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Œuvres de P. Corneille, Tome 04

by Pierre Corneille · French · Gutenberg #39739 · 861,667 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres de P. Corneille, Tome 04
    
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Title: Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Author: Pierre Corneille

Commentator: Charles Joseph Marty-Laveaux


        
Release date: May 19, 2012 [eBook #39739]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39739

Credits: Produced by Hèléne de Mink, Carlo Traverso and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE P. CORNEILLE, TOME 04 ***




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  Notes de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
  harmonisée.

  Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
  numéros omis dans l'original sont également omis dans cette
  version.




[Illustration: Logo ASSOCIATION des anciens élèves du lycée
   LOUIS-LE-GRAND]




     LES

     GRANDS ÉCRIVAINS

     DE LA FRANCE

     NOUVELLES ÉDITIONS

     PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION

     DE M. AD. REGNIER

     Membre de l'Institut




     ŒUVRES

     DE

     P. CORNEILLE

     TOME IV




PARIS.----IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

Rue de Fleurus, 9




     ŒUVRES

     DE

     P. CORNEILLE

     NOUVELLE ÉDITION

     REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
     ET LES AUTOGRAPHES

     ET AUGMENTÉE

     de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
     lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
     fac-simile, etc.

     PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

     TOME QUATRIÈME

     PARIS

     LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

     BOULEVARD SAINT-GERMAIN

     1862




     POMPÉE

     TRAGÉDIE

     1641




NOTICE.


Le génie espagnol attirait Corneille avec une violence impérieuse dont
il nous a lui-même fait l'aveu dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête
du _Menteur_. «J'ai cru, dit-il, que nonobstant la guerre des deux
couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte
de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable,
je ne dis pas seulement pour _le Cid_, où je me suis aidé de D.
Guillen de Castro, mais aussi pour _Médée_, dont je viens de parler,
et pour _Pompée_ même, où pensant me fortifier du secours de deux
Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant
tous deux de Cordoue[1].»

Sa prédilection pour Lucain datait de loin; il avait remporté un prix
de rhétorique pour une traduction en vers français d'un morceau de la
_Pharsale_, et, après les éclatants triomphes de la scène, il se
plaisait encore à se rappeler cette humble victoire de collége et le
bonheur qu'elle lui avait causé[2].

Huet s'exprime ainsi dans le paragraphe de ses _Origines de Caen_
consacré à Malherbe: «S'il a manqué de goût dans le discernement de la
belle poésie, ce défaut lui a été commun avec plusieurs excellents
poëtes que j'ai connus. Le grand Corneille, prince des poëtes
dramatiques françois, m'a avoué, non sans quelque peine et quelque
honte, qu'il préféroit Lucain à Virgile. Mais cela est plus excusable
dans un poëte de théâtre, qui cherchant à plaire au peuple et s'étant
fait un long usage de tourner ses pensées de ce côté-là, y avoit aussi
formé son goût, et n'étoit plus touché que de ce qui touche le plus
le vulgaire, de ces sentiments héroïques, de ces figures brillantes et
de ces expressions relevées[3].»

Boileau, moins accommodant, ne peut contenir son indignation, et
l'exhale dans ces vers de l'_Art poétique_[4], qui paraissent bien
s'appliquer à Corneille:

     Tel excelle à rimer, qui juge sottement;
     Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville,
     Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.

Corneille tenait très-fort à prouver qu'il possédait le secret de
cette diction majestueuse si sérieusement admirée par lui chez autrui:
c'était la qualité dont il était le plus fier; il ne souffrait pas
qu'on élevât un doute à cet égard, et sa susceptibilité sur ce point
nous a valu la _Mort de Pompée_. «J'ai fait _Pompée_, dit-il dans
l'_Épître_ qui est en tête du _Menteur_, pour satisfaire à ceux qui ne
trouvoient pas les vers de _Polyeucte_ si puissants que ceux de
_Cinna_, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe,
quand le sujet le pourroit souffrir.»

Toutefois l'idée de transporter à la scène les plus beaux morceaux de
la _Pharsale_ ne s'est pas offerte d'elle-même à Corneille: il la doit
bien évidemment à Chaulmer, auteur d'une traduction abrégée des
_Annales_ de Baronius, qui a publié en 1638, chez Antoine de
Sommaville, un des libraires de notre poëte, _la Mort de Pompée_,
tragédie. Cette pièce, dédiée à Richelieu, diffère tout à fait par le
plan de celle de Corneille. Elle a, il est vrai, le mérite de mieux
justifier son titre, car Pompée en est le principal personnage, mais
ce mérite est à peu près le seul qu'elle possède. L'auteur a eu
cependant la pensée de substituer à l'unique discours de Photin sur le
parti à prendre à l'égard de Pompée une véritable délibération, déjà
dramatique, qui a été de quelque utilité à Corneille pour l'admirable
scène par laquelle sa pièce commence[5].

Rappelons, pour être complet, que Garnier a publié en 1574 une
tragédie intitulée _Cornélie_. On y trouve, entre la veuve de Pompée
et Philippe, l'affranchi de Pompée, une scène déclamatoire et peu
intéressante, mais dont toutefois certains traits ont fourni à
Voltaire de curieux rapprochements avec la pièce de Corneille. Nous
les avons reproduits dans les notes dont notre texte est
accompagné[6].

Corneille nous apprend qu'il composa _la Mort de Pompée_ dans le même
hiver que _le Menteur_[7]; les frères Parfait la placent la dernière
parmi les pièces de l'année 1641, mais ils ne disent pas sur quel
théâtre elle a été représentée. D'après le _Journal du Théâtre
françois_ de Mouhy[8], la tragédie de Chaulmer fut jouée par la troupe
du Marais en 1638[9], et celle de Corneille en 1641, par la troupe
Royale[10]. Au premier abord, cette assertion semble être confirmée
par un passage d'une mazarinade de 1649, intitulée _Lettre de
Bellerose à l'abbé de la Rivière_. En effet, la femme de Bellerose,
comédienne de l'hôtel de Bourgogne, y est appelée «cette Cléopatre....
cette impératrice de nos jeux;» mais il est bien probable qu'il est
question ici du rôle principal de la _Cléopatre_ de Benserade,
représentée en 1635, et non du personnage de Cléopatre dans _la Mort
de Pompée_. Ce passage de la notice que Lemazurier consacre à Mme
Bellerose paraît le prouver: «Cette actrice faisait partie de la
troupe de l'hôtel de Bourgogne.... Benserade en devint si
passionnément amoureux, qu'il quitta pour elle la Sorbonne, où il
étudiait, et l'état ecclésiastique, auquel ses parents le destinaient.
Peu s'en fallut qu'il n'embrassât l'état de comédien pour être plus
sûr de lui plaire; il se borna cependant à lui faire hommage de sa
tragédie de _Cléopatre_[11].» Suivant l'édition de M. Lefèvre, ce fut
au Marais que _Pompée_ fut représenté. En effet, la distribution des
rôles est ainsi faite dans cette édition: CÉSAR, _d'Orgemont_;
CORNÉLIE, _Mlle Duclos_; PTOLMÉE, _Floridor_; mais il est impossible
de savoir d'où ces renseignements sont tirés.

Ce qui est certain, c'est qu'en 1663 _Pompée_ était joué par la troupe
de Molière, et que Molière lui-même remplissait dans cette pièce le
rôle de César. Ce passage de _l'Impromptu de l'hôtel de Condé_[12] ne
laisse aucun doute à ce sujet:

     LE MARQUIS.

                             Cet homme est admirable,
     Et dans tout ce qu'il fait il est inimitable.

     ALCIDON.

     Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art,
     Témoin dedans _Pompée_ alors qu'il fait César.
     Madame, avez-vous vu dans ces tapisseries
     Ces héros de romans?

     LA MARQUISE.

                         Oui.

     LE MARQUIS.

                               Belles railleries.

     ALCIDON.

     Il est fait tout de même: il vient le nez au vent,
     Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant,
     Sa perruque qui suit le côté qu'il avance,
     Plus pleine de laurier qu'un jambon de Mayence,
     Les mains sur les côtés d'un air peu négligé,
     La tête sur le dos comme un mulet chargé,

     Les yeux fort égarés, puis débitant ses rôles,
     D'un hoquet éternel sépare ses paroles,
     Et lorsque l'on lui dit: _Et commandez ici_,

il répond:

     _Connaissez-vous César, de lui parler ainsi?
     Que m'offriroit de pis la fortune ennemie,
     A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie_[13]?...

Plus tard, l'élève de prédilection de Molière, Michel Baron, a rempli
à son tour ce même rôle avec un grand succès[14].

Cornélie fut un des triomphes d'Adrienne le Couvreur. Le plus beau
portrait de cette actrice, que la gravure de Drevet a rendu presque
populaire, est celui où Coypel l'a représentée dans ce rôle, vêtue de
deuil et portant l'urne qui contient les cendres de Pompée. La vue de
cette belle peinture a inspiré à Mlle Clairon les réflexions
suivantes: «L'ignorance et la fantaisie font faire tant de contre-sens
au théâtre, qu'il est impossible que je les relève tous; mais il en
est un que je ne puis passer sous silence: c'est de voir arriver
Cornélie en noir. Le vaisseau dans lequel elle fuit, le peu de moments
qui se sont écoulés entre l'assassinat de son époux et son arrivée à
Alexandrie, n'ont pu lui laisser le temps ni les moyens de se faire
faire des habits de veuve; et certainement les dames romaines
n'avaient point la précaution d'en tenir de tout prêts dans leur
bagage. La célèbre le Couvreur, en se faisant peindre dans ce
vêtement, prouve qu'elle le portait au théâtre. Ce devrait être une
autorité imposante pour moi-même; mais, d'après la réputation qui lui
reste, j'ose croire qu'elle n'a fait cette faute que d'après quelques
raisons que j'ignore, et qu'elle-même en sentait tout le
ridicule[15].»

Les _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil_ répondent, non sans
raison, à Mlle Clairon: «Êtes-vous bien sûre qu'il fallût à une dame
romaine, pour se mettre en deuil, tout l'attirail d'une dame
française? Êtes-vous bien sûre qu'elle eût besoin de marchandes de
modes, de cordonniers, de tailleurs, de frangiers, de bijoutiers, pour
se revêtir des habits funèbres?... Je me permettrai de vous proposer
une moyenne proportionnelle. L'actrice qui jouera Cornélie ne pourra
désormais être en deuil d'appareil, mais elle portera un voile noir
relevé et se drapera de noir. Il est à croire que la célèbre le
Couvreur ne s'est permis aucune innovation en portant des habits de
deuil dans le rôle de Cornélie. Il est à croire que l'actrice qui
l'avait précédée jouait le rôle dans le même costume sous les yeux de
Corneille[16].»

Du reste, Mlle Clairon nous apprend qu'elle ne représenta jamais
Cornélie: «Ayant à jouer ce rôle, dit-elle, j'ai fait sur lui toutes
les études dont j'étais capable: aucune ne m'a réussi. La modulation
que je voulais établir d'après le personnage historique n'allait point
du tout avec le personnage théâtral; autant le premier me paraissait
noble, simple, touchant, autant l'autre me paraissait gigantesque,
déclamatoire et froid. Je me gardai bien de penser que le public et
Corneille eussent tort: ma vanité n'allait point jusque-là; mais pour
ne pas la compromettre, je me promis de me taire, et de ne jamais
jouer Cornélie[17].» Elle comprit, au contraire, et joua parfaitement
dans la même pièce le rôle de Cléopatre[18].

Un jour la représentation de _Pompée_ causa à une des spectatrices un
genre d'émotion que Corneille n'avait assurément ni cherché ni prévu.
Cette historiette est racontée dans une note d'une chanson du _Recueil
Maurepas_[19], et comme cette chanson est inédite et n'a que trois
couplets, nous allons la rapporter en entier.

   CHANSON.

     Sur l'air: _Amants, aimez vos chaînes_.

   A Bonne de Pons, femme de Michel Sublet, marquis d'Heudicourt,
   grand louvetier de France.

     N'êtes-vous pas un astre
     De la maison de Pons,
     De celle de Lanclastre,
     Toulouze et d'Arragon?
     --J'en viens en droite ligne;
     Ne suis-je pas très-digne
     D'en porter l'écusson
     Et d'en avoir le nom?

     Farasie de Guienne,
     Elisabeth de Foix
     Pouvoient bien être reines
     En épousant des rois;
     Mais dès qu'on n'est point maître,
     On se fait honneur d'être
     Dedans notre maison
     Toujours sire de Pons.

     L'on pourroit sans machine,
     S'il en étoit besoin,
     Pousser mon origine
     Encore un peu plus loin;
     Car jusqu'au grand Pompée,
     Avecque ma lignée,
     J'irois en vérité
     Sans mon humilité.


Le quatrième vers du dernier couplet donne lieu à la note suivante:
«L'auteur raille ici sur les chimères de la maison de Cossé à propos
de celle de la maison de Pons, et surtout sur Marie de Cossé, veuve de
Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, pair et maréchal de France,
etc., laquelle étoit plus entêtée que personne de la maison sur
l'étrange chimère dont elle est infatuée. La maison de Cossé est
originaire du Maine, où leur fief existe encore, qui est une grosse
paroisse appelée Cossé. Ils étoient au service des ducs d'Anjou et du
Maine, leurs souverains, qu'ils suivirent à la conquête du royaume de
Naples. La branche aînée y périt; et la cadette, qui étoit restée en
Anjou, où ils étoient seigneurs d'une petite terre appelée Beaulieu,
dans la sénéchaussée de Baugé, a fondé la branche des ducs de Brissac.
Malgré tout cela, François de Cossé, second duc de Brissac, s'avisa de
vouloir venir des Cossa de Naples, bien qu'ils fussent différents en
armoiries; et non content de cette chimère, il y en ajouta une autre,
qui étoit de venir de Cocceius Nerva, empereur romain l'an 98, et
enfin de Jules César. Il laissa cette fantaisie à ses enfants, dont la
plus entêtée étoit la maréchale duchesse de la Meilleraye. On conte
d'elle qu'un jour étant à la comédie, on y représenta _la Mort de
Pompée_ de l'illustre Pierre Corneille, et que comme elle y pleuroit
amèrement, quelqu'un lui demanda pourquoi elle versoit tant de larmes;
à quoi elle répondit: «Je pense bien, c'étoit mon oncle;» parce que
Pompée étoit gendre de Jules César[20].»

L'édition originale de la tragédie de Corneille a pour titre:

LA MORT DE POMPEE, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille....
et Augustin Courbé...._ M.DC.XLIV. _Auec priuilege du Roy._

Elle forme un volume in-4º de 7 feuillets et 100 pages, orné d'un
frontispice de Chauveau représentant le meurtre de Pompée. L'achevé
d'imprimer est du 16 février; le privilége, commun à _la Mort de
Pompée_ et au _Menteur_, avait été accordé le 22 janvier à Corneille,
qui l'avait cédé aux deux libraires dont les noms figurent sur le
titre. Cette tragédie a été imprimée sous la même date et avec la même
adresse dans le format in-12.

La dédicace, adressée à Mazarin, est suivie, dans ces deux éditions de
1644, d'une pièce de vers intitulée: _A Son Éminence_, _Remercîment_,
présentée trois mois auparavant par Corneille au Cardinal, pour lui
rendre grâce d'un présent, dont le poëte se sentait d'autant plus
touché qu'il n'avait rien eu à faire pour l'obtenir. On trouvera dans
les _Poésies diverses_ ce remercîment, et le court avis _Au lecteur_
dont il est suivi dans l'édition in-12 seulement, avis où Corneille
rappelle les circonstances qui le lui ont inspiré.

NOTES:

  [1] Voyez plus loin, p. 131.

  [2] Voyez _l'Esprit du grand Corneille_, par François de
  Neufchâteau, p. 401.

  [3] _Origines de Caen_, chapitre XXIV (édition de 1702, p. 545 et
  546; 2e édition, 1706, p. 366).--La Bibliothèque impériale
  possède un exemplaire de cette dernière édition tout rempli
  d'additions manuscrites de Huet. Il y a écrit en regard du
  passage que nous venons de citer la note que voici: «Il a déclaré
  ce sentiment au public dans la préface qui est à la tête de sa
  comédie de _la Mort de Pompée_.» Corneille, dans son avis _Au
  lecteur,_ parle en effet de son admiration pour Lucain; mais il
  n'indique en aucune façon qu'il le préfère à Virgile.--Dans les
  mémoires de Huet publiés en 1718 sous ce titre: _Petri Danielis
  Huetii.... Commentarius de rebus ad cum pertinentibus_ (p. 313 et
  314), le jugement que nous venons d'extraire des _Origines de
  Caen_ est ainsi développé: «Cohorrui equidem aliquando, quum
  candide fateretur mihi, non tamen sine ingenua quadam verecundia,
  se Lucanum Virgilio anteferre: homo scilicet vulgi plausus
  sectari solitus, totusque ad secundas populi admirationes
  compositus, grandes illas, magnificas, et acutas aucupabatur
  sententias, multitudini commovendæ idoneas, iis neglectis poeticæ
  artis virtutibus, quae sitæ sunt in ingeniosa et prudenti
  inventione, in accurata constitutione suscepti operis, in æqua
  partium divisione ac consensione, in styli dignitate per omnes
  partes diffusa, et ad eas tamen subjectamque materiam
  accommodata. Parum ad hæc respexit Cornelius, nec satis perspecta
  habuit, suoque delectatus artificio, cæetera contemsit.»

  [4] Chant IV, vers 82-84.

  [5] Voyez la seconde partie de l'_Appendice_ qui suit _Pompée_,
  p. 111-115.

  [6] Voyez p. 87, note 1, et p. 90, note 3.

  [7] Voyez ci-après l'_Épître_ placée en tête du _Menteur_, p.
  130.

  [8] Voyez tome III, p. 467, note 1.

  [9] Tome II, fol. 756 recto.

  [10] Tome II, fol. 814 recto.

  [11] Tome II, p. 45.

  [12] Scène III. Voyez sur cette pièce, tome II, p. 8, note 3.

  [13] Voyez _Pompée_, acte III, scène II, vers 807-810. Au dernier
  vers, on lit dans toutes les éditions de Corneille _trône_, au
  lieu de _sceptre_.

  [14] Lemazurier, tome I, p. 85.

  [15] _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, p. 55 et 56.

  [16] Pages 43-45.

  [17] _Sur Cornélie dans la Mort de Pompée._ (_Mémoires
  d'Hippolyte Clairon_, p. 118 et 119.)

  [18] Lemazurier, tome II, p. 86.

  [19] Tome IV, p. 453-455, année 1678.

  [20] Voyez sur la maréchale, et principalement sur ses
  prétentions nobiliaires et sur l'étalage qu'elle faisait à la
  comédie, où elle se plaçait devant Mme de Longueville elle-même,
  les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, tome II, p. 220-223,
  225 et 226.


ÉPÎTRE.


A MONSEIGNEUR

L'ÉMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN[21].

     MONSEIGNEUR,

Je présente le grand Pompée à VOTRE ÉMINENCE, c'est-à-dire le plus
grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle.
Je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un
héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois,
et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres. Il
espère de la générosité de VOTRE ÉMINCENCE qu'elle ne dédaignera pas
de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et
que lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume,
elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour
d'Égypte. Il l'espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour
qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les
maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet État ne sont
point fondées sur d'autres principes que sur ceux de la vertu. Il a su
d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour
votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les
grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre
inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre
naissance. Il a su d'elle que Rome[22] s'est acquittée envers notre
jeune monarque de ce qu'elle devoit à ses prédécesseurs, par le
présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que
la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent
des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce
soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé
ce vers il y a plus de seize siècles:

     _Tu regere imperio populos, Romane, memento_[23].

Voilà, MONSEIGNEUR, ce que ce grand homme a appris en apprenant à
parler françois:

     _Pauca, sed a pleno venientia pectore veri_[24];

et comme la gloire de V. É. est assez assurée sur la fidélité de cette
voix publique, je n'y mêlerai point la foiblesse de mes pensées, ni la
rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de
son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle
vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui
vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et
très-inviolable d'être toute ma vie,

     MONSEIGNEUR,

     De V. É.,

     Le très-humble, très-obéissant
       et très-fidèle serviteur,

         CORNEILLE.

NOTES:

  [21] Giulio Mazarini, dit Mazarin, né en 1602 à Pescina, dans les
  Abruzzes, mort en 1661. Pour l'occasion qui donna lieu à cette
  dédicace de Corneille, voyez la fin de la _Notice_, p. 10.--Les
  éditions antérieures à 1660 sont les seules qui contiennent la
  présente _Épître_ et l'avis _Au lecteur_ qui la suit.--L'édition
  originale a deux fois _Monseigneur_ dans le titre: A MONSEIGNEUR
  MONSEIGNEUR, etc.

  [22] VAR. (édit. de 1648-1656): Il a su que Rome.

  [23] Virgile, _Énéide_, livre VI, vers 852: «Toi, Romain, songe à
  gouverner les peuples.»

  [24] Corneille emprunte ce vers, en le modifiant légèrement, au
  poëte qui lui a fourni le fond même de sa tragédie, à Lucain.
  Voici le passage d'où il l'a tiré (_Pharsale_, livre IX, vers
  186-189):

     _Non tamen ad Magni pervenit gratius umbram
     Omne quod in Superos audet convicia vulgus,
     Pompeiumque Deis obicit, quam pauca Catonis
     Verba, sed a pleno venientia pectore veri._

  Brébeuf a ainsi paraphrasé ces quatre vers:

     Ce murmure animé, ces cris audacieux
     Qui reprochent Pompée à la rigueur des Dieux,
     Ces regrets arrivant à ces mânes insignes,
     Semblent n'être pour eux que des devoirs indignes;
     Mais au lieu que la plainte et les tristes propos
     En altèrent le calme et troublent le repos,
     L'éloge raccourci que Caton leur envoie
     Va jusque dans les cieux en rehausser la joie,
     Et pour sortir d'un cœur plein de la vérité,
     Il devient un surcroît à leur félicité.

  La _Pharsale_ de Brébeuf est postérieure d'une dizaine d'années au
  _Pompée_ de Corneille: elle a paru de 1653 à 1655, en cinq
  parties, réunies plus tard sous un titre commun portant la date de
  1656. Nous citerons çà et là, de préférence à toute autre
  traduction, cette œuvre presque contemporaine, très-propre, ce
  nous semble, à rehausser par la comparaison le génie de Corneille,
  que Brébeuf au reste admirait sincèrement et auquel il rend cet
  éclatant hommage dans l'_Avertissement_ des «sept et huitième
  livres» de la _Pharsale_; «Je ne me suis pas satisfait moi-même
  dans les sujets que M. de Corneille a traités, et ses nobles
  expressions étoient si présentes à mon esprit, qu'elles n'étoient
  pas un médiocre empêchement aux miennes. Dans ce poëme inimitable
  qu'il a fait de _la Mort de Pompée_, il a traduit avec tant de
  succès, ou même rehaussé avec tant de force ce qu'il a emprunté de
  Lucain, et il a porté si haut la vigueur de ses pensées et la
  majesté de son raisonnement, qu'il est sans doute un peu malaisé
  de le suivre; mais je crois, lecteur, qu'il m'a été permis de
  n'égaler pas un style qui semble être la dernière élévation du
  génie, et que je ne serai pas coupable dans votre esprit pour
  n'avoir pas imité assez heureusement ce qui a été l'admiration de
  tout le monde.»




AU LECTEUR[25].


Si je voulois faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers
ouvrages[26], et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette
histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en
serois écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferois un avant-propos
dix fois plus long que mon poëme, et j'aurois à rapporter des livres
entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me
contenterai de t'avertir que celui dont je me suis le plus servi a été
le poëte Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de
ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en
enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poëme
dramatique ce qu'il a traité en épique[27]. Tu trouveras ici cent ou
deux cents vers traduits ou imités de lui[28]. J'ai tâché de le suivre
dans le reste[29], et de prendre son caractère quand son exemple m'a
manqué: si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras.
Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages
qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est un épitaphe[30] de
Pompée, prononcé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux
peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les
laisse en latin, de peur que ma traduction n'ôte trop de leur grâce et
de leur force; les dames se les feront expliquer[31].

NOTES:

  [25] Voyez ci-dessus, p. 11, note 1.

  [26] VAR. (édit. de 1648-1656): en mes derniers ouvrages.--Dans
  l'impression originale dont nous suivons le texte pour ces
  préliminaires, Corneille ne parle que de ses deux derniers
  ouvrages, parce que pour _le Cid_ et _Horace_ il n'a pas donné
  les extraits de Mariana et de Tite Live dans la première édition
  de chacune de ces pièces, mais seulement dans les recueils
  antérieurs à 1660: voyez tome III, p. 79, note 1, et p. 262, note
  1.

  [27] L'avis _Au lecteur_ finit ici dans les éditions de 1654 et
  de 1656.

  [28] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 103 et suivantes.

  [29] VAR. (édit. de 1648, 1652 et 1655): cent ou deux cents vers
  traduits ou imités de lui, que tu reconnoîtras aux mêmes marques
  que tu as déjà reconnu ce que j'ai emprunté de D. Guillen de
  Castro dans _le Cid_. J'ai tâché de suivre ce grand homme dans le
  reste.--Les impressions de 1648, 1652 et 1655 sont les seules qui
  aient cette variante, parce qu'elles sont aussi les seules où
  Corneille ait placé au bas des pages, pour _le Cid_, les extraits
  de Guillen de Castro: Voyez tome III, p. 199, note 2.


EPITAPHIUM POMPEII MAGNI[32].

CATO, apud LUCANUM, Lib. IX (vers. 190-214)[33].

     _Civis obit, inquit, multo majoribus impar
     Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis ævo,
     Cui non ulla fuit justi reverentia: salva
     Libertate potens, et solus plebe parata
     Privatus servire sibi, rectorque senatus_,


     _Sed regnantis, erat. Nil belli jure poposcit;
     Quæque dari voluit, voluit sibi posse negari.
     Immodicas possedit opes, sed plura retentis
     Intulit; invasit ferrum, sed ponere norat.
     Prætulit arma togæ, sed pacem armatus amavit.
     Juvit sumpta ducem, juvit[34] dimissa potestas.
     Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam
     Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen
     Gentibus, et multum nostræ quod proderat urbi.
     Olim vera fides, Sylla Marioque receptis,
     Libertatis obit; Pompeio rebus adempto
     Nunc et ficta perit. Non jam regnare pudebit;
     Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.
     O felix, cui summa dies fuit obvia victo,
     Et cui quærendos Pharium scelus obtulit enses!_
     _Forsitan in soceri potuisses vivere regno.
     Scire mori, sors prima viris; sed proxima cogi.
     Et mihi, si fatis aliena in jura venimus,
     Da talem, Fortuna, Jubam: non deprecor hosti
     Servari, dum me servet cervice recisa._

NOTES:

  [30] Ce mot était masculin à cette époque. Voyez le _Lexique_.

  [31] On aimait assez alors à laisser ainsi certains passages
  latins sans les traduire, afin de donner aux beaux esprits une
  occasion facile de briller auprès des dames. Voyez tome III, p.
  45 et 46, ce que Balzac écrit à Scudéry dans une circonstance
  analogue.

  [32] Cet extrait latin et les deux suivants ne sont que dans les
  éditions de 1644-1652 et dans celle de 1655.

  [33]

     «Enfin les cieux, dit-il, nous ravissent un homme
     Sur qui rouloit encor l'espérance de Rome,
     Et qui bien qu'en vertu cédant à nos aïeux,
     Fut pourtant l'ornement de ce siècle odieux.
     En ce temps où l'orgueil s'est rendu légitime,
     Où la loi de l'honneur cède à celle du crime,
     Il n'a point jusqu'au trône élevé ses projets:
     Il vouloit des amis, et non pas des sujets.
     Sous lui la liberté n'a point été blessée;
     Ses grandeurs n'ont jamais révolté sa pensée.
     Bien que Rome fût prête à porter ses liens,
     Il n'a dans ses Romains vu que ses citoyens.
     Il fut chef du sénat, mais du sénat encore
     Et maître du couchant et maître de l'aurore.
     Il ne s'établit point sur le droit des combats.
     Ce qu'il pût autrefois ne devoir qu'à son bras,
     Qu'à ce courage grand sur les plus grands courages,
     Il voulut le devoir à de libres suffrages.
     Les progrès éclatants de sa jeune saison
     Ont enrichi l'État bien plus que sa maison.
     Il sut prendre, au besoin, ou mettre bas les armes;
     Il adoroit la paix au milieu des alarmes;
     Et d'un visage égal il a pris ou quitté
     L'éclat de la puissance et de l'autorité.
     On n'a vu ses trésors que dedans ses largesses:
     Sa maison étoit chaste au milieu des richesses;
     Toujours la modestie et toujours la candeur
     S'y trouvèrent d'accord avecque la grandeur.
     Son nom fut précieux aux nations diverses,
     Et pour nous d'un grand poids au fort de nos traverses.
     Les remords de la honte et l'instinct du devoir
     Ne sont plus un obstacle au souverain pouvoir;
     Le bonheur des forfaits est un droit légitime,
     Et la vertu gémit sous le pouvoir du crime.
     Ton malheur, grand héros, te doit être bien cher,
     De trouver une mort qu'il te falloit chercher;
     D'accourcir ta douleur pour ne voir pas la nôtre,
     Et pour ne vivre pas sous le pouvoir d'un autre.
     Je voudrois ne devoir ma perte qu'à mon bras;
     Mais la contrainte sert qui conduit au trépas.
     Si le sort n'assoupit sa haine consommée,
     Je demande en Juba le cœur de Ptolomée;
     Et pourvu que sans vie on me garde au vainqueur,
     Je puis à mon destin pardonner sa rigueur.»

     (_Traduction de Brébeuf._)

  [34] Par une erreur typographique qui fait une faute de quantité,
  il y a ici _juvat_, au lieu de _juvit_, dans les éditions de 1648
  et de 1652.


ICON POMPEII MAGNI[35].

VELLEIUS PATERCULUS, lib. II (cap. XXIX).

Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriæ, forma excellens,
non ea qua flos commendatur ætatis, sed dignitate et constantia, quæ
in illam conveniens amplitudinem, fortunam quoque ejus ad ultimum vitæ
comitata est diem: innocentia eximius, sanctitate præcipuus,
eloquentia medius; potentiæ, quæ honoris causa ad eum deferretur, non
ut ab eo occuparetur, cupidissimus; dux bello peritissimus; civis in
toga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus,
amicitiarum tenax, in offensis exorabilis, in reconcilianda gratia
fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua
nunquam aut raro ad impotentiam usus; pæne omnium votorum[36] expers,
nisi numeraretur inter maxima, in civitate libera dominaque gentium,
indignari, quum omnes cives jure haberet pares, quemquam æqualem
dignitate conspicere.

NOTES:

  [35] Nous tirons la traduction de cet extrait et du suivant, de
  l'_Histoire romaine de Velleius Paterculus_ publiée à Paris, chez
  Jean Gesselin, en 1610, in-4º. L'auteur de cette version
  française anonyme est J. Baudoin; elle forme l'appendice de sa
  traduction de Tacite. Les deux ouvrages font deux volumes. «Il
  (_Pompée_) eut pour mère Lucilia: il étoit de l'ordre des
  sénateurs, beau par excellence, non pour cette fleur de l'âge de
  laquelle on fait tant d'état, mais pour sa dignité et généreuse
  grandeur, qui lui étoit fort convenable et qui accompagna sa
  fortune jusques au dernier période de sa vie; il étoit parfait en
  bonté, des premiers en bonne vie, médiocre en éloquence,
  très-desireux du pouvoir qu'on lui déféroit par honneur, mais non
  pas pour en abuser; capitaine fort expérimenté à la guerre, vrai
  citoyen en temps de paix, et qui n'avoit point son semblable;
  fort modeste, constant en ses amitiés, facile à pardonner étant
  offensé, prêt à recevoir la satisfaction de chacun; qui n'abusoit
  jamais ou bien rarement de son pouvoir; et, ce qui mérite d'être
  mis au rang des choses plus grandes, il étoit fâché de se voir le
  premier en dignité en une ville libre et maîtresse du monde,
  quoiqu'il eût à bon droit tous les citoyens pour ses pareils.»
  (Pages 33 et 34.)


ICON C. J. CÆSARIS[37].

VELLEIUS PATERCULUS, lib. II (cap. XLI).

Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et, quod inter omnes
antiquissimos constabat, ab Anchise ac Venere deducens genus, forma
omnium civium excellentissimus, vigore animi acerrimus, munificentia
effusissimus, animo super humanam et naturam et fidem evectus,
magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum,
Magno illi Alexandro, sed sobrio, neque iracundo, simillimus; qui
denique semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem uteretur.

NOTES:

  [36] Corneille suit ici le texte, évidemment fautif, de l'édition
  princeps (Bâle, 1520). Les éditions modernes de Velléius
  Paterculus ont généralement adopté la correction d'Alde Manuce,
  qui a substitué _vitiorum_ à _votorum_. Le traducteur que nous
  citons dans la note précédente a sauté les mots: _pæne omnium
  votorum expers_, mais on voit par la suite de la phrase que son
  texte était aussi _votorum_.

  [37] «Il étoit issu de la noble race des Jules et tiroit son
  extraction (selon que les anciens nous ont laissé par écrit)
  d'Anchise et de Vénus. C'étoit le plus beau de tous les citoyens,
  fort subtil en vigueur et force d'esprit, très-libéral, l'âme
  duquel étoit relevée par-dessus toute créance humaine: pareil du
  tout à ce grand Alexandre (mais sobre et qui ne se laissoit point
  vaincre à la colère) en grandeur de desseins, habilité de
  combattre, et patience ès dangers; qui ménageoit sa nourriture et
  son repos, plus pour l'usage de sa vie que pour l'entretien des
  voluptés.» (_Traduction de J. Baudoin_, p. 41.)




EXAMEN.


A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en aye sur le
théâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout
ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les
événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je
les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui
semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique,
elle étoit dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en
Égypte, qu'elle le vit descendre dans la barque, où il fut assassiné à
ses yeux par Septime[38], et qu'elle fut poursuivie sur mer par les
ordres de Ptolomée[39]. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre
qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que
l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se
sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la
vérité historique, m'ont réduit à cette falsification, pour les
ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant
les murs de Pélusium, qu'on appelle aujourd'hui Damiette, et César
prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de
peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur, et ne
lui fît remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé
ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans _Polyeucte_, un grand
vestibule commun à tous les appartements du palais royal; et cette
unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la
vérité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont
leur justesse manifeste; il y peut avoir quelque difficulté pour le
second et le cinquième, dont Cléopatre ouvre l'un, et Cornélie
l'autre. Elles sembleroient toutes deux avoir plus de raison de parler
dans leur appartement; mais l'impatience de la curiosité féminine les
en peut faire sortir: l'une pour apprendre plus tôt les nouvelles de
la mort de Pompée, ou par Achorée, qu'elle a envoyé en être témoin, ou
par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre, pour en
savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les
Égyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille donner[40] à
Cléopatre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la
permission de partir. En quoi on peut remarquer que comme elle sait
qu'il est amoureux de cette reine, et qu'elle peut douter qu'au retour
de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier
compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait
prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre
avant qu'il puisse dire rien à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une
guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarque
rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie,
Cléopatre accoucha de Césarion[41]. Quand Pompée se présenta pour
entrer en Égypte, cette princesse et le Roi son frère avoient chacun
leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre, et
n'avoient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses
_Commentaires_, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête
de Pompée lui fut présentée quand il arriva: c'est Plutarque[42] et
Lucain[43] qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font
présenter cette tête que par un des ministres du Roi, nommé Théodote,
et non pas par le Roi même, comme je l'ai fait[44].

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poëme, qui
porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas
d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est
la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs[45]
l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les
événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie
n'auroit pas été complète, si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme[46]
où je la fais finir. C'est à ce dessein que dès le premier acte, je
fais connoître la venue de César, à qui la cour d'Égypte immole Pompée
pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu
nécessairement faire voir quelle réception il feroit à leur lâche et
cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il pût agir,
et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en soutenir le caractère.
Bien que les historiens et le poëte Lucain l'appellent communément
_rex puer_, «le roi enfant[47],» il ne l'étoit pas à tel point qu'il
ne fût en état d'épouser sa sœur Cléopatre, comme l'avoit ordonné son
père. Hirtius dit qu'il étoit _puer jam adulta ætate_[48]; et Lucain
appelle Cléopatre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par
apostrophe:

     _Incestæ sceptris cessure sorori_[49];

soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause
qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fit
épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône[50]: d'où
l'on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des
deux frères étoit en âge de se marier quand César partit d'Égypte,
l'aîné en étoit capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas
plus d'un an.

Le caractère de Cléopatre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on
y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par
ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant
qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a
laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses
plaisirs, et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en
quelque endroit _meretrix regina_[51], et fasse dire ailleurs à
l'eunuque Photin, qui gouvernoit sous le nom de son frère Ptolomée:

     _Quem non e nobis credit Cleopatra nocentem,
     A quo casta fuit_[52]?

je trouve qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avoit que de
l'ambition sans amour, et que par politique elle se servoit des
avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paroît visible,
en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée
qu'aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine; et qu'après
la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager
Auguste dans la même passion qu'ils avoient eue pour elle, et fit voir
par là qu'elle ne s'étoit attachée qu'à la haute puissance d'Antoine,
et non pas à sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poëme qu'en aucun des miens, et
ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aye faits. La
gloire n'en est pas toute à moi: j'ai traduit de Lucain tout ce que
j'y ai trouvé de propre à mon sujet; et comme je n'ai point fait de
scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez
lui, j'ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de
former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre
du mien sentît son génie, et ne fût pas indigne d'être pris pour un
larcin que je lui eusse fait[53]. J'ai parlé, en l'examen de
_Polyeucte_[54], de ce que je trouve à dire en la confidence que fait
Cléopatre à Charmion au second acte[55]; il ne me reste qu'un mot
touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort
belles[56]: en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public,
mais seulement faire remarquer de nouveau[57] que celui qui les fait
et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour
avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte,
qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas
reçue par une personne digne de la recevoir; mais bien que Charmion
qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopatre, qu'on peut
toutefois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par
cette reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui
cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la visite de
César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D'ailleurs
Cléopatre eût rompu tout le reste de ce troisième acte, si elle s'y
fût montrée; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre, et
trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fût glorieux pour
elle, et qui ne laissât point paroître le secret de l'art qui
m'obligeoit à l'empêcher de se produire.


LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_POMPÉE_.


ÉDITIONS SÉPARÉES.

     1644 in-4º;
     1644 in-12.

RECUEILS.

     1648 in-12;
     1652 in-12;
     1654 in-12;
     1655 in-12;
     1656 in-12;
     1660 in-8º;
     1663 in-fol.;
     1664 in-8º;
     1668 in-12;
     1682 in-12.

NOTES:

  [38] Voyez la _Vie de Pompée_ par Plutarque, chapitres LXVIII et
  suivants; et la _Pharsale_ de Lucain, livre VIII, vers 560 et
  suivants.

  [39] Voyez encore la _Vie de Pompée_ par Plutarque, chapitre
  LXXX.

  [40] VAR. (édit. de 1660-1664): pour empêcher qu'il n'en aille
  donner.

  [41] «Finablement le Roy s'estant retiré devers ses gens qui
  faisoient la guerre à César, il luy alla à l'encontre, et luy
  donna la bataille, qu'il gaigna, avec grande effusion de sang;
  mais quant au Roy, il ne comparut ni ne fut veu onques puis: à
  raison de quoy il establit royne d'Ægypte sa sœur Cléopatra,
  laquelle estant grosse de luy, peu de temps après accoucha d'un
  filz, que ceulx d'Alexandrie appelèrent Cæsarion.» (Plutarque,
  _Vie de César_, chapitre XLIX, traduction d'Amyot.)

  [42] «Puis arriva en Alexandrie, que Pompeius y avoit desjà esté
  mis à mort: si eut en horreur Theodotus, qui luy en presenta la
  teste, tournant le visage d'un autre costé pour ne la point
  veoir.» (_Ibidem_, chapitre XLVIII.)

  [43] Lucain ne nomme pas Théodote; il dit seulement (livre IX,
  vers 1010-1012):

     ..........._Sed dira satelles
     Regis dona ferens, medium provectus in æquor,
     Colla gerit Magni, Phario velamine tecta._

     Mais un lâche suppôt d'un cruel potentat
     Vient à ce conquérant offrir un attentat:
     Il lui vient apporter le crime de son maître.

     (_Traduction de Brébeuf._)

  --Pour les amours de César et de Cléopatre, voyez plus haut la
  note 1, et le livre X de la _Pharsale_, vers 68 et suivants.

  [44] Acte III, scène I.

  [45] Dans le _Discours du poëme dramatique_: voyez tome I, p. 26.

  [46] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques au terme.

  [47] _Pharsale_, Livre VIII, vers 537, et livre X, vers 54.

  [48] Ces mots se trouvent, avec une construction un peu
  différente (_adulta jam ætate puerum_), au chapitre XXIV du livre
  _de la Guerre d'Alexandrie_, attribué à Hirtius. Appien, au livre
  II _des Guerres civiles_, chapitre LXXXIV, dit que Ptolémée avait
  treize ans au moment de la mort de Pompée.

  [49] _Pharsale_, livre VIII, vers 693.

  [50] Voyez le livre _de la Guerre d'Alexandrie_, chapitre XXXIII,
  et Dion Cassius, livre XLII, chapitre XLIV.

  [51] Nous ne trouvons point cette expression dans Lucain; mais
  Cléopatre est ainsi désignée par Properce (livre III, élégie XI,
  vers 39) et par Pline l'ancien (livre IX, chapitre LVIII).

  [52] _Pharsale_, livre X, vers 369 et 370. Il y a _credet_ dans
  le texte de Lucain.

     Bien que nos actions nous rendent peu coupables,
     Elle nous punira d'être peu punissables,
     Et ce sera pour nous ou crime ou lâcheté
     De n'avoir osé rien contre sa chasteté.

     (_Traduction de Brébeuf._)

  [53] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 338 et 339.

  [54] Voyez tome III, p. 483 et 484.

  [55] Voyez acte II, scène I.

  [56] Voyez acte II, scène II, et acte III, scène I.

  [57] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 336 et 337.




ACTEURS.


     JULES CÉSAR.
     MARC ANTOINE.
     LÉPIDE.
     CORNÉLIE, femme de Pompée[58].
     PTOLOMÉE, roi d'Égypte.
     CLÉOPATRE, sœur de Ptolomée[59].
     PHOTIN, chef du conseil d'Égypte[60].
     ACHILLAS, lieutenant général des armées du roi d'Égypte.
     SEPTIME, tribun romain, à la solde du roi d'Égypte.
     CHARMION, dame d'honneur de Cléopatre[61].
     ACHORÉE, écuyer de Cléopatre[62].
     PHILIPPE, affranchi de Pompée[63].
     TROUPE DE ROMAINS.
     TROUPE D'ÉGYPTIENS.

La scène est en Alexandrie, dans le palais de Ptolomée[64].




POMPÉE.

TRAGÉDIE[65].




ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE[66].

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, SEPTIME.

     PTOLOMÉE.

     Le destin se déclare, et nous venons d'entendre
     Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.
     Quand les Dieux étonnés sembloient se partager,
     Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger.
     Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides              5
     Par le débordement de tant de parricides,
     Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,
     Sur ses champs empestés confusément épars,
     Ces montagnes de morts[67] privés d'honneurs suprêmes,
     Que la nature force à se venger eux-mêmes,                     10
     Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents[68]
     De quoi faire la guerre au reste des vivants,
     Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,
     Justifiant César, a condamné Pompée[69].
     Ce déplorable chef du parti le meilleur,                       15
     Que sa fortune lasse abandonne au malheur,
     Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire
     Des changements du sort une éclatante histoire[70].
     Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur,
     Vit ses prospérités égaler son grand cœur;                     20
     Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes;
     Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles,
     Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux
     Où contre les Titans en trouvèrent les Dieux:
     Il croit que ce climat, en dépit de la guerre,                 25
     Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre,
     Et dans son désespoir à la fin se mêlant,
     Pourra prêter l'épaule au monde en chancelant[71].
     Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde,
     Et veut que notre Égypte, en miracles féconde,                 30
     Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui,
     Et relève sa chute, ou trébuche sous lui.
       C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre.
     Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre:
     S'il couronna le père, il hasarde le fils[72];                 35
     Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis.
     Il faut le recevoir, ou hâter son supplice[73],
     Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
     L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux,
     Et je crains d'être injuste et[74] d'être malheureux.          40
     Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie
     M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie:
     C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser
     A quel choix vos conseils doivent me disposer[75].
     Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire                  45
     D'achever de César ou troubler la victoire;
     Et je puis dire enfin que jamais potentat[76]
     N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.

     PHOTIN.

     Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées[77],
     La justice et le droit sont de vaines idées;                   50
     Et qui veut être juste en de telles saisons,
     Balance le pouvoir, et non pas les raisons.
       Voyez donc votre force, et regardez Pompée,
     Sa fortune abattue et sa valeur trompée.
     César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état:                55
     Il fuit et le reproche et les yeux du sénat,
     Dont plus de la moitié piteusement étale
     Une indigne curée aux vautours de Pharsale;
     Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains,
     A qui par sa défaite il met les fers aux mains;                60
     Il fuit le désespoir des peuples et des princes
     Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces[78],
     Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés,
     Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés:
     Auteur des maux de tous, il est à tous en butte,               65
     Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.
     Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?
     L'espoir de son salut en lui seul étoit mis;
     Lui seul pouvoit pour soi: cédez alors qu'il tombe.
     Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe,               70
     Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,
     Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?
     Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,
     A force d'être juste on est souvent coupable;
     Et la fidélité qu'on garde imprudemment,                       75
     Après un peu d'éclat traîne un long châtiment,
     Trouve un noble revers, dont les coups invincibles,
     Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles.
       Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux[79]:
     Rangez-vous du parti des destins et des Dieux,                 80
     Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,
     Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;
     Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,
     Et pour leur obéir, perdez le malheureux.
     Pressé de toutes parts des colères célestes,                   85
     Il en vient dessus vous faire fondre les restes;
     Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,
     Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.
     Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime:
     Elle marque sa haine, et non pas son estime;                   90
     Il ne vient que vous perdre en venant prendre port;
     Et vous pouvez douter s'il est digne de mort!
     Il devoit mieux remplir nos vœux et notre attente,
     Faire voir sur ses nefs la victoire flottante:
     Il n'eût ici trouvé que joie et que festins;                   95
     Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins.
     J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne:
     J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;
     Et du même poignard pour César destiné,
     Je perce en soupirant son cœur infortuné.                     100
     Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête
     Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.
     Laissez nommer sa mort un injuste attentat:
     La justice n'est pas une vertu d'État.
     Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes                   105
     Ne fait qu'anéantir la force des couronnes;
     Le droit des rois consiste à ne rien épargner:
     La timide équité détruit l'art de régner.
     Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre;
     Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre,           110
     Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
     Et voler sans scrupule au crime qui lui sert[80].
       C'est là mon sentiment. Achillas et Septime
     S'attacheront peut-être à quelque autre maxime:
     Chacun a son avis; mais quel que soit le leur,                115
     Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur[81].

     ACHILLAS.

     Seigneur, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée[82]
     Je voie et la fortune et la valeur trompée,
     Je regarde son sang comme un sang précieux,
     Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les Dieux.              120
     Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime;
     Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime:
     Et quel besoin ici d'une extrême rigueur?
     Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur.
     Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore:            125
     Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore;
     Mais quoique vos encens le traitent d'immortel,
     Cette grande victime est trop pour son autel;
     Et sa tête immolée au Dieu de la victoire
     Imprime à votre nom une tache trop noire:                     130
     Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer;
     En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer.
     Vous lui devez beaucoup: par lui Rome animée
     A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée;
     Mais la reconnoissance et l'hospitalité                       135
     Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.
     Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne,
     Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,
     Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang
     A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang[83].        140
     S'il est juste d'ailleurs que tout se considère,
     Que hasardoit Pompée en servant votre père?
     Il se voulut par là faire voir tout-puissant,
     Et vit croître sa gloire en le rétablissant.
     Il le servit enfin, mais ce fut de la langue.                 145
     La bourse de César fit plus que sa harangue:
     Sans ses mille talents[84], Pompée et ses discours
     Pour rentrer en Égypte étoient un froid secours.
     Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles:
     Les effets de César valent bien ses paroles;                  150
     Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,
     Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui.
     Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître.
     Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître,
     Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi,            155
     Dans vos propres États vous donneroit la loi.
       Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.
     S'il le faut toutefois, ma main est toute prête:
     J'obéis avec joie, et je serois jaloux[85]
     Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.          160

     SEPTIME.

     Seigneur, je suis Romain: je connois l'un et l'autre[86].
     Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre;
     Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,
     Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.
     Des quatre le premier vous seroit trop funeste;               165
     Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.
       Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi,
     Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi,
     Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre
     La suite d'une longue et difficile guerre,                    170
     Dont peut-être tous deux également lassés
     Se vengeroient sur vous de tous les maux passés.
     Le livrer à César n'est que la même chose:
     Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose,
     Et s'armant à regret de générosité,                           175
     D'une fausse clémence il fera vanité:
     Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,
     Et de plaire par là même à Rome asservie!
     Cependant que forcé d'épargner son rival,
     Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal.                  180
       Il faut le délivrer du péril et du crime,
     Assurer sa puissance, et sauver son estime,
     Et du parti contraire en ce grand chef détruit,
     Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit[87].
     C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre:                185
     Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre[88];
     Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux,
     Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux[89].

     PTOLOMÉE.

     N'examinons donc plus la justice des causes,
     Et cédons au torrent qui roule toutes choses[90].             190
     Je passe au plus de voix, et de mon sentiment
     Je veux bien avoir part à ce grand changement.
       Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome
     A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme.
     Abattons sa superbe avec sa liberté;                          195
     Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté;
     Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde,
     Et donnons un tyran à ces tyrans du monde:
     Secondons le destin qui les veut mettre aux fers[91],
     Et prêtons-lui la main pour venger l'univers.                 200
     Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves,
     Et que ton insolence ose traiter d'esclaves,
     Adoreront César avec moins de douleur,
     Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.
       Allez donc, Achillas, allez avec Septime                    205
     Nous immortaliser par cet illustre crime.
     Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci[92].
     Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

     ACHILLAS.

     Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne[93].

     PTOLOMÉE.

     Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne,                   210
     Et vous ressouvenez que je mets en vos mains
     Le destin de l'Égypte et celui des Romains[94].


SCÈNE II.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

     PTOLOMÉE.

     Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue:
     De l'abord de Pompée elle espère autre issue.
     Sachant que de mon père il a le testament,                    215
     Elle ne doute point de son couronnement:
     Elle se croit déjà souveraine maîtresse
     D'un sceptre partagé que sa bonté lui laisse;
     Et se promettant tout de leur vieille amitié,
     De mon trône en son âme elle prend la moitié[95],             220
     Où de son vain orgueil les cendres rallumées
     Poussent déjà dans l'air de nouvelles fumées.

     PHOTIN.

     Seigneur, c'est un motif que je ne disois pas[96],
     Qui devoit de Pompée avancer le trépas.
     Sans doute il jugeroit de la sœur et du frère                 225
     Suivant le testament du feu Roi votre père,
     Son hôte et son ami, qui l'en daigna saisir[97]:
     Jugez après cela de votre déplaisir.
     Ce n'est pas que je veuille, en vous parlant contre elle,
     Rompre les sacrés nœuds d'une amour fraternelle;              230
     Du trône et non du cœur je la veux éloigner,
     Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner;
     Un roi qui s'y résout est mauvais politique:
     Il détruit son pouvoir quand il le communique;
     Et les raisons d'État.... Mais, Seigneur, la voici[98].       235


SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN.

     CLÉOPATRE.

     Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici[99]!

     PTOLOMÉE.

     J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime,
     Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.

     CLÉOPATRE.

     Quoi? Septime à Pompée, à Pompée Achillas!

     PTOLOMÉE.

     Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas.             240

     CLÉOPATRE.

     Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même?

     PTOLOMÉE.

     Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.

     CLÉOPATRE.

     Si vous en portez un, ne vous en souvenez
     Que pour baiser la main de qui vous le tenez,
     Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.

     PTOLOMÉE.

     Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?

     CLÉOPATRE.

     Fût-il dans son malheur de tous abandonné,
     Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

     PTOLOMÉE.

     Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père,
     Dont l'ombre et non pas moi lui doit ce qu'il espère.         250
     Il peut aller, s'il veut, dessus son monument[100]
     Recevoir ses devoirs et son remercîment.

     CLÉOPATRE.

     Après un tel bienfait, c'est ainsi qu'on le traite!

     PTOLOMÉE.

     Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

     CLÉOPATRE.

     Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris.               255

     PTOLOMÉE.

     Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.
     Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage;
     Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage.

     CLÉOPATRE.

     Il peut faire naufrage, et même dans le port!
     Quoi? vous auriez osé lui préparer la mort!                   260

     PTOLOMÉE.

     J'ai fait ce que les Dieux m'ont inspiré de faire,
     Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.

     CLÉOPATRE.

     Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils
     Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils:
     Ces âmes que le ciel ne forma que de boue....                 265

     PHOTIN.

     Ce sont de nos conseils, oui, Madame, et j'avoue....

     CLÉOPATRE.

     Photin, je parle au Roi; vous répondrez[101] pour tous
     Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

     PTOLOMÉE, à Photin[102].

     Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine.
     Je sais votre innocence, et je connois sa haine;              270
     Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir.

     CLÉOPATRE.

     Ah! s'il est encor temps de vous en repentir[103],
     Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie;
     Rappelez la vertu par leurs conseils bannie:
     Cette haute vertu dont le ciel et le sang                     275
     Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

     PTOLOMÉE.

     Quoi? d'un frivole espoir déjà préoccupée,
     Vous me parlez en reine en parlant de Pompée;
     Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu
     Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu!                     280
     Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire,
     N'étoit le testament du feu Roi notre père:
     Vous savez qu'il le garde.

     CLÉOPATRE.

                                 Et vous saurez aussi
     Que la seule vertu me fait parler ainsi,
     Et que si l'intérêt m'avoit préoccupée,                       285
     J'agirois pour César, et non pas pour Pompée.
     Apprenez un secret que je voulois cacher,
     Et cessez désormais de me rien reprocher.
       Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie
     Fit quitter au feu Roi son trône et sa patrie,                290
     Et que jusque dans Rome il alla du sénat[104]
     Implorer la pitié contre un tel attentat,
     Il nous mena tous deux pour toucher son courage
     Vous, assez jeune encor; moi, déjà dans un âge
     Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux                 295
     D'un assez vif éclat faisoit briller mes yeux.
     César en fut épris, et du moins j'eus la gloire[105]
     De le voir hautement donner lieu de le croire;
     Mais voyant contre lui le sénat irrité,
     Il fit agir Pompée et son autorité.                           300
     Ce dernier nous servit à sa seule prière,
     Qui de leur amitié fut la preuve dernière:
     Vous en savez l'effet, et vous en jouissez.
     Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez:
     Après avoir pour nous employé ce grand homme,                 305
     Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome,
     Son amour en voulut seconder les efforts,
     Et nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors:
     Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance,
     Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance;           310
     Et les mille talents qui lui sont encore dus
     Remirent en nos mains tous nos États perdus.
     Le Roi, qui s'en souvint à son heure fatale,
     Me laissa comme à vous la dignité royale,
     Et par son testament il vous fit cette loi[106],              315
     Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi.
     C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office,
     Vous appelez faveur ce qui n'est que justice,
     Et l'osez accuser d'une aveugle amitié,
     Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié.             320

     PTOLOMÉE.

     Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

     CLÉOPATRE.

     César viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse;
     Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins
     De ce que votre esprit s'imagine le moins.
     Ce n'est pas sans sujet que je parlois en reine.              325
     Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine;
     Et de ma part du sceptre indigne ravisseur,
     Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en sœur;
     Même, pour éviter des effets plus sinistres,
     Il m'a fallu flatter vos insolents ministres,                 330
     Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison.
     Mais Pompée ou César m'en va faire raison,
     Et quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne,
     Ou l'une ou l'autre main, me rendra ma couronne.
     Cependant mon orgueil vous laisse à démêler                   335
     Quel étoit l'intérêt qui me faisoit parler.


SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

     PTOLOMÉE.

     Que dites-vous, ami, de cette âme orgueilleuse?

     PHOTIN.

     Seigneur, cette surprise est pour moi merveilleuse[107];
     Je n'en sais que penser, et mon cœur étonné
     D'un secret que jamais il n'auroit soupçonné,                 340
     Inconstant et confus dans son incertitude,
     Ne se résout à rien qu'avec inquiétude.

     PTOLOMÉE.

     Sauverons-nous Pompée?

     PHOTIN.

                             Il faudroit faire effort,
     Si nous l'avions sauvé, pour conclure sa mort.
     Cléopatre vous hait; elle est fière, elle est belle;          345
     Et si l'heureux César a de l'amour pour elle,
     La tête de Pompée est l'unique présent
     Qui vous fasse contre elle un rempart suffisant.

     PTOLOMÉE.

     Ce dangereux esprit a beaucoup d'artifice.

     PHOTIN.

     Son artifice est peu contre un si grand service.              350

     PTOLOMÉE.

     Mais si, tout grand qu'il est, il cède à ses appas?

     PHOTIN.

     Il la faudra flatter; mais ne m'en croyez pas,
     Et pour mieux empêcher qu'elle ne vous opprime,
     Consultez-en encore Achillas et Septime.

     PTOLOMÉE.

     Allons donc les voir faire, et montons à la tour;             355
     Et nous en résoudrons ensemble à leur retour.


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [58] VAR. (édit. de 1644): veuve de Pompée.--CORNÉLIE est placée
  avant LÉPIDE dans les éditions de 1644-1656.

  [59] VAR. (édit. de 1644): reine d'Égypte;--(édit. de 1648):
  femme de Ptolomée.

  [60] VAR. (édit. de 1644-1656): gouverneur du roi d'Égypte.

  [61] VAR. (édit. de 1644-1656): dame d'honneur de la Reine.

  [62] VAR. (édit. de 1644-1656): écuyer de la Reine.

  [63] Ce nom manque à la liste des acteurs, dans les éditions de
  1644-1656.--Corneille a trouvé dans Lucain les noms de Photin
  (_Pothinus_, dans quelques manuscrits de César _Photinus_),
  d'Achillas, de Septime (_Septimius_), du prêtre Achorée, dont il
  a fait un écuyer de Cléopatre. _Charmion_ est, chez Plutarque
  (_Vie d'Antoine_, chapitre LXXXV), le nom d'une des femmes de
  cette reine. L'affranchi Philippe est nommé dans la _Vie de
  Pompée_ du même auteur (chapitres LXXVIII et LXXX).

  [64] VAR. (édit. de 1644-1664): dans le palais royal de Ptolomée.

  [65] _Var._ LA MORT DE POMPÉE, TRAGÉDIE. (1644)

  [66] Voyez la IIe partie de l'_Appendice_, p. 111-115.

  [67] Corneille paraît se rappeler ici ce passage de la fin du
  VIIe livre de la _Pharsale_ (vers 789-791):

                             _Cernit propulsa cruore
     Flumina, et excelsos cumulis æquantia colles
     Corpora._

  Les mots «ces montagnes de morts» font penser à l'hyperbole par
  laquelle Brébeuf, renchérissant sur Corneille, a rendu plus tard,
  dans un autre endroit de la _Pharsale_, le _tot corpora fusa_ de
  Lucain (livre VII, vers 652):

     De mourants et de morts cent montagnes plaintives.

  C'est de toute sa traduction le vers le plus connu, grâce à la
  critique de Boileau (_Art poétique_, chant I, vers 98-100):

     Mais n'allez point aussi sur les pas de Brébeuf,
     Même en une Pharsale, entasser sur les rives
     De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

  --Fontenelle nous apprend que Corneille «avoit traduit sa première
  scène de _Pompée_ en vers (_latins_) du style de Sénèque le
  tragique, pour lequel il n'avoit pas d'aversion, non plus que pour
  Lucain.» (_Œuvres_, tome III, p. 124.) Cette traduction est
  perdue.

  [68] _Var._ Et de leurs troncs pourris exhale dans les vents.
  (1644-56)

  [69] _Var._ Justifie César et condamne Pompée. (1644-56)

  [70] _Var._ Des changements du sort une effroyable histoire.
  (1644-56)

  [71] _Var._ Pourra prêter épaule au monde chancelant. (1644)

  [72] _Var._ S'il couronne le père, il hasarde le fils. (1648-56)

  [73] _Var._ Il faut ou recevoir ou hâter son supplice. (1644-56)

  [74] Dans l'édition de 1692, _ou_ a été substitué à _et_.

  [75] _Var._ A quel choix vos conseils me doivent disposer.
  (1644-68)

  [76] _Var._ Et jamais potentat n'a vu sous le soleil
       Matière plus illustre agiter son conseil. (1644-56)

  [77] _Var._ Sire, quand par le fer les choses sont vidées.
  (1644-63)

  [78] _Var._ Qui veut venger sur lui le sang de leurs provinces.
  (1644-56)

  [79] _Var._ Sire, n'attirez point le tonnerre en ces lieux.
  (1644-63)

  [80] _Var._ Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
  (1644-64)

  [81] _Var._ Qui frappe le vaincu ne craint point le vainqueur.
  (1644-56)

  [82] _Var._ Sire, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée.
  (1644-63)

  [83] _Var._ Qu'il ne peut acquitter qu'aux dépens de leur sang.
  (1644)
       _Var._ A ne point l'acquitter qu'aux dépens de leur sang.
  (1648-56)

  [84] La dette contractée envers César par Ptolémée Aulétès, père
  du Ptolémée qui tua Pompée, est un fait historique. Voyez le
  chapitre XLVIII de la _Vie de César_ par Plutarque, où, au lieu
  de la somme ronde de mille talents, il y a un chiffre assez
  compliqué, qu'Amyot traduit par un million sept cent cinquante
  mille écus.

  [85] _Var._ Je sais obéir, Sire, et je serois jaloux. (1644-63)

  [86] _Var._ Sire, je suis Romain: je connois l'un et l'autre.
  (1644-63)

  [87] _Var._ Prendre sur vous la honte, et lui laisser le fruit.
  (1644-64)

  [88] L'édition de 1682 porte, par erreur: «et ne _gagnez_ plus
  l'autre.»

  [89] _Var._ Vous n'en gagnez pas un, et les perdez tous deux.
  (1644-68)

  [90] _Var._ Et cédons au torrent qui traîne toutes choses.
  (1644-56)

  [91] _Var._ Consentons au destin qui les veut mettre aux fers.
  (1644-56)

  [92] _Var._ Qu'il plaise au ciel ou non, laisse-m'en le souci.
  (1648-56)

  [93] _Var._ Sire, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne.
  (1644-63)

  [94] Voyez au tome III, p. 391, les vers 155 et 156 de _Cinna_.

  [95] _Var._ De mon trône dans l'âme elle prend la moitié.
  (1644-56)

  [96] _Var._ Sire, c'est un motif que je ne disois pas. (1644-63)

  [97] _Var._ Son hôte et son ami, qui l'en voulut saisir.
  (1644-56)

  [98] _Var._ Et les raisons d'État.... Mais, Sire, la voici.
  (1644-63)

  [99] _Var._ Sire, Pompée arrive, et vous êtes ici! (1644-60)

  [100] _Var._ S'il veut, il peut aller dessus son monument.
  (1644-56)

  [101] On lit dans les éditions de 1648-54 et de 1656: «vous
  répondez,» pour: «vous répondrez.»

  [102] Cette indication manque dans les éditions de 1644-56.

  [103] _Var._ S'il est, Sire, encor temps de vous en repentir.
  (1644-63)

  [104] _Var._ Et que par ces mutins chassé de son État,
        Il fut jusques à Rome implorer le sénat. (1644-56)

  [105] _Var._ César en fut épris, du moins il feignit l'être,
        Et voulut que l'effet le fit bientôt paroître. (1644-56)

  [106] _Var._ Et par son testament, qui doit servir de loi,
        Me rendit une part de ce qu'il tint de moi. (1644-56)

  [107] _Var._ Sire, cette surprise est pour moi merveilleuse.
  (1644-63)




ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE[108].

CLÉOPATRE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

     Je l'aime; mais l'éclat d'une si belle flamme,
     Quelque brillant qu'il soit, n'éblouit point mon âme,
     Et toujours ma vertu retrace dans mon cœur
     Ce qu'il doit au vaincu, brûlant pour le vainqueur.           360
     Aussi qui l'ose aimer porte une âme trop haute
     Pour souffrir seulement le soupçon d'une faute;
     Et je le traiterois avec indignité,
     Si j'aspirois à lui par une lâcheté.

     CHARMION.

     Quoi? vous aimez César, et si vous étiez crue,                365
     L'Égypte pour Pompée armeroit à sa vue,
     En prendroit la défense, et par un prompt secours
     Du destin de Pharsale arrêteroit le cours!
     L'amour certes sur vous a bien peu de puissance.

     CLÉOPATRE.

     Les princes ont cela de leur haute naissance:                 370
     Leur âme dans leur sang prend des impressions
     Qui dessous leur vertu rangent leurs passions.
     Leur générosité soumet tout à leur gloire[109]:
     Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire[110];
     Et si le peuple y voit quelques déréglements,                 375
     C'est quand l'avis d'autrui corrompt leurs sentiments[111].
     Ce malheur de Pompée achève la ruine:
     Le Roi l'eût secouru, mais Photin l'assassine;
     Il croit cette âme basse, et se montre sans foi;
     Mais s'il croyoit la sienne, il agiroit en roi.               380

     CHARMION.

     Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie....

     CLÉOPATRE.

     Je lui garde ma flamme exempte d'infamie[112],
     Un cœur digne de lui.

     CHARMION.

                             Vous possédez le sien?

     CLÉOPATRE.

     Je crois le posséder.

     CHARMION.

                           Mais le savez-vous bien[113]?

     CLÉOPATRE.

     Apprends qu'une princesse aimant sa renommée,                 385
     Quand elle dit qu'elle aime, est sûre d'être aimée[114],
     Et que les plus beaux feux dont son cœur soit épris
     N'oseroient l'exposer aux hontes d'un mépris.
       Notre séjour à Rome enflamma son courage:
     Là j'eus de son amour le premier témoignage,                  390
     Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers
     M'apportent en tribut ses vœux et ses lauriers[115].
     Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne,
     La fortune le suit, et l'amour l'accompagne.
     Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux               395
     Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux;
     Et de la même main dont il quitte l'épée,
     Fumante encor du sang des amis de Pompée,
     Il trace des soupirs, et d'un style plaintif
     Dans son champ de victoire il se dit mon captif.              400
     Oui, tout victorieux il m'écrit de Pharsale;
     Et si sa diligence à ses feux est égale,
     Ou plutôt si la mer ne s'oppose à ses feux,
     L'Égypte le va voir me présenter ses vœux.
     Il vient, ma Charmion, jusque dans nos murailles,             405
     Chercher auprès de moi le prix de ses batailles,
     M'offrir toute sa gloire, et soumettre à mes lois
     Ce cœur et cette main qui commandent aux rois[116];
     Et ma rigueur, mêlée aux faveurs de la guerre,
     Feroit un malheureux du maître de la terre.                   410

     CHARMION.

     J'oserois bien jurer que vos charmants appas[117]
     Se vantent d'un pouvoir dont ils n'useront pas,
     Et que le grand César n'a rien qui l'importune,
     Si vos seules rigueurs ont droit sur sa fortune.
     Mais quelle est votre attente, et que prétendez-vous,
     Puisque d'une autre femme il est déjà l'époux,
     Et qu'avec Calphurnie[118] un paisible hyménée
     Par des liens sacrés tient son âme enchaînée?

     CLÉOPATRE.

     Le divorce, aujourd'hui si commun aux Romains,
     Peut rendre en ma faveur tous ces obstacles vains:            420
     César en sait l'usage et la cérémonie;
     Un divorce chez lui fit place à Calphurnie[119].

     CHARMION.

     Par cette même voie il pourra vous quitter.

     CLÉOPATRE.

     Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter[120];
     Peut-être mon amour aura quelque avantage                     425
     Qui saura mieux pour moi[121] ménager son courage.
     Mais laissons au hasard ce qui peut arriver;
     Achevons cet hymen, s'il se peut achever,
     Ne durât-il qu'un jour, ma gloire est sans seconde
     D'être du moins un jour la maîtresse du monde.                430
     J'ai de l'ambition, et soit vice ou vertu,
     Mon cœur sous son fardeau veut bien être abattu;
     J'en aime la chaleur et la nomme sans cesse
     La seule passion digne d'une princesse.
     Mais je veux que la gloire anime ses ardeurs,                 435
     Qu'elle mène sans honte au faîte des grandeurs;
     Et je la désavoue alors que sa manie
     Nous présente le trône avec ignominie.
       Ne t'étonne donc plus, Charmion, de me voir
     Défendre encor Pompée et suivre mon devoir.                   440
     Ne pouvant rien de plus pour sa vertu séduite,
     Dans mon âme en secret je l'exhorte à la fuite,
     Et voudrois qu'un orage, écartant ses vaisseaux,
     Malgré lui l'enlevât aux mains de ses bourreaux.
     Mais voici de retour le fidèle Achorée,                       445
     Par qui j'en apprendrai la nouvelle assurée.


SCÈNE II.

CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

     En est-ce déjà fait, et nos bords malheureux
     Sont-ils déjà souillés d'un sang si généreux?

     ACHORÉE.

     Madame, j'ai couru par votre ordre au rivage;
     J'ai vu la trahison, j'ai vu toute sa rage;                   450
     Du plus grand des mortels j'ai vu trancher le sort[122]:
     J'ai vu dans son malheur la gloire de sa mort;
     Et puisque vous voulez qu'ici je vous raconte
     La gloire d'une mort qui nous couvre de honte,
     Écoutez, admirez et plaignez son trépas.                      455
       Ses trois vaisseaux en rade avoient mis voile bas;
     Et voyant dans le port préparer nos galères,
     Il croyoit que le Roi, touché de ses misères,
     Par un beau sentiment d'honneur et de devoir,
     Avec toute sa cour le venoit recevoir;                        460
     Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites,
     N'envoyoit qu'un esquif rempli de satellites,
     Il soupçonne aussitôt son manquement de foi[123],
     Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi;
     Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes,             465
     Il condamne en son cœur ces indignes alarmes[124],
     Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui
     A ne hasarder pas Cornélie avec lui:
     «N'exposons, lui dit-il, que cette seule tête
     A la réception que l'Égypte m'apprête;                        470
     Et tandis que moi seul j'en courrai le danger,
     Songe à prendre la fuite afin de me venger.
     Le roi Juba nous garde une foi plus sincère;
     Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père[125];
     Mais quand tu les verrois descendre chez Pluton,              475
     Ne désespère point, du vivant de Caton.»
     Tandis que leur amour en cet adieu conteste[126],
     Achillas à son bord joint son esquif funeste.
     Septime se présente, et lui tendant la main,
     Le salue empereur en langage romain;                          480
     Et comme député de ce jeune monarque:
     «Passez, Seigneur, dit-il, passez dans cette barque;
     Les sables et les bancs cachés dessous les eaux
     Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vaisseaux.»
       Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans l'âme:
     Il reçoit les adieux des siens et de sa femme,
     Leur défend de le suivre, et s'avance au trépas
     Avec le même front qu'il donnoit les États;
     La même majesté sur son visage empreinte
     Entre ces assassins montre un esprit sans crainte;            490
     Sa vertu toute entière à la mort le conduit.
     Son affranchi Philippe est le seul qui le suit;
     C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire;
     Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire,
     Et croit que César même à de si grands malheurs               495
     Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

     CLÉOPATRE.

     N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée,
     L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

     ACHORÉE.

     On l'amène; et du port nous le voyons venir,
     Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir.              500
     Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre.
     Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre[127]:
     Il se lève; et soudain, pour signal, Achillas[128]
     Derrière ce héros tirant son coutelas,
     Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome,           505
     Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme,
     Tandis qu'Achillas même, épouvanté d'horreur,
     De ces quatre enragés admire la fureur.

     CLÉOPATRE.

     Vous qui livrez la terre aux discordes civiles,
     Si vous vengez sa mort, Dieux, épargnez nos villes!           510
     N'imputez rien aux lieux, reconnoissez les mains:
     Le crime de l'Égypte est fait par des Romains.
     Mais que fait et que dit ce généreux courage?

     ACHORÉE.

     D'un des pans de sa robe il couvre son visage,
     A son mauvais destin en aveugle obéit,                        515
     Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit,
     De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense[129]
     Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance.
     Aucun gémissement à son cœur échappé
     Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé:                520
     Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle[130]
     Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d'elle;
     Et tient la trahison que le Roi leur prescrit
     Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit.
     Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre;           525
     Et son dernier soupir est un soupir illustre,
     Qui de cette grande âme achevant les destins,
     Étale tout Pompée aux yeux des assassins.
     Sur les bords de l'esquif sa tête enfin penchée[131],
     Par le traître Septime indignement tranchée,                  530
     Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas,
     Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats.
     On descend, et pour comble à sa noire aventure[132]
     On donne à ce héros la mer pour sépulture,
     Et le tronc sous les flots roule dorénavant                   535
     Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent.
     La triste Cornélie, à cet affreux spectacle[133],
     Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle,
     Défend ce cher époux de la voix et des yeux,
     Puis n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux;          540
     Et cédant tout à coup à la douleur plus forte,
     Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte.
     Les siens en ce désastre, à force de ramer,
     L'éloignent de la rive, et regagnent la mer[134].
     Mais sa fuite est mal sûre; et l'infâme Septime,              545
     Qui se voit dérober la moitié de son crime,
     Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port,
     Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.
       Cependant Achillas porte au Roi sa conquête:
     Tout le peuple tremblant en détourne la tête;                 550
     Un effroi général offre à l'un sous ses pas
     Des abîmes ouverts pour venger ce trépas;
     L'autre entend le tonnerre, et chacun se figure[135]
     Un désordre soudain de toute la nature:
     Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements,           555
     Présente à leur terreur l'excès des châtiments!
       Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage
     Dans une âme servile un généreux courage,
     Examine d'un œil et d'un soin curieux
     Où les vagues rendront ce dépôt précieux,                     560
     Pour lui rendre, s'il peut, ce qu'aux morts on doit rendre,
     Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre,
     Et d'un peu de poussière élever un tombeau
     A celui qui du monde eut le sort le plus beau.
     Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie,               565
     On voit d'ailleurs César venir de Thessalie:
     Une flotte paroît qu'on a peine à compter....

     CLÉOPATRE.

     C'est lui-même, Achorée, il n'en faut point douter.
     Tremblez, tremblez, méchants, voici venir la foudre;
     Cléopatre a de quoi vous mettre tous en poudre:               570
     César vient, elle est reine, et Pompée est vengé;
     La tyrannie est bas, et le sort a changé[136].
     Admirons cependant le destin des grands hommes,
     Plaignons-les, et par eux jugeons ce que nous sommes.
       Ce prince d'un sénat maître de l'univers,                   575
     Dont le bonheur sembloit au-dessus du revers[137],
     Lui que sa Rome a vu plus craint que le tonnerre,
     Triompher en trois fois des trois parts de la terre,
     Et qui voyoit encore en ces derniers hasards
     L'un et l'autre consul suivre ses étendards;                  580
     Sitôt que d'un malheur sa fortune est suivie,
     Les monstres de l'Égypte ordonnent de sa vie.
     On voit un Achillas, un Septime, un Photin,
     Arbitres souverains d'un si noble destin;
     Un roi qui de ses mains a reçu la couronne                    585
     A ces pestes de cour lâchement l'abandonne.
     Ainsi finit Pompée; et peut-être qu'un jour
     César éprouvera même sort à son tour.
     Rendez l'augure faux, Dieux qui voyez mes larmes,
     Et secondez partout et mes vœux et ses armes!                 590

     CHARMION.

     Madame, le Roi vient, qui pourra vous ouïr.


SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, CHARMION.

     PTOLOMÉE.

     Savez-vous le bonheur dont nous allons jouir,
     Ma sœur?

     CLÉOPATRE.

               Oui, je le sais, le grand César arrive:
     Sous les lois de Photin je ne suis plus captive.

     PTOLOMÉE.

     Vous haïssez toujours ce fidèle sujet?                        595

     CLÉOPATRE.

     Non, mais en liberté je ris de son projet.

     PTOLOMÉE.

     Quel projet faisoit-il dont vous puissiez vous plaindre?

     CLÉOPATRE.

     J'en ai souffert beaucoup, et j'avois plus à craindre:
     Un si grand politique est capable de tout;
     Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout.              600

     PTOLOMÉE.

     Si je suis ses conseils, j'en connois la prudence.

     CLÉOPATRE.

     Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.

     PTOLOMÉE.

     Pour le bien de l'État tout est juste en un roi.

     CLÉOPATRE.

     Ce genre de justice est à craindre pour moi:
     Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée,                 605
     Il en coûte la vie et la tête à Pompée.

     PTOLOMÉE.

     Jamais un coup d'État ne fut mieux entrepris.
     Le voulant secourir, César nous eût surpris:
     Vous voyez sa vitesse; et l'Égypte troublée
     Avant qu'être en défense en seroit accablée;                  610
     Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur
     Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.

     CLÉOPATRE.

     Je ferai mes présents; n'ayez soin que des vôtres,
     Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.

     PTOLOMÉE.

     Les vôtres sont les miens, étant de même sang.                615

     CLÉOPATRE.

     Vous pouvez dire encore, étant de même rang,
     Étant rois l'un et l'autre; et toutefois je pense
     Que nos deux intérêts ont quelque différence.

     PTOLOMÉE.

     Oui, ma sœur; car l'État dont mon cœur est content,
     Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend[138];         620
     Mais César, à vos lois soumettant son courage,
     Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.

     CLÉOPATRE.

     J'ai de l'ambition, mais je la sais régler:
     Elle peut m'éblouir, et non pas m'aveugler.
     Ne parlons point ici du Tage ni du Gange;                     625
     Je connois ma portée, et ne prends point le change.

     PTOLOMÉE.

     L'occasion vous rit, et vous en userez.

     CLÉOPATRE.

     Si je n'en use bien, vous m'en accuserez.

     PTOLOMÉE.

     J'en espère beaucoup, vu l'amour qui l'engage.

     CLÉOPATRE.

     Vous la craignez peut-être encore davantage;                  630
     Mais quelque occasion qui me rie aujourd'hui,
     N'ayez aucune peur, je ne veux rien d'autrui:
     Je ne garde pour vous ni haine ni colère,
     Et je suis bonne sœur, si vous n'êtes[139] bon frère.

     PTOLOMÉE.

     Vous montrez cependant un peu bien du mépris.                 635

     CLÉOPATRE.

     Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

     PTOLOMÉE.

     Votre façon d'agir le fait assez connoître.

     CLÉOPATRE.

     Le grand César arrive, et vous avez un maître.

     PTOLOMÉE.

     Il l'est de tout le monde, et je l'ai fait le mien.

     CLÉOPATRE.

     Allez lui rendre hommage, et j'attendrai le sien;             640
     Allez, ce n'est pas trop pour lui que de vous-même:
     Je garderai pour vous l'honneur du diadème.
     Photin vous vient aider à le bien recevoir:
     Consultez avec lui quel est votre devoir.


SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

     PTOLOMÉE.

     J'ai suivi tes conseils, mais plus je l'ai flattée,           645
     Et plus dans l'insolence elle s'est emportée;
     Si bien qu'enfin, outré de tant d'indignités,
     Je m'allois emporter dans les extrémités:
     Mon bras, dont ses mépris forçoient la retenue,
     N'eût plus considéré César ni sa venue,                       650
     Et l'eût mise en état, malgré tout son appui,
     De s'en plaindre à Pompée auparavant qu'à lui[140].
     L'arrogante! à l'ouïr elle est déjà ma reine;
     Et si César en croit son orgueil et sa haine;
     Si, comme elle s'en vante, elle est son cher objet,           655
     De son frère et son roi je deviens son sujet.
     Non, non; prévenons-la: c'est foiblesse d'attendre
     Le mal qu'on voit venir sans vouloir s'en défendre[141].
     Otons-lui les moyens de nous plus dédaigner;
     Otons-lui les moyens de plaire et de régner;                  660
     Et ne permettons pas qu'après tant de bravades,
     Mon sceptre soit le prix d'une de ses œillades.

     PHOTIN.

     Seigneur, ne donnez point de prétexte à César[142]
     Pour attacher l'Égypte aux pompes de son char.
     Ce cœur ambitieux, qui par toute la terre                     665
     Ne cherche qu'à porter l'esclavage et la guerre,
     Enflé de sa victoire, et des ressentiments
     Qu'une perte pareille imprime aux vrais amants,
     Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même,
     Prendroit l'occasion de venger ce qu'il aime;                 670
     Et pour s'assujettir et vos États et vous,
     Imputeroit à crime un si juste courroux.

     PTOLOMÉE.

     Si Cléopatre vit, s'il la voit, elle est reine.

     PHOTIN.

     Si Cléopatre meurt, votre perte est certaine.

     PTOLOMÉE.

     Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver.                 675

     PHOTIN.

     Pour la perdre avec joie, il faut vous conserver.

     PTOLOMÉE.

     Quoi? pour voir sur sa tête éclater ma couronne?
     Sceptre, s'il faut enfin que ma main t'abandonne,
     Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

     PHOTIN.

     Vous l'arracherez mieux de celle d'une sœur.                  680
     Quelques feux que d'abord il lui fasse paroître,
     Il partira bientôt, et vous serez le maître.
     L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur
     Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur.
     Il voit encor l'Afrique et l'Espagne occupées                 685
     Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées;
     Et le monde à ses lois n'est point assujetti,
     Tant qu'il verra durer ces restes du parti.
     Au sortir de Pharsale un si grand capitaine
     Sauroit mal son métier s'il laissoit prendre haleine,         690
     Et s'il donnoit loisir à des cœurs si hardis
     De relever du coup dont ils sont étourdis.
     S'il les vainc, s'il parvient où son desir aspire,
     Il faut qu'il aille à Rome établir son empire,
     Jouir de sa fortune et de son attentat,                       695
     Et changer à son gré la forme de l'État.
     Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.
     Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire[143];
     Et lui déférant tout, veuillez vous souvenir
     Que les événements régleront l'avenir.                        700
     Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne,
     Et sans en murmurer, souffrez qu'il en ordonne:
     Il en croira sans doute ordonner justement,
     En suivant du feu Roi l'ordre et le testament[144];
     L'importance d'ailleurs de ce dernier service                 705
     Ne permet pas d'en craindre une entière injustice.
     Quoi qu'il en fasse enfin, feignez d'y consentir,
     Louez son jugement, et laissez-le partir[145].
     Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances,
     Nous aurons et la force et les intelligences.
     Jusque-là réprimez ces transports violents
     Qu'excitent d'une sœur les mépris insolents:
     Les bravades enfin sont des discours frivoles,
     Et qui songe aux effets néglige les paroles.

     PTOLOMÉE.

     Ah! tu me rends la vie et le sceptre à la fois:               715
     Un sage conseiller est le bonheur des rois.
     Cher appui de mon trône, allons, sans plus attendre,
     Offrir tout à César, afin de tout reprendre;
     Avec toute ma flotte allons le recevoir[146],
     Et par ces vains honneurs séduire son pouvoir.                720


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [108] Voyez ci-dessus l'_Examen_, p. 24.

  [109] _Var._ Leur générosité soumet tout à la gloire. (1656)

  [110] _Var._ Tout est illustre en eux quand ils osent se croire.
  (1644-56)

  [111] _Var._ C'est quand l'avis d'autrui corrompt les sentiments.
  (1644 in-12)

  [112] _Var._ Je lui garde une flamme exempte d'infamie. (1644-68)

  [113] Ce vers a été omis par erreur dans les éditions de 1648-54
  et de 1656.

  [114] _Var._ Quand elle avoue aimer, s'assure d'être aimée,
        Et de quelque beau feu que son cœur soit épris,
        Ne s'expose jamais aux hontes d'un mépris. (1644-56)
        _Var._ Jamais ne dit qu'elle aime, à moins que d'être aimée.
  (1660)

  [115] Voyez l'Examen de _Polyeucte_, tome III, p. 483 et 484.

  [116] _Var._ Et le cœur et la main qui les donnent aux rois;
        Si bien que ma rigueur, ainsi que le tonnerre,
        Peut faire un malheureux du maître de la terre. (1644-56)

  [117] _Var._ J'oserois bien jurer que vos divins appas. (1644-63)

  [118] Les éditions de 1644 portent seules: «Calpurnie,» au lieu
  de: «Calphurnie.»--On trouve dans les inscriptions l'une et
  l'autre orthographe; la seconde (_Calpurnius, Calpurnia_) est la
  plus ordinaire.

  [119] Avant d'épouser Calpurnie, César avait répudié sa troisième
  femme, Pompéia.

  [120] _Var._ [Peut-être mon bonheur saura mieux l'arrêter;]
        Et si jamais le ciel favorisoit ma couche
        De quelque rejeton de cette illustre souche,
        Cette heureuse union de mon sang et du sien
        Uniroit à jamais son destin et le mien.
        Comme il n'a plus d'enfants, ces chers et nouveaux gages
        Me seroient de son cœur de précieux otages.
        [Mais laissons au hasard ce qui peut arriver.] (1644-56)

  [121] Les éditions de 1682 et de 1692 portent seules: «Qui saura
  mieux _que_ moi,» ce qui est sans doute une erreur.

  [122] Achorée joue dans la _Pharsale_, comme nous l'avons dit (p.
  26, note 6), un tout autre rôle que dans la tragédie; mais chez
  Lucain, comme chez Corneille, il est favorable à Pompée: voyez la
  _Pharsale_, livre VIII, vers 475-481.

  [123] _Var._ Il soupçonna dès lors son manquement de foi,
        Et se laissa surprendre à quelque peu d'effroi. (1644-56)

  [124] _Var._ Il condamna soudain ces indignes alarmes,
        Et pensa seulement, dans ce pressant ennui. (1644-56)

  [125] Après la bataille de Pharsale, le père de Cornélie, Q.
  Métellus Scipion, s'était retiré d'abord à Corcyre auprès de
  Caton, puis en Afrique, où César le vainquit, lui et Juba, roi de
  Numidie, à la bataille de Thapsus.--Des deux fils de Pompée et de
  Mucia, sa troisième femme, l'aîné, Cnéius, était en route pour
  l'Afrique quand il apprit la mort de son père; le second, Sextus,
  était sur le vaisseau, et fut témoin avec Cornélie du meurtre de
  Pompée.

  [126] _Var._ Il dit, et cependant que leur amour conteste.
  (1644-56)

  [127] _Var._ Enfin l'esquif aborde, on l'invite à descendre.
  (1644-64)

  [128] _Var._ Il se lève; et soudain, par derrière, Achillas,
        Comme pour commencer, tirant son coutelas. (1644-56)

  [129] _Var._ De peur qu'il ne semblât, contre une telle offense
        Implorer d'un coup d'œil son aide et sa vengeance. (1644-60)

  [130] _Var._ Immobile en leurs coups, en lui-même il rappelle.
  (1648-56)

  [131] _Var._ Sa tête, sur les bords de la barque penchée.
  (1644-64)

  [132] _Var._ Et pour combler enfin sa tragique aventure.
  (1644-64)

  [133] _Var._ A ce spectacle affreux, la pauvre Cornélie....
        CLÉOP. Dieux! en quels déplaisirs est-elle ensevelie?
        ACHOR. Ayant toujours suivi ce cher époux des yeux,
        Je l'ai vue élever ses tristes mains aux cieux;
        Puis cédant aussitôt à la douleur plus forte,
        Tomber, dans sa galère, évanouie ou morte. (1644-56)

  [134] _Var._ L'éloignent du rivage, et regagnent la mer.
  (1644-56)

  [135] _Var._ L'autre entend le tonnerre, et l'autre se figure.
  (1644 et 48)

  [136] _Var._ La tyrannie est bas, et le sort est changé.
  (1644-64)

  [137] _Var._ De qui l'heur sembloit être au-dessus du revers.
  (1644-68)

  [138] _Var._ Sur quelques bords du Nil bien à peine s'étend.
  (1648-56)

  [139] L'édition de 1655 porte: «si vous m'êtes,» pour: «si vous
  n'êtes.»

  [140] _Var._ De se plaindre à Pompée auparavant qu'à lui.
  (1644-60)

  [141] _Var._ Le mal qu'on voit venir sans pouvoir s'en défendre.
  (1644-64)

  [142] _Var._ Sire, ne donnez point de prétexte à César. (1644-63)

  [143] _Var._ Sire, voyez César, forcez-vous à lui plaire.
  (1644-63)

  [144] Avant sa mort, Ptolémée Aulétès avait envoyé son testament
  a Rome. Pompée en fut le dépositaire. Il y disposait de son trône
  en faveur de son fils aîné, le Ptolémée de notre tragédie, et de
  sa fille aînée Cléopatre, à la condition qu'ils se marieraient,
  quand ils auraient l'âge convenable, et régneraient ensemble.

  [145] _Var._ Louez son jugement, et le laissez partir. (1644-56)

  [146] _Var._ Et pour vaincre d'honneur son absolu pouvoir,
        [Avec toute ma flotte allons le recevoir.] (1644-56)




ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

CHARMION, ACHORÉE.

     CHARMION.

     Oui, tandis que le Roi va lui-même en personne
     Jusqu'aux pieds de César prosterner sa couronne,
     Cléopatre s'enferme en son appartement,
     Et sans s'en émouvoir attend son compliment.
     Comment nommerez-vous une humeur si hautaine?                 725

     ACHORÉE.

     Un orgueil noble et juste, et digne d'une reine
     Qui soutient avec cœur et magnanimité
     L'honneur de sa naissance et de sa dignité:
     Lui pourrai-je parler?

     CHARMION.

                             Non; mais elle m'envoie
     Savoir à cet abord ce qu'on a vu de joie;                     730
     Ce qu'à ce beau présent César a témoigné;
     S'il a paru content, ou s'il l'a dédaigné[147];
     S'il traite avec douceur, s'il traite avec empire;
     Ce qu'à nos assassins enfin il a su dire[148].

     ACHORÉE.

     La tête de Pompée a produit des effets                        735
     Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits.
     Je ne sais si César prendroit plaisir à feindre;
     Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre:
     S'ils aimoient Ptolomée, ils l'ont fort mal servi.
       Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi.                740
     Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville[149],
     Et pour joindre César n'ont avancé qu'un mille.
     Il venoit à plein voile[150]; et si dans les hasards
     Il éprouva toujours pleine faveur de Mars[151],
     Sa flotte, qu'à l'envi favorisoit Neptune,                    745
     Avoit le vent en poupe ainsi que sa fortune.
     Dès le premier abord notre prince étonné
     Ne s'est plus souvenu de son front couronné:
     Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse;
     Toutes ses actions ont senti la bassesse;                     750
     J'en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi
     De voir là Ptolomée, et n'y voir point de roi;
     Et César, qui lisoit sa peur sur son visage,
     Le flattoit par pitié pour lui donner courage.
     Lui, d'une voix tombante offrant ce don fatal:                755
     «Seigneur, vous n'avez plus, lui dit-il, de rival;
     Ce que n'ont pu les Dieux dans votre Thessalie,
     Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie:
     En voici déjà l'un, et pour l'autre, elle fuit;
     Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit.»            760
       A ces mots Achillas découvre cette tête:
     Il semble qu'à parler encore elle s'apprête,
     Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur
     En sanglots mal formés exhale sa douleur;
     Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée                     765
     Rappellent sa grande âme à peine séparée;
     Et son courroux mourant fait un dernier effort
     Pour reprocher aux Dieux sa défaite et sa mort.
     César, à cet aspect, comme frappé du foudre,
     Et comme ne sachant que croire ou que résoudre,               770
     Immobile, et les yeux sur l'objet attachés,
     Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés;
     Et je dirai, si j'ose en faire conjecture,
     Que, par un mouvement commun à la nature,
     Quelque maligne joie en son cœur s'élevoit,                   775
     Dont sa gloire indignée à peine le sauvoit.
     L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise
     Chatouilloit malgré lui son âme avec surprise,
     Et de cette douceur son esprit combattu
     Avec un peu d'effort rassuroit sa vertu.                      780
     S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie;
     Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie,
     Examine en secret sa joie et ses douleurs[152],
     Les balance, choisit, laisse couler des pleurs;
     Et forçant sa vertu d'être encor la maîtresse,                785
     Se montre généreux par un trait de foiblesse;
     Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux,
     Lève les mains ensemble et les regards aux cieux,
     Lâche deux ou trois mots contre cette insolence;
     Puis tout triste et pensif il s'obstine au silence,           790
     Et même à ses Romains ne daigne repartir
     Que d'un regard farouche et d'un profond soupir.
     Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes,
     Il se saisit du port, il se saisit des portes,
     Met des gardes partout et des ordres secrets,                 795
     Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets,
     Parle d'Égypte en maître et de son adversaire,
     Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père[153].
     Voilà ce que j'ai vu.

     CHARMION.

                           Voilà ce qu'attendoit,
     Ce qu'au juste Osiris la Reine demandoit.                     800
     Je vais bien la ravir avec cette nouvelle.
     Vous, continuez-lui ce service fidèle.

     ACHORÉE.

     Qu'elle n'en doute point. Mais César vient. Allez,
     Peignez-lui bien nos gens pâles et désolés;
     Et moi, soit que l'issue en soit douce ou funeste,            805
     J'irai l'entretenir quand j'aurai vu le reste.


SCÈNE II.

CÉSAR, PTOLOMÉE, LÉPIDE, PHOTIN, ACHORÉE[154]; SOLDATS ROMAINS,
  SOLDATS ÉGYPTIENS.

     PTOLOMÉE.

     Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

     CÉSAR.

     Connoissez-vous César, de lui parler ainsi?
     Que m'offriroit de pis la fortune ennemie,
     A moi qui tiens le trône égal à l'infamie?                    810
     Certes, Rome à ce coup pourroit bien se vanter
     D'avoir eu juste lieu de me persécuter;
     Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne,
     Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne,
     Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang,             815
     Et la haine du nom, et le mépris du rang.
     C'est ce que de Pompée il vous falloit apprendre:
     S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre;
     Et le trône et le Roi se seroient ennoblis
     A soutenir la main qui les a rétablis.                        820
     Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire:
     Votre chute eût valu la plus haute victoire;
     Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,
     César eût pris plaisir à vous en relever.
     Vous n'avez pu former une si noble envie;                     825
     Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie?
     Que vous devoit son sang pour y tremper vos mains,
     Vous qui devez respect au moindre des Romains?
     Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale[155]?
     Et par une victoire aux vaincus trop fatale,                  830
     Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort,
     La puissance absolue et de vie et de mort?
     Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée,
     La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,
     Et que de mon bonheur vous ayez abusé                         835
     Jusqu'à plus attenter que je n'aurois osé?
     De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme
     Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,
     Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront
     Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[156]?          840
     Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
     Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,
     Et que s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant[157]
     Lui faisoit de ma tête un semblable présent?
     Grâces à ma victoire, on me rend des hommages                 845
     Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;
     Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur:
     Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.
     Amitié dangereuse, et redoutable zèle,
     Que règle la fortune, et qui tourne avec elle[158]!           850
     Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

     PTOLOMÉE.

     Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus;
     Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être.
       Étant né souverain, je vois ici mon maître:
     Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant,              855
     Où je n'ai point encore agi qu'en commandant,
     Je vois une autre cour sous une autre puissance,
     Et ne puis plus agir qu'avec obéissance.
     De votre seul aspect je me suis vu surpris:
     Jugez si vos discours rassurent mes esprits[159];             860
     Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble
     Que forme le respect, que la crainte redouble,
     Et ce que vous peut dire un prince épouvanté
     De voir tant de colère et tant de majesté.
     Dans ces étonnements dont mon âme est frappée,                865
     De rencontrer en vous le vengeur de Pompée,
     Il me souvient pourtant que s'il fut notre appui,
     Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui.
     Votre faveur pour nous éclata la première,
     Tout ce qu'il fit après fut à votre prière:                   870
     Il émut le sénat pour des rois outragés,
     Que sans cette prière il auroit négligés;
     Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances
     Eussent peu fait pour nous, Seigneur, sans vos finances[160];
     Par là de nos mutins le feu Roi vint à bout;                  875
     Et pour en bien parler, nous vous devons le tout.
     Nous avons honoré votre ami, votre gendre,
     Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre;
     Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux,
     Passer en tyrannie, et s'armer contre vous....                880

     CÉSAR.

     Tout beau: que votre haine en son sang assouvie
     N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie.
     N'avancez rien ici que Rome ose nier;
     Et justifiez-vous sans le calomnier[161].

     PTOLOMÉE.

     Je laisse donc aux Dieux à juger ses pensées,                 885
     Et dirai seulement qu'en vos guerres passées,
     Où vous fûtes forcé par tant d'indignités,
     Tous nos vœux ont été pour vos prospérités[162];
     Que comme il vous traitoit en mortel adversaire,
     J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire;             890
     Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours,
     Jusque dans les enfers chercheroit du secours;
     Ou qu'enfin, s'il tomboit dessous votre puissance,
     Il nous falloit pour vous craindre votre clémence,
     Et que le sentiment d'un cœur trop généreux,                  895
     Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.
       J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême
     Nous vous devions, Seigneur, servir malgré vous-même;
     Et sans attendre d'ordre en cette occasion,
     Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion.                     900
     Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime;
     Mais pour servir César rien n'est illégitime.
     J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver:
     Vous pouvez en jouir, et le désapprouver;
     Et j'ai plus fait pour vous, plus l'action est noire,         905
     Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire,
     Et que ce sacrifice, offert par mon devoir,
     Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

     CÉSAR.

     Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses[163],
     De mauvaises couleurs et de froides excuses.                  910
     Votre zèle étoit faux, si seul il redoutoit
     Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitoit,
     Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles,
     Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,
     Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer              915
     Je ne veux que celui de vaincre et pardonner,
     Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,
     Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères;
     Et mon ambition ne va qu'à les forcer,
     Ayant dompté leur haine, à vivre[164] et m'embrasser.         920
       Oh! combien d'allégresse une si triste guerre
     Auroit-elle laissé dessus toute la terre,
     Si Rome avoit pu voir marcher en même char[165],
     Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César!
     Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zèle.           925
     O crainte ridicule autant que criminelle!
     Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin;
     Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.
     Si je n'avois égard qu'aux lois de la justice[166],
     Je m'apaiserois Rome avec votre supplice,                     930
     Sans que ni vos respects, ni votre repentir,
     Ni votre dignité vous pussent garantir[167];
     Votre trône lui-même en seroit le théâtre;
     Mais voulant épargner le sang de Cléopatre,
     J'impute à vos flatteurs toute la trahison,                   935
     Et je veux voir comment vous m'en ferez raison.
     Suivant les sentiments dont vous serez capable,
     Je saurai vous tenir innocent ou coupable.
     Cependant à Pompée élevez des autels:
     Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels;             940
     Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes;
     Et surtout pensez bien au choix de vos victimes.
     Allez y donner ordre, et me laissez ici
     Entretenir les miens sur quelque autre souci.


SCÈNE III.

CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE.

     CÉSAR.

     Antoine, avez-vous vu cette reine adorable?                   945

     ANTOINE.

     Oui, Seigneur, je l'ai vue: elle est incomparable[168];
     Le ciel n'a point encor, par de si doux accords,
     Uni tant de vertus aux grâces d'un beau corps.
     Une majesté douce épand sur son visage
     De quoi s'assujettir le plus noble courage;                   950
     Ses yeux savent ravir, son discours sait charmer;
     Et si j'étois César, je la voudrois aimer[169].

     CÉSAR.

     Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme?

     ANTOINE.

     Comme n'osant la croire, et la croyant dans l'âme;
     Par un refus modeste et fait pour inviter,                    955
     Elle s'en dit indigne, et la croit mériter.

     CÉSAR.

     En pourrai-je être aimé?

     ANTOINE.

                             Douter qu'elle vous aime,
     Elle qui de vous seul attend son diadème,
     Qui n'espère qu'en vous! douter de ses ardeurs,
     Vous qui pouvez la mettre au faîte des grandeurs[170]!        960
     Que votre amour sans crainte à son amour prétende:
     Au vainqueur de Pompée il faut que tout se rende;
     Et vous l'éprouverez. Elle craint toutefois
     L'ordinaire mépris que Rome fait des rois,
     Et surtout elle craint l'amour de Calphurnie;                 965
     Mais l'une et l'autre crainte à votre aspect bannie,
     Vous ferez succéder un espoir assez doux,
     Lorsque vous daignerez lui dire un mot pour vous.

     CÉSAR.

     Allons donc l'affranchir[171] de ces frivoles craintes,
     Lui montrer de mon cœur les sensibles atteintes;              970
     Allons, ne tardons plus.

     ANTOINE.

                             Avant que de la voir,
     Sachez que Cornélie est en votre pouvoir;
     Septime vous l'amène, orgueilleux de son crime,
     Et pense auprès de vous se mettre en haute estime.
     Dès qu'ils ont abordé, vos chefs, par vous instruits[172],    975
     Sans leur rien témoigner, les ont ici conduits.

     CÉSAR.

     Qu'elle entre. Ah! l'importune et fâcheuse nouvelle!
     Qu'à mon impatience elle semble cruelle!
     O ciel! et ne pourrai-je enfin à mon amour
     Donner en liberté ce qui reste du jour?                       980


SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, ANTOINE, LÉPIDE, SEPTIME.

     SEPTIME.

     Seigneur....

     CÉSAR.

                 Allez, Septime, allez vers votre maître.
     César ne peut souffrir la présence d'un traître,
     D'un Romain lâche assez pour servir sous un roi,
     Après avoir servi sous Pompée et sous moi.

(Septime rentre.)

     CORNÉLIE.

     César, car le destin, que dans tes fers je brave[173],        985
     Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave,
     Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur
     Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur:
     De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée,
     Veuve du jeune Crasse[174], et veuve de Pompée,               990
     Fille de Scipion, et pour dire encor plus,
     Romaine, mon courage est encore au-dessus;
     Et de tous les assauts que sa rigueur me livre,
     Rien ne me fait rougir que la honte de vivre.
     J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi;                  995
     Et bien que le moyen m'en aye été ravi,
     Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes
     M'aye ôté le secours et du fer et des ondes,
     Je dois rougir pourtant, après un tel malheur,
     De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur:                  1000
     Ma mort étoit ma gloire, et le destin m'en prive
     Pour croître mes malheurs et me voir ta captive.
     Je dois bien toutefois rendre grâces aux Dieux[175]
     De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux,
     Que César y commande, et non pas Ptolomée.                   1005
     Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée,
     Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis[176]
     Que je rencontre ici mes plus grands ennemis,
     Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince
     Qui doit à mon époux son trône et sa province?
       César, de ta victoire écoute moins le bruit:
     Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit;
     Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse;
     Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce,
     Deux fois de mon hymen le nœud mal assorti                   1015
     A chassé tous les Dieux du plus juste parti:
     Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée,
     Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée,
     Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison
     D'un astre envenimé l'invincible poison!                     1020
     Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine:
     Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine;
     Et quoique ta captive, un cœur comme le mien,
     De peur de s'oublier, ne te demande rien.
     Ordonne; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie,
     Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

     CÉSAR.

     O d'un illustre époux noble et digne moitié,
     Dont le courage étonne, et le sort fait pitié!
     Certes, vos sentiments font assez reconnoître
     Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être;            1030
     Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez,
     Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez.
     L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée,
     L'une et l'autre vertu par le malheur trompée,
     Le sang des Scipions protecteur de nos Dieux,                1035
     Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux;
     Et Rome dans ses murs ne voit point de famille
     Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille.
     Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes Dieux,
     Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux,                  1040
     Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare
     N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare,
     Ni mieux aimé tenter une incertaine foi,
     Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi;
     Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes
     Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes;
     Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier,
     Il m'eût donné moyen de me justifier!
     Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie,
     Je l'eusse conjuré de se donner la vie,                      1050
     D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival
     Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal;
     J'eusse alors regagné son âme satisfaite[177],
     Jusqu'à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite;
     Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur,              1055
     Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur.
     Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde,
     Le sort a dérobé cette allégresse au monde,
     César s'efforcera de s'acquitter vers vous
     De ce qu'il voudroit rendre à cet illustre époux.            1060
     Prenez donc en ces lieux liberté toute entière:
     Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière,
     Afin d'être témoin, comme après nos débats
     Je chéris sa mémoire et venge son trépas,
     Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie                     1065
     De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie.
     Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment.
     Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement;
     Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine,
     C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la Reine.            1070
     Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

     CORNÉLIE.

     O ciel, que de vertus vous me faites haïr[178]!


FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

  [147] _Var._ S'il en a rendu grâce, ou s'il l'a dédaigné.
  (1644-56)

  [148] _Var._ Ce qu'à nos assassins enfin il a pu dire. (1644-64)

  [149] Pour: _se sont éloignés de la ville._ Voyez le _Lexique_.

  [150] A cette époque ce mot se rencontre assez fréquemment au
  masculin en ce sens. Voyez le _Lexique_.

  [151] _Var._ Il éprouva toujours la faveur de son Mars. (1644-56)

  [152] _Var._ Consulte à sa raison sa joie et ses douleurs,
        Examine, choisit, laisse couler des pleurs. (1644-56)

  [153] Pompée n'avait épousé Cornélie qu'après la mort de sa
  seconde femme, Julie, fille de César.

  [154] «Un homme qui demeure sur le théâtre, seulement pour
  entendre ce que diront ceux qu'il y voit entrer, fait une liaison
  de présence sans discours, qui souvent a mauvaise grâce.... Ainsi
  dans le troisième acte de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu
  compte à Charmion de la réception que César a faite au Roi quand
  il lui a présenté la tête de ce héros, demeure sur le théâtre, où
  il voit venir l'un et l'autre, seulement pour entendre ce qu'ils
  diront, et le rapporter à Cléopatre.» (_Discours des trois
  unités_, tome I, p. 103.)

  [155] _Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le sang de Pharsale?
  (1648-54 et 56)
        _Var._ Ai-je vaincu pour vous dans le champ de Pharsale?
  (1655)

  [156] Mithridate avait fait égorger à la fois dans les villes de
  l'Asie tous les Romains qui s'y trouvaient.

  [157] _Var._ Et que s'il eût vaincu, votre esprit complaisant.
  (1644-56)

  [158] On a rapproché de ce passage ce vers bien connu des
  _Pontiques_ d'Ovide (livre II, épître III, vers 10):

     _Et cum fortuna statque caditque fides._

  [159] _Var._ Jugez si vos discours me rendent mes esprits.
  (1644-56)

  [160] Voyez plus haut, p. 32, note 2.

  [161] _Var._ Et justifiez-vous sans la calomnier. (1648-56)

  [162] Toutes les éditions, excepté celles de 1644 et de 1655,
  donnent: «_par_ vos prospérités;» nous avons néanmoins adopté la
  leçon _pour_, qui nous paraît seule offrir un sens.

  [163] _Var._ Votre lâche attentat cherche avec trop de ruses.
  (1660-64)

  [164] Les éditions de 1644 in-12 et de 1648-56 portent, par une
  erreur singulière: «à vaincre,» pour: «à vivre.»

  [165] _Var._ Si l'on voyoit marcher dessus un même char.
  (1644-64)

  [166] En marge, dans les éditions de 1644: _Antoine sort sur le
  théâtre_.

  [167] _Var._ Ni votre dignité vous en pût garantir. (1644-56)

  [168] _Var._ Je l'ai vue, ô César, elle est incomparable.
  (1644-56)

  [169] Voyez plus loin la note du vers 392 de _la Suite du
  Menteur_.

  [170] _Var._ Vous qui la pouvez mettre au faîte des grandeurs.
  (1644-60)

  [171] L'édition de 1682 donne _l'affermir_, pour _l'affranchir_.

  [172] _Var._ Sitôt qu'ils ont pris port, vos chefs, par vous
  instruits. (1644-64)

  [173] _Var._ César, car le destin, qui m'outre et que je brave.
  (1644-56)

  [174] Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort du jeune
  Crassus, fils du triumvir, qui avait péri avec son père dans la
  guerre des Parthes.

  [175] _Var._ Encore ai-je sujet de rendre grâce aux Dieux.
  (1644-56)

  [176] _Var._ Si je dois grâce aux Dieux de ce qu'ils ont permis.
  (1644-56)

  [177] _Var._ Alors, l'esprit content et l'âme satisfaite,
        Je l'eusse fait aux Dieux pardonner sa défaite. (1644-56)

  [178] «Me sera-t-il permis de rapporter ici que Mlle de Lenclos,
  pressée de se rendre aux offres d'un grand seigneur qu'elle
  n'aimait point, et dont on lui vantait la probité et le mérite,
  répondit:

     O ciel, que de vertus vous me faites haïr!

  C'est le privilége des beaux vers d'être cités en toute occasion,
  et c'est ce qui n'arrive jamais à la prose.» (_Voltaire._)




ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

PTOLOMÉE, ACHILLAS, PHOTIN.

     PTOLOMÉE.

     Quoi? de la même main et de la même épée
     Dont il vient d'immoler le malheureux Pompée,
     Septime, par César indignement chassé,                       1075
     Dans un tel désespoir à vos yeux a passé?

     ACHILLAS.

     Oui, Seigneur; et sa mort a de quoi vous apprendre[179]
     La honte qu'il prévient et qu'il vous faut attendre.
     Jugez quel est César à ce courroux si lent[180].
     Un moment pousse et rompt un transport violent;              1080
     Mais l'indignation qu'on prend avec étude
     Augmente avec le temps, et porte un coup plus rude;
     Ainsi n'espérez pas de le voir modéré:
     Par adresse il se fâche après s'être assuré.
     Sa puissance établie, il a soin de sa gloire.                1085
     Il poursuivoit Pompée, et chérit sa mémoire;
     Et veut tirer à soi, par un courroux accort,
     L'honneur de sa vengeance et le fruit de sa mort.

     PTOLOMÉE.

     Ah! si je t'avois cru, je n'aurois pas de maître:
     Je serois dans le trône où le ciel m'a fait naître;          1090
     Mais c'est une imprudence assez commune aux rois
     D'écouter trop d'avis, et se tromper au choix;
     Le destin les aveugle au bord du précipice;
     Ou si quelque lumière en leur âme se glisse,
     Cette fausse clarté, dont il les éblouit,                    1095
     Les plonge dans un gouffre, et puis s'évanouit.

     PHOTIN.

     J'ai mal connu César; mais puisqu'en son estime
     Un si rare service est un énorme crime,
     Il porte dans son flanc de quoi nous en laver[181];
     C'est là qu'est notre grâce, il nous l'y faut trouver.       1100
     Je ne vous parle plus de souffrir sans murmure,
     D'attendre son départ pour venger cette injure;
     Je sais mieux conformer les remèdes au mal:
     Justifions sur lui la mort de son rival;
     Et notre main alors également trempée                        1105
     Et du sang de César et du sang de Pompée,
     Rome, sans leur donner de titres différents,
     Se croira par vous seul libre de deux tyrans.

     PTOLOMÉE.

     Oui, par là seulement ma perte est évitable[182]:
     C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable.
     Montrons que sa fortune est l'œuvre de nos mains;
     Deux fois en même jour disposons des Romains;
     Faisons leur liberté comme leur esclavage.
     César, que tes exploits n'enflent plus ton courage;
     Considère les miens, tes yeux en sont témoins.               1115
     Pompée étoit mortel, et tu ne l'es pas moins;
     Il pouvoit plus que toi; tu lui portois envie;
     Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie;
     Et son sort que tu plains te doit faire penser
     Que ton cœur est sensible, et qu'on peut le percer[183].     1120
     Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice:
     C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice;
     C'est à moi de punir ta cruelle douceur,
     Qui n'épargne en un roi que le sang de sa sœur.
     Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance[184]              1125
     Au hasard de sa haine ou de ton inconstance;
     Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix[185]
     Récompenser sa flamme ou punir ses mépris:
     J'emploierai contre toi de plus nobles maximes.
     Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes,             1130
     De bien penser au choix[186]; j'obéis, et je voi
     Que je n'en puis choisir de plus dignes[187] que toi,
     Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre
     Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre.
       Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter:               1135
     Il faut voir quels moyens on a d'exécuter;
     Toute cette chaleur est peut-être inutile;
     Les soldats du tyran sont maîtres de la ville;
     Que pouvons-nous contre eux? et pour les prévenir,
     Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir?

     ACHILLAS.

     Nous pouvons tout, Seigneur, en l'état où nous sommes[188].
     A deux milles d'ici vous avez six mille hommes,
     Que depuis quelques jours, craignant des remuements,
     Je faisois tenir prêts à tous événements.
     Quelques soins qu'ait César, sa prudence est déçue.          1145
     Cette ville a sous terre une secrète issue,
     Par où fort aisément on les peut cette nuit
     Jusque dans le palais introduire sans bruit;
     Car contre sa fortune aller à force ouverte,
     Ce seroit trop courir vous-même à votre perte.               1150
     Il nous le faut surprendre au milieu du festin,
     Enivré des douceurs de l'amour et du vin.
     Tout le peuple est pour nous. Tantôt, à son entrée,
     J'ai remarqué l'horreur que ce peuple a montrée[189]
     Lorsque avec tant de fast[190] il a vu ses faisceaux         1155
     Marcher arrogamment et braver nos drapeaux;
     Au spectacle insolent de ce pompeux outrage
     Ses farouches regards étinceloient de rage:
     Je voyois sa fureur à peine se dompter;
     Et pour peu qu'on le pousse, il est prêt d'éclater;          1160
     Mais surtout les Romains que commandoit Septime,
     Pressés de la terreur que sa mort leur imprime,
     Ne cherchent qu'à venger par un coup généreux
     Le mépris qu'en leur chef ce superbe a fait d'eux.

     PTOLOMÉE.

     Mais qui pourra de nous approcher sa personne,               1165
     Si durant le festin sa garde l'environne?

     PHOTIN.

     Les gens de Cornélie, entre qui vos Romains
     Ont déjà reconnu des frères, des germains,
     Dont l'âpre déplaisir leur a laissé paroître
     Une soif d'immoler leur tyran à leur maître:                 1170
     Ils ont donné parole, et peuvent, mieux que nous,
     Dans les flancs de César porter les premiers coups.
     Son faux art de clémence, ou plutôt sa folie,
     Qui pense gagner Rome en flattant Cornélie,
     Leur donnera sans doute un assez libre accès                 1175
     Pour de ce grand dessein assurer le succès.
       Mais voici Cléopatre: agissez avec feinte,
     Seigneur, et ne montrez que foiblesse et que crainte[191].
     Nous allons vous quitter, comme objets odieux
     Dont l'aspect importun offenseroit ses yeux.                 1180

     PTOLOMÉE.

     Allez, je vous rejoins.


SCÈNE II.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

                            J'ai vu César, mon frère,
     Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

     PTOLOMÉE.

     Vous êtes généreuse; et j'avois attendu
     Cet office[192] de sœur que vous m'avez rendu.
     Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée.              1185

     CLÉOPATRE.

     Sur quelque brouillerie, en la ville excitée:
     Il a voulu lui-même apaiser les débats
     Qu'avec nos citoyens ont eus[193] quelques soldats[194];
     Et moi, j'ai bien voulu moi-même vous redire
     Que vous ne craigniez rien pour vous ni votre empire;
     Et que le grand César blâme votre action
     Avec moins de courroux que de compassion.
     Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques
     Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques:
     Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas.             1195
     En vain on les élève à régir des États:
     Un cœur né pour servir sait mal comme on commande;
     Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande;
     Et sa main, que le crime en vain fait redouter,
     Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter.              1200

     PTOLOMÉE.

     Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres
     Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres.
     Si j'avois écouté de plus nobles conseils,
     Je vivrois dans la gloire où vivent mes pareils;
     Je mériterois mieux cette amitié si pure                     1205
     Que pour un frère ingrat vous donne la nature;
     César embrasseroit Pompée en ce palais;
     Notre Égypte à la terre auroit rendu la paix,
     Et verroit son monarque encore à juste titre
     Ami de tous les deux, et peut-être l'arbitre.                1210
     Mais puisque le passé ne peut se révoquer[195],
     Trouvez bon qu'avec vous mon cœur s'ose expliquer.
       Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne,
     Que vous me conservez la vie et la couronne.
     Vainquez-vous tout à fait; et par un digne effort            1215
     Arrachez Achillas et Photin à la mort:
     Elle leur est bien due; ils vous ont offensée;
     Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée.
     Si César les punit des crimes de leur roi,
     Toute l'ignominie en rejaillit sur moi:                      1220
     Il me punit en eux; leur supplice est ma peine.
     Forcez, en ma faveur, une trop juste haine.
     De quoi peut satisfaire un cœur si généreux
     Le sang abject et vil de ces deux malheureux?
     Que je vous doive tout: César cherche à vous plaire,
     Et vous pouvez d'un mot désarmer sa colère[196].

     CLÉOPATRE.

     Si j'avois en mes mains leur vie et leur trépas,
     Je les méprise assez pour ne m'en venger pas;
     Mais sur le grand César je puis fort peu de chose,
     Quand le sang de Pompée à mes desirs s'oppose.               1230
     Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir[197];
     J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir;
     Et tournant le discours sur une autre matière,
     Il n'a ni refusé, ni souffert ma prière.
     Je veux bien toutefois encor m'y hasarder,                   1235
     Mes efforts redoublés pourront mieux succéder;
     Et j'ose croire....

     PTOLOMÉE.

                         Il vient; souffrez que je l'évite:
     Je crains que ma présence à vos yeux ne l'irrite[198],
     Que son courroux ému ne s'aigrisse à me voir;
     Et vous agirez seule avec plus de pouvoir.                   1240


SCÈNE III.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, ROMAINS.

     CÉSAR.

     Reine, tout est paisible; et la ville calmée,
     Qu'un trouble assez léger avoit trop alarmée,
     N'a plus à redouter le divorce intestin
     Du soldat insolent et du peuple mutin.
     Mais, ô Dieux! ce moment que je vous ai quittée              1245
     D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée!
     Et ces soins importuns, qui m'arrachoient de vous,
     Contre ma grandeur même allumoient mon courroux:
     Je lui voulois du mal de m'être si contraire,
     De rendre ma présence ailleurs si nécessaire;                1250
     Mais je lui pardonnois, au simple souvenir
     Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir.
     C'est elle dont je tiens cette haute espérance
     Qui flatte mes desirs d'une illustre apparence,
     Et fait croire à César qu'il peut former des vœux,           1255
     Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux,
     Et qu'il peut en prétendre une juste conquête[199],
     N'ayant plus que les Dieux au-dessus de sa tête.
     Oui, Reine, si quelqu'un dans ce vaste univers
     Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers;              1260
     S'il étoit quelque trône où vous pussiez paroître
     Plus dignement assise en captivant son maître[200],
     J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir,
     Que pour lui disputer le droit de vous servir;
     Et je n'aspirerois au bonheur de vous plaire                 1265
     Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire[201].
     C'étoit pour acquérir un droit si précieux
     Que combattoit partout mon bras ambitieux;
     Et dans Pharsale même il a tiré l'épée
     Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.              1270
     Je l'ai vaincu, Princesse; et le Dieu des combats
     M'y favorisoit moins que vos divins appas:
     Ils conduisoient ma main, ils enfloient mon courage;
     Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage:
     C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignoient m'inspirer;
     Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer,
     Pour faire que votre âme avec gloire y réponde,
     M'ont rendu le premier et de Rome et du monde.
     C'est ce glorieux titre, à présent effectif,
     Que je viens ennoblir par celui de captif:                   1280
     Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre,
     Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

     CLÉOPATRE.

     Je sais ce que je dois au souverain bonheur
     Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur.
     Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes:              1285
     Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes.
     Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans;
     Le sceptre que je porte est un de vos présents;
     Vous m'avez par deux fois rendu le diadème:
     J'avoue, après cela, Seigneur, que je vous aime,             1290
     Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits
     Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits.
     Mais, hélas! ce haut rang, cette illustre naissance,
     Cet État de nouveau rangé sous ma puissance,
     Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis,             1295
     A mes vœux innocents sont autant d'ennemis.
     Ils allument contre eux une implacable haine:
     Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine;
     Et si Rome est encor telle qu'auparavant,
     Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant;              1300
     Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes,
     Me rendent à jamais indigne de vos flammes.
       J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir,
     Permettre à mes desirs un généreux espoir.
     Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme
     A droit de triompher des caprices de Rome,
     Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois
     Peut céder par votre ordre à de plus justes lois.
     Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles:
     Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles.            1310
     Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups,
     Et je ne les demande à d'autres Dieux qu'à vous.

     CÉSAR.

     Tout miracle est facile où mon amour s'applique.
     Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique,
     Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté                 1315
     Du parti malheureux qui m'a persécuté;
     Rome n'ayant plus lors d'ennemis à me faire,
     Par impuissance enfin prendra soin de me plaire;
     Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,
     Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil.                 1320
     Encore une défaite, et dans Alexandrie
     Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie;
     Et qu'un juste respect, conduisant ses regards,
     A votre chaste amour demande des Césars.
     C'est l'unique bonheur où mes desirs prétendent;             1325
     C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent:
     Heureux si mon destin, encore un peu plus doux,
     Me les faisoit cueillir sans m'éloigner de vous!
     Mais, las! contre mon feu mon feu me sollicite:
     Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte.          1330
     En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir,
     Pour achever de vaincre et de vous conquérir.
     Permettez cependant qu'à ces douces amorces
     Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces,
     Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi,          1335
     Que venir, voir et vaincre est même chose en moi[202].

     CLÉOPATRE.

     C'est trop, c'est trop, Seigneur, souffrez que j'en abuse:
     Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.
       Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour;
     Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour,                   1340
     Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes,
     Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes,
     Par tout ce que j'espère et que vous attendez,
     De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez.
     Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en fasse[203],     1345
     Et montre à tous par là que j'ai repris ma place.
     Achillas et Photin sont gens à dédaigner:
     Ils sont assez punis en me voyant régner;
     Et leur crime....

     CÉSAR.

                       Ah! prenez d'autres marques de reine:
     Dessus mes volontés vous êtes souveraine;                    1350
     Mais si mes sentiments peuvent être écoutés,
     Choisissez des sujets dignes de vos bontés.
     Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime,
     Et ne me rendez point complice de leur crime,
     C'est beaucoup que pour vous j'ose épargner le Roi,          1355
     Et si mes feux n'étoient....


SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION,
  ROMAINS.

     CORNÉLIE.

                                 César, prends garde à toi:
     Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête;
     A celle de Pompée on veut joindre ta tête.
     Prends-y garde, César, ou ton sang répandu
     Bientôt parmi le sien se verra confondu.                     1360
     Mes esclaves en sont; apprends de leurs indices
     L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices:
     Je te les abandonne.

     CÉSAR.

                          O cœur vraiment romain,
     Et digne du héros qui vous donna la main!
     Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage                1365
     Je préparois la mienne à venger son outrage,
     Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui
     Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui[204].
     Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme,
     Il parle par sa bouche, il agit dans son âme;                1370
     Il la pousse, et l'oppose à cette indignité,
     Pour me vaincre par elle en générosité.

     CORNÉLIE.

     Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance
     Que la haine ait fait place à la reconnoissance:
     Ne le présume plus; le sang de mon époux                     1375
     A rompu pour jamais tout commerce entre nous.
     J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,
     Afin de l'employer toute entière à ta perte;
     Et je te chercherai partout des ennemis,
     Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.                    1380
     Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine,
     Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,
     Et forme des desirs avec trop de raison
     Pour en aimer l'effet par une trahison:
     Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.                1385
     Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie:
     Mon époux a des fils, il aura des neveux;
     Quand ils te combattront, c'est là que je le veux,
     Et qu'une digne main par moi-même animée,
     Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,
     T'immole noblement, et par un digne effort,
     Aux mânes du héros dont tu venges la mort.
     Tous mes soins, tous mes vœux hâtent cette vengeance;
     Ta perte la recule, et ton salut l'avance.
     Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,
     Ma juste impatience auroit trop à souffrir:
     La vengeance éloignée est à demi perdue,
     Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue[205].
     Je n'irai point chercher sur les bords africains
     Le foudre souhaité que je vois en tes mains[206]:            1400
     La tête qu'il menace en doit être frappée.
     J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée:
     Ma haine avoit le choix; mais cette haine enfin
     Sépare son vainqueur d'avec son assassin,
     Et ne croit avoir droit de punir ta victoire[207]            1405
     Qu'après le châtiment d'une action si noire.
       Rome le veut ainsi; son adorable front
     Auroit de quoi rougir d'un trop honteux affront,
     De voir en même jour, après tant de conquêtes,
     Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes.              1410
     Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis,
     En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,
     Et tiendroit à malheur le bien de se voir libre,
     Si l'attentat du Nil affranchissoit le Tibre.
     Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,                1415
     Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.
     Tu tomberois ici sans être sa victime;
     Au lieu d'un châtiment ta mort seroit un crime;
     Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi,
     L'exemple que tu dois périroit avec toi.                     1420
     Venge-la de l'Égypte à son appui fatale,
     Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.
     Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux[208]
     Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux[209].


SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

     CÉSAR.

     Son courage m'étonne autant que leur audace.                 1425
     Reine, voyez pour qui vous me demandiez grâce!

     CLÉOPATRE.

     Je n'ai rien à vous dire: allez, Seigneur, allez
     Venger sur ces méchants tant de droits violés.
     On m'en veut plus qu'à vous: c'est ma mort qu'ils respirent,
     C'est contre mon pouvoir que les traîtres conspirent;
     Leur rage, pour l'abattre, attaque mon soutien,
     Et par votre trépas cherche un passage au mien.
     Mais parmi ces transports d'une juste colère,
     Je ne puis oublier que leur chef est mon frère.
     Le saurez-vous, Seigneur? et pourrai-je obtenir              1435
     Que ce cœur irrité daigne s'en souvenir?

     CÉSAR.

     Oui, je me souviendrai que ce cœur magnanime
     Au bonheur de son sang veut pardonner son crime.
     Adieu, ne craignez rien: Achillas et Photin
     Ne sont pas gens à vaincre un si puissant destin.            1440
     Pour les mettre en déroute, eux et tous leurs complices,
     Je n'ai qu'à déployer l'appareil des supplices,
     Et pour soldats choisis, envoyer des bourreaux
     Qui portent hautement mes haches pour drapeaux.

(César rentre avec les Romains.)

     CLÉOPATRE.

     Ne quittez pas César: allez, cher Achorée,                   1445
     Repousser avec lui ma mort qu'on a jurée;
     Et quand il punira nos lâches ennemis,
     Faites-le souvenir de ce qu'il m'a promis.
     Ayez l'œil sur le Roi dans la chaleur des armes,
     Et conservez son sang pour épargner mes larmes.              1450

     ACHORÉE.

     Madame, assurez-vous qu'il ne peut y périr
     Si mon zèle et mes soins peuvent le secourir[210].


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

  [179] _Var._ Il est mort, et mourant, Sire, il vous doit
  apprendre. (1644-63)

  [180] _Var._ Jugez César vous-même à ce courroux si lent.
  (1644-56)

  [181] _Var._ Sire, il porte en son flanc de quoi nous en laver.
  (1644-63)

  [182] _Var._ Oui, oui, ton sentiment enfin est véritable:
        C'est trop craindre celui que j'ai fait redoutable. (1644-56)

  [183] _Var._ Que ton cœur est sensible, et qu'on le peut percer.
  (1644-56)

  [184] _Var._ Et n'abandonner pas ma vie et ma puissance.
  (1644-56)

  [185] _Var._ Ni souffrir que demain tu puisses à ce prix.
  (1644-56)

  [186] L'édition de 1682 porte seule: «aux choix,» au pluriel.

  [187] On lit _digne_, au singulier, dans l'édition de 1656.

  [188] _Var._ Nous pouvons beaucoup, Sire, en l'état où nous
  sommes. (1644-63)

  [189] _Var._ J'ai remarqué l'horreur qu'il a soudain montrée.
  (1644-56)

  [190] Voyez tome I, p. v de l'_Avertissement_, en note.

  [191] _Var._ Sire, et ne lui montrez que foiblesse et que
  crainte. (1644-63)

  [192] Toutes les éditions, excepté celle de 1656, portent: «Cette
  office,» au féminin.

  [193] Il y a _eu_, sans accord, dans toutes les éditions publiées
  du vivant de Corneille, et même encore dans celle de 1692.

  [194] _Var._ Qu'avec nos citoyens ont pris quelques soldats
  [194-a]. (1644-56)

  [194-a] Voltaire a adopté cette variante dans son texte de 1764.

  [195] _Var._ Mais puisque le passé ne se peut révoquer. (1644-56)

  [196] _Var._ Vous pouvez d'un coup d'œil désarmer sa colère.
  (1644-56)

  [197] _Var._ Je ne me vante pas de le pouvoir fléchir. (1644-56)

  [198] _Var._ Je crains que de nouveau ma présence l'irrite;
        Elle pourroit l'aigrir, au lieu de l'émouvoir. (1644-56)

  [199] _Var._ Et qu'il en peut prétendre une juste conquête.
  (1644-56)

  [200] _Var._ Plus hautement assise en captivant son maître.
  (1644-56)

  [201] _Var._ Qu'après avoir mis bas un si digne adversaire.
  (1644-56)

  [202] Allusion au fameux _Veni_, _vidi_, _vici_, que César
  écrivit à un de ses amis de Rome après la victoire qu'il remporta
  plus tard, en Asie, sur Pharnace, fils de Mithridate. Voyez la
  _Vie de César_ par Plutarque, chapitre L.

  [203] _Var._ Faites grâce, Seigneur, ou souffrez que j'en donne,
        Et fasse voir par là que j'entre à la couronne. (1644-56.)

  [204] _Var._ Par la moitié qu'en terre il a laissé de lui.
        Quoi que la perfidie ait osé sur sa trame,
        Il vit encore en vous, il agit dans votre âme. (1644-56)

  [205] _Var._ Quand il la faut attendre, elle est trop cher
  vendue. (1644-56)

  [206] _Var._ Le foudre punisseur que je vois en tes mains.
  (1644-56)

  [207] _Var._ Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire
        De punir son audace avant que ta victoire. (1644-56)

  [208] _Var._ Va, ne perds point le temps, il presse. Adieu: tu
  peux. (1648-56)

  [209] «Ces derniers vers que prononce Cornélie frappent
  d'admiration, et quand ce couplet est bien récité, il est
  toujours suivi d'applaudissements. Quelques personnes ont
  prétendu que ces mots: «tu peux te vanter,» ne conviennent pas,
  qu'ils contiennent une espèce d'ironie, que c'est affecter sur
  César une supériorité qu'une femme ne peut avoir. On a remarqué
  que cette tirade, et toutes celles dans lesquelles la hauteur est
  poussée au delà des bornes, faisaient toujours un peu moins
  d'effet à la cour qu'à la ville. C'est peut-être qu'à la cour on
  avait plus de connaissance et plus d'usage de la manière dont les
  personnes du premier rang s'expriment, et que dans le parterre on
  aime les bravades, on se plaît à voir la puissance abaissée par
  la grandeur d'âme.» (_Voltaire._)

  [210] _Var._ Si mon zèle et mes soins le peuvent secourir.
  (1644-56)




ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main; PHILIPPE.

     CORNÉLIE.

     Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe
     Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge?
     Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher                 1455
     A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher?
     Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre?
       O vous, à ma douleur objet terrible et tendre[211],
     Éternel entretien de haine et de pitié,
     Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié.                    1460
     N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes;
     Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.
     Les foibles déplaisirs s'amusent à parler,
     Et quiconque se plaint cherche à se consoler.
     Moi, je jure des Dieux la puissance suprême,                 1465
     Et pour dire encor plus, je jure par vous-même,
     Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé
     Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé:
     Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,
     Ma divinité seule après ce coup funeste,                     1470
     Par vous, qui seul ici pouvez me soulager[212],
     De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.
     Ptolomée à César, par un lâche artifice,
     Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;
     Et je n'entrerai point dans tes murs désolés,                1475
     Que le prêtre et le Dieu ne lui soient immolés.
     Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine,
     O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine;
     Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur,
     Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.
       Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive
     D'une flamme pieuse autant comme chétive,
     Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir
     De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

     PHILIPPE.

     Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même,
     Après avoir cent fois maudit le diadème,
     Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots[213]
     Du côté que le vent poussoit encor les flots.
     Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche
     J'en découvre le tronc vers un sable assez proche,           1490
     Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir
     A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir.
     Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage;
     Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage,
     Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,               1495
     Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard.
     A peine brûloit-il que le ciel plus propice
     M'envoie un compagnon en ce pieux office:
     Cordus[214], un vieux Romain qui demeure en ces lieux,
     Retournant de la ville, y détourne les yeux;                 1500
     Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée[215],
     A cette triste marque il reconnoît Pompée.
     Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois,
     A qui le ciel permet de si dignes emplois,
     Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses;           1505
     Tu crains des châtiments, attends des récompenses.
     César est en Égypte, et venge hautement
     Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment.
     Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre[216],
     Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre.               1510
     Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect
     Qu'un dieu pourroit ici trouver à son aspect.
     Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne,
     Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne,
     Où sa main et la mienne enfin ont renfermé                   1515
     Ces restes d'un héros par le feu consumé[217].

     CORNÉLIE.

     Oh! que sa piété mérite de louanges!

     PHILIPPE.

     En entrant j'ai trouvé des désordres étranges.
     J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port[218],
     Où le Roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort.             1520
     Les Romains poursuivoient; et César, dans la place
     Ruisselante du sang de cette populace,
     Montroit de sa justice un exemple si beau[219],
     Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau.
     Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoître;              1525
     Et prenant de ma main les cendres de mon maître:
     «Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis
     Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis,
     De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes:
     Attendant des autels, recevez ces victimes;                  1530
     Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais
     Porter à sa moitié ce don que je lui fais;
     Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance,
     Et dis-lui que je cours achever sa vengeance[220].»
     Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant,
     Et baise avec respect ce vase qu'il me rend.

     CORNÉLIE.

     O soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre
     Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre[221]!
     Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger
     Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger[222],         1540
     Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire[223]
     Fait notre sûreté comme il croît notre gloire!
     César est généreux, j'en veux être d'accord;
     Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort.
     Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie                     1545
     De ce qu'elle feroit s'il le voyoit en vie:
     Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat;
     Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat;
     L'amour même s'y mêle, et le force à combattre:
     Quand il venge Pompée, il défend Cléopatre.                  1550
     Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,
     Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous,
     Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre,
     Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre,
     Et croire que nous seuls armons ce combattant,               1555
     Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.


SCÈNE II.

CLÉOPATRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

     Je ne viens pas ici pour troubler une plainte
     Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte:
     Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros
     Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots;           1560
     Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame,
     Que j'aurois conservé ce maître de votre âme,
     Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur,
     M'en eût donné la force aussi bien que le cœur.
     Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie,            1565
     Vos douleurs laissoient place à quelque peu de joie;
     Si la vengeance avoit de quoi vous soulager,
     Je vous dirois aussi qu'on vient de vous venger,
     Que le traître Photin.... Vous le savez peut-être?

     CORNÉLIE.

     Oui, Princesse, je sais qu'on a puni ce traître.             1570

     CLÉOPATRE.

     Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.

     CORNÉLIE.

     S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.

     CLÉOPATRE.

     Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent.

     CORNÉLIE.

     Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent.
     Si César à sa mort joint celle d'Achillas,                   1575
     Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas.
     Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande:
     La victime est trop basse et l'injure est trop grande;
     Et ce n'est pas un sang que pour la réparer
     Son ombre et ma douleur daignent considérer.                 1580
     L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée,
     En attendant César, demande Ptolomée.
     Tout indigne qu'il est de vivre et de régner,
     Je sais bien que César se force à l'épargner;
     Mais quoi que son amour ait osé vous promettre,              1585
     Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre;
     Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux,
     Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux.
     Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie,
     Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie;               1590
     Mais si ce grand souhait demande trop pour moi,
     Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel! perdez le Roi.

     CLÉOPATRE.

     Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.

     CORNÉLIE.

     Le ciel règle souvent les effets sur les causes[224],
     Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité.                  1595

     CLÉOPATRE.

     Comme de la justice, il a de la bonté.

     CORNÉLIE.

     Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence,
     Que sa justice agit, et non pas sa clémence.

     CLÉOPATRE.

     Souvent de la justice il passe à la douceur.

     CORNÉLIE.

     Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur.            1600
     Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse,
     Qui dans le sort du Roi justement l'intéresse.
     Apprenons par le sang qu'on aura répandu
     A quels souhaits le ciel a le mieux répondu[225].
     Voici votre Achorée.


SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

                           Hélas! sur son visage                  1605
     Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage.
       Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter:
     Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter?

     ACHORÉE.

     Aussitôt que César eut su la perfidie....

     CLÉOPATRE.

     Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die[226].
     Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit
     Par où ce grand secours devoit être introduit[227];
     Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place,
     Où Photin a reçu le prix de son audace;
     Que d'un si prompt supplice Achillas étonné                  1615
     S'est aisément saisi du port abandonné;
     Que le Roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre
     Ce qui dans ses vaisseaux restoit de gens de guerre[228];
     Que César l'a rejoint; et je ne doute pas
     Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas.            1620

     ACHORÉE.

     Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire....

     CLÉOPATRE.

     Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère,
     S'il m'a tenu promesse.

     ACHORÉE.

                             Oui, de tout son pouvoir.

     CLÉOPATRE.

     C'est là l'unique point que je voulois savoir.
     Madame, vous voyez, les Dieux m'ont écoutée.                 1625

     CORNÉLIE.

     Ils n'ont que différé la peine méritée.

     CLÉOPATRE.

     Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.

     ACHORÉE.

     Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti[229].

     CLÉOPATRE.

     Que disiez-vous naguère, et que viens-je d'entendre?
     Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre.          1630

     ACHORÉE.

     Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir[230]:
     Malgré César et nous il a voulu périr;
     Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques
     Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques[231]:
     Sa vertu rappelée a soutenu son rang,                        1635
     Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang[232].
       Il combattoit Antoine avec tant de courage,
     Qu'il emportoit déjà sur lui quelque avantage;
     Mais l'abord de César a changé le destin;
     Aussitôt Achillas suit le sort de Photin:                    1640
     Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître,
     Les armes à la main, en défendant son maître.
     Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roi;
     Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi;
     Son esprit alarmé les croit un artifice                      1645
     Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice[233].
     Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir
     Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir;
     Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse[234],
     Cherche partout la mort, que chacun lui refuse.              1650
     Enfin perdant haleine après ces grands efforts,
     Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts,
     Il voit quelques fuyards sauter dans une barque:
     Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque,
     D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau[235],
     Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau[236].
       C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire,
     A vous toute l'Égypte, à César la victoire.
     Il vous proclame reine; et bien qu'aucun Romain[237]
     Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main,            1660
     Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême,
     Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même,
     Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur[238]
     Que lui donne du Roi l'invincible malheur.


SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION,
  PHILIPPE.

     CORNÉLIE.

     César, tiens-moi parole, et me rends mes galères.            1665
     Achillas et Photin ont reçu leurs salaires;
     Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci;
     Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici.
     Je n'y saurois plus voir qu'un funeste rivage[239]
     Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,               1670
     Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant
     Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant[240];
     Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige[241],
     C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.
     Laisse-moi m'affranchir de cette indignité,                  1675
     Et souffre que ma haine agisse en liberté.
     A cet empressement j'ajoute une requête:
     Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête:
     Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur
     Dont je te puis encor prier avec honneur.                    1680

     CÉSAR.

     Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre
     Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre;
     Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots
     A ses mânes errants nous rendions le repos,
     Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre                  1685
     Le venge pleinement de la honte de l'autre,
     Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui,
     Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui,
     Après la flamme éteinte et les pompes finies,
     Renferme avec éclat ses cendres réunies.                     1690
     De cette même main dont il fut combattu,
     Il verra des autels dressés à sa vertu;
     Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes,
     Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes[242]:
     Pour ces justes devoirs je ne veux que demain;               1695
     Ne me refusez pas ce bonheur souverain.
     Faites un peu de force à votre impatience;
     Vous êtes libre après: partez en diligence;
     Portez à notre Rome un si digne trésor;
     Portez....

     CORNÉLIE.

               Non pas, César, non pas à Rome encor:              1700
     Il faut que ta défaite et que tes funérailles
     A cette cendre aimée en ouvrent les murailles;
     Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi,
     Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi.
     Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère             1705
     Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père,
     Secondés par l'effort d'un roi[243] plus généreux[244],
     Ainsi que la justice auront le sort pour eux.
     C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde
     Le débris de Pharsale armer un autre monde;                  1710
     Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs,
     Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.
     Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,
     Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles;
     Et que ce triste objet porte en leur souvenir[245]           1715
     Les soins de le venger, et ceux de te punir.
     Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême:
     L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même;
     Tu m'en veux pour témoin: j'obéis au vainqueur;
     Mais ne présume pas toucher par là mon cœur.                 1720
     La perte que j'ai faite est trop irréparable;
     La source de ma haine est trop inépuisable:
     A l'égal de mes jours je la ferai durer;
     Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.
       Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,
     Que pour toi mon estime est égale à ma haine;
     Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
     L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir[246];
     Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée,
     Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée.          1730
     Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir[247],
     Me force de priser ce que je dois haïr:
     Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie;
     La veuve de Pompée y force Cornélie.
     J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,            1735
     Soulever contre toi les hommes et les Dieux;
     Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée,
     Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,
     Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger:
     Ils connoîtront leur faute, et le voudront venger.           1740
     Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,
     Te saura bien sans eux arracher la victoire:
     Et quand tout mon effort se trouvera rompu,
     Cléopatre fera ce que je n'aurai pu.
     Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces,
     Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,
     Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser
     Rome n'a point de lois que tu n'oses briser;
     Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine
     Se croira tout permis sur l'époux d'une reine,               1750
     Et que de cet hymen tes amis indignés
     Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés.
     J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses.
     Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.


SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

     CLÉOPATRE.

     Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer,               1755
     Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer:
     Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre;
     Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre,
     Indigne que je suis d'un César pour époux,
     Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.            1760

     CÉSAR.

     Reine, ces vains projets sont le seul avantage
     Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage:
     Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins;
     Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins.
     Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures,                1765
     Et mes félicités n'en seront pas moins pures,
     Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs,
     Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs,
     Et que votre bonté, sensible à ma prière,
     Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.                1770
       On aura pu vous dire avec quel déplaisir
     J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir;
     Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre
     Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre.
     Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu,                1775
     Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu.
     Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance,
     Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248],
     Il n'ait pu toutefois, en ces événements,
     Obéir au premier de vos commandements!                       1780
     Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes
     Malgré tous nos efforts savent punir les crimes;
     Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux,
     Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous.

     CLÉOPATRE.

     Je sais que j'en reçois un nouveau diadème,                  1785
     Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même;
     Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité
     Que l'aigreur soit mêlée à la félicité,
     Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes,
     Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes,
     Et si voyant sa mort due à sa trahison,
     Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.
     Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche,
     Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche;
     J'en ressens dans mon âme un murmure secret,                 1795
     Et ne puis remonter au trône sans regret[249].

     ACHORÉE.

     Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine,
     Par des cris redoublés demande à voir sa reine,
     Et tout impatient déjà se plaint aux cieux
     Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.               1800

     CÉSAR.

     Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire:
     Princesse, allons par là commencer votre empire.
       Fasse le juste ciel, propice à mes desirs,
     Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs,
     Et puissent ne laisser dedans votre pensée                   1805
     Que l'image des traits dont mon âme est blessée!
     Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour
     Préparent pour demain la pompe d'un beau jour,
     Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée
     Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée,                       1810
     Élève à l'une un trône, à l'autre des autels,
     Et jure à tous les deux des respects immortels.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [211] «Garnier, du temps de Henri III, fit paraître Cornélie,
  tenant en main l'urne de Pompée. Elle dit (acte III, scène III):

     O douce et chère cendre! ô cendre déplorable!
     Qu'avecque vous ne suis-je, ô femme misérable!

  C'est la même idée, mais elle est grossièrement rendue dans
  Garnier, et admirablement dans Corneille. L'expression fait la
  poésie.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 5.

  [212] _Var._ De n'éteindre jamais, ni laisser affoiblir
        L'ardeur de le venger dont je veux m'ennoblir. (1644-56)

  [213] _Var._ Madame, je portai mes pas et mes sanglots. (1644-56)

  [214] Dans la _Pharsale_ (livre VIII, vers 715 et 716), Cordus
  est un questeur de Pompée, qui avait accompagné son général dans
  sa fuite.

  [215] Les éditions de 1644 portent, par erreur évidemment: «dont
  la tête coupée.»

  [216] _Var._ [Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre[216-a],]
        Dans ces murs que tu vois bâtis par Alexandre. (1644-56)

  [216-a] Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre. (1644
  in-12 et 48-56)

  [217] _Var._ Ces restes d'un héros par le feu consommé. (1644-56)

  [218] _Var._ Tout un grand peuple armé fuyoit devers le port.
  (1644-56)

  [219] _Var._ Montroit de sa justice un exemple assez beau.
  (1644-68)

  [220] _Var._ Et lui dis que je cours achever sa vengeance.
  (1644-56)

  [221] «Les curieux ne seront pas fâchés de savoir que Garnier
  avait donné les mêmes sentiments à Cornélie. Philippe lui dit
  (acte III, scène III):

     César plora sa mort.

  Corélie répond:

                           Il plora mort celui
     Qu'il n'eût voulu souffrir être vif comme lui.»

     (_Voltaire._)

  [222] _Var._ Quand on s'y voit forcé par son propre danger.
  (1644-63)--Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 5, et la note 1 de la
  p. 87.

  [223] _Var._ Et que cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire.
  (1644 et 60-63)

  [224] _Var._ Le ciel règle souvent les effets par les causes.
  (1644 in-4º)
        _Var._ Le ciel règle souvent les effets pour les causes.
  (1644 in-12)

  [225] _Var._ A quels souhaits le ciel aura mieux répondu.
  (1644-56)

  [226] _Var._ Ah! ce n'est pas ses soins que je veux qu'on me die.
  (1644-63)

  [227] Voyez ci-dessus, vers 1146 et suivants.

  [228] _Var._ Ce qui dans ses vaisseaux restoit des gens de
  guerre. (1644)

  [229] _Var._ Du moins César l'eût fait, s'il l'avoit consenti.
  (1644-56)

  [230] _Var._ Ni vos vœux ni nos soins n'ont pu le secourir:
        Malgré César et vous il a voulu périr. (1644-56)

  [231] _Var._ Dont éclatent les morts des plus dignes monarques.
  (1644-56)

  [232] _Var._ Et sa perte aux Romains a bien coûté du sang.
  (1644-56)

  [233] _Var._ Pour réserver sa tête aux hontes d'un supplice.
  (1644-56)

  [234] _Var._ Et son cœur indigné, que cette erreur abuse.
  (1644-56)

  [235] _Var._ D'un tel nombre à la foule accablent ce vaisseau.
  (1644-56)

  [236] L'auteur du livre _de la Guerre d'Alexandrie_ (chapitre
  XXXI) raconte que Ptolémée s'enfuit du camp, et qu'il périt de la
  manière que dit ici Corneille.

  [237] _Var._ Il vous proclame reine; et quoique ses Romains
        Au sang que vous pleurez n'aient point trempé leurs mains,
        Il montre toutefois un déplaisir extrême. (1644-56)

  [238] _Var._ Qui pourra mieux que moi vous dire la douleur.
  (1644-56)

  [239] _Var._ Je n'y puis plus rien voir qu'un funeste rivage.
  (1644-56)

  [240] _Var._ Qu'aux changements du Roi pousse un peuple
  inconstant. (1652-56)

  [241] _Var._ Et de tous les objets celui qui plus m'afflige,
        J'y vois toujours en toi l'ennemi qui m'oblige. (1644-56)

  [242] _Var._ Et ne recevra point d'honneurs illégitimes:
        Pour ces pieux devoirs je ne veux que demain. (1644-56)

  [243] Juba, roi de Numidie.

  [244] _Var._ Secondés des efforts d'un roi plus généreux.
  (1644-56)

  [245] _Var._ Et que ce triste objet porte à leur souvenir.
  (1644-56)

  [246] _Var._ L'une de la vertu, l'autre de mon devoir. (1644
  in-12 et 48-56)

  [247] _Var._ Et comme ta vertu, qu'en vain on veut trahir.
  (1644-56)

  [248] _Var._ Tant de soins pour vous rendre entière obéissance.
  (1644-64)

  [249] _Var._ Et n'ose remonter au trône sans regret. (1644-56)




APPENDICE.


I

PASSAGES DE LA _PHARSALE_

DE LUCAIN

IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[250].


     Vers   52, 53.   Metiri sua regna decet, viresque fateri.
                                       (Livre VIII, vers 527.)

            55-58.    Nec soceri tantum arma fugit, fugit ora senatus,
                      Cujus thessalicas saturat pars magna volucres.
                                       (VIII, 506, 507.)

            61-64.    Et metuit gentes quas uno in sanguine mistas
                      Deseruit, regesque timet quorum omnia mersit.
                                       (VIII, 508, 509.)

            70.       Tu, Ptolemæe, potes Magni fulcire ruinam,
                      Sub qua Roma cadit?
                                       (VIII, 528, 529.)

            73, 74.   Jus et fas multos faciunt, Ptolemæe, nocentes.
                                       (VIII, 484.)

            75, 76.   Dat pœnas laudata fides, quum sustinet, inquit,
                      Quos fortuna premit.
                                       (VIII, 485, 486.)

            80.                 .... Fatis accede, Deisque.
                                       (VIII, 486.)

            82.       Et cole felices.
                                       (VIII, 487.)

            84.                 .... Miseros fuge.
                                       (VIII, 487.)

            87, 88.   Postquam nulla manet rerum fiducia, quærit
                      Cum qua gente cadat.
                                       (VIII, 504, 505.)

            93.                 .... Votis tua fovimus arma.
                                       (VIII, 519.)

            97-100.   Hoc ferrum, quod fata jubent proferre, paravi
                      Non tibi, sed victo. Feriam tua viscera, Magne;
                      Malueram soceri.
                                       (VIII, 520-523.)

           105, 106.  Sceptrorum vis tota perit, quum pendere justa
                      Incipit.
                                       (VIII, 489, 490.)

           109.           .... Semper metuet quem sæva pudebunt.
                                       (VIII, 495.)

           124.       Quicquid non fuerit Magni, dum bella geruntur,
                      Nec victoris erit.
                                       (VIII, 502, 503.)

           461-463.   Quippe fides si pura foret....
                      Venturum tota pharium cum classe tyrannum.
                                       (VIII, 572-574.)

           469, 470.              .... Longeque a littore casus
                      Exspectate meos, et in hac cervice tyranni
                        Explorate fidem.
                                       (VIII, 580-582.)

           479, 480.  Romanus pharia miles de puppe salutat
                      Septimius.
                                       (VIII, 596, 597.)

           514-516.   Involvit vultus, atque indignatus apertum
                      Fortunæ præbere caput, tunc lumina pressit.
                                       (VIII, 614, 615.)

           519, 520.                .... Nullo gemitu consensit
                        ad ictum.
                                       (VIII, 619.)

           526-528.   Seque probat moriens.
                                       (VIII, 621.)

           529-531.   Septimius....
                      .... retegit..., scisso velamine, vultus,
                      ...................
                      Collaque in oblique ponit languentia rostro,
                      Tunc nervos venasque secat....
                      .................
                      Vindicat hoc pharius dextra gestare satelles.
                                       (VIII, 668-675.)

           534-536.   Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis
                      Huc illuc jactatur aquis.
                                        (VIII, 698, 699.)

           541, 542.                   .... Interque suorum
                      Lapsa manus, rapitur, trepida fugiente carina.
                                       (VIII, 661, 662.)

           763, 764.  .... Atque os in murmura pulsant
                      Singultus animæ.
                                       (VIII, 682, 683.)

           766-768.   Iratamque Deis faciem.
                                       (VIII, 665.)

           769, 770.  Non primo Cæsar damnarit munera vultu:
                           .... Vultus, dum crederet, hæsit.
                                       (IX, 1035, 1036.)

           783-786.      .... Lacrymas non sponte cadentes
                      Effudit.
                                       (IX, 1038, 1039.)

           787.       Aufer ab aspectu nostro funesta, satelles,
                      Regis dona tui.
                                       (IX, 1064, 1065.)

           829.       Ergo in thessalicis pellæo fecimus arvis
                      Jus gladio?
                                       (IX, 1073, 1074.)

           833, 834.  Non tuleram Magnum, mecum Romana regentem:
                      Te, Ptolemæe, feram?
                                       (IX, 1075, 1076.)

           841, 842.                   .... Nec fallere vos me
                      Credite victorem: nobis quoque tale paratum
                      Littoris hospitium.
                                       (IX, 1081-1083.)

           845, 846.  .... Ne sic mea colla gerantur
                      Thessaliæ fortuna facit.
                                       (IX, 1083, 1084.)

           914-916.                           .... Unica belli
                      Præmia civilis, victis donare salutem,
                        Perdidimus.
                                       (IX, 1066-1068.)

           939-941.             .... Justo date tura sepulcro,
                      Et placate caput.
                                       (IX, 1091, 1092.)

           999, 1000. Turpe mori post te solo non posse dolore.
                                       (IX, 108.)

          1014.       Bis nocui mundo.
                                       (VIII, 90.)

          1015, 1016.            .... Cunctosque fugavi
                      A causa meliore Deos.
                                       (VIII, 93, 94.)

          1017, 1018. O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem
                      Infelix conjux, et nulli læta marito!
                                       (VIII, 88, 89.)

          1050-1056.  Ut te complexus, positis civilibus armis,
                      Affectus abs te veteres, vitamque rogarem,
                      Magne, tuam, dignaque satis mercede laborum
                      Contentus par esse tibi. Tunc pace fideli
                      Fecissem ut victus posses ignoscere Divis;
                      Fecisses ut Roma mihi.
                                       (IX, 1099-1104.)

          1058.       Læta dies rapta est populis.
                                       (IX, 1097.)

          1104-1108.                .... Placemus cæde secunda
                      Hesperias gentes; jugulus mihi Cæsaris haustus
                      Hoc præstare potest, Pompeii cæde nocentes
                      Ut populus Romanus amet.
                                       (X, 386-389.)

          1110.       Quid, miserande, times quem tu facis ipse
                        timendum?
                                       (IV, 185.)

          1116.       Quem metuis par hujus erat.
                                       (V, 382.)

          1151, 1152. Plenum epulis, madidumque mero, Venerique
                        paratum
                      Invenies.
                                       (X, 396, 397.)

          1153-1156.  Sed fremitu vulgi, fasces et signa querentis
                      Inferri romana suis, discordia sensit
                      Pectora.
                                       (X, 11-13.)

          1417-1419.  In scelus it pharium romani pœna tyranni,
                      Exemplumque perit.
                                       (X, 343.)

          1501, 1502. Una nota est Magno capitis jactura revulsi.
                                       (VIII, 711.)


   Corneille n'a extrait de Lucain, pour les rapprocher de ses
   imitations, que les passages qu'il a ou le plus fidèlement
   traduits, ou du moins imités sciemment et à dessein. Si l'on
   voulait y joindre, pour les parties de la pièce dont le sujet se
   rencontre avec celui de la _Pharsale_, tous les souvenirs qui
   lui étaient restés de l'étude de ce poëme, les ressemblances
   lointaines, les idées, les tours, les mots dont il s'était
   inspiré et qui ont passé dans ses vers, d'une manière moins
   apparente, et le plus souvent, je pense, sans même qu'il y
   songeât, on allongerait beaucoup la liste des rapprochements.
   Nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples, que nous
   prendrons çà et là; quelques-uns peut-être ont été omis
   involontairement par Corneille dans les citations qu'il a
   placées au bas des pages; mais la plupart nous paraissent être
   d'autre nature: ou bien ce sont des passages mis en œuvre si
   librement qu'ils n'appartiennent pour ainsi dire plus au modèle,
   ou bien il s'en était tellement pénétré qu'il n'avait plus
   conscience de l'imitation ou de la réminiscence.

   Dans le récit d'Achorée, les vers 482-484 reproduisent, sans les
   copier, ces quatre vers de Lucain, changés en discours direct:

                 .... Celsæ de puppe carinæ
     In parvam jubet ire ratem, littusque malignum
     Incusat, bimaremque vadis frangentibus æstum,
     Qui vetet externas terris advertere classes.

     (Livre VIII, vers 564-567.)

   Les vers 1011-1016 du premier discours de Cornélie à César sont
   un frappant souvenir de ce passage:

     Fortuna est mutata toris; semperque potentes
     Detrahere in cladem fato damnata maritos
     Innupsit tepido pellex Cornelia busto.

     (III, 21-23.)

   Le vers 575 est la traduction de cet autre endroit:

                       .... Rectorque senatus,
     Sed regnantis, erat.

     (IX, 194, 195.)

   Les trois triomphes mentionnés immédiatement après, au vers 578,
   reviennent plusieurs fois dans le poëme latin: voyez livre VI,
   vers 817, 818; livre VII, vers 685; livre VIII, vers 553, 554,
   et vers 814, 815. «Les monstres de l'Égypte» (vers 582) sont les
   _regia monstra_ du livre VIII, vers 613.

   Mais nulle part on ne voit mieux que dans la délibération qui
   ouvre la tragédie et principalement, je crois, dans le premier
   discours de Ptolomée et dans celui de Photin, à quel point
   Corneille était plein de la _Pharsale_ et comment il s'en
   inspirait. D'abord aux fragments qu'il a cités lui-même du
   discours de Photin (_Pothinus_) dans Lucain (livre VIII, vers
   484-535), il faudrait joindre plusieurs autres extraits de ce
   morceau, si, outre les endroits fidèlement reproduits dans le
   _Pompée_, on voulait donner aussi tous ceux qui ont quelque
   analogie de pensée ou de forme avec les vers français, ou que
   notre poëte a rendus, ou fait sentir, par quelque équivalent.
   Ainsi:

     Pompeii nunc castra placent quæ deserit orbis?

     (Vers 532.)

     Thessaliæque reus, nulla tellure receptus,
     Sollicitat nostrum, quem nondum perdidit, orbem.

     (Vers 510, 511.)

     Justior in Magnum nobis, Ptolemæe, querelæ
     Causa data est.

     (Vers 512, 513.)

                            .... Exeat aula
     Qui volet esse pius; virtus et summa potestas
     Non coeunt.

     (Vers 493-495.)

     Libertas scelerum est quæ regna invisa tuetur,
     Sublatusque modus gladiis.

     (Vers 491, 492.)

                               .... Facere omnia sæve
     Non impune licet, nisi quum facis.

     (Vers 491, 493) etc.

   Dans ce même discours de Pothinus se trouve aussi ce que dit
   Ptolomée pour clore la délibération:

     «Et cédons au torrent qui roule toutes choses.»

     (Vers 190.)

     Rapimur quo cuncta feruntur.

     (Vers 522.)

   Aux emprunts faits à cette tirade oratoire, où il était si
   naturel de puiser pour cette scène du conseil, nous pouvons
   ajouter des traits pris çà et là dans les diverses parties de la
   _Pharsale_, et sinon toujours imités de Lucain, au moins
   suggérés par lui. Rapprochez, par exemple, des vers 3 et 4 cette
   apostrophe latine:

     Thessalicæ tantum, Superi, permittitis oræ?

     (VII, 302.)

   Pour les vers 5 et suivants, voyez ce qui est dit plus haut, p.
   27, note 3. «Le droit de l'épée» (vers 13) est la traduction de
   _ferri jus_ (livre V, vers 387). L'idée du vers 14 est contenue
   dans ce passage:

     Hæc fato quæ teste probet quis justius arma
     Sumpserit, hæc acies victum factura nocentem est.

     (VII, 259, 260.)

   Aussitôt après Corneille s'est souvenu de cet autre endroit:

                           .... Lassata triumphis
     Descivit fortuna tuis.

     (II, 727, 728.)

   Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements. Ceux qui
   précèdent suffisent pour montrer, et c'est là tout ce que nous
   voulions faire, qu'outre les imitations directes et frappantes
   que notre poëte a lui-même signalées, il y a dans diverses
   parties de sa tragédie bon nombre de souvenirs qui font voir
   combien était vif le goût qu'il avait pour Lucain, combien il
   avait pratiqué ce poëte, et de quelle manière il savait
   s'approprier ses beautés et ses défauts.


II

EXTRAITS DE _LA MORT DE POMPÉE_

DE CHAULMER[251].


ARGUMENT.

Après la guerre de Pharsale, Pompée se retire vers Ptolomée, roi
d'Égypte, en dessein d'obtenir de lui quelques nouvelles troupes, avec
lesquelles il pût rallier le débris de sa fortune; mais son dessein ne
réussit pas comme il l'avoit projeté. Le Roi assemble son conseil sur
ce sujet, où trois des plus signalés parlent: l'un en faveur de
Pompée, les deux autres contre lui; l'un à ce qu'il fût chassé,
l'autre à ce qu'il fût mis à mort: à quoi le Roi conclut, et ce qui
est exécuté; ensuite de quoi sa femme, son fils et ceux qui suivoient
son parti se retirèrent avec exécration contre le tyran et toute
l'Égypte. Ce sujet est amplement traité par Plutarque, en la _Vie de
Pompée_, et par Florus, historien romain; par Suétone, et encore plus
au long dans les œuvres de Lucain, poëte romain. Les circonstances
sont de l'invention de l'auteur, dont il a enrichi un si noble sujet
pour ne le mettre point au jour sans les ornements dus à son mérite.


ANALYSE

PAR LES FRÈRES PARFAIT[252].

Nous n'entrerons dans le détail de cette pièce que pour faire voir
«les circonstances de l'invention de l'auteur....»

Après la perte de la bataille de Pharsale, Pompée se réfugie en
Égypte, accompagné de Cornélie, de Sexte et de deux sénateurs. Il est
reçu avec distinction par Parthénie, veuve du dernier roi, et par
Cléopatre, sa fille, qui devient aussitôt amoureuse du fils de
Pompée....

     CLÉOPATRE.

     .... Lis sur ce visage, et ma mort, et sa cause.

     CHARMION.

     Qui vit jamais la mort peinte en telle couleur?

     CLÉOPATRE.

     Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur.

     CHARMION.

     Le moyen d'amortir le feu qui vous dévore?

     CLÉOPATRE.

     Allume-le plutôt, c'est un feu que j'adore.

     CHARMION.

     Je l'entends à peu près.

Elle promet de s'employer. Sexte est tenté de faire une infidélité à
Léonie, sa première maîtresse; cette dernière, qui s'est travestie en
cavalier, conduite par sa jalousie, vient trouver son amant et lui
fait mettre l'épée à la main. Cléopatre interrompt un si brusque
entretien; mais ne pouvant rien gagner sur le cœur de Sexte, qui se
pique de constance, elle ne s'oppose plus à la perte de Pompée, et
ordonne à Théodote d'y concourir. Pendant ce temps-là, Pompée, agité
par un songe affreux, vient le raconter à sa femme. Elle achève de
l'effrayer par le récit du sien. Au quatrième acte, le conseil
d'Égypte s'assemble pour délibérer de son sort. Ptolomée s'y rend à la
cinquième scène; c'est le meilleur endroit de la pièce. M. Corneille a
commencé celle qu'il a donnée depuis sous le même nom, par une
pareille situation. Ici Photin joue le personnage généreux et
conseille de recevoir Pompée. Achillas représente le danger où l'on
s'expose en lui accordant une retraite, et Théodote soutient que le
plus sûr moyen d'éviter l'indignation de César est de lui porter la
tête de son ennemi. Ptolomée s'arrête à ce dernier avis.... On exécute
au cinquième acte ce qui vient d'être résolu. Cornélie partage avec
les spectateurs le déplaisir de voir trancher la tête de Pompée, et la
tragédie finit par les regrets de cette veuve et ceux de son fils....


     ACTE IV.


     SCÈNE V.

     PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, THÉODOTE.

     PTOLOMÉE.

     Ministres d'un État, que vos sages génies
     Ont toujours garanti de pertes infinies,
     C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler;
     C'est en cet accident qu'il vous faut signaler,
     Et par l'autorité que votre roi vous donne,
     Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne.
     Parlez donc hardiment, et puis ma volonté
     Fera de vos avis un dessein arrêté.

     PHOTIN[253].

     Monarque glorieux! Égypte fortunée!
     Rencontre avantageuse! agréable journée!
     Qui résigne à mon prince et lui met entre mains
     La gloire que s'étoient acquise les Romains.
     Il semble que le ciel ne les fit misérables
     Que pour rendre à jamais ses vertus mémorables,
     Puisque les secourir est le plus digne emploi
     Où se puisse arrêter la vertu d'un grand roi.
     Qu'il imite en cela les puissances suprêmes,
     Dont les rois ici-bas tiennent les diadèmes,
     Qui voyant les méchants accabler la vertu,
     Relèvent aussitôt ce qu'ils ont abattu:
     C'est ce que la nature et le droit vous commandent,
     Ce que l'affection et la pitié demandent;
     Et puisque notre bien autorise ces lois,
     Obligeons nos amis, et nous tous à la fois;
     Joignons nos intérêts avecque leur fortune:
     Aussi bien le ciel veut qu'elle nous soit commune.
     Je vois bien que les Dieux ont ce point arrêté,
     Et qu'on ne peut forcer cette nécessité.
     Mais pourquoi la forcer? puisque cette entreprise
     Nous est utile autant qu'elle les favorise;
     Que leur donnant moyen de rentrer au combat,
     Nous assurons le trône et conservons l'État,
     Ou l'augmentons plutôt, puisqu'après la victoire
     Ayant part au bonheur, aussi bien qu'à la gloire,
     Nous verrons que plusieurs de leurs peuples soumis
     Deviendront nos sujets cessant d'être ennemis?
     C'est ce qu'il faut attendre et croire de Pompée,
     Sans que notre espérance en puisse être trompée;
     Et je crois après tout que c'est se rendre heureux,
     Que de faire plaisir à des cœurs généreux.
     Et puis le traitement qu'en reçut votre père
     Ne veut pas qu'en ceci votre esprit délibère.
     Où pensez-vous trouver des sentiments plus sains?
     Il faut courre sans guide en de si beaux desseins;
     Et puisque de lui seul vous tenez la couronne,
     Vous voyez clairement ce que le ciel ordonne.
     En conservant l'État, il le fit comme sien;
     En demandant l'entrée, il demande son bien.
     Qu'on équipe soudain, et qu'on aille avec joie
     Recevoir le présent que le ciel nous envoie.
     Ce qu'il falloit chercher au bout de l'univers
     Se vient offrir à nous: que nos ports soient ouverts,
     Que nos cœurs soient de même, et que ces braves princes
     Entrent dans nos esprits comme dans nos provinces.
     Rome vous en conjure, et votre Égypte en pleurs
     Appréhende pour soi, regardant ses malheurs;
     Votre peuple pour eux implore votre grâce,
     Qui le peut garantir d'une telle menace.

     ACHILLAS.

     Je crois que nos avis tendent à mêmes fins:
     Mais ils tiennent pourtant de différents chemins.
     On ne vous chante ici que biens et que victoire,
     Nos esprits n'ont d'objets que ceux de votre gloire;
     Mais peignant un discours de si belles couleurs,
     On ne vous montre pas un serpent sous des fleurs.
     Je sais qu'il appartient à toute âme royale
     De relever les grands quand le sort les ravale;
     Aussi n'appartient-il qu'à des cœurs généreux
     De courir au secours des hommes malheureux.
     Mais nous ne devons pas par la loi de nature,
     Pour secourir autrui, recevoir une injure:
     Ce seroit excéder le droit et l'équité,
     De qui par la raison le pouvoir limité
     Ne nous apprend que trop qu'en des périls extrêmes
     Le meilleur est toujours de penser à nous-mêmes;
     Et croire qu'il nous faut résoudre sur ce point,
     De fermer le royaume ou de n'en avoir point.
     L'Égypte ne peut pas obéir à deux maîtres,
     Et ces submissions ne sont qu'appas de traîtres,
     Qui flattant nos esprits avec leur vain éclat,
     Veulent, nous surprenant, s'emparer de l'État.
     Oui, c'est le moindre mal que le sort nous apprête,
     Puisque le même encor menace notre tête.
     Croyons qu'en recevant nos pires ennemis,
     Nous ferions beaucoup plus qu'il ne nous est permis,
     Que voulant préférer à l'honnête l'utile,
     Notre ruine aussi lui feroit un asile.
     Ce royaume puissant, commis à votre foi,
     Blâmeroit en tombant la faute de son roi,
     Qui par trop de bonté l'auroit perdu lui-même,
     Prodigue de son sang et de son diadème.
     Pardonnez, s'il vous plaît, à mon ressentiment,
     Qui me fait devant vous parler si librement;
     Quoique ailleurs le respect dût retenir ma langue,
     Ici votre intérêt anime ma harangue,
     Et je ne puis souffrir qu'on mette en compromis
     Votre vie et l'État pour ces traîtres amis.
     Oui, nous nous perdons tous, en recevant Pompée;
     Et notre piété par son crime trompée,
     Ouvrant notre royaume à ce prince latin,
     En croyant lui prêter n'en fait que son butin.
     Délivrons nos sujets de si fortes alarmes;
     Que Rome cherche ailleurs des pays et des armes;
     Gardons-nous d'exposer nos terres au hasard,
     D'avoir pour ennemis et Pompée et César,
     Et souffrir cependant que leur bouillant courage
     Décharge dessus nous les effets de leur rage.
     Et comme bien souvent, voulant sauver de l'eau
     Celui qu'on voit périr, l'on a même tombeau,
     Ainsi de ces vaincus les desseins adversaires
     Nous précipiteroient en de mêmes misères.
     Créon perdit-il pas fille, vie et maison,
     Quand il en voulut faire une asile[254] à Jason?
     Perdit-il pas lui-même et le sceptre et la vie,
     Au lieu d'effectuer cette louable envie?...
     Croyons donc que suivant le sort des malheureux,
     Nous ne pouvons enfin que nous perdre avec eux.
     Repoussons bravement l'effort de tant de guerres,
     Et contraignons Pompée à chercher d'autres terres.

     THÉODOTE.

     Mon prince, il n'est plus temps de rien dissimuler.
     Oui, s'il le fut jamais, il est temps de parler;
     Et puisque votre esprit si longtemps en balance,
     Demeurant suspendu, choque votre prudence,
     Il faut vous avertir, au nom de tous les Dieux,
     Que nous devons ici suivre l'arrêt des cieux.
     Puisqu'ils ont résolu de ruiner Pompée,
     Notre âme en ce dessein ne peut être trompée:
     Refuser d'obéir et de les imiter
     Ne seroit justement que pour les irriter,
     Et nous envelopper dans les mêmes ruines
     Qui s'en vont accabler les reliques latines.
     Non, non, ne soyons pas courageux à demi.
     Il ne nous suffit pas de chasser l'ennemi,
     Qui nous pourroit un jour, par de nouvelles guerres,
     Voler, à force ouverte, et nos biens et nos terres,
     Dont notre piété lui voudroit faire part.
     Pour un temps seulement on fuiroit le hasard;
     Et puis après, César, apprenant ces nouvelles,
     Nous traiteroit sans doute ainsi que des rebelles.
     Que ferions-nous alors?... Non, non, ne pensons pas
     Que Pompée avec nous s'exemptât du trépas;
     Et puisque de tous points sa mort est arrêtée,
     Il vaut mieux qu'elle soit un peu précipitée,
     Que si pour retarder quelque peu cet arrêt,
     Notre État se perdoit dedans son intérêt.
     Si César irrité tourne ici ses armées,
     Qui pourra repousser ses troupes animées?
     Qui pourra résister à ses braves guerriers,
     Dont la valeur s'échauffe à force de lauriers?...
     Ce pays aura-t-il des plaines de Pharsale?
     Ah! Sire, la partie est par trop inégale;
     Et notre vain effort, en la voulant tenter,
     Ne feroit justement que nous précipiter.
     

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