La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1
by A. de Beauchesne · French · Gutenberg #40194 · 1,188,456 chars · public domain (US)
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Title: La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 1
Author: A. de Beauchesne
Commentator: Félix Dupanloup
Release date: July 10, 2012 [eBook #40194]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/40194
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE MADAME ÉLISABETH, SOEUR DE LOUIS XVI, VOLUME 1 ***
LA VIE
DE
MADAME ÉLISABETH
SOEUR DE LOUIS XVI
Par M. A. de BEAUCHESNE
OUVRAGE
ENRICHI DE DEUX PORTRAITS GRAVÉS EN TAILLE-DOUCE
SOUS LA DIRECTION DE M. HENRIQUEL DUPONT
PAR MORSE ET ÉMILE ROUSSEAU
DE FAC-SIMILÉ D'AUTOGRAPHES ET DE PLANS
ET PRÉCÉDÉ D'UNE
LETTRE DE Mgr DUPANLOUP
ÉVÊQUE D'ORLÉANS.
TOME PREMIER
PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE GARANCIÈRE, 10
MDCCCLXIX
_Tous droits réservés._
MONSIEUR ET BIEN EXCELLENT AMI,
Vous venez de donner à votre beau livre de _Louis XVII_ une suite
digne de lui, en publiant l'histoire de Madame Élisabeth.
Madame Élisabeth, cette sainte, cette noble et douce figure, la plus
touchante peut-être de toutes les victimes de la Révolution, n'avait
pas été jusqu'ici assez étudiée ni connue. Son rôle secondaire, la
réserve modeste où elle se renferma toujours, le dévouement qui
enveloppa toute sa vie, l'avaient trop laissée dans l'ombre: on
n'avait pas vu d'assez près, ni dans le détail, ce qu'était cette
nature, ce coeur, cette âme, cette vie. L'ouvrage que vous nous
donnez, et que vous avez écrit avec cette sûreté de recherches qui
caractérise tous vos travaux historiques, sera sur cette Princesse une
véritable révélation.
Sans doute cette révélation ne jettera point sur sa mémoire
l'extraordinaire éclat que Marie-Antoinette reçut tout à coup de la
découverte de ses lettres authentiques. La fille de Marie-Thérèse
était d'une nature plus brillante, plus rare, on peut le dire, plus
royale, que la soeur de Louis XVI; car, quel qu'ait pu être, dans sa
première jeunesse, son goût pour les fêtes de la cour, rien n'était
moins frivole au fond que cette Reine: et quand elle fut touchée par
le malheur, on la vit s'élever tout à coup aux plus hautes sublimités
de l'héroïsme, et trouver tout naturellement, dans son coeur et sur
ses lèvres, de ces mots où l'on sent tout à coup l'accent d'une grande
âme.
Madame Élisabeth était d'autre trempe. Esprit moins élevé, moins étendu,
moins pénétrant peut-être, mais d'un très-grand et très-vif bon sens;
nature impétueuse, mais dominée et domptée par la piété; si innocente et
si pure, que la calomnie n'osa jamais s'y attaquer: la piété s'empara
d'elle, si je puis ainsi dire, et fut l'inspiration, la grande force de
sa vie. Et dès lors Madame Élisabeth devint une sainte, et c'est la
sainteté qui éleva son âme à des hauteurs où la nature seule n'eût jamais
pu la faire monter. L'amitié, où, après Dieu, elle se réfugia et se
concentra tout entière, suffit à son coeur. Ses lettres témoignent à quel
point elle fut tendre et fidèle à ses amies. Et quand vinrent pour sa
famille les grandes épreuves, son affection pour le Roi son frère, pour
la Reine, pour son neveu, pour sa nièce, devint ce dévouement qui fera à
jamais la plus belle gloire de cette Princesse. Quoique placée en dehors
des événements, et nullement mêlée à la politique, elle vit d'un coup
d'oeil étonnamment sûr la marche des choses, et ne se fit aucune illusion
sur le sort qui l'attendait elle-même, si elle restait auprès de son
frère; et elle y resta: rien ne l'en put séparer. Et dans toutes ces
terribles catastrophes, par lesquelles passa l'infortunée famille de
Louis XVI, elle fut toujours là, admirable de courage, et quelquefois
d'une incomparable grandeur. Dans l'affreuse journée du 20 juin, quand
mille piques étaient là menaçantes et qu'un canon était braqué dans
l'appartement du Roi, lorsque la foule, qui avait envahi les Tuileries,
réclamait à grands cris la Reine: «C'est moi!» s'écria Madame Élisabeth,
s'offrant aux coups elle-même à la place de Marie-Antoinette.--«Non; la
Reine, c'est moi!» s'écria Marie-Antoinette. Quelle lutte entre ces deux
femmes! Je ne connais rien non plus qui soit plus grand que la réponse de
Madame Élisabeth au président du tribunal révolutionnaire, à cette
question: «Qui êtes-vous?--Je me nomme Élisabeth de France,
répondit-elle, tante de votre Roi.» Voilà jusqu'où la sainteté avait su
élever cette nature. Son supplice fut tout ce qu'on peut imaginer de plus
odieux. Louis XVI eut des juges, Marie-Antoinette eut un procès; Madame
Élisabeth n'en eut pas: il n'y eut pour elle ni défenseur, ni témoins, ni
jugement. Elle fut traînée à l'échafaud avec vingt-trois autres victimes,
et exécutée la dernière. On fit tomber sous ses yeux ces vingt-trois
têtes; mais toutes les victimes en passant allaient s'incliner devant
elle, et les femmes lui baisaient la main. On dit, les contemporains
l'affirment, qu'au moment où cette angélique créature mourut, il se
répandit, comme il arrive quelquefois à la mort des saints, un parfum sur
toute la place Louis XV: c'est qu'en effet le plus pur encens venait de
monter vers Dieu pour l'expiation des crimes qui châtiaient alors la
France.
Telle fut celle dont vous venez de nous raconter la vie, avec ces
précieux détails, et ce style noble, grave et ému, qui donnent à vos
récits tant de prix.
L'histoire de Louis XVII a fait répandre à ceux qui l'ont lue bien des
larmes; l'histoire de Madame Élisabeth va en rouvrir la source.
Agréez, Monsieur et bien excellent ami, tous mes fidèles et dévoués
hommages.
+ FÉLIX, _évêque d'Orléans_.
Orléans, 23 décembre 1868.
AU LECTEUR.
J'ai raconté la vie d'un enfant à qui l'on a donné un numéro d'ordre
dans la série de nos Rois, mais auquel la captivité, la souffrance,
l'agonie et la mort ont seules constitué un règne dans nos annales.
J'ai dit les désastres de sa famille groupés autour de son berceau,
désastres plus tristes, plus profonds, plus complets que ceux des
victimes de la fatalité antique.
Aujourd'hui je continue la tâche que j'ai commencée: je pénètre plus
avant dans le sein de cette famille. J'y rencontre une existence qui
ne ressemble à aucune autre, une destinée à part dans les fastes de la
Révolution française, aussi bien que dans les malheurs de la maison
royale. Cette figure, placée au second plan, a été à peine aperçue par
les historiens de la Révolution, qui n'ont vu dans Madame Élisabeth
qu'une princesse recommandable par sa charité et son courage, et
forcément enveloppée dans les proscriptions de sa race. Mais sa
destinée pieuse et discrète, qui fuyait le bruit et cherchait l'ombre,
n'a été ni sondée ni étudiée par les investigateurs de cette époque,
occupés la plupart à exagérer la valeur des innovations politiques et
à dissimuler l'étendue des sacrifices par lesquels il a fallu les
payer.
J'ai essayé de montrer que Madame Élisabeth était d'abord une soeur,
la plus tendre des soeurs, la plus dévouée, la plus simplement
dévouée; mais comme ce rôle tout naturel n'implique que l'idée d'une
vertu facile, j'ai cru devoir la représenter aussi comme une
belle-soeur admirable, portant l'abnégation jusqu'à l'oubli
d'elle-même et le dévouement jusqu'à l'héroïsme.
J'ai eu aussi à la peindre comme une tante douée d'une vigilance
maternelle, éprouvant pour les enfants de son frère la tendresse et
l'affection d'une véritable mère, car, à l'instar d'Isabelle de
France, soeur de saint Louis, la vierge royale ne se maria pas, elle
ne voulut pas se marier, afin de rester près de son frère.
Elle ne vécut que pour Dieu, maître de son amour et de son âme;
Pour son malheureux frère, qu'elle voulut consoler;
Pour la femme de ce frère, plus infortunée encore, et dont elle
partagea les angoisses;
Pour leur pauvre fils, cette petite fleur flétrie dans le cachot du
Temple par l'haleine homicide de la Révolution;
Pour leur fille, qui seule devait sortir vivante de la tour du Temple,
et par conséquent recevoir d'elle ses dernières leçons[1].
[Note 1: Un contemporain de Madame Élisabeth, un témoin oculaire de
ses vertus, l'abbé Proyart, qui, dans les plus mauvais jours de la
Révolution, s'était retiré à Bruxelles, eut le sentiment de la haute
mission réservée par la Providence à Madame Élisabeth. En lui
adressant la _Vie de Madame Louise de France_, la pieuse carmélite,
livre qui allait chercher la pieuse captive dans la tour du Temple
après la mort du Roi et de la Reine, il lui écrivait la lettre
suivante, où éclatent d'une manière vraiment sublime le respect,
l'admiration, la vénération sans égale qu'inspirait Madame Élisabeth
au plus vertueux de ses contemporains.
«_À Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI._
»MADAME,
»Un ordre de la Providence, dont vous nous apprenez si bien à adorer
les justes rigueurs, ne me permet pas de m'honorer de votre agrément
en vous faisant hommage de la vie de Madame Louise. Mais tout me
répond, Madame, de l'accueil que recevra l'ouvrage, quelle que soit la
main officieuse qui se charge de l'introduire dans la solitude que
vous habitez. L'histoire d'une princesse chrétienne de la France,
d'une âme courageuse qui étonna son siècle par la générosité de son
sacrifice, et qui, déjà connue dans le monde par l'éclat de ses
vertus, devint plus célèbre encore dans la demeure obscure où l'esprit
de Dieu l'avait conduite, voilà, Madame, ce qui prête des
rapprochements qui, pour échapper aux yeux de la piété modeste, n'en
seront pas moins saisis avec l'intérêt le plus touchant par tous les
coeurs français. Vivez donc, ange de la France, digne émule de l'ange
du Carmel, vivez. Vivez pour vous, vivez pour la patrie; vivez pour
les têtes précieuses que le bon Louis vous recommandait en mourant.
Remplissez la tâche glorieuse que le Ciel vous impose, de perpétuer
les vertus héroïques dans la maison de saint Louis.
»Je suis avec le plus profond respect,
»De Madame Élisabeth
»Le très-humble et très-obéissant serviteur.
»L'abbé PROYART.»]
* * * * *
Est-ce tout? Non, elle vécut encore pour ses amies, car elle en eut de
tendres et de dévouées. Nous ne la connaissons même complétement que
par sa correspondance intime, constante, familière avec les amies de
son enfance, qui demeurèrent les amies de sa vie entière.
Immobile au milieu de la transformation de la société, étrangère à la
politique, son royaume à elle fut celui de la charité. Cependant elle
devait être à son tour immolée par la politique... Je me trompe: dans
la progression fatale de violences et de crimes qui poussait une
époque en démence à surpasser l'attentat de la veille par le forfait
du jour, elle fut jetée sur l'échafaud par une démagogie en délire.
Elle fut la victime la plus innocente, la plus inattendue de la
Révolution. De tous les meurtres de ce temps, le plus inexplicable
comme le plus incompréhensible fut le meurtre de Madame Élisabeth. Les
événements qu'elle avait prévus l'émurent sans la surprendre. Elle
les jugea avec calme, elle les raconte et les explique avec sagacité à
mesure qu'ils se succèdent; elle en prévit les dernières et fatales
conséquences, elle les attendit avec une fermeté d'âme inébranlable.
Ma respectueuse et ineffable pitié pour d'augustes et innocentes
victimes ne m'empêchera pas de juger de sang-froid ceux qui les ont
immolées, et l'époque où se sont passées ces terribles tragédies. La
justice est un devoir, même envers le crime.
En étudiant de près les hommes de la Révolution, j'ai été frappé de
l'espèce de démence à la fois passionnée et raisonneuse sous l'empire
de laquelle ils agissaient: le plus souvent ils passèrent par
l'absurde pour arriver à l'horrible.
Il ne faut pas comprendre dans l'anathème porté contre les coupables
la génération tout entière. Les contemporains de ces catastrophes
inouïes eussent été disposés à se faire une idée fausse de notre
nation, si les prodiges de patriotisme et de vertu militaire accomplis
par l'épée de la France au delà des frontières n'eussent mis un
contre-poids moral aux sanglants holocaustes de la Révolution.
Les proscriptions, les incendies, les meurtres, les prisons gorgées de
victimes, les échafauds ruisselants de sang, nous eussent fait
regarder comme un peuple impie et cruel, si l'Europe ne nous eût vus
de plus près sur les champs de bataille. Ce jugement eût été injuste.
Il n'est point de nation, quelque civilisée qu'elle soit, qui ayant,
comme nous, vu briser en un moment tous les éléments qui l'avaient
constituée, s'étant séparée de toutes les traditions qui avaient
alimenté sa vie, ayant vu périr toute règle morale et tomber tout
frein religieux, condamnée par la désorganisation complète de la
puissance sociale, en face des factions organisées, à assister à
l'assassinat juridique de ses chefs légitimes renversés, mis à mort et
remplacés par les flatteurs de la populace et par les hideux
courtisans des clubs, il n'est pas de nation, dis-je, qui, placée dans
une telle condition, n'eût pas subi un excès aussi odieux.
L'Anglais, réputé plus sage, plus grave et moins inconstant que
d'autres peuples, avait avant nous donné au monde le funeste et
scandaleux exemple de la subversion d'un empire et du supplice d'un
roi mis à mort judiciairement. Il ne faut donc pas être surpris de
voir se reproduire cet acte d'iniquité dans l'histoire d'une nation
vive, inquiète et ardente, séduite et entraînée vers l'abîme par des
hommes dont quelques-uns à la perversité du coeur unissaient de rares
talents. Ce qui plutôt doit être aujourd'hui comme alors un sujet
d'étonnement, c'est de rencontrer dans un peuple si longtemps
encouragé à la mollesse et au vice par les indulgents sourires de la
philosophie, un fonds si grand et si inépuisable de courage et de
dévouement; c'est de trouver dans une société qui passait pour être
dégénérée, corrompue et athée, un ferment si puissant de vertu, de foi
et d'héroïsme. Tant il est vrai que si la Révolution de 1789 devait
étonner le monde par l'excès de ses crimes, la génération de cette
époque devait souvent l'étonner encore plus par l'exemple de ses
vertus. Au milieu des scènes les plus sanglantes apparaissent les
actions les plus généreuses accomplies simplement, et n'ayant souvent
pour témoins, avec Dieu, que le geôlier et le bourreau.
Que de traits de vertu héroïque, de dévouement et d'abnégation, à
opposer à tant d'actes d'ignominie et de cruauté!
Des filles séparées de leurs parents ont été vues aux genoux des
membres des comités révolutionnaires jusqu'à ce que la même prison les
eût reçues. En vain des commissaires émus de pitié pour leur jeune
âge, ou peut-être séduits par leur beauté, leur ménagèrent des moyens
de se soustraire à l'action homicide des lois. La piété filiale
réclamait la communauté de la cause, du jugement et du supplice.
Des serviteurs fidèles se sacrifiaient pour le salut de leurs maîtres.
Des grandes dames, comme madame de Tourzel, osaient affirmer leur
dévouement à la Reine jusque dans la cour de la Force, au milieu des
massacres de septembre.
À Nantes, madame de la Biliais, pendant la terreur qu'y faisait régner
Carrier, marchait à l'échafaud entre ses deux filles, dont la plus
jeune n'avait pas encore seize ans. L'aînée mourut courageusement sans
un soupir jeté vers la terre; mais la seconde, ce n'était encore qu'un
enfant, se prit à pleurer comme la captive d'André Chénier, et, se
retournant vers sa mère, elle lui dit en songeant à sa jeunesse: «Ô
maman, il faut donc mourir?» Madame de la Biliais se redressa à ces
mots comme la mère des Machabées. «Mon enfant, répondit-elle, regarde
ce beau ciel où nous allons tous être réunis.» Alors l'enfant gravit
d'un pas ferme les marches de l'échafaud, et elle mourut avec courage,
comme était morte sa soeur, comme allait mourir sa mère, la plus
malheureuse des trois, puisqu'elle mourut la dernière.
La vicomtesse de Noailles, conduite au supplice avec la maréchale de
Noailles, son aïeule, et la duchesse d'Ayen, sa mère, exhortait à la
résignation un jeune homme qui, dans sa rage contre les proscripteurs,
n'avait cessé de proférer des blasphèmes pendant le fatal trajet; le
pied déjà sur le sanglant escalier, cette touchante chrétienne se
tournait encore vers cet homme exaspéré pour lui demander le sacrifice
dont elle lui donnait l'exemple, en lui disant d'un ton et avec des
regards suppliants: «En grâce, dites pardon!»
Tandis que le christianisme produisait son immortelle moisson de
vertus, le stoïcisme antique se réveillait et jetait de beaux éclairs.
Madame Roland, ferme et intrépide sur la charrette, sereine et presque
souriante sur la guillotine, exhortait aussi, à son heure dernière,
son compagnon qui ne savait pas mourir. «Courage, monsieur!» lui
disait cette illustre païenne. Il n'y a que le christianisme qui nous
apprenne à dire: «Pardon!»
Des jeunes filles, comme Marie Gattey, entendant condamner à mort
leurs fiancés, criaient _Vive le Roi!_ afin de mourir avec eux.
Des pères, comme Loizerolles, donnaient leur vie pour leur fils[2].
[Note 2: La substitution de Loizerolles père à son fils n'est restée
un doute pour personne; Fouquier, dans son procès, fut obligé d'en
convenir, et il rejeta la faute sur son substitut Lieudon.
«La déclaration de Loizerolles fils sur le dévouement de son père,
rapporte M. Berriat-Saint-Prix, fut extrêmement touchante. Longtemps
il avait ignoré ce sublime sacrifice. Mis en liberté avec sa mère le 6
brumaire an III (27 octobre 1794), quelques jours après, il l'apprit
d'un ancien curé de Champigny, le sieur Pranville, d'abord enfermé à
Saint-Lazare, puis à la Conciergerie, et que le 9 thermidor avait
sauvé. «Embrassez-moi, dit Pranville au fils Loizerolles, nous sommes
deux malheureux échappés du naufrage. Savez-vous qui vous a sauvé la
vie? C'est votre père, et voici ses dernières paroles: _Ces gens-là
sont si bêtes, ils vont si vite en besogne, qu'ils n'ont pas le temps
de regarder derrière eux. Il ne leur faut que des têtes; peu leur
importe lesquelles, pourvu qu'ils aient leur nombre; au surplus, je ne
fais pas de tort à mon fils, tout le bien est à sa mère. Si, au milieu
de ces orages, il arrive un jour serein, mon fils est jeune, il en
profitera; je persiste dans ma résolution._»
»Loizerolles fils avait peine à comprendre un pareil dévouement. Le
lendemain il en eut la preuve. Traversant le pont de l'Hôtel-Dieu, il
vit son arrêt de mort affiché parmi plusieurs autres; cet extrait
était conforme au jugement du tribunal; le père condamné, c'était le
fils qui était resté dans cet acte. Avec la permission d'une
patrouille, Loizerolles arracha ce papier, et ce fut la première pièce
qui motiva sa pétition et celle de sa mère, qui furent accueillies par
la Convention. Devant le tribunal, la déposition de Loizerolles fut si
intéressante, si pathétique, que l'auditoire fondit en larmes, et que
le président se hâta de fermer le débat sur ce douloureux incident.»
(_La Justice révolutionnaire._ Paris, Cosse et Marchal, place
Dauphine, 1861, page 125.)
On sait aussi que Sallier père, président à la cour des aides, fut
condamné par erreur à la place de son fils, conseiller au parlement de
Paris, alors absent depuis deux ans. Une autre fois, ce fut un fils
qui fut immolé à la place de son père. M. et madame de Saint-Pern
figuraient bien sur la liste d'accusation sous la désignation de
Saint-Pern et sa femme, ex-marquis et ex-nobles, gendre et fille de
Magon de la Balue. Néanmoins, leur fils, encore presque enfant (il
avait dix-sept ans), fut, par ordre de Fouquier, extrait de la prison,
placé parmi les accusés déjà sur les bancs, et condamné le jour même,
sans avoir reçu d'acte d'accusation.]
D'autres, n'ignorant pas que les biens des condamnés pour crime
d'opinion étaient confisqués par la République, reculaient jusqu'aux
dévouements du paganisme antique, que la morale stoïcienne admirait,
que la morale plus sévère du christianisme réprouve, et n'attendaient
point leur jugement; comme l'infortuné Caubert[3], ils se donnaient la
mort dans leur prison, voulant conserver du pain à leurs enfants.
[Note 3: Ce trait de tendresse paternelle est rapporté dans les
_Mémoires de Lombard_, de Langres (tome Ier, page 120. Ladvocat,
1823). Non-seulement il n'a pas été contesté, mais la Convention, qui
en fut instruite, craignit que cet acte d'héroïsme ne trouvât des
imitateurs, et, par un décret du 29 brumaire, prononça la confiscation
contre tout prévenu qui se donnerait la mort.]
Des femmes, comme madame Davaux[4], comme Victoire Regnier, femme
Lavergne[5], Lucile Duplessis[6], réclamaient avidement pour elles
l'échafaud de leurs maris.
[Note 4: M. Davaux, ancien lieutenant général du présidial de Riom,
avait été arrêté dans cette ville, et devait être transféré à la
Conciergerie. Sachant le péril qui le menace, madame Davaux, qui n'a
contre elle aucun mandat d'amener, s'élance sur la voiture qui le
conduit à Paris avec d'autres prisonniers des départements. À leur
arrivée, elle obtient d'être enfermée avec eux, et elle partage le
sort de son époux.]
[Note 5: «Victoire Regnier, femme Lavergne, âgée d'environ vingt-six
ans, dit le _Dictionnaire des condamnés à mort pendant la Révolution_,
condamnée à mort le 11 germinal an II (31 mars 1794) par le tribunal
révolutionnaire de Paris comme contre-révolutionnaire, ayant crié
_Vive le Roi!_ dans l'une des salles qui précèdent celle de l'audience
du tribunal où elle venait d'assister au jugement de mort rendu contre
son mari, et afin de terminer ses jours avec lui.» (L. PRUDHOMME, t.
II, p. 316.)]
[Note 6: Veuve de Camille Desmoulins, âgée de vingt-trois ans, née et
domiciliée à Paris, «condamnée à mort le 24 germinal an II (13 avril
1794) par le tribunal révolutionnaire de Paris, comme convaincue
d'être auteur ou complice d'une conspiration tendant à troubler l'État
par une guerre civile, dissoudre la représentation nationale,
assassiner ses membres, détruire le gouvernement républicain,
s'emparer de la souveraineté du peuple et rétablir la monarchie.»]
Des prêtres s'oubliaient dans les cachots pour ne s'occuper que de
leurs compagnons d'infortune, apaiser leurs regrets, ranimer leur
courage et obtenir d'eux de marcher ensemble à la mort en chantant en
choeur des hymnes en faveur de leurs meurtriers.
Nous ne saurions compter le nombre des victimes innocentes et pures
qui s'offrirent à Dieu en expiation de tant d'erreurs et de crimes.
Parmi elles il en est une, la plus sainte et la plus pieuse de toutes,
c'est celle dont je me suis proposé d'écrire l'histoire.
J'ai souvenance que lorsque j'étais encore presque enfant, j'entendais
souvent les vieillards parler avec un pieux enthousiasme de Madame
Élisabeth. Au nom de cette femme angélique était attaché pour eux le
souvenir d'une perfection idéale. Je serais heureux si le simple récit
de son passage sur la terre était accepté comme un témoignage qui
confirme la juste appréciation de ces vieillards.
Depuis lors, dans toutes les circonstances de ma vie où j'étais
conduit vers les souvenirs de la Révolution, ma pensée ne cessait
d'évoquer avec un charme mélancolique cette douce figure qui
m'attristait tout ensemble et me consolait. Je souscris volontiers aux
admirations si légitimes qu'excite Marie-Antoinette, et je suis
disposé à croire que par son caractère aussi bien que par ses
souffrances et par sa mort, cette magnanime princesse demeurera une
des grandes figures de notre histoire; mais Madame Élisabeth, sans
parler autant que la Reine à mon imagination, m'inspire peut-être un
sentiment plus paisible de vénération et de recueillement. Les
contemporains de ces deux femmes éprouvaient pour elles, comme nous,
des sentiments différents.
L'esprit dénigrant de l'époque s'ingéniait à trouver à
Marie-Antoinette des goûts, des passions ou des travers qui la
rapprochassent des femmes ordinaires: c'est ainsi que l'envie, qui la
regardait d'en bas, se consolait de ne pouvoir nier sa beauté et sa
grandeur.
La personne de Madame Élisabeth n'apparaissait qu'au second plan, et
dégagée de cet éblouissant éclat qui environnait la reine de France.
Le dépit n'eut pas à lui supposer des faiblesses pour se venger de son
rang. Et nous-même, pour arriver à elle et pour la voir telle qu'elle
est, nous n'avons pas eu besoin d'écarter l'auréole de la puissance,
puis les nuages de la calomnie qui nous dérobent la fille de
Marie-Thérèse.
Louis XVI, la Reine et Madame Élisabeth ont eu à souffrir d'immenses
douleurs; mais ces douleurs eurent de même un caractère différent. Le
Roi a été méconnu, abandonné, trahi, insulté: sa mémoire a de nos
jours encore des accusateurs, des bourreaux même, car des feuilles
publiques se sont trouvées pour présenter l'apologie du crime du 21
janvier en glorifiant ses auteurs.
Marie-Antoinette a été en butte aux traits de la haine la plus
déloyale: elle fut à la fois attaquée dans ce qu'il y a de plus
frivole, l'amour de la toilette, du luxe et des fêtes; dans ce qu'il y
a de plus sacré, son honneur d'épouse; dans ce qu'il y a de plus pur,
dans son coeur de mère. La calomnie l'a poursuivie avec une fureur
persévérante qui ne s'est point arrêtée devant l'auréole même du
martyre.
Madame Élisabeth n'eut point à subir personnellement de tels outrages;
mais elle en fut témoin d'assez près pour en gémir. Tous les coups que
reçurent le Roi, la Reine, la Royauté dans leur puissance, dans leur
honneur, dans leur prestige, Madame Élisabeth les reçut dans son
coeur. Quant à elle, elle a été respectée par la plupart de ceux-là
même qui ne respectaient personne.
Il y eut aussi une différence entre les procès du Roi, de la Reine et
de leur soeur. Celui du Roi, qui depuis le 11 décembre 1792, jour de
sa première comparution à la barre de l'assemblée conventionnelle,
jusqu'au 21 janvier 1793, jour de son supplice, avait duré quarante et
un jours, avait présenté le formidable spectacle d'un monarque vaincu,
déchu et prisonnier, en présence d'un tribunal de sept cent cinquante
juges, dont un grand nombre avaient d'avance résolu sa mort: procès
étrange, inique, où, en violant les règles de la justice, on en avait
parodié les formes.
Le procès de la Reine avait donné lieu à vingt heures de débats, et à
l'audition d'une multitude de témoins dont les dépositions, quelque
insignifiantes ou quelque odieusement absurdes qu'elles fussent,
accompagnées d'un amas confus de pièces non moins insignifiantes
qu'absurdes, avaient offert le simulacre d'un procès régulier.
Le procès de Madame Élisabeth ne présenta rien de semblable. Le
lecteur aura l'occasion de remarquer qu'on ne mit sous ses yeux aucune
pièce accusatrice; aucun témoin ne fut appelé à déposer contre elle.
Devant sa dignité, qui déconcerta ses juges, s'incline déjà la
postérité: la Révolution qui l'immola a rougi elle-même de l'avoir
frappée[7].
[Note 7: On sait que Robespierre lui-même, redoutant l'effet que
produirait la condamnation de Madame Élisabeth, s'y était vivement
opposé. Le soir même de l'exécution, passant avec Barère devant la
boutique de Maret, libraire au Palais-Royal, il y entra, comme il
faisait souvent, et tout en feuilletant quelques brochures nouvelles,
il demanda ce qu'on disait dans le public. Maret, connu par sa
bonhomie et sa franchise, lui répondit: «On murmure; on crie contre
vous; on demande ce que vous avait fait Madame Élisabeth, quels
étaient ses crimes, pourquoi vous avez envoyé à l'échafaud cette
innocente et vertueuse personne?--Eh bien, dit Robespierre en
s'adressant à Barère, vous l'entendez, c'est toujours moi..... Je vous
atteste, mon cher Maret, que loin d'être l'auteur de la mort de Madame
Élisabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce scélérat de Collot d'Herbois
qui me l'a arrachée.»
Déjà dans la séance du 1er frimaire (21 novembre 1793), aux Jacobins,
Robespierre avait fait rejeter une proposition d'Hébert tendant à
faire juger _la race de Capet_. Le mois précédent, le 7 brumaire (28
octobre 1793), ce même Hébert avait demandé, en pressant le jugement
des Girondins, que l'on traduisît aussi Madame Élisabeth au tribunal.
«On jugea Capet et sa femme, s'écria-t-il, et leurs nombreux complices
restent impunis. J'ai vu sur la soeur de Capet des traits qui peignent
sans réplique cette femme atroce; c'est elle qui accompagna son frère
à la revue des assassins du peuple, dans sa fuite et dans toutes ses
démarches contre-révolutionnaires; qui lui en souffla un grand nombre;
on sait qu'elle se défit de ses diamants pour les envoyer à l'homme
qui avait provoqué sur nous le fer et le feu; il est mille traits
d'elle qui devraient déjà l'avoir conduite à l'échafaud; on n'en parle
pas non plus, et sans doute on veut ainsi la soustraire à la justice,
à la vengeance du peuple.»
(_Moniteur_ du 10 brumaire an II [31 octobre 1793], p. 162.)]
Ceux qui eurent à exprimer sur elle une opinion, quand sa destinée fut
accomplie, ne doutèrent pas que ses vertus ne fussent entrées dans les
conseils miséricordieux de la prescience divine en faveur de notre
pays. Ceux qui la virent dans la fleur de son jeune âge eurent une
intuition de sa sainteté. Lorsqu'un motif de piété la conduisait au
Carmel de Saint-Denis, où s'était retirée et où vivait, sous le nom de
Thérèse de Saint-Augustin, Madame Louise de France, sa vénérée tante,
c'était elle-même souvent qui y portait l'édification qu'elle y allait
chercher. Une religieuse de cette communauté, établie à Paris en 1807,
transférée à Autun en 1838, a écrit la vie de la Révérende Mère
Thérèse de Saint-Augustin, où nous trouvons ce paragraphe relatif à
Madame Élisabeth, sa nièce:
«Non contente, dit-elle, de venir souvent s'édifier des vertus de sa
tante, la jeune princesse aimait encore à participer à ses pieux
exercices et aux humbles fonctions de la vie du cloître. Étant arrivée
un jour d'assez bonne heure au monastère, elle témoigna le désir de
servir le dîner à la communauté; notre vénérée mère lui inspira la
pensée de remplir cet emploi dans les formes religieuses, ce qui fut
fort de son goût. S'étant donc rendue au réfectoire, au moment
indiqué, elle mit un tablier, et, après avoir baisé la terre, elle se
présenta à la porte de service: on lui remit une planche sur laquelle
étaient les portions des soeurs. Elle les distribuait adroitement,
lorsque tout à coup la planche s'incline et une portion tombe à terre.
Son embarras fut au comble. Pour l'en tirer, l'auguste prieure lui
dit: «Ma nièce, après une telle gaucherie, la coupable doit baiser la
terre.» Aussitôt Madame Élisabeth se prosterna, puis elle continua le
service sans aucun autre contre-temps.
»C'était une vraie jouissance pour notre vénérée mère de voir les
vertus de son auguste famille reproduites dans cette jeune princesse.»
Telle était cette vie si simple et cette destinée si mystérieuse, que
Joseph de Maistre a dit, en parlant _de la réversibilité des douleurs
de l'innocence au profit des coupables_:
«Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens firent dériver
l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et
qu'ils jugeaient utiles non-seulement aux vivants, mais encore aux
morts..... Les dévouements, si fameux dans l'antiquité, tenaient
encore au même dogme. Décius avait la _foi_ que le sacrifice de sa vie
serait accepté par la divinité, et qu'il pouvait faire équilibre à
tous les maux qui menaçaient sa patrie.
»Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment
naturel, quoiqu'il paraisse difficile d'y arriver par le raisonnement.
»Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de
la céleste Élisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de
sauver la France[8].»
[Note 8: _Soirées de Saint-Pétersbourg_, Lyon, Pélagaud, Jesne et
Crozet, grande rue Mercière, 36. Tome II, p. 146 et 147, IXe
entretien.]
Voici une autorité plus haute encore que celle de Joseph de Maistre.
L'auguste Pie VII était venu à Paris en 1804 pour sacrer l'empereur
Napoléon. L'abbé Proyart, l'auteur de la lettre à la Prisonnière du
Temple, que j'ai citée plus haut, vint mettre aux pieds du Souverain
Pontife cette même _Vie de Madame Louise de France_ qu'il avait offerte à
la soeur de Louis XVI. Le Pape occupait aux Tuileries le pavillon de
Flore, où avait résidé autrefois Madame Élisabeth.--«J'habite ici
l'appartement d'une autre sainte,» lui dit Pie VII en recevant de la main
de l'abbé Proyart la Vie de la grande carmélite; et il semble avoir ainsi
béatifié d'un mot ces deux Filles de France; l'une, morte sur les
hauteurs du Carmel; l'autre, sur les hauteurs de l'échafaud dont sa
vertu fit un Calvaire.
B.
INTRODUCTION.
DERNIÈRES ANNÉES DU RÈGNE DE LOUIS XV.
23 MAI 1764--10 MAI 1774.
Le Dauphin et la Dauphine, père et mère de Madame Élisabeth.
-- Leurs nombreux enfants. -- Maladie du Dauphin, soins que
lui prodigue la Dauphine. -- La reine Marie Leckzinska. --
Lettre du roi Stanislas. -- Mot de la Dauphine, réponse du
Dauphin. -- Celui-ci admis au Conseil d'État. -- Intérieur
du Dauphin et de la Dauphine au palais de Versailles. --
Chasse dans la plaine de Villepreux; M. de Chambors blessé à
mort; le Dauphin, inconsolable, comble de bienfaits sa veuve
et ses enfants. -- Il refait ses études, se livre à celle de
l'histoire. -- Paroles du Prince à ce sujet. -- Son
attachement pour le maréchal du Muy, pour M. de Lamotte,
évêque d'Amiens. -- Séjour de la cour à Compiègne;
conversation entre la Reine, l'évêque d'Amiens et le
Dauphin. -- Les six soeurs du Dauphin encore vivantes. -- Il
est question d'en envoyer cinq à Fontevrault; supercherie de
la jeune Adélaïde pour ne point y aller. -- Retour des
jeunes princesses après leur éducation. -- Leur célibat. --
Le Ciel semble bénir l'union du Dauphin et de la Dauphine.
-- Cinq fils et trois filles. -- Mort du duc de Bourgogne,
l'aîné d'entre eux. -- Son Oraison funèbre. -- Le Dauphin
s'occupe de l'éducation de ses autres enfants. -- M. de
Choiseul, antagoniste du Dauphin. -- Leçon de morale donnée
par celui-ci à ses enfants. -- Le Dauphin et la Dauphine
viennent à Notre-Dame remercier Dieu de la naissance de
Madame Élisabeth. -- Changement opéré dans la physionomie du
Dauphin. -- Ce prince au camp de Compiègne, puis à
Fontainebleau. -- Sa mort. -- Le duc de Berry, nouveau
Dauphin. -- Prétendues causes de la mort du Dauphin. --
Funérailles de ce prince. -- Effroi qu'il avait de régner.
-- Louis XV dans son conseil, dans les affaires d'État et
dans sa famille. -- La Dauphine s'occupe de ses enfants, et
fait pour le jeune Dauphin un plan d'études qu'elle soumet
au Roi. -- Mort prématurée de la Dauphine; regrets que cause
sa perte. -- Elle est inhumée dans la cathédrale de Sens, à
côté de son époux. -- Bruits auxquels sa mort a donné lieu.
-- Présentation à la cour de madame du Barry. Les ducs de
Choiseul et de Richelieu. -- Mariage du jeune Dauphin et de
Marie-Antoinette d'Autriche. -- Fêtes de Versailles; malheur
arrivé dans celles de Paris. -- Le Dauphin et la Dauphine
inconsolables. -- Susceptibilité d'amour-propre;
l'inexorable étiquette. Intervention de la noblesse. --
Mariage de quatre princes de la famille royale. -- Louis XV
au milieu de cette cour _printanière_. -- Aspect de la
France. -- Opinion publique. -- Le clergé. -- Remontrances
faites au Roi du haut de la chaire. -- Maladie de Louis XV;
voeux pour sa guérison. -- Billet du Dauphin à l'abbé
Terray. -- Mort du Roi. -- Ses funérailles. -- L'opinion
publique.
Avant d'entrer dans la vie de Madame Élisabeth, il convient de
présenter le tableau de l'époque où Dieu la fit naître: sans cette
étude préalable, on ne comprendrait pas le temps où elle était
destinée à vivre et à mourir. Une appréciation de la situation de la
société française en 1764,--des détails sur l'intérieur de la famille
royale, et en particulier sur le père et la mère de Madame Élisabeth,
tels sont les éléments nécessaires de cette étude préliminaire.
Louis, Dauphin de France, fils de Louis XV, né à Versailles en 1729,
était doué des plus heureuses dispositions et d'une âme naturellement
portée à la vertu. Il avait montré dès l'enfance tant d'ardeur et une
assiduité si rare au travail, qu'il avait eu à cet égard autant besoin
de frein que les autres ont besoin d'aiguillon. Sa douceur, son
affabilité, l'élévation de ses sentiments, son asservissement au
devoir, en avaient fait un prince accompli. La Reine, sa mère, disait:
«Le Ciel ne m'a accordé qu'un fils, mais il me l'a donné tel que
j'aurais pu le souhaiter.» En 1745, ce prince, qui n'avait pas atteint
sa seizième année, accompagna à l'armée de Flandre le Roi son père et
eut la gloire de prendre une part, sous ses yeux, à la bataille de
Fontenoy. Des boulets avaient sillonné la terre à deux pas de lui.
«Monsieur le Dauphin, lui cria le Roi, renvoyez-les à l'ennemi, je ne
veux rien avoir à lui.» Le prince n'avait pas le temps de répondre, il
se battait. Marié peu de mois avant cette campagne à l'infante
Marie-Thérèse-Antoinette Raphaelle, fille de Philippe V, roi
d'Espagne, il perdit, au milieu de l'année suivante, cet objet de ses
plus tendres affections. Ce malheur le jeta dans un profond chagrin.
Enfermé dans son appartement, il se déroba à toute consolation et
s'isola de toute société. Mais la raison d'État, mais la prévoyance
dynastique ne pouvaient permettre au fils unique du Roi de pleurer à
loisir: elles avaient décidé que, malgré ses justes et douloureux
regrets, M. le Dauphin passerait à de secondes noces; et sans plus le
consulter on arrangea son mariage avec la fille de l'Électeur de Saxe,
roi de Pologne[9].
[Note 9: «Jeudi 9 février 1747, jour du mariage de M. le Dauphin, le
corps de ville de Paris a donné pour fête au peuple de Paris cinq
chars peints et dorés qui, depuis dix heures du matin jusqu'au soir,
ont fait le tour des différents quartiers de Paris.
«Le premier représentoit le dieu Mars avec des guerriers; le second
étoit rempli de musiciens; le tr. (_sic_) représentoit un vaisseau,
qui sont les armes de la ville; le quatrièm., Bacchus sur un tonneau;
et le cinquième, la déesse Cérès. Ils étoient tous attelés de huit
chevaux assez bien ornés, avec des gens à pied qui les conduisoient.
Tous les habillements, dans chaque char, étoient de différentes
couleurs, et en galons d'or ou d'argent. Le tout faisoit un coup
d'oeil assez réjouissant et assez magnifique, quoique tout en
clinquant; mais les figures dans les chars étoient très-mal exécutées.
Dans certaines places, ceux qui étoient dans les chars jetoient au
peuple des morceaux de cervelas, du pain, des biscuits et des oranges.
Il y avoit dans ces places des tonneaux de vin pour le peuple, et le
soir toute la ville a été illuminée.» (E. J. F. BARBIER, _Journal
hist. du règne de Louis XV_, t. III, p. 5.)]
Cette jeune princesse avait de la religion, du savoir, un caractère
très-distingué. Elle savait le latin et plusieurs langues vivantes.
Elle donna dès son arrivée à la Cour des preuves de l'élévation de son
esprit et de son coeur. Quand le Dauphin, la première nuit de ses
noces, entra dans son appartement, toute sa douleur se réveilla à la
vue de quelques meubles qui avaient été à l'usage de sa première
femme. La Dauphine s'étant aperçue des efforts qu'il faisait pour se
contenir, lui dit avec tendresse: «Laissez, monsieur, librement couler
vos larmes et ne craignez pas que je m'en offense; elles présagent au
contraire que je serai la femme la plus heureuse si j'ai le bonheur de
vous plaire, et c'est là l'unique objet de mon ambition.»
Cette alliance avait uni par des liens étroits deux familles qui
paraissaient irréconciliables. Sous le toit du même palais habitaient
en effet deux princesses de Pologne, filles de deux rois rivaux, et la
Reine pouvait dire à la Dauphine: Votre père a détrôné le mien. La
religion avait surmonté ces motifs de rancune et d'amertume. La fille
de Stanislas témoigna les meilleurs sentiments à la fille de
Frédéric-Auguste, et le roi détrôné une affection toute paternelle à
la fille de celui qui l'avait dépouillé de ses États. De son côté, la
jeune Dauphine triompha sans effort des situations délicates que
l'étrangeté de sa position pouvait faire naître. L'étiquette exigeait
que le troisième jour après ses noces elle portât en bracelet le
portrait du Roi son père. Le sentiment de la piété filiale, qui était
très-vif chez la Reine, aurait pu s'émouvoir à la vue du portrait de
Frédéric-Auguste, porté sous ses yeux comme une sorte de trophée. La
religion fut encore en cette occasion une excellente conseillère. Une
partie de la journée était déjà passée, et pas une personne de la Cour
n'avait osé adresser à la Dauphine un compliment sur la beauté du
bracelet. La Reine fut la première qui lui en parla. «Voilà donc, ma
fille, lui dit-elle, le portrait du Roi votre père?--Oui, maman,
répondit la princesse en lui présentant son bras, voyez comme il est
ressemblant!» C'était celui de Stanislas. La Reine fut touchée de ce
trait, elle en témoigna sa satisfaction à sa belle-fille, qu'elle aima
chaque jour davantage.
Le temps réalisa aussi le souhait que, dès le premier jour de son
mariage, la Dauphine avait formé dans la candeur de son âme: peu à peu
s'étaient adoucis les regrets de son royal époux, et leur union devint
aussi heureuse que féconde. Ils eurent d'abord, en 1750, une princesse
(Marie-Zéphirine), puis en 1751, un prince qui reçut le nom de duc de
Bourgogne.
La joie publique que causa cet événement fut suivie l'année d'après
d'une inquiétude tout aussi vive.
Le mardi soir, 1er août, le Dauphin fut attaqué d'un mal de tête et
d'une fièvre qui causèrent tout d'abord les plus vives alarmes. Bien
que la petite vérole ne fût point déclarée, les médecins soupçonnèrent
sa présence, et saignèrent le prince par deux fois. La petite vérole
se montra, mais sortit mal. Le Roi, qui était à Compiègne, arriva en
poste le 3. «Le Dauphin étoit comme en léthargie et à l'extrémité,
dit l'annaliste du règne de Louis XV; il y eut grande consultation.
Tout le monde sait qu'on ne saigne plus quand la petite vérole a paru.
Cependant M. Dumoulin fut d'avis d'une seconde saignée au pied; il dit
qu'il étoit vrai que M. le Dauphin pouvoit mourir dans la saignée et
qu'il n'en répondoit pas; mais aussi, que si on ne le saignoit pas, il
seroit mort dans une heure; que s'il supportoit la saignée il pourroit
en revenir. Cela fut dit sur de bonnes raisons: il y avoit là une
chance redoutable à courir. On demanda l'avis du Roi, qui dit: Si cela
est ainsi, qu'on le saigne.» M. le Dauphin fut donc saigné au pied, à
onze heures du soir, après quoi l'éruption se fit comme on le
souhaitoit. La Reine n'arriva qu'après ce moment critique: M. le
Dauphin alloit mieux, elle embrassa Dumoulin avant tout le monde. M.
Dumoulin, qui étoit transporté de sa réussite, et qui est gai avec
tout son esprit, quoique fort âgé, dit tout haut en riant: «Messieurs,
je vous prends à témoin que la Reine me prend de force[10].»
[Note 10: E. J. F. BARBIER, _Journal hist. du règne de Louis XV_,
Paris, 1851, in-8º, t. III, p. 398.]
Au milieu des soins les plus empressés que l'on prodiguait au prince, la
Dauphine s'oubliait elle-même, elle lui présentait tout ce qu'il prenait,
ne laissait à nul autre les offices les plus rebutants: sa tendresse les
estimait doux et faciles[11]. «Tout le monde, rapporte le Journal de M.
Barbier, est charmé de Madame la Dauphine, qui n'a pas quitté un instant.
M. le Dauphin ne prend ni bouillon ni autre chose que de sa main. Quand
on lui représenta d'abord le danger où elle s'exposoit, elle répondit
qu'on ne manqueroit pas de Dauphines, mais qu'il n'y avoit qu'un Dauphin.
Elle a banni toute cérémonie à son égard, et elle dit aux médecins et
autres qui sont là: «Ne prenez pas garde à moi; je ne suis plus Dauphine,
je ne suis que garde-malade[12].»
[Note 11: Mandement de l'évêque de Valence (Alexandre Milon), 29 sept.
1752.]
[Note 12: T. III, p. 399.]
Souvent même, pour que rien ne la gênât dans les soins que son coeur
lui dictait, elle était en robe de chambre et en tablier blanc. Les
médecins de la Cour, craignant, en s'en rapportant à leurs seules
lumières sur la maladie du Dauphin, d'être responsables envers la
nation d'une tête si chère, avaient appelé en consultation quelques
membres célèbres de la faculté de médecine de Paris, entre autres M.
Pousse, homme d'un grand mérite, mais ignorant les formes du monde et
n'ayant jamais mis le pied à la Cour. Frappé de la sollicitude
touchante que montrait au malade la femme qui le servait, il dit en se
retirant: «Cette garde est précieuse; ne vous défaites pas de ses
services.» Dès qu'il fut sorti: «Savez-vous bien, dit la Dauphine, que
je n'ai jamais été si fière: ce compliment du docteur m'honore, et je
ne veux pas cesser de le mériter. Décidément la faculté me flatte
depuis que vous êtes souffrant, car Sénac a dit l'autre jour qu'il
m'avait prise pour une soeur de charité.»
La position du prince s'améliora insensiblement et le quatorzième jour
il entra en convalescence. La famille royale retrouva le repos, et
l'union du Dauphin et de la Dauphine fut désormais d'autant plus vive
qu'elle avait été éprouvée. Leur appartement au château de Versailles
était situé au bas du grand escalier de marbre. L'appartement de la
Dauphine était de plain-pied avec celui du Dauphin, et venait en
retour dans l'aile gauche du palais qui est au midi[13]. Pour aller de
leur appartement dans le parc, ils passaient par la petite cour de
marbre et le vestibule qui est au milieu. Ils dînaient habituellement
ensemble et ils soupaient chez Madame Adélaïde, qui, se trouvant
l'aînée de leurs soeurs par la mort de Madame Henriette[14], était
devenue leur confidente et leur plus intime amie. Ils aimaient la
musique, et donnaient chez eux des concerts assez fréquents. Le
Dauphin y chantait quelquefois un psaume ou une hymne sacrée. La
solennelle gravité des chants religieux convenait à son esprit, et
cette préférence lui avait attiré plus d'un quolibet. Il était évident
que, sous le règne de Voltaire, le prince qui préférait un motet de
Haendel à une ariette de Philidor ne pouvait être qu'un esprit faible
et un imbécile.
[Note 13: PIGANIOL DE LA FORCE, _Description de Versailles_.]
[Note 14: Morte à Versailles le 10 février 1752, portée à Saint-Denis
le 16 et inhumée le 24.]
La pieuse Reine de France, Marie Leckzinska, était souvent l'âme de
ces petites réunions sans apparat. «Je suis persuadé, lui écrivait le
roi Stanislas lors des fêtes bruyantes données à Fontainebleau, que la
quantité de monde vous ennuie, et que vous voudriez estre dans votre
sollitude de Versailles; mais songez donc que si le grand monde ne
vous plaist pas, vous plaisez à tout l'univers.»
La Reine ne se trouvait nulle part aussi bien que dans la société de
son fils. De son côté, ce fils si cher avait pour sa mère la plus vive
affection et le plus touchant respect. Il était sa joie dans le
commerce habituel de la vie, son conseil dans quelques affaires, sa
consolation dans tous ses soucis: elle ne manquait aucune occasion de
le dire elle-même. Elle avait l'habitude de se faire lire chaque matin
l'histoire du saint du jour. Le 11 juin, comme elle écoutait la
lecture de la vie de saint Barnabé, le Dauphin entra chez elle.--«Bon!
dit la Reine, voilà mon Barnabé!--Et pourquoi donc, maman, me
baptisez-vous de ce nom?--C'est que Barnabé, reprend la Reine,
signifie _enfant de consolation_.--Alors, que Barnabé soit mon nom,
continua le prince, il m'est doux de le prendre avec ses charges.»
À vingt et un ans, le Dauphin fut admis au conseil des dépêches, et à
vingt-huit, dans les autres sections du conseil d'État.
Jeune encore, il y fit admirer une haute instruction. Quoique la
position qui lui était faite dans une cour dépravée, et sous la
dépendance directe de son père, fût extrêmement délicate et difficile,
et ne lui permît guère de montrer ni les rares qualités dont il était
doué, ni les talents réels qu'il avait acquis, néanmoins la fermeté de
ses principes, son exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs,
l'étendue de ses connaissances théoriques dans l'art du gouvernement,
et par-dessus tout la simplicité de ses moeurs antiques, formaient
avec tout ce qui l'environnait un contraste accueilli comme une
espérance par la masse des Français, qui sentaient le besoin d'un
règne réparateur.
Mais quelque succès que pussent attirer au Dauphin l'élévation de ses
vues dans une assemblée politique, ou les grâces de son esprit dans la
société des gens du monde, il craignait de se produire; il aimait la
simplicité dans l'habillement et dans les manières; il préférait à
tout la vie de famille; il passait une partie de la journée dans le
cabinet de la Dauphine, lisant et écrivant, tandis que de son côté
elle s'occupait à sa musique ou à quelque ouvrage de broderie. Les
sentiments de confiance et d'affection qui régnaient dans cet
harmonieux intérieur du rez-de-chaussée de Versailles faisaient
l'étonnement des personnes qui habitaient les autres appartements du
château, en même temps qu'ils avaient la valeur d'une critique. Cette
intimité conjugale ne craignait pas de se montrer au dehors, et il
n'était pas rare de voir le Dauphin se promener avec la Dauphine en
lui donnant le bras, sur la terrasse et dans les allées du jardin de
Versailles. Tous deux se plaisaient dans cette résidence, berceau de
tous leurs enfants, et c'était plus par devoir que par goût qu'ils
accompagnaient le Roi et la Reine à Compiègne et à Fontainebleau, où
grand nombre d'invités se rendaient aux fêtes de l'été et aux chasses
de l'automne.
Ce seul mot de chasse d'ailleurs ravivait dans le coeur du prince le
souvenir d'un malheur qui fut un des tourments de sa vie. Le 16 août
1755, pendant que la cour se trouvait à Compiègne, il chassait au tiré
avec quelques officiers de sa maison dans la plaine de Villepreux, à
deux lieues de Versailles. À la fin de cet exercice, il voulut
décharger son fusil sur une compagnie de perdrix que les rabatteurs
venaient de faire lever: le coup porta dans l'épaule de son écuyer, M.
de Chambors, qu'une haie intermédiaire dérobait à son regard. Le cri
de douleur qui répondit à ce coup annonçait qu'un homme était blessé.
Le prince jette son arme et accourt vers l'endroit d'où part ce cri:
il voit un homme se roulant dans la poussière, il reconnaît M. de
Chambors, il le presse, il l'embrasse, il le conjure en pleurant de
lui pardonner. «Ce ne sera rien, Monseigneur», murmura M. de Chambors
pour rassurer le prince; mais celui-ci plein d'inquiétude avait déjà
mandé sa voiture: il fit immédiatement conduire son écuyer à
Versailles et appeler près de lui les chirurgiens les plus renommés.
Le Dauphin, en veste de chasse, la tête nue, les cheveux en désordre,
paraissait plus souffrant et plus défait que le blessé lui-même. Pour
l'arracher à son accablement, quelques personnes de la cour essayèrent
de dire à leur tour: «Monseigneur, ce ne sera rien; la blessure n'est
pas mortelle.» Mais ces mots, inspirés d'abord par le dévouement,
n'étaient répétés que par la complaisance: le prince le comprit. «Eh
quoi! s'écria-t-il, faudra-t-il donc que j'aie tué un homme pour être
dans la douleur!» Le Dauphin ne s'occupa que du blessé, et bien que sa
vue seule, comme il le disait lui-même, lui perçât le coeur, il allait
chaque jour voir son malheureux écuyer, s'assurer si tous les soins
lui étaient prodigués. Sa mort le jeta dans le désespoir. «Ô mon Dieu!
s'écria-t-il, il est donc vrai que j'ai tué un homme!» Et comme on
lui représentait qu'il n'était que la cause innocente de ce malheur:
«Vous direz ce que vous voudrez, répondait-il, mais ce pauvre Chambors
est toujours mort, et mort d'un coup parti de ma main: non, je ne me
le pardonnerai jamais.» Dès ce moment il renonça sans retour à la
chasse, quoique ce genre d'exercice fût nécessaire à sa santé.
Longtemps après, il disait encore: «J'ai toujours devant les yeux le
corps sanglant de ce malheureux Chambors.» Il combla de bienfaits sa
veuve et ses enfants, et les recommanda au Roi dans son testament[15].
[Note 15: Voir à la fin du volume les lettres du Dauphin et de la
Dauphine adressées à madame de Chambors, nº I.]
Plus que jamais recueilli en lui-même, il s'étonna de se trouver si
insuffisant en présence du fardeau de la couronne; il s'effraya des
lacunes qu'avaient laissées dans son instruction la faiblesse de
l'enfance, la dissipation de la jeunesse; il résolut de refaire ses
études, _de les reprendre en sous-oeuvre_, selon les paroles qu'il
adressa à l'évêque de Senlis. Il demanda particulièrement à l'histoire
ces graves leçons qui lui apprenaient à connaître les hommes et le
préparaient à les gouverner. «L'histoire, disait-il un jour à l'abbé
de Marbeuf, est la ressource des peuples contre les erreurs des
princes. Elle donne aux enfants les leçons qu'elle n'osait faire aux
pères: elle craint moins un roi dans le tombeau qu'un paysan dans sa
chaumière.» Aussi appliquait-il souvent à la position dans laquelle il
devait se trouver un jour les enseignements qu'il puisait dans ses
lectures. Au nombre de ses maximes, nous devons citer celle-ci: «Il
faut qu'un Dauphin paraisse inutile et qu'un Roi s'efforce d'être un
homme universel.»
Il apportait dans le choix de ses amis le même discernement que dans
le choix de ses études: il avait un tendre attachement pour M. le
comte du Muy, un des hommes les plus vertueux de cette époque. Un
jour, ayant trouvé sous sa main le livre d'heures de ce brave homme,
il y écrivit cette prière: «Mon Dieu, protégez votre serviteur du Muy,
afin que si vous m'obligez jamais à porter le pesant fardeau de la
couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leçons et ses
exemples.»
Le même sentiment d'estime l'entraînait vers Mgr d'Orléans de la
Motte, évêque d'Amiens, et lui rendait agréable le séjour de
Compiègne, où il avait l'occasion de le rencontrer.
C'était un des rares évêques, dans ce temps, qui devaient leur
élévation à la réputation de leurs vertus et à leurs travaux
apostoliques. Témoin de la peste de Marseille, il avait pris de Mgr de
Belzunce l'exemple qu'il eût lui-même dignement donné plus tard. Il
n'était jamais venu à Paris et n'avait jamais paru à la cour, quand il
fut nommé évêque d'Amiens en 1733.--Arrivé dans cette ville, il
signala son début dans la carrière épiscopale par une visite générale
de son diocèse, examinant avec attention les abus à réformer comme les
améliorations à introduire dans chaque paroisse, causant avec les
paysans et interrogeant aussi les enfants; il pourvut à l'instruction
de ceux-ci, en favorisant l'établissement des missions. Il retrancha
une grande partie de son bien-être personnel, afin de l'employer au
soulagement des indigents. Ennemi du faste et de la représentation, il
fit dans la sphère de l'Église ce que, quelques années plus tard,
Turgot essaya dans la sphère de l'État. Son esprit était aussi aimable
que sa raison était solide, et les jeunes philosophes étaient disposés
à lui pardonner sa foi vive en écoutant sa conversation enjouée.
Tous les ans, dès que la famille royale était installée au château de
Compiègne, la Reine y conviait l'évêque d'Amiens; mais le prélat
essayait quelquefois de se dispenser d'obéir, tantôt prétextant qu'il
n'avait pas d'habit court et que les tailleurs d'Amiens n'avaient
point appris à en faire à l'usage des évêques; tantôt invoquant les
rigueurs de l'âge, qui ne le rendaient propre qu'à figurer dans une
collection d'antiques. «Je crois, mon vénérable, lui dit un jour la
Reine, que vous devez voir dans notre cour une foule d'abus qui
échappent à nos yeux profanes.--Il en est un qui me frappe, répondit
l'évêque, c'est de m'y voir moi-même goûtant la consolation auprès de
Votre Majesté, au lieu d'être à la répandre parmi mes pauvres
diocésains.--Et l'habit court, reprit le Dauphin, croyez-vous que M.
d'Amiens ne l'ait pas sur le coeur?--Il est vrai, Monseigneur,
continua le prélat, que j'ai sur le coeur et que je trouve bien
indigeste qu'on veuille nous faire déposer ici _de par le Roi_ l'habit
que nous portons _de par Dieu_.» Heureux de trouver dans l'évêque un
complice et un défenseur de ses sentiments personnels, le Dauphin
dirigea l'entretien sur la répartition souvent injuste et partant
dangereuse des biens ecclésiastiques.
«Ce danger est plus grave qu'on ne pense, dit alors M. de la Motte; la
déconsidération de l'État entraîne celle de l'Église, quand le favori
du trône devient le scandale du sanctuaire.--En vérité, mon vénérable,
reprit la Reine, quand vous vous trouvez avec mon fils vous ne savez
plus que médire, et je commence à craindre qu'après avoir énuméré les
erreurs des rois, les fautes des gens d'Église, vous n'en veniez à
passer en revue les torts des reines.--Madame, répondit le prélat, le
plus grand tort que les reines puissent avoir sera toujours de ne pas
prendre en tout Votre Majesté pour modèle.--Oh! voyez donc, s'écria la
Reine, ce que c'est que respirer l'air des cours! Ne voilà-t-il pas
que l'évêque d'Amiens parle le langage des courtisans les plus
corrompus!»
«Ne pensez-vous pas, lui dit une autre fois la Reine, que les évêques
qui font des prières publiques pour écarter les fléaux qui affligent
leurs diocèses, devraient bien en ordonner aussi pour obtenir la
cessation du scandale occasionné par le déluge d'écrits licencieux qui
inondent la France?--Madame, répondit le saint évêque, si nous ne nous
adressons pas à Dieu pour lui demander cette grâce, c'est parce que
Dieu a chargé le conseil de Versailles de nous en faire jouir.--Voilà
parler en évêque, répondit le Dauphin: eh bien! demandez donc à Dieu
notre conversion.--Je me garderai bien, Monseigneur, de lui demander
la vôtre.--Il est vrai que sur ce chapitre, reprit le Dauphin, je sais
assez à quoi m'en tenir; mais combien d'autres points sur lesquels
j'aurais besoin de conversion! Aussi ne craignez pas de prier pour moi
plus que pour personne, quoi que vous en dise la Reine, qui ne demande
que pour elle, ajouta malicieusement le Dauphin.» Et la conversation
durait longtemps avec ce même abandon[16].--M. d'Orléans de la Motte
avait cinquante et un ans lorsqu'il fut nommé évêque. Quelqu'un
s'étonnant devant lui que cette dignité, conférée souvent dans ce
temps-là à de jeunes ecclésiastiques, lui arrivât aussi tard: «C'est
que, répondit-il, quand le Roi a une faute à faire, il la fait le plus
tard qu'il peut[17].»
[Note 16: Vie du Dauphin, d'après l'abbé Proyart et le Père Griffet,
par Henri de l'Épinois, p. 121.]
[Note 17: Louis-François-Gabriel d'Orléans de la Motte, né à
Carpentras en 1683, sacré évêque d'Amiens le 4 juillet 1734, mourut en
son diocèse, dans sa quatre-vingt-douzième année.]
Le Dauphin avait eu huit soeurs: six étaient encore vivantes. Deux
jumelles nées avant lui, Louise-Élisabeth, qui avait épousé don
Philippe, infant d'Espagne, duc de Parme; et Henriette, morte à
Versailles le 10 février 1752; quatre venues au monde après lui,
Adélaïde en 1732, Victoire en 1733, Sophie en 1734, et Louise en 1737.
Le cardinal de Fleury, effrayé des dépenses que devait causer au
trésor royal l'éducation de tant de filles de France, conseilla au
Roi, au mois d'avril 1738, d'en envoyer cinq à l'abbaye de Fontevrault
et d'en donner la surintendance à madame de Mortemart, abbesse de
cette maison. Louis XV, qui aimait tendrement ses filles, hésitait à
prendre ce parti: cependant il s'y résigna. Il en coûtait aussi
beaucoup à la Reine de voir ses filles s'éloigner d'elle. Adélaïde,
qui n'avait guère que six ans, manifestait de son côté un grand regret
de partir. On lui indiqua, dit-on, un moyen de rester à Versailles.
Chaque jour ses deux soeurs aînées allaient voir le Roi au sortir de
la messe. Elle se mit une fois à leur suite, se glissa devant son
père, lui baisa la main et se jeta à ses pieds en pleurant. Le Roi,
qui ne savait pas résister à un témoignage de tendresse, se mit à
pleurer lui-même: Adélaïde ne partit pas.
Les princesses demeurèrent à Fontevrault jusqu'à l'âge de quatorze à
quinze ans. Madame Victoire en revint au mois d'avril 1748[18];
Mesdames Sophie et Louise ensemble, en octobre 1750[19]. À cette
dernière date la Cour se trouvait à Fontainebleau, qui sembla
s'embellir et s'égayer de la présence de ces jeunes visages, dont
Barbier nous donne l'esquisse dans son Journal:
[Note 18: «Madame la maréchale de Duras et autres dames ont été la
chercher. Elles ont trouvé en chemin un détachement de la Maison, et
le 24 du mois, le Roi et M. le Dauphin ont été au-devant d'elle la
recevoir à l'étang du Plessis-Piquet; de là, ils l'ont conduite à
Versailles.» (BARBIER, _Journal du règne de Louis XV_, t. III, p. 32,
in-8º, 1851.)]
[Note 19: «Le Roi les a embrassées l'une et l'autre, pendant un quart
d'heure même, en pleurant comme un bon père de famille, bourgeois de
Paris.» (ID., _ibid._, t. III, p. 176.)]
«Madame Victoire est assez grande, formée, assez puissante, plus jolie
qu'autrement, les yeux beaux, plus brune que blanche, et fort
enjouée[20];
[Note 20: IDEM, _ibid._, t. III, p. 32.]
Madame Sophie est grande, belle princesse, ressemble au Roi et est
assez sérieuse; Madame Louise est plus petite, moins blanche, fort
jolie néanmoins, gaie, de l'esprit; c'est elle qui porte toujours la
parole[21].»
[Note 21: _Journal de Barbier_, t. III, p. 180.]
Ces princesses, qui faisaient l'ornement du trône de France,
semblaient prédestinées à lui créer au dehors de puissantes alliances.
Il n'en fut rien: on s'était étonné de voir l'aînée d'entre elles
s'allier modestement au troisième infant d'Espagne: on fut bien
autrement surpris de voir ses nombreuses soeurs atteindre, dans le
palais où elles étaient nées, l'âge au delà duquel on ne songe plus
ordinairement à contracter les liens du mariage, sans paraître
attristées de leur célibat, sans exprimer aucun regret en voyant
s'évanouir une à une toutes les chances qu'elles semblaient avoir à
être appelées à porter une couronne. Tenues à l'écart des affaires
politiques, heureuses de ne quitter ni leur père ni leur patrie, elles
voyaient s'écouler sans tristesse des jours uniformément remplis par
des affections de famille, des actes de piété et des cérémonies de
cour réglées par une étiquette invariable. N'y aurait-il pas quelque
chose de plus dans ce renoncement au mariage, dans cette vie de
recueillement presque claustral? N'est-on pas autorisé à y voir une
protestation virginale contre les souillures de l'époque? Dans la
conduite austère de ces princesses, filles d'un père dissolu, ne
pourrait-on pas voir une intention de réparation envers la religion et
la morale publique offensées, comme une satisfaction faite à la
société et une expiation offerte à Dieu?
Le Ciel semblait bénir la si parfaite union du Dauphin et de la
Dauphine. Après Marie-Zéphirine et le duc de Bourgogne, ils eurent
quatre autres fils et deux filles:
En 1753, le duc d'Aquitaine, qui vécut à peine trois mois et demi;
En 1754, le duc de Berry, qui fut Louis XVI;
En 1755, le comte de Provence, qui fut Louis XVIII;
En 1757, le comte d'Artois, qui fut Charles X;
En 1759, Marie-Clotilde, qui fut reine de Sardaigne;
Et enfin, en 1764, notre Élisabeth.
La naissance successive de ces enfants avait resserré de plus en plus
les liens du Dauphin et de la Dauphine. L'étude même que ces deux
nobles coeurs avaient faite l'un de l'autre avait donné quelque chose
de plus profond à leur affection: leurs sentiments, leurs goûts,
étaient devenus les mêmes, et l'on peut dire qu'ils vivaient de la
même vie. La perte qu'ils firent, au mois de mars 1761, du duc de
Bourgogne, l'aîné de leurs quatre fils et l'héritier présomptif de la
couronne après le Dauphin, avait sanctifié par les larmes une union
déjà éprouvée par le temps. Ce jeune prince, d'un naturel violent et
hautain, mais que l'éducation avait dompté, annonçait des qualités
extraordinaires, un caractère et une instruction tels qu'on n'en avait
jamais vu dans un enfant de cet âge: il succomba aux souffrances les
plus douloureuses, supportées avec le courage le plus magnanime. La
France s'associa aux regrets de sa famille, et Le Franc de Pompignan
fit l'oraison funèbre du royal enfant, en disant que «dans un âge
aussi tendre il avait rempli sa carrière en homme; que sans être
parvenu au trône, il s'était montré digne de régner; que sans avoir
fait de grandes choses, il avait été un grand prince; qu'il avait
souffert en héros et qu'il était mort comme un saint.»
Plus que jamais retenu dans sa demeure par le chagrin, le Dauphin
s'occupa de l'éducation de ses enfants. Les devoirs d'un père envers
ses enfants avaient à ses yeux un caractère sacré, et il les
remplissait avec un zèle infatigable. «Si l'obscur citoyen, disait-il,
doit rendre compte à son pays de la conduite de ses enfants, combien
davantage doit satisfaire à cette dette celui dont les fils
gouverneront un jour l'État! Il faut que j'en fasse des hommes, pour
que plus tard ils deviennent des princes; toute négligence de ma part
à cet égard serait un crime, comme au contraire chaque vertu que je
leur inspirerai sera un bienfait pour la patrie, puisque je suis
responsable envers la postérité de tout le mal qu'ils pourront faire
et de tout le bien qu'ils ne feront pas.» On comprend avec quelle
ardeur scrupuleuse un prince guidé par de pareils principes s'occupait
de l'éducation de ses enfants. Il tenait surtout à leur infiltrer dans
le coeur cette bonté compatissante qui honore et distingue les princes
généreux et cléments. Il recommandait à leur gouverneur et à leurs
précepteurs de les conduire souvent dans la demeure du pauvre.
«Montrez-leur, disait-il, ce qui peut les attendrir; qu'ils voient le
pain noir dont se nourrit le malheureux; qu'ils touchent de leurs
mains la paille sur laquelle il couche; qu'ils apprennent à pleurer.
Un prince qui n'a jamais versé de larmes ne peut être bon.»
Un mémoire imprimé en 1778, et attribué à un célèbre ministre d'État,
détracteur et ennemi déclaré du Dauphin, présente sur ce prince une
étrange critique, en lui reprochant d'avoir un _caractère polonais_.
Quand il est question d'apprécier sérieusement les qualités et les
vices des hommes et particulièrement des princes, on devrait, ce
semble, au lieu de prendre pour règles les coutumes et les préjugés
des cours, s'élever aux grands principes de morale et d'honneur qui
sont les immortels flambeaux de la conscience humaine. Ce _caractère
polonais_, que le Dauphin tenait de sa noble mère Marie Leckzinska,
n'était au fond que l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il eût
été à souhaiter pour la France et la monarchie que toute la Cour de
Louis XV eût imité le prince qu'on insultait d'en bas, faute de
pouvoir s'élever jusqu'à lui. Il n'est ni dans mon sujet ni dans mes
intentions de chercher à diminuer le mérite de M. de Choiseul ou à
surfaire le mérite du Dauphin; mais il me sera permis de dire que tous
les hommes sensés n'hésiteront pas à préférer à cette légèreté d'un
esprit sceptique avec laquelle le ministre se vantait d'être fort
novice en examen de conscience, la gravité pleine de sagesse du prince
qui, désireux de donner à ses fils une leçon d'humanité et d'égalité
chrétienne, faisait apporter au palais de Versailles le registre de la
paroisse où ils avaient été baptisés, et l'ouvrant en leur présence,
leur disait: «Voyez, mes enfants, vos noms inscrits à la suite de
celui du pauvre et de l'indigent. La religion et la nature ont fait
les hommes égaux; la vertu seule établit une différence entre eux.
Peut-être même que le malheureux qui vous précède dans cette liste
sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux
des peuples.»
Parmi les enfants qui écoutaient ces paroles, il n'y avait guère que
le duc de Berry qui fût en âge de les comprendre. Élisabeth, qui
devait un jour pratiquer cette morale, n'en reçut pas l'initiation des
lèvres paternelles. Venue, nous l'avons dit, la dernière de la lignée,
elle ne devait point connaître celui qu'elle était appelée à imiter.
Peu de temps après sa naissance, le Dauphin et la Dauphine vinrent à
Paris, en l'église de Notre-Dame, remercier Dieu de leur avoir accordé
une seconde fille. Fort empressés, à cette époque, à se porter sur les
pas de la famille royale, les Parisiens remarquèrent que le prince,
qui était naguère d'un embonpoint plus qu'ordinaire, avait maigri
d'une façon surprenante, et que le coloris de son teint s'était tout à
fait effacé. Le mal dont ce changement était le symptôme ne tarda pas
à se révéler. Cependant, malgré sa langueur, il voulut se rendre à un
camp de plaisance établi à Compiègne, puis il suivit la cour à
Fontainebleau. Là devait s'arrêter sa course. Étendu sur un lit de
souffrance dont il ne se releva plus, il retrouva près de lui sa
fidèle compagne, cette garde angélique qu'il tenait de Dieu. «Quelle
digne femme! s'écria-t-il; après avoir fait le bonheur de ma vie, elle
m'aide encore à mourir!» Lorsque son confesseur entra dans sa chambre
et approcha de son lit, le Dauphin voyant son air triste, lui dit le
premier: «Ne vous affligez pas; je n'ai, grâce à Dieu, aucune attache
à la vie. Je n'ai jamais été ébloui de l'éclat du trône auquel j'étais
appelé par ma naissance; je ne l'envisageais que par les redoutables
devoirs qui l'accompagnent et les périls qui l'environnent.»
Le Dauphin demanda au cardinal de Luynes s'il y avait des caves de
sépulture dans le choeur de sa cathédrale. «Monseigneur, lui répondit
le cardinal, il n'y en a qu'une sous l'autel pour les archevêques.--Il
faudra donc, reprit le prince, en faire une autre; car je dois faire
un voyage à Sens.»
Ces mots se trouvèrent bientôt expliqués.
Au dehors du château et dans toute la France des voeux se faisaient
pour la conservation de ce prince, tandis que de son côté le prince
faisait cette suprême prière: «Mon Dieu, je vous en conjure, protégez
à jamais ce royaume, comblez-le de vos grâces et de vos bénédictions
les plus abondantes.» Dieu ne voulut exaucer ni les prières de la
France ni les prières du prince: le Dauphin mourut le vendredi 20
novembre 1765, à huit heures du matin, âgé de trente-six ans et trois
mois et demi.
Louis XV, qui n'avait point voulu quitter Fontainebleau pendant la
maladie de ce fils tendrement aimé, fut vivement ému de sa mort, et
surtout de la manière dont il l'apprit. Les jeunes princes, fils du
Dauphin, avaient connu avant le Roi le malheur qui venait de les
frapper. L'aîné d'entre eux, le jeune duc de Berry, s'en montrait
inconsolable et refusait de quitter sa chambre. Son gouverneur, le duc
de la Vauguyon, lui fit comprendre qu'il était de son devoir de le
conduire auprès de son royal aïeul. Arrivé aux appartements du Roi, le
duc de la Vauguyon donna l'ordre d'annoncer _Monsieur le Dauphin_. À
ce nom qu'on lui donnait pour la première fois, l'enfant fondit en
larmes et s'évanouit. «Pauvre France! s'écria Louis XV en sanglotant,
un Roi âgé de cinquante-cinq ans et un Dauphin de onze!»
Dans cette dramatique scène, on dirait que Louis XV, en prenant le
deuil de son fils, porte celui de la monarchie. Il semble qu'on voit
apparaître les misères du présent, et que par une rapide échappée on
aperçoit les nuages sombres et chargés de tempêtes qui montent à
l'horizon de l'avenir.
Le présent, en effet, offrait tant de scandales et l'avenir tant de
périls, que le prince qui venait de mourir dans la force de l'âge
n'avait pu jusqu'à sa dernière heure en détourner ses tristes pensées.
Il s'éteignait comme accablé sous le poids des terribles obligations
qui le menaçaient.--«Ce qui rend, disait-il un jour en soupirant, la
réforme de l'État si difficile, c'est qu'il faudrait deux bons règnes
de suite, l'un pour extirper les abus, l'autre pour les empêcher de
renaître.» Et remarquant que ce déclin du sens moral, qui avait déjà
frappé Leibnitz, était dû surtout au déréglement effréné de la plume
et de la parole: «Vous le voyez, s'écriait-il, il ne paraît presque
point de livres où la religion ne soit traitée de superstition et de
chimère, où les rois ne soient représentés comme des tyrans, et leur
autorité comme un despotisme intolérable. Les uns le disent
ouvertement et avec audace, les autres se contentent de l'insinuer
adroitement.»
Le respect que le Dauphin professait pour son père ne lui permettait
pas d'ajouter que les vices étalés dans une haute sphère autorisaient
ces attaques contre le trône, et que pendant qu'au dehors on battait
en brèche les remparts de la monarchie, ils étaient ébranlés au
dedans par ceux qui avaient mission de les défendre. Les licences du
règne fournissaient des armes aux licences de la presse. Le cri
d'alarme prophétique que jetait le Dauphin sur l'avenir était donc
doublement motivé. On a écrit que celui qui jugeait ainsi son époque
succomba à une maladie dont il portait le germe depuis plusieurs
années. Je n'ai vu nulle part que la science ait constaté ce fait. On
a dit que l'abolition de la Compagnie de Jésus, dont il croyait
l'existence nécessaire à l'éducation chrétienne de la jeunesse dans
les provinces du royaume[22], lui avait causé un chagrin qui avait
altéré sa santé. La chose n'est pas impossible, car le Dauphin sentait
profondément toute atteinte portée à la religion, qui était à ses yeux
le premier fondement des empires.
[Note 22: Cerutti, qui avait eu la gloire de voir un de ses ouvrages
attribué à J. J. Rousseau, et la satisfaction de voir son _Apologie de
l'Institut des Jésuites_ obtenir le suffrage particulier du Dauphin,
raconte qu'à l'époque où il entreprit ce dernier ouvrage, il avait eu
avec ce prince «une conversation où son auguste interlocuteur, mettant
à l'écart les petits intérêts monastiques, lui développa des vues
dignes de l'héritier d'un grand royaume.»]
On est allé plus loin. On a insinué que M. de Choiseul avait voulu se
débarrasser par le poison d'un concurrent dangereux[23], capable
autant que digne de gagner la confiance du Roi son père. Je ne puis me
résoudre à croire à une pareille infamie.
[Note 23: C'est ce qui résulterait d'un document publié par Soulavie
dans ses _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_,
tome I, page 295:
«_Opinion et témoignage du maréchal de Richelieu consigné
dans une note de lui, remise à Mirabeau, auteur de l'ouvrage
intitulé Mémoires du duc d'Aiguillon, sur la mort de M. le
Dauphin, père de Louis XVI._
»M. le Dauphin, ce digne prince, si peu connu pendant trente-cinq ans
de sa vie, et qui aurait tant mérité de l'être; cet excellent fils, si
bon père, avait vécu fort retiré dans les temps des troubles causés
par l'empire des maîtresses, empire qu'il blâmait en silence, mais que
son respect pour son roi ne lui permettait pas d'examiner.
»Depuis la mort de madame de Pompadour, voyant son père entièrement
livré à ses enfants, et passant sa vie avec eux, il avait cru pouvoir
développer davantage les sentiments dont son coeur était rempli.
»Le camp de Compiègne parut lui donner une nouvelle existence. Ce
prince, aussi affable que vertueux, visitait les soldats, les
secourait, _leur présentait sa femme_, les appelait _mes camarades et
mes amis_, et causait parmi eux une ivresse universelle qui allait
jusqu'au délire.
»Mais comme ce n'était ni l'intention ni l'intérêt du ministre
prépondérant que le crédit de M. le Dauphin augmentât à un tel point
que le Roi ne pût lui refuser le degré de confiance qu'il méritait,
c'est-à-dire sa confiance tout entière, M. de Choiseul ne fut pas
longtemps à se débarrasser d'un tel concurrent. On sait quelle fut la
maladie et la mort du meilleur des princes. Vingt fois il m'a dit
qu'il savait bien ce qui la lui causait, les profonds calculs de son
ennemi M. le duc de Choiseul. Mais il est inutile de s'appesantir ici
sur des détails qui ne doivent point entrer dans le sujet que je
traite.»
Soulavie dit ailleurs: «Plusieurs mémoires, des notes et des billets
que Louis XVI avait réunis et cachetés de son petit sceau, accusent de
ce forfait le duc de Choiseul. Le duc de la Vauguyon, ennemi
particulier de ce ministre, placé par le Dauphin à la tête de
l'éducation des Enfants de France et de celle de leur aîné le duc de
Berry, ne cessa de l'attribuer au duc de Choiseul, etc.» (T. I, p.
42.)]
Ceux qui, sans amnistier complétement M. de Choiseul, assignent à la
mort du Dauphin une cause naturelle, se bornent à soutenir que les
amertumes dont l'avaient abreuvé madame de Pompadour et M. de
Choiseul, aussi bien que le profond chagrin qu'il avait ressenti de la
perte de son fils aîné, avaient précipité le terme de ses jours. Je
suis disposé à le croire.
Enfin, ceux qui ne voient que le côté matériel des choses humaines ont
prétendu que le prince était mort des fatigues qu'il s'était données
au camp de Compiègne. Ceci ne me paraît point vraisemblable.
La véritable cause de sa mort, nous persistons à le croire, ce fut le
spectacle qu'il avait sous les yeux, le sentiment réfléchi des périls
de sa maison, de la catastrophe qui menaçait sa patrie, et de sa
propre impuissance à la prévenir. Il y avait là une torture qui était
autre chose que la fatigue occasionnée par des parades militaires et
des manoeuvres d'artillerie. C'était moins à l'aspect d'un simulacre
de bataille que les forces lui manquaient qu'à l'aspect de ce royal
édifice qui penchait déjà sur sa race, et dont, malgré son grand
coeur, il ne se sentait pas capable d'empêcher la chute.
Ses funérailles eurent lieu avec tous les honneurs dus à son rang. La
_Gazette de France_ du vendredi 3 janvier 1766 en donne le récit
officiel:
«Après la mort de Mgr le Dauphin, son corps est demeuré exposé dans le
château de Fontainebleau. Le Roi a ordonné que le duc d'Orléans y
resteroit pour commander les détachements de sa maison militaire et
domestique qui devoient faire le service, et pour donner tous les
ordres convenables relativement aux obsèques et au transport du corps
de Fontainebleau à Sens, où feu Mgr le Dauphin a désiré d'être
enterré. Le samedi 28 du mois dernier, tout étant prêt pour le départ
du convoi, l'archevêque de Reims, grand aumônier, fit à onze heures du
matin la cérémonie de lever le corps, qui fut placé dans le char
destiné à le porter à l'église métropolitaine de Sens. Le convoi se
mit en marche peu après dans l'ordre suivant: Deux gardes du corps,
soixante pauvres portant des flambeaux, plusieurs carrosses des
personnes qui composoient le deuil, cinquante mousquetaires de la
seconde compagnie, cinquante de la première, cinquante chevau-légers,
deux carrosses du Roi occupés par les menins, un autre carrosse du Roi
dans lequel étoient le duc d'Orléans, le duc de Tresmes, le duc de
Fronsac et le marquis de Chauvelin, un quatrième dans lequel étoient
l'archevêque de Reims, un aumônier du Roi, le confesseur de feu Mgr le
Dauphin et le curé de l'église paroissiale de Fontainebleau, les pages
de Madame la Dauphine, les pages de la Reine, vingt-quatre pages du
Roi et plusieurs écuyers de Leurs Majestés, quatre trompettes des
écuries, les hérauts d'armes, le maître des cérémonies, le marquis de
Dreux, grand maître des cérémonies, quatre chevau-légers, le char
funèbre, aux deux côtés duquel marchoient les Cent-Suisses de la garde
du Roi, et qui étoit entouré d'un grand nombre de valets de pied de Sa
Majesté. Quatre aumôniers du Roi portoient les quatre coins du poêle;
les commandants des gendarmes, des chevau-légers et des mousquetaires
marchoient près des roues. Le sieur de Saint-Sauveur, lieutenant des
gardes du corps, suivoit le char à la tête de son détachement, qui
précédoit cinquante gendarmes. Toutes les troupes de Sa Majesté, ainsi
que les pages et les valets de pied, portoient des flambeaux. La
marche étoit fermée par des carrosses des personnes qui composoient le
deuil.
»Vers les sept heures du soir, le convoi arriva à Sens. Le cardinal de
Luynes, archevêque de cette ville, reçut le corps de Mgr le Dauphin à
la porte de l'église; l'archevêque de Reims le présenta au cardinal;
le cercueil fut porté dans le choeur; on chanta les prières
ordinaires; après quoi le duc d'Orléans et toutes les personnes qui
avoient accompagné le convoi se retirèrent. Le corps de Mgr le Dauphin
a été exposé dans le choeur de l'église pendant la nuit, et le
lendemain 29, on a fait un service solennel, qui a été célébré par le
cardinal de Luynes, et auquel le duc d'Orléans et toutes les personnes
nommées ci-dessus ont assisté. Après le service, le corps de Mgr le
Dauphin a été inhumé dans le caveau qui avoit été construit pour l'y
déposer.»
Telles furent les funérailles du Dauphin de France, père des rois
Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, ces trois frères qui se
succédèrent dans la lignée des Bourbons, comme celle des Valois avait
été close par trois frères. Un mausolée lui fut élevé dans la
métropole de Sens, des historiens écrivirent sa vie, des orateurs
prononcèrent son éloge; la douleur du peuple fut sa plus belle oraison
funèbre. Encore un quart de siècle, et ces cérémonies des royales
obsèques ne se seraient pas déroulées à la mort du fils de Louis XV.
C'est pour cela que j'ai cru devoir m'arrêter un instant devant le
cercueil de ce prince, avant de toucher à l'histoire de Madame
Élisabeth, sa fille. Son cercueil, en effet, est comme une borne
milliaire entre les choses d'autrefois et les choses nouvelles, entre
le repos et les orages, entre la monarchie et la révolution. Il nous
servira à constater la marche que nous aurons faite sur le terrain
brûlant des réformes sociales et des essais politiques. Ce fils de
Louis XV avait assez vécu pour voir l'esprit orgueilleux des libres
penseurs prévaloir sur l'esprit de l'Évangile. Il savait que Voltaire
dominait le siècle, et que la raillerie ou la révolte ne laisserait
debout aucune autorité consacrée par le temps. Aussi, avant de mourir,
il demanda pour ses restes une sépulture moins royale que celle de ses
aïeux. Il semble que ce n'était pas assez pour lui de fuir le Louvre,
il voulut s'éloigner de Saint-Denis, que la révolution devait aussi
visiter dans ses fureurs.
L'orphelin de onze ans que nous avons vu apparaître dans l'appartement
de Louis XV au moment où la vie du Dauphin venait de s'éteindre, était
sous quelques rapports digne d'un père si justement regretté. Sa jeune
âme s'ouvrait à tous les sentiments vertueux, son esprit à toutes les
sciences utiles. Il est permis de croire que si son père eût occupé le
trône pendant quinze à vingt ans, et que ce jeune prince, avant d'y
monter à son tour, eût été formé à l'école paternelle, la France
aurait eu ces deux bons règnes que le Dauphin jugeait nécessaires pour
sauver la monarchie.
Malheureusement son héritier ne fut point préparé par une intelligente
et mâle éducation aux luttes qu'il devait rencontrer. Ses études
subissaient l'influence de ce temps d'imprévoyance et d'erreur. Les
instituteurs des princes leur enseignaient à modérer leur pouvoir
beaucoup mieux qu'à le maintenir, et de leur côté les princes,
désireux de complaire à l'opinion, dépouillaient le trône de son
prestige et mettaient de l'orgueil à montrer qu'ils n'étaient plus à
craindre.
Louis XV toutefois, malgré ses défauts, n'était pas un prince sans
clairvoyance et sans fermeté. Apportant un grand esprit de modération
dans son conseil, il laissait volontiers, dans les matières
ordinaires, passer la décision à la majorité, alors même qu'elle était
contraire à son avis; mais il savait, dans les affaires d'État,
imposer son opinion. Aucun prince ne sut mieux écouter ni observer
plus mûrement avant de prendre un parti. On sait combien il fut lent à
se décider dans les deux actes les plus importants de son règne,
l'expulsion des jésuites et le changement des parlements. Mais
lorsqu'il n'était question que des prérogatives et affaires des
princes de sa maison, il ne consultait même point son conseil, se
regardant comme le seul législateur des droits de sa famille. Voici
une loi qui fait également l'éloge de son esprit et de son coeur.
Sollicité de régler le cérémonial entre Madame la Dauphine et l'aîné
de ses fils (Louis XVI): «Il n'y a que la couronne, dit-il, qui puisse
décider absolument du rang. Le droit naturel le donne aux mères: ainsi
Madame la Dauphine l'aura sur son fils jusqu'à ce qu'il soit roi.»
* * * * *
Pénétrée des devoirs sacrés que lui imposait la perte qu'elle venait
de faire, Madame la Dauphine essaya de surmonter sa douleur pour se
dévouer à l'éducation de ses enfants. Élisabeth, qui n'avait que
dix-huit mois, et dont le tempérament était toujours extrêmement
délicat, occupait particulièrement sa vigilante sollicitude. Chaque
jour la chétive existence de cette enfant était en péril, et ce ne fut
qu'à force de soins et de tendresse qu'elle fut disputée à la mort:
elle dut donc deux fois la vie à sa mère.
Un peu rassurée sur la santé de sa dernière-née, dont le pâle visage
se colorait de jour en jour d'un rayon de vie, la Dauphine songea à se
tracer pour l'instruction de ses enfants un plan de conduite et
d'étude, et en chercha les éléments dans une liasse de papiers laissés
par leur père avec cette suscription: «_Écrits pour l'éducation de mon
fils de Berry._» L'examen de ces documents, qu'avec un sentiment pieux
elle appelait _son trésor_, ne se terminait jamais sans larmes. Avec
le concours d'une personne éclairée et discrète, elle en tira des
notes, des observations, des conseils qu'elle fondit dans un plan
d'étude suivi, dont elle médita longuement chaque article. Ce labeur
occupa sa première année de deuil, et elle s'y était appliquée avec
tant d'attention qu'elle avait appris par coeur quelques préceptes
touchants afin de les enseigner à ses fils. Ce plan d'étude achevé,
elle le soumit à l'approbation du Roi[24].
[Note 24: Nous avons recherché ce document intéressant et peu connu,
que le lecteur trouvera à la fin du volume, nº II.]
Qui dira l'influence qu'auraient pu exercer sur les destinées de la
France les leçons de cette royale institutrice, inspirée par
l'élévation de son esprit et l'énergie de son caractère, aussi bien
que par l'amour maternel? Qui sait si, sous cette forte main, le jeune
duc de Berry, qui fut plus tard Louis XVI, n'eût pas senti germer dans
son coeur, à côté des instincts droits qui font l'honnête homme, la
décision d'esprit et la fermeté de caractère qui font le roi? Mais
tour à tour les guides éclairés, les tuteurs habiles devaient manquer
à cette pléiade de princes éclose à une heure difficile. Dieu, qui
avait décidé que la grande monarchie française serait anéantie, voulut
que la veuve inconsolée allât rejoindre son époux dans le tombeau. Ce
malheur arriva à Versailles le vendredi 13 mars 1767.
Les bruits qui avaient circulé sur la cause de la mort du Dauphin se
renouvelèrent au sujet de la mort de la Dauphine. Plus d'un historien
a voulu encore charger de ce crime la politique du duc de
Choiseul[25], mais ces assertions ont rencontré peu de crédit.
[Note 25: Soulavie prétend que «le gouverneur des Enfants de France
(le duc de la Vauguyon) ne cessa d'entretenir dans la suite l'aîné des
princes (Louis XVI) de cette opinion. «Il ne cessa, ajoute-t-il, de
travailler son imagination tendre, timide et faible, et parvint à
aliéner le duc de Choiseul de l'esprit de son élève, et à persuader au
jeune prince que le même valet avait accéléré la mort de son père, et
peu de temps après celle de sa mère. Le Roi ne put jamais dans la
suite effacer cette impression.» (_Mémoires historiques et
politiques_, t. I, p. 43.)]
Le Dauphin, on l'a vu, avait demandé de reposer dans la cathédrale de
Sens. Les restes de sa digne compagne y furent réunis aux siens.
Guillaume Coustou fut chargé de l'exécution du mausolée, qui leur fut
commun. On peut dire, sans être taxé d'exagération, que dans ce simple
monument, qui représente deux urnes enlacées de guirlandes
d'immortelles et les attributs symboliques des vertus chrétiennes,
venaient de descendre l'espérance et le bonheur de la France[26].
[Note 26: Le 15 prairial an II (3 juin 1794), une députation de la
commune de Sens annonça à la Convention nationale que «les corps des
père et mère de Louis XVI avaient été exhumes du temple où ils avaient
été déposés, et rappelés, après leur mort, à une égalité qu'ils
n'avaient pu connaître pendant leur vie.»]
La mort de la Dauphine fut en effet le prélude des calamités qui
devaient affliger le royaume. Élisabeth était à peine âgée de trois
ans quand elle devint orpheline. Elle vit des larmes sur le visage de
toutes les personnes qui l'entouraient; mais elle ne comprit pas, à un
âge si tendre, l'étendue de la perte qu'elle venait de faire, et que
rien ne pouvait réparer pour elle.
Vers la fin de l'année 1768, il fut question de la présentation de
madame du Barry à la cour. Le duc de Choiseul s'opposa le plus qu'il
put au nouvel amour du Roi. Dévoué à la cour d'Autriche, il
travaillait à amener le mariage du Roi avec une archiduchesse, dans la
pensée que cette combinaison assurerait le maintien de sa politique.
Le parti du duc de Choiseul paria que madame du Barry ne serait point
présentée. Le parti du duc d'Aiguillon tint la gageure; triste
gageure, qui peint l'époque, et qui devait être gagnée contre la
fortune de la France! Le duc de Richelieu, habile dans ce genre
d'affaires, présenta madame du Barry. La favorite reçut les hommages
des princes de Condé et de Conti; mesdames de Château-Renaud, de
l'Hospital, d'Aiguillon, de Mirepoix, la fréquentèrent; elle ne manqua
ni de courtisans ni d'adorateurs. Le duc de Choiseul, vaincu dans
cette intrigue, ne renonça point pour cela à l'alliance autrichienne;
seulement il négocia pour le Dauphin le mariage qu'il avait projeté
pour Louis XV. La jeune archiduchesse arriva le 14 mai 1770 à
Compiègne, où elle fut reçue par le Roi et le Dauphin; le 15 elle
soupa à la Muette avec la famille royale, y coucha, ainsi que ses
femmes, et alla le lendemain à Versailles se réunir à la cour et
recevoir la bénédiction nuptiale. Les témoins des fêtes données à
Versailles à ce sujet ont attesté qu'aucune description n'en saurait
donner une idée, et qu'elles dépassaient en magnificence les fêtes les
plus célèbres du règne de Louis XIV. On a prétendu que la somme énorme
de vingt millions fut dépensée à cette cérémonie; mais il est probable
que le chiffre en a été exagéré par l'opposition philosophique, qui,
justement irritée des profusions de la cour, regardait les abus avec
un verre grossissant, afin de s'en faire un argument pour décrier le
pouvoir. L'élégance splendide des toilettes étalées à cette occasion,
la beauté des parures ruisselantes de diamants, l'illumination du
jardin, éclairé en une seconde et comme par enchantement de plusieurs
millions de lampions, offraient un coup d'oeil magique. Le bouquet du
feu d'artifice fit éclore ensemble trente mille fusées, qui
embrasèrent l'espace et remplacèrent la nuit par l'éclat du jour.
Quatorze jours après, un effroyable accident consterna la France. La
ville de Paris voulut aussi avoir son feu d'artifice. Les présages
funestes qui avaient troublé les fêtes dans le palais de Louis XIV se
renouvelèrent à Paris autour de la statue de Louis XV. Si le 16 mai,
au moment même de la cérémonie nuptiale, un violent orage avait éclaté
sur Versailles, si le tonnerre avait grondé, si les éclairs avaient
brillé, si des torrents de pluie avaient inondé la ville, à Paris il y
eut quelque chose de plus que des présages fâcheux: ce furent des
désastres réels qui marquèrent d'un deuil ineffaçable la soirée du 30
mai. À qui peut-on attribuer la responsabilité de ce malheur public?
L'incurie de l'autorité et les calculs coupables de la malveillance
doivent partager cette responsabilité. La rue Royale-Saint-Honoré, que
l'on rebâtissait à cette époque, présentait l'aspect d'un terrain
entrecoupé de décombres, d'échafaudages, de monceaux de pierres, de
gravois qui en rendaient le passage difficile. Des mesures mal prises,
la négligence qu'on eut de ne pas débarrasser les issues de la place
Louis XV, où se tirait le feu d'artifice, un rassemblement de filous
faisant presse afin de voler plus facilement, l'absence de la police
et de la force armée, toutes ces circonstances concoururent à amener
une confusion inextricable et un engorgement dans lequel trois cents
personnes restèrent étouffées sur place. Un grand nombre d'autres
demeurèrent pendant des heures renversées, abattues, foulées aux
pieds, écrasées, et moururent des suites de leurs blessures[27].
Quelques historiens portent à plus de douze cents le nombre des
victimes de cette catastrophe, qui jeta le deuil dans tant de
familles.
[Note 27: Nous avons connu un vieillard (M. Lherbette, ancien notaire
à Paris et père du député de l'Aisne sous Louis-Philippe) qui, couché
pendant des heures sous un tas de personnes estropiées, mutilées ou
mortes, avait gardé de ce souvenir une telle impression, qu'il ne
pouvait plus supporter une position horizontale; et depuis le 30 mai
1770 jusqu'au 8 octobre 1836, où il mourut à quatre-vingt-six ans, il
ne s'est jamais reposé autrement que dans un fauteuil.]
Après avoir dit les funestes événements qui vinrent assombrir ces
fêtes, il faut ajouter, sans pouvoir préciser un chiffre, qu'elles
furent très-dispendieuses. Il reste à ce sujet un mot historique de
l'abbé Terray qui peint tout ensemble le cynisme de son esprit et la
dureté de son âme. Louis XV lui ayant demandé comment il avait trouvé
ces fêtes: «_Ah! Sire, impayables,_» répondit-il en déridant son front
nébuleux. En effet, il ne se pressa pas de payer les fournisseurs.
Le Dauphin et la Dauphine furent inconsolables de ce malheur; ils
essayèrent d'en effacer la trace, ou du moins d'en adoucir les
souvenirs par des largesses et des témoignages de bonté.
Les fêtes de la cour aussi eurent leurs contre-temps: elles
soulevèrent en effet des conflits d'amour-propre et des prétentions de
préséance. L'Impératrice avait témoigné le désir que Mademoiselle de
Lorraine et le prince de Lambesc, ses parents, y prissent rang
immédiatement après les princes du sang. Cette demande avait provoqué
une vive opposition de la part de la noblesse française, et comme la
Dauphine, qui ne comprenait pas cette susceptibilité, en exprimait sa
surprise aux duchesses de Noailles et de Bouillon, ces dames, tout en
protestant de leur respectueuse déférence pour la princesse,
répondirent que l'_inexorable étiquette_ ne leur permettait pas de
faire le sacrifice de droits et de priviléges consacrés par le temps.
La jeune Dauphine, dit-on, se prit à sourire, et ce sourire causa un
tel scandale que la noblesse du royaume se crut obligée d'intervenir
en corps dans le débat. Un mémoire fut rédigé en son nom et remis au
Roi par l'évêque de Noyon[28]. Marie-Antoinette se soumit de bonne
grâce, mais elle conçut pour l'étiquette _inexorable_ un dégoût
qu'elle ne put surmonter et qui lui attira des ennemis plus
inexorables encore que l'étiquette.
[Note 28: Voir aux pièces justificatives le discours du prélat et le
Mémoire de la noblesse, nº III.]
Ce mémoire, dont quelques considérants étaient parfaitement
applicables à la vieille noblesse guerrière, et qui par cela même
avait le tort de se tromper un peu de date à la fin du dix-huitième
siècle, quand la noblesse comptait tant d'anoblis, éveilla une foule
de susceptibilités qu'on n'avait pas prévues. Il occupa aussi les
causeries railleuses de l'ancienne bourgeoisie, qui commençait à
compter dans la société française, et qui déjà, dans son impatience
envieuse, sentait que son règne était proche. N'apercevant pas dans ce
rapport le côté national qui aurait dû trouver grâce à ses yeux, la
ville fit comme Marie-Antoinette, elle se mit à rire de prétentions
qui irritaient sa jalousie tout autant qu'elles avaient blessé la
naïve fierté de la Dauphine. Quant au Roi, il se tira de cette
méchante affaire par un moyen terme, qui semblait offrir une
satisfaction à l'Impératrice sans porter atteinte aux priviléges de la
noblesse du royaume[29].
[Note 29: Voir la réponse du Roi à la fin du volume, nº IV.]
L'entrée publique du Dauphin et de la Dauphine dans la capitale fut
saluée par les plus chaleureuses acclamations. Pour répondre à
l'empressement du peuple parisien, le prince et la princesse se
promenèrent longtemps dans le jardin des Tuileries, au milieu d'une
foule compacte de spectateurs. Ce fut comme un témoignage incessant de
sympathie et d'affection échangé entre ce jeune couple destiné au
trône, et ce bon peuple, alors si dévoué encore à ses princes en ce
temps-là.
De nombreux mariages, conclus presque à la même époque, avaient pour
ainsi dire renouvelé l'aspect de la cour de France, devenue déjà si
brillante par le mariage de l'héritier du trône avec une archiduchesse
d'Autriche. Les deux frères du Dauphin avaient épousé[30] deux
princesses de Savoie, soeurs elles-mêmes. Le duc de Chartres s'était
marié[31] à la fille du duc de Penthièvre; le duc de Bourbon à une
princesse d'Orléans[32]; et la princesse de Lamballe essayait de
cacher sous son voile de veuve l'éclat d'une jeunesse en fleur. Le roi
Louis XV se trouvait ainsi au milieu d'une cour toute _printanière_,
comme disait madame du Deffand. Dans de pareilles circonstances, Louis
XIV vieillissant s'était fait le centre de la société brillante formée
par les générations nouvelles des princes de sa maison; entouré de ses
petits-fils, de leurs femmes, de leurs cours, il s'informait d'eux, de
leurs intérêts, de leurs habitudes; il s'occupait de leurs plaisirs;
sa sollicitude inspirait une respectueuse affection. Aussi, aïeul,
enfants, petits-enfants, se rencontraient-ils volontiers, certains de
n'avoir point à subir un ennui ou à redouter un blâme. Mais Louis XV
n'était ni père ni roi dans son palais: il n'aimait ni la gravité du
cérémonial qui impose une gêne, ni la sévérité de l'étiquette qui se
fait gardienne de la décence. Arraché aux sentiments de la famille par
des passions devenues plus déplorables avec l'âge, il se renfermait
pour s'épargner l'ennui d'un contrôle ou la honte d'un scandale.
[Note 30: Monsieur, comte de Provence, le 14 mai 1771, et le comte
d'Artois, le 16 novembre 1773.]
[Note 31: Le 5 avril 1769.]
[Note 32: Le 24 avril 1770.]
D'après les bruits qui coururent à cette époque, mais qui n'ont que la
valeur d'hypothèses accueillies par la malignité publique, il aurait
eu un trésor particulier qu'il n'aurait pas dédaigné de grossir, comme
aurait pu le faire un simple agioteur, par le jeu des actions et des
effets royaux; spéculateur d'autant plus habile qu'instruit de l'état
exact et du mouvement des fonds publics, il aurait pu diriger ses
opérations selon le thermomètre de son intérêt. Il aurait étendu même
ses trafics sur le commerce des blés. Ce qu'il y a de certain, c'est
que les souffrances rancuneuses du peuple lui attribuèrent plusieurs
fois la disette. Si le caractère d'un prince doux, patient et qu'on
disait ami de son peuple, ne mérite pas une telle flétrissure, il faut
dire toutefois que son insouciance et son incurie autorisaient de
graves accusations. Louis XV ne croyait pas à la probité: cette triste
incrédulité était-elle le reflet d'une mauvaise conscience ou le
résultat de l'expérience qu'il avait faite des hommes? Je ne sais;
mais il avait un grand dégoût pour les affaires comme un grand mépris
pour l'humanité. Le bien qu'il ne se sentait pas la force de faire, il
n'imaginait pas qu'un autre pût le tenter. Il regardait comme chose
étrangère ce qui ne lui était point personnel, et les plaisirs mêmes
qu'il recherchait cessaient de lui plaire dès que l'uniformité s'y
mêlait.
Cependant, le gouvernement qui s'accommodait de la dépravation des
moeurs commençait à s'inquiéter du déréglement effréné des écrits.
Pendant son séjour à Fontainebleau, au mois d'octobre 1771, M. de
Maupeou appela l'attention du Roi sur cette question. Ce n'était point
sa sollicitude pour l'intérêt public qui le portait à agir ainsi,
encore moins la pensée de rendre hommage à la mémoire du Dauphin; il
obéissait exclusivement à un intérêt de préservation personnelle. Mais
aucun moyen ne fut encore proposé pour arrêter ce fléau contagieux des
libelles licencieux qui avait envahi les provinces[33].
[Note 33: M. de Maupeou écrivait le «5 mars 1772» à M. de Sivry, P{r}
de la C. S. de Nancy:
«Monsieur, au mois d'octobre dernier vous me promîtes, à
Fontainebleau, de m'envoyer des mémoires contenant les moyens
d'empêcher l'impression et la distribution des mauvais livres dans la
Lorraine et dans les Trois-Évêchés. Je ne vous laissai pas ignorer
pour lors combien le Roi étoit occupé de cet objet; cependant je n'ai
point encore reçu de vos nouvelles à ce sujet. Vous voudrez bien ne
pas différer plus longtemps de me mettre à portée d'en rendre compte à
Sa Majesté.
»Je suis, Monsieur, votre affectionné serviteur,
»DE MAUPEOU.»]
Une question aussi grave occupait moins la société française qu'un
vers de Voltaire ou un bon mot de mademoiselle Arnould. Le billet
d'enterrement du duc de la Vauguyon attira l'attention publique cent
fois plus que n'avait fait l'annonce de sa mort.
Marie-Antoinette, qui imputait à cet ancien gouverneur du Dauphin et
des princes ses frères tout ce qui lui paraissait défectueux dans
leurs habitudes et dans leurs goûts, n'avait aucune sorte de sympathie
pour lui, et ne témoigna aucun regret de sa mort. Comme une de ses
femmes accourut tout émue lui raconter les actes de piété, de repentir
et de charité qui avaient honoré ses derniers instants, disant qu'il
avait fait venir ses gens près de son lit pour leur demander pardon...
«Pardon de quoi? reprit la Dauphine avec vivacité: il a placé tous ses
valets, il les a tous enrichis; c'était au Dauphin et à ses frères que
le saint homme que vous pleurez avait à demander pardon pour avoir
donné si peu de soins à l'éducation des princes dont dépendent les
destinées et le bonheur de vingt-cinq millions d'hommes. Heureusement
que leur bon naturel et leur aptitude personnelle n'ont point cessé de
travailler à racheter la coupable incurie de leur gouverneur.»
Le billet d'enterrement de ce vieillard, oeuvre d'une composition
réfléchie et laborieuse, avait été envoyé, selon l'usage, aux portes
de tous les hôtels de Versailles; il n'en devint pas moins bientôt,
par sa singularité, un effet de bibliothèque, d'autant plus recherché,
qu'une émulation de curiosité le rendit de jour en jour plus rare. En
voici la teneur:
«Vous êtes prié d'assister au convoi, service et enterrement de
Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quelen, chef des noms et armes des
anciens seigneurs de la châtellenie de Quelen, en haute Bretagne,
juveigneur[34] des comtes de Porhoët, substitué aux noms et armes de
Stuer de Caulsade, duc de la Vauguyon, pair de France, prince de
Carency, comte de Quélen et du Boulay, marquis de Saint-Mégrin, de
Callonge et d'Archiac; vicomte de Calvaignac; baron des anciennes et
hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et
Picornet; seigneur de Larnagol et Talcoimur; vidame, chevalier et
avoué de Sarlac, haut baron de Guyenne, second baron de Quercy,
lieutenant général des armées du Roi, chevalier de ses ordres, menin
de feu monseigneur le Dauphin, premier gentilhomme de la chambre de
monseigneur le Dauphin, grand maître de sa garde-robe, ci-devant
gouverneur de sa personne et de celle de monseigneur le comte de
Provence, gouverneur de la personne de monseigneur le comte d'Artois,
premier gentilhomme de sa chambre, grand maître de sa garde-robe et
surintendant de sa maison, qui se feront jeudi 6 février 1772, à dix
heures du matin, en l'église royale et paroissiale de Notre-Dame de
Versailles, où son corps sera inhumé.
»_De profundis._»
[Note 34: On appelait ainsi autrefois un cadet apanagé. Le duc
d'Orléans était juveigneur de la maison de France.]
Grimm, après avoir transcrit cette lettre d'invitation dans sa
_Correspondance_, ajoutait plaisamment: «Il seroit à propos de fonder
et d'ériger une chaire dont le professeur ne feroit autre chose, toute
l'année, que d'expliquer à la jeunesse le billet d'enterrement de M.
le duc de la Vauguyon, sans quoi il est à craindre que l'érudition
nécessaire pour le bien entendre ne se perde insensiblement, et que ce
billet ne devienne, avec le temps, le désespoir des critiques.»
Madame Élisabeth en fit justice à sa manière. Comme l'on revenait sans
cesse sur ce billet incroyable: «Combien M. de Saint-Mégrin, dit-elle,
doit regretter d'avoir donné prétexte à tant de bruit sur la tombe de
son père!»
La France présentait un singulier spectacle: rien ne bougeait dans la
politique, et les esprits étaient agités. La légèreté de la nation,
son insouciance naturelle s'accommodaient trop bien de la douceur du
gouvernement intérieur pour attacher de l'importance aux événements
qui se préparaient au delà de l'horizon.
Le choix des distractions, la poursuite des plaisirs étaient les seuls
mobiles qui imprimassent une impulsion à la société endormie dans une
douce quiétude. Le mouvement n'était pas dans les faits, il était dans
les idées. Aussi les nouveautés de tout genre étaient-elles
accueillies avec faveur. Les discussions du jansénisme et du
molinisme, qui avaient passionné la génération précédente, ne
rencontraient qu'une profonde indifférence chez l'insouciante oisiveté
des gens du monde. Un opéra nouveau, une séance de l'Académie
française, les Mémoires de Beaumarchais, quelques lignes de
l'_Encyclopédie_, dont chaque livraison était annoncée à son de trompe
par la _Gazette de France_, voilà quels étaient les principaux
éléments des passions du jour.
Une question de musique enflammait les esprits bien autrement que le
démembrement de la Pologne ou l'indépendance de l'Amérique. Les noms
de Gluck et de Piccini étaient les cris de ralliement; la salle de
l'Opéra était le théâtre de la guerre, guerre puérile et pourtant de
longue durée, guerre de chansons, d'épigrammes et de pamphlets,
prélude étrange des divisions politiques qui allaient déchirer la
France. Le sujet des querelles était sans doute médiocre et puéril,
mais l'esprit de lutte et d'antagonisme se révélait déjà. Un
enthousiasme extraordinaire accueillait aussi les découvertes
merveilleuses qui étaient signalées dans le domaine des sciences
physiques.
La société peu instruite, que ces révélations étonnaient et
ravissaient, y puisait je ne sais quel idéal chimérique qu'elle
allait bientôt poursuivre à travers tous les obstacles. Les bornes de
l'impossible semblaient au moment d'être franchies par le génie de
l'homme. Les systèmes les plus extravagants et les chimères les plus
insensées trouvaient des prôneurs.
La _Gazette de France_ annonçait tous les deux mois comme une nouvelle
importante l'apparition d'un nouveau volume de l'_Encyclopédie_; tous
les jours elle enregistrait la collation faite par le Roi d'abbayes et
de prébendes à des ecclésiastiques moins nourris de leur bréviaire et
de l'histoire de l'Église que de l'étude des romans de Voltaire ou de
Restif de la Bretonne. La plupart de ces bénéfices étant à la
nomination et présentation des princes et seigneurs, l'autorité royale
se bornait à les sanctionner aveuglément comme autant de faveurs
accordées au népotisme ou arrachées par l'importunité. Et pourtant le
sentiment public attribuait forcément au Roi lui-même toute la
responsabilité des désordres enfantés par ces abus. Le mal que faisait
une partie du haut clergé au sommet de l'édifice social par sa
corruption, une partie du bas clergé le continuait dans les degrés
inférieurs par son ignorance. Le prêtre du dix-huitième siècle était
ainsi, aux deux extrêmes degrés de l'échelle, bien loin de ressembler
au prêtre tel que le neuvième siècle en concevait l'idéal.
«Le docteur ecclésiastique, déclarait le concile d'Aix-la-Chapelle en
836, doit briller par la science comme par la piété de la vie, car la
science sans la piété le rend arrogant, la piété sans la science le
rend inutile.»
En convenant que le défaut de piété est plus criminel, nous ferons
remarquer que le défaut de science est plus irréparable: un mouvement
de la grâce peut changer les moeurs d'un mauvais prêtre et le ramener
à Dieu; mais pour acquérir la science il faut de grands efforts et des
années. Si, dans chaque état, il est besoin d'une instruction
spéciale pour en remplir dignement les fonctions; si, faute de cette
instruction spéciale, le négociant se ruine, le capitaine se fait
battre, le juge commet des injustices, le médecin tue ses malades, que
dirons-nous donc si le ministère des âmes, cet art des arts, comme
l'appelle saint Grégoire, c'est-à-dire le ministère le plus important
de tous, est confié à des prêtres dépourvus des lumières qu'ils
doivent enseigner, et par conséquent défenseurs inhabiles des dogmes
qu'on attaque, et gardiens impuissants de la morale qu'on altère?
L'hérésie du seizième siècle avait dû presque tous ses succès à
l'ignorance du clergé. Ce malheur devait se reproduire dans le dernier
siècle, avec des chances d'autant plus fatales que l'esprit de la
philosophie était plein d'audace et maniait avec un rare talent l'arme
de la raillerie.
Cependant il ne faut pas croire que le clergé français tout entier fût
atteint de l'aveuglement de l'ignorance ou de la gangrène de la
corruption. S'il en avait été ainsi, la Révolution, quand elle
descendit menaçante dans l'arène, n'aurait pas trouvé tant de prêtres
prêts à renouveler les merveilles du christianisme héroïque, et à
protester par le martyre contre la profanation des choses saintes et
l'usurpation des droits de l'Église. À l'époque même où se
manifestaient dans la sphère ecclésiastique les abus que nous avons
signalés, on voyait monter dans la chaire des prêtres qui, usant de la
liberté de la parole presque égale à la licence des moeurs,
dévoilaient et combattaient ces abus. Les voix du clergé français les
plus écoutées s'élevaient contre la dépravation de la morale, et
faisaient remarquer, dans les progrès de l'irréligion, le présage de
la décadence de l'État. Un archidiacre de l'Église de Montpellier,
nourri de l'étude de Bossuet et de Bourdaloue et qui s'était acquis
une certaine renommée par le panégyrique de saint Louis, prononcé en
présence de l'Académie française, avait été choisi en 1757 pour
prêcher devant le Roi de France. L'abbé de Cambacérès (c'était son
nom[35]) avait l'amour du bien, un grand zèle pour le service de
l'Église et de l'humanité; dénué de toute ambition personnelle et peu
soucieux des faveurs du prince, il étala devant Louis XV le tableau de
la société et du gouvernement avec des paroles si vraies qu'elles
étonnèrent le monarque et firent trembler les courtisans.
[Note 35: Mort en 1802. C'était l'oncle du prince archichancelier de
l'empire et du cardinal-archevêque de Rouen.]
Ces avertissements descendirent encore de la chaire avec plus de
précision. L'abbé de Beauvais, qui dut à ses vertus sacerdotales
encore plus qu'à son éloquence son élévation à l'épiscopat[36],
prononça, dans les premiers mois de 1774, un sermon dont nous
extrayons ce passage: «Sire, mon devoir de ministre d'un Dieu de
vérité m'ordonne de vous dire que vos peuples sont malheureux, que
vous en êtes la cause, et qu'on vous le laisse ignorer.» Ajoutons que
l'orateur avait pris pour texte de son discours ces paroles de Jonas:
«_Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur._ Encore quarante
jours, et Ninive sera renversée.» Ces paroles doublement prophétiques
ne retentirent pas en vain. Quarante jours après, le roi Louis XV
mourut.
[Note 36: Jean-Baptiste-Charles-Marie de Beauvais, évêque de Sénez,
démissionnaire en 1783, nommé en 1789 député de la vicomté de Paris
aux états généraux, mort le 4 avril 1790.]
Le mercredi 27 avril 1774, ce prince, étant à Trianon, eut un frisson
suivi de fièvre, de mal de tête et de douleurs dans les reins. Il se
détermina à revenir à Versailles.
Le vendredi 29, il fut saigné deux fois, et dans la soirée la petite
vérole parut. Cette atteinte n'offrit d'abord aucun signe alarmant.
La _Gazette de France_ du lundi 9 mai donnait les nouvelles
suivantes:
«De Versailles, le 8 mai 1774.
»Le 5 de ce mois, la petite vérole de Sa Majesté a fait beaucoup de
progrès pendant la journée; le redoublement de la nuit a été plus fort
que les précédents; il y a eu beaucoup de chaleur et même quelques
moments de délire. Néanmoins la journée du 6 s'est passée fort
tranquillement.... La nuit suivante, le redoublement a été plus
modéré, et quoiqu'il eût été moins long que dans la nuit précédente,
Sa Majesté fit appeler de son propre mouvement l'abbé Maudeux, son
confesseur, et demanda sur les sept heures du matin à recevoir le
saint viatique, qui lui fut apporté par le cardinal de la Roche-Aymon,
grand aumônier de France. La famille royale, les princes et princesses
du sang, les grands officiers de la couronne, les ministres
secrétaires d'État, etc., accompagnèrent le saint sacrement jusqu'aux
appartements du Roi et le reconduisirent à la chapelle dans le même
ordre. Les gardes françoises et suisses étoient sous les armes dans la
grande cour du château et battoient aux champs. Sa Majesté a montré
dans cette maladie beaucoup de force, de fermeté, de constance et de
courage, et principalement dans cette occasion des sentiments de piété
et de religion dignes d'un roi très-chrétien.... La journée du 7 a été
fort calme.... Ce matin, vers les cinq heures et demie, le
redoublement est devenu très-fort, et Sa Majesté a eu quelques moments
de délire. Ces accidents ont été bientôt calmés par des efforts pour
vomir qui sont survenus naturellement. La suppuration se soutient, et
la plus grande partie des boutons du visage et du col sont déjà
desséchés.»
Ce bulletin, fait pour rassurer sur les suites de la maladie, ne
laissait pas que de causer une grande émotion. La consternation est
dans Versailles. On annonce que l'air du château est infecté:
cinquante personnes gagnent la petite vérole pour avoir traversé
seulement la galerie; dix en meurent.
«Le Roi est à toute extrémité: outre la petite vérole, il a le
pourpre; on ne peut entrer sans danger dans sa chambre. M. de
Létorière est mort pour avoir entr'ouvert sa porte afin de le regarder
deux minutes. Les médecins eux-mêmes prennent toutes sortes de
précautions pour se préserver de la contagion de ce mal affreux, et
Mesdames, qui n'ont jamais eu la petite vérole, qui ne sont plus
jeunes, et dont la santé est naturellement mauvaise, sont toutes trois
dans la chambre, assises près de son lit et sous ses rideaux; elles
passent là le jour et la nuit. Tout le monde leur a fait à ce sujet
les plus fortes représentations; on leur a dit que c'étoit plus que
d'exposer leur vie, que c'étoit la sacrifier: rien n'a pu les empêcher
de remplir ce pieux devoir[37].»
[Note 37: _Souvenirs de Félicie._]
La conduite de Mesdames inspira à Madame la Dauphine un sentiment
d'estime et d'attachement dont elle se plut à leur donner de nombreux
témoignages lorsqu'elle fut Reine. Madame Élisabeth, que son âge avait
empêchée d'être initiée à ces détails, en apprit plus tard le récit,
qui la pénétra aussi de respect pour ses tantes.
La seule pensée de la mort du Roi suffisait dans ce temps-là pour
agiter profondément les esprits. De toutes parts s'élevaient des
prières; les villes, les confréries, les abbayes, les communautés
religieuses et les corps militaires faisaient célébrer des messes pour
le rétablissement de la santé du Roi. La ville de Strasbourg disputait
aux plus vieilles cités de la monarchie le droit de montrer en cette
occasion des sentiments français. Dès qu'elle apprit la maladie du
prince, elle ordonna des prières publiques; elle fit une procession
générale, où derrière le saint sacrement marchèrent le maréchal de
Contades et tous les corps du clergé, de la magistrature et de la
noblesse. Pendant la grand'messe, les magistrats en corps se
présentèrent à l'offrande, et firent lire par l'un des avocats
généraux de la ville l'acte d'un voeu solennel, qui fut déposé sur
l'autel.
«Dieu tout-puissant, arbitre des destinées, vous donnez aux peuples
dans votre miséricorde les rois selon votre coeur. Les jours de notre
auguste monarque Louis _le Bien-Aimé_ sont menacés. Voyez le magistrat
et le peuple prosternés aux pieds de vos autels. Ils viennent vous
supplier de prolonger, pour la gloire de votre nom et pour notre
bonheur, les jours précieux de notre monarque et notre père. En
reconnoissance de ce bienfait, nous faisons le voeu public et
solennel, au nom de cette ville, de renouveler annuellement nos
actions de grâces par le sacrifice de la messe, que nous ferons
célébrer à cet effet; et comme votre miséricorde entend de préférence
la voix des pauvres, nous promettons de doter en mariage quatre
personnes indigentes nées de cette ville, pour en jouir autant qu'il
plaira à votre divine bonté de conserver la vie de notre Roi, pour
laquelle nous offrons mille fois les nôtres.»
Ce voeu, que nous citons à cause de la manière dont il est énoncé,
devait rester inexécuté. Dans la soirée du 8, l'état du Roi empira.
Dès qu'il connut la nature de son mal, Louis XV désespéra de sa
guérison. «Je n'entends pas, dit-il, qu'on renouvelle ici la scène de
Metz.» C'était ordonner le renvoi de madame du Barry. Elle se retira à
Ruel chez le duc d'Aiguillon. Quelques personnes de la cour, au nombre
de quinze, dit-on, crurent devoir l'y visiter. Leurs livrées furent
remarquées. Une sorte de défaveur rejaillit sur ces personnes.
Longtemps après, pour désigner l'une d'elles, on disait dans le cercle
de la famille royale: «C'était une des quinze voitures de Ruel.»
M. le Dauphin, menacé d'être roi, demandait instamment à Dieu
d'éloigner de lui ce malheur. Dans la matinée du 9 mai, il écrivit à
l'abbé Terray ce billet, que l'histoire doit conserver: «Monsieur le
contrôleur général, je vous prie de faire distribuer sur-le-champ deux
cent mille francs aux pauvres de Paris, pour prier Dieu pour le Roi;
et si vous trouvez que c'est trop cher, retenez-les sur nos pensions à
Madame la Dauphine et à moi.»
Louis XV, sentant le danger où il se trouvait, demanda
l'extrême-onction, qui lui fut administrée le 9, à neuf heures du
soir, par l'évêque de Senlis, son premier aumônier. Il reçut ce
sacrement avec une piété édifiante, et, malgré ses souffrances, ne
cessa de joindre ses prières à celles qu'on faisait pour lui. «Le
prêtre qui lui administra les derniers sacrements, rapporte
Anquetil[38], demanda publiquement, par son ordre et en son nom,
pardon des scandales qu'il avait donnés.» Dans la nuit du 9 au 10, ses
souffrances devinrent atroces; dans la matinée du 10, elles se
calmèrent un peu, et à trois heures de l'après-midi, elles cessèrent
tout à fait. Louis XV était âgé de soixante-quatre ans trois mois et
cinq jours.
[Note 38: _Histoire de France_, an XIII (1805), t. XIII, p. 196 à
203.]
Un symptôme infaillible annonçait de minute en minute la fin de plus
en plus prochaine du monarque. Une foule considérable encombrait les
abords du palais, et l'OEil-de-boeuf se remplissait de courtisans.
Le Dauphin avait résolu de quitter Versailles avec sa famille au
moment même de la mort du Roi. Dans une telle circonstance, il eût été
peu convenable de transmettre de bouche en bouche des ordres positifs
de départ. La bienséance inventa un moyen de correspondance entre le
château et l'écurie: une bougie placée sur une fenêtre de
l'appartement royal devait être éteinte aussitôt que le Roi aurait
fermé les yeux. Les écuyers tenaient l'oeil fixé sur cette petite
lumière, avec laquelle allait finir un règne.
Au bout d'une demi-heure, la fenêtre s'ouvre et la lumière est
éteinte. Les carrosses de la cour sont attelés, les gardes du corps,
les écuyers, les pages montent à cheval. Cependant un bruit terrible
et ressemblant, dit la chronique, à celui du tonnerre, se faisait
entendre dans l'appartement de Louis XV: c'était la foule des
courtisans désertant l'antichambre du Roi mort et se précipitant dans
l'antichambre du nouveau Roi. C'est ce bruit étrange et sinistre qui
annonça à Louis XVI et à Marie-Antoinette que leur règne commençait.
Tous deux, par un mouvement spontané, tombèrent à genoux, les yeux
pleins de larmes, et en s'écriant: «Mon Dieu! guidez-nous,
protégez-nous; nous régnons trop jeunes.» À ce moment, madame la
comtesse de Noailles entre, et la première salue Madame la Dauphine
comme reine de France; elle prie Leurs Majestés de vouloir bien
quitter les cabinets intérieurs pour venir dans la chambre recevoir
les hommages de la famille royale et des grands officiers de la
couronne. Appuyée au bras de son époux, un mouchoir sur les yeux, la
jeune Reine, dans l'attitude la plus touchante, reçoit ces premières
visites. Les carrosses sont avancés, l'escorte est à cheval; l'horloge
du palais marque quatre heures; toute la cour part pour Choisy:
Mesdames, tantes du Roi, dans leur voiture particulière, Madame
Clotilde et Madame Élisabeth avec madame la comtesse de Marsan et
leurs sous-gouvernantes; le Roi, la Reine, Monsieur, frère du Roi,
Madame, le comte et la comtesse d'Artois réunis dans une même voiture.
Le château de Versailles est désert. Courtisans, serviteurs, laquais
se hâtent de fuir l'atmosphère pestilentielle que désormais aucun
intérêt ne donne le courage d'affronter. En quittant la chambre
mortuaire, le duc de Villequier enjoint à M. Andouillé, premier
chirurgien du Roi, d'ouvrir le corps et de l'embaumer. «Je dois
nécessairement en mourir, répondit Andouillé, mais je suis prêt;
seulement, pendant que j'opérerai, vous tiendrez la tête: votre charge
vous en fait un devoir.» M. de Villequier se retira, n'insistant plus
pour que l'opération fût faite; aussi ne le fut-elle pas. Il devint
urgent de procéder le plus tôt possible à l'ensevelissement. Le
cercueil fut apporté, les chirurgiens y firent verser une quantité
d'esprit-de-vin. Quelques pauvres ouvriers, grassement rémunérés,
mirent dans le linceul et couchèrent dans la bière celui qui peu
d'heures auparavant était le roi de France.
Cependant le carrosse du nouveau Roi et de sa famille cheminait vers
Choisy. La scène solennelle dont ils venaient d'être témoins, celle
qui s'ouvrait devant eux, les disposaient naturellement à des pensées
tristes et graves; mais à moitié route, un mot plaisamment estropié
par madame la comtesse d'Artois fit éclater un rire électrique; les
larmes furent essuyées, et les trois couples royaux reprirent le
caractère de leur âge.
La _Gazette de France_ du 13 mai contenait le panégyrique du feu Roi,
rappelant les hauts faits accomplis sous son règne: la Lorraine
acquise à la France, l'érection d'un grand nombre de monuments
publics, l'établissement de l'École militaire, la protection accordée
aux arts, les grandes voies ouvertes pour la facilité du commerce;
puis la _Gazette_ énumérait les qualités d'esprit et de coeur qui
avaient conquis à ce prince l'affection populaire[39]. Les éloges
décernés au royal défunt par un journal ne trouvèrent point d'écho
dans les sentiments publics. On était loin du temps où la France en
larmes avait prodigué à Louis XV des témoignages d'affection. Sans
doute quelques pages militaires avaient honoré ce long règne; il
léguait au pays des créations utiles et des acquisitions glorieuses.
Mais lorsqu'on en pesait d'une main impartiale les torts et les
mérites, c'était le plateau des torts qui emportait la balance. Le
niveau de la France était descendu en Europe, et le niveau de la
royauté était descendu en France. Louis XV, qui avait gaspillé le
présent, laissait à son héritier un menaçant avenir. Le peuple
apprenait que son Roi avait vaillamment supporté cette maladie
purulente dont le dégoût augmente les douleurs; mais il avait vu dans
les souffrances du prince le châtiment même de ses désordres.
[Note 39: La plupart des princes de l'Europe avaient une respectueuse
sympathie pour Louis XV. Informée de la mort de ce monarque,
Marie-Thérèse écrivait de Luxembourg, le 18 mai 1774, à la jeune Reine
de France: «Je regretterai toute ma vie ce prince et cet ami, votre
bon et tendre beau-père. J'admire en même temps la grâce de Dieu
d'avoir donné le moment au Roi de recourir à sa divine miséricorde, et
les paroles du grand aumônier prononcées de la part du Roi ne peuvent
se lire sans fondre en larmes et espérer son salut. Nous avons d'abord
interdit tout spectacle ici; nous ne verrons personne avant le 24, où
on mettra le grand deuil, et je le porterai tout le reste de mes
jours. Je ne vous fais point de compliments sur votre dignité, qui est
achetée bien chèrement, mais qui le deviendra encore plus si vous ne
pouvez mener la même vie tranquille et innocente que vous avez menée
pendant ces trois années, par les bontés et complaisances du bon père,
et qui vous a attiré l'approbation et l'amour de vos peuples, grand
avantage pour votre situation présente; mais il faut la savoir
conserver et l'employer au bien du Roi et de l'État. Vous êtes tous
deux bien jeunes, le fardeau est grand; j'en suis en peine et vraiment
en peine. Sans que votre adorable père dans le cas pareil m'auroit
soutenue, jamais je n'aurois pu en sortir, et j'étois plus âgée que
vous deux. Tout ce que je puis vous souhaiter, c'est que vous ne
précipitiez rien: voyez par vos propres yeux, ne changez rien, laissez
tout continuer de même; le chaos et les intrigues deviendroient
insurmontables, et vous seriez, mes chers enfants, si troublés que
vous ne pourriez vous en tirer. Je puis vous en parler d'expérience.
Quel autre intérêt pourrois-je avoir de vous conseiller d'écouter
surtout les conseils de Mercy? Il connoît la cour et la ville; il est
prudent et vous est entièrement attaché. Dans ce moment-ci regardez-le
autant comme un ministre de vous que le mien, quoique cela combine
très-bien. L'intérêt de nos deux États exige que nous nous tenions
aussi étroitement liés d'intérêt comme de famille. Votre gloire, votre
bien-être m'est autant à coeur que le nôtre. Ces malheureux temps de
jalousie n'existent plus entre nos États et intérêts; mais notre
sainte religion, le bien de nos États exigent que nous restions unis
de coeur et d'intérêt, et que le monde soit convaincu de la solidité
de ce lien.... Mes vieux jours ne peuvent couler tranquillement qu'en
vous voyant tous deux, mes chers enfants, heureux. J'en prie et ferai
prier instamment à ce sujet. En vous donnant ma bénédiction, je suis
toujours......»]
Les Feuillants du monastère royal de Saint-Bernard, près des
Tuileries, dont la mission est de prier au lit de mort des princes de
la maison royale, avaient été, dès le soir du 10 mai, mandés par le
grand aumônier pour remplir leur office. Leur charité et leur
dévouement furent vaincus par l'insupportable odeur d'un cadavre en
dissolution. Dès le 12, il devint indispensable de procéder à la levée
du corps. À sept heures du soir, le convoi funèbre sortit du château,
sans cérémonie, _selon l'usage pratiqué pour les princes qui meurent
de la petite vérole_[40]. Le clergé des deux paroisses et les
Récollets de Versailles suivirent le cercueil jusqu'à la place
d'Armes; l'évêque de Senlis, premier aumônier de Sa Majesté,
l'accompagna jusqu'à Saint-Denis. Le peuple, parsemé sur la route, se
montra insensible à ces tristes funérailles, et plus d'une fois même
il chargea d'imprécations la mémoire de ce prince qu'il avait surnommé
_le Bien-Aimé_.
[Note 40: _Gazette de France_ du lundi 16 mai 1774.]
Toutefois les prières publiques se multiplièrent de toutes parts: il y
avait au fond des coeurs pieux comme un besoin de demander à Dieu le
repos de cette âme royale, et les églises[41] n'attendaient pas à cet
égard l'exemple ou le signal des évêques. Tous les corps civils et
militaires de l'État, les villes, les tribunaux, les chapitres, les
ordres religieux, toutes les communautés, toutes les confréries,
toutes les classes de citoyens manifestèrent par des prières publiques
des sentiments au fond desquels peut-être il eût été facile de trouver
moins de regret pour le prince qui n'était plus, que de voeux pour le
couple royal qui, sans force et sans expérience, venait d'être chargé
de veiller sur la fortune publique.
[Note 41: Voir la note V à la fin du volume.]
MADAME ÉLISABETH.
LIVRE PREMIER.
ÉDUCATION DE MADAME ÉLISABETH.--MARIAGE DE MADAME CLOTILDE.
13 MARS 1764--28 AOÛT 1777.
_Mulierem fortem quis inveniet? procul, et de ultimis
finibus pretium ejus._
PROVERBES, XXXI.
Naissance de Madame Élisabeth. -- Sa complexion délicate. --
Madame Clotilde et Madame Élisabeth élevées par madame de
Marsan. -- Différence d'humeur et de caractère des deux
soeurs. -- Élisabeth malade soignée par Clotilde. --
Première communion de Clotilde. -- Madame de Mackau nommée
sous-gouvernante des Enfants de France. -- Amélioration qui
se produit progressivement dans l'éducation d'Élisabeth. --
Mademoiselle de Mackau devient l'amie de Madame Élisabeth.
-- Cercle des jeunes princesses. -- Compiègne et
Fontainebleau. -- M. Leblond. -- Plutarque expurgé par
madame de la Ferté-Imbault et apprécié par Dumouriez. --
Opinion de madame de Genlis sur les livres qu'il convient de
mettre dans les mains des jeunes personnes. -- L'abbé de
Montégut enseigne l'Évangile à Madame Élisabeth et développe
en elle le sentiment religieux. -- Madame de Marsan la
conduit à Saint-Cyr; intérêt et charme qu'elle y rencontre.
Sentiment de la Reine pour les jeunes filles élevées dans
cette maison. -- Deux cent mille livres remises par ordre de
Louis XVI aux curés de Paris pour être distribuées aux
pauvres. -- M. Machault d'Arnouville, M. de Choiseul, M. de
Maurepas. -- Lettre du jeune Roi à celui-ci. -- Maurepas
jugé par Marmontel. -- Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie
atteintes de la maladie du feu Roi, leur père. -- La jeune
famille royale quitte aussitôt Choisy et se rend à la
Muette. -- La foule, dès le lever du jour, encombre les
grilles du château. -- Enthousiasme populaire. -- Tabatières
de deuil: _la consolation dans le chagrin_; les _quesaco_;
les _poufs au sentiment_. -- Les _bonnets à grands
papillons_. -- Une plaisanterie d'une des dames de la Reine
est cause que cette princesse est mal jugée par les vieilles
douairières qui viennent faire les révérences de deuil. --
Inondations et désastres à l'avénement du Roi comme à son
mariage. -- Troubles à Weimar; émeute; incendie. -- Premier
conseil des dépêches tenu par le roi Louis XVI au château de
la Muette. -- Madame Élisabeth, avec la famille royale, dans
l'église des Carmélites de Saint-Denis. -- Le jeudi 2 juin,
jour de la Fête-Dieu, la jeune princesse avec toute la Cour
accompagne à pied le saint sacrement à l'église paroissiale
de Passy. -- Le premier acte de l'autorité royale est de
faire remise du droit de joyeux avénement. -- Les du Barry
s'éloignent. -- La comtesse se retire dans l'abbaye du
Pont-aux-Dames. -- Le duc d'Aiguillon; le comte du Muy; le
comte de Vergennes. -- Le parlement; la chambre des comptes;
la cour des monnaies. -- Gresset, directeur de l'Académie
française, harangue le Roi et la Reine. -- Durosoy. --
Retour à Versailles. -- L'abbé de Vermond. -- Soufflot. --
Archevêques et évêques. -- Inoculation, à Marly, du Roi, du
comte et de la comtesse de Provence, du comte et de la
comtesse d'Artois. -- Le parti du progrès: Turgot. -- Le
prince Louis de Rohan. -- Buffon. -- Delille. -- Madame
Clotilde et Madame Élisabeth à la Muette. -- La Cour quitte
Marly et se rend à Compiègne, où elle emmène les deux jeunes
princesses. -- Réception faite au Roi. -- Arrivée de
Mesdames. -- Fête de l'Assomption; voeu de Louis XIII;
procession religieuse où figurent Clotilde et Élisabeth. --
Arrivée en France de l'archiduc Maximilien-François. --
Audience donnée par Louis XVI au comte de Viry, ambassadeur
de Sardaigne, et au comte de Vergennes, ministre des
affaires étrangères: déclaration du mariage de Madame
Clotilde avec le prince de Piémont.
Pour initier le lecteur à la connaissance de l'époque qui précéda
immédiatement celle qui sert de cadre à la vie que nous avons
entrepris de raconter, nous avons dû esquisser à grands traits le
mouvement des idées et des faits des dix dernières années du règne de
Louis XV. Le berceau et la première enfance de Madame Élisabeth
tinrent si peu de place dans ces dix années, que nous avons eu à peine
l'occasion de la nommer dans cette introduction. Au moment d'ouvrir le
récit de sa vie, nous devons grouper dans leur ordre chronologique le
petit nombre de faits relatifs à cette princesse qui précédèrent
l'avénement de son frère le roi Louis XVI.
Élisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, fille de Louis, Dauphin,
et de Marie-Joséphine de Saxe, était née à Versailles le jeudi 3 mai
1764, à deux heures du matin. Dans la journée, le duc de Berry, le
comte de Provence, le comte d'Artois, se rendirent à la chapelle du
château, immédiatement après la messe du Roi, pour la cérémonie du
baptême de la princesse nouvellement née. Le Roi et la Reine, Monsieur
le Dauphin, Madame Adélaïde, Mesdames Victoire, Sophie et Louise, le
duc d'Orléans, le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de
Conty, la princesse de Conty, la comtesse de la Marche, le comte de
Clermont, le comte d'Eu, le duc de Penthièvre et le prince de
Lamballe, assistèrent à cette cérémonie. La petite princesse fut tenue
sur les fonts par le jeune duc de Berry, au nom de l'infant don
Philippe, et par Madame Adélaïde, au nom de la reine d'Espagne
douairière. Le baptême fut administré par l'archevêque de Reims, grand
aumônier du Roi, en présence de M. Allant, curé de la paroisse du
château. Plusieurs dignitaires de la cour assistaient à la cérémonie,
ainsi que les ambassadeurs d'Espagne et de Naples.
Madame Élisabeth, en venant au jour, était d'une complexion si
délicate que son existence, pendant les premiers mois, donna lieu à
des inquiétudes continuelles. Ceux qui se plaisent à tirer l'horoscope
des princes, disaient que cette princesse était trop faible pour
saisir les belles destinées qui s'offraient à elle: ils ne se
doutaient pas qu'au contraire ses destinées seraient terribles,
qu'elle aurait la force de les supporter, et qu'il viendrait des temps
mauvais où les maîtres de la France trouveraient trop longue et
abrégeraient cette vie qu'on appréhendait alors de voir s'éteindre
trop tôt.
La petite orpheline, après la mort de Madame la Dauphine, fut
entièrement livrée aux soins de madame la comtesse de Marsan[42],
gouvernante des Enfants de France, qui déjà voyait croître sous sa
direction une autre princesse, la jeune Clotilde, destinée au trône de
Sardaigne, dont elle devait être l'amour et l'édification. Il y avait
entre l'âge des deux soeurs un intervalle de quatre ans et huit mois.
La différence d'humeur et de caractère était encore plus grande:
Clotilde était née avec les plus heureuses dispositions, il suffisait
de les suivre et de les aider; chez Élisabeth, au contraire, il
fallait souvent contrarier la nature, toujours la diriger. Fière,
inflexible, emportée, il y avait chez elle à dompter des défauts
très-regrettables dans un rang inférieur, intolérables dans une
princesse de sang royal. Madame de Marsan avait rempli la première
moitié de sa tâche avec zèle et bonheur, mais aussi sans difficulté:
la jeune Clotilde était douée des qualités les plus aimables: la
crainte d'affliger celle qui prenait soin de son enfance la rendait
attentive aux paroles de madame de Marsan et docile à ses leçons; elle
cherchait à deviner dans ses regards le moindre de ses désirs, et ce
désir lui devenait un devoir. L'application qu'elle apportait à ses
travaux attestait le goût qu'elle y prenait, et promettait d'avance le
succès qui couronna cette éducation donnée avec tant d'intelligence et
reçue avec une docilité si empressée. La bonté de son coeur répondait
à l'élévation de son esprit, et elle se faisait aimer sans efforts de
tous ceux qui l'approchaient.
[Note 42: Marie de Rohan-Soubise, née en 1721, seule fille du prince
de Soubise, mariée en juin 1736 à Gaston-Jean-Baptiste-Charles de
Lorraine, comte de Marsan, brigadier des armées du Roi, né comme elle
en 1721, et mort à Strasbourg en 1743 (1er mai), dans sa
vingt-troisième année.]
La seconde partie de la tâche de madame de Marsan était autrement
difficile. L'opiniâtreté de Madame Élisabeth rappelait celle du duc de
Bourgogne, l'aîné de ses frères, avant que l'éducation l'eût
assouplie; fière de sa naissance, elle exigeait auprès d'elle des
instruments souples de sa volonté; elle disait qu'elle n'avait pas
besoin d'apprendre et de se fatiguer inutilement, puisqu'il y avait
toujours près des princes des hommes qui étaient chargés de penser
pour eux. Elle trépignait de colère quand une de ses femmes ne lui
apportait pas immédiatement l'objet qu'elle avait réclamé. La
différence qui existait entre les caractères des deux soeurs en avait
fait naître une dans les sentiments que leur gouvernante éprouvait
pour chacune d'elles, et la préférence que, involontairement
peut-être, elle montrait à l'aînée, ne put échapper à la cadette. La
jalousie vint encore accroître en celle-ci l'âpreté du caractère; et
un jour que madame de Marsan lui refusait une chose qu'elle désirait:
«Si ma soeur Clotilde, lui répondit-elle froidement, vous l'eût
demandée, elle l'aurait obtenue.»
Élisabeth tomba malade. Clotilde demanda avec instance qu'on la
laissât auprès d'elle, et elle obtint que son lit fût momentanément
apporté auprès du sien. Alors âgée de dix ans, elle prodigua à sa
jeune soeur tous les soins d'une infirmière. Elle voulait la veiller
la nuit, et elle éprouva un vif chagrin de se voir enlever cette
consolation. Mais madame de Marsan craignant, d'après l'avis du
médecin, que le mal ne se communiquât, jugea prudent de les séparer.
La maladie d'Élisabeth avait développé dans sa soeur les sentiments de
la plus tendre amitié. Clotilde ne se borna plus à lui montrer de
l'intérêt pour sa santé, elle se fit un plaisir de lui montrer
l'alphabet et la manière d'épeler et de former les mots; elle lui
donna de petits conseils qui aidèrent à améliorer son caractère, et à
lui inculquer les premières notions de cette religion dont elle avait
déjà elle-même nourri son âme.
Le moment approchait où cette jeune princesse, douée des sentiments
les plus purs et de la plus douce piété, allait faire sa première
communion. Les dispositions angéliques qu'elle apportait à cet acte
lui faisaient désirer ardemment de voir arriver ce grand jour. Ce fut
le troisième mardi d'après Pâques de l'année 1770, le dix-septième
jour d'avril, qu'elle eut ce bonheur, dont le souvenir ne s'effaça
jamais de sa mémoire. Ce jour-là, selon l'étiquette de la cour, elle
quitta les simples habits de l'enfance pour revêtir la parure d'une
jeune princesse. Sa modestie inquiète se rappela toujours avec
tristesse, j'ai presque dit avec remords, qu'elle avait revêtu une
parure mondaine pour aller recevoir le Dieu des pauvres et des
affligés, et elle n'en parla jamais qu'avec le sentiment de la plus
sincère humilité.
Madame de Marsan avait senti qu'elle avait besoin d'aide pour la
seconder dans la réforme qu'elle avait à coeur d'opérer: elle jeta
les yeux sur madame la baronne de Mackau, dont le mari avait été
ministre du Roi à Ratisbonne. Mademoiselle Marie-Angélique de Fitte de
Soucy (madame de Mackau) avait été élevée à Saint-Cyr. Cette maison
conservait avec soin non-seulement des notes sur le caractère et le
mérite de ses élèves, mais elle aimait à les suivre dans le monde,
pour lequel elle les avait formées. Ce fut d'après les renseignements
puisés à cette source que madame de Marsan demanda au Roi de nommer
sous-gouvernante madame de Mackau, qui vivait retirée en Alsace. Ce
choix semblait offrir toutes les conditions requises pour obtenir
d'heureux changements dans le caractère d'un enfant volontaire et
hautain: madame de Mackau, en effet, possédait la fermeté qui fait
ployer la résistance et la bienveillance affectueuse qui sait attirer
l'attachement. Armée d'une puissance presque maternelle, elle éleva
les enfants du trône comme elle eût élevé ses enfants, ne leur passant
aucun défaut, sachant au besoin se faire craindre d'eux, tout en leur
faisant aimer la vertu, dont les leçons, dans sa bouche, avaient cette
autorité que l'exemple rend forte et sacrée. Elle joignait à un esprit
supérieur une dignité de ton et de manières qui inspirait le respect.
Quand son élève s'abandonnait à un de ces mouvements d'humeur hautaine
auxquels elle était sujette, madame de Mackau, après quelques
observations sévères, laissait paraître sur sa physionomie une gravité
morne, comme pour lui rappeler que les princes, aussi bien que toutes
les autres personnes, ne peuvent être aimés que pour leurs vertus et
leurs qualités. Affligée, déconcertée de ce changement subit et
inattendu, Élisabeth, ne sachant ni feindre ni cacher ce qui se
passait en son âme, donnait un grand avantage à sa gouvernante, habile
à profiter de la connaissance qu'elle avait de ce qui se passait dans
l'âme de son élève pour diriger son éducation.
La vive expression du regret de ses fautes, la promesse de s'amender,
amenaient un changement dans les manières de madame de Mackau. Aussi
arrivait-il souvent que, malgré ses cris et ses lamentations,
Élisabeth cédait aux douces instances de l'amitié. Peu à peu on vit
s'effacer en elle les défauts qui retardaient ses progrès et
l'empêchaient de profiter d'une instruction si propre à son
développement moral. Ses sages directrices ne négligeaient rien pour
former sa raison, l'habituer à discuter sur toutes les questions avec
facilité et sans pédantisme, à bien poser un argument, à l'examiner
avec discernement, et à résoudre une question avec logique. Comme tout
progrès ne s'accomplit que par degrés, la jeune princesse, pendant
quelque temps encore, commettait des fautes. En ces occasions,
devenues rares toutefois, elle rencontrait un regard sévère, un
accueil sec, et ce seul témoignage de mécontentement lui devenait une
punition efficace.
Outre les progrès rapides qu'elle fit dans ses études élémentaires,
l'amélioration qui s'était produite dans son naturel prouvait
l'excellence de la méthode qu'on avait employée. Ce caractère si
hautain et si violent se changea peu à peu en une fermeté de
principes, une noblesse et une énergie de sentiments qui plus tard la
rendirent supérieure à toutes les épreuves qui traversèrent sa vie.
C'est ainsi que Madame Élisabeth s'était sentie dominée par un
ascendant irrésistible; c'est ainsi que sous cette sage et forte
discipline, ses défauts naturels se changèrent peu à peu en vertus.
C'est ainsi qu'elle reconnut que sous cet extérieur froid et imposant
il y avait un coeur qui l'aimait pour elle-même, et que dès lors
disposée à aimer son institutrice, à son tour, elle chercha à lui
plaire.
Désormais humble et soumise, elle écoute avec plaisir les
avertissements qu'on lui donne, elle les met en pratique avec
empressement: à la simplicité de l'enfance déjà elle joint la
prudence et le discernement de l'âge mûr. À mesure que ses
connaissances augmentent, elle cherche à régler ses actions et à les
diriger vers Dieu; à mesure aussi qu'elle témoigne à sa gouvernante
plus de déférence et d'affection, elle reçoit d'elle, en retour, des
témoignages plus marqués de dévouement maternel. Elle sent alors
douloureusement la perte qu'elle a faite de ses parents: privée de
leurs caresses et du plus doux sentiment de la nature, son coeur
s'ouvre à l'amour fraternel, qui devient sa passion dominante. Elle
chérit tendrement ses trois frères, mais une sorte de prédilection
l'entraîne vers le duc de Berry, devenu Dauphin. Serait-ce qu'elle
prévoit qu'il sera malheureux, puisqu'il est déjà menacé d'être roi?
Cette tendresse de coeur, qui a servi à corriger tous les défauts
d'Élisabeth, doit être dans le cours de sa vie la source de ses
consolations, de son courage, de ses chagrins et de son dévouement.
Madame de Mackau lui présenta sa fille, qui fut associée à ses études
aussi bien qu'à ses récréations. Tenant par l'âge le milieu entre
Clotilde et Élisabeth, ayant deux ans de plus que celle-ci et deux ans
de moins que la première, elle était comme un trait d'union entre les
deux soeurs.
«Lorsque je fus présentée à Madame Élisabeth, a rapporté madame de
Bombelles (mademoiselle de Mackau), j'étois, malgré mes deux ans de
plus, aussi portée qu'elle à m'amuser. Les jeux furent bientôt établis
entre nous, et la connoissance bientôt faite. Madame Élisabeth
demandoit sans cesse à me voir: j'étois la récompense ou de son
application ou de sa docilité.»
Vers cette époque, à certains jours, après les études sérieuses,
plusieurs dames de mérite, aussi recommandables par leurs principes
religieux que par leur instruction, étaient aussi admises dans
l'intimité des deux petites princesses. C'était un cercle qu'on leur
créait afin d'utiliser leurs loisirs tout en les amusant, de les
former à l'habitude du monde, de leur apprendre à énoncer leurs idées
avec grâce et concision, à juger les choses avec justesse, à exprimer
leurs jugements avec clarté. Ces réunions, qu'elles voyaient toujours
revenir avec joie, avaient le précieux avantage de s'offrir à elles
sous la forme de récréations; mais ces fécondes récréations, sous leur
gaieté apparente et sous leur parfaite modestie, les initiaient, sans
qu'elles s'en doutassent, à ce tact pour ainsi dire divinatoire, à
cette science du monde si nécessaire et si difficile à acquérir, qui
consiste à discerner à première vue le mérite des individus, à
apprécier le caractère, l'esprit dominant de chaque société, sous
quelque forme qu'il se présente: finesse et sagacité qui devinrent par
la suite si exquises chez Élisabeth, que rarement elle se trompait
dans l'opinion qu'elle se formait du caractère des personnes aussi
bien que de l'esprit des réunions où elle se trouvait. «Jamais, dit M.
Ferrand, Madame Élisabeth n'a pu s'intéresser à une conversation dans
laquelle il n'y avait rien à gagner; jamais elle n'a su s'amuser d'un
entretien frivole. Le temps était précieux pour elle: elle savait
qu'on n'en jouit que par le sage emploi qu'on en fait; qu'il se hâte
toujours sans jamais nous attendre; que c'est à nous à nous hâter avec
lui: elle ne concevait pas l'existence de ces êtres qui gémissent
perpétuellement accablés du poids d'une heure: elle regrettait ces
moments qu'un monde léger consomme à des riens, pour se délivrer de
l'embarras de les employer utilement, et le temps ne la surprenait
jamais sans trouver la vertu dans ses actions ou dans ses
projets[43].»
[Note 43: _Éloge historique de Madame Élisabeth_, p. 15 et 16.]
C'était surtout durant la saison que la Cour passait aux châteaux de
Compiègne et de Fontainebleau qu'avaient lieu les instructives
récréations dont nous venons de parler. Madame de Marsan avait composé
quelques petits proverbes pour être joués par ses royales élèves et
les personnes de leur société. Le dénoûment de ces humbles pièces,
faites d'ailleurs sans prétention, contenait toujours une moralité
utile, et finissait d'ordinaire par une de ces maximes sentimentales à
la mode de ce temps-là.
C'est aussi pendant leur séjour dans ces deux résidences royales que
l'étude de la botanique occupait particulièrement les loisirs des deux
princesses. Souvent M. Lemonnier, célèbre médecin dont l'instruction
était si étendue et si variée, les accompagnait avec leur gouvernante
dans les jardins ou dans la forêt, et expliquait devant elles les
propriétés de chaque fleur, de chaque plante, de chaque arbuste, leur
origine et l'époque de leur acclimatation en France. Tout est
intéressant dans la nature quand on s'applique à en découvrir les
arcanes. Ces promenades avaient laissé dans l'esprit de Madame
Clotilde et de Madame Élisabeth un souvenir qu'elles aimèrent toujours
à se rappeler.
Ce fut M. Leblond qui leur donna les premières leçons d'histoire et de
géographie. Sur la demande de leur gouvernante, madame de la
Ferté-Imbault avait _arrangé_ pour elles quelques extraits de la _Vie
des hommes illustres_ de Plutarque. Le lecteur pourra s'étonner du
choix que l'on faisait pour l'instruction des deux jeunes soeurs du
roi de France, d'un livre où madame Roland raconte, en ses Mémoires,
avoir puisé son enthousiasme pour la république, et que, vers la fin
de l'année 1792, au plus fort de la tourmente révolutionnaire,
Dumouriez appréciait ainsi dans une lettre adressée au général Biron:
«Lisez Plutarque, pour apprendre à devenir républicain.» Certes, dans
ce merveilleux ouvrage de Plutarque, tout est vivant: ce ne sont pas
des pages d'histoire qu'on donne à lire à la jeunesse, ce sont des
héros qu'on lui montre: ce sont des rois, des législateurs, des
capitaines qui lui apparaissent comme des amis imposants, révélateurs
de la vérité et confirmant la vérité par leur exemple. Mais nous
remarquons que madame de Genlis n'a point fait figurer les hommes de
Plutarque dans son Traité d'éducation des jeunes personnes, et qu'elle
dit dans ce traité: «Il n'est aucun ouvrage que les enfants de sept à
quinze ans puissent lire seuls avec fruit pour la première fois; donc
tous leur sont également dangereux.» C'est pour cela sans doute que
madame de la Ferté-Imbault était chargée d'_arranger_ l'historien de
l'antiquité.
Laissons là ces puérils détails: les injustices souffertes par les
grands hommes d'Athènes et de Rome auraient sans doute appris à Madame
Élisabeth à supporter avec courage les humiliations et la mort; mais
soyons vrais: Dieu devait placer sur sa route deux guides bien
autrement sûrs pour la soutenir dans cette terrible lutte: cette foi
si vive qui arrache ceux qui en sont animés à toutes les craintes,
puisqu'elle les arrache à tous les doutes, et cette invincible
espérance qui éclaire les ombres du présent du rayonnement de
l'immortalité.
L'abbé de Montégut, chanoine de Chartres, qui avait été nommé, dans
les premiers jours de mai 1774, instituteur en survivance des Enfants
de France, d'après la démission de l'abbé de Lusinnes, contribua à
développer en Madame Élisabeth ce sentiment religieux qui ne la quitta
plus pendant sa vie[44]. Il lui expliqua les merveilles de cet
Évangile qui est tout ensemble l'école du devoir et la source des
consolations. Elle s'appliqua à cette étude avec une sagacité et une
pénétration au-dessus de son âge. On eût dit qu'une secrète
inspiration l'avertissait que c'était là la meilleure et la première
des sciences. À mesure que son intelligence se développa, ces
préceptes s'enracinèrent profondément en elle. La religion lui apparut
comme une chaîne de devoirs et de consolations, dont le premier
anneau, attaché au Ciel, attire sans cesse l'humanité vers son origine
et sa fin. Elle ne chercha pas, comme les esprits de son temps, à
pénétrer les mystères impénétrables, elle se soumit fermement à la loi
de l'Église, sachant combien est infinie la grandeur de Dieu et
combien notre propre nature est limitée. La révélation suppléait
suffisamment pour elle à l'infirmité de notre intelligence, car c'est
à sa lumière que nous marchons dans la charité qui est notre voie, et
vers le ciel qui est notre but. Aussi les traits de piété et
d'abnégation que son instituteur mettait sous ses yeux étaient-ils
reçus par elle avec cet empressement facile qu'elle devait mettre un
jour à en offrir elle-même des exemples.
[Note 44: L'abbé de Montégut est mort à Chartres en 1794.]
De son côté, madame de Marsan la conduisait souvent à Saint-Cyr, où
elle aimait à s'entretenir avec les dames qui avaient porté au plus
haut point de perfection l'éducation des jeunes personnes confiées à
leurs soins. Celles de ces dernières qui par leur application et leur
conduite avaient mérité une récompense, étaient introduites près de la
princesse. D'ordinaire on disait le salut à son arrivée. La jeune
Élisabeth avait du goût pour ce royal asile, où tout était simple,
noble et grand; souvent elle entrait dans les classes, dont les
travaux l'intéressaient, souvent aussi dans le réfectoire, où le menu
du souper aussi bien que l'âge et le nombre des convives occupaient
son attention.
Ce royal établissement, qui portait l'empreinte d'une sainte et
majestueuse pensée, avait éveillé toutes les sympathies de notre jeune
visiteuse, qui ne le quittait jamais sans se promettre d'y revenir. La
Reine elle-même, sans montrer une affection particulière pour
Saint-Cyr, avait pris en estime les dames et les élèves de cette
maison: elle avait parmi ses femmes quelques jeunes filles de
Saint-Louis, et «elle leur interdisait le spectacle lorsque les pièces
ne lui paraissaient pas d'une moralité convenable, se regardant avec
raison comme chargée de veiller aux moeurs et à la conduite de ces
jeunes personnes[45].»
[Note 45: _Mémoires de Madame Campan_, t. I, p. 104.]
Le moment est venu de reprendre notre récit à l'endroit où nous
l'avions suspendu, c'est-à-dire à la fin du règne de Louis XV et à
l'avénement de son successeur. Nous parcourrons rapidement ces années,
pendant lesquelles, selon un écrivain optimiste (M. Droz), la
Révolution aurait pu être évitée, et nous chercherons surtout, au
milieu des faits généraux, la trace des premiers pas de Madame
Élisabeth. Nous avons laissé à Choisy la jeune royauté environnée de
la sympathie publique. Il convient de rappeler ici ses débuts. Avant
de quitter Versailles, Louis XVI avait ordonné à l'abbé Terray,
contrôleur général des finances, de remettre deux cent mille livres
aux curés des paroisses de Paris pour être distribuées aux pauvres. À
peine descendu à Choisy, le prince se recueille; il jette des regards
inquiets autour de lui; il cherche un appui pour sa faiblesse, un ami
pour son coeur. Il croit l'apercevoir parmi les victimes de la
disgrâce d'un pouvoir qui n'avait su inspirer ni estime ni crainte. Sa
raison lui désigne Machault d'Arnouville; le secret désir de la Reine
indique Choiseul. Un conseil de famille (j'allais dire une intrigue
que dirige Madame Adélaïde) fait pencher la balance en faveur de M. de
Maurepas.
On prétendit à l'époque où l'événement se passa que la famille ne
combattit point d'abord le choix du Roi, et que la lettre qui mandait
Machault était déjà remise au courrier; mais que celui-ci ayant tardé
deux minutes à enfourcher son cheval, auquel manquait une sangle ou
une gourmette, la lettre lui fut redemandée et mise à l'adresse de
Maurepas. À quoi tiennent les destinées d'un empire! Elles tiennent,
croyez-le bien, beaucoup plus à la volonté de ceux qui gouvernent qu'à
une sangle et une gourmette. La timidité de Louis XVI, qui devait lui
être si fatale, l'empêcha de prendre tout d'abord la résolution que
son coeur lui dictait, et qui était la meilleure. Il fit donc partir
la lettre dont voici la copie:
»_À Monsieur le comte de Maurepas._
«Choisy, le 11 mai 1774.
»Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec tout le
royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi, et ce nom
renferme toutes mes obligations; mais je n'ai que vingt ans, et je
n'ai pas toutes les connoissances qui me sont nécessaires; de plus, je
ne puis voir aucun ministre, tous ayant vu le Roi dans sa dernière
maladie. La certitude que j'ai de votre probité et de votre
connoissance profonde des affaires m'engage à vous prier de m'aider de
vos conseils. Venez donc le plus tôt qu'il vous sera possible, et vous
me ferez grand plaisir.
»LOUIS.»
* * * * *
Marmontel me semble avoir apprécié justement la résolution de Louis
XVI: «S'il n'avoit fallu, dit-il, qu'instruire un jeune roi à manier
légèrement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des
choses et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût
été sans aucune comparaison l'homme qu'on auroit dû choisir. Peut-être
avoit-on espéré que l'âge et le malheur auroient donné à son caractère
plus de solidité, de constance et d'énergie; mais naturellement
foible, indolent, personnel, aimant ses aises et son repos, voulant
que sa vieillesse fût honorée mais tranquille, évitant tout ce qui
pouvoit attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil, croyant à
peine aux vertus pénibles et regardant le pur amour du bien public
comme une duperie ou comme une jactance, peu jaloux de donner de
l'éclat à son ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à
tout mener sans bruit, en consultant toujours les considérations
plutôt que les principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il
avoit été dans ses jeunes années, un homme aimable, occupé de
lui-même, et un ministre courtisan.»
Placé près d'un roi de vingt ans, un tel ministre ne pouvait, ce me
semble, qu'intimider sa jeunesse sans guider son inexpérience.
Quatre jours après leur arrivée à Choisy, Mesdames Adélaïde, Victoire
et Sophie furent atteintes du mal dont leur dévouement avait gagné le
germe près du lit du Roi leur père, pendant son affreuse maladie.
L'état de Madame Adélaïde inspirait particulièrement quelque crainte.
Marie-Antoinette écrivait à sa mère le 14 avril: «On vient de me
défendre d'aller chez ma tante Adélaïde, qui a beaucoup de fièvre et
maux de reins: on craint la petite vérole. Je frémis et n'ose pas
penser aux suites; il est déjà bien affreux pour elle de payer si vite
le sacrifice qu'elle a fait[46].»
[Note 46: _Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, publié par Alfred von
Arneth, 1 vol. in-8º, Vienne et Paris.]
Les médecins ordonnèrent de faire sur-le-champ partir de Choisy la
jeune famille royale. Elle se rendit au château de la Muette. La
proximité de Paris attira aux environs de cette résidence une
affluence de monde telle, que dès le lever du jour la foule était déjà
établie aux grilles du château.
La défaveur jetée sur le déclin du dernier règne, l'espérance que le
nouveau règne faisait naître, concouraient à exciter des
démonstrations d'allégresse et d'affection qui, dès le matin jusqu'au
coucher du soleil, se traduisaient par les cris de _Vive le Roi!_
Marie-Antoinette tressaillait de joie à ces démonstrations, qui
semblaient dire que le jeune Roi avait le coeur de ses peuples[47].
Elle mandait à l'Impératrice-reine que depuis la mort de son aïeul,
Louis XVI «ne cessoit de travailler et de répondre de sa main aux
ministres qu'il ne pouvoit pas encore voir, et à beaucoup d'autres
lettres. Ce qu'il y a de sûr, ajoutait-elle, c'est qu'il a le goût de
l'économie et le plus grand désir de rendre ses peuples heureux. En
tout il a autant d'envie que de besoin de s'instruire; j'espère que
Dieu bénira sa bonne volonté[48].»
[Note 47: Déjà l'année précédente, quelques jours après son entrée à
Paris, le 8 juin 1773, avec M. le Dauphin, Marie-Antoinette mandait à
l'Impératrice, sa mère:
«Je n'oublierai de ma vie la fête que nous avons eue mardi: nous avons
fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous
ceux qu'on a pu imaginer; mais tout cela, quoique fort bien, n'est pas
ce qui m'a touchée le plus, mais c'est la tendresse et l'empressement
de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé, étoit
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous avons été nous promener
aux Tuileries, il y avoit une si grande foule que nous avons été trois
quarts d'heure sans pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et
moi avons recommandé plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne,
ce qui a fait bon effet. Il y a eu si bon ordre dans cette journée
que, malgré le monde énorme, il n'y a eu personne blessé. Au retour de
la promenade, nous sommes montés sur une terrasse découverte et y
sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma chère maman,
les transports de joie, d'affection qu'on a témoignés dans ce moment.
Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le peuple. Qu'on
est heureux de gagner son amitié à si bon marché! Il n'y a pourtant
rien de si précieux; je l'ai bien senti et je ne l'oublierai jamais.»
(Lettre de Versailles, le 14 juin 1773.)]
[Note 48: IDEM, _ibid._ Lettre du 14 juin 1774.]
Jamais règne ne s'inaugura par des témoignages d'enthousiasme plus
unanimes. Les poëtes à l'envi célébraient le jeune Roi; la toilette de
la jeune Reine devenait un type sur lequel toutes les modes se
réglaient. Un joaillier s'enrichissait en vendant des tabatières de
deuil, portant dans leur boîte faite de chagrin le portrait de
Marie-Antoinette; ce qui amena ce jeu de mots: _La consolation dans le
chagrin._
Le deuil du feu Roi avait arrêté une nouvelle mode assez étrange, qui
avait succédé aux _quesaco_, et qu'on appelait les _poufs au
sentiment_. C'était une coiffure élevée dans laquelle on ménageait une
place à l'image des personnes ou des choses de sa prédilection, comme
le portrait de son père, de sa fille, celui de son chien, de son chat,
ou même de son sapajou, tout cela garni des cheveux d'un époux ou d'un
ami de coeur; mode incroyable, où l'extravagance le disputait au
ridicule.
Le Roi décida que le deuil serait de sept mois, dont un en grandes
pleureuses et un en petites[49]. Toutes les dames présentées à la
cour, les plus âgées comme les plus jeunes, regardèrent comme un
devoir de venir rendre hommage à leurs nouveaux souverains. Un jour
fut indiqué pour la réception générale des révérences de deuil.
Laissons parler un témoin oculaire[50]: «Les petits bonnets noirs à
grands papillons, les vieilles têtes chancelantes, les révérences
profondes et répondant aux mouvements de la tête, rendirent à la
vérité quelques vénérables douairières un peu grotesques; mais la
Reine, qui avait beaucoup de dignité et de respect pour les
convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien
qu'elle devait observer. Une plaisanterie indiscrète d'une des dames
du palais lui en donna cependant le tort apparent. Madame la marquise
de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance, et
forcée par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrière la
Reine, trouva plus commode de s'asseoir à terre sur le parquet, en se
cachant derrière l'espèce de muraille que formaient les paniers de la
Reine et des dames du palais. Là, voulant fixer l'attention et
contrefaire la gaieté, elle tirait les jupes de ces dames et faisait
mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux
de la représentation qui régnait dans toute la chambre de la Reine,
déconcerta Sa Majesté. Plusieurs fois elle porta son éventail devant
son visage pour cacher un sourire involontaire, et l'aréopage sévère
des vieilles dames, prononçant son arrêt en dernier ressort, déclara
que la jeune Reine s'était moquée de toutes les personnes respectables
qui s'étaient empressées de lui rendre leurs devoirs; qu'elle n'aimait
que la jeunesse; qu'elle avait manqué à toutes les bienséances, et
qu'aucune d'elles ne se présenterait plus à la cour. Le titre de
moqueuse lui fut généralement donné, et il n'en est point qui soit
plus défavorablement accueilli dans le monde.... Les fautes des
grands, ou celles que la méchanceté leur attribue, circulent avec la
plus grande rapidité et se transmettent comme une sorte de tradition
historique que le provincial le plus obscur aime à répéter. Plus de
quinze ans après cet événement, j'entendais raconter à de vieilles
dames, au fond de l'Auvergne, tous les détails du jour des révérences
pour le deuil du feu Roi, où, disait-on, la Reine avait indécemment
éclaté de rire au nez des duchesses et des princesses sexagénaires qui
avaient cru devoir paraître pour cette cérémonie.»
[Note 49: _Gazette de France_ du lundi 23 mai 1774.]
[Note 50: Madame Campan.]
Le 18 mai, il n'était bruit que de désastres causés par l'orage dans
les journées du 14 et du 15. On racontait que dans le village de
Lieux[51], à une heure de Pontoise, les eaux s'étaient accrues si
instantanément qu'on avait été obligé d'abattre des murailles pour
secourir des enfants qui surnageaient dans leurs berceaux. L'eau était
entrée avec tant d'impétuosité dans l'église, que la population, qui
chantait vêpres en ce moment, n'eut que le temps de se sauver;
plusieurs maisons furent entraînées, les fruits naissants détruits, et
tout espoir de moisson anéanti. De l'autre côté de Paris, même
désastre: la vallée d'Yères était couverte d'eau. Le petit ruisseau
qui baigne à peine le pied du château de Romaine, près de Lésigny en
Brie, avait grossi jusqu'à la hauteur de vingt pieds, renversant les
ponts, les murs de clôture, étouffant les bestiaux et atteignant déjà
les hommes réfugiés dans les étages supérieurs du château, qui
menaçait de céder lui-même.
[Note 51: Aujourd'hui Vauréal.]
On racontait aussi plusieurs incendies qui avaient causé de grands
malheurs en Normandie et en Picardie, notamment au bourg de Tricot,
près de Montdidier. Ainsi les désastres qui avaient marqué le mariage
de Louis XVI se reproduisaient à son avénement.
Le public dut être frappé de la corrélation qui se manifestait entre
les deux grandes époques de la vie de ce prince, et quelques-uns de
ces esprits qui, sans croire être fatalistes ou superstitieux,
cherchent à préjuger la destinée des rois par les faits mêmes qui
accompagnent leur début, prédirent que le règne inauguré ainsi serait
témoin de bouleversements qui changeraient la face du monde.
La nouvelle de ces désastres apportait aux habitants de la Muette un
nouveau sujet de tristesse; mais ils avaient l'esprit trop élevé pour
voir dans ces fâcheux accidents des signes qui dussent assombrir pour
eux l'horizon de l'avenir. Cependant la Reine apprit en même temps les
troubles qui venaient d'agiter le petit État de Weimar. La régence que
la duchesse Anne-Amélie avait exercée pendant la minorité de son fils
touchait à son terme, et l'impatience de quelques novateurs avait
fomenté ces mouvements qui précèdent d'ordinaire la fin d'un règne et
le commencement d'une autorité nouvelle. La lettre qui contenait ces
détails racontait qu'une émeute ayant éclaté à propos d'une taxe
établie de temps immémorial à Weimar, la régente avait fait arrêter
deux des plus mutins, puis, les ayant relâchés, ils avaient été portés
chez eux en triomphe. (Ici la Reine, qui lisait ces détails, s'arrêta,
et Monsieur fit cette réflexion: «Il ne fallait pas les arrêter s'ils
n'étaient pas coupables.--Ni les relâcher s'ils l'étaient,» répondit
Marie-Antoinette. Puis elle continua la lecture de cette lettre,
rapportant que l'émotion de ces scènes avait altéré la santé de la
duchesse, et que depuis quelques jours elle gardait le lit, lorsqu'un
incendie éclata dans son palais[52]).
[Note 52: Ces lettres, adressées à la Reine, n'imputaient pas ce
malheur à la malveillance. Et pourtant la duchesse de Weimar avait été
la première à s'apercevoir de l'incendie, arrivé en plein midi, et
elle n'avait eu que le temps de se sauver. Le palais, entouré de
fossés et composé de deux ailes unies par un centre commun, n'était
abordable que d'un côté et par un seul pont. Les difficultés de
secours étaient grandes. Le feu ayant pris à une extrémité du château,
on transporta dans l'autre les meubles et les objets précieux; mais
l'incendie courut presque aussi vite, le service des pompes ne put se
faire avec promptitude, et rien n'échappa à la fureur des flammes. Une
caisse renfermant quatre-vingt mille thalers fut perdue, ainsi qu'une
vaisselle de deux cent quarante couverts et un mobilier immense; mais
des pertes bien autrement irréparables furent à regretter: une galerie
de tableaux précieux, une bibliothèque de livres rares, et les
archives de la maison de Saxe, qui contenaient les titres originaux de
quelques pactes et conventions entre la branche Électorale et la ligne
Ernestine. Ce ne fut pas tout: le feu fit des progrès si violents
qu'il pénétra jusque dans les caveaux où reposaient les restes des
princes de Saxe-Weimar et détruisit tout ce qui s'y trouvait.]
On s'occupa au château de la Muette de ce sinistre événement, sans se
douter qu'il était le prélude des agitations bien autrement
redoutables qui allaient tourmenter l'Europe et surtout la France.
Veuve, mère et régente, la duchesse de Weimar avait plus d'un titre à
l'intérêt de la Reine; mais le malheur dont Marie-Antoinette prenait
pitié, et le courage dont elle faisait l'éloge, n'étaient rien auprès
de ce que Dieu réservait à la Reine et à sa belle-soeur Élisabeth, en
ce moment auprès d'elle, et qui n'avait encore que dix ans: un malheur
au-dessus de toute pitié, un courage au-dessus de tout éloge.
L'âge si tendre de Madame Élisabeth m'a obligé jusqu'ici à ne point
distinguer sa vie de celle du Roi son frère et de celle de la Reine sa
soeur, qui se séparaient le moins possible de cette jeune princesse.
Le courant des grandeurs royales emportait ce petit flot, qui n'avait
encore ni bruit ni mouvement qui lui fussent propres. Bientôt
Élisabeth sortira de cette ombre propice qui environna ses premières
années. On verra l'aurore de son esprit se lever, son coeur se former,
et puis, une fois armée pour le combat, elle viendra librement
demander sa part des épreuves et des adversités royales; mais
n'anticipons pas sur les événements, et n'ouvrons pas à la Révolution
avant qu'elle frappe à la porte de l'histoire.
Le 21 mai, le Roi tient son premier conseil des dépêches, auquel le
comte de Maurepas est appelé.
Le dimanche 22, jour de la Pentecôte, et le lundi 23, Madame Élisabeth
avec toute la famille royale assiste le matin à l'office et
l'après-midi aux vêpres, dans l'église des Minimes de Chaillot. Le
mardi 24, dans l'après-midi, Madame Élisabeth accompagne encore sa
famille à Saint-Denis, où elle va voir Madame Louise et entendre les
vêpres et le salut dans l'église des Religieuses Carmélites. Le peuple
se porte en foule sur leur passage et leur témoigne ses sentiments par
de vives acclamations.
Le jeudi 2 juin, jour de la Fête-Dieu, un acte de piété publique (que
ne comprennent plus les philosophes du jour) leur attire les
bénédictions des mères chrétiennes: le Roi et la Reine, entourés de
leur famille, accompagnent à pied le saint sacrement à la procession
de l'église paroissiale de Passy. Cette cérémonie religieuse avait
attiré un concours prodigieux de population. Informé qu'un des
boulangers du lieu avait profité de cette occasion pour vendre son
pain au-dessus de la taxe, le Roi manda lui-même cet artisan enrichi,
le réprimanda vivement, et le condamna à une amende de six cents
livres pour les pauvres.
Le lendemain 3 juin, paraît un édit qui gagne davantage aux jeunes
souverains les sympathies populaires. Le premier acte de l'autorité
royale est tout ensemble un acte de justice et de bonté: il rassure la
nation sur le payement des dettes de l'État, sur l'acquittement des
intérêts promis, et il fait remise du droit de joyeux avénement[53].
[Note 53: Voici cet acte:
«Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons
que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens
qui pourront rendre nos peuples heureux; c'est notre premier désir. Et
connoissant que cette félicité dépend principalement d'une sage
administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un des
rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est
vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et
notre première étude. Nous étant fait rendre compte de l'état actuel
des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avoit
des fonds certains pour le payement exact des arrérages et intérêts
promis et des remboursements annoncés; et considérant ces engagements
comme une dette de l'État, et les créances qui les représentent comme
une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre
protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le
payement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de
l'État et consacré les principes de justice qui feront la base de
notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids
des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et
l'économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage
d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction
de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous
n'aurions pas assuré la stabilité. Il est des dépenses nécessaires
qu'il faut concilier avec l'ordre et la sûreté de nos États; il en est
qui dérivent de libéralités, susceptibles peut-être de modération,
mais qui ont acquis des droits dans l'ordre de la justice par une
longue possession, et qui dès lors ne présentent que des économies
graduelles. Il est enfin des dépenses qui tiennent à notre personne et
au faste de notre cour; sur celles-là nous pourrons suivre plus
promptement les mouvements de notre coeur, et nous nous occupons déjà
des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices
ne nous coûteront rien dès qu'ils pourront tourner au soulagement de
nos sujets; leur bonheur fera notre gloire, et le bien que nous
pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de
nos travaux. Voulant que cet édit, le premier émané de notre autorité,
porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos
intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui
nous est dû à cause de notre avénement à la couronne. C'est assez pour
eux d'avoir à regretter un Roi plein de bonté, éclairé par
l'expérience d'un long règne, respecté dans l'Europe par sa
modération, son amour pour la paix et sa fidélité dans les traités.»]
L'atmosphère de la loyauté s'épure: les du Barry s'éloignent; la
comtesse se retire dans l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux, M.
de Monteil remplace le marquis du Barry comme capitaine colonel des
Suisses de la garde du comte d'Artois, et la comtesse de Polignac
remplace la marquise du Barry, dame pour accompagner la comtesse
d'Artois. Le duc d'Aiguillon remet aussi au Roi la démission de sa
charge de secrétaire d'État: le Roi appelle le comte du Muy au
ministère de la guerre, et le comte de Vergennes (qui était
ambassadeur en Suède) au ministère des affaires étrangères.
Le 5 juin, le Parlement (dont la députation se composait du premier
président, de deux présidents à mortier, de quatre conseillers de la
grand'chambre et des gens du Roi) se rend à la Muette pour présenter
ses premiers hommages aux nouveaux souverains. La chambre des comptes
et la cour des monnaies suivent de près le Parlement. Puis l'Académie
française est introduite par le marquis de Dreux, grand maître des
cérémonies, et présentée au Roi et à la Reine par le duc de la
Vrillière, ministre secrétaire d'État de la maison. Gresset, revenu de
sa ville d'Amiens, d'où il ne sortait que dans de grandes
circonstances, harangua les jeunes souverains au nom de l'Académie
française, dont il était directeur. «Sire, dit-il au Roi en finissant,
les brillantes destinées dont ce grand prince (Louis XV) fut privé,
vont être remplies par le règne fortuné de Votre Majesté sur la plus
noble des monarchies, sur cette nation généreuse, franche, sensible,
si distinguée par son amour pour ses maîtres, pour laquelle cet amour
est un besoin, une gloire, un bonheur, nation si digne par ses
sentiments de l'amour de son Roi[54].»
[Note 54: Voir, note VI, le discours de Gresset _in extenso_ à la fin
du volume.]
Quelles pénibles réflexions ces éloges donnés à la nation ne font-ils
pas naître, quand notre mémoire se reporte sur les humiliations, les
outrages et la mort que _la nation généreuse_ laissa infliger à ce
malheureux prince!
Et quelles douloureuses pensées ne fait-il pas naître, cet autre
discours adressé à la Reine, que nos lecteurs peut-être trouveront
trop louangeur, mais auquel les contemporains applaudissaient comme à
un hommage mérité, quand Gresset s'exprimait ainsi:
«MADAME,
»Il ne restoit plus à la nation qu'un sentiment dont elle peut offrir
l'hommage à Votre Majesté, celui du plus profond respect qui nous
amène au pied du trône; le tribut des autres sentiments vous avoit été
offert d'une voix unanime dès que votre présence auguste et chérie a
paré nos climats.
»Tous les titres faits pour commander, réussir et plaire, titres
héréditaires dans votre auguste maison; la bienfaisance, la
sensibilité pour l'infortune, l'esprit aimable et la vertu embellie de
toutes les grâces qui la font adorer, avoient commencé votre empire
sur tous les coeurs françois.
»Dans ces enchantements universels, au milieu de ces acclamations
attendrissantes qui précèdent, accompagnent et suivent vos traces,
daignez, Madame, en recevant avec bonté le premier hommage de
l'Académie françoise, daignez lui permettre d'espérer que Votre
Majesté voudra bien honorer quelquefois ses travaux d'un regard.
»Les lettres, les beaux-arts et le génie sont les organes et les
dépositaires de la gloire des empires. Quelle époque plus brillante
pourroit les animer et les inspirer que le règne fortuné qui commence?
En écrivant, Madame, pour le plus puissant et le plus aimable des
rois, en écrivant pour Votre Majesté, l'histoire, l'éloquence et la
poésie n'auront que des succès à célébrer, des vertus à peindre et la
vérité à exprimer.»
* * * * *
Ces paroles émurent le Roi et la Reine. Ils y répondirent par quelques
mots pleins de bonté. Ils avaient tous deux une véritable sympathie
pour Gresset, qui avait éprouvé quelque disgrâce sous le règne
précédent; puis ils connaissaient le poëme de _Vert-Vert_, ce
spirituel badinage[55] qui a surnagé, aussi bien que _le Lutrin_, sur
ce fleuve du temps où tant de gros livres s'enfoncent et
disparaissent.
[Note 55: Voir la note VII à la fin du volume.]
La justice du nouveau Roi dédommagea Gresset des rigueurs de Louis XV.
L'auteur du _Méchant_ reçut le cordon de l'ordre de Saint-Michel et
des lettres de noblesse rédigées dans les termes les plus honorables.
Durosoi, qui avait été mis à la Bastille en 1770 pour un mauvais
ouvrage, ne craignit pas de venir aussi à la Muette complimenter le
Roi et la Reine par un pitoyable poëme intitulé _le Joyeux Avénement_.
Il ne faut pas dire qu'un mauvais écrit suppose toujours de l'esprit;
«car, dit la Harpe, ceux de M. Durosoi supposent le contraire.»
Palissot, en accolant dans un vers Durosoi à Blin de Sainmore,
prévient par une note explicative que «Blin est à Rosoi ce que
l'honnête aisance est à la mendicité.» Mais le temps viendra où le
poëte sans verve prouvera qu'il n'est pas un homme sans coeur: s'il a
le tort d'apporter de misérables vers au Roi en 1774, il aura le
courage de mourir pour lui en 1792.
Le 6 juin, le Roi, la Reine et la famille royale se rendent à
Versailles, où ils sont accueillis par les témoignages d'une joie vive
et franche. Le Roi assiste à la levée des scellés qui avaient été
apposés sur les effets du feu Roi, son grand-père, par le duc de la
Vrillière.
La cour va dîner au petit Trianon, château que Louis XVI vient de
donner à la Reine, et dont la Reine pour la première fois fait les
honneurs à sa famille.
Le Roi avait déjà signé quelques nominations dans la maison de la
Reine, à qui il avait donné l'évêque de Chartres pour grand aumônier,
l'évêque de Nancy pour premier aumônier, et le marquis de Paulmy
d'Argenson pour chancelier. Il n'était pas question de M. de Vermond.
Louis XVI, dont l'âme droite et pure devinait comme par instinct les
intrigants, n'avait aucune sympathie pour cet abbé de cour, créature
de Choiseul et ami des encyclopédistes. Avant son avénement à la
couronne, il ne lui avait jamais adressé la parole, et souvent il ne
lui avait répondu que par un haussement d'épaules. Vermond, voyant
fort bien que le Roi n'était pas disposé à lui faire oublier les
procédés du Dauphin, sentit que la meilleure chance de conserver sa
position était de savoir la hasarder. Il alla donc au-devant de la
difficulté, et écrivit au Roi que, «tenant uniquement de la confiance
du feu Roi l'honneur d'être admis dans l'intérieur le plus intime chez
la Reine, il ne pouvait continuer de rester auprès d'elle sans en
avoir obtenu le consentement de son auguste époux.» Louis XVI lui
renvoya sa lettre, après y avoir écrit ces mots: «Je consens à ce que
l'abbé de Vermond continue ses fonctions auprès de la Reine.» Ainsi se
révélaient déjà la bonté de coeur et la faiblesse de caractère du
jeune Roi. «Je plains mon successeur,» avait dit Louis XV quelques
jours avant sa mort. La prévision de ce prince à son déclin frappa les
esprits quand on vit que le désir d'être agréable à Marie-Antoinette
venait de dicter à Louis XVI un acte qui ne pouvait que porter
préjudice à la Reine: toute marque de faveur accordée à un intrigant
décrédite l'autorité.
Revenu au château de la Muette, le Roi y distribue quelques nouvelles
grâces[56]. Dans l'après-midi du 17, après y avoir reçu le serment
d'un grand nombre d'évêques et d'archevêques, Louis XVI se transporte
avec sa famille à Marly, où le lendemain matin il devait avec la
Reine, Monsieur et Madame, se livrer à l'inoculation[56-A], suivant
en cela l'exemple de Mesdames Adélaïde, Sophie et Victoire, qui
s'étaient précédemment soumises à cette opération, dont le succès
avait été complet.
[Note 56: Le 12, Soufflot, contrôleur général des bâtiments de la
couronne, chargé depuis 1757 de la construction de la nouvelle église
de Sainte-Geneviève, vient mettre sous les yeux de la cour les dessins
et les modèles de ce gigantesque monument, exposés dans un pavillon
des jardins de ce château. Le Roi et la Reine en examinent avec
attention tous les détails et en témoignent leur satisfaction à
l'auteur: «Monsieur, lui dit la Reine, Paris était jaloux de
l'Hôtel-Dieu de Lyon[56-B]; mais les choses vont reprendre leur place,
et Lyon redevenir jaloux de Paris.»
Le 16, un autre objet excita aussi la curiosité et l'intérêt de Leurs
Majestés: c'était le grand télescope catoptrique qu'elles allèrent
voir dans l'hôtel du cabinet de physique et d'optique du Roi. Le
mécanisme et le mérite de cet instrument, et de tous ceux qui
faisaient partie de cette précieuse collection, leur furent expliqués
par le savant Dom Noël, qui en connaissait tous les secrets.
Le journal qui donne ces détails ajoute:
«La matière variolique a été prise d'un enfant de deux ans, dont la
petite vérole étoit discrète et de la meilleure espèce. La santé de
l'enfant, ainsi que celle du père et de la mère, a été constatée avec le
plus grand soin par l'examen des médecins et par les informations les
plus exactes du magistrat. Il en a été dressé un procès-verbal[56-C].»
Pendant tout le reste du mois, les gazettes entretiennent
journellement le public de toutes les phases de l'inoculation.
_Bulletin du Roi_: «L'éruption est au second jour. Il y a très-peu de
boutons, mais ils sont bien caractérisés,» etc.
_Bulletin de Monsieur_: «L'éruption est commencée.»
_Bulletin de Mgr le comte d'Artois_: «L'éruption continue...»
_Bulletin de Madame la comtesse d'Artois_: «La fièvre est diminuée;
l'éruption commence.»
Le lendemain, les bulletins disent: «Les boutons suppurent;» puis plus
tard: «les boutons se dessèchent.»
Ce traitement nouveau alors occupait tellement l'attention, que de
pareils détails, par l'effroi qu'ils inspiraient, se sauvèrent de
l'étrange et du ridicule. Le peuple était si convaincu des dangers de
la _vaccine_, qu'il ne fallait rien moins que l'exemple de la famille
royale pour l'amener à accepter cette innovation. Des voeux se
faisaient de toutes parts pour que la santé du Roi ne fût point
compromise par cette épreuve. Madame de Parabère, abbesse de
Notre-Dame-lez-Saintes, prenait l'engagement de «recevoir gratis, dès
que le Roi seroit rétabli, deux demoiselles de condition, d'en élever
deux autres et de nourrir et entretenir deux pauvres jusqu'à ce qu'ils
eussent appris un métier[56-D].» Madame de Quélen, prieure du
monastère royal de Poissy, fondait à perpétuité une messe solennelle
pour la conservation des jours précieux de Leurs Majestés et de la
famille royale[56-E]. Marie-Thérèse écrivait à Marie-Antoinette, de
Schönbrunn, le 1er juin 1774: «Je ne vous dis rien d'ici; ma tête
n'est remplie, autant que mon coeur, que d'inoculation. J'ai recours
aux pauvres qui prient Dieu bien instamment chez les bons Capucins et
au couvent de la Reine, où je compte bien tenir un _Te Deum_, si le
bon Dieu nous accorde le rétablissement _unseres werthen Königs_;
quelque peu d'allemand, pour que vous ne l'oubliiez. Je vous
embrasse.»
Dès que l'Impératrice-reine apprit le succès de l'inoculation de Sa
Majesté Très-Chrétienne, elle se rendit à l'église des Religieuses
Clarisses de Vienne et y assista à un office solennel, qu'elle fit
célébrer en action de grâces.
On écrivait de Vienne, le 13 juillet: «Sa Majesté Impériale a choisi
cette église parce qu'elle a été fondée par Élisabeth d'Autriche,
reine de France, qui avoit épousé Charles IX, et qui se retira à
Vienne après la mort de ce monarque. Cette princesse, qui ne parut
qu'un instant à la cour de France, s'y étoit concilié tous les coeurs.
On disoit d'elle alors ce que les historiens de nos jours pourront
attester à la postérité, en parlant d'une princesse de la même maison
qui fait le bonheur et l'admiration de la France, que dans la plus
grande jeunesse elle avoit toutes les vertus de l'ancien temps:
_Prisci moris vel juvenili ætate femina._»]
[Note 56-B: Ouvrage qui avait mis le sceau à la réputation de
Soufflot.]
[Note 56-C: _Gazette de France_ du lundi 20 juin 1774.]
[Note 56-D: _Gazette de France_, nº 57, lundi 18 juillet 1774.]
[Note 56-E: _Gazette de France_, nº 64, vendredi 12 août 1774.]
À cette époque, le parti philosophique eut un jour de triomphe.
Longtemps comprimé par l'administration vigoureuse de Maupeou et de
Terray, le parti qui prenait le nom de _parti du progrès_ s'était
senti renaître à l'avénement du jeune Roi, et il appelait de ses voeux
Turgot au ministère. Tous les esprits qui charmaient alors les salons
par leur conversation ou dirigeaient l'opinion par leurs livres, les
Thomas et les Morellet, les Condillac et les Bailly, les d'Alembert et
les Condorcet, les Marmontel et les la Harpe, toute cette pléiade
qu'illuminait le dernier rayon du vieil astre de Ferney, proclamait
l'intendant de Limoges comme le seul homme capable d'opérer les
réformes désirées. Turgot fut présenté le mardi 19 juillet à Louis XVI
et à la famille royale, et le vendredi 22 il prêta serment entre les
mains du Roi comme secrétaire d'État de la marine.
Le comte de Vergennes avait prêté serment la veille comme secrétaire
d'État des affaires étrangères.
La vue des honnêtes gens arrivant aux affaires devait inquiéter les
mauvais. Le prince Louis de Rohan ayant le 6 juillet quitté Vienne, où
il avait laissé son abbé Georgel, était à Paris depuis le milieu du
même mois, et s'était empressé de solliciter l'honneur de faire sa
cour au Roi et à la Reine. La Reine le connaissait de réputation
depuis longtemps. «Sa mauvaise conduite, écrivait-elle en 1773, me
fait peine de toute manière; c'est un point encore plus fâcheux dans
ce pays-ci, qu'il déshonore, que pour Vienne qu'il scandalise[57].»
Aussi la Reine, sans consentir à le recevoir, lui fit-elle demander
une lettre que l'Impératrice, sa mère, lui avait remise pour elle. Le
Roi, plus débonnaire, lui accorda une audience à Marly; mais il ne
l'écouta que quelques minutes, et lui dit brusquement: «Je vous ferai
bientôt savoir mes volontés.»
[Note 57: _Correspondance de Marie-Thérèse et de Marie-Antoinette_,
1770--1780, publiée par M. Alfred d'Arneth, Paris et Vienne, 1865.]
Le diplomate ecclésiastique ne put dès lors douter des sentiments peu
favorables du Roi et de la Reine; mais le crédit qui entourait en
France le nom de Rohan était tel que la pensée d'une disgrâce ne vint
à personne en dehors du château. Et à l'occasion de cette glaciale
réception, faite par un prince honnête homme à un évêque libertin que
la cour d'Autriche repoussait avec dégoût et que la Reine de France
refusait de voir, la _Gazette de France_ écrivait avec assurance[58]:
«De Marly, le 21 juillet 1774.
»Le prince Louis de Rohan, coadjuteur de l'évêché de Strasbourg et
ambassadeur extraordinaire à la cour de Vienne, a eu l'honneur de
rendre ses respects à Leurs Majestés et à la famille royale.»
[Note 58: Numéro du vendredi 22 juillet 1774.]
Cette feuille, dont l'origine remontait à l'année 1631, et qui était
regardée sous Louis XVI comme l'instrument de publicité le mieux
informé, était cette fois, je ne veux pas dire complice, mais dupe
d'influences qui faussaient la vérité. Non, le 21 juillet 1774, la
Reine ne reçut point cet audacieux prélat[59]; mais peu de temps
auparavant elle avait fait ouvrir sa porte à Buffon. Elle avait traité
avec toute la distinction qu'il méritait l'illustre intendant du
jardin royal des Plantes, qui venait lui faire hommage du nouveau
volume récemment publié par lui, et servant d'introduction à
l'_Histoire des minéraux_.
[Note 59: Peu de jours après, il pria le Roi de le dispenser de
retourner à Vienne, où il était moins estimé encore qu'à Versailles.
Le baron de Breteuil le remplaça comme ambassadeur extraordinaire à la
cour d'Autriche.]
Le 17 du même mois, elle avait, ainsi que le Roi, accueilli l'abbé
Delille, admis à leur présenter son discours de réception à l'Académie
française, où il avait remplacé M. de la Condamine. Marie-Antoinette le
complimenta au sujet des beaux vers _sur le luxe_, par la lecture
desquels s'était terminée cette fête littéraire. Quelques esprits
méchants s'étaient permis, à l'Académie, d'appliquer à Marie-Antoinette
plus d'un passage de cette satire; pensée injurieuse contre laquelle
protestait le caractère du poëte, tout autant que sa respectueuse
admiration pour la Reine.
Madame Élisabeth passa avec sa soeur Clotilde une partie de l'été au
château de la Muette, où la famille royale venait les voir de temps à
autre. Ainsi, le dimanche 24 juillet, Mesdames Adélaïde, Victoire et
Sophie, étant allées rendre visite à Saint-Denis à Madame Louise,
vinrent souper à la Muette avec les deux petites princesses.
Le lendemain 25, le Roi et la Reine, Monsieur et Madame, le comte et
la comtesse d'Artois, ayant été aussi à Saint-Denis, puis à Paris,
passèrent la soirée à la Muette avec leurs jeunes soeurs, et soupèrent
avec elles avant de retourner à Marly.
Le mercredi 27, on célébra dans l'abbaye royale de Saint-Denis le
service solennel pour le repos de l'âme du feu Roi[60].
[Note 60: On trouvera à la fin du volume, nº VIII, le récit officiel
de cette cérémonie, la dernière de ce genre dans les annales du
dix-huitième siècle. On y trouvera aussi la description du mausolée
érigé en l'abbaye de Saint-Denis pour les obsèques du feu Roi.]
Le 1er août, la cour quitte Marly. Madame Clotilde et Madame Élisabeth
se rendent de la Muette au monastère des Religieuses Carmélites de
Saint-Denis, où le Roi et la Reine, accompagnés de leurs frères et
belles-soeurs, les prennent à leur passage et les emmènent à
Compiègne. Leurs Majestés y firent leur entrée vers les neuf heures et
demie du soir, escortées de leur garde ordinaire et de leurs quatre
compagnies rouges, selon l'usage observé aux grands voyages. Le clergé
séculier et régulier, et tous les corps de la ville, se trouvaient à
leur arrivée. Le vicomte de Laval, gouverneur des ville et château de
Compiègne, les reçut à la tête du corps de ville. Le maire, M.
Decrouy, les harangua un genou en terre. M. de Laval remit au Roi les
clefs de la ville et lui présenta les officiers du bailliage; le
lieutenant général de cette juridiction lui adressa aussi un discours,
un genou en terre. Mais ces hommages officiels s'effacèrent, aux yeux
de la famille royale, devant les acclamations enthousiastes du peuple
accouru de tous les points de la contrée pour saluer les jeunes
souverains.
Le lendemain 2, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie arrivèrent au
château de Compiègne. Le dimanche 7, l'abbé Terray, ordonnateur
général des bâtiments du Roi, vint présenter à Louis XVI et à
Marie-Antoinette les nouvelles pièces d'or frappées à l'effigie du
Roi. Le même jour, Leurs Majestés et leur famille assistèrent à la
grand'messe et aux vêpres dans l'église royale et paroissiale de
Saint-Jacques. Le soir, pour la première fois, Louis XVI tint son
grand couvert chez la Reine.
Le lundi 15 août, fête de l'Assomption de la sainte Vierge, le Roi, la
Reine, accompagnés des membres de leur famille, parmi lesquels on
remarquait leurs deux jeunes soeurs, se rendirent encore à l'église de
Saint-Jacques pour entendre la messe, à laquelle l'évêque de Soissons
officia pontificalement; et l'après-midi, ils assistèrent aux vêpres
dans l'église de Saint-Corneille, où ils furent complimentés par Dom
Lourdel, prieur de la congrégation de Saint-Maur, à la tête des
religieux. Ils suivirent ensuite la procession, qui se faisait à
pareil jour dans tout le royaume, pour l'accomplissement du voeu de
Louis XIII. La présence de Louis XVI et de Marie-Antoinette donnait un
éclat inaccoutumé à cette fête religieuse, au milieu de laquelle les
deux petites soeurs du Roi, marchant côte à côte, vêtues de robes
blanches et ornées de rubans bleus, rappelaient ces figures d'anges
adorateurs qui se couvrent de leurs ailes devant le Saint des saints.
Le duc de Gesvres marchait à la tête de l'état-major de la ville, qui
suivait la procession.
Le même jour, la musique des gardes françaises et suisses célébra par
des aubades la fête de la Reine, de Madame, de Madame la comtesse
d'Artois, de Madame Clotilde et de Madame Adélaïde.
Le séjour de la cour dans cette résidence se prolongea jusqu'au jeudi
1er septembre. La vie des jeunes princesses y était réglée comme à
Versailles. Tous les dimanches elles entendaient la messe à l'église
de Saint-Jacques avec la famille royale. Leurs études, en changeant de
lieu, n'avaient point changé d'objet. Leurs plaisirs étaient aussi
toujours les mêmes: la lecture, des promenades à pied dans le parc,
en voiture dans la forêt, étaient comme ailleurs leurs principales
récréations.
Tout était encore calme et serein autour d'elles, et cependant un mal
secret agitait les âmes, un trouble profond tourmentait les esprits;
la passion de l'égalité, l'amour de la nouveauté s'emparaient des
classes bourgeoises, et dans l'atelier de son père, graveur sur étuis,
la jeune fille qui devait s'appeler madame Roland s'enivrait des
théories républicaines et commençait à perdre la foi religieuse,
tandis que ces deux filles du trône étudiaient tranquillement leur
catéchisme et les préceptes de l'Évangile, et, pareilles à deux lis
blancs croissant sous un beau ciel, embaumaient l'atmosphère de leur
parfum printanier.
Le mardi 7 février 1775, l'archiduc Maximilien-François, frère de
l'Empereur, arriva au château de la Muette, où la Reine alla le
recevoir. Ce prince, âgé de dix-huit ans, voyageait sous le nom de M.
de Burgau et dans le plus strict incognito. Le lendemain, il se rendit
à Versailles et fut présenté à Leurs Majestés et à la famille royale
par le comte de Mercy, ambassadeur de l'Empereur. Les diplomates
cherchèrent un but politique au voyage de l'archiduc, qui, déjà voué
au sacerdoce[61], n'avait d'autre motif en visitant la France que le
désir de s'instruire et de revoir la Reine, sa soeur. Les courtisans,
qui se piquaient de perspicacité, voulaient croire que M. de Burgau
venait tout simplement demander la main de Madame Clotilde. Cinq jours
n'étaient pas écoulés, qu'un démenti officiel était donné aux faux
prophètes.
[Note 61: Il fut nommé, le 15 avril 1784, électeur archevêque de
Cologne et évêque prince de Munster. Il était grand maître de l'ordre
Teutonique.]
Le dimanche 12 février, le comte de Viry, ambassadeur de Sardaigne,
eut une audience particulière du Roi, à laquelle assista seul le
comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères; et le Roi, après
cette audience, déclara le mariage de Madame Clotilde avec
Charles-Emmanuel de Savoie, prince de Piémont, fils aîné du roi de
Sardaigne[62].
[Note 62: Le même jour et à la même heure, même déclaration était
faite par le roi de Sardaigne. Une lettre, datée de Turin le 15
février, contenait ce qui suit:
«Dimanche 12 de ce mois, le Roi déclara à la cour le mariage arrêté
entre le prince de Piémont, son fils, et Madame Clotilde de France. Le
maître des cérémonies avoit invité, la veille, les ministres étrangers
à se rendre le lendemain à onze heures et demie du matin dans la
grande salle des audiences. Dès qu'ils y furent arrivés, il les
conduisit à celle de Sa Majesté, auprès de laquelle ils trouvèrent les
princes de la famille royale et les princes du sang. Les chevaliers de
l'Annonciade, les ministres d'État et toutes les personnes qui par
leurs charges ont les entrées de la chambre, y furent aussi appelés.
Le Roi, après leur avoir annoncé dans les termes les plus touchants un
événement si cher à son coeur, passa dans l'appartement de la Reine,
pour se rendre ensuite à la messe, et notifia de même ce mariage aux
chefs du sénat et du corps municipal, ainsi qu'au reste de la
noblesse, qui s'étoit rassemblée en foule dans les antichambres. Le
lundi 13, le Roi, la Reine et le prince de Piémont reçurent
successivement les compliments des ministres étrangers, qui furent
conduits à ces audiences par le maître des cérémonies. L'ambassadeur
de France porta la parole. Le prince de Piémont reçut dans
l'après-midi les compliments de toute la noblesse. Ces deux jours et
le jour suivant, il y a eu grand gala à la cour. La ville et le
théâtre ont été illuminés, et les représentations de l'opéra terminées
par des chants analogues à cette heureuse circonstance. Les chiffres
de la maison de Savoye et de la maison de France, ceux du prince de
Piémont et de Madame Clotilde brilloient partout dans des décorations
superbes. Des feux d'artifice ont encore ajouté à l'éclat de ces
fêtes. Tous les spectateurs se sont empressés de marquer par des
applaudissements multipliés combien ils partageoient la joie de leurs
maîtres, qui, de leur côté, ont daigné y répondre par les témoignages
de la plus vive sensibilité. Il y a ce soir bal à la cour.»]
Cette princesse s'était fait apprécier par une foule de traits qui
révélaient sa bonté d'âme. Je n'en citerai qu'un, qui montre que les
piqûres d'amour-propre, si vives d'ordinaire chez les femmes, ne
pouvaient arriver jusqu'à son coeur. Son embonpoint, un peu épais pour
son âge et pour sa taille, lui avait fait donner par les courtisans le
sobriquet de _Gros-Madame_. Un jour, il advint qu'une dame de son jeu
se permit de se servir de cette expression en présence de Madame
Clotilde elle-même. Madame la comtesse de Marsan fit aussitôt justice
d'une telle inconvenance, et déclara à la personne qui s'en était
rendue coupable qu'elle n'eût plus à reparaître devant cette
princesse. Celle-ci l'envoya chercher le lendemain et lui di
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