveau.
J'y suis descendu. C'est là qu'était la sépulture du duc Pierre de
Savoie, qui fut un des grands hommes de son temps, et qu'on avait
surnommé le _petit Charlemagne_ (deux mots mal accouplés, soit dit en
passant). L'an 1268, le duc Pierre fut descendu en grande pompe dans
ce caveau. Aujourd'hui, le tombeau et le duc, tout a disparu. J'ai vu
la vieille porte pourrie du caveau, sans gonds et sans serrure,
appuyée au mur sous le hangar d'une cour voisine; et il ne reste plus
rien du grand-duc Pierre que l'empreinte carrée du chevet de son
sarcophage, arraché de la muraille par les Bernois.
Cette cour voisine était elle-même un cimetière où plusieurs grands
seigneurs savoyards avaient des tombes. Il n'y a plus maintenant qu'un
peu d'herbe et un vieux lierre mort autour d'une vieille poutre
déchaussée.
Je n'ai pu visiter la chapelle, qui est pleine de gargousses. La
chambre des ducs est au-dessus du caveau sépulcral. Les Bernois en
avaient mutilé les lambris et en avaient fait un corps de garde. La
fumée des pipes a noirci le plafond de bois à caissons fleurdelisés et
à nervures semées de croix d'argent. L'ours de Berne est peint sur la
cheminée. L'écusson de Savoie est gratté. On montre un trou dans leur
mur où, dit-on, il y avait un trésor, et d'où les gens de Berne ont
tiré avec de grands cris de joie les belles orfèvreries de M. de
Savoie. Le fait est que tous ces merveilleux vases de Benvenuto et de
Colomb ont dû faire un admirable effet en roulant pêle-mêle dans un
corps de garde. Vous voyez d'ici le tableau. Si vous le faisiez,
Louis, il serait ravissant.--La chambre était ornée d'une belle châsse
peinte à fresque, dont on voit encore quelques jambes et quelques
bras. La fenêtre est une croisée du quinzième siècle assez finement
sculptée au dehors.
La porte de cette chambre ducale a été arrachée après l'assaut. On me
l'a montrée dans une grande salle voisine, où il y a, par parenthèse,
quelques tables curieuses et une belle cheminée. C'est une porte de
chêne massif doublée avec des cuirasses aplaties sur l'enclume. Vers
le bas de la porte est une ouverture ronde à biseau par laquelle
passait le bec d'un fauconneau. Une balle bernoise a profondément
troué l'armature de fer et s'est arrêtée dans le chêne. En mettant le
doigt dans le trou, on sent la balle.
La salle de justice est voisine de la chambre ducale. Figurez-vous une
magnifique nef, plafonnée à caissons, chauffée par une cheminée
immense, égayée par dix ou douze fenêtres ogives trilobées du
treizième siècle, et meublée aujourd'hui de canons, ce qui ne la
dépare pas. Toutes les salles voisines sont pleines de boulets, de
bombes, d'obusiers et de canons, dont quelques-uns ont encore la belle
forme monstrueuse des derniers siècles. On entrevoit par les portes
entre-bâillées ces formidables bouches de cuivre qui reluisent dans
l'ombre.
Au bout de la salle de justice est la chambre de torture. A quelques
pieds au-dessous du plafond, une grosse poutre la traverse de part en
part. J'ai vu dans cette poutre les trois trous par où passait la
corde de l'estrapade.
Cette solive s'appuie sur un pilier de bois couronné d'un charmant
chapiteau du quatorzième siècle, qui a été peint et doré. Le bas du
pilier, auquel on attachait le patient, est déchiré par des brûlures
noires et profondes. Les instruments de torture, en se promenant sur
l'homme, rencontraient le bois de temps en temps. De là ces hideuses
cicatrices. La chambre est éclairée par une belle fenêtre ogive
qu'emplit un paysage éblouissant.
Une chose remarquable, c'est que le château de Chillon, quoique
entouré d'eau, est préservé de toute humidité à tel point qu'on en
laisse les fenêtres ouvertes hiver comme été. Au printemps, les petits
oiseaux viennent faire leur nid dans la bouche des obusiers.
Après une visite de trois heures j'ai quitté Chillon, et, rentré à
Vévey, je suis allé revoir Ludlow dans son église. C'est avec un grand
sens, selon moi, que la Providence a rapproché la tombe de Ludlow du
cachot de Bonnivard. Un fil mystérieux, qui traverse les événements de
deux siècles, lie ces deux hommes. Bonnivard et Ludlow avaient la même
pensée: l'émancipation de l'esprit et du peuple. La réforme de Luther,
à laquelle coopérait Bonnivard, est devenue en cent trente ans la
révolution de Cromwell, dans laquelle trempait Ludlow. Ce que
Bonnivard voulait pour Genève, Ludlow le voulait pour Londres.
Seulement, Bonnivard, c'est l'idée persécutée; Ludlow, c'est l'idée
persécutrice; ce que le duc de Savoie avait fait à Bonnivard, Ludlow
l'a rendu avec usure à Charles Ier. L'histoire de la pensée humaine
est pleine de ces retours surprenants. Donc, et c'est ici que se clôt
le magnifique syllogisme de la Providence, près de la prison de
Bonnivard il fallait le sépulcre de Ludlow.
Lausanne, 22 septembre, dix heures du soir.
C'est à Lausanne, cher Louis, que j'achève cette interminable lettre.
Un vent glacial me vient par ma fenêtre; mais je la laisse ouverte
pour l'amour du lac, que je vois presque entier d'ici. Chose bizarre,
Vévey est la ville la plus chaude de la Suisse, Lausanne en est la
plus froide. Quatre lieues séparent Lausanne de Vévey; la Provence
touche la Sibérie.
L'année donne en moyenne à Paris cent cinquante et un jours de pluie;
à Vévey, cinquante-six. Prenez cela comme vous voudrez et ouvrez votre
parapluie.
Lausanne n'a pas un monument que le mauvais goût puritain n'ait gâté.
Toutes les délicieuses fontaines du quinzième siècle ont été
remplacées par d'affreux cippes de granit, bêtes et laids comme des
cippes qu'ils sont. L'hôtel de ville a son beffroi, son toit et ses
gargouilles de fer brodé, découpé et peint; mais les fenêtres et les
portes ont été fâcheusement retouchées. Le vieux château des baillis,
cube de pierre rehaussé par des mâchicoulis en briques, avec quatre
tourelles aux quatre angles, est d'une fort belle masse; mais toutes
les baies ont été refaites; les contrevents verts de Jean-Jacques se
sont stupidement cramponnés aux vénérables croisées à croix de
Guillaume de Challant. La cathédrale est un noble édifice du treizième
et du quatorzième siècle; mais presque toutes les figures ont été
soigneusement amputées; mais il n'y a plus un tableau; mais il n'y a
plus une verrière; mais elle est badigeonnée en gris de papier à
sucre; mais ils ont pauvrement remis à neuf la flèche du clocher de la
croisée, et ils ont posé sur le clocher du portail le bonnet pointu
du magicien Rothomago. Cependant il y a encore de superbes statues
sous le portail méridional, et, à quelques figurines près, on a laissé
intacte la belle porte flamboyante de M. de Montfaucon, le dernier
évêque qu'ait eu Lausanne. Dans l'intérieur, je me trompais, il reste
un vitrail, celui de la rosace. Ils ont respecté aussi un charmant
banc d'œuvre de la transition, mêlé de gothique fleuri et de
renaissance, don de ce même M. de Montfaucon; un grand nombre de
chapiteaux romans, d'une complication exquise, et quelques tombeaux
admirables, entre autres celui du chevalier de Granson, qui est couché
sur sa tombe, les mains coupées, ayant été vaincu dans un duel.
Au-dessous du chevalier, vêtu de sa chemise de fer, j'ai remarqué la
pierre mortuaire de M. de Rebecque, aïeul de Benjamin Constant.
Quand je suis sorti de l'église, la nuit tombait, et j'ai encore pensé
à vous, mon grand peintre. Lausanne est un bloc de maisons
pittoresques, répandu sur deux ou trois collines, qui partent du même
nœud central, et coiffé de la cathédrale comme d'une tiare. J'étais
sur l'esplanade de l'église devant le portail, et pour ainsi dire sur
la tête de la ville. Je voyais le lac au-dessus des toits, les
montagnes au-dessus du lac, les nuages au-dessus des montagnes, et les
étoiles au-dessus des nuages. C'était comme un escalier où ma pensée
montait de marche en marche et s'agrandissait à chaque degré. Vous
avez remarqué comme moi que, le soir, les nuées refroidies
s'allongent, s'aplatissent et prennent des formes de crocodiles. Un de
ces grands crocodiles noirs nageait lentement dans l'air, vers
l'ouest; sa queue obstruait un porche lumineux bâti par les nuages au
couchant; une pluie tombait de son ventre sur Genève, ensevelie dans
les brumes; deux ou trois étoiles éblouissantes sortaient de sa gueule
comme des étincelles. Au-dessous de lui, le lac, sombre et métallique,
se répandait dans les terres comme une flaque de plomb fondu.
Quelques fumées rampaient sur les toits de la ville. Au midi,
l'horizon était horrible. On n'entrevoyait que les larges bases des
montagnes enfouies sous une monstrueuse excroissance de vapeurs. Il y
aura une tempête cette nuit.
Je rentre et je vous écris. J'aimerais bien mieux vous serrer la main
et vous parler. Je tâche que ma lettre soit une sorte de fenêtre par
laquelle vous puissiez voir ce que je vois.
Adieu, Louis, à bientôt. Vous savez comme je suis à vous; soyez à moi
de votre côté.
Vous faites de belles choses, j'en suis sûr; moi j'en pense de bonnes,
et elles sont pour vous; car vous êtes au premier rang de ceux que
j'aime. Vous le savez bien, n'est-ce pas?
Je serai à Paris dans dix jours.
CONCLUSION
I
Voici de quelle façon était constituée l'Europe dans la première
moitié du dix-septième siècle, il y a un peu plus de deux cents ans.
Six puissances de premier ordre: le Saint-Siége, le Saint-Empire, la
France, la Grande-Bretagne; nous dirons tout à l'heure quelles étaient
les deux autres.
Huit puissances de second ordre: Venise, les cantons suisses, les
Provinces-Unies, le Danemark, la Suède, la Hongrie, la Pologne, la
Moscovie.
Cinq puissances de troisième ordre: la Lorraine, la Savoie, la
Toscane, Gênes, Malte.
Enfin six Etats de quatrième ordre: Urbin, Mantoue, Modène, Lucques,
Raguse, Genève.
En décomposant ce groupe de vingt-cinq Etats et en le reconstituant
selon la forme politique de chacun, on trouvait: cinq monarchies
électives, le Saint-Siége, le Saint-Empire, les royaumes de Danemark,
de Hongrie et de Pologne; douze monarchies héréditaires, l'empire
turc, les royaumes de France, de Grande-Bretagne, d'Espagne et de
Suède, les grands-duchés de Moscovie et de Toscane, les duchés de
Lorraine, de Savoie, d'Urbin, de Mantoue et de Modène; sept
républiques, les Provinces-Unies, les treize cantons, Venise, Gênes,
Lucques, Raguse et Genève; enfin Malte, qui était une sorte de
république à la fois ecclésiastique et militaire, ayant un chevalier
pour évêque et pour prince, un couvent pour caserne, la mer pour
champ, une île pour abri, une galère pour arme, la chrétienté pour
patrie, le christianisme pour client, la guerre pour moyen, la
civilisation pour but.
Dans cette énumération des républiques, nous omettons les infiniment
petits du monde politique, nous ne citons ni Andorre ni San-Marino.
L'histoire n'est pas un microscope.
Comme on vient de le voir, les deux grands trônes électifs
s'appelaient _saints_: le Saint-Siége, le Saint-Empire.
La première des républiques, Venise, était un Etat de second ordre.
Dans Venise le doge était considéré comme personne privée et n'avait
rang que de simple duc souverain; hors de Venise le doge était
considéré comme personne publique, il représentait la république même
et prenait place parmi les têtes couronnées. Il est remarquable qu'il
n'y avait pas de république parmi les puissances de premier ordre,
mais qu'il y avait deux monarchies électives, Rome et l'Empire; il est
remarquable qu'il n'y avait point de monarchies électives parmi les
Etats de troisième et de quatrième rang, mais qu'il y avait cinq
républiques: Malte, Gênes, Lucques, Raguse, Genève.
Les cinq monarques électifs étaient tous limités, le pape par le sacré
collége et les conciles, l'empereur par les électeurs et les diètes,
le roi de Danemark par les cinq ordres du royaume, le roi de Hongrie
par le palatin qui jugeait le roi lorsque le peuple l'accusait, le roi
de Pologne par les palatins, les grands châtelains et les nonces
terrestres. En effet, qui dit élection dit condition.
Les douze monarchies héréditaires, les petites comme les grandes,
étaient absolues, à l'exception du roi de la Grande-Bretagne, limité
par les deux chambres du parlement, et du roi de Suède, dont le trône
avait été électif jusqu'à Gustave Wasa, et qui était limité par ses
douze conseillers, par les vicomtes des territoires et par la
bourgeoisie presque souveraine de Stockholm. A ces deux princes on
pourrait jusqu'à un certain point ajouter le roi de France, qui avait
à compter, fort rarement, il est vrai, avec les Etats généraux, et un
peu plus souvent avec les huit grands parlements du royaume. Les deux
petits parlements de Metz et de basse-Navarre ne se permettaient guère
les remontrances; d'ailleurs le roi n'eût point fait état de ces
jappements.
Des huit républiques, quatre étaient aristocratiques: Venise, Gênes,
Raguse et Malte; trois étaient bourgeoises: les Provinces-Unies,
Genève et Lucques; une seule était populaire, la Suisse. Encore y
estimait-on fort la noblesse, et y avait-il certaines villes où nul ne
pouvait être magistrat s'il ne prouvait quatre quartiers.
Malte était gouvernée par un grand maître nommé à vie, assisté des
huit baillis conventuels qui avaient la grand'croix et soixante écus
de gages, et conseillé par les grands prieurs des vingt provinces.
Venise avait un doge nommé à vie; toute la république surveillait le
doge, le grand conseil surveillait la république, le sénat surveillait
le grand conseil, le conseil des Dix surveillait le sénat, les trois
inquisiteurs d'Etat surveillaient le conseil des Dix, la bouche de
bronze dénonçait au besoin les inquisiteurs d'Etat. Tout magistrat
vénitien avait la pâleur livide d'un espion espionné. Le doge de Gênes
durait deux ans; il avait à compter avec les vingt-huit familles ayant
six maisons, avec le conseil des Quatre-Cents, le conseil des Cent,
les huit gouverneurs, le podesta étranger, les syndics souverains, les
consuls, la rote, l'office de Saint-Georges et l'office des
quarante-quatre[2]. Les deux ans finis, on le venait chercher au
palais ducal et on le reconduisait chez lui en disant: _Vostra
Serenità ha finito suo tempo, Vostra Eccellenzà senè vada à casa._
Raguse, microcosme vénitien, espèce d'excroissance maladive de la
vieille Albanie poussée sur un rocher de l'Adriatique, aussi bien nid
de pirates que cité de gentilshommes, avait pour prince un recteur
nommé à la fois de trois façons, par le scrutin, par l'acclamation et
par le sort. Ce doge nain régnait un mois, avait pour tuteurs et
surveillants durant son autorité de trente jours le grand conseil,
composé de tous les nobles, les soixante pregadi, les onze du petit
conseil, les cinq pourvoyeurs, les six consuls, les cinq juges, les
trois officiers de la laine, le collége des Trente, les deux
camerlingues, les trois trésoriers, les six capitaines de nuit, les
trois chanceliers et les comtes du dehors; et, son règne fini, il
recevait pour sa peine cinq ducats. Les sept Provinces-Unies
s'administraient par un stathouder qui s'appelait Orange ou Nassau,
quelquefois par deux, et par leurs états généraux où siégeaient les
nobles, les bonnes villes, les paysans des Ommelandes, et d'où la
Hollande et la Frise excluaient le clergé; Utrecht l'admettait.
Lucques, que gouvernaient les dix-huit citoyens du conseil du
colloque, les cent soixante du grand conseil, et le commandeur de la
seigneurie assisté des trois tierciers de Saint-Sauveur, de
Saint-Paulin et de Saint-Martin, avait pour chef culminant un
gonfalonier élu par les assorteurs. Les vingt-cinq mille habitants
formaient une sorte de garde nationale qui défendait et pacifiait la
ville; cent soldats étrangers gardaient la seigneurie. Vingt-cinq
sénateurs, c'était tout le gouvernement de Genève. La diète générale
assemblée à Berne, c'était l'autorité suprême où ressortissaient les
treize cantons, régis chacun séparément par leur landamman ou leur
avoyer.
[2] Prononcer l'_office des quatre quatre_. Ce conseil était
ainsi nommé pour avoir été institué en 1444. Il était composé de
huit hommes.
Ces républiques, on le voit, étaient diverses. Le peuple n'existait
pas à Malte, ne comptait pas à Venise, se faisait jour à Gênes,
parlait en Hollande et régnait en Suisse. Ces deux dernières
républiques, la Suisse et la Hollande, étaient des fédérations.
Ainsi, dès le commencement du dix-septième siècle, dans les vingt-cinq
Etats du groupe européen, la puissance sociale descendait déjà de
nuance en nuance du sommet des nations à leur base, et avait pris et
pratiqué toutes les formes que la théorie peut lui donner. Pleinement
monarchique dans dix Etats, elle était monarchique, mais limitée, dans
sept, aristocratique dans quatre, bourgeoise dans trois, pleinement
populaire dans un.
Dans ce groupe construit par la Providence, la trahison des Etats
monarchiques aux Etats populaires était visible. C'était la Pologne,
sorte d'Etat mi-parti, qui tenait à la fois aux royaumes par la
couronne de son chef et aux républiques par les prérogatives de ses
citoyens.
Il est remarquable que dans cet arrangement de tout un monde, par je
ne sais quelle loi d'équilibre mystérieux, les monarchies puissantes
protégeaient les républiques faibles, et conservaient, pour ainsi
dire, curieusement ces échantillons de la bourgeoisie d'alors,
ébauches de la démocratie future, larves informes de la liberté.
Partout la Providence a soin des germes. Le grand-duc de Toscane,
voisin de Gênes, eût bien voulu lui prendre la Corse; et comme Lucques
était chez lui, il avait cette chétive république sous la main; mais
le roi d'Espagne lui défendait de toucher à Gênes, et l'empereur
d'Allemagne lui défendait de toucher à Lucques. Raguse était située
entre deux formidables voisins, Venise à l'occident, Constantinople à
l'orient. Les Ragusains, inquiets à droite et à gauche, eurent l'idée
d'offrir au Grand Seigneur quatorze mille sequins par an; le Grand
Seigneur accepta, et à dater de ce jour il protégea les franchises des
Ragusains. Une ville achetant de la liberté au sultan, c'est déjà un
fait étrange; les résultats en étaient plus étranges encore. De temps
en temps Venise rugissait vers Raguse, le sultan mettait le holà; la
grosse république voulait dévorer la petite, un despote l'en
empêchait.
Spectacle singulier! un louveteau menacé par une louve et défendu par
un tigre.
Le Saint-Empire, cœur de l'Europe, se composait comme l'Europe, qui
semblait se refléter en lui. A l'époque où nous nous sommes placés,
quatre-vingt-dix-huit Etats entraient dans cette vaste agglomération
qu'on appelait l'empire d'Allemagne, et s'étageaient sous les pieds de
l'empereur; et dans ces quatre-vingt-dix-huit Etats étaient
représentés, sans exception, tous les modes d'établissements
politiques qui se reproduisaient en Europe sur une plus grande
échelle. Il y avait les souverainetés héréditaires, au sommet
desquelles se posaient un archiduché, l'Autriche, et un royaume, la
Bohême; les souverainetés électives et viagères, parmi lesquelles les
trois électorats ecclésiastiques du Rhin occupaient le premier rang;
enfin il y avait les soixante-dix villes libres, c'est-à-dire les
républiques.
L'empereur alors, comme empereur, n'avait que sept millions de rente.
Il est vrai que l'extraordinaire était considérable, et que, comme
archiduc d'Autriche et roi de Bohême, il était plus riche. Il tirait
cinq millions de rente rien que de l'Alsace, de la Souabe et des
Grisons, où la maison d'Autriche avait sous sa juridiction quatorze
communautés. Pourtant, quoique le chef du corps germanique eût en
apparence peu de revenu, l'empire d'Allemagne au dix-septième siècle
était immense. Il atteignait la Baltique au nord, l'Océan au couchant,
l'Adriatique au midi. Il touchait l'empire ottoman de Knin à Szolnock,
la Hongrie à Boszormeny, la Pologne de Munkacz à Lauenbourg, le
Danemark à Rendburg, la Hollande à Groningue, les Flandres à
Aix-la-Chapelle, la Suisse à Constance, la Lombardie et Venise à
Roveredo, et il entamait par l'Alsace la France d'aujourd'hui.
L'Italie n'était pas moins bien construite que le Saint-Empire. Quand
on examine, siècle par siècle, ces grandes formations historiques de
peuples et d'Etats, on y découvre à chaque instant mille soudures
délicates, mille ciselures ingénieuses faites par la main d'en haut,
si bien qu'on finit par admirer un continent comme une pièce
d'orfèvrerie.
Moins grande et moins puissante que l'Allemagne, l'Italie, grâce à son
soleil, était plus alerte, plus remuante, et en apparence plus vivace.
Le réseau des intérêts y était croisé de façon à ne jamais se rompre
et à ne jamais se débrouiller. De là un balancement perpétuel et
admirable, une continuelle intrigue de tous contre chacun et de chacun
contre tous; mouvement d'hommes et d'idées qui circulait comme la vie
même dans toutes les veines de l'Italie.
Le duc de Savoie, situé dans la montagne, était fort. C'était un
très-grand seigneur; il était marquis de Suze, de Clèves et de
Saluces, comte de Nice et de Maurienne, et il avait un million d'or de
revenu. Il était l'allié des Suisses, qui désiraient un voisinage
tranquille; et il était l'allié de la France, qui avait besoin de ce
duc pour faire frontière aux princes d'Italie, et qui avait payé son
amitié au prix du marquisat de Saluces; il était l'allié de la maison
d'Autriche, à laquelle il pouvait donner ou refuser le passage dans
le cas où elle aurait voulu faire marcher ses troupes du Milanez vers
les Pays-Bas, _qui ne sont du tout paisibles et branlent toujours au
manche_, comme disait Mazarin; enfin, il était l'allié des princes
d'Allemagne, à cause de la maison de Saxe dont il descendait. Ainsi
crénelé dans cette quadruple alliance, il semblait inexpugnable; mais
comme il avait trois prétentions, l'une sur Genève contre la
république, l'autre sur Montferrat contre le duc de Mantoue, la
troisième sur l'Achaïe contre la Sublime Porte, c'était par là que la
politique le saisissait de temps en temps pour le secouer ou le
retourner. Le grand-duc de Toscane avait un pays qu'on appelait
l'_Etat de fer_, une frontière de forteresses et une frontière de
montagnes, quinze cent mille écus de revenu, dix millions d'or dans
son trésor et deux millions de joyaux, cinq cents chevaux de
cavalerie, trente-huit mille gens de pied, douze galères, cinq
galéasses et deux galions, son arsenal à Pise, son port militaire à
l'île d'Elbe, son four à biscuit à Livourne. Il était allié de la
maison d'Autriche par mariage, et du duc de Mantoue par parenté; mais
la Corse le brouillait avec Gênes, la question des limites avec le duc
d'Urbin, moindre que lui, la jalousie avec le duc de Savoie, plus
grand que lui. Le défaut de ses montagnes, c'était d'être ouvertes du
côté du pape; le défaut de ses forteresses, c'était d'être des
forteresses de guerre civile, plutôt faites contre le peuple que
contre l'étranger; le défaut de son autorité, c'était d'être assise
sur trois anciennes républiques, Florence, Sienne et Pise, fondues et
réduites en une monarchie. Le duc de Mantoue était Gonzague; outre
Mantoue, très-forte cité bâtie avant Troie, et où l'on ne peut entrer
que par des ponts, il avait soixante-cinq villes, cinq cent mille écus
de revenu, et la meilleure cavalerie de l'Italie; mais, comme marquis
de Montferrat, il sentait le poids du duc de Savoie. Le duc de Modène
était Est; il avait Modène et Reggio; mais, comme duc prétendant de
Ferrare, il sentait le poids du pape. Le duc d'Urbin était
Montefeltro; il s'étendait sur soixante milles de longueur et sur
trente-cinq de largeur, avait un peu d'Ombrie et un peu de Marche,
sept villes, trois cents châteaux et douze cents soldats aguerris;
mais, comme voisin d'Ancône, il sentait le poids du pape et lui payait
chaque année deux mille deux cent quarante écus. Au centre même de
l'Italie, dans un Etat de forme bizarre qui coupait la presqu'île en
deux comme une écharpe, résidait le pape, dont nous esquisserons
peut-être plus loin en détail la puissance comme prince temporel. Le
pape tenait dans sa main droite les clefs du paradis, ce qui ne
l'empêchait pas d'avoir sous sa main gauche la clef de l'Italie
inférieure, Gaëte. Indépendamment de l'Etat de l'Eglise, il était
souverain et seigneur direct des royaumes de Naples et de Sicile, des
duchés d'Urbin et de Parme, et, jusqu'à Henri VIII, il avait reçu
l'hommage des rois bretons pour l'Angleterre et l'Irlande. Il était
d'autant plus maître en Italie, que Naples et Milan étaient à un roi
absent. Sa grandeur morale était immense. Respecté de près, vénéré de
loin, conférant sans s'amoindrir des dignités égales aux royautés,
couronnant ses cardinaux de cet hexamètre hautain: _Principibus
præstant et regibus æquiparantur_, pouvant donner sans perte,
récompenser sans dépense et châtier sans guerre, il gouvernait toutes
les princesses de la chrétienté avec la rose d'or, qui lui revenait à
deux cent trente écus, et tous les princes avec l'épée d'or, qui lui
revenait à deux cent quarante; et, pour faire humblement agenouiller
les empereurs d'Allemagne, lesquels pouvaient mettre sur pied deux
cent mille hommes, ce qui représente aujourd'hui un million de
soldats, il suffisait qu'il leur montrât les bonnets et les panaches
de sa garde suisse, qui lui coûtait deux cents écus par an.
Au nord de l'Europe végétaient dans la pénombre polaire deux
monarchies trop lointaines en apparence pour agiter le centre.
Pourtant, au seizième siècle, à la demande de Henri II, Christiern II,
roi de Danemark, avait pu envoyer en Ecosse dix mille soldats sur cent
navires. La Suède avait trente-deux enseignes de sept cents hommes de
pied chacune, treize compagnies ordinaires de cavalerie, cinquante
voiles en temps de paix, soixante-dix en temps de guerre, et versait
par an sept tonnes d'or, environ cent mille thalers, au trésor royal.
La Suède parut peu brillante jusqu'au jour où Charles XII résuma toute
sa lumière en un éclair éblouissant.
A cette époque, la France militaire parlait haut en Europe; mais la
France littéraire bégayait encore. L'Angleterre, pour les nations du
continent, n'était qu'une île considérable occupée d'un commencement
obscur de troubles intérieurs. La Suisse, c'est là sa tâche aux yeux
de l'historien, vendait des armées à qui en voulait. Celui qui écrit
ces lignes visitait il y a quelques années l'arsenal de Lucerne. Tout
en admirant les vitraux du seizième siècle que le sénat lucernois a
failli, dit-on, laisser emporter par un financier étranger moyennant
mille francs par croisée, il arriva dans une salle où son guide lui
montra deux choses: une grossière veste de montagnard auprès d'une
pique, et une magnifique souquenille rouge galonnée d'or auprès d'une
hallebarde. La grosse veste, c'était l'habit des paysans de Sempach;
la souquenille galonnée, c'était l'uniforme de la garde suisse de
l'empereur d'Allemagne. Le visiteur s'arrêta devant cette triste et
saisissante antithèse. Ce haillon populaire, cette défroque impériale,
ce sayon de pâtre, cette livrée de laquais, c'était toute la gloire et
toute la honte d'un peuple pendues à deux clous.
Des voyageurs étrangers qui parcouraient aussi l'arsenal de Lucerne
s'écrièrent en passant près de l'auteur de ce livre: _Que fait cette
hallebarde à côté de cette pique?_ Il ne put s'empêcher de leur
répondre: _Elle fait l'histoire de la Suisse_[3].
[3] Les blâmes généraux de l'histoire admettent toujours les
restrictions individuelles. Il faut circonscrire la sévérité pour
rester dans le juste et dans le vrai. Sans contredit, et
nonobstant tous les motifs d'économie politique pris dans un
excédant de population qui se fût plus honorablement écoulé en
émigrations ou en colonies, sans contredit, ces ventes d'armées
faites par un peuple libre à tous les despotismes qui avaient
besoin de soldats sont une chose immorale et honteuse. C'était,
redisons-le, transformer des citoyens en condottieri, un homme
libre en lansknecht, l'uniforme en livrée. Il est malheureusement
vrai de dire qu'au dix-septième et même au dix-huitième siècle
l'habit militaire des Suisses capitulés avait cet aspect. Il est
triste également que le mot _Suisse_, qui éveille dans l'esprit
une idée d'indépendance, puisse y éveiller aussi une idée de
domesticité. Nous avons encore le _suisse_ des hôtels, le
_suisse_ des cathédrales. _Il m'avait fait venir d'Amiens pour
être_ suisse. Mais il serait inique d'étendre la réprobation que
soulève un fait de nation, considéré dans son ensemble, à tous
les individus, souvent honorables et purs, qui ont participé à ce
fait ou l'ont subi. Hâtons-nous de le proclamer, sous cette
livrée il y a eu des héros. Les Suisses, même capitulés, ont été
souvent sublimes. Après avoir vendu leur service, qui pouvait
s'acheter, ils ont donné leur dévouement, qui ne pouvait se
payer. Abstraction faite de l'origine fâcheuse des concordats
militaires, à un certain point de vue historique que l'auteur de
ce livre est loin de répudier, les Suisses, par exemple, ont été
admirables aux Tuileries. Il est beau peut-être que la nation
qui, la première en Europe, a donné son sang pour la liberté
naissante, l'ait donné la dernière pour la royauté mourante; et
sous ce rapport le 10 août 1792 n'est pas indigne du 17 novembre
1307.
L'esquisse qu'on peut faire en son esprit de l'Europe à cette époque
ne serait pas complète si l'on ne se figurait au Nord, dans le
crépuscule d'un hiver éternel, une étrange figure assise, un peu en
deçà du Don, sur la frontière de l'Asie. Ce fantôme, qui occupait les
imaginations au dix-septième siècle, comme un génie, moitié dieu,
moitié prince, des _Mille et une Nuits_, s'appelait le grand knez de
Moscovie.
Ce personnage, plutôt asiatique qu'européen, plutôt fabuleux que réel,
régnait sur un vaste pays périodiquement dépeuplé par les courses des
Tartares. Le roi de Pologne avait la Russie noire, c'est-à-dire la
terre; lui, il avait la Russie blanche, c'est-à-dire la neige. On
faisait cent récits et cent contes de lui dans les salons de Paris,
et, tout en s'extasiant sur les sixains de Benserade à Julie
d'Angennes, on se demandait, pour varier la conversation, s'il était
bien prouvé que le grand knez pût mettre en campagne trois cent mille
chevaux. La chose paraissait chimérique, et ceux qui la déclaraient
impossible rappelaient que le roi de Pologne Etienne était entré
victorieusement en Moscovie et avait failli la conquérir avec soixante
mille hommes, et qu'en 1560 le roi de Mongul était venu à Moscou avec
quatre-vingt mille chevaux et l'avait brûlée. _Le knez est fort
riche_, écrivait madame Pilou, _il est seigneur et maître absolu de
toutes choses. Ses sujets chassent aux fourrures. Il prend pour lui
les meilleures peaux et les plus chères, et se fait sa portion à sa
volonté._ Les princes d'Europe, par curiosité plus encore que par
politique, envoyaient au knez des ambassades presque ironiques. Le roi
de France hésitait à le traiter d'altesse. C'était le temps où
l'empereur d'Allemagne ne donnait au roi de Pologne que de la
sérénité, et où le marquis de Brandebourg tenait à insigne honneur
d'être archichambellan de l'empire. Philippe Pernistern, que
l'empereur avait envoyé à Moscou pour savoir ce que c'était, était
revenu épouvanté de la couronne du knez, qui surpassait en valeur,
disait-il, les quatre couronnes réunies du pape, du roi de France, du
roi catholique et de l'empereur. Sa robe était _toute semée de
diamants, rubis, émeraudes et autres pierres grosses comme des
noisettes_. Pernistern avait rapporté en présent à l'empereur
d'Allemagne _huit quarantaines de zoboles et de martres zibelines,
dont chacune fut estimée à Vienne deux cents livres_. Il ajoutait, du
reste, que _les Circassiens des cinq montagnes étaient pour ce prince
un grand embarras_. Il estimait l'infanterie moscovite à _vingt mille
hommes_. Quoi qu'il en fût de ces narrations orientales, c'était une
distraction pour l'Europe, occupée alors de tant de grosses guerres,
d'écouter de temps en temps le petit cliquetis d'épées divertissant et
lointain que faisait dans son coin le knez de Moscovie ferraillant
avec le précop, prince des Tartares.
On n'avait sur sa puissance et sa force que des idées
très-incertaines. Quant à lui, plus loin que le roi de Pologne, plus
loin que le roi de Hongrie, majesté à tête rasé et à moustaches
longues, plus loin que le grand-duc de Lithuanie, prince déjà fort
sauvage à voir, habillé d'une pelisse et coiffé d'un bonnet de
fourrures, on l'apercevait assez nettement, immobile sur une sorte de
chaire-trône, entre l'image de Jésus et l'image de la Vierge, crossé,
mitré, les mains pleines de bagues, vêtu d'une longue robe blanche
comme le pape, et entouré d'hommes couverts d'or de la tête aux pieds.
Quand des ambassadeurs européens étaient chez lui, il changeait de
mitre tous les jours pour les éblouir.
Au delà de la Moscovie et du grand knez, dans plus d'éloignement et
dans moins de lumière, on pouvait distinguer un pays immense au centre
duquel brillait dans l'ombre le lac de Caniclu, plein de perles, et où
fourmillaient, échangeant entre eux des monnaies d'écorce d'arbres et
de coquilles de mer, des femmes fardées, habillées, comme la terre non
cultivée, de noir en été et de blanc en hiver, et des hommes vêtus de
peaux humaines écorchées sur leurs ennemis morts. Dans l'épaisseur de
ce peuple qui pratiquait farouchement une religion composée de
Mahomet, de Jésus-Christ et de Jupiter, dans la ville monstrueuse de
Cambalusa, habitée par cinq mille astrologues et gardée par une
innombrable cavalerie, on entrevoyait, au milieu des foudres et des
vents, assis, jambes croisées, sur un tapis circulaire de feutre noir,
le grand khan de Tartarie, qui répétait par intervalles d'un air
terrible ces paroles gravées sur son sceau: _Dieu au ciel, le grand
khan sur terre._
Les oisifs parisiens racontaient du khan, comme du knez, force choses
merveilleuses. L'empire du khan des Tartares avait été fondé,
disait-on, par le maréchal Canguiste, que nous nommons aujourd'hui
Gengis-Khan. L'autorité de ce maréchal était telle, qu'il fut obéi un
jour par sept princes auxquels il avait commandé de tuer leurs
enfants. Ses successeurs n'étaient pas moindres que lui. Le nom du
grand khan régnant était écrit au fronton de tous les temples en
lettres d'or, et le dernier des titres de ce prince était _âme de
Dieu_. Il partageait avec le grand knez la royauté des hordes. Un
jour, apprenant par les astrologues que la ville de Cambalusa devait
se révolter, Cublai-Khan en fit faire une autre à côté, qu'il appela
Taïdu. Voilà ce que c'était que le grand khan.
Au dix-septième siècle, n'oublions pas qu'il n'y a de cela que deux
cents ans, il y avait hors d'Europe, au Nord et à l'Orient, une série
fantastique de princes prodigieux et incroyables, échelonnés dans
l'ombre; mirage étrange, fascination des poëtes et des aventuriers,
qui au treizième siècle avait fait rêver Dante et partir Marco Polo.
Quand on allait vers ces princes, ils semblaient reculer dans les
ténèbres; mais en cherchant leur empire on trouvait tantôt un
monde, comme Colomb, tantôt une épopée, comme Camoens. Vers la
frontière septentrionale de l'Europe, la première de ces figures
extraordinaires, la plus rapprochée et la mieux éclairée, c'était le
grand-duc de Lithuanie; la deuxième, distincte encore, c'était le
grand knez de Moscovie; la troisième, déjà confuse, c'était le grand
khan de Tartarie; et au delà de ces trois visions, le grand shérif sur
son trône d'argent, le grand sophi sur son trône d'or, le grand
zamorin sur son trône d'airain, le grand mogol entouré d'éléphants et
de canons de bronze, le sceptre étendu sur quarante-sept royaumes; le
grand lama, le grand cathay, le grand daïr, de plus en plus vagues, de
plus en plus étranges, de plus en plus énormes, allaient se perdant
les uns derrière les autres dans les brumes profondes de l'Asie.
II
Sauf quelques détails qui viendront en leur lieu et qui ne dérangeront
en rien cet ensemble, telle était l'Europe au moment que nous avons
indiqué. Comme on l'a pu reconnaître, le doigt divin, qui conduit les
générations de progrès en progrès, était dès lors partout visible dans
la disposition intérieure et extérieure des éléments qui la
constituaient, et cette ruche de royaumes et de nations était
admirablement construite pour que déjà les idées y pussent aller et
venir à leur aise et faire dans l'ombre la civilisation.
A ne prendre que l'ensemble, et en admettant les restrictions qui sont
dans toutes les mémoires, ce travail, qui est la véritable affaire du
genre humain, se faisait au commencement du dix-septième siècle en
Europe mieux que partout ailleurs. En ce temps où vivaient, respirant
le même air, et par conséquent, fût-ce à leur insu, la même pensée, se
fécondant par l'observation des mêmes événements, Galilée, Grotius,
Descartes, Gassendi, Harvey, Lope de Vega, Guide, Poussin, Ribera, Van
Dyck, Rubens, Guillaume d'Orange, Gustave-Adolphe, Walstein, le jeune
Richelieu, le jeune Rembrandt, le jeune Salvator Rosa, le jeune
Milton, le jeune Corneille et le vieux Shakspeare, chaque roi, chaque
peuple, chaque homme, par la seule pente des choses, convergeaient au
même but, qui est encore aujourd'hui la fin où tendent les
générations, l'amélioration générale de tout par tous, c'est-à-dire la
civilisation même. L'Europe, insistons sur ce point, était ce qu'elle
est encore, un grand atelier où s'élaborait en commun cette grande
œuvre.
Deux seuls intérêts, séparés dans un but égoïste de l'activité
universelle, épiant sans cesse pour choisir leur moment le vaste
atelier européen, l'un procédant par invasion, l'autre par
empiétement; l'un bruyant et terrible dans son allure, brisant de
temps à autre les barrières et faisant brèche à la muraille; l'autre
habile, adroit et politique, se glissant par toute porte entr'ouverte,
tous deux gagnant continuellement du terrain, troublaient, pressaient
entre eux et menaçaient alors l'Europe. Ces deux intérêts, ennemis
d'ailleurs, se personnifiaient en deux empires, et ces deux empires
étaient deux colosses.
Le premier de ces deux colosses, qui avait pris position sur un côté
du continent au fond de la Méditerranée, représentait l'esprit de
guerre, de violence et de conquête: la barbarie. Le second, situé de
l'autre côté, au seuil de la même mer, représentait l'esprit de
commerce, de ruse et d'envahissement: la corruption. Certes, voilà
bien les deux ennemis naturels de la civilisation.
Le premier de ces deux colosses s'appuyait puissamment à l'Afrique et
à l'Asie. En Afrique il avait Alger, Tunis, Tripoli de Barbarie et
l'Egypte entière d'Alexandrie à Syène, c'est-à-dire toute la côte
depuis le Peñon de Velez jusqu'à l'isthme de Suez; de là il
s'enfonçait dans l'Arabie Troglodyte, depuis Suez sur la mer Rouge
jusqu'à Suakem.
Il possédait trois des cinq tables en lesquelles Ptolémée a divisé
l'Asie, la première, la quatrième et la cinquième.
Posséder la première table, c'était avoir le Pont, la Bithynie, la
Phrygie, la Lycie, la Paphlagonie, la Galatie, la Pamphylie, la
Cappadoce, l'Arménie Mineure, la Caramanie, c'est-à-dire tout le
Trapezus de Ptolémée depuis Alexandrette jusqu'à Trébisonde.
Posséder la quatrième table, c'était avoir Chypre, la Syrie, la
Palestine, tout le rivage depuis Firamide jusqu'à Alexandrie, l'Arabie
Déserte et l'Arabie Pétrée, la Mésopotamie et Babylone, qu'on appelait
Bagadet.
Posséder la cinquième table, c'était avoir tout ce qui est compris
entre deux lignes, dont l'une monte de Trébisonde au nord jusqu'à
l'Hermanassa de Ptolémée et jusqu'au Bosphore Cimmérien, que les
Italiens appelaient Bouche-de-Saint-Jean, et dont l'autre, entamant
l'Arabie Heureuse, va de Suez à l'embouchure du Tigre.
Outre ces trois immenses régions, il avait la Grande-Arménie et tout
ce que Ptolémée met dans la troisième table d'Asie jusqu'aux confins
de la Perse et de la Tartarie.
Ainsi ses domaines d'Asie touchaient au nord l'Archipel, la mer de
Marmara, la mer Noire, le Palus-Méotide et la Sarmatie asiatique; au
levant la mer Caspienne, le Tigre et le golfe Persique, qu'on nommait
mer d'Elcalif; au couchant le golfe Arabique, qui est la mer Rouge; au
Midi l'Océan des Indes.
En Europe, il avait l'Adriatique à partir de Knin, au-dessus de
Raguse, l'Archipel, la Propontide, la mer Noire jusqu'à Caffa, en
Crimée, qui est l'ancienne Théodosie; la Haute-Hongrie jusqu'à Bude;
la Thrace, aujourd'hui la Roumélie; toute la Grèce, c'est-à-dire la
Thessalie, la Macédoine, l'Epire, l'Achaïe et la Morée; presque toute
l'Illyrie; la Dalmatie, la Bosnie, la Servie, la Dacie et la Bulgarie;
la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie, dont les trois vayvodes
étaient à lui; tout le cours du Danube depuis Watzen jusqu'à son
embouchure.
Il possédait en rivages de mer onze mille deux cent quatre-vingts
milles d'Italie, et en surface de terre un million deux cent trois
mille deux cent dix-neuf milles carrés.
Qu'on se figure ce géant de neuf cents lieues d'envergure et de onze
cents lieues de longueur couché sur le ventre en travers du vieux
monde, le talon gauche en Afrique, le genou droit sur l'Asie, un coude
sur la Grèce, un coude sur la Thrace, l'ombre de sa tête sur
l'Adriatique, l'Autriche, la Hongrie et la Podolie, avançant sa face
monstrueuse tantôt sur Venise, tantôt sur la Pologne, tantôt sur
l'Allemagne, et regardant l'Europe.
L'autre colosse avait pour chef-lieu, sous le plus beau ciel du monde,
une presqu'île baignée au levant par la Méditerranée, au couchant par
l'Océan, séparée de l'Afrique par un étroit bras de mer, et de
l'Europe par une haute chaîne de montagnes. Cette presqu'île contenait
dix-huit royaumes, auxquels il imprimait son unité.
Il tenait Serpa et Tanger, qui sont les verrous du détroit de
Gibraltar, et, selon qu'il lui plaisait de l'ouvrir et de le fermer,
il faisait de la Méditerranée une mer ou un lac. De sa presqu'île il
répandait ses flottes dans cette mer par vingt-huit grands ports
métropolitains; il en avait trente-sept sur l'Océan.
Il possédait en Afrique le Peñon de Velez, Melilla, Oran, Marzalcabil,
qui est le meilleur havre de la Méditerranée, Nazagan et toute la côte
depuis le cap d'Aguirra jusqu'au cap Gardafu; en Amérique, une grande
partie de la presqu'île septentrionale, la côte de Floride, la
Nouvelle-Espagne, le Yucatan, le Mexique et le cap de Californie, le
Chili, le Pérou, le Brésil, le Paraguay, toute la presqu'île
méridionale jusqu'aux Patagons; en Asie, Ormuz, Diu, Goa, Malacca, qui
sont les quatre plus fortes places de la côte; Daman, Bazin, Zanaa,
Ciaul, le port de Colomban; les royaumes de Camanor, de Cochin et de
Colan, avec leurs forteresses, et, Calicut excepté, tout le rivage de
l'océan des Indes, de Daman à Melipour.
Il avait dans la mer, et dans toutes les mers, les trois îles
Baléares, les douze îles Canaries, les Açores, Santo Puerto, Madère,
les sept îles du Cap-Vert, Saint-Thomas, l'Ile-Dieu, Mozambique, la
grande île de Baaren, l'île de Manar, l'île de Ceylan; quarante des
îles Philippines, dont la principale, Luzan, est longue de deux cents
lieues; Porto-Rico, Cuba, Saint-Domingue; les quatre cents îles
Lucayes et les îles de la mer du Nord, dont on ne savait pas le
nombre.
C'était avoir à soi toute la mer, presque toute l'Amérique, et en
Afrique et en Asie à peu près tout ce que l'autre colosse ne possédait
pas.
En Europe, outre sa vaste presqu'île, centre de sa puissance et de son
rayonnement, il avait la Sardaigne et la Sicile, qui sont trop des
royaumes pour n'être comptées que comme des îles. Il tenait l'Italie
par les deux extrémités, par le royaume de Naples et par le duché de
Milan, qui tous deux étaient à lui. Quant à la France, il la
saisissait peut-être plus étroitement encore, et les trois Etats qu'il
avait sur ses frontières, traçant une sorte de demi-cercle, le
Roussillon, la Franche-Comté et la Flandre, étaient comme son bras
passé autour d'elle.
Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second,
c'était l'Espagne.
III
Ces deux empires inspiraient à l'Europe, l'un une profonde terreur,
l'autre une profonde défiance.
Par la Turquie, c'était l'esprit de l'Asie qui se répandait sur
l'Europe; par l'Espagne, c'était l'esprit de l'Afrique.
L'islamisme, sous Mahomet II, avait enjambé formidablement l'antique
passage du Bœuf, Bos-Poros, et avait insolemment planté sa queue de
cheval attachée à une pique dans la ville qui a sept collines comme
Rome, et qui avait eu des églises quand Rome n'avait encore que des
temples.
Depuis cette fatale année 1453, la Turquie, comme nous l'avons dit
plus haut, avait représenté en Europe la barbarie. En effet, tout ce
qu'elle touchait perdait en peu d'années la forme de la civilisation.
Avec les Turcs, et en même temps qu'eux, l'incendie inextinguible et
la peste perpétuelle s'étaient installés à Constantinople. Sur cette
ville qu'avait dominée si longtemps la croix lumineuse de Constantin,
il y avait toujours maintenant un tourbillon de flamme ou un drapeau
noir.
Un de ces hasards mystérieux où l'esprit croit voir lisiblement
écrits les enseignements directs de la Providence avait donné, comme
proie à ce redoutable peuple, la métropole même de la sociabilité
humaine, la patrie de la pensée, la terre de la poésie, de la
philosophie et de l'art, la Grèce. A l'instant même, au seul contact
des Turcs, la Grèce, fille de l'Egypte et mère de l'Italie, la Grèce
était devenue barbare. Je ne sais quelle lèpre avait défiguré son
peuple, son sol, ses monuments, jusqu'à son admirable idiome. Une
foule de consonnes farouches et de syllabes hérissées avait crû, comme
la végétation d'épines et de broussailles qui obstrue les ruines, sur
ses mots les plus doux, les plus sonores, les plus harmonieux, les
mieux prononcés par les poëtes. Le grec, en passant par la bouche des
Turcs, en était retombé patois. Les vocables turcs, bourbe de tous les
idiomes d'Asie, avaient troublé à jamais, en s'y précipitant
pêle-mêle, cette langue si transparente, si pure et si splendide,
langue de cristal d'où était sortie une poésie de diamant. Les noms
des villes grecques s'étaient déformés et étaient devenus hideux. Les
contrées voisines, sur lesquelles Hellé rayonnait jadis, avaient subi
la même souillure: Argos s'était changée en Filoquia, Delos en Dili,
Didymo-Tychos en Dimotuc, Tzolorus en Tchourli, Zephirium en Zafra,
Sagalessus en Sadjaklu, Nyssa en Nous-Shehr, Moryssus en Moucious,
Cybistra en Bustereh, le fleuve Acheloüs en Aspro-Potamos, et le
fleuve Poretus en Pruth. N'est-ce pas avec le sentiment douloureux
qu'inspirent la dégradation et la parodie qu'on reconnaît, dans Stan
Ko, Cos, patrie d'Apelles et d'Hippocrate; dans Fionda, Phasélis, où
Alexandre fut obligé de mettre un pied dans la mer, tant le passage
Climax était étroit; dans Hesen-now, Novus, où était le trésor de
Mithridate; dans Skipsilar, Scapta-Hyla, où Thucydide avait des mines
d'or et écrivait son histoire; dans Temeswar, Tomi, où fut exilé
Ovide; dans Kokso, Coutousos, où fut exilé saint Chrysostome; dans
Giustendil, Justiniana, berceau de Justinien; dans Salenti,
Trajanopolis, tombeau de Trajan! L'Olympe, l'Ossa, le Pelion et le
Pinde s'appelaient le beylick de Janina; un pacha accroupi sur une
peau de tigre fronçait le sourcil dans la même montagne que Jupiter.
La dérision amère qui semblait sortir des mots sortait aussi des
choses: l'Etolie, cette ancienne république si puissante et si fière,
formait le Despotat. Quant à la vallée de Tempé, _frigida Tempe_,
devenue sauvage et inaccessible sous le nom de Lycostomo, pleine
désormais de haine, de ronces et d'obscurité, elle s'était
métamorphosée en vallée des loups.
L'idée terrible qu'éveille la barbarie faite nation, ayant des flottes
et des armées, s'incarnait vivante et complète dans le sultan des
Turcs. C'est à peine si l'Europe osait regarder de loin ce prince
effrayant. Les richesses du sultan, du Turc, comme on l'appelait,
étaient fabuleuses; son revenu dépassait quinze millions d'or. La
sultane, sœur de Sélim, avait deux mille cinq cents sequins d'or de
rente par jour. Le Turc était le plus grand prince en cavalerie. Sans
compter sa garde immédiate, les quatorze mille janissaires, qui
étaient une infanterie, il entretenait constamment autour de lui, sur
le pied de guerre, cinquante mille spahis et cent cinquante mille
timariots, ce qui faisait deux cent mille chevaux. Ses galères étaient
innombrables. L'année d'après Lépante, la flotte ottomane tenait
encore tête à toutes les marines réunies de la chrétienté. Il avait de
si grosse artillerie, que, s'il fallait en croire les bruits
populaires, le vent de ses canons ébranlait les murailles. On se
souvenait avec frayeur qu'au siége de Constantinople Mahomet II avait
fait construire, en maçonnerie liée de cercles de fer, un mortier
monstrueux qu'on manœuvrait sur rouleaux, que deux mille jougs de
bœufs pouvaient à peine traîner et qui, inclinant sa gueule sur la
ville, y vomissait nuit et jour des torrents de bitume et des blocs de
rochers. Les autres princes, avec leurs engins et leurs bombardes,
semblaient peu de chose auprès de ces sauvages sultans qui versaient
ainsi des volcans sur les villes. La puissance du Turc était tellement
démesurée, et il savait si bien faire front de toutes parts, que, tout
en guerroyant contre l'Europe, Soliman avait pris à la Perse le
Diarbékir et Amurat la Médie; Sélim avait conquis sur les mameluks
l'Egypte et la Syrie, et Amurat III avait exterminé les Géorgiens
ligués avec le sophi. Le sultan ne mettait en communication avec les
rois de la chrétienté que la porte de son palais. Il datait de son
étrier impérial les lettres qu'il leur écrivait, ou plutôt les ordres
qu'il leur donnait. Quand il avait un accès de colère, il faisait
casser les dents à leurs ambassadeurs à coups de poing par le
bourreau. Pour les Turcs mêmes, l'apparition du sultan, c'était
l'épouvante. Les noms qu'ils lui donnaient exprimaient surtout
l'effroi; ils l'appelaient le _fils de l'esclave_, et ils nommaient
son palais d'été la _maison du meurtrier_. Ils l'annonçaient aux
autres nations par des glorifications sinistres: _Où son cheval
passe_, disaient-ils, _l'herbe ne croît plus_.
Le roi des Espagnes et des Indes, espèce de sultan catholique, était
plus riche à lui seul que tous les princes de la chrétienté ensemble.
A ne compter que son revenu ordinaire, il tirait chaque année d'Italie
et de Sicile quatre millions d'or, deux millions d'or du Portugal,
quatorze millions d'or de l'Espagne, trente millions d'or de
l'Amérique. Les dix-sept provinces de l'Etat des Pays-Bas, qui
comprenait alors l'Artois, le Cambrésis et les Ardennes, payaient
annuellement au roi catholique un ordinaire de trois millions d'or.
Milan était une riche proie, convoitée de toutes parts, et par
conséquent malaisée à garder. Il fallait surveiller Venise, voisine
jalouse; couvrir de troupes la frontière de Savoie pour arrêter le
duc, _se ruant à l'impourvu_, comme disait Sully; bien armer le fort
de Fuentes, pour tenir en respect les Suisses et les Grisons;
entretenir et réparer les bonnes citadelles du pays, surtout Novarre,
Pavie, Crémone, _qui a_, comme écrivait Montluc, _une tour forte tout
ce qui se peut, qu'on met entre les merveilles de l'Europe_. Comme la
ville était remuante, il fallait y nourrir une garnison espagnole de
six cents hommes d'armes, de mille chevau-légers et de trois mille
fantassins, et bien tenir en état le château de Milan, auquel on
travaillait sans cesse. Milan, on le voit, coûtait fort cher;
pourtant, tous frais faits, le Milanez rapportait tous les ans à
l'Espagne huit cent mille ducats. Les plus petites fractions de cette
énorme monarchie donnaient leur denier; les îles Baléares versaient
par an cinquante mille écus. Tout ceci, nous le répétons, n'était que
le revenu ordinaire. L'extraordinaire était incalculable. Le seul
produit de la Cruzade valait le revenu d'un royaume; rien qu'avec les
subsides de l'Eglise le roi entretenait continuellement cent bonnes
galères. Ajoutez à cela la vente des commanderies, les caducités des
états et des biens, les alcavales, les tiers, les confiscations, les
dons gratuits des peuples et des feudataires. Tous les trois ans le
royaume de Naples donnait douze cent mille écus d'or, et, en 1615, la
Castille offrait au roi, qui daignait accepter, quatre millions d'or
payables en quatre ans.
Cette richesse se résolvait en puissance. Ce que le sultan était par
la cavalerie, le roi d'Espagne l'était par l'infanterie. On disait en
Europe: _cavalerie turque_, _infanterie espagnole_. Etre grave comme
un gentilhomme, diligent comme un miquelet, solide aux chocs
d'escadrons, imperturbable à la mousquetade, connaître son avantage et
son désavantage à la guerre, conduire silencieusement sa furie, suivre
le capitaine, rester dans le rang, ne point s'égarer, ne rien
oublier, ne pas disputer, se servir de toute chose, endurer le froid,
le chaud, la faim, la soif, le malaise, la peine et la fatigue,
marcher comme les autres combattent, combattre comme les autres
marchent, faire de la patience le fond de tout et du courage la
saillie de la patience: voilà quelles étaient les qualités du
fantassin espagnol. C'était le fantassin castillan qui avait chassé
les Maures, abordé l'Afrique, dompté la côte, soumis l'Ethiopie et la
Cafrerie, pris Malacca et les îles Moluques, conquis les vieilles
Indes et le nouveau monde. Admirable infanterie qui ne se brisa que le
jour où elle se heurta au grand Condé! Après l'infanterie espagnole
venait, par ordre d'excellence, l'infanterie wallonne, et l'infanterie
wallonne était aussi au roi d'Espagne. Sa cavalerie, qui ne le cédait
qu'à la turque, était la mieux montée qui fut en Europe: elle avait
les genets d'Espagne, les coursiers de Règne, les chevaux de Bourgogne
et de Flandre. Les arsenaux du roi catholique regorgeaient de
munitions de guerre. Rien que dans les trois salles d'armes de
Lisbonne, il y avait des corselets pour quinze mille hommes de pied,
et des cuirasses pour dix mille cavaliers. Ses forteresses étaient
sans nombre et partout, et dix d'entre elles, Collioure, Perpignan et
Salses au midi, au nord Gravelines, Dunkerque, Hesdin, Arras,
Valenciennes, Philippeville et Marienbourg, faisaient brèche à la
France d'aujourd'hui.
La plus grande puissance de l'Espagne, si puissante par ses
forteresses, sa cavalerie et son infanterie, ce n'était ni son
infanterie, ni sa cavalerie, ni ses forteresses; c'était sa flotte. Le
roi catholique, qui avait les meilleurs hommes de guerre de l'Europe,
avait aussi les meilleurs hommes de mer. Aucun peuple navigateur
n'égalait à cette époque les Catalans, les Biscayens, les Portugais et
les Génois. Séville, qui comptait alors parmi les principales villes
maritimes de l'Europe, bien que située assez avant dans les terres, et
où abordaient toutes les flottes du Mexique et du Pérou, était une
pépinière de matelots.
Pour nous faire une idée complète du poids qu'avait l'Espagne
autrefois comme puissance maritime, nous avons voulu savoir au juste
ce que c'était que la grande _Armada_ de Philippe II, si fameuse et si
peu connue, comme tant de choses fameuses. L'histoire en parle et s'en
extasie; mais l'histoire, qui hait le détail et qui, selon nous, a
tort de le haïr, ne dit pas les chiffres. Ces chiffres, nous les avons
cherchés dans l'ombre où l'histoire les avait laissés tomber; nous les
avons retrouvés à grand'peine; les voici. Rien, à notre sens, n'est
plus instructif et plus curieux.
C'était en 1588. Le roi d'Espagne voulut en finir d'une seule fois
avec les Anglais, qui déjà le harcelaient et taquinaient le colosse.
Il arma une flotte. Il y avait dans cette flotte vingt-cinq gros
vaisseaux de Séville, vingt-cinq de Biscaye, cinquante petits
vaisseaux de Catalogne et de Valence, cinquante barques de la côte
d'Espagne, vingt chaloupes des quatre villages de la côte de
Guipuscoa, cent gabares de Portugal, quatorze galères et quatre
galéasses de Naples, douze galères de Sicile, vingt galères d'Espagne,
et trente ourques d'Allemagne; en tout trois cent cinquante voiles
manœuvrées par neuf mille marins.
On n'apprécierait pas exactement cette escadre si l'on ne se rappelait
ce que c'était alors qu'une galère. Une galère représentait une somme
considérable. Toute la côte septentrionale d'Afrique, Alger et Tripoli
exceptées, ne produisait pas au sultan de quoi faire et maintenir deux
galères.
L'approvisionnement de bouche de l'_Armada_ était immense. En voici le
chiffre très-singulier et très-exact: cent soixante-sept mille cinq
cents quintaux de biscuit, fournis par Murcie, Burgos, Campos, la
Sicile, Naples et les îles; onze mille quintaux de chair salée,
fournis par l'Estramadure, la Galice et les Asturies; onze mille
quintaux de lard, fournis par Séville, Ronda et la Biscaye;
vingt-trois mille barils de poisson salé, fournis par Cadix et
l'Algarve; vingt-huit mille quintaux de fromage, fournis par Mayorque,
Senegallo et le Portugal; quatorze mille quintaux de riz, fournis par
Gênes et Valence; vingt-trois mille poids d'huile et de vinaigre,
fournis par l'Andalousie: le poids valait vingt-cinq livres; vingt-six
mille fanègues de fèves, fournies par Carthagène et la Sicile;
vingt-six mille poinçons de vin, fournis par Malaga, Maxovella, Ceresa
et Séville. Les provisions en blé, fer et toiles, venaient
d'Andalousie, de Naples et de Biscaye. Le total s'en est perdu.
Cette flotte portait une armée: vingt-cinq mille Espagnols, cinq mille
tirés des régiments d'Italie, six mille des Canaries, des Indes et des
garnisons de Portugal, le reste de recrues; douze mille Italiens,
commandés par dix mestres de camp; vingt-cinq mille Allemands, douze
cents chevau-légers de Castille, deux cents de la côte et deux cents
de la frontière, c'est-à-dire seize cents cavaliers, trois mille huit
cents canonniers et quatre cents gastadours; ce qui, en y comprenant
les neuf mille marins, faisait en tout soixante-seize mille huit cents
hommes.
Ce monstrueux armement eût anéanti l'Angleterre. Un coup de vent
l'emporta.
Ce coup de vent, qui souffla dans la nuit du 2 septembre 1588, a
changé la forme du monde.
Outre ses forces visibles, l'Espagne avait ses forces occultes.
Certes, sa surface était grande, mais sa profondeur était immense.
Elle avait partout sous terre des galeries, des sapes, des mines et
des contre-mines, des fils cachés, des ramifications inconnues, des
racines inattendues. Plus tard, quand Richelieu commença à donner des
coups de bêche dans le vieux sol européen, il était surpris à chaque
instant de sentir rebrousser l'outil et de rencontrer l'Espagne. Ce
qu'on voyait d'elle au grand jour allait loin; ce qu'on ne voyait pas
pénétrait plus avant encore. On pourrait dire que dans les affaires de
l'univers à cette époque il y avait encore plus d'Espagne en dessous
qu'en dessus.
Elle tenait aux princes d'Italie par les mariages: _Austria, nube_;
aux républiques marchandes, par le commerce; au pape, par la religion,
par je ne sais quoi de plus catholique que Rome même; au monde entier,
par l'or dont elle avait la clef. L'Amérique était le coffre-fort,
l'Espagne était le caissier. Comme maison d'Autriche, elle dominait
pompeusement l'Allemagne et la menait sourdement. L'Allemagne, dans
les mille ans de son histoire moderne, a été possédée une fois par le
génie de la France, sous Charlemagne, et une fois par le génie de
l'Espagne, sous Charles-Quint. Seulement, Charles-Quint mort,
l'Espagne n'avait pas lâché l'Allemagne.
Comme on voit, l'Espagne avait quelque chose de plus puissant encore
que sa puissance, c'était sa politique. La puissance est le bras, la
politique est la main.
L'Europe, on le conçoit, était mal à l'aise entre ces deux empires
gigantesques, qui pesaient sur elle du poids de deux mondes. Comprimée
par l'Espagne à l'occident et par la Turquie à l'orient, chaque jour
elle semblait se rétrécir; et la frontière européenne, lentement
repoussée, reculait vers le centre. La moitié de la Pologne et la
moitié de la Hongrie étaient déjà envahies, et c'est à peine si
Varsovie et Bude étaient en deçà de la barbarie. L'ordre méditerranéen
de Saint-Jean de Jérusalem avait été refoulé sous Charles-Quint de
Rhodes à Malte. Gênes, dont la domination atteignait jadis le Tanaïs;
Gênes, qui autrefois possédait Chypre, Lesbos, Chio, Péra et un
morceau de la Thrace, et à laquelle l'empereur d'Orient avait donné
Mitylène, avait successivement lâché pied devant les Turcs de position
en position, et se voyait maintenant acculée à la Corse.
L'Europe résistait pourtant aux deux Etats envahisseurs. Elle bandait
contre eux toutes ses forces, pour employer l'énergique langue de
Sully et de Matthieu. La France, l'Angleterre et la Hollande se
roidissaient contre l'Espagne; le Saint-Empire, aidé par la Pologne,
la Hongrie, Venise, Rome et Malte, luttait contre les Turcs.
Le roi de Pologne était pauvre, quoiqu'il fût plus riche que s'il eût
été roi d'un des trois royaumes d'Ecosse, de Sardaigne ou de Navarre,
lesquels ne rapportaient pas cent mille écus de rente; il avait six
cent mille écus par an, et la Lithuanie le défrayait. Excepté quelques
régiments suisses ou allemands, il n'entretenait pas d'infanterie;
mais sa cavalerie, composée de cent mille combattants polonais et de
soixante-dix mille Lithuaniens, était excellente. Cette cavalerie,
protégeant une vaste frontière, avait cela d'efficace pour défendre
contre les hordes du sultan l'immense et tremblant troupeau des
nations civilisées, qu'elle était organisée à la turque, et que,
sauvage, farouche et violente dans son allure, elle ressemblait à la
cavalerie ottomane comme le chien-loup ressemble au loup. L'empereur
couvrait le reste de la frontière de terre de Knin, sur l'Adriatique,
à Szolnock, près du Danube, avec vingt mille lansquenets, dépense
insuffisante en temps de guerre, qui fatiguait l'empire en temps de
paix. Venise et Malte couvraient la mer.
Nous ne mentionnons plus Gênes qu'en passant. Gênes, trop de fois
humiliée, surveillait sa rivière avec quatre galères, en laissait
pourrir vingt-cinq dans son arsenal, se risquait peu au dehors et
s'abritait sous le roi d'Espagne.
Malte avait trois cuirasses: ses forteresses, ses navires et la valeur
de ses chevaliers. Ces braves gentilshommes, soumis dans Malte à des
règles somptuaires tellement sévères que le plus qualifié d'entre eux
ne pouvait se faire faire un habit neuf sans la permission du bailli
drapier, se vengeaient de ces contraintes claustrales par un
déchaînement de bravoure inouï, et, brebis dans l'île, devenaient
lions sur mer. Une galère de Malte, qui ne portait jamais plus de
seize canons et de cinq cents combattants, attaquait sans hésiter
trois galions turcs.
Venise, opulente et hardie, appuyée sur sept villes fortes qui étaient
à elle en Lombardie et dans la Marche, maîtresse du Frioul et de
l'Istrie, maîtresse de l'Adriatique, dont la garde lui coûtait cinq
mille ducats par an, bloquant les uscoques avec cinq fustes toujours
armées, fièrement installée à Corfou, à Zante, à Céphalonie, dans
toutes les îles de la côte depuis Zara jusqu'à Cérigo, entretenant
perpétuellement sur le pied de guerre vingt-cinq mille cernides,
trente-cinq mille lansquenets, suisses et grisons, quinze cents
lances, mille chevau-légers lombards et trois mille stradiots
dalmates, Venise faisait résolûment obstacle au sultan. Même
lorsqu'elle eut perdu Andro et Paros qu'elle avait dans l'Archipel,
elle garda Candie; et là, debout sur ce magnifique barrage naturel qui
clôt la mer Egée, fermant aux Turcs la sortie de l'Archipel et
l'entrée de la Méditerranée, elle tint en échec la barbarie.
Le service de mer à Venise impliquait noblesse. Tous les capitaines et
les surcomites des navires étaient nobles vénitiens. La république
avait toujours en mer quarante galères, dont vingt grosses. Elle avait
dans son admirable arsenal, unique au monde, deux cents galères, des
ouvriers capables de mettre hors du port trente vaisseaux en dix
jours, et un armement suffisant pour toutes les marines de la terre.
Le saint-siége était d'un grand secours. Rien n'est plus curieux que
de rechercher aujourd'hui quel prince temporel, quelle puissance
politique et militaire il y avait alors dans le pape, si haut situé
comme prince spirituel. Rome, qui avait eu jadis cinquante milles
d'enceinte, n'en avait plus que seize; ses portes, divisées autrefois
en quatorze régions, étaient réduites à treize; elle avait subi sept
grands pillages historiques; mais, quoique violée, elle était restée
sainte; quoique démantelée, elle était restée forte. _Rome_, s'il nous
est permis de rappeler ce que nous avons dit ailleurs, _sera toujours
Rome_. Le pape tenait une des marches d'Italie, Ancône, et l'un des
quatre duchés lombards, Spolette; il avait Ancône, Comachio et les
bouches du Pô sur le golfe de Venise, Civita-Vecchia sur la mer
Tyrrhène. L'Etat de l'Eglise comprenait la Campagne de Rome et le
Patrimoine de saint Pierre, la Sabine, l'Ombrie, c'est-à-dire toute
l'ombre de l'Apennin, la marche d'Ancône, la Romagne, le duché de
Ferrare, le pays de Pérouse, le Bolonais et un peu de Toscane; une
ville du premier ordre, Rome; une du second, Bologne; huit du
troisième, Ferrare, Pérouse, Ascoli, Ancône, Forli, Ravenne, Fermo et
Viterbe; quarante-cinq places de tout rang, parmi lesquelles Rimini,
Cesena, Faënza et Spolette; cinquante évêchés et un million et demi
d'habitants. En outre, le saint-père possédait en France le comtat
Venaissin, qui avait pour cœur le redoutable palais-forteresse
d'Avignon. L'Etat romain, vu sur une carte, présentait la forme, qu'il
a encore, d'une figure assise dans la grave posture des dieux
d'Egypte, avec l'Abruzze pour chaise, Modène et la Lombardie sur sa
tête, la Toscane sur sa poitrine, la terre de Labour sous ses pieds,
adossée à l'Adriatique et ayant la Méditerranée jusqu'aux genoux. Le
souverain pontife était riche. Il semait des indulgences et
moissonnait des ducats. Il lui suffisait de donner une signature pour
faire contribuer le monde. _Tant que j'aurai une plume_, disait
Sixte-Quint, _j'aurai de l'argent_. Propos de pape ou de grand
écrivain. En effet Sixte-Quint, qui était un pape lettré, artiste et
intelligent, n'hésitant devant aucune dépense royale, mit en cinq ans
quatre millions d'or en réserve au château Saint-Ange. Avec les
contributions de tous les fidèles de l'univers, le saint-père se
donnait une bonne armée, vingt-cinq mille hommes dans la Marche et la
Romagne, vingt-cinq mille hommes dans la Campagne et le Patrimoine; la
moitié aux frontières, la moitié sous Rome. Au besoin il grossissait
cet armement. Grégoire VII et Alexandre III tinrent tête à des princes
qui disposaient des forces de l'empire, à son apogée dans leur temps,
jointes aux troupes des Deux-Siciles. Un jour le duc de Ferrare se
permit d'aller faire du sel à Comachio. _Le saint-père_, nous citons
ici deux lignes d'une lettre de Mazarin, _avec ses raisons et une
armée qu'il leva, amena le duc au repentir_, et lui prit son Etat.
Voilà ce que c'était que les soldats du pape. Cette milice faisait
admirablement respecter l'Etat romain. Ajoutez à cela l'Ombrie, grande
forteresse naturelle où Annibal s'est rebroussé, et pour côtes, au
nord comme au midi, les rivages les plus battus des vents de toute
l'Italie. Aucune descente possible. Le pape, sur les deux mers, était
gardé et défendu par la tempête.
Posé et assuré de cette façon, il coopérait au grand et perpétuel
combat contre le Turc. Aujourd'hui le saint-père envoie des
camées au pacha d'Egypte et se promène sur le bateau à vapeur
_Mahmoudièh_.--Fait inouï et qui montre brusquement, quand on y
réfléchit, le prodigieux changement des choses: le pape assis
paisiblement dans cette invention des huguenots baptisée d'un nom
turc!--Dans ce temps-là il remplissait vaillamment son office de pape
et envoyait ses galères mitrées d'une tiare à Lépante. Dès que les
croissants et les turbans surgissaient, il n'avait plus rien à lui, ni
un soldat, ni un écu; il contribuait à son tour. Ainsi, dans
l'occasion, ce que les chrétiens avaient donné au pape, le pape le
rendait à la chrétienté. Dans la ligue de 1542 contre les Ottomans,
Paul III envoya à Charles-Quint douze mille fantassins et cinq cents
chevaux.
A la fin du seizième siècle, en 1588, un orage avait sauvé
l'Angleterre de l'Espagne; à la fin du dix-septième, en 1683, Sobieski
sauva l'Allemagne de la Turquie. Sauver l'Angleterre, c'était sauver
l'Angleterre; sauver l'Allemagne, c'était sauver l'Europe. On pourrait
dire qu'en cette mémorable conjoncture la Pologne fit l'office de la
France. Jusqu'alors c'était toujours la France que la barbarie avait
rencontrée, c'était toujours devant la France qu'elle s'était
dissoute. En 496, venant du Nord, elle s'était brisée à Clovis; en
732, venant du Midi, elle s'était brisée à Charles-Martel.
Cependant, ni l'invincible _Armada_ vaincue par Dieu, ni Kara-Mustapha
battu par Sobieski, ne rassuraient pleinement l'Europe. L'Espagne et
la Turquie étaient toujours debout, et le dix-septième siècle croyait
les voir grandir indéfiniment, de plus en plus redoutables et de plus
en plus menaçantes, dans un terrible et prochain avenir. La politique,
cette science conjecturale comme la médecine, n'avait alors pas
d'autre prévision. A peine se tranquillisait-on un peu par moments en
songeant que les deux colosses se rencontraient sur la mer Rouge et se
heurtaient en Asie.
Ce choc dans l'Arabie Heureuse, si lointain et si indistinct, ne
diminuait pas, aux yeux des penseurs, les fatales chances qui
s'amoncelaient sur la civilisation. A l'époque dont nous venons
d'esquisser le tableau, l'anxiété était au comble. Un écrit intitulé:
_Les forces du roy d'Espagne_, imprimé à Paris en 1627 avec privilége
du roi et gravures d'Isac Jaspar, dit: «L'ambition de ce roy seroit de
posséder toute chose. Ses flottes, qui vont et viennent, brident
l'Angleterre et empeschent les nauires des austres Estats de courir à
leur fantasie.» Dans un autre écrit, publié vers la même époque et qui
a pour titre: _Discours sommaire de l'estat du Turc_, nous lisons: «Il
(le Turc) donne avec beaucoup de sujet l'alarme à la chrestienté, vu
qu'il a tant de moyens de faire une grosse armée en la levant sur les
pays qu'il possède. Il faudroit manquer du tout de jugement pour estre
sans appréhension d'un tel déluge.»
IV
Aujourd'hui, par la force mystérieuse des choses, la Turquie est
tombée, l'Espagne est tombée.
A l'heure où nous parlons, les assignats[4], cette dernière vermine
des vieilles sociétés pourries, dévorent l'empire turc.
[4] En Turquie, ils s'appellent _schim_.
Depuis longtemps déjà une autre nation a Gibraltar, comme le sauvage
qui coud à son manteau l'ongle du lion mort.
Ainsi, en moins de deux cents ans, les deux colosses qui épouvantaient
nos pères se sont évanouis.
L'Europe est-elle délivrée? Non.
Comme au dix-septième siècle, un double péril la menace. Les hommes
passent, mais l'homme reste; les empires tombent, les égoïsmes se
réforment. Or, à l'instant où nous sommes, de même qu'il y a deux
cents ans, deux immenses égoïsmes pressent l'Europe et la convoitent.
L'esprit de guerre, de violence et de conquête est encore debout à
l'orient; l'esprit de commerce, de ruse et d'aventure est encore
debout à l'occident. Les deux géants se sont un peu déplacés et sont
remontés vers le nord, comme pour saisir le continent de plus haut.
A la Turquie a succédé la Russie; à l'Espagne a succédé l'Angleterre.
Coupez par la pensée, sur le globe du monde, un segment qui, tournant
autour du pôle, se développe du cap Nord européen au cap Nord
asiatique, de Tornéa au Kamtchatka, de Varsovie au golfe d'Anadyr, de
la mer Noire à la mer d'Okhotsk, et qui, au couchant, entamant la
Suède, bordant la Baltique, dévorant la Pologne, au midi, échancrant
la Turquie, absorbant le Caucase et la mer Caspienne, envahissant la
Perse, suivant la longue chaîne qui commence aux monts Ourals et finit
au cap Oriental, côtoie le Turkestan et la Chine, heurte le Japon par
le cap Lopatka, et, parti du milieu de l'Europe, aille au détroit de
Behring toucher l'Amérique à travers l'Asie; outre la Pologne, jetez
pêle-mêle dans ce monstrueux segment la Crimée, la Géorgie, le
Chirvan, l'Imiretée, l'Abascie, l'Arménie et la Sibérie; groupez à
l'entour les îles de la Nouvelle-Zemble, Spitzberg, Vaigatz et
Kalgouef, Aland, Dagho et Oesel, Clarke, Saint-Mathieu, Saint-Paul,
Saint-Georges, les Aleutiennes, Kodiak, Sitka et l'archipel du
Prince-de-Galles; dispersez dans cet espace immense soixante millions
d'hommes, vous aurez la Russie.
La Russie a deux capitales: l'une coquette, élégante, encombrée des
énormes colifichets du goût pompadour qui s'y sont faits palais et
cathédrales, pavée de marbre blanc, bâtie d'hier, habitée par la cour,
épousée par l'empereur; l'autre, chargée de coupoles de cuivre et de
minarets d'étain, sombre, immémoriale et répudiée. La première, Saint
Pétersbourg, représente l'Europe; la seconde, Moscou, représente
l'Asie. Comme l'aigle d'Allemagne, l'aigle de Russie a deux têtes.
La Russie peut mettre sur pied une armée de onze cent mille hommes.
Le débordement possible des Russes fait réparer la muraille de Chine
et bâtir la muraille de Paris.
Ce qui était le grand knez de Moscovie est à présent l'empereur de
Russie. Comparez les deux figures, et mesurez les pas que Dieu fait
faire à l'homme.
Le knez s'est fait tzar, le tzar s'est fait czar, le czar s'est fait
empereur. Ces transformations, disons-le, sont de véritables avatars.
A chaque peau qu'il dépouille, le prince moscovite devient de plus en
plus semblable à l'Europe, c'est-à-dire à la civilisation.
Pourtant, que l'Europe ne l'oublie pas, ressembler ce n'est pas
s'identifier.
L'Angleterre a l'Ecosse et l'Irlande, les Hébrides et les Orcades;
avec le groupe des îles Schetland, elle sépare le Danemark des îles
Féroé et de l'Islande, ferme la mer du Nord, et observe la Suède; avec
Jersey et Guernesey elle ferme la Manche et observe la France. Puis
elle part, elle tourne autour de la Péninsule, pose son influence sur
le Portugal et son talon sur Gibraltar, et entre dans la Méditerranée
après en avoir pris la clef. Elle enjambe les Baléares, la Corse, la
Sardaigne et la Sicile; là elle s'arrête, trouve Malte, et s'y
installe entre la Sicile et Tunis, entre l'Italie et l'Afrique; de
Malte, elle gagne Corfou, d'où elle surveille la Turquie en fermant la
mer Adriatique; Sainte-Maure, Céphalonie et Zante, d'où elle surveille
la Morée en dominant la mer Ionienne; Cérigo, d'où elle surveille
Candie en bloquant l'Archipel. Ici il faut rebrousser chemin, l'Egypte
barre le passage, l'isthme de Suez n'est pas encore coupé; elle
revient sur ses pas et rentre dans l'Océan. Elle a tourné l'Espagne,
cette petite presqu'île; elle va tourner l'Afrique, cette presqu'île
énorme. Le trajet est malaisé sur cette plage où un océan de sable se
mêle au grand océan des flots. Comme un homme qui traverse un gué avec
précaution de pierre en pierre, elle a des repos marqués pour tous les
pas qu'elle fait. Elle met d'abord le pied à Saint-James, à
l'embouchure de la Gambie, d'où elle épie le Sénégal français. Son
second pas s'imprime sur la côte, à Cachéo, le troisième à
Sierra-Leone, le quatrième au cap Corse. Puis elle se risque dans
l'océan Atlantique, et réunit sous son pavillon l'Ascension,
Sainte-Hélène et Fernando-Po, triangle d'îles qui entre profondément
dans le golfe de Guinée. Ainsi appuyée, elle atteint le Cap et
s'empare de la pointe d'Afrique comme elle s'est emparée à Gibraltar
de la pointe d'Europe. Du Cap, elle remonte, au nord, de l'autre côté
de la presqu'île africaine, aborde les Mascarenhas, l'île de France et
Port-Louis, d'où elle tient en respect Madagascar, et s'établit aux
îles Seychelles, d'où elle commande toute la côte orientale du cap
Delgado au cap Gardafu. Ici il n'y a plus que la mer Rouge qui la
sépare de la Méditerranée et de l'Archipel; elle a fait le tour de
l'Afrique; elle est presque revenue au point d'où elle était partie.
Voici la mer des Indes, voilà l'Asie.
L'Angleterre entre en Asie; des Seychelles aux Laquedives il n'y a
qu'un pas, elle prend les Laquedives; après quoi elle étend la main et
saisit l'Hindoustan, tout l'Hindoustan, Calcutta, Madras et Bombay,
ces trois provinces de la Compagnie des Indes, grandes comme des
empires, et sept royaumes, Népaul, Oude, Barode, Nagpour, Nizam,
Maïssour et Travancore. Là elle touche à la Russie; le Turkestan
chinois seul l'en sépare. Maîtresse du golfe d'Oman, que borde
l'immense côte qu'elle possède de Haydérabad à Trivanderam, elle
atteint la Perse et la Turquie par le golfe Persique, qu'elle peut
fermer, et l'Egypte par la mer Rouge, qu'elle peut bloquer également.
L'Hindoustan lui donne Ceylan. De Ceylan elle se glisse entre les
îles Nicobar et les îles Andammans, prend terre sur la longue côte des
monts Mogs, dans l'Indo-Chine, et la voilà qui tient le golfe du
Bengale. Tenir le golfe du Bengale, c'est faire la loi à l'empire des
Birmans. Les monts Mogs lui ouvrent la presqu'île de Malacca; elle s'y
étend et s'y consolide. De Malacca elle observe Sumatra, des îles
Sincapour elle observe Bornéo. De cette façon, possédant le cap
Romania et le cap Comorin, elle a les deux grandes pointes d'Asie
comme elle a la pointe d'Europe, comme elle a la pointe d'Afrique.
A l'heure où nous sommes, elle attaque la Chine de vive force après
avoir essayé de l'empoisonner, ou du moins de l'endormir.
Ce n'est pas tout; il reste deux mondes, la Nouvelle-Hollande et
l'Amérique, elle les saisit. De Malacca, elle traverse le groupe
inextricable des îles de la Sonde, cette conquête de la vieille
navigation hollandaise, et s'empare de la Nouvelle-Hollande tout
entière, terre vierge qu'elle féconde avec des forçats, et qu'elle
garde jalousement, crénelée dans les îles Bathurst au nord et dans
l'île de Diémen au sud comme dans deux forteresses.
Puis elle suit un moment la route de Cook, laisse à sa gauche les six
archipels de l'Océanie, louvoie devant la longue muraille des
Cordilières et des Andes, double le cap Horn, remonte les côtes de la
Patagonie et du Brésil, et prend terre enfin sous l'équateur au sommet
de l'Amérique méridionale à Stabrock, où elle crée la Guyane anglaise.
Un pas, et elle est maîtresse des îles du Vent, ce cromlech d'îles qui
clôt la mer des Antilles; un autre pas, et elle est maîtresse des îles
Lucayes, longue barricade qui ferme le golfe du Mexique. Il y a
vingt-quatre petites Antilles, elle en prend douze; il y a quatre
grandes Antilles, Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque et Porto-Ricco,
elle se contente d'une, la Jamaïque, d'où elle gêne les trois autres.
Ensuite, au milieu même de l'isthme de Panama, à l'entrée du golfe
d'Honduras, elle découpe en terre ferme un morceau du Yucatan, et y
pose son établissement de Balize comme une vedette entre les deux
Amériques. Là, pourtant, le Mexique la tient en échec, et, au delà du
Mexique, les Etats-Unis, cette colonie dont la nationalité est un
affront pour elle. Elle se rembarque, et des îles Lucayes, s'appuyant
sur les Bermudes où elle plante son pavillon, elle atteint
Terre-Neuve, cette île qui, vue à vol d'oiseau, a la forme d'un
chameau agenouillé sur l'Océan et levant sa tête vers le pôle.
Terre-Neuve, c'est la station de son dernier effort. Il est
gigantesque. Elle allonge le bras et s'approprie d'un coup tout le
nord de l'Amérique, de l'océan Atlantique au Grand-Océan, les îles de
la Nouvelle-Ecosse, le Canada et le Labrador, la baie d'Hudson et la
mer de Baffin, le Nouveau-Norfolk, la Nouvelle-Calédonie et les
archipels de Quadra et de Vancouver, les Iroquois, les Chipeouays, les
Eskimaux, les Kristinaux, les Koliougis, et, au moment de saisir les
Ougalacmioutis et les Kitègues, elle s'arrête tout à coup: la Russie
est là. Où l'Angleterre est venue par mer, la Russie est venue par
terre, car le détroit de Behring ne compte pas, et là, sous le cercle
polaire, parmi les sauvages hideux et effarés, dans les glaces et les
banquises, à la réverbération des neiges éternelles, à la lueur des
aurores boréales, les deux colosses se rencontrent et se
reconnaissent.
Récapitulons: l'Angleterre tient les six plus grands golfes du monde,
qui sont les golfes de Guinée, d'Oman, de Bengale, du Mexique, de
Baffin et d'Hudson; elle ouvre ou ferme à son gré neuf mers, la mer du
Nord, la Manche, la Méditerranée, l'Adriatique, la mer Ionienne, la
mer de l'Archipel, le golfe Persique, la mer Rouge, la mer des
Antilles. Elle possède en Amérique un empire, la Nouvelle-Bretagne,
en Asie un empire, l'Hindoustan, et dans le Grand-Océan un monde, la
Nouvelle-Hollande.
En outre, elle a d'innombrables îles qui sont, sur toutes les mers et
sur tous les continents, comme des vaisseaux en station et à l'ancre,
et avec lesquelles, île et navire elle-même, embossée devant l'Europe,
elle communique, pour ainsi dire sans solution de continuité, par ses
innombrables vaisseaux, îles flottantes.
Le peuple d'Angleterre n'est pas pour lui-même un peuple souverain,
mais il est pour d'autres nations un peuple suzerain. Il gouverne
féodalement deux millions trois cent soixante-dix mille Ecossais, huit
millions deux cent quatre-vingt mille Irlandais, deux cent
quarante-quatre mille Africains, soixante mille Australiens, un
million six cent mille Américains et cent vingt-quatre millions
d'Asiatiques, c'est-à-dire que quatorze millions d'Anglais possèdent
sur la terre cent trente-sept millions d'hommes.
Tous les lieux que nous avons nommés dans les quelques pages qu'on
vient de lire sont les points d'attache de l'immense filet où
l'Angleterre a pris le monde.
V
Voici ce qui a perdu la Turquie.
Premièrement, l'immensité du territoire formé d'Etats juxtaposés et
non cimentés. Le ciment des nations, c'est une pensée commune. Des
peuples ne peuvent adhérer entre eux s'ils n'ont une même langue dont
les mots circulent comme la monnaie de l'esprit de tous possédée tour
à tour par chacun. Or, ce qui fait circuler la langue, ce qui imprime
une effigie aux mots, ce qui crée la pensée commune, c'est avant tout
l'art, la poésie, la littérature, _humaniores litteræ_. Point d'art ni
de lettres en Turquie, donc point de langue circulant de peuple à
peuple, point de pensée commune, point d'unité. Ici on parlait latin,
là grec, ailleurs slave, plus loin arabe, persan ou hindou. Ce n'était
pas un empire, c'était un bloc taillé par le sabre, un composé hybride
de nations qui se touchaient, mais qui ne se pénétraient pas. Ajoutez
à cela des déserts, faits tantôt par la conquête, tantôt par le
climat, immenses solitudes que la sève sociale ne pouvait traverser.
Deuxièmement, le despotisme du prince. Le sultan était tout ensemble
pontife et empereur, souverain temporel et souverain spirituel, chef
politique, chef militaire et chef religieux. Ses sujets lui
appartenaient, biens, corps et esprit, d'une façon absolue et
terrible, comme sa chose et plus que sa chose. Il pouvait les
condamner et les damner. Sultan, il avait leur vie; commandeur des
croyants, il avait leur âme. Or, malheur à l'individu qui est en même
temps ordinaire comme homme et extraordinaire comme prince! Trop de
pouvoir est mauvais à l'homme. Etre prêtre, être roi, être Dieu, c'est
trop. Le bourdonnement confus de toutes les volontés éveillées qui
demandent à être satisfaites à la fois assourdit le pauvre cerveau de
celui qui peut tout, étourdit son intelligence, dérange la génération
de sa pensée et le rend fou. On pourrait dire et démontrer, preuves en
main, que la plupart des empereurs romains et des sultans ont été dans
une situation cérébrale particulière. Sans doute il faut admettre, et
l'histoire enregistre par intervalles l'admirable accident d'un
despote illustre, intelligent et supérieur; mais en général et presque
toujours le sultan est vulgaire. De là des désordres sans nombre;
l'effroyable oscillation d'une volonté suprême qui heurte et brise
tout au hasard dans l'Etat. Le despotisme, utile, expédient,
inspirateur, parfois nécessaire, pour les hommes de génie, effare et
trouble l'homme médiocre. Le vin des forts est le poison des faibles.
Troisièmement, les révolutions de sérail, les conspirations de palais;
le despote étranglant ses frères, les frères empoisonnant ou égorgeant
le despote; la défiance du père au fils et du fils au père; le soupçon
dans le foyer, la haine dans l'alcôve, des maladies inconnues, des
fièvres suspectes, des morts obscures; l'éternel complot des grands,
toujours placés entre une ascension sans terme et une chute sans fond;
l'émeute et le bouillonnement des petits, toujours malheureux,
toujours irrités; la terreur dans la famille impériale, le tremblement
dans l'empire; faits graves, tristes et permanents qui découlent du
despotisme.
Quatrièmement, un gouvernement mauvais, à la fois dur et mou, lequel
sort en chancelant de ce despote qui ne pense jamais et de ce palais
qui tremble toujours; pouvoir sans cohésion superposé à un Etat sans
unité. Les populations de cet empire à demi barbare sont dans l'ombre;
d'elles-mêmes et d'autrui, de leurs intérêts, de leur avenir, elles
distinguent et savent peu de chose; le gouvernement, qui devrait les
guider et qui s'y hasarde en effet, ignore presque tout et méconnaît
le reste. Or, pour les gouvernements comme pour les individus,
méconnaître est pire qu'ignorer. Où ira cette nation forte, puissante,
exubérante, redoutable, mais ignorante? Qui la mène et où la
mène-t-on? Elle tâtonne et voit à peine devant elle; son gouvernement
y voit moins encore. Etrange spectacle! un myope conduit par un
aveugle.
Cinquièmement, la servitude posée comme un bât sur le peuple. Sous la
domination turque, le laboureur ne s'appartenait pas; il était à un
propriétaire. Il y avait un premier bétail, le troupeau; et un
deuxième bétail, le paysan. Ainsi, la dépopulation partout, point de
vraie culture, un sillon détesté du laboureur. La propriété et la
liberté font aimer la terre à l'homme; la servitude la lui fait haïr.
Le cœur se serre en étudiant cet Etat; qu'on l'examine en haut ou
qu'on le regarde en bas, les deux extrémités se ressemblent par la
misère intellectuelle. Que peut devenir la sociabilité humaine entre
un prince que le despotisme hébête et un paysan que l'esclavage
abrutit?
Sixièmement, l'abus des colonies militaires. Les timariots étaient des
colons soldats. C'est une erreur qu'avaient les Turcs de croire qu'on
refait de la population de cette manière. Le procédé manque le but. Un
village qui est un régiment n'est plus un village. Un régiment est
toujours coupé carrément; un village doit choisir son lieu et y
germer naturellement et y croître au soleil. Un village est un arbre,
un régiment est une poutre. Pour faire le soldat, on tue le paysan.
Or, pour la vie intérieure et profonde des empires, mieux vaut un
paysan qu'un soldat.
Septièmement, l'oppression des pays conquis; une langue barbare
imposée aux vaincus; une noble nation, illustre, historique, grande
dans les souvenirs et les sympathies de l'Europe, jadis libre, jadis
républicaine, décimée, extirpée, livrée au sabre et au fouet, écrasée
dans l'homme, dans la femme et jusque dans l'enfant; déracinée de son
propre sol, transplantée au loin, jetée au vent, foulée aux pieds. Ces
voies de fait du peuple vainqueur sur le peuple vaincu sont
accompagnées de cris d'horreur, et finissent par révolter toute la
terre. Quand l'heure a enfin sonné, les peuples opprimés se lèvent, et
le monde se lève de leur côté.
Huitièmement, la religion sans l'intelligence, la foi sans la
réflexion, c'est-à-dire l'idolâtrie; un peuple, dévot sans perception
directe du beau, du juste et du vrai, qui n'a plus dans la tête que
les deux yeux louches et faux de sa croyance, le fatalisme à travers
lequel il voit l'homme, le fanatisme à travers lequel il voit Dieu.
Ainsi, un grand territoire mal lié, un gouvernement inintelligent, les
conspirations de palais, l'abus des colonies militaires, la servitude
du paysan, l'oppression féroce des pays conquis, le despotisme dans le
prince, le fanatisme dans le peuple: voilà ce qui a perdu la Turquie.
Que la Russie y songe.
Voici ce qui a perdu l'Espagne:
Premièrement, la manière dont le sol était possédé. En Espagne, tout
ce qui n'appartenait pas au roi appartenait à l'Eglise ou à
l'aristocratie. Le clergé espagnol était, qu'on nous permette ce mot
sévèrement évangélique, scandaleusement riche. L'archevêque de
Tolède, du temps de Philippe III, avait deux cent mille ducats de
rente, ce qui représente aujourd'hui environ cinq millions de francs.
L'abbesse de las Buelgas de Burgos était dame de vingt-quatre villes
et de cinquante villages, et avait la collation de douze commanderies.
Le clergé, sans compter les dîmes et les prébendes, possédait un tiers
du sol; la grandesse possédait le reste. Les domaines des grands
d'Espagne étaient presque de petits royaumes. Les rois de France
exilaient un duc et pair dans ses terres; les rois d'Espagne exilaient
un grand dans ses Etats, _en sus estados_. Les seigneurs espagnols
étaient les plus grands propriétaires, les plus grands cultivateurs et
les plus grands bergers du royaume. En 1617 le marquis de Gebraleon
avait un troupeau de huit cent mille moutons. De là des provinces
entières, la Vieille-Castille, par exemple, laissées en friche et
abandonnées à la vaine pâture. Sans doute la petite propriété et la
petite culture ont leurs inconvénients, mais elles ont d'admirables
avantages. Elles lient le peuple au sol individu par individu. Dans
chaque sillon, pour ainsi dire, est scellé un anneau invisible qui
attache le propriétaire à la société. L'homme aime la patrie à travers
le champ. Qu'on possède un coin de terre ou la moitié d'une province,
on possède, tout est dit, c'est là le grand fait. Or, quand l'Eglise
et l'aristocratie possèdent tout, le peuple ne possède rien; quand le
peuple ne possède rien, il ne tient à rien. A la première secousse il
laisse tomber l'Etat.
Deuxièmement, la profonde misère des classes inférieures. Quand tout
est en haut, rien n'est en bas. Le champ était aux seigneurs, par
conséquent le blé, par conséquent le pain. Ils vendaient le pain au
peuple et le lui vendaient cher. Faute affreuse, que font toujours
toutes les aristocraties. De là des famines factices. Du temps même de
Charles-Quint, dans les hivers rigoureux, les pauvres mouraient de
froid et de faim dans les rues de Madrid. Or, profonde misère,
profonde rancune. La faim fait un trou dans le cœur du peuple et y
met la haine. Au jour venu, toutes les poitrines s'ouvrent, et une
révolution en sort.
En attendant que les révolutions éclatent, le vol s'organise. Les
voleurs tenaient Madrid. Ailleurs ils forment une bande; à Madrid ils
formaient une corporation. Tout voyageur prudent capitulait avec eux,
les comptait d'avance dans les frais de sa route et leur faisait leur
part. Nul ne sortait de chez soi sans emporter la bourse des voleurs.
Pendant la minorité de Charles II, sous le ministère du second don
Juan d'Autriche, le corrégidor de Madrid adressait requête à la
régente pour la supplier d'éloigner de la ville le régiment d'Aytona,
dont les soldats, la nuit venue, aidaient les bandits à détrousser les
bourgeois.
Troisièmement, la manière dont étaient possédés et administrés les
pays conquis et les domaines d'outre-mer. Il n'y avait pour tout le
Nouveau-Monde que deux gouverneurs, le vice-roi du Pérou et le
vice-roi du Mexique; et ces deux gouverneurs étaient en général
mauvais. Représentants de l'Espagne, ils la calomniaient par leurs
exactions et la rendaient odieuse. Ils ne montraient à ces peuples
lointains que deux faces, la cupidité et la cruauté, pillant le bien
et opprimant l'homme. Ils détruisaient les princes naturels du pays et
exterminaient les populations indigènes. Quant aux vice-royautés
d'Europe, il y avait un proverbe italien. Le voici; il dit
énergiquement ce que c'était que la domination espagnole: _L'officier
de Sicile ronge, l'officier de Naples mange, l'officier de Milan
dévore._
Quatrièmement, l'intolérance religieuse. Nous reparlerons peut-être
plus loin de l'inquisition. Disons seulement ici que les évêques
avaient un poids immense en Espagne. Des classes entières de
regnicoles, les hérétiques et les juifs, étaient hors la loi. Tout
clergé pauvre est évangélique; tout clergé riche est mondain, sensuel,
politique, et par conséquent intolérant. Sa position est convoitée, il
a besoin de se défendre, il lui faut une arme, l'intolérance en est
une. Avec cette arme il blesse la raison humaine et tue la loi divine.
Cinquièmement, l'énormité de la dette publique. Si riche que fût
l'Espagne, ses charges l'obéraient. Les gaspillages de la cour, les
gros gages des dignitaires, les bénéfices ecclésiastiques, l'ulcère
sans cesse agrandi de la misère populaire, la guerre des Pays-Bas, les
guerres d'Amérique et d'Asie, la cherté de la politique secrète,
l'entretien des supports cachés qu'on avait partout, le travail
souterrain de l'intrigue universelle qu'il fallait payer et soutenir
dans le monde entier, ces mille causes épuisaient l'Espagne. Les
coffres étaient toujours vides. On attendait le galion, et, comme
écrivait le maréchal de Tessé, _si quelque tempête le fait périr ou si
quelque ennemi l'emporte, toute chose est au désespoir_. Sous Philippe
III, le marquis de Spinola était obligé de payer de ses deniers
l'armée des Pays-Bas. Il y a deux siècles, l'Europe, sous le rapport
financier, ressemblait à une famille mal administrée; les monarchies
étaient l'enfant prodigue, les républiques étaient l'usurier. C'est
l'éternelle histoire du gentilhomme empruntant au marchand. Nous avons
vu que la Suisse vendait des armées; la Hollande, Venise et Gênes
vendaient de l'argent. Ainsi un prince achetait aux treize cantons une
armée toute faite, les cantons livraient l'armée à jour fixe, Venise
la payait; puis, quand il fallait rembourser Venise, le prince donnait
une province, quelquefois tout son Etat y passait. L'Espagne
empruntait de tout côté et devait partout. En 1600 le roi catholique
devait, à Gênes seulement, seize millions d'or.
Sixièmement, une nation voisine, une nation sœur, pour ainsi parler,
ayant longtemps vécu à part, ayant eu ses princes et ses seigneurs
particuliers, envahie un beau matin par surprise, presque par
trahison, réunie violemment à la monarchie centrale, de royaume faite
province et traitée en pays conquis.
Septièmement, la nature de l'armement en Espagne. L'armement de terre
était peu de chose comparé à l'armement de mer. La puissance espagnole
reposait principalement sur la flotte. C'était dépendre d'un coup de
vent. L'aventure de l'armada, c'est l'histoire de l'Espagne. Un coup
de vent, qu'on l'appelle trombe, comme en Europe, ou typhon, comme en
Chine, est de tous les temps. Malheur à la puissance sur laquelle le
vent souffle!
Huitièmement, l'éparpillement du territoire. Les vastes possessions de
l'Espagne, disséminées sur toutes les mers et dans tous les coins de
la terre, n'avaient aucune adhérence avec elle. Quelques-unes, les
Indes, par exemple, étaient à quatre mille lieues d'elle, et, comme
nous l'avons dit, ne se liaient à la métropole que par le sillage de
ses vaisseaux. Or, qu'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et
combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un
fil?
L'an passé, nous trouvâmes dans je ne sais plus quelle poussière un
vieux livre que personne ne lit aujourd'hui et que personne n'a lu
peut-être quand il a paru. C'est un in-quarto intitulé: _Discours de
la monarchie d'Espagne_, publié sans nom d'auteur, en 1617, à Paris,
chez Pierre Chevalier, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint
Pierre, près les Mathurins. Nous ouvrîmes ce livre au hasard, et nous
tombâmes, page 152, sur le passage que nous transcrivons
textuellement: «Quelques-uns tiennent que cette monarchie ne peut
estre de longue durée, à cause que ses terres sont tellement séparées
et esparses, et qu'il faut des despences incroyables pour enuoyer
partout et des vaisseaux et des hommes, et mesme que ceux qui sont
natifs des païs esloignés peuvent enfin entrer en considération du
petit nombre des Espagnols, prendre courage, et se liguer contre eux,
et les chasser.» C'est en 1617, à l'époque où l'Europe tremblait
devant l'Espagne, à l'apogée de la monarchie castillane, qu'un inconnu
osait écrire et imprimer cette folle prophétie. Cette folle prophétie,
c'était l'avenir. Deux cents ans plus tard, elle s'accomplissait dans
tous ses détails, et aujourd'hui chaque mot de l'anonyme de 1617 est
devenu un fait: les _terres éparses_ ont amené les _dépenses
incroyables_, la métropole s'est épuisée _en hommes et en vaisseaux,
les natifs des pays éloignés_ sont _entrés en considération du petit
nombre des Espagnols_, ont _pris courage_, se sont _ligués contre
eux_, et les ont _chassés_. On pourrait dire que le messie Bolivar est
ici prédit tout entier.--Il y a deux siècles, toute l'Amérique était
un groupe de colonies; aujourd'hui, réaction frappante, toute
l'Amérique, au Brésil près, est un groupe de républiques.
Ainsi, une riche aristocratie possédant le sol et vendant le pain au
peuple; un clergé opulent, prépondérant et fanatique, mettant hors la
loi des classes entières de regnicoles; l'intolérance épiscopale; la
misère du peuple; l'énormité de la dette; la mauvaise administration
des vice-rois lointains; une nation sœur traitée en pays conquis; la
fragilité d'une puissance toute maritime assise sur la vague de
l'Océan; la dissémination du territoire sur tous les points du globe;
le défaut d'adhérence des possessions avec la métropole; la tendance
des colonies à devenir nations: voilà ce qui a perdu l'Espagne. Que
l'Angleterre y songe.
Enfin, pour résumer ce qui est commun à l'empire ottoman et à la
monarchie espagnole, l'égoïsme, un égoïsme implacable et
profond,--chose étrange, de l'égoïsme et point d'unité!--Une
politique immorale, violente ici, fourbe là, trahissant les alliances
pour servir les intérêts; être, l'un, l'esprit militaire sans les
qualités chevaleresques qui font du soldat l'appui de la sociabilité;
être, l'autre, l'esprit mercantile sans l'intelligente probité qui
fait du marchand le lien des Etats; représenter, comme nous l'avons
dit, le premier, la barbarie; le second, la corruption; en un mot,
être, l'un, la guerre, l'autre, le commerce, n'être ni l'un ni l'autre
la civilisation: voilà ce qui a fait choir les deux colosses
d'autrefois. Avis aux deux colosses d'aujourd'hui.
VI
Avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de déclarer que ceci
n'est qu'une froide et grave étude de l'histoire. Celui qui écrit ces
lignes comprend les haines de peuple à peuple, les antipathies de
races, les aveuglements des nationalités, il les excuse, mais il ne
les partage pas. Rien, dans ce qu'on vient de lire, rien, dans ce
qu'on va lire encore, ne contient une réprobation qui puisse retomber
sur les peuples mêmes dont l'auteur parle. L'auteur blâme quelquefois
les gouvernements, jamais les nations. En général, les nations sont ce
qu'elles doivent être; la racine du bien est en elles, Dieu la
développe et lui fait porter fruit. Les quatre peuples mêmes dont on
trace ici la peinture rendront à la civilisation de notables services
le jour où ils accepteront comme leur but spécial le but commun de
l'humanité. L'Espagne est illustre, l'Angleterre est grande; la Russie
et la Turquie elle-même renferment plusieurs des meilleurs germes de
l'avenir.
Nous croyons encore devoir le déclarer dans la profonde indépendance
de notre esprit, nous n'étendons pas jusqu'aux princes ce que nous
disons des gouvernements. Rien n'est plus facile aujourd'hui que
d'insulter les rois. L'insulte aux rois est une flatterie adressée
ailleurs. Or, flatter qui que ce soit de cette façon, en haut ou en
bas, c'est une idée que celui qui parle ici n'a pas besoin d'éloigner
de lui; il se sent libre, et il est libre, parce qu'il se reconnaît la
force de louer dans l'occasion quiconque lui semble louable, fût-ce un
roi. Il le dit donc hautement et en pleine conviction, jamais, et ceci
prouve l'excellence de notre siècle, jamais, en aucun temps, quelle
que soit l'époque de l'histoire qu'on veuille confronter avec la
nôtre, les princes et les peuples n'ont valu ce qu'ils valent
maintenant.
Qu'on ne cherche donc dans l'examen historique auquel il se livre ici
aucune application blessante ni pour l'honneur des royautés ni pour la
dignité des nations; il n'y en a pas. C'est avant tout un travail
philosophique et spéculatif. Ce sont des faits généraux, rien de plus;
ce sont des idées générales, rien de plus. L'auteur n'a aucun fiel
dans l'âme. Il attend candidement l'avenir s
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/40239