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Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)

by Jules Michelet · French · Gutenberg #39876 · 599,073 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)
    
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Title: Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19)

Author: Jules Michelet


        
Release date: June 1, 2012 [eBook #39876]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39876

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1598-1628 (VOLUME 13/19) ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE





                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE




                      TOME TREIZIÈME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction réservés.




                     HISTOIRE DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

LIGUE DE LA COUR CONTRE GABRIELLE

1598


La chanson si populaire de _Charmante Gabrielle_, la plainte amoureuse
du roi sur sa cruelle _départie_, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au
départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours
après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation
qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer
qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non
arrangé.»

L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un
ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un
sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus.
C'est la première et charmante émotion de la paix. Parents, amis ou
amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de
cruelle _départie_, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce sourire, mêlé
d'une larme, regarde encore vers le passé.

De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV,
plus, deux chansons. La première est _Gabrielle_, ce doux rayon de la
paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est
_Marlborough_, une dérision de la guerre, une ironie innocente par
laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.

Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le
bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature,
et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon
soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les
plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.»
C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la
paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.

Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si
longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait
quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente.
Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en
amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien
plus que de réalité.

Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif,
infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de
corps et très-entamé. Elle, extrêmement positive, déjà replète à
vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin
de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de
lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de
Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros
Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de
la paix, le type et le brillant augure des _sept années grasses_ qui
devaient succéder aux _maigres_, mais dont à peine on vit l'aurore.

Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait
alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner,
d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de
franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le
roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si
faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait
mis cela en lumière: Mercoeur était aux abois, la Bretagne se livrait au
roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que le
roi donna à Mercoeur un traité inespéré pour marier deux nourrissons,
son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de Mercoeur. Il en est
honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous êtes père, lui
dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»

Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les
affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût
fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour
aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève du
commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi,
toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait
souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.

Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la
première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en
Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand
panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le
maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir
assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis
il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec
vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait).
Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant
planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix,
il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que
l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on
avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois
après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir,
puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.

Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était
fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier
Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort
gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.

Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable ne paraît pas dans
les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque instant. On en
voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort
rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette sensibilité
nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des larmes, cette
facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et
souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par sa mobilité.
Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui,
c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers caprices, le
coeur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne tomba pas aussi
bas que les satires de l'époque pourraient le faire croire. Les femmes,
dit madame de Motteville, furent plus honorées alors qu'au temps de la
Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.

Avec ce coeur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur et
ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le roi,
elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en elle
une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins
indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.

Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.

Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses
avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une
reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement,
en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.

La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on se
disputa le roi.

La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que
nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui
ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en
Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se
mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai
commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de
Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait
devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le
sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le
dilemme se posait pour eux: _Le tuer ou le marier._

Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait
fait entendre à Rome que l'_Édit_ de Nantes donné aux protestants ne
serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement
leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des
Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en
donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une,
je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»

Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer,
gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une
_Armada_ nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent
allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été
conquérir le royaume d'Élisabeth.

L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient
diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le légat romain,
Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but depuis six années
(De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage
italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce mariage, qui eût amorti et
romanisé le roi, dispensait de le tuer.

Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au
grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la
fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur
des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il
espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire
sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de
Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses
financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis
plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de
fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas
peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné.
Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents
du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand
coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle
croyait à elle, le protestant Sully.

Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des
d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait
guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de
Sourdis, qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne à
suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome,
non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal.
D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle
les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au
fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle
accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des
psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la
bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que
par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.»

Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle
était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la
princesse Catherine, soeur du roi, dont elle avait le portrait
précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, _Inv. de Gabrielle_.)
L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le
Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame,
aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force
morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un
attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que
Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être
jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il
ne voyait plus depuis vingt années.

Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. _Il
fallait une reine française_, dans ce grand danger de l'Europe.
Élisabeth mourait; le fils de Marie Stuart allait succéder. Plus
d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais,
porterait-elle le poids immense de la guerre européenne?
Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de
la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet?

Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent
objections au mariage français.

L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui
crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus
vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient
donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises,
encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux
pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la
tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui,
l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle,
descendait à l'appeler «sa soeur et sa protectrice;» mais qui, en 1598,
voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle ne
céderait jamais «à cette décriée bagasse.»

D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un
danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant
pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans
un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après
le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort
incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du
mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une
nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait? d'assassins....

Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle
aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle
n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous,
Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement.

Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des
finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même.

Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme
Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût
approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût
trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme
aimée, mère de ses enfants.

Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi)
était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande
apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de
Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton
d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le
contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans)
et d'un oeil du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit
Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.»

Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les
notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit
qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur
commission gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien et ne
fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et désespérée,
et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les
partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et
lui faisaient ses affaires.

Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres
choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand
financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand
maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la
place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce
qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.

Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait
une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit
donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout
et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas
déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de
Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à
elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.

Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas
loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui
rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela?
Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.

Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux
chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et
très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il
aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur,
l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique
tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces
mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient
l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux.
Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane
eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans
les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup
imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.

Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant
déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des
finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses
anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il
était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience
et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il
avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le
mariage italien et contre sa protectrice.

Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon
Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur
Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le
financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.

Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rôle
sanglant de la _Rieuse_ (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à étrangler
son fils!

La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité
des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait
des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à
un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût
s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.

La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa soeur comme
un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva
commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La
Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux
affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait
baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya
constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme
fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.

Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de
tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III.
Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les
petits cabinets où il nourrissait douze enfants de choeur; car il aimait
fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions;
il ne recevait pas un sou, pas une _buona mano_, qu'il ne plaçât à
l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et il
s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux
ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la
générosité de son coeur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait
chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer.
Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.

Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des
rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il
brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.

Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des
titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine
par le mariage. Il les faisait appeler César _Monsieur_, Alexandre
_Monsieur_. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de
Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce
titre: Baptême des _enfants de France_. Sully renvoya la quittance, en
disant rudement: «Il n'y a pas d'_enfants de France_.»

N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les
_OEconomies royales_. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que
personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il
n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le
mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui,
l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa
fraîche fleur.

Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de
choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait
encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le
joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque
violente boutade, un essai d'affranchissement.

Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que
Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le dit
lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus qu'il
voulût la faire femme et reine; il l'appela _une maîtresse_: «J'aime
mieux un tel serviteur que dix _maîtresses_ comme vous.»

Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à
discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne
songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme.
En vain.

Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour
d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre
elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.




CHAPITRE II

MORT DE GABRIELLE

1599


Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut
entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva
bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et
commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires.
Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même
bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles,
avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui
disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque
embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de Paris ne
manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,»
c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.

Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore,
accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la
mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme
très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le
connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y
parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames,
on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda
comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de
poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.»
Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les
larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la
mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le
visage sens devant derrière et le cou tordu.»

En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient
trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon
les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi
(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des
mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait
tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort
de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute
couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets,
feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les carmélites
espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur couvent de
Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthélemy. Les
capucines firent une entrée saisissante et dramatique, portant chacune
une couronne d'épines, et conduites par les princesses de la maison de
Guise.

Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on
avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en
personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un
homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la
menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire,
enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on
assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque
jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en
tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui
avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses
médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.

Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait
exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient
pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine
de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé
restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment.
Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on
avait renvoyés _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en
voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines
déchirés, maîtres de camp morfondus, chevau-légers estropiés,
canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de
la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude.
L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur
fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes
perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur
réputation mendient quelque pauvre repas.»

Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus
tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606.
Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient
espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait,
sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.

Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez
court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme,
jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,»
disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne
suffisait plus à le consoler.

Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain,
de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.

Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les
Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire,
fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils
saisissaient les passages du Rhin.

Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice
d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La
situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla
briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.

L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme
Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête
qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui
haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus
grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à
l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut
plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui
faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais
fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter
Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là
on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté,
condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.

Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier
anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et
des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils
modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour
l'honneur de Rome.

La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne
gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne,
elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à
coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise parut revenue. Il fit
opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua des
médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.

Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva
facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.

Il était impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un
catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir son
frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son
cabinet.

Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la
menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.

Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit
venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif,
pour la France et pour l'Europe:

«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous
conterai une histoire.--Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à
jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les
essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que
je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui
l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....

«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en
pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on
fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs
factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne m'en attendrai à vous ...
Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous
croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai
déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils aîné de
l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»

À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les
criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre;
sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça
sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les
ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est
le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu
roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et
prédications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah!
vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la
Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos
robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet.
Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai
bien sur des barricades.»

Le Parlement enregistra.

Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si
étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses
visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le
procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des
Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors.
Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût été
plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé.
Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de
mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix?
Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup
déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du
Rhin.

Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour
les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était
s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le
poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne
et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de
Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara
hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et
croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.

Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux
mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement
cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans
la tragique auréole des martyrs.

L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa
douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons.
Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui
conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui
donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put
tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.

Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier moment de sa vie, à
l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse
d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la plus
pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit bien
dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la mort et
entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à lui
l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il périt
presque sous ses yeux.

Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice
d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre
et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne
voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que
son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison,
que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande,
il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et
excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice,
son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en
lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange?
Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa
famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils,
seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.

Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en
n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre
ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues
années après ces événements, ne parle de cette dame qu'avec une émotion
visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme très-bien
faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce
et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime
que l'on sentait autour d'elle, une angélique bonté, la rendaient
irrésistible. Tout d'abord, elle allait au coeur.

Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient
reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout
cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une
autorité de respect, d'amour.

Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux
moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider
au mariage français.

Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi
la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus
indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière.
Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle
finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les
catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer
à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que
quelqu'un périt, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un fût
Gabrielle.

Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.

L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit
plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et
de la cour.

Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon
surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.

Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait
intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de
nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince
n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement,
plus discret, lui répugnait-il.

Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de
gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues
lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien
qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu
des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle
restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les
nuits.

Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les
recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le
plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles
de Lyon, de Bordeaux.

On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs
réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.

Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait
épousé la France» à son sacre. (Fréville, _Inventaire_.)

Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la
fantaisie de coucher dans le Louvre même, et le roi lui donna le grand
appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y coucha, mais
elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le scandale de
cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne venait guère
que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, l'effrayât de sa
solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller où Catherine
médita la Saint-Barthélemy.

Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi.
L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine
était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants
se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le
confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré,
insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à
Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour
se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version
de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le
faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire
apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette
satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier
en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.

Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule.
Sa tante n'y était pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son
duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de
Rosny et tâcher de gagner Sully.

La ville était fort émue. Le Parlement avait été forcé d'enregistrer
l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de _raccourcir_ les prêcheurs
d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait exécuté
deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il
est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi avait mis en
face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient décidé
hardiment que l'affaire de la possédée n'était point surnaturelle. Bien
plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompté le
diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un véritable agneau,
fit ses pâques comme les autres. De là des risées, d'autre part, une
rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en
resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait
pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprévu,
terrible, comme avait été la mort de madame de Montmorency!

«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce
qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un
autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût
tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort
aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec
un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de
faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle
fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa
maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa
mort.

Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il la suivit
jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté de la
litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour
descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils
pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il
s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant
de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre
partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre,
rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi
dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois
qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la
Varenne et revint auprès du roi.

C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle
descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier
pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de
la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle
était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à
son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe
et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à
Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse
était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait
faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule,
toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.

Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir
pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de
croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands services
qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait rien
désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui
envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit
qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit
qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses
_levers et couchers_. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse
et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en
colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses
n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué,
si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.

Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est
descendue.

Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la
_petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et
organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu
rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III,
devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et
économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger
dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et
ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins
coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il
jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop
d'esprit pour jamais demander rien.

Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la
mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de
l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou
verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie
le jardin de l'hôtel Zamet.

Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement
ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des
_entrées_ des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri
IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des
hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont
l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait
le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne
montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il
fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une
impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la
ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries
du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le
jardin.

Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et
des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées
d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des
appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais
de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y
était, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités des
bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une
savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait
lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez
Zamet.»

Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut
croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce coeur
ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de Guise, qui
avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère Gabrielle,
et elle a plus tard écrit un petit roman (_Alcandre_) très-hostile à sa
mémoire. Mais alors elle espérait que la toute-puissante maîtresse lui
ferait trouver par le roi ce que sa conduite légère paraissait rendre
introuvable: un mariage, un prince assez sot pour la couvrir de son nom.
Donc elle flattait fort Gabrielle, jusqu'à porter des robes semblables
aux siennes, comme si elle eût été sa soeur. Elle l'amusait de
médisances. Elle vint vite à l'hôtel Zamet, s'empara d'elle pour la
conduire partout et se faire surintendante de ses dévotions. Elle
voulait être la première auprès de la future reine, ou peut-être
surprendre contre elle quelque chose qui pût lui nuire de ses anciennes
galanteries.

Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux
d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait
faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle
était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus
charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas
un seul moment sérieux.

Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut communier le
jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille, dans sa
satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui servit
toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit en
litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les secousses
du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la litière
marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté.

Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de
chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le
Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule
par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée,
pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans
doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle
de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce
allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa
cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait
écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans
cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.

Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez
Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit
connaissance.

Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir,
ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment:
«Tirez-moi de cette maison.»

Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, et de là au Louvre
même, se réfugier chez le roi,--apparemment pour y mourir, puisqu'elle
n'avait pas pu y vivre.

Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle
femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul
qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne.
Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule
garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion
violente, il la tenait dans ses bras.

Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière,
premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la
duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures,
vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de
faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était
pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa
rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il
l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire,
disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il
laissa agir la nature et la regarda mourir.

Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré
de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports,
des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle
appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois,
dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première
lettre parvint; mais on ne dit rien des deux autres. Comme elle avait
encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était procuré
un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait le roi
de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il viendrait
lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais
apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait
de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il
monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire
tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il
passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux,
entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à
réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement,
que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda
fort.

Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de
galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui
l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout
est fini.

Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta
sur un lit.

Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la
voir morte et la serrer dans ses bras.

La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre,
grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta,
disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer
le public, que le monde avait les yeux sur lui...

Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès. On y mit
le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il tourna le
dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore.

Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière
parole, lui promettait de faire justice.

D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a
écrit ces deux choses: 1º qu'il dit qu'elle était morte; 2º qu'elle ne
l'était pas.

Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant
tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour
jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop
grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point
_d'autant qu'elle étoit morte_.»

Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup
cette prudence de La Varenne.

Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme _comme_ morte
entre mes bras, _ne croyant pas qu'elle vive encore une heure_.»

Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le
succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de
Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour
se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à
ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates,
qu'il savait être le plus de son goût, _ce que vous remarquerez avec
votre prudence_, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer
des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si
on le disait complice de Zamet, il pouvait répondre: «Au contraire, le
premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de Sully.»

Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui
voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes
de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France
devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors
et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût
naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait
fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés.
Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au
cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «_Hic est
manus Dei._»

Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel
qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus
charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié
récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire,
s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa
condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.

Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante
de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un
lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement
propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.

Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face terrible
qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; vingt mille
personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés
et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient
maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et
n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et
laissèrent cette affaire à Dieu.

Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes
et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait
fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas
de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans
ses mémoires, une froide lamentation.

Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi;
mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager
qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et
lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La
corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne
vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour
Fontainebleau.

Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle,
maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement
quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette
solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des
tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre,
Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança
ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»

Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit
avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait
sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande
grâce.

Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute
l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé,
sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les oeuvres
émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien
mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la
mémoire du roi.

Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute
il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les
fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la
galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements.
Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup
moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne
tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent.

Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en
violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au
service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les
compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus,
ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle.

Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le moindre mot. Soit
qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son
entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il
reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens.

Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon coeur est
morte et ne rejettera plus.»

Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt
dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie,
par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était
plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son coeur s'était reposé.

On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de
Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer.
Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à
la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les
diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné
autant de dépense.»

Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa
notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en
France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment
le _Mont-de-piété des rois_. Il resta toujours léger, mobile et le pied
levé.

La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce
du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire
fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il
obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon
seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La
Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant très-affaibli,
malade au printemps, malade à l'automne, et quelques jours seul à Rouen,
il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre deux diarrhées, le
rappel des Jésuites en France.




CHAPITRE III

HENRIETTE D'ENTRAGUES ET MARIE DE MÉDICIS

1599-1600


Le grand flatteur de l'époque, dont le magique pinceau eut pour tâche de
diviniser les reines et les rois, Rubens a succombé, il faut le dire,
devant Marie de Médicis. Dans la galerie allégorique qu'elle lui fit
peindre à sa gloire, il a beau se détourner vers ses rêves favoris, les
jeunes et poétiques beautés de déesses ou de sirènes; il lui faut bien
retomber au pesant modèle qui le poursuit de tableau en tableau. La
_Grosse Marchande_ à Florence, comme nos Françaises l'appelaient, fait
un étrange contraste à ces fées du monde inconnu.

La magnifique _Discorde_, palpitante sous ses cheveux noirs, dont le
corps ému, frémissant, est resté à jamais classique; la _Blonde_, le
rêve du Nord, la charmante _Néréide_, pétrie de tendresse et d'amour:
toute cette poésie est bien étonnée en face de la bonne dame. Assemblage
splendide et burlesque. La fiction y est animée, et d'une vie
étincelante; l'histoire et la réalité n'y sont que prose et platitude,
un carnaval d'histrions et de faux dieux ridicules, un empyrée de
Scarron.

Marie de Médicis, qui avait vingt-sept ans quand Henri IV l'épousa,
était une grande et forte femme, fort blanche, qui, sauf de beaux bras,
une belle gorge, n'avait rien que de vulgaire. Sa taille élevée ne
l'empêchait pas d'être fort bourgeoise et la digne fille des bons
marchands ses aïeux. Même son père, son oncle qui la maria, tout princes
qu'ils étaient (par diplôme), n'en faisaient pas moins le commerce et
l'usure.

D'italien, elle n'avait que la langue; de goût, de moeurs et
d'habitudes, elle était Espagnole; de corps, Autrichienne et Flamande.
Autrichienne par sa mère, Jeanne d'Autriche; Flamande par son
grand-père, l'empereur Ferdinand, frère de Charles-Quint. Donc, cousine
de Philippe II, de Philippe III, de ces rois blêmes et blondasses, aux
yeux de faïence, tristes personnages que Titien et Vélasquez gardent
encore sur leurs toiles dans toute la triste vérité.

Elle était née en pleine réaction jésuitique. Sa mère, Jeanne
d'Autriche, fut une des filles de l'Empereur qui créèrent et
patronnèrent les Jésuites en Allemagne, fondèrent leurs colléges, leur
mirent en main les enfants des princes et de la noblesse. La première et
la seule chose que Marie demanda au roi, à son débarqué en France, fut
d'y faire rentrer les Jésuites.

Deux choses la rendaient désirable, non au roi, qui s'en souciait peu,
mais désirable aux ministres: c'était l'argent, la grosse somme que son
oncle Ferdinand consacrait à cette affaire, à l'alliance de France; et
d'autre part, l'espérance que cet oncle donnait à nos politiques, de
leur faire un pape du parti français. Les Médicis, qui jadis avaient
fourni à l'Église Léon X et Clément VII, récemment avaient fait deux
papes par leur influence, Grégoire XIII et Sixte-Quint. Le pape régnant,
Clément VIII, s'il n'était pas homme des Médicis, était du moins
Florentin, et désignait comme son successeur probable un Médicis, le
cardinal de Florence (Léon XI), qui, en effet, eut un moment la tiare.

Politique, au fond, assez pauvre, qui déjà avait trompé François Ier
quand, pour acquérir l'alliance viagère de Clément VII, il prit sa nièce
Catherine. Il n'y avait pas de loterie qui trompât plus que celle-là.
Qu'apportait le pape à nos rois? L'amitié d'un moribond qui leur
tournait dans la main. On fit faire la même faute à Henri IV, lui
imposant cette nièce du grand fabricateur de papes. On lui fit jeter un
argent immense dans la préparation coûteuse de l'élection d'un Médicis,
qui fut pape pendant vingt jours!

Je croirais, en conscience, que ce mariage italien fut une punition de
Dieu pour l'ingratitude du roi à l'égard de l'Italie.

Quelle puissance l'avait reconnu la première à son avénement douteux?
Venise, qui manifesta pour lui tant d'enthousiasme et vint jusqu'en
France témoigner par une solennelle ambassade l'estime et les voeux de
l'Europe. Il n'en tourna pas moins le dos à Venise, quand elle le priait
de soutenir Ferrare contre le pape, qui la réunit au saint-siége.
Ferrare, petite puissance, mais fort militaire, renommée pour
l'artillerie. Ses ducs, célébrés par le Tasse, étaient une des dernières
forces qui, la France aidant, pût soutenir l'Italie. Ce dernier souffle
italien, qui l'éteignit? Hélas! la France. Henri IV paya ainsi son
absolution. Il n'avait pas encore, il est vrai, la paix avec les
Espagnols. Mais, quelles que fussent les velléités françaises de Clément
VIII, donner un État à la papauté, à l'impuissance, à la mort, c'était
en réalité fortifier les Espagnols, qui, bon gré mal gré, dominaient le
pape. Soutenir Venise, au contraire, au moins de parole et de
négociations, lui sauver son alliée, Ferrare, c'était faire craindre aux
Espagnols les résistances italiennes, et d'autant plus puissamment leur
faire désirer la paix.

Comment fit-on croire au roi que, pour être fort en Italie, il lui
fallait s'appuyer sur ce qui y change sans cesse, sur un souverain
viager, une puissance de vieillard, dont la volonté personnelle était
par moment française, mais dont la cour, le conseil était et ne pouvait
être que catholique, donc espagnol? Un pape français d'inclination
était un très mauvais pape, dominé par le temporel, et disposé à
s'arracher de la ferme base de la papauté, qui était l'Espagne. Qui
brûlait encore? L'Espagne. Qui persécutait les Maures, jusqu'à en
chasser un million? L'Espagne. Nul pays n'eût été alors assez fou pour
faire cela.

Cette sottise de jeter la France dans une politique papale réussit par
l'ardent concert des parvenus de l'époque, des abbés gascons,
intrigants, menteurs, dont la cour était infestée, qui rêvaient les
prélatures, le chapeau, et tous travaillaient, d'accord avec la finance
italienne et les banquiers de Florence, à mettre dans la tête du roi
qu'il ferait pape un Florentin, et par lui mènerait l'Europe. Les du
Perron et les d'Ossat le faisait toujours regarder vers Florence et
Rome. Était-il dupe? Je ne sais. Mais cet homme de tant d'esprit, de
courage, qui ne craignit jamais les épées, craignait un couteau; il
voulait extrêmement vivre, et s'imaginait qu'il serait plus en sûreté
s'il avait le pape pour ami, mieux encore, s'il faisait les papes.

Le mariage florentin l'acheminait vers ce but. Que le roi l'aimât ou
non, il devenait sûr. C'était une affaire de temps. Comment employer ce
temps? Il fallait une maîtresse qui fit gagner quelques mois, détourna
la pensée du roi et servit comme d'éponge à laver et faire disparaître
l'image de Gabrielle.

Fontainebleau, plein de celle-ci, et qui l'eût rappelée toujours,
n'était pas tenable. Mais le Midi remuait. À la grande joie des
courtisans, le roi leur dit un matin: «Messieurs montons à cheval; j'ai
envie de manger cet été des melons de Blois.»

Dans le passage ennuyeux de la grande plaine de Beauce, quelqu'un lui
dit qu'il devrait bien s'arrêter au joyeux château de Malesherbes, où M.
d'Entragues, qu'on appelait le roi d'Orléans (successeur de Charles IX,
comme époux de Marie Touchet), tenait sa petite cour.

Qui dit cela? Soyez-en sûr, nul autre que Fouquet la Varenne. Ce
serviteur incomparable, unique comme chasseur de femmes et dénicheur de
beautés, avait trouvé pour son maître la plus jolie fille de France.

La mère, la Marie Touchet, l'unique amour du roi tragique, qui, dit-on,
chercha en elle l'oubli de la Saint-Barthélemy, Marie Touchet était
Flamande d'origine, mais très-affinée, très-lettrée; née dans la ville
des disputes, Orléans, puis transportée à la cour italienne de Catherine
de Médicis. Elle lisait (chose rare alors), non pas telle traduction
d'Amadis, mais le livre de Charles IX, les _Grands Hommes de Plutarque_,
dans la belle version d'Amyot.

Cette dame, fière de ce grand et sombre souvenir, quoique peu noble
elle-même, non sans peine, était descendue à épouser un seigneur, le
premier du pays, Entragues, gouverneur d'Orléans. Son fils, qu'elle
avait eu de Charles IX, et qui se trouvait neveu d'Henri III, la rendait
fort ambitieuse. Elle visait haut pour ses filles, les gardait
admirablement, mieux qu'elle ne fit pour elle-même. Sa sévérité
maternelle était passée en légende. On contait qu'un de ses pages
s'étant un peu émancipé du côté des demoiselles, elle l'avait virilement
poignardé de sa propre main.

Ses filles avaient besoin d'être bien gardées. Elles avaient l'esprit
du diable. L'aînée, Henriette, était une flamme. Vive, hardie, un bec
acéré. Des rencontres et des répliques à faire taire tous les docteurs.
Elle ne lisait pas d'histoire; elle était trop fine et trop disputeuse.
Il lui fallait de la théologie, mais aiguë, subtile, les _concetti_
africains de saint Augustin. Cette dangereuse créature, avec cela, était
très-jeune, svelte et légère, en parfait contraste avec la défunte, avec
la beauté bonasse, ample déjà, de Gabrielle.

Qu'elle fût belle, cela n'est pas sûr; mais elle était vive et jolie. Le
roi, qui croyait seulement s'amuser et rire, fut pris. La fine langue,
maligne et rieuse, ne ménageait rien, et pas plus le roi. Son coeur
malade, blasé, et qui se croyait fini, revécut par les piqûres. Il la
trouva amusante, puis charmante. En réalité, il n'avait rien vu, et ne
vit rien de plus français.

La perle était mal encadrée. Le père était un brouillon, un homme perdu,
et le frère un scélérat. Le roi les connaissait si bien, qu'il avait
chargé Sully de les chasser de Paris; mais, si telle était la famille,
c'était le malheur d'Henriette, non sa faute; elle était mineure, et
n'avait que dix-huit ans. Tout le monde est tombé sur cette fille. On
verra les crimes réels où l'entraîna sa famille. Mais les premières
noirceurs qu'on lui attribue ne sont guère attestées, comme les fautes
de Gabrielle, que par leur ex-rivale, mademoiselle de Guise, princesse
de Conti, et par son roman d'_Alcandre_.

Je m'en tiendrai uniquement aux lettres du roi, aux mémoires de Sully, à
la correspondance du cardinal d'Ossat.

D'Entragues exploita honteusement sa fille mineure, la vendit, le 11
août 1599, pour le marquisat de Verneuil. Mais il ne la livra pas,
exigeant encore du roi une somme de cent mille écus. L'argent payé, le
marchand ne la livra pas encore, jusqu'à ce qu'il eût fait faire au roi
ce bel écrit: «M. d'Entragues nous donnant à compagne mademoiselle
Henriette, sa fille, en cas que, dans six mois, elle devienne grosse et
accouche d'un fils, alors et à l'instant nous la prendrons à femme. De
Malesherbes, 1er octobre 1599. Henry.»

Nous avons l'acte authentiqué par deux secrétaires d'État (_Lettres_, V,
p. 227). Pour le courage de Sully, qui prétend l'avoir déchiré, je le
trouve bien douteux.

Nos ministres laissaient le roi jouer au mariage avec sa maîtresse, mais
n'en persévéraient pas moins dans l'idée du mariage politique et
financier, qui, selon eux, outre l'argent, allait nous créer par le pape
et le grand-duc une influence en Italie.

La grande affaire était Saluces, cette porte de l'Italie, que le duc de
Savoie, dans la crise de la Ligue, avait enlevée à la France: affaire
religieuse autant que politique, Saluces ayant été jadis un refuge des
Vaudois et des protestants italiens. Henri IV, puissant et vainqueur, ne
pouvait tolérer cette usurpation qu'avait dû subir Henri III.

En décembre 1599, le duc de Savoie fit la démarche inattendue de venir à
Fontainebleau. Ce prince inquiet, brouillon, mal fait, malfaisant, avait
un démon en lui. Sa personne était étrange, comme son singulier empire,
bossu de Savoie, ventru de Piémont. Et l'esprit: comme le corps il
semblait gonflé de malice, travaillé dans sa petitesse d'un besoin
terrible de s'étendre, de grandir et de grossir. Il avait hypothéqué sa
fortune sur son mariage, ayant eu l'insigne honneur d'épouser une fille
de Philippe II. Mais celui-ci, qu'on n'eût cru aucunement facétieux,
joua en mourant à son gendre le tour de ne lui laisser par testament
qu'un crucifix, tandis qu'à son autre fille il léguait les Pays-Bas.

Donc il semblait bien payé pour haïr les Espagnols. Mais ils l'amusaient
toujours, lui disant que Philippe III n'avait pas de fils et qu'il était
l'héritier, le leurrant d'une vice-royauté de Portugal, etc. Son favori,
un Provençal, était tout Espagnol de coeur, plein de fiel contre la
France; homme noir, d'ailleurs, à jeter son maître dans les plus atroces
complots.

Le bossu était venu pour observer, flairer, tâter. Mais, comme il arrive
dans les grands désirs, il vit ce qu'il désirait. L'aspect de la France
était encore pitoyable. La misère continuait, les villes regorgeaient de
mendiants, les routes étaient pleines de soldats sans pain. D'autre
part, les grands seigneurs étaient maîtres des meilleures places. Voilà
ce qui était vrai et qui se voyait. Mais ce qui était non moins vrai et
qui ne se voyait pas, c'était un besoin immense de paix, de repos, qui
rattachait le peuple au roi, et lui eût fait mettre en pièces de ses
ongles et de ses dents les auteurs d'une Ligue nouvelle. Le Savoyard se
crut fort, parce qu'il avait la parole de tel et tel des grands
seigneurs, spécialement celle de Biron. Il ne voulut plus traiter;
seulement il endormit le roi, lui promettant que dans trois mois il lui
rendrait Saluces ou bien lui donnerait la Bresse en échange. Sorti de
France une fois, quand échut le terme indiqué, il déclara effrontément
qu'il gardait la Bresse et Saluces.

La guerre était infaillible. Le grand mariage d'argent venait d'autant
plus à propos. Cette belle dot de Toscane allait faire les frais de la
campagne, permettre de frapper un grand coup, de battre les Espagnols
sur le dos du Savoyard. Cela était spécieux. La pauvre Henriette
d'Entragues, et la promesse du roi, qui avait ce qu'il voulait, pesèrent
peu contre ces raisons.

Le 9 mars 1600, le roi écrivit au grand-duc; mais il voulait une dot de
1,500,000 écus.

Somme épouvantable, impossible. Le grand-duc brisa. On marchanda, on
baissa, et enfin on n'eut pas de honte de descendre à six cent mille.
Mais il fallait de l'argent sur-le-champ, la guerre pressait.

On sait si peu en ce monde ce qu'on doit vraiment redouter, que le roi,
au moment de se lancer dans cette guerre, ne craignait aucunement la
sourde conspiration catholique, et craignait extrêmement la bruyante,
l'innocente conspiration des protestants, qui persistaient à réclamer
l'exécution de l'édit de Nantes. Le roi était parvenu à le faire
enregistrer, mais non pas exécuter. On pariait insolemment qu'il ne
l'exécuterait pas. Les protestants étaient assemblés chez _leur pape_,
Du Plessis Mornay. C'était l'homme le plus estimé de l'Europe,
tendrement dévoué au roi, à qui il avait cent fois donné sa vie, mais
dévoué à sa foi, dévoué au parti des victimes qui venaient naguère
encore d'être massacrées près de Nantes. «Si le roi était immortel,
disait-il, nous serions tranquilles; mais s'il meurt, que
deviendrons-nous?»

Donc il insistait. L'assemblée refusait de se séparer tant qu'on ne tint
pas parole. Grave refus au moment de la guerre.

Le roi prit un parti étrange dans une affaire si sérieuse: ce fut de
tuer la résistance protestante par le ridicule. Un complot fut organisé
par le facétieux Du Perron, bouffon, évêque et cardinal, que nous avons
vu évêque pour les vers à Gabrielle, cardinal pour l'abjuration.

Le plus sûr pour déconcerter les protestants, c'était d'humilier _leur
pape_, de turlupiner, chansonner le plus honnête homme du temps. On
avait déjà fait une tentative bien digne de la brutale insolence de la
noblesse ligueuse; un Saint-Phal, sans provocation, osa donner à ce
vieillard chargé d'années, d'honneurs et de blessures, des coups de
bâton! Cela n'avait pas réussi, le roi et tout le monde s'étaient
indignés; mais, cette fois, on se contentait d'une bastonnade
spirituelle. Le roi entra de tout son coeur dans l'espièglerie.

Comme rien n'est parfait sur la terre, le bonhomme Du Plessis avait un
défaut, celui du temps, la manie de la controverse. Même jeune, au
milieu des guerres, des voyages périlleux et des aventures, sous la
tente ou sous le ciel, dès qu'il avait une heure à lui, il tirait plume
et papier et il écrivait de la théologie. Vieux, il venait de publier ce
qu'il croyait son chef-d'oeuvre, l'_Eucharistie_. Du Perron annonce à
grand bruit que l'auteur est un faussaire, qu'il a fait cinq cents
faux, cinq cents citations controuvées, estropiées, etc. Il se charge de
le prouver.

La chose était bien calculée. À ce défi, le vieux gentilhomme, bouillant
de colère, oublie tout, quitte l'assemblée, vole à la cour et demande le
combat théologique. On l'attendait là. Le roi donne des juges hostiles
ou suspects. Il assiste, encourageant l'un, riant et se moquant de
l'autre. D'abord, il dispense Du Perron de prouver «que ce sont _des
faux_,» lui ouvre la porte de retraite, puis il le dispense encore
d'indiquer d'avance quels passages il attaquera. Du Plessis ne sut que
le soir, à minuit, les huit textes qu'on voulait d'abord contester le
lendemain. Ces textes étaient-ils dans les Pères de l'Église? n'y
étaient-ils pas? Ils y étaient, mais en substance. Du Plessis avait cité
en abrégeant et résumant. Donc on le jugea coupable. Huit phrases
comptèrent pour les cinq cents. Condamné, moqué, écrasé,--surtout
accablé de la joie du roi et de son défaut de coeur et de l'amitié
trahie, il tomba malade et dut se faire reporter à Saumur. Le plus
triste pour l'humanité, ce fut une lettre du roi, où, pour flatter les
catholiques, il écrivait amicalement à un homme (qu'il détestait), à
d'Épernon, leur victoire et la part qu'il y avait, comme il avait pesé
sur les juges, emporté la chose. La lettre fut colportée partout.
Extrême fut la douleur des protestants, qui le croyaient sans retour
livré à leurs ennemis.

Point du tout; c'était le contraire. Ayant donné aux catholiques ce
triomphe d'amour-propre, il hasarda ce qu'autrement il n'aurait jamais
osé. Il commença sérieusement à donner aux protestants découragés,
humiliés, les garanties de l'édit de Nantes, villes d'asile, tribunaux à
eux, etc., etc.

Quitte ainsi des protestants, le roi ne l'était nullement de l'intrigue
catholique; il lui venait des avis sur la trahison de Biron. Gouverneur
de Bourgogne, voisin de la Bresse, qui était au Savoyard, Biron aurait
pu, le roi une fois entré en Savoie, faire entrer la Savoie chez nous.
Pour cela, il eût fallu que celle-ci fût aidée à temps par les
Espagnols. Mais un heureux hasard voulut que, justement à ce moment,
ceux-ci reçussent à Newport de la main du prince Maurice un épouvantable
coup. L'armée protestante (hollandaise, allemande, anglaise et surtout
française) ne battit pas seulement l'armée espagnole, mais elle
l'anéantit.

Ce fut le plus grand coup d'épée que le protestantisme eût frappé depuis
cinquante ans. L'Espagne fut assommée. Il fut trop clair que, malgré
toutes les fureurs de Fuentès, gouverneur de Milan, qui poussait la
Savoie, l'Espagne ne prendrait pas ce moment pour rentrer dans la grande
guerre de France.

Dès lors plus d'hésitation. Le 11 août, le roi, de Lyon, lança son
manifeste de guerre.




CHAPITRE IV

GUERRE DE SAVOIE--MARIAGE

1601


Entre l'événement de Newport et le manifeste, en un mois, Sully, avec
une activité et une énergie incroyables, avait transporté de Paris à
Lyon l'énorme matériel qu'il préparait depuis un an. L'artillerie étant
placée dans la main qui tenait déjà les finances, il y eut une
formidable unité d'action. Sully agit en dictateur; il suspendit les
payements pour toute la France, tourna tout l'argent à la guerre. Il
destitua en une fois tous les nobles fainéants du corps de l'artillerie
et leur substitua des hommes capables. La France eut toujours le génie
de cette arme, dès qu'on l'a laissée agir. Il suffit de rappeler ce
qu'on a dit dans cette histoire et de Jeanne d'Arc et de Jean Bureau, de
Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d'artillerie volante
dans les combats d'Arques.

Le Savoyard se trouva pris au dépourvu. Avec tout son esprit, il n'avait
pas prévu trois choses: d'abord cette rapidité; il croyait que l'on
traînerait jusqu'à l'hiver, où ses neiges l'auraient défendu. Ensuite il
ne devinait pas que la guerre serait poussée entièrement par
l'artillerie, qui abrégerait à coups de foudre. Troisièmement, il
pensait que Biron pourrait trahir. Cette destitution de tant de vieux
officiers paralysa entièrement sa mauvaise volonté. Il commanda; mais
entouré, surveillé par les hommes de Sully, il ne put que marcher droit,
et le malheureux fut contraint d'aller de victoire en victoire.

Le lendemain du manifeste, le corps de Biron entra dans la Bresse, celui
de Lesdiguières en Savoie. En vain Biron donna avis au gouverneur de
Bourg-en-Bresse de ses prochaines attaques, ses officiers
l'entraînèrent, firent sauter les portes, emportèrent la place avant le
temps indiqué.

Ceci le 13 août, deux jours après la déclaration. Le 17, Lesdiguières,
non moins rapide, enleva la forte place de Montmélian, qui couvrait
toute la Savoie; la citadelle tint seule, mais il l'assiégea, la serra.
Le roi arrivait, et le 20, il fut devant Chambéry, la capitale du pays,
qui se rendit sur-le-champ. L'épouvante était extrême d'une telle
rapidité, mais non moins l'admiration pour l'humanité du roi, qui disait
qu'il ne faisait la guerre qu'au duc, point aux habitants. Voilà une
guerre toute nouvelle, la première guerre d'hommes. Avant, après Henri
IV (surtout dans celle de Trente-Ans), ce sont guerres de bêtes féroces,
bien pis, des guerres de soldats traîtres, qui se ménagent entre eux
pour manger à leur aise le pauvre habitant désarmé.

Le duc avait dit: «Il faudra quarante ans.» Il fallut quarante jours,
sinon pour terminer la guerre, au moins pour la décider.

Ses petits forts de Savoie, sur des pics, sur des passes étroites,
semblaient imprenables. Et il y avait près du roi plus d'un personnage
douteux qui espérait qu'on échouerait. Mais Sully était là en personne,
et autour de lui la terreur de son pénétrant regard. Quels furent les
instruments habiles qu'il employa, les hommes de génie obscurs qui
vainquirent ces difficultés et menèrent si bien l'intrépide financier
dans cette guerre inconnue des Alpes? On ne le sait. Ce qui est sûr,
c'est qu'en un moment on perça la longue vallée jusqu'au mont Cenis. Et,
un pas de plus, on descendait en Piémont.

Le roi avait passé en Bresse, pour voir de plus près opérer Biron.
Celui-ci était furieux d'avoir si bien réussi au point que, devant un
fort, il voulut faire tuer le roi, et avertit les assiégés pour qu'on le
tirât. Il n'était guère moins en colère contre le duc de Savoie, qui
était encore à Turin, attendant que Biron trahît et qu'on lui ouvrît
Marseille, qu'on lui promettait. Il avait tout perdu de ce côté des
Alpes, moins la citadelle de Montmélian, que Sully tenait dans un cercle
de foudroyantes batteries, et qu'il allait bientôt raser, s'il ne la
prenait. Biron fit dire au Savoyard que, s'il ne passait les monts, il
était déshonoré, et qu'on ne pourrait plus rien pour lui. Donc il passa,
mais à sa honte, le roi l'approchant et le provoquant, sans le faire
bouger.

La dot de la Florentine n'avait pas peu contribué à rendre ces succès
possibles. Le malheur, c'est qu'après la dot il fallait recevoir la
fille. Le roi y songeait si peu, qu'il envoya à Henriette les premiers
drapeaux pris sur la Savoie (septembre). Il voulait la consoler.
Par-dessus le parjure du roi et la perte de ses espérances, elle avait
eu un grand malheur. Le tonnerre tomba dans sa chambre, et elle
accoucha, mais d'un enfant mort. Elle se fit pourtant porter jusqu'à
Lyon, jusqu'à Chambéry, où était Henri. Il y vit l'état misérable de
tristesse et de désespoir où cette fille, si jeune encore, vendue des
siens, trahie par lui, était tombée; la pauvre rieuse ne faisait plus
que pleurer. Il était tendre, son coeur se souleva tout entier pour elle
et contre lui-même. Il voulut du moins la tromper, la calmer. Il lui dit
que, s'il ne pouvait se tirer de son mariage politique, il lui ferait
épouser un prince du sang, le duc de Nevers.

Le 19 octobre, il apprit que son mariage avait été célébré à Florence
(Lettres du roi, V., 325), et fit ordonner aux villes de tout préparer
pour l'arrivée de la reine. Mais, ce même jour, le 19 (Lettres du
cardinal d'Ossat, IV, 280), il accorda à Henriette une lettre de créance
pour un agent spécial qu'il envoyait à Rome avec des pièces capables
d'invalider le mariage toscan et d'établir que le roi n'avait pu
canoniquement s'engager avec la Florentine, étant engagé avec la
Française.

L'agent de l'étrange négociation lui-même était fort étrange. C'était un
homme de rien, nommé Travail, un protestant qui avait fait la guerre,
s'était converti, comme le roi, et s'était fait capucin. On l'appelait
le père Hilaire. Il avait beaucoup d'audace, de langue (et plus que de
cervelle). Il était bien auprès du roi, qui aimait les convertis, et
s'amusait des hardiesses cyniques et bouffonnes de ce capucin. C'était
un second Roquelaure. De son droit de Mendiant et de va-nu-pieds, il se
faisait l'ami du roi, le tutoyait: «Mon bon roi, tu dois faire ceci, tu
dois faire cela ... Toi, marquise de Verneuil, ceci, cela n'est pas
bien,» etc.

Travail était fort protégé par le jeune cardinal de Sourdis, le parent
de Gabrielle, et sans doute il était entré chez le roi, dès le temps de
Gabrielle, par cette porte du mariage français. Il restait fidèle à
cette cause, mais alors pour Henriette. Le roi lui donna une lettre de
créance pour le cardinal d'Ossat, qui devait le mener au pape. Cela
calma Henriette, qui rentra en France. C'est ce que voulait le roi. Il
garda le capucin, qui ne partit pas encore.

Cependant Marie de Médicis, après de prodigieuses fêtes qu'on fit à
Florence, s'embarqua avec sa tante et sa soeur, duchesse de Toscane et
de Mantoue, sur la galère grand-ducale toute incrustée de pierreries.
Les Médicis (on le voit à leur chapelle) eurent toujours ce luxe inepte
des pierres qui se passent d'art. Sa tante, Christine de Lorraine, ravie
d'être débarrassée, la remit aux Lorraines, aux Guises. Elle venait avec
trois flottes, de Toscane, du pape et de Malte, dix-sept galères, et
elle n'amenait pas moins de sept mille hommes. Si l'avénement d'Henri
IV fut une invasion de Gascons (comme dit le baron de Geneste),
l'avénement de Marie de Médicis fut une invasion d'Italiens.

Elle alla de Marseille à Aix et à Avignon, avec une petite armée de deux
mille chevaux, se reposa en terre papale. Les Jésuites y avaient fait
faire d'immenses préparatifs de réception pour elle et le roi, qui ne
put venir: théâtres, arcs de triomphe, partout des emblèmes et des
devises. Selon le goût de ces pères (si fins et si sots, admirables aux
choses puériles), tout était basé sur le nombre sept. Le roi avait sept
fois sept ans. Il était le neuf fois septième roi de France, depuis
Pharamond. Il avait vaincu à Arques en septembre, le 21, le trois fois
septième jour; à Ivry, en mars, au jour deux fois sept, et son armée y
était divisée en sept escadrons, etc., etc. Cela parut si joli que le P.
Valadier, pour en garder la mémoire, en fit un livre, que la reine
voulut elle-même offrir au roi.

L'esprit de cette princesse éclata dès Avignon. Le P. Suarès, qui
parlait au nom du clergé, lui ayant dit galamment qu'on lui souhaitait
d'avoir un enfant avant l'année révolue, «cette princesse, hors
d'elle-même, en témoigna une envie égale au désir des peuples, et
demanda cette grâce à Dieu.» (De Thou.)

Comme elle était fort dévote, elle avait fait en partant demander au
pape d'entrer en tout monastère. Pour les monastères de femmes, le pape
l'accorda sans difficulté, mais refusa pour ceux d'hommes, «à moins,
dit-il en riant fort, que le roi ne le permette.» (D'Ossat.)

Elle dut attendre huit jours à Lyon, le roi s'arrêtant encore en
Savoie. Enfin, le 9 décembre, il se présenta aux portes assez tard.
Elles étaient fermées et on l'y fit attendre une heure par une gelée
fort rude. Grand réfrigérant à ce peu d'amour qu'il avait pu apporter.

Ce premier refroidissement ne fut pas le seul. Le second et le plus
fort, ce fut la princesse elle-même toute autre que son portrait, qui
datait de dix années. Il vit une femme grande, grosse, avec des yeux
ronds et fixes, l'air triste et dur, Espagnole de mise, Autrichienne
d'aspect, de taille et de poids. Elle ne savait pas le français, s'étant
toujours abstenue de cette langue d'hérétiques.

En venant, sur le vaisseau, on lui avait mis en main un mauvais roman
français, _Clorinde_, imité du Tasse, et elle en disait quelques mots.

Ce qui ne dut pas être non plus extrêmement agréable au roi, c'est
qu'elle n'arriva pas seule, mais avec armes et bagages. Je veux dire,
avec la cour complète de cavaliers servants ou de sigisbées, que toute
dame italienne, selon la nouvelle mode qui fleurit tellement en ce
siècle, devait avoir autour d'elle.

Le premier, l'ancien, l'officiel, l'accepté, le patenté, était son
cousin, Virginio Orsini, duc de Bracciano. C'était lui qui avait, à
table, le soin de lui donner à laver, et d'offrir le bassin, la
serviette, à ses blanches mains. Le second, Paolo Orsini, moins avancé
et moins posé, n'en était que plus en faveur peut-être. Enfin, pour
charmer le roi, un jeune homme de la figure la plus séduisante, _il
signore_ de Concini, était auprès de sa femme. À eux trois, Virginio,
Paolo et Concini, ils faisaient une histoire muette de ce coeur de
vingt-sept ans, représentaient son passé, son présent et son avenir.

Le roi n'en fut pas moins galant. Il arrivait botté, armé, et s'il
brillait peu, devant ces beaux Italiens, avec sa taille mesquine et sa
barbe grise, il était beau de sa conquête, de la foudre dont il venait
de renverser la Savoie. Peu sensible à tout cela, la princesse s'en tint
aux termes d'une parfaite obéissance, se jeta à genoux, se dit sa
servante pour accomplir ses volontés. Le roi dit gaiement, en soldat,
qu'il était venu à cheval, et sans apporter de lit, que, par ce grand
froid, il la priait de lui donner la moitié du sien.

Donc il entra dans la chambre.

Il faut savoir qu'à la porte de cette chambre, à toute heure, si tard,
si matin qu'on y vînt, on trouvait une sorte de naine noire, avec des
yeux sinistres, comme des charbons d'enfer (Voir à la bibliothèque de
Sainte-Geneviève). Cette figure, peu rassurante, n'était pourtant pas un
diable. C'était, au fond, le personnage important de cette cour, la
soeur de lait de la reine, la signora Léonora Dosi, fille d'un
charpentier, qui se parait du noble nom emprunté de Galigaï. Elle avait
beaucoup d'esprit, gouvernait la princesse comme elle le voulait,
remuait à droite ou à gauche cette pesante masse de chair.

Si Léonora faisait peur, elle était encore plus peureuse; elle rêvait en
plein jour. Triste hibou, asphyxié de bonne heure dans l'obscurité
malsaine des alcôves et des cabinets, elle croyait que quiconque la
regardait lui jetait un sort. Elle portait toujours un voile, de crainte
du _mauvais oeil_. La France, maligne et rieuse, pays de lumière, lui
devait être odieuse. Elle devait ici s'assombrir et se pervertir, et de
plus en plus devenir méchante.

Tel fut l'augure de la noce et l'agréable visage dont le roi fut salué à
la chambre nuptiale. Soit que cette noire vision l'y ait poursuivi, soit
que la mariée ne répondit pas à son idéal, il fut très-sérieux le matin.

On vieillit vite en Italie, et surtout les Allemandes, comme celle-ci
l'était par sa mère. Rubens même, au charmant tableau où il la montre
accouchée, au moment où toute femme est souverainement poétique, n'a pu,
tout flatteur qu'il était, dissimuler cette lourdeur mollasse. Un bec de
femme assez pointu (mademoiselle du Tillet) disait crûment d'elle et du
fils: «Une vache qui fit un veau.»

Le roi fut obligé de rester près de l'épousée quarante jours pour faire
la paix; paix surprenante. Il abandonna Saluces, rendit toute la Savoie.

Ce traité, agréable au peuple, désespérait l'Italie, que le roi
abandonnait. Le pape y voyait l'avantage de pouvoir continuer dans
Saluces, l'ancien asile du protestantisme italien, la persécution que
les Jésuites y avaient organisée par les bourreaux de la Savoie.

«Chacun chez soi, chacun pour soi:» c'est la politique bourgeoise que
Sully fit prévaloir et proclama par ce traité.

En échange de Saluces, le roi acceptait la Bresse, province, il est
vrai, importante, qui fermait le royaume à l'est et protégeait Lyon.

Ce brusque traité effraya Biron. Il crut que le roi en savait beaucoup
et il crut prudent d'en avouer un peu. Il vint le trouver à Lyon, lui
dit que le Savoyard lui offrait sa fille bâtarde et une grosse dot. Le
roi, bon comme à l'ordinaire, pardonna. Biron, rassuré, écrivit au
Savoyard de ne pas ratifier le traité, de dire qu'il gardait la Bresse,
mais voulait rendre Saluces, _à condition que le roi y mettrait un
gouverneur catholique_, et non le protestant Lesdiguières. Si le roi eût
accepté et mis là un catholique, il mécontentait Lesdiguières; et, s'il
lui tenait parole, lui donnait Saluces, il mécontentait le pape. Il
trancha tout et sortit du filet où Biron voulait le mettre, en ne
prenant pas Saluces et se contentant de la Bresse.

Le roi était bon pour tous. Il promit au légat et à la reine le
rétablissement des Jésuites. D'autre part, il avait fait l'accueil le
plus affectueux aux envoyés de Genève, à leur vénérable doyen Théodore
de Bèze, et il permit à Sully, avant de signer le traité et de rendre
les places prises, de livrer aux Génevois le fort de Sainte-Catherine à
la porte de leur ville; ils le démolirent en un jour.

Sous un prétexte d'affaires, il prit enfin vacances de sa femme, la
laissa à Lyon. Marié le 17 janvier 1601 par le légat, il partit le 18 en
poste. Le 20, il était à Paris, rendu à son Henriette.

Le 4 février, il revit la reine. Le 8, il écrit au connétable _qu'elle
est enceinte_.

Louis XIII, qui fut cet enfant, n'eut aucun trait de son père. Il ne fut
pas seulement différent, mais opposé en toute et chacune chose, n'ayant
rien des Bourbons (côté paternel d'Henri IV), et encore bien moins des
Valois, côté maternel d'Henri, qui si naïvement rappelait son joyeux
oncle François Ier et sa charmante grand'mère, Marguerite de Navarre. Ce
fils, nature sèche et stérile, véritable Arabie Déserte, n'avait rien
non plus de la France. On l'aurait cru bien plutôt un Spinola, un
Orsini, un de ces princes ruinés de la décadence italienne, venu du
désert des Maremmes ou des chauves Apennins.

Quoi qu'il en soit, le résultat voulu était obtenu.

Le roi était marié de la main du pape. (D'Ossat.)

Le sang italo-autrichien était dans le trône de France.

La volonté du grand-duc, sa politique et son ordre positif avaient été
accomplis sur-le-champ et à la lettre. Ce prince, se souvenant de
Catherine de Médicis et du danger où l'avait mise sa longue stérilité,
n'avait dit qu'un mot à sa nièce en la quittant: «Soyez enceinte.»




CHAPITRE V

CONSPIRATION DE BIRON

1601-1602


Peu de temps après cette guerre foudroyante de Savoie, qui avertit si
bien l'Europe de la résurrection de la France, le roi montrait à Biron
une statue où on l'avait fait en dieu Mars et couronné de lauriers. Il
lui dit malignement: «Cousin, que pensez-vous que dirait mon frère
d'Espagne s'il me voyait de la sorte?--Lui! il ne vous craindrait
guère!»

Voilà comme on le traitait. Sa puissance si bien prouvée, sa renommée
militaire, tant de vigueur, tant d'esprit, tout cela n'empêchait pas
qu'on ne le traitât lestement, sans ménagement, avec une légèreté bien
près du mépris. Lui-même il en était cause. Personne n'avait moins de
tenue. Sa camaraderie étrange avec Bellegarde, Bassompierre, les jeunes
gens qui riaient de lui et qui lui soufflaient ses maîtresses, semblait
d'une débonnaireté plus qu'humaine. On le trompait, on s'en moquait, et
il n'en faisait pas plus mauvaise mine. Il se faisait lire les libelles,
allait voir les farces où on le jouait, et riait plus que personne. Sa
première femme, Marguerite, avait illustré sa patience. La seconde,
Marie de Médicis, fut maîtresse dès le premier jour, signifiant qu'elle
garderait et ses cavaliers servants et sa noire entremetteuse.

L'inconsistance du roi dans la vie privée était excessive, il faut
l'avouer.

Pendant que la reine voyageait lentement de Lyon à Paris, il était
auprès d'Henriette à Verneuil, où elle le reçut dans son nouveau
marquisat. La vive et charmante Française, gagnant par la comparaison
avec la grosse sotte Allemande, le ressaisit à ce point, que le capucin,
agent d'Henriette, fut enfin envoyé à Rome, avec la lettre de créance
que le roi lui avait donnée. Il devait voir les cardinaux, montrer
l'engagement du roi avec elle et tâter si l'on ne pourrait obtenir un
second divorce. Ce pauvre homme, qui n'était autorisé que du roi et non
des ministres, fut reçu par notre agent, le cardinal d'Ossat, avec
mépris, avec haine et sans ménagement. Rome entière fut contre lui; à
grand'peine il put revenir en France. On voulait le retenir dans un
couvent de son ordre, le murer jusqu'à la mort dans un _in pace_
d'Italie.

Le roi semble l'avoir oublié. On lui avait fait entendre qu'il ne
pouvait renvoyer Marie sans motif spécieux, ni surtout sans rendre la
dot. D'ailleurs, elle arrivait grosse. Les ministres étaient pour elle,
pour un Dauphin qui allait simplifier la succession, assurer, la paix,
écarter toute chance de guerre civile. Mais il fallait un Dauphin;
malheur à elle si elle eût eu une fille. Henriette, qui un mois après
eut un fils, l'aurait emporté.

Le roi accueillit le Dauphin avec la joie la plus touchante.

Cependant la reine ne faisait nul mystère de son fidèle attachement pour
Virginio. Un manuscrit du fonds Béthune (qu'a copié M. Capefigue) nous
apprend que, six mois après ses couches, le roi allant au Midi avec
elle, elle s'arrêta à Blois, dit qu'elle n'irait pas plus loin, résolue
qu'elle était de retourner à Fontainebleau, où Virginio l'attendait. Le
roi, perdant patience, eut encore l'idée de la renvoyer. «Cela serait
bon, dit Sully, si elle n'avait pas un fils.» Donc on la garda,
craignant d'embrouiller la succession si la légitimité de ce fils
devenait douteuse. L'Espagne eût saisi cette prise.

Voilà bien des variations; mais elles ne semblaient pas moindres dans sa
conduite publique.

Au moment où son mariage italien faisait croire qu'il tenait fort à se
rattacher à l'Italie, brusquement il renonce, en rendant Saluces, et se
ferme l'Italie. Le Vénitien Contarini dit que ce traité étrange et
inattendu releva l'Espagne (battue à Newport). Le parti espagnol à Rome
devint insolent. Ce mariage avec la nièce d'un prince qui avait des
enfants, avec une princesse sans droit à la succession de Toscane, n'eut
pas même l'effet de nous assurer l'alliance du grand-duc; il se refit
Espagnol.

Par l'abandon de Saluces, l'ancien et primitif asile du protestantisme
italien, le roi abdiquait le protectorat des pauvres Vaudois qui
s'étaient offerts à lui de si grand coeur en 1594, et ne décourageait
pas moins les Grisons à l'autre extrémité des Alpes. Le gouverneur de
Milan, Fuentès, ne tarda pas à les murer dans leurs montagnes (octobre
1603), en bâtissant aux passages qui communiquent en Italie un fort qui
lui permettait de les affamer à son gré. Ils s'adressèrent au roi de
France, qui leur conseilla de patienter. Il avait, comme on a vu,
abandonné Ferrare au pape, malgré les prières de Venise; et plus tard
Venise elle-même, dans sa lutte avec le pape, n'eut d'autre secours de
lui que le conseil de s'arranger.

Je veux bien croire que, dès ce temps, il couvait l'intention de frapper
l'Espagne et l'Autriche. De bonne heure il y songea; mais toujours en
protestant _qu'il ne savait pas s'il serait avec ou contre l'Espagne_.
(V. Bassompierre, 1609.) Dissimulation utile qui pourtant eut
l'inconvénient de faire croire les Espagnols plus forts qu'ils
n'étaient, lui plus faible, de rendre tout le monde incertain, défiant,
et d'ôter l'espoir qu'on aurait eu dans la France.

L'Espagne, usée jusqu'aux os, et se sentant si peu de force, hasardait
les coups de loterie les plus criminels. Tout en tâchant de soutenir la
grande guerre en Hollande, elle faisait ailleurs la guerre de _bravi_ et
de coupe-jarrets. Philippe III était un pauvre homme, mais ses gens de
hardis coquins. Les Fuentès, les d'Ossuna, les Bedmar, avaient repris
les moyens du XVe siècle, poison, meurtre et incendie. On ne tarda pas
à les voir conspirer avec des forçats pour prendre, piller, brûler
Venise.

Dès 1595, ils avaient visé en France un homme propre au crime. Biron, un
brave de peu de cervelle, sot glorieux, que l'on pouvait pousser par
l'orgueil et le mécontentement aux plus sinistres tentatives. Notez que
cet imbécile, le jouet des intrigants, était un héros populaire. Sa
grande vigueur de poignet, sa forte encolure, lui comptaient dans
l'esprit des foules autant que ses trente blessures et tous ses grands
coups d'épée. Il semble que les bonnes gens aient confondu ce Biron fils
avec son illustre père, aussi habile capitaine que le fils fut bon
soldat. Du père, du fils, ainsi brouillés, on avait fait une légende;
c'était un Achille, un Roland. Le roi, sans lui, n'aurait rien fait. Lui
seul avait tout accompli par la force de ses bras et de ses grosses
épaules.

L'étranger avait trouvé son affaire pour troubler tout, un mannequin et
un drapeau.

Biron était un homme noir, gras, trapu, d'un visage trouble, avec des
yeux inquiets (figures de fous qui vont au crime). Sa fortune, comme sa
personne, trouble, mal rangée. On ne pouvait l'enrichir. Toujours aux
expédients. «Si je ne meurs sur l'échafaud, disait-il, je mourrai à
l'hôpital.»

Le roi l'avait fait amiral, maréchal, général en chef, duc et pair,
gouverneur du gouvernement qu'avait eu le chef de la Ligue, M. de
Mayenne, et qu'eurent les seuls princes du sang, la Bourgogne, poste de
confiance, contre la Franche-Comté et la Savoie. Mais tout cela n'est
rien. Biron se désespérait.

Un danger très-grand était dans cet homme. Il avait en lui le divorce et
la discorde de la France, deux partis, deux religions. Mais, par cela
même, il pouvait être le trait d'union des deux partis. Père catholique,
mère protestante. Par celle-ci, il était parent de tout ce qu'il y avait
de noblesse périgourdine; par son père, il était cousin de tous les
barons de Gascogne.

Rangez autour tous les traîtres, un d'Épernon, qui tenait la Charente à
l'ouest, Metz à l'est, et l'entrée des Allemands. À côté, un autre homme
double, M. de Bouillon, fort en Limousin, plus fort au nord, où, par
mariage, il était prince de Sedan. Même le compère du roi, M. de
Montmorency, son connétable, son ami personnel, le roi du Languedoc,
avait un traité secret avec le duc de Savoie.

Biron, en rapport direct avec Madrid et Milan, où il envoya plusieurs
fois, n'avait fait son aveu à Lyon, que pour inspirer confiance et se
faire donner Bourg-en-Bresse, par où il eût fait entrer le Savoyard et
l'Espagnol. Le roi refusa. Et Biron, plus que jamais, renoua ses trames
par l'intermédiaire d'un La Fin, qu'on a prétendu l'auteur de toute
cette conspiration, commencée bien avant qu'il s'en mêlât.

En juillet 1601, le roi, comme toute l'Europe, était attentif au siége
d'Ostende. Il était à Calais, sur les murs, écoutant tout le jour la
canonnade lointaine qui remplissait le détroit. Élisabeth vint à
Douvres, et elle eût bien voulu, dans la peur du triomphe des Espagnols,
contracter avec le roi une alliance offensive. Il lui fit passer Sully,
qui lui dit la situation. Le sol lui tremblait sous les pieds. Les
mécontents se seraient levés derrière lui, s'il se fût engagé aux
Pays-Bas. Soit pour les inquiéter et leur rendre Biron suspect, soit par
un reste d'amitié et dans l'espoir que l'autorité de la grande Élisabeth
le ferait rentrer dans la voie du bon sens et de l'honneur, il le lui
envoya comme ambassadeur. La reine le prêcha fort, fit grand éloge du
roi, ne blâmant que sa clémence. Enfin, pour plus d'impression,
surmontant le grand chagrin qui, dit-on, hâta sa mort, elle lui montra
de sa fenêtre un objet la tête d'Essex, du jeune homme qu'elle avait
aimé, et qui, au bout d'un an, était encore exposée à la Tour: «Son
orgueil l'a perdu, dit-elle. Il croyait qu'on ne pourrait se passer de
lui. Voilà ce qu'il y a gagné. Si le roi mon frère m'en croit, il fera
chez lui ce qu'on a fait à Londres: il coupera la tête à ses traîtres.»

Vaines paroles. Biron, de retour, n'eut pas de repos qu'il ne se perdit.
Il reprit ses trames avec la Savoie, mais par un nouvel agent, s'étant
brouillé avec La Fin, qui avait pourtant ses papiers. La Fin jasa, le
roi le fit venir et en tira tout. Effroyable découverte. Tout le monde
semblait compromis, et il ne savait plus à qui se fier. Il avança vers
le Midi pour tâter Bouillon, d'Épernon; mais ils n'étaient pas décidés;
ils vinrent se remettre à lui. Montmorency restait tranquille, et non
moins les huguenots. Ils n'avaient garde de traiter avec Biron, au
moment où il devenait si bon Espagnol, si bon catholique, s'affichant
tout à coup dévot, lui qui ne savait son _Pater_.

Une délibération secrète eut lieu. Le roi se voyait dans les mains
Bouillon, d'Épernon; Biron seul manquait. Fallait-il arrêter ceux-ci,
en attendant l'autre? Il posa cette question en petit conseil; quelqu'un
voulait qu'on arrêtât les deux qu'on avait. Sully s'y opposa: «Si vous
arrêtez ces deux-ci sans preuves, vous effarouchez les vrais coupables,
et vous les avertissez.»

Forte et courageuse parole qui sauva la France et trancha le noeud.

Les grands avaient une prise sur le peuple. Un pesant octroi aux portes
des villes enchérissait les vivres. Il s'était révolté contre. Le roi
punit la révolte, mais il supprima l'octroi.

C'était assurer le dedans. Mais, du dehors, l'étranger ne pouvait-il
arriver, être introduit par Biron dans ses places de Bourgogne? On
trompa celui-ci, on le rassura, en lui faisant croire qu'on ne savait
que ce qu'il avait avoué. On parvint à le désarmer. Sully le pria
d'envoyer ses canons, qui étaient vieux, pour les remplacer par des
neufs. Il n'osa les refuser.

Cela fait, le roi éprouva le plus vif besoin de le voir. Il lui envoya
Jeannin, l'ex-ligueur. La Fin écrivit à Biron. Le roi lui-même écrivit:
«Qu'il ne croyait pas un mot de ce qu'on disait contre lui, qu'il lui
remettrait ces accusations mensongères, qu'il l'aimait, l'aimerait
toujours (14 mai 1602).»

Cette lettre était-elle perfide? Je ne le crois pas. Il l'aimait. Mais
il voulait s'en assurer, le mettre hors d'état de se perdre, éclaircir
tout, le gracier, l'annuler moralement, et avec lui tous les ligués.

Biron ne vint que parce qu'on lui dit que le roi voulait aller à lui
tête baissée, l'enlever. Il n'eût pu tenir ses places désarmées. Rien ne
lui restait à faire que de fuir, ruiné, nu et mendiant. Il eût mieux
aimé mourir. Il s'emporta furieusement, jura de poignarder Sully, mais
toutefois obéit et se mit en route.

Le duc de Savoie n'était guère moins effrayé que Biron. Fuentès aussi
devait être inquiet d'avoir compromis son maître, au moment où le siége
d'Ostende absorbait les forces espagnoles. Ils avaient fort à souhaiter
que Biron ne les trahît point, qu'il mentît pour eux fort et ferme,
soutînt près du roi sa vertu, son innocence immaculée. Tel il se montra,
en effet, menteur intrépide, et, jusque dans Fontainebleau, l'homme de
la Savoie, de l'Espagne, contre l'étreinte du roi son ancien ami.

Ce qui le cuirassait si bien, c'est, d'une part, que le Savoyard gardait
en charte privée, pour assurer son silence, un garçon nommé Renazé, qui
avait fait tous les messages. D'autre part, La Fin, à l'entrée de
Fontainebleau, lui avait soufflé ce mot: «Courage, mon maître! courage,
et bon bec!... Ils ne savent rien.»

Beaucoup de gens avaient gagé que Biron ne viendrait point. Le roi même,
le 13 juin, se promenant de bonne heure au jardin de Fontainebleau,
disait: «Il ne viendra pas.» Et il le voit arriver. Il va à lui, il
l'embrasse. «Vous avez bien fait de venir, dit-il, j'allais vous
chercher.» Puis il le prend par la main, lui montre ses bâtiments. Seul
à seul, enfin, il lui demande s'il n'a rien à dire: «Moi! dit Biron, je
viens seulement pour connaître mes accusateurs et les faire châtier.»

Le roi se croyait en péril, non sans cause, pour la raison que Biron
marquait lui-même dans ses conseils au duc de Savoie, à savoir: Que le
roi avait mangé la dot de sa femme, qu'il lui fallait du temps et de
l'argent pour lever des Suisses, que l'infanterie française du temps de
la Ligue avait péri de misère, que la noblesse appelée se réunirait
lentement. Et c'était là le noeud même de la question; le roi de
Navarre, le roi gentilhomme, avait disparu; la noblesse catholique ou
protestante regardait ailleurs, pouvait suivre Biron ou Bouillon.

Le roi avait bien Biron, mais il n'avait plus Bouillon. Il n'osait même
lui écrire de venir, sentant qu'il désobéirait. Sully lui écrivit en
vain (6 juillet). Il resta chez lui. C'était une raison d'hésiter pour
frapper Biron, ne pouvant frapper qu'un coup incomplet. Aussi le roi
désirait très-sincèrement le sauver. Il y fit les plus grands efforts,
et par lui-même, et par Sully. Le matin encore, au jardin fermé de
Fontainebleau (petit jardin et si grand par la terreur des souvenirs),
il le serra au plus près, et ne gagna rien. On voyait Biron le suivre
avec force gestes, une pantomime hautaine de protestations d'innocence,
relevant fièrement la tête et se frappant la poitrine. Même scène encore
après dîner.

Alors le roi, perdant espoir, s'enferma avec Sully et la reine, tira le
verrou. Nul doute que tous deux n'aient tenu fortement contre Biron,
Sully pour la sûreté de l'État, elle pour celle de son fils et la
tranquillité de sa régence future.

La Force, beau-frère de Biron, nous apprend deux choses: 1º Que Sully
décida la mort; 2º qu'elle était très-juste. La Force écrit ce dernier
mot à sa femme dans une lettre confidentielle.

Sans Sully, jamais le roi n'aurait eu la force de faire justice. Et
encore, ce soir-là, il décida seulement, comme on croyait que Biron
pouvait fuir, qu'il fallait bien le faire arrêter.

On joua jusqu'à minuit. Et, le monde s'étant écoulé, le roi lui parla de
nouveau, le pressa au nom de l'ancienne amitié. Il resta sec. Alors
Henri rentra dans son cabinet. Puis, saisi d'émotion, il rouvrit la
porte, et lui dit d'un ton à fendre le coeur: «Adieu, baron de Biron!»

C'était son nom de jeunesse; dans cet effort désespéré, le roi crut
ramener d'un mot tout le passé, la vie commune des dangers et des
souffrances, et vingt années de souvenirs.

Et il ajouta encore: «Vous savez ce que j'ai dit.» Suprême appel! si
Biron eût avoué à cet instant, il pouvait sauver sa vie.

Mais non, il sort. À l'antichambre, le capitaine des gardes, Vitry, mit
la main sur son épée, la lui demanda: «Tu railles!--Non, monsieur, le
roi le veut.--Ha! mon épée, s'écria-t-il, l'épée qui a fait tant de bons
services!»

Le roi fit partir Sully pour préparer la Bastille et avertir le
Parlement. Biron et le comte d'Auvergne, son complice, y furent menés le
15 juin.

Le roi même, le 15 au soir, vint à Paris et entra par la porte
Saint-Marceau. Il y trouva une grande foule de peuple accouru pour le
voir, pour s'assurer de sa vie, ce cher gage de la paix publique. Tous
se félicitaient de la découverte du complot et le couvraient
d'acclamations. (De Thou, liv. CXXVIII.)

M. Capefigue avance, sans preuves, que Paris était désolé. Chose
vraisemblable, en effet, qu'on déplorât l'avortement d'un complot qui
eût ramené le bel âge de la Ligue, les douceurs du fameux siége, du
temps où un rat crevé se vendait vingt-quatre livres, où les mères
mangeaient les enfants.

Les acclamations dont parle De Thou disaient, au contraire, que le
peuple avait horreur de revoir la guerre civile, la royauté des soldats,
et qu'il savait bon gré au roi de les réprimer vigoureusement. Sa
justice, rarement indulgente pour les brigandages des nobles, était
populaire. En ce moment, le Parlement, presque en même temps que Biron,
recevait le petit Fontenelles (des Beaumanoir de Bretagne) et parent
d'un maréchal. Ce garçon, d'environ vingt ans, avait fait déjà mourir
dans les tortures des milliers de paysans. Par récréation, l'hiver, il
ouvrait des femmes vivantes pour chauffer ses pieds dans leurs
entrailles. Il fut, malgré tous ses parents, pris, jugé et rompu en
Grève, au milieu de la joie du peuple, qui en bénissait le roi.

Les grands ne le bénissaient guère. Loin de là, pas un des pairs ne
voulut siéger au procès de Biron. Tous alléguèrent des prétextes.

C'était une raison plus forte de pousser la chose. Quand les parents de
Biron, tous considérables, vinrent trouver le roi, tout près de Paris, à
Saint-Maur, où il restait pour surveiller l'affaire, il leur parla avec
douceur, mais s'enveloppa de justice, de nécessité.

L'Espagne, mise au courant de tout par un commis de Villeroy (qu'on
saisit plus tard), pouvait travailler les juges, le public, l'accusé
même. Et, en effet, celui-ci trouva à point, dans la Bastille, un Minime
scrupuleux qui lui dit qu'il ne pouvait pas révéler à la justice ce
qu'il avait promis de taire, c'est-à-dire qu'il devait couvrir la
Savoie, l'Espagne, d'une parfaite discrétion.

Pour émouvoir le public, on répandit une lettre que Biron était censé
écrire au roi pour rappeler ses services, faire ressortir l'ingratitude,
soulever la pitié et l'indignation.

La procès n'était que trop clair. De Thou nous a conservé en substance,
mais avec détail, les quatre feuilles écrites de sa main qui furent la
pièce principale. Elles témoignent que, faible et crédule pour les
prédictions politiques dont les charlatans le leurraient, il n'en est
pas moins fort net, lucide, exact et clairvoyant pour les affaires
militaires. Les directions qu'il donna au duc de Savoie ne sont pas de
ces choses qu'on imaginerait d'avance pour des cas hypothétiques (comme
il prétendit le faire croire), mais des indications précises pour telle
situation, tel cas. Il renseigne très bien l'ennemi sur les forces
actuelles du roi, spécifiant les chiffres avec soin, et d'un jour à
l'autre. Il donne des conseils positifs sur un poste qu'il faut occuper,
une attaque qu'il faut essayer. De tels avis, qui purent être à
l'instant traduits en boulets, ce ne sont pas, comme il le dit, des
paroles et des pensées, ce sont des actes meurtriers, des massacres de
Français et l'assassinat de la France.

On assura, sans le prouver, qu'il avait averti tel fort savoyard pour
que, le roi venant sous les murs, on tirât sur lui. Ce qui est sûr et
avoué de lui, c'est qu'il le tuait d'intention, par ces opérations
magiques où l'on croyait faire périr l'homme en détruisant son effigie.
Il convient qu'avec La Fère il faisait des poupées de cire, auxquelles
on disait la formule: «Roi impie, tu périras. Et la cire fondant, tu
fondras.»

Il n'y avait qu'une circonstance atténuante, c'est qu'il avait écrit,
huit mois avant son arrestation, lorsque le Dauphin naquit, en septembre
1601: «Dieu a donné un fils au roi; oublions nos visions.»--Ce mot
était-il sérieux, on avait sujet d'en douter, parce qu'il l'écrivait à
La Fin, qu'il suspectait, et sans doute voulait tromper, tandis qu'il
continuait de traiter avec l'ennemi par son nouveau confident, le baron
de Luz, et par deux autres encore.

Les juges firent une chose agréable aux hautes puissances étrangères qui
étaient aussi en cause. Ils la firent, il est vrai, par la volonté
expresse du roi. Ce fut de ne rappeler que des faits anciens, et
d'ignorer parfaitement les choses récentes. Le roi ne voulait pas trop
approfondir contre l'Espagne et la Savoie.

Biron fut saisi d'un grand trouble quand on lui présenta les pièces
qu'il croyait brûlées, quand il vit devant ses yeux son messager Renazé,
qu'il croyait enfoui dans un château de Savoie. Il pâlit, dit les pièces
fausses, controuvées, puis les avoua, mais soutint que c'étaient de
simples pensées, qu'il écrivait pour La Fin. Du reste, s'il y avait du
mal, le roi lui avait pardonné à Lyon.

Nombre de parlementaires (de la Ligue) auraient accepté cela. Mais ils
étaient sous les yeux du vrai Parlement français, qui avait siégé à
Tours.

Le Parlement avait à faire ce que hasarda Richelieu, ce que fit la
Convention, se compromettre sans retour et braver les futures vengeances
des rois étrangers, et des grands, et des parents de Biron, de ses cent
cousins de Gascogne, d'un monde de gens d'épée brutal et féroce.
Tellement que, peu de temps après, le révélateur La Fin marchant dans
Paris, en plein midi, au milieu des gardes qui le protégeaient, vingt
sacripants tombèrent sur lui, et s'en allèrent au galop, sans qu'on les
ait arrêtés.

Ces vengeances, faciles à prévoir, faisaient songer les robes longues.
Le chancelier saignait du nez et feignait d'être embarrassé de l'absence
des pairs. Cela le 21 juillet, au dernier moment. Le roi se montra
immuable, soit que Sully le soutînt, soit que sa grande amie Élisabeth
(une lettre de notre ambassadeur le prouve) l'exhortât à ne pas lâcher.
La vieille reine était une haute autorité, un docteur en conspirations,
en ayant eu tant contre elle et tant suscité ailleurs, récemment encore
ayant frappé d'Essex, c'est-à-dire son propre coeur.

Donc le roi fut fort aussi. Il écrivit à son blême chancelier que l'on
pouvait passer outre. (2 juillet 1602.)

Le chancelier, ainsi mis en demeure de ne pas s'égarer, empêcha aussi
les autres de chercher quelque échappatoire. Il les tint dans la voie
étroite de justice et de vérité. Il demanda si à Lyon l'accusé avait
confié au roi tous ses arrangements avec la Savoie.--Non.--Alors le roi
n'a pu pardonner ce qu'il ignorait. (Mém. de La Force.)

Ce mot conduisit Biron à la mort.

Le Parlement fut dès lors unanime (127 voix).

Dans tout le procès, le roi avait eu une crainte secrète, c'était qu'on
n'enlevât Biron, que l'agitateur de la Ligue, l'Espagnol, l'ami des
moines, le distributeur des soupes en plein vent, n'essayât d'agir sur
le peuple. Il resta, non à Paris, mais à Saint-Maur ou Saint-Germain,
prêt à monter à cheval et le pied dans l'étrier. Il écrivait à Sully
qu'il prît garde à lui, qu'on pensait, pendant qu'il ne s'occupait que
du prisonnier, à l'enlever, lui Sully, le mener en Franche-Comté. Il eût
répondu pour Biron.

La vie de celui-ci, au reste, importait moins aux étrangers que son
silence. Et ce silence fut maintenu jusqu'au bout. Biron le dit le
dernier jour: «Il ne saura pas mon secret.» Comment obtint-on cette
persévérance? Par ce moine dont j'ai parlé. Puis, il ne croyait pas
sérieusement à sa mort, imaginant toujours qu'il serait sauvé ou par un
coup de l'Espagne ou par la faiblesse du roi, qui finirait par avoir
peur. Il ne croyait pas même que le Parlement aurait le courage de le
condamner. Dans sa prison, il amusait ses gardes leur raconter
l'audience et à contrefaire, ses juges.

Il ne fut pas peu étonné, le 31 juillet, de voir le chancelier, le
greffier, une grande suite, arriver à la Bastille en cérémonie. On le
trouva occupé d'astrologie judiciaire, de comparer quatre almanachs,
d'étudier la lune, les jours et les signes célestes, pour y pénétrer
l'avenir. Le chancelier lui demanda de rendre l'ordre du roi, la croix
du Saint-Esprit, et l'engagea à faire preuve de son grand courage. Puis
on lui lut son arrêt, et l'adoucissement qu'y mettait le roi, de rendre
ses biens à ses parents et de ne pas le faire exécuter en Grève. Ce coup
venait frapper, non un homme faible, malade, amorti par la prison, mais
dans sa force, en pleine vie. La répugnance de la nature se montra aussi
en plein; il laissa voir une furieuse volonté de vivre. D'abord, des
cris contre le roi, si ingrat, qui laissait vivre d'Épernon, cent fois
traître, et qui lui, Biron, innocent le faisait mourir ... Car il se
disait innocent, soit que ces moines espagnols le lui eussent persuadé,
soit que, dans les idées d'alors et l'habitude des révoltes, ce ne fût
que peccadille.

Puis il retomba sur le chancelier, avec des risées terribles,
bouffonnant sur sa figure, l'appelant _grand nez_, idole sans coeur,
_figure de plâtre_. Il se promenait en long et en large, le visage
horriblement bouleversé, affreux, répétant toujours: «_Ha! minimé,
minimé!_» (Non, non, encore non!)

On lui dit doucement: «Monsieur pensez à votre conscience.»

«C'est fait,» dit-il. Et sans s'en mettre autrement en peine, il se jeta
dans un torrent de discours, sur ses affaires, ses biens, ses dettes; on
lui devait ceci, cela; il laissait une fille grosse, à qui il faisait
tel don ... Une mer de paroles vagues qui n'auraient jamais fini. On
l'avertit, il revint un peu à lui, et dicta son testament clair et
ferme.

Il avait demandé Sully pour le faire intercéder. Sully fit dire qu'il
n'osait.

Il était quatre heures, et Biron passait le temps aux choses de ce
monde, sans souci de l'éternité. On le mena à la chapelle, et, sa prière
faite, il sortit. À la porte un homme inconnu paraissait l'attendre:
«Qui est celui-ci?»--Modestement, l'homme avoua qu'il était le bourreau:
«Va-t'en, va-t'en! dit Biron. Ne me touche pas qu'il ne soit temps!...
Si tu approches, je t'étrangle!» Il jura aussi qu'on ne le lierait
point, qu'il n'irait pas comme un voleur. Aux soldats qui gardaient la
porte: «Mes amis, pour m'obliger, cassez-moi la tête d'un coup de
mousquet.»

Inutile de dire que les prêtres du roi n'en tirèrent rien, pas un mot
d'Espagne et de Savoie, nulle confession de sa faute. Il suivit le mot
des Jésuites, dont on a parlé ailleurs: «Défense de rien révéler à la
mort, sous peine de damnation.»

À tous, il disait: «Messieurs, vous voyez un homme que le roi fait
mourir, parce qu'il est bon catholique.»--Et, comme on lui rappelait sa
mère: «Ne m'en parlez pas, elle est hérétique.» (Lettres du roi, du 2 et
7 août.)

Il mourut ainsi, en pleine fureur, en pleine vengeance, continuant
d'intention son complot, et, de l'échafaud, autant qu'il était en lui,
attachant d'avance au roi la furie de Ravaillac.

Sur les planches, il chicana fort, voulant d'abord être debout. On lui
dit que ce n'était pas l'usage. Puis il se fâcha de voir dans cette cour
une soixantaine d'assistants: «Que font là ces marauds, ces gueux? Qui
les a mis là?» Il ne voulut pas du mouchoir, prit le sien, qui était
trop court, reprit l'autre. Trois fois il se débanda les yeux. Tu
m'irrites, dit-il au bourreau. Prends garde! je pourrais étrangler
moitié de ceux qui sont ici. Ils n'étaient pas très rassurés, voyant cet
homme non lié, si fort et si furieux; plusieurs regardaient vers la
porte.

Le bourreau, vers cinq heures, pensant ne finir jamais, lui dit:
«Monsieur, auparavant, ne faut-il pas que vous disiez votre _In manus
tuas, Domine?_ Biron se remit, et l'homme, profitant de ce moment et
prenant l'épée des mains du valet, par un vrai miracle de force et
d'adresse, lui trancha au vol son cou gras, la tête s'en alla bondissant
au pied de l'échafaud.

On voulait le mettre aux Célestins, à côté des vieux Valois. Mais ces
moines furent politiques; on vit déjà l'effet du coup; ils refusèrent.
Et on le mit à Saint-Paul, paroisse de la Bastille.

Pendant ce temps-là, une foule énorme se morfondait à la Grève, où on
l'attendait. Des fenêtres y étaient louées jusqu'à dix écus.

La foule des amis de l'Espagne, cagots, bigots, ligueurs, Jésuites, et
aussi des gens de haut vol qui voulaient braver le roi, allaient jeter
de l'eau bénite, faire dire des messes à son tombeau.

Le roi, après l'exécution, était si défait, dit l'ambassadeur d'Espagne,
qu'on l'eût cru l'exécuté. Huit jours après, il fut pris d'un violent
flux de ventre qui le tint quelque temps très-faible.

Il n'en eut pas moins conscience d'avoir fait justice. En conversation,
il disait souvent et comme un proverbe: «Aussi vrai que Biron fut
traître.»

Il fut très-reconnaissant pour l'homme inflexible qui l'avait soutenu
dans cette rude circonstance, il alla voir Sully, lui dit:
«D'aujourd'hui, je n'aime que vous.»

Grand témoignage et mérité. L'un et l'autre, en ce coup sévère qui
servit tellement la France, et qui lui donna huit mois de repos,
méritèrent d'elle ce jour-là autant qu'aux jours d'Arques et d'Ivry.




CHAPITRE VI

LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES

1603-1604


La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond
n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait
l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son oeuvre
souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette
oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_.

Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le
roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais
celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à
faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en
venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle
affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de
plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur
guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient
pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire
confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après
lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France,
la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant,
caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans
ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je
veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen.

Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était
en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant
l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile
de Trente, la _transformation du clergé_. Il fallait d'abord que ce
corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et
le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien
plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la
hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième,
quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les
autres et se dénonceraient par trimestre.

Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea
à entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation
de la noblesse_.

Nous devons à M. Ranke (_Papauté_, liv. V, § 9) la connaissance d'une
pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le
nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement
moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la
noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple.

Il veut: 1º _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits
bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2º _qu'on donne les
évêchés aux nobles_, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de
bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien
quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3º _on n'exigera pas de
ces nobles prélats qu'ils résident_ dans leurs évêchés; ils seront bien
plus utiles à là cour et près des princes.

Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la
noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les
places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à
la cour.

Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands
centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la
noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites
n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne
fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible;
les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il
en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins
vus de mauvais oeil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux
commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le
jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y
échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le
soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi,
nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil
vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient
éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les
affaires: le mari eût fait fortune...

La noblesse fut vaincue. Tous les _honnêtes gens_ se firent catholiques.
Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune
noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les
nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont
être l'épée du parti.

Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand
d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les
protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en
Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts
tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.

Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même
des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois
s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de
stimuler les évêques.

L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les
évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé
les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la
Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux
trois nations.

Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par
le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle
s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait
obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les
laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De
sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une
ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des
vainqueurs.

Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était,
au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.

La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se
demandait deux choses:

_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au
moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention
d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en
avril 1604, premières atteintes de goutte.

_Mourrait-il moralement_, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement
intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme
vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?

Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout
par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il
n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec
l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur.
L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé
par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser
tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier
ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on
les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.

L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus
intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût
perdu chez les siens.

Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe
protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde
Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi
d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait
fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir
dans la question des Jésuites.

Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi,
favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre
lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la
Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire
au salut des protestants.

On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le
pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela
d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce
n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce
sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par
exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit
même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance
espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa
Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y
réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par
tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était
pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française
par où le poison arrivait.

Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait
travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant
François de Salles, venait prêcher devant le roi.

Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand
diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les
Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de
s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui
eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de
Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un
charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi.
Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et
aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la
gentillesse du rusé petit Savoyard.

Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres),
qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les
femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la
camaraderie de l'aimable auteur d'_Astrée_, le sire d'Urfé, ex-amant de
Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son
roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit
de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits
livres dévots, sont des _Astrées_ spirituelles, des bergeries
ecclésiastiques.

Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en
contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina
fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à
laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.

Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les
Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre,
disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté
que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de
suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux
tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire,
et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton
s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût
voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid,
indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le
jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et
prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur.
C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe
sous la figure d'un sot.

Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du
roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la
France.

Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un
même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui
rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne
l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils
tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.

Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour
sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat,
«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être
déjà mort.»

Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon
Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la
Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît
toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de
mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.

Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que
l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au
monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot
étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»

Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il
leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que
les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du
roi.

Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant
que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le
latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle,
quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les
Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient
s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et
vertueuses.

Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur
faisait demander, exiger de lui, c'était son coeur qu'ils voulaient voir
à jamais dans leur église.

Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais,
voulant être un ordre essentiellement royaliste.

Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le
greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons
de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin
d'un homme du monde.

Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant
le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les
huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils
gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et
aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur
lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces
méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.




CHAPITRE VII

LE ROI SE RAPPROCHE DES PROTESTANTS

1604-1606


Richelieu nous a tracé de main de maître le portrait du créateur
originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections
de Marie de Médicis, du signore de Concini. Concini succédait lui-même à
ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers _cavaliers servants_.
Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition
était moins embarrassant, et pouvait _servir_ la reine avec moins
d'éclat et de bruit.

Concini était né en pleine cour, fils du ministre dirigeant de Côme de
Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas
riche. Il avait eu force aventures, prison, fuite et bannissement. Il
avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme
charmant, un rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste
Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le
brillant jeune homme. À leur départ de Florence, elle l'aida de quelque
argent; et l'usage qu'il en fit, ce fut d'acheter un cheval de deux
mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.

Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité,
folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand
seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora,
afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis peut
être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour
la régularité de sa maison. Une de ses filles ayant, la nuit, reçu un
amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît
condamner à mort (par contumace heureusement).

Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini, un
fat, un fou, avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le
vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence,
son maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le
double mariage espagnol, qui était aussi toute la politique de l'ancien
ligueur Villeroy.

Un commis de Villeroy, qui déchiffrait les dépêches, en donnait copie à
Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par
l'ambassadeur du grand-duc auprès de Philippe III, ses lettres passaient
par Florence, pour être envoyées à Madrid.

Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. En avril
1605, il apprit l'affaire du commis, que Villeroy laissa fuir, et qu'on
trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.

Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols
avaient gagné Entragues; le père d'Henriette, et son frère, le comte
d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.

Elle-même était-elle innocente? Son père disait oui, son frère disait
non.

La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle,
et l'avait exaspérée.

La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier servant, avait trouvé
bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait
qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un matin. Elle avait
prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. Il ne faisait ni l'un
ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépitait contre elle
quand elle cherchait un mari.

Il la relevait, il la rabaissait. Il reconnaissait son fils, qu'elle
appelait _mon Dauphin_. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait
l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs
brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était
justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence.
Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en
plus, elle songeait à fuir en Espagne, et elle entra dans les projets de
son père et de son frère.

Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du
complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son
fils en Espagne, et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec l'appui
des Espagnols.

Ceux-ci, qui n'en pouvaient finir avec le grand siége d'Ostende depuis
trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés
des deux appuis de la Hollande, d'Henri IV et de Jacques VI.

Contre le premier, ils fomentèrent _le complot d'Entragues_.

Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent l'infernale
_conjuration des poudres_, qui commença en même temps.

Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait
pris une autre maîtresse, plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dota,
titra à grand bruit, et fit comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était
qu'un corps. L'autre était une âme, maligne et méchante, il est vrai,
mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Son père, son frère,
furent condamnés; on menaçait de l'enfermer et de lui ôter ses enfants.
Elle ne s'effraya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait
promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du
reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses: pardon pour
son père, une corde pour son frère, et justice pour elle.

Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, l'éloigna un moment.
Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et
cette grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à
fait perverse et très-dangereuse.

Dans cette cruelle affaire, il avait senti au coeur la pointe du
poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On chercha une
autre ouverture, on entreprit de lui ôter son grand serviteur Sully.

Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus
haut dans l'amitié de son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau
ministère, la surveillance des affaires étrangères et du très-suspect
Villeroy. (_Lettres_, VI, 253.) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se
mêler directement de la Hollande et du Rhin pour la succession de
Clèves: donc qu'il serait obligé de revenir aux protestants. Lui-même,
qui les avait fort mécontentés, se rapprocha d'eux. La mort de la
Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait
le rapprochement. Sully maria une de ses filles à un protestant illustre
et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (13 février 1605.)

Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se
rendaient au temple d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jeta le froc, et
tout haut se déclara protestant.

De là un curieux duel entre Sully et Cotton.

Cotton tâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On
parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui,
heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on
croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. Il faut
lire dans les _OEconomies_ cette scène touchante dont on a tant parlé et
qui a passé en légende.

Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète où
Cotton avait écrit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une
possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais que nous
trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se représenter à
la mort du roi.

Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit
lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault.
La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs
méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur
laisserait quelque temps encore. D'autre part, les protestants le
reçurent à la Rochelle. Les portes lui en furent ouvertes, quoiqu'il eût
avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents
citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne,
ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'un combat
naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux
espagnols.

Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutiendraient pas Bouillon, donna
au roi l'excellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Quercy.
Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon
avait donné ordre qu'on ouvrit les places au roi. Une enquête contre les
agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes, Marseille,
entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La
grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de
Navarre après tant d'années, retrouver vieillie, blanchie, la tête
chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères et
des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent
lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter; qu'il vînt avec
son armée; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles
n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents toises de
mur. «Vous les entendez?» dit le roi à toute la cour. Et alors il les
embrasse par trois fois en versant des larmes.

Second jour d'unanimité, dans ce pays si divisé. Je compte pour le
premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée d'Henri III et celle
d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient
reconnues, embrassées.

Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses
ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles.
Il était à peine revenu à Paris, qu'on apprit (novembre 1605)
l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait
eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.

Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne suffisait. Ils
étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les
rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Salles charmait et
touchait le coeur, un Parson, ou un Garnet, pouvait vous frapper par
derrière.

Les percées hardies, violentes, que faisaient les impatients,
trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne), emporté
par les Jésuites, perdit ainsi la Suède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche
et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de
Bohême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et l'on
préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition
jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'État. De partout
un cri s'élevait: «L'Europe est minée en-dessous.»

Ils protestaient. Plusieurs même, comme Cotton, semblaient des simples,
des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces
doucereux personnages ont voulu faire sauter le roi d'Angleterre, sa
cour, tout le parlement.

Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait,
pour croire cela, les puritains étant déjà si nombreux au Parlement,
admettre que ces sectaires avaient conspiré pour se faire sauter
eux-mêmes.

Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le
royaume d'Écosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le
Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop clairement
l'acte désespéré d'une minorité minime que le roi avait sottement
flattée et qui, trompée dans ses espérances, croyait couper d'un seul
coup la tête de l'Angleterre, puis régner par les Espagnols.

Le chef réel de l'affaire, Garnet, supérieur des Jésuites, ne fut point
mis à la torture; le roi le fit bien traiter. Il nia, puis avoua; mais
là encore il se coupait, disant qu'il avait su la chose _en confession_;
et, plus tard, _hors de confession_.

Quiconque lira son procès (_State trials_, I, 247-310) dira, non qu'il
fut complice, mais qu'il fut l'âme même de la conspiration.

Le monde fut stupéfié. On discutait, on attaquait Mariana, sa théorie
sur le droit de tuer les rois. Ici la pratique allait bien autrement
loin. Il s'agissait d'anéantir indistinctement le roi, les princes, les
pairs, les communes, les assistants, tout ce qu'il y avait de
considérable dans le pays; enfin, pour ainsi parler, de faire sauter
tout un peuple.

Il y avait tant de poudre entassée sous la salle de Westminster, qu'avec
le palais, sans nul doute, toute cette partie de Londres eût sauté en
l'air.

Henri IV vit, je crois, dès lors, plus clair dans sa situation. En
janvier 1606, il dit toute sa pensée à Sully: Préparer la grande guerre,
en divisant l'ennemi. Mais avant tout il fallait, en France même,
arracher l'épine qui restait encore, réduire le duc de Bouillon.

Le roi alla à lui, avec une armée, «mais les bras ouverts.» Pas un
protestant ne le défendit. En revanche, les ennemis de la France, les
bons amis de l'Espagne, la reine, Villeroy, tous les grands seigneurs
conseillaient de le ménager. Le roi le fit en effet, se contentant
d'occuper Sedan pour quatre ans, par un gouverneur huguenot.

Bouillon était fini, perdu, surtout dans l'opinion, ayant démenti sa
réputation de prévoyance, ayant misérablement livré ses amis. Il ne
restait aucun des grands qui pût sérieusement résister.

Mais d'autant plus violemment revenait-on aux moyens du fanatisme
populaire. Il se trouvait à chaque instant des fous pour tuer le roi.
Un, tout à fait aliéné, l'arrêta sur le pont Neuf, le tira par son
manteau et le tint sous le poignard. Un autre, un fou béarnais, se mit à
prêcher sur les places contre les huguenots. Des batailles eurent lieu
dans Paris, et non sans mort d'homme. Un protestant fut attaqué et tué
sur le chemin d'Ablon.

Tout cela ne pouvait étonner, quand on entendait les sermons violents,
factieux, assassins, qu'on faisait contre le roi, tout comme au temps de
la Ligue. De nombreux couvents surgissaient, foyers ardents de
fanatisme, puissantes machines à faire des fous.

Toutes les formes de la pénitence furent étalées, affichées. Les Picpus,
les Récollets, les Augustins déchaussés, les Frères de la charité (pour
la captation des malades), s'établirent partout à Paris, sous la
protection des reines, de Marguerite et de Marie de Médicis. Le 24 août
1605, jour même de la Saint-Barthélemy, les princesses, en grande pompe,
menèrent les Carmélites à leur célèbre couvent de la rue d'Enfer,
l'école de l'extase espagnole, qui pullula tellement que cette maison
d'Enfer engendra soixante-deux maisons qui couvrirent toute la France.

En juillet 1606, autre scène, et plus dramatique. Les Capucines furent
menées par madame de Mercoeur et autres princesses de Guise, à travers
tout Paris, de la Roquette à la rue Saint-Honoré (la future place
Vendôme). Nu-pieds, couronnées d'épines, ces filles de la Passion,
émurent vivement le public.

Ce spectacle de cinq ou six femmes vouées à la vie la plus dure, à une
mort anticipée, faisait dire aux exaltés: «À quel degré est donc montée
l'abomination publique, qu'il faille une telle expiation?... Pourquoi
laisse-t-on si longtemps vivre l'anathème au milieu de nous?» Ainsi la
pitié tournait en colère, arrachait des larmes de rage; et ces larmes,
adressées au ciel, demandaient l'assassinat.

Le roi, devant ces fureurs ascétiques et monastiques de gens qui se
frappaient eux-mêmes dans l'espoir de le frapper, fit une chose
courageuse, que lui demandait Sully depuis près d'un an. Il mit le
temple des réformés à _deux_ lieues de Paris, le transportant d'Ablon,
distant de cinq lieues, à Charenton, c'est-à-dire presque aux portes de
la grande ville.

On ne peut se figurer quelle fut la violence des résistances. On fit
réclamer le seigneur du lieu, et il s'ensuivit un procès qui dura
soixante années. Sans en attendre l'issue, on fit arriver au roi
d'aigres et menaçantes plaintes; l'Édit de Nantes, disait-on, n'avait
autorisé le temple qu'à quatre lieues de Paris. «Eh bien, dit le roi
gaiement, qu'on sache que désormais Charenton est à quatre lieues.»

Alors on essaya de la violence populaire, des batteries, des coups de
bâton. Mais le roi, sur le chemin, fit mettre une belle potence, qui
avertit suffisamment, et l'on n'eut besoin d'y pendre personne.

Ce simple rapprochement du Temple, mis si près du centre, presque dans
Paris, le prêche en ce lieu sonore, d'où tout retentit en France,
l'éloquence austère des ministres, en face des échos de la Ligue, des
sermons en calembours, en rébus, en madrigaux, où brillait l'esprit des
Jésuites, ce fut un grand coup de parti.

Chacun se tint pour averti. Quoique le roi continuât un simulacre de
bascule, on vit bien, dans les grandes choses, qu'il inclinait aux
protestants. Personne ne fut étonné lorsque, peu après, il entraîna
l'Angleterre dans un traité où les deux puissances couvraient
définitivement la Hollande de leur garantie.

Les protestants, un à un, lui revinrent, et d'Aubigné même.

La guerre d'Espagne, l'affranchissement des consciences, la liberté
religieuse de l'Europe que pouvait fonder Henri IV, c'était l'idée
nouvelle du temps. C'est elle qui lui ramena l'intraitable d'Aubigné, et
le jeta dans ses bras:

     «Je me rendis à la cour, où le roi, sous prétexte de me
     charger de l'inspection des joutes, me tint deux mois sans
     me parler de ce qu'il avoit sur le coeur. À la fin, comme
     j'entrois avec lui dans un bois où il alloit chasser, il me
     dit: «D'Aubigné, je ne vous ai point parlé de vos
     assemblées, où vous avez pensé tout gâter, parce que vous
     étiez de bonne foi, et que j'étois sûr qu'il ne se passeroit
     rien contre ma volonté. Un des vôtres, et des meilleures
     maisons, ne m'a coûté que cinq cents écus. Que de fois j'ai
     dit, en vous voyant si rétif:

          «Oh! que si ma gent eût ma voix oui,
           J'eusse en moins de rien pu vaincre et défaire, etc.»

     Je répliquai: «Sire, je savois tout. Mais nommé par les
     Églises, j'ai cru devoir les servir, d'autant plus qu'elles
     étoient plus abaissées ...» Le roi m'embrassa et suivit sa
     chasse. Mais courant après lui, je lui dis: «Sire, en
     regardant votre visage, je reprends mes anciennes
     hardiesses. Défaites trois boutons de votre pourpoint, et
     faites-moi la grâce de me dire ce qui vous a mû à me haïr
     ...» Alors il pâlit, comme il faisoit quand il parloit
     d'affection, et dit: «Vous avez trop aimé la Trémouille;
     vous saviez que je le haïssois ...»

     «Sire, repartis-je, j'ai été nourri aux pieds de Votre
     Majesté, et j'y ai appris de bonne heure à ne pas délaisser
     les personnes affligées et accablées par une puissance
     supérieure. Approuvez en moi cet apprentissage de vertu que
     j'ai fait auprès de vous.» Cette dernière réponse fut suivie
     d'une seconde embrassade que me fit mon maître, en me disant
     de me retirer.

     «Sur quoi il faut que je dise ici que la France, en le
     perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore
     eus; il n'était pas sans défauts, mais en récompense il
     avoit de sublimes vertus.»




CHAPITRE VIII

GRANDEUR D'HENRI IV

1606


Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait
une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.

Le voeu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands
écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande
elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos
volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du
prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition,
reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si
pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).

Voeu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si
courte durée de ce règne, à ses résultats éphémères, aux calamités si
longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du gouvernement
viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.

Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La
légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la
mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être
Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et
laissa la caisse pleine.

Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce
règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux,
d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et
Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je
n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse
prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.

Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas
ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison
de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.

La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la
royauté et combler ses ennemis.

Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef,
Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son
neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra
Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus
dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du
Limousin, l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de
Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le
duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route
ordinaire des invasions allemandes.

Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs
de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme
seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros
propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes.
Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes,
la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.

Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et
tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui
devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de
combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe
mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si
gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de
ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter.
Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur
jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. _La
cour! un homme de cour!_ À ce mot, la loi s'effaçait, le droit
s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la
vertu de madame la présidente.

Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à
l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux
voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des
procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en s'adjugeant,
bon gré mal gré, toutes les riches héritières.

Le roi se mit en travers et les arrêta. 1º Il rendit les magistrats plus
indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs
charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque vacance avec
les rois de province ou les influences de cour; 2º il interdit aux
familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands
mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne
supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.

Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.

C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à
l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui
poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait
d'oser.

Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir
senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme
de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des
abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un
chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les
démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie
sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa
rudesse implacable pour les courtisans.

Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante
plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup ils criaient
tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi! la hache
de révolution ne respecte rien.

Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et
nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures,
irréprochables, des Gondi et des Zamet.

Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces
honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui
trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des
grands de la cour.

Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté
d'eux un lieutenant général du roi.

Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser
encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications
nouvelles.

Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.

Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient
péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir,
accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme
grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu
d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force
publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les
visiter, à les surveiller.

Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et
administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats
devenus voleurs, aux rôdeurs armés.

Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense
de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la
pisciculture.

L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully,
tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement
mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les
soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc.,
furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout
des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il
en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition
si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures
d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la
Révolution, mais elle remonte à Henri IV.

Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus
fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple
inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il
encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France
américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de
mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la
France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait
l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme
ont fait les colons anglais.

Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut,
commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles
créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du
canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent
en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien
exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier,
des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de
l'algèbre à la géométrie.

Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'_en
bas_. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre
Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé
Rouen comme émule et antagoniste de Londres.

Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable.
L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut
improvisée, surtout pour couvrir le Nord.

Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa
cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie
faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience
vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la
meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à
sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à
peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et
levait vingt mille fantassins français.

Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect,
d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui
rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe,
restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire,
un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes
les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant
voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou,
Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place
qu'on eût appelée _Place de France_.

La _place Royale_, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des
portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux
tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première,
recevoir une immense manufacture de soieries.

Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture,
celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.

C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de
la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de
l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux
pont Saint-Michel, il bâtit le _pont au Change_, et à la pointe de l'île
le vaste et magnifique _pont Neuf_, l'un des plus grands de l'Europe.
Celui-ci rendit nécessaire la _rue Dauphine_, par laquelle l'ancien
faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la
ville.

Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément
le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau
quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne à
la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre
enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus
légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples
l'appelaient comme arbitre ou comme maître.

Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une
foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il
fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au
pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait
le rez-de-chaussée. Cependant l'oeuvre est immense. Un entassement
gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.»
Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri
IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.

Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est
tout différent du Louvre de François Ier, c'est l'attention d'y créer
beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes
devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent
les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance.
Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais
et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du
roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux
étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des
inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les
artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la
routine des corporations, eussent été entravés par elles.

Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes
encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était
capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces
corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers
libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui
ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques
au rez-de-chaussée, pour montrer leurs oeuvres au public.

Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille
lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé
l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins
artiste. À la _Galerie des Antiques_, que Catherine avait créée eût été
joint de plain-pied le _Conservatoire des arts et métiers_.

Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la
_Bibliothèque royale_, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment
celle du peuple, comme eût été le _Musée des métiers_ et le _Jardin des
plantes_ qu'il voulait créer.

Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre,
cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles
choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès
industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan,
et se fût incessamment informé du sort du peuple.

Quand parut la Maison rustique, le beau _Théâtre d'agriculture_
d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par
jour.

«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully
était au coeur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de
mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.

«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, _Classes
rurales_, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des
laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine
seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le
travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la
vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la
richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est
la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»

Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur
qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il
avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec
sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan,
compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le
règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez
qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de
mille influences, et d'affaires et de passions; mais son coeur restait
tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y
comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il
gardait la même chaleur, le même amour du bien public.

«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au
peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient,
quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et,
remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire
offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs
de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut
un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin
qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»




CHAPITRE IX

LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR

1606-1608


Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement
pendant trois années:

Celle du roi pour sauver l'Europe;

Celle de la cour pour tuer le roi.

La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès
effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse
des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États
considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures,
la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les
voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut
Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation
effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de
l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait
impartial, non protestant, non catholique, mais _homme_ et bienveillant
pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le
fait, l'avénement du droit nouveau, du droit _humain_, extérieur et
supérieur au principe religieux du Moyen âge.

Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les
chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus
plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur
massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable
qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion
embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du
nouveau principe politique, _humain_, et sa parfaite indifférence à
l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le
pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en
restant demi-catholique.

La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition
future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais
hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.

Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette
monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient
et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un
Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots
aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu,
s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la
Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus
intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait
un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre
siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.

Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs
eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi
pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français
d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique
fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence,
le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût
laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés,
les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole,
n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des
enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de
tourner la France contre son beau-frère.

Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait
en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau
terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien
très-fragile, la vie d'un individu.

L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais
l'_humanité_ elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci
seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous.
Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien
un couteau de deux sous.

En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi,
mirent les fers au feu.

Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en
lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire.
«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis
au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils
... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter
de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut
nous joindre à l'Espagne par un double mariage, _je la laisserai en
doute du côté vers lequel je penche_.»

Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur
plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et
les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse
pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera
longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la
Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força
d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de
se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.

Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully
sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon,
deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une
alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour
tramer la mort du roi.

Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait
assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle
d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il
est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en
eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un
assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des
sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.

Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui
complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une
grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la
déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se
démentit point et mourut pour la vérité.

D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour
venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des
taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place
de Metz.

Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle
voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut
et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée,
tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures.
Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les
Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les infirmités,
vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes et les
dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses.
Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement jouissait de ce
triste jeu avec une créature féline qui du chat passait au tigre.

Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur
pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour
épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et
très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas
donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur
échapper avec mademoiselle de Mercoeur.

D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les
rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à
Saint-Jean en Grève.

Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de
l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.

Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu
l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour
un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur
cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire
(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que
cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.

Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle put, jeta le signore
Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du mari contre
le cavalier servant était dans les moeurs italiennes chose inouïe,
intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non seulement
Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il
n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait
malheur.

Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine,
acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et
des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours
grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle
eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de
1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.

Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi
n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit
et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que
n'aurait été l'acquisition de la Ferté.

Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne
grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se
montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement
la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande
rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette
fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague.
Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités
des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs
palpitations, tout était de même,--et pour un jeu puéril de sauteurs et
d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre
les princes et tous les grands de France, envié et admiré, sous les yeux
de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du tournoi, et qui, de
sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.

Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à
l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent,
et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.

Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que
ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était
convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra
quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»

Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de
régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on
accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité,
obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de
Mercoeur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercoeur voulait
éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable
d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la
fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les
simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même,
se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur,
jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent
coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez
ma vie.»

À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces voeux de mort, un
centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et
rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre
le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage
espagnol. La condition eût été la chose impossible et funeste, l'abandon
de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel traité.

Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que
pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans.
La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son
habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses
bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour
qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV,
l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien,
la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus
brave roi du monde!»

Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade,
tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du
_Catholicon_, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins
du roi.




CHAPITRE X

LE DERNIER AMOUR D'HENRI IV

1609


La Hollande fatiguée voulait, exigeait la paix, au moment où tout
annonçait le réveil de la guerre. Le roi travaillait au traité qui
ajournait tous ses projets. En attendant, il s'ennuyait. Le Louvre
n'était plus tenable. On eût dit que la régence avait déjà commencé. La
cour, visiblement, était d'un côté, et le roi de l'autre. À une entrée
du Dauphin, tout le monde se précipita au-devant de lui; le roi resta
seul.

Le jour, ses courses à l'Arsenal; au soir, le jeu, c'était sa vie.
Ajoutez-y la lecture des romans de chevalerie. Le torrent des Amadis
(cinquante volumes in-folio!) continuait. Les Parisiens disaient «que
toute sa Bible était _l'Amadis de Gaule_.»

Au printemps de 1609, on lui mit en main l'_Astrée_, livre doux,
ennuyeux, où les chevaliers ne sont plus que de langoureux bergers. Le
tout faiblement imité des pastorales espagnoles.

Du moins la tendance était pure, la réaction de l'amour. Le nouveau
roman put être loué de saint François de Sales. Et l'auteur lui-même,
d'Urfé, compare son innocente _Astrée_ à la dévote _Philothée_.

La grande réputation d'un livre si faible, étonne, mais elle tient à la
surprise qu'elle causa, étant en contraste avec l'impureté du temps.
Beaucoup paraissaient excédés des femmes; ils les fuyaient, retournaient
aux moeurs d'Henri III. Ils haïssaient la nature, la lumière, l'amour.
Il leur fallait l'obscurité, des plaisirs sauvages, égoïstes. Le jeune
Condé, à vingt ans, était déjà sombre et avare comme un vieux sénateur
de Gênes, ou comme ces nobles de Venise, lucifuges et fils de la nuit.
Henri IV, qui avait prêché d'exemple l'amour des femmes, était indigné
de voir son petit Vendôme à quinze ans avoir tous les goûts d'un page
italien.

Pour lui, on le voit dans ses lettres à Corisande, à Gabrielle, il
gardait sous l'homme d'affaires une étincelle poétique. Il était tendre
à la nature, sensible à toute beauté, et même (chose rare alors) au
charme des lieux. Après une longue vie d'épreuves et tant de misères
morales, dans cet homme indestructible, l'étincelle était la même, plus
vive encore, en finissant.

Le romanesque projet que lui attribue Sully[1], de vouloir fonder la
paix éternelle, de créer, par une guerre courte et vive, un état nouveau
de tolérance universelle, d'amitié entre les États, est-il d'un fou? Je
ne sais; sans nul doute il est d'un poète.

[Note 1: M. Poirson a très-bien distingué qu'il y a là deux choses: 1º
le système positif des alliances d'Henri IV avec les ennemis de la
maison d'Autriche, système qui se faisait de lui-même sous l'impression
de terreur que cette maison inspirait; toute l'Europe se serrait du côté
de son défenseur. 2º Un plan tout utopique de Sully pour la fédération
européenne. M. Poirson est trop indulgent pour ce plan ridicule. Cela a
été écrit par les secrétaires de Sully (ils le disent eux-mêmes), en
1627, pendant le siége de La Rochelle, et déjà sous la royauté du
cardinal Richelieu, l'année précédente, avait été proposé, comme type de
l'ordre financier, l'année 1608, c'est-à-dire l'apogée de
l'administration de Sully. Celui-ci put en concevoir le vague espoir
d'être rappelé aux affaires par le cardinal. De là peut-être ces idées
(si étranges chez un protestant) de faire une république italienne
_vassale du pape_. Ce qu'il propose aussi pour les élections de Hongrie
et Bohême est ridicule et quasi-fou. On regrette de trouver cette tache
dans ce beau livre des _Économies_.]

Mais c'était surtout par l'amour que ce sens devait éclater en lui. Le
voilà, à cinquante-huit ans, qui un matin se retrouve lancé, comme il ne
fut jamais, dans la poésie et dans le rêve.

En janvier 1609, la reine organisait un ballet des _Nymphes de Diane_.
Le roi et elle étaient (comme toujours) en discorde; ils ne pouvaient
s'entendre sur le choix des dames qui feraient les nymphes. Et, comme
toujours aussi, la reine l'avait emporté et en faisait à sa tête, de
sorte que le roi, de mauvaise humeur, pour ne pas devoir aller aux
répétitions, avait fait fermer sa porte. Une fois pourtant, en passant,
il jette un regard dans la salle. Il se trouve juste au moment où l'une
de ces nymphes armées levait son dard et semblait le lui adresser au
coeur. Le coup porta, et si bien, que le roi s'évanouit presque ...
C'était mademoiselle de Montmorency.

Elle était presque encore enfant; elle avait à peine quinze ans. Mais
elle avait le coeur haut, ambitieux; elle vit le roi, et sans doute se
plut à lui porter le coup.

Il explique très-bien à Sully ce qu'il avait éprouvé. Cette enfant, qui
devait un jour être mère du grand Condé, lui parut, dans ce regard, non
seulement unique en beauté, mais _en courage_, dit-il. Il y vit ce dont
rien encore ne lui avait donné l'idée, une lueur héroïque, et d'avance
l'éclair de Rocroy.

La figure du grand Condé, si triste dans les portraits, fait pourtant
conjecturer par son sauvage nez d'aigle et ses yeux d'oiseau de proie,
ce que put avoir de vainqueur le sourire, la menace enjouée de son
irrésistible mère.

Mademoiselle de Montmorency, dès sa naissance, avait été une merveille,
une légende. Sa mère, plus belle que noble, s'était, dit-on, donnée au
diable. De là son grand mariage et deux enfants admirables; cette fille
de beauté fantastique, telle qu'on croyait que l'autre monde (ange ou
diable) y avait passé.

Le terrible pour le roi, c'était l'âge: elle quinze ou seize ans; et lui
cinquante-huit. Un monde de faits, de batailles, d'émotions, était
lisible sur ce visage, où l'histoire du temps pouvait s'étudier. Ses
ruses y avaient laissé trace, et aussi ses larmes, sa sensibilité
facile; barbe grise; lui-même disait: «Le vent de mes adversités a
soufflé dessus.»

L'irrécusable document que nous avons de ce visage, c'est le plâtre pris
sur lui en 93, quand on le trouva si bien conservé. Sauf une légère
convulsion qui suivit le coup de couteau et qui a fait remonter un coin
de la bouche, rien n'est altéré. La tête est forte pour un homme de sa
taille. Le profil ressemble à François Ier; mais il est bien plus arrêté
et surtout plus spirituel, il est d'un homme, l'autre d'un grand enfant.
Le nez, moins long et tombant, semble ferme et courageux. Il incline un
peu à gauche, soit par l'effet de la convulsion, soit que dans la vie il
ait été tel. Le front est extrêmement beau, non pas d'un vaste génie,
mais d'un esprit vif, intelligent, rapide, sensible à toutes choses. Les
yeux sont dans une arcade marquée, non profonde. Ils ne sont pas
très-grands, mais doux, charmants, infiniment aimables.

L'incertain dans cette figure, c'est la bouche moins visible sous la
barbe, et un peu tirée de côté. Autant qu'on peut entrevoir, elle ne
rassurerait pas trop; elle semble fuyante et flottante. Ajoutez ce nez
indirect qui semble d'un homme incertain.

Le masque, selon le jour et l'aspect, a des expressions très-diverses.
Vu de haut, il est funèbre. Face à face et de niveau, il est douloureux.
Vu d'au-dessus, il sourit et paraît comique, sceptique; il dit: oui et
non.

Ce qui est sûr et certain en cet homme, ce qui est visible, c'est
l'amour. Les yeux fermés couvent de tendres pensées et continuent
toujours leur rêve. La folie croît par les obstacles. D'une part, à
l'Arsenal, l'homme positif et sage, l'homme de la grande confiance,
montrait l'impossibilité, l'absurdité, le ridicule. D'autre part, au
Louvre, on disait qu'elle était engagée, promise; mais c'était justement
ce qui piquait le roi, qu'un mariage de cette importance eût été réglé
par son compère, le vieux connétable, sans qu'il n'en sût rien.
D'Épernon avait travaillé le vieillard, lui avait persuadé de la marier
brusquement à leur ami de jeu, le beau Bassompierre, colonel des
Suisses, issu des cadets de Clèves, mais qui n'eut jamais aspiré si
haut. Ce fat, qui, trente ans après, a écrit ses Mémoires, ne manque pas
de faire croire que son mérite avait fait tout.

M. de Bouillon, parent de la demoiselle, à qui on n'avait rien dit du
mariage, s'en vengea en donnant au roi le conseil de la donner à son
neveu, le jeune prince de Condé. C'était l'avis de Sully et de tous les
gens raisonnables. Le roi fut forcé d'avouer que c'était le meilleur
parti.

La passion est si rusée, que, dans son for intérieur, il calculait, il
espérait que ce mariage ne serait pas un mariage, Condé détestant les
femmes.

Ce personnage sournois, taciturne alors (plus tard il devint beau
diseur), se tenait près du roi, tout petit et fort servile. Il attendait
tout de lui. Il était très-pauvre, sa naissance même était contestée.
Était-il sûr qu'il fût Condé? Les Condés, jusque-là rieurs, à partir de
celui-ci, ont tous des mines tragiques. Il était né, il est vrai, dans
un moment fort sérieux, sa mère étant en prison pour empoisonnement. Un
petit page gascon, son amant, avait pris la fuite, et le mari
brusquement était mort. Les tribunaux huguenots la jugèrent coupable et
la mirent pour toujours entre quatre murs. Mais elle se fit catholique;
d'autres tribunaux la lavèrent, ce qui refit légitime cet enfant né en
prison. Les Bourbons le renièrent, protestèrent. Le roi, par pitié,
n'ayant point d'ailleurs d'autre héritier alors, le soutint Condé, le
maintint Condé. Il ne lui donna pas grand'chose, comptant l'enrichir par
un mariage. Lui, docile, modeste, attendait, et, en attendant se liait
sous main avec les parlementaires pour qu'ils le soutinssent si sa
naissance était contestée, ou, après le roi, l'aidassent à bouleverser
le royaume.

Mariée à cette face de pierre, à cet ennemi des femmes, mademoiselle de
Montmorency devait s'ennuyer, chercher des consolateurs. Et, comme elle
était haute et fière, pour chevalier qui prendrait-elle? le plus haut
placé, le roi.

C'était le calcul de celui-ci, peu moral, mais selon le temps. Il lui
fallait, au préalable, avaler l'amère médecine du mariage. Il essaya de
la tourner en gaieté, en y menant Bassompierre et s'amusant de la figure
désespérée qu'il y fit. Mais, malgré cette malice, le rieur, qui avait
plutôt envie de pleurer, rentra comme frappé au Louvre; la goutte le
prit et le mit au lit. Lié là et immobile, d'autant plus imaginatif,
sous la griffe de sa passion, il n'avait plus la force de la cacher, la
disait à tout le monde. On se relayait jour et nuit pour lui lire
l'_Astrée_.

Le mariage eut lieu le 3 mars, et Condé savait si bien pourquoi on
l'avait marié, qu'il se contenta de palper l'immense dot (deux cent
mille écus), mais se tint loin de sa femme, comme d'un objet sacré,
réservé et défendu. La mariée semblait déjà veuve, et cela alla ainsi
jusqu'à ce que des événements politiques qui survinre

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