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Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

by Jules Michelet · French · Gutenberg #40189 · 609,145 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)
    
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Title: Histoire de France 1689-1715 (Volume 16/19)

Author: Jules Michelet


        
Release date: July 10, 2012 [eBook #40189]
                Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1689-1715 (VOLUME 16/19) ***

                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE




                           TOME SEIZIÈME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1877

         Tous droits de traduction et de reproduction réservés.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

CHUTE DE LOUVOIS--COUR DE SAINT-GERMAIN

1689


Au moment où Jacques II arrive à Saint-Germain, la question est
celle-ci: le ministre imprévoyant à qui ce grand désastre est imputé,
Louvois, sera-t-il encore roi de France? Le vrai roi, qui règne _par
lui-même_, dit-on, depuis 1661, ne peut-il se passer de ministre,
n'employer plus que des commis?

Louvois s'était trompé, comme on a vu. Au lieu de retenir Guillaume en
lui lançant une armée en Hollande, il l'avait laissé s'embarquer
tranquillement. La reine d'Angleterre, puis le roi Jacques, les
tristes naufragés, lords et évêques, prêtres, Jésuites, qui arrivaient
à la file, c'étaient autant d'accusations. Saint-Germain enhardit
Versailles. La cour osa parler, et c'était la voix du royaume, celle
du roi, qui détestait Louvois.

Personne, pas même le maître, ne l'accusait en face. Tout était dans
sa main. On n'eût pas affronté ce redoutable personnage, dont le
travail immense semblait la vie de l'État, dont la violence et
l'insolence, la permanente colère, faisaient l'effroi de tous. Mais
déjà on osait murmurer, parler bas.

Que ne parlait-on haut? il aurait pu répondre. Sa dernière, sa
très-grande faute, d'où venait-elle? Pourquoi avait-il eu le tort de
porter toutes nos forces sur le Rhin? Précisément parce que déjà il se
sentait haï du roi, près de sa perte. Il avait cru se raffermir en
arrangeant pour le Dauphin une belle campagne; il avait cru, en
faisant briller là le fils du coeur, le petit duc du Maine,
neutraliser le travail sourd qu'une certaine personne faisait contre
lui dans les profondeurs de Versailles.

Cette lutte intérieure avait été pour lui une fatalité. Pour qui
avait-il fait les dragonnades, lui, si peu religieux? Pour expier son
alliance avec la Montespan, trouver grâce au parti dévot. Mais, en
même temps, il en avait perdu tout le mérite, en s'opposant violemment
au mariage du roi, en l'empêchant du moins de couronner madame
Scarron. Et il continuait d'empêcher la déclaration du mariage. Le roi
ne l'osait pas, Louvois vivant. Et, Louvois mort, il ne l'osa pas
encore, recula devant sa mémoire, devant le mépris, la risée dont
Louvois l'avait menacé,--de sorte que la fée survivante, assise près
du roi dans un fauteuil égal, ne put jamais du fauteuil faire un
trône, et trouva dans Louvois, même mort, son empêchement définitif.

Rien d'étonnant si l'on cherche à le perdre. Mais, lui perdu, tout ira
à la dérive. Seul encore de sa forte main, il garde un certain ordre.
Le grand ministère de la guerre, sous un tel homme, pèse d'un si grand
poids, que les autres mêmes, on peut le dire, n'osent se désorganiser.
Qui le remplacera? le roi seul. On verra avec quel succès.

En 1689, la France, attaquée par l'Europe, se regarde, et voit qu'au
bout de dix années de paix, elle est ruinée. Qui a fait cette ruine?
Deux choses qui arrivent au déclin des empires: le découragement
général et la diminution du travail, la complication progressive de
l'administration et des dépenses. Telle la fin de l'empire romain.
Ajoutez-y l'amputation énorme que la France vient de faire sur
elle-même.

En 1661, à l'avénement de Colbert, il n'y avait qu'une cour, toute
petite, et qui tenait dans Saint-Germain. Depuis 1670, Colbert fut
condamné à faire ce monstrueux Versailles. Lorsque Louvois le remplace
comme surintendant des bâtiments, c'est bien pis. On bâtit partout. Au
lieu d'une cour, il y en a dix, et Versailles a fait des petits.

Sans parler de Monsieur qui réside à Saint-Cloud, ni du Chantilly des
Condés, tout le gracieux amphithéâtre qui couronne la Seine, se couvre
de maisons royales. Le Dauphin maintenant est devenu un homme, et il a
sa cour à Meudon. Les enfants naturels du roi, de la Vallière, de
Montespan, fils et filles, reconnus, mariés, tiennent un grand état.
Les Condés et les Orléans épousent ces filles de l'amour, les petites
reines _légitimées de France_. Chacune devient un centre, a sa cour et
ses courtisans. De Villers-Coterets à Chantilly ou à Anet, de
Fontainebleau ou de Choisy à Sceaux, à Meudon, à Saint-Cloud, de Rueil
à Marly, à Saint-Germain, tout est palais, tout est Versailles.

Ainsi de plus en plus, dans l'amaigrissement de la France, le centre
monarchique va grossissant, se compliquant. Ce n'est plus un soleil,
c'est tout un système solaire, où des astres nombreux gravitent autour
de l'astre dominant.

Celui-ci pâlirait, si de nouveaux rayons ne lui venaient toujours.
Versailles que l'on croyait fini, va croissant, s'augmentant, comme
par une végétation naturelle. Il pousse vers Paris des appendices
énormes, vers la campagne, l'élégant Trianon, les jardins de Clagny,
l'intéressant asile de Saint-Cyr; enfin ce qui est le plus grand dans
cette grandeur, le Versailles souterrain, les prodigieux réservoirs,
l'ensemble des canaux, de tuyaux, qui les alimentent, le mystérieux
labyrinthe de la cité des eaux.

Louvois, par son système d'employer le soldat, de le faire terrassier,
maçon, put dépasser Colbert. Il gagea d'effacer le Pont du Gard et les
oeuvres de Rome, promit d'amener à Versailles toute une rivière, celle
de l'Eure. Des régiments entiers périrent à ce travail malsain. On
venait de bâtir pour eux les Invalides. Ils n'en eurent pas besoin. Un
aqueduc de deux cents pieds de haut, l'aqueduc de Maintenon, inachevé
et inutile, fut le monument funéraire des pauvres soldats immolés.

Mais rien n'exprima mieux cette terrible administration que la
merveille de Marly. Merveille en opposition violente avec le paysage,
un démenti à la nature. L'aimable caractère de la Seine autour de
Paris, c'est son indécision, son allure molle et paresseuse de libre
voyageuse qui se soucie peu d'arriver. D'autant plus dur semblait son
arrêt à Marly. Là la main tyrannique de Colbert, de Louvois, de par le
roi, la faisait prisonnière d'État, condamnée aux travaux forcés.
Nulles galères de Toulon, avec leur gindre de forçats, n'étaient si
fatigantes à voir et à entendre que l'appareil terrible où la pauvre
rivière était contrainte de monter. Barrée par une digue, dans sa
chute forcée, elle devait tourner quatorze roues immenses de
soixante-douze pieds de haut. Ces grossières roues de bois avec des
frottements étranges et des pertes de force énormes, mettaient en jeu
soixante-quatorze pompes, qui buvaient la rivière, la montaient et la
dégorgeaient à cent cinquante pieds de hauteur. De ce réservoir à
mi-côte, par soixante-dix-neuf autres pompes, l'eau montait encore à
cent soixante-quatorze pieds. Est-ce tout? Non, soixante-dix-huit
pompes, par un dernier effort, la poussaient au haut d'une tour, d'où
un aqueduc de trente-six arcades, haut de soixante-neuf pieds, la
menait enfin à Marly. Un appareil si compliqué, d'aspect énigmatique,
qui couvrait la montagne dans une étendue de deux mille pieds,
embarrassait l'esprit. Les grincements, les sifflements de ces rouages
difficiles et souvent mal d'accord, c'était un sabbat, un supplice.
L'ensemble, si on le saisissait, était celui d'un monstre, mais d'un
monstre asthmatique qui n'aspire et respire qu'avec le plus cruel
effort. Quel résultat? petit, un simple amusement, une cascade
médiocre.

Le roi, au moment de Fontanges, quand la paix le relança dans les
amusements, avait choisi ce lieu sans vue, obscur et dans les bois,
pour s'y faire un libre ermitage, échapper à Versailles. Mais _sa
gloire_ l'y suivit. Il remplit tout de lui, et plus qu'à Versailles
même. C'est l'avantage de ce lieu concentré. Marly n'est pas distrait;
il ne voit que Marly. Le roi n'y voyait que le roi. Le pavillon
central (ou du Soleil) présidait les petits pavillons des douze mois.
Maussadement rangés, six à droite, six à gauche, ils avaient l'air
d'une classe d'écoliers qui, sous la main du maître, lorgnent de côté
la férule et s'ennuient décemment.

Dispensé d'étiquette, on n'en était pas moins contraint. Le roi
exigeait que devant lui on fût couvert; eût-on mal à la tête, il
fallait garder son chapeau. Il ne plaisantait pas; il voulait _qu'on
fût libre_, qu'on s'amusât et qu'on jouât. Grâce à ces pavillons
divisés, chacun était chez soi. Mais on ne pouvait faire un pas sans
être remarqué.

Colbert, Louvois, dans cet étroit espace, avaient entassé, étouffé je
ne sais combien de merveilles, les beaux fleuves de marbre qu'on voit
aux Tuileries, les renommées équestres qui en décorent la grille, les
chevaux de Coustou (aujourd'hui aux Champs-Élysées). Dans le pavillon
du Soleil, les simples contemplaient dans un silence religieux un
bizarre ornement qui avait un grand air d'astrologie; je parle des
globes énormes de Coronelli (maintenant à la Bibliothèque). Le roi
avait dans l'un la terre et dans l'autre le ciel; il tournait à son
gré la machine ronde.

Ses magiciens, pour lui, avaient fait l'incroyable. Dans les viviers
de marbre, on voyait les carpes royales se promener à travers les
fresques et nager entre les peintures des grands maîtres. Des arbres
de Hollande, tout venus, gigantesques, sur l'ordre de Louvois, avaient
fait le voyage; ils mouraient, d'autres revenaient. Plusieurs qui
cependant avaient subi cette tyrannie, esclaves résignés, verdoyaient
tristement.

Avec ces terribles efforts, ces laborieux enchantements, on serait
mort d'ennui à Marly sans le jeu. On n'avait pas la ressource de la
dévotion et des longs offices. Les filles du roi, désordonnées,
rieuses, mais contenues sous l'oeil de madame de Maintenon, s'étaient
jetées sur la roulette, le grand jeu à la mode. La dame aux coiffes
noires tâchait de détourner de ce païen Marly vers les pieux
amusements de Saint-Cyr. Il fallut cependant le grand coup
d'Angleterre, la dévote cour de Saint-Germain, pour changer le roi
tout à fait, et décidément le tourner du profane au _santissimo_.

Qu'était-ce que cette cour? un martyre, un miracle. Jacques était un
peu ridicule. Mais, enfin, quel qu'il fût, il avait sacrifié son trône
à sa foi. C'était lui, et c'était sa femme qui, dès 1675, plus que la
France et plus que Rome, avaient avidement accueilli la légende du
Sacré-Coeur. Deux ans entiers dans leur hôtel, le directeur de Marie
Alacoque, le Père La Colombière, recevant ses lettres brûlantes et ses
révélations, les avait exploitées pour la conversion des lords qu'on
lui amenait en grand mystère.

Un miracle ne va guère seul. Une fois dans le surnaturel, on ne
s'arrête pas en chemin. Celui du Sacré-Coeur prépara celui de la
naissance du prince de Galles. Le roi Jacques assurait que dans ce
grave événement, il n'était rien, que la Vierge était tout, que
c'était un don de sa grâce. La mère de la reine, Laura Martinozzi,
duchesse de Modène, retirée à Rome et près de mourir, lui avait fait,
à Lorette, un voeu et des offrandes pour qu'elle sauvât par cet
événement l'Angleterre catholique. Elle avait envoyé à Londres des
reliques. Dès que la reine les eut au cou, elle conçut.

Telle avait été la naissance de Louis XIV. Elle fut due au voeu de
Louis XIII. Pourquoi la Vierge n'eût-elle pas fait pour l'Angleterre
ce qu'elle fit pour nous, la naissance d'un roi Dieu-donné? Mais les
temps étaient moins favorables. La reine d'Angleterre ne trouva pas
même croyance. Londres cria à la friponnerie; Versailles même souriait
sous cape. Elle porta la peine des moeurs de l'Italie que les Anglais
n'estimaient guère, expia la réputation de son oncle Mazarin, celle
des mazarines, ces célèbres coureuses. Hortense, la toute belle,
vivait méprisée en Angleterre; et sa jeune soeur s'en fit chasser. La
noire Olympe avait le renom d'empoisonneuse, et au moment même on
disait qu'elle empoisonnait la reine d'Espagne. Pendant que la reine
d'Angleterre faisait le miracle du prince de Galles, sa cousine,
duchesse de Bouillon, en faisait un autre à Anet dans la pudique
maison de son neveu Vendôme, celui d'accorder ses trois amants, son
propre frère, son neveu, son beau-frère, le cardinal de Bouillon.

Quoi qu'il en soit, la reine réfugiée ne déplut pas. Elle avait été
mariée par le roi. Elle était très-Française, tout autant
qu'Italienne. Reçue par lui, elle parla à ravir, ne disputa pas sur
l'étiquette, lui dit qu'elle ferait tout ce qu'il voudrait. Elle était
jeune encore relativement à madame de Maintenon; elle intéressait par
cet enfant à qui l'Europe faisait la guerre. Elle arrivait touchante,
comme une princesse de roman persécutée. Elle n'était que trop
romanesque. Elle avait de l'esprit, mais pas plus de bon sens que son
mari. Elle le montra par l'accueil excessif qu'elle fit à Lauzun,
galant des temps antiques. Ce fat suranné l'éblouit. Elle le prit pour
son chevalier. Jacques partagea son engouement. Bégayant,
barbouillant, il paraissait comique. Il le devint encore plus quand on
sut que sa première visite à Paris avait été pour les Jésuites de la
rue Saint-Antoine, à qui il dit: «Je suis jésuite.» Puis il alla dîner
chez _son ami_ Lauzun.

Donner à cet homme-là une armée pour retourner en Angleterre, cela
semblait un acte fou. Louvois posa la chose ainsi, et résista. C'était
bien le moment de s'affaiblir quand on allait avoir toute l'Europe sur
les bras! Le frère de Louvois, archevêque de Reims, se moquait
hardiment de Jacques: «Voilà un bon homme, dit-il, qui a sacrifié
trois royaumes pour une messe!»

Tant que Louvois serait au gouvernail, les jacobites devaient espérer
peu. La reine le sentit, et se remit entièrement à l'ennemie de
Louvois, à madame de Maintenon. Elle reçut chez elle deux personnes
qui lui appartenaient. Elle accepta pour gouverneur de Saint-Germain
un M. de Montchevreuil, le plus ancien ami de madame de Maintenon. Sa
femme, longue et sèche, lui servait de police; elle surveillait les
dames, les princesses, épiait leur conduite, l'avertissait de tout.
Elle put lui répondre de la reine d'Angleterre.

Cela créa l'alliance parfaite des dames, unies contre Louvois. Une
machine (dirai-je infernale ou céleste?) pour le faire sauter, fut
dressée... dans un lieu pacifique, d'où on l'eût attendue le moins,
dans ce doux, aimable Saint-Cyr. On fit porter le coup par la main
innocente, d'autant plus dangereuse, des demoiselles et des enfants.




CHAPITRE II

CHUTE DE LOUVOIS--SAINT-CYR

1689


Esther se comprend par Saint-Cyr. Et Saint-Cyr même ne se comprendrait
pas, si l'on n'en retrouvait l'occasion, l'idée, le germe primitif,
dans la vie antérieure de madame de Maintenon.

Peu agréable au roi dans l'origine, elle réussit auprès de lui
précisément parce que ses très-réels mérites faisaient un contraste
parfait avec les défauts de la Montespan. Elle plut par ses pieux
discours; elle plut par les soins attentifs, soutenus, qu'elle avait
des enfants que la mère négligeait. Dans la retraite mystérieuse où le
roi venait les voir en bonne fortune, elle était parée des
gentillesses de l'aîné, le maladif duc du Maine, qui, sans elle,
n'aurait pas vécu. Malgré son sérieux, sa tenue un peu sèche, elle
était aimée des enfants, même de mademoiselle de Nantes (madame la
duchesse), mauvaise et malicieuse. Tous deux, d'espèce féline, jolis,
dangereux petits chats, la caressaient, se jouaient autour d'elle avec
une grâce infinie, faisaient groupe et tableau. Le roi admira et aima.

Là fut la vraie puissance de la dame, et plus qu'en ses sermons
peut-être. Mais cette puissance lui fut retirée après le fameux jubilé
de 1676, l'édifiante pénitence dont la Montespan fut enceinte. Madame
de Maintenon n'eut pas l'éducation de l'enfant si cher du péché. On
aima mieux lui donner une charge de cour. Est-ce à dire qu'elle ait
refusé cet enfant par scrupule, pour la honte de la naissance?
Nullement; car ce fut chez elle-même, à Maintenon, que la Montespan
accoucha. Mais Louvois se chargea de tout, comme Colbert avait fait
pour les enfants de la Vallière.

En 1681, quand la mort de Fontanges avertit fortement le roi et le
refit dévot, quand la persécution reprit, avec les enlèvements
d'enfants, madame de Maintenon suivit cette méthode, et dans sa
famille même enleva, adopta une petite fille, sa nièce. Elle rentra
dans l'éducation, son élément naturel, entreprit celle d'une Nouvelle
catholique. Rien de plus agréable au roi. L'enfant fut bien choisi
pour plaire. Il n'y eut jamais rien de si joli, de si gai, de si
amusant, que la petite de Villette (plus tard, madame de Caylus).
C'était le plus parlant visage, dit Saint-Simon; l'ennui était
impossible où elle était; on souriait dès qu'elle apparaissait. Madame
de Maintenon, sa tante, prit le temps où le père, officier de marine,
était en mer; elle demanda l'enfant à madame de Villette «seulement
pour la voir,» et elle refusa de la rendre. Le père cria, puis
réfléchit, calcula, se convertit lui-même.

La petite, qui avait huit ans, légère comme un oiseau, prit son parti
fort vite. Elle fut ravie de la messe du roi. On lui promit deux
choses, qu'elle verrait tous les jours ce beau spectacle, et qu'elle
n'aurait plus jamais le fouet. Cette rude éducation durait dans les
familles de vieille roche. Le Dauphin même (élève de Montausier et de
Bossuet), dans sa première enfance, était fouetté par ses femmes et
nourrices; plus tard, son gouverneur lui donnait des férules, et si
durement qu'une fois il crut avoir le bras cassé.

Ce fut un rajeunissement pour la dame d'avoir, voltigeant autour
d'elle, ce charmant papillon. Elle en avait besoin. Outre son âge, que
de choses avaient marqué sur elle! des passions? non, mais des misères
et des fatalités. La pauvreté jadis l'avait mariée, l'avait faite la
complaisante des grandes dames, même de tel ami, qui, dit-on, la fit
vivre; puis vint cette honnête servitude de gouvernante chez madame de
Montespan.

Elle eut à cinquante ans cette étrange nécessité (1683) de remplacer
la reine, Montespan et Fontanges. Celle-ci si fraîche et si jeune, à
vrai dire, un enfant. On fut d'autant plus étonné de voir le roi
prendre une personne si mûre. Il aimait beaucoup la jeunesse. Il se
prévenait volontiers pour les belles personnes. Madame de Maintenon se
rendit justice, et crut judicieusement qu'il trouverait plaisir à
protéger, soigner une maison de jeunes demoiselles. Elle en créa une à
Rueil, où sa propre nièce acheva son éducation.

Elle n'aimait pas, dit cette nièce, le mélange des conditions. Elle ne
prit que des demoiselles nobles, au moins du côté paternel, elles
devaient prouver quatre quartiers, cent quarante ans de noblesse. Cela
entrait dans les idées du roi qui, alors, pour relever la pauvre
noblesse, lui ouvrait pour ses fils des écoles de cadets.

Les demoiselles devaient faire preuve aussi de pauvreté, et de beauté
encore, si l'on peut dire. Du moins, elles devaient être bien faites.
Elles passaient pour cela la visite d'un médecin qui leur en donnait
certificat.

Cette maison, transportée chez le roi même, dans son parc (à Noisy,
puis à Saint-Cyr), richement dotée par lui des biens de Saint-Denis,
devait attirer les filles de la noblesse. Car, _le roi les mariait_.
Celles qui restaient jusqu'à vingt ans recevaient une dot, tirée de
l'excédant des revenus, sinon du trésor même.

Là on faisait venir les plus jolies, les plus dociles, des Nouvelles
Catholiques, domptées par la rigueur dans les couvents de province, ou
gagnées par Fénelon dans la maison de Paris. Elles arrivaient un peu
calmées, ayant versé leurs dernières larmes, émues et fort touchantes
encore.

Le roi voulut les voir avant même que tout fût organisé (à Noisy,
1684), et cette première impression lui fut singulièrement agréable.
Il alla seul et les surprit. Lorsqu'on annonça: _le roi!_ ce fut un
coup de foudre. Les dames dirigeantes, toutes jeunes et très-belles,
le furent encore plus du saisissement. Les petites eurent tant peur
que, toutes curieuses qu'elles étaient, pas une n'osa regarder. Ces
tremblantes colombes le touchèrent fort. Il les avait faites
orphelines, et la plupart n'avaient de père que lui. La grande
obéissance qu'elles rendaient à ses volontés, ayant soumis leur foi,
donné le coeur du coeur, immolé jusqu'aux souvenirs? quel triomphe
absolu!... Nul plaisir plus exquis n'eût pu flatter le roi et l'homme.

Tout était calculé, le costume agréable. Les dames, dans un noir
élégant, avaient la coiffure à la mode, le visage encadré d'une sorte
d'écharpe, nouée sous le menton, mais quelque peu flottante et
chiffonnée à volonté, dont on tirait les plus charmants effets.
C'était un demi-voile mondain, avant le voile de religieuse qu'elles
étaient destinées à porter. Le roi ne tint pas d'abord à exiger ce
sacrifice et dit «qu'il y avait déjà trop de couvents.» On n'exigea
que des voeux simples.

Le costume des petites, de modeste étoffe brune, se relevait et par le
linge et par la bordure de couleur, diverse selon la classe. Un peu de
dentelle au cou montrait la demoiselle. On laissait passer de jolis
cheveux. Le bonnet seul déplut; il était trop serré et il en faisait
des béguines; le roi y fit ajouter un ruban.

Il fit venir Louvois, et il l'envoya, maugréant, pour madame de
Maintenon, chercher, choisir, bâtir une maison digne d'une telle
fondation. Ce fut Saint-Cyr. Le lieu n'était pas gai. Cependant quand
les demoiselles virent ce que le roi avait fait pour elles, quand
elles entrèrent dans ces bâtiments vastes, ces jardins sérieux, mais
non sans quelques fleurs, elles furent reconnaissantes. Il relevait de
maladie (1687). Elles le reçurent, à sa première visite, par un beau
chant, qu'avait composé madame Brinon, leur supérieure, et que Lulli
avait orné de sa mélodie grave et tendre. C'était le chant célèbre:
«Dieu sauve le roi!» que les Anglais nous ont pris sans façon.

Quelle était cette éducation? bien moins sérieuse alors que ne le
feraient croire les lettres de madame de Maintenon sur ce sujet. La
véritable fondatrice, madame Brinon, une ursuline, éloquente et
brillante, née pour la cour, entrait tout à fait dans les vues
mondaines du roi. Mais madame de Maintenon qui plus tard rejeta tout
sur elle, ne fut nullement innocente. Elle leur fit très-bien
apprendre et chanter les prologues d'opéra, l'énervante poésie de
Quinault, de ridicule idolâtrie, où l'adulation a toutes les formes de
l'amour. Entraînée ou par le désir de plaire au roi, de l'amuser, ou
par ses propres engouements, le plaisir de faire des poupées, elle
mettait aux plus jolies des noeuds de ruban! des perles! à ces
demoiselles pauvres. Les innocentes ne rêvaient plus que la cour et de
grands établissements, pour retomber bientôt à la réalité amère.

Le roi croyait, beaucoup croient et répètent que madame de Maintenon
était fort judicieuse. Dans les grandes affaires, en conseil, il
s'arrêtait parfois, lui disait: «Qu'en pense _votre solidité_?» Cette
solidité ici ne paraît guère. Une éducation contradictoire de dévotion
et de cour ne pouvait porter de fruit. Elle était extérieure, n'allait
pas au coeur même; elle imposait surtout _la convenance_. L'élève
personnelle de madame de Maintenon, madame la Duchesse (de Bourbon),
fut une des personnes les plus mauvaises du siècle.

À Saint-Cyr, les grandes filles, surtout de quinze à vingt ans,
devenaient très-embarrassantes. Nobles de père, mais bourgeoises de
mère, elles avaient, ce semble, la chaleur du sang plébéien. Plusieurs
nous sont connues par leur destinée romanesque. Leur cruelle crise
d'enfance, ce violent passé de conversion et l'ébranlement qui en
restait, les faisaient passionnées d'avance. Elles n'étaient qu'orage
et langueur. On les voyait si tristes, qu'on ne savait comment les
consoler. On s'avisa de les faire déclamer, jouer la tragédie. Elles
ne l'avaient que trop au coeur.

Nulle n'échappa plus vite à madame de Maintenon que sa nièce, la
petite Villette, et même avant treize ans. Elle était gaie, rieuse,
peu capable de feindre, crédule, damnablement jolie. Tout tournait
autour d'elle, des fats, ou des amies trop tendres. Madame de
Maintenon craignit quelque éclat qu'on ne pût cacher, et la maria
brusquement. M. de Boufflers, si estimé, se présentait. La tante dit
durement: «Elle n'est pas digne d'un si honnête homme.» Et elle eut la
cruauté de la donner à un Caylus, grossier, ivre toujours. Admirable
moyen de la précipiter sur la pente de l'étourderie.

Elle fit bientôt une autre exécution sur la supérieure de Saint-Cyr.
Madame Brinon avait commencé et fait cette maison. Elle y était chez
elle, on peut le dire. On venait de la nommer directrice à vie, et on
la chassa brusquement. Elle plaisait au roi; ce fut son crime réel. On
l'accusa de cette tendance mondaine et théâtrale de Saint-Cyr. Mais
madame de Maintenon avait rejeté les pièces pieuses que madame Brinon
faisait pour ses élèves, et leur avait fait jouer Racine, _Andromaque_
même! Haute imprudence qui révéla Saint-Cyr, et tout ce qu'il
contenait sous son calme apparent. Elles ne jouaient qu'entre elles,
et n'en furent pas moins surprenantes d'ardeur et de passion. Ce
n'était pas un jeu; c'était la nature même à son premier élan. Il n'en
fut guère autrement dans une pièce biblique, la molle et tendre
_Esther_.

Le vrai titre serait: le triomphe d'Esther et _la chute d'Aman_. C'est
le caractère de cette pièce que toutes ses tendresses servent à
enfoncer le plus terrible coup.

Un an durant, le génie laborieux de Racine fit et refit, polit cette
oeuvre unique. Il fallait qu'on sentît déjà Louvois perdu pour qu'on
osât cela. La violence de madame de Maintenon y parut, jusqu'à
permettre au poète d'insérer un mot de Louvois, celui qu'il avait eu
l'imprudence de prononcer et qui dut tant blesser le roi: «Il sait
qu'il me doit tout.»

La pièce fut jouée le 25 janvier 89. Le roi y était seul, on peut le
dire; car il n'avait avec lui que le peu d'officiers qui le suivaient
à la chasse. L'effet fut délicieux, mais le coup trop peu appuyé. Il
paraît que le roi s'obstinait à ne pas comprendre. Louvois était trop
nécessaire.

Le 5 février, on appela au secours les grands moyens de succès,
d'abord la cour d'Angleterre. C'est pour elle que Racine a fait le
beau chant de l'exil, le choeur tout plein de larmes (J'irai pleurer
au tombeau de mes pères). Ces hôtes de la France, martyrs de la foi
catholique, étaient là comme suppliants. Leur présence muette
sollicitait la chute de ce cruel Aman qui défendait de leur porter
secours.

Les jeunes actrices n'ignoraient pas qu'_Esther_ était un plaidoyer
pour cette sainte cause. Madame de Maintenon (_V._ ses lettres
d'éducation) les tenait au courant de la politique du temps et les
faisait prier pour les succès du roi. Plusieurs, avant de paraître en
scène, se jetèrent à genoux, et, pour obtenir la grâce de parler
dignement, elles dirent un _Veni Creator_.

Un moyen plus mondain avait été employé par Racine. Les deux rôles de
femmes et d'amies, si charmantes, d'Esther et d'Élise, furent joués
par deux personnes irrésistibles. La toute jeune mariée Caylus joua
Esther, malgré les répugnances de sa tante. Mais Racine insista,
l'obtint. Élise était représentée par l'Élise de madame de Maintenon,
son bijou du moment, la Maisonfort, jeune chanoinesse, de grâce
touchante, qu'on ne voyait pas sans l'aimer. Elle était si émue que
Racine en tremblait, ne savait comment la calmer. En vain,
paternellement, il lui essuyait ses beaux yeux, comme on fait aux
enfants. Cela parut en scène; le roi le dit: «La petite chanoinesse a
pleuré.»

Le succès dépassa tout ce qu'on attendait. Ce fut un entraînement
prodigieux, et d'abord des actrices, d'Esther-Caylus qui, se sentant
aimée, gâtée, se livra sans réserve. Les coeurs furent emportés. Un
vertige gagna tout le monde, les femmes même. La singularité du
costume y contribua. L'habit persan confondait tout. Assuérus et
Mardochée (deux belles grandes demoiselles) différaient peu de la
petite Esther.

J'ai sous les yeux la vaste collection des modes de ce temps-là
(Bounard, etc., 30 vol. in-folio). J'y vois que, peu après Esther,
elles changent tout à coup. Les modes de Ninon et de la Montespan
avaient duré jusqu'à l'année du fameux jubilé 1676. Dans la douteuse
aurore crépusculaire de madame de Maintenon, surtout dans les années
équivoques qui précèdent le mariage, elle avait adopté une coiffure
coquette et dévote, qui cachait et montrait, l'écharpe qu'elle donna
aux dames de St-Cyr et que toutes imitèrent. Après _Esther_, l'écharpe
est écartée. La face hardiment se révèle. La coiffure est haussée,
surexhaussée par différents moyens; elle semble imiter la mitre ou la
tiare persane qu'on avait admirée sur ces têtes angéliques. Tantôt
c'est un peigne gigantesque, une tour, une flèche de dentelles, et
plus tard un échafaudage de cheveux. Tantôt le bonnet-diadème que prit
madame de Maintenon, le bonnet-casque, ou crête de dragon, dont les
audacieuses (madame la Duchesse) décorèrent leur beauté hardie. Ses
portraits et ceux de Caylus, les plus jolis du temps, semblent donner
la mode. La première gouvernait et menait la seconde. Elle s'était
emparée de la trop faible Esther, l'avait associée à ses jeux
satiriques et la compromit fort de son équivoque amitié.

Un effet si mondain dans un tel lieu paraît avoir embarrassé madame de
Maintenon. La ville, la plus grande partie de la cour, ne pouvaient
assister, et murmuraient sans doute. Elle résolut de les faire taire
en faisant jouer la pièce devant le confesseur du roi, devant
Bourdaloue et quelques Jésuites. On fit même venir, pour imposer à la
bourgeoisie médisante, madame de Miramion, la sainte, la charitable.
On joua une autre fois devant Bossuet. On était bien sûr que les
saints ne verraient rien que de pieux dans une pièce qui lançait la
croisade d'Angleterre.

Qui résistait? Louvois, le bon sens, la nécessité. Le roi qui avait
mis cent mille francs aux costumes d'_Esther_, en était à envoyer sa
vaisselle à la monnaie. À grand'peine, on vendait des charges, on
pressurait des financiers par une petite Terreur. Pouvait-on donner
une armée à Jacques, quand les nôtres affaiblies quittaient le Rhin en
brûlant tout, et perdaient Cologne et Mayence? Madame de Maintenon et
son ministre Seignelay obtinrent qu'il aurait au moins une flotte et
quelques officiers. Le général devait être Lauzun, le favori de
Saint-Germain.

Chose curieuse, Lauzun voulait être payé d'avance de ses exploits
futurs. Il fallait que le roi le fît duc avant le départ. Refusé
sèchement. Alors, il eut l'impertinence de se fâcher, de dire qu'il ne
partirait pas.

Pour le consoler, Jacques lui donna la Jarretière, qu'on ne donne
guère qu'à des rois, et, pour comble, lui conféra cet ordre par le don
d'un précieux joyau de famille, la propre médaille que Charles Ier, le
martyr, à la séparation de sa famille, avait remise à Charles II.

C'était aller de sottise en sottise. Enfin, ce cher Lauzun, il le fit
dîner en tiers entre lui et le nonce du pape. À ce moment, chose
bizarre, Saint-Germain possédait un nonce, et Versailles n'en avait
pas.

Était-ce assez de ridicule? Non. Jacques, comme roi de France, exerça
son grotesque droit de faire des miracles, de toucher les écrouelles.
Cela l'acheva dans l'opinion.

Il part pour Brest. Là, rien de prêt. Seignelay, qui avait tout
promis, n'était pas en mesure. Jacques crie. Enfin, tout arrive, mais
du ministère de la guerre, et tout arrive par Louvois. Lui seul était
en règle, seul agit efficacement. _Esther_ fut inutile, il n'en resta
rien qu'un chef-d'oeuvre et une mode. Et le départ de Jacques fut un
triomphe de Louvois.




CHAPITRE III

MADAME GUYON

1689-1690


Beaucoup de gens blâmaient madame de Maintenon de ne pas se mêler
assez des affaires. Reproche injuste. Elle influait infiniment, et de
la vraie manière, seule efficace auprès du roi. Elle ne faisait rien,
mais peu à peu elle mit au conseil ceux qui faisaient tout, les
ministres. Pontchartrain, aux finances, se fit son homme, et
Seignelay, à la marine, ne se soutenait que par elle dans sa rivalité
contre Louvois. D'autre part, son concert avec un certain groupe de
grands seigneurs honnêtes et pieux que le roi estimait, devait avoir,
ce semble, un effet plus profond, celui de modifier à la longue le
caractère même du roi. «Obsédez-le de gens de bien, lui écrit Fénelon;
qu'on le gouverne, puisqu'il veut l'être.» Par ce moyen réellement on
fit le roi dévot, pour dix années surtout. Au delà, la vieillesse, le
malheur, je ne sais quel endurcissement le jetèrent dans
l'indifférence.

Regardons cette petite société, comme un couvent au milieu de la cour,
couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la
cour convertie. Les fils et filles de la génération violente qui
précéda, sont tout humanisés et régularisés, amendés; ils semblent
expier l'énergie que leurs pères déployèrent en mal ou en bien, leurs
fortunes souvent mal acquises. Les trois filles de Colbert, les soeurs
de Seignelay, duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers, de Mortemart,
semblent autant de saintes. Le duc de Chevreuse, petit-fils du favori
Luynes, n'intrigue qu'en affaires dévotes; il est l'agent, le
colporteur de la pieuse coterie. Le duc de Beauvilliers (fils de ce
Saint-Aignan qui fournit au roi la Vallière) fait ses filles
religieuses. Ce qui est beau, très-beau, dans ce parti, ce qui en fait
l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels
ennemis, les Fouquet, les Colbert. La fille de Fouquet, que Colbert
enferma vingt ans, la duchesse de Béthune-Charost, par un effort
chrétien, devient l'amie, presque la soeur des trois filles du
persécuteur de son père. Cette duchesse est la pierre de l'angle dans
la petite église, «la grande âme,» admirée et respectée de Fénelon.

Ce tableau a des ombres. Les personnages accessoires qui y entrent, ne
sont pas sans reproche. Le fils par exemple de la grande sainte,
Charost, dévot et _pratiquant_, n'en est pas moins l'intime ami des
_libertins_ de l'époque. Seignelay, qui devient dévot sous
l'influence de ses soeurs et de madame de Maintenon, entre Fénelon et
Racine, n'en reste pas moins Seignelay, je veux dire l'orgueilleux, le
cruel bombardeur de Gênes, le tyran de nos amiraux. Même sa conversion
est tristement datée par un acte d'indélicatesse. Il empêche Jean Bart
et Forbin de faire la grande guerre; il se réserve ces vaillants, ces
preneurs infaillibles, pour faire la course à son profit.

Pour ne compter dans ce parti que les hommes vraiment pieux en qui la
foi était le fond du coeur, les Beauvilliers, Chevreuse, etc., on est
frappé de voir combien cette foi sincère est timide et de peu d'effet,
pauvre de résultats. Ce sont des courtisans honnêtes et médiocres,
qui, pour influer quelque peu, sont obligés de s'observer beaucoup, de
s'amoindrir encore, de s'accommoder à la médiocrité sèche du roi et de
madame de Maintenon.

Il faut le dire, il y avait un amoindrissement général, et dans la
chose même qui faisait la couleur du temps, la dévotion.

Le jansénisme avait pâli. Il languissait avec Nicole octogénaire en
son désert du faubourg Saint-Marceau.

Le jésuitisme même avait pâli. Quoique le P. La Chaise, récemment, en
87, pendant la maladie du roi, lui eût surpris la feuille des
bénéfices, très-faible était son influence morale. Les Jésuites du
Canada, riches et paresseux, avaient interrompu leurs relations
romanesques, qui pendant cinquante ans avaient été le vrai journal du
temps, le pieux amusement du monde catholique.

L'insipide juste milieu de Saint-Sulpice, la simplicité fausse des
Lazaristes, pauvres, sales d'extérieur (et très-riches en dessous),
c'est ce qui réussissait en cour. Ennui profond, nullité, platitude.

Ce qui peint madame de Maintenon, c'est qu'en 89, et la veille
d'_Esther_, elle a pour idéal dans la haute spiritualité un
Godet-Desmarais, de la plus sèche étoffe qu'ait fournie Saint-Sulpice.
Elle estimait en lui sa littéralité serrée de prêtre exact, une
certaine médiocrité judicieuse, qui n'est nullement la solidité forte.
Il lui plut par sa figure basse, qui disait vrai sur le dedans; il
détestait le grand et haïssait le génie. Sa dévotion pauvre,
décharnée, sans substance, pour aliment à la vieille âme, ne pouvait
donner que des os.

Le jeune homme, dans ce monde de vieillards, est un abbé de qualité
qui n'a pas quarante ans, l'aimable Fénelon. Il était déjà mystique et
quiétiste en 1686 (lettre du 10 mars), mais avec des ménagements
extrêmes et des contradictions (_d'activité passive_) qui tombent dans
le galimatias. Son _Éducation des filles_, livre admirable de prudence
et d'esprit positif, est visiblement fait pour être, de madame de
Beauvilliers, transmis à madame de Maintenon. Ses amis conspiraient
pour le faire précepteur de l'enfant royal, et il devait ménager le
tout. Élevé tour à tour par Saint-Sulpice et les Jésuites, il
conservait un pied ici, et un pied là. Il rendait des respects infinis
à Bossuet; il l'avait enlacé, et par lui avait prise dans un troisième
parti, celui des gallicans. Seulement, il est bien entendu qu'un
homme, si agréable à trois partis, n'y parvenait qu'en restant pâle,
effacé, un peu faible. De sa longue direction de filles (les Nouvelles
Catholiques), il lui restait, ce semble, une certaine douceur
féminine, qu'on appellerait énervation, si on la comparait au génie
mâle, robuste de Bossuet.

Je le répète, avant 89, par où que je regarde, je ne vois que
faiblesse dans cette cour. La molle Esther n'y mit pas l'étincelle;
l'effet fut, on l'a vu, mondain, sensuel, et plus propre à augmenter
l'énervation.

Tranchons le mot. Ils attendaient leur âme. Une âme jeune devait venir
qui réchauffât un moment cette vieillesse commune. Que cette âme fût
romanesque, aventureuse et quasi folle, un Don Quichotte religieux, on
aurait cru que c'était un obstacle dans un monde de sèche convenance.
Oui, mais ce fut son charme. Elle eût fait sourire la mort même. Elle
donna un moment l'oubli à tous ces coeurs fanés; ils se crurent jeunes
encore. Ce moment dura trois années (1689-1692).

Dans mon livre _du Prêtre, de la Femme et de la Famille_, j'ai parlé
des idées de madame Guyon, pas assez de sa vie, qui en est
l'explication nécessaire. Cent choses, très-peu neuves, qu'on voit
dans les anciens mystiques, sont cependant chez elle originales, étant
sorties de sa situation.

Elle avait eu une enfance d'élue, accomplie de malheur. Maltraitée de
sa mère qui n'aimait que son frère, battue par une de ses soeurs, elle
passe au couvent. Mal soignée, laissée seule, dans ses fréquentes
maladies, elle se met à lire la Bible et des romans. On la donne à
quinze ans à un ancien entrepreneur, anobli, un M. Guyon, malade,
maussade et brutal. Une aigre belle-mère la garde à vue, et si
durement qu'elle n'osait lever les yeux. Loin de la soutenir, sa
propre mère aggrave, encourage ces duretés. Une servante maîtresse,
ancienne dans la maison et qu'on croyait une sainte, l'insulte
impunément, jusqu'à lui tirer les cheveux. Le comble, c'est que ses
enfants, dès qu'elle en a, sont élevés contre elle, dressés à
l'espionner et à se moquer de leur mère. Nul refuge pour elle dans sa
propre maison, nul que la prière et le rêve.

Elle eut des maladies terribles, où sa belle-mère faillit la faire
mourir. Une cruelle petite vérole la marqua, menaça sa vue. Elle eut
souvent mal à un oeil. Et avec tout cela très-jolie, mais de bonté
surtout. Je ne sais quoi d'enfantin, de comique, mais d'amoureux
aussi, faisait sourire, touchait, la rendait délicieuse.

Sa douceur d'ange était sur son visage, et le coeur fondait à la
regarder. Dans un petit séjour qu'elle fit aux Carmélites de Paris,
madame de Longueville, qui y demeurait, la rencontra au jardin; elle
qui avait vu tant de choses, vieille et blasée, séchée de jansénisme,
elle n'en fut pas moins saisie; elle ne se lassait pas de contempler
cette personne attendrissante, n'en pouvait détacher les yeux.

Pauvre souffre-douleur, moquée de sa famille, traitée comme une
enfant, elle vivait, dit-elle, comme ne vivant pas, et dans une sorte
d'enfance qui lui resta toute sa vie. Elle en sortait par des réveils
lucides; elle montra une grande capacité d'affaires, dans un moment
où l'intérêt de son mari le commandait; elle déploya plus tard une
vive éloquence, une vraie force théologique. Avec cela, toujours
enfant.

Un jour qu'elle alla consulter un vieux Franciscain très-austère, qui
vivait enfermé, et, disait-on, n'avait pas vu de femmes depuis longues
années, il lui dit ce mot seul: «Vous cherchez au dehors ce que vous
avez au dedans. Cherchez Dieu en vous; il y est.» Puis lui tourna le
dos. «Ce fut un coup de flèche, dit-elle; je me sentis une plaie
d'amour délicieuse, avec le voeu de n'en jamais guérir.»

Elle prit sur elle d'y retourner encore, et il lui apprit une étrange
nouvelle: «Qu'une voix d'en haut lui avait dit: _C'est mon épouse._»
Sur quoi, elle s'écrie dans une adorable innocence: «Moi! si indigne,
votre épouse!... Pardonnez-moi, Seigneur, mais vous n'y pensiez pas!»

Bientôt d'autres ont eu cette révélation. La Visitandine Marie
Alacoque, dont j'ai parlé, dans sa vision du Sacré Coeur qui est à peu
près du même temps, sut aussi qu'elle était l'épouse de Jésus. Son
abbesse dressa le contrat, célébra les noces. Et néanmoins la
différence est grande. La forte Visitandine de Bourgogne que l'on
saignait sans cesse, ivre de vie, eut le délire physique et voyait le
sang par torrent. Madame Guyon n'était qu'une âme; dans le mariage
même, elle ne sut pas ce que c'était, mère n'en fut pas moins
demoiselle.

Délicate et souvent malade, elle resta infiniment pure, éthérée
d'imagination. Elle aima vraiment un Esprit, n'eut besoin de donner
nulle figure à Celui qu'elle cherchait, n'eut de l'amour que la
souffrance, l'aspiration et le soupir, puis une étonnante paix.

À travers sa crédulité, souvent puérile, elle a deux choses
très-hautes pour l'émancipation de l'âme. Elle se défie des visions,
croit que Dieu ne s'y montre point (_V._ sa vie, I, 81, 83). Elle se
défie des directeurs (_Ibid._, II, 68), et croit qu'on est bien fou de
croire l'homme infaillible. Elle s'exposa souvent pour sauver de
belles filles de leur confesseur.

N'était-elle pas dangereuse elle-même à son insu? Si faible et
maladive, elle n'en avait pas moins, on le voit, une singulière
plénitude magnétique. Les plus purs, les plus saints, hommes ou
femmes, en sentaient les effluves toutes-puissantes. Le pieux M. de
Chevreuse le disait à Bossuet: «N'avez-vous pas senti qu'on ne peut
être assis près d'elle sans éprouver d'étranges mouvements?»

Bien loin d'abuser de cette puissance pour s'asservir des volontés,
elle s'était imposé le supplice de vivre avec une âme réfractaire à la
sienne, une femme de chambre de rude dévotion, dont la parole et le
contact lui étaient un martyre. Cette femme la crucifiait tout le
jour. Cependant, si elle était malade, elle subissait l'ascendant de
sa douce maîtresse; il suffisait que madame Guyon lui défendît de
l'être; elle guérissait à l'instant.

Nombre de gens la suivaient malgré eux. Tel fut le P. Lacombe, par qui
elle se crut dirigée et qu'elle dirigeait elle-même. Tant qu'il était
près d'elle, c'était un saint. Loin d'elle, il s'évanouissait, pour
ainsi dire, n'était plus rien. La prison qu'elle supporta très-bien
pendant de longues années, fut mortelle à Lacombe. Il se mourait de
mélancolie. Sa tête faiblissant, il finit par écrire (ce qui avait
peut-être été le vrai secret de sa vie) qu'il était éperdu, désespéré
d'amour. Elle sourit, et dit: «Il est devenu fou.» C'était vrai, et il
mourut tel.

Cette attraction était universelle. Ses ennemis et ses persécuteurs y
cédaient à la fin. Même sa belle-mère y céda, et se mit à l'aimer.
Même la vieille fille insolente qui l'avait tant persécutée. Elle
l'aima avec emportement, et quand elle quitta la France, elle mourut,
dit-on, de regret.

Une pieuse ligue de dévots l'envoyait à Genève, comptant sur sa
séduction. Elle donna en partant son bien à sa famille, se réservant
une petite pension, n'emportant rien que son dernier enfant, sa toute
petite fille, et quelques livres, entre autres _Griselidis_ et _Don
Quichotte_. Elle avait été bien longtemps elle-même l'infortunée
Griselidis, martyre du mariage, et elle continuait de l'être en
savourant «l'amère douceur des rigueurs du céleste Époux.» Pendant six
ans, elle courut la France, la Suisse et l'Italie, les nuages surtout
et le pays de l'imagination, comme le chevalier de Cervantès ou ses
touchantes Dorothées, réchauffant tous les coeurs, les amusant, les
consolant, jetant partout son âme.

Ce qui est curieux, c'est qu'elle se croît très-soumise au clergé;
elle veut l'être. Mais les libertés de l'amour divin l'émancipent
malgré elle. Elle fait créer deux hôpitaux, pas un couvent, pas une
église. L'église et le couvent, ce sont les Alpes, qui ont inspiré
ses _Torrents_. Elle aime étonnamment le peuple et les petits, les
paysans, les bergers, les troupeaux. Ses amis sont en toute condition.
Ses tendresses, son admiration sont pour trois femmes de Thonon,
marchande, serrurière, lavandière, humbles personnes unies en Dieu
d'une sainte et suave amitié.

Ce qu'on tolérait le moins en elle, c'est qu'avec sa douce innocence,
elle voyait tout cependant, voyait les moeurs du clergé, et les hontes
intérieures du cloître. Sans critiquer ni censurer, elle encourage les
pauvres religieuses à s'affranchir, à ne plus être le jouet du vice, à
rompre telle habitude immonde que sa tyrannie imposait. De là des
ennemis terribles, dont la rage la suit partout. Elle ne peut rester
ni à Gex, ni à Annecy, ni à Grenoble, ni en Italie.

On la disait sorcière. On éprouvait pour elle les sentiments les plus
contradictoires. Une fille de Grenoble la détestait absente, présente
l'adorait. Une autre, de la même ville, de bourgeoisie aisée, pleine
d'esprit et d'une âme orageuse, tourna le dos aux amoureux, s'éprit de
virginité et de madame Guyon, et ne voulut plus la quitter. Elle
partait pour l'Italie où on l'avait souvent priée de venir. C'était
alors un grand et dangereux voyage. Elle était chargée déjà d'un
enfant, sa petite fille, et n'avait de suite que sa femme de chambre
et un ecclésiastique inférieur (un quasi-domestique). Cette fille à
garder n'était pas un petit embarras, étant de plus fort belle. Il n'y
eut pas moyen de l'empêcher de suivre. Madame Guyon en prit la
charge, comme imposée de Dieu; elle la tenait au plus près d'elle, ne
la couchant que dans sa chambre et avec elle. Elles faillirent périr
ensemble sur le Rhône, souffrirent beaucoup en mer. Nul moyen d'aller
que par Gênes. Mais Gênes, nouvellement bombardée par les Français,
pouvait leur faire un très-mauvais parti. À grand'peine trouva-t-elle
un muletier pour passer l'Apennin. Elle avait envoyé en avant son
ecclésiastique pour préparer l'établissement en Italie. Le muletier,
un Génois très-suspect, avait en main cette pauvre caravane de femmes;
il les mène droit dans un bois de voleurs. Madame Guyon ne s'étonne
pas, reste calme et sourit. Voilà des gens interdits, en déroute, qui
ne savent que dire. Ces incidents la troublaient si peu, que, le long
du chemin, elle versait son coeur, ses rêveries, épanchait son livre
sublime, et fort dangereux, des _Torrents_. Tout cela plus passionné
dans l'âpreté de l'Apennin. La pauvre fille en fut enivrée, et comme
anéantie. À l'arrivée, elle tomba malade; âme et corps, tout lui
échappait.

On dut avertir les parents, et ils crurent sottement que madame Guyon
voulait la faire tester en sa faveur. Ils envoyèrent son frère en hâte
pour la ramener. Elle se remettait, mais refusait, disait qu'elle
aimait mieux mourir. Quelle fut sa surprise quand madame Guyon
elle-même se mit du côté du frère et lui conseilla de retourner! Le
déchirement fut si cruel, qu'elle changea tout à coup, jeta là sa
dévotion, montra le fond du fond, la passion, l'attache personnelle et
la furie de la douleur. Son frère l'arracha, l'emporta, mais si
ulcérée, si haineuse qu'elle dit tout ce que lui firent dire les
ennemis de madame Guyon. Elle vomit mille calomnies contre elle,
tourna en hontes ses bontés, ses tendresses. Tout cela dit, épuisée de
fureur, elle pleura, eut horreur d'elle-même, et, de remords, perdit
l'esprit.

C'était le terrible danger avec madame Guyon. Elle semble ne pas
l'avoir compris. Elle vous prenait votre âme innocemment, sans rien
mettre à la place, sans rien communiquer de sa sérénité. Elle
supposait convertis ceux qui se donnaient à elle, elle s'en séparait
sans peine, ne leur laissant que le vide, la plus terrible aridité.
Aucune âme vivante ne lui fut nécessaire. Sa plénitude et sa puissance
ne furent jamais si grandes qu'en parfaite solitude. Elle monta alors
très-haut, écrivit son seul livre vraiment original, le livre des
_Torrents_.

J'ai dit ailleurs (_V. le Prêtre_) comment cela se fit. Dans un
couvent de Savoie, les religieuses à qui elle payait pension, lui
faisaient faire les choses les plus rudes, blanchir ou balayer
l'église. Elle était si grande, cette église, que les bras lui
tombaient de fatigue. Elle s'asseyait par terre, dans un coin, et
rêvait. Cette rêverie, ce fut son livre.

Là elle est supérieure aux vieux mystiques, supérieure au _Château de
l'âme_ de sainte Thérèse. La comparaison des eaux, des torrents, des
rivières, est bien autrement riche, vive, variée à l'infini. L'épreuve
terrible de l'amour, le tableau de la mort physique, est sans rival
dans les romans passionnés. Les Eucharis sont bien fades, à côté.

Les gens qui la menaient et voulaient s'en servir, la tentèrent en lui
promettant qu'elle trouverait ici des _croix plus cruelles_, et, en
effet, à peine revenue à Paris, elle fut arrêtée sous prétexte de
Molinosisme par l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon. Ce
prélat, noté pour ses moeurs, enferma cette sainte. Elle ne sortit
qu'en 88, à la prière de sa cousine, la Maisonfort, et de la bonne
madame de Miramion, qui était la charité même, et n'ignorait pas que
madame Guyon, en Suisse, avait créé deux hôpitaux.

C'était au printemps de 89, après _Esther_. Madame Guyon allait
souvent à la campagne chez ses amies, la duchesse de Charost et la
duchesse de Chevreuse. Elle voyait en passant sa parente à Saint-Cyr.
Ces visites étaient une fête pour les pauvres captives. Dans la triste
maison, de solennel ennui, elle arrivait, comme la vie elle-même, les
mains pleines de fruits et de fleurs.

Mais ce qu'on désirait le plus, c'était de la lier avec celui qui
était le centre du petit groupe des duchesses. La grande sainte
(madame de Charost) arrangea le rendez-vous, l'invita, et, avec elle,
Fénelon. Elle les renvoya ensemble à Paris dans le même carrosse, avec
une de ses dames en tiers. Madame Guyon dit que Fénelon s'ouvrit peu,
et la laissait dire. Il n'était pas précepteur encore; on travaillait
à cette grande chose. Il devinait très-bien qu'une spiritualité si
hardie, si naïve, pouvait le compromettre. Enfin, elle lui dit: «Mais,
monsieur, me comprenez-vous? cela vous entre-t-il?» Alors, se
réveillant, et par un mot vulgaire (chose très-inusitée chez lui), il
dit: «Comme par une porte cochère.» Dès lors il parla un peu plus.

Il fallait être quiétiste pour complaire aux duchesses qui devaient
travailler madame de Maintenon. Il ne fallait pas l'être pour garder
Saint-Sulpice, et ne pas perdre la protection de Bossuet.

Ce fut autre chose à Saint-Cyr, Madame Guyon y eut plus qu'un
triomphe. Ce fut un enchantement. Ces jeunes coeurs s'épanouirent, et
se versaient tous à ses pieds. Les dames, pour la première fois, se
sentirent libres. Et les demoiselles mêmes se trouvaient
extraordinairement attendries d'une telle mère, toujours jeune, qui
plus que les jeunes avait gardé le don d'enfance.

Il est bien entendu que l'on n'en parlait pas. Tous avaient repris
l'étincelle. Mais cet état nouveau était si étonnant, visiblement si
dangereux, que je ne sais quel accord tacite dissimulait le tout au
roi. Seulement la température de la cour avait changé autour de lui,
et l'on sentait un souffle tiède. Il était comme un homme qui a un
foyer invisible sous le plancher. Malgré les dangers, l'embarras, la
détresse du moment, il y avait chez ses meilleurs courtisans je ne
sais quelle douceur de pieuse gaieté. D'autant moins pouvait-il
tolérer le visage haïssable, la face apoplectique de ce païen Louvois,
toujours furieux, tandis qu'autour de lui il ne voyait du reste qu'un
certain paradis, et l'aimable sourire des saints.




CHAPITRE IV

MADAME DE LA MAISONFORT--ATHALIE--MORT DE LOUVOIS

1690-1691


Jusqu'où madame de Maintenon irait-elle dans les voies mystiques où
l'entraînaient le parti des duchesses, la cour de Saint-Germain, et,
pour le dire en général, la dévote cabale des ennemis de Louvois?
C'était une grande question. Son influence, timide, réservée, d'autant
plus profonde, devait, si elle se donnait à eux, agir peu à peu sur le
roi, changer la politique d'intérêts en politique pieuse de sentiments
et de passion, c'est-à-dire lancer le roi à l'aveugle dans la grande
affaire d'Angleterre.

Voilà pourquoi il faut bien s'arrêter derrière la coulisse, chez
madame de Maintenon et surtout à Saint-Cyr, où se fait (entre des
personnes innocentes, ignorantes de tout) le violent combat des deux
esprits qui se disputent le monde.

Madame de Maintenon, malgré sa dévotion de forme et même sa bonne
intention d'être dévote, n'avait aucune tendance à l'amour du
surnaturel. Elle était trop sensée pour se prendre à la grossière
légende de Saint-Germain, au Coeur sanglant, religion matérielle, qui
fut bientôt si populaire. Et d'autre part, elle était trop froide,
trop sèche pour être bien sensible aux suaves douceurs de madame
Guyon. Notons en passant qu'en cela, elle était comme tout le monde.
Peu, très-peu de gens en France goûtèrent le quiétisme. Le grand bruit
qu'ont fait là-dessus les glorieux champions, Fénelon et Bossuet, ne
doit pas faire illusion. C'étaient de vieilles choses, surannées,
dépassées. Le mysticisme pur, rajeuni par le charmant génie de madame
Guyon, voulait des âmes tendres, rêveuses, comme on n'en trouvait
guère chez un peuple rieur. Le mysticisme impur de Molinos, qui dès
longtemps et avant Molinos fut un art subtil de corrompre, était trop
sinueux, trop lent, trop patient pour les derniers temps où nous
sommes. On allait bien plus droit au but par la transparente équivoque
du Coeur et le culte du sang.

Madame de Maintenon n'apportait au quiétisme nulle vocation qu'un
très-profond ennui, un grand besoin de nouveauté. Avec sa vie
renfermée, solitaire même à certaines heures, on eût dit qu'elle avait
un pied dans la vie religieuse. Elle manquait de ce qui en est le
fond, une certaine _intériorité_, un calme d'innocence.

Sa solitude était fort agitée, tout occupée d'affaires d'église, de
cour, de son Saint-Cyr et surtout de sa petite police.

Madame Guyon l'amusa. C'était une fête de l'entendre. Elle était
touchante et comique; c'était sainte Thérèse, et c'était Don
Quichotte. Ses amies, les duchesses, bonnes et caressantes personnes,
étaient un monde de velours, où l'on sentait une infinie douceur.
Elles serraient, flattaient madame de Maintenon, se trompant, la
trompant sur ce qu'elle sentait elle-même. Elle se crut attendrie,
imagina que son aridité cesserait. Elle était, si on peut dire, en
coquetterie pieuse avec Fénelon qui, devenu précepteur (août 89), de
plus en plus entra dans ces doctrines. Elle trouvait piquant d'aller
le dimanche incognito chez les duchesses à de petits dîners mystérieux
où il présidait. Point d'écouteurs. On se servait soi-même, pour
n'avoir pas de domestiques.

Dans tout cela, les idées étaient peu, les personnes étaient tout, et
c'étaient elles qui donnaient attrait aux idées. Madame de Maintenon,
pour s'y engager fortement, avait besoin d'y être intéressée par ce
qui seul l'intéressait, un gouvernement d'âme, par une amitié (non
d'égales, de grandes dames, comme étaient les duchesses), mais une
amitié protectrice pour une jeune âme dépendante qui marcherait sous
elle et avec elle dans ces sentiers de la haute dévotion. Car elle
était née _directeur_ (bien plus encore qu'éducatrice). Il lui fallait
quelqu'un à diriger, aimer et tourmenter.

Sous son extérieur calculé de tenue, de convenance, son âme était
très-âpre, comme on l'est volontiers lorsqu'on a beaucoup pâti. Elle
avait eu des amants, sans aimer. Elle avait été recherchée
très-vivement (_V._ sa première lettre) de certaines dames qui
raffolaient de la créole, _la belle Indienne_, comme on l'appelait.
Mais ces dames étaient trop au-dessus, d'ailleurs, des ennuyeuses;
elle ne fit que les supporter. Cette froideur l'avait conservée. Dans
cet âge déjà avancé, dans ce terrible ennui, elle avait une certaine
flamme. La Palatine, à qui rien n'échappe, note ce trait, la lueur
singulière qui, sous ses coiffes noires, brillait aux yeux de la
sinistre fée et faisait quelque peur dans la personne toute-puissante.

Elle eût pu s'attacher à ses élèves. Mais pas une ne tourna bien, ni
madame la duchesse, ni sa nièce Caylus, ni (disons-le d'avance) la
duchesse de Bourgogne qu'elle eut petite, qu'elle soigna, et qui
pourtant lui échappa comme les autres. Aurait-elle plus de succès chez
les dames et demoiselles de Saint-Cyr, pauvres et dépendantes,
plusieurs même orphelines? Nouvelles catholiques qui n'avaient plus
aucune racine sur la terre, et d'autant plus auraient pu se donner?

Plusieurs ont laissé souvenir. Quelques-unes mondaines et de destin
étrange, comme mademoiselle de Marsilly, que le père de Caylus, M. de
Villette, épousa; elle fit son chemin de mari en mari, et devint lady
Bolingbroke. Moins habile fut mademoiselle Osmane, une vive
Provençale, qui se perdit dans le roman, mais qui finit par mourir
sainte. Parmi les dames, il y eut des personnes accomplies; la plus
dévouée, Glapian, aimable, toujours gaie, parfaite, et désolée de
n'être pas meilleure; elle avait pris le rôle dont on voulait le
moins, celui du vieux Mardochée, et sa touchante voix émut tout le
monde. Mademoiselle La Loubère fut la raison autant que la beauté; on
la fit à vingt ans supérieure de Saint-Cyr.

Mais la perle, entre toutes, incontestablement, fut Élise, la
Maisonfort, pour qui cette âme plus que mûre, peu aimante, s'ouvrit,
la première fois peut-être, dans une âpre amitié. Elle eut le
douloureux honneur d'occuper, de troubler pendant six années madame de
Maintenon et le roi, Fénelon et Bossuet. Tragédie palpitante, où
Versailles s'intéressa plus qu'au spectacle de l'Europe. L'intérêt fut
si vif, qu'on n'en finit qu'en exterminant la victime. Tous, amis,
ennemis, ils concoururent à la briser.

En 1686, au moment où madame de Maintenon partait pour le voyage
annuel de Fontainebleau, son confesseur, Gobelin, lui présenta une
demoiselle; on l'appelait dame, elle était chanoinesse. Elle amenait
sa petite soeur et demandait qu'on la reçut à Saint-Cyr. L'enfant
était jolie. Madame de Maintenon l'accepta; mais, en faisant causer la
grande soeur, elle lui trouva tant de raison, de douceur et de grâce,
qu'elle la pria de rester, la garda pour elle-même et l'emmena à
Fontainebleau.

La jeune dame était du Berry, ce pays central de la France, où
certains ordres religieux prenaient leurs sujets de préférence comme
mieux équilibrés, plus complets, propres à tout. Ce fut cet équilibre,
justement, et la belle harmonie, sereine, aimable et souriante, qui
charma dans celle-ci madame de Maintenon. Elle était judicieuse, et
son bon sens, plus tard, embarrassa fort les théologiens. Sous tout
cela, se cachait un coeur tendre, capable de vive amitié. Elle n'avait
pas été gâtée. Dès l'âge de douze ans, son père, un pauvre
gentilhomme, l'avait donnée aux dames de Poussay, qui lui assuraient
une place de chanoinesse. Mais cette petite prébende ne pouvait la
faire vivre. Revenue à Paris, trouvant son père remarié, elle était
fort embarrassée et allait être obligée de se mettre en servitude,
sous titre de demoiselle, dans la sombre maison des Condés. Se voir, à
ce moment, par un accueil si imprévu, adoptée, comme enlevée, par la
plus grande dame de France, portée par enchantement en pleine cour de
Fontainebleau; trouver là l'insigne faveur de vivre au sanctuaire près
de cette haute personne, cela semblait un conte des _Mille et une
Nuits_. La Maisonfort, surprise, mais encore plus touchée, se dévoua
sans réserve.

Les amitiés de femmes étaient fortes en ce siècle. Les hommes en
étaient cause, n'étant que des poupées, comme Monsieur et autres avec
des moeurs honteuses, ou des fats insolents et très-cruellement
indiscrets. Le mari n'était point, et l'amant, c'était l'ennemi. La
méchanceté d'un Vardes ou d'un Lauzun, le plaisir qu'ils avaient à
payer par le ridicule, l'amour et l'abandon, devaient mettre les
femmes en garde. De là une grande froideur. Madame de Sévigné n'eut
d'amant que sa fille. Madame d'Aiguillon la prudente, nièce de
Richelieu, n'eut d'autre liaison forte qu'avec une dame qui laissa
tout pour elle et lui sacrifia son mari. Marie de Médicis fut comme
ensorcelée de la Galigaï, sa soeur de lait, et Marie-Thérèse d'une
soeur bâtarde qui lui rendait tous les soins d'intérieur. Pour la
même raison, les dames préféraient à tout la personne indispensable,
leur femme de chambre. Au siècle suivant, celle-ci est souvent un
homme de lettres et ne diffère presque en rien de la demoiselle de
compagnie la plus distinguée.

Madame de Maintenon avait une femme de chambre, ancienne et
très-capable, mademoiselle Balbien, fille d'un architecte de Paris,
qui l'avait servie dans sa pauvreté, et fut, dans sa grandeur, une
sorte de factotum. Elle lui fit aménager tout le matériel de
Saint-Cyr, acheter le mobilier et organiser tout. Pour le spirituel,
elle comptait sur l'excellent esprit de la Maisonfort, qui s'y dévoua.
Chaque jour madame de Maintenon y allait passer ses meilleures heures
dans cette aimable société. Quand madame Brinon partit, la Maisonfort
l'eût remplacée comme supérieure. Mais elle demanda à ne faire jamais
qu'obéir. Son coeur répugnait au manége, aux petites nécessités de
dureté, de police, qu'implique le gouvernement.

Du reste, elle donna à madame de Maintenon le gage le plus sûr d'un
abandon illimité.

Elle lui demanda un confesseur. Signe extrême de confiance. Les
religieuses faisaient tout le contraire. Rien ne les désolait plus que
d'avoir un confesseur de leur abbesse. Elles savaient que le prêtre le
plus discret, sans préciser le détail ni dire les choses par leur nom,
peut fort bien faire entendre l'essentiel, le plus délicat. Quand
elles pouvaient, elles se confessaient à un Jésuite, à un moine qui
passait et qui emportait leur secret. Madame de Maintenon lui donna
son Godet-Desmarais, cette figure malpropre et décharnée, un homme de
mérite, mais sec, dur, répulsif. Grande peine de se desserrer devant
quelqu'un qui vous contracte. La Maisonfort ne l'accepta pas moins
comme l'homme de sa protectrice, voulant se donner toute, mettre son
coeur dans la main de madame de Maintenon.

Celle-ci avait de grandes vues sur Saint-Cyr. Dans un portrait gravé
du temps, et certainement autorisé, on lui donne ce titre: La marquise
de Maintenon, _supérieure de l'abbaye_ royale de Saint-Cyr (Bonnard).
Elle fait de la main un geste de commandement, vif, dur, impérieux.
C'était sa pensée d'avenir. Si elle fût devenue veuve de bonne heure,
elle aurait sans doute aimé à être abbesse, à satisfaire dans la
plénitude absolue son goût unique, de gouvernement et de règlement, de
surveillance minutieuse. Elle l'exerçait déjà sur les dames de
Saint-Cyr. Leur vie captive et remplie heure par heure, toute à jour,
cachait peu leurs actes. D'autant plus elle voulait atteindre leurs
pensées, pénétrer leurs petits mystères, leurs innocents secrets. Or,
elle n'y arrivait pas, tant qu'elle ne les avait pas amenées à la
soumission absolue de la religieuse, qui ne s'appartient plus, ne peut
garder une pensée à elle, et doit tout dire, jusqu'au rêve oublié.

Beaucoup mollissaient tout de suite, se rendaient sans être assiégées
et n'en valaient pas la peine. Mais une âme, riche et vivante, comme
la Maisonfort, quelque soumise qu'elle voulût être, avait toujours en
elle de libres élans de nature. Il y avait de quoi opprimer, toujours
un infini à acquérir et conquérir. Devant cette amitié si exigeante
qui toujours avançait, pénétrait, elle reculait timidement pour garder
un peu d'intérieur. Ce travail la troublait. En trois ans elle avait
perdu la belle et sereine harmonie qui avait plu en 86. Au contact des
épines, s'était dégagé d'elle ce qu'elle avait au fond, une grande
susceptibilité de douleur.

Racine en fut frappé, comme on a vu. Et elle aussi vit bien sa
sensibilité. Elle pencha un moment vers lui et vers son jansénisme, si
austère, si persécuté. Mais, à ce moment même, madame Guyon parut,
enleva tout, la Maisonfort, Saint-Cyr, jusqu'à madame de Maintenon. Le
laisser faire et le laisser aller du quiétisme, cet amoureux suicide,
convenait à merveille aux captives, si dépendantes, qui ne pouvaient
rien faire pour leur propre sort.

La Maisonfort ne voulait rien de plus que cette paix en Dieu. Elle
n'avait jamais été mondaine. Si accomplie, et dans cette haute faveur,
elle eût pu faire un bel établissement, mais n'y avait nullement
songé. Elle avait trouvé son amour, et n'en voulait nul autre. Elle ne
rêvait rien que son rêve de captivité volontaire. Ce fut madame de
Maintenon qui, poussant ses empiétements, lui imposant le voile, la
réveilla. De cette paix mystique qu'on eût crue une mort, ressuscita
la volonté.

Madame de Maintenon, arrêtée court, se montra fort habile. Elle tourna
l'obstacle. Elle sentit qu'avec une telle nature, qui n'avait jamais
résisté, mais qui était très-libre au fond, il n'y avait de prise que
le coeur. Godet-Desmarais, inspiré d'elle, se retira un peu. Il
prétextait son évêché de Chartres, qui rendait plus rares ses visites
à Saint-Cyr, conseilla à la Maisonfort de consulter Fénelon, le
nouveau précepteur du duc de Bourgogne, nouvellement établi à
Versailles. Conseil fort hasardeux, et je dirais presque
machiavélique, d'adresser une âme inflammable à cet homme jeune
encore, et de grande séduction.

Véritable énigme vivante pour les contemporains, et sur laquelle nos
modernes, Rousseau et autres, se trompent ridiculement. Il faut
l'expliquer par sa vie, qui ne fut jamais nette et simple, qui fut
impénétrable à ses intimes mêmes et les surprit toujours par des
revirements imprévus. Il avait enfin pris pied à la cour. Il le devait
à sa mission de Saintonge, où il mérita l'appui des Jésuites, du Père
La Chaise, du ministre Seignelay et de ses soeurs, les pieuses
duchesses. Il n'est pas plus tolérant que Bossuet. Dans ses lettres à
Seignelay, sans approuver les rigueurs irritantes, il demande
main-forte pour former la frontière, retenir les protestants fugitifs.
Dans le livre célèbre qu'il écrit en 89 pour instruire son élève des
principes du gouvernement, il ressasse la vieille et si fausse
assimilation de la souveraineté et de la propriété, ne voyant point de
différence entre le républicain et le voleur.

En pleine cour, il vécut très-caché. Ni Bossuet, ni les Sulpiciens,
n'avaient prévu son quiétisme. Les Jésuites, madame de Maintenon, qui
le protégèrent ensuite, étaient loin de prévoir le _Télémaque_. Même
le petit troupeau mystique des ducs et des duchesses aurait-il deviné
que, entre l'éducation et la direction, entre son élève et Saint-Cyr,
il écrivait Calypso, Eucharis, ces pages romanesques, moins propres à
contenir qu'à troubler un jeune coeur?

Fénelon était-il un prêtre dur et sans pitié? Était-il spécialement
sans intérêt pour la victime qu'on lui demandait d'immoler? N'avait-il
du moins le scrupule de faire une mauvaise religieuse? En réalité, il
n'était pas libre, il n'était pas un homme, mais l'homme d'un parti.
La lutte était très-vive alors entre Louvois et Seignelay, le frère
des trois duchesses, le ministre du parti dévot. Que fût-il arrivé si
madame de Maintenon leur eût retiré son appui? Seignelay faisait alors
le dernier effort pour la croisade catholique. Expliquons la
situation.

Le roi, en mars 90, avait, malgré Louvois, donné à Jacques une petite
armée de sept mille hommes. Elle lui eût donné l'avantage, si
Seignelay fût parvenu à être si fort en mer, que l'Angleterre craignît
une descente, retînt Guillaume et l'empêchât de passer en Irlande. Le
fastueux ministre avait grossi la flotte, construit force vaisseaux,
mais les arsenaux étaient vides, et cette flotte fort mal équipée.
Pour la fortifier, il avait eu recours à un expédient inouï, cruel,
autant que chimérique. Il fit passer nos galères de la Méditerranée
dans l'Océan. La rame les rendait plus indépendantes du vent; tirant
peu d'eau, elles pouvaient, comme nos bateaux à vapeur, approcher
mieux la côte. D'autre part, leur construction légère les exposait
extrêmement; les rameurs, dans la grande lame, devaient cruellement
fatiguer; ces hommes nus, le pont étant très-bas, étaient constamment
inondés, ne séchaient pas, devaient rester des mois dans l'eau froide
et au vent glacé. Barbarie inutile: l'Océan fit risée de ces maigres
galères qui ne tenaient pas aux secousses de son lourd et fort
mouvement. On avait beau éreinter les forçats; les échines écorchées,
les bras sanglants n'y pouvaient rien; la galère ne pouvait presque
jamais suivre la flotte; elle traînait derrière et se faisait
attendre.

Guillaume garda tout son sang-froid. Il ne crut pas à la descente. Il
était entouré de traîtres. Mais telles furent sa fermeté d'esprit et
sa divination, qu'il vit que ces traîtres mêmes ne pouvaient pas
encore trahir. Ils n'avaient pas mûri, assuré leur traité. Donc,
Guillaume étonna la France, il hasarda ce coup d'emmener tout, son
armée et son grand général Schomberg, de confier l'Angleterre à
elle-même (4 juin 1690).

Rien de plus violent que les ordres donnés coup sur coup à Tourville,
notre amiral. Seignelay lui écrit qu'il faut livrer bataille _quoi
qu'il puisse arriver_.--Puis, ce n'est pas assez: «Combattez sous les
dunes, _jusque dans la Tamise_.» Puis: «N'ayez pas à craindre de
_risquer des vaisseaux_.»

Une furie de jalousie emportait Seignelay. Il apprenait que Luxembourg
(poussé, précipité par Louvois) avait, en divisant ses troupes et
risquant tout, gagné à Fleurus une sanglante bataille (1er juillet
90).--Sanglante aussi pour lui qui perdit presque autant que l'ennemi.
N'importe; c'était une victoire, et Seignelay, s'arrachant les
cheveux, écrivait à Tourville ces paroles pressantes: «Heureux Louvois
qu'on obéit si bien!» Il va jusqu'à l'injure, dit à ce grand marin:
«Vous êtes brave de coeur, je le sais, mais _poltron d'esprit_.»

Tourville, au moment même (10 juillet 89), gagnait une bataille en
vue de l'Angleterre. Par faiblesse, par hésitation, prudence
politique, l'amiral anglais Torrington se fit scrupule de combattre
l'allié du roi Jacques; cependant, ayant ordre exprès de livrer la
bataille, il prit un moyen terme, tint ses Anglais presque immobiles,
et laissa écraser ce qu'il avait de vaisseaux hollandais.

La grande question était de savoir si Tourville poursuivrait
Torrington réfugié dans la Tamise. On se rappelle l'audace de Ruyter
qui remonta ce fleuve. Torrington ôta les balises, et Tourville hésita
à se lancer dans l'inconnu. Il avait eu un grand succès, douze
vaisseaux détruits en bataille et treize encore après. Il s'en tint à
une descente dans le midi de l'Angleterre, brûla une petite ville,
crut que c'était assez, rentra couvert de gloire.

Seignelay en rugit, et dit qu'il le destituerait. Folle fureur. Quand
même Tourville eût remonté la Tamise, au risque d'échouer, d'être
pris, cela n'eût rien fait aux affaires. Il avait peu de troupes. Et
quand même il en aurait eu assez pour piller Londres, cet acte impie,
barbare, n'aurait encore rien fait. On savait à Londres que le
lendemain même de la bataille de Tourville, Guillaume avait gagné la
sienne, celle de Boyne en Irlande, c'est-à-dire tranché le grand noeud
(11 juillet 89). Il y perdit Schomberg, mais se sacra lui-même de son
sang; il y fut blessé. On savait le résultat à Londres, et une insulte
de Tourville n'eût fait qu'envenimer les choses.

La petite descente qu'il fit et la petite ville brûlée fut déjà un
coup très-funeste aux intérêts de Jacques. Les Anglais virent ce
qu'ils risquaient dans leurs sottes tergiversations, dans leur
mauvaise volonté pour Guillaume. Agréable ou désagréable, c'était leur
défenseur unique. On fit dans leurs dix mille églises des collectes
pour la ville brûlée; toute famille donna, songeant à ce qu'elle eût
souffert d'une descente, d'une dragonnade française.

Ce fut un coup mortel pour Seignelay. Il s'alita et n'en releva pas.
Son beau-frère, M. de Chevreuse, était près de lui, et lui faisait de
pieuses lectures de l'_Imitation_. Fénelon lui écrivait ses
consolations dévotes, mais si vagues et si générales! Trop profonde
était la blessure. Ce n'était pas encore l'insuffisance des succès de
Tourville. C'était surtout Fleurus, et le triomphe de Louvois. Lui
seul, l'impie Aman, avait su bien servir son maître. Et le monde des
saints, la cour de Saint-Germain, madame de Maintenon et son ministre,
avaient compromis l'avenir, en ralliant l'Angleterre et lui donnant
quelque unité. Seignelay mourut en novembre.

On avait trop compté sur les moyens humains. Il ne fallait qu'un coup
de Dieu. Guillaume avait été blessé. Il pouvait l'être encore, frappé
d'en haut. C'est cet espoir que manifesta _Athalie_, dans l'hiver de
91. Le parti des saints espérait, attendait le miracle. Et Louvois
tâchait de le faire; il organisait une campagne étonnante, qui fut son
chef-d'oeuvre, ne repoussant nullement du reste les moyens plus
directs que Saint-Germain cherchait dans quelque trahison d'Abner, ou
le couteau sacré de Samuel.

La sombre pièce d'_Athalie_ fut jouée le 5 janvier 91, à huis clos,
devant les rois tout seuls, et, on peut le dire, pour le roi
d'Angleterre. Elle répondait à merveille à l'irritation des deux cours
de Versailles et de Saint-Germain.

Elle était faite visiblement pour celle-ci. Dans l'absence de Jacques
où la reine avait tant pleuré, le roi ému la comblait de présents
dévots, chapelets ou reliques, et de fêtes données pour elle. Il
ordonna expressément (_Esther_ étant défendue) qu'on achevât
_Athalie_. Cette pièce terrible où l'on jouait la mort de Guillaume,
comme dans _Esther_ celle de Louvois, venait à point pour consoler la
triste cour du retour ridicule et trop pressé de Jacques. Humilié sous
la main de Dieu, elle voyait du moins, dans la tragédie prophétique,
que cette main vengeresse allait frapper son ennemi.

L'inspiration de la nature, la pitié d'un enfant, soutint Racine et
préparait les coeurs au dénoûment dénaturé. Un enfant au berceau
dépossédé, persécuté, voilà tout ce qu'on y sentait. Cet
attendrissement acceptait volontiers la trahison d'Abner et
l'égorgement d'Athalie.

Le noir Paris d'alors, tout prosaïque qu'on le suppose, concentrant,
refoulant en lui le grand poète, avait fortifié son infériorité, ses
tristesses dévotes, jansénistes et bibliques. Élevé au maussade désert
de Port-Royal, et transplanté sous Saint-Séverin, il écrivit
_Andromaque_, _Iphigénie_ et _Phèdre_, dans l'humide rue
Saint-André-des-Arts. On sait sa pénitence, son mariage, autre
pénitence. Au-dessus du bruit, du brouillard, il monta quelque peu, se
posa à mi-côte, rue des Maçons. Douze ans durant, il y languit
stérilisé dans l'ombre froide de la Sorbonne. Un doux jeune rayon lui
revint de Saint-Cyr, comme une aurore en plein couchant. Les délicates
harmonies de couvent, ces innocentes amours de jeunes soeurs, lui
firent la mélodie d'_Esther_. Enfin, montant plus haut, dans
l'austérité pure, il trouva le sublime: c'est la tragédie d'un enfant.

Si l'enfant eût rempli la pièce de son péril, l'intérêt eût été
très-vif; on n'eût pas respiré. Les femmes auraient pleuré d'un bout à
l'autre. Mais cela ne se pouvait pas. On eût taxé l'auteur d'impiété
s'il eût laissé douter longtemps que la main divine est présente.
Racine ne put faire autrement. Du premier mot, on sent que rien ne
périclite, qu'un miracle tranchera tout,--donc, que l'enfant ne risque
guère.

_Esther_ avait été lue d'avance à madame de Maintenon de scène en
scène, et il en dut être ainsi d'_Athalie_. Elle craignait. Elle ne
voulait plus y être prise. On resserra à l'excès le seul rôle qui
intéressât. On craignit de faire de la gentillesse des petites une
sensualité de cour, et, dans ce beau sujet du péril de l'enfant,
l'enfant ne parut presque pas.

Cependant, le démon Louvois, en plein janvier, forgeait déjà la
foudre. En grand secret, il arrangeait une campagne de surprise, où le
roi, cette fois encore, tout comme aux jours de sa jeunesse, n'aurait
qu'à paraître pour vaincre. Il avait obtenu que, pour cette courte
apparition, on ne ferait pas la dépense d'emmener la cour. Donc, pour
la première fois, le roi se décidait à laisser madame de Maintenon.
Quel renversement d'habitudes! et quel danger! Dans un amour de
cinquante ans, l'habitude, on pouvait le croire, c'était le meilleur
de l'amour. Mortelle fut l'inquiétude de la dame, mortelle sa haine de
Louvois.

C'est la dernière campagne de Louvois, son chef-d'oeuvre, un suprême
coup de désespoir. Du fond de la détresse publique, tout s'enfonçant
sous lui (comme nos trois cents forteresses en ruine), l'homme qui
faisait face à l'Europe, l'effraya, la fit reculer. On vit cette fois
encore ce que la France était sous sa violente main.

La centralisation est une bien grande puissance. Tandis que Guillaume
à la Haye négocie, sollicite des forces dans son concile interminable
des princes allemands, Louvois, de toutes parts, a réuni les siennes,
avec une artillerie, des vivres, un matériel immense. Tout converge
sur Mons. La coalition est surprise. Guillaume presse et supplie,
s'agite. On lui promet deux cent mille hommes et on lui en donne
trente-cinq. Louvois en a cent mille effectifs pour le siége, et pour
l'armée de Luxembourg. Vauban enserre la ville, et Guillaume ne vient
pas encore. Le roi, avec les princes et sa maison, arrive le 21 mars
pour cette guerre à coup sûr. Le 26, on ouvre le feu; soixante-six
canons, vingt-quatre mortiers, écrasent la petite ville, l'incendient.
Les flammes éclatent partout. Avant le jour prévu, les bourgeois
forcent les soldats de capituler et se rendent, le 8 avril. Le 12, le
roi part; il laisse Guillaume humilié, ayant perdu devant l'Europe le
prestige dont sa victoire d'Irlande l'avait entouré.

Jamais campagne plus courte. Elle dura à peine un mois. L'effet de
surprise fut grand sur le continent, plus grand au delà du détroit. On
se défia de la fortune de Guillaume. Toute sa capacité connue
n'empêchait pas qu'il ne fût faible comme chef de ce corps discordant,
mal organisé, la Coalition, dragon tortue qui sifflait de mille
langues, mais n'arrivait jamais à temps. En Angleterre, la nation lui
était un peu ralliée par la peur d'une descente. Mais les habiles,
frappés du coup de Mons, commencèrent à se dire que les chances de
Jacques valaient au moins celles de Guillaume. Les grands amis de
celui-ci, les whigs, se trouvaient mal payés de leurs votes et de la
bataille qui avait transféré le trône. Guillaume, quoi qu'il fît, ne
pouvait pas les satisfaire, assouvir leur cupidité furieuse. Ils
recevaient, n'en trahissaient pas moins, s'adressaient à Jacques en
dessous.

La plus complète collection de coquins que j'ai rencontrée dans
l'histoire est celle que Macaulay nous donne à cette époque.
Excellente galerie de portraits, finement dessinée. Plus la peinture
est visiblement vraie, plus on se dit: Quoi! la nature a fait tant de
menteurs, d'intrigants, de faussaires, de traîtres, de faux témoins,
de délateurs? Notez que ces derniers, ne sachant rien, accusant au
hasard, se trouvent avoir toujours raison.

L'exemple fut donné par la famille même de Guillaume, par Clarendon,
oncle de sa femme. Son ministre, le flottant Shrewsbury, ne crut pas
sûr non plus de rester avec lui. Un dogue, le violent, le corrompu
Russell, qui, en 88, lui avait porté à la Haye l'offre des lords,
comblé de charges lucratives, grand amiral, gorgé d'argent, de biens,
montrait les dents toujours. Les jacobites espéraient qu'ayant fait,
il déferait, n'en resterait pas au début dans son rôle de faiseur de
roi. Plus dangereux, plus hypocrite était Marlborough, _le bel
Anglais_. Entre lui et sa femme, il possédait, gouvernait une reine
possible, Anne, fille de Jacques, soeur cadette de Marie. Il s'était
fait le plan ingénieux de faire sauter Guillaume, par la coalition des
jacobites et des whigs mécontents, de montrer à Jacques la couronne
pour la lui souffler au moment et la mettre sur la tête de cette Anne,
poupée dont il tirait les fils. Dans ce projet de double trahison,
l'honnête personne avait mandé à Saint-Germain son repentir; et, comme
on en doutait, pour arrhe, il envoya un plan de la future campagne de
Guillaume.

Qui donc serait Abner dans la tragédie que l'on préparait? Russell sur
mer, et sur terre Marlborough, semblaient propres à ce rôle. Mais on
avait une telle estime de Guillaume, que l'on croyait encore que, lui
vivant, nulle trahison ne suffirait. Lui mort, tout devenait facile.
Un acteur inférieur devenait nécessaire pour que le cinquième acte
d'_Athalie_ s'accomplît, que Joas fût vengé et que l'arrêt du ciel
devînt la leçon de la terre.

Nous possédons un livre intitulé: _Récit véritable de l'horrible
conspiration tramée contre la vie de Sa Sacrée Majesté Guillaume III._
Ce livre nous apprend qu'en 1691, sous le ministère de Louvois, un
capitaine, nommé Grandval, offrit aux cours de Saint-Germain et de
Versailles d'assassiner Guillaume, que ses offres furent agréées, que
la tentative fut faite en 92, que le procès fut public, conduit avec
douceur et sans torture, que l'accusé avoua tout. Publié en anglais,
traduit en toute langue, le livre ne reçut aucun démenti. Macaulay, si
modéré et si judicieux, établit solidement qu'il n'y a pas l'ombre
d'un doute.

Il faut, à ce grave moment, se rendre compte de ce qu'était la cour de
Saint-Germain. Le badin Hamilton, dans sa futilité brillante, en donne
à peine l'extérieur. Plus il tâche de rire, plus on s'attriste. C'est
pitié de le voir, au prologue de sa _Zénéide_, s'efforcer d'égayer la
longue terrasse en amenant des nymphes, des déesses mythologiques, les
songes des _Mille et une Nuits_. Les nymphes qui passaient et
repassaient, c'étaient les robes noires des quarante prêtres et
jésuites que logeait le château. Les lords et autres réfugiés, plus
tristement encore, campaient, comme ils pouvaient, aux greniers de la
ville. La reine, en pleurs pendant l'expédition, était bien plus en
deuil depuis le retour plus que prudent de Jacques et de Lauzun. Sa
cour était surtout la vieille Montchevreuil (surveillante pour madame
de Maintenon), et la soeur d'Hamilton, madame de Grammont, une beauté
déjà de quarante ans, qui, avertie par sa santé, de plus en plus
entrait en dévotion, sous Fénelon d'abord. Le quiétisme, toutefois,
trop subtil, ne prit pas fort à Saint-Germain. La place y était
occupée par des choses plus grossières, la religion du Sacré Coeur et
la naissance légendaire du prince de Galles. Contre les risées de
Londres et les sourires de Versailles, l'Italienne, les jésuites
anglais, les chaudes têtes irlandaises, défendent le miracle et le
roman dévot.

Comment Macaulay s'étonne-t-il que Saint-Germain eût maltraité les
jacobites protestants, dédaigné leur dévouement et leurs sacrifices,
qu'il ait refusé toute entente avec ses partisans restés en Angleterre
qu'on appelait _les composants_, qui voulaient l'amnistie, un peu de
liberté? De telles habiletés humaines étaient indignes d'une telle
cour. Tout son art était le miracle. Par le miracle seul elle voulait
réussir.

Ce fut avant la mort de Louvois, et sans doute après Mons, en mai ou
juin 91, que le capitaine Grandval fit ses offres à Saint-Germain.
Elles sourirent à l'imagination italienne de la reine. Jacques n'avait
aucun doute sur son droit royal de tuer. Il dit brutalement: «Si vous
me rendez ce service, vous aurez toujours de quoi vivre.» S'il eût le
moindre scrupule, ses Jésuites, à coup sûr, lui auraient rassuré
l'esprit.

Il fallait de l'argent, un peu d'aide. Grandval, envoyé à Versailles,
ne put s'adresser qu'à Louvois, factotum des choses secrètes, l'homme
d'exécution et qui réussissait toujours. C'était pour le ministre une
heureuse occasion de relever son crédit et de se rendre nécessaire.
Son beau succès de Mons lui avait été funeste. Pour que rien ne
manquât, il avait voulu être au siége, et là son importance, son
insolence impérieuse avaient encore blessé le roi. Il enfonçait.
L'affaire Grandval semblait être une branche où le noyé pouvait se
raccrocher.

Quelle dut être l'impression du roi et de madame de Maintenon (elle
sut tout, on le voit au procès)? Très-pénible sans doute. La vie
privée où elle était restée n'endurcit pas à ces choses terribles.
Elle fut un jour si troublée, dit Phélippeaux, dans une telle angoisse
d'esprit, qu'elle envoya vite à Paris chercher partout madame Guyon,
pour l'avoir avec elle, se distraire, se calmer à sa sainte parole et
par sa sereine innocence.

Le Père La Chaise, sans nul doute, fut consulté. C'était un homme
doux, de petite portée, et peu prisé de ses confrères. Il n'eût pas
osé ne pas approuver. Pour trouver la chose mauvaise, il lui aurait
fallu condamner son ordre même qui n'a guère varié là-dessus,
condamner Rome, la majorité du monde catholique, pour qui Jacques
Clément fut un saint, un martyr.

Le roi se résigna, à faire? non, mais à laisser faire. Louvois avec
Grandval suffisait pour arranger tout. Et pourtant, remarquable
contradiction, pour ce service de Louvois, il le détesta d'autant
plus. Il le voyait avec l'antipathie la plus profonde. C'est ce que
raconte Saint-Simon sans le comprendre.

Il se contenait, ne disait rien, mais il avait le front toujours
plissé. Enfin un échec de Louvois, une reculade ridicule que fit un
officier qu'il protégeait en Italie, permit au roi de se soulager et
de le traiter brutalement. Il comprit que c'était la dernière goutte
qui, sur un vase comble, déborde et finit tout.

Il jeta ses papiers, sortit. Cette violente colère rentrée le frappa à
mort. L'apoplexie était chose ordinaire dans sa famille. Il fut
foudroyé à la lettre. On crut (sans vraisemblance) qu'il était mort
empoisonné.

Le roi fut allégé et respira. Il se promena dans ses jardins, et un
officier de Jacques et de la reine étant venu le complimenter, il
prononça ce mot très-significatif, «que leurs affaires n'en iraient
pas moins bien.»

Que voulait dire ce mot?

Que la descente en Angleterre, toujours refusée par Louvois, devenait
une chose possible; et sans doute aussi que l'affaire Grandval ne
serait pas abandonnée.

C'est très-probablement ce dernier point qui décida le roi à prendre
pour successeur d'un homme de tant d'expérience, un garçon de
vingt-cinq ans, le fils de Louvois, Barbezieux, qui avait ce grand
secret, et continua l'affaire. Il en est posé comme le chef et
l'organisateur dans l'interrogatoire de l'assassin. Mais sérieusement
Barbezieux, jeune et sans consistance, remplaçait-il ici Louvois?
Pouvait-il, comme eût fait son père, prendre sur lui le crime, se
contenter d'un vague _laisser faire_, frapper seul, avertir _après_,
de sorte que le roi n'eût de la chose que le profit et non le trouble?
Nullement. Un tel choix n'épargnait rien au roi, et il fallait dès
lors qu'il eût le terrible déboire d'avaler les médecines que Louvois
avalait pour lui, je veux dire les affaires secrètes et répugnantes,
la manipulation des trahisons anglaises qui lui venaient par
Saint-Germain, enfin l'affaire Grandval, cette horrible couleuvre. La
cour le vit avec étonnement changer dès lors de vie. Avec sa goutte et
ses cinquante-quatre ans, il se plongea dans le travail, un travail
solitaire, où, dit Dangeau, «il écrivait quatre heures par jour, _et
de sa main_» (août 1691). Était-ce pour la guerre? Point du tout.
Elle languit cette année. Il n'y eut presque plus rien depuis avril.
La grande affaire qui remplit tout, ce fut la mine que, de façon
diverse, on creusait sous Guillaume pour le faire sauter un matin.

Qui eût dit que la mort, tant désirée, de Louvois, assombrirait la
cour? C'est pourtant ce qui arriva. Les lourds secrets d'État, la
poste violée, les bastilles, la cruelle police militaire, toutes ces
besognes royales qui, dans sa rude main avaient si peu embarrassé,
étaient maintenant bien pesantes, lorsque le roi les remuait dans la
chambre même de madame de Maintenon. D'autant plus tâchait-elle
d'échapper, d'oublier, soit qu'à son oratoire elle mît tout cela
devant Dieu, soit qu'elle eût quelques heures pour aller à Saint-Cyr.
Elle eût voulu profiter davantage des communications de Fénelon. Mais
cet homme si fin aimait mieux être désiré. Il savait qu'au total,
l'analogie de sécheresse, de médiocrité la ramènerait toujours à
Saint-Sulpice et à Godet. Il resta à distance, la laissa solitaire. Il
en était de même des dames de Saint-Cyr. Dans leur respect tremblant,
elles lui cédaient tout, et lui refusaient tout (le coeur). La seule
qui l'aimât et celle qu'elle tourmentait le plus, la Maisonfort, lui
montrait généreusement ses résistances et sa saignante plaie. D'autant
plus s'acharnait-elle à celle-ci, et elle tournait là l'âcreté que lui
donnait sa sombre vie d'une position non reconnue, dont elle n'avait
que les misères.

Ajoutez que la royauté veut l'infini et ne peut presque rien. Mais ce
qu'elle ne pouvait en Europe, elle eût voulu le pouvoir à Saint-Cyr,
absorber l'infini d'une âme. La passion dominatrice s'entendait ici à
merveille avec la dévotion et le besoin d'expiation. Car une âme peut
payer pour d'autres (c'est le fond du dogme chrétien, l'antique idée
du sacrifice). Dans les nécessités cruelles où l'on se trouvait engagé
pour la défense de la foi, si ce grand but ne suffisait à sanctifier
les moyens, c'était quelque chose d'offrir les larmes de ces femmes
innocentes, le virginal martyre d'une jeune âme agréable à Dieu.




CHAPITRE V

LE DÉSASTRE DE LA HOGUE

1692


Tant que Colbert et Louvois ont vécu, le gouvernement, quelle que fût
sa violence, fut un gouvernement public et conduit politiquement. Du
jour de la mort de Louvois, c'est un gouvernement privé, où
l'intérieur gouverne, l'habitude domestique, la conscience religieuse.
La fiction royale n'en est plus une; c'est la réalité. Le roi règne
vraiment; plus de ministres, mais de simples commis. Le roi les
choisit même novices et incapables, pour s'assurer seul l'action.
Spectacle remarquable: dans ce moment critique où la France, sans
allié, isolée, épuisée, semble déjà s'affaisser sur elle-même,
quelqu'un se charge de soutenir la ruine. Qui? le roi même. Il
assistait jusqu'ici au conseil: désormais il agit. Chose nouvelle,
_il écrit de sa main_ nombre de choses où il veut le secret. Délivré
de Louvois, il prend la plume de ce roi des bureaux. «Point de
journée, dit Dangeau, où le roi ne travaille huit ou neuf heures (août
91, avril 92).»

Ce Louvois, quelle que fût sa fougue, n'étant ni dévot ni magnanime,
avait toujours gêné le roi. Il ne le laissait pas agir selon son coeur
pour ses hôtes de Saint-Germain. Toujours, il ajourna la grande idée
du règne, rêvée par les ardents du clergé dès le temps de Turenne, la
_croisade d'Angleterre_. À peine il avait consenti à la diversion
d'Irlande. Une chose, il est vrai, semblait appuyer ses avis: les deux
grandes puissances maritimes étaient unies, et, d'autre part,
l'émigration de nos officiers protestants nous avait affaiblis, et
brisait le nerf de la flotte. Si, bravant une lutte inégale, nous
faisions la folie de jouer notre va-tout dans une grande bataille
navale, si même, l'ayant gagnée, nous faisions une descente,
qu'adviendrait-il? Qu'en Angleterre les partis s'effaceraient, que
tous s'uniraient sous Guillaume, et que notre imprudence l'aurait pour
toujours affermi.

Donc Louvois poussait vers la terre, éloignait de la mer. Tout
opposées étaient les vues de madame de Maintenon. Elle ne disait rien,
et ne conseillait rien. Mais par Seignelay, par les trois gendres de
Colbert, les grands seigneurs dévots qui entouraient le roi, elle
appuyait les larmes et les prières de la reine d'Angleterre. Elle ne
disait rien, mais elle aimait bien mieux les expéditions maritimes, où
le roi n'allait pas, que ces campagnes de terre où la variété de mille
objets le sortait de ses habitudes. À Namur, soixante dames, qui
obtinrent la permission de sortir de la ville assiégée, vinrent le
payer de leurs plus doux regards. Après le siége de Mons, les jeunes
chanoinesses de cette ville firent événement par leur costume étrange,
absurdement joli, et leurs charmants bonnets pointus. (_V._ les
gravures du temps.) Tout cela n'était pas sans danger. D'autant plus
vivement, madame de Maintenon voulait la guerre navale, et tenir le
roi à Versailles. Fixée sur son ouvrage, silencieuse pendant le
conseil, la discrète personne parlait par l'attitude et ses tristes
regards.

Elle avait aux finances un homme à elle, Pontchartrain, et elle fit si
bien, que, malgré ses refus, ses protestations d'ignorance, il fut
chargé encore de la marine. C'était un homme intelligent, honnête, et
plus que Seignelay. Cet orgueilleux fils de Colbert ne dédaignait pas,
comme on a vu, _de faire des affaires_, de faire la course à son
profit. Rien de tel avec Pontchartrain. Son cruel génie de finances
n'agit jamais que pour le roi, pour les nécessités publiques. Ce
n'était pas sa faute si, sous un tel gouvernement, la première des
nécessités était le faste royal, le grand jeu de Marly, les solennels
voyages de la cour à l'armée, lorsque le roi menait les _dames_ en
Flandre. Ce qui faisait bien moins de bruit et coûtait gros pourtant,
c'était le travail souterrain des rats qui dévoraient Versailles.
J'appelle ainsi la mendicité sainte, la mendicité noble, qui, par cent
voies secrètes, arrivait à madame de Maintenon. Couvents nécessiteux,
nobles veuves et filles en péril dont une dot sauvait la vertu, enfin
les grandes maisons, ruinées par le jeu, qu'il fallait soutenir pour
l'honneur de la monarchie, tout cela grattait à la porte de cette mère
commune de la noblesse et de l'église. Pontchartrain, tant fût-il à
sec, n'avait garde de rien refuser. Il trouvait d'en haut ou d'en bas;
en bas, par des taxes nouvelles, en haut, par le retranchement de
quelque dépense publique.

La marine, en notre pays, est le ministère sur lequel ont toujours
grappillé les autres. Il était facile à prévoir que Pontchartrain, dans
ses besoins extrêmes, dévoré par la guerre et rongé par la cour, forcé
de ne ménager rien sur la campagne de Flandre, où le roi allait en
personne, immolerait la marine, ou la dirigerait dans l'intérêt seul
des finances. C'est ce qui arriva en 1691. L'objet de la campagne
maritime, pour lui, c'était une capture, l'enlèvement de la grande
flotte marchande du Levant, qui, disait-on, portait trente millions.
Ces millions attendus, espérés, entamés d'avance, c'était toute sa
pensée. Il y comptait. La vie d'un si grand État que la France, ses
urgentes nécessités, tout semblait tenir à cette petite et douteuse
affaire, au hasard des vents et des flots. Tourville eut des ordres en
ce sens, mais des ordres contradictoires. On voulait à la fois qu'il
protégeât nos côtes menacées, c'est-à-dire se tînt près, et qu'il
poursuivît, enlevât cette flotte marchande dans sa fuite, sa
dispersion, poursuite qui, infailliblement, allait l'éloigner de nos
côtes. Contradiction flagrante, qui fait douter s'il faut accuser
l'ineptie ou la perfidie des bureaux. Forbin, Villars, dans leurs
Mémoires, accusent nettement les ministres d'avoir voulu les perdre,
soit par des ordres écrits qu'on ne pouvait exécuter, soit par des
paroles équivoques, légères, qu'on retirait ensuite. Il est certain
que la _marine assise_ et bureaucrate était envieuse, malveillante,
autant que l'autre, la _marine agissante_, dorée, empanachée, des
brillants officiers de mer, était outrageusement orgueilleuse. Le
plumitif malicieusement embarrassait, parfois humiliait ces rois de
théâtre. Il y trouvait trop de facilité dans les accusations mutuelles
que les officiers envoyaient aux bureaux les uns contre les autres. La
révocation de l'édit de Nantes, qui en fit partir un grand nombre et
des meilleurs, laissa un germe de discorde parmi ceux qui restaient.
L'école de Duquesne (protestant, roturier), qui, si glorieusement,
tint l'Océan contre Ruyter, voyait avec tristesse la gloire, le
bonheur de Tourville, élève des galères de Malte et de Toulon.
Normand, comme Duquesne, mais chevalier de Malte, Tourville, par là,
semblait plus spécialement le marin catholique. Sa grande intelligence
de la tactique navale, sa belle tête, sa personne majestueuse et pour
ainsi dire rayonnante, le rendaient l'objet d'une grande faveur. Tel
homme et tel vaisseau. Sur le _Soleil royal_, splendide vaisseau de
plus de cent canons, le brillant amiral semblait plutôt un Dieu des
mers.

Une guerre sourde existait entre Tourville et le vieux marin Gabaret,
son lieutenant, élève de Duquesne. On ne sait pas précisément quelles
étaient les prétentions ou les accusations de celui-ci; une note de la
main de Tourville ferait penser que le vieux loup de mer osait douter
de sa valeur. Il se croit obligé, non pas de se justifier, du moins de
rappeler des actes de vigueur qui l'ont honoré tant de fois. D'autres
discordes existaient aux rangs moins élevés de la flotte, spécialement
entre M. de Villette, un nouveau catholique, parent de madame de
Maintenon, et M. d'Amfreville, gendre du maréchal de Bellefonds, à qui
on allait confier l'armée que l'on donnait à Jacques et la descente
d'Angleterre.

Tourville, en 91, manqua la flotte marchande, les trente millions tant
désirés, mais en récompense, il couvrit, rassura nos côtes. L'amiral
d'Angleterre, Russell, sous prétexte de faire escorte à ces marchands,
était sorti avec cent vaisseaux. C'était toute la marine anglaise. La
côte était très-effrayée. On ne savait pas où cette grande force
allait s'abattre. Ferait-elle une descente pour venger la nôtre en 90?
Elle pouvait encore emporter Brest, détruire notre grand établissement
sur l'Océan. La perte aurait été de bien autre importance que la
petite prise qui excitait tellement l'avidité de Pontchartrain.

Le rapport que Tourville fit de cette campagne, et qu'a publié Eugène
Sue (t. V, 38, 44), porte en marge des notes écrites d'une main
inconnue, malveillante à l'excès. On le chicane sur le nombre des
vaisseaux qu'avait Russell; on les réduit de nombre. On mêle à la
critique des mots sanglants, amers, injurieux, ceux-ci entre autres:
«On lui avait dit _de ne rien hasarder_, mais _cela ne signifie pas
qu'il faille_ continuellement _fuir au moindre bruit_ de l'approche
des ennemis sans jamais les voir.»

Et encore, p. 44, Tourville disant: «Je suis surpris que les ennemis
ne nous aient pas joints.» L'anonyme ajoute en marge cette cruelle
parole: «Peut-être n'_en avaient-ils pas plus d'envie que nous_.»

Tourville avait quarante-sept ans. Il venait de devenir riche tout à
coup par son mariage avec la veuve d'un fermier général. On disait
qu'il aimait l'argent, et n'avait pas voulu d'une fille pauvre. Sa
femme était (ou allait être) enceinte. On supposait que ce bonheur
récent pouvait calmer sa fougue guerrière et qu'il ne tenait pas à
être tué.

Il aurait pu récriminer fortement contre les bureaux. Soit pénurie,
soit négligence, la désorganisation entrait partout. Non-seulement on
faisait de mauvaises affaires, mais on les faisait mal. La
comptabilité, exacte et sévère sous Colbert, et qui eût conservé du
moins la lumière dans le désordre même, n'était plus régulière. Les
maux augmentaient d'autant plus que la trace en restait moins. Dès
lors, de plus en plus, on va s'égarant dans la nuit: nuit des
finances, nuit administrative, spécialement dans les fournitures, les
actes des munitionnaires. Un petit fait peindra ces temps. Je le
prends dans l'intéressant voyage de Chasles, franc et libre penseur.
C'était un simple écrivain de vaisseau, mais il ne cache pas avec
quelle horreur il voyait tous, employés, officiers, faire risée de la
chose publique. La Compagnie des Indes ayant du pain sur les vaisseaux
du roi, les munitionnaires de Brest n'en voulaient pas, voulaient
qu'il fût perdu. Le capitaine dit à Chasles: «Jetons-le à la mer. Ou
bien vendez-le à votre profit.»

Le grand ministère de la guerre allait encore par un reste de
l'impulsion de Louvois. Nous avions quatre cent cinquante mille
hommes, deux fois plus que dans la guerre de Hollande, mais deux fois
moins organisés. Ces vastes troupeaux d'hommes arrachés aux moissons
pour mourir de misère, la plupart n'étaient pas soldats. Chose bizarre
et fort coûteuse, tout était officiers, tout était cavaliers; cent
mille hommes de cavalerie! Des masses de valets à cheval; exemple, les
trente-cinq du petit duc de Saint-Simon, qui la première fois va en
guerre. Il y avait une bonne armée, celle du Nord, où allait le roi.
Et le reste faisait pitié.

On avait ramassé vers Cherbourg et Coutances une masse d'Irlandais,
mal nourris et déguenillés, avec les troupes françaises que Tourville
devait faire passer en Angleterre. L'affaire tenait uniquement à la
promptitude de l'exécution. Si Tourville eût passé en mars, il
n'aurait trouvé pour obstacle que fort peu de vaisseaux anglais, au
lieu qu'en attendant, il allait avoir affaire à la masse des flottes
anglaise et hollandaise. Alors on était sûr qu'il lui faudrait pour
passer un rude combat où, vainqueur même, il aurait peine à empêcher
les bateaux chargés de troupes d'être cruellement maltraités. On
attendait les vivres, l'équipement, les bas, les souliers. Les
munitionnaires _se firent attendre quinze jours_. Funeste et terrible
retard.

Tourville ne put partir de Brest que dans les premiers jours de mai
(du 9 au 12), et encore _il n'emportait pas ce qu'il fallait de
poudre_. Il y en avait à Valognes, à Carentan, partout. Et il n'y en
avait pas à Brest. Le peu qu'on emporta de poudre était mauvais.
«_Elle ne poussait pas le boulet_ moitié aussi loin que celle des
ennemis.» (Foucault, éd. de M. Baudry.)

Ainsi double malheur. Les munitions _en retard_ ne permirent de passer
qu'au prix d'un grand combat. Les munitions _défectueuses_ rendaient
la défaite infaillible.

M. de Tourville s'étant plaint que la poudre était mauvaise et ne
portait pas les boulets, un commis lui écrivit que, s'il trouvait que
la poudre ne portait pas assez loin, il n'avait qu'à s'approcher de
plus près des ennemis. (Valincourt, LVII, dans Villette.)

Une question tout autrement grave préoccupait la cour. _Le roi
irait-il à la guerre?_ Ce n'était pas l'avis de madame de Maintenon.
Tout changement à leur vie de Versailles si régulière, si arrangée,
lui semblait dangereux. Il fallait de deux choses l'une: ou abréger
excessivement et ridiculement la campagne, comme en 91, où le roi
s'absenta un mois pour voir assiéger Mons et revint en avril au grand
étonnement de l'Europe,--ou bien l'accompagner, ne le quitter d'un
pas.

Madame de Maintenon vainquit et l'on prit ce dernier parti. Habituée à
la vie renfermée, toujours serrée et calfeutrée, ne pouvant supporter
un souffle d'air, elle n'eût pu se hasarder avant le mois de mai. Et
d'ailleurs, on n'était pas prêt. La main de Louvois n'était plus là,
ni sa terrible activité. Le roi allait au pas des dames, lentement, à
petites journées. Le 11 mai, à Chantilly, il s'arrêta chez les Condé,
et dit solennellement à la cour: «Il y aura un grand combat en mer.
J'ai donné à Tourville un ordre _écrit de ma main_, pour qu'il
cherchât la flotte ennemie, et qu'il l'attaquât, _forte ou faible_,
partout où il la trouverait.»

Un peu plus loin, il sut que Tourville était sorti le 9 de Brest,
qu'il avait trente-sept vaisseaux, sans compter ceux que l'amiral
d'Estrées devait lui amener de Toulon. Ces derniers ne vinrent pas.

Les gens de bon sens s'inquiétaient. M. de Valincourt ayant dit à
Namur, dans la tente du roi, qu'on craignait pour la flotte, le duc de
Beauvilliers lui dit qu' «il n'y avoit rien à craindre; que le roi
savoit combien les vaisseaux ennemis étoient supérieurs en nombre,
mais qu'il savoit aussi que leurs boulets étoient plus petits que les
nôtres, et que trois boulets des ennemis sur un des nôtres ne
faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur les vaisseaux
ennemis.» (Valincourt, LVIII, dans Villette, et Henri Martin.)

Jacques et Tourville n'étaient guère mieux informés que le roi. Ils
croyaient que l'ennemi n'avait réuni que quarante vaisseaux. Rien
n'était moins exact. Dès mars, l'amiral anglais Delavall, devançant
les grands vents qui plus tard arrêtèrent d'Estrées, était sorti de la
Méditerranée; le 12 mars, il fut aux Dunes; et cela de lui-même, sans
avoir reçu d'ordre, devinant le danger public. En avril, toute la
flotte anglaise, de soixante-trois vaisseaux qui portaient quatre
mille canons, fut réunie. Les Hollandais, prompts cette fois, du 29
avril au 15 mai, y joignirent trente-six vaisseaux portant deux mille
six cents canons. Tourville ne réunit, en tout, que quarante-quatre
vaisseaux. Disproportion énorme. L'ordre, plus que léger, de combattre
quoi qu'il arrivât, était un ordre de périr.

Habitué par ses campagnes de terre à devancer de longtemps l'ennemi, à
se trouver prêt dès l'hiver, le roi crut qu'il en serait de même sur
l'élément où tout dépend du hasard des vents et des flots. Puis, on
s'inquiéta des lenteurs de Tourville, et on le poussa follement, comme
avait fait Seignelay en 1690. Enfin, du pays des romans, de la vaine
cour de Saint-Germain, un vent de folle illusion avait soufflé, gagné
le roi; c'était chose de foi à Versailles comme à Saint-Germain,
«_qu'il n'y aurait pas de combat_,» que l'Angleterre était excédée de
Guillaume, que la flotte ne venait au-devant de la nôtre que pour
reconnaître son roi. Tant de prières dans les églises, tant de voeux
des religieuses, les innocentes voix des demoiselles de Saint-Cyr,
avaient certainement touché Dieu.

La meilleure épée d'Angleterre, Marlborough, qui avait fait le mal,
promettait de le réparer. Il faisait savoir au roi Jacques qu'il ne
vivait plus que pour le repentir. Il le prouvait en ramenant la
princesse Anne à son père et à la nature. Le 1er décembre 91, elle
avait écrit à Jacques son profond désir d'expier la tendre compassion
qu'elle avait pour son infortune.

Le plus ardent des wighs, Russell, maintenant aigri, mécontent,
n'était pas loin d'appeler Jacques, de lui livrer la flotte. Un agent
jacobite, exagérant ce qu'avait dit Russell dans ses fureurs, donna, à
Saint-Germain, l'assurance positive de sa défection.

Les jacobites d'Angleterre étaient pleins d'espérance, lorsqu'arriva
de France une pièce étrange, un acte de Jacques, qu'on pouvait appeler
un coup de canon que lui-même tirait sur son propre parti. Il était
déjà entouré et de nos troupes et de son armée irlandaise, au bord de
la mer, à la Hogue. Il ne lui manquait, pour passer, qu'une victoire
de Tourville ou la défection de Russell. La mer porte à la tête. Il
était sûr de son affaire. Qu'était-ce que ce petit fossé de la Manche
pour l'arrêter? Il crut qu'il était beau, noble, loyal, de faire d'ici
un acte de roi, de constater qu'il n'était pas lié des lâches
amnisties que donnaient en son nom les renards et les doubles traîtres
qui allaient et venaient entre les deux partis. Il disait nettement à
l'Angleterre ce qu'elle avait à attendre. Outre certains coupables
marqués pour la mort, des classes entières, très-nombreuses, étaient
menacées: tous les juges, avocats, témoins, qui avaient, n'importe
comment, participé au jugement des jacobites, tous ceux qui avaient
dévoilé les projets de Saint-Germain, tous les juges de paix qui
tarderaient à se déclarer pour Jacques, tous les geôliers qui ne
délivreraient pas sur l'heure les prisonniers,--livrés à la rigueur
des lois!

Les amis de Jacques en frémirent. Cette déclaration mettait dix mille
têtes sur le billot. Elle épouvantait l'Angleterre, lui faisait voir
parfaitement ce que pourrait être l'invasion. Telle serait la justice
paternelle du roi. Et qu'attendre, de plus, de la licence militaire de
ceux qu'il amenait?

On devine aisément avec quelle force cette terreur agit. L'Angleterre
frémit, se serra. Marie et Guillaume le virent; ils fermèrent
l'oreille aux accusations dont on les troublait de toutes parts. Ils
sentirent que, devant une telle unité nationale, les traîtres ne
pouvaient pas trahir. Pensée vraie et hardie. Une déclaration de la
reine fut lue le 15 mai à la flotte par l'amiral Russell lui-même;
elle annonçait qu'elle mettait dans ses marins une absolue confiance.
Des cris d'enthousiasme l'accueillirent. La flotte appareilla (17
mai), résolue et loyale, impatiente du combat.

Le roi était en route et fort loin vers Namur. Pontchartrain, enfin
averti, mais n'osant révoquer un ordre écrit de la main du roi, lui
envoie un courrier. Long et très-long retard. Ce ne fut que le 27 mai
qu'arriva à la Hogue un autre ordre du roi qui dispensait Tourville de
combattre, lui disait d'attendre d'Estrées. Cet ordre lui fut envoyé,
mais ne lui parvint pas. Le 28, un Suédois, qui passait par hasard,
lui dit les forces de l'ennemi et l'avertit de ce que le brouillard
lui cachait, que cette immense flotte était là devant lui.

Tourville avait l'ordre de combattre. Il n'avait nul besoin de
consulter ses officiers. Mais il ne fut pas fâché d'humilier ceux qui
l'accusaient de prudence. Tous ayant donné leur avis (y compris le
vieux Gabaret), l'avis unanime de ne pas combattre, Tourville dit
froidement que l'on combattrait, tira l'ordre de sa poche, leur montra
l'écriture du roi. Et il donna à Gabaret le poste le moins exposé.

Il alla droit à l'ennemi, mais avec peu d'ensemble. Si inférieur en
nombre, il le fut encore plus parce que le vent manquait, et que ses
vaisseaux n'arrivaient pas en même temps. «Il y avait, dit Villette,
du vide, de la confusion sur toute la ligne. Des quarante-quatre
vaisseaux, la moitié seulement combattait. On ne peut pas comprendre
comment les Anglais, si supérieurs en force, perdirent l'avantage de
tenir nos vaisseaux enveloppés.»

Tourville le fut deux fois, par cinq, six vaisseaux à la fois, et ne
résista que par miracle. Les trente-six vaisseaux hollandais se
laissèrent occuper par quatorze des nôtres, et ne firent pas de grands
efforts. La journée, au total, fut très-glorieuse pour nous. Les
ennemis avaient perdu deux vaisseaux, les Français pas un seul.

Mais on avait beaucoup souffert. On ne pouvait recommencer le
lendemain ce terrible combat. Tourville avait besoin d'une retraite.
Il n'y en avait qu'une, bien éloignée, le port de Brest. Cherbourg
n'existait pas. Nos autres ports ont tous un même inconvénient: on n'y
entre pas à toute heure; une flotte battue, un vaisseau poursuivi de
près par l'ennemi, n'y ont accès qu'aux heures de haute marée. On
dépense beaucoup aux ports des vieilles villes, qui la plupart ne
vaudront jamais rien, au lieu de prendre les havres naturels, préparés
par la mer, où l'on entrerait même à l'heure du reflux. C'est ce qui
ressort à merveille des travaux récents de M. Havart.

Le 30 mai, Tourville avait trente-cinq vaisseaux; neuf étaient
dispersés. La flotte ennemie apparaissait avec ses cent vaisseaux. Il
n'y avait plus de poudre. Son vaisseau amiral, le magnifique _Soleil
royal_, percé, criblé, se traînait lentement; il retardait les autres
et compromettait tout. Tourville aurait dû le sentir. Mais les deux
capitaines du _Soleil_ ne voulaient pour rien laisser leur vaisseau,
ils aimaient mieux s'abîmer là. Tourville ne tranchait pas par un
ordre précis, craignant d'être accusé par eux. Il fallut que Villette
l'allât trouver, lui arrachât cet ordre, le fît passer sur un meilleur
vaisseau.

On marcha mieux alors, et, pour aller plus vite, on hasarda de passer
le raz blanchard, étroit et dangereux passage entre la terre et les
îles. La lenteur d'un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux
vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize
étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers
l'ennemi; dix restèrent à la Hogue.

L'ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on
sortir de là? Jean Bart, certainement, l'eût essayé; il eût passé ou
se fût fait sauter. On n'eût pas longtemps été poursuivi; nous étions
bien meilleurs voiliers; les Hollandais, surtout, étaient très-lourds
et seraient restés en arrière. Seulement il fallait de la poudre.
Jacques et le maréchal Bellefonds, qui étaient sur le rivage avec
leurs troupes, n'en avaient pas. On en chercha à Valogne et à
Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur
avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.

Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds,
était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de
Port-Royal. Il avait montré à la guerre une grande fermeté. Mais sa
gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait
contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une
était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demi-janséniste,
qui longtemps le tint en disgrâce, l'avait pourtant recommandé ici. On
voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.

Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille.
Il avait sur la flotte son gendre d'Amfreville; il repoussa l'avis
d'une sortie désespérée, où il pouvait périr. Il y avait aussi son
neveu Scepville, un maladroit, qui, pour la seconde fois, avait échoué
son vaisseau. Bellefonds eût voulu, pour couvrir cette sottise, qu'on
fît échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d'être
blâmé du roi. Si on l'eût fait à temps, si l'on eût entouré ces
vaisseaux échoués d'estacades, défendues par l'armée de terre, on les
aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport
des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et
les eaux peu profondes où les Anglais aussi n'auraient pu arriver
qu'en chaloupes. L'obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de
la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d'honneur dans
le corps orgueilleux dont il était, s'il eût accepté, pour se
défendre, le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins
suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer
quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.

Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais
personne n'osait prendre d'initiative. Ils craignaient tous les
terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant
qu'ils en vinssent à l'échouage. Mais ils le firent avec un moyen
terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas.
Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n'étaient pas en
mer; ils n'étaient pas à terre. Point d'estacade autour. Nulle entente
même pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l'air d'avoir perdu
l'esprit. Des matelots, démoralisés, volaient ce qu'ils pouvaient.
Villette brûlait, pour que l'ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville
éteignait, soutenant obstinément qu'il était sûr de sauver tout.

Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient
qu'il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes.
Ils brûlèrent d'abord le vaisseau du maladroit Scepville, qui seul
était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la
côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il
eût fallu au moins qu'il fût soutenu d'une vive canonnade de
Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal, il ménagea parfaitement
l'orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macaulay, pour orner la
victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les
régiments de Bellefonds, qui «lâchèrent pied.» Il n'y eut rien de tel.
Ces régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n'eurent
point à fuir. Il n'y eut point de combat. Sans sortir de leurs
barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.

Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un
magasin à poudre, ou des canons chargés partaient d'eux-mêmes. Jacques
et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d'artifice, mais
ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3 cependant, la
marée ramena l'ennemi, et Tourville, avec ses marins, essaya de
défendre les vaisseaux qui restaient. Il n'eut d'autre secours que
quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde aux Anglais. Ils
n'en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s'en
allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux
marchands, qu'ils emmenèrent à la barbe de Jacques, chantant par
dérision: _God save the king!_

Il n'y eut jamais chose si honteuse. L'inertie de Jacques et de
Bellefonds fit l'amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais,
de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs
balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d'un officier qui
était à côté de lui.

Grand coup pour Pontchartrain. Mais il n'envoya la nouvelle à Namur
que peu à peu, en plusieurs fois, et très-habilement adoucie, Namur se
rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont
Tourville, avec son petit nombre, s'était si bien tiré; on regrettait
seulement son beau vaisseau. Le roi n'en comprit que la gloire. Il
était au plus haut de la sienne et dans l'empyrée. Namur, la fameuse
_pucelle_, comme on l'appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle
livrait les voies et de Liége, et des Pays-Bas, et de la
Basse-Allemagne. Le Vauban hollandais, Cohorn, s'était mis dans la
place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais
le beau, le sublime, le charmant de l'affaire, c'est que tout cela
s'était fait devant le pauvre prince d'Orange, qui, avec quatre-vingt
mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de
Luxembourg, ne pouvant l'attaquer qu'en passant deux rivières, où
Luxembourg l'eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les
dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes
avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son
faux délire, il faisait l'ode emphatique de Namur. Mais le roi se
fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit,
imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l'adressa au
public, à la postérité.

Le 8, on sut tout le malheur. On dit: «Il nous en coûte quinze
vaisseaux.» (Dangeau.) Et puis, on parla d'autre chose.

Il nous semble que jusqu'ici l'histoire a fait un peu comme la cour,
ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non
de l'incalculable portée de l'événement.

Sous ce dernier rapport, c'est le grand fait du temps. C'est, au temps
de Louis XIV, ce que fut au XVIe siècle le désastre de l'Armada. Les
brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie
de Neerwinde, les fameux siéges de Mons et de Namur, les audaces
incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La
Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le noeud de l'avenir
(1692).

C'est de ce jour que date la confiance de l'Angleterre, qui sur mer se
crut invincible. On s'en étonne, quand on voit qu'avec cent vaisseaux
elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance
augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors
notre ministère et qu'il imposa à nos flottes. Il commença une guerre
de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais,
mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de
l'Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa
surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en
vain la chasse. Plus de grande bataille navale. Dès l'année qui suit
la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche,
d'éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l'ennemi
paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l'Anglais ne voit rien qui
résiste, et il se figure qu'on n'ose l'attendre. Il s'habitue à
poursuivre, à se croire supérieur. Il croît d'audace, et le coeur lui
grandit.

Ce qui ne fut pas moins fatal, mais très-inattendu, cette affaire
navale fit un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours
qui suivent, en présence d'une armée dont on ne sut faire aucun usage,
l'ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler
nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea
étrangement les idées de l'Europe et spécialement de l'Angleterre.

La vraie cause de ce bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni
un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale,
à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que
s'accroître. L'Angleterre n'eut garde de se dire tout cela pour
s'expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la
première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et
elle dut à cette folie commune, qui rallia tous les partis, une chose
admirable que n'eût pas donnée la sagesse: l'_unité nationale_
qu'elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan,
sa générosité subite, ses grands sacrifices d'argent, obstinés et
croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle
jura de ne pas s'arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à
Ryswick, puisqu'elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi
_élu du peuple_ contre le roi _héréditaire_, autrement dit le droit
moderne.




CHAPITRE VI

STEINKERQUE--SAINT-CYR DEVIENT UN MONASTÈRE

1692-1696


La France, après ce coup cruel et honteux de la Hogue, entamée d'autre
part par le prince Eugène et le jeune Schomberg qui pénétraient en
Dauphiné, la France était en fête. Fête d'apparat, officielle.
Luxembourg, surpris par Guillaume dans le bois de Steinkerque, et ne
pouvant faire usage de son immense cavalerie, la mit à pied, et, par
un grand effort, avec de grandes pertes, gagna une bataille brillante,
de peu de résultat. De quinze mille morts ou blessés, nous en eûmes
sept mille. Le succès retentit, surtout parce que les princes,
Bourbon, Chartres, Vendôme, se battirent en simples mortels.

C'était l'aube pour eux (une heure après midi), quand vint cette
surprise. En grand négligé du matin, ils n'eurent pas le loisir de
faire la solennelle toilette que les seigneurs faisaient pour la
bataille (_V._ La Feuillade dans Saint-Simon). Le débraillé de l'habit
ordinaire était alors extrême (Bonnard, XVIII), et digne de leurs
moeurs; point de gilet sous le pourpoint, la chemise tout en évidence,
et des culottes lâches, quasi tombantes. Conti, sur tout cela, avec un
instinct féminin de molle grâce italienne (sa mère était des Mancini),
jeta un ornement de hasard, une écharpe qu'il se roula autour du cou.
Il était fort aimé parce que le roi le détestait. Avec beaucoup
d'esprit et de valeur, une figure charmante, il avait l'excentricité
de sa maîtresse (madame la duchesse); ils se moquaient de tout, de
leur amour et de la nature même, se passaient l'un à l'autre leurs
bizarres infidélités. Ce hasard de Steinkerque fit une mode. De ces
héros du vice et de la mode, celle-ci gagna chez tout le monde, à la
cour, à la ville. Les femmes coquettement se mirent au cou l'écharpe
de bataille.

Elles trouvaient cette mode brave et jolie. Cela ne cachait rien, mais
jouait sur le sein. On l'appelait une _Steinkerque_. Masculine parure
qui allait bien avec le haut bonnet, effronté et hardi. Par contre,
les hommes portent les mouches et le manchon (_Collection_ Bonnard).

Huit jours après Steinkerque, une honte éclatait. Guillaume faisait le
procès de Grandval, l'homme envoyé de Saint-Germain (12 août 92). Sans
torture, sans espoir de grâce, sentant quelque remords peut-être, il
déclara la part que Jacques, Louvois et Barbezieux avaient eue à
l'affaire. Madame de Maintenon n'avait rien ignoré. Le tout imprimé,
publié, nullement démenti par la cour de Versailles.

La guerre languit. Car, on n'en pouvait plus. De longues pluies
détruisaient les récoltes. Le paysan mourait de faim, et, ce qui
semblait bien plus dur, la noblesse ne touchait plus rien, ni de
place, ni de revenu. Avec cette vaine bouffissure de Namur, de
Steinkerque, le roi désirait fort la paix, mais la désirait seul. La
tentative d'assassinat était un préliminaire fâcheux aux négociations.
Un seul des alliés ouvrait l'oreille, celui dont on n'avait que faire,
le pape (Innocent XII). Dans le cours de 92, on supplia, on le
fléchit. On lui fit accepter une rétractation des propositions
gallicanes, un désaveu de l'assemblée de 1682, c'est-à-dire l'abandon
des vieilles libertés de notre Église. Les évêques, nommés par le roi,
qui ne pouvaient avoir leurs bulles de Rome, furent trop heureux
d'écrire, un à un, leur soumission, leur repentir.

Cette humiliation, les revers de la Boyne, de la Hogue, la détresse
publique, devaient changer Versailles et ne pouvaient manquer
d'influer sur Saint-Cyr.

Les contre-coups des grands événements viennent tous aboutir à la
chambre de madame de Maintenon. De cette chambre, secrète et muette,
transpire pourtant l'effet moral de tout cela, les aigreurs, les
tristesses; on les entrevoit dans ses lettres, et on les voit en plein
dans ses exécutions sur la maison d'épreuves où elle manifestait son
âme. De 1690 à 1693, pendant ces trois années de guerres, de siéges
et de batailles, sa guerre qu'elle poursuit, c'est la réduction de
Saint-Cyr et de la Maisonfort à la vie religieuse.

D'accord avec Godet, elle y employait Fénelon. Elle allait jusqu'à
dire ces paroles imprudentes, peu mesurées: «Voyez l'abbé de Fénelon.
_Accoutumez-vous à vivre avec lui._» Pour faire de celui-ci un
instrument docile, elle lui présenta un leurre, l'espoir de la diriger
elle-même (et par elle le roi et la France). Elle lui fit la prière
flatteuse _de lui dire ses défauts_. S'il eût pris cela au sérieux, il
empiétait sur Godet et se perdait. Godet eût éclaté, dénoncé ses
doctrines. Il ne tomba pas dans le piége. Dans sa réponse prudente,
admirable de diplomatie, il recule, il pose en principe _qu'il ne faut
qu'un seul directeur_.

Rien de plus sévère, rien de plus flatteur que cette lettre. Il lui
accorde généreusement toutes _les vertus mondaines_ (sauf de jolis
petits défauts). Puis, il voudrait que ces vertus disparussent dans
une plus pure, la haute spiritualité, l'amour de Dieu. Elle est née
modeste et timide; elle se défie trop d'elle-même. Là une stratégie
merveilleuse de préceptes contradictoires: ne pas se mêler des
affaires, cependant faire faire de bons choix, soutenir les honnêtes
gens qui sont en place, faire donner du pouvoir à MM. de Beauvilliers
et de Chevreuse. Il faut ouvrir le coeur du roi par une conduite
_ingénue_, _enfantine_. Ce sont les mots qu'on aurait adressés à une
femme de vingt ans.

Il n'est pas dupe d'elle, et pourtant il la sert. Il conduit peu à peu
la Maisonfort où elle veut. Sous l'ascendant de ce doux conseiller, de
douceur impérieuse, la pauvre personne éperdue et désorientée promet
de faire ce que voudront les plus honnêtes gens, Fénelon et Godet
(celui-ci assisté de deux lazaristes, MM. Tiberge et Brisacier). Et
elle abandonne son sort. Combien il lui en coûte! «Elle m'a raconté,
dit Phélippeaux, qu'elle s'était retirée devant le Saint-Sacrement,
dans une étrange angoisse. Quand elle sût la décision de ces
messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute
la nuit un torrent de larmes.» (Phélippeaux, 38.)

La vive joie de madame de Maintenon est très-frappante dans ses
lettres: «Vous voilà donc dans le fond _de cet abîme où l'on commence
à prendre pied_. Vous savez de qui je tiens cette phrase. Je le verrai
demain. Laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse!
etc.»

Dans ce bonheur, la Maisonfort fit pourtant quelques plaintes à ce peu
fidèle défenseur qui l'avait si peu défendue. Rien de plus sec que sa
réponse, et je dirai, de plus cruel. «Quand Dieu ne donne rien au
dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide, etc.»
Pas un mot de compassion. Où est ce mouvement de Racine, qui, la
voyant pleurer, au moins lui essuyait les yeux? Il avait sa leçon
apprise, et l'intérêt de son parti l'obligeait de ménager sa fortune
incertaine. Sa petite église visait pour lui de loin à un grand siége,
à l'archevêché de Paris. Alors sans doute, il eût repris Saint-Cyr,
repris la Maisonfort, qui, travaillant sous lui, fût devenue près de
sa protectrice le grand appui du quiétisme.

Malgré cette prudence excessive, il n'inquiétait pas moins Godet.
Celui-ci, fort habile sous son sec et plat extérieur, attendait et
laissait passer le goût éphémère que madame de Maintenon avait
(croyait avoir) pour le quiétisme. Il patientait, ne disait rien et
suivait tout de l'oeil. Seulement, comme évêque de Chartres, il prit
en août 91 une position forte à Saint-Cyr. Il y fit ses lazaristes,
Tiberge et Brisacier, directeurs officiels.

Il fit mieux. Devinant qu'à ce rude contact, les coeurs se
fermeraient, et qu'on ne saurait rien, il introduisit deux dames à
Saint-Cyr, personnes sûres et intelligentes, qui jouèrent à merveille
leur personnage. Elles surent écouter. Elles obtinrent confiance.
Elles firent parler la Maisonfort, parurent charmées, touchées de ces
nouvelles dévotions. Elle ne fit nulle difficulté de livrer à ces
chères amies ses sentiments les plus secrets. Tout cela, jour par
jour, rapporté, dénoncé. Quand Godet eut de bonnes preuves écrites et
qu'il pouvait montrer, il éclata. Il déclara à madame de Maintenon
qu'une hérésie existait dans Saint-Cyr.

Saint-Simon dit qu'elle fut étonnée. Mais dès longtemps elle savait
tout, et même participait à tout. Ce qui est vrai, c'est qu'elle fut
effrayée. Qu'eût-ce été si tout droit il eût porté cela au roi? si la
sage personne, que le roi croyait la prudence même, eût été convaincue
d'avoir suivi une folle, d'avoir eu, à cet âge, une échappée de coeur?
Elle ne sut nullement gré à la Maisonfort d'avoir été si expansive
pour _ses amies_. Et pourquoi avait-elle _des amies_? Cela la
refroidit pour elle. Elle la gronde dans une lettre. Sans oser trop
se mettre encore en flagrante contradiction avec elle-même, ni tourner
brusquement contre madame Guyon, elle dit que cette haute doctrine ne
convient pas à tous, et que Saint-Cyr doit se mener par les voies
simples (par les lazaristes et Godet).

Godet fut très-adroit. Il avait inquiété madame de Maintenon sur les
doctrines, mais savait bien qu'elle y était peu engagée, qu'elle ne
tenait qu'aux personnes, à celle qu'elle voulait décidément
s'approprier. Sans délai, ni ménagement, courtisan sous sa forme rude,
il fit ce qu'il fallait pour sceller, murer sur la Maisonfort les
portes de cette maison. Le 2 février 92, assisté de ses lazaristes, il
lui fit déclaration qu'elle devait _sortir_ ou se faire religieuse.
Nous l'apprenons par la lettre où sa protectrice la félicite de ne pas
vouloir sortir.

Sortir? mais où aller? Elle était restée là sept années, les plus
belles de la jeunesse, sans récompense ni salaire, et, au bout de ce
temps, on la mettait nue dans la rue. Pâlie de travail et de larmes,
retournerait-elle vers le monde, qu'elle ne connaît plus, le vaste
monde froid, étranger? Plus de famille; la maison paternelle est
fermée par la belle-mère et une soeur à marier. Un couvent? et lequel
osera la recevoir? Madame Brinon, à sa sortie, n'en trouva pas un qui
s'ouvrît; elle fût restée sur le pavé sans la bonté courageuse d'une
princesse allemande. «--Mais, dira-t-on, si elle restait seule?»
Comment eût-elle vécu? Eût-elle travaillé de ses mains? Les dames de
Saint-Cyr étaient, il est vrai, grandes tapissières. Il eût paru
étrange, pourtant, qu'une demoiselle noble gagnât sa vie ainsi. On
n'eût pas voulu y croire, et on l'eût dite _entretenue_ (ce mot entre
alors dans la langue). La calomnie, dont on accable si aisément une
femme sans défense, eût mis en interdit sa pauvre petite industrie.

L'ordre cruel de sortir ou de se faire religieuse lui fut donné en
plein hiver. La dure exécution se fit entre deux fêtes, lorsqu'on
célébrait le mariage de deux bâtards du roi, celui du duc du Maine
avec la fille du prince de Condé, celui de mademoiselle de Blois avec
le duc de Chartres. Le roi se donnait le bonheur de glorifier son
vieux péché, d'égaler, de mêler aux vrais princes du sang ces enfants
du scandale. Des dots monstrueuses furent données. Tout était à
Versailles pompe et lumières, banquets, tables de jeu. Tout à
Saint-Cyr douleur et deuil.

Un petit fait que nous fournissent les lettres de madame de Maintenon,
ne contribua pas peu, je crois, à la rendre cruelle, à l'éloigner des
voies d'indulgence et de liberté où madame Guyon l'avait un moment
engagée. Dans une des instructions éternelles dont elle fatiguait les
demoiselles de Saint-Cyr, une étourdie eut l'imprudence de rire. Une
autre, qui jouait très-bien dans _Athalie_, se montra orgueilleuse et
un peu indisciplinée. Ces choses durent l'aigrir et la sécher encore.
Elle s'en prit moins aux enfants qu'aux jeunes dames qui les
formaient. C'est depuis ce moment surtout qu'elle voulut les dompter,
briser les humbles et timides résistances qu'elles laissaient voir
encore, et réduire la maison à l'absolue dépendance d'un couvent.
Supérieure réelle de Saint-Cyr, et sa future abbesse (si elle avait
perdu le roi), elle pouvait exercer là le plus complet pouvoir qui
peut-être fût sur la terre.

Qu'était réellement ce pouvoir des abbesses? Plusieurs prêchaient.
Mais leur grande prétention (on le voit dans sainte Thérèse et
ailleurs) était de confesser. Dans nombre d'abbayes le confesseur
n'était qu'un valet principal, et l'abbesse était tout. Ce pouvoir
d'homme, elle l'exerçait comme femme dans un détail impitoyable, où
tout homme aurait épargné les répugnances féminines. La religieuse
devait, ou mentir devant Dieu, ou faire des aveux humiliants, parfois
irritants. Si elle éludait ou cachait, ou seulement en était
soupçonnée, on la domptait par cent moyens. _Au nom de l'obéissance_,
on pouvait lui imposer tout. Le pouvoir médical, autant que
pénitentiaire, était dans les mains de l'abbesse, qui exigeait les
saignées canoniques, faisait jeûner, ou, pis encore, mettait sa
victime au régime mortel des froids poisons. Elle pouvait sans cause
infliger de dures pénitences, flagellations, humiliations publiques,
la fatigue cruelle de rester des jours entiers à genoux. On la forçait
de dénoncer ses soeurs, de se faire haïr, éviter. Sinon, de noirs
cachots, à rendre folle une femme peureuse, comme celle (_V. plus
haut_, 1610) qu'on faisait coucher dans dans un vieil ossuaire et sur
les os des morts. Même sans employer ces rigueurs corporelles, par la
torture morale d'une incessante inquisition, une femme acharnée à
réduire une femme, pouvait bien la désespérer. Parfois, c'était la
jalousie qui la poussait. Souvent l'orgueil et l'instinct tyrannique,
cette curiosité perverse (la maladie des cloîtres) qui veut savoir et
voir de part en part. Redoutable exigence, lorsque l'abbesse était un
bel esprit, comme celle de Fontevrault, la soeur de Montespan, ou bien
un esprit de police, une femme née directeur, comme eût été à
Saint-Cyr madame de Maintenon.

Quelle que fût cette perspective, la Maisonfort céda et se livra.
Madame de Maintenon, qui la caressait fort, l'appelait «sa fille,» et
se disait de plus en plus «sa mère,» avait rompu pourtant avec les
douces doctrines qui, un moment, les avait tant liées, et qui seules
pouvaient la mener à accepter le sacrifice. Elle ne s'y résigne que
pour le quiétisme, pour Fénelon, qu'elle croit garder comme directeur.
Elle déclare qu'elle ne fera de voeux que dans ses mains, ne recevra
le coup que de lui.

Elle le reçoit le 1er mars. Dans quel état, grand Dieu! Elle avoua
avec désespoir, avec honte, que son esprit troublé croyait de moins en
moins, _qu'elle doutait_. Un tel mot aurait dû arrêter court ces
hommes, s'ils eussent eu le respect de Dieu, celui du sacrement.
L'homme de bois, Godet, passa outre; et Fénelon n'osa rien objecter.
Elle dit ce qu'on voulait. Elle le dit et s'évanouit.

Elle se réveilla sous le froid de la mort, et prit cela pour une paix.
Mais il y eut bientôt une terrible réaction de la vie et de la nature.
Dans tout ce mois de mars 92, elle passa par d'affreux combats, des
mouvements contraires, tantôt des efforts d'abandon religieux, tantôt
des retours de jeunesse, de douloureuse humanité.

Ses barbares médecins, par leur affreux remède, avaient fait dans
cette personne, née si raisonnable, un volcan.

Fénelon avait exécuté ce qu'on voulait de lui; il s'éloigna. Sa lettre
du 7 juin est curieuse. Il est très-occupé. Il ne renonce pas à
l'aller voir de loin en loin. Mais n'a-t-elle pas son supérieur? Bref,
il s'en va. Il l'a amenée là, et il l'y laisse. À qui? À la personne
qu'il n'ose même nommer, le vrai directeur et l'unique, madame de
Maintenon.

L'infortunée tomba dans une grande solitude. Toutes ces faibles femmes
se tenaient à l'écart. Elles se sentaient observées, épiées. Ni dames,
ni demoiselles n'osaient même penser. Une dame en fit compliment à
madame de Maintenon: «Consolez-vous, madame, nos filles n'ont plus le
sens commun.»

Elle était loin de se consoler. Elle avait cru tenir cette victime,
mais, dans l'état où on l'avait mise, on ne tenait rien du tout. La
Maisonfort flottait, battue du plus cruel orage. Une autre eût eu le
coeur percé. Madame de Maintenon n'est qu'aigrie, irritée, et c'est à
ce moment qu'elle lui écrit ce mot cruel et ironique: «Vous faites
consister la piété en mouvements, abandons, renoncements. Mais quel
est le renoncement de celle qui veut avoir _le corps à son aise_ et
l'esprit en liberté?» (31 mars 92.)

Flèche aiguë et empoisonnée. Basse insulte. _Avoir le corps à l'aise_,
cela signifie-t-il manger le pain amer qu'elle gagne à Saint-Cyr? Ou
bien voudrait-on dire que ce coeur pur, ailé, et qui vola si haut, ne
pleure que de laisser les sensuelles joies de la terre?

On voit ici la vérité de ce que dit la Palatine. Cette femme de
calcul, de décence, de convenance, en perdait le sens par moments,
dans de vrais accès de fureur.

Elle se décida à frapper le grand coup. Le 27 août 92, elle n'alla pas
à Saint-Cyr. Mais elle y envoya le roi. Jamais il n'avait désiré que
Saint-Cyr fût un monastère, et il avait quelque pitié de ces jeunes
dames. Il y alla à regret. Il les fit appeler, et leur dit _qu'il
voulait_ qu'elles fussent religieuses. Elles y étaient si tremblantes,
si interdites, qu'elles ne purent même pleurer. De vingt-sept qu'elles
étaient, une seule osa parler. C'était mademoiselle La Loubère, qui
avait vingt-quatre ans, vierge sage, s'il en fut, qu'on avait faite,
pour sa beauté, sa sagesse, supérieure (nominale). Elle pria le roi de
trouver bon qu'elle ne prît pas le voile. Elle se retira dans un
couvent d'Ursulines, où elle enseigna les enfants jusqu'à sa mort.

La sentence fut exécutée sur-le-champ en ce qu'elle avait de plus dur.
Madame de Maintenon fit venir d'un couvent de Chaillot, que protégeait
la cour de Saint-Germain, des soeurs Augustines, rudes, grossières,
pour plier à la vie monacale les dames de Saint-Cyr, des personnes
tellement affinées, lettrées, qu'elle avait tant gâtées, et qui durent
souffrir d'autant plus.

Ces Augustines avaient si peu de coeur que dans les longs offices, aux
grandes chaleurs de l'été, elles exigeaient qu'on restât toujours à
genoux. Les petites filles n'en avaient pas la force et
s'évanouissaient. Madame de Maintenon elle-même trouva que c'était
trop.

Elle trônait alors, comme mère de l'Église, absolue, mais ayant perdu
cette dernière grâce de femme qu'elle avait eue encore à ce moment de
quiétisme et d'amitié. Ce qu'elle fut alors, insipide, ennuyeuse,
regardez-le au Louvre, sous le royal brocart bleu mêlé d'or dont elle
est affublée dans le plat portrait de Mignard.

Dans cette révolution, le sage Fénelon, contre Godet, s'était mis à
couvert en se donnant un confesseur jésuite. Ayant baisé la griffe, il
se croyait en sûreté.

La Maisonfort n'imite pas cette prudence. Comme elle a tout perdu,
elle n'a guère à ménager. Quand la mère de l'Église donne à Saint-Cyr
ses règlements, minutieux, impérieux, elle s'en moque, éclate contre
ces petitesses.

Les dames firent leurs voeux, la plupart en décembre 93. En 94, la
Maisonfort franchit le dernier pas, passa sous le drap mortuaire.
Fénelon prêchait ce jour-là le bonheur de la mort religieuse. Elle ne
la subit que pour lui. L'archevêché de Paris était alors vacant.

La Maisonfort, pour reprendre crédit et soutenir Fénelon près de la
dame toute-puissante, revint à elle, fit sa volonté, et s'abandonna
sans retour.

On dit que ces exécutions étaient peu agréables au roi, et qu'il en
était triste. La succession de ces prises d'habit était comme un
convoi perpétuel. En 1698, une seule restait à voiler, mademoiselle de
Lastic, belle personne qui, pour sa taille royale et son noble
visage, avait joué Assuérus. Racine était présent à sa prise d'habit.
Il se troubla, versa des larmes, dont rit madame de Maintenon.

Triste temps, désormais stérile, et déjà loin du temps d'Esther. Le
génie fut glacé. Un grand silence commença.




CHAPITRE VII

NEERWINDE--AFFAISSEMENT--PAIX DE RYSWICK

1693-1698


La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait
reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela?
C'est que la guerre devint, de politique qu'elle était, une guerre
personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et
de l'invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l'affaire
Grandval, si honteusement démasquée. Il en voulait beaucoup aux
princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne
lui faisaient pas moins la guerre; il voulait _châtier_ le Palatin, le
Savoyard. Il les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs
châteaux de famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. À cet
ordre de destruction, Catinat répond: «Je puis assurer Votre Majesté
que l'on exécutera _avec passion et ressentiment_ ce qu'elle
ordonne.» Il était spécifié expressément que la ruine,
l'extermination, commencée sur les paysans, s'étendrait désormais à la
noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l'horrible
événement d'Heidelberg.

Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont
nullement sentis dans les très-froids mémoires du temps. Le seul
historien ici, c'est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne
l'aimait guère, et je ne m'en étonne pas. Son génie fier et tendre,
même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J'ai
parlé des _Atlas_ et de la petite _Andromède_, où l'on croit
reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements
d'enfants. En 1688, un voyage qu'il fit à Versailles le remplit de
mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi
bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant
bouffi, dit: «Retire-toi de mon soleil.»

Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna
un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être
goûtée. C'est le _petit Alexandre_ qu'on voit au Louvre. On s'y arrête
peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée par l'artiste), fait
qu'on en détourne les yeux. C'est le vulgaire _bel homme_ sur un gros
cheval fort lancé. Il galope, comme un lourd centaure, sans remarquer
ce qu'il écrase, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de
femme, si ce n'est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos.
Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que
notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en
saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible
soldat, désarmé, mais de force énorme, n'est nullement aplati encore;
il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d'airain qui
porte à terre et ne plie pas, fait arc-boutant, porte le cavalier. Et
bien plus, il porte un mourant, autre jeune figure, qui touche
justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle
craque; on l'entend. De la main gauche, il s'arrache les cheveux, et
la droite en appelle au ciel.

Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans
cuirasse ont l'air d'être les deux frères. C'est le peuple, ceux-ci,
le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a
péri pour sauver le foyer.

Je ne connais aucun monument d'art qui plus fortement morde au coeur.
Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n'en donne pas ce qui
en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni
ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté
effrénée, qu'hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille
gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins
s'amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d'un rire sauvage qui
partout fait pleurer. Les généraux donnent l'exemple. Luxembourg est
l'autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient
du roi un congé pour se faire soigner d'une honteuse maladie (il
revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des
gaietés si débordées qu'un beau jeune Allemand, un prince souverain,
est forcé de tirer l'épée (_V._ Madame). Tels généraux et tels
soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l'officier, font de la
guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.

Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela,
présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, ayant
tué un seigneur cousu d'or, jette le vil métal et le renvoie à
l'ennemi. À Neerwinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés,
Ruvigny, qui s'était emporté au milieu d'eux et allait être pris, ne
voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. À la
destruction d'Heidelberg, ils faisaient l'aumône d'une main à ceux
même qu'ils ruinaient de l'autre.

La campagne de 93 s'ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle
qu'en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq
villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à
l'incendie, ajoute la démolition; le pic, la poudre y travaillèrent.
Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres;
Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais hélas!
ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les
personnes mêmes. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté
Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin
paraissait un plus sûr asile. C'est pour cela justement qu'elle fut si
odieusement insultée.

Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d'Heidelberg
voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des
Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes
toutes hérissées d'épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau
connu des Allemands, l'homme des grosses exécutions, était là, et
couvait la ville. La lettre d'un bourgeois qui vit et subit
l'événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l'agonie de terreur où on
était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au
château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la
miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus
d'un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent
pour entrer au château. On s'étouffe, on s'écrase aux portes. Les
faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s'entassent
dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue
pourtant un peu, puis bat, joue et s'amuse, met de pauvres gens sans
chemise. Mais ceci n'était rien. Quand ils entrent aux églises et
voient cette immense proie de femmes tremblantes, l'orgie alors se
rue, l'outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les
bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées
sur l'autel.

Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir
les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens
Électeurs. Effroyable spectacle! Ils arrivent dans leurs bandelettes,
traînés la tête en bas. Nul officier, nul chef n'eût osé empêcher
cela. Le père de la duchesse d'Orléans, de Madame, fut
très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui fit, le
traînant par les pieds, son triomphe autour de l'église.

Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu'il y a de plus
favorable aux Français, dit qu'un de nos officiers le sauva avec sa
famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le
soir aux quatre coins de la ville, pour n'être pas brûlées, les
victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette
grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la
nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore
leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la
place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans
une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des
têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze
mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre,
en faire ce qu'ils voudraient. Ils étaient dispersés, éperdus, ne
pouvaient même se rejoindre. On n'entendait que des cris de douleur,
du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne
s'arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle
nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées;
les nouveau-nés mangés des chiens!

L'homme d'Heidelberg ajoute avec une douceur surprenante: «Il y eut,
dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent
de leur bourse les ravages et les incendies qu'ils ne faisaient que
par ordre.»

L'armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle
s'affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi
venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la
saison, et cependant le prince d'Orange n'avait pu mettre à fin le
grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. Il n'avait
pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant
pris Mons et Namur, visait Liége ou Bruxelles. Il prit poste à
Louvain, d'où il était à demi-route pour secourir également les deux
villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n'était
pas bonne. Liége, français de coeur, ne voulait pas de son secours,
et, s'il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.

L'armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d'espoir. Les
princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d'officiers de
chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles. On
s'amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman
satirique où sa soeur, la belle Conti (qu'elle y nommait Julie, fille
d'Auguste), avait les moeurs de Messaline. On se croyait établi là, et
on s'y était arrangé. Tout à coup ordre de départ. Le roi retourne.
Pour faire un siége, il faut une bataille, et il ne veut pas la
livrer. Même reculade qu'en 76 devant Bouchain, ici plus triste
encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux
genoux du roi. Un conseil que l'on tînt se garda bien d'être moins
sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c'est qu'après son départ
elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.

Luxembourg sentait bien quel serait l'effet en Europe, si, avec une
armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d'un
détachement qu'on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il
le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liége, y jeta
vingt mille hommes. Il n'en avait que cinquante mille contre
quatre-vingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et
d'obstination. Le village de Neerwinden, où il s'était fortifié, fut
défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français
étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à
terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable
par la Jarretière qu'il portait et son étoile de diamants. Trop
faible, il refusait le poids de la cuirasse que l'on portait encore.
Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l'une effleura
sa perruque, l'autre son habit; une autre le serra au côté de si près
qu'elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note
ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n'est
pas ici entre les forts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus
faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l'un fit les
brillantes charges et l'autre couvrit l'armée anglaise par une fière
retraite qu'on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)

Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser
la terre. On se battait des deux côtés avec une fureur inexplicable.
Il n'y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est
le sauvage enivrement de la guerre. Il va toujours croissant, sans
cause. Les Français, en 90, avaient tué et brûlé en Piémont. Les
Piémontais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93,
l'armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n'avait provoqué.
Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l'hiver,
l'habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune
était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4
octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français
catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français
protestants, s'y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par
rivalité de guerre, par cette émulation féroce qu'on vit dans la
guerre de Trente ans. Les catholiques avaient la baïonnette, récemment
adoptée chez nous. Ils ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans
cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la
bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de
Savoie, furent égorgés jusqu'au dernier.

La guerre, en mer, n'était pas moins terrible, et le commerce avait
cessé. La France avait tout l'avantage d'un pays ruiné, point de
marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de
matelots inoccupés, donc, grande facilité d'attaque. La misère
excessive, les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols (quatre francs
d'aujourd'hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La
marine de France ne songea plus qu'aux prises. Le roi se fit pirate.
Je veux dire qu'on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de
main lucratifs. On n'osait plus sortir de Londres ou d'Amsterdam qu'en
grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents
vaisseaux marchands, en une fois, ce qu'on appelait la flotte du
Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d'Estrées,
plus heureux qu'en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos
cette énorme flotte. Ils battent, ils dispersent, ils détruisent,
calamité immense. Quelque Français qu'on soit, comment se réjouir de
ces grandes destructions de paisibles marchands, pères de famille
étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne
profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos
ennemis, nous rapportaient fort peu. Pontchartrain en tirait quelques
millions à peine. La guerre s'en irritait, s'envenimait. L'Angleterre
enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les
sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de
Ryswick.

Ce qui exaspéra l'Anglais, c'est que, depuis la Hogue, se croyant le
maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant
Dunkerque, il tenait à grand frais une escadre permanente, et Jean
Bart sortait à toute heure.

Il s'appelait Bart, et non Barth, c'est-à-dire qu'il était Français,
d'origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De
longue date, les Bart s'étaient établis à Dunkerque pour se faire
pêcheurs d'hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient
tant de cas de ces Dunkerquois, qu'ils n'en prenaient pas un sans le
faire pendre. Mais on n'en prenait guère; ils se faisaient sauter.
Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le _Renard de la
mer_.

Il y avait dans ces familles, où l'on ne savait lire, une science
étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout
cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connaissaient les
bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les
jours, les heures, les passes très-précises où l'on pouvait parfois
voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des
tempêtes où personne n'aurait su le faire. Ils faisaient des choses
insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La
mer, dans cette intimité qu'ils avaient avec elle, leur permettait de
hasarder ce qui eût fait périr tout autre. Le forçat protestant
Marteilhe vit le frère de Jean Bart (un pêcheur, toujours gris),
sauver ainsi la flotte des galères qu'on avait si imprudemment mises
dans l'Océan. Par un horrible temps, où l'on ne ramait plus, ce Bart
osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la
flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était au quai de
Dunkerque.

Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pêche, de la
contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos
flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu'ils firent à
l'Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a
quelques traits (plus nobles) de Montbars l'exterminateur.

Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à
l'école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa
férocité. Mais il avait l'ambition de servir un bien autre chef. Il
alla se donner au grand Ruyter, jusqu'à vingt et un ans. Ainsi, tout
jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup
du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à
Chatham, où il resta tant qu'il voulut. Un tel fait crée des hommes.
Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.

C'était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus,
une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant
d'Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande
vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant,
charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il
n'avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu'il
le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement
vraisemblable. Bart parlait peu, n'écoutait pas, ayant toujours sa
guerre en tête, quelque chose devant les yeux. Quelle? La mer, la mer
de Hollande, la grande mer aux harengs. Il en avait un sens parfait,
profond. Il savait que c'était là les vraies mines d'or qui soldaient
la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l'idée fixe de
Jean Bart eût été d'y croiser toujours, vers le nord et vers la
Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous
Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu'on
organisât une croisière de légères frégates pour inquiéter, empêcher
le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt
réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l'Océan des points de
ralliement déterminés d'avance. Cruelle idée, mais de génie, qui
devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontchartrain opposa
d'abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit
réussir l'idée et se l'appropria. Les résultats en furent immenses. On
ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés.
Devant les grandes flottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait
comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (_V._
son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs
redoutés bâtiments. Forbin montait les _Jeux_, et Jean Bart la
_Railleuse_. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes
de l'abordage et du triple péril d'un combat à mort sans retraite
entre la mer et l'incendie. Il paraît qu'il y a là des douceurs, des
délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient
largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et
de jeu, trouvait pourtant dans l'abordage de bien autres plaisirs. Il
raconte qu'il tremblait d'abord, puis s'y délectait tellement qu'il
allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins
terrible. Mais pas un d'eux n'a emporté la gloire de l'Ours du Nord,
qui, seul, put toujours entrer et sortir de Dunkerque avec liberté, et
qui, sans parler de ses prises sur les Anglais, à la Hollande seule
prit ou brûla sept cents vaisseaux.

Cet homme, qui fit tant de prises, eut des millions, en main, n'eut
pas grande faveur et ne fit pas fortune. Il avait 2,000 livres de
pension. Ce ne fut que fort tard, près de sa mort, que le roi le fit
chef d'escadre. Il laissa 24,000 francs. Il fut payé de bien autre
monnaie, en gloire proverbiale et populaire. Il eut cet insigne
bonheur, en 94, de nourrir la France affamée. Il prit un grand convoi,
qui fit tomber le boisseau de blé de trente francs à trois. La
nouvelle, portée à Versailles par le fils de Jean Bart, mit partout
une grande joie. Le roi lui donna la noblesse, dont il n'avait que
faire. Mieux avisée, une femme charmante, qui, dans ses vices, gardait
du coeur, pourtant, la fille de la Vallière, princesse de Conti, pour
porter à son père, lui remit une fleur.

Ces coups d'audace et d'héroïsme, le grand succès que Jean Bart eut
encore peu après, en brûlant 55 vaisseaux, n'empêchaient pas les
grandes flottes des Anglais de dominer la mer. Ils vinrent à leur aise
insulter cruellement nos ports en 93 et 94, par les machines
infernales qui menacèrent Saint-Malo, détruisirent Dieppe, mutilèrent
Dunkerque et le Havre. Ils auraient certainement occupé Brest, si
Marlborough ne nous eût avertis de cette expédition. Vauban y accourut
à temps et écrasa les assaillants. Grande honte, pourtant, de n'avoir
été sauvé que par l'avis d'un traître.

Chose plus humiliante et plus inattendue, Guillaume prit l'ascendant
sur terre. Luxembourg était mort; le roi l'avait remplacé par son ami
d'enfance, Villeroi, le brillant, _le charmant_ (toutes les femmes
l'appelaient ainsi), irrésistible à cinquante ans. Mais tel il ne fut
pas sur le champ de bataille. Il emmenait, il est vrai, un bagage
embarrassant, le jeune duc du Maine, qu'il fallait faire briller et ne
pas exposer. Cette fine petite fouine de cour, dressée au demi-jour
dans la chambre d'une femme, ne supporta pas la lumière, défaillit
devant l'ennemi. On pouvait accabler à part Vaudemont, lieutenant de
Guillaume; mais il fallait une bataille. Le succès était sûr, Villeroi
l'avait promis au roi. Au moment, le petit homme n'eut pas même la
force de déguiser sa peur. On demandait ses ordres, il demanda son
confesseur. Pendant qu'il songe à son salut, Vaudemont accomplit le
sien. Rien ne fut plus sensible au roi que cette honte. Personne n'osa
l'en avertir. Il ne l'apprit que par les gorges chaudes qu'en firent
les gazettes hollandaises. Il eût étouffé de mauvaise humeur, si, pour
une occasion légère, il n'eût cassé sa canne sur le dos d'un laquais.
Il ne recula pas devant la vengeance plus directe, que promettaient
les nouveaux complots contre Guillaume.

Celui-ci, dans cette campagne, trouva son apogée. La fortune, qui si
longtemps avait chicané avec lui, vaincue par la persévérance, rendit
hommage à la sagesse. Tel fut le secret, l'admirable rapidité de ses
opérations, qu'avant qu'on se fût mis en garde, ses forces (anglaises
et alliées) convergèrent vers Namur. Boufflers n'eut que le temps de
s'y jeter. Ce très-bon général y avait avec lui toute une armée, seize
mille hommes. La grande armée de Villeroi arrivait. À Versailles, on
croyait Guillaume en danger. Mais l'art d'attaquer et de défendre les
places, désormais régularisé, permit au très-habile Cohorn de
reprendre Namur aussi bien que Vauban, naguère, avait su le lui
prendre. Les gardes de Guillaume et autres troupes anglaises se
montrèrent dans l'attaque, à travers le fer et le feu, d'une ténacité
surprenante. La ville fut prise le 6 juillet, Boufflers renfermé dans
le château.

Que faisait Villeroi? Il se promenait en Flandre et en Brabant. Il
écrasait de bombes la ville inoffensive de Bruxelles, pour venger,
disait-il, nos ports incendiés. Six couvents, quinze cents maisons
anéantis. Des masses de dentelles, de tapisseries brûlées. Force
femmes tuées, ou qui moururent de peur. L'électrice de Bavière en fit
une fausse couche. Cette barbare et ridicule expédition ne pouvait
faire manquer l'affaire de Guillaume. Villeroi vint enfin, ayant
ramassé 80,000 hommes, en vue de Namur. Boufflers, du haut de sa
citadelle, le voyait déjà, l'espérait, écoutait avec joie la promesse
du salut, une salve de cent coups de canon que lui fit Villeroi.
C'était l'heure attendue. À Versailles, le roi, madame de Maintenon,
avaient communié, et le saint-sacrement était exposé dans la chapelle.
Guillaume, comme tout le monde, croyait à la bataille. Le 19 juillet,
tout était prêt. Mais Villeroi avait vu la bonne position de
Guillaume; il battit en retraite. Et Boufflers, sans espoir, ayant,
pour son honneur, repoussé encore un assaut, rendit la citadelle (26
août 1694).

Très-grand événement militaire, le plus grand depuis cinquante ans. La
France y perdit l'ascendant qui datait de la bataille de Rocroi.

Les Anglais, d'orgueil et de joie, perdirent presque l'esprit. Maîtres
des mers, ils crurent l'être de la terre. Ils s'exagérèrent même la
valeur du succès, l'estimant très-grossièrement comme une supériorité
de race et de vigueur physique. Tout l'honneur de l'affaire fut pour
un certain Cutts, dont on fit un Ajax, et dont on dit des choses
ridicules. Ce Cutts, assurait-on, était si fort qu'il avait passé à
travers le feu sans se brûler. Swift en fit une farce: _Description de
la Salamandre._

Le héros, après Cutts, et plus justement, fut Guillaume.
«L'Angleterre, quoi qu'il fît, était décidée dès lors à trouver tout
bien» (Macaulay). L'Europe reconnut son incontestable grandeur. La
coalition lui obéit (moins le duc de Savoie, que regagna la France).
Sa marche fut facile et simple. Tout alla au torrent des Whigs, et,
pour la première fois, il y eut un ministère vraiment parlementaire.
Guillaume, sans crainte ni danger, lâcha la presse et la fit libre.
Elle était tout entière pour lui. La banque naissante de Londres reçut
de toutes parts des capitaux pour les prêter largement au roi. Cela
tranchait la question d'avenir. On savait bien que Jacques, s'il
revenait, n'en payerait pas un sol; il eût plutôt fait pendre les
prêteurs. Ceux-ci, de plus en plus nombreux, furent d'ardents
orangistes. L'Angleterre, entraînée par eux, fit pour ainsi dire au
dernier vivant avec Guillaume. La Banque devint le fort et la
forteresse des Whigs. Le parti déclinant des Tories se réfugia surtout
dans l'Église.

Le plus flatteur, peut-être, pour Guillaume, fut l'admiration de la
cour de France, qui lui rendit enfin justice. Un jacobite distingué,
Middleton, ayant quitté Guillaume et venant à Versailles, fut étonné
d'entendre dire au roi et aux ministres: «C'est un grand homme.» Il
n'en pouvait croire ses oreilles.

Jamais une vie personnelle n'eut un tel poids dans la balance du sort.
Jamais aussi on ne désira plus que cette vie fut tranchée. Le fils de
Jacques, le froid et très-intelligent Berwick, raconte qu'il détailla
au roi un nouveau plan d'assassinat, et que Louis XIV n'y fit aucune
objection. Seulement il voulait ne donner des troupes qu'_après_ le
meurtre, lorsque l'insurrection aurait déjà éclaté. Les jacobites les
désiraient _avant_.

Macaulay explique parfaitement les deux complots qui se tramaient,
l'un, celui de Charnock, qui, pendant deux années, y travailla à
Londres; l'autre, celui d'un Barclay, homme de Saint-Germain, qui en
sortit sous le prétexte, alors admis et à la mode, d'aller se faire
guérir de certain mal. Vingt autres, dans le même but, quittèrent un à
un Saint-Germain. L'affaire était manipulée à Londres par un bon
moine. Il était arrangé qu'un dimanche, Guillaume passant pour aller à
l'office ou à la chasse, on tirerait sur lui. Le coup n'était pas mal
monté. Mais l'hésitation du roi de France, la tardive arrivée des
troupes à Calais, l'apparition de Jacques, tout cela ralentissait ou
compromettait le complot. Il fallait beaucoup d'hommes. Un défaillit,
et dit ce qu'il savait. L'affaire dès lors fut terrible pour Jacques,
terrible pour la France. Elle créa pour Guillaume une telle unanimité,
qu'il n'y en avait pas eu de pareille depuis la Conspiration des
poudres. Tout ce qui, en Angleterre, savait écrire, s'engagea par
écrit à défendre ou venger le roi. Il y eut 314,000 signatures.
Guillaume se sentit si haut, si fort, dans ce moment, qu'il ne voulut
savoir aucun des noms des traîtres; il fit couper la tête aux
assassins qui offrirent de les révéler. Un délateur tardif lui
désignait les chefs des Whigs; Guillaume fit venir et embrassa les
dénoncés.

Louis XIV, ayant détaché la Savoie de la coalition, hésitait à subir
la condition humiliante que l'épuisement lui imposait, _la
reconnaissance de Guillaume_. La Chambre des communes supplia
celui-ci de n'accorder nulle négociation, si, au premier article, il
n'était reconnu roi d'Angleterre. La France était si bas, que l'impôt
ne rendait plus rien. Le désespoir fit perdre le respect. Un grand cri
de douleur, de révolution, échappe au Mirabeau du temps, un petit juge
de Rouen, l'immortel Boisguilbert (1697). Nous en parlerons tout à
l'heure.

Au contraire, le crédit anglais se relevait. L'_Hypothèque générale_,
la création d'un fonds consolidé, rassurant les prêteurs, Guillaume
eut l'argent qu'il voulut: il se retrouva riche et fort à la fin de
cette longue guerre. Nous, nous étions _in extremis_. Contre l'Espagne
même, «qui ne put réunir mille hommes,» nous avions eu peu de succès.
Nous n'occupâmes Barcelone que par l'abandon de la garnison espagnole.
En Amérique, on surprit Carthagène. Une société d'armateurs envoya une
flotte sous l'amiral Pointis, qui, sans scrupule, se fit aider par
douze cents flibustiers. Effroyable assistance, qui fit, dans une
ville rendue par capitulation, un des plus grands malheurs du siècle.
Il y avait à Carthagène d'énormes masses d'or qu'on devait partager
avec les flibustiers. Mais Pointis vola les voleurs, enleva les
lingots en mer. Les flibustiers, exaspérés, se vengèrent sur la pauvre
ville, renouvelèrent plus cruellement les horreurs d'Heidelberg, et
firent subir aux femmes la plus infâme exécution.

Ce honteux et barbare succès ne relevait pas nos affaires. Il fallut
se soumettre à avaler l'amère pilule, _reconnaître Guillaume_,
promettre de ne plus le troubler dans la possession de ses trois
royaumes, _de n'aider plus ses ennemis_ ni les conspirateurs (1698).

Il fallut rendre tout ce qu'on avait pris depuis le traité de Nimègue
(1678) et restituer tous les vols. L'Empire encore cette fois perdit
seul; on garda l'Alsace.

La question n'était pas moins tranchée et sur terre et sur mer, par la
Hogue et Namur, contre la France et le catholicisme. L'Angleterre se
sentit le pilote des affaires humaines, et se dit: _Rule! Britannia!_




CHAPITRE VIII

MISÈRE--DISSOLUTION--LIBERTINS--QUIÉTISTES--ESSOR DU SACRÉ-COEUR

1696-1700


La France, par moments, a de nobles réveils; elle se souvient alors
des grands hommes et des grandes choses. La mémoire lui revient, et
son âme est hantée d'illustres revenants qui, dans leur temps, furent
cette âme elle-même. Qu'un de ces moments vienne! puissions-nous voir,
sur le pont de Rouen, vis-à-vis de Corneille, la statue d'un grand
citoyen, qui, cent années avant 89, fit partir de Rouen la voix
première de la Révolution, avec autant de force et plus de gravité que
ne fit plus tard Mirabeau.

Cet homme, courageux entre tous, était juge au bailliage de Normandie
(petit tribunal de première instance); il s'appelait Pesant de
Boisguilbert. Son admirable livre, _le Réveil de la France_, précéda
de dix ans _la Dîme royale_ de Vauban et les secrets mémoires que
Fénelon envoyait de Cambrai à Versailles.

Sa supériorité sur eux est de deux sortes: l'audace de l'initiative,
l'originalité des vues.

Nous ne voulons rien ôter à Vauban ni à Fénelon. Mais cependant que
risquaient-ils? Vauban, un maréchal, sacré par nos victoires, par tant
de siéges heureux qui avaient fait la victoire du roi, Vauban,
bouclier de la France, et, comme tel, inviolable, propose dans sa
_Dîme_ une réforme aussi timide qu'elle est impraticable, de lever
l'impôt en nature. Il s'adresse au roi et à la noblesse, promet à
celle-ci de la relever, de lui rendre de grands avantages. (Voir la
collection de ses mém. à la Bibliothèque.)

Fénelon, à l'époque de sa grande faveur près de madame de Maintenon,
vers 1693, lorsqu'elle le pria de lui dire à elle-même _ses propres
défauts_, fit dans la même forme (et certainement à sa prière) une
lettre au roi sur ses défauts, sur ceux de son gouvernement. Madame de
Maintenon parle de cette lettre (en 95 à Noailles, v. Rulhières), mais
elle ne dit point du tout que la lettre fut montrée au roi. Il
faudrait ignorer la cour et sa situation, toute l'histoire du temps,
ignorer la timidité de madame de Maintenon, ignorer l'orgueil
irritable du roi, pour croire qu'elle hasarda d'envoyer une telle
lettre anonyme à son adresse. L'auteur, trouvé bien vite par les
limiers de la police, eût été droit à la Bastille. Ce fut évidemment
une chose confidentielle, un amusement entre elle, Fénelon, les ducs
et duchesses de Beauvilliers et de Chevreuse. Les filles du roi
écrivaient contre lui des lettres et des chansons. Le petit groupe
quiétiste put faire contre lui des mémoires.

Plus tard, Fénelon, archevêque de Cambrai, prince d'Empire, exilé dans
son diocèse, ne pouvant rien craindre de plus, n'ayant rien à faire
qu'à attendre la mort du roi et l'avénement de son élève, put être
hardi tout à son aise. Le _Télémaque_, publié en 1700 (contre sa
volonté, dit-on), lui avait aliéné le roi pour toujours. La glace
ainsi cassée décidément, il put écrire et envoyer aux ducs de
Beauvilliers et de Chevreuse des mémoires sur la situation de la
France. Ces très-prudents, très-timides amis, lisaient cela au duc de
Bourgogne, mais auprès du roi n'en usaient (s'ils en usèrent jamais)
qu'avec d'infinis ménagements. Dans ces mémoires, que voulait Fénelon?
Soulager le peuple _en relevant la noblesse_, faire le traité des
moutons et des loups. Il voulait, dans le _Télémaque_, pacifier la
société en l'immobilisant en castes invariables, dont chacune
porterait tel habit. Salente est copié sur le pensionnat de Saint-Cyr.

Tout cela fut écrit visiblement pour une petite société de grands
seigneurs. Fénelon en est de naissance; c'est à la noblesse qu'il
parle.

Avec plus de douceur et de désintéressement, ses idées diffèrent peu
de celles de Saint-Simon et de Boulainvilliers.

Boisguilbert parle au peuple, à tous. C'est sa première et redoutable
originalité. Pour la réforme, il attend peu d'en haut.

Il pose cette réforme dans une grande simplicité: «_La permission pour
le peuple de labourer, de commercer_,» de vivre, d'échapper aux cent
mille liens créés, pour la plupart, par la bureaucratie, la
réglementation infinie de Colbert, tellement aggravée encore depuis sa
mort.

D'où viennent tous les maux de la France?

1º _On ne consomme plus_, on ne peut consommer. L'impôt, la rente,
absorbent tout. L'impôt est proportionnel en sens inverse. Une ferme
de quatre mille livres de rente paye dix écus; une de quatre cents
livres paye cent écus. La première, dix fois plus forte, paye dix fois
moins; donc, au total, le riche paye _cent fois moins_ que le pauvre.

2º _On ne circule plus._ Les aides et les douanes empêchent le
transport. Les denrées pourrissent et périssent. Le droit sur le
détail est tel qu'un sou de vin se vend vingt sous. Les commis,
maîtres des auberges qui sont sous leur terreur, se chargent de leur
vendre du vin. Ils tuent toutes celles des campagnes. On fait huit
lieues sans boire, sans trouver un abri.

À qui la faute? Là, l'auteur montre un grand courage. La faute? aux
financiers, _aux traitants_, qui ruinent le pays pour leur profit, non
pour l'État. Et, derrière les traitants, il voit la main _des
princes_, qui partagent avec eux. Plus loin encore, en remontant dans
le passé, il voit _l'Église_. Elle s'est fait donner _le domaine_
royal, qui jadis dispensait d'impôt. Elle a enlevé _la dîme_ au roi,
qui, à la place, a mis la taille.

Ainsi «les biens du peuple ont été saisis.»--Qui dit cela? Le peuple
même. «Dans ces mémoires, _quinze millions d'hommes_ parlent _contre
trois cents personnes_ qui s'enrichissent de leur ruine.»

Terrible et menaçante désignation, qui, en face de la nation, montre
le gouffre: les princes, hauts seigneurs et traitants, qui ensemble
dévorent toute la substance publique.

Le principal remède, selon lui, c'est de rendre la _taille générale_,
de tailler tout, princes, nobles et clergé, d'y joindre un impôt
uniforme _par feu_, de supprimer les aides, les douanes intérieures,
de rendre le mouvement au pays, à la France le droit de commercer avec
la France.

Remède insuffisant, comme on l'a dit. On lui reproche aussi, avec
raison, de s'exagérer le passé, d'y placer je ne sais quel paradis qui
ne fut jamais. Il est trop dur, injuste pour Colbert, ne tient pas
compte de la fatalité qui a pesé sur lui, l'a fait agir contre ses
idées propres.

Avec tous ces défauts, c'est encore Boisguilbert qui donne la plus
précieuse lumière sur ce passé. Nous lui devons d'avoir marqué le
point précis de la révolution qui, au milieu du siècle, fit passer la
propriété des mains des travailleurs aux mains improductives. Sous la
terrible administration de Mazarin, surtout de 1648 à 1651, pendant la
Fronde, la taille fut doublée par l'État. Et cet État, d'ailleurs, ne
maintenant aucun ordre public, les riches, les notables, firent en
famille, à leur profit, d'inégales et d'injustes répartitions de
l'impôt. Les petits propriétaires, nés sous Sully et Richelieu, furent
écrasés, et se hâtèrent de vendre à vil prix aux seigneurs de
paroisse.

Grande et cruelle révolution. Les seigneurs ne restèrent pas là pour
profiter de ces terres achetées. Ils vinrent à la cour tant qu'ils
purent, et pendant qu'ils s'y ruinaient, leur intendant, pressurant le
fermier, rendant le travail misérable, les ruinait d'une autre façon.
Les nobles, tant favorisés, ne vivotaient pourtant qu'en empruntant.
Cela fut dévoilé quand ils demandèrent et obtinrent du roi qu'on
laisserait leurs emprunts inconnus, qu'on supprimerait la publicité
des hypothèques, établie par Colbert. Mais qui pouvait avoir le
courage de leur prêter? Leur intendant, qui seul savait au vrai ce
qu'ils avaient encore, et qui ne prêtait qu'à coup sûr sur ces biens
que lui-même avait dans les mains. C'est la principale origine des
_traitants_, des Boisfranc, Crozat, Bechameil, et autres, qui
_traitèrent_ dans l'impôt, dans les fermes royales, et ruinèrent
l'État, comme ils avaient ruiné leurs maîtres.

«Mais ces traitants, devenus seigneurs, propriétaires de terre, ils
avaient des fermiers qui la leur labouraient. Pourquoi est-elle
improductive?» Les nouveaux maîtres sont absents, comme l'ont été les
vrais seigneurs. De cette terre qu'ils n'ont vue jamais, ils tirent
beaucoup. Elle est deux fois mangée par la rente et l'impôt. Les
bestiaux disparaissent, et avec eux l'engrais et la fécondité. Enfin,
sur cette agriculture éreintée, comme la bête agonisante au combat de
taureaux, arrive le _matador_, le tueur; c'est l'_Enregistrement_.
Dans l'intérêt fiscal, il veut des mutations fréquentes, et défend les
baux à longs termes, qui auraient pu encore intéresser le fermier à la
terre et perpétuer la culture!

«Et le noble, que deviendra-t-il?» C'est ce grand peuple en guenilles
élégantes, qui pique les assiettes des seigneurs, qui mendie une
place dans les bureaux de Pontchartrain, de Barbezieux ou de Torcy.
«Pour travailler?» Fi donc! Pour se vouer au plus profond repos. Le
commis-noble a le mépris, l'horreur du travail, à ce point que tout se
paralyse. À la mort du grand roi, on trouva à la Bastille un homme qui
depuis trente-cinq ans y était sans savoir pourquoi. C'était une
méprise; on l'avait mis là pour un autre, et, dans ces trente-cinq
ans, on n'avait pas eu le temps de chercher son dossier.

Des professions nouvelles commencent pour la noblesse. D'innombrables
tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la
chevalerie nouvelle; un mot a enrichi la langue: _chevalier
d'industrie_. Pour toute industrie, d'autres n'ont que leur élégance,
une figure de fille effrontée.

Dans la collection des modes de Bonnard, regardez ce joli jeune homme
qui, adossé aux piliers de la scène, dans une gracieuse pose, éclipse
les acteurs. Ce garçon avisé fait déjà le commerce que fera demain
Richelieu, héros du genre, qui, de chaque maîtresse, prendra au moins
douze louis.

Ce qui, sous Henri III et du temps du père de Condé, de Mazarin, etc.,
s'appelait les moeurs italiennes; ce qu'on notait alors comme
excentricité, devient fort ordinaire en France. Vers le milieu du
siècle, Monsieur, Choisy et autres, s'habillaient volontiers en
femmes. Burlesque carnaval de quelques jeunes fous, qui peut-être
choquait moins encore que l'habit d'homme efféminé qu'on porte
généralement aux temps de la vieillesse de Louis XIV. La parure
féminine, mouches et manchon, etc., mêlée au costume viril, est
l'enseigne dégradante et comme le drapeau d'un ambigu de vices
effrontément unis et étalés.

Même immoralité dans les modes de femmes. Les gravures très-soignées
de modes, étant la plupart des portraits de grandes dames bien
connues, sont significatives. Elles n'ont plus les beaux traits
classiques des Ninon et des Montespan, ni le riche épanouissement
qu'on montrait sans façon. Le diable n'y perd rien. Si l'on ne laisse
plus voir de dos, d'épaules, le peu qu'on montre et que l'on semble
offrir, n'est que plus provoquant. Le front tout découvert, les
cheveux relevés dont on voit toutes les racines, le très-haut peigne
ou bonnet diadème, ont une audace qui ne correspond guère à des
visages d'enfants à traits petits et mous. Cette enfance, si peu
naïve, avec la steinkerque masculine, leur donne l'air de mignons de
sérail ou de fripons de pages qui auraient volé des habits de femme.
Telles elles voulaient être, pour plaire à la dépravation.

À peine, aux premiers moments du mariage et pour avoir un héritier, le
mari se faisait l'effort de penser à sa femme. Les plus honteux moyens
pour créer sans désir devenaient nécessaires. Elles-mêmes avouaient
avec simplicité cette chose humiliante, que l'infamie d'un tiers
pouvait seule ranimer ces morts. Ce qu'avouait madame d'Elbeuf dépasse
tout Suétone. Et Saint-Simon en rit, la chose évidemment n'étant rare
ni mystérieuse.

Tout cela, chaque semaine, allait au confessionnal. On n'en épargnait
pas la moindre chose au prêtre. Le pénitent malicieux ne lui faisait
pas grâce. À lui de blanchir tout. Les Jésuites, en particulier, ne
gardaient leur crédit qu'à la condition de laisser faire. Leur
discussion avec leur général, leurs divisions, leurs reculades en 97,
les achevaient. Ils lâchaient tout, acceptaient tout. D'autant plus on
allait à eux, mais comme on va à la borne banale du carrefour,
constamment hantée des passants. Les résultats témoignent qu'ils
étaient arrivés aux derniers avilissements de l'indulgence. Les plus
dévots ménages, confessés chaque jour, sont stériles ou presque
stériles. La femme, ayant mari, amants, ne craint plus les grossesses.
Le triste art d'éluder l'amour, le plaisir égoïste, que Liguori
consacrera plus tard, triomphe ici déjà. Le libertinage, permis,
devient plus froid que la vertu. On le subit, on le méprise. Madame la
duchesse put avoir un amant pour faire enrager son mari: ses goûts
étaient ailleurs; la rieuse Caylus la désennuyait de Conti.

Le roi ignorait-il l'état réel des moeurs? Point du tout; il fermait
les yeux. Pour les prêtres surtout, il était indulgent, pour ne pas
faire de bruit. Un évêque, exilé pour ses dérèglements, a avec lui un
compagnon étrange, un homme-femme (femme déguisée). Il se démet, cela
suffit; le roi lui écrit même «qu'il le verra avec plaisir.»
(_Corresp. adm._, IV, 195, 233.) Même indulgence dans une chose plus
forte. Un jeune cocher accuse certain abbé, très-coutumier du fait. Et
l'abbé en est quitte pour se retirer chez lui; le roi lui fait dire
d'y rester; c'est toute la punition. (_Ibid._, 298, note.) Plus tard,
les prêtres de ce genre furent si nombreux, si effrontés, que le roi
fut forcé d'en mettre bon nombre à Bicêtre pour une courte correction.
Mais comment atteindre et punir un vice universel, découvert dans les
prêtres, couvert dans la famille? Tout cela est abandonné au seul
tribunal de l'Église, au confessionnal, à la plus complète indulgence.

La gravité du roi, la décence de madame de Maintenon, imposaient
cependant. Quel était leur propre intérieur? L'important médaillon de
cire, que très-heureusement M. Soulié a retrouvé (Versailles), donne
là-dessus des idées étranges. Il porte la trace parlante des basses
sensualités du temps. Il y a de l'endurcissement, mais il y a surtout
une certaine détente morale. Ces joues, ces lippes épaissies,
n'expriment que trop bien un pesant amour de la chair, qui doit exiger
plus qu'au temps de la jeunesse.

Le précieux journal des médecins du roi indique que, depuis la fistule
(de 1687 à 1700), sauf de légers accès de goutte, il était raffermi.
Mais son médecin Daquin, uniquement occupé à faire face à ses excès de
table, l'avait longtemps purgé, ce qui devait le tenir faible. Madame
de Maintenon, attentive, commença, en 92, à faire sous main prévaloir
les conseils d'un homme d'esprit, Fagon, le médecin des enfants de
France, qui l'avait aidée à faire vivre le duc du Maine. Fagon,
très-sagement, substitua le bourgogne au Champagne que buvait le roi,
essaya clandestinement le _kinkina_ et le _cavé_ (_sic_). Il supplanta
Daquin (nov. 93). Il remonta le roi. Seulement, dans sa grasse vie de
viandes et de vins, la matérialité débordante qui en résultait dut
prendre, malgré l'âge, les tendances bassement charnelles dont
témoigne le médaillon. Une vie plus variée l'en avait préservé. Mais
alors la concentration dans un cercle étroit d'habitudes, une vie
calfeutrée, pour tant de longues heures, dans l'arrière-chambre sans
fenêtres de Fontainebleau, l'arrière-cabinet noir (nommé oratoire) de
Versailles, le matérialisaient encore. Au médaillon, pour parler
franchement, le porc domine, bien plus, le porc sauvage.

On plaint madame de Maintenon. Elle eut certes à pâtir. Elle échappait
des heures à Saint-Cyr tant qu'elle pouvait. Cette sobre personne, qui
ne but jamais que de l'eau, froide de tempérament et d'âge, dans sa
sèche vieillesse, endurait le contraste d'une vieillesse toute
charnelle. La lourdeur autrichienne avait reparu chez le roi. Fixé par
sa conversion et tenace de nature, il accablait de sa fidélité madame
de Maintenon et le P. La Chaise. Saint-Simon donne le martyre du
dernier, mais il ne l'explique pas. Un homme qui entendait chaque jour
de la bouche du roi, outre les secrets politiques, d'autres plus
tristes encore, ces misères de nature qu'on se cache à soi-même, un
tel homme, dis-je, était un prisonnier d'État à perpétuité. Le roi ne
le lâcha jamais, et pas même mourant. Il s'acharnait à ce cadavre. Il
était mort déjà, que le roi le forçait encore à l'écouter, et à
l'absoudre.

Quel que fût l'intérieur du roi, il est certain que sa décence
contenait quelque peu la débâcle des moeurs, à la cour, dans l'Église.
L'honneur de celle-ci surtout était son inquiétude. N'ayant plus rien
à demander contre les protestants, elle n'avait plus rien à faire; en
tuant, elle s'était tuée. Nulle pensée, et dès lors, une grande
dissolution. Les Assemblées du clergé étaient mortes. Elles ne se
faisaient que pour voter le don gratuit. Elles n'auraient su faire
autre chose. Les députés, prélats souvent imberbes, étaient des fils
de ministres ou de grands seigneurs favoris. Les vieux évêques, Cosnac
et autres, en étaient indignés. Un de ces prélats-enfants,
Croissy-Colbert, avait quinze ans à peine. Son précepteur le menait,
le ramenait et le gardait à vue. Cosnac les rencontra à propos au
moment où le précepteur, irrité d'une escapade de Monseigneur, sans
son intervention, lui eût donné le fouet. (Mém. de l'abbé Legendre.)

Une chose était trop évidente. Le catholicisme fondait, s'écroulait.
Il n'était plus gardé que par le roi.

Deux forces, en apparence opposées, le mettaient à rien.

Les _libertins_, d'une part, mêlaient une liberté de moeurs
abandonnée, honteuse, à quelques lueurs faibles de la liberté de
penser.

D'autre part, les mystiques, avec leur amour pur, faisaient du dogme
et des pratiques du sacrement une chose secondaire. Ils l'adoraient,
mais en le dépassant, et vivant au delà.

Chose bizarre, mais très-réelle, madame Guyon et Fénelon, à leur insu,
étaient alliés naturels des Chaulieu, des Vendôme, de l'effréné monde
du Temple. Ils allaient chacun par leur voie, à la dissolution du
christianisme même.

Un des convives du Temple, le cardinal de Bouillon, un des amants de
la reine des esprits forts, duchesse de Bouillon, souillé de vices
étranges qu'il ne cachait nullement, n'en fut pas moins ami des
quiétistes. Il se fit envoyer à Rome pour y défendre Fénelon.

C'est là évidemment ce qui frappa Bossuet. Les libertins, de plus en
plus nombreux (tout à l'heure philosophes), supprimaient le
christianisme. Les quiétistes le rendaient inutile. Comment? En
l'épuisant dans ce qu'il a de plus intime, donnant à tous sa
dangereuse essence, son absorption de l'homme en Dieu.

Ce qui est dur à dire, et pourtant vrai, c'est que dans la fluctuation
morale du temps, madame Guyon, avec sa pureté angélique, était plus
dangereuse que le libertinage des esprits forts. Pourquoi? Parce que
ceux-ci, dans leur corruption même, faisant appel à la raison active,
poussaient aux énergies nouvelles, à la résurrection de la pensée. Et
elle, innocemment, par un sommeil d'enfance, elle enfonçait les âmes
dans l'impuissance radicale et dans la mort définitive.

Elle allait à l'aveugle, voyait sans voir. Chose bizarre: elle avait
très-bien observé comment on abusait de la direction pour corrompre
les religieuses, et elle ne voyait nullement que sa spiritualité
amoureuse pouvait devenir l'auxiliaire le plus puissant de ces abus. À
part l'imprévoyance et l'invincible aveuglement, elle fut admirable.
On la mêle dans cette affaire beaucoup trop avec Fénelon. Leur
doctrine ne fut pas la même. Leurs conduites furent toutes contraires.

Elle montra un abandon, une douceur, une docilité extrêmes. Elle se
remit sans réserve à Bossuet, communia de sa main; elle alla s'établir
à Meaux, au couvent qu'il lui désigna, promit de ne plus écrire, de
ne plus parler, et elle eût tenu parole si les partisans de Bossuet
n'eussent cruellement abusé de son silence.

Toute autre en cette affaire fut la diplomatie de Fénelon: habile,
ingénieuse et subtile. On sent que toutes ses démarches furent
délibérées, calculées dans le cénacle des saints et saintes qui
avaient pour suprême voeu de le garder à Paris, à la cour, de l'y
faire tout-puissant, inattaquable, comme archevêque de Paris. On ne
pouvait réussir malgré Bossuet. M. de Chevreuse, l'ordinaire messager
de la petite Église, alla lui dire que tout lui était remis dans les
mains. Fénelon, pour mieux le gagner, s'engagea à l'excès, se
soumettant docilement «et comme un petit écolier» à ce que Bossuet
déciderait. Il acceptait la chance étrange de renier ce qu'il croyait
la vérité.

La décision définitive fut remise par le roi à trois personnes:
Bossuet, Noailles, évêque de Châlons, allié de madame de Maintenon, et
à M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, ami de Fénelon. La
soumission de celui-ci rendait ces commissaires fort modérés. Bossuet
avoua que l'Église n'avait jamais condamné en lui-même l'amour pur,
désintéressé. Cela donnait espoir pour l'archevêché de Paris
(qu'Harlay, malade, allait rendre vacant). Mais dans l'ombre veillait
l'homme que Fénelon avait déjà rencontré à Saint-Cyr sur son chemin,
Godet, l'évêque de Chartres. Il était directeur de madame de
Maintenon. Il la trouvait plus froide pour Fénelon, surtout craintive
et incapable de contrarier le roi, antipathique au quiétisme. En
février 95, quand on croyait avoir vaincu, tenir le siége de Paris,
la foudre tonne; le roi a promu Fénelon à l'archevêché de Cambrai!
Haute fortune, une principauté, mais principauté dans l'exil!

Tant d'adresse fut donc inutile! L'affaire si bien menée échoua. À
vrai dire, Godet n'eut pas grand mal. Cet arrangement donnait le siége
de Paris à M. de Noailles, dont le neveu épousait une nièce de madame
de Maintenon.

Fénelon perdait à la fois et son élève, le duc de Bourgogne, et ses
amis dévoués; les duchesses, leurs pieux maris. Toutes pleurèrent, une
en fut alitée.

Fénelon signa (le 10 mars) les articles arrêtés à Issy par les
commissaires. De partie on le faisait juge, mais pour qu'il se frappât
lui-même. On lui faisait signer avec ses juges l'instruction qui
condamnait en partie son _credo_ intérieur. Il avala cela, et, en
signe d'unité parfaite avec ses adversaires, le 10 juin, il fut sacré
(pour l'exil et pour la disgrâce) par Bossuet, assisté de l'évêque de
Chartres. Celui-ci eut victoire complète et vit Fénelon à ses pieds.

Cependant le roi était vieux et son petit-fils jeune. Fénelon devait
croire qu'il avait pour lui l'avenir. En 95 et 96, il montra une
prudence infinie, excessive. Il écrivit des choses dures sur madame
Guyon, fit très-bon marché d'elle. La pauvre femme, dans son couvent
de Meaux, quoiqu'on eût reconnu son innocence, était âprement
insultée, calomniée. On diffamait ses moeurs. Elle fit un tout petit
mensonge, obtint de son tyran la permission d'aller aux eaux, et vint
se cacher à Paris chez ses amis et défenseurs. Le roi, sur la demande
de Bossuet, lâcha contre elle la meute de police. On eut l'indignité
d'employer ce Desgrais, l'horrible agent qui prit La Brinvilliers, en
lui faisant l'amour. Le lieutenant La Reynie, habitué à interroger les
assassins et le voleur, s'ingénia à la surprendre, cette innocente,
cette sainte, en ses paroles. Il la tint trois ans sous sa main
enfermée à Paris. En 98, n'en tirant rien que l'amour pur de Dieu, il
l'envoya à la Bastille et à Vincennes. Elle y resta quatre ans,
heureuse de souffrir et de pouvoir se dire en mauvais vers qui ne sont
pas sans charmes:

  Mon coeur n'aurait connu Vincennes ni souffrance,
        S'il n'eût connu le pur amour!

Que faisait Fénelon pour elle? Il offre d'en tirer une rétractation,
mais proteste qu'il ne demande pas qu'elle sorte de prison: «_Je suis
content qu'elle y meure_, que nous ne la voyions jamais et que nous
n'entendions plus parler d'elle.» (Beausset, II, 328-336.) Et
ailleurs: «S'il est vrai que cette femme ait voulu établir ce système
damnable (de Molinos), _il faudrait la brûler_, au lieu de la
communier, comme l'a fait M. de Meaux.» (Maintenon, III, 248.)

Bossuet voulait le faire aller plus loin, lui faire condamner, comme
archevêque, le livre dogmatique où il prétendait distinguer entre la
vraie et la fausse spiritualité. Fénelon gagna les devants, et
très-secrètement écrivit, imprima son _Explication des Maximes des
saints_.

Il triomphe à son aise quand il rappelle historiquement la longue
tradition des mystiques, acceptés, loués de l'Église; mais beaucoup
moins, quand il essaye de ramener cette ivresse du coeur à une sagesse
relative, de mettre la raison dans les folies de l'amour, de délirer
avec méthode et jusqu'à certain point. Avec quelques ménagements pour
échapper dans le détail, il prend de tout cela justement le plus
dangereux, avouant que la transformation de l'âme est justement l'état
_le plus passif_, recommandant la plus profonde mort comme l'état le
plus élevé.

Par le côté essentiel, il est bien inférieur à madame Guyon. Il
n'emprunte rien d'elle qu'en lui ôtant ce qui est tout en elle, la
liberté charmante de l'âme solitaire. Il subordonne tout _au
directeur_, et y renvoie sans cesse. Toujours le prêtre, partout le
prêtre. C'est comme dans les lettres de madame de Maintenon (sur
l'éducation); en toute chose _il faut consulter_. On ne peut pas
marcher. Il faut des lisières, des béquilles.

Madame Guyon a beau être absurde ou puérile, elle a des ailes, un
souffle. Même dans ses peintures terribles de la mort mystique, on
sent que la morte est vivante. Elle est en terre, mais à ciel
découvert, tout au contraire de Molinos. Chez lui, elle est scellée
sous la pierre funéraire, sous la pesante direction. C'est là
précisément ce que pourtant Fénelon rétablit. Ce côté étouffant et
dangereux du quiétisme qui avait éclaté pourtant par des scandales,
c'était le côté cher aux prêtres, même étrangers au quiétisme. Les
jésuites et le pape étaient peu inquiets du fond de la doctrine,
pourvu que la confession fût souveraine et la direction absolue.

Jamais Bossuet et Fénelon ne déployèrent plus de talent. Mais, au
point de vue moral, la lutte fut moins glorieuse, Bossuet montra
infiniment de violence, et nulle délicatesse sur le choix des moyens
de vaincre. Il tronqua des passages (voir Beausset), abusa de lettres
confidentielles. D'autre part, Fénelon usa d'un stratagème, d'une ruse
qu'une femme, ou un prêtre, pouvait seul imaginer; ce fut d'adresser à
Bossuet une sorte de confession, qui, s'il l'eût acceptée, le liait,
et, comme confesseur, l'obligeait au silence.

Tous deux, dans cette affaire, s'appuyaient du pouvoir royal. Bossuet
directement dénonça l'affaire à Louis XIV, le poussa et le fit agir.
Fénelon indirectement avait l'appui du roi d'Espagne, Charles II, qui
justement sollicitait à Rome la canonisation d'une Guyon espagnole,
soeur Marie d'Agreda. Cette béate avait été correspondante et
conseillère du roi Philippe IV, et, à ce titre, vénérée par Charles
II, son fils. Fénelon, obtenant de faire juger son livre à Rome,
mettait le pape dans un grand embarras.

On comprend l'irritation de Louis XIV. Sorti de sa maison, et fait par
lui la veille archevêque de Cambrai (ville espagnole encore et
récemment conquise), Fénelon s

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