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Les français peints par eux-mêmes, tome 1

by unknown · French · Gutenberg #39765 · 1,225,353 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les français peints par eux-mêmes, tome 1
    
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Title: Les français peints par eux-mêmes, tome 1

Editor: L. Curmer


        
Release date: May 22, 2012 [eBook #39765]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39765

Credits: Produced by Louise Hope, Claudine Corbasson, Music
        transcribed by Linda Cantoni, and the DP Music Team and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by The Internet Archive/Canadian
        Libraries)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES, TOME 1 ***




Produced by Louise Hope, Claudine Corbasson, Music
transcribed by Linda Cantoni, and the DP Music Team and
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  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été
  modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du
  texte.




  LES FRANÇAIS.


  TOME PREMIER.


  IMPRIMERIE
  DE DECOURCHANT
  rue d'Erfurth, 1.




  LES FRANÇAIS

  PEINTS PAR EUX-MÊMES.


  TOME PREMIER.


  PARIS,

  L. CURMER, ÉDITEUR,
  49, RUE DE RICHELIEU,
  AU PREMIER.

  M DCCCXL.




  A


  MESDAMES ANCELOT, DE BAWR, VIRGINIE DE LONGUEVILLE;


  MESSIEURS

  A. ACHARD, ALTAROCHE, P. AUDEBRAND,

  J. AUGIER, M. AYCARD,

  DE BALZAC, DE LA BÉDOLLIERRE, P. BERNARD, E. BLAZE,

  E. BRIFFAULT, CHAUDES-AIGUES,

  A. CLER, F. COQUILLE, DE CORMENIN, L. COUAILHAC,

  Comte DE COURCHAMPS, Vicomte D'ARLINCOURT,

  P. DUVAL, ECARNOT,

  ARNOULD FREMY, J. HILPERT, J. JANIN, A. KARR, A. DE LACROIX,

  A. DE LAFOREST, MÉRY, E. NYON, E. REGNAULT, R. PERRIN,

  E. ROUGET, L. ROUX, A. SECOND,

  F. SOULIÉ,

  TAXILE DELORD, Comte HORACE DE VIEL-CASTEL, F. WEY;


  GAVARNI et H. MONNIER,


  L'ÉDITEUR RECONNAISSANT.




[Illustration: INTRODUCTION]


IL faut bien toujours que les écrivains d'une époque rendent au public
ce que le public leur a prêté, et l'écrivain n'est jamais si heureux et
si populaire, que lorsque le public lui a beaucoup demandé, et lorsqu'il
lui a beaucoup rendu. Plus ses emprunts sont nombreux, plus il est
lui-même un homme de génie. C'est là l'unique raison qui a fait de
Molière le premier poëte du monde; car nul plus que lui n'a emprunté à
l'humaine nature, ses vices, ses ridicules, ses passions, ses haines,
ses amours. Heureusement pour les emprunteurs à venir, que si le fond de
l'humanité est le même toujours, la forme en est changeante et variable
à l'infini. Chaque siècle, que disons-nous? chaque année a ses moeurs et
ses caractères qui lui sont propres; l'humanité arrange toutes les
vingt-quatre heures ses ridicules et ses vices, tout comme une grande
coquette arrange et dispose ses volants, ses bijoux et ses dentelles; et
nous ne voyons pas trop, puisque les marchandes de modes ont des livres
sibyllins tout exprès pour expliquer jour par jour les révolutions de
leur empire, pourquoi donc n'aurions-nous pas, nous aussi, le peuple
frivole et mobile par excellence, un registre tout exprès pour y
transcrire ces nuances si fines, si déliées, et pourtant si vraies, de
nos moeurs de chaque jour? C'est La Bruyère qui l'a dit, et celui-là s'y
connaissait: _Il n'y a point d'année où les folies des hommes ne
puissent fournir un volume de caractères_. Et je vous prie, si pareil
livre eût été fait seulement depuis les derniers livres de Théophraste,
savez-vous une histoire qui fût plus variée, plus remplie, plus
charmante, plus vraie surtout et plus animée par toutes sortes de
personnages? Mais non, les historiens, oubliant l'espèce humaine, se
sont amusés à raconter des siéges, des batailles, des villes prises et
renversées, des traités de paix ou de guerre, toutes sortes de choses
menteuses, sanglantes et futiles; ils ont dit comment se battaient les
hommes et non pas comment ils vivaient; ils ont décrit avec le plus
grand soin leurs armures, sans s'inquiéter de leur manteau de chaque
jour; ils se sont occupés des lois, non pas des moeurs; ils ont tant
fait, que c'est presque en pure perte que ces misérables sept mille
années que nous comptons depuis qu'il y a des hommes en société ont été
dépensées pour l'observation et pour l'histoire des moeurs.

En effet, comptez donc combien peu de moralistes ont daigné entrer dans
ces simples détails de la vie de chaque jour! Comptez donc combien le
nombre des poëtes comiques est inférieur au nombre des logiciens, des
métaphysiciens, ou simplement des casuistes! Dans cette représentation
animée des moeurs et des caractères d'un peuple, l'antiquité ne vit
guère que sur Homère et sur Théophraste, sur Plaute et sur Térence; les
temps modernes s'appuient sur Molière et sur La Bruyère, deux
représentants sérieux et gais à la fois de notre vie publique; l'un,
l'historien du peuple, l'ami du peuple; l'autre, l'historien de la cour,
dont il était loin d'être l'ami. Entre ces deux grands maîtres se
placent, de temps à autre, quelques écrivains subalternes: Sainte-Foix
et Mercier, par exemple. Mais chez les badigeonneurs du carrefour et de
la rue, quels regards sans portée! quels jugements faits au hasard!
Comme ces valets de chambre de l'histoire rapetissent à plaisir leur
triste héros, en le réduisant aux proportions les plus infimes! A ces
faiseurs de silhouettes crayonnées d'une main tremblante sur le mur
d'une cuisine, je préfère encore les satiriques, race acharnée et mal
élevée, il est vrai, mais qui finit cependant par arriver à une certaine
ressemblance, et dont les pages brutales ressemblent à l'histoire, comme
un coup de poignard qui tue ressemble à un coup de bistouri qui sauve.
Mais, quoi! nous ne sommes pas chargés de faire l'histoire des
moralistes: nous voulons seulement rechercher de quelle façon il faut
nous y prendre pour laisser quelque peu, après nous, de cette chose
qu'on appelle la vie privée d'un peuple; car, malgré nous, nous qui
vivons aujourd'hui, nous serons un jour la postérité. Nous avons beau
nous estimer au plus bas, c'est-à-dire nous estimer un peu plus qu'à
notre juste valeur, il faudra bien qu'à notre tour nous tombions tête
baissée dans ce gouffre béant qu'on appelle l'histoire, et qui finira
par absorber l'éternité et Dieu lui-même avec elle. Donc, puisque nous
sommes encore, à l'heure qu'il est, sur le bord de ce gouffre, prenons
nos précautions pour bien tomber dans l'abîme; le pied peut nous
glisser, nous pouvons avoir le vertige, et alors il nous faudrait tomber
là comme des goujats pris de vin ou de sommeil.

Oui, songeons-y, un jour viendra où nos petits-fils voudront savoir qui
nous étions et ce que nous faisions _en ce temps-là_; comment nous
étions vêtus; quelles robes portaient nos femmes; quelles étaient nos
maisons, nos habitudes, nos plaisirs; ce que nous entendions par ce mot
fragile, soumis à des changements éternels, la beauté? On voudra de nous
tout savoir: comment nous montions à cheval? comment nos tables étaient
servies? quels vins nous buvions de préférence? Quel genre de poésie
nous plaisait davantage, et si nous portions ou non de la poudre sur nos
cheveux et à nos jambes des bottes à revers? Sans compter mille autres
questions que nous n'osons pas prévoir, qui nous feraient mourir de
honte, et que nos neveux s'adresseront tout haut comme les questions les
plus naturelles. C'est à en avoir le frisson cent ans à l'avance.

Cependant il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce
que vous faites aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de
l'histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien
extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux à vapeur,
de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant, de vos
salles de spectacle si étroites, de votre drame moderne si modéré, de
votre vaudeville si réservé et si chaste. Dans ce temps-là, l'on
entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le
royaume tout entier, qui attirait à elle toute fortune et toute beauté,
toute intelligence et tout génie, toutes les vertus, mais aussi tous les
crimes; toutes les poésies, mais aussi tous les vices. L'on dira que
dans cette capitale, tout le temps de la vie se passait à parler, à
écrire, à écouter, à lire: discours écrits le matin dans vos feuilles
immenses, discours parlés dans le milieu du jour à la tribune, discours
imprimés le soir; que la seule préoccupation de la ville entière était
de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que la veille;
qu'elle n'avait pas d'autre ambition, et que le reste du monde pouvait
crouler, pourvu qu'elle eût chaque matin sa dose d'esprit tout fait et
de café à la crème. On racontera en même temps que cette ville, si
fière de son unité, se divisait cependant en cinq ou six faubourgs,
lesquels faubourgs étaient comme autant d'univers séparés l'un de
l'autre, bien plus que si chacun d'eux était entouré par la grande
muraille de la Chine.

La Bruyère et Molière ne connaissaient l'un et l'autre que ces deux
choses: la cour et la ville; tout ce qui n'était pas la cour était la
ville, tout ce qui n'était pas la ville était la cour. A la ville, on
s'attend au passage dans une promenade publique pour se regarder au
visage les uns les autres; les femmes se rassemblent pour montrer une
belle étoffe et pour recueillir le prix de leur toilette. Il y a dans la
ville la grande et la petite robe; il y a de jeunes magistrats
_petits-maîtres_; il y a les Crispins qui se cotisent en recueillant
dans leur famille jusqu'à six chevaux pour allonger un équipage; les
Sannions qui se divisent en deux branches, la branche aînée et la
branche cadette: ils ont avec les Bourbons, sur une même couleur, le
même métal. La ville possède encore le bourgeois qui dit: _Ma meute_;
André le marchand qui donne obscurément des fêtes magnifiques à Élamire;
le beau Narcisse qui se lève le matin pour se coucher le soir; le
nouvelliste dont la présence est aussi essentielle aux serments des
lignes suisses, que celle du chancelier et des lignes mêmes; il y a
Théramène, qui est très-riche et qui a donc un très-grand mérite, la
terreur des maris, l'épouvantail de ceux qui ont envie de l'être. Paris
est le singe de la cour. Pour imiter les femmes de la cour, les femmes
de la ville se ruinent en meubles et en dentelles; le jour de leurs
noces, elles restent couchées sur leur lit comme sur un théâtre, et
exposées à la curiosité publique. La vie se passe à se chercher
incessamment les uns les autres, avec l'impatience de ne se point
rencontrer. Il est de bon ton d'ignorer le nom des choses les plus
communes; de ne point distinguer l'avoine du froment. A cette heure, les
bourgeois vont en carrosse, ils s'éclairent avec des bougies et ils se
chauffent à un petit feu; l'argent et l'or brillent sur les tables et
sur les buffets, ils étaient autrefois dans les coffres; on ne saurait
plus distinguer la femme du patricien d'avec la femme du magistrat; en
un mot, la ville a tout à fait oublié la vieille sagesse bourgeoise, qui
disait, que ce qui est, dans les grands, splendeur, somptuosité,
magnificence, est déception, folie, ineptie, dans le particulier.

Telle était la ville il y a cent soixante ans à peine. Vous reconnaissez
bien, il est vrai, la ville moderne à quelques-uns de ces traits
généraux; mais pourtant quelle différence! Voilà un tableau où
l'électeur, le juré, le garde national sont oubliés et traités comme des
monstres impossibles; un tableau où l'artiste n'est même pas nommé, où
l'écrivain est oublié tout à fait, où le spéculateur et l'homme d'argent
paraissent à peine. Dans ce tableau sérieux, la grisette parisienne, le
gamin de Paris, la comédienne, la fille folle de son corps, la femme
libre dans toute la liberté du mot, n'obtiennent même pas un regard du
moraliste. On ne s'occupe ni de l'employé des divers ministères, ni de
l'officier à la retraite, ni du savant perdu dans ses livres, ni de
l'homme du peuple qui n'existe pas encore, et qui s'arme tout bas
derrière cette Bastille qui pèse de tout son poids sur le faubourg
Saint-Antoine. A voir ce tableau, il vous semble bien, il est vrai, que
vous avez vu cela quelque part; mais regardez-le d'un coup d'oeil plus
attentif, et vous découvrirez que si le théâtre est à peu près le même,
les acteurs de la scène ont changé: ce qui explique la nécessité de
refaire de temps à autre ces mêmes tableaux dont le coloris s'en va si
vite, aquarelles brillantes qui n'auront jamais l'éternité d'un tableau
à l'huile; et véritablement, pour les scènes changeantes qu'elles
représentent, c'est tant mieux.

Mais voici bien une autre révolution dans les moeurs et dans l'étude des
moeurs! Tout un hémisphère qui disparaît! un monde entier qui s'abîme
comme font ces îles de la mer signalées par les voyageurs de la veille,
et que les navigateurs du lendemain ne retrouvent plus à la place
indiquée par les hydrographes contemporains. Il y avait, dans ce
temps-là, à côté de ce Paris qui était si peu, la cour qui était plus
que tout. Qu'en avez-vous fait, je vous prie? Où se cache-t-il, cet
univers d'or et de soie? Où donc s'est-il perdu, ce type du courtisan
que l'on croyait éternel, maître de son front et de ses yeux, de son
geste et de son visage: profond, impénétrable, dissimulant les mauvais
offices, souriant à ses ennemis, contraignant son humeur, déguisant ses
passions? Avez-vous jamais vu un pareil homme de nos jours? Où sont-ils
ces hommes tout brodés, qui passaient leur vie dans une antichambre ou
sur l'escalier, dans un édifice bâti de marbre et rempli d'hommes fort
doux et fort polis? Qu'avez-vous fait de ce monde à part, courbé sous le
regard du prince qui les enlaidissait tous par sa seule présence; hommes
insolents et emportés, plats dans l'antichambre, vils dans le salon;
flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, leur soufflant
à l'oreille des grossièretés, devinant leurs chagrins, leurs maladies et
fixant leurs couches? Ces gens-là, race perdue sans espoir de retour,
étaient les plus importants de la nation. Ils faisaient les modes,
raffinaient sur le luxe et sur la dépense: ils faisaient des contes; ils
appartenaient à coup sûr aux princes lorrains, aux Rohan, aux Foix, aux
Châtillon, aux Montmorency; mais, hélas! aujourd'hui, les Rohan, les
Foix, les Châtillon, les Montmorency, où sont-ils?

Monde étrange, où il était nécessaire d'être effronté, d'être insolent,
d'être mendiant; où les plus habiles vivaient à la fois de l'église, de
l'épée et de la robe; où la vie se passait à recevoir et à demander, et
à se congratuler et à se calomnier les uns les autres; où l'on se
masquait toute l'année, quoiqu'à visage découvert; où l'oubli, la
fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude, étaient la monnaie
courante; où l'honneur, la vertu, la conscience, étaient inutiles; où
l'on voyait des gens enivrés et comme ensorcelés de la faveur,
dégouttant l'orgueil, l'arrogance, la présomption. Région incroyable!
«Les vieillards y sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au
contraire, sont durs, féroces, sans politesse; affranchis de la passion
des femmes dans un âge où l'on commence ailleurs à la sentir: ils leur
préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Il ne manque à
leur débauche que de boire de l'eau-forte. Dans cet affreux pays, les
femmes précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu'elles
croient servir à les rendre belles; leur coutume est de peindre leurs
lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules qu'elles étalent
avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
craignaient de cacher l'endroit par où elles pourraient plaire et n'en
pas montrer assez. Ce pays se nomme Versailles; il est à quelque
quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues
de mer des Iroquois et des Patagons!»

Affreuse peinture, et pourtant pleine de verve et d'esprit. Cependant
allez à Versailles: en moins de dix minutes, vous aurez franchi ces onze
cents lieues de mer, et, dans ce palais qui fut la France entière, vous
trouverez la déification la plus entière de ce même peuple qui pénétra
la première fois dans ce palais pour en arracher, de ses mains
sanglantes, le roi, la reine et l'enfant royal. Dans ce pays d'Iroquois
et de Patagons, la royauté s'est faite si humble et si débonnaire, que
c'est à peine si quelques chapeaux se lèvent quand passe le roi qui a
relevé ces murs. Certes, ce sont là d'étranges dissonances qui parlent
plus haut que tous les philosophes du monde, qui nous enseignent mieux
que Salomon lui-même, les vanités de la toute-puissance, et aussi
combien il est nécessaire d'écrire au jour le jour l'histoire mobile et
changeante de cette pauvre humanité.

Oui, ce monde-là s'est perdu; il s'est évanoui dans les révolutions et
dans les tempêtes. Mais cependant, de cet ancien bagage, que de choses
nous sont restées! Nous avons gardé, par exemple, _ce magasin de phrases
toutes faites_ et dont l'on se sert pour se féliciter les uns les autres
sur les événements. Aujourd'hui, comme autrefois, _avec cinq ou six
termes de l'art, et rien de plus_, l'on se donne pour connaisseur en
musique, en tableaux, en bâtiments et en bonne chère. Aujourd'hui, comme
autrefois, nous ne manquons pas de ces gens à qui la politesse et la
fortune tiennent lieu d'esprit et de mérite, qui n'ont pas deux pouces
de profondeur, à qui la faveur arrive par accident. Mais ces fortunes-là
se font autrement, elles se produisent autre part: aujourd'hui le
monarque a changé, c'est le peuple qui a des flatteurs à son tour.
N'ayez crainte que le véritable ambitieux attende la fortune de ce qu'on
appelle la cour, par ironie. Quand La Bruyère parle de _la faveur_, il
n'a pas besoin d'ajouter la faveur _royale_. Aujourd'hui, quand vous
parlez de _la faveur_, pour être compris, et même pour parler français,
il faut ajouter une épithète indispensable: on dit la faveur
_populaire_. Nous ne connaissons plus que celle-là.

D'où il suit que plus la société française s'est trouvée divisée, plus
l'étude des moeurs est devenue difficile. Ce grand royaume a été tranché
en autant de petites républiques, dont chacune a ses lois, ses usages,
ses jargons, ses héros, ses opinions politiques à défaut de croyances
religieuses, ses ambitions, ses défauts et ses amours. Le sol de la
France n'a pas été divisé avec plus d'acharnement depuis la perte de la
grande propriété. Maintenant comment donc le même moraliste, le même
écrivain de moeurs, pourrait-il pénétrer dans toutes ces régions
lointaines dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni la
coutume? Comment donc le même homme pourrait-il comprendre tous ces
patois étranges, tous ces langages si divers? Si par hasard il se trompe
de royaume, quel ne sera pas son étonnement en reconnaissant que là et
là ce ne sont plus les mêmes habits, les mêmes coutumes, les mêmes
caractères, la même façon de voir, de comprendre et de sentir? Il est
donc nécessaire que cette longue tâche de l'étude des moeurs se divise
et se subdivise à l'infini, que chacune de ces régions lointaines
choisisse un historien dans son propre lieu, que chacun parle de ce
qu'il a vu et entendu dans le pays qu'il habite. Qu'un seul homme se
chargeât de cette histoire, c'était bon autrefois; peut-être quand il
n'y avait en France que la cour et la ville; mais aujourd'hui que rien
n'existe plus dans ses limites naturelles, aujourd'hui que tous ces
rares éléments d'une grande société sont confondus au hasard, arrivez
tous à cette curée de comédies qu'il faut prendre sur le fait, vous les
malicieux observateurs de ce temps-là!

Pour bien se convaincre de la nécessité de diviser le travail tout
autant que la matière est divisée, ouvrez au hasard quelques-uns des
chapitres de La Bruyère, et vous verrez quelle infinie variété de
matériaux inconnus de son temps. Le chapitre premier traite des
_Ouvrages de l'esprit_: ce simple chapitre est devenu, depuis La
Bruyère, le sujet d'un livre immense qui embrasserait tous les détails
de la vie littéraire, cette nouvelle façon de vivre et d'être un homme
important dont le dix-septième siècle n'avait aucune idée. Du temps de
La Bruyère, _c'était un métier de faire un livre comme de faire une
pendule_: c'est bien pis que cela aujourd'hui, c'est un métier comme de
raccommoder les vieux souliers. Du temps de La Bruyère, on n'avait
jamais vu un chef-d'oeuvre _qui fût l'ouvrage de plusieurs_; nous ne
voyons que cela de nos jours. La Bruyère ne reconnaissait au critique
d'autre droit que celui-ci: dire au public que ce livre _est bien relié
et en beau papier, et qu'il se vend tant_; s'il vivait aujourd'hui, La
Bruyère serait à coup sûr le premier parmi ces critiques qu'il méprisait
si fort.

Du temps de La Bruyère, la vie littéraire commençait à peine, et nous ne
sommes pas bien certains qu'elle ait tout à fait commencé aujourd'hui.
Que sera-t-elle dans un siècle? Dieu lui-même n'en sait rien.

Il y a ensuite un chapitre du _Mérite personnel_, où il est parlé _de la
difficulté de se faire un grand nom_, chose aujourd'hui si facile; de la
grande étendue d'esprit qu'il faut aux hommes _pour se passer de charges
et d'emplois_, pendant qu'aujourd'hui ce sont les médiocres et les moins
ambitieux qui acceptent les emplois et les charges. Dans ce chapitre, il
est dit _que les enfants des dieux se tirent des règles ordinaires de la
nature, qu'ils n'attendent presque rien du temps et des années, que la
mort en eux devance l'âge_. Ceci était écrit dans l'enfance du duc de
Bourgogne. Aujourd'hui les enfants des dieux vont au collége avec des
fils de bourgeois, ils étudient pour apprendre; et quand ils remportent
un second prix d'histoire, c'est qu'ils l'ont tout simplement un peu
plus mérité que leurs condisciples. En un mot, il n'y a rien à comparer
entre le _mérite personnel_ de ce temps-ci et le _mérite personnel_ de
ce temps-là.

Comme aussi ce chapitre infini _des Femmes_ ne saurait se comparer à
rien de ce que nous savons de nos jours en fait de femmes. Mesurez-les
tant que vous le voudrez, depuis la chaussure jusqu'à la coiffure
exclusivement, vous trouverez entre les unes et les autres d'incroyables
différences. C'est bien le même amour du luxe, de la toilette, de la
parure, la même mignardise et la même affectation, le même caprice tout
proche de la beauté pour en être le contre-poison; c'est bien la même
femme, coquette, galante, perfide, pleine de caprices; mais cependant
que de types effacés! Où êtes-vous, Célie, amoureuse tour à tour de
Roscius, de Bathylle, du sauteur Cobus ou de Dracon le joueur de flûte?
Qu'a-t-on fait, dans les bonnes maisons de ce siècle, de ce tyran
domestique qu'on appelait un directeur, un confesseur? Qu'est devenue la
femme dévote _qui veut tromper Dieu et qui se trompe elle-même_? la
femme savante, _que l'on regarde comme on fait une belle arme_? Oui;
mais nous avons de nos jours tant de femmes que le siècle passé ne
comprenait même pas, à commencer par ces femmes de génie en vieux
chapeaux et en bas troués, à finir par cet être nouvellement découvert,
qu'on appelle la femme de trente ans!

Nous avons aujourd'hui, en fait de _passions du coeur_, des passions
échevelées, des amours à coups de poignard, des adultères plus réglés et
plus réguliers que des mariages, des amours moyen âge et barbus, des
délires au clair de la lune; la passion est une exposition publique; le
coeur est en étalage, tout comme les chaînes d'or à la boutique des
bijoutiers; on a tué ainsi deux choses dont les moralistes tiraient un
si bon parti: la galanterie et l'amour.

Et le salon, où est-il? et de la conversation parisienne, cette
supériorité toute française, dont nous étions si fiers à bon droit,
qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans
un de ces beaux salons d'autrefois, à l'hôtel de Rambouillet, chez
mademoiselle de Lenclos, chez madame de Sévigné: quel spirituel et
poétique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les médisants,
les satiriques, les bons plaisants, _pièce rare_; les éloquents, les
moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mêmes. La
politesse et l'élégance sont le centre unique de ces réunions heureuses
où Bossuet prononça son premier sermon, où Molière fit la première
lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, holà! prenez garde! fuyez,
madame! défendez votre dentelle et votre écharpe; vous n'êtes pas assez
loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens à la mode
qui envahit le boulevard, l'éperon au pied, le cigare à la bouche, le
chapeau cloué sur la tête! trop heureuse si, couverte de fumée et la
robe déchirée, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le
bitume, en passant.

Il n'y a même pas jusqu'à ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout à
fait changé de nom. Autrefois était riche qui pouvait manger des
entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à
la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage et mettre
un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer à la
bourse, habiter un second étage, aller au spectacle avec un billet
donné, et demander pour son fils la fille d'un usurier.

Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, était un ours
qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune,
élégant, bien frisé; il dîne au Café de Paris, et il va à l'Opéra.

Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun
ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si
commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par être
princes, de laquais qu'ils étaient; il y a aujourd'hui des banquiers qui
finissent par être laquais, de princes qu'ils étaient d'abord.

Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: «faire fortune est
une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnaît
dans toutes les langues; elle plaît aux étrangers et aux barbares: il
n'y a point de lieux sacrés où elle n'ait passé, point de solitude où
elle soit inconnue!»

Vous avez donc, à ce sujet, à nous raconter les voies nouvelles de la
fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les
annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misères, les
spéculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces
que ce bon dix-neuvième siècle a gardés pour lui-même, ne voulant pas
s'exposer à la malédiction des siècles à venir.

Vous avez dit, à propos de ce chapitre effacé, _de la Cour_, que la race
_des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand
est mort le dernier gentilhomme de ce pays _éminemment_ constitutionnel.
Ne cherchez donc plus cette race à part de gens heureux qui étaient de
toute nécessité les seuls riches, les seuls braves, qui avaient à eux
seuls les riches ameublements, la bonne chère, les beaux chevaux; comme
aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni
les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et
place s'est élevée, tout armée de ses droits et de ses pouvoirs, la
grande nation des épiciers.

L'homme d'argent a remplacé le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est
l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une allée dans une forêt, de
soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de
faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre
un coeur content, de combler une âme de joie, de prévenir des extrêmes
besoins ou d'y remédier, la supériorité des hommes d'argent de nos
jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'étend pas
jusque-là.

Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands
seigneurs, notre époque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes.
Ceux-là sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, même dans toute leur
vie, la moindre contrariété, du moins, tant qu'ils obéissent aux
passions populaires, dont ils sont les très-humbles esclaves. Ils font
le métier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands
d'autrefois _ils croient seuls être parfaits_, ils ne sont jamais que
sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on
les voit de près. Malheureusement ce sont des grandeurs viagères; un
rien les a créées, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans
une élection ou un article de journal.

Ce sont là certainement de notables différences, et qu'il sera très-bon
de signaler, chemin faisant, dans l'étude des moeurs. Quant au chapitre
du _Souverain_, dans les _Caractères_ de La Bruyère, qui a été longtemps
le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop
beau jeu à vous faire remarquer quel profond abîme sépare ce chapitre,
écrit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte,
le gouvernement représentatif, a créé chez nous, et comme par
enchantement, toute une série nouvelle de moeurs, étranges,
incroyables, dont les temps passés ne pouvaient avoir et n'avaient en
effet aucune idée, pas plus que nous n'avons l'idée, nous autres, des
salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand
siècle, et à leur tête Molière et La Bruyère, ont trouvé les héros de
leur comédie, Tartufe, Célimène, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa
femme, Sganarelle, Valère, Élise, Marianne, Ménalque le distrait, Argyre
la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur,
le noble de province, si inutile à sa patrie, à sa famille et à
lui-même; Adraste, libertin et dévot; Triphile, bel esprit comme tant
d'autres sont charpentiers ou maçons. Vous en avez encore, il est vrai,
des uns et des autres, mais modifiés, corrigés, tantôt moins ridicules,
quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre âme se
sent quelque peu contrariée en relisant d'horribles détails devenus
impossibles aujourd'hui. Ce portrait-là, par exemple, dans lequel il
s'agit du paysan de nos campagnes: «L'on voit certains animaux
farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs,
livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent;
ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs
pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes!»
Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relevé la tête, il
est devenu tout à fait un homme; à certaines heures de l'année, les
ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanière_, mais dans sa
maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas même
longtemps qu'un de ces animaux a été nommé chevalier de la Légion
d'honneur pour une charrue de son invention.

Dans La Bruyère, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des
chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet éternel comme
des images que reflète le _daguerréotype_, l'instrument tout nouveau. Ce
sera bien, si vous voulez, le même paysage que reproduira la chambre
obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble à l'heure
précédente, pas un de ces tableaux représentant le même aspect de la
terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux précédents. Du temps de
La Bruyère, la _viande noire_ était hors de mode; aujourd'hui la mode,
qui s'attache à tout, n'oserait plus s'attacher à la viande: autrefois
le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camélia l'emporte aujourd'hui sur
la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la
culture; il n'y a pas huit jours, c'étaient les roses. En ce temps-là,
le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas;
aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans
le fond de l'âme, le même fleuriste, le même bouquiniste; comme aussi
c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, à
peine vêtues, à peine nourries, se refusent un tour de lit et du
linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en
est égayée, non pas empestée; cet autre qui aime les insectes, _le
premier homme du monde pour les papillons_; ce troisième est duelliste;
son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rêve la
veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_.
Onuphre est un hypocrite, Zélie est riche, et elle rit aux éclats;
Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi
nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats déclamateurs,
nos calomniateurs à gages, nos ragoûts, nos liqueurs, nos entremets;
nous avons Hermippe qui a porté si loin la science de l'ameublement et
du comfort, qui a trouvé le secret de monter et de descendre autrement
que par l'escalier; nous avons nos médecins à spécifiques: ils font de
l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous
avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu
moins à la magie que La Bruyère n'y croyait lui-même; nous avons aussi
nos révolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue
qui ont la destinée de la feuille des arbres, qu'un automne emporte,
qu'un printemps ramène. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire
chrétienne, ce sont les grandes assemblées qui se faisaient autour de
l'orateur évangélique; mais en revanche, nous avons la tribune
politique, autour de laquelle sont soulevées tant de passions.
Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de
la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que
nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait
aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits:
_Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-là serait tout au plus ridicule:
autrefois il était un sujet d'épouvante; on faisait contre ce malheureux
de très-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a
les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honnêtes jeunes
sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui désirent
tout haut que le genre humain n'ait qu'une tête pour la couper d'un seul
coup; d'où il suit qu'il est très-nécessaire d'être indulgents pour les
anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence.
Il ne faut pas prendre trop en pitié les moeurs et les usages de nos
pères; car nous aussi nous serons quelque jour des ancêtres. En fait de
moeurs, nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé; nous sommes
trop proches des moeurs présentes pour les juger à une distance
équitable. Acceptons donc toutes les méthodes dont nos devanciers se
sont servis pour écrire les _caractères_ de leur époque, soit qu'ils
aient appelé à leur aide la comédie ou le drame, le roman ou le
chapitre; qu'ils aient procédé par des définitions, par des divisions,
des tables et de la méthode; ou bien qu'ils aient réduit les moeurs aux
passions, ou encore qu'ils se soient occupés à discerner les bonnes
moeurs d'avec les mauvaises, à démêler dans les hommes ce qu'il y a de
vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon,
de saint et de louable; soit enfin que, laissant là toute analyse, ils
aient adopté le pittoresque: toujours est-il que nous devons être
reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tâche difficile. Il n'y
a même pas jusqu'à la satire, jusqu'à la personnalité, jusqu'à
l'offense, qui n'ait son utilité et sa valeur, car tout compte et tout
sert dans cette étude de l'homme; seulement il faut plaindre les
misérables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer
le scalpel, se servent du poignard.

De nos jours, cette science de la comédie, trop négligée au théâtre,
s'est portée partout où elle a pu se porter, dans les histoires, dans
les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et
le dessinateur sont devenus, à toute force, de véritables moralistes,
qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la
forçaient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait
ainsi de son côté, pendant que l'écrivain marchait aussi de son côté;
ils n'avaient pas encore songé l'un l'autre à se réunir, afin de mettre
en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur
malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obéi à sa vocation
d'observateur, ils consentirent d'un commun accord à cette grande tâche,
l'étude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il
devait résulter le livre que voici: une comédie en cent actes divers,
mais tout habillée, toute parée, toute meublée, et telle, en un mot,
que, pour être complète, la comédie se doit montrer aux hommes
assemblés. Songez donc que dans cette étude des moeurs publiques et
privées, il y a des époques entières de l'histoire de France qui ne sont
guère représentées que par des images plus ou moins fidèles: Boucher et
Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs
du siècle passé, que Diderot ou Crébillon fils? Que sera-ce donc quand
ces deux façons de peindre seront réunies dans un seul et même livre? et
quel livre charmant et surtout fidèle c'eût été là, un roman de
Crébillon fils illustré par Watteau?

Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'écrivain, et certes je
ne prétends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la
vérité de la page historique, un temps arrive où de ces tableaux dont
les originaux sont si faciles à reconnaître pour les contemporains,
quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de
couleur; les armes disparaissent pour faire place à d'autres armes; la
laine est remplacée par le velours, le velours par la dentelle, le fer
par l'or, la misère par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance,
Louis XIV par Louis XV, Athènes par Rome. En un mot, que ce soit un
siècle, que ce soit un vice qui fasse la différence entre une époque et
une autre époque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livré
à lui-même, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui
imposer la tâche de retenir toutes les chansons diverses que chantent
les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables
chapitres du vieux Théophraste, mort à cent cinquante ans, et se
plaignant du peu de durée de la vie des hommes, cela vous étonne de voir
dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel,
grouiller tout le peuple athénien. Les simples chapitres de Théophraste
vous font mieux connaître ce peuple d'Athènes que toutes les histoires
de Xénophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vôtre
si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vêtus, meublés,
nourris, posés comme ils l'étaient du temps de Théophraste, et tels
qu'il les a vus lui-même! Votre joie serait-elle donc gâtée si vous les
pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont posé sans le
vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le
_rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_,
l'_effronté_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fâcheux_,
le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le
_vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la république_! Que celui-là
eût été bien avisé, qui eût accompagné de quelques dessins fidèles ces
personnages si divers! Que d'intérêt il eût ajouté au récit de
Théophraste, et combien nous reconnaîtrions plus facilement ces
originaux, si vivement dépeints!

Mais, Dieu nous protége! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous,
nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons à eux non
pas seulement peints en buste, mais des pieds à la tête et aussi
ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, où
nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oublié,
pas même d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera à cette
oeuvre complète, qui a pour objet l'étude des moeurs contemporaines, et
dont La Bruyère lui-même, notre maître à tous et à bien d'autres, nous a
en quelque sorte dicté le programme quand il dit quelque part[1]: «Nos
pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle
de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et
défensives, et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie.
Nous ne saurions reconnaître cette série de bienfaits qu'en traitant de
même nos descendants.»

  JULES JANIN.

  [1] _De la Mode_, chapitre XIII.




[Illustration: L'ÉPICIER.]

[Illustration]

L'ÉPICIER.


D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte
boutique d'un épicier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux,
mal en casquette, que soit le garçon, quelque frais et réjoui que soit
le maître, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la
déférence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort,
un évêque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec
indifférence un épicier. A mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne
date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société
moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que
remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de
lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de
l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes,
l'épicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il
est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait-il qu'il est un
monument?

Ricaneurs infâmes, chez quel épicier êtes-vous entrés qui ne vous ait
gracieusement souri, sa casquette à la main, tandis que vous gardiez
votre chapeau sur la tête? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et
grognon; mais l'épicier, toujours prêt à obliger, montre dans tous les
quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe
qu'appartienne le piéton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni à la
science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionné de viandes
saignantes où trône la fraîche bouchère, ni à la grille défiante du
boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit
celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous ou pour demander
son chemin; il est sûr que cet homme, le plus chrétien de tous les
commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car le temps qu'il
donne aux passants, il se le vole à lui-même. Mais quoique vous entriez
pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il
vous saluera; il vous marquera même de l'intérêt, si l'entretien dépasse
une simple interrogation et tourne à la confidence. Vous trouveriez plus
facilement une femme mal faite qu'un épicier sans politesse. Retenez cet
axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de
leurs barbes artistement taillées, quelques gens ont osé dire _Raca!_ à
l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un
système, une figure européenne et encyclopédique comme sa boutique. On
crie: Vous êtes des épiciers! pour dire une infinité d'injures. Il est
temps d'en finir avec ces Dioclétiens de l'épicerie. Que blâme-t-on chez
l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdâtre ou
chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse
loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à
pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en
lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis,
l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas
penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la
politique? et qui donc a engouffré les éditions de Voltaire et de
Rousseau? qui donc achète _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a usé la
planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de
l'_Attaque de la barrière de Clichy_? qui pleure aux mélodrames? qui
prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des
entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premières galeries de
l'Opéra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous
bourgeois_? qui hésite à se moucher au Théâtre-Français quand on chante
_Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Musée
de Versailles? qui a fait le succès du _Postillon de Longjumeau_? qui
achète les pendules à mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les
plus dangereux députés de l'opposition, et qui appuie les mesures
énergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'épicier, l'épicier,
toujours l'épicier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de
toutes les nécessités, même les plus contraires, comme il est sur le pas
de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant
tout par son silence, par son travail, par son immobilité, par son
argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou
saint-simoniens, rendez-en grâce à la grande armée des épiciers. Elle a
tout maintenu. Peut-être maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la
république comme l'empire, la légitimité comme la nouvelle dynastie;
mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne
maintenait pas un ordre social quelconque, à qui vendrait-elle?
L'épicier est la chose jugée qui s'avance ou se retire, parle ou se tait
aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les
niaiseries consacrées! Empêchez-le de se porter en foule au tableau de
Jeanne Gray, de doter les enfants du général Foy, de souscrire pour le
Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des
cendres de Napoléon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en
artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais
en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et
presse à son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatière
de ton abonnement!

Mais a-t-on bien examiné l'importance de ce viscère indispensable à la
vie sociale, et que les anciens eussent déifié peut-être! Spéculateur,
vous bâtissez un quartier, ou même un village; vous avez construit plus
ou moins de maisons, vous avez été assez osé pour élever une église;
vous trouvez des espèces d'habitants, vous ramassez un pédagogue, vous
espérez des enfants; vous avez fabriqué quelque chose qui a l'air d'une
civilisation, comme on fait une tourte: il y a des champignons, des
pattes de poulets, des écrevisses et des boulettes; un presbytère, des
adjoints, un garde champêtre et des administrés: rien ne tiendra, tout
va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas lié ce microcosme par le plus
fort des liens sociaux, par un épicier. Si vous tardiez à planter au
coin de la rue principale un épicier, comme vous avez planté une croix
au-dessus du clocher, tout déserterait. Le pain, la viande, les
tailleurs, les prêtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout
vient par la poste, par le roulage ou le coche; mais l'épicier doit être
là, rester là, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa
boutique à toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans
lui, aucun de ces excès qui distinguent la société moderne des sociétés
anciennes auxquelles l'eau-de-vie, le tabac, le thé, le sucre, étaient
inconnus. De sa boutique procède une triple production pour chaque
besoin: thé, café, chocolat, la conclusion de tous les déjeuners réels;
la chandelle, l'huile et la bougie, source de toute lumière; le sel, le
poivre et la muscade, qui composent la rhétorique de la cuisine; le riz,
le haricot et le macaroni, nécessaires à toute alimentation raisonnée;
le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien
amère; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon
Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie. Mais ne serait-ce
pas dépeindre tous nos besoins que détailler les unités à trois angles
qu'embrasse l'épicerie? L'épicier lui-même forme une trilogie: il est
électeur, garde national et juré. Je ne sais si les moqueurs ont une
pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossible de railler cet
homme quand, à l'aspect des billes d'agate contenues dans ses jattes de
bois, je me rappelle le rôle qu'il jouait dans mon enfance. Ah! quelle
place il occupe dans le coeur des marmots auxquels il vend le papier des
cocottes, la corde des cerfs-volants, les soleils et les dragées! Cet
homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et
dans son oeil une larme pour notre mémoire, côtoie incessamment notre
existence: il vend la plume et l'encre au poëte, les couleurs au
peintre, la colle à tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer:
l'épicier lui vendra les balles, la poudre ou l'arsenic; le vicieux
personnage espère tout regagner, l'épicier lui vendra des cartes. Votre
maîtresse vient, vous ne lui offrirez pas à déjeuner sans l'intervention
de l'épicier; elle ne fera pas une tache à sa robe qu'il ne reparaisse
avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous
appelez la lumière à grands cris, l'épicier vous tend le rouleau rouge
du miraculeux, de l'illustre Fumade, que ne détrônent ni les briquets
allemands, ni les luxueuses machines à soupape. Vous n'allez point au
bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prêtre, le
_cent-sept-ans_ au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne à la
plus belle moitié du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac
éternel que tu fais passer de ta tabatière à ton nez, de ton nez à ton
mouchoir, de ton mouchoir à ta tabatière: le nez, le tabac et le
mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien
que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la
mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-même au
public comme une âme à Satan. Il est l'alpha et l'oméga de notre état
social. Vous ne pouvez faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne
action, une oeuvre d'art ou de débauche, une maîtresse ou un ami, sans
recourir à la toute-puissance de l'épicier. Cet homme est la
civilisation en boutique, la société en cornet, la nécessité armée de
pied en cap, l'encyclopédie en action, la vie distribuée en tiroirs, en
bouteilles, en sachets. Nous avons entendu préférer la protection d'un
épicier à celle d'un roi: celle du roi vous tue, celle de l'épicier fait
vivre. Soyez abandonné de tout, même du diable ou de votre mère, s'il
vous reste un épicier pour ami, vous vivrez chez lui, comme le rat dans
son fromage. Nous tenons tout, vous disent les épiciers avec un juste
orgueil. Ajoutez: Nous tenons à tout.

Par quelle fatalité ce pivot social, cette tranquille créature, ce
philosophe pratique, cette industrie incessamment occupée, a-t-elle donc
été prise pour type de la bêtise? Quelles vertus lui manquent? Aucune.
La nature éminemment généreuse de l'épicier entre pour beaucoup dans la
physionomie de Paris. D'un jour à l'autre, ému par quelque catastrophe
ou par une fête, ne reparaît-il pas dans le luxe de son uniforme, après
avoir fait de l'opposition en bizet? Ses mouvantes lignes bleues à
bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les
vivants qui triomphent, et se mettent galamment en espaliers fleuris à
l'entrée d'une royale mariée. Quant à sa constance, elle est fabuleuse.
Lui seul a le courage de se guillotiner lui-même tous les jours avec un
col de chemise empesé. Quelle intarissable fécondité dans le retour de
ses plaisanteries avec ses pratiques! avec quelles paternelles
consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de
l'orphelin! avec quel sentiment de modestie il pénètre chez ses clients
d'un rang élevé! Direz-vous que l'épicier ne peut rien créer? QUINQUET
était un épicier; après son invention, il est devenu un mot de la
langue, il a engendré l'industrie du lampiste.

Ah! si l'épicerie ne voulait fournir ni pairs de France ni députés, si
elle refusait des lampions à nos réjouissances, si elle cessait de
piloter les piétons égarés, de donner de la monnaie aux passants, et un
verre de vin à la femme qui se trouve mal au coin de la borne, sans
vérifier son état; si le quinquet de l'épicier ne protestait plus contre
le gaz son ennemi, qui s'éteint à onze heures; s'il se désabonnait au
_Constitutionnel_, s'il devenait progressif, s'il déblatérait contre le
prix Monthyon, s'il refusait d'être capitaine de sa compagnie, s'il
dédaignait la croix de la Légion d'honneur, s'il s'avisait de lire les
livres qu'il vend en feuilles dépareillées, s'il allait entendre les
symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admirait Géricault en temps
utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un
dépravé qui mériterait d'être la poupée éternellement abattue,
éternellement relevée, éternellement ajustée par la saillie de l'artiste
affamé, de l'ingrat écrivain, du saint-simonien au désespoir. Mais
examinez-le, ô mes concitoyens! Que voyez-vous en lui? Un homme
généralement court, joufflu, à ventre bombé, bon père, bon époux, bon
maître. A ce mot, arrêtons-nous.

Qui s'est figuré le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit
garçon épicier, rougeaud, à tablier bleu, le pied sur la marche d'un
magasin, regardant les femmes d'un air égrillard, admirant sa
bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet
de spectacle, considérant le patron comme un homme fort, enviant le jour
où il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa
femme lui apprêtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voilà la
véritable Arcadie? Être berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos
moeurs. Être épicier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec qui
vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses
conditions humaines.

Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi
bien qu'à l'épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive
inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques
épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui
dérange l'alignement inespéré des rangs de la garde nationale à une
revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre
amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait
déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est
dit, il a du ventre. Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la
Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! mais si vous
songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur
bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses.
S'il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien,
du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens délicats,
que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le
jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de
calicot jaune imprimé de rosaces rouges; de s'y asseoir sur le velours
d'Utrecht à brosses fleuries; il est l'éternel complice de ces infâmes
étoffes. On se moque généralement du diamant qu'il porte à sa chemise et
de l'anneau de mariage qui orne sa main; mais l'un signifie l'homme
établi, comme l'autre annonce le mariage, et personne n'imaginerait un
épicier sans femme. La femme de l'épicier en a partagé le sort jusque
dans l'enfer de la moquerie française. Et pourquoi l'a-t-on immolée en
la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la
cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en
sortir, et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône?
car elle est vertueuse: rarement l'infidélité plane sur la tête de
l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe, mais elle
manque d'occasion. La femme d'un épicier, l'exemple l'a prouvé, ne peut
dénouer sa passion que par le crime, tant elle est bien gardée.
L'exiguïté du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de
marche en marche et pose ses chandelles, ses pains de sucre jusque sur
le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu,
toujours exposée aux regards publics. Aussi, forcée d'être vertueuse,
s'attache-t-elle tant à son mari, que la plupart des femmes d'épiciers
en maigrissent. Prenez un cabriolet à l'heure, parcourez Paris, regardez
les femmes d'épiciers: toutes sont maigres, pâles, jaunes, étirées.
L'hygiène, interrogée, a parlé de miasmes exhalés par les denrées
coloniales; la pathologie, consultée, a dit quelque chose sur
l'assiduité sédentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras,
de la voix, sur l'attention sans cesse éveillée, sur le froid qui
entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut-être,
en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas osé
dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épicières,
peut-être a-t-elle craint d'affliger les épiciers en leur démontrant les
inconvénients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces ménages que vous
voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal,
autrement nommé par eux _arrière-boutique_, revivent et fleurissent les
coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un
épicier, en quelque quartier que vous en fassiez l'épreuve, ne dira ce
mot leste: _ma femme_; il dira: _mon épouse_. Ma femme emporte des idées
saugrenues, étranges, subalternes, et change une divine créature en une
chose. Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses;
jeunes filles venues entre onze heures et midi à la mairie, accompagnées
d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de
fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le
mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval. Aussi, toujours fier
de sa victoire, l'épicier conduisant sa femme par la ville, a-t-il je ne
sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien
le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des
toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son
épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple.
Débarrassé de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il
ressemblerait assez à tout autre citoyen, n'étaient ces mots, _ma bonne
amie_, qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris
à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés. Si
parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre, il
s'assied à l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de
Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air. Là, comme
partout, vous le reconnaîtrez, sous tous ses déguisements, à sa
phraséologie, à ses opinions. Vous allez par une voiture publique à
Meaux, Melun, Orléans, vous trouvez en face de vous un homme bien
couvert qui jette sur vous un regard défiant: vous vous épuisez en
conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avoué?
est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme
souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du choléra. La
conversation s'engage. L'inconnu prend la parole.

--_Môsieu..._ Tout est dit, l'épicier se déclare. Un épicier ne prononce
ni _monsieur_, ce qui est affecté, ni _msieu_, ce qui semble infiniment
méprisant; il a trouvé son triomphant _môsieu_, qui est entre le respect
et la protection, exprime sa considération, et donne à sa personne une
saveur merveilleuse.--Môsieu, vous dira-t-il, pendant le choléra, les
trois plus grands médecins, Dupuytren, Broussais et môsieu Magendie, ont
traité leurs malades par des remèdes différents; tous sont morts, ou à
peu près. Ils n'ont pas su ce qu'est le choléra; mais le choléra, c'est
une maladie dont on meurt. _Ceux_ que j'ai vus se portaient déjà mal. Ce
moment-là, môsieu, a fait bien du mal au commerce.

Vous le sondez alors sur la politique. Sa politique se réduit à ceci:
«Môsieu, il paraît que les ministres ne savent ce qu'ils font! On a beau
les changer, c'est toujours la même chose. Il n'y avait que sous
l'empereur où ils allaient bien. Mais aussi, quel homme! En le perdant,
la France a bien perdu. Et dire qu'on ne l'a pas soutenu!» Vous
découvrez alors chez l'épicier des opinions religieuses extrêmement
répréhensibles. Les chansons de Béranger sont son Évangile. Oui, ces
détestables refrains frelatés de politique ont fait un mal dont
l'épicerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-être une centaine
d'années avant qu'un épicier de Paris, ceux de la province sont un peu
moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-être son envie
d'être Français l'entraîne-t-elle trop loin. Dieu le jugera.

Si le voyage était court, si l'épicier ne parlait pas, cas rare, vous le
reconnaîtriez à sa manière de se moucher. Il met un coin de son mouchoir
entre ses lèvres, le relève au centre par un mouvement de balançoire,
s'empoigne magistralement le nez, et sonne une fanfare à rendre jaloux
un cornet à piston.

Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un
grand inconvénient à l'épicier: il se retire, disent-ils. Une fois
retiré, personne ne lui voit aucune utilité. Que fait-il? que
devient-il? il est sans intérêt, sans physionomie. Les défenseurs de
cette classe de citoyens estimables ont répondu que généralement le fils
de l'épicier devient notaire ou avoué, jamais ni peintre ni journaliste,
ce qui l'autorise à dire avec orgueil: J'ai payé ma dette au pays. Quand
un épicier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intéresse; il
l'encourage, il vient voir le montant des ventes journalières, et les
compare avec celles de son temps; il lui prête de l'argent: il tient
encore à l'épicerie par le fil de l'escompte. Qui ne connaît la
touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir à laquelle il est sujet?

Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respiré
les mille odeurs de son plancher, descendu le fleuve de la vie en
compagnie de myriades de harengs, et voyagé côte à côte avec une
infinité de morues, balayé la boue périodique de cent pratiques
matinales, et manié de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet
homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon
petit terrain à perpétuité, tout bien en règle, quittance de la Ville au
carton des papiers de famille; il se promène les premiers jours dans
Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va même au
spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquiétudes. Il s'arrêtait devant
les boutiques d'épiceries, il les flairait, il écoutait le bruit du
pilon dans le mortier. Malgré lui cette pensée: Tu as été pourtant tout
cela! lui résonnait dans l'oreille, à l'aspect d'un épicier amené sur le
pas de sa porte par l'état du ciel. Soumis au magnétisme des épices, il
venait visiter son successeur. L'épicerie allait. Notre homme revenait
le coeur gros. Il était _tout chose_, dit-il à Broussais en le
consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer
positivement la Suisse ou l'Italie. Après quelques excursions lointaines
tentées sans succès à Saint-Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre
épicier dépérissant toujours, n'y tint plus; il rentra dans sa boutique
comme le pigeon de la Fontaine à son nid, en disant son grand proverbe:
_Je suis comme le lierre, je meurs où je m'attache!_ Il obtint de son
successeur la grâce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le
remplacer au comptoir. Son oeil, déjà devenu semblable à celui d'un
poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au café du coin,
il blâme la tendance de l'épicerie au charlatanisme de l'Annonce, et
demande à quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le
cacao.

Plusieurs épiciers, des têtes fortes, deviennent maires de quelque
commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation
parisienne. Ceux-là commencent alors à ouvrir le Voltaire ou le Rousseau
qu'ils ont acheté, mais ils meurent à la page 17 de la notice. Toujours
utiles à leur pays, ils ont fait réparer un abreuvoir, ils ont, en
réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du
clergé. Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au
_Constitutionnel_, dont ils attendent vainement la réponse; d'autres
provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la
peine de mort.

Je ne fais qu'un reproche à l'épicier: il se trouve en trop grande
quantité. Certes il en conviendra lui-même, il est commun. Quelques
moralistes, qui l'ont observé sous la latitude de Paris, prétendent que
les qualités qui le distinguent se tournent en vices dès qu'il devient
propriétaire. Il contracte alors, dit-on, une légère teinte de férocité,
cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de
son agrément. Je ne contredirai pas ces accusations, fondées, peut-être,
sur le temps critique de l'épicier. Mais consultez les diverses espèces
d'hommes, étudiez leurs bizarreries, et demandez-vous ce qu'il y a de
complet dans cette vallée de misères. Soyons indulgents envers les
épiciers! D'ailleurs où en serions-nous s'ils étaient parfaits? il
faudrait les adorer, leur confier les rênes de l'État, au char duquel
ils se sont courageusement attelés. De grâce, ricaneurs auxquels ce
mémoire est adressé, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces
intéressants bipèdes: n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres
nouveaux et des vaudevilles?

  DE BALZAC.

[Illustration]




[Illustration: LA GRISETTE.]

[Illustration]

LA GRISETTE.


DE tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans
contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les
pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins
royaux, des musées, des cathédrales, des églises plus ou moins
gothiques; comme aussi, chemin faisant, partout où vous conduira votre
humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des
prélats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs; mais
nulle part, ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg, ni à Berlin, ni à
Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si
frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu'on appelle la
grisette. Que dis-je, en Europe? vous parcourriez toute la France que
vous ne rencontreriez pas dans toute sa vérité, dans tout son abandon,
dans toute son imprévoyance, dans tout son esprit sémillant et
goguenard, la grisette de Paris.

Les savants (foin des savants!), qui expliquent toute chose, qui
trouvent nécessairement une étymologie à toute chose, se sont donné bien
de la peine pour imaginer l'étymologie de ce mot-là, _la grisette_. Ils
nous ont dit, les insensés! qu'ainsi se nommait une mince étoffe de bure
à l'usage des filles du peuple, et ils en ont tiré cette conclusion:
_Dis-moi l'habit que tu portes, et je te dirai qui tu es!_ comme si nos
élégantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont à pied, nos fines
marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et
sceptique aristocratie de l'atelier et du magasin, étaient condamnées à
porter à tout jamais une triste robe de laine; comme si elles avaient
renoncé, ces anachorètes blanches et roses, aux plus douces joies de la
vie, au ruban de soie, à la broderie, aux souliers neufs, aux gants
neufs, à toutes les ressources ingénieuses de cette coquetterie facile
qui est à la portée de toutes les belles personnes qui sont pauvres,
bien faites, et qui ont vingt ans!

Donc laissons là les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce
sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne
peut pas dire à propos de ces deux échantillons de la coquetterie
française, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui
est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des
grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c'est de le voir de
près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour
de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui
dort encore: c'est la grisette! Elle se lève un instant après le jour,
et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son
ablution de chaque jour est complète, ses beaux cheveux sont peignés de
fond en comble: ses vêtements sont reluisants de propreté; je le crois
bien, ma foi! c'est elle-même qui les a faits, elle-même qui les a
blanchis. En même temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite;
elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possède, elle décore sa misère
comme d'autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait,
elle jette un dernier coup d'oeil sur son miroir, et quand elle s'est
bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'était hier,
elle s'en va à son travail. En effet, et voilà ce qu'elles ont de
touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en même temps un
petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une
grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient
alors tout autre chose; elle sort tout à fait de cet honnête département
des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la
sépare du vice parisien.--De celle-là nous n'en parlons pas, elle
gâterait notre sujet.

Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la
grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel
n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne à
tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses
suffit à produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la
fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et
pauvres, Dieu le sait! elles opèrent autant de prodiges que des armées.
Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la
gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles
donnent la vie, elles donnent la grâce, l'éclat: elles les créent, pour
ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe; et,
croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de
l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la
pointe de l'épée.

Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou
blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus
belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent comme en se
jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice
des femmes dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie peut inventer,
nos charmants artistes l'exécutent. Elles règnent en despotes sur la
parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le
tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel
pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront
pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes
tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Détruisez cette race
intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grâce européenne; déjà
je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vêtues au
hasard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant: Où
allons-nous?

Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et placées, comme
elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde
et leur propre misère à elles-mêmes, certes, il faut à ces pauvres
filles bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce
luxe et à cette misère. Car à peine descendue du cinquième étage qu'elle
habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans
les maisons les plus somptueuses; là, elle règne; là, elle dicte ses
lois et sans appel; pendant tout le jour elle préside à la coquetterie
des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces
cadavres, souvent très-laids, des tissus les plus précieux; elle sait à
fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de
tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a
dissimulées! que de laideurs elle a fait paraître charmantes! et quand
l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si
gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les fêtes
resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui
est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a faite est cent fois
plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste
qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a créée, et qui se dit
à elle-même avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela!
Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles
résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend très-bien
qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probité le
sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure
et inconnue qu'elle était, devenir l'admiration et l'amour des hommes,
si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze créé par son aiguille,
renoncer ainsi à ses admirables et faciles conquêtes, voilà, certes, le
plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est
achevée; les fleurs sont prêtes pour la chevelure, la gaze transparente
pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le
bas brodé pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc
empêche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon léger,
de réaliser les plus beaux rêves et d'entraîner à sa suite l'admiration
des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vêtue, elle devient tout d'un
coup la reine du monde, elle marche l'égale des plus belles; sa jeunesse
brille de tout son éclat; elle est l'orgueil de nos fêtes, la joie de
nos théâtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert:
rien ne doit résister à son triomphe. Victoire! victoire! plus de
travail! plus de misère! Mais non, cette humble pauvreté ne sera pas
vaincue: elle résistera à cette tentation chaque jour renouvelée; la
noble héroïne rendra sans murmurer cette parure à celle qui la paye, et
elle se consolera avec ses chansons, sa gaieté et ses vingt ans.--Ou
bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt
ans, qui ont manqué d'une robe pour être adorées, sont renfermées à la
Salpêtrière! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne à la grisette pour
prix de tant de travaux, de tant d'héroïsmes, de tant de folies qui la
tuent? Hélas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifiée à ces
passions dévorantes, est presque aussi peu payée que nos Alexandres et
nos Césars à quatre sous par jour. Pour se vêtir, pour se nourrir, pour
se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le
mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes
qu'elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien
tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait
fière plus d'une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à
peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d'un surnuméraire du
ministère de l'intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien,
elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne
demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour.

Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutôt dans ce modeste sentier, semé
de tant de fleurs des champs et de tant d'épines, qu'elle parcourt d'un
pas si léger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits
bonheurs à sa taille et à son usage. Elle se pare de cet or que fabrique
à si peu de frais la médiocrité, et l'or de cette mine est plus
inépuisable que toutes les mines du Pérou. Elle est contente de peu,
elle est contente de rien! La poésie et l'amour, ces deux anges qui
consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient à
la poésie par sa misère d'abord et ensuite par sa profession, elle tient
à l'amour par ses grâces naturelles et sa beauté sans fard. La grisette
est la providence de cette race à part et imberbe, l'honneur, l'esprit
et le tapage de nos écoles, qu'on peut appeler à bon droit le _printemps
de l'année_; elle est l'amour souriant et désintéressé des poëtes sans
maîtresses, des orateurs en herbe, des généraux sans épée, des Mirabeaux
sans tribune; tout jeune homme qui vit à Paris d'une maigre pension
paternelle et d'espérance est de droit le vainqueur et le tyran de ces
jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche
communauté fondée sur l'amour, sur l'économie et le travail, chacun des
deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un
grand appétit, et par-dessus le marché un grand fonds d'insouciance,
tous les adorables ingrédients du bonheur; on travaille chacun de son
côté toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un
dissèque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci débrouille les
textes de Justinien, celle-là redresse tous les torts féminins qu'on lui
présente; à peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; à
peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la
glace est recouverte d'un rideau à demi entr'ouvert. Mais le dimanche
venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le
magasin et le livre sont fermés! Liberté, liberté tout entière; c'est le
jour où il est riche, c'est le jour où elle est belle, c'est le jour où
ils s'aiment à ciel et à coeur ouverts. Allons, notre royaume légitime,
la vallée de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duché de
Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comté de
Saint-Germain va grimper jusqu'à notre cinquième étage par le chemin de
fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes épargnes
dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton écharpe la plus
rose; prends l'ombrelle que Louise a oubliée chez toi l'autre jour, et
en avant! Et les voilà qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus
petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place, à ces
innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux,
ils savent que le dimanche appartient à l'étudiant et à la grisette; et
ainsi dans les campagnes, l'été, dans la ville, l'hiver, ils sont les
maîtres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois,
ils remplissent les théâtres; toutes les fleurs des champs et toutes les
larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de
règne dans l'année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si
longtemps?

Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi
appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque
chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne,
l'amour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux
jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à
porter quand on est deux, il change ce coeur aimant contre quelques
arpents de vigne, ou les quelques sacs d'écus dont se compose une dot de
province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle
pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence,
souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du poëte amoureux au mari
brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère à l'indigence
brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide:
heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne
provision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses,
de peur de tomber dans l'abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que
n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mûr qui ne
porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas
la même pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par
hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu
comme l'entendent les moralistes: je veux à ce propos vous raconter
l'histoire de Jenny, la bouquetière.

Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer,
mesdames. Cependant, comme elle avait un bon coeur et une belle âme, il
faut qu'elle ait, sa biographie à part, une page dans ce recueil
d'artiste. Jenny a été si utile à l'art!

Je dis _Jenny la bouquetière_, parce qu'elle vint à Paris vendant des
roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant! Pour le débit
des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places à Paris: l'Opéra,
le soir, quand l'harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les
femmes riches et parées s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer
aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un
magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint
Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts,
des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie
académique; des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent.
Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour
Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards,
des roués de la bourgeoisie, qui firent des quolibets à Jenny, qui
l'accablèrent de mots à double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le
bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses
fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misérable
état à tout prix.

Quand je dis à tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence,
pauvre Jenny! non pas au prix de cette fortune éphémère et misérable qui
s'en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien
pour ton joli visage, ma bouquetière; il y a quelque chose d'innocent à
faire avec ta jeunesse et ta beauté; quelque chose d'innocent à faire,
entends-tu bien? avec ton visage si frais, tes doigts si déliés, ton
port si noble, ta taille svelte, et ton pied arabe qui donne une forme
charmante à tes mauvais souliers.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi à distance. Tu
n'as pas même à redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce
rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois
muette et calme, laisse-moi t'envelopper d'art et de poésie; tu seras
mon idole pour un jour, à moi peintre. Je vois déjà voltiger autour de
ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes légères, les
ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. Reste là, reste, Jenny,
sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon âme, sous mon regard charmé;
que de métamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes
se prosternent à tes pieds; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens
te rêvent et te font des vers. Sois plus grave, relève tes sourcils
arqués, réprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; après quoi si
tu veux poser ta tête sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu
veux t'abandonner à la poétique langueur d'une fille qui rêve, je fais
de toi plus qu'une vierge, je te crée la maîtresse de Raphaël ou de
Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus que si je te faisais la
maîtresse d'un roi.

Jenny, inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et
m'oppresse, la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est
chargée pêle-mêle, ma grossière palette en bois de chêne, ma brosse est
à mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse.
Viens, il est temps, Jenny! Et Jenny vient, docile comme l'imagination,
docile et souple, et prête à tout, à tout ce que l'art a d'innocence et
de poésie. Allons, Jenny, pose-toi: je veux voir en toi une belle fille
grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posèrent pour la
statue de la déesse. Tu es ainsi, ma jolie Grecque, ma sévère beauté,
mon Athénienne aux formes ravissantes! Et si je veux changer ma beauté
cosmopolite, ma beauté change; la voilà Romaine, Romaine de l'empire,
Romaine comme les Romaines de Juvénal. Allons, Jenny, sors du festin,
prête l'oreille aux chants des buveurs, relis-moi l'ode d'Horace à
Glycère, à Nééra; sois belle et riche, étends-toi dans ta litière portée
par des esclaves gaulois; remplace les bagues de l'hiver par l'or de
l'été. Mais avant tout, avant de représenter l'ivresse, as-tu déjeuné ce
matin, Jenny? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c'est qu'une
pauvre fille qui rêve tout éveillée, et qui rêve pour vous; vous ne vous
imaginez pas tout ce qu'il y a de péril et de difficulté dans cette
position fixe d'une pauvre femme qui reste des heures entières immobile,
muette, arrêtée; il faut qu'elle unisse la passion au calme, la colère
au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme! La plus grande des
comédiennes, c'est une pauvre fille qui sert de modèle, qui est
comédienne tout un jour, comédienne pour un homme tout seul, comédienne
à huis clos, comédienne qui se drape avec une guenille, reine dont un
foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de
bal, sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une
chanson de Béranger. Pauvre, pauvre femme! Elle passe par tous les
extrêmes, selon le caprice de l'artiste: on la brûle, on l'égorge, on
l'étouffe, on la met en croix, on la plonge dans mille voluptés
orientales; elle est en enfer; elle est au ciel; archange aux ailes
d'or, prostituée à l'air ignoble; elle est tout, elle passe par toutes
les habitudes de la vie: grande dame, bourgeoise, majesté, divinité de
la fable, que voulez-vous? Et cela sans que personne l'applaudisse, sans
un battement de mains, sans la plus petite part dans l'admiration
accordée au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: Que cette femme est
belle! quel regard! quelle main! que d'inspirations véhémentes dans
cette tête! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et
d'honneurs; il n'y a pas un regard pour la pauvre Jenny: or, c'est Jenny
qui a fait le tableau!

Étrange assemblage de beauté et de misère, d'ignorance et d'art,
d'intelligence et d'apathie! Prostitution à part d'une belle personne
qui peut sortir chaste et sainte après avoir obéi en aveugle aux
caprices les plus bizarres! C'est que l'art est la grande excuse à
toutes les actions au delà du vulgaire; c'est que l'art purifie tout,
même cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps; c'est que l'art
est aussi favorisé que l'opérateur à qui on livre le cadavre, sans
repentir et sans remords; c'est qu'aussi Jenny était douce et modeste
autant que jolie; Jenny était soumise à l'artiste, aveuglément soumise
tant qu'il s'agissait de l'art: mais là s'arrêtait sa vocation.
L'artiste redevenait-il un homme! Jenny quittait son rôle brillant, elle
redescendait des hautes régions où l'artiste l'avait comme placée à
dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux défendre; Jenny
recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs, elle rejetait sur son
beau sein son pauvre mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe nue
dans son bas troué. On n'eût pas respecté la reine ou la sainte: on
respectait Jenny.

Ce qu'est devenue Jenny? vous voulez le savoir! Elle a parsemé nos
temples de belles saintes qu'adorerait un protestant; elle a peuplé nos
boudoirs d'images gracieuses qui font plaisir à voir, de ces têtes de
femmes qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement; elle a donné
son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire; sa
bienveillante influence s'est fait longtemps sentir dans l'atelier de
nos artistes; avoir Jenny dans son atelier, c'était déjà un gage de
succès. Jenny dédaignait l'art médiocre, elle s'enfuyait à s'écheveler
quand elle était appelée par nos modernes Raphaëls; elle ne voulait
confier sa jolie figure qu'au génie, elle n'avait foi qu'au génie. Quand
l'artiste favorisé était pauvre, Jenny lui faisait crédit bien
volontiers. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art à elle seule que
nos trois derniers ministres de l'intérieur à eux trois! Mais hélas!
l'art a perdu Jenny, perdu le charmant modèle, perdu sans retour; l'art
est livré à lui-même sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans
fortune, sans idéal!

Ce qu'est devenue Jenny? Elle est devenue ce que deviennent toujours les
femmes très-jeunes et très-jolies, heureuse et riche; elle est à présent
ce que sont toujours les femmes très-bonnes, elle est très-aimée,
très-respectée, très-fêtée. La grande dame a conservé son amour
d'artiste, son dévouement d'artiste, elle est restée un artiste. Elle a
quitté, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son châle
de hasard; elle a chargé son cou de diamants; les tissus de cachemire
couvrent ses épaules; sa robe est brodée, ses bas de soie sont encore à
jour, mais troués cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des
gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l'Orient
pour cette peau si parfumée et si douce; elle a un titre et des laquais.
Eh bien! ne craignez rien, approchez: la grande dame est toujours Jenny,
Jenny la bouquetière, Jenny modèle. Si vous êtes un grand artiste, si
vous vous appelez Gérard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez;
dites-lui: Jenny, il me faut une main de femme; Jenny vous jettera au
nez ses gants de Venise; dites-lui: Jenny, il me faut de blanches et
fraîches épaules, il me faut un sein qui bat: Jenny ôtera son cachemire
et vous montrera son sein et ses épaules; dites-lui: Jenny, je fais une
Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante; Jenny, duchesse,
vous prêtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la
bouquetière. Bonne fille! et simple, et ingénue, et dévouée à l'art,
aimant la beauté pour elle-même, se félicitant tout haut d'être belle
parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le
marbre, sur l'airain, en terre cuite et en plâtre, toujours belle. Que
l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours
à l'art, elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien
la prêter à l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prêt qu'il
lui fait: il faut que ce grand seigneur soit toujours disposé à rendre
Jenny à l'artiste. C'est une stipulation écrite tacitement dans le
contrat de mariage de Jenny.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de
talent, s'il était juste, qui ne mît de moitié dans sa gloire et dans sa
fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir
comme j'ai commencé, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un
petit être ainsi venu au monde, que par le fait même de sa naissance il
soit merveilleusement disposé à toutes choses, aux plus tristes et aux
plus gaies, frais sourires, larmes amères, abnégation profonde, travail,
paresse, vice et vertu, supportant également tous les excès de la
fortune et tous les excès de la misère, d'une parfaite égalité d'humeur
au milieu de tant de fortunes changeantes et renversées, aussi heureux
dans la bure que dans la soie, aussi à l'aise dans le salon que dans la
mansarde, parlant en chantant une belle langue française qui tient à la
fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours.--Grande
dame grave et chaste, fille égrillarde et rieuse, poëte, artiste,
mondaine, folle de joie, rêveuse, distraite, coquette, amoureuse,
modeste, bonne et vive, prête à tout; et pour dire en un mot,
véritablement, entièrement et complétement--la _Grisette de Paris_.

  JULES JANIN.

[Illustration]




[Illustration: L'ÉTUDIANT.]

[Illustration]

L'ÉTUDIANT EN DROIT.


UN jeune homme sort du collége. Il a passé son examen de bachelier ès
lettres, après avoir fait ce qu'on appelle ses études; c'est-à-dire que
dix ans de travaux l'ont rendu capable d'expliquer, à l'aide de bons
dictionnaires, Virgile et les fables d'Ésope. Son père et sa mère, assis
au coin du feu, délibèrent sur la destinée ultérieure de leur fils
unique. «Il faut qu'il fasse son droit, dit le père d'un ton grave et
doctoral; c'est le complément indispensable de l'éducation: le titre
d'avocat mène à tout.»

O bourgeois candide et patriarcal! le titre d'avocat ne mène à rien! Où
vont ces milliers d'élèves qui s'asseyent chaque année sur les bancs de
l'École de droit? sont-ils tous pourvus d'emplois honorables et
lucratifs? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature? Hélas!
non; la majorité ne met jamais le pied au palais. Quelques-uns
deviennent notaires, avoués ou huissiers; le reste se répartit dans
diverses professions. Cet agent d'affaires qui négocie des ventes et des
achats de fonds de commerce sans clientèle, il a fait son droit. Ce
_jeune premier_ qui colporte en province sa misère et ses oripeaux, il a
fait son droit. Cet écrivain public qui rédige en prose et en vers des
compliments à l'usage des cuisinières, il a fait son droit. Ce
dramaturge qui compose des pièces à grand spectacle pour le théâtre de
madame Saqui a prêté le serment d'avocat. Les administrations publiques
et particulières, l'armée, les boutiques, les échoppes, fourmillent
d'ex-étudiants qui végètent et regrettent les trois années qu'ils ont
perdues sous le vain prétexte d'apprendre les lois, dont ils ne savent
pas un mot.

Quoi qu'il en soit, tous les ans, au mois de novembre, une foule de
jeunes gens affluent de toutes les parties de la France, et viennent
s'entasser dans les hôtels du quartier Latin, vaste camp dont les
avant-postes s'étendent d'un côté jusqu'au Pont-Neuf, et de l'autre,
jusqu'à la barrière d'Enfer.

Le nouveau débarqué est installé; il a pris sa première inscription; il
a choisi ses professeurs; il a fait sa première apparition au cours, où
il aura soin de se montrer le moins possible. Que lui faut-il encore?
Une femme, une compagne qui partage avec lui les peines de la vie, et
qui lui cire ses bottes! Il se met en quête, et un de ses compatriotes,
élève de deuxième année, dont les belles manières et la conversation
solide ont ébloui la haute société de son endroit pendant les vacances,
a été chargé par les excellents parents de notre novice de guider sa
jeune expérience à travers les écueils de la Babylone maudite où le
jeune héritier n'a été abandonné qu'en tremblant. Pénétré de sa mission,
le Mentor introduit dès le lendemain de son arrivée son jeune Télémaque
au bal Montesquieu, autant pour le rompre sans retard aux bonnes
habitudes que pour retrouver ses anciennes connaissances personnelles.
Une contredanse et deux galops ont suffi pour lier intimement notre
jeune homme à une élégante danseuse qui répond au nom d'Irma, Amanda, ou
autre nom de la même famille. Elle est sage à n'en pas douter, car elle
a refusé de donner son adresse; mais notre étudiant l'a bientôt
retrouvée. Il l'épie et l'arrête au passage sur le trottoir de la rue
Dauphine, enveloppée d'un long tartan, la tête encadrée dans un bonnet
de velours noir, le bras passé dans un large cabas d'osier, garde-meuble
inséparable de la majorité féminine de notre excellente capitale, et les
pieds protégés par une chaussure équivoque. Sous ces dehors peu
favorables, l'étudiant en droit a reconnu la taille élégante et les
jolis yeux de sa danseuse: il faut ajouter qu'il a deviné un coeur
tendre et des qualités physiques et morales qui lui suffisent. Son choix
est fait, le pacte d'alliance est signé sur une table de la
Grande-Chaumière du Mont-Parnasse. Là vous ne reconnaissez plus la
pauvre fille dont les souliers épargnent de la besogne aux balayeurs.
Elle est pimpante, élégante, éblouissante, frisée, pommadée, attifée,
charmante à voir; elle porte une capote de batiste, une robe de
mousseline, des bas blancs, et une écharpe de crêpe bleu.

Les amours de l'étudiant et de la grisette ne sont point de ces passions
échevelées qui pleurent dans les drames modernes, et bientôt il ne la
traite guère mieux qu'une servante, la charge de ses commissions, lui
envoie chercher du tabac, de l'eau-de-vie et du jambon. Lorsqu'il régale
ses amis, c'est elle qui, avant de présider au festin, fait cuire les
côtelettes et met le couvert. Il faut le dire à sa louange, la grisette
se prête merveilleusement à toutes ces fonctions de ménage, qui la
rendent indispensable et lui donnent un air de femme mariée. Heureuse si
les vacances seules interrompent le cours de cette liaison trop
passagère, si elle peut dire adieu en pleurant à son époux temporaire,
qui lui promettra de lui écrire! Mais souvent, las du ménage, l'ingrat
songe à reconquérir sa liberté. Il cherche querelle à _sa femme_,
l'accuse d'infidélité, et, à force de brouilles préparatoires, arrive à
une rupture définitive. C'est un de ses amis qui lui succède, et la
malheureuse fille passe de main en main comme un billet à ordre, comme
une reconnaissance du mont-de-piété, jusqu'à ce que, vieille et fanée,
elle tombe insensiblement au dernier degré de la dépravation.

S'il n'a point de femme pour lui préparer ses repas à domicile,
l'étudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont
les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une
alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants
trop calomniés! comme Figaro, vous valez mieux que votre réputation! La
malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une
tête de cheval en tête de veau, et de présenter un angora sous la
fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-être
_duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis légèrement
suspects; mais vous n'en méritez pas moins l'estime et la pratique de
quiconque possède une âme sensible, un estomac complaisant, et dix-huit
sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables
sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une École de
droit à Paris, vous continuerez d'offrir à une foule toujours croissante
vos demi-potages à dix centimes, et vos canards aux navets à six sous la
portion.

Si l'on nous demande à quels signes extérieurs on peut reconnaître
l'étudiant en droit, nous répondrons qu'il ne s'habille pas à la
dernière mode, mais qu'il crée une mode tout exprès pour lui. Il laisse
volontiers croître ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il,
de ne pas ressembler à un épicier; mais avant de se présenter devant les
examinateurs, il a soin de faire disparaître ces attributs anarchiques.
Il ressemble par la coiffure à un membre du club des Jacobins, et par la
royale à un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se
glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge à la Robespierre.
Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Béarn, il adopte le béret et la
ceinture rouge, parce qu'il trouve à ce costume une couleur locale. Une
pipe colossale est l'accessoire obligé de l'étudiant: fumeur intrépide,
il parfume les passants des bouffées nauséabondes du tabac de la régie.
La tête de sa pipe, plus ou moins _culottée_, offre l'image d'un Turc,
de Henri IV, de Robert Macaire, de François Ier, de Saint-Just, etc. Son
coeur bondit de joie lorsqu'il parvient à se procurer une chibouque
algérienne ou un houka indien, et qu'étendu sur son canapé garni en
velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du
quartier Latin, il domine au théâtre, il domine à la taverne, il domine
dans la rue. L'hôtelier le respecte, le restaurateur le désire, le
cafetier le regarde avec amour; son crédit est solidement posé, car ses
parents _sont bien_; à lui le haut du pavé, à lui les gracieux sourires
des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs à son
gré, et rappelle les beaux temps de la galanterie française en faisant
offrir des brevets de beauté et de grâce sous la forme de bouquets aux
dames qui fréquentent les loges des théâtres du Panthéon et du
Luxembourg.

Entre tous surgit un caractère plus tranché, que les étudiants appellent
_bambocheur_. Ses confrères se permettent l'estaminet et la guinguette à
titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre à la
taverne à dix heures du matin, déjeune amplement, consomme une infinité
de petits verres et de chopes, fume un nombre considérable de pipes,
joue au piquet et au billard, et le soir, à une heure avancée, se mêle à
des choeurs qui chantent à gorge déployée:

  [Musique:

  Messieurs les étudiants
  S'en vont à la Chaumière,
  Pour danser le Cancan
  Et la Robert Macaire,
  Toujours, toujours, toujours,
  Triomphant des amours.
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la,
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la,
  La, la, la, la.]

Le carnaval est l'élément du bambocheur: c'est alors qu'il se montre
dans tout son éclat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre à la faveur
de la confusion des bals masqués, il s'empresse de la déposer entre les
mains d'un commissionnaire au mont-de-piété, et le même administrateur
intègre se charge d'un manteau, complétement inutile à son propriétaire
pour se déguiser en postillon. Dès lors, plus de soucis, plus de soins
de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura
jamais d'examens à passer; il n'a point de carrière à parcourir, point
de famille à satisfaire; toutes ses facultés sont concentrées dans le
moment présent, dans le vin qu'il boit, dans le débardeur à cheveux
poudrés qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.

Si, dans ces nuits de délire, un paisible observateur se place au cintre
du théâtre du Panthéon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un
mélange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de
poussière, enveloppées d'un brouillard de vapeurs délétères; puis, au
milieu de ce chaos, il distinguera confusément des têtes, des bras, des
jambes, mais sans pouvoir déterminer quels sont les propriétaires
respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidité avec
laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se déroule, se heurte
et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement étrange
composé de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le
baryton le plus éclatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une
mêlée pareille à celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu,
un labyrinthe de formes humaines, un pandémonium de danseurs: c'est un
bal masqué.

Si l'extérieur de l'étudiant annonce nettement ses habitudes physiques,
il n'est pas sans intérêt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts,
littérature, philosophie, politique, il étudie tout, excepté son droit.
Il dévore les romans nouveaux, et juge en maître des pièces en vogue. Le
portrait de madame George Sand, attaché par une épingle au chevet de son
lit, témoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit
M. de Balzac dans sa course à travers moeurs, et admire Victor Hugo, le
chef de l'école poétique des temps modernes. Loin de se passionner pour
ces tragédies guindées et compassées qui se font, comme une règle
d'arithmétique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de
princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son
admiration partout où le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on
un drame inédit du grand homme, l'étudiant se passe de dîner, se met à
la queue dès deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte
d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de
sifflet part d'une loge. «A la porte! à la porte! s'exclame l'étudiant;
c'est un membre de l'Institut!» Nouveau coup de sifflet. «A la porte!
répète l'étudiant; à la lanterne les classiques!» Vient une tirade de
poésie harmonieuse et sublime, toute la salle enivrée applaudit et
trépigne; l'étudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de
mépris à l'individu véhémentement soupçonné d'être membre de l'Institut.

Il est rare que l'étudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un maître
de flageolet, de flûte ou de cornet à piston, et joue _Au clair de la
lune_ sur l'accordéon. Nonobstant les règlements de police, son cor de
chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche à une
heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la
nouveauté _juste-milieu_. Le propriétaire tempête, les voisins
s'insurgent; mais qu'importe? l'intrépide virtuose poursuit son
harmonieux tintamarre, de complicité avec les chats des environs. La
vigueur de ses poumons est-elle épuisée, il sacrifie aux muses, car une
monomanie l'obsède: il faut qu'il écrive. Il jette des feuilletons dans
la boîte des journaux, qui ne les insèrent jamais, expédie des drames et
des vaudevilles aux directeurs des théâtres des boulevards, et s'indigne
de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime
en deux volumes in-8º à Lachapelle ou à H. Souverain, scrupuleux et
discrets dépositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il élabore
débutent presque toujours ainsi: «Par une belle matinée de printemps,
deux hommes, enveloppés de larges manteaux, descendaient silencieusement
la colline...» Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_,
conformément à la recette suivante: «Par la messe! dit le jeune inconnu
en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous
vivons en des temps bien étranges, messeigneurs...» Sa poésie est de ce
genre phthisique, maladif et rachitique, désespérant et désespéré, dont
Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent.
On y remarque des vers tels que ceux-ci:

  Oh! parmi les humains je marche solitaire,
  Comme le juif errant, et courbe vers la terre
        Mon front pâle et rêveur!!
  Tout nourrit le poison de ma mélancolie!
  Oh! mon coeur est brisé! j'ai bu jusqu'à la lie
        La coupe du malheur!!!

Cette strophe est éclose dans un nuage de fumée de tabac et sous
l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les éditeurs et
la gloire lui tournent le dos, l'étudiant passe à l'état de génie
méconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil
farouche la distance qui le sépare de l'abîme. Mais il puisera des
consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort:
sitôt qu'une théorie apparaît, elle trouve parmi les étudiants des
adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la
restauration, ils ont suivi le mouvement du siècle, et tendent à prendre
une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux théories
économiques de Saint-Simon ou aux rêveries de Fourier; d'autres
s'accordent à dire, avec le père Enfantin, qu'il est urgent de
réhabiliter la chair, tâche dont ils s'acquittent à la grande
satisfaction des habitués du bal du Prado.

Les opinions politiques de l'étudiant en droit sont de celles qui font
dire aux cacochymes et aux asthmatiques: «On voit bien que vous êtes
jeune. Bah! ces idées-là vous passeront.» Ou bien: «C'est un beau rêve
qui ne se réalisera jamais; on reconnaît bien là l'effervescence de la
jeunesse.» Il y a des êtres persuadés que, passé la trentaine, il faut
nécessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque.
L'étudiant est d'un patriotisme exalté. Sa chambre est décorée des
portraits des chefs de la Montagne. La révolution de juillet est à ses
yeux une révolution à l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie.
Il eût voulu qu'en 1830 on déclarât la guerre à toute l'Europe, et que
le drapeau tricolore fît le tour du monde. Il a gémi sur le sort de la
Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps où florissaient les
souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom,
accompagné de notes plus ou moins démagogiques, semblables à celle-ci:
A... B..., ami de la liberté et de la patrie, ennemi des tyrans et de
l'oppression, 25 centimes.» Feu la Société des droits de l'homme
comptait dans son sein beaucoup d'étudiants en droit. Ils péroraient
dans les sections, annonçaient officiellement que les faubourgs Antoine
et Martin étaient prêts à descendre, couchaient en bonnet rouge, et au
besoin s'armaient pour l'émeute. Hélas! plusieurs victimes d'un
enthousiasme aveugle sont tombées sur les dalles de Saint-Merry.

Une haine vivace bouillonne entre l'étudiant en droit et le sergent de
ville. Ce sont deux ennemis plus irréconciliables que Montaigu et
Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics,
surprend les étudiants en flagrant délit de _cachucha_ nationale? qui
les mène au violon? qui modère l'élasticité hasardée de leurs
mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de
l'aversion de l'étudiant en droit sont plus sérieux: il déteste dans le
sergent de ville l'agent, le satellite armé de l'ordre public, et, du
plus loin qu'il l'aperçoit, il donne à sa physionomie l'expression la
plus dédaigneuse possible, relève fièrement la tête, et murmure dans sa
barbe l'injurieuse épithète de mouchard.

Au reste, l'exagération politique de l'étudiant en droit est plutôt
extérieure que réelle; elle cache les sympathies d'une âme honnête et
généreuse, et ne croyez pas qu'arrivé à l'âge mûr l'étudiant en droit
renie les croyances de sa jeunesse. Électeur, il vote avec l'opposition;
père de famille, il transmet ses principes à ses enfants; sentinelle
avancée du progrès, sa voix s'élève toujours en faveur des réformes
utiles.

Il se trouve pourtant parmi les étudiants bon nombre de ces jeunes gens
tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mêlent à leurs études de
droit des travaux sérieux d'histoire, de littérature: celui qui prend
cette voie aride, mais dont la récompense est certaine, se nomme
_piocheur_.

Le _piocheur_ ne connaît ni les plaisirs ni les soucis attachés à la
prodigalité. Être rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans
fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans
pâlir les volumineuses collections d'arrêts de Dalloz et de Sirey; il se
place chez un avoué, et au bout de deux ans de travaux assidus, il
obtient enfin l'importante fonction de troisième clerc: il ira loin!

Il n'est guère d'étudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois
par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une
perturbation complète, un branle-bas général: on se met à l'oeuvre, on
court aux codes longtemps négligés, on veille, on ne sort plus, on
défend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on
analyse, on dissèque le texte des lois, et au bout de six semaines de
fatigues, on arrive souvent à être refusé: alors la victime crie à
l'injustice, et traite les professeurs de _scélérats_.

Trois, quatre ou cinq ans suffisent à la majorité des étudiants pour
sortir vainqueurs de leurs cinq épreuves, y compris la thèse. Il est
facile de reconnaître dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient
d'avoir l'honneur de prêter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa
robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulève son rabat jaunâtre,
il porte sous le bras un énorme portefeuille bourré de papiers qui
simulent les dossiers absents, invite ses connaissances à venir le voir
au palais, les promène dans les couloirs, et, s'il aperçoit quelque
notabilité judiciaire, soulève sa toque à un demi-pouce de son front,
pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite
notabilité.

L'admission au stage a été pour le licencié en droit le sujet d'un
inextricable embarras. Les règlements de l'ordre des avocats exigent que
le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second étage,
et qu'il possède une bibliothèque suffisamment garnie de livres de
jurisprudence. Car le licencié demeurait place Sorbonne, au cinquième
au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que
les chansons de Béranger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_,
un volume dépareillé d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres
bouquins. Grâce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confié
les clefs d'un magnifique appartement. Le licencié a donné son adresse
au local de son ami, et le rapporteur chargé de décider si les
conditions requises étaient remplies a été émerveillé qu'un débutant
aussi jeune fût si splendidement logé, que la bibliothèque fût si
nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombré de paperasses et
d'actes de toute espèce.

Dans les conférences, où des étudiants et de jeunes avocats apprennent
l'art de défendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec
autant d'emphase que d'érudition. Il cite les coutumes et le Digeste,
Pothier et Gaïus, et assaisonne sa harangue de mots latins.

«Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre
adversaire est _penitùs extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse,
_certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de
damno vitando!_»

L'avocat stagiaire aime à prévoir les arguments de la partie adverse, et
il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases
qui commencent en voix de fausset par: «Mais, nous dira-t-on!» Puis,
après avoir énuméré les objections qu'on peut lui faire, il retrousse
ses manches, lève les bras au ciel, et s'écrie: «Eh! messieurs, je vous
le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique,
un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dénué
de fondement, plus étrange, plus...? Je m'arrête, messieurs, car mon
indignation, toujours croissante, m'entraînerait peut-être trop loin!»

  _Sunt verba et voces, prætereaque nihil._

Malgré cette enflure, les conférences façonnent l'avocat stagiaire à
l'improvisation: il a l'agrément d'y être à tour de rôle juge,
président, ministère public, demandeur ou défendeur; il apprend à
plaider le pour et le contre de la première question venue, ce qui ne
laisse pas que d'être d'une application journalière.

Maintenant que notre étudiant a pris son essor et qu'il a secoué
complétement la poudre des écoles, nous lui souhaitons des succès
judiciaires, une clientèle interminable, et puisse-t-il n'être pas
obligé, après d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de
s'engager dans les hussards!

  É. DE LA BÉDOLLIERRE.
    _avocat_, _journaliste_.

[Illustration]




[Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.]

[Illustration]

LA FEMME COMME IL FAUT.


PAR une jolie matinée vous flânez dans Paris. Il est plus de deux
heures, mais cinq heures ne sont pas sonnées. Vous voyez venir à vous
une femme. Le premier coup d'oeil jeté sur elle est comme la préface
d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses élégantes et
fines. Comme le botaniste à travers monts et vaux de son herborisation,
parmi les vulgarités parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare.

Ou elle est accompagnée de deux hommes très-distingués, dont un au moins
est décoré, ou quelque domestique en petite tenue la suit à dix pas de
distance. Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle
de ceinture trop travaillée, ni pantalon à manchettes brodées
bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez à ses pieds, soit des
souliers de prunelle à cothurnes croisés sur un bas de coton d'une
finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des
brodequins de la plus exquise simplicité. Une étoffe assez jolie et d'un
prix médiocre vous fait distinguer sa robe, dont la façon surprend plus
d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attachée par des
noeuds, et mignonnement bordée d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
L'inconnue a une manière à elle de s'envelopper dans un châle ou dans
une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en
dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue,
mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les
voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans être protégée par
aucun brevet d'invention. Artistes, poëtes, amants, vous tous qui adorez
le beau idéal, cette rose mystique du génie heureusement interdite à la
mécanique, flânez et admirez cette fleur de beauté si bien cachée, si
bien montrée! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement
concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'étoffe sa forme
suave ou dangereuse, comme à midi la couleuvre sous la gaze verte de son
herbe frémissante. Doit-elle à un ange ou à un diable cette ondulation
gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la
dentelle au bord, répand un baume aérien, et que je nommerais volontiers
la brise de la Parisienne? Vous reconnaîtrez sur les bras, à la taille,
autour du cou, une science de plis qui drape la plus rétive étoffe, de
manière à vous rappeler la Mnémosyne antique. Ah! comme elle entend,
passez-moi cette expression, _la coupe de la démarche_! Examinez cette
façon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si décente précision
qu'elle excite chez le passant une admiration mêlée de désir, mais
comprimée par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas,
elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une
redoute. A la femme de Paris le génie de la démarche! Aussi la
municipalité lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne
heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie
qu'on lui fasse place. La distinction particulière aux femmes bien
élevées se trahit surtout par la manière dont elle tient le châle ou la
mante croisée sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit
air digne et serein, comme les madones de Raphaël dans leur cadre. Sa
pose, à la fois tranquille et dédaigneuse, oblige le plus insolent dandy
à se déranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicité remarquable, a des
rubans frais. Peut-être y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de
ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs
attirent trop le regard. Là-dessous vous voyez la figure fraîche et
reposée d'une femme sûre d'elle-même sans fatuité, qui ne regarde rien
et voit tout, dont la vanité, blasée par une continuelle satisfaction,
répand sur sa physionomie une indifférence qui pique la curiosité. Elle
sait qu'on l'étudie; elle sait que presque tous, même les femmes, se
retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de
la Vierge, blanche et pure. Cette belle espèce affectionne les latitudes
les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la
trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la
ligne des boulevards, depuis l'équateur ardent des Panoramas, où
fleurissent les productions des Indes, où s'épanouissent les plus
chaudes créations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les
contrées les moins crottées de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e
numéro de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Durant l'hiver, elle se plaît
sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui
la longe. Selon le temps, elle vole dans l'allée des Champs-Élysées,
bordée à l'est par la place Louis XV, à l'ouest, par la rue de Marigny,
au midi, par la chaussée, au nord, par les jardins du faubourg
Saint-Honoré. Jamais vous ne rencontrerez cette variété de femme dans
les régions hyperboréales de la rue Saint-Denis; jamais dans les
Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle
part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris éclosent par un temps
oriental, parfument les promenades, et, passé cinq heures, se replient
comme les belles-de-jour.

Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant
de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle
inconnue, votre Béatrix de la journée, est la _femme comme il faut_. Il
n'est pas facile aux étrangers de reconnaître les différences
auxquelles les observateurs émérites les distinguent, tant la femme est
comédienne! mais elles crèvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes
mal cachées, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos
de la robe par une fente entre-bâillée, des souliers éraillés, des
rubans de chapeau repassés, une robe trop bouffante, une tournure trop
gommée. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prémédité
de la paupière. Il y a de la convention dans la pose. Quant à la
bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il
faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que
vous a jeté votre inconnue. La bourgeoise est affairée, sort par tous
les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si
elle n'entrera pas dans un magasin. Là où la femme comme il faut sait
bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indécise,
retrousse sa robe pour passer un ruisseau, traîne avec elle un enfant
qui l'oblige à guetter les voitures; elle est mère en public, et cause
avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas à jour aux
pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une pèlerine en fourrure, un
châle et une écharpe en été: la bourgeoise entend admirablement les
pléonasmes de toilette.

Votre belle promeneuse, vous la retrouverez, si vous êtes susceptible de
la retrouver, aux Italiens, à l'Opéra, dans un bal. Elle se montre alors
sous un aspect si différent que vous diriez deux créations sans
analogie. La femme est sortie de ses vêtements mystérieux comme un
papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise, à vos yeux
ravis, les formes que le matin son corsage modelait à peine. Au théâtre,
elle ne dépasse pas les secondes loges, excepté aux Italiens. Vous
pourrez alors étudier à votre aise la savante lenteur de ses mouvements.
L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme
avec un naturel qui exclut toute idée d'art et de préméditation.
A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il était
absolument nécessaire de rouler, de remonter ou d'écarter celle de ses
_ringleets_ ou de ses boucles qu'elle caresse. Si elle a quelque
splendeur dans le profil, il vous paraîtra qu'elle donne de l'ironie ou
de la grâce à ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manière à
produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionné par les
grands peintres, qui attire la lumière sur la joue, dessine le nez par
une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front à vive
arête, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirigée dans l'espace,
et pique d'un trait de lumière la blanche rondeur du menton. Si elle a
un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d'une
chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez à son
attitude autre chose que le plus délicieux modèle donné par la lassitude
à la statuaire. Il n'y a que la femme comme il faut pour être à l'aise
dans sa toilette; rien ne la gêne. Vous ne la surprendrez jamais, comme
une bourgeoise, à remonter une épaulette récalcitrante, à faire
descendre un busc insubordonné, à regarder si la gorgerette accomplit
son office de gardien infidèle autour de deux trésors étincelants de
blancheur, à se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se
maintient dans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec
son caractère: elle a eu le temps de l'étudier, de décider ce qui lui va
bien, car elle connaît depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Pour être
femme comme il faut, il n'est pas nécessaire d'avoir de l'esprit, mais
il est impossible de l'être sans beaucoup de goût. Vous ne la verrez pas
à la sortie, elle disparaît avant la fin du spectacle. Si par hasard
elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
éprouve alors des sentiments violents. Elle est là par ordre, elle a
quelque regard furtif à donner, quelque promesse à recevoir. Peut-être
descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanité d'un esclave
auquel elle obéit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans
une soirée, vous recueillerez le miel affecté ou naturel de sa voix
rusée; vous serez ravi de sa parole vide, mais à laquelle elle saura
communiquer la valeur de la pensée par un manége inimitable. L'esprit de
cette femme est le triomphe d'un art tout plastique. Vous ne saurez pas
ce qu'elle a dit, mais vous serez charmé. Elle a hoché la tête, elle a
gentiment haussé ses blanches épaules, elle a doré une phrase
insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, elle a mis
l'épigramme de Voltaire dans un _hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_
Un air de tête a été la plus active interrogation; elle a donné de la
signification au mouvement par lequel elle a fait danser une cassolette
attachée à son doigt par un anneau. C'est des grandeurs artificielles
obtenues par des petitesses superlatives: elle a fait retomber noblement
sa main en la suspendant au bras du fauteuil comme des gouttes de rosée
à la marge d'une fleur, et tout a été dit; elle a rendu un jugement sans
appel, à émouvoir le plus insensible. Elle a su vous écouter, elle vous
a procuré l'occasion d'être spirituel, et, j'en appelle à votre
modestie, ces moments-là sont rares. Vous n'avez été choqué par aucune
idée malsaine. Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise
sans qu'elle fasse apparaître son mari sous une forme quelconque; mais
si vous savez que cette femme est mariée, elle a eu la délicatesse de si
bien dissimuler son mari qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb
pour le découvrir. Souvent vous n'y réussissez pas tout seul. Si vous
n'avez pu questionner personne, à la fin de la soirée vous la surprenez
à regarder fixement un homme entre deux âges et décoré, qui baisse la
tête et sort. Elle a demandé sa voiture, et part. Vous n'êtes pas la
rose, mais vous avez été près d'elle, et vous vous couchez sous les
lambris dorés d'un délicieux rêve qui se continuera peut-être lorsque le
Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes d'ivoire du temple
des fantaisies.

Chez elle, aucune femme comme il faut n'est visible avant quatre heures,
quand elle reçoit. Elle est assez savante pour vous faire toujours
attendre. Vous trouverez tout de bon goût dans sa maison; son luxe est
de tous les moments et se rafraîchit à propos; vous ne verrez rien sous
des cages de verre, ni les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un
garde-manger. Vous aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs
égayeront vos regards, les fleurs, seul présent qu'elle accepte, et de
quelques personnes seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent
du plaisir, et veulent être renouvelés; pour elle ils sont, comme en
Orient, un symbole, une promesse. Les coûteuses bagatelles à la mode
sont étalées, mais sans viser au musée ni à la boutique de curiosités.
Vous la surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'où elle vous
saluera sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal.
Ailleurs elle était votre créancière, chez elle son esprit vous doit du
plaisir. Ces nuances, les femmes comme il faut les possèdent à
merveille. Elle aime en vous un homme qui va grossir sa société, l'objet
des soins et des inquiétudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme
il faut. Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une
ravissante coquetterie. Vous sentez, là surtout, combien les femmes sont
isolées aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde dont
elles soient la constellation. La causerie est impossible sans
généralités. L'épigramme, ce livre, en un mot, ne tombe plus, comme
pendant le dix-huitième siècle, ni sur les personnes ni sur les choses,
mais sur des événements mesquins, et meurt avec la journée. Son esprit,
quand elle en a, consiste à mettre tout en doute, comme celui de la
bourgeoise lui sert à tout affirmer. Là est la grande différence entre
ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
toujours; elle hésite et résiste, là où l'autre refuse net pour tomber à
plat. Cette hésitation en toute chose est une des dernières grâces que
lui laisse notre horrible époque. Elle va rarement à l'église, mais elle
parlera religion, et voudra vous convertir si vous avez le bon goût de
faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue aux phrases
stéréotypées, aux airs de tête et aux gestes convenus entre toutes ces
femmes.--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit pour attaquer la
religion! La société croule, et vous lui ôtez son soutien. Mais la
religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la propriété, c'est
l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas égoïstes. L'individualisme
est la maladie de l'époque, et la religion en est le seul remède; elle
unit les familles que vos lois désunissent, etc. Elle entame alors un
discours néo-chrétien, saupoudré d'idées politiques, qui n'est ni
catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, où vous
reconnaissez une pièce de chaque étoffe qu'ont tissue les doctrines
modernes aux prises. Ce discours démontre que la femme comme il faut ne
représente pas moins le gâchis intellectuel que le gâchis politique, de
même qu'elle est entourée des brillants et peu solides produits d'une
industrie qui pense sans cesse à détruire ses oeuvres pour les
remplacer. Vous sortez en vous disant: Elle a décidément de la
supériorité dans les idées! Vous le croyez d'autant plus qu'elle a sondé
votre coeur et votre esprit d'une main délicate; elle vous a demandé vos
secrets, car la femme comme il faut paraît tout ignorer pour tout
apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, même quand elle les
sait. Seulement vous êtes inquiet, vous ignorez l'état de son coeur.
Autrefois les grandes dames aimaient avec affiches, journal à la main et
annonces; aujourd'hui la femme comme il faut a sa petite passion réglée
comme un papier de musique, avec ses croches, ses noires, ses blanches,
ses soupirs, ses points d'orgue, ses dièses à la clef. Faible femme,
elle ne veut compromettre ni son amour, ni son mari, ni l'avenir de ses
enfants. Aujourd'hui le nom, la position, la fortune, ne sont plus des
pavillons assez respectés pour couvrir toutes les marchandises à bord.
L'aristocratie entière ne s'avance plus pour servir de paravent à une
femme en faute. La femme comme il faut n'a donc point, comme la grande
dame d'autrefois, une allure de haute lutte; elle ne peut rien briser
sous son pied, c'est elle qui serait brisée. Aussi est-elle la femme des
jésuitiques _mezzo termine_, des plus louches tempéraments, des
convenances gardées, des passions anonymes menées entre deux rives à
brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a
toujours en perspective le procès en criminelle conversation. Cette
femme, si libre au bal, si jolie à la promenade, est esclave au logis;
elle n'a d'indépendance qu'à huis clos, ou dans les idées. Elle veut
rester femme comme il faut. Voilà son thème. Or, aujourd'hui, la femme
quittée par son mari, réduite à une maigre pension, sans voiture, ni
luxe, ni loges, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus
ni femme, ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute, et devient une
chose. Les carmélites ne veulent pas d'une femme mariée; il y aurait
bigamie. Son amant en voudra-t-il toujours? là est la question. La femme
comme il faut peut donner lieu peut-être à la calomnie, jamais à la
médisance. Elle est entre l'hypocrisie anglaise et la gracieuse
franchise du dix-huitième siècle, système bâtard qui révèle un temps où
rien de ce qui succède ne ressemble à ce qui s'en va, où les transitions
ne mènent à rien, où il n'y a que des nuances, où les grandes figures
s'effacent, où les distinctions sont purement personnelles. Dans ma
conviction, il est impossible qu'une femme, fût-elle née aux environs du
trône, acquière avant vingt-cinq ans la science encyclopédique des
riens, la connaissance des manéges, les grandes petites choses, les
musiques de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angéliques
et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le sérieux et les
railleries, l'esprit et la bêtise, la diplomatie et l'ignorance, qui
constituent la femme comme il faut. Des indiscrets nous ont demandé si
la femme auteur est femme comme il faut: quand elle n'a pas du génie,
c'est une femme comme il n'en faut pas.

Maintenant, qu'est cette femme? à quelle famille appartient-elle? d'où
vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions
révolutionnaires. Elle est une création moderne, un déplorable triomphe
du système électif appliqué au beau sexe. Chaque révolution a son mot,
un mot où elle se résume, et qui la peint. Expliquer certains mots,
ajoutés de siècle en siècle à la langue française, serait faire une
magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il
contient Napoléon tout entier. Depuis cinquante ans bientôt, nous
assistons à la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous
aurions dû sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a
passé sur leurs têtes le niveau de ses articles. Hélas! quelque
terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont,
et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se
faire prendre au sérieux; l'aristocratie commence à la vicomtesse. Les
comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins
comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou,
comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant à la grande dame,
elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier siècle, avec la
poudre, les mouches, les mules à talons, les corsets busqués ornés d'un
delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les
portes sans les faire élargir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu
les dernières robes à queue! Je suis encore à comprendre comment le
souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours
des robes à queue n'a pas établi pour certaines familles le droit
d'aînesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napoléon n'a pas
deviné l'application du Code dont il était si fier. Cet homme, en créant
des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit médiat de
sa législation. La pensée, prise comme un marteau par l'enfant qui sort
du collége, ainsi que par le journaliste obscur, a démoli les
magnificences de l'état social. Aujourd'hui, tout drôle qui peut
convenablement soutenir sa tête sur un col, couvrir sa puissante
poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer
un front où reluise un génie apocryphe sous des cheveux bouclés, se
dandiner sur deux escarpins vernis ornés de chaussettes en soie qui
coûtent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades
sourcilières en plissant le haut de sa joue, et fût-il clerc d'avoué,
fils d'entrepreneur ou bâtard de banquier, il toise impertinemment la
plus jolie duchesse, l'évalue quand elle descend l'escalier d'un
théâtre, et dit à son ami pantalonné par Blain, habillé par Buisson,
gileté, ganté, cravaté par Bodier ou par Perry, monté sur vernis comme
le premier duc venu: «Voilà, mon cher, une femme comme il faut.» Les
causes de ce désastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait
sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possédaient deux cent mille
livres de rente, un magnifique hôtel, un domestique somptueux) pouvait
encore être un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs
français, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laissé
quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans
la manière dont il les a mariés tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est père ou mère de
plusieurs enfants, conséquemment, obligé de vivre dans un appartement au
rez-de-chaussée ou au premier étage d'une maison, avec la plus grande
économie. Qui sait même s'ils ne quêtent pas une fortune? Dès lors la
femme du fils aîné n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni
ses gens, ni sa loge, ni son temps à elle; elle n'a ni son appartement
dans son hôtel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterrée dans
le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle
achète les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille
ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles
sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre époque n'a plus ces
belles fleurs féminines qui ont orné les grands siècles. L'éventail de
la grande dame est brisé. La femme n'a plus à rougir, à médire, à
chuchoter, à se cacher, à se montrer; l'éventail ne sert plus qu'à
s'éventer; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a été complice de la
femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond
de ses terres, où elle a été se cacher pour mourir, émigrant à
l'intérieur devant les idées comme à l'étranger devant les masses
populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons européens,
commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en
dominant les hommes d'art ou de pensée qui devaient le dominer, ont
commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir à lutter avec
la bourgeoisie enivrée de pouvoir, et débouchant sur la scène du monde
pour s'y faire peut-être hacher en morceaux par les barbares qui la
talonnent. Aussi, là où les bourgeois veulent voir des princesses,
n'aperçoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les
princes ne trouvent plus de grandes dames à compromettre, ils ne peuvent
même plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le
dernier prince qui ait usé de ce privilége, et Dieu sait seul ce qu'il
lui en coûte! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut,
obligées de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur
royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans éclat entre les
eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout à fait nobles,
ni tout à fait bourgeoises. La presse a hérité de la femme. La femme n'a
plus le mérite du feuilleton parlé, des délicieuses médisances ornées de
beau langage; il y a des feuilletons écrits dans un patois qui change
tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts
et légers comme le plomb de leurs caractères. Les conversations
françaises se font en iroquois révolutionnaire d'un bout à l'autre de la
France, par de longues colonnes imprimées dans des hôtels où grince une
presse à la place des cercles élégants qui y brillaient jadis. Le glas
de la haute société sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot
moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la
noblesse, ou poussée de la bourgeoisie, venue de tout terrain, même de
la province, est l'expression du temps actuel, une dernière image du bon
goût, de l'esprit, de la grâce, de la distinction, réunis mais
amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y
aura longtemps des femmes comme il faut, envoyées par l'opinion publique
dans une haute chambre féminine, et qui seront pour le beau sexe ce
qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrès: autrefois une
femme pouvait avoir une voix de harengère, une démarche de grenadier, un
front de courtisane audacieuse, les cheveux plantés en arrière, le pied
gros, la main épaisse, elle était néanmoins une grande dame; mais
aujourd'hui, fût-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency
pouvaient jamais être ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut.

  DE BALZAC.

[Illustration]




[Illustration: LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.]

[Illustration]

LE DÉBUTANT LITTÉRAIRE.


LE jour où Dieu enjoignit à l'homme de croître et de multiplier, il est
probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication
honnête et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire
impliquerait de la part de la Providence une incurie complétement
inadmissible, quand on considère la sublime harmonie qui régit les
moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du
néant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas
donné de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable «aux
petits des oiseaux de donner la pâture,» mais il nous a toujours paru
que les _petits des humains_ avaient à la bonté divine des droits fondés
non moins justement que les _petits des oiseaux_.

C'est précisément cette conviction où nous sommes que Dieu ne saurait
avoir ébauché une oeuvre incomplète qui nous donne la force de soutenir
la vérité de notre assertion première, à savoir que Dieu, en créant le
monde, lui avait assigné un certain chiffre de population que l'homme,
pour son bonheur, n'aurait dû jamais dépasser. En doutez-vous? lisez
l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels
béats au premier chef, savourant, sans désemparer, toutes les joies de
l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en
fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que
par-ci par-là survenaient tout à coup des épisodes désagréables, comme
le déluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle
matinée de printemps, splendidement éclairée, s'est jamais inquiété des
taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et,
d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire à l'abri des
atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?

Mais, hélas! à mesure que les siècles ont marché, l'humanité s'est
agglomérée comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en
fleurs ont fait place à des sentiers rudes et escarpés; désormais chacun
se presse, se coudoie et cherche à supplanter son voisin. «Ote-toi de là
que je m'y mette!» devient la devise à la mode, et l'égoïsme une
nécessité vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre
place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux béants? lorsque
tout se dispute avec une ardeur sans égale, portefeuilles de ministre et
bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procès à
perdre, de peintres que de portraits à faire, de soldats que de
victoires à gagner, de médecins que de malades à tuer! quand toutes les
issues sont envahies, assiégées, escaladées, encombrées!

Sous l'Empire, où il était convenu que passer toute sa vie à s'exposer à
la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges
trouées dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans
choix. Mais à présent que l'humeur belliqueuse n'est plus à l'ordre du
jour, il ne reste à la jeunesse que deux carrières à remplir: le barreau
et la médecine. Or, comme pour y arriver il faut, à toute force, passer
par des chemins qui ne sont pas toujours bordés de roses; comme, en
outre, ces deux professions regorgent déjà d'une quantité inouïe de
pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout
l'acharnement d'un appétit qui frise le jeûne, il suit de là que nombre
de plumes taillées pour prendre des notes au cours de M. Orfila
finissent par rimer des élégies, et qu'une foule de cahiers achetés dans
l'origine pour rédiger les leçons de M. Du Caurroy servent, en
définitive, à recevoir un plan de vaudeville, à enregistrer un scenario
de mélodrame.--Car c'est encore là une de ces mille erreurs passées,
grâce à un fréquent usage, à l'état de vérités absolues: on ne naît
point poëte. Avez-vous ouï dire que M. de Lamartine ait fait des vers au
maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salué autrement que par des cris
et des pleurs la venue de sa première dent? Donc, sur trois mille jeunes
gens que la province envoie chaque année à Paris, ce Minotaure de
pierre, on en compte huit ou dix à peine qui débarquent dans la cour des
messageries avec l'intention formelle de se faire littérateurs. Le reste
arrive sous le prétexte d'étudier le droit ou la médecine, et ce n'est
qu'après s'être écorchés aux épines de ces deux sciences, après avoir
absorbé l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin,
s'imaginant ressentir l'influence secrète, ils enfourchent leur plume
comme un coursier qui doit les mener rapidement à la gloire et à la
fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils
transforment les petites vagues noires en flots dorés du Pactole.

L'Odyssée d'un débutant littéraire étant celle, à quelques circonstances
près, de tous les débutants imaginables, nous allons raconter l'histoire
d'Eugène Préval, un débutant de ces dernières années. _Ab uno disce
omnes._

Vers la fin de 1834, Eugène Préval, le coeur plein et la bourse vide,
monta en diligence, et, pour la première fois de sa vie, dit adieu à sa
famille et à sa petite ville de Château-Chinon. Son père l'envoyait à
Paris pour étudier la procédure et se former aux belles manières, à
raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prélever l'argent
nécessaire à la nourriture, au logement, au blanchissage, aux
inscriptions, à l'habillement, à l'éclairage, au chauffage et aux menus
plaisirs. Trois semaines après son débarquement, Eugène avait déjà mangé
l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine
invincible contre tous les codes civils imaginables.

Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, où l'on jouait trois
pièces de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs
bavards, il n'eut rien de mieux à faire que d'écouter la conversation,
qui pouvait se résumer ainsi: «Combien pensez-vous que ça soit payé à
Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous
représenter?--Mais ça peut bien lui rapporter de cinq à six cent mille
francs par année.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'écrivains! on
m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim à l'hôpital.--Plus souvent! Le
cousin du beau-frère de l'oncle du parrain de mon portier est valet de
chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en
perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisième de chez
le droguiste où il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de
lettres? Quand même il ne gagnerait que cent mille francs en commençant,
ça m'irait encore, allez!»

Rentré chez lui, notre héros fit un auto-da-fé de tous ses livres
classiques, et s'écria, non sans lancer un regard de dédain sur sa
mansarde: «Et moi aussi je serai homme de lettres!»

Eugène se réveilla le lendemain à l'état de _débutant littéraire_,
c'est-à-dire qu'il employa sa matinée à noircir quelques innocentes
feuilles de papier, et son après-midi à découvrir, dans l'Almanach des
25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le
surlendemain, il entra dans cette voie de déceptions et de déboires où,
pour réussir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de
l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue
qui aboutit si souvent à la misère, quand elle n'aboutit pas au suicide.

Eugène Préval s'en fut donc offrir son article à la _Revue des
Deux-Mondes_, qui le refusa à titre d'immoral; puis à la _Revue de
Paris_, qui ne put l'admettre comme entaché d'une moralité par trop
digne de feu Berquin. _Le Siècle_ le trouva trop long, et _le Courrier
français_, trop court; _le National_ jugea que les idées qui y étaient
émises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ déclara
la prose d'Eugène éminemment incendiaire et digne en tout point de
figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits
journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands
confrères, répondant, les uns, qu'il était trop fade; les autres, qu'il
était trop méchant; ceux-ci, que l'idée s'y montrait d'une niaiserie
banale; ceux-là, que le fond en était d'une extravagance impossible.

Deux mois se passèrent ainsi. Eugène faisait, journée commune, de trois
à quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques
à la Chaussée-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg
Saint-Honoré, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant
sans sourciller les refus souvent impolis des rédacteurs, et les grands
airs des garçons de bureau, gens espiègles à la façon des petits clercs,
et toujours prêts à molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de
quelque solidité que fussent douées ses illusions et ses bottes, les
unes et les autres, grâce aux rudes échecs qu'elles avaient eu à subir
dans le cours de leur carrière, commencèrent à s'user sensiblement;
Eugène, médiocrement alléché par ces prémices littéraires, en était venu
à se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'étudier le
droit, et puis de s'en aller dans une ville de province défendre la
veuve et l'orphelin sur le pied d'un écu par tête. Mais un jour, comme
il montait la rue de Sorbonne d'un pas mélancolique, ses regards furent
subitement frappés à la vue d'une affiche colossale, conçue en ces
termes: «_Le Chérubin_, journal littéraire, paraissant le jeudi de
chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Guénégaud, 23.»

«_Le Chérubin_, s'écria notre débutant, le coeur rempli d'espoir; _le
Chérubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refusé...
Essayons-en avant de couper mes ailes.» Et aussitôt il vola à son hôtel,
interrogea l'arcane mystérieuse de son secrétaire, et reconnut, ô joie
surhumaine! que deux pièces de cent sous lui restaient encore. C'était
plus qu'il n'en fallait; et, revêtant aussitôt ses habits les plus
convenables, il s'empressa de courir à la rue Guénégaud.

_Le Chérubin_ était une petite feuille inodore qui avait pour spécialité
d'être tirée sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un
caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gardé souvenir de cet
_estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortuné, à qui
probablement il reste encore dû quelque vieux reliquat de compte. Ledit
_Chérubin_ florissait au nº 23 de la rue Guénégaud, vieille maison
triste et froide; et ce qui sur les affiches était baptisé
solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule
chambre, meublée d'une banquette circulaire qu'on avait oublié de
rembourrer; au fond se trouvait une alcôve fermée, ornée d'un lit de
sangle, où venaient coucher alternativement ceux des rédacteurs qui
étaient dans de mauvais termes avec leurs propriétaires. Lorsque Eugène
arriva au _Chérubin_, la rédaction tout entière s'était comme donné
rendez-vous aux bureaux, qui _était_ encombré d'une quinzaine de jeunes
gens en train de révolutionner le monde littéraire et de _démolir_ en
bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugène demeura plusieurs
minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait
que l'aspect de ces hommes devait être majestueux et imposant; puis,
d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pénétra dans le
sanctuaire. Il eut un éblouissement. Tout en discutant, la rédaction du
_Chérubin_ battait la semelle dans le but ingénieux de réchauffer, non
pas la discussion, qui était aussi chaude que possible, mais ses pieds,
que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulièrement
refroidis.

La foudre tombant à l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue
Guénégaud, n'eût pas causé une plus grande surprise que la visite
d'Eugène Préval. C'est qu'il ne vint pas son article à la main, comme
vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il déposa
noblement sur la table, en disant ces paroles si éloquentes dans leur
simplicité: «Messieurs, je viens pour m'abonner!» Sitôt qu'il eut les
talons tournés, la rédaction se leva comme un seul homme, et courut
immédiatement convertir les six livres d'Eugène en marrons et en vin
blanc, que l'on s'empressa de consommer à la santé de la gent abonnable.

[Illustration]

Or, voici le raisonnement profond que notre héros s'était tenu à
lui-même: «Il est impossible que _le Chérubin_ refuse les articles de
son unique abonné.» En effet, lorsque une semaine après, il apporta sa
prose, on l'accueillit avec un véritable enthousiasme; et, à dater de ce
jour, Eugène fut admis à l'honneur insigne de venir battre la semelle,
et démolir quiconque dans les bureaux du _Chérubin_, honneur dont il
abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois
mois que ladite feuille survécut à son premier abonnement, Eugène n'eut
pas occasion de voir apparaître le moindre marron, ni la plus mince
bouteille.

Il est un fait digne d'être observé, c'est que la destinée des choses
qui ont été reçues dans l'origine avec enthousiasme finit presque
toujours d'une façon lamentable. Sans parler ici des quinze cents
tragédies, toutes reçues avec enthousiasme au Théâtre-Français, et qui
toutes sont appelées à une moisissure éternelle, nous citerons l'article
d'Eugène. Savez-vous l'époque où il vint au monde? Juste le jour où _le
Chérubin_ lui disait un éternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut
tard que jamais, et notre débutant, qui n'avait pas fermé l'oeil de la
nuit, dut être, ce jour-là, rangé dans la catégorie des gens vertueux,
car il aima à voir lever l'aurore. Enfin, il était donc homme de
lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprimée! par
malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'était une myriade de
fautes qui parsemaient son oeuvre, résultat inévitable de son peu
d'expérience en matière de corrections typographiques, témoin un passage
où il avait entendu célébrer le _dévouement_ des femmes, et où ce
n'était pas précisément cette noble qualité dont on l'instituait le
panégyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite
contrariété, Eugène fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il
porta à la poste trente exemplaires du _Chérubin_: il y en avait pour
toutes les autorités civiles et administratives de Château-Chinon; puis
il entra dans les cafés de sa connaissance, dans les cabinets de lecture
qu'il put découvrir, partout demandant _le Chérubin_, et n'en sortant
qu'après avoir savouré lentement sa prose.--Le soir, avant de se
coucher, il s'écrivit à lui-même plusieurs lettres portant la
suscription suivante: «A Monsieur Eugène Préval, journaliste et homme de
lettres,» afin de bien constater son identité aux yeux de la portière.

_Le Chérubin_ mort, ses rédacteurs très-ordinaires sentirent un vide
immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne
plus avoir à leur disposition cette bénévole tribune où ils
s'installaient tout à leur aise pour haranguer la foule qui ne les
écoutait pas; ce que les autres déploraient davantage, c'était d'avoir
perdu un asile et un lit de sangle assurés; bref, il fut résolu à
l'unanimité qu'une nouvelle feuille serait fondée; et, pour solidifier
son existence, on décréta en outre que ledit journal serait créé par
actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une
société d'actionnaires-rédacteurs, s'engageant à payer une cotisation
mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'étendue
de leurs moyens pécuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient
droit à faire insérer deux et trois fois plus d'articles que les autres.
Il était enjoint à tous les rédacteurs, sous peine d'exclusion formelle
de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander à grands cris la
_Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garçon répondait:
_Connais pas!_ le rédacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer
autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.

Eugène prit part, en qualité d'actionnaire à cinq francs, à la rédaction
de cette _Revue_ qui devait être, suivant la manière de voir du
prospectus, une _pyramide littéraire_, et qui ne fut rien moins qu'une
soeur jumelle du _Chérubin_, à une exception près cependant: le registre
des abonnements décéda vierge et martyr.

Encouragé par deux succès d'un si bon augure, notre héros passa d'emblée
à la rédaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ouï dire que
tous les gens de lettres un peu bien situés étaient plus ou moins admis
dans le boudoir d'une actrice célèbre, il songea à faire un choix. En
conséquence, il écrivit treize lettres passionnées à la piquante
Frétillon du Palais-Royal, avec prière d'y répondre _le plus tôt
possible_, mais l'actrice ne fit aucune réponse, et nous ne savons pas
ce qui serait advenu de notre débutant, si, à la même époque, et comme
cataplasme, un des journaux dont il était l'assidu mais peu rétribué
collaborateur ne l'avait convié tout à coup à de célestes béatitudes.

Du jour où il avait mis le pied dans la vie littéraire, Eugène s'était
senti dévoré par un fougueux désir qui ne cessait de l'envelopper de ses
replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donné dix années de
sa vie, disait-il, pour avoir ses entrées à un théâtre! et chaque fois
qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un oeil d'envie la porte
spéciale des artistes, il murmurait _in petto_: «Sésame, ouvre-toi!» Or,
le journal dont il a été question ci-dessus lui donna, un beau matin,
une lettre de créance auprès des Folies-Dramatiques, en le chargeant de
rendre compte des premières représentations. Eugène habitait alors la
rue des Mathurins-Saint-Jacques, située à neuf quarts de lieue du
boulevard du Temple, ce qui ne l'empêcha pas de se rendre à son poste
pendant quarante jours consécutifs. On jouait je ne sais plus quel
indigeste mélodrame; Eugène l'apprit par coeur, et ne tarda pas à
devenir d'une force extraordinaire à l'endroit des appréciations
critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait
d'interpellations consciencieuses adressées à mademoiselle Alphonsine
pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et à
M. Auguste, pour qu'il copiât un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spéciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se
sentait pas d'aise; ses joues étaient enflammées, son oeil étincelait,
son coeur battait à tout rompre, non de peur, mais d'une sainte
émotion; on eût dit un jeune sous-lieutenant à sa première bataille; il
rêvait des voluptés inouïes. Lesdites voluptés se réduisirent à recevoir
sur la tête un nuage qui lui défonça son chapeau, dans les jambes une
chaumière qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu
du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du
pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de délices, il perdit
pied et s'abîma subitement par la trappe du crime, la même qui venait
d'engloutir _le traître_ de la pièce...

Eugène, dans cette soirée, perdit une illusion, et gagna une entorse qui
le força à garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa
le temps de sa convalescence à fabriquer un vaudeville comme, de
jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scène du premier
acte, entre autres, était écrite d'une façon prodigieuse; on y lisait
cette phrase textuelle: «Le théâtre représente une forêt; à gauche, un
arbre.» Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun,
l'indélicatesse de se priver de cette oeuvre remarquable, y compris
celui du Théâtre-Français, à qui elle fut adressée sous le pseudonyme de
comédie. La recette, à cet égard, est des plus simples: d'un habit
veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugène supprima les
couplets peu rimés de son vaudeville, et le tour fut joué, mais non la
comédie.

Cet échec fut cause que notre héros dit un éternel adieu au théâtre, et
rentra dans la voie feuilletonisante, où l'attendaient de nouveaux et
brillants succès.

Ce fut à cette époque qu'Eugène eut l'envie de se faire lithographier
des cartes de visite. Ayant manifesté devant un ami l'embarras où il
était de ne pas avoir une qualité distinctive à se donner en épithète;
ayant ajouté, en outre, qu'il n'était pas ambitieux, et qu'il se
contenterait de la moindre chose, fût-ce même du titre de chevalier de
la Légion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire présenter à
l'Institut historique, et, moyennant six pièces de cent sous, Eugène fut
mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister à des
séances mensuelles de littérature et de géographie, réunions pleines de
charmes, où une trentaine de gens qui n'ont rien à faire se donnent
rendez-vous dans le but spécial de se réciter les uns aux autres de
petits apologues naïfs et des fables innocentes.

Non content de ces titres à l'admiration de ses contemporains, Eugène,
que les honneurs commençaient à enivrer de leurs vapeurs odorantes,
résolut un matin de se faire le séide d'une illustration avouée. Jugeant
le Parnasse trop haut placé pour ses petites jambes, et la gloire un
fruit trop élevé pour ses petits bras, il prit la résolution de se
cramponner à la célébrité, dont les jambes lui semblèrent assez
vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir
l'autre. Son choix fait, il écrivit la lettre suivante, empreinte de
toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

  «Monsieur,

  La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspiré le
  désir de vous témoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens
  pour vous.

  «Agréez, etc.

  «EUGÈNE PRÉVAL, homme de lettres.»

Deux jours après, il reçut une réponse ainsi conçue:

  A M. EUGÈNE PRÉVAL, HOMME DE LETTRES.

  «Venez.--Je suis tout à vous.--Vous presserez la main d'un camarade
  qui vous offre son amitié et d'excellents cigares.»

Un fait à observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument.
Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille à leurs
lecteurs et à leurs libraires?

Il y a déjà quatre ans que se sont passées toutes ces choses et beaucoup
d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prétend la sagesse des nations,
à force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris
quand je vous dirai que notre débutant, après avoir successivement passé
de journaux payant mal à journaux payant mieux, et de journaux payant
mieux à feuilles payant bien, en est venu maintenant à jouir, tout comme
un autre, d'une petite individualité suffisamment flatteuse. Il n'est
guère d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de _sa copie_,
de publications honnêtes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs.
Il n'y aurait rien d'impossible, à ce que M. Curmer lui fît demander un
type pour ses _Français peints par eux-mêmes_, et nul doute que Dantan
ne s'empresse de lui ouvrir bientôt son Panthéon grotesque.

  ALBÉRIC SECOND.

[Illustration]




[Illustration: LES FEMMES POLITIQUES.]

[Illustration]

LES FEMMES POLITIQUES.


PARMI tous les livres dont se compose la bibliothèque de l'enfance, au
nombre de tous les auteurs qui étalent complaisamment leurs noms
illustres sur ses rayons dorés, il n'est pas un livre plus populaire
peut-être que _Numa Pompilius_, il ne se trouve pas un auteur plus connu
que son auteur, le chevalier de Florian: c'est à lui et à son livre que
la nymphe Égérie, cet immortel conseiller privé d'un des premiers rois
des Romains, doit l'immense réputation dont elle jouit. C'est à lui que
revient l'honneur d'avoir donné une signification proverbiale au nom de
cette nymphe, et de l'avoir, pour ainsi dire, arraché aux oublis ingrats
de l'histoire, en le plaçant comme un glorieux symbole dans l'alphabet
vulgaire des figures poétiques. Grâce au chevalier de Florian, ce berger
musqué des bosquets de Sceaux-Penthièvre, Agnès Sorel et madame de
Maintenon se sont vues transformées en nymphes aquatiques, et Charles
VII et Louis XIV en Numas de seconde édition, par manière de poétisation
historique.

Mais aujourd'hui qu'il est à peu près décidé qu'un roi constitutionnel
règne et ne gouverne pas, aujourd'hui, en France, une Égérie royale
mourrait d'abstinence dans sa grotte humide; quelque désintéressée que
soit ou que puisse être une Égérie, elle ne s'attache point aux fictions
plus ou moins couronnées: l'Égérie moderne ne veut être l'_adjectif_
féminin que d'une réalité; elle n'habite plus une grotte meublée de
quelques cailloux, de mousses verdâtres et d'un ruisseau d'eau limpide;
elle ne se dérobe plus aux hommages de la foule, pour se repaître
d'ardeurs platoniques; non, l'Égérie du dix-neuvième siècle est moins
impalpable, elle a compris qu'il fallait être femme, et femme _du monde_.
L'Égérie, ou les Égéries que nous connaissons naissent et meurent comme
les plus simples d'entre les mortels; elles se marient, elles ont des
amants, elles montent à cheval, vont au bal, et laissent l'empreinte de
leurs pas sur le sable de nos promenades.

L'Égérie créée par le chevalier de Florian est aujourd'hui nommée femme
politique; le bon La Fontaine la peindrait de nos jours comme la mouche
du coche, et nous croyons que La Fontaine aurait grandement raison.
Seulement nous dirons que le coche de l'état n'étant pas ce dont on
s'occupe le plus, et que chaque parti politique, chaque coterie, ayant
son coche particulier, nous sommes obligés de reconnaître l'existence
d'autant de mouches que l'on compte de coches en France.

Deux grandes divisions se présentent: d'abord, la mouche
gouvernementale, et la mouche des oppositions; elles appartiennent
cependant au même genre, ressortent du même principe moral, et se
touchent par tant de points que la couleur seule peut les faire
reconnaître.

Généralement la femme politique n'est plus une toute jeune femme, son
âge ne se dit plus et ne se devine même pas, et jusqu'au jour de sa mort
elle saura se maintenir dans cette position douteuse qui laisse les
hommes dont elle s'entoure incertains entre le respect et cette galante
impertinence que quelques femmes font entrer dans la catégorie des
hommages. Mais pour soutenir cette prétention au titre de femme
politique, pour voir se transformer son salon, soit en conseil
quasi-ministériel, soit en club, il faut réunir deux conditions
essentielles, qui sont comme la clef de voûte de toutes les autres
conditions nécessaires.

La femme politique, gouvernementale ou opposante, doit appartenir à la
meilleure compagnie et posséder une grande fortune; sans la réunion de
ces deux qualités premières, la femme politique risque fort d'être peu
considérée, et de passer auprès de beaucoup de gens pour une sorte
d'intrigante.

Si elle n'est pas veuve, ce qui serait un avantage immense, elle doit
être munie d'un de ces maris, fonctionnaires subalternes et inaperçus,
modestes et discrets, occupant sans ambition auprès de leurs femmes une
sorte de haute charge de domesticité. Au jour de l'an, ce mari recevra
des cartes de tous les amis politiques de sa femme, mais il ne les
connaîtra point, il s'occupera de la conduite des affaires domestiques
qu'il ne décidera pas, et attendra la permission de donner le bras à sa
fille, sur l'éducation de laquelle il ne devra avoir aucune influence.
En un mot, ce mari ne sera qu'un nom, qu'une raison sociale, dont la
signature appartiendra à la femme.

Comme madame de Régnacourt et madame de Divindroit ont toutes deux une
assez jolie collection d'amants, il va sans dire que les femmes
politiques ne sont pas moins que leurs soeurs exemptes de ce travers.

La littérature a peu d'attraits pour la femme politique; elle s'interdit
les lectures frivoles, et jamais un roman n'aura l'entrée de son salon
ou de son boudoir; mais sur les tables, sur les canapés, sur les
fauteuils et sur la cheminée, les journaux se _prélasseront_ en maîtres,
les brochures politiques, les documents diplomatiques et jusqu'aux
opinions des députés, imprimées à part sur papier vélin, orneront les
planches de sa bibliothèque. La marquise de......, une des femmes
politiques le plus en réputation de notre époque, lit régulièrement
tous les ans les énormes in-folios renfermant les différents chapitres
du budget de l'état.

A certains jours, les femmes politiques remplissent la loge
diplomatique, à la chambre des députés; elles murmurent: elles
approuvent à demi-voix; dans les entr'actes des séances parlementaires,
elles soutiennent de chaudes discussions contre les jeunes et vieux
diplomates qui leur servent de seconde ligne. Quelques-unes, plus
prétentieuses, affectent le langage d'une incompréhensibilité savante,
d'une métaphysique inintelligible à l'esprit nu. Celles-là s'endorment
le soir en lisant le cours philosophique de Cousin, et se promènent au
bois de Boulogne, avec un volume de la philosophie de l'histoire, par M.
Guizot.

La comtesse de ......., _bas-bleu_ politique de la plus haute
distinction, disait dernièrement devant le plus spirituel des auteurs de
mémoires apocryphes:

  «J'aime Guizot et Cousin d'une affection presque égale, ou plutôt tous
  deux complètent en moi une affection psychique et instinctive; la
  dualité de ces grands hommes se confond en une unité complexe, et
  m'amène pour ainsi dire à comprendre l'infini; le premier en a la
  profondeur, et le second l'étendue.

  «--Ne pourrait-on pas plutôt, répondit l'auteur de mémoires, prétendre
  avec plus de raison et sans rien leur ôter de leur ressemblance avec
  l'infini, qu'ils sont aussi inexplicables?»

La femme politique dont les pensées s'expriment en paroles métaphysiques
est une de ces infortunées créatures fortement éprouvées par les orages
des passions, et qui se survit à elle-même, si l'on peut s'exprimer
ainsi, dans un besoin de sensations et d'expressions mélancoliques; la
politique est pour elle comme une affaire d'amour; elle y porte le
reflet de ses anciennes ardeurs, elle s'enthousiasme; elle hait, elle
adore tel ou tel homme politique, telle ou telle cause, suivant un
instinct secret que la raison ne conduit pas toujours et que la
constance n'accompagne presque jamais.

Cette femme-là est la femme poétiquement politique.

La femme sérieusement politique s'appuie, au contraire, beaucoup sur le
libre arbitre de sa raison, et se vante de la constance de ses
sympathies.

La politique est la continuation de son dernier amant. Pour
quelques-unes, comme pour ces vieilles joueuses que l'on voit pâlir,
avec la lumière des bougies qui s'éteignent, autour d'un tapis vert, la
politique est tout à fait un dernier amant, et peut-être le plus chéri
de tous.

J'ai connu deux types remarquables de la femme politique: le premier de
ces types résumait en une seule nature toutes les Égéries
gouvernementales; le second offrait à mon investigation les Égéries
opposantes; ces deux Égéries, femmes de bonne compagnie, riches,
élégantes, en réputation d'esprit, exerçaient, chacune dans le cercle de
leurs opinions, une certaine influence, une sorte de souveraineté
politique et morale. La première, la comtesse de Régnacourt, avait été
ce que l'on nomme vulgairement une femme légère, c'est-à-dire qu'elle
avait eu beaucoup d'amants, et par conséquent fort peu de constance;
mais, par un singulier caprice du sort, ou plutôt par une merveilleuse
prévision de l'avenir, la comtesse de Régnacourt avait eu l'art ou le
bonheur de prendre ses amants dans une certaine catégorie où le pouvoir,
après elle, était venu répandre ses grâces, s'était établi comme à poste
fixe pour choisir ses plus intimes favoris. Peu à peu la liste des
amants de madame de Régnacourt devint une liste de ministres, de
conseillers d'état, de députés, de pairs et d'ambassadeurs; ses
affranchis gouvernèrent la France, comme autrefois les affranchis des
empereurs romains gouvernaient le monde. Mais les fers de ces esclaves
libérés n'étaient pas tellement rompus qu'un bout de chaîne ne les
retînt encore et ne les ramenât sans cesse vers leur ancienne maîtresse,
non plus rampants et tremblants, mais tout disposés à subir, moyennant
le retour de certaines privautés, un retour d'influence, dont ils
n'appréciaient pas toute l'importance. Madame de Régnacourt tenait en
une honorable laisse deux ou trois affranchis dans chaque combinaison
ministérielle du jeu politique constitutionnel, et pour chacune de ces
combinaisons elle avait tout prêts des ambassadeurs accommodés au
nouveau système, qu'elle devait faire monter sur le trône du pouvoir.

Madame de Régnacourt prévoyait avec une sagacité merveilleuse les
changements de ministres, les revirements dans les alliances étrangères;
et alors, avec une adresse et un tact non moins merveilleux que sa
sagacité, elle changeait en quelques jours tout l'ameublement humain de
son salon; aux doctrinaires succédaient les _tiers-partistes_, comme aux
_tiers-partistes_ les dynastiques, et tous ces changements s'opéraient
sans difficulté, sans aigreur, sans étonnement.

Les gens qui ne veulent se mettre en route qu'après s'être assurés du
temps à venir consultaient le salon de madame de Régnacourt, thermomètre
politique assez juste.

Je n'ai jamais connu le mari de madame de Régnacourt, je ne l'ai jamais
aperçu; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il occupait j'ignore quel
emploi dans je ne sais plus quel lieu de la terre. Personne ne parlait
jamais de M. de Régnacourt à sa femme, et elle n'en parlait jamais à
personne, si ce n'est peut-être à moi, _son confident_, parce que
j'étais le seul de tous les hommes qu'elle recevait qui n'eût jamais
songé à lui faire la cour.

«Monsieur de Régnacourt, me dit-elle un soir, est un fort bon homme,
doux et facile à vivre; mais il est habitué à une vie calme; ses idées,
quoique saines et droites, sont peu développées; notre tracas politique
le tuerait de fatigue et d'ennui.--Avouez, madame, lui répondis-je, que
M. de Régnacourt est la perle des maris.--Pourquoi voulez-vous que
j'avoue cela? reprit-elle, en me regardant fixement.--Pourquoi, madame?
mais c'est tout bonnement qu'un mari tel que M. de Régnacourt est comme
ces canonicats des chapitres allemands, qui donnent le titre de madame,
sans les embarras du mariage.--Vous plaisantez toujours, mais je vous
assure sérieusement que M. de Régnacourt a de très-bonnes
qualités.--Oui, madame, j'en suis convaincu; il a d'abord celle d'être
toujours absent.»

Et je crois encore en effet que, de toutes les qualités que la nature,
accompagnée de l'art, pouvait avoir accordées à M. de Régnacourt, la
plus précieuse pour sa femme était sa qualité d'absent. Un mari par sa
présence dépare souvent sa femme: on n'aime point à voir de trop près
la moitié vulgaire de la divinité que l'on a posée sur un piédestal; et
la femme politique, l'Egérie du dix-neuvième siècle est du nombre de ces
divinités qui ont besoin de toutes les illusions dont elles s'entourent
et dont on les entoure.

Madame de Régnacourt recevait peu de femmes et faisait rarement des
visites; sa porte n'était ouverte le soir qu'à certains initiés, et
quelquefois même son portier répondait avec un imperturbable sang-froid
aux visiteurs habituels:

  «Madame est sortie,»

quoique des voitures alignées dans la cour de son hôtel vinssent lui
donner un démenti formel. Mais c'est que ces soirs-là il se tenait chez
madame de Régnacourt un de ces conseils secrets de ministres voulant
s'entendre entre eux et sans éclat sur quelque mesure importante, hors
de la présence d'un collègue trop puissant. Quelques mauvais plaisants,
ennemis de madame de Régnacourt, nommaient ses salons les _Vendanges de
Bourgogne_ des ministères. Elle apparaissait rarement aux Tuileries
pendant les réceptions publiques, mais trois ou quatre fois par an les
journaux enregistraient avec une mystérieuse importance que le roi
l'avait reçue en audience particulière. Quand quelque événement heureux
ou malheureux survenait dans sa famille, un officier du château
accourait vers elle, chargé par une auguste bienveillance de lui
transmettre des compliments de condoléance, ou des félicitations
empressées. Enfin, madame de Régnacourt était une puissance sourde et
secrète, une sorte d'influence sans nom, attachée à l'ordre de choses
actuel, mais plus forte que tous les pouvoirs, indépendante des
différentes factions qui se les partageaient: Égérie de tous les
ministres, marchant avec eux tant qu'ils étaient couronnés, et leur
survivant à tous.

Rarement elle accordait sa protection à ceux qui la sollicitaient; elle
aimait à choisir elle-même ses créatures, et à les élever promptement
vers le but auquel elle les destinait. Les ambassades et le conseil
d'état se trouvaient peuplés de ses élus; mais les ambassades surtout
lui devaient leurs secrétaires les plus actifs, les plus jeunes, les
plus impatients d'avancement: par eux elle avait des nouvelles
politiques de tous les pays du monde, car elle avait l'art de les rendre
tous honorablement indiscrets, sans qu'ils s'aperçussent de leur
indiscrétion, sans qu'ils eussent à en rougir ou à en conserver des
remords.

Chacun de ses protégés s'était compromis vis-à-vis d'elle par une
déclaration d'amour qu'elle avait eu l'art de lui arracher. Le nombre
des _appelés_ était considérable; nul ne savait le nombre des élus.

S'il arrivait que madame de Régnacourt assistât à quelque grande
discussion de la chambre des députés, les orateurs les plus influents
venaient la saluer pendant un des repos de la séance, et le lendemain
les journaux _politiques_ apprenaient à la France et au monde que «l'on
remarquait la comtesse de Régnacourt dans la tribune diplomatique.»

Pour se créer ainsi une sorte de royauté politique, une spécialité qui
la faisait se considérer comme un quatrième pouvoir dans l'état, la
comtesse de Régnacourt avait dû renoncer à presque toutes les
jouissances ordinaires de la vie du monde; elle avait dû se séquestrer,
s'enfermer hermétiquement dans une importance digne et froide, répulsive
de l'amitié et des affections douces. Les femmes ne l'aimaient pas; les
hommes la craignaient, la ménageaient, et cherchaient à se faire
distinguer par elle. Pour le vulgaire des salons, elle représentait une
femme supérieure; les ministres la considéraient comme une sorte de
protocole vivant, une tradition animée, un dépôt d'archives secrètes, un
noeud d'alliance du passé avec le présent, et de tous les deux avec
l'avenir.

Quand je vis pour la première fois la comtesse de Régnacourt, elle me
parut sèche, roide, assez impertinente, bouffie de son importance et
moins spirituelle que prétentieuse; sa conversation, que j'écoutais
attentivement, me sembla un pâle écho des conversations qui avaient dû
avoir lieu devant elle, un reflet de sa lecture de journaux du matin; en
un mot, elle ne me plut pas. En la connaissant mieux, je lui découvris
plus d'esprit, moins d'impertinence, moins de roideur. Je dois dire que
l'observation de son caractère fut un amusement chaque jour nouveau pour
moi; et quand je voulus porter un jugement définitif sur son compte,
j'arrivai à conclure:

  «Que dans cette femme _transsubstantialisée_ ne se trouvaient plus ni le
  coeur, ni les vertus, ni les autres qualités de la femme, et que ne s'y
  rencontraient pas cependant l'énergie, la volonté, le caractère et
  toutes les puissances de l'homme. D'où il résultait que l'Egérie
  gouvernementale, femme usée, homme incomplet de toutes manières, sans
  coeur, sans réalité, espèce de gnome politique, martyre de sa
  suffisance, ressemblait fort, à mon avis, à ce chien du bon La Fontaine
  qui lâche la proie qu'il tient pour courir après son ombre que lui
  présente le cristal d'un ruisseau.»

Cette conclusion n'était pas juste: un de mes vieux amis, meilleur
observateur et meilleur jugeur que je ne puis me vanter de l'être, me la
fit rectifier. «Madame de Régnacourt, me dit-il, a d'abord très-bien
mangé sa proie; je dois même vous faire remarquer que, pendant toute sa
jeunesse, elle a plutôt dévoré la proie des autres qu'elle ne s'est
montrée satisfaite de celle qui lui avait été départie. Aujourd'hui elle
cherche à transformer en réalités les ombres qu'elle peut saisir, et, du
moins en apparence, elle n'y réussit pas trop mal. Elle n'est plus
belle, et elle a encore des amants; son mari n'est ni ministre ni
ambassadeur, et l'on voit autour d'elle s'empresser une cour assidue de
puissances politiques. C'est donc pour le moins une femme très-habile.»
Un jeune étourdi qui écoutait la rectification de mon vieil ami
l'interrompit pour dire en pirouettant sur la pointe des pieds: «Madame
de Régnacourt!.. mais c'est la mère Gigogne du gouvernement actuel:
fouillez-la, vous trouverez dans les plis de ses cotillons tous nos
hommes d'état.»

L'Egérie opposante m'est apparue, bien différente de madame de
Régnacourt, sous les traits d'une femme encore presque jeune, réjouie,
sentimentale, vive, romanesque à force d'avoir bâti et débâti des
romans. On la nommait la marquise de Divindroit. Elle avait beaucoup
d'amis; rien en elle ne repoussait, n'inspirait de crainte; elle aimait
les plaisirs, le mouvement, et dix fois elle s'était compromise aux yeux
du monde pour des amants qu'elle se croyait sûre d'aimer toujours, mais
qu'elle s'apercevait bientôt n'avoir pris qu'à bail. Depuis la
révolution de 1830, la marquise de Divindroit s'était transformée en
femme politique; la royauté de la branche aînée avait conservé toutes
ses sympathies, et par conséquent une guerre à mort avait été déclarée
par la marquise à la royauté de la branche cadette.

Madame de Divindroit partageait son temps à peu près également entre les
plaisirs de Paris et une très-belle habitation, une magnifique terre
qu'elle possédait sur les confins de la Picardie et de l'Artois. A
Paris, madame de Divindroit recevait toutes les notabilités politiques
dont elle partageait les croyances; elle les réunissait à certains
jours, dans des dîners que la police, disait-elle, surveillait d'un oeil
inquiet et vigilant. Au dessert, elle renvoyait les domestiques; elle
cherchait à transformer ses espérances en réalités d'un avenir peu
éloigné. Elle parlait de la forme de gouvernement qu'il faudrait adopter
le jour où ses espérances seraient réalisées; elle se lançait alors dans
des dissertations de haute politique et d'intérêts européens, pour
lesquels elle inventait une nouvelle balance, dissertations qu'elle
animait de sa seule parole et dont elle faisait tous les frais. A ses
amis les plus intimes, elle montrait des lettres d'Allemagne, des
boucles de cheveux précieux, des écritures chéries. Elle avait des
actions de l'emprunt de don Carlos et de celui de don Miguel, et
célébrait religieusement toutes les fêtes politiques que le calendrier
de la nouvelle royauté n'avait pas conservées. Quand le roi des Français
prenait le deuil, elle se mettait en rose, et se revêtait de noir pour
tous les deuils que la nouvelle cour de France jugeait à propos de
méconnaître. Dans son salon de Paris étaient rassemblés tous les
journaux et toutes les brochures le plus opposés à l'ordre de choses
établi; elle recevait ses ennemis les plus farouches, ceux qui se font
condamner à la prison pour leur polémique mordante, et ceux qui se
refusent aux honneurs de la garde nationale. Des bustes proscrits
décoraient sa cheminée, et dans une petite bourse en soie verte et
argent elle gardait soigneusement des pièces de monnaie à l'empreinte
séditieuse.

Tel est le rôle, telle est la conduite de l'Égérie opposante pendant son
séjour à Paris; elle a des amants politiques dont elle surveille la
manière de penser; elle s'occupe de leur salut, elle les envoie aux
sermons et aux offices: c'est une femme qui moralise la démoralisation.

Quand l'été arrive, madame de Divindroit quitte Paris, et vient se fixer
pour six mois dans son château. Là, maîtresse et souveraine, elle
tracasse le maire de sa commune, inquiète le préfet de son département,
met des entraves dans les roues du char électoral, et se fait bénir des
paysans de son canton, dont elle soulage la misère et les maux, et
auxquels elle apprend à se défier du gouvernement. Les parterres de son
parc sont remplis de lis; elle entend la messe dans la chapelle de son
château, et chante elle-même d'une voix retentissante un _Domine salvum_
qui ferait frémir le lieutenant de gendarmerie de son arrondissement
s'il l'entendait. Elle donne deux fêtes dans l'année aux populations qui
entourent ses domaines, l'une à la Saint-Henri, l'autre à la
Saint-Louis. Ces jours-là, les gentilshommes du voisinage sont invités à
dîner, et Dieu sait quels _toasts_ effrayants de légitimité font vider
les verres des convives, quelles chansons séditieuses font retentir les
échos de la salle à manger.

La marquise de Divindroit a été compromise dans deux conspirations: pour
l'une elle avait brodé un drapeau, pour l'autre elle avait donné des
cocardes fabriquées avec ses propres vêtements. Elle va toujours de
Paris à son château et de son château à Paris sans passe-port, pour ne
pas se trouver dans l'obligation de voyager sous la protection du roi
Louis-Philippe.

Son mari, le marquis de Divindroit, est un bon homme, peu spirituel, peu
gênant: toujours en admiration devant sa femme, se pavanant fièrement de
l'indépendance et de la fière opposition de ses opinions politiques, il
ne voit que par elle, n'entend que par elle, et ne croit qu'en elle
seule et en ce qu'elle croit. La marquise de Divindroit a des égards
pour lui, elle veut à toute force lui faire jouer un rôle, et, placée
derrière lui, elle passe ses bras sous les siens, qu'il dissimule, et
alors elle prononce des paroles et fait des gestes dont il est la
figure, l'éditeur responsable.

Deux fois le marquis de Divindroit a subi quelques jours de prison pour
l'opposition par trop factieuse de sa chère moitié, et je crois qu'elle
a trouvé le moyen de se faire remercier par lui de ces quelques jours de
prison.

Madame de Divindroit est très-bien reçue à Paris et dans sa province par
les plus _purs_ de son opinion; c'est une femme politique en grande
vénération, ses soirées sont recherchées; on croit à l'importance
qu'elle se donne, et on la proclame très-raisonnable parce qu'elle a
fermé sa porte à tous les _ducs de Normandie_ qui se sont succédé depuis
dix ans.

Tels sont les deux types de femmes politiques que j'ai connus dans le
monde, et plus que jamais je demeure convaincu que Dieu n'a point créé
la femme pour besogner un ouvrage aussi rude que la politique; et plus
que jamais je demeure convaincu qu'une femme qui veut s'immiscer dans ce
labeur d'homme perd toutes ses qualités, toutes ses grâces, tous ses
avantages féminins, sans aucun profit qui puisse la dédommager de tant
de pertes. Très-peu de carrières sont ouvertes aux femmes, très-rarement
Dieu remet à quelque Jeanne d'Arc inspirée l'épée des combats,
très-rarement il charge quelque sanglante Élisabeth, ou quelque
sanglante Catherine, de la destinée des empires humains.

Sans imposer à toutes les femmes l'épitaphe de la matrone romaine,

  Domi mansit, lanam fecit,

j'aimerais encore mieux lire sur leur pierre funéraire:

  Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée,

que de rencontrer beaucoup de tombeaux comme celui de la maîtresse de
Monaldeschi.

  Comte HORACE DE VIEL-CASTEL.




[Illustration: LE RAPIN.]

[Illustration]

LE RAPIN.


SI j'avais le malheur d'être académicien, je ne me permettrais pas,
certes, de dessiner le présent portrait, car je serais arrêté court par
le titre même de mon sujet. Le mot _rapin_, en effet, ne se trouve pas
dans le Dictionnaire rédigé par les quarante. Pourquoi? c'est ce que je
ne me charge pas d'expliquer d'une façon satisfaisante, n'ayant pas pris
la peine d'étudier la question. Tant est-il que, profitant de mon
indépendance, je saute à pieds joints par-dessus l'interdiction tacite
de l'Académie française. Qui sait? Peut-être l'Académie, encouragée par
mon exemple, reconnaîtra-t-elle un jour l'existence grammaticale du mot
rapin, et lui donnera-t-elle enfin droit de cité!

En attendant, et pour abréger les travaux auxquels seront obligés de se
livrer messieurs les quarante quand il s'agira de trouver au mot rapin
une origine, je crois devoir, comme préambule naturel au sujet que je
traite, proposer d'avance trois étymologies possibles, entre lesquelles
il ne restera plus qu'à choisir. La première m'a été donnée dans
l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus célèbres, par un modèle qui
posait pour un centaure. Comme j'interrogeais tous les artistes
présents, demandant avec anxiété où le mot rapin pouvait prendre sa
source:

«Eh! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche
depuis une heure, rapin vient de _rat_.»

Un éclat de rire général accueillant cette explication étrange, le
centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable:

«Ma foi, si ce n'est pas ça, qu'est-ce?»

L'argumentation était positive, et il n'y avait rien à répondre.
Personne de nous n'étant en état de proposer une explication plus
satisfaisante, l'hilarité n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir
d'embarras, me hâtai-je d'ajouter:

«Mais, mon cher, _pin_, que faites-vous de _pin_, dans cette affaire?»

Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un éclat de rire.

«_Pin?_ dit-il, c'est là ce qui vous embarrasse? Comment! _rat qui
peint_; _rapin_, vous ne comprenez pas?»

Et il reprit aussitôt sa position, qu'il n'avait quittée un instant que
pour nous faire plus en face sa réponse dédaigneuse, ne se doutant pas
de l'énormité de son calembour.

Plusieurs témoins de la scène que je raconte, après quelques minutes de
réflexion, déclarèrent se ranger à l'opinion du centaure. Et au fait,
pourquoi pas? Combien d'expressions, passées aujourd'hui dans la langue,
sont fondées sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que
celui-là!

La seconde explication du mot rapin, qui m'a été donnée également par un
homme dont la compétence est fort respectable, consiste à faire du mot
un dérivé du verbe _rapiner_. Voilà une étymologie qui ne ressemble
guère à l'autre, mais qui, à tout prendre, n'est pas plus flatteuse que
l'autre pour la classe qu'elle désigne, ni plus improbable,
analogiquement parlant.--Quant à la troisième, je la donne comme
l'expression de mon opinion personnelle; opinion, du reste, assez
généralement partagée: je crois que rapin vient de _râpé_. Mais dans
rapin, me dira-t-on, où est l'accent circonflexe? C'est là, je l'avoue,
une objection sérieuse, qui cependant ne m'arrête pas; car, jusqu'à ce
que l'Académie ait prononcé, chacun demeure libre d'écrire rapin avec un
accent circonflexe.

Donc j'arrive enfin, après cette digression que me pardonneront
certainement les grammairiens et les étymologistes, à dire que le rapin
a de douze à dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables,
sinon des plus brillantes. Il est fils d'un portier ordinairement, ou
d'un artisan quelconque; il peut même, à la rigueur, être fils d'un
bourgeois, rentier honnête et paisible; mais ce qui est certain, c'est
qu'il n'est jamais fils d'un millionnaire. Il se peut bien faire, par
hasard, que le rapin ait un oncle en Amérique, et qu'un beau jour il
devienne riche; toutefois le cas ne se présente pas souvent.

Bref, pour commencer la peinture de mon personnage, je parlerai de sa
figure, et j'avouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid.
Il a des yeux, un nez, une bouche, c'est tout ce que l'on en peut dire.
Quant à la taille de cette bouche, quant à la grosseur de ce nez, quant
à l'éclat de ces yeux, ce sont là autant de problèmes, attendu le peu
d'estime que le rapin professe pour l'eau.--Non que le rapin soit
ivrogne, ce n'est point là ce que je veux donner à entendre: le rapin,
au contraire, et sans doute par système hygiénique, fait de l'eau
l'usage le plus immodéré, à ses repas; seulement, hors de ses repas,
l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide: d'où il
résulte que l'on ne sait au juste à quoi s'en tenir sur la finesse de
ses traits ou sur la couleur de son teint.--Mais, au fait, comme il y a
exception à toute règle, et que je craindrais d'exposer les rapins
exceptionnels au blâme des jeunes gens à la mode et des
petites-maîtresses, j'arrive du général au particulier. Je connais un
rapin, nommé Théodore, qui a la figure aussi mal lavée que le puissent
indiquer les quelques lignes précédentes, et qui, de plus, est rapin
dans la véritable acception du terme, au moral comme au physique: c'est
donc de lui que je vais parler.

Théodore, sur la tête que je viens de dire, a d'abord un chapeau des
plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que
possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois,
cela est incontestable; mais, hélas! pour le croire, il faut l'avoir vu.
Aujourd'hui, l'infortuné chapeau, soit effet de l'usage, soit la
quantité de poussière qui le recouvre, tourne au gris d'une façon
déplorable. Des bords de ce chapeau sort à flots farouches une chevelure
comme on n'en vit jamais la pareille: longue, embrouillée, sèche, tout à
la fois. Est-ce par économie que Théodore laisse prendre à ses cheveux
une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuité? pas davantage.
Théodore n'est peut-être pas bien sûr de la couleur précise de ses
cheveux. Il a vu des portraits de peintres célèbres où ces maîtres
étaient représentés les cheveux flottants sur les épaules: voilà toute
sa raison. Il s'est demandé pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand
peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des maîtres.
D'autres choses l'embarrassent, il est vrai: la cravate, par exemple,
qu'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit
tout aussi agréable que celui de Raphaël; par malheur, ô funeste
résultat d'une mauvaise habitude! l'absence de cravate lui cause de
violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vêtir d'une façon
originale et fantasque, toujours à l'exemple des peintres du seizième
siècle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infâme
costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonné. Donc, de
tous les souhaits que forme Théodore pour sa toilette, le seul qu'il
puisse réaliser à son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en
use-t-il largement et sans scrupule. Quant à son habit, boutonné
jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches
d'huile, en signe d'affliction. Et au fait, il faut être juste: la vie
que mène Théodore n'est pas fort divertissante; elle ne saurait guère
pousser le coeur et le visage à l'épanouissement.

Levé à sept heures du matin, Théodore est à sept heures et quelques
minutes chez son seigneur et maître, monsieur le peintre un tel ou un
tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins à apporter à sa
toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Théodore.
Arrivé chez son maître, Théodore met l'atelier en ordre, y introduit de
l'air, si l'on est en été; si l'on est en hiver, il allume le poêle et
l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Théodore, en
quelque saison que l'on soit, s'en va au musée faire des copies pour son
maître. C'est là qu'il faut le voir, se promenant avec dédain devant les
toiles qui ne rentrent pas dans le système de son maître, et
s'extasiant, au contraire, devant celles que son maître lui a commandé
d'étudier. Théodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du
coin de l'oeil, et en haussant les épaules, et en imprimant à ses lèvres
un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il
dédaigne, ou de dédaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que
Théodore regrette de n'avoir pas de moustache à retrousser avec un geste
de supériorité cavalière.--Sa petite visite des tableaux les plus
importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit
copier.

Tout en ouvrant sa boîte, ou en essayant ses crayons, ou en préparant
ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil à droite et à gauche,
pour voir si quelque étranger ne le regarderait point, d'aventure, comme
un personnage d'importance. Cela fait, il se met à l'oeuvre, prenant le
plus qu'il peut l'air inspiré. Chaque coup de crayon qu'il donne est
indiqué par un mouvement de sa tête en sens contraire. Il sue sang et
eau. Ceux qui passent près de lui sont tentés de lui proposer l'usage
immédiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgré tout ce mal et
toute cette fatigue, malgré ces oscillations de tête et ces déplacements
de cheveux, Théodore, quand sonne l'heure du départ, n'a presque pas
avancé la besogne; ce qui ne l'empêche pas de jeter un regard satisfait
sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en
aller dîner d'un aussi bon appétit que s'il venait de faire un pendant à
la _Madeleine_ du Corrége. Puis, son dîner fini, il se rend à l'école
des Beaux-Arts, où il travaille quelques heures avant de se livrer au
sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du
rapin Théodore.

[Illustration]

Hélas! si là cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop à
plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement
aussi doux et aussi complet que le récit précédent le pourrait donner à
croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphaëls en
herbe, qui, passés de l'état de rapin à l'état d'élèves, le rendent
victime de mille vexations. Théodore est, à peu de chose près, l'esclave
des élèves. S'il plaît à ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou
d'envoyer quelque part une lettre, Théodore doit leur épargner la
dépense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse
d'aller d'un bout à l'autre de Paris, peu importe! Théodore a des jambes
pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre
particulier à lui donner.

Au moins, en échange du service qu'on lui fait faire, Théodore jouit-il
de quelques priviléges? est-il admis à présenter, par hasard, quelques
timides objections? Pas le moins du monde! il doit à messieurs les
élèves toute obéissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui
est accordée en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en
préserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour
lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus
petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire
s'échauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier,
signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise à un
rapin qui travaille, de façon à le faire tomber à terre; ou bien lui
couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si
bien un dessin quasi achevé qu'il soit obligé de recommencer
complétement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges
qui se pratiquent dans les ateliers.

Donc, si Théodore a la moindre chose à objecter quand on dispose de lui
pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part à une
conversation qui lui est étrangère, il peut s'attendre à tout. Et s'il
n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus
inaltérable, la plus parfaite résignation; s'il fait mine de se fâcher,
s'il se gendarme, malheur à lui! Alors l'affaire devient plus sérieuse;
on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus
mentionnés. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du
corps; on se met trois ou quatre pour l'opération, selon la résistance
qu'il oppose; et l'infortuné est attaché de son long sur une échelle,
attaché les pieds en l'air et la tête en bas, s'il vous plaît! Après
quoi l'échelle est replacée contre la muraille, jusqu'au moment fixé
pour la complète expiation du délit.

Un autre châtiment infligé à Théodore quand il se mutine, consiste à
placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, à
l'instant où Théodore va entrer. Inutile de dire que le pot à l'eau est
toujours disposé de manière à ce que Théodore ne puisse faire moins que
d'être inondé.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrivée chez M. Gros, et qui
trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invité deux
Anglais à visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin était
en disgrâce auprès de ses élèves. M. Gros entre donc dans son atelier,
précédé des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde,
quand tout à coup, la porte étant tout à fait ouverte, le bruit d'un
objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts à la
fois d'eau fraîche et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour
faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie à ses
hôtes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralité, que l'on
gagne toujours quelque chose à pratiquer la politesse. Lui seul, en
effet, eût été victime, s'il eût eu la fantaisie de passer le premier.

Mais cependant, pour tant de déboires, quels sont les plaisirs de
Théodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre
en patience son martyre? Hélas! minces sont les plaisirs de l'infortuné,
minces ses consolations. Quand il est las de servir de jo

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