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Les morts commandent

by Vicente Blasco Ibáñez · French · Gutenberg #39835 · 439,794 chars · public domain (US)

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Title: Les morts commandent
        roman

Author: Vicente Blasco Ibáñez

Translator: Berthe Delaunay


        
Release date: May 28, 2012 [eBook #39835]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39835

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
        produced from scanned images of public domain material
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MORTS COMMANDENT ***




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Les morts commandent

_Il a été tiré de cet ouvrage
douze exemplaires sur papier de Hollande
      numérotés de 1 à 12.
et quarante exemplaires sur papier du Marais
     numérotés de 13 à 52._


DU MÊME AUTEUR

_Chez le même éditeur:_

LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).

_Chez d'autres éditeurs:_

TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G.
Hérelle).

L'INTRUS, chez Fasquelle (trad. par Renée Lafont).

LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




V. BLASCO-IBAÑEZ

Les morts
commandent

ROMAN

_Traduit de l'espagnol par Berthe Delaunay_

[Illustration: COLOPHON]

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.

Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.




Les morts commandent




PREMIÈRE PARTIE




I


Jaime Febrer se leva à neuf heures du matin. Mado Antonia[A], qui
l'avait vu naître, servante pleine de respect pour son illustre famille,
se contentait d'aller et de venir depuis une heure dans la chambre, pour
tâcher de l'éveiller. Jugeant insuffisante la lumière qui pénétrait par
l'imposte d'une large fenêtre, elle ouvrit les vantaux de bois vermoulu
où les vitres manquaient. Puis elle tira les rideaux de damas rouge,
galonné d'or, qui, en forme de tente, enveloppaient le vaste lit,
antique et majestueux, où avaient vu le jour, s'étaient reproduites et
éteintes, plusieurs générations de Febrer.

[A] Mado en dialecte majorquin est une abréviation de Madona, et
s'emploie parmi les gens du peuple, comme en français le mot «mère».

La veille, en rentrant du cercle, Jaime avait instamment recommandé à
Mado Antonia de le réveiller de bonne heure, car il était invité à
déjeuner à Valldemosa. Allons, debout!

C'était une splendide matinée de printemps. Dans le jardin, les oiseaux
pépiaient en choeur, sur les branches fleuries, balancées par brise,
qui venait de la mer voisine, par-dessus le mur.

La domestique, voyant que monsieur s'était enfin décidé à quitter le
lit, se dirigea vers la cuisine. Jaime Febrer se mit à circuler dans la
pièce, devant la fenêtre ouverte, que partageait en deux parties une
mince colonnette.

Il s'était endormi tard, inquiet et nerveux, en songeant à l'importance
de la démarche qu'il allait entreprendre le lendemain matin. Pour
secouer la torpeur que laisse un sommeil trop court, il rechercha
avidement la réconfortante caresse de l'eau froide. En se lavant dans sa
pauvre petite cuvette d'étudiant, Febrer jeta sur elle un regard plein
de tristesse. Quelle misère! Il manquait des commodités les plus
rudimentaires, dans cette demeure seigneuriale. La pauvreté se
manifestait à chaque pas dans ces salons, dont l'aspect rappelait à
Jaime les splendides décors qu'il avait vus dans certains théâtres, au
cours de ses voyages à travers l'Europe.

Comme s'il était un étranger, entrant pour la première fois dans sa
chambre à coucher, Febrer admira cette pièce monumentale au plafond
élevé. Ses puissants aïeux avaient construit pour des géants. Chacune
des salles était aussi vaste qu'une maison moderne. Toutes les baies de
l'édifice manquaient de vitres, et l'on était contraint, cet hiver, de
tenir tous les vantaux fermés, ce qui ne permettait à la lumière de
pénétrer que par les impostes, dont les carreaux fendus étaient
obscurcis par le temps. L'absence de tapis laissait à découvert le
carrelage en pierre siliceuse et tendre de Majorque, découpée en fins
rectangles, comme des lames de parquet.

Les plafonds laissaient encore apercevoir l'antique splendeur des
caissons, les uns de bois sombre, ingénieusement assemblés, les autres
de vieil or mat, où se détachaient les armoiries de la famille. Les
murs, très hauts, simplement blanchis à la chaux, disparaissaient dans
certaines pièces, sous des files de tableaux anciens, ou sous les plis
de somptueuses tentures aux vives couleurs, que le temps ne pouvait
effacer.

La chambre à coucher de Jaime était ornée de huit grandes tapisseries,
représentant des jardins, de longues allées bordées d'arbres au
feuillage automnal, aboutissant à des ronds-points, où gambadaient des
biches, où l'eau tombait goutte à goutte dans de triples vasques.
Au-dessus des portes étaient accrochés de vieux tableaux italiens d'une
mièvrerie fade, où des enfants aux chairs ambrées, jouaient avec des
agneaux.

L'arcade qui séparait l'alcôve de la chambre avait grand air, avec ses
colonnes cannelées, soutenant un plein cintre de feuillage sculpté, d'un
or pâle et discret, comme les ornements d'un autel. Sur une table du
XVIIIe siècle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges à
cheval, piétinant les Maures. Plus loin, le lit, vénérable monument de
famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvés, dont le velours
rouge, éraillé et pelé, laissait voir la blancheur de la trame,
voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. «Ah! la
misère!» pensa derechef l'héritier des Febrer, possesseur du majorat. La
demeure ancestrale, avec ses belles fenêtres sans vitres, ses salons,
tendus de haute lice et dépourvus de tapis, ses précieuses antiquités
mêlées aux meubles les plus misérables, lui faisait l'effet d'un prince
ruiné, se parant encore d'un manteau somptueux et d'une couronne
glorieuse, mais n'ayant plus ni linge ni chaussures.

Lui-même n'était-il pas semblable à ce palais, enveloppe imposante et
vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses
aïeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous été navigateurs.
Leurs armes avaient ondulé sous la brise, brodées sur les flammes ou les
pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine
Majorquine, qui allaient vendre l'huile des Baléares à Alexandrie,
embarquaient des épices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles
du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gênes, ou, franchissant les
Colonnes d'Hercule, s'enfonçaient dans les brumeuses mers du Nord, pour
porter dans les Flandres et les Républiques hanséatiques, les faïences
des Morisques valenciens, nommées Maïoliques par les étrangers, parce
qu'elles provenaient de Majorque. Ces perpétuelles randonnées à travers
des mers infestées de pirates, avaient fait de cette famille de riches
marchands, une tribu de vaillants soldats.

Les Febrer avaient parfois livré bataille aux corsaires turcs, grecs et
algériens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escorté leurs
flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates
anglais. Une fois même, ils avaient attaqué, à l'entrée du Bosphore, les
galères génoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.

Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonçant à la
navigation commerciale, avait donné son sang pour défendre des royaumes
chrétiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice
des Chevaliers de Malte.

Du jour où ils recevaient l'eau du baptême, les cadets portaient, cousue
à leurs langes, la croix blanche à huit pointes, qui symbolise les huit
Béatitudes. Quand ils avaient l'âge d'homme, ils commandaient les
galères de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de
riches Commanderies, où ils contaient leurs prouesses à leurs
petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmités et panser leurs
blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en
dépit de leur voeu de chasteté. Des monarques fameux, passant par
Majorque, avaient quitté l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer
dans leur palais. Quelques-uns avaient été amiraux des flottes royales,
d'autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d'entre eux
dormaient leur éternel sommeil sous les dalles de la cathédrale de La
Valette, près d'autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu
contempler leurs tombes, quand il avait visité Malte.

La Bourse de Palma, élégant édifice gothique, proche de la mer, avait
été, durant plusieurs siècles, un fief de ses aïeux. Toutes les
marchandises déchargées sur le môle voisin étaient pour les Febrer; et,
dans l'immense salle hypostyle de la Bourse, près des colonnes torses
qui se perdaient dans la pénombre des voûtes, les ancêtres de Jaime
recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vêtus de
l'ample culotte plissée, les patrons génois et provençaux au petit
manteau surmonté d'un capuce, et les vaillants capitaines de l'île,
portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vénitiens envoyaient des
meubles d'ébène, ornés de menues incrustations d'ivoire et de
lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux
reflets azurés. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient
des poignées de plumes d'autruche, des défenses d'éléphant, et ces
trésors, avec beaucoup d'autres, allaient enrichir les salles du palais,
parfumées de mystérieuses essences, présents des correspondants
asiatiques.

Durant des siècles, les Febrer avaient été les intermédiaires entre
l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dépôt de produits
exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter çà et là en
Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec
une abondance fabuleuse. Il leur arriva même de prêter à des rois. Et
pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit précédente, après
avoir perdu au cercle les cent dernières pesetas qu'il possédait, n'en
avait pas moins été forcé, pour aller le lendemain à Valldemosa,
d'emprunter de l'argent à Toni Clapès, le contrebandier, un homme
grossier, mais d'une vive intelligence, au demeurant, le plus fidèle et
le plus désintéressé de ses amis.

En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, rayée et
trouble. A trente-six ans, il était assez bien conservé. Il était laid,
mais d'une laideur superbe, suivant le mot d'une femme, qui avait exercé
sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait même
valu quelques succès. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise,
sentimentale, fille du gouverneur d'un archipel océanien, avait
rencontré Jaime dans un hôtel de Munich. Frappée par sa ressemblance
avec Wagner, dont il était le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary
avait fait elle-même les premiers pas. Charmé de ce souvenir, Febrer
souriait en contemplant dans la glace son front bombé, dont le poids
semblait écraser ses yeux, impérieux et moqueurs, ombragés d'épais
sourcils. Son nez, aquilin et mince, était celui de tous les Febrer, ces
oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait,
dédaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant était couvert
d'une barbe clairsemée et soyeuse.

Délicieuse miss Mary! Leurs joyeuses pérégrinations à travers l'Europe
avaient duré près d'un an. Jaime se les rappelait encore avec une
émotion voilée de regret, mais c'était un passé déjà lointain. A quoi
bon le faire revivre dans son imagination d'homme blasé et las? Ah! les
femmes! s'écria-t-il dédaigneusement, en redressant son corps robuste,
au dos un peu voûté, tant sa taille était haute. Les femmes! depuis bien
longtemps, elles avaient cessé de l'intéresser. Et puis, il se sentait
vieillir, en dépit des apparences. Quelques fils d'argent dans sa barbe,
et des rides légères aux coins des yeux révélaient la fatigue d'une vie
«menée à toute vapeur», suivant sa propre expression.

Cependant, tel qu'il était, il plaisait encore, et c'était l'amour qui
allait le sauver.

Sa toilette terminée, Jaime quitta sa chambre à coucher et traversa un
vaste salon, vivement éclairé par le rayon du soleil qui pénétrait par
l'imposte des fenêtres aux volets clos. Le plancher restait encore dans
la pénombre, tandis que les murs, couverts d'immenses tapisseries,
brillaient comme des jardins aux vives couleurs, où se déroulaient des
scènes mythologiques et bibliques.

Febrer, en passant devant ces richesses, héritées des ancêtres, leur
jeta un ironique regard. Aujourd'hui, plus rien de tout cela ne lui
appartenait. Il y avait déjà plus d'un an que toutes les tapisseries
étaient devenues la propriété de certains usuriers de Palma, qui
toutefois avaient consenti à les laisser pour quelque temps encore,
accrochées à leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche
amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter à leur
propriétaire. Jaime n'en était plus que le dépositaire, menacé de la
prison, s'il s'en montrait infidèle gardien.

En arrivant au milieu du salon, il se détourna quelque peu par habitude;
mais il se mit à rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un
mois auparavant, il y avait encore là une table italienne, faite de
divers marbres précieux, rapportée d'une de ses expéditions de corsaire
par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.

Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, là où il voyait
d'ordinaire un énorme brasero d'argent repoussé. Hélas! il l'avait vendu
au poids du métal. L'absence de cet objet précieux le fit souvenir d'une
chaîne d'or, présent de Charles-Quint à l'un de ses ancêtres, chaîne
qu'il avait également vendue à Madrid, quelques années auparavant, au
poids du métal, avec un supplément de deux onces d'or, pour la beauté du
travail. Jaime avait appris que cette chaîne avait été revendue cent
mille francs à Paris...

En se livrant à ces pénibles pensées, il se dirigea vers la vaste
cuisine où se préparaient jadis les banquets célèbres, donnés par les
Febrer aux parasites dont ils étaient entourés. Mado Antonia paraissait
plus petite encore, dans cette immense pièce au plafond élevé. Elle
était assise auprès de la grande cheminée dont l'âtre pouvait contenir
des troncs d'arbre. La glaciale propreté de cette pièce prouvait qu'elle
n'était plus utilisée. Aux murs, de nombreux crochets vides dénonçaient
l'absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orné cette
cuisine, digne d'un couvent. Maintenant, la vieille servante préparait
ses ragoûts sur un tout petit fourneau, placé à côté du pétrin.

D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pénétra dans la petite
salle à manger où les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais là
aussi, la misère avait laissé sa trace. La longue table était recouverte
d'une toile cirée toute fendillée; les dressoirs étaient presque vides;
les anciennes faïences, à mesure qu'elles étaient cassées, avaient été
remplacées par des assiettes et des pots de fabrication grossière.

Au fond, deux fenêtres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d'un
bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Près de ces
fenêtres, quelques palmiers balançaient mollement leurs éventails. A
l'horizon se détachaient les ailes blanches d'une goélette se dirigeant
vers Palma, avec la lenteur d'une mouette fatiguée.

En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de café au
lait, avec une tartine de pain beurrée. Jaime se mit à déjeuner de grand
appétit, cependant il fit la grimace en goûtant son pain:

--Il est bien dur, n'est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne
vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n'est
pas ma faute. Je voulais pétrir la pâte hier, mais je n'avais plus de
farine, et j'attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa
redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!

Et la vieille servante exprima longuement son mépris pour le fermier de
Son Febrer, la dernière terre qui restât à Jaime.

A cette évocation, celui-ci songeait que ce domaine ne lui appartenait
plus, bien qu'il en fût officiellement le propriétaire. Cette terre, la
plus fertile, la plus riche de son héritage, qui portait le nom de sa
famille, il l'avait hypothéquée, et il allait la perdre d'un moment à
l'autre. Le modique revenu qu'il en tirait, conformément aux usages du
pays, lui servait uniquement à payer les intérêts des divers emprunts
qu'il avait contractés, mais en partie seulement, et comme ses dettes ne
faisaient que s'accroître, il ne lui restait plus que les redevances en
nature. A Noël et à Pâques, il recevait une couple d'agneaux avec une
douzaine de volailles; en automne, deux porcs bien engraissés, des
oeufs et une certaine quantité de farine, sans compter les fruits de
saison. De ces produits Mado Antonia faisait deux parts: l'une pour la
consommer, l'autre pour la vendre. C'était ainsi que Jaime et sa
servante vivaient dans la solitude du palais, à l'abri de la curiosité
publique, comme deux naufragés dans un îlot.

Mais depuis quelque temps, les redevances se faisaient de plus en plus
attendre. Le fermier, avec cet égoïsme de paysan, qui lui fait
abandonner les malheureux, ne s'empressait guère de tenir ses
engagements. Il savait que l'héritier du majorat n'était plus le
véritable propriétaire de Son Febrer, et maintes fois, en entrant dans
la ville avec ses provisions, il se détournait pour les déposer chez les
créanciers de Jaime, redoutables personnages qu'il tenait à ménager.

Le dernier des Febrer regarda tristement sa servante, qui demeurait
debout devant lui. C'était une paysanne qui avait toujours conservé le
costume de son village: casaquin foncé, garni aux manches d'une double
rangée de boutons, jupe claire à ramages, guimpe blanche sous laquelle
pendait une grosse tresse postiche, très noire, serrée à son extrémité
par un long noeud de ruban de velours.

--Quelle misère, Mado Antonia! dit Jaime en parlant majorquin, lui
aussi. Tout le monde fuit les pauvres, et, un de ces jours, si ce coquin
ne nous apporte pas ce qu'il nous doit, nous en serons réduits à nous
manger, comme des naufragés.

La vieille sourit... Monsieur était toujours gai. A cet égard, il était
bien le vivant portrait de son grand-père, don Horacio, qui, malgré sa
physionomie grave, disait des choses si drôles!...

--Il faut que cela finisse, poursuivit Jaime, et cela finira aujourd'hui
même. Sache-le, avant que la nouvelle coure les rues: je me marie!

La servante joignit les mains pour exprimer son étonnement; puis, levant
les yeux au plafond:

--Sang du Christ! il était temps... il y a beaux jours que Monsieur
aurait dû y penser. La maison serait dans un autre état.

Et, sa curiosité de campagnarde s'éveillant, elle questionna:

--Est-elle riche?

Le signe d'assentiment de son maître ne la surprit point. Seule, une
femme apportant en dot une grosse fortune, pouvait prétendre épouser un
Febrer.

--Elle est jeune, sans doute? affirma la vieille, pour obtenir de plus
amples renseignements.

--Oui, jeune, beaucoup plus jeune que moi, trop jeune. Vingt-deux ans
environ. Je pourrais presque être son père.

Mado fit un geste de protestation. Don Jaime était le plus bel homme de
l'île; elle le proclamait bien haut, elle qui l'admirait, depuis que,
tout enfant, elle le menait par la main en promenade, au bois de pins
voisin du château de Bellver.

--Et elle est de bonne maison? demanda-t-elle encore, pour vaincre le
laconisme de son maître.

Jaime demeura quelques instants perplexe; il pâlit un peu, puis il dit,
d'un ton énergique et rude, destiné à cacher son trouble:

--C'est une _chueta_!

De nouveau, Antonia joignit ses mains en invoquant le sang du Christ, si
vénéré à Palma; mais tout à coup, les rides de son visage brun se
détendirent, et, la réflexion venant, elle se mit à rire.

--Que monsieur était drôle! Comme son grand-père, il disait les choses
les plus stupéfiantes, les plus incroyables, avec une gravité qui
trompait les gens. Et elle, la pauvre sotte, elle avait pris cette farce
au sérieux...

--Mado, c'est bien vrai, je me marie avec une Chueta... la fille de don
Benito Valls: C'est pour cela que je vais aujourd'hui à Valldemosa...

La voix éteinte de Jaime, son accent timide dissipèrent tous les doutes
de la servante. Elle resta bouche béante, les bras tombant, sans trouver
la force de lever les mains et les yeux... une juive...

--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Il lui était impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rêvé que
le tonnerre avait ébranlé la vieille maison, qu'un gros nuage venait de
cacher le soleil, que la mer se plombait et qu'elle allait lancer ses
vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n'était
changé, et qu'elle avait été troublée par cette étonnante nouvelle.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!

Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit à courir,
pour se réfugier au plus vite dans la cuisine. Arrivée là, elle eut
peur. Quelqu'un devait marcher là-haut, dans les salons vénérables,
quelqu'un dont elle ne pouvait s'expliquer la nature, mais qui se
réveillait après un sommeil séculaire. Ce vieux palais avait assurément
une âme. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries
s'agiter et bruire, la harpe dorée de l'aïeule de don Jaime vibrer, et
elle n'en éprouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer
avaient toujours été d'honnêtes gens, simples et bons pour les
humbles... Mais maintenant, après une pareille déclaration!... Elle
songeait avec inquiétude aux portraits qui ornaient la salle de
réception. Quelle expression devaient avoir les visages des ancêtres,
s'ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur
descendant!

Mado Antonia finit par se rasséréner, en buvant le reste du café préparé
pour son maître. Elle n'avait plus peur, mais elle ressentait une
tristesse profonde, en songeant à la destinée de don Jaime, comme si
elle l'eût vu en danger de mort.

Un peu de mépris vint dominer momentanément sa vieille tendresse. Quelle
honte éprouverait la tante de Jaime, qui était la dame la plus noble et
la plus pieuse de l'île, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par
ironie ou par respect.

--Au revoir, Mado! Je serai de retour à la tombée de la nuit.

La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le
sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'île, et enfin le grand
saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu'il était
venu prêcher à Majorque. Qu'il en fît un de plus, pour empêcher de se
réaliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu'un énorme quartier de
roche se détachât de la montagne, pour couper la route de Valldemosa!
Que la voiture versât, et que l'on rapportât don Jaime sur un
brancard!... Tout plutôt que cette honte!

Febrer, ayant traversé l'antichambre, commença de descendre les marches
de l'escalier. Comme tous les nobles de l'île, ses pères avaient élevé
des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du
rez-de-chaussée. Une sorte de loggia à l'italienne, formée de cinq
arcades, soutenue par de fines colonnettes, s'étendait en haut de
l'escalier et donnait accès, par deux portes, aux deux ailes de
l'édifice, plus élevées que le corps principal du logis. Au centre de la
balustrade, en face de la porte-cochère, se trouvait l'écusson en pierre
des Febrer, avec une lanterne en fer forgé.

En descendant, Jaime heurtait sa canne contre les marches de pierre, ou
en frappait les hautes amphores vernissées qui ornaient les paliers,
amphores qui, sous le choc, rendaient un son de cloche. La rampe de fer,
oxydée par les ans, s'effritait en écailles rouillées, et tremblait au
bruit des pas, comme si elle allait se desceller.

Arrivé à la cour d'honneur, Febrer s'arrêta. En songeant à la grave
résolution qu'il avait prise, il jeta un long regard sur ce vieux palais
que, d'ordinaire, il considérait avec indifférence. La cour, vaste comme
une place publique, pouvait recevoir plus de douze carrosses et tout un
escadron de cavaliers. Douze colonnes massives, en marbre veiné de
l'île, soutenaient les arcades de pierre simplement taillée, sur
lesquelles reposait un plafond aux poutres noircies par le temps. Le
pavé était formé d'un cailloutage, verdi de mousse. Une fraîcheur de
ruines régnait dans cette cour immense et déserte. Un chat la traversa,
sortant des anciennes écuries par la chatière d'une porte vermoulue, et
disparut bientôt par l'orifice des souterrains abandonnés, où l'on
conservait autrefois les récoltes.

La rue était solitaire. A son extrémité, bordée par le mur du jardin des
Febrer, on apercevait les remparts, percés d'une grande porte, armée au
cintre d'une herse de bois, dont les dents semblaient être d'un poisson
gigantesque. A travers cette ouverture, les eaux de la baie, vertes et
lumineuses, tremblaient de reflets d'or.

Jaime fit quelques pas sur le pavé bleuâtre de la rue, dépourvue de
trottoirs, puis s'arrêta encore, pour contempler sa demeure. Ce n'était
plus qu'un faible reste du passé. L'antique palais des Febrer avait
occupé un vaste espace, mais avec le temps et la gêne de la famille, il
avait peu à peu diminué d'étendue. Une partie de ce palais était devenue
un couvent de religieuses, tandis que d'autres avaient été acquises par
de riches Majorquins, qui, en surchargeant l'édifice de balcons
modernes, en avaient détruit l'unité primitive, visible encore dans la
ligne des auvents et des toits. Quant aux Febrer, ils avaient dû, pour
accroître leurs revenus, se réfugier dans la partie du palais donnant
sur les jardins et sur la mer, tandis qu'ils louaient les
rez-de-chaussée à des boutiquiers et à de petits industriels. Tout à
côté de la grande porte seigneuriale, une vitrine laissait voir des
jeunes filles qui repassaient du linge. Elles saluèrent don Jaime d'un
sourire respectueux. Celui-ci demeurait immobile, et continuait à
contempler la demeure de ses ancêtres.

Elle avait grand air, toute mutilée et vieille qu'elle était! La pierre
du soubassement, effritée et creusée par le frôlement des piétons et le
heurt des voitures, était coupée à ras du sol par de nombreux soupiraux
grillés. A partir de l'entresol, loué à un droguiste, la majesté de la
façade commençait à se déployer. Au niveau de l'arcade, dominant la
porte-cochère, trois fenêtres, divisées par des colonnes géminées,
montraient leurs encadrements de marbre noir, finement travaillé. Des
chardons de pierre montaient le long des colonnes qui soutenaient les
corniches, surmontées de trois grands médaillons. Dans celui du centre,
était sculpté le buste de l'empereur, avec cette inscription: _Dominus
Carolus Imperator 1541_, rappelant le passage de Charles-Quint à
Majorque, lors de la malheureuse expédition d'Alger. Ceux des côtés
figuraient les armes de Febrer, soutenues par des poissons à têtes
d'hommes barbus. Au premier étage, ornant les montants et les corniches
des larges fenêtres, des rinceaux, formés d'ancres et de dauphins,
rappelaient les gloires de cette lignée de navigateurs. A chaque
extrémité s'ouvrait une énorme conque. Dans la partie la plus haute de
la façade, s'alignait une file compacte de fénestrelles gothiques: les
unes murées, d'autres ouvertes, pour donner de l'air et de la lumière
aux mansardes; enfin couronnant le tout, l'auvent monumental, l'auvent
grandiose, comme on n'en voit qu'à Majorque, projetait jusqu'au milieu
de la rue son magnifique assemblage de chevrons sculptés, noircis par le
temps et soutenus par de massives gargouilles.

Jaime parut satisfait de son examen. Le palais de ses ancêtres était
beau encore, malgré les fenêtres sans vitres, malgré la poussière et les
toiles d'araignées amoncelées dans les brèches des murailles. Après son
mariage, lorsque la fortune du vieux Valls aurait passé dans ses mains,
tous s'émerveilleraient de voir la splendide résurrection des Febrer. Et
il y avait des gens qui se scandalisaient de sa résolution! Et lui-même
avait des scrupules!... Allons, courage! En avant!

Il se dirigea vers le Borne, large avenue au centre de Palma, autrefois
lit d'un torrent qui partageait la cité en deux villes ennemies: Can
Amunt et Can Avall. Il y trouverait une voiture pour le conduire à
Valldemosa.

Au moment où il s'engageait dans l'avenue, son attention fut attirée par
un groupe de promeneurs qui, à l'ombre d'arbres touffus, regardaient
trois campagnards en arrêt devant l'étalage d'une boutique. Febrer
reconnut leurs costumes, très différents de ceux des paysans
marjorquins. C'étaient des gens d'Iviça. Le nom de cette île évoquait en
lui le souvenir, déjà lointain, d'une année passée là-bas, pendant son
adolescence. En apercevant ces gens dont la vue amusait les Majorquins,
Jaime se mit à sourire et à considérer avec intérêt leur accoutrement et
leur physionomie.

Sans aucun doute, c'était un père avec son fils et sa fille. Le père
était chaussé d'espadrilles blanches sur lesquelles tombait un ample
pantalon de panne bleue. Sa veste était retenue sur la poitrine par une
agrafe et laissait voir la chemise et la ceinture. Une mante de couleur
foncée était posée comme un châle sur ses épaules, et, pour compléter ce
costume à moitié féminin qui contrastait avec la rudesse de son brun
visage de Maure, il portait sous son chapeau un foulard noué au menton,
dont les pointes retombaient sur le dos. Le fils, d'environ quatorze
ans, était vêtu de la même façon. Il avait un pantalon également large
d'en haut, et rétréci à la jambe, mais il ne portait ni mante ni
foulard. Un ruban rose, noué au cou, flottait sur sa poitrine, en guise
de cravate; il avait un petit bouquet d'herbes posé sur l'oreille, et
son chapeau, orné d'un galon à fleurs, était rejeté en arrière, laissant
en liberté un flot de cheveux frisés, qui tombaient sur son front. Son
visage malicieux, maigre et brun, était animé par l'éclat de deux yeux
africains, d'un noir intense.

Mais c'était la jeune fille qui attirait le plus l'attention. Elle
portait une jupe verte à petits plis, sous laquelle se devinaient
d'autres jupes superposées, le tout formant un ballon, qui faisait
paraître encore plus menus ses pieds fins et mignons, dans leurs
blanches espadrilles. Le relief de sa poitrine se dissimulait sous un
fichu jaunâtre, parsemé de fleurs rouges. Les manches de velours, d'une
couleur autre que celle de son corsage, étaient ornées d'une double
rangée de boutons en filigrane, oeuvre des orfèvres juifs. Une triple
chaîne d'or d'où pendait une croix, brillait sur sa poitrine; les
mailles en étaient si grosses que, si elles n'avaient été creuses, elles
auraient accablé la jeune fille de leur poids. Sa chevelure, noire et
brillante, séparée en deux bandeaux sur le front, était cachée sous un
foulard blanc attaché sous son menton, puis reparaissait sur sa nuque en
une longue tresse, ornée de rubans multicolores, qui descendaient
jusqu'au bas de sa jupe.

La jeune fille, un petit panier passé à son bras, demeurait immobile sur
le bord du trottoir, regardant fixement tous les curieux, ou admirant
les hautes maisons et les terrasses des cafés. Blanche et rose, elle
n'avait pas les traits rudes et le teint cuivré des campagnardes. Son
visage rappelait, par sa pâleur nacrée, celui d'une religieuse noble et
élégante, et sous le foulard semblable à une guimpe de nonne, était
éclairé par le reflet lumineux de ses dents et par l'éclat de ses yeux
timides.

Poussé par une curiosité instinctive, Jaime s'approcha des deux hommes
qui, tournant le dos à la jeune fille, étaient en contemplation devant
une vitrine d'armurier. Ils examinaient, une à une, les armes exposées,
avec des yeux ardents et une mine de dévots, comme s'ils adoraient des
idoles. Le jeune homme avançait sa tête de Maure, comme s'il eût voulu
l'enfoncer dans la vitrine.

--Des pistolets!... Père, des pistolets! s'écriait-il avec la surprise
joyeuse de celui qui se trouve inopinément en présence d'un ami.

L'admiration des deux jeunes Ivicins allait surtout aux armes inconnues,
qui leur semblaient de merveilleuses oeuvres d'art: fusil à percussion
centrale, carabines à répétition, et surtout ces revolvers qui peuvent
tirer plusieurs coups de suite.

L'image de Febrer, se reflétant dans la vitre, fit retourner vivement le
père:

--Don Jaime! ah! don Jaime!

Sa surprise et sa joie furent si vives que peu s'en fallut qu'en
étreignant les mains de Febrer, il ne se jetât à ses genoux.

--Nous nous amusions, dit-il d'une voix tremblante, à regarder les
magasins, en attendant l'heure de nous présenter chez vous... Avancez,
les enfants! et regardez bien. C'est don Jaime! c'est le maître! Il y a
bien dix ans que je ne l'ai vu, mais je l'aurais tout de même reconnu
entre mille.

Febrer, surpris, ne parvenait pas à coordonner ses souvenirs.

--Vraiment, vous ne me reconnaissez pas, señor? Voyons, Pép Arabi,
d'Iviça...

Ce nom même ne disait pas grand'chose à Febrer; car, à Iviça, il n'y a
que six ou sept noms de famille, et un quart des habitants s'appelle
Arabi. Pour plus de clarté, l'homme ajouta:

--Je suis Pép Arabi, de Can Mallorquí.

Febrer sourit. Ah! Can Mallorquí! il se rappelait ce modeste domaine où
il avait passé une année, dans son enfance. C'était l'unique bien qu'il
eût hérité de sa mère. Mais, depuis douze ans bientôt, Can Mallorquí ne
lui appartenait plus. Il l'avait vendu à Pép, qui en était le fermier,
comme l'avaient été son père et son aïeul. Jaime avait alors quelque
fortune, pourtant, mais à quoi lui servait cette propriété, située dans
une île écartée, où il ne retournerait jamais? Aussi d'un geste généreux
de grand seigneur, l'avait-il cédée à Pép, pour un prix fort peu élevé,
calculé d'après le montant du fermage, en lui accordant de longs délais
pour le paiement. Depuis quelques années déjà, Pép avait fini
d'acquitter sa dette; cependant ces braves gens l'appelaient toujours
«le maître».

Pép Arabi présenta ses enfants: la jeune fille était l'aînée; elle se
nommait Margalida; une véritable petite femme, bien qu'elle n'eût que
dix-sept ans. Le garçon n'en avait que quatorze: il voulait être
cultivateur, comme son père et ses aïeux, mais Pép le destinait au
séminaire d'Iviça, parce qu'il avait une belle écriture. Ses terres
iraient au garçon honnête et travailleur qui épouserait Margalida. Elle
avait déjà plusieurs prétendants; dès son retour, allait commencer la
saison des _festeigs_, ces traditionnelles cours d'amour, et elle
choisirait un mari. Quant à Pépet, il était appelé à de plus hautes
destinées; il serait prêtre, et quand il aurait dit sa première messe,
il deviendrait aumônier militaire, ou il s'embarquerait pour l'Amérique,
comme l'avaient fait d'autres jeunes gens d'Iviça, qui gagnaient
beaucoup d'argent là-bas et en envoyaient à leurs parents pour l'achat
de terres, dans leur île natale. Ah! comme le temps passait! Pép avait
vu don Jaime presque enfant, quand celui-ci était venu à Can Mallorquí
avec sa mère.

C'était Pép qui, le premier, lui avait appris à manier un fusil et à
chasser les oiseaux. Il n'était pas marié, et ses parents vivaient
encore... Puis, ils ne s'étaient revus qu'une fois à Palma, quand don
Jaime lui avait vendu le domaine (grande faveur dont il lui était
toujours reconnaissant)--et aujourd'hui qu'il revenait le voir, il était
presque vieux avec deux enfants presque aussi grands que son maître!

Pép conta ensuite son voyage, en montrant dans un sourire d'une malice
ingénue, sa solide denture de paysan. Ils avaient eu dix heures de
navigation avec une mer magnifique. La fille portait leur dîner dans le
panier. Ils repartiraient le lendemain, au petit jour, mais auparavant,
il devait s'entretenir avec le maître. Il avait à lui parler d'affaires.

Jaime, surpris, prêta plus d'attention aux paroles de Pép. Celui-ci
s'exprimait avec une certaine timidité, et s'embrouillait dans ses
explications: «Les amandiers faisaient la principale richesse de Can
Mallorquí. L'année précédente, la récolte avait été bonne, et cette
année, elle promettait de n'être pas mauvaise. On vendait les amandes un
bon prix aux patrons de barques, qui les transportaient à Palma et à
Barcelone. Il avait planté d'amandiers presque toute sa propriété;
maintenant il songeait à défricher et à épierrer certaines terres
appartenant à don Jaime, pour y faire pousser du blé, ce qu'il fallait
pour sa famille, pas davantage.

Febrer ne cacha point son étonnement. Quelles pouvaient bien être ces
terres-là?... Il possédait donc encore quelque chose à Iviça?...

Pép sourit. Ce n'étaient pas précisément des terres, mais il y avait un
promontoire rocheux, avançant sur la mer, et l'on pouvait fort bien
l'utiliser, du côté opposé, en construisant sur la pente des terrasses
en étage, pour la culture. C'était au sommet de cette falaise que se
trouvait la tour du Pirate. Le señor devait certainement se la
rappeler... Une tour fortifiée, datant de l'époque des corsaires. Tout
gamin, don Jaime y avait grimpé plus d'une fois, proférant des cris de
guerre, et lançant à l'assaut une armée imaginaire.

Febrer qui, un instant, avait cru faire la découverte d'une propriété
oubliée, sourit tristement. Ah! la tour du Pirate! Il s'en souvenait
bien. Elle s'élevait sur un rocher calcaire, une saillie de la côte, où,
dans les interstices de la pierre, poussaient des plantes sauvages. Le
vieux fortin n'était qu'une ruine qui lentement s'émiettait sous
l'action du temps et les assauts des vents marins. Les pierres se
détachaient et tombaient; les créneaux étaient ébréchés.

Lorsqu'on avait rédigé l'acte de vente de Can Mallorquí, la tour n'avait
pas été mentionnée, peut-être par oubli, tant elle ne pouvait servir à
rien. Pép pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne
retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oubliés. Comme le
paysan parlait de l'indemniser, don Jaime l'arrêta d'un geste de grand
seigneur. Puis il se mit à regarder la jeune fille. Elle était vraiment
bien. On eût dit une demoiselle déguisée en paysanne. Là-bas, à Iviça,
tous les jeunes gens devaient en être amoureux. Le père souriait,
satisfait...

--Allons, petite, salue le señor... Comment dit-on?

Il lui parlait comme à une gamine. Elle, les yeux baissés, le sang au
visage, saisit d'une main l'un des coins de son tablier, et murmura
d'une voix tremblante:

--Votre servante, señor!...

Febrer mit un terme à l'entrevue en invitant Pép et ses enfants à se
rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado
Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas
avec elle, à la fortune du pot. Lui les reverrait le soir, à son retour
de Valldemosa.

--Au revoir, Pép! au revoir, mes enfants!

Et de sa canne, il fit signe à un cocher, assis sur le siège d'une de
ces voitures qu'on voit seulement à Majorque, véhicule très léger à
quatre roues, égayé d'un dais de toile blanche.




II


Dès qu'il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps,
Febrer se reprocha la vie qu'il menait. Il y avait un an qu'il n'était
pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du
Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.

Dire qu'il n'avait jamais l'idée de mettre le nez hors de Palma, pour
contempler ces champs d'un vert tendre, où l'on entendait bruire les
canaux d'irrigation; ce ciel d'un bleu si doux où flottaient de blancs
nuages; ces collines d'un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent,
gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui
fermaient l'horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le
nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l'admiration des anciens
navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage
l'aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d'y
passer une partie de l'année, comme le faisaient ses pères, pour y mener
à son tour la vie simple d'un gentilhomme, généreux et respecté!

Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frôlait au passage et
laissait derrière elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de
sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubannés et
ornés de fleurs sauvages; des hommes, vêtus de ce coutil rayé qu'on
nomme toile de Majorque, et coiffés de feutres rejetés en arrière, qui
entouraient comme d'une auréole, noire ou grise, leurs faces rasées.

Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien
qu'il ne fût point passé par la depuis quelques années. Bientôt il
arriva à une bifurcation: un chemin conduisait à Valldemosa, l'autre à
Soller.

Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son
enfance. Chaque année, dans une voiture semblable, la famille de Febrer
allait jadis à Soller, où elle possédait un vieux manoir, «la Casa de la
Luna», ainsi nommé parce que la grande porte d'entrée était surmontée
d'une demi-sphère de pierre, avec des yeux et un nez, qui représentait
la lune.

C'était toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la
voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en
voyant à ses pieds la vallée de Soller, ce jardin des Hespérides. Les
montagnes, couvertes de sombres forêts de pins, et parsemées de
maisonnettes blanches, étaient couronnées d'un turban de brumes. En bas,
entourant la ville et se prolongeant jusqu'au rivage, d'immenses bois
d'orangers parfumaient l'air. De tous les environs accouraient à la fête
de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de
clarinette moresque, invitait la jeunesse à la danse. De main en main
circulaient les verres qu'emplissait la douce eau-de-vie de l'île ou le
vin de Bañalbufar. C'étaient les réjouissances en l'honneur de la paix,
après dix siècles de guerre et de piraterie.

Les pêcheurs, pour commémorer la victoire remportée par leurs ancêtres,
au XVIe siècle, sur les corsaires turcs, se déguisaient en musulmans
ou en guerriers chrétiens, et, tromblons ou épées en mains, simulaient
dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se
poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la côte.

Quand les fêtes de Soller avaient pris fin et que le village avait
recouvré sa tranquillité coutumière, le petit Jaime passait ses journées
à courir par les orangers avec Antonia, aujourd'hui la vieille Mado
Antonia qui alors était une fraîche gaillarde aux dents blanches, à la
poitrine rebondie, à la démarche lourde. Elle accompagnait le petit
Jaime jusqu'au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l'entrée
était rendue presque invisible par les remous des flots entre les
rochers.

Hélas! maintenant la Casa de la Luna n'était plus à lui; et depuis plus
de vingt ans, il n'avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux
souvenirs....

A l'endroit où la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui
conduisait à Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de
ses jeunes années. Il n'avait suivi cette route que deux fois, quand il
avait déjà l'âge d'homme, en allant visiter avec quelques amis, les
cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la
bordaient, les fameux oliviers séculaires aux formes tourmentées et
fantastiques, qui avaient servi de modèles à tant de paysagistes, et il
penchait la tête au dehors pour les mieux voir. A droite et à gauche
s'étendaient les terrains pierreux et desséchés où commençaient les
escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des
massifs d'arbres. Les premiers oliviers défilaient déjà devant les
fenêtres de sa voiture.

Febrer les connaissait, ces oliviers étranges; il en avait souvent
parlé, et pourtant il éprouva la sensation que donne un spectacle
extraordinaire, comme s'il le voyait pour la première fois. C'étaient
des arbres énormes, au feuillage clairsemé, aux troncs noirs, noueux et
crevassés, bossués par de grandes excroissances, si vieux que la sève ne
pouvant monter jusqu'à la ramure, était absorbée par la partie
inférieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l'air d'un
atelier de sculpture abandonné, avec des milliers d'ébauches informes et
monstrueuses, éparpillées sur le sol, au milieu d'un tapis de verdure,
émaillé de pâquerettes et de campanules.

Le calme régnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs
des champs se pressaient jusqu'au pied des troncs vermoulus, et les
fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries
au coeur même des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Doré
avait dessiné ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers
séculaires, et Jaime, en pensant à cet artiste, se rappela bientôt
d'autres personnages plus célèbres qui étaient passés par ce même
chemin, qui avaient vécu et souffert à Valldemosa.

S'il était allé deux fois visiter la Chartreuse, ç'avait été seulement
pour voir de près ces lieux immortalisés par l'amour. Maintes fois, son
grand-père lui avait conté l'histoire de «la française» de Valldemosa et
de son compagnon «le musicien».

Un jour de l'année 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s'étaient
réfugiés dans l'île, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient
vu débarquer un étranger, accompagné d'une femme, d'un petit garçon et
d'une fillette. Lorsqu'on déposa à terre les bagages, les insulaires
admirèrent, stupéfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en
voyait peu alors. Pendant quelques jours, l'instrument dut attendre à la
Douane que les inquiétudes de l'administration fussent calmées, et les
voyageurs allèrent loger dans une auberge qu'ils quittèrent bientôt,
pour louer, tout près de Palma, la villa de _Son Vent_. L'homme
paraissait malade. Il était plus jeune que sa compagne, mais son visage,
amaigri par la souffrance, était pâle et transparent comme une hostie;
ses yeux brillaient de fièvre, et sa poitrine étroite était constamment
déchirée par une toux rauque. Une barbe très fine voilait ses joues; une
chevelure léonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en
boucles épaisses. La femme avait des allures masculines. Elle s'occupait
activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme
si elle avait eu leur âge. Mais on pressentait dans cette famille
errante quelque chose d'irrégulier, une sorte de protestation et de
révolte contre les lois humaines. L'étrangère portait des toilettes
quelque peu fantaisistes, avec un poignard d'argent dans les cheveux,
ornement romantique qui scandalisait les dévotes de Majorque. En outre,
elle n'allait pas à la messe et ne faisait point de visites. Elle ne
quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au
soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants étaient
aussi singuliers que leur mère. La fille était habillée en garçon pour
courir plus à l'aise à travers champs.

Bientôt la curiosité des insulaires découvrit les noms de ces étrangers
suspects. «Elle» était française, femme de lettres, et se nommait Aurore
Dupin, ex-baronne, séparée de son mari. Elle était universellement
célèbre par ses romans qu'elle signait George Sand, pseudonyme formé
d'un prénom masculin et du nom d'un criminel politique. «Lui», était un
musicien polonais, de complexion délicate, qui semblait laisser un
lambeau de sa vie dans chacune de ses oeuvres, et, à vingt-neuf ans,
se sentait près de la mort. Il s'appelait Frédéric Chopin. Le petit
garçon et la fillette étaient les enfants de la romancière, qui était
déjà dans sa trente-cinquième année.

La société majorquine, enfermée dans ses préjugés traditionnels,
s'indigna d'un pareil scandale. Ces gens n'étaient pas mariés!... Et la
femme écrivait des romans dont la hardiesse épouvantait les honnêtes
gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais à
Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-père de Jaime, ne
recevait de livres. Il consentit a prêter «Indiana» et «Lelia», qui
circulèrent de main en main sans que personne y comprît grand'chose,
d'ailleurs. En tout cas, celle qui les avait écrits devint un objet
d'horreur; cependant doña Elvira, la grand'mère de Jaime, une Mexicaine
dont il avait tant de fois contemplé le portrait, et qu'il se
représentait toujours, vêtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une
harpe dorée entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de
_Son Vent_; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir
et défendre à sa femme de continuer ses visites.

Le vide se fit autour des étrangers. Tandis que les enfants jouaient
avec leur mère dans la campagne, pareils à de petits sauvages, le
malade, enfermé dans sa chambre, toussait derrière les vitres de sa
fenêtre, ou se montrait à la porte, cherchant un rayon de soleil. La
nuit, à une heure avancée, sa muse mélancolique et maladive venait le
visiter; alors, assis au piano, tout en gémissant et en toussant, il
improvisait ses compositions où respire une triste et amère volupté.

Le propriétaire de _Son Vent_, un bourgeois de la ville, enjoignit
bientôt aux étrangers de déguerpir. Le pianiste était phtisique;
n'allait-il pas contaminer sa villa?... Où aller? Retourner en France
était impossible. On était en plein hiver, et Chopin tremblait comme un
oiseau abandonné, en songeant au froid de Paris. L'île avait beau être
inhospitalière; il l'aimait pour la douceur de son climat. Alors
s'offrit aux réprouvés, comme l'unique refuge, la Chartreuse de
Valldemosa, édifice du moyen âge, sans beauté architecturale, qui n'a de
charme que son antiquité, mais qui, bâti au milieu de montagnes aux
flancs desquelles dévalent des bois de pins, est protégé contre l'ardeur
du soleil par un rideau d'amandiers et de palmiers. C'était un monument
presque en ruine, une sorte de couvent de mélodrame, lugubre et
mystérieux, avec des cloîtres où campaient vagabonds et mendiants. Pour
y pénétrer, il fallait traverser l'ancien cimetière des moines, dont
les fosses étaient envahies par des racines qui rejetaient les ossements
à fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d'un
moine maudit errait à travers les cloîtres, dans ces lieux où jadis il
avait péché, en attendant l'heure de la rédemption.

C'est là que, par une pluvieuse journée d'hiver, les fugitifs allèrent
chercher un asile. Fouettés par la bourrasque, ils suivirent la route
que parcourait maintenant Febrer, mais qui n'avait de chemin que le nom.
Enveloppé dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous
la bâche, tressaillant douloureusement à tous les cahots. Aux endroits
dangereux, la romancière suivait à pied, tenant ses enfants par la
main... Un vrai voyage de vagabonds!

Ils passèrent tout l'hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chaussée
de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en désordre,
faisait courageusement la cuisine, aidée par une toute jeune fille du
pays, qui, pour peu qu'on ne la surveillât point, se hâtait d'engloutir
les mets destinés au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des
pierres aux petits Français qu'ils prenaient pour des «Maures, ennemis
de Dieu»; les femmes volaient leur mère, quand elles lui vendaient des
comestibles, et l'avaient surnommée «la Sorcière». Tous évitaient, en se
signant, ces «gitanos» qui osaient habiter le monastère, près des morts,
en communication constante avec le fantôme du moine, qui se promenait à
travers les cloîtres.

Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancière préparait
le potage, et, de ses mains fines et pâles d'artiste, aidait la
servante à éplucher les légumes. Puis elle courait avec ses enfants,
jusqu'à la côte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, où jadis
le savant Raymond Lulle avait établi son école d'Études orientales.
C'était seulement à l'entrée de la nuit qu'elle commençait vraiment à
vivre. Alors les vastes et sombres cloîtres s'animaient soudain d'une
harmonie mystérieuse, qui semblait venir de très loin, à travers
l'épaisseur des murs. C'était Chopin qui, penché sur le piano, composait
ses nocturnes. George Sand, à la lueur d'une bougie, écrivait
_Spiridion_, l'histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses
croyances. Souvent, alarmée par la fréquence des quintes de toux, elle
interrompait son travail pour courir auprès du musicien, et lui faire de
la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle était tentée par le
frisson du mystère et par la volupté de la peur, et elle allait dans les
cloîtres où la lumière des fenêtres se projetait en taches laiteuses au
milieu des ténèbres. Personne!... Elle s'asseyait dans le cimetière des
moines, attendant en vain que l'apparition du fantôme animât la
monotonie de sa vie par un incident romanesque.

Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des
«Maures». C'étaient des jeunes gens de Palma qui, après avoir parcouru
la ville, déguisés en Berbères, pensèrent à «la française», honteux sans
doute de l'isolement auquel on l'avait condamnée. Ils arrivèrent à
minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme
mystérieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrités dans les ruines.
Dans l'une des cellules, ils exécutèrent des danses espagnoles, que
Chopin suivait attentivement de ses regards fébriles, tandis que la
romancière allait d'un groupe à l'autre, naïvement joyeuse, comme une
bonne bourgeoise, de n'être point tout à fait oubliée.

Ce fut là sa seule nuit de bonheur à Majorque. Puis le printemps revint,
et le «cher malade» se sentant mieux, les étrangers partirent pour
retourner lentement à Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissèrent pas
d'autre trace que le souvenir.

Nombreuses étaient maintenant les familles de Palma, qui allaient en
villégiature à la Chartreuse. Les cellules avaient été transformées en
pièces élégantes, et chacun tenait à ce que sa chambre fût celle de
George Sand. Febrer avait une fois visité le couvent avec un
nonagénaire, qui avait été un des prétendus Maures, venus pour donner
une sérénade à «la française». Mais le vieillard ne se souvenait de
rien; il était même incapable de reconnaître les lieux.

Jaime éprouvait une sorte d'amour rétrospectif pour cette femme
extraordinaire. Il la voyait telle qu'elle est dans ses portraits de
jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux
profonds, énigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre
ornement qu'une rose près de la tempe. George Sand! L'amour avait
toujours eu pour elle la cruauté du sphinx antique; chaque fois qu'elle
tentait de l'interroger, elle le sentait déchirer son coeur,
impitoyablement. Toute l'abnégation, toutes les révoltes de la passion,
elle les avait connues! La volage héroïne des nuits vénitiennes,
l'infidèle compagne de Musset était la même femme que cette garde-malade
qui préparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la
solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de
ce genre, une femme qui résumât en elle l'infinie variété du caractère
féminin, avec tout ce qu'il comporte de douceur et de cruauté!... Être
aimé par une femme supérieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril
ascendant, et qui lui eût en même temps inspiré du respect et de
l'admiration!...

Jaime demeura un instant comme fasciné, regardant le paysage, sans le
voir. Mais bientôt il sourit ironiquement; il songea à l'objet de son
voyage, et se prit en pitié. C'était bien à lui, vraiment, de rêver à
des amours désintéressées, à lui qui allait vendre son nom à une jeune
fille qu'il connaissait à peine, et contracter une union qui
scandaliserait l'île tout entière! Digne fin d'une vie inutile,
étourdiment gaspillée!

Il en voyait nettement le vide, à cette heure, sans se laisser abuser
par la vanité. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en
arrière, comme pour chercher dans son passé une justification de sa
conduite présente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et
cette fois encore, comme sur la route de Soller, il évoquait ses
souvenirs d'enfance.

Il était fils unique. Sa mère, jeune femme au teint pâle, à la beauté
mélancolique, était restée toujours maladive, après l'avoir mis au
monde. Don Horacio, son grand-père, habitait au second étage, avec un
vieux domestique, et vivait comme s'il eût été un hôte de passage, se
mêlant à la famille ou se tenant à l'écart, suivant son caprice. Dans le
vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette
physionomie originale. Jamais il n'avait vu sourire ce visage encadré
de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux
impérieux. On n'avait jamais connu le vieillard autrement qu'en toilette
de ville, d'une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait à
toute heure monter dans sa chambre. Dès le matin, il le trouvait sanglé
dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui,
plusieurs fois enroulée autour du cou, était fixée par une grosse perle.
Même souffrant, il conservait son élégance irréprochable, à l'ancienne
mode. Si la maladie le forçait à garder le lit, il consignait sa porte,
même à son fils.

Jaime passait des heures, assis à ses pieds, écoutant ses récits,
intimidé par la multitude de livres, qui, débordant des bibliothèques,
envahissaient les chaises et les tables. Les éditeurs de Paris
expédiaient à don Horacio d'énormes paquets de volumes, récemment
publiés, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient à
l'adresse cette mention qu'il aimait à montrer d'un air railleur:
«Libraire». Avec une bonté de grand-papa, le vieillard s'efforçait, dans
ses récits, de se faire bien comprendre, quoiqu'il fût d'ordinaire assez
sobre de paroles et peu endurant. Il racontait à Jaime ses voyages à
Paris et à Londres, faits les uns en bateaux à voiles jusqu'à Marseille,
et de là, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer;
il lui décrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il
parlait de la société du temps de Louis-Philippe, des débuts éclatants
du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu élever,
mais, à ce souvenir il avait un sourire énigmatique, et il ne disait pas
que, ce jour-là, était avec lui à la fenêtre une jolie grisette qu'il
tenait par la taille. Son petit-fils était né à la bonne époque, au
meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son
terrible père, et de leurs divergences d'idées, qui l'avaient obligé de
quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait à la
rencontre du roi Ferdinand pour réclamer le retour aux anciens usages,
et bénissait ses fils en leur disant: «Dieu fasse de vous de bons
inquisiteurs!»

Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la
charmante doña Elvira.

--Ta grand'mère, disait-il, était une âme angélique, une artiste! Moi,
j'avais l'air d'un barbare, auprès d'elle... Elle était de notre
famille, mais elle était venue du Mexique pour m'épouser. Son père avait
été marin et était resté là-bas avec les insurgés. Ah! il n'y a jamais
eu dans notre race, une femme qui la valût!

Jaime se souvenait moins de son père que de son aïeul. Il ne retrouvait
dans sa mémoire qu'une figure sympathique et douce, mais un peu effacée.
Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la
sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout
jeune, il avait courtisé sa cousine Juana, cette dame austère, «la
Papesse», qui menait la vie d'une religieuse, et qui, après avoir donné
des sommes énormes au prétendant don Carlos, prodiguait maintenant ses
largesses aux gens d'église. Sa brouille avec le père de Jaime avait
sans doute été la cause de son aversion pour cette branche de la famille
et de la froideur hostile qu'elle témoignait à son neveu.

Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier
de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du
Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s'il
n'avait attendu que l'occasion de donner cette preuve de courage, il
quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de
Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.

Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa
voix glaciale et son air hautain:

--Ta mère était d'une famille de gentilshommes; mais elle n'était point
_butifarra_[B] comme nous!

Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses,
son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne
faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie
fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles
conservateurs, qui l'exécraient, abandonné par tous les personnages de
la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux,
pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux
exigences de son parti, le _butifarra_[B] Ferrer consentit à devenir un
des dignitaires du palais. Sa femme, qu'il pressa de le suivre à Madrid,
ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant
le peu de temps que dura la république, l'ancien député progressiste
revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.

[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.

Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le
connaître. Elle était d'ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle
allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d'importants
virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui
guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu'on ne lui
parlât plus de Febrer, l'ancien marin! Pour elle, qui défendait les
anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût
gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu'un Juif, un
va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son
cousin, était avivée, chez la Papesse, par l'amertume de certaines
déceptions passées, qu'elle ne parvenait pas à oublier.

Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de
la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait
fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour
Minorque afin de visiter l'escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses
relations d'ancien officier, catéchisait ses camarades d'autrefois et
fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise
révolutionnaire l'aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille
audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.

L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès
lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison,
où il n'admit pas d'autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où
il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée:
fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de
changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la
visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:

--Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir
décemment une dame.

Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il
daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes
jusqu'à la dernière heure, tel qu'on l'avait vu durant toute sa vie. Un
après-midi, il appela d'une voix faible son petit-fils qui lisait près
d'une fenêtre un récit de voyage. Il l'invita à se retirer; il avait
besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir
dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à
dérober à des témoins les convulsions de son agonie.

Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de
liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et
d'aventures qu'il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que
par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de
la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et
la plupart de ses ascendants; mais sa mère s'y opposa, prise d'une
terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que
son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d'une vie
périlleuse, et qu'il vécût loin d'elle?... Non! il y avait eu assez de
héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie
paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s'y marier pour
perpétuer le nom qu'il portait.

Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la
moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu'elle ne consentait
pas à ce qu'il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière.
A seize ans, il s'embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu'il fît
son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont
les propriétés étaient grevées d'hypothèques, et la fortune compromise
par de nombreux emprunts.

Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne
pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d'abord à l'université
de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour
la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années,
fit la navette d'une université à l'autre, suivant l'humeur des
professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n'avançait
pas vite. Grâce à d'heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec
laquelle il parlait des choses qu'il ignorait, il réussissait dans
certains examens; mais il échouait dans d'autres. Sa mère acceptait
toutes les explications qu'il lui donnait, à son retour. Elle le
consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail,
et se révoltait contre l'injustice de son temps. Son implacable ennemie,
la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n'était pas faite pour les
gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur
égard toute sorte d'injustices pour les maintenir dans l'isolement.

Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de
Barcelone et de Valence où l'on jouait. On l'avait surnommé «le
Majorquin aux onces d'or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en
onces, et qu'il faisait rouler ces pièces à l'éclat insolent sur tous
les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c'était son
étrange titre de _butifarra_, qui faisait un peu sourire en Espagne,
mais évoquait quand même dans l'imagination de bien des gens, une sorte
d'autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles
lointaines.

Cinq années s'écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l'âge d'homme et
n'avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples
majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des
cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La
bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée
dans son orgueil maternel, en apprenant qu'une jeune femme, bravant le
scandale, l'avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel
esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s'éprit d'une
paysanne, jeune et belle; peu s'en fallut qu'il ne se battit à coups de
fusil avec le paysan qui voulait l'épouser. Ces amourettes champêtres
aidaient Jaime à supporter l'ennui des vacances.

Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de
chasse qu'entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait
quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il
s'exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il
montrait un sac en réserve à l'ombre d'un oranger.

--Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu'à ce que
le sac soit vide, pas de repos.

Mado Antonia n'osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et
les religieuses qui occupaient une partie de l'antique palais, ne
laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt,
effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.

Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les
détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le
soleil faisait craquer l'écorce des arbres, éclater les graines. Les
insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui
filtraient à travers le feuillage.

Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec
un bruit mat; au loin, c'était le murmure des flots, battant les rochers
au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements,
Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il
était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme
dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré.
Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le coeur! Pan! Et il
souriait, satisfait d'avoir touché le point visé. Dire qu'il avait vingt
ans, et ne s'était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire
d'honneur, pour qu'il pût montrer son courage. Excité par les
détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire
l'atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant
qu'il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa
mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il
demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture,
afin de s'exercer «pour le jour où on le blesserait».

Lorsqu'il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables
études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait
du désir d'avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le
prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à
d'injustes provocations, qu'au surplus son aspect en imposait aux plus
insolents, le temps passait, et «l'affaire d'honneur» ne se présentait
pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en
dissipations stupides dont ses compagnons d'études parlaient ensuite
dans l'île avec admiration.

Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était
gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n'y avait
point de bateau en partance. Lorsqu'il débarqua à Palma, sa mère était
morte. De tous les membres de sa famille, qu'il avait connus dans son
enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui
rappeler le passé.

Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des
Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par
le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut
ni réfléchir ni s'enquérir de sa situation. Avide de vivre et de
connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait
assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique.
Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.

Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses
équipées tapageuses, à l'entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais
il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d'or». Le trésor,
soigneusement gardé par sa mère, s'était vite épuisé.

Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à
travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur,
Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du
moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il
y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir
quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s'éprit de cette
svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d'or, admirablement
belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas
à l'aimer follement...

Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l'ombre de la tour où
avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie,
vibrant d'un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les
grandioses reliques du passé.

Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la
question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle,
d'écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans
l'archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait
jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon
sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l'avenir, réglant la
partie financière de la future association avec le sens pratique de sa
race. Peu lui importait que Febrer n'eût qu'une modeste fortune: elle
était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres,
immeubles et actions, avec la précision d'un intendant, sûr de sa
mémoire.

Mais Febrer hésitait... Mary était d'une autre race que la sienne; elle
avait d'autres moeurs, d'autres passions; le charme était rompu.

--Je le regrette, pour ce qu'elle pensera de l'Espagne, se dit-il un
matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!

Et il s'enfuit à Paris, où l'anglaise, il en était sûr, n'irait pas le
relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l'on avait osé
siffler «Tannhauser».

De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de
bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait
avoir aussi, au fond d'un vieux secrétaire, un portrait de la jeune
fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de
voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c'étaient des périodes
de vide et d'ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son
intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l'argent qu'il
attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines
de doléances, où il lui parlait d'intérêts à payer, et de la peine qu'il
avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence,
il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours
à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque
propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de
son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s'arrangerait... Et
comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En
attendant, il voulait vivre...

Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu'au jour où son
intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant,
avec une lettre où il déclarait qu'il ne lui expédierait plus d'argent,
ses comptes en règle et sa démission.

Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où
il vivait _enterré_, suivant sa propre expression,--sans autre
distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne,
devant une table de café, où il retrouvait d'anciens amis, Majorquins
sédentaires, qu'il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et
misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le
menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en
apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant
partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à
Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des
fermages à ses créanciers; même ainsi, il n'arrivait pas à payer la
moitié des intérêts qu'il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer
sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime
songeait froidement qu'il n'y avait qu'un moyen de se tirer de ce
mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c'était de faire le
nécessaire pour qu'on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi
pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu'une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où
l'insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un
ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d'épouser la fille
de Benito Valls, le riche _chueta_ (c'est le nom méprisant qu'on donne à
Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait
beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses
affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa
personne que par respect pour son nom. Malade, il n'avait qu'une
héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile,
quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il
lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s'attendrissait
sur les malheurs de Febrer, lorsqu'on en parlait devant elle.

Jaime recula d'abord devant cette proposition, aussi stupéfait que
devait l'être Mado Antonia. Epouser une _chueta_!... Puis peu à peu ses
répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras
d'argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus
riche héritière de l'île et les questions de race n'ont rien à faire
avec l'argent.

A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux
entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il
allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie
de l'année, pour soulager l'asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l'avait
vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage
agréable. Quand elle serait loin des siens et qu'elle s'habillerait
mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il
jamais l'aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition
indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait
toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu'on
exige d'un compagnon de route: bon caractère et identité de goût.
L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l'amour,
comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège
d'un bien petit nombre. Heureusement l'illusion masquait aux yeux des
hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le
regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient
avoir réellement connu l'amour, alors qu'ils n'avaient eu qu'un instant
de délire sensuel. Oui, l'amour était une fort belle chose, mais il
n'était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour
les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste
du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs
et d'empêcher le contact continuel de la vie commune d'amener le dégoût.
Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n'en demandait
pas davantage.

Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d'une colline
entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de
faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient
le monastère.

Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en
descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les
chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s'asseoir aux
cotés de Febrer.

--Ah, c'est toi, capitaine! s'écria celui-ci, tout étonné.

--Tu ne m'attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je
m'invite. C'est mon frère qui va être surpris!

Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis:
le capitaine Pablo Valls.




III


Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s'asseyait à la terrasse
d'un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle
d'auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de
tonnerre.

--Moi, je suis _chueta_, criait-il! Juif, tout ce qu'il y a de plus
juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la
_Calle_[C]. Au temps où je commandais le «Roger de Lauria», je m'étais
arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard,
après m'avoir regardé, me dit: «Tu peux entrer; tu es des nôtres!»
Alors, je lui tendis la main et je lui dis: «Merci, mon
coreligionnaire!»

[C] Il s'agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée
exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité
de _chueta_, promenait ses regards de tous côtés, comme pour défier les
gens, les maisons, l'âme même de cette île, qui poursuivait sa race
d'une haine absurde, depuis des siècles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et
grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin;
mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et
recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la
pupille qui semblait d'ambre ou d'or, suivant la lumière, avec des
points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux
États-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il
avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les
préjugés traditionnels. Les autres _chuetas_, terrorisés par plusieurs
siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou
cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls,
au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne,
qu'il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à
l'opinion publique.

--Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de
saint Paul et de beaucoup d'autres saints que vous vénérez sur vos
autels. Les _butifarras_ parlent avec orgueil de leurs aïeux, mais leur
noblesse ne date guère que d'hier; moi, je suis de souche plus ancienne:
j'ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!

Puis il s'indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait
agressif:

--En Espagne, disait-il gravement, il n'est pas un chrétien qui puisse
se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de
Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s'arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:

--Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Péninsule on n'a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui
sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se
mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n'y avait pas
de Juifs judaïsants; la dernière synagogue avait disparu depuis des
siècles. Les Juifs s'étaient convertis en masse, et les rebelles avaient
été brûlés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus
fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle
un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer
leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu'on
admît leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les
conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des
capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que
dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu'aucune classe
sociale voulût s'allier à eux.

--Voici quatre cent cinquante ans que notre tête reçoit l'eau du
baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits,
les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les
chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l'un
pour nous, l'autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les
souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:

--Et c'est bien fait! parce qu'ils sont lâches, parce qu'ils aiment trop
leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point
l'abandonner qu'ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs
et s'étaient dispersés dans le monde, comme tant d'autres, ils seraient
peut-être à l'heure présente d'importants personnages, banquiers de
rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les
petites boutiques de la _Calle_.

Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots:
les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les
catholiques, les musulmans qu'il avait connus au cours de ses voyages
sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d'autres moments,
par une sorte d'atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race
dont il parlait avec un respect religieux:

--Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la
poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l'origine, en Asie,
nous n'étions que des meurt-de-faim, parce qu'il n'y avait personne avec
qui faire du commerce, personne à qui prêter de l'argent: mais nous
seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres
dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous.
Un fameux triumvirat, n'est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore,
notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a
deux faces et deux noms: d'un côté, c'est Rothschild, le chef de tous
les capitalistes; de l'autre, Karl Marx, l'apôtre de ceux qui veulent
les dépouiller.

Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l'histoire
de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque
tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des
vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens,
s'associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de
liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les
trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais
quand les haines confessionnelles s'étaient éveillées, les juifs les
plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps,
spontanément, s'étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et
avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux
catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la
persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d'à présent, les
seuls Majorquins d'origine juive connue, étaient les descendants des
derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s'était acharnée
l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la _Calle_, était le
plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu'on avait fait des
révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient
égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu'il arrivait dans la
péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il
demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s'allier
qu'avec ses pareils.

Valls raillait la hiérarchie à laquelle s'étaient pliées, pendant des
siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés
restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux _butifarras_;
au-dessous les gentilshommes; après eux les _mossons_, c'est-à-dire les
gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les
ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient
ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou
plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et
enfin, plus bas que tous ces animaux, l'odieux habitant de la _Calle_,
le chueta, paria de l'île.

Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou
intelligent comme tant d'autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans
la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur
retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour
peu qu'il crût avoir à s'en plaindre, éclatait en injures contre eux et
leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par
la mer, maintenait intacte l'âme des siècles passés.

Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès,
les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d'une foi
ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution
de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils
priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne
l'ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer
à tous qu'ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n'était pas
vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne
trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient
leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas
pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches;
mais c'était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui
consentît à accepter leur main et leurs richesses.

--Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont
travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont
même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il
faut bien qu'ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque
tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui--il n'y avait
pas encore longtemps--affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient
couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s'ils
rencontraient seul un enfant de la _Calle_, le mettaient tout nu pour
s'en assurer.

--Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout
haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à
se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était
arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d'une maison et de
bonnes terres dans un village de l'intérieur. Lorsqu'il était allé
prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages
lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son
domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible!
Jamais, de mémoire d'homme, un chueta n'avait dormi dans le village. Don
Benito ne prêta pas d'attention à ces avis, et voulut passer une nuit
dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants
de la maison s'enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas
du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au
moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la
tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les
habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et
le chueta dut s'échapper par le toit, au milieu des risées de la
population, fière de son travail. Cette farce était en guise
d'avertissement; s'il persistait à, se moquer des coutumes établies, il
s'éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

--C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!...
Une bonne personne!... Un saint!...

Et l'on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère,
sans qu'ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le
bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de
lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu'il
gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s'était-il
arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs
milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait
l'entendre.

--Cela se passe d'ailleurs de même entre chrétiens, s'empressait-il
d'ajouter. Dans la question d'héritage, il n'y a ni race, ni croyance
qui tienne. L'argent n'a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies
par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens
pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se
plaindre des nobles, et qu'ils descendaient en bandes armées contre les
citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du
quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux
qui n'avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de
guerre, un bataillon majorquin recevait l'ordre de partir pour
l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et
mettaient à sac la _Calle_. Quand les réactions succédaient aux
révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant
les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des
feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu'aux
crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d'anciens juifs! c'était à
coup sûr de la contrefaçon!

--Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout
le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme
les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n'ont rien du type
générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche
qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître
les vrais chuetas; et comme d'anciennes familles chrétiennes portaient
ces mêmes noms, c'était seulement le caprice de la tradition qui les
distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui
furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par
la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait
provenir des archives du Saint-Office.

--Le bel avantage d'avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent
rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les
siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l'effroyable
histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de
haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s'étaient
convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans
l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour
justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en
plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent
brûlés, d'autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte
de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la
main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs
biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s'enrichit ainsi. Depuis
lors, les suspects, au moins ceux d'entre eux qui ne pouvaient compter
sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les
dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles,
conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les
affublait d'un manteau pour qu'ils fussent bien reconnaissables, et les
menait ainsi à l'église au milieu des lazzi, des injures et des coups de
pierre que leur lançait la dévote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans
l'avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour,
engendraient d'autres chuetas destinés, eux aussi, à l'opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles
se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d'un
certain Rafael Valls, homme d'une grande énergie et d'une haute culture,
qui les encourageait et les conseillait.

--Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait
le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s'il n'a
pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me
proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où
étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme
de faits récents.

--Hommes, femmes et enfants s'embarquèrent sur un bateau anglais, mais
une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent
arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur
l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et
cela sur un bateau dont l'équipage était protestant!... Ils restèrent en
prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un
million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres
plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions
précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu'ait jamais
possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu'à ce qu'ils
eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars
1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme
il n'en existe pas d'autre sur la terre: le père Garau, un saint
jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de
Monte-Sion, où est installé aujourd'hui le collège,--auteur du livre
intitulé: _La Foi triomphante_, un chef-d'oeuvre que je ne vendrais
pas pour tout l'or du monde. Le voici. Il m'accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il
caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

--Brave père Garau! Chargé d'exhorter et d'encourager les condamnés, il
avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de
spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête;
des messes solennelles auxquelles assistaient trente--huit criminels
condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des
alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui
précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de
pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un
scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés,
abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l'âme de ceux qui
croient en Dieu et celle des athées n'étaient pas de la même trempe. Les
prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les
coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au
supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu
soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être
livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de
passage à Majorque avec sa flotte, s'apitoya sur la beauté et la
jeunesse d'une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et
demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du
marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu'on avait chargé d'amener au repentir Rafael
Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un
orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l'avaient condamné à
mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile;
mais, disait le jésuite, ces bravades, oeuvres du Maudit, cessent
devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte
le criminel.»

--Ah! c'est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous
allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort
de mon aïeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d'un signet, lisait
lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu'à lui, il demeura
immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se
défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu'à n'en
pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à
l'intérieur, si bien qu'avant que les flammes l'eussent atteint, ses
chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu,
et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. _Crepuit
medius, diffusa sunt omnia viscera ejus._»

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s'assombrissaient, tandis que le
capitaine promenait ses regards de tous côtés d'un air triomphant, en
remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d'un ton
rancunier:

--Toi aussi, tu étais là... c'est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui
portait la bannière verte, comme _alferez major_ du Saint-Office; et les
belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château,
pour assister au brûlis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

--Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd'hui les
choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo,
parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

--Vieilles histoires? Ah! l'âme des Majorquins est encore la même qu'en
ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n'est pas
pour rien qu'ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont
roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l'invitait à conter
ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l'écoutait avec un vif plaisir. Tous deux
avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie
monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues.
L'unique différence entre eux était que Valls, avec l'activité de sa
race, avait toujours su gagner de l'argent, et qu'à ce moment-là,
quoiqu'il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus
largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire.
D'ailleurs, de temps en temps encore, il s'occupait de commerce et
faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports
éloignés.

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de
tempête n'intéressait pas Febrer; il ne sentait s'éveiller sa curiosité
que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu'il
commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des
femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces
orgies de matelots où coule le whisky, et où l'on finit par jouer du
couteau.

--Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures
voulaient t'assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime
était un bon garçon, digne d'un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu'un
défaut, c'était d'être un _butifarra_, un peu trop attaché à ses
préjugés de famille.

Lorsqu'il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de
Valldemosa après avoir donné l'ordre à son cocher de retourner à Palma,
il rejeta en arrière le feutre mou qu'il portait en toute saison, un
chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant,
et baissé sur la nuque.

--Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m'attendais pas? mais je sais
tout. On m'a mis au courant, et puisqu'il y a une fête de famille, il
faut qu'elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans
Valldemosa. Elle s'arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison
de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du
jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui
s'appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la
bienvenue à Febrer d'une voix lente et couverte, en s'arrêtant entre les
mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l'extrême
honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.

--Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je
ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu'il était enchanté, il le répéta même plusieurs
fois, mais on lisait dans ses yeux de l'inquiétude. Son frère lui
inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux
valait pour eux ne pas se voir.

--Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j'ai appris que
Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir.
Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles
étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et
d'atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de
Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l'étage supérieur.
Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient
l'empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa
toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l'examiner longuement pour la première fois. Elle était
grande; elle avait le teint d'un brun mat, des sourcils noirs, des yeux
pareils à deux gouttes d'encre, la lèvre et les tempes ombragées d'un
léger duvet. Son corps était d'une sveltesse juvénile, avec des contours
fermes et pleins, présage de l'embonpoint propre aux femmes de sa race.
Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne
compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu'est
la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se
colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards
furtifs marquaient le respect, la vénération qu'éprouvent les gens
intimidés par la présence de quelqu'un qu'ils regardent comme un être
supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en
prenant cet air jovial de vieux viveur qu'il avait en parlant aux filles
de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la
nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait
depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages;
on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime,
qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa
respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d'un repas, on
entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades,
il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n'en finissaient pas,
tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il
demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s'il allait mourir
asphyxié. Une atmosphère d'inquiétude envahissait la pièce. Febrer le
regardait, alarmé, comme s'il s'attendait à le voir tomber mourant de sa
chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient
plus indifférents.

--C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A
Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l'occasion pour dire d'une voix de petite religieuse
timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d'orientale.

--Oui, ici papa se porte mieux.

--Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais
moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce
soufflet crevé. Heureusement qu'il n'en avait pas pour longtemps. Ce ne
serait qu'un ennui de quelques mois. Sa résolution d'entrer dans la
famille n'était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres
Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.

--J'ai eu l'honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père,
don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était
connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le
respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!...
Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à
l'occasion d'un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter
pour soutenir l'éclat de sa maison en pleine décadence.

--J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito,
encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il
fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n'étais pas
riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l'interrompit en riant. Aujourd'hui son frère était membre
de toutes les confréries de Palma.

--Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime
l'ordre... j'aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux
qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour
elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son coeur en respirant avec angoisse, comme
si son enthousiasme l'étouffait. Il levait au ciel ses yeux de
moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui
avait brûlé ses ancêtres.

--Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir
repris haleine, en s'adressant à Febrer; vous le connaissez; une
mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui
va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

--A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina
prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant
Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté,
quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son
frère était fou. De l'esprit, un coeur d'or, mais une tête à l'envers!
C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les
cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions
contre... et qu'ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides,
évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse _Calle_.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d'avoir cédé à son humeur
agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l'heure, et
mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux,
elle admirait la capacité de son estomac.

--C'est que moi, je sais ce que c'est que la faim! dit le marin avec un
certain orgueil. Oui, j'ai souffert de la faim, de cette faim qui nous
donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes,
il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord
d'un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il
s'obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l'avait embarqué sur
une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce
n'était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs
plats, et le capitaine n'osait pas lui donner d'ordres, ne voyant en lui
que le fils de l'armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait
devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l'énergie tenace de sa
race, il s'était embarqué, à l'insu de son père, sur un trois-mâts qui
faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano.
L'équipage était composé d'individus de divers pays: anglais déserteurs
de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu'il y
avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui
prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l'aller, pas
d'incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi,
calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique,
pendant près d'un mois. Les vivres s'épuisaient rapidement. L'armateur,
un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse,
et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s'appropriant
une partie des sommes destinées aux achats.

--On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers.
Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme
de bonne maison, d'enlever une à une ces petites bêtes; mais, après
cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des
hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

--Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et
repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.

--Ensuite, continua le marin impassible, je supprimai ce nettoyage, et
j'avalai mes biscuits tels quels. Il est vrai que je les mangeai la
nuit... Ah! si j'avais pu en avoir beaucoup, ma petite! A la fin, on ne
nous en distribuait plus qu'un par jour. Quand j'arrivai à Cadix, je dus
être au régime du bouillon, pour me remettre l'estomac.

Quand le déjeuner eut pris fin, Catalina et Jaime allèrent dans le
jardin. Don Benito, avec un air de bon patriarche, avait dit lui-même à
sa fille d'accompagner le señor Febrer, pour lui montrer des rosiers
exotiques qu'il avait plantés. Les deux frères demeurèrent dans la pièce
qui servait de bureau, regardant le jeune couple qui se promenait dans
le jardin, et finit par s'asseoir dans deux fauteuils d'osier, à l'ombre
d'un arbre.

Catalina répondait aux questions de son compagnon avec la timidité d'une
demoiselle chrétienne, pieusement élevée, qui devine le but caché sous
la galanterie banale du langage. Cet homme venait pour elle, et son père
était le premier à souscrire à ses désirs. Affaire conclue! Le
prétendant était un Febrer; elle allait lui répondre: oui! Elle se
rappelait ses années de pensionnat, où elle était entourée de fillettes
moins riches qu'elle, qui profitaient de toutes les occasions pour la
taquiner, poussées par la jalousie et par la haine que leur avaient
inculquées leurs parents. Elle était la chueta! Elle n'avait d'amies que
parmi les petites filles de sa race, et encore celles-ci, désireuses de
se mettre bien avec l'ennemi, se trahissaient mutuellement, sans énergie
ni esprit de solidarité pour la défense commune. A l'heure de la sortie,
les chuetas partaient les premières, sur l'invitation des religieuses,
pour éviter les insultes et les attaques des autres élèves, dans la rue.
Même les bonnes qui accompagnaient les fillettes se battaient, adoptant
les haines et les préjugés de leurs maîtres. Il en était de même dans
les écoles de garçons: les chuetas sortaient d'abord pour éviter les
coups de pierre ou de courroies des «vieux chrétiens».

La fille de Valls avait enduré les traîtrises cruelles de ses camarades,
coups sournois d'épingle ou de griffe, coups de ciseau dans sa tresse;
plus tard, la haine et le mépris de ses anciennes compagnes l'avaient
suivie hors du pensionnat, remplissant d'amertume tous ses plaisirs de
jeune fille riche. A quoi bon être élégante?... Sur les promenades, elle
n'était saluée que par les amis de son père. Au théâtre, sa loge ne
recevait d'autres visites que celles des gens de la Calle. Il lui
faudrait se résigner à épouser un chueta, comme l'avaient fait sa mère
et sa grand'mère.

Poussée par le désespoir et par le mysticisme de l'adolescence, elle
avait voulu se faire religieuse, mais son père avait failli en mourir de
chagrin. Il avait fini par consentir, mais aucun couvent n'avait voulu
lui ouvrir ses portes. Et, au moment où, forcée de se retourner vers le
monde, elle vivait en garde-malade auprès de son père, voilà que le
noble Febrer se présentait ainsi qu'un prince de conte de fées. Que la
bonté de Dieu est grande! Elle se voyait dans ce palais, voisin de la
cathédrale, dans le quartier des nobles aux rues étroites et
silencieuses, pavées de pierres bleuâtres, où passaient, aux heures
somnolentes de l'après-midi, des chanoines appelés par la cloche du
choeur. Elle se voyait, se promenant dans une luxueuse voiture, avec
Jaime à côté d'elle, parmi les pins de la montagne de Bellver ou le long
du môle. Elle se réjouissait en songeant aux regards haineux de ses
anciennes compagnes qui lui envieraient non seulement sa fortune et son
nouveau rang, mais encore et surtout cet homme à qui ses lointaines
aventures avaient fait une éblouissante auréole de séducteur redoutable.

Toute à son rêve, elle prêtait l'oreille aux paroles de Febrer, comme, à
un doux gazouillement... C'était une musique qui l'enivrait, tandis
qu'elle pensait à l'avenir, s'ouvrant devant elle, avec l'éclat d'un
lever de soleil qui perce les nuages. Elle entendait Febrer parler des
grandes villes, lointaines et magnifiques, et elle songeait qu'il lui
serait bien doux de les visiter, au bras de ce gentilhomme.

--Oh! quand verrai-je toutes ces choses? murmura-t-elle... Hélas! je
suis condamnée à vivre éternellement dans cette île. Je n'ai jamais fait
de mal à personne, et pourtant on ne m'aime pas, on me fait toutes
sortes d'ennui. Je dois être antipathique...

Febrer saisit l'occasion que lui présentait l'adresse féminine.

Antipathique?... Elle, Catalina?... Mais il n'était venu à Valldemosa
que pour la voir, pour lui parler. Il lui offrait une vie nouvelle...
Toutes ces belles choses qui l'émerveillaient, elle n'avait qu'un mot à
dire pour les goûter. Voulait-elle accepter sa main?

Catalina, qui, depuis une heure, attendait cet offre, pâlit et trembla
d'émotion. Elle demeura longtemps sans répondre, et enfin balbutia
quelques mots. Elle était heureuse assurément, plus qu'elle ne l'avait
jamais été; mais elle pensait qu'une jeune fille bien élevée ne devait
pas répondre tout de suite.

--Moi!... je ne sais vraiment!... c'est une telle surprise.

Jaime voulut insister, mais à cet instant, le capitaine Valls apparut
dans le jardin, et l'appela à grands cris. Ils devaient retourner à
Palma. Il avait déjà donné au cocher l'ordre d'atteler. Febrer protesta
sourdement. De quel droit ce fâcheux se mêlait-il de ses affaires? Mais
la présence de don Benito le fit taire. Le père de Catalina, le visage
congestionné, grognait, tout haletant. Le capitaine allait et venait,
avec une nervosité hostile, et maugréait contre le cocher. On devinait
que les deux frères venaient d'avoir une violente discussion. Don Benito
regarda tour à tour sa fille et Jaime, et, persuadé qu'ils s'étaient
entendus, sembla se rasséréner.

Accompagné de Catalina, il reconduisit ses hôtes jusqu'à leur voiture.
L'asthmatique prit la main de Jaime et la serra fortement. Febrer
pouvait considérer cette maison comme la sienne; il avait là un ami
véritable, désireux de lui rendre service. S'il avait besoin de son
aide, il n'avait qu'un signe à faire.

Il nomma une fois encore don Horacio, rappelant leurs anciennes
relations d'amitié; puis il invita Jaime à déjeuner avec eux le
surlendemain, sans faire le moins du monde mention de son frère.

--C'est entendu, je reviendrai, dit-il, en jetant sur Catalina un regard
qui la fit rougir.

Quand les voyageurs eurent perdu de vue la grille de la maison derrière
laquelle le père et la fille agitaient encore leurs mains en signe
d'adieu, le capitaine Valls lança un bruyant éclat de rire.

--Alors il paraît que tu veux que je devienne ton oncle? demanda-t-il
ironiquement.

Febrer, qui était déjà furieux de l'intervention de son ami et du rude
sans-gêne avec lequel il lui avait fait quitter la maison de don Benito,
donna libre cours à sa colère.

En quoi cela le regardait-il? De quel droit se mêlait-il de ses
affaires?

--Tout beau! répliqua le marin, en s'installant à son aise et en portant
la main à son chapeau de mousquetaire, rejeté en arrière. Tout beau, mon
galant! Je me mêle de ça, parce que je suis de la famille. Il s'agit de
ma nièce, n'est-ce pas? C'est du moins ce qui me semble.

--Et si je veux en faire ma femme, qu'as-tu à dire? Il se peut que
Catalina accepte; il se peut que son père l'approuve.

--Sans doute, mais moi je suis son oncle, et son oncle proteste et
soutient que ce mariage est une folie.

Jaime le regarda avec étonnement.

Une folie, épouser un Febrer? Pablo espérait mieux sans doute pour sa
nièce?

--Folie de leur part, et folie de la tienne! affirma Valls. As-tu donc
oublié quelle est ta naissance? Tu peux être mon ami, l'ami du chueta
Pablo Valls, que tu rencontres au café, au cercle, et qu'au surplus les
gens considèrent comme à moitié fou, mais de là à épouser une femme de
ma famille!...

Et le marin riait en songeant à cette union. Les parents de Jaime
allaient s'indigner et ne voudraient plus le saluer. Ils se montreraient
plus indulgents, s'il commettait un assassinat. Sa tante, la papesse
Juana, jetterait les hauts cris, comme si elle venait de voir un
sacrilège. Il se perdrait, et Catalina, jusqu'ici tranquille et oubliée,
mènerait une existence infernale où on lui prodiguerait les
humiliations.

--C'est impossible, je te le répète; moi, son oncle, je m'y oppose.

Febrer regarda le capitaine d'un air hostile:

--Allons! dit-il, finissons-en. Il vaut mieux ne plus parler de cela, si
nous voulons rester amis...

Ils firent en silence le reste du voyage. Arrivés au Borne, ils se
séparèrent en se saluant froidement, sans se serrer la main.

A la nuit tombante, Jaime rentra chez lui. Mado Antonia avait placé sur
une table de l'antichambre une petite lampe dont la lumière faisait
paraître encore plus denses les ténèbres de la vaste pièce.

Les gens d'Iviça venaient de partir. Après avoir déjeuné avec elle et
erré à travers la ville, ils avaient attendu Jaime jusqu'au soir; puis
ils avaient regagné la felouque qui les avait amenés; ils devaient y
passer la nuit, car le patron voulait mettre à la voile avant l'aube.
Mado Antonia parlait avec sympathie de ces gens qui lui semblaient venir
du bout du monde... La bonne Mado n'exprimait que la moitié de ses
pensées; et, pendant qu'elle suivait Jaime jusqu'à la chambre à
coucher, elle l'examinait à la dérobée, essayant de lire sur son visage.
Que s'était-il passé à Valldemosa, sainte Vierge de Lluch?
Qu'adviendrait-il du projet extravagant dont monsieur avait parlé en
déjeunant? Mais Jaime était de mauvaise humeur et répondait d'un ton
bref à ses questions: «Non! il ne resterait pas ce soir à la maison; il
souperait au cercle.»

A la lueur d'un quinquet qui éclairait faiblement sa vaste chambre à
coucher, il changea de vêtements, puis ayant pris des mains de Mado
l'énorme clef de la grande porte, il s'achemina vers le cercle.

Il était neuf heures. Comme il passait devant le café du Borne, il
aperçut son ami, le contrebandier Toni Clapès. C'était un gros homme à
la face joufflue et rasée. Il avait l'air d'un curé de campagne, vêtu en
paysan, qui serait venu passer la nuit à Palma. Malgré ses espadrilles
blanches, son col de chemise sans cravate, et son chapeau rejeté en
arrière, il était partout reçu avec de vives démonstrations d'amitié.
Les membres du cercle le considéraient avec respect en voyant avec quel
flegme il tirait de ses poches des poignées de billets de banque.
Originaire d'un village de l'intérieur, il était arrivé, à force
d'énergie et de courage, à devenir le chef d'un État mystérieux que tout
le monde connaissait par ouï-dire, mais dont la secrète organisation
demeurait dans l'ombre. Il avait des centaines de sujets capables de
donner leur vie pour lui, et une flotte invisible qui naviguait la nuit,
sans crainte des tempêtes, abordant aux points les moins accessibles de
la côte. Ses préoccupations et ses craintes au cours de ces entreprises,
ne se reflétaient jamais sur sa figure joviale. Il ne se montrait
triste que s'il restait plusieurs semaines sans nouvelle de quelque
barque partie d'Alger par le mauvais temps. «Perdue! elle est perdue!
disait-il à ses amis. La barque et le chargement importent peu; mais il
y avait des hommes à bord... Pauvres diables! On tâchera de faire
quelque chose pour que leurs familles ne manquent pas de pain.»

Parfois, sa tristesse était feinte; il se pinçait les lèvres
ironiquement. Un garde-côte venait de capturer une de ses barques. Et
tout le monde riait, sachant que Toni la plupart du temps laissait
saisir quelque vieille embarcation, avec quelques ballots de tabac pour
toute cargaison, afin que les agents du fisc pussent faire parade de ce
triomphe. Lorsqu'une épidémie sévissait dans les ports africains, les
autorités de l'île, impuissantes à surveiller une aussi longue étendue
de côtes, faisaient appel au patriotisme de Toni, qui promettait de
cesser momentanément son trafic avec les pays contaminés, et chargeait
sur d'autres points, pour éviter la contagion.

Febrer témoignait une confiance fraternelle à cet homme fruste, généreux
et gai. Souvent il lui avait conté ses embarras financiers, demandant
des conseils à la finesse de ce paysan madré. Lui, Febrer, qui n'eût
jamais rien voulu emprunter à ses amis du cercle, acceptait, dans les
moments difficiles, l'argent de Toni, qui jamais ne paraissait se
souvenir des prêts antérieurs.

Les deux amis se serrèrent la main.

--Alors, tu as été à Valldemosa?

Toni connaissait déjà le voyage de Jaime, tant les plus insignifiantes
nouvelles circulent rapidement dans une ville de province.

--On conte même autre chose, ajouta Toni dans son rustique langage,
autre chose qui me paraît être un mensonge. On dit que tu te maries avec
la fille à don Benito Valls.

Febrer n'osa pas nier. «Oui, c'était bien vrai. Et il ne voulait avouer
la chose qu'à Toni seul.»

Le contrebandier fit un geste de répugnance, tandis que ses yeux,
pourtant accoutumés à toutes les surprises, exprimaient un vif
étonnement.

--Tu agis mal, Jaime; tu agis mal.

Il disait cela gravement, comme si une question d'une importance
capitale était en jeu.

Le grand seigneur montra plus de confiance à cet ami-là qu'il n'eût osé
en témoigner à aucun autre.

--Mais je suis complètement ruiné, mon cher Toni. Rien de ce qui est
encore chez moi ne m'appartient. Si mes créanciers me respectent encore,
c'est uniquement parce qu'ils comptent sur ce mariage.

Toni continuait à secouer la tête en signe de dénégation. Lui, le rude
paysan, le contrebandier qui se moquait des lois, paraissait stupéfait
de cette nouvelle.

--De toutes façons, tu agis mal. Tu dois te tirer d'affaire comme tu
pourras, mais pas ainsi... Nous, tes amis, nous t'aiderons. Mais toi,
épouser une chueta!...

Il prit congé de Febrer, en lui serrant vigoureusement la main, comme
s'il le voyait marcher à la mort.

--Tu agis mal... penses-y bien, dit-il sur un ton de reproche. Tu agis
mal, Jaime!




IV


Quand, à trois heures du matin, Jaime se fut couché, il crut revoir dans
l'obscurité de sa chambre le visage du capitaine Valls et celui de Toni
Clapès.

Ils semblaient lui tenir le même langage que la veille. «Je m'y oppose
formellement,» répétait le marin avec un rire ironique. «Ne fais pas
cela!» conseillait le contrebandier, d'un air grave.

Jaime avait passé au cercle les premières heures de la nuit, silencieux
et de mauvaise humeur, obsédé qu'il était par le souvenir de cette
double protestation. Qu'est-ce que son projet avait de si étrange, de si
absurde, pour être également condamné par ce chueta, quoique ce mariage
fût un honneur pour une famille comme la sienne, et par ce rude paysan
sans scrupule, qui vivait presque hors la loi?

Incontestablement, cette union allait faire scandale et soulever des
protestations. Mais enfin, il avait bien le droit de chercher son salut
par tous les moyens. Était-ce donc la première fois qu'un homme de sa
classe tentait par un riche mariage de rétablir sa fortune? Ne voyait-on
pas, chaque jour, princes et ducs aller en Amérique se vendre à des
filles de millionnaires, dont l'origine était moins avouable que celle
de don Benito?

N'importe, il avait en partie raison, ce fou de Pablo Valls. Dans le
reste du monde, ce genre d'alliances pouvait exister, mais non à
Majorque. Cette terre rocheuse, tant aimée, avait une âme toujours
vivante, l'âme des siècles passés, avec toutes ses haines et tous ses
préjugés. Les gens y étaient tels qu'avaient été leurs pères, et tout
progrès demeurait impossible dans cette terre routinière et rebelle aux
idées de l'étranger.

Febrer s'agitait sans cesse dans son lit. Il ne pouvait dormir. Il
songeait à ses ancêtres. Quel passé glorieux! Et comme il le sentait
peser sur lui, chaîne d'esclavage qui rendait plus douloureuse encore sa
misère présente!

C'était en 1514 que sa famille s'était vraiment illustrée, lorsque
Charles-Quint avait entrepris de conquérir Alger. Dans cette expédition
désastreuse, l'aîné des Febrer avait sauvé la vie de l'Empereur, mais
celui qui s'y était le plus couvert de gloire, c'était le cadet, don
Priamo, commandeur de Malte, qui, à la tête de deux cents chevaliers de
l'Ordre, combattait toujours à l'avant-garde, dispersait et massacrait
les Turcs, et même un jour, blessé au visage et à la jambe, s'était
traîné jusqu'à une des portes d'Alger, où il avait cloué son poignard,
pour montrer jusqu'où il s'était avancé. Ah! ce don Priamo! c'était à la
fois le héros et le maudit de la famille. Jaime l'aimait parce qu'il
représentait dans sa noble lignée, outre la bravoure folle, le désordre,
l'esprit de liberté et le mépris des préjugés. En voilà un à qui
importaient peu les différences de religion et de race, quand il aimait
une femme! Arméniennes, grecques, juives, musulmanes, tout lui était
bon. Il avait des bâtards partout. On contait même qu'un moment il avait
été renégat par amour; toujours était-il qu'à Tunis il avait habité un
palais au bord de la mer avec une Mauresque admirablement belle, parente
de son ami le bey. Rentré à Malte, il avait bientôt rompu ses voeux,
et s'était retiré à Majorque où son libertinage avait fait scandale.
Quel homme que ce commandeur! Jaime l'admirait comme un précurseur dont
l'audace dissipait ses hésitations. Qu'y avait-il d'étrange à ce que
lui, son descendant, s'unît à une chueta, pareille après tout aux autres
femmes par ses moeurs, ses croyances et son éducation, puisque le plus
célèbre d'entre les Febrer, à une époque d'intolérance, avait vécu avec
des filles d'infidèles?... Mais les préjugés de la famille se réveillant
bientôt dans l'âme de Jaime, lui remettaient en mémoire une clause qu'il
avait lue dans le testament du commandeur. Celui-ci laissait de quoi
vivre aux fils de ses esclaves, mais il leur défendait de porter le nom
de leur père, le nom des Febrer, qui s'étaient toujours maintenus purs
de tout croisement honteux, dans leur palais de Majorque.

En se souvenant de cette affirmation, Jaime se prenait à sourire. Qui
pouvait répondre du passé? Quels secrets devaient être cachés dans les
mystères de son arbre généalogique, aux temps lointains où les Febrer
s'associaient, pour leurs opérations commerciales, avec les riches juifs
des Baléares? Plusieurs membres de sa famille, et même lui, ainsi que
d'autres représentants de la noblesse majorquine, avaient quelque chose
du type israélite. La pureté des races est une illusion! Mais voilà! il
y avait, hélas! les orgueilleux scrupules de famille et les barrières
dressées par les moeurs entre les hommes!

Lui-même, qui prétendait se rire des préjugés légués par le passé,
n'éprouvait-il pas un insurmontable sentiment de dédain à l'égard de don
Benito, qui allait être son beau-père? Il se regardait comme supérieur à
lui; il le tolérait par bonté, par pitié, mais il s'était révolté
intérieurement, quand le riche chueta lui avait parlé de sa prétendue
amitié avec don Horacio. Non, jamais les Febrer n'avaient traité d'égal
à égal avec ces gens-là...

Febrer s'endormit enfin d'un profond sommeil, tandis que sa pensée se
perdait dans des rêveries de plus en plus confuses.

Le lendemain matin, en s'habillant, par un effort énergique de volonté,
il se décida à faire une visite qui lui répugnait fort.

«Avant de me résoudre à ce mariage, pensait-il, je dois jouer ma
dernière carte. Je vais aller voir la Papesse Juana. Il y a plusieurs
années que je ne l'ai vue, mais après tout, c'est ma tante... et
légalement, je devrais être son héritier... Dire que si elle voulait...
il lui suffirait de faire un geste, et je serais hors d'affaire.»

Il calcula quelle serait l'heure la plus propice pour se présenter chez
la grande dame. Chaque après-midi, avait lieu sa fameuse réception de
chanoines et de personnages graves qu'elle accueillait d'un air de
souveraine. C'étaient ceux-là qui allaient être ses héritiers, comme
mandataires et représentants de plusieurs sociétés religieuses. Il
fallait que Jaime fît sa visite immédiatement, afin de la surprendre
dans sa solitude, après la messe et les exercices spirituels de la
matinée.

Doña Juana habitait un palais tout proche de la cathédrale. Elle était
restée célibataire, ayant horreur du monde depuis la cruelle déception
que le père de Jaime lui avait fait éprouver dans sa jeunesse. Toute la
combativité de son caractère bilieux, tout l'enthousiasme de sa foi
sèche et hautaine, elle les avait mis au service de la politique et de
la religion. «Tout pour Dieu et pour le roi!» se plaisait-elle à
répéter. Jeune, elle avait rêvé des héroïnes de la Vendée, elle s'était
enthousiasmée pour les hauts faits et pour les malheurs de la duchesse
de Berry. Elle eût voulu, à l'exemple de ces femmes énergiques qui
défendaient la religion et la légitimité, monter à cheval, avec l'image
du Christ sur sa poitrine, et un sabre pendant le long de sa jupe
d'amazone. Mais ces désirs n'avaient jamais été chez elle que de vagues
fantaisies. En réalité, sa seule expédition avait été un voyage en
Catalogne pendant la dernière guerre carliste, voyage qu'elle avait fait
pour voir de plus près les progrès de la «sainte entreprise» qui
dévorait la majeure partie de ses biens.

Les ennemis de la Papesse Juana affirmaient qu'au temps de sa jeunesse
elle avait caché dans son palais le comte de Montemolin, le prétendant à
la couronne, et que là elle l'avait mis en rapport avec le général
Ortega, capitaine général des Iles. A ces médisances on ajoutait que
doña Juana avait éprouvé un amour romanesque pour le prétendant. Ces
on-dit faisaient sourire Jaime: ce n'étaient là que mensonges. Son
grand-père, don Horacio, qui était bien informé, avait conté maintes
fois toute cette histoire à son petit-fils. La Papesse n'avait jamais
aimé que le père de Jaime. Le général Ortega était une espèce d'illuminé
que doña Juana recevait avec mystère. Au fond d'un grand salon, qui
était presque dans les ténèbres, vêtue de blanc, elle lui parlait d'une
voix lointaine, une douce voix d'outre-tombe, comme si elle était l'ange
du passé; elle lui disait la nécessité de rendre à l'Espagne ses
antiques coutumes, de balayer les libéraux et de rétablir le
gouvernement des gentilshommes. «Pour Dieu et pour le roi!» Ortega avait
été fusillé sur la côte de Catalogne, après avoir échoué dans sa
tentative de débarquement avec les Carlistes. Quant a la Papesse, elle
était restée à Majorque, prête à donner encore son argent, le jour où
l'on renouvellerait la «sainte entreprise».

Beaucoup la croyaient ruinée par ses prodigalités pendant la dernière
guerre civile, Jaime connaissait la fortune de la dévote dame. Sa vie
était simple comme celle d'une paysanne; elle possédait encore dans
l'île d'immenses domaines, mais elle dépensait toutes ses économies pour
faire des cadeaux à des églises et à des communautés, et des dons au
Denier de saint Pierre; maintenant elle ne se passionnait plus que pour
Dieu. Une dernière illusion la faisait vivre encore. Le Saint Père ne
lui enverrait-il pas la Rose d'or, avant qu'elle mourût? Cette
distinction n'était conférée jadis qu'aux reines, mais elle avait été
obtenue depuis quelques années par quelques riches dévotes de l'Amérique
du Sud. Doña Juana réduisait ses dépenses et vivait dans une sainte
pauvreté, afin d'envoyer plus d'argent au Saint-Siège. Avoir la Rose
d'or, et puis mourir!...

Febrer était arrivé devant la maison de la Papesse. Il franchit une
vaste cour d'honneur, pareille à la sienne, mais mieux entretenue, sans
herbe entre les pavés, sans crevasses dans les murs, d'une propreté de
couvent. Au haut de l'escalier, la porte lui fut ouverte par une
servante jeune et pâle, vêtue d'une robe bleue monacale ceinte d'une
cordelière blanche, qui eut l'air tout étonnée en le reconnaissant.

Elle le laissa dans l'antichambre, pleine de portraits de famille, comme
celle du palais de Febrer, puis en trottinant légèrement comme une
souris, elle courut annoncer à sa maîtresse cette visite extraordinaire
qui venait troubler la paix monastique de la maison.

De longues minutes s'écoulèrent dans le silence. Jaime entendit des pas
furtifs dans la pièce voisine. Il vit des portières se soulever
doucement, comme agitées par une brise légère; il devina que derrière
elles on l'épiait. La servante revint ensuite et le salua avec une
politesse grave. Elle l'introduisit dans un grand salon et disparut.

Febrer trompa l'ennui de l'attente en examinant la vaste pièce, d'un
luxe tout archaïque. Une portière de damas se souleva enfin; il vit
entrer une femme qui avait l'air d'une vieille domestique, tout en noir,
avec une jupe unie et un modeste corsage de paysanne. Ses cheveux gris
étaient en partie couverts par un fichu sombre auquel le temps avait
donné une teinte de rouille. Sous sa jupe on voyait ses pieds chaussés
de pantoufles d'étoffe, d'où sortaient des bas blancs très épais. Jaime
s'empressa de se lever. Cette espèce de vieille domestique, c'était la
Papesse.

Doña Juana s'installa dans un fauteuil pareil à un trône, où, tous les
après-midi, elle présidait avec la majesté d'une reine, le conseil
composé de ses fidèles chanoines, de vieilles dames, ses amies, et de
personnages bien pensants.

--Assieds-toi, dit-elle d'une voix brève à son neveu.

Machinalement, par habitude, elle étendit ses mains au-dessus d'un
monumental brasero d'argent, quoiqu'il fût vide; puis de ses yeux gris
au regard perçant qui imposait le respect, elle considéra Jaime
fixement. Ce regard impérieux s'humanisa peu à peu jusqu'à trembler en
se mouillant d'émotion. Plus de dix années s'étaient écoulées depuis que
doña Juana n'avait vu son neveu.

--Tu es un Febrer pur sang, dit-elle; tu ressembles à ton grand-père...
Ah! tu as bien le type de ta famille!

En parlant ainsi, elle cachait sa véritable pensée; elle passait sous
silence l'unique ressemblance qui l'émût, celle de Jaime avec son père.
Elle croyait revoir l'officier de marine qui jadis venait la voir. Il ne
manquait que l'uniforme et le lorgnon... Ah! le monstre d'ingratitude!
le libéral maudit!...

Ses yeux reprirent leur dureté habituelle. Son visage parut plus sec,
plus blême, plus anguleux.

--Que désires-tu? dit-elle rudement. A coup sûr, ce n'est pas pour le
plaisir de me voir que tu viens!...

Le moment terrible était arrivé. Jaime baissa les yeux, et redoutant
d'en venir au fait, commença son récit en remontant très loin.

--Ma tante, je ne suis pas un mauvais garçon; j'ai gardé toutes les
anciennes croyances; je désire maintenir le prestige de notre famille,
et, si je puis, l'augmenter. Mais je ne suis pas un saint, je l'avoue.
J'ai fait des folies et dissipé tous mes biens... Pourtant, l'honneur de
notre nom est demeuré intact. De cette vie de péché et de prodigalité,
j'ai retiré deux choses précieuses: l'expérience et le ferme propos de
m'amender. Ma tante, je veux changer de manière de vivre; je veux
devenir un autre homme.

Doña Juana approuva d'un air énigmatique. C'était très bien. Ainsi
avaient agi saint Augustin et d'autres saints qui, après avoir passé
leur jeunesse dans la licence, étaient devenus plus tard des lumières de
l'Église.

Jaime fut encouragé par ces bonnes paroles. Lui, assurément, ne
parviendrait pas à être une lumière de quoi que ce fût, mais il désirait
devenir un bon gentilhomme chrétien. Il voulait se marier et bien élever
ses enfants... Mais, hélas! après une vie aussi déréglée que la sienne,
il était difficile de se relever et de revenir à la vertu. Il avait
besoin d'un soutien. Il était ruiné. Ses domaines étaient presque
entièrement la propriété de ses créanciers; sa maison était un vrai
désert. Il s'était défendu contre la misère en vendant les souvenirs du
passé. Lui, un Febrer, il allait se trouver dans la rue, si une main
miséricordieuse ne lui prêtait son appui. Et il avait pensé à sa tante,
qui en somme était sa plus proche parente, presque sa seconde mère; il
espérait qu'elle allait le sauver.

La mention de cette pseudo-maternité fit rougir faiblement doña Juana;
ses yeux étincelèrent, et son regard devint plus dur. Oh, le souvenir,
quel cruel bourreau!

--Et c'est de moi que tu attends le salut! dit lentement la Papesse,
d'une voix qui sifflait entre ses dents, écartées et jaunâtres, mais
encore solides. Tu perds ton temps, Jaime. Je suis pauvre... je ne
possède presque rien. A peine le nécessaire pour vivre et pour faire
quelques aumônes.

Son ton était si affirmatif que Febrer perdit toute espérance, et jugea
inutile d'insister. La Papesse refusait de lui venir en aide.

--C'est bien, reprit-il avec un visible dépit. Mais puisque votre appui
me manque, je suis obligé de recourir à un autre moyen pour me tirer
d'embarras. J'en ai trouvé un. Vous êtes maintenant la doyenne de ma
famille, et je dois vous demander conseil. J'ai en vue un mariage qui
peut me sauver; je songe à épouser une jeune fille riche, mais de basse
extraction. Que dois-je faire?

Il espérait voir sa tante esquisser un geste de surprise et marquer de
la curiosité; mais ce fut Jaime qui demeura surpris, en voyant un
sourire froid sur les lèvres de la Papesse.

--Je le sais, dit-elle. On m'a tout raconté ce matin, à Sainte-Eulalie,
à la sortie de la messe. Tu as été hier à Valldemosa. Tu te maries... tu
épouses... une chueta.

Elle avait dû faire un effort pour prononcer ce mot et elle tressaillit
quand il passa sur ses lèvres.

Un long silence, un silence lourd, tragique et absolu comme celui qui
suit les grandes catastrophes, pesa sur le salon. On eût dit que la
maison s'était effondrée et que venait de s'éteindre l'écho du dernier
mur écroulé.

--Et... qu'en pensez-vous? se hasarda à demander Jaime, timidement.

--Fais ce qu'il te plaira, répondit froidement la Papesse. Tu sais que
nous avons vécu de longues années sans nous voir, nous pouvons donc
continuer à nous passer l'un de l'autre durant le reste de notre vie..
Toi et moi, nous ne sommes plus du même sang. Nous pensons de façon
différente; nous ne pouvons plus nous comprendre.

--De sorte que je dois me marier? insista-t-il.

--Cela, demande-le à ta conscience. Depuis quelques années les Febrer se
sont engagés dans de tels chemins que, désormais, rien de ce qu'ils
feront ne peut me surprendre.

Jaime constatait dans les yeux et dans la voix de sa tante, une sorte de
joie contenue, comme la volupté de la vengeance, la joie de voir
commettre par son ennemi, ce qu'elle considérait comme une infamie. Il
en fut irrité.

--Et si je me marie, reprit-il en imitant la froideur de doña Juana,
puis-je compter sur vous? Assisterez-vous à la cérémonie?

Ces paroles eurent raison du calme apparent de la Papesse qui, hautaine,
se redressa. Les romans qu'elle avait lus, dans sa jeunesse, lui
revinrent en mémoire; elle parla comme une reine outragée:

--Monsieur, je suis Genovart par mon père. Ma mère était Febrer, mais
leur naissance les faisait égaux. Pour moi, je renie le sang qui va se
mélanger à celui de gens vils, meurtriers du Christ.

D'un geste impérieux elle lui montrait la porte, indiquant que
l'entretien devait se terminer là-dessus.

Cependant, elle parut bientôt se rendre compte de ce que sa véhémente
protestation avait de suranné, de théâtral. Elle baissa les yeux et,
avec un air de mansuétude chrétienne, elle dit plus simplement:

--Adieu, Jaime! Que le Seigneur t'éclaire!

--Adieu, ma tante!

Il lui tendit la main machinalement, mais elle retira la sienne et la
tint derrière son dos.

Febrer dissimula un sourire, en se souvenant de ce que l'on racontait
sur doña Juana. Ce n'était ni par dédain ni par haine qu'elle lui
refusait cette marque d'estime; mais elle avait fait voeu de ne plus
toucher de sa vie d'autres mains d'hommes que celles des prêtres.

Quand il se retrouva dans la rue, Jaime se mit à murmurer de sourdes
injures en regardant les balcons du palais qu'il venait de quitter:

--Vipère, va! se réjouit-elle assez de ce mariage! Oh! je sais bien que
lorsqu'il sera un fait accompli, elle feindra la plus vive indignation
et criera au scandale devant ses fidèles visiteurs. Peut-être même
tombera-t-elle malade de chagrin, afin que tout le monde, dans l'île, la
prenne en pitié... Et cependant sa joie est immense! C'est la joie de
voir assouvi enfin un désir de vengeance, datant de longues années.

Jaime serrait les poings de rage, à la pensée de donner cette
satisfaction à la vieille hypocrite. Et pourtant, dans sa situation
désespérée, il allait être obligé d'en venir à ce qu'elle considérait
comme le plus grave déshonneur.

Rentré chez lui, il prit son repas, silencieusement, sans savoir de
quelle nature étaient les plats que la pauvre Mado lui servait. Pourtant
celle-ci, inquiète et troublée depuis la veille, rôdait autour de lui,
désireuse d'entamer la conversation, afin d'apprendre les nouvelles.

Dès qu'il eut terminé son repas, Jaime s'accouda aux lourds balustres
couronnés de bustes romains, sur la terrasse qui conduisait au jardin.
Sous ses pieds se balançait le feuillage vernissé des magnolias et des
orangers. En face, les troncs sveltes des palmiers coupaient d'un trait
net l'espace azuré, et, par-dessus les remparts, la mer s'étendait
lumineuse, immense, avec son incessant frémissement de vie, comme si les
barques qui passaient, toutes voiles au vent, eussent chatouillé son
épiderme glauque. A sa droite, il voyait le port tout hérissé de mâts et
de cheminées et, plus loin, avançant dans les eaux de la baie, la masse
obscure des pins de Bellver, couronnée par le château circulaire, que
dominait la tour de l'Hommage. Au-dessous, les constructions de la ville
moderne et, plus loin, à l'extrémité du cap, l'antique Puerto Pi, avec
la tour des signaux et les batteries de San Carlos.

De l'autre côté de la baie, se perdait dans la mer, entre les brumes
flottantes de l'horizon, un cap de sombre verdure et de rochers rouges,
triste et inhabité. La cathédrale détachait sur le bleu profond du ciel
ses arcs-boutants et ses arcades. Elle semblait un grand navire de
pierre que les vagues auraient jeté entre la ville et la côte. Par
derrière, l'antique _Alcazar de la Almudaina_ érigeait ses tours fauves,
aux rares ouvertures. Dans le palais épiscopal on voyait briller les
vitres des miradors, pareilles à des lames d'acier rougi. Elles
semblaient refléter un incendie.

Insensible à l'éblouissement du soleil, aux lumineuses vibrations de
l'atmosphère, à l'allègre pépiement des oiseaux qui voletaient autour de
lui, Jaime se sentait envahi d'une intense mélancolie, d'un immense
découragement. A quoi bon lutter contre le passé? Comment se libérer de
cette pesante chaîne? Chacun de nous trouve en naissant sa place et sa
fonction marquées pour toute l'existence. Il est donc bien inutile
d'essayer de changer de situation ou d'attitude.

Maintes fois, alors qu'il était encore un tout jeune homme, il s'était
senti hanté par de funèbres pensées en contemplant, de quelque point
élevé, cette ville de Palma et ses riants alentours. Au delà de
l'enceinte de la vieille cité, Jaime apercevait des murs tristes d'où
émergeait la pointe aiguë de noirs cyprès; une agglomération de
constructions blanches, aux ouvertures pareilles à des bouches de four,
et, ça et là, des dalles qui semblaient couvrir des entrées de cave.

Quel était le nombre des habitants dans la cité des vivants? Combien
étaient-ils ceux-là qui occupaient les somptueux palais, les minables
masures, les vastes places et les larges rues?... Soixante mille...
Quatre-vingt mille?... Hélas! Dans la nécropole, située à peu de
distance, dans les petites maisons blanches, serrées entre les sombres
cyprès, combien d'habitants invisibles?... Quatre cent mille?... Six
cent mille?... peut-être un million!...

Beaucoup plus tard, à Madrid, Jaime, un après-midi qu'il se promenait
dans la banlieue, à San Isidro, en compagnie de deux jeunes femmes,
avait soudain cessé de plaisanter parce qu'il avait ressenti la même
impression, en contemplant les muettes nécropoles, qui, pareilles à un
cordon serré de forts du néant, se dressent au milieu des cyprès, tout
autour de la ville. Un demi-million d'êtres vivants s'agitait dans ses
rues, croyant être les seuls à gouverner leur vie, et ils oubliaient les
quatre, six ou huit millions de leurs semblables qui demeuraient
invisibles tout près d'eux.

Febrer avait été poursuivi également par ces pensées lugubres à Paris et
dans toutes les grandes villes qu'il avait visitées. Non, en aucun lieu,
les vivants n'étaient seuls. Partout ils étaient entourés par les morts,
qui, infiniment plus nombreux, avec toute l'autorité du passé, posaient
lourdement sur toute leur existence. Non, les morts ne s'en allaient
pas, ainsi que le prétendait le dicton populaire. Ils demeuraient
immobiles au bord de la vie. Et quelle tyrannie! quel pouvoir illimité!
Inutile de détourner nos yeux et de chercher à les effacer de notre
mémoire. Nous les trouvions partout; ils surgissaient devant nous pour
nous rappeler leurs bienfaits et nous contraindre à une aveugle
gratitude, qui nous avilissait en nous asservissant.

Notre maison, c'étaient eux qui l'avaient construite; les religions,
c'étaient eux qui les avaient fondées; les lois qui nous régissaient,
c'étaient eux qui les avaient dictées; nos passions, nos goûts, la
morale, les usages, les préjugés, l'honneur, tout était leur oeuvre.

Febrer souriait tristement. Ainsi, se disait-il, nous croyons penser par
nous-mêmes, et ce qui agit en nous, c'est une force qui a jadis animé
d'autres organismes, semblable à la sève transmise par la greffe, qui
communique aux jeunes plantes sauvages la vie et l'énergie des arbres
séculaires. Bien des idées que nous prenons pour des créations de notre
esprit, ont été formulées déjà, et sont demeurées depuis notre
naissance à l'état latent dans notre cerveau pour en jaillir soudain un
jour. Les vertus, les défauts, les affinités et les antipathies ne sont
qu'un héritage légué par les morts, qui se survivent dans leurs
descendants.

On les croit disparus, mais ils sont là, vigilants, formant un invisible
camp retranché autour des agglomérations humaines. Ils nous surveillent
avec sévérité, nous suivent, et, si nous dévions de la route qu'ils nous
ont tracée, ils nous y ramènent par un imperceptible, mais sûr
avertissement. Ils s'unissent tous, pour maintenir les hommes en un
troupeau passif et rejeter dans le rang ceux qui se lancent à la
conquête d'un idéal nouveau. Vite, ils rétablissent, par une violente
réaction, le calme uniforme de la vie, qu'ils veulent silencieuse,
semblable au murmure mélancolique des herbes balancées, au bruissement
d'ailes des papillons, à la paix d'un cimetière endormi sous le soleil.
L'âme des morts emplit le monde. Les morts ne nous quittent point parce
qu'ils sont nos maîtres. Les morts commandent, et il est vain de
résister à leurs ordres.

Ah! l'homme qui mène l'existence vertigineuse des grandes villes,
ignorant par qui fut construite sa maison, qui fabriqua le pain qu'il
mange; cet homme ne connaît pas tout cela. Il ne peut se rendre compte
de cette vérité: que sa vie lui a été transmise par des milliers
d'ascendants dont les dépouilles gisent à quelques pas de lui,
ascendants qui le guettent et, à son insu, dirigent sa volonté. Il obéit
aveuglément par la force du lien auquel son âme est fixée et dont il ne
sait ni l'origine ni la fin. Il croit, le pauvre automate, que tous ses
actes émanent de son libre arbitre, alors qu'ils lui sont imposés par
les invisibles tout-puissants.

Jaime, qui connaissait tous ses ancêtres, savait aussi l'histoire de
tout ce qui l'entourait: meubles, linge, objets familiers. Et tout cela,
sa maison surtout, semblait avoir une âme... Aussi, mieux que personne,
sentait-il peser sur lui la tyrannie des êtres et des choses du passé.

Il retrouvait en lui son grand-père, le grave don Horacio et un autre
aïeul plus lointain qui avait été Grand Inquisiteur de Majorque, comme
aussi l'âme héroïque et perverse du fameux commandeur et de plusieurs de
ses courageux ancêtres. Sa mentalité d'homme moderne gardait même
confusément quelque chose de l'esprit des anciens majorquins qui
tenaient pour vils et méprisables les juifs convertis. Cela expliquait
l'invincible répugnance qu'il avait ressentie en se trouvant en contact
avec ce don Benito, si obséquieux, si humble... Et ces sentiments
étaient insurmontables. Il ne pouvait réagir contre sa propre nature!
D'autres, plus forts, plus puissants que lui s'y opposaient: les morts
commandaient, il fallait obéir!

Ce pessimisme le rappela à la réalité. Tout était perdu! Il se savait
incapable de mettre de l'ordre dans ses affaires en se livrant à ces
transactions qui prolongent longtemps une vie d'expédients.

Il renonçait à ce mariage, son unique planche de salut; et, dès que ses
créanciers connaîtraient ce renoncement qui renversait toutes leurs
espérances, ils l'accableraient de leurs exigences. Il allait se voir
expulsé de la maison de ses pères; il ferait pitié à tout le monde, et
cette compassion générale l'affligerait plus qu'une insulte. Il ne se
sentait pas la force nécessaire pour assister au naufrage définitif de
sa maison et de son nom. Que faire? Où aller?...

Il resta ainsi, une grande partie de l'après-midi, à contempler la mer,
suivant la trace des voiles blanches qui disparaissaient derrière le
cap, ou s'évanouissaient à l'horizon de la baie.

En quittant la terrasse, Febrer, sans savoir comment, se surprit à
franchir la porte de l'oratoire de la maison, une porte antique oubliée,
qui, en grinçant sur ses gonds oxydés, détacha des toiles d'araignée et
de la poussière.

Qu'il y avait longtemps qu'il n'était entré là!... En cette atmosphère
dense de pièce fermée, il crut percevoir une vague odeur d'essences
précieuses, de flacons de parfums ouverts et abandonnés; une odeur qui
lui rappela les dames de la famille dont les portraits ornaient le grand
vestibule.

L'autel, en vieux chêne sculpté, brillait discrètement dans la pénombre,
la lumière se reflétant sur les ornements d'or vieilli. Sur la sainte
table, un balai de lisières et un seau gisaient, oubliés là depuis le
dernier nettoyage, datant de plusieurs années. Deux prie-Dieu d'ancien
velours bleu de roi paraissaient garder encore l'empreinte des nobles
dames défuntes. Sur les pupitres étaient restés deux livres d'heures,
aux coins usés par un trop long service. Jaime reconnut un de ces
livres. C'était le missel de sa mère, la belle jeune femme pâle et
dolente qui partageait sa vie entre la prière et l'adoration de son
fils, pour lequel elle rêvait les plus hautes destinées. L'autre avait
sans doute appartenu à sa grand'mère, cette américaine de l'époque
romantique, qui faisait jadis vibrer les murs de l'antique palais aux
accords de sa harpe et au froufroutement de ses robes blanches.

Cette image du passé, présente et latente en cette chapelle désertée, le
souvenir de ces deux pieuses femmes, l'une toute mystique, l'autre
sentimentale, achevèrent de troubler Febrer.

Et dire que sous peu, les griffes des usuriers viendraient profaner ces
choses si vénérables!... Non, il ne pourrait jamais assister à cela.
Adieu! Adieu!...

Quand la nuit fut venue, il chercha sur le Borne son ami Toni Clapès.
Comptant sur la sympathie et la confiance que celui-ci lui témoignait,
il lui emprunta quelque argent.

--Je ne sais quand je pourrai te le rendre... Je quitte Majorque. Que
tout s'effondre, mais que je n'y sois pas!

Clapès lui donna plus qu'il ne lui demandait. Toni demeurait dans l'île;
avec l'aide du capitaine Valls, il tâcherait d'arranger les affaires de
Febrer, si cela était encore possible. Le capitaine était brouillé avec
Jaime, depuis la veille, mais cela n'avait nulle importance. Valls était
un noble caractère, un ami sûr, qui ne l'abandonnerait jamais.

--Ne dis à personne que je quitte Palma, ajouta Jaime. Toi et Pablo,
vous devez être seuls à le savoir...

--Et quand pars-tu?

--Je prendrai le premier vapeur en partance pour Iviça. Il paraît que je
possède encore un bout de terre par là: un tas de rochers, couverts de
broussailles... une tour presque en ruines, datant de l'époque des
pirates. Or, que je sois dans ce coin perdu ou ailleurs, c'est tout
un... c'est même beaucoup mieux ainsi. Je chasserai, je pécherai... et
je vivrai en sauvage, sans voir personne.

Clapès, se souvenant des conseils qu'il avait donnés à Jaime, la nuit
précédente, fut satisfait de constater que celui-ci les avait écoutés.
Il lui serra la main affectueusement. Enfin, c'était fini, cette vilaine
histoire de la chueta. Son âme! de paysan se réjouissait de cette
solution inattendue.

--Tu fais bien de partir, Jaime!... Tes projets d'hier, vois-tu,
n'étaient que pure folie!




SECONDE PARTIE




I


Jaime, incliné sur le plat bord d'une petite embarcation, contemplait
machinalement son image, ombre transparente, dont le frémissement de
l'eau rendait les contours indécis. Sa main soutenait le _volanti_,
ligne de fond, garnie de multiples hameçons, qui drainait le fond de la
mer.

Midi était proche. La barque était à l'ombre. Derrière Febrer s'étendait
avec ses découpures, ses anfractuosités, et ses pointes saillantes, la
côte d'Iviça. Devant lui, le pic isolé du Vedrá s'enlevait, imposant et
superbe, à trois cents mètres, d'un seul jet, et par suite de son
aspérité, cette roche déserte paraissait plus haute et plus énorme. Au
pied de ce colosse, son reflet colorait magnifiquement les eaux d'une
nuance à la fois dense et transparente. Par delà son ombre azurée, la
Méditerranée bouillait et lançait des étincelles d'or sous le
flamboiement du soleil, tandis que la côte rouge et dénudée semblait
irradier du feu.

Chaque fois que le temps était beau et la mer calme, Jaime venait pêcher
dans le chenal étroit qui sépare l'île du Vedrá. Ce chenal présentait
alors l'aspect d'un tranquille fleuve d'eau bleue, troué par des rochers
dont les têtes noires émergeaient à la surface. Dès que la brise
fraîchissait, les récifs se couvraient de blanche écume en faisant
entendre de formidables rugissements; des montagnes d'eau pénétraient,
livides, avec un grondement sourd, dans cette gorge marine. Il fallait
alors hisser la voile au plus vite et fuir ce redoutable couloir, chaos
bruyant, plein de courants funestes et de périlleux remous.

A la proue de l'embarcation se tenait le père Ventolera, vieux matelot
qui avait navigué sur des navires appartenant à toutes les nations, et
qui, depuis que Jaime habitait l'île, l'accompagnait chaque fois qu'il
allait en mer.

--J'ai près de quatre-vingts ans, monsieur, et je ne laisse point passer
un seul jour sans aller pêcher sur mon bateau. J'ignore ce que c'est
qu'une maladie, et les plus gros temps ne me font pas peur--disait-il à
Febrer, avec fierté.

Sa figure était tannée par le soleil et l'air salin, mais il avait fort
peu de rides. Ses jambes, sèches et nues sous son pantalon haut
retroussé, montraient une peau fraîche, indiquant des membres vigoureux
encore. Sa vareuse, ouverte sur la poitrine, laissait voir une toison
grise, de même couleur que ses cheveux qui s'échappaient d'un béret noir
orné d'un gland pourpre au sommet et d'un large ruban à petits carreaux
rouges et blancs, souvenir de son dernier voyage à Liverpool.

Ses joues s'agrémentaient de deux favoris étroits et, à ses oreilles,
pendaient deux petits anneaux de cuivre.

Les premières fois, quand Jaime venait pêcher à l'ombre du Vedrá, il
oubliait de regarder l'eau et même de surveiller la ligne qu'il tenait à
la main pour contempler ce colosse de granit qui, séparé de la côte,
s'élevait majestueusement sur les flots.

Dans les cavités de la grande roche grise, obscurcies par les pins
maritimes, les sabines et autres végétations, Febrer voyait sauter de
gros points colorés, comme d'énormes puces rousses ou blanchâtres d'une
constante mobilité. C'étaient les chèvres du Vedrá; des chèvres que
l'isolement avait rendues à l'état sauvage; elles avaient été
abandonnées depuis de nombreuses années et se reproduisaient en liberté,
loin de l'homme, ayant perdu toute habitude de domesticité. Elles
fuyaient sur la pente abrupte, grimpant vers la cime, avec des bonds
prodigieux, dès qu'une barque abordait au pied du pic.

Par les matinées calmes, le bruit de leurs bêlements, décuplé par
l'absolu silence, s'étendait, au loin, sur la surface de la mer.

Tirant d'une brusque secousse sa ligne hors de l'eau, Ventolera s'écria,
avec un grognement de satisfaction:

--Et de huit!...

Accrochée à un hameçon, une espèce de langouste d'un gris sombre
s'abattit sur le fond de la barque en donnant de formidables coups de
queue et faisant crisser ses pattes. D'un coup de pied, le pêcheur
l'envoya rejoindre quelques-unes de ses pareilles qui, déjà inertes,
gisaient dans une corbeille, sur des lichens.

--Vous ne chantez donc pas la messe, aujourd'hui, père Ventolera?

--Volontiers, si vous me le permettez, monsieur!

Jaime connaissait les manies du vieillard. Il savait le plaisir qu'il
éprouvait à entonner les versets de l'office divin, chaque fois qu'il
avait le coeur en gaieté. Depuis qu'il ne faisait plus de voyages au
long cours, son unique distraction était de remplir les fonctions de
chantre, le dimanche à l'église de San José.

Ils demeurèrent longtemps ainsi: Febrer attentif à sa ligne qui
s'obstinait à ne pas faire le plus léger mouvement, tous les poissons
étant pour le vieux, et celui-ci continuant à lancer à pleine voix les
_O salutaris_ et les _Kyrie_. Aussi le señor fut bientôt de méchante
humeur et imposa silence au chanteur:

--Assez pour aujourd'hui, père Ventolera... Vous effrayez les poissons.

--Cela vous a plu, n'est-ce pas? insista l'autre avec candeur. Oh! je
sais aussi des chansons... Je sais la complainte du capitaine Riquer...
une chose arrivée. Voulez-vous que je vous la chante?

Jaime fit un geste de protestation.

--Mais il est midi, grand-père!... Il faut rentrer.

Le vieux regarda le soleil qui dépassait le sommet du Vedrá. Il n'était
pas encore midi, mais peu s'en fallait. Ensuite, il observa la mer...

--Le señor a raison. Maintenant d'ailleurs, les poissons ne mordraient
plus guère... N'importe! Pour moi, je suis satisfait de ma journée.

De ses bras brunis, il tira la corde qui servait à hisser la petite
voile triangulaire.

La barque pencha sur le côté, se balança de la poupe à la proue, sans
avancer et, bientôt, commença de fendre l'eau, avec un doux clapotis.

Ils sortirent du chenal, laissant derrière eux le Vedrá et suivant la
côte d'Iviça. Jaime tenait le gouvernail, tandis que le vieux, serrant
le panier de poissons entre ses genoux, comptait et maniait les pièces
avec satisfaction.

Ils doublèrent un promontoire et une nouvelle partie de la côte apparut.
Sur un monticule de roches rouges, coupées çà et là par les taches
foncées de buissons très verts, se détachait une tour massive et
jaunâtre, un cylindre aplati, sans autre ouverture du côté de la mer
qu'une haute fenêtre, trou noir aux contours irréguliers. Au faîte de la
tour, une meurtrière qui avait servi jadis à placer un petit canon, se
découpait sur l'azur du ciel. D'un côté du promontoire coupé à pic sur
la mer, le terrain descendait, couvert de verdure, d'arbustes bas et
touffus, au milieu desquels on découvrait la tache blanche du minuscule
hameau.

L'embarcation mit le cap sur la tour et, avant d'y arriver, dévia vers
une plage voisine, où la coque vint doucement toucher le fond de
gravier.

La voile amenée, le bateau attaché à un petit rocher, Jaime et son
matelot sautèrent sur le sol.

--Reprendrons-nous la mer tantôt, señor? Febrer ayant fait un geste
négatif, le vieux le quitta en lui donnant rendez-vous pour l'aube
prochaine.

--Je vous réveillerai de la plage, lui dit-il, en chantant l'_Introït_ à
l'heure où l'on peut encore distinguer les étoiles au ciel.

Puis il s'éloigna vers l'intérieur des terrés, en portant au bout de
son bras le précieux panier de poissons.

--Donnez ma part à Margalida, père Ventolera, et dites que l'on
m'apporte vivement mon déjeuner.

Le matelot acquiesça d'un mouvement d'épaules, sans tourner la tête, et
Jaime s'achemina vers la tour. Ses pieds chaussés d'espadrilles
s'enfonçaient dans le gravier où venaient se perdre les ultimes
frémissements de la mer.

Bientôt il quitta la plage pour escalader les gradins naturels, taillés
dans le rocher, qui conduisaient à son abri solitaire.

Les tamaris dressaient leur feuillage échevelé d'un gris de nickel et
enfonçaient leurs racines dans le roc, comme s'ils s'alimentaient
seulement du sel dissous dans l'atmosphère.

A l'écho de ses pas, un frôlement se fit entendre dans les buissons
épais. C'était comme le bruit d'une fuite apeurée et l'on pouvait
distinguer, courant entre les arbustes, une sorte de paquets de poils
gris ou fauves terminés par une queue pareille à une houppette blanche.
C'étaient des lapins qui fuyaient, et ils entraînaient dans leur fuite
les beaux lézards couleur d'émeraude, paresseusement allongés sur le
sol.

Dominant ces rumeurs légères, le roulement frêle d'un tambour,
accompagnant une voix d'homme, arrivait aux oreilles de Jaime. La voix
chantait une romance d'Iviça. Elle s'arrêtait, de temps en temps, comme
indécise, répétant les mêmes vers, sans se lasser. Puis elle passait à
une autre mélodie, lançant à la fin de chaque strophe, suivant la
coutume du pays, un gloussement étrange ressemblant au cri du paon, une
note gutturale et stridente comme celle qui termine les chants arabes.

Quand Febrer parvint au faîte, il aperçut le chanteur. Il était assis
sur une pierre, derrière la tour et contemplait la mer.

Il portait, appuyé sur la cuisse, un petit tambour peint en bleu et orné
de fleurs et d'arabesques dorées. Son bras gauche reposait sur
l'instrument, tandis que la main soutenait sa tête, cachant presque
entièrement sa figure entre les doigts et la paume.

De sa dextre, armée d'une courte baguette, il frappait lentement, en
mesure, l'un des parchemins et sans faire d'autre mouvement, il
demeurait là dans une attitude songeuse, la pensée sans doute concentrée
sur son improvisation, et contemplait l'immense horizon bleu à travers
ses doigts amaigris.

On l'appelait le Cantó comme tous ceux qui, dans l'île, improvisaient
des couplets nouveaux durant les bals et les sérénades.

C'était un jeune garçon, grand, mince, étroit d'épaules, un _atlót_ qui
n'avait pas encore atteint dix-huit ans. Souvent une quinte de toux
venait brusquement interrompre son chant. Son cou frêle se gonflait et
son visage, ordinairement d'une pâleur transparente, rougissait soudain
dans l'ardeur de l'improvisation.

Il avait des yeux trop grands, des yeux de femme avec une lacrymale d'un
rose trop vif, qui tranchait violemment sur les paupières bleuies. En
tout temps, il portait le costume de fête: pantalon de velours bleu,
ceinture et cravate écarlate et, par-dessus cette cravate, un fichu de
femme, enroulé autour du cou, et dont les pointes brodées pendaient sur
la poitrine.

A chacune de ses oreilles, une rose était posée, et sous son feutre
rejeté en arrière et orné d'un ruban damassé, on voyait flotter, comme
une frange ondulée, les mèches frisées de sa longue chevelure, luisante
de pommade.

Devant cette parure quasi féminine, ces yeux veloutés et ce teint
diaphane, Febrer compara mentalement l'éphèbe à l'une de ces vierges
exsangues qu'idéalise l'art nouveau.

Mais cette vierge-là laissait apercevoir dans sa ceinture rouge certaine
excroissance inquiétante. C'était certainement un couteau ou un
pistolet, compagnon inséparable de tout jeune Ivicin.

En apercevant Jaime, le Cantó se leva et laissa pendre son tambourin le
long d'une courroie passée dans son bras gauche, tandis que sa main
droite, qui n'avait pas lâché la baguette, touchait légèrement le bord
de son chapeau.

--_Ayez un bon jour!_

Febrer, comme tout bon Majorquin, croyait à la férocité des Ivicins;
aussi s'étonnait-il de l'aspect courtois qu'il leur trouvait quand il
les rencontrait sur les chemins. Ils s'entre-tuaient parfois, toujours
pour des rivalités d'amour, mais l'étranger était respecté avec ce
scrupule traditionnel que professe l'Arabe pour l'homme qui vient lui
demander l'hospitalité sous sa tente.

Le Cantó semblait honteux que le _señor_ majorquin l'eût surpris aussi
près de chez lui, sur un terrain lui appartenant. Il balbutia quelques
excuses. Il était venu là, parce qu'il aimait à contempler la mer, d'un
point élevé. Il était mieux à l'ombre de la tour. Ici nul ami ne venait
le troubler par sa présence et il pouvait librement composer les vers
d'une romance pour le prochain bal au village de San Antonio.

Jaime sourit avec bienveillance devant les timides explications du
Cantó.

--Ah! ah! tu composes des vers. Et, sûrement, ils sont dédiés à quelque
jeune _atlóta_?

Le jeune homme acquiesça de la tête.

--Et quelle est cette jolie fille?

--_Fleur-d'Amandier_, répondit le poète.

--_Fleur-d'Amandier?_ Le joli nom!

Animé par l'approbation du señor, l'atlót continua ses confidences.
_Fleur-d'Amandier_, c'était Margalida, la fille de Pép de Can Mallorquí.
C'était lui, le Cantó, qui lui avait donné ce joli surnom en la voyant
blanche et belle comme les fleurs qui viennent sourire sur les branches
noircies par l'hiver, quand les gelées sont finies et que les premiers
souffles tièdes annoncent le printemps.

Tous les garçons du voisinage répétaient maintenant ce nom, et Margalida
n'était jamais désignée autrement.

Et, avec complaisance, le chanteur reconnaissait qu'il savait découvrir
les pseudonymes et que ceux qu'il donnait aux gens leur restaient pour
toujours.

Febrer s'amusait à écouter les paroles du jeune homme. Où diable la
poésie allait-elle se nicher?

Il lui demanda s'il travaillait. L'atlót répondit négativement. Ses
parents ne voulaient pas qu'il se livrât à une besogne manuelle. Un jour
de marché, il avait été ausculté par un médecin qui avait conseillé à sa
famille de lui éviter toute fatigue. Et lui, satisfait de l'ordonnance,
passait ses journées en plein air, à l'ombre d'un arbre, à écouter
chanter les oiseaux ou à guetter les atlótas quand elles passaient par
les sentiers. Puis, quand il sentait s'élaborer en sa cervelle un chant
nouveau, il s'asseyait au bord de la mer pour le composer lentement et
le fixer dans sa mémoire docile.

Jaime prit congé du Cantó. Il pouvait continuer tranquillement son
poétique labeur. Mais, au bout de quelques pas, il s'arrêta et tourna la
tête, étonné de ne plus entendre le tambourin.

L'improvisateur s'éloignait en descendant la côte, craignant de molester
le señor avec sa musique et cherchant un autre endroit solitaire.

Febrer arriva chez lui. Tout ce qui, de loin, paraissait former le
rez-de-chaussée de la tour, était, en réalité, un soubassement massif.
La porte était au même niveau que les fenêtres supérieures.

Les gardiens pouvaient ainsi, autrefois, éviter une surprise des
pirates, en se servant, pour entrer ou sortir, d'une échelle qu'ils
remontaient à l'intérieur, une fois la nuit venue. Jaime avait fait
fabriquer, pour son usage, un grossier escalier de bois qu'il ne
retirait jamais. La tour, construite en granit sablonneux, était comme
usée, à l'extérieur, par la brise marine. De nombreuses pierres de
taille avaient roulé hors de leurs alvéoles et ces trous formaient comme
des degrés dissimulés pour permettre d'escalader la tour.

Le solitaire monta dans sa rustique demeure. C'était une vaste pièce
circulaire sans autres baies que la porte et la fenêtre opposée,
ouvertures semblables à des tunnels, dans l'épaisseur inusitée des murs.

Ceux-ci, à l'intérieur, étaient soigneusement enduits de cette chaux
spéciale à Iviça, qui donne un aspect riant aux plus sordides
chaumières des plus humbles hameaux.

Dans la voûte, coupée par une lucarne révélatrice de l'ancien escalier
qui conduisait à la plate-forme, on voyait encore la suie des flambées
qui avaient été allumées autrefois.

Quelques planches, mal réunies par des traverses de bois, fermaient la
porte, la fenêtre et la lucarne. Il n'y avait pas une seule vitre. Mais
on était en plein été et Febrer, indécis sur sa destinée, ou plutôt
indifférent, remettait sans cesse à plus tard les travaux d'une
installation définitive.

Cette retraite lui paraissait charmante malgré sa sauvagerie. Il y
trouvait la trace de l'habile main de Pép et de la grâce de Margalida.
Ce qui lui plaisait, c'était la blancheur des murs, la propreté des
trois chaises et de la table de bois blanc, propreté qu'entretenait
jalousement la fille de son ancien fermier. Des filets et des lignes
s'étendaient sur les murs en brunes tentures; un peu plus loin étaient
accrochés le fusil et la cartouchière. Enfin, de longues et étroites
valves marines, qui avaient la transparence de l'écaille, étaient
rangées en éventail, C'était là un cadeau de Ventolera, ainsi que deux
énormes coquilles blanches hérissées d'épines aiguës, et dont
l'intérieur était d'un rose humide comme de la chair de femme. Elles
ornaient la table de travail.

Près de la fenêtre, étaient roulées en tas la paillasse de feuilles de
maïs, l'oreiller et les draps, couche rustique que venaient arranger,
chaque après-midi, Margalida et sa mère.

Jaime y dormait bien mieux que dans son palais de Palma. Les jours où
Ventolera ne venait pas le réveiller en chantant la messe sur la plage
ou en lançant de petites pierres à la porte de la tour, le dernier des
Febrer restait sur sa paillasse assez tard dans la matinée.

Le bruit de la mer arrivait jusqu'à lui, de la grande mer berceuse. Une
lumière mystérieuse, où se mêlaient l'or du soleil et l'azur des vagues,
filtrait à travers les fentes et venait frémir sur la blancheur des
murailles. Les mouettes poussaient leurs cris joyeux et, passant devant
la fenêtre avec un léger battement d'ailes, traçaient des ombres rapides
sur le mur opposé.

Le soir, le solitaire, tôt couché, songeait longtemps, les yeux grands
ouverts, en voyant peu à peu disparaître la lumière du jour dans le bleu
sombre de la nuit où s'allumaient les premières étoiles. Parfois la
splendeur lunaire pénétrait jusqu'à lui par les volets entr'ouverts.

Durant cette demi-heure de veille, il revoyait tout son passé avec une
extraordinaire lucidité. C'était pendant ces minutes précédant le
sommeil que surgissaient en sa mémoire ses souvenirs les plus lointains.
La mer grondait; les cris stridents des oiseaux de nuit déchiraient
l'air, les courlis se lamentaient comme des petits enfants que l'on
martyrise...

Que faisaient, en cet instant, ses amis de Palma? De quoi causait-on
dans les cafés du Borne?...

Quand il s'éveillait, le matin, ces souvenirs le faisaient sourire de
pitié. Le jour nouveau semblait embellir sa vie, la faire plus aimable.
Et dire qu'il avait pu être comme les autres, qu'il avait adoré
l'existence des villes!... La seule vie désirable était celle qu'il
menait à présent.

Il promenait son regard sur l'intérieur de la tour.

C'était un véritable salon, plus calme et plus intime que tous ceux du
palais de ses aïeux. Tout lui appartenait, au moins, et il ne craignait
pas d'en partager la propriété avec des usuriers. Il possédait même ici
de magnifiques antiquités que nul ne pouvait lui disputer.

Près de la porte, reposaient contre le mur deux amphores extraites du
fond de la mer par des pêcheurs qui les avaient ramenées dans leurs
filets. Deux vases de terre bleuâtre, terminés en pointe, durcis par la
mer et ornés capricieusement par la nature de guirlandes de coquillages
pétrifiés.

Au centre de la table, entre les coquilles, était délicatement placé un
autre présent de Ventolera: une tête de femme surmontée d'une sorte de
tiare ronde qui couronnait les cheveux tressés. La terre grise dont elle
était formée était pointillée de petites sphères dures et blanches,
granulations dues aux siècles accumulés et à l'eau salée.

Jaime, en contemplant cette compagne de sa solitude, démêlait à travers
ce masque rugueux la sérénité de ses traits, et le mystère de ses yeux
d'orientale, fendus en amande. Il la voyait comme nul ne pouvait la
voir. A force de la contempler durant de longues heures, dans le
silence, il avait fini par effacer le masque, oeuvre du temps, et
reconstituer le pur visage, tel qu'il était quelques milliers d'années
auparavant.

--Regarde-la, c'est ma fiancée, avait-il dit un matin à Margalida.
N'est-ce pas qu'elle est belle. Elle a dû être princesse à Tyr ou à
Ascalon, je ne sais pas au juste. Mais ce dont je suis certain, c'est
qu'elle m'était réservée, qu'elle m'aimait quatre mille ans avant ma
naissance et qu'elle est venue me retrouver à travers le temps. Elle
possédait une flotte, des esclaves; elle avait des manteaux de pourpre
et des terrasses qui étaient des jardins suspendus; mais elle a tout
abandonné pour se cacher dans la mer, attendant pendant une douzaine de
siècles qu'une vague la jetât à la plage pour y être recueillie par
Ventolera... Pourquoi me regardes-tu ainsi? Toi, ma pauvre petite, tu ne
comprends rien à ces choses...

Margalida le regardait, en effet, avec les marques du plus profond
étonnement. Elle avait hérité de son père le respect qu'il portait au
señor, et s'imaginait que celui-ci ne pouvait dire que des choses graves
et sensées... Et maintenant, voici que ses divagations sur la fiancée
millénaire entamaient sa crédulité, la faisaient légèrement sourire,
tout en lui inspirant une peur superstitieuse de cette grande dame des
temps anciens, qui n'était plus qu'une tête. Mais enfin puisque don
Jaime disait cela... ce devait être vrai. Tout ce qui le concernait
était si extraordinaire!...

Il y avait déjà trois mois que Febrer était à Iviça. Son arrivée avait
énormément surpris Pép Arabi, encore occupé à raconter à ses parents et
à ses amis son incroyable aventure, son audace soudaine, ce récent
voyage à Majorque, le séjour de quelques heures à Palma et sa visite au
palais des Febrer, lieu enchanteur où se trouvait entassé tout ce qui
peut exister au monde de luxueux et de seigneurial.

Les franches déclarations de Jaime étonnèrent moins le paysan.

--Pép, je suis ruiné; tu es riche, en comparaison de moi. Je viens
habiter la tour... je ne sais pour combien de temps. Peut-être pour
toujours.

Et il entra dans les détails de la sommaire installation qu'il
projetait, tandis que Pép souriait d'un air incrédule. Ruiné!... Tous
les grands seigneurs disent cela et, avec ce qui leur reste après leur
prétendue ruine, on pourrait enrichir bien des pauvres.

Pép ne voulut pas accepter l'argent que lui offrit don Jaime. Il allait
cultiver des terres qui appartenaient au señor; on réglerait les comptes
plus tard.

Et voyant que don Jaime s'obstinait à vouloir vivre dans la tour, Pép
s'employa à la rendre habitable. Il donna l'ordre à ses enfants
d'apporter les repas au señor chaque fois que celui-ci ne voudrait pas
descendre à Can Mallorquí pour s'asseoir à leur table.

Au cours du premier mois de cette nouvelle existence, un événement
extraordinaire vint troubler sa paisible quiétude. Une lettre lui
parvint, contenant quelques lignes d'une grosse écriture mal formée.
C'était Toni Clapès qui lui écrivait. Il lui souhaitait beaucoup de
bonheur dans sa vie nouvelle. Il lui disait qu'à Palma il n'y avait rien
de changé. Il ajoutait que Pablo Valls ne lui écrivait pas parce qu'il
était extrêmement mécontent de lui. Etre parti sans l'avertir!

Malgré cela, Pablo était un bon ami et s'occupait activement à
débrouiller ses affaires. Il avait pour cela une habileté diabolique. Il
était chueta, en un mot. Toni lui donnerait plus tard de plus abondantes
nouvelles.

Après ce brusque rappel du passé, deux mois s'écoulèrent sans qu'il
arrivât d'autre lettre. Qu'importait à Jaime ce qui se passait dans un
monde où il ne devait jamais retourner?... Il ne savait certes pas ce
que la destinée lui réservait; il n'y voulait même pas songer. Le hasard
l'avait amené là, il y resterait. Il n'aurait d'autres plaisirs, que la
chasse et la pêche, d'autres pensées et d'autres désirs que ceux d'un
homme primitif; et cette perspective lui causait une sorte de volupté
tout animale. Il se tenait à l'écart, et n'adoptait pas les habitudes
des indigènes auxquels il ne se mêlait pas; mais il s'intéressait aux
moeurs de cette race rude et quelque peu féroce.

Ainsi, quand un atlót avait atteint l'âge de puberté, son père
l'appelait dans la cuisine de la métairie, devant toute la famille
assemblée, et lui disait solennellement:

--Tu es maintenant un homme.

Et il lui remettait un couteau à forte lame. Ainsi armé chevalier,
l'atlót perdait sa timidité. Dorénavant il se défendrait tout seul, sans
recourir à la protection de sa famille.

Puis, quand il avait gagné un peu d'argent, il complétait son équipement
de paladin en faisant l'acquisition d'un pistolet, orné d'incrustations
d'argent, que lui vendaient les forgerons du pays dont les ateliers
étaient enfouis au milieu des bois.

Il se joignait alors aux autres atlóts, et, de ce jour, commençaient sa
vie de jeune homme et ses aventures amoureuses: les sérénades avec
accompagnement de cris pareils à des hennissements, les bals, les
excursions aux lointaines paroisses qui célébraient la fête de leur
saint patron et où l'un des principaux divertissements consistait à tuer
un coq d'un coup de pierre; enfin les festeigs, ces veillées d'amour où
les jeunes gens s'assemblent pour faire la cour à une jeune fille:
coutume respectable qui, malheureusement, était souvent l'origine de
rixes et de meurtres.

Dans l'île, il n'y avait pas de voleurs. Les maisons isolées en pleine
campagne restaient souvent désertes, la clef sur la porte, tandis que
les propriétaires étaient absents. Les hommes ne s'entre-tuaient jamais
pour des questions d'intérêt. La jouissance du sol était bien répartie;
en outre, la douceur du climat et la frugalité des habitants rendaient
ceux-ci généreux et peu attachés aux biens matériels. L'amour, l'amour
seul amenait des rixes, mettait des éclairs de haine dans les regards et
faisait sortir les couteaux de leurs gaines.

Pour une atlóta aux yeux noirs et aux mains brunes, ils se cherchaient,
se provoquaient à la faveur des ténèbres avec des hennissements de défi.
Ils ululaient de loin, avant d'en venir aux mains. L'arme moderne qui ne
lance qu'un projectile leur semblait insuffisante et, par-dessus la
cartouche, ils ajoutaient une poignée de poudre et une autre de balles,
bourrant le tout fortement. Si l'escopette n'éclatait pas dans les mains
de l'agresseur, l'ennemi était infailliblement réduit en miettes.

Les veillées d'amour duraient des mois et souvent des années. Quand un
paysan avait une fille en âge d'être mariée, il voyait se présenter chez
lui les jeunes gens du district et ceux des districts voisins, car tous
les Ivicins ont des droits égaux.

Le père notait le nombre des prétendants. Dix, quinze, vingt,
quelquefois trente. Il calculait ensuite de combien de temps il pouvait
disposer au cours de la veillée, avant d'être terrassé par le sommeil.
Puis, selon le nombre des soupirants, il assignait à chacun plus ou
moins de minutes pour courtiser sa fille.

Dès que la nuit était tombée, les prétendants accouraient par tous les
chemins, les uns en groupe, chantant avec accompagnement de
hennissements et de gloussements; d'autres, solitaires, se contentant de
souffler dans le _bimbau_, instrument composé de deux petites lames de
fer, qui bourdonnait comme un frelon et semblait leur faire oublier la
fatigue de la marche. Ils venaient de très loin. Il y en avait qui
mettaient trois heures à l'aller et autant au retour, et cela deux fois
par semaine, le jeudi et le samedi, jours consacrés au _festeigo_, pour
parler pendant trois minutes à une atlóta.

En été, ils s'asseyaient en rond sous le _porchú_, espèce de vestibule à
l'entrée de la métairie. L'hiver, ils pénétraient dans la cuisine. La
jeune fille, assise sur un banc de pierre, conservait la plus parfaite
immobilité. Elle avait quitté le chapeau de paille agrémenté de larges
rubans qui, aux heures ensoleillées, lui donnait l'air d'une bergère
d'opérette. Elle portait le costume de fête: jupe verte ou bleue à menus
plis, qu'aux jours ordinaires elle conservait, suspendue au plafond, et
maintenue entre des cordes, afin qu'elle gardât ses plis intacts. Sous
cette jupe elle avait, huit, dix ou douze cotillons, de sorte qu'il
était impossible d'imaginer qu'il y eût de la chair sous cet
amoncellement d'étoffes.

Les concurrents délibéraient longtemps sur l'ordre à suivre, et, une
fois tout bien réglé, ils allaient docilement s'asseoir, l'un après
l'autre, auprès de la jeune fille, et chacun lui parlait durant les
quelques minutes qui lui étaient assignées.

Si, dans le feu de la conversation, l'un d'eux dépassait le temps
marqué, ses compagnons le rappelaient à la réalité en lui lançant des
regards furieux, et toussant ou même en lui adressant des menaces. Si
malgré cela, il persistait, le plus fort d'entre eux le saisissait par
un bras et l'éloignait pendant qu'un autre prenait sa place. Parfois,
quand les compétiteurs étaient nombreux et que le temps pressait,
l'atlóta causait avec deux galants à la fois, accomplissant des prodiges
d'habileté pour ne pas laisser voir de préférence.

Les veillées se succédaient ainsi, jusqu'à ce que la jeune fille eût
fait choix d'un atlót, sans se laisser influencer par la volonté de ses
parents.

Durant ce court printemps de sa vie, la femme est, à Iviça, vraiment
reine. Puis, une fois mariée, elle abdique à tout jamais toute
souveraineté, cultive la terre comme son mari, et n'est guère plus
considérée qu'un animal domestique.

Les atlóts évincés se retirent quand ils n'éprouvent pas une grande
passion pour la jeune fille, et ils vont porter leurs hommages quelques
lieues plus loin. Mais, lorsqu'ils sont réellement épris, ils guettent
la maison, tendent des pièges au préféré, qui doit maintes fois se
battre avec ses anciens rivaux, et c'est miracle quand il arrive au jour
des noces sans avoir reçu quelque estafilade.

Le pistolet est pour l'Ivicin une sorte de deuxième langue. Dans les
bals du dimanche, il fait parler la poudre pour manifester son amour. Au
sortir de la métairie de la jeune fille qu'il courtise, il décharge son
arme pour donner à la belle et à sa famille une marque d'estime et crie
ensuite: _Bona nit!_ Bonne nuit!

Si, au contraire, il se retire, congédié, et désire outrager la famille,
il fait les choses dans l'ordre inverse, criant d'abord: Bonne nuit! et
tirant un coup de pistolet immédiatement après... Mais, dans ce dernier
cas, il doit fuir sur-le-champ, car les membres de la famille, qu'il
vient d'insulter ainsi, sortent aussitôt et répondent à cette
déclaration de guerre par des coups de feu.

Jaime étudiait avec intérêt ces coutumes des douars qui s'étaient
perpétuées dans l'île.

Il goûtait le plaisir que l'on éprouve quand on est installé à une place
commode pour assister à un spectacle intéressant. Ces campagnards et ces
pêcheurs, belliqueux petits-fils de corsaires, étaient pour lui
d'agréables compagnons d'existence. Il s'était plu d'abord à les
regarder à distance en témoin curieux, mais, peu à peu, subissant
l'influence de leurs habitudes, il avait fini par adopter certaines
d'entre elles.

Il n'avait pas d'ennemis, et cependant, quand il se promenait à travers
l'île sans son fusil, il cachait un revolver dans sa ceinture... On ne
sait jamais ce qui peut arriver.

Aux premiers temps de son séjour à la tour, comme les nécessités de son
installation l'obligeaient à se rendre à la ville, il avait conservé son
costume habituel. Mais, insensiblement, il s'accoutuma à ne plus porter
de cravate; puis, ce fut le faux col qu'il abandonna; enfin, il renonça
aux bottines. Pour chasser, il préférait la blouse et le pantalon de
panne des paysans. A la pêche, il s'habitua à marcher les pieds nus
dans des espadrilles, à travers les varechs et les rochers.

Le feutre de don Jaime était maintenant identique à celui de tous les
_atlóts_ de San José et se différenciait par quelques détails de ceux
des villages voisins. C'était là, aux yeux de Margalida, un honneur pour
sa paroisse.

Margalida! Febrer se plaisait à causer avec elle, ravi de l'étonnement
que ses récits de voyages, et ses plaisanteries débitées d'un air grave,
éveillaient dans cette âme ingénue.

Ce jour-là, il l'attendait. Elle allait lui apporter son dîner d'un
moment à l'autre. Il y avait bien une demi-heure déjà qu'une colonne de
fumée, mince et ténue, flottait au-dessus de la cheminée de Can
Mallorquí.

Jaime voyait, en imagination, la fille de Pép préparant les aliments,
allant et venant, près du foyer, suivie du regard par sa mère, qui
n'osait pas mettre la main aux mets destinés au señor.

Tout à l'heure, il allait voir apparaître la jeune fille, portant au
bras le panier où se trouvait le repas. Elle arriverait avec son large
chapeau de paille garni de longs rubans qui préservait des rayons
brûlants sa figure, si miraculeusement blanche que le soleil l'avait à
peine dorée comme un ivoire ancien.

Quelqu'un remua sous la treille, se dirigeant vers la tour. C'était
Margalida!... Non, ce n'était pas elle. C'était son frère, Pepét, qui
était à la ville d'Iviça depuis un mois, Pepét qui se préparait à être
séminariste et auquel les gens du pays avaient donné, pour ce motif, le
surnom de _Capellanét_.




II


--_Bon diá tanguí!_ Ayez un bon jour!

Pepét étendit une serviette sur un côté de la table et y déposa deux
assiettes couvertes, plus une bouteille de vin de treille qui avait la
couleur et la transparence du rubis.

Puis il s'assit sur le sol, prenant ses genoux entre ses bras et demeura
immobile. La nacre lumineuse de ses dents brillait dans le sourire de
son visage brun. Ses yeux malins se fixaient sur Jaime avec une
expression de chien fidèle et gai.

--Comment, tu n'es donc pas à Iviça pour être curé? demanda celui-ci
tout en commençant son repas.

Le jeune garçon hocha la tête.

--Si, monsieur, j'étais à la ville d'Iviça pour ce que vous dites. Mon
père m'avait confié à un professeur du séminaire. Vous ne savez
peut-être pas où se trouve le séminaire, don Jaime?

Le petit paysan parlait de cet établissement comme d'un lieu de tortures
redoutable: il n'y avait ni arbres, ni air, ni liberté. La vie n'était
pas possible dans cette prison.

En y pensant, le Capellanét devenait subitement grave. Le joyeux sourire
qui éclairait sa figure au teint olivâtre, s'effaçait. Ah! quel mois il
avait passé là!

Le maître trompait la monotonie des vacances en essayant--à l'aide de
son éloquence... et d'une férule--d'initier ce petit paysan aux beautés
des lettres latines. Il désirait faire de lui un petit prodige pour la
rentrée des classes, et multipliait les coups en conséquence. La veille,
le Capellanét avait reçu quelques coups d'étrivière qui avaient mis sa
patience à bout. Le frapper, lui! Ah! si ce n'avait pas été un
prêtre!... Il s'était échappé et avait fait à pied le chemin jusqu'à Can
Mallorquí, mais avant de partir, pour se venger, il avait déchiré
plusieurs livres auxquels le maître tenait beaucoup, renversé l'encrier
sur la table et tracé sur les murs de vilaines inscriptions...

La soirée avait été fertile en émotions, à Can Mallorquí. Pép avait
accueilli son fils à coups de bâton. Fou de rage, il voulait le tuer;
Margalida et sa mère avaient dû s'interposer entre eux.

Le sourire de l'atlót avait reparu. C'est avec orgueil qu'il parlait de
la bastonnade reçue «sans qu'on pût lui arracher un cri». C'était son
père qui le frappait et un père peut châtier ses enfants, parce qu'il
les aime; mais qu'un autre vînt essayer de le battre!... Il se
condamnerait à mort, sûrement...

A ces mots, il se redressait, avec la belliqueuse pétulance d'une race
habituée à voir le sang couler et à se faire justice par ses propres
moyens.

Pép parlait de ramener son fils au séminaire, mais l'adolescent ne
croyait pas cette menace sérieuse. Non, il n'y retournerait pas, même
si son père voulait l'y conduire, attaché comme un sac au flanc d'un
âne. Il fuirait plutôt dans la montagne ou sur l'îlot du Vedrá, où il
vivrait en compagnie des chèvres sauvages.

Le maître de Can Mallorquí avait disposé de l'avenir de ses enfants,
avec cette énergie du paysan qui n'admet nul obstacle à sa volonté,
quand il croit avoir raison.

Margalida se marierait avec un laboureur auquel iraient les terres et la
maison. Pepét serait curé, ce qui à la fois honorerait et enrichirait la
famille.

Jaime s'amusait des protestations du jeune garçon contre sa destinée. Il
n'y avait dans toute l'île d'autre centre d'enseignement que le
séminaire; les paysans et les pêcheurs qui ambitionnaient pour leurs
fils une condition meilleure ne pouvaient les envoyer que là.

Ah! les prêtres d'Iviça! Nombre d'entre eux, au temps de leurs études,
avaient maintes fois pris part aux cours d'amour et joué du couteau et
du pistolet. Petit-fils de corsaires et de soldats, ils gardaient, sous
la soutane, l'arrogance et la farouche énergie de leurs aïeux. Ils
n'étaient pas impies, d'ailleurs la simplicité de leurs pensées ne leur
permettait pas un tel luxe, mais ils n'étaient pas non plus dévots ni
austères. Ils aimaient la vie avec toutes ses douceurs et se sentaient
attirés par le danger qu'ils affrontaient avec un enthousiasme hérité de
leurs ancêtres. La petite île était une fabrique de prêtres courageux
ayant le goût de l'aventure. Ceux d'entre eux qui restaient en Espagne,
finissaient par être aumôniers dans les régiments. Les autres, plus
entreprenants, s'embarquaient pour l'Amérique du Sud--aussitôt qu'ils
avaient dit leur première messe. Ils y faisaient fortune, et leur grande
ambition était de retourner dans leur île chérie où ils revenaient tous,
au bout de peu d'années, avec l'intention de vivre tranquillement dans
leurs terres. Mais le démon de la vie moderne les avait mordus au
coeur. Ils finissaient par s'ennuyer dans cette modeste existence
insulaire, traditionnelle et routinière. Ils se souvenaient des villes
jeunes et prospères du nouveau continent et, finalement, ils vendaient
leurs biens ou les offraient à leurs familles, et se rembarquaient pour
ne plus revenir.

Pép s'indignait de l'entêtement de son fils qui s'obstinait à vouloir
rester paysan. Il parlait de le tuer comme s'il le voyait sur une route
de perdition. Il comptait les fils d'amis qui étaient partis pour le
Nouveau Monde, revêtus de la soutane. Le fils de Treufóch avait envoyé
d'Amérique près de six mille douros. Un autre qui était missionnaire
chez les Indiens, avait acheté à Iviça, un vaste domaine que son père
cultivait. Et ce vaurien de Pepét, plus intelligent que tous les autres,
se refuserait à suivre d'aussi beaux exemples!... Il y avait de quoi le
tuer!

La veille au soir, en un moment de calme, tandis que Pép, le bras las
d'avoir frappé, se reposait dans la cuisine, avec cette mine attristée
d'un père qui vient d'être obligé de sévir, l'atlót, tout en se frottant
les côtes, avait proposé un arrangement.

Eh bien! c'était chose entendue. Il serait curé. Il obéirait à son père.
Mais, avant, il voulait être un homme; il désirait se joindre aux
garçons de son âge et de sa paroisse pour faire de la musique en leur
compagnie, danser le dimanche, se mêler aux festeigs, avoir une fiancée
et surtout porter un couteau dans sa ceinture!

Ce dernier point lui tenait particulièrement au coeur. C'était
vraiment là ce qu'il désirait le plus ardemment. Si Pép lui faisait
cadeau du couteau du grand-père, il passerait par tout ce qu'on
voudrait.

--Le couteau du grand-père! implorait l'enfant. Le couteau de
l'_aguelo_!

Pour le couteau de l'_aguelo_, il consentait à être curé et même, s'il
le fallait, il irait vivre solitaire, de l'aumône qu'on voudrait bien
lui faire, comme les ermites qui habitent le sanctuaire de Cubells au
bord de la mer. Au souvenir de cette arme vénérable, les yeux du
Capellanét fulguraient d'admiration; il la décrivait à Febrer en termes
chaleureux. Un bijou! une antique lame d'acier, aiguisée et brunie. On
pouvait percer une monnaie d'un coup de sa pointe, et, quand elle était
dans la main de son aïeul, il fallait voir!... C'est que le grand-père
était un rude homme! Lui, ne l'avait pas connu, mais il en parlait tout
de même avec admiration, et le médiocre respect que lui inspirait son
bonhomme de père n'était rien auprès de la vénération dont il entourait
cette glorieuse mémoire.

Bientôt, poussé par son désir, il s'enhardit à solliciter la protection
de don Jaime. Si le señor voulait l'aider!... Il suffirait qu'il
demandât pour lui, une fois seulement, le fameux couteau, pour que son
père le lui remit à l'instant.

Febrer accueillit cette requête avec bienveillance.

--Tu auras ce couteau, mon petit ami. Et si ton père refuse de te le
donner, moi je t'en achèterai un, la prochaine fois que j'irai à la
ville.

Cette certitude enthousiasma le Capellanét. Il était indispensable qu'il
fût armé pour pouvoir se mêler aux hommes. Bientôt sa maison ne
serait-elle pas visitée par les plus courageux garçons de l'île?
Margalida était une femme maintenant, et le festeig allait commencer.
Pép avait été pressenti à ce sujet par les jeunes gens. On l'avait prié
de fixer les jours et les heures où pourraient venir les prétendants.

--Ah! Margalida! dit Febrer surpris, Margalida va avoir des amoureux!...

Ce qu'il avait vu dans tant de maisons de l'île lui paraissait absurde à
Can Mallorquí. Il avait oublié que la fille de Pép était en âge d'être
mariée. Mais, en vérité, cette enfant, cette poupée blanche et
gracieuse, pouvait-elle plaire aux hommes?

Après quelques instants de réflexion, il n'était plus du même avis.
Margalida lui apparaissait tout autre. C'était une femme, en effet. La
transformation lui causait une sorte de malaise moral. Il lui semblait
qu'il venait de perdre quelque chose. Mais il se résignait devant la
réalité.

--Et... combien sont-ils? demanda-t-il d'une voix sourde.

Pepét agita une main tout en levant les yeux à la voûte de la tour.
Combien? On ne le savait pas encore de façon certaine. Au moins trente.
Ça allait être un festeig dont on parlerait dans toute l'île. Et encore,
y avait-il beaucoup d'atlóts qui, tout en dévorant Margalida des yeux,
n'osaient pas prendre part à la veillée, se sachant vaincus à l'avance.

Il y avait peu de filles comme Margalida, dans l'île. Elle était belle,
gaie et apportait avec elle un bon morceau de pain, car Pép racontait
partout qu'il donnerait Can Mallorquí à son gendre, quand il mourrait.
Et lui, le fils, il pourrait bien crever avec sa soutane sur le dos, de
l'autre côté de la mer, sans voir d'autres atlótas que les Indiennes.
Ah! malheur!

Mais l'indignation du Capellanét durait peu. Il s'enthousiasmait à la
pensée de voir accourir chez lui, deux fois par semaine, les nombreux
garçons qui allaient courtiser sa soeur. Il se réjouissait en songeant
à ces intrépides gars dont il allait faire la connaissance. Ils le
traiteraient tous comme un camarade puisqu'il était le frère de
Margalida. Mais, de ces futurs amis, celui qui flattait le plus son
amour-propre, c'était Pierre, surnommé le _Ferrer_ parce qu'il était
forgeron. C'était un homme d'une trentaine d'années dont on parlait
beaucoup dans la paroisse de San José.

Le Capellanét l'admirait infiniment, parce qu'il le considérait comme un
grand artiste. En effet, quand le _Ferrer_ se décidait à travailler, il
fabriquait les plus beaux pistolets que l'on eût jamais vus dans les
campagnes d'Iviça. Pepét énumérait ses travaux les plus fameux.
D'Espagne on lui envoyait de vieux canons ayant appartenu à des armes
maintenant hors d'usage--il est à remarquer que tout ce qui portait les
marques de l'ancienneté inspirait un respect particulier au jeune
atlót--et le Ferrer les reforgeait, les limait, les montait à nouveau,
d'une manière à lui, sculptant les crosses avec une barbare, mais très
personnelle fantaisie, y ajoutant une profusion d'ornements en argent
incrusté. Une arme sortie de ses mains pouvait être chargée jusqu'à la
gueule sans qu'il y eût à craindre qu'elle éclatât.

Mais l'admiration de Pepét pour le Ferrer était due à une autre
circonstance. Pour la révéler à Jaime, il baissa la voix, et, sur un ton
plein de mystère et de respect, il dit:

--L

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