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André le Savoyard

by Paul de Kock · French · Gutenberg #39679 · 848,093 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of André le Savoyard
    
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Title: André le Savoyard

Author: Paul de Kock


        
Release date: May 12, 2012 [eBook #39679]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39679

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANDRÉ LE SAVOYARD ***




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/*
ANDRÉ

LE SAVOYARD
*/

TOUS DROITS RÉSERVÉS

PARIS.--IMPRIMERIE P.-A. BOURDIER, CAPIOMONT FILS ET CIE

6, rue des Poitevins.




/*
PAUL DE KOCK

ANDRÉ

LE SAVOYARD

[Illustration: colophon]

PARIS

COLLECTION GEORGES BARBA

7, RUE CHRISTINE, 7

1869
*/




ANDRÉ

LE SAVOYARD




CHAPITRE PREMIER

TABLEAU DE NEIGE.--LA FAMILLE SAVOYARDE.


La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle
rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqués dans les montagnes
et les chemins, souvent bordés de précipices, qui entourent la petite
ville de l'Hôpital située près du Mont-Blanc.

Notre chaumière s'élevait près d'une route que le mauvais temps rendait
déserte depuis quelques jours. Déjà plus d'un pied de neige couvrait la
terre; et cependant ni moi ni mes frères ne songions à rentrer pour nous
mettre à l'abri.

J'étais couché près d'un bloc de rocher; et là je me trouvais aussi bien
que sur un épais gazon: mes petites mains formaient des boules avec de
la neige, et les lançaient à mes frères, qui, de leur côté,
m'assaillaient également de boules glacées. Pierre accroupi dans un
enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement, tâchant
de viser adroitement, et se cachant aussitôt; Jacques courait de côté et
d'autre, sans se fixer à aucune place, se baissant pour ramasser de quoi
faire des boules, et s'esquivant lestement après nous les avoir lancées.

Quel plaisir nous éprouvions lorsque nous parvenions à nous attraper!...
Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur
son dos; lorsque Pierre, au moment où sa petite tête blonde sortait de
sa cachette, était atteint à la figure par la boule qui s'éparpillait
sur son visage! Le vaincu mêlait ses ris à ceux du vainqueur; la
victoire ne coûtait jamais une larme. Pouvions-nous sentir le froid?
nous étions si heureux!... et dans un âge où le bonheur est pur, parce
qu'il ne s'y mêle ni souvenirs du passé ni craintes pour l'avenir.

Déjà, plusieurs fois, la voix de notre mère s'était fait entendre pour
nous engager à rentrer.--Nous voilà, répondions-nous tous trois. Mais au
moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lancée
par l'un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s'attaquait de
nouveau; les cris de joie, les éclats de la gaieté faisaient encore
retentir les échos de nos montagnes. Nos pieds étaient à demi morts de
froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaient à peine saisir
et presser cette neige, qui nous procurait de si doux passe-temps; et
cependant nous ne pouvions nous résoudre à retourner près du foyer de
notre chaumière.

Mais l'approche de la nuit nous force enfin à quitter notre jeu. Nous
rentrons tous les trois, essoufflés, haletants, et encore rayonnants de
plaisir; nous courons nous blottir contre l'immense foyer devant lequel
notre père est assis sur une grande chaise, tandis que notre mère va et
vient dans cette vaste pièce, l'unique du logis, et prépare la soupe
pour notre repas du soir, tout en nous grondant d'avoir tant tardé à
rentrer.

--Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route
par le temps qu'il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en
train de jouer, ils ne m'écoutent plus.

--Ne les gronde pas, Marie, dit notre père en nous attirant près de lui;
ne les gronde pas; ils s'amusent, ils sont heureux!... Pourquoi déjà
chercher à troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera
si vite!... Bientôt la raison amènera les soucis, les inquiétudes! Le
travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les espérances
d'aujourd'hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours
des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux
que ceux qu'ils viennent de goûter! Moi aussi j'ai fait des boules de
neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est
loin, il a trop peu duré; je ne me rappelle pas depuis avoir éprouvé un
plaisir aussi vrai.

--Quoi, même lorsque tu m'as épousée, Georget? dit notre mère d'un ton
de reproche. Mon père la regarde en souriant, et se contente de
murmurer:--Oh! ce n'est plus la même chose... Je n'avais qu'une
chaumière à t'offrir!--En avais-je davantage? Cela nous a-t-il empêchés
d'être heureux?...--Non, sans doute...--Notre maisonnette, notre travail
nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n'avons pas encore
manqué, et nos enfants s'élèvent bien; ils grandiront, ils travailleront
à leur tour...--Oui... Mais d'ici là!... Ah! Marie! depuis cette maudite
chute que j'ai faite en guidant au glacier ce gros étranger... qui ne
m'a pas même aidé à me ramasser, tiens, je sens que mes forces
diminuent... je ne puis recouvrer la santé... Et s'il fallait te laisser
ainsi avec ces enfants, dont l'aîné n'a que sept ans... hélas! que
deviendriez-vous?

En disant ces mots, mon père nous entourait de ses deux bras, et nous
pressait plus fortement contre lui. J'étais grimpé sur ses genoux;
Jacques était assis à ses pieds, et Pierre, debout près de lui, appuyait
sa tête sur son épaule. Notre mère s'était arrêtée au milieu de la
chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le
coeur. Elle se détourna pour cacher une larme qui coulait le long de
ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s'agissait, nous
redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions
dans les yeux de notre père.

--Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles idées! dit enfin la bonne
Marie en poussant un gros soupir qu'elle ne pouvait plus contenir. Ah!
Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprès de notre
foyer. Nos récoltes sont rentrées, nous avons du pain pour plus de six
semaines encore; je ne veux pas que tu t'exposes pour gagner quelques
pièces d'argent.

--Mon père, dis-je alors en levant la tête d'un air décidé, quand il
passera des voyageurs, c'est moi qui les conduirai, c'est moi qui
monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces
beaux précipices si effrayants! Ils me donneront quelques pièces de
monnaie, je vous les rapporterai, et vous n'aurez plus besoin de vous
fatiguer. Vous le voulez bien, n'est-ce pas, mon père?

--Tu es encore trop jeune, mon petit André, dit mon père en me passant
la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.--Trop
jeune!... Je suis l'aîné de mes frères... J'ai sept ans passés... Le
fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour
la grande ville...--Mes chers enfants, puissiez-vous n'être point forcés
d'y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours près de moi...

--Ça doit être bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses
petits yeux de toute sa force. On dit qu'on y voit tous les jours la
lanterne magique qui a passé une fois chez nous.--Voudrais-tu y aller,
Pierre?--Dam', je n'oserais pas y aller tout seul, comme le fils de
Michel...--Et toi, mon petit Jacques? dit mon père à celui de mes frères
qui n'avait encore que cinq ans, et se roulait à ses pieds en s'étendant
pour se réchauffer devant la flamme du foyer.

--Dis donc, Jacques, que ferais-tu par là, mon garçon?...--Je mangerais
tous les jours du fromage avec mon pain, répond Jacques en souriant, et
en regardant du côté de notre mère pour voir si la soupe se faisait.

--Moi, dis-je à mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup
d'argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous
apporter tout cela... Ça fait que nous serions bien heureux. Vous, mon
père, et vous, ma mère, vous pourriez vous chauffer toute la journée en
hiver... Puis, mes frères et moi nous aurions le temps de faire encore
des boules de neige...

--Tu es un bon garçon, André: tu songes à tes parents... Mais la grande
ville... ah! mes enfants, on n'y fait pas toujours fortune; j'y suis
allé, moi, étant jeune; je n'ai pu amasser que peu de chose!... et puis,
en route, des coquins m'ont pris tout ce que j'avais!... le fruit de dix
ans de travail que je rapportais à ma mère!... il a fallu rentrer sans
rien...

--Qu'est-ce que c'est donc que des coquins? dit Pierre.--Mon ami, ce
sont des méchants, des paresseux, des voleurs, qui n'ont pas voulu
travailler, et ne vivent qu'en dépouillant les autres.--On peut les
battre, n'est-ce pas, mon père? dis-je avec vivacité.--Pas toujours, mon
cher André; quand on parvient à les prendre, la justice les punit; mais
il est défendu de les battre soi-même!...

--Est-ce qu'on donne à manger à ceux qui sont méchants? dit le petit
Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.

--Il faut que tout le monde vive, mes enfants...--Mais les méchants
n'ont pas de bonne soupe comme celle-là!... n'est-ce pas, mon père?...

Notre père sourit, et releva le petit Jacques qu'il embrassa
tendrement... Nous nous penchâmes, Pierre et moi, vers le sein de notre
père pour obtenir les mêmes caresses, qu'il s'empressa de nous
prodiguer, car il nous aimait également tous trois: son coeur ne
connaissait point ces injustes préférences qui font souvent naître entre
frères et soeurs l'envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait
point sur nos traits quel était celui qui promettait d'être le plus
avantagé par la nature; aux yeux d'un bon père, tous ses enfants sont
aussi beaux.

Par les soins de ma mère, la soupe préparée est placée sur une table de
bois; la fumée qui sortait d'une grande écuelle réjouissait notre vue,
et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait déjà avec délices le
parfum du souper.

--A table! à table! dit notre mère. Jacques se laisse aussitôt couler
des genoux de mon père, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre
approche de la table la chaise que mon père vient de quitter, et moi, je
reste près de celui dont je voudrais déjà soutenir la marche mal
assurée: car, dans sa dernière chute, mon père s'était blessé assez
grièvement au genou, et il n'était pas encore bien guéri.

Mon père faisait semblant de s'appuyer sur moi, parce qu'il voyait que
j'étais fier d'être déjà son soutien; mais sa main se reposait
légèrement sur mon épaule. Nous fûmes bientôt assis autour de la table.
La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec
force, il ébranlait souvent la porte de notre chétive demeure, et son
bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi
toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.

Mais la flamme brillante qui sortait du foyer égayait notre chaumière,
qu'une seule lampe éclairait; et l'odeur de la soupe faisait rire le
petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu'il était à table.

--Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant à souper. Je
suis sûre que l'on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans
la neige...--Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit
mon père.--Nous sommes heureux d'avoir un abri, un bon feu, et de quoi
souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant
être dans notre chaumière.

Comme ma mère achevait ces mots, nous entendîmes des cris éloignés, puis
le claquement d'un fouet et les jurements d'un postillon.

Nous prêtâmes tous l'oreille, excepté Jacques, qui s'emplissait la
bouche d'une grande cuillerée de soupe.--Qu'est-ce que cela! dit Pierre
en tremblant.

J'écoutais toujours ainsi que mes parents: les voix devinrent plus
distinctes. On appelait au secours; on réclamait l'assistance de quelque
habitant du village, mais le village le plus voisin était éloigné de la
route, que notre chaumière seule touchait.

--Plus de doute, dit mon père en se levant de table, ce sont des
voyageurs en peine; il faut aller à leur aide.

Rassemblant ses forces, il prend à la hâte son chapeau, son bâton, et
sort de notre chaumière sans écouter les prières de sa femme, qui le
supplie de ne point s'exposer et se fatiguer de nouveau. Mais mon père
est déjà loin; il se dirige du côté d'où partaient les cris. Je m'étais
levé, et j'aurais voulu le suivre; ma mère me retient en me disant:--Eh
bien! André, veux-tu donc aller aussi t'exposer dans ces mauvais
chemins!... Tu es trop jeune, mon ami; reste avec nous, et prions le
ciel pour qu'il n'arrive rien à ton père.

Je me mets à genoux à côté de ma mère; Pierre en fait autant, ayant déjà
les yeux pleins de larmes; Jacques reste seul à table continuant à
manger.




CHAPITRE II

LES VOYAGEURS.--LA PETITE DORMEUSE.


Au bout d'un quart d'heure qui nous sembla très-long, nous entendîmes la
voix de mon père qui nous criait d'ouvrir.

Sur-le-champ je cours à la porte; ma mère s'avance avec la lumière, qui
ne nous laisse apercevoir que des masses blanches formées par la neige.
Mon père paraît enfin, mais il n'est pas seul: un monsieur, dont on ne
peut distinguer les traits, parce qu'il est enveloppé dans un manteau
qu'il tient sur ses yeux, s'appuie sur le bras de mon père en murmurant
à chaque pas d'une voix aigre et criarde:

--Où me menez-vous donc?... où suis-je?... J'enfonce toujours!... j'en
ai jusqu'aux hanches!... quel affreux pays!... prenez garde, bonhomme...
nous allons tomber dans quelque trou!...

A tout cela mon père se contentait de répondre:--Ne craignez rien,
monsieur, je connais les chemins; je répond de vous maintenant... ce
n'est que de la neige!... mais il n'y a plus de danger par ici.

--Ce n'est que de la neige!... peste!... c'est bien assez, j'espère!...
mes jambes sont gelées! mes mollets se resserrent tellement que je ne
les sens plus!... Ah! l'horrible pays!... Champagne, prends garde à
l'enfant, et suis-nous de près.

M. Champagne était probablement l'autre monsieur qui suivait mon père,
enveloppé également dans un large manteau, mais sous lequel il
paraissait tenir quelque chose avec beaucoup de soin.

--Nous voici arrivés, monsieur, dit mon père au moment où ils étaient
devant la porte.--C'est bien heureux! dit le voyageur. Pendant qu'il se
débarrasse de son manteau, nous courons nous jeter dans les bras de
celui dont l'absence nous a tant inquiétés, sans faire attention aux
personnes qui l'accompagnent. Peut-il y avoir, pour de simples
Savoyards, quelqu'un qui mérite plus de soin qu'un père?

Le nôtre est le premier à nous faire songer aux étrangers.--Allons, mes
enfants, nous dit-il, mettez du bois au feu; toi, Marie, vois ce que tu
pourras offrir de mieux à ces messieurs... et cet enfant... tenez, vous
pouvez le mettre sur notre lit... il y sera bien...

L'homme que l'on appelait Champagne, et qui portait un chapeau orné d'un
large galon, ouvrit alors son manteau, et nous aperçûmes dans ses bras
un enfant endormi. C'était une petite fille; elle paraissait avoir
quatre ans tout au plus. Mais combien elle était jolie!... Jamais rien
de si charmant n'avait frappé notre vue... Nous fîmes tous un cri
d'admiration en l'apercevant; et nous entourâmes le monsieur dont
l'habit était galonné comme le chapeau afin de voir la petite de plus
près.

Une pelisse garnie de fourrure enveloppait son petit corps; un bonnet de
velours noir, également fourré, couvrait sa tête charmante, et
s'attachait sous son cou avec de beaux glands d'or. Des boucles de
cheveux blond-cendré s'échappaient de dessous le bonnet et ombrageaient
le front de la jolie fille. Sa petite bouche était entr'ouverte; une
légère teinte rosée colorait ses joues; ses yeux étaient bordés de longs
cils noirs comme le velours qui couvrait sa tête; elle dormait aussi
paisiblement que si elle eût été bercée sur les genoux de sa mère.

La beauté, l'élégance de ses habits, son sommeil paisible après les
dangers qu'elle venait de courir, tout se réunissait pour augmenter
notre étonnement; chacun de nous s'était approché de M. Champagne; le
petit Jacques lui-même avait quitté le souper, et, sa cuiller à la main,
s'était glissé sous le manteau qui enveloppait l'enfant endormi.

--Oh! mon Dieu, la jolie petite fille! dit ma mère, c'est un
ange!...--C'est-i une petite soeur? dit Jacques tandis que Pierre
touchait légèrement avec sa main le large galon d'or qui bordait l'habit
du monsieur. Pour moi, je ne pouvais rien dire, j'étais tellement frappé
d'admiration, qu'il m'était impossible de détourner mes yeux de dessus
la petite.

Mais, pendant que nous considérions l'enfant, l'autre monsieur s'était
débarrassé de son manteau et approché de la cheminée. Impatienté sans
doute par nos exclamations, il y mit un terme en s'écriant d'un ton
impérieux:

--Allons donc, Champagne, allez-vous tenir cette enfant une heure comme
cela!... posez-la sur un lit... si toutefois il y a un lit ici...
Ensuite vous irez retrouver le postillon:

M. Champagne s'empresse d'exécuter les ordres de son maître: il suit ma
mère qui le conduit vers son lit, placé dans le fond de la chambre.
L'endroit où nous couchions mes frères et moi était situé à l'autre bout
de la salle, et caché par un grand rideau de toile grise fixé sur une
longue tringle de fer. L'enfoncement dans lequel était placée notre
couchette formait un espace de quatre pieds carrés lorsque le rideau
était tiré; cela composait tout notre appartement; mais nous y reposions
paisiblement; et quoique le vent pénétrât quelquefois dans notre chambre
à coucher mal close, les soucis et les insomnies ne s'y glissaient
jamais: il faut bien que le pauvre ait quelques dédommagements.

Mes regards n'étant plus attachés sur la petite que l'on plaçait sur le
lit de ma mère, je me retournai et j'examinai l'autre monsieur.

Il pouvait avoir cinquante-cinq ans; sa taille était petite, son corps
maigre et fluet; quoique en voyage, il ne portait point de bottes, et le
froid avait en effet tellement fait rentrer ses mollets, qu'on n'en
apercevait aucun vestige. Sa figure était longue comme son nez, qui, de
profil, était capable de garantir du vent la personne à laquelle il
aurait donné le bras. Son teint était jaune; un de ses yeux était
couvert d'un morceau de taffetas noir fixé là par un ruban qui entourait
la tête du monsieur, sans cependant lui donner aucune ressemblance avec
l'Amour. L'oeil qui lui restait était noir et assez vif; forcé de
faire l'office de deux, son maître ne le laissait pas un moment en repos
et le roulait continuellement de gauche à droite. Enfin, une expression
de dédain et d'ironie semblait habituelle à la physionomie de ce
monsieur, qui était coiffé en poudre avec une petite queue, qui,
par-derrière, suivait tous les mouvements de son oeil. En apercevant
la figure de ce voyageur, il ne nous échappa aucun cri d'admiration.

L'étranger regardait d'un air mécontent l'intérieur de notre
chambre.--Est-ce que vous n'avez pas une autre pièce que celle-ci où je
puisse me reposer loin de tous ces marmots? dit-il à mon père en jetant
sur moi et mes frères un regard d'impatience.--Non, monsieur; je n'avons
que cette grande chambre, qui fait tout notre logis...--Une chambre; ils
appellent cela une chambre! murmure le monsieur en regardant son valet,
qui venait de lui prendre son manteau et souriait d'un air respectueux à
tout ce que disait son maître.

--Voyons... où vais-je me mettre? car il faut pourtant que je me mette
quelque part... n'est-ce pas, Champagne?--Il est certain, monsieur le
comte, que l'endroit est peu digne de vous!... mais enfin ce n'est pas
la faute de ces pauvres gens...--Tu as raison, Champagne; l'endroit
n'est pas digne de moi!... mais, puisqu'il n'y en a pas d'autre...

--Ah! si monsieur voulait être seul, dit ma mère, nous avons encore
là-haut un grenier où sont les provisions d'hiver... il y a de la paille
fraîche...

--Un grenier!... de la paille! à moi?... Dis donc, Champagne, as-tu
entendu cette Savoyarde? c'est vraiment trop fort!...

Et le monsieur roulait à droite et à gauche son petit oeil qu'il
voulait rendre perçant. Quoique placé derrière lui, je m'en apercevais
par le mouvement qu'il faisait faire à sa queue.

--Ces paysans ne savent pas à qui ils ont l'honneur de parler, monsieur
le comte.--Certainement ils ne le savent pas... Voyons, approchez-moi un
fauteuil que je puisse m'asseoir.

--Je n'ai que cette grande chaise-là, monsieur, dit mon père en avançant
le siége sur lequel il se reposait ordinairement, tandis que ma mère, le
retenant par la veste, lui disait à demi-voix:

--Mais c'est ta chaise, Georget! où donc te reposeras-tu?...

Mon père se retourna et lui fit signe de se taire; elle n'obéit qu'à
regret, car le ton et les manières du voyageur ne la disposaient pas à
se gêner pour lui.

--Point de fauteuil! dit celui-ci en s'étalant sur la chaise, étendant
devant le feu ses petites jambes grêles et ses mains dont les doigts
étaient chargés de bagues. Comme les routes sont mal tenues!... Il
faudra que j'écrive au préfet de ce département. Ah ça! dites-moi,
bonhomme, quand vous êtes venu près de ma voiture qui s'enfonçait dans
ces maudites neiges, vous avez crié à mon postillon d'arrêter; pourquoi
cela?...--Parce qu'il se dirigeait vers un précipice que la neige lui
masquait; encore quelques tours de roue et vous périssiez tous!...--En
vérité?... Comment, moi, le comte de Francornard, je serais mort comme
cela en roulant dans un trou!... C'est une chose extraordinaire!... Dis
donc, Champagne, conçois-tu cela?... Sens-tu à quoi j'étais exposé?...
Et je dormais tranquillement dans ma voiture tandis que les périls les
plus grands m'environnaient!... Par Dieu! si ce n'est pas là du courage
je veux être un grand sot!...--Monsieur le comte n'en fait jamais
d'autres!--Tu as raison, Champagne, je n'en fais pas d'autres; mais ce
dernier trait sera, je l'espère, cité dans l'histoire de ma vie!...
C'est que voilà au moins la dixième fois qu'il m'arrive de dormir au
moment du danger... Te souviens-tu quand le feu prit à mon hôtel, il y a
un an? c'était pendant la nuit... j'ai, ma foi, fait un somme pendant
qu'une cheminée entière brûlait; et si l'on ne m'avait pas réveillé,
j'étais capable de dormir comme cela jusqu'au matin pendant que chacun
se sauvait. Dis donc, Champagne, c'est là du sang-froid!...--C'est ce
que tout le monde admire en vous, monsieur le comte.

Pendant la conversation du maître et du valet, ma mère s'était approchée
du lit sur lequel la petite fille continuait à sommeiller
paisiblement.--Pauvre enfant! dit-elle, sans mon mari tu allais
périr!... Ah! Georget, quel bonheur que tu aies sauvé cette charmante
créature!... je suis sûre que ses yeux sont aussi doux que le reste de
son visage!... Oh! quelle différence auprès de ce vilain...

Mon père ne la laissa pas achever, et se hâta de lui imposer silence.

--A propos, dit alors le monsieur borgne en se tournant un peu vers ma
mère, ma fille dort-elle toujours?

--Votre fille! dit la bonne Marie en jetant sur l'étranger des regards
étonnés, comment, monsieur!... c'te jolie enfant, c'est votre fille?

--Et qu'y a-t-il là de surprenant? dit le petit monsieur en relevant la
tête. Si vous aviez plus de lumière dans cette chambre enfumée, vous
verriez, bonne femme, que cette petite est en tout mon portrait.

M. Champagne, s'approchant du lit, dit à son maître:--Mademoiselle dort
toujours!...

--Cette petite tiendra de moi en tout: le même sang-froid, le même calme
dans le danger!... c'est dans le sang!... La famille des Francornard est
connue pour cela depuis trois siècles!... Nous avons un de nos ancêtres
qui s'est endormi sur un bélier au siége de Solyme...--La veille de
l'assaut, monsieur le comte?--Non... le lendemain. Mon aïeul a eu deux
fois un cheval abattu sous lui!...--A l'armée, monsieur le comte?--Non,
au manége. Et mon père avait, quand il est mort, plus de deux cents
cicatrices sur le corps... Dis donc, Champagne, deux cents
cicatrices!... il n'y a pas beaucoup de gens qui pourraient en montrer
autant!...--Peste! je le crois bien... c'étaient des coups d'épée, sans
doute.--Non, c'étaient des piqûres de sangsue; il était extrêmement
sanguin. Quant à moi, je porte sur mon visage des preuves de ma
valeur!...--Il y a bien des personnes qui voudraient ressembler à
monsieur le comte.--Oui, certes, Champagne; l'oeil que je n'ai plus
m'a fait faire bien des conquêtes...--Je crois que monsieur m'a dit que
c'était en se disputant avec un Anglais qu'il l'avait perdu?--Oui,
Champagne: pardieu! cette affaire-là fit assez de bruit!... nous nous
disputions... à qui mangerait le plus vite... Je fus vainqueur,
Champagne, et dans sa colère l'Anglais me lança à la tête un oeuf dur
qui fit sauter mon oeil à dix pas!...--Ah! mon Dieu!...--Juge de ma
fureur! si l'on ne m'avait retenu... je serais tombé sous la table!...
Mais je suis bien vengé!...--Vous avez tué votre homme?--Oui, Champagne;
un mois après nous avons recommencé le pari, et mon Anglais est mort
d'indigestion.

La conversation du maître et du valet ne nous avait pas empêchés, mes
frères et moi, de terminer notre souper. Ma mère allait à chaque instant
considérer la petite fille; puis elle revenait près de mon père qui,
debout au milieu de la chambre, son chapeau et son bâton à la main,
attendait qu'il plût au voyageur de donner des ordres pour sa voiture et
son postillon, qui devait geler sur la route pendant que M. le comte
étendait ses jambes devant la flamme ardente de notre foyer.

--Sa fille! répétait ma mère à l'oreille de son mari toutes les fois
qu'elle venait de regarder la petite dormeuse: comprends-tu cela, toi,
Georget?--Oui, Marie, dans le grand monde on dit que l'on voit souvent
de ces choses-là.

--Monsieur, dit enfin mon père en s'approchant de l'étranger, votre
postillon est toujours sur la route... et...--Eh bien! c'est son état
d'être sur les routes!... Ce drôle-là qui allait me jeter dans un
précipice!... il mériterait que je le fisse sévèrement punir!...--Je
crois bien qu'il se serait fait autant de mal que monsieur!--Ah! vous
croyez cela, mon cher? Dis donc, Champagne, ce Savoyard qui se permet de
comparer mon existence à celle d'un postillon!...--Monsieur le comte,
ces gens-là ne sont pas en état de vous comprendre.--Tu as raison, cela
vit et cela meurt comme des marmottes... sans avoir eu une pensée
distinguée. Cependant, il faut que je reparte le plus tôt possible... je
ne saurais rester longtemps en ces lieux... cela y sent la nature d'une
force à vous asphyxier? Champagne, va avec ce Savoyard rejoindre la
voiture; qu'on examine bien s'il n'y a rien de cassé... qu'on la mette
dans le bon chemin; et, dès qu'il fera jour, nous partirons, je ne veux
pas m'aventurer encore la nuit sur ces routes couvertes de
neige.--Comptez sur ma prudence, monsieur.

M. Champagne sort avec mon père. M. le comte se rapproche du feu et ne
paraît plus s'occuper de sa fille ni de nous. Au bout de quelques
minutes un son prolongé nous apprit que notre hôte ronflait comme son
aïeul après la prise de Solyme.

--Il faut vous coucher, enfants, nous dit ma mère. Votre vue ne paraît
pas fort agréable à ce monsieur, qui sans doute n'aime pas les enfants;
car, depuis son arrivée ici, il ne s'est pas approché une seule fois de
sa fille. Avoir un bijou comme cela, et ne point l'adorer!... Ah! je
n'y comprends rien!... Il faut que ces gens du grand monde aient la tête
bien occupée pour oublier ainsi leurs enfants.

--Ah! ma mère, laisse-nous encore voir la petite fille, dis-je en
courant près du lit. Pierre en fit autant, et notre mère prit le petit
Jacques dans ses bras afin qu'il pût la bien voir aussi.

--Le beau bonnet! dit Pierre; les beaux habits!...--Comme elle dort!...
dis-je à mon tour, ah! si elle pouvait ouvrir les yeux!... Je voudrais
bien l'entendre parler, maman.--Elle a donc soupé? dit
Jacques.--Probablement, mon garçon... ces gens riches ont de tout dans
leur voiture.--Restera-t-elle avec nous? dit Pierre.--Non, mes enfants;
elle repartira avec son père au point du jour. Que ferait dans notre
pauvre chaumière cette enfant habituée à l'aisance, aux douceurs de la
vie?... Et cependant, on l'aimerait bien, et peut-être plus que ce petit
vilain monsieur, qui se dit son père!...

Dans ce moment, Jacques, en passant sa main sur la fourrure qui
garnissait le bonnet de la petite fille, lui fit faire un léger
mouvement; elle se retourna; sa pelisse s'entr'ouvrit et nous aperçûmes
un médaillon pendu à son cou avec une chaîne d'or.

--Oh! le beau joujou! dit Jacques, et nous avançons tous la tête vers la
dormeuse afin de voir de plus près le bijou.

--C'est un portrait de femme! dit ma mère. Les jolis traits! les beaux
yeux!... ce doit être la maman de cette petite fille; oui, je le
gagerais... elle lui ressemble déjà... Mais comment ce monsieur, qui n'a
qu'un oeil, a-t-il fait pour devenir l'époux d'une si jolie femme?...
Georget a bien raison: dans le grand monde on voit des choses
étonnantes, et qui sont toutes simples pour les gens riches. Allons, mes
enfants, il faut aller vous coucher; vous pourriez réveiller cette
petite... et ce monsieur vous gronderait... car il n'a pas l'air de se
souvenir que mon mari lui a sauvé la vie ainsi qu'à sa fille; il ne l'a
seulement pas remercié!... Ah! si Georget en eût fait autant pour un
pauvre Savoyard!... Mais, si on n'obligeait que les gens reconnaissants,
on ne ferait pas souvent le bien!...

Nous nous éloignons à regret du lit sur lequel repose la petite fille,
que je ne puis me lasser de regarder. Mais il faut obéir à notre mère,
et nous nous dirigeons vers notre petit coin. En courant à notre
couchette, Jacques se jette étourdiment dans les jambes du monsieur qui
dormait; il se réveille en sursaut et fait un bond sur sa chaise en
criant à tue-tête:--A moi! Champagne!... à moi! on attaque ton maître...

La figure du voyageur était alors si comique, que nous éclatâmes de
rire, mes frères et moi.--Ce n'est rien, monsieur, ce n'est rien, lui
dit ma mère, c'est mon petit Jacques qui en courant a attrapé vos
jambes, v'là tout?...

--Comment, ce n'est rien! dit l'étranger, qui se frotte l'oeil et
revient à lui... Je vous trouve plaisante, ma mie, avec votre voilà
tout!... Me réveiller ainsi quand je dors!... Donnez le fouet à tous ces
polissons, et envoyez-les coucher; que je ne les entende plus... Ce
n'est rien!... Je rêvais que j'étais à la chasse; et j'allais forcer le
cerf quand ce petit drôle m'a fait perdre sa piste.

Ma mère se hâte de nous faire rentrer dans notre petit appartement; elle
tire le rideau sur nous et nous recommande le silence. Mes frères se
déshabillent et ne tardent pas à s'endormir. Pour moi, je n'ai aucune
envie de me livrer au sommeil; je ne sais quelle curiosité m'agite, mais
je pense à la jolie petite fille; je voudrais la revoir encore, je
voudrais surtout la voir éveillée. Je garde donc mes habits; le rideau
qui cache notre couchette ne ferme pas assez bien pour qu'on ne puisse
apercevoir dans la chambre; m'étendant sur notre lit, et plaçant ma tête
contre le rideau, je m'arrange de manière à entendre et à voir tout ce
qui se passera dans notre chaumière.

A peine étions-nous retirés, que mon père revient avec le domestique du
voyageur.

--Eh bien! Champagne, ma voiture?... demande le petit monsieur sans
regarder mon père.--Oh! il n'y a que peu de chose à réparer... un écrou
de défait... le postillon dit que ce n'est presque rien...--Je ne
remonterai certainement pas dans une voiture où il manque un écrou, pour
que la roue se détache et que nous versions sur la route!... Le
postillon se moque de cela, il est à cheval. Il faut faire sur-le-champ
raccommoder ce qui est brisé... Est-ce qu'il n'y a pas de charron dans
ce maudit pays?...

--Monsieur, dit mon père, il y a bien un homme qui ferre les chevaux et
travaille aux voitures, mais il demeure de l'autre côté du
village...--Qu'il demeure au diable si vous voulez, mais il me le
faut...--C'est fort loin... et les chemins sont si mauvais cette
nuit...--Vous devez être habitué à courir sur la neige comme moi à
porter une épée. Avec un gros bâton comme celui que vous tenez, vous
pouvez vous soutenir partout... Est-ce que vous auriez peur, par
hasard?...--Non, monsieur, non... et j'en ai donné la preuve lorsqu'au
péril de ma vie j'ai arrêté vos chevaux qui vous entraînaient vers un
précipice...--C'est juste!... et certainement, mon cher, je vous en
récompenserai... mais il me faut absolument un charron.

Mon père se dispose à partir; ma mère court à lui et se jette dans ses
bras:--Mon cher Georget! ne sors pas cette nuit, lui dit-elle; tu es
déjà malade, le chemin est dangereux... demain, au point du jour, il
sera temps d'aller chercher du monde.

--Demain! dit l'étranger, vous n'y pensez pas, bonne femme! demain!...
Et il faudrait que j'attendisse encore une partie de la journée ici! Non
pas, il faut que je parte dès le point du jour... Ne retenez pas votre
mari, ne craignez rien!... je vous réponds de lui... Et, pardieu! j'en
ai fait bien d'autres, moi, quand je patinais pendant des heures
entières sur des bassins qui avaient jusqu'à trois pieds d'eau!...

--Laisse-moi, ma chère Marie, dit mon père en se dégageant des bras de
sa femme. C'est pour nos enfants, c'est pour toi que je cherche à gagner
quelque chose... La Providence me guidera sur la route; confions-nous à
elle... elle doit veiller sur un père de famille.

--En disant ces mots, mon père sort de notre demeure, et ma mère, dont
les yeux sont pleins de larmes, va s'asseoir contre le lit, sur lequel
elle repose sa tête.

Le vieux monsieur n'a vu qu'une chose: c'est que mon père est parti pour
exécuter ses ordres. Satisfait de ce côté, il se rapproche du feu qu'il
attise et dans lequel il jette quelques bourrées placées près du foyer.

Le domestique est allé visiter la table sur laquelle nous avons soupé;
et je lui vois faire la grimace après avoir goûté de la soupe qui
restait pour mon père.

--Triste cuisine! dit-il en jetant les yeux de tous côtés.--Est-ce que
monsieur le comte n'a pas faim?--Non, Champagne; d'ailleurs crois-tu que
je mangerais de ce dont se nourrissent ces paysans?...--Il est certain
que cela ne me semble pas fort bien accommodé!...--Ces gens-là vivent
comme des brutes... Cela n'a point de palais!...--Ah! quand je pense au
cuisinier de monsieur le comte... c'est là un homme de mérite!--Oui,
Champagne, c'est un garçon plein de talent! je le pousserai... je lui
ferai de la réputation.--Je vois qu'il ne faut pas songer à souper ici.
Heureusement que nous avons bien dîné, et que demain nous trouverons
quelque bonne auberge...--As-tu dans ta poche le flacon de vin
d'Alicante...--Oui, monsieur.--Donne-le-moi, que j'en boive une
gorgée... cela me remettra... car le souper de ces Savoyards répand une
odeur pestilentielle...

Le valet tire d'une poche de son habit un assez grand flacon recouvert
de paille, sur lequel il porte un oeil de convoitise, et qu'il
présente à son maître; celui-ci boit à même la bouteille, puis la
referme avec soin et la rend à son valet, qui soupire en la remettant
dans sa poche.

--Assieds-toi, Champagne, dit l'étranger, je te le permets: ce paysan
sera longtemps; d'ailleurs il faut ensuite qu'il conduise le charron à
ma voiture. Chauffe-toi, et entretiens le feu, car il fait horriblement
froid, et je sens le vent qui me glace de tous côtés... Comment fait-on
pour vivre dans de semblables masures!

M. Champagne ne se l'est pas fait répéter: il prend une chaise,
s'approche du feu en se mettant du côté opposé à son maître, et paraît
jouir avec délices du plaisir de se chauffer et de se reposer. Ma mère
est toujours assise contre le lit, et je présume qu'elle s'est endormie.
Depuis longtemps mes frères goûtent un paisible repos; je reste donc
seul éveillé avec M. le comte et son valet, dont je m'amuse à écouter la
conversation en les regardant fort à mon aise par un trou de notre
rideau.

--Sais-tu bien, Champagne, que j'ai eu une idée excellente, et que je
suis enchanté d'avoir pris un parti aussi décisif!...--Certainement,
monsieur le comte... De quel parti voulez-vous parler?--Eh! parbleu! de
l'idée que j'ai eue d'enlever ma fille, de l'emmener avec moi à Paris...
Comme madame la comtesse sera surprise, lorsqu'en s'éveillant demain
elle ne trouvera plus sa chère Adolphine!...--Ce ne sera pas une
surprise agréable pour madame!... elle adore sa fille!...--Oui,
Champagne; mais je veux qu'elle m'adore aussi, moi... car enfin je suis
son époux.--Il n'y a pas de doute, monsieur le comte.--Cela n'a pas été
sans peine, à la vérité; mademoiselle de Blémont ne voulait pas se
marier... Oh! c'est bien le caractère le plus bizarre... de l'esprit...
ah! Champagne, de l'esprit jusqu'au bout des doigts!--Et elle ne voulait
pas de vous, monsieur le comte!--Je ne te dis pas cela, je dis elle ne
voulait pas se marier. Pur caprice de jeune fille... idées romanesques
ou mélancoliques!--Est-ce que madame la comtesse a un caractère
triste?--Au contraire elle est très-enjouée, très-vive, très-folle
même... Depuis notre mariage cependant elle est un peu moins
gaie.--N'ayant l'honneur d'être valet de chambre de monsieur le comte
que depuis un an, je ne connais qu'à peine madame; car, pendant cet
espace de temps, je crois qu'elle n'a point passé dix jours avec
monsieur.--Non, Champagne, elle ne les a point passés... et depuis cinq
années que nous sommes mariés, nous n'avons guère vécu plus de deux mois
ensemble.--Vous devez faire un excellent ménage?--Oh! certainement!...
et si je voulais laisser madame la comtesse maîtresse de voyager
continuellement, d'être à la campagne quand je suis à Paris, et de
revenir à Paris quand je vais à la campagne, nous serions fort bien
ensemble. Mais tu entends, Champagne, qu'il y a des moments où je suis
bien aise de trouver ma femme dans son appartement...--Oui, monsieur le
comte, je comprends.--Je sais bien que notre manière de vivre est
extrêmement distinguée: il n'y a rien de plus noble que des époux qui ne
se voient que cinq ou six fois dans l'année; mais encore faut-il se
rencontrer quelquefois... et pour rencontrer ma femme, je suis toujours
obligé de courir après elle. Encore si je l'attrapais!... mais au
contraire...--Comment! est-ce que c'est madame qui attrape
monsieur?--Non, Champagne; mais c'est un petit salpêtre qui ne peut
rester en place... Est-elle à ma terre en Bourgogne, je me mets en
route; j'arrive, je crois la trouver, la surprendre agréablement... pas
du tout! Madame est partie il y a deux heures pour le château d'une de
ses amies. Je me rends à ce château, elle vient de le quitter pour
retourner à Paris... Je reviens à Paris... depuis la veille elle est
partie pour prendre les eaux... Et toujours comme cela. Il n'y a pas de
mois que je ne manque mon épouse.--Cela doit beaucoup fatiguer monsieur
le comte!--Elle m'avait prévenu en m'épousant... Oh! elle a montré une
franchise rare!... elle ne m'a caché aucun de ses défauts! Elle m'a dit
qu'elle était coquette, volontaire, impérieuse, capricieuse... Tu sens
bien que j'ai été enchanté de sa franchise.--Peste! je le crois bien,
monsieur; c'est un trésor qu'une femme aussi franche!--Puis, comme je te
l'ai dit, elle ne voulait pas se marier.--Mais quand elle a vu monsieur
le comte, elle a changé de résolution?--Au contraire... elle est devenue
tenace... Oh! c'est une femme à caractère... elle a été jusqu'à me
menacer de me faire...--De vous faire?...--De me faire... tu sais
bien... comme les petits bourgeois.--Ah! je comprends... et cela n'a pas
effrayé monsieur le comte?--Fi donc! Champagne, est-ce qu'une demoiselle
aussi distinguée peut faillir? est-ce que je ne connaissais pas les
vertus de mademoiselle Caroline de Blémont et les principes dans
lesquels on l'avait élevée? Son père, qui était mon ami, est un homme de
mon genre, car il y avait beaucoup de rapport entre nous...--Est-ce
qu'il n'avait qu'un oeil comme monsieur le comte?--Je parle du moral
et des sentiments. Son père, Champagne, m'a dit: Épousez ma fille, j'en
serai bien aise, et elle finira par en être contente. Elle ne vous aime
pas; mais si vous savez vous y prendre, avant quinze ans elle vous
adorera.--Voilà un père qui parlait comme Mathieu Laensberg.--Il ne
s'est pas trompé, Champagne; oh! je m'en aperçois chaque fois que je
parviens à attraper ma femme. Madame la comtesse commence à avoir
beaucoup de tendresse pour moi... et si ce n'était cette manie de courir
sans cesse le monde... mais cela lui passera.

Ici, M. le comte se rapprocha du feu en bâillant; et M. Champagne, se
trouvant derrière son maître, tira lestement le flacon de sa poche, y
but à longs traits, et le remit en place sans que l'on s'aperçût de
rien.

--Te Souviens-tu, Champagne, qu'il y a trois mois environ nous avons été
dans le Berry, à la terre de madame de Rosange... où j'ai été assez
heureux pour rencontrer ma femme?--Oui, monsieur, ainsi qu'un jeune
artiste... nommé Dermilly, je crois?...--Dermilly, oui; c'est un
peintre.--Il me semble que je l'ai aperçu aussi dans les environs du
château que nous venons de quitter.--Tu ne t'es pas trompé; figure-toi,
Champagne, que ce diable de Dermilly, qui certainement ne cherche pas ma
femme, se rencontre toujours avec elle, tandis que moi qui la cherche
sans cesse, j'ai beaucoup de peine à la rencontrer.--C'est fort
singulier, en effet.--Cela se conçoit, cependant; Dermilly, comme
peintre, aime beaucoup à voyager pour connaître les beaux sites, pour
admirer la nature... que sais-je!... ces artistes sont enthousiastes,
romantiques! Ma femme, de son côté, est en extase devant une chute
d'eau, une montagne ou un ravin!... Alors, ils ne pouvaient pas manquer
de se rencontrer!...--Assurément, M. Dermilly admire la nature avec
madame la comtesse.--C'est cela même, Champagne; oh! ils sont vraiment
uniques pour cela!...--Il est fort bien, ce M. Dermilly!...--Mais,
oui... Pour un peintre, il n'est pas mal... ce ne sont pas de ces traits
nobles... dans mon genre.--Oh! il ne ressemble nullement à monsieur le
comte!... C'est un jeune homme?--Oui... vingt-huit à trente ans à peu
près.--Il a donc l'honneur de connaître madame la comtesse!--Par Dieu!
je crois bien! il la connaissait même avant moi: Dermilly était son
maître de dessin.--Ah! je comprends.--Ma femme avait beaucoup de goût
pour la peinture... Dermilly lui montrait tout ce qu'elle voulait, mais
principalement l'histoire...--Ah! c'est aussi un peintre
d'histoire?--Lui! il peint tous les genres... portraits, paysages...
antiques... que sais-je! il attrape parfaitement la ressemblance... il a
fait le portrait de madame la comtesse; ma fille le porte à son cou...
il m'a fait aussi... d'après la bosse... il m'a même fort bien
attrapé... c'est surtout mon oeil couvert de taffetas qui est
frappant... Ma femme m'a fait sur-le-champ accrocher...--Dans son
boudoir?--Non, dans le garde-meuble, à côté de mes aïeux.--Il me paraît
que ce M. Dermilly a du talent...--Beaucoup de talent, Champagne,
infiniment de talent... Je lui fais quelquefois l'honneur de l'inviter à
dîner... quand je n'ai personne... parce que tu entends bien que mon
rang... mais il me refuse toujours; il n'y a qu'à la campagne que l'on
peut le posséder. Il a fait aussi le portrait de ma fille... Il est
d'une complaisance extrême... Je crois que ce garçon-là ferait le
portrait de mon cheval si je l'en priais... car il m'a dit en me
peignant qu'il faisait aussi les bêtes quand cela se rencontrait. Il
faudra que je lui fasse faire ton portrait, Champagne...--Ah! monsieur
le comte est trop bon!...--Non... je le mettrai dans ma salle à manger,
en regard de celui de ce pauvre caniche qui rapportait si bien.

Champagne ne répond rien, mais je le vois se retourner et porter le
flacon à ses lèvres, pendant que M. le comte se caresse le gras de ses
jambes.

--Mais quand je pense à la surprise que je vais causer à madame la
comtesse... Après tout, c'est sa faute... je voulais l'emmener à
Paris... Je veux donner un bal, une fête à plusieurs personnages
importants dont je puis avoir besoin... J'ai le tact fin, Champagne, et
je prévois les choses de fort loin... il n'y a personne comme moi pour
deviner une destitution, une mutation, une promotion, une
élévation!...--Il est facile de prévoir que M. le comte n'est pas de ces
hommes auxquels on en fait accroire, répond M. Champagne en replaçant
dans sa poche le flacon qu'il vient encore de visiter.

--Or donc la présence de madame la comtesse est indispensable à Paris;
elle est allée en Savoie passer quelque temps à la terre d'une de ses
amies, qui l'aime beaucoup, dit-on, mais dont je n'avais jamais entendu
parler. Aller en Savoie dans le coeur de l'hiver!... je reconnais bien
là la tête folle de madame de Francornard. N'importe, rien ne m'arrête.
Je fais mettre les chevaux à ma berline, nous partons... nous voyageons
sans trop nous presser, parce que je ne veux pas fatiguer mes pauvres
bêtes; nous arrivons chez madame de Melval, où certes on ne m'attendait
pas... car tu as vu la surprise de ma femme!--Oui, monsieur... Oh! elle
a fait une grimace épouvantable!...--Comment! une grimace?...--Je veux
dire que l'étonnement que votre vue lui a causé... a tellement contracté
ses nerfs... que sa physionomie!... car madame la comtesse a beaucoup de
physionomie!...--Infiniment, Champagne. Ah! si tu avais été là quand je
lui ai annoncé que je venais la chercher pour la ramener à Paris... oh!
tu aurais ri de la colère... qu'elle feignait d'éprouver!... c'étaient
des mouvements de dépit!... des trépignements de pieds!... elle est
vraiment gentille tout à fait!...--Oh! c'est une femme charmante que M.
le comte possède là!--Oui, Champagne, c'est ce que me disent tous mes
amis. Enfin, ma femme s'est calmée et elle m'a dit d'un ton extrêmement
doux:--Vous pouvez retourner à Paris, si cela vous plaît, mais je ne
vous y suivrai pas.--Ah! madame vous a dit cela?--Oui, Champagne, mais
avec infiniment de grâces; il n'y avait pas moyen de se fâcher.
Cependant, comme cela ne remplissait pas mon but, j'étais assez
mécontent d'être venu pour rien en Savoie, lorsqu'en me promenant dans
les environs du château j'ai rencontré Dermilly... ce jeune peintre dont
nous parlions tout à l'heure; il se promenait avec ma fille, à laquelle
il paraît porter le plus tendre attachement!... je voulus causer un
moment avec lui, mais il me quitta bien vite en me disant:--Il faut que
je ramène mademoiselle Adolphine à sa mère, car madame la comtesse aime
tant sa fille qu'elle ne peut être une heure séparée d'elle, et elle me
gronderait si je tardais plus longtemps.

--Par Dieu! me dis-je, puisque madame la comtesse ne peut être une heure
sans sa fille, il me semble que si j'emmenais la petite à Paris, je
forcerais par là sa mère à me suivre... hein, Champagne! que dis-tu de
cette idée-là?...--Sublime, monsieur le comte.--Il m'en vient comme cela
trois ou quatre par jour. Je ne fis semblant de rien... je dissimulai
pendant deux jours... il fallait attendre l'instant favorable, et
c'était difficile... On m'avait donné pour logement un pavillon superbe,
mais qui était à une lieue de l'appartement de ma femme. Ce n'est que
cette nuit que, me cachant dans un cabinet, je suis parvenu jusqu'auprès
de ces dames. La petite dormait, je l'ai couverte à la hâte de cette
pelisse et de ce bonnet; je t'avais prévenu de te tenir prêt, et nous
sommes partis pendant qu'on me croyait bien endormi... Le tour est
délicieux!... Nous avons pris des chemins de traverse, parce que je ne
veux pas que madame la comtesse, qui certainement va courir après moi,
puisse me rejoindre avant que nous soyons à Paris. Le mal, c'est que
nous nous sommes perdus dans ces maudites neiges, et qu'il faut attendre
pour repartir que ma voiture soit réparée.

--Elle sera en état au point du jour, monsieur, et madame la comtesse ne
nous attrapera pas, parce qu'elle croira que nous avons suivi le droit
chemin.--Allons, tout ira bien... grâce à mon excellente idée!...--Comme
c'est heureux que vous ayez eu un enfant, monsieur le comte!--C'est
vrai... Champagne, car me voilà sûr, maintenant, de faire aller ma femme
partout où je voudrai... Ranime donc le feu, Champagne... qu'est-ce que
tu fais donc derrière mon dos?...--Rien... monsieur le comte... je
cherchais des fagots...--En voilà devant toi...

M. Champagne, à force de visiter le flacon, sentait ses jambes faiblir
et sa langue s'épaissir; de son côté, M. le comte bâillait plus
fréquemment, et ses paupières commençaient à se fermer.

--Champagne, sais-tu qu'elle est fort jolie, ma fille?--Magnifique,
monsieur le comte...--Elle promet d'être très-bien tournée!...--Ça fera
une fière femme... si elle vous ressemble...--Comment, si elle me
ressemble! imbécile; mais c'est déjà frappant de profil.--Je veux dire
qu'elle est déjà presque aussi grande que vous...--Oh! que moi... tu
vas trop loin; moi, je suis de la vieille roche... j'ai le coffre
solide!...--C'est fini... il n'y a plus rien dedans!... marmotte
Champagne, qui vient de boire le restant du vin d'Alicante que contenait
le flacon.

--Qu'est-ce que tu dis, Champagne?--Moi, monsieur le comte!... Est-ce
que j'ai dit quelque chose?...--Je crois que ce maraud s'endort quand je
lui parle.--Moi, monsieur, je suis éveillé comme une souris!--Ma fille a
des yeux superbes!--C'est comme des perles!...--Et des dents!...--Noires
comme du jais!--Un nez!--Bien fait...--Avec un petit trou au
milieu...--Et un menton!...--A la romaine... n'est-ce pas, monsieur le
comte?--Ah! Champagne!... quel dommage que ma fille ne soit pas un
garçon!...--Ah! c'est juste... quel dommage... que le flacon soit si
petit...--Cela ferait un joli petit garçon, comme tu dis, Champagne; ce
serait un Francornard, enfin, et il m'en faut un pour perpétuer mon
nom...--Oui, monsieur, oui... il vous en faut...--C'est ce dont je vais
m'occuper sérieusement... j'aurai un fils, Champagne... si ma femme... à
moins que... comme à l'ordinaire.

--Oui, monsieur... ayez-en beaucoup... et du vieux, comme celui que j'ai
bu tout à l'heure.

M. le comte venait de fermer les yeux; M. Champagne bredouillait et
s'assoupissait à côté de son maître; las d'écouter et de regarder par le
trou du rideau, je m'étendis auprès de mes frères, et ne tardai pas à
imiter les voyageurs.




CHAPITRE III

ELLE S'ÉVEILLE.--DÉPART DES VOYAGEURS.


Je ne sais quelle heure il était, lorsque des coups frappés à la porte
de notre chaumière me réveillèrent brusquement; j'entendis en même temps
le vieux monsieur qui criait:--A moi, Champagne! quel est l'insolent qui
ose me troubler?... j'ai quarante mille livres de rente... et le premier
cuisinier de Paris.

De son côté, M. Champagne, à moitié endormi, marmottait en se frottant
les yeux:--Que me veut-on?... qui est-ce qui m'appelle?... est-ce ce
vieux fou qui court après sa femme... qui se moque de lui?... j'ai tout
bu... c'est dommage...

Heureusement pour M. Champagne que son maître, à moitié endormi,
n'entendit pas ces paroles. Ma mère s'empressa d'ouvrir. C'était mon
père qui venait annoncer au voyageur que sa voiture était réparée. La
lampe, qui brûlait encore, éclairait tristement notre chaumière; à peine
mon père est-il entré que j'entends ma mère jeter un grand cri.

Le vieux monsieur fait un saut sur sa chaise; Champagne se précipite en
avant, pour se lever plus promptement; mais, dans ce mouvement, sa
chaise glisse, et comme les fumées du vin d'Alicante ne sont pas encore
entièrement dissipées, il perd l'équilibre et va tomber sur les genoux
de son maître, qui pousse des cris terribles, croyant qu'une bande de
voleurs est entrée dans la chaumière.

Une entaille assez profonde, que mon père s'était faite au-dessus de
l'oeil gauche, et de laquelle s'échappaient de grosses gouttes de
sang, avait été cause du cri que ma mère venait de pousser et qui avait
répandu l'alarme dans notre habitation.

--O mon Dieu! tu es blessé, mon pauvre Georget!... ah! j'avais un
pressentiment qu'il t'arriverait quelque malheur!... mais tu n'as pas
voulu m'écouter!...--Ce n'est rien, ce n'est rien, ma bonne Marie, dit
mon père en portant son mouchoir sur sa blessure,--en voulant gravir la
colline pour arriver plus vite à l'autre bout du village, mon pied a
glissé sur la neige, je suis tombé... une pierre m'a légèrement blessé à
la tête...--Mais ton sang coule, tu dois souffrir...--Non, te dis-je, ce
ne sera rien; ne nous occupons pas de cela maintenant.

Au cri de ma mère, j'avais aussi quitté notre couchette. Je m'approche
de mon père, la vue du sang qui coule de sa blessure me fait mal; je me
mets à pleurer. A mon âge, c'était pardonnable; d'ailleurs, je n'ai
jamais eu ce courage qui consiste à voir, sans en être troublé, les
souffrances de ses semblables. Dans le monde on appelle cela de la
fermeté; dans nos montagnes c'eût été de l'égoïsme.

Pendant que mon père me console et rassure ma mère, M. le comte
s'éveille entièrement, et s'aperçoit enfin qu'il tient M. Champagne sur
ses genoux; celui-ci s'était rendormi sur son maître, qui, se croyant
attaqué, était resté plusieurs minutes sans oser remuer.

--Comment, maraud!... C'est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte
en se débarrassant de son valet.--Comment, monsieur?... J'étais assis
sur vous! voyez ce que c'est que le sommeil! j'aurai eu le cauchemar
probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il
n'y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s'entend pas.

--Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;--mais je
croyais que vous seriez bien aise d'apprendre que votre voiture est en
bon état.--Ah! ah! c'est vous, bonhomme... diable! déjà de
retour?...--Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m'a
fallu du temps pour aller chez le charron, pour l'éveiller et pour le
décider à venir par le temps qu'il fait... Je l'ai ensuite conduit à
votre voiture... Il n'y avait presque rien à faire... Cependant il est
encore auprès...--Il attend sans doute qu'on le paye...--Cinq heures...
Comme le temps passe quand on cause! n'est-ce pas, Champagne? car je
n'ai pas dormi une minute.--Ni moi non plus, monsieur, j'avais les yeux
aussi ouverts que vous.--Quelle heure est-il?--Le jour va bientôt
paraître, monsieur, il est près de six heures...--Champagne, va payer
cet ouvrier; il faudra qu'il te réponde qu'il n'y a plus de danger pour
moi.--Oui, monsieur...--Ah!... donne-moi auparavant le flacon
d'Alicante: le froid m'a saisi... cela me remettra un peu.

M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche
et en tire la bouteille d'osier, qu'il présente à son maître avec
beaucoup de respect. Celui-ci, après l'avoir débouchée, la porte à ses
lèvres et s'écrie bientôt:

--Qu'est-ce que cela veut dire... Champagne?--Quoi donc, monsieur?--La
bouteille est vide!--Vous croyez, monsieur?--Comment, je crois... j'en
suis, par Dieu, bien sûr...--C'est singulier! elle était aux trois
quarts pleine quand vous me l'avez rendue ce soir!--Je le sais fort
bien, drôle!... Comment m'expliqueras-tu cela?--Ah! je vois ce que
c'est, monsieur; tout à l'heure en me jetant brusquement sur vous
pensant que l'on vous attaquait, j'aurai cogné ce flacon et il aura
fui... ma poche est encore toute mouillée...--Comment, maraud... vous
osez dire...--M. le comte sait bien qu'il n'a pas fermé l'oeil de la
nuit et que j'ai toujours été près de lui... Il m'eût été impossible de
tromper monsieur, alors même que j'en aurais été capable...--Au fait, ta
réflexion est assez judicieuse.

M. Champagne s'esquive, enchanté de s'en être si bien tiré. Ma mère
lavait avec de l'eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de
débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore,
et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du
froid. Il n'avait pas aperçu le mal que le bon Georget s'était fait en
courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne
voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l'on se donnait
à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de
l'infortune, les pleurs de l'orphelin, l'oeil qui lui restait semblait
aussi recouvert d'un épais bandeau.

Une petite voix bien douce attira notre attention. C'était la petite
fille qui s'éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier
la jolie dormeuse.

--Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et
promène autour d'elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses
yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri,
j'avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.--Maman,
dit-elle de nouveau; et sa voix n'est plus aussi calme; le chagrin
l'altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent
de larmes.

Ma mère s'était aussi rapprochée de la petite qu'elle admirait, répétant
à chaque minute:--Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui
souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec
crainte, et répétait:--Maman... je veux voir maman!...

--Monsieur, dit ma mère à l'étranger, votre demoiselle est éveillée;
elle demande sa maman.--Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se
calment toujours en buvant... on les berce avec cela...

Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue
d'appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux
retombent sur ses yeux, qu'elle frotte avec ses petites mains, tout en
répétant sans cesse:--Je veux qu'on me mène chez maman.

Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux
monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se
frottant les jambes:--Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je
voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s'ennuie
après son maître... Comme il va faire le saut du cerceau à mon
retour... Cet animal-là est plein d'intelligence... Il faut que je lui
apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux _Munito_.

--Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre
enfant ne peut pas se consoler...--Annoncez-lui que je vais lui donner
le fouet.--Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie
fille... Ah!... c'est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons
pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que
ce petit amour-là.

Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma
mère son petit oeil gris:--Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me
montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle
Adolphine...

Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les
genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l'enfant à
terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait
une moue qui la rend encore plus gentille.

--Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du
tabac dans une belle boîte d'or, votre conduite est au moins
inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse,
c'est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez
à pleurer!... Je n'entends pas que ma fille se conduise avec autant de
légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis
votre père... D'ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une
mère, c'est absolument la même chose, si ce n'est que l'une vous gâte,
et que l'autre vous donnera des chiquenaudes si vous n'êtes pas sage.

Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n'a sans
doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence,
en répétant: je veux voir maman, moi!

--Voyez un peu quel caractère! s'écrie M. le comte, elle n'en démordra
pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n'est pas
étonnant, c'est une Francornard, et c'est par la tête qu'on nous
reconnaît tous.

Dans ce moment, M. Champagne revient.--Voilà le jour, monsieur le comte,
dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en
route...--Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?--Oui,
monsieur, il n'y a plus de danger...--Allons, donne-moi mon manteau,
que je m'entortille bien...

Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement
qu'une bouteille d'esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille;
elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux
yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit
qu'elle retient avec peine ses sanglots.

Je l'entoure de mes bras... je l'enlève...--Que fais-tu donc, André? me
dit mon père--Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort...
Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...

Je me disposais à porter la petite jusqu'à la voiture (car j'étais en
effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m'arrête et s'empare de
l'enfant. Oh! si j'avais pu résister... que j'aurais eu de plaisir à
battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite
demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s'étaient déjà posées
sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine,
qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.

Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie
dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l'on s'aperçoive
qu'elle a le coeur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le
plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les
larmes, qui sèchent aussi vite qu'elles ont coulé. Déjà l'on ne voit que
le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant
de précautions que s'il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est
toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une
récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui,
M. Champagne s'arrête.--Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.--Oui, dit ma
mère, c'est en courant cette nuit pour votre maître qu'il s'est mis dans
cet état.

--Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée
par son manteau ressemble alors au son d'un cornet à bouquin. Il
s'arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de
dessous son manteau, ce qu'il ne fait qu'avec bien du regret, et il
cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:

--Ah! diable... au fait... j'allais oublier... il faut que je lui donne
quelque chose... n'est-ce pas, Champagne?--Il le mérite bien, monsieur
le comte.--Oui... oui... sans doute; c'est pourtant désagréable, en
voyage, d'être toujours obligé d'avoir la main à la poche... on n'en
finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous
souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de
Francornard.

En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon
père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre
habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras.
Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s'éloignent de
notre pays.

--Un petit écu!... dit ma mère lorsque l'étranger est parti; donnez-vous
donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour
être récompensé ainsi!

--Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s'inquiéter si l'on
en sera ou non récompensé; ne l'est-on pas toujours, d'ailleurs, par le
plaisir d'avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se
montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s'il ne sait pas donner,
c'est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à
tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les
malheureux.--Mais cette blessure... c'est pour lui que tu as gagné
cela...--Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants
la guériront bien plus vite que tout l'or de ce voyageur.

Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je
l'entends murmurer encore:--Un petit écu!... et il a manqué périr!

En effet, pour un seigneur, M. le comte n'avait pas agi noblement; mais
il y a beaucoup de roturiers qui ont l'âme noble, et cela fait
compensation.




CHAPITRE IV

LA MORT D'UN BON PÈRE.--SÉPARATION NÉCESSAIRE.


Depuis plus d'une heure les voyageurs étaient partis; mon père se
reposait devant le feu, en mangeant la soupe que l'arrivée de M. le
comte ne lui avait pas permis de prendre la veille. Ma mère s'occupait
de son ménage; mes frères étaient déjà sur le seuil de notre porte,
mordant chacun dans un gros morceau de pain bis. Je ne les avais pas
suivis; je restai dans la maison, j'y cherchais encore la jolie petite
fille, et j'étais triste de ne plus l'y trouver.

En portant mes regards du côté du lit sur lequel elle s'est reposée,
quelque chose de brillant frappe ma vue; je cours et je ramasse au pied
du lit le médaillon que nous avons admiré la veille.

Je pousse un cri de joie.--Qu'as-tu donc, André? me dit mon père.--Oh!
j'ai trouvé un trésor... tenez... tenez...

Je cours lui montrer le portrait.--C'est celui que la petite fille
portait à son cou, dit ma mère; il se sera détaché de la chaîne. Regarde
donc, Georget, la jolie femme! Oh! c'est la mère de ce petit ange qui
dormait sur notre lit...--Oui... elle est très-bien; mais, morgué!
comment faire pour rendre ce portrait à ce monsieur?... Diable!... si on
avait vu cela plus tôt... Marie, sais-tu si l'on pourrait encore
rejoindre la voiture?...--Non certainement, on ne le peut plus; ils ont
près de deux heures d'avance... D'ailleurs, savons-nous où ils vont? Ne
veux-tu pas encore courir et te blesser pour ce vieux vilain monsieur,
qui ne vous remercie seulement pas?...--Ah! Marie... faut-il se montrer
intéressée?... et quand il s'agit d'être honnête, de faire son
devoir...--Pardi, j'espère que nous le sommes, honnêtes; Dieu merci,
quoique pauvres, je n'en sommes pas moins estimés dans le pays. Mais,
écoute, Georget; ce portrait n'est pas entouré de pierres précieuses...
oh! s'il y avait des diamants, des bijoux alentour, je serais la
première à courir après la voiture, dusse-je faire dix lieues, de peur
qu'on ne nous crût capables de l'avoir gardé exprès; mais tu vois bien
qu'il n'y a qu'un petit cercle d'or tout simple autour de cette
figure... Ce n'est pas notre faute si la petite l'a perdu. D'ailleurs,
dès que ce monsieur s'en apercevra, il se doutera sans doute que c'est
ici que sa fille l'a laissée, et il l'enverra chercher par un de ses
valets. En attendant, gardons ce portrait, puisque le hasard nous en
rend dépositaires, et ne te tourmente plus pour cela. Si cet étranger y
tient beaucoup, sois sûr qu'il ne manquera pas de nous l'envoyer
demander.--Allons, je crois que tu as raison, Marie; d'ailleurs, la
voiture est trop loin... Mais, bientôt, je pense, quelqu'un viendra
réclamer ce médaillon.

Mon père se trompait dans ses conjectures: les jours s'écoulèrent après
celui où nous avions reçu les voyageurs, et personne ne vint chercher le
portrait.

Cependant la santé de mon père ne s'améliorait pas. Chaque jour, au
contraire, ses forces diminuaient. Sa blessure à la tête était
cicatrisée; mais il éprouvait par tout le corps des douleurs qu'il
voulait en vain nous cacher. Notre indigence augmentait son mal, en lui
donnant pour l'avenir de vives inquiétudes. Ma mère s'efforçait de le
tranquilliser; mais depuis longtemps il ne pouvait plus se livrer à
aucun travail. C'était en servant de guide aux voyageurs, aux curieux
qui venaient souvent admirer nos montagnes et l'âpreté de nos sites, que
mon père avait jusqu'alors trouvé le moyen de soutenir sa famille: cette
ressource lui était ravie.

Chaque jour je m'offrais pour remplacer mon père; je brûlais du désir
d'être utile à mes parents et de soulager leur misère; mais ils me
trouvaient trop jeune encore pour gravir les glaciers et m'exposer sur
des chemins bordés de précipices; ils tremblaient pour mes jours; si je
tardais à rentrer, lorsque j'allais dans le village, leur inquiétude
était extrême; ils me croyaient blessé, et, à mon retour, après m'avoir
grondé, ils se dédommageaient en m'accablant de caresses... Les pauvres
gens apprennent souvent aux riches comment on doit aimer ses enfants.

Un jour cependant, revenant seul du village, je rencontre un voyageur
qui me prie de lui indiquer un chemin pour atteindre une hauteur d'où
l'on découvre fort loin dans les environs. La route était difficile et
bordée de précipices; mais plusieurs fois je l'avais parcourue à l'insu
de mes parents. J'offre au voyageur de lui servir de guide, il accepte:
nous gravissons les rochers. Après avoir admiré quelque temps le
magnifique tableau qui s'offre à ses regards, l'étranger redescend, puis
continue sa route; mais auparavant, il me met dans la main une petite
pièce d'argent, en me disant:--Tiens, mon petit homme, voilà pour ta
peine.

Jamais je n'avais éprouvé un plaisir aussi grand; je cours... je vole
vers notre demeure; mes pieds ne marquent point sur la neige, que je ne
fais qu'effleurer; j'arrive enfin, respirant à peine, et je vais donner
à ma mère la pièce de monnaie que j'ai reçue du voyageur.

--D'où te vient cela? me dit mon père. Je raconte ce que j'ai fait;
sans doute je parais alors bien fier, bien satisfait, car je vois mon
père sourire, quoiqu'il veuille d'abord ma gronder.

Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu'ils veulent aussi
gagner de l'argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...

Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne
m'éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent
augmenter; ce n'est qu'entouré de ses enfants qu'il se sent mieux. Nous
passons les longues soirées d'hiver assis à ses côtés. Hélas! il n'a
plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans
cesse.--Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre
mère! elle ne dit pas qu'elle pleure la nuit, pendant que mon père
repose!... Seul je m'en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.

Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous
montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour
moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans
notre chaumière.--Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon
père, c'est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien
l'aimer...--Son mari? dit ma mère. Ah! si c'est ce vilain borgne au
petit écu, comment veux-tu qu'il aime sa femme?... Quand je lui parlais
de sa fille, il ne songeait qu'à un chien qu'il allait revoir et faire
passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère...
c'était bien naturel! Au lieu de l'embrasser, de la consoler, il voulait
la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes
phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!...
Va! cet homme-là n'est pas capable d'aimer d'amour... Mais si c'était le
portrait de son chien qu'il eût laissé ici, je gage bien qu'il aurait
mis tous ses _Champagnes_ en route pour le retrouver.

Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient
aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle
circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait
depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre
pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l'on peut retirer
au moins trente francs de l'or qui l'entoure. Trente francs! c'était une
somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d'y consentir, mon
père rejeta avec mépris cette proposition.--Ce bijou ne nous appartient
pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer;
et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu'il
ne toucherait point à ce dépôt.

J'étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par
la main, m'attire près de lui et me dit:

--Mon cher André, n'oublie jamais ce que tu viens d'entendre: un jour
peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que
moi, tu ne parviendras pas à t'enrichir? Mais que ce ne soit jamais par
des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes
villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes;
mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c'est la
bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce
au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n'est pas né dans
nos climats.

--Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l'embrassant. Et puis, si
je vais à Paris, j'emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai
sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai
bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est
si jolie! et je leur rendrai ce portrait.

--Si tu vas à Paris, André, n'oublie point ta mère, que tu laisseras
dans sa chaumière...

--Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l'argent que j'aurai amassé...
et puis à vous aussi.

--A moi!...

Mon père sourit tristement; il sait bien qu'il ne doit plus être
longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu'il peut pour le cacher.
La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment.
Mais la vue de notre père malade nous ôte même l'envie de nous livrer à
nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules
de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait
plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien
tranquilles. Lorsqu'il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses
yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous
avons encore son premier regard.

Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos,
pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand
silence, de crainte de l'éveiller. A peine a-t-il la force de se lever
et de gagner sa grande chaise.--Comment te sens-tu? lui demande souvent
ma mère.--Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire
ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas
l'état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.

Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas
parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras
vers nous, il nous enlace plus fortement; je l'entends qui dit adieu à
ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis
il ferme les yeux en poussant un profond soupir.

Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter
ses sanglots.--Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères
et moi; notre père vient de s'endormir... tu vas le réveiller.--Et déjà
nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses
pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure
toujours... Enfin, elle s'écrie: Hélas! mes enfants, votre père est
mort!... vous l'avez perdu. Mon bon Georget n'est plus!...

Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le
comprendre...--Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu'il ne
s'éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons
doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si
bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques
l'appelle...--Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère.
Elle s'approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle,
devant notre père.--Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut
des cieux votre père veille toujours sur vous.

Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s'écoule, plus
notre douleur devient vive: car notre père ne s'éveille pas, et nous
commençons à comprendre ce que c'est que la mort.

Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de
consoler ma mère; mais ils ne l'arrachent point de sa demeure, car chez
nous on ne fuit pas ceux qu'on aime dès qu'ils ont cessé d'exister, et
on ne craint pas d'avoir du chagrin en les voyant encore.

Quelle triste journée s'écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne
répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les
écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons
nous mettre tout près d'elle. Nous l'entourons de nos bras; nous posons
notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.

Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de
les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer
à sa douleur. Nous n'étions pas seuls à suivre mon père; presque tous
les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous.
On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde
avait l'air triste. J'entendais dire parfois:--Il était bien doux... Il
n'avait point de défaut... Pauvre Georget!...

Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes
on ne trouve cela que naturel.

On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom
et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout
le monde verse des larmes, et j'ai appris depuis que cela valait mieux
qu'un discours.

Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous
embrasse en s'écriant:--Vous êtes toute ma consolation!... Nous
partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore
notre père, à cette place où il avait l'habitude de s'asseoir.

Mais le temps adoucit bien vite les peines de l'enfance. Au bout de
quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule
est toujours bien triste, quoiqu'elle ne pleure plus autant. Cette bonne
mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de
repos. C'est pour nous nourrir qu'elle se donne tant de mal. J'entends
souvent les habitants du village lui dire:--Il faut envoyer vos deux
aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront
comme les autres: ils gagneront de l'argent, et vous en enverront. Ils
reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre
conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous
vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.

--Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu'il faudra... Mais me
séparer de mes enfants! Ah! je n'en ai point le courage.--Vous garderez
le petit Jacques avec vous.--Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.

Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec
encore plus d'ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient
raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de
ne point pouvoir l'aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais
de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!--Laissez-nous
partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous
gagnerons beaucoup d'argent, et ce sera pour vous.--Tu veux donc me
quitter, André?--C'est pour vous rendre un jour bien heureuse.

Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps
s'écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que
ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir
pour Paris. J'ai huit ans et quelques mois, j'ai du courage; j'ai
surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à
nos forces physiques, et fait que l'être le plus faible laisse derrière
lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent
d'inutiles faveurs.

Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il
faut nous rendre. Il n'est point aussi empressé que moi de partir.
Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l'idée du voyage
l'effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il
s'amuse aujourd'hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de
partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.

Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d'un petit
instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée
je m'exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures
entières perché sur le toit. Mais ce n'est pas sans peine que je
parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le
pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier
moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d'amour-propre
que les hommes.

Fier d'avoir un grattoir, je gratte tout ce que j'aperçois; je gratte
nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je
gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait
faire.

Une bande nombreuse d'enfants de nos montagnes va se mettre en route
pour Paris.--Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle
hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous
garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont
mis, sans nous, en route pour la France.

Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu'elle a eu tort de ne point nous
laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le
temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.

--Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont
encore près d'ici. Nous suivrons le chemin qu'on nous indiquera, et
demain nous serons avec eux.--Eh bien! partez donc, mes enfants,
puisqu'il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en
versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays...
Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des voeux
pour vous.

Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle
fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours
au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne
s'attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous
dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris.
Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma
mère me remet le portrait qu'on a oublié chez nous; il est attaché à un
ruban qu'elle passe à mon cou.--Tiens, me dit-elle, c'est toi, André,
qui, le premier, as trouvé ce portrait; c'est toi, sans doute, qui dois
le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...--Oh! ne craignez
rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.--Cache toujours avec
soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j'en serais fâchée,
car j'ai dans l'idée que ce médaillon te portera bonheur... qu'il sera
cause de ta fortune! que sais-je?--Oh! oui, maman, j'en aurai bien soin,
et je ne jouerait pas avec.--Si ce monsieur est plus généreux à Paris,
il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais
ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu'il ne faut pas se faire
payer pour avoir été honnête.

J'ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur
nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous
allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse
tendrement contre son coeur.

--André, me dit-elle, tu es l'aîné; tu as plus d'esprit que Pierre;
veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la
peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours
sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.

Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n'être
ni menteurs ni paresseux. Puis, après l'avoir encore embrassée, ainsi
que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.

Qu'ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux
que vous aimez! Jusque-là j'avais eu du courage, mais en me mettant en
route, je sens qu'il m'abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras
de ma mère.

Je m'efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les
siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir
encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d'adieu; on croit
toujours que ce sera le dernier, mais ce n'est que lorsqu'on ne peut
plus les apercevoir que l'on renonce à tourner encore une fois ses
regards vers ceux que l'on chérit.

Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l'éloignement le
toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras
vers nous! Mais c'en est fait, nous ne distinguons plus vos signes
d'adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne
les verra pas.




CHAPITRE V

LES PETITS SAVOYARDS.--FRAYEUR ET PLAISIR.


Nous marchons depuis près d'une heure, Pierre et moi, et nous ne nous
sommes encore rien dit. Je ne l'entends plus parler; mais il pousse de
temps à autre de gros soupirs qu'il finit par ces mots: Jacques est bien
heureux, lui!... il reste chez nous!...

J'ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne
sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui
entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent;
il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!...
J'aperçois un village; nous y demanderons si l'on a vu nos compatriotes;
d'ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons
nous rendre: c'est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j'ai de
la mémoire, et je trouverai bien ma route.

--André, je suis las, me dit Pierre en s'arrêtant devant
moi.--Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le
regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma
mère: elle m'a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point
l'abandonner. Je me sens fier de la confiance qu'elle a eue en moi, et
de cette secrète supériorité qu'elle me reconnaît sur lui.

Nous nous sommes assis au pied d'une colline:--Marcherons-nous
longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l'air bien affligé.--Ah! dame!
nous ne sommes pas près d'arriver!...--Jacques est bien heureux, lui!...
il reste chez nous!...--Nous allons gagner de l'argent pour aider notre
mère; est-ce que tu en es fâché?--Et comment ferons-nous pour gagner de
l'argent?--Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions,
nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a
apprise notre père...

Pierre, qui a fait la grimace quand j'ai parlé de ramoner, me dit
alors:--Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je
danserai.

Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d'avoir
pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une
cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur
son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le
chagrin. Je lui saute au cou, je l'embrasse tendrement; cela nous fait
du bien, et Pierre retrouve l'appétit.

--J'ai faim, me dit-il.--Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.

Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère
nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.--André!...
André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même
temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.

--Dis donc, André, qu'est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en
se bourrant de pommes et de noix.--Oh! tout plein de choses!... Tu sais
bien que mon père nous racontait ce qu'il y avait vu...--Ah! oui... des
polichinelles, n'est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours...
qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui
tournent sur une jambe.--Oh! bien d'autres choses encore!... des rues
superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui
roulent toujours, des boutiques, comme quand c'est la foire à la ville
de l'Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et
la lune qu'un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat
qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite
maison.

--Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de
joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la
roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!

Et voilà mon frère qui s'exerce à faire la roue sur le bord de la route;
il ne pense déjà plus à notre chaumière. Ah! Pierre sera heureux à
Paris!

Mais le temps se passe: il faut nous remettre en route; Pierre fait la
grimace. Il n'était plus fatigué pour faire la roue, il l'est encore
pour marcher. Il me suit cependant, tout en faisant la moue. Mon frère,
lui dis-je, tu sais bien que notre mère nous a recommandé de ne point
être paresseux; si nous nous arrêtons souvent aussi longtemps, nous ne
rattraperons pas les autres...--Je suis las.--Tu dansais tout à
l'heure.--J'ai mal au talon.--Ça ne t'empêchait pas de faire la roue; il
faut bien que nous arrivions ce soir dans une ville pour trouver à
coucher, sans cela il faudrait dormir sur la route.--Ah! oui, oui, dit
Pierre. Et il retrouve ses jambes, parce qu'il a peur de passer la nuit
en plein air. Je sais maintenant le moyen de le faire avancer.

--Dis donc, André, si nous allions nous perdre?...--Oh que non! nous
demanderons toujours le chemin de Paris.--Si nous rencontrions des
voleurs?--Tu sais bien que ma mère nous a dit que l'on ne volait pas les
enfants.--Est-ce parce que les voleurs aiment les enfants?--Non, c'est
parce que, quand on est petit, on n'a pas d'argent.--Ah! quand je serai
grand, je n'aurai jamais d'argent, pour ne point avoir peur des
voleurs.--Et avec quoi achèterons-nous du pain et des pommes?--Je ferai
la roue et on me donnera de quoi dîner.--Et qu'est-ce que tu enverras à
notre mère?

Pierre ouvre de grands yeux et ne répond rien.

Les pommes, la roue et les voleurs l'occupent entièrement.

Nous sommes arrivés au village que j'avais aperçu de loin; je demande si
l'on a vu passer une bande de Savoyards se rendant à Paris ou à Lyon.

--Oui, mes enfants, me dit une bonne vieille, mais ils ont beaucoup
d'avance sur vous. Ils sont passés au point du jour et voilà le soleil
qui va bientôt se coucher.

--Allons, en route! dis-je à mon frère, qui s'est déjà assis sur un banc
devant une maisonnette et mange ce qui lui reste de pommes et de
noix.--Est-ce que nous n'allons pas dîner?--Nous dînerons en chemin...
il faut rejoindre nos amis.

Pierre a beaucoup de peine à se décider à se lever, mais il me voit
m'éloigner; il me suit enfin. Je me suis bien fait indiquer la route que
nous devons tenir, car le jour commence à baisser; et si nous nous
égarions dans les montagnes, nous pourrions tomber dans quelque
précipice ou glisser dans quelque ravin.

--Ne va donc pas si vite! me crie Pierre. Est-ce que les autres ne nous
attendront pas?--Non, car ils ne savent pas que nous les avons
suivis.--Je suis déjà bien las.--Et quand nous courions toute la journée
dans le village, quand nous descendions sur nos mains le mont du
Corbeau, tu n'étais jamais las.--Ah! j'aime mieux grimper à quatre
pattes que marcher comme ça.--Tu n'as donc pas envie d'arriver à
Paris?--Oh! si; mais Jacques est chez nous, lui! il n'est pas fatigué,
et il aura de la soupe ce soir.

Pierre pousse un gros soupir en songeant à la soupe. Nous avançons
toujours, mais le jour finit, et je n'aperçois pas le village que l'on
m'a dit qu'il fallait gagner pour trouver à coucher. Mon frère, qui
était toujours en arrière, se rapproche de moi dès que la nuit paraît.

--Dis donc, André, voilà la nuit...--Eh bien! ça n'empêche pas de
marcher quand il fait clair de lune; nous verrons bien devant
nous.--Est-ce que nous ne sommes pas bientôt arrivés?--Je ne sais
pas.--Veux-tu courir, mon frère?--Non, non; ma mère nous a défendu de
courir; ça nous rendrait malades en route... D'ailleurs tu es las.--Non,
je ne suis pas fatigué... Tiens, allons plus vite.

Pierre double le pas. Heureusement que la lune qui vient de paraître
éclaire alors nos montagnes et nous permet de marcher sans danger.
Cependant cette clarté a quelque chose qui inspire la tristesse. Les
objets que nous voyons ne nous paraissent plus les mêmes; les ombres
changent leurs formes. Souvent un bloc de rocher, une simple pierre, a
de loin un aspect effrayant. Mon frère ne regarde plus qu'avec crainte
autour de lui, il se serre contre moi, me tient le bras, qu'il presse
avec force. Nous marchons ainsi sans parler pendant assez longtemps; le
bruit de nos souliers ferrés trouble seul le silence de la nuit et le
calme de nos montagnes, dont les habitants sont déjà livrés au repos.

L'ardeur de Pierre se ralentit; il commence à perdre courage, et nous
n'allons plus aussi vite.--André, est-ce que nous ne sommes pas bientôt
arrivés? me dit-il à demi-voix comme s'il craignait d'être entendu à
droite ou à gauche. Je devine au son de sa voix qu'il a grande envie de
pleurer, et je tâche de le consoler.

--Allons, Pierre, ne sois pas chagrin, nous souperons bien en
arrivant...--Ah! je n'ai plus ni pommes ni noix.--On nous donnera
quelque chose; tu sais bien que ma mère nous a dit qu'en chemin on donne
aux enfants qui vont à Paris.--Nous aurons peut-être du lard?...--Si on
nous en donne, nous danserons...--Oh! oui!... Comme c'est bon, du
lard!... En mange-t-on à Paris?--Oui, puisqu'on gagne beaucoup d'argent.
Il y a des gens qui donnent un sou pour une chanson...--Un sou!... C'est
beaucoup d'argent, ça.--Tiens, chantons tous les deux pour voir comment
nous ferons à Paris.--Non, je ne veux pas chanter... j'ai envie de
dormir.--Nous dormirons quand nous serons arrivés...--Je ne vois pas de
maisons!--Allons, Pierre, il faut que je te tire à présent: marche
donc...--Si nous étions pris par des voleurs?...--Tu es un poltron, tu
trembles toujours; quand tu seras à Paris tout le monde se moquera de
toi!--André, est-ce qu'il n'y a pas des hommes qui mangent les
enfants?--Eh non! c'est pour rire qu'on raconte ces choses-là, tu sais
bien que mon père se moquait de Jacques quand il disait cela;
d'ailleurs, si on voulait te faire du mal, je saurais bien te défendre!
je donnerais des bons coups, va!...

--Pierre a beaucoup de peine à se rassurer; cependant nous continuons de
marcher, lorsque tout à coup il s'arrête et me saisit le bras en me
disant d'une voix tremblante:--Ah! mon frère! vois-tu là-bas?...

Il me désigne le côté droit de la route, à une trentaine de pas de nous,
et j'aperçois une ombre de la grandeur d'un homme qui avance, puis
recule sur le chemin que nous devons prendre; en même temps, j'entends
comme un bruit sourd et uniforme qui se répète toutes les fois que
l'ombre s'allonge et s'étend sur la route. Quoique je ne sois pas
poltron je sens que mon coeur se serre, que ma respiration est gênée;
je fais comme Pierre: je m'arrête, les yeux fixés sur cet objet, près
duquel je crains d'approcher.

--Ah! mon frère, qu'est-ce que c'est que ça? me dit Pierre, qui n'a
presque plus la force de parler.--Dame... je ne sais pas...--Vois-tu
comme ça remue... comme c'est grand?... entends-tu le bruit que ça
fait?...--Oui... mais il faut pourtant que nous passions là... Oh! non,
André... non, je t'en prie... j'ai trop peur... sauvons-nous...--Allons,
Pierre, ne tremble pas ainsi... Nous sauver!... Non, mon père m'a dit
que c'était honteux de se sauver. Cet homme qui est là veut nous
effrayer; mais moi je n'ai pas peur... viens...--Non, non, André, je
n'ose pas...

Pierre se jette à genoux; il veut me retenir, il saisit ma veste, mais
je ne l'écoute pas... Je me dégage, et il cache sa figure dans ses
mains: j'avance fièrement vers l'objet qui nous cause tant d'alarmes, en
criant bien haut pour me rassurer:--Non, non, je n'ai pas peur, moi!...

J'approche enfin; et dans ce moment l'ombre mouvante s'approchait aussi
et semblait vouloir me barrer le passage. Je n'avais pas encore osé la
regarder en face pour m'assurer de ce que c'était; mais quelle est ma
surprise en arrivant contre cet objet, de me trouver devant une barrière
fixée après un poteau, et placée là pour empêcher les voyageurs de
tomber dans un trou très-profond qui touchait presque la route. Cette
barrière, qui s'ouvrait par le milieu, devait être fermée par une chaîne
ou un cadenas; mais depuis longtemps une moitié s'était cassée; on avait
négligé de la raccommoder, et ce qui restait et tenait au poteau par des
gonds de fer tournait et retournait au gré du vent en rendant un son
uniforme causé par le frottement continuel des vis qui criaient dans les
gonds.

Je n'ai pas plutôt reconnu ce que c'est, que, riant de ma frayeur,
enchanté d'avoir eu le courage de la surmonter, je grimpe sur la
barrière et me mets à cheval dessus, tournant avec elle au gré du vent.

Pierre, qui est resté à terre la tête cachée dans ses mains, m'entend
pousser des cris de joie en répétant:--Hue donc! à cheval!... ah! que
c'est gentil!... viens donc, Pierre... Ah! qu'on est bien là-dessus! ça
va tout seul.

Pierre ne sait ce que cela veut dire, ni s'il doit se risquer à venir me
trouver. Cependant je l'appelle toujours, il m'entend rire, cela dissipe
sa frayeur. Il s'approche enfin, et ne m'a pas plutôt vu tournant sur la
barrière, qu'il grimpe à califourchon et se met en croupe derrière moi.
Puis nous donnons le mouvement, et nous voilà nous ébattant à qui mieux
mieux sur le morceau de bois qui nous fait tourner autour du poteau.
Nous ne remarquons pas que ce poteau est placé tout près d'un précipice,
et qu'en nous faisant aller de toute notre force sur la barrière, nous
pourrions, si nous perdions l'équilibre lorsqu'elle revient sur le bord,
rouler à plus de trente pieds, et nous casser bras et jambes sur les
rochers; mais nous ne voyons plus le danger, et ce qui un moment
auparavant nous causait de si vives alarmes est devenu pour nous une
source de plaisirs.

Comme il faut que tout ait une fin, après être restés près de trois
quarts d'heure sur cette nouvelle balançoire, je descends et je dis à
Pierre:--Il faut nous remettre en route, mon frère.--Ah! encore un
peu... c'est si amusant!--Et coucher? et souper?...--Oh! je n'ai plus ni
faim ni envie de dormir... André, fais-moi aller, je t'en prie!--Non, en
voilà assez, il faut arriver au village.

J'ai bien de la peine à déterminer Pierre à descendre de dessus la
barrière; il cède cependant en répétant:--Quel dommage!... comme c'était
amusant!

Nous nous remettons en marche; mais cette fois c'est en riant, en
chantant; la frayeur a disparu, le jeu nous a ôté de la tête toutes les
visions causées par le clair de lune; et maintenant, quand nous
apercevons de loin quelque chose qui semble remuer, Pierre s'écrie en
sautant de joie:--Ah! si c'était encore une balançoire!... Qu'il faut
peu de chose pour nous faire envisager les objets sous un aspect
différent!.......

Nous sommes arrivés au bourg que l'on m'a indiqué, et cette fois le
chemin ne nous a pas paru long. Mais il est sans doute tard, car je
n'aperçois pas de lumière dans les maisons.--Vois-tu! dis-je à Pierre,
nous sommes restés trop longtemps à cheval sur la barrière. Je ne sais
pas où il faut frapper pour demander à coucher et à souper.--Il faut
frapper à une maison...--Oui, mais dans toutes les maisons on ne donne
pas à coucher!...--Bah!... nous leur chanterons quelque chose... ou ben
tu ramoneras, toi.--Est-ce qu'on ramone la nuit?... Cette bonne dame où
nous avons passé ce matin m'avait dit d'aller à l'auberge, qu'on y
couchait les Savoyards pour deux sous dans une belle grange, avec un
morceau de fromage.--Il faut y aller...--Mais je ne sais à qui
demander... Viens, Pierre, on dit que c'est une grande maison;
cherchons-en une belle.

Nous voilà parcourant le bourg, qui est assez considérable, et regardant
toutes les maisons au clair de la lune. J'en aperçois une qui me semble
bien plus belle que les autres, et je dis à Pierre:--C'est sans doute
l'auberge... frappons.

Nous cognons avec nos pieds et nos poings contre la porte de la maison.
Aussitôt nous entendons les aboiements d'un chien qui accourt tout
contre la porte à laquelle nous avons frappé, et qui fait un bruit
épouvantable. Pierre, effrayé, s'éloigne de la maison, dont il ne veut
plus approcher; je cours après lui pour le rassurer, mais les aboiements
du chien ont réveillé les autres. Tous les mâtins du bourg semblent se
répondre: de quelque côté que nous nous sauvions, nous entendons près de
nous japper avec fureur, et Pierre est tremblant, parce qu'il croit
avoir après lui tous les dogues de l'endroit; il veut à toute force
quitter le village.

--Viens, André, me dit-il, allons-nous-en... Il n'y a que des chiens
dans cet endroit-ci... Oh! j'aime mieux coucher sur la route...--N'aie
donc pas peur!... Tous ces chiens-là sont pour garder les maisons; mais
ils ne nous feront pas de mal, nous ne sommes pas des voleurs!... Est-ce
qu'il faut trembler comme ça? Attends, voilà encore une belle maison, je
vais frapper plus doucement, pour que les chiens ne m'entendent pas.

Je cogne un petit coup contre la porte: on ne répond pas. Je continue de
cogner; mais le bruit que font les chiens empêche qu'on ne m'entende.
Cependant on ouvre une fenêtre à quelques pas de moi, puis une autre
dans une maison à côté: j'entends des voix, et bientôt la conversation
s'établit d'une croisée à l'autre.

--Dieu! queu tapage font tous ces mâtins!... queu qu'ils ont donc cette
nuit pour être en l'air comme ça?...--Ah! c'est toi, Claudine! t'es donc
réveillée aussi?--Est-ce qu'on peut dormir avec ce charivari?... Et toi,
est-ce ton mari ou les chiens qui t'ont éveillée?--Mon mari!... Ah ben!
on lui tirerait le canon dans l'oreille qu'il n' bougerait pas plus
qu'une bûche!... i' n'est pus jamais gai la nuit. Tiens, Jeanne, si tu
te remaries, ne prends pas un plâtrier!... I gnia rien de plus traître
que ça... C'est un état trop fatigant, vois-tu: Michel est un bonhomme,
mais i' n'rit que le dimanche!...--Ah! c'est ben triste!... j' tâcherai
d'épouser un couvreur, ils sont ben plus aimables.

Pendant la conversation de ces dames, le bruit a cessé. Je veux
m'approcher d'elles et leur parler; mais elles viennent de refermer leur
croisée. Je retourne à la grande maison, je frappe encore... Enfin, on
ouvre une fenêtre: une vieille figure presque cachée sous un grand
bonnet de laine se montre et demande avec colère:

--Qui est-ce qui ose frapper chez M. le maire à l'heure qu'il est?

--C'est nous, madame...--Qui, vous?--André et Pierre...--Qu'est-ce
qu'ils veulent, André et Pierre?--Nous sommes de petits Savoyards...
Avez-vous une cheminée à faire nettoyer?... Voulez-vous nous ouvrir,
nous chanterons la petite chanson, et nous danserons nous deux mon frère
pour un peu de pain et de fromage...--Ah! les petits drôles!... Ah! les
mauvais sujets, qui viennent réveiller des gens comme nous!... pour leur
proposer de les voir danser! Si je vous retrouve demain, je vous ferai
danser, moi. Du fromage!... du fromage!... à ces polissons!...
Allez-vous-en bien vite, et que je ne vous entende plus. Venir la
nuit!... ramoner... chez M. le maire!...

La vieille femme est rentrée en murmurant des menaces contre nous. Je
retourne tristement près de mon frère.

--André, me dit-il, ces gens-là sont bien méchants, ils ne veulent pas
nous ouvrir... Pourquoi donc ça? Et quand on frappait la nuit à notre
chaumière, mon père ouvrait toujours; il partageait son souper, sans
faire ramoner sa cheminée, et sans savoir si on lui chanterait quelque
chose. Pourquoi ces gens-là ne sont-ils pas comme mon père?--Ah! dame!
je ne sais pas!...--Ça sera-t-il comme ça à Paris?--Oh! non! à Paris on
aime bien les Savoyards, parce qu'on a beaucoup de cheminées à faire
ramoner.

Tout en causant avec mon frère, j'aperçois, à côté d'une petite
maisonnette de bien chétive apparence, une espèce d'écurie dans laquelle
sont plusieurs monceaux de paille et des instruments de jardinage. Il
n'y a point de porte qui ferme cet endroit; j'entre tout doucement, en
faisant signe à Pierre de me suivre. Il n'ose pas.--Il y a peut-être
encore des chiens, me dit-il en restant à la porte. J'entre seul... je
m'assieds sur la paille, et Pierre, voyant qu'il n'y a pas de danger, se
décide enfin à entrer, et vient s'asseoir près de moi.

--Oh! qu'on est bien là, André!--Nous allons y passer la nuit.--Mais si
on nous gronde demain?--Non, non, puisqu'il n'y a pas de porte, c'est
qu'on veut bien permettre d'y entrer. N'aie pas peur, Pierre... Nous
serons aussi bien là que dans leur maison, et on ne nous dira rien.

Pierre se rassure; d'ailleurs il est las, et il a sommeil. Comment
quitter cette paille, sur laquelle nous sommes si douillettement!... Mon
frère se couche à mon côté; je passe un de mes bras autour de lui, pour
le sentir toujours près de moi; je mets mon autre main sur le médaillon,
que je porte sous ma veste, afin qu'on ne puisse pas me l'enlever, car
je suis fier de porter un objet si précieux. Plus tranquille de cette
manière, je ne tarde pas à imiter Pierre, et nous nous endormons
profondément.




CHAPITRE VI

NOTRE DÉBUT.--PREMIER EXPLOIT DE PIERRE


Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me
frotte les yeux, je pousse mon frère.--Mon Dieu! il est bien tard,
peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J'aperçois alors, à
l'entrée de l'endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un
petit vieillard qui nous regardait en souriant.

--Pardon, monsieur, c'est peut-être à vous cette paille sur laquelle
nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre,
Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite,
monsieur...

--Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant
que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper
à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la
nuit.--Ah! monsieur, nous n'avons pas osé... Nous avions déjà été
quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que
nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not' pain, et
cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et
moi.--Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?--A la plus belle
maison de l'endroit.--Mes enfants, c'était à la plus simple, à la plus
modeste qu'il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une
autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander
l'hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes
maisons.

Pierre vient enfin d'ouvrir les yeux. J'ai bien de la peine à le décider
à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit
encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le
secoue.--Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus
chez nous... Nous allons à Paris...

Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.--Nous
n'allons donc pas déjeuner, André?

--Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec
moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des
forces pour longtemps.

Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon
monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous
voyons sur une table du lait, des oeufs, du fromage et du pain blanc.
Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme
nous allons nous régaler!

Le vieillard nous fait asseoir devant la table.--Mangez, nous dit-il,
reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d'ici à Paris! Mais à
votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.

Nous ne nous sommes pas fait répéter l'invitation de notre hôte: nous
dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que
lorsque la respiration commence à nous manquer.

--Ah! que c'est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne
pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos
sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même
sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant
de nous quitter.

Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de
faire nous a égayé l'imagination, nous voyons tout en rose. Quelle
influence l'estomac a sur l'esprit! comme on est plus aimable, plus
humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les
hommes doivent avoir de la bienveillance, de l'aménité les uns pour les
autres dans ce siècle où l'on dîne si bien, et où le _Cuisinier Royal_
est à sa quatorzième édition!

Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir,
nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a
indiqué le matin en nous disant d'y demander Joseph, qui doit nous
donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes
accueillis et logés dans une grange; mais j'apprends que la bande de
montagnards a passé la veille, et ne s'est point arrêtée dans le
village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons
rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis
parvenir à l'éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous
attendront pas.--Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me
couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls,
et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout
le monde connaît.

Le lendemain, c'est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre
en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à
dormir. Nous n'avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on
nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu'il
remercie nos hôtes, ce qu'il fait d'assez mauvaise grâce et en lorgnant
du coin de l'oeil un fromage placé sur une planche et auquel on ne
nous a pas fait goûter.

--Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n'es pas plus
honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous
arrêterons.--Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage
jaune... qui sentait si bon?--C'est encore bien poli de nous avoir donné
du pain, car nous n'avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu
veux qu'on te donne sans travailler, toi?

M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur
pendant toute la route; il veut s'arrêter à chaque instant, et se plaint
de son talon. Tout cela, parce qu'il est mécontent de son déjeuner.

Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens,
vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup de chemin!...
C'est une grande ville, cela...--Sommes-nous à Paris?--Oh! non, mais
nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes
cheminées... Allons, mon frère, c'est là qu'il faut commencer à gagner
de l'argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...

Pierre roule ses yeux autour de lui d'un air qui n'annonce pas qu'il ait
grande envie de m'obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans
la ville, et que je commence à crier de toute ma force:--Ramoneurs de
cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j'aperçois mon frère qui tire la
langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.

--Pierre, veux-tu finir...--Quoi donc? je ne fais rien.--Je te vois bien
te moquer du monde, faire la grimace: c'est bon, nous n'aurons ni à
coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais
sujets.

Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:--Voilà des
ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d'un
pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant
sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:--Ah! ah! voilà des
enfants qui vont à Paris peut-être?...--Oui, monsieur... avez-vous des
cheminées à faire ramoner?...--Allons, je veux essayer votre talent...
Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la
cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une
cheminée...

Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés
qu'il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à
M. Boulette (c'est le nom du pâtissier) ce qu'il faut faire de nous. Il
lui renouvelle l'ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer
sa pipe sur sa porte.

--Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant
nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.

J'ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu
des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous
arrivons dans la cuisine.--Tiens, ramone celle-là, me dit la servante,
tu es le plus grand, et c'est celle où il doit y avoir le plus
d'ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l'autre.

La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de
chercher dans tous les coins de la cuisine s'il apercevra encore quelque
galette.

--Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant--Est-ce qu'il ne sait
pas ramoner? dit la servante.--Si, si, mamzelle; mais comme il est un
peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l'aider à
grimper.--Oh! le nigaud! j'en ai vu de bien plus petits que lui qui
grimpaient comme des chats!

Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous
arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la
cheminée. Pierre devient rouge jusqu'aux oreilles, et je vois qu'il a
envie de pleurer.

--Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton
grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n'est pas ben
haute.--Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses
yeux.--Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?...
Comment gagneras-tu de l'argent?... C'est si vilain d'être paresseux...
Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour
souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l'heure.

Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s'avance en
rechignant un peu; je me mets à genoux pour l'aider à monter, il
hésite... Il s'arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de
pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la
cheminée.--Ramone ferme, et n'aie pas peur, lui dis-je, et surtout va
jusqu'au haut, et chante la petite chanson.

Après l'avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la
poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais
ramoner la cheminée, enchanté d'être enfin parvenu à vaincre la
répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis
loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de
mon Pierre.

Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s'il doit
avancer ou reculer: la crainte et l'appétit se livrent un long combat;
mais l'appétit finit par l'emporter, et Pierre monte en s'appuyant des
mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine
hauteur, il sent d'un côté une grande crevasse, et se persuade que c'est
une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes,
cherchant le jour et ne l'apercevant que fort loin au-dessus de lui; il
essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu'il avale et
qu'il respire l'enroue au point qu'il peut à peine se faire entendre.
Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu'il a changé de cheminée, et
qu'au lieu d'être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour
une de ses voisines.

Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m'appelle: ne recevant pas de
réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut
descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l'âtre, le pied lui
manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.

La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était
celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille
majeure, ayant conservé jusqu'à quarante-deux ans une vertu que
n'avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du
département de l'Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à
s'égayer sur le compte des femmes dont les moeurs ne lui paraissaient
pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par
instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament,
mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à
jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et
des grabuges avec madame l'adjointe, à médire de ses voisins et à courir
chez eux pour savoir ce qui s'y passait. Deux mille livres de rente, qui
ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des
maisons les plus considérables de l'endroit.

Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids
dont on voudrait alléger la pesanteur. _S'il est un temps pour la folie,
il en est un pour la raison_; par conséquent, quand on a commencé par la
raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps,
mademoiselle Césarine Ducroquet n'était plus la même; elle éprouvait des
maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient
humides en lisant les amours de _Huon de Bordeaux_ et de la dame des
_belles Cousines_; elle avait en secret soupiré avec _Élodie_, et frémi
avec _Éléonore de Rosalba_. En vain sa vieille servante lui assurait
qu'elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses
yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité.
Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau
blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours
avec elle et l'as de pique, soit à la ville, soit à la campagne. Quel
était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux
dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces
pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond.
Elle soupirait, elle s'impatientait! Son heure était venue: à
quarante-deux ans le timbre du coeur n'a plus cette douceur, ce son
argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c'est une cloche qui
tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.

Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans
la ville le changement qui s'opérait en elle, allait beaucoup moins dans
le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie
ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé;
bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d'Esculape
venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir;
mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle
le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une
clientèle, s'empressa de se rendre à son invitation.

A l'aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement
involontaire, trouvant qu'il ressemblait d'une façon surprenante au
valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En
effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de
la couleur d'Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu,
ce qui n'est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d'une
manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant.
D'ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais
de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n'en
paraissait guère avoir plus de quarante-huit.

M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S'apercevant un peu
tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire
fortune, il se décida à s'établir en province. En homme habile, il avait
pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez
elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n'était
point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n'avait
encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en
tâchant de donner à sa physionomie l'expression la plus agréable que le
docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n'eut point de peine
à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait
éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt
le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille
fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux
cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait
agréablement ses idées, lui prêtait les _Amours de Bayard_ et les
_Quatre fils Aymon_; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une
potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par
un tendre soupir que l'on mettait sur le compte des vapeurs.

Au bout de quelques semaines, l'intéressante malade était guérie, grâce
aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations,
que la présence de M. Sapiens ne faisait qu'augmenter. Celui-ci, ne
voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait
parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d'amour et d'hymen, sans
cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se
rappelant tout ce qu'elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne
savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la
ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de
résister aux oeillades de M. Sapiens et aux palpitations de son
coeur.

Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à
Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la
visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la
convalescente les _Chevaliers du Cygne_ et _Roland furieux_. En
récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les
cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous
les moments du docteur étaient pris, on l'avait invité à venir, sans
façon, prendre la moitié d'un petit goûter; et il avait accepté, à
condition qu'on voudrait bien lui permettre d'offrir une bouteille de
parfait-amour.

Toute la journée mademoiselle Ducroquet s'occupe de sa toilette et de
son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont
connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger;
on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne
un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du
raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n'y a
que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa
maîtresse n'a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa
toilette.

Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de
pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle
Césarine s'est coiffée d'un bonnet bleu-tendre dont les rubans se
marient parfaitement à l'expression languissante de ses yeux. Assise sur
un canapé, elle attend le docteur en lisant _Roland furieux_; les amours
de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a
tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c'est M. Sapiens, qui
reste saisi d'admiration à l'aspect du goûter et de mademoiselle
Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu
et les assiettes de macarons.

Après les compliments d'usage, on se met à table; et, malgré ses
palpitations, mademoiselle Ducroquet revient très-souvent aux biscuits
et au vin muscat. Mais le docteur est là, et il assure que cela ne peut
pas lui faire de mal. Comment être sage, quand celui qui gouverne notre
santé nous excite à faire un petit extraordinaire, et nous donne
lui-même l'exemple? Mademoiselle Césarine se laisse aller; M. Sapiens
est si entraînant, et il dit de si jolies choses en versant le
parfait-amour, que la vertu de quarante-deux ans commence à faiblir et à
chanceler. Cependant on a promis de faire les cartes au docteur, et on
ne peut pas oublier cela. On prend son jeu et, pendant que M. Sapiens
continue d'avaler des biscuits à la cuiller, on va sur un coin de la
table lire dans l'avenir, quoique le jour baisse et que l'on commence à
ne plus y voir; mais pour lire dans l'avenir on ne doit pas avoir besoin
de chandelle.

--Ah! docteur!... je vais savoir ce que vous pensez, dit mademoiselle
Césarine en présentant à son convive le jeu à couper.--C'est ce que je
désire, femme adorable!... répond M. Sapiens en avalant un second verre
de parfait-amour.

--Les cartes ne me trompent jamais!...--Je serai donc comme les
cartes!...--Coupez encore...--Tant que cela vous fera plaisir.--Ah! que
votre jeu se présente bien!--Je me montre à découvert, aimable Césarine
Ducroquet; vous pouvez analyser ma pensée et respirer une décoction de
mon amour.--Laissez donc mon genou... Trois neuf! c'est grande
réussite.--Ah! mademoiselle Ducroquet!... il ne dépend que de
vous...--Coupez encore... Vous voilà sorti, docteur, je vous prends en
valet de carreau.--Prenez-moi de la manière qui vous sera le plus
agréable; pourvu que vous me preniez, c'est tout ce que je
demande!...--Vous êtes à côté d'une femme brune...--C'est vous,
mademoiselle Ducroquet...--Il y a de l'amour... de la sincérité...--Il
doit y avoir une infusion de tout cela!... Ah! comme vous tirez bien les
cartes...--Mais voilà un valet de pique qui m'inquiète; il vient
toujours se mettre entre nous deux...--Nous lui donnerons une petite
médecine négative, afin qu'il ne se permette plus de vous faire les yeux
doux.--Le dix de trèfle... un amant dans la maison... Docteur, comme
vous me serrez la main!...--Ainsi que Gérard de Nevers aux pieds de la
belle Euriant, ou, si vous l'aimez mieux, ainsi qu'Hercule filant aux
pieds d'Omphale, je tombe aux pieds de la dame de mes
pensées...--Docteur, que faites-vous?... Trois dix... changement
d'état... Mais nous ne voyons plus clair... je vais sonner...--C'est
inutile, nous voyons assez pour nous comprendre... J'attends votre
ordonnance pour faire enregistrer mon amour...--Ce valet de pique
m'inquiète.--Ce drôle-là nous poursuit comme une lotion de graine de
lin!...--Pour vous... pour le dehors... pour ce qu'il en sera...--Un
mariage... intéressante Césarine, j'en jure par ce baiser!...--Ah!
docteur, que faites-vous?... L'as de pique... bagatelle...
docteur...--Je vous adore...--Encore un petit paquet... Docteur,
finissez.

Mais le docteur, que le vin muscat et le parfait-amour ont rendu
très-amoureux, devient à chaque instant plus entreprenant. On ne voit
presque plus clair; mademoiselle Ducroquet, dont la tête est presque
perdue, regarde encore ses cartes, tout en se défendant assez
faiblement, et en répétant d'une voix émue:--Trois huit... et la dame de
trèfle qui est sens dessus dessous... Ah! mon Dieu, docteur, qu'est-ce
que cela signifie?... Je ne sais plus ce que cela veut dire...

La vertu de mademoiselle Ducroquet court de grands périls, lorsque tout
à coup un bruit sourd se fait entendre du côté de la cheminée; bientôt
il augmente... il approche... enfin, quelque chose de noir tombe avec
fracas et vient rouler jusqu'aux pieds du couple amoureux en poussant
des cris épouvantables.

A cette apparition soudaine, mademoiselle Ducroquet ne doute point que
ce ne soit le diable qu'elle a vu sous la figure du valet de pique, qui
vient la punir de sa faiblesse. Elle jette un cri de terreur, et
repousse loin d'elle le docteur. M. Sapiens, presque aussi effrayé que
la vieille fille, veut aller chercher du monde; mais on ne voit plus
clair, et le docteur se jette dans la table, sur laquelle sont les
restes du goûter. En voulant se sauver précipitamment, il renverse les
assiettes, les vases, les compotiers, et tombe au milieu de la chambre,
le visage dans le fromage à la crème, et les mains dans le
parfait-amour.

La chute du docteur a augmenté la frayeur de mademoiselle Ducroquet;
cependant elle conserve assez de force pour sortir de sa chambre et
arriver tout éperdue jusqu'à celle de sa domestique, qui vient d'allumer
des chandelles, et reste saisie d'effroi en apercevant sa maîtresse dans
le plus grand désordre, qui tombe sur une chaise en s'écriant:--Ah!...
Gertrude!... Le diable!... le docteur!... le valet de pique... par la
cheminée... Je l'avais vu dans les cartes... Nous sommes perdues!...

La vieille bonne est au moins aussi peureuse que sa maîtresse. Dès les
premiers mots de celle-ci, elle devient tremblante comme la feuille et
va mettre la pelle et la pincette en croix sur son lit, afin que le
diable ne s'y cache pas. Puis elle prend sa maîtresse par le bras:
toutes deux descendent l'escalier pour aller chercher du monde. Et tout
le long du chemin mademoiselle Ducroquet s'écrie:--Ce pauvre docteur!...
J'ai bien peur que le diable ne l'ait emporté!... Quel dommage!... Comme
il connaissait bien mon tempérament!... Mais c'est sa faute, Gertrude;
il s'est moqué du valet de pique.--Ah! mon Dieu! mademoiselle, il n'en
faut pas davantage pour s'attirer de grands malheurs.

Ces dames arrivent chez leur voisin M. Boulette, auquel elles viennent
demander main-forte. Celui-ci, qui ne croit pas aux petits paquets, rit
du récit de mademoiselle Ducroquet; la jeune servante Marguerite rit
aussi en demandant avec malice à la vieille demoiselle par quel hasard
elle se trouvait sans lumière avec le docteur. Car mademoiselle Césarine
a dit que, dans l'obscurité, elle n'avait pu distinguer la forme de
l'objet qui était venu par la cheminée. La question insidieuse de la
jeune servante fait rougir la vieille demoiselle, qui répond que le
docteur lui tâtait le pouls, qu'il devait lui appliquer des ventouses
sur l'épaule, et que, par décence, elle avait voulu que l'opération se
fît dans l'obscurité.

Mademoiselle Marguerite se pince les lèvres, et va conter l'aventure à
ses voisins; en dix minutes, elle se répand de porte en porte dans
toute la ville. On y sait que le docteur Sapiens était sans lumière avec
mademoiselle Ducroquet, à laquelle il allait, soi-disant, appliquer des
ventouses, lorsqu'il est tombé par la cheminée quelque chose qui a
interrompu l'opération.

Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se
rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des
épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu'un
moment pour perdre ce que l'on a eu tant de peine à acquérir; les plus
curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de
monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne
répètent à tous ceux qui arrivent; et l'on se décide à aller reconnaître
l'objet qui lui a fait si peur.

Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur,
j'avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je
cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de
savoir si mon frère s'est bien tiré de la besogne qu'on lui a confiée,
je remonte dans la chambre où je l'ai conduit, et, mettant ma tête dans
la cheminée, j'appelle Pierre à plusieurs reprises.

Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me
prouve qu'il n'est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me
répond-il pas? J'appelle de nouveau... Je grimpe jusqu'au milieu du
tuyau. Pierre n'est plus dans la cheminée. D'où vient que ses souliers
sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en
appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est
déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la
main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé
reconnaître la forme du valet de pique.

Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le
pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut
être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit
arriver d'un air effaré, et chacun part d'un éclat de rire, parce que M.
Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce
au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s'est
collé au-dessus de son oeil gauche tandis que le valet de pique s'est
attaché à ses cheveux.

M. Sapiens s'étonne de ce que l'on rit; mademoiselle Ducroquet sourit,
se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:--Singulière manière de
se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu'il se
passe quelque chose d'extraordinaire dans l'appartement de sa malade, et
la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri
d'effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M.
Boulette s'avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux
à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les
yeux, persuadée que le diable va s'envoler sous la forme d'une
chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu'elle redoute, elle
entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui
avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de
mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au
milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l'étourdissement que
lui avait d'abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux
qu'il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que
tout était en l'air dans la maison.

--Eh! c'est un de mes petits ramoneurs! s'écrie le pâtissier.--Oui,
vraiment, dit Marguerite, c'est le plus petit, je le reconnais... Il
aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet,
et il est redescendu par ici.--Oui... oui, c'est mon frère! dis-je en
courant à Pierre, car j'avais suivi tout le monde, et je m'étais fait
jour parmi les plus curieux.

Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n'annonce
qu'un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire
comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en
s'efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n'a fait qu'une
seule mèche.--Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit
enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.--Pardon!
madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l'ai pas fait
exprès.

Mademoiselle Ducroquet s'aperçoit que l'on chuchote tout bas en la
regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en
jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le
lendemain, on ne parlait dans la ville que de l'aventure arrivée chez la
vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en
buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de
huit jours mademoiselle Césarine devint l'épouse de M. Sapiens. Alors
les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent
ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l'espérance qu'il en
tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.




CHAPITRE VII

LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.


L'aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le
petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout
barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les
curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite
tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu'il a vu en
roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le
docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d'être ainsi
fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu'il est tombé sans regarder
devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que
c'était sucré, et qu'alors il n'a plus crié.

Après s'être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque
chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa
maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches,
nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:--André, j'ai
donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser
tomber dans la chambre de cette dame?

A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j'ai
mieux travaillé que mon frère, car j'ai parfaitement ramoné la cheminée
de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c'est
Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner;
c'est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l'on n'a pas
fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n'y
comprends rien, et je m'endors sans pouvoir me rendre raison de cela.

Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la
route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l'on a
données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela
nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin
gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n'est point
fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus
de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que
Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le
portrait de la belle dame, et je m'amuse à le considérer.--Si je
rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai
tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez,
madame... voilà vot' peinture qu'on a laissée chez nous.

Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et
je suis persuadé qu'une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces
gens-là.

Il ne nous survient point d'aventures jusqu'à Lyon: mais il était temps
que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis
longtemps nos sacs étaient vides. A l'aspect de cette belle ville, je
dis à mon frère:--Là, nous allons travailler et gagner de
l'argent.--Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore
qu'on me donne tout plein de bonnes choses, et qu'on me trouve bien
gentil.

Cette fois, ce n'est point à l'approche de la nuit que nous faisons
notre entrée dans la ville, il n'est que sept heures du matin lorsque
nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de
villes donnant les unes dans les autres. Il n'y a encore que peu de
monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à
leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de
trouver sur leur oreiller l'emploi d'une journée si longue pour les
oisifs, et si courte pour l'homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que
la largeur des rues et la hauteur des maisons.--Allons, dis-je à mon
frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais
plus tant de façons pour monter dans une cheminée.

Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier
comme moi de toutes ses forces:

--V'là des ramoneurs!

--Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux
portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu'au
premier octobre... on ne fera de feu qu'à la Toussaint... Cependant,
comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis
pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés
contre l'incendie, j'ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis
être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui
voulait l'autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu'on jetait des
boulettes dans le quartier. S'il fallait encore payer une assurance pour
les bêtes, on n'y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner
cela avec soin, entends-tu?

En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa
maison.--Et moi? lui dis-je.--Ah! toi, tâche de trouver de l'ouvrage
ailleurs... Je n'ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.--Va
toujours, dis-je à Pierre, je t'attendrai ici; si je suis quelque part,
tu resteras contre ce banc.

Pierre suit le portier; je me promène un moment dans la rue, et ne tarde
pas à être appelé par une servante qui me donne deux cheminées à
ramoner.

Pendant que je suis à mon ouvrage, mon frère a suivi le vieux portier,
qui le fait monter dans une pièce au sixième étage de la maison. Pierre
regarde autour de lui: une petite chambre mansardée, triste; un pot à
l'eau sur une table, tout cela ne lui annonce rien de bon; et cela ne
ressemble pas à la boutique de M. Boulette; mais Pierre a son projet: il
ne dit rien, et se dispose à monter dans la cheminée.

--Surtout, prends bien garde, petit, lui répète le vieux portier, ne va
pas me casser quelque chose... On a raccommodé le tuyau il y a fort peu
de temps... Ramone bien... Ne te presse pas... Je redescends dans la
cour, quand tu auras fini tu m'appelleras.

Mon frère ne l'écoute pas, il est déjà dans la cheminée; il grimpe, en
tâtant à droite et à gauche; point de trou, point de crevasse; Pierre
n'y conçoit rien, il croit qu'il faut qu'il trouve une autre cheminée
par laquelle il doit se laisser rouler, ou tout au moins descendre, afin
de faire encore peur à tout le monde, et pour manger des gâteaux, des
confitures, et recevoir des compliments et des gros sous.

A force de grimper, Pierre a bientôt gagné le haut de la cheminée; il
sort sa petite tête blonde, il est sur le toit... Il reste un moment
indécis sur ce qu'il doit faire, ne se souciant pas de redescendre dans
la chambre du vieux portier, où il ne trouvera personne à qui faire
peur, et par conséquent ni récompense ni friandise.

En regardant autour de lui, Pierre aperçoit, presque à deux pas du tuyau
sur lequel il est assis, celui d'une autre cheminée dont l'ouverture est
très-large. En s'avançant un peu, il lui est facile de l'atteindre. Un
enfant ne calcule pas le danger. Il recule souvent devant un péril
imaginaire, et s'avance en courant dans un sentier bordé de précipices.
Mais s'il est une Providence pour les ivrognes, à plus forte raison il
doit y en avoir une pour les enfants; car, aux yeux de la Divinité, un
petit être innocent doit être tout aussi intéressant qu'un individu pris
de vin.

Voilà donc mon frère qui sort de son tuyau, avance doucement le corps,
atteint avec ses petites mains le tuyau voisin, dans lequel il entre
facilement; puis descend dans l'intérieur de cette nouvelle cheminée,
content comme un roi, ou comme un amant qui va à un premier rendez-vous,
ou comme un auteur qui vient de réussir, ou comme un acteur qui vient
d'entendre siffler le camarade dont il partage l'emploi, ou comme un
joueur qui a gagné une quaterne, ou comme une vieille coquette à qui
l'on fait un compliment, ou comme une servante qui voit sortir ses
maîtres, ou comme un écolier qui entre en vacances! Choisissez
là-dedans, lecteur, celui qui doit être le plus content.

Arrivé aux deux tiers de la cheminée, Pierre se consulte pour savoir
s'il se laissera rouler jusque dans l'âtre; mais en roulant on peut se
faire mal: il ne faut donc pas risquer cela. Quand il sera près du
foyer, il descendra bien lourdement, quitte à se rouler ensuite dans la
chambre, en poussant de grands cris pour amuser toute la maison.

Voyons un peu chez qui Pierre descend cette fois, et si sa visite
inattendue doit produire autant d'effet que chez mademoiselle Césarine
Ducroquet.

Dans la maison du vieux portier, où il y avait beaucoup de locataires,
logeait entre autres une vieille dame riche, qui avait avec elle sa
nièce, jeune personne de seize ans.

Madame Durfort, c'était le nom de cette dame, avait été élevée fort
sévèrement, n'allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d'aucun de
ces plaisirs que l'on permet à la jeunesse. Ce n'était qu'à trente-neuf
ans que l'on avait jugé à propos de la marier et de la laisser
maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune
mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit
qu'elle voulût se dédommager d'une contrainte un peu longue, soit
qu'elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort
s'empara sur-le-champ de l'autorité. On lui avait donné pour mari un
petit homme qui avait six ans de moins qu'elle, et ne lui venait qu'au
bout de l'oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix
la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer
beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le
pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu'après en avoir
obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l'ordre de dire
partout qu'il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une
réunion, il ne l'avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme
s'approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de
rigueur.

M. Durfort ne put supporter l'excès de son bonheur; il mourut au bout de
cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu'il lui avait
fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu'il ne
lui avait pas laissé d'enfants; elle répétait partout que ses parents
lui avaient donné un mari trop petit, et qu'elle ne se remarierait
qu'avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de
M. Durfort n'eût pas été bien apprécié, soit que peu d'hommes se
jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour
remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu'elle
avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et
réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un
pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout
qu'un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable;
bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite
qu'on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu'en
général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout
cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait
fini par s'accommoder d'un nain, vit avec dépit qu'il fallait renoncer à
l'espoir de retrouver un second mari, bien qu'elle eût laissé la taille
_ad libitum_.

Forcée de rester veuve, et n'ayant point d'enfants, madame Durfort, qui
avait besoin de gouverner quelqu'un, prit avec elle une de ses nièces,
qu'elle promit de doter et de marier pourvu qu'on la laissât l'élever à
sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé,
qui n'avait alors que huit ans, et promettait d'être un jour fort jolie.

La jeune nièce tenait tout ce qu'elle avait promis: c'était une rose qui
devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant
d'attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle
t'avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu'on ne l'avait
mariée qu'à trente-neuf ans, avait l'intention de ne point donner un
époux à sa nièce avant qu'elle n'eût la quarantaine, assurant que ce
n'est qu'à cet âge qu'une jeune personne est capable d'entrer en ménage
et de gouverner son époux.--Quelle folie, disait-elle souvent, de marier
des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de
la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce
sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes
comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi
d'une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le
caractère est formé, on a de la fermeté, de l'aplomb!... on sait
sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il
vous dirait qu'au bout de huit jours de mariage je lui faisais l'effet
d'être sa femme depuis vingt ans.

La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son
coeur commençait à soupirer, et il lui semblait qu'elle aurait
beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d'ennui. Car
madame Durfort élevait Aglaé comme elle l'avait été elle-même, ne la
menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle
faisait payer à la pauvre petite tout l'ennui qu'elle avait éprouvé
jadis. C'est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des
êtres innocents souffrent du mal qu'on leur a fait; tandis que les
coeurs généreux se dédommagent des chagrins qu'ils ont soufferts en
faisant des heureux et en répandant des bienfaits.

Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa
seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent
faire entendre à la tante d'Aglaé qu'en persistant à ne marier sa nièce
qu'à quarante ans, c'était probablement renoncer au plaisir de la voir
entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu'à soixante
ans on ne vieillit pas aussi vite qu'à seize, répondait
constamment:--Je marierai ma nièce quand elle aura l'âge que j'avais en
épousant M. Durfort.

Mais le bon La Fontaine a dit:

/p
                   Un excès de témérité
    Vaut souvent mieux qu'un excès de prudence.
p/

La jeune Aglaé s'ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui
redoublait en songeant qu'elle avait encore vingt-quatre ans à faire.
Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré,
auprès de celle de l'appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait
sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre
amusant pour la distraire. Madame Durfort n'aurait pas vu sans frémir un
roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui
semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur _Amadis_,
monsieur _Tancrède_ et monsieur _Roland_ parlent sans cesse d'amour, et
d'une manière à tourner la tête d'une jeune innocente qui ne sait pas
que les amants d'aujourd'hui ne ressemblent point aux chevaliers
d'autrefois. La jeune fille n'avait pour toute lecture que le _Cuisinier
bourgeois_; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre
concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces
pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.

Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:--Il me semble que je serai
vieille à quarante ans.--Qu'appelez-vous vieille? s'écriait madame
Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j'étais
vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je
n'étais pas alors dans tout l'éclat de ma beauté?... fraîche, superbe,
éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n'est plus jeune à
cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez
l'histoire de nos premiers parents.--Mais, ma tante, vous ne me laissez
lire que la manière de faire les sauces.--C'est ce qu'une demoiselle
peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura
gré.--Mais que dit-elle donc, l'histoire de nos premiers parents?--Elle
dit, mademoiselle, que la femme d'Abraham avait quatre-vingt-dix ans
lorsqu'elle fit la conquête du Pharaon d'Égypte, et que la belle Judith
en avait plus de soixante lorsqu'elle tourna la tête à Holopherne;
d'après cela, mademoiselle, il me semble qu'à quarante ans on peut bien
trouver encore des maris.

A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de
retourner soupirer dans sa chambre jusqu'à ce que sa tante l'appelât
pour faire une partie de loto, seule récréation que l'on se permît
quelquefois.

Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques
jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la
jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre
petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais
elle-même paraissait si triste, qu'elle aurait eu besoin d'un maître, et
la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon!
aurait ému le coeur le plus indifférent. On doit penser que le jeune
officier n'y fut pas insensible: la figure d'Aglaé l'avait intéressé; sa
fenêtre, plus haute d'un étage, dominait sur la chambre de la jeune
fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée.
Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans
l'espérance d'apercevoir sa voisine. Il n'y a rien de si dangereux pour
les jolies filles que le voisinage d'un officier en non-activité; un
guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux
occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d'Omphale,
Antiochus s'habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait
pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière,
et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en
soupirant près de madame de Randan.

Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays,
passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: _Baisez,
petit fils; baisez, petit mignon_.

Aglaé, qui n'ouvrait sa fenêtre qu'une fois le matin, pour accrocher la
cage lorsqu'il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son
serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu'elle
venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu'elle restait
pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait
avec expression: _Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon_. Elle
lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n'avait
rien d'effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce
qu'elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un
petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur
dont la voix est si douce.

C'est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux
bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites
moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure.
Aglaé a vu tout cela d'un coup d'oeil, et elle reste toujours là,
tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore
le voisin, et elle se dit:--Ah! que c'est gentil, des moustaches! Ah! je
voudrais bien en avoir aussi, si j'étais garçon!... Je suis sûre que
cela m'irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée
à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l'appelle; il
faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s'y mettra le lendemain.
Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame
Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les
moustaches.

Le soir, lorsqu'on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c'est
l'heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas
d'accrocher Fifi, et on s'est déjà assurée que le jeune homme est à sa
croisée; on n'ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus
longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé
devient rouge et embarrassée, elle n'en est que plus jolie: l'embarras
de l'innocence a quelque chose de si séduisant! Il n'est pas donné à
toutes les belles d'avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent
encore l'imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s'apprennent point.

Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder
en face; elle compte s'en dédommager en soulevant un coin du rideau...
Mais sa tante l'appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée
sera longue jusqu'au lendemain!

Le jeune homme s'est bien aperçu qu'on l'a remarqué, et quoiqu'on ne
l'ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu'on l'a
examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par
ses moindres gestes, et lors même qu'elle veut feindre l'indifférence,
il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses
paroles; l'amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu'il
s'identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans
sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu'elle fait
pour le cacher ne servent souvent qu'à le mieux faire paraître.

Aglaé n'est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie,
plus vive. Elle fait la conversation avec l'oiseau, qui n'a jamais été
aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de
sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment
vite!--Qu'il est beau! qu'il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en
mettant l'oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:--J'aime bien ma
maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez
vite!...--M'aimes-tu bien, Fifi?--Oui, oui, oui, oui.--Si j'ouvrais la
cage, tu t'envolerais, pourtant!--Non, non, je veux rester avec toi!
Jamais voler auprès d'une autre!...--Cher Fifi!...

Et mademoiselle Aglaé avait l'air de croire que c'était son serin qui
lui répondait; pour une innocente, ce n'était pas maladroit. Des serins
qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix
fou; et l'_oiseau bleu_ n'était qu'un idiot auprès du serin de
mademoiselle Aglaé.




CHAPITRE VIII

PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.


Depuis que, par l'intermédiaire de l'oiseau, on commençait à s'entendre,
la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux
du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu'il eût l'air
de ne parler qu'au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on
avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris
la conversation avec Fifi, que l'on mettait à la fenêtre, n'importe le
temps qu'il faisait.

Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne
concevait pas qu'on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait
sa nièce lorsqu'elle n'arrivait pas aussitôt qu'à l'ordinaire; et la
petite, que l'amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus
passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s'écriait à chaque
instant:--Ah! ma tante, il pleut... il faut que j'aille rentrer
Fifi...--Non, mademoiselle, il ne pleut pas...--Ma tante, je vous assure
qu'il va faire de l'orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l'orage! Je
suis sûre qu'il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le
temps devient noir... On n'y voit plus clair.

La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l'on
allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:--Ah! il fait
beau maintenant! voilà l'orage dissipé.--Je le crois bien! vous avez
rêvé qu'il en faisait!--Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que
j'aille remettre Fifi à la fenêtre?...--Non, mademoiselle, je ne le veux
pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu
de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c'est Fifi qu'il
faut rentrer, c'est Fifi qu'il faut sortir!... Le matin, on n'en finit
pas d'arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai
la volée à votre oiseau.--Ah! ma tante, j'en mourrais de chagrin! Je
n'ai que cela pour m'amuser!--Qu'est-ce à dire, mademoiselle, je vous
trouve bien impertinente!... Et qu'avez-vous besoin de vous amuser?
est-ce qu'une jeune fille bien élevée s'amuse? Croyez-vous que jusqu'à
l'âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi?
Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m'amusais jamais, ni M.
Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu'au plaisir!...

Aglaé se taisait, et n'osait plus parler de Fifi pendant la journée,
mais on s'en dédommageait le lendemain matin. En ayant l'air de
s'adresser à l'oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune
officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.

--Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse,
mon cher Fifi, on ne veut me marier qu'à quarante ans! et je n'en ai que
seize encore!...--Mais c'est affreux!... c'est une barbarie! Laisser se
faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la
retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans,
au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l'amour par
l'amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et
c'est alors que l'on veut seulement vous permettre d'aimer! Ah!
n'écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux
mouvements de votre coeur; le printemps est la saison de l'amour, du
plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison,
les années ne viennent fermer votre coeur à ce sentiment si doux.
N'est-ce pas pour inspirer l'amour que vous avez tant d'attraits, de
grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée
des hommages que l'on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous
faites naître, et croyez à l'amour de celui qui jure de n'adorer jamais
que vous.

C'était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant
et en donnant son doigt à baiser à l'oiseau:--Moi, je veux bien t'aimer,
Fifi, ce n'est pas ma faute si je ne sors pas et si on m'enferme tous
les soirs à dix heures.

Après un pareil aveu, le jeune officier n'avait plus qu'à agir pour
tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à
faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite
nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la
journée, et qu'elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la
croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer
une planche et se laisser glisser, à l'imitation des montagnes russes?
mais il y avait près de seize pieds d'intervalle, et on ne trouve pas
dans son appartement une planche de seize pieds. C'était la clef de la
chambre d'Aglaé qu'il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait
tous les matins à sa maîtresse:

--Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou
bien:--Ouvre-moi la porte, pour l'amour de Dieu!

Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n'osait pas
mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d'apercevoir le diable
ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la
clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui
demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef
dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce
qu'il fait beaucoup de vent et qu'il y a beaucoup de nuages rouges au
ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs
reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa
croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il
s'en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en
disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante
n'écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu'elle croit
avoir perdue, et la petite lui dit d'une voix bien calme:--Que
cherchez-vous donc, ma tante?--Ce n'est rien, ce n'est rien,
mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en
elle-même:--N'apprenons pas à cette petite que j'ai perdu la clef de sa
chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j'en ai
une seconde, elle ne se doutera de rien.

Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et
l'enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure,
la petite est toute saisie, elle craint de s'être trompée, le matin, en
ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en
possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la
ramasser, que va-t-il dire tout à l'heure? Il croira peut être qu'elle
se moque de lui, qu'elle ne l'aime point. Cette pensée désole Aglaé;
elle s'assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d'être
trompé dans son attente, et l'on aurait eu tant de plaisir à causer un
peu avec Fifi!

Mais bientôt quelqu'un monte doucement l'escalier, puis s'arrête devant
sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef
tourne, la porte s'ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient
d'apercevoir les petites moustaches de Fifi.

Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera
facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux
êtres indifférents, ils n'y comprendraient rien. D'ailleurs il y a en
amour des lieux communs qui n'ont du charme que pour ceux qui les
emploient.

J'aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d'un peu
plus près avec sa jolie voisine, et qu'Aglaé ne voyait aucun mal à
écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils
furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea
jusqu'à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu'à huit
heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept
heures on mit Fifi à la porte.

Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne
semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n'avait
aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui
s'occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu'elle
pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l'arrivée de deux
petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais
tout se tient, tout s'enchaîne. C'est le chapitre des ricochets! une
cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute
l'Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l'Asie en
cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop
loin.

On a déjà deviné, sans doute, que c'est dans la cheminée de la jeune
Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n'était
que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à
l'ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près
de l'âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la
chambre en criant de toutes ses forces.

A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c'est sa tante
qui vient d'entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce
qu'elle l'a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses
draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon
frère, qu'il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante
accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M.
Pierre.

En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse
un cri:

--Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui
êtes-vous?... d'où venez-vous? que faisiez-vous?

L'amant ne répond qu'en faisant faire une pirouette à la tante, puis
descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n'a point
fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l'équilibre, et se
laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un
effet de l'art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la
vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les
hommes s'empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent
ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La
tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que
cela ne l'avance à rien de se rouler, et qu'il n'y a pas dans toutes les
chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à
danser la savoyarde en poussant des _you! piou, piou!_ et en battant des
mains.

Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et
commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de
danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s'attendait à recevoir des
gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce,
suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d'ignorer le
motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est
arrivé là sans qu'elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon
frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en
lui demandant ce qu'il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche
dans sa cheminée.

Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles,
descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté
par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de
s'informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine
de coups de pied à mon frère en lui disant:--Ah! petit drôle! tu
t'amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens
dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens,
voilà pour t'apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre
encore, je te coupe les deux oreilles.

Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui.
Les cuisinières, qui croient qu'il ne s'agit que d'un ramoneur qui s'est
trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n'a
pas oublié le jeune homme qu'elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui
lui a fait faire cette pirouette qui l'a étendue sur le carré; devant le
monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande
quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus
grand étonnement, et jure à sa tante qu'elle ne l'a pas vu; elle finit
en disant que, puisqu'il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n'y a
rien d'étonnant à ce qu'il soit tombé aussi un jeune officier; la tante
ne répond rien à cela; mais, pour qu'il ne tombe plus personne chez sa
nièce, elle la fait coucher à côté d'elle, ne lui laisse plus faire un
pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la
volée à Fifi.

J'attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais
désigné; j'avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais
pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver
tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un
endroit où il paraît souffrir.

--Eh ben! qu'as-tu donc, Pierre, que t'est-il arrivé? lui dis-je en
courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me
disant:--Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas
dans cette ville...--Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi
pleurer?...--Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l'on me couperait
les oreilles!...--On te couperait les oreilles?...--Viens donc, mon
frère... Je ne veux pas rester ici.

Pierre m'entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde
encore en arrière pour voir si l'on ne nous suit pas.




CHAPITRE IX

NOTRE ARRIVÉE A PARIS.--ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.


Ce n'est qu'à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa
frayeur, consent à s'arrêter et à me répondre.

--Pourquoi pleurais-tu? que t'a-t-on fait? lui dis-je.--Mon Dieu, André,
je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j'ai voulu
faire comme chez le pâtissier: il n'y avait pas de trou à la cheminée,
je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j'ai été en
bas, je me suis roulé en criant... comme j'ai fait chez cette dame... et
je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas
du tout: une demoiselle m'a donné des soufflets, le vieux qui tenait un
balai m'a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à
moustaches m'a donné des coups de pied... ici... en me disant qu'il me
couperait les oreilles s'il me revoyait!...--Mon pauvre
frère!...--Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m'ont-ils caressé
là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même
chose?--Je n'en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus
t'amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi,
je n'ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n'ai
pas reçu de coups à Lyon, et on m'a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère,
fais comme cela, cela vaut mieux.

Pierre me promet d'être plus sage dorénavant et de descendre par la même
cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte
d'arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère
ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte
la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur
borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur
rapporter le bijou qu'ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois
que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.

Il ne nous arrive plus rien d'extraordinaire en route; quand nous sommes
employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans
les cheminées voisines de celle qu'il a ramonée. Le peu que nous gagnons
nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le
but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin
dans l'espace. Cette vue ranime notre courage.--C'est Paris! nous
écrions-nous mon frère et moi; c'est là qu'on gagne beaucoup
d'argent!... c'est là qu'on s'amuse!... qu'on voit des spectacles!...
des marionnettes!... qu'on mange de bonnes choses et qu'on fait
fortune!...

Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet
en l'air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu'une fois
à Paris, tout doit nous réussir, et qu'il suffit d'habiter cette ville
pour être heureux!... Mais je n'ai encore que huit ans, et mon frère
n'en a que sept.

Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore
un petit sermon à mon frère.--Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que
nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n'y a pas que des
honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c'est dommage,
mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se
moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de
tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre
argent, parce que nous n'en avons point; on ne se moquera peut-être pas
de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra
faire attention, et ne pas croire à tout ce qu'on nous dira, entends-tu,
Pierre?--Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas
bête!...

Je n'étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à
Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur
nous l'intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept
heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis
au bout d'une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle
différence! il est trois heures de l'après-midi lorsque nous nous
trouvons dans Paris; c'est l'heure où chacun fait ses affaires. Les rues
sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se
croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les
marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands
de légumes, des porteurs d'eau, des ventes à prix fixe; les orgues se
font entendre d'un côté; de l'autre, c'est le violon d'un aveugle; un
peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s'accompagnent avec des
guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands
yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout
ce qu'il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux
tâcher d'avoir l'air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des
voitures et des cris:--A trois sous et demi, choisissez dans la
boutique; à trois sous et demi!--A l'eau! à l'eau!--Deux pièces pour
quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux,
des lotos, des jeux de dominos!...--Régalez-vous, mes enfants, ils sont
tout chauds, ils sortent du four!--Des chaînes pour les montres,
messieurs; assurez vos montres!--Voulez-vous les règles du jeu de piquet
et de l'écarté?--Je vais vous chanter la complainte de ce fameux
criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur
l'air: _C'est l'amour! l'amour! l'amour!_--Voilà le restant de la
vente!--A tout coup l'on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.

Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés
de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par
terre, parce qu'il s'arrête pour regarder dans les boutiques, et
qu'alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser
passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur,
habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit
bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien
plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l'air d'être en
carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère
en s'écriant:

--La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m'a tout sali le genou!
On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette
canaille!

Mon frère s'est sauvé de l'autre côté de la rue, et en regardant si le
beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l'éventaire d'une
marchande d'oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.

--Prends donc garde, Savoyard! s'écrie aussitôt la marchande. Est-ce
qu'il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu'il vient se jeter à corps
perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s'il y
en a une de gâtée, tu me la payeras.

Je m'empresse d'aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je
l'emmène en lui disant:--Fais donc attention, Pierre, regarde donc
devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu'il voit,
qu'il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe.
Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles
chaises... C'est pour de vrai tout ça, n'est-ce pas, André?

J'ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d'un pâtissier.
Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout
bas:--André, as-tu douze sous?--Non, pourquoi cela?--Est-ce que tu
n'entends pas? Tiens, v'là un petit monsieur qui vend douze cents francs
pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le
pâtissier nous régaler.--Laisse donc, Pierre, c'est pour se moquer de
nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t'ai averti qu'à
Paris on faisait tout plein de tours...--Bah! tu crois que c'est pour
rire!--Est-ce qu'on peut vendre douze cents francs pour douze sous?...
Ah! il faut qu'il nous croie bien bêtes!...

Nous voici devant la boutique d'un marchand d'estampes; nous restons
près d'une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous
n'avons rien vu de si joli; ce n'est pas sans peine que nous nous
décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de
monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court
en criant:--Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!

Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans
lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago.
J'admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas,
car on m'a dit qu'à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce
spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce
sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant
avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent
derrière elles. Comme les jeunes filles ont l'air aimable à Paris! Et
puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles
et qui leur marchent sur les talons... ça n'est pas poli, cela. Ah! j'en
vois un qui glisse sa main sous le tablier d'une jeune fille... J'ai
envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le
regarde en souriant; il paraît que c'est un monsieur de sa connaissance.

Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les
entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui
s'ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre
par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore
où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de
merveilles, qu'il nous semble naturel de donner le premier moment au
plaisir d'admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux.
Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le
monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j'ai le
portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois
point, et je commence à penser qu'il ne me sera pas aussi facile de les
rencontrer que je le croyais avant d'être dans Paris.

--Mon Dieu, que c'est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons
la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre
ici!--Certainement. Ça n'en finit pas ici!... Ah! tiens, v'là des
arbres... C'est une promenade! Viens de ce côté; c'est encore plus joli,
et nous n'aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.

Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d'apercevoir.
Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas
la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont
des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous
pièce.--Achetons-en, me dit tout bas Pierre.--Non, mon frère; c'est
encore une attrape, c'est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un
monsieur, placé à la porte d'une petite maison de bois, frappe une toile
avec une baguette en criant que le fameux _Antiantocolophage_ va avaler
des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme
de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.--N'y allons pas, lui dis-je,
c'est encore pour se moquer du monde qu'on dit cela. Souviens-toi donc
que nous sommes à Paris.

J'ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous
avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce
monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons
un cabriolet arrêté au milieu d'une grande place, et dans ce cabriolet,
qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en
poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des
bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de
grosses boules rouges.

Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme
des nègres, quoiqu'ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux
hommes sont habillés d'une façon singulière: ils ont des pantalons
larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures
brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce
sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L'un a un
cor de chasse, l'autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des
triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur
lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme
ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu'ils font
constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit
un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n'avait jamais entendu une
aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il
se met à danser la savoyarde en poussant des _you! you!_ et des _piou!
piou!_ mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et
en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.

--Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en
regardant le musicien qui l'a fouetté, ce n'est pas pour nous faire
danser qu'on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l'on
va nous renvoyer.--André, c'est un seigneur ce monsieur en habit rouge
tout couvert d'or!--Dam', il a l'air ben riche!--Et ces deux vilains
noirauds?--Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce
beau monsieur va parler.

En effet, l'homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens
qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir
tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux
l'entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang,
et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent
étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu'il dit; mais je
crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous,
et cependant chacun l'écoute avec attention. Le beau monsieur est debout
dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il
commence en ces termes:

--Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor
Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; _perche_ depouis deux ou
trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor,
per les cures que j'avais terminées avec le divin baume pectoral inventé
par mon génie! _If you please_, messieurs et milords, c'est un baume
pour l'estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c'est
suivant les caractères. D'ailleurs, quand on a fini la boîte, z'en pouis
donneri d'autres, z'en ai toujours au service des amateurs, _God dem_,
signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d'autruche ou
autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du
marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du
cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de
souite l'outilité; et per provar, d'un moment à l'autre, messiou et
dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n'auriez per toute
nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon
baume... _Omne tulit punctum_... Vi manzez des cailloux, comme si
c'étaient des petits pois! et _wery good_, signors.

Tout le monde, se regarde:--C'est un Allemand, disent les uns.--C'est un
Anglais, disent les autres.--Eh! non, c'est un Turc! vous voyez bien
qu'il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume
dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!--Non, ma chère,
dit une autre, ce n'est pas un Turc, c'est un Italien, et j'en suis
sûre, il a dit _Wery good_... D'ailleurs, je dois savoir un peu
l'italien, j'ai fait pendant trois mois le ménage d'une chanteuse des
_Bouffa_.

--André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire
manger des cailloux?--Eh! non, c'est un baume dont il veut nous faire
cadeau, à ce que je crois. On n'entend pas trop bien ce qu'il dit; mais
taisons-nous, le voilà qui va encore parler.

--Je pourrais, messiou et dames, per vi _provar_ l'efficacité de mon
baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à
Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais
non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi
montrer, _coram populo_, ces deux nègres d'Afrique, qui, grâce à mon
baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.

Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l'un mangeait
alors un gros morceau de pain et un cervelas.

--Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il
a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l'autre est dans sa cent onzième année!
ma tout cela n'est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous
la _provar_ de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer?
un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune
bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant
de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.

A ces mots chacun pousse un cri d'étonnement; et Pierre me dit tout
bas:--Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!--Eh non,
c'est pour rire!... C'est encore un tour qu'on va faire!... Tu vois ben
que ce monsieur plaisante.

Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses
nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des
curieux, qui répètent à chaque minute:--Oh! ça serait fort, ce
tour-là...--bah! ça n'est pas possible!--Je voudrais bien voir ça, moi.

Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre
a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se
promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais
aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor
Fougacini s'arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec
attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui
disant, tout bas.

--N'aie pas peur... tu sais bien que c'est pour rire.

--Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le
pousse, et le voilà au milieu du rond.--Quel âge as-tu?--Sept ans,
monsieur.--Sept ans!... c'est juste ce qu'il faut... Tou es zantil,
gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de
mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.

Pierre me regarde en ouvrant de grands yeux; je lui dis tout bas:

--Accepte! c'est pour rire... Ne crois-tu pas que ce monsieur te
mangera?

--Je veux ben, répond alors Pierre, et l'homme à l'habit rouge prend mon
frère par la main et le montre à la foule assemblée, et, pour qu'on
puisse le voir de loin, le fait prendre par les deux nègres, qui
l'élèvent sur leurs bras et le tiennent ainsi en l'air pendant cinq
minutes en frappant des genoux sur leurs tambours, tandis que mon frère
commence à faire la grimace et que le beau monsieur crie à tue-tête:

--Voici oun enfant de sept ans ché zou vais manzer grâce à mon baume,
qui me permet de le digérer en cinq minutes!

La foule est devenue considérable, c'est à qui sera témoin de ce
spectacle singulier; j'en attends le dénoûment avec curiosité, bien
tranquille sur le sort de mon frère, qui ne paraît pas aussi calme que
moi, quoique je lui fasse sans cesse signe de n'avoir point peur.

--Mon petit homme, dit le beau monsieur à Pierre, que les nègres
viennent de remettre à terre, il faut ché tou te déshabilles, z'ai bien
dit ché ze manzerai oune enfant, ma ze n'ai pas dit ché ze manzerai ses
habits. Cependant, par respect per l'honorable souziété, ze veux bien
tou manzer avec ta chemise; ôte seulement ta veste et ta culotte.

Pierre reste indécis:--Ote donc... ôte donc, lui dis-je; tu vois bien
que c'est pour rire... Est-ce que tu crois qu'il veut te manger?

Pierre se déshabille en faisant un peu la moue. Il tient enfin ses
habits sous son bras, et le beau monsieur le fait promener en chemise
dans le rond en criant toujours:--Examinez-le, messiou et dames, vi
voyez ché ce n'est pas oun squelette; le petit drôle est gras et dodu...
God dem... quand zou l'ai choisi, zou n'avais pas remarqué sa
rotondité!... c'est égal, quelques livres di piou ou di moins! zou n'y
regarde point pour être agréable à la souziété.

Cette promenade en chemise n'amuse point Pierre, qui veut quitter son
conducteur; celui-ci s'arrête de nouveau et l'examine.

--Mon petit homme, ce n'est point tout encore!... tou as des cheveux
d'oune longueur extrême, et cela ne me serait point agréable au goût; la
souziété il sait bien que per avaler le morceau le piou délicat, il ne
faut pas trouver dessus quelque chose qui répugne! perché, petit, zou ne
pouis pas manzer tes cheveux. Holà! Domingo, venez couper les cheveux à
l'enfant.

Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...--Laisse-toi
faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m'impatienter de la
longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux,
on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se
laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l'a mis à la
Titus... Et j'aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles
boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.

Pendant que l'on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le
ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme
pour se préparer à ce qu'il avait annoncé qu'il ferait.

Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère
augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s'est éloigné, le
signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants,
et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l'épaule
droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que,
poussant des cris affreux, il s'échappe des mains du beau monsieur; ce
qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu'à le voir se
sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains,
Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses
forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la
foule le poursuit en criant: Ah! c'est un compère!... c'est un
compère!...

Au premier cri de mon frère, j'ai voulu voler à son secours, mais la
foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui
cornent à mes oreilles:--C'est un petit compère; il s'entendait avec
l'autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère.
J'appelle:--Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas.
Quelques personnes me montrent le chemin qu'il a pris; je cours aussitôt
de ce côté en appelant toujours:--Pierre! et à chaque instant je me sens
plus inquiet, plus tourmenté.

Je ne sais où je suis... j'ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de
malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je
demande aux personnes qui passent:--Avez-vous vu mon frère? On ne me
répond pas, ou l'on me dit:--Qu'est-ce que c'est que ton
frère?...--C'est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu'un
monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on
s'éloigne sans me donner de renseignements, ou l'on me dit
froidement:--Va chez vous, tu l'y trouveras.

--Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous
n'avons pas encore d'asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?...
mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m'avait tant
recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l'ai-je engagé à
écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon
Dieu! qui me rendra mon frère?

Je pleure amèrement, je n'ai point de courage pour supporter un pareil
malheur. Il est nuit, et je n'ai pas retrouvé Pierre. Je m'assieds sur
une borne, car je suis bien las. Je n'ai point mangé depuis le matin,
mais je n'ai pas faim; j'ai le coeur si gros! Je pleure à mon aise;
personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j'ai.

Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette
ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n'était
pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...

Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m'arrête et j'appelle encore
Pierre!... Ma voix n'a plus de force!... j'ai tant pleuré! Il est sans
doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La
fatigue m'accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans
un coin, devant une petite porte... c'est là que je passerai la nuit.
Demain, dès qu'il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je
serai peut-être plus heureux.

Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je
veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m'endors
en prononçant son nom.




CHAPITRE X

LE PORTEUR D'EAU.--LES BONNES GENS.


Je suis éveillé par une voix qui me crie:--Prends garde, petit, tu
barres le passage de notre allée, qui n'est déjà pas trop grande...
Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par
hasard?

On me secoue fortement le bras; j'ouvre les yeux: il fait grand jour, et
je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l'était mon père, en
pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête,
et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont
attachés deux seaux.

La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté
devant moi et m'examine avec intérêt. En m'éveillant, ma première pensée
est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se
remplissent encore de larmes.

--Eh ben! petit, tu ne réponds pas?--Ah! monsieur, auriez-vous vu mon
frère?...--Qu'est-ce qu'il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce
qu'il demeure dans ce quartier? C'est peut-être une de mes
pratiques?--Mon frère a sept ans, il s'appelle Pierre, il est Savoyard
comme moi; nous sommes arrivés d'hier seulement à Paris; nous venons de
chez nous, de Vérin, auprès de l'Hôpital; notre père est mort il y a
quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car
nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle.
Il a bien fallu partir; mais j'avais promis à ma mère de ne jamais
quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu'il n'est pas
aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés
devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de
manger un enfant et de lui donner douze sous s'il se laissait faire...
Moi j'ai cru que c'était pour rire...--Par Dieu! mon garçon, tu avais
raison, c'était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles
qui l'écoutaient!--Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout
bas:--Laisse-toi faire... c'est pour jouer. Cependant il a fait
déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a
sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et
qu'il s'est sauvé sans penser à moi. J'ai voulu le rattraper, j'ai couru
bien longtemps! mais je ne l'ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et
j'étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j'ai dormi
jusqu'à présent.

A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d'eau
l'intérêt et l'attendrissement. Quand j'ai fini, il passe sa main sur
ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.

--Tu n'as pas menti, petit?--Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais,
je l'ai promis à ma mère.--Et que comptes-tu faire ce matin?--Chercher
mon frère... Il faut bien que je le retrouve...--Ça n'est pas aussi
facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans
quel quartier as-tu perdu ton frère?--Mon Dieu! je n'en sais rien,
monsieur... C'était une grande place... entourée de maisons...--Ah! ce
n'est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d'hier,
ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...--Est-ce que
je ne le retrouverai pas, monsieur?--Dame! ça sera peut-être long!... Et
pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu
de l'argent pour vivre?--Mon Dieu, non, monsieur, mais j'en suis bien
content!--Pourquoi cela?--C'est que nous avions encore sept sous, et au
moins, c'est mon frère qui les a!

Le porteur d'eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une
petite tape sur la joue en ma disant:--Tu es un bon garçon... tu aimes
bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours
pleurer, ça n'avance à rien. Tu n'as pas déjeuné, tu dois avoir
faim?--Oui, monsieur, car je n'ai pas mangé depuis hier trois heures;
mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je
déjeunerai.--Ah! oui! tu crois qu'on trouve comme cela tout de suite une
cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de
ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien
fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n'est que cinq heures et
demie... D'ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.

En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu'il laisse
dans un coin de l'allée, puis il monte l'escalier en me faisant signe
de le suivre. Je grimpe derrière lui; l'escalier n'est pas large, et on
ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons
jusqu'au haut de la maison, et lorsqu'il n'y a plus de marches, mon
conducteur s'arrête enfin et frappe à une porte en criant:--Manette!
Manette!... Allons, dépêche-toi!

Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte.
Elle n'est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses
traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais
elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et
un air si gai, que l'on a du plaisir à la regarder.

--Tiens!... c'est toi, papa, s'écria Manette en nous ouvrant; puis elle
me regarde avec étonnement.--Allons, ma petite, dit le porteur d'eau en
me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de
déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.

Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde
autour de moi: l'appartement du porteur d'eau me rappelle un peu notre
chaumière, l'ameublement n'est guère plus élégant. Nous sommes dans une
grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit,
puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j'aperçois un petit cabinet
avec une croisée et un autre lit, et j'ai vu tout le logem

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