Jacques le fataliste et son maître
by Denis Diderot · French · Gutenberg #39976 · 560,508 chars · public domain (US)
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Title: Jacques le fataliste et son maître
Author: Denis Diderot
Editor: Jules Assézat
Release date: June 12, 2012 [eBook #39976]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39976
Credits: Produced by Michael Roe, Jean-Adrien Brothier and the
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Notes de transcription: Pour une plus grande cohérence de l'ouvrage, les
majuscules ont été accentuées. Le nom de l'auteur a été ajouté dans la
première page de présentation.
JACQUES LE FATALISTE
ET
SON MAÎTRE
Denis DIDEROT
(Écrit en 1773--Publié en 1796)
NOTICE PRÉLIMINAIRE
Comme _le Neveu de Rameau_, _Jacques le Fataliste_ fut connu en
Allemagne avant de l'être en France. Schiller en avait traduit, en 1785,
l'épisode de Mme de La Pommeraye, sous ce titre: _Vengeance de femme_,
pour le journal _Thalie_[1]. Il en tenait la copie de M. de Dalberg. Il
parut, en 1792, une traduction du roman sous ce titre: _Jacob und sein
Herr_ (Jacques et son Maître), par Mylius. Le traducteur disait:
«_Jacques le Fataliste_ est une des pièces les plus précieuses de la
succession littéraire non imprimée de Diderot. Ce petit roman sera
difficilement publié dans la langue de l'auteur. Il en existe bien une
vingtaine de copies en Allemagne, mais comme en dépôt. Elles doivent
être conservées secrètement et n'être jamais mises au jour. Une de ces
copies a été communiquée au traducteur, sous la promesse solennelle de
ne pas confier le texte français à la presse[2].»
[1] Cette traduction fut retraduite en français sous ce titre: _Exemple
singulier de la vengeance d'une femme_, conte moral, ouvrage posthume de
Diderot. Londre (_sic_) 1793, in-18 de 99 pages, y compris le titre;
avec un avertissement.
[2] ROSENKRANZ, _Diderot's Leben und Werke_, t. II, p. 316.
Deux ans plus tard, l'Institut de France s'organisait. Un de ses
premiers soins fut de s'occuper de dresser une sorte de bilan des
richesses perdues de la littérature française. On s'inquiéta, entre
autres choses, d'un chant de _Ver-Vert_ intitulé _l'Ouvroir_, qu'on crut
être entre les mains du prince Henri de Prusse. Ce prince, qui, après
avoir montré qu'il était bon capitaine, dut se réfugier dans une
demi-obscurité pour ne pas risquer de trop déplaire à Frédéric II, son
frère, occupait noblement ses loisirs en cultivant les lettres, les arts
et les sciences. Il était un des souscripteurs à la _Correspondance_ de
Grimm. Il s'intéressait particulièrement à Diderot. La lectrice de sa
femme, Mme de Prémontval, dont il sera question dans le roman, avait pu
lui en parler _de visu_. Ce n'est pas cependant par elle, comme l'a cru
l'éditeur Brière, qu'il eut communication de _Jacques le Fataliste_,
puisqu'elle était morte plusieurs années avant que ce livre fût écrit.
Il en possédait une copie au même titre que la vingtaine d'autres
personnes dont parle Mylius. Seulement, il ne se crut pas obligé à la
tenir secrète, et, en réponse à la demande du chant de _Ver-Vert_ qu'il
n'avait pas, il offrit _Jacques le Fataliste_, qu'il avait. Il reçut des
remercîments, et on le pria de mettre à exécution cette louable
intention. Il répondit par cette nouvelle lettre:
«J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée. L'Institut
national ne me doit aucune reconnaissance pour le désir sincère
que j'ai eu de lui prouver mon estime: l'empressement que
j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il désirait, s'il
eût été en ma puissance, en est le garant. On ne peut pas
rendre plus de justice aux grandes vues qui l'animent pour
mieux diriger les connaissances de l'humanité.
«Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir
jouir des oeuvres complètes de Gresset, cet auteur ayant une
réputation si justement méritée. J'ai fait remettre au citoyen
Caillard, ministre plénipotentiaire de la République française,
le manuscrit de _Jacques le Fataliste_. J'espère que l'Institut
national en sera bientôt en possession. Je suis, avec les
sentiments qui vous sont dus, votre affectionné,
«HENRI.»
L'ouvrage parut chez Buisson en 2 vol. in-8º (an V, 1796), 4 figures non
signées. Il fut réimprimé la même année, chez le même libraire, en 3
vol. in-12, fig.; en 1797, chez Gueffier jeune et Knapen fils, 3 vol.
in-18, 3 fig., et chez Bertin, 4 vol. in-18, 4 fig. et un frontispice de
Chailloux, gravé par Bovinet; en 1798, chez Maradan, 2 vol. in-12; en
1799, chez Leprieur, 4 vol. in-18, 4 fig. assez jolies non signées; en
1822, in-18; en 1830, in-12; en 1849, in-4º illustré. Il a subi une
condamnation insérée au _Moniteur_ du 6 août 1826.
Le livre a donc été beaucoup lu; mais l'a-t-il été par tous les
critiques qui en ont parlé? Nous en doutons un peu, tant est grande la
divergence des opinions émises à son sujet. La plus répandue, celle qui
a cours, c'est que c'est un livre ordurier, dans lequel se trouve
cependant un chef-d'oeuvre: _l'Histoire de Mme de La Pommeraye et du
Chevalier des Arcis_. Il serait, à notre avis, beaucoup plus juste de
dire comme le disait Goethe, que c'est un chef-d'oeuvre, dans lequel se
trouvent malheureusement deux ou trois passages qui tiennent le milieu
entre la licence de Sterne et celle de Rabelais, en se rapprochant un
peu plus de ce dernier.
Si, en effet, nous le prenons par le détail, nous y trouvons d'abord
cette histoire de Mme de La Pommeraye, acceptée par tous comme une
oeuvre hors ligne, et qui remplit le quart de l'ouvrage. Dans les trois
autres quarts, l'histoire du Père Hudson, celle de l'emplâtre de
Desglands ont trouvé une place très-honorable dans les morceaux choisis
avec un soin si scrupuleux par M. Génin. Celles du chevalier de
Guerchy, de Lepelletier, de Gousse, de l'intendant de M. de
Saint-Florentin, du chevalier de Saint-Ouin, sont très-caractéristiques
et ne sont pas de nature à choquer les plus scrupuleux. M. Lepelletier
est un saint, et si le chevalier de Saint-Ouin est un fripon, le saint
et le fripon sont également vrais et peints de main de maître. Les
digressions sur l'art et le théâtre sont ce qu'elles sont toujours chez
Diderot, pleines de verve et de bon sens. Il reste donc, écrémage fait,
un quart du livre destiné par l'auteur lui-même à imiter Sterne, ou
plutôt à le parodier, et c'est dans ce quart que se trouvent deux ou
trois contes très-courts qui ne sont ni plus ni moins lestes que ceux
qu'il a semés un peu partout, dans les _Salons_ même. Cette liberté de
langage est malheureusement inhérente au caractère de Diderot, et,
disons-le, à celui de presque toute la société de son époque, qui
n'était point encore aussi polie que celle de la nôtre, quoique
Crébillon le fils se fût chargé de lui enseigner l'art des périphrases.
Plaignons-les, mais que le sentiment des convenances ne nous rende pas
injustes[3].
[3] Nous pourrions renvoyer, pour ces accusations, à _la Gazette
nationale_ (_Moniteur universel_) du 22 brumaire an V, qui défend
Diderot. «On a relevé, dit le critique, avec trop d'aigreur et
d'affectation quelques intempérances d'esprit que le philosophe Diderot
s'est cru permises dans un ouvrage qu'il n'avait point destiné à
l'impression... Nous observerons à ces hommes si chastes, à ces hommes
qui prétendent qu'on ne doit écrire que pour des mères et des
magistrats, que les peuples ne gagnent jamais en licence que ce qu'ils
perdent réellement en pureté... L'oreille est le dernier asile de la
chasteté: ce n'est qu'après avoir été chassée du coeur qu'elle s'y
réfugie, etc.»
Ce qui a réellement le plus nui à la réputation de _Jacques le
Fataliste_, c'est la forme dans laquelle il est écrit. Ce reproche
capital doit être renvoyé à Sterne. Sterne est un mauvais modèle, le
plus mauvais des modèles. Son allure brisée, sautillante, est tellement
fatigante pour le lecteur, qu'il ne la supporte que le temps de lire le
_Voyage sentimental_ et que _Tristram Shandy_ est déjà deux fois trop
long. Et la particularité de cette fatigue, c'est qu'elle ne se dissipe
jamais. Commencez la lecture d'un livre écrit dans le genre de Sterne:
dès la vingtième page, vous portez non-seulement le poids de ces vingt
pages, mais celui de tout le Sterne que vous avez lu précédemment. C'est
ce qui est arrivé aux premiers lecteurs de _Jacques le Fataliste_.
Le même écrivain, A... (Andrieux?), qui avait fait le compte rendu de
_la Religieuse_ dans la _Décade philosophique_, s'exprimait, au sujet de
_Jacques_, en ces termes:
/#
«Je respecte beaucoup les grands noms, mais je tâche de n'en
être pas la dupe. Qu'importe que ce soit Diderot ou un écolier
qui ait fait ce livre[4]? Il s'agit de savoir si l'ouvrage est
digne d'un maître ou d'un écolier. Lecteur, je vous ai rendu
compte de _la Religieuse_, et je désire que vous ayez été aussi
content de mon extrait que je l'étais du roman. Je vous
parlerai aujourd'hui de _Jacques le Fataliste_ avec autant de
franchise, mais avec bien moins de plaisir.
«Vous connaissez Rabelais? vous connaissez Sterne? Si vous ne
les connaissez pas, je vous conseille de les lire, surtout le
dernier; mais si vous voulez connaître une très-faible
imitation de _Tristram Shandy_, vous n'avez qu'à lire _Jacques
le Fataliste_.
«Diderot n'a de son modèle que le décousu et le défaut de
liaison.» (_Décade philosophique_, t. XI, p. 224.)
[4] On avait émis des doutes sur l'authenticité de
l'attribution, et avec quelques motifs, puisqu'au même moment
des libraires peu scrupuleux mettaient le nom de Diderot à un
roman dans lequel on ne retrouve ni son style, ni ses idées, ni
même quelque idée que ce soit. Ce roman, intitulé d'abord:
_Jules et Sophie, ou le Fils naturel_, an V, 2 vol. in-18 de
142 et 146 p. avec deux gravures, reparut en 3 vol. in-18,
1797, 3 gravures, chez Traintenelle, relieur, et Marchand,
marchand de livres, et prit sur quelques exemplaires du
deuxième tirage ce nouveau titre: _le Chartreux_. Personne
alors ne se laissa prendre à cette supercherie; ce qui n'a
point empêché les bibliographes de continuer à porter sur leurs
catalogues: «On lui attribue (à Diderot) _Jules et Sophie_.»
Naigeon a eu tort, en 1798, de se borner à garder le silence
sur cette fraude, quoique, nous le répétons, elle ne puisse
tromper et n'ait trompé en réalité personne. Nous devons
remercier ici M. Bégis qui, en nous communiquant gracieusement
cette curiosité bibliographique fort rare en librairie, et qui
manque aux bibliothèques publiques où nous l'avons cherchée,
nous a mis à même de nous faire une opinion raisonnée sur la
fausseté de l'attribution.
#/
Cependant le critique, en continuant son _extrait_, trouve des morceaux
«très-vifs, très-animés, qui rappellent le ton des plus jolies
narrations de Mme de Sévigné.» S'il conclut en disant que _Jacques_ ne
vaut pas beaucoup mieux que les _Bijoux indiscrets_, c'est qu'il a été
surtout frappé par les passages licencieux.
Ne nous attachons pas à ces passages, et demandons-nous si réellement
Diderot n'a fait que copier Sterne. Dans le _Catalogue d'une jolie
collection de livres rares et curieux_ provenant de la bibliothèque d'un
homme de lettres bien connu (René Pincebourde, 1871), cet homme de
lettres, M. Ch. Monselet, dit de _Jacques le Fataliste_: «Chef-d'oeuvre
à la diable, écrit sous l'influence directe de Sterne, et où l'on
retrouve avec stupéfaction des pages entières copiées de _Tristram
Shandy_.» Qui ne croirait, après cela, qu'il s'agit de quelque chose de
pis qu'une imitation, et qu'on a affaire à un plagiat? Il en est tout
autrement.
Ces «pages entières» consistent en deux fragments, l'un au commencement
du livre, l'autre à l'avant-dernier feuillet, et celui-ci est ainsi
annoncé: «Voici le second paragraphe (du prétendu manuscrit d'où est
tirée l'histoire des amours de Jacques), copié de la _Vie de Tristram
Shandy_, à moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son
maître ne soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne
soit le plagiaire[5], ce que je ne crois pas, mais par une estime toute
particulière de M. Sterne, que je distingue de la plupart des
littérateurs de sa nation, dont l'usage assez fréquent est de nous voler
et de nous dire des injures.»
[5] L'accusation de plagiat n'a pas été ménagée à Sterne, en Angleterre.
On a noté tous les passages qu'il avait empruntés, bien plus pour s'en
moquer que pour se les approprier, il est vrai, mais qu'il a eu le tort,
par excès d'_humour_, de ne pas désigner assez clairement comme des
citations.
En fait, Diderot, comme l'a fait Nodier pour l'_Histoire du roi de
Bohême et de ses sept châteaux_, a emprunté à Sterne une situation que
l'auteur anglais n'avait point développée: celle du caporal Trim,
commençant l'histoire de sa blessure au genou et celle de ses amours,
histoire achevée quatre pages plus loin par l'oncle Toby. Il en a pris
le début et la conclusion: la scène qui amène le baiser sur la main; et,
entre ces deux demi-pages, il a intercalé un volume où il n'y a, pour
rappeler Sterne, que l'affectation à courir d'un sujet à l'autre, avec
cette différence toutefois que les sujets choisis par Diderot entrent
dans la catégorie de ce que les Allemands appellent ses «romans
sociaux,» qu'ils ont tous une portée, que dans tous il y a de l'intérêt,
et que l'ampleur de la pensée y fait à chaque instant craquer les
coutures de l'habit trop étroit où l'auteur voudrait la maintenir.
Mauvais habit que Diderot a eu le tort de choisir, s'il n'a pas voulu en
même temps donner une leçon. Sterne avait alors des partisans en France,
et beaucoup. Mlle de Lespinasse s'amusait à raconter les bonnes actions
de Mme Geoffrin dans un style où l'émotion ne vient pas toujours à point
nommé faire oublier la peine que se donne l'écrivain pour la faire
naître par le contraste. Le _Voyage sentimental_ avait fait école, mais
_Tristram Shandy_ n'était pas encore connu chez nous. Les deux derniers
volumes dans lesquels Diderot a pris son thème, parus en 1767, ne furent
traduits qu'en 1785. En suivant ce modèle, Diderot se laissait sans
doute un peu prendre à la mode qui courait, mais n'essayait-il pas, en
même temps, de la diriger? Comme c'était sa manie de retoucher ce que
les autres avaient fait et de montrer ce qu'ils auraient pu faire,
n'a-t-il pas voulu montrer qu'avec les procédés de Sterne on pouvait
avoir l'haleine plus longue, et qu'il n'était pas interdit, malgré les
digressions, de finir ce que l'on commençait; car, malgré qu'on en dise,
_Jacques le Fataliste_ forme un tout dans lequel on ne peut méconnaître
un très-grand art de composition. Nous l'avons vu affirmer par Goethe
lui-même (_Notice préliminaire_ du _Neveu de Rameau_).
Naigeon trouve le livre trop long de moitié et regrette que Diderot ait
fait effort pour être plaisant, car «il ne l'était nullement, surtout
quand il voulait l'être.» Mais M. Rosenkranz fait observer avec raison
qu'à part ce qui concerne les doctrines philosophiques, Naigeon n'a pas
grande autorité, et qu'il ne comprend pas du tout le côté artistique de
son maître. Nous pourrions citer encore une lettre de Goethe à Merck,
du 7 avril 1780, où _Jacques le Fataliste_ est présenté comme un repas
de tous points excellent et servi avec une admirable entente de l'art du
cuisinier et du maître d'hôtel réunis. En 1840, E. Erdmann, dans son
_Développement de l'empirisme et du matérialisme, de Locke à Kant_ (p.
268), présente ce roman comme un chef-d'oeuvre encore insuffisamment
apprécié. Voici les opinions allemandes. Quant aux opinions françaises,
elles sont, comme il en est chez nous de toutes les opinions, coulées
dans le même moule. On parle de _Jacques le Fataliste_ comme en a parlé
la _Décade_ citée plus haut, et on se garde bien de le lire.
C'est pendant son séjour en Hollande et en Russie que Diderot a écrit ce
livre. Il y est question de la représentation du _Bourru bienfaisant_ de
Goldoni, qui eut lieu en 1771, et Mme de Vandeul dit que son père fit, à
l'époque de son retour, «deux petits romans, _Jacques le Fataliste_ et
_la Religieuse_.» Nous avons vu qu'il n'avait fait que retoucher ce
dernier. Peut-être aussi n'a-t-il fait, dans le premier, que donner un
cadre à des histoires depuis longtemps ébauchées et que le procédé de
Sterne lui permettait de rattacher par un lien commun.
Il a paru un _Second Voyage de Jacques le Fataliste et de son maître_
(_de Diderot_), à Versailles, chez Locard, et à Paris, chez tous les
marchands de nouveautés, 1803, in-12.
L'auteur de cette suite est encore inconnu. Il a été fait, à ce sujet,
plusieurs questions dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des
curieux_, qui n'ont point obtenu de réponses. Le seul renseignement
qu'on trouve dans le livre est cette note:
/#
«Pardon, pardon, trois fois pardon, si j'entreprends de
continuer les aventures de Jacques et de son maître. Il était
écrit de tous les temps que je ferais cette folie-là. Je ne
puis m'opposer à ma destinée... P.L.C.»
#/
Il a été joué aux Variétés, en 1850, sous le titre de _Jacques le
Fataliste_, un vaudeville en deux actes de M. Dumanoir, Clairville et
Bernard Lopez, dans lequel Bouret et Rameau jouent un rôle.
Nous avons eu peu de modifications à faire au texte adopté; les
corrections que M. Brière avait apportées aux éditions précédentes étant
presque toutes justifiées. Cependant, nous sommes revenu sur
quelques-unes; M. Dubrunfaut possède de ce roman une fort belle copie
qui paraît avoir servi à l'impression de la première édition. Il a bien
voulu nous la confier, et nous l'avons suivie de préférence dans les cas
douteux, entre autres, p. 27, pour le membre de phrase: «Et à elle
donc,» mis dans la bouche du maître par tous nos prédécesseurs, même par
Buisson.
JACQUES LE FATALISTE ET SON MAÎTRE
Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde.
Comment s'appelaient-il? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le
plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que
disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son
capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas
était écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
C'est un grand mot que cela.
JACQUES.
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son
billet[6].
[6] «Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, était d'avis que
notre destinée ici-bas était arrêtée d'avance; tellement qu'il disait
souvent à ses soldats que «chaque balle avait son billet.» (STERNE, _Vie
et opinions de Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.--_Traduction
Léon de Wailly_.)
LE MAÎTRE.
Et il avait raison...
Après une courte pause, Jacques s'écria: Que le diable emporte le
cabaretier et son cabaret!
LE MAÎTRE.
Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES.
C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener
nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche
de la tête; il prend un bâton, et m'en frotte un peu durement les
épaules. Un régiment passait pour aller au Camp devant Fontenoy; de
dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.
LE MAÎTRE.
Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES.
Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et
mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni
plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par
exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE.
Tu as donc été amoureux[7]?
[7] «Et puis, dit le caporal, reprenant la parole,--mais d'un ton plus
gai,--sans ce coup de feu je n'aurais jamais été amoureux, sauf votre
respect.--Tu as donc été amoureux, Trim? dit mon oncle Toby en
souriant.» (STERNE, _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)
JACQUES.
Si je l'ai été!
LE MAÎTRE.
Et cela par un coup de feu?
JACQUES.
Par un coup de feu.
LE MAÎTRE.
Tu ne m'en as jamais dit un mot.
JACQUES.
Je le crois bien.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi cela?
JACQUES.
C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE.
Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?
JACQUES.
Qui le sait?
LE MAÎTRE.
À tout hasard, commence toujours...
Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dînée: il
faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au
milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère
terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre
diable disant à chaque coup: «Celui-là était apparemment encore écrit
là-haut...»
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait
qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des
amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant
courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui
m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d'embarquer
Jacques pour les îles? d'y conduire son maître? de les ramener tous les
deux en France sur le même vaisseau? Qu'il est facile de faire des
contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise
nuit, et vous pour ce délai.
L'aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant
leur chemin.--Et où allaient-ils?--Voilà la seconde fois que vous me
faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds: Qu'est-ce
que cela vous fait? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les
amours de Jacques... Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque
chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet: Eh
bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours?
JACQUES.
Nous en étions, je crois, à la déroute de l'armée ennemie. On se sauve,
on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ de bataille,
enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui fut prodigieux. Le
lendemain on me jeta, avec une douzaine d'autres, sur une charrette,
pour être conduit à un de nos hôpitaux. Ah! monsieur, je ne crois pas
qu'il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.
LE MAÎTRE.
Allons donc, Jacques, tu te moques.
JACQUES.
Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas! Il y a là je ne sais combien
d'os, de tendons et d'autres choses qu'ils appellent je ne sais
comment...[8]
[8] «... Si bien que ce n'est que le lendemain, à midi, continua le
caporal, que je fus échangé et mis dans une charrette avec treize ou
quatorze autres, pour être transporté à notre hôpital.--Il n'y a pas de
partie dans tout le corps, sauf votre respect, où une blessure cause une
torture plus intolérable qu'au genou.
«--Excepté à l'aine, dit mon oncle Toby.--Sauf votre respect, repartit
le caporal, le genou, à mon avis, doit certainement être plus douloureux
à cause de tous les tendons et de tous les je ne sais quoi qui s'y
trouvent.» (STERNE. _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)
Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu'il portait en
croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit: «Monsieur a
raison...»
On ne savait à qui ce _monsieur_ était adressé, mais il fut mal pris par
Jacques et par son maître; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret:
«De quoi te mêles-tu?
--Je me mêle de mon métier; je suis chirurgien à votre service, et je
vais vous démontrer...»
La femme qu'il portait en croupe lui disait: «Monsieur le docteur,
passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n'aiment pas qu'on
leur démontre.
--Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je leur
démontrerai...»
Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne, lui
fait perdre l'équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque
de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend,
dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons. Je
ne sais s'il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied;
mais à juger de l'état de cette femme par ses cris, elle s'était
grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au chirurgien: «Voilà
ce que c'est que de démontrer.»
Et le chirurgien: «Voilà ce que c'est que de ne vouloir pas qu'on
démontre!...»
Et Jacques à la femme tombée ou ramassée: «Consolez-vous, ma bonne, il
n'y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la
mienne, ni de celle de mon maître: c'est qu'il était écrit là-haut
qu'aujourd'hui, sur ce chemin, à l'heure qu'il est, M. le docteur serait
un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous
auriez une contusion à la tête et qu'on vous verrait le cul...»
Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s'il me
prenait en fantaisie de vous désespérer! Je donnerais de l'importance à
cette femme; j'en ferais la nièce d'un curé du village voisin;
j'ameuterais les paysans de ce village; je me préparerais des combats et
des amours; car enfin cette paysanne était belle sous le linge. Jacques
et son maître s'en étaient aperçus; l'amour n'a pas toujours attendu une
occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas
amoureux une seconde fois? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le
rival et même le rival préféré de son maître?--Est-ce que le cas lui
était déjà arrivé?--Toujours des questions! Vous ne voulez donc pas que
Jacques continue le récit de ses amours? Une bonne fois pour toutes,
expliquez-vous; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir?
Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son
conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs. Cette
fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître:
Voilà le train du monde; vous qui n'avez été blessé de votre vie et qui
ne savez ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez, à
moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis vingt ans...
LE MAÎTRE.
Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que
te voilà encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l'hôpital,
loin de ta guérison et loin de devenir amoureux.
JACQUES.
Quoi qu'il vous plaise d'en penser, la douleur de mon genou était
excessive; elle s'accroissait encore par la dureté de la voiture, par
l'inégalité des chemins, et à chaque cahot je poussais un cri aigu.
LE MAÎTRE.
Parce qu'il était écrit là-haut que tu crierais?
JACQUES.
Assurément! Je perdais tout mon sang, et j'étais un homme mort si notre
charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une
chaumière. Là, je demande à descendre; on me met à terre. Une jeune
femme, qui était debout à la porte de la chaumière, rentra chez elle et
en sortit presque aussitôt avec un verre et une bouteille de vin. J'en
bus un ou deux coups à la hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre
défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque,
m'attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui
était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que,
mourir pour mourir, j'aimais mieux que ce fût à l'endroit où j'étais
qu'à deux lieues plus loin. En achevant ces derniers mots, je tombai en
défaillance[9]. Au sortir de cet état, je me trouvai déshabillé et
couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant
autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa femme, la même qui
m'avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempé le
coin de son tablier dans du vinaigre et m'en frottait le nez et les
tempes[10].
[9] «Je racontais mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de
paysan où notre charrette, qui était la dernière de la file, avait fait
halte; on m'y avait fait entrer, et la jeune femme avait tiré de sa
poche un cordial et en avait versé sur du sucre, et, voyant qu'il
m'avait ranimé, elle m'en avait donné une seconde et une troisième
fois.--Je lui racontais donc, sauf votre respect, le supplice où
j'étais, et je lui disais qu'il était si intolérable, que j'aimerais
mieux m'étendre sur ce lit,--en en désignant un qui était dans le coin
de la chambre, et mourir,--que d'aller plus loin. Elle essaya de m'y
conduire, mais je m'évanouis dans ses bras.» (STERNE, _Tristram Shandy_,
liv. VIII, chap. CCLXIV.)
[10] «Lors donc que je revins à moi, je me trouvai dans une cabane
silencieuse et tranquille, où il n'y avait que la jeune femme, le paysan
et sa femme. J'étais couché en travers du lit, dans le coin de la
chambre, ma jambe blessée sur une chaise, et la jeune femme à côté de
moi, d'une main me tenant sous le nez le coin d'un mouchoir trempé dans
du vinaigre, et de l'autre me frottant les tempes.» (STERNE, _Tristram
Shandy_, _ibid._)
LE MAÎTRE.
Ah! malheureux! ah! coquin!... Infâme, je te vois arriver.
JACQUES.
Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.
LE MAÎTRE.
N'est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux?
JACQUES.
Et quand je serais devenu amoureux d'elle, qu'est-ce qu'il y aurait à
dire? Est-ce qu'on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux?
Et quand on l'est, est-on maître d'agir comme si on ne l'était pas? Si
cela eût été écrit là-haut, tout ce que vous vous disposez à me dire, je
me le serais dit; je me serais souffleté; je me serais cogné la tête
contre le mur; je me serais arraché les cheveux: il n'en aurait été ni
plus ni moins, et mon bienfaiteur eût été cocu.
LE MAÎTRE.
Mais en raisonnant à ta façon, il n'y a point de crime qu'on ne commît
sans remords.
JACQUES.
Ce que vous m'objectez là m'a plus d'une fois chiffonné la cervelle;
mais avec tout cela, malgré que j'en aie, j'en reviens toujours au mot
de mon capitaine: Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est
écrit là-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette
écriture? Puis-je n'être pas moi? Et étant moi, puis-je faire autrement
que moi? Puis-je être moi et un autre? Et depuis que je suis au monde, y
a-t-il eu un seul instant où cela n'ait été vrai? Prêchez tant qu'il
vous plaira, vos raisons seront peut-être bonnes; mais s'il est écrit en
moi ou là-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j'y
fasse?
LE MAÎTRE.
Je rêve à une chose: c'est si ton bienfaiteur eût été cocu parce qu'il
était écrit là-haut; ou si cela était écrit là-haut parce que tu ferais
cocu ton bienfaiteur?
JACQUES.
Tous les deux étaient écrits l'un à côté de l'autre. Tout a été écrit à
la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit...
Vous concevez, lecteur, jusqu'où je pourrais pousser cette conversation
sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans,
sans en être d'un pas plus avancé. Si vous me savez peu de gré de ce que
je vous dis, sachez-m'en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.
Tandis que nos deux théologiens disputaient sans s'entendre, comme il
peut arriver en théologie, la nuit s'approchait. Ils traversaient une
contrée peu sûre en tout temps, et qui l'était bien moins encore alors
que la mauvaise administration et la misère avaient multiplié sans fin
le nombre des malfaiteurs. Ils s'arrêtèrent dans la plus misérable des
auberges. On leur dressa deux lits de sangles dans une chambre formée de
cloisons entr'ouvertes de tous les côtés. Ils demandèrent à souper. On
leur apporta de l'eau de mare, du pain noir et du vin tourné. L'hôte,
l'hôtesse, les enfants, les valets, tout avait l'air sinistre. Ils
entendaient à côté d'eux les ris immodérés et la joie tumultueuse d'une
douzaine de brigands qui les avaient précédés et qui s'étaient emparés
de toutes les provisions. Jacques était assez tranquille; il s'en
fallait beaucoup que son maître le fût autant. Celui-ci promenait son
souci en long et en large, tandis que son valet dévorait quelques
morceaux de pain noir, et avalait en grimaçant quelques verres de
mauvais vin. Ils en étaient là, lorsqu'ils entendirent frapper à leur
porte: c'était un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient
contraint d'apporter à nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes,
tous les os d'une volaille qu'ils avaient mangée. Jacques, indigné,
prend les pistolets de son maître.
«Où vas-tu?
--Laissez-moi faire.
--Où vas-tu? te dis-je.
--Mettre à la raison cette canaille.
--Sais-tu qu'ils sont une douzaine?
--Fussent-ils cent, le nombre n'y fait rien, s'il est écrit là-haut
qu'ils ne sont pas assez.
--Que le diable t'emporte avec ton impertinent dicton!...»
Jacques s'échappe des mains de son maître, entre dans la chambre de ces
coupe-jarrets, un pistolet armé dans chaque main. «Vite, qu'on se
couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brûle la cervelle...»
Jacques avait l'air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient
autant la vie que d'honnêtes gens, se lèvent de table sans souffler le
mot, se déshabillent et se couchent. Son maître, incertain sur la
manière dont cette aventure finirait, l'attendait en tremblant. Jacques
rentra chargé des dépouilles de ces gens; il s'en était emparé pour
qu'ils ne fussent pas tentés de se relever; il avait éteint leur
lumière et fermé à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec
un de ses pistolets. «À présent, monsieur, dit-il à son maître, nous
n'avons plus qu'à nous barricader en poussant nos lits contre cette
porte, et à dormir paisiblement...» Et il se mit en devoir de pousser
les lits, racontant froidement et succinctement à son maître le détail
de cette expédition.
LE MAÎTRE.
Jacques, quel diable d'homme es-tu! Tu crois donc...
JACQUES.
Je ne crois ni ne décrois.
LE MAÎTRE.
S'ils avaient refusé de se coucher?
JACQUES.
Cela était impossible.
LE MAÎTRE.
Pourquoi?
JACQUES.
Parce qu'ils ne l'ont pas fait.
LE MAÎTRE.
S'ils se relevaient?
JACQUES.
Tant pis ou tant mieux.
LE MAÎTRE.
Si... si... si... et...
JACQUES.
Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de
cuits. Que diable, monsieur, tout à l'heure vous avez cru que je courais
un grand danger, et rien n'était plus faux; à présent vous vous croyez
en grand danger, et rien peut-être n'est encore plus faux. Tous, dans
cette maison, nous avons peur les uns des autres; ce qui prouve que nous
sommes tous des sots...
Et, tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et endormi.
Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain noir, et buvant un
coup de mauvais vin, prêtait l'oreille autour de lui, regardait Jacques
qui ronflait et disait: «Quel diable d'homme est-ce là!...» À l'exemple
de son valet, le maître s'étendit aussi sur son grabat, mais il n'y
dormit pas de même. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui
le poussait; c'était celle de son maître qui l'appelait à voix basse:
Jacques! Jacques!
JACQUES.
Qu'est-ce?
LE MAÎTRE.
Il fait jour.
JACQUES.
Cela se peut.
LE MAÎTRE.
Lève-toi donc.
JACQUES.
Pourquoi?
LE MAÎTRE.
Pour sortir d'ici au plus vite.
JACQUES.
Pourquoi?
LE MAÎTRE.
Parce que nous y sommes mal.
JACQUES.
Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?
LE MAÎTRE.
Jacques?
JACQUES.
Eh bien, Jacques! Jacques! quel diable d'homme êtes-vous?
LE MAÎTRE.
Quel diable d'homme es-tu! Jacques, mon ami, je t'en prie.
Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit les
bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de
la chambre, descendit, alla à l'écurie, sella et brida les chevaux,
éveilla l'hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des
deux chambres; et voilà nos gens partis.
Le maître voulait s'éloigner au grand trot; Jacques voulait aller le
pas, et toujours d'après son système. Lorsqu'ils furent à une assez
grande distance de leur triste gîte, le maître, entendant quelque chose
qui résonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que c'était:
Jacques lui dit que c'étaient les deux clefs des chambres.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi ne les avoir pas rendues?
JACQUES.
C'est qu'il faudra enfoncer deux portes; celle de nos voisins pour les
tirer de leur prison, la nôtre pour leur délivrer leurs vêtements; et
que cela nous donnera du temps.
LE MAÎTRE.
Fort bien, Jacques! mais pourquoi gagner du temps?
JACQUES.
Pourquoi? Ma foi, je n'en sais rien.
LE MAÎTRE.
Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu
fais?
JACQUES.
C'est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce
qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle
raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui
tourne tantôt bien, tantôt mal.
LE MAÎTRE.
Pourrais-tu me dire ce que c'est qu'un fou, ce que c'est qu'un sage?
JACQUES.
Pourquoi pas?... un fou... attendez... c'est un homme malheureux; et par
conséquent un homme heureux est sage.
LE MAÎTRE.
Et qu'est-ce qu'un homme heureux ou malheureux?
JACQUES.
Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur
est écrit là-haut; et par conséquent celui dont le malheur est écrit
là-haut, est un homme malheureux.
LE MAÎTRE.
Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur?
JACQUES.
Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit? Un
capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le
savoir; lui, n'aurait pas donné une obole, ni moi non plus; car à quoi
cela me servirait-il? En éviterais-je pour cela le trou où je dois
m'aller casser le cou?
LE MAÎTRE.
Je crois que oui.
JACQUES.
Moi, je crois que non; car il faudrait qu'il y eût une ligne fausse sur
le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui
contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau: «Jacques se
cassera le cou tel jour,» et Jacques ne se casserait pas le cou?
Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l'auteur du grand
rouleau?
LE MAÎTRE.
Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus...
JACQUES.
Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle
l'expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous
trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour
l'avenir.
LE MAÎTRE.
Et tu entendais quelque chose à cela?
JACQUES.
Assurément, peu à peu je m'étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui
peut se vanter d'avoir assez d'expérience? Celui qui s'est flatté d'en
être le mieux pourvu, n'a-t-il jamais été dupe? Et puis, y a-t-il un
homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve? Le
calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le
registre d'en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui
menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène? Combien de
projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront! Combien de
projets insensés ont réussi, et combien réussiront! C'est ce que mon
capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du
Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon
succès, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais: aussi
dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison,
et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous
seriez écrié: «Quel diable d'homme!...»
Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux
du bruit et des cris; ils retournèrent la tête, et virent une troupe
d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'avançaient vers eux à
toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de l'auberge,
leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire
que le matin on avait enfoncé leur porte faute de clefs, et que ces
brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec
leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents:
«Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit
emporter! Maudite soit la prudence! etc., etc.» Vous allez croire que
cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une
action sanglante, des coups de bâton donnés, des coups de pistolet
tirés; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivât; mais adieu
la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux
voyageurs n'étaient point suivis: j'ignore ce qui se passa dans
l'auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant
toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près où
ils voulaient aller; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le
bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de
ceux qui sont assis.
Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce
qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que
j'écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l'erreur que celui
qui le prendrait pour une fable.
Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le
refrain accoutumé: Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?
JACQUES.
Je ne sais où j'en étais. J'ai été si souvent interrompu, que je ferais
tout aussi bien de recommencer.
LE MAÎTRE.
Non, non. Revenu de ta défaillance à la porte de la chaumière, tu te
trouvas dans un lit, entouré des gens qui l'habitaient.
JACQUES.
Fort bien! La chose la plus pressée était d'avoir un chirurgien, et il
n'y en avait pas à plus d'une lieue à la ronde. Le bonhomme fit monter à
cheval un de ses enfants, et l'envoya au lieu le moins éloigné.
Cependant la bonne femme avait fait chauffer du gros vin, déchiré une
vieille chemise de son mari; et mon genou fut étuvé, couvert de
compresses et enveloppé de linges. On mit quelques morceaux de sucre
enlevés aux fourmis, dans une portion du vin qui avait servi à mon
pansement, et je l'avalai; ensuite on m'exhorta à prendre patience. Il
était tard; ces gens se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper
fini. Cependant l'enfant ne revenait pas, et point de chirurgien. Le
père prit de l'humeur. C'était un homme naturellement chagrin; il
boudait sa femme, il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement
coucher ses autres enfants. Sa femme s'assit sur un banc et prit sa
quenouille. Lui, allait et venait; et en allant et venant, il lui
cherchait querelle sur tout. «Si tu avais été au moulin comme je te
l'avais dit...» et il achevait la phrase en hochant de la tête du côté
de mon lit.
«On ira demain.
--C'est aujourd'hui qu'il fallait y aller, comme je te l'avais dit... Et
ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu'attends-tu pour
les relever?
--On les relèvera demain.
--Ce que nous en avons tire à sa fin; et tu aurais beaucoup mieux fait
de les relever aujourd'hui, comme je te l'avais dit... Et ce tas d'orge
qui se gâte sur le grenier, je gage que tu n'as pas songé à le remuer.
--Les enfants l'ont fait.
--Il fallait le faire toi-même. Si tu avais été sur ton grenier, tu
n'aurais pas été à la porte...»
Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un troisième,
avec le petit garçon de la chaumière.
LE MAÎTRE.
Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux[11].
[11] On lit dans toutes les éditions: _comme saint Roch en chapeau_; il
faut: _en chapeaux_. Ce proverbe se dit quand, d'un certain nombre de
choses que l'on possède, plusieurs sont inutiles: le mot est ici
d'autant mieux appliqué, que saint Roch avait trois chapeaux; on le voit
souvent ainsi représenté. (BR.)
JACQUES.
Le premier était absent, lorsque le petit garçon était arrivé chez lui;
mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisième avait
accompagné le petit garçon. «Eh! bonsoir, compères; vous voilà?» dit le
premier aux deux autres... Ils avaient fait le plus de diligence
possible, ils avaient chaud, ils étaient altérés. Ils s'asseyent autour
de la table dont la nappe n'était pas encore ôtée. La femme descend à la
cave, et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses
dents: «Eh! que diable faisait-elle à sa porte?» On boit, on parle des
maladies du canton; on entame l'énumération de ses pratiques. Je me
plains; on me dit: «Dans un moment nous serons à vous.» Après cette
bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement; puis
une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon traitement; et à
chaque bouteille, le mari revenait à sa première exclamation: «Eh! que
diable faisait-elle à sa porte?»
Quel parti un autre n'aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens, de
leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de leurs
cures merveilleuses, de l'impatience de Jacques, de la mauvaise humeur
de l'hôte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de
Jacques, de leurs différents avis, l'un prétendant que Jacques était
mort si l'on ne se hâtait de lui couper la jambe, l'autre qu'il fallait
extraire la balle et la portion du vêtement qui l'avait suivie, et
conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques
assis sur son lit, regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ses
derniers adieux, comme on vit un de nos généraux entre Dufouart[12] et
Louis[13]. Le troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu'à ce que la
querelle se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu
aux gestes.
[12] Dufouart (Pierre), célèbre chirurgien, mort à Sceaux le 21 octobre
1813, à l'âge de soixante-dix-huit ans. On a de lui: _Traité d'analyse
des plaies d'armes à feu_. (BR.)
[13] Louis (Antoine), chirurgien, secrétaire de l'Académie de Paris, né
à Metz le 13 février 1723, mort à Paris en 1792. C'est lui qui fut
chargé de la partie chirurgicale de l'_Encyclopédie_.
Je vous fais grâce de toutes ces choses, que vous trouverez dans les
romans, dans la comédie ancienne et dans la société. Lorsque j'entendis
l'hôte s'écrier de sa femme: «que diable faisait-elle à sa porte!» je me
rappelai l'Harpagon de Molière[14], lorsqu'il dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ Et je conçus qu'il ne s'agissait
pas seulement d'être vrai, mais qu'il fallait encore être plaisant; et
que c'était la raison pour laquelle on dirait à jamais: _Qu'allait-il
faire dans cette galère?_ et que le mot de mon paysan, _Que faisait-elle
à sa porte?_ ne passerait pas en proverbe.
[14] Ce n'est point l'Harpagon de _l'Avare_ qui dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ mais bien le Géronte des
_Fourberies de Scapin_, acte II, scène XI. (BR.)
Jacques n'en usa pas envers son maître avec la même réserve que je garde
avec vous; il n'omit pas la moindre circonstance, au hasard de
l'endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile, ce fut au
moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta maître du
patient.
N'allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper
des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opération
chirurgicale? À votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon goût?...
Allons, passons encore l'opération chirurgicale; mais vous permettrez au
moins à Jacques de dire à son maître, comme il le fit: «Ah! monsieur,
c'est une terrible affaire que de r'arranger un genou fracassé!...» Et à
son maître de lui répondre comme auparavant: «Allons donc, Jacques, tu
te moques...» Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout
l'or du monde, c'est qu'à peine le maître de Jacques lui eut-il fait
cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s'abat, que son
genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà
criant à tue-tête: «Je suis mort! j'ai le genou cassé!...»
Quoique Jacques, la meilleure pâte d'homme qu'on puisse imaginer, fût
tendrement attaché à son maître, je voudrais bien savoir ce qui se passa
au fond de son âme, sinon dans le premier moment, du moins lorsqu'il fut
bien assuré que cette chute n'aurait point de suite fâcheuse, et s'il
put se refuser à un léger mouvement de joie secrète d'un accident qui
apprendrait à son maître ce que c'était qu'une blessure au genou. Une
autre chose, lecteur, que je voudrais bien que vous me dissiez, c'est
si son maître n'eût pas mieux aimé être blessé, même un peu plus
grièvement, ailleurs qu'au genou, ou s'il ne fut pas plus sensible à la
honte qu'à la douleur.
Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse, il
se remit en selle et appuya cinq ou six coups d'éperon à son cheval, qui
partit comme un éclair; autant en fit la monture de Jacques, car il y
avait entre ces deux animaux la même intimité qu'entre leurs cavaliers;
c'étaient deux paires d'amis.
Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire,
Jacques dit à son maître: Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous?
LE MAÎTRE.
De quoi?
JACQUES.
De la blessure au genou.
LE MAÎTRE.
Je suis de ton avis; c'est une des plus cruelles.
JACQUES.
Au vôtre?
LE MAÎTRE.
Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde.
JACQUES.
Mon maître, mon maître, vous n'y avez pas bien regardé; croyez que nous
ne plaignons jamais que nous.
LE MAÎTRE.
Quelle folie!
JACQUES.
Ah! si je savais dire comme je sais penser! Mais il était écrit là-haut
que j'aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient
pas.
Ici Jacques s'embarrassa dans une métaphysique très-subtile et peut-être
très-vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot
douleur était sans idée, et qu'il ne commençait à signifier quelque
chose qu'au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que
nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s'il avait déjà accouché.
--Non, lui répondit Jacques.
--Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d'accoucher?
--Assurément!
--Plains-tu les femmes en mal d'enfant?
--Beaucoup.
--Tu plains donc quelquefois un autre que toi?
--Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s'arrachent les
cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu'on
ne fait pas cela sans souffrir; mais pour le mal propre à la femme qui
accouche, je ne le plains pas: je ne sais ce que c'est, dieu merci! Mais
pour en revenir à une peine que nous connaissons tous deux, l'histoire
de mon genou, qui est devenu le[15] vôtre par votre chute...
[15] Nous rétablissons _le_, d'après la copie. Ce n'est point à
_histoire_, mais à _genou_ que se rapporte cet article, comme, dans la
réponse, _miennes_ se rapporte à _amours_.
LE MAÎTRE.
Non, Jacques; l'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes
chagrins passés.
JACQUES.
Me voilà pansé, un peu soulagé, le chirurgien parti, et mes hôtes
retirés et couchés. Leur chambre n'était séparée de la mienne que par
des planches à claire-voie sur lesquelles on avait collé du papier gris,
et sur ce papier quelques images enluminées. Je ne dormais pas, et
j'entendis la femme qui disait à son mari: «Laissez-moi, je n'ai pas
envie de rire. Un pauvre malheureux qui se meurt à notre porte!...
--Femme, tu me diras tout cela après.
--Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez, je me lève. Cela ne me
fera-t-il pas bien aise, lorsque j'ai le coeur gros?
--Oh! si tu te fais tant prier, tu en seras la dupe.
--Ce n'est pas pour se faire prier, mais c'est que vous êtes quelquefois
d'un dur!... c'est que... c'est que...»
Après une assez courte pause, le mari prit la parole et dit: «Là, femme,
conviens donc à présent que, par une compassion déplacée, tu nous as mis
dans un embarras dont il est presque impossible de se tirer. L'année est
mauvaise; à peine pouvons-nous suffire à nos besoins et aux besoins de
nos enfants. Le grain est d'une cherté! Point de vin! Encore si l'on
trouvait à travailler; mais les riches se retranchent; les pauvres gens
ne font rien; pour une journée qu'on emploie, on en perd quatre.
Personne ne paye ce qu'il doit; les créanciers sont d'une âpreté qui
désespère: et voilà le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu,
un étranger qui y restera tant qu'il plaira à Dieu, et au chirurgien qui
ne se pressera pas de le guérir; car ces chirurgiens font durer les
maladies le plus longtemps qu'ils peuvent; qui n'a pas le sou, et qui
doublera, triplera notre dépense. Là, femme, comment te déferas-tu de
cet homme? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.
--Est-ce qu'on peut parler avec vous.
--Tu dis que j'ai de l'humeur, que je gronde; eh! qui n'en aurait pas?
qui ne gronderait pas? Il y avait encore un peu de vin à la cave: Dieu
sait le train dont il ira! Les chirurgiens en burent hier au soir plus
que nous et nos enfants n'aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien
qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le payera?
--Oui, voilà qui est fort bien dit; et parce qu'on est dans la misère
vous me faites un enfant, comme si nous n'en avions pas déjà assez.
--Oh que non!
--Oh que si; je suis sûre que je vais être grosse!
--Voilà comme tu dis toutes les fois.
--Et cela n'a jamais manqué quand l'oreille me démange après, et j'y
sens une démangeaison comme jamais.
--Ton oreille ne sait ce qu'elle dit.
--Ne me touche pas! laisse là mon oreille! laisse donc, l'homme; est-ce
que tu es fou? tu t'en trouveras mal.
--Non, non, cela ne m'est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean.
--Tu feras si bien que... et puis dans un mois d'ici tu me bouderas
comme si c'était de ma faute.
--Non, non.
--Et dans neuf mois d'ici ce sera bien pis.
--Non, non.
--C'est toi qui l'auras voulu?
--Oui, oui.
--Tu t'en souviendras? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les autres
fois?
--Oui, oui...»
Et puis voilà que de non, non, en oui, oui, cet homme enragé contre sa
femme d'avoir cédé à un sentiment d'humanité...
LE MAÎTRE.
C'est la réflexion que je faisais.
JACQUES.
Il est certain que ce mari n'était pas trop conséquent; mais il était
jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d'enfants que dans les
temps de misère.
LE MAÎTRE.
Rien ne peuple comme les gueux.
JACQUES.
Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charité qui les nourrit.
Et puis c'est le seul plaisir qui ne coûte rien; on se console pendant
la nuit, sans frais, des calamités du jour... Cependant les réflexions
de cet homme n'en étaient pas moins justes. Tandis que je me disais cela
à moi-même, je ressentis une douleur violente au genou, et je m'écriai:
«Ah! le genou!» Et le mari s'écria: «Ah! femme!...» Et la femme s'écria:
«Ah! mon homme! mais... mais... cet homme qui est là!
--Eh bien! cet homme?
--Il nous aura peut-être entendus!
--Qu'il ait entendu.
--Demain, je n'oserai le regarder.
--Et pourquoi? Est-ce que tu n'es pas ma femme? Est-ce que je ne suis
pas ton mari? Est-ce qu'un mari a une femme, est-ce qu'une femme a un
mari pour rien?
--Ah! ah!
--Eh bien! qu'est-ce?
--Mon oreille!...
--Eh bien! ton oreille?
--C'est pis que jamais.
--Dors, cela se passera.
--Je ne saurais. Ah! l'oreille! ah! l'oreille!
--L'oreille, l'oreille, cela est bien aisé à dire...»
Je ne vous dirai point ce qui se passait entre eux; mais la femme,
après avoir répété l'oreille, l'oreille, plusieurs fois de suite à voix
basse et précipitée, finit par balbutier à syllabes interrompues
l'o...reil...le, et à la suite de cette o...reil...le, je ne sais quoi,
qui, joint au silence qui succéda, me fit imaginer que son mal d'oreille
s'était apaisé d'une ou d'autre façon, il n'importe: cela me fit
plaisir. Et à elle donc!
LE MAÎTRE.
Jacques, mettez la main sur la conscience, et jurez-moi que ce n'est pas
de cette femme que vous devîntes amoureux.
JACQUES.
Je le jure.
LE MAÎTRE.
Tant pis pour toi.
JACQUES.
C'est tant pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que les femmes qui
ont une oreille comme la sienne écoutent volontiers?
LE MAÎTRE.
Je crois que cela est écrit là-haut.
JACQUES.
Je crois qu'il est écrit à la suite qu'elles n'écoutent pas longtemps le
même, et qu'elles sont tant soit peu sujettes à prêter l'oreille à un
autre.
LE MAÎTRE.
Cela se pourrait.
Et les voilà embarqués dans une querelle interminable sur les femmes;
l'un prétendant qu'elles étaient bonnes, l'autre méchantes: et ils
avaient tous deux raison; l'un sottes, l'autre pleines d'esprit: et ils
avaient tous deux raison; l'un fausses, l'autre vraies: et ils avaient
tous deux raison; l'un avares, l'autre libérales: et ils avaient tous
deux raison; l'un belles, l'autre laides: et ils avaient tous deux
raison; l'un bavardes, l'autre discrètes; l'un franches, l'autre
dissimulées; l'un ignorantes, l'autre éclairées; l'un sages, l'autre
libertines; l'un folles, l'autre sensées; l'un grandes, l'autre petites:
et ils avaient tous deux raison.
En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire le tour du
globe sans déparler un moment et sans s'accorder, ils furent accueillis
par un orage qui les contraignit de s'acheminer...--Où?--Où? lecteur,
vous êtes d'une curiosité bien incommode! Et que diable cela vous
fait-il? Quand je vous aurai dit que c'est à Pontoise ou à
Saint-Germain, à Notre-Dame de Lorette ou à Saint-Jacques de
Compostelle, en serez-vous plus avancé? Si vous insistez, je vous dirai
qu'ils s'acheminèrent vers... oui; pourquoi pas?... vers un château
immense, au frontispice duquel on lisait: «Je n'appartiens à personne et
j'appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d'y entrer, et vous
y serez encore quand vous en sortirez.»--Entrèrent-ils dans ce
château?--Non, car l'inscription était fausse, ou ils y étaient avant
que d'y entrer.--Mais du moins ils en sortirent?--Non, car l'inscription
était fausse, ou ils y étaient encore quand ils en furent sortis.--Et
que firent-ils là?--Jacques disait ce qui était écrit là-haut; son
maître, ce qu'il voulut: et ils avaient tous deux raison.--Quelle
compagnie y trouvèrent ils?--Mêlée.--Qu'y disait-on?--Quelques vérités,
et beaucoup de mensonges.--Y avait-il des gens d'esprit?--Où n'y en
a-t-il pas? et de maudits questionneurs qu'on fuyait comme la peste. Ce
qui choqua le plus Jacques et son maître pendant tout le temps qu'ils
s'y promenèrent...--On s'y promenait donc?--On ne faisait que cela,
quand on n'était pas assis ou couché... Ce qui choqua le plus Jacques et
son maître, ce fut d'y trouver une vingtaine d'audacieux, qui s'étaient
emparés des plus superbes appartements, où ils se trouvaient presque
toujours à l'étroit; qui prétendaient, contre le droit commun et le vrai
sens de l'inscription, que le château leur avait été légué en toute
propriété; et qui, à l'aide d'un certain nombre de vauriens à leurs
gages, l'avaient persuadé à un grand nombre d'autres vauriens à leurs
gages, tout prêts pour une petite pièce de monnaie à pendre, ou
assassiner le premier qui aurait osé les contredire: cependant au temps
de Jacques et de son maître, on l'osait quelquefois.--Impunément?--C'est
selon.
Vous allez dire que je m'amuse, et que, ne sachant plus que faire de mes
voyageurs, je me jette dans l'allégorie, la ressource ordinaire des
esprits stériles. Je vous sacrifierai mon allégorie et toutes les
richesses que j'en pouvais tirer; je conviendrai de tout ce qu'il vous
plaira, mais à condition que vous ne me tracasserez point sur ce dernier
gîte de Jacques et de son maître; soit qu'ils aient atteint une grande
ville et qu'ils aient couché chez des filles; qu'ils aient passé la nuit
chez un vieil ami qui les fêta de son mieux; qu'ils se soient réfugiés
chez des moines mendiants, où ils furent mal logés et mal repus pour
l'amour de Dieu; qu'ils aient été accueillis dans la maison d'un grand,
où ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire, au milieu de tout ce
qui est superflu; qu'ils soient sortis le matin d'une grande auberge, où
on leur fit payer très-chèrement un mauvais souper servi dans des plats
d'argent, et une nuit passée entre des rideaux de damas et des draps
humides et repliés; qu'ils aient reçu l'hospitalité chez un curé de
village à portion congrue, qui courut mettre à contribution les
basses-cours de ses paroissiens, pour avoir une omelette et une
fricassée de poulets; ou qu'ils se soient enivrés d'excellents vins,
aient fait grande chère et pris une indigestion bien conditionnée dans
une riche abbaye de Bernardins; car, quoique tout cela vous paraisse
également possible, Jacques n'était pas de cet avis: il n'y avait
réellement de possible que la chose qui était écrite en haut. Ce qu'il y
a de vrai, c'est que, de quelque endroit qu'il vous plaise[16] de les
mettre en route, ils n'eurent pas fait vingt pas que le maître dit à
Jacques, après avoir toutefois, selon son usage, pris sa prise de tabac:
«Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?»
[16] VARIANTE: «Qu'il vous convienne.»
Au lieu de répondre, Jacques s'écria: Au diable l'histoire de mes
amours! Ne voilà-t-il pas que j'ai laissé...
LE MAÎTRE.
Qu'as-tu laissé?
Au lieu de lui répondre, Jacques retournait toutes ses poches, et se
fouillait partout inutilement. Il avait laissé la bourse de voyage sous
le chevet de son lit, et il n'en eut pas plus tôt fait l'aveu à son
maître, que celui-ci s'écria: Au diable l'histoire de tes amours! Ne
voilà-t-il pas que ma montre est restée accrochée à la cheminée!
Jacques ne se fit pas prier; aussitôt il tourne bride, et regagne au
petit pas, car il n'était jamais pressé...--Le château immense?--Non,
non. Entre les différents gîtes possibles[17], dont je vous ai fait
l'énumération qui précède, choisissez celui qui convient le mieux à la
circonstance présente.
[17] VARIANTE: «Possibles ou non possibles.»
Cependant son maître allait toujours en avant: mais voilà le maître et
le valet séparés, et je ne sais auquel des deux m'attacher de
préférence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde; la recherche
de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si compliquée,
que de longtemps il ne rejoindra son maître, le seul confident de ses
amours, et adieu les amours de Jacques. Si, l'abandonnant seul à la
quête de la bourse et de la montre, vous prenez le parti de faire
compagnie à son maître, vous serez poli, mais très-ennuyé; vous ne
connaissez pas encore cette espèce-là. Il a peu d'idées dans la tête;
s'il lui arrive de dire quelque chose de sensé, c'est de réminiscence ou
d'inspiration. Il a des yeux comme vous et moi; mais on ne sait la
plupart du temps s'il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non
plus; il se laisse exister: c'est sa fonction habituelle. L'automate
allait devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques
ne revenait pas; il descendait de cheval et marchait à pied; il
remontait sur sa bête, faisait un quart de lieue, redescendait et
s'asseyait à terre, la bride de son cheval passée dans son bras, et la
tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette posture, il
se levait et regardait au loin s'il n'apercevait point Jacques. Point de
Jacques. Alors il s'impatientait, et sans trop savoir s'il parlait ou
non, il disait: «Le bourreau! le chien! le coquin! où est-il? que
fait-il? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre?
Je le rouerai de coups; oh! cela est certain; je le rouerai de coups.»
Puis il cherchait sa montre à son gousset, où elle n'était pas, et il
achevait de se désoler, car il ne savait que devenir sans sa montre,
sans sa tabatière et sans Jacques: c'étaient les trois grandes
ressources de sa vie, qui se passait à prendre du tabac, à regarder
l'heure qu'il était, à questionner Jacques; et cela dans toutes les
combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa
tabatière, qu'il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je fais,
moi, lorsque je m'ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma
tabatière est en raison directe de l'amusement, ou inverse de l'ennui de
ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette
manière de dire empruntée de la géométrie, parce que je la trouve
précise et que je m'en servirai souvent.
Eh bien! en avez-vous assez du maître; et son valet ne venant point à
nous, voulez-vous que nous allions à lui? Le pauvre Jacques! au moment
où nous en parlons, il s'écriait douloureusement: «Il était donc écrit
là-haut qu'en un même jour je serais appréhendé comme voleur de grand
chemin, sur le point d'être conduit dans une prison, et accusé d'avoir
séduit une fille!»
Comme il approchait au petit pas, du château, non... du lieu de leur
dernière couchée, il passe à côté de lui un de ces merciers ambulants
qu'on appelle porteballes, et qui lui crie: «Monsieur le chevalier,
jarretières, ceintures, cordons de montre, tabatières du dernier goût,
vraies jaback[18], bagues, cachets de montre. Montre, monsieur, une
montre, une belle montre d'or, ciselée, à double boîte, comme neuve...»
Jacques lui répond: «J'en cherche bien une, mais ce n'est pas la
tienne...» et continue sa route, toujours au petit pas. En allant, il
crut voir écrit en haut que la montre que cet homme lui avait proposée
était celle de son maître. Il revient sur ses pas, et dit au porteballe:
«L'ami, voyons votre montre à boîte d'or, j'ai dans la fantaisie qu'elle
pourrait me convenir.
[18] Ce nom est emprunté de l'hôtel Jaback, situé à Paris, rue
Saint-Merri. On y vendit pendant quelque temps des bijoux et des
nouveautés en tous genres. La mode voulait alors qu'on n'achetât que de
_véritables jaback_. (BR.)
--Ma foi, dit le porteballe, je n'en serais pas surpris; elle est belle,
très-belle, de Julien Le Roi[19]. Il n'y a qu'un moment qu'elle
m'appartient; je l'ai acquise pour un morceau de pain, j'en ferai bon
marché. J'aime les petits gains répétés; mais on est bien malheureux par
le temps qui court: de trois mois d'ici je n'aurai pas une pareille
aubaine. Vous m'avez l'air d'un galant homme, et j'aimerais mieux que
vous en profitassiez qu'un autre...»
[19] Le Roi (Julien), fameux horloger, né à Tours en 1686, mort à Paris
le 20 septembre 1759, laissa quatre fils qui tous ont acquis quelque
célébrité dans les sciences et dans les arts. (BR.)
Tout en causant, le mercier avait mis sa balle à terre, l'avait ouverte,
et en avait tiré la montre, que Jacques reconnut sur-le-champ, sans en
être étonné; car s'il ne se pressait jamais, il s'étonnait rarement. Il
regarde bien la montre: Oui, se dit-il en lui-même, c'est elle... Au
porte-balle: «Vous avez raison, elle est belle, très-belle, et je sais
qu'elle est bonne...» Puis la mettant dans son gousset, il dit au
porteballe: «L'ami, grand merci!
--Comment, grand merci!
--Oui, c'est la montre de mon maître.
--Je ne connais point votre maître, cette montre est à moi, je l'ai bien
achetée et bien payée...»
Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui reprendre la
montre. Jacques s'approche de son cheval, prend un de ses pistolets, et
l'appuyant sur la poitrine du porteballe: «Retire-toi, lui dit-il, ou tu
es mort.» Le porteballe effrayé lâche prise. Jacques remonte sur son
cheval et s'achemine au petit pas vers la ville, en disant en lui-même:
«Voilà la montre recouvrée, à présent voyons à notre bourse...» Le
porteballe se hâte de refermer sa malle, la remet sur ses épaules, et
suit Jacques en criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin! au secours!
à moi! à moi!...» C'était dans la saison des récoltes: les champs
étaient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs faucilles,
s'attroupent autour de cet homme, et lui demandent où est le voleur, où
est l'assassin.
«Le voilà, le voilà là-bas.
--Quoi! celui qui s'achemine au petit pas vers la porte de la ville?
--Lui-même.
--Allez, vous êtes fou, ce n'est point là l'allure d'un voleur.
--C'en est un, c'en est un, vous dis-je, il m'a pris de force une montre
d'or...»
Ces gens ne savaient à quoi s'en rapporter, des cris du porteballe ou de
la marche tranquille de Jacques. «Cependant, ajoutait le porteballe, mes
enfants, je suis ruiné si vous ne me secourez; elle vaut trente louis
comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma montre, et s'il vient à
piquer des deux, ma montre est perdue...»
Si Jacques n'était guère à portée d'entendre ces cris, il pouvait
aisément voir l'attroupement, et n'en allait pas plus vite. Le
porteballe détermina, par l'espoir d'une récompense, les paysans à
courir après Jacques. Voilà donc une multitude d'hommes, de femmes et
d'enfants allant et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!» et le
porteballe les suivant d'aussi près que le fardeau dont il était chargé
le lui permettait, et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!...»
Ils sont entrés dans la ville, car c'est dans une ville que Jacques et
son maître avaient séjourné la veille; je me le rappelle à l'instant.
Les habitants quittent leurs maisons, se joignent aux paysans et au
porteballe, tous vont criant à l'unisson: «Au voleur! au voleur! à
l'assassin!...» Tous atteignent Jacques en même temps. Le porteballe
s'élançant sur lui, Jacques lui détache un coup de botte dont il est
renversé par terre, mais n'en criant pas moins: «Coquin, fripon,
scélérat, rends-moi ma montre; tu me la rendras, et tu n'en seras pas
moins pendu...» Jacques, gardant son sang-froid, s'adressait à la foule
qui grossissait à chaque instant, et disait: «Il y a un magistrat de
police ici, qu'on me mène chez lui: là, je ferai voir que je ne suis
point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un. Je lui ai
pris une montre, il est vrai; mais cette montre est celle de mon maître.
Je ne suis point inconnu dans cette ville: avant-hier au soir nous y
arrivâmes mon maître et moi, et nous avons séjourné chez M. le
lieutenant général, son ancien ami.» Si je ne vous ai pas dit plus tôt
que Jacques et son maître avaient passé par Conches, et qu'ils avaient
logé chez le lieutenant général de ce lieu, c'est que cela ne m'est pas
venu plus tôt. «Qu'on me conduise chez M. le lieutenant général,» disait
Jacques, et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du
cortége, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils arrivent à
la porte du lieutenant général. Jacques, son cheval et le porteballe
entrent, Jacques et le porteballe se tenant l'un l'autre à la
boutonnière. La foule reste en dehors.
Cependant, que faisait le maître de Jacques? Il s'était assoupi au bord
du grand chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, et
l'animal paissait l'herbe autour du dormeur, autant que la longueur de
la bride le lui permettait.
Aussitôt que le lieutenant général aperçut Jacques, il s'écria: «Eh!
c'est toi, mon pauvre Jacques! Qu'est-ce qui te ramène seul ici?
--La montre de mon maître: il l'avait laissée pendue au coin de la
cheminée, et je l'ai retrouvée dans la balle de cet homme; notre bourse,
que j'ai oubliée sous mon chevet, et qui se retrouvera si vous
l'ordonnez.
--Et que cela soit écrit là-haut...,» ajouta le magistrat.
À l'instant il fit appeler ses gens: à l'instant le porteballe montrant
un grand drôle de mauvaise mine, et nouvellement installé dans la
maison, dit: «Voilà celui qui m'a vendu la montre.»
Le magistrat, prenant un air sévère, dit au porteballe et à son valet:
«Vous mériteriez tous deux les galères, toi pour avoir vendu la montre,
toi pour l'avoir achetée...» À son valet: «Rends à cet homme son argent,
et mets bas ton habit sur-le-champ...» Au porteballe: «Dépêche-toi de
vider le pays, si tu ne veux pas y rester accroché pour toujours. Vous
faites tous deux un métier qui porte malheur... Jacques, à présent il
s'agit de ta bourse.» Celle qui se l'était appropriée comparut sans se
faire appeler; c'était une grande fille faite au tour. «C'est moi,
monsieur, qui ai la bourse, dit-elle à son maître; mais je ne l'ai point
volée: c'est lui qui me l'a donnée.
--Je vous ai donné ma bourse?
--Oui.
--Cela se peut, mais que le diable m'emporte si je m'en souviens...»
Le magistrat dit à Jacques: «Allons, Jacques, n'éclaircissons pas cela
davantage.
--Monsieur...
--Elle est jolie et complaisante à ce que je vois.
--Monsieur, je vous jure...
--Combien y avait-il dans la bourse?
--Environ neuf cent dix-sept livres.
--Ah! Javotte! neuf cent dix-sept livres pour une nuit, c'est beaucoup
trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse...»
La grande fille donna la bourse à son maître qui en tira un écu de six
francs: «Tenez, lui dit-il, en lui jetant l'écu, voilà le prix de vos
services; vous valez mieux, mais pour un autre que Jacques. Je vous en
souhaite deux fois autant tous les jours, mais hors de chez moi,
entendez-vous? Et toi, Jacques, dépêche-toi de remonter sur ton cheval,
et de retourner à ton maître.»
Jacques salua le magistrat et s'éloigna sans répondre, mais il disait en
lui-même: «L'effrontée! la coquine! il était donc écrit là-haut qu'un
autre coucherait avec elle, et que Jacques payerait!... Allons, Jacques,
console-toi; n'es-tu pas trop heureux d'avoir rattrapé ta bourse et la
montre de ton maître, et qu'il t'en ait si peu coûté?»
Jacques remonte sur son cheval et fend la presse qui s'était faite à
l'entrée de la maison du magistrat; mais comme il souffrait avec peine
que tant de gens le prissent pour un fripon, il affecta de tirer la
montre de sa poche et de regarder l'heure qu'il était; puis il piqua des
deux son cheval, qui n'y était pas fait, et qui n'en partit qu'avec plus
de célérité. Son usage était de le laisser aller à sa fantaisie; car il
trouvait autant d'inconvénient à l'arrêter quand il galopait, qu'à le
presser quand il marchait lentement. Nous croyons conduire le destin;
mais c'est toujours lui qui nous mène: et le destin, pour Jacques, était
tout ce qui le touchait ou l'approchait, son cheval, son maître, un
moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille. Son cheval le
conduisait donc à toutes jambes vers son maître, qui s'était assoupi sur
le bord du chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, comme je
vous l'ai dit. Alors le cheval tenait à la bride; mais lorsque Jacques
arriva, la bride était restée à sa place, et le cheval n'y tenait
plus[20]. Un fripon s'était apparemment approché du dormeur, avait
doucement coupé la bride et emmené l'animal. Au bruit du cheval de
Jacques, son maître se réveilla, et son premier mot fut: «Arrive,
arrive, maroufle! je te vais...» Là, il se mit à bâiller d'une aune.
[20] VARIANTE: «N'y était plus.»
--Bâillez, bâillez, monsieur, tout à votre aise, lui dit Jacques, mais
où est votre cheval?
--Mon cheval?
--Oui, votre cheval...»
Le maître s'apercevant aussitôt qu'on lui avait volé son cheval, se
disposait à tomber sur Jacques à grands coups de bride, lorsque Jacques
lui dit: «Tout doux, monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à me
laisser assommer; je recevrai le premier coup, mais je jure qu'au second
je pique des deux et vous laisse là...»
Cette menace de Jacques fit tomber subitement la fureur de son maître,
qui lui dit d'un ton radouci: «Et ma montre?
--La voilà.
--Et ta bourse?
--La voilà.
--Tu as été bien longtemps.
--Pas trop pour tout ce que j'ai fait. Écoutez bien. Je suis allé, je me
suis battu, j'ai ameuté tous les paysans de la campagne, j'ai ameuté
tous les habitants de la ville, j'ai été pris pour voleur de grand
chemin, j'ai été conduit chez le juge, j'ai subi deux interrogatoires,
j'ai presque fait pendre deux hommes; j'ai fait mettre à la porte un
valet, j'ai fait chasser une servante, j'ai été convaincu d'avoir couché
avec une créature que je n'ai jamais vue et que j'ai pourtant payée; et
je suis revenu.
--Et moi, en t'attendant...
--En m'attendant il était écrit là-haut que vous vous endormiriez, et
qu'on vous volerait votre cheval. Eh bien! monsieur, n'y pensons plus!
c'est un cheval perdu, et peut-être est-il écrit là-haut qu'il se
retrouvera.
--Mon cheval! mon pauvre cheval!
--Quand vous continueriez vos lamentations jusqu'à demain, il n'en sera
ni plus ni moins.
--Qu'allons-nous faire?
--Je vais vous prendre en croupe, ou, si vous l'aimez mieux, nous
quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de mon cheval,
et nous poursuivrons notre route à pied.
--Mon cheval! mon pauvre cheval!»
Ils prirent le parti d'aller à pied, le maître s'écriant de temps en
temps, mon cheval! mon pauvre cheval! et Jacques paraphrasant l'abrégé
de ses aventures. Lorsqu'il en fut à l'accusation de la fille, son
maître lui dit:
Vrai, Jacques, tu n'avais pas couché avec cette fille?
JACQUES.
Non, monsieur.
LE MAÎTRE.
Et tu l'as payée?
JACQUES.
Assurément!
LE MAÎTRE.
Je fus une fois en ma vie plus malheureux que toi.
JACQUES.
Vous payâtes après avoir couché?
LE MAÎTRE.
Tu l'as dit.
JACQUES.
Est-ce que vous ne me raconterez pas cela?
LE MAÎTRE.
Avant que d'entrer dans l'histoire de mes amours, il faut être sorti de
l'histoire des tiennes. Eh bien! Jacques, et tes amours, que je prendrai
pour les premières et les seules de ta vie, nonobstant l'aventure de la
servante du lieutenant général de Conches; car, quand tu aurais couché
avec elle, tu n'en aurais pas été l'amoureux pour cela. Tous les jours
on couche avec des femmes qu'on n'aime pas, et l'on ne couche pas avec
des femmes qu'on aime. Mais...
JACQUES.
Eh bien! mais!... qu'est-ce?
LE MAÎTRE.
Mon cheval!... Jacques, mon ami, ne te fâche pas; mets-toi à la place de
mon cheval, suppose que je t'aie perdu, et dis-moi si tu ne m'en
estimerais pas davantage si tu m'entendais m'écrier: Mon Jacques! mon
pauvre Jacques!
Jacques sourit, et dit: J'en étais, je crois, au discours de mon hôte
avec sa femme pendant la nuit qui suivit mon premier pansement. Je
reposai un peu. Mon hôte et sa femme se levèrent plus tard que de
coutume.
LE MAÎTRE.
Je le crois.
JACQUES.
À mon réveil, j'entr'ouvris doucement mes rideaux, et je vis mon hôte,
sa femme et le chirurgien, en conférence secrète vers la porte[21].
Après ce que j'avais entendu pendant la nuit, il ne me fut pas difficile
de deviner ce qui se traitait là. Je toussai. Le chirurgien dit au mari:
«Il est éveillé; compère, descendez à la cave, nous boirons un coup,
cela rend la main sûre; je lèverai ensuite mon appareil, puis nous
aviserons au reste.»
[21] VARIANTE: «Vers la fenêtre.»
La bouteille arrivée et vidée, car, en terme de l'art, boire un coup
c'est vider au moins une bouteille, le chirurgien s'approcha de mon lit,
et me dit: «Comment la nuit a-t-elle été?
--Pas mal.
--Votre bras... Bon, bon, le pouls n'est pas mauvais, il n'y a presque
plus de fièvre. Il faut voir à ce genou... Allons, commère, dit-il à
l'hôtesse qui était debout au pied de mon lit derrière le rideau,
aidez-nous...» L'hôtesse appela un de ses enfants... «Ce n'est pas un
enfant qu'il nous faut ici, c'est vous, un faux mouvement nous
apprêterait de la besogne pour un mois. Approchez.» L'hôtesse approcha,
les yeux baissés... «Prenez cette jambe, la bonne, je me charge de
l'autre. Doucement, doucement... À moi, encore un peu à moi... L'ami, un
petit tour de corps à droite,... à droite, vous dis-je, et nous y
voilà...»
Je tenais le matelas des deux mains, je grinçais les dents, la sueur me
coulait le long du visage. «L'ami, cela n'est pas doux.
--Je le sens.
--Vous y voilà. Commère, lâchez la jambe, prenez l'oreiller; approchez
la chaise, et mettez l'oreiller dessus... Trop près... Un peu plus
loin... L'ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme. Commère, passez
dans la ruelle, et tenez-le par-dessous le bras... À merveille...
Compère, ne reste-t-il rien dans la bouteille?
--Non.
--Allez prendre la place de votre femme, et qu'elle en aille chercher
une autre... Bon, bon, versez plein... Femme, laissez votre homme où il
est, et venez à côté de moi...» L'hôtesse appela encore une fois un de
ses enfants. «Eh! mort diable, je vous l'ai déjà dit, un enfant n'est
pas ce qu'il nous faut. Mettez-vous à genoux, passez la main sous le
mollet... Commère, vous tremblez comme si vous aviez fait un mauvais
coup; allons donc, du courage... La gauche sous le bas de la cuisse, là,
au-dessus du bandage... Fort bien!...» Voilà les coutures coupées, les
bandes déroulées, l'appareil levé et ma blessure à découvert. Le
chirurgien tâte en dessus, en dessous, par les côtés, et à chaque fois
qu'il me touche, il dit: «L'ignorant! l'âne! le butor! et cela se mêle
de chirurgie! Cette jambe, une jambe à couper? Elle durera autant que
l'autre: c'est moi qui vous en réponds.
--Je guérirai?
--J'en ai bien guéri d'autres.
--Je marcherai?
--Vous marcherez.
--Sans boiter?
--C'est autre chose; diable, l'ami, comme vous y allez! N'est-ce pas
assez que je vous aie sauvé votre jambe? Au demeurant, si vous boitez,
ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse?
--Beaucoup.
--Si vous en marchez un peu moins bien, vous n'en danserez que mieux...
Commère, le vin chaud... Non, l'autre d'abord: encore un petit verre, et
votre pansement n'en ira pas plus mal.»
Il boit: on apporte le vin chaud, on m'étuve, on remet l'appareil, on
m'étend dans mon lit, on m'exhorte à dormir si je puis, on ferme les
rideaux, on finit la bouteille entamée, on en remonte une autre, et la
conférence reprend entre le chirurgien, l'hôte et l'hôtesse.
L'HÔTE.
Compère, cela sera-t-il long?
LE CHIRURGIEN.
Très-long... À vous, compère.
L'HÔTE.
Mais combien? Un mois?
LE CHIRURGIEN.
Un mois! Mettez-en deux, trois, quatre, qui sait cela? La rotule est
entamée, le fémur, le tibia... À vous, commère.
L'HÔTE.
Quatre mois! miséricorde! Pourquoi le recevoir ici? Que diable
faisait-elle à sa porte?
LE CHIRURGIEN.
À moi; car j'ai bien travaillé.
L'HÔTESSE.
Mon ami, voilà que tu recommences. Ce n'est pas là ce que tu m'as promis
cette nuit; mais patience, tu y reviendras.
L'HÔTE.
Mais, dis-moi, que faire de cet homme? Encore si l'année n'était pas si
mauvaise!...
L'HÔTESSE.
Si tu voulais, j'irais chez le curé.
L'HÔTE.
Si tu y mets le pied, je te roue de coups.
LE CHIRURGIEN.
Pourquoi donc, compère? la mienne y va bien.
L'HÔTE.
C'est votre affaire.
LE CHIRURGIEN.
À ma filleule; comment se porte-t-elle?
L'HÔTESSE.
Fort bien.
LE CHIRURGIEN.
Allons, compère, à votre femme et à la mienne; ce sont deux bonnes
femmes.
L'HÔTE.
La vôtre est plus avisée; elle n'aurait pas fait la sottise...
L'HÔTESSE.
Mais, compère, il y a les soeurs grises.
LE CHIRURGIEN.
Ah! commère! un homme, un homme chez les soeurs! Et puis il y a une
petite difficulté un peu plus grande que le doigt... Buvons aux soeurs,
ce sont de bonnes filles.
L'HÔTESSE.
Et quelle difficulté?
LE CHIRURGIEN.
Votre homme ne veut pas que vous alliez chez le curé, et ma femme ne
veut pas que j'aille chez les soeurs... Mais, compère, encore un coup,
cela nous avisera peut-être. Avez-vous questionné cet homme? Il n'est
peut-être pas sans ressource.
L'HÔTE.
Un soldat!
LE CHIRURGIEN.
Un soldat a père, mère, frères, soeurs, des parents, des amis, quelqu'un
sous le ciel... Buvons encore un coup, éloignez-vous, et laissez-moi
faire.
Telle fut à la lettre la conversation du chirurgien, de l'hôte et de
l'hôtesse: mais quelle autre couleur n'aurais-je pas été le maître de
lui donner, en introduisant un scélérat parmi ces bonnes gens? Jacques
se serait vu, ou vous auriez vu Jacques au moment d'être arraché de son
lit, jeté sur un grand chemin ou dans une fondrière.--Pourquoi pas
tué?--Tué, non. J'aurais bien su appeler quelqu'un à son secours; ce
quelqu'un-là aurait été un soldat de sa compagnie: mais cela aurait pué
le _Cléveland_[22] à infecter. La vérité, la vérité!--La vérité, me
direz-vous, est souvent froide, commune et plate; par exemple, votre
dernier récit du pansement de Jacques est vrai, mais qu'y a-t-il
d'intéressant? Rien.--D'accord.--S'il faut être vrai, c'est comme
Molière, Regnard, Richardson, Sedaine; la vérité a ses côtés piquants,
qu'on saisit quand on a du génie.--Oui, quand on a du génie; mais quand
on en manque?--Quand on en manque, il ne faut pas écrire.--Et si par
malheur on ressemblait à un certain poëte que j'envoyai à
Pondichéry?--Qu'est-ce que ce poëte?--Ce poëte... Mais si vous
m'interrompez, lecteur, et si je m'interromps moi-même à tout coup, que
deviendront les amours de Jacques? Croyez-moi, laissons là le poëte...
L'hôte et l'hôtesse s'éloignèrent...--Non, non, l'histoire du poëte de
Pondichéry.--Le chirurgien s'approcha du lit de Jacques...--L'histoire
du poëte de Pondichéry, l'histoire du poëte de Pondichéry.--Un jour il
me vint un jeune poëte, comme il m'en vient tous les jours... Mais,
lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques le Fataliste
et de son maître?...--L'histoire du poëte de Pondichéry.--Après les
compliments ordinaires sur mon esprit, mon génie, mon goût, ma
bienfaisance, et autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu'il y
ait plus de vingt ans qu'on me les répète, et peut-être de bonne foi,
le jeune poëte tire un papier de sa poche: ce sont des vers, me
dit-il.--Des vers!--Oui, monsieur, et sur lesquels j'espère que vous
aurez la bonté de me dire votre avis.--Aimez-vous la vérité?--Oui,
monsieur; et je vous la demande.--Vous allez la savoir.--Quoi! vous êtes
assez bête pour croire qu'un poëte vient chercher la vérité chez
vous?--Oui.--Et pour la lui dire?--Assurément!--Sans ménagement?--Sans
doute: le ménagement le mieux apprêté ne serait qu'une offense
grossière; fidèlement interprété, il signifierait, vous êtes un mauvais
poëte; et comme je ne vous crois pas assez robuste pour entendre la
vérité, vous n'êtes encore qu'un plat homme.--Et la franchise vous a
toujours réussi?--Presque toujours... Je lis les vers de mon jeune
poëte, et je lui dis: Non-seulement vos vers sont mauvais, mais il m'est
démontré que vous n'en ferez jamais de bons.--Il faudra donc que j'en
fasse de mauvais; car je ne saurais m'empêcher d'en faire.--Voilà une
terrible malédiction! Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement
vous allez tomber? Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes, n'ont
pardonné la médiocrité aux poëtes: c'est Horace qui l'a dit[23].--Je le
sais.--Êtes-vous riche?--Non.--Êtes-vous pauvre?--Très-pauvre.--Et vous
allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poëte; vous aurez
perdu toute votre vie, vous serez vieux. Vieux, pauvre et mauvais poëte;
ah! monsieur, quel rôle!--Je le conçois, mais je suis entraîné malgré
moi... (Ici Jacques aurait dit: Mais cela est écrit là-haut.)--Avez-vous
des parents?--J'en ai.--Quel est leur état?--Ils sont
joailliers.--Feraient-ils quelque chose pour vous?--Peut-être.--Eh bien!
voyez vos parents, proposez-leur de vous avancer une pacotille de
bijoux. Embarquez-vous pour Pondichéry; vous ferez de mauvais vers sur
la route; arrivé, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous
reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu'il vous plaira, pourvu que
vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner personne... Il y
avait environ douze ans que j'avais donné ce conseil au jeune homme,
lorsqu'il m'apparut; je ne le reconnaissais pas. C'est moi, monsieur,
me dit-il, que vous avez envoyé à Pondichéry. J'y ai été, j'ai amassé là
une centaine de mille francs. Je suis revenu; je me suis remis à faire
des vers, et en voilà que je vous apporte... Ils sont toujours
mauvais?--Toujours; mais votre sort est arrangé, et je consens que vous
continuiez à faire de mauvais vers.--C'est bien mon projet...
[22] V. _Histoire de Cléveland, fils naturel de Cromwell, ou le
Philosophe anglais_, par l'abbé Prévost. 4 vol. in-12, 1732.
[23] «....... Mediocribus esse poetis,
Non homines, non Di, non concessere columnæ.»
HORAT. _de Art. Poet._, v. 373.
Le chirurgien s'étant approché du lit de Jacques, celui-ci ne lui laissa
pas le temps de parler. J'ai tout entendu, lui dit-il... Puis,
s'adressant à son maître, il ajouta... Il allait ajouter, lorsque son
maître l'arrêta. Il était las de marcher; il s'assit sur le bord du
chemin, la tête tournée vers un voyageur qui s'avançait de leur côté, à
pied, la bride de son cheval, qui le suivait, passée dans son bras.
Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu'on a volé au
maître de Jacques: et vous vous tromperez. C'est ainsi que cela
arriverait dans un roman, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de cette
manière ou autrement; mais ceci n'est point un roman, je vous l'ai déjà
dit, je crois, et je vous le répète encore. Le maître dit à Jacques:
Vois-tu cet homme qui vient à nous?
JACQUES.
Je le vois.
LE MAÎTRE.
Son cheval me paraît bon.
JACQUES.
J'ai servi dans l'infanterie, et je ne m'y connais pas.
LE MAÎTRE.
Moi, j'ai commandé dans la cavalerie, et je m'y connais.
JACQUES.
Après?
LE MAÎTRE.
Après. Je voudrais que tu allasses proposer à cet homme de nous le
céder, en payant s'entend.
JACQUES.
Cela est bien fou, mais j'y vais. Combien y voulez-vous mettre?
LE MAÎTRE.
Jusqu'à cent écus...
Jacques, après avoir recommandé à son maître de ne pas s'endormir, va à
la rencontre du voyageur, lui propose l'achat de son cheval, le paye et
l'emmène. Eh bien! Jacques, lui dit son maître, si vous avez vos
pressentiments, vous voyez que j'ai aussi les miens. Ce cheval est beau;
le marchand t'aura juré qu'il est sans défaut; mais en fait de chevaux
tous les hommes sont maquignons.
JACQUES.
Et en quoi ne le sont-ils pas?
LE MAÎTRE.
Tu le monteras et tu me céderas le tien.
JACQUES.
D'accord.
Les voilà tous les deux à cheval, et Jacques ajoutant:
Lorsque je quittai la maison, mon père, ma mère, mon parrain, m'avaient
tous donné quelque chose, chacun selon ses petits moyens; et j'avais en
réserve cinq louis, dont Jean, mon aîné, m'avait fait présent lorsqu'il
partit pour son malheureux voyage de Lisbonne... (Ici Jacques se mit à
pleurer, et son maître à lui représenter que cela était écrit là-haut.)
Il est vrai, monsieur, je me le suis dit cent fois; et avec tout cela je
ne saurais m'empêcher de pleurer...
Puis voilà Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle; et son
maître qui prend sa prise de tabac, et qui regarde à sa montre l'heure
qu'il est. Après avoir mis la bride de son cheval entre ses dents et
essuyé ses yeux avec ses deux mains, Jacques continua:
Des cinq louis de Jean, de mon engagement, et des présents de mes
parents et amis, j'avais fait une bourse dont je n'avais pas encore
soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien à point; qu'en
dites-vous, mon maître?
LE MAÎTRE.
Il était impossible que tu restasses plus longtemps dans la chaumière.
JACQUES.
Même en payant.
LE MAÎTRE.
Mais qu'est-ce que ton frère Jean était allé chercher à Lisbonne?
JACQUES.
Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer. Avec vos
questions, nous aurons fait le tour du monde avant que d'avoir atteint
la fin de mes amours.
LE MAÎTRE.
Qu'importe, pourvu que tu parles et que j'écoute? ne sont-ce pas là les
deux points importants? Tu me grondes, lorsque tu devrais me remercier.
JACQUES.
Mon frère était allé chercher le repos à Lisbonne. Jean, mon frère,
était un garçon d'esprit: c'est ce qui lui a porté malheur; il eût été
mieux pour lui qu'il eût été un sot comme moi; mais cela était écrit
là-haut. Il était écrit que le frère quêteur des Carmes qui venait dans
notre village demander des oeufs, de la laine, du chanvre, des fruits,
du vin à chaque saison, logerait chez mon père, qu'il débaucherait Jean,
mon frère, et que Jean, mon frère, prendrait l'habit de moine.
LE MAÎTRE.
Jean, ton frère, a été Carme?
JACQUES.
Oui, monsieur, et Carme déchaux. Il était actif, intelligent, chicaneur;
c'était l'avocat consultant du village. Il savait lire et écrire, et,
dès sa jeunesse, il s'occupait à déchiffrer et à copier de vieux
parchemins. Il passa par toutes les fonctions de l'ordre, successivement
portier, sommelier, jardinier, sacristain, adjoint à procure et
banquier; du train dont il y allait, il aurait fait notre fortune à
tous. Il a marié et bien marié deux de nos soeurs et quelques autres
filles du village. Il ne passait pas dans les rues, que les pères, les
mères et les enfants n'allassent à lui, et ne lui criassent: «Bonjour,
frère Jean; comment vous portez-vous, frère Jean?» Il est sûr que quand
il entrait dans une maison, la bénédiction du ciel y entrait avec lui;
et que s'il y avait une fille, deux mois après sa visite elle était
mariée. Le pauvre frère Jean! l'ambition le perdit. Le procureur de la
maison, auquel on l'avait donné pour adjoint, était vieux. Les moines
ont dit qu'il avait formé le projet de lui succéder après sa mort, que
pour cet effet il bouleversa tout le chartrier, qu'il brûla les anciens
registres, et qu'il en fit de nouveaux, en sorte qu'à la mort du vieux
procureur, le diable n'aurait vu goutte dans les titres de la
communauté. Avait-on besoin d'un papier, il fallait perdre un mois à le
chercher; encore souvent ne le trouvait-on pas. Les Pères démêlèrent la
ruse du frère Jean et son objet: ils prirent la chose au grave, et frère
Jean, au lieu d'être procureur comme il s'en était flatté, fut réduit au
pain et à l'eau, et bien discipliné jusqu'à ce qu'il eût communiqué à un
autre la clef de ses registres. Les moines sont implacables. Quand on
eut tiré de frère Jean tous les éclaircissements dont on avait besoin,
on le fit porteur de charbon dans le laboratoire où l'on distille _l'eau
des Carmes_. Frère Jean, ci-devant banquier de l'ordre et adjoint à
procure, maintenant charbonnier! Frère Jean avait du coeur, il ne put
supporter ce déchet d'importance et de splendeur, et n'attendit qu'une
occasion de se soustraire à cette humiliation.
Ce fut alors qu'il arriva dans la même maison un jeune Père qui passait
pour la merveille de l'ordre au tribunal et dans la chaire; il
s'appelait le Père Ange. Il avait de beaux yeux, un beau visage, un bras
et des mains à modeler. Le voilà qui prêche, qui prêche, qui confesse,
qui confesse; voilà les vieux directeurs quittés par leurs dévotes;
voilà ces dévotes attachées au jeune Père Ange; voilà que les veilles de
dimanches et de grandes fêtes, la boutique du Père Ange est environnée
de pénitents et de pénitentes, et que les vieux Pères attendaient
inutilement pratique dans leurs boutiques désertes: ce qui les
chagrinait beaucoup... Mais, monsieur, si je laissais là l'histoire de
frère Jean et que je reprisse celle de mes amours, cela serait peut-être
plus gai.
LE MAÎTRE.
Non, non; prenons une prise de tabac, voyons l'heure qu'il est et
poursuis.
JACQUES.
J'y consens, puisque vous le voulez...
Mais le cheval de Jacques fut d'un autre avis; le voilà qui prend tout à
coup le mors aux dents et qui se précipite dans une fondrière. Jacques a
beau le serrer des genoux et lui tenir la bride courte, du plus bas de
la fondrière, l'animal têtu s'élance et se met à grimper à toutes jambes
un monticule où il s'arrête tout court et où Jacques, tournant ses
regards autour de lui, se voit entre des fourches patibulaires.
Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces fourches de
leur gibier et de ménager à Jacques une triste reconnaissance. Si je
vous le disais, vous le croiriez peut-être, car il y a des hasards plus
singuliers, mais la chose n'en serait pas plus vraie: ces fourches
étaient vacantes.
Jacques laissa reprendre haleine à son cheval, qui de lui-même
redescendit la montagne, remonta la fondrière et replaça Jacques à côté
de son maître, qui lui dit: Ah! mon ami, quelle frayeur tu m'as causée!
je t'ai tenu pour mort... mais tu rêves; à quoi rêves-tu?
JACQUES.
À ce que j'ai trouvé là-haut.
LE MAÎTRE.
Et qu'y as-tu donc trouvé?
JACQUES.
Des fourches patibulaires, un gibet.
LE MAÎTRE.
Diable! cela est de fâcheux augure; mais rappelle-toi ta doctrine. Si
cela est écrit là-haut, tu auras beau faire, tu seras pendu, cher ami;
et si cela n'est pas écrit là-haut, le cheval en aura menti. Si cet
animal n'est pas inspiré, il est sujet à des lubies; il faut y prendre
garde...
Après un moment de silence, Jacques se frotta le front et secoua ses
oreilles, comme on fait lorsqu'on cherche à écarter de soi une idée
fâcheuse, et reprit brusquement:
Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et résolurent, à quelque prix
et par quelque voie que ce fût, de se défaire d'une jeune barbe qui les
humiliait. Savez-vous ce qu'ils firent?... Mon maître, vous ne m'écoutez
pas.
LE MAÎTRE.
Je t'écoute, je t'écoute: continue.
JACQUES.
Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme eux. Ce vieux
coquin accusa le jeune Père d'avoir pris des libertés avec une de ses
dévotes dans le parloir, et assura, par serment, qu'il l'avait vu.
Peut-être cela était-il vrai, peut-être cela était-il faux: que
sait-on? Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le lendemain de cette
accusation, le prieur de la maison fut assigné au nom d'un chirurgien
pour être satisfait des remèdes qu'il avait administrés et des soins
qu'il avait donnés à ce scélérat de portier dans le cours d'une maladie
galante... Mon maître, vous ne m'écoutez pas, et je sais ce qui vous
distrait, je gage que ce sont ces fourches patibulaires.
LE MAÎTRE.
Je ne saurais en disconvenir.
JACQUES.
Je surprends vos yeux attachés sur mon visage; est-ce que vous me
trouvez l'air sinistre?
LE MAÎTRE.
Non, non.
JACQUES.
C'est-à-dire, oui, oui. Eh bien! si je vous fais peur, nous n'avons qu'à
nous séparer.
LE MAÎTRE.
Allons donc, Jacques, vous perdez l'esprit; est-ce que vous n'êtes pas
sûr de vous?
JACQUES.
Non, monsieur; et qui est-ce qui est sûr de soi?
LE MAÎTRE.
Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l'honnête Jacques, ne se sent
pas là de l'horreur pour le crime?... Allons, Jacques, finissons cette
dispute et reprenez votre récit.
JACQUES.
En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier, on se crut
autorisé à faire mille diableries, mille méchancetés à ce pauvre Père
Ange dont la tête parut se déranger. Alors on appela un médecin qu'on
corrompit et qui attesta que ce religieux était fou et qu'il avait
besoin de respirer l'air natal. S'il n'eût été question que d'éloigner
ou d'enfermer le Père Ange, c'eût été une affaire bientôt faite; mais
parmi les dévotes dont il était la coqueluche, il y avait de grandes
dames à ménager. On leur parlait de leur directeur avec une
commisération hypocrite: «Hélas! ce pauvre Père Ange, c'est bien
dommage! c'était l'aigle de notre communauté.--Qu'est-ce qui lui est
donc arrivé?» À cette question on ne répondait qu'en poussant un profond
soupir et en levant les yeux au ciel; si l'on insistait, on baissait la
tête et l'on se taisait. À cette singerie l'on ajoutait quelquefois: «Ô
Dieu! qu'est-ce de nous!... Il a encore des moments surprenants... des
éclairs de génie... Cela reviendra peut-être, mais il y a peu
d'espoir... Quelle perte pour la religion!...» Cependant les mauvais
procédés redoublaient; il n'y avait rien qu'on ne tentât pour amener le
Père Ange au point où on le disait; et on y aurait réussi si frère Jean
ne l'eût pris en pitié. Que vous dirai-je de plus? Un soir que nous
étions tous endormis, nous entendîmes frapper à notre porte: nous nous
levons; nous ouvrons au Père Ange et à mon frère déguisés. Ils passèrent
le jour suivant dans la maison; le lendemain, dès l'aube du jour, ils
décampèrent. Ils s'en allaient les mains bien garnies; car Jean, en
m'embrassant, me dit: «J'ai marié tes soeurs; si j'étais resté dans le
couvent, deux ans de plus, ce que j'y étais, tu serais un des gros
fermiers du canton: mais tout a changé, et voilà ce que je puis faire
pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu
t'en ressentiras...» puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont
je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des filles du
village, qu'il avait mariée et qui venait d'accoucher d'un gros garçon
qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d'eau.
LE MAÎTRE, sa tabatière ouverte et sa montre replacée.
Et qu'allaient-ils faire à Lisbonne?
JACQUES.
Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux; être
écrasés, engloutis, brûlés; comme il était écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
Ah! les moines! les moines!
JACQUES.
Le meilleur ne vaut pas grand argent.
LE MAÎTRE.
Je le sais mieux que toi.
JACQUES.
Est-ce que vous avez passé par leurs mains?
LE MAÎTRE.
Une autre fois je te dirai cela.
JACQUES.
Mais pourquoi est-ce qu'ils sont si méchants?
LE MAÎTRE.
Je crois que c'est parce qu'ils sont moines... Et puis revenons à tes
amours.
JACQUES.
Non, monsieur, n'y revenons pas.
LE MAÎTRE.
Est-ce que tu ne veux plus que je les sache?
JACQUES.
Je le veux toujours; mais le destin, lui, ne le veut pas. Est-ce que
vous ne voyez pas qu'aussitôt que j'en ouvre la bouche, le diable s'en
mêle, et qu'il survient toujours quelque incident qui me coupe la
parole? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela est écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
Essaye, mon ami.
JACQUES.
Mais si vous commenciez l'histoire des vôtres, peut-être que cela
romprait le sortilége et qu'ensuite les miennes en iraient mieux. J'ai
dans la tête que cela tient à cela; tenez, monsieur, il me semble
quelquefois que le destin me parle.
LE MAÎTRE.
Et tu te trouves toujours bien de l'écouter?
JACQUES.
Mais, oui, témoin le jour qu'il me dit que votre montre était sur le dos
du porteballe...
Le maître se mit à bâiller; en bâillant il frappait de la main sur sa
tabatière, et en frappant sur sa tabatière, il regardait au loin, et en
regardant au loin, il dit à Jacques: Ne vois-tu pas quelque chose sur ta
gauche?
JACQUES.
Oui, et je gage que c'est quelque chose qui ne voudra pas que je
continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre...
Jacques avait raison. Comme la chose qu'ils voyaient venait à eux et
qu'ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la
distance; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par
quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient
la tête et qui descendaient jusqu'à leurs pieds; derrière, deux
domestiques en noir; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un
cheval noir, caparaçonné de noir; sur le siége du char un cocher noir,
le chapeau rabattu et entouré d'un long crêpe qui pendait le long de son
épaule gauche; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses
guides et conduisait moins ses chevaux qu'ils ne le conduisaient. Voilà
nos deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. À
l'instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutôt qu'il n'en
descend, s'arrache les cheveux, se roule à terre en criant: «Mon
capitaine! mon pauvre capitaine! c'est lui, je n'en saurais douter,
voilà ses armes...» Il y avait, en effet, dans le char, un long cercueil
sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une épée avec un cordon,
et à côté du cercueil un prêtre, son bréviaire à la main et psalmodiant.
Le char allait toujours, Jacques le suivait en se lamentant, le maître
suivait Jacques en jurant, et les domestiques certifiaient à Jacques que
ce convoi était celui de son capitaine, décédé dans la ville voisine,
d'où on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce
militaire avait été privé, par la mort d'un autre militaire, son ami,
capitaine au même régiment, de la satisfaction de se battre au moins une
fois par semaine, il en était tombé dans une mélancolie qui l'avait
éteint au bout de quelques mois. Jacques, après avoir payé à son
capitaine le tribut d'éloges, de regrets et de larmes qu'il lui devait,
fit excuse à son maître, remonta sur son cheval, et ils allaient en
silence.
Mais, pour Dieu, l'auteur, me dites-vous, où allaient-ils?... Mais, pour
Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu'on sait où l'on va? Et vous,
où allez-vous? Faut-il que je vous rappelle l'aventure d'Ésope? Son
maître Xantippe lui dit un soir d'été ou d'hiver, car les Grecs se
baignaient dans toutes les saisons: «Ésope, va au bain; s'il y a peu de
monde nous nous baignerons...» Ésope part. Chemin faisant il rencontre
la patrouille d'Athènes. «Où vas-tu?--Où je vais? répond Ésope, je n'en
sais rien.--Tu n'en sais rien? marche en prison.--Eh bien! reprit
Ésope, ne l'avais-je pas bien dit que je ne savais où j'allais? je
voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison...» Jacques
suivait son maître comme vous le vôtre; son maître suivait le sien comme
Jacques le suivait.--Mais, qui était le maître du maître de
Jacques?--Bon, est-ce qu'on manque de maître dans ce monde? Le maître de
Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de maîtres du
maître de Jacques, il fallait qu'il n'y en eût pas un bon; car d'un jour
à l'autre il en changeait.--Il était homme.--Homme passionné comme vous,
lecteur; homme curieux comme vous, lecteur; homme importun comme vous,
lecteur; homme questionneur comme vous, lecteur.--Et pourquoi
questionnait-il?--Belle question! Il questionnait pour apprendre et pour
redire, comme vous, lecteur...
Le maître dit à Jacques: Tu ne me parais pas disposé à reprendre
l'histoire de tes amours.
JACQUES.
Mon pauvre capitaine! il s'en va où nous allons tous, et où il est bien
extraordinaire qu'il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi!... Ahi!...
LE MAÎTRE.
Mais, Jacques, vous pleurez, je crois?... «Pleurez sans contrainte,
parce que vous pouvez pleurer sans honte; sa mort vous affranchit des
bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant sa vie. Vous n'avez
pas les mêmes raisons de dissimuler votre peine que celles que vous
aviez de dissimuler votre bonheur; on ne pensera pas à tirer de vos
larmes les conséquences qu'on eût tirées de votre joie. On pardonne au
malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat,
et, tout bien considéré, il vaut mieux déceler une faiblesse que se
laisser soupçonner d'un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour
être moins douloureuse, je la veux violente pour être moins longue.
Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu'il était: sa pénétration à
sonder les matières les plus profondes; sa subtilité à discuter les plus
délicates; son goût solide qui l'attachait aux plus importantes; la
fécondité qu'il jetait dans les plus stériles; avec quel art il
défendait les accusés: son indulgence lui donnait mille fois plus
d'esprit que l'intérêt ou l'amour-propre n'en donnait au coupable; il
n'était sévère que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux
fautes légères qui lui échappaient, il s'occupait avec toute la
méchanceté d'un ennemi à se les exagérer, et avec tout l'esprit d'un
jaloux à rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des
motifs qui l'avaient peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos
regrets d'autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à
l'ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y
soumettrons lorsqu'il lui plaira de disposer de nous; acceptons l'arrêt
du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous l'accepterons sans
résistance lorsqu'il se prononcera contre nous. Les devoirs de la
sépulture ne sont pas les derniers devoirs des âmes. La terre qui se
remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant; mais
votre âme conservera toute sa sensibilité.»
JACQUES.
Mon maître, cela est fort beau; mais à quoi diable cela revient-il? J'ai
perdu mon capitaine, j'en suis désolé; et vous me détachez, comme un
perroquet, un lambeau de la consolation d'un homme ou d'une femme à une
autre femme qui a perdu son amant.
LE MAÎTRE.
Je crois que c'est d'une femme.
JACQUES.
Moi, je crois que c'est d'un homme. Mais que ce soit d'un homme ou d'une
femme, encore une fois, à quoi diable cela revient-il? Est-ce que vous
me prenez pour la maîtresse de mon capitaine? Mon capitaine, monsieur,
était un brave homme; et moi, j'ai toujours été un honnête garçon.
LE MAÎTRE.
Jacques, qui est-ce qui vous le dispute?
JACQUES.
À quoi diable revient donc votre consolation d'un homme ou d'une femme à
une autre femme? À force de vous le demander, vous me le direz
peut-être.
LE MAÎTRE.
Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.
JACQUES.
J'y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas; j'en
aurais pour jusqu'au jugement dernier.
LE MAÎTRE.
Jacques, il m'a paru que vous m'écoutiez avec attention tandis que je
lisais.
JACQUES.
Est-ce qu'on peut la refuser au ridicule?
LE MAÎTRE.
Fort bien, Jacques!
JACQUES.
Peu s'en est fallu que je n'aie éclaté à l'endroit des bienséances
rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon capitaine, et dont
j'avais été affranchi par sa mort.
LE MAÎTRE.
Fort bien, Jacques! J'ai donc fait ce que je m'étais proposé. Dites-moi
s'il était possible de s'y prendre mieux pour vous consoler. Vous
pleuriez: si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en
serait-il arrivé? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que
j'aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le
ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s'en est
suivie. À présent convenez que la pensée de votre capitaine est aussi
loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile.
Partant, je pense que vous pouvez reprendre l'histoire de vos amours.
JACQUES.
Je le pense aussi.
«Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d'ici?
--À un bon quart de lieue au moins.
--Êtes-vous un peu commodément logé?
--Assez commodément.
--Pourriez-vous disposer d'un lit?
--Non.
--Quoi! pas même en payant, en payant bien?
--Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l'ami, vous ne
me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer.
--C'est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous?
--Très-bien. J'ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie; j'ai
une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous lève un
appareil aussi bien que moi.
--Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos
soins?
--Le chirurgien dit en se grattant l'oreille: Pour le logement... la
nourriture... les soins... Mais qui est-ce qui me répondra du payement?
--Je payerai tous les jours.
--Voilà ce qui s'appelle parler, cela...»
Mais, monsieur, je crois que vous ne m'écoutez pas.
LE MAÎTRE.
Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne
sera peut-être pas la dernière, sans être écouté.
JACQUES.
Quand on n'écoute pas celui qui parle, c'est qu'on ne pense à rien, ou
qu'on pense à autre chose que ce qu'il dit: lequel des deux
faisiez-vous?
LE MAÎTRE.
Le dernier. Je rêvais à ce qu'un des domestiques noirs qui suivait le
char funèbre te disait, que ton capitaine avait été privé, par la mort
de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu
compris quelque chose à cela?
JACQUES.
Assurément!
LE MAÎTRE.
C'est pour moi une énigme que tu m'obligerais de m'expliquer.
JACQUES.
Et que diable cela vous fait-il?
LE MAÎTRE.
Peu de chose; mais quand tu parleras, tu veux apparemment être écouté?
JACQUES.
Cela va sans dire.
LE MAÎTRE.
Eh bien! en conscience, je ne saurais t'en répondre, tant que cet
inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je
t'en prie.
JACQUES.
À la bonne heure! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m'interromprez
plus.
LE MAÎTRE.
À tout hasard, je te le jure.
JACQUES.
C'est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mérite, un
des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu hétéroclite, avait
rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps, bon homme
aussi, galant homme aussi, homme de mérite aussi, aussi bon officier que
lui, mais homme aussi hétéroclite que lui...
Jacques était à entamer l'histoire de son capitaine, lorsqu'ils
entendirent une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux qui
s'acheminaient derrière eux. C'était le même char lugubre qui revenait
sur ses pas. Il était entouré... De gardes de la Ferme?--Non.--De
cavaliers de maréchaussée? Peut-être. Quoi qu'il en soit, ce cortége
était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains liées
derrière le dos; du cocher noir, les mains liées derrière le dos; et des
deux valets noirs, les mains liées derrière le dos. Qui fut bien
surpris? Ce fut Jacques, qui s'écria: «Mon capitaine, mon pauvre
capitaine n'est pas mort! Dieu soit loué!...» Puis Jacques tourne bride,
pique des deux, s'avance à toutes jambes au-devant du prétendu convoi.
Il n'en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les
cavaliers de maréchaussée le couchent en joue, et lui crient: «Arrête,
retourne sur tes pas, ou tu es mort...» Jacques s'arrêta tout court,
consulta le destin dans sa tête; il lui sembla que le destin lui disait:
Retourne sur tes pas: ce qu'il fit. Son maître lui dit: Eh bien!
Jacques, qu'est-ce?
JACQUES.
Ma foi, je n'en sais rien.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi?
JACQUES.
Je n'en sais pas davantage.
LE MAÎTRE.
Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bière
de marchandises prohibées, et qu'ils auront été vendus à la Ferme par
les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.
JACQUES.
Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?
LE MAÎTRE.
Ou c'est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil, que sait-on, une
femme, une fille, une religieuse; ce n'est pas le linceul qui fait le
mort.
JACQUES.
Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?
LE MAÎTRE.
Ce sera tout ce qu'il te plaira; mais achève-moi l'histoire de ton
capitaine.
JACQUES.
Vous tenez encore à cette histoire? Mais peut-être que mon capitaine est
encore vivant.
LE MAÎTRE.
Qu'est-ce que cela fait à la chose?
JACQUES.
Je n'aime pas à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps
exposé à rougir du bien et du mal qu'on en a dit; du bien qu'ils gâtent,
du mal qu'ils réparent.
LE MAÎTRE.
Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer; dis la chose comme elle
est.
JACQUES.
Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût,
ses passions, d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue? Dis la chose
comme elle est!... Cela n'arrive peut-être pas deux fois en un jour dans
toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé
que celui qui parle? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en
un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.
LE MAÎTRE.
Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue
et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire!
Cependant, dis comme toi, je t'écouterai comme moi, et je t'en croirai
comme je pourrai.
JACQUES.
Mon cher maître, la vie se passe en quiproquo. Il y a les quiproquo
d'amour, les quiproquo d'amitié, les quiproquo de politique, de finance,
d'église, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris...
LE MAÎTRE.
Eh! laisse là ces quiproquo, et tâche de t'apercevoir que c'est en faire
un grossier que de t'embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu'il
s'agit d'un fait historique. L'histoire de ton capitaine?
JACQUES.
Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le
dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien, qui soit jugé
comme on l'a fait.
LE MAÎTRE.
Il n'y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant
de paradoxes que la tienne.
JACQUES.
Et quel mal y aurait-il à cela? Un paradoxe n'est pas toujours une
fausseté.
LE MAÎTRE.
Il est vrai.
JACQUES.
Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n'était bruit dans la
ville que d'une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. Le
Pelletier, homme pénétré d'une si profonde commisération pour les
malheureux, qu'après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une
fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte
en porte chercher dans la bourse d'autrui des secours qu'il n'était plus
en état de puiser dans la sienne.
LE MAÎTRE.
Et tu crois qu'il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-là?
JACQUES.
Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches, sans exception, le
regardaient comme une espèce de fou; et peu s'en fallut que ses proches
ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous
rafraîchissions dans une auberge, une foule d'oisifs s'était rassemblée
autour d'une espèce d'orateur, le barbier de la rue, et lui disait:
«Vous y étiez, vous; racontez-nous comment la chose s'est passée.
--Très-volontiers, répondit l'orateur du coin, qui ne demandait pas
mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison
fait face à l'église des Capucins, était sur sa porte; M. Le Pelletier
l'aborde et lui dit: «Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour
mes amis? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres, comme vous savez.
«--Non, pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier.»
«M. Le Pelletier insiste. «Si vous saviez en faveur de qui je sollicite
votre charité! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher, et qui n'a
pas un guenillon pour entortiller son enfant.
«--Je ne saurais.
«--C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et
que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.
«--Je ne saurais.
«--C'est un manoeuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient
de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud.
«--Je ne saurais, vous dis-je.
«--Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que
jamais vous n'aurez l'occasion de faire une action plus méritoire.
«--Je ne saurais, je ne saurais.
«--Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot!...
«--Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux donner, je
ne me fais pas prier...»
«Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son
magasin, où M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin dans son
arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son appartement; là, M.
Aubertot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un
soufflet...»
Alors mon capitaine se lève brusquement, et dit à l'orateur: «Et il ne
le tua pas?
--Non, monsieur; est-ce qu'on tue comme cela?
--Un soufflet, morbleu! un soufflet! Et que fit-il donc?
--Ce qu'il fit après son soufflet reçu? il prit un air riant, et dit à
M. Aubertot: «Cela c'est pour moi; mais mes pauvres?...»
À ce mot tous les auditeurs s'écrièrent d'admiration, excepté mon
capitaine qui leur disait: «Votre M. Le Pelletier, messieurs, n'est
qu'un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette
épée aurait fait prompte justice, si j'avais été là; et votre Aubertot
aurait été bien heureux, s'il ne lui en avait coûté que le nez et les
deux oreilles.»
L'orateur lui répliqua: «Je vois, monsieur, que vous n'auriez pas laissé
le temps à l'homme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux
pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.
--Non certes!
--Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien; vous
n'avez pas les mêmes idées du soufflet.
--La joue de tous les hommes d'honneur est la même.
--Ce n'est pas tout à fait l'avis de l'Évangile.
--L'Évangile est dans mon coeur et dans mon fourreau, et je n'en connais
pas d'autre...»
Le vôtre, mon maître, est je ne sais où; le mien est écrit là-haut;
chacun apprécie l'injure et le bienfait à sa manière; et peut-être n'en
portons-nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.
LE MAÎTRE.
Après, maudit bavard, après...
Lorsque le maître de Jacques avait pris de l'humeur, Jacques se taisait,
se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos,
lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la
lecture d'un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C'est
précisément ce qui lui arriva lorsqu'il dit: Mon cher maître...
LE MAÎTRE.
Ah! la parole t'est enfin revenue. Je m'en réjouis pour tous les deux,
car je commençais à m'ennuyer de ne te pas entendre, et toi de ne pas
parler. Parle donc...
Jacques allait commencer l'histoire de son capitaine, lorsque, pour la
seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la grande route
à droite, l'emporte à travers une longue plaine, à un bon quart de lieue
de distance, et s'arrête tout court entre des fourches patibulaires...
Entre des fourches patibulaires! Voilà une singulière allure de cheval
de mener son cavalier au gibet!... «Qu'est-ce que cela signifie? disait
Jacques. Est-ce un avertissement du destin?
LE MAÎTRE.
Mon ami, n'en doutez pas. Votre cheval est inspiré, et le fâcheux, c'est
que tous ces pronostics, inspirations, avertissements d'en haut par
rêves, par apparitions, ne servent à rien: la chose n'en arrive pas
moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon
état, d'arranger vos petites affaires et de me dépêcher, le plus vite
que vous pourrez, l'histoire de votre capitaine et celle de vos amours,
car je serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous
vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela
remédierait-il? à rien. L'arrêt du destin, prononcé deux fois par votre
cheval, s'accomplira. Voyez, n'avez-vous rien à restituer à personne?
Confiez-moi vos dernières volontés, et soyez sûr qu'elles seront
fidèlement remplies. Si vous m'avez pris quelque chose, je vous le
donne; demandez-en seulement pardon à Dieu, et pendant le temps plus ou
moins court que nous avons encore à vivre ensemble, ne me volez plus.
JACQUES.
J'ai beau revenir sur le passé, je n'y vois rien à démêler avec la
justice des hommes. Je n'ai ni tué, ni volé, ni violé.
LE MAÎTRE.
Tant pis; à tout prendre, j'aimerais mieux que le crime fût commis qu'à
commettre, et pour cause.
JACQUES.
Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte, mais pour le
compte d'un autre, que je serai pendu.
LE MAÎTRE.
Cela se peut.
JACQUES.
Ce n'est peut-être qu'après ma mort que je serai pendu.
LE MAÎTRE.
Cela se peut encore.
JACQUES.
Je ne serai peut-être pas pendu du tout.
LE MAÎTRE.
J'en doute.
JACQUES.
Il est peut-être écrit là-haut que j'assisterai seulement à la potence
d'un autre; et cet autre-là, qui sait qui il est? s'il est proche, ou
s'il est loin?
LE MAÎTRE.
Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut, et que votre
cheval le dit; mais ne soyez pas insolent: finissez vos conjectures
impertinentes, et faites-moi vite l'histoire de votre capitaine.
JACQUES.
Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de fort honnêtes
gens: c'est un quiproquo de justice.
LE MAÎTRE.
Ces quiproquo-là sont affligeants. Parlons d'autre chose.
Jacques, un peu rassuré par les interprétations diverses qu'il avait
trouvées au pronostic du cheval, dit:
Quand j'entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près égaux
d'âge, de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine était l'un
des deux. La seule différence qu'il y eût entre eux, c'est que l'un
était riche et que l'autre ne l'était pas. Mon capitaine était le riche.
Cette conformité devait produire ou la sympathie, ou l'antipathie la
plus forte: elle produisit l'une et l'autre...
Ici Jacques s'arrêta, et cela lui arriva plusieurs fois dans le cours de
son récit, à chaque mouvement de tête que son cheval faisait de droite
et de gauche. Alors, pour continuer, il reprenait sa dernière phrase,
comme s'il avait eu le hoquet.
... Elle produisit l'une et l'autre. Il y avait des jours où ils étaient
les meilleurs amis du monde, et d'autres où ils étaient ennemis mortels.
Les jours d'amitié ils se cherchaient, ils se fêtaient, ils
s'embrassaient, ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs,
leurs besoins; ils se consultaient sur leurs affaires les plus
secrètes, sur leurs intérêts domestiques, sur leurs espérances, sur
leurs craintes, sur leurs projets d'avancement. Le lendemain, se
rencontraient-ils? ils passaient l'un à côté de l'autre sans se
regarder, ou ils se regardaient fièrement, ils s'appelaient Monsieur,
ils s'adressaient des mots durs, ils mettaient l'épée à la main et se
battaient. S'il arrivait que l'un des deux fût blessé, l'autre se
précipitait sur son camarade, pleurait, se désespérait, l'accompagnait
chez lui et s'établissait à côté de son lit jusqu'à ce qu'il fût guéri.
Huit jours, quinze jours, un mois après, c'était à recommencer, et l'on
voyait, d'un instant à un autre, deux braves gens... deux braves gens,
deux amis sincères, exposés à périr par la main l'un de l'autre, et le
mort n'aurait certainement pas été le plus à plaindre des deux. On leur
avait parlé plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite; moi-même,
à qui mon capitaine avait permis de parler, je lui disais: «Mais,
monsieur, s'il vous arrivait de le tuer?» À ces mots, il se mettait à
pleurer et se couvrait les yeux de ses mains; il courait dans son
appartement comme un fou. Deux heures après, ou son camarade le ramenait
chez lui blessé, ou il rendait le même service à son camarade. Ni mes
remontrances... ni mes remontrances, ni celles des autres n'y faisaient
rien; on n'y trouva de remède qu'à les séparer. Le ministre de la guerre
fut instruit d'une persévérance si singulière dans des extrémités si
opposées, et mon capitaine nommé à un commandement de place, avec
injonction expresse de se rendre sur-le-champ à son poste, et défense de
s'en éloigner; une autre défense fixa son camarade au régiment... Je
crois que ce maudit cheval me fera devenir fou... À peine les ordres du
ministre furent-ils arrivés, que mon capitaine, sous prétexte d'aller
remercier de la faveur qu'il venait d'obtenir, partit pour la cour,
représenta qu'il était riche et que son camarade indigent avait le même
droit aux grâces du roi; que le poste qu'on venait de lui accorder
récompenserait les services de son ami, suppléerait à son peu de
fortune, et qu'il en serait, lui, comblé de joie. Comme le ministre
n'avait eu d'autre intention que de séparer ces deux hommes bizarres, et
que les procédés généreux touchent toujours, il fut arrêté... Maudite
bête, tiendras-tu ta tête droite?... Il fut arrêté que mon capitaine
resterait au régiment, et que son camarade irait occuper le commandement
de place.
À peine furent-ils séparés, qu'ils sentirent le besoin qu'ils avaient
l'un de l'autre; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon
capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l'air natal;
mais à deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se déguise en
paysan et s'achemine vers la place que son ami commandait. Il paraît que
c'était une démarche concertée entre eux. Il arrive... Va donc où tu
voudras! Y a-t-il encore là quelque gibet qu'il te plaise de visiter?...
Riez bien, monsieur; cela est en effet très-plaisant... Il arrive; mais
il était écrit là-haut que, quelques précautions qu'ils prissent pour
cacher la satisfaction qu'ils avaient de se revoir et ne s'aborder
qu'avec les marques extérieures de la subordination d'un paysan à un
commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se
rencontreraient par hasard à leur entrevue et qui seraient instruits de
leur aventure, prendraient des soupçons et iraient prévenir le major de
la place.
Celui-ci, homme prudent, sourit de l'avis, mais ne laissa pas d'y
attacher toute l'importance qu'il méritait. Il mit des espions autour du
commandant. Leur premier rapport fut que le commandant sortait peu, et
que le paysan ne sortait point du tout. Il était impossible que ces deux
hommes vécussent ensemble huit jours de suite, sans que leur étrange
manie les reprît; ce qui ne manqua pas d'arriver.
Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant; il ne tiendrait qu'à moi
de donner un coup de fouet aux chevaux qui traînent le carrosse drapé de
noir, d'assembler, à la porte du gîte prochain, Jacques, son maître, les
gardes des Fermes ou les cavaliers de maréchaussée avec le reste de leur
cortége; d'interrompre l'histoire du capitaine de Jacques et de vous
impatienter à mon aise; mais pour cela il faudrait mentir, et je n'aime
pas le mensonge, à moins qu'il ne soit utile et forcé. Le fait est que
Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé, et que Jacques,
toujours inquiet de l'allure de son cheval, continua son récit:
Un jour, les espions rapportèrent au major qu'il y avait eu une
contestation fort vive entre le commandant et le paysan; qu'ensuite ils
étaient sortis, le paysan marchant le premier, le commandant ne le
suivant qu'à regret, et qu'ils étaient entrés chez un banquier de la
ville, où ils étaient encore.
On apprit dans la suite que, n'espérant plus de se revoir, ils avaient
résolu de se battre à toute outrance, et que, sensible aux devoirs de la
plus tendre amitié, au moment même de la férocité la plus inouïe, mon
capitaine qui était riche, comme je vous l'ai dit... mon capitaine, qui
était riche, avait exigé de son camarade qu'il acceptât une lettre de
change de vingt-quatre mille livres, qui lui assurât de quoi vivre chez
l'étranger, au cas qu'il fût tué, celui-ci protestant qu'il ne se
battrait point sans ce préalable; l'autre répondant à cette offre:
«Est-ce que tu crois, mon ami, que si je te tue, je te survivrai?...»
J'espère, monsieur, que vous ne me condamnerez pas à finir notre voyage
sur ce bizarre animal...
Ils sortaient de chez le banquier, et ils s'acheminaient vers les portes
de la ville, lorsqu'ils se virent entourés du major et de quelques
officiers. Quoique cette rencontre eût l'air d'un incident fortuit, nos
deux amis, nos deux ennemis, comme il vous plaira de les appeler, ne s'y
méprirent pas. Le paysan se laissa reconnaître pour ce qu'il était. On
alla passer la nuit dans une maison écartée. Le lendemain, dès la pointe
du jour, mon capitaine, après avoir embrassé plusieurs fois son
camarade, s'en sépara pour ne plus le revoir. À peine fut-il arrivé dans
son pays, qu'il mourut.
LE MAÎTRE.
Et qui est-ce qui t'a dit qu'il était mort?
JACQUES.
Et ce cercueil? et ce carrosse à ses armes? Mon pauvre capitaine est
mort, je n'en doute pas.
LE MAÎTRE.
Et ce prêtre les mains liées sur le dos; et ces gens les mains liées sur
le dos; et ces gardes de la Ferme ou ces cavaliers de maréchaussée; et
ce retour du convoi vers la ville? Ton capitaine est vivant, je n'en
doute pas; mais ne sais-tu rien de son camarade?
JACQUES.
L'histoire de son camarade est une belle ligne du grand rouleau ou de ce
qui est écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
J'espère...
Le cheval de Jacques ne permit pas à son maître d'achever; il part comme
un éclair, ne s'écartant ni à droite ni à gauche, suivant la grande
route. On ne vit plus Jacques; et son maître, persuadé que le chemin
aboutissait à des fourches patibulaires, se tenait les côtés de rire. Et
puisque Jacques et son maître ne sont bons qu'ensemble et ne valent rien
séparés non plus que Don Quichotte sans Sancho et Richardet sans
Ferragus, ce que le continuateur de Cervantès[24] et l'imitateur de
l'Arioste, monsignor Forti-Guerra[25], n'ont pas assez compris, lecteur,
causons ensemble jusqu'à ce qu'ils se soient rejoints.
[24] Avellaneda (Alonzo-Fernandez d') fit imprimer en 1614, à Tarragone,
une suite de _Don Quichotte_. Cet ouvrage, peu estimé, a cependant été
traduit en 1704 par Le Sage, sous le titre _de Nouvelles Aventures de
Don Quichotte_. (BR.)
[25] Forti-Guerra ou Forte-Guerri, né à Pistoie en 1674, mort le 17
février 1735, fit en très-peu de temps son poëme de _Ricciardetto_
(Richardet), dont il composa en un seul jour le premier chant, voulant
prouver par là combien il était facile de réussir dans le genre de
l'Arioste. Le _Richardet_ fut imprimé en 1738, trois ans après la mort
de l'auteur; il a été traduit ou plutôt imité en vers français par
Dumourier, 1766, et par Mancini-Nivernois, Paris, 1796. (BR.)
Vous allez prendre l'histoire du capitaine de Jacques pour un conte, et
vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu'il l'a racontée à son
maître; tel fut le récit que j'en avais entendu faire aux Invalides, je
ne sais en quelle année, le jour de Saint-Louis, à table chez un
monsieur de Saint-Étienne, major de l'hôtel; et l'historien qui parlait
en présence de plusieurs autres officiers de la maison, qui avaient
connaissance du fait, était un personnage grave qui n'avait point du
tout l'air d'un badin. Je vous le répète donc pour ce moment et pour la
suite: soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet
entretien de Jacques et de son maître le vrai pour le faux, le faux pour
le vrai. Vous voilà bien averti, et je m'en lave les mains.--Voilà, me
direz-vous, deux hommes bien extraordinaires!--Et c'est là ce qui vous
met en défiance? Premièrement, la nature est si variée, surtout dans les
instincts et les caractères, qu'il n'y a rien de si bizarre dans
l'imagination d'un poëte dont l'expérience et l'observation ne vous
offrissent le modèle dans la nature. Moi, qui vous parle, j'ai rencontré
le pendant du _Médecin malgré lui_, que j'avais regardé jusque-là comme
la plus folle et la plus gaie des fictions.--Quoi! le pendant du mari à
qui sa femme dit: J'ai trois enfants sur les bras; et qui lui répond:
Mets-les à terre... Ils me demandent du pain: donne-leur le
fouet!--Précisément. Voici son entretien avec ma femme.
«Vous voilà, monsieur Gousse?
--Non, madame, je ne suis pas un autre.
--D'où venez-vous?
--D'où j'étais allé.
--Qu'avez-vous fait là?
--J'ai raccommodé un moulin qui allait mal.
--À qui appartenait ce moulin?
--Je n'en sais rien; je n'étais pas allé pour raccommoder le meunier.
--Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage; pourquoi sous cet habit,
qui est très-propre, une chemise sale?
--C'est que je n'en ai qu'une.
--Et pourquoi n'en avez-vous qu'une?
--C'est que je n'ai qu'un corps à la fois.
--Mon mari n'y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de dîner ici.
--Non, puisque je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit.
--Comment se porte votre femme?
--Comme il lui plaît; c'est son affaire.
--Et vos enfants?
--À merveille!
--Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si belle
peau?
--Beaucoup mieux que les autres; il est mort.
--Leur apprenez-vous quelque chose?
--Non, madame.
--Quoi! ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme?
--Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme.
--Et pourquoi cela?
--C'est qu'on ne m'a rien appris, et que je n'en suis pas plus ignorant.
S'ils ont de l'esprit, ils feront comme moi; s'ils sont sots, ce que je
leur apprendrais ne les rendrait que plus sots...»
Si vous rencontrez jamais cet original, il n'est pas nécessaire de le
connaître pour l'aborder. Entraînez-le dans un cabaret, dites-lui votre
affaire, proposez-lui de vous suivre à vingt lieues, il vous suivra;
après l'avoir employé, renvoyez-le sans un sou; il s'en retournera
satisfait.
Avez-vous entendu parler d'un certain Prémontval[26] qui donnait à Paris
des leçons publiques de mathématiques? C'était son ami... Mais Jacques
et son maître se sont peut-être rejoints: voulez-vous que nous allions à
eux, ou rester avec moi?... Gousse et Prémontval tenaient ensemble
l'école. Parmi les élèves qui s'y rendaient en foule, il y avait une
jeune fille appelée Mlle Pigeon[27], la fille de cet habile artiste qui
a construit ces deux beaux planisphères qu'on a transportés du Jardin du
Roi dans les salles de l'Académie des Sciences. Mlle Pigeon allait là
tous les matins avec son portefeuille sous le bras et son étui de
mathématiques dans son manchon. Un des professeurs, Prémontval, devint
amoureux de son écolière, et tout à travers les propositions sur les
solides inscrits à la sphère, il y eut un enfant de fait. Le père Pigeon
n'était pas homme à entendre patiemment la vérité de ce corollaire. La
situation des amants devient embarrassante, ils en confèrent; mais
n'ayant rien, mais rien du tout, quel pouvait être le résultat de leurs
délibérations? Ils appellent à leur secours l'ami Gousse. Celui-ci, sans
mot dire, vend tout ce qu'il possède, linge, habits, machines, meubles,
livres; fait une somme, jette les deux amoureux dans une chaise de
poste, les accompagne à franc étrier jusqu'aux Alpes; là, il vide sa
bourse du peu d'argent qui lui restait, le leur donne, les embrasse,
leur souhaite un bon voyage, et s'en revient à pied demandant l'aumône
jusqu'à Lyon, où il gagna, à peindre les parois d'un cloître de moines,
de quoi revenir à Paris sans mendier.--Cela est très-beau.--Assurément!
et d'après cette action héroïque vous croyez à Gousse un grand fonds de
morale? Eh bien! détrompez-vous, il n'en avait pas plus qu'il n'y en a
dans la tête d'un brochet.--Cela est impossible.--Cela est. Je l'avais
occupé. Je lui donne un mandat de quatre-vingts livres sur mes
commettants; la somme était écrite en chiffres; que fait-il? Il ajoute
un zéro, et se fait payer huit cents livres.--Ah! l'horreur!--Il n'est
pas plus malhonnête quand il me vole, qu'honnête quand il se dépouille
pour un ami; c'est un original sans principes. Ces quatre-vingts francs
ne lui suffisaient pas, avec un trait de plume il s'en procurait huit
cents dont il avait besoin. Et les livres précieux dont il me fait
présent?--Qu'est-ce que ces livres?...--Mais Jacques et son maître? Mais
les amours de Jacques? Ah! lecteur, la patience avec laquelle vous
m'écoutez me prouve le peu d'intérêt que vous prenez à mes deux
personnages, et je suis tenté de les laisser où ils sont... J'avais
besoin d'un livre précieux, il me l'apporte; quelque temps après j'ai
besoin d'un autre livre précieux, il me l'apporte encore; je veux les
payer, il en refuse le prix. J'ai besoin d'un troisième livre précieux.
«Pour celui-ci, dit-il, vous ne l'aurez pas, vous avez parlé trop tard;
mon docteur de Sorbonne est mort.
[26] Prémontval (Pierre Le Guay de), fils d'un vieux commissaire de
quartier de Paris, naquit à Charenton en 1716. Il enseignait les
mathématiques vers 1740. Après qu'il eut enlevé Mlle Pigeon, il passa en
Suisse, puis à Berlin, y vécut pauvrement, quoique membre de l'Académie,
et y mourut en 1764. À Paris, il faisait des conférences. Il est assez
gai de voir Crébillon fils, comme censeur, donner son approbation au
_Discours sur l'utilité des mathématiques_ ou à celui _sur la Nature du
nombre_.
[27] Pigeon (Marie-Anne-Victoire), femme de Prémontval, née à Paris en
1724, mourut à Berlin en 1767, peu de temps après son mari. Elle était
lectrice de la princesse Henri de Prusse. Elle a publié en 1750:
_Mémoires sur la vie de Jean Pigeon_ ou _le Mécaniste philosophe_,
ouvrage obscur sur les idées de son père.
--Et qu'a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le livre
que je désire? Est-ce que vous avez pris les deux autres dans sa
bibliothèque?
--Assurément!
--Sans son aveu?
--Eh! qu'en avais-je besoin pour exercer une justice distributive? Je
n'ai fait que déplacer ces livres pour le mieux, en les transférant d'un
endroit où ils étaient inutiles, dans un autre où l'on en ferait un bon
usage...» Et prononcez après cela sur l'allure des hommes! Mais c'est
l'histoire de Gousse avec sa femme qui est excellente... Je vous
entends; vous en avez assez, et votre avis serait que nous allassions
rejoindre nos deux voyageurs. Lecteur, vous me traitez comme un
automate, cela n'est pas poli; dites les amours de Jacques, ne dites pas
les amours de Jacques;... je veux que vous me parliez de l'histoire de
Gousse; j'en ai assez... Il faut sans doute que j'aille quelquefois à
votre fantaisie; mais il faut que j'aille quelquefois à la mienne, sans
compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit s'engage
d'en entendre la fin.
Je vous ai dit premièrement; or, dire un premièrement, c'est annoncer au
moins un secondement. Secondement donc... Écoutez-moi, ne m'écoutez pas,
je parlerai tout seul... Le capitaine de Jacques et son camarade
pouvaient être tourmentés d'une jalousie violente et secrète: c'est un
sentiment que l'amitié n'éteint pas toujours. Rien de si difficile à
pardonner que le mérite. N'appréhendaient-ils pas un passe-droit, qui
les aurait également offensés tous deux? Sans s'en douter, ils
cherchaient d'avance à se délivrer d'un concurrent dangereux, ils se
tâtaient pour l'occasion à venir. Mais comment avoir cette idée de celui
qui cède si généreusement son commandement de place à son ami indigent?
Il le cède, il est vrai; mais s'il en eût été privé, peut-être l'eût-il
revendiqué à la pointe de l'épée. Un passe-droit entre les militaires,
s'il n'honore pas celui qui en profite, déshonore son rival. Mais
laissons tout cela, et disons que c'était leur coin de folie. Est-ce que
chacun n'a pas le sien? Celui de nos deux officiers fut pendant
plusieurs siècles celui de toute l'Europe; on l'appelait l'esprit de
chevalerie. Toute cette multitude brillante, armée de pied en cap,
décorée de diverses livrées d'amour, caracolant sur des palefrois, la
lance au poing, la visière haute ou baissée, se regardant fièrement, se
mesurant de l'oeil, se menaçant, se renversant sur la poussière,
jonchant l'espace d'un vaste tournoi des éclats d'armes brisées,
n'étaient que des amis jaloux du mérite en vogue. Ces amis, au moment où
ils tenaient leurs lances en arrêt, chacun à l'extrémité de la carrière,
et qu'ils avaient pressé de l'aiguillon les flancs de leurs coursiers,
devenaient les plus terribles ennemis; ils fondaient les uns sur les
autres avec la même fureur qu'ils auraient portée sur un champ de
bataille. Eh bien! nos deux officiers n'étaient que deux paladins, nés
de nos jours, avec les moeurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice
se montre et passe de mode. La force du corps eut son temps, l'adresse
aux exercices eut le sien. La bravoure est tantôt plus, tantôt moins
considérée; plus elle est commune, moins on en est vain, moins on en
fait l'éloge. Suivez les inclinations des hommes, et vous en remarquerez
qui semblent être venus au monde trop tard: ils sont d'un autre siècle.
Et qu'est-ce qui empêcherait de croire que nos deux militaires avaient
été engagés dans ces combats journaliers et périlleux par le seul désir
de trouver le côté faible de son rival et d'obtenir la supériorité sur
lui? Les duels se répètent dans la société sous toutes sortes de formes,
entre des prêtres, entre des magistrats, entre des littérateurs, entre
des philosophes; chaque état a sa lance et ses chevaliers, et nos
assemblées les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que de
petits tournois où quelquefois on porte des livrées de l'amour dans le
fond de son coeur, sinon sur l'épaule. Plus il y a d'assistants, plus la
joute est vive; la présence de femmes y pousse la chaleur et
l'opiniâtreté à toute outrance, et la honte d'avoir succombé devant
elles ne s'oublie guère.
Et Jacques?... Jacques avait franchi les portes de la ville, traversé
les rues aux acclamations des enfants, et atteint l'extrémité du
faubourg opposé, où son cheval s'élançant dans une petite porte basse,
il y eut entre le linteau de cette porte et la tête de Jacques un choc
terrible dans lequel il fallait que le linteau fût déplacé ou Jacques
renversé en arrière; ce fut, comme on pense bien, le dernier qui arriva.
Jacques tomba, la tête fendue et sans connaissance. On le ramasse, on le
rappelle à la vie avec des eaux spiritueuses; je crois même qu'il fut
saigné par le maître de la maison.--Cet homme était donc
chirurgien?--Non. Cependant son maître était arrivé et demandait de ses
nouvelles à tous ceux qu'il rencontrait. «N'auriez-vous point aperçu un
grand homme sec, monté sur un cheval pie?
--Il vient de passer, il allait comme si le diable l'eût emporté; il
doit être arrivé chez son maître.
--Et qui est son maître?
--Le bourreau.
--Le bourreau!
--Oui, car ce cheval est le sien.
--Où demeure le bourreau?
--Assez loin, mais ne vous donnez pas la peine d'y aller, voilà ses gens
qui vous apportent apparemment l'homme sec que vous demandez, et que
nous avons pris pour un de ses valets...»
Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques? c'était un
aubergiste à la porte duquel il s'était arrêté, il n'y avait pas à se
tromper: il était court et gros comme un tonneau; en chemise retroussée
jusqu'aux coudes; avec un bonnet de coton sur la tête, un tablier de
cuisine autour de lui et un grand couteau à son côté. «Vite, vite, un
lit pour ce malheureux, lui dit le maître de Jacques, un chirurgien, un
médecin, un apothicaire...» Cependant on avait déposé Jacques à ses
pieds, le front couvert d'une épaisse et énorme compresse, et les yeux
fermés. «Jacques? Jacques?
--Est-ce vous, mon maître?
--Oui, c'est moi; regarde-moi donc.
--Je ne saurais.
--Qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé?
--Ah le cheval! le maudit cheval! je vous dirai tout cela demain, si je
ne meurs pas pendant la nuit.»
Tandis qu'on le transportait et qu'on le montait à sa chambre, le maître
dirigeait la marche et criait: «Prenez garde, allez doucement;
doucement, mordieu! vous allez le blesser. Toi, qui le tiens par les
jambes, tourne à droite; toi, qui lui tiens la tête, tourne à gauche.»
Et Jacques disait à voix basse: «Il était donc écrit là-haut!...»
À peine Jacques fut-il couché, qu'il s'endormit profondément. Son maître
passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et humectant sans cesse
sa compresse avec de l'eau vulnéraire. Jacques le surprit à son réveil
dans cette fonction, et lui dit: Que faites-vous là?
LE MAÎTRE.
Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant;
mais je suis le tien quand tu te portes mal.
JACQUES.
Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain; ce n'est pas trop la
qualité des maîtres envers leurs valets.
LE MAÎTRE.
Comment va la tête?
JACQUES.
Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.
LE MAÎTRE.
Prends ce drap entre tes dents et secoue fort... Qu'as-tu senti?
JACQUES.
Rien; la cruche me paraît sans fêlure.
LE MAÎTRE.
Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?
JACQUES.
Et que voulez-vous que je fasse là?
LE MAÎTRE.
Je veux que tu te reposes.
JACQUES.
Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous partions.
LE MAÎTRE.
Et le cheval?
JACQUES.
Je l'ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme, qui l'a
repris pour ce qu'il nous l'a vendu.
LE MAÎTRE.
Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il est?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Je te le dirai quand nous serons en route.
JACQUES.
Et pourquoi pas à présent? Quel mystère y a-t-il à cela?
LE MAÎTRE.
Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te l'apprendre dans ce
moment ou dans un autre?
JACQUES.
Aucune.
LE MAÎTRE.
Mais il te faut un cheval.
JACQUES.
L'hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous
céder un des siens.
LE MAÎTRE.
Dors encore un moment, et je vais voir à cela.
Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un cheval,
remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les voilà partis;
Jacques protestant qu'il était malhonnête de s'en aller sans avoir fait
une visite de politesse au citoyen à la porte duquel il s'était presque
assommé et qui l'avait si obligeamment secouru; son maître le
tranquillisant sur sa délicatesse par l'assurance qu'il avait bien
récompensé ses satellites qui l'avaient apporté à l'auberge; Jacques
prétendant que l'argent donné aux serviteurs ne l'acquittait pas avec
leur maître; que c'était ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret
et le dégoût de la bienfaisance, et que l'on se donnait à soi-même un
air d'ingratitude. «Mon maître, j'entends tout ce que cet homme dit de
moi par ce que je dirais de lui, s'il était à ma place et moi à la
sienne...»
Ils sortaient de la ville lorsqu'ils rencontrèrent un homme grand et
vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l'habit galonné sur toutes les
tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le
précédaient. Jacques ne l'eut pas plus tôt aperçu, que descendre de
cheval, s'écrier: «c'est lui!» et se jeter à son cou, fut l'affaire d'un
instant. L'homme aux deux chiens paraissait très-embarrassé des caresses
de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait: «Monsieur, vous me
faites trop d'honneur.
--Et non! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.
--Vous ne savez pas qui je suis.
--N'êtes-vous pas le citoyen officieux qui m'a secouru, qui m'a saigné
et qui m'a pansé, lorsque mon cheval...
--Il est vrai.
--N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même
prix qu'il me l'avait vendu?
--Je le suis.» Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre,
et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et
comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois.
Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude, force
révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits
qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître:
J'ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire
connaître.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi, Jacques, est-il si vénérable à vos yeux?
JACQUES.
C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut
qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de
bienfaisance.
LE MAÎTRE.
Et à quoi jugez-vous cela?
JACQUES.
À l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remercîment; il
ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et
peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris:
Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur, et que
l'exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu'il en est si
touché... Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je vous
dis, pour vous faire rire de si bon coeur!... Quoi qu'il en soit,
dites-moi le nom de cet homme, afin que je le mette sur mes tablettes.
LE MAÎTRE.
Très-volontiers; écrivez.
JACQUES.
Dites.
LE MAÎTRE.
Écrivez: l'homme auquel je porte la plus profonde vénération...
JACQUES.
La plus profonde vénération...
LE MAÎTRE.
Est...
JACQUES.
Est...
LE MAÎTRE.
Le bourreau de ***
JACQUES.
Le bourreau!
LE MAÎTRE.
Oui, oui, le bourreau.
JACQUES.
Pourriez-vous me dire où est le sel de cette plaisanterie?
LE MAÎTRE.
Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez
besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant,
c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches
patibulaires; la troisième, il vous dépose chez un bourreau; là vous
tombez sans vie; de là on vous apporte, où? dans une auberge, un gîte,
un asile commun. Jacques, savez-vous l'histoire de la mort de Socrate?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
C'était un sage d'Athènes. Il y a longtemps que le rôle de sage est
dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la
ciguë. Eh bien! Socrate fit comme vous venez de faire; il en usa avec le
bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques,
vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c'est
une race d'hommes odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent
pas le genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu'ils
poursuivent; aux prêtres, qui les voient rarement au pied de leurs
autels; aux poëtes, gens sans principes et qui regardent sottement la
philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que ceux même
d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n'ont
été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps les esclaves des
tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons
qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le péril de
votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande;
mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un
philosophe, j'en suis fâché pour vous; et s'il est permis de lire dans
les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui
est écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant
l'événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que vous
recevrez le lacet d'aussi bonne grâce que Socrate reçut la coupe de la
ciguë.
JACQUES.
Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux; mais heureusement...
LE MAÎTRE.
Vous n'y croyez pas trop; ce qui achève de donner de la force à mon
pressentiment.
JACQUES.
Et vous, monsieur, y croyez-vous?
LE MAÎTRE.
J'y crois; mais je n'y croirais pas que ce serait sans conséquence.
JACQUES.
Et pourquoi?
LE MAÎTRE.
C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent; et je me tais.
JACQUES.
Et aux pressentiments?
LE MAÎTRE.
J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a qui ont un
caractère si frappant! On a été bercé de ces contes-là de si bonne
heure! Si vos rêves s'étaient réalisés cinq ou six fois, et qu'il vous
arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin
chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est
impossible de se défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au
moment où la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.
JACQUES.
Vous êtes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends
pas. Ne pourriez-vous pas m'éclaircir cela par un exemple?
LE MAÎTRE.
Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec son mari
octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa femme et vient à
la ville se faire opérer. La veille de l'opération il écrit à sa femme:
«À l'heure où vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri de
frère Cosme...» Tu connais ces anneaux de mariage qui se séparent en
deux parties, sur chacune desquelles les noms de l'époux et de sa femme
sont gravés. Eh bien! cette femme en avait un pareil au doigt,
lorsqu'elle ouvrit la lettre de son mari. À l'instant, les deux moitiés
de cet anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son doigt;
celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre qu'elle
lisait... Dis-moi, Jacques, crois-tu qu'il y ait de tête assez forte,
d'âme assez ferme, pour n'être pas plus ou moins ébranlée d'un pareil
incident, et dans une circonstance pareille? Aussi cette femme en pensa
mourir. Ses transes durèrent jusqu'au jour de la poste suivante par
laquelle son mari lui écrivit que l'opération s'était faite
heureusement, qu'il était hors de tout danger, et qu'il se flattait de
l'embrasser avant la fin du mois.
JACQUES.
Et l'embrassa-t-il en effet?
LE MAÎTRE.
Oui.
JACQUES.
Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqué plusieurs fois
que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en
aura menti, et il se trouve au second moment, qu'il a dit vrai. Ainsi
donc, monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique;
et, malgré vous, vous me croyez menacé de la mort du philosophe?
LE MAÎTRE.
Je ne saurais te le dissimuler; mais pour écarter cette triste idée, ne
pourrais-tu pas?...
JACQUES.
Reprendre l'histoire de mes amours?...
Jacques reprit l'histoire de ses amours. Nous l'avions laissé, je crois,
avec le chirurgien.
LE CHIRURGIEN.
J'ai peur qu'il n'y ait de la besogne à votre genou pour plus d'un jour.
JACQUES.
Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit là-haut,
qu'importe?
LE CHIRURGIEN.
À tant par jour pour le logement, la nourriture et mes soins, cela fera
une somme.
JACQUES.
Docteur, il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps; mais combien
par jour.
LE CHIRURGIEN.
Vingt-cinq sous, serait-ce trop?
JACQUES.
Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable: ainsi
réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus promptement que vous
pourrez à me faire transporter chez vous.
LE CHIRURGIEN.
Douze sous et demi, ce n'est guère; vous mettrez bien les treize sous?
JACQUES.
Douze sous et demi, treize sous... Tôpe.
LE CHIRURGIEN.
Et vous payerez tous les jours?
JACQUES.
C'est la condition.
LE CHIRURGIEN.
C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas raillerie,
voyez-vous.
JACQUES.
Eh! docteur, faites-moi transporter bien vite auprès de votre diable de
femme.
LE CHIRURGIEN.
Un mois à treize sous par jour, c'est dix-neuf livres dix sous. Vous
mettrez bien vingt francs?
JACQUES.
Vingt francs, soit.
LE CHIRURGIEN.
Vous voulez être bien nourri, bien soigné, promptement guéri. Outre la
nourriture, le logement et les soins, il y aura peut-être les
médicaments, il y aura des linges, il y aura...
JACQUES.
Après?
LE CHIRURGIEN.
Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.
JACQUES.
Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.
LE CHIRURGIEN.
Un mois à vingt-quatre francs; deux mois, cela fera quarante-huit
livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah! que la doctoresse
serait contente, si vous pouviez lui avancer, en entrant, la moitié de
ces soixante et douze livres!
JACQUES.
J'y consens.
LE CHIRURGIEN.
Elle serait bien plus contente encore...
JACQUES.
Si je payais le quartier? Je le payerai.
Jacques ajouta: Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les prévint de
notre arrangement, et un moment après, l'homme, la femme et les enfants
se rassemblèrent autour de mon lit avec un air serein; ce furent des
questions sans fin sur ma santé et sur mon genou, des éloges sur le
chirurgien leur compère et sa femme, des souhaits à perte de vue, la
plus belle affabilité, un intérêt! un empressement à me servir!
Cependant le chirurgien ne leur avait pas dit que j'avais quelque
argent, mais ils connaissaient l'homme; il me prenait chez lui, et ils
le savaient. Je payai ce que je devais à ces gens; je fis aux enfants de
petites largesses, que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps
entre leurs mains. C'était le matin. L'hôte partit pour s'en aller aux
champs, l'hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s'éloigna; les
enfants, attristés et mécontents d'avoir été spoliés, disparurent, et
quand il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de
m'arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le docteur,
qui se mit à crier à tue-tête et que personne n'entendit.
LE MAÎTRE.
Et Jacques, qui aime à se parler à lui-même, se disait apparemment: Ne
payez jamais d'avance, si vous ne voulez pas être mal servi.
JACQUES.
Non, mon maître; ce n'était pas le temps de moraliser, mais bien celui
de s'impatienter et de jurer. Je m'impatientai, je jurai, je fis de la
morale ensuite: et tandis que je moralisais, le docteur, qui m'avait
laissé seul, revint avec deux paysans qu'il avait loués pour mon
transport et à mes frais, ce qu'il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes
me rendirent tous les soins préliminaires à mon installation sur
l'espèce de brancard qu'on me fit avec un matelas étendu sur des
perches.
LE MAÎTRE.
Dieu soit loué! te voilà dans la maison du chirurgien, et amoureux de la
femme ou de la fille du docteur.
JACQUES.
Je crois, mon maître, que vous vous trompez.
LE MAÎTRE.
Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant
que d'avoir entendu le premier mot de tes amours? Ah! Jacques, cela ne
se peut. Fais-moi grâce, je te prie, et de la description de la maison,
et du caractère du docteur, et de l'humeur de la doctoresse, et des
progrès de ta guérison; saute, saute par-dessus tout cela. Au fait!
allons au fait! Voilà ton genou à peu près guéri, te voilà assez bien
portant, et tu aimes.
JACQUES.
J'aime donc, puisque vous êtes si pressé.
LE MAÎTRE.
Et qui aimes-tu?
JACQUES.
Une grande brune de dix-huit ans, faite au tour, grands yeux noirs,
petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains... Ah! mon maître, les
jolies mains!... C'est que ces mains-là...
LE MAÎTRE.
Tu crois encore les tenir.
JACQUES.
C'est que vous les avez prises et tenues plus d'une fois à la dérobée,
et qu'il n'a dépendu que d'elles que vous n'en ayez fait tout ce qu'il
vous plairait.
LE MAÎTRE.
Ma foi, Jacques, je ne m'attendais pas à celui-là.
JACQUES.
Ni moi non plus.
LE MAÎTRE.
J'ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni jolies mains:
tâche de t'expliquer.
JACQUES.
J'y consens; mais c'est à la condition que nous reviendrons sur nos pas
et que nous rentrerons dans la maison du chirurgien.
LE MAÎTRE.
Crois-tu que cela soit écrit là-haut?
JACQUES.
C'est vous qui me l'allez apprendre; mais il est écrit ici-bas que _chi
va piano va sano_.
LE MAÎTRE.
Et que _chi va sano va lontano_; et je voudrais bien arriver.
JACQUES.
Eh bien! qu'avez-vous résolu?
LE MAÎTRE.
Ce que tu voudras.
JACQUES.
En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien; et il était écrit là-haut
que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se
concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes sortes de petites
rapines, qu'ils y eurent bientôt réussi. La guérison de mon genou
paraissait bien avancée sans l'être, la plaie était refermée à peu de
chose près, je pouvais sortir à l'aide d'une béquille, et il me restait
encore dix-huit francs. Pas de gens qui aiment plus à parler que les
bègues, pas de gens qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour
d'automne, une après-dînée qu'il faisait beau, je projetai une longue
course; du village que j'habitais au village voisin, il y avait environ
deux lieues.
LE MAÎTRE.
Et ce village s'appelait?
JACQUES.
Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arrivé là, j'entrai dans un
cabaret, je me reposai, je me rafraîchis. Le jour commençait à baisser,
et je me disposais à regagner le gîte, lorsque, de la maison où j'étais,
j'entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on
s'était attroupé autour d'elle. Elle était à terre, elle s'arrachait les
cheveux; elle disait, en montrant les débris d'une grande cruche: «Je
suis ruinée, je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est-ce
qui nourrira mes pauvres enfants? Cet intendant, qui a l'âme plus dure
qu'une pierre, ne me fera pas grâce d'un sou. Que je suis malheureuse!
Je suis ruinée! je suis ruinée!...» Tout le monde la plaignait; je
n'entendais autour d'elle que, «la pauvre femme!» mais personne ne
mettait la main dans la poche. Je m'approchai brusquement et lui dis:
«Ma bonne, qu'est-ce qui vous est arrivé?--Ce qui m'est arrivé! est-ce
que vous ne le voyez pas? On m'avait envoyée acheter une cruche d'huile:
j'ai fait un faux pas, je suis tombée, ma cruche s'est cassée, et voilà
l'huile dont elle était pleine...» Dans ce moment survinrent les petits
enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et les mauvais
vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille; et la
mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en
fallait dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s'émurent de
compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme,
d'une voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche.
«Pour combien? me répondit-elle en levant les mains en haut. Pour neuf
francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois...» À l'instant,
déliant ma bourse et lui jetant deux gros écus, «tenez, ma bonne, lui
dis-je, en voilà douze...» et, sans attendre ses remercîments, je repris
le chemin du village.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous fîtes là une belle chose.
JACQUES.
Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à cent pas du
village que je me le dis; je ne fus pas à moitié chemin que je me le dis
bien mieux; arrivé chez mon chirurgien, le gousset vide, je le sentis
bien autrement.
LE MAÎTRE.
Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi déplacé que ta
commisération... Non, non, Jacques, je persiste dans mon premier
jugement, et c'est l'oubli de ton propre besoin qui fait le principal
mérite de ton action. J'en vois les suites: tu vas être exposé à
l'inhumanité de ton chirurgien et de sa femme; ils te chasseront de chez
eux; mais quand tu devrais mourir à leur porte sur un fumier, sur ce
fumier tu serais satisfait de toi.
JACQUES.
Mon maître, je ne suis pas de cette force-là. Je m'acheminais
cahin-caha; et, puisqu'il faut vous l'avouer, regrettant mes deux gros
écus, qui n'en étaient pas moins donnés, et gâtant par mon regret
l'oeuvre que j'avais faite. J'étais à une égale distance des deux
villages, et le jour était tout à fait tombé, lorsque trois bandits
sortent d'entre les broussailles qui bordaient le chemin, se jettent sur
moi, me renversent à terre, me fouillent, et sont étonnés de me trouver
aussi peu d'argent que j'en avais. Ils avaient compté sur une meilleure
proie; témoins de l'aumône que j'avais faite au village, ils avaient
imaginé que celui qui peut se dessaisir aussi lestement d'un demi-louis
devait en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur
espérance trompée et de s'être exposés à avoir les os brisés sur un
échafaud pour une poignée de sous-marqués, si je les dénonçais, s'ils
étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment s'ils
ne m'assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du bruit; ils
s'enfuirent, et j'en fus quitte pour quelques contusions que je me fis
en tombant et que je reçus tandis qu'on me volait. Les bandits éloignés,
je me retirai; je regagnai le village comme je pus: j'y arrivai à deux
heures de nuit, pâle, défait, la douleur de mon genou fort accrue et
souffrant, en différents endroits, des coups que j'avais remboursés. Le
docteur... Mon maître, qu'avez-vous? Vous serrez les dents, vous vous
agitez comme si vous étiez en présence d'un ennemi.
LE MAÎTRE.
J'y suis, en effet; j'ai l'épée à la main; je fonds sur tes voleurs et
je te venge. Dis-moi comment celui qui a écrit le grand rouleau a pu
écrire que telle serait la récompense d'une action généreuse? Pourquoi
moi, qui ne suis qu'un misérable composé de défauts, je prends ta
défense, tandis que lui qui t'a vu tranquillement attaqué, renversé,
maltraité, foulé aux pieds, lui qu'on dit être l'assemblage de toute
perfection!...
JACQUES.
Mon maître, paix, paix: ce que vous dites là sent le fagot en diable.
LE MAÎTRE.
Qu'est-ce que tu regardes?
JACQUES.
Je regarde s'il n'y a personne autour de nous qui vous ait entendu... Le
docteur me tâta le pouls et me trouva de la fièvre. Je me couchai sans
parler de mon aventure, rêvant sur mon grabat, ayant affaire à deux
âmes... Dieu! quelles âmes! n'ayant pas le sou, et pas le moindre doute
que le lendemain, à mon réveil, on n'exigeât le prix dont nous étions
convenus par jour.
En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet, en
s'écriant: Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire? Que vas-tu devenir? Ta
position m'effraye.
JACQUES.
Mon maître, rassurez-vous, me voilà.
LE MAÎTRE.
Je n'y pensais pas; j'étais à demain, à côté de toi, chez le docteur, au
moment où tu t'éveilles, et où l'on vient te demander de l'argent.
JACQUES.
Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi s'affliger dans la
vie. Le bien amène le mal, le mal amène le bien. Nous marchons dans la
nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos
souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je pleure, je
trouve souvent que je suis un sot.
LE MAÎTRE.
Et quand tu ris?
JACQUES.
Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne puis m'empêcher de
pleurer ni de rire: et c'est ce qui me fait enrager. J'ai cent fois
essayé... Je ne fermai pas l'oeil de la nuit...
LE MAÎTRE.
Non, non, dis-moi ce que tu as essayé.
JACQUES.
De me moquer de tout. Ah! si j'avais pu y réussir!
LE MAÎTRE.
À quoi cela t'aurait-il servi?
JACQUES.
À me délivrer de souci, à n'avoir plus besoin de rien, à me rendre
parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la tête contre une
borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller. Tel je suis
quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas, et que dur et
ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il arrive souvent
qu'une petite contradiction, une bagatelle me déferre; c'est à se donner
des soufflets. J'y ai renoncé; j'ai pris le parti d'être comme je suis;
et j'ai vu, en y pensant un peu, que cela revenait presque au même, en
ajoutant: Qu'importe comme on soit? C'est une autre résignation plus
facile et plus commode.
LE MAÎTRE.
Pour plus commode, cela est sûr.
JACQUES.
Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami,
votre genou; car il faut que j'aille au loin.
--Docteur, lui dis-je d'un ton douloureux, j'ai sommeil.
--Tant mieux! c'est bon signe.
--Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d'être pansé.
--Il n'y a pas grand inconvénient à cela, dormez...»
Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure après, la
doctoresse tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami, prenez votre
rôtie au sucre.
--Madame la doctoresse, lui répondis-je d'un ton douloureux, je ne me
sens pas d'appétit.
--Mangez, mangez, vous n'en payerez ni plus ni moins.
--Je ne veux pas manger.
--Tant mieux! ce sera pour mes enfants et pour moi.»
Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants, et les voilà
qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre.
Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de
l'homme à une seule chemise, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois,
je voudrais bien savoir ce que vous en penseriez? Que je me suis fourré
dans une _impasse_ à la Voltaire[28], ou vulgairement dans un
cul-de-sac, d'où je ne sais comment sortir, et que je me jette dans un
conte fait à plaisir, pour gagner du temps et chercher quelque moyen de
sortir de celui que j'ai commencé. Eh bien! lecteur, vous vous abusez de
tout point. Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que
je vais vous dire de Gousse, l'homme à une seule chemise à la fois,
parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois, n'est point du tout un conte.
[28] «Comment a-t-on pu donner, dit Voltaire dans son _Dictionnaire
philosophique_, le nom de _cul-de-sac_ à l'_angiportus_ des Romains? Les
Italiens ont pris le nom d'_angiporto_ pour signifier _strada senza
uscita_. On lui donnait autrefois chez nous le nom d'_impasse_, qui est
expressif et sonore. C'est une grossièreté énorme que le mot de
_cul-de-sac_ ait prévalu.»
On lit encore dans une lettre de Voltaire aux Parisiens (cette lettre,
qui précède l'Avertissement de la comédie de _l'Écossaise_, est écrite
contre l'auteur de _l'Année littéraire_): «J'appelle _impasse_,
messieurs, ce que vous appelez _cul-de-sac_. Je trouve qu'une rue ne
ressemble ni à un cul ni à un sac. Je vous prie de vous servir du mot
_impasse_, qui est noble, sonore, intelligible, nécessaire, au lieu de
celui de cul, en dépit du sieur Fréron, ci-devant jésuite.»
Le Breton, imprimeur de l'_Almanach royal_, s'étant servi du mot de
_cul-de-sac_ en donnant l'adresse de quelques personnages, Voltaire
s'écrie encore, dans le _Prologue de la guerre civile de Genève_:
«Comment peut-on dire qu'un grave président demeure dans un cul? Passe
encore pour Fréron: on peut habiter le lieu de sa naissance; mais un
président, un conseiller! Fi! monsieur Le Breton; corrigez-vous,
servez-vous du mot _impasse_, qui est le mot propre; l'expression
ancienne est _impasse_.» (BR.)
C'était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de
Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison où il
était confiné. En m'habillant, je rêvais à son aventure; et je pensais
que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou son hôte avaient
obtenu et mis à exécution contre lui une prise de corps. J'arrive, et je
le trouve faisant chambrée commune avec d'autres personnages d'une
figure omineuse. Je lui demandai ce que c'étaient que ces gens-là.
«Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez, est un homme
adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire cadrer
les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est difficile, nous en
avons causé, mais je ne doute point qu'il n'y réussisse.
--Et cet autre?
--C'est un sot.
--Mais encore?
--Un sot, qui avait inventé une machine à contrefaire les billets
publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt
endroits.
--Et ce troisième, qui est vêtu d'une livrée et qui joue de la basse?
--Il n'est ici qu'en attendant; ce soir peut-être ou demain matin, car
son affaire n'est rien, il sera transféré à Bicêtre.
--Et vous?
--Moi? mon affaire est moindre encore.»
Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à
l'instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j'entrai,
j'avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une petite table,
traçant des figures de géométrie et travaillant aussi tranquillement que
s'il eût été chez lui. Nous voilà seuls. «Et vous, que faites-vous ici?
--Moi, je travaille, comme vous voyez.
--Et qui vous y a fait mettre?
--Moi.
--Comment, vous?
--Oui, moi, monsieur.
--Et comment vous y êtes-vous pris?
--Comme je m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procès à
moi-même; je l'ai gagné, et en conséquence de la sentence que j'ai
obtenue contre moi et du décret qui s'en est suivi, j'ai été appréhendé
et conduit ici.
--Êtes-vous fou?
--Non, monsieur; je vous dis la chose telle qu'elle est.
--Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à vous-même, le
gagner, et, en conséquence d'une autre sentence et d'un autre décret,
vous faire élargir?
--Non, monsieur.»
Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus
souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix
domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter cet
homme, celui de tous qui s'épouvantait le moins du bruit, il prit le
parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa
fortune consistait en meubles, en machines, en dessins, en outils et
autres effets mobiliers; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue
que de s'en aller les mains vides; en conséquence, voici le projet qu'il
conçut. Ce fut de faire des billets à sa servante, qui en poursuivrait
le payement et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui
iraient du pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de
s'installer avec elle. Il est enchanté de l'idée, il fait les billets,
il s'assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez l'un et chez
l'autre, se poursuivant lui-même avec toute la vivacité possible,
s'attaquant bien, se défendant mal; le voilà condamné à payer sous les
peines portées par la loi; le voilà s'emparant en idée de tout ce qu'il
pouvait y avoir dans sa maison; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi.
Il avait affaire à une coquine très-rusée qui, au lieu de le faire
exécuter dans ses meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et
mettre en prison; en sorte que quelque bizarres que fussent les réponses
énigmatiques qu'il m'avait faites, elles n'en étaient pas moins vraies.
Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour un
conte...--Et celle de l'homme à la livrée qui raclait de la
basse?--Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la perdrez pas;
mais permettez que je revienne à Jacques et à son maître. Jacques et son
maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer. Il était
tard; la porte de la ville était fermée, et ils avaient été obligés de
s'arrêter dans le faubourg. Là, j'entends un vacarme...--Vous entendez!
Vous n'y étiez pas; il ne s'agit pas de vous.--Il est vrai. Eh bien!
Jacques... son maître... On entend un vacarme effroyable. Je vois deux
hommes...--Vous ne voyez rien; il ne s'agit pas de vous, vous n'y étiez
pas.--Il est vrai. Il y avait deux hommes à table, causant assez
tranquillement à la porte de la chambre qu'ils occupaient; une femme,
les deux poings sur les côtés, leur vomissait un torrent d'injures, et
Jacques essayait d'apaiser cette femme, qui n'écoutait non plus ses
remontrances pacifiques que les deux personnages à qui elle s'adressait
ne faisaient attention à ses invectives. «Allons, ma bonne, lui disait
Jacques, patience, remettez-vous; voyons, de quoi s'agit-il? Ces
messieurs me semblent d'honnêtes gens.
--Eux, d'honnêtes, gens! Ce sont des brutaux, des gens sans pitié, sans
humanité, sans aucun sentiment. Eh! quel mal leur faisait cette pauvre
Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera peut-être estropiée pour
le reste de sa vie.
--Le mal n'est peut-être pas aussi grand que vous le croyez.
--Le coup a été effroyable, vous dis-je; elle en sera estropiée.
--Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.
--On y est allé.
--La faire mettre au lit.
--Elle y est, et pousse des cris à fendre le coeur. Ma pauvre
Nicole!...»
Au milieu de ces lamentations, on sonnait d'un côté, et l'on criait:
«Notre hôtesse! du vin...» Elle répondait: «On y va.» On sonnait d'un
autre côté, et l'on criait: «Notre hôtesse! du linge.» Elle répondait:
«On y va.--Les côtelettes et le canard!--On y va.--Un pot à boire, un
pot de chambre!--On y va, on y va.» Et d'un autre coin du logis un homme
forcené criait: «Maudit bavard! enragé bavard! de quoi te mêles-tu?
As-tu résolu de me faire attendre jusqu'à demain? Jacques! Jacques!»
L'hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à Jacques:
«Monsieur, laissez-moi, vous êtes trop bon.
--Jacques! Jacques!
--Courez vite. Ah! si vous saviez tous les malheurs de cette pauvre
créature!...
--Jacques! Jacques!
--Allez donc, c'est, je crois, votre maître qui vous appelle.
--Jacques! Jacques!»
C'était en effet le maître de Jacques qui s'était déshabillé seul, qui
se mourait de faim et qui s'impatientait de n'être pas servi. Jacques
monta, et un moment après Jacques, l'hôtesse, qui avait vraiment l'air
abattu: «Monsieur, dit-elle au maître de Jacques, mille pardons; c'est
qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne saurait digérer. Que
voulez-vous? J'ai des poulets, des pigeons, un râble de lièvre
excellent, des lapins: c'est le canton des bons lapins. Aimeriez-vous
mieux un oiseau de rivière?» Jacques ordonna le souper de son maître
comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dévorant, le
maître disait à Jacques: Eh! que diable faisais-tu là-bas?
JACQUES.
Peut-être bien, peut-être mal; qui le sait?
LE MAÎTRE.
Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas?
JACQUES.
J'empêchais cette femme de se faire assommer elle-même par deux hommes
qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un bras à sa servante.
LE MAÎTRE.
Et peut-être ç'aurait été pour elle un bien que d'être assommée...
JACQUES.
Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands
bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi qui vous parle...
LE MAÎTRE.
C'est d'avoir été assommé?... À boire.
JACQUES.
Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la nuit; en
revenant du village, comme je vous le disais, après avoir fait, selon
moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner mon argent.
LE MAÎTRE.
Je me rappelle... À boire... Et l'origine de la querelle que tu apaisais
là-bas, et du mauvais traitement fait à la fille ou à la servante de
l'hôtesse?
JACQUES.
Ma foi, je l'ignore.
LE MAÎTRE.
Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en mêles! Jacques, cela n'est
ni selon la prudence, ni selon la justice, ni selon les principes... À
boire...
JACQUES.
Je ne sais ce que c'est que des principes, sinon des règles qu'on
prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une façon, et je ne saurais
m'empêcher de faire d'une autre. Tous les sermons ressemblent aux
préambules des édits du roi; tous les prédicateurs voudraient qu'on
pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en trouverions mieux
peut-être; mais eux à coup sûr... La vertu...
LE MAÎTRE.
La vertu, Jacques, c'est une bonne chose; les méchants et les bons en
disent du bien... À boire...
JACQUES.
Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.
LE MAÎTRE.
Et comment fut-ce un si grand bonheur pour toi d'être assommé?
JACQUES.
Il est tard, vous avez bien soupé et moi aussi; nous sommes fatigués
tous les deux; croyez-moi, couchons-nous.
LE MAÎTRE.
Cela ne se peut, et l'hôtesse nous doit encore quelque chose. En
attendant, reprends l'histoire de tes amours.
JACQUES.
Où en étais-je? Je vous prie, mon maître, pour cette fois-ci, et pour
toutes les autres, de me remettre sur la voie.
LE MAÎTRE.
Je m'en charge, et, pour entrer en ma fonction de souffleur, tu étais
dans ton lit, sans argent, fort empêché de ta personne, tandis que la
doctoresse et ses enfants mangeaient ta rôtie au sucre.
JACQUES.
Alors on entendit un carrosse s'arrêter à la porte de la maison. Un
valet entre et demande: «N'est-ce pas ici que loge un pauvre homme, un
soldat qui marche avec une béquille, qui revint hier au soir du village
prochain?
--Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez-vous?
--Le prendre dans ce carrosse et l'amener avec nous.
--Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez-lui.»
Jacques en était là, lorsque l'hôtesse entra et leur dit: Que
voulez-vous pour dessert?
LE MAÎTRE.
Ce que vous avez.
L'hôtesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la chambre:
«Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des confitures...»
À ce mot de Nanon, Jacques dit à part lui: «Ah! c'est sa fille qu'on a
maltraitée, on se mettrait en colère à moins...»
Et le maître dit à l'hôtesse: Vous étiez bien fâchée tout à l'heure?
L'HÔTESSE.
Et qui est-ce qui ne se fâcherait pas? La pauvre créature ne leur avait
rien fait; elle était à peine entrée dans leur chambre, que je l'entends
jeter des cris, mais des cris... Dieu merci! je suis un peu rassurée; le
chirurgien prétend que ce ne sera rien; elle a cependant deux énormes
contusions, l'une à la tête, l'autre à l'épaule.
LE MAÎTRE.
Y a-t-il longtemps que vous l'avez?
L'HÔTESSE.
Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la poste voisine.
LE MAÎTRE.
Comment, abandonnée!
L'HÔTESSE.
Eh, mon Dieu, oui! C'est qu'il y a des gens qui sont plus durs que des
pierres. Elle a pensé être noyée en passant la rivière qui coule ici
près; elle est arrivée ici comme par miracle, et je l'ai reçue par
charité.
LE MAÎTRE.
Quel âge a-t-elle?
L'HÔTESSE.
Je lui crois plus d'un an et demi...
À ce mot, Jacques part d'un éclat de rire et s'écrie: C'est une chienne!
L'HÔTESSE.
La plus jolie bête du monde; je ne donnerais pas ma Nicole pour dix
louis. Ma pauvre Nicole!
LE MAÎTRE.
Madame a le coeur tendre[29].
[29] VARIANTE: «bon.»
L'HÔTESSE.
Vous l'avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.
LE MAÎTRE.
C'est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort maltraité votre
Nicole?
L'HÔTESSE.
Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent sans cesse à
l'oreille; ils s'imaginent qu'on ne sait ce qu'ils disent, et qu'on
ignore leur aventure. Il n'y a pas plus de trois heures qu'ils sont ici,
et il ne me manque pas un mot de toute leur affaire. Elle est plaisante;
et si vous n'étiez pas plus pressé de vous coucher que moi, je vous la
raconterais tout comme leur domestique l'a dite à ma servante, qui s'est
trouvée par hasard être sa payse, qui l'a redite à mon mari, qui me l'a
redite. La belle-mère du plus jeune des deux a passé par ici il n'y a
pas plus de trois mois; elle s'en allait assez malgré elle dans un
couvent de province où elle n'a pas fait de vieux os; elle y est morte;
et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil... Mais voilà que,
sans m'en apercevoir, j'enfile leur histoire. Bonsoir, messieurs, et
bonne nuit. Vous avez trouvé le vin bon?
LE MAÎTRE.
Très-bon.
L'HÔTESSE.
Vous avez été contents de votre souper?
LE MAÎTRE.
Très-contents. Vos épinards étaient un peu salés.
L'HÔTESSE.
J'ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien couchés, et dans des
draps de lessive; ils ne servent jamais ici deux fois.
Cela dit, l'hôtesse se retira, et Jacques et son maître se mirent au lit
en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une chienne pour la
fille ou la servante de la maison, et de la passion de l'hôtesse pour
une chienne perdue qu'elle possédait depuis quinze jours. Jacques dit à
son maître, en attachant le serre-tête à son bonnet de nuit: «Je
gagerais bien que de tout ce qui a vie dans l'auberge, cette femme
n'aime que sa Nicole.» Son maître lui répondit: «Cela se peut, Jacques;
mais dormons.»
Tandis que Jacques et son maître reposent, je vais m'acquitter de ma
promesse, par le récit de l'homme de la prison, qui raclait de la basse,
ou plutôt de son camarade, le sieur Gousse.
«Ce troisième, me dit-il, est un intendant de grande maison. Il était
devenu amoureux d'une pâtissière de la rue de l'Université. Le pâtissier
était un bon homme qui regardait de plus près à son four qu'à la
conduite de sa femme. Si ce n'était pas sa jalousie, c'était son
assiduité qui gênait nos deux amants. Que firent-ils pour se délivrer de
cette contrainte? L'intendant présenta à son maître un placet où le
pâtissier était traduit comme un homme de mauvaises moeurs, un ivrogne
qui ne sortait pas de la taverne, un brutal qui battait sa femme, la
plus honnête et la plus malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint
une lettre de cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la
liberté du mari, fut mise entre les mains d'un exempt, pour l'exécuter
sans délai. Il arriva par hasard que cet exempt était l'ami du
pâtissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin; le
pâtissier fournissait les petits pâtés, l'exempt payait la bouteille.
Celui-ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la porte du
pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous les deux occupés
à manger et à arroser les petits pâtés; et l'exempt demandant à son
camarade comment allait son commerce?
«Fort bien.
«--S'il n'avait aucune mauvaise affaire?
«--Aucune.
«--S'il n'avait point d'ennemis?
«--Il ne s'en connaissait pas.
«--Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme?
«--En amitié et en paix.
«--D'où peut donc venir, ajouta l'exempt, l'ordre que j'ai de t'arrêter?
Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main sur le collet, il y
aurait là un carrosse tout près, et je te conduirais au lieu prescrit
par cette lettre de cachet. Tiens, lis...»
«Le pâtissier lut et pâlit. L'exempt lui dit: «Rassure-toi, avisons
seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire pour ma sûreté
et pour la tienne. Qui est-ce qui fréquente chez toi?
«--Personne.
«--Ta femme est coquette et jolie.
«--Je la laisse faire à sa tête.
«--Personne ne la couche-t-il en joue?
«--Ma foi non, si ce n'est un certain intendant qui vient quelquefois
lui serrer les mains et lui débiter des sornettes; mais c'est dans ma
boutique, devant moi, en présence de mes garçons, et je crois qu'il ne
se passe rien entre eux qui ne soit en tout bien et en tout honneur.
«--Tu es un bon homme!
«--Cela se peut; mais le mieux de tout point est de croire sa femme
honnête, et c'est ce que je fais.
«--Et cet intendant, à qui est-il?
«--A M. de Saint-Florentin[30].
[30] Saint-Florentin (Phelipeaux de la Vrillière, comte de), fils de
Louis Phelipeaux de la Vrillière, a été ministre au département du
clergé depuis 1748 jusqu'en 1757, en survivance de son père, qui avait
occupé le même ministère de 1718 à 1748. (BR.)
«--Et de quels bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet?
«--Des bureaux de M. de Saint-Florentin, peut-être.
«--Tu l'as dit.
«--Oh! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer, cela
est trop noir, et je ne saurais le croire!
«--Tu es un bon homme! Depuis quelques jours, comment trouves-tu ta
femme?
«--Plutôt triste que gaie.
«--Et l'intendant, y a-t-il longtemps que tu ne l'as vu?
«--Hier, je crois; oui, c'était hier.
«--N'as-tu rien remarqué?
«--Je suis fort peu remarquant; mais il m'a semblé qu'en se séparant ils
se faisaient quelques signes de la tête, comme quand l'un dit oui et que
l'autre dit non.
«--Quelle était la tête qui disait oui?
«--Celle de l'intendant.
«--Ils sont innocents ou ils sont complices. Écoute, mon ami, ne rentre
pas chez toi; sauve-toi en quelque lieu de sûreté, au Temple, dans
l'Abbaye[31], où tu voudras, et cependant laisse-moi faire; surtout
souviens-toi bien...
[31] Le Temple, l'Abbaye étaient encore à cette époque lieux d'asile
soustraits à la juridiction régulière.
«--De ne me pas montrer et de me taire.
«--C'est cela.»
«Au même moment la maison du pâtissier est entourée d'espions. Des
mouchards, sous toutes sortes de vêtements, s'adressent à la pâtissière,
et lui demandent son mari: elle répond à l'un qu'il est malade, à un
autre qu'il est parti pour une fête, à un troisième pour une noce. Quand
il reviendra? Elle n'en sait rien.
«Le troisième jour, sur les deux heures du matin, on vient avertir
l'exempt qu'on avait vu un homme, le nez enveloppé dans un manteau,
ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser doucement dans la
maison du pâtissier. Aussitôt l'exempt, accompagné d'un commissaire,
d'un serrurier, d'un fiacre et de quelques archers, se transporte sur
les lieux. La porte est crochetée, l'exempt et le commissaire montent à
petit bruit. On frappe à la chambre de la pâtissière: point de réponse;
on frappe encore: point de réponse; à la troisième fois on demande du
dedans: «Qui est-ce?
«--Ouvrez.
«--Qui est-ce?
«--Ouvrez, c'est de la part du roi.
«--Bon! disait l'intendant à la pâtissière avec laquelle il était
couché; il n'y a point de danger: c'est l'exempt qui vient pour exécuter
son ordre. Ouvrez: je me nommerai; il se retirera, et tout sera fini.»
«La pâtissière, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.
L'EXEMPT.
«Où est votre mari?
LA PATISSIÈRE.
«Il n'y est pas.
L'EXEMPT, écartant le rideau.
«Qui est-ce qui est donc là?
L'INTENDANT.
«C'est moi; je suis l'intendant de M. de Saint-Florentin.
L'EXEMPT.
«Vous mentez, vous êtes le pâtissier, car le pâtissier est celui qui
couche avec la pâtissière. Levez-vous, habillez-vous, et suivez-moi.»
«Il fallut obéir; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la
scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l'exempt, qui
doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette prison pour
le transférer à Bicêtre, où, grâce à l'économie des administrateurs, il
mangera son quarteron de mauvais pain, son once de vache, et raclera de
sa basse du matin au soir...» Si j'allais aussi mettre ma tête sur un
oreiller, en attendant le réveil de Jacques et de son maître; qu'en
pensez-vous?
Le lendemain Jacques se leva de grand matin, mit la tête à la fenêtre
pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps détestable,
se recoucha, et nous laissa dormir, son maître et moi, tant qu'il nous
plut.
Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés au
même gîte, crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi; il n'en fut
rien; et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui séparait le
faubourg de la ville, au point qu'il eût été dangereux de le passer,
tous ceux dont la route conduisait de ce côté prirent le parti de perdre
une journée, et d'attendre. Les uns se mirent à causer; d'autres à aller
et venir, à mettre le nez à la porte, à regarder le ciel, et à rentrer
en jurant et frappant du pied; plusieurs à politiquer et à boire;
beaucoup à jouer; le reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le
maître dit à Jacques: J'espère que Jacques va reprendre le récit de ses
amours, et que le ciel, qui veut que j'aie la satisfaction d'en entendre
la fin, nous retient ici par le mauvais temps.
JACQUES.
Le ciel qui veut! On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas,
et il n'en sait peut-être rien lui-même. Mon pauvre capitaine qui n'est
plus, me l'a répété cent fois; et plus j'ai vécu, plus j'ai reconnu
qu'il avait raison... À vous, mon maître.
LE MAÎTRE.
J'entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui la doctoresse a
dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.
JACQUES.
Ce valet s'approche de mon lit, et me dit: «Allons, camarade, debout,
habillez-vous et partons.» Je lui répondis d'entre les draps et la
couverture dont j'avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être
vu: «Camarade, laissez-moi dormir et partez.» Le valet me réplique qu'il
a des ordres de son maître, et qu'il faut qu'il les exécute.
«Et votre maître qui ordonne d'un homme qu'il ne connaît pas, a-t-il
ordonné de payer ce que je dois ici?
--C'est une affaire faite. Dépêchez-vous, tout le monde vous attend au
château, où je vous réponds que vous serez mieux qu'ici, si la suite
répond à la curiosité qu'on a de vous voir.»
Je me laisse persuader; je me lève, je m'habille, on me prend sous les
bras. J'avais fait mes adieux à la doctoresse, et j'allais monter en
carrosse, lorsque cette femme, s'approchant de moi, me tire par la
manche, et me prie de passer dans un coin de la chambre, qu'elle avait
un mot à me dire. «Là, notre ami, ajouta-t-elle, vous n'avez point, je
crois, à vous plaindre de nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi,
je vous ai bien soigné, et j'espère qu'au château vous ne nous oublierez
pas.
--Qu'y pourrais-je pour vous?
--Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser; il y a du
monde là! C'est la meilleure pratique du canton; le seigneur est un
homme généreux, on en est grassement payé; il ne tiendrait qu'à vous de
faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à plusieurs reprises de s'y
fourrer, mais inutilement.
--Mais, madame la doctoresse, n'y a-t-il pas un chirurgien du château?
--Assurément!
--Et si cet autre était votre mari, seriez-vous bien aise qu'on le
desservît et qu'il fût expulsé?
--Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois que
vous devez quelque chose à mon mari: si vous allez à deux pieds comme
ci-devant, c'est son ouvrage.
--Et parce que votre mari m'a fait du bien, il faut que je fasse du mal
à un autre? Encore si la place était vacante...»
Jacques allait continuer, lorsque l'hôtesse entra tenant entre ses bras
Nicole emmaillottée, la baisant, la plaignant, la caressant, lui parlant
comme à son enfant: Ma pauvre Nicole, elle n'a eu qu'un cri de toute la
nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien dormi?
LE MAÎTRE.
Très-bien.
L'HÔTESSE.
Le temps est pris de tous côtés.
JACQUES.
Nous en sommes assez fâchés.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs vont-ils loin?
JACQUES.
Nous n'en savons rien.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs suivent quelqu'un?
JACQUES.
Nous ne suivons personne.
L'HÔTESSE.
Ils vont, ou ils s'arrêtent, selon les affaires qu'ils ont sur la route?
JACQUES.
Nous n'en avons aucune.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?
JACQUES.
Ou pour leur peine.
L'HÔTESSE.
Je souhaite que ce soit le premier.
JACQUES.
Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il est écrit
là-haut.
L'HÔTESSE.
Oh! c'est un mariage?
JACQUES.
Peut-être que oui, peut-être que non.
L'HÔTESSE.
Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas, et qui a si
rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien saugrenu... Viens,
ma pauvre bête; viens que je te baise; je te promets que cela n'arrivera
plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres!
LE MAÎTRE.
Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme?
À cette question du maître de Jacques, l'hôtesse dit: «J'entends du
bruit là-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous conter tout
cela...» Son mari, las de crier: «Ma femme, ma femme,» monte, et avec
lui son compère qu'il ne voyait pas. L'hôte dit à sa femme: «Eh! que
diable faites-vous là?...» Puis se retournant et apercevant son compère:
M'apportez-vous de l'argent?
LE COMPÈRE.
Non, compère, vous savez bien que je n'en ai point.
L'HÔTE.
Tu n'en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue, tes chevaux,
tes boeufs et ton lit. Comment, gredin!...
LE COMPÈRE.
Je ne suis point un gredin.
L'HÔTE.
Et qui es-tu donc? Tu es dans la misère, tu ne sais où prendre de quoi
ensemencer tes champs; ton propriétaire, las de te faire des avances, ne
te veut plus rien donner. Tu viens à moi; cette femme intercède; cette
maudite bavarde, qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me
résout à te prêter; je te prête; tu promets de me rendre; tu me manques
dix fois. Oh! je te promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors
d'ici...
Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre diable;
mais l'hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit signe de se
taire.
L'HÔTE.
Sors d'ici.
LE COMPÈRE.
Compère, tout ce que vous dites est vrai; il l'est aussi que les
huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous serons réduits à la
besace, ma fille, mon garçon et moi.
L'HÔTE.
C'est le sort que tu mérites. Qu'es-tu venu faire ici ce matin? Je
quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave et je ne te
trouve point. Sors d'ici, te dis-je.
LE COMPÈRE.
Compère, j'étais venu; j'ai craint la réception que vous me faites; je
m'en suis retourné; et je m'en vais.
L'HÔTE.
Tu feras bien.
LE COMPÈRE.
Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si jolie, qui s'en
ira en condition à Paris!
L'HÔTE.
En condition à Paris! Tu en veux donc faire une malheureuse?
LE COMPÈRE.
Ce n'est pas moi qui le veux; c'est l'homme dur à qui je parle.
L'HÔTE.
Moi, un homme dur! Je ne le suis point: je ne le fus jamais; et tu le
sais bien.
LE COMPÈRE.
Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon garçon; ma fille
servira, mon garçon s'engagera.
L'HÔTE.
Et c'est moi qui en serais la cause! Cela ne sera pas. Tu es un cruel
homme; tant que je vivrai tu seras mon supplice. Çà, voyons ce qu'il te
faut.
LE COMPÈRE.
Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et je ne vous devrai
de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos
services. Si j'avais de l'argent, je vous le jetterais au visage; mais
je n'en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu'il plaira à Dieu; mon
garçon se fera tuer s'il le faut; moi, je mendierai, mais ce ne sera pas
à votre porte. Plus, plus d'obligations à un vilain homme comme vous.
Empochez bien l'argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes
ustensiles: grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des ingrats,
et je ne veux pas l'être. Adieu.
L'HÔTE.
Ma femme, il s'en va; arrête-le donc.
L'HÔTESSE.
Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.
LE COMPÈRE.
Je ne veux point de ses secours, ils sont trop chers...
L'hôte répétait tout bas à sa femme: «Ne le laisse pas aller, arrête-le
donc. Sa fille à Paris! son garçon à l'armée! lui à la porte de la
paroisse! je ne saurais souffrir cela.»
Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui avait de
l'âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à quatre. L'hôte,
les larmes aux yeux, s'adressait à Jacques et à son maître, et leur
disait: «Messieurs, tâchez de le fléchir...» Jacques et son maître se
mêlèrent de la partie; tous à la fois conjuraient le paysan. Si j'ai
jamais vu...--Si vous avez jamais vu! Mais vous n'y étiez pas. Dites si
l'on a jamais vu.--Eh bien! soit. Si l'on a jamais vu un homme confondu
d'un refus, transporté qu'on voulût bien accepter son argent, c'était
cet hôte, il embrassait sa femme, il embrassait son compère, il
embrassait Jacques et son maître, il criait: Qu'on aille bien vite
chasser de chez lui ces exécrables huissiers.
LE COMPÈRE.
Convenez aussi...
L'HÔTE.
Je conviens que je gâte tout; mais, compère, que veux-tu? Comme je suis,
me voilà. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le plus tendre; je ne
sais ni accorder ni refuser.
LE COMPÈRE.
Ne pourriez-vous pas être autrement?
L'HÔTE.
Je suis à l'âge où l'on ne se corrige guère; mais si les premiers qui se
sont adressés à moi m'avaient rabroué[32] comme tu as fait, peut-être en
serais-je devenu meilleur. Compère, je te remercie de ta leçon,
peut-être en profiterai-je... Ma femme, va vite, descends, et donne-lui
ce qu'il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu! marche donc; tu
vas!... Ma femme, je te prie de te presser un peu et de ne le pas faire
attendre; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il
me semble que tu te trouves bien...
[32] _Rabrouer_, vieux mot. _Rudoyer, relever avec rudesse._
On lit dans le second volume de la _Traduction de Lucien_, par Perrot
d'Ablancourt, Amsterdam, 1709: «Si l'on vous siffle, _rabrouez_ les
auditeurs.»
Ce d'Ablancourt, un peu _rabroueur_ comme on sait, avait été choisi par
Colbert pour écrire l'histoire de Louis XIV; mais le roi, ayant appris
qu'il était protestant, dit: _Je ne veux point d'un historien qui soit
d'une autre religion que moi._ (BR.)
La femme et le compère descendirent; l'hôte resta encore un moment; et
lorsqu'il s'en fut allé, Jacques dit à son maître: «Voilà un singulier
homme! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais temps qu
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