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Un Cadet de Famille, v. 3/3

by Edward John Trelawny · French · Gutenberg #39555 · 337,458 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Un Cadet de Famille, v. 3/3
    
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Title: Un Cadet de Famille, v. 3/3

Author: Edward John Trelawny

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval


        
Release date: April 28, 2012 [eBook #39555]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39555

Credits: Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        book was produced from scanned images of public domain
        material from the Google Print project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 3/3 ***




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  COLLECTION MICHEL LÉVY


  OEUVRES COMPLÈTES
  D'ALEXANDRE DUMAS


  PARIS--IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS




                    UN
              CADET DE FAMILLE

        TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL

                PUBLIÉ PAR
              ALEXANDRE DUMAS

            --TROISIÈME SÉRIE--

                   PARIS
  MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS

                   1860
           Tous droits réservés




        UN

  CADET DE FAMILLE




XCI


Après avoir réussi, non sans quelque peine, à rassembler une partie de
nos hommes, je rentrai dans le jungle pour appeler de Ruyter, dont la
longue absence me causait de vives inquiétudes. À ma grande
satisfaction, j'entendis bientôt sa voix appeler, en le désignant par
son nom, un homme du grab; je courus à la rencontre de mon ami, et je
m'aperçus qu'un vif chagrin préoccupait son esprit. Les yeux inquiets
de de Ruyter erraient autour de lui, et il disait d'un ton alarmé:

--Cherchez dans le bois, mes enfants, fouillez le jungle, il doit être
égaré.

--Qui est égaré? demandai-je.

--Un Français, mon secrétaire.

Comme tous les tigres avaient fui dans la plaine, nous pûmes sans
danger nous diviser en groupes de trois ou quatre, et nous disperser
dans le jungle pour découvrir le protégé de de Ruyter. Mais nos
courses dans toutes les directions de la grande étendue du hallier
furent infructueuses; recherches, coups de mousquet, appels, tout
resta inutile: le Français fut introuvable.

L'approche de la nuit nous obligea à quitter la sombre demeure des
tigres, des reptiles et de la fièvre. Nous regagnâmes donc nos tentes
en nous demandant entre nous, avec une superstitieuse terreur, ce qui
était arrivé de fatal au pauvre Français.

Ce Français était un jeune homme que de Ruyter avait pris sous sa
protection, et auquel il avait donné son amitié, dans le compatissant
espoir de guérir une tristesse maladive, dont le souvenir de récents
malheurs avait accablé le jeune étranger. Dans ce désir louable et
généreux, de Ruyter avait enlevé le jeune homme à la monotone
existence de bureau d'un de ses agents, et lui avait donné sur le grab
la charge de subrécargue. Pendant les premiers jours de son
installation, le nouvel employé remplit ses devoirs avec la plus
scrupuleuse exactitude; il sortait à peine de sa cabine et n'avait de
communication volontaire qu'avec de Ruyter.

Le pauvre et triste étranger mangeait à peine, lisait du matin au
soir, et les poésies qu'il composait paraissaient avoir seules le
pouvoir d'apporter un peu de consolation dans sa désespérante
mélancolie. Il restait plongé pendant des heures entières dans ses
rêveuses pensées, et ces pensées n'étaient chassées loin de lui que
lorsque sa main pâle et frêle frôlait, pour en tirer de divins
accords, les cordes d'une guitare cassée. Quand je me trouvais sur le
grab, j'apercevais l'étranger, et plus d'une fois j'eus la sottise de
me formaliser de ses manières froides, de son air indifférent, prenant
pour de l'orgueil le navrant mutisme d'un profond chagrin. Un jour
même, emporté par cette égoïste personnalité qui fait commettre de si
lourdes fautes, j'adressai au subrécargue une question presque
insolente, et à laquelle il ne répondit pas. Mais ma question parut si
douloureusement le blesser, qu'il descendit du couronnement de la
poupe, et rentra dans la cabine.

Van Scolpvelt, qui avait été témoin de ma petite attaque, me dit assez
aigrement:

--Vous avez très-mal agi, capitaine; vous blessez cruellement, et par
manière de jouer, un homme fort malheureux, un homme qui est
hypocondriaque, et que mes conseils seuls pourront empêcher de devenir
fou. Comme cet infortuné prend plus d'opium qu'un Chinois, je le crois
en outre un philosophe rêveur. Pendant l'hallucination produite par
cette drogue, ses facultés sont extatiques; il est frappé de folie, et
compose des vers. Il ne peut le nier, quand bien même il le voudrait:
je l'ai pris sur le fait. Les imbéciles peuvent croire que l'étranger
est inspiré; moi, je sais qu'il est fou, car il faut être fou pour
faire des vers. Les maniaques ont généralement des intervalles
lucides, et cet éclair de raison donne l'espoir qu'avec le temps leur
maladie peut s'amoindrir et devenir guérissable, mais ceux qui ont la
folie de l'esprit ne donnent aucun espoir. Pour eux, la terre et la
science sont sans remède.

Une nuit que, assis sur la poupe du grab, j'attendais--me croyant seul
éveillé sur le vaisseau--le retour de de Ruyter, qui était dans l'île,
je vis le jeune Français monter l'écoutille. La brillante clarté de la
lune tombait sur sa figure, dont la cadavéreuse pâleur glaça le sang
dans mes veines. Quand l'étranger fut arrivé sur le pont, il arpenta
d'un mouvement rapide, en jetant autour de lui des regards
inquisiteurs, l'espace qui sépare l'arrière de la proue. Son air
triste, résolu, sa démarche inquiète, me firent croire que, second
Torra, il cherchait à se venger de l'insulte que je lui avais faite.

Tranquille et en apparence endormi, j'attendis l'approche et l'attaque
du jeune homme. Après s'être avancé vers la poupe, il en fit deux ou
trois fois le tour; mais je n'étais point l'objet de cette promenade
fiévreuse, car l'étranger me regarda à peine, et ses mains
inoffensives pressèrent son front dans une étreinte désespérée. De la
proue, il se dirigea vers l'arrière du vaisseau, et, après avoir
ramassé une boîte à balles, il monta avec précipitation sur le
couronnement de la poupe. Je levai les yeux vers lui, sa figure
pensive était tournée vers le ciel. Rien n'était d'un aspect plus
désolant que cette belle et pâle figure, dont les lèvres murmuraient
faiblement d'indistinctes paroles.

Un voile de nuages me cacha l'étranger; ce voile était-il l'émotion
qui baignait mes yeux ou une vapeur du ciel? Je l'ignore, et je n'eus
pas le temps de m'en informer, car le bruit d'un corps tombant dans la
mer retentit dans la nuit.

Je réveillai précipitamment un homme couché auprès de moi, et,
bondissant vers l'endroit où le malheureux était tombé, je fis
entendre cet appel désolant:

--Alerte! un homme à la mer; faites tomber le bateau de la poupe!

Le schooner était amarré derrière le grab, et la nuit était si
tranquille, que ma voix pénétra dans les deux équipages; mon bateau et
celui de mes hommes furent mis à l'eau en même temps.

J'arrivai le premier à l'endroit où avait disparu le protégé de de
Ruyter. La mer était si transparente, qu'il me fut facile de voir le
corps plié en deux, la figure renversée. La crainte du danger que je
pouvais courir n'opposa point d'obstacle à mon vif désir de sauver
l'étranger. Je plongeai donc dans la mer la tête la première, et
j'arrivai jusqu'à lui. Je saisis le Français par le bras, et, à l'aide
du violent effort qu'emploie un nageur pour remonter sur l'eau, je
ramenai le noyé à la surface de la mer, en tâchant de redresser son
corps, qui résistait presque à nos efforts, tant il était
extraordinairement lourd. Entraîné par ce poids étrange, je disparus
dans les flots, et j'avalai tant d'eau, que je me crus sur le point
de perdre tout à fait la respiration. J'allais renoncer forcément à
poursuivre ma dangereuse tentative, lorsque, par bonheur, le bateau du
schooner me tendit un aviron. Voyant que ce moyen de salut m'échappait
encore, deux hommes se jetèrent à la mer, et nous remontâmes sur le
bateau. À ma grande surprise, le Français était devenu léger, et nous
pûmes très-facilement le transporter sur le grab, mais immobile et
froid comme un cadavre et ne donnant aucun signe de vie.

Malade, fatigué, la tête en feu, je fis appeler Van Scolpvelt pour
qu'il vînt me tâter le pouls.

--Vous aviez besoin de prendre une médecine, me dit-il, et l'eau de
mer est un très-bon purgatif pour un homme dont l'estomac est fort.
Seulement, vous avez eu tort d'en prendre une si grande quantité; je
n'en ordonne jamais plus d'un verre, et encore faut-il le prendre à
jeun.

--J'ai bu forcément, docteur; mais allez voir notre malade en bas; si
j'ai engouffré un baril d'eau, moi, il en a bien avalé un tonneau, et
il faut que cette absorption le tue si vous ne lui prêtez le généreux
secours de votre assistance.

--Combien de temps est-il resté dans l'eau? demanda Van Scolpvelt.

--Je ne sais pas, docteur; je ne me suis pas amusé à compter les
minutes en plongeant dans la mer.

--Le sauvetage a pris la durée d'un quart d'heure, dit le rais.

--Fort bien, répondit le docteur. Ne vous inquiétez pas, capitaine;
on peut, sans crainte de perdre la vie, rester dans l'eau pendant
vingt minutes, pourvu cependant que ma science vienne en aide à la
nature. Suivez-moi, capitaine.

Van Scolpvelt descendit d'un air superbe l'escalier de l'écoutille,
fit mettre le corps du Français sur une table et le dépouilla de ses
vêtements. Les soins du docteur firent bientôt apparaître de faibles
symptômes de vie. Le munitionnaire Louis, profitant habilement d'une
inattention du docteur, fourra dans la bouche de l'asphyxié le goulot
d'une bouteille de skédam; mais, au grand désespoir de l'intrépide
Hollandais, le docteur vit le geste et repoussa l'étrange remède avec
indignation.

Quelques heures après, l'espoir de sauver le pauvre Français devint
une certitude, et j'eus le plaisir d'entendre Van Scolpvelt et Louis
s'attribuer personnellement, en se le disputant l'un à l'autre,
l'honneur d'avoir rendu la vie au protégé de de Ruyter.

Nous apprîmes le lendemain qu'avant de se jeter à la mer, le Français
avait, pour lui servir de ballast, chargé ses mains de deux gros
boulets de canon.

Une sorte de haine fut la seule récompense que m'accorda l'étranger
pour tout remercîment.

--Suis-je donc un esclave? dit-il à de Ruyter un jour. Suis-je la
propriété de cet Anglais maudit? N'ai-je pas aussi bien que tout homme
la libre disposition de mon corps? Pour quelle raison ce féroce
Trelawnay s'est-il mis entre la mort et moi? Sa nature brutale se
plaît pourtant dans le carnage, car il aime à exterminer ceux qui
tiennent à la vie, et je ne puis comprendre dans quel but, pour quel
motif, il m'a retiré de la mer! J'étais déjà si heureux, je me croyais
au ciel, endormi sur ses genoux! Ah! malheur au démon qui s'est placé
entre elle et moi; malheur à celui qui m'a ramené sans pitié dans
l'enfer de l'existence! Je n'ai plus ni repos ni espoir; je veux
mourir, et ils s'unissent tous pour me forcer à vivre, pour m'attacher
à la chaîne de mes amers chagrins!

Pendant trois jours, nous continuâmes à chasser dans les jungles;
pendant trois jours, de Ruyter explora les ruines pour y découvrir les
traces du jeune Français.

--J'ai raison de croire, me dit de Ruyter, qu'après m'avoir juré sur
l'honneur qu'il n'attenterait pas à sa vie, le jeune Français s'est
livré à la férocité d'un tigre, croyant, par cette action, ne pas
enfreindre les engagements qu'il avait pris avec moi.

La mystérieuse disparition d'une personne pour laquelle nous
ressentions une amicale pitié nous attrista profondément, et ce ne fut
qu'en désespoir de cause que nous abandonnâmes nos recherches.

L'équipage assurait d'une voix unanime que, pendant le séjour du jeune
homme sur le vaisseau, l'esprit du suicide hantait le grab, qu'on le
voyait assis sur le couronnement de la poupe, qu'on entendait ses
plaintes lugubres. Si un matelot était assez hardi pour vouloir
approcher le fantôme, ce dernier se jetait dans la mer et suivait en
gémissant le sillage du vaisseau.

Cette superstitieuse terreur se répandit si bien parmi les matelots,
que la plupart n'osaient aller le soir à l'arrière du vaisseau sans
appeler à leur aide la divine protection du ciel.




XCII


Un soir, au coin du feu, de Ruyter nous raconta l'histoire du jeune
Français.

L'agent de correspondance que notre commodore avait à l'île de France,
ayant eu besoin d'un commis, écrivit en Europe. Quelques mois après le
départ de sa lettre, deux jeunes gens se présentèrent à lui, protégés
par une instante recommandation. Ces jeunes gens se dirent frères, et
cette assertion était justifiée par une grande ressemblance de gestes,
d'allures et de visage. L'aîné semblait avoir près de vingt ans, le
cadet paraissait beaucoup plus jeune. Les deux frères étaient beaux,
doux, excessivement distingués dans leurs manières et dans leur
langage. Un appartement fut donné aux nouveaux commis dans la maison
du marchand, qui, pendant les premiers jours de l'installation de ses
employés français, fut plus content de leur zèle que de leur savoir.

Enfin, après un travail assidu, les deux étrangers devinrent
d'admirables arithméticiens. Constamment heureux de se trouver
ensemble, les beaux jeunes gens sortaient seuls, ne fréquentaient ni
les cafés ni les bals, consacrant à la promenade ou à l'étude leurs
heures de liberté. Cette conduite régulière enchanta le négociant, et,
pour en prouver sa satisfaction, il accorda un congé de huit jours à
ses protégés, et leur permit d'aller passer cette semaine de repos
dans une maison de campagne qu'il possédait à Port-Louis.

Quatre jours après le départ des deux Français, le marchand, inquiet
de leur silence, car ils avaient promis d'écrire, se décida à aller
leur rendre visite. En approchant de la villa, le négociant fut
très-surpris de voir que, malgré la fraîcheur de la soirée, les
fenêtres de la maison, hermétiquement closes, ne laissaient pénétrer à
l'intérieur ni jour ni air. Il franchit rapidement le jardin et frappa
à la porte; personne ne répondit.

Épouvanté de ce silence, le négociant brisa les carreaux d'une fenêtre
du rez-de-chaussée et pénétra dans la maison. D'un pas rapide il
parcourut l'appartement du premier étage; le plus grand ordre y
régnait, mais le séjour des deux étrangers n'y avait laissé aucune
trace. L'épouvante du bon marchand se changea bientôt en terreur; une
plainte sourde, lugubre, profondément douloureuse, jeta sa note au
milieu du mortel silence qui planait sur la villa. Le négociant bondit
vers la chambre d'où s'était échappé ce râle d'agonie, et il trouva
couchés sur un lit en désordre, pâles et presque sans vie, les deux
pauvres étrangers. Les secours de l'art ou ceux de l'amitié étaient
inutiles au plus jeune: il était mort depuis quelques heures, et, à sa
stupéfaction, le négociant découvrit que l'habit masculin cachait une
femme.

La touchante histoire des deux employés fut vite comprise par le
propriétaire, qui, avec une bonté réelle, mit tous ses soins à
rappeler le survivant à la vie. Une lettre cachetée, mise en évidence
sur une table et adressée au négociant, lui révéla tout le mystère. Le
jeune homme disait qu'incapable de supporter la perte de sa maîtresse,
enlevée par une fièvre du pays, il s'empoisonnait avec de l'opium.

Le jeune homme guérit. Pendant quelques mois il vécut dans une sorte
de somnolence oublieuse du passé; mais quand la raison revint, quand
l'esprit lucide put sonder les souffrances du coeur, le malheureux
amant retomba dans un désespoir furieux. Ce fut alors que de Ruyter,
instruit par le marchand, conçut l'espoir d'améliorer le sort du
Français en l'emmenant avec lui sur le grab.

Appartenant tous deux à une noble famille française, ces deux jeunes
gens s'étaient aimés dès leur plus tendre enfance. La jeune fille
avait été élevée à Paris dans un couvent, et son orgueilleuse mère
l'avait condamnée à une réclusion perpétuelle, dans l'intérêt de son
fils unique, qui, par cette mort apparente de sa soeur, héritait de
toute sa fortune. Protégé par une parente de sa maîtresse, le jeune
homme pénétra dans le couvent et enleva la future religieuse. Tous
deux quittèrent Paris, et avec l'intention de fuir à l'étranger, ils
se rendirent au Havre-de-Grâce; là, à force d'argent, ils eurent le
bonheur de faire consentir un capitaine hollandais à les recevoir sur
son bord. Les yeux d'argus de la police française cherchaient les
fugitifs; un embargo fut mis sur le port, et tous les vaisseaux en
partance furent soigneusement visités. Le capitaine hollandais, qui ne
voulait rendre ni l'argent ni les bijoux qu'il avait reçus des deux
enfants, qui voulait de plus éviter une amende ou un emprisonnement,
se montra aussi rusé que la police française.

Pendant la durée de l'embargo, l'adroit maître hollandais cacha les
amoureux dans les caves de son agent, qui était contrebandier, si bien
que la visite qu'on fit à son bord n'amena aucune découverte. Quand la
permission de quitter le port fut accordée aux vaisseaux, le prudent
commodore fourra les jeunes gens dans des tonneaux vides amarrés sur
le pont. Il s'attendait à une seconde visite de la méfiante police.
Cette seconde recherche s'effectua, et cela avec tant de rigueur qu'un
officier ôta le bondon du tonneau où la jeune fille était cachée et
fourragea l'intérieur avec son épée. L'arme déchirait la poitrine de
l'enfant, tandis qu'avec un ton d'admirable nonchalance le capitaine
disait:

--C'est un tonneau vide, monsieur.

L'amour donne au coeur de la femme le courage du héros, car la pauvre
blessée ne fit pas entendre une plainte.

Les deux jeunes gens arrivèrent en Hollande sans amis et presque sans
argent, car, après les avoir dépouillés de tout, le capitaine eut
l'air de craindre les poursuites de la police, en manifestant un vif
désir de se séparer des fugitifs.

À cette époque, les Hollandais employaient tous les moyens possibles
pour arriver à persuader aux aventuriers qu'ils avaient un avantage
réel de sécurité et de fortune en allant s'établir dans leurs colonies
indiennes. Le capitaine du vaisseau se trouvait précisément un des
agents les plus actifs du gouverneur des colonies. En conséquence, il
conseilla au jeune homme de s'embarquer pour l'île de France, et à ce
conseil il ajouta une lettre de recommandation pour le marchand dont
nous avons déjà parlé.




XCIII


La recherche du Français avait employé une si grande partie de notre
temps, que, pour en réparer la perte, nous nous hâtâmes de regagner
nos vaisseaux, et ce fut avec un plaisir réel que je trouvai le
schooner presque en état de reprendre sa course.

Dans les renseignements que j'avais pris à Poulo-Pinang pour les
transmettre à de Ruyter, se trouvait la nouvelle que la compagnie
anglaise préparait une expédition pour aller attaquer les pirates à
Sambas. Les maraudeurs, très-nombreux sur cette île, avaient commis un
grand dégât, aussi bien sur terre que sur mer, dans les possessions de
la Compagnie.

Les Anglais avaient donc pris la résolution d'attaquer les pirates
dans leur résidence même, à Sambas; de son côté, de Ruyter avait le
désir de s'opposer à la tentative des Anglais; malheureusement pour
moi, le schooner était si fracassé qu'il était impossible de me mettre
sur-le-champ à la recherche des croiseurs français, afin de les
réunir à nous pour attaquer de concert la flotte de la Compagnie.

Enfin, et à ma grande satisfaction, je mis à la voile pour Java,
tandis que de Ruyter se dirigeait vers Sambas; il emportait avec lui
une bonne partie de mes hommes et deux canons du schooner.

J'avais pour commission un immense achat de vivres et le soin de faire
parvenir au gouverneur de Batavia les dépêches de de Ruyter. Ces deux
devoirs accomplis, il fallait, sans perdre de temps, revenir vers le
grab.

Rien de particulier ne m'arriva pendant ma course à Java, si ce n'est
la capture ou plutôt la _recapture_ (car il avait été déjà pris par un
vaisseau anglais) d'un petit bâtiment espagnol appartenant aux
marchands des îles Philippines, chargé de camphre et des célèbres nids
d'oiseaux bons à manger.

Il n'y avait à bord du vaisseau, quoique sa charge fût bien précieuse,
que six matelots anglais et un midshipman; naturellement, toute
résistance de leur part fut impossible.

Quelques jours avant ma conquête, un brigantin anglais de haut bord
s'était emparé, à la hauteur des îles Philippines, d'un vaisseau
espagnol chargé de nids. Quand, après avoir abordé le prisonnier,
l'officier anglais demanda la nature du chargement, les Espagnols
répondirent:

--Des nids d'oiseaux.

--Des nids d'oiseaux! s'écria le capitaine; comment! coquins, me
prenez-vous pour un imbécile? Des nids d'oiseaux... brutes stupides!
menteurs, insolents moricauds! je vais vous en donner, des nids
d'oiseaux! Ouvrez les écoutilles!

Les matelots anglais fouillèrent le fond de cale, stupéfaits de ne
trouver dans le vaisseau que des sacs de toile remplis de sales et
boueux nids d'hirondelles. Croyant toujours que cet engrais gluant
n'était là que pour cacher un transport plus précieux, les Anglais en
jetèrent une grande partie dans la mer, afin d'arriver plus vite à la
découverte de la véritable possession des Espagnols. Après avoir vidé
le vaisseau, après l'avoir fouillé, sondé, visité, du pont en bas, les
accapareurs restèrent les mains vides: il n'y avait réellement que des
nids d'oiseaux. La tristesse désespérée des Espagnols excita la gaieté
des Anglais. Ils accablèrent donc leurs prisonniers des réflexions les
plus moqueuses sur l'étrange chargement qu'ils avaient pris aux îles
Philippines.

À son retour sur le brigantin, l'officier fit à son commandant un
récit circonstancié de la visite qu'il venait de faire.

--Les Espagnols n'avaient point menti, dit-il en riant; ils étaient
véritablement gardiens d'un fumier d'ordures; je les ai débarrassés de
ce sale arrimage.

--Vous avez bien fait, répondit le stupide commandant, et, comme le
vaisseau est espagnol, nous devons le garder; il n'a plus que du
ballast, il est vrai, mais le corps a quelque valeur.

--Vraiment, s'écria encore le stupide commandant, ces pauvres
Espagnols avaient perdu la tête le jour où il leur vint la sotte idée
de remplir leur vaisseau de bourbe, et à plus forte raison de mettre
cette puante glaise dans des sacs.

À la suite de ce beau raisonnement, le capitaine chargea un midshipman
et quatre marins de prendre la direction du vaisseau et de le conduire
dans le port le plus voisin.

La seule chose sensée que fit ce John Bull fut de transporter sur le
brigantin les prisonniers espagnols, qui, sans cette précaution, se
seraient certainement permis de reprendre leur vaisseau.

À son arrivée dans un port chinois, le commandant raconta d'un air
plaisant le tour de moquerie qu'il avait joué aux Espagnols. Son récit
fut accueilli par un blâme si général, que le niais personnage comprit
enfin la perte considérable qu'il venait de faire.

À cette époque, les nids mangeables se vendaient au marché chinois
trente-deux dollars espagnols la _rattie_, ce qui faisait évaluer la
charge du vaisseau à quatre-vingt-dix mille livres. Le pauvre diable
de capitaine, dont vingt ans de service n'avaient pas garni
l'escarcelle de cent livres d'économie, se désespéra, s'arracha les
cheveux et reprit la mer avec l'espoir de regagner le vaisseau.

Pour la première fois de sa vie, le commandant du brigantin se
recommanda à la miséricorde de Dieu; mais le ciel ne jugea pas à
propos d'écouter cette sordide prière, et le vaisseau, mal dirigé par
les marins, échoua sur les côtes de la Chine. La trouvaille de quatre
livres d'or n'aurait pas donné aux Chinois la satisfaction qu'ils
ressentirent en voyant arriver près d'eux cette cargaison de nids
d'hirondelles.

L'annonce de l'aubaine parcourut le pays comme un feu grégeois; alors
les timides Chinois oublièrent leur crainte du danger, ne firent
attention ni aux vents ni aux vagues, et se précipitèrent à travers le
ressac écumant. Les forts foulèrent aux pieds les faibles, les frères
passèrent sur leurs frères, et tous arrivèrent sur le vaisseau
naufragé; le pauvre vaisseau fut si bien pillé qu'il flotta sur l'eau
aussi légèrement que le ferait une boîte à thé vide; pas un morceau,
pas même un fragment de la cargaison ne fut laissé sur les parois du
fond de cale.

Le vainqueur de la prise dont je venais de m'emparer à mon tour
appartenait à la classe savante du commandant anglais. Ce fut donc son
ignorance qui fit mon succès, et, pour être bien certain de ne pas
perdre ma prise, je la mis en touage derrière le grab.

Louis, le munitionnaire, qui était avec moi, me demanda la permission
d'aller à bord du navire capturé pour y faire l'expérience culinaire
de la soupe renommée de nids d'hirondelles. Cette soupe a, dans la
Chine, une si grande réputation de saveur, qu'elle a donné naissance à
ce proverbe: «Si l'esprit de la vie, si l'âme immortelle quittait le
corps d'un homme, l'odeur seule de ce mets divin le ferait revenir,
sachant bien que le paradis ne peut offrir de délices qui soient
comparables à cette merveilleuse nourriture.»

--Capitaine, me dit Louis avant de quitter le grab, si je parviens à
introduire en Europe cet excellent potage, et le non moins célèbre
arrah-punch, je serai, à bon droit, aussi connu que Van Tromp ou que
le prince de Galles? Hein! dites! savez-vous?

Excité par cette glorieuse ambition, Louis le Grand fit mille
politesses au cuisinier chinois, et se mit si joyeusement à l'ouvrage,
que vers le soir il me pria de lui envoyer un bateau, afin de
m'apporter un échantillon de son triomphant succès.

Ce mets est bon, mais il est trop gluant pour un estomac habitué comme
l'était le mien à une chère simple et frugale. Le nid, fondu par la
cuisson, devient une gelée brune; on ajoute à cette gelée des nerfs de
daim, des pieds de cochon, les nageoires d'un jeune requin, des oeufs
de pluvier, du macis, de la cannelle et du poivre rouge.

La fameuse soupe de tortue a le goût fade en comparaison de l'épicé
potage aux nids d'hirondelles; cependant la réelle saveur du mets
mérite d'être connue par les nombreux gastronomes européens, et je les
engage fort à faire cette offrande à leur précieux palais.




XCIV


Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon
chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac
chinois.

En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une
belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents
convoitaient mes pièces d'or.

--Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi
encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un
panier d'oeufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il
me semble qu'elle vous plaît.

Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes
hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me
prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle
une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon,
sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur
malaise, et, dans mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette
mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en
Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être
ni une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le
lionceau, et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs
enfants libres, guidées sans doute dans leur conduite par la
supériorité d'un instinct naturel.

À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies
sous la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le
gouverneur de Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir
reçu mes dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me
faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces
achats devaient se faire, pour mon intérêt, avec la plus grande
promptitude, car il était fort dangereux de communiquer journellement
avec les habitants de l'île, sur lesquels le choléra-morbus sévissait
d'une manière horrible.

Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement
bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de
rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De
Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que
notre commodore avait en moi,--puisque, possesseur de sommes
considérables, je pouvais en disposer à ma guise,--produisait sur les
habitants de Java un effet presque magique.

Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un
excellent patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette
protection dans les endroits où nous étions connus. J'avais établi
depuis longtemps par mes actions une renommée particulière, et mon nom
seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance,
ou, pour mieux dire, la calomnie, a analysé ma conduite: elle a
prétendu que je méritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une
méchante, qu'une malicieuse envie.

J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel
Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec
calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le
mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants
excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une
inflexible politesse les offres hospitalières des négociants
hollandais. Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute
hâte ma petite cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le
monde, puisqu'elle abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de
caresses: notre affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos
mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes
tête à tête, nous régalant ensemble sur la même grappe de raisin,
buvant du café dans la même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot
résume tout! L'excès de l'amour était mon seul excès; j'étais robuste,
je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me
laissa dans la quiétude physique la plus parfaite.

Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le
préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus
était une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes.
La fièvre cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts
qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.

J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à
eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin
jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme
fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je
mangeai tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite
santé; tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions,
moururent comme des moutons atteints par la mortalité.

Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par
le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres,
tout frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux
vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre
de mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il
leur fut impossible de quitter le port.

Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la
nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon
équipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle
n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta
sa propre race, les enfants du soleil.




XCV


Comme si la contagion se fût proposé de résoudre la question relative
à la nourriture, elle frappa à la tête le principal organe du système
de l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si
l'abondance de la nourriture, si l'excès des boissons avaient la
puissance de préserver de la mort, Louis existerait encore. Il
mangeait comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une
baleine n'aurait pu produire autant d'huile que le corps de ce
gastronome en contenait. En outre, il buvait d'une manière effrayante,
et il faut que sa gorge ait été doublée d'un métal aussi insensible
que l'asbeste, à l'épreuve du feu, pour qu'elle ait pu supporter le
passage brûlant de l'alcool qu'il buvait sans cesse.

Depuis que le choléra-morbus avait commencé ses ravages à bord du
schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:

--Garçon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne
savez-vous pas que la fièvre est arrivée à bord? Apportez lestement la
bouteille de grès, afin que je chasse cette importune visiteuse.

Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample
rasade de skédam et l'avalait d'un trait.

Le chronomètre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait
pas l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son
palais était si infaillible, qu'à la plus petite négligence du garçon
chargé de lui donner à boire, il s'écriait d'un ton furieux:

--Garçon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous
êtes!

Un matin, Louis vociféra après avoir bu:

--Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vidé ma bouteille,
et vous l'avez remplie d'eau de mer?

--Monsieur, je vous assure...

--Taisez-vous; le skédam que vous dites me donner n'est qu'une drogue
dégoûtante; elle ferait bondir le coeur d'un cheval marin.

Quand le garçon voulut essayer de prouver à Louis que la liqueur qu'il
venait d'absorber était bien du skédam, Louis se mit en fureur, jeta
la bouteille à la tête du garçon, et sa rage était si grande, que je
fus obligé d'intervenir.

--Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaçant devant le
garçon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou
raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skédam
pur.

--Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je
sois devenu assez stupide pour ne plus reconnaître le goût de ma
liqueur favorite? Mais le diable lui-même serait incapable de m'y
faire tromper. Je bois du genièvre depuis l'âge de cinq ans, et Van
Sülphe, le grand marchand de liqueurs d'Amsterdam, a déclaré qu'après
lui j'étais le meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai
mieux, de toute l'Europe. D'ailleurs, ayant avalé depuis que je suis
au monde liqueur sur liqueur, assez de quoi suffire à mettre le
schooner à flot, je dois me connaître en saveur, goût et parfum. Ceci
est une drogue, une médecine; ce garçon m'a trompé, volé: il a bu mon
genièvre. L'as-tu bu? dis! Hein, monsieur, le savez-vous?

Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards
de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lèvres balbutiaient de
sourdes menaces.

--Damné garçon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as
vidé ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du
vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je déteste les
docteurs, les drogues, et toutes les piètres choses dont on régale les
malades. Allons, allons, alerte! Démarre, voleur; alerte! va me
chercher une autre bouteille.

Le garçon obéit. Louis porta le skédam à ses lèvres; mais pour lui le
fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire
bredouilla, toussa, repoussa le verre, ôta de sa bouche une pipe
nouvellement allumée et baissa la tête.

--Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.

Il ne répondit pas.

J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacité
lumineuse de ses petits yeux noirs était obscurcie; ses lèvres
blanches se couvraient d'écume, et sa mâchoire inférieure tremblait
légèrement.

--Holà! vieux Louis, répondez; qu'avez-vous? êtes-vous malade?

--Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au coeur, et
rien de plus. Cette damnée drogue m'a empoisonné; mais, du reste, je
vais bien, très-bien.

Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.

--Vous êtes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez
vous reposer à l'arrière du vaisseau.

--Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la
sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le coeur
aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du
Sud, à l'île d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent à bord...
Comme un grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnèrent du
gin à boire. Ce n'était point du gin, capitaine, mais une infernale
drogue. Ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient établi dans l'île une
distillerie de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons,
intelligents, utiles. Leur gin était mauvais, détestable; il me fit
souffrir un mal pareil à celui que je ressens aujourd'hui.

En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre
en disant:

--Ma tête est en feu; j'ai un incendie dans le corps.

J'aimais sincèrement Louis, et je suivais avec une peine profonde
l'altération rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.

Je lui pris le bras, et, sans résistance de sa part, je parvins à le
conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zéla de lui donner des
soins.

--Lady Zéla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma
couche, c'est un ange de bonté, un ange descendu du ciel.

Louis tomba bientôt dans un sommeil fiévreux, agité, presque
convulsif, puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants
lucides étaient remplis par l'indistinct murmure d'incohérentes
paroles. Au point du jour, par une habitude qui survivait à
l'égarement de l'esprit et à la faiblesse du corps, Louis se souleva
sur un de ses coudes et dit d'une voix distincte:

--Garçon, apportez-moi la bouteille.

Fatigué et à moitié endormi, le garçon se traîna vers l'armoire
consacrée, et y prit une bouteille remplie de genièvre.

--Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.

--J'ai chaud, j'ai très-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon
corps, aussi sec qu'un morceau de bois calciné, n'a pas la moindre
moiteur. Je suis dans un four, je brûle; garçon, la bouteille, la
bouteille!

Je n'eus pas le courage de résister au suppliant regard que Louis jeta
sur le skédam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses
mains tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais
au moment où l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lèvres
blanches et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'écriant
d'un ton désespéré:

--Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce démon m'apporte
du feu; mais je brûle, misérable, je brûle; je suis dans un gouffre de
flammes!

Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de
l'agitation la plus furieuse à l'abattement le plus profond.

Vers une heure de l'après-midi, le garçon vint me dire que le
munitionnaire dormait.

Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je
contemplai le cruel ravage opéré par la maladie. La figure de Louis
était livide, la peau du cou pâle et rayée; de larges rides bleuâtres
indiquaient que le pauvre voyageur avait baissé son pavillon devant
le terrible roi des pirates. La bannière grise de la mort planait
au-dessus de lui. Je plaçai un miroir devant les lèvres serrées du
pauvre Louis, et aucun souffle ne vint en ternir la limpidité. Comme
si la destruction avait été impatiente de commencer son oeuvre
d'anéantissement, elle s'emparait du corps avant même que l'étincelle
vitale se fût entièrement éteinte. J'avais à peine essuyé les larmes
qui remplissaient mes yeux, que le docteur, penché auprès de moi, me
dit impatiemment:

--Êtes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas
jeter ce corps dans la mer, nous périrons tous.

--Comment! m'écriai-je, le sincère, l'honnête, le bon et jovial Louis,
Louis, la vie de l'équipage, va être la proie des chiens de mer? il
sera jeté hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous
soyons bien certains que la vie l'a tout à fait abandonné? Non, non,
touchez-le, docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit
jeté dans la mer.




XCVI


Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus
obligé de comprendre que son conseil était bon à suivre. La
décomposition du corps était si rapide, que l'atmosphère du vaisseau
devenait de minute en minute plus lourde et plus épaisse, et je
sentais qu'un danger réel planait autour de nous. Je donnai l'ordre à
deux matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y
enfermer les restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher
aux pieds du mort deux lourds sacs de plomb.

Après avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris
d'un drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous
dirigeâmes en dehors du havre pour le faire couler à fond, car il
était expressément défendu d'ensevelir les pestiférés près du port. Si
j'avais pu trouver sur le schooner un livre de prières, je me serais
fait un devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis.
Malheureusement, nous étions fort peu religieux, et nos intentions
seules étaient bonnes. Je fus donc obligé de me contenter des honneurs
qu'on rend aux marins. En conséquence, on tira trois volées de
mousquets sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le coeur serré par
l'étreinte d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans
l'abîme de la mer ce bon et loyal serviteur.

Tout à coup mes hommes s'écrièrent, et d'une voix visiblement
effrayée:

--Ne ramons plus, il est là, il revient!

En effet, l'eau un instant troublée avait repris son calme, et le
cadavre reparaissait à la surface, flottant auprès de nous aussi
légèrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.

Les superstitieux marins étaient tellement émus, qu'ils ne cherchaient
point à découvrir une cause naturelle à l'apparition de Louis, et
cette cause était bien certainement la faiblesse ou la chute des
balles de plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fîmes
virer le bateau, et je crois, en vérité, que mes hommes apportèrent à
se rapprocher de Louis le même empressement qu'ils auraient mis à
sauver un de leurs frères en péril. Lorsque j'eus découvert que le
ballast s'était échappé, je cherchai autour de moi un objet assez
lourd pour en réparer la perte. Notre grappin seul était à ma
disposition: je m'en servis, et le corps s'enfonça une seconde fois.

--Que je sois damné! s'écria un vieux marin, si toutes les ancres de
la marine royale de Portsmouth ont assez de force pour amarrer ce
dogre hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis
n'a mis dans ses dalots autre chose que du skédam ou du kirsch, et il
n'est ni juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de
mer.

J'avais amarré le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le
permettre notre sécurité et notre bien-être. Malgré cette précaution,
les ravages exercés par le choléra se propagèrent à bord, et je perdis
plusieurs hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis.
Je passais les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de
repos que le soin personnel de ma santé me contraignait à prendre
s'écoulaient pour moi dans des inquiétudes mortelles. Je ne savais
quel remède il fallait employer pour dompter le mal, ou du moins pour
en éviter moi-même les atteintes; car mon ivrogne de docteur avait
déserté, et, malgré mes recherches, je n'avais pu lui donner un
successeur.

Après avoir longuement causé avec mes deux contremaîtres, je pris la
décision, peut-être dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le
lendemain au premier rayon du soleil.

Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me
dit précipitamment:

--Capitaine, il est encore à flot, il marche côte à côte du schooner;
faut-il qu'il vienne tout à fait à bord, monsieur?

--Oui, dis-je à moitié endormi, oui, laissez-le venir à bord; mais qui
est-ce? de quelle nation?

--Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!

--Qui, lui?

--Le munitionnaire, monsieur.

--Le munitionnaire! Quel munitionnaire?

--Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas
rester amarré sous l'eau.

Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du défunt couché
sur l'eau, à travers la proue et dans une position qui pouvait faire
croire qu'il était soutenu par le câble. Tous les marins se pressaient
à l'avant du schooner; ils étaient stupéfaits, et je dois dire que mon
étonnement était aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis
était miraculeuse. Le grappin avait été parfaitement attaché, et sa
force était suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne
comprenais rien à la muette résistance de cet inerte cadavre; mais en
examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystère fut bientôt
éclairci. Les requins de terre avaient coupé le hamac afin d'arriver
au corps, qui était horriblement déchiré. N'osant pas porter les mains
sur ces restes informes, nous les touâmes jusqu'au rivage: là, je fis
faire un grand trou dans le sable, et après y avoir enseveli le
munitionnaire, je plaçai sur sa tombe le fond d'un bateau naufragé. Ce
double soin le préservait à jamais du contact de l'eau.




XCVII


Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis
chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais
fait des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins
remplis, je mis à la voile.

Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre
jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère.
Batavia est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont
des réceptacles de toutes les immondices qui découlent des
habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et
l'odeur nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies.
L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont
habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette
fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.

Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par
le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais
à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet
détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je
fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis,
dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les
impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des
lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs,
étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès.
Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un
demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.

J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le
schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis
de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces
hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient
ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois
mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant
j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter,
quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite
fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de
sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le
pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui
était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité
que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus
difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère
était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils
s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de
cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître
américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais
sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la
conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même
pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il
ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.

--Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.

À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.

Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le
rebelle, et j'enfonçai dans son coeur mon poignard malais.

--Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français
accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et
je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.

Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma
domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon
énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été
poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant
propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.




XCVIII


Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une
baie où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je
devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer
tranquillement ma course. Nous marchions aussi près que possible du
rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils étaient si
faibles, que pendant plusieurs jours nous fûmes forcés de rester
stationnaires. Les eaux de la mer semblaient pétrifiées, tant elles
étaient unies et calmes; de plus, la chaleur était si étouffante, que
les Raipoots, qui adorent le soleil, se débattaient sur le pont pour
conquérir un pied carré de l'ombre de la banne. Le seul
rafraîchissement qui eût la puissance de calmer un peu mes douleurs de
corps et de tête était un bain pris d'heure en heure; malgré ce soin,
mes lèvres et ma peau étaient aussi gercées que l'écorce d'un
prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapté pour un
climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la
manoeuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout
autre bâtiment.

Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et
rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempête
suive son repos. Bientôt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les
vents vinrent caresser les vagues endormies, et nous passâmes
doucement le long du rivage pour gagner notre ancrage près de
Balamhua, en dedans de l'île d'Abaran. Là, nous trouvâmes une rive
sablonneuse, une petite rivière et un bois si largement fourni, qu'on
eût pu croire que les arbres verdoyants étaient amoureux de l'écume
des eaux. Un petit village javanais se trouvait à l'embouchure de la
rivière, et, en échange d'une petite quantité d'eau-de-vie et de
poudre, le chef de ce village nous donna la permission de prendre sur
l'île toutes les choses dont nous aurions besoin. Nous débarquâmes nos
tonneaux d'eau vides, et mes hommes s'occupèrent, sous la direction du
charpentier, à abattre les plus beaux arbres.

Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribué à
propager la fièvre et la dyssenterie dans mon équipage, et pour remède
j'avais ordonné l'éther, l'opium et de bon vin pour les convalescents.
Désespéré de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apporté
aucune attention aux discours médicaux de Van Scolpvelt, je
regrettais encore d'avoir si bien négligé mes études. En dépit de
cette ignorance, je continuais mon rôle de docteur, et cependant je
n'avais, pour en dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni
canne à pomme d'or, et je droguais les malades avec aussi peu de
contrition que les membres du collége royal des médecins.

En faisant mes préparatifs de départ, j'appris qu'une dispute avait eu
lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs
avaient été blessés par un coup de fusil, et ces emportements
meurtriers étaient fréquents, parce que les matelots ne voulaient pas
comprendre que sur terre ils étaient sujets à des lois d'ordre et de
discipline.

--Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes liés par des devoirs,
nous appartenons à la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre
nous fassions notre volonté. Quand nous avons de l'argent, nous sommes
assez justes pour payer nos dépenses ou nos dégâts; mais quand nous
n'en avons pas, on doit nous donner les choses qui nous sont
nécessaires. Il n'est pas légal, ajoutaient-ils en forme de
péroraison, que les natifs gardent pour eux toutes les productions du
rivage, puisque, aussi bien que la mer, la terre appartient aux
hommes.

Ce raisonnement était l'invariable réponse que j'obtenais de mes
hommes lorsque je les sermonnais sur la brutalité avec laquelle ils
assaillaient, volaient et massacraient les natifs.

L'impossibilité dans laquelle j'étais de me faire tout à fait obéir
amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de
récompenser les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les
tourmenteurs.

Un jour cependant il me fut rapporté que dans une nouvelle bataille le
tort était du côté des villageois; je ne pus connaître toute la
vérité, mais je craignis une revanche sanglante; pour l'éviter, je
pris sur un bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me
dirigeai vers le village. Mon cadeau fut assez mal accueilli;
cependant, après une heure d'explications, je réussis à pallier les
torts de mes hommes, et nous nous quittâmes amis. Je tenais beaucoup à
cette réconciliation, car l'inimitié des natifs eût pu me causer de
grandes pertes de temps, d'hommes et de provisions.

Quand mes préparatifs de départ furent achevés, le chef javanais vint
à bord du schooner, et m'invita à l'accompagner dans une partie de
l'île où se trouvait une grande quantité de daims et de sangliers.
J'avais déjà manifesté le désir de faire une partie de chasse, mais le
chef en avait toujours différé la réalisation en disant qu'il était
bon d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les
animaux de la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait
d'inonder la terre, l'invitation du chef me parut le résultat d'une
promesse faite. Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure
de notre départ pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et
sincère, le chef me supplia de ne pas faire naître parmi son peuple
des craintes jalouses en emmenant avec moi une grande quantité
d'hommes armés.

Je m'engageai à suivre ses conseils sur ce point, et nous nous
séparâmes en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.




XCIX


J'étais réellement sans crainte, et aucune méfiance ne pénétra mon
esprit. Néanmoins je pris les précautions les plus minutieuses pour
assurer le salut de mes hommes et le mien.

Je débarquai le lendemain, accompagné de quatorze marins, tous
fidèles, braves, courageux et bien armés. En outre, j'ordonnai aux
bateaux qui nous avaient conduits de s'éloigner du rivage, de jeter le
grappin, et d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux
natifs.

Le chef m'attendait accompagné seulement de cinq hommes, armés de
poignards et de lances de sanglier.

Nous pénétrâmes dans l'intérieur du pays en suivant les sinuosités de
la petite rivière, que la pluie d'orage avait rendue jaunâtre et
boueuse. Nous fûmes obligés plusieurs fois de traverser la rivière à
gué, et, avant d'effectuer ce passage, je dis à mes hommes de mettre
dans leurs casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller
leurs armes. L'expérience m'avait rendu vigilant et soupçonneux, si
bien que je remarquai plusieurs choses qu'une personne moins
attentionnée eût laissées passer inaperçues. Le chef javanais causait
souvent avec ses hommes, souvent encore il voulait nous faire
traverser la rivière dans des endroits où elle était boueuse et
remplie de trous profonds. Tout à coup, et sans m'expliquer les causes
de ce changement, il se mit à l'arrière de la troupe et voulut diriger
notre marche d'un côté opposé à celui que nous devions suivre. Cette
conduite éveilla mes soupçons, et sans rien dire je me mis à
surveiller tous les mouvements du chef. Afin de laisser croire au
Javanais que j'avais en lui la plus entière confiance, je le suivis
sans observation. Mais j'avais le soin de noter dans ma mémoire les
localités que nous traversions, ainsi que les gués de la rivière. Le
danger dans lequel j'avais placé Zéla en l'emmenant avec moi à la
chasse aux tigres m'avait donné une cruelle leçon de prudence, et
l'idée de la savoir seule, quoique en sûreté sur le schooner, me
rendait sage, sensé, et surtout fort méfiant. Grâce aux importunités
de ma chère petite fée, j'avais pris avec nous Adoa la Malaise. Cette
enfant était vive, adroite et rusée comme un lutin. On pouvait avoir
en son instinct sauvage la plus entière confiance. Adoa ne pensait,
n'aimait personne au monde que sa chère Zéla; pour Zéla elle eût donné
sa vie. La seule chose qui l'attachât à moi était l'amour que me
portait ma femme. Adoa avait à peu près le même âge que sa maîtresse;
mais il n'y avait pas dans le monde deux êtres moins ressemblants: la
fille malaise était rabougrie dans sa croissance, large et osseuse;
son front bas était à moitié caché par des cheveux noirs, rudes et qui
tombaient en mèches roides sur sa figure plate et d'une couleur
bistrée. Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui
les séparait, être tout à fait indépendants l'un de l'autre et
pouvaient regarder à la fois à bâbord et à tribord, au nord et au sud.
Ces yeux vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent;
mais la ressemblance avec ce hideux reptile s'arrêtait là, car la
pauvre petite Adoa était la plus fidèle, la plus aimante et la plus
dévouée des servantes. J'aimais tant cette sauvage créature que je lui
avais donné la place haute et importante de _tchibookgée_, et elle
était sans rivale dans l'art de faire un _chilau_, un hookah, ou pour
préparer un callian, toutes choses qui sont difficiles à bien faire.

Nous continuâmes notre route le long de la rivière, et, après être
arrivés sur une hauteur escarpée et pleine de rochers, notre chef me
proposa de nous arrêter dans quelques huttes situées sur la hauteur,
pour nous y reposer un instant et nous rafraîchir avec du café et des
mangoustans. «Pendant la durée de cette petite halte, ajouta le chef,
deux de mes gens iront à la découverte du gibier.» Cette proposition,
qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa
entièrement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du
café. Comme j'étais un grand épicurien, je dis à Adoa de surveiller la
préparation de la tasse qui m'était destinée, et la jeune fille
s'empressa de se rendre à mon désir.

Nous nous étions assis dans une des huttes vides, afin d'être protégés
par la toiture de cannes entrelacées contre les rayons du soleil, et
pendant que, le coeur rempli du souvenir de Zéla, je fumais mon
callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'était assis près
de moi sur une natte, et la sortie de la hutte était bloquée par les
trois Javanais. Je m'étais couché sur la terre, et ma tête reposait
contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite
allait porter à mes lèvres la tasse de café posée devant moi, lorsque
je fus averti par un léger mouvement de tourner la tête à gauche, vers
le fond de la hutte.

--Ne bougez pas, chut, chut!

Ces quelques paroles, prononcées avec un accent de terreur indicible,
me firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'où la voix
était sortie, et, à travers le paillasson qui formait le mur de la
hutte, je distinguai le regard perçant d'Adoa.

Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante
murmura à mon oreille:

--Ne buvez pas le café!... sortez de la hutte... défiez-vous...
mauvaises gens!...

Plusieurs de mes hommes s'étaient plaints du mal de coeur aussitôt
après avoir absorbé le café, et je compris le vif empressement
qu'avait apporté le chef en me faisant passer la tasse qui m'était
destinée. Heureusement que la préparation de ma pipe, ayant occupé mon
attention, m'avait fait oublier le café. Au premier mouvement que je
fis pour sortir de la hutte, le chef échangea d'une manière expressive
un regard avec ses hommes, et tous les yeux se fixèrent sur moi. Je
n'avais ni le temps ni la possibilité de former un plan de conduite et
de consulter mes gens. Je compris vite que le chef attendait du
renfort pour nous attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et
je franchis la porte de la hutte. Le chef, armé de son poignard,
voulut s'emparer de moi, mais il n'en eut ni l'adresse ni la force,
car je lui brûlai la figure en déchargeant mon arme à bout portant, et
mon coup de feu fut suivi du cri de guerre arabe: «Mes garçons, nous
sommes trahis! suivez-moi!»

Mes mouvements avaient été si rapides, si imprévus, que, frappés d'une
terreur panique, les Javanais se précipitèrent dans les jungles.

--Ne les poursuivez pas, dis-je à mes hommes, regardez plutôt si vos
armes sont en bon état, et arrangez vos baïonnettes.

J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait été mis dans le
café, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrivée d'une
grande quantité d'hommes.




C


Le premier danger était passé; mais notre situation était encore
excessivement périlleuse. Nous reprîmes d'un pas rapide, pour regagner
nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, espérant arriver en
peu de temps assez près du schooner pour l'avertir par un signal du
malheur qui nous menaçait, car naturellement nous pensions que les
natifs s'étaient échelonnés sur la route pour nous attaquer. Nous
fîmes les trois quarts du chemin sans être arrêtés, sinon sans être
vus; car de temps en temps la tête d'un sauvage apparaissait derrière
un arbre ou dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides étaient
suivies d'un farouche hurlement. Cet éloignement rendait nos ennemis
peu dangereux, et Adoa, qui courait près de moi, guettait sans relâche
les mouvements des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. À
chaque pas que nous faisions en avant se révélaient les terribles
difficultés que nous avions à vaincre. Outre le réel danger du
chemin, il y avait celui d'une attaque impossible à soutenir sans
désavantage. Nous arrivâmes enfin à un angle de la rivière, et nous
fûmes obligés de la traverser. Grâce au stimulant de la peur, le
poison ne produisit sur mes hommes qu'une fébrile agitation; il faut
ajouter encore que, par elle-même, la drogue était sans doute peu
dangereuse. Toujours est-il que personne ne s'en plaignit en fuyant
l'attaque des Javanais.

Je conduisis mes hommes à travers la rivière en sondant le chemin à
l'aide de ma lance. L'eau était peu profonde; mais le fond de la
rivière était si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la
plus grande peine à nous soutenir.

--Malek, ils viennent, me dit Adoa.

Je mis ma carabine sur mon épaule, et je criai aux hommes qui se
trouvaient en arrière de hâter le pas.

Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, déchargèrent
leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivière. Dans toutes
les guerres sauvages, le premier cri et la première décharge sont un
excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent
aux chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui
fuient devant le fort. En conséquence, si la première attaque des
sauvages est reçue avec une courageuse fermeté, ils sont surpris,
intimidés, et quelquefois vaincus. Voyant que nous étions fermes, et
qu'à notre tour nous nous disposions à faire feu, les Javanais
s'arrêtèrent sur les bords de la rivière. Je fis décharger nos
mousquets sur eux, et j'eus le plaisir de les voir courir épouvantés
dans la direction des jungles. Cette fuite nous donna le temps de
traverser sans perte d'hommes le gué de la rivière.

Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en proférant des
menaces de mort et d'horribles malédictions; de minute en minute, le
nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment où nous atteignîmes
la partie la moins fourrée du jungle, Adoa me dit:

--Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.

L'odeur de la mer parvint jusqu'à nous, et cette odeur âcre me donna
une sensation plus délicieuse que celle apportée journellement par les
parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.

--Courage, mes garçons, criai-je à mes hommes, courage! La mer est en
avant.

Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les
appelais avec plus d'empressement et d'allégresse qu'ils n'en
témoignaient en montant sur les agrès pour voir la terre après un long
et ennuyeux voyage. Quand nous vîmes les joyeuses girouettes aux
queues d'aronde briller sur les mâts de notre schooner, lui-même
encore invisible, nous jetâmes de concert un triomphant hourra,
croyant un peu trop vite que nos dangers étaient passés.

Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une
masse noire et confuse. À cette vue, les natifs poussèrent un sauvage
cri de joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon
d'Adoa n'avaient point commis d'erreur en découvrant une bande de
cavaliers.

Ces cavaliers devinrent bientôt tout à fait visibles.

Un corps d'hommes du pays, à peu près nus, nous approcha rapidement;
ils étaient montés sur de petits chevaux aux allures vives, souples et
légères. Le nombre de ces hommes n'était pas grand; mais, unis à ceux
qui nous suivaient de près, ils avaient assez de force pour détruire
les espérances des plus sages et contraindre les âmes pieuses à songer
au ciel.

Au milieu de la rivière que nous venions de traverser se trouvait un
banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufragés
étaient fermement plantés dans ce banc. À notre gauche se trouvaient
une surface plane, sablonneuse et une lande déserte; à notre droite,
trois blocs de rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner.
Je pris rapidement possession du banc de la rivière, et, les pieds
bien affermis sur un terrain solide, nous attendîmes l'attaque.
J'avais toujours mes quatorze hommes, et, quoique à la tête d'une bien
petite troupe, j'eus l'espérance, grâce à la grande quantité de
munitions qui remplissait nos poches, que nous arriverions, sinon à
détruire, du moins à mettre en fuite nos sauvages ennemis.




CI


Les natifs s'avancèrent vers nous en criant et en hurlant, mais la
décharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers
féroces et sauvages étaient conduits par leur prince, monté sur un
petit coursier fougueux, dont la robe était d'un rouge vif; la
crinière et la queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme
voltigent des banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier
était le seul qui portât un turban et qui fût convenablement habillé.
L'énergique férocité du regard jeté par le prince sur notre petite
troupe me fit souvenir de mon violent ami de Bornéo. Inspiré par le
démon qu'il portait sur son dos, le petit cheval était sans cesse en
mouvement; il semblait avoir du feu dans les naseaux et des ailes dans
les jarrets. Le prince se précipita dans l'eau, déchargea son pistolet
sur un de mes hommes, jeta sa lance à la tête d'un autre, s'élança de
nouveau sur le rivage, guida ses cavaliers, cria contre ceux qui
cherchaient à fuir, se rejeta dans la rivière, et pendant le cours de
ses fantastiques évolutions, le petit cheval hennissait, bondissait,
galopait; il ne lui manquait que la parole. Caché derrière le tronc
d'un arbre, je fis plusieurs fois partir ma carabine en visant le
prince; mais une hirondelle dans l'air ou une mouette balancée par une
vague n'aurait pas été un but plus difficile à atteindre. La position
que nous avions prise était si avantageuse et notre feu était si
parfaitement dirigé, que, malgré ses efforts, le prince météore ne
pouvait parvenir à nous chasser du banc de sable. Le succès cependant
n'était pas certain, car nos munitions étaient fortement diminuées;
deux de mes hommes avaient été atteints par les balles meurtrières, et
deux autres étaient assez grièvement blessés. En revanche, nous avions
fait un grand dégât parmi les natifs, dont la situation fort exposée
nous donnait l'avantage de frapper toujours juste. La cavalerie, qui
agissait avec la plus grande intrépidité en se précipitant dans la
rivière au-dessus et au-dessous de nous, souffrait de notre feu, mais
elle souffrait davantage encore de l'inégalité du terrain de la
rivière, sur lequel les chevaux trébuchaient à chaque pas. D'ailleurs
ils n'avaient point d'armes à feu, et le prince seul se servait de
pistolets.

Nous fûmes bientôt forcés de faire l'impossible pour gagner le rivage,
et ce rivage était gardé par une foule de natifs qui hurlaient d'une
manière épouvantable. Dans cette situation périlleuse, épuisé et
presque mort de fatigue, je fis passer mes hommes un à un sur le banc
opposé. Quand les cavaliers, bien diminués par nos coups, s'aperçurent
de cette manoeuvre, ils se dirigèrent au triple galop vers la mer,
dans l'intention d'intercepter notre passage.

Le premier homme qui débarqua fut tué par la pierre d'une fronde, et
notre troupe fut réduite à neuf personnes, et cela en me comptant.
Afin d'apaiser la soif ardente qui leur brûlait la gorge, mes hommes
avaient bu l'eau saumâtre de la rivière; cette eau leur donnait un mal
de coeur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous
nous trouvions à un mille de la mer, et en nous tenant rapprochés les
uns des autres, nous réussîmes à traverser le gué. Les natifs épiaient
nos mouvements avec tant de persistance, que nous étions obligés de
faire halte à chaque instant pour leur donner une volée de mousquets.
Enfin, après une demi-heure de marche, nos yeux distinguèrent
parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous
hâtâmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout à coup un nuage de sable
obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispersé, je vis le
prince vampire paraître comme un centaure dans le mirage vaporeux
produit par le sable blanc. La manoeuvre du prince nous enfermait
entre deux camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; à notre
gauche se trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues
ombrageaient quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut dès
lors ma seule espérance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite
fortification, et je puis dire que nos coeurs battaient avec violence
quand nos mains crispées purent saisir et opposer à nos ennemis le
frêle rempart des murailles de la première hutte. Malheureusement
notre course avait été si rapide qu'un de nos blessés avait succombé à
cette énervante fatigue; il était tombé mort ou mourant. Je n'eus
point la possibilité de lui porter secours. Le bruit sinistre d'un
sauvage et joyeux hurlement me fit tourner la tête, et mon regard
indigné rencontra le prince, dont le cheval furieux piétinait le corps
du pauvre marin. À un ordre de leur chef, les cavaliers accoururent,
s'approchèrent de notre lieu de refuge et nous lancèrent des pierres.
Nous répondîmes à cette nouvelle attaque par des coups de mousquet. Un
de nos hommes tira sur le prince; la balle l'atteignit sans doute, car
son cheval s'éloigna d'un pas chancelant, et les plumes qui ornaient
le turban du prince voltigèrent dans l'air.

--La mort de mon pauvre ami est vengée, pensai-je en moi-même.

Mais cet espoir ne fut pas de longue durée; car, après avoir arrêté
son cheval, le prince mit pied à terre, examina l'animal, secoua la
tête, et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa
petite troupe avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et
de fermeté.

Notre position devenait extrêmement périlleuse; nous n'avions plus que
trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute
part.

Désespérés et presque morts de fatigue, nous nous préparâmes à vendre
chèrement notre vie. Je songeai plus à la mort qu'à ma défense;
l'image de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste
souvenir fut bientôt chassé par celui de ma pauvre Zéla.
Qu'allait-elle devenir? supporterait-elle son isolement cruel? Ces
tristes pensées relevèrent mon courage; j'invoquai comme une égide
protectrice le nom de ma bien-aimée, et je dis à mes hommes:

--Courage, mes garçons, nous ne sommes pas encore vaincus.

La muraille du fond de la hutte était très-élevée; nous la trouâmes
avec nos baïonnettes, et de là nous vîmes que les natifs se
préparaient à incendier la hutte. Nous réussîmes cependant à les
chasser, mais non à éteindre le feu de bois mort et de roseaux secs
qu'ils avaient déjà allumé. Devant la hutte se trouvaient des palmiers
entourés par une haie de vacoua, et cet arbuste formait une haie
piquante et tout à fait impénétrable. Plusieurs fois, durant la
première escarmouche, je m'étais repenti d'avoir préféré la hutte à
cette place, que l'entourage rendait inaccessible aux chevaux. Nous
aurions eu et plus d'espace et plus de moyens d'attaque.

Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empêcher de quitter
la hutte. Cet ordre, dont l'exécution était notre mort, fit murmurer
mes hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils
écoutaient faiblement mes pressantes prières; enfin, ils furent
forcés de suivre mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en
bataille dans la cour, derrière les vacouas.




CII


Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon
retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner.
L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes,
tristes, désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en
l'air en hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du
secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second
coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en
recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans
la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de
l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là,
nous n'avions plus à craindre les atteintes du feu.

Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs revinrent sur
nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli.
Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir
reposait sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les
sauvages nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de
la haie de vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent
plusieurs de mes hommes. Notre situation était en réalité plus
désespérée que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis
vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commençai à
croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais
était invulnérable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser,
sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vélocité. Tout à
coup, les natifs se tournèrent vers la mer en jetant des cris
d'épouvante; ces cris furent suivis d'une décharge de mousquets, et le
doute inquiétant qui remplissait mon esprit fut dissipé: mon équipage
venait à notre secours.

Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais
je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des
Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine,
et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le
prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais
cette manoeuvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri
pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une
lutte acharnée des deux parts, mes gens avancèrent vers notre poste;
dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix
éclatante mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je
vis paraître une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter
les cheveux de cette délicieuse vision, qui, rapide comme une
hirondelle, s'élança jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier,
c'était mon bonheur, ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma
Zéla chérie; la chère adorée tomba sur mon coeur et je la pressai
tendrement dans mes bras épuisés de fatigue, mais que son contact
rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublièrent leur
danger pour nous regarder d'un oeil ému.

--Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.

--Où sont nos camarades? demandait l'autre.

Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de
vengeance contre les Javanais.

En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la
rivière, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers
le rivage. Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles
étaient impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les
devants dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre
arrivée ou de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte
nous fit hâter le pas, car je savais que le schooner était trop
éloigné pour qu'il lui fût possible de protéger les bateaux.

--N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-maître,
j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber
leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.

Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule,
en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et
cette eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident
que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du
rivage; le schooner était visible et il levait l'ancre afin de se
rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes
hommes, et après avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule
qui était devant nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais,
au moment où mes hommes allaient les suivre, les Javanais
renouvelèrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint
impossible de diriger sûrement nos coups de mousquet. Avec l'aide de
quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla dans la chaloupe, et quand les
natifs s'y précipitèrent pour saisir le plat-bord, nous déchargeâmes
la caronade, qui était bourrée de balles de plomb.

J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les
natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le
rivage était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à
son terme, quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point
diminuée, reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la
vue du canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer.
Indigné du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche,
jeta un cri terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en
face du canon. Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne
prit point feu. Le prince me jeta son turban à la figure et déchargea
un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un éblouissement
aveugla mon regard et tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit
la mèche tombée de mes mains et déchargea le canon.

Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea
dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.

Mais le cavalier n'était point le prince.

À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se
trouvait une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient
cependant assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le
meilleur cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef
qui ait conduit ses hommes au combat.




CIII


J'étais sérieusement blessé, mais je souffrais tant qu'il me fut
impossible, pendant les premières minutes qui suivirent l'explosion du
pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait été atteinte par
l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout à coup mes
membres, mes yeux se voilèrent et je tombai comme une masse inerte sur
le banc des rameurs.

Le coup de canon tiré par Zéla avait si fort épouvanté les natifs,
qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage
et d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les
bords du rivage.

Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les
tortures d'une véritable agonie, et la douce voix de ma compagne aimée
ne put, tant elles étaient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.

--Zéla, mon bon ange, dis-je à la jeune femme d'une voix entrecoupée,
croyez-vous que le destin ait déjà marqué l'heure de mon trépas?
Croyez-vous qu'Azraël, le démon rouge de la mort, ait mortellement
frappé le coeur qui vous aime?

--Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre éplorée, vous vivrez parce
qu'Allah, le bon esprit, a paralysé le bras du cruel guerrier. Dieu
est fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez
confiance, ayez courage.

La balle du pistolet avait pénétré dans mon corps au-dessus de l'aine
droite, et la position élevée du tireur lui avait permis de viser
horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la
blessure ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait
employer pour apporter un peu de soulagement à mes souffrances. Le bon
et savant docteur n'était plus là. On me hissa péniblement sur le pont
du schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le
prince avait tiré son coup si près de moi, que, selon toute
probabilité, une grande partie de la poudre avait suivi la balle et
brûlé les chairs, qui étaient noires et livides. Pour enlever la
poudre, Zéla enduisit la blessure de jaunes d'oeuf: le remède oriental
fut très-efficace, et ce premier soin rempli, la chère enfant lava la
plaie avec du vin chaud et la couvrit d'un cataplasme.

Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dévouement de
Zéla m'aida à supporter, presque avec patience, cette longue agonie.
Je crois, en vérité, que la pauvre petite souffrait au moral autant
que je souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de
supporter les ennuis et la fatigue que donnent les soins réclamés par
un malade; il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son
assistance, ses conseils; mais il lui est moralement impossible de
sympathiser avec une douleur qu'il ne ressent pas. L'être qui est bon,
généreux, dévoué, c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller
attentive pendant de longues nuits, elle seule peut comprendre et
supporter les caprices de l'esprit, les fantaisies absurdes que
manifeste le malade. Quelque ardente et sincère que soit l'amitié d'un
homme, elle ne peut égaler en force et en grandeur l'idolâtrie dévouée
que consacre une femme à l'objet de ses affections vierges. L'amitié
est fondée et repose sur la nécessité; il faut qu'elle soit plantée et
cultivée avec soin, car elle ne s'épanouit que sur de bons terrains,
tandis que l'amour, qui est indigène, fleurit partout. L'amitié est le
soutien de notre existence, mais l'amour en est l'origine et la cause.
Puis-je penser à mes souffrances et aux tendres soins dont Zéla les a
entourées, sans faire une digression sur l'incomparable amour de la
femme? S'il y avait une partie de ma vie que je voulusse arracher du
sombre abîme du passé, ce serait ce mois de douleur, ce mois pendant
lequel, faible, morose, ennuyé, je fus soigné par mon ange comme l'est
un enfant malade par la plus tendre mère.

J'ai oublié de dire qu'une fois installé dans ma cabine à bord du
schooner, nous ne perdîmes pas de temps pour faire hisser les bateaux
et mettre à la voile. Nous dirigeâmes notre course vers le nord-est,
avec le désir de rejoindre promptement le grab, pour recourir à la
science du bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris à cette
époque une chose que l'expérience m'a depuis fait connaître, c'est
que, sur dix blessures causées par les balles d'un fusil, il y en a
neuf pour lesquelles la science d'un chirurgien est parfaitement
inutile. Les tempéraments sains doivent laisser agir le merveilleux
instinct de la nature, qui seule a plus de pouvoir que tous les
médecins du monde. Je me souviens encore du vif plaisir que je
ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un morceau
d'agneau. Le lendemain du jour où s'était fait ce premier pas vers la
santé, Zéla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un bonheur
indicible, il réalisait en partie mes rêves de la matinée; mais quand
j'eus dévoré ce rôti, je m'écriai d'un ton chagrin:

--Est-ce tout, chère? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du
pauvre munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonné la cuisse d'un
petit cabri, mais bien la mère entière, et le fils eût servi
d'ornement.

Avec l'appétit revint la force, et je repris, appuyé sur deux
béquilles, mes devoirs sur le pont. Un de nos blessés mourut; mais je
ne crois pas que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait
alité, ce fut la puissance narcotique de la drogue que les natifs
avaient mise dans le café. Pendant quelques jours, les matelots se
plaignirent du mal que leur faisait éprouver l'absorption du poison
javanais. Je leur laissais accuser les natifs, et je savais fort bien
que mon remède était la seule cause de leurs souffrances; pour guérir
les malades, j'avais, faute de mieux, ordonné du vin.

Une brise de mer constante, une température modérée et du repos
détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et
courage.

Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un
secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers
à Java.

Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit
canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient
dirigé leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place
ombragée où, loin de tout regard, il leur était possible de se livrer
à leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre
l'habitude et le goût des bains à Zéla, qu'elle était presque
amphibie. Pendant notre séjour à l'île de France, de Ruyter me compara
à un requin, et ma belle Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau,
vêtue d'un caleçon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec
sa compagne, Zéla entendit le bruit des mousquets apporté par le vent
de terre sur la surface ombragée et calme de la mer. Le son était si
bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premières minutes, la
jeune femme crut qu'il était le bruit naturel à notre chasse.
Cependant un indéfinissable sentiment de tristesse glissa dans
l'esprit de Zéla; elle remit donc ses vêtements et voulut débarquer,
mais une réflexion l'empêcha de suivre cette première idée. La
décharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de
l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le bruit de ma
carabine, qui avait le son aigre et retentissant.

Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris
des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non
celles d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le
schooner et communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et
obéissant, le brave homme grimpa sur le mât, et de là il vit la
cavalerie javanaise sortir en toute hâte du village. Fort
heureusement, les bateaux étaient côte à côte du schooner, ainsi que
la chaloupe; ils furent donc vivement équipés et armés.

Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien,
qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est
donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange
de ma destinée.




CIV


Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres,
avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient
notre convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos
et de tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir
uniquement en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette
conduite est généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais
acquis des inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait
d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers
chinoises retentirent longtemps des ravages exercés par le schooner,
et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux,
était moins redouté que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement
raconté, dans la première partie de cette histoire, et nos exploits et
notre manière de vivre; j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin
d'éviter les petits détails qui mènent à une répétition sans fin,
pour éviter la stupidité méthodique contenue dans ce livre de plomb
qu'on appelle un journal de mer.

Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau,
car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous
n'avions qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible
torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus
grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est
celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne
boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée;
alors le plus avare de nous eût volontiers échangé sa part de butin
pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne
rêvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivière me semblait trop
petite pour arriver à satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc
dans cet horrible état de souffrance lorsque nous arrivâmes à
Caramata. Là, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit,
de la volaille, et nous reprîmes notre course.

Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le
voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de
Bornéo, nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords
de deux îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords
polis de son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre
de ce feu s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île
était jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute
probabilité, avait été formé par la lave; cette dernière île était
assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la
forme ressemblait à celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet
imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait échapper de temps
à autre une épaisse bouffée de fumée noire.

--Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de
Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant
avec nonchalance cette immense pipe d'eau!

La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.

La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y
établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids
d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route
sans lui faire aucun mal.

Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable;
mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un
naufrage.

Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous
arrêtâmes dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant,
et nous y attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien
venir, je levai l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour
gagner le second rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval
Marin. Cette île n'était point habitée, et dans un certain endroit que
de Ruyter m'avait soigneusement dépeint, je trouvai une lettre
contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course
dans une ligne parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en
vue de la côte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps
la ligne tracée par mon ami; mais ces caprices étaient souvent
contraires à mon devoir et à mes désirs. Parfois cependant
l'atmosphère était splendide et les nuits si lumineuses et si fraîches
que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zéla ou
écoutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restâmes
en panne à la hauteur d'une île appelée Andradas; le temps allait
changer et ne nous présageait rien de favorable à la continuation de
notre course.

Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé
d'une épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se
perdirent dans une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions
immenses, mais son éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le
regard pouvait en supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au
milieu du jour: on eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce
sinistre et mélancolique prélude était réfléchi d'une manière
épouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristées de
mon équipage. J'eus mille peines à réveiller mes hommes de cette
torpeur craintive, mille peines pour réussir à les préparer au combat
que nous allions avoir à soutenir avec les vagues et les éléments en
fureur.




CV


Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues,
tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs
étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.

J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres
devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à
coup une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du
ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et
immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier,
et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute,
le ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le
schooner trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors
la pluie, le vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur,
l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente
et irrésistible devant la tempête. Après avoir supporté le premier
choc, nous nous remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au
nord-est. Nous déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le
vaisseau sous le vent dès que la violence de la tempête se serait
épuisée. Le schooner était un incomparable navire, et quand j'eus fait
mettre tout en sûreté à bord, nous le mîmes au vent et en panne avec
la grande voile d'orage bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait
sans étoiles; la mer blanche d'écume.

Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans
quel endroit nous nous trouvions, mais un cri général me fit
rapidement monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand
vaisseau qui marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mâts
sans voiles; évidemment il nous avait vus, et je distinguai la figure
d'un homme qui tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous
demandait, à l'aide d'un porte-voix, qui nous étions. À la suite de la
question, j'entendis cette menace: «Arrêtez, schooner, arrêtez, ou
nous vous ferons couler à fond!»

Dans une seconde tout fut en commotion à bord de la frégate. J'avais
d'un regard découvert la forme du navire; elle sortait ses canons,
faisant en grande hâte des préparatifs pour s'en servir. Ma surprise
m'empêchait de répondre, et ce ne fut qu'à la voix des canons et à cet
ordre: «Baissez-vous!» que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une
voix de stentor:

--Haussez le gouvernail!

Nous larguâmes jusqu'à ce que nous eussions le vent à notre quartier.
Plusieurs canons furent déchargés sur nous, et notre seule espérance
était d'augmenter les voiles du schooner. Aussitôt qu'il sentit le
canevas, il se trouva délivré de la gêne et vola comme une levrette
qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se précipita donc follement
à travers les crêtes des vagues écumantes qui sifflaient et fumaient
comme de l'eau en ébullition. Sa fuite laissa derrière lui une ligne
de lumière aussi brillante qu'un météore qui traverse les cieux.

Pendant que nous nous félicitions de notre succès, la vigie nous cria:

--La frégate à l'avant!

Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasâmes
un vaisseau. Mais une lumière suspendue à sa poupe me montra que
c'était un vaisseau encore plus grand que la frégate; nous l'avions à
peine dépassé que nous nous frôlions à la poupe d'un autre. J'étais
égaré.

Le contre-maître me dit d'un air épouvanté et craintif:

--Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le
_Hollandais volant_.

À cette affirmation, le vieux quartier-maître répondit d'un ton
narquois:

--Que je sois damné, monsieur, si c'est le _Hollandais volant_! que je
sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!

La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en
effet une flotte de Canton.

Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre,
nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.

Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité
disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés
d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de
l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un
bateau de papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant
des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison
desquels le schooner ressemblait à une coquille de noix, flottaient,
ballottés çà et là, comme une barque abandonnée. Pareille à une
montagne de glace, chaque lame menaçait de les submerger. Fouettée par
le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'écume blanche
formée sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux
quartier-maître, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant
l'écume qui volait sur lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans
doute d'une tasse de thé ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à
l'eau de bouillir, et j'espère, capitaine, qu'elle se servira des
feuilles contenues dans ces boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme
se servait toujours de trois cuillerées pour faire sa tisane: une
était pour moi, l'autre pour elle, la troisième pour la théière.»

Les trois _last indiamen_, qui étaient de douze à quinze cents
tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et
je crus qu'ils attendaient l'arrivée de leurs compagnons, car il
était évident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais
rencontré la nuit. Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de
guerre, je profitai du calme, qui arrive généralement avec l'aurore,
pour mettre sous le vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore,
jamais un meilleur navire que le schooner n'a flotté sur les eaux.
Toutes nos légères barres furent attachées sur le pont, les écoutilles
et les embrasures fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une
sorte de sécurité pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis
très-haut, chargés d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des
cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je
pus, à l'aide d'un télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi
lesquels une large banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé
par le commodore. Ce dernier faisait des signaux à la frégate, et
celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute
apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils étaient tous
rassemblés sous le vent, à l'exception d'une seule barque, dont on ne
pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque
changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres,
car son but semblait être d'accompagner le convoi sans en faire
partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce bâtiment,
la vitesse de ses manoeuvres et la vélocité avec laquelle il
naviguait, bien convaincu que c'était un vaisseau de guerre; et
cependant il n'était pas anglais.

--Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; je ne connais
pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il
change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre
poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?

--Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les
Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris
cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est
moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill
Thompson!

--Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?

--Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.




CVI


La joyeuse nouvelle se répandit dans le vaisseau, et toutes les
figures rayonnèrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint côte
à côte de nous, et nous jetâmes ensemble un hourra qui s'éleva
au-dessus du bruit de la mer. Il m'est impossible de dépeindre le
plaisir que je ressentis, et ce plaisir était doublé par son
à-propos. Comme la mer était trop agitée pour mettre un bateau sur
l'eau, nous ne pûmes communiquer qu'à l'aide de nos signaux
particuliers, et de Ruyter m'ordonna de me tenir près du grab et de
suivre ses mouvements.

La brise continuait à souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi
vers Bornéo. Nous suivîmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte,
et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup
souffert. Un d'eux avait eu son mât de misaine frappé par la foudre;
le commodore tenait celui-là en touage; un autre n'avait plus ni
perroquet ni beaupré; il était très-grand, éloigné des autres, mais
rapproché de la frégate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux
essayaient de se tenir ensemble pour se protéger mutuellement pendant
que de Ruyter utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et
les diviser, tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de
tout mon pouvoir les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rôdâmes
autour du convoi comme rôdent des loups autour d'une bergerie protégée
par des chiens de garde.

La supériorité de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos
ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui
appartenaient à la compagnie marchande étaient plus forts que nous,
avaient plus d'hommes et portaient de trente à quarante canons. Malgré
cela, nous entravâmes tellement leur marche, soit à l'aide d'attaques
fausses ou réelles, soit par des lumières ou des coups de canon,
qu'ils firent tous leurs efforts pour nous détruire, afin de se
débarrasser de nous. La frégate nous chassa l'un après l'autre, et
malgré sa force et son adresse, ses tentatives de délivrance n'eurent
aucun résultat.

Ma témérité mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chassé par
la frégate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre
ses mains lorsque, au moment où elle commençait à faire feu, son
beaupré et son perroquet se brisèrent.

Nous réussîmes à gêner le convoi et à le diviser malgré les vaillants
efforts que l'ennemi opposait à nos attaques, car nous étions
favorisés par les îles, les bancs et les rochers dispersés sur leur
côté opposé au vent et vers lesquels la houle et le courant
conspiraient avec nous pour les chasser. Le vaisseau que la frégate
avait de temps en temps en touage était chassé par le vent bien loin
derrière les autres lorsqu'il était privé de cette assistance, et nous
avions fortement contribué à la lui faire perdre, en le tenant sans
cesse dans une craintive alerte. Au coucher du soleil, de Ruyter vint
côte à côte de nous bien avant de la flotte, et me dit:

--Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera épuisée;
profitons-en et faisons un dernier effort pour réussir à exterminer le
vaisseau protégé par la frégate. J'empêcherai cette dernière de lui
porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours
deviendra inutile. Je me rendrai à votre côté contre le vent, vous
irez derrière le vaisseau et vous me trouverez près de vous.

Après ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne
l'avait jamais été, il dirigea le grab au centre même du convoi, et
échangea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements
de de Ruyter furent si rapides, que la frégate se mit sur le qui-vive.
Les vaisseaux des Indes ressemblent à des jonques chinoises, étant
équipés pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces
vaisseaux était démâté, et de Ruyter et moi, après avoir réussi à le
détacher du convoi, nous espérâmes en faire la conquête.

L'Angleterre a raison d'être fière de ses galants matelots, aussi
hardis et aussi battus par la tempête que les rochers de sa côte de
fer. La richesse d'une seule île, qui est pauvre et insignifiante par
elle-même, contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe
entière; mais aussi tout y est sacrifié. Cependant il est un fait
singulier, et ce fait est que les vaisseaux employés au commerce sont,
sans exception, les plus laids, les plus sales et les plus lourds
voiliers du monde, et pendant les temps de guerre ils sont
horriblement équipés, car alors la marine s'empare de tous les hommes
utiles. En vertu de l'injuste loi qui régit les impôts, les droits de
tonnage sont levés sur l'étendue de la contre-quille et de la largeur
du vaisseau, et non point sur la quantité de tonneaux qu'un bâtiment
peut contenir. L'étude du marchand de bâtiments est de diminuer le
poids de l'impôt, et, pour arriver à cela, ils continuent la largeur
avec peu de diminution depuis la proue jusqu'à la poupe, en faisant la
partie supérieure du vaisseau très-saillante et en donnant à la cale
la profondeur d'un puits du désert: de sorte que, suivant l'absurde
mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est enregistré porteur
de sept cent cinquante tonneaux a généralement mille ou onze cents
tonneaux de cargaison. Ce système absurde ne peut être égalé que par
celui des Chinois, qui protégent cette ordonnance par amour pour son
antiquité. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le milieu du mât
de misaine jusqu'au milieu du mât d'artimon, et la dimension est prise
vers la poupe, ce qui fait que la longueur est multipliée par la
largeur. Cette méthode fait qu'un brigantin paye souvent plus cher que
ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent tonneaux ne paye que la
moitié de l'impôt mis sur un vaisseau de mille tonneaux. Et cependant
les Anglais et les Chinois sont appelés des hommes savants!




CVII


Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous
couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent,
et ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à
ce que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils
changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba,
et l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer
les vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux
de détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre
ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec
violence, et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient
de la pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des
avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos
dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers
submergés tout à fait au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous
ne vîmes point le grab avant les premières lueurs du jour, et de
Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions
poursuivi ne se fût brisé contre les rochers.

--J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua
de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter
ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent.
Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en
déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit
trop tardif.

Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose
que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau
naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures
pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient
avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se
précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au
moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible
gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il
eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.

Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait
l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il
souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout
à fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et
ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes
des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds
craquements.

Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si
toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope,
je découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient
les seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas
continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les
ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau.
Si quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à
l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le
côté opposé au vent.

À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en
voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je
réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec
mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À
mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma
blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils
marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter
l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le
courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je
ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à
l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.

Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour
revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgré l'éloignement des
hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux
avaient assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la
mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était
plus léger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des
bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter
s'élança à bord à l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains
pressèrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie.

--Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les
rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je
ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre
hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les
pauvres garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des
loutres pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les
à bord, mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et
le fils.

Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont:
cet homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux
parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en
chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme
volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le
premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme
à la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans un régiment
du Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq
ans dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner
à l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le
climat des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût
été possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire;
mais, incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son
foie avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de
Strasbourg, et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de
nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et
jaune de cet homme à moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune
garçon, son fils, né d'une femme indienne, avait dix-sept ans.

Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et
promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés
faisaient partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître,
homme fort et carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant
été élevé dans un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de
son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de
bosseman. C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et
dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se
souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le
bosseman nous racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune
Anglo-Indien avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au
prix de sa propre existence.




CVIII


Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques
heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du
naufrage.

--Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi,
avait perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris
en touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux
pour elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se
composait de thé, de soieries et de plusieurs autres objets de
commerce; de plus, le vaisseau portait à son bord des femmes, des
enfants, des domestiques nègres, enfin un personnel de trois cents
individus. Le vaisseau souffrit si cruellement à la chute du jour de
l'agitation de la mer, qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En
le mettant au vent pour l'alléger, deux des canons du grand pont
s'étaient détachés, et un avait enfoncé une embrasure, qui laissa
pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des
rochers, nous essayâmes de tourner le vaisseau; mais, faute de
voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour activer notre
destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le vaisseau à
travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés, avec la
poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les
lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et
les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la
désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le
monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le
pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même
qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien
ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait
autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de
la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire
pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi
que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver
de place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée
de monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une
foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un
bruit de tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la
mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda
sourdement et s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de
violence et de rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut
précipité dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitté, et nous nous
encouragions mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente
activité que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir
que le mât de hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande
vergue; elle était presque abandonnée, car les cordes qui la
supportaient avaient été enlevées, et, en se détachant, la grande
voile avait jeté à la mer ceux qui étaient sur la vergue. J'aperçus
alors le vieux capitaine, que son fils avait traîné sur le rocher; ils
y étaient collés tous deux comme des homards endormis. Quand le jour
parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six êtres
vivants! Nous étions épuisés, sans espérance. Dieu nous envoya vos
bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donné
par votre apparition, car il était presque impossible de franchir,
pour arriver jusqu'à nous, la ceinture de rochers et le banc de sable
qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccès désespérante,
nous savions que vous êtes des corsaires français, et peut-être
l'espoir du pillage vous attirait-il près de nous!

Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de
reconnaissance profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en
nous jetant un regard humide:

--J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de
sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a
jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en
risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient
autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de
thé, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de
vaisseau, des bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout
cela pêle-mêle, en désordre, en confusion. Dans le groupe informe,
tantôt séparé, tantôt réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui
tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses
mouvements, vouloir le porter à bord, près de nous, et son corps,
ballotté par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponné à
la vergue, près de moi, suivait d'un oeil fasciné toutes les allées et
venues de la vieille femme; puis tout à coup il se précipita dans la
mer, la tête la première, en criant:

«--Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!

«--Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous
donnera le vertige et vous tomberez.»

Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant
le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur
notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui
tenta de la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une
seconde fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe,
réussit à la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le
capitaine tira à bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes
les bateaux. Que Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de
rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que,
malgré son origine américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon,
et des marins aussi secourables et aussi dévoués à leurs frères
malheureux...




CIX


Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous
dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois
petites îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près
desquelles nous nous étions déjà arrêtés une fois.

J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que
j'avais vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le coeur
lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis.

--Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis
longtemps il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un
admirable arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un
homme assez honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait
près de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans
la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande
facilité pour soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend
l'âme sordide, et vous savez que la rapacité des banquiers et des
munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En
conséquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne
de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges
de cet emploi.

Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les
Javanais, de Ruyter s'écria:

--Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité
à le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que
vous êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre
homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande
folie? Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami
malais, le héros de Sambas.

--À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette
rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi
coupable que mon expédition à Java?

De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une
contre l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:

--Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du
drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais
pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste,
j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les
compagnies, parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites
et des liens intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est
pour moi comme le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo,
comme le soleil sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit
ceci:


«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.»


Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient
scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar
qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de
dollars.

Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de
Bornéo, mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves
Malais continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la
Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une
rivière, un bon ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en
outre, sa situation est des plus favorables au commerce et à
l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans
leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise était celui de
détruire cette colonie de pirates, et la cause réelle qui guidait leur
attaque était la conquête de l'île. Le grab avait pris une position
excellente et le Malais s'était engagé pour son peuple à me donner la
direction de toutes les tribus. En conséquence, j'ordonnai au chef de
faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagnés
par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avançâmes le long
de la côte jusqu'à notre arrivée au cap Tangang. Je débarquai là et
j'y laissai les bateaux.

Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres
articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après
avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des
montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des
rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la
rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre
un jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt
devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était
ambitionnée par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de
misérables huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe
de boue et de bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se
trouvaient des habitations qui ressemblaient à des corbeilles
soutenues par des béquilles, et, selon toute apparence, les
propriétaires de ces masures étaient prêts à fuir vers la ville quand
leurs affaires ou la nécessité les y obligeraient. J'avais remarqué,
chemin faisant, une grande et magnifique baie entourée d'îles à l'est
de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants
mettraient là leurs vaisseaux en ancrage pour faire débarquer leurs
troupes. Je trouvai les natifs occupés à déménager leurs meubles et
leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus
disposés à éviter l'invasion qu'à la soutenir. À ma prière, le chef
malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes
des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case
retirée, et pour les rallier à nous.

Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés
sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme
entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se répandit
comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux
montagnes.

La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler
mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des
natifs et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon
arrivée, je mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre
d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le
passage. Vers le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage
cri de guerre des nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la
montagne comme un déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris
possession de la forteresse de boue pendant le premier accès de leur
fièvre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris
perçants, le bruit de leurs armes à feu, celui de leurs trompettes de
conque qui se répétaient de rocher en rocher, auraient pu faire
croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami le chef vint bientôt me
rejoindre, accompagné par les plus puissants chefs des diverses
tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un festin abondant sans
être splendide, nous nous occupâmes des choses importantes. Le chef,
qui était un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette
harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du
peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, et mon premier acte
d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer à chacune une
retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au débarquement de
l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il devrait
apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe de
Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.

Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de
la flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la
côte, et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans
la largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur
d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.

Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans,
ses princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie
pour voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la
mesquine rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec
violence à travers les rangs des chrétiens, le jour où les féroces et
indomptables Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent
avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y
eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes
les fugitifs, et la plupart furent tués au moment de regagner leurs
vaisseaux. Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des
munitions, des armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre
des morts fut bien supérieur à celui des vivants.

--Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui
approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon
accueil.

Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se
précipita vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses
mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point
étudié les paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait
une telle énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence
passionnée et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que
le langage complaisant et subtil du philosophe grec.

Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son
peuple, qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.

--Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de
laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point
illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont
trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous
serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce
bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers
de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands
vaisseaux (l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous
détruirez l'île et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le
chef en me désignant, restera avec nous pendant toute la durée de ton
absence. Chaque vieillard sera son père, et par lui ta voix sera
écoutée et comprise; n'est-il pas ton sang!

Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel
il prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes
sortes de provisions lui seraient envoyées le lendemain.

--Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as
fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont donné
la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon peuple
est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu d'accepter les
présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses
hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma
défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi, eût-il été
nourri au même sein!

Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son
proa, qui prit le chemin du rivage.




CX


Fatigué d'être renfermé sur le schooner, et désirant voir mes anciens
amis du grab, je me rendis sur son bord accompagné de Zéla et de de
Ruyter. La nuit entière se passa sous la banne à rire, à souper, à
causer, tandis que l'équipage, joyeux et un peu ivre,--j'avais donné
aux hommes un petit baril d'arack rapporté de Java,--dansait sur le
pont.

Je trouvai Van Scolpvelt tel que je l'avais quitté, et mon premier
regard le découvrit à travers l'abat-jour de son dispensaire, qui
ressemblait tout à fait à un pigeonnier. Près des fentes et des
crevasses, se trouvaient plusieurs longs centipèdes, qui se traînaient
çà et là, et tous les escarbots du vaisseau y cherchaient un refuge.
Ce voisinage était peu redouté de Van; seulement, il n'aimait pas que
ces noirs visiteurs entrassent dans sa bouche pendant qu'il dormait,
ce qui arrive souvent lorsque ces insectes manquent d'eau. À part
cette partie respectée de son individu, Van les laissait courir sur
ses vêtements, et il lui était parfaitement égal de les voir tomber
dans sa soupe ou dans son thé; peut-être même prenait-il, à regarder
les escarbots brûlés par le liquide, le plaisir que trouvait Domitien
à voir l'agonie des mouches qu'il jetait dans les toiles d'araignée.
Van était donc assis, fumant son meerchaum, et il retirait par sa
patte velue, hors de sa tasse de thé, un magnifique escarbot. Le thé
était tiède, et la petite bête n'avait été que rafraîchie par son
plongeon dans la tasse. Frappé par la vue de la force extraordinaire
de l'escarbot, ou dans l'unique désir de tuer le temps, le docteur le
perça scientifiquement avec une aiguille, puis il examina sa victime
avec un microscope. Quand la curiosité de Van fut entièrement
satisfaite, il jeta l'insecte et but son thé à petits coups. Les
penchants anatomiques du docteur étant réveillés, il songea à les
satisfaire, et je le vis, les yeux fixés sur la poutre, se lever sans
bruit et fixer du bout des doigts la tête d'un centipède contre le
bois. La pression de la main de Van empêcha le reptile de se servir de
son venin; mais son corps se tordit, ses cent pattes frissonnèrent, et
Van le prit et le plaça dans une bouteille qui en renfermait déjà une
douzaine.

De Ruyter appela le docteur. À la voix de son commandant, l'illustre
chirurgien alluma sa pipe, revêtit sa jaquette et se précipita sur le
pont. Van me tendit sa sale nageoire; et, malgré le venin qui la
souillait encore, je la serrai avec force.

--Et vos malades, capitaine?

Le récit de nos misères fut dévoré par Van; il était insatiable et
voulait à chaque instant de nouveaux détails, de nouvelles
explications. La mort du pauvre Louis l'affligea cependant beaucoup;
mais cette affliction fut diminuée par le souvenir de l'incrédulité du
bon munitionnaire relativement à la science médicale.

--Ne m'a-t-il pas appelé pendant sa maladie, capitaine? n'a-t-il point
déploré mon absence?

--Non, docteur.

--Non, répéta Van indigné, non!... Alors il est mort puni par le ciel,
il est mort en infidèle profane; moi seul aurais pu le sauver.

Quand j'eus raconté à Van la perte que j'avais faite d'un Arabe mort
empoisonné par la drogue des Javanais, il me demanda s'il n'avait
point eu d'autre mal que celui-là.

--Il avait été légèrement blessé.

--Quelle était l'apparence de la blessure?

--Elle était rouge et très-irritée.

--Ah! s'écria le docteur, c'était une plaie _phagedoenie_, ou une
inflammation _erysipelateuse_; sans doute le _chylopeotic viscera_
était dérangé. Qu'avez-vous appliqué sur la blessure?

--J'ai dit à l'homme de boire de l'eau de congée avec du citron
dedans, et de laver sa jambe avec de l'eau-de-vie; mais il a lavé son
gosier avec la liqueur, et la plaie avec de l'eau de congée.

--Vraiment! alors le brave vous montrait qu'il était plus instruit
que votre ordonnance; ce gaillard méritait de vivre et vous de mourir.

Van maudit avec véhémence le médecin qui avait déserté son poste
pendant la bataille; il enviait ce poste de toutes les forces de son
âme. Ensuite Van demanda à examiner ma blessure.

--Selon l'apparence, me dit-il, tous les chirurgiens croiraient que
quelques morceaux de vos vêtements sont entrés avec la balle, et
qu'ils empêchent la plaie de se cicatriser; mais une longue suite
d'expériences m'ont prouvé que, dans une blessure causée par une
balle, il importe fort peu qu'elle entraîne avec elle un fragment
d'étoffe; ce fragment sera masseux, à moins que la balle ne soit
presque consumée, et alors la blessure qu'elle cause n'est point
profonde.

Van conclut son discours en me disant qu'il voyait des symptômes de
jaunisse dans mes yeux et sur ma peau.

Le vieux contre-maître, qui se tenait à côté de moi la bouche béante
d'étonnement, car il ne comprenait rien à ce langage embrouillé et
scientifique, s'écria tout à coup:

--Je voudrais savoir quel vaisseau il met à l'eau maintenant. Je suis
depuis trente ans dans la marine, et cependant je n'ai jamais entendu
parler du _Hajademee_ et du _Chylapostic_! Je suppose que ce sont des
vaisseaux hollandais. J'ai entendu parler de la corvette de guerre la
_Cockatrice_.

--Que marmotte ce vieux chien-là? dit Van en se retournant. Il est
pourri par le scorbut, regardez.

Et Van appuya son pouce sur le bras rouge du vieux marin. Après avoir
pressé les chairs, le docteur ôta sa griffe et me montra la place.

--Regardez, reprit-il, l'empreinte de mon doigt y reste, les muscles
affaissés ont perdu leur force.

Le contre-maître ne fit nulle attention aux remarques du docteur, car
il nous dit en riant:

--_Collapse_... Ah! il veut parler du _Colasse_, de 74 canons. Quant à
la _Ticity_ et à l'_Ansudation_, je suppose que ce sont encore des
vaisseaux hollandais.

Van me quitta en me promettant de visiter le lendemain matin les
malades du schooner.




CXI


Les traits sévères du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et
Zéla, qui lui était toujours reconnaissante des bontés qu'il avait
eues pour elle, lui baisa la main et s'assit à côté de lui. Ils
parlèrent longuement de leur patrie et de leur tribu, car sur ce
sujet le bon vieillard était inépuisable d'éloges et de citations.
Zéla parlait avec enthousiasme des beautés de la ville de Zedana, de
ses sombres et vertes montagnes, de ses eaux limpides, des brises si
fraîches envoyées par le golfe Persique, puis encore des îles bleues
de Sohar, dont son père avait été le cheik.

Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la
comparaison entre le pays de Zéla et les richesses de Kalat ou les
splendeurs de Rasolhad; à ces merveilleuses descriptions il ajoutait
celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du désert
où il avait passé sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer.
Malheureusement, toute possibilité de ressemblance finissait là, car
il n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonférence.
Cependant il essayait de persuader à Zéla que ce désert aride était un
paradis terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se
nourrissant, il est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou
à tous ceux qui traversaient cet océan de sable inhospitalier; mais
enfin on y était libre et heureux. En répondant aux questions de Zéla,
le rais se trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments
que lui avait fait souffrir la soif, et que ce n'était qu'en suivant
la découverte des corps desséchés des voyageurs qu'ils parvenaient à
suivre les caravanes.

Ces rencontres les récompensaient amplement de leur courage et de leur
patience.

--Dieu seul connaît les besoins réels de ses enfants, ajouta le
vieillard.

Et pendant qu'il reprenait le récit des horribles assassinats commis
dans le désert, je jetai sur sa tête un seau d'eau et j'emmenai Zéla
sur le schooner.

Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays,
chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité,
que cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une
frégate.

Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le
grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion
amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu
de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers
l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or,
car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine
mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous
n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une
place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des
côtes, et le bosseman resta avec lui.

Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous
assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas
souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de
plus.

Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec une poupe élevée et
un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit
sa coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune
brillant.

Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans
l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette
époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla
et moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un
bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de
temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du
vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour,
j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction
consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de
palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du
poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout
fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier
d'un terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:

--Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux
que dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes
serrés et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le
dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...

Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien
paraître, je commençai à croire à la résurrection de mon vieil ami
l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour
venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti
notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du
sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de
Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami
dérangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale.

--Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile
étrangère était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de
vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas
tout à fait en état de se mettre en mer; allez à la recherche de
l'étranger et amenez-le ici.

Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés
par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue
de l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement
bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le
matin, et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir.
Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un
magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de
Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles
d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de
quatre ou cinq sacs de roupies.

Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et
aussitôt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de
mon sombre équipage.

Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre
ancrage. Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son
ami le Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest
fondée depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est
située sur les bords d'une rivière navigable, et elle possédait une
factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires
considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer
de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour
envoyer la prise à une distance plus éloignée.

Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau,
l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.

Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire
pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes
promenades dans notre nouvelle propriété.




CXII


Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un
temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser
son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes
rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y
surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde
de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes
que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second
contre-maître et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des
sangliers, des buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de
de Ruyter, et moi à faire une immense provision de riz et de maïs.

Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé
à des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces
travaux avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un
homme qui vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La petite
rivière où je m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre
rencontre avec le _Jungle-Admée_ était mon arsenal naval. Nous y
passions des journées entières dans le plus complet isolement, car
cette partie de la rivière était séparée de l'île par un mur de
jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le
schooner en rade avec sa prise, et, à l'aide d'un drapeau, nous
pouvions correspondre avec l'équipage. Au coucher du soleil, nous
rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes que pour me trouver à
mon poste pendant la nuit.

Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser,
que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de
punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes
liqueurs qui empêchent le coeur de s'ossifier, et qui ferment les
crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les
Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le
chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre
commandant captif. Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait
pleuré sur la perte de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il
avait plu à la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants,
il aurait pu se soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son
navire il avait mis tout son coeur, toutes ses habitudes, toutes ses
espérances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte
avec résignation.

Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du
capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les
mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout
à coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée
d'un ami.

Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut
côte à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.

Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le
chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un
bosseman: _Rule Britannia!_ un petit homme à l'air effaré grimpa sur
le pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai
pour recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon
sérieux en face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée,
en face de son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet
gonflée par le vent.

Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles
en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait
croire que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.

Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de
plomb:

--Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie
hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van
Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite
dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.

Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il
laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton
plaintif la mélancolique complainte de _Pauvre Tom Bowling_.

Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir
nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût
surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de
liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un
morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.

J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en
l'engageant à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les
détails de cette importante fonction; le vieux marin obéit en
marmottant entre ses dents:

--Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage.
_Le Téméraire_, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre
son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un
biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore
flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudière
d'un vaisseau. Allons, garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur
le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger.

Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard
et la moitié d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes
avec une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une
grande bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air
grave:

--Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de
causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude
et que je suis fatigué, je vais me reposer ici.

En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes
difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un
drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il
fuma et ronfla de tout son coeur, et nos ivrognes suivirent son
exemple.

Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa
chaleur matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna
sur le vaisseau étranger.

Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid,
calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car,
malgré mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas
dans lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques
de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme
avait la sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un
marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en
lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage
se montra plus indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais
doublé d'un Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le
capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sèche,
apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un
propriétaire irlandais qui écoutait d'un air calme les réclamations de
ses pauvres tenanciers affamés et sales. Sans répondre un seul mot à
la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la
prise, ses factures et les listes de la cargaison.

--Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.

--Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le
capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes
sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si
la Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son
consentement.

J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils
caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en
marché avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et
le faire jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me
conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur
fut chassé du schooner au milieu des huées de tout l'équipage.




CXIII


De Ruyter vint bientôt nous retrouver, tenant en touage un petit
schooner dont il avait fait la conquête sans avoir à déplorer aucune
perte d'hommes. Nous levâmes l'ancre pour aller la jeter sans retard
dans le port de Batavia. Ayant à vendre non-seulement nos deux prises,
mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dépôt dans une
maison de la ville, de Ruyter prit un logement à Batavia, et nous nous
y installâmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions,
étaient, en outre, dans un ordre parfait. En conséquence, j'avais la
libre disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir à
Zéla la partie montagneuse de la riche et populeuse île des Javanais.
Les productions du territoire de l'île, telles que bois de charpente,
grains, légumes et fruits, sont d'une qualité fort supérieure à toutes
celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception
toutefois en faveur des produits de Bornéo.

Le général Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'île,
fut très-poli pour moi, et je passai plusieurs jours à sa maison de
campagne.

Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes
filles aux cheveux dorés; à Java, ce fanatisme est consacré aux femmes
dont la peau a cette teinte jaune.

Dans la maison du marchand habitée par de Ruyter vivait une veuve
très-riche, née dans la capitale de Jug, ville encore gouvernée par
des princes natifs.

Cette dame au teint jaune était si belle aux yeux des jeunes gens de
Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour à passer
devant sa porte, dans l'espérance d'attirer l'attention de cette
merveille, dont voici le portrait:

Elle avait à peu près quatre pieds de hauteur, et sa peau était d'un
jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y refléter
comme sur un dôme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs
d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes
qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des
lèvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux
cheveux, ils étaient si courts, si épars sur cette petite tête, qu'en
les rassemblant tous, il eût encore été très-difficile de réunir la
quantité qui est nécessaire pour ombrager les lèvres d'un homme.

Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dépeindre était
l'idéal de la beauté chère aux Javanais, et de tous les coins les
plus reculés de l'île, on venait en foule briguer ses faveurs et lui
rendre les hommages d'une adoration enthousiaste.

Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilége
inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant
de ce privilége, qu'elle en abusait. À peine âgée de vingt-quatre ans,
la belle dame s'était mariée dix fois; un de ses époux était mort,
deux avaient été tués on ne sait comment, six s'étaient mal conduits
envers elle, et enfin le dernier avait disparu.

Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes
dépassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter
et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles
d'acier et une force proportionnée à notre stature, nous semblions des
géants au milieu de ce petit peuple. Notre extérieur herculéen fit une
grande impression sur la sensibilité de la veuve, qui, en notre
honneur, traita avec mépris les nains de l'île, qu'elle appelait des
fragments d'homme. Après un scrupuleux examen, après une mûre
délibération, après une étude approfondie de la figure, de l'air et
des manières de de Ruyter, la veuve, qui s'était sentie entraînée vers
lui au premier coup d'oeil, arriva bientôt à me donner la préférence,
non-seulement parce que j'étais le plus jeune, mais encore parce que,
venant d'avoir la jaunisse, j'étais le plus doré. Ne doutant pas un
instant du bonheur et de l'empressement que je mettrais à accueillir
ses avances, la dame dit à de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes
sans condition, et qu'à ce don suprême elle ajouterait des champs
semés de riz, de café, de cannes à sucre, des maisons, des esclaves,
des domestiques; enfin, un domaine assez vaste pour me mettre en
égalité parfaite avec les plus puissants princes de la province de
Jug.

--Madame, répondit de Ruyter avec le plus grand sérieux, mon ami sera
charmé de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le
ravissement. Vous me voyez moi-même confondu de joie et de surprise.
Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose à la réalisation
de ce bel avenir: mon ami est déjà marié.

--Marié! exclama la veuve, marié! je ne puis pas le croire; et
cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je
l'ai vu accompagner à la promenade une pâle et maladive jeune fille
qui a les cheveux tournés autour de la tête en forme de turban. Mais,
monsieur, cette jeune fille est mince, frêle comme un roseau; de plus,
elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est
ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur.
Fi donc! elle ressemble à une femme marine, et doit bien certainement
aimer l'eau comme un poisson.

Après cette réponse, la veuve découvrit à de Ruyter ses charmes
éblouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:

--Regardez-moi...

De Ruyter avoua à la veuve qu'elle ne pouvait être comparée à la
jeune fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la
part des goûts excentriques des hommes, goûts qui sont aussi
capricieux que les flots de la mer.

--Monsieur, s'écria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses
regards décident la question. Laissez-le contempler en moi la
véritable beauté, et son âme sera émue et son coeur brûlera d'amour.

Enchanté de profiter d'une si belle occasion pour donner cours à son
humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de
la princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait
mon agent auprès de la veuve, disposait en imagination de tous ses
biens, et voulait absolument l'épouser pour moi. Cette conduite
excitait si bien l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux,
et le schooner était encombré de ses nombreux envois de café, de
tabac, de sucre, de fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve
furent fréquentes; car, quoique mahométans, les Javanais ne gardent
que l'extérieur de la foi. Quant à leurs actions, elles n'ont d'autres
limites que l'étendue de leurs désirs, et les femmes obéissent
pieusement au précepte de la nature qui dit: «Croissez et multipliez.»

J'étais presque fâché de voir Zéla indifférente aux agaceries que me
faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment
jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter.
Le soupçon, le doute, la méfiance étaient inconnus à Zéla: cette
loyale et simple nature ne pouvait les comprendre.




CXIV


Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées
dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en
panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le
corps d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de
construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation
de la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa
carte, dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son
projet, celui de faire lever le vaisseau.

Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia,
la turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de
Ruyter à tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui
était nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs,
et nous nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de
notre destination.

Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter
sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner
jusqu'au matin.

Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau
était aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la
sonde sur le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de
pieds d'eau seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une
bouée afin de marquer la place, et nous remontâmes à bord des
vaisseaux, qui s'approchaient de nous.

Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres
instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau
submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer,
chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On
distinguait aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient
et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs
descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils
prirent l'aspect fantastique d'une bande de démons réunis pour
défendre leur vaisseau attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après
plusieurs heures de travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux
aux cordages du naufragé pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le
remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussières. Le
second jour, le grab et le schooner furent placés de chaque côté du
navire, afin que leurs forces réunies vinssent à notre aide pour faire
monter le bâtiment à la surface de l'eau. Un succès complet couronna
nos efforts. Le vaisseau ressemblait à un énorme cercueil, et la
lumière du jour brillait étrangement sur son corps blanc incrusté et
plein de bourbe. Des étoiles de mer, des crabes, des écrevisses et
toute sorte de poissons à coquille se traînaient sur le corps du
vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que,
s'il était troué, ses avaries n'étaient pas grandes. Les objets qui
garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient
été enlevés ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui
probablement avaient vu le naufragé pendant leurs courses sur la mer;
mais la cale d'arrière, protégée par un double pont, n'avait pas été
touchée.

En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un
câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé
pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une
cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de
sa conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le
frapper rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous
laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient,
en considérant le corps palpitant du reptile:

--Vraiment, il eût été de force à nous manger.

Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je suis bien
certain que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans
scrupule et sans remords.

Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un
banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur
laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent
des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres
articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les
distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets
pressentiments de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai
deux petites boîtes soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter
les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau
de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait à son
bord.

La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars,
mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi
la mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de
ma vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon coeur
et extasié mes sens!

Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent;
le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch,
apporté de la Mecque par les hadjis.




CXV


On disait à Batavia que nous avions découvert un banc de dollars
espagnols en échouant dessus, et que nos vaisseaux étaient encombrés
par l'immense quantité de cette merveilleuse trouvaille. À ce conte,
la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pêché dans les
profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le
millésime de 1550. Ces nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui
avaient tous le désir de boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre
de ces liquides eût été un élixir d'immortalité, bien certainement on
les aurait bus avec moins de plaisir et d'avidité. Les graisseux
marchands hollandais s'assemblaient à bord du grab, et passaient la
nuit à chanter des alleluia pour exprimer leur satisfaction. Grâce au
bon conseil de de Ruyter, je substituai d'autres vins à notre nectar
espagnol, et nous le gardâmes pour les malades, pour nos marins,
auxquels il rendit plus d'une fois la souplesse de leurs membres et
l'énergie dans l'action.

En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay.
Son bien-aimé vaisseau lui fut cédé pour un prix fort modique, et il
lui fut loisible de reprendre la mer avec tout son équipage.

Quand tout fut terminé, nous levâmes l'ancre pour quitter Java.

La veuve de Jug resta frappée d'étonnement lorsqu'elle apprit notre
départ. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous
suivit dans un bateau à rames, en criant, en faisant des signaux et en
se déchirant les bras à l'aide de ses ongles.

Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperçut que
je ne faisais aucune attention à ses gestes et à ses cris, dont le
bruit assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon
télescope me laissait voir la veuve décharger sa colère sur les
esclaves qui conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le
dos sous une furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien
qu'un homme n'a pas plus de force qu'une femme en se servant des armes
offensives et défensives de la langue, des ongles et des larmes,
j'avais agi prudemment en évitant la bataille. Si l'âme de la veuve
n'eût pas été chargée d'argile, elle se serait attachée à mes pas dans
mes voyages autour du monde. Mais aussitôt que l'esquif de mon
amoureuse sentit les vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur
lui-même, et je vis la princesse jaune,--ou plutôt je ne vis la pas,
car elle était tombée dans le bateau,--reprendre le chemin du rivage;
si bien que je puis dire d'elle:

--Elle aima et s'éloigna à la rame.

J'avais été si tourmenté, si persécuté par ce dragon femelle, que je
l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de
gâteaux; le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces.
Depuis cette époque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds
dans le repaire d'une veuve, car la férocité maligne d'un tigre est de
la mansuétude en comparaison de celle d'une veuve contrariée dans ses
désirs.

En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le
limpide océan de la mer, j'étais accablé d'une inconcevable tristesse.
Pour la première fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient
mon esprit, et cependant ma santé était excellente; celle de Zéla ne
me donnait aucune crainte, car ses yeux étaient brillants, et son
haleine plus parfumée que les fleurs d'une matinée de printemps.
Quelle cause assombrissait ainsi mon coeur? quelle cause me rendait
soucieux et pensif comme à l'approche d'un grand malheur? Ce n'étaient
ni les persécutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oublié en
perdant de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc à moi comme
un vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: «Si vous
m'abandonnez, je vous ferai souffrir mille morts.»

Dans l'Est, la vie est à très-bon marché, et à Java quelques roupies
suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors
d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui désigne. Le poison
est là si indigène, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les
natifs sont très-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve
ne s'était point servie contre moi de cette arme dangereuse, et
j'étais loin de sa portée; d'où venaient donc mes craintes?

Une nuit je fus éveillé par des visions affreuses. D'abord parut la
veuve; en cherchant à échapper à ses caresses, je vis surgir auprès
d'elle une vieille sorcière jaune; cette femme hideuse sauta sur mon
lit et voulut me contraindre à manger un fruit vénéneux qu'elle
pressait contre mes lèvres. Je voulus arracher à la furie le fruit
empoisonné et le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je
tombai anéanti sur ma couche. Tout à coup la fidèle Adoa entra dans ma
cabine et s'empara du fruit en criant: «C'est du poison! c'est la
mort!» Derrière Adoa apparut le prince javanais monté sur son cheval
couleur de sang; le cheval escalada mon lit, et ses pieds me
frappèrent violemment à la tête; puis tout s'évanouit dans
l'obscurité; alors une femme blanche suivie par une ombre s'inclina
sur moi et une voix mélodieuse me dit doucement:

--Vous devez vivre; moi seule dois mourir!

Après ces paroles, le fantôme noir qui accompagnait Zéla souleva le
crêpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits pâles et
livides de la vieille Kamalia.

--Étranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous êtes parjuré;
vous avez souillé le meilleur sang de l'Arabie; vous avez brisé le
coeur de mon enfant d'adoption.

Un violent effort me réveilla tout à fait.

La tête me faisait horriblement mal, et cette souffrance, causée par
des rêves, m'a poursuivi longtemps après mon départ de Batavia.

Le second jour de notre départ du port, nous rencontrâmes deux belles
frégates françaises et un schooner à trois mâts qui rentraient à
Batavia après une longue course.

Nous dirigeâmes notre course le long de la côte, à l'est de Java, vers
les îles de la Sonde, et nous n'y rencontrâmes que de petits vaisseaux
destinés ou appartenant à cet archipel, et chargés d'huiles de ghée et
de coco. Ces denrées, plus précieuses à leurs yeux que des morceaux
d'or et d'argent, étaient trop viles à nos yeux pour valoir même une
pensée.




CXVI


Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la
Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit
bateau battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de
diriger notre course vers lui.

La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et
nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un
contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir
capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de
ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte
rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et
les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce
misérable état, une énorme vague vint fracasser une partie de la
poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à
force d'adresse et de dextérité que les marins réussirent à mettre à
la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le
vaisseau coula si promptement à fond, que les naufragés n'eurent que
le temps nécessaire à la conservation de leurs propres personnes; car
deux hommes qui avaient essayé de sauver quelques débris de vêtements
et de vivres furent ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était
aussi vieux et aussi fracassé que le navire auquel il avait appartenu;
mais fort heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait
été le réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de
bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux
bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots
remercièrent la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que
ces terribles paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche
sur le bateau!» Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas
d'eau fraîche! nous allons mourir de soif!»

Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins
et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passés et
présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau
troué, fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le
reste de l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin
harponné; tout cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.

Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme
intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et
fort par son âme et par son coeur. L'officier ranima les esprits
accablés de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre,
qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en
outre le bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir
supporter la soif pendant quelques jours.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur
sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une
bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.

L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur
le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car
il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui
faisait entrevoir.

Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en
fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et
se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu
une adresse parfaite, un coup d'oeil sûr et une main ferme. L'officier
n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce
chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était
si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule
espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou
les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la
rencontre de quelque barque vagabonde.

Le bouc fut tué, et chaque oeil glacé de crainte regardait avec une
avide angoisse la petite part du sang distribué par le contre-maître.
Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang
coagulé et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le
contre-maître nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la
substance sans l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils
trouveraient un avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent
leur chef, mais la plupart furent impuissants à résister aux
déchirements affreux qui torturaient leurs entrailles.

--En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai
mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand
soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.

Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement
des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un
épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui
peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables
brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se
faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la
pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières
profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient
morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais,
hélas! le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber
quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles
du vaste Océan.

Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de
leurs mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie.
Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui
paraît bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée
de soixante et dix ans.

Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent
dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en
moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et
s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se
trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de
notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain
que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre
rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison;
quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le
courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda
tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:

--Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.

Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa
lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.

L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la
fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux
marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade,
et ses premières paroles intelligibles furent adressées à Van:

--Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils
de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!

Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le
dernier mourut dans les convulsions d'un violent délire.

La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il
resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il
se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été
courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À
l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de
l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume
ne rafraîchira plus les blessures de mon coeur flétri. Des choses bien
plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs colonnes,
leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit des actions
de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans mon coeur et
dans ma mémoire.




CXVII


Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes
parmi les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées,
aussi nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel
d'été. Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des
navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les
formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de
corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions
étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines
encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants
insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos
bateaux, et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer
au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à
moitié endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des
arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous
leurs fîmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et
de fruits; et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux
et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous
laissant la liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes
les choses dont nous avions besoin.

Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque
civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des
armes, ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le
vol.

À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes
deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La
faiblesse du vent et le déclin du jour ne nous permirent pas
d'approcher d'assez près pour interrompre ce combat naval.

--Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui
disputent la suprématie de la mer.

--Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.

Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais,
dont les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le
commerce de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.

--Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de
Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être
réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi
débarrassez les ponts.

Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les
marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos
regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient
pour des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons
changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent
en désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de
l'île de Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances
favorables qui pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de
provisions fraîches. Comme la plupart des îles nous fournirent une
abondante récolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de
pommes de terre, nous eûmes, en y ajoutant des sangliers, de la
volaille et du poisson, une excellente nourriture à fort peu de frais.

Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à
bord du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement
et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de
marsouins.

--Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le
rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient
les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.

Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le
prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du
schooner en leur disant de s'armer.

De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes noires, dont les
cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait
rapidement. Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de
langues différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui
ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des
gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient
décharger leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans
armes, je défendis sévèrement de faire feu.

Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:

--Ce sont des femmes! Que veulent-elles?

C'étaient vraiment des femmes.

Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon
quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:

--Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le
schooner.

Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se
mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper
à mon bord.

Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous
fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui
grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont
fut tout à fait encombré.

Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces
assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de
leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, étaient parfaitement
ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes
défensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données
par la nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux
noirs. Pour rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs
d'entre elles n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes,
avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'étais si
exclusivement amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient
jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage
de faire des niches à la veuve de Jug, et il était infiniment
préférable que je les eusse faites à la maligne panthère, bête cent
fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et
contrariée.--Mais passe ton chemin, maudite réflexion sur le temps qui
n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah! mémoire fatale, démon
subtil que tu es!

Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont
comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des
matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en
perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques
dont les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles
se pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une
chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas,
un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur
ignorance trouvait fort précieux. Toutes ces pauvres filles
s'examinaient afin de savoir quelle était la plus favorisée du sort;
enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'était insinuée dans les
bonnes grâces du quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles
d'étonnement et de jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien
ensorcelé le quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement
d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts
dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit
d'une foule d'aspirants, avait gagné au marin le coeur et la
possession légitime d'une célèbre beauté de la province!

En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes
filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment
mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse
comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées,
se jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes
babiller comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent
atteint le rivage.




CXVIII


Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec
circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la
situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous
jetâmes l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages
et en fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la
navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour
franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le
schooner dans des directions différentes, ou les frappait violemment
l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop
effréné d'un cheval poussé par l'éperon m'a toujours donné un vif
plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une
excitation nerveuse, est souvent payé par une fatigue réelle, par un
accablement moral et physique profondément triste.

En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel
des Indes, je fus vraiment heureux, et c'était avec l'extase d'un
étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque
fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur
et de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et
les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque
fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les
insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous
connaissions.

Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre
gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs
merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs.
Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi,
mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je
pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.

Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de
ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de
chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la
cinquième division du monde.

Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles
Aroo, îles charmantes dont la vue laisse dans le coeur et dans la
mémoire un souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur
beauté surpasse l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou,
comme on les appelle généralement, les oiseaux du paradis) sont nés
dans cet Éden. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les
couleurs diverses et distinctement marquées surpassent en splendeur
celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus
profond que le ciel, et dont la crête, le bec et les pattes sont d'un
jaune d'or. Les épices sur lesquelles vivent une infinité
d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au
vert d'émeraude, répandent dans l'air des odeurs délicieuses.

Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes
notre course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise
d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils
attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur
cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et,
quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à
la question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes;
il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant
contraints par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs
l'appui de notre secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter
sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude
qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile à l'un
d'acheter des provisions, et à l'autre de les fournir. Quelques jours
après ce nouvel approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit
vaisseau du pays, frété de clous de girofle, de macis et de muscades.
Nous enlevâmes les épices, et le navire continua sa course.

Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, et nous
naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres.
Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de
Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom
du port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une
énorme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes
disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la
mer en formant des péninsules étroites et allongées.




CXIX


Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une
pénible navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui
pouvait satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on
donna liberté entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous
goûtâmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie
abondante et d'un repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais
amarrés dans le port nous fournirent les articles européens dont nous
avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur
que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail à
la marche active d'un vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de
nous en séparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvés, à
bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un véritable chagrin
que de quitter ce brave et courageux garçon. À cette époque, mon coeur
avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les
affections, et, comme on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce
récit, je me liais facilement avec les hommes véritablement honnêtes
et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont pétrifié mon coeur, et
si je rencontre des âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me
sentir le courage ni l'envie de réclamer une part de leur tendresse.
Je suis devenu ascétique et morbide, et quoique je ne veuille point
médire de la nature humaine, je suis forcé d'avouer et de reconnaître
que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison
avec les gens que je fréquente aujourd'hui, et auxquels je donne le
nom d'amis, auxquels je suis forcé de dire _chers_ en les invitant à
dîner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon
devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyauté
m'impose l'obligation d'établir une différence entre le diamant
oriental et la fausse pierre, de séparer le bon grain de l'ivraie, et
les mots qui n'ont aucune valeur des réalités substantielles, qui sont
plus lourdes que l'or.

Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les
vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit
lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de
Baning.

Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son
peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre
le bois de charpente dont nous avions besoin.

Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son
beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab.
Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition
horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous
les diables de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le
brûlant séjour.

Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots
et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le
cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables,
francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les
préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque
chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé.
La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les
princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses
propres possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île
était fort commode, parce qu'il établissait une ligne de communication
avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se
trouvait une belle rivière dont le cours menait à un grand lac situé
dans l'intérieur du pays; le prudent rajah défendait aux Européens de
visiter cette rivière, car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord,
la cupidité seule de leurs regards n'est égalée que par la rapacité de
leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie,
je m'étais muni d'armes à feu et de filets. Notre course le long du
rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la première, mais
dans laquelle les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se
briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline
étaient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques
et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie
était entourée d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur
ce sable nous trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis
par l'eau et par le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau
indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que
sa profondeur, et cette nuance était d'autant plus remarquable qu'elle
contrastait avec l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait
pas une seule surface plane.

J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous
explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un
endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une
prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes sur le
rivage, où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.

En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que
la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous
avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.

Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent
complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie
de notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir
la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en
étions une, car le produit de notre pêche nous procura un festin
royal... et une indigestion générale.




CXX


Je laissai Zéla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagné d'un
de mes hommes, je grimpai, à l'aide d'une lance, sur les rochers
escarpés de la colline, afin de jeter un coup d'oeil sur la baie.
J'aimais beaucoup, lorsque j'étais jeune, à grimper sur les rochers ou
sur les montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine
extrême à celles de mes connaissances qui habitent un second étage.
Quant à monter jusqu'à un troisième, cela m'est impossible; je n'irais
y chercher ni un ami ni un ennemi.

Nous avançâmes lentement le long des côtes escarpées de la rude
barrière qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie
je parvins à gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de
plate-forme. Nous nous y arrêtâmes, et, après avoir allumé ma pipe, je
regardai la baie, dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme.
Mon Arabe, qui avait des yeux de faucon, me montra une ligne de taches
noires qui se remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'oeil,
je pris cette ligne pour des canots chavirés; mais l'Arabe m'assura
que c'étaient des requins.

--La baie est nommée baie des Requins, ajouta mon compagnon, et
puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais
temps.

Un petit télescope de poche me prouva que c'étaient vraiment des
requins; ils étaient au nombre de huit. Après avoir majestueusement
navigué ensemble jusqu'à l'embouchure de la petite baie, un grand
requin se détacha du groupe, qu'il parut guider comme un éclaireur. Au
moment de franchir l'embouchure, suivi de sa petite armée, le requin
amiral parut hésiter: un narval venait des bords du rivage, où il
s'était tenu caché pour s'opposer à son passage. L'hésitation du
requin dura peu; il attendit son ennemi, invisible pour moi, et un
combat fut aussitôt livré. Je distinguai enfin l'intrépide assaillant:
c'était un empereur ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux,
qui attaque tous ceux qui passent dans ses domaines. La tête de ce
monstre marin est aussi dure qu'un rocher, et du centre de cette tête
s'élève horizontalement une lance d'ivoire, qui est plus longue et
plus dure qu'une arme de fer. Cette lance sert à la licorne de hache
d'abordage; elle coupe tout ce qu'elle attaque. Le requin agita sa
queue avec une rapidité effrayante, afin de repousser ou d'étourdir
son ennemi. Soit par délicatesse, soit par amour de la justice, les
autres requins se tenaient à l'écart, sans se mêler de la dispute en
aucune façon. Je voyais, par le tournoiement de l'eau, que le requin
cherchait à attirer son ennemi dans le fond de la mer, en s'y
plongeant lui-même. Cette tactique était excellente, car, lorsque la
colère s'empare de la licorne, elle se jette aveuglément contre un
rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de l'eau la
prive de ses moyens de défense.

De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de
campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour
une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de
la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la
partie attachée à la tête était creuse et de la largeur de mon
poignet; le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau
d'ivoire. Le combat naval du requin et de la licorne dura longtemps;
la limpidité de l'eau était favorable à la licorne, car elle réussit à
blesser son antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec
rage, le long de la baie. La licorne poursuivit le requin pendant
quelques minutes, puis elle l'abandonna et disparut à nos yeux. Le
requin gagna le rivage, il semblait mourant; ses sept compagnons, peu
soucieux de son sort, reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et
s'éloignèrent lentement. Je courus précipitamment sur le rivage; mes
hommes y étaient déjà rassemblés, tirant à plaisir des coups de
mousquet sur la carcasse du requin. Je les laissai tête à tête avec
cet inoffensif ennemi, et je descendis la côte, afin d'aller rejoindre
ma bien-aimée Zéla.




CXXI


En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs,
et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en
souillaient l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens
lorsque, après avoir violemment soulevé les rideaux de la tente, je
vis Zéla étendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux
noirs de la pauvre enfant tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et
sa bouche fermés ne laissaient échapper ni un regard ni un souffle de
vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouillées aux
pieds de Zéla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de
leur front, en mettant en lambeaux leurs légers vêtements. Cet
horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis
une sorte de folie succéda à l'épouvantable torpeur qui glaçait tout
mon être. Je me jetai éperdu sur la couche de cet être adoré, et je
pleurai amèrement sans avoir la réelle conscience de notre mutuelle
situation. Quand la première effervescence de ma douleur fut un peu
calmée, je posai mes lèvres brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je
défis sa veste, et les battements légers de son coeur me rendirent
quelque espoir. Bientôt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur
sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles
indistinctes.

--Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur,
qu'avez-vous?

La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de
douceur:

--Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien,
très-bien.

--Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez.

Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se
soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri
d'angoisse.

--Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il 

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