Les guêpes — séries 1 & 2
by Alphonse Karr · French · Gutenberg #40052 · 1,154,035 chars · public domain (US)
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Title: Les guêpes — séries 1 & 2
Author: Alphonse Karr
Release date: June 21, 2012 [eBook #40052]
Most recently updated: May 24, 2013
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/40052
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GUÊPES — SÉRIES 1 & 2 ***
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.
COLLECTION MICHEL LÉVY
LES
GUÊPES
ŒUVRES
D'ALPHONSE KARR
Format grand in-18.
LES FEMMES 1 vol.
AGATHE ET CÉCILE 1 --
PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 --
SOUS LES TILLEULS 1 --
LES FLEURS 1 --
SOUS LES ORANGERS 1 --
VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --
UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --
LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --
ENCORE LES FEMMES 1 --
MENUS PROPOS 1 --
LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --
TROIS CENTS PAGES 1 --
LES GUÊPES. 6 --
En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article, «la
propriété littéraire est une propriété,» l'auteur, pour le principe, se
réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme
que ce soit.
Paris.--Typ. de A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.
LES
GUÊPES
PAR
ALPHONSE KARR
--PREMIÈRE SÉRIE--
NOUVELLE ÉDITION
[Illustration: COLOPHON]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1858
Reproduction et traduction réservées
A MES AMIS INCONNUS
L'histoire racontée par les _Guêpes_ renferme une période de dix ans.
De ce recueil, complètement épuisé en librairie, on me demande une
nouvelle édition.
J'aurais cru ma probité intéressée à ne faire aucuns changements, ni aux
idées, ni aux appréciations,--quand même mes idées et mes appréciations
auraient changé,--ce qui n'est pas.
Quelques pages seulement ont été supprimées, à la demande des
éditeurs.--Nous n'aurions pu imprimer aujourd'hui ce que je disais
alors,--et je ne veux pas dire autre chose.
Je viens de relire les cent volumes des _Guêpes_, et, dans ma
conscience, je puis répéter aujourd'hui ce que j'ai dit en tête du
premier volume, publié en novembre 1839.
A. K.
Avril 1853.
LES
GUÊPES
PRÉFACE, AVERTISSEMENT, AVANT-PROPOS;
LE TOUT EN VINGT LIGNES.
Ce petit livre est le premier de douze volumes semblables qui paraîtront
successivement et chaque mois, d'ici à un an.
Ils contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les
hommes et sur les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute
influence de parti.
Je parlerai sans colère, parce qu'à mes yeux les hommes les plus
méchants sont encore plus ridicules que méchants, et que d'ailleurs je
suis sûr de leur faire ainsi à la fois plus de tort et plus de chagrin.
Je n'appartiens à aucun parti: je juge les choses à mesure qu'elles
arrivent, les hommes à mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de
choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes
amis, et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge
avec le sang-froid et la gaieté tranquille d'un spectateur passablement
assis.
J'adresse mes petits livres _aux amis inconnus_ que je puis avoir dans
le monde, aux gens de bonne foi, de bon sens et d'esprit: c'est-à-dire
que j'ai pris mes mesures pour n'avoir besoin que d'un petit nombre de
souscripteurs.
Nous rirons bien ensemble de bien des gens qui voudraient passer pour
sérieux, et nous nous amuserons à mesurer la petitesse des _grands_
hommes et des _grandes_ choses.
Novembre 1839.
Aux amis inconnus.--Le gouvernement et les portiers.--Les partis et
leurs queues.--Indépendance des gens de lettres.--Le roi des
tragédies.--N'importe qui premier.--Ce que signifient les
prodiges.--Gouvernement des marchands de peaux de
lapin.--Consciences à trois francs.--Voyage du duc et de la
duchesse d'Orléans.--Porte-crayons en or, contrôlés par la
Monnaie.--L'hospitalité de Bourges.--Chercher Blanqui.--M. Cousin,
philosophe cynique.--Les rois et les bergères.--Bon mot de S. M.
Louis-Philippe.--Bon mot de M. Thiers.--Mauvais mot de M. de
Salvandy.--Sur le jury.--Sur les avocats du roi.--Manière de faire
condamner un accusé.--Vol de grand chemin.--M. Laffitte et un
cocher.--Les livres.--Les romans.--M. de Salvandy.--Aux gens
sérieux.--Parenthèse: les femmes de lettres.--L'école des
journalistes.--La Cenerentola et les pieds des chanteuses.--Le
Daguerréotype et Christophe Colomb.--Le nez de M. Arago.--Les
femmes s'en vont.--Les gants jaunes.--Les écuyères du Cirque.
Certes, aux personnes qui me connaissent pour un homme de loisir et de
fantaisie, il doit paraître extraordinaire que j'aille ainsi, de gaieté
de cœur, me donner le tracas et l'ennui de créer une publication,
quand il paraît chaque matin, sous le titre ambitieux d'organes de
l'opinion publique, un si grand nombre de carrés de papier, où il me
serait loisible de glisser ce que je puis avoir à dire à mes
contemporains.
Il faut donc que j'aie une raison forte et invincible, et cette raison
la voici:
C'est qu'il _n'y a pas UN journal dans lequel on puisse mettre vingt
lignes où il n'y aurait ni bêtise, ni mauvaise foi_. J'en prends à
témoin plusieurs de mes amis, hommes d'esprit et de talent, qui y
écrivent ou plutôt qui y rament avec tant d'ennui et de dégoût. Je fais
mieux, je prouve.
Autant que je me le rappelle, au mois de juillet de l'année 1830, une
révolution a été faite _pour la liberté de la presse_ par cette
intéressante partie de la population qui ne sait pas lire: la presse est
donc libre.
Si le despotisme a ses inconvénients, la liberté a aussi les siens; le
despotisme est considéré par celui qui l'exerce, ou comme un droit, ou
comme une puissance acquise par la force, et conséquemment odieuse:
comme droit, il a des limites, comme tout droit, en dehors desquelles il
cesserait d'être; comme usurpation, il y a une goutte qu'on n'ose pas
mettre dans la coupe sous peine de la faire déborder.
Mais la liberté étant une vertu, elle prend ses plus funestes ou ses
plus grotesques excès pour un progrès, et elle ne reconnaît pas de
bornes.
Le gouvernement a cru agir sagement, en mettant _quelques_ restrictions
à la liberté de la presse.
Ces quelques restrictions remplissent dans le Code onze pages, contenant
chacune cinquante lignes de soixante lettres, c'est-à-dire environ
soixante-dix pages d'un volume ordinaire.
Le gouvernement a cru agir sagement, en quoi il s'est parfaitement
trompé.
La presse sans entraves se servait de contre-poids à elle-même; chaque
nuance avait son journal, et chaque journal n'avait qu'un petit nombre
de clients:
Le cautionnement a été la plus grande entrave, mais en même temps il a
créé des privilèges; c'est-à-dire que, s'il a rendu beaucoup de journaux
impossibles, il a donné une immense puissance à ceux qui ont pu remplir
cette condition, en cela que les diverses nuances de lecteurs se sont
absorbées dans une couleur et ont fait à chacun des journaux existants
une très-nombreuse clientèle.
Les conditions fiscales imposées à la presse l'ont retirée des mains des
écrivains pour la mettre à celles des spéculateurs et des entrepreneurs.
Ainsi, aujourd'hui, on ne pourrait citer un seul écrivain possesseur
d'un journal; mais, en revanche, la presse est gouvernée, dirigée par
d'anciens bonnetiers, d'anciens pharmaciens, d'anciens avoués, etc.;
quelques-uns,--les journaux par actions,--appartiennent à la fois à deux
mille épiciers, bottiers, pâtissiers, merciers, rôtisseurs, portiers,
perruquiers, bouchers, avocats--et autres citoyens d'une littérature
contestable.
Voici quels sont les résultats de cet ordre de choses pour le
gouvernement et pour les écrivains.
Le gouvernement, par une de ces maladresses qu'il n'y a que les
gouvernements qui sachent faire, a fait passer l'arme dont il avait peur
des mains des poëtes aux mains des hommes d'affaires et des marchands.
Les marchands savent ce qu'ils mettent et ce qu'ils risquent dans une
affaire, et les bénéfices multipliés par les risques que doit leur
rapporter cet argent. Ils ont une tenue, une pertinacité, que n'auraient
jamais eues les écrivains, qui n'auraient eu en vue que des idées, des
paradoxes ou des systèmes. Les marchands vont droit à leur but, qui est
de rançonner comme ami ou comme ennemi le gouvernement, ou de le
renverser pour prendre ou vendre sa place. Vous avez voulu avoir affaire
aux marchands; eh bien! arrangez-vous avec eux; ils vous achètent la
presse en gros, ils vous la revendront en détail, et gagneront dessus,
et ils vous la vendront cher, et ils vous la feront payer de tout ce
qui est à vous, et de bien des choses qui ne sont pas à vous.
[GU] Pour les gens de lettres, qui parlent si haut et si souvent de leur
indépendance, voici ce qu'ils ont gagné au _progrès_. Ils ne sont plus,
il est vrai, aux gages de Louis XIV; ils lèvent fièrement la tête et
plaignent ou méprisent Corneille, qui a subi ce joug honteux; mais ils
sont aux gages de M. Trois-Étoiles, négociant en vins, ou fabricant de
cheminées, ou des deux mille bottiers, rôtisseurs, portiers, avocats,
etc., dont je vous parlais tout à l'heure, qui ont déposé le
cautionnement de cent mille francs exigé par la loi.
[GU] Il n'y a que deux sortes de journaux: ceux qui approuvent et
soutiennent le gouvernement, quoi qu'il fasse, et ceux qui le blâment et
l'attaquent, quoi qu'il fasse. Que le gouvernement prenne deux mesures
_contradictoires_, ce qui n'est ni impossible ni rare: il est clair que
si l'une est mauvaise, la seconde est bonne; que si la première est
bonne, la deuxième est mauvaise. Eh bien! _il n'y a pas un seul journal_
où on puisse dire cela.
[GU] Les journaux de l'opposition sont aussi obstinés et serviles dans
leur critique que les journaux ministériels dans leur enthousiasme.
[GU] A côté de ces inconvénients visibles, il y en a d'autres plus
cachés.
Tel journal indépendant, habituellement hostile au pouvoir, adoucit ses
colères chaque fois qu'il faut faire renouveler à un théâtre royal
l'engagement de certaine danseuse maigre.
[GU] Tel autre, toujours confit en admiration devant les derniers
garçons de bureau des ministères, mêle un peu d'absinthe à son miel, à
certaines époques où il est d'usage de discuter les subventions
accordées aux journaux.
Outre que dans aucun journal on ne peut dire sa pensée entière, il y a
pour les gens qui n'ont pas d'ambition, et conservent conséquemment du
bon sens et de la bonne foi, il y a un inconvénient qui empêche de se
rallier à aucun des partis en possession de la presse.
Le parti gouvernemental, à le juger par ses sommités, a l'avantage sur
le parti de l'opposition. Il possède des hommes de science réelle,
d'expérience, d'esprit vrai et de bonne compagnie; mais il traîne à sa
suite tout ce qu'il y a de mendiants, de valets et de cuistres.
Le parti de l'opposition montre avec un juste orgueil des gens de
résolution et même de dévouement, des gens d'une probité sévère et d'une
conscience éprouvée; mais sa queue se forme de tout ce qu'il y a de
fainéants coureurs d'estaminets, de tapageurs, de braillards, de
vauriens, de culotteurs de pipes.
Et les hommes recommandables des deux partis savent combien ces queues
sont lourdes et difficiles à traîner.
[GU] Il n'y a pas en France un seul journal qui oserait imprimer en
entier dans ses colonnes le présent petit livre. Ce n'est pas cependant
qu'il renferme rien qui soit contraire aux lois, à la morale publique,
au bon sens;--grâce à Dieu, ils n'y regardent pas de si près.
[GU] Je suis forcé de mêler ce premier pamphlet d'une certaine quantité
d'aphorismes ou professions de foi.
Je ne parlerai guère de la royauté; le trône est devenu un fauteuil, la
couronne une métaphore: on a mis sur le trône un roi constitutionnel,
c'est-à-dire le roi des tragédies, un farouche tyran auquel chaque
personnage a le droit de débiter trois cents vers d'injures dont le
moindre vous ferait casser la tête par un commis en nouveauté; un roi
qui, si le feu prenait à la France comme à la maison de certain
philosophe, serait forcé de dire comme lui: «Cela ne me regarde pas, je
ne me mêle pas des affaires de ménage, dites-le à la Chambre des
députés.»
Un roi pour lequel--s'il veut contenter l'opposition--le mot régner
n'est plus qu'un verbe auxiliaire comme _être_, et qui _règne_ comme
une corniche _règne_ autour d'un plafond. On pourrait, il est vrai, dire
avec La Fontaine:
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.
Mais qui insulterait-on d'une manière aussi amusante, aussi audacieuse
en apparence, aussi peu dangereuse en réalité? On couronne les rois
comme on couronna le Christ; chaque fleuron de leur couronne est une
épine.
[GU] En fait de ministre, je suis de l'avis de cette vieille femme qui
priait à Syracuse, dans le temple de Jupiter, pour la conservation des
jours de Denis le Tyran: «Ma bonne, lui demanda Denis, qui se rendait
justice, qui peut vous engager à prier pour moi?
--Seigneur! dit la vieille, votre prédécesseur était bien mauvais, et
j'ai prié Jupiter de nous délivrer de lui. Hélas! mes vœux ont été
exaucés: il a été remplacé par vous, qui êtes bien plus méchant que lui!
Qui sait comment serait votre successeur?»
[GU] Il y a en France une folie bizarre, tout le monde veut être
gouvernement. Cela vu de trop près, comme nous sommes, ne paraît pas
aussi bouffon que ce l'est réellement. Ne ririez-vous pas cependant, si
vous voyiez tous les habitants d'une ville se faire bottiers? Il est
cependant plus facile de chausser les hommes que de les gouverner. Tout
le monde s'efforce de prendre les sept portefeuilles des sept
ministères: je crois que les trente millions de Français y passeront;
cela serait long, mais cela aurait une fin, si ceux qui ont été
ministres se tenaient tranquilles et laissaient de bonne grâce la place
aux autres.
Depuis quinze ans on n'administre pas en France. Les ministres
s'occupent à rester ministres et ne font pas autre chose. Voilà quinze
ans qu'on se bat derrière la toile à qui jouera les rôles, et on n'a
pas encore commencé la grande représentation du gouvernement
représentatif, tragi-comédie en trois actes.
Je suis prêt à crier: _Vive n'importe qui premier!_ pourvu qu'on le
laisse en place, et qu'il puisse s'occuper d'améliorations matérielles.
Il y a des gens qui demandent des droits politiques pour le peuple; le
premier droit qu'on doit donner au peuple, c'est le droit de manger, et
pour cela il ne faut pas lui faire détester, quitter ou négliger son
travail pour de vaines théories.
[GU] Il y a une partie du peuple qui sait lire aujourd'hui, on se plaît
à nommer cela émancipation. Jusqu'ici les lumières du peuple n'ont servi
qu'à le rendre dupe et esclave des divers morceaux de papier imprimé
qu'on lui met dans les mains. Les journaux de l'opposition lui ont tant
et si bien dit que le gouvernement voulait se défaire du peuple (un
gouvernement qui aurait réussi à se défaire du peuple serait, je pense,
fort embarrassé), que des désordres graves ont eu lieu sur plusieurs
points de la France, à l'occasion du transport des blés d'un lieu à un
autre! Dans la Sarthe, où la rumeur a commencé, le préfet et le
procureur du roi ont cédé à l'exaltation populaire. C'est fort
embarrassant de faire partie d'un pouvoir sorti de l'insurrection, et
obligé de toujours lutter avec sa mère et d'avoir à gouverner un peuple
souverain. Néanmoins, le ministère actuel a fait ce qu'il devait faire;
il a destitué les fonctionnaires incertains. Voilà donc démentie une
fois cette sottise si répétée, si applaudie à la Chambre des députés,
_de l'indépendance des fonctionnaires_.
Au Mans, un ancien soldat, chef d'émeute, expliquait ce que le
gouvernement faisait du grain qu'on exportait: «On le jetait dans la
Seine pour affamer le peuple; il se rappelait, en menant son cheval à
l'abreuvoir, quand il était en garnison à Paris, l'avoir vu enfoncer
jusqu'au poitrail dans le blé que roulait le fleuve.»
Je découvre avec douleur que le peuple instruit (on prétend qu'il
l'est) est un peu plus bête que le peuple ignorant; et je ne vois pas à
ces désordres, aussi fâcheux dans leurs résultats que ridicules dans
leur cause, que ledit peuple ait changé depuis le temps de Moïse.
Il y a du reste en France un parti qui est toujours sûr d'éveiller de
nombreuses sympathies, un parti qui a des dévouements et même des
martyrs, c'est le tapage.
[GU] Les _grands citoyens_, les _amis du peuple_, les _forts_, les
_sérieux_, les _habiles_, les _grands politiques_, se sont alors dit:
«Le peuple a peur de la famine, le pain est cher; c'est le moment de
demander pour lui... des droits politiques.»
Et les uns se sont mis à demander l'abaissement du cens électoral; les
autres, son abolition; les autres, le suffrage universel.
[GU] La chose est arrivée à propos pour les journaux quotidiens, et il
faut ici révéler une des misères de ces pauvres journaux.
La première condition d'un journal quotidien est de paraître tous les
jours;--je dirai plus, c'est à peu près la seule condition. Un journal
se compose d'une feuille double imprimée sur quatre côtés.
Pendant les sessions des Chambres, la besogne est facile; une page de
compte rendu et un article sur la séance font l'affaire. Mais, pendant
les vacances, c'est une terrible lacune à remplir.
Aussi les journaux usent-ils des moyens les plus extrêmes; rien n'est
trop absurde, si cela fait une ligne et demie.
A les croire, à peine la session est finie que la France se couvre de
centenaires, de veaux à deux têtes, de chiens et d'enfants savants. On
tue des aigles qui ont des colliers d'argent. Si l'on coupe un arbre, il
y a dans la moelle une figure de saint. Tout bloc de marbre renferme un
serpent vivant; des ours étonnent les populations par le spectacle de
leurs vertus et de leur humanité. Le pays est encombré de prodiges.
Il manque cinq lignes. Allons, un petit refus de sépulture, un
assassinat.
C'est le compte.
Les ours vertueux commençaient à poindre, les centenaires se
manifestaient dans les provinces, quand la question de la réforme
électorale, question providentielle, s'il en fut jamais, est venue tirer
d'embarras ces pauvres feuilles quotidiennes.
[GU] Voici la miraculeuse logique des partisans de la réforme électorale
et du suffrage universel: 1º ils se plaignent du règne de la petite
bourgeoisie et de la finance; 2º de la corruption électorale.
On pourrait leur répondre: 1º qu'ils n'ont dans la bourgeoisie que ce
qu'ils ont fait et demandé; que ce gouvernement des bonnetiers et des
usuriers m'est aussi désagréable qu'à eux pour le moins; mais que ce
n'est pas une raison pour lui substituer le seul qui puisse être pire.
Car, Dieu merci! si le gouvernement des bourgeois est mauvais, ce n'est
pas parce qu'ils sont trop spirituels et trop éclairés, et le premier
changement ne devrait pas être pour descendre de ce qu'ils avouent être
trop bas. Il est difficile de voir en quoi le gouvernement des porteurs
d'eau, des marchands de chaînes et de peaux de lapin, l'emportera sur
celui des prêteurs à la petite semaine et des droguistes.
Ces messieurs, qui trouvent aujourd'hui si mauvais, et je suis bien de
leur avis, le gouvernement des bourgeois, le trouvaient excellent quand
il s'agissait de faire arriver aux affaires cette classe dont ils
faisaient partie. Mais ces bons marchands, qui n'avaient jamais pensé à
être rois de France, y sont maintenant accoutumés, prennent la chose
comme si elle leur était due, et ne se laissent plus assez diriger.
D'ailleurs, ils ont gagné ce qu'ils pouvaient espérer, et ils ont
quelque chose à perdre.
2º Si on corrompt les électeurs à deux cents francs, ce que je ne nie
pas, si les garanties de fortune sont insuffisantes, quelles garanties
donneront des gens sans fortune? Cela ne peut amener qu'un rabais
avantageux aux corrupteurs, et procurera des consciences à trois
francs.--_Le treizième en sus_.
QU'ON SE LE DISE.
[GU] Les pauvres diables qui rédigent, ou à peu près, les journaux
ministériels, ont eu bien du mal par ces temps derniers. Il s'agissait
de décrire d'une manière chaude et variée l'enthousiasme des populations
sur le passage de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d'Orléans. Voici à
peu près comment ils se tiraient d'affaire:
A _Bordeaux_, la garde nationale était en haie, des jeunes filles vêtues
de blanc ont offert des fleurs à la princesse; le maire a fait un
discours au prince, le prince a répondu. L'enthousiasme a été _au plus
haut_ degré.
A _Libourne_, c'était tout autre chose: la garde nationale était en
haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la
princesse; le maire, par une singularité remarquable, le maire a fait un
discours, le prince a répondu. L'enthousiasme a de beaucoup dépassé
celui qu'on avait manifesté à Bordeaux.
Mais c'est surtout à _Limoux_ que le voyage de Leurs Altesses a été un
triomphe; la fête était des plus ingénieuses; la garde nationale était
en haie, des jeunes filles vêtues de blanc ont offert des fleurs à la
princesse; le maire a fait un discours au prince, le prince a répondu.
L'enthousiasme a de beaucoup dépassé celui manifesté à Libourne.
[GU] Ce lazzi des journaux ministériels a duré quinze jours; ils
auraient pu varier peut-être encore davantage le récit en y mêlant
certaines mésaventures arrivées à Leurs Altesses Royales. Il eût fallu
peindre les discours, la pluie, les revues, les vins du cru à boire et à
louer. A Limoux, par exemple, la nécessité de mettre la fameuse
_blanquette de Limoux_ au-dessus du vin de Champagne. A Libourne, des
insectes malfaisants dans le logement faillirent dévorer LL. AA. RR. A
***, une galanterie des autorités, ayant fait repeindre l'appartement
destiné aux nobles voyageurs, ils faillirent mourir pendant la nuit
asphyxiés par l'odeur de l'essence de térébenthine. Dans d'autres
endroits, épuisés de fatigue, ils commençaient à s'endormir quand une
sérénade, sous leur fenêtre, venait les réveiller en sursaut.
La princesse a donné des porte-crayons _magnifiques_ à divers poëtes de
différents crus. La princesse donne volontiers ces bagatelles, plus
précieuses par la grâce avec laquelle elles sont offertes que par la
valeur du présent.
Pendant ce temps, les journaux dits indépendants se sont émus; ils ont
également rendu compte, jour par jour, du voyage de Leurs Altesses
Royales, ils ont crié à la prodigalité des conseils municipaux; ils se
sont plaints de ce qu'on _buvait la sueur du peuple_; ils ont remarqué
que le prince buvait du vin frappé, et ils ont dit que la glace est fort
chère cette année; ils ont chanté pouille à un préfet qui lui a fait
boire du vin de _Tokai_, parce que le vin du cru eût été plus
patriotique et moins cher, le tout dans le style de ce bon M.
Cauchois-Lemaire, qui, à propos des fêtes et de l'inauguration du musée
de Versailles, écrivait: «Pour moi, dans un cabaret du coin, je vais
boire du petit vin à douze qui ne sera pas trempé de la sueur du
peuple.»
[GU] Les affaires d'Espagne paraissent terminées. Don Carlos a reçu en
France une touchante hospitalité. La gendarmerie française a montré un
empressement de bonne compagnie à le recevoir. On l'a prié de choisir la
ville où il lui plairait demeurer, en l'assurant qu'on serait heureux
d'obtempérer à sa demande, pourvu que son choix tombât sur la ville de
Bourges.
[GU] Il y a à Bourges un triste souvenir pour un roi détrône. Il y a
plus de quatre cents ans, Charles VII s'y fit faire des bottes, par un
cordonnier, qui, apprenant que le roi ne pouvait les payer, ne voulut
pas les lui laisser et les remporta.
[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette
circonstance, on fait subir à Don Carlos, ni quelle loi on lui applique.
En sa qualité d'étranger voyageant en France, on doit le laisser
circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en règle,
le faire paraître comme vagabond devant la septième chambre. Que
ferait-on si Don Carlos, réclamant le secours des lois françaises,
attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117,
341, 342 du Code pénal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le
préfet de Bourges; elle a découvert que le comte de Lapparent s'appelle
M. Cochon, et elle ne lui donne pas d'autre nom. Les feuilles
légitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une
demi-colonne à des paraphrases de fort mauvais goût et de fort mauvaise
compagnie sur ce sujet.
[GU] Pendant ce temps, la reine d'Espagne, affermie sur son trône par la
trahison de Maroto, distribue des récompenses qu'elle voudrait rendre
dignes des services qu'elle a reçus; mais, vu le mauvais état des
finances, elle a prodigué les honneurs. Napoléon, qui aimait faire des
ducs, c'était sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux
apanages. La reine d'Espagne, par des motifs d'une louable économie, a
imaginé des titres métaphysiques; elle a nommé Espartero duc de la
Victoire. Ces duchés sont faciles à créer. On parle d'un officier nommé
comte de la Sobriété; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.
La campagne qui a fait sortir Don Carlos d'Espagne s'est faite beaucoup
moins avec des soldats qu'avec de l'argent. Ainsi, M. Gaviria vient de
recevoir de S. M. la reine la grand'croix de l'ordre d'Isabelle la
Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine,
d'habiles manœuvres à une armée de ducats bien disciplinée. Les
journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accordée au
banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette
question que nous faisons n'est pas aussi saugrenue qu'elle en peut
avoir l'air. L'Espagne est connue pour une habileté plusieurs fois
éprouvée dans le _vol à la tire et à l'Américaine_.
[GU] On a décidé, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine,
qu'il fallait prendre une mesure pour «ranimer les espérances des
créanciers de l'Espagne.» Ce qui nous paraît devoir inspirer la plus
grandes défiance aux petits ex-rentiers ruinés par de gros marchands
devenus, depuis, grands citoyens, sous prétexte d'emprunt espagnol, dont
ils étaient moins les banquiers que les compères.
[GU] Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France,
ressemble beaucoup à certains bourgeois: si un homme ivre leur demande
un peu tard l'heure qu'il est ou le nom d'une rue, ils prennent la fuite
et disent à leur femme alarmée qu'ils ont été attaqués par quatre
hommes, et que, sans leur courage, leur intrépidité et leur sang-froid,
ils auraient succombé. Le lendemain, entièrement remis de leur frayeur,
ils racontent les détails de leur victoire: «Ils étaient cinq, des
figures de galériens, j'en ai jeté trois par terre, les quatre autres
ont pris la fuite.»
Le gouvernement s'invente des ennemis formidables, pour se créer ensuite
d'éclatantes victoires. On a fait un bruit énorme de la capture de M.
Auguste Blanqui. On eût dit que le salut du pays était attaché à la
prise de M. Auguste Blanqui.
_Caveant consules!_
_Domine, salvum fac regem!_ Dieu, sauve le roi!
M. Auguste Blanqui ne demandait pas mieux que de se sauver lui-même, et
on aurait dû le laisser faire, cela eût évité beaucoup d'embarras et
d'ennuis à MM. les pairs, dont les fils ne regrettent plus l'hérédité,
tant le métier devient dur et désagréable. Et M. Blanqui, une fois hors
de France, n'aurait plus donné le moindre prétexte aux terreurs
bouffonnes que l'on faisait semblant d'avoir de lui.
Le plus grand inconvénient de ces ridicules émotions est celui-ci: les
agents de la police se mettent à laisser faire tout ce qu'on veut dans
la ville. Ou assassine en plein jour dans la rue, on arrête les passants
et on les dépouille à huit heures du soir. On enlève le plomb des
maisons; la police n'en peut mais. Ses agents boivent et dorment dans
les cabarets, se lèvent tard et se couchent de bonne heure; et ils
appellent cela «_chercher Blanqui_.»
Si un agent supérieur rencontre le soir, au coin d'une borne, un de ses
subordonnés: _hesterno et hodierno inflatus Iaccho_, attendant dans un
doux sommeil qu'il plaise à sa maison de passer, le subordonné,
brusquement réveillé et interpellé, répond brusquement: «Je guette
Blanqui.»
Un autre va passer trois jours à la campagne, assister à la chute des
feuilles jaunies. Il aime à contempler la nature parée de ses plus
grandes splendeurs; les arbres, plus riches que ceux des Hespérides,
tout chargés de feuilles d'or; la vigne ornant les maisons rustiques de
festons couleur de rubis. Si on lui demande compte de ses loisirs, il
n'a qu'un mot à répondre: «Je suis sur la trace de Blanqui.»
Et un jour on rencontre par hasard M. Blanqui, et on l'arrête; et
cependant les forêts les plus célèbres
Sont auprès de Paris un lieu de sûreté.
[GU] Paris n'a plus rien à envier à Athènes. Depuis longtemps, sous
prétexte de monuments nationaux, il possède plus de temples grecs que
n'en eut la ville de Minerve: aujourd'hui il a son philosophe cynique.
M. Cousin a fait un grand scandale: conseiller en service ordinaire,
c'est-à-dire avec douze mille francs d'appointements, il s'est vu tout à
coup conseiller en service extraordinaire, c'est-à-dire sans honoraires;
et, en effet, ce serait un service bien extraordinaire que celui que M.
Cousin rendrait pour rien. Il s'est emporté, a écrit dans les journaux,
a donné sa démission de ce qu'il appelle «un titre _vain_.»
Mais, ô Diogène! dans cette colère qui vous fait rejeter tout pacte avec
un pouvoir ingrat, vous avez oublié de vous démettre également de deux
petites places agréablement rétribuées qui vous restent. Prenez garde, ô
Diogène! on croira que les titres _vains_ sont les seuls que vous
dédaignez, et que vous vous êtes moins occupé, votre lanterne à la main,
de chercher un homme que de chercher des places.
Est-il vrai, ô Diogène! que, dans votre retraite, vous composez un
_Traité_ dans lequel vous démontrez combien vous méprisez le mépris des
richesses?
[GU] Autrefois, il était convenu que les rois, les reines et les princes
_immolaient à leurs grandeurs_ les plus _doux sentiments_ de la vie.
L'amour n'était nullement consulté dans leurs mariages. C'était sur le
cœur des bourgeois que ce dieu exerçait son empire.
Aujourd'hui les bourgeois se sont emparés des _grandeurs_: les rois
pensent ne devoir rien _immoler_ à des _grandeurs_ qu'ils n'ont plus. Un
journal anglais, en parlant d'un projet de mariage entre la reine
d'Angleterre et le prince Albert, ajoute: «Nous savons _de bonne part_
que l'inclination de Sa Majesté pour le jeune prince date de quelque
temps.»
En même temps, l'empereur de Russie a envoyé son fils chercher, chez les
petits princes allemands, une femme _selon son cœur_. Le prince a
trouvé à la cour de Hesse-Darmstadt _une jeune fille du nom de MARIE,
que la grande noblesse dédaigne; elle n'a que ses quinze ans et sa
beauté, le mariage sera célébré d'ici à un mois_.
Le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis, ou du dernier des Dupin,
serait fort mal reçu s'il présentait à son père une semblable bru, bonne
tout au plus, aujourd'hui, pour un roi de France ou un empereur de
Russie.
Les rois se montrent du reste bien avisés de chercher les joies de
l'amour dans le mariage; je leur conseillerais peu de les demander à des
amours illicites, et de suivre les exemples de Louis XIV, le Grand; de
Louis XV, le Bien-Aimé; de Henri IV, le Père du peuple; d'Élisabeth
d'Angleterre, dont les erreurs ont été déifiées par leurs contemporains,
et acceptées bénévolement par la postérité, que nous avons l'honneur
d'être. S. M. Louis-Philippe a fait placer à Versailles, parmi les
portraits des rois ses aïeux, et des grands hommes qui ont honoré ou
servi la France, ceux des diverses beautés qui ont adouci illégitimement
_les ennuis de la royauté_ de ce temps-là.
La presse, le seul gouvernement despotique et arbitraire qu'il y ait
aujourd'hui, mettrait bon ordre à de semblables délassements: les
journalistes les plus _viveurs_, _dîneurs_, _soupeurs_, _bambocheurs_,
les plus exacts à exercer les droits de jambage sur leurs vassales des
théâtres, sont trop _vertueux_ dans leurs feuilles pour permettre aux
autres le moindre scandale. Le vice, autrefois apanage des grands,
aujourd'hui appartient à la classe moyenne; elle l'a conquis et elle
saura maintenir ses droits; malheur à qui y toucherait!
On a surveillé de près les affections de la reine d'Espagne; la presse
anglaise a signalé chaque regard que sa pauvre petite reine a laissé
tomber.
Aux vertus et à la nullité que l'on exige aujourd'hui d'un roi, chaque
pays devrait faire canoniser et empailler le premier qui lui mourra, et
le déclarer roi perpétuel; l'Académie a bien un secrétaire perpétuel.
C'est une fatuité que l'on comprend du reste de la part d'un corps
d'immortels.
[GU] Une nouvelle a fort couru chez les feuilles légitimistes et chez
les feuilles dites indépendantes.
_N. B._ Je vous dirai dans mon second volume des choses fort
réjouissantes sur les deux classes de journalistes: _journalistes
indépendants, martyrs de leurs opinions_, et les _journalistes vendus_.
Cette nouvelle est que chaque matin une voiture aux armes du roi de
France va vendre au marché Saint-Joseph les légumes des châteaux
royaux.
Les marchands se sont faits rois de France, le roi de France se fait
marchand de légumes: c'est dans l'ordre.
De tout ceci il résulte que ces paroles des escamoteurs et des tireuses
de cartes, du petit Albert et du grand Éteila, se sont réalisées:
«On a vu des rois épouser de simples bergères.»
Reste à savoir si l'on trouvera encore longtemps des bergères assez
simples pour consentir à épouser des rois.
[GU] Il y a quelques jours, dans une conversation avec le roi, M. Thiers
parut satisfait de quelques explications que S. M. Louis-Philippe voulut
bien lui donner sur sa politique.
«Ah! sire, s'écria celui qu'on a plaisamment appelé Mirabeau-Mouche,
vous êtes bien fin, j'en conviens, très-fin, mais je le suis encore plus
que vous.
--Non, reprit le roi, puisque vous me le dites.»
[GU] Le même M. Thiers a dit de certains ministres nouvellement aux
affaires que l'on accuse de manquer de politesse et de savoir-vivre:
«Ils se croient vertueux parce qu'ils sont mal élevés.»
[GU] M. Persil a été fort blâmé en son temps d'être venu remplacer à la
Monnaie son prédécesseur à peine mort. M. Persil, destitué et réintégré,
a cette fois remplacé aussi brutalement un homme vivant, M. Méchin, et
dans ce cas-là les vivants crient bien plus que les morts.
M. de Salvandy, l'ex-ministre, a dit à ce sujet: «Méchin, comme un
perroquet, est mort par le persil.»
Je ne prends pas la responsabilité du mot, qui est médiocre.
[GU] Je respecte l'institution du jury, comme je respecte toutes les
institutions: mais voici un petit raisonnement mathématique que je
risque contre ladite institution.
_Tacite_ l'a dit, et _Cicéron_ aussi, et, je crois, tout le monde aussi:
la vérité n'a qu'une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul
juge, un cadi, à un tribunal, et donnez-lui une cause à juger; si la
cause est un peu embrouillée, il y a une douzaine de manières de juger
la question; de ces douze manières une seule est la bonne. C'est déjà
assez inquiétant pour l'accusé de jouer sa fortune ou sa vie avec une
chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modéré en
supposant qu'un homme n'a que onze chances de se tromper dans un
jugement. Demandez à un passant quelle est la date du mois, il a tout de
suite vingt-neuf chances contre une pour répondre une erreur. Mais,
prenant pour base une chance pour la vérité, et onze pour l'erreur
qu'aurait un seul juge, douze jurés ont naturelle douze chances pour
tomber juste et cent trente et une pour se tromper.
Dernièrement encore deux hommes ont été condamnés à mort par un tribunal
et acquittés par un autre comme parfaitement innocents, _malgré_ la
_remarquable_ plaidoirie de M. le procureur du roi de l'endroit.
Il n'y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de
ce qu'on appelle le _ministère public_. Un avocat passe quinze ans de sa
vie à défendre n'importe qui et n'importe quoi; ensuite il arrive au
_parquet_, et là il passe quinze autres années à accuser n'importe quoi
et n'importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins
cinq acquittements. Le ministère public rentre donc dîner chez lui cinq
fois par mois pour le moins, ayant parlé cinq heures pour faire
guillotiner un homme innocent. Il dîne bien, prend son café et va au
théâtre ou dans le monde, où il est reçu avec égards ou distinction.
Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une
répugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que
les choses fussent égales entre eux, que le bourreau eût tranché la tête
à un certain nombre d'innocents, et qu'il l'eût fait sciemment.
[GU] Il est connu au _palais_ que lorsque l'on _tient_ à une
condamnation capitale, on ne fait venir l'affaire qu'à la fin d'une
session; les jurés se sont accoutumés alors à l'idée terrible de
prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accusés toute la
sévérité qu'ils n'ont pas osé avoir pour les premiers; et puis, ils sont
fatigués, ennuyés. Tel homme va aux galères, moins pour avoir commis un
vol avec effraction que pour avoir fourni à un avocat le prétexte et le
droit de parler et d'ennuyer les jurés pendant cinq heures.
On distingue, au commencement d'une session, les jurés en deux classes:
Ceux qui viennent avec l'intention de ne jamais condamner;
Ceux qui apportent la ferme résolution de condamner toujours.
J'ai entendu raconter à M. Laffitte, qu'il avait entendu dire à un juré:
«Entre nous, ce n'est pas pour rien qu'on place ainsi un homme sur un
banc, entre deux gendarmes; ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun honnête
homme qu'on connaisse, que l'on traite ainsi. Cet homme-là a fait
quelque chose; si ce n'est pas le crime dont on l'accuse, c'est un
autre; et je condamne.»
[GU] Ceux qui ne condamnent jamais admettent toujours des circonstances
atténuantes. Nous avons vu un homme accusé d'avoir coupé sa sœur par
morceaux, déclaré coupable, _mais_ avec des _circonstances atténuantes_.
Où diable étaient les circonstances atténuantes?
Est-ce parce que la victime était sa sœur, ou parce que les morceaux
étaient petits?
[GU] Il ne me semble pas que ces exemples de bévues, que je pourrais
multiplier à l'infini, militent puissamment en faveur de l'_abaissement
du cens électoral_ et du _suffrage universel_.
[GU] Il y a sur l'institution du jury une curieuse et singulière
remarque, que je n'ai aucune raison de garder pour moi seul.
Tout est aux mains des marchands: la royauté, la presse, les places, les
honneurs, etc.
La justice n'a pu leur échapper; la justice est rendue à leur point de
vue.
Ainsi, selon les Codes, les jurisconsultes et les moralistes de tous les
temps et de tous les pays, le crime le plus punissable est le meurtre.
Le vol ne vient qu'en troisième ou quatrième ligne.
Depuis l'institution du jury, cet ordre a été changé: le crime le plus
effrayant, le plus horrible, le plus inexorablement puni, est le vol.
L'assassinat ne vient qu'après.
Je ne parle que de l'assassinat commis par haine ou par vengeance,
l'assassinat suivi de vol est aussi sévèrement puni que si c'était un
vol simple.
En effet, deux hommes sont animés d'une haine mutuelle; l'un a offensé
l'autre, etc.
L'offensé ou l'offenseur tue son ennemi; cela n'est pas précisément
conforme à la justice, à la morale ni aux usages, pensent les jurés,
mais au fond cela ne nous regarde pas.
Et, comme je l'ai entendu dire à un de ces estimables négociants, «entre
l'arbre et l'écorce, il ne faut se mêler de rien.»
C'était une affaire entre le tué et l'assassin, c'est une chose finie.
Il a tué cet homme parce qu'il lui en voulait; il est mort, il ne lui en
veut plus. La _société_ (mot qui veut dire _moi_ dans la bouche d'un
juré, comme le _peuple_ dans la bouche d'un homme politique) n'est pas
menacée.
Mais on a volé un négociant (comme moi), homme patenté (comme moi), un
parfumeur (comme moi), dans une rue déserte (comme la mienne); le voleur
n'en voulait pas à ce parfumeur précisément, mais à l'argent. Son crime
ne l'a pas satisfait; au contraire, la cause n'a pas cessé d'exister
comme dans le crime précédent. La _société_ (j') a (ai) de l'argent,
donc la _société_ est menacée, il faut se défaire du scélérat.
Et ceci n'est pas un paradoxe, les faits sont là; tout le monde peut
juger et tirer les conséquences.
[GU] A ce propos, je répondrai à un reproche que l'on m'a fait plus
d'une fois; ou m'a accusé d'être paradoxal. Il y a deux sortes de
paradoxes:
Le premier se fait en affirmant le contraire de toute opinion reçue,
seulement _parce que_ c'est une opinion reçue;
Le deuxième se fait en affirmant ou en niant une chose, _quoique_ l'on
se trouve en opposition avec une opinion reçue.
Je défie que l'on trouve, dans les volumes que j'ai écrits, un seul
paradoxe qui appartienne à la première classe.
Ce n'est pas ma faute si une opinion est souvent d'autant plus absurde,
qu'elle a plus de partisans et qu'elle est plus généralement acceptée;
Si on ne dit la vérité sur un point qu'après avoir épuisé, sur ce même
point, toutes les formes et toutes les transformations du mensonge.
Il n'y avait sur le soleil et la terre que deux opinions à émettre: la
terre tourne ou le soleil tourne; est-ce ma faute si on a pendant tant
de siècles choisi le soleil, et si ou a un peu brûlé ceux qui pensaient
autrement?
[GU] Un Anglais vient d'exécuter d'une manière neuve et originale le vol
de grand chemin. Il a volé le grand chemin même.
Le docteur Delawoy, propriétaire du château de Cambden-Town, avait une
cour à faire paver. Il a fait enlever par ses gens les pavés de la
grand'route, dont il s'est servi pour sa cour.
Eh bien! si j'étais juré, je n'oserais pas condamner cet homme, qui a
fait la seule chose neuve qui se soit faite depuis longtemps.
[GU] Beaucoup de gens se trompent ou feignent de se tromper sur l'esprit
français: ils croient les Français indépendants, ennemis de tout joug,
de toute autorité; ils se trompent grossièrement. Le Français est vain
et fanfaron; il aime à taquiner et à braver l'autorité, mais non à la
renverser. Que diable taquinerait-il après? Il aime à faire des émeutes,
et il est fort étonné lorsque, dans la bagarre, il a fait sans s'en
douter une révolution au profit de quelques ambitieux. Une partie de
l'_amour_ si célèbre des Français pour _leurs rois_ vient du plaisir
qu'ils ont trouvé de tout temps à faire des chansons contre eux; c'est
ce qui explique la faveur dont jouit tout homme qui a des démêlés avec
la police. Les _grands citoyens_, les _hommes_ dits _éclairés_,
partagent ce sentiment, l'échauffent, l'exaltent, et finissent
quelquefois par en faire quelque chose d'extrêmement saugrenu. Il est
excellent pour la popularité d'un homme qu'il ait été un peu sur les
bancs de la police correctionnelle. Cela s'appelle _persécution_ ou
_martyre_, selon les articles du Code qui l'ont prévu, et l'appellent
autrement.
Dernièrement un cocher de cabriolet s'est trouvé en contravention: des
agents de police ont dressé un procès-verbal. C'était, il faut l'avouer,
attenter à la liberté du citoyen cocher auquel il plaisait d'être en
contravention. Mais il faut dire aussi que la liberté du citoyen cocher
pouvait attenter à la liberté des citoyens piétons auxquels il plairait
de n'être pas écrasés. Le cocher battit les sergents de ville et en
blessa un grièvement. Un procès s'ensuivit. Le cocher fut condamné à des
frais, qui _mangèrent_ son cheval et son cabriolet.
M. Laffitte intervint et fit présent audit cocher d'un autre cheval et
d'un autre cabriolet.
[GU] On ne lit guère en France; mais en revanche tout le monde écrit. La
littérature présente un peu en ce moment le triste aspect d'un théâtre
sans spectateurs.
Ceux qui ne font ni romans ni pièces de théâtre trouvent moyen d'écrire
encore sous prétexte de critiquer les ouvrages des autres.
Il y a des réputations fondées sur l'ennui, des écrivains qu'on aime
mieux admirer que de les lire. Les anciens avaient déifié toutes les
choses dont ils avaient peur: la fièvre, la mort, la peste. Les modernes
ont déifié l'ennui, divinité mille fois plus puissante que la fièvre, la
peste et la mort. On l'apaise par des sacrifices, et on lui brûle de
l'encens.
C'est des choses ennuyeuses que se forme ce qu'on appelle la littérature
sérieuse, la grande littérature que l'on ne lit pas. Il m'arrivera
quelquefois de lui manquer de respect, et de m'exposer au reproche de
sacrilége.
Les gens qui ont des bibliothèques achètent d'abord tous ces livres de
grande littérature, et les enveloppent d'une reliure si riche, qu'on ne
lit pas les livres de peur de les gâter; splendides tombeaux d'où les
morts ne sortent pas! Puis ils ferment la bibliothèque et en cachent la
clef, de crainte sans doute qu'il n'y revienne des esprits.
Puis ils s'abonnent à un cabinet de lecture, et lisent des _futilités_
qui les font pleurer, ou rire ou rêver.
En général on ne lit que des romans, et on n'avoue guère que l'on en
lit. Les gens graves disent d'un écrivain: «C'est dommage qu'il ne fasse
que des romans. «O gens graves! mes bons amis, vous êtes bien drôles!
_Que_ des romans! Pardon, gens graves; que reste-t-il, dans la tête et
dans le cœur des hommes, des chefs-d'œuvre de l'esprit humain?
Qu'est-ce donc que l'_Iliade_, et l'_Odyssée_, et l'_Énéide_, et _Gil
Blas_, et _Don Quichotte_, et _Clarisse Harlowe_, et la _Nouvelle
Héloïse_, et _Werther_, et _Quentin Durward_, et _Invanhoé_? Qu'est-ce
que tout cela, gens graves, mes amis?
Qu'est-ce que vous voulez donc qu'on lise? la _Cuisinière bourgeoise?_
les dictionnaires? l'histoire peut-être? Ah! vous croyez à l'histoire,
mes braves gens!
L'histoire est le récit des événements, quand elle n'est pas un conte;
le roman est l'histoire éternelle du cœur humain. L'histoire vous
parle des autres, le roman vous parle de vous.
_Que_ des romans! Je sais bien qu'un ministre de l'instruction publique,
qui n'est plus aux affaires, a dit ce mot comme vous.
_Que_ des romans! Mais je le comprends d'un ministre; il pensait aux
journaux. Les journaux renversent les ministères, tandis que les romans
ne détruisent que la société.
_Que_ des romans! savez-vous l'influence des romans? savez-vous combien
l'_Héloïse_ de Rousseau a dérangé de têtes? combien le _Werther_ de
Gœthe a causé de suicides? Et aujourd'hui, une femme habillant d'un
style riche et pompeux les rêveries saint-simoniennes, savez-vous ce
qu'elle a jeté de désordres dans le monde? Un président de cour royale
me l'a dit: «Depuis le saint-simonisme et madame Sand, les _demandes en
séparation_, qui n'étaient qu'un rare scandale, se sont augmentées de
plus d'un tiers, et n'étonnent pas plus au Palais qu'une contravention
aux ordonnances sur le balayage.»
Mais il n'y a pas de direction de l'instruction en France, parce qu'un
ministre a bien assez à faire de s'occuper de rester ministre; on ne
s'occupe ni de romans, ni du théâtre. O hommes graves! je disais tout à
l'heure que vous êtes drôles! Hélas! il faut dire pis, vous êtes bêtes!
[GU] Il y a trois ans que l'Académie française n'avait perdu un de ses
membres quand la mort est venue frapper M. Michaud. Un aussi long laps
de temps ne s'était pas encore écoulé depuis l'origine de l'Académie.
Les académiciens sont comme tout le monde, la foi les a abandonnés; ils
ne croient plus à la postérité, ils essayent d'être immortels de leur
vivant.
[GU] Le libraire Renduel a fait annoncer dans le journal la _Presse_:
LES CHATS DU CRÉPUSCULE,
Par M. Victor Hugo.
Nous pensons que c'est la même chose que les _Chants du crépuscule_ déjà
publiés.
[GU] Il y a en ce moment bien du scandale à la Comédie-Française; les
femmes s'en emparent définitivement. Madame Ancelot y fait jouer de
temps en temps un drame par mademoiselle Mars; madame Sand, un drame, la
_Haine dans l'amour_, qu'elle a fait lire par un jeune avocat chevelu.
Madame de Girardin est arrivée la dernière avec l'_École des
journalistes._
PARENTHÈSE.--Il y a des femmes qui réclament la liberté et l'égalité des
droits avec les hommes. Elles sont comme le héros de Corneille:
..... Monté sur le faite, il aspire à descendre.
Les femmes jusqu'ici ont tout fait en France, et les hommes n'ont jamais
été que leurs éditeurs responsables. Si l'on écrivait l'histoire des
véritables rois de France, Agnès Sorel, madame de Maintenon, madame de
Pompadour, etc., y seraient représentées coiffées de la couronne des
illustres amants qui furent rois sous le règne de ces dames.
Il n'y a pas eu en France une seule grande chose, bonne ou mauvaise en
politique, en littérature, en art, qui n'ait été inspirée par une femme.
N'est-il pas plus beau d'inspirer des vers que d'en faire? Il me semble
voir des divinités descendre de leurs niches pour arracher l'encensoir à
leurs adorateurs.
Au moment où j'écris ceci, elles envahissent tout, elles s'emparent de
tout. En vain les hommes protestent; ils sont obligés, pour garder
encore une dernière différence, et pour se distinguer des femmes, de
laisser croître leur barbe.
Autrefois nous avions les titres et les noms; les femmes, le pouvoir et
les choses: constatons que ce sont elles qui veulent changer cela.
[GU] La comédie de madame de Girardin a été reçue à l'unanimité, avec
acclamations, etc.; par suite de quoi il a été décidé qu'on ne la
jouerait pas.
C'est ici qu'une autre comédie s'est jouée en dehors du théâtre, où on
n'en joue guère, hélas!
Sous un gouvernement stable, les ambitieux et les gens en place n'ont à
s'occuper que de peu de monde, du pouvoir actuel et du pouvoir futur,
mais maintenant il faut s'occuper du gouvernement actuel et de tous les
gouvernements _possibles_. On ne peut deviner qui sera au pouvoir
demain; il faut donc faire la cour à tout le monde. Le seul ministre que
l'on puisse négliger est le ministre qui est aux affaires, parce que,
quel qu'il soit, il ne peut tarder à s'en aller.
Messieurs les comédiens ont cru voir dans la pièce de madame de Girardin
une attaque contre M. Thiers.
Dans l'_École des journalistes_, il est question d'une calomnie répandue
par un journal sur le compte d'un homme d'État. L'auteur défend et
réhabilite _son_ homme d'État.
Messieurs les comédiens ont remarqué que la calomnie dont s'est servie
madame de Girardin est précisément la même chose qu'un bruit que
certains journaux ont répandu, dans le temps, sur M. Thiers, avec des
formes passablement inconvenantes.
L'auteur soutient qu'il n'a eu en vue, ni M. Thiers, ni personne; et
d'ailleurs M. Thiers n'aurait qu'à se louer d'une semblable allusion, si
elle existait, puisqu'elle donne comme _une calomnie_ ce que d'autres
ont pris soin de présenter comme _une médisance_.
Mais, si l'on se livre à un semblable système d'interprétations, il
devient impossible de faire une ligne pour le théâtre: il est impossible
de jouer une seule pièce même de l'ancien répertoire; on trouvera dans
tout une allusion à quelque chose que l'on aura dit sur quelqu'un.
Ainsi, que l'on apporte à ces messieurs _Rodogune_, ils ne la laisseront
pas jouer à cause de M. U.; _Esther_, il y a des Juifs, et que dira M.
de Rothschild? _Iphigénie_, M.*** prendra pour lui la dureté
d'_Agamemnon_; _Harpagon_, M. B*** prendra cela pour une
personnalité; le _Bourgeois gentilhomme_, que dira M. D***? les
_Fâcheux_, MM. Br***, C*** et A*** se fâcheront; la _Comtesse
d'Escarbagnas_, toute la nouvelle cour entrera en fureur; et
_Sganarelle_ donc! Molière serait bien reçu, s'il venait représenter
_Sganarelle_ à ces messieurs: une personnalité offensante contre tout le
monde! Ces messieurs refuseraient immédiatement l'autorisation, par
égard pour MM. A***, F***, P***, d'U***, de B***,
G***, L***, Q***, de V***, C***, H***, ***, de
M***, R***, X***, D***, de Z***, de N***, S***,
d'Y***, d'E***, J***, d'O***, de T***, d'I***, etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc, etc., etc., etc., etc., etc., etc.,
etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc.
Cherchez bien dans ces noms, et vous trouverez celui de quelqu'un de
votre connaissance que messieurs les comédiens pourraient chagriner en
permettant la représentation de _Sganarelle_.
[GU] On a repris au Théâtre-Italien la _Cenerentola_; les feuilletons
ont repoussé leurs cris, leurs hurlements d'admiration, de l'année
passée. Mais, pour la première fois, on a remarqué que la pantoufle de
Cendrillon, si ravissante dans le conte de Perrault, a été remplacée
dans le libretto par un bracelet: on a demandé pourquoi? Je vais le dire
à ces messieurs.
Il y a une demi-heure chaque jour... c'est précisément celle où j'écris,
il est une heure de l'après-midi; eh bien! en ce moment, dans toute la
France, trois cent mille femmes se livrent à d'épouvantables tortures;
il s'agit de renverser un axiome de géométrie: «Le contenant est plus
grand que le contenu;» il s'agit de faire entrer de grands pieds dans de
petits souliers. Les femmes de théâtre sont allées fort loin dans cet
art; mais une pantoufle, une pantoufle qu'il faut perdre, une pantoufle
qui doit s'échapper du pied, une pantoufle trop large, ne peut se prêter
à un mensonge.
Les Italiennes n'ont pas les pieds fort petits; il n'est pas une _prima
donna_ qui n'eût retiré, de la pantoufle, du ridicule et de
l'humiliation.
Je m'étonne qu'aucun vaudevilliste n'ait pensé à faire jouer le rôle de
Cendrillon à mademoiselle Jenny Vertpré, qui a de si petits pieds.
Est-ce que par hasard les vaudevillistes n'auraient pas autant d'esprit
qu'on le croit à Saint-Pétersbourg?
[GU] Le daguerréotype... a beaucoup fait parler, beaucoup fait écrire.
Le procédé exploité par M. Daguerre a été découvert par M. Niepce, ainsi
qu'en fait foi un traité passé entre MM. Niepce et Daguerre, le 14
décembre 1829. M. Niepce vivait à la campagne; un de ses parents parla
de sa découverte à l'ingénieur Chevalier, qui en parla à M. Daguerre,
qui alla voir M. Niepce.
D'après ce traité du 14 décembre 1829, il est dit que, en cas de décès
de l'un des deux associés, la découverte ne pourra jamais être publiée
que sous la raison Niepce et Daguerre.
M. Niepce est mort et la _machine_ s'appelle _Daguerréotype_.
Le monde découvert par Christophe Colomb s'appelle bien _Amérique_.
[GU] Il faut constater ici une singularité remarquable. Un des journaux
dits _indépendants_, s'étant permis quelques plaisanteries sur la
découverte exploitée par M. Daguerre, il lui a été enjoint de ne pas
continuer et de se repentir, attendu que tout journal _indépendant_ doit
respecter une chose dont M. Arago a fait l'éloge.
Il y a un an, M. Dantan, qui a fait la charge en plâtre de toutes les
illustrations contemporaines, fit également celle du même M. Arago.
Plusieurs apôtres de liberté allèrent trouver M. Dantan et l'obligèrent
à briser son moule et à faire amende honorable.
M. Arago doit être bien fâché du rôle qu'on lui fait jouer, et, pour ma
part, je le plains de tout mon cœur d'avoir des amis aussi acharnés
contre lui.
[GU] Les dieux s'en vont, a dit un ancien. Je dirai quelque chose de
plus triste: les femmes s'en vont.
S'il y avait une destinée belle et noble, c'était celle des femmes,
telle qu'elle a été si longtemps en France.
Reines par la beauté et par l'amour, on les avait placées sur un
piédestal si élevé, que les moins _divines_ d'entre elles n'en osaient
descendre dans la crainte de se rompre le cou.
Une grande, une sublime fiction avait établi que l'amour d'une femme ne
s'obtenait que par la manifestation de tout ce qu'il y a de noble et
d'héroïque dans la nature humaine.
Au courage, à l'honneur, à l'esprit, il fallait joindre la distinction
et l'élégance.
Les hommes avaient fait les femmes si grandes, qu'il fallait devenir
grand pour arriver jusqu'à elles.
Les petits hommes et les imbéciles, les natures communes et vulgaires
ont changé tout cela.
Le goût des plaisirs faciles devait dominer à une époque où il y a une
haine insatiable contre tout ce qui est grand et beau. Les hommes des
meilleures familles, les hommes les plus faits pour le monde, se sont
laissé entraîner. Autrefois ils _avaient_ des danseuses, aujourd'hui ils
_sont eus_ par elles. Ils ont brûlé aux pieds de ces divinités impures
un encens auquel elles n'étaient pas accoutumées. Les journalistes ont
vanté la décence et la noblesse, les vertus et le bon ton des sauteuses
qui se montrent, trois fois par semaines, toutes nues au public, et qui
d'ailleurs ne peuvent avoir d'autres charmes que de n'avoir ni bon ton,
ni vertus, ni décence.
Donnez à un grand poëte, à un roi, la vingtième partie des éloges que
les journaux donnent tous les jours à des acrobates parfaitement maigres
et parfaitement jaunes, et on vous accusera de camaraderie et de
servilité, et on cassera vos vitres avec des pierres.
Les choses en sont arrivées à ce point, que si aujourd'hui--les exemples
sont connus--si aujourd'hui une danseuse épouse un duc, cela s'appelle
toujours, comme autrefois, une mésalliance; mais c'est la danseuse qui
se mésallie. Tout le monde, en apprenant ce mariage, qui se fait à
l'église, au chœur ou à la chapelle de la Vierge, s'écrie: «Quelle
folie!» ne croyez pas que l'on veuille parler du duc: c'est la danseuse
qui est folle, et qui fait une mauvaise affaire.
On en est venu à applaudir plus une chanteuse que le musicien, dont elle
gâte la musique.
Qu'il paraisse un beau livre, aucun souverain ne s'en émeut. Depuis que
le peuple sait lire, ce qui n'est peut-être pas un bien,--je crois que
les rois ne le savent plus, ce qui, à coup sûr, est un mal; mais qu'une
de ces diverses saltimbanques, que l'on paye pour gigoter sur les
théâtres,
Et montrer aux quinquets, le soir, de maigres choses
Que personne, autre part, ne voudrait voir pour rien;
qu'une danseuse décolletée par en bas jusqu'à la hauteur où les autres
femmes se décolletent par en haut, s'avise de faire trois pirouettes
devant un roi, il fait complimenter la funambule, demande la permission
de se présenter dans sa loge, et lui offre, non pas de l'argent, mais un
souvenir. La reine d'Angleterre détache un bracelet de son bras et la
prie de l'accepter.
Aujourd'hui, les femmes de tout Paris qui ont le plus de succès, qui le
soir sont le plus entourées de beaux et de _gants jaunes_, sont les
sauteuses du Cirque-Olympique.
Houp-là, houp, dia, hu, ho; houp-là, houp.
[GU] PARENTHÈSE A PROPOS DES GANTS JAUNES.--Il n'y a plus de grands
noms, de grandes familles, d'illustration personnelle aujourd'hui, pour
une certaine classe d'individus; on ne distingue plus les hommes que par
la couleur de leurs gants.
Les gants jaune paille, car il faut bien les préciser pour la postérité,
du prix de deux francs cinquante centimes, remplacent tout ce que nous
venons de dire, et, en outre, l'esprit, la distinction, les bonnes
manières, etc., etc.
Il faudrait ne pas avoir deux francs cinquante centimes dans sa poche
pour s'en priver.
L'ancienne aristocratie, l'aristocratie de race, avait de belles mains;
celle qui surgit sur les débris de l'ancienne se contente d'avoir de
beaux gants, qui servent à cacher des mains vulgaires. On pourrait lui
dire, comme Lafontaine à son loup:
Montrez-moi patte blanche.
[GU] Et, il faut l'avouer, les femmes n'ont pas su défendre leur belle
couronne menacée. Elles n'ont pas eu la dignité des sénateurs romains,
qui, voyant Rome livrée aux Gaulois, au fer et à la flamme, se drapèrent
dans leur toge et restèrent assis sur leur chaise curule, calmes,
grands, impassibles, et faisant hésiter la mort et les barbares.
Les unes, et c'est le plus grand nombre, ont fait des concessions et des
lâchetés; elles ont permis aux hommes tout le sans-façon qu'elles ont
cru être le charme de leurs rivales des théâtres, elles ont toléré qu'on
vînt dans un salon:
En cravate noire,
En bottes,
En redingote;
Elles se sont accoutumées à l'odeur du cigare.
Hélas!
Quos vult perdere Jupiter dementat.
Jupiter aveugle ceux dont il a résolu la perte.
[GU] Elles auraient dû consulter M. Moëssard, acteur et régisseur du
théâtre de la porte Saint-Martin.
Harel, son directeur, abusait un peu de sa longanimité:
«Mon petit Moëssard, disait-il à son pensionnaire, qui est gros comme
une tonne, vous me ferez bien encore cette concession?»
M. Moëssard recula d'un pas, rejeta sa bonne grosse tête rouge en
arrière, mit sa main droite dans son gilet et dit: «Monsieur Harel,
c'est de concessions en concessions que Louis XVI est monté sur
l'échafaud.»
Elles ont vu de ce temps tout ce qui arrive aux royautés qui se
_popularisent_.
Sans parler de Sylla qui, après avoir abdiqué, fut poursuivi d'injures
et de pierres.
[GU] D'autres sont entrées dans la lice avec les acrobates; elles ont
cherché tous les moyens de paraître en public, de monter sur les
planches, d'être applaudies. Elles ont reçu des actrices chez elles et
ont chanté avec elles; elles ont chanté devant un public payant, sur les
théâtres, sous prétexte de bienfaisance; elles ont vendu publiquement
dans des bazars, et ont chanté gratis à Notre-Dame-de-Lorette, sous
prétexte de piété.
La piété et la bienfaisance sont les deux vertus les plus complaisantes
et les plus commodes qu'on puisse imaginer.
Voici mon volume fini, mes chers lecteurs;--adieu jusqu'au 1er
décembre.
Décembre 1839.
L'auteur à ses guêpes.--M. de Cormenin.--M. Duchâtel et ses
chevaux.--Les fous du peuple.--M. Cauchois-Lemaire.--Une phrase de
Me Berryer.--Le roi de France doit-il payer les dettes du duc
d'Orléans?--Quatrain.--M. Chambolle.--M. Garnier-Pagès.--Les
pharaons et les crocodiles.--M. Persil.--M. Etienne.--M.
Viennet.--M. Rossi, citoyen du monde.--M. Etienne fils.--M. Persil
fils.--Les hommes de lettres du château.--M. Cuvillier-Fleury.--M.
Delatour.--M. Vatout.--M. Pépin.--M. Baudoin.--Histoire de
Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.--Les journalistes vendus.--Dîner
chez Plougoulm.--Les philanthropes.--Madame de Dino.--M. Casimir
Delavigne.--La nichée des Delavigne et la couvée des de
Wailly.--L'Académie.--M. de Balzac.--Un soufflet.--Un mari et le
télégraphe.--Un distique.--Me Dupin et ses discours
obscènes.--La comédie de madame de Girardin.--M. Cavé.--Madame
Sand.--M. de Waleski.--Les hommes vertueux.--La tribune.--Un jour
néfaste.--MM. Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau, Véron, Émile
Deschamps.--Règne de M. Thiers.--M. Dosne.--Madame Dosne.--Madame
Thiers.--La symphonie de M. Berlioz.--Épilogue.
L'AUTEUR.--A moi mes guêpes, à moi mon rapide escadron! A moi mes
guêpes, à moi! sonnez la charge en bourdonnant.
Vous avez fait voir le dernier mois combien vous êtes dociles et bien
dressées; vous avez défilé en ordre de bataille sous les yeux de la
foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais
vous n'avez que montré vos aiguillons encore vierges. Allons mes guêpes,
en avant!
Déjà, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens;
déjà quelques journaux de province, qui se font faire à Paris, sous
prétexte de décentralisation, vous ont adressé de timides injures,
signées de ces vagues et prudentes _initiales_ qui ne sont le
commencement d'aucun nom.
Déjà les amis de votre maître se sont armés contre lui d'une hypocrite
bienveillance, et sont allés disant: «Ce pauvre Alphonse, c'est bien
dommage! Il ne continuera pas l'ouvrage commencé; quand le printemps
exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs
couvriront d'un drap d'or les côtes de la Normandie qu'il aime tant;
quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyères, il
disparaîtra avec son fusil de chasse, et ses guêpes resteront errantes
et vagabondes à se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son
jardin.»
Hélas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agréable
inquiétude, si je vous console de ce chagrin que vous n'avez pas. Mes
guêpes me suivront partout, et de partout elles reviendront à Paris; à
Paris, ce grand bazar où l'on vient de tous les points vendre et
acheter, où l'on vend, où l'on achète tout, même les choses qui ne
devraient ni s'acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre où chaque jour
entrent pêle-mêle, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du
lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes, qu'il dévore en un
instant. Chaque mois, mes guêpes reviendront à Paris avec le vent qui
vous apportera, de la Provence, l'odeur des premiers orangers, avec le
vent d'ouest, qui vous amènera de l'Océan les nuages noirs pleins
d'éclairs et de tonnerres. Elles pénétreront dans le château et dans les
riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la
fumée du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs
les plus coriaces, et elles reviendront à moi, comme des faucons bien
dressés sur le poing du chasseur.
Beaucoup ont critiqué le format de mes petits livres. Je réponds que je
ne les écris pas pour qu'ils soient enfermés cérémonieusement dans une
bibliothèque; je veux qu'on les mette dans sa poche, que l'employé les
porte à son bureau, le député à la Chambre, le juge au Palais,
l'étudiant au cours; et je tiens à dissimuler le plus possible tout ce
qu'ils ont de sérieux; je serai trop heureux de me faire pardonner
d'amuser les gens; je ne veux pas qu'on s'aperçoive que je les fais
aussi penser.
(GU) Ceux qui ont déclaré le _peuple souverain_ ont entouré sa nouvelle
majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont
pris soin surtout de rétablir une charge importante, depuis longtemps
déjà tombée en désuétude, ils se sont rappelé _Triboulet_ et l'_Angeli_;
et, pour que le peuple souverain n'eût rien à envier aux rois qui l'ont
précédé, ils se sont faits eux-mêmes les _fous du peuple_.
[GU] Il y a de par le monde un homme d'esprit et de sens qui s'est fait
créer vicomte par la Restauration. Cet homme n'était pas d'une noblesse
assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il
n'était que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti
populaire qu'il leur sacrifiait quelque chose. Semblable à ce philosophe
ancien, qui mettait à part les taureaux maigres en disant: «C'est assez
bon pour les dieux.»
M. de Cormenin s'était jusqu'ici distingué par le style, le sens et
l'esprit de ses ouvrages. Il paraît qu'on a exigé de lui qu'il déposât
sur l'autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l'esprit
et le bon sens qu'il avait.
Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la liberté pour en faire le
bonnet de la folie.
[GU] Voici ce qu'a écrit M. le vicomte de Cormenin dans _l'Almanach
populaire_ pour 1840:
«Le budget est un _livre_ qui _pétrit_ les _larmes_ et les _sueurs_ du
peuple pour en tirer de l'_or_.»
Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup à une phrase célèbre de
M. Berryer, qui se présente en ce moment comme candidat à l'Académie.
«C'est _proscrire_ les véritables bases du _lien_ social.»
Ou à ce langage grotesquement figuré, qui fit pendant longtemps la
fortune de l'ancien _Constitutionnel_: «_L'égide_ de la raison peut
seule _retenir_ le _char_ de l'État, _ballotté_ par une _mer_ orageuse.»
M. de Cormenin croit peut-être devoir faire à l'égard du peuple, pour
se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les
enfants, quand, imitant leur langage et leur bégayement, elles leur
disent: «Si Popol est saze, il aula du tateau.»
Nous dirons à M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire,
mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens, à moins qu'on ne
les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette
dernière publication de M. de Cormenin.
Que la phrase que nous venons de citer n'est pas une faute de français
seulement, mais qu'elle serait une faute dans toutes les langues, sans
en excepter la langue chinoise, parce que c'est une absurdité.
Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien,
Vaugelas, Dumarsais, l'Académie et la raison, disent qu'une _figure_
doit être _suivie_ et se pouvoir traduire sur la toile.
Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre _un livre_ qui _tord_;
Et qui _tord_ des _larmes_;
Et des _larmes_ dont on extrait de l'_or_.
Tout aussi bien que la _base_ d'un _lien_;
Et une _base_ qu'on _proscrit_.
C'est une chose que tout le monde sait, jusqu'aux critiques du _Journal
du Commerce_.
Mais ceci n'est rien; continuons:
«Un livre qui chamarre d'or et de soie les manteaux des ministres, qui
nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs
boudoirs.»
Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d'or et de soie? On
apprend tous les jours: d'honneur, je l'ignorais jusqu'ici. On m'a
montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M.
Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en
habit noir, ou _œil de corbeau_. Qui diable a donc des manteaux
chamarrés d'or et de soie? Ce n'est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache;
je l'ai aperçu à l'exposition des produits de l'industrie avec un habit
noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M.
Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d'ordinaire assez mesquinement vêtu.
C'est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un
ventre postiche, le manteau chamarré d'or et de soie sur l'épaule, comme
Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les
ministres n'ont pas de manteaux chamarrés d'or et de soie.
Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que
signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire
que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n'a jamais vu de
ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la
Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d'instances qu'on
érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.
[GU] Continuons:
Ah! j'oubliais les _coursiers fringants_ et les _boudoirs_ des
ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel?
Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme
il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les
rois! _fringants! les coursiers_ de M. Duchatel! D'honneur, le mot est
joli, et je voudrais l'avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à
faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés
aujourd'hui, en se mettant à genoux.
Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n'en
ont pas, et louent des urbaines au mois.
Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu'il y
ait beaucoup de _boudoirs_ dans les ministères. Toujours est-il que le
grand salon du ministère de l'intérieur, entre autres, est couvert d'un
vieux tapis à rosaces qui date de l'Empire, et meublé d'un vieux meuble
du même âge, d'un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée,
qu'aucun ministre n'a osé remplacer jusqu'ici.
[GU] PARENTHÈSE.--Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un
homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions
politiques d'un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne
pouvait détourner ses yeux d'un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à
l'impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d'une phrase
commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.
Un domestique parut.
--Qui a jeté de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut
enlever la tache de suite.
Le domestique se mit en devoir d'obéir, et ce n'est que lorsqu'il eut
exécuté l'ordre que M. Duchatel revint à sa conversation.
[GU] M. de Cormenin ajoute que le budget est encore «un livre qui
paillette les habits des ambassadeurs.»
Cette fois, voilà qui mérite d'être examiné sérieusement: comment! on
fait _représenter_ les Français à l'étranger par des messieurs couverts
d'habits pailletés! Eh bien! cela doit être joli et ne peut manquer de
donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l'on est
quelquefois _représenté_ à la Chambre par d'autres messieurs étrangement
vêtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu'à l'étranger, cela cesse
d'être drôle, à moins cependant que les ambassadeurs n'aient pas plus
d'habits pailletés que les ministres n'ont de manteaux chamarrés d'or et
de soie.
[GU] Avec des _prémisses_ de cette force, M. de Cormenin devait arriver
à des résultats d'une haute bouffonnerie. Il n'y a pas manqué. Il dit
_au peuple_ que le budget ne doit pas exister, que c'est un abus, un
préjugé.
Ne serait-il pas, ô monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et
plus honnête à la fois de dire au peuple que les impôts, sous beaucoup
de rapports, sont mal perçus et mal dépensés; qu'il faudrait d'abord
s'occuper de la répartition, c'est-à-dire dégrever les choses de
première nécessité, et imposer davantage le luxe; mais qu'ensuite, dans
un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes,
réellement désireux de la prospérité publique et du bien-être général,
doivent demander, non pas combien on dépense d'argent, mais comment on
le dépense?
[GU] Pas de budget, monsieur de Cormenin! c'est-à-dire pas d'impôts,
c'est-à-dire pas d'administration, pas d'armée, pas de travaux, pas de
pavés, pas de lanternes, pas de réparations aux anciens édifices, pas
d'hôpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de propriété, pas de
sécurité dans les rues ni dans les maisons, aucune répression pour le
crime, aucun asile pour la faiblesse. C'est donc là ce que vous voulez,
monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincère compliment. Pas d'impôts,
c'est une idée remarquable, et que l'on n'avait pas encore émise aussi
clairement. Qu'est-ce que l'on reprochait donc à l'opposition, de
n'avoir pas de doctrine et de n'avoir rien à mettre à la place de ce
qu'elle s'efforce de renverser? pas d'impôts!
Il est triste de voir un homme d'autant de sens et d'esprit que M. de
Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.
[GU] Ce pauvre Cauchois-Lemaire écrit, il faut le dire, d'une façon
merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu'on ne lui
ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s'est sacrifié
maladroitement, sous la Restauration, aux intérêts de la famille
d'Orléans, qui n'était pas encore une dynastie.
Un duc d'Orléans devenu roi, à une autre époque, sous le nom de Louis
XII, répondit à des courtisans qui lui rappelaient certaines
malveillances dont il avait eu à se plaindre avant de monter sur le
trône: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans.»
On doit blâmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront
dans l'histoire l'air d'avoir parodié ce mot célèbre, et d'avoir pensé
que «le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d'Orléans.»
[GU] On commence à épousseter les banquettes de la Chambre des députés
et à reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouvé sur le
piédestal du Laocoon de bronze qui décore la salle des Pas-Perdus du
Palais-Bourbon ces quatre vers écrits à la craie:
Chacun, dans ce héros troyen
Qui vainement roidit ses membres,
Reconnaît le roi-citoyen,
Et, dans les serpents, les deux Chambres.
[GU] En attendant l'ouverture de la session, M. Chambolle, député, a été
rencontré promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se
servant de sa médaille de député pour faire pénétrer ces dames dans la
rotonde de la girafe et des éléphants, ainsi que dans le palais d'hiver
des singes, où le public n'est pas admis.
[GU] M. Garnier-Pagès préfère la promenade des Tuileries, où il porte
toujours l'air et le costume d'un croque-mort allant s'enterrer
lui-même. Nous l'y avons rencontré un jour de soleil. Il donnait le bras
à un gros petit homme sur lequel il s'inclinait négligemment en disant:
«Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,--ou de
barreau.»
[GU] A mesure qu'on démolit la pairie, on lui bâtit un palais plus vaste
et plus magnifique.
Ces masses de pierre ne sont-elles pas un sépulcre semblable aux
pyramides d'Égypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois
héréditaire, n'est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?
Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l'on y enterre avec
les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l'effet des chats, des ibis,
des ichneumons et des crocodiles, que l'on retrouve dans les tombeaux
des rois d'Égypte, côte à côte avec ces majestés embaumées?
[GU] La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l'hérédité,
se recrute chaque année par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon
plaisir fait des pairs de France:
Il met à la Chambre des pairs, d'abord ses députés avariés, usés,
vermoulus, dont les colléges électoraux ne veulent plus à aucun prix.
Exemple: M. Viennet, qui n'a pu se faire réélire. Ensuite les députés
qui le gênent à la Chambre. Exemple: M. Étienne, qui rédigea la dernière
adresse, en qualité de grand écrivain: hélas!
Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens nécessaire pour la
députation. Exemple: M. Rossi.
[GU] C'est par haine de l'aristocratie que l'on a détruit la pairie;
mais on n'a pas remarqué que l'on n'a fait que transporter
l'aristocratie dans la Chambre des députés, aristocratie de boutiquiers
au lieu d'une aristocratie de grands seigneurs.
Il ne manquait à la Chambre basse, pour hériter tout à fait de la
Chambre haute, que l'hérédité, et la voilà qui s'en empare. M. Persil a
fait nommer à sa place son fils à Condom, et M. Étienne fils s'est
présenté dans le département de la Meuse.
Ces héritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des députés
est légataire, et celui des nouveaux pairs Étienne et Persil auxquels
succèdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout à
l'heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et _un_
tombeau.
HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.--M. Rossi est né dans le duché
de Massa, sous la domination de l'archiduchesse Marie-Béatrice,
c'est-à-dire que M. Rossi commença par être AUTRICHIEN.
En 1808, un sénatus-consulte du 24 mai le fit FRANÇAIS, en réunissant à
l'empire tous les États de la maison d'Autriche en Italie, et en
enclavant Massa dans un département français.
M. Rossi, qui n'avait pas fait exprès de naître Autrichien ni de devenir
Français, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les
départements réunis pour passer au service d'Italie. Il fit les
déclarations et les démarches nécessaires pour être naturalisé ITALIEN,
et se fit inscrire en qualité d'avocat près les cours italiennes de
Milan et de Bologne. Ce fut à Bologne qu'il fixa sa résidence.
En 1814, Bologne fut réclamé par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas à
aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses
rangs qu'ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser
Napolitains. M. Rossi n'hésita pas à se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui
qui, avec M. Salfi, fut chargé d'appeler toute l'Italie à un soulèvement
contre la domination étrangère.
Après la chute de Murat, M. Rossi quitta l'Italie et passa en Suisse.
Là, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu'il n'avait été et
ne serait jamais qu'ITALIEN.
Il fixa sa résidence à Genève, y épousa une femme genevoise, et se fit
naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra même dans les conseils de la
République.
En 1830, voyant une révolution en France, une révolution en Belgique, un
soulèvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour
redevenir Italien en cas de succès; mais, la révolution italienne ayant
échoué, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d'une
constitution fédérale qui embrouilla tellement la question, qu'on y
renonça.
Une patrie peut venir tout à coup à manquer, il est bon d'en avoir
toujours une ou deux de réserve.
M. Rossi avait connu _M. de Broglie à Coppet_; il avait secondé la
politique de la France; ce fut même son rapport sur les affaires
suisses, au moment de la révolte des petits cantons, que M. de Broglie
fit lithographier pour le communiquer à tous les ministres de France à
l'étranger, comme l'exposé de la manière de voir du cabinet français.
M. Rossi était si mauvais _Suisse_, comme vous voyez, qu'il n'avait
presque rien à faire pour devenir Français. M. de Broglie et M. Guizot
l'appelèrent en France et lui donnèrent une chaire de droit
constitutionnel français. D'abord les élèves s'obstinèrent; une
ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de
droit. Les élèves alors s'y précipitèrent en foule, mais pour tout
casser, pour chanter la _Marseillaise_, et jeter au professeur des
pommes cuites et autres. La gendarmerie s'en mêla. Puis, comme tout
s'oublie en France assez promptement, la science réelle du professeur
triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s'est
fait naturaliser FRANÇAIS, et il fait partie de la dernière fournée de
pairs.
M. Guizot disait hier à quelqu'un: «Voyez Rossi; il s'est confié à moi,
et voilà où je l'ai conduit en trois ans.»
Pour M. Rossi, après avoir été tour à tour AUTRICHIEN _par hasard_,
FRANÇAIS _par accident_, ITALIEN _par étourderie_, PAPALIN
_momentanément_, NAPOLITAIN _par humeur guerrière_, et GENEVOIS _par
amour_, il est aujourd'hui et définitivement FRANÇAIS _par raison_.
«En effet, dit-il, la véritable patrie est le pays où l'on a une bonne
chaire à l'Institut, de bons appointements, de bonnes dignités. J'ai
essayé de tous les pays, et, comparaison faite, j'en reviens à la
France; les autres _Français_ sont Français par hasard, peut-être malgré
eux; moi, je le suis par choix et après un mûr examen.»
[GU] La cour de Goritz s'amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu
beaucoup de succès. On prend la date de diverses époques et on en tire
des conséquences.
Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la révolution
de 1789, on trouve pour total 25 ans, durée de ladite révolution.
1815 donne pour total 15, ce qui est précisément le nombre d'années qu'a
duré la Restauration.
1830, à son tour, date de la révolution de juillet, donne 12 ans; ce qui
serait, d'après cet enfantillage, la limite imposée au gouvernement de
Louis-Philippe. Et on se réjouit fort là-bas en pensant que nous allons
commencer la dixième année.
[GU] M. Viennet recevait à l'Opéra les _félicitations de ses nombreux
amis_ sur sa nomination à la pairie. «Eh! mon Dieu, dit-il, je
descendais de la diligence d'Arpajon, je vais chez moi, mon portier
m'apprend que je suis nommé pair de France.
--C'est une faveur méritée..., et vous devez en être heureux.
--Oui... oui... mais une chose m'étonne... Je n'ai vu dans la liste que
trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.
--Vous?
--Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d'Aragon?
--Mais qu'est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de
la diligence d'Arpajon?»
[GU] Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis
entièrement des discours qu'adressent au duc d'Orléans les maires,
préfets et autres dignitaires des villes qu'il a à traverser, et des
réponses qu'il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que
trouvent à discourir de pauvres autorités qui n'en ont pas souvent
l'occasion, et l'intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours
du prince.
Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l'on devrait dissimuler.
Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction
gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont
alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.
En effet, l'improvisation admet avec une certaine grâce des négligences
de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés
à l'impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques
discours qu'il a prononcés depuis son départ, il n'ait quelquefois
revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les
mêmes.
Cela a d'abord l'inconvénient de détruire tout l'effet de ces discours
sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de
Marseille ont été flattés de s'entendre dire par le prince royal qu'il
éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d'eux, leur
satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que
S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu
des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se
voir au milieu des habitants de Châlons.
En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est
un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se
voir n'importe où.
Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs
de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de
signaler, ont celui d'entraîner avec eux les discours auxquels ils
répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l'ennui
que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il
serait dangereux de faire passer l'héritier du trône pour un être
ennuyeux.
Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec
fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa
route. Ceci est d'une humilité extrêmement grotesque. Un journal est
allé jusqu'à dire: «A Marseille personne n'a insulté le prince.»
On pouvait donc l'insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés
de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et
qui ne les ont pas _épousés sans dot_.
Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais
offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à
la presse, et un gouvernement n'a pas le droit de manquer
d'intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d'un autre pouvoir
détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n'a
pas su s'allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a
acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans
talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a
audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec
obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis
qu'il s'est choisis aux prises avec les ennemis qu'il s'est faits. Et
encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques
littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il
n'a pas su la leur faire ni par l'argent ni par aucune illustration.
Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans
son cœur, ni esprit dans sa tête, n'avait à donner que du dévouement:
eh bien! il s'est franchement dévoué; il a été insulté par l'opposition,
et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s'est prêté
à toutes les exigences, à tous les services qu'on lui demandait. Eh
bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par
l'épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un
manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable
était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui
offrait à dîner, il refusait: _il était invité à dîner chez Plougoulm_.
Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l'heure où l'on dîne chez M.
Plougoulm, se promener dans les galeries de l'Opéra, nourrissant son
esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l'espoir d'une large
croix d'honneur, qu'il vient enfin d'obtenir pour seule récompense,
après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de
cela un proverbe; et encore aujourd'hui ils appellent, en plaisantant,
_dîner chez Plougoulm_, ne pas dîner du tout.
Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d'entre eux au
faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus.
L'homme vendu au pouvoir répugne à l'idée de l'omnibus. Il n'a pas les
six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.
--Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un
cabriolet; j'ai une autre course à faire, j'arriverai en même temps que
vous.
Les amis montent dans l'omnibus, les chevaux partent au trot et suivent
la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d'eux fait
un mouvement de surprise:
--Qu'avez-vous?
--Il m'a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l'autre
bout de la rue.
--Pas possible!
A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.
--Tenez, voyez là-bas! c'est bien lui! il court comme un cerf. On ne le
voit plus.
En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le
vit encore traverser presque d'un seul bond la rue du Helder, la rue
Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé
de sueur et couvert de boue.
Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l'or du
pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à
ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de
tabac, comme s'il en pleuvait. L'indépendance, pour beaucoup, n'est
qu'une plus habile exploitation de la servilité. C'est ainsi que sur
terre se trouvent réalisées ces paroles de l'Écriture, qui m'ont
très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur
qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.»
Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de
leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur
marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.
[GU] Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l'assemblage de
toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd'hui la France
et la gouvernent avec plus ou moins d'incertitude. J'entends par ces
royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance
morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers
d'hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu'il devrait
avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la
corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites
de telle façon, qu'à force de voir les hommes puissants et intelligents
en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue,
avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se
ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans
portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un
opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l'homme
d'ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des
anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu'il lui faut
laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu'il a
prise, raisons qu'on n'écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce
serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.
[GU] La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M.
Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence
un homme d'esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien
ou n'être guère écouté.
La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin,
Mévil, Baudoin, Perrot.
A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n'aient autour
d'eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu'ils
faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de
l'intempérance.
Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux
ministères.
M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le _Journal des Débats_,
un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des
journaux de l'opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu'il dit
n'est pas l'opinion du château et qu'il est _indépendant_. On voudrait
savoir ce que c'est que l'indépendance d'un homme qu'on peut, demain
matin, renvoyer de la seule position qu'il puisse avoir. M.
Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le _Journal des Débats_, l'éloge
funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put
oublier qu'il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries
de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans
talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.
Pour M. de Latour, il n'abuse de sa petite position que pour imposer à
divers recueils des articles _littéraires_ de son cru.
M. Alphonse (hélas!) Pépin est un pauvre diable qui remplace le talent
et la capacité par le dévouement. Il a prêté son nom à une justification
du règne de Louis-Philippe, dont il n'a pas écrit, dit-on, un seul mot.
Le manuscrit lui arrive d'une septième ou huitième main, sans qu'il en
sache l'origine. Mieux instruit que M. A. Pépin, nous pouvons dire que
cet ouvrage est écrit, sinon d'une manière brillante, du moins avec
ordre, logique et raison, et que son auteur véritable est un personnage
de très-bonne maison.
On dit que l'on veut faire M. A. Pépin député. Je suis décidé à n'être
pas représenté par lui à la Chambre. Si l'on donne suite à ce projet,
j'ouvrirai un certain carton «A. Pépin» d'où je tirerai des choses assez
réjouissantes.
Passons à ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom
et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.
M. Casimir Delavigne est bibliothécaire de Fontainebleau: de plus, sous
le nom de son frère, M. Germain Delavigne, il est intendant des
Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une nichée de quatorze Delavigne,
mâles, femelles, petits et grands, sont logés, meublés et chauffés. On
craint d'y voir passer la forêt de Villers-Cotterets.
Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit _indépendant_.
Mais il va plus loin; et, pour concilier les bénéfices de la popularité
avec les avantages de la faveur, il fait tantôt une tragédie légitimiste
(les _Enfants d'Édouard_), tantôt une comédie républicaine (la
_Popularité_), et, en ce moment, il a promis sa voix à M. Berryer, pour
l'Académie.
Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent à
l'Élysée-Bourbon; et, par une touchante réciprocité, les de Wailly font,
dans l'occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent
à leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.
Les Bertin n'ont jamais écrit une ligne de leur vie, mais leur journal
est une puissance. M. Cavé, appelé par les uns le _spirituel auteur des
Soirées de Neuilly_, par les autres, le _peu_ spirituel auteur des
_Soirées de Neuilly_ (je ne le connais pas), est dans la dépendance de
M. Thiers.
M. Mévil n'écrit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier.
M. Baudoin n'a pour titres littéraires que d'avoir retrouvé dans une
cave des drapeaux tricolores qu'il y avait audacieusement cachés.
En fait de services rendus au ministère, M. Baudoin a eu l'heureuse
idée, au moment où on avait de sérieuses inquiétudes sur la quantité de
la récolte, au moment où on se plaignait hautement de l'élévation du
prix du pain, de publier dans le _Moniteur parisien_ un article _sur les
peuples qui mangent de la terre_. Mais il est arrivé à M. Baudoin une
histoire assez gaie.
[GU] HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.--En général, les
imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune
_compositeur_, que ses camarades appelaient _Bleu-de-Ciel_ parce qu'il a
les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides,
avait toujours travaillé aux journaux de l'opposition. Une circonstance
l'empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On
voulut l'embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu'il
préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa
sans qu'il trouvât d'ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et
annonça qu'il consentirait à travailler à un journal de l'opposition
dynastique. Cette concession n'amena pas de résultats; il mit ses habits
en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt
que d'appuyer de son talent un gouvernement qu'il déteste sur la foi des
journaux qu'il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut
un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui
demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait
plus rien à vendre ni à engager. Il alla s'embaucher parmi les
compositeurs du _Moniteur parisien_, reçut quelque argent d'avance, et
l'envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita
soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était
vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu'en pensant à sa mère et
en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»
Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec
toute sa gaieté. Il entra à l'atelier en fredonnant: «_Toi que l'oiseau
ne suivrait pas_.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses
camarades, et redevint, en un mot, le _Bleu-de-Ciel_ d'autrefois.
Mais de ce jour aussi il se glissa d'étranges choses dans le journal:
des fautes d'impression formant un sens plus que bizarre, des mots
coupés au bout des lignes d'une manière injurieuse pour le pouvoir,
excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l'hilarité de
quelques autres, l'étonnement de tous.
Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes
très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre,
Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»
«Les députés ministériels se sont réunis dans un _banquet_.»
Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.
Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils,
Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits
injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et
on lisait: «Le ministère méprise les _bru_.» Ce n'était qu'à l'autre
ligne qu'on trouvait la fin du mot «_its_.»
«Le ministère est _matériellement_ le plus fort,» disait le manuscrit.
«Le ministère est _mat_, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l'autre ligne
«_ériellement_».
«M*** est un homme d'esprit, disait le journaliste, on l'a vu
_souvent_ répondre avec vivacité...» On l'a vu SOU,» imprimait
Bleu-de-Ciel, et ce n'était qu'après la suspension nécessaire pour aller
de la fin d'une ligne au commencement d'une autre que l'on trouvait la
fin du mot.
«Le ministère _mourant_ d'en venir aux mains avec l'opposition» devenait
«un ministère _mou_».
Un jour on donna au journal la description d'une fête au château. Il y
avait dans l'article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les
souliers de _satin_ des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai
de mettre des souliers de _catin_.»
Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion
importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.
«C'est une _fatalité_,» disait l'écrivain.
«C'est un _fat alité_,» imprima Bleu-de-Ciel.
Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un
journal de l'opposition.
DISTIQUE D'UN CONSEILLER D'ÉTAT.
Près de chaque ministre où j'ai daigné descendre,
J'étais une Cassandre à côté d'un Cassandre.
[GU] PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE
NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU.--«Chers camarades, votre
suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»
[GU] Le maire d'une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc
d'Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu'il savait le
mieux, c'était son commencement.
--Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c'est-à-dire la
satisfaction, non... je disais bien, la joie que j'éprouve, ou plutôt
que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si
grande, si gr..... si.....»
--Que vous ne pouvez l'exprimer, monsieur le maire, interrompit le
prince.
Un ancien ministre disait dernièrement d'un de ses commis, qu'on lui
reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n'aurais pu le
renvoyer qu'aux galères.»
[GU] M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l'éloge
funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du
ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l'occasion naturelle de
tracer le tableau de son administration, et de l'opposer aux vœux de
la coalition et au système du 12 mai.
[GU] On a beaucoup parlé d'une réconciliation entre MM. Thiers et Molé.
Cependant M. Thiers dit à qui veut l'entendre: «Je ne conçois pas, quand
on s'appelle Molé, que l'on veuille être autre chose que garde des
sceaux.»
De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s'appelle Thiers, je ne
comprends pas qu'on veuille être ministre des affaires étrangères.»
[GU] En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries
les plus ravissantes qu'ait produites le régime constitutionnel, si
fécond en bouffonneries.
MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et
gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu'il n'en est rien,
et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires
aujourd'hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j'avance par des
faits si évidents, qu'après la lecture de quelques pages, MM. Soult,
Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques
de l'époque.
La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait
aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce
sujet la petite violence nécessaire pour sauver l'honneur de sa vertu
aux abois.
Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.
Madame Thiers penche pour l'intérieur, à cause des loges gratuites aux
théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne
ne veut pas qu'il fasse de concessions et exige qu'il rentre aux
affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son
salon. M. Thiers, indécis, prend l'avis de MM. Roger, Mathieu de la
Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.
Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu'il subventionne de
promesses; il est dictateur au _Courrier Français_, par M Léon Faucher,
qu'il _doit_ faire conseiller d'État; au _Messager_, par M. Waleski, qui
sera _dans_ les ambassades; au _Siècle_, par M. Chambolle, qui _sera_
inspecteur de l'Université; au _Nouvelliste_, par M. Léon Pillet, qui
_rentrera_ au Conseil d'État; au _National_, par M. Taschereau, qui
_sera_ secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de
Jussieu; aux _journaux légitimistes_, par M. Berryer, auquel il donne sa
voix pour l'Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles,
l'introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au
_Constitutionnel_, par M. Véron, dont on assurera l'élection comme
député, et par M. Étienne, qui vient d'être nommé pair de France par
l'influence de M. Thiers.
En effet, c'est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai
obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.
A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement
bonheur. M. Cavé s'oppose à la représentation de la pièce de madame de
Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus
importantes. Le _Constitutionnel_, dont un propriétaire influent était
fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.
Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui
ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au
roi la nécessité de _régner et de ne pas gouverner_, s'est fait une
position contraire et infiniment plus agréable: _il gouverne et ne règne
pas_.
[GU] Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses
accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour
la candidature de M. Berryer, qui n'est pas agréable au château: elle
espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.
[GU] L'ACADÉMIE.--Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il
s'agit bien plus de n'avoir pas fait certaines choses que d'en avoir
fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui
n'en font pas moins leurs visites.
M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:
--Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.
--Je vous crois encore bien des années d'existence, monsieur, a répondu
l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et la preuve, c'est que je
viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni
l'autre, d'après les résultats ordinaires: il n'y aura pas d'extinction
avant trois ans, c'est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte
sur vous.
[GU] Quelques académiciens ont annoncé qu'ils ne donneraient pas leur
voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus.
Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives,
crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère
_une infortune_ personnelle dont il venait d'avoir la preuve, et
demander son changement immédiat.
Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de
messieurs les trente-neuf.
[GU] Nous leur rappellerons alors qu'un autre des candidats a reçu et
accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M.
Évariste Dumoulin, rédacteur du _Constitutionnel_.
[GU] M. Berryer, s'il est élu, sera forcé de faire ratifier sa
nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques
légitimistes appellent cela un _bon tour_ joué à la royauté de Juillet;
d'autres disent que c'est une _défection_.
Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à
l'Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques
bons offices; par M. Thiers, auteur de l'arrestation et de
l'emprisonnement de madame la duchesse de Berry.
[GU] LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.--C'était le jour où l'on
représentait au théâtre de la Gaîté le _Massacre des Innocents_. Des
écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la
représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la
salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre
ainsi conçue:
«_M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l'honneur
devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures,
pour entendre_ l'École des journalistes.»
Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et
élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot,
madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier,
Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de
Custines.
Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une
jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.
Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête
leur maître, M. Jules Janin.
C'était là aussi un _massacre des innocents_.
_Hérode_ ne tarda pas à paraître; c'était une jeune femme svelte et
forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans
de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne
ressemblait pas mal à la _Velleda_ de M. de Chateaubriand.
Elle prit sa place, et commença sa lecture. C'était une suite de vers
fins et spirituels qui faisaient naître dans l'esprit un sourire que
beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c'était une satire contre les
journalistes: l'auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en
avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne
se pas reconnaître.
Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin
but un verre d'eau pure, et moi je frémis.
L'élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur
servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.
Mais que ne devins-je pas quand je m'aperçus que presque tous les hommes
avaient au dos une marque blanche.
Je me rappelai alors aussi les _missions_ à l'église des Petits-Pères
sous la Restauration; c'était ainsi que les agents de police marquaient
dans l'église les perturbateurs, que l'on _empoignait_ à la sortie.
Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se
croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie
en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j'en étais bien persuadé,
mais seulement si cela finirait comme _Bajazet_, quand la sultane dit au
héros, que les muets attendent à la porte pour l'étrangler, son
terrible: SORTEZ!
Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils
_Gennaro_: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!
La lecture cependant, ou plutôt l'exécution continua. Quelques hommes,
qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux
hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on
faisait à chacun l'application des dix vers qui se lisaient pendant
qu'on l'examinait à son tour.
C'était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de
n'avoir jamais été qu'un journaliste de passage.
Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités,
les injustices sortaient toujours de la bouche d'Hérode. Il vint même
une scène d'un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l'a
dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l'eût
pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.
Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu'il
le fait à toutes les lectures: _châmant! châmant!_
A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui
parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la
Tour-d'Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.
Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans
doute, avant que j'aie fait cet horrible trajet.
A M. JULES JANIN.--Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de
ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le
journalisme, quand on n'a attaqué que les journalistes, mais tu le
défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce.
Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d'esprit que tu
n'en eus jamais, après t'en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez
pour faire dix réputations. A. K.
La lecture finie, le martyre des journalistes ne l'était pas. On
entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: _Oh!
les monstres!_ d'autres ajoutaient: _Vous leur prêtez trop d'esprit; ils
n'en ont pas autant que cela_, position agréable pour les journalistes
présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les
marques blanches au dos provenaient d'une peinture intempestive des
portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste
n'avait d'habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient
chez le dégraisseur.
C'est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges,
M. Cavé s'opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que
la censure en défendit positivement la représentation, ce qu'on devait,
du reste, attendre.
Le _hasard_ fit qu'à quelques jours de là on vanta, dans la _Presse_, le
désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens
ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de
Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de
Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé
fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se
contenta de dire: «Eh bien! j'aime autant cela.»
Quelqu'un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes:
«Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les
débarbouille.»
[GU] LE DRAME DE MADAME SAND.--Le sujet du drame de madame Sand
ressemble singulièrement au sujet de _Clotilde_, un roman que j'ai
publié l'été dernier.
Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la
fois.» L'amant s'occupe naturellement d'assassiner le mari. Par une
erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le
mari du meurtre qu'il a commis. La femme trouve la chose un peu forte,
rend à son mari l'amour qu'elle n'a plus pour son amant, voit les juges,
sollicite et sauve son époux. L'époux, à peine hors de prison, demande
raison à l'amant de son procédé qu'il trouve déloyal.
L'héroïne sait le jour et l'heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le
fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.
Puis lui dit: «Il est onze heures. L'heure du duel est passée; vous êtes
déshonoré.»
_N. B._ Comme il y a aujourd'hui quelques femmes qui se modèlent sur les
héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s'il s'en
trouvait une par hasard qui crût m'embarrasser ainsi, j'ai ma réponse
toute prête.
Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.--Et vous donc? lui
dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m'a retardé,
et il m'excusera.»
[GU] LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.--On a lu chez madame A*** de
G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de
succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans
être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui
font le malheur de sa vie.
La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd'hui
au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains
observent d'après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand
ils reproduisent des types connus et usés sous d'autres noms. Ils se
contentent d'appeler le _Valère_ de l'ancienne comédie _Eugène de
Noirval_; _Scapin_ prend le nom de _Tom_, _Sganarelle_ celui de _M.
Ducros_ ou de _M. Valmont_. Et leur tour est fait.
Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se
conforment aux convenances de notre époque, n'entrent qu'où ils doivent
entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la
netteté et l'élégance du style, pouvaient s'attendre d'un homme du
monde; mais on a été étonné (les gens qui s'étonnent) de reconnaître une
grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente
de la scène.
La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.
[GU] LE DRAME DE M. DE BALZAC.--M. de Balzac a lu à la
Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d'un de ses
plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.
[GU] LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.--Deux classes de philanthropes se
partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une
énergique résistance, le gouvernement a pris la _résolution de laisser
faire_. Il a fait pour la philanthropie comme pour l'asphalte, pour les
criminels comme pour les boulevards.
On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l'autre côté à
l'asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains
philanthropes, et les autres prisons à d'autres philanthropes.
Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les
résultats.
Le philanthrope de l'_école française_ trouve que l'homme est déjà bien
assez malheureux d'être criminel sans qu'on aille encore aggraver ses
chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien
chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.
L'homme vertueux s'enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de
ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu'on
lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu
de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions
pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le
choie, il l'engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette
école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain,
il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»
_Résultats_: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans
ouvrage s'empressent de tuer leur femme ou d'empoisonner leur frère,
pour jouir du sort des scélérats.
Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu'en pleurant; il faut
les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par
deux gendarmes n'a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir.
Il n'est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois
d'_étoffer_ un peu son crime de circonstances aggravantes, pour
s'assurer une dizaine d'années de prison.
Les philanthropes de _l'école américaine_ isolent le prisonnier,
inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé
d'autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces
quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le
mettre dans une prison ronde.
Aucun des criminels qu'ils tourmentent n'est aussi scélérat, aussi
ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.
Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse
injustice. Personne n'a le droit d'aller plus loin que la loi. C'est un
horrible arbitraire.
_Résultats_: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un
autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s'est
accusé d'un crime imaginaire qui l'envoyait à l'échafaud.
[GU] Le directeur d'un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait
dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour _monter_ au _bois_.»
Un cheval pour y aller en tilbury.
Un cheval pour le domestique qui me suit.
Un cheval pour faire le tour du bois au trot.
Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.
--Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des
gens qui n'étaient pas si exigeants que vous; ils n'avaient qu'un
cheval, et ils étaient quatre: c'étaient les quatre fils _Aymon_.
[GU] Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement
nuls, qu'ils ne trouvent d'autre épithète à ajouter à leur nom que celle
de _vertueux_.
C'est absolument comme lorsque les femmes disent d'une autre femme:
«Elle _est bien faite_.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.
Quand elles disent: «c'est une bonne personne, c'est le dernier degré de
l'injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.
[GU] L'ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.--Une lettre de M. Blanqui aîné a
tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en
Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes
vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils
souffrent et ils meurent dans la boue. C'est une chose infâme.
C'est à l'ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu'il faut
attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes
économies, on n'envoie en Afrique ni assez d'hommes, ni assez d'argent;
et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu'elle accorde après de
honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire
conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la
lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.
[GU] Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de
l'inconstance des hommes. «C'est très-simple, dit madame***, les hommes
se rendent justice; dès qu'ils nous plaisent, ils nous méprisent.»
[GU] Une femme s'est rencontrée ces jours derniers d'une audace et d'une
impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent
fois que l'ancien _congrès_, que les magistrats les plus honorables
appelaient _infâme_. La plaignante accusait son mari d'irrégularités et
d'illégalités bizarres dans l'expression de la tendresse conjugale.
Me Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition
d'ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n'y a rien,
dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours
que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n'était qu'un
jeu d'esprit pour l'aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de
_Sanchez_ et d'autres casuistes qui n'ont aucune autorité en droit
français.
Si Me Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s'il ne le
sait pas, que l'on trouve dans Sanchez, entre autres choses,
l'approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu'on y lit en
propres termes «que l'on peut nier avec serment une chose que l'on a
faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une
clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que
je n'ai pas vu telle personne,» quoiqu'on l'ait vue, si on ajoute bas ou
mentalement: _Ce matin_.
[GU] On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de
son élocution; on a été jusqu'à l'accuser d'une confusion malheureuse
des _s_ et des _t_, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie _faisait
des cuirs_. J'avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour
être reçu de l'Académie de Paris; et encore j'aimerais mieux faire des
cuirs et n'importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases
de MM. Berryer et de Cormenin, que j'ai citées au commencement de ce
volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des
fautes contre le sens commun.
Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être
ministre. J'irai plus loin: en ces temps de bavardage et d'avocasserie,
c'est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l'être
pas. Ceci n'est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves.
La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.
Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public.
Pour beaucoup d'hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs
messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une
assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de _poser_, de
s'occuper de sa démarche, de son geste, d'arrondir des périodes, de
remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place
qu'ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.
Sur une question militaire, sur une question d'industrie, sur une
question de marine, sur une question de finances, sur toutes les
questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial
enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu'un avocat.
Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours
les avocats; tandis que l'homme utile, l'homme qui sait, garde le
silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des
discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y
aurait beaucoup à dire sur l'éloquence verbeuse et polyglotte des
avocats. Mais messieurs les avocats de l'opposition radicale, qui
demandez le suffrage universel, ou au moins l'avénement à la Chambre des
capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité
exclusivement dans l'art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon
Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple,
si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera
probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son
patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut
brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec
les avocats disparaîtront l'ignorance qui parle d'autant plus qu'elle
n'a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec
les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le
même aplomb, la même suffisance.
C'est la tribune qui perd la France, c'est la tribune qui chicane le
pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les
fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.
On a crié assez en France contre le _trône et l'autel_; il est temps de
parler de la tribune, le trône des avocats, l'autel où ils immolent
chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays
lui-même.
[GU] En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés
en droit ont prêté le serment d'avocat. Jour néfaste! où soixante-six
nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée
sur la France.
[GU] On avait fait, lors de l'inauguration du musée de Versailles, un
essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait
invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et
de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes
louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n'a renouvelé
la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n'ont reçu la
moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous
n'avons cependant pas entendu dire qu'ils aient emporté l'argenterie.
[GU] LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.--Bien des gens prennent l'obstination
pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est
_une perdrix aux choux_ qui ne se composerait que de choux. La science
est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz
est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le
savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n'avez ni génie ni invention;
il ne vous reste que la ressource d'être savant.» Prenez un
commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps.
La musique de M. Berlioz, que je n'accepte pas comme de la musique, est
le résultat d'une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la
musique ce que peignent les paroles. Ce n'est pas là un progrès: c'est
une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là
où finit le langage. Ceux qui veulent l'astreindre aux proportions du
langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb
meurtrier l'alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve
que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la
rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les
garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste
du bruit et de l'ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me
_prouver_ la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c'est dans
la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l'impression de la
musique. La musique de M. Berlioz s'adresse à la tête. Je sais qu'on
m'appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères,
qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des
feuilletons sur la musique ont d'ordinaire un jeune musicien auquel ils
donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en
échange un peu d'argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint
_en musique_, comme l'annonce le programme, Roméo sentant les _premières
atteintes du poison_; les violons ont fait entendre un bruit strident;
un admirateur enthousiaste s'est écrié: «Comme c'est bien ça la
colique!» Au milieu d'un tumulte assez vif de corps et de contrebasses,
j'ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j'ai vu au livre rose
servant de programme: _le jardin de Capulet_ SILENCIEUX _et désert_. Je
suis de bonne foi, j'aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer
sa musique. J'aurais été heureux de pouvoir l'applaudir au Conservatoire
et ici; j'étais à l'affût de la moindre mélodie; et rien n'a eu la
complaisance d'y ressembler; je me suis ennuyé, et je n'ai ressenti
aucune émotion. On m'a dit que je ne pouvais pas juger la musique
savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m'ennuie pas,
et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me
charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le
cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M.
Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n'est qu'un Halevy supérieur, et
on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée
légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle
couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu'elle est ensuite
trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.
[GU] ÉPILOGUE.--Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d'or,
revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre
campagne est finie jusqu'au mois prochain, jusqu'à l'année prochaine.
Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de
l'automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur
tour les fleurs brillantes de l'hiver à la douce chaleur du foyer, les
rêveries et les souvenirs.
Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia
blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines,
et un héliotrope d'hiver qui exhale une suave odeur de vanille.
Rentrez et reprenez haleine, vous n'avez pas à regretter les légères
blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et
généreuses; vous êtes d'honnêtes guêpes. Le premier jour de l'année
1840, j'ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin,
et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.
Janvier 1840.
Une année de plus.--Oraison funèbre de deux dents.--Déplorable
tenue des représentants de la France.--M. Auguis.--M.
Garnier-Pagès.--M. Dugabé.--M. Delaborde.--M. Viennet.--Argot des
journaux.--Les ministères et les attentats.--Le discours de la
couronne.--M. Passy.--M. Teste.--Insuffisance, amoindrissement,
aplatissement.--M. Molé.--M. Thiers.--M. Guizot.--Polichinelle et
M. Charles Nodier.--Les 221.--M. Piscatory.--M. Duvergier de
Hauranne.--M. Malleville.--M. Roger (du Nord).--Les
offices.--Treize gouvernements en trente-huit ans.--La conjuration
de M. Amilhau pour faire suite à la conjuration de Fiesque.--Les
trois unités.--Un mot de M. Pozzo di Borgo.--Le marquis de
Crouy-Chanel.--Le garde municipal Werther.--Le comte de
Crouy-Chanel.--Arrestation extrêmement provisoire de l'auteur des
Guêpes.--Le gendarme Ameslan.--650 ans de travaux forcés.--M.
Victor Hugo.--M. Adolphe Dumas.--M. Gobert.--Melle Déjazet.--Le
gouvernement sauvage.--M. de Cormenin.--Mme Barthe.--M.
Coulman.--La cour de France.--Les bas de l'avocat Dupin.--Plusieurs
nouvelles religions.--L'abbé Chatel.--L'Être suprême l'a échappé
belle.--Un prix de mille écus.--Le prince Tufiakin.--Les nouveaux
bonbons.--Dupins à ressorts.--Une surprise.--Mme de
Girardin.--M. Janin.--Mlle Rond...--Le sommeil législatif.--M.
Dupont (de l'Eure).--M. Mérilhou.--M. d'Argout.--M. Alexandre
Dumas.--Me Chaix d'Est-Ange.--Me Janvier.--M. Clauzel.--La
gloire et le métal d'Alger.--M. Arago.--M. Mauguin.--M. G. de
Beaumont.--Le maréchal Valée.--Le colonel Auvray.--Les
pincettes.--S.M. Louis-Philippe et M. Jourdain.--M. Bonjour.--M.
Berryer.--M. Michel (de Bourges).--M. de Chateaubriand.--M.
Scribe.--M. Delavigne.--M. Royer-Collard.--Le duc de Bordeaux.--M.
Bois-Millon.--Le duc d'Orléans.--Le duc de Joinville.--Le duc de
Nemours.--M. Lerminier.--M. Villemain.--M. Cousin.--Dénonciation
contre les princes du sang.--Une guêpe asphyxiée.--Vingt ans de
tabac forcé.
L'AUTEUR.--Ainsi que je vous l'ai promis, mes guêpes, je vous ouvre
cette porte en vitraux qui donne sur le jardin;--mais ne vous laissez
pas tromper par cet air de printemps;--ne vous arrêtez pas aux violettes
qui ont fleuri ces jours-ci sous les feuilles sèches,--ni à cette
primevère à la corolle amarante qui s'est épanouie au pied du figuier,
précisément le premier jour de l'hiver, le 22 décembre.
Nous sommes dans l'hiver;--voici une année finie et voici une année qui
commence. On appelle cela avoir une année de plus. Ceux qui sont nés
depuis trente ans disent qu'ils _ont_ trente ans.--Hélas! c'est au
contraire trente ans qu'ils _n'ont plus_;--trente années qu'ils ont
dépensées du nombre mystérieux qui leur en a été accordé;--trente années
qui sont les fleurs de la vie et que le vent a séchées;--trente années
pendant lesquelles on a passé par toutes les sensations qu'il faut
ensuite recommencer et _ruminer_.
Heureusement que l'homme se vante d'être sobre quand il ne digère plus;
d'être chaste quand son sang est stagnant et son cœur mort;--de
savoir se taire quand il n'a plus rien à dire;--et appelle vices les
plaisirs qui lui échappent, et vertus les infirmités qui lui arrivent.
Quand on a dépensé cette première partie de la vie,--on s'étonne de la
prodigalité avec laquelle les gens les plus jeunes jettent en riant
leurs jours exempts de souci, sans les compter, sans les regretter, sans
leur dire adieu. On est surpris comme ce voyageur dont parle un conte
arabe, qui vit des enfants jouer au palet avec des _rubis_, des
_émeraudes_ et des _topazes_, et s'en aller sans songer à les ramasser.
Il n'est personne qui, à trente ans, ne soit déjà en train de mourir--et
n'ait à porter le deuil d'une partie de soi-même. Si je voulais, pour
moi, je prononcerais ici l'oraison funèbre de deux dents et de
ravissantes illusions que j'ai perdues.
[GU] La session est ouverte, les Chambres se sont rassemblées: messieurs
les députés continuent à affliger les regards par d'incroyables
négligences de costume. Les _indépendants_ justifient ce laisser-aller
en disant qu'ils représentent _le peuple_, et qu'ils doivent être vêtus
comme le peuple. Mais le peuple ne porte ni un habit vert râpé comme M.
Auguis, ni un habit noir éploré comme M. Garnier-Pagès.--Pourquoi alors
ne pas porter des vestes, pourquoi pas des blouses, pourquoi pas des
casquettes, pourquoi pas des sabots? Ajoutez à cela que les députés ne
représentent pas seulement le peuple,--et que, s'ils représentent
quelque chose, ils représentent toutes les classes de la
société.--Voyez, par exemple, M. Dugabé, examinez son col de chemise
enfermant sa tête qui ressemble à un bouquet dans un cornet de
papier.--Vous vous dites: «Tiens, voilà un monsieur singulièrement
arrangé.»--Vous demandez à un voisin:
--Que représente monsieur? Le voisin vous répond:
--Ce monsieur représente, je crois, la Haute-Garonne. Vous vous dites en
vous-même: «Eh bien! on est gentil dans la Haute-Garonne!» Et voilà tout
un département compromis.
Nous avons remarqué avec plaisir qu'on n'avait pas assassiné le roi,--ce
qui d'ordinaire semble faire partie du cérémonial de la séance.--La
reine, qui était arrivée de bonne heure, était fort pâle jusqu'à
l'entrée du roi dans la salle.--Pauvre femme, moins inquiète quand ses
fils sont au milieu des Arabes que lorsque son mari est au milieu des
Français!
[GU] M. Delaborde, questeur de la Chambre, avait imaginé de placer des
femmes en cercle en dedans de la partie de la salle occupée par les
députés.--M. Viennet, le nouveau pair, a trouvé que cela avait l'air
d'une couronne de roses.--Tout le monde, à l'exception de M. Viennet, a
trouvé que l'innovation était de fort mauvais goût, et je suis pour ma
part de l'avis de tout le monde.
La file des voitures avançait lentement.--Un des nouveaux députés, qui
arrivait dans un fiacre, s'impatientait fort et finit par interpeller un
garde municipal. «Gendarme, cria-t-il,--gendarme,--laissez couper la
file à ma voiture,--laissez-moi passer,--je n'ai pas le temps,--je suis
député,--je vais chez moi, je vais à _mon palais_.»
Il y a dans ce mot seul tout le secret du gouvernement représentatif.
[GU] A l'occasion de l'ouverture des Chambres, les journaux ont enrichi
leur argot d'un certain nombre de mots nouveaux.--Les _érudits_, les
_forts_ en politique, ont créé une _langue sacrée_ inintelligible pour
le vulgaire: ils désignent les ministères et les opinions qu'ils
représentent par les dates, les attentats et les émeutes par d'autres
dates. S'ils ont à parler de la politique de résistance dont Casimir
Périer était l'expression,--ils disent _le_ 13 _mars_; l'intervention en
Espagne est représentée par le 22 février.
Il n'y a rien de si facile que d'oublier ces dates pour les malheureux
lecteurs de journaux. Ceux qui ont la mémoire la plus heureuse se
contentent de les confondre, et prennent un attentat pour un ministère
et réciproquement; le 6 septembre, qui représenta la politique des
doctrinaires pour le 6 juin, qui est l'anniversaire d'une émeute.
Le ministère actuel, qui partage avec une émeute la date du 12 mai, est
particulièrement exposé à de singulières erreurs.
Voici quelques phrases faites par les journaux avec ces éléments:
«Si le 12 mai, qui a amené le 6 juin, s'était souvenu qu'au 11 août a
succédé le 2 novembre; si les doctrines du 13 mars et du 10 octobre ne
lui avaient pas fermé les yeux sur une péripétie nécessaire et semblable
à celle du 27 octobre succédant au 4 février, il n'aurait pas si
promptement rompu avec le 6 septembre et le 22 février.
»En vain le 12 mai cherche un appui dans le 11 octobre, il tombera,
comme le 15 avril, sous le 22 février et le 6 septembre, qui se
réuniront jusqu'à la défaite du 12 mai, après quoi on verra se
renouveler le 4 novembre ou le 9 août.»
[GU] Le premier coup porté au ministère l'a été par le roi.--M. Passy a
eu le chagrin de ne pouvoir faire insérer dans le discours _du trône_
(pour parler selon la langue sacrée des journaux) le plus petit
paragraphe sur le _remboursement des rentes_, qui est sa chimère,--ni
atténuer l'engagement formel de la conservation d'Alger, dont l'abandon
est sa marotte.
M. Teste, par le silence _de la couronne_ (même langue que ci-dessus), a
reçu un nouveau désaveu de sa malheureuse sortie contre les _offices_.
Il est difficile de savoir si le ministère passera la session.
L'opposition n'a aucun plan contre lui. Le mot de ralliement n'est même
pas encore trouvé. On a renversé le ministère Molé avec le mot
_insuffisance_. M. Guizot a bien prononcé le mot _amoindrissement du
pouvoir_ contre le ministère actuel; M. Thiers a, il est vrai, risqué
celui d'_aplatissement_, et le _Constitutionnel_, qui lui appartient, a
commencé ses attaques dans ce sens, mais cela ressemble trop à
l'_insuffisance_ de la session précédente.
Voilà cependant avec quoi et sous quels prétextes on parle tant et on
agit si peu, et on néglige les véritables intérêts du pays. Tous les
hommes possibles, du moins sous le règne de Louis-Philippe, ont paru
successivement aux affaires, presque tous s'y sont représentés plusieurs
fois dans de nouvelles combinaisons,--et on ne sortira pas de ce cercle;
chaque ministère qui sera renversé laissera la place à un ministère
déjà renversé, qu'il renversera à son tour; ce que vous jugez mauvais
aujourd'hui ne peut être remplacé que par ce que vous avez jugé mauvais
hier.
Quand M. Thiers était aux affaires, on lui adressait précisément les
reproches que son parti fait aujourd'hui à ceux dont il veut la
place;--qu'il rentre demain au ministère, et ces reproches seront
rétorqués contre lui. C'est absolument le bâton dont polichinelle et le
commissaire se servent tour à tour dans la parade qu'aime tant Charles
Nodier.
[GU] Quoiqu'il n'y ait pas encore de plan de campagne,--M. Guizot et M.
Thiers s'agitent beaucoup pour s'emparer des deux cent vingt et un
députés qui n'ont pu soutenir le ministère Molé. M. Guizot a dit à M.
Piscatory,--comme le Christ à saint Pierre:--«Tu seras un pêcheur
d'hommes.» M. Piscatory s'est adjoint M. Duvergier de Hauranne pour ce
coup de filet.
M. Thiers, de son côté, a lancé M. Malleville et M. Roger (du Nord), qui
s'occupent de pêcher ces mêmes deux cent vingt et un, un à un, comme à
la ligne.
Les deux cent vingt et un, outre leur importance numérique, forment le
parti de la Chambre qui renferme le moins d'avocats et de fonctionnaires
publics, et représente le plus de propriétés. Ils n'ont pas d'ambition
personnelle ni de ces candidats que les autres fractions présentent avec
une obstination invincible. Ils seraient l'aristocratie du pays et de
l'époque, si, riches comme des aristocrates, ils savaient vivre comme
eux.
Mais les seules gens qui dépensent de l'argent en France sont ceux qui
n'en ont pas.
Ce sont, du reste, de braves gens dont le rêve est la réalisation d'une
utopie impossible: à savoir, le repentir de M. Thiers et son alliance
avec M. Molé.--Ils mangeraient volontiers M. Guizot au repas des
fiançailles.
[GU] L'indifférence de l'opposition pour le ministère du 12 mai (ne pas
confondre avec l'attentat de la même date) semble passablement
dédaigneuse. Il semble qu'il n'y ait qu'à souffler dessus quand il sera
temps. Certes, le roi Louis-Philippe a agi avec assez de dignité pour un
roi constitutionnel quand il a écarté des affaires M. Thiers qui voulait
être plus que le roi!--Mais, en formant le ministère du 12 mai
(continuer à ne pas confondre avec l'attentat), il me semble avoir agi
comme les bourgeois qui croient faire de notables économies en prenant
un domestique pas cher qui casse tout par maladresse dans leur maison.
Ainsi M. Passy, sans parler de l'abandon d'Alger, pour lequel il s'est
ouvertement prononcé et qui est si impopulaire,--n'a rien de plus à
cœur que le remboursement des rentes.
Tandis que M. Teste s'avise de sa malencontreuse idée sur les _offices_.
Comme s'il n'y avait pas en France déjà assez d'inquiétudes et
d'instabilité!
A une époque où tout ce qui n'est pas renversé semble menacer
ruine,--ces messieurs s'avisent de battre en brèche le peu qui reste
debout.
La transmission des charges et des offices est tout ce qui reste en
France des corporations. Les corporations étaient des familles; les
familles étaient des solidarités d'honneur. Du temps des corporations
commerciales, le commerce français avait au dehors une honorable et
fructueuse réputation de probité;--depuis qu'il n'y a plus de
corporations, il se vend sur les marchés étrangers, pour le compte de la
France, des bouteilles de vin vides et des bas de soie dont chaque paire
n'a qu'un bas; et tous les jours le commerce français se déconsidère et
se ruine.
[GU] Nous l'avons échappé belle pendant le mois de décembre,--nous avons
été menacés de deux nouveaux gouvernements, outre tous ceux dont jouit
cette époque où tout le monde est gouvernement.
[GU] Il y a trois puissances qui rendent impossible en France la
réalisation des trois pouvoirs constitutionnels, qui sont la royauté
héréditaire, la Chambre aristocratique et la Chambre des députés.--Ces
trois puissances inhérentes, je le crains, au caractère national, sont
l'inconstance, la vanité et l'ignorance.--Faites donc une royauté
héréditaire avec l'inconstance qui a donné à la France TREIZE
_gouvernements_ en trente-huit ans--(la moyenne n'est pas de trois ans!)
On a eu dans l'espace de trente-huit ans--Louis XVI,--la Convention,--le
Directoire,--le Consulat rééligible,--le Consulat à vie,--l'Empire,--le
gouvernement provisoire.--Louis XVIII,--Napoléon,--Louis XVIII,--Charles
X,--le duc d'Orléans, lieutenant général,--Louis-Philippe roi.
Et si on écoutait chaque parti et chaque subdivision de parti,--nous
aurions à la fois aujourd'hui--le duc d'Angoulême,--le duc de
Bordeaux,--le duc de Bordeaux, _entouré d'institutions
républicaines_,--le prince Louis Bonaparte,--cinq ou six sociétés
républicaines avec ou sans président.
Faites donc une Chambre aristocratique sans aristocratie, sans fortunes,
sans possesseurs de terres, malgré l'envie, la vanité et la suprême
sottise que l'on appelle égalité.
Faites donc une Chambre des députés avec l'ignorance et le bavardage!
[GU] De tout temps, on a aimé à conspirer en France.--Demandez à M.
Amilhau, aujourd'hui député et président d'une cour royale.
LA CONJURATION DE M. AMILHAU POUR FAIRE SUITE A LA CONJURATION DE
FIESQUE.--M. Amilhau conspirait sous la Restauration.--Tout le monde
conspirait alors.--M. Amilhau s'en allait tous les soirs conspirer après
son dîner, cela aidait sa digestion.--Il arrivait en fiacre, donnait un
mot d'ordre, faisait sa partie de whist--et s'en allait régulièrement à
minuit moins un quart pour ne pas mécontenter son portier.--Cela dura
dix ans, sans que M. Amilhau manquât une seule fois, sans qu'il se
commît une indiscrétion.
Un jour, au bout de dix ans, un des conjurés demanda la parole, on la
lui accorda en murmurant: cela dérangeait les parties.
--Messieurs, dit-il, il est temps d'agir.
Comment agir, dit M. Amilhau en se levant, agir? Qu'entendez-vous par
ces paroles? pour qui me prenez-vous? Apprenez, monsieur, que je suis un
honnête homme, incapable de rien faire contre les lois de mon pays.
Cela dit, M. Amilhau prit sa canne et son chapeau, s'en alla et ne
revint plus.
[GU] Le marquis de Crouy-Chanel a un cousin qui demeure dans ma maison.
Ce matin-là, il faisait un temps superbe; mes pigeons faisaient chatoyer
au soleil levant les émeraudes, les améthystes et les saphirs de leurs
cols.--Je m'habillai et je sortis dans l'intention de faire une des
dernières promenades de l'année.--Comme j'allais passer le seuil de ma
porte, deux messieurs s'opposèrent à ma sortie, qui me dirent:
--On ne passe pas.
Ces deux messieurs furent appuyés par trois autres, et moi je me repliai
sur mon appartement.
En un moment, j'avais reconnu la police à sa ressemblance parfaite avec
les gens dont elle est censée nous préserver,--et j'avais fait un sévère
examen de conscience avec une rapidité extraordinaire.--Le résultat de
cet examen fut que je n'avais, pour le moment, d'autre crime à me
reprocher qu'une légère irrégularité dans mon service de garde
national,--et je me rassurai par ma connaissance de la loi.
Une fois déjà,--en effet, après avoir successivement envoyé contre
moi--le garde municipal Dubois, puis le garde municipal Ripon, plus
féroce que Dubois,--puis le garde municipal Begoin, plus terrible que
Ripon,--on avait lancé le garde municipal Werther, le plus redouté de
tous.
Un matin, un monsieur frappe à ma porte,--j'ouvre moi-même.
--M. Karr?
--C'est ici, monsieur.
--Monsieur, je viens pour un petit jugement.....
--Ah! vous êtes le garde municipal Werther?
--Oui, monsieur, j'ai cet honneur.
--Très-bien, monsieur Werther;--mais, ajoutai-je en regardant derrière
lui, où est votre commissaire?
--Mon commissaire?
--Oui, vous vous êtes bien fait assister d'un commissaire?
--Non, monsieur; j'ai pensé...
--Vous avez alors un juge de paix?
--Mon Dieu non;--j'ai pensé que je vous ferais plaisir en vous épargnant
ce petit scandale.
--Monsieur Werther, vous êtes très-aimable et très-poli; mais nous ne
sommes pas assez liés ensemble pour que vous m'arrêtiez ainsi sans
cérémonie.
Et le garde municipal Werther s'était en allé.
Tenant donc la porte entr'ouverte, je dis à ces messieurs:
--Avez-vous un commissaire?
--Oui.
--Où est-il?
--Dans la maison.
--Ce n'est donc pas pour moi?
--Non.
--Alors, laissez-moi sortir.
--Non.
--Pourquoi cela?
--Parce que.
Il me fallut me contenter de cette réponse peu satisfaisante.--Ce n'est
que deux heures après que je sus que la maison était cernée et que tous
les locataires étaient prisonniers.--A midi seulement on amena le comte
de C...,--et nous fûmes rendus à la liberté.
La liste du marquis de C... était faite avec un soin extrême--et dont je
crois devoir le modèle aux conspirateurs qui aiment l'ordre et la
régularité.--C'était un registre réglé avec des divisions à l'encre
rouge;--ces divisions, au nombre de six, donnaient pour chaque conjuré:
Son nom,--sa demeure,--son âge,--le lieu de sa naissance,--les armes
dont il pouvait disposer.
Et des notes particulières renfermant une appréciation de son courage et
de son dévouement.
Aussi, douze heures après, tout le monde était arrêté;--mais, huit jours
après, le marquis de C... était échappé, grâce au gendarme Ameslan qui,
ayant pris au sérieux ce que rabâchent les journaux sur les baïonnettes
intelligentes,--sur l'indépendance du soldat français, etc., causa avec
son prisonnier, le laissa partir en le reconduisant du Palais de Justice
à la prison, et pour lui,--fier de s'être montré buffleterie
intelligente, rentra paisiblement le soir à son quartier.--C'est à peu
près ce jour-là que l'on condamnait un jeune homme, nommé Barthélemy,
qui avait tiré à cinq ou six pas de distance un coup de pistolet sur un
sergent de ville qui allait à l'Ambigu.--Ce Barthélemy faisait partie de
ces sociétés qui s'appellent secrètes et qui ont si peur de l'être.--Des
amis lui avaient fait quelques reproches, l'avaient accusé de manquer de
dévouement. «Venez vous promener sur le boulevard,» leur avait dit
Barthélemy.--Arrivé là, il avait chargé un pistolet et avait tiré sur le
sergent de ville.
Nous pensons que le gendarme Ameslan a suffisamment réhabilité la
gendarmerie,--que la race des _bons gendarmes_, si célébrée sous la
Restauration, est retrouvée,--et que les sociétés dites secrètes ne
prescriront plus à leurs adeptes de les immoler à la liberté sur l'autel
de la patrie.--Du reste, M. C... est retourné de lui-même en prison.
[GU] Il n'est peut-être pas inopportun de dire, à propos de
conspirations, quelques mots sur l'éducation qu'on reçoit en France.
Cette éducation est entièrement et exclusivement littéraire et
républicaine. Tout élève qui a profité de ses études sort du
collége,--sinon poëte, du moins versificateur et animé d'une haine
profonde contre la tyrannie. C'est le moment où il doit devenir commis
dans un bureau de ministère,--ou chez un banquier,--ou ferblantier,--ou
limonadier,--ou fabricant de cheminées kapnofuges.--Voici pour
l'éducation littéraire.--Pour ce qui est des principes,--les vertus
qu'on lui a fait admirer au collége sont toutes prévues par divers
articles de notre Code pénal. Les vingt premières pages de Tite-Live,
contenant l'histoire des premières années de Rémus et de
Romulus,--seraient, dans la bouche d'un procureur du roi, un
réquisitoire entraînant sept ou huit fois la peine de mort et six cent
cinquante ans de travaux forcés,--_au minimum_ et en admettant des
circonstances atténuantes. (Voir Tite-Live et le Code pénal.)
[GU] LA DÉMOCRATIE.--Les savants que l'on entretient à l'Institut pour
nous dire le temps qu'il a fait la veille,--et qui se mêlent un peu trop
des choses terrestres où ils mettent leur petite part de confusion, nous
apprennent de temps en temps au matin que:
Nous l'avons en dormant, madame, échappé belle.
Une comète a passé près de la terre, nous avons failli nous réveiller
tout rôtis.
Je vous dirai, moi, qu'une forme de gouvernement a passé sur nos
têtes,--et que ce gouvernement a même publié une charte; ce
gouvernement s'appelle la _démocratie_,--moi je prendrais la liberté de
l'appeler le _gouvernement sauvage_.
[GU] CHARTE ET PRODROMES DU GOUVERNEMENT SAUVAGE. _Charte_.--«Où est
donc la souveraineté du peuple? Où est la démocratie?»
Se demande le gouvernement sauvage;--je vais vous le dire, ô
gouvernement sauvage!
C'est, je pense, un gouvernement passablement démocratique que celui où
M. de Cormenin commente le livre de blanchisseuse du roi et publie des
brochures où il déclare que le roi use trop de bottes.
Où le prince royal _n'oserait pas_ se dispenser d'assister à un bal
auquel l'inviterait M. Dupin.
Où madame Barthe étend les langes de ses enfants sur les balcons de la
place Vendôme.
Où M. Coulman, ancien député alsacien, refuse de s'habiller proprement
pour aller chez le roi--et demande si on le prend pour _un marquis_.
Où M. Dupin dit au prince royal à l'occasion de son mariage:
«La princesse que votre cœur a choisie sera bien reçue parmi
nous,--nos mœurs, fort éloignées de la morgue des anciennes cours,
lui seront bientôt familières.»
[GU] PARENTHÈSE.--Pauvre princesse,--l'avocat Dupin avait bien
raison,--vous n'avez pas trouvé cette cour de France, autrefois asile
des plaisirs, du luxe, des fêtes, de la beauté, des amours,--cette cour
de France si noble, si chevaleresque, si heureuse, si enviée, que
rêvaient les princesses des autres pays comme un paradis sur la terre,
pour laquelle elles croyaient n'avoir jamais assez de beauté, d'esprit
et de grâce. Autrefois il y avait quelque chose de plus qu'être
reine,--c'était être reine de France. Les _belles_ de tous les pays, de
toutes les cours, venaient subir à la cour de France une épreuve qui
décidait si elles étaient vraiment belles; les seigneurs les plus
beaux, les plus riches, les plus élégants, venaient apprendre à
Versailles s'ils étaient réellement beaux, riches et élégants,--de la
cour de France partaient des arrêts sans appel, c'était là que régnait
la mode.
Aujourd'hui, comme dit M. Dupin,--la cour est bien éloignée de cette
_morgue_.
Aujourd'hui on y voit des gardes nationaux avec des boutons
d'étain,--les députés y vont en bottes, en cravate écossaise et en gants
verts;--l'avocat Dupin,--sans gants, avec ses bas plissés comme un
jabot, y parle haut et y est écouté.
[GU]Ah! ce n'est pas là de la démocratie,--messieurs du gouvernement
sauvage.
«Dans la société actuelle, quelques-uns ont, à l'exclusion des autres,
le monopole de l'éducation, le monopole des capitaux,» ajoute le
gouvernement sauvage.--Le monopole des capitaux,--ouf! voilà le gros mot
lâché.
Mais, messieurs, l'argent est le fruit du travail, ceux qui ont ce que
vous appelez le _monopole_ des capitaux ont aussi le _monopole_ de la
fatigue, des veilles, des soucis, ils ont le _monopole_ de l'ordre, de
l'économie.
Tout le monde a le droit de _vivre de ses rentes_, il ne s'agit que de
gagner les rentes ou d'avoir un père qui les ait gagnées.--Que
voulez-vous, messieurs les sauvages, serait-ce par hasard _vivre des
rentes des autres_?
Je dirai du monopole de l'éducation ce que je dis du monopole de
l'argent:--Pour savoir, il faut apprendre,--et, si vous voulez que le
peuple soit instruit--il ne faudrait pas lui faire employer le temps
qu'il peut consacrer à la lecture à se meubler la tête de billevesées
ridicules et dangereuses de certains publicistes sauvages.--Que
voulez-vous, messieurs? savoir sans apprendre?--personne, je pense, n'a
ce monopole-là.
«On dit que nous avons la liberté religieuse; mais on s'oppose à
l'exercice de certains cultes et à l'expression des doctrines qui
dépassent les religions privilégiées.»
Qui diable voulez-vous donc adorer?--quels fétiches avez-vous en
réserve?
Vous avez à côté du trône une princesse protestante.
Vous avez parmi les députés au moins un juif.
L'abbé Châtel se fait sacrer évêque par un épicier de la rue de la
Verrerie,--et prêche un culte de son invention, tantôt dans une écurie,
tantôt dans le local du Colysée d'hiver.
Des femmes du monde chantent l'opéra dans l'église-Musard de
Notre-Dame-de-Lorette.
Un pédicure a professé publiquement le Johannisme.
Il y a des Templiers qui se rassemblent deux fois par semaine.
Les élèves de Fourier ont leur culte public.
Comme les Saint-Simoniens ont eu le leur.
Et vous, messieurs les sauvages,--vous vous êtes rassemblés pour
discuter et mettre aux voix la reconnaissance de l'Être Suprême,--qui
n'a passé qu'à une voix de majorité.
Ce pauvre Être-Suprême l'a échappé belle. Heureusement que M. Thoré, qui
a une si belle barbe, lui a prêté main-forte.--On se devait bien cela
entre barbes.
Personne ne vous a gêné pour cela, messieurs.--Il est difficile
cependant de _dépasser_ de plus loin les religions privilégiées que de
prononcer la déchéance de Dieu, et personne ne vous en aurait
empêché.--Qu'avez-vous donc de _plus avancé_ que l'on ne vous permet pas
encore de faire?--Quel Dieu voulez-vous donc adorer?--Est-ce un
crocodile, un bœuf, ou un scarabée, ou un lézard?--Est-ce Vitznou, ou
Irminsul, ou Jupiter? Est-ce le feu? Est-ce l'un de vous?
Mon Dieu, messieurs, adorez-vous les uns les autres,--personne ne vous
en empêchera.
[GU] Du reste, supprimer la religion--c'est supprimer les frais du
culte, c'est supprimer le sacrilége.
Comme supprimer la propriété c'est supprimer le vol,--c'est supprimer la
justice, les tribunaux, les juges,--la police,--la
gendarmerie.--Pourquoi ne pas avoir formulé votre Charte en trois mots:
Il n'y a plus rien.
C'était d'autant plus facile qu'il ne reste déjà pas grand'chose.
[GU] Le journal la _Démocratie_ devait paraître le 15 février, et n'a
pas paru.--C'est dommage,--on m'avait confié une partie du premier
numéro, et cela promettait d'être curieux.
[GU] POLITIQUE.--Les cochers de fiacre ne marchent pas à moins d'un
louis l'heure.
--Tout le monde se décerne des décorations.--On en voit de roses, de
jaune-paille, de lilas, de bleu-lapis, de cuisse de nymphe.
--Quelques messieurs ont labouré la grande allée du jardin des
Tuileries, et y ont semé des pommes de terre.
[GU] TRIBUNAUX. Quelques juges se sont rendus au palais;--mais les
gendarmes étaient allés boire avec les prisonniers.--Il n'y a plus de
lois, il n'y a plus de crimes, il n'y a plus de prisons.
[GU] NOUVELLES DIVERSES.--Il n'y a plus de timbre, il n'y a plus de
poste.--Le journal la _Démocratie_ prie ses abonnés des départements de
vouloir bien faire prendre, chaque matin, leur exemplaire rue de
Grammont, 7.
--Chacun peut frapper une monnaie à sa propre effigie.
M. *** et madame *** se sont emparés de deux télégraphes au moyen
desquels ils font leur correspondance particulière.
--Vu l'approche du froid, nous avertissons nos abonnés qu'il y a de fort
beaux arbres dans le jardin des Tuileries; on peut les avoir au prix de
la corde et ne pas les payer.
[GU] CULTE--L'abbé Auzou a proclamé la déchéance de Dieu.
L'abbé Hugo a proclamé la déchéance de l'abbé Auzou.
[GU] BOURSE.--Toute dissimulation a été mise de côté dans les opérations
de la Bourse. Ou a franchement volé des portefeuilles, des bourses et
des montres. Au moment de la fermeture, les montres étaient fort
recherchées; les mouchoirs, au contraire, éprouvaient de la baisse; les
portefeuilles se tenaient fermes.
[GU] Si j'avais mille écus de trop, je les offrirais à celui qui
déterminerait les raisons qui font que dans toutes les émeutes--il y a
majorité de tailleurs. Je ne comprends pas bien l'intérêt qu'ont les
tailleurs à ce que le pays devienne sans-culotte.
[GU] Il y a quelques jours, le prince russe T**, accompagné d'un
domestique, traversait la Halle dans un cabriolet qu'il conduisait
lui-même. Le prince T**,--je dois le dire à ceux qui ne le
connaissent pas,--porte la tête plus qu'inclinée sur l'épaule.--Son
cabriolet toucha l'éventaire d'osier d'une femme qui vendait de la
salade;--elle fit des cris de paon,--et se plaignit qu'on écrasât le
pauvre monde.--Le prince descendit, lui mit un louis dans la main,--et
lui dit: «Ma bonne femme, si par hasard vous étiez malade,--voici mon
nom et mon adresse: je vous enverrais mon médecin.» Cela dit,--il
remonta dans son cabriolet. «Ohé! lui cria la marchande de salade qui
n'avait même pas eu peur, ton médecin, mon fils, si c'est lui qui t'a
remis le cou, j'en veux pas.»
[GU] On fait cette année des bonbons très-ridicules: ce sont tous les
gens célèbres en sucre plein de liqueur.--J'ai envoyé hier à quelqu'un
madame Sand au punch, M. Hugo au marasquin,--M. de Lamartine au rhum,
mademoiselle Rachel au kirchenwaser,--M. de Chateaubriand à
l'anisette,--M. Thiers au genièvre, etc., etc.
Comme joujoux, on donne beaucoup aux enfants:--des Dupin en bois qui
remuent les jambes et les bras au moyen d'un fil.
[GU] On faisait compliment à la jolie duchesse *** de là naissance
prochaine et apparente d'un héritier d'une si illustre maison que la
sienne. «N'en dites rien à mon mari, répondit-elle, c'est une surprise
que je lui prépare.»
M*** a tellement l'horreur de faire des cadeaux, que chaque année il
attend au dernier moment pour donner ses étrennes, espérant toujours que
quelques morts subites pourront en diminuer le nombre; cela s'étend même
jusqu'à ses petits-enfants, qu'il aime beaucoup; mais c'est si fragile
un enfant!
Depuis que la pièce de madame de Girardin a montré les journalistes ne
puisant leur verve que dans le vin,--M. Janin--n'a pas manqué un seul
matin, après son déjeuner, qui se compose d'une tasse de chocolat et
d'un verre d'eau, de dire à son domestique: «François, enlevez les
restes de cette orgie.»
[GU] M*** a imaginé un singulier moyen d'économiser le fiacre qui
doit le reconduire chez lui après un bal ou une soirée.--Il avise un de
ses amis auquel il dit tout haut en plein salon: «A*** je te
reconduirai.»--L'assistance le regarde et se dit: «Tiens, M*** a des
chevaux.» Au moment du départ, notre homme, descendant avec son ami, met
le nez à la porte cochère et prend le premier fiacre qui se rencontre;
quand le cocher demande où il faut conduire ces messieurs,--M***
répond: «Dis donc, A***, tu vas me jeter chez moi.»
[GU] Une _demoiselle_, célèbre par le luxe et la somptuosité de son
ameublement, a quelquefois à subir les importunités de quelques femmes
du monde dont la curiosité triomphe de toutes les convenances. Il y a
quelque temps, madame ***, après avoir examiné tout dans ses moindres
détails, s'écria:
«Mais c'est un conte de fées!--Non, madame, reprit mademoiselle R***,
c'est un compte des Mille et une Nuits.»
[GU] Le projet que nous avons dénoncé d'enterrer tous les pairs et la
pairie a eu un commencement d'exécution qui n'a échappé à personne. Les
pairs sont furieux du nouvel arrangement de leur Chambre qui les
renferme dans des plâtres à peine secs où ils s'enrhument. Il n'est pas
sans exemple que quelqu'un des honorables pairs se soit endormi pendant
la séance, et l'on sait toute la gravité du danger que l'on court à
dormir dans des plâtres frais.
Je me rappelle, à ce propos, deux exemples de sommeil législatif.
A un conseil de ministres, un homme _vertueux_, qui était aux affaires
dans le commencement du gouvernement de juillet, s'était endormi
profondément pendant un discours du roi.--Lorsque le roi eut développé
son idée, il se retourna vers l'homme vertueux, et, sans s'apercevoir de
son sommeil, lui demanda: «M*** est-il de cet avis?--Oui, citoyen,
répondit l'homme d'État, réveillé en sursaut.--Un avocat, qui était
ministre peu de temps après la révolution de juillet,--s'endormit à un
conseil du roi qui s'était prolongé assez tard;--le duc d'Orléans,
averti par sa respiration bruyante, le poussa doucement du coude.--Le
dormeur impatienté, sans ouvrir les yeux, répondit: «Laisse-moi donc,
Sophie, laisse-moi dormir,--je suis fatigué.
[GU] A un dîner chez M. d'Argout, M. A. Dumas parut avec une broche de
croix variées.--Me Chaix d'Est-Ange, remarquant qu'il avait, en
outre, au cou un cordon attaché comme les croix de commandeur, lui dit:
«Mon cher Dumas, ce cordon est d'une vilaine couleur, on dirait que
c'est votre gilet de laine qui passe.
--Mais, non, mon cher Chaix, reprit M. Dumas, il est du vert des raisins
de la fable.»
[GU] On lit dans un journal: «On a trouvé dans la rivière le corps d'un
soldat coupé en morceaux et cousu dans un sac, _ce qui exclut toute idée
de suicide_.»
[GU] Une des choses, sans contredit, sur lesquelles il se soit dit le
plus de sottises ce mois-ci est l'affaire d'Afrique.
Il est arrivé en Afrique--précisément ce qui devait arriver, et si
quelque chose peut étonner les gens de bon sens, c'est que cela ne soit
pas arrivé beaucoup plus tôt et d'une manière infiniment plus
désastreuse.
C'est, du reste, ce qui arriverait en ce moment partout où la France
aurait une guerre à soutenir.
Les avocats, qui ne doutent de rien et ne se doutent de rien, sont
chargés de faire la guerre, c'est-à-dire de décider combien on enverra
d'hommes sur un point, combien on donnera d'argent.
Me Janvier, qui n'est pas même garde national, en sa qualité de
député, et que sa taille (une colonne trois quarts du _Journal des
Débats_) exempterait de tout service militaire,--a, une fois, parlé
pendant une heure à la Chambre sur l'expédition de Constantine.
Me Dupin a exigé que M. Clausel vînt d'Alger à Paris pour lui donner
personnellement des explications;--là, il a blâmé les opérations du
maréchal, lui a cité des vers latins, et l'a appelé Calpurnius.
On doit se rappeler que M. Clausel prit fort mal la chose et exigea de
l'avocat Dupin les plus humbles excuses.
L'avocat Dupin profita de la première circonstance pour faire un grand
réquisitoire contre le duel.--Tous les avocats du monde soutinrent Me
Dupin.--Il est, en effet, agréable pour ces messieurs de ne pas être
obligés de demander raison des soufflets qu'ils peuvent recevoir.
Disons, en passant, que, si les Français ont eu la réputation pendant si
longtemps d'être le peuple le plus poli de la terre,--c'est parce qu'ils
portaient l'épée--et la tiraient facilement du fourreau.
[GU] Les hommes du métier demandent, pour Alger, soixante mille hommes
et soixante millions.--Les avocats parlent, discutent, chicanent, et
arrivent à donner le tiers des hommes et de l'argent demandés,--et
chaque année, pour que l'on ne puisse pas diminuer encore cette trop
faible allocation,--on est obligé de faire une expédition inutile, ou de
donner à l'occupation une extension dangereuse--qui rendrait
insuffisants même le nombre d'hommes et la somme d'argent demandés.
Puis on s'étonne quand les soldats meurent de fatigue et de maladie,
sans secours.
On s'étonne quand les soldats français sont battus.
Aujourd'hui--le roi l'a dit avec raison dans son discours,--l'armée
française ne sortira plus d'Afrique,--l'honneur national est engagé.
Mais, avant l'événement qui a amené le résultat, il n'y avait que deux
choses à faire pour l'Afrique:
Ou l'abandonner, ou la conserver.
Les députés qui étaient pour l'abandon n'ont jamais osé le dire
franchement et honnêtement à la Chambre.--Ils ont, par de honteuses
chicanes, rendu la conservation, dont ils ne voulaient pas, désastreuse
et impossible.
Ceux qui voulaient la conservation--n'ont pas su ou n'ont pas pu exiger
les moyens nécessaires.
Le résultat de toutes les discussions a toujours été--qu'on a _gardé_ et
qu'on n'a pas _conservé_.
On veut de l'économie et de la gloire.--La gloire est un luxe,
messieurs,--c'est un luxe que la France peut se donner,--mais c'est un
luxe.--La France est riche, grande, forte, brave.--Elle peut bien se
passer une fantaisie de soixante mille hommes et de soixante millions.
On n'a pas de la gloire au rabais, messieurs;--vous ne ferez pas pour la
gloire ce qu'on a fait de ce temps-ci pour toutes les autres choses;
l'or au rabais s'appelle chrysocale;--l'argenterie au rabais est du
_métal d'Alger_. La gloire est chère, messieurs; demandez aux époques
glorieuses de notre histoire:--elle était fort chère sous Louis
XIV,--fort chère sous l'Empire, et si la Révolution a semblé l'avoir
pour rien,--c'est qu'elle la prenait à crédit, et l'Empire a payé pour
la Révolution et pour lui.
Si vous ne voulez pas y mettre le prix, messieurs, il faut vous en
passer,--il faut réduire la France à la vie bourgeoise et au
pot-au-feu,--cela n'est pas cher--et cela n'est pas beau non plus,--cela
vous conviendrait à ravir;--mais la France ne voudra peut-être pas
toujours que vous lui fassiez sa part, messieurs.
Puis, quand un général est là-bas avec des forces insuffisantes, les
ministres, qui craignent d'être inquiétés sur la _question
d'Alger_,--lui envoient une foule d'exigences et de tracasseries de la
part des députés.
Il faut faire ceci pour M. Arago,--ne pas faire cela pour M. Mauguin.
Il faut aller par là, revenir par ici.
[GU] Tenez, voici qu'on vient enfin d'envoyer à la Chambre--M. Gustave
de Beaumont,--allié à la famille de la Fayette et philanthrope de
l'école américaine.--Revoir le numéro des _Guêpes_ de décembre.
M. de Beaumont est philanthrope,--il voudra moraliser les Arabes;--et
comme M. de Beaumont est du parti démocratique, comme, d'autre part, le
pouvoir fait tout ce que veulent ses ennemis, on s'occupera de moraliser
les Arabes;--on ne voudra plus qu'ils renferment leurs femmes--et, sous
prétexte du bienfait de l'éducation, on prendra les petits Arabes et on
leur fera faire des thèmes.
Nous ferons deux remarques sur l'élection de M. Gustave de Beaumont.--La
première est que le système cellulaire a causé, cette année, à
Philadelphie, où il est en vogue, dix-sept morts et quatorze cas
d'aliénation de plus que le régime ordinaire sur une moyenne donnée.--La
seconde est que le parti démocratique devient friand et libertin, il lui
faut des hommes titrés,--il lui faut aujourd'hui des vicomtes et des
marquis.
[GU] Le général Valée s'accommode médiocrement des tracasseries
ministérielles.--Voici une lettre officielle de lui au général
Schneider, dont on a beaucoup parlé ces jours-ci:
«Mon cher général, si vous voulez que je continue à gouverner l'Algérie,
ne m'envoyez plus d'ordre du ministère, attendu que je les f... au feu
sans les lire.--Tout à vous.»
Et ceci n'était pas une menace vaine,--le maréchal, dernièrement, avait
défendu qu'on laissât entrer personne chez lui.--Le colonel A... força
la consigne.
--Colonel, ne vous a-t-on pas dit que je n'y étais pas?
--Général, on me l'a dit, mais il s'agit de signer des dépêches pour la
France, et le bâtiment attend.
--Cela m'est égal, je n'y suis pas.
--Mais général, c'est très-urgent, il n'y a qu'à signer.
--Donnez.
Le maréchal prend les dépêches et les--_jette_ au feu, le colonel se
précipite sur les pincettes, veut les retirer,--mais le maréchal le
retient par les basques de son habit et l'éloigne de la cheminée jusqu'à
ce que la flamme ait tout consumé.
[GU] Il serait bon, je crois aussi, de faire en politique et en affaires
sérieuses le moins de vaudevilles possible.
En France, on paraît étonné et abattu quand l'armée française éprouve le
plus léger désavantage,--et on traite d'assassins et de traîtres
l'ennemi qui nous tue quelques hommes.
J'ai trouvé d'aussi mauvais goût, dans le discours du roi, le reproche
de perfidie qu'il fait aux Arabes.
On ne doit pas penser à imposer aux Africains,--si célèbres par leur
mauvaise foi,--_fides punica_,--les conventions chevaleresques qui sont
de droit commun en Europe.--Tous les moyens doivent leur sembler bons
contre les Français qui sont venus porter la guerre chez eux et
s'emparer d'une partie de leur pays; il ne faut pas faire comme M.
Jourdain, quand sa servante lui donne des coups de fleuret contre les
règles.
Quand nos soldats meurent, ils meurent sans regrets, ils savent que leur
vie est leur enjeu, qu'en perdant cet enjeu ils gagnent encore la partie
de gloire et d'immortalité qu'ils ont jouée.
[GU] Les académiciens ont ajourné à trois mois l'élection sur laquelle
ils n'ont pu tomber d'accord.--Chacun des concurrents est invité, d'ici
là, à faire un chef-d'œuvre.
Les voix obtenues par M. Bonjour peuvent se diviser en deux
classes:--Les unes signifiant «pas Berryer,» les autres voulant dire
«pas Hugo.» M. Bonjour n'est qu'une négation.
[GU] M. Thiers a fort soutenu M. Berryer.--M. Thiers est trop égoïste,
ses amis le savent bien, pour conspirer _pour_ quelqu'un; mais, en
appuyant M. Berryer, il se fait une planche pour aller un peu aux
légitimistes.--Il est de même pour un autre parti;--ne pouvant louer
ouvertement les opinions politiques de MM. Berryer et Michel (de
Bourges), il proclame ces deux avocats, qui n'écrivent pas, les deux
plus grands écrivains du siècle.
[GU] L'élection de M. Berryer, n'ayant pas été _enlevée_, est manquée
pour longtemps.--On s'attendait à voir M. Berryer écrire qu'il
renonçait,--mais M. Berryer n'écrit pas. Il improvisera sa renonciation
au domicile de ses amis.--On a prêté divers mots à MM. de Chateaubriand,
Scribe, etc.--En voici un que je cite parce qu'il vient à l'appui de ce
que je disais tout à l'heure: «Que le gouvernement fait tout ce que
veulent ses ennemis.»--Quelqu'un a dit: «Mais que veut donc obtenir M.
Casimir Delavigne, qu'il se met contre le roi à l'Académie?»
M. Dupin a dit à M. Berryer: «Ma voix ne vaut pas la vôtre, mais elle
vous appartient.»
Il a dit à M. Hugo: «A quoi peut servir une voix, si ce n'est à vous
proclamer un génie.»
Il a voté pour M. Bonjour.
[GU] Comme on demandait à M. Royer-Collard son appui pour la nomination
de M. Berryer, et qu'on lui disait: «Le duc de Bordeaux vous écrira
lui-même à ce sujet, il a répondu: «Si monseigneur le duc de Bordeaux me
faisait l'honneur de m'écrire, je dénoncerais sa lettre au procureur du
roi.»
[GU] A propos de la littérature du château, nous avons parlé de MM.
Delatour et Cuvillier-Fleury;--nous avons maintenant à dévoiler les
chagrins de MM. Bois-Milon et Trognon.
Les rôles sont aujourd'hui fort changés: les jeunes élèves sont devenus
les maîtres et se font obéir;--ils obligent, à leur tour, leurs
précepteurs à apprendre les choses inusitées. M. Bois-Milon est le plus
heureux, c'est un homme insignifiant, et on ne s'occupe pas de
lui;--cependant le duc d'Orléans s'est fait récemment suivre par lui en
Afrique.--M. Bois-Milon a d'abord eu quelques chagrins d'équitation;
puis on assure qu'il n'y avait rien de plus curieux que son équipement:
il se chargeait de tant d'armes, qu'il lui aurait été impossible de se
servir d'aucune.--La dyssenterie, maladie peu épique, fit de lui un
bagage incommode que le prince laissa à Alger.
M. Trognon est le précepteur du duc de Joinville.--C'est un brave homme
qui adore son élève. Le duc de Joinville est un jeune homme brave,
impétueux, impatient, ce qui l'a fait quelquefois passer par de rudes
épreuves.--Avant de s'embarquer, il rassemblait ses petits frères les
ducs d'Aumale et de Montpensier, les emmenait dans les combles des
Tuileries, et là leur apprenait à chanter la _Marseillaise_ et le _Chant
du départ_, en faisant tonuer de petits canons de cuivre. On raconte que
l'ambassadeur de Russie entendit un jour par hasard ce concert et en fut
assez scandalisé.
D'autres fois, il forçait ce pauvre M. Trognon de faire des armes avec
lui, ou il l'obligeait à s'habiller en Turc.
Plus récemment, se trouvant sur son bâtiment, à l'île de Wight, il eut
la fantaisie de donner un bal à bord.--M. Trognon s'y opposa. Le duc de
Joinville attendit le moment où il se trouvait de quart, et, usant de
son autorité de commandant,--il fit déposer à terre M. Trognon, qui ne
revint au vaisseau qu'après le bal..
* * * * *
Jésuites;--hélas! on me paraît avoir fait comme l'étudiant, qui, harcelé
par un lutin, finit par le couper en deux d'un coup de sabre.--Chaque
moitié devint un démon entier.--Sous la robe noire de Basile, déchirée
en deux, se cachent aujourd'hui les avocats et les professeurs.
M. Lerminier est un jeune professeur--qui a longtemps professé les
principes démocratiques.--Soit que le pouvoir ait senti le besoin
d'avoir M. Lerminier à lui, soit que M. Lerminier, amorcé par les succès
des professeurs Guizot, Villemain, Cousin, Rossi, etc., ait senti le
besoin d'être eu par le pouvoir,--toujours est-il que le pouvoir a agi
en cela avec sa maladresse accoutumée.--M. Lerminier est aujourd'hui
perdu.--Voici deux fois qu'il essaye inutilement de recommencer son
cours, et deux fois que des cris, des hourras, des avalanches de pommes,
obligent de le suspendre.
M. Lerminier se console peut-être en pensant que M. Rossi n'a pas non
plus manqué de pommes dans ses commencements.
Mais M. Lerminier ne pense pas qu'il y a une chose que la jeunesse,
noble, grande et exaltée qu'elle est, ne pardonne jamais:--c'est
l'apostasie.
[GU] On emprunte à la _Gazette d'Ausgbourg_,--journal remarquable qu'on
ne connaît pas assez en France, un article contenant le détail de la
réception peu polie que Sa Grandeur M. Teste avait faite à un prince
déchu. Mais le _Courrier français_ et les autres--ont supprimé la phrase
qui termine cet article. La voici; «Il y a bien des réflexions à faire
sur tout ce qu'il y a d'arrogance et de mauvais goût dans la conduite de
cet avocat parvenu.»
Pourquoi cette suppression? C'est que, dans un coin de chaque journal,
il y a toujours un petit avocat arrogant et de mauvais goût, qui espère
parvenir.
[GU] Eh! mon Dieu! d'où venez-vous, ma pauvre guêpe; vos petites ailes
sont tremblotantes et fatiguées,--votre petit corps est tout haletant:
êtes-vous entrée chez quelque confiseur et vous a-t-on battue? avez-vous
mangé trop de sucre? avez-vous couru tout Paris sans trouver ceux que
j'avais désignés à votre aiguillon? Couchez-vous dans ce beau lit de
pourpre que vous offre ce camélia,--ma pauvre petite guêpe,--et
reposez-vous.
Ce n'est rien de tout cela;--en passant sur le boulevard des Italiens,
elle a été asphyxiée par la vapeur du détestable tabac qu'y fument les
élégants, les dandys et les lions.--Ma foi, chère petite guêpe, vous m'y
faites penser et nous allons traiter cette question à fond.
On annonce qu'à l'ouverture de la session, le gouvernement va proposer
le renouvellement du bail de la ferme des tabacs pour un temps
illimité.--
Hélas! qui va défendre à la Chambre les intérêts des fumeurs?--La
génération qui y est ne fume pas, elle prise;--nous serons bien heureux
si elle n'est qu'indifférente et si elle ne nous condamne pas, par un de
ces votes saugrenus dont elle est quelquefois capable,--à vingt ans de
tabac forcé,--du tabac que nous vend la régie. Depuis quinze ans que
l'usage du tabac à fumer s'est prodigieusement répandu en France, on ne
s'est pas occupé de se préparer des récoltes plus abondantes, surtout
dans les qualités supérieures;--de sorte que la régie ne peut subvenir
aux besoins des consommateurs.--Outre qu'elle vend le tabac
excessivement cher, et qu'elle diminue les quantités à mesure qu'elle
augmente le prix, il n'est pas de drogue honteuse qu'elle ne vende tous
les jours sous le nom de cigares;--on fume du foin, on fume des feuilles
de betteraves, on fume du papier gris:--il n'y a qu'une chose qu'on ne
fume pas,--c'est le tabac.
La régie des tabacs, telle qu'elle est constituée, est un vol
odieux.--Il est impossible à Paris, quelque prix qu'on en offre, d'avoir
du tabac passable.--Cela est tellement vrai, que j'ai la douleur de
dénoncer plusieurs princes du sang royal comme n'ayant pu s'y soumettre
et se servant habituellement de tabac de contrebande.
Le duc d'Orléans et le duc de Nemours ne fument presque plus;--mais,
quand ils fumaient, ils faisaient prendre leurs cigares chez un marchand
de vins qui, je crois, a été poursuivi depuis pour la contrebande du
tabac;--je pourrais dire son nom,--attendu que je faisais absolument
comme les princes, mais je ne veux pas l'exposer à de nouvelles
tracasseries. Pour le duc de Joinville, qui fumait et fume beaucoup, il
a soin de faire ses provisions en voyage.
[GU] Voici mon troisième volume terminé; toutes mes guêpes sont-elles
rentrées? Où sont Padcke--et--Grimalkain? Les voici--fermons la porte.
Février 1840.
Le discours de la _couronne_.--L'adresse.--M. de Chasseloup.--M. de
Rémusat.--Vieux habits, vieux galons.--M. Mauguin.--M. Hébert.--M.
de Belleyme.--M. Sauzet.--M. Fulchiron boude.--Jeux innocents.--M.
Thiers.--M. Barrot.--M. Berryer.--La _politique personnelle_.--M.
Soult.--M. Passy.--Horreur de M. Passy pour les gants.--M.
d'Argout.--M. Pelet de la Lozère.--M. de Mosbourg.--M.
Boissy-d'Anglas.--Je ne sais pas pourquoi on contrarie le
peuple.--M. de *** et le duc de Bordeaux.--La réforme
électorale.--Situation embarrassante de M. Laffitte.--M. Arago.--M.
Dupont de l'Eure.--La coucaratcha.--Les femmes
vengées.--Ressemellera-t-on les bottes de l'adjudant de la garde
nationale d'Argentan.--La Société des gens de lettres.--M.
Mauguin.--Réforme électorale.--M. Calmon.--M. Charamaule.--M.
Charpentier.--M. Colomès.--M. Couturier.--M. Laubat.--M.
Demeufve.--M. Havin.--M. Legrand.--M. Mallye.--M. Marchal.--M.
Mathieu.--M. Moulin.--M. Heurtault.--Prudence dudit.--Quatre
Français.--Le conseil municipal, relativement aux cotrets.--Deux
gouvernements repris de justice.--M. Blanqui.--M. Dupont.--Un vieux
mauvais sujet.--Un préfet de Cocagne.--M. Teste.--Les rues.--Les
poids et mesures.--Protestation.--L'auteur se dénonce lui-même à la
rigueur des lois.--Les guêpes révoltées.--L'auteur veut raconter
une fable.--M. Walewski.--M. Janin.--M. A. Karr.--M. N.
R***.--Un bon conseil.--Un bal bizarre.--Madame de D***.--Les
honorables.--M. Coraly le député.--M. Coraly le danseur.--Histoire
de madame *** et d'une illustre épée.--M. Pétiniau.--M.
Arago.--M. Ampère.--Les mathématiques au trot.--M. Ardouin.--M.
Roy.--Concerts chez le duc d'Orléans.--M. Halévy.--M. Victor
Hugo.--M. Schnetz.--M. Auber.--M. Ch. Nodier et madame de
Sévigné.--Madame la duchesse d'Orléans.--Madame Adélaïde.--Le
faubourg Saint-Germain et les quêteuses.--Madame Paturle et madame
Thiers.--Mademoiselle Garcia et ses fioritures, Grétry et
Martin.--Indigence de S.M. Louis-Philippe.--29 janvier.--Ce que les
amis du peuple lui ont donné.--Les pauvres et les boulangers.--Bon
voyage.
[GU] CHOSES DITES SÉRIEUSES,--Les Chambres ont commencé ce qu'on appelle
leurs travaux.
Après le discours _du trône_, les hommes graves et les journaux ont,
comme de coutume, passé quinze jours à éplucher les phrases et à écosser
les mots qui le composent, pour y trouver une foule de sens
mystérieux.--Puis on s'est occupé à faire le logogriphe de la Chambre en
réponse à la charade de la couronne.
On a vu reparaître alors toute la friperie phraséologique des années
précédentes,--le _vaisseau de l'État_, l'_horizon politique_,--le
_timon de l'État_,--les _athlètes infatigables_,--les _hydres aux têtes
sans cesse renaissantes_, les _égides_, etc., etc., que l'on a ensuite
remise aux clous, où on l'avait prise et où on la reprendra l'année
prochaine.
L'adresse et la discussion qui l'a précédée ont été une œuvre de
banalité et de médiocrité. Les assaillants, comme les défenseurs,
l'opposition, comme le gouvernement, tout le monde a contribué de son
mieux à en faire quelque chose de parfaitement vide.
Personne n'a eu le courage de son opinion. M. de Rémusat a reculé devant
le sens primitivement sournois et agressif de l'adresse dont la
rédaction lui avait été confiée,--et a cru devoir l'expliquer.--M. de
Chasseloup a reculé devant son amendement.
[GU] M. Mauguin était à la tribune et prononçait un long discours,
lorsqu'il en vint à cette phrase: «Et c'est une chose de quelque
importance que le siége d'Hérat.»
La Chambre entendit le siége _des rats_, et il y eut un éclat de rire
universel.
M. FULCHIRON. Le siége des _rats_ a excité les _souris_ de la Chambre.
M. HÉBERT. Qu'en pense le _shah_?
M. DE BELLEYME. Le shah les surveille; il a l'œil _perçant_.
M. Mauguin continuait à parler; M. Fulchiron quitta sa place et se
dirigea vers le fauteuil du président,--en lui faisant un signe
d'intelligence pour lui faire comprendre qu'il avait à lui dire des
calembourgs dont on sait que M. _Sauzet_ est grand amateur.
M. Sauzet répondit par un geste d'autorité qui voulait dire: «Attendez
un peu, quand M. Mauguin aura fini.»
Comme l'avait prévu l'avocat Sauzet, le discours de l'avocat Mauguin
finit par finir,--et le président fit alors à M. Fulchiron un nouveau
signe qui voulait dire: «Ah! il y a des calembourgs, eh bien! venez
maintenant.»
Mais M. Fulchiron était blessé;--il tourna la tête d'un air boudeur et
ne voulut voir aucun des signes que M. Sauzet s'évertua à lui adresser
pendant tout le reste de la séance.
[GU] MM. les députés se font passer de petits papiers sur lesquels on
lit:
Quel est le sentiment qui maigrit le plus les hommes?
Quels sont les trois départements qui ne mettent pas de beurre dans leur
cuisine?
Ces questions circulent,--et chacun essaye de les résoudre.--L'Œdipe
le plus fort écrit sa réponse, et les papiers recommencent à circuler.
Deux de ces papiers que nous avons eus dans les mains contiennent, outre
ces questions, les réponses que voici:
Sur la première question:--l'admiration (la demi-ration).
Sur la seconde:--Aisne, Aube, Eure (haine au beurre).
_N. B._ Il n'y a pas dans ce précis des travaux parlementaires la
moindre plaisanterie. Tout est vrai.
[GU] Un événement parlementaire a été le discours de M. Thiers sur la
question d'Orient: ce discours, très-attendu, très-annoncé, très-médité,
n'a pas produit l'effet qu'on en espérait.
Ce n'était qu'une triple pétition qui n'a été apostillée par personne;
d'abord pétition au roi pour demander un ministère; en effet, on n'y
remarquait aucune phrase contre la _politique personnelle_; loin de là,
elle était traitée avec une remarquable mansuétude, le système de la
paix y était fort exalté,--il y avait loin de ce discours à celui où M.
Thiers a dit: «_Louis-Philippe était dans son droit, et j'étais dans le
mien._»
Pétition à la Chambre pour demander une majorité et un appui; tout le
monde avait sa caresse et sa part de paroles mielleuses; il y avait tour
à tour une phrase pour M. Berryer, une phrase pour M. Barrot, une phrase
pour les deux cent vingt et un.
Enfin, troisième pétition à l'Europe et particulièrement à l'Angleterre
pour obtenir l'autorité d'un grand diplomate, des visites à la place
Saint-Georges et la réputation d'un homme avec lequel on peut traiter.
Mais M. Thiers a pu s'assurer que, lorsqu'on veut ainsi contenter tout
le monde, on ne contente... que sa famille et ses sténographes.
En effet, voici ce qu'il est advenu des trois pétitions.
Nous croyons savoir qu'un grand ami de M. Thiers s'est fait voir au
château et au ministère des affaires étrangères, où il a cherché à
persuader à M. Soult de retourner au ministère de la guerre et de donner
sa place à M. Thiers.
Mais, au château comme chez le maréchal, on a répondu avec une froide
bienveillance que le discours était bien modéré, bien inattendu, bien
tiède, mais que, pour entrer au ministère, il était trop tard.
A la Chambre, on a trouvé le discours très-sage, très-convenable, et
chacun a été fort content de son lot, mais très-mécontent du lot de son
voisin.
En Angleterre, _pas un_ journal ni whig ni tory ne l'a commenté, ne l'a
cité, n'en a parlé, ne l'a lu,--il a été considéré comme non avenu. Ç'a
été un fiasco complet.
Au point de vue de la diplomatie, le discours n'apprenait rien sur la
question, et tout ce qui a rapport au pacha d'Égypte présentait de
telles lacunes, que tout le monde a été d'accord sur ce point, que ce
n'est pas ainsi, en n'en montrant qu'un côté, qu'on peut avoir la
prétention de traiter sérieusement les affaires.
[GU] Un célèbre orateur n'a pas parlé sur l'adresse.--Son silence a
étonné bien des gens. En voici l'explication: cet orateur, avocat, comme
tout le monde,--renonce généreusement, pour représenter son parti à la
Chambre des députés, à l'exercice de sa profession qui lui rapporterait
au moins cent mille francs par an. Il n'a pas de fortune, et le parti
lui alloue une indemnité annuelle.
En ce moment, soit que le parti trouve que son orateur ne parle pas
assez pour ce qu'on lui donne, soit qu'il ait épuisé sa bourse et son
cœur pour une royale infortune qui gémit dans l'hospitalité, il est
en retard d'un trimestre, et l'orateur sera muet ou enrhumé jusqu'à
solde de tout compte.
[GU] M. Passy--s'occupe de la conversion des rentes,--nous allons nous
occuper un peu de M. Passy.
Comme orateur, M. Passy est tout à fait insupportable à cause d'un
défaut dans la prononciation qui le rend aussi fatigant
qu'inintelligible.--Je me rappelle une phrase prononcée (si on peut
appeler cela prononcer) par lui pendant qu'il était dans l'opposition et
qu'il faisait contre le ministère d'alors la guerre que l'on fait
aujourd'hui contre lui, avec les mêmes armes et les mêmes arguments.
«Les choufranches de la Franche viennent chancheche de che que le
minichtère n'a pas de chychtème.
Comme homme d'État et comme administrateur, M. Passy a été
perpétuellement, et d'une façon bizarre, sous la double et contraire
influence des deux prénoms qu'il a reçus.
M. Passy s'appelle _Hippolyte-Philibert_, et toute sa vie il s'est
efforcé d'éviter les applications qu'on aurait pu lui faire du nom d'un
mauvais sujet célèbre au théâtre, et de se réfugier dans les vertus du
«sauvage Hippolyte,» son autre patron. Cette précaution devait le jeter
dans de singuliers excès, et elle n'y a pas manqué. M. Passy s'est
efforcé de se montrer composé, ennuyeux, peu soigné dans sa mise, sous
prétexte d'austérité. Jamais il n'a pu s'élever jusqu'aux gants verts
que nous avons reprochés avec quelque amertume à plusieurs de ses
collègues;--il garde les mains nues,--Hippolyte ne portait pas de gants
et Philibert les devait.
La conversion passera à la Chambre des députés à une majorité de deux
cent vingt voix contre quatre-vingt-dix,--mais peut-être avec quelques
restrictions.
Le projet viendra ensuite à la Chambre des pairs; et il y sera rejeté à
quatre-vingt-dix voix contre douze.--Parmi ces douze on peut désigner
d'avance M. d'Argout, M. Pelet de la Lozère, M. de Mosbourg, M.
Boissy-d'Anglas, et les nouveaux pairs qui sont nommés pour cela.
Il ne restera alors au roi que le plaisir de ne pas sanctionner une
mesure sur laquelle nous ignorons son opinion.
[GU] A propos du roi et de la Chambre, une chose m'a frappé cette année
plus encore qu'elle ne l'avait fait jusqu'ici.
Je ne sais pas pourquoi on s'obstine quelquefois à contrarier le peuple
et à ne pas faire ce qu'il demande,--ce n'est certes pas moi qui
m'amuserai jamais à contrarier le peuple,--ce bon peuple, il demande
avec tant d'instance, tant de cris, tant de fureur, il est si près à
mourir pour ce qu'il demande, et ensuite il se contente de si peu!
Après l'Empire on était las de la _conscription_, qui avait plus que
décimé les familles... et on avait peut-être raison.--La Restauration
annonça que la _conscription_, l'odieuse _conscription_, était à jamais
abolie.--En effet, on la remplaça par le _recrutement_, qui est
absolument la même chose, et le peuple a été content.
Après juillet 1830, on a dit au peuple: vous abhorrez la _gendarmerie_,
vous n'aurez plus de _gendarmerie_.--A bas la
_gendarmerie_!--Remplaçons-la par une magnifique _garde municipale_--et
le peuple a été content.
Vous ne voulez plus de _gardes du corps_, ni de _garde royale_.--C'était
peut-être un but à l'ambition légitime de l'armée--mais aujourd'hui,
quand un soldat est ambitieux, il se proclame roi de France.--Il n'y
aura plus de gardes du corps, ni de garde royale. Mais comme il faut que
le corps du roi soit gardé, attendu la funeste habitude que prennent les
garçons selliers de lui tirer des coups de pistolet à trois pas, on lui
a donné, au roi, pour gardes du corps, des mouchards et des argousins.
Quand le roi va à la Chambre des députés, quand la reine va à l'Opéra,
les endroits par où doivent passer Leurs Majestés présentent un
rassemblement des physionomies les plus patibulaires et les plus
inquiétantes; des haies d'habits bleus râpés et gras,--des escouades de
redingotes à collet de fourrure au mois d'août,--des bottes éculées, des
gourdins énormes, des chapeaux crevés, des pipes écourtées vomissant des
parfums nauséabonds--annoncent à Paris et entourent la Majesté Royale.
[GU] Une guêpe voyageuse me rapporte une petite histoire de Goritz.--M.
de *** était allé faire sa cour au duc de Bordeaux.--En prenant congé
du jeune prince, il parut un peu embarrassé, balbutia, hésita, et
cependant finit par lui dire: «Monseigneur, Votre Altesse Royale
excusera la liberté que je vais prendre,--mais je ne dois rien vous
cacher de ce qui est dans vos intérêts: l'Europe entière a les yeux sur
vous, monseigneur;--vous n'ignorez pas la puissance de la mode, en
France.--Eh! bien... vos habits ne sont pas à la mode! permettez-moi,
monseigneur, de vous en faire faire d'autres à Paris et de vous les
envoyer.
--Monsieur de ***, répondit le prince en souriant, je vous suis
infiniment obligé de votre soin.--Vous me rappelez en ce moment le plus
fidèle serviteur d'un des anciens rois de France.»
Quand M. de *** eut pris congé, une des personnes qui étaient auprès
du prince lui demanda à quel roi et à quel serviteur il avait voulu
faire allusion.
--Comment, répliqua le duc de Bordeaux, vous ne savez pas mieux
l'histoire de France?--J'ai voulu parler du grand roi Dagobert et de son
conseiller, dont M. de *** m'a parfaitement rappelé le discours:
Le grand saint Éloi
Lui dit: O mon roi,
Votre Majesté
Est mal culottée.
[GU] LA RÉFORME ÉLECTORALE.--Par un beau dimanche de janvier plusieurs
centaines de gardes nationaux, précédés de quelques officiers, sont
allés faire des discours à MM. Laffitte, Arago, Dupont (de
l'Eure).--Quel était le quatrième, je ne me le rappelle pas.--Toujours
est-il que ce n'était pas M. Odilon Barrot, qui, par cette exception, se
trouve déclaré juste-milieu par ses amis.--Ce pauvre M. Barrot avait sa
réponse toute prête au discours qu'on n'est pas allé lui faire!--Les
autres, plus heureux, ont parlé à loisir.
ÉPIDÉMIE.--Il y a en France--une épidémie--horrible mille fois plus que
la peste--le choléra--la lèpre réunis.--Tout le monde en est atteint, et
qui pis est, personne n'en meurt et les avocats en vivent. Je veux
parler de la manie de parler. La piqûre de la tarentule fait danser.--Un
romancier a dénoncé un insecte qu'il appelle coucaratcha et qu'il fait
babiller. Les coucaratchas se sont abattues sur la France comme les
nuées de sauterelles sur l'Égypte.
Car chacun y babille et tout du long de l'aune.
Où sont maintenant ces vieilles plaisanteries si usées et toujours si
applaudies au théâtre, sur le caquetage des femmes! les hommes les ont
bien dépassées,--et ils ne se contenteraient pas comme elles de
causer;--causer! oh! bien oui, causer! cela ne vaut pas la peine,--on ne
dit presque qu'une phrase à la fois,--et on parle chacun à son
tour.--Causer! on a des interlocuteurs au lieu d'auditeurs;--on ne cause
plus, on veut faire de bons gros longs discours,--on veut monter sur
quelque chose, une tribune, une chaise, un banc, une table, cela ne fait
rien,--et comme tout le monde veut parler, comme il ne reste personne
pour former un auditoire, tout le monde parle à la fois et sans
s'arrêter.
Il n'est pas de prétexte que l'on ne prenne pour parler: on va jusqu'à
adopter les vertus les plus austères si elles prêtent au discours.
On se fait savant pour parler,--philanthrope pour parler,--philosophe
pour parler,--prêtre pour parler.
On parle sous prétexte de charité,--sous prétexte d'horticulture, sous
prétexte de géographie,--sous prétexte de tout.
On a fondé à Paris, rue Taranne, au premier, une Société des naufrages
pour parler.
On a fondé par toute la France des comités d'agriculture pour parler.
Dans ces moments où de grands citoyens et d'autres plus petits, mais
excellents, pensent que le bien du pays exige qu'ils se rassemblent en
un banquet patriotique pour manger du veau, sous prétexte du toast--on
fait des discours.
A Argentan,--en Normandie,--un conseil municipal ou autre s'est assemblé
dernièrement pour savoir si on ferait ressemeler les bottes de
l'adjudant de la garde nationale, et on a parlé et discuté pendant
quatre heures.
Toute la France parle,--la France est folle, elle assourdit l'Europe du
bruit de ses paroles;--au moindre événement, avènement ou attentat,--on
envoie des adresses au roi,--et le roi répond par des discours.--Le duc
d'Orléans voyage,--on lui fait des discours, et le duc d'Orléans répond
par d'autres discours.
Et on a formé une Société de gens de lettres;--on s'assemble chez un M.
Pommier, et on fait des discours.
Et après:
Après on fait d'autres discours.
Mais les _affaires_?
Les affaires ne sont qu'un prétexte,--le but sérieux est de parler,--et
on parle:--d'abord chacun à son tour, puis tous à la fois.
Cela doit être joli.
[GU] J'en étais donc à MM. Laffitte, Arago, etc., auxquels trois cents
hommes de la garde nationale sont allés faire des compliments sur leur
zèle pour la réforme électorale: ces messieurs ont fait ensuite leurs
discours,--et quels discours!
Une chose assez piquante, selon moi, c'est que cette loi électorale si
mauvaise, si odieuse, qu'il est si urgent de réformer,--fut en son temps
préparée, approuvée et présentée à la Chambre des députés par le même M.
Laffitte, alors ministre et président du conseil.
Cette loi fut jugée par les membres de la gauche très-libérale,--et M.
Mauguin lui-même dit alors qu'avec une pareille loi la France avait de
la liberté pour cinquante ans.
De telle sorte que M. Laffitte voyant qu'on venait en armes et en
tumulte pour parler de la réforme, de cette loi électorale dont il est
le père, dut être d'abord assez perplexe et ne pas savoir si on venait
le complimenter ou lui faire une avanie.
Je passais par la rue Laffitte en ce moment, et le cocher qui me
conduisait répondit à ma question sur la cause de ce bruit et de cette
prise d'armes: «C'est la garde nationale qui va chez M. Laffitte pour le
réformer.»
Le lendemain, il se répandit un bruit que ces messieurs avaient été pris
pour dupes; que l'on était en carnaval; que la prétendue garde nationale
n'était qu'une mascarade, et que c'était à des masques qu'ils avaient
débité leurs discours.
Mais ensuite les officiers qui avaient conduit l'émeute nationale furent
mis en jugement et suspendus de leur grade pendant deux
mois.--Suspendus! c'est là ce qu'on appelle une peine! mon Dieu! que je
voudrais donc être officier, quel discours j'irais faire à M. Laffitte!
Les partisans de la réforme électorale me paraissent être les jouets
d'une étrange erreur.--J'ai traité ce sujet dans le premier volume des
_Guêpes_.--J'ajouterai à ce que j'ai dit alors--ce que je crois
également d'une vérité incontestable.
On ne fait sortir d'un pays que ce qu'il y a dedans; il y a des choses
qu'on n'ordonne pas par une loi. On ne décrète pas le patriotisme, la
vertu, le désintéressement, fît-on même intervenir la guillotine.
Je prétends que, si on formait une nouvelle Chambre, soit avec la
réforme électorale tant criée, tant demandée, soit avec le suffrage
universel,--on la retrouverait composée des mêmes éléments, à doses
égales.
Tenez, voici un autre projet de réforme électorale dont je prends
l'initiative.--Barrez le Pont-Neuf à midi des deux côtés,--et formez une
Chambre de tous ceux qui s'y trouveront arrêtés,--vous y trouverez,
comme à la Chambre, un nombre relatif égal d'ambitieux,--de niais,--de
gens sensés,--d'avocats, etc.--Vous y trouverez des gens qui parlent
aussi mal français que MM. Calmon, Charamaule, Charpentier, Colomés,
Couturier, Laubat, etc., etc.
Vous y trouverez des gens aussi mal vêtus que MM. Demeufve, Havin,
Leyraud, Mallye, Couturier déjà nommé, Marchal, Mathieu (de l'Ardèche),
restaurateur et juge au tribunal de son endroit, Moulin (de l'Allier),
Garnon, etc., etc.
Ah! diable!--j'allais oublier M. Heurtault, un monsieur qui, riche de
deux cent mille livres de rentes,--a adopté le déguenillement pour
exciter l'admiration de son austérité chez les hommes de son parti et
éviter les souscriptions et les emprunts.
Et quand vous aurez ainsi formé une Chambre,--demandez un vote sur
n'importe quoi,--et comptez les suffrages;--je gage ma plus belle pipe
turque, celle dont le tuyau de cerisier arménien a une fois et demie la
hauteur de Léon Gatayes, que vous avez dans chaque parti un nombre
précisément égal à celui que vous avez dans la Chambre.
Quelqu'un me faisait hier une observation sur la guerre que je livre à
certains députés à propos de l'extrême négligence de leur costume.--On
me blâmait en me disant: «Les députés, étant élus par la nation, ne
doivent pas chercher à se distinguer d'elle par le costume.»--Et que
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