Bijou
by Gyp · French · Gutenberg #39694 · 355,406 chars · public domain (US)
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Title: Bijou
Author: Gyp
Release date: May 14, 2012 [eBook #39694]
Language: French
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_Bijou_
_BIJOU_
_Par_
_GYP_
[Illustration: colophon]
_Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris_
_Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris_
_A
MONSIEUR ALBERT AUBLET_
BIJOU
I
La marquise de Bracieux travaillait pour ses pauvres; elle piqua dans la
pelote de laine bourrue son gros crochet d'écaille blonde et, posant la
pelote sur ses genoux, leva la tête vers son petit-neveu Jean de Blaye:
--Jean?... qu'est-ce que tu regardes donc de si intéressant?... tu es là
à t'écraser le nez contre la vitre, absolument comme quand tu étais
petit... et insupportable...
Jean de Blaye redressa brusquement le front, qu'il appuyait aux carreaux
de la baie, et répondit avec un peu d'hésitation:
--Moi?... mais rien, ma tante!... rien du tout!...
--Rien du tout?... Eh bien, tu regardes rien du tout avec beaucoup
d'attention!...
--Ne le croyez pas, grand'mère!...--dit madame de Rueille de sa belle
voix grave--il espère toujours voir paraître un fiacre au tournant de
l'avenue...
La marquise demanda:
--Est-ce qu'il attend quelqu'un?...
M. de Rueille expliqua en riant:
--Non!... mais un fiacre... même un fiacre de Pont-sur-Loire, lui
rappellerait Paris!... c'est une taquinerie de Bertrade...
Jean murmura, sans bouger:
--Oh!... je ne tiens pas tant que ça à me rappeler Paris!...
Madame de Rueille le considéra avec étonnement, et, se tournant vers sa
grand'mère:
--On dirait presque qu'il est sincère?...
--Sincère, mais absorbé!...--fit la marquise.
Et, s'adressant à un jeune abbé qui jouait au loto avec les petits de
Rueille, elle demanda:
--Monsieur l'abbé, dites-nous donc s'il se passe sur la terrasse quelque
chose d'intéressant?...
L'abbé, assis le dos à la grande baie, regarda derrière lui par-dessus
son épaule, et répondit aussitôt:
--Je ne vois pas la moindre chose intéressante, madame la marquise...
--Pas la moindre...--affirma Jean.
Et, quittant la fenêtre, il vint s'asseoir sur un divan. Un des petits
de Rueille, négligeant ses cartons de loto, et laissant l'abbé répéter
les numéros avec une inaltérable patience, s'était juché sur une chaise,
et, grimaçant, semblait faire par la fenêtre, des signaux à quelqu'un.
La grand'mère intriguée demanda:
--A qui donc, petit Marcel, fais-tu ces horribles grimaces?...
--A Bijou,--dit l'enfant;--elle est là... qui cueille des fleurs...
--Est-ce qu'il y a longtemps qu'elle est là?...
Ce fut l'abbé qui répondit:
--Il y a dix minutes ou un quart d'heure, madame la marquise...
--Et vous trouvez que Bijou n'est pas une chose intéressante à
regarder?...--s'écria la vieille femme en riant--vous êtes difficile,
monsieur l'abbé!...
L'abbé Courteil, très nouveau venu dans la maison, et incroyablement
timide, rougit de son rabat à la racine de ses cheveux d'un blond pâle,
et balbutia, effaré:
--Mon Dieu, madame la marquise... je croyais qu'en demandant s'il se
passait sur la terrasse quelque chose d'intéressant... vous vouliez dire
quelque chose de... d'extraordinaire... et je ne pensais pas que la
présence de mademoiselle Bij... de mademoiselle Denyse, veux-je dire...
qui tous les jours, à cette heure, cueille à cette place des fleurs pour
ses corbeilles... pût être considérée comme...
La phrase se termina de façon inintelligible, tandis que l'abbé, l'air
éperdu, continuait à remuer les numéros dans un sac.
--Ce pauvre abbé!...--dit très bas Bertrade de Rueille,--vous
l'ahurissez, grand'mère!...
--Mais non!... mais non!... je ne l'ahuris pas!... tu exagères, ma
petite!...
Et après une minute de réflexion, madame de Bracieux reprit:
--Il est donc aveugle, ce garçon!...
--Quel garçon?...
--Ton abbé, parbleu!... il fait des réponses stupides!...
--Mais, grand'mère...
--Jamais, vois-tu, je ne croirai qu'un homme peut regarder Bijou
trifouiller dans les fleurs, et ne pas trouver ça «une chose
intéressante»!... jamais!...
--Un homme... oui... mais l'abbé n'est pas précisément un homme...
--Ah! qu'est-ce donc, s'il te plaît?...
--Dame... un prêtre n'est pas...
--C'est pas un homme pour faire des bêtises!... non!... du moins, j'aime
à le croire!... mais ça a des yeux, un prêtre, quand le diable y
serait!... tu m'accorderas bien que si ça n'a pas des yeux d'homme, ça a
au moins des yeux de femme?... lui permets-tu, à ton abbé, d'avoir des
yeux de femme?...
--Mais, grand'mère, je lui permets d'avoir les yeux qu'il voudra...
--C'est heureux!... Eh bien, une femme qui regarde Bijou s'aperçoit
qu'elle est délicieuse à regarder... pourquoi un abbé ne s'en
apercevrait-il pas?...
--Vous ne l'aimez pas, ce pauvre abbé!...
--Oh! moi, tu sais... je trouve que les prêtres, c'est fait pour les
églises et pas pour les maisons!... cette réserve faite, j'aime ton abbé
autant que les autres abbés!... je l'aime... négativement... je le
respecte...
Bertrade se mit à rire, et dit de sa voix caressante:
--Il n'y paraît guère!... vous le bousculez tout le temps!...
--Je le bouscule... comme je vous bouscule tous...
--Oui... mais nous... nous y sommes habitués... tandis que lui...
--Bon! je ne le bousculerai plus!... je me surveillerai!... mais tu ne
t'imagines pas à quel point ça me gênera!... moi qui aime tant avoir mon
franc parler!... une drôle d'idée que tu as eue là, de prendre un abbé
pour tes enfants!...
--C'est Paul... il tenait beaucoup à ce que l'éducation des enfants fût
faite par un prêtre... au moins au début... il est très religieux...
--Mais moi aussi, je suis très religieuse!... et c'est pour ça que je
n'aurais jamais un prêtre comme précepteur... Oui!... si c'est un homme
intelligent, vous détournez au profit de un, ou de deux, ou de plusieurs
enfants--mais enfin d'un petit nombre--une intelligence dont l'emploi
indiqué et la destination véritable étaient de diriger un troupeau... de
pardonner, d'instruire, de soulager des créatures, qui, pour la plupart,
sont plus intéressantes que nous!... si c'est un imbécile, il se livre à
une consciencieuse déformation du petit être qui lui est confié... et,
dans l'un ou l'autre cas, vous êtes responsables du mal que vous faites,
ou du bien que vous empêchez de faire... Tiens!... laisse-moi regarder
Bijou!... ça m'amusera plus que de parler de ton abbé!...
Et la marquise désigna sa petite-fille qui entrait, semblable à une
vivante corbeille de fleurs.
Denyse de Courtaix, surnommée Bijou, était une merveilleuse petite
créature, svelte et fine, et pourtant capitonnée de fossettes, avec de
grands yeux violets profonds et limpides; un nez droit, à peine relevé
du bout; une bouche toute petite, très rouge, aux coins gaiement
retroussés, laissant paraître les dents courtes, d'un blanc laiteux. Les
cheveux, souples et soyeux, étaient de ce blond cendré, aujourd'hui
presque perdu. Les oreilles, toutes petites, avaient des reflets de
nacre rose. Ces mêmes reflets se retrouvaient non seulement sur les
joues, mais sur le front, sur le cou, sur les mains. Ils éclairaient
d'une grande lueur rose la peau tout entière. Les sourcils barraient
d'une très fine ligne, presque noire et à peine interrompue, le front
intelligent et pur. Seuls, ils indiquaient que ce frêle et joli petit
être pouvait bien avoir une volonté. Bijou, qui paraissait avoir quinze
ou seize ans, était depuis huit jours majeure; mais de toute sa
personne, parfaite et menue, s'envolait un parfum d'enfance et de
candeur. Sa grâce, cependant, très pénétrante, très subtile, était bien
celle d'une femme, et ce contraste rendait Bijou troublante et rare.
Telle quelle, elle affolait les hommes, plaisait aux femmes, et se
faisait adorer de tous.
Dès qu'elle entra dans le hall, toute rose dans le nuage de mousseline
rosée de sa robe, avec, suspendu à son cou par des rubans roses aussi,
une sorte d'éventaire débordant de roses, tous l'entourèrent, heureux
de la gaieté qui entrait avec elle dans la grande pièce, un peu vide
avant sa venue.
Paul de Rueille, qui jouait au billard avec son beau-frère Henry de
Bracieux, vint demander une rose de la corbeille, tandis qu'Henry, le
suivant, en prenait une sans la demander. Les petits de Rueille,
abandonnant l'abbé qui continuait à annoncer d'un ton monotone les
numéros du loto, s'élancèrent d'une glissade vers la jeune fille, à
laquelle ils s'accrochèrent tous deux. Leur mère les rappela:
--Mais laissez donc Bijou tranquille, mes enfants!... vous
l'assommez!...
--Robert!... Marcel!... venez donc ici,--dit l'abbé qui se leva.
Bijou protesta:
--Mais non... laissez-les donc!... ils me font plaisir!...
Elle ôta de son cou la corbeille, et allait la poser sur le billard,
lorsqu'elle s'arrêta soudain.
--Ah!... non!... il faut respecter les carambolages!...
Henry de Bracieux murmura, presque attendri:
--Est-elle gentille!... elle pense à tout!...
--Viens m'embrasser, Bijou!...--demanda la marquise.
Denyse venait de placer sa corbeille sur un divan. Elle y choisit une
rose largement épanouie, et courut vers sa grand'mère, qu'elle embrassa
plusieurs fois de suite, avec des câlineries d'enfant. Puis, offrant sa
rose:
--C'est la plus belle!...
Elle parlait un peu haut, un peu «dans la tête», peut-être, mais la voix
était jeune et claire, et l'articulation d'une admirable netteté.
--Tu n'as pas vu Pierrot?...--demanda la marquise.
--Pierrot?...--fit Bijou qui sembla chercher dans son souvenir,--mais
si, je l'ai vu!... il est même venu un instant m'aider à cueillir mes
fleurs... et puis, il est allé rejoindre son père, qui est à tirer des
lapins dans le petit bois...
--J'aurais dû m'en douter... il ne fait rien de rien, cet enfant-là!...
--Mais, grand'mère, il est en vacances!...
--En vacances, tant que tu voudras!... il n'en est pas moins vrai que si
on lui a donné un répétiteur, c'est apparemment pour qu'il travaille...
--Mais il faut bien qu'il se repose de temps en temps, ce pauvre
Pierrot!... et son répétiteur aussi!...
--Ils ne font que ça!... Enfin!... si mon frère le sait... et que ça lui
convienne!...
--Ça lui convient aujourd'hui, toujours!... car c'est lui qui leur a dit
d'aller le retrouver au bois...
--Qui «leur» a dit?...
Et la vieille femme demanda, narquoisement:
--Ah!... il cueillait aussi des roses, le répétiteur?...
--Oui...--fit Denyse, avec son beau sourire candide, sans remarquer
l'intonation moqueuse de sa grand'mère,--il cueillait aussi des
roses...
La marquise répliqua, en désignant un grand jeune homme qui entrait:
--Ça l'amusait probablement plus que de tirer des lapins... car s'il est
allé rejoindre ton oncle au bois, il n'est pas resté longtemps avec
lui!...
--Tiens!... non!...--fit Bijou étonnée.
Quittant sa grand'mère, elle alla au-devant du jeune homme:
--Est-ce que vous n'avez pas retrouvé mon oncle, monsieur Giraud?...
Il devint très rouge.
--Si, mademoiselle... si!... nous avons très bien retrouvé M. de
Jonzac... seulement, moi... j'ai dû rentrer... pour corriger les devoirs
de Pierre...
Voulant expliquer, sans doute, son entrée dans le hall, il continua,
avec un peu d'embarras:
--Et... je venais voir si je n'avais pas oublié ici mes livres... je
croyais... mais je ne les vois pas...
Comme il sortait, sans cesser de regarder Bijou, la marquise, l'air
indulgent et amusé, le rappela:
--Vous ne restez pas à fumer ici, monsieur Giraud?... la correction de
ces devoirs est-elle donc si pressée?...
--Non, madame!...--dit vivement le répétiteur, qui revint sur ses
pas;--elle n'est pas pressée du tout!...
La vieille femme se pencha vers madame de Rueille, qui, silencieuse,
travaillait à une admirable tapisserie, et lui dit en souriant,
--Il n'est pas comme l'abbé, celui-là!...
Bertrade releva sa jolie tête et répondit, sérieuse:
--Non!...
--Tu as l'air de le plaindre?...
--Tant que je peux!...
--Et pourquoi?...
--Parce que ce gentil garçon, arrivé gai comme un pinson il y a quinze
jours, et qui s'est fait aimer de nous tous, partira d'ici triste et
malheureux... avec du chagrin ou de la rancune plein le coeur...
--Oh!... tu pousses toujours les choses au noir!... il trouve Bijou un
amour... il l'admire... il se plaît auprès d'elle... et puis voilà!...
--Vous savez bien, grand'mère, que Bijou est adorable... et si attirante
que tous s'y prennent...
La marquise montra son petit-neveu de Blaye, qui, depuis qu'il avait
quitté la fenêtre, semblait étranger à tout ce qui se passait autour de
lui, et dit, presque rageuse:
--Tous?... non pas tous!... regarde Jean!... il est aussi aveugle que
l'abbé!...
La figure impassible, immobile dans son grand fauteuil, Jean de Blaye
semblait rêver, les yeux au loin. La jeune femme le regarda et répondit:
--J'ai peur que, lui, ne soit un faux aveugle!...
--Ah bah!--fit madame de Bracieux, ravie--tu crois que Bijou pourrait
intéresser Jean?... assez pour l'enlever, au moins pour un temps, à ses
cocottes, à ses chevaux, à ses théâtres, à sa vie stupide?... tu le
crois?...
--Je le crois!...
--Depuis quand?...
--Depuis tout à l'heure!... quand il nous a dit avec une telle
conviction qu'il ne «tenait pas tant que ça à se rappeler Paris»! j'ai
senti qu'il disait vrai... alors, je me suis demandé ce qui avait pu le
lui faire oublier, j'ai cherché... et j'ai trouvé...
--Bijou?...
--Justement!...
--Tant mieux si cela est!... mais à moi, ça ne m'en a pas l'air!... il
ne s'occupe pas d'elle!...
--Quand on le voit, non!...
--Il paraît triste... préoccupé...
--On le serait à moins!... il ne fait pas à moitié les choses. Jean!...
si il aime--j'entends pour tout de bon--il aimera violemment... et s'il
aime violemment Bijou, ou s'il s'aperçoit qu'il va l'aimer, il n'y a là
rien qui doive le réjouir... il ne peut pas--quelque envie qu'il en
ait--épouser Bijou, n'est-ce pas?... non seulement il est son cousin,
mais encore il n'a pas la fortune qu'il faudrait...
--Il a cinq cent mille francs environ... Bijou en a deux cents, auxquels
j'en ajoute cent... ça fait trois cents... total, à eux deux, huit cent
mille francs...
--Eh bien, voyez-vous Bijou avec vingt-quatre mille francs de rente?...
--Non!... je sais bien que, elle, trouverait ça très suffisant... elle
fait--on dit toujours ça, mais, cette fois, c'est vrai--ses robes
elle-même... elle est industrieuse et adroite... elle s'entend à
merveille à tenir une maison, c'est elle qui, depuis quatre ans, dirige
tout ici et à Paris... mais c'est moi qui ne pourrais pas me faire à
l'idée de lui voir une existence médiocre... et elle l'aurait en
plein!... Pourvu, mon Dieu! qu'elle n'aille pas se mettre à aimer
Jean!...
--Oh!... je ne pense pas!...
--C'est qu'il est charmant, l'animal!... et, paraît-il, très aimé?...
--Très!... mais Bijou est si adulée, si entourée, si adorée, qu'elle n'a
pas beaucoup le loisir d'aimer elle-même!...
--Et puis, elle est si enfant!...
Et la marquise regarda sa petite-fille avec une infinie tendresse.
Debout près du billard, Bijou observait la partie, et taquinait en riant
les joueurs. A quelques pas d'elle, le jeune professeur immobile la
contemplait l'oeil extasié. Tout à coup, Jean de Blaye se leva
brusquement, l'air agacé, et se dirigea vers la porte qui conduisait au
perron.
--Attends!...--cria Denyse,--attends que je te donne une rose!...
Elle s'approcha de la corbeille, et y prit une rose jaune, à peine
entr'ouverte, qu'elle vint passer à la boutonnière de son cousin.
--Là!...--fit-elle en reculant, l'air heureux,--tu es très beau comme
ça!...
Puis, allant au répétiteur, elle dit, délicieusement chatte et souple:
--Monsieur Giraud, voulez-vous aussi un bouton de rose?...
Et comme, interdit, tremblant presque, le jeune homme cherchait, sans y
parvenir, à placer la fleur, elle la lui enleva d'un mouvement très
doux:
--Vous ne savez pas!... laissez-moi arranger ça, voulez-vous?...
Il était si grand qu'elle fut forcée, pour atteindre sa boutonnière, de
se dresser sur la pointe des pieds. Elle glissa alors la fleur
lentement, avec un soin extrême; et quand ce fut fait, elle affirma,
aimable et souriante, en tapotant le revers luisant de la pauvre
jaquette qui n'avait plus ni forme ni couleur:
--A la bonne heure!... comme ça, c'est tout plein joli!...
Les yeux brillants de tendresse, la marquise la contemplait. Elle dit à
Bertrade, qui elle aussi, semblait admirer Bijou:
--Hein?... est-elle assez gentille?...
Madame de Rueille regarda le jeune répétiteur, qui restait planté, tout
pâle, au milieu du hall, et répondit avec tristesse:
--Pauvre garçon!...
--Encore!... Ah ça! décidément, il t'intéresse beaucoup, monsieur
Giraud!...
--Beaucoup!... j'aime les délicats et les tristes... moi qui suis une
gaie!...
--Oh!... une gaie!... si on veut!... tu disais tout à l'heure que Jean
était un faux aveugle... eh bien, toi, tu es une fausse gaie... une gaie
quand il y a quelqu'un qui te regarde...
Sans répondre, la jeune femme montra Bijou.
--C'est une vraie gaie, celle-là!... n'est-ce pas, grand'mère?...
Bijou, après avoir distribué des fleurs aux enfants, disait à l'abbé
Courteil:
--Vous aussi, monsieur l'abbé, je veux vous fleurir!... tenez!... dites
un peu qu'elle n'est pas belle, cette rose?... ah!... pour une belle
rose, c'est une belle rose!...
Et elle lui tendait une rose énorme, étalée et épaisse, qui ressemblait
à un chou.
L'abbé s'était levé sans lâcher le sac qui contenait les numéros du
loto, et il reculait effaré, balbutiant:
--Mademoiselle... cette fleur est superbe... seulement... je ne saurais
où la mettre... les boutonnières de ma soutane sont toutes petites...
jamais la queue n'y entrera... je vous suis reconnaissant,
mademoiselle... je suis très touché... je... mais il n'y a pas de
place... il...
Elle répondit en riant:
--Il y en a dans votre ceinture de la place, monsieur l'abbé!... là!...
tenez!... on dirait qu'elle est faite pour ça!...
De très loin, elle planta la longue queue de la fleur entre la ceinture
et la soutane de l'abbé, qui remercia, saluant gauchement:
--Je vous remercie, mademoiselle, de votre bonté... je suis touché...
très touché...
La rose, à chaque mouvement, basculait dans la ceinture trop lâche. Elle
remuait drôlement, avec des petits ressauts ridicules, se détachant sur
la soutane qui s'enroulait en vis au corps maigre de l'abbé.
Quand elle eut fleuri tout le monde, Bijou déclara:
--A présent, je vais arranger mes corbeilles!...
--Où ça?...--demanda M. de Rueille.
--Mais à la salle à manger, au salon, dans le vestibule, ici, partout...
Plusieurs voix dirent:
--Nous allons vous aider!...
-Ah! mais non!... au lieu de m'aider vous me dérangeriez beaucoup!...
Elle reprit sa corbeille et sortit, gaie et rose, dans l'envolement de
ses jupes roses comme elle. Et quand elle eut disparu, un voile de
tristesse s'étendit sur la grande pièce. Personne ne parlait plus. On
n'entendait que le choc des billes et le bruissement des numéros que
l'abbé agitait toujours régulièrement, apportant en cela comme en tout,
de la méthode. A la fin, Henry de Bracieux dit:
--Grand'mère, vous ne devriez jamais permettre à Bijou de nous lâcher
comme ça!... à Bracieux surtout, parce que, à Paris ça va encore!...
mais ici, quand, elle nous lâche, nous sommes perdus!... c'est le rayon
qui éclaire toute la maison!...
La marquise haussa les épaules.
--Tu dis des bêtises!... tu oublies que prochainement Bijou nous
«lâchera»--comme tu le dis si élégamment--d'une façon définitive...
--Comment!... elle va se marier?...
--Dame... je l'espère!...
--Vous avez quelqu'un en vue?...--demanda M. de Rueille, mécontent.
--Non, pas du tout!... mais enfin, ce quelqu'un peut se présenter d'un
jour à l'autre... non pas ici, bien entendu... il n'y a, dans le pays,
rien qui puisse convenir à Bijou... mais il est probable qu'à Paris, cet
hiver...
Henry de Bracieux, un beau garçon de vingt-cinq ans qui ressemblait
beaucoup à sa soeur Bertrade, écoutait, les sourcils rapprochés, le
visage sérieux. Il manqua un carambolage facile, et, comme son
beau-frère s'en étonnait:
--Ah zut!... il fait trop chaud pour jouer au billard!... je vais dormir
dans le hamac!...
Sa soeur le regarda sortir et murmura à l'oreille de la marquise:
--Lui aussi!...
La vieille femme répliqua, avec un peu d'humeur:
--Bijou ne peut pourtant pas épouser toute la famille!... Et puis,
taisons-nous... la voilà!...
Et effet, la silhouette fine de la jeune fille apparaissait dans la
porte qui ouvrait sur le perron. Sans entrer, elle demanda:
--Combien de personnes à dîner jeudi, grand'mère?...
--Dame!... je n'ai pas fait le compte... il y a les La Balue...
--Ça fait quatre...
--Les Juzencourt...
--Six...
--Le petit Bernès...
--Sept...
--Madame de Nézel...
--Huit...
--C'est tout!...
--Et dix que nous sommes de fondation, ça fait dix-huit... on peut être
vingt... voulez-vous inviter les Dubuisson, grand'mère?... ça me fera
bien plaisir d'avoir Jeanne...
--Je ne demande pas mieux... je vais leur écrire...
--C'est pas la peine... il faut que j'aille à Pont-sur-Loire pour les
commissions, je les inviterai...
--Comment, mon pauvre petit!... tu vas aller en ville par cette
chaleur?...
--Il faut bien s'occuper du dîner!... c'est aujourd'hui mardi... et
puis, j'ai à parler à la mère Rafut pour lui demander des journées... je
n'ai pas de robes... il va y avoir les courses... des bals...
--Oh!...--fit la marquise avec ennui--tu vas encore avoir ici cette
affreuse vieille!...
--C'est une si brave femme!... et elle travaille si bien!...
--Possible!... mais elle marque terriblement mal!...
--Oh! grand'mère... c'est vrai... qu'elle n'est pas jolie... elle est
vieille et pauvre, la mère Rafut... et ça n'embellit pas, la vieillesse
et la pauvreté!... mais elle m'est si commode!... et elle est si
heureuse, elle que ses actrices paient très mal ou pas du tout, d'être
ici bien payée, bien nourrie, et bien traitée...
Elle était debout derrière le fauteuil de madame de Bracieux. Elle
ajouta, câline, en lui entourant le cou de ses jolis bras roses:
--C'est une charité, grand'mère!... et une charité que vous faites, non
seulement à la mère Rafut, mais à moi...
La marquise répondit:
--Prends-la, ton affreuse bonne femme!... prends-la tant que tu
voudras!...
--Alors, au revoir... à tantôt!...
--Comment vas-tu là-bas? avec la victoria?
--Non... avec la charrette... j'irai plus vite avec la charrette, je
vais en vingt-cinq minutes.
--Et tu vas conduire?...
--Mais oui, grand'mère...
--Par ce soleil?... tu auras une insolation!...
M. de Rueille proposa:
--Voulez-vous que je vous conduise, moi, Bijou?... j'ai du tabac à
acheter... et de la poudre... et deux cannes à pêche, pour remplacer
celles que Pierrot a cassées... je serai bien aise d'aller en ville...
--Et moi enchantée que vous m'y conduisiez...
--Quand partons-nous?...
--Tout de suite, s'il vous plaît?...
Comme ils sortaient, la marquise leur cria:
--Prenez garde aux accidents!... n'allez pas trop vite dans les
côtes!...
Et Bijou répondit en riant:
--Soyez tranquille, grand'mère, je ne m'emballe jamais!...
II
Le soir, comme ils traversaient en voiture Pont-sur-Loire pour rentrer à
Bracieux, M. de Rueille dit à Denyse:
--Eh bien, vous savez, mon petit Bijou... avec vous, on ne passe pas
inaperçu!... ah! non!...
Elle regarda les passants, qui se retournaient vers elle avec une
curiosité intense, et répondit:
--C'est ma robe rose qui...
--Non... ce n'est pas votre robe, c'est vous-même!...
Elle demanda, ses grands yeux violets encore élargis:
--Moi?... pourquoi, moi?...
--Oh!... petit Bijou!... ça n'est pas gentil de finasser avec le vieux
cousin!...
L'air stupéfait de plus en plus, elle questionna:
--Je finasse?...
--Dame!... ça m'en a l'air!... il n'est pas possible que vous ne sachiez
pas à quel point vous êtes jolie?... d'abord, vous avez des yeux...
ensuite, on vous le dit assez pour que...
--On me le dit?... qui ça?...
--Mais tout le monde!... même moi, qui suis presque votre oncle... et
presque un homme respectable...
--«Presque mon oncle», non!... attendu que Bertrade est ma cousine
germaine... et quant à «presque respectable...»
Elle s'arrêta un instant, et conclut en riant:
--Vous vous flattez!...
--Hélas non!... je vais avoir quarante-deux ans...
Elle le regarda, l'air surpris:
--Ah bah!... vous n'en avez pas l'air!...
--Merci!... Tenez!... voyez-vous tous ces indigènes qui vous
dévisagent?... je vous affirme, Bijou, que quand je viens faire les
commissions tout seul, ils ne me regardent pas avec cette avidité...
--Moi, je vous dis que c'est ce rose qui les étonne!...
--Pourquoi les étonnerait-il?... ils y sont habitués, puisque vous venez
souvent à Pont-sur-Loire, et que vous êtes toujours en rose...
Depuis qu'elle avait quitté le deuil de ses parents, morts quatre ans
auparavant, Denyse avait adopté le rose comme unique couleur de robe.
C'était, disait-elle, parce que sa grand'mère l'aimait mieux ainsi
habillée. Dans tous les cas, le rose, un rose très doux, très mourant,
sorte de feuille de rose effeuillée et pâlie, qu'elle portait toujours
et qui était presque exactement du ton délicat de sa peau, lui allait à
ravir. Quand le temps était froid ou mauvais, elle mettait de longs
manteaux foncés qui la cachaient toute, et lorsqu'elle sortait, rose et
fraîche comme une fleur, de cette enveloppe sombre, elle éclairait tout
à l'entour d'elle. Ses robes étaient en batiste, en mousseline, en
laine, en étoffes relativement peu chères. Tout au plus si elle se
permettait un petit taffetas ou un foulard. Et quelle simplicité de
forme!... toujours les mêmes petites blouses froncées, les mêmes jupes
plates; jamais le moindre ornement; à peine l'hiver, un tout petit
passepoil de fourrure.
Elle dit, semblant réfléchir:
--C'est vrai!... je suis toujours en rose!... vous trouvez ça mal?...
--Mal?... moi!... Eh! grand Dieu!... je trouve ça ravissant!... je vous
répète, Bijou, que si je n'étais pas un vieux monsieur... je vous ferais
tout le temps la cour!...
--Vous n'êtes pas un vieux monsieur!...
--Remerci!... Si vous ne trouvez pas que je sois un tout à fait vieux
monsieur... ce qui est, en effet, discutable... du moins, je suis un
monsieur marié...
--C'est vrai!... et c'est tant mieux pour vous!... car rien n'est bête
et ennuyeux comme les gens qui font la cour...
--Alors, vous devez trouver terriblement de gens bêtes et ennuyeux!...
--Pourquoi?...
--Parce que tout le monde vous la fait plus ou moins, la cour?...
--Mais non!... Songez donc!... j'ai été isolée comme une sauvage,
moi!... quand papa et maman vivaient, toujours malades, j'étais enfermée
comme eux... sans voir personne... et il y a à peine quatre ans que
j'habite chez grand'mère où je vois du monde...
--Ah! oui!... et à gogo!... c'est le cas de le dire!...
--On croirait que ça vous déplaît?...
Elle regarda Rueille de côté, les yeux luisants entre les paupières à
demi closes, tandis qu'il répondait, devenant malgré lui un peu nerveux:
--Me déplaire?... et pourquoi?... est-ce que quelque chose me regarde
dans votre vie?... ai-je donc voix au chapitre en ce qui vous
concerne?...
--Ce qui veut dire que si vous aviez voix au chapitre?...
--Eh!... il est, certes, bien des changements, bien des réformes que je
ferais... que je conseillerais, veux-je dire...
--Par exemple?...
--Par exemple, je ne vous permettrais pas, si j'étais à la place de
grand'mère, d'être aussi gentille, aussi accueillante pour tous... je
voudrais vous garder pour moi un peu plus... vous empêcher de donner à
des étrangers une aussi grande part de vous-même...
Elle dit, l'air pensif, triste presque:
--Oui... vous avez peut-être raison!...
--D'autant plus raison que nous vous avons à nous pour si peu de
temps!...
Les grands yeux naïfs et bons se posèrent sur Paul de Rueille, qui
reprit:
--Vous vous marierez bientôt?... vous nous quitterez?...
Bijou se mit à rire:
--Comme vous y allez!... il n'est pas question de mariage pour moi, que
je sache?...
--En fait, non!... du moins, je ne le crois pas!... mais en principe, il
n'est question que de ça!... et grand'mère ne pense pas à autre chose...
--Ah! bien!... je ne suis pas comme elle!... car je n'y pense guère,
moi!...
Elle ajouta, devenue sérieuse tout à coup:
--Il est d'ailleurs problématique, mon mariage!...
--Problématique?...
--Mon Dieu, oui!... d'abord, je veux que celui qui m'épousera m'aime...
--Ben, soyez tranquille!... vous n'aurez pas de peine à trouver ça!...
Elle acheva, et sa voix claire se fit presque grave:
--Je veux aussi l'aimer...
--Vous l'aimerez... on aime toujours son mari... pour commencer!--fit
étourdiment Rueille, qui s'arrêta court, trouvant que «pour commencer»
était inutile.
Mais Bijou n'avait pas compris, ni même entendu, car elle demanda:
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Je dis... qu'il sera heureux!...
--Qui?...
--Celui que vous aimerez!...
--Je l'espère!... je ferai tout ce qu'il faudra pour ça!...
M. de Rueille semblait agacé, irritable, grognon. Il dit, comme s'il eût
voulu décourager Denyse de son rêve:
--Oui... mais si vous ne le rencontrez pas, celui-là?...
--Eh bien, je coifferai sainte Catherine, voilà tout!... mais je ne vois
pas pourquoi je ne le rencontrerais pas!... je ne désire pas
l'impossible, après tout!...
Blagueur, un peu agressif, il répliqua:
--Est-il indiscret de vous demander ce que vous désirez?...
--Oh! pas indiscret le moins du monde!... car je ne puis vous répondre
que ce que je vous ai répondu déjà: Je veux «l'aimer!» tout
bonnement!... je ne tiens pas à l'argent... je ne comprends pas, je
n'admire pas l'argent!...
Elle se tourna vers son cousin, et conclut, le regardant bien en face:
--Ainsi, tenez!... je ferais très bien un mariage comme Bertrade!...
Il balbutia:
--Avec un autre mari?...
Gentille, simple, sans le moindre embarras, elle dit, toute rieuse:
--Mais non!... mais non!... je trouve le mari très bien!...
M. de Rueille ne répondit pas. Il se sentait ému malgré lui à cette
pensée que Bijou aurait pu l'aimer. Il trouvait l'air du soir
délicieux, et jamais le soleil couchant, qui flambait s'enfonçant
lentement dans la Loire, ne lui avait semblé plus lumineux. La petite
charrette était si étroite, qu'à chaque oscillation de la voiture il
frôlait de son coude le bras de la jeune fille, tandis que les fins
cheveux blonds envolés du grand chapeau de paille balayaient sa joue
qu'il sentait devenir brûlante.
Bijou s'aperçut de sa préoccupation. Elle dit en riant.
--Il me semble que vous n'écoutez pas beaucoup la description de mon
«idéal»?...
--Mais si!...
--Mais non!... à propos!... avons-nous bien fait toutes les
commissions?...
Elle prit dans sa poche une longue liste qu'elle se mit à relire:
«Glace.
Petits fours.
Fruits.
Poisson.
Les Dubuisson.
Parler au boucher.
Gaze rose.
Mère Rafut.
Chapeau.
Livres de Pierrot.
Cartouches d'Henry (16).»
M. de Rueille, qui regardait la liste, demanda:
--Comment?... Henry vous a chargée de rapporter des cartouches... au
lieu de m'en charger, moi?...
--Oui!... l'avant-dernière fois, vous les avez oubliées!... la dernière,
vous lui avez rapporté des cartouches de 12, et il a un 16!... alors, il
a mieux aimé...
--Je comprends ça!... mais on abuse de vous!... et les enfants aussi ont
abusé... «Ballon de Marcel... Crayons de Robert...» il n'y a que Fred
qui ne vous ait pas donné de commissions... mais il ne faut pas
désespérer... il n'a que trois ans!... ce sera pour l'année
prochaine!...
--Il ne m'a pas donné de commissions, mais je lui ai rapporté des
images... «_le Chat botté_»... il adore les chats, ça l'amusera!...
--Que vous êtes délicieuse!...
--Délicieuse?... est-ce assez dire?... vous ne pourriez pas trouver
quelque chose d'un peu plus élogieux?... voyons, en cherchant bien?...
Elle continuait à parcourir des yeux sa liste.
Paul de Rueille indiqua du manche de son fouet une ligne écrite au
crayon et demanda:
--Qu'est-ce que c'est que ça?... «Dire à grand'mère pour la
Norinière»?...
--C'est les Juzencourt que j'ai rencontrés... et qui m'ont bien
recommandé de dire à grand'mère que la Norinière va être habitée...
--Ah!... Clagny a vendu?...
--Non... c'est lui qui revient... il paraît qu'il viendra tous les
étés!...
--Ah! tant mieux!... ça va faire bien plaisir à grand'mère!...
--Oui... elle l'aime beaucoup!... je ne le connais pas, M. de Clagny,
mais j'ai entendu bien souvent parler de lui...
--Vous ne vous rappelez pas l'avoir vu autrefois?...
--Mais non!...
--C'est lui pourtant qui a été votre parrain!...
--Vous rêvez!... c'est l'oncle Alexis, mon parrain!...
--L'oncle Jonzac est le parrain de Denyse, mais c'est M. de Clagny qui
est le parrain de «Bijou»... oui!... c'est lui qui, quand vous étiez
petite, disait en parlant de vous: «le Bijou»... le nom vous allait si
bien qu'il vous est resté...
--Vous ne trouvez pas que c'est un peu ridicule de m'appeler Bijou, à
présent que je suis vieille?...
--Vous avez l'air d'avoir quatorze ans!... et vous aurez toujours cet
air-là... je vous le promets!...
--Vous vous aventurez peut-être un peu?...
Elle le regarda en riant. Lui aussi la regardait, sans pouvoir se
détacher du joli visage frais tourné vers lui. Et, comme il ne faisait
aucune attention au chemin de traverse qui était très mauvais, la roue
droite se prit dans une ornière et la petite charrette pencha
brusquement, jetant sur lui Denyse, qui se raccrocha de toutes ses
forces à son bras. Ils restèrent un instant balancés, puis la roue
sortit tant bien que mal du trou profond où elle était serrée, et le
cheval reprit son train rapide.
--Ouf!...--dit Bijou, qui riait de tout son coeur--j'ai bien cru que
nous versions!...
Il répondit, sérieux:
--Il ne s'en est guère fallu!...
Elle desserra ses petits doigts, qui s'incrustaient dans l'épaule de son
cousin, et demanda:
--Est-ce bien fini?... vous n'allez pas recommencer, au moins?...
M. de Rueille la contemplait sans répondre, distrait, l'air troublé.
Elle reprit:
--Mais au lieu de me regarder, regardez donc devant vous!... nous allons
retomber encore dans une ornière... vous allez voir ça!...
Il murmura:
--Mais non!... mais non!...
Il parlait comme dans un rêve. Bijou dit:
--Je parie que nous allons être en retard pour le dîner... et vous savez
que grand'mère n'aime pas bien ça!...
Rueille caressa de son fouet l'épaule du poney, qui bondit, secouant
violemment la petite voiture, et partit à une allure folle.
Cette fois, Bijou parut stupéfaite:
--Ah çà?...--questionna-t-elle--qu'est-ce que vous avez donc
aujourd'hui?... tout à l'heure, vous manquez nous verser!... à présent
vous touchez Colonel avec votre fouet, alors qu'il ne faudrait pas même
lui laisser deviner que vous en avez un, et vous nous faites
emballer?...
Elle ajouta, voyant que le cheval se calmait:
--... Ou à peu près!... vous n'êtes pas dans votre assiette...
Il répondit machinalement:
--Non!... je ne suis pas dans mon assiette!...
Au premier bond du poney, Denyse avait repris le bras de M. de Rueille.
Non qu'elle eût peur le moins du monde, mais parce que, assise sur la
banquette trop haute pour elle, elle n'avait aucun aplomb et essayait de
s'accrocher à quelque chose de solide. Sans quitter le bras où elle
s'était suspendue, elle demanda avec intérêt, se penchant vers son
cousin:
--Pas dans votre assiette?... qu'est-ce que vous avez?... vous êtes
malade?...
--Malade... non!... c'est-à-dire... pas précisément!...
--Comment, «pas précisément»?... Ah! il ne faut pas l'être, malade!...
nous avons à travailler à la revue, ce soir!... si vous ne vous y mettez
pas tous, et tout de bon... elle ne sera jamais finie pour le bal des
courses!...
--Je m'en fiche un peu, de la revue... et... je... à votre place...
Il s'arrêta, embarrassé. Bijou demanda:
--Quoi?... qu'est-ce?... vous alliez dire quelque chose?...
Il balbutia, cherchant ses mots:
--Oui... en effet!... je voulais vous dire que le dessin qu'a fait Jean
pour votre... pour le costume d'Hébé...
--Eh bien?...
--Eh bien!... il est infiniment trop déshabillé, ce costume!...
--Mais il n'est pas déshabillé du tout!...
--Allons donc!... est-ce qu'une femme comme vous, une jeune fille, doit
se montrer ainsi presque nue?... mais c'est honteux!...
Bijou regarda d'un air ahuri Paul de Rueille, et, lui riant au nez:
--Oh!... que vous êtes drôle!... vous avez absolument l'air d'un mari
jaloux!...
Il balbutia, vexé et mal à l'aise:
--Jaloux?... je n'ai pas à être jaloux... je...
--Sans doute!... mais sans être jaloux, vous ne voulez pas, vous, les
hommes, qu'une femme semble jolie, ou gracieuse, ou amusante, à un autre
que vous-même?...
--Mais... en admettant que ce soit... c'est assez naturel!...
--Vous trouvez ça?... Eh bien, une femme, au contraire, est heureuse du
succès des hommes qu'elle aime bien!... il lui plaît de les voir
plaire...
--Turlututu!... vous ne savez pas ce que vous dites, petit Bijou!...
vous avez de ces choses une inexpérience... délicieuse...
heureusement!....
Elle demanda, en ouvrant très grands ses doux yeux candides:
--Pourquoi «heureusement»?...
--Parce que...
Il s'arrêta court. Bijou reprit, en lui pinçant le bras:
--Mais dites?... dites donc?...
Il répondit, visiblement gêné, essayant de secouer l'étreinte de la
solide petite main:
--Ce serait trop compliqué!...
Bijou rougit:
--Trop compliqué?... voilà encore une de ces défaites que je déteste!...
pourquoi ne pas vouloir expliquer votre pensée?...
Il dit, avec une sorte d'effroi:
--Expliquer ma pensée?... oh! non!...
--Non?... c'est pas gentil!...
Ils restèrent un instant sans parler. Elle, souriante et tranquille;
lui, sérieux et troublé. Au moment où la voiture entrait dans l'avenue,
Bijou se tourna vers M. de Rueille, et le touchant, très doucement cette
fois, de sa main fine, elle lui dit d'une voix pénétrante, qui acheva de
le remplir d'émoi:
--Puisque ça vous déplaît si fort, je ne mettrai pas ce costume!... nous
en ferons dessiner un autre à Jean...
Il saisit la main qui s'appuyait à son bras et la serra contre ses
lèvres avec une tendresse presque brutale.
Bijou ne parut pas remarquer cet emportement. Elle dit seulement, en
retirant sa main, tandis qu'à travers ses cils glissait une étrange
lueur:
--Prenez garde à la grille!... vous savez que le tournant est raide...
vous n'êtes pas en veine aujourd'hui!...
Puis elle se mit à rassembler avec calme tous ses petits paquets, et,
jusqu'au château, demeura silencieuse et affairée.
Le premier coup du dîner sonnait. Bijou monta en courant chez elle, et,
dix minutes après, elle entrait au salon toute pomponnée, dans une
fraîche robe de chiffon feuille de rose, avec, à l'épaule, un gros
paquet de roses pompon.
--Comment!... te voilà déjà!...--fit madame de Rueille avec
admiration--je parie que ce lambin de Paul n'est pas prêt?...
La marquise demanda:
--Tu as fait toutes tes commissions?...
--Oui, grand'mère... et j'en ai une pour vous, de commission!... les
Juzencourt m'ont chargée de vous dire que M. de Clagny revient habiter
la Norinière... et qu'il y reviendra tous les ans...
--Oh!...--fit madame de Bracieux, l'air vraiment heureux;--oh!... ça me
fait une grande joie... je n'espérais pas le voir revenir jamais ici!...
Bijou demanda:
--Pourquoi?...
--Parce que... il a eu dans ce pays un très gros chagrin... à un âge où
les impressions pénibles ne s'effacent plus....
--Quel âge, ma tante?...--dit Jean de Blaye, un peu narquois.
--Quarante-huit ans!... tu seras, à cet âge, moins blagueur
qu'aujourd'hui, mon garçon!... et tu y arriveras plus vite que tu ne
penses...
Il répondit en souriant:
--Tant mieux!... ça doit être l'âge idéal!... l'âge où le coeur
s'endort...
La marquise dit, maligne, en regardant son neveu:
--Il s'endort quelquefois plus tôt!...
Jean haussa les épaules:
--Oui... mais il se réveille!... ou il peut se réveiller... on n'est pas
tranquille!... tandis qu'à quarante-huit ans...
--Tu crois ça?... il y a douze ans que mon vieil ami Clagny avait
quarante-huit ans... il en a donc aujourd'hui soixante... eh bien, je
parie que son coeur ne s'est jamais endormi!... jamais, tu
m'entends?...
Et elle ajouta, plus bas, pour n'être pas entendue de Bijou qui causait
avec Bertrade:
--Le coeur ni le reste!...
Jean se mit à rire.
--Bigre!... mais c'est un phénomène, votre ami!... il gagnerait, à se
montrer, beaucoup d'argent!...
--Il n'a pas besoin de ça!...
--Il est riche?...
--Dégoûtamment!...
--Mais encore?...
--Quatre cent mille livres de rente... tu ne trouves pas ça gentil?...
Il dit, sans enthousiasme:
--Si... évidemment, c'est gentil!... pour quelqu'un qui n'a rien volé...
Puis il demanda:
--Qu'est-ce que ce gros chagrin qu'il a eu?...
--Je te dirai ça quand Bijou ne sera pas là...
Bijou, pourtant, ne devait rien entendre. Elle jouait avec Pierrot qui
venait d'entrer. Elle lui refaisait sa raie. Pierrot, un grand gamin de
dix-sept ans, vigoureux, mais grandi trop vite, avec de longs pieds et
de longues mains, et un front tourmenté d'invraisemblables bosses, se
faisait tout petit, pour que la jeune fille pût atteindre ses cheveux
embroussaillés et ternes. Il avait le cou tendu, le regard vague, l'air
heureux sous l'effleurement des petites pattes adroites.
Madame de Bracieux vit que Bijou était à cent lieues, et, à demi-voix,
elle raconta à son neveu la banale aventure d'amour qui avait, en
quelque sorte, interrompu la vie de son vieil ami.
Tout à coup, Denyse revint vers la marquise:
--Grand-mère!... j'oubliais!... les Dubuisson ne peuvent pas venir dîner
jeudi, mais M. Dubuisson amènera Jeanne vendredi et nous la laissera
huit jours...
--Alors nous ne sommes plus que dix-huit à dîner?...
--Nous sommes toujours vingt!... parce que j'ai vu les Tourville, et je
les ai invités de votre part... j'ai pensé que...
--Tu as très bien fait!...
--Oh!--dit Bertrade--les Tourville en même temps que les Juzencourt!...
c'est pour le coup que nous les entendrons, les histoires de Guillaume
le Conquérant et de Charles le Téméraire!...
Bijou s'écria en riant:
--Ça vaut mieux!... comme ça, nous les entendrons en une seule fois, au
moins!...
Au moment où on annonçait le dîner, M. de Rueille entra, l'air
préoccupé, les yeux brillants. Silencieux il s'assit à table, et y
demeura sans parler.
III
Dans le hall, Bijou, aidée de Pierrot, servait le café. Tout à coup,
elle s'élança à la poursuite de Paul de Rueille, qui venait de sortir du
salon et descendait l'escalier de la terrasse.
--Eh bien?... Eh bien?... où allez-vous donc?...
Il répondit sans s'arrêter:
--Mais... me promener un peu... et respirer, si c'est possible par cette
chaleur...
Déjà Bijou l'avait rejoint:
--Ah! mais non!... et la revue?... il faut venir travailler!...
--J'ai mal à la tête...
--Ça vous guérira!... il faut venir absolument... nous n'avons plus que
trois jours!...
--Mais...--fit Rueille agacé--je ne vous suis pas indispensable...
--Ah bah!... c'est vous qui écrivez!...
--Sous la dictée!... il n'est pas nécessaire d'être un malin pour faire
ça...
--Si!... nous sommes habitués à vous!...
Elle était sur une marche au-dessus de lui. Elle s'inclina, et, lui
passant ses bras autour du cou, elle supplia, câline:
--Mon petit Paul!... venez, pour me faire plaisir!... vous seriez si
gentil... si gentil!...
M. de Rueille dénoua d'un mouvement sec les doux bras frais qui
l'enveloppaient, frôlant son visage, et répondit, d'une voix qui
s'enrouait:
--C'est bon!... c'est bon!... j'y vais!...
La jeune fille recula, et il vit dans la nuit claire briller ses grands
yeux surpris. Timidement, elle dit:
--Comme vous êtes bourru!... qu'est-ce que vous avez?...
Il ne répondit pas; elle insista:
--Vous ne voulez pas me le dire?...
--Ah! non!...--fit-il sèchement.
Et, remontant, il entra dans le salon, où Bijou entra derrière lui, en
disant à Bertrade:
--Je ne sais pas ce qu'il a, ton mari!... il est comme un crin!
Madame de Rueille regarda Paul. Le visage un peu tiré, l'air nerveux, il
affectait de causer et de rire bruyamment avec le répétiteur qui, lui,
restait fermé et silencieux. Et après avoir regardé elle répondit,
inquiète un peu de trouver son mari bizarre:
--Il a sûrement quelque chose, mais je ne sais pas quoi!
Déjà Bijou, reprise de son idée, expliquait:
--Figurez-vous!... Paul voulait aller se promener, au lieu de
travailler!... Ah! ça n'a pas été tout seul pour le ramener!...
Résigné, M. de Rueille venait de s'asseoir devant une table Empire à
dessus de marbre. Il prit le manuscrit, l'ouvrit à la page commencée et
dit, en trempant dans l'encre une longue plume d'oie:
--Quand vous voudrez?...
M. de Jonzac demanda:
--Mais d'abord, où en êtes-vous?...
--A la scène III du second acte...
--Encore?...--fit Bijou, étonnée.
--Toujours, hélas!...
La marquise conclut:
--Mes petits enfants, vous n'aurez jamais fini!...
--Mais si, mais si, grand'mère!...--dit gaiement Bijou--vous allez voir
comme nous allons faire du beau travail!... Voyons?... nous disons la
troisième scène du deuxième acte... c'est quand le poète symboliste se
défend des accusations... plutôt malveillantes... portées contre lui par
Vénus...
Personne ne disant rien, M. de Rueille demanda:
--Et alors?
Bijou expliqua:
--Alors, à mon idée, il faudrait là un petit couplet... qu'est-ce que tu
en dis, Jean?...
L'air absorbé, la tête renversée contre le dossier d'une grande bergère,
Jean de Blaye, qui rêvassait, n'entendit pas la question.
Bijou cria:
--Est-ce que tu dors?...
Il se tourna vers elle, demandant:
--C'est à moi que tu parles?...
--Mon Dieu, oui! j'ai cet honneur!... je te demande si un couplet ne
ferait pas bien là?... un couplet sur un air connu?...
Il répondit, distrait:
--Si... très bien!...
--Ben, fais-le!...
Jean bondit:
--Que je le fasse, moi!... pourquoi moi?...
--Parce que c'est toujours toi qui les fais...
Jean protesta:
--En voilà, une raison!... c'est justement pour ça que c'est le tour des
autres!... tu n'as qu'à faire travailler Henry, ou l'oncle Alexis... ou
M. Giraud... ou même Pierrot!...
--Pourquoi «même»?...--demanda Pierrot vexé, je les ferais peut-être
aussi bien que toi, tu sais, les couplets!...
--Fais-les donc!... moi, j'en ai assez!...
--Jean?...--dit Bijou suppliante,--ne nous laisse pas en plan... je t'en
prie?...
Elle marchait vers lui, tendant son museau rose, les lèvres avancées
dans une petite moue implorante et drôlette. M. de Rueille avait vu le
mouvement. Il se leva brusquement, et, l'arrêtant au passage:
--Mais il les fera, vos couplets!... il ne demande que ça... allez donc
vous asseoir!...
Denyse restait plantée au milieu du hall, surprise de cette sortie
singulière. A la fin elle répliqua:
--Mais c'est à vous d'aller vous asseoir!... pourquoi quittez-vous votre
table?...
--Ah!... je n'ai pas le droit de la quitter sans permission?...
--Jean?...--recommença Bijou,--voyons, Jean?...
De nouveau, M. de Rueille s'interposa. Il dit, d'un ton coupant:
--Pourquoi ne pas vous mettre à genoux devant lui?...
--Oh!... mon Dieu!... je ne demande pas mieux, si ça peut le décider!...
Elle s'élançait vers son cousin, mais Rueille la saisit par le bras,
disant rageusement:
--Allons donc!... c'est ridicule!...
Elle balbutia, le regardant d'un air stupéfait:
--C'est vous qui êtes ridicule!...
Il répondit, la voix dure:
--Oui... c'est convenu!... c'est moi qui dois aller m'asseoir!... c'est
moi qui suis ridicule!... c'est moi qui suis tout ce que je ne devrais
pas être et qui fais tout ce que je ne devrais pas faire...
Madame de Bracieux demanda:
--Qu'est-ce qu'il y a donc, mes enfants?...
M. de Jonzac expliqua, en débourrant sa pipe qu'il tapota soigneusement
contre un meuble pour en faire tomber la cendre:
--C'est, Dieu me pardonne! Paul qui se dispute avec Bijou!...
--Avec Bijou?...--fit la vieille femme, au comble de l'étonnement.
Et madame de Rueille répéta, en abandonnant le journal qu'elle lisait:
--Paul qui se dispute avec Bijou!... pas possible!...
L'abbé Courteil affirma, scandalisé:
--Mais si!... M. le comte a grondé mademoiselle Denyse!...
--Arrive ici, Bijou!...--dit la marquise.
La jeune fille vint en courant se pelotonner sur un coussin aux pieds de
sa grand'mère, tandis que M. de Rueille s'approchait de Jean, et lui
disait à demi-voix:
--Tu devrais empêcher Bijou d'avoir avec toi ces façons!...
--Quelles façons?... ah çà! tu rêves?...
--Je ne rêve pas le moins du monde... Denyse a vingt ans, après tout!...
Le jeune homme rectifia:
--Vingt et un...
--C'est encore mieux!... elle devrait avoir plus de tenue...
--La pauvre petite!... elle a une tenue parfaite!...
Il ajouta en regardant son cousin:
--Je ne sais vraiment pas sur quelle herbe tu as marché?...
M. de Rueille murmura, un peu embarrassé:
--J'ai tort... naturellement, j'ai tort!...
--Absolument!...--dit sèchement Blaye, qui se leva.
En le voyant, Bijou quitta la marquise, et, s'élançant vers lui:
--Ah! mais!... tu ne vas pas t'en aller!... grand'mère!... défendez-lui
de nous abandonner!...
--Voyons, Jean?...--fit la marquise à moitié aimable, à moitié
grondeuse,--ne sois donc pas taquin comme ça!...
Le jeune homme se rassit et prit un air navré, en disant:
--La voilà, la campagne!... le repos!... les vacances!... on travaille
comme des nègres!... on fait des revues!... des revues avec des
couplets!... on se couche régulièrement à deux heures du matin... c'est
ce qu'on appelle se mettre au vert!...
Pierrot semblait écouter avec recueillement. Il dit, narquois:
--Continue, vieillard, tu m'intéresses!...
Et comme Bijou riait, Jean, l'air vexé, se tourna vers Pierrot:
--Tu as bien de l'esprit, mon petit!...
La voix de madame de Bracieux s'éleva:
--Mes enfants, vous êtes insupportables!...
Elle les regardait, surprise, se demandant quel vent de bataille avait
soufflé soudain, ne comprenant rien à ces grincheries, à ces attitudes
hostiles qu'elle remarquait pour la première fois. Et, de nouveau, elle
appela Bijou, qui semblait questionner tout le monde de ses doux yeux
tout pleins d'étonnement:
--Sais-tu ce qu'ils ont, toi?...
Elle répondit, naïve et curieuse:
--Je ne m'en doute pas, grand'mère!
La marquise continua:
--Tu ne vois pas les têtes qu'ils font?...
--Je vois les têtes, mais je ne sais pas pourquoi ils les font... si
c'est à cause de la revue, laissons-la!... je ne voudrais pas, sous
prétexte que cette revue m'amuse, m'amuse énormément... ennuyer tout le
monde...
M. de Rueille cria:
--Travaille-t-on, oui ou non?... j'en ai assez, moi, d'être là à
attendre comme un imbécile!...
--Où en est-on?...--demanda Jean, d'un air qui signifiait: «Puisqu'il le
faut, allons-y!...»
Rueille répondit:
--On te l'a déjà dit, où on en est!... on te l'a déjà dit deux fois!...
Bijou expliqua gentiment:
--C'est le poète symboliste qui doit répondre à Vénus...
--Ah!... parfaitement!... j'y suis!... elle l'accuse d'un tas de
choses... et tu veux qu'il se défende...
--Dans un couplet...
--J'entends bien!... où vas-tu?...
--Je vais...--dit Bijou qui traversa le salon--m'asseoir à côté de M.
Giraud... il ne me taquinera pas, lui!...
Le répétiteur rougit et se fit tout petit sur le divan où il était
assis. Denyse se glissa près de lui, et déclara:
--Nous écoutons!...
Jean tortillait un crayon et un petit papier, il demanda:
--Quelle est la réplique de Vénus?...
Comme M. de Rueille, distrait, regardait un papillon de nuit qui volait
autour de la lampe posée devant lui, plusieurs voix répétèrent à
tue-tête:
--Quelle est la réplique de Vénus?...
Il lut, ahuri, en se bouchant les oreilles:
«--Tu sais que je n'en crois pas un mot!...»
--Efface!... dit Jean, et mets: «Je n'en crois rien de rien, tu
sais!...» Et maintenant, le Symboliste répond:
L'âme d'un symboliste,
Madame, est un coffret mélancolique d'améthyste
A serrure de diamant.
Il suffit de savoir l'ouvrir et la comprendre,
Et le trésor éclos illumine la chambre,
Et sourit la tristesse aux lèvres des amants!
M. de Rueille demanda:
--C'est drôle, ça?...
--Mon Dieu!...--dit Jean énervé,--je ne dis pas que ce soit un pur
chef-d'oeuvre!... Bijou demande un couplet... je lui fais son couplet
comme je peux... je ne t'empêche pas d'en faire un autre qui soit
mieux!...
--Sur quel air...--dit Bijou,--va-t-on chanter ça?...
--Ah! oui... c'est vrai, il faut un air!... quel air?...
Rueille conseilla:
--Mettez: «Air: _J'en guette un petit de mon âge_.»
--Ça va?...
--Quoi, ça va?...
--Cet air-là?...
--J'en sais rien!... je ne le connais pas!...
--Alors pourquoi dis-tu de le prendre?...
--Parce que c'est un air que je vois souvent indiqué... «_J'en guette un
petit de mon âge!_»... j'ai ça dans l'oeil... il y a un tas de
couplets dessus...
--Mais...--fit observer Bijou,--les vers du symboliste sont plus longs
que ça... le second surtout!... on ne pourra jamais les chanter sur cet
air-là!... ni sur aucun autre...
--Tiens oui!... je n'y pensais pas!...
--Heureusement!...--dit Pierrot tout fier. Bijou pense à tout!...
Jean reprit:
--On cherchera l'air tout à l'heure!... continuons, continuons...
autrement, nous n'en finirons jamais!... Qui est-ce qui est en scène
pour l'instant?...
Comme M. de Rueille mâchonnait son porte-plume en regardant Bijou, et ne
semblait pas entendre, il cria:
--Paul... es-tu là, ou es-tu sorti?...
--Je suis là!...
--Ah!... bon!... alors, veux-tu me faire la grâce de me dire quels sont
les personnages en scène?...
--Attends!... je cherche!...
--Comment?...--dit Bijou,--vous êtes obligé de chercher pour le
savoir?...
--Vous ne pensez pas, je présume, que je sais par coeur toutes les
petites insanités qu'il plaît à chacun de me dicter...
--Je les sais bien, moi!...
Et se tournant vers Jean de Blaye, elle expliqua:
--Il y a en scène: Vénus, le Symboliste, Thomas Vireloque et
l'Opportuniste... nous avions dit hier qu'après la présentation du
Symboliste à Vénus, nous ferions entrer madame de Staël...
--Eh bien, faisons-la entrer tout de suite...
Rueille demanda:
--Avez-vous trouvé quelqu'un pour madame de Staël?... jusqu'à présent,
personne ne voulait la jouer...
--Non...--dit Bijou,--tantôt, j'ai encore demandé à madame de
Juzencourt... elle refuse avec énergie... et, si Bertrade refuse
aussi...
La jeune femme répondit, très douce:
--Bertrade refuse absolument...
--C'est pas gentil!...
L'oncle Jonzac demanda:
--Est-ce qu'elle est indispensable, madame de Staël?...
--Tout à fait indispensable!...--fit Bijou avec conviction--il faut
absolument trouver un moyen de...
Et tout à coup, illuminée, elle s'écria, joyeuse:
--Mais Henry peut très bien la jouer, madame de Staël!... il n'a presque
pas de moustaches...
--Moi?...--fit Bracieux saisi,--moi, jouer madame de Staël?...
--Elle était plutôt hommasse!... ça ira très bien!...
--Mais!... bon sang!... je ne veux pas me montrer aux gens que je
connais avec une robe décolletée, un turban, et un gros ventre!... ce
serait hideux!...
--Pas du tout!... Ah! voyons!... tu ne vas pas te faire prier, je
pense?...
--Et faire tout rater par ta mauvaise volonté!...--ajouta Pierrot d'un
air digne.
Henry se retourna vers lui:
--Ma mauvaise volonté?... on voit bien que tu n'es pas à ma place!...
mais, au fait... tu pourrais bien y être, à ma place?...
Comme Pierrot faisait un petit geste d'effroi, il continua:
--Pourquoi donc n'y serais-tu pas?... tu as encore moins de moustaches
que moi!...
--Oui... mais je suis trop gringalet,--déclara sournoisement
Pierrot.--Madame de Staël, c'était une femme plutôt puissante...
--Gringalet?... toi, l'athlète?...
Jean de Blaye frappa le parquet avec une queue de billard, pour réclamer
le silence:
--Nous chercherons qui jouera madame de Staël quand nous aurons d'abord
trouvé ce qu'elle a à dire... Donc elle entre... tu n'écris pas,
Paul?...
--Qu'est-ce que tu veux que j'écrive?...
--Eh bien, écris: «_Madame de Staël. Elle entre par..._» ah! au fait,
par où entre-t-elle?...
--J'ai mis «_par le fond_»... quand on ne me dit rien, je mets toujours
«_par le fond_»...
--Bon!... alors laissons «_par le fond_»...
MADAME DE STAËL, _à Thomas Vireloque_.
«--Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël!...
VÉNUS.
«--Ta parole?...
L'OPPORTUNISTE.
«--C'est très curieux!... je vous prenais pour un Turc...
LE SYMBOLISTE.
«--Moi, je...»
--Attends un instant...--fit M. de Rueille, je me suis trompé...
--Comment ça?...
--Comment ça?... comme on se trompe parbleu!... j'étais
distrait!...
--C'est vrai!...--dit Bijou,--je ne sais pas ce que vous
avez,--mais vous êtes joliment distrait, ce soir!...
Sans répondre, Rueille écrasa sur le papier sa plume qui cria
plaintivement. Jean demanda:
--Qu'est-ce que tu fais donc?...
--J'efface!...
--Quoi?...
--J'ai répété quatre fois les mêmes répliques...
Bijou et Blaye se levèrent et vinrent regarder le «travail» de M. de
Rueille.
La jeune fille lut:
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël.
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël...
THOMAS VIRELOQUE.
«--S'y 'ous plaît?...
MADAME DE STAËL.
«--Je suis madame de Staël...»
--Oui,--dit-elle,--il faut effacer ça!...
Mais Jean protesta en riant:
--Laissez donc, au contraire!... on croira que Maeterlinck a
collaboré... ça sera très chic!...
--Si on allait se reposer,--proposa M. de Jonzac;--Paul dort à moitié...
c'est pour ça qu'il écrit trois fois de suite la même chose sans s'en
apercevoir... M. l'abbé dort tout à fait... et quant à moi... je grille
d'en faire autant...
--Oh!...--dit Bijou,--il est à peine une heure!...
--Eh bien, mais il me semble que, à la campagne... qu'en dites-vous,
monsieur Giraud?...
Le jeune professeur répondit, sans quitter des yeux Bijou:
--Oh! moi, monsieur, je passerais ici toute la nuit sans avoir
sommeil!...
La marquise se leva.
--Mes petits enfants, votre oncle a raison... il faut aller se
coucher!... Bijou!... tu veilleras à ce que les livres que vous avez
pris dans la bibliothèque y soient remis...
--Oui, grand'mère... je vais les remettre moi-même...
Tous sortaient du hall, sauf Bijou. M. de Rueille demanda:
--Voulez-vous que je reste avec vous?... ça ira plus vite?...
--Non!... vous ne connaissez rien à la bibliothèque... vous
embrouilleriez tout... il faut quelqu'un qui sache où logent les
livres...
Et, s'adressant au répétiteur, qui sortait le dernier, elle lui dit,
très gentille, cherchant, semblait-il, à se faire pardonner une
indiscrétion grande:
--Monsieur Giraud?... est-ce que vous voudriez bien ranger les livres
avec moi?...
Le jeune homme s'arrêta, heureux au point de ne pouvoir parler. Comme il
restait planté à la même place, elle lui indiqua la porte ouverte:
--Fermez la porte, voulez-vous?... et maintenant, prenez Molière... moi
je prends Aristophane... parfait!... nous reviendrons chercher le
reste...
Tout en portant les livres elle babillait, semblant ne pas s'adresser à
son compagnon, mais seulement penser tout haut.
--Pourquoi est-ce que Jean cherche dans Aristophane... alors qu'il
s'agit de faire parler Thomas Vireloque et madame de Staël?...
Puis, brusquement, elle demanda:
--Croyez-vous qu'elle sera amusante, notre revue?...
--Mais oui, mademoiselle...
--Pourquoi ne dites-vous jamais rien?... vous devriez y travailler
aussi!...
--Mon Dieu, mademoiselle... je ne suis pas très au courant... la
politique et les racontars mondains sont pour moi lettres closes... et
je ne vois pas trop...
--Et puis, vous aimez probablement mieux être un simple spectateur?...
--J'aurai, hélas! le regret de n'être même pas cela...
Elle demanda, stupéfaite:
--Comment?... vous ne verrez pas notre revue?...
--Non, mademoiselle...
--Mais pourquoi?...
Il répondit, avec un embarras affreux:
--Oh!... pour un motif très ridicule...
--Lequel?...
--Mademoiselle... je...
--Je vous en prie... dites pourquoi?...
Elle se penchait vers lui, gracieuse et souple, et le parfum envolé de
ses cheveux montait au visage du jeune homme, le plongeant dans une
sorte d'énervante torpeur.
A la fin, elle dit, presque tristement:
--Pourquoi ne voulez-vous pas me parler?... est-ce que je ne suis pas un
peu votre amie?...
Il balbutia:
--Oh!... mademoiselle!... je... je ne peux pas assister à cette
soirée... parce que... vous allez voir que c'est très prosaïque... parce
que je n'ai pas d'habit...
--Mais vous avez bien le temps de le faire venir, votre habit!...
d'ailleurs, il vous le faut déjà pour jeudi... il y a un dîner, jeudi...
Giraud rougit violemment:
--Mais, mademoiselle, je ne peux faire venir d'habit ni pour jeudi ni
pour plus tard... puisque je n'en ai pas...
--Pas du tout?...
--Pas du tout!...
--Voyons!... c'est une farce?...
--Hélas, non, mademoiselle!... je n'ai pas d'habit...
Il ajouta avec un sourire infiniment triste:
--Et il y a beaucoup de pauvres diables comme moi qui sont dans le même
cas!...
--Oh!...--dit Bijou, qui saisit d'un mouvement brusque la main du
professeur,--que je vous demande pardon!... comme je suis mauvaise et
étourdie, n'est-ce pas?... vous allez me détester?...
Elle lui serrait la main d'une lente pression qui le pénétrait tout
entier. Affolé, il balbutia:
--Vous détester?... mais je vous adore!... je vous adore!...
Bijou le regarda, l'air effaré, avec une tendre expression au fond de
ses yeux voilés d'un brouillard de larmes, puis elle dit, la voix
changée:
--Allez-vous-en!... et ne dites plus ça!... ne le dites plus jamais,
jamais!...
Au seuil de la porte, il se retourna et vit que Bijou, assise sur le
divan, sanglotait le visage enfoui dans les coussins. Il voulut revenir
vers elle, mais il n'osa pas; et, sans plus rien dire, il sortit.
IV
Bijou, qui d'habitude trottait le matin dans le parc et dans la maison,
ne parut qu'après le premier coup de cloche annonçant le déjeuner.
Pierrot, inquiet, s'élança au-devant d'elle pour la questionner avant
même qu'elle eût dit bonjour à la marquise et à l'oncle Alexis. Il
voulait savoir pourquoi il ne l'avait pas vue comme à l'ordinaire à la
vacherie, où, chaque jour, elle s'occupait des fromages. Pourquoi,
puisqu'elle n'était pas montée à cheval, n'était-elle pas venue?...
--Comment sais-tu,--demanda Bijou, que je ne suis pas montée à
cheval?...
--Parce que Patatras était à l'écurie... j'y suis allé voir...
Elle dit en riant:
--Alors, tu me surveilles?...
Pierrot rougit.
--Ça n'est pas surveiller... et puis, il n'y a pas que moi!... nous
étions nous deux M. Giraud...
--Quel français! Seigneur!... quel français!--fit M. de Jonzac, l'air
navré.
--Bah!... s'il y avait du monde... je ferais attention à parler plus
chiquement... mais comme il n'y a que nous!...
Il se tourna vers Bijou:
--C'est vrai, va!... il était aussi étonné que moi, M. Giraud!... il
répétait tout le temps: «Chaque jour on voit mademoiselle Denyse courir
partout... il faut qu'elle soit malade!...» Alors moi, je disais: «Oh!
pour ça non!... ça ne doit pas être ça!... le Bijou n'est jamais
malade!...» Voyez-vous, monsieur Giraud, que j'avais raison?...
--Non... tu avais tort!... j'étais... non pas tout à fait malade... mais
fatiguée... mal en train... je viens de me lever...
Elle marcha vers le professeur, qui s'appuyait au chambranle d'une
fenêtre, si fort qu'il semblait s'y vouloir creuser une niche avec son
dos, et, lui tendant la main, elle continua:
--Et je remercie monsieur Giraud d'avoir si gentiment pensé à moi...
Tout pâle, visiblement troublé, le jeune homme osa toucher à peine la
petite main douce qui se posait dans la sienne avec confiance et
abandon; mais il parut heureux d'un bon accueil qu'il n'espérait
certainement plus retrouver jamais.
--Mademoiselle...--balbutia-t-il, pris d'une vague envie de s'enfuir ou
de pleurer,--mademoiselle... je ne me suis pas permis, croyez-le, de...
faire ces remarques.
--Eh bien, vous avez eu tort!... il faut tout se permettre avec «le
Bijou»... comme dit Pierrot...
Et, tout de suite elle demanda, subitement préoccupée, l'air absorbé:
--Est-ce qu'on a travaillé à la revue, ce matin?
--Travaillé?...--fit Pierrot convaincu,--travailler sans toi?... ah!
fichtre non!... c'est assez de piocher quand tu es là, sans encore le
faire en ton absence!... Ah! non!... elle serait mauvaise, celle-là!...
nous en avons soupé, de la revue!... moi surtout!... qui suis obligé de
travailler encore au reste...
Bijou se mit à rire:
--Tu ne crains pas de te fatiguer en travaillant tant que ça?...
--S'il continue, au train dont il va,--dit M. de Jonzac,--il ne passera
pas son baccalauréat... n'est-ce pas, monsieur Giraud?...
--Je le crains, monsieur, je le crains!--répondit doucement le
professeur--Pierrot est très intelligent... mais si étourdi, si
distrait... depuis notre arrivée ici, surtout!...
Pierrot se récria:
--Pas plus que vous toujours, que je suis distrait, monsieur Giraud!...
c'est vrai!... je ne sais pas ce que vous avez... vous êtes en voyage
tout le temps!... vous ne bouquinez pas comme avant... et même avec les
_math_, on dirait que ça ne biche plus!... vous ne faites plus rien...
que vous occuper de moi... et des vers dans les coins...
--Vous faites des vers, monsieur Giraud?... demanda madame de Rueille
qui entrait, suivie de Jean et d'Henry.
--Mon Dieu... madame...--bredouilla le pauvre garçon, qui ne savait où
se fourrer ni que dire--j'en fais... sans en faire...
--Vous en faites de charmants!...--dit Jean.
Et comme le jeune homme étonné le regardait, il reprit:
--Oui... vous faites de très jolis vers... que vous perdez... c'est le
petit Marcel qui a trouvé ceux-ci... et me les a donnés...
Il offrait à Giraud, en souriant, un papier plié, où l'écriture était
invisible.
--Voyons?...--fit Bijou en allongeant la main.
--Mademoiselle!--cria le répétiteur, qui s'élança,
effaré,--mademoiselle!... je vous en prie!...
Puis il ajouta, voulant expliquer la violence de son intervention:
--Ce sont de très mauvais vers!... souffrez que je les cache... je vous
en montrerai d'autres... qui seront plus dignes d'être montrés...
Bijou restait la main tendue, la pose attentive, l'air ingénu. Elle
supplia:
--Je t'en prie, montre ceux-là tout de même?... ça n'empêchera pas M.
Giraud d'en refaire d'autres que nous verrons aussi...
Mais Jean répondit, en remettant le papier au répétiteur éperdu:
--Je ne peux pas te montrer une lettre,--car c'est en quelque sorte une
lettre--qui appartient à son auteur...
--Je vous remercie...--balbutia Giraud tout décontenancé--je vous
remercie, monsieur...
Et il fit disparaître dans sa poche l'inquiétant petit papier.
--Pierrot!...--appela la marquise--donne-moi La Bruyère... tu sais où il
est?...
--Qui ça?...--demanda le gamin en clignant de l'oeil.
--La Bruyère?...
--Vous allez voir...--dit M. de Jonzac en regardant son fils d'un air
désolé--qu'il ne sait pas ce que c'est que La Bruyère!...
Pierrot protesta avec énergie:
--Si, je sais ce que c'est!... la preuve... c'est un dos bleu!...
La vieille marquise demanda:
--Un quoi?...
--Un dos bleu, ma tante...
M. Giraud intervint:
--Expliquez à madame votre tante que vous avez la fâcheuse manie de
désigner les livres par la couleur de leur reliure plutôt que par leur
titre...
--Parbleu!...--fit M. de Jonzac indigné,--il n'en ouvre jamais un
seul!... il est d'une ignorance!... quand je pense qu'il va avoir
dix-sept ans!...
--Ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou compatissante,--il n'est pas si
ignorant que ça!...
Et, comme son oncle ne répondait rien, elle ajouta:
--Et puis, il est si gentil!... et il se porte si bien!...
M. de Jonzac répondit:
--Oh! quant à ça!... il craque de santé... et ça le rend encore plus
insupportable... mais pas plus intelligent... on s'est plaint du
surmenage intellectuel, on a dit qu'il abrutissait les enfants... et on
lui a substitué le surmenage physique qui les abrutit bien davantage
encore!...
--Voilà--dit Bertrade--mon oncle parti en guerre... je suis d'ailleurs
de son avis... et ça ne me réjouit pas du tout de penser que mes enfants
augmenteront peut-être, à un moment donné, le nombre des jeunes brutes
que nous voyons autour de nous...
--Mais...--dit Henry de Bracieux,--il y a, parmi les jeunes, et les très
jeunes, beaucoup d'intellectuels... j'en connais...
Jean de Blaye répondit:
--Moi aussi, j'en connais... mais ce ne sont pas, à mon sens, des
intellectuels... ce sont...
Une cloche sonna longuement, et la marquise se leva en disant:
--Allons déjeuner, mes enfants!... Jean finira à table sa petite
définition...
Jean répondit en riant:
--Je n'y tiens pas, ma tante!...
--J'y tiens, moi!... je ne suis plus dans le train, comme vous dites...
et il ne me déplaît pas d'être renseignée sur certaines choses que
j'ignore totalement...
S'asseyant à table, elle continua:
--Alors, ceux qui ne sont pas des intellectuels, sont...
--Oh!...--fit Jean--les explications, ce n'est pas mon affaire!...
--C'est égal!... va toujours!...
--Ceux qui ne sont pas des intellectuels pour tout de bon, sont des
maladifs... des faux maladifs pour commencer, qui finissent par devenir
des vrais... ils sont insupportablement poseurs, et féminins, et
détraqués... et tout ce qu'on peut être!... ils ont une originalité
voulue et impersonnelle...
--Enfin, comment appelles-tu ça?...
--Je ne sais pas trop!... des compliqués... tenez, le petit La Balue est
un type très pur de compliqué... vous pouvez l'étudier...
--C'est une idée qui ne m'est jamais venue!... mais il y a, dans la
petite génération, autre chose que les compliqués?...
--Oui... il y a les jeunes athlètes...
--Spécimen, Pierrot!...--dit Henry de Bracieux.
La marquise se tourna vers son petit-fils:
--Pas de personnalités!... Continue ton petit discours, Jean...
--J'aimerais mieux manger tranquillement mon oeuf, ma tante!...
--Nous en étions aux jeunes athlètes?...
--Eh bien, si les compliqués sont un peu écoeurants, les athlètes sont
embêtants à crier!... La boxe, et le _football_, et la bicyclette, et
les matchs, et les records... tout ça prend dans leurs conversations,
et, ce qui est plus fâcheux, dans leur vie, une importance gigantesque
et unique... à leurs yeux, un homme de valeur est celui qui donne le
plus fort coup de poing, ou fournit la plus grande somme de résistance
ou de vigueur... ils n'ont d'admiration que pour un seul être au monde:
«le Champion»!... avec un grand C...
--Et, entre les athlètes et les compliqués?...
--Rien... ou des exceptions si rares, qu'elles sont là uniquement pour
confirmer la règle... il n'est, bien entendu, question ici que de la
petite génération, de la dernière... de celle de Pierrot...
--Laisse-le donc tranquille, ce pauvre Pierrot!...--dit Bijou--vous êtes
là tous à le prendre à partie...
--Parce qu'il est encore temps de redresser son petit individu, qui, si
on le laisse faire, tournera prochainement au plus déplorable gâtisme...
M. de Jonzac affirma:
--Jean a raison!... il peut se permettre de donner des conseils à
Pierrot... et même aux autres, car il est à la fois un intellectuel et
un sportif...
Madame de Bracieux regarda son neveu avec bienveillance et conclut:
--Ton oncle a raison, mon garçon, tu es le plus réussi de la famille...
Elle vit que Bijou semblait examiner curieusement son cousin, et reprit:
--Je ne parle ici que des hommes, naturellement!...
Pierrot se pencha vers Denyse, assise à côté de lui, et lui dit tout
bas, avec une reconnaissance passionnée:
--Tu es bonne de me défendre toujours... aussi, je t'aime, va, toi!...
plus qu'eux tous...
Elle répondit, souriante, maternelle presque:
--C'est très mal!... tu dois aimer mon oncle... et aussi grand'mère
beaucoup plus que moi...
--Ça, d'abord, c'est pas prouvé!... et puis c'est pas ça que je voulais
dire... je voulais dire que je t'aime, moi, plus qu'ils ne t'aiment eux
tous... et pourtant, il y en a qui t'aiment bien, va!... ainsi, Paul,
tiens!... Paul de Rueille... ben, je suis sûr qu'il t'aime plus que
Bertrade... plus que ses mômes... plus que le bon Dieu, plus que
tout!...
--Mais tais-toi donc!...--fit Bijou effarée, regardant si personne
n'avait entendu.
--T'inquiète pas!... ils sont occupés à bêcher... ils ne s'occupent pas
de nous... C'est vrai, ce que je te dis, tu sais!... et Jean, donc!...
et Henry!... et m'sieu Giraud!... il n'y a guère que l'abbé Courteil qui
ne te suit pas dans les coins... et encore...
--Mais tu divagues!... comment peux-tu te figurer...
--Je ne me figure pas... je vois!... et je vois, parce que ça
m'embête!...
La voix de M. de Jonzac s'éleva:
--Mais non!... je suis convaincu qu'il ne se doute même pas que Renan
existe... il ne sait rien... rien de rien...
Toujours doux et conciliant, le professeur répondait:
--Mais si... pour Renan, précisément, je sais qu'il doit le connaître...
il y a trois ou quatre jours, j'ai eu l'occasion de le lui citer comme
l'auteur de _l'Origine du langage_...
--Eh bien, je parierais qu'il ne se souvient même pas de son nom...
Et M. de Jonzac appela:
--Pierrot!...
Le petit, absorbé par sa conversation avec Bijou, ne se doutait pas
qu'il fût question de lui. En s'entendant appeler, il tourna la tête,
vaguement inquiet.
--Pierrot...--demanda M. de Jonzac,--qu'est-ce que c'est que Renan?...
--Allons! bon!--dit Pierrot à Bijou--v'là les interrogatoires qui
recommencent!... Renan?... qu'est-ce que ça peut bien être que
celui-là?...
Et, comme son père répétait: «Tu ne sais pas ce que c'est que Renan?...»
il répondit:
--Non, papa!...
--Comment?...--demanda Giraud surpris,--mais ces jours-ci encore, nous
avons parlé de lui...
--De lui?...--fit Pierrot abasourdi;--moi, j'ai parlé de cet
homme-là?...
--Mais oui... voyons?... rappelez vos souvenirs... je vous ai cité un de
ses ouvrages?...
Bijou, qui, tout à l'heure n'écoutait que d'une oreille ce que lui
racontait Pierrot, et suivait de l'autre la conversation, se souvint et,
le nez dans son assiette, absorbée en apparence par les fraises qu'elle
roulait dans du sucre, elle lui souffla, bas, très bas:
--«_L'Origine du langage_»...
--Voyons, cherchez bien?...--répétait le professeur,--je vous ai cité
un livre de M. Renan... lequel?...
Pierrot répondit résolument:
--«_Le Langage des fleurs_»...
--A la bonne heure!--dit Bertrade ravie, avec Pierrot, on peut toujours
s'attendre à quelque chose de joyeux!...
M. de Jonzac, malgré son envie de rire, déclara, l'air pincé:
--Moi, je ne trouve pas ça drôle!...
Très rouge, Pierrot se tourna vers Bijou:
--Toi, au moins, tu ne ris pas!... tu es bonne, toi!...
On sortait de table; il l'entraîna sur le perron et lui dit, suppliant:
--Laisse-moi aller avec toi donner le vert à Patatras?...
--Mais il faut avant ça que je serve le café...
--Pour une fois, Bertrade le servira bien, voyons? et moi, je ne veux
pas rentrer au salon... on me demanderait encore le nom de quelque
chose...
Denyse prit dans une remise la corbeille où était préparée la botte de
trèfle qu'elle portait chaque jour à son cheval, et se dirigea vers
l'écurie, suivie de Pierrot qui répétait faisant presque douce sa grosse
voix:
--Tu es si gentille, Bijou!... et jolie, si tu savais!...
En traversant l'allée qui menait aux écuries, il montra M. de Rueille et
Jean de Blaye qui s'avançaient en causant, et dit:
--Tiens!... comme tu n'y étais pas, ils n'ont pas fait long feu au
salon, les cousins!...
Denyse allait au-devant d'eux; il la retint brusquement:
--Non!... je t'en prie!... ils ne décolleront plus!... et je ne t'aurai
pas à moi tout seul! c'est une telle veine que j'ai d'être avec toi un
instant sans monsieur Giraud!... il est toujours à me marcher sur les
talons... quand je vais de ton côté, surtout!...
Bijou regardait attentivement les deux hommes qui venaient à elle sans
la voir, très absorbés. Et, entre ses paupières un peu lourdes, glissait
cette petite lueur qui donnait parfois une si singulière acuité à son
regard habituellement voilé. Elle répondit, en entrant dans l'écurie:
--Soit!... allons sans eux porter à Patatras son herbe...
M. de Rueille marchait les yeux fixés sur le sable de l'allée. Il leva
la tête en entendant la porte qui s'ouvrait. Jean de Blaye indiqua
l'écurie et dit:
--Tiens!... il est là, le motif de la gêne que je sens à présent dans
tes moindres paroles, de l'espèce de petite animosité que tu as contre
moi?...
Affectant de plaisanter, Rueille répondit:
--Vraiment?... et c'est?...
--Bijou, parbleu!... Ah!... ne me dis pas non!... crois-tu que je n'ai
pas suivi heure par heure ce qui se passait en toi?...
--Ça devait être bien intéressant?...
--Ne blague donc pas!... tu n'en as guère envie!... j'ai vu le moment
où tu as commencé à admirer inconsciemment Bijou... plus qu'on n'admire
une bonne petite cousine qu'on aime bien... c'était le soir du Grand
Prix... chez l'oncle Alexis... quand elle a chanté... Tu ne dis rien?...
--Je t'écoute... va toujours!...
--Quand nous nous sommes trouvés tous ensemble à Bracieux, ne nous
quittant pas... quand tu as vécu toutes les minutes des longues journées
à côté de Bijou, ton... disons ton admiration... a augmenté,
naturellement... depuis hier, depuis votre voyage à Pont-sur-Loire, elle
est à l'état aigu... est-ce vrai?...
--Eh bien, c'est vrai!...
--Ça ne m'étonne pas!... mais explique-moi une chose?... une chose qui
m'étonne, celle-là!...
--Quelle est cette chose?...
--Pourquoi est-ce à moi que tu sembles en vouloir particulièrement?...
pourquoi à moi plutôt qu'à ton beau-frère, ou au petit La Balue, ou au
répétiteur de Pierrot, ou à Pierrot lui-même?...
--Dame! Henry est presque de l'âge de Bijou... il a été élevé avec elle,
et elle le considère comme un frère, exactement... le petit La Balue est
un grotesque... le répétiteur, un pauvre diable qui ne compte pas... et
Pierrot, un gosse... tandis que toi...
--Tandis que moi?...
--Toi, tu es de ceux qu'on aime... et tu le sais bien... et je vois...
je sens, je devine que c'est toi que Bijou aimera...
--Moi?... allons donc!... elle ne daigne pas faire la plus légère
attention à moi!... je ne suis à ses yeux que le monsieur qui lui dresse
un cheval, la promène en bateau, ou fait des couplets pour sa revue....
--Enfin, tu existes plus que les autres, toujours!...
--Et pourquoi donc ça?... il te plaît de trouver le petit La Balue un
grotesque, mais tout le monde n'est pas de ton avis!... quant à Giraud,
il est charmant!...
--Oui, mais il est Giraud!...
--Et puis après?... qu'est-ce que ça fait, ça?...
--Beaucoup!... c'est-à-dire, rien du tout pour certaines femmes... tout
pour d'autres... et Bijou est des autres...
--Eh!... qu'est-ce que tu en sais?...
--Je l'étudie depuis longtemps déjà, sans avoir l'air...
--Tu l'étudies... mais tu ne la connais pas!...
--Peut-être?...
--Je sais bien qui, si j'étais à sa place, je choisirais parmi tant
d'amoureux...
--Ça se chante!... dans les _Noces de Jeannette_...
--Tu ne m'empêcheras pas de suivre ma petite idée, va!... parmi tant
d'amoureux, s'il me fallait choisir, c'est certainement Giraud que je
prendrais...
--Une femme choisirait Giraud... parce qu'il est joli garçon... mais une
jeune fille?... une jeune fille,--qui ne connaît en fait de noce, que la
vraie, celle qu'on fait à l'église,--ne le choisira pas... jamais!...
--Alors tu n'en veux pas à Giraud, parce que, selon toi, il n'est pas
épousable... partant, pas à redouter?...
--Précisément!...
--Eh bien?... et moi, mon pauv'vieux?... crois-tu donc que je sois
épousable, moi?... me vois-tu, avec mes malheureux quatre cent mille
francs, m'essayant à faire le bonheur de Bijou?... non, mais vois-tu
ça?... l'appartement de trois mille, les lampes à pétrole, et le feu au
charbon?... ce serait délicieux!....
--Pourtant tu l'aimes?...
--Permets... je ne t'ai pas dit que j'aimais Bijou!... je n'en sais
rien!... tout ce que je sais, c'est que je la désire passionnément... et
que, ne pouvant pas l'épouser, je suis très malheureux...
--Et tu crois qu'elle ne t'aime pas?...
--Pas le moins de monde!... elle n'a d'ailleurs jamais cherché à me
donner le change... «Bonjour Bonsoir!... il fait beau!...» tel est le
palpitant dialogue qui se renouvelle chaque jour entre nous... Alors, tu
vois, tu as tort de m'en vouloir?...
--Je te demande pardon, mon pauvre Jean, mais je croyais tellement que
tu étais grand favori!...
M. de Rueille s'interrompit, tendant l'oreille:
--Tiens!...--fit-il,--la voilà!...
Bijou sortait de l'écurie, toujours suivie de Pierrot. Elle vint
gentiment aux deux hommes, les examinant de son même air calme et
souriant, et demanda:
--Qu'est-ce que vous avez donc tous les deux?... vous avez l'air tout
chose!...
V
Bijou arrangeait dans la salle à manger les surtouts de fleurs du dîner,
tandis que, dans l'office, les domestiques frottaient les grands plats
d'argent qui reluisaient violemment. Le maître d'hôtel dit à un valet de
pied:
--Enfile ton habit!... v'là une voiture qui monte l'avenue au pas... Oh!
t'as le temps!... elle est loin!...
Regardant à la fenêtre, le valet de pied demanda:
--Qui est-ce, cette voiture-là? on ne connaît pas ça... c'est rudement
attelé, toujours!...
--Ça pourrait bien être le monsieur de la Norinière... monsieur le comte
de Clagny?...
--Mâtin!... c'est chiquement tenu!...
--Oh!... il a de quoi!...
--Il a des rentes?...
--Que c'en est une horreur!... dans les quatre cent mille...
--Tu le connais donc?...
--Ma femme a été fille de cuisine chez lui, avant qu'elle soit ma
femme... un bon maître... toujours aimable et pas pour deux sous
regardant... C'est égal... tu feras bien de te mettre en route... si tu
veux arriver au perron avant lui!...
Depuis un instant Bijou, qui manquait de fleurs, était sortie en courant
et, traversant d'un bond l'allée, avait sauté au milieu d'une grande
corbeille de roses, où elle coupait impitoyablement. Elle était si
absorbée qu'elle n'entendit pas une voiture entrer dans l'allée qui
contournait la pelouse, ni même s'arrêter devant le perron.
Lorsque enfin elle releva la tête, elle vit debout à deux pas d'elle, un
grand monsieur qui la regardait extasié. C'est que Bijou, avec sa robe
de toile à larges rayures roses et son petit tablier à bavette, garni de
valenciennes, était vraiment jolie à voir, fourrageant à pleins bras
dans les fleurs.
Quand elle se vit ainsi regardée, sa peau de rose-thé se teinta d'une
nuance plus vive, tandis qu'elle restait interdite et troublée, en face
du monsieur qui continuait à la contempler sans rien dire.
C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, grand, mince,
distingué, élégant, et de tournure très jeune. Sa figure, intelligente
et fine, était jeune aussi d'expression, bien qu'un peu triste. Comme
Bijou, toujours immobile, semblait hésitante et inquiète, il s'approcha,
et, saluant, dit d'une voix très douce:
--Mademoiselle!... pardon!... n'êtes-vous pas Denyse de Courtaix?...
Bijou planta bien droit son candide regard dans les yeux curieusement
fixés sur elle, et répondit, toute souriante:
--Oui!... et vous?... vous êtes monsieur de Clagny, n'est-ce pas?
--Comment le savez-vous?...
Denyse venait de sauter de la corbeille dans l'allée. Elle dit, heureuse
et abandonnée, sans répondre directement à la question:
--Oh!... que grand'mère va être contente de vous voir, monsieur!... et
l'oncle Alexis, donc!... depuis qu'on sait que vous revenez habiter le
pays, on ne parle que de vous!... Allons bien vite voir grand'mère!...
Elle fila devant lui, souple, onduleuse, traversant les larges pièces de
cette allure glissante qui était un de ses grands charmes. La marquise
n'était pas dans le salon où elle se tenait habituellement. Bijou sonna
et donna l'ordre de l'avertir. Puis elle vint se camper en face de M. de
Clagny, et, l'examinant avec attention:
--Paul de Rueille avait tout de même raison, quand il disait que je vous
avais vu dans le temps! je vous reconnais!...
Elle enfonça plus avant son regard clair dans les yeux du comte, et
répéta, pensive:
--Je vous reconnais très bien!...
Il dit:
--Moi, j'avoue en toute sincérité que si je vous avais rencontrée
ailleurs qu'à Bracieux, je ne vous aurais pas reconnue... vous êtes
tellement grandie, et surtout tellement embellie que, sauf les beaux
yeux de pervenche qui n'ont pas changé, il ne reste rien du bébé
d'autrefois...
--Il reste le nom que vous lui avez donné...
Il demanda, surpris:
--Le nom?... quel nom?...
--Bijou!... vous ne vous souvenez plus?... il paraît que c'est vous qui
m'appeliez comme ça!...
--C'est vrai!... vous étiez pour moi une petite chose fragile, adorable
et rare... un bijou enfin!... un bijou exquis... Alors, on a continué à
vous appeler ainsi?... ça vous va, d'ailleurs, à merveille!...
--Je ne trouve pas!... j'ai peur que ça ne soit un peu ridicule d'être
encore «Bijou» à vingt et un ans... car j'ai vingt et un ans,
monsieur...
--Est-ce possible?...
--Très possible!... dans quatre ans, je coifferai sainte Catherine!...
Le comte regarda Bijou avec une admiration qu'il ne cherchait pas à
dissimuler, et répondit, convaincu:
--Vous?... ah! jamais de la vie, par exemple!...
Madame de Bracieux entrait, les mains tendues, l'air ravi:
--Que je suis contente de vous voir!...
Comme Denyse faisait un mouvement pour sortir, elle la retint, demandant
à Clagny toujours émerveillé:
--Je vois que Bijou s'est présentée toute seule!... Comment la
trouvez-vous, dites, ma petite-fille?...
Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle reprit vivement:
--C'est bien le bijou que vous aviez admiré autrefois, allez!... le
vrai bijou!... pas celui en «toc»... comme disent mes petits-fils...
--Mademoiselle Denyse est ravissante...
--Denyse--que vous me ferez le plaisir de ne pas appeler
«mademoiselle»--est une bonne petite fille, obéissante et dévouée, qui
éclaire de sa gaieté ma vieille maison, triste avant sa venue...
--Comment se fait-il que je n'aie jamais vu mademoiselle Denyse?...
--Mademoiselle?... encore!...
--Que je n'aie jamais vu «Bijou» à Paris?... je vais si régulièrement à
votre jour...
--Oui, mais vous venez de bonne heure, à l'heure où elle n'y est pas...
et comme vous n'avez jamais, depuis seize ans, voulu dîner avec nous...
--Je ne dîne nulle part, vous le savez bien!... mais vous ne m'avez
jamais parlé de Bijou... jamais donné de ses nouvelles...
--Parce que vous ne m'en avez jamais demandé.
--Je l'avais oublié, moi, ce petit être à peine entrevu... et pourtant,
tout à l'heure, en voyant émerger d'un parterre de roses une délicieuse
jeune fille, je n'ai pas eu la moindre hésitation... n'est-ce pas,
mademoiselle?...
Se reprenant, il dit en riant:
--N'est-ce pas, Bijou?...
--C'est vrai!... M. de Clagny m'a demandé tout de suite si je n'étais
pas Denyse de Courtaix... moi... j'avais su tout de suite aussi qui il
était... j'ai tant entendu parler de lui que je le connaissais en
rêve... et... c'est très drôle...
Elle s'arrêta, regardant longuement le comte, et ajouta:
--Je le connaissais en rêve tel qu'il est en réalité...
Clagny dit avec une sorte de tristesse enjouée:
--Un très vieux monsieur...
Bijou répondit, sincère:
--Non!... un monsieur très joli!...
Puis, brusquement:
--Et l'oncle Alexis, qui n'est pas encore là!... on a beau sonner à tour
de bras la cloche, il n'arrive pas!... je vais le chercher!...
Elle sortait en courant, la marquise la rappela:
--Attends un instant!... tu feras mettre un couvert de plus... vous
dînez avec nous, Clagny?
--Oui, si vous n'avez personne...
--Si... j'ai précisément du monde... des amis à vous...
--Je suis un vieil ours qui ne dîne pas même avec ses amis... et puis,
dans ce costume...
--Il est très bien, votre costume!... d'ailleurs, on a le temps d'aller
à la Norinière chercher votre habit, si vous y tenez?...
--J'y tiens... si je reste?...
Bijou s'approcha, câline:
--Vous restez... et savez-vous ce qui serait très, très gentil? ce
serait de rester comme ça... sans habit...
--Pourquoi, si ça l'ennuie de dîner sans s'habiller, insistes-tu,
Bijou?...--demanda la marquise.
--Parce que, grand'mère, si M. de Clagny dîne sans s'habiller, M. Giraud
pourra dîner aussi... tandis que, autrement, il dînera tout seul dans sa
chambre....
--Qu'est-ce que tu nous chantes?...
--C'est bien simple... M. Giraud n'a pas d'habit... pas du tout!... je
l'ai su... par hasard... il a dit tout à l'heure à Baptiste qu'il était
souffrant et qu'il ne quitterait pas sa chambre ce soir... alors... si
M. de Clagny voulait rester comme il est... vous comprenez... il
pourrait, lui aussi...
--Tu es un bon Bijou, va!...--dit madame de Bracieux émue,--tu penses à
tout le monde... tu n'es occupée qu'à faire plaisir à chacun...
Denyse ne l'écoutait pas. Elle attendait le consentement du comte. A la
fin, il demanda:
--Ça vous ferait bien, bien plaisir, qu'il dîne à table, monsieur
Giraud?...
--Oui...
--Eh bien, il sera fait comme vous le voulez... A présent, dites-moi?...
qu'est-ce que c'est que ce monsieur que je ne connais pas, et pour
l'amour de qui j'accepte de paraître un homme mal élevé?...
--C'est le répétiteur de Pierrot!...
--Ah! et qu'est-ce que c'est que Pierrot?...
--Le fils d'Alexis...--dit en riant madame de Bracieux.
--Alors, le dieu auquel on me sacrifie est M. Giraud, répétiteur de
Pierrot de Jonzac... et honoré de la protection de mademoiselle
Bijou?... je vous remercie, j'aime à être fixé!...
--Mais...--fit Denyse qui était devenue très rouge--je ne protège pas du
tout M. Giraud... je...
--Ne vous défendez pas!... je sais quel peut être le rôle joué par un
pauvre répétiteur... qui n'a pas d'habit... dans la vie d'une belle
petite demoiselle telle que vous... c'est un rôle sacrifié... il
représente assez exactement ce qu'on appelle «un seigneur sans
importance»...
--Vous ne savez pas--dit la marquise, dès que Denyse fut sortie--à quel
point cette enfant est délicieusement bonne!... ce garçon auquel elle
s'intéresse... et qui est d'ailleurs charmant... est traité par elle
exactement sur le même pied que les hommes les plus élégants, les plus
«cotés», c'est une perle, Bijou!... vous verrez ça!...
--Je le verrai peut-être trop!...
--Comment, trop?...
--Eh oui!... je suis un emballé, moi, vous savez?... j'ai un vieux
imbécile de coeur qui bat aux champs à la moindre alerte... et que je
ne peux plus faire taire ensuite...
--Mais Bijou est ma petite-fille, mon pauvre ami!...
--Eh bien, qu'est-ce que ça fait?...
--Ça fait qu'elle pourrait être la vôtre!...
--Je le sais parbleu bien!... mais tout ça, c'est du raisonnement... et
les coeurs jeunes raisonnent peu ou mal...
--Et alors?...
--Alors,--dit M. de Clagny s'efforçant de rire,--je plaisantais,
naturellement!...
* * * * *
Bijou avait traversé la cour d'honneur. La chaleur était très grande.
Les paons, posés sur un tronc d'arbre abattu, semblaient stupides et
ridicules; les chiens étendus sur le flanc, les pattes allongées,
haletaient sous les rayons ardents sans pour cela chercher l'ombre.
Personne n'était dehors à cette heure torride, sauf Pierrot qui, en
costume de coutil blanc, et coiffé d'un grand chapeau de paille se
promenait dans le quinconce de marronniers.
Denyse monta en courant l'escalier et entra en coup de vent dans la
salle d'études; mais sur le seuil elle s'arrêta court, l'air troublé. M.
Giraud, assis à une table, s'était levé brusquement en la voyant
paraître. Elle balbutia:
--Oh!... pardon!... je voulais parler à Pierrot!... je croyais qu'il
était ici... et que vous faisiez votre promenade...
Très décontenancé, le jeune professeur répondit, cherchant les mots qui
ne venaient pas:
--Non, mademoiselle... non!... moi je suis là!... c'est au contraire
Pierrot qui est sorti... mais... si vous vouliez... si je pouvais lui
dire ce que... car... vous aviez probablement quelque chose à lui
dire?...
Il perdait complètement la tête en la voyant si jolie, avec son teint si
doucement rosé malgré l'horrible chaleur, et ses grands yeux changeants
posés sur lui très doucement. Elle dit, avec un peu d'embarras:
--Oui... certainement, j'avais à parler à Pierrot... mais à lui-même...
bien que j'aie à lui parler d'une chose qui vous concerne.... il vaut
mieux...
Giraud interrompit, l'air inquiet:
--Qui me concerne?... moi?... mais je ne sais en vérité... je me demande
ce...
L'idée lui venait que peut-être elle allait lui dire qu'après ce qui
s'était passé l'avant-veille, il ne pouvait pas demeurer à Bracieux plus
longtemps. Et il s'affolait en pensant que non seulement il lui faudrait
quitter Bijou, mais encore être sans place pendant ces deux mois où il
croyait sa vie assurée et facile.
La jeune fille le regardait, souriante et bonne. A la fin, elle
répondit:
--C'est que c'est assez difficile à dire... à l'intéressé...
--Mais alors... Pierrot...
--Oh!... Pierrot, qui n'est pas, je le reconnais, un habile diplomate,
aurait su tout de même s'y prendre mieux que moi pour vous annoncer...
--Pour m'annoncer?
--Que vous dînez avec nous ce soir!... la migraine, voyez-vous, c'est
une excuse bonne pour les femmes... tout au plus!...
--Mais, mademoiselle... sans penser même à l'ennui... très grand
pourtant... que j'aurais de n'être pas ce soir dans la même tenue que
les autres... il ne serait pas convenable... pour vos invités...
--Oui... vous avez peut-être raison... ce ne serait pas convenable si
vous étiez le seul pas habillé... mais il y aura M. de Clagny, dans le
costume où il est venu faire une visite... alors, vous comprenez...
--Mademoiselle... M. de Clagny, que j'ai aperçu tout à l'heure à son
arrivée, est un vieillard... comme tel, il peut se permettre bien des
choses que moi... dans ma situation surtout... je ne...
--Vous?... vous allez obéir à grand'mère, comme un petit enfant bien
sage... car c'est grand'mère qui m'envoie, vous savez?...
--Ah!...--murmura le jeune homme désappointé--c'est madame votre
grand'mère!... j'espérais que c'était vous qui... mais vous devez m'en
vouloir, c'est vrai!...
Elle demanda, surprise:
--Vous en vouloir?... pourquoi?...
--Mais... parce que... vous savez bien... l'autre soir, quand, malgré
moi, je...
Le gai visage de Bijou s'assombrit, et elle dit, devenue grave:
--Je croyais qu'il ne serait plus question de ça jamais?... je veux que
vous oubliiez ce que vous m'avez dit...
Elle resta une seconde immobile, pensive, et ajouta d'une voie
assourdie:
--Je veux surtout l'oublier, moi!...
Ses paupières s'étaient abaissées, ses cils battaient très vite, mettant
sur les joues roses, toutes pétries de lumière, une ombre bizarre.
Giraud alla vers elle, ému, anxieux, et, dans un balbutiement, il
demanda:
--Est-ce que c'est vrai, ce que vous venez de dire?... est-ce que vous
vous souvenez encore de cet instant où j'ai été fou?... est-ce que vous
y pensez... sans colère?...
Elle répondit, en appuyant sur lui son beau regard bleu.
--J'y pense sans colère...
Et, si bas qu'il l'entendit à peine, elle murmura:
--Mais j'y pense toujours!...
Puis, changeant brusquement de visage:
--C'est vous qui allez oublier, maintenant?... oublier tout de suite ce
que je n'aurais jamais dû vous dire?... je vous en prie?... faites ça
pour moi?...
--Oublier?... comment voulez-vous que moi, j'oublie?... vous savez bien
que c'est impossible!...
Elle affirma:
--Il le faut, pourtant!... oui... vous vous direz que vous avez... que
nous avons fait un rêve... un rêve très lumineux et très doux... de ceux
dont on s'éveille heureux, troublé... avec, en quelque sorte, une vision
de choses jolies et disparues, impossibles à définir... est-ce que vous
n'en avez jamais fait de ces rêves-là?... on ne peut, quel que soit
l'effort de la pensée, se les rappeler... mais on les aime...
Sa voix faite de caresses bouleversait le jeune homme. Il s'était
machinalement rassis à la place qu'il venait de quitter, et, sans
répondre, le visage levé vers Bijou, il pleurait.
Elle s'approcha et dit, suppliante:
--Vous pleurez?... si vous saviez quel chagrin j'ai de vous voir
pleurer!...
Presque brusque, elle conclut:
--Et, si ça peut vous consoler, dites-vous que j'en ai aussi, du
chagrin...
Il demanda, ébloui de bonheur:
--Est-ce possible?...
Denyse ne répondit pas. Elle venait d'apercevoir sur la table, une
lettre que Giraud achevait au moment où elle entrait.
Il dit, suivant son regard:
--J'écrivais à mon frère... et, au lieu de lui raconter mon élève, mes
occupations, et tout ce à quoi doit se borner ma vie... je ne lui
parlais que de vous!...
Elle répondit, posant son doigt rosé sur la signature:
--Je regardais votre nom... Fred!... c'est un nom que j'aime!... je l'ai
donné à mon filleul... le dernier des enfants de Bertrade...
Elle sembla regarder au loin par la fenêtre ouverte, et répéta
doucement:
--Fred!...
Puis, elle passa sur son front sa main fine, et dit, marchant vers la
porte:
--Et le dîner!... mes corbeilles!... les menus qui ne sont pas
écrits!... et il est cinq heures!...
Comme le pauvre garçon restait stupide, sans bouger, elle demanda:
--C'est convenu pour ce soir, n'est-ce pas?... je fais mettre votre
couvert...
Il répondit, vaguement rappelé à lui-même:
--Au milieu de tous les habits... je ferai un effet déplorable...
--Mais non... mais non!... d'ailleurs... il n'y aura pas que des
habits!... il y a d'abord M. de Clagny en redingote... et puis, M. de
Bernès, qui a peur de rencontrer le général de Barfleur, est toujours en
uniforme... M. l'abbé a sa soutane...
Elle conclut en riant:
--Ça en fait déjà trois qui ne seront pas en habit!...
* * * * *
Comme elle sortait de la salle d'études, elle se jeta contre Henry de
Bracieux qui venait à elle dans le corridor. Il demanda, surpris:
--Tiens!... qu'est-ce que tu fais là?...
--Et toi?...
--Moi, je rentre dans ma chambre...
--Moi, je sors de chez Pierrot...
--Il est dans le jardin, Pierrot!...
--Je ne le savais pas... et j'avais quelque chose à lui dire...
Il demanda, soupçonneux, agressif presque:
--A lui... ou à M. Giraud?...
Sans paraître remarquer l'attitude singulière de son cousin, elle
répondit, docile:
--A lui... pour le redire à M. Giraud... et comme il n'était pas là...
--C'est à Giraud que tu as...
--Fait la commission de grand'mère... oui...
L'air candide, elle ajouta:
--Pourquoi donc ça t'intéresse-t-il tant que j'aie fait cette commission
à l'un plutôt qu'à l'autre?...
Il répondit, plaisantant avec un peu d'embarras:
--Parce que je suis curieux, probablement?... et la preuve que je suis
curieux, c'est que j'ai envie de savoir quelle était cette
commission?...
--Grand'mère m'avait chargée de dire à M. Giraud... qui n'a pas
d'habit...
--Pas d'habit, Giraud?...
--Non!...
--Pas d'habit du tout?...
--Tiens!... tu dis absolument comme moi!... non... pas d'habit du
tout!... il avait prévenu qu'il ne dînerait pas... alors, comme M. de
Clagny reste à dîner, et qu'il est en redingote, j'allais en avertir
Pierrot, afin qu'il le dise à M. Giraud... as-tu compris?...
--Oui...--fit Henry,--très bien!... mais Jean, qui est un homme chic, ne
voyage jamais sans un jeu d'habits... il en a au moins trois ici... il
lui en prêtera bien un... ils sont exactement de la même taille...
--Ça serait gentil!...
--Oh!... il ne demandera pas mieux!... Giraud est un charmant garçon...
que nous aimerions tous, si...
Il s'arrêta court et Bijou demanda:
--Si quoi?...
--Rien!... je vais arranger cette affaire-là... à l'âge du père Clagny,
il est indifférent d'être bien ou mal... à l'âge de Giraud, c'est autre
chose, je suis sûr qu'il souffrirait beaucoup de se croire ridicule...
surtout...
--Surtout?...
--Surtout devant toi!...
Bijou haussa les épaules, et s'éloigna en courant dans le long
corridor.
VI
Quoiqu'elle se fût occupée du couvert, des fleurs, du service et des
menus, Bijou fut prête la première.
Portant dans ses bras une énorme gerbe de roses, elle entra au salon à
l'instant précis où la marquise venait de monter chez elle pour
s'habiller.
Très occupée d'arranger ses fleurs sur une console, elle ne vit pas M.
de Clagny qui la regardait de tous ses yeux, tandis qu'elle allait et
venait, avec de jolis mouvements d'oiseau qui volète avant de se poser.
A la fin, il demanda, et sa voix fit tressaillir Denyse:
--Bien sûr, elle arrive de Paris tout droit, cette jolie toilette?...
--Ah!...--fit Bijou effarée,--vous m'avez fait presque peur!...
Puis, venant au comte, elle dit, en tapotant gentiment sa légère robe,
de gaze à peine rosée:
--Cette jolie toilette n'arrive pas de Paris... elle a été fabriquée à
Bracieux, près Pont-sur-Loire...
Vraiment étonné, le comte demanda:
--Ah bah!... par qui?...
--Par Denyse ici présente... et par une vieille ouvrière, habilleuse au
théâtre,...
Il s'était levé, et, maintenant, tournait autour de la jeune fille avec
une admiration presque craintive. Elle était si jolie, émergeant de
cette vapeur rosée, qui semblait toucher à peine son petit corps
merveilleux, et d'où sortaient ses épaules teintées, elles aussi, de la
singulière lueur rose qui faisait unique sa peau si fine, si
délicatement veloutée. Et M. de Clagny trouvait que Bijou était, non
seulement jolie à ravir, mais étonnamment troublante avec sa bouche très
gourmande et ses yeux très candides.
De toute sa personne s'exhalait un parfum de sensualité extrême, mais
dans son regard si pur se lisait une déconcertante naïveté.
Et, tandis qu'il l'examinait curieusement, Bijou se disait que «le vieil
ami de grand'mère» était beaucoup plus jeune qu'elle ne se le figurait.
Ce grand homme, resté svelte, avait vraiment tout à fait bon air, avec
ses cheveux très blancs aux tempes et ses moustaches blondes, grisonnant
à peine. Ses yeux bruns regardaient avec douceur, et sa bouche moqueuse,
un peu méchante par instants, montrait dans le sourire des dents
blanches et pointues, de vraies dents de jeune chien qui éclairaient
singulièrement le visage.
Le silence devenait embarrassant. A la fin, Bijou dit:
--Grand'mère n'est pas encore descendue?... je pensais la trouver
ici?...
--Elle sortait pour aller s'habiller au moment même où vous êtes
entrée...
--Elle ne sera jamais prête!...
M. de Clagny regarda sa montre:
--Mais le dîner est à huit heures... elle a tout le temps!... il n'est
pas sept heures et demie...
--Oh!...--fit Denyse avec regret--si j'avais su, je ne me serais pas
dépêchée tant!... j'avais une peur d'être en retard!...
--C'est moi qui suis content que vous vous soyez pressée!... je vais
pouvoir causer avec vous un petit instant!...
Elle dit en riant:
--Une bonne demi-heure... au moins! car ici personne n'est en avance,
jamais... pas plus les invités que les gens de la maison...
--A propos d'invités... racontez-moi donc avec qui je vais dîner?...
votre grand'mère m'a dit: «Vous dînerez avec des amis à vous...» Or, des
amis, je ne dois plus en avoir beaucoup depuis douze ans que je ne suis
venu dans le pays... les habitants se sont probablement renouvelés?...
--Pas tant que ça!... voyons?... vous dînerez avec les Tourville...
--Les Tourville?... ils ne sont pas encore morts!...
--Ceux avec qui vous allez dîner sont vivants... ils avaient des parents
qui sont morts...
--Ah!... à la bonne heure!... alors, le petit Tourville est marié?...
--Depuis deux ans!...
--Il était vilain!... est-ce qu'il a fait un beau mariage?...
--Ça dépend!... il a épousé mademoiselle Chaillot, une demoiselle de la
Bourse...
--Comment?... une demoiselle de la Bourse?...
--Oui... le père travaille à la Bourse, je crois!... il est très, très
riche...
--Est-ce que c'est Chaillot, le banquier?...
--Peut-être bien!... je ne m'en suis jamais informée!... ils ont
restauré Tourville... c'est superbe!... et ils reçoivent tout le
temps...
--Est-ce que madame de Tourville est jolie?...
--Vous allez la voir... elle est très aimable... et très intelligente,
dit-on... moi, je ne m'en suis pas aperçue...
Et, comme M. de Clagny souriait, elle ajouta vivement:
--Parce que je la connais très peu...
Il demanda:
--Et, avec les Tourville, qu'y a-t-il?...
--M. de Bernès...
--Le petit Hubert?... le dragon?...
--Lui-même...
--C'est le fils de bons amis à moi... et gentil comme un coeur... vous
ne trouvez pas?...
--Quoi?...
--Que Hubert de Bernès est gentil?...
--Oh!... je le connais si peu!... il m'a semblé... comment dirai-je?...
incolore... oui incolore...
--Parce que vous l'intimidez, probablement?... je comprends ça,
d'ailleurs!...
Elle dit en riant:
--Je vous intimide, peut-être?...
Très sérieux, il répondit:
--Beaucoup!...
--Oh!--fit-elle stupéfaite,--est-ce possible?...
--C'est très possible... et cela est!... rien d'étonnant, puisque vous
intimidez un vieux comme moi, à ce que vous intimidiez le petit
Hubert...
--Le petit Hubert?... il a six pieds!...
--Oui... mais il a vingt-six ans... et pour moi il est toujours le petit
Hubert... Enfin! convenez au moins qu'il est joli garçon?...
--Je ne sais pas!...
--Allez-vous me dire que vous ne l'avez pas regardé?...
--Je l'ai regardé... mais, en ce qui concerne M. de Bernès, je suis très
mauvais juge...
--Pourquoi ça?...
--Parce que je déteste les petits jeunes gens!...
--A vingt-six ans on n'est plus un petit jeune homme?...
--C'est possible!... mais à cet âge-là on n'existe pas pour moi...
--Ah bah!... et à quel âge commence-t-on à exister pour vous?...
Elle se mit à rire.
--Très tard!...
Puis, changeant de ton:
--Je suis contente que vous connaissiez M. de Bernès, parce que, au
moins, vous ne vous assommerez pas trop ce soir...
--Ah!... il paraît que je ne dois pas compter sur les autres invités
pour m'amuser?
--Oh! non!... les autres, c'est d'abord les La Balue...
--Cristi!... ils sont terrifiants!... et leurs enfants?... ils doivent
commencer à grandir?...
--Ils ont même fini!... Louis a vingt-trois ans, et Gisèle vingt-deux...
--Comment sont ils?...
--Lui pose pour l'écoeurement général... il n'a plus ni faim, ni soif,
ni sommeil... il n'aime rien, tout l'ennuie... et c'est pas vrai, vous
savez!... il ne manque pas un bal, et sa soeur raconte qu'il se relève
la nuit pour manger en cachette... et puis il fait des vers ridicules...
de la peinture comme les vers... et de la musique!... quelle musique!...
--Et la jeune fille?...
--Elle est aussi masculine que son frère est féminin.... chasse beaucoup
à tir et à courre... rêve d'avoir un équipage pour pouvoir servir le
cerf elle-même... et d'épouser un officier...
--Elle doit s'occuper d'Hubert?...
--Qui ça, Hubert?...
--Le petit Bernès...
--Ah! oui!... non!... je ne crois pas!... dans tous les cas, il ne
s'occupe pas du tout d'elle!...
--Parce qu'il s'occupe de vous... comme tous les autres, n'est-ce
pas?...
--Pas le moins du monde!...
M. de Clagny haussa les épaules:
--Allons donc!... je vois ça d'ici!...
--Il ne me reste plus à vous présenter que trois convives,--reprit
Bijou, cherchant évidemment à changer la conversation:--les Juzencourt,
un ménage dans le train qui a acheté les Pins... et une de leurs amies,
qui est venue passer un mois chez eux... une petite veuve délicieuse...
la vicomtesse de Nézel...
--Tiens!...--dit le comte, qui fit un mouvement brusque,--madame de
Nézel?... Jean de Blaye est donc ici?...
Denyse ouvrit largement ses beaux yeux clairs et répondit, surprise:
--Oui... Jean est ici... mais... quel rapport?...
--Aucun... aucun...--affirma vivement M. de Clagny.
Et, après un silence, il demanda:
--Toujours jolie, madame de Nézel?...
--Très jolie...
--Autant que vous?...
Bijou sourit:
--Pourquoi vous moquez-vous de moi?... je sais très bien que je ne suis
pas jolie...
--A mon tour, mon cher petit Bijou, je vous demande pourquoi vous vous
moquez d'un vieil ami... qui vous admire de toutes ses forces... et qui
n'est pas le seul, hélas!...
--Pourquoi, hélas!...
--Mais parce que... quand on admire ou quand on aime... on voudrait être
seul à admirer ou à aimer... l'amitié est égoïste et jalouse...
Elle demanda, l'air joyeux:
--Et depuis... voyons?... combien?... trois heures, depuis trois heures
que nous nous connaissons... vous avez déjà de l'amitié pour moi?...
M. de Clagny répondit, sérieux, ému presque:
--Beaucoup!...
--Tant mieux!... parce que, voyez-vous, moi aussi je vous aime
beaucoup!... oh! mais beaucoup, beaucoup!...
Et, comme si elle se parlait à elle-même, elle ajouta:
--Je m'étais fait de vous une idée très différente... je m'attendais à
vous trouver tout autre...
Il dit, tristement:
--Plus jeune?...
--Au contraire!... on vous représentait comme un ami de mon
grand-père... grand'mère disait toujours «mon vieil ami Clagny»...
alors, vous comprenez... quand je vous ai vu, j'ai été saisie...
--Pourquoi?...
--Parce que vous m'avez fait l'effet d'avoir... je ne sais pas trop...
quarante-cinq ans, peut-être?... enfin... quelque chose comme Paul de
Rueille... et puis... vous êtes très beau... et moi, j'aime beaucoup
qu'on soit beau...
--C'est votre cousin de Blaye qui est beau!...
Elle sembla chercher dans sa mémoire:
--Jean?... est-il si beau que ça?... il ne me fait pas cet effet-là...
vous savez... quand on vit ensemble, on finit par ne plus se voir!...
--Je suis bien sûr qu'il vous voit, lui!...
--Que non!... on ne me voit pas tant que vous croyez!... on m'aime bien
parce que je me suis trouvée toute seule à dix-sept ans... alors, quand
grand'mère m'a prise, comme un pauvre petit chien perdu, pour me
rapporter chez elle, tous se sont intéressés à moi et m'ont fait bon
accueil... je suis devenue le Bijou qu'on élève et qu'on gâte... auquel
on passe tout... et qui ne fait que sa volonté...
--Et ce qu'il a raison, le Bijou!... il n'y a que ça de bon dans la
vie... faire sa volonté!... quand on le peut...
Elle dit, parlant sans même paraître s'apercevoir qu'elle parlait:
--On le peut toujours!...
Puis, courant à la baie, elle cria:
--Allons, bon!... les Tourville!... et grand'mère qui n'est pas encore
descendue!...
Elle s'élança au-devant d'une dame qui s'avançait, vêtue d'une toilette
cossue. Elle était suivie d'un monsieur, de physique vulgaire, de
maintien gourmé, à l'air infiniment snob.
Bijou présenta: «Le comte de Clagny... le comte de Tourville...»
Puis, comme la marquise entrait, encore belle dans le nuage de dentelle
qui l'enveloppait, elle retourna causer avec M. de Clagny.
--Eh bien,--demanda-t-elle,--comment les trouvez-vous, les Tourville?...
--Je les trouve mal!... mais c'est Henry de Bracieux que j'ai trouvé
embelli... il n'est pas encore aussi bien que son cousin, mais ça
viendra peut-être...
--Aussi bien que quel cousin?...
--Que Blaye.
--Encore!... Ah çà! vous y tenez, à la beauté de Jean!...
--Mon Dieu, beauté n'est peut-être pas le mot... mais il est charmant...
si vous le permettez?...
--Je le permets...
--A propos!... dites-moi donc qui est ce très gentil garçon que j'ai
rencontré tantôt au bas de l'avenue?...
--Dame!... je ne sais pas!... à moins que ce ne soit le répétiteur de
Pierrot... mais... il n'est pas si gentil que vous dites...
M. de Clagny étendit la main et dit:
--Le voilà!...
--Ah!...--fit Bijou étonnée,--c'est bien ça!...
Elle était stupéfaite, et de l'admiration exprimée par le comte, et de
la transformation opérée par l'habit de Jean.
Dans ce vêtement bien coupé, qui lui allait à merveille, le jeune
professeur semblait à l'aise, presque élégant.
Et Henry s'approchant de Denyse, demanda, en indiquant Giraud:
--Hein?... ai-je eu une riche idée?... vois-tu la différence?... non...
mais, la vois-tu?...
Et comme elle ne répondait pas assez vite à son gré, il ajouta:
--Je parie que non?... les femmes ne savent pas voir ces choses-là...
quand il s'agit des hommes!...
Les invités arrivaient tous. D'abord les La Balue, imperturbables,
ridicules à crier, chacun dans son genre, mais si heureux, si pleinement
admiratifs et satisfaits de leurs personnes, qu'on eût regretté vraiment
de les détromper.
Puis Hubert de Bernès, qui vint comme Bijou le prévoyait, en tenue,
promenant autour du salon un regard plongeant, inquiet de rencontrer ce
qu'il avait coutume d'appeler: «une bobine de grosse légume»...
Les Juzencourt entrèrent les derniers, amenant madame de Nézel, une très
jolie femme, délicieusement habillée, toute fine et souple, d'une
souplesse de créole, avec un teint de jasmin et des cheveux soyeux et
lourds, d'un noir intense.
Bijou, qui la regardait curieusement, comme si elle ne l'eût jamais vue
auparavant, dit à M. de Clagny:
--Elle est vraiment bien jolie, madame de Nézel!...
Il répondit, distrait, dévorant des yeux Bijou:
--Elle a surtout de la race... et puis, c'est une vraie femme... qui
doit vibrer à souhait...
La jeune fille demanda, clignant de l'oeil et contractant un peu ses
sourcils, comme si elle faisait un effort pour comprendre:
--Qui doit quoi faire?...
--Rien!...--dit le comte, ennuyé,--je ne sais plus du tout ce que je
disais!...
--Bijou!...--appela tout à coup la marquise, madame de Juzencourt
demande à voir les enfants... va les chercher!... tu permets,
Bertrade?... et vous aussi, monsieur l'abbé?...
M. de Clagny eut un mouvement de contrariété en se voyant séparé de
Denyse. Il ne pouvait déjà plus, lui semblait-il, se passer d'elle.
Elle revint très vite, suivie de Marcel et de Robert, et tenant par la
main un superbe bébé de quatre ans, qui souriait aimable et confiant.
Elle le présenta, toute fière de lui.
--Voilà mon filleul! il est délicieux, n'est-ce pas?... et beau!... et
bon!... un amour!...
--Elle est tellement gentille pour cet enfant,--dit madame de
Rueille,--elle s'en occupe sans cesse... c'est elle qui lui apprend à
lire...
--Déjà!...--fit M. de Clagny, d'un ton de reproche,--on lui apprend déjà
à lire?...
--Bijou lui apprend bien d'autres choses!... n'est-ce pas,
Bijou?--demanda la marquise,--tu lui apprends aussi l'histoire sainte, à
ton élève?... il y a deux jours, il m'a raconté Moïse... il le savait
très bien...
--Ah! par exemple!...--fit le comte, narquois, je voudrais voir ça!...
malheureux mioche, va!...
Gracieuse et tendre, Bijou s'agenouilla devant le bébé. En entendant
parler de raconter «son histoire», le pauvre moutard tourna vers elle un
visage suppliant. Elle dit:
--Raconte, Fred!...
Docile, l'air grognon, le petit leva les yeux sur sa marraine.
--Raconte Moïse!... tu le sais très bien!...
--Eh bien--dit Fred d'une voix résolue, on l'a mis dans un petit panier,
l'petit Moïse... et on a mis l'panier sur le Nil...
Il s'arrêta, le front mouillé de sueur. Bijou dit:
--Et puis, qu'est-ce qui est arrivé?...
--J'sais pas!--fit brièvement le petit,--j'sais plus!... j'sais plus,
j'te dis... dis-le, toi, c'qui est arrivé?...
--Allons!... voyons?... c'est un parti pris de ne pas répondre?...
Il dit, câlin:
--J't'en prie?... ne m'force pas?...
Mais Denyse s'entêta:
--Si!... il est arrivé quelque chose, quand Moïse descendait le Nil...
quoi?... qu'est-ce qui est arrivé?...
Il chercha un instant, la figure contractée, les yeux fermés, et, au
moment où l'on n'espérait plus rien, il cria, heureux de sa trouvaille:
--L'Chat botté, qui est venu!... et qui a crié: «Au secours!... c'est
monsieur le marquis de Carabas qui se noie!...»
--Voilà,--fit en riant Bertrade,--l'inconvénient de lui apprendre tant
de belles choses à la fois!...
Et M. de Rueille ajouta:
--Denyse lui a donné, il y a deux jours, un mirobolant _Chat botté_ que
nous avons rapporté de Pont-sur-Loire... et qui a dû faire à Moïse un
tort considérable...
Bijou se tourna vers son cousin et demanda, l'air étonné:
--Denyse!... depuis quand m'appelez-vous Denyse!...
--Mais...--répondit Rueille--je ne sais pas... ça m'arrive
quelquefois...
--Jamais!... alors je croyais que vous étiez fâché!...
Puis, s'inclinant vers son filleul, elle le prit dans ses bras, et dit
en riant:
--Mon pauvre petit Fred!... nous n'avons pas eu de succès, à nous
deux!...
Giraud, en ce moment debout derrière elle, la regardait avec admiration.
Elle serra davantage contre elle l'enfant qui lui souriait, et murmura
d'une voix devenue caressante:
--Fred!... mon Fred chéri!... je t'aime tant, si tu savais!...
En entendant prononcer son nom avec cette tendresse, le jeune professeur
avait frissonné et retenu à grand'peine le mouvement qui le jetait vers
Denyse. Et il était devenu si pâle, son visage se tirait si
singulièrement, que Pierrot, peu observateur pourtant et peu perspicace
quand il ne s'agissait pas de Bijou, demanda:
--Qu'est-ce que vous avez donc, monsieur Giraud?... vous êtes tout
drôle!... est-ce que vous êtes malade?...
Denyse se retourna brusquement, et questionna, avec intérêt:
--Vous êtes malade, monsieur Giraud?...
--Moi!... mais pas du tout, mademoiselle!... je ne sais pas où Pierrot
prend ça!...
--Dame!...--fit le gamin, convaincu--regardez-vous?... vous avez une de
ces têtes!... du reste, depuis trois ou quatre jours, ça ne va pas!...
vous devez avoir quelque chose que vous ne savez pas?...
--Je vous assure,--balbutia le pauvre garçon au supplice,--je vous
assure que je n'ai rien du tout...
M. de Clagny s'était approché. Il regarda avec envie le petit Fred,
blotti contre la fraîche épaule de Bijou, et dit:
--Il est superbe, votre filleul!...
--Oui, n'est-ce pas?... et il m'adore!...
On annonçait le dîner. Elle donna à l'Anglaise, qui était entrée, le
bébé qui s'endormait déjà. Debout devant elle, l'air maussade, le petit
La Balue présentait l'angle aigu de son bras. Elle y passa difficilement
sa main et, résignée, s'assit entre lui et M. Giraud, qui, fou de
bonheur de se trouver près d'elle, se sentait plus que jamais
décontenancé et maladroit.
Sa timidité déjà grande augmentait. Il n'osait littéralement pas dire un
mot, et se désespérait de se sentir ridicule. Il n'était plus seulement
amoureux de Denyse, de sa beauté, de sa grâce, de son charme si grand,
il la vénérait à présent pour sa bonté qu'il jugeait infinie. Maître
d'études dans un lycée, il avait un jour murmuré d'évasifs mots d'amour
à la fille du proviseur, et il se souvenait, non sans effroi, du
méprisant courroux avec lequel la jeune bourgeoise lui avait reproché
d'oser lever sur elle ses yeux de simple pion! A cette fille riche,
belle, de grande maison, il avait dit franchement, crûment, qu'il
l'adorait, et pour lui répondre elle n'avait eu que d'affectueuses et
douces paroles, qui décourageaient sans blesser. Et puis, il
s'attristait sur lui-même, croyant bien que sa vie traversée par cet
amour impossible, était troublée pour toujours.
Comment espérer, après avoir connu et aimé une femme comme mademoiselle
de Courtaix, pouvoir aimer jamais la femme qu'il serait à même
d'épouser? Et le pauvre garçon qui, trois semaines plus tôt, rêvait
parfois d'un petit intérieur propret, tenu par une femme fraîche,
insignifiante et modeste, se voyait à présent condamné à perpétuité au
garni écoeurant dans lequel il crèverait quelque jour entouré des
photographies de Bijou, arrachées à grand'peine à Pierrot.
Au début du dîner, Denyse parla peu. Elle regardait d'un air distrait la
table, et découvrait ces mille riens si amusants pour qui sait voir.
Madame de Bracieux avait à sa droite M. de La Balue, qu'elle négligeait
pour son vieil ami Clagny placé à sa gauche, avec qui elle ne cessait
guère de causer. M. de Jonzac, assis en face de sa soeur, entre madame
de la Balue et madame de Tourville, semblait modérément s'amuser, non
plus que madame de Nézel qui, l'air un peu triste, répondait
distraitement à ses voisins Henry de Bracieux et M. de Rueille, et
regardait souvent dans la direction de Jean de Blaye placé à l'autre
bout de la table, entre madame de Juzencourt et mademoiselle de La
Balue. Lui, paraissait ne pas s'occuper du tout de madame de Nézel, et
plusieurs fois les yeux de Bijou rencontrèrent les siens. Comme si cette
rencontre l'eût gênée, elle se tourna vers le petit La Balue, et,
devenue soudain aimable, se mit à causer avec animation. Alors, le
regard un peu inquiet de Jean se posa tout à fait sur elle et ne la
quitta plus.
VII
Il faisait au salon après le dîner une chaleur accablante. Madame de
Bracieux dit:
--Vous savez... ceux qui ne craignent pas l'humidité du soir peuvent
aller sur la terrasse ou dans le jardin...
Gisèle de La Balue, une grande et grosse fille, bâtie sur le modèle des
statues de la place de la Concorde et affectant volontiers des allures
libres et garçonnières, s'élança lourdement dehors en criant:
--Qui m'aime me suive!...
Poliment, Hubert de Bernès la suivit.
Rueille, Henry de Bracieux, Pierrot et M. Giraud se tournèrent comme un
seul homme vers Denyse, et Pierrot demanda:
--Viens-tu, Bijou?...
Elle vit Jean de Blaye, qui sortait en causant avec madame de Nézel, et
répondit:
--Tout à l'heure... je vous rejoindrai... je vais voir si les enfants
sont couchés...
--Mademoiselle,--proposa l'abbé,--je puis vous éviter cette peine?...
--Non... merci, monsieur l'abbé... mais vous savez, quand je n'ai pas
embrassé Fred, je ne suis pas contente...
Elle sortit par la porte opposée à la terrasse et M. de Clagny dit à la
marquise:
--Votre petite-fille est décidément la plus charmante enfant qu'on
puisse voir!...
Et il ajouta, l'air chagrin:
--C'est quand on rencontre des femmes comme ça qu'on regrette d'être
vieux!...
--J'avoue--fit madame de Bracieux en riant--que, même jeune, vous ne
seriez pas le mari que je rêve pour Bijou!...
--Et pourquoi donc ça, s'il vous plaît?...
--Mais parce que vous êtes... vous étiez, du moins, un peu... comment
dire?... un peu large de coeur...
--Large de coeur!... Eh, oui, parbleu!... je l'étais!... mais c'est la
faute de celles qui ne savaient pas me garder!... je vous assure qu'avec
une femme comme Bijou, je n'aurais pas été ce que vous appelez «large de
coeur»...
--Bah! fit madame de Bracieux incrédule, est-ce qu'on sait jamais?...
En sortant du salon, Bijou traversa le vestibule, et, au lieu de monter
le grand escalier qui conduisait chez les enfants, elle souleva la
vieille tapisserie à verdures qui masquait la porte de l'office. Au
moment d'ouvrir cette porte, elle revint décrocher dans le vestibule une
longue mante sombre, une mante de pêcheuse de Berck, qu'elle avait
coutume de mettre quand il pleuvait. Elle s'en enveloppa rapidement et
entra dans l'office où il faisait absolument nuit. Des cuisines
arrivaient, criardes, les voix des domestiques qui dînaient bruyamment.
Denyse s'approcha de la fenêtre ouverte, puis, ramassant ses jupes, elle
monta sur une chaise, enjamba la fenêtre, et, légère, s'élança dans le
jardin. Là, elle hésita un instant. La terrasse se détachait, éclairée
par les salons. Sous le quinconce, elle distinguait dans l'ombre la
lueur rouge des cigares. Tout à coup, elle releva le capuchon de sa
mante et, prenant un parti, s'engagea en courant dans l'allée sombre qui
menait à l'avenue.
Pendant ce temps, ses amoureux attendaient sur la terrasse qu'elle vînt
les rejoindre comme elle l'avait promis, et la grosse Gisèle s'efforçait
en vain d'organiser une partie de cachette. Les hommes manquaient
d'entrain; madame de Tourville craignait d'abîmer sa robe; et madame de
Juzencourt se promenait avec Jean de Blaye et madame de Nézel. Bientôt
elle revint seule; et comme, tenace, mademoiselle de La Balue voulait
l'entraîner à jouer, elle refusa avec énergie. Elle n'allait certes pas
courir, quand elle avait déjà beaucoup trop chaud en marchant: elle
avait dû quitter Thérèse de Nézel et M. de Blaye... elle n'en pouvait
plus!...
Restés seuls, Jean et madame de Nézel avaient continué leur promenade.
Elle, simple, achevant la conversation commencée; lui, préoccupé et
inquiet. A la fin, n'y tenant plus, il demanda:
--Pourquoi ne me faites-vous pas de reproches?... pourquoi ne me
dites-vous pas toutes les choses mauvaises que vous pensez de moi?...
Elle répondit, très douce:
--Parce que je n'ai pas de reproches à vous faire... parce que je ne
pense pas de vous des choses mauvaises...
--Alors, c'est que vous ne m'aimez plus?...
Elle dit, d'un accent tellement douloureux qu'il en fut bouleversé:
--Je ne vous aime plus?... moi!...
Il se sentait si profondément aimé qu'il recula à l'idée de l'affreuse
peine qu'il allait causer s'il était sincère. Et, affectueusement, il
s'efforça de mentir:
--Oui,--dit-il, improvisant difficilement une excuse à laquelle il
n'avait pas songé, vous avez dû croire que je ne pensais pas à vous?...
depuis quinze jours que vous êtes aux Pins, je ne vous ai pas encore
fait signe... c'est que... trouver un gîte à Pont-sur-Loire est
difficile pour moi qui suis très connu... et j'ai craint que... et
puis... pour vous aussi... pour venir en ville...
Comme elle restait silencieuse, il demanda:
--Pourquoi ne me répondez-vous pas?...
--Pourquoi?... parce que vous me dites précisément le contraire de ce
que vous m'avez dit en me demandant d'accepter l'invitation des
Juzencourt...
Il questionna, embarrassé:
--Qu'est-ce que je vous ai dit?...
--Que nous voir à Pont-sur-Loire était chose facile... que vous aviez
une petite maison, tout près de la gare, laissée à votre disposition par
un ami absent... un officier en congé... que, moi, j'irais en ville
comme je voudrais, qu'il y avait deux trains montants et deux trains
descendants, entre midi et sept heures, des Pins à Pont-sur-Loire... et
que je serais très libre, attendu que jamais Juzencourt ni sa femme ne
sortaient autrement que pour faire des visites dans les châteaux, ou
suivre les _rallye-papers_... et j'ai vu dès le lendemain de mon arrivée
que vos renseignements étaient exacts...
--Oui... mais c'est mon ami qui est revenu plus tôt...
--Ah! mon pauvre Jean!... au lieu de me faire tous ces mensonges, vous
feriez bien mieux de me dire la vérité...
--Et la vérité, selon vous, c'est que je ne vous aime plus?...
--Oui... c'est une partie de la vérité...
Il demanda, inquiet:
--Et... le reste?...
--C'est que vous aimez mademoiselle de Courtaix... ah!... ne dites pas
non!... c'est si clair!...
Elle ajouta, après un instant de silence:
--Et si naturel!...
--Est-ce que vous me pardonnez?...
--Je n'ai pas à vous pardonner... je ne vous ai rien demandé, jamais...
jamais vous ne m'avez rien promis... quand je vous ai connu, je n'étais
pas encore veuve... et vous avez dû avoir de moi l'opinion sévère...
qu'a presque toujours un homme de la femme qui se donne à lui...
--Mais je vous jure...
--Ne jurez pas!... vous avez d'autant mieux dû l'avoir, cette opinion,
que je n'ai pas jugé devoir vous raconter ce qu'avait été jusque-là ma
vie... vous avez pu croire que je trompais, sans le moindre remords, un
mari peut-être affectueux et bon...
--Je n'ai rien cru du tout... sinon que je vous adorais...
Anxieux, il bégaya:
--Et... et vous n'allez plus vouloir m'aimer?...
Elle dit, stupéfaite de tant d'égoïsme ingénu:
--Ainsi... vous souhaitez que je continue à vous aimer?...
--Si je le souhaite?... mais qu'est-ce que je deviendrai sans vous!...
vous qui êtes toute ma vie!
Et comme elle reculait, effarée:
--Ah çà!... qu'est-ce que vous avez donc supposé?... que j'allais
épouser Bijou, peut-être?...
--Mais oui...
Il allait lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas épouser sa cousine,
mais il pensa que l'impossibilité matérielle rendrait blessant son
retour à madame de Nézel qu'il aimait tendrement, et il dit:
--Je n'ai pour Bijou qu'un entraînement passager et violent... que
voulez-vous!... il est impossible de vivre auprès d'elle sans être grisé
de sa beauté, affolé par sa coquetterie inconsciente et naïve... pendant
ces quinze jours j'ai été fou... je le suis encore!... mais en vous
revoyant ce soir, j'ai bien senti que c'est vous seule que j'aime, vous
seule à qui j'appartiens...
Il attira contre son épaule le visage pâle de madame de Nézel, et,
s'inclinant, posa ses lèvres sur la jolie bouche fraîche qui se donnait.
Comme la jeune femme se blottissait éperdument dans ses bras, il lui dit
d'une voix caressante et chaude:
--Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime... cette enfant que je
n'ai jamais touchée du bout des doigts?...
Et, serrant contre lui le corps souple qu'il sentait frémir, il reprit:
--Pardonnez, vous qui êtes bonne!... car si j'ai péché, c'est en pensée
seulement...
Elle répondit:
--Je vous aime... rentrons vite!... on va trouver que notre promenade se
prolonge beaucoup!...
En les apercevant, madame de Juzencourt, assise sur la terrasse, leur
cria:
--Comment!... vous avez marché tout ce temps?...
Au même moment, M. de Rueille disait à Bijou, qui venait d'apparaître
dans l'encadrement d'une fenêtre:
--C'est comme ça que vous êtes venue nous rejoindre?... c'est gentil!...
Elle répondit, se décidant à sortir sur le perron:
--Je n'ai pas pu revenir plus tôt!...
Et plus bas, elle ajouta, s'approchant de son cousin:
--J'avais à m'occuper du thé... des glaces... etc... etc... il ne faut
pas m'en vouloir...
Pierrot dit, en extase:
--T'en vouloir?... est-ce qu'on peut t'en vouloir, à toi?...
Bijou ne répondit pas. Distraite, elle regardait Hubert de Bernès qui
causait avec Bertrade, et elle s'étonnait de le trouver pour elle si
froid. Certes, il était poli, aimable même, mais aimable et poli
seulement, et elle n'était pas accoutumée à tant de modération.
M. de Clagny se montra à une fenêtre et appela:
--Mademoiselle Bijou!... votre grand'mère vous demande...
Denyse s'envola, dans un froufrou de jupes, sans même répondre au petit
La Balue qui lui disait, en lui montrant Henry de Bracieux, dont la
silhouette se détachait en pleine lumière:
--Il est bien beau, Henry, n'est-ce pas?...
--Bijou,--dit la marquise,--tu vas chanter quelque chose...
Très ennuyée, elle supplia:
--Oh!... grand'mère, je vous en prie!...
Mais madame de Bracieux insista:
--C'est M. de Clagny qui désire t'entendre...
--Alors, je veux bien!--fit gentiment Bijou, sans prendre garde que
cette façon de consentir n'était pas très gracieuse pour les autres
invités de sa grand'mère.
Elle alla prendre sur le piano une guitare, passa par-dessus sa tête le
ruban rose qui servait à la fixer et dit, en revenant se planter au
milieu du demi-cercle formé par les fauteuils:
--Je vais m'accompagner à la guitare... j'aime mieux ça, c'est plus bon
enfant...
Puis, se tournant vers M. de Clagny:
--Qu'est ce que vous voulez que je vous chante? aimez-vous les vieilles
chansons?...
Et tout de suite elle commença la chanson du _Petit Soldat_:
Je me suis engagé
Pour l'amour d'une blonde...
Elle avait une jolie voix juste, dont elle se servait adroitement. Et
elle chanta avec une plaintive douceur le récit touchant du petit soldat
qui «veut qu'on mette son coeur dans une serviette blanche...»
Le salon s'était rempli dès que Bijou avait commencé à chanter. Et les
physionomies étaient vraiment amusantes à voir. Jean écoutait, nerveux,
tirant sa moustache blonde qui criait entre ses doigts. M. de Rueille,
énervé par cet air dolent, agacé de voir tous ces gens qui admiraient
Denyse, faisait les cent pas à l'autre bout du salon, affectant de ne
pas entendre.
Pierrot, la bouche ouverte, regardait de toutes ses forces. Le petit La
Balue, accoudé à une console, dans une pose contractée et ridicule,
fixait sur la jeune fille ses yeux ternes, qu'il s'efforçait de rendre
magnétiques, avec une insistance tellement effrontée que Henry de
Bracieux se sentait une étonnante envie de l'aller gifler. Et l'abbé
Courteil lui-même, empoigné, ému, écarquillait les yeux et respirait
bruyamment. Seul, Hubert de Bernès écoutait avec une attention polie,
mais relativement indifférente.
Les femmes, sauf peut-être Gisèle de La Balue, admiraient sincèrement
Bijou. Madame de Nézel écoutait, les yeux tristes et le sourire plein de
bonté. Quant à M. de Clagny, tout ce qu'il y avait en lui de sensibilité
et de tendresse semblait s'élancer vers cet être délicat et joli. Ses
yeux, tout chargés de caresses, enveloppaient à la fois le délicieux
visage, les petits doigts roses qui couraient sur les cordes, et la
taille souple de Bijou. Et lorsque, ayant fini de chanter, elle vint à
lui, sans se soucier des compliments qui pleuvaient sur elle, demandant,
gentiment câline: «Ça ne vous a pas trop ennuyé?...» il fut un instant
sans répondre. Une émotion l'étranglait. A la fin, il dit:
--Je vous la redemanderai souvent, cette chanson!... oui... je viendrai
vous voir... et vous me chanterez le _Petit Soldat_... vous voudrez
bien?...
Un désir le prenait d'entendre chanter Bijou pour lui, pour lui tout
seul, sans partager sa voix et son charme avec tous ces gens qu'il avait
en horreur.
Elle répondit, l'air heureux:
--Vous viendrez tant que vous voudrez, et je vous chanterai tout ce que
vous voudrez...
Puis, d'une glissade, elle fila vers Jean de Blaye, isolé à un bout du
salon:
--Ça t'ennuie, toi, quand je chante, n'est-ce pas?...
Il dit, surpris de la question, surpris aussi que Bijou s'occupât de
lui,
--Mais non!... pourquoi?...
--Parce que je te voyais tout à l'heure... tu tirais tes moustaches
d'un air furieux... et tu avais l'air de t'ennuyer... ah!... ce que tu
en avais l'air!...
--Une idée que tu te fais!...
--Que non!... je ne me fais jamais d'idées, comme tu dis, quand il
s'agit de ceux que j'aime!... je suis très clairvoyante, au contraire...
Pourquoi fronces-tu les sourcils?...
--Mais je ne fronce pas les sourcils...
--Si!... et on dirait que ça t'ennuie aussi, ce que je viens de te
dire?...
--Qu'est-ce que tu viens de me dire?...
--Que je suis clairvoyante?... et ça t'ennuie parce que tu as peur que
je ne voie qu'il y a quelque chose?...
Très troublé, il demanda:
--Quelque chose?... quoi?...
--Quoi?... je n'en sais rien!... mais sûrement tu as quelque chose... tu
n'es plus du tout le même depuis... tiens, depuis que nous sommes à
Bracieux, à peu près...
Il dit, cherchant à plaisanter:
--Vraiment?... je suis si changé?... et le plus curieux, c'est que je ne
me doute pas de ce changement...
Bijou haussa ses jolies épaules.
--Ne cherche donc pas à me rouler, mon pauvre Jean!... je te connais
trop bien, vois-tu?... oui... tu es changé!... tu es devenu peu à peu
brusque, inquiet, préoccupé... Tiens!... veux-tu que je te dise...
Assise, assez loin d'eux, madame de Nézel les regardait de son même air
doucement résigné et triste. L'oeil violet de Bijou coula de son côté,
luisant entre les cils touffus, et elle acheva:
--Tu aimes quelqu'un qui ne t'aime pas!...
Jean de Blaye rougit violemment:
--Tu ne sais ce que tu dis!...
--Alors pourquoi rougis-tu?... Oh!... que tu es orgueilleux!... ça te
vexe que j'aie deviné ça!...
Après un silence, elle ajouta:
--Est-ce que tu le lui as dit?...
--Si j'ai dit quoi?... à qui?... mais tu es folle, mon pauvre Bijou!...
--A mad...
Elle s'arrêta, le visage tourné vers madame de Nézel, et reprit:
--A celle que tu aimes... lui as-tu dit que tu l'aimais?...
Il murmura d'une voix assourdie:
--Non!...
--Tu n'oses pas?... pourquoi?... j'entends tout le temps grand'mère,
Bertrade et Paul... et l'oncle Alexis... répéter que tu es de ceux qu'on
aime... elle aussi t'aimerait... et elle t'épouserait bien, va!...
Elle s'inclina, lui effleurant presque l'oreille de son souffle, sans se
soucier de l'effet produit par cette familiarité, et proposa:
--Dis donc?... si tu voulais?... je lui parlerais bien, moi!... et je
suis sûre de sa réponse...
Jean se leva d'un mouvement brusque, et, saisissant la main de Bijou:
--Qu'est-ce que tu dis?...
--Je dis qu'elle t'aimera... si elle ne t'aime pas déjà...
Il balbutia, effaré:
--Mais de qui parles-tu?... de qui?...
L'air hésitant et ingénu, elle répondit, si bas qu'il entendit à peine
le commencement de la phrase:
--Je parle de...
--Bijou!...--cria Pierrot qui les sépara brusquement,--grand'mère te
fait dire qu'on oublie le thé!...
Et, regardant leurs figures animées, il demanda:
--Tiens!... vous êtes rouges comme des guignes! c'est vrai qu'on cuit
ici!...
Denyse s'éloignait en courant, il dit encore:
--On croyait, de là-bas, que vous vous disputiez?...
Jean répondit, pour répondre quelque chose:
--Ah!... on croyait ça!...
--Oui... surtout grand'mère qui le croyait!... c'est même pour ça
qu'elle m'a envoyé chercher Bijou pour le thé!... tu me promets qu'elle
n'a pas de chagrin, Bijou?...
--Et quel chagrin veux-tu qu'elle ait, mon bonhomme?...
Souriant, il ajouta:
--Qui donc crois-tu qui se chargerait de lui en faire, du chagrin?... la
situation dans la maison ne serait pas drôle pour celui-là!...
Le petit répondit avec une animation extrême:
--C'est qu'elle est si gentille!... et si bonne!... je l'adore, moi!...
et Paul aussi!... et Henry!... et M. Giraud!... et les mômes de
Bertrade!... et l'abbé!... et tout le monde!... jusqu'au petit La Balue
qui la gobe, lui qui ne gobe personne!... oui... il lui a raconté je ne
sais quoi dans un coin après le dîner... et pendant qu'elle chantait,
donc!... as-tu vu ces yeux cuits qu'il faisait?... non, mais les as-tu
vus?...
--Mais tais-toi donc!...--fit Jean agacé,--tu es fatigant, si tu savais,
mon petit Pierrot!...
Bijou rentrait dans le salon, Henry de Bracieux la saisit au passage.
--Dis-moi donc--demanda-t-il avec humeur--ce que La Balue te racontait
de si intéressant tantôt?...
--Où ça?...
--Ici... après le dîner?...
--Ici?... répéta Bijou qui sembla chercher, après le dîner?... tiens,
justement, il me parlait de toi!...
--De moi?...
--Oui... de toi!... il te trouve beau, beau!... mais il trouve aussi que
tu ne sais pas mettre en valeur ta beauté...
--As-tu fini de te moquer de moi?...
--Mais je t'assure que je ne me moque pas le moins du monde... il m'a
même recommandé de te dire de mettre, au lieu de tes affreux cols
cassés--c'est lui qui parle, tu sais?--des cols... ah! comment donc
déjà?... des cols Van Dyck... qui ne cacheront pas ton cou... oui... il
paraît que tu as un cou superbe... et des attaches!... et des dents!...
je voudrais que tu puisses l'entendre faire les honneurs de ton
physique...
--De mon physique... à moi?...
--Oui... tu croyais peut-être que c'était du mien qu'il me parlait?...
pas du tout!... il m'a dit, d'ailleurs, qu'il allait te dire tout ça
dans des vers!... pas les cols Van Dyck, mais le reste...
--Il est idiot, cet être-là!...
--Oh!.. mon Dieu... il est insignifiant!...
--Tu es tellement bonne, toi!... tu ne bêches jamais personne...
attention, le voilà qui emballe, le clan La Balue!...
Et, joyeux, Henry cria à demi-voix:
--Hip!... Hip!... Hurrah!!!
M. de la Balue, qui revenait du vestibule portant un lot de manteaux, le
regarda avec étonnement. Et dans le hall, une petite scène de famille
eut lieu.
Le bonhomme voulait absolument forcer sa femme et sa fille à
s'envelopper la tête dans des tricots sordides pour éviter un
refroidissement. A la fin, il céda.
Bijou, en disant au revoir à madame de Nézel, lui tendit sa petite main
et lui planta si droit dans les yeux son beau regard ingénument curieux,
que la jeune femme se détourna, gênée par la persistance de ce regard
singulier. Il lui semblait que cette enfant avait découvert le secret de
sa vie, et de cela elle souffrait atrocement. Mais la grâce de Bijou
était si grande, sa puissance attractive si forte, que Madame de Nézel
ne sentait au fond de son coeur que de l'affection pour la délicieuse
petite créature qui lui volait inconsciemment son bonheur.
* * * * *
--Ouf!...--fit joyeusement Denyse en rentrant dans le salon où il ne
restait plus que M. de Clagny et la famille,--il est minuit et demi,
vous savez!... ils étaient vissés tous... j'ai cru qu'ils voulaient ne
plus nous quitter jamais!...
--La famille de La Balue n'est pas belle!... dit l'abbé.
La jeune fille protesta:
--Mais ils ne sont pas si laids!... il faut s'y habituer... tout est
là!...
--Le petit La Balue est horrible!--fit madame de Bracieux,--et puis il a
quelque chose de visqueux... quand on lui donne la main, c'est comme si
on touchait une anguille...
--Et la jeune fille donc!--dit Pierrot--fi!... elle a des petits yeux de
cochon!... et Louis aussi a des petits yeux!...
--Ils sont très gentils tout de même!...--fit Bijou conciliante.
Madame de Bracieux ajouta:
--Et d'excellente maison!... ils descendent de La Balue... du
cardinal... du vrai...
--Mon Dieu!--fit doucement Bijou,--il vaudrait peut-être mieux pour
Gisèle ne pas descendre de la cage de fer... et avoir les yeux plus
grands... mais enfin, puisque c'est comme ça!...
M. de Clagny se mit à rire et dit, cherchant son chapeau, égaré dans un
coin:
--Il faut un certain aplomb pour sortir d'un salon comme celui-ci... on
sent à quel point on sera épluché!...
--N'ayez pas peur!--affirma Bijou,--on ne vous épluchera pas, vous!...
vous pourriez cependant supporter «l'épluchage», mais je vous promets
que vous ne serez pas épluché!... me croyez-vous?...
Le comte répondit en serrant affectueusement les petites mains tendues
vers lui:
--Je vous crois!...
VIII
Se penchant par la fenêtre, Pierrot cria:
--Tu montes à cheval, Bijou?...
Denyse, qui traversait la cour, indiqua de la main sa jupe d'amazone:
--Tu penses que, par cette chaleur, je ne m'amuserais pas à me promener
avec une robe de drap, si je ne montais pas à cheval...
--Où vas-tu?...
--Pourquoi?...
--Pour que nous allions au-devant de toi, nous deux M. Giraud, à onze
heures!...
Derrière Pierrot se montrait la tête du professeur. Bijou répondit:
--Je vais aux Borderettes faire une commission à Lavenue.
Puis, apercevant Giraud, elle dit gentiment:
--Bonjour!... à tout à l'heure, alors?...
Patatras attendait à l'ombre. Le vieux cocher qui accompagnait toujours
Bijou la mit à cheval, puis monta à son tour, se disposant à suivre. En
le voyant, Pierrot cria encore:
--Comment se fait-il que pas un des cousins ne monte avec toi?...
--Je ne leur ai pas dit que je sortais...
--Ah!--fit-il avec regret,--si j'étais libre, moi!... comme j'irais avec
toi!...
Elle se retourna sur sa selle, d'un mouvement souple qui indiquait que
rien ne la serrait ni ne la gênait, et répondit en riant:
--Je ne te le dirais pas non plus!...
Dès que Bijou eut passé la grille, elle mit au galop Patatras, que les
mouches ennuyaient. Elle allait dans l'air chaud, au-devant du soleil
qui lui arrivait en face, couvrant de rayons brûlants son joli visage
qui ne rougissait pas. Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée du sentier qui
menait aux Borderettes, descendant presque à pic et semé de pierres
roulantes. Au fond de la petite vallée, très verte en dépit de la
sécheresse, la ferme se dressait toute blanche, couronnée de briques,
avec l'aspect d'un joujou très neuf.
Quand elle fut au bas du raidillon, Bijou tira de sa poche une petite
glace, et arrangea son voile et les mèches folles qui voltigeaient
autour de ses oreilles et de son cou. Elle cueillit dans la haie une
touffe de fleurs de mûrier qu'elle mit à son corsage, chiffonna
gentiment le mouchoir garni de valenciennes qui sortait de la petite
poche de côté, et reprenant le galop, vint s'arrêter devant l'entrée de
la ferme.
Une voix enrouée appela:
--C'est-y qu'vous êtes là, maît' Lavenue?...
Et un petit valet sortit de la maison en disant:
--Y n'm'entend point que j'crès!... j'vas l'querri...
Un instant après, un grand homme de trente-cinq ans, maigre, blond, un
peu voûté, très pur type de paysan normand, apparut soufflant, suant, et
si rouge qu'il tournait positivement au violet.
--Oh!...--fit-il, cherchant à reprendre sa respiration,--c'est vous,
mad'moiselle Denyse!... c'est donc vous!...
Elle dit en souriant:
--Mais oui, monsieur Lavenue, c'est moi!...
Il demanda, s'avançant la main tendue:
--C'est-y point qu'vous voulez descendre?...
--Non... merci!... je viens seulement vous faire une commission de la
part de grand'mère... c'est pour le déjeuner de la Confirmation... c'est
lundi prochain... mais vous devez savoir ça, vous qui êtes maire?...
--Oui... j'le sais!...
--Eh bien, grand'mère voudrait avoir ce jour-là de très belles pêches...
de très belles poires... enfin, beaucoup de belles choses qui poussent
dans le potager des Borderettes...
--On vous portera tout ça, mademoiselle Denyse!... Madame la marquise
peut êt' tranquille... ça sera bié choisi...
Puis, voyant que la jeune fille faisait tourner son cheval, il dit, la
regardant avec une admiration en quelque sorte hébétée:
--C'est-y qu'vous r'partez déjà?... vous n'voulez-t'y point vous
rafraîchir un brin?... un bol d'lait?... qu'c'est qu'vous aimez tant
l'bon lait!...
Il ajouta, persuasif, en prenant la bride de Patatras:
--Ça fera r'poser un brin aussi le ch'va... qu'c'est qu'il a bié
chaud...
Le langage de «maît' Lavenue» amusait toujours Bijou. Ce grand diable de
Normand, émigré en Touraine depuis plus de dix ans, n'avait rien perdu
de son accent primitif.
C'était madame de Bracieux qui, mécontente des fermiers tourangeaux,
avait eu l'idée de cette greffe. Jamais Charlemagne Lavenue n'avait
fraternisé avec les gens du pays. Il était craint et admiré de ces
hommes simples et maladroits, qui le voyaient s'enrichir à la place même
où d'autres s'étaient ruinés. Il avait peu à peu, en faisant «venir du
monde de chez lui», transformé les Borderettes en petite Normandie, et
telle était sa force qu'il était arrivé, lui, intrus, à se faire élire
maire de Bracieux, sautant à pieds joints par-dessus les anciens
notables.
Voyant que Denyse ne répondait pas, il la prit par la taille et la posa
à terre en disant:
--Vous voulez bié... s'pas?...
Puis, donnant le cheval à tenir au cocher, il indiqua la porte en
s'effaçant pour faire passer Bijou. Tout de suite, elle dit, l'air
aimable:
--C'est gentil, chez vous, monsieur Lavenue!... est-ce que je
connaissais déjà cette pièce-ci?... non?... je ne crois pas?...
--Vous la connaissiez, mad'moiselle... seulement, c'est qu'on a
r'blanchi... alors, comprenez, ça change!...
Elle reprit, en souriant:
--Quand vous serez marié, ça sera tout à fait bien...
«Maît' Lavenue», qui regardait goulûment Bijou, releva sa tête hérissée,
la secoua, et dit avec un peu d'hésitation:
--Je n'peux point m'décider à donner un'maîtresse à la ferme... pa'ce
que j'en trouve point eun' qui m'aille...
Et après un instant de silence, il acheva:
--... Dans celles qu'c'est que j'pourrais avoir!...
--Pourquoi donc ça?... toutes les jeunes filles de Bracieux, et de
Combes, et de tous les villages autour des Borderettes, vous
épouseraient, monsieur Lavenue!... et il y en a de très jolies...
Il répondit, tout rouge, en tortillonnant l'énorme casquette à ponts
qu'il ne quittait jamais quelle que fût la saison:
--J'les trouve point comme ça!...
--Vous êtes difficile!... vous ne trouvez pas Catherine Lebour jolie?...
--Non, mad'moiselle Denyse...
--Et Joséphine Lacaille?...
--Non, mad'moiselle Denyse...
--Et Louise Pature?...
--Non, mad'moiselle...
Elle se mit à rire:
--Alors, aucune femme ne vous plaît?...
--Si... tout d'même... y en a eune...
Elle demanda, attachant sur le paysan son beau regard ingénu:
--Laquelle?...
Lavenue devint plus rouge encore, et, se baissant d'un mouvement gauche
pour ramasser sa casquette qu'il venait de laisser tomber, il balbutia:
--J'peux point l'dire... c'est point eun' femme pour moi!...
Bijou n'entendit pas sa réponse. La taille cambrée, la tête renversée,
elle buvait lentement un second bol de lait. Et le fermier qui se
relevait resta un instant immobile, les yeux élargis, contemplant cette
créature fragile avec une admiration craintive et ahurie, tandis qu'à
son visage montaient des bouffées chaudes qui l'étouffaient.
Et comme Bijou, qui avait fini de boire, l'examinait en souriant, il
dit, essuyant du dos de sa main son front où perlaient d'énormes gouttes
de sueur:
--Nom de nom, qu'y fait chaud!...
--Je vous remercie, monsieur Lavenue,--fit Denyse qui se leva,--votre
lait était exquis...
Il demanda, l'air malheureux:
--Et comme ça, c'est-y qu'c'est qu'vous partez déjà?...
--Comment «déjà?...» mais il y a au moins un quart d'heure que je suis
chez vous!...
Il balbutia:
--Y n'm'a point paru long, c'quart d'heure-là!...
Et, d'une voix très basse:
--J'vous r'mercie bien, mad'moiselle Denyse, d'l'honneur qu'c'est
qu'vous m'avez fait... j'l'oublierai point... bié sûr!......
Bijou avait, en se levant, fait tomber le petit bouquet de son corsage.
Comme elle regardait vers la porte pour voir si les chevaux étaient là,
le paysan, d'un mouvement rampant, allongea vers le sol son grand corps
noueux, et s'empara des fleurs qu'il fit rapidement disparaître dans
l'ouverture de sa blouse.
Le domestique allait mettre pied à terre pour aider Denyse à remonter à
cheval; elle lui fit signe de ne pas bouger:
--Monsieur Lavenue me remettra bien à cheval... il est très fort...
Elle avançait son pied, prête à le poser dans la main du fermier, mais
il ne lui en laissa pas le temps. La saisissant des deux mains par la
taille, il l'appuya un instant contre lui, et la posa bien au milieu de
la selle. Elle dit, stupéfaite:
--Ah bien!... quand je le disais, que vous étiez fort!... comment
avez-vous pu me poser comme ça à bout de bras sur mon cheval qui est si
grand?...
Puis, comme il restait sans parler, les yeux voilés, respirant avec
effort, elle conclut:
--Là!... vous voyez!... c'était trop lourd!... vous êtes tout
essoufflé...
Sans lui laisser le temps de répondre, elle partit en disant:
--Au revoir!... et encore merci!...
Au moment de sortir de la cour, elle se retourna pour crier au fermier
resté piqué à la même place, immobile, les bras ballants:
--N'oubliez pas les pêches et les poires de grand'mère, monsieur
Lavenue!...
Puis elle regarda sa montre. Il était onze heures cinq. Elle avait le
temps de rentrer sans se presser. Il fallait laisser à M. Giraud et à
Pierrot le temps de venir au-devant d'elle, la récréation ne commençait
qu'à onze heures. En traversant un village, elle cueillit à une grosse
touffe de clématite qui retombait par-dessus le mur du cimetière, un
bouquet pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Puis, quand elle se
retrouva seule dans la campagne, elle prit de nouveau la petite glace et
ébouriffa gentiment ses cheveux qui, à présent, ne frisaient plus assez,
aplatis par la chaleur. A onze heures et demie, ne voyant pas arriver
ceux qu'elle attendait, un peu d'impatience lui vint et elle mit au
galop Patatras qui, très veule, s'arrêtait voulant à toute force brouter
les haies. Soudain son joli visage joyeux prit une expression sérieuse,
presque triste. A ce moment, elle était dans un petit pré qui longeait
le bois. Une voix cria:
--Hé!... Bijou!... c'est comme ça que tu nous brûles!...
Elle s'arrêta court, l'air surpris, et revint sur ses pas. Pierrot et M.
Giraud, étendus à l'ombre, se levaient, laissant dans l'herbe foulée la
marque de leurs corps.
--Comment... c'est déjà vous!...--dit-elle,--je ne croyais pas vous
rencontrer si loin!... à quelle heure êtes-vous donc partis?...
Pierrot répondit:
--Un peu avant l'heure...
Et, malicieux, il ajouta, en louchant sur son professeur.
--M'sieu Giraud a été un amour!... il a lâché un peu plus tôt... sans
que je sois obligé de beaucoup le prier... et à présent, si nous voulons
être à Bracieux à midi, nous pouvons nous tirer les pattes!...
Ils marchaient à côté de Bijou. Elle demanda, s'adressant à Giraud:
--Êtes-vous remis de votre soirée d'hier?...
--Remis?...--fit le jeune professeur,--pourquoi «remis»?...
--Parce que vous n'avez pas dû vous amuser!... M. de Tourville et M. de
Juzencourt vous ont successivement bloqué dans les coins pour vous
raconter, l'un que Charles de Tourville s'était embarqué avec Guillaume
le Conquérant en 1066, l'autre qu'un Juzencourt avait, en 1477, combattu
Charles le Téméraire sous les murs de Nancy... est-ce vrai?...
--Très vrai!... et M. de Juzencourt a ajouté «qu'il n'y avait dans sa
famille que du sang bleu»... je n'ai pas bien compris pourquoi il me
racontait ça!...
--Pour vous montrer que, tracés nettement depuis 1477 seulement, mais
sans la moindre mésalliance, les Juzencourt sont plus respectables que
les Tourville...
--Ah!...
--Oui... M. de Tourville a épousé «une demoiselle très bien», mais qui
s'appelle Chaillot et dont le père est à la Bourse... vous voyez
que--côté Tourville--si c'est plus ancien, c'est moins pur!... vous
faisiez une si bonne figure, en écoutant tout ça!... j'aurais bien ri si
vous n'aviez pas eu l'air si malheureux!...
--Ça n'était pas l'embêtement causé par les racontars Tourville et
Juzencourt qui lui donnait cet air là,--fit observer Pierrot:--depuis
quelque temps, il est toujours comme ça, même avec moi... et je te
promets que pourtant je ne l'accable pas de racontars sur Charles le
Téméraire ni sur Guillaume le Conquérant!...
Bijou dit en riant:
--J'en suis convaincue!...
Pierrot protesta:
--Mon Dieu!... c'est pas l'embarras, j'pourrais bien... mais zut!...
--Zut... encore?...--fit d'un ton de reproche le jeune répétiteur
ennuyé,--vous savez que M. de Jonzac déteste cette façon de parler... il
voudrait vous voir plus châtié... plus correct de langage...
--Bah!... s'il causait avec mes camarades, il en entendrait bien
d'autres, papa... et il s'y ferait tout de suite!... c'est toujours
comme ça!... affaire d'entraînement!...
--Je ne vois pas très bien,--dit Bijou,--l'oncle Alexis s'entraînant à
causer avec tes camarades!...
Tout en parlant elle s'arrêta, indiquant quelque chose sous bois:
--Oh!... le beau sorbier!... est-il rouge!... comme c'est joli, ces
grappes!...
--En veux-tu, du sorbier?...--proposa Pierrot.
--Je veux bien!... il est si beau!...
Le gamin entra dans le taillis. On entendit craquer les branches qu'il
brisait sur son passage, et, bientôt la tête rouge de l'arbre oscilla,
balancée, s'abaissant et se relevant en de brusques secousses.
Bijou, la tête inclinée, le regard perdu, semblait rêver, oublieuse de
ce qui se passait autour d'elle. La voix de Pierrot criant: «Faut-il en
cueillir beaucoup?...» la fit tressaillir.
Timidement, Giraud, qui caressait avec douceur l'épaule de Patatras,
demanda:
--Vous n'avez aucun ennui, mademoiselle?...
--Moi?... mais non!... pourquoi?...
--Parce que vous paraissez un peu différente de vous-même... un peu
triste...
Elle dit, avec un sourire forcé:
--Triste?... moi?...
--Oui... tout à l'heure, quand vous avez passé devant nous sans nous
voir, vous paraissiez triste, très triste... et maintenant encore...
--Tout à l'heure... c'est possible... oui... je n'étais pas gaie... mais
à présent, je n'ai aucune raison de ne pas l'être... au contraire!... je
me sens si bien ici... dans cette prairie de velours... sous ce beau
soleil que j'aime tant!...
Elle acheva, sans s'occuper du jeune homme, parlant comme dans un rêve:
--Oui, je suis bien!... je voudrais rester ainsi toujours... toujours...
Elle posa contre ses lèvres fraîches le petit bouquet de clématite avec
lequel elle jouait depuis une minute, puis elle le remit à son corsage,
sans voir la main que Giraud tendait passionnément vers les pauvres
petites fleurs fanées déjà.
Pierrot sortait du fourré, portant une énorme botte de sorbier. Bijou,
qui avait repris sa mine souriante, le remercia:
--Tu es gentil, mon Pierrot!... d'autant plus que tu vas avoir la peine
de porter ça pendant encore un kilomètre...
--Bah!... pour te faire plaisir, je ferais des choses bien plus
embêtantes!...
--Tu es un bon Pierrot!...
--C'est pas que je suis bon...
Il s'approcha plus encore, frôlant le cheval, et acheva très bas:
--C'est que je t'aime!...
Bijou ne répondit pas.
Au bout d'un instant, Pierrot reprit:
--Ce que tu as bien chanté, hier soir!... s'pas m'sieu Giraud?...
--Merveilleusement!--dit le professeur--et quelle jolie voix!... si
pure!... si fraîche!... Ah! je comprends maintenant ce que je ne
comprenais pas hier!...
--Quoi donc?...
--La puissance infinie de la voix!... oui, avant de vous avoir entendue,
j'ignorais... ce que je connais bien à présent!... vous chanterez
encore, n'est-ce pas, mademoiselle?... quand je pense que, depuis trois
semaines que je suis au château je n'avais pas encore eu le bonheur
de...
--Je vous donnerai ce «bonheur-là» tant que vous voudrez!...
Elle plaisantait maintenant. La petite créature de rêve de tout à
l'heure était redevenue Bijou.
En approchant du château, elle mit sa main au-dessus de ses yeux et dit:
--Qu'est-ce qu'il y a donc?... le perron a l'air noir de monde...
Pierrot répondit avec humeur:
--Parbleu!... c'est eux tous qui te guettent!... voilà Paul... voilà
Henry... et m'sieu l'Abbé!... et l'oncle Alexis!... et Bertrade!...
Tiens!... qu'est-ce que c'est que ça?... tu as raison... il y a d'autres
gens... Ah!... c'est le père Dubuisson... et Jeanne... et puis il y a
encore un monsieur que je ne connais pas!... un monsieur tout en noir...
ben! faut qu'il soit frileux pour venir à la campagne en noir par une
chaleur pareille!...
Bijou dit:
--C'est peut-être M. Spiegel... le fiancé de Jeanne?... on devait nous
l'amener...
--Oui... ça doit être ça!... dis donc?... il n'a pas l'aspect folichon,
le fiancé de ta Jeanne!... elle non plus, d'ailleurs!...
Bijou s'était retournée pour voir ce que devenait Giraud qui ne disait
plus rien. Il suivait la jeune fille l'adorant comme une idole. A ce
moment, tandis que Pierrot très occupé regardait dans la direction du
château, le petit bouquet de clématites se détacha du corsage, et vint
rouler aux pieds du professeur. Vivement il le ramassa et le glissa dans
son portefeuille, après l'avoir baisé avec une sorte de dévotion
passionnée.
Derrière lui silencieux et correct, le vieux cocher se mit à rire.
IX
M. Dubuisson, que les étudiants appelaient «le père Dubuisson», était le
recteur de l'académie. Il avait amené sa fille à Bracieux, où elle
devait passer une semaine avec Bijou. Le fiancé de Jeanne, un jeune
professeur nouvellement nommé à la faculté de Pont-sur-Loire, les avait
accompagnés.
--Comme tu dois avoir chaud, mon Bijou! cria la marquise apparaissant à
une fenêtre.
Denyse répondit, en s'appuyant sur la main de M. de Rueille pour
descendre de cheval:
--Mais non grand'mère!... c'est M. Giraud et Pierrot qui ont chaud!...
moi, je suis très bien...
Elle embrassa Jeanne de tout son coeur, dit bonjour à M. Dubuisson,
et, l'air indécis, se tourna vers le professeur, qui la contemplait
bouche bée.
--Bijou!... c'est monsieur Spiegel!...--fit mademoiselle Dubuisson.
D'un joli geste, très gracieux, très prenant, Bijou tendit au jeune
homme sa patte fine en disant:
--Nous sommes déjà de vieux amis!...
Puis, elle murmura à l'oreille de Jeanne:
--Il est charmant, tu sais, tout à fait charmant!...
M. Spiegel entendit-il cette appréciation aimable, ou est-ce par hasard
qu'il devint, au même instant d'une rougeur intense?
--Va vite te changer, Bijou!--commanda la marquise.
--Mais, grand'mère, je n'ai pas chaud!... vrai de vrai!...
--Viens ici!... que je voie ça?...
Docile, Bijou vint se camper devant madame de Bracieux, et, se baissant,
elle tendit son dos, très habituée à ces vérifications hygiéniques.
--Eh bien, grand'mère?...--demanda-t-elle quand la marquise retira sa
main, qu'elle avait introduite entre le col de la chemise et la
peau,--eh bien!... quand je vous le disais?...
--C'est, ma foi, vrai!--grommela madame de Bracieux,--elle n'a pas
chaud!... c'est incompréhensible!... alors, reste comme ça, si tu
veux!...
Elle fit pirouetter devant elle sa petite-fille et affirma, satisfaite:
--Tu es, d'ailleurs, très bien!... ça va joliment, ces petits habits de
piqué blanc!...
--Ça va à Bijou!...--dit Bertrade,--parce que, avec sa peau, tout va...
mais à la plupart des femmes, ces petits habits anglais vont au
contraire bien mal...
L'abbé Courteil regarda la jupe noire, la veste blanche, et Bijou
elle-même, et conclut:
--Dans tous les cas, c'est ravissant, ce blanc et ce noir!...
mademoiselle Denyse a l'air d'une grande hirondelle...
--Eh! eh!...--fit la marquise, en toisant l'abbé avec
bienveillance,--c'est gentil, cette comparaison!...
Pendant que tout le monde s'occupait d'elle, Bijou, très aimable,
causait, sans plus entendre ce qu'on disait avec M. Spiegel, un peu
isolé au milieu de tous.
C'était un jeune homme à l'air grave et doux, gourmé presque, si la
gaîté de ses yeux n'eût corrigé la sévérité de la bouche et l'austérité
du maintien. Assez grand et très svelte, il s'habillait de vêtements
sombres, bien coupés. D'ensemble, M. Spiegel donnait un peu l'impression
d'un jeune clergyman élégant. Fasciné, ébloui par la beauté et la grâce
de Bijou, il fixait sur elle des yeux pleins d'une extase étonnée,
tandis qu'elle l'examinait à la dérobée, surprise de voir que le fiancé
de Jeanne était aussi «réussi».
Le déjeuner parut long. Tous les hôtes de la marquise s'observaient
mutuellement, les uns préoccupés et silencieux, les autres plus
loquaces, mais singulièrement préoccupés aussi.
Madame de Bracieux assistait, sans y rien comprendre, à ce changement
d'attitudes, à cette sorte de transformation qui s'accomplissait depuis
quelques jours. Elle ne reconnaissait plus le petit monde qu'auparavant
elle dirigeait si facilement à son gré.
Seuls, M. Spiegel et Bijou, placés l'un près de l'autre, causaient avec
l'animation de ceux qui parlent non pas seulement pour dire quelque
chose, mais parce qu'ils ont quelque chose à dire.
Plusieurs fois Jeanne Dubuisson, assise à la droite de M. Spiegel, se
tourna vers lui avec une petite flamme dans son regard bleu si bon. Elle
songeait, chagrine, que bien certainement son fiancé prenait à regarder
Bijou plus de plaisir qu'à la regarder elle-même. Et une tristesse lui
vint à l'idée que jamais il n'avait posé sur elle des yeux aussi
expressifs que ceux qu'il attachait en ce moment sur Bijou.
Jeanne, qui avait dix-neuf ans, paraissait beaucoup plus âgée que
Denyse, bien qu'elle fût un peu du même modèle. Les cheveux, blonds
comme ceux de Bijou, étaient moins cendrés, moins brillants, mais plus
épais; les yeux d'un bleu moins rare; les dents aussi blanches, mais
moins bien rangées; la peau moins éclatante; les attaches moins fines.
Bijou, toute petite, mettait pour se grandir des talons trop hauts.
Jeanne, assez grande, ne portait que des talons anglais très bas. Tandis
que l'une était en quelque sorte un éblouissement, l'autre passait
presque inaperçue, jolie surtout du très grand charme qui venait de son
exquise bonté.
Après le déjeuner, Bijou emmena tout de suite Jeanne dans le parc. Elle
l'avait à peine revue depuis que son mariage était décidé.
--Pourquoi--demanda-t-elle--m'avais-tu dit d'un air tranquille que M.
Spiegel était «bien»?...
--Mais--fit mademoiselle Dubuisson--parce que je le trouve tel... est-ce
que toi, tu ne...
--Ne fais donc pas la bête!... tu sais parfaitement qu'il est mieux que
«bien»...
--Mais...
--Oui... d'après la description que tu m'avais faite de lui, je
m'attendais à trouver un bon petit jeune homme, l'air bien sage, même un
peu pion... et au lieu de ça, tu nous amènes un monsieur charmant!... on
prévient... on ne fait pas de ces surprises-là!...
Et, sans laisser à Jeanne le temps de répondre:
--Où l'as-tu connu?...
--Ce printemps... à Pâques... quand nous sommes allés à Bordeaux chez ma
tante...
--Et ça s'est décidé tout de suite!...
--Non... mais je l'ai aimé tout de suite...
--Oui... tu es une tendre, toi!...
--Et j'ai bien vu que lui aimait beaucoup, beaucoup, à se trouver avec
moi...
--Et puis?...
--Et puis... nous sommes partis... moi, le coeur très gros,
naturellement!... je croyais que je m'étais trompée... qu'il ne pensait
pas du tout à moi....
--Tu ne m'as rien dit de tout ça!...
--Non... d'abord je me figurais que c'était fini... ensuite, à personne,
pas même à toi, je n'aurais voulu parler de ces choses... il me semble
que, quand on aime tant, il ne faut parler de son amour qu'à soi-même...
c'est la seule chance que l'on ait d'être vraiment compris...
--Alors,--demanda Bijou en riant,--tu supposes que je n'entends rien à
l'amour?...
--A l'amour tel que je le comprends?... non!... tu es trop jolie, toi,
vois-tu, trop fêtée, trop adorée, pour pouvoir, comme moi, isoler ton
coeur dans une affection immense... et unique...
Bijou soupira et dit avec tristesse:
--Ça doit être si bon, pourtant, d'aimer comme ça!...
--Dame!... ça te serait facile!... ton cousin de Blaye t'adore!...
oh!... ne proteste pas!... ça saute aux yeux!... je l'ai vu à
l'instant...
--Tu rêves!...--fit Bijou, l'air abasourdi.
--Que non!... il t'aime, il t'aime à la folie... et il me semble très
digne d'être aimé, celui-là!...
--Au lieu de dire des bêtises, achève-moi plutôt l'histoire de ton
mariage... Nous disions que quand tu avais quitté Bordeaux, tu croyais
que c'était fini?... après?...
--Après, il y a quinze jours, la chaire de philosophie s'est trouvée
vacante... et papa a appris avec étonnement que M. Spiegel y était
nommé... il m'a dit: «C'est une disgrâce... Pont-sur-Loire ne vaut pas
Bordeaux!...» et puis, pas du tout... ce n'était pas une disgrâce...
--C'est lui-même qui avait sollicité son changement?...
--Juste!... et lundi dernier, il arrivait à la maison avec sa mère, qui
me demandait à papa.
--Comment est-elle, sa mère?...
--Très bien... encore belle... mais l'air très sévère... un peu dur...
--Ne fais pas attention... toutes les protestantes ont cet air-là!...
--Comment sais-tu qu'elle est protestante?...
--Parce que je suppose qu'elle a la même religion que son fils...
--Qui est-ce qui t'a dit que M. Spiegel est protestant?...
--Personne... je m'en suis bien aperçue toute seule... ça n'a pas été
long, va!...
--Mais comment peux-tu savoir...
--Je ne sais rien... mais je sais tout de même!... c'est très heureux
d'épouser un protestant!... ils sont plus sérieux, plus réfléchis, plus
fidèles...
--Oui... peut-être... mais sa mère paraît, je te l'ai dit, très sévère,
très... et elle habitera avec nous!...
--Eh bien, tant mieux!... n'est-ce pas une sécurité d'avoir avec soi une
mère un peu austère? c'est, d'abord, un porte-respect...
--Je crois que je n'ai besoin de personne pour me faire respecter... et,
dans tous les cas, il me semble que, comme porte-respect, le mari est...
--Rien du tout!... rien! rien!... les parents c'est tout autre chose...
et moi, j'ai été élevée dans le culte des parents... dans cette croyance
que leur présence porte non seulement respect, mais bonheur au foyer...
--Eh! je crois ça aussi... pour papa!... mais madame Spiegel est une
étrangère, pour moi, en somme... et je lui en veux un peu de venir
troubler l'intimité dont j'aurais été si heureuse...
--Tu te diras qu'elle est la mère de ton mari, qu'il l'aime, et que tu
dois l'aimer pour l'amour de lui...
--Tu as raison!... Que je voudrais te ressembler, mon Bijou!... tu es
tellement meilleure que moi!...
--Je suis un ange, c'est convenu!...
--Tu plaisantes... mais, c'est joliment vrai, va!...
--Dis-moi?... ça ne va pas t'attrister de quitter ton fiancé pendant
cette semaine que tu veux bien me donner?...
--Non... d'ailleurs, il viendra me voir avec papa... si ta grand'mère le
permet... et puis, il va passer quelques jours à Paris...
--Et moi qui te promène comme une étourdie que je suis... sans penser
que ce malheureux garçon se désole certainement de ton absence!...
Rentrons, veux-tu?...
--Je veux bien!...
Bijou laissa couler entre ses cils frisés un regard luisant, et demanda,
l'air indifférent:
--Explique-moi donc quel... incident peut t'avoir donné cette idée
bizarre que Jean de Blaye m'aime?...
--La façon dont il te regardait pendant le déjeuner... et aussi son
agacement quand, ce matin, nous t'attendions sur le perron, et qu'il t'a
vue arriver avec le petit Jonzac et son répétiteur...
--Tu as trop d'imagination!...
--Non... je suis sûre qu'il t'aime... et beaucoup!... et toi?...
--Moi?...
--Oui... tu ne l'aimes pas, toi?...
--Non... pas comme tu l'entends, du moins!... c'est mon cousin... je
l'aime comme on aime un cousin très gentil... mais qu'on connaît trop
pour l'aimer autrement...
--C'est dommage!...
--Pourquoi?...
--Parce qu'il me semble que tu serais heureuse avec lui...
Bijou secoua la tête:
--Je ne crois pas!... il me faut un mari plus sérieux que Jean...
--Plus sérieux?... mais il a trente-quatre ou trente-cinq ans, M. de
Blaye!...
--Qu'est-ce que ça fait?... il n'est pas sérieux, tu sais?... pas du
tout!...
--Ah!... je ne savais pas!...
--Moi, je veux un mari qui n'aime que moi!...
--Jolie et séduisante comme tu l'es, tu peux être bien tranquille!...
Bijou s'arrêta au milieu de l'allée, et, indiquant l'avenue:
--Est-ce que ce n'est pas une voiture, là-bas?...
--Oui, parfaitement...
--Une voiture comment?... moi je ne vois rien... je suis tellement
myope!...
--Un phaéton à deux chevaux... et un monsieur que je ne connais pas qui
conduit...
--C'est bien ça!...
Et, comme Jeanne faisait un mouvement:
--C'est de M. de Clagny... un ami de grand'mère... le propriétaire de la
Norinière.
--Ah!... ce monsieur si riche!...
--Si riche?... crois-tu qu'il soit si riche?... je n'ai pas entendu dire
un mot de ça!...
--Mais si!... une fortune énorme... toute en terres...
Bijou n'écoutait plus. Elle avait cueilli une pâquerette qui
s'épanouissait dans l'herbe, courbant au-dessus de l'allée sa petite
tête craintive, et, distraite, elle l'effeuillait.
--Eh bien?... demanda Jeanne en souriant, combien t'aime-t-il?...
Bijou releva sa jolie tête et dit, surprise.
--Qui ça?...
--Celui pour qui tu interrogeais cette marguerite?...
--Je ne sais pas!... je ne l'interrogeais pour personne...
--Et qu'est-ce qu'elle t'a répondu?...
--Passionnément...
--Eh bien, elle a répondu pour tout le monde...
En montant derrière sa petite amie les marches du perron, Jeanne ajouta:
--C'est vrai!... tout le monde t'aime!... et tu le mérites bien, va!...
Quand les deux jeunes filles entrèrent dans le hall, les visages un peu
endormis se réveillèrent subitement. Henry de Bracieux murmura un:
«Enfin!... c'est pas malheureux!...» qui le fit regarder de travers par
sa grand'mère, tandis que M. de Clagny venait, en courant presque,
au-devant de Bijou.
Elle dit, gentille:
--A la bonne heure!... c'est aimable d'être revenu comme ça tout de
suite nous voir!...
--Trop aimable!... vous allez en avoir de moi par-dessus la tête?...
Elle répondit, toute souriante:
--Jamais!...
Puis, prenant Jeanne par la main, elle la présenta:
--Jeanne Dubuisson... ma meilleure amie... que je vais perdre, car elle
se marie!...
--Mais...--fit la jeune fille toute chagrine--pourquoi dis-tu ça,
Bijou?... tu sais très bien que, mariée ou pas, je serai toujours ton
amie...
--Oui... on dit ça... mais ça n'est plus la même chose!... quand on est
mariée, on n'est ni aux parents, ni aux amis... on est à son mari... à
lui tout seul...
M. de Clagny dit, à demi-voix:
--Que c'est beau, les illusions!...
Brusquement, Bijou se tourna vers lui, demandant:
--Qu'est-ce que vous dites?...
--Une bêtise!...
--Non... j'ai compris que vous vous moquiez de moi... parfaitement!...
vous avez beau secouer la tête, je le sais bien tout de même que vous
vous moquez de moi... et c'est parce que j'ai dit que, quand on est
mariée, on n'est plus qu'au mari!... Eh bien, ça peut être très
ridicule, mais c'est mon avis... et je parie bien que c'est aussi celui
de M. Spiegel?...
Le jeune homme s'inclina en souriant sans répondre.
Bijou dit, s'adressant toujours au comte:
--Vous l'a-t-on présenté, monsieur Spiegel?... non?... alors, je répare
cet oubli... monsieur Spiegel, le fiancé de Jeanne... qui n'ose pas
soutenir que j'ai raison parce qu'il n'est pas en force... c'est
vrai!... il n'y a ici que lui de marié... ou presque...
--Eh bien, et Paul?...--fit la marquise en riant.
--Paul!... Ah! oui!... c'est vrai!... je ne pensais plus à lui!...
Enfin, les gens pas mariés dominent... Henry, Pierrot, M. l'abbé, M.
Giraud, Jean... Tiens!... qu'est-ce qu'il a donc, Jean?... il a une
drôle de figure!...
Jean de Blaye, assis dans un fauteuil de bambou, les yeux à demi fermés,
la tête appuyée sur sa main, paraissait sommeiller. Il répondit:
--J'ai mal à la tête!...
Et comme elle insistait, le questionnant pour savoir comment cela était
venu, il s'écria, bourru:
--Eh bien! quoi? c'est la migraine!... est-ce qu'on sait comment ça
vient?... ça vient comme ça peut, mais ça vient!...
Bijou était passée derrière le fauteuil où se reposait son cousin. Elle
reprit, sans se laisser décourager par sa brusquerie, en regardant son
visage pâli, ses traits tirés, ses yeux largement cernés:
--Il faut que tu aies très, très mal pour avoir une mine pareille!... et
pour avouer surtout que tu as quelque chose, toi qui poses toujours pour
l'homme fort... Mon pauvre Jean!... je voudrais tant te savoir mieux!...
Elle s'inclina, et posant doucement ses lèvres sur les paupières
meurtries du jeune homme, les y tint appuyées assez longtemps.
Jean de Blaye devint très pâle, puis très rouge, et, se levant d'un
mouvement violent:
--Tu m'as fait peur!...--dit-il l'air gêné, le regard incertain,--c'est
stupide!... mais je ne te voyais pas... et alors... ça m'a surpris...
M. de Clagny s'était levé, lui aussi, avec une sorte de colère, en
voyant Bijou embrasser son cousin. Comprenant à quel point était
ridicule son émotion jalouse, il se rassit et dit, goguenard:
--Si ce remède-là n'agit pas... c'est que la maladie de Blaye est
incurable!...
M. de Rueille regarda avec envie Jean qui sortait du salon, et,
s'adressant à Bijou d'une voix qui s'enrouait:
--Quand j'ai la migraine... et ça m'arrive souvent, hélas!... vous êtes
moins compatissante...
M. Giraud restait pétrifié sur la petite chaise basse où il était assis.
Les yeux fixés à terre, les lèvres serrées, il semblait n'avoir rien vu.
Pierrot, lui, s'écria franchement:
--En a-t-il une veine, cet animal de Jean!...
--Sans doute... sans doute...--répondit l'abbé Courteil avec
conviction,--mais il a tout de même bien mal à la tête, le pauvre
monsieur!... je connais ça, moi, la migraine!...
La marquise se pencha à l'oreille de Bertrade, et lui dit en examinant
Bijou de côté:
--Est-elle assez délicieuse, cette petite!... et bonne, et enfant
surtout!... a-t-elle assez simplement embrassé ce nigaud de Jean... à
qui ça a fait peur!...
--Oh! peur!... il était troublé, le pauvre garçon!... et il a voulu
expliquer son trouble, voilà tout!...
--Crois-tu?... avec lui on ne sait jamais!...
--Vous n'avez pas vu qu'il est parti tout de suite... sans même dire
adieu à M. Dubuisson et à M. Spiegel qui s'en vont?...
La marquise se tourna vers les deux hommes, qui s'approchaient pour la
saluer:
--Puisque nous gardons votre Jeanne, j'espère que vous viendrez la voir
souvent?...
Bijou demanda, s'adressant à son amie:
--Bien vrai, ça ne t'ennuie pas de rester à Bracieux?... je ne t'en
voudrais pas de préférer à moi ton fiancé, tu sais?...
--Spiegel est obligé d'aller passer quelques jours à Paris,--dit M.
Dubuisson,--à son retour, je viendrai avec lui chercher Jeanne...
* * * * *
En quittant le salon quelques instants plus tôt, Jean de Blaye
éprouvait un douloureux malaise. L'innocent baiser de Bijou, ce baiser
donné si franchement devant tout le monde, l'avait bouleversé,
réveillant brusquement l'amour qu'il voulait endormir sous les tendres
caresses de madame de Nézel.
La veille, il disait à la jeune femme qui se serrait toute frémissante
contre lui: «Est-ce que je peux aimer... comme je t'aime, cette enfant
que je n'ai jamais touchée du bout des doigts?...» A ce moment-là, il se
sentait repris peu à peu par les sensations passionnées et profondes que
son amour pour Bijou ne pouvait pas lui donner. Et voilà que, tout à
coup, au lendemain même du jour où il espérait l'oubli, où il
s'expliquait--à peu près calme--la cause de cet oubli, cette cause
disparaissait, faisant place à un trouble très grand, qui le laissait
sans force pour la lutte. Ses désirs, en se transformant,
s'augmentaient, tandis que la tendre et pâle image de la maîtresse tant
aimée s'éloignait, pour ne plus revenir, croyait-il. Il comprenait qu'il
ne devait pas essayer plus longtemps de conserver l'amour de madame de
Nézel, alors qu'il ne pouvait plus lui donner le sien. Et en pensant à
cette affection si forte, où venait aux jours mauvais s'abriter son
coeur, il pleura. Depuis quatre ans la jeune femme lui abandonnait
toute sa vie, toute son âme, tout ce qu'il y avait en elle de délicat et
de charmant. Et pendant que la tante de Bracieux, l'oncle Alexis, et les
Rueille, et toute sa famille, le croyaient occupé à faire la noce, il
vivait d'une vie très ignorée et très douce, organisée dans l'ombre, à
côté de la vie extérieure que chacun connaissait et critiquait. C'était
à ce bonheur paisible et chaud qu'il fallait renoncer! Et pourquoi?...
Allait-il se décider à dire à Bijou son amour?... et, même en admettant
qu'elle ne repoussât pas cet amour, était-il en situation d'épouser ce
merveilleux bibelot créé pour un cadre luxueux? Bien des fois déjà il y
avait songé, et toujours il s'était dit que ce serait une absurde folie.
Et puis, jamais Bijou ne l'aimerait assez pour accepter cette médiocrité
tranquille.
Comme il avait promis à madame de Nézel d'aller le lendemain à
Pont-sur-Loire, il lui écrivit un mot pour s'excuser. En cachetant sa
lettre, il pensa: «Elle ne croira pas au prétexte que je lui donne...
mais elle comprendra... et c'est fini!...»
Et, soudain, il se sentit seul, très seul. Il eut la perception
singulièrement nette de la vie qui allait dès lors être la sienne, et il
frissonna douloureusement.
Pendant qu'il ressassait dans sa pauvre tête brisée toutes ces
tristesses, Bijou, en installant Jeanne Dubuisson, affirmait:
--Tu rêves, je te dis... tu rêves!... il m'aime bien... comme on aime sa
cousine... ou même sa soeur...
--Non!... il n'y avait qu'à regarder sa tête quand il est sorti du
salon!... il était bouleversé!... je suis sûre qu'il l'est encore...
--Veux-tu pas que j'aille le lui demander?... mais au fait, il est sept
heures?... nous n'avons que le temps de nous habiller... je reviendrai
te prendre après le premier coup du dîner!...
Quand Bijou, très simple toujours, mais mise à ravir, sortit de sa
chambre, le grand corridor du premier était obscur et silencieux. Chacun
chez soi s'habillait pour le soir. Les domestiques avaient fermé les
persiennes et n'avaient pas encore allumé les lampes.
Jean, qui sortait de chez lui, distingua à quelques pas dans l'ombre une
silhouette blanche qu'il se hâta de rejoindre.
Bijou demanda:
--C'est toi, Jean?...
--Oui... c'est moi!... et j'aurais un mot à te dire...
--Quelque chose de pas trop long?... le premier coup est sonné!...
--Quelque chose de très court... mais que je préfère n'être entendu que
de toi...
--Veux-tu que nous entrions chez toi ou chez moi?...
--Chez toi, puisque nous sommes à ta porte...
Bijou ouvrit et, quand Blaye fut entré, elle dit,
--Attends... ne remue pas... pour pas que tu te cognes... j'allume...
Il l'arrêta par le bras:
--Pas la peine d'avoir de la lumière... je sais parler sans y voir!...
d'ailleurs ça ne sera pas long... je veux te dire, mon Bijou... que ce
que tu as fait... tu sais bien, tantôt?...
Elle parut chercher:
--Tantôt?... qu'est-ce que j'ai donc fait?...
--Tu m'as gentiment, oh! bien gentiment embrassé... mais tu es trop
grande pour faire ça... quand il y a du monde...
Elle demanda en riant:
--Et quand il n'y a personne... est-ce que je peux, dis?...
Avant qu'il eût le temps de répondre, elle le saisit par les épaules et
tendit vers lui ses lèvres. Il abaissait au même instant sa tête, et le
baiser lui effleura la bouche. Bijou fit entendre une sorte de plainte
caressante et craintive qui l'émut profondément. Décidé à parler, cette
fois, il voulut attirer à lui la jeune fille, mais elle repoussa les
mains qui cherchaient à la retenir, s'élança hors de la chambre, et, au
frôlement rapide de sa robe contre la muraille, il comprit qu'elle
s'enfuyait.
X
Le lendemain, la mère Rafut arriva. Bijou comptait la conserver une
semaine. Elle fut très désappointée quand la vieille ouvrière lui
annonça qu'elle ne pouvait donner que cinq journées. Le 1er
septembre, le théâtre rouvrait, et elle devait reprendre ses fonctions
d'habilleuse. Alors Jeanne proposa de travailler un peu aux robes, et
Bijou accepta.
--C'est une excellente idée!... à deux, nous ne nous ennuierons pas!...
nous causerons sans nous occuper de la mère Rafut...
Et, le jour même, pendant que la marquise et madame de Rueille étaient à
faire ce que Jean de Blaye appelait «une tournée de visites», elles
s'installèrent dans l'atelier de Bijou transformé en salle de couture,
et se mirent à tailler et à coudre en bavardant à côté de la vieille
ouvrière. A un moment, Bijou demanda:
--Iras-tu au bal des courses?...
--Oui,--dit Jeanne:--il paraît que, comme je suis fiancée, ça n'est pas
très correct... mais j'irai tout de même parce que Franz désire me voir
en toilette du soir... et aussi valser avec moi... il valse très bien,
tu sais?...
--Lui qui a l'air si austère!... Alors, décidément, ça ne te fait rien
d'épouser un protestant?...
--Rien du tout!... je suis, sans être dévote, une catholique très
convaincue... il est, sans être dévot, un fervent protestant... chacun
de nous tient à sa religion et n'en voudrait pas changer, mais l'un n'a
nullement l'idée de convertir l'autre...
Comme Bijou ne répondait rien, elle ajouta:
--Il ne me déplaît pas d'avoir un mari protestant... je t'avoue même
que... à certains points de vue... ça me tranquillise... oui!... c'est
vrai, ce que tu me disais hier... les protestants ont sur la famille...
et aussi sur la fidélité, des idées... des principes plus arrêtés que
les catholiques...
--Oui!... Dis-moi?... quelle robe mettras-tu au bal des courses?...
--Je ne sais encore!... je n'en ai pas!...
--Comment?... et la blanche à petits bouquets?...
--Papa ne la trouve pas assez bien!... c'est chez les Tourville, le bal
des courses, cette année!... ce sera très élégant!...
--Oh! ça, oui!...
--Nous ne les connaissons pas du tout... c'est la première fois que nous
allons à Tourville... si j'étais fagotée, ça ne serait pas aimable pour
ta grand'mère qui nous a fait inviter... alors, papa m'a dit de faire
faire une robe... et il m'a donné cinquante francs...
--Qu'est-ce que tu vas faire faire?
--Je n'en sais rien... conseille-moi, veux-tu?...
Depuis un instant, Bijou semblait profondément réfléchir. Elle dit:
--Si tu voulais, nous pourrions être pareilles toutes les deux?... ça
serait tout plein gentil!...
--Comment est ta robe?...
--Elle n'est pas encore, elle sera!... rose, bien entendu... en crêpe...
toute simple, des jupes droites... coupées comme les jupes des
danseuses... pour ne pas alourdir par un ourlet... trois jupes
superposées, de la même longueur, bien entendu... trois, ça fait
suffisamment vaporeux... plus, ça engonce!... et faisant de gros godets
ronds... un petit corsage froncé, tout simple... des petits ballons avec
des flots de rubans et une ceinture de ruban nouée derrière avec des
longues coques et de longs pans... du ruban large comme la main, pas
plus...
--Ça sera joli...
--Et ça t'ira à merveille...
--Mais...--demanda Jeanne un peu craintivement--ça ne t'ennuiera pas que
je sois pareille à toi?...
--Ça me fera plaisir, au contraire!... veux-tu que nous fassions ta robe
ici?... je te l'essaierai... comme ça, nous serons sûres qu'elle ira...
--Que tu es gentille!... tant d'autres, à ta place, ne se soucieraient
que d'elles-mêmes!...
--Dis donc?... si tu écrivais pour qu'on envoie demain du crêpe?...
Elle ajouta en riant:
--M. de Bernès, qui me demandait hier soir si je n'avais pas de
commissions pour Pont-sur-Loire... j'aurais dû lui donner celle-là!...
--Il aurait été un peu empêtré!...
--Pourquoi?... ça n'est pas difficile d'acheter du crêpe rose avec un
échantillon...
La mère Rafut, qui jusque-là avait cousu activement, sans dire un mot,
tirant sans relâche son aiguille d'un petit mouvement court et
précipité, releva son visage plissoté comme une vieille pomme, et dit:
--Et même sans!...
--Sans quoi?...--demanda Bijou.
--Sans échantillon... Ah! que non, qu'y n'serait pas empêtré!... c'est
toujours lui qui choisit les robes à mademoiselle Lisette Renaud...
--Lisette Renaud, la chanteuse?...--questionna Jeanne avec vivacité,
tandis que Denyse, très absorbée par son travail, ne parut pas avoir
entendu.
La mère Rafut répondit:
--Non, mademoiselle, la dugazon...
--C'est bien ce que je voulais dire!... Ah!... M. de Bernès la
connaît?...
La vieille ouvrière sourit:
--J'vous crois, qu'y la connaît!... y a plus de dix-huit mois qu'ça
dure!... et on peut dire qu'y a pas un plus gentil p'tit ménage qu'eux
deux!...
--Ah!...--fit Jeanne intéressée--elle est si jolie, Lisette Renaud!...
je l'ai vue dans _Mignon_... et aussi dans les _Dragons de Villars_...
La mère Rafut appuya:
--Oh! que oui!... qu'elle est jolie!... et sage donc!... faut voir!...
--Sage?...--dit mademoiselle Dubuisson, mais...
--Ah! oui!... pour sûr que c'est pas une demoiselle comme vous!... mais
elle était sage, sage tout à fait quand elle a connu M. de Bernès... et
depuis, elle n'a jamais seulement regardé quelqu'un!... lui non plus,
d'ailleurs!... qu'il est d'une fidélité qu'c'en est touchant!...
Pourtant, gentil comme il est, c'est pas les agaceries qui lui manquent,
vous pensez bien!... même les dames de la première société qui lui
courent après... et les dames d'officiers!... et la préfète donc, qui
n'demanderait pas mieux!... Ah ouiche!... y leur fiche pas un coup
d'oeil... y n'regarde qu'sa p'tite Lisette... mais faut voir comment
qu'c'est qu'y la r'garde!... bien sûr que s'il était seulement officier
supérieur, y l'épouserait tout d'suite... et qu'il aurait bien
raison!...
--Jeanne!...--appela Bijou--voilà le premier coup du déjeuner!...
Et, quand elles furent sorties, elle dit, d'un ton très doux où se
devinait à peine le reproche:
--Pourquoi laisses-tu la mère Rafut te raconter des histoires que tu ne
dois pas entendre?...
La jeune fille rougit, et répondit, troublée:
--Mon Dieu!... elle n'était pas bien méchante, son histoire!... et
puis... même en admettant qu'elle le soit... comment veux-tu que je
l'empêche de la raconter?...
--Oh!... c'est bien simple!... il n'y a qu'à ne pas répondre ni
écouter... tu verras si elle ne se taira pas?...
--Oui... tu as raison!...
Et, passant son bras autour des épaules de Bijou, Jeanne l'embrassa en
disant:
--Tu as toujours raison!... moi, vois-tu, avec mon air sérieux, je suis
bien plus étourdie que toi!... et plus faible aussi!... je ne sais pas
résister à ce qui m'amuse...
--Et ça t'amusait?...
--Beaucoup!...
--Grand Dieu!... qu'est-ce qui peut t'amuser là-dedans?...
--Dame!... je ne sais pas trop!... je suis curieuse, d'abord!... et
observatrice aussi... alors, cette histoire m'expliquait précisément des
remarques que j'avais faites...
--Quand ça?...
--Mais... depuis quatre ou cinq mois... depuis que je sors un peu...
--Quelles remarques as-tu faites?...
--J'ai remarqué que M. de Bernès ne faisait la cour à aucune femme...
qu'il n'en regardait aucune... qu'il était à peine aimable... même avec
les plus jolies... et la preuve, c'est que, même avec toi, il n'a pas
essayé de flirter, je parie?...
Bijou répondit en riant:
--Oh!... pas du tout!... mais, de ce qu'il n'a pas essayé de flirter
avec moi, il n'en faut pas conclure que, avec d'autres...
--Non!... la mère Rafut doit avoir raison!... et, au fond, ça ne
m'étonne pas, cette histoire!... tu n'as pas idée à quel point elle est
délicieuse, Lisette Renaud!... quelque chose dans ton genre... elle est
cependant beaucoup plus grande que toi... et moins blonde... mais elle a
des yeux merveilleux!... et une charmante taille souple... presque aussi
souple que la tienne!... enfin, je comprends que, quand on l'aime on
doit l'aimer beaucoup... avec ça, du talent et une jolie voix... un
contralto... je suis sûre qu'elle te plairait!...
--Je ne crois pas!...
--Pourquoi?...
--Je n'aime pas les femmes qui jouent la comédie... qui la jouent bien,
du moins... ça indique une sorte de duplicité!...
--Je ne crois pas!... ça indique une facilité d'assimilation... une
sensibilité grande... mais pas de la duplicité...
--Que veux-tu?... je ne vois pas ça de la même façon!... ce qui
n'empêche que, exceptionnellement, mademoiselle... comment
s'appelle-t-elle?...
--Lisette Renaud...
--Mademoiselle Lisette Renaud est peut-être une charmante personne...
quant à moi, je ne demande qu'à le croire... pour M. de Bernès...
--Tu ne l'aimes pas beaucoup, n'est-ce pas, M. de Bernès?...
--Pourquoi?... il m'est indifférent... et il me paraît quelconque...
--Oh! non!... je le vois assez souvent à Pont-sur-Loire... il est très
intelligent, très gentil... et puis, très bien physiquement... tu ne
trouves pas?...
--Je te dirai que je n'ai jamais fait grande attention au physique de M.
de Bernès...
Et Bijou ajouta en riant:
--La première fois que je le verrai, je le regarderai de tous mes
yeux... et je tâcherai de découvrir toutes ses perfections... pour faire
plaisir à M. de Clagny...
--Tu l'aimes bien, celui-là!...
--Oh! ça! oui, par exemple!...
--Je m'en suis aperçue tout de suite... depuis que je suis arrivée, tu
ne m'as parlé que de lui... et hier, quand il est venu, tu étais
ravie...
--Oui!... il est si bon!... si aimable pour moi!...
--Mais tout le monde est aimable pour toi... tout le monde t'adore...
--Tout le monde est beaucoup trop bon et trop bienveillant pour moi...
je le sais bien!... mais M. de Clagny est encore meilleur que les
autres... je ne le connais que depuis trois jours et je ne peux plus me
passer de lui!... quand je le vois, je suis gaie, heureuse... et je
voudrais qu'il fût toujours là!... tiens!... je voudrais avoir un père
ou un oncle comme lui!... Est-ce que tu ne trouves pas qu'il produit
cette impression-là?...
--Oh!... moi, il me serait impossible de me supposer un autre père que
papa!... tel qu'il est, je l'adore!... il paraît peut-être très
ordinaire aux autres gens, papa, mais c'est papa!... je trouve tout de
même M. de Clagny très bien... et il a dû être charmant!...
--Moi, je trouve qu'il l'est encore!...
Les deux jeunes filles arrivaient dans le vestibule. Jeanne s'approcha
du perron.
--Quelle chaleur!...--dit-elle.
Puis, mettant sa main au-dessus de ses yeux, elle regarda dans l'avenue,
et reprit:
--Tiens!... un mail!... qui est-ce qui peut venir en mail?...
--M. de Clagny, naturellement!...--cria joyeusement Bijou qui s'élança
dehors;--il avait dit à grand'mère que, s'il pouvait, il viendrait lui
demander à déjeuner...
--Et il a pu!...--fit aigrement M. de Rueille, qui sortait du hall;--on
le voit beaucoup depuis trois jours, M. de Clagny!...
Et, plus aigrement encore, il ajouta:
--Il faut croire que nous lui plaisons!...
La vue des chevaux qui s'arrêtaient devant le perron le désarma, et il
dit, avec admiration:
--Mâtin!... quels chevaux!... et joliment menés!... il n'y a pas à dire,
il a la ligne, le bonhomme!...
* * * * *
Après le déjeuner, Pierrot déclara qu'il avait mal au pied. C'est au
bout des doigts que ça lui faisait mal... il ne savait pas ce que
c'était...
--Je le sais bien, moi,--dit Jean de Blaye:--c'est qu'il a des
chaussures trop courtes...
--Trop courtes?...--fit M. de Jonzac,--mais c'est impossible!...
Après un instant de réflexion, il ajouta avec effroi:
--A moins que ses pieds n'aient encore grandi!...
Jean se mit à rire.
--C'est probablement ce qu'ils ont fait!... dans tous les cas, ses
doigts sont retroussés du bout et regrimpés les uns sur les autres, j'en
suis sûr!... il n'y a qu'à regarder ses pieds pour s'en rendre compte...
il y a partout des bosses... ça ressemble à des sacs de noix!...
M. de Jonzac répondit:
--Je vais lui faire acheter aujourd'hui des chaussures...
--Je crois, mon oncle, qu'il vaudrait mieux l'envoyer prendre mesure à
Pont-sur-Loire... il doit y avoir un cordonnier possible...
Madame de Bracieux dit:
--M. l'abbé y va justement tantôt pour porter une lettre à l'évêché, et
savoir la réponse... il pourrait l'emmener?
--Alors...--fit Bijou,--on prendrait l'omnibus et Jeanne et moi nous
irions aussi... nous avons des courses à faire...
--Lesquelles?...--demanda la marquise.
--Mais du crêpe, d'abord!... du crêpe pour Jeanne... et puis, des
crayons et des couleurs qui me manquent... enfin, un tas de choses!...
M. de Clagny proposa:
--Voulez-vous que je vous emmène tous?... j'ai affaire à trois heures à
Pont-sur-Loire chez un notaire... vous ferez vos courses et je vous
ramènerai... c'est mon chemin pour rentrer à la Norinière...
--Oh! quel bonheur!...--fit Bijou ravie;--moi qui n'ai jamais été en
mail!... vous voulez bien, grand'mère?...
Madame de Bracieux semblait hésiter, elle dit:
--C'est que, à Pont-sur-Loire, mon Bijou, vous allez faire là-dessus un
effet fabuleux... et, pour des jeunes filles... enfin, j'ai peur qu'on
ne trouve pas ça correct...
Bijou se récria:
--Oh! grand'mère!... pas correct!... avec M. de Clagny?...
--Oui, avec moi!...--appuya le comte, dont le visage s'était brusquement
attristé,--il n'y a pas de danger... je ne suis pas compromettant,
moi!...
Madame de Bracieux répondit, sincère:
--Évidemment, non!... mais on est si méchant à Pont-sur-Loire...
--Oh! grand'mère!--supplia Bijou,--ne nous privez pas d'un plaisir
auquel vous ne voyez, vous, aucun mal, à cause des gens de
Pont-sur-Loire dont vous vous souciez si peu!...
--Tu as raison!... allez donc, mes enfants, puisque ça vous amuse, et
qu'il n'y a, comme tu le dis très bien, aucun mal à se distraire ainsi.
--Est-ce qu'il y a une toute petite place pour moi?...--demanda Rueille.
--Pour vous, et pour d'autres encore--répondit M. de Clagny:--nous ne
sommes que six, jusqu'à présent...
La marquise se tourna vers Bertrade:
--Dis donc, si tu y allais, toi... pour surveiller les petites?...
Madame de Rueille dit, en regardant son mari, qui baissa les yeux et
sembla contempler attentivement le parquet:
--Paul les surveillera très bien!...
Bijou s'avança:
--Je demande qu'on ne parte pas avant trois heures... parce que voici M.
Sylvestre qui vient me donner ma leçon d'accompagnement... il monte
l'avenue...
La marquise regarda par la fenêtre et dit:
--Le malheureux!... il arrive à pied, par cette horrible chaleur?...
--Il arrive toujours à pied, grand'mère!...
--Cinq kilomètres, ce n'est pas énorme!... fit Henry de Bracieux.
Bijou se tourna vers lui:
--Pour toi, qui les fais en voiture, non!...
--Bah!... à la chasse, on en fait bien d'autres!...
--Mais on s'amuse, à la chasse!... c'est tout différent! je sais bien
que moi, si j'osais, je le ferais chaque fois reconduire en voiture, M.
Sylvestre...
--Si vous le voulez, nous le reconduirons aujourd'hui?...--dit M. de
Clagny.
--Je crois bien que je le veux!... vous êtes très bon de m'offrir ça!...
parce que, vous savez, il n'est pas joli, joli, mon professeur
d'accompagnement!... et il n'ornera pas votre mail!...
--Croyez-vous que je me soucie de ça?... je ne suis pas snob, Bijou!...
pas snob du tout!...
--Mais...--dit Jean de Blaye,--il n'est pas si mal, ce garçon!... il a
des yeux délicieux!... des yeux d'une limpidité et d'une douceur
extraordinaires...
Bijou répondit en riant:
--Je n'ai pas remarqué ça... mais quand même ce serait, ça ne se voit
pas beaucoup sur le haut d'un mail, des yeux!... et il est drôlement
habillé... avec des vêtements trop étroits et qui plaquent... et des
grands cheveux qui plaquent aussi... il a un faux air de noyé!...
Un domestique annonça:
--Monsieur Sylvestre est là...
Madame de Bracieux demanda:
--A-t-on prévenu Joséphine?...
--Oui, madame la marquise... Joséphine est chez mademoiselle...
Jeanne Dubuisson se levait, mais Bijou dit:
--Non... ne viens pas! quand je sens quelqu'un là, quelqu'un d'autre que
Joséphine, je ne fais rien de bon!...
Au moment de sortir, elle ajouta:
--A trois heures, j'arrive avec mon chapeau... et M. Sylvestre...
Quand Bijou entra dans sa chambre, Joséphine, la vieille gouvernante qui
avait élevé deux générations de Bracieux, travaillait près de la
fenêtre, tandis que, dans le petit salon voisin, le musicien installait
le pupitre et tirait le violon de sa boîte.
A la vue de la jeune fille, ses yeux très bleus s'éclairèrent encore,
devenant infiniment pâles dans son visage coloré. C'était un garçon de
vingt-huit ans, très maigre, très gauche et assez misérablement vêtu,
mais dont la physionomie intéressait par on ne savait quoi de tourmenté
et de sympathique.
--Comme vous avez chaud, monsieur Sylvestre!--dit Bijou qui lui tendit
la main--et on ne vous a pas encore apporté à boire!...
Allant vers la porte de sa chambre, elle appela:
--Joséphine!... veux-tu dire qu'on apporte... quoi, au fait?...
qu'est-ce que vous prendrez, monsieur Sylvestre?... de la bière, de la
limonade, du vin, quoi?... je ne me souviens jamais!...
--Si vous le voulez bien, de la limonade... mais vous êtes trop bonne,
mademoiselle, de vous occuper ainsi de...
Denyse l'interrompit:
--J'ai oublié de rapporter de Pont-sur-Loire la musique que vous m'aviez
dit de prendre!... vous allez me gronder...
Il répondit, d'un ton effaré:
--Oh!... mademoiselle, vous gronder!... moi!...
--Oui... vous!... si vous ne me grondez pas, vous avez tort!...
voyons?... qu'est-ce que nous jouons?... Ah!... j'oubliais!... je vais
vous demander de vous mettre d'abord au piano... et de m'accompagner
une bête de romance que j'apprends...
--Quelle romance?...
--_Ay Chiquita!..._ c'est grotesque, n'est-ce pas?... mais nous avons un
vieil ami qui adore ça... et qui m'a demandé de le lui chanter...
--Mon Dieu!... _Ay Chiquita..._ ça n'est pas autrement grotesque... ça
est devenu rengaine, voilà tout!...
Il ajouta, en regardant la musique:
--Ah!... vous le chantez dans un ton élevé... je me disais aussi...
--Oui!... je le chante en haut... c'est encore plus vilain!... Dieu!...
que je voudrais avoir une voix grave!... c'est si beau, les voix
graves!... seulement il n'y en a pas!...
--Elles sont rares, mais il y en a...
Bijou secoua la tête...
--Je n'en ai jamais entendu...
--Eh bien, vous pourriez en entendre une...
--Où donc?...
--Au théâtre de Pont-sur-Loire, tout simplement... oui... mademoiselle
Lisette Renaud... une jeune chanteuse de beaucoup de talent... et très
jolie, ce qui ne gâte rien...
--Elle a une belle voix?...
--Très belle!... je l'entends, en moyenne, trois fois par semaine, sans
compter les répétitions avec orchestre... eh bien! je ne m'en lasse
jamais...
--Ah!... est-ce qu'elle chanterait dans une soirée, savez-vous?...
--Mais certainement... elle chante quelquefois à Pont-sur-Loire...
--Je demanderai à grand'mère de la faire venir... où demeure-t-elle?...
--Rue Rabelais... je ne sais plus le numéro... mais elle est connue...
Après un silence, le musicien demanda:
--Pourquoi ne viendriez-vous pas l'entendre au théâtre?... cela vous
intéresserait bien plus...
--Grand'mère ne voudrait jamais!...
--Je sais bien qu'à Pont-sur-Loire la société ne va pas au théâtre...
c'est mal vu... mais il y a pourta
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