Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7)
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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 1 / 7)
Author: Paul Thureau-Dangin
Release date: July 10, 2012 [eBook #40193]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
PAR PAUL THUREAU-DANGIN
OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
DEUXIÈME ÉDITION
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1888
_Tous droits réservés_
HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1884.
DU MÊME AUTEUR:
=Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
politique contemporaine:
I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
brumaire_;
II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º.
Prix 6 fr. "
=Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º.
Prix 7 fr. 50
=L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=.
Un vol. in-8º.
Prix 4 fr. 50
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
AVANT-PROPOS
La seconde édition aujourd'hui offerte au public n'est pas une simple
réimpression. Lors de ses premières recherches, l'auteur avait déjà eu
communication d'importants documents, entre autres des papiers du feu
duc de Broglie et du journal inédit de M. le baron de Viel-Castel.
Depuis lors, d'autres sources non moins précieuses lui ont été
ouvertes; il a eu notamment à sa disposition le recueil des lettres
reçues par le comte Molé; les Mémoires du comte de Sainte-Aulaire,
successivement ambassadeur à Rome, à Vienne et à Londres; les dépêches
et les lettres écrites ou reçues par le baron de Barante, ambassadeur
à Turin et à Saint-Pétersbourg; la correspondance politique du comte
de Bresson, ministre à Bruxelles, à Berlin, et ambassadeur à Madrid;
les notes écrites par M. Duvergier de Hauranne à l'issue de chaque
session, etc. Ces documents inédits, dont il a pu déjà faire usage
pour la suite de cette histoire, contenaient aussi d'utiles
renseignements sur les faits exposés dans les deux premiers volumes.
De là, les modifications et les additions considérables apportées,
dans cette seconde édition, au texte primitif. Certaines parties, par
exemple, le récit des affaires alors si importantes de Belgique et
d'Italie, ont été absolument refaites sur un plan nouveau et beaucoup
plus développé. L'auteur renouvelle ici ses remercîments à toutes les
personnes qui, par ces bienveillantes communications, ont aidé ses
travaux et lui ont permis de mieux saisir cette vérité historique,
parfois d'autant plus difficile à découvrir que l'époque est plus
rapprochée de nous.
Octobre 1887.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Pour qui place un peu haut son idéal politique, la France, depuis
quatre-vingts ans, n'offre pas d'époque plus intéressante à étudier que
celle où elle a été en possession de la monarchie constitutionnelle. La
première partie de cette époque, celle qui s'étend de 1814 à 1830, a
été, depuis quelque temps, l'objet de nombreux et importants travaux.
Pleine lumière a été faite sur ces belles et jeunes années qui ont été
vraiment le printemps de ce siècle. La Restauration y a gagné que sa
mémoire est entrée dans la région apaisée de l'histoire; à son égard,
les passions d'autrefois, les thèses d'opposition, les arguments de
journaux, les préventions de parti n'ont plus cours; quand on parle
d'elle, c'est vraiment la postérité qui porte son jugement, jugement
définitif, presque unanime et généralement favorable. Ne convient-il pas
maintenant de porter plus loin cet effort d'exploration et de
redressement, de dire ce que fut la France sous le règne de
Louis-Philippe? Alors, sans doute, le siècle, en vieillissant, a déjà
perdu de son charme, de sa fraîcheur et de ses illusions. Néanmoins,
c'est encore le bon temps. Si les Ordonnances et la révolution de
Juillet ont malheureusement troublé l'épreuve que notre pays faisait du
gouvernement libre, si elles en ont rendu les conditions plus
difficiles, elles n'y ont pas cependant mis fin; les dix-huit années
qui ont suivi 1830 ne doivent pas être séparées des seize qui avaient
précédé: elles continuent et complètent cette période, honorable et
bienfaisante entre toutes, de liberté réglée, de paix et de dignité
extérieures, de fécondité intellectuelle et de prospérité économique, où
la royauté a si rapidement réparé les effroyables ruines que lui avait
léguées le passé, et si largement accumulé les forces dont l'avenir
devait user et abuser.
Il semble cependant que les historiens aient, jusqu'ici, négligé ou
évité cette seconde partie des annales monarchiques. Rien, sur ce
sujet, qui soit l'analogue des ouvrages considérables et décisifs
publiés sur la Restauration, par MM. de Viel-Castel, Nettement,
Duvergier de Hauranne[1]. Ce dernier, qui avait annoncé la volonté de
conduire son travail jusqu'en 1848, s'est arrêté en 1830, comme s'il
était gêné pour aller plus loin. L'heure est venue de faire cesser une
différence que rien ne peut plus justifier. De redoutables événements,
des révolutions nombreuses et profondes, des malheurs nouveaux ont
creusé, entre cette époque et la nôtre, un abîme qui équivaut à un
siècle d'éloignement. Et d'heureuses réconciliations n'ont-elles pas
dissipé bien des préventions? n'ont-elles pas rendu la justice plus
facile à faire et à accepter? L'ère historique, ère d'apaisement, de
lumière et d'équité, peut donc s'ouvrir pour la monarchie de Juillet,
comme elle s'est ouverte pour la Restauration; pour Louis-Philippe,
comme pour Louis XVIII et Charles X; pour Casimir Périer, le duc de
Broglie, M. Guizot, M. Thiers et le comte Molé, comme pour le duc de
Richelieu, le comte de Serre, M. de Villèle et M. de Martignac.
[Note 1: Signalons, cependant, comme un symptôme nouveau dont il
convient de se féliciter, l'intéressante _Histoire de la monarchie de
Juillet_, qu'un jeune écrivain, M. du Bled, a naguère fait paraître.
Il y a plus de vingt ans, M. de Nouvion avait commencé une importante
_Histoire du règne de Louis-Philippe_; la mort ne lui a
malheureusement pas permis de la terminer.]
Cette impartialité est facile aux hommes de ma génération. Arrivés
trop tard à la vie publique pour avoir été acteurs de ces événements,
réduits à les étudier après coup, en interrogeant les souvenirs des
anciens et en dépouillant des documents parfois d'autant plus
incomplets que l'époque est plus récente, ils ont du moins l'avantage
d'être étrangers aux susceptibilités et aux partis pris de la
politique d'alors. À interroger leur conscience, ils n'éprouvent
aucune gêne pour tenter, sur la monarchie de Juillet, une oeuvre
d'historien non moins libre et sincère que sur la Restauration, sans
souci des thèses toutes faites d'apologie et d'opposition, aussi
résolus à répudier les attaques inspirées par la rancune qu'à écarter
les voiles de complaisance, et ne ressentant, à la vue de tant de
dissensions refroidies, qu'une passion, celle d'unir, dans la justice
à rendre au passé, ceux qui s'y étaient trouvés si malheureusement
séparés. Osera-t-on demander à tous ceux qui voudront bien lire ce
travail, de le faire dans le même esprit qu'il aura été écrit,
dussent-ils, pour cela, dépouiller quelque peu le vieil homme, se
dégager des préventions qu'ils auraient gardées d'autrefois,
recueillies dans l'héritage de leurs pères ou trouvées dans le bagage
commun de leur parti?
Si l'auteur est demeuré étranger aux ressentiments de la politique
ancienne, il n'a pas moins tenu à se dégager des préoccupations de la
politique actuelle. Son ambition a été d'écrire, non un livre de
circonstance, encore moins de polémique, mais un livre d'histoire. Il
a voulu raconter les événements avec vérité, les juger avec justice,
sans jamais les altérer ou les voiler par souci des conclusions qu'on
en pourrait tirer dans les querelles du moment. Toutefois, il n'a pu
empêcher qu'un grave événement, survenu bien après qu'il avait
commencé ce travail, ne soit venu y donner une nouvelle et
particulière opportunité. Aujourd'hui que, par un décret de la
Providence, le droit royal héréditaire repose sur la tête du
petit-fils de Louis-Philippe, il pourra paraître plus important encore
de connaître ce que fut le gouvernement de son aïeul. Non qu'à notre
avis ce passé doive être aveuglément copié. La monarchie de demain,
comparée à celle d'hier, aura une faiblesse en moins et une difficulté
en plus. Elle ne souffrira pas d'une origine révolutionnaire et de la
division des forces conservatrices, mais elle rencontrera,
singulièrement aggravé et compliqué, le problème de cette démocratie
dont la brutalité d'allures, la mobilité ignorante et violente
semblent fausser tous les rouages, pervertir toutes les doctrines du
gouvernement libre.
On dit volontiers, depuis quelque temps, que le régime parlementaire
est impossible avec notre démocratie. Peut-être. À condition cependant
qu'on n'en conclue pas que le césarisme lui convient: car la seule
comparaison de 1871 avec 1848 suffirait à montrer ce que devient
l'esprit du peuple à ce dernier régime. Mais, aujourd'hui, je le sais,
le «parlementarisme»--c'est le nom dont on se sert quand on en veut
médire--n'est guère en faveur. Tout ce que lui avait fait gagner, dans
l'opinion, la vue des désastres où nous avait conduits le régime sans
contrôle du second empire, il semble que l'anarchie à la fois
impuissante et destructrice de notre république le lui ait fait
perdre. Pour que ce revirement fût pleinement justifié, il faudrait
d'abord établir que le gouvernement actuel est vraiment parlementaire.
Cette Chambre à la fois servile et usurpatrice; ce Sénat qui approuve
ce qu'il blâme au fond, applaudit ceux qu'il méprise; ces majorités
aussi instables qu'oppressives; ces subdivisions et ces compétitions
de coteries sans consistance et sans doctrine, non sans appétits;
cette violation cynique des droits de la minorité; cette impuissance
du droit, de la raison, de l'éloquence, devant la brutalité muette des
votes; ces ministres, endurcis à toutes les mortifications des
scrutins hostiles, qui font par décret ce pour quoi on leur refuse des
lois, et lancent le pays dans de périlleuses aventures, sans l'aveu et
à l'insu de ses représentants; ce chef du pouvoir exécutif qui
s'annule dans une indolence inerte et indifférente aux plus grands
intérêts du pays; cette domination électorale d'une petite bande de
politiciens sans considération, sans moralité et sans valeur, étrange
oligarchie qui n'a rien de l'aristocratie et qui aboutit partout au
règne d'une médiocrité chaque jour plus abaissée,--tout cela, est-ce
donc ce qu'on a connu, aimé, désiré, regretté, sous le nom de
gouvernement parlementaire? Qu'on médise du «parlementarisme» autant
qu'on le voudra,--il a eu ses malheurs et ses torts, il peut avoir ses
périls,--mais qu'on ne mette pas à sa charge la honte et la misère
d'un régime qui n'a rien de commun avec lui. Ceci dit pour redresser,
en passant, une idée fausse, aujourd'hui trop répandue, je
n'insisterai pas sur des considérations qui risqueraient de s'écarter
du véritable et unique point de vue de mon livre. Ce livre a en effet
pour objet le récit du passé, non l'apologie d'une forme particulière
des libertés publiques. Conviendra-t-il, dans l'avenir, de modifier
les anciennes conditions de la monarchie constitutionnelle, pour les
mieux adapter à la démocratie? dans quelle mesure faudra-t-il, par
exemple, augmenter l'initiative et l'action directe du pouvoir royal,
que déjà autrefois on a pu regretter d'avoir trop réduites? Ce sont
des problèmes qu'il appartient à la politique, non à l'histoire, de
poser et de résoudre.
Si l'histoire ne doit ni se laisser envahir par la politique, ni se
substituer à elle, ce n'est pas à dire qu'elle ne puisse l'aider.
Elle le fait en lui donnant l'exacte connaissance du passé: elle est
même ainsi le préliminaire et le fondement nécessaire des résolutions
que les hommes d'État auront à prendre. Pour remplir un tel office,
elle doit être avant tout sincère. Sans doute j'ai trop le sentiment
de ce que le gouvernement libre a eu d'honorable et d'avantageux pour
mon pays, de l'élan qu'il a donné et de l'emploi qu'il a offert aux
plus brillantes et aux plus nobles facultés de l'esprit humain, pour
ne pas en parler avec une émotion sympathique, reconnaissante et
respectueuse. Mais je sais aussi qu'il y a eu des fautes à blâmer, des
malheurs à déplorer; je sais enfin que la monarchie de 1830, comme
celle de la Restauration, a abouti, en 1848, à un de ces échecs qui
semblent, dans notre siècle, le terme fatal des plus généreux efforts.
Loin de voiler ces fautes, ces malheurs et cet échec, le premier
devoir de l'historien est d'y insister, d'en scruter les causes, d'en
mesurer les conséquences. Il ne s'arrête pas à la pensée que la
sincérité même de cette sorte d'examen de conscience puisse décourager
certains amis, ou fournir aux adversaires des arguments contre le
gouvernement libre lui-même. D'abord tout autre sera la conclusion des
esprits de bonne foi qui voudront réfléchir ou seulement comparer: car
après tout, de notre temps, quel est le régime,--république ou
empire,--qui ait apporté à la France autant de prospérité et
d'honneur, ou même qui ait autant duré que les trente-quatre années de
la monarchie constitutionnelle? Et puis, qu'est-ce qui importe le
plus, aujourd'hui: dissimuler aux autres ce qu'il a pu se mêler de
faiblesses aux bienfaits de la monarchie, ou bien armer notre propre
expérience contre des rechutes possibles? Le second parti est le plus
viril et le plus profitable. Tout indique que Dieu réserve à la France
la chance inestimable de recommencer l'épreuve, malheureusement
troublée en 1830, violemment interrompue en 1848. Eh bien, sera-t-il
alors inutile, pour ne pas se briser aux mêmes écueils, d'avoir la
carte exacte des précédentes navigations et des premiers naufrages?
D'ailleurs, plus on aura constaté de fautes commises, plus, en
chargeant les hommes, on aura déchargé les institutions. Aussi, à ceux
qui croiraient trouver dans le souvenir des échecs passés un prétexte
pour leur découragement et leur défaillance, serait-on tenté
d'adresser, sauf à atténuer l'exagération un peu oratoire du reproche,
cette apostrophe de Démosthène que M. Saint-Marc Girardin rappelait
déjà en une circonstance analogue: «Athéniens, si vous aviez toujours
fait ce qu'il y avait de mieux à faire, et si pourtant vous aviez été
vaincus, je désespérerais de la chose publique; mais comme, au
contraire, vous n'avez rien fait de ce qu'il fallait faire, j'ai bon
espoir, persuadé que, si vous faites tout l'opposé de ce que vous avez
fait jusqu'ici, les événements tourneront aussi d'une manière toute
différente; que vous réussirez, là où vous avez échoué; que vous
vaincrez, là où vous avez été vaincus. Ne vous en prenez donc pas de
votre défaite ni aux dieux, ni à vos institutions: prenez-vous-en à
vous-mêmes, réparez vos fautes, et vous réparerez du même coup votre
malheur.»
Avril 1884.
HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
LIVRE PREMIER
LE LENDEMAIN D'UNE RÉVOLUTION
(JUILLET 1830--13 MARS 1831)
CHAPITRE PREMIER
L'ÉTABLISSEMENT DE LA MONARCHIE NOUVELLE
(29 juillet--14 août 1830).
I. Pourquoi nous ne racontons pas les Journées de Juillet.
La situation dans la soirée du 29 juillet. Les députés et
l'Hôtel de ville. La Fayette.--II. Pendant la nuit du 29 au
30 juillet, proclamations posant la candidature du duc
d'Orléans. Accueil favorable des députés. Colère de l'Hôtel
de ville. Les députés, réunis le 30, invitent le duc
d'Orléans à exercer les fonctions de lieutenant général.
Acceptation du prince.--III. Dans la matinée du 31,
agitation croissante à l'Hôtel de ville contre le duc
d'Orléans. Les deux partis se disputent La Fayette.--IV. Le
lieutenant général, accompagné des députés, se rend à
l'Hôtel de ville, dans l'après-midi du 31. Son cortége.
Accueil d'abord douteux et menaçant. Le duc et La Fayette au
balcon. Ovation. La Fayette tente vainement d'imposer, après
coup, un programme au futur roi. Succès de la visite à
l'Hôtel de ville, mais compromissions et périls qui en
résultent.--V. Le lieutenant général prend en main le
gouvernement. Il rompt chaque jour davantage avec Charles X.
Expédition de Rambouillet.--VI. Réunion des Chambres le 3
août. La question des «garanties» préalables. Proposition
de M. Bérard. La Commission dépose son rapport, le 6 août au
soir. Caractère de son oeuvre. Comment est résolu le
problème de l'origine de la monarchie nouvelle.
Modifications apportées à la Charte. Question de la pairie.
Débat hâtif, en séance, le 7. Adhésion de la Chambre des
pairs. Détails réglés dans la journée du 8. Séance
solennelle du 9 août et proclamation de la royauté nouvelle.
Physionomie du Palais-Royal. Joie et illusions du public.
I
Notre dessein n'est pas de raconter ici comment, dans les «Journées»
de Juillet, fut renversée la vieille monarchie: l'émeute suscitée, le
26, par les Ordonnances, devenue, en quelques jours, une révolution
victorieuse; l'armée royale trop faible, encore diminuée par les
défections, mal commandée, obligée dès le 29 d'évacuer Paris; le
gouvernement aveuglé, téméraire et faible, s'obstinant quand une
concession eût pu tout sauver, cédant quand il n'était plus temps; le
drapeau tricolore arboré, on ne sait par qui, sur les tours de
Notre-Dame, volant de clocher en clocher et devançant presque les
malles-poste qui portaient, par toute la France, la nouvelle de
l'explosion populaire. Ce récit nous paraît plutôt appartenir à
l'histoire de la Restauration dont il est le tragique dénoûment, et il
a été fait d'une façon si complète par les auteurs éminents qui ont
écrit cette histoire, qu'il serait inutile et malséant de le
recommencer après eux. Par les mêmes raisons, nous ne croyons pas que
ce soit le lieu d'apprécier ce que fut, pour la stabilité et la
liberté de nos institutions, le malheur, aujourd'hui mieux aperçu, de
la rupture avec la royauté légitime, d'examiner dans quelle mesure la
responsabilité doit en être partagée entre le gouvernement et
l'opposition, entre les royalistes et les libéraux[2]. Un autre sujet
nous sollicite: l'établissement d'une monarchie nouvelle. Aussi bien
l'historien, pressé, poussé par les événements, doit-il aller de
l'avant, n'abandonnant pas sans doute, devant les violences du fait,
les droits de la vérité et de la justice, mais ne s'attardant pas à
gémir ou à récriminer sans cesse sur les mêmes malheurs; il lui faut
résister à la tentation, trop naturelle, de rêver à ce qui serait
advenu si telles fautes avaient été évitées, de rebâtir en imagination
ce que la réalité a détruit. Détournons donc les yeux de ces ruines
douloureuses, disons adieu à ce passé, par tant de côtés digne de
regrets, et partons des événements accomplis. Dans la révolution de
Juillet, dans les incidents confus et précipités de ces jours
d'émeute, nous rechercherons seulement ce qui nous aidera à découvrir
l'origine et la condition du nouveau gouvernement, à marquer sa
situation en face du mouvement violent dont il émanait, et dont
cependant, pour vivre, il devait se dégager.
[Note 2: J'ai eu plusieurs fois occasion de toucher à ces diverses
questions dans mes études sur le _Parti libéral sous la Restauration_
et sur l'_Extrême Droite et les royalistes_.]
Le 29 juillet au soir, moins de quatre jours après les Ordonnances, la
bataille était terminée dans Paris, et le gouvernement était
manifestement vaincu. Mais qui était vainqueur, et quel usage
allait-on faire de la victoire? Les députés de l'opposition libérale,
les fameux 221, encore au plus vif de leur popularité, semblaient
personnifier la cause que le coup d'État avait voulu frapper et que le
soulèvement populaire prétendait venger. Dès le commencement de la
crise, ceux d'entre eux qui étaient présents à Paris, avaient pris
l'habitude de se réunir, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et la
foule avait paru d'abord attendre d'eux le mot d'ordre et la
direction. Étaient-ils en position et en volonté de les donner?
Irrités des Ordonnances, désirant y résister, mais sans sortir de la
légalité, ils avaient été surpris par une émeute anonyme, qui avait
éclaté sans eux et malgré eux, et qu'ils s'étaient attendus à voir
aussitôt écrasée; plus effrayés que triomphants de ses premiers
progrès, moins empressés à user de leur nouveau pouvoir qu'embarrassés
de leur responsabilité, ils n'osaient se mettre ni à la tête ni en
travers d'un mouvement chaque jour grandissant, et se bornaient à le
suivre d'un pas incertain et timide. Que ce fût chez les uns méfiance
du succès, chez les autres scrupule de légalité et clairvoyance du mal
révolutionnaire, presque tous, au début, n'avaient d'autre prétention
que de traiter avec le Roi, en lui imposant une politique plus
libérale. Ainsi pensaient et parlaient MM. Casimir Périer, Guizot,
Sébastiani, Dupin, Villemain. Sans doute, plus la lutte se prolongeait
au détriment de la cause royale, plus un accord devenait difficile. Et
cependant, même après la pleine victoire de l'insurrection, beaucoup
des députés n'étaient pas décidés à une rupture. Quand, dans la soirée
du 29, leur réunion, qui se tenait chez M. Laffitte, fut informée que
le Roi se résignait à retirer les Ordonnances, chargeait le duc de
Mortemart de former un cabinet, et laissait offrir des portefeuilles à
M. Périer et au général Gérard, le premier mouvement fut de se
déclarer satisfaits. M. Laffitte, plus hostile que ses collègues, ne
put que faire ajourner la décision au lendemain matin.
Les députés n'étaient pas seuls à représenter la force alors
victorieuse. Dès les premiers succès de l'insurrection, les plus
ardents des agitateurs, obéissant à l'instinct et à la tradition
révolutionnaires, s'étaient portés à l'Hôtel de ville. Là, plus encore
que vers les salons de M. Laffitte ou de M. Casimir Périer, se
tournaient les regards de ce populaire qui, depuis les journées de
prairial, ne s'était pas montré en armes dans les rues, mais que la
provocation maladroite du gouvernement et l'imprévoyant encouragement
de la bourgeoisie libérale venaient d'y faire redescendre. Dans les
appartements souillés du palais municipal, au milieu des tentures en
lambeaux, des bustes brisés, des tableaux crevés, l'insurrection avait
improvisé son bivouac et ses conseils: grotesque et sinistre spectacle
qui s'est reproduit du reste à toutes les révolutions; pêle-mêle
d'ouvriers aux bras nus et de polytechniciens en uniforme, de
combattants ensanglantés et de déclamateurs de clubs, de jeunes
patriotes échappés des sociétés secrètes et d'affamés en quête de
places. Dans ce tumulte, au premier abord, aucun personnage marquant;
et l'on put voir, un moment, le premier rôle laissé à un aventurier
inconnu qui, pour jouer au gouvernement provisoire, s'était affublé
d'un uniforme ramassé parmi les défroques d'un théâtre. Mais, dans la
journée du 29, La Fayette, sortant de la réserve où il était d'abord
demeuré par défiance du succès, se décida à réclamer pour lui ce
principat de l'Hôtel de ville et ce commandement de la garde nationale
que, plus de quarante ans auparavant, une révolution lui avait déjà
conférés. Toutefois, hommage significatif rendu au prestige des
députés, il leur demanda l'investiture, et ceux-ci lui adjoignirent
une commission municipale composée de cinq d'entre eux, MM. Casimir
Périer, le général comte de Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau et
Mauguin. Alors seulement La Fayette revêtit son vieil uniforme de
1789, symbole des illusions demeurées maîtresses de son esprit, et il
se rendit au palais de la place de Grève, s'enivrant des ovations de
la foule, littéralement couvert des rubans tricolores qu'on lui jetait
des fenêtres, et pressant sur son coeur les blessés dont, suivant
l'expression de son historiographe officiel, «le peuple lui faisait
hommage[3]».
[Note 3: SARRANS, _La Fayette et la révolution de 1830_, t. Ier, p.
239.]
Avec lui, l'Hôtel de ville devint plus agité encore et plus important:
là arrivaient les nouvelles, les pétitions, les députations; de là
partaient les proclamations et les mots d'ordre. La Fayette était le
centre de ce mouvement; il lui donnait un nom, mais non une direction.
N'était-il pas dans la destinée constante de cet homme, dont le
caractère et le cerveau s'étaient encore affaiblis depuis les
premières années de la Restauration[4], d'être plutôt poussé que suivi
par ceux à la tête desquels il se plaçait? Tout entier à savourer ce
qu'il avait appelé lui-même autrefois «la délicieuse sensation du
sourire de la multitude», il s'était livré à peu près sans défense aux
violents et aux intrigants qui se remuaient autour de lui,
l'excitaient en l'acclamant, le surveillaient sous prétexte de lui
faire cortége, et écrivaient des ordres qu'il contre-signait avec son
imperturbable laisser-aller. Qui avait un fusil ou une blouse pouvait
circuler dans le palais et prendre part aux délibérations; trouvait-on
une porte fermée, on l'enfonçait à coups de crosse; le premier venu
décernait des mandats d'arrêt contre les députés suspects de
modérantisme, fussent-ils membres de la commission municipale comme M.
Casimir Périer; un élève de l'École polytechnique menaçait de faire
fusiller un autre membre de la commission, le général de Lobau, et à
ceux qui s'en étonnaient: «J'ordonnerais à mes hommes, disait-il, de
fusiller le bon Dieu, qu'ils le feraient.»
[Note 4: Voy. sur La Fayette, dans les années qui suivirent 1815, mon
étude sur le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 41 et suiv.]
Dans un pareil milieu, les idées, les vues, les aspirations ne
pouvaient être les mêmes que dans la réunion des députés. Allait-on
jusqu'à vouloir proclamer immédiatement la république? Sans doute
plusieurs des agitateurs de l'Hôtel de ville étaient républicains, ou
du moins le seront plus tard; mais ils n'osaient encore faire trop
haut leur profession de foi. Ce qu'ils voulaient surtout, c'était
développer et prolonger la révolution; ils avaient pris goût à ce
règne de la place publique et n'admettaient pas qu'on cherchât à y
mettre un terme. «Une révolution»,--disaient-ils, en reprenant le
programme que La Fayette avait fait adopter, quelques années
auparavant, dans les conspirations de la charbonnerie,--«une
révolution a pour résultat de restituer à la nation sa souveraineté,
son droit de régler elle-même la nature et la forme de son
gouvernement; il faut donc convoquer les assemblées primaires, faire
élire une assemblée constituante, et jusque-là conserver des autorités
provisoires et anonymes.»
Ainsi, chez les députés, désir de limiter et de clore la révolution,
sans parti pris de rupture avec Charles X; à l'Hôtel de ville, volonté
de traîner la révolution en longueur et de la pousser à l'extrême,
avec tendance vers la république: telle est la contradiction qui
apparaît manifeste, le 29 juillet au soir. Elle n'est pas faite pour
surprendre ceux qui se rappellent de quels éléments disparates, les
uns sincèrement dynastiques, les autres perfidement destructeurs, se
composait, sous la Restauration, cette «union des gauches» que les
avances de M. de Martignac n'avaient pu rompre, et que les
provocations de M. de Polignac avaient rendue plus intime encore. Le
jour où finissait le rôle relativement commode de frondeur et de
critique, où la coalition avait charge, non plus d'attaquer, mais de
fonder un gouvernement, devait naturellement aussi être celui où les
divergences et les incompatibilités éclateraient entre les coalisés,
où les modérés commenceraient à sentir le péril et à payer le prix des
alliances révolutionnaires.
II
À ce moment, pendant la nuit du 29 au 30 juillet, se produisit une de
ces initiatives qui, dans le désarroi de semblables crises, suffisent
parfois à déterminer des courants d'opinion et à précipiter les
solutions. Parmi les députés et autour d'eux, étaient des hommes qui,
tout en repoussant la république, gardaient, contre la branche aînée
des Bourbons, trop de ressentiments et de méfiances, pour ne pas
désirer un changement de dynastie. Le soulèvement provoqué par les
Ordonnances n'était-il pas l'occasion, cherchée et attendue par eux,
de faire une sorte de 1688 français, dans lequel le duc d'Orléans
paraissait indiqué pour tenir le rôle du prince d'Orange? L'idée
n'était pas nouvelle, et l'on n'a pas oublié quelle place elle avait
prise, à la fin de la Restauration, dans les polémiques des opposants;
c'est pour la lancer et y préparer l'opinion, que M. Thiers avait
fondé le _National_, de concert avec MM. Mignet et Carrel[5]. Parmi
les chefs parlementaires, quelques-uns s'étaient habitués à envisager
cette éventualité avec complaisance, M. Laffitte entre autres.
Béranger lui-même, oubliant son républicanisme, poussait alors à cette
solution, y voyant le procédé le plus sûr pour chasser des princes
qu'il détestait; d'ailleurs, si le chansonnier jugeait parfois utile
de parler de la république, il ne fut jamais pressé de la posséder[6].
[Note 5: Voy. le _Parti libéral sous la Restauration_, p. 460 à 478.]
[Note 6: Béranger écrivait à un de ses amis le 19 août 1838: «Quoique
républicain et l'un des chefs de ce parti, j'ai poussé tant que j'ai
pu au duc d'Orléans. Cela m'a même mis en froid avec quelques amis...
Laffitte ayant vanté beaucoup le peu que j'ai pu faire, au duc
d'Orléans, il a exprimé le désir de me voir et de me recevoir; mais
j'ai cru nécessaire de me tenir à l'écart... Tu me crois peut-être
heureux dans la position que les derniers événements m'ont faite. Tu
te trompes, je ne suis pas né pour être du parti vainqueur; les
persécutions me vont mieux que le triomphe... J'ai dit sur-le-champ
qu'en détrônant Charles X, on me détrônait.» En 1848, Chateaubriand
disait un jour à Béranger: «Eh bien! votre république, vous
l'avez.--Oui, je l'ai, répondait le chansonnier, mais j'aimerais mieux
la rêver que la voir.»]
Néanmoins, aux premiers jours de la révolution, on ne voit pas qu'il
ait été publiquement et sérieusement question de ce changement de
dynastie. Pendant les combats populaires, le duc d'Orléans s'était
tenu à l'écart, hors de Paris, ne donnant pas signe de vie,
s'appliquant à n'être à la portée ni du gouvernement ni de
l'insurrection. Fait plus significatif encore, les personnages connus
pour être les familiers du Palais-Royal, par exemple le général
Sébastiani et M. Dupin, se montraient les plus préoccupés de ne pas
sortir de la légalité, les plus désireux de traiter avec Charles X.
«Ces propositions sont superbes»,--s'écriait le général Sébastiani,
dans la réunion du 29 au soir, après avoir pris connaissance des
offres du Roi;--«il faut accepter cela!» Aussi, après cette réunion,
M. Laffitte lui-même renonçait au dessein qu'il caressait; la
réconciliation lui apparaissait inévitable. «J'aurais désiré autre
chose, dit-il à M. de Laborde; que voulez-vous? tout semble décidé.»
Un homme, cependant, n'abandonne pas la partie: c'est le jeune
rédacteur du _National_, M. Thiers. Sa prompte intelligence comprend
que pour entraîner les députés et le prince lui-même, il faut les
mettre en présence de faits accomplis. Dans la nuit du 29 au 30, il
rédige, avec M. Mignet, de courtes et vives proclamations où, sans
avoir consulté le prince qu'il n'a jamais vu, il met en avant sa
candidature au trône et, par une audacieuse initiative, annonce son
acceptation. Ces proclamations sans signature sont affichées, et,
dans la matinée du 30, le nom du duc d'Orléans, que presque personne
ne prononçait la veille, est dans toutes les bouches.
À cette idée si hardiment lancée par un simple journaliste, l'accueil
est fort différent à l'Hôtel de ville et dans la réunion des députés.
Chez ces derniers, l'effet est considérable. Ceux même qui, la veille
au soir, paraissaient le plus disposés à écouter les propositions de
Charles X, sont frappés de la faveur avec laquelle la partie de
l'opinion parisienne, d'ordinaire en accord avec eux, accepte
l'éventualité d'une dynastie nouvelle. Tout est employé pour vaincre
leurs hésitations et leurs scrupules: «Il n'est, leur dit-on, ni
possible ni prudent de refuser toute satisfaction aux passions
soulevées et victorieuses. Changer le souverain, sans détruire la
monarchie, ne serait-ce pas un terme moyen entre la révolution
complète que vous redoutez et la résistance que vous sentez au-dessus
de votre force et de votre courage? Les concessions royales ne
sont-elles pas tardives? sont-elles sérieuses et sincères? Peut-on
espérer que la vieille dynastie acquière jamais l'intelligence de son
temps, qu'elle se rallie de coeur et pour longtemps à la Charte? Ne
vaudrait-il pas mieux en finir tout de suite et profiter de l'occasion
qui s'offre de porter sur le trône un prince qu'aucune incompatibilité
d'opinion, d'affection et d'habitudes ne sépare de la France moderne
et libérale, et que l'origine même de son pouvoir obligera plus encore
à reconnaître la prééminence parlementaire?» Une longue opposition a
laissé, d'ailleurs, à ces députés, contre la branche aînée des
Bourbons, des animosités et des méfiances qui les rendent facilement
accessibles à la tentation d'une rupture; de plus, le souvenir,
l'illusion de 1688, si souvent rappelés depuis quelque temps, leur
voilent le péril de l'atteinte irréparable qui va être ainsi portée au
principe monarchique[7]. Peut-être y aurait-il une dernière chance de
les retenir, si les représentants de Charles X agissaient avec quelque
vigueur. Mais, de ce côté, tout est mollesse et indécision. M. de
Mortemart, malade, découragé par la mauvaise grâce du Roi autant que
par les difficultés de la situation, se sentant inégal à une tâche
qu'il a acceptée à contre-coeur et à laquelle il n'était pas préparé,
ne fait rien ou presque rien, dans ces heures où il eût fallu des
merveilles d'activité, de promptitude et de décision. Dès lors il est
visible que les députés finiront par se rallier au duc d'Orléans.
Réunis le matin chez M. Laffitte, ils ne prennent pas encore parti,
mais ils conviennent de siéger dans la journée au Palais-Bourbon, ce
que jusqu'à ce moment ils n'avaient pas osé faire.
[Note 7: «Nous avions, dit M. Guizot, l'esprit plein de la révolution
de 1688, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a
fondé.»]
À l'Hôtel de ville, au contraire, la candidature du duc d'Orléans est
accueillie avec colère. «S'il en est ainsi, dit-on, la bataille est à
recommencer, et nous allons refondre les balles.» Des orateurs de
carrefour dénoncent au «peuple» ceux qui veulent, par une «intrigue»,
lui enlever «le fruit de sa victoire»; et la foule leur répond, en
criant: «Plus de Bourbons!» Partout des placards menaçants. Le fils
aîné du duc d'Orléans est arrêté à Montrouge, menacé d'être fusillé,
et ses amis n'obtiennent qu'à grand'peine de La Fayette un ordre
d'élargissement. Les plus ardents des révolutionnaires se réunissent
au restaurant Lointier; là sont des hommes qu'on retrouvera bientôt
dans les émeutes et les sociétés secrètes: Guinard, Bastide, Poubelle,
Hingray, Ch. Teste, Trélat, Hubert. On délibère le fusil à la main; un
orateur, partisan du duc d'Orléans, est couché en joue; Béranger
lui-même est grossièrement apostrophé. Le club signifie à La Fayette
que rien ne doit être fait avant qu'une assemblée constituante ait
déterminé la forme du gouvernement, et il l'invite impérieusement à
proclamer sa dictature. Le général, craignant autant de résister à ces
sommations que d'y obéir, tâche d'échapper à l'embarras d'une réponse
trop précise; il flatte les clubistes, en les traitant comme ses
meilleurs amis; puis, avec un mélange de finesse et de radotage, il
leur raconte longuement des anecdotes de 1789. Obligé, cependant, de
leur donner une satisfaction plus réelle, il adresse aux députés un
message où il leur reproche «la précipitation avec laquelle ils
paraissent vouloir disposer de la couronne», les engage à porter
d'abord leur attention sur «les garanties qu'il convient de stipuler
en faveur de la nation», et proteste, «au nom de la garde nationale»,
contre tout acte par lequel on ferait un roi avant que ces garanties
fussent pleinement assurées.
Les partisans du duc d'Orléans n'ont donc qu'une ressource: agir par
les députés, sans l'Hôtel de ville ou malgré lui, et surtout le
devancer. Mais avant de rien tenter, au moins faut-il obtenir
l'assentiment et le concours du prince qu'on vient de mettre en avant
sans l'avoir consulté. C'est encore M. Thiers qui s'en charge. Il part
pour Neuilly, dans la matinée du 30, n'y rencontre pas le duc
d'Orléans qui s'est retiré au Raincy, voit la duchesse qui ne
dissimule ni ses scrupules ni ses répugnances, s'adresse enfin à
Madame Adélaïde qui se laisse convaincre et prend même sur elle de
garantir l'acceptation de son frère.
Munis de cette acceptation indirecte, M. Thiers et ses amis pressent
les députés, réunis, à midi, dans la salle du Palais-Bourbon. Ils
trouvent là, du reste, de puissants auxiliaires; des hommes
considérables, M. Guizot, M. Dupin, le général Sébastiani, Benjamin
Constant, se sont définitivement ralliés à la monarchie orléaniste.
Cette idée a fait son chemin dans la bourgeoisie parisienne, et des
manifestations dans ce sens se produisent autour de la Chambre. Il est
vrai que de l'Hôtel de ville arrivent des injonctions absolument
contraires et d'apparence plus redoutable. M. Odilon Barrot apporte la
lettre par laquelle La Fayette fait connaître ses remontrances et ses
exigences; on invite le messager à monter à la tribune, et on
l'écoute, avec une déférence craintive, lire et commenter ce document
qu'il déclare avoir été «écrit, pour ainsi dire, sous la dictée du
peuple». Les députés oseront-ils braver cet impérieux _veto_?
Assemblés sans convocation régulière, fort peu nombreux[8], n'osant
eux-mêmes s'intituler que «la réunion des députés actuellement
présents à Paris», on conçoit qu'ils éprouvent quelque embarras à
s'ériger en constituants. Mais les partisans du duc d'Orléans
invoquent la nécessité et le péril: bien loin de dissimuler les
menaces de l'Hôtel de ville, ils les grossissent plutôt, se servant,
pour le succès de leur thèse, et de la gravité du danger, et de
l'effroi des conservateurs. Ne vaut-il pas mieux, demandent-ils, faire
à la hâte un gouvernement que de se laisser aller à l'anarchie,
prendre l'initiative d'une demi-révolution que d'en subir une entière,
refaire un 1688 que de retomber dans 1792 ou 1793? Quant à l'ancienne
royauté, ajoutent-ils, comment songer à l'imposer à des passions ainsi
déchaînées? Ils s'arrangent d'ailleurs pour écarter les communications
officielles de M. de Mortemart, toujours personnellement invisible; et
il ne leur est pas bien difficile de faire considérer comme n'existant
plus un gouvernement qui donne si peu signe de vie. Ils affirment
même,--ce qui n'est pas,--que les pairs se sont prononcés pour le duc
d'Orléans. Du reste, que demandent-ils aux députés? Est-ce de décréter
la déchéance d'un roi et d'en nommer un autre? Nullement: au besoin
même, ils s'en défendraient[9]; ils se bornent à proposer,--M. de
Rémusat, dit-on, a eu l'idée de cette transition,--de nommer le duc
d'Orléans lieutenant général du royaume, sans spécifier s'il exercera
ses fonctions pour ou contre le roi légitime. Au fond, sans doute,
c'est un pas décisif vers un changement de dynastie; nul n'en ignore;
mais cela n'est pas dit expressément, et ce vague, cette équivoque,
qui ne trompent personne, font illusion aux consciences, rassurent les
timidités. Aussi, après une séance laborieuse, la réunion finit-elle
par voter une déclaration invitant le duc d'Orléans à exercer les
fonctions de lieutenant général.
[Note 8: La Chambre comptait environ 430 membres, sur lesquels 274
appartenaient aux diverses nuances de l'opposition. Or la déclaration
par laquelle les députés vont, dans la journée du 30, appeler le duc
d'Orléans à la lieutenance générale, ne réunira que 40 signatures. La
proclamation du lendemain en réunira 91.]
[Note 9: Le général Sébastiani disait à ce propos: «La question d'un
changement de dynastie est entièrement étrangère à l'acte que la
réunion vient d'accomplir. Les commissaires ne l'ont pas soulevée, et
il n'y a pas lieu, quant à présent, de la traiter.»]
Cependant, où est le prince? Il faut savoir enfin, d'une façon
positive, si l'on peut compter sur son acceptation. Personne n'est
parvenu encore à s'aboucher directement avec lui. Sa persistance à
demeurer hors de Paris trahit au moins de grandes incertitudes, des
angoisses dont le secret n'a jamais été pleinement révélé, mais où se
mêlaient sans doute et se heurtaient les scrupules de la conscience et
les tentations de l'ambition, les calculs de la prudence personnelle
et le souci du péril public. C'est seulement fort tard dans la soirée,
sous la pression de messages répétés, peut-être aussi, s'il faut en
croire certains bruits, sur le conseil décisif de M. de Talleyrand,
que le duc d'Orléans se résout à venir au Palais-Royal. Dès lors, ses
hésitations ne peuvent plus être de longue durée. Auprès de lui,
d'ailleurs, comme tout à l'heure auprès de la Chambre, on fait valoir
l'urgence du péril, les menaces de l'Hôtel de ville, l'éventualité de
la république. Le 31, au matin, le prince déclare son acceptation, et
fait aussitôt une proclamation aux habitants de Paris. Après avoir
rappelé l'invitation que lui avaient adressée «les députés de la
France, en ce moment présents à Paris»: «Je n'ai pas balancé, dit-il,
à venir partager vos dangers, à me placer au milieu de votre héroïque
population.» Il termine ainsi: «Les Chambres vont se réunir et
aviseront aux moyens d'assurer le règne des lois et le maintien des
droits de la nation. La Charte sera désormais une vérité.» Les
députés, de leur côté, adressent aussi au «peuple français» une
proclamation rédigée par M. Guizot. Ils annoncent qu'en attendant
«l'intervention régulière des Chambres» pour constituer «un
gouvernement qui garantisse à la nation ses droits», ils ont «invité»
le duc d'Orléans à exercer les fonctions de lieutenant général.
«C'est, disent-ils, le plus sûr moyen d'accomplir promptement par la
paix le succès de la plus légitime défense... Il respectera nos
droits, car il tiendra de nous les siens.» Puis énumérant toutes les
lois de «garanties» à faire, les députés ajoutent: «Nous donnerons
enfin à nos institutions, de concert avec le chef de l'État, les
développements dont elles ont besoin.» Nul ne peut plus dès lors se
dissimuler,--les termes même des proclamations ne le permettent
pas,--qu'en nommant un lieutenant général, on a fait un roi.
III
L'entreprise dont M. Thiers avait eu, vingt-quatre heures auparavant,
la première initiative, semblait donc réussir. Tout avait été enlevé
avec une promptitude, une précipitation même, où il entrait peut-être
autant d'inquiétude que de hardiesse. Les hésitations, les scrupules
des législateurs, comme ceux du prince, avaient été surmontés. Et
cependant une partie seule de la besogne était faite. Restait l'Hôtel
de ville qu'on avait pu gagner de vitesse, mais non séduire ou
dompter, et qui, dans la matinée du 31, grondait, plus menaçant, plus
irrité que jamais. On y criait à la trahison; les placards favorables
au duc d'Orléans étaient lacérés, ses proclamations sifflées; les
clubs en permanence engageaient la population à ne pas déposer les
armes; les projets les plus violents, enlèvement du prince, massacre
des députés, traversaient les cerveaux en ébullition. Telle était
l'excitation dans ces régions, qu'elle gagnait la commission
municipale; bien que d'origine et de composition parlementaires, cette
commission, impuissante dans ses bons éléments, était complice de la
révolution par ses mauvais, notamment par M. Mauguin, dont l'ambition
s'exaltait à la pensée de faire partie d'un gouvernement provisoire,
et dont la faconde sans scrupule était «très-propre, dans ces jours de
perturbation générale, à échauffer les fous, à intimider les faibles
et à entraîner les badauds[10]». Conduite ainsi à publier une
proclamation très-violente que M. Périer refusait de signer et où il
n'était même pas question du duc d'Orléans, la commission municipale
refusait de promulguer la déclaration par laquelle les députés avaient
appelé, la veille, le duc d'Orléans à la lieutenance générale. Cette
fois encore, M. Odilon Barrot fut chargé de porter au Palais-Bourbon
les remontrances de l'Hôtel de ville. M. Laffitte, président, les
reçut non sans humilité: il convint que la déclaration était «servile,
qu'elle blessait la dignité nationale», et il s'engagea d'honneur à la
détruire. Ainsi cet acte, pourtant capital, n'a jamais été inséré au
_Moniteur_; bien plus, l'original, après avoir été remis au duc
d'Orléans, fut soustrait sur son bureau.
[Note 10: Expression de M. Guizot.]
Serait-il possible de surmonter ou de déjouer cette résistance de
l'Hôtel de ville? Tout dépendait de La Fayette. Les agitateurs,
inconnus en dehors du cercle étroit et fermé des sociétés secrètes,
sentaient que le nom du général leur était indispensable pour faire
échec aux députés. Aussi, pendant ces heures rapides, décisives et
troublées, quelle lutte d'influences se livrait autour de ce
vieillard! Les républicains s'efforçaient de l'entraîner, de le
compromettre, de le piquer d'honneur, le menaçaient de rallumer la
guerre civile, lui montraient, dans le «complot orléaniste», la
négation de ses principes, la contradiction des règles de conduite
qu'il avait posées dans la Charbonnerie. Les amis du lieutenant
général n'étaient pas, de leur côté, sans avoir quelques intelligences
à l'Hôtel de ville; activement et adroitement secondés par M. de
Rémusat qui, costumé en officier d'état-major, sabre au côté, plumes
flottantes au chapeau, s'était, dès le premier jour, improvisé aide de
camp du commandant de la garde nationale, ils pouvaient aussi compter,
en ce cas spécial, sur M. Odilon Barrot, déjà aussi sincère à
proclamer ses convictions monarchistes, qu'ardent à ébranler tout ce
qui pouvait rendre la monarchie durable et respectée. De nombreux
émissaires arrivaient du Palais-Royal pour gagner La Fayette à la
solution orléaniste, entre autres ses vieux amis, les généraux Gérard
et Mathieu Dumas. Il n'était pas jusqu'à M. Rives, envoyé des
États-Unis, qui n'assurât à l'ancien ami de Washington que son
adhésion à la royauté nouvelle serait comprise et approuvée dans la
république américaine.
Entre ces conseils et ces instances si contraires, La Fayette
demeurait fort troublé. Déjà, quarante ans auparavant, Mirabeau
l'avait appelé «l'homme aux indécisions». L'âge n'avait pas diminué ce
défaut. Un de ses amis nous le dépeint alors «assis dans un vaste
fauteuil, l'oeil fixe, le corps immobile, et comme frappé de stupeur».
Il ne se dérobait aux poussées trop véhémentes que grâce à son aisance
supérieure de conversation et de manières, à une sorte de dextérité
gracieuse, vieux restes de ces dons de grand seigneur que sa
démocratie d'emprunt n'avait pu détruire entièrement. Ne dissimulant
d'ailleurs ni son embarras ni son effroi: «Ma foi,--disait-il
naïvement à M. Bazard qui venait lui apporter la recette
saint-simonienne,--si vous m'aidez à me tirer de là, vous me rendrez
un grand service[11].» Cette faiblesse, par tant de côtés périlleuse,
était dans le cas particulier une garantie: elle devait détourner La
Fayette de toute entreprise exigeant une initiative et une résolution
énergiques. M. de Rémusat connaissait bien son chef, quand, le plaçant
en présence des deux solutions, la république avec sa présidence ou la
monarchie du duc d'Orléans, il le pressait de cette question:
«Prenez-vous la responsabilité de la république?» La responsabilité,
c'était ce que La Fayette redoutait le plus, malgré son goût à jouer
les rôles en vue dans les révolutions. D'ailleurs, s'il lui plaisait
pour sa popularité de se dire, en théorie, partisan de la république,
il n'était nullement pressé d'en avoir la réalité pratique et surtout
la charge: il pensait un peu sur ce point comme Béranger. Aussi put-on
bientôt prévoir qu'il ne s'opposerait pas à l'élévation du duc
d'Orléans. Plus soucieux de traiter au nom du peuple que d'assumer
l'embarras de le gouverner, il se réservait d'obtenir des «garanties»
pour prix de son adhésion, et sa vanité devait se trouver satisfaite,
s'il apparaissait bien à tous que la monarchie ne s'établissait que
par sa permission, sous son patronage, et en subissant ses conditions.
[Note 11: _OEuvres de Saint-Simon et d'Enfantin_, t. II, p. 197.]
On était à l'une de ces heures où la fortune veut être brusquée. Dans
l'après-midi du 31, les monarchistes, informés des dispositions de La
Fayette, jugèrent possible et opportun de tenter une démarche hardie
et décisive. L'idée première venait-elle du Palais-Bourbon ou du
Palais-Royal? On ne le voit pas clairement, et il importe peu[12]. Il
fut résolu que le lieutenant général, accompagné des députés, se
rendrait aussitôt à l'Hôtel de ville. Visite fameuse, sur laquelle il
convient de s'arrêter un moment, car, mieux que tout autre incident de
ces jours troublés, elle met en lumière les conditions dans lesquelles
s'établissait la royauté nouvelle.
[Note 12: Dans un entretien avec M. de Metternich, à la date du 30
août 1830, le général Belliard, envoyé de Louis-Philippe, a attribué à
ce prince l'idée première de la visite à l'Hôtel de ville. «Au moment,
disait-il, où le duc d'Orléans avait été proclamé par la Chambre
lieutenant général du royaume, il écrivit au général La Fayette, qui
organisait à l'Hôtel de ville une commune à l'instar de celles de
républicaine mémoire. Le général ne lui fit pas de réponse. Le duc
informa les députés de ce qui venait d'arriver, et leur fit part de sa
détermination de se rendre en personne et seul à l'Hôtel de ville. Ce
ne fut que sur l'insistance des députés qu'il consentit à être
accompagné par eux.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 22.) D'autres
témoignages font honneur de l'initiative aux députés. Ceux-ci
cependant ne paraissent s'être décidés qu'après beaucoup
d'hésitations.]
IV
C'est un étrange cortége que celui qui, vers deux heures du soir, dans
cette même journée du 31 juillet, sortait du Palais-Royal ou, comme on
disait alors, du «palais Égalité». D'abord un tambour écloppé, battant
aux champs sur une caisse à demi crevée; les huissiers de la Chambre
en surtout noir, «les mieux vêtus de la bande[13]»; puis le duc
d'Orléans, sur un cheval blanc, en uniforme d'officier général, avec
un immense ruban tricolore à son chapeau, accompagné d'un seul aide de
camp; derrière lui, le groupe des députés, au nombre de quatre-vingts
environ, sans uniforme, en habits de voyage; en tête, M. Laffitte,
boiteux d'une entorse récente, porté dans une chaise par deux
Savoyards; à la queue, Benjamin Constant, infirme de plus vieille
date, également dans une chaise. Pas la moindre escorte; le tout noyé
dans la masse populaire qui se presse «sans violence, mais sans
respect», comme se sentant souveraine dans ces rues où elle vient de
combattre et de vaincre. D'ordinaire, les rois prennent possession de
leur couronne avec un plus pompeux cérémonial et en plus fier
équipage: on conçoit que des amis, comme le feu duc de Broglie, aient
pu dire que «l'appareil triomphal ne payait pas de mine», et qu'un
ennemi, tel que Chateaubriand, ait trouvé là de quoi exercer sa verve
railleuse et méprisante. La foule grossit au débouché de chaque rue,
foule de toute nature où domine l'homme du peuple, portant sur
l'épaule l'arme de hasard dont il s'est muni pour l'émeute. Des cris
et des questions partent de cette cohue: «--Qui est ce monsieur à
cheval? Est-ce un général? Est-ce un prince?--J'espère, répond la
femme qui donne le bras au questionneur, que ce n'est pas encore un
Bourbon.» Plusieurs pressent la main que le prince leur tend, te le
font peut-être moins par sympathie que par le plaisir d'abaisser la
royauté jusqu'à eux dans cette familiarité si nouvelle. D'autre fois,
le duc s'arrête pour attendre M. Laffitte dont les porteurs avancent
difficilement; se retournant, la main appuyée sur la croupe de son
cheval, il lui parle avec une intimité démonstrative, comme pour se
faire un titre auprès du public de ses bons rapports avec le banquier
populaire: «Eh bien! cela ne va pas trop mal, dit ce dernier d'un ton
qu'il veut rendre encourageant.--Mais oui», répond le prince. Par
moments, les députés sont à ce point pressés que, pour se défendre,
ils doivent se tenir fortement les mains et former des haies
mouvantes. Sur les quais, on se heurte à de nombreuses barricades;
force est d'y faire brèche où l'on peut; la foule se précipite, chacun
pour son compte, criant, se bousculant, braillant la _Marseillaise_,
tirant de çà et de là des coups de fusil que les députés tâchent
d'interpréter comme des signes de réjouissance, mais qui ne laissent
pas de leur inspirer plus d'une inquiétude.
[Note 13: Expression d'un témoin. (_Documents inédits._)]
À mesure qu'on s'éloigne du Palais-Royal pour pénétrer dans les
quartiers populaires, les physionomies deviennent plus renfrognées,
les cris plus équivoques, ou même ouvertement hostiles. Au lieu de:
«Vivent nos députés! Vive le duc d'Orléans!» on entend: «Plus de
Bourbons!» Vainement le prince, qui conserve son sang-froid, redouble
de coquetteries et multiplie ses poignées de main, à chaque pas
l'aspect s'assombrit davantage. Grande angoisse dans le cortége, où
l'on n'ignore pas que des projets d'assassinat ont été agités par
certains fanatiques[14]. Aussi l'un des acteurs, qui avait le plus
poussé à la démarche, M. Bérard, a-t-il écrit plus tard: «Le coeur ne
cessa de me battre qu'à notre entrée dans l'Hôtel de ville.» Encore,
tout n'est pas alors fini. Le palais municipal déborde: figures plus
sinistres que dans la rue. «Messieurs,--dit en entrant le prince pour
se faire bien venir,--c'est un ancien garde national qui fait visite à
son ancien général.» Les rares vivat sont aussitôt brutalement
étouffés par des murmures ou par les cris de: «Vive La Fayette! Plus
de Bourbons!» Pressé d'une façon parfois menaçante, le duc d'Orléans
pâle, mais toujours maître de soi, avance, résolu à pousser l'aventure
jusqu'au bout. Arrivé dans la grande salle, les quelques mots qu'il
prononce et la déclaration des députés sont accueillis par un silence
glacial: beaucoup de visages portent l'empreinte d'une rage
concentrée. On ne sait comment le drame va tourner, quand le duc
d'Orléans et La Fayette saisissent un drapeau tricolore, se donnent le
bras et se dirigent vivement vers une des fenêtres[15]. À la vue du
prince et du général qui s'embrassent, à demi enveloppés dans les plis
du drapeau, la foule, toujours mobile, pousse des acclamations
unanimes: «Vive La Fayette! Vive le duc d'Orléans!» Il n'en fallait
pas plus: du coup, la partie, naguère incertaine, est gagnée, et le
retour au Palais-Royal est un triomphe.
[Note 14: M. Laffitte a raconté plus tard que vingt jeunes gens
s'étaient embusqués au coin d'une petite rue, pour fusiller le prince,
mais qu'on les avait fait renoncer à leur dessein avec ce seul mot:
«Vous tuerez en même temps Laffitte, Pajol, Gérard et Benjamin
Constant.» (SARRANS, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, t. Ier,
p. 202.)]
[Note 15: D'après les Mémoires de M. O. Barrot, c'est La Fayette qui a
pris le bras du prince et l'a entraîné. D'autres témoignages
attribuent l'initiative au duc d'Orléans.]
À peine le prince parti, La Fayette fut assailli des plaintes et des
reproches de ses jeunes amis; on lui fit voir, un peu tard, qu'il
avait contribué à créer un roi, sans lui avoir imposé aucune
condition. Comment essayer après coup de réparer cette omission? Une
sorte de programme fut aussitôt rédigé, et le général l'emporta au
Palais-Royal, avec le dessein de le présenter au nom du peuple et d'en
exiger l'acceptation[16]. Mais l'occasion était passée; il fut facile
au duc d'Orléans de se débarrasser de son visiteur par quelques belles
paroles. Celui-ci se disant républicain, le prince déclara qu'il ne
l'était pas moins. La Fayette ayant repris «qu'il voulait un trône
populaire entouré d'institutions républicaines:--C'est bien ainsi que
je l'entends», répondit le futur roi. Le général, qui cherchait
probablement un prétexte pour se déclarer satisfait, ne parla pas
davantage du programme qu'il avait en poche, et revint vers ses amis
en leur disant: «Il est républicain, républicain comme moi.» Quelques
heures après, le duc d'Orléans se tirait aussi aisément d'une entrevue
avec les meneurs de la jeunesse démocratique, MM. Godefroy Cavaignac,
Boinvilliers, Bastide, Guinard, Thomas et Chevallon, que M. Thiers lui
avait amenés. Il se montra, comme à son habitude, causeur facile et
abondant, parla un peu de tout, sans s'engager à rien. «C'est un
bonhomme», dit en sortant M. Bastide.--«Il n'est pas sincère»,
répondit M. Cavaignac. Mais, contents ou non, ces jeunes gens ne
pouvaient plus rien.
[Note 16: Point de pairie héréditaire, renouvellement de tous les
magistrats, élection des juges de paix, liberté illimitée de la
presse, jury d'accusation, la constitution soumise à la sanction de la
nation, tels étaient quelques-uns des articles de ce programme.]
Le lendemain matin, 1er août, tous les journaux «libéraux», depuis le
_Journal des Débats_ jusqu'au _National_, les timides comme les
ardents, se prononcèrent pour la monarchie d'Orléans. Seule, la
_Tribune_ commençait à jouer les irréconciliables. La province, qui
avait suivi la capitale pour se soulever contre Charles X, la suivait
également pour accepter le lieutenant général. Nulle part, la
nouvelle de son élévation ne provoqua d'opposition sérieuse. Dans
beaucoup de villes, elle fut accueillie avec faveur. Paris cessa
aussitôt d'avoir une physionomie de champ de bataille. C'était un
dimanche: les églises et les boutiques, fermées depuis plusieurs
jours, se rouvraient; la population, remise de ses excitations ou de
ses alarmes, se promenait dans les rues débarrassées de leurs
barricades. Chacun avait l'impression qu'on rentrait dans l'ère des
gouvernements réguliers, et que l'anarchie venait de subir une
première défaite.
Une révolution où le Palais-Bourbon l'emportait sur l'Hôtel de ville
était, en effet, chose pour le moins extraordinaire et qui ne devait
pas se revoir. La peinture et la sculpture officielles reçurent ordre
de reproduire la scène de la visite, et il y eut, entre tous ceux qui
se félicitaient d'avoir échappé à un péril imminent, comme une
émulation à célébrer ce qu'on appelait un «acte habile et courageux».
On ne saurait contester en effet ni le courage avec lequel le duc
d'Orléans s'est exposé, sans autre défense que son sang-froid, aux
violences révolutionnaires, ni l'habileté avec laquelle les promoteurs
de la royauté nouvelle ont si lestement surpris, annihilé et devancé
les fauteurs de république. Mais, s'il était loisible de refaire après
coup les événements, avec la clairvoyance que donne l'expérience
acquise et à l'abri des entraînements que les meilleurs subissent dans
le trouble de pareilles crises, ne pourrait-on pas supposer un emploi
plus utile encore de ce courage très-réel? ne pourrait-on rêver une
habileté à plus longue vue, qui ne se bornât pas à esquiver le péril
du jour, en préparant celui du lendemain? Un mois après, comme le
général Belliard faisait valoir à M. de Metternich l'heureuse présence
d'esprit dont avait fait preuve le lieutenant général en cette
périlleuse occurrence: «Le fait, répondit le chancelier, prouve en
faveur de la contenance du duc d'Orléans. Un baiser est un léger
effort pour étouffer une république; croyez-vous toutefois pouvoir
accorder un même pouvoir à tous les baisers dans l'avenir? Leur
accordez-vous la valeur de garanties[17]?» C'était beaucoup de
substituer la monarchie du premier prince du sang à l'anarchie
révolutionnaire dont on avait craint un moment que le triomphe de
l'Hôtel de ville ne fît le régime de la France; mais une monarchie
pouvait-elle, sans fausser et abaisser son caractère, sans perdre de
la dignité et de l'autorité morale qui lui sont nécessaires, être
réduite à offrir des poignées de main au populaire, à recevoir, en
place de Grève, l'accolade de La Fayette, à solliciter le
laisser-passer de la révolution? Ne saisit-on pas là, dès l'origine,
ce mal que Casimir Périer devait, quelques mois plus tard, appeler,
avec colère, «l'avilissement des camaraderies révolutionnaires et les
prostitutions de la royauté devant les républicains»? Les plus
éclairés, parmi les fondateurs du nouveau gouvernement, avaient le
sentiment du tort qu'il se faisait ainsi. Tout en accompagnant le duc
d'Orléans à l'Hôtel de ville, M. Guizot ne se dissimulait pas que «cet
empressement du pouvoir naissant à aller chercher une investiture plus
populaire était une démarche peu fortifiante», et il pressentait dès
lors les périls en face desquels allait se trouver la royauté[18].
Pour dissiper ces alarmes, il ne suffit pas d'entendre M. Odilon
Barrot saluer, comme une nouveauté heureuse, ce qu'on appelait alors
«le voyage de Reims de la monarchie de 1830», et déclarer béatement
que «ce couronnement en valait bien un autre».
[Note 17: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 23.]
[Note 18: GUIZOT, _Mémoires_, t. II, p. 29.]
D'ailleurs, si l'on admettait que la révolution avait ainsi «sacré» le
Roi, ne fallait-il pas s'attendre qu'elle revendiquât, comme autrefois
l'Église, le droit d'examiner dans quelle mesure auraient été tenues
les promesses du sacre? Durant plusieurs années, que de bruit, dans
les journaux de la gauche, autour de ce fameux «programme de l'Hôtel
de ville», sorte de contrat que Louis-Philippe, prétendait-on, avait
souscrit, le 31 juillet 1830, et dont la violation rendait son titre
caduc! L'opposition cherchera là le prétexte et comme la justification
des polémiques factieuses, même des émeutes. Tout reposait sans doute
sur un fait matériellement faux; et, un jour de légitime impatience,
le Roi sera fondé à s'écrier que «ce programme de l'Hôtel de ville
n'était qu'un infâme mensonge»; La Fayette, en effet, ne lui avait
soumis ni fait accepter aucun programme; cependant, si le prince, tout
en parlant beaucoup et en caressant tout le monde, avait eu assez
d'adresse et de présence d'esprit pour ne pas se laisser arracher
d'engagement précis, il avait été conduit, pour désarmer le parti
révolutionnaire, à faire naître ou du moins à ne pas décourager des
espérances qui n'auraient pu être réalisées sans détruire la monarchie
elle-même. Ainsi y avait-il eu, au début du régime, un germe
d'équivoque, une sorte de malentendu qui, pour avoir été voulu et
momentanément utile, ne risquait pas moins de fournir plus tard
prétexte à des controverses périlleuses.
Les conséquences de ces défauts originaires devaient si vite se
manifester, peser si lourdement et si longtemps sur la royauté, qu'on
est tenté de se demander s'il n'eût pas été sage de s'exposer à un
danger immédiat pour écarter de l'avenir un mal grave et difficilement
guérissable; s'il n'eût pas mieux valu, au prix peut-être d'une lutte
violente et incertaine, tenter de faire tout de suite la monarchie
sans et même contre le parti révolutionnaire, que de la faire avec son
agrément, habilement surpris, à la vérité, mais singulièrement
compromettant. L'oeuvre était-elle impossible? Les députés étaient
après tout les plus forts; ils avaient le prestige des 221; seuls, ils
apportaient un gouvernement tout fait, rassurant les intérêts en
satisfaisant quelques-unes des passions victorieuses. Les agitateurs
de l'Hôtel de ville n'étaient au contraire qu'une poignée; eux-mêmes
confessaient leur impuissance[19]. Oui, mais n'oublions pas que les
députés, eux aussi, ne pouvaient avoir grande confiance, sinon dans
leur force, du moins dans leur droit à en user. En cette même journée
du 30 juillet où, par préoccupation conservatrice, ils avaient jeté la
candidature d'un prince du sang en travers des velléités républicaines
et des passions anarchiques, ils avaient en même temps rompu avec
l'hérédité royale et le droit monarchique. À l'heure même où ils
votaient la lieutenance générale, ils refusaient d'entrer en relation
avec le duc de Mortemart, repoussaient les transactions et les
concessions tardives de Charles X. Sortis ainsi eux-mêmes de la
légalité, entrés dans la voie révolutionnaire, quelle raison
pouvaient-ils invoquer pour obliger les autres à s'arrêter sur cette
voie, ici ou là? quel titre pour lutter de front et par la force
contre ceux qui voulaient aller plus loin? Ils se sentaient réduits à
user d'habileté, de caresse et de ruse. C'est le péril et le châtiment
de la révolution: si peu qu'on s'y engage, on n'a plus aucun point
d'appui pour la contenir; la force matérielle et morale de la
résistance est détruite; tout est livré à l'aventure, à l'audace plus
ou moins heureuse de telle ou telle initiative; et, lors même qu'on
échappe aux plus graves des périls, ce n'est jamais sans laisser
quelque chose de sa sécurité et de son honneur.
[Note 19: Godefroy Cavaignac répondait alors à M. Duvergier de
Hauranne qui félicitait les jeunes républicains d'avoir sacrifié leur
idéal à l'intérêt de la France: «Vous avez tort de nous remercier;
nous n'avons cédé que parce que nous n'étions pas en force. Il était
trop difficile de faire comprendre au peuple qui avait combattu au cri
de: «Vive la Charte!» que son premier acte, après la victoire, devait
être de s'armer pour la détruire. Plus tard ce sera différent.»
(DUVERGIER DE HAURANNE, _Histoire du gouvernement parlementaire_, t.
X, p. 652.)--Le général Pajol demandait à un des combattants de
Juillet, dont il connaissait les opinions très-avancées: «Vous meniez
au combat des hommes déterminés; pouviez-vous compter sur leur
zèle?--Sans doute.--Assez pour leur donner l'ordre d'arrêter les
députés?--Oh! pour cela, je n'oserais en répondre.--Dans ce cas, la
révolution est avortée.» (Louis BLANC, _Histoire de dix ans_, t. Ier,
p. 292.)--Un républicain, apologiste officiel de La Fayette, M.
Sarrans, reconnaissait, dans des écrits publiés en 1832 et 1834,
«l'ascendant moral des 221 et l'impossibilité dans laquelle se
trouvait La Fayette de s'opposer par la force à l'élévation du duc
d'Orléans»; il montrait «la presque généralité des citoyens, entraînés
par l'exemple de la Chambre et par la crainte des tempêtes que la peur
voyait poindre et s'amonceler de tous côtés, se ralliant à cette
combinaison et à cet homme comme à une nécessité». (Cf. _passim_, _La
Fayette et la révolution de 1830_, et _Louis-Philippe et la
contre-révolution_.)]
Dans les débuts de cette monarchie nouvelle, comme dans la ruine de
l'ancienne, quelle leçon de modestie pour l'esprit humain! D'une part,
ces libéraux naguère si fiers, si exigeants en face d'une antique
dynastie, contraints, dès le lendemain de leur triomphe, à courtiser,
dans les salons saccagés du palais municipal, des maîtres avinés et
en haillons; se félicitant de ce que La Fayette octroyait une couronne
au prince de leur choix, après s'être tant plaints d'avoir eu une
charte «octroyée» par Louis XVIII; subissant le sacre de l'Hôtel de
ville après avoir été si offusqués du sacre de Reims. D'autre part,
ces royalistes d'extrême droite, qui s'étaient crus seuls capables de
sauver la royauté et qui venaient de la perdre; ces prétendus hommes
d'action, railleurs dédaigneux de l'impuissance parlementaire, et qui,
à l'épreuve, étaient apparus plus incapables encore que téméraires,
aussi inertes que provoquants, ne sachant rien faire pour soutenir le
coup d'État follement entrepris; ces hommes de principes absolus et de
résistance orgueilleuse, qui, après s'être montrés aveuglément
obstinés, quand il eût été possible de transiger avec dignité et
profit, avaient fini, quand il n'était plus temps de rien préserver,
par tout abandonner devant l'insurrection, les Ordonnances, les
ministres, le vieux roi lui-même, et par offrir vainement aux partis
conjurés le triste appât d'une minorité et d'une régence! Et, dans les
deux cas, la France payant chèrement ces fautes, d'une part de son
repos, de son honneur et de sa liberté! Faut-il maintenant que chaque
parti se donne le triste plaisir de récriminer contre ses adversaires?
Convient-il que nous-mêmes, nous plaçant au-dessus des uns et des
autres, nous adressions à tous, du haut de notre expérience,
aujourd'hui facile, de superbes et irritantes remontrances?
Humilions-nous plutôt devant ces erreurs que nous n'eussions sans
doute pas mieux évitées, et qui, par leur généralité, chargent la
mémoire de tous les partis. La connaissance plus complète de la
conduite des pères ne peut et ne doit avoir qu'un effet: éclairer les
enfants, les rapprocher dans le regret des occasions perdues, dans la
tristesse de leur malheur commun, et dans l'espoir d'une revanche où
cette fois, du moins, ils ne seront plus divisés.
V
Dès le 1er août, le duc d'Orléans prit en main ce qui restait de
gouvernement: c'était, à la vérité, peu de chose; il n'avait guère
d'autre moyen d'action que sa popularité. La commission municipale,
qui avait de plus en plus tendu à se transformer en gouvernement
provisoire et qui, la veille, avait essayé de constituer une sorte de
cabinet[20], fut, en dépit de M. Mauguin, contrainte de remettre ses
pouvoirs au lieutenant général. Celui-ci nomma aux divers départements
ministériels des commissaires provisoires, à peu près les mêmes
d'ailleurs que ceux de la commission municipale: M. Dupont de l'Eure,
à la Justice; le général Gérard, à la Guerre; M. Guizot, à
l'Intérieur; le baron Louis, aux Finances; le maréchal Jourdan, aux
Affaires étrangères; M. Bignon, à l'Instruction publique. Il se
réservait de consulter sur les affaires importantes de l'État un
conseil intime, composé de MM. Casimir Périer, Dupin, Laffitte,
Sébastiani, de Broglie et Molé. Il confirma La Fayette dans son
commandement général des gardes nationales, appela M. Pasquier à la
présidence de la Chambre des pairs, pourvut aux hauts postes
administratifs, proclama le rétablissement de la cocarde et du drapeau
tricolores, et enfin convoqua les Chambres pour le 3 août[21].
[Note 20: Elle avait désigné commissaires provisoires: à la Justice,
M. Dupont de l'Eure; aux Finances, le baron Louis; à la Guerre, le
général Gérard; à la Marine, l'amiral de Rigny; aux Affaires
étrangères, M. Bignon; à l'Instruction publique, M. Guizot; à
l'Intérieur et aux Travaux publics, le duc de Broglie.]
[Note 21: Toutes ces mesures furent prises entre le 1er et le 3 août.]
En même temps et à mesure qu'il saisissait plus complétement le
pouvoir et gravissait les marches du trône, le duc d'Orléans dénouait
ou brisait, l'un après l'autre, les derniers liens qui l'unissaient à
la branche aînée de sa maison. Le 30 juillet au soir, quand, à la
nouvelle de sa nomination au poste de lieutenant général et sur la
pression de ses amis, il s'était décidé à venir à Paris, il ne savait
pas encore bien ce qu'il pouvait, devait et voulait. L'un de ses
premiers soins, avant même d'accepter l'offre des députés, avait été
de faire venir le duc de Mortemart; s'excusant, par la contrainte des
événements, des résolutions qu'il pouvait être amené à prendre ou
plutôt à subir, il avait demandé au ministre nominal de Charles X si
ses pouvoirs étaient suffisants pour le reconnaître en qualité de
lieutenant général, et il lui avait remis une lettre destinée au Roi.
Le texte de cette lettre, objet de nombreuses controverses, n'a jamais
été connu; mais tout donne à supposer qu'elle avait été faite moins
pour consommer une rupture que pour réserver une chance d'accord.
Seulement quelques heures plus tard, dans l'après-midi du 31 juillet,
avait eu lieu la visite à l'Hôtel de ville, les événements s'étaient
précipités, et le duc d'Orléans faisait redemander sa lettre au duc de
Mortemart, qui ne l'avait pas encore transmise.
Quant à Charles X, alors retiré à Rambouillet, il donnait ce
spectacle, habituel dans les révolutions, d'un pouvoir aux abois qui
cède toujours trop tard. Il offrait d'abord (31 juillet), conférait
ensuite (1er août) la lieutenance générale au duc d'Orléans, qui se
refusait à la recevoir de sa main et déclarait la tenir des députés.
Le vieux roi finissait même, le 2 août, par adresser à «son cousin»
une lettre où, lui annonçant son abdication et la renonciation du duc
d'Angoulême, il le chargeait de proclamer le duc de Bordeaux, sous le
nom de Henri V; le lieutenant général déclina cette mission, et
s'offrit seulement comme intermédiaire pour transmettre cet acte aux
Chambres, qui jugeraient quelle suite devrait y être donnée.
Ce ne fut pas tout. À Paris, on se préoccupait de voir Charles X
demeurer à Rambouillet, entouré des régiments qui lui étaient demeurés
fidèles. Les révolutionnaires s'agitaient et menaçaient de se porter à
quelque violence. Dans la matinée du 3 août, quelques heures après la
réception de l'acte d'abdication, le gouvernement se décida à
provoquer lui-même une manifestation qui forçât le Roi à s'éloigner.
Le rappel fut battu. Une armée se réunit, à la fois grotesque et
hideuse, «la plus singulière et la plus intéressante qu'on pût voir»,
disait La Fayette qui avait présidé à sa formation. Elle pouvait lui
rappeler celle qui, le 5 octobre 1789, s'était portée sur Versailles
pour en arracher Louis XVI. Le général Pajol reçut la pénible mission
de la conduire. Dès le soir, elle arrivait aux portes de Rambouillet,
et Charles X, trompé sur la force réelle de cette foule désordonnée
qu'un seul de ses régiments eût suffi à balayer, accablé d'ailleurs
par les événements, abandonné des hommes, se résigna à partir, et se
mit en marche vers Cherbourg, où il devait s'embarquer.
VI
L'heure était venue pour les Chambres de se réunir (3 août) et de
consommer, avec des formes un peu plus régulières, l'oeuvre
tumultuairement ébauchée dans les jours d'insurrection. Elles étaient
cependant loin d'être au complet; plus de la moitié des députés et des
pairs étaient absents[22]. Dans le discours par lequel il ouvrit la
session, le lieutenant général rappela les événements de Juillet, la
«Charte violée», loua le «courage héroïque» de Paris, «déplora des
infortunes qu'il eût voulu prévenir», mentionna «l'invitation» que lui
avaient adressée ses «concitoyens», et se déclara «fermement résolu à
se dévouer à tout ce que les circonstances exigeraient de lui». «C'est
aux Chambres qu'il appartient de me guider, ajouta-t-il; tous les
droits doivent être solidement garantis... Attaché de coeur et de
conviction aux principes d'un gouvernement libre, j'en accepte
d'avance toutes les conséquences.»
[Note 22: 252 députés seulement, sur environ 430, ont pris part, le 7
août, au vote sur la révision de la Charte: 219 pour, 33 contre. Dans
la Chambre haute, qui se composait avant 1830 de 364 pairs, il n'y
eut, au vote sur la révision, que 114 présents.]
Le futur roi posait donc lui-même la question des «garanties»
préalables. Il s'y était cru obligé par l'état des esprits. Déroutés,
non désarmés par le succès de la visite à l'Hôtel de ville, les
meneurs du parti avancé avaient seulement modifié leur tactique; ils
subissaient la monarchie, mais s'efforçaient de lui imposer des
conditions contradictoires à son principe, de la réduire à l'état
d'une magistrature nominale, contractuelle, élective, en butte à une
sorte de défiance injurieuse, entourée et faussée par des institutions
républicaines et démocratiques. À défaut de 1792, ils évoquaient 1791.
Ainsi, bien qu'ils n'osassent plus insister pour la convocation d'une
assemblée constituante, ils n'en prétendaient pas moins qu'avant de
proclamer un roi, on fît de toutes pièces une constitution nouvelle.
De l'ancienne Charte, ils ne voulaient plus entendre parler[23]. «Une
fois violée, disait le _National_, elle n'existe plus... La nation
française a trouvé son Guillaume III; elle dictera le bill des
droits[24].» La réorganisation devait être générale. «Quand vous
réorganisez, disait alors M. Mauguin, partez du principe que la
révolution, venue du sommet, doit redescendre jusqu'à la base.» La
Fayette, s'emparant d'un rôle qui ne semble guère celui d'un
commandant de la garde nationale, adressait aux «citoyens de Paris»
une proclamation où il marquait impérativement «les garanties dues aux
libertés populaires».
[Note 23: Les hommes de l'Hôtel de ville avaient profité du désordre
général pour publier un texte modifié de la première proclamation du
duc d'Orléans; ils lui faisaient dire, au lieu de: «_La_ Charte sera
désormais une vérité», cette phrase bizarre, mais dont on devine la
portée: «_Une_ charte sera désormais une vérité.»]
[Note 24: Le _National_, dans le même article, raillait ceux qui
prenaient «pour un simple _accident_ ce qui était une révolution». Il
est vrai que ce journal avait dit, quelques semaines auparavant, quand
il avait voulu rassurer l'opinion sur la portée de ses attaques contre
la Restauration: «Il n'y a plus de révolution possible en France; la
révolution est finie; il n'y a plus qu'un _accident_. Qu'est-ce qu'un
accident? Changer les personnes sans les choses.» La contradiction de
langage est assez piquante, mais elle n'a pas lieu de surprendre. De
tout temps, le parti révolutionnaire a été coutumier de ces
dissimulations, de ces changements de masque: c'est ce qu'on
appellerait, dans le jargon d'aujourd'hui, de l'«opportunisme».]
N'eût-il pas mieux valu repousser absolument ces prétentions par une
sorte de question préalable, et refuser de laisser même discuter la
Charte? Ceux qui venaient de condamner la vieille monarchie pour
atteinte au pacte constitutionnel, ne semblaient-ils pas engagés
d'honneur et de logique à le respecter? Cette Charte avait été le
drapeau de leur résistance; voulaient-ils eux-mêmes le déchirer? Et
puis, à quel titre une Chambre, élue sous Charles X, pour exercer dans
le gouvernement d'alors une partie du pouvoir législatif, et qui
n'était pas seulement au complet, pouvait-elle, en dehors des mesures
de nécessité prises au cours de la révolution, s'attribuer un mandat
constituant? Sur aucun point, une modification n'était indispensable.
La Charte, suivant l'expression de M. Guizot, «avait suffi pendant
seize ans à la défense des droits de la liberté, des intérêts du
pays». Seize ans d'âge ne sont pas la caducité pour une charte. Le bon
sens indiquait que c'était déjà bien assez d'avoir à faire un roi,
sans se mettre encore sur les bras la charge et la responsabilité
d'une constitution. La pratique Angleterre l'avait compris, à l'époque
de cette révolution de 1688 qu'on se piquait d'imiter; combien de
précautions et même de fictions subtiles pour que le régime alors
fondé eût le moins possible l'air nouveau, pour que la royauté élue
parût avoir continué et non pas renversé la royauté héréditaire! Ceux
des fondateurs de la monarchie de 1830 qui avaient le plus l'esprit de
gouvernement eussent volontiers copié ce modèle. Le duc de Broglie
s'élevait vivement contre les hommes qui «entendaient rompre
ouvertement avec le passé, ériger une dynastie toute nouvelle,
modifier nos institutions d'après des principes _a priori_ et même
changer à un certain degré l'état des moeurs de la société»; il
«estimait tout au contraire que la France, en 1830, devait suivre
sagement l'exemple qu'elle avait reçu de l'Angleterre, en 1688;
n'accepter l'idée d'une révolution que sous le coup d'une nécessité
réelle et pressante; n'admettre de la révolution que le strict
nécessaire; greffer autant qu'il se pouvait le nouvel ordre de choses
sur l'ancien; n'introduire, en fait d'innovations, que ce qu'exigerait
impérieusement l'état des choses et des esprits. En révolution,
ajoutait-il, sitôt qu'on s'écarte du strict nécessaire, sitôt qu'on
accorde quelque chose à la réaction, à l'animosité, à la fantaisie, on
ne tient plus rien, on est hors de voie, on appartient au vent qui
souffle[25].»
[Note 25: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Voir le mal ne suffisait pas: il eût fallu avoir la force de s'y
opposer. «La complète fixité de la Charte, a écrit depuis M. Guizot
qui occupait alors le ministère de l'intérieur, eût certainement
beaucoup mieux valu; mais personne n'eût osé la proposer.» On se
sentait dans une situation trop fausse pour essayer une telle
résistance. Que répondre, en effet, au _National_, quand il disait aux
amis de M. Guizot: «Si vous jugez tellement nécessaire le maintien des
institutions préexistantes, que ne commencez-vous par respecter
l'hérédité monarchique?» Le gouvernement ne venait-il pas de repousser
les transactions offertes _in extremis_ par Charles X, notamment son
abdication en faveur du duc de Bordeaux? Bien plus, n'avait-il pas
fait appel au parti de l'Hôtel de ville pour débusquer le vieux roi de
Rambouillet? Ceux dont on avait ainsi demandé, une fois de plus, le
concours, on était mal venu à les éconduire quand ils prétendaient
dire leur mot sur la constitution de la monarchie nouvelle.
D'ailleurs, parmi les hommes qui avaient le plus vivement combattu la
république, et jusque dans le sein du ministère provisoire, plusieurs
étaient disposés à faire cause commune avec les révolutionnaires, dès
qu'il s'agissait, non plus de supprimer, mais d'amoindrir et
d'abaisser la royauté, de faire largesse de ses droits aux mauvais
instincts populaires: fruit de cette envie démocratique qui se mêle
parfois, dans la bourgeoisie, à la peur de la démocratie toute nue. En
1830, M. Jourdain ne jouait plus le bourgeois gentilhomme, mais bien
le bourgeois démocrate. Et puis, ne les connaissons-nous pas, ces
fiers politiques qui, dans les crises périlleuses, sont toujours prêts
à proclamer que la seule manière d'empêcher la démagogie de tout
briser est de lui livrer tout sans combat? Nous la connaissons aussi,
cette maladie de l'esprit français, déjà observée en 1789, cet orgueil
qui se plaît, dans chaque révolution, à faire oeuvre de création
universelle, cet aveuglement qui conduit à traiter la société
politique comme une matière inerte qu'on peut remanier à son gré, sans
souci du passé. Ajoutons enfin que le futur roi, qui eût été
particulièrement intéressé à conserver autour de sa royauté le plus
d'éléments anciens et immuables, n'aurait peut-être pas eu bien bonne
grâce à restreindre l'innovation à ce qui lui profitait
personnellement, c'est-à-dire au changement de dynastie. Aussi,
parfois, semblait-il mettre une sorte de point d'honneur à aller
au-devant des exigences populaires, à abonder dans le sens des députés
qui voulaient le plus remanier la Charte, et disait-il à l'un d'eux
qui lui parlait des «garanties» réclamées par l'opinion: «Ah! on ne
m'en demandera jamais autant que je suis disposé à en donner.»
Dans ces conditions, on avait jugé tout de suite impossible de faire
prévaloir cette immutabilité de la Charte qu'eussent au fond désirée
les amis les plus éclairés de la monarchie de Juillet. Ceux-ci
bornèrent leur ambition à obtenir que cette Charte fût seulement
revisée, non refaite, ce qui écartait l'idée de trop grands
bouleversements. Sur ce terrain s'était placé le lieutenant général
dans son discours d'ouverture; sans repousser quelques innovations
constitutionnelles, bien plus, en semblant les conseiller et les
offrir, il avait néanmoins déclaré qu'il s'agissait «d'assurer à
jamais le pouvoir de cette Charte, dont le nom, invoqué pendant le
combat, l'était encore après la victoire». Restait à déterminer
jusqu'où devait s'étendre la révision. C'est le problème qui se posait
devant les Chambres.
Chacun comprenait la nécessité de se presser. Il n'était besoin
d'ailleurs que d'entendre, pendant ces journées, le grondement sourd
et continuel de l'émeute, de voir ses premiers essais de violence
contre le parlement, pour être assuré que le moindre retard, la
moindre hésitation, eussent fourni occasion à l'Hôtel de ville de
prendre sa revanche. La Chambre des députés procéda donc en toute hâte
à la vérification des pouvoirs de ses membres et à la constitution de
son bureau: en deux jours, le 4 et le 5 août, ce préliminaire fut
fini. Dès le 4, un simple député, M. Bérard, s'emparant d'une
initiative qui eût dû appartenir au gouvernement, mais que la
composition hétérogène du ministère provisoire lui rendait peut-être
difficile, proposa les modifications à apporter à la Charte et une
déclaration élevant au trône le duc d'Orléans. Le prince, inquiet de
ce que cette proposition avait d'incohérent et aussi de
révolutionnaire, la fit remanier par M. Guizot et le duc de Broglie.
Elle revint, ainsi modifiée, à la Chambre, qui la soumit à l'examen
d'une commission. Celle-ci y apporta de nouveaux changements et déposa
son rapport dans la soirée du 6 août.
Quel était le caractère de la proposition qui, après ces travaux
préalables, se trouva soumise aux députés? Qui l'emportait, nous ne
dirons pas des deux partis,--il n'y avait pas encore de partis
organisés,--mais des deux tendances contradictoires qui s'étaient
manifestées chez les vainqueurs de Juillet? Il serait difficile de
faire une réponse précise. On avait abouti à une sorte de compromis,
dans lequel personne ne triomphait pleinement; c'était plus qu'on
n'eût désiré à droite, moins qu'on ne demandait à gauche.
Tout d'abord le préambule, où l'on constatait la «vacance du trône» et
la nécessité d'y pourvoir, et la conclusion, où l'on «appelait au trône»
Louis-Philippe d'Orléans et sa descendance, soulevaient une question
délicate, celle de l'origine de la nouvelle monarchie. Sur ce point, les
hommes de 1830 étaient loin d'être d'accord. Les uns voyaient dans le
nouveau roi une sorte de magistrat élu qui tenait ses pouvoirs de la
seule volonté nationale, sans avoir par lui-même aucun droit propre et
antérieur[26]. Les autres considéraient son élévation moins comme une
négation que comme une modification de l'hérédité royale, modification
imposée par les circonstances; à leurs yeux, il ne s'agissait pas de
créer une dynastie par suffrage populaire, mais de passer un contrat
avec le prince qu'on trouvait à côté du trône, devenu vacant, et qui y
était appelé par une sorte de nécessité supérieure: c'est ce qu'on a
appelé la théorie de la «quasi-légitimité[27]». Il serait malaisé de
dire à laquelle des deux thèses la commission s'était ralliée. Sans
doute, sa rédaction semblait écarter ou tout au moins atténuer le
caractère électif: elle insistait sur ce que les Chambres «prenaient en
considération l'impérieuse nécessité qui résultait des événements des
26, 27, 28 et 29 juillet»; elle motivait la «vacance du trône» par ce
fait que le «roi» Charles X et les membres de la branche aînée de la
«race royale» sortaient du territoire français; elle arguait de ce qu'il
était «indispensable de pourvoir à cette vacance»; enfin elle «déclarait
que l'intérêt universel et pressant du peuple français appelait au trône
S. A. R. Louis-Philippe d'Orléans[28]». Mais, en même temps, dans le
rapport fait au nom de la commission, M. Dupin insistait sur le
caractère électif et contractuel de la monarchie ou, pour parler son
langage, de l'«établissement» nouveau: «nouveau, disait-il, quant à la
personne appelée, et surtout quant au mode de vocation; ici la loi
constitutionnelle n'est pas un octroi du pouvoir qui croit se dessaisir;
c'est tout le contraire: c'est une nation en pleine possession de ses
droits, qui dit, avec autant de dignité que d'indépendance, au noble
prince auquel il s'agit de déférer la couronne: À ces conditions,
écrites dans la loi, voulez-vous régner sur nous?»
[Note 26: Déjà M. Thiers disait dans les placards qu'il avait répandus
pendant la nuit du 29 au 30: «C'est du peuple français qu'il tiendra
sa couronne.» La proclamation du 31, rédigée cependant par M. Guizot,
portait: «Il respectera nos droits, car il tiendra de nous les
siens.»]
[Note 27: Ce mot a été attribué à M. Guizot, qui s'est défendu de
l'avoir jamais prononcé. Cf. son discours du 3 janvier 1834.]
[Note 28: Ces formules avaient été, pour la plupart, imaginées par le
duc de Broglie.]
Dans la Charte elle-même, la commission supprimait le préambule où il
était question de Charte «octroyée»; elle supprimait également la
partie de l'article 14 qui donnait au Roi le droit de faire les
«ordonnances nécessaires pour la sûreté de l'État», et sur laquelle
Charles X avait fondé les ordonnances de Juillet; elle substituait,
pour la religion catholique, la qualification de «religion professée
par la majorité des Français» à celle de «religion de l'État».
D'autres articles interdisaient le rétablissement de la censure,
donnaient le droit d'initiative aux deux Chambres, accordaient à la
Chambre des députés le pouvoir de nommer son président, consacraient
la publicité de la Chambre des pairs et supprimaient certaines
restrictions au droit d'amendement. L'âge nécessaire pour être député
était abaissé de quarante à trente ans. La fixation du cens
d'éligibilité et du cens d'électorat, qui étaient de mille et de trois
cents francs dans la Charte de 1814, était renvoyée à des lois
spéciales, avec l'intention évidente qu'ils fussent abaissés. Des lois
libérales étaient promises sur le jury, la garde nationale,
l'organisation départementale et municipale, la liberté de
l'enseignement, l'état des officiers, etc. Quant à l'article par
lequel «la Charte et tous les droits qu'elle consacrait demeuraient
confiés au patriotisme et au courage des gardes nationales», les
journées de février 1848 devaient y ajouter un commentaire qui suffit
à en montrer la valeur et l'utilité.
Tous ces points avaient été réglés sans grande difficulté. Il n'en fut
pas de même de la question de la pairie, qui alors passionnait
singulièrement l'opinion. Les agitateurs de l'Hôtel de ville
trouvaient déjà fort déplaisant d'avoir été réduits à accepter
l'hérédité au sommet du pouvoir exécutif; du moins n'en voulaient-ils
plus dans le pouvoir législatif. Nulle destruction ne leur tenait plus
à coeur; en supprimant toute pairie héréditaire, ils espéraient priver
l'autorité monarchique de l'unique contre-poids qu'elle pût opposer à
la démocratie, l'esprit de tradition de sa dernière garantie contre la
mobilité élective. Rien ne leur paraissait d'ailleurs plus naturel que
de recourir à l'émeute pour faire prévaloir ces exigences, et la
question fut débattue, moins dans la commission parlementaire que dans
la rue. Dès le 4 août, un premier coup avait été préparé avec
l'assentiment de La Fayette: on devait, le lendemain, se porter sur le
palais du Luxembourg, jeter les pairs par les fenêtres et saccager le
palais; façon sommaire et décisive de résoudre le problème de la
pairie. Ce ne fut pas sans peine que, pendant la nuit, on détermina La
Fayette à donner contre-ordre. N'était-ce que partie remise? Dans la
soirée du 6, au moment où la commission allait déposer son rapport, la
Chambre des députés vit ses délibérations interrompues par la clameur
confuse et menaçante de l'émeute qui battait ses murs et assiégeait
ses portes: la bande était composée en grande partie de la «jeunesse
des écoles», et dirigée par un personnage qui devait acquérir une
certaine notoriété, M. Flocon. L'émoi fut grand dans l'assemblée. La
Fayette, pour qui la manifestation n'était pas une surprise, sortit de
la salle afin de haranguer «ses amis», ses «chers amis», les suppliant
de renoncer, «par affection pour lui», à pousser plus loin leur
entreprise, mais se portant fort que leur voeu pour l'abolition de
l'hérédité de la pairie serait pris en considération. Les agitateurs
se retirèrent, déclarant qu'ils reviendraient plus nombreux le
lendemain, si cette promesse n'était pas tenue.
Quelle était l'attitude du pouvoir en face de ces menaces? Il avait
fait une première concession aux ennemis de la Chambre haute, en
proposant d'annuler toutes les nominations de pairs faites par Charles
X; c'était d'un seul coup mutiler gravement cette assemblée[29]. Quant
à l'hérédité, le gouvernement avait d'abord essayé de la défendre.
Mais cette résistance ne dura pas longtemps. Sa fermeté n'était pas
alors à l'épreuve des pressions populaires. Et pourtant, à y regarder
de près, il se fût aperçu que cette agitation était peut-être plus
bruyante que vraiment redoutable. La question intéressait peu le
peuple qui commençait à rentrer dans ses ateliers. Les hommes de
l'Hôtel de ville n'avaient guère à leur disposition que la «jeunesse
des écoles»: était-ce assez pour «jeter la Chambre à la Seine», comme
ils aimaient alors à dire? Dans la journée du 6 août, un jeune
républicain, M. Boinvilliers, était venu au Palais-Bourbon, demandant
à parler aussitôt à M. Guizot qu'il avait connu avant la révolution
dans la société _Aide-toi, le ciel t'aidera_. «Nous ne voulons pas
absolument de l'hérédité, signifia-t-il impérieusement au commissaire
provisoire, et si la Chambre veut la maintenir, on se battra
demain.»--«C'est un enragé», dit, après ce colloque, M. Guizot à M.
Duvergier de Hauranne. Celui-ci rejoignit alors M. Boinvilliers pour
tâcher de le raisonner et de lui faire comprendre que recommencer la
bataille des rues et la diriger contre la Chambre, serait perdre la
révolution en province. «Je suis de votre avis, répondit M.
Boinvilliers en serrant la main de M. Duvergier de Hauranne, et nous
en sommes tous. Non, nous ne nous battrons pas pour l'hérédité de la
pairie. Mais il faut essayer de leur faire peur.» Et il ajoutait un
peu naïvement cette recommandation dont son interlocuteur ne se crut
sans doute pas obligé de tenir compte: «Au moins, ne me trahissez
point et ne dites pas cela à M. Guizot[30]». Le lendemain, M. de
Rémusat et M. Duvergier de Hauranne, toujours inquiets des bruits
d'émeute, venaient de bonne heure à l'Hôtel de ville afin de savoir à
quoi s'en tenir. Usant de ses priviléges d'aide de camp, M. de Rémusat
entra tout droit dans le cabinet de La Fayette; il le trouva en
conférence avec MM. Bastide, Joubert et autres républicains. «Je les
ai un peu gênés, racontait en sortant de là M. de Rémusat à M.
Duvergier de Hauranne, et l'on ne s'est pas expliqué catégoriquement;
mais il m'est démontré que le gouvernement et la Chambre peuvent faire
tout ce qu'ils veulent, et que rien de sérieux ne sera tenté. Déjà
Boinvilliers et d'autres courent pour empêcher le rendez-vous en armes
donné aux jeunes gens des écoles. Ils sentent qu'ils n'ont pas le
peuple pour eux et qu'ils succomberaient[31].» Les agitateurs se
bornaient donc à «essayer de faire peur» au gouvernement. Ce n'était
alors que trop facile. Dans ces jours de trouble, le pouvoir était peu
en état d'apprécier avec sang-froid et mesure la valeur des menaces
qui lui étaient faites. D'ailleurs, s'il s'exagérait la force de ses
adversaires, il ne s'exagérait malheureusement pas sa propre
faiblesse. En quittant l'Hôtel de ville, M. de Rémusat et M. Duvergier
de Hauranne s'empressèrent de faire parvenir à M. Guizot, alors en
conseil chez le lieutenant général, les constatations qu'ils venaient
de faire. Leur lettre arriva précisément au moment où l'on débattait
s'il fallait ou non risquer la bataille pour cette hérédité que
presque tout le conseil eût désiré maintenir. M. Guizot lut la lettre.
Porté à la résistance ainsi que le duc de Broglie, il posa cette
question: «Si une émeute avait lieu à ce propos, le lieutenant général
serait-il résolu à la dissiper par les armes?--Non», répondit le
prince. Cette réponse tranchait la question. Ce n'était pas seulement,
de la part du futur roi, défaut de confiance dans les forces dont il
pouvait alors disposer; au fond, il ne tenait pas beaucoup à
l'hérédité de la pairie; en causant avec lui, M. Pasquier avait pu
s'apercevoir, non sans déplaisir, qu'une sorte de Sénat nommé par la
couronne lui paraissait un instrument plus commode qu'une Chambre des
pairs indépendante et _sui juris_.
[Note 29: Tant de ce chef que pour refus de serment, sur les 364
membres qui composaient la Chambre des pairs avant la révolution, 175
furent écartés.]
[Note 30: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._--Aussi, M.
Duvergier de Hauranne ajoute-t-il: «Pour moi, d'après ce que j'ai vu
pendant cette semaine, et j'ai beaucoup vu, je suis intimement
convaincu que si le gouvernement et les Chambres se fussent hâtés, ils
pouvaient, sans résistance, proclamer Louis-Philippe et maintenir, à
très-peu de chose près, la Charte de 1814, l'hérédité de la pairie
comprise.» Le témoignage est d'autant plus significatif que,
personnellement, M. Duvergier de Hauranne tenait peu à cette hérédité.
Parmi ceux qui eussent voulu alors tout risquer pour sauver la pairie,
M. Duvergier de Hauranne nomme M. Thiers.]
[Note 31: _Ibid._]
Pour dissimuler sa capitulation, le gouvernement crut être habile en
recourant à l'expédient d'un ajournement: on résolut de proposer que
l'article relatif à la nomination des pairs serait soumis à un nouvel
examen dans la session de 1831. C'était en réalité tout abandonner; il
était bien évident qu'à l'échéance fixée, l'hérédité de la pairie
succomberait. Partisans et adversaires le comprenaient ainsi. Avec
quelle joie Carrel constatait que le «système anglais» était dès lors
détruit, et que «l'un des trois pouvoirs, le pouvoir conservateur,
était mis comme aux arrêts par une révolution qui le tenait pour
suspect»! Puis il s'écriait, triomphant: «N'est-il pas évident qu'une
pairie mise en question n'est pas une pairie[32]?» Le duc de Broglie,
«profondément triste et humilié», ne se dissimulait pas que «c'en
était fait de la Chambre des pairs», que celle-ci «ne serait plus
qu'un _instrumentum regni_, associé au gouvernement, sans entrer en
partage du pouvoir; en état de lui rendre de bons services, mais hors
d'état de lui résister ni de le défendre»; il en concluait que «le
gouvernement parlementaire était faussé sans retour dans l'un de ses
trois ressorts». La monarchie recevait une atteinte dont le même homme
d'État indiquait la portée, avec sa sagacité profonde: «Dans un pays
comme le nôtre, disait-il, dans un pays d'égalité légale et presque
sociale, abolir, coûte que coûte, le peu qui restait d'hérédité,
c'était démonétiser d'avance toutes les distinctions concevables et
laisser la royauté, seule de son espèce, livrée, dans la nudité de son
isolement, au flot montant de la démocratie[33].»
[Note 32: La Fayette disait également à cette époque: «L'hérédité a
reçu une atteinte dont elle ne pourra pas se relever.»]
[Note 33: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Le rapport, avons-nous dit, avait été déposé dans la soirée du 6. Dés
le lendemain, la discussion s'engagea. Elle fut singulièrement hâtive
et écourtée. La Chambre sentait que tout débat prolongé risquerait de
faire ressortir davantage les faiblesses de la situation, et surtout
donnerait à l'émeute le temps d'intervenir. Aussi, inquiète, nerveuse,
pressait-elle les orateurs, enlevait-elle les votes, plus impatiente
encore d'arriver promptement à un résultat que soucieuse de le
raisonner et de le justifier. Au début, il lui fallut entendre les
rares députés royalistes qui n'avaient pas renoncé à siéger; ceux-ci,
trop troublés et accablés par leur récente défaite pour essayer une
résistance sérieuse, se bornèrent à dégager leur honneur et leur
conscience par des protestations attristées, plus âpres parfois contre
M. de Polignac et ses collègues que contre les hommes de 1830[34], ou
même subissant, en fait, la nécessité des événements dont ils se
refusaient à reconnaître, en droit, la légitimité[35]. Quant aux
articles, la Chambre adopta, presque sans modification et sans débat,
tout ce que proposait la commission. Un point seulement souleva une
vive contestation. M. Mauguin et M. de Brigode avaient demandé qu'on
soumît la magistrature à une institution nouvelle: à les entendre, la
suspension de l'inamovibilité était une conséquence logique du
changement de gouvernement; leur amendement, fortement et brillamment
combattu par M. Dupin et M. Villemain, fut repoussé à une grande
majorité. Dans l'état d'excitation, de trouble et de défaillance où
étaient alors les esprits, cette décision fait honneur aux hommes de
1830. Au vote sur l'ensemble, on compta deux cent cinquante votants:
deux cent dix-neuf pour, et trente-trois contre. La Chambre porta
aussitôt sa résolution au lieutenant général et en adressa une copie à
la Chambre des pairs.
[Note 34: M. Hyde de Neuville appelait les derniers ministres de
Charles X «de faux amis, des insensés, des êtres bien perfides, bien
coupables». M. de Martignac les traitait de «conseillers perfides»,
contre lesquels il «partageait la juste indignation de la Chambre»: il
parlait des «infâmes ordonnances» et de la «résistance héroïque» de
Paris. M. de Lézardières disait: «Les indignes conseillers de la
couronne ont, le 25 juillet, légitimé peut-être les événements qui ont
suivi cette journée.»]
[Note 35: M. Hyde de Neuville disait: «Je n'ai pas reçu du ciel le
pouvoir d'arrêter la foudre; je ne puis rien contre un torrent qui
déborde; je n'opposerai donc à ces actes, que je ne puis seconder ni
approuver, que mon silence et ma douleur.» M. de Martignac: «Je ne me
dissimule pas tout ce qu'il y a d'impérieux au delà de toute idée, de
toute expression, dans la situation où nous sommes.»]
Dans cette dernière assemblée, la discussion, engagée le soir même (7
août), fut plus sommaire encore: l'événement fut le discours de
Chateaubriand en faveur du duc de Bordeaux, sorte de pamphlet
oratoire, où l'orateur maltraitait plus encore la vieille monarchie à
laquelle il demeurait fidèle, que la nouvelle à laquelle il refusait
son adhésion. La Chambre des pairs accepta en bloc la résolution des
députés, avec cette seule réserve qu'elle déclarait ne pouvoir
délibérer sur la disposition annulant les nominations de pairs faites
par Charles X, et «s'en rapportait entièrement, sur ce sujet, à la
haute prudence du lieutenant général». Au vote, il y eut
quatre-vingt-neuf voix pour, dix contre, et quatorze bulletins blancs.
Une députation fut chargée de remettre cette résolution au lieutenant
général[36].
[Note 36: Pendant que les Chambres travaillaient ainsi à établir la
monarchie nouvelle et que le roi déchu se dirigeait lentement vers
Cherbourg, un incident singulier s'était produit, incident demeuré
longtemps secret. Un soir, peu après la nomination du duc d'Orléans en
qualité de lieutenant général, l'ambassadeur anglais, lord Stuart,
vint trouver son attaché militaire qui était le colonel Caradoc,
depuis lord Howden. Il lui raconta qu'il venait d'appeler l'attention
du duc d'Orléans sur l'utilité qu'il y aurait à faire reconnaître les
droits du duc de Bordeaux, et que son ouverture avait été bien
accueillie. Lord Stuart proposait au colonel Caradoc de partir tout de
suite, de rejoindre Charles X sur le chemin de Cherbourg, de lui
demander le duc de Bordeaux et de ramener celui-ci à Paris, où ses
droits seraient proclamés. La démarche devait être faite au nom du
lieutenant général et de l'ambassadeur d'Angleterre, mais sans qu'il y
eût rien d'écrit et en se cachant des trois commissaires qui
surveillaient, au nom du gouvernement nouveau, la retraite du vieux
roi. Le soir même, avant de se mettre en route, le colonel Caradoc vit
au Palais-Royal le duc d'Orléans, qui lui confirma ce qu'avait dit
lord Stuart et exprima le désir que cette mission réussît. Le colonel
partit pendant la nuit, parvint, non sans difficulté, à franchir la
barrière, et, après mille péripéties, rejoignit, au milieu de la nuit
suivante, le cortége royal dans un village au delà de Laigle. Charles
X, qui était couché, lui donna cependant audience et écouta sa
communication. Bien que peu disposé à accepter une telle proposition,
il ne voulut pas répondre sans prendre l'avis de la mère du jeune
prince. La duchesse de Berry, immédiatement appelée, n'eut pas plutôt
entendu l'offre qui était faite, qu'elle éclata en paroles violentes
contre la famille d'Orléans et déclara qu'elle ne lui confierait
jamais son fils. Le colonel Caradoc rapporta cette réponse au
lieutenant général, qui lui dit alors en anglais: «Maintenant, j'ai
fait mon devoir, que la volonté de Dieu s'accomplisse!»--Il est
question de cet incident dans une lettre de Donoso Cortès qui le
tenait de la bouche même de lord Howden. (_Deux diplomates: le comte
Raczynski et Donoso Cortès_, par le comte Adhémar d'Antioche, p. 251 à
253.) Lord Howden a laissé, d'ailleurs, de cet épisode un récit
détaillé, dramatique, écrit de sa main et jusqu'à présent inédit. Le
fait ne paraît donc pas contestable. Quelle en est l'explication? Il
semble peu en harmonie avec ce qu'au même moment le duc d'Orléans
faisait ou laissait faire à Paris. Faut-il croire qu'il s'attendait à
la réponse qui lui fut rapportée? On n'a pas besoin de faire cette
supposition. N'a-t-on pas pu déjà entrevoir que, dans cette crise à la
fois si redoutable et si rapide, l'esprit et la conscience du prince
étaient partagés par des sentiments très-complexes et presque
contradictoires?]
La journée du 8 août, qui était un dimanche, fut employée par le
gouvernement à résoudre diverses questions complémentaires. Il fut
décidé que le Roi s'appellerait «roi des Français», et non plus «roi
de France». On répudia ces formules antiques: «par la grâce de Dieu,
l'an de grâce, de notre pleine puissance, etc., etc.» Il avait paru
d'abord naturel que le duc d'Orléans prît le nom de Philippe VII; mais
cette façon de se rattacher à la longue lignée de nos rois offensait
les susceptibilités bourgeoises de M. Dupin et l'infatuation
démocratique de La Fayette; ce dernier «s'opposa à cette dénomination,
indigne d'une monarchie républicaine qui ne devait avoir rien de
commun avec les prétentions et les oripeaux des anciens rois de
France[37]». Alors fut imaginé le nom de Louis-Philippe, et le prince
écrivit lui-même à La Fayette, en lui annonçant cette décision: «_You
have gained your point._» Ainsi, jusque dans les détails les plus
inoffensifs, on semblait s'appliquer à marquer une solution de
continuité avec le gouvernement précédent. Singuliers monarchistes qui
oubliaient qu'une monarchie trouve force et honneur à remonter dans
les siècles écoulés, et qu'une royauté sans passé est bien près d'être
une royauté sans racine! D'ailleurs, plus on insistait sur le
caractère électif du nouveau gouvernement, plus on provoquait les
adversaires à discuter les conditions de l'élection et l'autorité des
électeurs. Les objections sur ce point paraissaient même si faciles,
que quelques personnes s'étaient demandé s'il ne conviendrait pas de
provoquer une ratification plébiscitaire dont le succès eût alors été
certain. Cet expédient fut écarté par une sorte de probité fière,
comme n'étant, suivant la parole du duc de Broglie, que «méchante
farce, ridicule simagrée, jonglerie méprisable[38]».
[Note 37: SARRANS, _La Fayette et la Révolution_, t. Ier, p. 298.]
[Note 38: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Tout était prêt pour la proclamation de la royauté nouvelle. Elle eut
lieu au Palais-Bourbon, le 9 août, devant les deux Chambres réunies.
Le duc d'Orléans s'y rendit, accompagné de la duchesse, de ses fils et
de ses filles, de Madame Adélaïde, et d'un brillant état-major. Le duc
de Bourbon, dernier survivant de la branche de Condé, s'était excusé
sur l'état de sa santé, mais avait fait adhésion sans réserve à la
monarchie nouvelle[39]. Le lieutenant général ne prit place sur le
trône qu'après avoir entendu lecture des déclarations de la Chambre
des députés et de la Chambre des pairs, y avoir adhéré et avoir prêté
serment à la Charte modifiée. Tout le cérémonial semblait combiné pour
marquer le caractère contractuel de la monarchie nouvelle[40]. Il
n'était pas jusqu'à la forme peu respectueuse des témoignages de
dévouement et d'enthousiasme, aux poignées de main que le prince dut,
en quittant la séance, subir de la part des députés et même des gardes
nationaux, qui ne fissent sentir l'atteinte portée à la dignité
royale.
[Note 39: C'est ce même prince que, peu de temps après, le 27 août, on
trouva pendu à l'espagnolette de sa fenêtre. Mort tragique, dont les
haines politiques cherchèrent à exploiter le mystère. L'instruction
judiciaire conclut à un suicide que l'esprit troublé et les moeurs
dissolues du vieux duc ne rendaient pas invraisemblable. Une partie du
public s'obstina à voir là un assassinat qu'on imputait à la baronne
de Feuchères, maîtresse du prince et sa légataire pour une somme
considérable. Des ennemis sans scrupules essayèrent même, par des
insinuations calomnieuses, de faire remonter la complicité de ce crime
jusqu'à Louis-Philippe qui, à les entendre, aurait craint de voir le
duc de Bourbon modifier, après la révolution, le testament fait
auparavant en faveur du duc d'Aumale. Il nous semble, en tout cas, que
la gloire de la maison de Condé n'a pas eu à souffrir de l'héritier
que s'était choisi son triste et dernier représentant.]
[Note 40: «Ce fut un beau spectacle, écrivait un ami de La Fayette, M.
Sarrans, que cette intronisation d'un roi sorti des mains du peuple,
entrant dans le sanctuaire des lois, au bruit des choeurs populaires
de 1792, mariés aux inspirations patriotiques de 1830; attendant, sur
un modeste tabouret, que les mandataires de la nation lui eussent
permis de s'asseoir dans le fauteuil du trône. Qui l'oubliera jamais?
Le peuple était encore là dans toute la dignité de sa puissance, et
jamais les rapports de la créature au créateur n'avaient été plus
religieusement observés: des cris de: Vive le duc d'Orléans! et non
pas de: Vive le Roi! retentissant sur les bancs et dans les tribunes;
le président de la Chambre (c'était M. Casimir Périer) lisant la
nouvelle charte au duc d'Orléans; le prince déclarant qu'il
l'acceptait; l'intègre Dupont de l'Eure la lui présentant à signer et
recevant son serment; un roi debout parlant au peuple assis, et le roi
autorisé enfin à se placer sur le trône où, pour la première fois, il
est salué du titre de monarque.»]
N'eût-il pas suffi pour s'en rendre compte de considérer la
physionomie du palais où Louis-Philippe rentrait aux acclamations
populaires? Aux postes, des volontaires déguenillés, les bras nus;
leurs camarades assis ou vautrés dans les salles et sur les escaliers,
y recevant leurs amis, buvant et jouant, ressemblant moins à une garde
qu'aux gens contre lesquels on se fait garder[41]. Plutôt surveillants
que défenseurs, nul ne savait qui les avait placés là, ni surtout
comment on les ferait sortir[42]. À l'intérieur du palais, aucune
police, aucune livrée; entrait qui voulait; la salle du conseil était
ouverte à tous les conseillers; la table royale en quelque sorte
accessible à tous les convives. Le prince, avec sa noble et brillante
famille, passait au milieu de cet étrange chaos, le sourire aux
lèvres, la main tendue, et ne paraissait avoir, en place des honneurs
ordinairement rendus aux souverains, que l'obligation d'obéir aux
caprices de la foule et d'en subir les familiarités, toujours
insolentes, alors même qu'elles n'étaient pas hostiles.
[Note 41: M. Quinet exprimait son admiration pour le spectacle
qu'offrait «le palais du Roi, écorché par la mitraille et gardé par
des chapeaux ronds». (Lettre d'août 1830.) Carrel écrira, quelques
mois plus tard: «Jamais monarque ne s'entourera d'une garde plus
martiale et plus imposante que cette bande déguenillée qui fournissait
les factionnaires du Palais-Royal, dans les premiers jours d'août, et
que tant de poignées de main historiques accablèrent.» (_National_, 18
juin 1831.)]
[Note 42: L'évacuation ne devait pas, en effet, être une petite
affaire. Il fallut trouver des missions, des emplois, des épaulettes à
distribuer entre ces protecteurs obstinés.]
Un tel spectacle eût pu être matière à bien des réflexions; il
permettait notamment de mesurer tout ce qui restait encore à faire avant
de considérer la monarchie comme fondée; mais, sauf le duc de Broglie et
quelques autres, bien peu alors s'arrêtent à de telles pensées. La foule
chante et danse dans la rue; les maisons se pavoisent et s'illuminent.
On est dans cet état d'illusion et d'effusion qui se produit à certaine
phase des crises révolutionnaires; sorte de fête étrange qui suit
nécessairement les jours d'angoisse et de combat, quand les uns se
réjouissent d'avoir triomphé, les autres de n'avoir plus peur, et que,
dans le soulagement de se sentir échappés aux périls de la veille, tous
se refusent à regarder le péril du lendemain. Par l'effet d'une sorte de
mirage, les divisions les plus profondes, et tout à l'heure si visibles,
semblent avoir disparu. C'est à croire que l'Hôtel de ville, hier encore
menaçant jusqu'à l'émeute, s'est réconcilié, dans le succès commun, avec
le Palais-Royal. N'a-t-on pas vu, le soir même où la nouvelle Charte a
été apportée au lieutenant général, celui-ci se montrer sur le balcon,
donnant le bras d'un côté à M. Laffitte, de l'autre à La Fayette, et
n'a-t-on pas entendu le commandant de la garde nationale s'écrier, aux
acclamations de la foule, en lui montrant le futur roi: «C'est la
meilleure des républiques[43]!»
[Note 43: Quatre ans plus tard, La Fayette a voulu contester ce
propos; mais les témoignages contemporains ne permettent guère de
tenir compte de ce démenti.]
CHAPITRE II
LE PREMIER MINISTÈRE ET LA QUESTION EXTÉRIEURE
(11 août--2 novembre 1830).
I. Le ministère du 11 août. Le péril extérieur, suite de la
révolution. La Sainte-Alliance, dissoute à la fin de la
Restauration, se reforme à la nouvelle des événements de
Juillet. Attitude belliqueuse des révolutionnaires français.
Leurs illusions. La guerre eût été un désastre. Sagesse et
décision pacifiques de Louis-Philippe.--II. La monarchie
nouvelle cherche à se faire reconnaître. Façon dont elle se
présente à l'Europe. L'Angleterre consent à la
reconnaissance. Disposition du Czar Nicolas, de M. de
Metternich et du roi Frédéric Guillaume III. L'Autriche et
la Prusse se décident à la reconnaissance. Dans quelles
conditions le Czar et les autres puissances suivent
l'exemple donné.--III. Révolution belge. Intérêts contraires
de la France et des puissances continentales. Péril de
guerre. Comment l'éviter, sans sacrifier l'intérêt français?
Le principe de non-intervention, l'entente avec l'Angleterre
et la solution remise à la conférence de Londres. La France,
renonçant à toute annexion, se borne à poursuivre
l'indépendance et la neutralité de la Belgique. Premiers
succès de cette politique. Si l'on ne peut faire davantage,
la faute en est à la révolution.
I
L'oeuvre constitutionnelle est terminée. Si la monarchie y a perdu
quelque chose de son autorité et de son prestige, du moins elle occupe
la place, et le pays a échappé à l'anarchie républicaine. Mais tout
n'est pas fini. Une nouvelle tâche incombe maintenant aux vainqueurs
de Juillet: il leur faut gouverner. Le 11 août, le _Moniteur_ fait
connaître la composition du ministère. Il comprend à peu près les
mêmes personnages qui, sous le nom de commissaires provisoires ou de
conseillers intimes, viennent, pendant quelques jours, de diriger les
affaires avec le lieutenant général; sitôt après la révolution, le
nouveau roi n'a pas osé faire un choix entre ceux qui avaient
concouru à lui donner sa couronne, écarter les uns pour se confier
exclusivement aux autres. M. Dupont, de l'Eure, reçoit le ministère de
la Justice; le comte Molé, les Affaires étrangères; M. Guizot,
l'Intérieur; le duc de Broglie, l'Instruction publique, les Cultes et
la présidence du Conseil d'état; le baron Louis, les Finances; le
général Gérard, la Guerre; le général Sébastiani, la Marine; MM.
Laffitte, Casimir Périer, Dupin et Bignon sont ministres sans
portefeuille.
Il suffit de lire ces noms pour se convaincre que le ministère n'a
rien de l'homogénéité qui était regardée jusqu'alors comme la
condition première de tout cabinet. Jamais on n'a vu réunies des
opinions plus opposées, des natures plus disparates et plus
inconciliables. Impossible, par suite, d'avoir un président du
conseil; le Roi s'en réserve à dessein les fonctions. Quant aux quatre
ministres sans portefeuille, leur situation est si peu définie, que
deux d'entre eux, M. Périer d'abord, M. Laffitte ensuite, cumulent,
avec leur titre de ministres, les fonctions de président de la
Chambre. Enfin, dans le jeu de la responsabilité ministérielle, quelle
peut-être la place de cette connétablie civile et militaire dont
continue à être investi La Fayette, en sa qualité de commandant
général des gardes nationales: autorité supérieure à celle des
ministres, rivale de la couronne, conférée par le «peuple» et
seulement confirmée par le gouvernement? Les plus éclairés des hommes
de 1830 ne se font pas illusion sur tant d'incorrections; mais ils les
croient imposées par les circonstances. Cette combinaison étrange
n'est à leurs yeux qu'un expédient approprié au désordre du moment.
Pendant que Louis-Philippe s'occupait de former le ministère, le duc
de Broglie lui disait: «Le Roi a trop d'expérience des hommes et des
affaires pour se flatter d'installer, au lendemain d'une révolution,
un ministère sérieux, solide et durable. La révolution va survivre à
la victoire; l'état révolutionnaire durera plus que sa cause et son
prétexte, j'entends par là cet état où tous les esprits sont aux
champs, où tout le monde croit toutes choses possibles et tout de
suite, où chacun a sa lubie, sa marotte, sa fantaisie à se passer et
son inimitié à satisfaire. Tout ministère, quel qu'il soit, s'use vite
dans cette mêlée et se compromet bientôt à l'ingrat métier de dire
non.» M. de Broglie concluait en conseillant au Roi «de ne pas se
presser de jouer en règle au gouvernement parlementaire[44]».
Peut-être avait-il raison; mais n'est-il pas piquant que le premier
effet d'une révolution faite pour maintenir le gouvernement
parlementaire, soit, comme toujours, de le fausser et d'en suspendre
momentanément l'application?
[Note 44: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Avant toute autre, une question s'imposait alors, redoutable et
pressante, sur laquelle on n'avait pas, pour ainsi dire, le temps
d'hésiter ni de se tromper, où des erreurs, si courtes fussent-elles,
où de simples retards eussent pu devenir mortels pour la France
elle-même: c'était la question étrangère. Impossible de renvoyer au
lendemain la décision à prendre, de laisser les événements dégager la
solution, d'attendre que la réaction naquît de l'excès du mal. Dès le
premier jour, le nouveau gouvernement était obligé de prendre parti et
d'agir.
Pour qui réfléchissait, le péril extérieur était la suite prévue de la
révolution. Au plus vif de la lutte contre le ministère Polignac, le
_Journal des Débats_, qui appartenait à l'opposition, avait adressé à
ses alliés de gauche ce grave avertissement: «Une révolution
replacerait la France dans la situation où elle s'était trouvée
pendant les Cent-Jours.» Quand, le 30 juillet 1830, M. Thiers s'était
rendu à Neuilly, pour obtenir le concours du duc d'Orléans, quelle
avait été la principale, l'unique objection de madame Adélaïde, dont
l'affection fraternelle était cependant si hardiment ambitieuse? Elle
avait exprimé la crainte que ce changement ne mît de nouveau la France
en face d'une coalition européenne; il n'avait pas fallu moins que
toutes les ressources de M. Thiers, aidées encore par les secrètes
complaisances de la princesse, pour déterminer celle-ci à passer
outre.
Nul n'ignore comment la coalition des divers États de l'Europe contre
la France révolutionnaire et conquérante, plusieurs fois ébauchée
depuis 1792, avait été définitivement scellée, en 1814, par le traité
de Chaumont. Le gouvernement de la Restauration était déjà parvenu à
dissoudre cette coalition au congrès de Vienne, quand la criminelle
folie des Cent-Jours la reforma, plus étroite et plus irritée que
jamais. Et cependant, même après Waterloo, dans ces traités de 1815,
alors si détestés, regrettés aujourd'hui, à côté des sacrifices rendus
nécessaires par l'étendue de notre défaite et aussi par l'abus de nos
victoires, que de pertes évitées, grâce au crédit de la royauté
légitime! Les plus avides et les plus haineux de nos vainqueurs, les
Prussiens, se voyaient, à leur grande colère, déçus dans leurs rêves
de spoliation. La constitution nouvelle de l'Europe centrale nous
apportait des garanties inattendues, et, à considérer notamment
l'organisation de la Confédération germanique, on pouvait croire que
la victoire avait surtout été remportée contre cette Allemagne
unitaire, dont les ambitions redoutables, éveillées en 1813, un moment
sur le point d'être réalisées, se trouvaient ainsi ajournées à un
demi-siècle[45]. Le gouvernement de Louis XVIII sut tirer parti de
cette situation, avec une dignité patriotique et une heureuse habileté
qui ne sauraient être trop louées. Bientôt le duc de Richelieu
obtenait, de l'estime et de la confiance de l'Europe, la libération
anticipée du territoire. Quelques années plus tard, la guerre
d'Espagne montrait à ceux qui en doutaient au dehors et même au dedans
que la France avait retrouvé une armée. Dès lors, au lieu d'être des
vaincus et des suspects, en face d'adversaires unis par le
ressentiment et l'inquiétude, nous avions repris notre place au milieu
des puissances de nouveau divisées. «À partir de 1826, a écrit plus
tard M. de Metternich, la Sainte-Alliance ne fut plus, à vrai dire,
qu'un vain mot[46].» Libres de choisir nos alliances entre des
propositions diverses, nous n'étions à la merci de personne. Les
autres monarchies avaient pris plus ou moins philosophiquement leur
parti de voir la maison de France suivre au dehors sa politique
traditionnelle, politique qui tendait sans doute à développer notre
influence, et même à reculer nos frontières, mais qui du moins ne
révolutionnait pas tout l'ordre européen, et ne menaçait pas les
principes mêmes sur lesquels reposaient l'équilibre des puissances et
leur organisation intérieure. Il nous était donc permis de songer sans
témérité à un agrandissement territorial. La Russie, alors en froid
avec l'Autriche, nous y engageait[47]. Ce n'eût pas été vers le Rhin:
de ce côté, nous nous serions heurtés à l'intérêt contraire de la
Prusse, qui devait être associée à notre plan et sans laquelle rien
n'était possible; mais le même obstacle n'eût pas empêché l'annexion
de la Belgique catholique et libérale, impatiente du joug hollandais,
et non encore préparée à se déclarer indépendante. Une occasion
s'était présentée, en 1828 et 1829, lors de la guerre de la Russie
contre la Turquie: si nos crises intérieures ne nous avaient pas
permis d'en profiter, le fond des choses demeurait, et cette occasion
devait revenir tôt ou tard. M. de Polignac en avait l'instinct; dans
ses rêves de remaniement européen, pastiche peu sérieux du «grand
dessein» de Henri IV, il avait une intuition plus ou moins confuse des
entreprises qu'un homme d'État français eût pu alors tenter au dehors.
Situation incomparable que, depuis cette époque, notre pays n'a plus
connue, sauf peut-être en 1856, après la guerre de Crimée!
[Note 45: Aujourd'hui, les écrivains sérieux sont bien revenus des
vieilles déclamations contre les traités de 1815. Signalons sur ce
point l'étude si décisive d'un de nos historiens diplomatiques les
plus compétents, M. Albert Sorel: _le Traité de Paris du 20 novembre
1815_.]
[Note 46: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 195.]
[Note 47: Ce fait est constaté notamment dans la correspondance de
lord Palmerston, qui était venu à Paris en 1829. (_Life of
Palmerston_, par BULWER.)]
Du jour au lendemain, avec la révolution de 1830, tous ces avantages
disparaissent; à la place, renaissent, chez les puissances, les
ressentiments et les défiances que la Restauration avait travaillé et
réussi à effacer[48]. Faut-il en être surpris? Si les petites
insurrections de 1820, en Italie ou en Espagne, avaient suffi pour
ranimer la Sainte-Alliance, que ne doit-on pas attendre d'une
révolution bien autrement profonde, menaçante, et dont la force
contagieuse se révèle, dès le premier jour, sur tous les points de
l'Europe, par tant de tressaillements et de contre-coups[49]?
Gouvernements et peuples interprètent les événements de Paris comme
une reprise du mouvement révolutionnaire et conquérant, arrêté en 1815
par la coalition. Aussitôt on voit les puissances continentales se
concerter et se préparer. La Russie, qui depuis plusieurs années
s'était éloignée de l'Autriche, se rapproche d'elle. Le 27 juillet, à
l'heure même où la révolution commençait à Paris, M. de Metternich,
qui n'en savait encore rien, s'était rencontré à Carlsbad avec son ami
le comte de Nesselrode, ministre des affaires étrangères de Russie; il
ne l'avait pas vu depuis 1823. Le chancelier d'Autriche avait saisi
cette occasion de récriminer contre la conduite du gouvernement de
Saint-Pétersbourg, de se plaindre qu'il n'y eût plus, même «en
apparence, le moindre point de contact, en ce qui concerne l'attitude
respective des deux cours». Récriminations et plaintes n'avaient eu
aucun succès[50]. Peu de jours après, arrive la nouvelle des
événements de Paris. M. de Metternich retourne aussitôt, le 6 août,
auprès du ministre russe, qu'il trouve tout changé et disposé à entrer
dans ses vues[51]. Il en profite pour fixer sur un morceau de papier
les bases de l'entente à rétablir entre les grandes puissances, et les
précautions à prendre en commun contre la France. Cette ébauche de
convention, à laquelle la Prusse adhéra quelques jours après, devait
s'appeler, dans le monde diplomatique, le «chiffon de Carlsbad»[52].
Au premier moment, presque tous les hommes d'État étrangers, qu'ils
désirent ou redoutent la guerre, la croient inévitable. Telle est, en
Allemagne surtout, la préoccupation universelle. Bunsen et son ami le
prince royal de Prusse échangent leurs sombres prévisions; Niebuhr
ressent une telle émotion que sa fin en est hâtée[53]. Aussi, deux ans
plus tard, le danger passé, M. Guizot confessera-t-il, à la tribune de
la Chambre, «que la révolution de Juillet avait paru d'abord confirmer
le fait redoutable de la Sainte-Alliance, resserrer tous les liens de
la coalition européenne contre la France», et le duc de Broglie, ayant
occasion, en 1835, de rappeler les événements de 1830, écrira à M.
Bresson: «L'effroi avait coalisé tous les cabinets;... la ligue
s'était formée tacitement, involontairement, spontanément, dès le
premier jour, par le seul fait de l'identité des intérêts et de la
communauté des appréhensions[54].»
[Note 48: Le duc de Richelieu avait dit, en 1815, à son pays, dans un
langage plus patriotique que les déclamations belliqueuses de ceux qui
se disaient «patriotes»: «Le plus grand de nos maux est d'être encore,
malgré nos disgrâces, un objet de défiance et de crainte.» Il
rappelait à la France qu'elle avait «provoqué des vengeances, allumé
des ressentiments que le temps, qu'une grande modération, qu'une
persévérante et invariable prudence, pouvaient seuls parvenir à
calmer». Ce sont ces craintes et ces ressentiments que la révolution
de 1830 avait aussitôt ranimés.]
[Note 49: M. de Metternich écrivait le 6 octobre 1830: «L'influence
extraordinaire que la révolution de Juillet a exercée sur les esprits,
bien au delà des frontières de France, est démontrée par des faits
journaliers. Cette influence est, par plus d'une raison, bien
autrement décisive que ne le fut celle de la révolution de 1789.» Plus
tard, il disait que cette révolution avait «produit sur l'Europe
l'effet de la rupture d'une digue». (_Mémoires de Metternich_, t. V,
p. 52 et 195.)]
[Note 50: M. de Metternich lui-même déclarait avoir quitté le comte de
Nesselrode avec le sentiment de «l'avoir plutôt battu que convaincu».
Il ajoutait que les «questions sur lesquelles il l'avait trouvé encore
livré à de funestes préjugés étaient celles relatives à la France.»
(_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 62.)]
[Note 51: M. de Metternich a dit lui-même, en parlant de son
interlocuteur: «Je le trouvai dans un état de surprise difficile à
dépeindre... Tiré par l'événement même d'un long sommeil de méfiance
et d'une quiétude fortement empreinte de nuances libérales, il ne m'a
pas paru difficile de lui faire adopter, sans beaucoup d'efforts,
plusieurs de mes jugements. Le plein se déverse facilement dans le
vide.» (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 63.)]
[Note 52: Sur les rapports de M. de Metternich et de M. de Nesselrode
en juillet et août 1830, voyez les _Mémoires de Metternich_, t. V, p.
7-17, et p. 62 à 63.]
[Note 53: Voy., pour connaître cet état des esprits, les études de M.
Saint-René Taillandier sur l'Allemagne, notamment celles sur
_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_.]
[Note 54: Dépêche confidentielle adressée, le 12 octobre 1835, par M.
le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, à M. Bresson,
ambassadeur à Berlin. (_Documents inédits._)]
En face de l'Europe déjà si alarmée et si menaçante, quand, à la seule
nouvelle de la révolution, la coalition se reforme, rassemble ses
armées et tire à demi son épée du fourreau, que font en France les
hommes du «mouvement», ceux qui ont alors le verbe le plus haut et
prétendent avoir seuls qualité pour parler au nom du régime nouveau?
Ils choisissent ce moment pour crier bien fort que le soulèvement de
1830 est en effet dirigé contre les traités de 1815 autant que contre
les ordonnances de Juillet, que le drapeau tricolore signifie avant
tout revanche de Waterloo, et qu'il y a connexité, en quelque sorte
synonymie, entre révolution au dedans et guerre au dehors. Chaque
peuple leur apparaît comme un esclave qu'il est de leur devoir d'aller
délivrer. Dans l'entrevue que Godefroy Cavaignac et ses amis ont avec
le duc d'Orléans, le soir du 31 juillet, quel est le premier mot de
celui qui parle en leur nom, de M. Boinvilliers? «En supposant que
vous deveniez roi, dit-il au prince, quelle est votre opinion sur les
traités de 1815? Ce n'est pas une révolution libérale, prenez-y garde,
que celle qui s'est faite dans la rue, c'est une révolution nationale.
La vue du drapeau tricolore, voilà ce qui a soulevé le peuple, et il
serait certainement plus facile de pousser Paris vers le Rhin que sur
Saint-Cloud.» Peu de jours après, M. Duvergier de Hauranne
rencontrait, dans l'antichambre de M. Guizot, un des rédacteurs du
_National_, M. Viardot. «--Que venez-vous demander, lui dit-il, une
préfecture?--Non, je ne viens rien demander; je viens offrir.--Offrir,
quoi donc?--La couronne d'Espagne au duc de Nemours.--Et de quelle
part?--De la part de l'Espagne, représentée par les réfugiés
espagnols[55].» C'est encore M. Guizot qui, à la même époque, recevait
d'un des agitateurs ce programme impérieusement formulé: «Qu'on marche
hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière et qu'on y continue
la guerre par le mouvement national; qu'on l'entretienne par ce qui
l'a provoqué. Ce sera parler à l'Europe, l'avertir, l'entraîner.» Ces
folies provocantes se débitaient ouvertement dans la presse ou dans le
parlement, sans souci de l'effet détestable qu'elles produisaient au
dehors. Un an plus tard, M. Thiers, rappelant ces imprudences,
écrivait: «Les puissances ne nous aimaient pas, car, en vérité, il
faut le dire, nous n'avons pas débuté avec elles de façon à nous faire
aimer; le langage de nos journaux et de notre tribune n'était pas de
nature à nous les concilier[56].»
[Note 55: _Notes inédites de Duvergier de Hauranne._]
[Note 56: _La Monarchie de 1830_, p. 93 (1831).]
Sur ce point, comme sur tant d'autres, les hommes de gauche
subissaient les conséquences des fautes qu'ils avaient commises dans
l'opposition, avant 1830. La question étrangère avait tenu alors une
grande place dans leurs polémiques. Ils s'étaient piqués de pousser à
l'extrême les susceptibilités et les exigences nationales, plus jaloux
encore de se dire «patriotes» que de se proclamer «libéraux». Nul
n'avait ressenti ou feint de ressentir plus douloureusement les
humiliations de 1814 et de 1815; nul n'avait eu plus présente cette
amertume de la défaite, que ravivaient sans cesse les souvenirs
soigneusement entretenus de la légende impériale et révolutionnaire;
nul n'avait davantage parlé de revanche et soupiré plus passionnément
après le jour où la France sortirait du «sépulcre de Waterloo», où
elle déchirerait le «linceul» du drapeau blanc, où elle romprait cette
«paix honteuse» que le général Lamarque avait appelée une «halte dans
la boue», et où elle retrouverait «ses frontières[57]». Toute cette
émotion, sincère ou calculée, s'était tournée en haine implacable
contre le gouvernement que les «patriotes» prétendaient avoir été
rétabli et imposé par l'étranger, et dont, à les entendre, la
complicité perfide ou lâche nous avait seule condamnés à subir la
honte des traités de 1815. Dès lors, le jour où ils renversaient ce
gouvernement et où ils s'emparaient du pouvoir, n'étaient-ils pas
tenus à faire passer dans la réalité toutes ces déclamations
d'opposition, à prendre la revanche dont ils avaient tant parlé, à
effacer l'humiliation proclamée naguère si intolérable? Comment
comprendre et surtout avouer que le premier résultat de la chute des
Bourbons était de rendre au dehors l'humiliation plus réelle et la
revanche impossible?
[Note 57: Lord Palmerston, de passage à Paris, écrivait de cette
ville, le 9 décembre 1829: «C'est étonnant de voir combien chaque
Français déraisonne au sujet de ce qu'il appelle «nos frontières»;
chacun d'eux déclare qu'il couperait volontiers ses deux mains pour
obtenir la frontière du Rhin.» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. I, p.
324.)]
D'ailleurs, le coup de théâtre de la révolution de 1830 avait réveillé
en France ce besoin d'événements soudains, immenses, extraordinaires,
sorte de maladie morale dont l'origine remontait à la république et à
l'empire. Le sens exact des difficultés se perdait dans le trouble et
l'ivresse de ces journées. Plus d'un «combattant de Juillet» se
figurait volontiers que, sur les barricades, il avait vaincu l'Europe
en même temps que les soldats de Charles X. Trois jours, disait-on,
avaient suffi pour donner une secousse dont tout le vieux monde
s'était ressenti: encore un effort, et il s'écroulerait. On voyait
déjà la nation sortant par toutes ses frontières, envahissant les pays
voisins, au chant de la _Marseillaise_, et aussitôt, comme par
enchantement, l'«Europe-peuple» tendant les mains à son libérateur
pour devenir son «camarade de combat[58]». Ne se flattait-on pas que
cette «Europe-peuple» pleurait le temps où elle avait été soumise à
notre administration républicaine ou impériale? Des résistances
possibles, nul souci. Il était de langage courant, chez tous les
déclamateurs de presse et de tribune, qu'on pouvait mettre en ligne
quinze cent mille gardes nationaux, que des armées improvisées de
patriotes auraient facilement raison des «hordes prétoriennes», que
l'«énergie» d'un gouvernement révolutionnaire était invincible, et que
notre pays, à lui seul, était capable de tenir tête au monde, du
moment où il ne serait plus «trahi», comme en 1814 et en 1815! Étrange
état d'esprit, où se mêlaient la légende des volontaires de 92, les
ressentiments du grognard de 1815 et la gloriole du garde national de
1830[59].
[Note 58: M. Quinet écrivait à sa mère, en août 1830, au sujet des
populations de la Prusse rhénane: «On est enivré de joie, et tout le
peuple des bords du Rhin n'attend qu'un signal pour se réunir à la
France.»]
[Note 59: M. Quinet écrivait en 1831: «Il est visible que le bruit de
guerre universelle, qui éclate depuis un an, n'est que l'écho des
marches de la Convention et de l'Empire dans le génie de notre
époque.» (_L'Allemagne et la Révolution._)]
La vérité était qu'alors, par l'effet même de la révolution, la France
était moins que jamais en état de faire la guerre. Le trésor était
vide, le crédit national gravement atteint; les impôts, qui rentraient
mal, ne suffisaient pas aux dépenses courantes[60]. De l'armée peu
considérable entretenue par la Restauration, la meilleure part, en
hommes et matériel, était absorbée par l'occupation de la Morée et
surtout par l'expédition d'Alger: le reste était affaibli par le
changement en masse de presque tous les généraux et même des colonels,
diminué par les très-nombreuses démissions d'officiers, par le
licenciement de la garde royale et des régiments suisses[61]. D'après
le général Bugeaud, on n'aurait pas pu mettre en ligne quarante mille
hommes[62]. «Savez-vous combien nous avions de troupes en 1830?
disait, deux ans plus tard, Louis-Philippe, dans une conversation avec
MM. Odilon Barrot, Arago et Laffitte; nous avions alors
soixante-dix-huit mille hommes, en comptant l'armée d'Alger;
soixante-dix-huit mille hommes, pas davantage[63].» La révolution
avait porté à la consistance morale de cette armée si réduite, une
atteinte bien plus grave encore, en sollicitant sa défection, en
punissant sa fidélité, en l'humiliant devant les triomphateurs des
barricades, en la traitant comme une vaincue et une suspecte, en
encourageant les inférieurs à dénoncer leurs chefs, en fomentant dans
les régiments l'esprit d'indiscipline et de révolte[64]. On avait vu
les soldats élire eux-mêmes des officiers en remplacement des
démissionnaires, et le ministre de la guerre avait été assez faible
pour ratifier ces choix. En un mot, au lendemain des journées de
Juillet, la France n'avait plus ni finances ni armée.
[Note 60: Sur plusieurs points, les droits de douane et les
contributions indirectes, notamment celles sur les boissons, cessaient
d'être payés.]
[Note 61: La garde comptait vingt-cinq mille hommes; les régiments
suisses, huit mille.]
[Note 62: Lettre du 23 mars 1831. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M.
D'IDEVILLE.)]
[Note 63: _Mémoires d'Odilon Barrot_, t. I, p. 606.--M. Casimir
Périer, se reportant à l'époque de 1830, disait, le 7 mars 1832:
«Qu'aurait pu faire un parti de la guerre, dans la situation où la
France se trouvait militairement, par suite de la dissolution de la
garde royale, du renvoi des Suisses, des distractions de nos forces à
Alger et en Grèce, enfin de la désertion organisée par l'esprit de
parti et de l'emploi extraordinaire des troupes dans l'Ouest et le
Midi?»]
[Note 64: M. Dupin disait, quelques mois plus tard, à la tribune, en
s'adressant aux belliqueux de la gauche: «Certains régiments de ligne
étaient en insurrection contre leurs officiers; certes, ce n'est pas
avec une armée sans discipline que l'on pouvait entrer en
campagne.»--M. Thiers montrait «le trouble s'introduisant dans
l'armée, grâce à plusieurs exemples fâcheux qui avaient averti les
sous-officiers qu'ils pouvaient devenir officiers en dénonçant leurs
chefs». (_La Monarchie de 1830_, p. 126.)--Enfin, le 14 septembre
1830, Carrel, dans le _National_, indiquait, comme une des principales
causes d'inquiétude, «les actes d'insubordination qui ont révélé dans
l'armée un esprit et des prétentions jusqu'alors étouffés».]
Quant à l'explosion révolutionnaire sur laquelle les patriotes
paraissaient compter pour suppléer à tout, elle se fût certainement
produite, mais notre pays eût été le premier à en subir les
conséquences. Tout aurait été de nouveau bouleversé, perverti,
ensanglanté, dans cette malheureuse France, sans même qu'elle y gagnât
quelque chose de cette énergie sauvage qui animait contre l'étranger
les hommes de 1792. En 1830, les cris de guerre, si bruyants qu'ils
fussent, n'étaient qu'un tapage superficiel et restreint. On l'eût
bien vu, s'il avait fallu passer des phrases aux actes. À mesure
qu'elle s'enrichissait, la nation était plus pacifique, moins portée
aux chimères généreuses. Ce paysan devenu propriétaire par le
morcellement des héritages, cet artisan devenu capitaliste grâce au
développement du commerce et de l'industrie, on n'aurait pas pu,
suivant la fine observation du prince Albert de Broglie, les décider
«à partir de nouveau, pieds nus et le sac au dos, pour faire le tour
du monde». C'était folie de jeunesse qui ne convenait plus à leur
situation et à leur âge! Vainement leur eût-on réédité toutes les
déclamations du patriotisme révolutionnaire, ils se seraient «reculés
d'un air froid, répondant, avec le bon sens et le langage un peu cru,
ordinaires aux honnêtes gens qui ont fait fortune: Chacun pour soi,
chacun chez soi.»
Est-il besoin de dire que les «patriotes» de gauche ne se faisaient pas
moins illusion sur l'état des esprits hors de nos frontières? Les
peuples, plus sensibles à nos menaces de conquête qu'à nos promesses
d'affranchissement, eussent secondé leurs gouvernements avec la même
passion qu'autrefois; surtout en Allemagne, où fermentaient encore, à
l'insu de notre frivolité bienveillante, les vieilles haines de 1813. Il
fallait cette ignorance présomptueuse, habituelle au journaliste
parisien dans les questions étrangères, pour compter, comme le National,
«la sympathie secrète ou avouée de l'Allemagne» parmi les forces sur
lesquelles pouvait s'appuyer la France révolutionnaire[65]. Tout
belliqueux qu'il fût alors, M. Quinet était plus clairvoyant, quand il
montrait, derrière les agitations populaires d'outre-Rhin, les rancunes
et les appétits qui voulaient consommer «le meurtre du vieux royaume de
France[66]».
[Note 65: Le soir du 4 septembre 1870, un des personnages importants
du parti républicain disait à un de ses amis: «Qui sait si, à cette
heure, la république n'est pas proclamée à Berlin?»]
[Note 66: «Sachons, ajoutait M. Quinet, que la plaie du traité de
Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine
saignent encore au coeur de l'Allemagne, autant que les traités de
1815, au coeur de la France. Chez un peuple qui rumine si longtemps
les souvenirs, on trouve cette blessure au fond de tous les projets et
de toutes les rancunes. Longtemps, un des griefs du parti populaire
contre les gouvernements du Nord a été de n'avoir point arraché ce
territoire à la France, en 1815, et, comme il le dit lui-même, de
n'avoir point gardé le renard, quand on le tenait dans ses filets.
Mais ce que l'on n'avait pas osé en 1815, est devenu plus tard le lieu
commun de l'ambition nationale.» (_L'Allemagne et la Révolution_,
1831.)]
Il était donc bien vrai que, suivant la parole de M. Casimir Périer,
nous aurions «retrouvé les peuples et les gouvernements d'accord pour
repousser, en 1830, ainsi qu'en 1813, la propagande comme la
conquête». Dès lors, n'était-ce pas sûrement, pour la France, la
défaite au dehors venant se joindre à la révolution du dedans? Ce
n'est pas à la génération actuelle qu'il est besoin de rappeler ce que
peuvent coûter à notre pays de pareilles coïncidences. Quelques mois
plus tard, le plus vigoureux de nos officiers généraux écrivait, en
parlant des «imprudents bavards» qui avaient tout fait pour nous
brouiller avec les puissances: «Qu'ils rendent grâce au gouvernement
de ne les avoir pas écoutés; à l'heure qu'il est, ils ne bavarderaient
plus: les armées d'Allemagne seraient à Paris; on n'arrête pas quatre
ou cinq cent mille hommes de bonnes troupes avec des rassemblements
tumultueux; plus ceux-ci sont nombreux, et mieux ils sont battus[67].»
[Note 67: Lettre du 23 mars 1831. Un peu plus loin, dans cette lettre,
le général Bugeaud ajoutait: «Certes, je n'ai qu'à gagner à la guerre;
ou je serai tué, ou j'avancerai. Et cependant je ne la désire pas,
parce que je crains surtout la guerre civile et l'anarchie
républicaine.»]
Rarement la nation avait couru un si grand danger. Que, dans le
trouble et l'exaltation de ces premiers jours, le gouvernement se
laissât aller un moment à l'éblouissement du drapeau tricolore, à
l'étourdissement de la _Marseillaise_, et tout était perdu. La France
éprouva alors de quel avantage il était pour elle de posséder une
monarchie, même altérée et diminuée par l'effet d'une révolution
encore toute récente. Le ministère, de lui-même, se fût sans doute
montré, sur cette question, aussi faible et incohérent que nous le
verrons dans la politique intérieure; et, toutes choses allant à la
dérive, la guerre n'eût pu être évitée. Mais le Roi était là. Par
bonheur on était tombé sur un prince qui, avec beaucoup des vertus de
l'homme privé, possédait à un degré éminent plusieurs des qualités du
politique: esprit abondant et fin; clairvoyance naturelle encore
accrue par l'expérience d'une vie souvent difficile et par le
maniement des hommes de toute classe; patiente souplesse; modération
adroite; courage froid et réfléchi, et, par-dessus tout, cette
connaissance de l'Europe, plus naturelle aux personnages de naissance
et d'éducation royales qu'aux parvenus des couches démocratiques.
Aussi Louis-Philippe avait-il tout de suite discerné l'effroyable
péril de la coalition. Il jugea que c'était à lui d'intervenir pour
épargner de tels désastres à son pays, et il le fit avec habileté et
décision.
Il devait à son éducation un sentiment élevé et profond des maux de la
guerre et du bienfait de la paix. Il y apportait même, comme en tout
ce qui touchait au respect de la vie humaine, une sorte de
«sensibilité», qui était la marque du dix-huitième siècle, et
rappelait parfois l'élève de madame de Genlis[68]. Cette prédilection
pour la paix, née dans les illusions philanthropiques de sa jeunesse,
n'avait pu qu'être confirmée encore par la prudence un peu désabusée
et sceptique de sa vieillesse. Froidement courageux en ce qui le
touchait personnellement, ce prince était, comme chef d'État, moins
sujet que personne à la tentation des aventures téméraires et des
folies héroïques. Quelques-uns l'ont accusé, à ce propos, d'être trop
timide et terre à terre. Par une contradiction étrange, les mêmes qui
voulaient à l'intérieur un roi bourgeois, se plaignaient de n'avoir
pas au dehors un roi chevalier. Quoi qu'il en fût, il était alors
plus difficile de résister que de céder au mouvement belliqueux; il
fallait plus de courage et de hardiesse à une monarchie encore mal
assise, pour se mettre en travers des préjugés et des entraînements du
patriotisme égaré, que pour jouer son va-tout sur les champs de
bataille. Aussi ne peut-on trop louer Louis-Philippe de sa décision
pacifique, au milieu de la France agitée et en face de l'Europe
inquiète. Il était encore lieutenant général, qu'ouvrant, le 3 août,
la session des Chambres, il formulait ainsi le programme extérieur du
nouveau gouvernement: «La France montrera à l'Europe qu'uniquement
occupée de sa prospérité intérieure, elle chérit la paix aussi bien
que les libertés, et ne veut que le bonheur et le repos de ses
voisins.»
[Note 68: Quand il fallut, pour la première fois, signer l'ordre
d'exécution d'un condamné à mort, le Roi passa par des angoisses qui
durèrent plusieurs jours et plusieurs nuits.]
II
Une première tâche s'imposait tout d'abord à la diplomatie du
gouvernement de 1830: celui-ci, suivant l'expression d'un de ses amis,
ne pouvait pas «rester au coeur de l'Europe comme une aventure à la
Mazaniello»; il devait se faire agréer et «reconnaître» par les autres
puissances. Aussi, dès le début, s'efforça-t-il de les y disposer par
les assurances les plus pacifiques. Avec quel soin, répudiant les
préjugés qui régnaient autour de lui, il tâchait de dissimuler au
dehors cette face populaire qu'il se croyait obligé de montrer au
dedans! Ce qui s'appelait une «heureuse et glorieuse révolution» dans
les proclamations destinées aux Français, devenait, dans les lettres
aux souverains étrangers, une «catastrophe qu'on aurait voulu
prévenir[69]». La nouvelle monarchie se présentait à l'Europe, moins
comme le produit et le complément que comme le frein et le correctif
de cette révolution, comme une garantie contre les périls qui
pouvaient en résulter; ce qui faisait dire au _National_, fort irrité:
«On ne notifie pas aux cabinets étrangers l'avénement de
Louis-Philippe», mais «on se met à genoux» devant eux, et «on leur
demande grâce pour la liberté grande que la France a prise de renvoyer
ses princes légitimes». À l'heure où il était réduit à subir, dans son
palais, une garde composée d'ouvriers en carmagnole, à chanter la
_Marseillaise_ sur son balcon, à embrasser La Fayette et à prendre M.
Dupont de l'Eure pour garde des sceaux, le Roi se préoccupait, à
l'extérieur, de donner des gages de bonne tenue, de faire figure de
gouvernement bien né; il confiait la direction des affaires étrangères
à un homme de grand nom, ancien ministre de la Restauration, nullement
engagé dans le mouvement démocratique, au comte Molé; par une
initiative toute personnelle[70] et plus significative encore, il
envoyait comme ambassadeur à Londres le prince de Talleyrand, ce
personnage étrange, ce grand seigneur et cet évêque d'ancien régime
qui, après avoir successivement joué les premiers rôles de la
révolution, de l'empire et de la Restauration, venait, à
soixante-seize ans, présenter à l'Europe la monarchie qu'il avait
contribué à faire sortir d'une insurrection victorieuse. Charger ainsi
l'ancien plénipotentiaire de Louis XVIII au congrès de Vienne de
personnifier en quelque sorte le gouvernement de 1830 auprès des
chancelleries d'Europe, n'était pas sans quelque hardiesse, au moment
où les esprits étaient si montés contre les traités de 1815. Certains
ministres n'acceptèrent ce choix qu'avec peine: «C'était beaucoup, dit
le duc de Broglie, pour la fatuité populaire de M. Laffitte, pour la
rusticité gourmée de M. Dupont de l'Eure, pour les souliers ferrés de
M. Dupin, beaucoup pour la plèbe arrogante et vulgaire qui croyait
disposer de nous et n'avait pas tout à fait tort[71].» Ces mécontents
pouvaient d'ailleurs facilement s'apercevoir que l'autorité de
l'ambassadeur était bien supérieure à son titre; que, depuis le
premier jour, il dirigeait en réalité toute la diplomatie du nouveau
règne, et que si on l'avait envoyé à Londres au lieu de le mettre au
ministère des Affaires étrangères, c'était seulement pour qu'il ne fût
pas à portée de certaines attaques. M. Molé lui-même ne se voyait pas
sans quelque ombrage un collaborateur si considérable et si
indépendant. Mais le Roi, par sa fermeté adroite, triompha de toutes
les préventions, et le bon effet produit en Europe par ce choix,
notamment la satisfaction des «papiers anglais» qu'il lisait plus
attentivement que les journaux de Paris, lui prouvèrent qu'il ne
s'était pas trompé.
[Note 69: Telle est la lettre de Louis-Philippe au czar Nicolas,
lettre dont la publication indiscrète souleva de vives colères dans
les journaux de gauche. Les mêmes expressions se retrouvent dans la
lettre à l'empereur d'Autriche. (_Mémoires de Metternich_, t. V, p.
26.) Voir aussi le compte rendu des trois entretiens que le général
Belliard, envoyé de Louis-Philippe, eut avec M. de Metternich, le 27,
le 30 août et le 8 septembre, (_Ibid._, t. V, p. 17 à 26.)]
[Note 70: Le Roi dressa lui-même, de sa main, la liste de ses
ambassadeurs.]
[Note 71: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.]
Il importait d'autant plus de contenter l'Angleterre, qu'alors son
attitude était de nature à diminuer les difficultés que rencontrait la
reconnaissance du gouvernement français en Europe. Sans doute, le
ministère tory avait été, au premier moment, quelque peu offusqué des
événements de Paris: le duc de Wellington, interrogé sur le parti
qu'il prendrait: «D'abord un long silence, avait-il répondu; puis nous
nous concerterons avec nos alliés pour parler.» Mais la révolution
était applaudie par l'opinion populaire de Londres et des grandes
villes: l'éloge des vainqueurs de Juillet était à l'ordre du jour dans
les meetings; la _Revue d'Édimbourg_, organe des whigs, publiait un
article enthousiaste où elle proclamait que «la liberté anglaise avait
triomphé sur le champ de bataille de Paris». Le cabinet, ébranlé par
le mouvement de la réforme parlementaire, était obligé de tenir compte
de ces dispositions de l'esprit public. De plus, si le renversement de
Charles X blessait les tories dans leurs principes, il flattait les
ressentiments qu'avait éveillés chez eux la politique extérieure de la
Restauration. L'Angleterre ne s'était-elle pas sentie naguère menacée
d'isolement, par le rapprochement de la France avec les puissances
continentales? N'avait-elle pas été surtout indisposée et effrayée par
les projets d'alliance franco-russe? Tout récemment, l'expédition
d'Alger ne venait-elle pas de raviver ces vieilles jalousies
britanniques que déjà, plusieurs années auparavant, la guerre
d'Espagne avait irritées? Les hommes d'État d'outre-Manche en
voulaient même particulièrement à M. de Polignac, sur lequel, pendant
son ambassade à Londres, ils s'étaient imaginé avoir mis la main. La
révolution, si déplaisante qu'elle leur parût à d'autres égards, leur
offrait donc cette compensation qu'elle frappait un gouvernement dont
ils croyaient avoir à se plaindre, et qu'elle empêchait la France de
reprendre, au moins avant longtemps, la politique qui les avait
inquiétés. Par ces raisons, le cabinet anglais, sans se séparer de la
Sainte-Alliance, tacitement et spontanément reformée[72], se trouvait
préparé à accueillir les ouvertures qui lui étaient faites de Paris,
et à donner aux autres puissances le signal de reconnaître
Louis-Philippe. Le duc de Wellington constatait sans doute que la
révolution de Juillet était une violation des traités de Vienne et
«ouvrait un _casus foederis_», mais il ajoutait que Charles X «s'était
exposé à son malheur, et que ce serait une folie de prendre les armes
pour le remettre sur le trône[73]». Dès le 20 août, lord Aberdeen
avertissait M. de Metternich qu'il garderait la neutralité aussi
longtemps que le nouveau gouvernement serait sage[74]. Le langage tenu
alors à la France par le ministère anglais pouvait se résumer ainsi:
«Nous ne vous aimons pas, cependant nous ne vous ferons pas la guerre;
nous vous reconnaîtrons, mais nous vous observerons[75].» Le 31 août,
l'ambassadeur britannique, lord Stuart de Rothsau, remettait ses
lettres de créance, et, le 20 septembre, M. de Talleyrand pouvait
s'embarquer pour Londres.
[Note 72: Dans la dépêche confidentielle que nous avons déjà citée et
que le duc de Broglie adressait à M. Bresson, le 12 octobre 1835, nous
lisons ce qui suit sur l'attitude de l'Angleterre, lors de la
révolution de 1830: «L'effroi a coalisé tous les cabinets. Je n'en
excepte point le cabinet de Londres. La ligue s'est formée, ce cabinet
y compris. Si le ministère de lord Wellington se fût maintenu au
pouvoir, l'Angleterre aurait fait partie de l'alliance défensive
contre la France; elle en a fait partie pendant quelques mois. La
France serait demeurée entièrement isolée. L'Angleterre aurait
contribué à modérer, à contenir les confédérés, mais elle se serait
bornée à prendre vis-à-vis d'eux le rôle que la Prusse et l'Autriche
exercent en ce moment vis-à-vis de la Russie.» (_Documents inédits._)]
[Note 73: _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t.
I, p. 20.]
[Note 74: _Eod. loco._]
[Note 75: _Histoire de la politique extérieure du gouvernement
français (1830-1848)_, par le comte D'HAUSSONVILLE. Publié en 1850,
dans la _Revue des Deux Mondes_, pour défendre la monarchie qui venait
d'être renversée, cet écrit de circonstance s'est trouvé être une
histoire définitive qui depuis lors n'a pas été dépassée.]
Les dispositions étaient moins favorables chez les trois grandes
puissances continentales. Aucune d'elles ne voulut répondre à la
demande de reconnaissance sans s'être concertée avec les deux autres,
marquant ainsi que la Sainte-Alliance s'était reconstituée en face de
la France, redevenue suspecte. Le czar Nicolas tenait alors une place
considérable en Europe. Offensé dans le rôle qu'il s'était attribué de
protecteur suprême des principes d'autorité et de légitimité, blessé
dans son attachement personnel à la branche aînée des Bourbons,
troublé dans les calculs d'une politique qui avait cru pouvoir compter
sur l'alliance française, tout était de nature à lui faire considérer
avec un ressentiment indigné la révolution de Juillet, avec une
dédaigneuse animosité la royauté bourgeoise et parlementaire qui en
était issue. À entendre les premières paroles qu'il avait prononcées,
non sans un fracas voulu, on avait pu le croire résolu à ne jamais
reconnaître Louis-Philippe et à peser sur ses alliés de Vienne et de
Berlin pour qu'ils imitassent son refus. Un moment même, il parut sur
le point de donner le signal d'une sorte de croisade contre la France.
Mais, dans les cours d'Autriche et de Prusse, avec les mêmes principes
et les mêmes répugnances, il y avait plus de prudence et moins de
passion.
M. de Metternich, qui depuis longues années gouvernait l'Autriche, ou
du moins la diplomatie autrichienne, était aussi dévoué que Nicolas
aux principes de la Sainte-Alliance, plus dévoué même, car avant 1830
il avait souvent eu occasion de reprocher à la Russie ses infidélités,
et c'est lui qui, à la nouvelle des événements de Juillet, avait parlé
le premier de revenir à l'action commune des puissances continentales.
Sa répulsion pour l'esprit de propagande et de conquête, auquel la
coalition avait voulu faire obstacle, était celle d'un témoin
épouvanté de la révolution française et d'un vaincu de Napoléon; de
cette répulsion, il s'était fait un dogme absolu: c'était sa raison
d'être. Il avait trouvé la Restauration trop libérale[76], à plus
forte raison la monarchie de Juillet; il ressentait d'ailleurs pour
nos gouvernements improvisés et précaires, pour leurs agents, parvenus
éphémères d'une politique si mobile, la méfiance et le dédain d'un
ministre qui comptait déjà plus de vingt années de pouvoir
continu[77]. Mettant son amour-propre à ne pas être dupe de ce qu'il
appelait les sophismes démocratiques et les chimères libérales, d'une
confiance en soi qui allait jusqu'à la naïveté[78], se plaisant à
afficher, avec une sérénité supérieure aux entraînements du jour, le
goût de l'immobilité, il prenait volontiers le rôle d'une sorte de
Cassandre, chargée de dénoncer aux gouvernements les progrès de la
révolution. Assez découragé, du reste, au fond, sur le résultat
dernier de la lutte qu'il avait ainsi entreprise. «Ma pensée la plus
secrète, disait-il à M. de Nesselrode, le 1er septembre 1830, est que
la vieille Europe est au commencement de la fin. Décidé à périr avec
elle, je saurai faire mon devoir, et ce mot n'est pas seulement le
mien, c'est également celui de l'Empereur. La nouvelle Europe n'est,
d'un autre côté, pas encore à son commencement: entre la fin et le
commencement, se trouvera un chaos[79].» C'est le sentiment du péril
que cette révolution faisait courir à l'Europe et en particulier à
l'édifice, par certains côtés, fragile et mal lié, de la monarchie
autrichienne, qui lui faisait tant désirer, malgré des divergences
politiques, une union étroite avec la Russie. Toutefois, s'il avait
une haute idée des forces du Czar, il se méfiait de ses incartades;
et s'il était décidé à ne jamais se séparer de lui, il ne renonçait
pas à le contenir. Esprit sagace, bien que souvent un peu fermé,
devenu supérieur par la longue pratique des grandes affaires de
l'Europe; beaucoup moins absolu dans sa conduite que dans ses
programmes; ne se refusant pas, en dépit de ses thèses orgueilleuses,
à démêler ce qui était possible; ayant vu passer trop d'hommes et trop
d'événements pour être facilement effaré, se piquant d'assister à tout
avec un sang-froid et même une impassibilité qui en imposaient et
n'étaient pas la moindre raison de son prestige; mettant parfois une
sorte de coquetterie à démentir la réputation qu'on lui faisait, à
faire montre d'un esprit calme, impartial et libre, plein de bonne
grâce, et à paraître capable de comprendre, d'admettre, s'il était
nécessaire, les changements qu'il regrettait[80]; par-dessus tout,
prudent, timide même, volontiers temporisateur quand il fallait agir,
M. de Metternich n'était pas disposé à se jeter tête baissée et les
yeux fermés dans l'aventure où voulait l'entraîner la colère du Czar.
D'ailleurs, cette révolution de 1830, qui répugnait à ses principes,
aidait du moins par un côté sa politique. Plus peut-être encore que le
gouvernement anglais, il avait redouté, sous la Restauration,
l'alliance franco-russe. Les journées de Juillet l'avaient sur ce
point pleinement rassuré. De là, avec beaucoup de méfiance et quelque
dédain, une sorte de complaisance pour cette monarchie nouvelle qu'un
abîme séparait de la Russie, qui était contrainte à ménager
l'Autriche, et dont la seule apparition avait raffermi entre
Saint-Pétersbourg et Vienne l'alliance de 1813, naguère en péril.
[Note 76: Il reprochait à Louis XVIII d'avoir «élevé un trône entouré
d'institutions républicaines», et tout en blâmant M. de Polignac pour
son incapacité, il louait les doctrines des Ordonnances et y
retrouvait ses propres principes. (_Mémoires de Metternich_, _passim_;
cf. notamment t. V, p. 12 et 83.)]
[Note 77: Quelques années plus tard, causant avec un Américain, M. de
Metternich lui faisait remarquer que, ministre d'Autriche depuis
vingt-sept ans, il avait eu à traiter avec vingt-huit ministres des
affaires étrangères en France. Dans la même conversation, il se
plaisait à répéter: «Je travaille pour demain, c'est avec le lendemain
que mon esprit lutte.» (_Life, letters and journals of G. Ticknor_,
Boston, 1876, p. 15.)]
[Note 78: Dans ses _Mémoires_, M. de Metternich se proclame «étranger
aux aberrations de son temps». En 1848, rencontrant M. Guizot à
Londres, il lui disait: «L'erreur n'a jamais approché de mon
esprit.--J'ai été plus heureux, lui répondait finement M. Guizot; je
me suis aperçu plus d'une fois que je m'étais trompé.»]
[Note 79: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 23.]
[Note 80: Dans cette même conversation avec M. Ticknor, dont nous
parlions tout à l'heure, M. de Metternich disait: «Je suis modéré en
toutes choses, et je m'efforce de devenir encore plus modéré; j'ai
l'esprit calme, très-calme; je ne suis passionné pour rien; aussi je
n'ai pas de sottise à me reprocher; mais je suis souvent mal compris.
On me croit absolu en politique: je ne le suis pas.»]
Le vieux roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, était, lui aussi,
attaché aux principes de la monarchie absolue et aux traditions de la
Sainte-Alliance; il ne refusait jamais son concours à M. de
Metternich, quand il s'agissait de conjurer, en Allemagne et au
dehors, «l'esprit subversif de nouveautés[81]». N'est-ce pas lui qui
devait par son testament recommander à son successeur de ne jamais
rompre avec le Czar ou avec l'empereur d'Autriche? Mais, sensé,
honnête, répugnant aux violences, las des longues et rudes épreuves de
sa vie, après avoir connu Iéna et Waterloo, après avoir vu Napoléon à
Berlin et s'être vu lui-même à Paris, il désirait surtout le repos. Il
n'écoutait pas les hobereaux ou les officiers qui brûlaient de
reprendre la croisade de 1813, et il se sentait plus porté à suivre
les conseils de modération que lui donnaient les hommes éminents de la
Prusse, Niebuhr, Stein et Humboldt. Aussi est-ce peut-être sur ce
point du continent que la monarchie de Juillet rencontra alors les
dispositions les moins hostiles.
[Note 81: Au moment de la révolution de Juillet, M. de Metternich se
félicitait de trouver le roi de Prusse «dans les dispositions
invariablement correctes qu'il lui connaissait depuis nombre d'années,
dispositions que les événements d'Orient et l'aspect des dangers
croissants en France n'avaient pu que raffermir». (_Mémoires de
Metternich_, t. V, p. 62.)]
Les gouvernements d'Autriche et de Prusse empêchèrent tout d'abord que
rien ne fût brusqué. C'était beaucoup pour le maintien de la paix. Ce
répit permit à Louis-Philippe d'atténuer les préventions dont il était
l'objet. Ses protestations si nettement pacifiques et conservatrices,
celles que faisaient ses envoyés, ne pouvaient pas ne pas produire
quelque impression sur les cours de Vienne et de Berlin[82].
L'inquiétude n'y disparaissait pas complétement: M. de Metternich et
Frédéric-Guillaume III doutaient, sinon de la sincérité du Roi, du
moins de sa force; mais, pour le moment, ils lui tenaient compte de
ses bonnes intentions; et tout en déclarant bien haut que la moindre
prétention de toucher aux traités de 1815, que la moindre tentative de
propagande révolutionnaire amèneraient aussitôt la guerre, ils ne se
refusèrent pas à suivre l'exemple de l'Angleterre et à reconnaître la
monarchie nouvelle[83]. Ils le firent en termes à peu près identiques,
et presque simultanément. À cette occasion, M. de Metternich exposa
très-nettement à l'envoyé du roi des Français, le général Belliard,
les sentiments dans lesquels son gouvernement consentait à faire cette
reconnaissance. «L'Empereur, disait-il, abhorrait ce qui venait de se
passer en France»; «les épithètes de fausse et de périlleuse» ne lui
paraissaient «caractériser qu'imparfaitement la situation de la
monarchie nouvelle»; il estimait que «l'ordre de choses actuel ne
pouvait pas durer»; mais, en même temps, il comptait que l'instinct de
conservation amènerait le Roi et ses ministres à «se placer sur une
ligne d'action qui leur deviendrait commune avec tous les
gouvernements de l'Europe». «C'est cette conviction, ajoutait le
chancelier, qui, aux yeux de l'Empereur, peut uniquement excuser le
parti qu'il vient de prendre. Il est des temps et des circonstances où
le bien réel est impossible; alors la sagesse veut que les
gouvernements, comme les hommes, s'attachent à ce qui est le moindre
des maux. L'Empereur, en prenant le parti que vous le voyez suivre, a
consulté cette règle; il ne voit, derrière le fantôme d'un
gouvernement en France, que l'anarchie la plus caractérisée. Sa
Majesté Impériale n'a pas voulu avoir à se reprocher d'avoir favorisé
l'anarchie. Que votre gouvernement se soutienne; qu'il avance sur une
ligne pratique, nous ne demandons pas mieux. Ce que nous avons pu
faire pour lui, nous l'avons fait; nous n'avons plus d'autre devoir à
remplir envers nous-mêmes et envers l'Europe, que celui de surveiller
les écarts auxquels il aurait le malheur, ou de se livrer, ou de se
laisser entraîner. Jamais nous ne souffrirons d'empiètements de sa
part. Il nous trouvera, nous et l'Europe, partout où il exercerait un
système de propagande.» Le général Belliard accepta toutes ces
déclarations. C'est ainsi, déclara-t-il, que le gouvernement français
avait compris, dès le premier jour, l'«attitude morale» de l'Autriche:
«Dites-vous bien, ajoutait-il, qu'il ne veut autre chose que se
conserver, et que, pour cela, il devra prendre une assiette que, dès
sa naissance, il n'a pas pu avoir. Il triomphera des obstacles, car il
les connaît... Fiez-vous à nos efforts, ils seront tous dirigés contre
l'anarchie. Nous ne la voulons pas pour nous, et tout aussi peu dans
d'autres pays; cette anarchie nous écraserait, en nous livrant à la
merci de nos ennemis de l'intérieur.»--«Je ne doute pas de la volonté
de votre gouvernement, répliqua M. de Metternich; je doute de ses
facultés[84].» Aussi, au moment même où l'Empereur reconnaissait
Louis-Philippe, le chancelier d'Autriche multipliait ses démarches
pour affermir et resserrer, entre les trois puissances continentales,
l'alliance de 1813, pour établir leur «solidarité» dans les
précautions à prendre et au besoin dans la lutte à soutenir contre la
France, regardée comme le «foyer central de tous les maux». C'est ce
qu'il fit notamment dans les conférences qu'il eut à Presbourg, au
commencement d'octobre, avec le prince Orloff, envoyé extraordinaire
du Czar[85].
[Note 82: On voit bien la trace de cette impression dans le compte
rendu, déjà mentionné, des entretiens du général Belliard avec M. de
Metternich. (_Mémoires de Metternich_, t. V, p. 17 à 26.)]
[Note 83: Ces sentiments se manifestaient dès le milieu d'août.
(_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, par K. HILLEBRAND, t. Ier, p.
22-23.) La reconnaissance toutefois n'eut lieu que dans les premiers
jours de septembre.]
[Note 84: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 25 et 26.]
[Note 85: _Ibid._, p. 51 à 69.]
Devant l'attitude de l'Autriche et de la Prusse, Nicolas, plus superbe
dans l'attitude que hardi dans l'action, avait dû renoncer à
précipiter les événements. Il se borna à masser des corps d'armée sur
la frontière occidentale. Il se résigna même, lui aussi, à reconnaître
le gouvernement français: sa seule consolation fut de mettre, dans la
forme, beaucoup de mauvaise grâce, de bouderie et même de procédés
personnellement blessants pour Louis-Philippe. Mais, à Paris, on
n'était ni en goût ni en mesure de se montrer trop susceptible; on
avait l'essentiel: il fallait s'en contenter, sans paraître voir le
reste.
L'exemple que donnaient les grandes puissances fut suivi par les autres.
Le roi d'Espagne, Ferdinand VII, ayant manifesté un moment quelque
mauvaise volonté, le gouvernement français fit mine de laisser le champ
libre aux nombreux réfugiés espagnols, alors en France. Le gouvernement
de Madrid prit peur et envoya aussitôt sa reconnaissance. À la fin
d'octobre, la monarchie de 1830 était acceptée par tous les États. Seul,
le duc de Modène se tenait à l'écart; on pouvait se passer de lui.
III
Un premier pas était heureusement franchi: mais la monarchie de
Juillet n'était pas, pour cela, délivrée des difficultés et des périls
extérieurs. Avant même que la question de la reconnaissance fût vidée,
éclatait la révolution belge. Réunie à la Hollande, par les traités de
Vienne, pour former le royaume des Pays-Bas, la Belgique supportait
impatiemment le gouvernement maladroit et vexatoire de la maison de
Nassau. Elle se sentait blessée dans sa liberté religieuse et dans les
droits de sa nationalité. Depuis 1828 surtout, l'opposition était
devenue plus vive, l'agitation plus menaçante. Les événements de
Juillet précipitèrent l'explosion[86]. Le 25 août 1830, Bruxelles
donna le signal de l'insurrection, au cri de: «Imitons les Parisiens!»
La lutte s'étendit dans les provinces. Après quelques semaines,
l'armée hollandaise était partout repoussée. Les Belges constituaient
un gouvernement provisoire et proclamaient leur indépendance; quant au
roi des Pays-Bas, Guillaume Ier, il ne paraissait plus avoir d'autre
ressource que le secours armé de l'Europe, secours auquel, du reste,
il croyait avoir droit, en vertu de la garantie réciproque stipulée
par les traités de Vienne.
[Note 86: Des émissaires avaient été envoyés dans les villes flamandes
par les sociétés révolutionnaires de Paris. «Sans la dernière
catastrophe arrivée en France, a dit M. de Metternich, et sans
l'activité des agents de la faction révolutionnaire dans ce pays, les
événements en Belgique n'auraient jamais pris le caractère séditieux
d'une insurrection. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 39.)]
Impossible au gouvernement du roi Louis-Philippe de se désintéresser
de ces événements. Ils produisaient une trop vive émotion en France,
surtout chez les Parisiens, qui saluaient avec vanité, dans
l'insurrection de Bruxelles, l'enfant premier-né de leur propre
révolution. D'ailleurs, le royaume des Pays-Bas avait été constitué
comme nous en 1815, «vaste tête de pont qui tenait libre, pour la
coalition, la route de Paris[87]»; du moment qu'il était à demi
détruit, nous étions intéressés à ne pas le laisser reformer par une
exécution militaire qui amènerait les forces de la Sainte-Alliance sur
nos frontières, à quelques journées de marche de notre capitale. Sous
le ministère de M. de Polignac, il avait été déjà question, en
prévision d'une insurrection belge, de l'intervention d'une armée
prussienne, sollicitée par le gouvernement de la Haye: notre envoyé
avait reçu ordre d'annoncer notre _veto_, et résolution avait été
prise de faire entrer des troupes françaises en Belgique, le jour même
où un soldat prussien y mettrait les pieds[88].
[Note 87: Expression du général Lamarque.]
[Note 88: Voir, sur cet incident, les renseignements donnés par M. de
Viel-Castel dans le tome XX de son _Histoire de la Restauration_.]
De leur côté, les autres puissances pouvaient-elles, sans
inconséquence, sans désaveu de leurs traditions, refuser à Guillaume
Ier ce secours qui avait été accordé, quelques années auparavant, dans
des circonstances analogues, au roi d'Espagne ou aux petits souverains
de la péninsule italienne? Le congrès de Vienne avait attribué et
garanti à la maison de Nassau la possession de la Belgique, comme une
compensation de l'abandon fait à l'Angleterre des colonies
hollandaises du Cap et de Ceylan. Des liens de famille unissaient le
roi des Pays-Bas aux cours de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de
Londres. Ce n'était pas d'ailleurs au lendemain de la révolution de
Juillet que les gouvernements devaient juger moins important et moins
urgent de réprimer une insurrection qui était à la fois une brèche
considérable aux traités de Vienne, et l'exemple, alors
particulièrement dangereux, d'un souverain tenu en échec par un
soulèvement populaire. Ne fallait-il pas surtout empêcher que la
France, en se déclarant protectrice de cette insurrection,
n'encourageât et ne propageât de semblables mouvements ailleurs? À
peine informé des événements de Bruxelles, le czar Nicolas déclarait
qu'il y avait lieu d'intervenir par les armes, et offrait soixante
mille hommes[89]. Le roi de Prusse, plus calme, n'en paraissait pas
moins promettre son concours, si le gouvernement de la Haye ne
parvenait pas à réprimer l'insurrection par ses seules forces, et il
massait un corps d'armée dans les provinces du Rhin[90]. Quant au
gouvernement autrichien, il engageait ses alliés à se concerter «pour
arrêter les progrès de l'esprit révolutionnaire dans un pays aussi
exposé à l'influence du parti dominant en France, et pour ne point
affaiblir le système de défense établi au prix de tant de sacrifices
entre le Rhin et la mer du Nord»; «avant tout, disait-il, il faut
détacher et rendre indépendante de l'influence française toute
innovation qu'il paraîtrait inévitable de faire[91]». M. de Metternich
désirait d'autant plus arrêter ce soulèvement, qu'il en craignait la
répétition en Italie: de ce dernier côté était sa principale
préoccupation depuis la révolution de Juillet[92].
[Note 89: Ce fait est rapporté par le baron de Stockmar, le médecin et
l'ami du roi Léopold et du prince Albert.]
[Note 90: _Geschichte Frankreichs_, par K. HILLEBRAND, 1830-1870, t.
Ier, p. 143.]
[Note 91: Dépêche de Metternich en date du 3 octobre 1830.
(_Mémoires_, t. V, p. 38, 39.)]
[Note 92: _Ibid._, p. 15, 39, 44, 60.]
Les vues étaient si contraires entre la France et les puissances, le
conflit éclatait à un moment si critique et si troublé, les passions
étaient si excitées d'une part et les méfiances si éveillées de
l'autre, que les observateurs les mieux placés crurent alors la guerre
imminente. Rien ne semblait pouvoir empêcher le choc violent et
sanglant de la vieille politique et de la nouvelle, de la
Sainte-Alliance et de la révolution, sur cette terre de Belgique,
habituée depuis longtemps à être le champ de bataille de l'Europe.
Cette appréhension apparaît dans tous les documents de cette époque,
notamment dans les correspondances où l'on s'exprimait à coeur ouvert:
«Sans voir trop noir dans l'avenir, écrivait de Londres la princesse
de Lieven, à la date du 1er octobre, on peut se dire qu'une guerre
générale sera la conséquence inévitable de cet état de choses; et par
qui et comment finira-t-elle?» Éviter cette guerre qui nous eût mis en
face de la coalition, sans cependant sacrifier l'intérêt français si
gravement engagé, c'était un problème singulièrement ardu. Le
gouvernement français, affaibli par le désordre intérieur et par la
suspicion extérieure, eût bien voulu n'avoir pas à le résoudre en un
pareil moment. Cette affaire lui fit, selon le mot du duc de Broglie,
l'effet d'une «tuile» qui lui tombait sur la tête[93]. Néanmoins, sans
perdre un instant, il aborda la difficulté avec un sang-froid et une
justesse de vues qu'après bien des péripéties le succès devait
couronner.
[Note 93: _Souvenirs_ du feu duc de Broglie.--Le 7 mars 1832, M.
Casimir Périer avouait, à la tribune, que le gouvernement français
avait vu d'abord dans la révolution de Belgique «un embarras».--Vers
la fin de 1830, quand les choses étaient déjà en meilleure voie, M. de
Talleyrand écrivait à un de ses amis: «Si nous réussissons, nous nous
rappellerons avec plaisir la peur que la Belgique nous aura donnée.»]
Tout d'abord, pendant que l'insurrection belge se développait avec un
succès chaque jour plus marqué, il importait d'empêcher que quelque
puissance étrangère ne vînt rétablir les affaires du roi Guillaume.
C'était le point capital, urgent. Notre gouvernement paya d'audace et
n'hésita pas à lancer des menaces que, dans l'état de son armée, il
eût été alors quelque peu embarrassé d'exécuter. Il s'adressa en
premier lieu à la Prusse, qui, en raison même du voisinage, pouvait
être la plus tentée d'agir et dont les concentrations de troupes
paraissaient inquiétantes. Dès le 31 août, quelques jours seulement
après le premier soulèvement de Bruxelles, M. Molé informa
courtoisement, mais nettement, M. de Werther, représentant du
gouvernement de Berlin à Paris[94], que la France n'avait pas
l'intention d'intervenir en faveur des Belges, mais qu'elle ne pouvait
admettre l'intervention des autres puissances en faveur des
Hollandais; que cette intervention ferait naître un danger de guerre,
et que si les troupes prussiennes franchissaient la frontière belge,
les troupes françaises aussitôt en feraient autant de leur côté. Pour
justifier cette espèce de _veto_, le ministre invoqua le «principe de
non-intervention», et se livra même sur ce point à une sorte de
«dispute académique[95]». Avait-il beaucoup médité sur le fondement
et sur la portée de ce principe? Avait-il prévu, par exemple, quels
embarras pourraient en résulter pour nous en Italie? Cela n'est pas
probable. M. le duc de Broglie, alors collègue de M. Molé, avoue que
ce principe avait été proclamé «un peu au hasard». Obligé à
l'improviste de faire obstacle à l'action des puissances en Belgique,
le gouvernement français avait cherché une formule qui eût une
tournure de droit des gens, une sorte de décence diplomatique, et qui
effarouchât moins l'Europe que toute évocation même voilée de la
solidarité révolutionnaire. M. de Werther protesta contre le nouveau
principe et le discuta longuement; mais M. Molé maintint son
avertissement, et invita le diplomate prussien à le porter à la
connaissance de sa cour. Il ne s'en tint pas à cette première
conversation; un peu après, causant avec l'ambassadeur de Russie, M.
Pozzo di Borgo, il déclara que si des insurrections éclataient dans
les États voisins, et «si d'autres puissances voulaient s'en mêler,
elles auraient la guerre avec la France». Quelques semaines plus tard,
le Roi, haussant encore le ton, disait au même diplomate russe: «Si
les Prussiens entrent en Belgique, c'est la guerre; car nous ne le
souffrirons pas[96].» Ce langage était hardi, presque téméraire; il
réussit. Le gouvernement de Berlin fut étonné, irrité; il se récria;
mais enfin, ses soldats restèrent immobiles, et les Belges purent
continuer leur révolution en tête-à-tête avec les seuls Hollandais.
[Note 94: L'entretien eut lieu, non au ministère des affaires
étrangères, mais dans la demeure personnelle de M. Molé; la cour de
Berlin n'avait pas encore reconnu le roi Louis-Philippe, et M. de
Werther ne se considérait pas comme étant autorisé à avoir des
relations officielles avec le ministre français.]
[Note 95: Expression de M. de Werther dans la dépêche où il rendait
compte de cet entretien.]
[Note 96: Dépêches de M. de Werther, en date du Ier et du 24 septembre
1830. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 144 à
146.) Le comte d'Haussonville, dans son _Histoire de la politique
extérieure du gouvernement français, 1830-1848_ (t. I, p. 21), a donné
une forme plus vive, plus dramatique, à la conversation de M. Molé et
de M. de Werther. «La guerre, aurait dit le ministre français sur un
ton presque napoléonien, est au bout de mes paroles; sachez-le et
mandez-le à votre cour.» L'historien prussien, M. Hillebrand, conteste
l'exactitude du récit de M. d'Haussonville. D'abord il fait
observer,--et, sur ce point, il paraît avoir raison,--que l'entretien
a eu lieu le 31 août, et non pas «à la fin de septembre ou dans les
premiers jours d'octobre», comme dit M. d'Haussonville. En second
lieu, se fondant sur la dépêche même où M. de Werther a rendu compte
de la conversation, il nie que M. Molé se soit exprimé dans les termes
agressifs, menaçants, que lui prête M. d'Haussonville. Celui-ci
n'ayant pas indiqué d'où il avait tiré son récit, il est difficile de
se prononcer entre les deux versions. D'ailleurs, la contestation
paraît porter moins sur le fond des idées que sur la forme, et elle a
d'autant moins d'intérêt que, d'après M. de Werther lui-même, le
ministre et le Roi ont fait, peu après, à l'ambassadeur de Russie les
menaces formelles que M. Hillebrand s'applique à écarter de la
première conversation avec l'ambassadeur de Prusse.]
Si la cour de Prusse n'était pas alors de tempérament à affronter
seule une guerre avec la France, ne pouvait-on pas craindre que le
courage ne lui revînt au cas où elle trouverait d'autres puissances
disposées à agir avec elle? Or, divers symptômes donnaient à penser
que cette action collective se préparait. Notre gouvernement avait
même été formellement averti. Quand Louis-Philippe avait dit hardiment
à l'ambassadeur de Russie que «si les Prussiens entraient en Belgique,
ce serait la guerre», M. Pozzo, rendant menace pour menace, avait
aussitôt répondu que si l'intervention avait lieu, elle serait
l'oeuvre non de la Prusse seule, mais de toute l'Europe. On ne pouvait
pas, d'ailleurs, se dissimuler à Paris que la proclamation du principe
de non-intervention contredisait la doctrine tant de fois formulée et
appliquée par la Sainte-Alliance, sous la Restauration. Elle devait
faire aux cabinets demeurés fidèles aux idées de cette Sainte-Alliance
l'effet d'une sorte de défi, de provocation, et ceux-ci pouvaient être
tentés de saisir avec empressement la première occasion de revendiquer
et d'appliquer leur doctrine, à la face de la France isolée. Pour
écarter cet autre danger, il ne suffisait plus à notre gouvernement de
mettre la main sur la garde de son épée. Il fallait imaginer autre
chose.
M. de Talleyrand eut, en cette circonstance, un rôle décisif. Avec un
rare et prompt coup d'oeil, il comprit qu'il y avait un seul moyen,
mais un moyen sûr, de rendre toute coalition impossible ou du moins
impuissante, c'était de se rapprocher de l'Angleterre, de la gagner au
principe de non-intervention et de marcher d'accord avec elle dans les
affaires belges. Au Roi, aux ministres, aux hommes politiques, il
déclara que le noeud de la question était de l'autre côté du détroit.
«Ce n'est pas à Paris, c'est à Londres qu'on a besoin de moi»,
répétait-il avec énergie. Louis-Philippe entra dans les idées du vieux
diplomate et pressa sa nomination à l'ambassade de Londres, qui fut
publiée le 5 septembre. Aussitôt M. de Talleyrand, tout en hâtant ses
préparatifs de départ, engagea des pourparlers fort actifs avec lord
Granville, représentant du gouvernement britannique à Paris.
Y avait-il donc chance que le cabinet tory, alors au pouvoir, se
prêtât à l'entente désirée à Paris? Il avait été très-désagréablement
surpris par les événements de Bruxelles. «Diablement mauvaise
affaire!» s'était écrié le chef du cabinet, lord Wellington. En effet,
les hommes d'État anglais ne devaient pas être empressés à détruire un
royaume dont la création avait été regardée, quinze ans auparavant,
comme «un de leurs triomphes[97]»; ils ne pouvaient voir avec grande
sympathie l'insurrection d'une nation catholique contre une dynastie
protestante, leur cliente depuis des siècles; il leur paraissait que
la révolution belge était une imitation, un accessoire de la
révolution de Juillet, et que la soutenir serait «subordonner leur
politique à celle de la France[98]»; ajoutez cette méfiance jalouse
qui est le premier sentiment de l'Angleterre, aussitôt qu'une chance
est offerte à son ancienne rivale de recueillir un avantage
particulier, méfiance d'autant plus éveillée à ce moment qu'il ne
semblait tout d'abord y avoir que deux solutions, ou le rétablissement
de la domination hollandaise dans les provinces insurgées, ou leur
annexion à la France. Toutefois, comme on venait de le voir dans
l'affaire de la reconnaissance, la pression de l'opinion libérale,
alors puissante en Angleterre, obligeait les ministres à ménager la
France de Juillet, et devait les faire hésiter à repousser une
alliance présentée hautement comme destinée à servir la «cause de la
civilisation et de la liberté». En lui-même, d'ailleurs, le principe
de non-intervention ne les effarouchait pas et s'adaptait assez bien à
certaines traditions et à certains intérêts de la diplomatie anglaise.
Enfin, pour être tories, lord Wellington et ses collègues n'en étaient
pas moins des Anglais pratiques; ils se rendaient compte de
l'impossibilité de rétablir purement et simplement le royaume des
Pays-Bas, et craignaient, s'ils le tentaient, de jeter les Belges
désespérés dans les bras de la France.
[Note 97: Expression de M. Bulwer, _Life of Palmerston_, t. II, p.
23.]
[Note 98: _Ibid._]
Aucune de ces dispositions en sens divers n'échappa à M. de
Talleyrand. Il en conclut que l'accord était possible, mais malaisé,
que l'Angleterre n'était pas résolue à refuser son concours, mais
qu'elle ne l'accorderait pas gratuitement, et que la France, pour
l'obtenir, aurait, de ce côté, des susceptibilités à désarmer, des
exigences à satisfaire. Puisque ce concours était indispensable,
puisque seul il permettait d'agir sans se heurter à une coalition,
force n'était-il pas de le payer du prix qu'il fallait? D'ailleurs,
pas une minute à perdre; l'entente devait être conclue avant que les
puissances se fussent engagées par une réponse solennelle et concertée
à la demande du gouvernement de la Haye. M. de Talleyrand, approuvé et
soutenu par le Roi, n'hésita pas: sans s'inquiéter des passions qui
grondaient en France, des incertitudes ou des répugnances qui se
manifestaient jusque dans le ministère, se portant fort au besoin pour
son pays, il prit son parti des sacrifices à consentir afin de
satisfaire l'Angleterre. Il déclara que la France répudiait toute
pensée de s'incorporer la Belgique, renonçait même à y établir un
prince français, et il prit sincèrement la résolution de poursuivre
seulement la constitution d'un État neutre et indépendant.
Louis-Philippe, avec son grand sens politique, avait tout de suite
compris la nécessité et l'avantage de limiter ainsi son ambition. «Les
Pays-Bas, disait-il à M. Guizot, ont toujours été la pierre
d'achoppement de la paix en Europe; aucune des grandes puissances ne
peut, sans inquiétude et sans jalousie, les voir aux mains d'un autre.
Qu'ils soient, du consentement général, un État indépendant et neutre;
cet État deviendra la clef de voûte de l'ordre européen.» Ce ne fut
pas la seule garantie offerte par M. de Talleyrand: il annonça en
outre que la France n'entendait pas prononcer seule sur le mode de
reconstitution de la Belgique, et il reconnut à l'Europe le droit de
régler diplomatiquement cette question, ayant du reste à part lui la
conviction qu'une fois unis à l'Angleterre, nous n'aurions rien à
craindre d'une délibération commune avec les autres puissances[99].
[Note 99: Divers indices tendent à faire croire que, dans son désir de
satisfaire à tout prix l'Angleterre, M. de Talleyrand eût été prêt à
concéder plus encore. Il ne se fût pas refusé à promettre l'abandon
d'Alger. Mais, à Paris, bien que la nouvelle conquête africaine fût
alors peu populaire et parût plus un embarras qu'une force, on fut
retenu par un sentiment d'honneur national. M. Molé déclara qu'il ne
s'associerait pas à un tel abandon, et le Roi voulut tout au moins
qu'on s'abstînt de toute promesse. M. de Talleyrand reçut donc pour
instructions de ne faire sur ce sujet que des réponses dilatoires et
de ne rien ajouter aux engagements pris par la Restauration.]
Ces déclarations, que M. de Talleyrand avait d'abord faites à lord
Granville, il les confirma à Londres, où il arriva le 25 septembre. Il
y obtint un grand succès personnel, succès de curiosité déférente:
devenu le _great attraction_ des salons de Londres, on faisait cercle
autour de lui quand il causait ou racontait quelque anecdote avec
cette aisance, ce tour piquant qui étaient demeurés chez lui, à
travers tant de déguisements divers, la marque ineffaçable d'un grand
seigneur du dix-huitième siècle[100]. Il n'était pas jusqu'à la
recherche de sa table et au talent de son cuisinier qui ne
contribuassent à augmenter la faveur dont il était l'objet[101]. Ce
n'était pas, du reste, seulement un succès mondain; l'autorité du
représentant de la France fut tout de suite très-grande auprès des
ministres britanniques et des ambassadeurs étrangers. Ainsi que l'a
justement remarqué M. Guizot, le monde de la diplomatie
internationale, à cette époque, formait encore une société distincte
dans la grande société européenne, sorte de haute franc-maçonnerie,
dont les membres avaient vécu ensemble dans les diverses capitales,
et, pour avoir représenté des politiques opposées et variables,
n'avaient jamais rompu leurs relations; M. de Talleyrand y tenait l'un
des premiers rangs. On eût même dit que, pour agir sur l'Europe, pour
y trouver les alliances dont la France avait besoin, l'ancien ministre
du Directoire et de Napoléon, l'ancien plénipotentiaire de Louis
XVIII au congrès de Vienne, comptât plus sur son crédit personnel que
sur celui de la monarchie encore précaire, mobile, entachée de
révolution, dont il était l'ambassadeur. Il affectait volontiers de
parler en son nom et de son chef, caution plutôt que mandataire de son
pays[102].
[Note 100: Tous les témoignages anglais constatent ce succès. Le
_Morning Post_, dans un article publié à la mort de Talleyrand, dit à
propos des débuts de son ambassade à Londres: «Il avait ici tout le
monde à ses pieds; toute la noblesse d'Angleterre recherchait sa
société avec ardeur; les diplomates de tous pays pliaient devant
lui.»--Voir aussi le journal de Ch. Greville.]
[Note 101: Madame de Dino, nièce de l'ambassadeur, et qui faisait
auprès de lui office de maîtresse de maison, écrivait, le 27 octobre
1830: «Nos dîners ont du succès ici; ils font époque dans la
gastronomie de Londres; mais c'est ruineux, et M. de Talleyrand est
effrayé de la dépense.»]
[Note 102: Dès l'origine, M. de Talleyrand avait pris, à l'égard du
gouvernement nouveau, cette attitude de protecteur quelque peu
indépendant. Pendant les journées de Juillet, il avait envoyé un agent
officieux à M. de Metternich et lui avait fait dire: «Nous deux
réunis, nous maintiendrons la paix contre les anarchistes en France et
contre les perturbateurs à l'étranger. Vous lui direz de ma part que
je me porte personnellement garant envers lui des intentions toutes
pacifiques du duc d'Orléans et de la nouvelle monarchie qui se
prépare». (_Mémoires de M. de Klindworth_, _Revue de France_ du 1er
septembre 1880.)]
Il fut bientôt visible que les garanties apportées par M. de
Talleyrand étaient jugées satisfaisantes par le gouvernement anglais,
et qu'à de telles conditions celui-ci ne refusait pas de marcher avec
la France. Le cabinet de Saint-James ayant proposé de déférer la
question belge à la conférence alors réunie à Londres pour les
affaires de Grèce et composée des représentants des cinq grandes
puissances, notre ambassadeur s'empressa d'adhérer à cette
proposition, sans avoir égard au désir, d'ailleurs peu raisonnable,
qu'avaient certains membres de son gouvernement, entre autres M. Molé,
de porter cette délibération à Paris. Le succès de notre diplomatie
fut si rapide que, dès le 6 octobre, avant que le roi des Pays-Bas eût
pu obtenir réponse à sa demande de secours, M. de Talleyrand,
présentant ses lettres de créance au roi Guillaume IV, put parler du
principe nouveau de non-intervention, comme d'un principe qui allait
de soi et qui était commun à la France et à l'Angleterre. Dans ce
dernier pays, aucune voix ne s'éleva pour réclamer. Ce n'était pas que
le cabinet tory eût pris d'ores et déjà son parti d'une séparation
politique entre la Belgique et la Hollande, et surtout de la
dépossession de la maison de Nassau. Il se flattait qu'on pourrait
s'en tenir à une séparation administrative, ou que du moins, si la
constitution d'un royaume distinct était inévitable, elle se ferait au
profit du fils du roi de Hollande, le prince d'Orange, qui cherchait
à distinguer sa cause de celle de son père. Le langage officiel du
gouvernement britannique demeurait toujours sévère pour la révolution
belge[103]. M. de Talleyrand se garda de brusquer ses nouveaux alliés:
il lui suffisait de les avoir placés sur une pente où les événements
se chargeraient ensuite de les pousser. «Nous avons ici à conduire des
gens timides, écrivait-il alors de Londres à un de ses amis de la
diplomatie étrangère; ils arrivent un peu lentement peut-être, mais
enfin ils arrivent.»
[Note 103: Témoin le discours prononcé par le Roi, le 2 novembre, à
l'ouverture du Parlement.]
Devant l'accord de l'Angleterre avec la France pour condamner toute
intervention, les trois cours continentales sentirent qu'elles
n'avaient plus qu'à se soumettre et à tâcher de ne pas faire trop
piteuse figure à un si mauvais jeu. Elles consentirent à soumettre la
question à la conférence de Londres, accomplissant ainsi un premier
pas vers l'acceptation du fait accompli. Tout au plus purent-elles se
donner la consolation de contredire théoriquement le nouveau principe
inauguré par la diplomatie française. Le ministre des affaires
étrangères de Prusse disait, le 11 octobre, au baron Mortier, chargé
d'affaires de France à Berlin: «Les puissances ne pourraient, sans
manquer à leur dignité, supporter la prétention que vous mettez en
avant de les empêcher par la force des armes, s'il ne leur reste plus
que ce moyen, de rétablir la tranquillité en Belgique et l'obéissance
à la maison d'Orange, à de certaines conditions. Autrement, vous
déclareriez hautement le principe que, ne tenant aucun compte des
traités, votre gouvernement est disposé à soutenir moralement les
insurrections des peuples contre les gouvernements, partout où elles
éclateront. Or, c'est ce que les souverains étrangers ne pourront
jamais tolérer, parce qu'il y va de la stabilité de leurs États et du
repos de l'Europe[104].» De Vienne, M. de Metternich adressait, le 21
octobre, à son ambassadeur à Londres, des dépêches où il déclarait
très-vivement repousser le principe de non-intervention, «subversif
de tout ordre social». «Ce sont, disait-il, les brigands qui récusent
la gendarmerie, et les incendiaires qui protestent contre les
pompiers.» Il revendiquait «le droit de se rendre à l'appel fait par
une autorité légale pour sa défense, tout comme il se reconnaissait le
droit d'aller éteindre le feu dans la maison du voisin de peur qu'elle
ne gagnât la sienne». Il proclamait même «la solidarité des puissances
dans les secours que l'une ou l'autre serait appelée à porter à un
État en proie à l'anarchie révolutionnaire[105]». Mais en fait, malgré
ces protestations, il n'était plus question pour personne de donner au
roi de Hollande le concours armé qu'il réclamait. Le roi de Prusse
déclara avec dépit que «puisque l'Angleterre ne voulait rien faire, il
n'entreprendrait pas seul la guerre pour des intérêts qui étaient
beaucoup plus ceux de l'Angleterre que ceux de ses propres
États[106]». À Vienne, M. de Metternich avouait que «la cause des
Pays-Bas était entièrement perdue»; il se sentait si peu en mesure de
répondre à la demande de secours du roi de Hollande, qu'il la traitait
de demande «irréfléchie». L'empereur d'Autriche, répondant à ce
prince, motiva son refus par son éloignement géographique, et il
ajouta: «C'est aux puissances, les seules à portée de prêter à Votre
Majesté un secours matériel, à peser et la position dans laquelle se
trouvent placées les choses, et leurs propres facultés[107].» On était
du reste de fort méchante humeur à Vienne, comprenant quel coup venait
d'être porté à la vieille politique, quel avantage était obtenu, dès
ses premiers pas, par le gouvernement de Juillet. On se lamentait
hautement de voir «l'Europe accorder si lâchement par son silence le
principe que la France avait établi avec tant de hauteur». La faute en
est, disait-on, au manque d'«énergie morale» de la Prusse et à la
«trahison» de lord Wellington[108].
[Note 104: Dépêche du baron Mortier à M. Molé, en date du 11 octobre
1830.]
[Note 105: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 44 et 46.]
[Note 106: Ce propos était rapporté, quelques semaines plus tard, par
un diplomate sarde qui en affirmait l'authenticité. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 148.)]
[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. V, p. 42.]
[Note 108: Dépêches de l'envoyé sarde à Vienne. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs, 1830-1870_, t. I, p. 147 et 148.)]
Tels étaient la situation prise et les résultats acquis par la
diplomatie française au commencement de novembre, au moment où, à
Londres, la conférence allait tenir sa première séance, et où, à
Paris, par suite d'événements que nous raconterons plus tard, le
ministère de l'avénement était réduit à se dissoudre. Assurément, les
négociations où l'on s'engageait devaient entraîner des complications
et des lenteurs auxquelles les impatients et les violents avaient beau
jeu d'opposer la simplicité tranchante des moyens révolutionnaires.
Assurément aussi, à ne vouloir regarder que la Belgique et les
sympathies qui s'y manifestaient alors pour la France, il semblait que
celle-ci eût pu chercher des avantages, sinon plus considérables, du
moins plus directs et plus apparents. L'opposition ne laissa pas
échapper cette occasion d'attaque. Dans la presse, que d'éclats
d'indignation contre ce gouvernement qui reconnaissait les traités de
1815, en faisant décider par les puissances signataires quels
changements pouvaient être apportés à l'état territorial fixé par ces
traités; qui livrait la Belgique, en la mettant sous le joug de la
diplomatie; qui trahissait la France, en refusant les annexions
offertes[109], par ménagement pour l'Angleterre ou par crainte des
autres États! Mais ces déclamations ne pèsent guère quand on les met
en balance avec l'effroyable et trop réel p
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