Le Rhin, Tome III
by Victor Hugo · French · Gutenberg #40172 · 361,353 chars · public domain (US)
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Title: Le Rhin, Tome III
Author: Victor Hugo
Release date: July 8, 2012 [eBook #40172]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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LE RHIN
III
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VICTOR HUGO
LE RHIN
III
COLLECTION HETZEL
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
rue Pierre-Sarrazin, No 14
1858
Droit de traduction réservé
LETTRE XXIII
MAYENCE.
L'auteur définit le chemin de fer.--Particularités du chemin de
fer de Mayence à Francfort.--Dévastations sauvages et progrès
hideux du «bon goût.»--L'auteur compare entre elles Cologne,
Francfort et Mayence.--La cathédrale de Mayence.--Edifice
à double abside.--Plan géométral.--Les clochers.--Portes
de bronze.--Fac-simile de l'inscription. Voyage attentif
et curieux de l'auteur à travers les tombeaux des
archevêques-électeurs.--Dénombrement.--Détails.--Rapprochements.
--Singulière histoire de l'astrologue Mabusius.--Monsieur Louis
Colmar, pendant de monsieur Antoine Berdolet.--Jean et Adolphe de
Nassau, pendants d'Adolphe et Antoine de Schauenbourg.--Il y a
quarante-trois tombeaux.--Fastrada, femme de Charlemagne.--Son
épitaphe.--Fac-simile.--792.--Le bon vieux Suisse qui raconte ces
histoires.--Ameublements différents des deux absides.--Magnifique
menuiserie rococo.--Salle capitulaire.--Cloître.--Le bas-relief
énigmatique.--Frauenlob.--La fontaine de la place du
Marché.--Inscriptions.--Mayence du haut de la citadelle.--De
quelle façon les femmes sont curieuses à
Mayence.--Adlerstein.--Ce que c'est que le point noir qu'on voit
là-bas.
Mayence, septembre.
Mayence et Francfort, comme Versailles et Paris, ne sont plus
aujourd'hui qu'une même ville. Au moyen âge il y avait entre les deux
cités huit lieues, c'est-à-dire deux journées; aujourd'hui cinq quarts
d'heure les séparent, ou plutôt les rapprochent. Entre la ville
impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait
d'union qu'on appelle un chemin de fer. Chemin de fer charmant, qui
côtoie le Mein par instants, qui traverse une verte, riche et vaste
plaine, sans viaducs, sans tunnels, sans déblais ni remblais, avec de
simples assemblages de bois sous les rails; chemin de fer que les
pommiers ombragent paternellement ainsi qu'un sentier de village; qui
est livré, sans fossés ni grilles, de plain-pied, à la bonhomie
saturnienne des gamins allemands, et tout le long duquel il semble
qu'une main invisible vous présente l'un après l'autre les vergers,
les jardins et les champs cultivés, les retirant ensuite en hâte et
les enfonçant pêle-mêle au fond du paysage comme des étoffes
dédaignées par l'acheteur.
Francfort et Mayence sont, comme Liége, d'admirables villes
dévastées par le bon goût. Je ne sais quelle propriété corrosive
ont l'architecture blafarde, les colonnades de plâtre, les
églises-théâtres et les palais-guinguettes; mais il est certain que
toutes les pauvres vieilles cités fondent et se dissolvent rapidement
dans ces affreux tas de maisons blanches. J'espérais voir à Mayence le
Martinsburg, résidence féodale des électeurs-archevêques jusqu'au
dix-septième siècle; les Français en avaient fait un hôpital, les
Hessois l'ont rasé pour agrandir le port franc. Quant à l'hôtel des
marchands, bâti en 1317 par la fameuse ligue des cent villes,
splendidement décoré des statues de pierre des sept électeurs portant
leurs blasons, au-dessous desquels deux figures colossales soutenaient
l'écu de l'empire, on l'a démoli pour faire une place. Je comptais me
loger vis-à-vis, dans cette hôtellerie des Trois-Couronnes ouverte dès
1360 par la famille Cleemann, à coup sûr la plus ancienne auberge de
l'Europe; je m'attendais à une de ces hôtelleries comme en décrit le
chevalier de Gramont, avec l'immense cheminée, la grande salle à
piliers et à solives, dont le mur n'est qu'un vitrage maillé de plomb,
et au dehors la borne à monter sur mule. Je n'y suis pas même entré.
La vieille auberge Cleemann est à présent une espèce de faux hôtel
Meurice, avec des rosaces en carton pierre aux plafonds, et aux
fenêtres ce luxe de draperies et cette indigence de rideaux qui
caractérisent les hôtelleries allemandes.
Quelque jour Mayence fera de la maison de _Bona Monte_ et de la maison
_Zum Jungen_ ce que Paris a fait du vénérable logis du pilier des
halles. On détruira, pour le remplacer par quelque méchante façade
ornée d'un méchant buste, le toit natal de ce Jean Gensfleisch,
gentilhomme de la chambre de l'électeur Adolphe de Nassau, que la
postérité connaît sous le nom de _Guttemberg_, comme elle connaît sous
le nom de _Molière_ Jean-Baptiste Poquelin, valet de chambre du roi
Louis XIV.
Cependant les vieilles églises défendent encore ce qui les entoure; et
c'est autour de sa cathédrale qu'il faut chercher Mayence, comme c'est
autour de sa collégiale qu'il faut chercher Francfort.
Cologne est une cité gothique encore attardée dans l'époque romane;
Francfort et Mayence sont deux cités gothiques déjà plongées dans la
renaissance, et même, par beaucoup de côtés, dans le style rocaille et
chinois. De là, pour Mayence et Francfort, je ne sais quel air de
villes flamandes qui les distingue et les isole presque parmi les
villes du Rhin.
On sent à Cologne que les austères constructeurs du Dôme, maître
Gérard, maître Arnold et maître Jean, ont longtemps empli toute la
ville de leur souffle. Il semble que ces trois grandes ombres aient
veillé pendant quatre siècles sur Cologne, protégeant l'église de
Plectrude, l'église d'Annon, le tombeau de Théophanie et la chambre
d'or des onze mille vierges, barrant la route au faux goût, tolérant à
peine les imaginations presque classiques de la renaissance, gardant
la pureté des ogives et des archivoltes, sarclant les chicorées de
Louis XV partout où elles se hasardaient, maintenant dans toute la
vivacité de leurs profils et de leurs arêtes les pignons taillés et
les sévères hôtels du quatorzième siècle; et qu'elles ne se soient
retirées, comme le lion devant l'âne, qu'en présence de l'art bête et
abominable des architectes parisiens de l'Empire et de la
Restauration. A Mayence et à Francfort, l'architecture-Rubens, la
ligne gonflée et puissante, le riche caprice flamand, l'épaisse et
inextricable végétation des grillages de fer chargés de fleurs et
d'animaux, l'inépuisable variété des encoignures et des tourelles; la
couleur, le phénomène; le contour joufflu, pansu, opulent, ayant plus
de santé encore que de beauté; le mascaron, le triton, la naïade, le
dauphin ruisselant, toute la sculpture païenne charnue et robuste,
l'ornementation énorme, hyperbolique et exorbitante, le mauvais goût
magnifique, ont envahi la ville depuis le commencement du dix-septième
siècle, et ont empanaché et enguirlandé, selon leur poétique
fantasque, la vieille et grave maçonnerie allemande. Aussi, ce ne sont
partout que devantures historiées, ouvrées et guillochées; frontons
compliqués de pots à feu, de grenades, de pommes de pin, de cippes et
de rocailles, offrant des profils de buissons d'écrevisses; et pignons
volutés à trois marteaux comme la perruque de cérémonie de Louis XIV.
Vues à vol d'oiseau, Mayence et Francfort, ayant, l'une sur le Rhin,
l'autre sur le Mein, la même position que Cologne, ont nécessairement
la même forme. Sur la rive qui leur fait face, le pont de bateaux de
Mayence a produit Castel, et le pont de pierre de Francfort a produit
Sachshausen, comme le pont de Cologne a produit Deutz.
[Illustration]
Le dôme de Mayence, de même que les cathédrales de Worms et de Trèves,
n'a pas de façade, et se termine à ses deux extrémités par deux
chœurs. Ce sont deux absides romanes, ayant chacune son transsept,
qui se regardent et que réunit une grande nef. On dirait deux églises
soudées l'une à l'autre par leur façade. Les deux croix se touchent et
se mêlent par le pied. Cette disposition géométrale engendre en
élévation six campaniles, c'est-à-dire sur chaque abside un gros
clocher entre deux tourelles, ainsi que le prêtre entre le diacre et
le sous-diacre, symbolisme que reproduit, comme je l'ai dit ailleurs,
la grande rosace de nos cathédrales entre ses deux ogives.
Les deux absides dont la réunion compose la cathédrale de Mayence sont
de deux époques différentes, et, quoique presque identiques en dessin
géométral, aux dimensions près, présentent, comme édifices, un
contraste complet et frappant. La première et la moins grande date du
dixième siècle. Commencée en 978, elle a été terminée en 1009. La
seconde, dont le gros clocher a deux cents pieds de haut, a été
commencée peu après, mais elle a été incendiée en 1190, et depuis lors
chaque siècle y a mis sa pierre. Il y a cent ans, le goût régnant a
envahi le dôme; toute la flore de l'architecture Pompadour a mêlé ses
jets de pierre, ses falbalas et ses ramages aux dentelures byzantines,
aux losanges lombards et aux pleins cintres saxons, et aujourd'hui
cette végétation bizarre et grimaçante couvre la vieille abside. Le
gros clocher, cône large, trapu, ample à sa base, superbement chargé
de trois riches diadèmes fleuronnés dont les diamètres décroissent de
sa base à son sommet, taillé partout à roses et à facettes, semble
plutôt bâti avec des pierreries qu'avec des pierres. Sur l'autre
grosse tour, grave, simple, byzantine et gothique, qui lui fait face,
des maçons modernes ont érigé, probablement par économie, une coupole
également pointue, appuyée à sa base sur un cercle de pignons aigus
ressemblant à la couronne de fer des rois lombards, coupole en zinc,
parfaitement nue, sans dorure et sans ornement, d'un profil légèrement
renflé, qui rappelle l'ancienne coiffure pontificale des temps
primitifs. On dirait la sévère tiare de Grégoire VII regardant la
tiare splendide de Boniface VIII. Haute pensée, posée, construite et
sculptée là par le temps et le hasard, ces deux grands architectes.
Tout ce vénérable ensemble est badigeonné en rose; tout, du haut en
bas, les deux absides, la grande nef et les six clochers. La chose est
faite avec recherche et goût. On a décerné le rose pâle au clocher
byzantin, et le rose vif au clocher Pompadour.
Comme la chapelle d'Aix, la cathédrale de Mayence a ses portes de
bronze ornées de têtes de lions; celles d'Aix-la-Chapelle sont
romaines. Quand j'ai visité Aix et que j'ai vu ces portes, j'y ai,
vous vous en souvenez, vainement cherché la fêlure qu'y fit, dit-on,
et qu'y dut faire en effet le coup de pied du diable lorsqu'il s'en
alla furieux d'avoir avalé l'âme d'un loup au lieu de l'âme d'un
bourgeois ayant pignon sur rue. Aucune histoire de ce genre ne
recommande les portes du dôme de Mayence. Elles sont du onzième siècle
et ont été données par l'archevêque Willigis à l'église, aujourd'hui
démolie, de Notre-Dame, où on les a prises pour les enclaver dans un
majestueux portail roman de la cathédrale. Sur les deux battants d'en
haut sont écrits en caractères romains les priviléges accordés à la
ville en 1135 par l'archevêque Adalbert, second électeur de Cologne.
Au-dessous est gravée sur une seule ligne cette légende plus ancienne
(_sic_):
[Illustration:
WILLIGISVS ARCHIEPSEX EX METALLI
SPECIE VALVAS EFFECERAT PRIMVS]
Si l'intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l'intérieur
de sa cathédrale rappelle les églises belges. La nef, les chapelles,
les deux transsepts et les deux absides sont sans vitraux, sans
mystère, badigeonnés en blanc du pavé à la voûte, mais somptueusement
meublés. De toutes parts surgissent à l'œil les fresques, les
tableaux, les boiseries, les colonnes torses et dorées; mais les vrais
joyaux de cet immense édifice, ce sont les tombeaux des
archevêques-électeurs. L'église en est pavée, les autels en sont
faits, les piliers en sont étayés, les murs en sont couverts; ce sont
de magnifiques lames de marbre et de pierre, plus précieuses
quelquefois par la sculpture et le travail que les lames d'or du
temple de Salomon. J'ai constaté, tant dans l'église que dans la salle
capitulaire et le cloître, un tombeau du huitième siècle, deux du
treizième, six du quatorzième, six du quinzième, onze du seizième,
huit du dix-septième et neuf du dix-huitième; en tout quarante-trois
sépulcres. Dans ce nombre je ne compte ni les tombeaux-autels,
difficiles à aborder et à explorer, ni les tombeaux-pavés, sombre et
confuse mosaïque de la mort, de jour en jour plus effacée sous les
pieds de ceux qui vont et viennent.
J'omets également les quatre ou cinq tombeaux insignifiants du
dix-neuvième siècle.
Toutes ces tombes, cinq exceptées, sont des sépultures d'archevêques.
Sur ces trente-huit cénotaphes, dispersés sans ordre chronologique et
comme au hasard sous une forêt de colonnes byzantines à chapiteaux
énigmatiques, l'art de six siècles se développe, végète et croise
inextricablement ses rameaux, d'où tombent, comme un double fruit,
l'histoire de la pensée en même temps que l'histoire des faits. Là,
Liebenstein, Hompurg, Gemmingen, Heufenstein, Brandebourg, Steinburg,
Ingelheim, Dalberg, Eltz, Stadion, Weinsberg, Ostein, Leyen,
Hennenberg, Tour-et-Taxis, presque tous les grands noms de l'Allemagne
rhénane, apparaissent à travers ce sombre rayonnement que les tombeaux
répandent dans les ténèbres des églises. Toutes les fantaisies
d'époque, d'artiste et de mourant se mêlent à toutes les épitaphes.
Les mausolées du dix-huitième siècle s'entr'ouvrent et laissent
échapper leur squelette emportant dans ses longs doigts sans chair des
mitres d'archevêques et des chapeaux d'électeurs. Les archevêques
contemporains de Richelieu et de Louis XIV rêvent couchés au bas de
leurs sarcophages et appuyés sur le coude. Les arabesques de la
renaissance accrochent leurs vrilles et perchent leurs chimères dans
les délicats feuillages du quinzième siècle, et font entrevoir, sous
mille complications charmantes, des statuettes, des distiques latins
et des blasons coloriés. Des noms sévères, _Mathias Burhecg_, _Conradus
Rheingraf_ (Conrad, comte du Rhin), s'inscrivent, entre le moine
tonsuré qui figure le clergé et l'homme d'armes morionné qui figure la
noblesse, sous la pure ogive à triangle équilatéral du quatorzième
siècle; et sur la lame peinte et dorée du treizième siècle, de
gigantesques archevêques qui ont des monstres apocalyptiques sous les
pieds couronnent de leurs deux mains à la fois des rois et des
empereurs moindres qu'eux. C'est dans cette hautaine attitude que vous
regardent fixement avec leurs yeux de momie égyptienne Siegfried, qui
couronna deux empereurs: Henri de Thuringe et Wilhelm de Hollande; et
Pierre Aspeld, qui couronna deux empereurs et un roi: Louis de
Bavière, Henri VII et Jean de Bohême. Les armoiries, les manteaux
héraldiques, la mitre, la couronne, le chapeau électoral, le chapeau
cardinal, les sceptres, les épées, les crosses, abondent, s'entassent
et s'amoncellent sur ces monuments, et s'efforcent de recomposer
devant l'œil du passant cette grande et formidable figure qui
présidait les neuf électeurs de l'empire d'Allemagne et qu'on appelait
l'archevêque de Mayence. Chaos, déjà à demi submergé dans l'ombre, de
choses augustes ou illustres, d'emblèmes vénérables ou redoutables,
d'où ces puissants princes voulaient faire sortir une idée de grandeur
et d'où sort une idée de néant.
Chose remarquable et qui prouve jusqu'à quel point la Révolution
française était un fait providentiel et comme la résultante
nécessaire, et pour ainsi dire algébrique, de tout l'antique ensemble
européen, c'est que tout ce qu'elle a détruit a été détruit pour
jamais. Elle est venue à l'heure dite, comme un bûcheron pressé de
finir sa besogne, abattre en hâte et pêle-mêle tous les vieux arbres
mystérieusement marqués par le Seigneur. On sent, ainsi que je crois
l'avoir déjà indiqué quelque part, qu'elle avait en elle le _quid
divinum_. Rien de ce qu'elle a jeté bas ne s'est relevé, rien de ce
qu'elle a condamné n'a survécu, rien de ce qu'elle a défait ne s'est
recomposé. Et observons ici que la vie des États n'est pas suspendue
au même fil que celle des individus; il ne suffit pas de frapper un
empire pour le tuer; on ne tue les villes et les royaumes que
lorsqu'ils doivent mourir. La Révolution française a touché Venise, et
Venise est tombée; elle a touché l'empire d'Allemagne, et l'empire
d'Allemagne est tombé; elle a touché les électeurs, et les électeurs
se sont évanouis. La même année, la grande année-abîme, a vu
s'engloutir le roi de France, cet homme presque dieu, et l'archevêque
de Mayence, ce prêtre presque roi.
La Révolution n'a pas extirpé ni détruit Rome, parce que Rome n'a pas
de fondements, mais des racines; racines qui vont sans cesse croissant
dans l'ombre sous Rome et sous toutes les nations, qui traversent et
pénètrent le globe entier de part en part, et qu'on voit reparaître à
l'heure qu'il est en Chine et au Japon, de l'autre côté de la terre.
Le Jean de Troyes de Cologne, Guillaume de Hagen, greffier de la ville
en 1270, raconte dans sa _Petite Chronique_ manuscrite, malheureusement
lacérée pendant l'occupation française et dont il ne reste plus que
quelques feuillets dépareillés à Darmstadt, qu'en 1247 sous le règne
de ce même archevêque de Mayence Siegfried, dont le tombeau fait dans
la cathédrale une si redoutable figure, un vieux astrologue nommé
Mabusius fut condamné à la potence comme sorcier et devin, et conduit,
pour y mourir, au gibet de pierre de Lorchhausen, lequel marquait la
frontière de l'archevêque de Mayence et faisait face à un autre gibet
qui marquait la frontière du comte palatin. Arrivé là, comme
l'astrologue refusait le crucifix et s'obstinait à se dire prophète,
le moine qui l'accompagnait lui demanda en raillant en quelle année
finiraient les archevêques de Mayence. Le vieillard pria qu'on lui
déliât la main droite, ce qu'on fit; puis il ramassa un clou
patibulaire tombé à terre, et, après avoir rêvé un instant, il grava
avec ce clou sur la face du gibet qui regardait Mayence ce polygramme
singulier:
[Illustration: (IV.) (XX.) (XIII.)]
Après quoi il se livra au bourreau pendant que les assistants riaient
de sa folie et de son énigme. Aujourd'hui, en rapprochant l'un de
l'autre les trois nombres mystérieux écrits par le vieillard, on
trouve ce chiffre formidable: _quatre-vingt-treize_.
Et, ceci est à noter aussi, ce gibet menaçant, qui, dès le treizième
siècle, portait sur sa plinthe sinistre la date de la chute des
empires, portait en même temps sa condamnation à lui-même et la date
de son propre écroulement. Le gibet faisait partie de l'ancien
pouvoir. La Révolution française n'a pas plus respecté la permanence
des gibets que la permanence des dynasties. Comme rien n'est plus de
marbre, rien n'est plus de pierre. Au dix-neuvième siècle, l'échafaud
aussi a perdu sa majesté et sa grandeur; il est de sapin, comme le
trône.
Ainsi qu'Aix-la-Chapelle, Mayence a eu un évêque, un seul, nommé par
Napoléon, digne et respectable pasteur, dit-on, qui a siégé de 1802 à
1818, et qui est enterré, comme les autres, dans ce qui fut sa
cathédrale. Cependant, il faut en convenir, en présence du majestueux
néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien
pauvre et bien petit que celui de M. Louis Colmar, évêque du
département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour,
laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les
bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un
cadran au lieu d'un évêque. Du reste, ainsi que je le disais tout à
l'heure, ce chétif évêque, qui avait en lui cela de grand qu'il était
un fait révolutionnaire, a tué l'archevêque souverain. Depuis M. Louis
Colmar, il n'y a plus qu'un évêque à Mayence, aujourd'hui capitale de
la Hesse rhénane.
J'ai trouvé la aussi un couple arcadien d'archevêques frères, enterrés
vis-à-vis l'un de l'autre, après avoir régné sur le même peuple et
gouverné les mêmes âmes, l'un en 1390, et l'autre en 1419. Jean et
Adolphe de Nassau se regardent dans la nef de Mayence comme Adolphe et
Antoine de Schauenbourg dans le chœur de Cologne.
J'ai dit que l'un des quarante-trois tombeaux était du huitième
siècle. Ce monument, qui n'est pas d'un archevêque, est celui que j'ai
cherché d'abord et qui m'a arrêté le plus longtemps, car il
s'accouplait dans ma pensée au grand sépulcre d'Aix-la-Chapelle. C'est
la tombe de Fastrada, femme de Charlemagne. La tombe de Fastrada est
une simple lame de marbre blanc aujourd'hui enchâssée dans un mur.
J'ai déchiffré cette épitaphe, écrite en lettres romaines avec les
abréviations byzantines:
FASTRADANA PIA CAROLI CONIVX VOCITATA
CHRISTO DILECTA IACET HOC SVB MARMORE TECTA
ANNO SEPTENGENTESIMO NONAGESIMO QVARTO.
Puis viennent ces trois vers mystérieux:
QVEM NVMERVM METRO CLAVDERE MVSA NEGAT
REX PIE QVEM GESSIT VIRGO LICET HIC CINERESCIT
SPIRITVS HÆRES SIT PATRIE QVÆ TRISTIA NESCIT.
Et au-dessous le millésime en chiffres arabes:
[Illustration]
C'est en 794, en effet, que Fastrada, déposée d'abord dans l'église de
Saint-Alban, s'est endormie sous cette lame. Mille ans après, car
l'histoire mêle quelquefois aux grandes choses une effrayante
précision géométrique, en 1794, la compagne de Charlemagne s'est
réveillée. Sa vieille ville de Mayence était bombardée, son église de
Saint-Alban croulait dans l'incendie, sa tombe était ouverte. On ne
sait ce que ses ossements sont devenus à cette époque. La pierre de
son tombeau a été transportée dans la cathédrale.
Aujourd'hui un pauvre bon vieux Suisse en perruque aventurine, vêtu
d'une espèce d'uniforme d'invalide, raconte cela aux passants.
Outre les tombeaux, les châssis à statuettes, les tableaux-volets à
fond d'or, les bas-reliefs d'autels, chacune des deux absides a son
ameublement spécial. La vieille abside de 978, ornée de deux charmants
escaliers byzantins, s'arrondit autour d'une magnifique urne
baptismale en bronze du quatorzième siècle. Sur la face extérieure de
cette vaste piscine sont sculptés les douze apôtres et saint Martin,
patron de l'église. Le couvercle a été brisé pendant le bombardement.
Sous l'Empire, époque de goût, on a coiffé la vasque gothique d'une
espèce de casserole.
L'autre abside, la plus grande et la moins ancienne, est occupée et,
pour ainsi dire, encombrée par une grosse boiserie de chœur en
chêne noir où le style tourmenté et furieux du dix-huitième siècle se
déploie et s'insurge contre la ligne droite avec tant de violence,
qu'il atteint presque la beauté. Jamais on n'a mis au service du
mauvais goût un ciseau plus délicat, une fantaisie plus puissante, une
invention plus variée. Quatre statues, Crescentius, premier évêque de
Mayence en 70; Boniface, premier archevêque en 755; Willigis, premier
électeur en 1011, et Bardo, fondateur du Dôme en 1050, se tiennent
gravement debout sur le pourtour du chœur, dominé au-dessus du dais
asiatique de l'archevêque par le groupe équestre de saint Martin et du
pauvre. A l'entrée du chœur se dressent, dans toute la pompe
mystérieuse du grand prêtre hébraïque, Aaron, qui représente l'évêque
du dedans, et Melchisédech, qui figure l'évêque du dehors.
L'archevêque de Mayence, comme les princes-évêques de Worms et de
Liége, comme les archevêques de Cologne et de Trèves, comme le pape,
réunissait dans sa personne le double pontife. Il était à la fois
Aaron et Melchisédech.
C'est une sombre et superbe halle romane que la salle capitulaire qui
avoisine le chœur et qui répète avec la splendide menuiserie
Pompadour l'antithèse des deux gros clochers. Là, rien qu'un grand mur
nu, un pavé poudreux bossué par les reliefs des tombes, un reste de
vitrail à la fenêtre basse, un tympan colorié figurant saint Martin,
non en cavalier romain, mais en évêque de Tours; trois grandes
sculptures du seizième siècle, qui sont le Crucifiement, la Sortie du
tombeau et l'Ascension; autour de la salle un banc de pierre pour les
chanoines, et au fond, pour l'archevêque-président, une large sellette
aussi en pierre, qui rappelle cette sévère chaise de marbre des
premiers papes qu'on garde à Notre-Dame-des-Doms d'Avignon. Et, si
l'on soit de cette salle, on entre dans le cloître, cloître du
quatorzième siècle, qui de tout temps a été un lieu austère et qui est
aujourd'hui un lieu lugubre. Le bombardement de 94 est là écrit
partout. De grandes herbes humides, parmi lesquelles moisissent des
pierres argentées par la bave des reptiles; des arcades-ogives aux
fenestrages brisés; des tombes fêlées par les obus comme des carreaux
de vitre; des chevaliers de pierre armés de toutes pièces, souffletés
à la face par des éclats de bombe et n'ayant plus que cette balafre
pour visage; des haillons de vieille femme séchant sur une corde; des
cloisons en planches rapiéçant çà et là des murailles de granit; une
solitude morne, un accablement profond coupé par le croassement
intermittent des corbeaux; voilà aujourd'hui le cloître archiépiscopal
de Mayence. Une des assises d'un contre-fort, frappée par un boulet, a
glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas
tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin
sur laquelle se poserait un doigt invisible. Deux ou trois statues
tristes et terribles, debout dans un coin sous la pluie et le vent,
regardent en silence cette désolation.
Il y a là, sous les galeries du cloître, un monument obscur, un
bas-relief du quatorzième siècle, dont j'ai cherché vainement à
deviner l'énigme. Ce sont, d'un côté, les hommes enchaînés dans toutes
les attitudes du désespoir; de l'autre, un empereur accompagné d'un
évêque et entouré d'une foule de personnages triomphants. Est-ce
Barberousse? Est-ce Louis de Bavière? Est-ce la révolte de 1160?
Est-ce la guerre de ceux de Mayence contre ceux de Francfort en 1332?
N'est-ce rien de tout cela?--Je ne sais. J'ai passé outre.
Comme j'allais sortir des galeries, j'ai distingué dans l'ombre une
tête de pierre sortant à demi du mur et ceinte d'une couronne à trois
fleurons d'ache comme les rois du onzième siècle. J'ai regardé.
C'était une figure douce et sévère en même temps, une de ces faces
empreintes de la beauté auguste que donne au visage de l'homme
l'habitude d'une grande pensée. Au-dessous, la main d'un passant avait
charbonné ce nom: FRAUENLOB. Je me suis souvenu de ce Tasse de
Mayence, si calomnié pendant sa vie, si vénéré après sa mort. Quand
Henri Frauenlob fut mort, en 1318, je crois, les femmes de Mayence,
qui l'avaient raillé et insulté, voulurent porter son cercueil. Ces
femmes et ce cercueil chargé de fleurs et de couronnes sont ciselés
dans la lame un peu plus bas que la tête. J'ai regardé encore cette
noble tête. Le sculpteur lui a laissé les yeux ouverts. Dans cette
église pleine de sépulcres, dans cette foule de princes et d'évêques
gisants, dans ce cloître endormi et mort, il n'y a plus que le poëte
qui soit resté debout et qui veille.
La place du Marché, qui entoure deux côtés de la cathédrale, est d'un
ensemble copieux, fleuri et divertissant. Au milieu se dresse une
jolie fontaine trigone de la Renaissance allemande; ravissant petit
poëme qui, d'un entassement d'armoiries, de mitres, de fleuves, de
naïades, de crosses épiscopales, de cornes d'abondance, d'anges, de
dauphins et de sirènes, fait un piédestal à la vierge Marie. Sur l'une
des faces on lit ce pentamètre:
Albertus princeps, civibus ipse suis,
lequel rappelle, avec moins de bonhomie, la dédicace écrite sur la
fontaine élevée par le dernier électeur de Trèves, près de son palais,
dans la ville neuve de Coblenz: CLEMENS VINCESLAUS, ELECTOR, VICINIS
SUIS. _A ses concitoyens_ est constitutionnel. _A ses voisins_ est
charmant.
La fontaine de Mayence a été bâtie par Albert de Brandebourg, qui
régnait vers 1540 et dont je venais de lire l'épitaphe dans la
cathédrale: _Albert, cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens,
archichancelier du Saint-Empire, marquis de Brandebourg, duc de
Stettin et de Poméranie, électeur_. Il a érigé ou plutôt reconstruit
cette fontaine, en souvenir des prospérités de Charles-Quint et de la
captivité de François Ier, comme le constate cette inscription en
lettres d'or ravivées récemment:
DIVO KAROLO V CÆSARE SEMP. AVG. POST VICTOR[=IA]
GALLICAM REGE IPSO AD TICI[=NV] SVPERATO AC CAPTO
TR[=IU]PHANTE FATALIQ. RVSTICOR[=VP]ER GER[=MN][=IA] CO[=SPI]
RATIONE PROSTRATA ALBER. CARD. ET ARCHIEP. MOG.
FON[=TE] HVNC VETVSTATE DILAP[=SV] AD CIV[=IV] SUORUM
POSTERITATISQVE VSVM RESTITVI CVRAVIT.
Vue du haut de la citadelle, Mayence présente seize faîtes vers
lesquels se tournent gracieusement les canons de la confédération
germanique: les six clochers de la cathédrale, deux beaux beffrois
militaires, une aiguille du douzième siècle, quatre clochetons
flamands, plus le dôme des Carmes de la rue Cassette répété trois
fois, ce qui est beaucoup. Sur la pente de la colline que couronne la
forteresse un de ces ignobles dômes coiffe une pauvre vieille église
saxonne, la plus triste et la plus humiliée du monde, accostée d'un
charmant cloître gothique à meneaux flamboyants où les kaiserlichs
font boire leurs chevaux dans des sarcophages romans.
La beauté des riveraines du Rhin ne se dément pas à Mayence; seulement
les femmes y sont tout à la fois curieuses à la façon des Flamandes et
à la façon des Alsaciennes. Mayence est le point de jonction de
l'espion-miroir d'Anvers et de l'espion-tourelle de Strasbourg.
La ville, si blanchie qu'elle soit, a gardé en beaucoup d'endroits son
honorable aspect de cité marchande de la hanse rhénane. On lit encore
sur des portes PRO CELERI MERCATVRÆ EXPEDITIONE. Dans deux ou trois
ans on y lira _Roulage accéléré_.
Du reste, une vie profonde, qui sort du Rhin, anime cette ville. Elle
n'est pas moins hérissée de mâts, pas moins encombrée de ballots, pas
moins pleine de rumeur que Cologne. On marche, on parle, on pousse, on
traîne, on arrive, on part, on vend, on achète, on crie, on chante, on
vit enfin dans tous les quartiers, dans toutes les maisons, dans
toutes les rues.--La nuit, cet immense bourdonnement se tait; et l'on
n'entend plus dans Mayence que le murmure du Rhin et le bruit éternel
des dix-sept moulins à eau amarrés aux piles englouties du pont de
Charlemagne.
Quoi qu'aient fait les congrès, ou pour mieux dire à cause de ce
qu'ont fait les congrès, le vide laissé à Mayence par la triple
domination des Romains, des archevêques et des Français n'est pas
comblé. Personne n'y est chez soi. M. le grand-duc de Hesse n'y règne
que de nom. Sur sa forteresse de Cassel il peut lire: CURA
CONFŒDERATIONIS CONDITUM; et il peut voir un soldat blanc et un
soldat bleu, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse, se promener nuit et
jour, l'arme au bras, devant sa forteresse de Mayence. La Prusse ni
l'Autriche n'y sont pas non plus chez elles; elles se gênent et se
coudoient. Evidemment ceci n'est qu'un état provisoire. Il y a dans le
mur même de la citadelle une ruine à demi engagée dans le rempart
neuf,--une espèce de piédestal tronqué qu'on appelle encore maintenant
la _pierre de l'Aigle_, Adlerstein. C'est le tombeau de Drusus. Une
aigle en effet, une aigle impériale, une aigle formidable et
toute-puissante, s'est posée là pendant seize cents ans puis s'est
éclipsée. En 1804, elle a reparu; en 1814, elle s'est envolée de
nouveau.--Aujourd'hui, à l'heure même où nous sommes, Mayence aperçoit
à l'horizon, du côté de la France, un point noir qui grossit et qui
s'approche. C'est l'aigle qui revient.
LETTRE XXIV
FRANCFORT-SUR-LE-MEIN.
Quel aspect présente une certaine rue de Francfort un certain
jour de la semaine.--Ce qui abonde à Francfort.--Quel est le
plus grand danger que Francfort puisse courir.--L'auteur va à
la boucherie.--Il pousse beaucoup de cris d'enthousiasme.--Le
massacre des innocents.--L'auteur oublie tous ses devoirs au
point de désobéir à une petite fille de quatre ans.--La place
publique.--Les deux fontaines.--L'auteur dit des vérités à la
justice.--Le Rœmer.--Utilité d'une servante qui prend une
clef à un clou dans sa cuisine.--Salle des
électeurs.--Détails.--Salle des empereurs.--Les quarante-cinq
niches.--Ce qui se passait dans la place quand les électeurs
avaient élu l'empereur.--Ce qui se passait à l'église après ce
qui s'était passé dans la place.--L'église collégiale de
Francfort.--Ce qui pend aux murailles.--L'horloge.--Les
tableaux.--Sainte Cécile telle qu'on l'a trouvée dans son
tombeau.--La couronne impériale.--Saint Barthélémy.--Gunther de
Schwarzbourg.--L'auteur monte sur le
clocher.--Francfort-sur-le-Mein à vol d'oiseau.--Les habitants
du haut du clocher.--Philosophie.
Mayence, septembre.
J'étais à Francfort un samedi. Il y avait longtemps déjà que, marchant
au hasard, je cherchais mon vieux Francfort dans un labyrinthe de
maisons neuves fort laides et de jardins fort beaux, lorsque je suis
arrivé tout à coup à l'entrée d'une rue singulière. Deux longues
rangées parallèles de maisons noires, sombres, hautes, sinistres,
presque pareilles, mais ayant cependant entre elles ces légères
différences dans les choses semblables qui caractérisent les bonnes
époques d'architecture; entre ces maisons toutes contiguës et
compactes et comme serrées avec terreur les unes contre les autres,
une chaussée étroite, obscure, tirée au cordeau; rien que des portes
bâtardes surmontées d'un treillis de fer bizarrement brouillé; toutes
les portes fermées; au rez-de-chaussée rien que des fenêtres garnies
d'épais volets de fer; tous ces volets fermés; aux étages supérieurs,
des devantures de bois presque partout armées de barreaux de fer; un
silence morne, aucun chant, aucune voix, aucun souffle, par
intervalles le bruit étouffé d'un pas dans l'intérieur des maisons; à
côté des portes un judas grillé à demi entr'ouvert sur une allée
ténébreuse; partout la poussière, la cendre, les toiles d'araignées,
l'écroulement vermoulu, la misère plutôt affectée que réelle; un air
d'angoisse et de crainte répandu sur les façades des édifices; un ou
deux passants dans la rue me regardant avec je ne sais quelle défiance
effarée: aux fenêtres des premiers étages, de belles jeunes filles
parées, au teint brun, au profil busqué, apparaissant furtivement, ou
des faces de vieilles femmes au nez de hibou, coiffées d'une mode
exorbitante, immobiles et blêmes derrière la vitre trouble; dans les
allées des rez-de-chaussée, des entassements de ballots et de
marchandises; des forteresses plutôt que des maisons, des cavernes
plutôt que des forteresses, des spectres plutôt que des
passants.--J'étais dans la rue des Juifs, et j'y étais le jour du
sabbat.
A Francfort il y a encore des Juifs et des chrétiens; de vrais
chrétiens qui méprisent les juifs, de vrais juifs qui haïssent les
chrétiens. Des deux parts on s'exècre et l'on se fuit. Notre
civilisation, qui tient toutes les idées en équilibre et qui cherche
à ôter de tout la colère, ne comprend plus rien à ces regards
d'abomination qu'on se jette réciproquement entre inconnus. Les juifs
de Francfort vivent dans leurs lugubres maisons, retirés dans des
arrière-cours pour éviter l'haleine des chrétiens. Il y a douze ans,
cette rue des Juifs, rebâtie et un peu élargie en 1662, avait encore à
ses deux extrémités des portes de fer, garnies de barres et
d'armatures extérieurement et intérieurement. La nuit venue, les juifs
rentraient et les deux portes se fermaient. On les verrouillait en
dehors comme des pestiférés, et ils se barricadaient en dedans comme
des assiégés.
La rue des Juifs n'est pas une rue, c'est une ville dans la ville.
En sortant de la rue des Juifs, j'ai trouvé la vieille cité. Je venais
de faire mon entrée dans Francfort.
Francfort est la ville des cariatides. Je n'ai vu nulle part autant de
colosses portefaix qu'à Francfort. Il est impossible de faire
travailler, geindre et hurler le marbre, la pierre, le bronze et le
bois avec une invention plus riche et une cruauté plus variée. De
quelque côté qu'on se tourne, ce sont de pauvres figures de toutes les
époques, de tous les styles, de tous les sexes, de tous les âges, de
toutes les fantasmagories, qui se tordent et gémissent misérablement
sous des poids énormes. Satyres cornus, nymphes à gorges flamandes,
nains, géants, sphinx, dragons, anges, diables, tout un infortuné
peuple d'êtres surnaturels, pris par quelque magicien qui pêchait
effrontément dans toutes les mythologies à la fois, et enfermé par lui
dans des enveloppes pétrifiées, est là enchaîné sous les entablements,
les impostes et les architraves, et scellé jusqu'à mi-corps dans les
murailles. Les uns portent des balcons; les autres, des tourelles; les
plus accablés, des maisons. D'autres exhaussent sur leurs épaules
quelque insolent nègre de bronze vêtu d'une robe d'étain doré, ou un
immense empereur romain de pierre dans toute la pompe du costume de
Louis XIV, avec sa grande perruque, son ample manteau, son fauteuil,
son estrade, sa crédence où est sa couronne, son dais à pentes
découpées et à vastes draperies; colossale machine qui figure une
gravure d'Audran complétement reproduite en ronde-bosse dans un
monolithe de vingt pieds de haut. Ces prodigieux monuments sont des
enseignes d'auberges. Sous ces fardeaux titaniques les cariatides
fléchissent dans toutes les postures de la rage, de la douleur et de
la fatigue. Celles-ci courbent la tête, celles-là se retournent à
demi; quelques-unes posent sur leurs hanches leurs deux mains crispées
ou compriment leur poitrine gonflée prête à éclater; il y a des
Hercules dédaigneux qui soutiennent une maison à six étages d'une
seule épaule et montrent le poing aux gens; il y a de tristes Vulcains
bossus qui s'aident de leurs genoux, ou de malheureuses sirènes dont
la queue écaillée s'écrase affreusement entre les pierres de refend;
il y a des Chimères exaspérées qui s'entre-mordent avec fureur;
d'autres pleurent, d'autres rient d'un air amer, d'autres font aux
passants des grimaces effroyables. J'ai remarqué que beaucoup de
salles de cabaret, retentissantes du choc des verres, sont posées en
surplomb sur des cariatides. Il paraît que c'est un goût des vieux
bourgeois libres de Francfort de faire porter leurs ripailles par des
statues souffrantes.
Le plus horrible cauchemar qu'on puisse avoir à Francfort, ce n'est ni
l'invasion des Russes, ni l'irruption des Français, ni la guerre
européenne traversant le pays, ni les vieilles guerres civiles
déchirant de nouveau les quatorze quartiers de la ville, ni le typhus,
ni le choléra; c'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des
cariatides.
Une des curiosités de Francfort, qui disparaîtra bientôt, j'en ai
peur, c'est la boucherie. Elle occupe deux anciennes rues. Il est
impossible de voir des maisons plus vieilles et plus noires se pencher
sur un plus splendide amas de chair fraîche. Je ne sais quel air de
jovialité gloutonne est empreint sur ces façades bizarrement ardoisées
et sculptées, dont le rez-de-chaussée semble dévorer, comme une gueule
profonde toute grande ouverte, d'innombrables quartiers de bœufs et
de moutons. Les bouchers sanglants et les bouchères roses causent avec
grâce sous des guirlandes de gigots. Un ruisseau rouge, dont deux
fontaines jaillissantes modifient à peine la couleur, coule et fume au
milieu de la rue. Au moment où j'y passais, elle était pleine de cris
effrayants. D'inexorables garçons tueurs, à figures hérodiennes, y
commettaient un massacre de cochons de lait. Les servantes, leur
panier au bras, riaient à travers le vacarme. Il y a des émotions
ridicules qu'il ne faut pas laisser voir; pourtant j'avoue que, si
j'avais su que faire d'un pauvre petit cochon de lait qu'un boucher
emportait devant moi par les deux pieds de derrière et qui ne criait
pas, ignorant ce qu'on lui voulait et ne comprenant rien à la chose,
je l'aurais acheté et sauvé. Une jolie petite fille de quatre ans, qui
comme moi le considérait avec compassion, semblait m'y encourager du
regard. Je n'ai pas fait ce que cet œil charmant me disait, j'ai
désobéi à ce doux regard, et je me le reproche.--Une superbe et
grandiose enseigne dorée, soutenue par une grille en potence, la plus
belle et la plus riche du monde, composée de tous les emblèmes du
corps des bouchers et surmontée de la couronne impériale, domine et
complète cette magnifique écorcherie digne de Paris au moyen âge,
devant laquelle, à coup sûr, se fussent ébahis Calatagirone au
quinzième siècle et Rabelais au seizième.
De l'écorcherie on débouche dans une place de grandeur médiocre, digne
de la Flandre et qui mériterait d'être célébrée et admirée, même après
le Vieux-Marché de Bruxelles. C'est une de ces places-trapèzes autour
desquelles tous les styles et tous les caprices de l'architecture
bourgeoise au moyen âge et à la renaissance se dressent représentés
par des maisons modèles où, selon l'époque et le goût, l'ornementation
a tout employé avec un à-propos prodigieux, l'ardoise comme la pierre,
le plomb comme le bois. Chaque devanture a sa valeur à part et
concourt en même temps à la composition et à l'harmonie générale de la
place. A Francfort comme à Bruxelles, deux ou trois maisons neuves, de
l'aspect le plus bête et qui ont l'air de deux ou trois imbéciles dans
une assemblée de gens d'esprit, gâtent l'ensemble de la place et
rehaussent la beauté des vieux édifices voisins. Une merveilleuse
masure du quinzième siècle, composée, je ne sais pour quel usage,
d'une nef d'église et d'un beffroi d'hôtel de ville, remplit de sa
superbe et élégante silhouette un des côtés du trapèze. Vers le milieu
de la place, à des endroits quelconques que n'a évidemment désignés
aucune symétrie, ont germé, comme deux buissons vivaces, deux
fontaines, l'une de la renaissance, l'autre du dix-huitième siècle.
Sur ces deux fontaines se rencontrent et s'affrontent, par un hasard
singulier, debout chacune au sommet de sa colonne, Minerve et Judith,
la virago homérique et la virago biblique, l'une avec la tête de
Méduse, l'autre avec la tête d'Holopherne.
Judith, belle, hautaine et charmante, entourée de quatre
Renommées-Sirènes qui soufflent à ses pieds dans des trompettes, est
une héroïque fille de la renaissance. Elle n'a plus la tête
d'Holopherne qu'elle élevait de la main gauche, mais elle tient encore
l'épée de sa main droite, et sa robe chassée par le vent se relève
au-dessus de son genou de marbre et découvre sa jambe fine et ferme
avec le pli le plus fier qu'on puisse voir.
Quelques explicateurs prétendent que cette statue représente la
Justice, et qu'elle tenait à la main, non la tête d'Holopherne, mais
une balance. Je n'en crois rien. Une Justice qui tiendrait la balance
de la main gauche et l'épée de la main droite serait l'Injustice.
D'ailleurs la Justice n'a le droit d'être ni si jolie ni si
retroussée.
Vis-à-vis de cette figure s'élèvent, avec leur cadran noir et leurs
cinq graves fenêtres de hauteur inégale, les trois pignons juxtaposés
du Rœmer.
C'est dans le Rœmer qu'on élisait les empereurs; c'est dans cette
place qu'on les proclamait.
C'est aussi dans cette place que se tenaient et que se tiennent encore
les deux fameuses foires de Francfort: la foire de septembre,
instituée en 1240 par lettre de haut-conduit de Frédéric II; et la
foire de Pâques, établie en 1330 par Louis de Bavière. Les foires ont
survécu aux empereurs et à l'empire.
Je suis entré dans le Rœmer.
Après avoir erré, sans rencontrer personne, dans une grande salle
basse et torte, voûtée en ogive et encombrée des baraques de la foire,
puis dans un large escalier à rampe Louis XIII, tapissé de mauvais
tableaux sans cadres, puis dans une foule de corridors et de degrés
obscurs, à force de frapper à toutes les portes, j'ai fini par trouver
une servante qui, sur ce mot: _Kaisersaal_, a pris une clef à un clou
dans sa cuisine et m'a conduit à la Salle des Empereurs.
La brave fille souriante m'a fait passer d'abord par la Salle des
Electeurs, qui sert aujourd'hui, je crois, aux séances du haut-sénat
de la ville de Francfort. C'est là que les électeurs ou leurs délégués
déclaraient entre eux l'empereur roi des Romains. Sur un fauteuil
entre les deux fenêtres, l'archevêque de Mayence présidait. Puis
venaient par ordre, assis autour d'une immense table couverte en cuir
fauve, chacun au-dessous de son blason peint au plafond, à la droite
de l'archevêque de Mayence, Trèves, Bohême et Saxe; à sa gauche,
Cologne, le Palatinat, Brandebourg; en face de lui, Brunswick et
Bavière. Le passant éprouve l'impression que produisent les choses
simples qui contiennent de grandes choses, lorsqu'il voit et qu'il
touche le cuir roux et poudreux de cette table où l'on faisait
l'empereur d'Allemagne. Du reste, à part la table qu'on a transportée
dans une salle voisine, la Salle des Electeurs est aujourd'hui dans
l'état où elle était au dix-septième siècle. Les neuf blasons au
plafond encadrant une mauvaise fresque, une tenture de damas rouge,
des appliques-candélabres en cuivre argenté figurant des Renommées,
une grande glace à baguettes contournées, en face de laquelle on a mis
pour pendant, au siècle dernier, un portrait en pied de Joseph II;
au-dessus de la porte, un trumeau, un portrait de ce dernier des
petits-fils de Charlemagne, qui mourut en 910 au moment de régner et
que les Allemands appellent l'_Enfant_. Rien de plus.--L'ensemble est
austère, sérieux, tranquille, et fait plus songer que regarder.
Après la Salle des Electeurs, j'ai vu la Salle des Empereurs.
Au quatorzième siècle, les marchands lombards qui ont laissé leur nom
au Rœmer et qui y tenaient boutique eurent idée de faire entourer
la grande salle de niches, afin d'y étaler leurs marchandises. Un
architecte, dont le nom s'est perdu, mesura le pourtour de la salle et
y construisit quarante-cinq niches. En 1564, Maximilien II fut élu à
Francfort et montré au peuple du balcon de cette salle qui, à partir
de Maximilien II, s'appela le Kaisersaal et servit à la proclamation
des empereurs. On songea alors à la décorer, et la première pensée
qui vint, ce fut d'installer dans les niches développées autour de la
halle impériale les portraits de tous les césars allemands élus et
couronnés depuis l'extinction de la race de Charlemagne, en réservant
aux césars futurs les niches vacantes. Seulement, depuis Conrad Ier,
en 911, jusqu'à Ferdinand Ier, en 1556, trente-six empereurs avaient
déjà été sacrés à Aix-la-Chapelle. En y joignant le nouveau roi des
Romains, il ne restait plus que huit niches vides pour l'avenir.
C'était bien peu. La chose fut pourtant exécutée, et l'on se promit
d'agrandir la salle quand besoin serait. Les cases se meublaient peu à
peu, à quatre empereurs environ par siècle. En 1764, quand Joseph II
monta sur le trône impérial sacro-césaréen, il ne restait plus qu'une
place vide. On songea de nouveau sérieusement à allonger le Kaisersaal
et à ajouter de nouvelles cases aux compartiments préparés cinq
siècles auparavant par l'architecte des marchands lombards. En 1794,
François II, le quarante-cinquième roi des Romains, vint occuper la
quarante-cinquième case. C'était la dernière niche, ce fut le dernier
empereur. La salle remplie, l'empire germanique s'écroula.
Cet architecte inconnu, c'était la destinée; cette salle mystérieuse
aux quarante-cinq cellules, c'est l'histoire même d'Allemagne, qui, la
race de Charlemagne éteinte, ne devait plus contenir que quarante-cinq
empereurs.
Là, en effet, dans cette salle oblongue, vaste, froide, presque
obscure, encombrée à l'un de ses angles de meubles de rebut, parmi
lesquels j'ai vu la table de cuir des électeurs; à peine éclairée à
son extrémité orientale par les cinq étroites fenêtres inégales qui
pyramident dans le sens du pignon extérieur; entre quatre hautes
murailles chargées de fresques effacées, sous une voûte en bois à
nervures jadis dorées, seuls dans une espèce de pénombre qui ressemble
au commencement de l'oubli, tous grossièrement peints et figurés en
bustes d'airain dont le piédouche porte les deux dates qui ouvrent et
ferment chaque règne, les uns coiffés de lauriers comme des césars
romains, les autres fleuronnés du diadème germanique, là,
s'entre-regardent silencieusement, chacun dans sa sombre ogive, les
trois Conrad, les sept Henri, les quatre Othon, l'unique Lothaire, les
quatre Frédéric, l'unique Philippe, les deux Rodolphe, l'unique
Adolphe, les deux Albert, l'unique Louis, les quatre Charles, l'unique
Wenceslas, l'unique Robert, l'unique Sigismond, les deux Maximilien,
les trois Ferdinand, l'unique Mathias, les deux Léopold, les deux
Joseph, les deux François, les quarante-cinq fantômes qui, pendant
neuf siècles, de 911 à 1806, ont traversé l'histoire du monde, l'épée
de saint Pierre dans une main et le globe de Charlemagne dans l'autre.
A l'extrémité opposée aux cinq fenêtres, près de la voûte, noircit et
s'écaille une peinture médiocre qui représente le Jugement de Salomon.
Quand les électeurs avaient enfin désigné l'empereur, le sénat de
Francfort se réunissait dans celle salle; les bourgeois, divisés en
quatorze sections, selon les quatorze quartiers de la ville, se
rassemblaient au dehors dans la place. Alors les cinq fenêtres du
Kaisersaal s'ouvraient faisant face au peuple. La grande fenêtre,
celle du milieu, était surmontée d'un dais et restait vide. A la
moyenne fenêtre de droite, ornée d'un balcon de fer noir où j'ai
remarqué la route de Mayence, l'empereur apparaissait, seul, en grand
costume, la couronne en tête. A sa droite il avait, réunis dans la
petite fenêtre, les trois électeurs-archevêques de Mayence, de Trêves
et de Cologne. Aux deux autres fenêtres, à gauche de la grande fenêtre
vide, se tenaient, dans la moyenne, Bohême, Bavière et le palatin du
Rhin; dans la petite, Saxe, Brunswick et Brandebourg. Dans la place,
devant la façade du Rœmer, au milieu d'un vaste carré vide entouré
de gardes, il y avait un grand monceau d'avoine, une urne pleine de
monnaies d'or et d'argent, une table portant un lavoir d'argent et un
bocal de vermeil, et une autre table chargée d'un bœuf rôti tout
entier. Au moment où paraissait l'empereur, les trompettes et les
cymbales éclataient, et l'archimaréchal du saint-empire,
l'archichancelier, l'archiéchanson, l'architrésorier et
l'architranchant entraient en cortége dans la place. Au milieu des
acclamations et des fanfares, l'archimaréchal, à cheval, montait dans
le tas d'avoine jusqu'à la sangle de la selle et y remplissait une
mesure d'argent; l'archichancelier prenait le lavoir sur la table;
l'archiéchanson remplissait de vin et d'eau le bocal de vermeil;
l'architrésorier puisait des monnaies dans l'urne et les jetait au
peuple à pleines mains; l'architranchant coupait un morceau du bœuf
rôti. En ce moment-là surgissait le grand-référendaire de l'empire,
qui proclamait à haute voix le nouveau césar et lisait la formule du
serment. Quand il avait fini, le sénat dans la salle et les bourgeois
dans la place répondaient gravement: _Oui_. Pendant la prestation du
serment, le nouvel empereur, déjà formidable, ôtait la couronne et
tenait le glaive.
De 1564 à 1794, cette place aujourd'hui ignorée, cette salle
aujourd'hui déserte, ont vu neuf fois cette cérémonie majestueuse.
Les grandes charges de l'empire, étant héréditairement acquises aux
électeurs, étaient remplies par des délégués. Au moyen âge, les
monarchies secondaires tenaient à insigne honneur et à bonne politique
d'occuper les grands offices des deux empires qui avaient remplacé
l'empire romain. Chaque prince gravitait vers le centre impérial le
plus voisin de lui. Le roi de Bohême était archiéchanson de l'empire
d'Allemagne; le doge de Venise était protospataire de l'empire
d'Orient.
Après la proclamation au Rœmer venait le couronnement à la
collégiale.
J'ai suivi le cérémonial. En sortant du Kaisersaal, je suis allé à
l'église.
L'église collégiale de Francfort, dédiée à saint Barthélémy, se
compose d'une double nef-croisée du quatorzième siècle, surmontée
d'une belle tour du quinzième, malheureusement inachevée. L'église et
la tour sont en beau grès rouge noirci et rouillé par les années.
L'intérieur seul est badigeonné.
Encore ici une église belge. Des murs blancs; pas de vitraux; un riche
mobilier d'autels sculptés, de tombes coloriées, de tableaux et de
bas-reliefs. Dans les nefs, de sévères chevaliers de marbre, des
évêques moustachus du temps de Gustave-Adolphe qui ont des têtes de
lansquenets, d'admirables clochetons de pierre évidés et fouillés par
les fées, de magnifiques luminaires de cuivre qui rappellent la lampe
de l'alchimiste Gérard Dow, un Christ au tombeau peint au quatorzième
siècle, une Vierge au lit de mort, sculptée au quinzième. Dans le
chœur, de curieuses fresques, horribles avec saint Barthélémy,
charmantes avec la Madeleine; une rude et sauvage boiserie menuisée
vers 1400; boiseries et fresques données par le chevalier d'Ingelheim,
qui s'est fait peindre à genoux dans un coin et qui portait d'or aux
chevrons de gueules. Sur les murailles, une collection complète de ces
morions fantasques et de ces cimiers effrayants propres à la
chevalerie germanique, accrochés à des clous comme les poêlons et les
écumoires d'une batterie de cuisine. Près de la porte, une de ces
énormes horloges qui sont une maison à deux étages, un livre à trois
tomes, un poëme en vingt chants, un monde. En haut, sur un large
fronton flamand, s'épanouit le cadran de la journée; en bas, au fond
d'une espèce de caverne où se meuvent pêle-mêle dans les ténèbres une
foule de gros fils qu'on prendrait pour des antennes d'insectes
monstrueux, rayonne mystérieusement le cadran de l'année. Les heures
tournent en haut, les saisons marchent en bas. Le soleil dans sa
gloire de rayons dorés, la lune blanche et noire, les étoiles sur fond
bleu, opèrent des évolutions compliquées, lesquelles déplacent à
l'autre bout de l'horloge un système de petits tableaux où des
écoliers patinent, où des vieillards se chauffent, où des paysans
coupent le blé, où des bergères cueillent des fleurs. Des maximes et
des sentences un peu dévernies reluisent dans le ciel à la clarté des
étoiles un peu dédorées. Chaque fois que l'aiguille atteint un
chiffre, des portes s'ouvrent et se ferment sur le fronton de
l'horloge, et des jaquemarts armés de marteaux, sortant ou rentrant
brusquement, frappent l'heure sur le timbre en exécutant des
pyrrhiques bizarres. Tout cela vit, palpite et gronde dans la muraille
même de l'église, avec le bruit que ferait un cachalot enfermé dans la
grosse tonne de Heidelberg.
Cette collégiale possède un admirable Crucifiement de Van Dyck. Albert
Durer et Rubens y ont chacun un tableau, un Christ sur les genoux de
la Vierge. Le sujet est le même en apparence; les deux tableaux sont
bien différents. Rubens a posé sur les genoux de la divine mère un
Jésus enfant, Albert Durer y a jeté un Christ crucifié. Rien n'égale
la grâce du premier tableau, si ce n'est l'angoisse du second. Chacun
des deux peintres a suivi son génie. Rubens a choisi la vie, Albert
Durer a choisi la mort.
Un autre tableau, où l'angoisse et la grâce sont mêlées, c'est une
précieuse peinture sur cuir, du seizième siècle, qui représente
l'intérieur du sépulcre de sainte Cécile. L'encadrement est composé de
tous les principaux instants de la vie de la sainte. Au milieu, sous
une sombre crypte, la sainte est couchée tout de son long sur la face,
dans sa robe d'or, avec l'entaille de la hache au cou, plaie rose et
délicate qui ressemble à une bouche charmante et qu'on voudrait
baiser à genoux. Il semble qu'on va entendre la voix de la sainte
musicienne sortir et chanter _por la boca de su herida_. Au-dessous du
cercueil ouvert, ceci est écrit en lettres d'or: _En tibi sanctissimæ
virginis Ceciliæ in sepulchro jacentis imaginem, prorsus eodem
corporis situ expressam_. En effet, au seizième siècle, un pape, Léon
X, je crois, fit ouvrir la tombe de sainte Cécile, et cette ravissante
peinture n'est, dit-on, qu'un portrait exact du miraculeux cadavre.
C'est au centre de la collégiale, à l'entrée du chœur, au point
d'intersection du transsept et de la nef, que, depuis Maximilien II,
on couronnait les empereurs. J'ai vu dans un coin du transsept,
enveloppée dans un sac de papier gris qui lui donne la forme d'un
bourrelet d'enfant, l'immense couronne impériale en charpente plaquée
d'or qu'on suspendait au-dessus de leur tête pendant la cérémonie, et
je me suis souvenu qu'il y a un an j'avais vu le tapis fleurdelisé du
sacre de Charles X, roulé, ficelé et oublié sur une brouette dans les
combles de la cathédrale de Reims. A la droite même de la porte du
chœur, précisément à côté de l'endroit où l'on couronnait
l'empereur, la boiserie gothique étale complaisamment cette antithèse
sculptée en chêne: saint Barthélemy écorché, portant sa peau sur son
bras, et regardant avec dédain à sa gauche le diable juché sur une
magnifique pyramide de mitres, de diadèmes, de cimiers, de tiares, de
sceptres, d'épées et de couronnes. Un peu plus loin, le nouveau césar
pouvait, sous les tapisseries dont on le cachait sans doute, entrevoir
par instants debout dans l'ombre contre le mur, comme une apparition
sinistre, le spectre de pierre de cet infortuné pseudo-empereur
Gunther de Schwarzburg, la fatalité et la haine dans les yeux, tenant
d'un bras son écu au lion rampant et de l'autre son morion impérial;
fier et terrible tombeau, qui pendant deux cent trente ans a assisté
à l'intronisation des empereurs, et dont la tristesse de granit a
survécu à toutes ces fêtes de carton peint et de bois doré.
J'ai voulu monter sur le clocher. Le glockner qui m'avait conduit dans
l'église et qui ne sait pas un mot de français m'a abandonné aux
premières marches de la vis, et je suis monté seul. Arrivé en haut,
j'ai trouvé l'escalier obstrué par une barrière à pointes de fer; j'ai
appelé, personne n'a répondu; sur quoi j'ai pris le parti d'enjamber
la barrière. L'obstacle franchi, j'étais sur la plate-forme du
Pfarthurm. Là, j'ai eu un charmant spectacle. Sur ma tête un beau
soleil, à mes pieds toute la ville; à ma gauche la place du Rœmer,
à ma droite la rue des Juifs, posée comme une longue et inflexible
arête noire parmi les maisons blanches; çà et là quelques chevets
d'antiques églises pas trop défaites, deux ou trois hauts beffrois
flanqués de tourelles, sculptés à l'aigle de Francfort et répétés,
comme par des échos, au fond de l'horizon, par les trois ou quatre
vieilles tours-vigies qui marquaient autrefois les limites du petit
Etat libre; derrière moi le Mein, nappe d'argent rayée d'or par le
sillage des bateaux; le vieux pont avec les toits de Sachshausen et
les murs rougeâtres de l'ancienne maison teutonique; autour de la
ville, une épaisse ceinture d'arbres; au delà des arbres, une grande
table ronde de plaines et de champs labourés, terminée par les croupes
bleues du Taunus. Pendant que je rêvais je ne sais quelle rêverie,
adossé au tronçon du clocher tronqué de 1509, des nuages sont venus et
se sont mis à rouler dans le ciel, chassés par le vent, couvrant et
découvrant à chaque instant de larges déchirures d'azur et laissant
tomber partout sur la terre de grandes plaques d'ombre et de lumière.
Cette ville et cet horizon étaient admirables ainsi. Le paysage n'est
jamais plus beau que quand il revêt sa peau de tigre.--Je me croyais
seul sur la tour, et j'y serais resté toute la journée. Tout à coup un
petit bruit s'est fait entendre à côté de moi; j'ai tourné ta tête:
c'était une toute jeune fille de quatorze ans environ, à demi sortie
d'une lucarne, qui me regardait avec un sourire. J'ai risqué quelques
pas, j'ai dépassé un angle du Pfarthurm que je n'avais pas encore
franchi, et je me suis trouvé au milieu des habitants du clocher. Il y
a là tout un petit monde doux et heureux. La jeune fille, qui tricote;
une vieille femme, sa mère sans doute, qui file son rouet; des
colombes qui roucoulent perchées sur les gargouilles du clocher; un
singe hospitalier qui vous tend la main du fond de sa petite cabane;
les poids de la grosse horloge qui montent et descendent avec un bruit
sourd et s'amusent à faire mouvoir des marionnettes dans l'église où
l'on a couronné des empereurs; ajoutez à cela cette paix profonde des
lieux élevés, qui se compose du murmure du vent, des rayons du soleil
et de la beauté du paysage,--n'est-ce pas que c'est un ensemble pur et
charmant?--De la cage des anciennes cloches, la jeune fille a fait sa
chambre; elle y a mis son lit dans l'ombre, et elle y chante comme
chantaient les cloches, mais d'une voix plus douce, pour elle et pour
Dieu seulement. De l'un des clochetons inachevés, la mère a fait la
cheminée du petit feu de veuve où cuit sa pauvre marmite. Voilà le
haut du clocher de Francfort. Comment et pourquoi cette colonie
est-elle là, et qu'y fait-elle? Je l'ignore; mais j'ai admiré cela.
Cette fière ville impériale, qui a soutenu tant de guerres, qui a reçu
tant de boulets, qui a intronisé tant de césars, dont les murailles
étaient comme une armure, dont l'aigle tenait dans ses deux serres les
diadèmes que l'aigle d'Autriche posait sur ses deux têtes, est
aujourd'hui dominée et couronnée par l'humble foyer d'une vieille
femme, d'où sort un peu de fumée.
LETTRE XXV
LE RHIN.
D'où il sort.--La Suisse, le Rhin.--Aspects.--Qu'un fleuve est un
arbre.--Le trajet de Mayence à Cologne.--Détails.--Où commence
l'encaissement du fleuve.--Où il finit.--Tableaux.--Les
vignes.--Les ruines.--Les hameaux.--Les villes.--Histoire et
archéologie mêlées.--Bingen.--Oberwesel.--Saint-Goar.--Neuwied.
--Andernach.--Linz.--Sinzig.--Boppart.--Caub.--Braubach.--Coblenz.
--Ce qui a effrayé l'auteur à Coblenz.--Musées.--Quels sont les
peintres que possède chaque ville.--Curiosités et
bric-à-brac.--Paysages du Rhin.--Ce qu'a été le Rhin. Ce qu'il
est.--Remontez-le.--Le bateau-flèche.--Le dampfschiff.--La
barque à voile.--Le grand radeau.--Curieux détails sur
les anciennes grandes flottaisons du Rhin.--Vingt-cinq
bateaux à vapeur en route chaque jour.--Parallèle de
l'ancienne navigation et de la nouvelle.--Quarante-neuf
îles.--Souvenirs--Une jovialité de Schinderhannes rencontrant
une bande de juifs.--Ce que firent, en 1400, dans une église de
village, les quatre électeurs du Rhin.--Détails secrets et
inconnus de la déposition de Wenceslas.--Le Kœnigsstühl.--L'auteur
reconstruit le Kœnigsstühl aujourd'hui disparu.--De quelle manière
et dans quelle forme s'y faisait l'élection des empereurs.--Ce
que c'était que les sept électeurs du Saint-Empire.--L'élection
dans le Rœmer de Francfort comparée avec l'élection sur le
Kœnigsstühl.--Côtés inédits et ignorés de l'histoire.--La
bannière impériale.--Ce qu'elle était avant Lothaire.--Ce que
Lothaire y changea.--Ce qu'elle a été depuis.--L'aigle à deux
têtes.--Sa première apparition.--Ce que le peuple concluait
de la façon dont la bannière flottait.--Chute de la
bannière.--Vue de Caub.--Etrange aspect du Pfalz.--Ce que
c'est.--Les châteaux du Rhin.--Dénombrement.--Combien il y en
a.--Quels sont leurs noms.--Leurs dates.--Leur histoire.--Qui
les a bâtis.--Qui les a ruinés.--Destinée de tous.--Détail de
chacun.--Coup d'œil sur les vallées.--Sept burgs dans le
Wisperthal.--Une abbaye et six forteresses dans les
Sept-Monts.--Trois citadelles dans la plaine de Mayence.--Le
Godesberg dans la plaine de Cologne.--Hymne aux châteaux du
Rhin.
Mayence, 1er octobre.
Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du
Saint-Gothard; un autre ruisseau sort d'un autre lac au pied du mont
Lukmanierberg; un troisième ruisseau suinte d'un glacier et descend à
travers les rochers d'une hauteur de mille toises. A quinze lieues de
leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près
Reichenau. Là, ils se mêlent. N'admirez-vous pas, mon ami, de quelle
façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses?
Trois pâtres se rencontrent, c'est un peuple; trois ruisseaux se
rencontrent, c'est un fleuve.
Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d'un lac où trois
pasteurs viennent de s'embrasser; il se lève, il atteste le grand Dieu
qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux
fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant,
l'empereur d'Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui
faisait adorer son chapeau; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait
les yeux aux vieillards; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait
les femmes à coups de hache; à Morgarten le duc Léopold; à Morat
Charles le Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les
trois mille Anglais d'Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la
fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points
cardinaux; il bat à Sempach le duc d'Autriche, à Granson le duc de
Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan; et
notons en passant qu'à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par
le droit de l'épée et s'appelait Louis XII, roi de France. Il accroche
à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté
des colliers de fer qu'on lui destinait, les splendides armures
ducales des princes vaincus; il a de grands citoyens, Guillaume Tell
d'abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et
Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville,
et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait
sur les piques comme Curtius dans le gouffre; il lutte à Bellinzona
pour l'inviolabilité du sol, et à Cappel pour l'inviolabilité de la
conscience; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en
1536; et depuis lors il est debout. Il accomplit sa destinée entre les
quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de
civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux
envahissements injustes, point d'appui aux résistances légitimes.
Depuis six cents ans, au centre de l'Europe, au milieu d'une nature
sévère, sous l'œil d'une providence bienveillante, ces grands
montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et
sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur
indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties
oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie
populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et
le premier des devoirs, le travail.
Le fleuve naît entre deux murailles de granit; il fait un pas, et il
rencontre à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne; à
Coire, l'ancienne Curia, le souvenir de Drusus; à Feldkirck, le
Souvenir de Masséna; puis, comme consacré pour les destinées qui
l'attendent par ce triple baptême germanique, romain et français,
laissant l'esprit indécis entre son étymologie grecque [Grec: Rheein],
et son étymologie allemande _Rinnen_, qui toutes deux signifient
_couler_, il coule en effet, franchit la forêt et la montagne, gagne
le lac de Constance, bondit à Schaffouse, longe et contourne les
arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des
volcans morts du Taunus, traverse les plaines de la Frise, inonde et
noie les bas-fonds de la Hollande, et après avoir creusé dans les
rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux, un ravin
tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené
dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues
qu'on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi,
après avoir reçu douze mille cours d'eau, arrosé cent quatorze villes,
séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son
écume et mêlant à sa rumeur l'histoire de trente siècles et de trente
peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée; ceinture des empires,
frontière des ambitions, frein des conquérants; serpent de l'énorme
caducée qu'étend sur l'Europe le dieu du Commerce; grâce et parure du
globe; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans
l'Océan.
Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s'engendrent
de la même façon dans les mêmes montagnes.
Le Rhin a tous les aspects, il est tantôt large, tantôt joyeux. Il est
glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est
propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffouse,
gouffre à Laufen, rivière à Sickingen, fleuve à Mayence, lac à
Saint-Goar, marais à Leyde.
Il se calme, dit-on, et devient lent vers le soir comme s'il
s'endormait; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les
grands cours d'eau.
Je l'ai dit quelque part, l'unité dans la variété, c'est le principe
de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande
artiste qu'il y ait. Jamais elle n'abandonne une forme sans lui avoir
fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en
apparence qu'un arbre et un fleuve; au fond pourtant l'arbre et le
fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l'hiver, un arbre
dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol,
vous aurez l'aspect d'un fleuve vu par un géant à vol d'oiseau. Le
tronc de l'arbre, ce sera le fleuve; les grosses branches, ce seront
les rivières; les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents,
les ruisseaux et les sources; l'élargissement de la racine, ce sera
l'embouchure. Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont
des arbres qui portent des villes tantôt à l'extrémité des rameaux
comme des fruits, tantôt dans l'entre-deux des branches comme des
nids; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent,
suivant l'inclinaison des versants et la nature des terrains, les
embranchements variés des différentes espèces végétales, qui toutes,
comme on sait, tiennent leurs jets plus ou moins écartés de la tige
selon la force spéciale de leur séve et la densité de leur bois. Il
est remarquable que, si l'on considère le Rhin de cette façon, l'idée
royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l'abandonne pas. L'Y
de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein,
de la Nahe, de la Lahn, de la Moselle et de l'Aar a une ouverture
d'environ quatre-vingt-dix degrés. Bingen, Niederlahnstein, Coblenz
sont dans des angles droits. Si l'on redresse par la pensée debout sur
le sol l'immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît
portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d'un
chêne.
Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d'arriver
à l'Océan sont ses racines mises à nu.
La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche
pour le géologue, la plus curieuse pour l'historien, la plus
importante pour le politique, la plus belle pour le poëte, c'est ce
tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Kœnigswinter, traverse du
levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les
Romains nommaient les Alpes des Cattes.
C'est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les
_tourists_ font en quatorze heures dans les longues journées d'été. De
cette manière on a l'éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu'un
fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le
descendre. Quant à moi, comme vous savez, j'ai fait le trajet de
Cologne à Mayence, et j'y ai mis un mois.
De Mayence à Bingen, comme de Kœnigswinter à Cologne, il y a sept
ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes, avec de beaux
villages heureux au bord de l'eau. Mais, ainsi que je vous le disais
tout à l'heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le
Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d'ardoise,
et finit à Kœnigswinter, au pied des Sept-Monts.
Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se mirent
dans les larges squammes de l'eau. La roideur des pentes fait que la
vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l'olivier sur
les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher
fait une petite saillie, le paysan y porte à bras des sacs et des
paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un
olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son
terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et
laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de précaution, pour que les
pluies n'entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un
toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au
flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l'olivier
de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus
de la tête du passant comme le pot de fleurs d'une mansarde. Toutes
les inclinaisons douces sont hérissées de ceps.
C'est du reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin
n'ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et
notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j'ai vu des
vignobles abandonnés.
D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille
ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent
nécessairement presque toujours la forme d'un croissant, surmontés de
la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies
de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent
d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.
L'hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d'un
gris sale ressemblent à ces grandes toiles d'araignées étagées et
superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs
hideux où s'est amoncelée la poussière.
A chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou
bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en
ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles
et de clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la pointe
basse de la montagne.
Souvent les hameaux s'allongent, à la lisière de la berge, en forme de
_queue_, égayés de laveuses qui chantent et d'enfants qui jouent. Çà et
là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les maisons du
Rhin ressemblent à de grands casques d'ardoise posés au bord du
fleuve. L'enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en
bleu sur le plâtre blanc fait l'ornement de la façade. Plusieurs de
ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf près Cologne, sont
habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans
les belles journées d'été, cela compose des spectacles charmants; le
vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur
raccommode ses filets dans sa barque; au-dessus de leurs têtes le
soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce que Dieu leur donne
à faire, l'astre comme l'homme.
Les villes sont d'un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles
abondent sur le Rhin. C'est Bingen, c'est Oberwesel, c'est Saint-Goar,
c'est Neuwied, c'est Andernach. C'est Linz, grosse commune à tours
carrées, qui a été assiégée par Charles le Téméraire en 1476, et qui
regarde vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par
Sentius pour garder l'embouchure de l'Aar. C'est Boppart, l'ancienne
Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville
impériale proclamée en même temps qu'Oberwesel, bailliage de Trèves,
vieille cité charmante qui conserve une idole dans son église,
au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont
ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J'y ai remarqué près
de la porte de la ville en amont une ravissante abside ruinée. C'est
Caub, la ville des palatins. C'est Braubach, nommée dans une charte de
933, fief des comtes d'Arnstein du Lahngau, ville impériale sous
Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui
échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.
Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement
située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le
vieux château de Saint-Marc est aujourd'hui une prison d'Etat. Tout
marquis veut avoir des pages. Il me paraît que M. de Nassau se donne
les airs d'avoir des prisonniers d'Etat. C'est un beau luxe.
Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de
trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze
arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes
du pont édifié vers 1311 par l'archevêque Baudoin au moyen d'une large
dépense d'indulgences; le célèbre fort Ehrenbreitstein, rendu aux
Français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient
payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous; un puits
de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par le margrave
Jean de Bade; la place de l'arsenal, où l'on voyait jadis la fameuse
coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait
vingt milliers; un bon vieux couvent de franciscains converti en
hôpital en 1804; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût
pompadour et peinte en rose; une église de Saint-Florin, convertie en
magasin de fourrages par les Français, aujourd'hui église évangélique,
ce qui est pire au point de vue de l'art, et peinte en rose; une
collégiale de Saint-Castor enrichie d'un portail de 1805 et peinte en
rose; point de bibliothèque: voilà Coblenz, que les Français écrivent
_Coblentz_, par politesse pour les Allemands et que les Allemands
écrivent _Coblence_ par ménagement pour les Français. D'abord castrum
romain dans l'Altehof, puis cour royale sous les Francs, résidence
impériale jusqu'à Louis de Bavière, ville patronnée par les comtes
d'Arnstein jusqu'en 1250, et à dater d'Arnould II, par les archevêques
de Trèves, assiégée en vain en 1688 par Vauban et par Louis XIV en
personne, Coblenz a été prise par les Français en 1794 et donnée aux
Prussiens en 1815. Quant à moi, je n'y suis pas entré. Tant d'églises
roses m'ont effrayé.
Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois
forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route
de Mayence, le Petersberg garde la route de Trèves et de Cologne,
l'Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.
Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on la
compare à d'autres villes du Rhin que personne ne visite et dont
personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est
maintenant une glaciale et morne citadelle qui _couronne_ platement un
magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les
anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.
Quelques-unes de ces villes ont d'inestimables richesses d'art et
d'archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus grands peintres
peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin,
Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin
Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à
Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la
Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l'œuvre
complet d'Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier
de 1459. Cologne avait le fameux missel du château de Drachenfels,
colorié au douzième siècle; elle l'a laissé perdre; mais elle a
conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibnitz au
jésuite de Brosse.
Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la
plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins; les nuées
accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent; de
sombres forêts druidiques s'enfoncent entre les montagnes dans les
lointains violets; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel
fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt
éblouissant de rayons comme un ciel d'Italie, tantôt sali de brumes
rousses comme un ciel du Groënland. La rive est âpre, les laves sont
bleues; les basaltes sont noires; partout le mica et le quartz en
poussière; partout des cassures violentes; les rochers ont des profils
de géants camards. Des croupes d'ardoises feuilletées et fines comme
des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes.
L'aspect de tout le fleuve est extraordinaire.
Il est évident qu'en faisant le Rhin la nature avait prémédité un
désert; l'homme en a fait une rue.
Du temps des Romains et des barbares, c'était la rue des soldats.
Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d'Etats
ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son
embouchure, par l'abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de
Constance, le prince-évêque de Bâle, le prince-évêque de
Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms,
l'archevêque-électeur de Mayence, l'archevêque-électeur de Trèves et
l'archevêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin _la rue des
prêtres_. Aujourd'hui c'est la rue des marchands.
Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à
soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. A chaque instant
on rencontre une chose qui passe: tantôt un étroit bateau-flèche
effrayant à voir cheminer, tant il est chargé de paysans, surtout si
c'est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés
par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin;
tantôt un bateau à vapeur pavoisé; tantôt une longue embarcation à
deux voiles latines descendant le Rhin avec sa cargaison qui fait
bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots
affairés, quelque femme assise sur la porte de la cabine, et au
milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges,
vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de
lourds navires qui remontent lentement; ou un petit cheval courageux
remorquant à lui seul une grosse barque pontée comme une fourmi qui
traîne un scarabée mort. Tout à coup le fleuve se replie, et, au
tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche
majestueusement. Trois cents matelots manœuvrent la monstrueuse
machine, les immenses avirons battent l'eau en cadence à l'arrière et
à l'avant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux
bigues, un autre bœuf vivant tourne autour du poteau où il est lié
et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monte et
descend l'escalier double de son estrade, le drapeau tricolore
horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la
grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et
viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux
plancher de sapin.
Eh bien! ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes
flottaisons du Rhin ce qu'une chaloupe est à un vaisseau à trois
ponts. Le train d'autrefois, composé comme aujourd'hui de sapins
destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé
à ses extrémités par des chevrons nommés _bundsparren_, renoué à ses
jointures avec des harts d'osier et des crampons de fer, portait
quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d'ancres,
de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de
profondeur dans l'eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf
cents pieds de long, c'est-à-dire la longueur de dix maîtres-sapins de
la Murg, attachés bout à bout. Autour du train central et amarrés à
son bord au moyen d'un tronc d'arbre qui servait à la fois de pont et
de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour
amoindrir les périls de l'échouement, dix ou douze petits trains
d'environ quatre-vingts pieds de long, nommés les uns _kniee_, les
autres _anhænge_. Il y avait dans le grand radeau une rue qui
aboutissait d'un côté à une vaste tente, de l'autre à la maison du
patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une
grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le
pilote criait le mot d'ordre et élevait au-dessus du train un panier
suspendu à une perche; c'était le signal du repas, et les mille
travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains
consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de
bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage,
quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt
mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils
emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains
représentait sept ou huit cent mille florins, c'est-à-dire environ
deux millions de francs.
On se figure difficilement cette grande île de bois cheminant de
Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d'îlots à
travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les
serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on
proverbialement et dit-on encore qu'un entrepreneur de train doit
avoir trois capitaux: le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et
le troisième en poche. L'art de conduire parmi tant d'écueils ces
effrayants assemblages n'appartenait d'ordinaire qu'à un seul homme
par génération. A la fin du siècle dernier c'était le secret d'un
maître-flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les
grandes flottaisons ont disparu.
A l'instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et
descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie
de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de
Strasbourg à Dusseldorf; les six bateaux de la compagnie de
Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à
Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le
dampfschiff de Strasbourg à Bâle, et à l'Angleterre par les steamboats
de Rotterdam à Londres.
L'ancienne navigation rhénane, que perpétuent les bateaux à voiles,
contraste avec la navigation nouvelle que représentent les bateaux à
vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables,
rapides, enrubanés et harnachés des couleurs de dix nations,
Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont
pour invocation des noms de princes et de villes: _Ludwig II_, _Gross
herzog von Hessen_, _Kœnigin Victoria_, _Herzog von Nassau_,
_Prinzessinn Mariann_, _Gross herzog von Baden_, _Stadt Manheim_, _Stadt
Coblentz_; les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue
des noms graves et doux: _Pius_, _Columbus_, _Amor_, _Sancta Maria_,
_Gratia Dei_. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux
à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur c'est la spéculation;
le bateau à voiles c'est bien la vieille navigation austère et croyante.
Les uns cheminent en faisant une réclame, les autres en faisant une
prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.
Cette vivace et frappante antithèse se croise et s'affronte à chaque
instant sur le Rhin.
Dans ce contraste respire avec une singulière puissance de réalité le
double esprit de notre époque, qui est fille d'un passé religieux et
qui se croit mère d'un avenir industriel.
Quarante-neuf îles, couvertes d'une épaisse verdure, cachant des toits
qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des
havres charmants, se dispersent sur le Rhin de Cologne à Mayence.
Toutes ont quelque souvenir: c'est Graupenwerth, où les Hollandais
construisirent un fort qu'ils appelèrent _bonnet de prêtre_;
Pfaffenmüth, fort que les Espagnols scandalisés reprirent et
baptisèrent du nom d'_Isabelle_. C'est Graswerth, l'_île de l'herbe_, où
Jean-Philippe de Reichenberg écrivit ses _Antiquitates Saynenses_.
C'est Niederwerth, jadis si riche des dotations du margrave-archevêque
Jean II. C'est Urmitzer Insel, qui a vu César; c'est Nonnenswerth, qui
a vu Roland.
Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles.
Permettez-moi d'en effleurer ici quelques-uns; je reviendrai tout à
l'heure avec plus de détail sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui
se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l'autre
bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite fille de Louis le
Débonnaire, est à Coblenz; le tombeau de sainte Ida, cousine de
Charles Martel, est à Cologne. Sainte Hildegarde a laissé à Eubengen
l'anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise: _e à
souffrir_. Sigebert est le dernier roi d'Austrasie qui ait habité
Andernach. Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, près
d'une source minérale qui avoisine aujourd'hui une chapelle
commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé
la vallée de la Nahe. C'est là qu'un jour il s'amusa, le pistolet au
poing, à faire déchausser une bande de juifs; puis il les força
ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs
souliers. Les juifs s'enfuirent clopin-clopant, ce qui fit rire Jean
l'Écorcheur. Avant Schinderhannes, cette douce vallée avait eu Louis
le Noir, duc des Deux-Ponts.
Quand le voyageur qui remonte a passé Coblenz et laissé derrière
lui la gracieuse île d'Oberwerth, où je ne sais quelle bâtisse
blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de
Sainte-Madeleine-sur-l'Ile, l'embouchure de la Lahn lui apparaît. Le
lieu est admirable. Au bord de l'eau, derrière un encombrement
d'embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants du
Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumiéges. A droite, au-dessus
du bourg de Cappellen, sur une croupe de rochers, se dresse
Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où
l'électeur Werner étudiait l'Almuchabala; et à gauche, sur la Lahn, au
fond de l'horizon, les nuages et le soleil se mêlent aux sombres
ruines de Lahneck, pleines d'énigmes pour l'historien et de ténèbres
pour l'antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes,
Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l'une à l'autre par une
allée d'arbres, se regardent et semblent se sourire. A quelques jets
de pierre de la porte orientale d'Oberlahnstein, qui a encore sa noire
ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d'un verger laissent
voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième
siècle, recrépie et plâtrée, surmontée d'un chétif clocheton. Cette
chapelle a vu déposer l'empereur Wenceslas.
C'est dans cette église de village que, l'an du Christ 1400, les
quatre électeurs du Rhin, Jean de Nassau, archevêque de Mayence,
Frédéric de Saarwerden, archevêque de Cologne, Werner de
Kœnigstein, archevêque de Trèves, et Rupert III, comte palatin,
proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel,
empereur d'Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne
et féroce quand il avait bu. Il faisait noyer les prêtres qui
refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en
soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son
esprit et subissait l'influence de ses idées. Or, cela inquiétait
Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie de Bavière, qui avait pour
confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le
pape; le pape frappa l'empereur. Ce fut à l'instigation du
saint-siége que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin.
Le Rhin dès lors dominait l'Allemagne. A eux quatre ils défirent
l'empereur; puis ils nommèrent à sa place celui d'entre eux qui
n'était pas ecclésiastique, le compte Rupert. Rupert, à qui cette
récompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un
digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des
royaumes et des rois, l'action de Rome, tantôt publique, tantôt
occulte, était quelquefois bienfaisante. L'arrêt rendu contre
Wenceslas reposait sur six chefs, les quatre griefs principaux
étaient: premièrement, la dilapidation du domaine; deuxièmement, le
schisme de l'Église; troisièmement, les guerres civiles de l'empire;
quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre.
Jean Huss continua et Rome aussi.--_Plutôt que de plier_, disait Jean
Huss, _j'aimerais mieux qu'on me jetât à la mer avec une meule d'âne
au cou_. Il prit l'_épée de l'esprit_, et lutta corps à corps avec
Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment _sans
sauf-conduit_. _Venimus sine salvo conductu._ Vous savez la fin. Le
dénoûment s'accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout
ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l'état de
cadavre et mettent les fibres de l'histoire à nu. Aujourd'hui, pour
qui considère, grâce à cette dénudation, la construction
providentielle des événements de celle sombre époque, la déposition de
Wenceslas est le prologue d'une tragédie dont le bûcher de Constance
est la catastrophe.
En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on
voyait encore il n'y a pas un demi-siècle le siége royal, cet antique
Kœnigsstühl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœnigsstühl, pris
dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d'élévation et
vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure: sept
piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre,
soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres,
figurant l'empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de
pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune
d'elles était placée, occupaient, disposée en cercle et se regardant,
sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le
midi, était rempli par l'escalier, massif degré de pierre composé de
quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans
ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de
chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes
les armoiries des sept électeurs: le lion de Bohême, les épées
croisées de Brandebourg; Saxe, qui portait d'argent à l'aigle de
gueules; le Palatinat, qui portait de gueules au lion d'argent;
Trèves, qui portait d'argent à la croix de gueules; Cologne, qui
portait d'argent à la croix de sable; et Mayence, qui portait de
gueules à la roue d'argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs
et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul
ornement de ce vieux trône de granit.
C'était là qu'en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel,
assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels
s'effeuillaient les arbres et courait l'ombre des nuages, rudes et
simples, naïfs et augustes comme des rois d'Homère, les antiques
électeurs d'Allemagne choisissaient entre eux l'empereur. Plus tard,
ces grandes mœurs s'effacèrent, une civilisation moins épique
convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes,
portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par
l'accession de Bavière et de Brunswick à l'électorat.
Les sept princes, qui s'asseyaient sur ces pierres au moyen âge
étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le
sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les
quatre ducs, les quatre archi-maréchaux, les quatre landgraves, les
quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés,
les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les
quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre
comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons,
les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de
Souabes et les quatre serviteurs. Chacun d'eux faisait porter devant
lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils
appelaient les autres princes _les têtes couronnées_, et se nommaient
_les mains couronnantes_. La bulle d'or les comparait aux sept dons du
Saint-Esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du
chandelier de Salomon. Parmi eux la qualité électorale passait avant
la qualité royale; l'archevêque de Mayence marchait à la droite de
l'empereur, et le roi de Bohême à la droite de l'archevêque. Ils
étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils
dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en
Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac
_Sieben Churfürsten_, les Sept-Électeurs.
Le Kœnigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres
aujourd'hui marquent la place du Kœnigsstühl; rien ne marque la
place des électeurs.
Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l'empereur à
Francfort, tantôt dans la salle du Rœmer, tantôt dans la
chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l'élection devint une cérémonie
compliquée. L'étiquette espagnole s'y refléta. Le formulaire fut
minutieux; l'appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le
matin du jour fixé pour l'élection, on fermait les portes de la ville,
les bourgeois prenaient les armes, les tambours de camp sonnaient, la
cloche d'alarme tintait; les électeurs, vêtus de drap d'or et revêtus
de la robe rouge doublée d'hermine, coiffés, les séculiers du bonnet
électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient
solennellement le serment du magistrat de la ville qui s'engageait à
les garantir de la _surprise l'un de l'autre_; cela fait, ils se
prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de
l'archevêque de Mayence; puis on leur disait la messe; il s'asseyaient
sur des chaires de velours noir, le maréchal du saint-empire _fermait
les huis_ et ils procédaient à l'élection. Si bien closes que fussent
les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient.
Enfin les _très-révérends_ tombaient d'accord avec les _très-illustres_,
le roi des Romains était nommé, les princes se levaient de leurs
chaires, et pendant que la présentation du peuple se faisait aux
fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à
Saint-Barthélemy un _Te Deum_ Deum à trois chœurs sur les orgues de
l'église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de
l'empereur.
Le tout, au bruit _des grosses cloches sonnées sur les tours et des
gros canons qu'on laschoit de joye_, dit, dans son curieux manuscrit,
le narrateur anonyme de l'élection de Mathias II.
Sur le Kœnigsstühl, la chose se faisait plus simplement et plus
grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement
sur la plate-forme par les quatorze degrés qui avaient chacun un pied
de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple
de Rhens, contenu par les hacquebutiers, entourait le siége royal.
L'archevêque de Mayence debout disait: _Très-généreux princes, le
Saint-Empire est vacant_. Puis il entonnait l'antiphone _Veni, Sancte
Spiritus_, et les archevêques de Cologne et Trèves chantaient les
autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept
prêtaient serment, les séculiers la main sur l'Évangile, les
ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et
touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un
exemplaire de l'Évangile. Après le serment, on les voyait assis en
cercle se parler à voix basse; tout à coup l'archevêque de Mayence se
levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé
au loin dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du
nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l'empire
plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait:
_Vivat rex!_
Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, le même aigle,
l'aigle d'or, se déployait sur la bannière de l'empire d'Orient et sur
la bannière de l'empire d'Occident; mais le ciel vermeil de l'aurore
se reflétait dans l'une, et le ciel froid du Septentrion dans l'autre.
La bannière d'Orient était rouge; la bannière d'Occident était bleue.
Lothaire substitua à ces couleurs la couleur de sa maison, or et
sable. L'aigle d'or dans un ciel bleu fut remplacé sur la bannière
impériale par l'aigle noire dans un ciel d'or. Tant qu'il y eut deux
empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n'eurent qu'une
tête. Mais, à la fin du quinzième siècle, quand l'empire grec eut
croulé, l'aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux
empires, regarda à la fois l'Occident et l'Orient, et prit deux têtes.
Ce n'est pas d'ailleurs la première apparition de l'aigle à deux
têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l'un des soldats de la
colonne Trajane, et, s'il faut en croire le moine d'Attaich et le
recueil d'Urstisius, Rodolphe de Habsbourg la portait brodée sur sa
poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.
Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l'honneur du
nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et de la façon dont elle
flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les
électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du
Kœnigsstühl Charles, margrave de Moravie, roi des Romains, quoique
Louis V vécût encore, au cri de _vivat rex!_ la bannière impériale tomba
dans le Rhin et s'y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400,
le fatal présage s'accomplit: Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.
Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de
Luxembourg, qui, après Charles IV et Wenceslas, ne donna plus qu'un
empereur, Sigismond, et s'effaça à jamais devant la maison d'Autriche.
Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Kœnigsstühl, jeté
bas, comme chose féodale, par la Révolution française, on monte vers
Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout
à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d'une
maison de géants, un grand rocher d'ardoise surmonté d'un tour énorme
qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des
nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée
autour d'une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi.
Au milieu du Rhin, devant la ville, souvent à demi voilé par les
brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d'eau un édifice
oblong, étroit, de haut bord, dont l'avant et l'arrière coupent le
flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses
imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure
duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des
grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors
d'œuvre se suspendent, ainsi que des barques et des chaloupes, aux
flancs de cette étrange construction qui livre au vent, comme les
banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.
Cette tour, c'est le Gutenfels; cette ville, c'est Caub; ce navire de
pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l'ancre
devant la ville palatine, c'est le palais, c'est le Pfalz.
Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n'entrait dans cette résidence
symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le _Rocher des comtes
palatins_, qu'au moyen d'une échelle, laquelle aboutissait à un
pont-levis qu'on voit encore. Il y avait là des cachots pour les
prisonniers d'État, et une petite chambre où les comtesses palatines
étaient forcées d'attendre l'heure de leur accouchement, sans autre
distraction que d'aller voir dans les caves du palais un puits creusé
dans le roc plus bas que le lit du Rhin et plein d'une eau qui n'était
pas l'eau du Rhin. Aujourd'hui le Pfalz a changé de maître. M. de
Nassau possède le Louvre palatin; le palais est désert, aucun berceau
princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne
trouble ces voûtes noires. Il n'y a plus que le puits mystérieux qui
se remplit toujours. Hélas! une goutte d'eau qui filtre à travers un
rocher se tarit moins vite que les races royales.
Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du
Kœnigsstühl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme
enfanter le comte palatin, et l'empire enfanter l'empereur.
Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui
encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite: Ehrenfels,
Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le Chat, la Souris, Liebenstein et
Sternberg qu'on nomme les Frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck,
Sayn, Hammerstein et Okenfels; quinze châteaux sur la rive gauche:
Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg,
Furstemberg, Stahleck, Schœnberg, Rheinfels, Rheinberg,
Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck, en tout, vingt-neuf forteresses à
demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des
volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent
d'une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces
châteaux ont été bâtis au onzième siècle: Ehrenfels par l'archevêque
Siegfried, Stahleck par les comtes palatins, Sayn par Frédéric,
premier comte de Sayn, vainqueur des Maures d'Espagne; Hammerstein par
Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle:
Gutenfels par les comtes de Nuringen, Rolandseck par l'archevêque
Arnould II, en 1149; deux au treizième; Furstemberg par les palatins,
et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen;
quatre au quatorzième: Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein;
Fursteneck, en 1348, par l'archevêque Henri III; le Chat, en 1383, par
le comte de Katzenellenbogen; et la Souris, dix ans après, par un
Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle: Philipsburg, bâti,
de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe le Jeune. Quatre de ces
citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable,
Brichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites en
1282 par Rodolphe de Habsbourg; une, le Rolandseck, par l'empereur
Henri V; cinq par Louis XIV, en 1689, Fursteneck, Stahleck,
Schœnberg, Stolzenfels et Hammerstein; une par Napoléon, le
Rheinfels; une par un incendie, Rheineck; et une par la bande-noire,
Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein,
Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par
Jean le Batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a
démoli Vogtsberg, ancienne demeure d'un seigneur voué, comme le nom
l'indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une
nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heinburg,
Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont
sortis de l'ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis
ni qui les a détruits. Rien n'est plus étrange, au milieu de
l'histoire, que cette épaisse obscurité où l'on aperçoit confusément,
vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane, guerroyant
les seigneurs, et où l'on distingue, plus loin encore, dans les
ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de
Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques
forteresses, dont l'histoire est perdue, sont à demi romaines et à
demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées
apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique
éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine
Bacharach et qu'on dit fondé par les Huns, a vu mourir Herman au
douzième siècle; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach
l'ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640.
Schœnberg, d'où sont sorties la famille des Belmont et la légende
des Sept Sœurs, a vu naître le grand général Frédéric de
Schœnberg, dont la singulière destinée fut d'affermir les Bragance
et de précipiter les Stuart. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin
en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s'est rendu à la
République française en 1794. Le Stolzenfels était la résidence des
archevêques de Trèves. Rheineck a vu s'éteindre le dernier comte de
Rheineck, mort en 1544 chanoine-custode de la cathédrale de Trèves.
Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des
archevêques de Mayence, le choc de l'empereur Henri II en 1017, la
fuite de l'empereur Henri IV en 1105, la guerre de trente ans, le
passage des Suédois et des Espagnols, la dévastation des Français en
1689 et la honte d'être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière
guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et
de l'amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en
1631 par les Messois, en 1620 et en 1642 par les impériaux, vendu en
1289 par Garnier de Munzenberg à l'électeur palatin Louis le Sévère,
moyennant deux mille cent marcs d'argent, a été dégradé en 1807 pour
un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série
d'édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur
front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les
légendes, commence devant Bingen, par le château d'Ehrenfels à droite
et la tour des Rats à gauche, et finit à Kœnigswinter par le
Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et
digne d'être noté chemin faisant, l'immense arcade couverte de lierre
du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu'assomma Sigefroi
le Cornu, la tour des Rats faisant face à l'Ehrenfels, c'est la fable
et l'histoire qui se regardent.
Je n'enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que
tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu'on pénètre dans
les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque
pas. Dans la seule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une
promenade de quelques lieues j'en ai constaté sept: le Rheinberg,
château des comtes du Rhingau, écuyers-tranchants héréditaires du
Saint-Empire, éteints au dix-septième siècle; redoutable forteresse
qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch; dans les
broussailles, Waldeck; sur la montagne, à la crête d'un rocher de
schiste, près d'une source d'eau minérale qui arrose quelques chétives
cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et
vendu mille florins pendant la guerre de Bavière, par l'électeur
Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal; Heppeneff, détruit on
ne sait quand; Kammerberg, bien domanial de Mayence; Nollig, ancien
castrum dont il reste une tour; Sareck, qui s'encadre dans la forêt
vis-à-vis du couvent de Winsbach comme le chevalier vis-à-vis du
prêtre dans l'ancienne société. Aujourd'hui le château et le couvent,
le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société,
renouvelées chaque année, ont survécu.
Si l'on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l'état de tronçons
enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six châteaux: le
Drachenfels, ruiné par Henri V; le Wolkenburg caché dans les nuées,
comme le dit son nom, ruiné par Henri V; le Lowenberg, où se sont
réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis après leur mariage,
qui glorifiait l'hérésie, Agnès de Mansfeld et l'archevêque Guebhard;
le Nonnenstromberg et l'Oelberg, bâtis par Valentinien en 368; et le
Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient
la guerre aux électeurs de Cologne.
Dans la plaine, du côté de Mayence, c'est Frauenstein, qui date du
douzième siècle; Scharfenstein, fief archiépiscopal; Greifenklau, bâti
en 1350. Du côté de Cologne, c'est l'admirable Godesberg. D'où vient
ce nom, Godesberg? Est-ce du tribunal de canton, _Goding_, qui s'y
tenait au moyen âge? est-ce de _Wodan_, le monstre à dix mains, que les
Ubiens ont adoré là? Aucun antiquaire étymologiste n'a décidé cette
question. Quoi qu'il en soit, la nature, avant les temps historiques,
avait fait de Godesberg un volcan; l'empereur Julien, en 362, en avait
fait un camp; l'archevêque Théodoric, en 1210, un château; l'électeur
Frédéric II, en 1375, une forteresse; l'électeur de Bavière, en 1593,
une ruine; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a
fait une vigne.
Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par
la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets
témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont
encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les
coulisses éternelles du sombre drame qui depuis dix siècles se joue
sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir au
milieu des péripéties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si
étranges ou si redoutables: Pépin, qui donnait des villes au pape;
Charlemagne vêtu d'une chemise de laine et d'une veste de loutre,
s'appuyant sur le vieux diacre Pierre de Pise, et caressant de sa
forte main l'éléphant Abulabaz; Othon le Lion secouant sa crinière
blonde; le margrave d'Italie, Azzo, portant la bannière ornée d'anges,
victorieuse à la bataille de Mersebourg; Henri le Boiteux; Conrad le
Vieux et Conrad le Jeune; Henri le Noir, qui imposa à Rome quatre
papes allemands; Rodolphe de Saxe, portant sur sa couronne l'hexamètre
papal: _Petra dedit Petro, Petrus diadema Rudolpho_; Godefroi de
Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre
des ennemis de l'empire; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés
de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l'histoire
d'Allemagne dont le profil ne soit dessiné sur leurs vénérables
pierres; le vieux duc Welf, Albert l'Ours; saint Bernard; Barberousse,
qui se trompait de main en tenant l'étrier du pape; l'archevêque de
Cologne Rainald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan;
Richard Cœur-de-Lion; Guillaume de Hollande; Frédéric II, le doux
empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes
comme Charlemagne, étudiant dans sa tente-horloge, où un soleil d'or
et une lune d'argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont
contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant
l'Evangile aux paysans de Prusse; Herman Salza, premier grand maître
de l'ordre teutonique, grand bâtisseur de villes; Ottocar, roi de
Bohême; Frédéric de Bade et Conradin de Souabe, décapités à seize ans;
Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth; Frédéric
le Mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère;
et Rodolphe de Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint
gris. Ils ont retenti de la devise d'Eberhard, comte de Wurtemberg:
_Gloire à Dieu! guerre au monde!_ Ils ont logé Sigismond, cet empereur
dont la justice pesait bien et frappait mal; Louis V, le dernier
empereur qui ait été excommunié; Frédéric III, le dernier empereur qui
ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles
IV pour n'être resté à Rome qu'un jour et lui criant: _Que diraient
vos aïeux les Césars s'ils vous rencontraient à cette heure dans les
Alpes, la tête baissée et le dos tourné à l'Italie?_ Ils ont regardé
passer, humiliés et furieux, l'Achille allemand, Albert de
Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l'Achille bourguignon,
Charles le Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils
ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans
leurs litières, côtoyant le Rhin en longues files, les évêques
occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean
Huss; en 1431, au concile de Bâle pour déposer Eugène IV; et en 1519 à
la diète de Worms pour interroger Luther. Ils ont vu surnager,
remontant sinistrement le fleuve d'Oberwesel à Bacharach, sa blonde
chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint
Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en
1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de
velours, sous un poêle d'or, Marie de Bourgogne, morte d'une chute de
cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des Magyares, la rumeur
des Mogols arrêtés par Henri le Pieux au treizième siècle, le cri des
Hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre,
les menaces de Procope le Gros et de Procope le Petit, le bruit
tumultueux des Turcs remontant le Danube après la prise de
Constantinople, la cage de fer où la vengeance des rois promena Jean
de Leyde, enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau
Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceler en étoiles de
diamants sur son bouclier le mot _nondum_, Wallenstein servi par
soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son
petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringienne,
la colère de Louis XIV, la colère de Frédéric II, la colère de
Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou
effrayèrent l'Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles
murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des Suisses
détruisant l'antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant
l'antique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles,
glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets
de la lance, l'ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques
voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de
Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout
subi. Aujourd'hui, mélancoliques la nuit quand la lune revêt leur
spectre d'un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil,
remplis de gloire, de renommée, de néant et d'ennui, rongés par le
temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une
ombre qui va s'amoindrissant d'année en année, ils laissent tomber le
passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l'oubli.
O nobles donjons! ô pauvres vieux géants paralytiques! ô chevaliers
affrontés! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois,
vous jette en passant sa fumée à la face!
LETTRE XXVI
WORMS.--MANNHEIM.
Nuit tombante.--Dissertation profonde et hautement philosophique
sur les appellations sonores.--Le voyageur croit être un moment
Micromégas se baissant et cherchant une ville à terre dans
l'herbe--A quoi bon avoir été une grande chose!--Les quatorze
églises de Worms.--Le pauvre hère et le gros
gaillard.--Dialogues.--Un monosyllabe accompagné de son
commentaire.--Dans quel cas un aubergiste est majestueux.--O
inégale nature!--Le voyageur a un peu peur des fées et des
revenants.--Il prend le parti d'adresser de plates flatteries à
la lune.--Un spectre.--A quel genre d'exercice se livrait ce
spectre.--Autre monosyllabe accompagné d'un autre
commentaire.--Où le lecteur apprend dans quels endroits se
mettent les vieux numéros d'un vieux journal.--Le spectre
devient de plus en plus aimable et caressant.--Entrée à
Worms.--Par malheur, le voyageur connaît si bien le Worms
d'autrefois, qu'il ne reconnaît plus le Worms d'à présent.--Ce
qu'on s'expose à voir quand on regarde par le trou des
serrures.--Saint Ruprecht.--Mélancolie à propos d'un garçon
tonnelier.--L'auberge du _Faisan_ (qui est peut-être l'auberge du
_Cygne_, à moins que ce ne soit l'auberge du _Paon_. Lecteur,
défiez-vous de l'auteur sur ce point.)--A quoi étaient occupés
deux hommes dans la salle à manger, et ce que faisait un
troisième.--Eloquence d'un sot.--Le voyageur continue à décrire
le gîte.--La chambre à coucher.--Le tableau du chevet du
lit.--Deux amants s'enfuyant à travers une épouvantable
orthographe.--L'auteur se promène dans Worms.--Allocution aux
Parisiens.--L'agonie d'une ville.--Ce que Perse et Horace ont
dit de la Petite-Provence qui est aux Tuileries.--Conseils
indirects aux jeunes niais qui gâtent le costume des hommes en
France à l'heure qu'il est.--La cathédrale de Worms.--Le
dehors.--L'intérieur.--Le temple
luthérien.--Mannheim.--L'unique mérite de Mannheim.--Par quels
gens Mannheim serait admiré.--Encore la figure de rhétorique
que le bon Dieu prodigue.--Intéressante inscription recueillie
à Mannheim.
Bords du Neckar, octobre.
La nuit tombait. Ce je ne sais quel ennui qui saisit l'âme à la
disparition du jour se répandait sur tout l'horizon autour de nous.
Qui est triste à ces heures-là? est-ce la nature? est-ce nous-mêmes?
Un crêpe blanc montait des profondeurs de cette immense vallée des
Vosges, les roseaux du fleuve bruissaient lugubrement, le dampfschiff
battait l'eau comme un gros chien fatigué; tous les voyageurs,
appesantis ou assoupis, étaient descendus dans la cabine, encombrée de
paquets, de sacs de nuit, de tables en désordre et de gens endormis;
le pont était désert; trois étudiants allemands y étaient seuls
restés, immobiles, silencieux, fumant, sans faire un geste et sans
dire un mot, leurs pipes de faïence peinte; trois statues; je faisais
la quatrième, et je regardais vaguement dans l'étendue. Je me disais:
«Je n'aperçois rien à l'horizon. Nous ne serons pas à Worms avant la
nuit noire. C'est étrange. Je ne croyais pas que Worms fût si loin de
Mayence.--Tout à coup le dampfschiff s'arrêta.--Bon, me dis-je, l'eau
est très-basse dans cette plaine, le lit du Rhin est obstrué de bancs
de sable; nous voilà engravés.»
Le patron du bateau sortait de sa cellule. «Eh bien! capitaine, lui
dis-je,--car vous savez qu'aujourd'hui on met sur toute chose un mot
sonore: un comédien s'appelle artiste; un chanteur virtuose; un patron
s'appelle capitaine;--eh bien! capitaine, voilà un petit contretemps.
Du coup nous n'arriverons pas avant minuit.» Le patron me regarda avec
ses larges yeux bleus de Teuton stupéfait, et me dit: «Vous êtes
arrivés!» Je le regarde à mon tour, non moins stupéfait que lui. En ce
moment, nous dûmes faire admirablement les deux figures de
l'étonnement français et de l'étonnement allemand.
«Arrivés, capitaine?
--Oui, arrivés.
--Où?
--Mais à Worms!»
Je m'exclame, et je promène mes yeux autour de moi. «A Worms!
rêvais-je tout éveillé? Etais-je le jouet de quelque vision
crépusculaire? Le patron raillait-il le voyageur? L'Allemand en
donnait-il à garder au Parisien? Le Germain se gaussait-il du Gaulois?
A Worms! Mais où était donc cette haute et magnifique ceinture de
murailles flanquées de tours carrées qui venait jusqu'au bord du
fleuve prendre fièrement le Rhin pour fossé? Je ne voyais qu'une
immense plaine dont de grandes brumes me cachaient le fond, de pâles
rideaux de peupliers, une berge à peine distincte, tant elle était
mêlée aux roseaux, et sur la rive même, tout près de nous, une belle
pelouse verte où quelques femmes étendaient leur linge pour le faire
blanchir à la rosée.
Cependant le patron, le bras tendu vers l'avant du bateau, me montrait
une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort
laide, espèce de gros pavé blanchâtre que je n'avais pas aperçu
d'abord.
«Monsieur, voilà Worms.
--Worms! repris-je; Worms cela! cette maison blanche! Mais c'est tout
au plus une auberge!
--C'est une auberge en effet. Vous y serez à merveille.
--Mais la ville?
--Ah! la ville! c'est la ville que vous voulez?
--Mais sans doute.
--Fort bien. Vous la trouverez là-bas, dans la plaine; mais il faut
marcher! il y a un bon bout de chemin. Ah! monsieur vient pour la
ville? En général, il est fort rare qu'on s'arrête ici; mais messieurs
les voyageurs se contentent de l'auberge. On y est très-bien. Ah!
monsieur tient à voir la ville? c'est différent. Quant à moi, je passe
ici toujours assez tard le soir, ou de très-bonne heure le matin, et
je ne l'ai jamais vue.»
Ayez donc été ville impériale! ayez eu des gaugraves, des
archevêques-souverains, des évêques-princes, une pfalz, quatre
forteresses, trois ponts sur le Rhin, trois couvents à clocher,
quatorze églises, trente mille habitants! ayez été l'une des quatre
cités maîtresses dans la formidable hanse des cent villes! soyez pour
celui qui s'éprend des traditions fantastiques, comme pour celui qui
étudie et critique les faits réels, un lieu étrange, poétique et
célèbre autant qu'aucun autre coin de l'Europe! ayez dans votre
merveilleux passé tout ce que le passé peut contenir, la fable et
l'histoire, ces deux arbres, plus semblables qu'on ne pense, dont les
racines et les rameaux sont parfois si inextricablement mêlés dans la
mémoire des hommes! soyez la ville qui a vu vaincre César, passer
Attila, rêver Brunehaut, marier Charlemagne! soyez la ville qui a vu
dans le Jardin des Roses le combat de Sigefroi le Cornu et du dragon,
et devant la façade de sa cathédrale cette contestation de Chrimhilde
d'où est sortie une épopée, et sur les bancs de la diète cette
contestation de Luther d'où est sortie une religion! soyez la Vormatia
des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poëtes, le
chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs,
la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms, en un mot, pour qu'un
rustre, ivre de tabac, qui ne sait même plus s'il est Vangion ou
Némète, dise en parlant de vous: «_Ah! Worms! cette ville! c'est
là-bas! je ne l'ai jamais vue!_»
Oui, mon ami, Worms est tout cela. Une ville illustre, comme vous le
voyez. Résidence impériale et royale, trente mille habitants, quatorze
églises, dont voici les noms, aujourd'hui complétement oubliés. C'est
pour cela que je les enregistre:
Le Munster.
Sancta-Cæcilia.
Saint-Vesvin.
Saint-André.
Saint-Mang.
Saint-Johann.
Notre-Dame.
Saint-Paul.
Saint-Ruprecht.
Predicatores.
Saint-Lamprecht.
Saint-Sixt.
Saint-Martin.
Saint-Amandus.
Cependant je m'étais fait descendre à terre, à la grande surprise de
mes compagnons de voyage, qui semblaient ne rien comprendre à ma
fantaisie. Le dampfschiff avait repris sa route vers Mannheim, me
laissant seul avec mon bagage dans une étroite barque que secouait
violemment le remous du fleuve, agité par les roues de la machine.
J'avais abordé le débarcadère sans trop remarquer deux hommes qui
étaient là debout pendant que la barque s'approchait et que le bateau
à vapeur s'éloignait. L'un de ces hommes, espèce d'hercule joufflu aux
manches retroussées, à l'air le plus insolent qu'on pût voir,
s'accoudait, en fumant sa pipe, sur une assez grande charrette à
bras. L'autre, maigre et chétif, se tenait, sans pipe et sans
insolence, près d'une petite brouette, la plus humble et la plus
piteuse du monde. C'était un de ces visages pales et flétris qui n'ont
pas d'âge, et qui laissent hésiter l'esprit entre un adolescent tardif
et un vieillard précoce.
Comme je venais de prendre terre, et pendant que je considérais le
pauvre diable à la brouette, je ne m'étais pas aperçu que mon sac de
nuit, laissé sur l'herbe à mes pieds par le batelier, avait subitement
disparu. Cependant un bruit de roues en mouvement me fit tourner la
tête: c'était mon sac de nuit qui s'en allait sur la charrette à bras,
gaillardement traînée par l'homme à la pipe. L'autre me regardait
tristement, sans faire un pas, sans risquer un geste, sans dire un
mot, avec un air d'opprimé qui se résigne auquel je ne comprenais rien
du tout. Je courus après mon sac de nuit.
«Hé, l'ami! criai-je à l'homme, où allez-vous comme cela?»
Le bruit de sa charrette, la fumée de sa pipe, et peut-être aussi la
conscience de son importance, l'empêchaient de m'entendre. J'arrive
essoufflé près de lui, et je répète ma question.
«Où nous allons? dit-il en français et sans s'arrêter.
--Oui, repris-je.
--Pardieu, fit-il, là!»
Et il montrait d'un hochement de tête la maison blanche, qui n'était
plus qu'à un jet de pierre.
«Hé! qu'est cela? lui dis-je.
--Hé! c'est l'hôtel.
--Ce n'est pas là que je vais.»
Il s'arrêta court. Il me regarda, comme le patron du dampfschiff, de
l'air le plus stupéfait; puis, après un moment de silence, il ajouta
avec cette fatuité propre aux aubergistes qui se sentent seuls dans
un lieu désert, et qui se donnent le luxe d'être insolents parce
qu'ils se croient indispensables:
«Monsieur couche dans les champs?»
Je ne crus pas devoir m'émouvoir.
«Non, lui dis-je; je vais à la ville.
--Où ça, la ville?
--A Worms.
--Comment, à Worms?
--A Worms!
--A Worms?
--A Worms!
--Ah!» reprit l'homme.
Que de choses il peut y avoir dans un _ah!_ Je n'oublierai jamais
celui-là. Il y avait de la surprise, de la colère, du mépris, de
l'indignation, de la raillerie, de l'ironie, de la pitié, un regret
profond et légitime de mes thalers et de mes silbergrossen, et, en
somme, une certaine nuance de haine. Ce _ah!_ voulait dire: «Qu'est-ce
que c'est que cet homme-là? Avec quel sac de nuit me suis-je fourvoyé?
Cela va à Worms! Qu'est-ce que cela va faire à Worms? Quelque
intrigant! quelque banqueroutier qui se cache! Donnez-vous donc la
peine de bâtir une auberge sur les bords du Rhin pour de pareils
voyageurs! Cet homme me frustre. Aller à Worms, c'est stupide! Il eût
bien dépensé chez moi dix francs de France; il me les doit! c'est un
voleur. Est-il bien sûr qu'il a le droit d'aller ailleurs? Mais c'est
abominable cela! Et dire que je me suis commis jusqu'à lui porter ses
effets! un mauvais sac de nuit! Voilà un beau voyageur, qui n'a qu'un
sac de nuit! Quelles guenilles y a-t-il là dedans? A-t-il une chemise
seulement? Au fait, il est visible que ce Français n'a pas le sou. Il
s'en serait probablement allé sans payer. Quels aventuriers on peut
rencontrer cependant! A quoi est-on exposé! Je devrais peut-être
offrir celui-ci à la maréchaussée. Mais, bah! il faut en avoir pitié.
Qu'il aille où il voudra, à Worms, au diable! Je fais aussi bien de le
planter là, au beau milieu de la route, avec sa sacoche!»
O mon ami, avez-vous remarqué comme il y a de grands discours qui sont
vides et des monosyllabes qui sont pleins?
Tout cela dit dans cet _ah!_ il saisit ma «sacoche» et la jeta à terre.
Puis il s'éloigna majestueusement avec sa charrette. Je crus devoir
faire quelques remontrances.
«Eh bien! lui dis-je, vous vous en allez ainsi? vous me laissez là
avec mon sac de nuit? Mais, que diable, prenez au moins la peine de le
reporter où vous l'avez pris.»
Il continuait de s'éloigner.
«Eh! rustre!» lui criai-je.
Mais il n'entendait plus le français; il poursuivit son chemin en
sifflant.
Il fallait bien en prendre mon parti. J'aurais pu courir après lui, me
fâcher, m'emporter; mais que faire d'un rustre, à moins qu'on ne
l'assomme? Et, pour tout dire, en me comparant à cet homme, je doute
que de nous deux l'assommé eût été lui. La nature, qui ne veut pas
l'égalité, ne l'avait pas voulue entre ce Teuton et moi. Evidemment,
là, au crépuscule, en plein air, sur la grande route, j'étais
l'inférieur et lui le supérieur.
O loi souveraine du coup de poing, devant laquelle tous les passants
sont parfaitement inégaux! _Dura lex, sed lex!_
Je me résignai donc.
Je ramassai mon sac de nuit et le pris sous mon bras; puis je
m'orientai. La nuit était pleinement tombée, l'horizon était noir, je
n'apercevais rien autour de moi que la masse blanchâtre et indistincte
de la maison à laquelle il m'avait plu de tourner le dos. Je
n'entendais que le bruit vague et doux du Rhin dans les roseaux.
_Vous trouverez Worms là-bas_, avait dit le capitaine du bateau en me
montrant le fond de la plaine. _Là-bas!_ rien de plus. Où aller avec ce
_là-bas_? Etait-ce à deux pas? Etait-ce à deux lieues? Worms, la ville
des légendes, que j'étais venu chercher de si loin, commençait à me
faire l'effet d'une de ces villes-fées qui reculent à mesure que le
voyageur avance.
Et ces terribles et ironiques paroles de l'homme à la charrette me
revenaient à l'esprit: _Monsieur veut coucher dans les champs?_ Il me
semblait entendre les génies familiers du Rhin, les duendes et les
gnomes me les répéter à l'oreille avec des rires goguenards. C'était
précisément l'heure où ils sortent, mêlés aux sylphes, aux masques,
aux magiciennes et aux brucolaques, et où ils vont à ces danses
mystérieuses qui laissent de grandes traces circulaires sur les
pelouses foulées, traces que les vaches, le lendemain matin, regardent
en rêvant.
La lune allait se lever.
Que faire? assister à ces danses? Cela serait curieux. Mais coucher
dans les champs, cela est dur. Revenir sur mes pas? demander
l'hospitalité à cette auberge que j'avais dédaignée? affronter un
nouveau _ah!_ du rustre à la charrette? qui sait? me faire peut-être
fermer la porte au nez et entendre derrière moi, autour de moi, dans
les roseaux, dans les brouillards, dans les feuillages agités des
trembles, redoubler les éclats de rire des gnomes à l'œil
d'escarboucle et des duendes aux faces vertes?
Etre ainsi humilié devant les fées! faire sourire d'un sourire de
pitié moqueuse le doux et lumineux visage de Titania! jamais.
Plutôt coucher à la belle étoile! plutôt marcher toute la nuit!
Après avoir tenu conseil avec moi-même, je me décidai à retourner au
débarcadère. Là, je trouverais sans doute quelque sentier qui me
mènerait à Worms.
La lune se levait.
Je lui adressai une invocation mentale où je fis un abominable mélange
de tous les poëtes qui ont parlé de la lune, depuis Virgile jusqu'à
Lemierre. Je l'appelai _pâle courrière_ et _reine des nuits_, et je la
priai de m'éclairer un peu, en lui déclarant effrontément que je
sentais que _Diane est la sœur d'Apollon_, et, me l'étant ainsi
rendue favorable suivant le rite classique, je me remis bravement à
marcher, ma sacoche au bras, dans la direction du Rhin.
J'avais à peine fait quelques pas, plongé dans une profonde rêverie,
lorsqu'un léger bruit m'en tira. Je levai la tête. On a raison
d'invoquer les déesses. La lune me permit de voir. Grâce à un rayon
horizontal qui commençait à argenter la pointe des folles avoines, je
distinguai parfaitement devant moi, à quelques pas, à côté d'un vieux
saule dont le tronc ridé faisait une horrible grimace, je distinguai,
dis-je, une figure blême et livide, un spectre qui me regardait d'un
air effaré.
Ce spectre poussait une brouette.
«Ah! fis-je, voilà une apparition.»
Puis, mes yeux tombant sur la brouette, et le second mouvement
succédant au premier:
«Tiens! dis-je, c'est un portefaix.»
Ce n'était ni un fantôme ni un portefaix; je reconnus le deuxième
témoin de mon débarquement sur cette rive jusque-là peu hospitalière,
l'homme au visage pâle.
Lui-même, en m'apercevant, avait fait un pas en arrière et paraissait
médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole:
«Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute
éternité. J'ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup
trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide; si je mettais mon
sac sur votre brouette? hein? qu'en dites-vous?»
Sur cette rive gauche du Rhin, tout parle et comprend le français, y
compris les fantômes.
L'apparition me répondit:
«Où va monsieur?
--Je vais à Worms.
--A Worms?
--A Worms.
--Est-ce que monsieur voudrait descendre au _Faisan_?
--Pourquoi pas?
--Comment! monsieur va à Worms?
--A Worms.
--Oh!» fit l'homme à la brouette.
Je voudrais bien éviter ici un parallélisme qui a tout l'air d'une
combinaison symétrique; mais je ne suis qu'historien, et je ne puis me
refuser à constater que ce _oh!_ était précisément la contre-partie et
le contraire du _ah!_ de l'homme à la charrette.
Ce _oh!_ exprimait l'étonnement mêlé de joie, l'orgueil satisfait,
l'extase, la tendresse, l'amour, l'admiration légitime pour ma
personne et l'enthousiasme sincère pour mes pfennings et mes
kreutzers.
Ce _oh!_ voulait dire: «Oh! que voilà un voyageur admirable et un
magnifique passant! Ce monsieur va à Worms! il descendra au _Faisan_!
Comme on reconnaît bien là un Français! Ce gentilhomme dépensera au
moins trois thalers à mon auberge! Il me donnera un bon pourboire.
C'est un généreux seigneur et à coup sûr un particulier intelligent.
Il va à Worms! il a l'esprit d'aller à Worms, celui-là! A la bonne
heure! Pourquoi les passants de cette espèce sont-ils si rares? Hélas!
c'est pourtant une situation élégiaque et intéressante que d'être
hôtelier dans cette ville de Worms, où il y a trois auberges ouvertes
tous les jours pour un voyageur qui vient tous les trois ans! Soyez le
bienvenu, illustre étranger, spirituel Français, aimable monsieur!
Comment! vous venez à Worms! il vient à Worms noblement, simplement,
la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe,
sans fracas, sans chercher à faire de l'effet, comme quelqu'un qui est
chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation
française! Vive l'empereur Napoléon!»
Après ce beau monologue en une syllabe, il prit ma sacoche et la mit
sur sa brouette en me regardant avec un air aimable et un ineffable
sourire qui voulait dire: «Un sac de nuit! rien qu'un sac de nuit! que
cela est noble et élégant de n'avoir qu'un sac de nuit! On voit que ce
recommandable seigneur se sent grand par lui-même, qu'il se trouve
avec raison assez éblouissant comme il est, et qu'il ne cherche pas à
effacer le pauvre aubergiste par des semblants d'opulence, par des
étalages de paquets, par des encombrements de valises, de
portemanteaux, de cartons à chapeau et d'étuis à parapluie, et par de
fallacieuses grosses malles, qu'on laisse dans les auberges pour
répondre de la dépense, et qui ne contiennent le plus souvent que des
copeaux et des pavés, du foin et de vieux numéros du _Constitutionnel_!
Rien qu'un sac de nuit! c'est quelque prince.»
Après cette harangue et un sourire, il souleva joyeusement les bras de
sa brouette enfin chargée, et se mit en marche en me disant d'un son
de voix doux et caressant: «Monsieur, par ici!»
Chemin faisant il me parla; le bonheur l'avait fait loquace. Le pauvre
diable vient tous les jours au débarcadère attendre les voyageurs. La
plupart du temps, le bateau passe sans s'arrêter. A peine y a-t-il un
voyageur hors de l'entre-pont pour regarder la silhouette mélancolique
que font sur l'horizon splendide du couchant les quatre clochers et
les deux aubergistes de Worms. Quelquefois cependant le bateau
s'arrête, le signal se fait, le batelier du débarcadère se détache, va
au dampfschiff, et en vient avec un, deux, trois voyageurs. On en a vu
jusqu'à six à la fois! Oh! l'admirable aubaine! Les nouveaux
arrivants débarquent avec cet air ouvert, étonné et bête qui est la
joie de l'aubergiste; mais, hélas! l'aubergiste du bord de l'eau les
happe et les avale immédiatement. Qui est-ce qui va à Worms? qui
est-ce qui se doute que Worms existe? Si bien que mon pauvre homme
voit la grande charrette de l'hôtel riverain s'enfoncer sous les
arbres toute cahotante et criant sous le poids des malles et des
valises, tandis que lui, philosophe pensif, s'en retourne à la lueur
des étoiles avec sa brouette vide. De pareilles émotions l'ont maigri;
mais il n'en vient pas moins là chaque jour, avec la conscience du
devoir accompli, à ce débarcadère ironique, à cette station dérisoire,
regarder l'eau du Rhin couler, les voyageurs passer et l'auberge
voisine s'emplir. Il ne lutte pas, il ne s'irrite pas, il ne fait
aucune guerre, il ne prononce aucune parole; il se résigne, il amène
sa brouette, et il proteste, autant qu'une petite brouette peut
protester contre une grande charrette. Il a en lui et il porte sur sa
physionomie, devenue impassible à force d'humiliations subies et de
mécomptes soufferts, ce sentiment de force et de grandeur que donne au
faible et au petit la résignation mêlée à la persévérance. A côté du
superbe, et bouffi, et triomphant aubergiste du bord de l'eau, lequel
ne daigne même pas s'apercevoir qu'il existe, il a, lui, l'opprimé
obstiné, patient et tenace, cette attitude sérieuse et inexprimable de
l'eunuque devant le pacha, du pêcheur à la ligne en présence du
pêcheur à l'épervier.
Cependant nous traversions des plaines, des prairies, des luzernes;
nous avions franchi, à l'aide de je ne sais quel informe assemblage
de vieilles poutres et de vieux pilotis ornés d'un chancelant tablier
de planches à claire-voie, le petit bras du Rhin sur lequel on voyait
encore, il y a deux siècles, le beau pont de bois couvert aboutissant
à la grande et fière tour carrée ornée de tourelles à cul-de-lampe,
bâtie par Maximilien. La lune avait emporté toutes les brumes qui s'en
allaient au zénith en blanches nuées; le fond du paysage s'était
nettoyé, et le magnifique profil de la cathédrale de Worms, avec ses
tours et ses clochers, ses pignons, ses nefs et ses contre-nefs,
apparaissait à l'horizon, immense masse d'ombre qui se détachait
lugubrement sur le ciel plein de constellations et qui semblait un
grand vaisseau de la nuit à l'ancre au milieu des étoiles.
Le petit bras du Rhin passé, il nous restait à traverser le grand
bras. Nous prîmes à gauche, et j'en conclus que le beau pont de pierre
qui aboutissait à la porte-forteresse près Frauwenbruder n'existait
plus. Après quelques minutes de marche dans de charmantes verdures,
nous arrivâmes à un vieux pont délabré, probablement construit sur
l'emplacement de l'ancien pont de bois de la porte Saint-Mang. Ce pont
franchi, j'entrevis dans son développement cette superbe muraille de
Worms, laquelle dressait dix-huit tours carrées sur le seul côté de
l'enceinte qui regardait le Rhin. Hélas! qu'en restait-il? quelques
pans de murs décrépits et percés de fenêtres, quelques vieux tronçons
de tours affaissés sous le lierre ou transformés en logis bourgeois,
avec croisées à rideaux blancs, contrevents verts et tonnelles à
treilles, au lieu de créneaux et de mâchicoulis. Un débris informe de
tour ronde qui se profilait à l'extrémité orientale de la muraille me
parut devoir être la tour Nideck; mais j'eus beau chercher du regard,
je ne retrouvai à côté de cette pauvre tour Nideck ni la flèche aiguë
du Munster, ni le joli clocher bas de Sainte-Cécilia. Quant à la
Frauwenthurm, la tour carrée la plus voisine de la tour Nideck, elle
est remplacée, à ce qu'il m'a paru, par un jardin de maraîcher. Du
reste, l'antique Worms était déjà endormie; tout s'y taisait
profondément; partout le silence, pas une lumière aux vitres. Prés du
sentier que nous suivions à travers les champs de betteraves et de
tabac qui entourent la ville, une vieille femme, courbée dans les
broussailles, cherchait des herbes au clair de lune.
Nous entrâmes dans la ville: aucune chaîne ne cria, aucun pont-levis
ne tomba, aucune herse ne se leva; nous entrâmes dans la vieille cité
féodale et militaire des gaugraves et des princes-évêques par une baie
qui avait été une porte-forteresse et qui n'était plus qu'une brèche.
Deux peupliers à droite, un tas de fumier à gauche. Il y a des fermes
installées dans d'anciens châteaux qui ont de ces entrées-là.
Puis nous prîmes à droite, mon compagnon sifflant et poussant gaiement
sa brouette, moi songeant. Nous suivîmes quelque temps la vieille
muraille à l'intérieur, puis nous nous engageâmes dans un dédale de
ruelles désertes. L'aspect de la ville était toujours le même. Une
tombe plutôt qu'une ville. Pas une chandelle aux fenêtres, pas un
passant dans les rues.
Il était environ huit heures du soir.
Cependant nous parvînmes à une place assez large, à laquelle
aboutissait le tracé de ce qui, à la clarté de la lune, me parut être
une grande rue. Un des côtés de cette place était occupé par la ruine
ou pour mieux dire par le spectre d'une vieille église.
«Quelle est cette église?» dis-je à mon guide, qui s'était arrêté pour
reprendre haleine.
Il me répondit par cet expressif haussement d'épaules, qui signifie:
_Je ne sais pas._
L'église, au contraire de la ville, n'était ni déserte ni silencieuse,
un bruit en sortait, une lueur s'en échappait à travers la porte.
J'allai à cette porte. Quelle porte! Représentez-vous quelques ais
grossièrement rattachés les uns aux autres par des traverses informes
constellées de gros clous, laissant entre eux de larges espaces
inégaux par le bas, ébréchés par le haut, et barricadant, avec cette
sorte d'insolence du manant qui serait maître chez le seigneur, un
magnifique et royal portail du quatorzième siècle.
Je regardai par les claires-voies, et j'entrevis confusément
l'intérieur de l'église. Les sévères archivoltes du temps de Charles
IV s'y dégageaient péniblement dans les ténèbres au milieu d'un
inexprimable encombrement de tonnes, de fûts cerclés et de barriques
vides. Au fond, à la clarté d'une chandelle de suif posée sur une
excroissance de pierre qui avait dû être le maître-autel, un
tonnelier, à manches retroussées et en tablier de cuir, chevillait un
gros tonneau. Les douves retentissaient sous le maillet avec ce bruit
de bois creux, si lugubre pour quiconque a entendu le marteau des
fossoyeurs résonner sur un cercueil.
Qu'était-ce que cette église? Au-dessus du portail s'élevait une
puissante tour carrée qui avait dû porter une haute flèche. Nous
venions de laisser à gauche, un peu en arrière, les quatre clochers de
la cathédrale. J'apercevais à quelque distance en avant, vers le
sud-ouest, une abside qui devait être l'église des Prédicateurs, il
est vrai que je ne retrouvais pas à gauche le clocher de Saint-Paul
engagé entre ses deux tours basses; mais nous n'étions pas assez
avancés dans la ville ni assez près de la porte Saint-Martin pour que
ce fût Saint-Lamprecht; d'ailleurs je ne voyais pas la petite flèche
de Saint-Sixte, qui aurait dû être à droite, ni l'aiguille plus élevée
de Saint-Martin, qui aurait dû être à gauche. J'en conclus que cette
aiguille devait être Saint-Ruprecht.
Une fois ces conjectures fixées et cette découverte faite, je me remis
à regarder l'intérieur misérable de ce vénérable édifice, cette
chandelle luisant dans cette ombre qu'avaient étoilée les lampes
impériales des couronnements, ce tablier de cuir s'étalant où avait
flotté la pourpre, ce tonnelier seul éveillé dans la ville accablée et
endormie, martelant une futaille sur le maître-autel! et tout le passé
de l'illustre église m'apparaissait. Les réflexions se pressaient dans
mon esprit. Hélas! cette même nef de Saint-Ruprecht avait vu venir à
elle en grande pompe, par la grande rue de Worms, des entrées
solennelles de papes et d'empereurs, quelquefois tous les deux
ensemble sous le même dais, le pape à droite sur sa mule blanche,
l'empereur à gauche sur son cheval noir comme le jais, clairons et
tibicines en tête, aigles et gonfalons au vent, et tous les princes et
tous les cardinaux à cheval en avant du pape et de l'empereur, le
marquis de Montferrat tenant l'épée, le duc d'Urbin tenant le sceptre,
le comte palatin portant le globe, le duc de Savoie portant la
couronne!
Hélas! comme tout ce qui s'en va s'en va!
Un quart d'heure après, j'étais installé dans l'auberge du _Faisan_,
qui, je dois le dire, avait le meilleur aspect du monde. Je mangeais
un excellent souper dans une salle meublée d'une longue table, et de
deux hommes occupés à deux pipes. Malheureusement la salle à manger
était un peu éclairée, ce qui m'attrista. En y entrant on n'apercevait
qu'une chandelle dans un nuage. Ces deux hommes dégageaient plus de
fumée que dix héros.
Comme je commençais à souper, un troisième hôte entra. Celui-là ne
fumait pas; il parlait. Il parlait français avec un accent
d'aventurier; on ne pouvait distinguer en l'écoutant s'il était
Allemand ou Italien, ou Anglais ou Auvergnat; il était peut-être tout
cela à la fois. Du reste, un grand aplomb sur un petit esprit, et, à
ce qu'il me parut, quelques prétentions de bellâtre; trop de cravate,
trop de col de chemise; des œillades aux servantes; c'était un
homme de cinquante-huit ans mal conservé.
Il entama un dialogue à lui tout seul et le soutint; personne ne lui
répondait. Les deux Allemands fumaient, je mangeais.
«Monsieur vient de France! beau pays! noble pays! le sol classique! la
terre du goût! patrie de Racine! Par exemple, je n'aime pas votre
Bonaparte! l'empereur me gâte le général. Je suis républicain,
monsieur. Je le dis tout haut, votre Napoléon est un faux grand homme:
on en reviendra. Mais que les tragédies de Racine sont belles! (Il
prononçait _pelles_.) Voilà la vraie gloire de la France. On n'apprécie
pas Racine en Allemagne; c'est une terre barbare; on y aime Napoléon
presque autant qu'en France. Ces bons Allemands sont bien nommés les
bons Allemands. Cela fait pitié; ne le pensez-vous pas, monsieur?»
Comme la fin de mon perdreau coïncidait avec la fin de sa phrase, je
répondis en me tournant vers le garçon: _Une autre assiette_.
Cette réponse lui parut suffisante pour lier conversation, et il
continua.
«Monsieur a raison de venir à Worms. On a tort de dédaigner Worms.
Savez-vous bien, monsieur, que Worms est la quatrième ville du
grand-duché de Hesse? que Worms est chef-lieu de canton? que Worms
possède une garnison permanente, monsieur, et un gymnase, monsieur? On
y fait du tabac, du sucre de saturne; on y fait du vin, du blé, de
l'huile. Il y a dans l'église luthérienne une belle fresque de
Seekatz, ouvrage du bon temps; 1701 ou 1712. Voyez-la, monsieur,
Worms a de belles routes bien percées, la route neuve, la gaustrasse,
qui va à Mayence par Hessloch; la route du Mont-Tonnerre, par le val
de Zell. L'ancienne voie romaine qui côtoie le Rhin n'est plus qu'une
curiosité. Et quant à moi, monsieur,--êtes-vous comme moi?--je n'aime
pas les curiosités. Antiquités, niaiseries. Depuis que je suis à
Worms, je n'ai pas encore été voir ce fameux Rosengarten, leur jardin
des roses, où leur Sigefroi, à ce qu'ils disent, a tué leur dragon.
Folies! amères bêtises! Qui est-ce qui croit à ces contes de vieilles
femmes après Voltaire? invention de la prêtraille. Oh! triste
humanité! jusqu'à quand te laisseras-tu mener par des sottises? est-ce
que Sigefroi a existé? est-ce que le dragon a existé? Avez-vous de
votre vie vu un dragon, mon cher monsieur? Cuvier, le savant Cuvier,
avait-il vu des dragons? D'ailleurs, est-ce que cela est possible?
est-ce qu'une bête, voyons, parlons sérieusement, est-ce qu'une bête
peut jeter du feu par le nez et par la gueule? Le feu désorganise
tout; il commencerait par réduire en cendres, monsieur, l'infortuné
animal. Ne le pensez-vous pas? ce sont de grossières erreurs. L'esprit
n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ceci est du Boileau.
Faites-y attention. C'est du Boileau! (Il prononçait _tu poilu_.) C'est
comme leur arbre de Luther! Je n'ai pas beaucoup plus de respect pour
leur arbre de Luther, qu'on voit en allant à Alzey par la
Pfalzerstrasse, l'ancienne route palatine. Luther! que me fait Luther?
un voltairien a pitié d'un luthérien. Et quant à leur église de
Notre-Dame, qui est hors de la porte de Mayence, avec son portail des
cinq vierges sages et des cinq vierges folles, je ne l'estime qu'à
cause de son vignoble, qui donne le vin liebfrauenmilch. Buvez-en,
monsieur, il y en a d'excellent dans cette auberge! Ah! Français! vous
êtes de bons vivants, vous autres! et goûtez aussi, croyez-moi, du
vin de Katterloch et du vin de Luginsland. Ma foi, rien que pour trois
verres de ces trois vins, je viendrais à Worms.»
Il s'arrêta pour respirer, et l'un des fumeurs profita de la pause
pour dire à son voisin: «Mon digne monsieur, je ne clos jamais mon
inventaire de fin d'année à moins de sept chiffres.»
Ceci répondait sans doute à une question que l'autre fumeur lui avait
faite avant mon arrivée; mais deux fumeurs, et deux fumeurs allemands,
n'ont jamais souci de presser le dialogue; la pipe les absorbe: la
conversation va à tâtons, comme elle peut, dans la fumée.
Cette fumée me servit; mon souper était fini, et, grâce au brouillard
des deux pipes, je pus disparaître sans être aperçu, laissant le
péroreur aux prises avec les fumeurs, et le dialogue continuer entre
les bouffées de paroles et les bouffées de tabac.
On m'installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et
froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches au lit. Je
dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de
draps n'existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort
grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont
construit les matelas ont prévu des Patagons, ceux qui ont coupé le
linge ont prévu des Lapons. Occasion de philosophie. Le voyageur
médiocre et fatigué accepte le temps comme Dieu le lui donne, et le
lit comme la servante le lui fait.
Ma chambre était du reste meublée un peu au hasard, comme sont en
général les chambres d'auberges. Il y a certains voyageurs qui
emportent et d'autres voyageurs qui oublient; cela fait je ne sais
quel flux et reflux dont se ressent le mobilier des chambres
d'hôtellerie. Ainsi, entre les deux fenêtres, un canapé était remplacé
par deux coussins posés sur une grosse malle de bois évidemment
laissée là par un voyageur. D'un côté de la cheminée, à un clou, était
accroché un petit baromètre portatif en bronze; de l'autre côté il ne
restait que l'autre clou, auquel avait dû jadis figurer le _pendant_
naturel, quelque thermomètre portatif et commode, probablement emporté
par un voyageur peu scrupuleux. Sur cette même cheminée, entre deux
bouquets de fleurs artificielles sous verre, comme on en fait rue
Saint-Denis, il y avait un véritable vase antique, en terre grossière,
trouvé sans doute dans quelque fouille des environs, une sorte de
buire romaine à large panse comme on en déterre en Sologne, sur les
bords de la Sauldre; vase assez précieux d'ailleurs, quoiqu'il n'eût
ni la pâte des vases de Nola, ni la forme des vases de Bari.
Au chevet du lit, dans un cadre de bois noir, pendait une de ces
gravures troubadour, style empire, dont notre rue Saint-Jacques a
inondé toute l'Europe il y a quarante ans. Au bas de l'image était
gravée cette inscription, dont je conserve même l'orthographe: «BIANCA
ET SON AMANT FUYANT VERS FLORENCE A TRAVERS LES APENINS. La crinte
detre poursuivis leur a fait choisir un chemin peu fréquenté, où ils
s'égarent plusieurs jours. La jeune Bianca, ayant les pieds déchirés
par les ronses et les pierres, s'est fait une chaussure avec des
plantes.»
Le lendemain, je me promenai dans la ville.
Vous autres Parisiens, vous êtes tellement accoutumés au spectacle
d'une ville en crue perpétuelle, que vous avez fini par n'y plus
prendre garde. Il se fait autour de vous comme une continuelle
végétation de charpente et de pierre. La ville pousse comme une forêt.
On dirait que les fondations de vos demeures ne sont pas des
fondations, mais des racines, de vivantes racines où la séve coule. La
petite maison devient grande maison aussi naturellement, ce semble,
que le jeune chêne devient grand arbre. Vous entendez presque nuit et
jour le marteau et la scie, la grue qu'on dresse, l'échelle qu'on
porte, l'échafaud qu'on pose, la poulie et le treuil, le câble qui
crie, la pierre qui monte, le bruit de la rue qu'on pave, le bruit de
l'édifice qu'on bâtit. Chaque semaine, c'est un essai nouveau; grès
taillé, lave de Volvic, macadamisage, dallage de bitume, pavage de
bois. Vous vous absentez deux mois, à votre retour vous trouvez tout
changé. Devant votre porte il y avait un jardin; il y a une rue; une
rue toute neuve, mais complète, avec des maisons de huit étages, des
boutiques au rez-de-chaussée, des habitants du haut en bas, des femmes
aux balcons, des encombrements sur la chaussée, la foule sur les
trottoirs. Vous ne vous frottez pas les yeux, vous ne criez pas au
miracle, vous ne croyez pas rêver tout éveillés. Non, vous trouvez
cela tout simple. Eh bien, qu'est-ce que c'est? une rue nouvelle,
voilà tout. Une chose seulement vous étonne: le locataire du jardin
avait un bail, comment cela s'est-il arrangé? Un voisin vous
l'explique. Le locataire avait quinze cents francs de loyer; on lui a
donné cent mille francs pour s'en aller, il s'en est allé. Cela
redevient tout simple. Où s'arrêtera cette croissance de Paris? qui
peut le dire? Paris a déjà débordé cinq enceintes fortifiées, on parle
de lui en faire une sixième; avant un demi-siècle il l'aura emplie,
puis il passera outre. Chaque année, chaque jour, chaque heure, par
une sorte de lente et irrésistible infiltration, la ville se répand
dans les faubourgs, et les faubourgs deviennent des villes, et les
faubourgs deviennent la ville. Et, je le répète, cela ne vous
émerveille en rien, vous autres Parisiens. Mon Dieu! la population
augmente, il faut bien que la ville s'accroisse; que vous importe!
vous êtes à vos affaires. Et quelles affaires! les affaires du monde.
Avant-hier une révolution, hier une émeute, aujourd'hui le grand et
saint travail de la civilisation, de la paix et de la pensée. Que vous
importe le mouvement des pierres dans votre banlieue, à vous,
Parisiens, qui faites le mouvement des esprits dans l'Europe et dans
l'univers! Les abeilles ne regardent pas la ruche, elles regardent les
fleurs; vous ne regardez pas votre ville, vous regardez les idées.
Et vous ne songez même pas, au milieu de ce formidable et vivant
Paris, qui était la grande ville, et qui devient la ville géante,
qu'ailleurs il y a des cités qui décroissent et qui meurent.
Worms est une de ces villes.
Hélas! Rome est la première de toutes; Rome qui vous ressemble, Rome
qui vous a précédés, Rome qui a été le Paris du monde païen.
Une ville qui meurt! chose triste et solennelle! Les rues se défont.
Où il y avait une rangée de maisons, il n'y a plus qu'une muraille; où
il y avait une muraille, il n'y a plus rien. L'herbe remplace le pavé.
La vie se retire vers le centre, vers le cœur, comme dans l'homme
agonisant. Ce sont les extrémités qui meurent les premières, les
membres chez l'homme, les faubourgs dans les villes. Les endroits
déserts perdent les maisons, les endroits habités perdent les étages.
Les églises s'effondrent, se déforment et s'en vont en poussière, non
faute de croyances comme dans nos fourmilières industrielles, mais
faute de croyants. Des quartiers tout entiers tombent en désuétude. Il
est presque étrange d'y passer; des espèces de peuplades sauvages s'y
installent. Ici ce n'est plus la ville qui se répand dans la campagne,
c'est la campagne qui rentre dans la ville. On défriche la rue, on
cultive le carrefour, on laboure le seuil des maisons; l'ornière
profonde des chariots à fumier creuse et bouleverse les anciens
dallages; les pluies font des mares devant les portes; le caquetage
discordant des basses-cours remplace les rumeurs de la foule. D'une
place réservée aux cérémonies impériales on fait un carré de laitues.
L'église devient une grange, le palais devient une ferme, la tour
devient un pigeonnier, la maison devient une baraque, la boutique
devient une échope, le bassin devient un étang, le citadin devient un
paysan; la cité est morte. Partout la solitude, l'ennui, la poussière,
la ruine, l'oubli. Partout, sur les places désertes, sur les passants
enveloppés et mornes, sur les visages tristes, sur les pans de murs
écroulés, sur les maisons basses, muettes et rares, l'œil de la
pensée croit voir se projeter les longues et mélancoliques ombres d'un
soleil couchant.
Malgré tout cela, à cause de tout cela peut-être, Worms, encadrée par
le double horizon des Vosges et du Taunus, baignée par son beau
fleuve, assise parmi les innombrables îles du Rhin, entourée de son
enceinte décrépite de murailles et de sa fraîche ceinture de verdure,
Worms est une belle, curieuse et intéressante cité. J'ai vainement
cherché la partie de la ville bâtie en dehors de cette ligne de murs
et de tours carrées, qui, de la porte de Saint-Martin, allait couper
le Rhin à angle droit. Ce faubourg n'existe plus. Je n'ai trouvé aucun
vestige de la New-Thurm, qui en terminait l'extrémité orientale avec
sa flèche aiguë et ses huit tourelles. Il ne reste pas pierre sur
pierre de cette magnifique porte de Mayence, qui avoisinait la
New-Thurm, et qui, avec ses deux hauts beffrois, vue du Rhin parmi les
clochers, ressemblait à une église, et, vue de la plaine parmi les
tours, ressemblait à une forteresse. La petite nef de Saint-Amandus a
disparu; et, quant à Notre-Dame, jadis si étroitement serrée par les
maisons et les toits, elle est aujourd'hui au milieu des champs.
Devant le portail des vierges sages et des vierges folles, des jeunes
filles qui sont belles comme les sages et gaies comme les folles,
étendent sur le pré leur linge lavé au Rhin. Entre les contre-forts
extérieurs de la nef, des vieillards assis sur des ruines se chauffent
au soleil. _Aprici senes_, dit Perse; _solibus apti_, dit Horace.
Comme j'errais par les rues, un élégant du pays, passant à quelques
pas de moi, m'a ébloui tout à coup. Ce brave jeune homme portait
héroïquement un petit chapeau tromblon, bas et à longs poils, et un
pantalon large, sans sous-pieds, qui ne descendait que jusqu'à la
cheville. En revanche, le col de sa chemise, droit et empesé, lui
montait jusqu'au milieu des oreilles; et le collet de son habit,
ample, lourd et doublé de bougran, lui montait jusqu'à l'occiput. Si
j'en juge d'après cet échantillon, voilà où en est l'élégance à Worms.
Un vrai maçon endimanché, moins l'œil spirituel et satisfait, moins
la joie parfaite et naïve. Je me suis souvenu que c'était là
l'accoutrement des élégants sous la Restauration. Vous savez que je ne
dédaigne aucun détail, et que pour moi tout ce qui touche à l'homme
révèle l'homme. J'examine l'habit comme j'étudie l'édifice. Le costume
est le premier vêtement de l'homme, la maison est le second. L'élégant
de Worms, anachronisme vivant, m'a remis sous les yeux tous les
progrès que le costume a faits en France, et par conséquent en Europe,
depuis vingt ans, grâce aux femmes, aux artistes et aux poëtes.
L'habillement des femmes, si risiblement laid sous l'Empire, est
devenu tout à fait charmant. L'habillement des hommes s'est amélioré.
Le chapeau a pris une forme plus haute et des bords plus larges.
L'habit a repris les grandes basques et les collets bas, ce qui
profite aux hommes bien faits en développant les hanches et en
dégageant les épaules, et aux hommes mal faits en dissimulant la
maigreur et la ténuité des membres. On a ouvert et baissé le gilet; on
a rabattu le col de la chemise; on a rendu par le sous-pied quelque
forme au pantalon, cette chose hideuse. Tout cela est bien et pourrait
être mieux encore. Nous sommes loin, pour la grâce et pour
l'invention du vêtement, de ces exquises élégances de François Ier, de
Louis XIII, et même de Louis XV. Il nous reste à faire encore bien des
pas vers le beau et vers l'art, dont le costume fait partie; et cela
est d'autant plus chanceux, que la mode, qui est la fantaisie dans la
pensée, marche indifféremment en avant ou en arrière. Il suffit, pour
tout gâter, d'un niais riche et jeune fraîchement arrivé de Londres.
Rien ne nous dit que nous ne verrons pas reparaître les petits
chapeaux velus, les grands cols droits, les manches à gigot, les
queues de morue, les hautes cravates, les gilets courts et les
pantalons à la cheville, et que mon grotesque élégant de Worms ne
reviendra pas un élégant de Paris. _Di! talem avertite_ vestem!
La cathédrale de Worms, comme les dômes de Bonn, de Mayence et de
Spire, appartient à la famille romane des cathédrales à double abside,
magnifiques fleurs de la première architecture du moyen âge, qui sont
rares dans toute l'Europe, et qui semblent s'épanouir de préférence
aux bords du Rhin. Cette double abside engendre nécessairement quatre
clochers, supprime les portails de façade, et ne laisse subsister que
les portails latéraux. La parabole des vierges sages et des vierges
folles, déjà sculptée à Worms sur l'un des tympans de Notre-Dame, est
reproduite sur le portail méridional du dôme. Sujet charmant et
profond, souvent choisi par ces sculpteurs des époques naïves, qui
étaient tous des poëtes.
Quand on pénètre dans l'intérieur de l'église, l'impression est à la
fois variée et forte. Les fresques byzantines, les peintures
flamandes, les bas-reliefs du treizième siècle, les chapelles exquises
du gothique fleuri, les tombeaux néo-païens de la renaissance, les
consoles délicates sculptées aux retombées des arcs-doubleaux, les
armoiries coloriées et dorées, les entre-colonnements peuplés de
statuettes et de figurines, composent un de ces ensembles
extraordinaires où tous les styles, toutes les époques, toutes les
fantaisies, toutes les modes, tous les arts, vous apparaissent à la
fois. Les rocailles exagérées et violentes des derniers
princes-évêques, qui étaient en même temps archevêques de Mayence,
font dans les coins de gigantesques coquetteries. Çà et là de larges
pans de muraille, autrefois peinte et ornée, aujourd'hui nue,
attristent le regard. Ces murailles nues sont des progrès du goût.
Cela s'appelle simplicité, sobriété, que sais-je? Oh! que «le goût» a
mauvais goût! Heureusement la forêt d'arabesques et d'ornements qui
emplissait la cathédrale de Worms était trop touffue pour que le goût
ait pu la détruire entièrement. On en retrouve à chaque pas de
magnifiques restes. Dans une grande chapelle basse, qui sert, je
crois, de sacristie, j'ai admiré plusieurs merveilles du quinzième
siècle: une piscine baptismale, urne immense sur le pourtour de
laquelle est figuré Jésus entouré des apôtres, les apôtres petits
comme des enfants, Jésus grand comme un géant; plusieurs pages
sculpturales tirées des deux Testaments, vastes poëmes de pierre
composés plus encore comme des tableaux que comme des bas-reliefs;
enfin un Christ en croix presque de grandeur naturelle, œuvre qui
fait qu'on se récrie et qu'on rêve, tant la délicatesse curieuse et
parfaite des détails s'allie, sans la troubler, à la fierté sublime de
l'expression.
Dans une place étroite, assez sombre et fort laide, à quelques pas de
la cathédrale de Worms, à côté de ce merveilleux édifice qui se permet
d'avoir la hauteur, la profondeur, le mystère, la couleur et la forme,
qui revêt une pensée impérissable et éternelle de tout ce prodigieux
luxe d'images et de métaphores de granit; tout à côté, dis-je,--comme
la critique à côté de la poésie,--une pauvre petite église
luthérienne, coiffée d'un chétif dôme romain, affublée d'un méchant
fronton grec, blanche, carrée, anguleuse, nue, froide, triste, morose,
ennuyeuse, basse, envieuse,--proteste.
Je relis ces lignes que je viens d'écrire, et je serais presque tenté
de les effacer. Ne vous y méprenez pas, mon ami, et n'y voyez pas ce
que je n'ai point voulu y mettre. C'est une opinion d'artiste sur deux
ouvrages d'art, rien de plus. Gardez-vous d'y voir un jugement entre
deux religions. Toute religion m'est vénérable. Le catholicisme est
nécessaire à la société, le protestantisme est utile à la
civilisation. Et puis, insulter Luther à Worms, ce serait une double
profanation. C'est à Worms surtout que le grand homme a été grand.
Non, jamais l'ironie ne sortira de ma bouche en présence de ces
penseurs et de ces sages qui ont souffert pour ce qu'ils ont cru le
bien et le vrai, et qui ont généreusement dépensé leur génie pour
accroître, ceux-ci la foi divine, ceux-là la raison humaine. Leur
œuvre est sainte pour l'univers et sacrée pour moi. Heureux et
bénis ceux qui aiment et qui croient, soit qu'ils fassent, comme les
catholiques, de toute philosophie une religion, soit qu'ils fassent,
comme les protestants, de toute religion une philosophie.
Mannheim n'est qu'à quelques lieues de Worms, sur l'autre rive du
Rhin. Mannheim n'a guère, à mes yeux, d'autre mérite que d'être née la
même année que Corneille, en 1606. Deux cents ans, pour une ville,
c'est l'adolescence. Aussi Mannheim est-elle toute neuve. Les braves
bourgeois, qui prennent le régulier pour le beau et le monotone pour
l'harmonieux, et qui admirent de tout leur cœur la tragédie
française et le côté en pierre de la rue de Rivoli, admireraient fort
Mannheim. Cela est assommant. Il y a trente rues, et il n'y a qu'une
rue; il y a mille maisons, et il n'y a qu'une maison. Toutes les
façades sont identiquement pareilles, toutes les rues se coupent à
angle droit. Du reste, propreté, simplicité, blancheur, alignement au
cordeau: c'est cette beauté du damier dont j'ai parlé quelque part.
Vous savez que le bon Dieu est pour moi le grand faiseur d'antithèses.
Il en a fait une, et des plus complètes, en faisant Mannheim à côté de
Worms. Ici la cité qui meurt, là la ville qui naît; ici le moyen âge
avec son unité si harmonieuse et si profonde, là le goût classique
avec tout son ennui. Mannheim arrive, Worms s'en va; le passé est à
Worms, l'avenir est à Mannheim. (Ici j'ouvre une parenthèse: ne
concluez pas de ceci pourtant que l'avenir soit au goût classique.)
Worms a les restes d'une voie romaine, Mannheim est entre un pont de
bateaux et un chemin de fer. Maintenant il est inutile que je vous
dise où est ma préférence, vous ne l'ignorez pas. En fait de villes,
j'aime les vieilles.
Je n'en admire pas moins cette riche plaine où Mannheim est assise, et
qui a une largeur de dix lieues entre les montagnes du Neckar et les
collines de l'Isenach. On fait les cinq premières lieues, de
Heidelberg à Mannheim, en chemin de fer; et les cinq autres, de
Mannheim à Durckheim, en voiturin. Ici encore le passé et l'avenir se
donnent la main.
Du reste, dans Mannheim même, je n'ai rien remarqué que de magnifiques
arbres dans le parc du château, un excellent hôtel, le _Palatinat_, une
belle fontaine rococo, en bronze, sur la place, et cette inscription
en lettres d'or sur la vitre d'un coiffeur: CABINET OU L'ON COUPE LES
CHEVEUX A L'INSTAR DE MONSIEUR CHIRARD, DE PARIS.
LETTRE XXVII
SPIRE.
Étymologie et histoire.--Le blé.--Le vin pied-d'oison.--La
cathédrale.--Quelle pensée y saisit le voyageur.--Détail des
empereurs enterrés à Spire.--Lueurs qui traversent les ténèbres
de l'histoire.--1693.--1793.--SOUVIENS-TOI DE CONRAD.
Bords du Nectar, octobre.
Que vous dirai-je de Spire, ou _Speyer_, comme la nomment les Allemands,
ou _Spira_, comme la nommaient les Romains? _Neomagus_, dit la légende.
_Augusta Nemetum_, dit l'histoire. C'est une ville illustre. César y a
campé, Drusus l'a fortifiée, Tacite en a parlé, les Huns l'ont brûlée,
Constantin l'a rebâtie, Julien l'a agrandie, Dagobert y a fait d'un
temple de Mercure un couvent de Saint-Germain, Othon Ier y a donné à
la chrétienté le premier tournoi, Conrad le Salien en a fait la
capitale de l'empire, Conrad II en a fait le sépulcre des empereurs.
Les templiers, qui y ont laissé une belle ruine, ont rempli là leur
fonction de sentinelles aux Frontières. Tous les torrents d'hommes qui
ont dévasté et fécondé l'Europe ont traversé Spire: pendant les
premiers siècles, les Vandales et les Alemans (_tous les hommes_,
hommes de toutes races, dit l'étymologie); pendant les derniers, les
Français. Durant le moyen âge, de 1125 à 1422, en trois cents ans,
Spire a essuyé onze siéges. Aussi la vieille ville carlovingienne
est-elle profondément frappée. Ses priviléges sont tombés, son sang et
sa population ont coulé de toutes parts. Elle a eu la chambre
impériale dont Wetzlar a hérité, les diètes dont le fantôme est
maintenant à Francfort. Elle a eu trente mille habitants, elle n'en a
plus que huit mille.
Qui se souvient aujourd'hui du saint évêque Rudiger? Où coule le
ruisseau Spira? Où est le village Spira? Qu'a-t-on fait de l'église
haute de Saint-Jean? Dans quel état est cette chapelle d'Olivet que
les anciens registres appellent l'_incomparable_? Qu'est devenue
l'admirable tour carrée à tourelles angulaires qui dominait la porte
de la route du Bac? Quels vestiges reste-t-il de Saint-Vildnberg? Où
est la maison de la chambre impériale? Où est l'hôtel des
assesseurs-avocats, _lesquels_, dit une vieille charte, _sont faisans et
administrans justice au nom de la majesté impériale, des électeurs et
autres princes de l'Empire, au consistoire publiq de tout l'Empire
établi par Charles-le-Quint_? de cette haute juridiction, à laquelle
toutes les autres étaient _dévolues et ressortissantes en dernier
ressort_, que reste-t-il? Rien, pas même le gibet de pierre à quatre
piliers dans la prairie qui borde le Rhin. Le soleil seul continue de
traiter Spire avec autant de magnificence que si elle était encore la
reine des villes impériales. Le blé proverbial de Spire est toujours
aussi beau et aussi doré que du temps de Charles-Quint, et l'excellent
vin rouge pied-d'oison est toujours digne d'être bu par des
princes-évêques en bas écarlates et des électeurs à chapeau d'hermine.
La cathédrale, commencée par Conrad Ier, continuée par Conrad II et
Henri III, terminée par Henri IV en 1097, est un des plus superbes
édifices qu'ait faits le onzième siècle. Conrad Ier l'avait dédiée,
disent les chartes, à la «benoîte Vierge Marie.» Elle est encore
aujourd'hui d'une majesté incomparable. Elle a résisté au temps, aux
hommes, aux guerres, aux assauts, aux incendies, aux émeutes, aux
révolutions, et même aux embellissements des princes-évêques de Spire
et Bruchsal. Je l'ai visitée; je ne vous la détaillerai pas pourtant.
Ici, comme dans la maison Ybach, je ne peux pas dire que j'aie vu
l'église, tant j'étais absorbé par la pensée qui pour moi la
remplissait. Non, je n'ai pas vu l'édifice, j'ai vu cette pensée.
Laissez-moi vous la dire. Je ne sais plus rien du reste; tout a passé
devant mes yeux comme une ombre. Cherchez, si vous le voulez, dans les
itinéraires et les monographies, la description de la cathédrale de
Spire; vous ne l'aurez pas de moi. Quelque chose de plus haut et de
plus magnifique encore m'a saisi au milieu de la contemplation de
cette sombre architecture. Jusqu'ici j'ai eu bien souvent déjà j'aurai
bien souvent encore l'occasion de vous montrer des églises; cette fois
laissez-moi vous montrer Dieu.
De 1024 à 1308, trois siècles durant, la pensée de Conrad II s'est
exécutée. Sur dix-huit empereurs qui ont régné dans cet intervalle,
neuf ont été enterrés dans la crypte qui est sous la cathédrale de
Spire. Quant aux neuf autres, Lothaire II, Frédéric Barberousse, Henri
VI, Othon IV, Frédéric II, Conrad IV, Guillaume, Richard de
Cornouailles et Alphonse de Castille, la destinée ne leur a pas
accordé cette auguste sépulture. Le vent qui souffle sur les hommes à
l'heure de leur mort les a portés ailleurs.
De ceux-là, deux seulement, qui n'étaient pas Allemands, ont eu leur
tombeau dans leur pays natal: Richard de Cornouailles en Angleterre,
Alphonse de Castille en Espagne. Les autres ont été jetés aux quatre
points cardinaux: Lothaire II au monastère de Kœnigslutter, Othon
IV à Brunswick, Guillaume à Middelbourg, Henri VI et Frédéric II à
Palerme, Conrad IV à Poggi, Barberousse au Cydnus.
Barberousse en particulier, ce grand Barberousse, où est-il? dans le
Cydnus, dit l'histoire; à Antioche, dit la chronique; dans la caverne
de Kiffhœüser, dit la légende de Wurtemberg; dans la grotte de
Kaiserslautern, dit la légende du Rhin.
Les neuf césars couchés sous les dalles de l'abside de Spire étaient
presque tous de glorieux empereurs. C'était le fondateur de la
cathédrale, le contemporain de Canut le Grand, Conrad II, celui qui
divisa la vieille Teutonie en six classes, dites Boucliers Militaires,
_Clypei Militares_, hiérarchie que bouleversa la Bulle d'Or, mais que la
Pologne adopta et refléta: si bien que, même dans ces derniers
siècles, la constitution républicaine de la Pologne, reproduisant la
vieille constitution féodale de l'Allemagne, était comme un miroir qui
garderait l'image après que l'objet aurait disparu. C'étaient Henri
III, qui proclama et maintint trois ans la paix universelle, préférant
à une guerre de peuple à peuple ce duel de roi à roi qu'il offrait à
Henri Ier de France; puis Henri IV, le vainqueur des Saxons et le
vaincu de Grégoire VII; Henri V, l'allié de Venise; Conrad III, l'ami
des diètes, qui se qualifiait _empereur des Romains_; Philippe de
Souabe, le redoutable adversaire d'Innocent III. C'était le
triomphateur d'Ottocar, l'exterminateur des burgraves, le fondateur de
dynasties, le comte père des empereurs, Rodolphe de Habsbourg. C'était
Adolphe de Nassau, le vaillant homme tué d'un coup de hache sur le
champ de bataille. C'était enfin son ennemi, son compétiteur, son
meurtrier, Albert d'Autriche, qui se faisait servir à table par le roi
de Bohême, la couronne en tête, qui supprimait les péages, et
domptait, la châtaigne de fer au poing, les quatre formidables
électeurs du Rhin; prince démesuré en tout, dans son ambition comme
dans sa puissance, auquel Boniface VIII donnait un matin le royaume de
France: si bien que, devant un pareil présent, on ne sait qui l'on
doit admirer le plus, du pape qui avait l'audace d'offrir ou de
l'empereur qui avait l'audace d'accepter.
Hélas! quoi de plus pareil à des rêves que ces grandeurs? et comme
elles se ressemblent toutes par les misères qui sont au bout! Albert
d'Autriche, à Gellheim, près Mayence, avait tué de sa main son cousin
et son empereur, Adolphe de Nassau; dix ans plus tard, Jean de
Habsbourg tue, à Vindisch-sur-la-Reuss, son oncle et son empereur,
Albert d'Autriche. Albert, qui était borgne et laid, et conseillé,
disait Boniface VIII, par une femme au sang de vipère, _sanguine
viperali_, avait été surnommé le _Régicide_; Jean fut surnommé le
_Parricide_.
Quoi qu'il en soit, tous ces princes, les bons, les médiocres et les
mauvais, enterrés côte à côte, confondaient, pour ainsi dire, la
diversité de leurs destinées dans la gloire des armes, propre à
quelques-uns, et dans la splendeur de l'empire, commune à tous, et
gisaient dans le caveau de Spire, enveloppés delà mystérieuse majesté
de la mort. Pour toute l'Allemagne, une sorte de superstition
nationale environnait ces empereurs endormis. Les peuples, qui ont
tous les instincts querelleurs et mutins des enfants, haïssent
volontiers la puissance debout et vivante, parce qu'elle est la
puissance, parce qu'elle est debout, parce qu'elle est vivante. _Ceux
de Flandres_, dit Philippe de Commines, _aiment toujours le fils de
leur prince; leur prince, jamais_. L'évêque d'Olmütz écrivait au pape
Grégoire X: _Volunt imperatorem, sed potentiam abhorrent_. Mais, dès
que la puissance est tombée, on l'aime; dès qu'elle est vaincue, on
l'admire; dès qu'elle est morte, on la respecte. Rien n'était donc
plus grand, plus auguste et plus sacré en Allemagne et en Europe que
ces neuf tombes impériales couvertes, comme d'un triple voile, de
silence, de nuit et de vénération.
Qui rompit ce silence? qui troubla cette nuit? qui profana cette
vénération? Ecoutez.
En 1693, Louis XIV envoya brusquement dans le Palatinat une armée
commandée par des hommes dont on peut lire encore les noms dans
la Gazette des entresols du Louvre: ARMÉE D'ALLEMAGNE, 11
avril.--Maréchal de Boufflers, maréchal duc de Lorges, maréchal de
Choiseul.--_Lieutenants généraux_: marquis de Chamilly, marquis de la
Feuillée, marquis d'Uxelles, mylord Mountcassel, marquis de Revel,
sieur de la Bretesche, marquis de Villars, sieur de Mélac.--_Maréchaux
de camp_: duc de la Ferté, sieur de Barbezières, comte de Bourg,
marquis d'Alègre, marquis de Vaubecourt, comte de Saint-Fremont.
La civilisation alors commençait à couvrir partout la barbarie; mais
la couche était peu épaisse encore. A la moindre secousse, à la
première guerre, elle se brisait, et la barbarie, trouvant un passage,
se répandait de toutes parts. C'est ce qui arriva dans la guerre du
Palatinat.
L'armée du grand roi entra dans Spire. Tout y était fermé, les
maisons, l'église, les tombeaux. Les soldats ouvrirent les portes des
maisons, ouvrirent les portes de l'église, et brisèrent la pierre des
tombeaux.
Ils violèrent la famille, ils violèrent la religion, ils violèrent la
mort.
Les deux premiers crimes étaient presque des crimes ordinaires. La
guerre, dans ces temps que nous admirons trop quelquefois, y
accoutumait les hommes. Le dernier était un attentat monstrueux.
La mort fut violée, et avec la mort, chose qu'on n'avait pas vue
encore, la majesté royale, et avec la majesté royale toute l'histoire
d'un grand peuple, tout le passé d'un grand empire. Les soldats
fouillèrent les cercueils, arrachèrent les suaires, volèrent à des
squelettes, majestés endormies, leurs sceptres d'or, leurs couronnes
de pierreries, leurs anneaux qui avaient scellé la paix et la guerre,
leurs bannières d'investiture, _hastas vexilliferas_. Ils vendirent à
des juifs ce que des papes avaient béni. Ils brocantèrent cette
pourpre en haillons et ces grandeurs couvertes de cendre. Ils trièrent
avec soin l'or, les diamants et les perles; et, quand il n'y eut plus
rien de précieux dans ces sépulcres, quand il n'y eut plus que de la
poussière, ils balayèrent pêle-mêle dans un trou ces ossements qui
avaient été des empereurs. Des caporaux ivres roulèrent avec le pied
dans une fosse commune les crânes de neuf césars.
Voilà ce que fit Louis XIV en 1693. Juste cent ans après, en 1793,
voici ce que fit Dieu:
Il y avait en France un tombeau royal comme il y avait un ossuaire
impérial en Allemagne. Un jour, jour fatal où toute la barbarie de dix
siècles reparut à la surface de la civilisation et la submergea, des
hordes hideuses, horribles, armées, qui apportaient la guerre, non
plus à un roi, mais à tous les rois, non plus à une cathédrale, mais à
toute religion, non plus à une ville ou à tout un Etat, mais à tout le
passé du genre humain: des hordes effrayantes, dis-je, sanglantes,
déguenillées, féroces, se ruèrent sur l'antique sépulture des rois de
France. Ces hommes, que rien n'arrêta dans leur œuvre redoutable,
venaient aussi pour briser des tombes, déchirer des linceuls et
profaner des ossements. Etranges et mystérieux ouvriers, ils venaient
mettre de la poussière en poussière. Ecoutez ceci:--le premier spectre
qu'ils éveillèrent, le premier roi qu'ils arrachèrent brutalement du
cercueil, comme on secoue un valet qui a trop longtemps dormi, le
premier squelette qu'ils saisirent dans sa robe de pourpre pour le
jeter au charnier, ce fut Louis XIV.
O représailles de la destinée! 1693, 1793! équation sinistre! admirez
cette précision formidable! Au bout d'un siècle pour nous, au bout
d'une heure pour l'Eternel, ce que Louis XIV avait fait à Spire aux
empereurs d'Allemagne, Dieu le lui rend à Saint-Denis.
Chose qu'il faut noter encore, le fondateur de la cathédrale de Spire,
le plus ancien de ces vieux princes germaniques, Conrad II, avant
d'être empereur d'Allemagne, avait été duc de la France rhénane. Ce
duc de France fut outragé par un roi de France. Châtiment! châtiment!
Si Louis XIV, dans ses campagnes d'Allemagne, avait passé à Otterberg,
où j'étais il y a un mois, il aurait vu là, comme à Spire, une
admirable cathédrale bâtie aussi par Conrad II, et cela peut-être
n'eût pas été inutile au grand roi, car sur le portail principal de la
sombre église il aurait pu lire cet avertissement mélancolique et
sévère qu'on y lit encore aujourd'hui:
MEMENTO CONRADI.
LETTRE XXVIII
HEIDELBERG.
L'auteur se fait des ennemis de tous les habitants de
Mannheim.--Heidelberg.--L'auteur donne beaucoup d'explications
sur lui-même.--La maison du chevalier de Saint-Georges.--Un
verset de la Bible protége mieux une maison contre l'incendie
que la plaque de fer-blanc M. A. C. L.--Détails peu connus sur
le siége de Heidelberg par les troupes de Louis XIV. L'auteur
dans la forêt.--Rêverie.--Enigme sculptée dans la muraille
d'une masure.--Le _Chemin des philosophes_.--Soleil
couchant.--Paysage.--Choses crépusculaires et mystérieuses qui
commencent.--Nuit.--L'auteur au haut de la montagne.--Horrible
fosse entrevue.--Aventure surnaturelle du buisson qui
marche.--_Heidenloch!_--Traces des païens partout sur les bords
du Rhin.--Quelques-unes des visions du soir dans ces
vallées.--Neckarsteinach.--Les quatre châteaux.--Le
Schwalbennest.--Légende de Bligger le Fléau.--L'auteur laisse
éclater sa profonde admiration pour les contes de bonnes
femmes.--Passage curieux de Buchanan sur Macbeth.--Ce que
l'auteur écrit sur la porte Schwalbennest.--Intérieur de la
ruine.--Magnificences que l'auteur y trouve.--Le burg sans
nom.--L'auteur y pénètre.--Le dedans d'une grosse
tour.--Mystères.--Ce que l'auteur y voit et y entend
d'effrayant à la nuit tombée.--Il se hâte de sortir du burg
sans nom.--Le Neckar au crépuscule.--Le
Petit-Geissberg.--Paysage qui raconte l'histoire.--Regard jeté
sur les choses et sur les ombres.--Le château de
Heidelberg.--Ce que c'était que le comte palatin.--Sens guelfe
et factieux des inscriptions du palais d'Othon-Henri.--Les
électeurs palatins avaient le goût des arts et des
lettres.--Frédéric le Victorieux.--Le château de Heidelberg à
vol d'oiseau.--Tous les genres de beauté y sont.--Traces des
guerres.--Ce que faisait madame la palatine afin de devenir
homme.--L'auteur regrette de n'avoir pas été là en 1693 pour
diriger un peu la dévastation.--La cour intérieure.--La façade
de Frédéric IV.--La façade d'Othon-Henri.--La façade de Louis
le Barbu.--Les colonnes de Charlemagne.--Comparaisons de ces
façades.--Tristesse.--Une remarque singulière.--Les rois et les
dieux.--L'auteur se figure le château à la clarté du
bombardement.--De quelle façon chaque statue de prince et
d'empereur a été mutilée.--Statue de Frédéric V.--Statue de
Louis V.--La tour de Frédéric le Victorieux.--Palais
d'Othon-Henri.--L'intérieur.--Enumération de tous les édifices
et de tous les palais que contenait le château de
Heidelberg.--Les tours.--Le gros tonneau.--Détails inconnus et
curieux.--Combien le gros tonneau tient de bouteilles de
vin.--Ce que le vin y devient.--Les petits tonneaux.--Un des
petits tonneaux a vaincu les grenadiers français.--Ce qu'on
aperçoit dans l'obscurité.--PERKEO.--Moralité de toutes ces
sombres histoires.--Les fantômes et les revenants de
Heidelberg.--Jutha.--Les deux francs-juges.--Les musiciens
bossus.--La dame blanche.--Irrévérence de la dame blanche pour
la signature de M. de Cobentzel.--Les deux diables que l'auteur
voit en plein midi.--Détail des petites dévastations.--Les
architectes.--Les invalides.--Les Anglais.--La grille du perron
a eu ses barbares comme notre grille de la place Royale a eu
ses vandales.--Sinistre aspect de la tour Fendue au clair de
lune.--Visite nocturne à la ruine de Heidelberg.--Effets
vertigineux des rayons lunaires.--Serrement de cœur dans les
chambres désertes.--Incident.--A quel hideux fantôme l'auteur
est contraint de songer.--L'incident se comporte d'une façon
lugubre et inexplicable.--Colère des cariatides et des statues
contre l'auteur.--Il s'enfuit dans la cour.--La lune sur les
deux façades.--Retour à la ville.--POST-SCRIPTUM.--Imprécation
contre les poêles.
LETTRE XXVIII
Heidelberg, octobre.
Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une
lettre interminable. Vous me demandez quatre pages; _je t'en veux
donner cent_, comme dit Orosmane. Ma foi! tant pis, tirez-vous-en comme
vous pourrez; les vieilles amitiés sont bavardes.
Je suis arrivé dans celle ville depuis dix jours, cher ami, et je ne
puis m'en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze
ans, êtes-vous venu à Heidelberg? surtout vous y êtes-vous arrêté? car
il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y
vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux
Versailles badois qu'on appelle Mannheim, insipide ville, dont les
rues semblent coupées à l'équerre dans un bloc de plâtre, et dont les
clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des
bilboquets _réussis_. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis
resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis
enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.
Heidelberg, située et comme réfugiée an milieu des arbres, à l'entrée
de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des
collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines,
ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à
façade rouge et à statues dorées, dite l'auberge du Chevalier de
Saint-Georges, ses vieilles tours sur l'eau, son pont et surtout sa
rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les
truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le
flot, compliqué d'écueils, n'est qu'un inextricable réseau de
tourbillons et de courants; ravissant fleuve-torrent où l'on peut être
sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.
Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai,
mais je ne perds pas un instant, je vous assure; je hante la forêt et
la bibliothèque, cette autre forêt; et le soir, rentré dans ma chambre
d'auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j'écris sur des
feuilles, qui s'en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.
Questa mia vita travagliata io scrivo.
Seulement les travaux de Benvenuto, c'étaient des coups d'épée ou de
stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu
pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées,
des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse
d'Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et
Ascagne, l'hôtel de Nesle pris d'assaut et vidé par les fenêtres,
meubles et gens; et puis, çà et là, quelque chef-d'œuvre, _qualchè
bell' opera_, comme il le dit lui-même, une Junon, une Léda, un
Jupiter d'argent haut comme François Ier, ou une aiguière d'or pour
laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de
sept mille écus de rente.
Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous
connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez
assez longtemps partagés; c'est une promenade solitaire dans un
sentier perdu, la contemplation d'un rayon de soleil sur la mousse, la
visite d'une cathédrale ou d'une église de village, un vieux livre
feuilleté à l'ombre d'un vieux arbre, un petit paysan que je
questionne, un beau scarabée enterreur cuirassé d'or violet, qui est
tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en
passant avec le bout de mon pied; des vers quelconques mêlés à tout
cela; et puis, des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More
sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le
Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui
se passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui
fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue
sur un ruisseau d'eau vive.
Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis: car,
pour moi, _faire_ dérive fatalement et immédiatement d'_être_. Comme on
est, on fait.
Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces
décombres, la vie d'homme pensif est charmante. Je sens que je ne m'en
irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j'y avais tous
les miens, et si l'été durait un peu plus longtemps.
Le matin, je m'en vais, et d'abord (pardonnez-moi une expression
effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire
déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint-Georges.
C'est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à
croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes
bouclées à jour; tout au travers de ces trois étages, deux
tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue;
enfin, toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée,
tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas
d'arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poëte qui
bâtissait cette maison l'eut terminée, il écrivit en lettres d'or, au
milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux: _Si Jehova
non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam_.
C'était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de
Trente-Ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et
se continua jusqu'à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette
longue iliade, dont Gustave-Adolphe fut l'Achille, Heidelberg, quatre
fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en
1635.
Une seule maison échappa à l'embrasement, celle de 1595.
Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le Seigneur, brûlèrent
de fond en comble.
A la paix, l'électeur palatin, Charles-Louis, qu'on a surnommé le
Salomon de l'Allemagne, revint d'Angleterre et releva sa ville. A
Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis, le comte Charles;
puis, à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern, la branche
palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de Trente-Ans la
guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé
aujourd'hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac,
lieutenant général des armées du roi de France, mit à sac la ville
palatine et n'en fit qu'un tas de décombres.
Une seule maison survécut, la maison de 1595.
On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en
1693[1], les Français revinrent; les soldats de Louis XIV violèrent à
Spire les sépultures impériales, et à Heidelberg les tombeaux
palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la
résidence électorale, l'incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla.
Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville
fut dissipé, on vit une maison, une seule debout, dans ce monceau de
cendres.
[1] A l'occasion de ce siége, où la ville fut enlevée en douze
heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal
souvenir que dix siècles peut-être n'effaceront pas, il n'est pas
sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et
quelques pages curieuses extraites de la Gazette des entresols du
Louvre, déjà citée dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces
extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu'ils
peuvent faire naître dans l'esprit du lecteur, l'auteur de ce
livre n'a eu l'intention ni de les chercher, ni de les éviter.
_Gazette_ du 28 may.
«Le sieur de Mélac, lieutenant général, occupe les hauteurs
au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons.
Il a chassé les ennemis d'une redoute d'où l'on peut battre à
revers les ouvrages de la place.
«On a fait une batterie de six pièces de canon de l'autre costé du
Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de
Chamilly, lieutenant général: du costé du front des ouvrages de
terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie.»
(Du camp devant Heidelberg, le 21 may 1693.)
«Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour
ravitailler la place.
«Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante:
«Cent hommes du régiment de Picardie, commandez par les sieurs de
Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils
estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et
cinquante cavaliers du régiment colonel général de Mélac, et de
Lalande, qui portoient des grenadiers en croupes. La seconde
compagnie des grenadiers de la Reyne s'avança par un grand chemin
entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur
teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite
dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne
soutenoient la compagnie de grenadiers: la cavalerie et les
dragons soutenoient toute l'infanterie. Et on attaqua les ennemis
de toutes parts. Ils abandonnèrent d'abord la première et la
seconde traverse. Mais ils firent ferme à la dernière. Le sieur de
Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent les
ennemis en flanc, en sorte qu'ils commencèrent à lascher pié. Ils
firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des
vignes: mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la
füite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les
vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen
qui est au pié de la montagne. Néantmoins, ayant esté renforcés
par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir
à la charge, mais les grenadiers les poussèrent si vivement,
qu'ils les obligèrent à prendre derechef la füite après leur avoir
tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers.
Les François n'ont eu dans cette affaire que trois hommes
blessés,--qui sont un grenadier du régiment de la Reyne, un soldat
de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac.»
_Gazette_ du 1er juin.
«22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les
batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein
jour. On les poussa jusqu à la porte de la ville, qu'ils
fermèrent; les grenadiers de Picardie l'enfoncèrent à coups de
hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu'à la
porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent
dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tués ou pris.
«... Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu'ils
pillèrent, sans que les officiers généraux pussent l'empescher. Le
chasteau demanda à capituler. Le maréchal duc de Lorges ne voulut
pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et
sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents
soldats prisonniers qui avoient esté mis dans la grande église,
mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville, et
quoi qu'on pût faire pour l'éteindre, en brûla la grande partie.
On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de
bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. Ou s'est
aussi rendu maître du pont de bateaux qu'ont fait les ennemis.»
«Paris, 30 may 1693. Le roi partit de Compiègne le 22 du mois pour
aller coucher à Roye: le 23 il coucha à Péronne, le 24 à Cambray,
et le 25 au Quesnoy.
«Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir
Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère
des Capucines.»
_Gazette_ du 6 juin.
«... La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les
dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la
piller.... Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que
se donnassent les officiers pour empescher les süites du désordre
et l'embrasement de la ville; quoy qu'ayant esté prise d'assaut,
elle eust pu n'être pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit
fait d'abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec
leurs femmes et leurs enfants dans la grande église, comme en un
lieu de seurté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux
clochers, d'où il se communiqua aux maisons de la ville et des
fauxbourgs: où il avoit esté encore mis par hasard en quelques
endroits, et s'estoit répandu presque partout, quelque soin qu'on
prist pour l'éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit
dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un
capucin alla plusieurs fois de part et d'autre, accompagné d'un
lieutenant-colonel et d'un magistrat. La capitulation fut conclue.
On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq
mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d'outils.
Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du
chasteau.»
_Même numéro._
Du Quesnoy, le 2 juin 1693.
«Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc
de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le
31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté
nomma l'abbé de la Luzerne à l'évesché du Cahors, et l'abbé de
Denonville à l'évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un
canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de
l'église de Sens, et un autre au sieur Basire.»
De Paris, le 6 may 1693.
(_Sic._
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