Lélia
by George Sand · French · Gutenberg #39738 · 938,183 chars · public domain (US)
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Title: Lélia
Author: George Sand
Illustrator: Tony Johannot
Maurice Sand
Release date: May 19, 2012 [eBook #39738]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39738
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
GEORGE SAND
ILLUSTRÉ PAR
TONY JOHANNOT
ET MAURICE SAND
LÉLIA
PREFACE ET NOTICE NOUVELLE
Prix: 1 franc 95 centimes
[Illustration]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
2 BIS, RUE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1867
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
3. RUE AUBER.
NOUVELLE ÉDITION
LIBRAIRIE NOUVELLE
15, BOULEVARD DES ITALIENS
[Illustration]
LÉLIA
NOTICE
Après _Indiana_ et _Valentine_, j'écrivis _Lélia_, sans suite, sans
plan, à bâtons rompus, et avec l'intention, dans le principe, de
l'écrire pour moi seule. Je n'avais aucun système, je n'appartenais à
aucune école, je ne songeais presque pas au public; je ne me faisais pas
encore une idée nette de ce qu'est la publicité. Je ne croyais nullement
qu'il pût m'appartenir d'impressionner ou d'influencer l'esprit des
autres.
Était-ce modestie? Je puis affirmer que oui, bien qu'il ne paraisse
guère modeste de s'attribuer une vertu si rare. Mais comme, chez moi, ce
n'était pas vertu, je dis la chose comme elle est. Ce n'était pas un
effort de ma raison, un triomphe remporté sur la vanité naturelle à
notre espèce, mais bien une insouciance du fait, une imprévoyance innée,
une tendance à m'absorber dans une occupation de l'esprit, sans me
souvenir qu'au delà du monde de mes rêves, il existait un monde de
réalités sur lequel ma pensée, sereine ou sombre, pouvait avoir une
action quelconque.
Je fus donc très-étonnée du retentissement de ce livre, des partisans et
des antagonistes qu'il me créa. Je n'ai point à dire ce que je pense
moi-même du fonds de l'ouvrage: je l'ai dit dans la préface de la
deuxième édition, et je n'ai pas varié d'opinion depuis cette époque.
Le livre a été écrit de bonne foi, sous le poids d'une souffrance
intérieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique
et religieuse, et qui me créait des angoisses inexplicables pour les
gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie. D'excellents
amis qui m'entouraient, avec lesquels j'étais gaie à l'habitude (car de
telles préoccupations ne se révèlent pas sans ennuyer beaucoup ceux qui
ne les ont point), furent frappés de stupeur en lisant des pages si
amères et si noires. Ils n'y comprirent goutte, et me demandèrent où
j'avais pris ce cauchemar. Ceux qui liront plus tard l'histoire de ma
vie intellectuelle ne s'étonneront plus que le doute ait été pour moi
une chose si sérieuse et une crise si terrible.
Pourtant je n'ai pas été une exception aux yeux de tous. Beaucoup ont
souffert devant le problème de la vie, mille fois plus que devant les
faits et les maux réels dont elle nous accable. De faux dévots ont dit
que c'était un crime d'exhaler ainsi une plainte contre le mystère dont
il plaît à Dieu d'envelopper sa volonté sur nos destinées. Je ne pense
pas comme eux; je persiste à croire que le doute est un droit sans
lequel la foi ne serait pas une victoire ou un mérite.
GEORGE SAND.
Nohant, 13 janvier 1854.
PRÉFACE.
Il est rare qu'une oeuvre d'art soulève quelque animosité sans exciter
d'autre part quelque sympathie; et si, longtemps après ces
manifestations diverses du blâme et de la bienveillance, l'auteur, mûri
par la réflexion et par les années, veut retoucher son oeuvre, il
court risque de déplaire également à ceux qui l'ont condamnée et à ceux
qui l'ont défendue: à ceux-ci, parce qu'il ne va pas aussi loin dans ses
corrections que leur système le comporterait; à ceux-là, parce qu'il
retranche parfois ce qu'ils avaient préféré. Entre ces deux écueils,
l'auteur doit agir d'après sa propre conscience, sans chercher à adoucir
ses adversaires ni à conserver ses défenseurs.
Quoique certaines critiques de _Lélia_ aient revêtu un ton de
déclamation et d'amertume singulières, je les ai toutes acceptées comme
sincères et parlant des coeurs les plus vertueux. A ce point de vue,
j'ai eu lieu de me réjouir, et de penser que j'avais mal jugé les hommes
de mon temps en les contemplant à travers un douloureux scepticisme.
Tant d'indignation attestait sans doute de la part des journalistes la
plus haute moralité jointe à la plus religieuse philanthropie. J'avoue
cependant, à ma honte, que si j'ai guéri de la maladie du doute, ce
n'est pas absolument à cette considération que je le dois.
On ne m'attribuera pas, je l'espère, la pensée de vouloir désarmer
l'austérité d'une critique aussi farouche; on ne m'attribuera pas non
plus celle de vouloir entrer en discussion avec les derniers champions
de la foi catholique; de telles entreprises sont au-dessus de mes
forces. _Lélia_ a été et reste dans ma pensée un essai poétique, un
roman fantasque où les personnages ne sont ni complètement réels, comme
l'ont voulu les amateurs exclusifs d'analyse de moeurs, ni
complètement allégoriques, comme l'ont jugé quelques esprits
synthétiques, mais où ils représentent chacun une fraction de
l'intelligence philosophique du XIXe siècle: Pulchérie, l'épicuréisme
héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la
faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très-haut entraînée par
l'imagination, et tombe très-bas, écrasée par une réalité sans poésie et
sans grandeur; Magnus, le débris d'un clergé corrompu ou abruti; et
ainsi des autres. Quant à Lélia, je dois avouer que cette figure m'est
apparue au travers d'une fiction plus saisissante que celles qui
l'entourent. Je me souviens de m'être complu à en faire la
personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces
temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme à l'état de vertu,
puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui
reste et restera à jamais, chez les nations éclairées, à l'état de
besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est l'essence même des
intelligences élevées.
Cette prédiction pour le personnage fier et souffrant de Lélia m'a
conduit à une erreur grave au point de vue de l'art: c'est de lui donner
une existence tout à fait impossible, et qui, à cause de la demi-réalité
des autres personnages, semble choquante de réalité, à force de vouloir
être abstraite et symbolique. Ce défaut n'est pas le seul de l'ouvrage
qui m'ait frappé, lorsqu'après l'avoir oublie durant des années, je l'ai
relu froidement. Trenmor m'a paru conçu vaguement, et, en conséquence,
manqué dans son exécution. Le dénoûment, ainsi que de nombreux détails
de style, beaucoup de longueurs et de déclamations, m'ont choqué comme
péchant contre le goût. J'ai senti le besoin de corriger, d'après mes
idées artistiques, ces parties essentiellement défectueuses. C'est un
droit que mes lecteurs bienveillants ou hostiles ne pouvaient me
contester.
Mais si, comme artiste, j'ai usé de mon droit sur la forme de mon
oeuvre, ce n'est pas à dire que comme homme j'aie pu m'arroger celui
d'altérer le fond des idées émises dans ce livre, bien que mes idées
aient subi de grandes révolutions depuis le temps où je l'ai écrit. Ceci
soulève une question plus grave, et sans laquelle je n'aurais pas pris
le soin puéril d'écrire une préface en tête de cette seconde édition.
Après avoir examiné cette question, les esprits sérieux me pardonneront
de les avoir entretenus de moi un instant.
Dans le temps où nous vivons, les éléments d'une nouvelle unité sociale
et religieuse flottent épars dans un grand conflit d'efforts et de
voeux dont le but commence a être compris et le lien à être forgé par
quelques esprits supérieurs seulement; et encore ceux-la ne sont pas
arrivés d'emblée à l'espérance qui les soutient maintenant. Leur foi a
passé par mille épreuves; elle a échappé à mille dangers; elle a
surmonté mille souffrances; elle a été aux prises avec toutes les
éléments de dissolution au milieu desquels elle a pris naissance; et
encore aujourd'hui, combattue et refoulée par l'égoïsme, la corruption
et la cupidité des temps, elle subit une sorte de martyre, et sort
lentement du sein des ruines, qui s'efforcent de l'ensevelir. Si les
grandes intelligences et les grandes âmes de ce siècle ont eu à lutter
contre de telles épreuves, combien les êtres d'une condition plus humble
et d'une trempe plus commune n'ont-ils pas dû douter et trembler en
traversant cette ère d'athéisme et de désespoir!
Lorsque nous avons entendu s'élever au-dessus de cet enfer de plaintes
et de malédictions les grandes voix de nos poètes sceptiquement
religieux, ou religieusement sceptiques, Goethe, Chateaubriand, Byron,
Mickiewicz; expressions puissantes et sublimes de l'effroi, de l'ennui
et de la douleur dont cette génération est frappée, ne nous sommes-nous
pas attribué avec raison le droit d'exhaler aussi notre plainte, et de
crier comme les disciples de Jésus: «Seigneur, Seigneur, nous périssons!
Combien sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes
blessures dont nos âmes sont atteintes et pour reprocher à l'humanité
contemporaine de ne nous avoir pas bâti une arche où nous puissions nous
réfugier dans la tempête? Au-dessus de nous, n'avions-nous pas encore
des exemples parmi les poëtes qui semblaient plus liés au mouvement
hardi du siècle par la couleur énergique de leur génie? Hugo
n'écrivait-il pas au frontispice de son plus beau roman [grec:
anagchê]? Dumas ne traçait-il pas dans Antony une belle et grande figure
au désespoir? Joseph Delorme n'exhalait-il pas un chant de désolation?
Barbier ne jetait-il pas un regard sombre sur ce monde, qui ne lui
apparaissait qu'à travers les terreurs de l'enfer dantesque? Et nous
autres artistes inexpérimentés, qui venions sur leurs traces,
n'étions-nous pas nourris de cette manne amère répandue par eux sur le
_désert des hommes_? Nos premiers essais ne furent-ils pas des chants
plaintifs? N'avons-nous pas tenté d'accorder notre lyre timide au ton de
leur lyre éclatante? Combien sommes-nous, je le répète, qui leur avons
répondu de loin par un choeur de gémissements? Nous étions tant qu'on
ne pourrait pas nous compter. Et beaucoup d'entre nous, qui se sont
rattachés à la vie du siècle, beaucoup d'autres qui ont trouvé dans des
convictions feintes ou sincères une contenance ou une consolation,
regardent aujourd'hui en arrière, et s'effraient de voir que si peu
d'années, si peu de mois peut-être les séparent de leur âge de doute, de
leur temps d'affliction! Suivant l'expression poétique de l'un d'entre
nous, qui est resté, lui du moins, fidèle à sa religieuse douleur, nous
avons tous doublé le cap des Tempêtes autour duquel l'orage nous a tenus
si longtemps errants et demi-brisés; nous sommes tous entrés dans
l'océan Pacifique, dans la résignation de l'âge mûr, quelques-uns
voguant à pleines voiles, remplis d'espérance et de force, la plupart
haletants et délabrés pour avoir trop souffert. Eh bien! quel que soit
le phare qui nous ait éclairés, quel que soit le port qui nous ait donné
asile, aurons-nous l'orgueil ou la lâcheté, aurons-nous la mauvaise foi
de nier nos fatigues, nos revers et l'imminence de nos naufrages? Un
pueril amour-propre, rêve d'une fausse grandeur, nous fera-t-il désirer
d'effacer le souvenir des frayeurs ressenties et des cris poussés dans
la tourmente? Pouvons-nous, devons-nous le tenter? Quant à moi, je
pense que non. Plus nous avons la prétention d'être sincèrement et
loyalement convertis à de nouvelles doctrines, plus nous devons
confesser la vérité et laisser exercer aux autres hommes le droit de
juger nos doutes et nos erreurs passées. C'est à cette condition
seulement qu'ils pourront connaître et apprécier nos croyances
actuelles; car, quelque peu qu'il soit, chacun de nous tient une place
dans l'histoire du siècle. La postérité n'enregistrera que les grands
noms, mais la clameur que nous avons élevée ne retombera pas dans le
silence de l'éternelle nuit; elle aura éveillé des échos; elle aura
soulevé des controverses; elle aura suscité des esprits intolérants pour
en étouffer l'essor, et des intelligences généreuses pour en adoucir
l'amertume; elle aura, en un mot, produit tout le mal et tout le bien
qu'il était dans sa mission providentielle de produire; car le doute et
le désespoir sont de grandes maladies que la race humaine doit subir
pour accomplir son progrès religieux. Le doute est un droit sacré,
imprescriptible de la conscience humaine qui examine pour rejeter ou
adopter sa croyance. Le désespoir en est la crise fatale, le paroxysme
redoutable. Mais, mon Dieu! ce désespoir est une grande chose! Il est le
plus ardent appel de l'âme vers vous, il est le plus irrécusable
témoignage de votre existence en nous et de votre amour pour nous,
puisque nous ne pouvons perdre la certitude de cette existence et le
sentiment de cet amour sans tomber aussitôt dans une nuit affreuse,
pleine de terreurs et d'angoisses mortelles. Je n'hésite pas à le
croire, la Divinité a de paternelles sollicitudes pour ceux qui, loin de
la nier dans l'enivrement du vice, la pleurent dans l'horreur de la
solitude; et si elle se voile à jamais aux yeux de ceux qui la discutent
avec une froide impudence, elle est bien près de se révéler à ceux qui
la cherchent dans les larmes. Dans le bizarre et magnifique poème des
_Dziady_, le Konrad de Mickiewicz est soutenu par les anges au moment où
il se roule dans la poussière en maudissant le Dieu qui l'abandonne, et
le Manfred de Byron refuse à l'esprit du mal cette âme que le démon a si
longtemps torturée, mais qui lui échappe à l'heure de la mort.
Reconnaissons donc que nous n'avons pas le droit de reprendre et de
transformer, par un lâche replâtrage, les hérésies sociales ou
religieuses que nous avons émises. Si reconnaître une erreur passée et
confesser une foi nouvelle est un devoir, nier cette erreur ou la
dissimuler pour rattacher gauchement les parties disloquées de l'édifice
de sa vie, est une sorte d'apostasie non moins coupable, et plus digne
de mépris que les autres. La vérité ne peut pas changer de temple et
d'autel suivant le caprice ou l'intérêt des hommes; si les hommes se
trompent, qu'ils avouent leur égarement; mais qu'ils ne fassent point à
la déesse nue l'outrage de la revêtir du manteau rapiécé qu'ils ont
traîné par le chemin.
Pénétré de l'inviolabilité du passé, je n'ai donc usé du droit de
corriger mon oeuvre que quant à la forme. J'ai usé de celui-là très
largement, et _Lélia_ n'en reste pas moins l'oeuvre du doute, la
plainte du scepticisme. Quelques personnes m'ont dit que ce livre leur
avait fait du mal; je crois qu'il en est un plus grand nombre à qui ce
livre a pu faire quelque bien; car, après l'avoir lu, tout esprit
sympathique aux douleurs qu'il exprime a dû sentir le besoin de chercher
sa voie vers la vérité avec plus d'ardeur et de courage; et quant aux
esprits qui, soit par puissance de conviction, soit par mépris de toute
conviction, n'ont jamais souffert rien de semblable, cette lecture n'a
pu leur faire ni bien ni mal. Il est possible que quelques personnes,
plongées dans l'indifférence de toute idée sérieuse, aient senti à la
lecture d'ouvrages de ce genre s'éveiller en elles une tristesse et un
effroi jusqu'alors inconnus. Après tant d'oeuvres du génie sceptique
que j'ai mentionnés plus haut, _Lélia_ ne peut avoir qu'une bien faible
part dans l'effet de ces manifestations du doute. D'ailleurs l'effet est
salutaire, et, pourvu qu'une âme sorte de l'inertie, qui équivaut au
néant, peu importe qu'elle tende à s'élever par la tristesse ou par la
joie. La question pour nous en cette vie, et en ce siècle
particulièrement, n'est pas de nous endormir dans de vains amusements et
de fermer notre coeur à la grande infortune du doute; nous avons
quelque chose de mieux à faire: c'est de combattre cette infortune et
d'en sortir, non-seulement pour relever en nous la dignité humaine, mais
encore pour ouvrir le chemin à la génération qui nous suit. Acceptons
donc comme une grande leçon les pages sublimes où René, Werther,
Obermann, Konrad, Manfred exhalent leur profonde amertume; elles ont été
écrites avec le sang de leurs coeurs; elles ont été trempées de leurs
larmes brûlantes; elles appartiennent plus encore à l'histoire
philosophique du genre humain qu'à ses annales poétiques. Ne rougissons
pas d'avoir pleuré avec ces grands hommes. La postérité, riche d'une foi
nouvelle, les comptera parmi ses premiers martyrs.
Et nous, qui avons osé invoquer leurs noms et marcher dans la poussière
de leurs pas, respectons dans nos oeuvres le pâle reflet que leur
ombre y avait jeté. Essayons de progresser comme artistes, et, en ce
sens, corrigeons nos fautes humblement; essayons surtout de progresser
comme membres de la famille humaine, mais sans folle vanité et sans
hypocrite sagesse: souvenons-nous bien que nous avons erré dans les
ténèbres, et que nous y avons reçu plus d'une blessure dont la cicatrice
est ineffaçable.
PREMIÈRE PARTIE.
Quand la crédule espérance hasarde un regard confiant parmi les
doutes d'une âme déserte et désolée pour les sonder et les guérir,
son pied chancelle sur le bord de l'abîme, son oeil se trouble,
elle est frappée de vertige et de mort.
PENSÉES INÉDITES D'UN SOLITAIRE.
I.
Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal? Il doit y avoir en
toi quelque affreux mystère inconnu aux hommes. A coup sûr, tu n'es pas
un être pétri du même limon et animé de la même vie que nous! Tu es un
ange ou un démon, mais tu n'es pas une créature humaine. Pourquoi nous
cacher ta nature et ton origine? Pourquoi habiter parmi nous qui ne
pouvons te suffire ni te comprendre? Si tu viens de Dieu, parle, et nous
t'adorerons. Si tu viens de l'enfer... Toi venir de l'enfer! toi si
belle et si pure! Les esprits du mal ont-ils ce regard divin, et cette
voix harmonieuse, et ces paroles qui élèvent l'âme et la transportent
jusqu'au trône de Dieu!
Et cependant, Lélia, il y a en toi quelque chose d'infernal. Ton sourire
amer dément les célestes promesses de ton regard. Quelques-unes de tes
paroles sont désolantes comme l'athéisme: il y a des moments où tu
ferais douter de Dieu et de toi-même. Pourquoi, pourquoi, Lélia,
êtes-vous ainsi? Que faites-vous de votre foi, que faites-vous de votre
âme, quand vous niez l'amour? O ciel! vous, proférer ce blasphème! Mais
qui êtes-vous donc si vous pensez ce que vous dites parfois?
II.
Lélia, j'ai peur de vous. Plus je vous vois, et moins je vous devine.
Vous me ballottez sur une mer d'inquiétudes et de doutes. Vous semblez
vous faire un jeu de mes angoisses. Vous m'élevez au ciel, et vous me
foulez aux pieds. Vous m'emportez avec vous dans les nuées radieuses, et
puis vous me précipitez dans le noir chaos! Ma faible raison succombe à
de telles épreuves. Épargnez-moi, Lélia!
Hier, quand nous nous promenions sur la montagne, vous étiez si grande,
si sublime, que j'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la
trace embaumée du vos pas. Quand le Christ fut transfiguré dans une nuée
d'or et sembla nager aux yeux de ses apôtres dans un fluide embrasé, ils
se prosternèrent et dirent: «Seigneur, vous êtes bien le fils de Dieu!
Et puis, quand la nuée se fut évanouie et que le prophète descendit la
montagne avec ses compagnons, ils se demandèrent sans doute avec
inquiétude: «Cet homme qui marche avec nous, qui parle comme nous, qui
va souper avec nous, est-il donc le même que nous venons de voir
enveloppé de voiles de feu et tout rayonnant de l'esprit du Seigneur?
Ainsi fais-je avec vous, Lélia! A chaque instant vous vous transfigurez
devant moi, et puis vous dépouillez la divinité pour redevenir mon
égale, et alors je me demande avec effroi si vous n'êtes point quelque
puissance céleste, quelque prophète nouveau, le Verbe incarné encore une
fois sous une forme humaine, et si vous agissez ainsi pour éprouver
notre foi et connaître parmi nous les vrais fidèles!
Mais le Christ! cette grande pensée personnifiée, ce type sublime de
l'âme immatérielle, il était toujours au-dessus de la nature humaine
qu'il avait revêtue. Il avait beau redevenir homme, il ne pouvait se
cacher si bien qu'il ne fût toujours le premier entre les hommes. Vous,
Lélia, ce qui m'effraie, c'est que, quand vous descendez de vos gloires,
vous n'êtes plus même à notre niveau, vous tombez au-dessous de
nous-mêmes, et vous semblez ne plus chercher à nous dominer que par la
perversité de votre coeur. Par exemple, qu'est-ce donc que cette haine
profonde, cuisante, inextinguible, que vous avez pour notre race?
Peut-on aimer Dieu comme vous faites, et détester si cruellement ses
oeuvres? Comment accorder ce mélange de foi sublime et d'impiété
endurcie, ces élans vers le ciel, et ce pacte avec l'enfer? Encore une
fois, d'où venez-vous, Lélia? Quelle mission de salut ou de vengeance
accomplissez-vous sur la terre?
Hier, à l'heure où le soleil descendait derrière le glacier, noyé dans
des vapeurs d'un rose bleuâtre, alors que l'air tiède d'un beau soir
d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la cloche de l'église jetait
ses notes mélancoliques aux échos de la vallée; alors, Lélia, je vous le
dis, vous étiez vraiment la fille du ciel. Les molles clartés du
couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient d'un reflet
magique. Vos yeux, levés vers la voûte bleue, où se montraient à peine
quelques étoiles timides, brillaient d'un feu sacré. Moi, poète des bois
et des vallées, j'écoutais le murmure mystérieux des eaux, je regardais
les molles ondulations des pins faiblement agités, je respirais le suave
parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tiède qui se
présente, au premier rayon ce soleil pâle qui les convie, ouvrent leurs
calices d'azur sous la mousse desséchée. Mais vous, vous ne songiez
point à tout cela; ni les fleurs, ni les forêts, ni le torrent,
n'appelaient vos regards. Nul objet sur la terre n'éveillait vos
sensations, vous étiez toute au ciel. Et quand je vous montrai le
spectacle enchanté qui s'étendait sous nos pieds, vous me dîtes, en
élevant la main vers la voûte éthérée: «_Regardez cela!_» O Lélia! vous
soupiriez après votre patrie, n'est-ce pas? vous demandiez à Dieu
pourquoi il vous oubliait si longtemps parmi nous, pourquoi il ne vous
rendait pas vos ailes blanches pour monter à lui?
Mais, hélas! quand le froid qui commençait à souffler sur la bruyère
nous eut forcés de chercher un abri dans la ville; quand, attiré par les
vibrations de cette cloche, je vous priai d'entrer dans l'église avec
moi et d'assister à la prière du soir, pourquoi, Lélia, ne m'avez-vous
pas quitté? Pourquoi, vous qui pouvez certainement des choses plus
difficiles, n'avez-vous pas fait descendre d'en haut un nuage pour me
voiler votre face? Hélas! pourquoi vous ai-je vue ainsi, debout, le
sourcil froncé, l'air hautain, le coeur sec? Pourquoi ne vous
êtes-vous pas agenouillée sur les dalles moins froides que vous?
Pourquoi n'avez-vous pas croisé vos mains sur ce sein de femme que la
présence de Dieu aurait dû remplir d'attendrissement ou de terreur?
Pourquoi ce calme superbe et ce mépris apparent pour les rites de notre
culte? N'adorez-vous pas le vrai Dieu, Lélia? Venez-vous des contrées
brûlantes où l'on sacrifie à Brama, ou des bords de ces grands fleuves
sans nom où l'homme implore, dit-on, l'esprit du mal? car nous ne savons
ni votre famille, ni les climats qui vous ont vue naître. Nul ne le
sait, et le mystère qui vous environne nous rend superstitieux malgré
nous!
Vous insensible! vous impie! oh! cela ne se peut pas! Mais dites-moi, au
nom du ciel, que devient donc, à ces heures terribles, cette âme, cette
grande âme, où la poésie ruisselle, où l'enthousiasme déborde, et dont
le feu nous gagne et nous entraîne au delà de tout ce que nous avions
senti? A quoi songiez-vous hier, qu'aviez-vous fait de vous-même, quand
vous étiez là, muette et glacée dans le temple, debout comme le
pharisien, mesurant Dieu sans trembler, sourde aux saints cantiques,
insensible à l'encens, aux fleurs effeuillées, aux soupirs de l'orgue, à
toute la poésie du saint lieu? Et comme elle était belle, pourtant,
cette église imprégnée d'humides parfums, palpitante d'harmonies
sacrées! Comme la flamme des lampes d'argent s'exhalait blanche et mate
dans les nuages d'opale du benjoin embrasé, tandis que les cassolettes
de vermeil envoyaient à la voûte les gracieuses spirales d'une fumée
odorante! Comme les lames d'or du tabernacle s'enlevaient légères et
rayonnantes sous le reflet des cierges! Et quand le prêtre, ce grand et
beau prêtre irlandais, dont les cheveux sont si noirs, dont la taille
est si majestueuse, le regard si austère et la parole si sonore,
descendit lentement les degrés de l'autel, traînant sur les tapis son
long manteau de velours; quand il éleva sa grande voix, triste et
pénétrante comme les vents qui soufflent dans sa patrie; quand il nous
dit, en nous présentant l'ostensoir étincelant, ce mot si puissant dans
sa bouche: _Adoremus!_ alors, Lélia, je me sentis pénétré d'une sainte
frayeur, et, me jetant à genoux sur le marbre, je frappai ma poitrine et
je baissai les yeux.
Mais votre pensée est si intimement liée dans mon âme à toutes les
grandes pensées, que je me retournai presque aussitôt vers vous pour
partager avec vous cette émotion délicieuse, ou peut-être, que Dieu
maintenant me le pardonne, pour vous adresser la moitié de ces humbles
adorations.
Mais vous, vous étiez debout! vous n'avez pas plié le genou; vous n'avez
pas baissé les yeux! Votre regard superbe s'est promené froid et
scrutateur sur le prêtre, sur l'hostie, sur la foule prosternée: rien de
tout cela ne vous a parlé. Seule, toute seule parmi nous tous, vous avez
refusé votre prière au Seigneur. Seriez-vous donc une puissance
au-dessus de lui?
Eh bien, Lélia, que Dieu me le pardonne encore! pendant un moment je
l'ai cru et j'ai failli lui retirer mon hommage pour vous l'offrir. Je
me suis laissé éblouir et subjuguer par la puissance qui était en vous.
Hélas! il faut l'avouer, je ne vous vis jamais si belle. Pâle comme une
des statues de marbre blanc qui veillent auprès des tombeaux, vous
n'aviez plus rien de terrestre. Vos yeux brillaient d'un feu sombre; et
votre vaste front, dont vous aviez écarté vos cheveux noirs, s'élevait,
sublime d'orgueil et de génie, au-dessus de la foule, au-dessus du
prêtre, au-dessus de Dieu même. Cette profondeur d'impiété était
effrayante, et, à vous voir ainsi toiser du regard l'espace qui est
entre nous et le ciel, tout ce qui était là se sentait petit. Milton
vous avait-il vue quand il fit si noble et si beau le front foudroyé de
son ange rebelle?
Faut-il vous dire toutes mes terreurs? Il m'a semblé qu'à l'instant où
le prêtre debout, élevant le symbole de la foi sur nos têtes inclinées,
vous vit devant lui, debout comme lui, seule avec lui au-dessus de tous;
oui, il m'a semblé qu'alors son regard profond et sévère, rencontrant
votre impassible regard, s'est baissé malgré lui. Il m'a semblé que ce
prêtre pâlissait, que sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le
calice, et que sa voix s'éteignait dans sa poitrine. Est-ce là un rêve
de mon imagination troublée, ou bien en effet l'indignation a-t-elle
suffoqué le ministre du Très-Haut lorsqu'il vous a vue ainsi résister à
l'ordre émané de sa bouche? Ou bien, tourmenté comme moi par une étrange
hallucination, a-t-il cru voir en vous quelque chose de surnaturel, une
puissance évoquée du sein de l'abîme, ou une révélation envoyée du ciel?
III.
Que t'importe cela, jeune poëte? Pourquoi veux-tu savoir qui je suis et
d'où je viens?... Je suis née comme toi dans la vallée des larmes, et
tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frères. Est-elle
donc si grande, cette terre qu'une pensée embrasse, et dont une
hirondelle fait le tour dans l'espace de quelques journées? Que peut-il
y avoir d'étrange et de mystérieux dans une existence humaine? Quelle si
grande influence supposez-vous à un rayon de soleil plus ou moins
vertical sur nos têtes? Allez! ce monde tout entier est bien loin de
lui; il est bien froid, bien pâle, et bien étroit. Demandez au vent
combien il lui faut d'heures pour le bouleverser d'un pôle à l'autre.
Fussé-je née à l'autre extrémité, il y aurait encore peu de différence
entre toi et moi. Tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles,
incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets,
avides d'un bonheur sans nom, toujours hors de nous, voilà notre
destinée commune, voilà ce qui fait que nous sommes frères et compagnons
sur la terre d'exil et de servitude.
Vous demandez si je suis un être d'une autre nature que vous!
Croyez-vous que je ne souffre pas? J'ai vu des hommes plus malheureux
que moi par leur condition, qui l'étaient beaucoup moins par leur
caractère. Tous les hommes n'ont pas la faculté de souffrir au même
degré. Aux yeux du grand artisan de nos misères, ces variétés
d'organisation sont bien peu de chose sans doute. Pour nous dont la vue
est si bornée, nous passons la moitié de notre vie à nous examiner les
uns les autres, et à tenir note des nuances que subit l'infortune en se
révélant à nous. Tout cela qu'est-ce devant Dieu? Ce qu'est devant nous
la différence entre les brins d'herbe de la prairie.
C'est pourquoi je ne prie pas Dieu. Que lui demanderais-je? Qu'il change
ma destinée? Il se rirait de moi. Qu'il me donne la force de lutter
contre mes douleurs? Il l'a mise en moi, c'est à moi de m'en servir.
Vous demandez si j'adore l'esprit du mal! L'esprit du mal et l'esprit du
bien, c'est un seul esprit, c'est Dieu; c'est la volonté inconnue et
mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés. Le bien et le mal, ce
sont des distinctions que nous avons créées. Dieu ne les connaît pas
plus que le bonheur et l'infortune. Ne demandez donc ni au ciel ni à
l'enfer le secret de ma destinée. C'est à vous que je pourrais reprocher
de me jeter sans cesse au-dessus et au-dessous de moi-même. Poëte, ne
cherchez pas en moi ces profonds mystères; mon âme est soeur de la
vôtre, vous la contristez, vous l'effrayez en la sondant ainsi.
Prenez-la pour ce qu'elle est, pour une âme qui souffre et qui attend.
Si vous l'interrogez si sévèrement, elle se repliera sur elle-même, et
n'osera plus s'ouvrir à vous.
IV.
L'âpreté de mes sollicitudes pour vous, je l'ai trop franchement
exprimée; Lélia; j'ai blessé la sublime pudeur de votre âme. C'est
qu'aussi, Lélia, je suis bien malheureux! Vous croyez que je porte sur
vous l'oeil curieux d'un philosophe, et vous vous trompez. Si je ne
sentais pas que je vous appartiens, que désormais mon existence est
invinciblement liée à la vôtre, si en un mot je ne vous aimais pas avec
passion, je n'aurais pas l'audace de vous interroger.
Ainsi ces doutes, ces inquiétudes que j'ai osé vous dire, tous ceux qui
vous ont vue les partagent. Ils se demandent avec étonnement si vous
êtes une existence maudite ou privilégiée, s'il faut vous aimer ou vous
craindre, vous accueillir ou vous repousser; le grossier vulgaire même
perd son insouciance pour s'occuper de vous. Il ne comprend pas
l'expression de vos traits ni le son de votre voix, et, à entendre les
contes absurdes dont vous êtes l'objet, on voit que ce peuple est
également prêt à se mettre à deux genoux sur votre passage, ou à vous
conjurer comme un fléau. Les intelligences plus élevées vous observent
attentivement, les unes par curiosité, les autres par sympathie; mais
aucune ne se fait comme moi une question de vie et de mort de la
solution du problème; moi seul j'ai le droit d'être audacieux et de vous
demander qui vous êtes; car, je le sens intimement, et cette sensation
est liée à celle de mon existence: je fais désormais partie de vous,
vous vous êtes emparée de moi, à votre insu peut-être, mais enfin me
voilà asservi, je ne m'appartiens plus, mon âme ne peut plus vivre en
elle-même. Dieu et la poésie ne lui suffisent plus; Dieu et la poésie,
c'est vous désormais, et sans vous il n'y a plus de poésie, il n'y a
plus de Dieu, il n'y a plus rien.
Dis moi donc, Lélia, puisque tu veux que je te prenne pour une femme et
que je te parle comme à mon égale, dis-moi si tu as la puissance
d'aimer, si ton âme est de feu ou de glace, si en me donnant à toi,
comme j'ai fait, j'ai traité de ma perte ou de mon salut; car je ne le
sais pas, et je ne regarde pas sans effroi la carrière inconnue où je
vais te suivre. Cet avenir est enveloppé de nuages, quelquefois
brillants comme ceux qui montent à l'horizon au lever du soleil,
quelquefois sombres comme ceux qui précèdent l'orage et recèlent la
foudre.
Ai-je commencé la vie avec toi, ou l'ai-je quittée pour te suivre dans
la mort? Ces années de calme et d'innocence qui sont derrière moi,
vas-tu les faner ou les rajeunir? Ai-je connu le bonheur et vais-je le
perdre, ou, ne sachant ce que c'est, vais-je le goûter? Ces années
furent bien belles, bien fraîches, bien suaves! mais aussi elles furent
bien calmes, bien obscures, bien stériles! Qu'ai-je fait, que rêver et
attendre, et espérer, depuis que je suis au monde? Vais-je produire
enfin? Feras-tu de moi quelque chose de grand ou d'abject? Sortirai-je
de cette nullité, de ce repos qui commence à me peser? En sortirai-je
pour monter, ou pour descendre?
Voilà ce que je me demande chaque jour avec anxiété, et tu ne me réponds
rien, Lélia, et tu sembles ne pas te douter qu'il y a une existence en
question devant toi, une destinée inhérente à la tienne, et dont tu dois
désormais rendre compte à Dieu! Insoucieuse et distraite, tu as saisi le
bout de ma chaîne, et à chaque instant tu l'oublies, tu la laisses
tomber!
Il faut qu'à chaque instant, effrayé de me voir seul et abandonné, je
t'appelle et te force à descendre de ces régions inconnues où tu
t'élances sans moi. Cruelle Lélia! que vous êtes heureuse d'avoir ainsi
l'âme libre et de pouvoir rêver seule, aimer seule, vivre seule! Moi je
ne le peux plus, je vous aime. Je n'aime que vous. Tous ces gracieux
types de la beauté, tous ces anges vêtus en femmes qui passaient dans
mes rêves, me jetant des baisers et des fleurs, ils sont partis. Ils ne
viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil. C'est vous
désormais, toujours vous, que je vois pâle, calme et silencieuse, à mes
côtés ou dans mon ciel.
Je suis bien misérable! ma situation n'est pas ordinaire; il ne s'agit
pas seulement pour moi de savoir si je suis digne d'être aimé de vous.
J'en suis à ne pas savoir si vous êtes capable d'aimer un homme, et--je
ne trace ce mot qu'avec effort tant il est horrible--je crois que _non_!
O Lélia! cette fois répondrez-vous? A présent je frémis de vous avoir
interrogée. Demain j'aurais pu vivre encore de doutes et de chimères.
Demain peut-être il ne me restera rien ni à craindre ni à espérer.
V.
Enfant que vous êtes! A peine vous êtes né, et déjà vous êtes pressé de
vivre! car il faut vous le dire, vous n'avez pas encore vécu, Sténio.
Pourquoi donc tant vous hâter? Craignez-vous de ne pas arriver à ce but
maudit où nous échouons tous? Vous viendrez vous y briser comme les
autres. Prenez donc votre temps, faites l'école buissonnière, et
franchissez le plus tard que vous pourrez le seuil de l'école où l'on
apprend la vie.
Heureux enfant, qui demande où est le bonheur, comment il est fait, s'il
l'a goûté déjà, s'il est appelé à le goûter un jour! O profonde et
précieuse ignorance! Je ne te répondrai pas, Sténio.
Ne crains rien, je ne te flétrirai pas au point de te dire une seule des
choses que tu veux savoir. Si j'aime, si je puis aimer, si je te
donnerai du bonheur, si je suis bonne ou perverse, si tu seras fait
grand par mon amour, ou anéanti par mon indifférence: tout cela,
vois-tu, c'est une science téméraire que Dieu refuse à ton âge et qu'il
me défend de te donner. Attends!
Je te bénis, jeune poëte, dors en paix. Demain viendra beau comme les
autres jours de ta jeunesse, paré du plus grand bienfait de la
Providence, le voile qui cache l'avenir.
VI.
Voilà comme vous répondez toujours! Eh bien! votre silence me fait
pressentir de telles douleurs, que je suis réduit à vous remercier de
votre silence. Pourtant cet état d'ignorance que vous croyez si doux, il
est affreux, Lélia; vous le traitez avec une dédaigneuse légèreté, c'est
que vous ne le connaissez pas. Votre enfance a pu s'écouler comme la
mienne; mais la première passion qui s'alluma dans votre sein n'y fut
pas en lutte, j'imagine, avec les angoisses qui sont en moi. Sans doute,
vous fûtes aimée avant d'aimer vous-même. Votre coeur, ce trésor que
j'implorerais encore à genoux si j'étais roi de la terre, votre coeur
fut ardemment appelé par un autre coeur; vous ne connûtes pas les
tourments de la jalousie et de la crainte; l'amour vous attendait, le
bonheur s'élançait vers vous, et il vous a suffi de consentir à être
heureuse, à être aimée. Non, vous ne savez pas ce que je souffre, sans
cela vous en auriez pitié, car enfin vous êtes bonne, vos actions le
prouvent, en dépit de vos paroles qui le nient. Je vous ai vue adoucir
de vulgaires souffrances, je vous ai vue pratiquer la charité de
l'Évangile avec votre méchant sourire sur les lèvres; nourrir et vêtir
celui qui était nu et affamé, tout en affichant un odieux scepticisme.
Vous êtes bonne, d'une bonté native, involontaire, et que la froide
réflexion ne peut pas vous ôter.
Si vous saviez comme vous me rendez malheureux, vous auriez compassion
de moi; vous me diriez s'il faut vivre ou mourir; vous me donneriez tout
de suite le bonheur qui enivre ou la raison qui console.
VII.
Quel est donc cet homme pâle que je vois maintenant apparaître comme une
vision sinistre dans tous les lieux où vous êtes? Que vous veut-il? d'où
vous connaît-il? où vous a-t-il vue? D'où vient que, le premier jour
qu'il parut ici, il traversa la foule pour vous regarder, et qu'aussitôt
vous échangeâtes avec lui un triste sourire?
Cet homme m'inquiète et m'effraie. Quand il m'approche, j'ai froid; si
son vêtement effleure le mien, j'éprouve comme une commotion électrique.
C'est, dites-vous un grand poète qui ne se livre point au monde. Son
vaste front révèle en effet le génie; mais je n'y trouve pas cette
pureté céleste, ce rayon d'enthousiasme qui caractérise le poëte. Cet
homme est morne et désolant comme Hamlet, comme Lara, comme vous, Lélia,
quand vous souffrez. Je n'aime point à le voir sans cesse à vos côtés,
absorbant votre attention, accaparant, pour ainsi dire tout ce que vous
réserviez de bienveillance pour la société et d'intérêt pour les choses
humaines.
Je sais que je n'ai pas le droit d'être jaloux. Aussi, ce que je souffre
parfois, je ne vous le dirai pas. Mais je m'afflige (cela m'est permis)
de vous voir entourée de cette lugubre influence. Vous, déjà si triste,
si découragée, vous qu'il ne faudrait entretenir que d'espoir et de
douces promesses, vous voilà sous le contact d'une existence flétrie et
désolée. Car cet homme est desséché par le souffle des passions; aucune
fraîcheur de jeunesse ne colore plus ses traits pétrifiés, sa bouche ne
sait plus sourire, son teint ne s'anime jamais; il parle, il marche, il
agit par habitude, par souvenir. Mais le principe de la vie est depuis
longtemps éteint dans sa poitrine. Je suis sûr de cela, madame; j'ai
beaucoup observé cet homme, j'ai percé le mystère dont il s'enveloppe.
S'il vous dit qu'il vous aime, il ment! Il ne peut plus aimer.
Mais celui qui ne sent rien ne peut-il rien inspirer? C'est une terrible
question que je débats depuis longtemps, depuis que je vis, depuis que
je vous aime. Je ne puis me décider à croire que tant d'amour et de
poésie émane de vous sans que votre âme en recèle le foyer. Cet homme
jette tant de froid par tous les pores, il imprime à tout ce qui
l'approche une telle répulsion, que son exemple me console et
m'encourage. Si vous aviez le coeur mort comme lui, je ne vous
aimerais pas, j'aurais horreur de vous, comme j'ai horreur de lui.
Et cependant, oh! dans quel inextricable dédale ma raison se débat! vous
ne partagez pas l'horreur qu'il m'inspire. Vous semblez, au contraire,
attirée vers lui par une invincible sympathie. Il y a des instants où,
le voyant passer avec vous au milieu de nos fêtes, vous deux si pâles,
si graves, si distraits au milieu de la danse qui tournoie, des femmes
qui rient, et des fleurs qui volent, il me semble que, seuls parmi nous
tous, vous pouvez vous comprendre. Il me semble qu'une douloureuse
ressemblance s'établit entre vos sensations et même entre les traits de
votre visage. Est-ce le sceau du malheur qui imprime à vos sombres
fronts cet air de famille; ou cet étranger, Lélia, serait-il vraiment
votre frère? Tout, dans votre existence, est si mystérieux que je suis
prêt à toutes les suppositions.
Oui, il y a des jours où je me persuade que vous êtes sa soeur. Eh
bien! je veux le dire, pour que vous compreniez que ma jalousie n'est ni
étroite ni puérile, je ne souffre pas moins avec cette idée. Je ne suis
pas moins blessé de la confiance que vous lui montrez et de l'intimité
qui règne entre lui et vous, vous si froide, si réservée, si méfiante
parfois, et qui ne l'êtes jamais pour lui. S'il est votre frère, Lélia,
quel droit a-t-il de plus que moi sur vous? Croyez-vous que je vous aime
moins purement que lui? Croyez-vous que je pourrais vous aimer avec plus
de tendresse, de sollicitude et de respect, si vous étiez ma soeur?
Oh! que ne l'êtes-vous! vous n'auriez de moi nulle défiance, vous ne
méconnaîtriez pas à chaque instant le sentiment chaste et profond que
vous m'inspirez! N'aime-t-on pas sa soeur avec passion, quand on a
l'âme passionnée et une soeur comme vous, Lélia! Les liens du sang,
qui ont tant de poids sur les natures vulgaires, que sont-ils au prix de
ceux que nous forge le ciel dans le trésor de ses mystérieuses
sympathies?
Non, s'il est votre frère, il ne vous aime pas mieux que moi, et vous ne
lui devez pas plus de confiance qu'à moi. Qu'il est heureux, le maudit,
si vous vous plaisez à lui dire vos souffrances, et s'il a le pouvoir de
les adoucir! Hélas! vous ne m'accordez pas seulement le droit de les
partager! Je suis donc bien peu de chose! Mon amour a donc bien peu de
prix! Je suis donc un enfant bien faible et bien inutile encore, puisque
vous avez peur de me confier un peu de votre fardeau! Oh! je suis
malheureux, Lélia! car vous l'êtes, vous, et vous n'avez jamais versé
une larme dans mon sein. Il y a des jours où vous vous efforcez d'être
gaie avec moi, comme si vous aviez peur de m'être à charge en vous
livrant à votre humeur. Ah! c'est une délicatesse bien insultante,
Lélia, et qui m'a fait souvent bien du mal! Avec _lui_ vous n'êtes
jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'être jaloux!
VIII.
J'ai montré votre lettre à l'homme qu'on nomme ici Trenmor, et dont moi
seule connais le vrai nom. Il a pris tant d'intérêt à votre souffrance,
et c'est un homme dont le coeur est si compatissant (ce coeur que
vous croyez mort!) qu'il m'a autorisée à vous confier son secret. Vous
allez voir que l'on ne vous traite pas comme un enfant, car ce secret
est le plus grand qu'un homme puisse confier à un autre homme.
Et d'abord sachez la cause de l'intérêt que j'éprouve pour Trenmor.
C'est que cet homme est le plus malheureux que j'aie encore rencontré;
c'est que, pour lui, il n'est point resté au fond du calice une goutte
de lie qu'il n'ait fallu épuiser; c'est qu'il a sur vous une immense,
une incontestable supériorité, celle du malheur.
Savez-vous ce que c'est que le malheur, jeune enfant? Vous entrez à
peine dans la vie, vous en supportez les premières agitations, vos
passions se soulèvent, accélèrent les mouvements de votre sang,
troublent la paix de votre sommeil, éveillent en vous des sensations
nouvelles, des inquiétudes, des tourments, et vous appelez cela
souffrir! Vous croyez avoir reçu le grand, le terrible, le solennel
baptême du malheur! Vous souffrez, il est vrai, mais quelle noble et
précieuse souffrance que celle d'aimer! De combien de poésie n'est-elle
pas la source! Qu'elle est chaleureuse, qu'elle est productive, la
souffrance qu'on peut dire et dont on peut être plaint!
Mais celle qu'il faut renfermer sous peine de malédiction, celle qu'il
faut cacher au fond de ses entrailles comme un amer trésor, celle qui ne
vous brûle pas, mais qui vous glace; qui n'a pas de larmes, pas de
prières, pas de rêveries; celle qui toujours veille froide et
paralytique au fond du coeur! celle que Trenmor a épuisée, c'est
celle-là dont il pourra se vanter devant Dieu au jour de la justice! car
devant les hommes il faut s'en cacher. Écoutez l'histoire de Trenmor.
Il entra dans la vie sous de funestes auspices, quoique aux yeux des
hommes son destin fût digne d'envie. Il naquit riche, mais riche comme
un prince, comme un favori, comme un juif. Ses parents s'étaient
enrichis par l'abjection du vice; son père avait été l'amant d'une reine
galante; sa mère avait été la servante de sa rivale; et comme ces
turpitudes étaient habillées de pompeuses livrées, comme elles étaient
revêtues de titres pompeux, ces courtisans abjects avaient causé
beaucoup plus d'envie que de mépris.
Trenmor aborda donc le monde de bonne heure et sans obstacle: mais, à
l'âge où une sorte de honte naïve et de crainte modeste fait hésiter au
seuil, son âme sans jeunesse s'approchait du banquet sans trouble et
sans curiosité; c'était une âme inculte, ignorante, et déjà pleine
d'insolents paradoxes et d'aveuglements superbes. On ne lui avait pas
donné la connaissance du bien et du mal: sa famille s'en fût bien
gardée, dans la crainte d'être par lui méprisée et reniée. On lui avait
appris comment on dépense l'or en plaisirs frivoles, en ostentation
stupide. On lui avait créé tous les faux besoins, enseigné tous les faux
devoirs qui causent et alimentent la misère des riches. Mais si on put
le tromper sur les vertus nécessaires à l'homme, on ne put du moins
changer la nature de ses instincts. Là le travail démoralisateur fut
forcé de s'arrêter; là le souffle humain de la corruption vint échouer
contre la divine immortalité de la création intellectuelle. Le sentiment
de la fierté, qui n'est autre que le sentiment de la force, se révolta
contre les faits extérieurs. Trenmor vit le spectacle de la servitude,
et il ne put le souffrir, parce que tout ce qui était faible lui faisait
horreur. Forcé d'accepter l'ignorance de toute vertu, il trouva en
lui-même de quoi repousser tout ce qui sentait le mensonge et la peur.
Nourri dans les faux biens, il n'apprit que la débauche et la vanité qui
servent à les perdre; il ne comprit ni ne toléra l'infamie qui les
amasse et les renouvelle.
La nature a ses mystérieuses ressources, ses trésors inépuisables. De la
combinaison des plus vils éléments elle fait sortir souvent ses plus
riches productions. Malgré l'avilissement de sa famille, Trenmor était
né grand, mais âpre, rude et terrible comme une force destinée à la
lutte, comme un de ces arbres du désert qui se défendent des orages et
des tourbillons, grâce à leur écorce rugueuse, à leurs racines
obstinées. Le ciel lui donna l'intelligence; l'instinct divin était en
lui. Les influences domestiques s'efforcèrent d'anéantir cet instinct de
spiritualité, et, chassant par la raillerie les fantômes célestes errant
autour de son berceau, lui enseignèrent à chercher le sentiment de
l'existence dans les satisfactions matérielles. On développa en lui
l'animal dans toute sa fougue sauvage, on ne put pas faire autre chose.
L'animal même était noble dans cette puissante créature: Trenmor était
tel, que les amusements désordonnés produisaient plutôt chez lui
l'exaltation que l'énervement. L'ivresse brutale lui causait une
souffrance furieuse, un besoin inextinguible des joies de l'âme: joies
inconnues et dont il ne savait même pas le nom! C'est pourquoi tous ses
plaisirs tournaient aisément à la colère, et sa colère à la douleur.
Mais quelle douleur était-ce? Trenmor cherchait vainement la cause de
ces larmes qui tombaient au fond de sa coupe dans le festin, comme une
pluie d'orage dans un jour brûlant. Il se demandait pourquoi, malgré
l'audace et l'énergie d'une large organisation, malgré une santé
inaltérable, malgré l'âpreté de ses caprices et la fermeté de son
despotisme, aucun de ses désirs n'était apaisé, aucun de ses triomphes
ne comblait le vide de ses journées.
Il était si éloigné de deviner les vrais besoins et les vraies facultés
de son être, qu'il avait dès son enfance une étrange folie. Il
s'imaginait qu'une fatalité haineuse pesait sur lui, que le moteur
inconnu des événements l'avait pris en aversion dans le sein de sa mère,
et qu'il était destiné à expier des fautes dont il n'était pas coupable.
Il rougissait de devoir la naissance à des courtisans, et il disait
quelquefois que la seule vertu qu'il eût, la fierté, était une
malédiction, parce que cette fierté serait fatalement brisée un jour par
la haine du destin. Ainsi l'effroi et le blasphème étaient les seuls
reflets qu'il eût gardés des lueurs célestes: reflets affreux, ouvrage
des hommes, maladie d'un cerveau vaste et noble qu'on avait comprimé
sous le diadème étroit et lourd de la mollesse. Les esprits vulgaires
qui ont assisté à la catastrophe de Trenmor ont été frappés de l'espèce
de prophétie qu'il avait eue sur les lèvres et qui s'est réalisée. Ils
n'ont pu accepter comme un ordre naturel des choses, comme un
pressentiment et une fin inévitables, cette histoire tragique et
douloureuse dont ils n'ont vu que les faces externes, le palais et le
cachot; l'un qui n'avait montré que la prospérité bruyante, l'autre qui
ne révéla pas l'angoisse cachée.
Dompter des chevaux, dresser des piqueurs, s'entourer sans discernement
et sans appréciation des oeuvres d'art les plus hétérogènes, nourrir
avec luxe une livrée vicieuse et fainéante, avec moins de soin et
d'amour pourtant qu'une meute féroce; vivre dans le bruit et dans la
violence, dans les hurlements des limiers à la gueule sanglante, dans
les chants de l'orgie et dans l'affreuse gaieté des femmes esclaves de
son or; parier sa fortune et sa vie pour faire parler de soi: tels
furent d'abord les amusements de ce riche infortuné. Sa barbe n'était
pas encore poussée que ces amusements l'avaient lassé déjà. Le bruit ne
chatouillait plus son oreille, le vin n'échauffait plus son palais, le
cerf aux abois n'était plus un spectacle assez émouvant pour ses
instincts de cruauté, instincts qui sont chez tous les hommes, et qui se
développent et grandissent avec les satisfactions qu'une certaine
position indépendante et forte semble placer à l'abri des lois et de la
honte. Il aimait à battre ses chiens, bientôt il battit ses prostituées.
Leurs chansons et leurs rires ne l'animaient plus, leurs injures et
leurs cris le réveillèrent un peu. A mesure que l'animal se développait
dans son cerveau appesanti, le dieu s'éteignait dans tout son être.
L'intelligence inactive sentait des forces sans but, le coeur se
rongeait dans un ennui sans terme, dans une souffrance sans nom. Trenmor
n'avait rien à aimer. Autour de lui tout était vil et corrompu: il ne
savait pas où il eût pu trouver des coeurs nobles, il n'y croyait pas.
Il méprisait ce qui était pauvre, on lui avait dit que la pauvreté
engendre l'envie; et il méprisait l'envie, parce qu'il ne comprenait pas
qu'elle supportât la pauvreté sans se révolter. Il méprisait la
science, parce qu'il était trop tard pour qu'il en comprît les
bienfaits; il n'en voyait que les résultats applicables à l'industrie,
et il lui paraissait plus noble de les payer que de les vendre. Les
savants lui faisaient pitié, et il eût voulu les enrichir pour leur
donner les jouissances de la vie. Il méprisait la sagesse, parce qu'il
avait des forces pour le désordre et qu'il prenait l'austérité pour de
l'impuissance; et, au milieu de toute cette vénération pour la richesse,
de tout cet amour du scandale, il y avait une inconséquence
inexplicable; car le dégoût était venu le chercher au sein de ses fêtes.
Tous les éléments de son être étaient en guerre les uns contre les
autres. Il détestait les hommes et les choses qui lui étaient devenus
nécessaires; mais il repoussait tout ce qui eût pu le détourner de ses
voies maudites et calmer ses angoisses secrètes. Bientôt il fut pris
d'une sorte de rage, et il sembla que son temple d'or, que son
atmosphère de voluptés lui fussent devenus odieux. On le vit briser ses
meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies et les jeter
par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit souiller ses lambris
superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en
débarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange et jeter
loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnées de fleurs.
Leurs larmes lui plaisaient un instant, et quand il les maltraitait il
croyait trouver l'expression de l'amour dans celle d'une douleur cupide
et d'une crainte abjecte; mais, bientôt revenu à l'horreur de la
réalité, il fuyait épouvanté de tant de solitude et de silence au milieu
de tant d'agitation et de rumeur. Il s'enfuyait dans ses jardins
déserts, dévoré du besoin de pleurer; mais il n'avait plus de larmes,
parce qu'il n'avait plus de coeur; de même qu'il n'avait pas d'amour
parce qu'il n'avait pas de Dieu; et ces crises affreuses se terminaient,
après des convulsions frénétiques, par un sommeil pire que la mort.
[Illustration: Sourd aux cris de ses compagnons... (Page 11.)]
Je m'arrête ici pour aujourd'hui. Votre âge est celui de l'intolérance,
et vous seriez trop violemment étourdi si je vous disais en un seul jour
tout le secret de Trenmor. Je veux laisser cette partie de mon récit
faire son impression: demain je vous dirai le reste.
IX.
Vous avez raison de me ménager: ce que j'apprends m'étonne et me
bouleverse. Mais vous me supposez bien de l'intérêt de reste si vous
croyez que je suis ainsi ému des secrets de Trenmor. C'est votre
jugement sur tout ceci qui me trouble. Vous êtes donc bien au-dessus des
hommes pour traiter si légèrement les crimes que l'on commet envers eux?
Cette question est peut-être injurieuse, peut-être l'humanité est-elle
si méprisable que moi-même je vaux mieux qu'elle; mais pardonnez aux
perplexités d'un enfant qui ne sait rien encore de la vie réelle.
[Illustration: Il vit une femme qui ne recula pas... (Page 13.)]
Tout ce que vous dites produit sur moi l'effet d'un soleil trop ardent
sur des yeux accoutumés à l'obscurité. Et pourtant je sens que vous me
ménagez beaucoup la lumière, par amitié ou par compassion... O Dieu! que
me reste-t-il donc à apprendre? Quelles illusions ont donc bercé ma
jeunesse? Trenmor n'est pas méprisable, dites-vous; ou, s'il l'est aux
yeux des êtres supérieurs, il ne peut l'être aux miens. Je n'ai pas le
droit de le juger et de dire: «Je suis plus grand que cet homme qui se
nuit à lui-même et ne profite à personne.» Eh bien! soit; je suis jeune,
je ne sais ce que je deviendrai, je n'ai point traversé les épreuves de
la vie; mais vous, Lélia, vous plus grande par votre âme et votre génie
que tout ce qui existe sur la terre, vous pouvez condamner Trenmor et le
haïr, et vous ne voulez pas le faire! Votre indulgente compassion ou
votre admiration imprudente (je ne sais comment dire) le suit au milieu
de ses coupables triomphes, applaudit à ses succès, et respecte ses
revers...
Mais si cet homme est grand, s'il a en lui un tel luxe d'énergie, que ne
s'en sert-il pour réprimer de si funestes penchants? pourquoi fait-il un
mauvais usage de sa force? Les pirates et les bandits sont donc grands
aussi? Celui qui se distingue par des crimes audacieux ou des vices
d'exception est donc un homme devant qui la foule émue doit s'ouvrir
avec respect? Il faut donc être un héros ou un monstre pour vous
plaire?... Peut-être. Quand je songe à la vie pleine et agitée que vous
devez avoir eue, quand je vois combien d'illusions sont mortes pour
vous, combien de lassitude et d'épuisement il y a dans vos idées, je me
dis qu'une destinée obscure et terne comme la mienne ne peut être pour
vous qu'un fardeau inutile et qu'il faut des impressions insolites et
violentes pour réveiller les sympathies de votre âme blasée.
Eh bien! dites-moi un mot qui m'encourage, Lélia! dites-moi ce que vous
voulez que je sois, et je le serai. Vous croyez peut-être que l'amour
d'une femme ne peut donner la même énergie que l'amour de l'or...
Continuez, continuez cette histoire; elle m'intéresse horriblement, car
c'est une révélation de votre âme, après tout; de cette âme profonde,
mobile, insaisissable, que je cherche toujours et que je ne pénètre
jamais.
X.
Sans doute vous valez beaucoup mieux que nous, jeune homme; que votre
orgueil se rassure. Mais dans dix ans, dans cinq ans même, vaudrez-vous
Trenmor, vaudrez-vous Lélia? Cela est une question.
Tel que vous voilà, je vous aime, ô jeune poète! Que ce mot ne vous
effraie, ni ne vous enivre. Je ne prétends pas vous donner ici la
solution du problème que vous attendez. Je vous aime pour votre candeur,
pour votre ignorance de toutes les choses que je sais, pour cette grande
jeunesse morale dont vous êtes si impatient de vous dépouiller,
imprudent que vous êtes! Je vous aime d'une autre affection que Trenmor;
malgré ses malheurs, je trouve moins de charme dans l'entretien de cet
homme que dans le vôtre, et je vous expliquerai tout à l'heure pourquoi
je me sacrifie au point de vous quitter quelquefois pour être avec lui.
Avant de continuer mon récit pourtant, je répondrai à une de vos
questions.
Pourquoi, dites-vous, cet homme si puissant de volonté n'a-t-il pas
employé sa force à se réprimer? Pourquoi!... heureux Sténio!--Mais
comment donc concevez-vous la nature de l'homme? Qu'augurez-vous de sa
puissance?--Qu'attendez-vous donc de vous-même, hélas!
Sténio, tu es bien imprudent de venir te jeter dans notre tourbillon!
Vois ce que tu me forces à te dire!...
Les hommes qui répriment leurs passions dans l'intérêt de leurs
semblables, ceux-là, vois-tu, sont si rares que je n'en ai pas encore
rencontré un seul.--J'ai vu des héros d'ambition, d'amour, d'égoïsme, de
vanité surtout!--De philanthropie?... Beaucoup s'en vantèrent à moi,
mais ils mentaient par la gorge, les hypocrites! Mon triste regard
plongeait au fond de leur âme et n'y trouvait que vanité. La vanité est,
après l'amour, la plus belle passion de l'homme, et sache, pauvre
enfant, qu'elle est encore bien rare. La cupidité, le grossier orgueil
des distinctions sociales, la débauche, tous les vils penchants, la
paresse même, qui est pour quelques-uns une passion stérile, mais
opiniâtre, voilà les ambitions qui meuvent la plupart des hommes. La
vanité, au moins, c'est quelque chose de grand dans ses effets. Elle
nous force à être bons, par l'envie que nous avons de le paraître; elle
nous pousse jusqu'à l'héroïsme, tant il est doux de se voir porté en
triomphe, tant la popularité a de puissantes et adroites séductions! Et
la vanité est quelque chose qui ne s'avoue jamais. Les autres passions
ne peuvent se donner le change: la vanité peut se cacher derrière un
autre mot, que les dupes acceptent.--La philanthropie!--O mon Dieu!
quelle puérile fausseté! Où est-il l'homme qui préfère le bonheur des
autres hommes à sa propre gloire?
Le christianisme lui-même, qui a produit ce qu'il y a eu de plus
héroïque sur la terre, le christianisme, qu'a-t-il pour base? L'espoir
des récompenses, un trône élevé dans le ciel. Et ceux qui ont fait ce
grand code, le plus beau, le plus vaste, le plus poétique monument de
l'esprit humain, savaient si bien le coeur de l'homme, et ses vanités,
et ses petitesses, qu'ils ont arrangé en conséquence leur système de
promesses divines. Lisez les écrits des apôtres, vous y verrez qu'il y
aura des distinctions dans le ciel, différentes hiérarchies de
bienheureux, des places choisies, une milice organisée régulièrement
avec ses chefs et ses degrés. Adroit commentaire de ces paroles du
Christ:--Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les
premiers!
Mais pour ceux qui rentrent en eux-mêmes, et qui s'interrogent
sérieusement, pour ceux qui se dépouillent de ces chimères dorées de la
jeunesse et qui entrent dans l'austère désenchantement de l'âge mûr,
pour les humbles, pour les tristes, pour les expérimentés, la parole du
Christ semble se réaliser dès cette vie. Après s'être cru fort, l'homme
tombé s'avoue à lui-même son néant. Il se réfugie dans la vie de la
pensée; il acquiert, par la patience et le travail, ce qu'il a cru
posséder dans l'ignorance et la vanité des jeunes années.
Si vous vous enfoncez dans les campagnes désertes au lever du soleil,
les premiers objets de votre admiration sont les plantes qui
s'entr'ouvrent au rayon matinal. Vous choisissez parmi les plus belles
fleurs celles que le vent d'orage n'a pas flétries, celles que l'insecte
n'a pas rongées, et vous jetez loin de vous la rose que la cantharide a
infectée la veille, pour respirer celle qui s'est épanouie dans sa
virginité au vent parfumé de la nuit. Mais vous ne pouvez vivre de
parfums et de contemplation. Le soleil monte dans le ciel: La journée
s'avance; vos pas vous ont égaré loin des villes. La soif et la faim se
font sentir. Alors vous cherchez les plus beaux fruits, et oubliant les
fleurs déjà flétries et désormais inutiles sur le premier gazon venu,
vous choisissez sur les arbres la pêche que le soleil a rougie, la
grenade dont la gelée d'hiver a fendu l'âpre écorce, la figue dont une
pluie bienfaisante a déchiré la robe satinée. Et souvent le fruit que
l'insecte a piqué, ou que le bec de l'oiseau a entamé, est le plus
vermeil et le plus savoureux. L'amande encore laiteuse, l'olive encore
amère, la fraise encore verte, ne vous attirent pas.
Au matin de ma vie, je vous eusse préféré à tout. Alors tout était
rêverie, symbole, espoir, aspiration poétique. Les années de soleil et
de fièvre ont passé sur ma tête, et il me faut des aliments robustes; il
faut à ma douleur, à ma fatigue, à mon découragement, non le spectacle
de la beauté, mais le secours de la force; non le charme de la grâce,
mais le bienfait de la sagesse. L'amour eût pu remplir autrefois mon âme
tout entière: aujourd'hui, il me faut surtout l'amitié, une amitié
chaste et sainte, une amitié solide, inébranlable.
_Les premiers seront les derniers!_ Un jour vint dans la vie de Trenmor,
où, précipité du faîte des prospérités mondaines dans un abîme de
douleur et d'ignominie, il travailla à devenir ce qu'il avait cru être,
ce qu'il n'avait jamais été. Depuis quelques années, lancé sur une pente
fatale, ne pouvant se rattacher à aucune croyance, à aucune poésie, il
sentait s'éteindre en lui le flambeau de la raison. Une femme lui
inspira un instant le désir vague de quitter la débauche et de chercher
ailleurs le mot de sa destinée; mais cette femme, tout en devinant
l'intelligence et la grandeur sauvage enfouies dans le bourbier du vice,
détourna son regard avec effroi, avec dégoût. Elle lui garda un
sentiment de compassion et d'intérêt qu'elle lui a manifesté plus tard,
et dont il s'est montré digne; car à quelles amitiés humaines n'a pas
droit la créature affligée qui s'est réconciliée avec Dieu!
Trenmor avait une maîtresse belle et impudente comme l'antique ménade.
Ou l'appelait la _Mantovana_. Il la préférait aux autres, et il
s'imaginait parfois découvrir en elle une étincelle de ce feu sacré
qu'il ne savait pas définir, mais qu'il appelait _sincérité_, et qu'il
cherchait partout avec l'angoisse et la détresse du mauvais riche. Dans
une nuit de bruit et de vin, il la frappa, et elle tira de son sein un
poignard pour le tuer. Cette velléité de vengeance plut à Trenmor. Il
crut voir de la force et de la passion dans un mouvement de colère. Il
l'aima un instant. Il se passa alors en lui quelque chose d'inconnu
jusqu'alors. Un instant, il eut, au milieu des fumées de l'ivresse, la
révélation des sympathies auxquelles toute âme saine aspire. Un monde
nouveau passa comme une vision entre deux flacons de vin; mais un mot
obscène de la bacchante fit crouler cet édifice enchanté, et la lie
amère reparut au fond de la coupe. Trenmor arracha le collier de perles
de la courtisane, et le broya sous ses pieds; elle fondit en larmes.
L'amer délire du maître s'empara de cette frivole circonstance: elle
avait eu la force de la vengeance pour une injure, et elle versait des
pleurs pour un joyau. Il eut une crispation de nerfs; il prit un flacon
de cristal lourd et tranchant comme une hache et frappa au hasard. Elle
fit un cri et tomba aux pieds de Trenmor. Il ne s'en aperçut pas. Il mit
ses coudes sur la table, fixa ses yeux hagards sur les flambeaux
expirants, et, secouant la tête avec un dédaigneux sourire, resta sourd
aux cris de ses compagnons, insensible à l'agitation et à la terreur de
ses valets. Au bout d'une heure il revint à lui-même, regarda autour de
la salle et se trouva seul: une mare de sang baignait ses pieds. Il se
leva et tomba dans le sang. On avait emporta la Mantovana. Trenmor
évanoui quitta son palais pour une prison. On lui apprit l'affreux
résultat de sa fureur, il parut écouter, sourit, et retomba dans une
profonde indifférence. Ce calme stupide excita un sentiment d'horreur.
On l'interrogea. Il répondit la vérité: «Vouliez-vous tuer cette femme?
lui dit le juge.--J'ai voulu la tuer, répondit-il.--Où est votre
défenseur?--Je n'en ai pas, et je n'en veux pas.» On lui lut son arrêt,
il resta impassible. On riva sur son cou le fer de l'ignominie; il s'en
aperçut à peine. Puis, tout d'un coup, relevant la tête et faisant
quelques pas, attaché à ses hideux compagnons, il promena un regard
curieux sur les spectateurs de sa misère. Il vit une femme qui ne recula
pas lorsque son vêtement d'opprobre l'effleura. «Vous êtes ici, Lélia,
s'écria-t-il, et la Mantovana n'y est point? Cet animal immonde, que
j'ai nourri et caressé si longtemps, m'a condamné à l'infamie pour un
instant de colère; et à cette heure, où je dis adieu pour jamais à la
vie de l'homme, elle n'a pas même un regard de regret ou de pitié pour
moi! Elle cache ses remords sans doute...--La Mantovana vient d'expirer,
lui répondis-je, vous êtes son meurtrier. Repentez-vous et subissez le
châtiment.--Ah! c'est donc son sang qui m'a fait tomber! s'écria-t-il.»
Et, regardant à ses pieds avec égarement, il y vit ses fers, et sourit.
«Je comprends, dit-il, voilà encore le sang de la Mantovana!» Il tomba
comme foudroyé. Jeté dans une charrette, il disparut à mes yeux.
Cinq ans après, le hasard me fit rencontrer, dans un sentier des
montagnes, au bord de la mer, un homme pâle et grave qui marchait
lentement, la tête nue, le regard levé vers le ciel. Je ne le reconnus
pas, tant l'expression de sa figure avait changé. Il vint à moi et me
parla. Sa voix était changée aussi. Il se nomma, je lui tendis la main,
et nous nous assîmes sur un des rochers du rivage. Il me parla
longtemps, et, en le quittant, j'avais juré une éternelle pitié, comme
j'ai juré depuis un éternel respect à l'infortuné qu'on appelle
aujourd'hui Trenmor, et qui, durant cinq années...
XI.
En effet, c'est un secret terrible, et je dois sentir en mon coeur une
grande reconnaissance pour l'homme qui n'a pas craint de me le confier!
Vous m'estimez donc bien, Lélia, et il vous estime donc bien aussi, pour
que ce secret soit venu de lui à moi en si peu de temps? Eh bien! voilà
qu'un lien sacré est établi entre nous trois, un lien dont j'ai frayeur
pourtant, je ne vous le dissimule pas, mais que je n'ai plus le droit de
dénouer.
Malgré toutes vos précautions oratoires, Lélia, je n'ai pu m'empêcher
d'être écrasé. Quand je me suis souvenu qu'une heure avant le moment où
je lisais cela, j'avais vu cet homme presser votre main, votre main que
je n'ai jamais osé toucher et que je ne vous ai encore vue offrir à nul
autre que lui, j'ai senti comme un froid de glace qui me tombait sur le
coeur. Vous, faire alliance avec cet homme flétri! Vous angélique,
vous adorée à genoux, vous la soeur des blanches étoiles, je vous ai
supposée un instant la soeur d'un...! Je n'écrirai pas ce mot.--Et
voilà que maintenant vous êtes plus que sa soeur! Une soeur n'eût
fait que son devoir en lui pardonnant. Vous vous êtes faite
volontairement son amie, sa consolation, son ange; vous avez été vers
lui, vous avez dit: «Viens à moi, toi qui es maudit, je te rendrai le
ciel que tu as perdu! Viens à moi qui suis sans tache, et qui cacherai
tes souillures, avec ma main que voici!» Eh bien! vous êtes grande,
Lélia, plus grande encore que je ne pensais. Votre bonté me fait mal, je
ne sais pourquoi; mais je l'admire, mais je vous adore.--Ce que je ne
puis supporter, c'est que cet homme, que je hais et que je plains, ait
osé toucher la main que vous lui avez offerte; c'est qu'il ait eu
l'orgueil d'accepter votre amitié, votre amitié sainte que les plus
grands hommes de la terre imploreraient humblement s'ils connaissaient
ce qu'elle vaut. Trenmor l'a reçue, Trenmor la possède, et Trenmor ne
vous parlé pas le front dans la poussière; Trenmor se tient debout à vos
côtés, et traverse avec vous la foule étonnée, lui qui cinq ans a traîné
le boulet côte à côte avec un voleur ou un parricide!... Ah! je le hais!
mais je ne le méprise plus, ne me grondez pas!
Quant à vous! Lélia, je vous plains, et je me plains aussi d'être votre
disciple et votre esclave. Vous connaissez beaucoup trop la vie pour
être heureuse; j'espère encore que le malheur vous a aigrie, que vous
exagérez le mal; je repousse encore cette accablante insinuation de
votre lettre:--que les meilleurs parmi les hommes sont les plus vains,
et que l'héroïsme est une chimère!
Tu le crois, pauvre Lélia! pauvre femme! tu es malheureuse, je t'aime!
XII.
Trenmor n'avait qu'un moyen de mériter mon amitié: c'était de
l'accepter, et il l'a fait. Il n'a pas craint de se fier à mes
promesses, il n'a pas cru que cette générosité serait au-dessus de mes
forces. Au lieu d'être humble et craintif devant moi, il est calme, il
se repose sur ma délicatesse, il n'est pas sur la défensive, et ne
suppose pas que je puisse l'humilier et lui faire sentir le poids de ma
protection. Vraiment, cet homme a l'âme noble et grande, et nulle amitié
ne m'a plus flattée que la sienne.
Jeune orgueilleux, car c'est vous qui l'êtes! osez-vous bien vous élever
au-dessus de cet homme que la foudre a renversé? Parce qu'il a été
entraîné par la fatalité, parce que, né sous une étoile funeste, il
s'est égaré à travers les écueils, vous lui reprochez sa chute, vous
vous détournez de lui alors que, sanglant et brisé, vous le voyez sortir
de l'abîme! Ah! vous êtes du monde, vous! Vous partagez bien ses
inexorables préjugés, ses égoïstes vengeances! Quand le pécheur est
encore debout, vous le tolérez encore; mais sitôt qu'il est à terre,
vous le foulez aux pieds, vous ramassez les pierres et la boue du chemin
pour faire comme fait la foule, pour qu'en voyant votre cruauté les
autres bourreaux croient à votre justice. Vous auriez peur de lui
montrer un peu de pitié, car on pourrait l'interpréter mal, et croire
que vous êtes le frère ou l'ami de la victime. Et si l'on supposait que
vous êtes capable des mêmes forfaits, si l'on disait de vous: «Voyez cet
homme qui tend la main au proscrit; n'est-il point son compagnon de
misère et d'infamie?» Oh! plutôt que de faire dire cela, lapidons le
proscrit; mettons-lui notre talon sur la figure, achevons-le! Apportons
notre part d'insulte parmi la foule qui le maudit. Quand la charrette
hideuse emporte le condamné à l'échafaud, le peuple se rue à l'entour
pour accabler d'outrages ce reste d'homme qui va mourir. Faites comme le
peuple, Sténio! Que dirait-on de vous dans cette ville où vous êtes
étranger comme nous, si l'on vous voyait toucher sa main? On penserait
peut-être que nous avez été au bagne avec lui! Plutôt que de vous
exposer à cela, jeune homme, fuyez le maudit! L'amitié du maudit est
dangereuse. L'ineffable plaisir de faire du bien à un malheureux est
trop chèrement acheté par les malédictions de la foule. Est-ce votre
calcul? est-ce votre sentiment, Sténio?
N'ayez-vous pas pleuré chaque fois que vous avez lu l'histoire de cette
jeune fille qui, voyant marcher à la mort un illustre infortuné, fendit
la presse des curieux indifférents, et ne sachant quel témoignage
d'intérêt lui donner, pauvre et simple enfant qu'elle était, lui offrit
une rose qu'elle avait à la main, une rose pure et suave comme elle, une
rose que son amant peut-être lui avait donnée, et qui fut le seul, le
dernier témoignage d'affection et de pitié que reçut un prince marchant
au supplice? N'êtes-vous pas touché aussi, dans la sublime histoire du
lépreux d'Aoste, de l'action naturelle et simple du narrateur qui lui
tend la main? Pauvre lépreux, qui n'avait pas touché la main de son
semblable depuis tant d'années, qui eut tant de peine à refuser cette
main amie, et qui pourtant la refusa dans la crainte de l'infecter de
son mal!...
Pourquoi donc Trenmor aurait-il repoussé la mienne? Le malheur est-il
donc contagieux comme la lèpre? Eh bien, soit! que la réprobation du
vulgaire nous enveloppe tous deux, et que Trenmor lui-même soit ingrat!
j'aurai pour moi Dieu et mon coeur, n'est-ce pas bien plus que
l'estime du vulgaire et la reconnaissance d'un homme? Oh! donner un
verre d'eau à relui qui a soif, porter un peu de la croix du Christ,
cacher la rougeur d'un front couvert de honte, jeter un brin d'herbe à
une pauvre fourmi que le torrent ne dédaigne pas d'engloutir, ce sont là
de minces bienfaits! Et pourtant l'opinion nous les interdit ou nous les
conteste! Honte à nous! nous n'avons pas un bon mouvement qu'il ne
faille comprimer ou cacher. On apprend aux enfants des hommes à être
vains et impitoyables, et cela s'appelle l'_honneur_! Malédiction sur
nous tous!
Eh bien! si je vous disais que, loin de considérer ma conduite comme un
acte de miséricorde, j'éprouve pour cet homme une sorte de respect
enthousiaste! Si je vous disais que tel que le voilà, brisé, flétri,
perdu, je le trouve plus haut placé dans la vie morale qu'aucun de nous!
Savez-vous comment il a supporté son malheur? Vous vous seriez tué,
vous; certes, avec votre fierté, vous n'eussiez pas accepté le
châtiment, de l'infamie. Eh bien! il s'est soumis, il a trouvé que le
châtiment était juste, qu'il l'avait mérité, non pas tant pour son crime
que pour le mal qu'il avait fait à son âme durant le cours de plusieurs
années. Et puisqu'il avait mérité ce châtiment, il a voulu le subir. Il
l'a subi. Il a vécu cinq ans, fort et patient, parmi ses abjects
compagnons. Il a dormi sur la pierre à côté du parricide, il a supporté
le regard des curieux; il a vécu cinq ans dans cette fange parmi ces
bêtes féroces et venimeuses; il a subi le mépris des derniers scélérats
et la domination des plus lâches espions. Il a été forçat, cet homme qui
avait été si riche et si voluptueux, cet homme d'habitudes raffinées et
de caprices despotiques! Celui qui volait sur les flots entouré de
femmes, de parfums et de chants, dans sa gondole rapide; celui qui
fatiguait de ses courses folles et aventureuses les plus beaux chevaux
de l'Arabie, celui qui avait dormi sous le ciel de la Grèce comme Byron,
cet homme qui avait épuisé la vie de luxe et d'excitation sous toutes
ses faces, il a été se retremper, se rajeunir et se régénérer au bagne!
Et cet égout infect, où trouvent encore moyen de se pervertir le père
qui a vendu ses filles et le fils qui a empoisonné sa mère, le bagne,
d'où l'on sort défiguré et rampant comme les bêtes, Trenmor en est sorti
debout, calme, pâle comme vous le voyez, mais beau encore comme la
créature de Dieu, comme le reflet que la Divinité projette sur le front
de l'homme purifié.
XIII.
Le lac était calme ce soir-là, calme comme les derniers jours de
l'automne, alors que le vent d'hiver n'ose pas encore troubler les flots
muets, et que les glaïeuls roses de la rive dorment, bercés par de
molles ondulations. De pâles vapeurs mangèrent insensiblement les
contours anguleux de la montagne, et, se laissant tomber sur les eaux,
semblèrent reculer l'horizon, qu'elles finirent par effacer. Alors la
surface du lac sembla devenir aussi vaste que celle de la mer. Nul objet
riant ou bizarre ne se dessina plus dans la vallée: il n'y eut plus de
distraction possible, plus de sensation imposée par les images
extérieures. La rêverie devint solennelle et profonde, vague comme le
lac brumeux, immense comme le ciel sans bornes. Il n'y avait plus dans
la nature que les cieux et l'homme, que l'âme et le doute.
Trenmor, debout au gouvernail de la barque, dessinait dans l'air bleu de
la nuit sa grande taille enveloppée d'un sombre manteau. Il élevait son
large front et sa vaste pensée vers ce ciel si longtemps irrité contre
lui.
«Sténio, dit-il au jeune poëte, ne saurais-tu ramer moins vite et nous
laisser écouter plus à loisir le bruit harmonieux et frais de l'eau
soulevée par les avirons? En, mesure, poëte, en mesure! Cela est aussi
beau, aussi important que la cadence des plus beaux vers. Bien,
maintenant! Entendez-vous le son plaintif de l'eau qui se brise et
s'écarte? Entendez-vous ces frêles gouttes qui tombent une à une en
mourant derrière nous, comme les petites notes grêles d'un refrain qui
s'éloigne?
«J'ai passé bien des heures ainsi, ajouta Trenmor, assis au rivage des
mers paisibles sous le beau ciel de la Méditerranée. C'est ainsi que
j'écoutais avec délices le remous des canots au bas de nos remparts. La
nuit, dans cet affreux silence de l'insomnie qui succède au bruit du
travail et aux malédictions infernales de la douleur, le bruit faible et
mystérieux des vagues qui battaient le pied de ma prison, réussissait
toujours à me calmer. Et plus tard, quand je me suis senti aussi fort
que ma destinée, quand mon âme affermie n'a plus été forcée de demander
secours aux influences extérieures, ce doux bruit de l'eau venait bercer
mes rêveries, et me plongeait dans une délicieuse extase.»
En ce moment un goëland cendré traversa le lac, et, perdu dans la
vapeur, effleura les cheveux humides de Trenmor.
«Encore un ami, dit le pénitent, encore un doux souvenir! Quand je me
reposais sur la grève, immobile comme les dalles du port, parfois ces
oiseaux voyageurs, me prenant pour une froide statue, s'approchaient de
moi et me contemplaient sans effroi: c'étaient les seuls êtres qui
n'eussent ni aversion ni mépris à me témoigner. Ceux-là ne comprenaient
pas ma misère; ils ne me la reprochaient pas; et, quand je faisais un
mouvement, ils prenaient leur volée. Ils ne voyaient pas que j'avais une
chaîne au pied, que je ne pouvais les poursuivre; ils ne savaient pas
que j'étais un galérien; ils s'enfuyaient comme ils eussent fait devant
un homme!
--Homme! dit le jeune poëte au forçat, dis-moi où ton âme d'airain a
pris la force de supporter les premiers jours d'une semblable existence?
--Je ne te le dirai pas, Sténio, car je ne le sais plus: dans ces
jours-là je ne me sentais pas, je ne vivais pas, je ne comprenais
rien.--Mais, quand j'eus compris combien cela était horrible, je me
sentis la force de le supporter. Ce que j'avais confusément redouté
était une vie de repos et de monotonie. Quand je vis qu'il y avait là du
travail, d'âpres fatigues, des jours de feu et des nuits de glace, des
coups, des injures, des rugissements, la mer immense devant les yeux, la
pierre immobile du cercueil sous les pieds, des récits effroyables à
entendre et des souffrances hideuses à voir, je compris que je pouvais
vivre parce que je pouvais lutter et souffrir.
--Parce qu'il faut à ta grande âme, dit Lélia, des sensations violentes
et des toniques brûlants. Mais, dis-nous, Trenmor, comment tu t'es fait
au calme; car enfin, tu l'as dit tout à l'heure, le calme est venu te
trouver même au sein de ce repaire; et d'ailleurs toutes les sensations
s'émoussent à force de se reproduire.
--Le calme, dit Trenmor en levant vers le ciel un regard sublime; le
calme, c'est le plus grand bienfait de la Divinité, c'est l'avenir où
tend sans cesse l'âme immortelle, c'est la béatitude! le calme, c'est
Dieu! Eh bien! c'est dans un enfer que je l'ai trouvé. Le secret de la
destinée humaine, sans cet enfer je ne l'aurais jamais compris, je ne
l'aurais jamais goûté, moi homme sans croyance et sans but, fatigué
d'une vie dont je cherchais en vain l'issue, tourmenté d'une liberté
dont je ne savais que faire, ne prenant pas le temps d'y rêver, tant
j'étais pressé de pousser le temps et d'abréger l'ennui d'exister!
J'avais besoin d'être débarrassé pour quelque temps de ma volonté, et de
tomber sous l'empire de quelque volonté haineuse et brutale qui
m'enseignât le prix de la mienne. Cette surabondance d'énergie, qui
s'allait cramponner aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie
sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses
de la vie expiatoire. J'ose dire qu'elle en sortit victorieuse: mais la
victoire amena sa lassitude et son contentement salutaire. Pour la
première fois, je connus les douceurs du sommeil, aussi pleines, aussi
bienfaisantes qu'elles avaient été rares et incomplètes pour moi au sein
du luxe. Au bagne j'appris ce que vaut l'estime de soi-même, car, loin
d'être humilié du contact de toutes ces existences maudites, en
comparant leur lâche effronterie et leur morne fureur à la calme
résignation qui était en moi, je me relevai à mes propres yeux, et
j'osai croire qu'il pouvait exister quelque faible et lointaine
communication entre le ciel et l'homme courageux. Dans mes jours de
fièvre et d'audace, je n'avais jamais pu réussir à espérer cela. Le
calme enfanta cette pensée régénératrice, et peu à peu elle prit racine
en moi. Je vins à bout d'élever tout à fait mon âme vers Dieu et de
l'implorer avec confiance. Oh! alors, que de torrents de joie coulèrent
dans cette pauvre âme dévastée! Comme les promesses de la Divinité se
firent humbles et miséricordieuses pour descendre jusqu'à moi et se
révéler à mes faibles yeux! C'est alors que je compris le mystérieux
symbole du Verbe divin fait homme pour exhorter et consoler les hommes,
et toute cette mythologie chrétienne si poétique et si tendre, ces
rapports de la terre avec le ciel, ces magnifiques effets du
spiritualisme qui ouvre enfin à l'homme infortuné une carrière d'espoir
et de consolation! O Lélia! ô Sténio! vous croyez en Dieu aussi,
n'est-ce pas?»
Tous deux gardèrent le silence. Lélia était apparemment dans une
disposition plus sceptique qu'à l'ordinaire. Sténio ne pouvait vaincre
le dégoût que lui inspirait Trenmor, son âme se refusait à s'épancher
dans la sienne. Cependant il fit un effort sur lui-même, non pour
répondre mais pour interroger encore.
«Trenmor, dit-il, tu ne m'apprends pas de toi ce qu'il m'importe de
savoir. Ce que tu me dis me semble plus poétique que vrai. Avant de
goûter le calme et de concevoir l'idée de la foi, sans doute tu as dû,
par un grand repentir, purifier ton esprit et racheter ton âme!
--Oui, par un grand repentir! répondit Trenmor. Mais ce fut un repentir
profond et sincère, où la crainte des hommes n'entra pour rien. Dans cet
abîme d'abjection, je n'eus pas la faiblesse de me sentir humilié par
eux, et je n'acceptai pas mon châtiment comme venant d'eux, mais de Dieu
seul. Aux premiers jours, je me bornai à accuser le destin, le seul dieu
auquel j'eusse foi. Puis, je me plus à lutter contre cette puissance
farouche, à laquelle je ne pouvais refuser cependant une haute justice
et des desseins providentiels, car je voyais la vrai Dieu derrière ce
grossier symbole; je le voyais à mon insu, et comme malgré moi, ainsi
que je l'avais vu toujours. Ce qui m'avait le plus frappé dans
l'histoire, c'étaient les grandes fortunes et les grands revers des
Crésus et des Sardanapale. J'aimais la sombre sagesse de ces hommes qui
acceptaient stoïquement d'être brisés par les autres hommes, et qui
adressaient aux dieux ingrats de véhéments reproches. Mais dans cette
impiété même n'y avait-il pas beaucoup de foi? Peu à peu cette foi
s'épura devant mes yeux; mais je dois avouer que, malgré mon mépris pour
la part de l'action humaine dans ma destinée, je fus forcé de partir
d'en bas pour remonter jusqu'à l'idée de la justice céleste. Ce fut donc
en examinant l'importance de mes fautes et le châtiment que mes
semblables s'étaient arrogé le droit de m'infliger, que, frappé de leur
barbarie et de leur injustice, je me réfugiai dans le sein de la
miséricorde divine.
--Osez-vous dire, reprit le jeune Sténio avec une indignation mal
comprimée, que vous n'ayez pas mérité un châtiment?
--Oui sans doute, répondit Trenmor avec calme, j'avais mérité un
châtiment, puisque l'expérience a prouvé que j'avais besoin d'une leçon
terrible. Mais quel châtiment insigne et atroce était donc celui-là? Le
but de la société est-il la vengeance? J'aurais pensé qu'il devait être
l'expiation du crime et la conversion du coupable.
--Il est certain, dit Sténio ému, que votre faute ne méritait pas tant
de rigueur. Vous aviez commis un meurtre involontaire, et vous fûtes
confondu avec les voleurs et les assassins.
--Ma faute ne méritait pas cette sorte de rigueur, dit Trenmor, mais
elle en méritait cependant une bien grande. Le meurtre n'était pas ce
qui constituait mon crime. C'était l'ivresse qui m'avait porté à le
commettre. Et ce n'était pas seulement l'ivresse de cette nuit fatale,
c'était l'habitude de l'ivresse, le goût des orgies, la vie de débauche
et d'excès. Ce n'était donc pas mon égarement d'un jour qu'il fallait
punir, c'était celui de toute ma vie qu'il fallait réprimer. Voilà ce
que je compris en comparant ma condition avec celle des malfaiteurs au
milieu desquels j'étais jeté comme un gladiateur antique livré aux bêtes
féroces. Je me demandai si l'on m'associait à tant d'infamie pour me
corriger par ce spectacle repoussant, ou si l'on me livrait à cette
infamie afin de me punir de mes erreurs par la contagion mortelle, par
la perte irrévocable de toute notion divine et du tout sentiment humain.
Avouez que c'est là un étrange moyen de répression qu'a inventé la
société humaine! Mon indignation fut si profonde, que, pendant quelque
temps, je délibérai, dans l'horreur de mes pensées, si je n'accepterais
pas le sort qu'on me faisait, si je ne me déclarerais pas l'ennemi du
genre humain, si je ne ferais pas le serment de tourner ma fureur contre
lui et de lui déclarer la guerre aussitôt que je serais libre;
l'eussé-je été à cette heure de désespoir farouche, aucun bandit n'eût
été plus redoutable que moi, aucun meurtrier ne se fût baigné dans le
sang avec plus de rage!
«Mais la nécessité rendit ma haine plus patiente, et je couvai longtemps
des projets de vengeance que le sentiment religieux fit évanouir par la
suite. N'avais-je pas sujet de haïr cette société qui m'avait pris au
berceau, et qui dès lors me comblant de faveurs aveugles, avait en
quelque sorte travaillé à me créer des passions et des besoins
inextinguibles qu'elle s'était plu ensuite à satisfaire et à exciter
sans cesse? Pourquoi fait-elle des riches et des pauvres, des voluptueux
insolents et des nécessiteux stupides? et si elle permet à quelques-uns
d'hériter des richesses, pourquoi ne leur en prescrit-elle pas le noble
usage? Mais où est la direction qu'elle nous donne dans nos jeunes
années? Où sont les devoirs qu'elle nous enseigne dans l'âge viril? Où
sont les bornes qu'elle pose devant nos débordements? Quelle protection
accorde-t-elle aux hommes que nous avilissons par nos dons et aux femmes
que nous perdons par nos vices? Pourquoi nous fournit-elle avec
profusion des valets et des prostituées? Pourquoi souffre-t-elle nos
orgies, et pourquoi nous ouvre-t-elle elle-même les portes de la
débauche?
«Et pourquoi m'arriva-t-il de subir la rigueur d'une loi qu'on applique
si rarement aux riches? C'est parce que je n'avais pas songé à acheter
d'avance mon absolution. Si j'avais placé mon or, ma réputation et ma
vie sous la sauvegarde de quelque prince débauché comme moi; ou si
j'avais su, par quelque métier politique infâme, me rendre utile aux
perfides desseins d'un gouvernement quelconque, j'aurais eu des amis
tout-puissants, dont l'impudente protection m'eût soustrait comme tant
d'autres à la publicité d'une sentence infamante et à l'horreur d'une
punition implacable. Mais moi, qui avais imaginé tant de moyens de me
ruiner, je n'avais pas voulu me ruiner en compagnie des puissants du
siècle. Je les méprisais encore plus que je ne me méprisais moi-même, je
ne les implorai pas dans mes revers. Ils se vengèrent en m'abandonnant à
mon sort. Cette pensée fut le première qui me ranima; elle me relevait
jusqu'à un certain point à mes propres yeux.
«Puis, abaissant mes regarda sur les misérables dont j'étais entouré, je
sentis pour eux encore plus de pitié que d'horreur; car si un abîme
séparait leur iniquité de la mienne, il n'en est pas moins vrai qu'eux
aussi subissaient un châtiment injuste et disproportionné. Eux aussi
étaient condamnés à s'avilir de plus en plus et à perdre tout désir
comme tout espoir de réhabilitation. Eux aussi avaient droit à une
correction salutaire, qui, loin de briser leur âme, la retrempât par de
sages leçons, de nobles exemples et des promesses de miséricorde. Ce
n'étaient pas des scènes de violence et un joug plus féroce encore que
leurs crimes qui pouvaient les faire fléchir au baptême de la pénitence.
Plus ils étaient dégradés, plus il eût fallu essayer de les relever.
Plus la nature les avait créés insensibles et farouches, plus la société
avait reçu de Dieu mission de les convertir et de les civiliser. Oui, il
leur fallait ainsi qu'à moi une pénitence. Il la leur fallait plus ou
moins longue, plus ou moins sévère, mais telle qu'un père l'inflige à un
enfant coupable, et non telle qu'un bourreau se réjouit de l'imprimer
dans les entrailles d'une victime. O humanité! le Christ ne t'a-t-il
donc pas parlé de la miséricorde des cieux? Ne t'a-t-il pas enseigné à
invoquer le juge suprême sous le nom de Père? Mais tu ne l'as point
écouté, et tu as crucifié le juste. Quelle miséricorde le coupable
peut-il attendre de toi?
«Plus je contemplais l'avilissement et la perversité de ces malheureux,
plus j'accusais la société qui punit si cruellement des crimes obscurs
et qui protége tant de crimes pompeux.
«Elle ne sait exercer ses vengeances que contre des individus. Elle ne
sait pas se venger et se protéger elle-même contre des castes entières.
Les riches règnent par la fraude ou l'immoralité. Les pauvres paient
double; pour leurs propres fautes, et pour celles qui leur sont étalées
en exemples sur les hauteurs de la société, comme d'impurs sacrifices
sur de somptueux autels. En songeant à ces exemples que j'avais donnés
moi-même (moi, pourtant, un des moins criminels d'entre les heureux du
siècle), je cessai de m'élever dans mon orgueil au-dessus de mes
compagnons d'infortune, je m'humiliai devant Dieu, et j'acceptai de lui
l'abaissement où j'étais réduit en vivant parmi eux.
«C'est par ces considérations vivement senties que j'entrai dans une
carrière de stoïcisme apparent, et que je subis mon malheur sans
proférer une seule plainte. Mais ce stoïcisme n'était pas la froide
sagesse de l'homme qui cherche le calme dans l'habitude de surmonter la
douleur. Mon âme était brisée par la pitié, mon coeur saignait par
toutes ces blessures, par toutes ces plaies étalées autour de moi, et
quand j'arrivais au repos de l'esprit, c'est que je me réfugiais dans la
certitude d'une justice et d'une bonté suprêmes. C'est que je sentais
profondément que ces hommes perdus pour la société ne l'étaient pas pour
le ciel; car la croyance à un châtiment éternel est le digne ouvrage des
hommes sans entrailles et sans pardon. Ils ont mesuré à leur taille la
puissance de Dieu. Ils lui ont attribué celle de contenir dans les
gouffres de l'enfer des myriades d'âmes déchues. Ils ont oublié qu'il
avait celle de les retremper dans de nouvelles existences, et de les
purifier par une suite d'épreuves inconnues aux prévisions humaines.
--Il parle bien, dit Sténio en se retournant vers Lélia, qui observait
curieusement l'effet des paroles de Trenmor sur le jeune poëte; mais,
ajouta-t-il à voix basse, bien penser, bien dire, est-ce assez pour
laver le sang et la honte?
--Non sans doute, répondit Lélia tout haut. Il faut encore bien agir, et
il l'a fait. Durant son martyre il a commencé une vie de dévouement,
d'héroïsme et de charité qui ne cessera qu'avec lui. Il a commencé par
essayer de consoler et de convertir les moins endurcis parmi les
malheureux que la justice des hommes lui avait donnés pour frères. Et
même au bagne ses efforts n'ont pas été sans succès. Il a eu du moins la
douceur de se dire qu'il versait avec ses larmes une goutte du baume
céleste dans des coupes à jamais abreuvées de fiel. Il a fait entendre à
ceux dont les oreilles étaient fermées, des paroles de compassion et de
soulagement qu'elles n'avaient jamais entendues et qu'elles n'entendront
plus, mais qu'elles n'oublieront pas. Et depuis dix ans qu'il et libre,
après que ses traits et ses manières ont tellement changé que personne
ne peut le reconnaître; après qu'il a recouvré, par des incidents
étranges et romanesques une fortune supérieure à celle qu'il avait
perdue, sa vie, austère pour lui-même, féconde pour les autres, n'est
qu'une suite de dévouements sublimes. Un mot te le fera connaître, cet
homme que tu as la vanité de craindre encore; un mot....
--Arrêtez! dit Trenmor. Si ma vie nouvelle peut avoir quelque mérite à
ses yeux lorsqu'il la connaîtra, ne lui ôtez pas à lui-même le mérite de
croire en moi sans preuves et sans garanties. Cela ne peut être
l'ouvrage d'une heure. Je puis bien supporter sa méfiance et son dédain
quelques jours encore!
--Ma méfiance, peut-être! dit vivement Sténio. J'avoue qu'une vertu
aussi exceptionnellement acquise que la vôtre m'étonne et m'effraie, moi
qui ne connais encore de la vie que les chemins bordés de fleurs, par où
l'on court à l'espérance. Mais ne craignez pas mon dédain, homme
infortuné...
--Votre dédain ne peut pas m'effrayer, jeune homme! interrompit Trenmor
avec un accent de fierté solennelle. Je sais que je n'échapperais à
celui de personne si je me faisais connaître pour un homme exilé de la
société humaine. Je sais aussi que quiconque possède mon secret a le
droit de m'insulter et de me refuser la réparation du sang. J'ai donc dû
placer plus haut l'estime et le respect de moi-même. Ces biens, je les
ai recouvrés à la sueur de mon front, et j'ai lavé mes souillures, non
dans le sang d'autrui, mais dans le plus pur de mon sang. Il n'est donc
au pouvoir d'aucun homme de m'humilier. Vous m'estimerez quand vous
pourrez, Sténio; mais alors vous pourrez vous dispenser de me le
témoigner. Votre respect ne me ferait pas plus de bien que votre mépris
ne peut me faire de mal. Il y a longtemps que je n'agis plus en vue de
ce qu'on pensera de moi. Celui à qui j'ai affaire à cet égard, ajouta
Trenmor en regardant les cieux, est placé plus haut que vous.»
L'attitude, la voix et le front du proscrit avaient quelque chose de si
noble et de si puissant, que Sténio en fut troublé. Il jeta un regard
timide sur lui-même, et demanda pardon à Dieu, dans son coeur, d'avoir
offensé celui qui s'était mis sous la protection du ciel.
Trenmor tomba dans une profonde rêverie. Ses compagnons imitèrent son
silence. La belle Lélia regardait le sillage de la barque où le reflet
des étoiles tremblantes faisait courir de minces filets d'or mouvant.
Sténio, les yeux attachés sur elle, ne voyait qu'elle dans l'univers.
Quand la brise, qui commençait à se lever par frissons brusques et
rares, lui jetait au visage une tresse des cheveux noirs de Lélia, ou
seulement la frange de son écharpe, il frémissait comme les eaux du lac,
comme les roseaux du rivage; et puis la brise tombait tout à coup comme
l'haleine épuisée d'un sein fatigué de souffrir. Les cheveux de Lélia et
les plis de son écharpe retombaient sur son sein, et Sténio cherchait en
vain un regard dans ses yeux dont le feu savait si bien percer les
ténèbres, quand Lélia daignait être femme. Mais à quoi pensait Lélia en
regardant le sillage de la barque?--La brise avait emporté le
brouillard; tout à coup Trenmor aperçut à quelques pas devant lui les
arbres du rivage, et, vers l'horizon, les lumières rougeâtres de la
ville; il soupira profondément.
«Eh quoi! dit-il, déjà! Vous ramez trop vite, Sténio, vous êtes bien
pressé de nous ramener parmi les hommes!»
XIV.
Quelques heures après, ils étaient au bal chez le riche musicien Spuela.
Trenmor et Sténio rentraient sous la coupole, et, du fond de cette
rotonde vide et sonore, ils promenaient leurs regards sur les grandes
salles pleines de mouvement et de bruit. Les danses tournoyaient en
cercles capricieux sous les bougies pâlissantes, les fleurs mouraient
dans l'air rare et fatigué, les sons de l'orchestre venaient s'éteindre
sous la voûte de marbre, et dans la chaude vapeur du bal passaient et
repassaient de pâles figures tristes et belles sous leurs habits de
fête; mais au-dessus de ce tableau riche et vaste, au-dessus de ces tons
éclatants adoucis par le vague de la profondeur et le poids de
l'atmosphère, au-dessus des masques bizarres, des parures étincelantes,
des frais quadrilles, et des groupes de femmes vives et jeunes,
au-dessus du mouvement et du bruit, au-dessus de tout, s'élevait la
grande figure isolée de Lélia. Appuyée contre un cippe de bronze
antique, sur les degrés de l'amphithéâtre, elle contemplait aussi le
bal, elle avait revêtu aussi un costume caractéristique, mais l'avait
choisi noble et sombre comme elle: elle avait le vêtement austère et
pourtant recherché, la pâleur, la gravité, le regard profond d'un jeune
poëte d'autrefois, alors que les temps étaient poétiques et que la
poésie n'était pas coudoyée dans la foule. Les cheveux noirs de Lélia,
rejetés en arrière, laissaient à découvert ce front où le doigt de Dieu
semblait avoir imprimé le sceau d'une mystérieuse infortune, et que les
regards du jeune Sténio interrogeaient sans cesse avec l'anxiété du
pilote attentif au moindre souffle du vent et à l'aspect des moindres
nuées sur un ciel pur. Le manteau de Lélia était moins noir, moins
velouté que ses grands yeux couronnés d'un sourcil mobile. La blancheur
mate du son visage et de son cou se perdait dans celle de sa vaste
fraise, et la froide respiration de son sein impénétrable ne soulevait
pas même le satin noir de son pourpoint et les triples rangs de sa
chaîne d'or.
«Regardez Lélia, dit Sténio avec un sentiment d'admiration exalté,
regardez cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dévote
et passionnée, cette beauté antique dont la statuaire a perdu le moule,
avec l'expression de rêverie profonde des siècles philosophiques; ces
formes, et ces traits si riches; ce luxe d'organisation extérieure dont
un soleil homérique a seul pu créer les types maintenant oubliés;
regardez, vous dis-je, cette beauté physique qui suffirait pour
constater une grande puissance, et que Dieu s'est plu à revêtir de toute
la puissance intellectuelle de notre époque!... Peut-on imaginer quelque
chose de plus complet que Lélia vêtue, posée et rêvant ainsi? C'est le
marbre sans tache de Galatée, avec le regard céleste du Tasse, avec le
sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aisée et chevaleresque des
jeunes héros de Shakspeare: c'est Roméo, le poétique amoureux; c'est
Hamlet, le pâle et ascétique visionnaire; c'est Juliette, Juliette
demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour
brisé. Vous pouvez inscrire les plus grands noms de l'histoire, du
théâtre et de la poésie sur ce visage, dont l'expression résume tout, à
force de tout concentrer. Le jeune Raphaël devait tomber dans cette
contemplation extatique, lorsque Dieu lui faisait apparaître ses visions
pures et charmantes. Corinne mourante devait être plongée dans cette
morne attention lorsqu'elle écoutait ses derniers vers déclamés au
Capitole par une jeune fille. Le page muet et mystérieux de Lara se
renfermait dans cet isolement dédaigneux de la foule. Oui, Lélia réunit
toutes ces idéalités, parce qu'elle réunit le génie de tous les poëtes,
la grandeur de tous les caractères. Vous pouvez donner tous ces noms à
Lélia; le plus grand, le plus harmonieux de tous devant Dieu, sera
encore celui de Lélia; Lélia dont le front lumineux et pur, dont la
vaste et souple poitrine renferment toutes les grandes pensées, tous les
généreux sentiments: religion, enthousiasme, stoïcisme, pitié,
persévérance, douleur, charité, pardon, candeur, audace, mépris de la
vie, intelligence, activité, espoir, patience, tout! jusqu'aux
faiblesses innocentes, jusqu'aux sublimes légèretés de la femme, jusqu'à
la mobile insouciance qui est peut-être son plus doux privilège et sa
plus puissante séduction.
«Tout, hormis l'amour! ajouta Sténio d'un air sombre après un moment de
silence.--Trenmor, vous qui connaissez Lélia, dites-moi si elle a connu
l'amour? Eh bien, si cela n'est pas, Lélia n'est pas un être complet.
C'est un rêve tel que l'homme peut en créer, gracieux et sublime, mais
où il manque toujours quelque chose d'inconnu; quelque chose qui n'a pas
de nom, et qu'un nuage nous voile toujours; quelque chose qui est au
delà des cieux, quelque chose où nous tendons sans cesse sans
l'atteindre ni le deviner jamais; quelque chose de vrai, de parfait et
d'immuable: Dieu peut-être, c'est peut être Dieu que cela s'appelle! Eh
bien! la révélation de cela manque à l'esprit humain. Pour le remplacer,
Dieu lui a donné l'amour, faible émanation du feu du ciel, âme de
l'univers perceptible à l'homme. Cette étincelle divine, ce reflet du
Très-Haut, sans lequel la plus belle création est sans valeur, sans
lequel la beauté n'est qu'une image privée d'animation, l'amour! Lélia
ne l'a pas! Qu'est-ce donc que Lélia? une ombre, un rêve, une idée tout
au plus. Allez, là où il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de femme.
--Et pensez-vous aussi, lui dit Trenmor sans répondre à ce que Sténio
espérait être une question, pensez-vous aussi que là où il n'y a plus
d'amour il n'y a plus d'homme?
--Je le crois de toute mon âme, s'écria l'enfant.
--En ce cas, je suis donc mort aussi, dit Trenmor en souriant, car je
n'ai pas d'amour pour Lélia; et, si Lélia n'en inspire pas, quelle autre
en aurait la puissance! Eh bien! Sténio, j'espère que vous vous trompez,
et qu'il en est de l'amour comme des autres passions égoïstes. Je crois
que là où elles finissent l'homme commence.»
En ce moment Lélia descendit les degrés et vint à eux. La majesté pleine
de tristesse qui entourait Lélia comme d'une auréole l'isolait presque
toujours au milieu du monde: c'était une femme qui, en public, ne se
livrait jamais à ses impressions. Elle se cachait dans son intimité pour
rire du la vie; mais elle la traversait avec une défiance haineuse, et
s'y montrait sous un aspect rigide pour éloigner d'elle autant que
possible le contact de la société. Cependant elle aimait les fêtes et
les réunions publiques. Elle venait y chercher un spectacle, elle venait
y rêver, solitaire au milieu de la foule. Il avait bien fallu que la
foule s'habituât à la voir planer sur elle, et puiser dans son sein des
impressions sans jamais lui rien communiquer des siennes. Entre Lélia et
la foule il n'y avait pas d'échange. Si Lélia s'abandonnait à quelques
muettes sympathies, elle se refusait à les inspirer: elle n'en avait pas
besoin. La foule ne comprenait pas ce mystère, mais elle était fascinée,
et, tout en cherchant à rabaisser cette destinée inconnue dont
l'indépendance l'offensait, elle s'ouvrait devant elle avec un respect
instinctif qui tenait de la peur.
Le pauvre jeune poëte dont elle était aimée concevait un peu mieux les
causes de sa puissance, quoiqu'il ne voulût pas encore se les avouer.
Parfois il était si près de la triste vérité, cherchée et repoussée par
lui, qu'il éprouvait comme un sentiment d'horreur pour Lélia. Il lui
semblait alors que Lélia était son fléau, son génie du mal, le plus
dangereux ennemi qu'il eût dans le monde. En la voyant venir ainsi vers
lui, seule et pensive, il ressentit comme de la haine pour cet être qui
ne tenait à la nature par aucun lien apparent, sans songer qu'il eût
souffert bien davantage, l'insensé! s'il l'eût vue parler et sourire.
«Vous êtes ici, lui dit-il d'un ton dur et amer, comme un cadavre qui
aurait ouvert son cercueil et qui viendrait se promener au milieu des
vivants. Voyez, on s'écarte de vous, on craint de toucher votre linceul,
on ose à peine vous regarder au visage; le silence de la crainte plane
autour de vous comme un oiseau de nuit. Votre main est aussi froide que
le marbre d'où vous sortez.»
Lélia ne répondit que par un étrange regard et un froid sourire; puis,
après un instant de silence:
«J'avais une idée bien différente tout à l'heure, dit-elle. Je vous
prenais tous pour des morts, et moi, vivante, je vous passais en revue;
je me disais qu'il y avait quelque chose d'étrangement lugubre dans
l'invention de ces mascarades. N'est-ce pas bien triste, en effet, de
ressusciter les siècles qui ne sont plus, et de les forcer à divertir le
siècle présent? Ces costumes des temps passés, qui nous représentent
des générations éteintes, ne sont-ils pas, au milieu de l'ivresse d'une
fête, une effrayante leçon pour nous rappeler la brièveté des jours de
l'homme? Où sont les cerveaux passionnés qui brûlaient sous ces
barrettes et sous ces turbans? Où sont les coeurs jeunes et vivaces
qui palpitaient sous ces pourpoints de soie, sous ces corsages brodés
d'or et de perles? Où sont les femmes orgueilleuses et belles qui se
drapaient dans ces lourdes étoffes, qui couvraient leurs riches
chevelures de ces gothiques joyaux? Hélas! où sont-ils ces rois d'un
jour qui ont brillé comme nous? Ils ont passé sans songer aux
générations qui les avaient précédés, sans songer à celles qui devaient
les suivre, sans songer à eux-mêmes qui se couvraient d'or et de
parfums, qui s'entouraient de luxe et de mélodies, en attendant le froid
du cercueil et l'oubli de la tombe.
[Illustration: C'est Roméo, le poétique amoureux.... (Page 13.)]
--Ils se reposent d'avoir vécu, dit Trenmor; heureux ceux qui dorment
dans la paix du Seigneur!
--Il faut que l'esprit de l'homme soit bien pauvre, reprit Lélia, et ses
plaisirs bien vides; il faut que les jouissances simples et faciles
s'épuisent bien vite pour lui, puisqu'au fond de sa joie et de ses
pompes il retrouve toujours une impression si horrible de tristesse et
de terreur. Voici un homme riche et joyeux, un heureux de la terre qui,
pour s'étourdir et oublier que ses jours sont comptés, n'imagine rien de
mieux que d'exhumer les dépouilles du passé, de couvrir ses hôtes des
livrées de la mort, et de faire danser dans son palais les spectres de
ses aïeux!
--Ton âme est triste, Lélia, dit Trenmor; on dirait que seule ici tu
crains de ne pas mourir à ton tour!»
XV.
Ce jeune homme mérite plus de compassion, Lélia. Je croyais que vous
n'aviez que les grâces et les adorables qualités de la femme. En
auriez-vous aussi la féroce ingratitude et l'impudente vanité? Non,
j'aimerais mieux douter de l'existence de Dieu que de la bonté de votre
coeur. Lélia, dites-moi donc ce que vous voulez faire de cette âme de
poëte qui s'est donnée à vous et que vous avez accueillie, imprudemment
peut-être! Vous ne pouvez plus maintenant la repousser sans qu'elle se
brise; et prenez garde, Lélia, Dieu vous en demandera compte un jour;
car cette âme vient de lui et doit y retourner. Sans doute le jeune
Sténio doit être un des enfants de sa prédilection. N'a-t-il pas mis en
lui un reflet de la beauté des anges? Quoi de plus pur et de plus suave
que cet enfant? Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus
angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et
plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus
harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont
comme les notes faibles et veloutées que le vent confie aux cordes de la
harpe. Et puis, sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et
tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses
cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint
changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de
vous répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous
imprime à ses lèvres, tout cela, c'est un poëte, c'est un jeune homme
vierge, c'est une âme que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'éprouver
avant d'en faire un ange. Et si vous livrez cette jeune âme au souffle
des passions corrosives, si vous l'éteignez sous les glaces du
désespoir, si vous l'abandonnez au fond de l'abîme, comment
retrouvera-t-elle le chemin des cieux? O femme! prenez garde à ce que
vous allez faire! N'écrasez pas ce frêle enfant sous le poids de votre
affreuse raison! Ménagez-lui le vent et le soleil, et le jour, et le
froid, et la foudre, et tout ce qui nous flétrit, nous renverse, nous
dessèche et nous tue. Aidez-le à marcher, couvrez-le d'un pan de votre
manteau, soyez son guide sur le bord des écueils. Ne pouvez-vous être
son amie, ou sa soeur, ou sa mère?
[Illustration: Il y avait auprès d'elle le joli docteur... (Page 20.)]
Je sais tout ce que vous m'avez dit déjà, je vous comprends, je vous
félicite; mais puisque vous êtes heureuse ainsi (autant qu'il vous est
donné de l'être!), ce n'est plus de vous que je m'occupe: c'est de lui,
qui souffre et que je plains. Voyons! femme! vous qui savez tant de
choses ignorées de l'homme, n'avez-vous pas un remède à ses maux? Ne
pouvez-vous donner aux autres un peu de la science que Dieu vous a
donnée? Est-il en vous de faire le mal et de ne pouvoir faire le bien?
Eh bien, Lélia, s'il en est ainsi, il faut éloigner Sténio ou le fuir.
XVI.
Éloigner Sténio ou le fuir! Oh! pas encore! Vous êtes si froid, votre
coeur est si vieux, ami, que vous parlez de fuir Sténio comme s'il
s'agissait de quitter cette ville pour une autre, ces hommes
d'aujourd'hui pour les hommes de demain, comme s'il s'agissait pour
vous, Trenmor, de me quitter, moi Lélia?
Je le sais, vous avez touché le but, vous avez échappé au naufrage, vous
voilà au port. Nulle affection en vous ne s'élève jusqu'à la passion,
rien ne vous est nécessaire, personne ne peut faire ou défaire votre
bonheur, vous en êtes vous-même l'artisan et le gardien. Moi aussi,
Trenmor, je vous félicite, mais je ne puis vous imiter. J'admire
l'ouvrage régulier et solide que vous avez fait, mais c'est une
forteresse que cet ouvrage de votre vertu; et moi femme, moi artiste, il
me faut un palais: je n'y serai point heureuse, mais du moins je n'y
mourrai pas; dans vos murs de glace et de pierre, il ne me resterait pas
un jour à vivre. Non, pas encore, non! Dieu ne le veut pas! est-ce qu'on
peut devancer l'accomplissement de ses desseins? S'il m'est donné
d'atteindre où vous êtes, du moins j'y veux arriver mûre pour la sagesse
et assez sûre de moi pour ne pas regarder en arrière avec douleur.
Je vous entends d'ici:--Faible et misérable femme, dites-vous, tu crains
d'obtenir ce que tu demandes souvent; je t'ai vue aspirer au triomphe
que tu repousses!... Eh bien! va, je suis faible, je suis lâche; mais je
ne suis ni ingrate ni vaine, je n'ai point ces vices de la femme. Non,
mon ami, je ne veux point briser le coeur de l'homme, éteindre l'âme
du poëte. Rassure-toi, j'aime Sténio.
XVII.
Vous aimez Sténio! Cela n'est pas et ne peut pas être. Songez-vous aux
siècles qui vous séparent de lui? Vous, fleur flétrie, battue des vents,
brisée; vous, esquif ballotté sur toutes les mers du doute, échoué sur
toutes les grèves du désespoir, vous oseriez tenter un nouveau voyage?
Ah! vous n'y songez pas, Lélia! Aux êtres comme nous, que faut-il à
présent? Le repos de la tombe. Vous avez vécu! laissez vivre les autres
à leur tour; ne vous jetez pas, ombre triste et fugitive, dans les voies
de ceux qui n'ont pas fini leur tâche et perdu leur espoir. Lélia,
Lélia, le cercueil te réclame; n'as-tu pas assez souffert, pauvre
philosophe? Couche-toi donc dans ton linceul, dors donc enfin dans ton
silence, âme fatiguée que Dieu ne condamne plus au travail et à la
douleur!
Il est bien vrai que vous êtes moins avancée que moi. Il vous reste
quelques réminiscences des temps passés. Vous luttez encore parfois
contre l'ennemi de l'homme, contre l'espoir des choses d'ici-bas. Mais
croyez-moi, ma soeur, quelques pas seulement vous séparent du but. Il
est facile de vieillir, nul ne rajeunit.
Encore une fois, laissez l'enfant croître et vivre, n'étouffez pas la
fleur dans son germe. Ne jetez pas votre haleine glacée sur ses belles
journées de soleil et de printemps. N'espérez pas donner la vie, Lélia:
la vie n'est plus en vous, il ne vous en reste que le regret; bientôt,
comme à moi, il ne vous en restera plus que le souvenir.
XVIII.
Tu me l'as promis, tu m'aimeras doucement et nous serons heureux. Ne
cherche point à devancer le temps, Sténio, ne t'inquiète pas de sonder
les mystères de la vie. Laisse-la te prendre et te porter là où nous
allons tous. Tu me crains? C'est toi-même qu'il faut craindre, c'est toi
qu'il faut réprimer; car, à ton âge, l'imagination gâte les fruits les
plus savoureux, appauvrit toutes les jouissances; à ton âge, on ne sait
profiter de rien; on veut tout connaître, tout posséder, tout épuiser;
et puis on s'étonne que les biens de l'homme soient si peu de chose,
quand il faudrait s'étonner seulement du coeur de l'homme et de ses
besoins. Va, crois-moi, marche doucement, savoure une à une toutes les
ineffables jouissances d'un mot, d'un regard, d'une pensée, tous les
riens immenses d'un amour naissant. N'étions-nous pas heureux hier sous
ces arbres, quand, assis l'un près de l'autre, nous sentions nos
vêtements se toucher et nos regards se deviner dans l'ombre? Il faisait
une nuit bien noire, et pourtant je vous voyais, Sténio; je vous voyais
beau comme vous êtes, et je m'imaginais que vous étiez le sylphe de ces
bois, l'âme de cette brise, l'ange de cette heure mystérieuse et tendre.
Avez-vous remarqué, Sténio, qu'il y a des heures où nous sommes forcés
d'aimer, des heures où la poésie nous inonde, où notre coeur bat plus
vite, où notre âme s'élance hors de nous et brise tous les liens de la
volonté pour aller chercher une autre âme où se répandre? Combien de
fois, à l'entrée de la nuit, au lever de la lune ou aux premières
clartés du jour, combien de fois dans le silence de minuit et dans cet
autre silence de midi si accablant, si inquiet, si dévorant, n'ai-je pas
senti mon coeur se précipiter vers un but inconnu, vers un bonheur
sans forme et sans nom, qui est au ciel, qui est dans l'air, qui est
partout comme un aimant invisible, comme l'amour! Et pourtant, Sténio,
ce n'est pas l'amour; vous le croyez, vous qui ne savez rien et qui
espérez tout; moi qui sais tout, je sais qu'il y a au delà de l'amour
des désirs, des besoins, des espérances qui ne s'éteignent point; sans
cela que serait l'homme? Il lui a été accordé si peu de jours pour aimer
sur la terre!
Mais à ces heures-là, ce que nous sentons est si vif, si puissant, que
nous le répandons sur tout ce qui nous environne; à ces heures où Dieu
nous possède et nous remplit, nous faisons rejaillir sur toutes ses
oeuvres l'éclat du rayon qui nous enveloppe.
N'avez-vous jamais pleuré d'amour pour ces blanches étoiles qui sèment
les voiles bleus de la nuit? Ne vous êtes-vous jamais agenouillé devant
elles, ne leur avez-vous pas tendu les bras en les appelant vos
soeurs? Et puis, comme l'homme aime à concentrer ses affections, trop
faible qu'il est pour les vastes sentiments, ne vous est-il point arrivé
de vous passionner pour une d'elles? N'avez-vous pas choisi avec amour,
entre toutes, tantôt celle qui se levait rouge et scintillante sur les
noires forêts de l'horizon, tantôt celle qui, pâle et douce, se voilait
comme une vierge pudique derrière les humides reflets de la lune; tantôt
ces trois soeurs également blanches, également belles, qui brillent
dans un triangle mystérieux; tantôt ces deux compagnes radieuses qui
dorment côte à côte, dans le ciel pur, parmi des myriades de moindres
gloires; et tous ces signes cabalistiques, tous ces chiffres inconnus,
tous ces caractères étranges, gigantesques, sublimes, qu'elles tracent
sur nos têtes, ne vous êtes-vous pas laissé prendre à la fantaisie de
les expliquer et d'y découvrir les grands mystères de notre destinée,
l'âge du monde, le nom du Très-Haut, l'avenir de l'âme? Oui, vous avez
interrogé ces astres avec d'ardentes sympathies, et vous avez cru
rencontrer des regards d'amour dans le tremblant éclat de leurs rayons;
vous avez cru sentir une voix qui tombait de là-haut pour vous caresser,
pour vous dire:--Espère, tu es venu de nous, tu reviendras vers nous!
C'est moi qui suis ta patrie, c'est moi qui t'appelle, c'est moi qui te
convie, c'est moi qui dois t'appartenir un jour!
L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette
violente aspiration de toutes les facultés vers un être créé, c'est
l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers
l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le change à
ces insatiables désirs qui nous consument; nous leur cherchons un but
autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons nos
périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans nos
rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a rien
d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser la
soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
l'avons pas!
C'est pourquoi nous cherchons le ciel dans une créature semblable à
nous, et nous dépensons pour elle toute cette haute énergie qui nous
avait été donnée pour un plus noble usage. Nous refusons à Dieu le
sentiment de l'adoration, sentiment qui fut mis en nous pour retourner à
Dieu seul. Nous le reportons sur un être incomplet et faible qui devient
le dieu de notre culte idolâtre. Dans la jeunesse du monde, alors que
l'homme n'avait pas faussé sa nature et méconnu son propre coeur,
l'amour d'un sexe pour l'autre, tel que nous le concevons aujourd'hui,
n'existait pas. Le plaisir seul était un lien; la passion morale, avec
ses obstacles, ses souffrances, son intensité, est un mal que ces
générations ont ignoré. C'est qu'alors il y avait des dieux, et
qu'aujourd'hui il n'y en a plus.
Aujourd'hui, pour les âmes poétiques, le sentiment de l'adoration entre
jusque dans l'amour physique. Étrange erreur d'une génération avide et
impuissante! Aussi quand tombe le voile divin, et que la créature se
montre, chétive et imparfaite, derrière ces nuages d'encens, derrière
cette auréole d'amour, nous sommes effrayés de notre illusion, nous en
rougissons, nous renversons l'idole et nous la foulons aux pieds.
Et puis nous en cherchons une autre! car il nous faut aimer, et nous
nous trompons encore souvent, jusqu'au jour où, désabusés, éclairés,
purifiés, nous abandonnons l'espoir d'une affection durable sur la
terre, et nous élevons vers Dieu l'hommage enthousiaste et pur que nous
n'aurions jamais dû adresser qu'à lui.
XIX.
Ne m'écrivez pas, Lélia; pourquoi m'écrivez-vous? J'étais heureux, et
voilà que vous me rejetez dans les anxiétés dont j'étais sorti un
instant! cette heure de silence auprès de vous m'avait révélé tant
d'ineffables voluptés! Déjà, Lélia, vous vous repentez de me les avoir
fait connaître. Et que craignez-vous donc de mon avide impatience? Vous
me méconnaissez à dessein. Vous savez bien que je serai heureux de peu,
parce que rien de ce que vous ferez pour moi ne me paraîtra petit, parce
que j'attacherai à vos moindres faveurs le prix qu'elles doivent avoir.
Je ne suis pas présomptueux; je sais combien je suis au-dessous de vous.
Cruelle femme! pourquoi me rappeler sans cesse à cette humilité
tremblante qui me fait tant souffrir?
Je comprends, Lélia! hélas! je comprends. C'est Dieu seul que vous
pouvez aimer! C'est seulement au ciel que votre âme peut se reposer et
vivre! Quand vous avez, dans l'émotion d'une heure de rêverie, laissé
tomber sur moi un regard d'amour, c'est que vous vous trompiez, c'est
que vous pensiez à Dieu, et que vous preniez un homme pour un ange.
Quand la lune s'est levée, quand elle a éclairé mes traits et dissipé
cette ombre favorable à vos chimères, vous avez souri de pitié en
reconnaissant le front de Sténio, le front de Sténio où vous aviez
imprimé un baiser pourtant!
Vous voulez que je l'oublie, je le vois bien! Vous avez peur que j'en
garde l'enivrante sensation et que j'en vive tout un jour!
Rassurez-vous, je n'ai pas goûté ce bonheur en aveugle; s'il a dévoré
mon sang, s'il a brisé ma poitrine, il n'a pas égaré ma raison. La
raison ne s'égare jamais auprès de vous, Lélia! Soyez tranquille, vous
dis-je, je ne suis pas un de ces audacieux pour qui un baiser de femme
est un gage d'amour. Je ne me crois pas le pouvoir d'animer le marbre et
de ressusciter les morts.
Et pourtant votre haleine a embrasé mon cerveau. A peine vos lèvres ont
effleuré l'extrémité de mes cheveux, et j'ai cru sentir une étincelle
électrique, une commotion si terrible, qu'un cri de douleur s'est
échappé de ma poitrine. Oh! vous n'êtes pas une femme, Lélia, je le vois
bien! J'avais rêvé le ciel dans un de vos baisers, et vous m'avez fait
connaître l'enfer.
Pourtant votre sourire était si doux, vos paroles si suaves, que je me
laissai ensuite consoler par vous. Cette terrible émotion s'émoussa un
peu, je vins à bout de toucher votre main sans frissonner. Vous me
montriez le ciel, et j'y montais avec vos ailes.
J'étais heureux cette nuit en me rappelant votre dernier regard, vos
derniers mots; je ne me flattais pas, Lélia, je vous le jure, je savais
bien que je n'étais pas aimé de vous, mais je m'endormais dans ce mol
engourdissement où vous m'aviez jeté. Voici déjà que vous me réveillez
pour me crier de votre voix lugubre:--Souviens-toi, Sténio, que je ne
puis pas t'aimer! Eh! je le sais, Madame, je le sais trop bien!
XX.
Lélia, adieu, je vais me tuer. Vous m'avez fait heureux aujourd'hui,
demain vous m'arracheriez bien vite le bonheur que par mégarde ou par
caprice vous m'avez donné ce soir. Il ne faut pas que je vive jusqu'à
demain, il faut que je m'endorme dans ma joie et que je ne m'éveille
pas.
Le poison est préparé; maintenant je puis vous parler librement, vous ne
me verrez plus, vous ne pourrez plus me désespérer. Peut-être
regretterez-vous la victime que vous pouviez faire souffrir, le jouet
que vous vous amusiez à tourmenter sous votre souffle capricieux. Vous
m'aimiez plus que Trenmor, disiez-vous, quoique vous m'estimassiez
moins. Il est vrai que vous ne pouvez pas torturer Trenmor à votre gré;
contre lui votre puissance échoue, vos ongles n'ont pas de prise sur ce
coeur de diamant. Moi, j'étais une cire molle qui recevait toutes les
empreintes; je conçois, artiste, que vous vous plaisiez mieux avec moi.
Vous me tourmentiez à votre guise et vous me donniez toutes les formes
de vos inspirations. Triste, vous imprimiez à votre oeuvre le
sentiment dont vous étiez dominée; calme, vous lui donniez l'air calme
des anges; irritée, vous lui communiquiez l'affreux sourire que le démon
a mis sur vos lèvres. Ainsi le statuaire fait un dieu avec un peu de
fange, et un reptile avec la même fange qui fut un dieu.
Lélia, pardonne à ces instants de haine que tu m'inspires: c'est que je
t'aime avec passion, avec délire, avec désespoir. Je puis bien te le
dire sans t'offenser, sans te désobéir, puisque c'est la dernière fois
que je te parle: tu m'as fait bien du mal! Et pourtant il t'était bien
facile de faire de moi un homme heureux, un poëte aux idées riantes, aux
vives inspirations; avec un mot par jour, avec un sourire chaque soir,
tu m'aurais fait grand, tu m'aurais conservé jeune. Au lieu de cela, tu
n'as cherché qu'à me flétrir et à me décourager. Tout en disant que tu
voulais garder en moi le feu sacré, tu l'as éteint jusqu'à la dernière
étincelle; tu le rallumais méchamment afin d'en surprendre l'éruption et
d'en étouffer la flamme. Maintenant, je renonce à l'amour, je renonce à
la vie: es-tu contente? Adieu!
Minuit approche. Je vais... où tu ne viendras pas, Lélia! car il est
impossible que nous ayons le même avenir. Nous n'adorons pas la même
puissance, nous n'habiterons pas les mêmes cieux...
XXI.
Minuit sonna: Trenmor entra chez Sténio, il le trouva pensif, assis
auprès du feu. Le temps était froid et sombre; la bise sifflait d'une
voix aiguë sous les lambris vides et sonores. Il y avait sur une table,
devant Sténio, une coupe remplie jusqu'aux bords, que Trenmor renversa
en l'effleurant de son manteau.
«Il faut que vous veniez avec moi auprès de Lélia, lui dit-il d'un air
grave mais paisible; Lélia veut vous voir. Je pense que son heure est
venue et qu'elle va mourir.»
Sténio se leva brusquement, et retomba sur sa chaise pâle et sans
force; puis il se leva de nouveau, prit convulsivement le bras de
Trenmor, et courut chez Lélia.
Elle était couchée sur un sofa; ses joues avaient un reflet bleu, ses
yeux semblaient s'être retirés sous l'arc profond de ses sourcils. Un
grand pli traversait son front, ordinairement si poli et si blanc; mais
sa voix était pleine et assurée, et le sourire du dédain errait, comme
de coutume, sur ses lèvres mobiles.
Il y avait auprès d'elle le joli docteur Kreyssneifetter, un charmant
homme tout jeune, blond, vermeil, au sourire nonchalant, à la main
blanche, au parler doucereux et protecteur. Le joli docteur
Kreyssneifetter tenait familièrement une main de Lélia dans les siennes,
et, de temps eu temps, il interrogeait le mouvement de l'artère; puis il
passait son autre main dans les belles boucles de sa chevelure,
artistement relevée en pointe sur le sommet de son noble crâne.
«Ce n'est rien, disait-il avec un aimable sourire, rien du tout. C'est
le choléra, le choléra-morbus, la chose la plus commune du monde dans ce
temps-ci, et la maladie la mieux connue. Rassurez-vous, mon bel ange!
vous avez le choléra, une maladie qui tue en deux heures ceux qui ont la
faiblesse de s'en effrayer, mais qui n'est point dangereuse pour les
esprits fermes comme les nôtres. Ne vous effrayez donc pas, aimable
étrangère! Nous sommes ici deux qui ne craignons pas le choléra, vous et
moi défions le choléra! Faisons peur à ce vilain spectre, à ce hideux
monstre qui fait dresser les cheveux au genre humain. Raillons le
choléra! c'est la seule manière de le traiter.
--Mais, dit Trenmor, si l'on essayait le punch du docteur Magendie?
--Pourquoi pas le punch du docteur Magendie, dit le joli docteur
Kreyssneifetter, si le malade n'a point de répugnance pour le punch?
--J'ai ouï dire, reprit Lélia avec un sang-froid caustique, qu'il était
fort contraire. Essayons plutôt les adoucissants.
--Essayons les adoucissants, si vous croyez à la vertu des adoucissants,
dit le joli docteur Kreyssneifetter.
--Mais que conseilleriez-vous selon votre conscience? dit Sténio.»
A ce mot de conscience, le docteur Kreyssneifetter jeta un regard de
compassion moqueuse au jeune poëte; puis il se remit parfaitement, et
dit d'un air grave:
«Ma conscience m'ordonne de ne rien ordonner du tout, et de ne me mêler
en rien de cette maladie.
--C'est fort bien, docteur, dit Lélia. Alors, comme il se fait tard,
bonsoir! N'interrompez pas plus longtemps votre précieux sommeil.
--Oh! ne faites pas attention, reprit-il; je suis bien ici, je me plais
à suivre les progrès du mal. J'étudie, j'aime mon métier de passion, et
je sacrifie volontiers mes plaisirs et mon repos; je sacrifierais ma
vie, s'il le fallait, pour le bien de l'humanité.
--Quel est donc votre métier, docteur Kreyssneifetter? demanda Trenmor.
--Je console et j'encourage, répondit le docteur: c'est ma vocation.
L'étude m'a révélé toute l'importance des maladies dont l'homme est
assiégé. Je la constate, je l'observe, j'assiste au dénouement, et je
profite de mes observations.
--Pour ordonnancer les précautions du système hygiénique applicable à
votre aimable personne? dit Lélia.
--Je crois peu à l'influence d'un système quelconque, dit le docteur;
nous naissons tous avec le principe d'une mort plus ou moins prochaine.
Nos efforts pour retarder le terme ne font souvent que le hâter. Le
mieux est de n'y pas penser, et de l'attendre en oubliant qu'il doit
venir.
--Vous êtes très-philosophe,» dit Lélia en prenant du tabac dans la
boîte d'or du docteur.
Mais elle eut une convulsion et tomba mourante dans les bras de Sténio.
«Allons, ma belle enfant, dit le docteur imberbe, un peu de courage! Si
vous vous affectez de votre état le moins du monde, vous êtes perdue.
Mais vous ne courez pas plus de risque que moi si vous gardez le même
sang froid.»
Lélia se releva sur un coude, et, le regardant avec ses yeux éteints par
la souffrance, elle trouva encore la force de sourire avec ironie.
«Pauvre docteur, lui dit-elle, je voudrais te voir à ma place!
--Merci, pensa le docteur.
--Vous disiez donc que vous ne croyez pas à l'influence des remèdes:
vous ne croyez donc pas à la médecine? dit-elle.
--Pardon; l'étude de l'anatomie et la connaissance du corps humain avec
ses altérations et ses infirmités, c'est là une science positive.
--Oui, dit Lélia, que vous cultivez comme un art d'agrément.--Mes amis,
dit-elle en tournant le dos au docteur, allez me chercher un prêtre, je
vois que le médecin m'abandonne.»
Trenmor courut chercher le prêtre. Sténio voulut jeter le médecin
par-dessus le balcon.
«Laisse-le tranquille, lui dit Lélia; il m'amuse. Donne-lui un livre et
mène-le dans mon cabinet devant une glace, afin qu'il s'occupe. Quand je
sentirai le courage m'abandonner, je le ferai appeler afin qu'il me
donne des conseils de stoïcisme et que je meure en riant de l'homme et
de sa science.»
Le prêtre arriva. C'était le grand et beau prêtre irlandais de la
chapelle de Sainte-Laure. Il s'approcha, austère et lent. Son visage
inspirait un respect religieux; son regard calme et profond, qui
semblait réfléchir le ciel, eût suffi pour donner la foi. Lélia, brisée
par la souffrance, avait caché son visage sous son bras contracté,
enlacé de ses cheveux noirs.
«Ma soeur!» dit le prêtre d'une voix pleine et fervente.
Lélia laissa retomber son bras, et retourna lentement son visage vers
l'homme de Dieu.
«Encore cette femme!» s'écria-t-il en reculant avec terreur.
Alors sa physionomie fut bouleversée, ses yeux restèrent fixes et pleins
d'épouvante, son teint devint livide, et Sténio se souvint du jour où il
l'avait vu pâlir et trembler en rencontrant le regard sceptique de Lélia
au dessus de la foule prosternée.
«C'est toi, Magnus! lui dit-elle. Me reconnais-tu?
--Si je te connais, femme! s'écria le prêtre avec égarement; si je te
connais! Mensonge, désespoir, perdition!»
Lélia ne lui répondit que par un éclat de rire.
«Voyons, dit-elle en l'attirant vers elle de sa main froide et bleuâtre,
approche, prêtre, et parle-moi de Dieu. Tu sais pourquoi l'on t'a fait
venir ici: c'est une âme qui va quitter la terre, et qu'il faut envoyer
au ciel. N'en as-tu pas la puissance?»
Le prêtre garda le silence et resta terrifié.
«Allons, Magnus, dit-elle avec une triste ironie et tournant vers lui
son visage pâle déjà couvert des ombres de la mort, remplis la mission
que l'Église t'a confiée, sauve-moi, ne perds pas de temps; je vais
mourir!
--Lélia, répondit le prêtre, je ne peux pas vous sauver, vous le savez
bien; votre puissance est supérieure à la mienne.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit Lélia se dressant sur sa couche.
Suis-je déjà dans le pays des rêves? Ne suis-je plus de l'espèce humaine
qui rampe, qui prie et qui meurt? Le spectre effaré que voilà n'est-il
pas un homme, un prêtre? Votre raison est-elle troublée, Magnus? Vous
êtes là vivant et debout, et moi j'expire. Pourtant vos idées se
troublent et votre âme faiblit, tandis que la mienne appelle avec calme
la force de s'exhaler. Allons, homme de peu de foi, invoquez Dieu pour
votre soeur mourante, et laissez aux enfants ces peurs superstitieuses
qui devraient vous faire pitié. En vérité, qui êtes-vous tous? Voici
Trenmor étonné; voici Sténio, le jeune poëte, qui regarde mes pieds et
qui croit y apercevoir des griffes, et voilà un prêtre qui refuse de
m'absoudre et de m'ensevelir! Suis-je déjà morte? Est-ce un songe que
je fais?
--Non, Lélia, dit enfin le prêtre d'une voix triste et solennelle, je ne
vous prends pas pour un démon; je ne crois pas au démon, vous le savez
bien.
--Ah! ah! dit-elle en se tournant vers Sténio, entendez le prêtre: il
n'y a rien de moins poétique que la perfection humaine. Soit, mon père,
renions Satan, condamnons-le au néant. Je ne tiens pas à son alliance,
quoique l'air satanique soit assez de mode, et qu'il ait inspiré à
Sténio de fort beaux vers en mon honneur. Si le diable n'existe pas, me
voici fort en paix sur mon avenir: je puis quitter la vie à cette heure,
je ne tomberai pas dans l'enfer. Mais où irai-je, dites-moi? Où vous
plaît-il de m'envoyer, mon père? au ciel, dites?
--Au ciel! s'écria Magnus. Vous au ciel! Est-ce votre bouche qui a
prononcé ce mot?
--N'est-il point de ciel non plus? dit Lélia.
--Femme, dit le prêtre, il n'en est point pour toi.
--Voilà un prêtre consolant! dit-elle. Puisqu'il ne peut sauver mon âme,
qu'on amène le médecin, et que, pour or ou pour argent, il se décide à
sauver ma vie.
--Je ne vois rien à faire, dit le docteur Kreyssneifetter; la maladie
suit une marche régulière et bien connue. Avez-vous soif? que l'on vous
apporte de l'eau, et puis calmez-vous, attendons. Les remèdes vous
tueraient à l'heure qu'il est; laissons agir la nature.
--Bonne nature! dit Lélia, je voudrais bien t'invoquer! Mais qui es-tu?
où est la miséricorde? où est ton amour? où est ta pitié? Je sais bien
que je viens de toi et que j'y dois retourner; mais à quel titre
t'adjurerai-je de me laisser ici encore un jour? Il y a peut-être un
coin de terre aride auquel il manque ma poussière pour y faire croître
l'herbe: il faut donc que j'aille accomplir ma destinée. Mais vous,
prêtre, appelez sur moi le regard de celui qui est au-dessus de la
nature, et qui peut lui commander. Celui-là peut dire à l'air pur de
raviver mon souffle, au suc des plantes de me ranimer, au soleil qui va
paraître de réchauffer mon sang. Voyons, enseignez-moi à prier Dieu!
--Dieu! dit le prêtre en laissant tomber avec accablement sa tête sur
son sein; Dieu!»
Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues flétries.
«O Dieu! dit-il, ô doux rêve qui m'as fui! où es-tu? où te
retrouverai-je? Espoir, pourquoi m'abandonnes-tu sans retour?...
Laissez-moi, Madame, laissez-moi sortir d'ici! Ici tous mes doutes
reprennent leur funeste empire; ici, en présence de la mort, s'évanouit
ma dernière espérance, ma dernière illusion! Vous voulez que je vous
donne le ciel, que je vous fasse trouver Dieu. Eh! vous allez savoir
s'il existe, vous êtes plus heureuse que moi qui l'ignore.
--Allez-vous-en, dit Lélia: hommes superbes, quittez mon chevet. Et
vous, Trenmor, voyez ceci, voyez ce médecin qui ne croit pas à sa
science, voyez ce prêtre qui ne croit pas à Dieu: et pourtant ce médecin
est un savant, ce prêtre est un théologien. Celui-ci, dit-on, soulage
les moribonds, celui-là console les vivants; et tous deux ont manqué de
foi auprès d'une femme qui se meurt!
--Madame, dit Kreyssneifetter, si j'avais essayé de faire le médecin
avec vous, vous m'auriez raillé. Je vous connais, vous n'êtes pas une
personne ordinaire, vous êtes philosophe.
--Madame, dit Magnus, ne vous souvient-il plus de notre promenade dans
la forêt du Grimsel? Si j'avais osé faire le prêtre avec vous,
n'auriez-vous pas achevé de me rendre incrédule?
--Voilà donc, leur dit Lélia d'un ton amer, à quoi tient votre force! la
faiblesse d'autrui fait votre puissance; mais, dès qu'on vous résiste,
vous reculez et vous avouez en riant que vous jouez un faux rôle parmi
les hommes, charlatans et imposteurs que vous êtes! Hélas! Trenmor, où
en sommes-nous? Où en est le siècle? Le savant nie, le prêtre doute.
Voyons si le poëte existe encore. Sténio, prends ta harpe et chante-moi
les vers de Faust; ou bien ouvre tes livres et redis-moi les souffrances
d'Obermann, les transports de Saint-Preux. Voyons, poëte, si tu
comprends encore la douleurs; voyons, jeune homme, si tu crois encore à
l'amour.
--Hélas! Lélia, s'écria Sténio en tordant ses blanches mains, vous êtes
femme et vous n'y croyez pas! Où en sommes-nous, où en est le siècle?»
XXII.
«Dieu du ciel et de la terre, Dieu de force et d'amour, entends une voix
pure qui s'exhale d'une âme pure et d'un sein vierge! Entends la prière
d'un enfant; rends-nous Lélia!
Pourquoi, mon Dieu, veux-tu nous arracher si tôt la bien-aimée de nos
coeurs? Écoute la grande et puissante voix de Trenmor, de l'homme qui
a souffert, de l'homme qui a vécu. Entends le voeu d'une âme encore
ignorante des maux de la vie. Tous deux te demandent de leur conserver
leur bien, leur poésie, leur espoir, Lélia! Si tu veux déjà la placer
dans ta gloire et l'envelopper de tes éternelles félicités, reprends-la,
mon Dieu, elle t'appartient; ce que tu lui destines vaut mieux que ce
que tu lui ôtes. Mais, en sauvant Lélia, ne nous brise pas, ne nous
perds pas, ô mon Dieu! Permets-nous de la suivre et de nous agenouiller
sur les marches du trône où elle doit s'asseoir...
--C'est fort beau, dit Lélia en l'interrompant, mais ce sont des vers et
rien de plus. Laissez cette harpe dormir en paix, ou mettez-la sur la
fenêtre; le vent en jouera mieux que vous. Maintenant, approchez.
Va-t'en, Trenmor, ton calme m'attriste et me décourage. Viens, Sténio,
parle-moi de toi et de moi. Dieu est trop loin, je crains qu'il ne nous
entende pas; mais Dieu a mis un peu de lui en toi. Montre-moi ce que ton
âme en possède. Il me semble qu'une aspiration bien ardente de cette âme
vers la mienne, il me semble qu'une prière bien fervente que tu
m'adresserais me donnerait la force de vivre. La force de vivre! Oui! il
ne s'agit que de le vouloir. Mon mal consiste, Sténio, à ne pouvoir pas
trouver en moi cette volonté. Tu souris, Trenmor! Va-t'en. Hélas!
Sténio, ceci est vrai, j'essaie de résister à la mort, mais j'essaie
faiblement. Je la crains moins que je ne la désire, je voudrais mourir
par curiosité. Hélas! j'ai besoin du ciel, mais je doute... et, s'il n'y
a point de ciel au-dessus de ces étoiles, je voudrais le contempler
encore de la terre. Peut-être, mon Dieu! est-ce ici-bas seulement qu'il
faut l'espérer? Peut-être est-il dans le coeur de l'homme?... Dis, toi
qui es jeune et plein de vie, l'amour est-ce le ciel? Vois comme ma tête
s'affaiblit, et pardonne cet instant de délire. Je voudrais bien croire
à quelque chose, ne fût-ce qu'à toi, ne fût-ce qu'une heure avant d'en
finir, sans retour peut-être, avec les hommes et avec Dieu!
--Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-même, si tu veux, dit
Sténio en s'agenouillant devant elle, mais ne doute pas de l'amour, ne
doute pas de ton coeur, Lélia! Si tu dois mourir à présent, s'il faut
que je te perde, ô mon tourment, ô mon bien, ô mon espoir! fais au moins
que je croie en toi, une heure, un instant. Hélas! mourras-tu sans que
je t'aie vue vivre? Mourrai-je avec toi sans avoir embrassé en toi autre
chose qu'un rêve? Mon Dieu! n'y a-t-il d'amour que dans le coeur qui
désire, que dans l'imagination qui souffre, que dans les songes qui nous
bercent durant les nuits solitaires? Est-ce un souffle insaisissable?
Est-ce un météore qui brille et qui meurt? Est-ce un mot? Qu'est-ce que
c'est, mon Dieu! O ciel! ô femme! ne me l'apprendrez-vous pas?
--Cet enfant demande à la mort le secret de la vie, dit Lélia; il
s'agenouille sur un cercueil pour obtenir l'amour! Pauvre enfant! Mon
Dieu, ayez pitié de lui, et rendez-moi la vie afin de conserver la
sienne! Si vous me la rendez, je fais voeu de vivre pour lui. Il dit
que je vous ai blasphémé en blasphémant l'amour: eh bien! je courberai
mon front superbe, je croirai, j'aimerai!... Faites seulement que je
vive de la vie du corps, et j'essaierai de vivre de celle de l'âme.
--Entendez-vous, mon Dieu? s'écria Sténio avec délire; entendez-vous ce
qu'elle dit, ce qu'elle promet? Sauvez-la, sauvez-moi! donnez-moi Lélia,
rendez-lui la vie!....»
Lélia tomba raide et froide sur le parquet. C'était une dernière, une
horrible crise. Sténio la pressa contre son coeur en criant de
désespoir. Son coeur était brûlant, ses larmes chaudes tombèrent sur
le front de Lélia. Ses baisers vivifiants ramenèrent le sang à ses mains
livides, sa prière peut-être attendrit le ciel: Lélia ouvrit faiblement
les yeux, et dit à Trenmor qui l'aidait à se relever:
«Sténio a relevé mon âme; si vous voulez la briser encore avec votre
raison, tuez-moi tout de suite.
--Et pourquoi vous ôterais-je le seul jour qui vous reste? dit Trenmor;
la dernière plume de votre aile n'est pas encore tombée.»
DEUXIÈME PARTIE.
XXIII.
MAGNUS.
Sténio descendait un matin les versants boisés du Monte Rosa. Après
avoir erré au hasard dans un sentier couvert d'épaisses végétations, il
arriva devant une clairière ouverte par la chute des avalanches. C'était
un lieu sauvage et grandiose. La verdure sombre et vigoureuse couronnait
les ruines de la montagne crevassée. De longues clématites enlaçaient de
leurs bras parfumés les vieilles roches noires et poudreuses qui
gisaient éparses dans le ravin. De chaque côté s'élevaient en murailles
gigantesques les flancs entr'ouverts de la montagne, bordés de sombres
sapins et tapissés de vignes vierges. Au plus profond de la gorge, le
torrent roulait ses eaux claires et bruyantes sur un lit de cailloux
richement colorés. Si vous n'avez pas vu courir un torrent épuré par ses
mille cataractes, sur les entrailles nues de la montagne, vous ne savez
pas ce que c'est que la beauté de l'eau et ses pures harmonies.
Sténio aimait à passer les nuits, enveloppé de son manteau, au bord des
cascades, sous l'abri religieux des grands cyprès sauvages, dont les
muets et immobiles rameaux étouffent l'haleine des brises. Sur leur cime
épaisse s'arrêtent les voix errantes de l'air, tandis que les notes
profondes et mystérieuses de l'eau qui s'écoule sortent du sein de la
terre, et s'exhalent comme des choeurs religieux du fond des caves
funèbres. Couché sur l'herbe fraîche et luisante qui croit aux marges
des courants, le poëte oubliait, à contempler la lune et à écouter
l'eau, les heures qu'il aurait pu passer avec Lélia; car, à cet âge,
tout est bonheur dans l'amour, même l'absence. Le coeur de celui qui
aime est si riche de poésie, qu'il lui faut du recueillement et de la
solitude pour savourer tout ce qu'il croit voir dans l'objet de sa
passion, tout ce qui n'est réellement qu'en lui-même.
Sténio passa bien des nuits dans l'extase. Les touffes empourprées de la
bruyère cachèrent sa tête agitée de rêves brûlants. La rosée du matin
sema ses fins cheveux de larmes embaumées. Les grands pins de la forêt
secouèrent sur lui les parfums qu'ils exhalent au lever du jour, et le
martin-pêcheur, le bel oiseau solitaire des torrents, vint jeter son cri
mélancolique au milieu des pierres noirâtres et de la blanche écume du
torrent que le poëte aimait. Ce fut une belle vie d'amour et de
jeunesse, une vie qui résuma le bonheur de cent vies, et qui pourtant
passa rapide comme l'eau bouillonnante et l'oiseau fugitif des
cataractes.
Il y a dans la chute et dans la course de l'eau mille voix diverses et
mélodieuses, mille couleurs sombres ou brillantes. Tantôt, furtive et
discrète, elle passe avec un nerveux frémissement contre des pans de
marbre qui la couvrent de leur reflet d'un noir bleuâtre; tantôt,
blanche comme le lait, elle mousse et bondit sur les rochers avec une
voix qui semble entrecoupée par la colère; tantôt verte comme l'herbe
qu'elle couche à peine sur son passage, tantôt bleue comme le ciel
paisible qu'elle réfléchit, elle siffle dans les roseaux comme une
vipère amoureuse, ou bien elle dort au soleil, et s'éveille avec de
faibles soupirs au moindre souffle de l'air qui la caresse. D'autres
fois elle mugit comme une génisse perdue dans les ravins, et tombe,
monotone et solennelle, au fond d'un gouffre qui l'étreint, la cache et
l'étouffe. Alors elle jette aux rayons du soleil de légères gouttes
jaillissantes qui se colorent de toutes les nuances du prisme. Quand
cette irisation capricieuse danse sur la gueule béante des abîmes, il
n'est point de sylphide assez transparente, point de psylle assez
moelleux pour l'imagination qui la contemple. La rêverie ne peut rien
évoquer, parce que, dans les créations de la pensée, rien n'est aussi
beau que la nature brute et sauvage. Il faut devant elle regarder et
sentir: le plus grand poëte est alors celui qui invente le moins.
Mais Sténio avait au fond du coeur la source de toute poésie, l'amour;
et, grâce à l'amour, il couronnait les plus belles scènes de la nature
avec une grande pensée, avec une grande image, celle de Lélia. Qu'elle
était belle, reflétée dans les eaux de la montagne et dans l'âme du
poëte! Comme elle lui apparaissait grave et sublime dans l'éclat argenté
de la lune! Comme sa voix s'élevait, pleine et inspirée, dans la plainte
du vent, dans les accords aériens de la cascade, dans la respiration
magnétique des plantes qui se cherchent, s'appellent et s'embrassent à
l'ombre de la nuit, à l'heure des mystères sacrés et des divines
révélations! Alors Lélia était partout, dans l'air, dans le ciel, dans
les eaux, dans les fleurs, dans le sein de Dieu. Dans le reflet des
étoiles, Sténio voyait son regard mobile et pénétrant; dans le souffle
des brises, il saisissait ses paroles incertaines; dans le murmure de
l'onde, ses chants sacrés, ses larmes prophétiques; dans le bleu pur du
firmament, il croyait voir planer sa pensée, tantôt comme un spectre
ailé, pâle, incertain et triste, tantôt comme un ange éclatant de
lumière, tantôt comme un démon haineux et moqueur: car Lélia avait
toujours quelque chose d'effrayant au fond de ses rêveries, et la peur
pressait de son âpre aiguillon les désirs passionnés du jeune homme.
Dans le délire de ses nuits errantes, dans le silence des vallées
désertes, il l'appelait à grands cris; et quand sa voix éveillait les
échos endormis, il lui semblait entendre la voix lointaine de Lélia qui
lui répondait tristement du sein des nuées. Quand le bruit de ses pas
effrayait quelque biche tapie sous les genêts, et qu'il l'entendait
raser en fuyant les feuilles sèches éparses dans le sentier, il
s'imaginait entendre les pas légers de Lélia et le frôlement de sa robe
effeuillant les fleurs du buisson. Et puis, si quelque bel oiseau de ces
contrées, le lagopède au sein argenté, le grimpereau couleur de rose et
gris de perle, ou le francolin d'un noir sombre et sans reflets, venait
se poser près de lui et le regarder d'un air calme et fier, prêt à
déployer ses ailes vers le ciel, Sténio pensait que c'était peut-être
Lélia qui s'envolait sous cette forme vers de plus libres régions.
«Peut-être, se disait-il en redescendant vers la vallée avec la crédule
terreur d'un enfant, peut-être ne retrouverai-je plus Lélia parmi les
hommes.»
Et il se reprochait avec effroi d'avoir pu la quitter pendant plusieurs
heures, quoiqu'il l'eût entrainée partout avec lui dans ses courses,
quoiqu'il eût rempli d'elle les monts et les nuages, quoiqu'il eût
peuplé de son souvenir et embelli de ses apparitions les cimes les plus
inaccessibles au pied de l'homme, les espaces les plus insaisissables à
son espérance.
Ce jour-là il s'arrêta à l'entrée de la clairière profonde, et s'apprêta
à retourner sur ses pas; car il vit devant lui un homme, et le plus beau
site perd son charme quand celui qui vient y rêver ne s'y trouve plus
seul.
Mais l'homme était beau et sévère comme le site. Son regard brillait
comme le soleil levant, et les premiers feux du jour, qui coloraient le
glacier, embrasaient aussi d'un reflet splendide le visage imposant du
prêtre. C'était Magnus. Il semblait livré à de vives impressions. La
douleur et la joie se peignaient tour à tour en lui. Cet homme semblait
rajeuni par l'enthousiasme.
Dès qu'il aperçut Sténio, il accourut vers lui.
«Eh bien! jeune homme, lui dit-il d'un air triomphant, te voilà seul, te
voilà triste, te voilà cherchant Dieu! La femme n'est plus!
--La femme! dit Sténio. Il n'en est pour moi qu'une seule au monde. Mais
de laquelle parlez-vous?
--De la seule femme qui ait existé pour vous et pour moi dans le monde,
de Lélia! Dites, jeune homme, est-elle bien morte? A-t-elle renié Dieu
en rendant son âme au démon? Avez-vous vu la noire phalange des esprits,
de ténèbres assiéger son chevet et tourmenter son agonie? Avez-vous vu
sortir son âme maudite, sombre et livide, avec des ailes de feu et des
ongles ensanglantés? Ah! maintenant, respirons! Dieu a purgé la terre,
il a replongé Satan dans son chaos. Nous pouvons prier, nous pouvons
espérer. Voyez comme le soleil se lève joyeux, comme les roses de la
vallée s'ouvrent fraîches et vermeilles! Voyez comme les oiseaux
secouent leurs ailes humides et reprennent leur essor avec souplesse!
Tout renaît, tout espère, tout va vivre: Lélia est morte!
--Malheureux! s'écria Sténio en prenant le prêtre à la gorge, quels mots
diaboliques avez-vous sur les lèvres? Quelle pensée de délire et de mort
vous agite? D'où venez-vous? où avez-vous passé la nuit? D'où savez-vous
ce que vous osez dire? Depuis quand avez-vous quitté Lélia?
--J'ai quitté Lélia par une matinée grise et froide. Le jour allait
paraître. Le coq chantait d'une voix aigre; sa voix s'élevait dans le
silence et frappait les toits habités des hommes comme une malédiction
prophétique. La bise pleurait sous les porches déserts de la cathédrale.
Je passai le long des arceaux extérieurs pour me rendre au logis de la
femme qui se mourait. Les colonnettes dentelées cachaient leurs flèches
dans le brouillard, et la grande statue de l'archange, qui s'élève du
côté du levant, baignait son pâle front dans la vapeur matinale. Alors
je vis distinctement l'archange agiter ses grandes ailes de pierre comme
un aigle prêt à prendre sa volée, mais ses pieds restaient enchaînés au
ciment de la corniche, et j'entendis sa voix qui disait: _Lélia n'est
pas morte encore!_ Alors passa une chouette qui rasa mon front de son
aile humide, et qui répéta d'un ton amer: _Lélia n'est pas morte!_ Et la
vierge de marbre blanc, qui est enchâssée dans la niche de l'est, poussa
un profond soupir et dit: _Encore!_ avec une voix si faible, que je crus
faire un songe, et que je m'arrêtai à plusieurs reprises le long du
chemin pour m'assurer que je n'étais pas sous la puissance des rêves.
--Prêtre, dit Sténio, votre raison est troublée. De quelle matinée
parlez-vous? Savez-vous depuis combien de temps les choses que vous
dites se sont passées?
--Depuis ce temps, dit Magnus, j'ai vu le soleil se lever plusieurs fois
dans sa gloire, et darder ses beaux rayons sur cette glace étincelante.
Je ne saurais vous dire combien de fois. Depuis que Lélia n'est plus, je
ne compte plus les jours, je ne compte plus les nuits, je laisse ma vie
s'écouler pure et nonchalante comme le ruisseau de la colline. Mon âme
est sauvée...
--Vous avez perdu l'esprit, Dieu soit loué! dit le jeune homme. Vous
parlez de la maladie funeste qui faillit nous enlever Lélia, il y a un
mois. Je vois, en effet, à vos cheveux et à votre barbe, que vous êtes
depuis longtemps sur la montagne. Venez avec moi, homme malheureux;
j'essaierai de vous soulager en écoutant le récit de vos douleurs.
--Mes douleurs ne sont plus, dit le prêtre avec un sourire qu'on eût
pris pour une céleste inspiration, tant il était doux et calme. Je vis:
Lélia est morte. Écoutez le récit de ma joie. Quand j'arrivai au logis
de la femme, je sentis la terre trembler; et quand je voulus monter
l'escalier, l'escalier recula par trois fois avant que je pusse y poser
le pied. Mais quand les portes se furent ouvertes, je vis beaucoup de
monde, et je me rappelai aussitôt quelle contenance un prêtre doit avoir
devant le monde pour faire respecter Dieu et le prêtre. J'oubliai
absolument Lélia. Je traversai les appartements sans trouble et sans
crainte. Quand j'entrai dans le dernier, je ne me souvenais plus du tout
du nom de la personne que j'allais voir; car, je vous le dis, il y avait
là du monde, et je sentais le regard des hommes qui était sur moi tout
entier. Connaissez-vous la pesanteur du regard des hommes? Vous est-il
jamais arrivé d'essayer de le soulever? Oh! cela pèse plus que la
montagne que voici; mais, pour le savoir au juste, il faut être prêtre
et porter l'habit que vous voyez... Je m'en souviens, c'était un cabinet
tout tendu de blanc, et tout rempli de piéges et d'embûches. D'abord je
crus que je marchais sur la laine douce et fine d'un tapis; je crus voir
des roses blanches dans des vases d'albâtre, et des lumières douces et
blanches dans des globes de verre mat. Je crus aussi voir une femme
vêtue de blanc et couchée sur un lit de satin blanc; mais quand elle
tourna vers moi sa face livide, quand je rencontrai son regard d'airain,
le charme qui pesait sur moi s'évanouit; je vis clair autour de moi, et
je reconnus le lieu où l'on m'avait amené. Les roses se changèrent en
couleuvres, et se tordirent sur leurs tiges en dressant vers moi leurs
têtes menaçantes. Les murs se teignirent de sang, les vases de parfums
se remplirent de larmes, et je vis que mes pieds ne touchaient plus la
terre. Les lampes vomissaient des flammes rouges qui montaient vers la
voûte en ardentes spirales, et qui m'étouffaient comme des remords. Je
tournai encore les yeux vers le canapé: c'était toujours Lélia, mais
elle était sur un réchaud embrasé, elle expirait dans d'atroces
douleurs. Elle me demanda de la sauver, je m'en souviens bien; mais
alors je me souvenais aussi des vaines prières que je lui avais faites
en d'autres temps, des larmes inutiles que j'avais versées à ses pieds,
et le ressentiment était dans mon coeur. Elle avait perdu mon âme,
elle m'avait enlevé Dieu: j'étais content de me venger et de perdre son
âme, et de lui enlever Dieu à mon tour. C'est pourquoi je l'ai maudite
et j'ai été sauvé; et Dieu a récompensé mon courage, car aussitôt un
nuage s'est répandu sur ma vue. Lélia a disparu, et les couleuvres
aussi; et les langues de feu, et le sang, et les larmes ont disparu, et
je me suis trouvé seul au pied des arceaux de la cathédrale. Le jour
naissait, les vapeurs se dissipaient un peu; l'archange de pierre porta
alors à ses lèvres la trompette que sa main tient immobile depuis
plusieurs siècles: il en tira une fanfare éclatante dans laquelle je
distinguai ce cri sauveur: _Lélia n'est plus!_ La chouette rentra sous
le chapiteau qui lui sert de retraite, en répétant: _Lélia n'est plus!_
Alors la vierge de marbre blanc, cette vierge que je n'osais pas
regarder quand je passais à ses pieds, parce qu'elle ressemblait à
Lélia, cette vierge si pâle et si belle, qui avait sept glaives dans le
sein et toutes les douleurs de l'âme sur le front tomba, brisée sur les
marches de l'église. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cela.
Dites-moi, avez-vous vu les débris?
--Je suis passé hier soir devant elle, répondit Sténio, et je vous
assure qu'elle est toujours fort belle, et qu'elle est debout.
--Ne blasphémez pas, jeune homme, dit le prêtre avec un sérieux
effrayant. Dieu vous frapperait de sa malédiction, il vous rendrait fou;
je crains que vous ne le soyez déjà, car vous parlez comme un être privé
de raison. Savez-vous ce que c'est que l'homme? Savez-vous ce que c'est
que Dieu? Connaissez-vous la terre, connaissez-vous le ciel?
--Prêtre, laissez-moi vous quitter, dit Sténio, que l'aliéné voulait
entraîner vers sa grotte. Je ne saurais écouter vos paroles sans
terreur. Vous maudissez Lélia, vous la condamnez au néant, et vous osez
parler de Dieu, et vous osez porter l'habit de ses ministres?
--Enfant, dit le prêtre, c'est parce que je crains Dieu, c'est parce que
je respecte l'habit que je porte, que je maudis Lélia. Lélia! ma perte,
ma séduction, ma ruine! Lélia! qu'il m'était défendu de posséder, de
désirer même! Lélia! l'atroce et l'infâme qui est venue me chercher au
fond du sanctuaire, qui a violé la sainteté de l'autel pour m'enivrer
de ses infernales caresses!...
[Illustration: Alors passa une chouette qui... (Page 23.)]
--Vous mentez! s'écria Sténio avec fureur. Lélia ne vous a jamais
poursuivi, jamais aimé!...
--Eh! je le sais, dit tranquillement le prêtre. Vous ne me comprenez
pas: écoutez, asseyez-vous avec moi sur le tronc de ce mélèze qui sert
de pont au-dessus de l'abîme. Là, plus près de moi, votre main dans la
mienne, ne craignez rien. L'arbre ploie, le torrent gronde, le gouffre
écume là-bas, dans cette noire profondeur, juste au-dessous de nous:
cela est beau! c'est l'image de la vie.»
En parlant ainsi, l'insensé entourait Sténio de ses bras crispés par la
fièvre. Il était plus grand que lui de toute la tête, et le délire
augmentait horriblement sa force musculaire. Son regard morne plongeait
dans le gouffre et en mesurait la profondeur, tandis que ses mains
distraites et convulsives semblaient toutes prêtes à y précipiter le
jeune homme. Malgré le péril de cette situation, Sténio était si avide
de ce qu'il allait entendre, le secret qui était entre Lélia et le
prêtre torturait depuis si longtemps son âme jalouse, qu'il resta
tranquillement assis sur l'unique solive qui tremblait au-dessus du
précipice.
Cela s'appelle le _pont d'enfer_. Chaque gorge, chaque torrent a son
passage périlleux décoré du même nom emphatique, et praticable seulement
aux chamois, aux hardis chasseurs et aux sveltes filles de la montagne.
«Écoute, écoute, dit le prêtre, il y avait deux Lélia: tu n'as pas su
cela, jeune homme, parce que tu n'étais pas prêtre, parce que tu n'avais
ni révélations, ni visions, ni pressentiments. Tu vivais naturellement,
et d'une grosse vie facile et commune; moi j'étais prêtre, je
connaissais les choses du ciel et de la terre, je voyais Lélia double et
complète, femme et idée, espoir et réalité, corps et âme, don et
promesse; je voyais Lélia telle qu'elle est sortie du sein de Dieu:
beauté, c'est-à-dire tentation; espoir, c'est-à-dire épreuve; bienfait,
c'est-à-dire mensonge; me comprenez-vous? Oh! ceci est bien clair
pourtant, et, si tous les hommes n'étaient pas fous, ils écouteraient la
parole d'un homme sage, ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient
de l'ennemi. C'était mon ennemi, à moi, il était double, il s'asseyait
le soir dans la galerie de la nef; je le voyais bien, je ne connaissais
que trop la place où il avait l'habitude de paraître. C'était dans une
riche travée toute drapée de velours bleu pâle; je la vois encore cette
place maudite! C'était entre deux colonnes élancées qui la portaient
suspendue entre la voûte et le sol, sur leurs frêles guirlandes de
pierre. Il y avait deux anges sculptés, blancs comme la neige, beaux
comme l'espoir, qui entrelaçaient leurs blanches mains et croisaient
leurs ailes de marbre sur l'écusson de la balustrade. C'était justement
là qu'elle venait s'asseoir. Elle se penchait avec un calme impie, elle
appuyait son coude insolent sur les fronts inclinés de ces deux beaux
anges; elle jouait avec la frange d'argent des draperies, elle
dérangeait les boucles de sa chevelure, elle promenait son regard
audacieux sur le temple, au lieu de courber la tête et d'adorer
l'Éternel. Oh non! elle ne venait pas là pour prier! Elle venait pour se
désennuyer, se faire voir comme en spectacle, se délasser des fêtes et
des mascarades, en écoutant pendant une heure les accents de l'orgue et
la poésie des cantiques. Et vous tous, vous étiez là, jeunes vieux,
riches et nobles, suivant des yeux chacun de ses mouvements, épiant ses
moindres regards, vous efforçant de saisir sa pensée dans la profondeur
impénétrable de ses orbites, et vous agitant comme des damnés dans leur
tombe à l'heure de minuit pour attirer sur vous l'attention enviée de la
femme. Mais elle! mais Lélia! Oh! qu'elle était grande, qu'elle était
imposante! Comme elle planait avec dédain sur les hommes! Comme je
l'aimais alors, comme je la bénissais pour son orgueil! Comme je la
voyais belle sous le reflet mat des bougies, pâle et grave, fière et
douce pourtant! Oh! vous ne la possédiez pas, vous autres! Vous ne
saviez pas ce qui se passait dans son coeur, son regard ne vous le
révélait jamais, vous n'étiez pas plus heureux que moi! Comme cette
pensée m'attachait à elle! Dites, dites! avez-vous jamais saisi son âme?
Avez-vous deviné l'idée qui fermentait dans son grand front? Avez-vous
creusé son cerveau et fouillé dans les trésors de sa pensée? Non! vous
ne l'avez pas fait. Lélia ne vous a pas appartenu non plus. Vous ne
savez ce que c'est que Lélia. Vous l'avez vue sourire tristement, ou
rêver d'un air ennuyé; vous n'avez pas vu son sein se gonfler, ses
larmes couler; sa colère, sa haine ou son amour, vous ne les avez pas
vus se répandre! Dites, jeune homme, vous n'êtes pas plus heureux que
moi! Si vous me disiez le contraire, entendez-vous, cet abîme ne serait
pas assez profond pour vous recevoir!
[Illustration: En parlant ainsi, l'insensé entourait Sténio... (Page
24.)]
--Et l'autre Lélia, qu'est-ce donc? reprit le jeune homme sans
s'effrayer le moins du monde de l'exaspération de Magnus.
--L'autre Lélia! s'écria Magnus en se frappant le front comme si une
atroce douleur, s'y fût réveillée. L'autre! c'était un monstre hideux,
une harpie, un spectre; et pourtant c'était bien la même Lélia, c'était
seulement son autre moitié!
--Mais où la rencontriez-vous? dit Sténio avec inquiétude.
--Oh! partout, dit le prêtre; le soir, quand l'office était fini, quand
les cierges venaient de s'éteindre et que la foule s'écoulait par les
portes de l'église, pressée sur les traces de la femme qu'on appelait
Lélia, et qui s'en allait lente et blême, enveloppée dans son manteau de
velours noir, traînant à sa suite un cortège à qui elle ne daignait pas
jeter un regard... je la suivais aussi avec mes yeux, avec mon âme, et
je sentais que j'étais prêtre; j'étais enchaîné au pied de l'autel; je
ne pouvais pas courir sous le porche, me mêler à la foule, ramasser son
gant, dérober une feuille de rose échappée à son bouquet. Je ne pouvais
pas lui offrir l'eau du bénitier et toucher ses grandes mains effilées,
si molles et si belles!
--Et si froides! dit Sténio entraîné par l'attention. Ce granit,
incessamment lavé par l'eau qui s'échappe du glacier, n'est pas plus
froid que la main de Lélia, à quelque heure qu'on la saisisse.
--Vous l'avez donc touchée?» dit le prêtre en l'étreignant avec rage.
Sténio le domina par un de ces regards magnétiques où la volonté de
l'homme se concentre au point de subjuguer la volonté même des animaux
féroces.
«Continuez! lui dit-il; je vous ordonne de continuer votre récit, ou,
avec mon regard, je vous fais tomber dans le gouffre.»
Le fou pâlit et reprit son récit avec la sotte frayeur d'un enfant.
«Eh bien! dit-il d'une voix tremblante et avec un regard timide, sachez
ce qui m'arrivait alors: je reniais Dieu, je maudissais mon destin, je
déchirais avec mes ongles les dentelles de l'aube sans tache dont
j'étais revêtu. Oh! je perdais mon âme, et pourtant je luttais...
Alors... ô mon Dieu, par quelles épreuves vous me faisiez passer!... Je
voyais du fond de la nef assombrie venir une ombre qui semblait fendre
la pierre des cercueils. Et cette ombre, insaisissable et flottante
d'abord, grandissait avec mon épouvante et venait me saisir dans ses
bras livides. C'était une horrible apparition: je me débattais contre
elle, je l'implorais en vain, je me jetais à genoux devant elle comme
devant Dieu.
«Lélia, Lélia! lui disais-je, que me demandes-tu? que veux-tu de moi? Ne
t'ai-je pas offert un culte profane dans mon coeur? Ton nom ne
s'est-il pas mêlé sur mes lèvres aux noms sacrés de la Vierge et des
anges? N'est-ce pas vers toi que ma main lançait les flots de l'encens?
Ne t'ai-je placée dans le ciel à côté de Dieu même, _demandeuse_
insatiable? Que n'ai-je pas fait pour toi! A quelles pensées terribles
et impies n'ai-je pas ouvert mon sein! Oh! laisse-moi, laisse-moi prier
Dieu, afin que ce soir il me pardonne et que je puisse aller dormir sans
que la damnation pèse sur moi! Mais elle ne m'écoutait pas, elle
m'enlaçait de ses cheveux noirs, de ses yeux noirs, de son étrange
sourire, et je me battais avec cette ombre impitoyable jusqu'à tomber
épuisé, mourant, sur les marches du sanctuaire.
«Eh bien! parfois, à force de m'humilier devant Dieu, à force d'arroser
le marbre avec mes larmes, il m'arrivait de retrouver un peu de calme.
Je rentrais consolé, je regagnais ma cellule silencieuse, accablé de
fatigue et de sommeil. Mais savez-vous ce que faisait Lélia, ce qu'elle
imaginait, la railleuse impie, pour me désespérer et me perdre? Elle
entrait dans ma cellule avant moi, elle se blottissait maligne et souple
dans le tapis de mon prie-Dieu ou dans le sable de ma pendule, ou bien
dans les jasmins de ma fenêtre; et à peine avais-je commencé ma dernière
oraison, qu'elle surgissait tout à coup devant moi, et posait sa froide
main sur mon épaule en disant:
Me voici! Alors il fallait soulever mes paupières appesanties, et lutter
de nouveau avec mon coeur troublé, et redire l'exorcisme jusqu'à ce
que le fantôme fût dissipé. Parfois même il se couchait sur mon lit, sur
mon pauvre lit solitaire et froid; il s'étendait sur ce grabat,
l'horrible spectre; et quand j'entrouvrais les rideaux de serge pour
m'approcher de ma couche, je le trouvais là qui me tendait les bras et
qui riait de mon épouvante! O mon Dieu! que j'ai souffert! O femme, ô
rêve, ô désir! que tu m'as fait de mal! Que de formes tu as prises pour
entrer chez moi! Que de mensonges tu m'as faits! Que de piéges tu m'as
tendus!
--Magnus, dit Sténio avec amertume, taisez-vous! vos paroles me font
monter le sang au visage. Il n'y a que l'imagination d'un prêtre qui
soit assez impudique pour flétrir ainsi Lélia.
--Non! dit le prêtre, je ne l'ai pas profanée même en rêve. Dieu me voit
et m'entend, qu'il me précipite dans ce gouffre si je mens! J'ai
courageusement résisté, j'ai usé mon âme, j'ai épuisé ma vie à ce
combat, et je n'ai jamais cédé, et l'ombre de Lélia est toujours sortie
vierge de ces nuits terribles. Est-ce ma faute si la tentation fut
grande? Pourquoi l'esprit de cette femme s'attachait-il à tous mes pas?
Pourquoi venait-il me chercher partout? Tantôt, assis au tribunal sacré
de la confession, j'écoutais avec recueillement les tristes aveux d'une
femme sillonnée de rides et couverte de haillons; et, s'il m'arrivait de
jeter les yeux sur elle en lui répondant, savez-vous quelle figure
m'apparaissait aux barreaux du confessionnal, au lieu de la face jaune
et flétrie de la vieille? La figure pâle et le regard méchant et froid
de Lélia. Alors ma parole restait paralysée sur mes lèvres; une sueur
pénible inondait mon front, un nuage passait sur mes yeux; il me
semblait que j'allais mourir. Ma langue cherchait vainement une formule
d'exorcisme, j'oubliais jusqu'au nom du Très-Haut; je ne pouvais
invoquer aucune puissance céleste, et cette hallucination ne cessait
qu'à la voix rauque et cassée de la vieille qui me demandait
l'absolution. Moi absoudre, moi délier les âmes, moi dont l'âme était
enchaînée par un pouvoir infernal! Mais heureusement Lélia n'est plus,
elle s'est damnée; et moi je vis, je serai sauvé! Car, je l'avoue, tant
qu'elle a vécu, j'étais en proie à d'horribles tentations; des pensées
bien plus destructives que tout ce que je vous ai dit fermentaient dans
mon cerveau, et s'y tenaient victorieuses pendant des jours entiers. Ces
pensées, c'était le doute, c'était l'athéisme qui pénétrait en moi comme
un venin. Il y avait des jours où j'étais si las de combattre, où
l'espoir du salut me luisait si faible et si lointain, que je me
rejetais de toute ma force dans la vie présente. Eh bien! me disais-je
soyons heureux au moins un jour, soyons homme, puisque nous ne pouvons
être ange. Pourquoi une loi de mort pèserait-elle sur moi? Pourquoi
consentirais-je à être retranché de la vie des hommes, en échange d'une
chimère d'avenir? Ils sont heureux, ils sont libres, les autres! Ils
respirent à l'aise, ils marchent, ils commandent, ils aiment, ils
vivent; et moi je suis un cadavre étendu sur un cercueil, la dépouille
d'un homme attaché à un débris de religion! Ils placent leur espoir en
cette vie; ils peuvent le réaliser, car ils peuvent agir. Et d'ailleurs
les choses que nous voyons existent; la femme qu'on peut étreindre dans
ses bras n'est pas une ombre. Moi je n'ai que l'espoir d'une autre vie,
et qui m'en répondra? Mon Dieu, vous n'existez donc pas, puisque vous me
laissez en proie à ces affreuses incertitudes? Il fut un temps, dit-on,
où vous faisiez des miracles pour soutenir la foi chancelante des
hommes; vous avez envoyé un ange pour toucher d'un charbon embrasé la
lèvre muette d'Isaïe; vous êtes apparu dans le buisson ardent, dans la
nuée d'or, dans la brise des nuits; et maintenant vous êtes sourd, vous
restez indifférent à nos erreurs et a nos fautes. Vous avez abandonné
votre peuple, vous ne tendez plus la main à celui qui s'égare, vous
n'adressez plus une parole d'encouragement et de force à celui qui
souffre et combat pour vous. Oh! vous n'êtes que mensonge et vain
orgueil de l'homme, vous n'êtes rien, vous n'êtes pas!...
«Ainsi je blasphémais et je me laissais emporter à la fougue des désirs.
Oh! si j'avais osé m'y livrer tout à fait!... si j'avais osé revendiquer
ma part de vie et posséder Lélia seulement par la volonté!... Mais cela
même je ne l'osais pas. Il y avait toujours au fond de moi une crainte
morne et stupide qui glaçait mon sang au plus fort de la fièvre. Satan
ne voulait ni me prendre ni me lâcher. Dieu ne daignait ni m'appeler ni
me repousser. Mais tous mes maux sont finis, car Lélia est morte, et je
reviens à la foi; elle est bien morte, n'est-ce pas?»
Le prêtre pencha sa tête sur son sein et tomba dans une profonde
rêverie. Sténio le quitta sans qu'il s'en aperçût.
XXIV.
VALMARINA.
Comme Sténio revenait durant la nuit vers les villes, il rencontra, au
sortir de la montagne, Edméo qui, croisant ses pas, s'enfonçait
rapidement, et sans le voir, dans les sombres défilés qu'il venait de
quitter.
«Où cours-tu si mystérieux et si pressé? dit Sténio à son jeune ami. Toi
que j'ai toujours connu philosophe, aurais-tu donc abjuré la sublime
sagesse pour quelque passion humaine, pour quelque intérêt de la terre?
Parle-moi; j'ai beaucoup souffert depuis que nous nous sommes quittés,
j'ai besoin que quelqu'un m'encourage à vivre ou à mourir. Mon âme est
tombée dans une étrange détresse. Mille espérances me convient, mille
frayeurs m'arrêtent; quoi que tu me conseilles en cet instant, je veux
le faire. Je regarde cette rencontre comme un coup du sort; je
regarderai ta voix comme la voix du destin. Dis-moi où tu vas dans la
vie? Dis-moi ce que tu cherches et ce que tu évites, ce que tu crois et
ce que tu nies? Dis-moi si tu as fait ton choix entre un modeste bonheur
et une noble souffrance?...»
Edméo, pressé de questions, céda au désir de son ami. Il s'assit à ses
côtés, sur la mousse du rocher, au pied d'une croix de pierre à demi
brisée, et prit la main de Sténio dans les siennes.
«Avant de le répondre, dit-il, permets que je t'interroge. Avant
d'accepter le rôle de père que tu m'imposes, il faut que tu m'accordes
celui de confesseur. Conte-moi ta vie depuis un an, dis-moi ton âme tout
entière.»
Sténio raconta son amour, ses incertitudes, ses souffrances, ses désirs,
son espoir. Il parlait avec feu, son front brûlait sous sa chevelure
humide, et sa main tremblait dans celle du jeune homme. Quand il eut
fini, Edméo ne lui répondit que par un sourire mélancolique; et, après
avoir quelque temps rêvé, il consentit enfin à répondre.
«Tu m'as parlé, lui dit-il, d'un monde qui m'est encore inconnu, et dont
je comprends pourtant les mystères. Tout ce que tu m'as dit, je l'avais
pressenti, je l'avais rêvé. Plus d'une fois mon coeur a palpité, plus
d'une fois mon front a brûlé au récit de tes transports, à l'idée de tes
espérances. Mais déjà ces riantes chimères s'évanouissent comme la
vapeur du crépuscule. Regarde cette étoile blanche qui monte là-bas sur
le pic neigeux...
--C'est Sirius, dit Sténio. Est-ce là l'unique objet de ton culte?
T'es-tu adonné exclusivement à la science?»
Edméo secoua la tête.
«Quoique j'eusse le goût des éludes sérieuses, dit-il, entre la vie de
l'intelligence et la vie du coeur, telle que tu viens de me la
dépeindre, je n'eusse pas hésité un instant. J'ai à peine un an de plus
que toi, Sténio, et quoique je n'aie pas le don de poésie, quoique mon
oeil soit terne et mes manières réservées auprès des femmes, je n'ai
pu, sans frémir, effleurer le vêtement de la belle Lélia...
--Lélia! s'écria Sténio, je ne vous l'ai pas nommée! Eh quoi! si
j'interrogeais ce rocher, il prendrait une voix pour me répondre: Lélia!
Et d'où connaissez-vous Lélia et d'où savez-vous que je l'aime, Edméo?
--Je l'ai quittée il y a une heure, répondit Edméo; j'étais chargé pour
elle d'un message important, je lui ai parlé un instant... Sa figure, sa
voix, ses manières, tout en elle m'a semblé étrange, et j'étais troublé
en la quittant. Quand je vous ai rencontré, je ne vous ai pas vu, parce
que j'étais préoccupé. L'image de cette grande femme pâle flottait
devant moi. Ses paroles sont froides, Sténio, son regard est sombre, son
âme semble d'airain; mais ses actions sont grandes, et sa tristesse est
profonde et solennelle. Quand tu m'as décrit l'objet de ta passion,
était-il possible que je ne reconnusse pas la femme que je venais de
voir, et dont j'avais l'âme toute remplie?
--Mais tu l'aimes, malheureux! s'écria Sténio; toi aussi, tu l'aimes?
--Que t'importe, dit Edméo en souriant avec amertume, je ne la reverrai
sans doute jamais. Rassure-toi, je n'ai pas le temps d'aimer. Ma vie est
absorbée par d'autres soins.
--Mais qu'allais-tu chercher auprès de Lélia? quel message avais-tu pour
elle?
--Ceci n'est point un secret, je puis te le dire; j'allais lui demander
des secours pour des malheureux: elle m'a remis quelque chose qui
ressemble à la rançon d'un roi, avec la même simplicité qu'une autre eût
mise à me donner une obole...
--Oh! elle est grande, elle est bonne, n'est-ce pas? s'écria Sténio.
--Elle est riche et libérale, répondit Edméo; j'ignore si elle est
bonne. Elle a lu d'un oeil sec la lettre que je lui ai remise. Elle ne
m'a fait aucune question sur celui qui la lui avait écrite. Elle a souri
quand je lui ai parlé de certaines espérances religieuses et sociales.
Puis elle m'a tendu une main glacée, en me disant: Ne parlez pas avec
moi si vous voulez conserver la foi...
--Elle a reçu froidement ce message? dit Sténio avec agitation. Eh bien!
je ne sais pourquoi, je suis heureux de cette indifférence... Ne
pouvez-vous me dire par qui vous étiez envoyé, Edméo?
--Avez-vous quelquefois entendu parler de Valmarina? dit le voyageur.
--Vous prononcez un nom qui me pénètre jusqu'au coeur, répondit le
poëte. Tout ce qu'on m'a raconté de la vertu, du dévoûment et de la
charité de cet homme, m'avait semblé fabuleux. Existe-t-il vraiment un
homme qui s'appelle ainsi, et qui ait fait les actions qu'on lui
attribue?
--Cet homme est plus respectable encore et plus bienfaisant qu'on ne
l'imagine, repartit Edméo. Si vous le connaissiez, ami, vous
comprendriez qu'il est quelque chose de plus puissant et de plus
précieux sur la terre que la beauté, l'amour, la poésie ou la gloire...
--La vertu! dit Sténio; oui, on dit que cet homme est la vertu
personnifiée; partez-moi de lui, faites-le-moi connaître. Tant de bruits
divers circulent sur son compte, sa renommée est une légende si
merveilleuse, que les femmes vont jusqu'à lui attribuer le don des
miracles.
--Cette renommée qu'il a tant évitée fait son supplice, répondit Edméo.
Sa modestie, son amour pour l'obscurité est poussé jusqu'à la
bizarrerie, et, par une bizarrerie non moins remarquable de la destinée,
cette réputation, que tant d'hommes cherchent en vain et qu'il fuit si
obstinément, s'attache obstinément à ses pas.
--Est-il vrai, dit Sténio, qu'aucun de ceux qu'il a protégés, assistés
ou sauvés, n'ait jamais vu ses traits, et que pendant longtemps il ait
réussi à tenir cachée la source des bienfaits qu'il répandait sur les
malheureux?
--Tant que sa fortune immense a suffi à ses bienfaits, il a réussi à
rester ignoré. Mais il a fallu, pour continuer ce rôle sublime, qu'il
établît des relations avec des âmes soeurs de la sienne, et qu'il
formât une association.
--Arrêtez! dit Sténio vivement, vous en faites partie?...
--Je ne fais partie d'aucun corps, répondit Edméo; je me suis fait
l'ami, le disciple et l'agent de Valmarina. Je ne savais à quoi employer
ma jeunesse. Je sentais en moi de grands instincts d'énergie, de grands
besoins de coeur. L'amour me semblait une passion égoïste; la
science, une occupation desséchante; l'ambition, un amusement puéril.
J'ai rencontré la vertu sur mon chemin; je me suis laissé emmener par
elle. Je lui ai fait quelques sacrifices. Peut-être en aurai-je de plus
grands à lui faire. Je sens qu'elle peut m'en récompenser, et que je ne
les regretterai jamais.
--Ton langage simple, ta pieuse conviction me saisissent, dit Sténio.
J'ai envie de renoncer à l'amour, j'ai envie de tout quitter pour te
suivre. Où vas-tu maintenant?
--Je retourne vers celui qui m'a envoyé.
--Conduis-moi vers lui. Je veux qu'il me guérisse de ma folle passion;
je veux qu'il m'arrache ma souffrance et me donne un bonheur pur dont je
jouirai sans trembler sans cesse pour le lendemain... Partons
ensemble!...
--Je ne puis t'emmener, dit Edméo. Songe au mystère dont Valmarina aime
à s'envelopper. Il n'est permis à aucun de ses amis de lui présenter un
nouveau disciple à l'improviste. Je lui parlerai de toi, et s'il te juge
propre à marcher dans cette rude carrière...
--Qu'a-t-elle donc de si rude? reprit l'enthousiaste Sténio. Depuis que
j'existe, je rêve les grandeurs du renoncement aux faux biens de ce
monde, et la conquête des biens immatériels. Quand, pour mon malheur,
j'ai rencontré Lélia, j'avais l'imagination toute pleine de Valmarina.
Je voulais aller le joindre. Ce funeste amour m'a détourné de la voie;
mais je comprends, à cette heure, que la Providence t'envoie vers moi
pour me sauver...
--Que Dieu t'entende! Puisses-tu dire la vérité, Sténio! mais
permets-moi de douter encore de ta résolution. Un regard de Lélia la
fera envoler comme cette neige fraîchement tombée que la brise balaie
autour de nous...
--Tu ne veux pas de moi? dit Sténio avec véhémence. Je comprends! Fier
de ta facile sagesse, vierge de toute affection humaine, tu te plais à
douter de moi pour me rabaisser. Emmène-moi pendant que l'enthousiasme
me possède, ou je croirai, Edméo, que toute ta vertu c'est de
l'orgueil.»
Edméo resta muet à cette accusation. Il combattit le désir d'y répondre;
puis, se levant, il se prépara à quitter Sténio. Celui-ci le retint
encore...
«Eh bien! dit le jeune exalté, ton silence stoïque m'éclaire, Edméo, et
maintenant je suis sûr de ce que je ne faisais que pressentir. On me l'a
dit, et tu veux en vain me donner le change, Valmarina est quelque chose
de plus qu'un homme bienfaisant et un consolateur ingénieux. L'oeuvre
sainte que vous accomplissez ne se borne pas à des actes particuliers de
dévoûment. Et toi-même, Edméo, tu ne t'es pas voué au simple rôle
d'aumônier d'un riche philanthrope. Une mission plus vaste t'est
confiée. Les richesses de Lélia serviront peut-être à racheter des
captifs et à secourir des indigents, mais ce ne seront pas des captifs
insignifiants et des indigents vulgaires. Valmarina versera peut-être
son sang avec son or; et pour toi, tu aspires à quelque chose de plus
que des bénédictions de mendiant; tu as rêvé le laurier du martyre.
C'est pour de telles choses, et non pour d'autres, que tu marches seul
et rapide dans la nuit froide et silencieuse...
«Ne me réponds pas, Edméo, ajouta Sténio en voyant que son ami cherchait
à éluder ses questions. Tu es encore trop trop jeune pour parler, sans
trouble, de tes secrets. Tu sais te taire; tu ne saurais pas feindre.
Laisse à mon coeur la joie de te deviner et la délicatesse de ne pas
t'interroger davantage. Je sais ce que je voulais.
--Et si ce que tu supposes était la vérité, dit Edméo, viendrais-tu avec
moi?
--Je sais maintenant que je ne le puis pas, repartit Sténio; je sais que
je ne serais pas admis auprès de Valmarina sans de longues et terribles
épreuves. Je sais qu'avant tout il me serait prescrit de renoncer pour
jamais à Lélia... Oh! je le sais, malgré les liens qui unissent sa
mystérieuse destinée à vos destins héroïques, on me demanderait la
preuve de ma vertu, le gage de ma force; je n'en aurais pas d'autre à
fournir que mon amour vaincu, et je ne le fournirais pas.
--J'en étais bien sûr, dit Edméo avec un soupir. J'ai vu Lélia! Adieu
donc, ami! Si un jour, détrompé de ce prestige ou rebuté dans tes
espérances...
--Oui, certes! s'écria Sténio en serrant la main de son ami;» puis il la
laissa retomber en ajoutant: Peut-être!... Et un instant après,
l'espoir, se réveillant dans son coeur, lui disait tout bas: Jamais!
Quelques moments après qu'ils se furent séparés, Edméo, qui marchait
vers le nord, étant parvenu au sommet de la montagne, entonna, ainsi
qu'il l'avait promis à Sténio, un chant d'adieu. Sténio était resté
assis sur le rocher. La nuit était pure et froide, la terre sèche et
l'air sonore. La voix mâle d'Edméo chanta cet hymne qui parvint distinct
à l'oreille de son ami:
«Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances
l'aube en automne, et te plonges sous notre horizon à la suite du soleil
au printemps! frère du soleil, Sirius, monarque du firmament, toi qui
braves la blanche clarté de la lune quand tous les autres astres
pâlissent devant elle, et qui perces de ton oeil de feu le voile épais
des nuits brumeuses! molosse à la gueule enflammée, qui toujours lèches
le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortége étincelant,
montes dans les hautes régions de l'empirée, sans égal et sans rivaux! ô
le plus beau, le plus grand, le plus éclatant des flambeaux de la nuit,
répands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends l'espoir à mon
âme tremblante et la force à mes membres glacés! Brille sur ma tête,
éclaire ma route, verse-moi les flots de ta riche lumière! Roi de la
nuit, guide-moi vers l'ami de mon coeur. Protège ma course mystérieuse
dans les ténèbres; celui vers qui je vais est, parmi les hommes, comme
toi parmi la foule secondaire des innombrables étoiles.
«Comme toi, mon maître est grand, comme toi, il a l'éclat et la
puissance; comme toi, il pénètre d'un regard flamboyant; comme toi, il
répand la lumière; comme toi, il règne sur la nuit glacée; comme toi, il
marque la fin des beaux jours!
«Sirius, tu n'es pas l'étoile de l'amour, tu n'es pas l'astre de
l'espérance. Le rossignol ne s'inspire pas de ta mâle beauté, et les
fleurs ne s'ouvrent pas sous ton austère influence. L'aigle des
montagnes te salue au matin d'une voix triste et farouche; la neige
s'amasse sous ton regard impassible, et la bise chante tes splendeurs
sur les cordes d'airain de sa harpe lugubre.
«C'est ainsi que l'âme où tu règnes, ô vertu! ne s'ouvre plus ni à
l'espoir ni à la tendresse; elle est scellée comme un cercueil de plomb,
comme la nuit hyperboréenne aux confins de l'horizon quand Sirius est à
la moitié de sa course. Elle est morne comme l'hiver, obscure comme un
ciel sans lune, et traversée d'un seul rayon froid et pénétrant comme
l'acier. Elle est ensevelie sous un linceul, elle n'a plus ni
transports, ni chants, ni sourires.
«Mon âme, c'est la nuit, c'est le froid, c'est le silence; mais ta
splendeur, ô vertu! c'est le rayon de Sirius éclatant et sublime.»
La voix se perdit dans l'espace. Sténio resta quelques instants absorbé;
puis il descendit vers la vallée, les yeux fixés sur Vénus qui se levait
à l'horizon.
XXV.
Le printemps était revenu, et avec lui le chant des oiseaux et le parfum
des fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du couchant
s'effaçaient sous les teintes violettes de la nuit: Lélia rêvait sur la
terrasse de la villa Viola. C'était une riche maison qu'un Italien avait
fait bâtir pour sa maîtresse à l'entrée de ces montagnes. Elle y était
morte de chagrin; et l'Italien, ne voulant plus habiter un lieu qui lui
rappelait de douloureux souvenirs, avait loué à des étrangers les
jardins qui renfermaient la tombe, et la villa qui portait le nom de sa
bien-aimée. Il y a des douleurs qui se nourrissent d'elles-mêmes; il y
en a qui s'effraient et qui se fuient comme des remords.
Molle et paresseuse comme la brise, comme l'onde, comme tout ce jour de
mai si doux et si somnolent, Lélia, penchée sur la balustrade, plongeait
du regard dans la plus belle vallée que le pied de l'homme civilisé ait
foulée. Le soleil était descendu derrière l'horizon, et pourtant le lac
conservait encore un ton rouge ardent comme si l'antique dieu, qu'on
supposait rentrer chaque soir dans les flots, se fût en effet plongé
dans sa masse transparente.
Lélia rêvait. Elle écoutait le murmure confus de la vallée, les cris des
jeunes agneaux qui venaient s'agenouiller devant leurs mères, le bruit
de l'eau dont on commençait à ouvrir les écluses, la voix des grands
pâtres bronzés, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui
chantent d'un ton guttural en descendant la montagne, l'escopette sur
l'épaule. Elle écoutait aussi la clochette au timbre grêle qui sonne au
cou des longues vaches tigrées, et l'aboiement sonore de ces grands
chiens de race primitive qui font bondir les échos sur le flanc des
ravins.
Lélia était calme et radieuse comme le ciel. Sténio fit apporter la
harpe, et lui chanta ses hymnes les plus beaux. Pendant qu'il chantait,
la nuit descendait, toujours lente et solennelle, comme les graves
accords de la harpe, comme les belles notes de la voix suave et mâle du
poëte. Quand il eut fini, le ciel était perdu sous ce premier manteau
gris dont la nuit se revêt, alors que les étoiles tremblantes osent à
peine se montrer lointaines et pâles comme un faible espoir au sein du
doute. A peine une ligne blanche perdue dans la brume se dessinait au
pourtour de l'horizon. C'était la dernière lueur du crépuscule, le
dernier adieu du jour.
Alors ses bras tombèrent, le son de la harpe expira, et le jeune homme,
se prosternant devant Lélia, lui demanda un mot d'amour ou de pitié, un
signe de vie ou de tendresse. Lélia prit la main de l'enfant, et la
porta à ses yeux: elle pleurait.
«Oh! s'écria-t-il avec transport, tu pleures! Tu vis donc enfin?»
Lélia passa ses doigts dans les cheveux parfumés de Sténio, et, attirant
sa tête sur son sein, elle la couvrit de baisers. Rarement il lui était
arrivé d'effleurer ce beau front de ses lèvres. Une caresse de Lélia
était un don du ciel aussi rare qu'une fleur oubliée par l'hiver, et
qu'on trouve épanouie sur la neige. Aussi cette brusque et brûlante
effusion faillit coûter la vie à l'enfant qui avait reçu des lèvres
froides de Lélia le premier baiser de l'amour. Il devint pâle, son
coeur cessa de battre; près de mourir, il la repoussa de toute sa
force, car il n'avait jamais tant craint la mort qu'en cet instant où la
vie se révélait à lui.
Il avait besoin de parler pour échapper à cet excès de bonheur qui était
douloureux comme la fièvre.
«Oh!, dis-moi, s'écria-t-il en s'échappant de ses bras, dis-moi que tu
m'aimes enfin!
--Ne te l'ai-je pas dit déjà? lui répondit-elle avec un regard et un
sourire que Murillo eût donnés à la Vierge emportée aux cieux par les
anges.
--Non, tu ne me l'as pas dit, répondit-il; tu m'as dit, un jour où tu
allais mourir, que tu voulais aimer. Cela voulait dire qu'au moment de
perdre la vie tu regrettais de n'avoir pas vécu.
--Vous croyez donc cela, Sténio? dit-elle avec un ton de coquetterie
moqueuse.
--Je ne crois rien, mais je cherche à vous deviner. O Lélia! vous m'avez
promis d'essayer d'aimer; c'est là tout ce que vous m'avez promis.
--Sans doute, dit Lélia froidement, je n'ai pas promis de réussir.
--Mais espères-tu que tu pourras m'aimer enfin? lui dit-il d'une voix
triste et douce qui remua toute l'âme de Lélia.»
Elle l'entoura de ses bras et le pressa contre son coeur avec une
force surhumaine. Sténio, qui voulait encore lui résister, se sentit
dominé par cette puissance qui le glaçait d'effroi. Son sang
bouillonnait comme la lave et se figeait comme elle. Il avait tour à
tour chaud et froid, il était mal et il était bien. Était-ce la joie,
était-ce l'angoisse? il ne le savait pas. C'était l'un et l'autre,
c'était plus que cela encore: c'était l'amour et la honte, le désir et
l'effroi, l'extase et l'agonie.
Enfin le courage lui revint. Il se rappela de combien de voeux
délirants il avait appelé cette heure de trouble et de transports; il se
méprisa pour la pusillanime timidité qui l'arrêtait, et, s'abandonnant à
un élan qui avait quelque chose de désespéré, il maîtrisa la femme à son
tour, il l'étreignit dans ses bras, il colla sa bouche à cette bouche
pâle et froide dont le contact l'étonnait encore... Mais Lélia, le
repoussant tout à coup, lui dit d'une voix sèche et dure:
«Laissez-moi, je ne vous aime plus!»
Sténio tomba anéanti sur les dalles de la terrasse. C'est alors que
réellement il se crut près de mourir en sentant le froid de la honte
étrangler tout à coup cette rage d'amour et cette fièvre d'attente.
Lélia se mit à rire; la colère le ranima, il se releva, et délibéra un
instant s'il ne la tuerait pas.
Mais cette femme était si indifférente à la vie, qu'il n'y avait pas
plus moyen de se venger d'elle que de l'effrayer. Sténio essaya d'être
philosophique et froid; mais au bout de trois mots il se mit à pleurer.
Alors Lélia l'embrassa de nouveau, et, comme il essayait de lui rendre
ses caresses, elle lui dit en le repoussant: «Prends garde, ne risquons
pas nos trésors, ne les confions pas aux caprices de la mer.
--Soyez maudite! s'écria-t-il en essayant de se lever pour la fuir.»
Elle le retint.
«Reviens, lui dit-elle, reviens près de mon coeur. Je t'aimais tant
tout à l'heure, alors que, peureux et naïf, tu recevais mes baisers
presque malgré toi! Tiens, lorsque tu m'as dit ce mot: _Espères-tu que
tu pourras m'aimer?_ j'ai senti que je t'adorais. Tu étais si humble
alors! Reste ainsi, c'est ainsi que je t'aime. Quand je te vois trembler
et reculer devant l'amour qui te cherche, il me semble que je suis plus
jeune et plus confiante que toi. Cela m'enorgueillit et me charme, la
vie ne me décourage plus, car je m'imagine alors que je puis te la
donner; mais quand tu t'enhardis, quand tu demandes plus qu'il n'est en
moi d'oser, je perds l'espoir, je m'effraie d'aimer et de vivre. Je
souffre et je regrette de m'être abusée une fois de plus.
--Pauvre femme! dit Sténio vaincu par la pitié.
--Oh! ne peux-tu rester ainsi craintif et palpitant sous mes caresses?
lui dit-elle en attirant encore sa tête sur ses genoux. Tiens,
laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un
marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux, si doux et si souples se
rouler et s'attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune
homme! Comme ton coeur y bat rude et violent! C'est bien, mon enfant;
mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu?
Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou sans se sécher? Voici la
lune qui monte au-dessus de toi et réfléchit son rayon dans tes yeux.
Respire dans cette brise l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais
l'émanation de chaque plante, je les sens passer l'une après l'autre
dans l'air qui les emporte. Maintenant c'est le thym sauvage de la
colline; tout à l'heure c'étaient les narcisses du lac, et à présent ce
sont les géraniums du jardin. Comme les Esprits de l'air doivent se
réjouir à poursuivre ces parfums subtils et à s'y baigner! Tu souris,
mon gracieux poëte, endors-toi ainsi.
--M'endormir! dit Sténio d'un ton de surprise et de reproche.
--Pourquoi non? N'es-tu pas calme, n'es-tu pas heureux maintenant?
--Heureux! oui; mais calme?
--Eh bien, vous n'aimez pas! reprit-elle en le repoussant.
--Lélia, vous me rendez malheureux, laissez-moi vous quitter.
--Lâche, comme vous craignez la souffrance! Allez, partez!
--Je ne peux pas, répondit-il en revenant tomber à ses genoux.
--Mon Dieu, lui dit-elle en l'embrassant, pourquoi souffrir? Vous ne
savez pas combien je vous aime: je me plais à vous caresser, à vous
regarder, comme si vous étiez mon enfant. Tenez, je n'ai jamais été
mère, mais il me semble que j'ai pour vous le sentiment que j'aurais eu
pour mon fils. Je me complais dans votre beauté avec une candeur, avec
une puérilité maternelle... Et puis, après tout, quel sentiment puis-je
avoir pour vous?
--Vous ne pourrez donc pas avoir d'amour? lui dit Sténio d'une voix
tremblante et le coeur déchiré.»
Lélia ne répondit point; elle passa convulsivement ses mains dans les
flots de cheveux bruns qui bouclaient au front du jeune homme; elle se
pencha vers lui et le contempla comme si elle eût voulu résumer dans un
regard la puissance de plusieurs âmes, dans un instant l'ivresse de cent
existences; puis, trouvant sans doute son coeur moins ardent que son
cerveau, et ses espérances plus faibles que ses rêves, elle se
découragea encore une fois de la vie; sa main retomba morte à son côté;
elle regarda la lune avec tristesse; puis, portant la main à son coeur
et respirant du fond de la poitrine:
«Hélas! dit-elle d'une voix irritée et le regard sombre, heureux ceux
qui peuvent aimer!»
XXVI.
VIOLA.
Il y avait, au bas des terrasses du jardin, une petite rivière qui
coulait sous l'épais ombrage des ifs et des cèdres, et s'enfonçait sous
leurs rameaux pendants. Sous une de ces voûtes mystérieuses, un tombeau
de marbre blanc se mirait dans l'eau, pâle au milieu des sombres reflets
de la verdure. A peine un souffle furtif de la brise ébranlait les
angles purs et tremblants du marbre réfléchi dans l'onde; un grand
liseron avait envahi ses flancs, et suspendait ses guirlandes de cloches
bleues autour des sculptures déjà noircies par la pluie et l'abandon. La
mousse croissait sur le sein et sur les bras des statues agenouillées;
les cyprès éplorés, laissant tomber languissamment leurs branches sur
ces fronts livides, enveloppaient déjà le monument confié à la
protection de l'oubli.
«C'est là, dit Lélia en écartant les longues herbes qui cachaient
l'inscription, le tombeau d'une femme morte d'amour et de douleur!...
--C'est un monument plein de religion et de poésie, dit Sténio. Voyez
comme la nature semble s'enorgueillir de te posséder! Comme ces festons
de fleurs l'enlacent mollement, comme ces arbres l'embrassent, comme
l'eau en baise le pied avec tendresse! pauvre femme morte d'amour!
pauvre ange exilé sur la terre et fourvoyé dans les voies humaines, tu
dors enfin dans la paix de ton cercueil, tu ne souffres plus, Viola! Tu
dors comme ce ruisseau; tu étends dans ton lit de marbre tes bras
fatigués, comme ce cyprès penché sur toi. Lélia, prends cette fleur de
la tombe, mets-la sur ton sein, respire-la bien souvent, mais respire-la
vite avant que, séparée de sa tige, elle perde ce virginal parfum qui
est peut-être l'âme de Viola, l'âme d'une femme qui a aimé jusqu'à en
mourir. Viola! s'il y a quelque émanation de vous dans ces fleurs, si
quelque souffle d'amour et de vie a passé de votre sein dans ce
mystérieux calice, ne pouvez-vous pénétrer jusqu'au coeur de Lélia? Ne
pouvez-vous embraser l'air qu'elle respire et faire qu'elle ne soit plus
là, pâle, froide et morte, comme ces statues qui se regardent d'un air
mélancolique dans le ruisseau?
--Enfant! dit Lélia en jetant la fleur au cours paresseux de l'eau et en
la suivant d'un regard distrait, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi
ma souffrance, âpre et profonde comme celle qui a tué cette femme? Eh!
que savez-vous? ce fut là peut-être une vie bien riche, bien complète,
bien féconde. Vivre d'amour et en mourir! c'est beau pour une femme!
Sous quel ciel de feu étiez-vous donc née, Viola? Où aviez-vous pris un
coeur si énergique qu'il s'est brisé au lieu de ployer sous le poids
de la vie? Quel dieu avait mis en vous cette indomptable puissance que
la mort seule a pu détrôner de votre âme? O grande, grande entre toutes
les créatures! vous n'avez pas courbé la tête sons le joug, vous n'avez
pas voulu accepter la destinée, et pourtant vous n'avez pas hâté votre
mort comme ces êtres faibles qui se tuent pour s'empêcher de guérir.
Vous étiez si sûre de ne pas vous consoler, que vous vous êtes flétrie
lentement sans reculer d'un pas vers la vie, sans avancer d'un pas vers
la tombe. La mort est venue, et elle vous a prise, faible, brisée, morte
déjà, mais enracinée encore à votre amour, disant à la nature: «Adieu,
je te méprise et ne veux pas de salut. Garde tes bienfaits, ta poésie
décevante, tes consolantes vanités, et l'oubli narcotique, et le
scepticisme au front d'airain; garde tout cela pour les autres, moi je
veux aimer et mourir!» Viola! vous avez même repoussé Dieu, vous avez
franchement haï ce pouvoir inique qui vous avait donné pour lot la
douleur et la solitude. Vous n'êtes pas venue au bord de cette onde
chanter des hymnes mélancoliques, comme fait Sténio les jours où je
l'afflige; vous n'avez pas été vous prosterner dans les temples, comme
fait Magnus quand le démon du désespoir est en lui; vous n'avez pas,
comme Trenmor, écrasé votre sensibilité sous la méditation; vous n'avez
pas, comme lui, tué vos passions de sang-froid pour vivre fière et
tranquille sur leurs débris; et vous n'avez pas non plus, comme
Lélia...»
Elle oublia d'articuler sa pensée, et, le coude appuyé sur le mausolée,
l'oeil immobile sur les flots, elle n'entendit pas Sténio qui la
suppliait de se révéler à lui.
«Oui, dit-elle après un long silence, elle est morte! Et si une âme
humaine a mérité d'aller aux cieux, c'est la sienne; elle a fait plus
qu'il ne lui était imposé: elle a bu la coupe d'amertume jusqu'à la lie;
puis, repoussant le bienfait qui allait descendre d'en haut après
l'épreuve, refusant la faculté d'oublier et de mépriser son mal, elle a
brisé la coupe et gardé le poison dans son sein comme un amer trésor.
Elle est morte! morte de chagrin! Et nous tous, nous vivons! Vous-même,
jeune homme, qui avez encore des facultés toutes neuves pour la douleur,
vous vivez, ou bien vous parlez de suicide, et cela est plus lâche que
de subir cette vie souillée que le mépris de Dieu nous laisse.»
Sténio, la voyant plus triste, se mit à chanter pour la distraire.
Tandis qu'il chantait, des larmes coulaient de ses paupières fatiguées;
mais il domptait sa douleur, et cherchait dans son âme abattue des
inspirations pour consoler Lélia.
XXVII.
«Tu m'as dit souvent, Lélia, que j'étais jeune et pur comme un ange des
cieux; tu m'as dit quelquefois que tu m'aimais. Ce matin encore, tu m'as
souri en disant:--Je n'ai plus de bonheur qu'en toi.--Mais ce soir tu as
oublié tout, et tu renverses sans pit
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