Molière - Œuvres complètes, Tome 1
by Molière · French · Gutenberg #40086 · 595,183 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Molière - Œuvres complètes, Tome 1
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Molière - Œuvres complètes, Tome 1
Author: Molière
Editor: Philarète Chasles
Release date: June 26, 2012 [eBook #40086]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/40086
Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MOLIÈRE - ŒUVRES COMPLÈTES, TOME 1 ***
Au lecteur
Cette version électronique reproduit, dans son intégralité,
la version originale.
La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
mineures.
L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
OEUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
E. COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
OEUVRES COMPLÈTES
DE J.-B. POQUELIN
MOLIÈRE
NOUVELLE ÉDITION
PAR
M. PHILARÈTE CHASLES
PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
«Chaque homme de plus qui sait lire est un lecteur de plus pour
Molière».
SAINTE-BEUVE.
TOME PREMIER
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1888
Droits de reproduction et de traduction réservés
JEAN-BAPTISTE POQUELIN MOLIÈRE
NÉ LE 15 JANVIER 1622, MORT LE 17 FÉVRIER 1673
«Quel est le plus grand des écrivains de mon règne? demandait Louis XIV
à Boileau.--Sire, c'est Molière.»
Non-seulement Despréaux ne se trompait pas, mais de tous les écrivains
que la France a produits, sans excepter Voltaire lui-même, imprégné de
l'esprit anglais par son séjour à Londres, c'est incontestablement
Molière ou Poquelin qui reproduit avec l'exactitude la plus vive et la
plus complète le fond du génie français.
En raison de cette identité de son génie avec le nôtre, il exerça sur
l'époque subséquente, sur le dix-huitième siècle, sur l'époque même où
nous écrivons, la plus active, la plus redoutable influence. Tout ce
qu'il a voulu détruire est en ruine. Les types qu'il a créés ne peuvent
mourir. Le sens de la vie pratique, qu'il a recommandé d'après Gassendi,
a fini par l'emporter sur les idées qui imposaient à la société
française. Il n'y a pas de superstition qu'il n'ait attaquée, pas de
crédulité qu'il n'ait saisie corps à corps pour la terrasser, pas de
formule qu'il ne se soit efforcé de détruire. A-t-il, comme l'exprime si
bien Swift, _déchiré l'étoffe avec la doublure_? l'histoire le dira. Ce
qui est certain, c'est que l'élève de Lucrèce, le protégé de Louis XIV,
poursuivait un but déterminé vers lequel il a marché d'un pas ferme,
obstiné, tantôt foulant aux pieds les obstacles, tantôt les tournant
avec adresse. Le sujet de _Tartuffe_ est dans Lucrèce; à Lucrèce
appartient ce vers, véritable devise de Molière:
_Et religionis..... nodos solvere curo[1]._
La puissance de Molière sur les esprits a été telle, qu'une légende
inexacte, calomnieuse de son vivant, romanesque après sa mort, s'est
formée autour de cette gloire populaire. Il est un mythe comme Jules
César et Apollon.
[1] Ce que je veux, c'est rompre les entraves qui nous enchaînent
(_religionis.... quod religat_).
Dates, événements, réalités, souvenirs, sont venus se confondre dans un
inextricable chaos où la figure de Molière a disparu. Tous les vices
jusqu'à l'ivrognerie, jusqu'à l'inceste et au vol, lui furent imputés de
son vivant. Les vertus les plus éthérées lui furent attribuées par les
prêtres de son culte. Homme d'action, sans cesse en face du public, du
roi ou de sa troupe, occupé de son gouvernement et de la création de ses
œuvres, il n'a laissé aucune trace de sa propre vie, aucun document
biographique, à peine une lettre. Les pamphlets pour et contre lui
composaient déjà une bibliothèque, lorsqu'un écouteur aux portes, nommé
Grimarest, collecteur d'anas, aimant l'exagération des récits et
incapable de critique, prétendit, trente-deux ans après la mort du
comédien populaire, raconter et expliquer sa vie. Vers la même époque,
une comédienne, à ce que l'on croit du moins, forcée de se réfugier en
Hollande, jetait dans un libelle les souvenirs de coulisse qu'elle avait
pu recueillir sur l'intérieur du ménage de Molière et de sa femme. Enfin
quelques détails authentiques, semés dans l'édition de ses œuvres
publiée par Lagrange en 1682, complètent l'ensemble des documents
comtemporains qui ont servi de base à cette légende de Molière,
excellente à consulter, mais qu'il est bon de soumettre à l'examen le
plus scrupuleux.
Essayons d'en extraire le petit nombre de faits dont la biographie de
Molière doit se composer désormais et qui, grâce au zèle et à la
curiosité infatigable d'une armée de scoliastes et de critiques, ne
peuvent plus être contestés.
Les ancêtres de Molière étaient Écossais. Ses auteurs remontaient à des
_Pawklyn_ d'Écosse, soldats ou archers de Charles VIII, et dont les
descendants étaient devenus bourgeois de Paris, puis tapissiers du roi
de père en fils. Ce nom, _Pawklyn_, qui se retrouve intégralement dans
une pièce authentique citée par M. Taschereau, répugnant à l'orthographe
française et latine, se transforma tour à tour et par une métamorphose
naturelle en Pauquelin, Poclain, Poclin, Pocguelin, Poguelin, Pocquelin
et Poquelin. C'est sous cette dernière forme que nous apparaissent le
père et le grand-père de Molière. Ajoutons, sans vouloir attacher aucune
superstition philologique à ce fait singulier, que des racines
teutoniques du mot _Pawklyn_ ou Poquelin, l'une, _lyn_, ou _lein_,
indique la grâce ou l'élégance au moyen du diminutif: l'autre, _Pawky_,
la sagacité populaire et la pénétration ingénieuse. Dans ce sens, Allan
Ramsay et Robert Burns l'emploient souvent.
Au coin de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, près le
cimetière des Saints-Innocents, non loin des piliers des Halles on
voyait, au commencement du dix-huitième siècle, une maison à pignons
antiques, habitée de père en fils par de riches tapissiers du roi et
remarquable par son enseigne, par les sculptures qui l'ornaient autant
que par son achalandage. Une troupe de singes grimpant à un pommier et
se jetant des pommes avait été taillée dans la pierre; de là les mots
brodés sur une espèce de tente ou de pavillon suspendu au-dessus de la
boutique, mots dont l'orthographe inexacte ne choquait alors personne:
AV PAVILLON DES CINGES.
C'était la demeure des Poquelin, qui tenaient rang honorable dans la
bourgeoisie; car la charge de tapissier du roi était déjà dans la
famille, et l'enfant Poquelin, né et baptisé le 15 janvier 1622, sous
les noms de Jean-Baptiste, avait neuf ans lorsque la même charge fut
transmise à son père Jean Poquelin, et quinze ans lorsqu'on lui en fit
obtenir la survivance.
Jean-Baptiste fit ses classes comme externe à Paris au collége de
Clermont, chez les jésuites, qui, depuis la fin du seizième siècle,
dirigeaient l'éducation française; admirables humanistes, habiles à
aiguiser les facultés de l'esprit, mais qui, s'écartant du sens chrétien
de la grâce tel que la sévérité des jansénistes l'enseignait,
favorisèrent les belles-lettres et les formules brillantes de
l'intelligence, et pétrirent de leurs propres mains Molière, Fontenelle,
Voltaire. Ses condisciples, Bernier, Hesnault, Cyrano de Bergerac,
Chapelle, le prince de Conti, allèrent, de l'aveu de leurs parents, leur
cours d'humanités terminé, écouter les leçons de ce savant et prudent
Gassend, surnommé Gassendi, qui transmettait la libre pensée de la
Renaissance au monde nouveau du dix-septième siècle. Gassend eût été
brûlé ou tout au moins exilé, s'il n'avait pas écrit en latin et prévenu
les dangers par l'aménité de son commerce et la réserve de sa conduite.
Nul n'avait plus grande horreur de la routine que cet observateur à la
fois sagace et hardi, qui complétait la découverte de Harvey, apercevait
dans le ciel cinq nouveaux satellites de Jupiter, riait des scolastiques
et de leurs raisonnements sur le vide, et poursuivait de son ironie ceux
qui ne voyaient aucun salut hors de la formule aristotélique. Sous la
direction de Gassendi, le fils du tapissier se mit à traduire en vers
français, comme premier essai de son talent énergique, le beau poëme
matérialiste du romain Lucrèce. Gassendi lui communiqua sa persévérante
haine pour le mensonge et pour la servilité de la pensée toujours
séduite par la tradition ou la mode. Les causeries de Gassendi, qui
n'ont pas laissé de trace, ont déterminé la voie philosophique suivie
par Molière: «L'heureux temps, écrit le malin et doux philosophe à l'un
de ses amis (toujours en latin), que celui où, les envieux étant
absents, ne craignant pas les espions, nous livrant sans crainte à la
recherche du vrai, nous pouvions philosopher à notre gré et rire à notre
aise de la _comédie_ que joue le monde entier!» Pour ce chef d'école si
modéré et si habile, rire et philosopher, c'était même chose. Molière
prit au sérieux les enseignements de Gassendi; son théâtre n'en est que
le développement.
Sa famille avait fondé sur lui de grandes espérances; il alla étudier le
droit à Orléans, et il paraît prouvé qu'il se fit recevoir avocat. En
1645, date précise (comme le dit très-bien M. Louandre), le brillant
élève du collége de Clermont se détacha tout à coup de sa famille;
pourquoi? aucun fait et aucun renseignement positif ne l'attestent. Le
goût de la comédie et des représentations scéniques, émané de l'Italie,
s'était emparé des esprits. La folie des théâtres succédait à la manie
des Académies. Le _noble métier_ d'acteur et d'auteur,--et les deux
professions se confondaient,--attirait les jeunes âmes, enivrées du
succès du _Cid_, joué en 1632. «A présent, dit Corneille dans
_l'Illusion_:
..... Le théâtre
Est dans un lieu si haut, que chacun l'idolâtre.»
Pas de jeune gentilhomme qui ne fût fier de jouer la comédie et de bien
«pousser une passion. Le roi, en 1641, venait de déclarer par ordonnance
que l'_état de comédien ne peut être désormais imputé à blâme et
préjudiciable à la réputation des comédiens dans le commerce public_. De
nombreuses colonies dramatiques se répandaient à travers la France et
l'Europe. Ravis de divertir les autres pour s'amuser eux-mêmes, fils de
familles, jeunes artistes, poëtes en herbe, accompagnés de leurs belles,
allaient chercher fortune. Le même phénomène s'était manifesté en
Espagne du temps de Lope, en Angleterre à l'époque de Shakespeare,
surtout en Italie à la fondation des académies, qui créèrent chacune
leur théâtre; autant de troupes de théâtre que d'académies, autant
d'académies que de hameaux. Les _Mémoires_ de Tristan, ceux de Cosnac,
surtout le _Roman comique_ de Scarron et le _Viage entretenido_ (Voyage
amusant) de Rojas décrivent plaisamment cette vie nomade, celle de
Molière comme de Salvator Rosa, qui peignait pour son théâtre ses
propres décorations, récitait des odes et des satires habillé en
Scaramouche et soutenait en Italie la dernière gloire de la «Comédie de
l'art.»
Emporté par le mouvement général, Molière ne fut pas plus bohémien que
son époque; mais il fut bohémien de génie; réunissant un petit nombre
d'enfants de famille qu'il qualifia d'_Illustre théâtre_, il planta ses
tréteaux d'abord à la porte de Nesle, où se trouve maintenant un des
pavillons du palais de l'Institut, puis au port Saint-Paul, c'est-à-dire
en plein vent, en face de l'Hôtel de Ville, enfin au Jeu de Paume de la
Croix-Blanche, au carrefour de Buci, dans un lieu couvert.
Pourquoi donner ce titre d'_illustre_ au petit groupe nomade dont il
était directeur? Et quel est le sens de ce baptême nouveau (Molière)
qu'il imposa à son génie et qu'il a rendu glorieux? C'était le théâtre
éclatant par excellence qu'il voulait créer (_illustris_). Un écrivain
étranger, non sans quelque apparence de raison, veut trouver dans
_moliri_ (faire effort, tendre vers un but) l'origine du mot Molière
qu'il prit en quittant celui de Poquelin et qui avait déjà appartenu à
deux romanciers obscurs. Une ambition soutenue caractérise en effet
Molière; rien de flottant, rien de livré au hasard; il sait où il va;
pas de moyen qu'il n'emploie, pas de labeur qui l'effraye; profondément
déterminé et résolu, jamais il ne s'écarte de sa route. Gaieté,
érudition, passion, tout est sacrifié à l'œuvre unique; jamais âme plus
ardente et plus passionnée ne fut servie par un plus infatigable esprit.
Entre 1645 et 1660, les soins de Molière sont consacrés à la création de
sa troupe, dont il fit quelque chose de tellement accompli, que «jamais,
dit Segrais, on n'avoit rien vu de tel et on ne le verra jamais. Il en
étoit l'âme; elle étoit formée de sa main; il n'y en a jamais eu, il ne
pourra jamais y en avoir de pareille[2].» Costumes, personnages,
diction, Molière soignait tout, surveillait tout, gouvernait sa petite
république avec une extrême vigilance, communiquait à chacun son
activité et son énergie, et marchait à travers la France d'un pas libre
et déjà triomphant. On croit que Scarron, dans le charmant personnage du
comédien «le Destin,» n'a fait que reproduire l'image affaiblie du
généreux Molière, favori du peuple et des siens. Sa trace se perd dans
cette Odyssée lointaine et vagabonde, école de la vie dont il a tiré si
grand profit! En 1648, il apparaît à Nantes, puis à Bordeaux, où,
dit-on, une médiocre tragédie de sa composition, _la Thébaïde_, fut
jouée sans succès; à Lyon, en 1653, où sa première œuvre sérieuse,
_l'Étourdi_, fut représentée et bien accueillie; puis à Avignon, à
Pézénas, à Narbonne; enfin, en 1654, pendant la tenue des États présidés
par le prince de Conti, à Montpellier, selon les uns; à Béziers, selon
les autres. Son ancien condisciple, le prince de Conti, personnage libre
dans ses mœurs et violent dans son austérité, l'ayant invité à se
rendre auprès de lui pour jouer devant les États _le Dépit amoureux_,
qui eut beaucoup de succès, lui offrit, dit-on, de l'attacher à sa
personne en qualité de secrétaire. Tout était intrigue et débauche
autour de ce bizarre protecteur de Molière, qui n'accepta pas sa
proposition et continua de courir la province. Il ne quitta le Languedoc
qu'en 1657, passa le carnaval de 1658 à Grenoble, vint s'établir à
Rouen, et, pendant son séjour dans cette ville, obtint, par l'entremise
soit du prince de Conti, soit du duc d'Orléans, la permission de venir
jouer devant la cour.
[2] _Segraisiana_, p. 173.
Il avait trente-six ans, un rare talent de comédien, une habileté
consommée à distribuer les emplois, à pénétrer le caractère de ses
acteurs, à user même de leurs défauts, à incarner leurs caractères dans
ses rôles, à gouverner leurs passions et à profiter de leurs rivalités
et de leurs travers; d'ailleurs créé, pour ainsi dire, pour être le
modèle et le type de l'artiste méridional, «le teint brun, les sourcils
noirs et forts, dit mademoiselle Poisson, qui l'a connu, les lèvres
épaisses, la bouche grande et le nez gros; marchant gravement, l'air
sérieux; ni trop gras ni trop maigre, la taille plus grande que petite,
le port noble, la jambe belle.» Il ne connaissait ni la ville ni la
cour, mais seulement la province et le monde, beaucoup les anciens et
les Italiens; l'étude, l'art, l'observation, l'amour, avaient absorbé
treize années de son errante jeunesse. Comme Shakespeare, il avait connu
les faiblesses et les ivresses de la passion. De là ces arabesques et
ces enjolivements de sa légende, surchargée d'amours légères ou
sérieuses qui se croisent et se mêlent comme dans un dédale, et qui
sembleraient à peine avoir dû lui laisser le temps de créer une de ses
œuvres.
Qu'il ait été forcé à Pézénas de sauter dans la rue par une fenêtre pour
échapper à un mari mécontent, cela n'est pas prouvé. Mais on ne peut
douter de l'étrange et dramatique situation qu'il occupait dans sa
troupe nomade entre Madeleine Béjart, mademoiselle Debrie et
mademoiselle Duparc; trois déesses qui le gênaient, disait son ami
Chapelle, autant que Junon, Pallas et Vénus embarrassaient Jupiter au
siége d'Ilion. Madeleine, impérieuse créature, fille d'un procureur au
Châtelet, mariée à un sieur de Modène et devenue veuve, avait deux ans
de plus que Molière; c'était elle sans doute qui l'avait entraîné dans
la vie nomade. Elle ne cessa pas, malgré les inconstances du poëte,
d'exercer sur lui une influence redoutable.
Soit que le caractère peu indulgent de Madeleine eût porté Molière à
chercher des distractions ailleurs ou que l'âge eût altéré la beauté de
l'ancienne soubrette, Molière avait arrêté ses regards sur mademoiselle
Duparc, habile danseuse, d'une beauté majestueuse et classique et qui
repoussa ses hommages. Mademoiselle Debrie (tel était le nom de théâtre
de Catherine Leclerc, femme d'Elme Wilquin), douée d'un grand talent
pour la scène et d'une beauté accomplie, se montra plus indulgente;
l'amour, chez elle, était moins une affection violente qu'une indulgente
et charitable sympathie; étrange caractère, moins rare que l'on ne
pense. Auprès de mademoiselle Debrie, Molière venait se consoler de ses
échecs et pleurer ses faiblesses. Une enfant destinée à punir Molière de
ses légèretés ou de la fougue de ses passions s'élevait à côté de ces
trois femmes; c'était la jeune sœur de Madeleine, que Molière lui-même
avait instruite et presque vue naître et qui va tenir une place
importante dans la vie du poëte.
Cette troupe, qui passait pour la meilleure de France, arrive à Paris en
1658, conduite par son directeur Molière. Elle joue _Nicomède_, le 24
octobre de la même année, au vieux Louvre, dans la salle des Gardes,
devant le roi. Il y remplissait le premier rôle, et comme, de l'aveu de
tous les contemporains, ce grand homme était un acteur tragique
détestable, il est probable que la conscience du peu de succès qu'il
avait obtenu lui fit adresser au roi la prière de représenter devant lui
«un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque
réputation et dont il régalait les provinces.» Le roi _le tint pour
agréable_; satisfait du _Docteur amoureux_, il permit à la troupe de
prendre le titre de TROUPE DE MONSIEUR et de jouer sur le théâtre du
Petit-Bourbon, alternativement avec les comédiens italiens.
Ici s'arrête le long apprentissage de Molière et commence pour lui une
vie nouvelle composée de trois sillons qui s'entre-croisent:--sa vie
passionnée et intérieure, la plus douloureuse qui se puisse
imaginer;--sa vie d'études et de travaux, série de triomphes entremêlée
de rares échecs et soutenue par la constante sympathie et l'inébranlable
protection du roi;--sa vie sociale et politique, lutte ardente et habile
contre les difficultés de sa direction ou plutôt de son gouvernement,
surtout contre les crédulités et les sottises humaines, qu'il aborda et
terrassa sans pitié, sans ménagements, non sans adresse; ne craignant
pas de frayer sa voie et de conquérir son succès même à travers les plus
légitimes appuis et les plus fortes bases de la société humaine.
Chacune de ses œuvres est un combat; c'est sur le champ de bataille, en
relisant successivement les drames de Molière, en les replaçant au
milieu des faits et des passions qui les ont produits ou vus naître, que
l'on peut apprécier la stratégie du maître, la portée de ses attaques et
la valeur de sa conquête. Aussi renvoyons-nous le lecteur à chacune des
introductions qui, dans l'édition présente, sont destinées à éclairer la
marche qu'il a suivie. C'est là que l'on verra s'établir par degrés et
se développer, depuis l'arrivée de Molière à Paris jusqu'à sa mort, ce
que M. Bazin appelle si bien l'association tacite du monarque et du
poëte. _Les Précieuses ridicules_ frappent l'hôtel de Rambouillet; _les
Fâcheux_, _l'École des Femmes_, _le Mariage forcé_, continuent, comme
nous le montrerons, à démanteler, si l'on peut le dire, les forteresses
de la vieille tradition et à ployer les esprits à cette convenance, à
cette décence élégante qui devaient être les caractères de la société
nouvelle. Bientôt la troupe de Molière obtient de passer au théâtre du
Palais-Royal. A la fin de 1661, du vivant de son père, il prend le titre
de valet de chambre du roi, «sans y ajouter celui de tapissier.» Après
_l'École des Femmes_ il reçoit une pension de mille livres; en août
1665, sa troupe est nommée TROUPE DU ROI et attachée au service du
monarque, avec une subvention de sept mille livres. Enfin Molière
devient l'âme de toutes les fêtes données à Versailles, et sa faveur ne
peut être un moment ébranlée, ni par les médecins qui soignent le roi,
ni par les scolastiques encore estimés, ni par les courtisans du petit
lever, ni par les ministres.
La source de ses maux était en lui-même. A ces trois déesses, au milieu
desquelles, comme dit encore Chapelle, «il cheminait si péniblement,» il
avait trouvé bon de joindre un fléau plus terrible pour un homme sérieux
et passionné,--une jeune épouse coquette et adorée.
«Son âme, il le dit lui-même, était née avec les dernières dispositions
à la tendresse.» Cette jeune fille de dix-sept ans, élevée sur ses
genoux, coquette indomptable, admirable cantatrice, «un peu maigre,»
disent les contemporains, mais remplie de grâces et de talents qui
furent le désespoir et l'unique amour de Molière jusqu'à la fin de sa
vie,--Armande-Gresinde Béjart, sœur cadette de Madeleine, devint sa
femme le 20 février 1662. Ses ennemis s'écrièrent qu'il épousait sa
fille. Il y avait, en effet, vingt-trois ans de différence entre Molière
et sa femme. Le roi, pour désarmer la calomnie, tint sur les fonts de
baptême le premier enfant de Molière, Louis, né le 28 février 1664.
Bientôt le drame que le grand poëte avait préparé de ses propres mains
suivit son cours nécessaire. La femme du comédien, en butte aux
galanteries et aux assiduités de tout ce que la cour avait de brillant,
passa pour s'être laissée séduire par celui que ne dédaignaient pas les
princesses, le hardi et brillant Lauzun. Jaloux à la fois comme don
Garcie et Sganarelle, Molière exigea de sa femme des explications et
reçut d'elle l'aveu très-équivoque d'une inclination «pure, disait-elle,
pour M. de Guiche,» le plus jeune et le plus beau des seigneurs. S'il
faut ajouter foi à la chronique, d'ailleurs peu digne de crédit quant à
ces annales secrètes du boudoir, on peut joindre le nom de l'abbé de
Richelieu à celui des deux héros, l'un le don Juan, l'autre le Lovelace
de leur époque. Lié avec Chapelle, qui recevait ses tristes confidences,
devenu l'ami du peintre Mignard, du physicien Rohault, de Jean de La
Fontaine, de Boileau Despréaux, Molière retrouvait auprès de
mademoiselle Debrie, toujours patiente et sympathique, les consolations
de cette amitié mêlée de tendresse qui donnent à ce personnage un
caractère touchant et singulier. Les liens du mariage étaient rompus; il
ne voyait sa femme qu'au théâtre et allait à Auteuil, dans une solitude
champêtre et opulente, pleurer en liberté sa faiblesse et sa douleur,
dont les grâces charitables de mademoiselle Debrie ne pouvaient tarir la
source.
Au milieu de ces angoisses et parmi les tracas de son métier,
s'acquittant avec la plus active exactitude des tâches pénibles et des
improvisations nombreuses que le roi lui commandait, il créa _Tartuffe_
et le _Misanthrope_.
Il avait reconnu combien est impuissante la prétention de demander à la
vie une perfection qu'elle refuse aux plus austères et aux plus
indulgents: c'est là le _Misanthrope_. Il avait compris combien est
facile la séduction de l'apparence et du simulacre, et dangereuse
l'habileté qui se pare des dehors d'une perfection souveraine: voilà
_Tartuffe_. Faire jouer la première de ces pièces n'était pas difficile;
Molière, qui s'était donné le plaisir de faire entrer à la fois dans son
drame Lauzun, M. de Guiche et sa femme, se rendit maître, par cette
création, plus estimée à son apparition que populaire, du premier rang
parmi les rois de la scène élégante et du drame de salon. Cinq années de
diplomatie persévérante furent nécessaires pour que _Tartuffe_ prît
possession du théâtre. Molière essaya trois actes de la pièce devant le
roi, qui eut peur des interprétations que l'on pourrait donner à son
consentement. Il lut le manuscrit devant le légat, trop habile pour ne
pas faire mine de l'approuver. Dans des conférences particulières avec
le roi, audiences intimes dont personne ne nous a révélé les détails,
Molière obtint enfin l'autorisation verbale de jouer _Tartuffe_ à
Villers-Cotterets, chez Monsieur, puis chez le prince de Condé, au
Raincy. Il préparait les voies; il travaillait, si l'on peut le dire,
avec la sape, pour atteindre un résultat éloigné mais certain. En 1667,
se prévalant de la parole royale et profitant de l'absence du monarque,
qui était en Flandre, il changea le titre de son œuvre de _Tartuffe_,
fit _l'Imposteur_, adoucit quelques passages du dialogue et lui ouvrit
hardiment le théâtre. Suspendu par ordre du premier président du
parlement, excommunié par l'archevêque de Paris, _Tartuffe_ alla
chercher protection auprès du roi lui-même, en Flandre, où deux
camarades de Molière présentèrent à Louis XIV la requête modeste, mais
urgente et presque sévère, de leur directeur. «Le roi avait donné sa
parole, nul de ses sujets ne pouvait l'empêcher de la tenir. Il
s'agissait d'ailleurs d'une lutte suprême entre les tartuffes qui en
voulaient aux plaisirs de Sa Majesté et ceux qui avaient le soin de la
divertir.» Le roi répondit avec bonté, sans donner une solution
définitive, revint à Saint-Germain le 7 septembre 1668, vit Molière,
écouta ses sollicitations et ses prières, et ne leva pas encore
l'interdit. M. Bazin fait remarquer à ce propos avec beaucoup de
justesse que les querelles du jansénisme n'étaient pas terminées, et que
la représentation de _Tartuffe_ pouvait aigrir et envenimer de nouveau
des plaies que Louis XIV avait intérêt à fermer. En effet, le grand
athlète de Jansénius, Arnault, fait sa soumission le 4 décembre 1668; le
bref définitif de réconciliation, daté du 19 janvier 1669, arrive à
Paris vers la fin de janvier. Aussitôt Molière, mettant à profit la paix
universelle, glisse son _Tartuffe_ à l'ombre du bref accordé par Clément
IX, et le fait jouer de l'aveu de Louis XIV, le 5 février de la même
année. La victoire reste à sa persévérance et à son adresse.
Molière avait touché le point culminant de sa gloire. Entre 1664 et
1673, il continua, sans s'élever plus haut que _Tartuffe_ et _le
Misanthrope_, cette campagne contre les hypocrisies, qui est sa vie
elle-même. Dans _l'Amour médecin_, dans _le Médecin malgré lui_, les
tartuffes de la formule médicale et de la Faculté; dans les _Femmes
savantes_, les hypocrites d'érudition et de bel esprit; dans _Georges
Dandin_, _le Bourgeois gentilhomme_, _Amphitryon_, _M. de Pourceaugnac_,
_la Comtesse d'Escarbagnas_, enfin dans le sublime et hardi _Don Juan_,
les hypocrites de l'étiquette, de la formule héréditaire et du rang
social substitué au mérite, furent frappés tour à tour. Il alla même,
dans _l'Avare_, jusqu'à s'attaquer à l'excès du respect filial et à
l'abus de l'autorité paternelle chez l'homme vicieux. Improvisateur
incomparable, d'un génie toujours présent, il s'acquittait envers le roi
son protecteur par la rapidité de son obéissance et la création de
nombreux divertissements, mêlés de musique, de danses et de décorations
presque magiques.
_Les Fâcheux_, _l'Amour médecin_, _Mélicerte_, _M. de Pourceaugnac_,
apparurent ainsi, évoqués par le génie de l'artiste. On n'explique la
prodigieuse fécondité de ces rapides enfantements mêlés de plusieurs
chefs-d'œuvre que par les ressources dont le roi lui permettait de
disposer, l'autorité qui lui était accordée, l'ordre sévère qu'il
apportait dans sa vie, enfin la combinaison des qualités les plus rares
et des conditions les plus heureuses qui aient pu développer et
favoriser le génie de l'artiste.
Il avançait ainsi, et tout était vaincu, marquis, médecins, précieuses,
jansénistes, jésuites, lorsque la plaie originelle de cette âme tendre
saigna de nouveau, et acheva en peu de temps une carrière si courte et
si remplie. La jeune Armande rentra dans la maison de son mari; le 15
septembre 1672, Molière devint père d'un enfant qui mourut presque
aussitôt. Le régime était abandonné, la vie devint plus dissipée et plus
bruyante, la toux plus fréquente et plus âpre. Molière, qui avait raillé
sa propre misanthropie comme le type de la fausse sagesse, et ses
jalousies effrénées comme l'apanage de Sganarelle et de Georges Dandin,
se mit, dans une œuvre nouvelle, la dernière qu'il ait produite, à
railler à la fois médecins et malades: ceux-là comme impuissants,
ceux-ci comme crédules. Le monde demi-sceptique et élégant au milieu
duquel vivait Molière, la société de Chapelle et de Ninon, trouva la
plaisanterie excellente, fournit à l'envi des traits au pauvre Molière,
et se réjouit fort de composer à frais communs la cérémonie burlesque du
_Malade imaginaire_; réunis autour d'une table bien servie, les convives
de Ninon furent les sacrificateurs et la Faculté de médecine fut la
victime.
Enfin _le Malade imaginaire_ parut sur la scène. C'était un malade
véritable, ou plutôt un mourant, qui se moquait de la mort et de
l'impuissance humaine à la prévenir et à la suspendre. La _Danse
Macabre_ du moyen âge n'a pas d'enseignement plus douloureux que ce
bouffon homme de génie et ce philosophe artiste venant en robe de
chambre de malade plaisanter à la fois la santé qui s'ignore et la mort
qui arrive, l'imprudence niaise de ceux qui prétendent guérir et la
stupide fantaisie des imaginations frappées. C'est le comble de
l'incertitude et de la débilité humaines dont Molière a fait la satire,
et c'est au milieu de cette œuvre si triste et si grotesque qu'il a
expiré, à la quatrième représentation du _Malade imaginaire_, en
prononçant le mot _juro_ de la célèbre cérémonie. Dévoué, comme
toujours, aux intérêts de sa troupe, il avait résisté aux prières de
ceux que l'état de sa santé effrayait et qui ne voulaient pas qu'il se
rendît au théâtre. «Non, dit-il; que deviendroient tous ces pauvres
gens?»
On le reporta chez lui après la représentation, qu'il eut le courage de
soutenir jusqu'au bout. Il était épuisé et sentait l'approche de ses
derniers moments. Deux prêtres de sa paroisse, qu'il envoya chercher,
refusèrent leur secours. Suffoqué par le sang, et assisté, dit
Grimarest, par deux sœurs religieuses, il mourut le 17 février 1673,
avant l'arrivée d'un troisième ecclésiastique, plus compatissant et plus
chrétien.
_Philarète Chasles._
OEUVRES COMPLÈTES
DE MOLIÈRE
PREMIÈRE ÉPOQUE
1645-1658
PREMIÈRES OEUVRES; ESSAIS DE JEUNESSE ET IMITATIONS
DE LA COMMEDIA DELL'ARTE
I. -- LE MÉDECIN VOLANT, canevas italien.
II. -- LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ, canevas italien.
III. 1653. L'ÉTOURDI, imitation de l'italien.
IV. 1654. LE DÉPIT AMOUREUX, imitation de l'italien.
LE MÉDECIN VOLANT[3]
COMÉDIE
Des personnages dont le caractère est convenu, le costume arrêté
d'avance, le langage différent, le type invariable, et qui, sur un plan
tracé, improvisent un dialogue pittoresque, conforme aux situations,
telle est la comédie «all' improviso» que les Italiens ont inventée;
celle que Trivelin, Scaramouche et Mezzetin ont fait applaudir en
France. La souplesse physique et la facilité du dialogue prêtent, si ce
n'est de la valeur, au moins du charme à cette vive forme de l'art,
forme enfantine, la seule qui, au commencement du dix-septième siècle et
à la fin du seizième, fût populaire dans le midi de l'Europe.
[3] Le titre de l'arlequinade italienne est: _Il Medico volante_, le
_Médecin sauteur_; épithète justifiée par les singuliers tours de force
que le héros de la farce accomplit.
Poquelin enfant, lorsqu'il allait du collége de Clermont aux
Saints-Innocents et de la halle au collége, dut admirer souvent la farce
italienne, ses tréteaux, ses masques, ses lazzi déjà imités par nos
farceurs qui tenaient en plein air leurs assises sur le pont Neuf.
Très-jeune il essaya d'adapter à nos mœurs, de traduire et d'arranger
quelques-uns de ces canevas qui lui plaisaient; la traduction du _Medico
volante_ fut un des premiers efforts de ce jeune esprit qui débutait par
l'admiration docile.
Je ne doute pas que sa troupe nomade n'ait souvent représenté, pour
divertir les provinciaux, cette charge populaire, favorable à l'agilité
du jeune acteur, valet et médecin à la fois, et qui, pour s'acquitter de
son double personnage, saute d'une fenêtre à l'autre, et de la rue dans
la maison. Boursault versifia plus tard ce canevas, qu'il fit jouer en
1661. La pièce de Boursault finit par un vers insolent:
«Faisons des médecins, ou volans ou volés!»
La prétendue comédie de _la Casaque_, représentée ensuite à Paris, par
la troupe de Molière, le 25 mai 1666, ne doit faire qu'un avec le
canevas du _Médecin volant_. Quelques traits du rôle de l'avocat
semblent révéler la touche de Molière; les germes obscurs du _Médecin
malgré lui_, de _l'Amour médecin_ et des _Fourberies de Scapin_
apparaissent confusément dans cette ébauche.
PERSONNAGES
GORGIBUS, père de Lucile.
LUCILE, fille de Gorgibus.
VALÈRE, amant de Lucile.
SABINE, cousine de Lucile.
SGANARELLE, valet de Valère.
GROS-RENÉ, valet de Gorgibus.
UN AVOCAT.
SCÈNE I.--VALÈRE, SABINE.
VALÈRE.
Eh bien, Sabine, quel conseil me donnes-tu?
SABINE.
Vraiment, il y a bien des nouvelles. Mon oncle veut résolûment que ma
cousine épouse Villebrequin, et les affaires sont tellement avancées,
que je crois qu'ils eussent été mariés dès aujourd'hui, si vous n'étiez
aimé; mais, comme ma cousine m'a confié le secret de l'amour qu'elle
vous porte, et que nous nous sommes vues à l'extrémité par l'avarice de
mon vilain oncle, nous nous sommes avisées d'une bonne invention pour
différer le mariage. C'est que ma cousine, dès l'heure que je vous
parle, contrefait la malade; et le bon vieillard, qui est assez crédule,
m'envoie querir un médecin. Si vous en pouviez envoyer quelqu'un qui fût
de vos bons amis, et qui fût de notre intelligence, il conseilleroit à
la malade de prendre l'air à la campagne. Le bonhomme ne manquera pas de
faire loger ma cousine à ce pavillon qui est au bout de notre jardin,
et, par ce moyen, vous pourriez l'entretenir à l'insu de notre
vieillard, l'épouser, et le laisser pester tout son soûl avec
Villebrequin.
VALÈRE.
Mais le moyen de trouver sitôt un médecin à ma porte, et qui voulût tant
hasarder pour mon service! Je te le dis franchement, je n'en connois pas
un.
SABINE.
Je songe à une chose; si vous faisiez habiller votre valet en médecin:
il n'y a rien de si facile à duper que le bonhomme.
VALÈRE.
C'est un lourdaud qui gâtera tout; mais il faut s'en servir faute
d'autre. Adieu, je le vais chercher. Où diable trouver ce maroufle à
présent? Mais le voici tout à propos.
SCÈNE II.--VALÈRE, SGANARELLE.
VALÈRE.
Ah! mon pauvre Sganarelle, que j'ai de joie de te voir. J'ai besoin de
toi dans une affaire de conséquence; mais, comme je ne sais pas ce que
tu sais faire...
SGANARELLE.
Ce que je sais faire, monsieur? employez-moi seulement en vos affaires
de conséquence, ou pour quelque chose d'importance: par exemple,
envoyez-moi voir quelle heure il est à une horloge, voir combien le
beurre vaut au marché, abreuver un cheval, c'est alors que vous
connoîtrez ce que je sais faire.
VALÈRE.
Ce n'est pas cela; c'est qu'il faut que tu contrefasses le médecin.
SGANARELLE.
Moi, médecin, monsieur! Je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira;
mais, pour faire le médecin, je suis assez votre serviteur pour n'en
rien faire du tout; et par quel bout m'y prendre, bon Dieu? Ma foi,
monsieur, vous vous moquez de moi.
VALÈRE.
Si tu veux entreprendre cela, va, je te donnerai dix pistoles.
SGANARELLE.
Ah! pour dix pistoles, je ne dis pas que je ne sois médecin; car,
voyez-vous bien, monsieur, je n'ai pas l'esprit tant, tant subtil, pour
vous dire la vérité. Mais, quand je serai médecin, où irai-je?
VALÈRE.
Chez le bonhomme Gorgibus, voir sa fille qui est malade; mais tu es un
lourdaud qui, au lieu de bien faire, pourrois bien...
SGANARELLE.
Eh! mon Dieu, monsieur, ne soyez point en peine; je vous réponds que je
ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la
ville. On dit un proverbe, d'ordinaire: Après la mort, le médecin; mais
vous verrez que, si je m'en mêle, on dira: Après le médecin, gare la
mort! Mais, néanmoins, quand je songe, cela est bien difficile de faire
le médecin; et si je ne fais rien qui vaille?
VALÈRE.
Il n'y a rien de si facile en cette rencontre: Gorgibus est un homme
simple, grossier, qui se laissera étourdir de ton discours, pourvu que
tu parles d'Hippocrate et de Galien, et que tu sois un peu effronté.
SGANARELLE.
C'est-à-dire qu'il faudra lui parler philosophie, mathématique.
Laissez-moi faire; s'il est un homme facile, comme vous le dites, je
vous réponds de tout; venez seulement me faire avoir un habit de
médecin, et m'instruire de ce qu'il me faut faire, et me donner les
licences, qui sont les dix pistoles promises.
Valère et Sganarelle s'en vont.
SCÈNE III.--GORGIBUS, GROS-RENÉ.
GORGIBUS.
Allez vitement chercher un médecin, car ma fille est bien malade, et
dépêchez-vous.
GROS-RENÉ.
Que diable aussi! pourquoi vouloir donner votre fille à un vieillard?
Croyez-vous que ce ne soit pas le désir qu'elle a d'avoir un jeune homme
qui la travaille? Voyez-vous la connexité qu'il y a, etc. (_galimatias_).
GORGIBUS.
Va-t'en vite; je vois bien que cette maladie-là reculera bien les noces.
GROS-RENÉ.
Et c'est ce qui me fait enrager; je croyois refaire mon ventre d'une
bonne carrelure[4], et m'en voilà sevré. Je m'en vais chercher un
médecin pour moi, aussi bien que pour votre fille; je suis désespéré.
Il sort.
SCÈNE IV.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE.
SABINE.
Je vous trouve à propos, mon oncle, pour vous apprendre une bonne
nouvelle. Je vous amène le plus habile médecin du monde, un homme qui
vient des pays étrangers, qui sait les plus beaux secrets, et qui sans
doute guérira ma cousine. On me l'a indiqué par bonheur, et je vous
l'amène. Il est si savant, que je voudrois de bon cœur être malade,
afin qu'il me guérît.
GORGIBUS.
Où est-il donc?
SABINE.
Le voilà qui me suit; tenez, le voilà.
GORGIBUS.
Très-humble serviteur à monsieur le médecin. Je vous envoie querir pour
voir ma fille qui est malade; je mets toute mon espérance en vous.
SGANARELLE.
Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu'une personne
ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre
votre espérance en moi, car je suis le plus grand, le plus habile, le
plus docte médecin qui soit dans la Faculté végétale, sensitive et
minérale.
GORGIBUS.
J'en suis fort ravi.
SGANARELLE.
Ne vous imaginez pas que je sois un médecin ordinaire, un médecin du
commun. Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons
de médecins. J'ai des talents particuliers, j'ai des secrets. Salamalec,
salamalec, Rodrigue, as-tu du cœur[5]? _signor, si; signor, no. Per
omnia sæcula sæculorum._ Mais encore, voyons un peu.
SABINE.
Eh! ce n'est pas lui qui est malade, c'est sa fille.
SGANARELLE.
Il n'importe; le sang du père et de la fille ne sont qu'une même chose;
et, par l'altération de celui du père, je puis connoître la maladie de
la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l'urine de
l'égrotante?
GORGIBUS.
Oui-da; Sabine, vite allez querir de l'urine de ma fille. (Sabine sort.)
Monsieur le médecin, j'ai grand'peur qu'elle ne meure.
SGANARELLE.
Ah! qu'elle s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle s'amuse à se laisser
mourir sans l'ordonnance de la médecine. (Sabine rentre[6].) Voilà de
l'urine qui marque grande chaleur, grande inflammation dans les
intestins; elle n'est pas tant mauvaise pourtant.
GORGIBUS.
Eh quoi! monsieur, vous l'avalez?
SGANARELLE.
Ne vous étonnez pas de cela: les médecins, d'ordinaire, se contentent de
la regarder; mais moi, qui suis un médecin hors du commun, je l'avale,
parce qu'avec le goût je discerne bien mieux la cause et les suites de
la maladie; mais, à vous dire la vérité, il y en avoit trop peu pour
avoir un bon jugement: qu'on la fasse encore pisser.
SABINE sort et revient.
J'ai bien eu de la peine à la faire pisser.
SGANARELLE.
Que cela! voilà bien de quoi! Faites-la pisser copieusement,
copieusement. Si tous les malades pissent de la sorte, je veux être
médecin toute ma vie.
SABINE sort et revient.
Voilà tout ce qu'on peut avoir; elle ne peut pas pisser davantage.
SGANARELLE.
Quoi! monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? voilà une
pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu'il faudra que je lui
ordonne une potion pissatrice. N'y auroit-il pas moyen de voir la
malade?
SABINE.
Elle est levée; si vous voulez, je la ferai venir.
SCÈNE V.--SABINE, GORGIBUS, SGANARELLE, LUCILE.
SGANARELLE.
Eh bien, mademoiselle, vous êtes malade?
LUCILE.
Oui, monsieur.
SGANARELLE.
Tant pis, c'est une marque que vous ne vous portez pas bien. Sentez-vous
de grandes douleurs à la tête, aux reins?
LUCILE.
Oui, monsieur.
SGANARELLE.
C'est fort bien fait. Oui, ce grand médecin, au chapitre qu'il a fait de
la nature des animaux, dit... cent belles choses; et, comme les humeurs
qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport; car, par exemple, comme
la mélancolie est ennemie de la joie, et que la bile qui se répand par
le corps nous fait devenir jaunes, et qu'il n'est rien de plus contraire
à la santé que la maladie, nous pouvons dire, avec ce grand homme, que
votre fille est fort malade. Il faut que je vous fasse une ordonnance.
GORGIBUS.
Vite une table, du papier, de l'encre.
SGANARELLE.
Y a-t-il quelqu'un qui sache écrire?
GORGIBUS.
Est-ce que vous ne le savez point?
SGANARELLE.
Ah! je ne m'en souvenois pas; j'ai tant d'affaires dans la tête, que
j'oublie la moitié... Je crois qu'il seroit nécessaire que votre fille
prît un peu l'air, qu'elle se divertît à la campagne.
GORGIBUS.
Nous avons un fort beau jardin, et quelques chambres qui y répondent; si
vous le trouvez à propos, je l'y ferai loger.
SGANARELLE.
Allons visiter les lieux.
Ils sortent tous.
SCÈNE VI.--L'AVOCAT, seul.
J'ai ouï dire que la fille de monsieur Gorgibus étoit malade; il faut
que je m'informe de sa santé, et que je lui offre mes services comme ami
de toute sa famille. Holà, holà! monsieur Gorgibus y est-il?
SCÈNE VII.--GORGIBUS, L'AVOCAT.
L'AVOCAT.
Ayant appris la maladie de mademoiselle votre fille, je vous suis venu
témoigner la part que j'y prends, et vous faire offre de tout ce qui
dépend de moi.
GORGIBUS.
J'étois là dedans avec le plus savant homme!
L'AVOCAT.
N'y auroit-il pas moyen de l'entretenir un moment?
SCÈNE VIII.--GORGIBUS, L'AVOCAT, SGANARELLE.
GORGIBUS.
Monsieur, voilà un fort habile homme de mes amis, qui souhaiteroit de
vous parler et vous entretenir.
SGANARELLE.
Je n'ai pas le loisir, monsieur Gorgibus; il faut aller à mes malades.
Je ne prendrai pas la droite avec vous, monsieur.
L'AVOCAT.
Monsieur, après ce que m'a dit monsieur Gorgibus de votre mérite et de
votre savoir, j'ai eu la plus grande passion du monde d'avoir l'honneur
de votre connoissance, et j'ai pris la liberté de vous saluer à ce
dessein; je crois que vous ne le trouverez pas mauvais. Il faut avouer
que ceux qui excellent en quelque science sont dignes de grande louange,
et particulièrement ceux qui font profession de la médecine, tant à
cause de son utilité que parce qu'elle contient en elle plusieurs autres
sciences, ce qui rend sa parfaite connoissance fort difficile: et c'est
fort à propos qu'Hippocrate dit dans son premier aphorisme: _Vita
brevis, ars vero longa, occasio autem præceps, experimentum, judicium
periculosum, difficile._
SGANARELLE, à Gorgibus.
_Ficile tantinapota baril cambustibus._
L'AVOCAT.
Vous n'êtes pas de ces médecins qui ne s'appliquent qu'à la médecine
qu'on appelle rationale ou dogmatique, et je crois que vous l'exercez
tous les jours avec beaucoup de succès, _experientia magistra rerum_.
Les premiers hommes qui firent profession de la médecine furent
tellement estimés d'avoir cette belle science, qu'on les mit au nombre
des dieux pour les belles cures qu'ils faisoient tous les jours. Ce
n'est pas qu'on doive mépriser un médecin qui n'auroit pas rendu la
santé à son malade, puisqu'elle ne dépend pas absolument de ses remèdes,
ni de son savoir; _interdum docta plus valet arte malum_. Monsieur, j'ai
peur de vous être importun: je prends congé de vous, dans l'espérance
que j'ai qu'à la première vue j'aurai l'honneur de converser avec vous
avec plus de loisir. Vos heures vous sont précieuses, etc.
L'avocat sort.
GORGIBUS.
Que vous semble de cet homme-là?
SGANARELLE.
Il sait quelque petite chose. S'il fût demeuré tant soit peu davantage,
je l'allois mettre sur une matière sublime et relevée. Cependant je
prends congé de vous. (Gorgibus lui donne de l'argent.) Eh! que
voulez-vous faire?
GORGIBUS.
Je sais bien ce que je vous dois.
SGANARELLE.
Vous moquez-vous, monsieur Gorgibus? Je n'en prendrai pas, je ne suis
pas un homme mercenaire. (Il prend l'argent.) Votre très-humble
serviteur.
Sganarelle sort, et Gorgibus rentre dans sa maison.
SCÈNE IX.--VALÈRE, seul.
Je ne sais ce qu'aura fait Sganarelle: je n'ai point eu de ses
nouvelles, et je suis fort en peine où je le pourrois rencontrer.
(Sganarelle revient en habit de valet.) Mais bon, le voici. Eh bien,
Sganarelle, qu'as-tu fait depuis que je ne t'ai pas vu?
SCÈNE X.--VALÈRE, SGANARELLE.
SGANARELLE.
Merveille sur merveille: j'ai si bien fait, que Gorgibus me prend pour
un habile médecin. Je me suis introduit chez lui; je lui ai conseillé de
faire prendre l'air à sa fille, laquelle est à présent dans un
appartement qui est au bout de leur jardin, tellement qu'elle est fort
éloignée du vieillard, et que vous pourrez l'aller voir commodément.
VALÈRE.
Ah! que tu me donnes de joie! Sans perdre de temps, je la vais trouver
de ce pas.
Il sort.
SGANARELLE.
Il faut avouer que ce bonhomme de Gorgibus est un vrai lourdaud de se
laisser tromper de la sorte! (Apercevant Gorgibus.) Ah! ma foi, tout est
perdu; c'est à ce coup que voilà la médecine renversée; mais il faut que
je le trompe.
SCÈNE XI.--SGANARELLE, GORGIBUS.
GORGIBUS.
Bonjour, monsieur.
SGANARELLE.
Monsieur, votre serviteur; vous voyez un pauvre garçon au désespoir: ne
connoissez-vous pas un médecin qui est arrivé depuis peu en cette ville,
qui fait des cures admirables?
GORGIBUS.
Oui, je le connois; il vient de sortir de chez moi.
SGANARELLE.
Je suis son frère, monsieur: nous sommes jumeaux; et, comme nous nous
ressemblons fort, on nous prend quelquefois l'un pour l'autre.
GORGIBUS.
Je me donne au diable si je n'y ai été trompé. Et comment vous
nommez-vous?
SGANARELLE.
Narcisse, monsieur, pour vous rendre service. Il faut que vous sachiez
qu'étant dans son cabinet j'ai répandu deux fioles d'essence qui étoient
sur le bord de sa table; aussitôt il s'est mis dans une colère si
étrange contre moi, qu'il m'a mis hors du logis; il ne me veut plus
jamais voir, tellement que je suis un pauvre garçon à présent, sans
appui, sans support, sans aucune connoissance.
GORGIBUS.
Allez, je ferai votre paix; je suis de ses amis, et je vous promets de
vous remettre avec lui; je lui parlerai d'abord que je le verrai.
SGANARELLE.
Je vous serai bien obligé, monsieur Gorgibus.
Sganarelle sort, et rentre aussitôt avec sa robe de médecin.
SCÈNE XII.--SGANARELLE, GORGIBUS.
SGANARELLE.
Il faut avouer que, quand ces malades ne veulent pas suivre l'avis du
médecin, et qu'ils s'abandonnent à la débauche...
GORGIBUS.
Monsieur le médecin, très-humble serviteur. Je vous demande une grâce.
SGANARELLE.
Qu'y a-t-il, monsieur? est-il question de vous rendre service?
GORGIBUS.
Monsieur, je viens de rencontrer monsieur votre frère, qui est tout à
fait fâché de...
SGANARELLE.
C'est un coquin, monsieur Gorgibus.
GORGIBUS.
Je vous réponds qu'il est tellement contrit de vous avoir mis en
colère...
SGANARELLE.
C'est un ivrogne, monsieur Gorgibus.
GORGIBUS.
Eh! monsieur, voulez-vous désespérer ce pauvre garçon?
SGANARELLE.
Qu'on ne m'en parle plus; mais voyez l'impudence de ce coquin-là, de
vous aller trouver pour faire son accord; je vous prie de ne m'en pas
parler.
GORGIBUS.
Au nom de Dieu, monsieur le médecin, faites cela pour l'amour de moi. Si
je suis capable de vous obliger en autre chose, je le ferai de bon
cœur. Je m'y suis engagé, et...
SGANARELLE.
Vous m'en priez avec tant d'instance... Quoique j'eusse fait serment de
ne lui pardonner jamais; allez, touchez là, je lui pardonne. Je vous
assure que je me fais grande violence, et qu'il faut que j'aie bien de
la complaisance pour vous. Adieu, monsieur Gorgibus.
Gorgibus rentre dans sa maison, et Sganarelle s'en va.
SCÈNE XIII.--VALÈRE, SGANARELLE.
VALÈRE.
Il faut que j'avoue que je n'eusse jamais cru que Sganarelle se fût si
bien acquitté de son devoir. (Sganarelle rentre avec ses habits de
valet.) Ah! mon pauvre garçon, que je t'ai d'obligations! que j'ai de
joie! et que...
SGANARELLE.
Ma foi, vous parlez fort à votre aise. Gorgibus m'a rencontré; et sans
une invention que j'ai trouvée, toute la mèche étoit découverte.
(Apercevant Gorgibus.) Mais fuyez-vous-en[7] le voici.
Valère sort.
SCÈNE XIV.--GORGIBUS, SGANARELLE.
GORGIBUS.
Je vous cherchois partout pour vous dire que j'ai parlé à votre frère:
il m'a assuré qu'il vous pardonnoit; mais, pour en être plus assuré, je
veux qu'il vous embrasse en ma présence; entrez dans mon logis, et je
l'irai chercher.
SGANARELLE.
Eh! monsieur Gorgibus, je ne crois pas que vous le trouviez à présent;
et puis je ne resterai pas chez vous, je crains trop de sa colère.
GORGIBUS.
Ah! vous y demeurerez, car je vous enfermerai. Je m'en vais à présent
chercher votre frère; ne craignez rien, je vous réponds qu'il n'est plus
fâché.
Gorgibus sort.
SGANARELLE, de la fenêtre.
Ma foi, me voilà attrapé, ce coup-là; il n'y a plus moyen de m'en
échapper. Le nuage est fort épais, et j'ai bien peur que, s'il vient à
crever, il ne grêle sur mon dos force coups de bâton, ou que, par
quelque ordonnance plus forte que toutes celles des médecins, on ne
m'applique tout au moins un cautère royal[8] sur les épaules. Mes
affaires vont mal: mais pourquoi se désespérer? puisque j'ai tant fait,
poussons la fourbe jusqu'au bout. Oui, oui, il en faut encore sortir, et
faire voir que Sganarelle est le roi des fourbes.
Sganarelle saute par la fenêtre et s'en va.
SCÈNE XV.--GROS-RENÉ, GORGIBUS, SGANARELLE.
GROS-RENÉ.
Ah! ma foi! voilà qui est drôle! comme diable on saute ici par les
fenêtres! Il faut que je demeure ici, et que je voie à quoi tout cela
aboutira.
GORGIBUS.
Je ne saurois trouver ce médecin; je ne sais où diable il s'est caché.
(Apercevant Sganarelle qui revient en habit de médecin.) Mais le voici.
Monsieur, ce n'est pas assez d'avoir pardonné à votre frère; je vous
prie, pour ma satisfaction, de l'embrasser: il est chez moi, et je vous
cherchois partout pour vous prier de faire cet accord en ma présence.
SGANARELLE.
Vous vous moquez, monsieur Gorgibus; n'est-ce pas assez que je lui
pardonne? je ne le veux jamais voir.
GORGIBUS.
Mais, monsieur, pour l'amour de moi.
SGANARELLE.
Je ne vous saurois rien refuser: dites-lui qu'il descende.
Pendant que Gorgibus entre dans la maison par la porte, Sganarelle y
rentre par la fenêtre.
GORGIBUS, à la fenêtre.
Voilà votre frère qui vous attend là-bas: il m'a promis qu'il fera tout
ce que vous voudrez.
SGANARELLE, à la fenêtre.
Monsieur Gorgibus, je vous prie de le faire venir ici; je vous conjure
que ce soit en particulier que je lui demande pardon, parce que sans
doute, il me ferait cent hontes, cent opprobres devant tout le monde.
Gorgibus sort de sa maison par la porte, et Sganarelle par la
fenêtre.
GORGIBUS.
Oui-da, je m'en vais lui dire... Monsieur, il dit qu'il est honteux et
qu'il vous prie d'entrer, afin qu'il vous demande pardon en particulier.
Voilà la clef, vous pouvez entrer; je vous supplie de ne me pas refuser,
et de me donner ce contentement.
SGANARELLE.
Il n'y a rien que je ne fasse pour votre satisfaction: vous allez
entendre de quelle manière je vais le traiter. (A la fenêtre.) Ah! te
voilà, coquin!--Monsieur mon frère, je vous demande pardon, je vous
promets qu'il n'y a pas de ma faute.--Pilier de débauche, coquin, va, je
t'apprendrai à venir avoir la hardiesse d'importuner monsieur Gorgibus,
de lui rompre la tête de tes sottises!--Monsieur mon frère...--Tais-toi,
te dis-je.--Je ne vous désoblig...--Tais-toi, coquin!
GROS-RENÉ.
Qui diable pensez-vous qui soit chez vous à présent?
GORGIBUS.
C'est le médecin et Narcisse son frère; ils avoient quelque différend,
et ils font leur accord.
GROS-RENÉ.
Le diable emporte! ils ne sont qu'un.
SGANARELLE, à la fenêtre.
Ivrogne que tu es, je t'apprendrai à vivre! Comme il baisse la vue! il
voit bien qu'il a failli, le pendard! Ah! l'hypocrite, comme il fait le
bon apôtre!
GROS-RENÉ.
Monsieur, dites-lui un peu par plaisir qu'il fasse mettre son frère à la
fenêtre.
GORGIBUS.
Oui-da... Monsieur le médecin, je vous prie de faire paroître votre
frère à la fenêtre.
SGANARELLE, de la fenêtre.
Il est indigne de la vue des gens d'honneur, et puis je ne le saurois
souffrir auprès de moi.
GORGIBUS.
Monsieur, ne me refusez pas cette grâce, après toutes celles que vous
m'avez faites.
SGANARELLE, de la fenêtre.
En vérité, monsieur Gorgibus, vous avez un tel pouvoir sur moi, que je
ne vous puis rien refuser. Montre-toi, coquin! (Après avoir disparu un
moment, il se remontre en habit de valet.) Monsieur Gorgibus, je suis
votre obligé. (Il disparoît encore, et reparoît aussitôt en robe de
médecin[9].) Eh bien, avez-vous vu cette image de la débauche?
GROS-RENÉ.
Ma foi, ils ne sont qu'un; et, pour vous le prouver, dites-lui un peu
que vous les voulez voir ensemble.
GORGIBUS.
Mais faites-moi la grâce de le faire paroître avec vous, et de
l'embrasser devant moi à la fenêtre.
SGANARELLE, de la fenêtre.
C'est une chose que je refuserois à tout autre qu'à vous, mais, pour
vous montrer que je veux tout faire pour l'amour de vous, je m'y résous,
quoique avec peine, et veux auparavant qu'il vous demande pardon de
toutes les peines qu'il vous a données.--Oui, monsieur Gorgibus, je vous
demande pardon de vous avoir tant importuné, et vous promets, mon frère,
en présence de monsieur Gorgibus que voilà, de faire si bien désormais,
que vous n'aurez plus lieu de vous plaindre, vous priant de ne plus
songer à ce qui s'est passé.
Il embrasse son chapeau et sa fraise, qu'il a mis au bout de son
coude.
GORGIBUS.
Eh bien, ne les voilà pas tous deux?
GROS-RENÉ.
Ah! par ma foi, il est sorcier.
SGANARELLE, sortant de la maison, en médecin.
Monsieur, voilà la clef de votre maison que je vous rends; je n'ai pas
voulu que ce coquin soit descendu avec moi, parce qu'il me fait honte;
je ne voudrois pas qu'on le vît en ma compagnie, dans la ville où je
suis en quelque réputation. Vous irez le faire sortir quand bon vous
semblera. Je vous donne le bonjour, et suis votre serviteur, etc.
Il feint de s'en aller, et, après avoir mis bas sa robe, rentre dans
la maison par la fenêtre.
GORGIBUS.
Il faut que j'aille délivrer ce pauvre garçon; en vérité, s'il lui a
pardonné, ce n'a pas été sans le bien maltraiter.
Il entre dans sa maison, et en sort avec Sganarelle en habit de
valet.
SGANARELLE.
Monsieur, je vous remercie de la peine que vous avez prise, et de la
bonté que vous avez eue, je vous en serai obligé toute ma vie.
GROS-RENÉ.
Où pensez-vous que soit à présent le médecin?
GORGIBUS.
Il s'en est allé.
GROS-RENÉ, qui a ramassé la robe de Sganarelle.
Je le tiens sous mon bras. Voilà le coquin qui faisoit le médecin, et
qui vous trompe. Cependant qu'il vous trompe et joue la farce chez vous,
Valère et votre fille sont ensemble, qui s'en vont à tous les diables.
GORGIBUS.
Oh! que je suis malheureux! mais tu seras pendu, fourbe, coquin!
SGANARELLE.
Monsieur, qu'allez-vous faire de me pendre? Écoutez un mot, s'il vous
plaît. Il est vrai que c'est par mon invention que mon maître est avec
votre fille; mais, en le servant, je ne vous ai point désobligé: c'est
un parti sortable pour elle, tant pour la naissance que pour les biens.
Croyez-moi, ne faites point un vacarme qui tourneroit à votre confusion,
et envoyez à tous les diables ce coquin-là avec Villebrequin. Mais voici
nos amans.
SCÈNE XVI.--VALÈRE, LUCILE, GORGIBUS, SGANARELLE.
VALÈRE.
Nous nous jetons à vos pieds.
GORGIBUS.
Je vous pardonne, et suis heureusement trompé par Sganarelle, ayant un
si brave gendre. Allons tous faire noces, et boire à la santé de toute
la compagnie.
[4] Vieux mot français, encore en usage dans le peuple: semelle neuve
appliquée à de vieilles chaussures.
[5] Hémistiche célèbre du _Cid_, qui jouissait alors de toute sa
popularité.
[6] Sabine apporte une fiole médicale remplie de vin blanc, ce qui
corrige un peu la laideur de cette dégoûtante facétie, empruntée aux
derniers tréteaux, et qui n'a rien de Molière.
[7] Pour: enfuyez-vous, c'est-à-dire, vous, fuyez d'ici.
[8] Le fer rouge.
[9] Ce sont ces tours de passe-passe qui expliquent le titre de
_Médecin volant_.
FIN DU MÉDECIN VOLANT.
LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ
COMÉDIE
Le jeune Poquelin sortait du collége des jésuites et des leçons de
Gassendi. Frais émoulu de ses classes, il riait, avec Bernier et
Chapelle, du _Ferio Darii Bamalipton_ et de l'inutile parlage des
docteurs scolastiques; il leur préférait, au grand scandale de sa
famille, Tabarin et Guillot Gorju.
Le canevas qui nous est parvenu sous le titre de _la Jalousie du
Barbouillé_ n'est qu'une imitation servile de ces farces qui éveillaient
son génie. L'art y manque; l'incisive vigueur de Molière s'y annonce. On
y voit la bourgeoise dominant son mari de toute la force de sa finesse
et de toute l'autorité de son sang-froid: la femme de _Georges Dandin_
apparaît. Pour but de sa colère et de sa satire, Molière a déjà choisi
la formule inutile de la science et les vaines draperies de la
rhétorique.
Sans doute cette facétie fut l'une des premières que représenta la
troupe des enfants de famille dirigée par Molière, et qui, sous le nom
de l'_Illustre théâtre_, alla s'établir à la porte de Nesle.
«J'ai ouï dire à des gens agez, raconte Perrault, qu'ils avoient veu le
théâtre de la comédie de Paris de la même structure et avec les mêmes
décorations que celui des danseurs du pont Neuf; que la comédie se
jouoit en plein air et en plein jour; que le bouffon de la troupe se
promenoit par la ville avec un tambour pour avertir qu'on alloit
commencer. Les pièces qui nous restent de ce temps-là sont de la mesme
beauté que le lieu où l'on en faisoit la représentation. Ensuite on les
joua à la chandelle, et le théâtre fut orné de tapisseries qui donnoient
des entrées et des sorties aux acteurs par l'endroit où elles se
joignoient l'une à l'autre.
»Ces entrées et ces sorties estoient fort incommodes, et mettoient
souvent en désordre les coeffures des comédiens, parce que, ne s'ouvrant
que fort peu en haut, elles retomboient rudement sur eux quand ils
entroient ou quand ils sortoient. Toute la lumière consistoit d'abord en
quelques chandelles dans des plaques de fer-blanc attachées aux
tapisseries; mais comme elles n'éclairoient les acteurs que par derrière
et un peu sur les côtés, ce qui les rendoit presque tout noirs, on
s'avisa de faire des chandeliers avec deux lattes mises en croix portant
chacun quatre chandelles, pour mettre au-devant du théâtre. Ces
chandeliers, suspendus grossièrement avec des cordes et des poulies
apparentes, se haussoient et se baissoient sans artifice et par main
d'homme, pour les allumer et les moucher. La symphonie estoit d'une
flute et d'un tambour, ou de deux méchans violons au plus.»
Telle était, à peu de chose près, la mise en scène des jeunes acteurs de
la porte de Nesle. Par économie, probablement, le chef de la troupe,
Poquelin, se couvrait ou se _barbouillait_ le visage de farine, comme le
faisait Gros-Guillaume, le _Fariné_ de l'hôtel de Bourgogne. Il ne
serait pas impossible que deux autres canevas ou farces jouées par sa
troupe à Paris, et dont le titre seul nous est parvenu, _le Docteur
pédant_ (18 juin 1660), et _la Jalousie du Gros-René_ (15 avril 1663),
fussent identiques, sauf le titre, à _la Jalousie du Barbouillé_.
Le persécuteur des faux docteurs, des faux médecins, des avocats, des
scolastiques, de tous ceux qui sacrifient aux mots la réalité de la vie,
prend déjà les armes.
Il n'a que vingt ans: la guerre commence.
PERSONNAGES
LE BARBOUILLÉ,[10] mari d'Angélique.
LE DOCTEUR.
ANGÉLIQUE, fille de Gorgibus.
VALÈRE, amant d'Angélique.
CATHAU, suivante d'Angélique.
GORGIBUS, père d'Angélique.
VILLEBREQUIN.
LA VALLÉE.
SCÈNE I.--LE BARBOUILLÉ, seul.
Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes! J'ai
une femme qui me fait enrager: au lieu de me donner du soulagement, et
de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt
fois le jour; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade,
la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah! pauvre
Barbouillé, que tu es misérable! Il faut pourtant la punir. Si tu la
tuois... l'intention ne vaut rien, car tu serois pendu. Si tu la faisois
mettre en prison... la carogne en sortiroit avec son passe-partout. Que
diable faire donc? Mais voilà monsieur le docteur qui passe par ici, il
faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.
SCÈNE II.--LE DOCTEUR, LE BARBOUILLÉ.
LE BARBOUILLÉ.
Je m'en allois vous chercher pour vous faire une prière sur une chose
qui m'est d'importance.
LE DOCTEUR.
Il faut que tu sois bien malappris, bien lourdaud, et bien mal morigéné,
mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer
_rationem loci, temporis et personæ_. Quoi! débuter par un discours mal
digéré, au lieu de dire: _Salve, vel salvus sis, doctor doctorum
eruditissime_. Eh! pour qui me prends-tu, mon ami?
LE BARBOUILLÉ.
Ma foi, excusez-moi, c'est que j'avois l'esprit en écharpe, et je ne
songeois pas à ce que je faisois; mais je sais bien que vous êtes galant
homme.
LE DOCTEUR.
Sais-tu bien d'où vient le mot galant homme?
LE BARBOUILLÉ.
Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.
LE DOCTEUR.
Sache que le mot galant homme vient d'élégant: prenant le _g_ et l'_a_
de la dernière syllabe, cela fait _ga_, et puis, prenant _l_, ajoutant
un _a_ et les deux dernières lettres, cela fait _galant_, et puis,
ajoutant _homme_, cela fait _galant homme_. Mais, encore, pour qui me
prends-tu?
LE BARBOUILLÉ.
Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l'affaire que
je veux vous proposer; il faut que vous sachiez...
LE DOCTEUR.
Sache auparavant que je ne suis pas seulement une fois docteur, mais que
je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix
fois docteur: 1º parce que, comme l'unité est la base, le fondement et
le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous
les docteurs, le docte des doctes; 2º parce qu'il y a deux facultés
nécessaires pour la parfaite connoissance de toutes choses, le sens et
l'entendement; et, comme je suis tout sens et tout entendement, je suis
deux fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
D'accord. C'est que...
LE DOCTEUR.
3º Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon
Aristote; et, comme je suis parfait et que toutes mes productions le
sont aussi, je suis trois fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
Eh bien, monsieur le docteur...
LE DOCTEUR.
4º Parce que la philosophie a quatre parties, la logique, la morale, la
physique et la métaphysique; et, comme je les possède toutes quatre, et
que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
Que diable, je n'en doute pas. Écoutez-moi donc.
LE DOCTEUR.
5º Parce qu'il y a cinq universaux[11], le genre, l'espèce, la
différence, le propre et l'accident, sans la connoissance desquels il
est impossible de faire aucun bon raisonnement; et, comme je m'en sers
avec avantage et que j'en connois l'utilité, je suis cinq fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
Il faut que j'aie bonne patience.
LE DOCTEUR.
6º Parce que le nombre de six est le nombre du travail; et, comme je
travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
Oh! parle tant que tu voudras!
LE DOCTEUR.
7º Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité; et, comme
je possède une parfaite connoissance de tout ce qui peut rendre heureux,
et que je le suis en effet par mes talens, je me sens obligé de dire de
moi-même: _O ter quaterque beatum!_ 8º parce que le nombre de huit est
le nombre de la justice à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et
que la justice et la prudence avec lesquelles je mesure et pèse toutes
mes actions me rendent huit fois docteur; 9º parce qu'il y a neuf Muses,
et que je suis également chéri d'elles; 10º parce que, comme on ne peut
passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres,
et qu'il est le nombre universel, aussi, quand on m'a trouvé, on a
trouvé le docteur universel, je contiens en moi tous les autres
docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies,
démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre,
cinq, six, sept, huit, neuf, dix fois docteur.
LE BARBOUILLÉ.
Que diable est ceci? je croyois trouver un homme bien savant, qui me
donneroit un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminées, qui, au
lieu de me parler, s'amuse à jouer à la mourre[12]. Un, deux, trois,
quatre...; ah, ah, ah! Oh bien! ce n'est pas cela; c'est que je vous
prie de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire
perdre vos peines, et que, si vous me satisfaites sur ce que je veux de
vous, je vous donnerai ce que vous voudrez, de l'argent, si vous en
voulez.
LE DOCTEUR.
Eh! de l'argent?
LE BARBOUILLÉ.
Oui, de l'argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.
LE DOCTEUR, troussant sa robe derrière son cul.
Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire, pour un
homme attaché à l'intérêt, pour une âme mercenaire? Sache, mon ami, que,
quand tu me donnerois une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse
seroit dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui
dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux, ce cabinet
dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable,
cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle
incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans
une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province
dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde; et
que tout le monde où seroit cette monarchie florissante, où seroit cette
province opulente, où seroit cette île fertile, où seroit cette ville
célèbre, où seroit cette citadelle incomparable, où seroit ce château
pompeux, où seroit cet appartement agréable, où seroit ce cabinet
curieux, où seroit ce coffre admirable, où seroit cet étui précieux, où
seroit cette riche boîte dans laquelle seroit enfermée la bourse pleine
de pistoles, que je me soucierois aussi peu de ton argent et de toi que
de cela.
Il s'en va.
LE BARBOUILLÉ.
Ma foi, je m'y suis mépris: à cause qu'il est vêtu comme un médecin,
j'ai cru qu'il lui falloit parler d'argent; mais, puisqu'il n'en veut
point, il n'y a rien de plus aisé que de le contenter: je m'en vais
courir après lui.
Il sort.
SCÈNE III.--ANGÉLIQUE, VALÈRE, CATHAU.
ANGÉLIQUE.
Monsieur, je vous assure que vous m'obligerez beaucoup de me tenir
quelquefois compagnie: mon mari est si mal bâti, si débauché, si
ivrogne, que ce m'est un supplice d'être avec lui, et je vous laisse à
penser quelle satisfaction on peut avoir d'un rustre comme lui.
VALÈRE.
Mademoiselle, vous me faites trop d'honneur de me vouloir souffrir. Je
vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement;
et, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point
désagréable, je vous ferai connoître, par mes empressemens, combien j'ai
de joie de la bonne nouvelle que vous m'apprenez.
CATHAU.
Ah! changez de discours, voyez porte-guignon[13] qui arrive.
SCÈNE IV.--LE BARBOUILLÉ, VALÈRE, ANGÉLIQUE, CATHAU.
VALÈRE.
Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes
nouvelles; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre;
et, puisque votre frère est fort malade...
ANGÉLIQUE.
Monsieur, ne m'en dites pas davantage; je suis votre servante, et vous
rends grâce de la peine que vous avez prise.
LE BARBOUILLÉ.
Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage.
Ah, ah! madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes
les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini
en Capricorne[14].
ANGÉLIQUE.
Eh bien, faut-il gronder pour cela? Ce monsieur vient de m'apprendre que
mon frère est bien malade: où est le sujet de querelle?
CATHAU.
Ah! le voilà venu; je m'étonnois bien si nous aurions longtemps du
repos.
LE BARBOUILLÉ.
Vous vous gâtez, par ma foi, toutes deux, mesdames les carognes: toi,
Cathau, tu corromps ma femme; depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la
moitié de ce qu'elle valoit.
CATHAU.
Vraiment oui, vous la baillez bonne.
ANGÉLIQUE.
Laisse là cet ivrogne; ne vois-tu pas qu'il est si soûl qu'il ne sait ce
qu'il dit?
SCÈNE V.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ.
GORGIBUS.
Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille!
VILLEBREQUIN.
Il faut savoir ce que c'est.
GORGIBUS.
Eh quoi! toujours se quereller! vous n'aurez pas la paix dans votre
ménage?
LE BARBOUILLÉ.
Cette coquine-là m'appelle ivrogne. (A Angélique.) Tiens, je suis bien
tenté de te bailler une quinte major[15], en présence de tes parents.
GORGIBUS.
Au diable l'escarcelle, si vous l'aviez fait.
ANGÉLIQUE.
Mais aussi c'est lui qui commence toujours à...
CATHAU.
Que maudite soit l'heure où vous avez choisi ce grigou!
VILLEBREQUIN.
Allons, taisez-vous! la paix!
SCÈNE VI.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ, LE
DOCTEUR.
LE DOCTEUR.
Qu'est ceci? quel désordre! quelle querelle! quel grabuge! quel vacarme!
quel bruit! quel différend! quelle combustion! Qu'y a-t-il, messieurs?
qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Çà, çà, voyons s'il n'y a pas moyen de vous
mettre d'accord; que je sois votre pacificateur, que j'apporte l'union
chez vous.
GORGIBUS.
C'est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.
LE DOCTEUR.
Et qu'est-ce que c'est? voyons, dites-moi un peu la cause de leur
différend.
GORGIBUS.
Monsieur...
LE DOCTEUR.
Mais en peu de paroles.
GORGIBUS.
Oui-da: mettez donc votre bonnet.
LE DOCTEUR.
Savez-vous d'où vient le mot bonnet?
GORGIBUS.
Nenni.
LE DOCTEUR.
Cela vient de _bonum est_, bon est, voilà qui est bon, parce qu'il
garantit des catarrhes et fluxions.
GORGIBUS.
Ma foi, je ne savois pas cela.
LE DOCTEUR.
Dites donc vite cette querelle.
GORGIBUS.
Voici ce qui est arrivé.
LE DOCTEUR.
Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je
vous en prie. J'ai quelques affaires pressantes qui m'appellent à la
ville; mais, pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien
m'arrêter un moment.
GORGIBUS.
J'aurai fait en un moment.
LE DOCTEUR.
Soyons donc bref.
GORGIBUS.
Voilà qui est fait incontinent.
LE DOCTEUR.
Il faut avouer, monsieur Gorgibus, que c'est une belle qualité que de
dire les choses en peu de paroles, et que les grands parleurs, au lieu
de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns, qu'on ne
les entend point. _Virtutem primam esse puta compescere linguam._ Oui,
la plus belle qualité d'un honnête homme, c'est de parler peu.
GORGIBUS.
Vous saurez donc...
LE DOCTEUR.
Socrate recommandait trois choses fort soigneusement à ses disciples: la
retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les
choses en peu de paroles. Commencez donc, monsieur Gorgibus.
GORGIBUS.
C'est ce que je veux faire.
LE DOCTEUR.
En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours,
tranchez-moi d'un apophthegme, vite, vite, monsieur Gorgibus, dépêchons,
évitez la prolixité.
GORGIBUS.
Laissez-moi donc parler.
LE DOCTEUR.
Monsieur Gorgibus, touchez là, vous parlez trop; il faut que quelque
autre me dise la cause de leur querelle.
VILLEBREQUIN.
Monsieur le docteur, vous saurez que...
LE DOCTEUR.
Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes
disciplines, un âne en bon français. Eh quoi! vous commencez la
narration sans avoir fait un mot d'exorde! Il faut que quelque autre me
conte le désordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce
vacarme.
ANGÉLIQUE.
Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari?
LE DOCTEUR.
Doucement, s'il vous plaît; parlez avec respect de votre époux, quand
vous êtes devant la moustache d'un docteur comme moi.
ANGÉLIQUE.
Ah! vraiment oui, docteur! Je me moque bien de vous et de votre
doctrine, et je suis docteur quand je veux.
LE DOCTEUR.
Tu es docteur quand tu veux? Ouais! Je pense que tu es un plaisant
docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice: des parties
d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, que le masculin;
des déclinaisons, le génitif; de la syntaxe, _mobile cum fixo_; et enfin
de la quantité, tu n'aimes que le dactyle, _quia constat ex una longa et
duabus brevibus_. Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause,
le sujet de votre combustion.
LE BARBOUILLÉ.
Monsieur le docteur...
LE DOCTEUR.
Voilà qui est bien commencé: monsieur le docteur, ce mot a quelque chose
de doux à l'oreille, quelque chose plein d'emphase: monsieur le docteur!
LE BARBOUILLÉ.
A la mienne volonté...
LE DOCTEUR.
Voilà qui est bien... à la mienne volonté! La volonté présuppose le
souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la
fin présuppose un objet. Voilà qui est bien... à la mienne volonté!
LE BARBOUILLÉ.
J'enrage!
LE DOCTEUR.
Otez-moi ce mot, j'enrage; voilà un terme bas et populaire.
LE BARBOUILLÉ.
Eh! monsieur le docteur, écoutez-moi, de grâce!
LE DOCTEUR.
_Audi, quæso_, auroit dit Cicéron.
LE BARBOUILLÉ.
Oh! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m'en mets
guère en peine; mais tu m'écouteras, ou je te vais casser ton museau
doctoral. Eh! que diable donc est ceci?
LE BARBOUILLÉ, ANGÉLIQUE, GORGIBUS, CATHAU, VILLEBREQUIN, voulant dire
la cause de la querelle, et LE DOCTEUR disant que la paix est une
belle chose, parlent tous à la fois. Au milieu de tout ce bruit, le
Barbouillé attache le Docteur par le pied et le fait tomber; le
Docteur se doit laisser tomber sur le dos: le Barbouillé l'entraîne
par la corde qu'il lui a attachée au pied, et, pendant qu'il
l'entraîne, le Docteur doit toujours parler, et compter par ses doigts
toutes ses raisons, comme s'il n'étoit point à terre.--Le Barbouillé
et le Docteur disparoissent.
GORGIBUS.
Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.
VILLEBREQUIN.
Adieu, serviteur et bonsoir.
Villebrequin, Gorgibus et Angélique s'en vont.
SCÈNE VII.--VALÈRE, LA VALLÉE.
VALÈRE.
Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous
promets de me rendre dans une heure à l'assignation que vous me donnez.
LA VALLÉE.
Cela ne peut se différer; et, si vous tardez d'un quart d'heure, le bal
sera fini dans un moment: vous n'aurez pas le bien d'y voir celle que
vous aimez, si vous n'y venez tout présentement.
VALÈRE.
Allons donc ensemble de ce pas.
Ils s'en vont.
SCÈNE VIII.--ANGÉLIQUE, seule.
Cependant que mon mari n'y est pas, je vais faire un tour à un bal que
donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est
quelque part au cabaret; il ne s'apercevra pas que je suis sortie. Ce
maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j'étais son
chien.
Elle s'en va.
SCÈNE IX.--LE BARBOUILLÉ, seul.
Je savois bien que j'aurois raison de ce diable de docteur et de sa
fichue doctrine. Au diable l'ignorant! j'ai bien envoyé toute sa science
par terre. Il faut pourtant que j'aille un peu voir si ma bonne ménagère
m'aura fait à souper.
Il entre.
SCÈNE X.--ANGÉLIQUE, seule.
Que je suis malheureuse! j'ai resté trop tard, l'assemblée est finie; je
suis arrivée justement comme tout le monde sortoit; mais il n'importe,
ce sera pour une autre fois. Je m'en vais cependant au logis comme si de
rien n'étoit. Ouais! la porte est fermée! Cathau, Cathau!
SCÈNE XI.--LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE.
LE BARBOUILLÉ.
Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous,
madame la carogne, à l'heure qu'il est, et par le temps qu'il fait?
ANGÉLIQUE.
D'où je viens? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après.
LE BARBOUILLÉ.
Oui, ah! ma foi, tu peux aller coucher là d'où tu viens, ou, si tu
l'aimes mieux, dans la rue; je n'ouvre point à une coureuse comme toi.
Comment diable! être toute seule à l'heure qu'il est! Je ne sais si
c'est imagination, mais mon front m'en paroît plus rude de moitié.
ANGÉLIQUE.
Eh bien, pour être toute seule, qu'en veux-tu dire? Tu me querelles
quand je suis en compagnie: comment donc faut-il faire?
LE BARBOUILLÉ.
Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du
ménage, des enfants; mais, sans tant de discours inutiles, adieu,
bonsoir, va-t'en au diable, et me laisse en repos.
ANGÉLIQUE.
Tu ne veux pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ.
Non, je n'ouvrirai pas.
ANGÉLIQUE.
Eh! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit
cœur.
LE BARBOUILLÉ.
Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir.
ANGÉLIQUE.
Ouvre, ouvre donc!
LE BARBOUILLÉ.
Adieu, _vade retro, Satanas!_
ANGÉLIQUE.
Quoi! tu ne m'ouvriras pas?
LE BARBOUILLÉ.
Non.
ANGÉLIQUE.
Et tu n'as point de pitié de ta femme qui t'aime tant?
LE BARBOUILLÉ.
Non, je suis inflexible; tu m'as offensé, je suis vindicatif comme tous
les diables; c'est-à-dire bien fort, je suis inexorable.
ANGÉLIQUE.
Sais-tu bien que, si tu me pousses à bout et que tu me mettes en colère,
je ferai quelque chose dont tu te repentiras?
LE BARBOUILLÉ.
Et que feras-tu, bonne chienne?
ANGÉLIQUE.
Tiens, si tu ne m'ouvres, je m'en vais me tuer devant la porte: mes
parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour
savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras
pendu.
LE BARBOUILLÉ.
Ah, ah, ah, ah, la bonne bête! et qui y perdra le plus de nous deux? Va,
va, tu n'es pas si sotte que de faire ce coup-là.
ANGÉLIQUE.
Tu ne le crois donc pas? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt; si
tu ne m'ouvres, je m'en vais tout à cette heure m'en donner dans le
cœur.
LE BARBOUILLÉ.
Prends garde, voilà qui est bien pointu.
ANGÉLIQUE.
Tu ne veux donc pas m'ouvrir?
LE BARBOUILLÉ.
Je t'ai déjà dit vingt fois que je n'ouvrirai point; tue-toi, crève,
va-t'en au diable, je ne m'en soucie pas.
ANGÉLIQUE, faisant semblant de se frapper.
Adieu donc... Aïe! je suis morte!
LE BARBOUILLÉ.
Seroit-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là? il faut que je
descende avec la chandelle pour aller voir.
ANGÉLIQUE.
Il faut que je t'attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement
cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.
LE BARBOUILLÉ.
Eh bien, ne savois-je pas bien qu'elle n'étoit pas si sotte? Elle est
morte, et si elle court comme le cheval de Pacolet[16]... Ma foi, elle
m'avoit fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner du pied; car,
si je l'eusse trouvée en vie, après m'avoir fait cette frayeur-là, je
lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le
cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m'en vais me coucher
cependant. Oh! oh! je pense que le vent a fermé la porte. Hé! Cathau,
Cathau, ouvre-moi.
ANGÉLIQUE.
Cathau, Cathau! Eh bien, qu'a-t-elle fait, Cathau? et d'où venez-vous,
monsieur l'ivrogne? Ah! vraiment, va, mes parens, qui vont venir dans un
moment, sauront tes vérités. Sac à vin, infâme, tu ne bouges du cabaret,
et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir
s'ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmot tout le long du
jour!
LE BARBOUILLÉ.
Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête!
SCÈNE XII.--GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.
GORGIBUS.
Qu'est ceci? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension!
VILLEBREQUIN.
Eh quoi! vous ne serez jamais d'accord?
ANGÉLIQUE.
Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l'heure qu'il
est, faire un vacarme horrible; il me menace.
GORGIBUS.
Mais aussi ce n'est pas l'heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme
un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec
votre femme?
LE BARBOUILLÉ.
Je me donne au diable si j'ai sorti de la maison: demandez plutôt à ces
messieurs qui sont là-bas dans le parterre; c'est elle qui ne fait que
de revenir. Ah! que l'innocence est opprimée!
VILLEBREQUIN.
Çà, çà, allons, accordez-vous; demandez-lui pardon.
LE BARBOUILLÉ.
Moi, pardon! j'aimerois mieux que le diable l'eût emportée. Je suis dans
une colère que je ne me sens pas.
GORGIBUS.
Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.
SCÈNE XIII.--LE DOCTEUR, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole;
LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGÉLIQUE.
LE DOCTEUR.
Eh quoi! toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des
querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations
éternelles! Qu'est-ce? qu'y a-t-il donc? On ne sauroit avoir du repos.
VILLEBREQUIN.
Ce n'est rien, monsieur le docteur; tout le monde est d'accord.
LE DOCTEUR.
A propos d'accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d'Aristote,
où il prouve que toutes les parties de l'univers ne subsistent que par
l'accord qui est entre elles?
VILLEBREQUIN.
Cela est-il bien long?
LE DOCTEUR.
Non, cela n'est pas long; cela contient environ soixante ou
quatre-vingts pages.
VILLEBREQUIN.
Adieu, bonsoir, nous vous remercions.
GORGIBUS.
Il n'en est pas besoin.
LE DOCTEUR.
Vous ne le voulez pas?
GORGIBUS.
Non.
LE DOCTEUR.
Adieu donc, puisque ainsi est; bonsoir: _latine bona nox_.
VILLEBREQUIN.
Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.
[10] Sans doute la figure de l'acteur était couverte de farine.
[11] Idées générales, admises par la scolastique et combattues par
Gassendi, maître de Molière. Dès son premier pas dans la carrière
dramatique, Poquelin, écrivant pour les tréteaux, attaque les
professeurs et soutient la philosophie pratique, expérimentale et
positive.
[12] Jeu venu d'Italie, usité alors parmi les ramoneurs et les gens du
peuple, et qui consiste à deviner et à nommer tout haut le nombre de
doigts élevés ou abaissés par la partie adverse. Ce mot, _morra_, ne se
trouve pas dans les dictionnaires.
[13] Mot composé dont il est inutile d'expliquer le sens et qui se
trouve à la fois d'accord avec l'usage populaire et les tentatives de
Ronsard.
[14] Deux signes du zodiaque.
[15] Allusion triviale aux cinq plus fortes cartes du jeu de piquet. Ce
sont ici les cinq doigts de la main.
[16] Proverbe populaire.
FIN DE LA JALOUSIE DU BARBOUILLÉ.
L'ÉTOURDI
OU LES CONTRE-TEMPS
COMÉDIE
REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A LYON, EN 1653, ET A PARIS
SUR LE THÉATRE DU PETIT-BOURBON, LE 3 NOVEMBRE 1658.
La France était en feu; le mouvement de la Fronde emportait dans un
tourbillon confus princes, parlements et seigneurs, les femmes, les
protestants et les catholiques. C'était le temps des ruses, des trames,
des doubles et triples fourberies, des changements de parti les plus
imprévus et des catastrophes les plus étourdies; l'époque où Mazarin
fuyait à Sedan après avoir épousé secrètement Anne d'Autriche et
préparé, avec cette rare finesse dont tout le monde riait et qui se
riait de tous, le gouvernement de Louis XIV.
Molière avait quitté Paris à la tête de sa petite troupe, mécontent de
sa famille, qui maudissait le comédien nomade. Ici commence pour lui une
odyssée provinciale qui n'a point laissé de traces. Comme le jeune héros
de sa première œuvre, il échappe aux _vieillards chagrins_, fuit les
_vieux penards_ qui veulent «brider sa jeunesse,» fait librement
_trotter son bidet_ comme Lélie, et, _poussé par son humeur inquiète,
porte ses pas en divers lieux_[17]. Il vit à peu près comme Shakespeare,
jetant la plume au vent et très-amoureux du hasard, des événements et
des nouveautés de caractères. Laborieux aussi, au courant de la belle
littérature contemporaine, il lit et relit les facéties du seizième
siècle, même les satires du treizième; il aime Rabelais, Noël du Fail,
l'Arioste, Cervantès; surtout il feuillette l'immense bibliothèque de
comédies italiennes, filles de la Renaissance et sœurs jumelles de ces
académies qui, dès le commencement du siècle précédent, avaient couvert
la Péninsule, depuis Venise jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'autres
modèles. Le goût populaire était exécrable; _le Menteur_ de Corneille,
traduit de l'espagnol d'Alarcon, et représenté en 1642, avait ouvert une
nouvelle voie que personne n'avait suivie. Frappé de la supériorité du
_Menteur_, Molière n'osait pas se hasarder sur cette trace. Il
connaissait peu le monde; pendant son voyage à Narbonne il avait
seulement entrevu la cour. Les tours d'adresse de Scaramouche amusaient
encore les plus difficiles. En courant la province dans cette situation
peu favorable au travail de l'esprit, il essaya sa première comédie,
comédie d'intrigues et d'aventures: ce fut _l'Étourdi_.
[17] Voy. _l'Étourdi_, acte I, scène II.
Le personnage qui en occupe le centre, emprunté à l'_Emilia_ de
«l'Aveugle de l'Adriatique,» Grotto, ingénieux dramaturge du seizième
siècle[18], est le génie même de l'intrigue dans un rang subalterne.
Valet à tout faire, dont le type remonte jusqu'à l'esclave antique, qui
tient une grande place dans le théâtre italien moderne, Sicilien comme
les Mazzarini, ce petit-fils de Dave et cet aïeul de Figaro aime la ruse
pour la ruse et respecte profondément sa mission.
[18] _Il Cieco d'Adria._
En face de ce maître fripon, digne des galères, supérieur dans son
ordre, et qui rappelle le _Sbratta_ de Bernardino Pino da Cagli, un
garçon généreux et honnête dérange, par les maladresses de sa loyauté,
les escroqueries et les ruses du fourbe qui veut le servir.
Ce personnage de _l'Étourdi_ appartient tout entier à _l'Innavertito_ du
comédien Nicolo Barbieri, qui l'a esquissé avec grâce et vigueur. La
plupart des ressorts subsidiaires du drame, l'esclave achetée par un
amant, le valet qui feint d'avoir été chassé par son maître et qui
entre au service du rival, la bague qui sert de signe de reconnaissance
pour livrer l'esclave, tous ces détails sont de _l'Innavertito_.
L'inexpérience de la jeunesse se trahit par plus d'un défaut de
composition et de style: tels sont l'épisode du valet Ergaste, qui ne
tient pas à l'action, le dénoûment romanesque emprunté maladroitement à
Cervantès, la suture grossière des diverses parties de l'œuvre,
l'expression emphatique et confuse des sentiments de l'amour, enfin la
nullité des deux personnages de femmes. Le théâtre reste toujours vide;
l'intérêt de cœur n'est pas même indiqué; les archaïsmes et les
provincialismes surabondent.
Mais il y a dans toute l'œuvre un air vif et charmant d'aventure qui va
bien à l'époque de Louis XIII et qui s'effacera sous Louis XIV; rien ne
ressemble davantage à une brillante et leste gravure de Callot.
Représentée à Lyon en 1653 pour la première fois, la pièce avait eu
beaucoup de succès en province. Le 3 novembre 1658, elle fut jouée sur
le théâtre du Petit-Bourbon, que le roi venait de concéder à Molière, en
partage avec la troupe italienne, à laquelle la troupe nouvelle dut
payer un droit.
«Cette salle, dit un contemporain, est de dix-huit toises de longueur
sur huit de largeur, au bout de laquelle il y a encore un demi-rond de
sept toises de profondeur sur huit et demi de large, le tout en voûte
semée de fleurs de lis. Son pourtour est orné de colonnes avec leurs
bases, chapiteaux, architraves, frises et corniches d'ordre dorique, et
entre icelles corniches, des arcades en niches. En l'un des bouts de la
salle, directement opposé au dais de Leurs Majestés, étoit élevé un
théâtre de six pieds de hauteur, de huit toises de largeur et d'autant
de profondeur.» _L'Étourdi_ obtint un succès si brillant à Paris, que le
jeune Quinault, contemporain et rival de Molière, se plut à l'imiter et
à le versifier quelques années plus tard.
Au fond de l'œuvre se trouve cachée et comme en germe la pensée secrète
du futur contemplateur. Deux types, l'un de générosité étourdie,
l'autre de fourberie vigilante, luttent ensemble et se déjouent l'un
l'autre. Donnée profonde et douloureuse! Lélie n'est pas seulement
étourdi, il est loyal, il est plein de cœur: c'est ce qui le perd. M.
Sainte-Beuve a eu raison de le dire: «Molière est plus triste que
Pascal.»
PERSONNAGES ACTEURS
LÉLIE, fils de Pandolfe. LA GRANGE.
CÉLIE[19], esclave de Truffaldin. Mlle DEBRIE.
MASCARILLE[20], valet de Lélie. MOLIÈRE.
HIPPOLYTE, fille d'Anselme. Mlle DUPARC.
ANSELME, père d'Hippolyte. Louis BÉJART.
TRUFFALDIN[21], vieillard.
PANDOLFE, père de Lélie. BÉJART aîné.
LÉANDRE, fils de famille.
ANDRÈS, cru Égyptien.
ERGASTE, ami de Mascarille.
UN COURRIER.
DEUX TROUPES DE MASQUES.
La scène est à Messine[22].
ACTE PREMIER
SCÈNE I.--LÉLIE.
Eh bien, Léandre, eh bien, il faudra contester;
Nous verrons de nous deux qui pourra l'emporter,
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux vœux de son rival portera plus d'obstacle.
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n'épargnerai rien.
SCÈNE II.--LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Ah! Mascarille!
MASCARILLE.
Quoi?
LÉLIE.
Voici bien des affaires;
J'ai dans ma passion toutes choses contraires:
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
Malgré mon changement, est toujours mon rival.
MASCARILLE.
Léandre aime Célie!
LÉLIE.
Il l'adore, te dis-je.
MASCARILLE.
Tant pis.
LÉLIE.
Eh, oui, tant pis; c'est là ce qui m'afflige.
Toutefois j'aurois tort de me désespérer:
Puisque j'ai ton secours, je puis me rassurer;
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N'a jamais rien trouvé qui lui fût difficile:
Qu'on te peut appeler le roi des serviteurs,
Et qu'en toute la terre...
MASCARILLE.
Eh! trêve de douceurs.
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables;
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu'il faut rouer de coups.
LÉLIE.
Ma foi! tu me fais tort avec cette invective.
Mais enfin discourons un peu de ma captive:
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d'impénétrable à des traits si charmans[23].
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage.
Je vois pour sa naissance un noble témoignage;
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
Cache son origine, et ne l'en tire pas.
MASCARILLE.
Vous êtes romanesque avecque[24] vos chimères;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires?
C'est, monsieur, votre père, au moins à ce qu'il dit:
Vous savez que sa bile assez souvent s'aigrit;
Qu'il peste contre vous d'une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l'époux,
S'imaginant que c'est dans le seul mariage
Qu'il pourra rencontrer de quoi vous faire sage;
Et, s'il vient à savoir que, rebutant son choix,
D'un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.
LÉLIE.
Ah! trêve, je vous prie, à votre rhétorique!
MASCARILLE.
Mais vous, trêve plutôt à votre politique!
Elle n'est pas fort bonne, et vous devriez tâcher...
LÉLIE.
Sais-tu qu'on n'acquiert rien de bon à me fâcher,
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu'un valet conseiller y fait mal ses affaires?
MASCARILLE.
A part. Haut.
Il se met en courroux. Tout ce que j'en ai dit
N'était rien que pour rire et vous sonder l'esprit.
D'un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure?
Et Mascarille est-il ennemi de nature[25]?
Vous savez le contraire, et qu'il est très-certain
Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain.
Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père:
Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
Ma foi, j'en suis d'avis, que ces penards[26] chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et, vertueux par force, espèrent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m'offre à vous servir.
LÉLIE.
Ah! c'est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l'ai fait paroître,
N'a point été mal vu des yeux qui l'ont fait naître.
Mais Léandre, à l'instant, vient de me déclarer
Qu'à me ravir Célie il va se préparer:
C'est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d'en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions.
MASCARILLE.
Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
A part.
Que pourrois-je inventer pour ce coup nécessaire?
LÉLIE.
Eh bien, le stratagème?
MASCARILLE.
Ah! comme vous courez!
Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J'ai trouvé votre fait: il faut... Non, je m'abuse.
Mais si vous alliez...
LÉLIE.
Où?
MASCARILLE.
C'est une foible ruse.
J'en songeois une.
LÉLIE.
Et quelle?
MASCARILLE.
Elle n'iroit pas bien.
Mais ne pourriez-vous pas?
LÉLIE.
Quoi?
MASCARILLE.
Vous ne pourriez rien.
Parlez avec Anselme.
LÉLIE.
Et que lui puis-je dire?
MASCARILLE.
Il est vrai, c'est tomber d'un mal dedans un pire.
Il faut pourtant l'avoir. Allez chez Truffaldin.
LÉLIE.
Que faire?
MASCARILLE.
Je ne sais.
LÉLIE.
C'en est trop, à la fin,
Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
MASCARILLE.
Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n'aurions pas besoin maintenant de rêver
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu'un rival vous prévienne et vous brave.
De ces Égyptiens qui la mirent ici,
Truffaldin, qui la garde, est en quelque souci;
Et trouvant son argent qu'ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu'il seroit très-ravi de la vendre;
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu:
Il se feroit fesser pour moins d'un quart d'écu;
Et l'argent est le dieu que surtout il révère.
Mais le mal, c'est...
LÉLIE.
Quoi? c'est...
MASCARILLE.
Que monsieur votre père
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
Comme vous voudriez bien, manier ses ducats;
Qu'il n'est point de ressort qui pour votre ressource
Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tâchons de parler à Célie un moment,
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici.
LÉLIE.
Mais Truffaldin, pour elle,
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
Prends garde.
MASCARILLE.
Dans ce coin demeurons en repos.
O bonheur! la voilà qui paroît à propos.
SCÈNE III.--CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Ah! que le ciel m'oblige, en offrant à ma vue
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue!
Et, quelque mal cuisant que m'aient causé vos yeux.
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux!
CÉLIE.
Mon cœur, qu'avec raison votre discours étonne,
N'entend pas que mes yeux fassent mal à personne;
Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c'est sans mon congé[27].
LÉLIE.
Ah! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure!
Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure,
Et...
MASCARILLE.
Vous le prenez là d'un ton un peu trop haut;
Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d'elle
Ce que...
TRUFFALDIN, dans sa maison.
Célie!
MASCARILLE, à Lélie.
Eh bien!
LÉLIE.
O rencontre cruelle!
Ce malheureux vieillard devoit-il nous troubler?
MASCARILLE.
Allez, retirez-vous, je saurai lui parler.
SCÈNE IV.--TRUFFALDIN, CÉLIE, LÉLIE, retiré dans un coin, MASCARILLE.
TRUFFALDIN, à Célie.
Que faites-vous dehors? et quel soin vous talonne,
Vous à qui je défends de parler à personne?
CÉLIE.
Autrefois j'ai connu cet honnête garçon;
Et vous n'avez pas lieu d'en prendre aucun soupçon.
MASCARILLE.
Est-ce là le seigneur Truffaldin?
CÉLIE.
Oui, lui-même.
MASCARILLE.
Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême
De pouvoir saluer en toute humilité
Un homme dont le nom est partout si vanté.
TRUFFALDIN.
Très-humble serviteur.
MASCARILLE.
J'incommode peut-être;
Mais je l'ai vue ailleurs, où, m'ayant fait connoître
Les grands talens qu'elle a pour savoir l'avenir,
Je voulois sur un point un peu l'entretenir.
TRUFFALDIN.
Quoi! te mêlerois-tu d'un peu de diablerie?
CÉLIE.
Non, tout ce que je sais n'est que blanche magie.
MASCARILLE.
Voici donc ce que c'est. Le maître que je sers
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers.
Il auroit bien voulu du feu qui le dévore
Pouvoir entretenir la beauté qu'il adore;
Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor,
N'a pu, quoi qu'il ait fait, le lui permettre encor;
Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable:
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d'espérer quelque succès heureux,
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
CÉLIE.
Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour?
MASCARILLE.
Sous un astre à jamais ne changer son amour.
CÉLIE.
Sans me nommer l'objet pour qui son cœur soupire,
La science que j'ai m'en peut assez instruire.
Cette fille a du cœur, et, dans l'adversité,
Elle sait conserver une noble fierté;
Elle n'est pas d'humeur à trop faire connoître
Les secrets sentimens qu'en son cœur on fait naître.
Mais je les sais comme elle, et, d'un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots vous les découvrir tous.
MASCARILLE.
O merveilleux pouvoir de la vertu magique!
CÉLIE.
Si ton maître en ce point de constance se pique,
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu'il n'appréhende pas de soupirer en vain;
Il a lieu d'espérer, et le fort qu'il veut prendre
N'est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
MASCARILLE.
C'est beaucoup; mais ce fort dépend d'un gouverneur
Difficile à gagner.
CÉLIE.
C'est là tout le malheur.
MASCARILLE, à part, regardant Lélie.
Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire[28]!
CÉLIE.
Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
LÉLIE, les joignant.
Cessez, ô Truffaldin! de vous inquiéter.
C'est par mon ordre seul qu'il vous vient visiter,
Et je vous l'envoyois, ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
Pourvu qu'entre nous deux le prix soit arrêté.
MASCARILLE.
La peste soit la bête!
TRUFFALDIN.
Oh! oh! qui des deux croire?
Ce discours au premier est fort contradictoire.
MASCARILLE.
Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé;
Ne le savez-vous pas?
TRUFFALDIN.
Je sais ce que je sai.
J'ai crainte ici-dessous de quelque manigance[29].
A Célie
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort,
Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d'accord.
SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
C'est bien fait. Je voudrais qu'encor, sans flatterie
Il nous eût d'un bâton chargés de compagnie.
A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di?
LÉLIE.
Je pensois faire bien.
MASCARILLE.
Oui, c'étoit fort l'entendre.
Mais quoi! cette action ne me doit point surprendre?
Vous êtes si fertile en pareils contre-temps,
Que vos écarts d'esprit n'étonnent plus les gens.
LÉLIE.
Ah! mon Dieu! pour un rien me voilà bien coupable!
Le mal est-il si grand qu'il soit irréparable?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins;
Qu'il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.
MASCARILLE, seul.
Fort bien. A dire vrai, l'argent
Seroit dans notre affaire un sûr et fort agent;
Mais, ce ressort manquant, il faut user d'un autre.
SCÈNE VI.--ANSELME, MASCARILLE.
ANSELME.
Par mon chef, c'est un siècle étrange que le nôtre!
J'en suis confus. Jamais tant d'amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien!
Les dettes aujourd'hui, quelque soin qu'on emploie,
Sont comme les enfants, que l'on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l'accouchement.
L'argent dans une bourse entre agréablement;
Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
C'est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste! ce n'est pas peu que deux mille francs, dus
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus;
Encore est-ce un bonheur.
MASCARILLE, à part les quatre premiers vers.
O Dieu! la belle proie
A tirer en volant! Chut, il faut que je voie
Si je pourrois un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il le faut bercer...
Je viens de voir, Anselme...
ANSELME.
Et qui?
MASCARILLE.
Votre Nérine.
ANSELME.
Que dit-elle de moi, cette gente[30] assassine?
MASCARILLE.
Pour vous elle est de flamme.
ANSELME.
Elle?
MASCARILLE.
Et vous aime tant,
Que c'est grande pitié.
ANSELME.
Que tu me rends content!
MASCARILLE.
Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure.
Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure,
Quand est-ce que l'hymen unira nos deux cœurs,
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs?
ANSELME.
Mais pourquoi jusqu'ici me les avoir celées?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées!
Mascarille, en effet, qu'en dis-tu? quoique vieux,
J'ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
MASCARILLE.
Oui, vraiment, ce visage est encore fort mettable;
S'il n'est pas des plus beaux, il est des-agréable.
ANSELME.
Si bien donc...?
MASCARILLE veut prendre la bourse[31].
Si bien donc qu'elle est sotte de vous;
Ne vous regarde plus...
ANSELME.
Quoi?
MASCARILLE.
Que comme un époux,
Et vous veut...
ANSELME.
Et me veut...?
MASCARILLE.
Et vous veut, quoiqu'il tienne,
Prendre la bourse...
ANSELME.
La...?
MASCARILLE prend la bourse et la laisse tomber.
La bouche avec la sienne.
ANSELME.
Ah! je l'entends. Viens çà: lorsque tu la verras,
Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.
MASCARILLE.
Laissez-moi faire.
ANSELME.
Adieu.
MASCARILLE, à part.
Que le ciel te conduise!
ANSELME, revenant.
Ah! vraiment, je faisois une étrange sottise,
Et tu pouvois pour toi m'accuser de froideur.
Je t'engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle
Tiens, tu te souviendras...
MASCARILLE.
Ah! non pas, s'il vous plaît.
ANSELME.
Laisse-moi...
MASCARILLE.
Point du tout. J'agis sans intérêt.
ANSELME.
Je le sais; mais pourtant...
MASCARILLE.
Non, Anselme, vous dis-je:
Je suis homme d'honneur, cela me désoblige.
ANSELME.
Adieu donc, Mascarille.
MASCARILLE, à part.
O longs discours!
ANSELME, revenant.
Je veux
Régaler par tes mains cet objet de mes vœux;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L'achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.
MASCARILLE.
Non, laissez votre argent
Sans vous mettre en souci, je ferai le présent;
Et l'on m'a mis en main une bague à la mode,
Qu'après vous payerez, si cela l'accommode.
ANSELME.
Soit; donne-la pour moi: mais surtout fais si bien,
Qu'elle garde toujours l'ardeur de me voir sien.
SCÈNE VII.--LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.
LÉLIE, ramassant la bourse.
A qui la bourse?
ANSELME.
Ah! dieux! elle m'étoit tombée!
Et j'aurois après cru qu'on me l'eût dérobée!
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m'épargne un grand trouble et me rend mon argent.
Je vais m'en décharger au logis tout à l'heure.
SCÈNE VIII.--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
C'est être officieux, et très-fort, ou je meure.
LÉLIE.
Ma foi! sans moi, l'argent étoit perdu pour lui.
MASCARILLE.
Certes, vous faites rage, et payez aujourd'hui
D'un jugement très-rare et d'un bonheur extrême;
Nous avancerons fort, continuez de même.
LÉLIE.
Qu'est-ce donc? Qu'ai-je fait?
MASCARILLE.
Le sot, en bon françois[32]
Puisque je puis le dire, et qu'enfin je le dois.
Il sait bien l'impuissance où son père le laisse;
Qu'un rival qu'il doit craindre étrangement nous presse:
Cependant, quand je tente un coup pour l'obliger,
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger...
LÉLIE.
Quoi! c'étoit...?
MASCARILLE.
Oui, bourreau, c'étoit pour la captive
Que j'attrapois l'argent dont votre soin nous prive.
LÉLIE.
S'il est ainsi, j'ai tort; mais qui l'eût deviné?
MASCARILLE.
Il falloit, en effet, être bien raffiné!
LÉLIE.
Tu me devois par signe avertir de l'affaire.
MASCARILLE.
Oui, je devois au dos avoir mon luminaire.
Au nom de Jupiter[33], laissez-nous en repos,
Et ne nous chantez plus d'impertinens propos!
Un autre, après cela, quitteroit tout peut-être
Mais j'avois médité tantôt un coup de maître,
Dont tout présentement je veux voir les effets
A la charge que si...
LÉLIE.
Non, je te le promets,
De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.
MASCARILLE.
Allez donc; votre vue excite ma colère.
LÉLIE.
Mais surtout hâte-toi, de peur qu'en ce dessein...
MASCARILLE.
Allez, encore un coup; j'y vais mettre la main.
Lélie sort.
Menons bien ce projet; la fourbe sera fine,
S'il faut qu'elle succède[34] ainsi que j'imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.
SCÈNE IX.--PANDOLFE, MASCARILLE.
PANDOLFE.
Mascarille!
MASCARILLE.
Monsieur?
PANDOLFE.
A parler franchement,
Je suis mal satisfait de mon fils.
MASCARILLE.
De mon maître?
Vous n'êtes pas le seul qui se plaigne de l'être:
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
Met à chaque moment ma patience à bout[35].
PANDOLFE.
Je vous croyois pourtant assez d'intelligence
Ensemble.
MASCARILLE.
Moi? Monsieur, perdez cette croyance;
Toujours de son devoir je tâche à l'avertir,
Et l'on nous voit sans cesse avoir maille à partir[36].
A l'heure même encor nous avons eu querelle
Sur l'hymen d'Hippolyte, où[37] je le vois rebelle,
Où, par l'indignité d'un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.
PANDOLFE.
Querelle?
MASCARILLE.
Oui, querelle, et bien avant poussée.
PANDOLFE.
Je me trompois donc bien; car j'avois la pensée
Qu'à tout ce qu'il faisoit tu donnois de l'appui.
MASCARILLE.
Moi? Voyez ce que c'est que du monde aujourd'hui,
Et comme l'innocence est toujours opprimée!
Si mon intégrité vous étoit confirmée,
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour précepteur:
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je[38] assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent;
Réglez-vous; regardez l'honnête homme de père
Que vous avez du ciel, comme on le considère;
Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur,
Et, comme lui, vivez en personne d'honneur.
PANDOLFE.
C'est parler comme il faut. Et que peut-il répondre?
MASCARILLE.
Répondre? Des chansons dont il me vient confondre.
Ce n'est pas qu'en effet, dans le fond de son cœur,
Il ne tienne de vous des semences d'honneur;
Mais sa raison n'est pas maintenant la maîtresse.
Si je pouvois parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
PANDOLFE.
Parle.
MASCARILLE.
C'est un secret qui m'importeroit fort[39]
S'il étoit découvert; mais à votre prudence
Je le puis confier avec toute assurance.
PANDOLFE.
Tu dis bien.
MASCARILLE.
Sachez donc que vos vœux sont trahis
Par l'amour qu'une esclave imprime à votre fils.
PANDOLFE.
On m'en avoit parlé; mais l'action me touche
De voir que je l'apprenne encore par ta bouche.
MASCARILLE.
Vous voyez si je suis le secret confident...
PANDOLFE.
Vraiment je suis ravi de cela.
MASCARILLE.
Cependant
A son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre?
Il faut... J'ai toujours peur qu'on nous vienne surprendre:
Ce seroit fait de moi, s'il savoit ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
Acheter sourdement l'esclave idolâtrée,
Et la faire passer en une autre contrée.
Anselme a grand accès auprès de Truffaldin;
Qu'il aille l'acheter pour vous dès ce matin:
Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connois des marchands, et puis bien vous promettre
D'en retirer l'argent qu'elle pourra coûter,
Et, malgré votre fils, de la faire écarter;
Car enfin, si l'on veut qu'à l'hymen il se range
A cet amour naissant il faut donner le change;
Et de plus, quand bien même il seroit résolu[40],
Qu'il auroit pris le joug que vous avez voulu,
Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter préjudice.
PANDOLFE.
C'est très-bien raisonner; ce conseil me plaît fort...
Je vois Anselme; va, je m'en vais faire effort
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
MASCARILLE, seul.
Bon; allons avertir mon maître de ceci.
Vive la fourberie, et les fourbes aussi!
SCÈNE X.--HIPPOLYTE, MASCARILLE.
HIPPOLYTE[41].
Oui, traître, c'est ainsi que tu me rends service!
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice:
A moins que de cela, l'eussé-je soupçonné?
Tu couches d'imposture[42], et tu m'en as donné.
Tu m'avois promis, lâche, et j'avois lieu d'attendre
Qu'on te verroit servir mes ardeurs pour Léandre,
Que du choix de Lélie, où l'on veut m'obliger,
Ton adresse et tes soins sauroient me dégager;
Que tu m'affranchirois du projet de mon père:
Et cependant ici tu fais tout le contraire!
Mais tu t'abuseras; je sais un sûr moyen
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien;
Et je vais de ce pas...
MASCARILLE.
Ah! que vous êtes prompte!
La mouche tout d'un coup à la tête vous monte[43],
Et, sans considérer s'il a raison ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit démon.
J'ai tort, et je devrois, sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisque ainsi l'on m'outrage.
HIPPOLYTE.
Par quelle illusion penses-tu m'éblouir?
Traître, peux-tu nier ce que je viens d'ouïr?
MASCARILLE.
Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu'à vous rendre service;
Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard,
Jette dans le panneau l'un et l'autre vieillard,
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
Qu'à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie;
Et faire que l'effet de cette invention
Dans le dernier excès[44] portant sa passion,
Anselme, rebuté de son prétendu gendre,
Puisse tourner son choix du côté de Léandre.
HIPPOLYTE.
Quoi! tout ce grand projet, qui m'a mise en courroux,
Tu l'as formé pour moi, Mascarille?
MASCARILLE.
Oui, pour vous.
Mais, puisqu'on reconnoît si mal mes bons offices,
Qu'il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour récompense, on s'en vient, de hauteur[45],
Me traiter de faquin, de lâche, d'imposteur,
Je m'en vais réparer l'erreur que j'ai commise,
Et dès ce même pas rompre mon entreprise.
HIPPOLYTE, l'arrêtant.
Eh! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d'un premier mouvement.
MASCARILLE.
Non, non, laissez-moi faire; il est en ma puissance
De détourner le coup qui si fort vous offense.
Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais.
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.
HIPPOLYTE.
Eh! mon pauvre garçon, que ta colère cesse!
J'ai mal jugé de toi, j'ai tort, je le confesse.
Tirant sa bourse.
Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
Pourrois-tu te résoudre à me quitter ainsi?
MASCARILLE.
Non, je ne le saurois, quelque effort que je fasse;
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
Apprenez qu'il n'est rien qui blesse un noble cœur
Comme quand il peut voir qu'on le touche en l'honneur.
HIPPOLYTE.
Il est vrai, je t'ai dit de trop grosses injures:
Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.
MASCARILLE.
Eh! tout cela n'est rien; je suis tendre à ces coups.
Mais déjà je commence à perdre mon courroux;
Il faut de ses amis endurer quelque chose.
HIPPOLYTE.
Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose,
Et crois-tu que l'effet de tes desseins hardis
Produise à mon amour le succès que tu dis?
MASCARILLE.
N'ayez point pour ce fait l'esprit sur des épines.
J'ai des ressorts tout prêts pour diverses machines,
Et, quand ce stratagème à nos vœux manqueroit,
Ce qu'il ne feroit pas, un autre le feroit.
HIPPOLYTE.
Crois qu'Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
MASCARILLE.
L'espérance du gain n'est pas ce qui me flatte.
HIPPOLYTE.
Ton maître te fait signe, et veut parler à toi:
Je te quitte; mais songe à bien agir pour moi.
SCÈNE XI.--LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Que diable fais-tu là? Tu me promets merveille;
Mais ta lenteur d'agir est pour moi sans pareille.
Sans que[46] mon bon génie au-devant m'a poussé,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
C'étoit fait de mon bien, c'étoit fait de ma joie,
D'un regret éternel je devenois la proie;
Bref, si je ne me fusse en ces lieux rencontré,
Anselme avoit l'esclave, et j'en étois frustré,
Il l'emmenoit chez lui: mais j'ai paré l'atteinte,
J'ai détourné le coup, et tant fait que, par crainte,
Le pauvre Truffaldin l'a retenue.
MASCARILLE.
Et trois:
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
C'étoit par mon adresse, ô cervelle incurable!
Qu'Anselme entreprenoit cet achat favorable;
Entre mes propres mains on la devoit livrer;
Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer.
Et puis pour votre amour je m'emploierois encore!
J'aimerois mieux cent fois être grosse pécore,
Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou!
LÉLIE, seul.
Il nous le faut mener en quelque hôtellerie
Et faire sur les pots[47] décharger sa furie.
[19] Célie devait être vêtue en Égyptienne; Truffaldin en vieillard
sicilien; Mascarille portait le masque d'Arlequin.
[20] Mot espagnol, _mascarilla_, petit masque. Molière, en effet, joua
ce rôle à Lyon et à Paris sous le masque; ses ennemis prétendirent qu'il
n'osait pas le jouer autrement.
[21] Nom italien, _truffaldino_, le vieux trompeur; de _truffa_,
tromperie.
[22] Sur une place publique, comme dans les comédies antiques.
[23] Galimatias. Ces deux vers, qui ne sont pas écrits en français, et
qui attestent l'inexpérience du poëte, signifient: Dis-moi si l'âme la
plus dure peut résister à tant de beautés.
[24] Ancienne forme de: avec.
[25] C'est-à-dire ennemi des penchants naturels qu'il faut diriger, mais
non étouffer, selon la morale de Gassendi.
[26] Vieillard rusé et mécontent. Archaïsme.
[27] De l'italien _congedo_, licence.
[28] Pour: nous épie. _Éclairer_ quelqu'un, l'espionner, éclairer ses
démarches. Mot vieilli. Nous avons conservé _éclaireur_.
[29] Du mot espagnol _manganilla_, tour de passe-passe fait à la main.
[30] Pour: agréable, bien élevée; c'est la même racine que _gent_ en
anglais, dans le _gentleman_.
[31] Bourse qu'Anselme porte à la main depuis son entrée en scène et
dans laquelle il a l'intention de placer l'argent qu'il espère toucher.
[32] Franç_ois_ pour franç_ais_, a rimé avec _dois_ jusqu'à la fin du
dix-septième siècle.
[33] Juron italien: _per Jove, per Bacco_.
[34] Succéder, pour: réussir. Nous avons conservé _succès_.
[35] La fausse confidence de Mascarille pour gagner la confiance de
Pandolfe se trouve dans l'_Épidique_ de Plaute, d'où elle a passé dans
l'_Innavertito_ de Barbieri.
[36] Discussion à soutenir.--Selon les uns _maculam partiri_, se
partager une monnaie trop petite pour qu'on la divise; selon les autres,
_percer les mailles de l'armure_, c'est-à-dire se battre, se disputer.
[37] Où, pour: auquel. Archaïsme.
[38] Pour: dis-je. Archaïsme qui remonte au onzième siècle.
[39] Qui serait d'une grande portée pour moi, c'est-à-dire d'une
influence fâcheuse.
[40] Pour: quand même ce serait une résolution accomplie. _Il_, ici, est
neutre.
[41] Elle a paru sur la scène, au coin d'une rue, depuis
l'avant-dernière réplique de Mascarille.
[42] Coucher d'imposture, pour: payer de ruses. Archaïsme emprunté au
jeu. On couche de vingt pistoles. On met au jeu vingt pistoles. Ici,
Mascarille a l'imposture pour enjeu.
[43] Proverbe italien: _salir le mosche al naso_, s'irriter.
[44] Pour: au dernier excès.
[45] Pour: de son haut.
[46] Pour: si ce n'était que.
[47] Bouteilles et verres de vin.
ACTE II
SCÈNE I.--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
A vos désirs enfin il a fallu se rendre:
Malgré tous mes sermens, je n'ai pu m'en défendre,
Et pour vos intérêts, que je voulois laisser,
En de nouveaux périls viens de m'embarrasser.
Je suis ainsi facile; et si de Mascarille
Madame la nature avoit fait une fille,
Je vous laisse à penser ce que ç'auroit été.
Toutefois n'allez pas, sur cette sûreté,
Donner de vos revers au projet que je tente,
Me faire une bévue, et rompre mon attente.
Auprès d'Anselme encor nous vous excuserons,
Pour en pouvoir tirer ce que nous désirons,
Mais, si dorénavant votre imprudence éclate,
Adieu, vous dis[48], mes soins pour l'objet qui vous flatte.
LÉLIE.
Non, je serai prudent, te dis-je, ne crains rien;
Tu verras seulement...
MASCARILLE.
Souvenez-vous-en bien;
J'ai commencé pour vous un hardi stratagème.
Votre père fait voir une paresse extrême
A rendre par sa mort tous vos désirs contents;
Je viens de le tuer (de parole, j'entends):
Je fais courir le bruit que d'une apoplexie
Le bonhomme surpris a quitté cette vie.
Mais avant, pour pouvoir mieux feindre ce trépas,
J'ai fait que vers sa grange il a porté ses pas;
On est venu lui dire et par mon artifice,
Que les ouvriers[49] qui sont après son édifice,
Parmi les fondemens qu'ils en jettent encor,
Avoient fait par hasard rencontre d'un trésor.
Il a volé d'abord; et, comme à la campagne
Tout son monde à présent, hors nous deux, l'accompagne,
Dans l'esprit d'un chacun je le tue aujourd'hui,
Et produis un fantôme enseveli pour lui.
Enfin, je vous ai dit à quoi je vous engage.
Jouez bien votre rôle: et, pour mon personnage,
Si vous apercevez que j'y manque d'un mot,
Dites absolument que je ne suis qu'un sot.
SCÈNE II.--LÉLIE.
Son esprit, il est vrai, trouve une étrange voie
Pour adresser mes vœux au comble de leur joie;
Mais, quand d'un bel objet on est bien amoureux,
Que ne feroit-on pas pour devenir heureux?
Si l'amour est au crime une assez belle excuse,
Il en peut bien servir à la petite ruse
Que sa flamme aujourd'hui me force d'approuver,
Par la douceur du bien qui m'en doit arriver.
Juste ciel! qu'ils sont prompts! Je les vois en parole.
Allons nous préparer à jouer notre rôle.
SCÈNE III.--ANSELME, MASCARILLE.
MASCARILLE.
La nouvelle a sujet de vous surprendre fort.
ANSELME.
Être mort de la sorte!
MASCARILLE.
Il a, certes, grand tort.
Je lui sais mauvais gré d'une telle incartade.
ANSELME.
N'avoir pas seulement le temps d'être malade.
MASCARILLE.
Non, jamais homme n'eut si hâte de mourir.
ANSELME.
Et Lélie?
MASCARILLE.
Il se bat[50], et ne peut rien souffrir:
Il s'est fait en maints lieux contusion et bosse,
Et veut accompagner son papa dans la fosse:
Enfin, pour achever, l'excès de son transport
M'a fait en grande hâte ensevelir le mort,
De peur que cet objet, qui le rend hypocondre,
A faire un vilain coup ne me l'allât semondre[51].
ANSELME.
N'importe, tu devois attendre jusqu'au soir;
Outre qu'encore un coup j'aurois voulu le voir,
Qui tôt ensevelit bien souvent assassine;
Et tel est cru défunt, qui n'en a que la mine.
MASCARILLE.
Je vous le garantis trépassé comme il faut.
Au reste, pour venir au discours de tantôt,
Lélie (et l'action lui sera salutaire)
D'un bel enterrement veut régaler son père,
Et consoler un peu ce défunt de son sort,
Par le plaisir de voir faire honneur à sa mort
Il hérite beaucoup; mais, comme en ses affaires
Il se trouve assez neuf et ne voit encor guères,
Que son bien la plupart n'est point en ces quartiers,
Ou que ce qu'il y tient consiste en des papiers,
Il voudroit vous prier, en suite de l'instance[52],
D'excuser de tantôt son trop de violence,
De lui prêter au moins pour ce dernier devoir[53].
ANSELME.
Tu me l'as déjà dit, et je m'en vais le voir!
MASCARILLE, seul.
Jusques ici du moins tout va le mieux du monde.
Tâchons à ce progrès que le reste réponde;
Et, de peur de trouver dans le port un écueil,
Conduisons le vaisseau de la main et de l'œil.
SCÈNE IV.--ANSELME, LÉLIE, MASCARILLE.
ANSELME.
Sortons; je ne saurois qu'avec douleur très-forte
Le voir empaqueté de cette étrange sorte.
Las! en si peu de temps! il vivoit ce matin!
MASCARILLE.
En peu de temps parfois on fait bien du chemin.
LÉLIE, pleurant.
Ah!
ANSELME.
Mais quoi, cher Lélie! enfin il étoit homme.
On n'a point pour la mort de dispense de Rome.
LÉLIE.
Ah!
ANSELME.
Sans leur dire gare, elle abat les humains.
Et contre eux de tout temps a de mauvais desseins.
LÉLIE.
Ah!
ANSELME.
Ce fier animal, pour toutes les prières,
Ne perdroit pas un coup de ses dents meurtrières;
Tout le monde y passe.
LÉLIE.
Ah!
MASCARILLE.
Vous avez beau prêcher,
Ce deuil enraciné ne se peut arracher.
ANSELME.
Si, malgré ces raisons, votre ennui persévère,
Mon cher Lélie, au moins faites qu'il se modère.
LÉLIE.
Ah!
MASCARILLE.
Il n'en fera rien, je connois son humeur.
ANSELME.
Au reste, sur l'avis de votre serviteur,
J'apporte ici l'argent qui vous est nécessaire
Pour faire célébrer les obsèques d'un père.
LÉLIE.
Ah! ah!
MASCARILLE.
Comme à ce mot s'augmente sa douleur!
Il ne peut, sans mourir, songer à ce malheur.
ANSELME.
Je sais que vous verrez aux papiers du bonhomme
Que je suis débiteur d'une plus grande somme:
Mais, quand par ces raisons je ne vous devrois rien,
Vous pourriez librement disposer de mon bien.
Tenez, je suis tout vôtre, et le ferai paroître.
LÉLIE, s'en allant.
Ah!
MASCARILLE.
Le grand déplaisir que sent monsieur mon maître!
ANSELME.
Mascarille, je crois qu'il seroit à propos
Qu'il me fît de sa main un reçu de deux mots.
MASCARILLE.
Ah!
ANSELME.
Des événements l'incertitude est grande.
MASCARILLE.
Ah!
ANSELME.
Faisons-lui signer le mot que je demande.
MASCARILLE.
Las! en l'état qu'il est, comment vous contenter?
Donnez-lui le loisir de se désattrister[54];
Et, quand ses déplaisirs prendront quelque allégeance[55],
J'aurai soin d'en tirer d'abord votre assurance.
Adieu. Je sens mon cœur qui se gonfle d'ennui,
Et m'en vais tout mon soûl pleurer avecque lui.
Ah!
ANSELME, seul.
Le monde est rempli de beaucoup de traverses:
Chaque homme tous les jours en ressent de diverses;
Et jamais ici-bas...
SCÈNE V.--PANDOLFE, ANSELME.
ANSELME.
Ah! bon Dieu! je frémi!
Pandolfe qui revient! Fût-il bien endormi[56]!
Comme depuis sa mort sa face est amaigrie!
Las! ne m'approchez pas de plus près, je vous prie,
J'ai trop de répugnance à coudoyer un mort.
PANDOLFE.
D'où peut donc provenir ce bizarre transport?
ANSELME.
Dites-moi de bien loin quel sujet vous amène.
Si pour me dire adieu vous prenez tant de peine,
C'est trop de courtoisie, et véritablement
Je me serois passé de votre compliment.
Si votre âme est en peine, et cherche des prières,
Las! je vous en promets, et ne m'effrayez guères!
Foi d'homme épouvanté, je vais faire à l'instant
Prier tant Dieu pour vous, que vous serez content.
Disparoissez donc, je vous prie,
Et que le ciel, par sa bonté,
Comble de joie et de santé
Votre défunte seigneurie.
PANDOLFE, riant.
Malgré tout mon dépit, il m'y faut prendre part[57].
ANSELME.
Las! pour un trépassé vous êtes bien gaillard.
PANDOLFE.
Est-ce jeu, dites-nous, ou bien si c'est folie,
Qui traite de défunt une personne en vie?
ANSELME.
Hélas! vous êtes mort, et je viens de vous voir.
PANDOLFE.
Quoi! j'aurois trépassé sans m'en apercevoir?
ANSELME.
Sitôt que Mascarille en a dit la nouvelle,
J'en ai senti dans l'âme une douleur mortelle.
PANDOLFE.
Mais, enfin, dormez-vous? êtes-vous éveillé?
Me[58] connoissez-vous pas?
ANSELME.
Vous êtes habillé
D'un corps aérien qui contrefait le vôtre,
Mais qui dans un moment peut devenir tout autre.
Je crains fort de vous voir comme un géant grandir,
Et tout votre visage affreusement laidir[59].
Pour Dieu! ne prenez point de vilaine figure,
J'ai prou[60] de ma frayeur en cette conjoncture.
PANDOLFE.
En une autre saison, cette naïveté
Dont vous accompagnez votre crédulité,
Anselme, me seroit un charmant badinage,
Et j'en prolongerois le plaisir davantage:
Mais, avec cette mort, un trésor supposé,
Dont parmi les chemins[61] on m'a désabusé,
Fomente dans mon âme un soupçon légitime.
Mascarille est un fourbe, et fourbe fourbissime,
Sur qui ne peuvent rien la crainte et le remords,
Et qui pour ses desseins a d'étranges ressorts.
ANSELME.
M'auroit-on joué pièce et fait supercherie?
Ah! vraiment, ma raison, vous seriez fort jolie!
Touchons un peu pour voir: en effet, c'est bien lui.
Malepeste du sot que je suis aujourd'hui!
De grâce, n'allez pas divulguer un tel conte;
On en feroit jouer quelque farce à ma honte:
Mais, Pandolfe, aidez-moi vous-même à retirer
L'argent que j'ai donné pour vous faire enterrer.
PANDOLFE.
De l'argent, dites-vous? Ah! c'est donc l'enclouure[62]!
Voilà le nœud secret de toute l'aventure!
A votre dam[63]. Pour moi, sans m'en mettre en souci,
Je vais faire informer[64] de cette affaire ici
Contre ce Mascarille; et, si l'on peut le prendre,
Quoi qu'il puisse coûter, je le veux faire pendre.
ANSELME, seul.
Et moi, la bonne dupe à trop croire un vaurien,
Il faut donc qu'aujourd'hui je perde et sens et bien
Il me sied bien, ma foi, de porter tête grise,
Et d'être encor si prompt à faire une sottise;
D'examiner si peu sur un premier rapport...
Mais je vois...
SCÈNE VI.--LÉLIE, ANSELME.
LÉLIE, sans voir Anselme.
Maintenant, avec ce passe-port,
Je puis à Truffaldin rendre aisément visite.
ANSELME.
A ce que je puis voir, votre douleur vous quitte?
LÉLIE.
Que dites-vous? Jamais elle ne quittera
Un cœur qui chèrement toujours la nourrira.
ANSELME.
Je reviens sur mes pas vous dire avec franchise
Que tantôt avec vous j'ai fait une méprise;
Que parmi ces louis, quoiqu'ils semblent très-beaux,
J'en ai, sans y penser, mêlés que je tiens faux;
Et j'apporte sur moi de quoi mettre en leur place.
De nos faux monnoyeurs l'insupportable audace
Pullule en cet État d'une telle façon,
Qu'on ne reçoit plus rien qui soit hors de soupçon.
Mon Dieu! qu'on feroit bien de les faire tous pendre!
LÉLIE.
Vous me faites plaisir de les vouloir reprendre;
Mais je n'en ai point vu de faux, comme je croi.
ANSELME.
Je les connoîtrai bien: montrez, montrez-les-moi.
Est-ce tout?
LÉLIE.
Oui.
ANSELME.
Tant mieux. Enfin je vous raccroche,
Mon argent bien-aimé; rentrez dedans ma poche;
Et vous, mon brave escroc, vous ne tenez plus rien.
Vous tuez donc des gens qui se portent fort bien?
Et qu'auriez-vous donc fait sur moi, chétif beau-père?
Ma foi, je m'engendrois[65] d'une belle manière,
Et j'allois prendre en vous un beau-fils fort discret[66]!
Allez, allez mourir de honte et de regret.
LÉLIE, seul.
Il faut dire: J'en tiens. Quelle surprise extrême!
D'où peut-il avoir su sitôt le stratagème?
SCÈNE VII.--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Quoi! vous étiez sorti? Je vous cherchois partout.
Eh bien, en sommes-nous enfin venus à bout?
Je le donne en six coups au fourbe le plus brave.
Çà, donnez-moi que j'aille acheter notre esclave:
Votre rival après sera bien étonné.
LÉLIE.
Ah! mon pauvre garçon, la chance a bien tourné!
Pourrois-tu de mon sort deviner l'injustice?
MASCARILLE.
Quoi! que seroit-ce?
LÉLIE.
Anselme, instruit de l'artifice,
M'a repris maintenant tout ce qu'il nous prêtoit,
Sous couleur de changer de l'or que l'on doutoit[67].
MASCARILLE.
Vous vous moquez peut-être?
LÉLIE.
Il est trop véritable.
MASCARILLE.
Tout de bon?
LÉLIE.
Tout de bon; j'en suis inconsolable.
Tu te vas emporter d'un courroux sans égal.
MASCARILLE.
Moi, monsieur! Quelque sot[68]: la colère fait mal,
Et je veux me choyer, quoi qu'enfin il arrive.
Que Célie, après tout, soit ou libre ou captive,
Que Léandre l'achète, ou qu'elle reste là,
Pour moi, je m'en soucie autant que de cela.
LÉLIE.
Ah! n'aye point pour moi si grande indifférence,
Et sois plus indulgent à ce peu d'imprudence!
Sans ce dernier malheur, ne m'avoueras-tu pas
Que j'avois fait merveille, et qu'en ce feint trépas
J'éludois un chacun[69] d'un deuil si vraisemblable,
Que les plus clairvoyans l'auroient cru véritable?
MASCARILLE.
Vous avez en effet sujet de vous louer.
LÉLIE.
Eh bien, je suis coupable, et je veux l'avouer.
Mais, si jamais mon bien te fut considérable[70],
Répare ce malheur, et me sois secourable.
MASCARILLE.
Je vous baise les mains; je n'ai pas le loisir.
LÉLIE.
Mascarille! mon fils!
MASCARILLE.
Point.
LÉLIE.
Fais-moi ce plaisir.
MASCARILLE.
Non, je n'en ferai rien.
LÉLIE.
Si tu m'es inflexible
Je m'en vais me tuer.
MASCARILLE.
Soit; il vous est loisible.
LÉLIE.
Je ne puis te fléchir?
MASCARILLE.
Non.
LÉLIE.
Vois-tu le fer prêt?
MASCARILLE.
Oui.
LÉLIE.
Je vais le pousser.
MASCARILLE.
Faites ce qu'il vous plaît.
LÉLIE.
Tu n'auras pas regret de m'arracher la vie?
MASCARILLE.
Non.
LÉLIE.
Adieu, Mascarille.
MASCARILLE.
Adieu, monsieur Lélie.
LÉLIE.
Quoi!...
MASCARILLE.
Tuez-vous donc vite. Ah! que de longs devis[71]!
LÉLIE.
Tu voudrois bien, ma foi, pour avoir mes habits,
Que je fisse le sot, et que je me tuasse.
MASCARILLE.
Savois-je pas qu'enfin ce n'étoit que grimace;
Et, quoi que ces esprits jurent d'effectuer,
Qu'on n'est point aujourd'hui si prompt à se tuer?
SCÈNE VIII.--TRUFFALDIN, LÉANDRE, LÉLIE, MASCARILLE.
Truffaldin parle bas à Léandre dans le fond du théâtre.
LÉLIE.
Que vois-je? mon rival et Truffaldin ensemble!
Il achète Célie; ah! de frayeur je tremble.
MASCARILLE.
Il ne faut point douter qu'il fera ce qu'il peut,
Et, s'il a de l'argent, qu'il pourra ce qu'il veut.
Pour moi, j'en suis ravi. Voilà la récompense
De vos brusques erreurs, de votre impatience.
LÉLIE.
Que dois-je faire? dis; veuille me conseiller.
MASCARILLE.
Je ne sais.
LÉLIE.
Laisse-moi, je vais le quereller.
MASCARILLE.
Qu'en arrivera-t-il?
LÉLIE.
Que veux-tu que je fasse
Pour empêcher ce coup?
MASCARILLE.
Allez, je vous fais grâce;
Je jette encore un œil pitoyable[72] sur vous,
Laissez-moi l'observer; par des moyens plus doux
Je vais, comme je crois, savoir ce qu'il projette.
Lélie sort.
TRUFFALDIN, à Léandre.
Quand on viendra tantôt, c'est une affaire faite.
Truffaldin sort.
MASCARILLE, à part, en s'en allant.
Il faut que je l'attrape, et que de ses desseins
Je sois le confident, pour mieux les rendre vains.
LÉANDRE, seul.
Grâces au ciel, voilà mon bonheur hors d'atteinte;
J'ai su me l'assurer, et je n'ai plus de crainte.
Quoi que désormais puisse entreprendre un rival,
Il n'est plus en pouvoir de me faire du mal.
SCÈNE IX[73].--LÉANDRE, MASCARILLE.
MASCARILLE dit ces deux vers dans la maison, et entre sur
le théâtre.
Aïe! aïe! à l'aide! au meurtre! au secours! on m'assomme!
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! O traître! ô bourreau d'homme!
LÉANDRE.
D'où procède cela? Qu'est-ce? que te fait-on?
MASCARILLE.
On vient de me donner deux cents coups de bâton.
LÉANDRE.
Qui?
MASCARILLE.
Lélie.
LÉANDRE.
Et pourquoi?
MASCARILLE.
Pour une bagatelle
Il me chasse, et me bat d'une façon cruelle.
LÉANDRE.
Ah! vraiment il a tort.
MASCARILLE.
Mais, ou je ne pourrai,
Ou je jure bien fort que je m'en vengerai.
Oui, je te ferai voir, batteur que Dieu confonde,
Que ce n'est pas pour rien qu'il faut rouer le monde;
Que je suis un valet, mais fort homme d'honneur,
Et qu'après m'avoir eu quatre ans pour serviteur,
Il ne me falloit pas payer en coups de gaules,
Et me faire un affront si sensible aux épaules.
Je te le dis encor, je saurai m'en venger:
Une esclave te plaît, tu voulois m'engager
A la mettre en tes mains, et je veux faire en sorte
Qu'un autre te l'enlève, ou le diable m'emporte.
LÉANDRE.
Écoute, Mascarille, et quitte ce transport.
Tu m'as plu de tout temps, et je souhaitois fort
Qu'un garçon comme toi, plein d'esprit et fidèle,
A mon service un jour pût attacher son zèle:
Enfin, si le parti te semble bon pour toi,
Si tu veux me servir, je t'arrête avec moi.
MASCARILLE.
Oui, monsieur, d'autant mieux que le destin propice
M'offre[74] à me bien venger, en vous rendant service,
Et que dans mes efforts pour vos contentemens,
Je puis à mon brutal trouver des châtimens:
De Célie, en un mot, par mon adresse extrême...
LÉANDRE.
Mon amour s'est rendu cet office lui-même.
Enflammé d'un objet qui n'a point de défaut,
Je viens de l'acheter moins encor qu'il ne vaut.
MASCARILLE.
Quoi! Célie est à vous?
LÉANDRE.
Tu la verrois paroître,
Si de mes actions j'étois tout à fait maître:
Mais quoi! mon père l'est: comme il a volonté,
Ainsi que je l'apprends d'un paquet apporté[75],
De me déterminer à l'hymen d'Hippolyte,
J'empêche qu'un rapport de tout ceci l'irrite,
Donc avec Truffaldin (car je sors de chez lui)
J'ai voulu tout exprès agir au nom d'autrui;
Et, l'achat fait, ma bague est la marque choisie
Sur laquelle au premier il doit livrer Célie.
Je songe auparavant à chercher les moyens
D'ôter aux yeux de tous ce qui charme les miens,
A trouver promptement un endroit favorable
Où puisse être en secret cette captive aimable.
MASCARILLE.
Hors de la ville un peu, je puis avec raison
D'un vieux parent que j'ai vous offrir la maison,
Là vous pourrez la mettre avec toute assurance,
Et de cette action nul n'aura connoissance.
LÉANDRE.
Oui, ma foi, tu me fais un plaisir souhaité.
Tiens donc, et va pour moi prendre cette beauté.
Dès que par Truffaldin ma bague sera vue,
Aussitôt en tes mains elle sera rendue,
Et dans cette maison tu me la conduiras,
Quand... Mais chut, Hippolyte est ici sur nos pas.
SCÈNE X.--HIPPOLYTE, LÉANDRE, MASCARILLE.
HIPPOLYTE.
Je dois vous annoncer, Léandre, une nouvelle;
Mais la trouverez-vous agréable ou cruelle?
LÉANDRE.
Pour en pouvoir juger et répondre soudain,
Il faudroit la savoir.
HIPPOLYTE.
Donnez-moi donc la main
Jusqu'au temple; en marchant je pourrai vous l'apprendre.
LÉANDRE, à Mascarille.
Va, va-t'en me servir sans davantage attendre.
SCÈNE XI.--MASCARILLE.
Oui, je vais te servir d'un plat de ma façon.
Fut-il jamais au monde un plus heureux garçon?
Oh! que dans un moment Lélie aura de joie!
Sa maîtresse en nos mains tomber par cette voie!
Recevoir tout son bien d'où l'on attend le mal!
Et devenir heureux par la main d'un rival!
Après ce rare exploit, je veux que l'on s'apprête
A me peindre en héros, un laurier sur la tête,
Et qu'au bas du portrait on mette en lettres d'or:
_Vivat Mascarillus, fourbum imperator!_
SCÈNE XII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Holà!
TRUFFALDIN.
Que voulez-vous?
MASCARILLE.
Cette bague connue
Vous dira le sujet qui cause ma venue.
TRUFFALDIN.
Oui, je reconnois bien la bague que voilà,
Je vais querir l'esclave; arrêtez un peu là.
SCÈNE XIII.--TRUFFALDIN, UN COURRIER, MASCARILLE.
LE COURRIER, à Truffaldin.
Seigneur, obligez-moi de m'enseigner un homme...
TRUFFALDIN.
Et qui?
LE COURRIER.
Je crois que c'est Truffaldin qu'il se nomme.
TRUFFALDIN.
Et que lui voulez-vous? Vous le voyez ici.
LE COURRIER.
Lui rendre seulement la lettre que voici.
TRUFFALDIN lit.
«Le ciel, dont la bonté prend souci de ma vie,
«Vient de me faire ouïr, par un bruit assez doux,
«Que ma fille, à quatre ans par des voleurs ravie,
«Sous le nom de Célie est esclave chez vous.
«Si vous sûtes jamais ce que c'est qu'être père,
«Et vous trouvez sensible aux tendresses du sang,
«Conservez-moi chez vous cette fille si chère,
«Comme si de la vôtre elle tenoit le rang.
«Pour l'aller retirer je pars d'ici moi-même,
«Et vous vais de vos soins récompenser si bien,
«Que par votre bonheur, que je veux rendre extrême,
«Vous bénirez le jour où vous causez le mien.
«De Madrid.
«DON PEDRO DE GUSMAN,
«Marquis de Montalcane.»
Il continue.
Quoiqu'à leur nation bien peu de foi soit due[76],
Ils me l'avoient bien dit, ceux qui me l'ont vendue,
Que je verrois dans peu quelqu'un la retirer,
Et que je n'aurois pas sujet d'en murmurer;
Et cependant j'allois, par mon impatience,
Perdre aujourd'hui les fruits d'une haute espérance.
Au courrier.
Un seul moment plus tard, tous vos pas étoient vains,
J'allois mettre en l'instant cette fille en ses mains
Mais suffit; j'en aurai tout le soin qu'on désire.
Le courrier sort.
A Mascarille.
Vous-même vous voyez ce que je viens de lire.
Vous direz à celui qui vous a fait venir
Que je ne lui saurois ma parole tenir;
Qu'il vienne retirer son argent.
MASCARILLE.
Mais l'outrage
Que vous lui faites.
TRUFFALDIN.
Va, sans causer davantage.
MASCARILLE, seul.
Ah! le fâcheux paquet[77] que nous venons d'avoir!
Le sort a bien donné la baie[78] à mon espoir;
Et bien à la malheure[79] est-il venu d'Espagne,
Ce courrier que la foudre ou la grêle accompagne.
Jamais, certes, jamais plus beau commencement
N'eut en si peu de temps plus triste événement.
SCÈNE XIV.--LÉLIE, riant, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Quel beau transport de joie à présent vous inspire?
LÉLIE.
Laisse-m'en rire encore avant que te le dire.
MASCARILLE.
Çà, rions donc bien fort, nous en avons sujet.
LÉLIE.
Ah! je ne serai plus de tes plaintes l'objet.
Tu ne me diras plus, toi qui toujours me cries,
Que je gâte en brouillon toutes tes fourberies:
J'ai bien joué moi-même un tour des plus adroits.
Il est vrai, je suis prompt, et m'emporte parfois:
Mais pourtant, quand je veux, j'ai l'imaginative[80]
Aussi bonne, en effet, que personne qui vive;
Et toi-même avoueras que ce que j'ai fait part
D'une pointe d'esprit où peu de monde a part.
MASCARILLE.
Sachons donc ce qu'a fait cette imaginative.
LÉLIE.
Tantôt, l'esprit ému d'une frayeur bien vive
D'avoir vu Truffaldin avecque mon rival,
Je songeois à trouver un remède à ce mal,
Lorsque, me ramassant tout entier en moi-même,
J'ai conçu, digéré, produit un stratagème
Devant qui tous les tiens, dont tu fais tant de cas,
Doivent, sans contredit, mettre pavillon bas.
MASCARILLE.
Mais qu'est-ce?
LÉLIE.
Ah! s'il te plaît, donne-toi patience.
J'ai donc feint une lettre avecque diligence,
Comme d'un grand seigneur écrite à Truffaldin,
Qui mande qu'ayant su, par un heureux destin,
Qu'une esclave qu'il tient sous le nom de Célie
Est sa fille, autrefois par des voleurs ravie,
Il veut la venir prendre, et le conjure au moins
De la garder toujours, de lui rendre des soins;
Qu'à ce sujet il part d'Espagne, et doit pour elle
Par de si grands présens reconnoître son zèle,
Qu'il n'aura point regret de causer son bonheur.
MASCARILLE.
Fort bien.
LÉLIE.
Écoute donc, voici bien le meilleur.
La lettre que je dis a donc été remise;
Mais sais-tu bien comment? En saison si bien prise,
Que le porteur m'a dit que, sans ce trait falot[81],
Un homme l'emmenoit, qui s'est trouvé fort sot.
MASCARILLE.
Vous avez fait ce coup sans vous donner au diable?
LÉLIE.
Oui. D'un tour si subtil m'aurois-tu cru capable?
Loue au moins mon adresse, et la dextérité
Dont je romps d'un rival le dessein concerté.
MASCARILLE.
A vous pouvoir louer selon votre mérite,
Je manque d'éloquence, et ma force est petite.
Oui, pour bien étaler cet effort relevé,
Ce bel exploit de guerre à nos yeux achevé,
Ce grand et rare effet d'une imaginative
Qui ne cède en vigueur à personne qui vive,
Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir
Celles de tous les gens du plus exquis savoir.
Pour vous dire en beaux vers, ou bien en docte prose,
Que vous serez toujours, quoi que l'on se propose,
Tout ce que vous avez été durant vos jours;
C'est-à-dire, un esprit chaussé tout à rebours[82],
Une raison malade et toujours en débauche,
Un envers du bon sens, un jugement à gauche,
Un brouillon, une bête, un brusque[83], un étourdi,
Que sais-je? un... cent fois plus encor que je ne di.
C'est faire en abrégé votre panégyrique.
LÉLIE.
Apprends-moi le sujet qui contre moi te pique:
Ai-je fait quelque chose? Éclaircis-moi ce point.
MASCARILLE.
Non, vous n'avez rien fait; mais ne me suivez point.
LÉLIE.
Je te suivrai partout pour savoir ce mystère.
MASCARILLE.
Oui? Sus donc, préparez vos jambes à bien faire,
Car je vais vous fournir de quoi les exercer.
LÉLIE, seul.
Il m'échappe. O malheur qui ne se peut forcer[84]
Aux discours qu'il m'a faits que saurois-je comprendre,
Et quel mauvais office aurois-je pu me rendre?
[48] Pour: je vous dis.
[49] En deux syllabes: _ou-vriers_.
[50] Pour: il se donne des coups violents.
[51] Pour: inviter. Archaïsme déjà suranné du temps de Molière.
[52] En suite, c'est-à-dire _par_ suite de la nécessité; _instantiæ_, de
la circonstance pressante.
[53] L'invention du valet qui suppose la mort d'un vieillard pour
escroquer de l'argent destiné, dit-il, à un service funéraire, se trouve
dans nos vieux fabliaux, d'où elle a passé dans les contes d'Eutrapel.
[54] Mot composé par Molière.
[55] Soulagement. Archaïsme.
[56] Pour: plût à Dieu qu'il dormît en paix dans le tombeau.
[57] Pour: prendre part à la gaieté d'Anselme.
[58] Suppression de la particule _ne_.
[59] Laidir pour: s'enlaidir. Archaïsme.
[60] De l'italien _pro_, _prode_, profit, utilité, bien. Archaïsme,
pour: beaucoup.
[61] En venant ici, sur la route.
[62] Pour: obstacles, embarras. Archaïsme familier.
[63] _Dam_, préjudice, du latin _damnum_; tant pis pour vous. Archaïsme.
[64] Pour: ouvrir une enquête.
[65] S'engendrer, pour: se donner un gendre.
[66] Dans le sens italien, pour: sage, sensé.
[67] Pour: que l'on soupçonnait faux. Verbe archaïque dans le sens
actif.
[68] Quelque sot ferait cela. Archaïsme proverbial.
[69] Pour: je trompais tout le monde au moyen d'un deuil. Ce n'est pas
un archaïsme, mais une locution très-hasardée.
[70] Pour: jugé digne de considération. Archaïsme.
[71] Du mot deviser: parler pour tuer le temps. Archaïsme excellent.
[72] Pour: de pitié. Archaïsme.
[73] Les incidents de cette scène et de la suivante sont empruntés à
Barbieri, auteur de l'_Innavertito_.
[74] Pour: m'offre de.
[75] Mauvaise locution. Pour: par un paquet apporté.
[76] Aux Égyptiens. Molière entend par là les Bohémiens qui achetaient
les esclaves et les revendaient.
[77] Locution proverbiale usitée même aujourd'hui.
[78] De l'italien _dar la baïa_, tromper, tourner en plaisanterie.
Archaïsme venu d'Italie.
[79] Du latin _mala hora_, mauvaise heure. Archaïsme qui remonte à
l'origine de la langue française. Lorsque la sœur d'Hilpéric partit
pour l'Espagne, et que l'essieu de son char se brisa, le peuple cria
autour d'elle, dit le chroniqueur: _Mala hora!_ male heure, mauvaise
heure, malheur! Nous avons conservé _à la bonne heure_. Cet archaïsme
est d'un grand effet chez Malherbe:
Allez à la male heure, allez, âmes tragiques,
Qui prenez votre joie aux misères publiques.
[80] Faculté active d'imaginer, tandis que l'imagination en est la
faculté abstraite. Archaïsme excellent.
[81] Pour: bizarre et gai. Archaïsme très-commun dans Saint-Amand,
Bois-Robert et leurs contemporains.
[82] Pour: mis à l'envers, comme un vêtement ou une chaussure retournée.
[83] Pour: forcené, extravagant. Archaïsme venu de l'italien _brusco_,
âpre et singulier.
[84] Galimatias; peut-être Molière a-t-il voulu dire: malheur que je ne
puis vaincre, dompter. Nouvelle preuve de l'inhabileté du poëte, unie à
tant de talent, de génie et d'observation.
ACTE III
SCÈNE I.--MASCARILLE.
Taisez-vous, ma bonté[85], cessez votre entretien;
Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.
Oui, vous avez raison, mon courroux, je l'avoue
Relier tant de fois ce qu'un brouillon dénoue,
C'est trop de patience, et je dois en sortir,
Après de si beaux coups qu'il a su divertir[86].
Mais aussi raisonnons un peu sans violence.
Si je suis maintenant ma juste impatience,
On dira que je cède à la difficulté;
Que je me trouve à bout de ma subtilité:
Et que deviendra lors[87] cette publique estime
Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
Et que tu t'es acquise en tant d'occasions,
A ne t'être jamais vu court d'inventions?
L'honneur, ô Mascarille! est une belle chose;
A tes nobles travaux ne fais aucune pause;
Et, quoi qu'un maître ait fait pour te faire enrager,
Achève pour ta gloire, et non pour l'obliger.
Mais quoi! Que feras-tu, que de l'eau toute claire!
Traversé sans repos par ce démon contraire,
Tu vois qu'à chaque instant il te fait déchanter,
Et que c'est battre l'eau de prétendre arrêter
Ce torrent effréné, qui de tes artifices
Renverse en un moment les plus beaux édifices.
Eh bien, pour toute grâce, encore un coup du moins
Au hasard du succès sacrifions des soins;
Et, s'il poursuit encore à rompre notre chance,
J'y consens, ôtons-lui toute notre assistance.
Cependant notre affaire encor n'iroit pas mal
Si par là nous pouvions perdre notre rival,
Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite,
Nous laissât jour entier pour ce que je médite.
Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux,
Dont je promettrois bien un succès glorieux
Si je puis n'avoir plus cet obstacle à combattre.
Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.
SCÈNE II.--LÉANDRE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Monsieur, j'ai perdu temps[88], votre homme se dédit.
LÉANDRE.
De la chose lui-même il m'a fait un récit;
Mais c'est bien plus: j'ai su que tout ce beau mystère
D'un rapt d'Égyptiens, d'un grand seigneur pour père,
Qui doit partir d'Espagne et venir en ces lieux,
N'est qu'un pur stratagème, un trait facétieux,
Une histoire à plaisir, un conte dont Lélie
A voulu détourner notre achat de Célie[89].
MASCARILLE.
Voyez un peu la fourbe!
LÉANDRE.
Et pourtant Truffaldin
Est si bien imprimé[90] de ce conte badin,
Mord si bien à l'appât de cette foible ruse,
Qu'il ne veut point souffrir que l'on le désabuse.
MASCARILLE.
C'est pourquoi désormais il la gardera bien,
Et je ne vois pas lieu d'y prétendre plus rien.
LÉANDRE.
Si d'abord à mes yeux elle parut aimable,
Je viens de la trouver tout à fait adorable;
Et je suis en suspens si, pour me l'acquérir,
Aux extrêmes moyens je ne dois point courir,
Par le don de ma foi rompre sa destinée,
Et changer ses liens en ceux de l'hyménée.
MASCARILLE.
Vous pourriez l'épouser?
LÉANDRE.
Je ne sais; mais enfin,
Si quelque obscurité se trouve en son destin,
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces
Qui, pour tirer[91] les cœurs, ont d'incroyables forces.
MASCARILLE.
Sa vertu, dites-vous?
LÉANDRE.
Quoi? que murmures-tu?
Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.
MASCARILLE.
Monsieur, votre visage en un moment s'altère,
Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.
LÉANDRE.
Non, non, parle.
MASCARILLE.
Eh bien donc, très-charitablement
Je veux vous retirer de votre aveuglement.
Cette fille...
LÉANDRE
Poursuis.
MASCARILLE.
N'est rien moins qu'inhumaine.
Dans le particulier elle oblige sans peine,
Et son cœur, croyez-moi, n'est point roche, après tout,
A quiconque la sait prendre par le bon bout;
Elle fait la sucrée, et veut passer pour prude:
Mais je puis en parler avecque certitude.
Vous savez que je suis quelque peu d'un métier
A me devoir connoître en un pareil gibier.
LÉANDRE.
Célie...
MASCARILLE.
Oui, sa pudeur n'est que franche grimace,
Qu'une ombre de vertu qui garde mal sa place,
Et qui s'évanouit, comme l'on peut savoir,
Aux rayons du soleil qu'une bourse fait voir.
LÉANDRE.
Las! que dis-tu? Croirai-je un discours de la sorte?
MASCARILLE.
Monsieur, les volontés sont libres: que m'importe?
Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
Prenez cette matoise, et lui donnez la main;
Toute la ville en corps reconnoîtra ce zèle,
Et vous épouserez le bien public en elle.
LÉANDRE.
Quelle surprise étrange!
MASCARILLE, à part.
Il a pris l'hameçon.
Courage! s'il s'y peut enferrer tout de bon,
Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.
LÉANDRE.
Oui, d'un coup étonnant ce discours m'assassine.
MASCARILLE.
Quoi! vous pourriez...
LÉANDRE.
Va-t'en jusqu'à la poste, et voi
Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi.
Seul, après avoir rêvé.
Qui ne s'y fût trompé? Jamais l'air d'un visage,
Si ce qu'il dit est vrai, n'imposa davantage.
SCÈNE III.--LÉLIE, LÉANDRE.
LÉLIE.
Du chagrin qui vous tient quel peut être l'objet?
LÉANDRE.
Moi?
LÉLIE.
Vous-même.
LÉANDRE.
Pourtant je n'en ai point sujet.
LÉLIE.
Je vois bien ce que c'est, Célie en est la cause.
LÉANDRE.
Mon esprit ne court pas après si peu de chose.
LÉLIE.
Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins.
Mais il faut dire ainsi, lorsqu'ils se trouvent vains.
LÉANDRE.
Si j'étois assez sot pour chérir ses caresses,
Je me moquerois bien de toutes vos finesses.
LÉLIE.
Quelles finesses donc?
LÉANDRE.
Mon Dieu! nous savons tout.
LÉLIE.
Quoi?
LÉANDRE.
Votre procédé de l'un à l'autre bout.
LÉLIE.
C'est de l'hébreu pour moi, je n'y puis rien comprendre.
LÉANDRE.
Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre;
Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien
Où je serois fâché de vous disputer rien.
J'aime fort la beauté qui n'est point profanée,
Et ne veux point brûler pour une abandonnée.
LÉLIE.
Tout beau, tout beau, Léandre!
LÉANDRE.
Ah! que vous êtes bon:
Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon;
Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes.
Il est vrai, sa beauté n'est pas des plus communes;
Mais en revanche aussi le reste est fort commun.
LÉLIE.
Léandre, arrêtons là ce discours importun.
Contre moi tant d'efforts qu'il vous plaira pour elle;
Mais, surtout, retenez cette atteinte mortelle:
Sachez que je m'impute[92] à trop de lâcheté
D'entendre mal parler de ma divinité;
Et que j'aurai toujours bien moins de répugnance
A souffrir votre amour qu'un discours qui l'offense.
LÉANDRE.
Ce que j'avance ici me vient de bonne part.
LÉLIE.
Quiconque vous l'a dit est un lâche, un pendard.
On ne peut imposer de tache à cette fille,
Je connois bien son cœur.
LÉANDRE.
Mais enfin Mascarille
D'un semblable procès est juge compétent:
C'est lui qui la condamne.
LÉLIE.
Oui?
LÉANDRE.
Lui-même.
LÉLIE.
Il prétend
D'une fille d'honneur insolemment médire,
Et que peut-être encor je n'en ferai que rire!
Gage qu'il se dédit.
LÉANDRE.
Et moi gage que non.
LÉLIE.
Parbleu! je le ferois mourir sous le bâton,
S'il m'avoit soutenu des faussetés pareilles.
LÉANDRE.
Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles,
S'il n'étoit pas garant de tout ce qu'il m'a dit.
SCÈNE IV.--LÉLIE, LÉANDRE, MASCARILLE.
LÉLIE.
Ah! bon, bon, le voilà. Venez çà, chien maudit!
MASCARILLE.
Quoi?
LÉLIE.
Langue de serpent, fertile en impostures,
Vous osez sur Célie attacher vos morsures,
Et lui calomnier[93] la plus rare vertu
Qui puisse faire éclat sous un sort abattu!
MASCARILLE, bas à Lélie.
Doucement, ce discours est de mon industrie[94].
LÉLIE.
Non, non, point de clin d'œil et point de raillerie,
Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit;
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit.
Et sur ce que j'adore oser porter le blâme,
C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme.
Tous ces signes sont vains. Quels discours as-tu faits?
MASCARILLE.
Mon Dieu! point ne cherchons querelle, ou je m'en vais.
LÉLIE.
Tu n'échapperas pas.
MASCARILLE.
Aï!
LÉLIE.
Parle donc, confesse.
MASCARILLE, bas à Lélie.
Laissez-moi, je vous dis que c'est un tour d'adresse.
LÉLIE.
Dépêche, qu'as-tu dit? Vide entre nous ce point.
MASCARILLE, bas à Lélie.
J'ai dit ce que j'ai dit: ne vous emportez point.
LÉLIE, mettant l'épée à la main.
Ah! je vous ferai bien parler d'une autre sorte!
LÉANDRE, l'arrêtant.
Halte un peu, retenez l'ardeur qui vous emporte.
MASCARILLE, à part.
Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé?
LÉLIE.
Laissez-moi contenter mon courage offensé.
LÉANDRE.
C'est trop que de vouloir le battre en ma présence.
LÉLIE.
Quoi! châtier mes gens n'est pas en ma puissance[95]?
LÉANDRE.
Comment, vos gens?
MASCARILLE, à part.
Encore! Il va tout découvrir.
LÉLIE.
Quand j'aurois volonté de le battre à mourir,
Eh bien, c'est mon valet.
LÉANDRE.
C'est maintenant le nôtre.
LÉLIE.
Le trait est admirable! Et comment donc le vôtre?
LÉANDRE.
Sans doute...
MASCARILLE, bas à Lélie.
Doucement.
LÉLIE.
Hem! que veux-tu conter?
MASCARILLE, à part.
Ah! le double bourreau, qui me va tout gâter,
Et qui ne comprend rien, quelque signe qu'on donne!
LÉLIE.
Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.
Il n'est pas mon valet?
LÉANDRE.
Pour quelque mal commis,
Hors de votre service il n'a pas été mis?
LÉLIE.
Je ne sais ce que c'est.
LÉANDRE.
Et, plein de violence,
Vous n'avez pas chargé son dos avec outrance?
LÉLIE.
Point du tout. Moi, l'avoir chassé, roué de coups?
Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.
MASCARILLE, à part.
Pousse, pousse, bourreau; tu fais bien tes affaires.
LÉANDRE, à Mascarille.
Donc les coups de bâton ne sont qu'imaginaires?
MASCARILLE.
Il ne sait ce qu'il dit; sa mémoire...
LÉANDRE.
Non, non,
Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon.
Oui, d'un tour délicat mon esprit te soupçonne.
Mais pour l'invention, va, je te le pardonne.
C'est bien assez pour moi qu'il m'a désabusé,
De voir par quels motifs tu m'avois imposé[96],
Et que, m'étant commis à ton zèle hypocrite,
A si bon compte encor je m'en sois trouvé quitte:
Ceci doit s'appeler un _avis au lecteur_,
Adieu, Lélie, adieu, très-humble serviteur.
SCÈNE V.--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Courage, mon garçon, tout heur[97] nous accompagne:
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne,
Faisons _l'Olibrius, l'occiseur d'innocens_[98].
LÉLIE.
Il t'avoit accusé de discours médisans
Contre...
MASCARILLE.
Et vous ne pouviez souffrir mon artifice,
Lui laisser son erreur, qui vous rendoit service,
Et par qui son amour s'en étoit presque allé?
Non, il a l'esprit franc, et point dissimulé.
Enfin chez son rival je m'ancre avec adresse,
Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse,
Il me la fait manquer avec de faux rapports.
Je veux de son rival alentir[99] les transports,
Mon brave incontinent vient qui le désabuse;
J'ai beau lui faire signe, et montrer que c'est ruse;
Point d'affaire: il poursuit sa pointe jusqu'au bout,
Et n'est point satisfait qu'il n'ait découvert tout.
Grand et sublime effort d'une imaginative
Qui ne le cède point à personne qui vive!
C'est une rare pièce, et digne, sur ma foi,
Qu'on en fasse présent au cabinet d'un roi.
LÉLIE.
Je ne m'étonne pas si je romps tes attentes;
A moins d'être informé des choses que tu tentes,
J'en ferois encor cent de la sorte.
MASCARILLE.
Tant pis.
LÉLIE.
Au moins, pour t'emporter à de justes dépits,
Fais-moi dans tes desseins entrer de[100] quelque chose;
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
C'est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert[101].
MASCARILLE.
Je crois que vous seriez un maître d'arme expert;
Vous savez à merveille, en toutes aventures,
Prendre les contre-temps et rompre les mesures[102].
LÉLIE.
Puisque la chose est faite, il n'y faut plus penser.
Mon rival, en tout cas, ne peut me traverser;
Et, pourvu que tes soins en qui je me repose...
MASCARILLE.
Laissons là ce discours, et parlons d'autre chose.
Je ne m'apaise pas, non, si facilement;
Je suis trop en colère. Il faut premièrement
Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite
Si je dois de vos feux reprendre la conduite.
LÉLIE.
S'il ne tient qu'à cela, je n'y résiste pas.
As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras?
MASCARILLE.
De quelle vision sa cervelle est frappée!
Vous êtes de l'humeur de ces amis d'épée[103]
Que l'on trouve toujours plus prompts à dégainer
Qu'à tirer un teston, s'il falloit le donner[104].
LÉLIE.
Que puis-je donc pour toi?
MASCARILLE.
C'est que de votre père
Il faut absolument apaiser la colère.
LÉLIE.
Nous avons fait la paix.
MASCARILLE.
Oui, mais non pas pour nous.
Je l'ai fait, ce matin, mort pour l'amour de vous;
La vision le choque, et de pareilles feintes
Aux vieillards comme lui sont de dures atteintes,
Qui sur l'état prochain de leur condition,
Leur font faire à regret triste réflexion,
Le bonhomme, tout vieux[105], chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu dessus cette matière;
Il craint le pronostic; et, contre moi fâché,
On m'a dit qu'en justice il m'avoit recherché.
J'ai peur, si le logis du roi fait ma demeure,
De m'y trouver si bien dès le premier quart d'heure,
Que j'aye peine aussi d'en sortir par après[106].
Contre moi dès longtemps l'on a force décrets
Car enfin la vertu n'est jamais sans envie,
Et dans ce maudit siècle est toujours poursuivie.
Allez donc le fléchir.
LÉLIE.
Oui, nous le fléchirons;
Mais aussi tu promets...
MASCARILLE.
Ah! mon Dieu! nous verrons.
Lélie sort.
Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues.
Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues,
Et de nous tourmenter de même qu'un lutin.
Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
Et Célie arrêtée avecque l'artifice...
SCÈNE VI[107].--ERGASTE, MASCARILLE.
ERGASTE.
Je te cherchois partout pour te rendre un service,
Pour te donner avis d'un secret important.
MASCARILLE.
Quoi donc?
ERGASTE.
N'avons-nous point ici quelque écoutant?
MASCARILLE.
Non.
ERGASTE.
Nous sommes amis autant qu'on le peut être.
Je sais bien tes desseins et l'amour de ton maître;
Songez à vous tantôt. Léandre fait parti[108]
Pour enlever Célie; et j'en suis averti
Qu'il a mis ordre à tout, et qu'il se persuade
D'entrer chez Truffaldin par une mascarade,
Ayant su qu'en ce temps, assez souvent, le soir,
Des femmes du quartier en masque l'alloient voir.
MASCARILLE.
Oui? Suffit; il n'est pas au comble de sa joie;
Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie;
Et contre cet assaut je sais un coup fourré
Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré.
Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.
Adieu, nous boirons pinte à la première vue.
SCÈNE VII.--MASCARILLE.
Il faut, il faut tirer à nous ce que d'heureux
Pourroit avoir en soi ce projet amoureux[109],
Et, par une surprise adroite et non commune,
Sans courir le danger, en tenter la fortune.
Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
Léandre assurément ne nous bravera pas,
Et là, premier[110] que lui, si nous faisons la prise,
Il aura fait pour nous les frais de l'entreprise;
Puisque, par son dessein déjà presque éventé,
Le soupçon tombera toujours de son côté,
Et que nous, à couvert de toutes ses poursuites,
De ce coup hasardeux ne craindrons point de suites.
C'est ne se point commettre à faire de l'éclat,
Et tirer les marrons[111] de la patte du chat.
Allons donc nous masquer avec quelques bons frères:
Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères.
Je sais où gît le lièvre, et me puis, sans travail,
Fournir en un moment d'hommes et d'attirail.
Croyez que je mets bien mon adresse en usage:
Si j'ai reçu du ciel les fourbes en partage,
Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés
Qui cachent les talens que Dieu leur a donnés.
SCÈNE VIII.--LÉLIE, ERGASTE.
LÉLIE.
Il prétend l'enlever avec sa mascarade?
ERGASTE.
Il n'est rien plus certain. Quelqu'un de sa brigade
M'ayant de ce dessein instruit, sans m'arrêter,
A Mascarille lors j'ai couru tout conter,
Qui s'en va, m'a-t-il dit, rompre cette partie
Par une invention dessus le champ bâtie;
Et, comme je vous ai rencontré par hasard,
J'ai cru que je devois de tout vous faire part.
LÉLIE.
Tu m'obliges par trop avec cette nouvelle:
Va, je reconnoîtrai ce service fidèle.
SCÈNE IX.--LÉLIE.
Mon drôle assurément leur jouera quelque trait;
Mais je veux de ma part seconder son projet.
Il ne sera pas dit qu'en un fait qui me touche
Je ne me sois non plus remué qu'une souche.
Voici l'heure, ils seront surpris à mon aspect.
Foin! Que n'ai-je avec moi pris mon porte-respect[112]!
Mais vienne qui voudra contre notre personne,
J'ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
Holà! quelqu'un, un mot.
SCÈNE X.--TRUFFALDIN, à sa fenêtre, LÉLIE.
TRUFFALDIN.
Qu'est-ce? qui me vient voir?
LÉLIE.
Fermez soigneusement votre porte ce soir.
TRUFFALDIN.
Pourquoi?
LÉLIE.
Certaines gens font une mascarade
Pour vous venir donner une fâcheuse aubade;
Ils veulent enlever votre Célie.
TRUFFALDIN.
O dieux!
LÉLIE.
Et sans doute bientôt ils viennent en ces lieux.
Demeurez; vous pourrez voir tout de la fenêtre.
Eh bien, qu'avois-je dit? Les voyez-vous paroître?
Chut, je veux à vos yeux leur en faire l'affront.
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt[113].
SCÈNE XI.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE et sa suite, masqués.
TRUFFALDIN.
Oh! les plaisants robins[114], qui pensent me surprendre!
LÉLIE.
Masques, où courez-vous? le pourroit-on apprendre?
Truffaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon[115].
A Mascarille, déguisé en femme.
Bon Dieu, qu'elle est jolie, et qu'elle a l'air mignon!
Eh quoi! vous murmurez? Mais, sans vous faire outrage,
Peut-on lever le masque, et voir votre visage?
TRUFFALDIN.
Allez, fourbes méchants, retirez-vous d'ici,
Canaille; et vous, seigneur, bonsoir et grand merci.
SCÈNE XII.--LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE, après avoir démasqué Mascarille.
Mascarille, est-ce toi?
MASCARILLE.
Nenni-da, c'est quelque autre.
LÉLIE.
Hélas! quelle surprise! et quel sort est le nôtre!
L'aurois-je deviné, n'étant point averti
Des secrètes raisons qui t'avoient travesti?
Malheureux que je suis, d'avoir dessous ce masque
Été, sans y penser, te faire cette frasque!
Il me prendroit envie, en ce juste courroux,
De me battre moi-même, et me donner cent coups.
MASCARILLE.
Adieu, sublime esprit, rare imaginative.
LÉLIE.
Las! si de ton secours ta colère me prive,
A quel saint me vouerai-je?
MASCARILLE.
Au grand diable d'enfer!
LÉLIE.
Ah! si ton cœur pour moi n'est de bronze ou de fer,
Qu'encore un coup du moins mon imprudence ait grâce!
S'il faut pour l'obtenir que tes genoux j'embrasse,
Vois-moi...
MASCARILLE.
Tarare! allons, camarade, allons:
J'entends venir des gens qui sont sur nos talons.
SCÈNE XIII.--LÉANDRE et sa suite, masqués, TRUFFALDIN, à sa fenêtre.
LÉANDRE.
Sans bruit; ne faisons rien que de la bonne sorte.
TRUFFALDIN.
Quoi! masques toute nuit[116] assiégeront ma porte!
Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir;
Tout cerveau qui le fait est certes de loisir[117].
Il est un peu trop tard pour enlever Célie;
Dispensez-l'en ce soir, elle vous en supplie;
La belle est dans le lit, et ne peut vous parler;
J'en suis fâché pour vous. Mais, pour vous régaler[118]
Du souci qui pour elle ici vous inquiète,
Elle vous fait présent de cette cassolette[119].
LÉANDRE.
Fi! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.
Nous sommes découverts, tirons de ce côté.
[85] Parodie des monologues métaphysiques de Corneille, empruntés à
l'Espagne, et spécialement à Calderon:
O colère! ô pitié? sourdes à mes désirs,
Vous négligez mon crime...
(_Horace_, acte IV, scène VII.)
[86] Divertir, du latin _divertere_, détourner.
[87] Lors, pour: alors. Archaïsme.
[88] Pour: du temps. Ellipse archaïque.
[89] Phrase maladroite et embarrassée, qui signifie: au moyen duquel on
a voulu nous détourner d'acheter Célie.
[90] Imprimé, pour: impressionné. La Bruyère, cinquante ans plus tard,
dans son discours de réception à l'Académie, parlait «des choses dont
nous sommes le plus fortement imprimés.»
[91] Pour: attirer, dans le sens italien: _la calamita tira il ferro_,
l'aimant attire le fer.
[92] Pour: je me répute trop lâche d'entendre. Comme le verbe a deux
datifs, «imputer à soi à trop de lâcheté,» la faute de français est
évidente.
[93] Lui, amené par la nécessité du vers, est aussi une faute de
français et une cheville. On ne dit pas: «calomnier à elle la plus rare
vertu.»
[94] Pour: inventé par mon adresse.
[95] Les mœurs du temps comportaient ce détail de la vie domestique.
[96] Pour: en imposer. Archaïsme. La règle suivie aujourd'hui à cet
égard n'était pas encore fixée.
[97] Pour: bonheur. Voyez plus haut.
[98] Expression proverbiale pour: faire le fanfaron. Elle se rapporte,
dit-on, au rôle ridicule prêté par les anciens mystères au personnage
d'Olibrius, gouverneur des Gaules. Occiseur, du latin _occidere_.
Archaïsme.
[99] N'est pas synonyme de: ralentir. On ralentit le pas d'un cheval qui
va trop vite: on alentit un pas trop lent que l'on veut modérer
davantage encore. Ces finesses et ces libertés de langage ont disparu
depuis le seizième siècle.
[100] Au lieu de: entrer pour. Idiotisme familier.
[101] Pour: mis hors de mes gardes. Proverbe populaire qui fait allusion
à une coutume germanique devenue française. Chacun, le premier jour de
mai, devait se parer d'une branche verte, et quiconque était _pris sans
vert_ payait l'amende. C'est ce que les Anglais appellent _to go a
maying_.
[102] Terme d'escrime: forcer son adversaire à changer son attaque.
[103] Pour: compagnon de duel. Trait de mœurs du temps de Louis XIII.
C'était la mode de prêter son épée et de donner son sang à gens que l'on
n'estimait ni n'aimait.
[104] Petite monnaie fabriquée en 1513, portant pour effigie la tête de
Louis XII, et valant dix sous tournois. Elle ne fut démonétisée que sous
Henri III.
[105] Ellipse archaïque pour: tout vieux qu'il soit.
[106] Archaïsme populaire qui signifie: dans le temps qui suivra, et qui
n'a pas pour équivalent exact le mot _après_, indiquant la succession
des faits.
[107] Toute la fin de cet acte appartient à l'Étourdi italien de
Barbieri, l'_Innavertito_.
[108] Pour: réunit une troupe. Archaïsme, du mot espagnol _partido_.
[109] Phrase embrouillée, qui signifie: il faut prendre avantage des
projets amoureux de Léandre.
[110] Premier, pris adverbialement. Les mots, à cette époque, avaient
une souplesse et une flexibilité qu'ils ont perdues.
[111] Proverbe populaire. Voyez la fable de La Fontaine, _Bertrand et
Raton_.
[112] Probablement un bâton; ce qui ne se comprend guère, puisqu'il a
une épée et deux pistolets.
[113] Métaphore populaire: la corde de l'arc.
[114] Pour: robin-mouton. Expression populaire pour: idiot vêtu d'une
robe de laine.
[115] Pour: momerie, farce de carnaval. Archaïsme dont l'étymologie est
Momus, dieu de la folie, et qui indiquait une troupe de masque
s'introduisant dans les maisons pour y danser.
[116] Ellipse archaïque, pour: toute la nuit.
[117] Pour: en a le loisir, la permission.
[118] Au lieu de: tourner en joie le souci qui vous inquiète, du mot
italien _far gala_, réjouir.
[119] On devine quel présent plus que populaire Truffaldin, aux grands
éclats de rire de la foule, faisait aux ravisseurs de Célie.
ACTE IV
SCÈNE I[120].--LÉLIE, déguisé en Arménien, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Vous voilà fagoté d'une plaisante sorte.
LÉLIE.
Tu ranimes par là mon espérance morte.
MASCARILLE.
Toujours de ma colère on me voit revenir,
J'ai beau jurer, pester, je ne m'en puis tenir.
LÉLIE.
Aussi crois, si jamais je suis dans la puissance,
Que tu seras content de ma reconnoissance,
Et que, quand je n'aurois plus qu'un seul morceau de pain...
MASCARILLE.
Baste! songez à vous dans ce nouveau dessein.
Au moins, si l'on vous voit commettre une sottise,
Vous n'imputerez plus l'erreur à la surprise;
Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su.
LÉLIE.
Mais comment Truffaldin chez lui t'a-t-il reçu?
MASCARILLE.
D'un zèle simulé j'ai bridé[121] le bon sire;
Avec empressement je suis venu lui dire,
S'il ne songeoit à lui, que l'on le surprendroit;
Que l'on couchoit en joue, et de plus d'un endroit,
Celle dont il a vu qu'une lettre en avance
Avoit si faussement divulgué la naissance;
Qu'on avoit bien voulu m'y mêler quelque peu;
Mais que j'avois tiré mon épingle du jeu,
Et que, touché d'ardeur pour ce qui le regarde,
Je venois l'avertir de se donner de garde.
De là, moralisant, j'ai fait de grands discours
Sur les fourbes qu'on voit ici-bas tous les jours;
Que pour moi, las du monde et de sa vie infâme,
Je voulois travailler au salut de mon âme,
A m'éloigner du trouble, et pouvoir longuement
Près de quelque honnête homme être paisiblement;
Que, s'il le trouvoit bon, je n'aurois d'autre envie
Que de passer chez lui le reste de ma vie;
Et que même à tel point il m'avoit su ravir,
Que, sans lui demander gages pour le servir,
Je mettrois en ses mains, que je tenois certaines,
Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines
Dont, avenant que Dieu de ce monde m'ôtât,
J'entendois tout de bon que lui seul héritât.
C'étoit le vrai moyen d'acquérir sa tendresse.
Et comme, pour résoudre[122] avec votre maîtresse
Des biais qu'on doit prendre à terminer vos vœux,
Je voulois en secret vous aboucher tous deux,
Lui-même a su m'ouvrir une voie assez belle
De pouvoir hautement vous loger avec elle,
Venant m'entretenir d'un fils privé du jour,
Dont cette nuit en songe il a vu le retour.
A ce propos, voici l'histoire qu'il m'a dite,
Et sur qui j'ai tantôt notre fourbe construite.
LÉLIE.
C'est assez, je sais tout: tu me l'as dit deux fois.
MASCARILLE.
Oui, oui; mais, quand j'aurois passé jusques à trois,
Peut-être encor qu'avec toute sa suffisance
Votre esprit manquera dans quelque circonstance.
LÉLIE.
Mais à tant différer je me fais de l'effort.
MASCARILLE.
Ah! de peur de tomber, ne courons pas si fort!
Voyez-vous? vous avez la caboche un peu dure;
Rendez-vous affermi dessus cette aventure.
Autrefois Truffaldin de Naples est sorti,
Et s'appeloit alors Zanobio Ruberti;
Un parti qui causa quelque émeute civile,
Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville
(De fait il n'est pas homme à troubler un État),
L'obligea d'en sortir une nuit sans éclat.
Une fille fort jeune, et sa femme, laissées,
A quelque temps de là se trouvant trépassées,
Il en eut la nouvelle; et, dans ce grand ennui,
Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
Outre ses biens, l'espoir qui restoit de sa race,
Un sien fils, écolier, qui se nommoit Horace,
Il écrit à Bologne, où, pour mieux être instruit,
Un certain maître Albert, jeune, l'avoit conduit;
Mais, pour se joindre tous, le rendez-vous qu'il donne
Durant deux ans entiers ne lui fit voir personne:
Si bien que, les jugeant morts après ce temps-là,
Il vint en cette ville, et prit le nom qu'il a,
Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
Voilà l'histoire en gros, redite seulement
Afin de vous servir ici de fondement.
Maintenant vous serez un marchand d'Arménie,
Qui les aurez vus sains l'un et l'autre en Turquie.
Si j'ai, plutôt qu'aucun, un tel moyen trouvé
Pour les ressusciter sur ce qu'il a rêvé,
C'est qu'en fait d'aventure il est très-ordinaire
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis être à leur famille à point nommé rendus,
Après quinze ou vingt ans qu'on les a crus perdus,
Pour moi, j'ai vu déjà cent contes de la sorte[123].
Sans nous alambiquer, servons-nous-en; qu'importe?
Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter,
Et leur aurez fourni de quoi se racheter;
Mais que, parti plus tôt pour chose nécessaire,
Horace vous chargea de voir ici son père,
Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
Attendre quelques jours qu'ils seroient arrivés.
Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.
LÉLIE.
Ces répétitions ne sont que superflues;
Dès l'abord mon esprit a compris tout le fait.
MASCARILLE.
Je m'en vais là dedans donner le premier trait.
LÉLIE.
Écoute, Mascarille, un seul point me chagrine.
S'il alloit de son fils me demander la mine?
MASCARILLE.
Belle difficulté! Devez-vous pas savoir
Qu'il étoit fort petit alors qu'il l'a pu voir?
Et puis, outre cela, le temps et l'esclavage
Pourroient-ils pas avoir changé tout son visage?
LÉLIE.
Il est vrai. Mais, dis-moi, s'il connoît qu'il m'a vu,
Que faire?
MASCARILLE.
De mémoire êtes-vous dépourvu?
Nous avons dit tantôt qu'outre que votre image
N'avoit dans son esprit pu faire qu'un passage,
Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
Et le poil et l'habit déguisoient grandement.
LÉLIE.
Fort bien. Mais, à propos, cet endroit de Turquie...
MASCARILLE.
Tout, vous dis-je, est égal, Turquie ou Barbarie.
LÉLIE.
Mais le nom de la ville où j'aurai pu les voir?
MASCARILLE.
Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir.
La répétition, dit-il, est inutile,
Et j'ai déjà nommé douze fois cette ville.
LÉLIE.
Va, va-t'en commencer, il ne me faut plus rien.
MASCARILLE.
Au moins soyez prudent, et vous conduisez bien;
Ne donnez point ici de l'imaginative.
LÉLIE.
Laisse-moi gouverner. Que ton âme est craintive!
MASCARILLE.
Horace dans Bologne écolier; Truffaldin,
Zanobio Ruberti, dans Naples citadin;
Le précepteur Albert...
LÉLIE.
Ah! c'est me faire honte
Que de me tant prêcher! Suis-je un sot à ton compte?
MASCARILLE.
Non pas du tout; mais bien quelque chose approchant.
SCÈNE II.--LÉLIE.
Quand il m'est inutile, il fait le chien couchant;
Mais, parce qu'il sent bien le secours qu'il me donne,
Sa familiarité jusque-là s'abandonne.
Je vais être de près éclairé des beaux yeux
Dont la force m'impose un joug si précieux;
Je m'en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
Peindre à cette beauté les tourments de mon âme,
Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.
SCÈNE III.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.
TRUFFALDIN.
Sois béni, juste ciel, de mon sort adouci!
MASCARILLE.
C'est à vous de rêver et de faire des songes,
Puisqu'en vous il est faux que songes sont mensonges.
TRUFFALDIN, à Lélie.
Quelle grâce, quels biens vous rendrai-je, seigneur,
Vous que je dois nommer l'ange de mon bonheur?
LÉLIE.
Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.
TRUFFALDIN, à Mascarille.
J'ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance
De cet Arménien.
MASCARILLE.
C'est ce que je disois;
Mais on voit des rapports admirables parfois.
TRUFFALDIN.
Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde?
LÉLIE.
Oui, seigneur Truffaldin, le plus gaillard du monde.
TRUFFALDIN.
Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi?
LÉLIE.
Plus de dix mille fois.
MASCARILLE.
Quelque peu moins, je croi.
LÉLIE.
Il vous a dépeint tel que je vous vois paroître,
Le visage, le port...
TRUFFALDIN.
Cela pourroit-il être,
Si, lorsqu'il m'a pu voir, il n'avoit que sept ans,
Et si son précepteur même, depuis ce temps,
Auroit peine à pouvoir connoître mon visage?
MASCARILLE.
Le sang bien autrement conserve cette image;
Par des traits si profonds ce portrait est tracé,
Que mon père...
TRUFFALDIN.
Suffit. Où l'avez-vous laissé?
LÉLIE.
En Turquie, à Turin.
TRUFFALDIN.
Turin? Mais cette ville
Est, je pense, en Piémont.
MASCARILLE, à part.
O cerveau malhabile!
A Truffaldin.
Vous ne l'entendez pas, il veut dire Tunis,
Et c'est en effet là qu'il laissa votre fils;
Mais les Arméniens ont tous une habitude,
Certain vice de langue à nous autres fort rude:
C'est que dans tous les mots ils changent _nis_ en _rin_,
Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.
TRUFFALDIN.
Il falloit, pour l'entendre, avoir cette lumière.
Quel moyen vous dit-il de rencontrer son père?
MASCARILLE.
A part. A Truffaldin, après s'être escrimé.
Voyez s'il répondra[124]. Je repassois un peu
Quelque leçon d'escrime; autrefois en ce jeu
Il n'étoit point d'adresse à mon adresse égale,
Et j'ai battu le fer en mainte et mainte salle.
TRUFFALDIN, à Mascarille.
Ce n'est pas maintenant ce que je veux savoir.
A Lélie.
Quel autre nom dit-il que je devois avoir?
MASCARILLE.
Ah! seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
Est celle maintenant que le ciel vous envoie!
LÉLIE.
C'est là votre vrai nom, et l'autre est emprunté.
TRUFFALDIN.
Mais où vous a-t-il dit qu'il reçut la clarté?
MASCARILLE.
Naples est un séjour qui paroît agréable;
Mais pour vous ce doit être un lieu fort haïssable.
TRUFFALDIN.
Ne peux-tu sans parler souffrir notre discours?
LÉLIE.
Dans Naples son destin a commencé son cours.
TRUFFALDIN.
Où l'envoyai-je jeune, et sous quelle conduite?
MASCARILLE.
Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite
D'avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
Qu'à sa discrétion vos soins avoient commis.
TRUFFALDIN.
Ah!
MASCARILLE, à part.
Nous sommes perdus si cet entretien dure.
TRUFFALDIN.
Je voudrois bien savoir de vous leur aventure,
Sur quel vaisseau le sort qui m'a su travailler[125]...
MASCARILLE.
Je ne sais ce que c'est, je ne fais que bâiller.
Mais, seigneur Truffaldin, songez-vous que peut-être
Ce monsieur l'étranger a besoin de repaître,
Et qu'il est tard aussi?
LÉLIE.
Pour moi, point de repas.
MASCARILLE.
Ah! vous avez plus faim que vous ne pensez pas[126].
TRUFFALDIN.
Entrez donc.
LÉLIE.
Après vous.
MASCARILLE, à Truffaldin.
Monsieur, en Arménie
Les maîtres du logis sont sans cérémonie.
A Lélie, après que Truffaldin est entré dans sa maison.
Pauvre esprit! pas deux mots!
LÉLIE.
D'abord il m'a surpris;
Mais n'appréhende plus, je reprends mes esprits,
Et m'en vais débiter avecque hardiesse...
MASCARILLE.
Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.
Ils entrent dans la maison de Truffaldin.
SCÈNE IV.--ANSELME, LÉANDRE.
ANSELME.
Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours
Qui cherche le repos et l'honneur de vos jours.
Je ne vous parle point en père de ma fille,
En homme intéressé pour ma propre famille,
Mais comme votre père, ému pour votre bien,
Sans vouloir vous flatter et vous déguiser rien;
Bref, comme je voudrois, d'une âme franche et pure,
Que l'on fît à mon sang en pareille aventure;
Savez-vous de quel œil chacun voit cet amour
Qui dedans une nuit vient d'éclater au jour?
A combien de discours et de traits de risée
Votre entreprise d'hier est partout exposée?
Quel jugement on fait du choix capricieux
Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux
Un rebut de l'Égypte, une fille coureuse,
De qui le noble emploi n'est qu'un métier de gueuse
J'en ai rougi pour vous encor plus que pour moi,
Qui me trouve compris dans l'éclat que je voi:
Moi, dis-je, dont la fille, à vos ardeurs promise,
Ne peut sans quelque affront souffrir qu'on la méprise.
Ah! Léandre, sortez de cet abaissement!
Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement.
Si notre esprit n'est pas sage à toutes les heures,
Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité;
Et la plus belle femme a très-peu de défense
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
Je vous le dis encor, ces bouillans mouvemens,
Ces ardeurs de jeunesse et ces emportemens,
Nous font trouver d'abord quelques nuits agréables;
Mais ces félicités ne sont guère durables,
Et, notre passion alentissant son cours,
Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours:
De là viennent les soins, les soucis, les misères,
Les fils déshérités par le courroux des pères.
LÉANDRE.
Dans tout votre discours je n'ai rien écouté
Que mon esprit déjà ne m'ait représenté.
Je sais combien je dois à cet honneur insigne
Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne;
Et vois, malgré l'effort dont je suis combattu,
Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu:
Aussi veux-je tâcher...
ANSELME.
On ouvre cette porte.
Retirons-nous plus loin, de crainte qu'il n'en sorte
Quelque secret poison dont vous seriez surpris.
SCÈNE V[127].--LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Bientôt de notre fourbe on verra le débris,
Si vous continuez des sottises si grandes.
LÉLIE.
Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes?
De quoi te peux-tu plaindre? Ai-je pas réussi
En tout ce que j'ai dit depuis?
MASCARILLE.
Couci-couci.
Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques,
Et que vous assurez, par serments authentiques
Adorer pour leurs dieux la lune et le soleil.
Passe. Ce qui me donne un dépit nonpareil,
C'est qu'ici votre amour étrangement s'oublie;
Près de Célie, il est ainsi que la bouillie,
Qui par un trop grand feu s'enfle, croît jusqu'aux bords,
Et de tous les côtés se répand au dehors.
LÉLIE.
Pourroit-on se forcer à plus de retenue?
Je ne l'ai presque point encore entretenue.
MASCARILLE.
Oui, mais ce n'est pas tout que de ne parler pas;
Par vos gestes, durant un moment de repas,
Vous avez aux soupçons donné plus de matière
Que d'autres ne feroient dans une année entière.
LÉLIE.
Et comment donc?
MASCARILLE.
Comment? Chacun a pu le voir:
A table, où Truffaldin l'oblige de se seoir,
Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.
Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit,
Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit;
Et, dans ses propres mains vous saisissant du verre,
Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre,
Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter
Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter.
Sur les morceaux touchés de sa main délicate,
Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte
Plus brusquement qu'un chat dessus une souris,
Et les avaliez tous ainsi que des pois gris[128].
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table
Un bruit, un triquetrac[129] de pieds insupportable,
Dont Truffaldin, heurté de deux coups trop pressans,
A puni par deux fois deux chiens très-innocens,
Qui, s'ils eussent osé, vous eussent fait querelle.
Et puis après cela votre conduite est belle?
Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps.
Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.
Attaché dessus vous comme un joueur de boule
Après le mouvement de la sienne qui roule,
Je pensais retenir toutes vos actions,
En faisant de mon corps mille contorsions.
LÉLIE.
Mon Dieu! qu'il t'est aisé de condamner des choses
Dont tu ne ressens point les agréables causes!
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
Faire force à l'amour qui m'impose des lois.
Désormais...
SCÈNE VI.--TRUFFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE.
Nous parlions des fortunes d'Horace.
TRUFFALDIN.
A Lélie.
C'est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce
Que je puisse lui dire un seul mot en secret?
LÉLIE.
Il faudroit autrement être fort indiscret.
Lélie entre dans la maison de Truffaldin.
SCÈNE VII.--TRUFFALDIN, MASCARILLE.
TRUFFALDIN.
Écoute: sais-tu bien ce que je viens de faire?
MASCARILLE.
Non; mais, si vous voulez, je ne tarderai guère,
Sans doute, à le savoir.
TRUFFALDIN.
D'un chêne grand et fort,
Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort,
Je viens de détacher une branche admirable,
Choisie expressément de grosseur raisonnable,
Dont j'ai fait sur-le-champ, avec beaucoup d'ardeur,
Il montre son bras.
Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur,
Moins gros par l'un des bouts, mais, plus que trente gaules,
Propre, comme je pense, à rosser les épaules;
Car il est bien en main, vert, noueux et massif.
MASCARILLE.
Mais pour qui, je vous prie, un tel préparatif?
TRUFFALDIN.
Pour toi premièrement; puis pour ce bon apôtre
Qui veut m'en donner d'une[130] et m'en jouer d'une autre:
Pour cet Arménien, ce marchand déguisé,
Introduit sous l'appât d'un conte supposé.
MASCARILLE.
Quoi! vous ne croyez pas?...
TRUFFALDIN.
Ne cherche point d'excuse:
Lui-même heureusement a découvert sa ruse,
En disant à Célie, en lui serrant la main,
Que pour elle il venoit sous ce prétexte vain;
Il n'a pas aperçu Jeannette, ma fillole[131],
Laquelle a tout ouï, parole pour parole;
Et je ne doute point, quoiqu'il n'en ait rien dit,
Que tu ne sois de tout le complice maudit.
MASCARILLE.
Ah! vous me faites tort. S'il faut qu'on vous affronte,
Croyez qu'il m'a trompé le premier à ce conte.
TRUFFALDIN.
Veux-tu me faire voir que tu dis vérité?
Qu'à le chasser mon bras soit du tien assisté;
Donnons-en à ce fourbe et du long et du large,
Et de tout crime après mon esprit te décharge.
MASCARILLE.
Oui-da, très-volontiers, je l'épousterai[132] bien,
Et par là vous verrez que je n'y trempe en rien.
A part.
Ah! vous serez rossé, monsieur de l'Arménie,
Qui toujours gâtez tout!
SCÈNE VIII.--LÉLIE, TRUFFALDIN, MASCARILLE.
TRUFFALDIN, à Lélie, après avoir heurté à sa porte.
Un mot, je vous supplie.
Donc, monsieur l'imposteur, vous osez aujourd'hui
Duper un honnête homme, et vous jouer de lui?
MASCARILLE.
Feindre avoir vu son fils en une autre contrée,
Pour vous donner chez lui plus aisément entrée!
TRUFFALDIN bat Lélie.
Vidons, vidons sur l'heure[133].
LÉLIE, à Mascarille, qui le bat aussi.
Ah! coquin!
MASCARILLE.
C'est ainsi
Que les fourbes...
LÉLIE.
Bourreau!
MASCARILLE.
Sont ajustés ici.
Gardez-moi bien cela.
LÉLIE.
Quoi donc! je serois homme?...
MASCARILLE, le battant toujours en le chassant.
Tirez, tirez[134], vous dis-je, ou bien je vous assomme.
TRUFFALDIN.
Voilà qui me plaît fort; rentre, je suis content.
Mascarille suit Truffaldin, qui rentre dans sa maison.
LÉLIE, revenant.
A moi, par un valet, cet affront éclatant!
L'auroit-on pu prévoir, l'action de ce traître,
Qui vient insolemment de maltraiter son maître?
MASCARILLE, à la fenêtre de Truffaldin.
Peut-on vous demander comme va votre dos?
LÉLIE.
Quoi! tu m'oses encor tenir un tel propos?
MASCARILLE.
Voilà, voilà que c'est[135] de ne voir pas Jeannette,
Et d'avoir en tout temps une langue indiscrète.
Mais, pour cette fois-ci, je n'ai point de courroux,
Je cesse d'éclater, de pester contre vous,
Quoique de l'action l'imprudence soit haute,
Ma main sur votre échine a lavé votre faute.
LÉLIE.
Ah! je me vengerai de ce trait déloyal!
MASCARILLE.
Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.
LÉLIE.
Moi?
MASCARILLE.
Si vous n'étiez pas une cervelle folle,
Quand vous avez parlé naguère à votre idole,
Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas,
Dont l'oreille subtile a découvert le cas.
LÉLIE.
On auroit pu surprendre un mot dit à Célie?
MASCARILLE.
Et d'où doncques[136] viendroit cette prompte sortie?
Oui vous n'êtes dehors que par votre caquet.
Je ne sais si souvent vous jouez au piquet:
Mais au moins faites-vous des écarts[137] admirables.
LÉLIE.
O le plus malheureux de tous les misérables!
Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi?
MASCARILLE.
Je ne fis jamais mieux que d'en prendre l'emploi,
Par là, j'empêche au moins que de cet artifice
Je ne sois soupçonné d'être auteur ou complice.
LÉLIE.
Tu devois donc, pour toi, frapper plus doucement.
MASCARILLE.
Quelque sot. Truffaldin lorgnoit exactement:
Et puis, je vous dirai, sous ce prétexte utile,
Je n'étois point fâché d'évaporer ma bile.
Enfin la chose est faite; et, si j'ai votre foi
Qu'on ne vous verra point vouloir venger sur moi,
Soit ou directement, ou par quelque autre voie,
Les coups sur votre râble assenés avec joie,
Je vous promets, aidé par le poste où je suis,
De contenter vos vœux avant qu'il soit deux nuits.
LÉLIE.
Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse.
Qu'est-ce que dessus moi ne peut cette promesse?
MASCARILLE.
Vous le promettez donc?
LÉLIE.
Oui, je te le promets.
MASCARILLE.
Ce n'est pas encor tout. Promettez que jamais
Vous ne vous mêlerez dans quoi que j'entreprenne.
LÉLIE.
Soit.
MASCARILLE.
Si vous y manquez, votre fièvre quartaine[138]!
LÉLIE.
Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.
MASCARILLE.
Allez quitter l'habit et graisser votre dos.
LÉLIE, seul.
Faut-il que le malheur, qui me suit à la trace,
Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce!
MASCARILLE, sortant de chez Truffaldin.
Quoi! vous n'êtes pas loin? Sortez vite d'ici;
Mais surtout gardez-vous de prendre aucun souci;
Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise;
N'aidez point mon projet de la moindre entreprise;
Demeurez en repos.
LÉLIE, en sortant.
Oui, va, je m'y tiendrai.
MASCARILLE, seul.
Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.
SCÈNE IX.--ERGASTE, MASCARILLE.
ERGASTE.
Mascarille, je viens te dire une nouvelle
Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle.
A l'heure que je parle, un jeune Égyptien,
Qui n'est pas noir pourtant, et sent assez son bien,
Arrive, accompagné d'une vieille fort hâve,
Et vient chez Truffaldin racheter cette esclave
Que vous vouliez; pour elle il paroît fort zélé.
MASCARILLE.
Sans doute c'est l'amant dont Célie a parlé.
Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre?
Sortant d'un embarras, nous entrons dans un autre.
En vain nous apprenons que Léandre est au point
De quitter la partie, et ne nous troubler point;
Que son père, arrivé contre toute espérance,
Du côté d'Hippolyte emporte la balance,
Qu'il a tout fait changer par son autorité,
Et va dès aujourd'hui conclure le traité;
Lorsqu'un rival s'éloigne, un autre plus funeste
S'en vient nous enlever tout l'espoir qui nous reste.
Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
Je crois que je pourrai retarder leur départ,
Et me donner le temps qui sera nécessaire
Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
Il s'est fait un grand vol; par qui? l'on n'en sait rien:
Eux autres rarement passent pour gens de bien;
Je veux adroitement, sur un soupçon frivole,
Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle.
Je sais des officiers, de justice altérés,
Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés;
Dessus[139] l'avide espoir de quelque paraguante[140]
Il n'est rien que leur art aveuglément ne tente;
Et du plus innocent toujours à leur profit
La bourse est criminelle, et paye son délit.
[120] Imitation, ou plutôt traduction de l'acte II de l'_Emilia_ de
Grotto, qui est elle-même une imitation des _Adelphes_ de Térence.
[121] Pour: j'ai bridé, dirigé comme je voulais, par mon zèle.
[122] Pour: décider les biais qu'on doit prendre. Archaïsme.
[123] Molière dit la vérité, comme le prouve l'histoire d'une fille de
gentilhomme provençal emmenée chez les Kabyles, et qui revint faire
figure à la cour de Louis XIII.
[124] Truffaldin ayant surpris les signes que Mascarille fait à son
maître, le valet se donne l'air de repasser une leçon d'escrime.
[125] Pour: tourmenter. Archaïsme.
[126] Pour: que vous ne le pensez; faute de français.
[127] Traduction libre, mais fidèle quant au mouvement et au sens, de la
scène III de l'acte IV de l'_Angelica_, de Fabricio de Fornaris.
[128] Proverbe populaire faisant allusion aux anciens charlatans de nos
places publiques, qui avalaient devant le peuple une grande quantité de
gros pois.
[129] Pour: bruit et
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/40086