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Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I

by Léon Gozlan · French · Gutenberg #39512 · 459,289 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I
    
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Title: Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume I

Author: Léon Gozlan


        
Release date: April 23, 2012 [eBook #39512]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39512

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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LES TOURELLES.

I


Romans du même Auteur:

LE NOTAIRE DE CHANTILLY, 2 vol. in-8.              15 fr.

LES MÉANDRES, 2 vol. in-8.                         15

WASHINGTON LEVERT ET SOCRATE LEBLANC, 2 vol. in-8. 22 50

LE MÉDECIN DU PECQ, 3 vol. in-8.                   15

Sous Presse:

LA CONJURATION DU SOULIER, roman historique, 2 vol. in-8.

UNE NUIT BLANCHE, 2 vol. in-8.

PARIS.--Imprimerie de Ve DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, 46, au
Marais




LES TOURELLES

HISTOIRE DES CHATEAUX DE FRANCE,

PAR

M. LÉON GOZLAN.

I

PARIS.

Dumont, Libraire-Éditeur, PALAIS-ROYAL, 88, AU SALON LITTÉRAIRE.

1839




LES CHATEAUX DE FRANCE.




INTRODUCTION.


Tant que durera en France l'esprit conservateur créé par la
Restauration, les vieux monumens qui nous restent seront respectés. Par
une conséquence immédiate de son retour systématique aux affections du
passé, la Restauration, en relevant la pierre de l'autel et en
restituant au trône la majesté antique, ne pouvait manquer de songer à
la réédification du temple et du palais. On interprétera, si l'on veut,
dans toutes les proportions du blâme et de l'éloge, la cause de ce
service intéressé rendu à la nation; il n'y aurait que de l'ingratitude
à en nier les résultats. Demanderions-nous jamais au désert de couvrir
de sable les pyramides, quand même il serait vrai que ce fût au
singulier caprice d'une courtisane égyptienne que nous devrions de les
admirer? Ne sommes-nous pas tout disposés au contraire à pardonner aux
flatteurs de Néron les statues, les temples, les arcs de triomphe que
leur bassesse lui a élevés? Quel est le système, quelle est d'ailleurs
l'opinion dont on tenterait de se faire, à cinquante ans de distance, le
défenseur officieux, qui durera autant que la pierre miliaire de la
grande route, que la borne grossière du coin de la rue? Pour notre part,
nous ne tairons pas que nous préférerions, si nous avions un choix à
faire, les âges de despotisme qui fondent, aux époques de liberté dont
il ne reste rien. Il est bien entendu que nous nous plaçons, en
raisonnant ainsi, sur un terrain d'où l'on ne découvre aucune question
d'intérêt social essentielle au bonheur de l'humanité, lequel passe
avant tout et n'admet aucune comparaison. Seulement on ose penser que si
les trois siècles de compression morale qui ont pesé sur Venise ont
compté plus de monumens en tout genre que n'en verront jamais peut-être
les siècles d'indépendance promis à New-York et à Philadelphie, le
souvenir de la postérité sera plus vif pour les siècles et pour le
peuple glorieux avec un peu moins de liberté, que pour les générations
libres avec beaucoup moins de gloire.

La Restauration cependant ne put exprimer qu'une tendance isolée en
tournant des regards exclusifs d'attachement vers les reliques du passé;
elle éveilla même beaucoup de préventions fâcheuses contre elle en
laissant trop croire au peuple qu'elle n'avait des élans rétrogrades que
parce qu'elle était mue par des doctrines surannées. Son bon vouloir
pour les arts faillit être pris en aversion à cause de cette solidarité
présumée entre sa conduite et ses principes; solidarité qu'elle ne
chercha pas assez peut-être à nier. Bientôt on imputa au zèle d'une
dévotion outrée, et fort peu en harmonie avec la tolérance d'une époque
qui n'avait jamais cessé d'être sceptique, les réparations faites aux
anciens édifices religieux du royaume. Ces réparations, il est vrai, ne
s'effectuèrent qu'à côté de la création simultanée d'une foule de
priviléges en faveur du clergé. N'y eût-il en cela qu'un tort
irréfléchi, il n'en fut pas moins tenu compte par l'opinion publique.

Heureusement que la littérature vint épouser une question si belle, la
dégager des caresses d'une protection qui l'étouffait, et la décider
dans le sens le moins hostile à l'esprit de liberté qui circulait alors.
Quand d'illustres poètes eurent élevé un cri unanime entre le trône et
le peuple pour demander grâce en faveur de nos vieilles cathédrales sur
le point de disparaître, tant la révolution les avait minées en y
trouant des clubs, l'opinion nationale, mieux invoquée, fut gagnée à la
cause de nos monumens; l'ode et l'élégie nouvelles achevèrent le miracle
de conservation. Ainsi la royauté, la religion et la littérature, comme
un triple lierre, s'enlacèrent pour cimenter des ruines et les raffermir
contre le pied de la barbarie qui les foulait.

Cette croisade forma une espèce d'esprit nouveau qui s'empara de la
jeunesse, de jour en jour moins attentive aux rauques déclamations du
jacobinisme expirant. Ceux qui ne voulurent pas entrer dans l'église à
la voix des missionnaires, à tort ou à raison affublés du titre de
jésuites, ceux-là du moins, sans être accusés de fanatisme, purent
entourer de leur adoration les merveilles extérieures des basiliques. A
défaut de ferveur, ils eurent de l'admiration à épancher, rachetés, par
la poésie, du péché de démolition, inventé et commis par leurs pères.

Du haut du trône et des classes intelligentes, le respect pour nos
vieilles pierres descendit chez les masses, qu'on ne remue, quoi qu'on
en dise, qu'avec le levier inflexible des principes, qui ne marchent
qu'avec le mot d'ordre, promptes à élever jusqu'aux nues des basiliques,
si la foi l'ordonne, avec un Jules II, aussi promptes à les démolir de
fond en comble avec un Carlostadt, si une doctrine iconoclaste les y
porte.

La _bande noire_ fut la dernière expression, le coup de grâce, de la
philosophie du XVIIIe siècle, redoutable expression qu'exagéra,
l'écume à la bouche, la révolution française, et à laquelle se rallia,
avec un sang-froid plus méprisable que l'emportement haineux de 93,
l'ignorante brutalité de l'empire. De déductions en déductions, la
philosophie avait renié Dieu et la hiérarchie humaine; c'était dur,
c'était sans doute faux, mais ce n'était que cela; la révolution
proscrivit le culte et trancha la tête aux possesseurs de châteaux;
c'était de la vengeance, quelque chose de sauvage, de cruel, mais du
moins était-ce de la force; l'Empire seul vendit sans aucun prétexte de
danger, sans l'excuse de l'athéisme, les pierres de taille des châteaux
aux plâtriers, le plomb aux marchands de gouttières, les forêts de
haute-futaie aux chantiers de construction; et ceci est du dernier vil.
Anéantir le passé, c'est faire de l'histoire; le vendre, c'est un métier
qui n'a pas encore reçu de nom dans un pays, dans le nôtre, où cependant
la langue du crime est la plus riche.

Je ne me contredis point ici avec les vues assez franchement exposées en
tête de l'histoire du château d'Écouen. La _bande noire_, je le
répéterai, ne démolit point les châteaux sans le consentement des
propriétaires; et, à cet égard, les propriétaires ont de longues
circonspections à observer; mais la _bande noire_ est coupable comme
exécutrice de la sentence de mort portée contre nos monumens. Elle
partage l'iniquité de l'arrêt. Quoique simples instrumens de la loi, les
bourreaux ne se réhabilitent jamais.

Les choses ont ainsi marché; la démolition s'est arrêtée; la halte est
consolante. Il s'agit maintenant d'entretenir et d'améliorer encore une
situation que seraient capables de changer un règne mauvais, une opinion
nouvelle, une mode peut-être. Sans doute les moyens de perpétuer
l'esprit de conservation qui règne ne sont ni nombreux ni faciles. Comme
je n'ai pas eu un choix aisé à faire parmi ceux qui se sont présentés en
petit nombre au bout de mes recherches, on me pardonnera de n'avoir pas
été plus heureux en m'arrêtant au moyen que je ne tarderai pas à
proposer.

Si l'on n'aimait pas les châteaux avant la révolution, ce n'était pas du
moins sans raisonner la haine qu'on leur portait. On haïssait
l'institution de la féodalité dans la forme matérielle qu'elle avait
adoptée. Quoique affaiblie, languissante, desséchée et méconnaissable,
la féodalité palpitait et vivait derrière son épais vêtement de pierre.
A force d'absorber en lui la vitalité redoutable de la souveraineté et
tous ses attributs,--le seigneur, le maître, le juge, le geôlier, le
bourreau,--le château était devenu un être animé, vivant, qu'on
découvrait de tous les points, du bout de la plaine, du haut de la
montagne ou du fond du vallon; debout hiver ou été; qu'avaient vu les
vieux, que verraient les jeunes. On naissait, on vivait, on mourait sous
son ombre et sous sa menace. Il planait sur la terre et sur l'existence.
Il était la clef de la ville et du bourg; il en était l'ornement et la
terreur. Sous le ciel rien n'était plus élevé et plus connu. La justice
n'était pas, comme de nos temps surchargés de lois, un livre
inintelligible; la punition n'était pas une menace problématique, cachée
dans les replis d'un homme vivant quelque part. La justice et la
punition, c'était cet amas de pierres anguleuses dressées et immobiles,
siégeant toujours en plein air; c'était le château. De là un respect
héréditaire, un effroi passé dans le sang de ceux qui en dépendaient, et
plus tard une horreur universelle pour tant d'obsession.

On explique dès lors le peu de cas que devaient faire de l'architecture
des châteaux des hommes qui les maudissaient ainsi avec tant de raison.
Il y avait peu de place dans leur coeur ulcéré pour une admiration
qu'il leur aurait fallu acheter par l'abandon de la vengeance. Les
voûtes d'une prison, quelque belle qu'en soit la coupe, touchent peu le
prisonnier qu'elles écrasent. Quand les châteaux furent désignés au
marteau, on crut moins abattre des pierres que frapper un monstre, un
géant, un fléau, un démon de dix siècles, ayant corps de rocher, bras de
fer noués en chaînes, tourelles percées pour yeux, pont rouge pour
langue, créneaux pour dents, fossés pour ceinture. Je n'exagère en rien.
On ne renversa pas les châteaux; non! le mot est impropre, on les tua.

Si un principe de haine abattit les châteaux, qu'un sentiment de
curiosité relève ceux qui ont échappé à l'extermination. On aime ou l'on
déteste les emblèmes à raison des souvenirs qu'ils éveillent. Emblèmes
de domination avant leur chute, depuis leur chute les châteaux ne sont
plus que des pierres mémoratives sur lesquelles le feu de la vengeance a
passé. Ce sont choses vaincues, curieuses et respectables à la fois, et
qui le deviendront d'année en année davantage, si l'on invite à les
connaître, à les parcourir, à les toucher. Le moyen de conserver les
châteaux est donc de faire de leur conservation une vanité nationale,
pareille à celle qui nous grandit à nos propres yeux quand nous parlons
du Louvre ou de la Colonne. Lorsque ce nouvel orgueil si justifiable et
si utile existera, la France se sera créé un motif de plus de s'aimer
dans sa dignité et dans ses richesses archéologiques; un motif de plus
pour accroître la sainte défiance où il lui est commandé de vivre sans
cesse en face de l'étranger. Plus le sol est aimé, plus on le défend;
plus il se distingue par sa valeur territoriale, plus on l'aime.
Retranchez de Paris la coupole du Panthéon, le dôme des Invalides, les
tours de Notre-Dame, le Louvre et la Bibliothèque royale, et vous ôtez à
la défense de Paris, dans l'hypothèse d'une invasion, plus de trente
mille combattans.

J'estime que les nombreux châteaux encore debout sur le sol de la France
ne méritent pas moins que les principaux monumens de Paris la faveur
d'être mis au rang des causes sacrées dont la patrie doit se souvenir
quand elle s'arme pour repousser l'ennemi. Est-ce que la perte du
château d'Amboise ou de Chenonceaux ne serait pas aussi vivement sentie
que la perte bien plus réparable d'un pont sur la Seine, fût-ce celui
d'Austerlitz ou d'Iéna? Quand je dis le château d'Amboise, n'est-ce pas
indifféremment que je le nomme entre d'innombrables résidences, telles
que le château d'Anet, le château de Saint-Germain-en-Laye, les châteaux
de Maisons, de Grosbois, de Chantilly, de Rosny, d'Écouen, de la
Roche-Guyon, d'Ancy-le-Franc, de Vaux, de Mouchy, de Savigny-sur-Orge,
de Rambouillet, etc.?

Il est sans doute très-méritoire de grouper sur un point les mille
espèces d'armes dont les hommes ont fait usage, pour s'entretuer,
depuis qu'ils vivent en société; de flatter le côté guerrier de leur
instinct par l'étalage éblouissant, complet et symétrique de tous les
instrumens de mort dont ils disposent, depuis la masse d'armes, la hache
au double tranchant, les armes d'hast, les espadons et les flamberges;
depuis l'arc sauvage, la flèche empoisonnée et l'arbalète grossière;
depuis la carabine à rouet et l'espingole jusqu'aux pistolets de luxe
montés sur ébène et diamans; depuis le canon jusqu'au mortier; depuis
l'armure pesante de Bayard jusqu'au sabre vaincu du dey d'Alger. C'est
très-louable. L'histoire de l'homme marche côte à côte avec l'histoire
de tout ce qu'il a façonné pour sa défense. Aucun essai des
civilisations violentes par lesquelles nous sommes passés, et dont nous
ne sommes pas encore sortis peut-être, n'est à dédaigner. Ne rejetons
rien; classons et comparons. Conservons d'abord. Mettre en regard les
oeuvres des siècles, c'est le seul moyen de juger le progrès; c'est
pouvoir être modeste ou fier avec raison pour son propre siècle. De
l'exactitude et de la confrontation des témoignages naît l'impartialité
de l'opinion. On est bien près d'être meilleur quand on se compare, sans
la contrainte du moraliste.

Les mêmes éloges sont dus à ceux qui rétablissent le mobilier du moyen
âge et des premiers temps de la renaissance, qui parcourent nos
provinces pour moissonner, à travers les vieilles villes moisies, les
maisons branlantes et les appartemens en ruine, des fauteuils et des
lits où le XIVe et le XVe siècle ont dormi; meubles morts, meubles
embaumés; chroniques de chêne où la rudesse et la naïveté des temps sont
écrites en sculptures franches comme le parler de nos aïeux. Les armures
de fer nous ont dit le guerrier; ces bahuts ciselés, ces tables torses,
ces siéges, ces habits, ces ornemens, nous diront le seigneur, l'homme
de justice, le bourgeois, l'homme d'église, l'évêque, l'abbé, le moine,
le manant, la grande dame et la paysanne. Radieuse résurrection! elle
nous fait revivre au milieu du passé, elle nous rend à nos familles
éteintes, elle trompe la destruction, elle nous vieillit par la pensée
en nous laissant notre âge, elle nous remplit de la sublime gravité de
la mort sans nous ôter les joies de la vie.

Cette intelligente patience, qui associe pièce à pièce les morceaux
épars des siècles brisés par l'action du temps, est la manifestation
évidente du besoin qu'a l'homme de se connaître tout entier, à travers
ses transformations. Sa vanité personnelle y est plus intéressée qu'il
ne croit. En récompense de l'immortalité qu'il ménage aux oeuvres des
races antérieures, il attend la perpétuité des siennes; il hérite et il
lègue dans un esprit d'égoïsme qui aspire à un but obscur. La solution
des problèmes de l'humanité lui échappe, mais il en arrange les chiffres
avec un infatigable zèle.

Et quand il a artificieusement échafaudé des armes, des cottes de
maille, des gantelets, des mitres, des casques et des brassarts, il fait
passer le souffle de l'histoire par la bouche sonore de son fantôme. Et
combien l'histoire semble alors une voix humaine, ainsi exprimée. Lire
Brantôme dans le cabinet de M. du Sommerard, n'est-ce pas comprendre
Brantôme comme si le personnage dont il est l'historien vous parlait
face à face? Ce vieux, ce raide, ce coloré, ce bavard, cet interminable
langage, affecté comme une flatterie de cour, libre au même instant
comme un propos de camp, parfumé à chaque période, italien par la pointe
de libertinage, gascon avant tout, espagnol par la redondance, français
par ses bouffées de vanterie; eh bien! ce langage devient la vérité même
au pied de cette armure de François Ier, le héros de Brantôme; devant
la longue épée de Pavie qu'empoigne une manchette brodée à mille points,
toute dentelée de festons; poignet aventureux, terrible et galant, qui
eût écrit le livre de Brantôme, si Brantôme ne l'eût décrit. Et comme ce
lit d'or et de brocart, à colonnettes évidées, bien soyeux, bien bas,
ouvert de tous côtés comme le coeur du grand roi, trône, siége et lit
à la fois, ajoute encore à la crudité de Brantôme nous montrant les
amours royales assises et couchées, et nous les disant effrontément par
leurs noms et par leurs qualités. Le lit est un commentaire naturel à la
phrase. Il complète le livre du sire de Bourdeille.

Que d'autres délicieuses révélations sur les moeurs privées ne nous
font pas ces menus trésors domestiques, chefs-d'oeuvre de l'industrie
de diverses époques; ces armoires aux innombrables tiroirs, ces tiroirs
peuplés de compartimens; ces dressoirs ployant sous les vaisselles,
témoignage des objets dont s'enorgueillissait l'opulente simplicité des
ménages; ces couteaux aux manches d'ébène, ciselés par l'adresse, aux
lames flexibles, affilées pour la dextérité des écuyers-tranchans; ces
gobelets dont la sobriété n'avait pas évasé le cristal, et tous ces
meubles qui portent, comme des médailles, l'empreinte des moeurs
régnantes et la date de la vie! La patience qui recueille, le goût qui
classe, vrai génie de la collection, semblent, on le voit, n'avoir rien
négligé pour remonter, pièce à pièce, et évoquer dans son ensemble la
vie matérielle d'autrefois. Et cependant, en s'établissant au milieu de
cette évocation, on éprouve un isolement incommensurable, dont le
coeur est tout d'abord surpris. Un lien manque, et l'on veut s'en
rendre compte. Qu'est-ce donc? aurait-on posé à une salle du XIVe
siècle des vitraux du XVIe? un anachronisme est-il tombé dans la
coupe de l'illusion? Non. Mais vous ne voyez donc pas que vos trésors
manquent de palais, que vous les avez amoncelés en plein air, comme les
peuplades errantes des caravanes entassent sur le sable les produits
qu'elles sont allées chercher, à travers mille périls, au loin, en
Perse, dans la Tartarie, dans la Chine, aux bords du pôle? Vous êtes
allés loin aussi; vous revenez du moyen âge: et vous jetez cela
pêle-mêle au soleil. Vous croyez bâtir, vous empilez. Votre temple n'est
qu'un bazar. On n'y ressent, une fois dedans, ni amour, ni respect, ni
plénitude de croyance surtout. Interrogez-vous, regardez bien. Vous
n'avez oublié que la maison, les quatre murs, la porte et les toits à
votre mobilier pour l'abriter et pour le contenir. Vous nous dites:
Voilà un évêque, sa tête a la mitre, sa main violette a le bâton
pastoral, son doigt a l'anneau. A merveille. Mais où est la maison
épiscopale? où est l'indivisibilité antique de la demeure et de l'homme?
Reste la cathédrale, répondrez-vous. Reste-t-elle? Soit! Mais voilà la
chaussure bourgeoise du XIVe siècle, le feutre, le pourpoint du
bourgeois. Où est la maison du bourgeois? le pignon aigu aimé des
hirondelles? Où sont les frêles tourelles, liées en gerbes autour de la
maison? les murs épais, les escaliers raides, les salles nues,
brumeuses, pleines de vent, de froid et d'écho, flanquées de bancs? où
sont les croisées dentelées, fleuries en rameaux de vignes; les
gouttières en saillie de plomb, faisant la grimace aux grimaces des
passans? Cela n'est plus, répondrez-vous en soupirant. D'autres ont le
courage d'ajouter: N'est-ce pas le destin des villes, et par conséquent
des maisons, de céder le terrain à d'autres maisons mieux appropriées
aux besoins nouveaux? On veut du jour, de l'air; on rentre les maisons,
on redresse les villes; on vit rapidement; on les aligne pour que la vie
suive le cours des ruisseaux et aille vite au torrent, à la mer, à
l'oubli. De là les villes larges, propres, éclairées et droites; mais de
là aussi plus de villes, excepté quelques-unes encore, de ces maîtresses
villes fortifiées, bardées de murs, et contournées, fuyant de la tête et
rentrant le flanc, comme font ceux qui assiégent; peu de ces villes qui
nous expliquent la violence des agressions par les témoignages de
résistance qui restent. Voyez ces villes. L'épaisseur de leurs murs dit
la crainte; leur hauteur, l'audace. Viennent les chroniqueurs: deux murs
étant donnés, on sait l'histoire. Vienne le fait; la preuve est acquise:
la voilà. Chaque pierre de la ville de Senlis est une lettre pavée de
l'histoire de la Ligue.

Toujours fier de vos conquêtes incomplètes sur la destruction et
l'oubli, vous ajoutez: voilà le baron; sa cotte de maille, son
pourpoint; voilà le seigneur et la tapisserie or et soie de ses
appartemens; ses fauteuils brodés à ses armes, ses meubles écaillés de
nacre et d'ébène, aux pieds fourchus de cerf, aux revêtemens de citron
où ramagent des oiseaux, ses tables de marbre façonnées en mosaïque;
voilà le seigneur sans doute, mais où est le château?

Est-ce que le château n'a pas été balayé comme l'abbaye, le monastère,
la ville antique et forte, le manoir et la tour? Le château aurait-il
été trouvé plus dur dans le mortier où l'on a tout pilé?

Sans passer d'un oeil sec sur des pertes nombreuses, il faut s'avouer
que le mal fait aux châteaux aurait pu être et plus grand et plus
irréparable. Impatiente et aveugle, la colère s'égare. Elle frappe
souvent à faux et s'ébrèche.--Intention de la Providence, ou lassitude
des démolisseurs, quelques-unes des plus caractéristiques demeures
féodales sont encore debout sur le sol de la France. Probablement elles
ne renfermaient pas, pour être vendues, les conditions nécessaires à un
marché avantageux. Beaucoup d'entre elles ont opposé une résistance
presque intelligente à la rage de la mine; elles se sont défendues. La
dépouille n'aurait pas valu l'assassinat. De guerre lasse, on les a
laissées vivre après les avoir mutilées au front et aux extrémités[A].

Eh bien! sauvez ces châteaux des derniers outrages qu'ils pourraient
recevoir encore à la hausse du plomb et de la pierre de taille. Ils sont
à vous, si vous le voulez. A cette mer profonde qu'on appelle budget
dans la langue politique enlevez quelques seaux d'or, et répandez-les
aux pieds des possesseurs indifférens de ces châteaux: ils prendront et
laisseront prendre. Nullement honteux pour eux, combien le marché sera
profitable pour nous, pour l'histoire, pour le pays! Constituez ensuite,
de ces châteaux, qui ne seront plus menacés, à chaque mort de chef de
famille, de la vente par licitation, autant de propriétés nationales.
Une fois au pays, le pays les entretiendra comme il achète et comme il
entretient, et je ne sais trop, je l'avoue, dans quelle affection
beaucoup trop érudite, beaucoup trop dispendieuse et fort peu
nationale, des tombeaux de granit venus de la Haute-Égypte à travers les
mers jusqu'à Paris, jusqu'au centre du Louvre. N'est-ce pas la nation
qui s'impose des privations, qui paie plus cher son vin, sa nourriture,
sa lumière, pour arracher à la bourgade de Luxor son obélisque noir, et
le placer au milieu d'une ville sans parenté de rang, de langue, de nom,
d'origine avec Luxor; un obélisque muet pour nous, comme nous serons
sourds pour lui; qui parlerait des Pharaons, quand le soleil
l'échaufferait, si Paris avait un soleil, aux sujets de Louis-Philippe
ou à ceux de ses fils; vol fait au désert, à l'antiquité, à la poésie, à
Dieu, qui inspire chaque chose pour chaque lieu, qui fait mûrir les
monumens comme les fruits pour un climat et non pour un autre. La statue
de Pierre-le-Grand, transportée de Saint-Pétersbourg sur la place Louis
XV, la cathédrale de Reims mise au centre d'une promenade du Mexique, la
colonne de la place Vendôme volée par des Arabes et vissée au milieu du
désert de Sahara, ne seraient pas de plus monstrueux accouplemens que
l'obélisque de Luxor et Paris.

N'y a-t-il aucune question d'étonnement à s'adresser lorsqu'on voit d'un
côté le soin qu'on prend de conserver les monumens romains dont nous
sommes restés en possession, et d'un autre côté l'indifférence où l'on
est à l'égard des monumens, autrement nationaux, en faveur desquels je
réclame? Certes, nous ne nous élevons pas contre l'attention
particulière dont les débris de l'époque romaine sont l'objet de la part
des inspecteurs officiels du gouvernement, mais nous désirerions
seulement que cette attention fût moins exclusive, moins partiale;
qu'elle se détournât un peu des ruines d'un temps sans doute à jamais
vénérable, mais, on en convient, un peu effacé dans nos affections, pour
se porter vers les restes d'une civilisation plus voisine de notre ère.
Il est bien de rattacher le respect pour l'antiquité aussi haut que
possible: ne repoussons même pas dans l'oubli ces énigmes de pierre dont
la vieille Gaule est semée, désespoir de l'érudition qui s'émousse à les
soulever. Que les dolmens de Carnac, que les menhirs, que les cromlechs
druïdiques occupent une place, la première, par ordre des temps, sur
l'échelle des monumens religieux et politiques, personne ne s'en
plaindra. Dans cette galerie pratiquée au coeur de la Gaule, qui ne
voudrait voir figurer également la Maison-Carrée de Nîmes et le Cirque,
les restes du palais Galien à Bordeaux, les belles portes de Saint-André
et d'Arroux à Autun[B], l'arc de triomphe et l'amphithéâtre de Saintes,
le gigantesque pont du Gard, l'élégant aquéduc de Jouy-les-Arches, la
pile de Cinq-Mars sur la Loire, épitaphe de l'Armorique? et ce château
de Lourdes, élevé roches sur roches par les Romains au milieu de la
chaîne des Pyrénées? Vincennes des aigles, tour à tour goth, vandale,
anglais, aux comtes de Bigorre, à ceux du Béarn, pierre éternelle, comme
ces diamans monstrueux qui ne quittent jamais la royauté, dot d'Henri
IV, prison d'état sous Napoléon. Mais n'avons-nous été que des colonies
romaines? Nous avons été aussi, si nous ne nous trompons, des communes
affranchies, des pays différemment gouvernés, partagés, dominés; nous
avons été découpés par le sabre de la conquête, en duchés, en comtés,
en seigneuries, en baronnies, en châtellenies, titres de possession
légitimes ou usurpés, taillés à vif dans le roc, dessinés sur le sol.

Je dis encore que la nation, et en cela je la blâme moins que je ne
divulgue son aveugle générosité, envoie chaque année des vaisseaux en
expéditions lointaines dont la plus économique ne coûte pas moins d'un
million. Et qu'arrive-t-il? Que ces vaisseaux, de retour au port,
rapportent à la nation deux plantes inconnues, deux papillons mal
décrits auparavant; deux plantes et deux papillons,--un million! Encore
si cette plante était la pomme de terre ou le thé!

Je conclus dès lors que la nation, si dépensière pour des raretés
problématiques, mais cependant, je l'avoue, difficiles à négliger dans
l'état de rivalité scientifique où vivent les peuples les uns à l'égard
des autres, peut également se sacrifier pour des acquisitions plus
personnelles au pays et bien plus en danger d'être perdues à tout
jamais, si on ne se hâte de les sauver.

Je ne demande pas qu'on achète tous les châteaux épars sur le
territoire; ce serait agir avec la prodigalité épicière des marchands de
bric-à-brac, et non avec le discernement exquis qu'il importerait de
rencontrer chez ceux qui seraient chargés de la délicate mission de
faire un choix. Le choix porterait sur les châteaux bien
caractéristiques d'une époque; parmi ceux-là on s'approprierait les
mieux conservés. Nous indiquerons bientôt ceux qui, à notre avis,
mériteraient d'être acquis à cette incomparable collection, destinée à
être l'unique dans le monde. Notre liste sera sans doute imparfaite,
mais nous demandons qu'on y voie seulement la gradation chronologique
qu'il serait utile d'établir entre les châteaux, afin que jalonnés par
époque ils marquassent la voie par où les événemens ont dû passer depuis
neuf ou dix siècles. Je trace avec le doigt sur le sable; les habiles
apporteront la science et l'équerre.

Dans ces châteaux, possessions immuables du pays, on introniserait tous
ces meubles entassés ailleurs sans raison et sans ordre. Leur place y
est marquée, comme le dattier a la sienne sous le soleil de l'équateur
et le saule au bord des fontaines. Ils seront là dans leur atmosphère,
dans leur meilleur jour, chez eux, en un mot: à château du XVe
siècle, portes, panneaux, fauteuils, tentures, tables, ornemens du
XVe siècle. Ainsi pour tous.--Pourquoi le tableau ici et la bordure
là-bas? pourquoi de deux regrets ne pas faire, lorsqu'on le peut en les
réunissant, une joie nouvelle?

Quel est, après la moralité qu'on en tire ou qu'il est imposé d'en
tirer, le but des études historiques? N'est-ce pas de ressusciter pour
l'intelligence l'édifice écroulé du monde, sa couleur et sa forme? Ainsi
considérée, l'histoire n'est-elle pas l'exhumation d'une statue, la
restauration d'un tableau? Quelle évidence plus grande n'a-t-elle pas
quand elle s'inféode avec ténacité sur la terre! Qu'elle se localise,
comme dans certaines peintures de Walter Scott, en se plaçant au bord
d'un fleuve, sur la pente de la montagne et à tel angle sous le soleil!

Ne sommes-nous pas heureux de n'avoir pas besoin de recourir aux efforts
toujours décevans de l'imagination, aux emprunts, rarement complets,
faits à l'érudition, pour bâtir notre grande cité féodale?

Elle existe; je vous la montre: elle est debout; la voilà. Aimeriez-vous
mieux qu'elle fût anéantie, pour avoir le triste avantage de la recréer
selon vos fictions? Vous faut-il de la mélancolie ou de la réalité? Être
de regret et de destruction, l'homme aurait-il besoin d'abattre pour
obéir à la nécessité de pleurer ensuite sur les ruines qu'il a faites?

On rattacherait d'abord à ce musée les plus vieux manoirs de la
monarchie, ceux qui lui furent d'abord une défense, puis une tyrannie,
semblables à ces anciens boucliers dont le milieu était un dard et avec
lesquels on tuait en se couvrant.

Prévoyant les difficultés que doit rencontrer notre projet auprès des
autres et de nous-même, nous sommes plutôt arrêté qu'effrayé par un
doute qui nous vient; ce doute le voici. Ce musée se composera-t-il de
châteaux placés dans un rayon de quelques lieues, tiré de Paris?
sera-t-il formé de maisons historiques à la portée des étrangers qui
visitent la capitale? ou bien, sans avoir égard à leur éloignement, à
leur dissémination, s'appropriera-t-on les châteaux placés à toutes les
distances, au centre de nos diverses provinces? Notre avis demeure
suspendu; car, si nous sommes sûr qu'il reste assez de châteaux sur le
sol de la France pour avoir une représentation fidèle du caractère de
chaque époque, depuis la fin de la seconde race jusqu'à nous, nous ne
sommes pas également convaincu qu'on arriverait au même résultat en ne
tenant compte que des châteaux bâtis dans la circonscription de
l'ancienne Ile-de-France ou peu en dehors. Cependant, si l'on se
confirmait dans la possibilité de concentrer les domaines seigneuriaux
autour de Paris, nous préférerions ce dernier parti au premier, parce
que les étrangers et les nationaux seraient plus facilement à portée de
satisfaire leur curiosité. Les chemins de fer trancheraient
victorieusement l'objection des distances. Dans le cas où il serait bien
démontré que cette collection monumentale n'est possible qu'en acceptant
les distances qu'elle oppose à sa réalisation, il faudrait subir
l'obstacle sans prétendre le vaincre. Alors on s'adresserait aux
sympathies locales, on mettrait sous les yeux des habitans de nos
provinces qu'il dépend d'eux de contribuer à l'exécution d'un projet qui
leur vaudrait un double honneur: celui de se montrer fidèles au souvenir
de leur origine de famille et celui de doter la France d'un
établissement national de plus.

On serait dans une grave erreur si l'on imaginait que les châteaux
royaux tombés dans le domaine de l'état et ceux appartenant en propre à
la couronne suffiraient, tels qu'ils sont, pour former notre collection.
Quand l'idée nous vint de les échelonner par ordre chronologique,
travail qui eût été des plus faciles, si même c'eût été là un travail,
notre premier soin, on le pense bien, fut d'examiner si chacun de ces
châteaux représentait fidèlement une époque, et si l'on était sûr d'en
avoir un pour chaque âge de la monarchie. Nos recherches ne furent pas
longues; le résultat des premières nous dispensa de les fortifier par
d'autres qui ne pouvaient avoir un meilleur sort. Nous eûmes la
conviction promptement acquise que les châteaux royaux, Fontainebleau,
Versailles, Rambouillet, Chambord, Saint-Germain, Saint-Cloud, etc.,
etc., n'avaient non seulement, pour la plupart, aucun caractère précis
d'antiquité, mais que les principaux d'entre eux réunissaient, par un
entassement successif de prodigalités royales, les physionomies
diverses, et nécessairement discordantes, de plusieurs règnes. Ayant
servi de maisons de splendeur à une ligne de rois jaloux de s'éclipser
les uns les autres par la magnificence de leurs constructions, ces
résidences avaient fini par être des monceaux d'architecture, des tas de
meubles, des marqueteries fatigantes de peintures, un tout dépourvu
d'unité et de sens. Fontainebleau peut à bon droit être cité comme le
type de ces incohérences, Fontainebleau appelé par un Anglais un
_rendez-vous de châteaux_. Maison de plaisance de nos rois dès le
XIIe siècle, simple pavillon de chasse sous Louis VII, Fontainebleau
s'agrandit sous Philippe-Auguste et fait les délices solitaires de saint
Louis, le plus mélancolique de nos rois, qui le nomme ses _déserts_.
Philippe-le-Bel y naît et y meurt; Charles V sème dans quelques vastes
salles de Fontainebleau les premiers volumes d'une collection qui
deviendra plus tard la Bibliothèque royale. Et chacun de ces rois, et
chacun de leurs successeurs, allonge ou élève la commune demeure, selon
qu'il en veut faire un pavillon, un rendez-vous de chasse, un chenil,
une bibliothèque ou un tombeau. François Ier ne peut en vouloir faire
qu'un palais. Primatice et Rosso dissimuleront par les peintures du
dedans les irrégularités du dehors. Paul Ponce enfouira, sous cette
montagne formée des pierres jetées par chaque roi en passant, les belles
fleurs, les figurations animées de son imagination exquise. Il peuplera
cette caverne de salamandres auprès desquelles étincelleront quelques
années plus tard les croissans de Henri II. Le désordre passe déjà de
l'architecture aux décors. Fontainebleau est comme l'écu d'une vieille
maison: plus elle contracte d'alliances, et plus cet écu se charge, se
compose, s'embrouille, s'obscurcit et devient inintelligible. De
l'Italie, pays de clinquans, les Médicis apportent à Fontainebleau le
luxueux mauvais goût des dorures. Épiciers couronnés de Florence, les
Médicis plaquent en feuilles aux murs et aux cymaises du château l'or
monnayé qu'ils ont gagné dans le commerce. Leur richesse déteint
partout. Fontainebleau peut se vendre au poids des sequins de Venise; il
est à vingt-trois carats. Meilleur chasseur qu'artiste, l'excellent
Henri IV avait collé de l'or sur les peintures de François Ier.
Arrive Louis XIV, qui empâte de la sculpture sur l'or, qui divinise le
mauvais goût de son aïeul, sauf à laisser à son arrière-petit-fils,
Louis XV, le soin de rentrer dans la bonne voie en ravivant les traces
effacées du Primatice par les camaïeux de Doyen, de Boucher et de
Vanloo. Voilà Fontainebleau Pompadour: la grisaille dévore l'or. Pour
achever ce pauvre palais, il n'y manque plus que la colonne toscane de
Napoléon. On l'y place. Après la colonne toscane il faut tirer
l'échelle.

L'historique de Fontainebleau s'applique également aux autres domaines
de la couronne, sans même excepter Saint-Germain-en-Laye, le moins
défiguré de tous en apparence par des additions successives; ni
Versailles, où éclate avec assez d'illusion l'unité majestueuse de Louis
XIV. Nous signalerons avec la précision la plus rigoureuse le vice
d'ensemble de ces diverses constructions; nous indiquerons les soudures
que toute l'habileté des artistes n'est point parvenue à effacer, quand
le tour de les décrire sera venu; en attendant, nous croyons avoir assez
fait pour démontrer que, si les châteaux royaux sont de magnifiques amas
de pierres, dignes d'être admirés comme pierres, ils ne sont, à tous les
égards, d'aucune valeur dans la balance de l'histoire, d'aucun prix
comme étude.

Nous rentrons dans la voie de notre sujet.

Nous n'en voudrons qu'à notre maladresse si l'on sent rompre dans la
main, à travers notre biographie lapidaire, le fil que nous avons tressé
d'histoire et de chronologie afin d'arriver à la compréhension de notre
projet. Cependant qu'on accueille nos réserves. Nos épisodes
intercalaires sont des lavis et non des peintures. Leur demander
l'intérêt qu'ils auraient peut-être sous une forme plus ample serait une
rigueur à laquelle nous ne sommes pas habitué; dans tous les cas, nous
doutons qu'une insistance plus laborieuse sur des points de simple
rappel fût avantageuse à la clarté de notre proposition.

La période romaine réclamerait encore les fortifications aujourd'hui
ruinées qui enveloppent la vieille ville de Provins, et principalement
la tour qui porte le nom de César. La nomenclature ne serait pas
complète si l'on omettait de mentionner ce que renferment de richesses
monumentales Aix, Arles et tant d'autres villes du midi de la France.

L'époque mérovingienne ne nous a rien légué. Occupés à se disputer la
terre qu'ils avaient usurpée, les Francs ne songeaient guère à la parer
de monumens. Peuple sans nationalité, ils tenaient moins à fixer le
souvenir de leurs conquêtes par des témoignages de marbre ou de bronze
qu'à anéantir les traces de civilisation de la Gaule vaincue. Au
surplus, comment les Mérovingiens, dénomination collective d'un peuple
et non particulière à une race des rois, auraient-ils été portés à bâtir
sur un sol dont rien n'assurait, même pour la plus faible durée de
temps, la possession et l'intégrité immobilières? Cinq partages d'états,
on le sait, eurent lieu sous les Mérovingiens, qui vécurent et
moururent, cela n'est pas douteux, dans les bâtimens romains, assez
beaux et assez spacieux pour des barbares. S'ils en brisèrent beaucoup,
on doit considérer que, pour l'homme qui n'est pas de moitié dans la
confidence d'un monument, dans l'inspiration religieuse ou politique qui
l'a élevé, un monument n'est qu'une pierre, et cette pierre insulte à la
nullité naturelle de son intelligence; il n'aura pas plus de respect
pour les livres. Aux yeux de celui qui n'en possède pas la clef, un
livre est une énigme décourageante, une ironie muette contre laquelle on
se venge pour l'avoir subie sans la mériter.

Quoique mieux assise sur le territoire mouvant dont elle dépouilla la
première race, la race dite carlovingienne ne nous a pas transmis de
preuves plus significatives de son occupation. On ne comparera sous
aucun rapport les invasions normandes dont elle eut à souffrir dans
quelques-unes de ses provinces au débordement de barbares que
Charlemagne, à son avénement, refoula à leur source. Charlemagne fut un
éclair dans la nuit, illuminant le monde entre les ténèbres qui
l'avaient précédé et les ténèbres qui le suivirent. Comme tous les
génies qui paraissent dans les temps stériles, il eut l'orgueil de ne
puiser qu'en lui-même les ressources de ses entreprises. La force lui
manqua; car la force en politique n'est que la durée; et Charlemagne ne
vécut pas assez. Géant dont les jours d'existence auraient dû se compter
par siècles, à sa mort, qui ne se fit pas plus attendre que celle d'un
autre homme, son empire descendit dans la tombe avec lui. Les marbres
d'Aix-la-Chapelle scellèrent sous un même couvercle et la boule du
monde, symbole de son pouvoir, et la main qui l'avait enfermée.

Il nous reste, de la domination des rois Visigoths, la forteresse qui
s'élève au point de jonction de la Sedelle et de la Creuse. Possédée par
Louis d'Aquitaine, un des enfans de Charlemagne, elle devint son
habitation d'hiver, et fut plus tard la résidence des comtes
héréditaires de la Marche, auxquels succèdèrent les apanagistes après la
réunion du comté de la Marche à la couronne. Ébranlé par Louis XI,
démantelé par Richelieu, le château de Crozant est assis au milieu de
la France, à la cime nébuleuse d'une montagne qu'entoure un pays désolé,
au-dessus du niveau bouillonnant de deux rivières, la Sedelle et la
Creuse.

A côté de ce formidable témoignage de la vigueur féodale, il faut placer
les tours de Coucy et de Montlhéry, gigantesques ruines arrivées jusqu'à
nous, et dont nous conseillons impérieusement la conservation. On
grouperait autour de ces deux pierres étagées de tant de souvenirs les
châteaux forts construits à la même époque. Viendraient ensuite les
châteaux à grand caractère bâtis sous la branche opulente des Valois et
sous celle des Bourbons.

Les deux tours de Coucy et de Montlhéry peuvent se comparer à ces pics
élevés qui ont dû voir sous eux les eaux du déluge sans en être couverts
ni renversés. Les guerres civiles qui lient la seconde race à la
troisième, et tous les troubles nés sous celle-ci, se sont rués comme de
l'écume et du sable aux pieds de ces deux tours; mais les hommes et
leurs machines de guerre, toutes puissantes qu'elles fussent, leur ont
causé moins de dommages que les oiseaux de proie. De leur bec de fer,
ils déchiquètent chaque jour ces Babel si lentes à s'écrouler. Coucy n'a
plus aucune marque des blessures que lui porta Thibault-le-Tricheur,
comte de Blois, ni de celles que lui firent si profondément, pour la
posséder et la baptiser de leur nom, les sires de Coucy; mais cette tour
s'émiette, bribe à bribe, sous la serre des corbeaux. Voilà à qui elle
est restée depuis ces terribles seigneurs dont chaque membre osait dire
en face du trône:

/p
    «Je ne suis roy, ne prince, ne duc, ne comte aussy:
               Je suis _le sire de Coucy_.»
p/

En 1400, le duc d'Orléans, frère de Charles VI, acquit la sirie de
Coucy. Son fils ayant succédé à Charles VIII sous le nom de Louis XII,
la terre de Coucy passa au domaine royal, dont elle ne fut détachée plus
tard que pour être constituée en apanage aux princes.

Sous la Fronde, le maréchal d'Estrées fit le siége du château de Coucy
sans parvenir à s'en rendre maître, malgré son vif désir de le remettre
au roi. Il rentra cependant dans l'obéissance quelques mois après;
Mazarin y envoya des ingénieurs avec ordre d'en ruiner la tour et de la
pulvériser. Grâce à un tremblement de terre arrivé en 1692, le ministre
économisa la moitié de sa poudre. La commotion souterraine fut si
violente, que les voûtes de la plupart des appartemens s'écroulèrent;
et quelles voûtes que celles du château de Coucy! et que la grosse tour
fut fendue comme une cloche de haut en bas. Mais toute fendue qu'elle
est, depuis près de deux siècles, la tour de Coucy est encore debout
pour un autre ministre ou pour un autre tremblement de terre.

Au bas de cette tour on heurte les débris de l'enceinte qui la
protégeait, et dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur. Ces murs
étaient nommés la _chemise de la tour_. Le terrain, les ruines, la tour,
appartiennent à la maison régnante d'Orléans. Les abords des
fortifications de Coucy ont été déblayés et rendus accessibles aux
curieux autant que l'état des décombres l'a permis.

Coucy et Montlhéry, dont je parlerai plus loin, seraient, quelque point
où l'on se plaçât, les phares de cette navigation sur l'océan du passé.
Quel charme grave et consolateur, celui de voyager, non avec
l'imagination, privilége dont peu ont d'ordinaire la jouissance, mais
réellement et avec ses pieds, dans des espaces peuplés des souvenirs
matériels de la vie diverse, cent fois modifiée, cent fois bouleversée
de nos aïeux, les hommes de l'invasion! On irait de lieue en lieue, et
non de page en page, d'un bout de l'histoire de France à l'autre bout.
On partirait pour le douzième ou pour le quinzième siècle à son gré, au
lieu de parcourir des volumes dont le titre seulement ne demeure pas
dix jours dans la mémoire. Plus on travaillera pour les sens, tournés au
profit de l'étude, et plus on aura fait pour l'intelligence, chambre
noire, où tout s'affaiblissant, les couleurs et les contours
s'amincissent en pensée, et où, par conséquent, les pensées ne laissent
presque rien. Deux pouces de bronze de la colonne Vendôme ébranlent plus
durablement le cerveau que les vingt mille pages des _Victoires et
Conquêtes_. Le mot est l'impuissance de l'image. Et il n'y a que des
images pour le monde intellectuel. Dans la même journée, on pleurerait
avec Jacques II à Saint-Germain, on méditerait à Ruel dans le pavillon
de Richelieu, et on souperait à Luciennes dans les salons de madame
Dubarry; on entrerait dans son charmant boudoir qui a deux portes: l'une
par où un beau page rose lui dit discrètement:--Madame la duchesse, le
roi de France vous attend; voulez-vous lui donner votre coeur?--Et une
autre porte où parut le bourreau pour lui dire:--Femme Barry, la
guillotine t'attend;--veux-tu lui porter ta tête?

Si nous nous proposons d'apporter une soigneuse réserve dans le nombre
des monumens propres, selon nous, à former notre musée, et cela de peur
de surcharger une collection que rien ne nous assure devoir être
formée, soit sur le plan qui concevrait Paris comme le centre voisin de
tous les châteaux acquis à cette collection, soit sur le plan
indéterminé qui n'aurait pas recours à cette unité difficile, nous ne
disons pas impossible; si notre travail ainsi flottant se borne plutôt à
indiquer qu'à préciser les ressources que, dans l'une ou l'autre
adoption de plan, il serait loisible d'employer, nous saura-t-on gré de
mentionner les constructions féodales du nord, françaises par la
conquête seulement, dont l'Alsace est hérissée, depuis la plus haute
jusqu'à la plus basse crête des Vosges?

Quand la France conquit la Lorraine, la vie forte des possesseurs de ce
pays fécond et sauvage s'était perdue dans des luttes intestines, dans
des morcellemens dont l'empire avait profité, tantôt pour s'agrandir,
tantôt pour isoler et par suite affaiblir la part de souveraineté de
chaque prince feudataire. Fomentées par les évêques, ces étrangers à
tous les pays, les querelles locales n'avaient cessé de s'envenimer. Peu
à peu, toutes les ligues lorraines, autrefois si fertiles en grandes
choses, furent brisées à coups de hache sur leurs rochers. Les plus
formidables membres de ces associations, où la noblesse de race donnait
droit d'admission, mais où la valeur personnelle seule savait maintenir,
se réfugièrent sur des pics inaccessibles, au-dessus des nuages,
partout enfin d'où les pierres pouvaient rouler.

Ortemberg et Ramstein sont plutôt des blocs de granit percés de trous
que des demeures d'hommes. Charlemagne les a vus. Ce sont des géans en
sentinelle à l'entrée du Val-de-Villé; débris d'une civilisation
pétrifiée, ils sont là, comme les fossiles restés après le déluge; ils
font corps, ils forment ciment avec l'éternité. Pour Ramstein et
Ortemberg, trois siècles sont une date puérile, un souvenir d'hier.
Leurs murs nous parlent, comme d'une bataille récente, du meurtre des
vingt mille paysans révoltés en 1525, sous le duc Antoine de Lorraine,
dit le bon duc. Jusqu'à la révolution française, les chapelles annexées
autrefois à ces deux châteaux étaient pleines d'ossemens des pauvres
paysans. Aujourd'hui ces os sont dispersés dans les champs, les deux
châteaux sont abandonnés aux vautours, le duc est en oubli, mais la
Lorraine est libre! Lorrains, baisez la poussière de ces os; ces paysans
étaient vos pères, et ils vous ont faits libres.

Graduellement, tous ces châteaux enclavés dans la circonscription
actuelle du haut et bas Rhin, Girbaden, Dreystein (trois pierres ou
châteaux), Ringelstein, Hohenstein, étaient devenus des fiefs un peu
turbulens des évêques de Strasbourg. Du haut de leur cathédrale, ils
comptaient et surveillaient leurs bonnes tours alliées; ils promenaient
leur vue sur quarante lieues de châteaux forts, pressés comme des
mamelons sur les montagnes, l'un regardant l'autre, celui-ci faisant
retraite à celui-là, liés trois par trois souvent, comme Dreystein, ou
comme ces guerriers d'Ossian qui s'attachaient par le bras, afin de
n'être pas moins braves dans l'ombre les uns que les autres; quarante
lieues de châteaux! Enfin les bons évêques planaient sur un si grand
développement de murs que la science effrayée suppose que la longue
chaîne des Vosges était nouée de distance en distance, sur toute son
étendue, par des fortifications militaires antérieures à Attila. Chacun
de ces châteaux, dont les débris se sont durcis en rochers, était une
vertèbre de cette épine.

Ces innombrables châteaux forts ont été rongés par la mousse, par les
pluies, par les tempêtes; l'orage leur enlève chaque hiver des tours ou
des pans de murs de douze pieds d'épaisseur, et les roule comme des
galets jusqu'au fond des vallées. Beaucoup offrent de singuliers
tableaux de ruine. Quelques-uns ont des chênes au sommet de leurs tours.
Dans les appartemens du château de Spesbourg il a crû des pins.
D'autres, bâtis comme le château de Nideck, tout au bord d'une cascade
écumante, après avoir été brisés et défoncés par les eaux, laissent
depuis s'écouler le torrent par leurs portes et par leurs fenêtres.

Mais, nous le répétons, ces châteaux n'ayant de lien avec la France que
par la conquête du sol où ils s'appuient, leurs souvenirs sont pour nous
d'un faible intérêt national. Rien de ce qui s'y est passé ne peut être
un sujet de noble regret à ceux qui ne les ont même jamais entendu
nommer. Aucune pitié ne les soutenant, ils tomberont, si ce n'est
demain, ce sera dans mille ans; car ce qui cimente les monumens et les
rend impérissables, ce n'est pas la chaux, ce n'est pas le fer, ce sont
les croyances. Voilà l'ogive indestructible.

Il n'y avait pas de tours sans châteaux. Toutefois, qu'on ne croie pas
que tous les châteaux avaient pareillement une tour. Le droit d'en
élever était un privilége; la localité déterminait leur hauteur. Plus le
sol était uni, plus la tour s'allongeait sur de nombreux horizons, afin
d'en dominer autant que la vue, sans l'aide d'aucun instrument, pouvait
le permettre. Si, au contraire, la fortification portait sur la crête
d'une montagne, la tour, cessant d'être un observatoire pour devenir un
objet de défense, se réduisait à des proportions analogues à son
utilité. Beaucoup de causes modifiaient encore ces dispositions des
tours par rapport aux accidens du terrain. Quand elles étaient en
surplomb sur quelque rivière pour en défendre ou pour en protéger le
passage, ou sur quelque gorge de montagne, détroit de pierre, ouvrant
une communication entre deux pays, alors, comme celle du château de
Sainte-Marie, à l'entrée de la vallée de Bastan, dans les Pyrénées,
elles s'exhaussaient indéfiniment, malgré la base culminante de leurs
fondations. Si je répète que l'avantage d'avoir une ou plusieurs tours
était surbordonné au privilége préalable d'en élever, c'est pour ajouter
que ce privilége fut de règne en règne moins facilement concédé par les
rois. Avant Louis XI, ils avaient appris, à la sueur d'une rude
expérience, combien, en général, il était plus aisé d'empoisonner un
dauphin que de se rendre maître d'un baron révolté dans sa tour. Après
s'être emparé de celle de Montlhéry, Philippe Ier disait à son fils,
auquel il en donna la garde: «Mon fils, garde bien cette tour, qui tant
de fois m'a travaillé, et que je me suis presque tant envieilli à
combattre et assaillir.»

Montlhéry marquerait dans notre galerie le commencement du onzième
siècle, en attestant une illustration de plus de quatorze règnes. C'est
au pied de cette tour, si belle encore aujourd'hui dans sa décrépitude,
que se dénoua cette ligue de princes du sang formée contre Louis XI, et
dont les collisions si peu provoquées dans l'intérêt du peuple n'en
reçurent pas moins la dénomination mensongère de guerre _du bien
public_.

Cette bataille, livrée sous le regard de la tour de Montlhéry, fut pour
Louis XI l'occasion de montrer que sa haine n'était pas sans courage. Il
combattit, triompha, tomba de son cheval tué entre ses jambes, et fut
porté tout sanglant et tout victorieux dans un appartement de la tour.
Ce jour-là, il est sûr qu'il ne fit mourir personne de la main du
bourreau. Trois mille hommes étaient restés sur le champ de bataille de
Montlhéry. Le traité de Conflans termina cette dispute de bonne maison,
prélude sans importance de la lutte autrement formidable dans laquelle
entrèrent contre Richelieu les descendans de ces ducs révoltés. Il
fallut s'y prendre à deux fois pour tuer messieurs les grands vassaux.
Sous la Ligue, le château de Montlhéry fut détruit; mais la tour fut
respectée. Elle resta debout pour être mentionnée par Boileau dans le
poème du _Lutrin_. Boileau l'appelle _ennuyeuse_! il ne la voit ni
haute, ni vieille, ni respectable, ni tachée de sang royal, ni superbe
sous son beau ciel; le grand poète par la raison, mais si peu par
l'imagination, ne la considère que comme _ennuyeuse_. Au reste, Boileau,
Racine et Molière, en dehors de la poésie, n'ont pas le moindre
sentiment des arts de leur époque. Perrault et La Fontaine sont en cela
à mille pieds au-dessus d'eux. Molière, Corneille et Racine ne
distinguent pas plus un beau tableau de Lesueur de la gravure de leur
cuisinière qu'ils ne sentent la différence qu'il y a entre
l'architecture de l'hôtel de Cluny et l'architecture du Palais-Cardinal;
c'est bien en pure perte de temps que vous chercheriez dans leurs vers,
sous leurs pensées, dans leurs allures d'écrivains, à travers leurs
lettres familières même, là où les esprits les plus détachés du
mouvement contemporain trahissent leur communauté de vie avec le reste
des hommes, quelque indice de leur goût ou de leur connaissance soit en
peinture, soit en musique, soit en architecture. Boileau caractérise
avec la précision accoutumée de ses vers, par cette épithète
d'ennuyeuse, donnée à la tour de Montlhéry, l'indifférence dédaigneuse
des écrivains de son siècle en matière d'art.

En 1605, le sieur de _Bellejambe_ demanda à être autorisé à démolir les
derniers murs d'enceinte du château de Montlhéry, pour construire, avec
les pierres arrachées, sa maison de Bellejambe, une petite coquette de
maison où loger tous les _Bellejambe_, entre cour et jardin: ce qui fut
permis à M. de Bellejambe. Cependant, comme les _Bellejambe_ eussent été
fort embarrassés de tant de pierres monstrueuses, on pria les
_Bellejambe_ de ne pas faire un tuyau de cheminée de salon avec la tour
de Montlhéry. Ils eurent tout, excepté la tour.

La famille de Noailles possède aujourd'hui ce que le temps, les
_Bellejambe_ et les guerres ont laissé de la forteresse de Montlhéry.

Parmi les monumens qui nous restent de la première époque capétienne,
c'est-à-dire de l'an 987, date de l'avénement de Hugues-Capet, à l'an
1328, que s'éteignit cette branche et advint au trône celle des Valois,
nous n'indiquerons que les châteaux de _La Roche-Guyon_ (Seine-et-Oise),
de _Boissy-le-Châtel_ (Seine-et-Marne), de _Bruyères-le-Châtel_
(Seine-et-Oise), de _Clisson_ (Loire-Inférieure), de _Chinon_, d'_Ussé_
et de _Langeais_ (Indre-et-Loire), et de _Savigny_ (Seine-et-Oise).

Le dixième siècle aurait pour représentant le château de La Roche-Guyon,
_Rupes Widonis_, appelé d'abord tout simplement La Roche. Sa tour menace
encore sous elle les plaines des deux Vexins; tour qui grandit avec les
siècles, car plus les vallées qu'elle domine se creusent sous la bêche,
et plus elle plane sur les vallées. Cinq siècles voient alternativement
les Anglais et les Français occuper ce château, entrer et sortir par ses
portes, toujours après des siéges meurtriers. A la fatale époque pour la
France où Charles VI achevait de régner et de mourir, en proie à sa
sombre folie, à cette époque où le dauphin de France, après avoir juré
une amitié éternelle dans la plaine de Montiel au duc de Bourgogne,
méditait de le faire assassiner par du Châtel, à un mois de là, sur le
pont de Montereau,--le roi d'Angleterre, Henri V, envahissait pied à
pied la France, s'étalait sur ses provinces, et, s'approchant de Paris
par Gisors, Aumale, Gournay, Poissy, Saint-Germain et Chaumont, il
plaçait les comtes de Kent et de Huntington à La Roche-Guyon et au
château Gaillard. La masse colossale de la Roche-Guyon s'encadre à
merveille dans ces temps de déchiremens politiques, où les feudataires
de la couronne en étaient les plus mortels ennemis; où les ducs de
Bretagne, de Bourgogne et de Bourbon, désunis entre eux, étaient tantôt
pour les Anglais contre le roi, tantôt pour le roi contre les Anglais,
et jamais pour la France. L'histoire de la Roche-Guyon est aussi celle
d'un puissant feudataire; taillée dans le roc, sa tour est sous
l'hommage et ne veut pas relever.

Quelle époque! quelle époque! celle que cette tour rappelle à notre
honte et pour la gloire de cette vierge immortelle qui chassa l'Anglais.

Deux femmes sauvent la France, quand des ducs plus puissans que des rois
la déchirent, quand les plus braves épées se brisent ou se faussent par
la trahison dans les mains des La Hire, des Xaintrailles, des La
Trémouille; quand le roi de France, Charles VII, ne s'appelle plus que
_le roi de Bourges_, ou, plus méprisablement encore, le comte de
Ponthieu. Exilé de Paris, où règne Henri VI dans la personne du duc de
Bedford, le roi de France ne possède plus de ce beau royaume laissé par
Philippe-Auguste que le Languedoc, le Dauphiné et le Lyonnais, et il
dîne avec une queue de mouton dans la petite ville de Bourges. Ces deux
femmes libératrices sont, l'une la courtisane Agnès Sorel, l'autre la
vierge de Domremi, Jeanne d'Arc, un des plus vaillans hommes de guerre
que nous ayons eus. «Sire, dit la courtisane Agnès Sorel à Charles VII,
il m'a été prédit que je deviendrai la maîtresse du plus grand roi de
l'Europe: permettez que je vous quitte, pour me rendre auprès du roi
Henri d'Angleterre.» Et le roi de France se lève et s'arme. «Sire, vient
lui dire une autre jeune fille de dix-huit ans, suivez-moi: je prendrai
avec vous Orléans, et vous ferai sacrer roi de France à Reims.» Et
s'appuyant sur ces deux femmes, Charles VII, ou plutôt la France,
combat, triomphe et règne. Noble femme, cette Jeanne d'Arc, récompensée
par deux supplices, par le feu des Anglais et par le poème de Voltaire.

Cette vigoureuse participation des femmes aux luttes du quinzième
siècle se lie à l'histoire de beaucoup de châteaux. Éloignées du champ
des combats, les femmes avaient à défendre, en l'absence de leurs maris,
leurs droits et leurs possessions contre des ennemis vigilans, toujours
prêts à s'élancer sur le nid veuf du vautour. Pendant la guerre, elles
faisaient bonne garde au haut de la tour crénelée, et portaient les
clefs à la ceinture. Cette mission leur imprimait un caractère
particulier d'énergie et de patriotisme qui doublait la force du pays.
C'est ainsi que La Roche-Guyon a conservé le nom de trois femmes,
célèbres à différens titres. La première se signala par son attachement
à son mari, seigneur de La Roche, Guy premier du nom. Dans son style
nerveux et naïf, Montfaucon rapporte, dans ses _Monumens de la monarchie
française_, l'horrible assassinat de ce seigneur par son beau-père, et
les marques de douleur que lui donna sa femme. Quand l'ordre de notre
collection amènera l'histoire de ce château, nous extrairons plus
amplement de l'ouvrage de Montfaucon les détails de cette émouvante
scène de famille, tableau des plus fidèles de la sociabilité française
de l'époque, sociabilité qui puisait sa férocité de moeurs dans
l'indécision des droits de chacun. Partout où les lois laissent des
lacunes, il est rare que ce ne soit pas le crime qui se charge de les
combler. «Le sire du châtelet de La Roche-Guyon avoit nom Guy. Il avoit
un serouge (beau-père) qui Guillaume avoit nom. Il advint qu'il entra à
grand complot, et le traître regardoit par où il pust entrer à celui
Guyon. Sitôt, comme ils furent ens, si cachèrent leurs épées, et courut
celui Guillaume sur celui Guyon, et l'occit; et quand sa femme, qui
étoit tant prude femme et vaillante, veist ceci, se prit par les cheveux
comme esbaye, après courut à son mari, sans paour de mort, sur lui se
laissa cheoir, et le couvrit de soi-même contre les coups d'épée, et
commença en crier en telle sorte et manière:--_Occis-moi_, dit-elle,
_très-déloyal et meurtrier qui t'ai desservi, et laisse mon seigneur_.
Et les traîteurs la prindrent par les cheveux et l'arrachèrent de dessus
son mari, toute depiécée et déglaivée, et presque toute détranchée. Et
quand ils eurent ce fait, si cherchèrent partout céans s'ils ne
trouveroient plus nulli; lors leva la tête la pauvre dame, qui à une
part gisoit tout étendue; et quand elle connut son seigneur, qui jà
étoit mort et gisoit tout dépiécé parmi la salle, si efforça tant par
son amour qu'elle vint à lui et dépiécée comme elle étoit, toute
rampante à guise de serpent, et si sanglant comme il étoit, le commença
à baiser aussi, comme s'il fût tout vif, et, à ploureuse chanson, lui
commença à rendre son obsèque en telle manière:..... Tant en dit
seulement, et puis chet pâmée comme morte.»

La seconde femme dont le nom a mérité de durer autant que les éternelles
fondations de La Roche-Guyon, est la fille de Jean Bureau, chambellan du
roi de France, veuve de Guy VI, tué à la bataille d'Azincourt. Tandis
que Charles VI se laissait mépriser même au milieu de sa cour par les
princes du sang, les Anglais s'emparaient du royaume par la force, par
la ruse ou par la trahison. Le comte de Warwick assiégea la fille de
Jean Bureau dans le château de La Roche-Guyon; c'était en 1418. Sommée
de se rendre au roi Henri V, qui lui dit: «Prêtez-moi serment, et je
vous laisserai vos terres, seigneuries et meubles.--Non, répondit la
veuve de Guy VI, non, j'aime mieux tout perdre et m'en aller dénuée de
tous biens, moi et mes enfans, que moi mettre mes enfans ès-mains des
anciens ennemis de ce royaume, et délaisser ainsi mon souverain,
seigneur et roi.»

Comme un doux contraste à ces nobles fiertés de femme, il faut encore
rapporter la délicate conduite de la duchesse de Guercheville, belle
châtelaine de La Roche-Guyon, où Henri IV allait souvent se délasser du
poids des affaires. Un jour que le galant monarque insistait avec
beaucoup de chaleur auprès de la duchesse pour en obtenir une faveur
qu'on lui faisait moins soupirer à quelques lieues de là, à Mantes, où
furent tour à tour Gabrielle et Claudine de Beauvilliers, il reçut pour
réponse ces paroles bien sensées et bien dites:--«Non, sire, jamais; je
ne suis pas d'assez bonne maison pour être votre femme; mais je suis de
trop bonne maison pour être votre maîtresse.» A quoi on assure que le
roi répondit: «Eh bien! madame, puisque vous êtes véritablement dame
d'honneur, vous le serez de la reine.» Le roi tint parole à la duchesse,
qui allait coucher de l'autre côté de l'eau quand Henri IV venait passer
la nuit à La Roche-Guyon.

Est-ce que tout cela n'est pas de l'histoire, et de l'histoire
grandement nationale, prise au coeur du pays, intéressante pour ceux à
qui nos vieilles moeurs offrent un charme incomparable, et pour ceux
qui veulent savoir par quels efforts chaque pouce du sol français a été
conquis, possédé, fertilisé, agrandi, défendu, régi, civilisé? Les
châteaux sont les bornes militaires de la route des événemens.

Une grosse tour, de profonds et larges fossés, deux anciens bâtimens
autrefois liés à l'habitation principale, des ruines, des débris de
chapelle, tels sont les morceaux précieux de Boissy-le-Châtel, château
fort du onzième siècle. Boissy-le-Châtel offre quelque chose de plus
remarquable encore que l'ogive de ses ouvertures, preuves
incontestables de son âge, et que sa tour, sa chapelle et ses débris;
c'est un propriétaire qui n'a pas scié son château en trois traits, pour
vendre le onzième siècle au poids du plomb de gouttières. Homme de goût,
il a fait relever les parties de Boissy susceptibles d'être réparées, et
il a entouré d'un riant paysage ce grand aïeul de pierre.

Nous n'aurons pas de lacune entre le onzième et le douzième siècle, si
nous faisons succéder à _Boissy-le-Châtel_, _Bruyères-le-Châtel_, élevé
vers la fin du douzième siècle dans le voisinage d'Arpajon. Comme un
chevalier qui n'a pas perdu la vie dans un combat inégal, mais ses
armes, Bruyères-le-Châtel n'a plus autour de lui les fortifications dont
il était bardé jadis. Le château est resté debout sans sa cotte de
mailles, sa cuirasse et son casque: il est tout nu. Du haut d'un tertre
il regarde le village auquel il a donné son nom, et que Louis IX érigea
en baronnie en faveur de Jean de Poissy, vers 1260. Jusqu'à la
révolution, l'ameublement austère de la pièce occupée par le saint roi
avait été conservé avec une piété héréditaire par les divers possesseurs
du château. On y voyait quelques-unes des saintes reliques par lui
rapportées de la Palestine, cette terre si mortelle à sa croisade et à
son dévouement, des siéges de bois et la couchette au bord de laquelle
il avait l'habitude de s'asseoir après son repas, selon son candide
chroniqueur, le sire de Joinville. Quoique ces souvenirs aient disparu
dans la commotion révolutionnaire, on a encore quelque joie à visiter
cet appartement, dont les ornemens n'ont pas été grattés par les griffes
du tigre. Le chiffre de saint Louis s'y voit encore.

Voici une autre large assise historique à étayer pour s'élever à
l'intelligence exacte du treizième et du quatorzième siècle. L'herbe et
le sable la cachent; mais ôtez le sable et l'herbe, et le formidable
château de Clisson montera dans la nue. Clisson a vu les croisades; les
murailles, les tours et les fortifications sarrazines de Saint-Jean
d'Acre et de Damiette ont servi de modèle à ses tours et à ses
murailles. L'architecture orientale, transportée en France à la suite
des croisades, est la conquête la moins contestée de ces pieuses
migrations.

Derrière ces murs de seize pieds d'épaisseur, il y eut bien des
trahisons tressées à des douleurs et à des fêtes. Là vinrent, pensèrent
et agirent Philippe-Auguste, Louis IX, Blanche de Castille sa mère,
Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier, la reine Éléonore et
Charles IX.--Que de siéges expirèrent de découragement au pied de ces
murs de granit aiguisés comme des tranchans de hache, s'offrant de
profil à l'attaque, s'effaçant aux flèches comme aux boulets, sabrant
l'air à angles droits!

Olivier Ier, sire de Clisson, le fit bâtir sur l'emplacement de celui
qu'avaient occupé ses ancêtres; lequel n'avait été que la réédification
d'un autre château fort, érigé dans le Bas-Empire et dévasté par les
invasions normandes entre le neuvième et le dixième siècle.

Clisson, c'est un labyrinthe dans un autre labyrinthe, dans un pays de
forêts, de rivières et de marais; c'est un serpent qui se replie trois
ou quatre fois sur lui-même, et dont la tête finit par ne plus trouver
la queue. Il n'avait qu'une porte, comme l'enfer; mais des souterrains
sans nombre, double enceinte de murailles, cuirasse de pierre sur
cuirasse de pierre, triple fossé; après un pont un autre pont, après un
second un troisième; des voûtes sombres et des passages éclairés
suspendus entre deux précipices; et après ces noirs fossés, ces poternes
béantes, ces herses, ces ponts-levis, après ce fer et ce granit, il
étreignait un duc de Bretagne incrusté au coeur de ce noyau.

Par la fatale intervention des Anglais dans les guerres des ducs de
Bretagne avec les familles puissantes de cette contrée, on s'explique
l'influence qu'ils eurent plus tard en France. Quand ce n'étaient pas
les uns qui appelaient les Anglais à trancher le noeud de quelque
sanglante prétention, c'étaient les autres; et les uns et les autres ne
prévoyaient pas le mal qu'ils préparaient à Charles VII et à ses
successeurs par ces alliances funestes. Jean IV, duc de Bretagne,
introduit les Anglais en France pour combattre Clisson et lui prendre
son château; Clisson, de son côté, se met au service du roi de France,
Charles V, qui le nomme connétable et l'aide à repousser Jean IV et les
Anglais. Et voilà deux grands rois, deux grands peuples, acharnés l'un
contre l'autre pour une mauvaise querelle de fief, pour un tas de pierre
arrondi en baronnie. Naisse vite Anne! Anne, la noble Bretonne, qui mit
la Bretagne dans le lit de la France!

Confisqué par Jean V, duc de Bretagne, le château de Clisson fut détaché
de la famille de ce nom pour être donné soixante ans après par le duc
François II à François d'Avaugour, son fils naturel. Il passa, par
extinction de race, au prince Rohan de Soubise, puis au domaine de
l'état en 1791, enfin à la caisse d'amortissement, qui le vendit en
1807.--La caisse d'amortissement, c'est le ministère de la bande noire.

Chinon est en ruines! La première mention historique qu'on en trouve
date du siége que soutint ce château en 462, contre Agidius Afranius,
général romain. Chinon résista: jusqu'à la défaite d'Alaric, il demeura
en la possession des Visigoths; Clovis le recueillit comme un butin de
la victoire. Charles-le-Simple mort, il passa à Thibault-le-Vieux, comte
de Blois et de Tours, regardé comme le véritable fondateur du château de
Chinon par les additions considérables qu'il y fit. Les ruines actuelles
sont celles du Chinon rebâti par le comte de Blois; l'archéologie et
l'histoire étant d'accord sur l'authenticité de cette date de
reconstruction du château, plus certaine de beaucoup que toutes les
dates antérieures, nous avons dû nous en servir comme d'un point de
départ incontestable, et placer Chinon sous la race capétienne. En 1096,
le pape Urbain II y rendit la liberté à Godefroy-le-Barbu, que son frère
Foulques-le-Rechin y retenait prisonnier depuis vingt ans; car il
n'était de si beau château qui n'eût sa prison, ses chaînes de fer, ses
souterrains pavés de pointes et ses oubliettes. Ceci désenchante
l'imagination; pourtant on admettra la funeste opportunité de ces
destinations, si on n'a pas oublié, comme je l'ai dit plus haut, que le
château renfermait tout le système social rémunérateur et pénitentiaire.
Quand il n'y avait ni maisons de détention, ni bagnes, il fallait bien
que la justice eût ses lieux de punition: les prisons étaient dans les
souterrains des châteaux.

Chinon fut le tombeau d'Henri II, roi d'Angleterre, qui en avait hérité
des comtes d'Anjou, ses ancêtres. Il y mourut de tristesse. Mourir de
tristesse dans un château sur la Loire! il faut être roi.

Mais la plus grave illustration du château de Chinon est sans contredit
celle qu'il a reçue du séjour du grand maître du Temple, Jacques Molay,
et des chevaliers de cet ordre. Ils y furent interrogés sur les
prétendus crimes dont on les accusait par les cardinaux Béranger,
Étienne et Landulphe, d'après le commandement de Philippe-le-Bel et le
consentement un peu forcé du pape Clément V.--On voit encore les salles
voûtées où s'entama ce procès mystérieux, qui eut pour accusateur un
roi, pour témoin un roi, pour juge un roi. Et toujours le même roi:
Philippe-le-Bel!

A Chinon reviendrait la solennelle élégie des Templiers, de ces hommes
dans l'âme desquels l'esprit d'association s'était divinisé; dont le
génie, tout de zèle, d'activité, de piété tolérante, de courage et
d'ambition, tempéré par le sage emploi des richesses, aurait conçu, à
diverses époques de la société, et selon ses besoins, la Ligue
Anséatique ou la compagnie des Indes. Neuf gentilshommes fondent cet
ordre au milieu de la poussière d'un grand chemin; nobles, braves,
pieux, ils défendent les avenues de la cité sainte; ils en écartent les
pierres au pied des pèlerins, et les Arabes aux convois des croisés.
Soldats le jour, garde-malades la nuit, ils se servent de la même main
pour brandir la lance et pour porter le breuvage au blessé. Un pape
remarque leur piété, et aussitôt il leur jette un manteau blanc sur les
épaules et leur peint une croix rouge à l'endroit du coeur. Désormais
les Turcomans les verront de plus loin; leur dévouement sera plus en
péril. Que leur importe? la jeune et meilleure noblesse d'Europe se
rallie à leur discipline; un premier baron d'Aragon leur donne la cité
de Borgia, avec ses tours crénelées et ses fossés pleins d'eau; et saint
Bernard dit d'eux: _A l'approche du combat, ils s'arment de foi au
dedans et de fer au dehors_. Quand Saladin chasse de Jérusalem les
premiers croisés, dont la ville sainte était la conquête, les Templiers
retournent en Europe sur des chameaux chargés d'or, fruit de
quatre-vingt-huit ans de legs pieux, de donations et de bénéfices de
leurs commanderies. Ces richesses, immenses à la vérité pour l'époque,
paraissent si légitimement acquises au grand maître, qu'il court les
déposer à Paris, dans leur maison du Temple. L'oeil louche de
Philippe-le-Bel suit le convoi à travers les rues. Qui tuerait les
possesseurs, pense le roi, aurait le trésor: pour les tuer, il faut leur
trouver des crimes. D'abord on les dépopularisera en publiant partout
que la gloire du siége de Rhodes appartient aux chevaliers de
Saint-Jean, où, du reste, les chevaliers du Temple n'ont pas été appelés
à combattre. Ensuite on dira qu'ils _boivent beaucoup_! Comme si
l'ivrognerie pouvait être un des statuts d'un ordre quelconque. Enfin on
les torturera; le crime se trouvera de lui-même dans les souffrances.

«Le pape ordonna qu'on lui amenât le grand maître, les grands prieurs,
et les principaux commandeurs de France, d'outre-mer, de Normandie,
d'Aquitaine et de Poitou. Nous avons ordonné, dit-il dans une autre de
ses bulles, qu'on les traduisît à Poitiers; mais quelques-uns d'eux
étant demeurés à Chinon en Touraine, en sorte qu'ils ne pouvaient aller
à cheval, ni être amenés en quelque manière que ce fût, nous avons
commis pour cette information les cardinaux, etc.»

Ce bon pape ignorait que lorsqu'on broie les genoux aux hommes, ils ne
marchent plus d'ordinaire. Torturés à Chinon, le grand maître et les
commandeurs n'avaient guère la force d'aller à Poitiers pour y être
condamnés, et de Poitiers à Paris pour y être brûlés.

Ce bon Clément V était presque aussi simple que Philippe-le-Bel, qui se
laissa mourir quarante jours après le supplice de Jacques Molay. A quoi
pensait-il donc?

Chinon est la vaste toile du XIVe siècle, que j'engage à conserver
pour le Musée nouveau.

Il existe en France une province qu'on n'admirera jamais assez: parfumée
comme l'Italie, fleurie comme les rives du Guadalquivir, et belle en
outre de sa physionomie particulière; toute française, ayant toujours
été française, contrairement à nos provinces du nord, abâtardies par le
contact allemand, et à nos provinces du midi, qui ont vécu en
concubinage avec les Maures, les Espagnols et tous les peuples qui en
ont voulu. Cette province, pure, chaste, brave et loyale, c'est la
Touraine. La France historique est là. L'Auvergne est l'Auvergne; le
Languedoc n'est que le Languedoc, mais la Touraine est la France; et le
fleuve le plus national pour nous, c'est la Loire, qui arrose la
Touraine.

Dès lors on doit moins s'étonner de la quantité de monumens enfermés
dans les départemens qui ont pris le nom et les dérivations du nom de la
Loire. A chaque pas que l'on fait dans ce pays d'enchantement on
découvre un tableau dont une rivière est la bordure, ou un ovale
tranquille qui réfléchit dans ses profondeurs liquides un château, ses
tourelles, ses bois ou ses eaux jaillissantes. Il était naturel que là
où vivait de préférence la royauté, où elle établit si long-temps sa
cour, vinssent se grouper les hautes fortunes, les distinctions de race
et de mérite, et qu'elles y élevassent des palais grands comme elles.

Penché sur un coteau qui descend vers la Loire, le château d'Ussé
prolonge l'ombre de ses gigantesques murailles sur les claires eaux de
l'Indre. Il regarde Tours et Saumur à travers le rideau sombre de forêts
dont il est entouré. Mais le murmure des fontaines qui écument à ses
pieds, les mille voix harmonieuses des oiseaux et du vent, concert
éternel suspendu sur deux rives jalouses de le balancer, n'ont retenu
aucun souvenir de ses premiers jours de splendeur. Si l'architecture
d'Ussé remonte au Xe siècle, aucun fait ne colore cette date sans
relief et n'autorise à placer ce château sur une ligne historique aussi
haute. Grâce au nom que porte la plus grosse tour, la tour Gauville, il
est permis à la tradition de croire que ce nom était celui d'un ancien
seigneur, maître de cette superbe résidence. Ussé d'ailleurs
embarrasserait beaucoup le collecteur de monumens, obligé de le classer
dans le musée archéologique où il méritait d'obtenir une place, et une
des premières par ses dimensions, encore plus que par les événemens dont
il fut témoin. Tous les Gelduin de Saumur, premier et deuxième du nom,
seigneurs d'Ussé, tous les Jacques d'Espinay, possesseurs du château,
depuis la fin du XVe siècle jusqu'à la fin du XVIe, fondateurs de
chapelle et de collégiale, tous les sires de Rieux seigneurs de
Rochefort et d'Ancenis, tous les Bernin de Valentinay, sauf celui qui
s'anoblit une seconde fois en épousant Jeanne-Françoise, fille aînée du
maréchal de Vauban, n'excitent, ni ensemble ni isolément, le moindre
intérêt historique. Sans Vauban, qui dans ses rudes loisirs le nuança
d'une teinte militaire assez peu en rapport du reste avec les travaux
primitifs, le château d'Ussé désespérerait par sa nullité. C'est le roi
fainéant des châteaux, et un roi fainéant sans maire du palais. Heureux
les peuples, s'écrie Montesquieu, dont l'histoire se réduit à quelques
pages! Heureux les peuples, sans doute; mais les historiens?

Désespérés comme nous et avant nous, ce qui nous console un peu, de
n'avoir rien à remarquer dans le château d'Ussé, quelques chroniqueurs
ont imaginé, après des recherches louables, de faire passer dans ces
murs si vides d'intérêt les aventures de la _dame aux belles cousines_
et du _petit Jehan de Saintré_. Nous souhaiterions bien, pour notre
part, que l'enfant d'honneur du roi Jean de France, et fils aîné au
seigneur de Saintré en Touraine, très-gracieux jouvencel, sur qui à la
parfin s'arrêta l'amour de la dame aux belles cousines, un jour où il
regardait bas en la cour les joueux de paulmes jouer; nous
souhaiterions bien que cet enfant, piteusement empêché durant quatre
jours pour dire à la dame des belles cousines, qui il aimait, eût vécu
dans le château d'Ussé; car nous rappellerions, pour animer un peu ces
pierres mortes, comment le gracieux Jehan de Saintré, devenu le
chevalier de la dame, en reçut pour première et gentille instruction,
ces commandemens-ci: «Je veuil et commande, que tous les matins quant
vous leverez, et tous les soirs quant vous coucherez, vous vous seigniez
en faisant le signe de la croix bien parfaitement.» Ajoutant: «Mon amy,
je vous donne cette bourse telle qu'elle est, et douze escuz qui sont
dedans. Si veuil que les couleurs dont elle est faite et les lettres
entrelacées, doresnavant pour l'amour de moy, vous porterez et les douze
escuz vous les employez en pourpoint de damas ou de satin cramoysi et
deux paires de fines chausses, les unes de fine écarlate et les autres
de fine brunette de Sainct-Lo.» Et chacun sait, sans qu'il soit besoin
de le dire, comment de cadeaux brodés en sages conseils, de chausses
d'écarlate en tendres soupirs, cet amour de velours et de satin, entre
le mignon Saintré et la blanche dame aux belles cousines, dura d'abord
trois ans. Après quoi il fut dit à Jehan: «Ores quant je voudray parler
à vous ou vous à moy, nous ferons nos deux seignaulx ainsi que est dit;
et lors viendrez, et ouvrerez l'huys de mon préau, quant vous verrez que
je m'en seray par nuict retournée en ma chambre; et veez-cy la clef. Et
là parlerons et deviserons ensemble à nos plaisirs et lyesses.» Et
l'enfant et la dame devisèrent tant dans cette chambre, «qu'elle en le
baisant très-doulcement, lui dit: Je vous ai fait nommer escuyer
tranchant du roi, et vous baille cent soixante escuz pour avoir un
cheval et aultres choses nécessaires. Puis lui et elle se dirent: Adieu,
mon espoir! et adieu, ma dame!»

Que le château d'Ussé jaillirait plein de jeunesse et de fraîcheur du
fond de ces ténèbres, si nous retrouvions la chambre où la dame aux
belles cousines, ayant à ses pieds le joli Saintré, lui parla ainsi en
plorant sur ses beaux cheveux: «Vous allez combattre; mais, mon amy,
vous estes jeune d'aage, et si n'êtes pas des plus grands ne puissans de
corps, pour ce ne devez nuls douter; car il est advenu que souvent le
plus faible a desconfit le plus fort; à ce métier les gens combattent et
Dieu donne la victoire à qui luy playt. Lors print congé d'elle et pour
ung amoureux baiser, dix, quinze ou vingt rendus et à Dieu soyez!»

Ensuite, du haut des tourelles, debout auprès de la dame aux belles
cousines, nous poursuivrions notre jouvencel aux passes d'armes de
Perpignan, où il parut en présence de toute la cour, «sur un très-bel
et fringant destrier, qui à son chief portait ung chauffrain d'acier à
trois grands plumes à façon d'austrusse, et à ses trois couleurs
très-richement brodées.» Vainqueur à la hache et à la lance, Saintré
soupe avec le roi et quitte l'Espagne pour rentrer en France chargé
d'honneurs et de présens. «Le roi envoya deux beaulx genetz de
l'Andeloisie, une très-belle coupe et une aiguière d'or, trente marcs de
tasses bien dorées et cinquante marcs de vaisselle de cuisine bien
belle. Don Frederich de Lune lui envoya douze très-belles et grosses
arbalettes d'acier et douze brigandines; et messire Arnault de Pareilles
lui envoya ung More noir très-richement habillé, armé tout à la
morisque; et messire François de Moncade une très-belle espée garnie
d'or tout esmaillée de blanc, et encore ung Turcq, sa femme et ses
enfans, très-grands ouvriers de fil d'or et de soye. Des aultres dames
et damoyselles de la court n'y eut celle qui ne luy donnast chemises
brodées d'or et de soye, arcandolle à gants brodez; mist oyselletz de
Chippre et tant d'autres odorifiques odeurs.»

Qui ne connaît la triste mésaventure amoureuse du pauvre et valeureux
Saintré, à son retour en France, et comment il fut supplanté pendant son
absence, dans le coeur de la dame aux belles cousines, par Damp
Abbez? Saintré se vengea. Il prit la dame par le toupet de son atour et
haulsa la paulme pour lui donner une couple de soufflets; mais à ce coup
se retint, se contentant de percer de sa dague la langue et les deux
joues de Damp Abbez (de monsieur l'abbé).

Il ne manque à cette histoire que le degré d'authenticité nécessaire
pour faire sortir de l'insignifiance de sa première époque le magnifique
château d'Ussé, histoire ravissante de détails de moeurs, délicate et
nette comme les dessins gravés autour d'un beau verre de cristal, et
jugée trop sévèrement, selon nous, par le chroniqueur de la Touraine J.
L. Chalmel. «Quoique Saintré, écrit-il, fût effectivement né sur la rive
opposée de la Loire, nous ignorons comment on prétendrait chercher
quelque air de vérité dans des faits entièrement fabuleux.» Un peintre,
M. Noël, répond au _comment_ inflexible de l'historien, en faisant
observer qu'Ussé pourrait bien avoir été le château des seigneurs de
Saintré, et Turpenay, abbaye voisine, celle où s'était retirée, après sa
si grave infidélité, la dame des belles cousines, à cause du rôle que la
famille des Saintré avait joué en Touraine, et des exploits bien réels
de Jehan de Saintré, accomplis à côté du maréchal de Boucicaut.

Nous ne déciderons pas entre tous ces témoignages, et nous ne verrons
d'historiquement vrai à rattacher à ce château que le séjour de Vauban,
dont la fille, nous l'avons déjà dit plus haut, épousa Bernin de
Valentinay, contrôleur-général des finances.

Le nom de Vauban est si sonore à nommer, même après celui de Louis XIV,
il arme si soudainement l'esprit de fortifications, de redoutes, de
ponts, de créneaux, que l'imagination la moins prompte admet sans peine
pour Ussé la nécessité d'un ameublement analogue au caractère de l'homme
qui l'habita. Les superbes terrasses aplanies par lui attendent des
canons. A défaut d'une place chronologique précise, Ussé recevrait une
destination toute militaire; l'armure serait complète. Dehors les
bastions, les pièces de siége, les redoutes; dedans, les armes
portatives de toutes les époques; les cottes de mailles des chevaliers
seraient appendues au mur, à côté des épées de Fontenoy et des carabines
de Friedland. Ce serait un modèle de la France telle qu'elle s'est
trouvée armée au dedans et au dehors, depuis le roi Jean jusqu'au roi
Louis-Philippe. Nous avons blâmé l'entassement; mais on ferait une
exception en faveur d'Ussé, dont la destination nouvelle répondrait à ce
qu'il a tout à la fois d'incertain, de redoutable, d'antique et de
moderne.

Le château d'Ussé est aujourd'hui la propriété de M. le duc de _Duras_,
qui le laisse tomber en ruines.

De tout travail un peu creusé naissent de petits bénéfices de hasard
dont la propriété n'est à personne; ils appartiennent à la bêche au bout
de laquelle ils se sont rencontrés. A force d'assister par la pensée aux
transmigrations des châteaux, une observation est née pour nous. C'est
que bien avant la fin du règne de Louis XIV les grandes propriétés
seigneuriales étaient passées sans secousse, par l'unique effet de
l'oscillation des fortunes privées, des familles titrées aux familles
d'argent. Law, l'agiotage, la dépravation de la régence ont pu être
surabondamment des causes auxiliaires de ce déplacement; mais évidemment
pour nous la vraie cause est plus haut. J'ai remarqué, ou peut-être me
suis-je souvenu d'une remarque faite par d'autres, que, depuis plus de
six cents ans, les châteaux avaient été acquis, dans une proportion d'un
sur trois, par des contrôleurs-généraux, des financiers et des
banquiers, titres de professions ou de charges analogues selon les
temps. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples entre de fort
nombreux, le château de Semblançay, bâti en 993, par Foulques de Nerra,
pour tenir la ville de Tours en respect, devint, sous François Ier,
la propriété de Jacques Fournie de Beaune, surintendant des finances de
ce monarque. On n'apprendra à personne que ce Fournier de Beaune fut ce
seigneur de Semblançay, moins connu par les crimes de malversation dont
il fut accusé et puni que par les vers si spirituels de Marot sur le
lieutenant Maillart menant Semblançay à Montfaucon.

Chenonceaux fut aussi vendu par Jean de Marques, vers la fin du XVe
siècle, à Thomas Boyer, maire de Tours et _général des finances_ de
Normandie. Si un fils de ce général des finances eut le bon goût de
faire hommage de ce château à la duchesse de Valentinois, un Condé fut
dans la nécessité moins délicate de le céder de nouveau à prix d'argent
à M. Dupin, ancien fermier-général. Voilà deux financiers possesseurs de
Chenonceaux. Ussé, comme on l'a vu, passa pareillement, à la fin du
XVIIe siècle, à Louis Bertin de Valentinay, contrôleur-général de la
maison du roi. Bouret, on le sait, fut le délicieux pavillon qu'avait
bâti le financier de ce nom au bord de la Seine; Maintenon eut pour
fondateur Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII;
Brunoy revient aux Montmartel, famille de financiers, et Vaux à Fouquet,
surintendant des finances sous Louis XIV.

De nos jours, deux des plus remarquables châteaux historiques,
Petit-Bourg et Maisons, appartiennent à deux banquiers, MM. Aguado et
Laffitte; et le plus remarquable de tous, le château de Mello, celui où
naquit la Jacquerie, appartient également à un banquier, M. Sellière.

Il me sera facile d'assigner quelque jour, lorsque j'aurai obtenu des
relevés plus généraux, le petit nombre d'années qui doit s'écouler pour
que tous les châteaux historiques de la France soient exclusivement
possédés par des banquiers. Je répète que cette substitution des
familles d'argent aux familles de race date depuis plus de six siècles.

Ne voulant ni restreindre dans des limites forcées, ni trop distendre le
cercle de nos excursions archéologiques, afin de rester le plus possible
dans les conditions de notre musée, qui doit toujours avoir Paris à son
centre, nous nous sommes avancés jusques aux bords de la Loire, points
extrêmes de nos plus longs rayonnemens. Entre le château de Versailles
et le château de Clisson il n'y a guère plus d'un jour de distance.
Quand des chemins de fer existeront dans cette direction, on ne mettra
pas plus de huit heures (qui osera se plaindre d'un tel sacrifice de
temps?) pour aller de la demeure de Louis XIV au manoir crénelé des ducs
de Bretagne.

A six lieues de Tours, sur la grande route d'Angers, le Xe siècle
bâtit, sous les ordres de Foulques de Nerra, un château de Langeais,
uniquement destiné à couper toute communication entre Tours et les
localités circonvoisines. Sur les ruines de ce château, Pierre de
Brosse, fils d'un sergent à masse de saint Louis, ministre et favori de
Philippe-le-Hardi, en éleva un autre du même nom; et c'est celui qui
existe encore aujourd'hui. Ces réédifications, pour le dire en passant,
ont plus souvent eu lieu pour les constructions militaires que pour les
simples résidences seigneuriales. La raison de cette différence est
facile à fournir. D'une utilité reconnue, l'existence des châteaux forts
se perpétuait à force de soins durant les guerres, et comme les guerres
étaient continuelles, ils étaient toujours entretenus. Tel château fort
a été reconstruit jusqu'à six fois.

Il importerait peu de restituer au château de Langeais l'antique
splendeur de ces premiers âges, si l'on n'avait à le peupler que du
stérile souvenir de la fatale prospérité de ce Pierre de Brosse, pendu à
Montfaucon, comme le furent plus tard, revêtus du même emploi que lui,
Enguerrand de Marigny et Semblançay; sa disgrâce est des plus communes.
Jusqu'à Louis XIV, presque tous les contrôleurs des finances ont été
pendus. Sous Louis XIV, les moeurs s'améliorant, ils ne furent plus
qu'exilés. Personne n'ignore que Pierre de Brosse fut condamné au gibet
pour avoir inspiré au roi Philippe-le-Hardi l'idée que la reine Marie
de Brabant pouvait avoir empoisonné le jeune prince Louis, né d'un autre
lit. Un homme sans naissance, qui avait eu le génie de devenir ministre,
de barbier qu'il était auparavant, n'aurait pas imaginé une intrigue
aussi périlleuse dans le but assez mesquin de se venger de la fade Marie
de Brabant, qui lui avait, dit-on, résisté. Je crois peu aux ministres
amoureux des reines; mais, en revanche, je crois beaucoup aux dangers
des ministres, accusés et jugés par des évêques, des béguines et des
rois qui croient aux béguines. Au reste, l'amour pour les reines a
toujours été l'accusation de commande sous laquelle la plupart des
ministres des trois races ont succombé. Avant de les pendre haut et
court, on les disait amoureux. Les Français sont toujours galans.

Représentant la magnifique fin du XVe siècle, Langeais nous dirait le
mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, ou plutôt le mariage de
la Bretagne et de la France; superbe alliance qui n'assura pas d'abord à
cette dernière la possession d'un duché irrévocablement soumis, mais qui
lui permit de le considérer désormais comme une propriété légitime à
défendre et non comme une usurpation à soutenir par l'épée. On
introduirait au château de Langeais le luxe massif de la maison d'Anne
de Bretagne, cette duchesse deux fois reine de France, dont la cour
passait pour la plus somptueuse d'Europe. Langeais préciserait alors
l'époque commémorative de l'union la plus avantageuse qu'ait contractée
la France pour s'agrandir et pour terminer les agressions de ces ducs de
Bretagne, dont le château de Clisson, que nous avons déjà rappelé,
attesterait les prétentions violentes et les cruautés sans nombre;
sauvages ducs! chiens hargneux dont l'Anglais se faisait précéder quand
il voulait entrer en France par la porte de la trahison; espèces de rois
de France, plus la férocité, moins la couronne.

Au XVIIe siècle le château de Langeais passa au marquis d'Effiat,
père de ce Cinq-Mars, aussi mauvais favori que mauvais conspirateur.

Quoique les rois de France aient bien moins de combats à livrer depuis
la réunion des provinces de l'ouest à la couronne, le royaume n'est pas
encore aussi tranquille qu'il le sera dans deux siècles, vienne
Richelieu. Les châteaux sont soumis, mais les châtelains, non; c'est la
conquête, mais ce n'est pas encore la paix. Une espèce de compromis
tacite se fait entre la féodalité encore menaçante et la royauté toute
gênée dans sa victoire. S'il ne s'élève plus autant de ces châteaux qui
enserraient des bourgs dans leurs vastes ailes déployées, ceux qui
avaient vomi la rébellion du haut de leurs tours ne sont pas encore
tombés. Les nouveaux qui seront bâtis pendant cette trêve transitoire
participeront de cette double circonspection. Rien n'y manque: ni les
triples fossés, ni les ponts-levis, ni les tours; rien, si ce n'est une
taille proportionnée à leurs prétentions. On dirait que la peur les a
rabougris en leur laissant leurs formes offensives; petits bastions,
petites oubliettes, petits fossés. Ce sont des géans nains.

Savigny annonce déjà cet amaigrissement étrange. C'est une miniature du
terrible, un abrégé de l'imposant. Qui connaît Savigny? Personne.
Savigny n'est pourtant ni en Bretagne ni en Auvergne; il est à quatre
lieues de Paris, entre les deux grandes routes de Lyon et d'Orléans. On
l'appelle _Savigny-sur-Orge_, pour le distinguer de dix ou douze autres
Savigny aussi peu connus.

Restauré à la fin du XVe siècle, et peut-être un peu trop restauré
depuis, Savigny est un arrière-petit-fils d'un château qui était sur le
même emplacement trois siècles auparavant. L'époque qu'il symboliserait
le mieux, parmi d'autres avec le caractère desquelles il ne serait pas
en désaccord, serait la Ligue, temps de guerre civile, dont le foyer, on
a beau l'étendre avec complaisance, fut Paris et exclusivement ses
environs. La Ligue et la Fronde sont deux émeutes parisiennes; si la
première fut un peu moins locale, parce qu'elle touchait à la
successibilité de la couronne, la seconde n'eut pas même une ondulation
sensible jusqu'à Orléans.

Nous raconterons un jour la retraite d'Agnès Sorel et de Charles VII
dans le château de Savigny, doux pèlerinage dont le souvenir est
constaté par le nom de _Beauté_ que légua la dame de ce gracieux surnom
à une commune voisine. La Balue et Louis XI l'ont habité; l'un y rêva
ses évêchés qui lui furent si funestes et dont _il perdit la vue_, selon
la chanson; l'autre la cage de fer où il logerait un jour monseigneur le
cardinal. Les royalistes l'enlevèrent aux ligueurs en 1592. Quatre
royalistes le prirent pendant que le chef des ligueurs passait ses
chausses. Nous tenons en réserve, pour le présenter ailleurs sous des
proportions moins raccourcies, un autre événement dont Savigny fut
témoin, et non moins propre à prouver la justesse de cette observation
plus haut émise, que les châteaux devenaient de plus en plus, la
monarchie se raffermissant, la parodie de ce qu'ils avaient été jadis,
malgré les menaces de leurs fortifications matamores.

Savigny est aujourd'hui à l'héritière d'un des plus beaux noms de
l'empire, à Mme la maréchale Davoust, princesse d'Eckmülh.

Avant de terminer notre course, nommons quelques-uns des principaux
châteaux, fine fleur de la renaissance, élevés pendant les trois siècles
féconds dont se compose la durée du cycle dynastique des Valois. Les
mieux conservés, les plus propres à être classés dans notre musée comme
type d'un âge écoulé, sont _Pierrefonds_ (Oise); _Villebon_ et
_Maintenon_ (Eure-et-Loir); _Vigny_ et _Rambouillet_[C] (Seine-et-Oise);
_Chambord_ (Loir-et-Cher); _Valençay_ (Indre); _Chenonceaux_
(Indre-et-Loire); _Mesnières_ (Seine-Inférieure); enfin _Dampierre_,
_Écouen_ et _Nantouillet_ (Seine-et-Oise).

Des ruines au milieu d'une forêt, de la solitude, de vieux chênes, des
démolitions abandonnées, 1390 pour date, c'est-à-dire un souvenir de
malheur pour la France, et de beaucoup de malheurs, car avec Charles VI
régnaient le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne, deux assassins tués
l'un par le parti de l'autre; tel est Pierrefonds bâti par le duc
d'Orléans, frère de Charles VI, sur un des points élevés de la forêt de
Compiègne.

Les Anglais s'emparèrent de Compiègne comme ils s'emparèrent dix fois de
la France, à la faveur des querelles des ducs avec les barons, et des
comtes avec les rois.

Les règnes suivans, jusqu'à Henri III, n'offrent rien pour l'histoire de
cette forteresse. François Ier la fit réparer avant qu'elle ne
tombât, vers la fin du XVIe siècle, aux mains des ligueurs, qui en
donnèrent le commandement à Rieux, ce capitaine si célèbre par les
brigandages dont il épouvanta la contrée.

Si le goût de François Ier éclate quelque part avec cette prodigalité
dont on s'étonne, c'est assurément dans les châteaux tout pleins de ses
amours, de ses intrigues, de ses magnificences, de ses chiffres et des
travaux de ses artistes. François Ier justifie sa haute renommée par
là bien plus encore que par ses prétendus encouragemens donnés aux
lettres. Trop souvent confondu avec Léon X, François Ier fut le père
des châteaux et non le père des lettres.

Rieux fut pendu devant l'Hôtel-de-Ville de Compiègne; mais le château de
Pierrefonds ne se rendit que sous Louis XIII, cédant enfin à l'attaque
d'une armée de quatorze mille hommes d'infanterie, commandés par Charles
de Valois, qui s'en rendit maître après six jours de tranchée. On
essaya de le démanteler l'année suivante, on ne le put; ses murailles
furent trouvées si dures, qu'on se contenta de les entailler et de les
réduire à l'état où elles sont aujourd'hui. Ces fortifications de
révolte sont les plus complètes que nous possédions de ce temps-là.
Elles appartiennent à la famille régnante d'Orléans.

Après tant de demeures martelées par la sape, noircies par l'incendie,
crevassées par les boulets, il est consolant de reposer le regard sur le
paisible _Villebon_, retraite de Sully.

Jean Cottereau, intendant des finances sous Charles VIII, jeta les
fondemens du joli château de Maintenon; ses successeurs le vendirent à
cette Françoise d'Aubigné, dont la destinée fut plus merveilleuse encore
que celle de Louis XIV. Après la mort de Mme de Maintenon, la terre
passa à sa nièce, qui la transmit, par alliance, à la famille de
Noailles, dans laquelle elle se trouve encore de nos jours.

On rattacherait à ce groupe de pierres inoffensives, dont les échos
dorés n'éveillent que des noms de rois amoureux, de maîtresses de rois
et de ministres pacifiques, Vigny, beau château bâti par le cardinal
d'Amboise. Avant la révolution, il appartenait au prince de Soubise, qui
l'avait cédé à Mme de Guémenée. Il passa à la famille de Rohan en
1822; il est aujourd'hui à MM. Decher et Lefèvre, qui l'ont fait réparer
avec beaucoup de goût.

Rambouillet n'était au XIVe siècle qu'une seigneurie possédée par la
famille d'Argennes, dont les membres prirent, sous Louis XIII, le titre
de marquis de Rambouillet. En 1706, cette famille le céda au comte de
Toulouse, prince légitimé, pour qui cette terre fut érigée en
duché-pairie. On montre encore dans la grosse tour la chambre où mourut
François Ier, en 1547, à l'âge de cinquante deux ans.

Si nous passons plus rapidement sur ces résidences que sur celles d'un
âge plus éloigné, dont il a été fait mention au commencement de cet
avant-propos, c'est que nous supposons le lecteur assez versé dans notre
histoire pour les apprécier comme nous; et c'est aussi parce que leur
état de conservation n'imposerait pas de grands sacrifices à l'état,
s'il en devenait possesseur, que nous nous bornerons à les classer,
plutôt qu'à en détailler le mérite incontesté.

Ne suffit-il pas de nommer Chambord, Valençay et Chenonceaux, pour
présenter à l'esprit trois palais connus de tout le monde, et que toute
nation s'honorerait de posséder, quand même elle aurait déjà
Saint-Cloud, Fontainebleau et Versailles?

Mesnières soutient le parallèle avec Chenonceaux; même ordonnance, même
grand goût. Le propriétaire de Mesnières, M. le marquis de Biancourt,
est mort dernièrement; c'était un homme épris d'un véritable amour de
l'art, et qui avait restauré, pierre à pierre, dans son vieux style et
sa naïveté première, ce château, perle inestimable de la renaissance.

Dans le voisinage de Chevreuse est Dampierre, château possédé autrefois
par le cardinal de Lorraine et embelli par le duc de Luynes, dans la
famille duquel il passa pour n'en plus sortir. Mansard l'a caractérisé
par la forme particulière de quelques additions de maçonnerie assez
estimées.

Nous n'osons renvoyer le lecteur à notre histoire du château d'Écouen,
pour lui rappeler les principales scènes dont cette demeure des
Montmorency fut le théâtre. D'ailleurs Écouen sort de notre cadre,
puisqu'il fait partie des domaines royaux, à la physionomie
insaisissable et sans type, et n'a besoin, au surplus, pour être à
l'abri de la démolition, que de rester sous la protection conservatrice
du jeune prince héritier des Condé.

Quoique aussi dégradé et vermoulu que le cardinal Duprat, qui y finit
ses jours détestés, le château de Nantouillet mérite une place dans
notre musée à côté des plus gracieux monumens conçus sous le règne de
François Ier.

Si le goût admettait comme type l'architecture qui ne se recommande que
par l'excès des proportions ou que par le mélange de toutes les
architectures, sans avoir le charme sérieux d'aucune, s'il acceptait
cette architecture, ni brune et musculeuse comme celle des temps moyens,
ni blonde comme celle de la renaissance, architecture sans nom, née
entre Louis XIII et Louis XIV, comme une fronde, comme une guerre
civile, il faudrait ne pas omettre ici, avant de fermer les portes de
notre musée: _Grosbois_, _Ormesson_, _Maisons-sur-Seine_,
_Vaux-le-Praslin_ et quelques autres châteaux d'une illustration plus
digne de l'indiscrétion des mémoires que de la gravité de l'histoire.

Un duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, construisit _Grosbois_
vers la fin du XVIe siècle: c'était magnifiquement loger une
disgrâce. Achille de Harlay donna à cette propriété, qui ressemble à une
maison royale autant qu'un fils naturel ressemble à un fils légitime,
des développemens considérables. L'étendue du parc de Grosbois égale
celle du bois de Boulogne.

On prétend que Henri IV fit bâtir, à Amboïle, le château d'_Ormesson_
pour Mlle de Senteny, dont il était amoureux. La tradition s'appuie
sur ce qu'on y vit long-temps le portrait de cette favorite. Pour
l'honneur de la demoiselle, je trouve la tradition fort peu fondée, si
elle n'a pas d'autre base. Quoi qu'il en soit, la construction
d'Ormesson ne peut remonter beaucoup au-delà du règne de ce prince, car
la brique y domine. Amboïle, voisin de la capitale, a pris depuis près
de deux siècles le nom de la famille d'Ormesson, à qui cette terre
appartient encore de nos jours.

Maisons-sur-Seine est à M. Laffitte. Ce fut le surintendant des finances
René de Longueil qui fut chargé de sa construction; il fut acheté, je ne
sais plus à quelle époque, par M. Laffitte, banquier, qui l'a loué,
depuis plusieurs années, à un autre banquier, qui ne laisse voir ce
château à personne. Il y aurait une puérile affectation à insister sur
cette triple occupation de Maisons-sur-Seine par trois banquiers, si
notre opinion que tous les châteaux vont tôt ou tard aux gens de finance
n'était raffermie par le poids de cette observation même.

Bâti au sortir de la minorité turbulente de Louis XIV, au moment de la
splendeur naissante de la monarchie, le château de Vaux marque le
dernier passage de la construction militaire et défensive à la
construction pleinement courtisane et soumise. Les quatre tourelles qui
faisaient jadis la garde de toute propriété ont disparu. A quoi bon voir
de haut et au loin? Toute terre appartient au roi: au roi seul la
consigne générale du pays. La défense et l'attaque sont son affaire. Il
n'y a plus qu'un château en France dont l'existence soit souveraine,
c'est le Louvre. Vaux accepte cette domination, et déguise son
abaissement sous un luxe qui en adoucit l'humiliation; en échange de sa
soumission, l'indulgence royale lui permet d'inutiles fossés, un
pont-levis de quelques pouces, un gouvernement avec droit de haute et
basse justice, pourvu que ce droit ne soit jamais exercé, et une pièce
de canon, à la condition expresse de ne jamais érailler son beau
cylindre de fer par l'intromission du boulet. Au seigneur le canon, au
roi les boulets empilés sous la sauve-garde du grand-maître de
l'artillerie de France. Soyez seigneur de Vaux, vicomte de Belle-Isle,
Nicolas Fouquet, mais que votre seigneurie soit un pied-à-terre de cour
et non un titre de puissance. Mettez toute votre gloire, réduisez toute
votre autorité, appliquez tout votre or à n'être qu'un rayon du soleil
qui vous a fécondé. Que tout soit fait en vue de la majesté royale;
effacez-vous derrière son éclat.

Et c'est ce que ne comprit pas assez Fouquet. Si tout, dans son
château, est vraiment trop réduit pour un roi, tout en réalité y est
trop brillant pour un vicomte. Vaux attend toujours Louis XIV, quoiqu'il
ne soit préparé que pour le recevoir un jour et une nuit. C'est là le
caractère de cette résidence, modèle assez fidèlement conservé, en tout
cas très-facile à rétablir, de toutes les résidences limitrophes de la
période de Louis XIII et de celle de Louis XIV.

Vaux, qui fut le rêve le plus brillant de l'homme le plus brillant du
grand siècle; Vaux, où se trouvèrent un jour la mère de Louis XIV, Louis
XIV, Henriette d'Angleterre et mademoiselle de La Vallière, création si
belle et si pure, que les siècles lui laisseront son nom de demoiselle,
comme une éternelle couronne; Vaux, qui rendit Louis XIV jaloux;
jalousie terrible qui tarit en une nuit les eaux de ce palais, éteignit
les mille lampes de sa fête, fit jaunir les feuilles des bosquets et
blanchir les cheveux de Fouquet; Vaux est aujourd'hui gardé par un chien
de Terre-Neuve.




CHANTILLY.


Qui ne connaît pas Chantilly n'a rien vu de ce qui constituait autrefois
le goût des courtisans. Je ne crois pas que Versailles et Saint-Germain
attestent, dans leur disposition architecturale, un caractère plus
précis de moeurs et d'époque. Le château de Chantilly, celui qui a été
bâti sur les ruines et avec les débris de l'ancien château de ce nom,
est une succession visible d'imitations: c'est la copie en petit de
toutes les résidences royales. Ainsi Saint-Cloud a sa pièce d'eau,
Chantilly a la sienne; Versailles son grand escalier de marbre,
Chantilly son grand escalier, de pierre, il est vrai. Une belle forêt
entoure Saint-Germain, on a placé Chantilly dans une forêt. Les
proportions sont moins fortes, mais la ressemblance s'y trouve. Cette
vanité d'avoir, depuis le grand Condé, et peut-être depuis les
Montmorency, absolument comme la cour, même étalage, même faste
domestique, de rivaliser avec elle et de l'emporter parfois sur elle en
magnificence, a souvent éveillé la susceptibilité de l'étiquette royale.
Blessés secrètement dans leur amour-propre, c'est peut-être à cause de
ce luxe qu'ils ne pouvaient empêcher que Louis XIV et Louis XV n'ont que
rarement honoré de leur présence la demeure des princes de Condé.

Quoi qu'il en puisse être, aujourd'hui que toutes ces gloires sont
mortes, qu'il n'y a sérieusement plus de cour ni de courtisans, de grand
roi à Versailles ou à Trianon, de grand prince à Chantilly, Chantilly
n'est pas moins un lieu admirable de repos et de grandeur. On y respire
une oisiveté noble, une paresse de héros. Les sens n'ont qu'à s'ouvrir.
Tout y est paysage, lacs, gazons, solitude et parfums. Comment Le Sage
a-t-il fait pour mourir au beau milieu de la forêt de Chantilly?

C'est sous les beaux tilleuls de cette forêt que je fus abordé par un
vieillard appuyé sur un bâton blanc; un vieillard comme il n'en existe
pas dans Paris, où personne ne veut être vieux; un de ces véritables
vieillards, tels que Fénelon aimait à les peindre dans son _Télémaque_:
chevelure blanche, front pur de toutes rides, corps légèrement voûté,
mais fort, comme ces acquéducs dont quelques arches seules ont cédé: ils
datent des Romains.

--Monsieur aime à relire ce nom gravé sur ce beau chêne? me dit-il.

--C'est celui de Santeuil; j'ai plaisir à le retrouver ici.

--Je l'ai presque connu, M. Santeuil.

--Vous avez presque connu M. Santeuil! Je n'ai jamais vu d'aussi vieux
rentier que vous, monsieur, car vous êtes rentier: il n'y a à Chantilly
que des rentiers et des tilleuls.

--Vous êtes étranger, je le vois à votre méprise. Mon habit devrait vous
apprendre que je suis cadet.

--Cadet?

--Oui, pensionnaire de l'hôpital de Chantilly fondé par le grand
Condé;--sa grande ame soit en paix!--où l'on n'entre qu'à soixante ans.
Il y a trente ans que je suis cadet. C'est le titre qu'on donne aux
pensionnaires.

--Vous avez quatre-vingt-dix ans!

--Je vous ai dit d'abord que j'ai presque connu M. Santeuil, dont vous
lisiez le nom sur ce chêne, car il m'en a été souvent parlé par un
pensionnaire qui mourut quelques mois après mon entrée dans
l'établissement; et ce pensionnaire avait cent ans. Il avait vu M.
Santeuil.

Nous nous assîmes au pied du chêne de Santeuil:

--M. Santeuil, comme vous devez le savoir, me dit-il, a composé de fort
beaux vers latins sur toutes les merveilles du château de Chantilly. Il
en a fait sur le bois de Sylvie, sur le labyrinthe, sur ces jets d'eau
qui, selon M. Bénigne de Bossuet, _ne se taisaient ni jour ni nuit_; sur
les parterres, sur les statues. Ah! c'était un grand homme, M. Santeuil!

Un jour que mademoiselle de Clermont lui avait jeté un verre d'eau au
visage, Santeuil s'était retiré dans les profondeurs du bois de Sylvie
pour méditer une vengeance à sa façon, c'est-à-dire une épigramme à la
manière de Martial. Selon son habitude, il avait chassé avec ses pieds,
dans sa marche poétique et précipitée, toutes les feuilles sèches,
toutes les branches tombées. Les oiseaux étaient partis épouvantés à sa
voix rauque et bruyante. Déjà il avait jeté dans les haies son chapeau,
sa canne et ses gants; il avait défait son pourpoint, son
haut-de-chausses, les boucles de sa chaussure, il n'avait plus qu'à
déchirer sa chemise; la muse se révélait. Santeuil ne composait pas
différemment. Au milieu d'une strophe, et suant comme s'il fût revenu de
la moisson, il aperçoit, debout contre un arbre, la figure pensive, une
jeune et belle fille qui le regardait. Le poète était chaste et
d'ailleurs élevé aux belles manières de cour. Tant bien que mal, il noua
en rougissant tout ce qu'il avait dénoué, et s'approcha de la jeune
fille. De près il la trouva encore mieux que de loin. Il reconnut même
qu'elle avait la peau blanche et le visage ovale. Les visages ovales
étaient alors en vogue. C'est tout ce qu'il vit, et ce fut assez pour
lui faire oublier ce jour-là le verre d'eau de mademoiselle de Clermont
et l'épigramme latine, et Martial. En très-bon français, et avec
beaucoup d'emphase, il exprima son admiration, et finit, d'enchantement
en enchantement, de métaphore en métaphore, par avouer à la belle
inconnue qu'elle était la muse qu'il cherchait, puisqu'il l'avait
rencontrée en un tel moment et sous les ombrages de Sylvie. Un
pentamètre expira sur ses lèvres.

--C'est vous que je cherche aussi, monsieur Santeuil, lui dit
Rose;--c'était le nom de la jeune fille.--Venez demain, au point du
jour, au carrefour de Diane, j'ai à m'entretenir avec vous.

Elle disparut.

Le soir au château Santeuil fut fort soucieux. Pour la première fois de
sa vie, on n'eut de lui au dessert ni distique ni épigramme. C'était
presque manquer de dessert. Mademoiselle de Clermont fut tentée de lui
jeter une carafe au lieu d'un verre d'eau à la tête, tant il fut
maussade.

Sa nuit fut très-agitée; on vit de la lumière dans son appartement
jusqu'au jour, circonstance remarquable dans les habitudes du poète,
dont le sommeil précoce sonnait ordinairement le couvre-feu à neuf
heures, que ce fût Bossuet ou Molière, Boileau ou Racine qui tînt le dé
de la conversation.

S'il y eut combat livré entre le caractère de Santeuil et la bonne
fortune qui lui arrivait, il dut se terminer au grand avantage de
l'amour-propre, car les garde-plaines le virent traversant la pelouse, à
une heure où on n'y trouve encore que des lapins et de la rosée, en
costume recherché, gants frais, linge éclatant.

Rose l'avait devancé au rendez-vous. Quelle joie pour l'amant et pour le
poète! Il lui vint dans l'imagination mille comparaisons ravissantes;
mais il aurait fallu les exprimer en latin, et de ce temps-là les
blanchisseuses de Chantilly n'étaient pas très-fortes sur le latin. Il
déshonora ce qu'il éprouvait en le traduisant en prose et en français.

--Ce que vous me dites, monsieur, doit être fort beau; mais je crois
que vous vous êtes trompé sur l'objet qui me fait vous attirer ici,
répliqua Rose. Je suis trop honnête fille pour vous laisser plus
long-temps dans l'erreur.

--Que me voulez-vous donc? reprit le poète déjà singulièrement
désappointé par cette réception.

--Je voudrais...

--Parlez!...

--Sortir du mauvais pas où je me trouve engagée bien innocemment, je
vous jure.

--Auriez-vous un amant?

--C'est pis que cela, monsieur.

Santeuil commençait à s'apercevoir que l'air du matin ne vaut rien pour
la santé.

--En auriez-vous deux, quatre, six?

--Ne vous fâchez pas, monsieur, je n'en ai qu'un; mais il ne s'agit pas
d'amant à cette heure.

--Et de quoi, mademoiselle?

--Il s'agit d'enfant.

--Diable!

--Oui, monsieur Santeuil, je suis grosse de neuf mois, et je suis bien
étonnée que cela ne vous ait pas tout de suite donné dans l'oeil.

--O Santeuil, se dit Santeuil, tu as pris pour une muse une
blanchisseuse grosse de neuf mois! Dorénavant tu regarderas les muses
jusqu'à la ceinture.--Après, mademoiselle? je puis tout entendre
maintenant.

--Eh bien! je voulais vous prier de parler au prince, vous qui êtes son
ami, monsieur Santeuil, afin qu'il ne me renvoyât pas pour ma faute.

--Hum!

--Ah!...

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle?

--Ah! soutenez-moi, je vous prie. Une douleur, une terrible douleur!
ici, là, au côté.... Mon Dieu! c'est l'effet de cette entrevue, de
l'émotion... Que vais-je devenir? Il y a bien loin d'ici au château...
Vous n'êtes pas médecin, vous, monsieur Santeuil?...

--Mademoiselle, cette plaisanterie...

--Oh! mon Dieu, une autre dans les épaules... Savez-vous, monsieur, si
c'est la bonne?... Dites-moi si c'est la bonne...

--Je ne suis pas accoucheur, et je vais vous laisser...

--Me laisser! quelle cruauté!... lorsque dans un instant...

--Ah! le sot rôle que je joue ici!

--N'est-ce pas que vous me promettez de me justifier auprès de monsieur
le prince?...

--Tout ce que vous voudrez, mais n'accouchez pas ici... c'est moi qui
vous en prie, attendez encore dix minutes.... Venez, courons au
château; mais, par pitié pour moi, je serais la fable de Chantilly! Au
non du ciel! n'accouchez pas, n'accouchez pas... Appuyez-vous sur moi,
ne craignez pas. Tenez, je serai le parrain de votre enfant; mais
n'accouchez pas.

--C'est beaucoup d'honneur!... Mais, monsieur, je ne puis plus
marcher.... je ne le puis plus!... Oh! c'est la grande douleur, c'est la
dernière... N'est-ce pas, monsieur, c'est la dernière?

--Du diable si je le sais!... Tenez, accouchez, n'accouchez pas, restez
ou venez; moi, je pars.

--Dieu vous en tiendra compte, monsieur, de me laisser dans cet
état.--Allez, partez.

Rose tomba sur l'herbe.

Santeuil croyait en Dieu: il eut pitié de Rose évanouie. Il courut au
château, où il mit tout en rumeur, demanda un médecin, lui raconta sa
mésaventure, et se rendit en toute hâte avec lui auprès de la patiente,
qui n'avait pas attendu le médecin.

C'était un gros garçon.

Inutile de dire si l'on tympanisa Santeuil. Les dames rougissaient en le
regardant, les gentilshommes avaient de sanglantes allusions, les pages
firent gorge-chaude de l'aventure, jusqu'aux livrées qui trouvaient
qu'il était messéant aux gens de qualité de chasser sur les terres des
domestiques. Santeuil n'y tint plus: il voulut d'abord se battre avec
toute la maison du prince; ensuite il composa avec les moins acharnés;
enfin il descendit à la prière pour réhabiliter son innocence. Il prit
les pages chacun à part, et, avec les armes de la persuasion, il essaya
de leur faire avouer qu'un d'eux devait être forcément l'auteur de la
séduction exercée sur la blanchisseuse. Les pages nièrent, et nul ne
tint à honneur d'obliger le désolé Santeuil.

Enfin, quand le scandale déborda, le grand Condé jugea à propos de le
faire cesser.

--Monsieur, dit-il à son fils le prince de Bourbon, vous avez séduit la
blanchisseuse du château: vous allez lui donner 30,000 liv. de dot, la
marier à votre palefrenier, et reconnaître d'avance son fils pour votre
louvetier, quoi qu'il en advienne.

Santeuil respira.

Cette histoire est inconnue, reprit le centenaire avec cette assurance
de vieillard toujours sûr d'être écouté; mais elle ne l'est pas plus que
celle de monsieur l'abbé Prévost, dont il n'est pas impossible, après
tout, que vous ayez entendu parler dans le monde.

--Est-ce l'abbé Prévost, l'auteur de l'_Histoire des Voyages_ et de
_Cléveland_?

--Lui-même. Dans sa jeunesse, et à la suite d'un mouvement irréfléchi
d'abnégation, l'abbé Prévost s'était fait recevoir moine à
Saint-Firmin; caractère théologiquement indélébile, mais dont il
n'aimait guère à se prévaloir, comme si le repentir eût suivi presque
aussitôt la détermination. Soit que déjà la société du temps ne
respectât plus beaucoup les ordres monastiques, soit que lui-même eût
honte d'avoir cherché sa place ailleurs que dans l'humilité religieuse à
laquelle il s'était d'abord voué, par pudeur pour lui ou par respect
humain, l'abbé Prévost n'osa jamais avouer dans sa vie qu'il était moine
et de la règle de saint Benoît. Mais son ordre le savait. C'était un
sujet dont il fallait tirer parti; comme gloire ou comme scandale,
l'abbé Prévost appartenait à l'ordre. Il eut beau s'effacer derrière un
renom littéraire, se perdre dans le tourbillon du monde, se brouiller
avec le ciel, on gardait soigneusement, et avec toute la haine lente des
cloîtres, dans le monastère de Saint-Firmin, son nom inscrit sur le
livre d'affiliation et sa discipline pendue au clou. A l'office du soir
on l'appelait trois fois par son nom. A la prière du matin, le portier
faisait la simagrée de l'éveiller par ces mots répétés dans la longueur
des corridors: _Frère Antoine-François Prévost, les matines!_ Si des
étrangers visitaient le monastère, on dirigeait leur attention sur la
stalle du réfectoire où se lisait gravé dans le chêne le nom européen de
l'abbé Prévost; par une raillerie presque chrétienne, on le citait
comme le frère le plus humble aux offices, le plus strict sur les
macérations. Bien des années s'écoulèrent, et la tradition maligne des
moines ne se perdit point. Les jeunes la reçurent des vieux. Elle serait
allée jusqu'à la fin du monde si les moines avaient dû aller jusque là,
et surtout l'abbé Prévost. Mais l'abbé Prévost vieillissait; il sentit
le besoin de respirer l'air natal. Ses médecins lui conseillèrent de
revoir Saint-Firmin. Lui, qui ne se souvenait plus d'avoir été moine une
pauvre fois dans sa vie, qui même avait oublié qu'à défaut il était
resté abbé, n'imagina aucun inconvénient à revoir Saint-Firmin. Les
moines apprirent bientôt son retour: les moines se réjouirent. Pour les
vieux c'était une vengeance à accomplir, pour les jeunes une légitime à
toucher. Ce fut fête au monastère. On secoua la discipline, on brossa la
haire, on cria de plus fort: _Frère Antoine-François Prévost_,
descendez! Les matines sont sonnées, frère Prévost. Voilà l'office de
minuit! Frère Prévost, c'est aujourd'hui jeûne. Frère Prévost, par ci;
frère Prévost, par là. On eût dit qu'il était le seul moine de l'ordre.

Au dehors on le guetta comme une proie.

Et l'excellent abbé Prévost ne songeait pas seulement à faire une visite
simple de politesse au monastère. Au fond il n'aimait plus les moines,
il ne lisait guère que des romans anglais et le _Mercure de France_: son
seul ami était un curé plus jeune que lui de quelque vingtaine d'années,
chez lequel il allait boire et jouer. Probablement Prévost ignorait même
l'existence du monastère de Saint-Firmin.

Un soir l'abbé Prévost, en sortant de chez M. le curé de Saint-Firmin,
tomba de toute sa hauteur sur le seuil de la porte, frappé d'une attaque
d'apoplexie. Le curé sort et le prend par la tête afin de l'entraîner
chez lui. Mais il trouve une forte résistance, une résistance
invincible: c'était un moine qui tirait l'abbé Prévost par les
pieds.--Il est à moi! disait le curé.--Non, il n'est pas à vous! il est
à moi, disait le moine de Saint-Firmin: je l'aurai.--Vous ne l'aurez
pas, il m'appartient.--Vous en avez menti.--N'était-il pas moine?--Il ne
l'est plus.--On est toujours moine!--On est toujours abbé!--D'ailleurs
il était dans la rue.--C'est faux, il était sur le seuil de ma
porte.--Au plus fort donc!--Au plus fort donc!

Chacun tiraillait en sens contraire l'infortuné abbé Prévost, qui, pour
trancher la question dans l'intégrité de son libre arbitre, et rester à
son choix moine ou abbé, avait plus besoin d'être saigné à la jugulaire
que d'être tiré à deux prêtres. Il aurait pu en revenir peut-être: il
mourut ou fut tué dans ce double zèle pour avoir son corps.

Le curé triompha: les souliers seuls de l'abbé Prévost restèrent aux
mains du moine, qui courut, éperdu, cette relique à la main, raconter à
ses confrères ce qui venait d'arriver.

--Puisque nous ne l'avons pas eu vivant, il nous le faut mort. Tel fut
le cri général de la congrégation.

--Nous l'aurons mort! répéta le supérieur.

Et seul chargé de cette grande mission, il se rendit chez le curé de
Saint-Firmin, emportant sous sa robe quelque chose de volumineux.

Sans dire un mot, sans employer les argumens, repoussés avec perte, du
premier moine; sans recourir à la violence, le supérieur, étant entré
dans l'appartement où gisait, à côté du curé, le cadavre de l'abbé
Prévost, ouvrit sa robe, et en sortit un sac assez enflé, qu'il vida sur
le parquet. La vue d'une centaine d'écus qui couraient de droite et de
gauche éblouit le curé; il se précipita dessus avec voracité; et tandis
qu'il courait les ramasser sous les tables, sous les armoires, sous le
lit, dans les trous du plancher, le vigoureux supérieur jeta le corps de
l'abbé Prévost sur ses épaules, et l'emporta au monastère. La joie y
fut immense. Depuis quarante ans on aspirait à ce jour de triomphe; il
était arrivé.

L'abbé Prévost fut aussitôt dépouillé de ses habits laïques: on le
revêtit de la robe de moine. On fit à son corps toutes les cérémonies
usitées dans les couvens à la mort d'un frère. La cendre et le cilice ne
furent pas oubliés. Saint Benoît et saint Firmin rayonnèrent de cierges.
La cloche fit son devoir; on ne lésina sur aucun détail.

Le lendemain on l'enterra dans le cimetière du couvent, et sur la pierre
de sa tombe on se garda bien d'écrire ses titres nombreux à la
postérité. On y grava seulement: _Ici repose frère Antoine-François
d'Exile Prévost, moine indigne de Saint-Firmin_.

Après ces deux histoires, le cadet de Chantilly se leva et me demanda si
je n'étais pas curieux de visiter le château de Chantilly, ou plutôt ce
qui reste de l'ancien château de ce nom. Je le suivis, et nous nous y
acheminâmes à pas lents.

Pendant le trajet j'ouvris un petit livre précieux de vétusté que
j'avais porté avec moi en venant à Chantilly; j'en fis tout haut la
lecture à mon compagnon. C'est sous ce titre qu'il parut en 1688: _La
Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s'est passé pendant le séjour
que monseigneur le dauphin y a fait, avec une description exacte du
château et des fontaines_.

Par ce récit très-consciencieux, trop consciencieux souvent, d'une fête
donnée à un fils de France, on voit ce qu'était le vieux château de
Chantilly avant d'avoir été renversé par la révolution, et l'on a une
idée exacte de la vie intérieure des grands au dix-septième siècle.

«Monseigneur partit de Versailles le dimanche 22 d'aoust, et arriva dans
la forest de Chantilly par le chemin de Lusarche. M. le duc et M. le
prince de Conty le reçurent au bout de la forest, vers le milieu de la
vieille route. Comme c'estoit le lieu où monseigneur devoit chasser, M.
le prince y estoit pour lui faire commencer la chasse. Il prit ce
divertissement jusqu'à cinq heures du soir, et le plaisir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand, qu'il vit s'élever quantité de perdreaux et de
faisandeaux. Ce fut le premier plaisir que monseigneur prit en
approchant de cette délicieuse maison de Chantilly. Il alla jusques au
lieu nommé _la Table_, qu'on dit estre justement au milieu de la forest,
toujours accompagné de M. le prince. La figure de ce lieu est ronde; il
a vingt-trois toises de diamètre et est partagé en douze routes qui ont
pour centre le point du milieu de cette place. Elles sont toutes bordées
de charmilles et ont chacune cinq toises de large et environ une lieue
de long. Dans le milieu de ce rond on avoit eu soin d'élever une
feuillée, dont la forme suivoit le mesme plan. Elle estoit de sept
toises et demie de diamètre, et élevée sur une estrade de cinq pieds de
haut. Cette feuillée estoit percée de douze portiques qui aboutissoient
à chacune des douze routes dont je viens de vous parler. La corniche
estoit saillante en dehors ainsi qu'au dedans. Tout le dôme, les
cintres, les pilastres et les appuis estoient recouverts de feuilles de
chesne. Des branches de genièvre formoient les balustrades. Tous les
portiques estoient ornez de gros festons de feuilles de chesne et de
bouquets de fleurs. La table où la collation fut servie estoit au milieu
de cet édifice. Une grande corbeille d'argent en occupoit le point du
milieu. Elle estoit soutenuë sur douze consoles à jour de vermeil doré
qui répondoient à chacune des douze arcades. Ces douzes consoles
estoient jointes les unes aux autres avec des guirlandes de fleurs, et
portoient chacune deux petites corbeilles d'argent remplies de fruits.
La grande du milieu l'estoit de fruits et de fleurs.

»On mit sur cette table le couvert de monseigneur, vis-à-vis le milieu
de la route qui va à Chantilly. Tout le pourtour de cette place, de
vingt-six toises de large, estoit de treillage de feuillée.

»Monseigneur entendit en arrivant un concert de timbales et de
trompettes qu'on avoit postez dans le bois. Ce prince trouva tout le
dedans du dôme vide, et la table servie de vingt-quatre bassins de rost
et de quatre plats d'entremets autour de chaque bassin, ce qui faisoit
six-vingts plats. Ce prince arriva dans l'instant qu'on venoit de poser
le dernier plat chaud sur la table. Comme il n'y avoit que le couvert de
monseigneur, il ordonna qu'on en mist d'autres, et la table en fust
aussitost garnie; mais on n'en mit point vis-à-vis de ce prince. M. le
prince, M. le duc et M. le prince de Conty furent placés à costé de
monseigneur, et les seigneurs de sa suite occupèrent le reste des
places. On releva les entremets chauds pour en mettre de froids. Je
n'entre point dans le détail des fruits et des confitures, cela iroit à
l'infiny. Je vous diray seulement que dans les flancs des corbeilles
ovales estoient de riches cuvettes remplies de toutes sortes de
liqueurs. Ces cuvettes estoient accompagnées de soucoupes garnies de
glaces et de quantité de verres à liqueur de différentes manières. Un
moment après que l'on eut servy le fruit, le bruit de guerre, formé par
les trompettes et par les timballes, cessa tout-à-coup, et dans le même
instant on entendit dans la route qui estoit vis-à-vis monseigneur une
harmonie de hautbois, de flûtes, de musettes et de divers autres
instrumens champestres. On l'écouta quelque temps sans voir rien
paroistre, et tout estoit si bien concerté qu'il n'y avoit pas une seule
personne dans la route, qui devoit estre remplie un instant après.
L'harmonie ayant diverty les oreilles pendant quelque temps, on aperçut
de loin le dieu Pan, qui estoit suivy par quatre-vingt-dix faunes,
sylvains, satyres et autres divinitez, qui ont accoutumé d'accompagner
ce dieu dans les bois.

»Toute cette troupe parut d'abord à un demy-quart de lieue de la table,
et on ne se mit en marche qu'après que monseigneur eut eu le temps de la
remarquer. Le dieu Pan, que l'on voyoit à la teste, estoit représenté
par M. de Lully, surintendant de la musique du roy, qui battoit la
mesure avec son thyrse. Il estoit suivy de vingt-quatre satyres et de
toutes les divinitez qui habitent les forests. On entendoit des hautbois
et plusieurs autres instrumens champestres, au son desquels se faisoit
la marche. Les danseurs, au nombre de vingt et un, qui avoient tous des
massues, estoient montés sur les épaules les uns des autres et formoient
des groupes surprenans. Ils estoient suivis de cinquante-un musiciens
qui portoient, chacun sur leur teste, une corbeille remplie de fruits
peints, représentant des fruits de bois, comme pignons, pommes de pin,
gourdes, et autres qui ne sont connus que parmy les satyres. Ils
tenoient chacun une branche de chesne. Quand chacun eut pris sa place,
les satyres firent une danse fort extraordinaire. Elle plut beaucoup à
monseigneur et receut de grands applaudissemens. Cette danse, qu'on
pourroit nommer un petit ballet, estant finie, les musiciens avancèrent
vers l'escalier, qu'ils montèrent sur deux lignes au son des instrumens,
et lorsqu'ils furent arrivez sur l'estrade, ils se séparèrent les uns à
droite et les autres à gauche, de manière qu'ils entourèrent la table.
Les hautbois parurent ensuite, et les danseurs montèrent ensemble.
Ceux-ci, s'estant pris par la main, dansèrent autour de monseigneur.
Pendant qu'on dansoit autour de la table, les musiciens descendirent par
un escalier qui estoit derrière monseigneur, et se rendirent dans une
allée que l'on voyoit à costé de celle par où tout ce divertissement
estoit venu. Ils y trouvèrent les piqueurs endormis avec leurs chiens.
On entendit alors toute la forest retentir du bruit de ces paroles:

/p
    Debout! Lysiscas, holà! debout!
      Pour la feste ordonnée
      Il faut préparer tout!
p/

Les piqueurs se levèrent, et après avoir fait toutes les actions qui
pouvoient marquer qu'ils estoient profondément assoupis. On entendit
ensuite un grand bruit de cors, et dans cet instant un cerf ayant
traversé la route à la vue de monseigneur, ce prince s'écria comme
souhaitant d'avoir des chiens. Dans le mesme temps on vit paroistre une
meute que l'on découpla après le cerf. Monseigneur, voyant que les
chiens chassoient si bien, témoigna estre fasché de n'avoir des chevaux
que pour tirer au volant. En ce moment, on en vit paroistre d'autres,
sur quoy ce prince monta pour suivre la chasse avec tous les seigneurs
qui l'accompagnoient. Il courut le cerf, qui fut pris dans l'étang de
Cormeille, après l'avoir couru environ une heure.

»Cette chasse estant finie, monseigneur prit le chemin du chasteau et
dit qu'il avoit pris beaucoup de plaisir. Les airs estoient de M. Lully
le cadet, surintendant de la musique du roy, et toute la danse de M.
Pécourt, danseur ordinaire des ballets. Les habits des faunes et
sylvains estoient faits sur les dessins de M. Berrain, dessinateur
ordinaire du cabinet du roy, ainsi que toute la feuillée.

»Monseigneur arriva à Chantilly par l'une des grandes routes de la
forest, au bout de laquelle on trouve une grande demy-lune par laquelle
on entre dans une avant-cour qui n'est pas encore entièrement achevée;
elle est toute entourée d'eau, et située entre un étang nommé l'_étang
de Sylvie_ et le grand chasteau. On voit deux pavillons à droite et à
gauche du pont-levis. Cette demy-lune aboutit à un fer-à-cheval par
lequel on monte sur une grande terrasse, au milieu de laquelle est une
statuë équestre de bronze du dernier connestable de Montmorency. Cette
statuë se trouve vis-à-vis de l'entrée du grand chasteau. C'est un
édifice fort ancien et très-irrégulier, assis sur une roche, au milieu
de grosses sources qui forment un grand fossé. Cependant plusieurs
grosses tours ne laissent pas de le rendre très-agréable à la vuë. M. le
prince fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour
régulier, et à donner au dehors une face toute nouvelle, soit par
l'ouverture de trois rangs de fenestres, et deux grands balcons qui
régneront tout autour du château, soit par les combles, qui seront tous
d'égale hauteur, et à la mansarde. A costé gauche du fer-à-cheval est un
grand logement détaché du chasteau, dont le rez-de-chaussée est à fleur
d'eau du grand fossé. C'est dans ce lieu où le logement de monseigneur
avoit esté marqué, de mesme que celui de madame la duchesse et de madame
la princesse de Conty, la douairière. Ce second chasteau avoit esté
autrefois basti par M. de Montmorency, et on l'appeloit la
_Capitainerie_. Les ornemens de dehors sont des pilastres d'ordre
corinthien. Ils composent la porte d'entrée de la cour et la façade du
costé du petit parterre. Tout le retour est soutenu d'un grand balcon en
manière de fausse braye. Le logement d'en bas du petit chasteau est
composé de deux appartemens dont la salle est commune à l'un et à
l'autre. Cette salle est ornée de tableaux représentant les plus belles
maisons de campagne de Paris. Toutes les pièces des deux appartemens
auxquels elle sert de communication sont ornées d'autres tableaux
représentant diverses fables de l'antiquité; en sorte que l'une des
chambres fait voir l'histoire de Vénus, une autre celle de Diane, une
autre celle de Flore, une autre celle de Bacchus, et une autre celle de
Mars.

»Toutes ces chambres, qui sont percées en enfilade, règnent le long du
balcon en fausse braye dont on a parlé, et aboutissent à un grand salon
en retour. Tout cet espace est remply de diverses fables curieuses, de
bustes avec leurs gaines et de meubles très-singuliers. Outre cela, il y
avoit plusieurs tables pour toutes sortes de jeux. De ce logement,
lorsqu'on a passé par un vestibule qui est ouvert par deux grandes
arcades du costé de la cour et du petit parterre, on monte dans
l'appartement qui est au-dessus et qui se trouve situé en plain-pied au
rez-de-chaussée de la cour du grand chasteau, auquel il est joint par
un pont qui traverse le grand fossé. Cet appartement est composé d'un
grand salon qui n'est pas encore entièrement fait. De ce salon, on entre
dans une grande antichambre après laquelle il y a un cabinet, dont la
vue donne d'un costé sur les jardins et de l'autre sur une grande
pelouse qui borde la forest. Après ce cabinet, on en trouve deux autres
de moindre grandeur. L'un donne entrée dans une galerie qui est percée
du costé de la forest. On voit dans cette galerie des tableaux
représentant, chacun par ordre des temps, une campagne de feu monsieur
le prince. La principale action de la campagne, soit siége ou bataille,
peinte en grand, occupe le milieu du tableau. Les autres actions de la
mesme campagne sont peintes en petit tout autour dans des cartouches. Le
premier tableau représente la campagne de 1643, c'est-à-dire la bataille
de Rocroy. Dans le second tableau est représentée la campagne faite en
Allemagne en 1644. Les combats donnés devant Fribourg, les cinquième et
dixième aoust, sont peints dans le milieu, avec les retranchemens de
l'armée bavaroise qui furent forcez par celle que commandoit feu M. le
prince, alors duc d'Anghien. Dans un grand cartouche, au bas est le plan
de Philipsbourg; dans les six cartouches qui sont au costé droit du
tableau sont représentez Oppenhein, Beingen, Lichtnau, Dourlach,
Mayence et Landau. Dans les six du côté gauche, on voit Worms, Spire,
Creustzenach, Bacharach, Neustad et Baden. Au troisième tableau, qui
représente la campagne de 1645, est la bataille de Norlinguen, donnée le
3 aoust, entre l'armée du roy, commandée par M. le prince, et celle de
l'empereur. Le quatrième tableau fait voir la campagne de 1646; au
milieu est la ville de Dunkerque, et à droite et à gauche on voit
d'autres actions qui regardent le siége de la mesme ville. Les autres
campagnes doivent estre peintes sur d'autres tableaux pareils dont les
places sont marquées dans la mesme galerie, mais qui ne sont pas encore
dessinez.

»Tout cet appartement estoit éclairé par un nombre infiny de lustres et
de girandoles de cristal. Lorsqu'on eut soupé, monseigneur tint
appartement. Après vous avoir fait une description des deux chasteaux,
je crois vous devoir parler, non pas de toutes les beautez des jardins,
car je ne vous en entretiendray qu'à mesure que je vous parleray des
promenades qu'y fit monseigneur, mais de ce qu'ils offrent à la vue de
ceux qui sont dans les appartemens. En arrivant sur la terrasse, où je
vous ay dit qu'estoit la figure du grand connestable de Montmorency, on
découvre un grand escalier, au bas duquel est un grand rondeau, et au
milieu de ce rondeau une gerbe de plusieurs tuyaux. Au-delà de ce
rondeau on découvre un grand parterre séparé en deux parties par la
croisée du grand canal. Il y a cinq grandes pièces d'eau dans l'une et
l'autre partie, et chacune de ces pièces d'eau a un jet d'eau. Ces deux
parties sont soutenues d'une grande allée d'ormes en terrasse avec des
ifs et des piceas entre deux. Au-delà du grand canal est un demy-rond
qui ferme la croisée, et dont il s'élève insensiblement jusqu'au haut de
la coste une espèce de fer-à-cheval qu'on appelle _Vertugadin_.

»Le lundy, monseigneur alla courir le loup aux environs d'un village
appelé la Chapelle; et au retour de la chasse, ce prince entra dans son
appartement, d'où il sortit quelque temps après pour prendre après le
plaisir de la promenade.

»Il traversa le petit parterre, et, ayant passé le grand fossé sur un
pont de bois, il trouva à sa gauche un grand parterre, enfermé, d'un
costé du fossé, de l'orangerie, et de l'autre d'une galerie et d'un
canal. Ce parterre est entouré d'orangers parfaitement beaux.

»On y voit cinq pièces d'eau avec leurs jets. Celle du milieu a pour
pied l'Hydre, dont chaque teste vomit une quantité prodigieuse d'eau. On
y voit aussi la fontaine des Grenouilles; elle est située dans un
triangle au-dessous de la terrasse du grand fossé du chasteau. Entre
cette terrasse, le canal du Dragon, et le petit bois de Chantilly, qui
est à costé du parterre de l'orangerie. Le Dragon est une manière
d'animal marin qui paroist sortir de dessous la terrasse du fossé. Il
vomit l'eau de la décharge de ce fossé dans une coquille, qui retombe
dans un canal qui est le long d'un des costez de la pièce où est la
fontaine des Grenouilles. On descend dans le parterre par un escalier de
quatre ou cinq grandes marches fort grandes et fort belles. Aux deux
costez de cet escalier sont des nappes d'eau perpétuelles, grandes,
belles et bien fournies, qui tombent dans de grands bassins quarrez,
avec des bouillons et bruits d'eau. Dans ce mesme parterre sont quatre
grands piceas, dont le moindre a plus de soixante pieds de haut. Du
costé du canal, l'allée est garnie de platanes, dont le plus vieux a
plus de cent cinquante ans. Cet arbre est fort rare en France; sa
feuille est à peu près comme celle de vigne, et il se dépouille tous les
ans de son écorce. De ce parterre, monseigneur entra dans une isle par
un grand portique de treillage. A costé de cette isle on en voit une
autre plus petite. Elles sont partagées par trois canaux. La grande est
ornée de plusieurs allées, de grandes palissades, de deux grosses
fontaines enfermées dans des portiques, et de plusieurs ornemens de
treillage d'un dessin très-agréable et d'une propreté surprenante.
L'extrémité de l'isle est revestue de pierre de taille. On y voit douze
jets d'eau qui sortent d'autant de bassins, au-dessous desquels est une
cascade de toute la longueur de la pointe de l'isle et des deux canaux.
On trouve dans la petite isle des allées de grands aunes, des
palissades, un treillage en demi-rond, et une fontaine dans le milieu.
Deux dragons de bronze semblent y combattre; il y en a un renversé qui
pousse un grand jet d'eau, et l'autre en dégorge en abondance sur ce
premier. Vis-à-vis de cette fontaine et à la pointe de la mesme isle,
est un appartement de treillage composé de quatre pièces. Ces quatre
pièces se trouvent sur un terrain qui a en face la vue du canal, à
droite la prairie, et à gauche des jardins.

A l'issue de la promenade, monseigneur alla voir l'opéra, que
monseigneur le prince avoit fait faire exprès, son altesse sérénissime
ne voulant point donner de divertissement qui eût esté déjà vu. Le lieu
mesme fut construit pour ce seul spectacle, et M. le prince ayant choisi
l'orangerie de Chantilly, qui règne tout le long du parterre avec une
terrasse magnifique, dit à M. Berrain d'y construire, non seulement un
théâtre, mais aussi une salle magnifique. L'orangerie a soixante-dix
toises de long et vingt-sept pieds de large. M. Berrain la divisa en
trois parties, séparées par des portiques d'architecture, sans y
comprendre le vestibule par où l'on y entre, et duquel on voyoit cette
longue étendue éclairée de deux rangs de lustres. Il seroit difficile de
trouver rien de plus magnifique et, dont les ornements fussent plus
diversifiez. Plus on approchoit, plus on voyoit que la magnificence
alloit toujours en augmentant; la dernière salle estant infiniment plus
riche que la première, et le théâtre encore davantage.

»Le vestibule estoit orné de grands arbres qui cintroient et cachoient
toute la voûte. Les pieds de ces arbres estoient dans une seule caisse
qui régnoit tout autour du vestibule et qui estoit peinte en porcelaine
et ornée des chiffres de monseigneur, avec des attributs de ce prince.
On pouvoit prendre ce vestibule pour une très-belle allée. Ce vestibule
estoit éclairé de plusieurs lustres; ce qui, parmi la verdure des
autres, produisoit un effet très-réjouissant. On se sentoit excité à
passer outre à travers un superbe portique, sous lequel il falloit
passer pour entrer dans la pièce suivante. Il servoit d'ouverture à une
galerie de seize toises de long sur vingt-six pieds de haut. Entre les
lambris et la corniche, on voyoit une très-belle tapisserie toute d'une
mesme suite et qui est nommée _tapisserie de Vénus_. Et au bout de cette
galerie on montoit trois marches pour entrer dans la troisième pièce,
qui estoit la salle de l'opéra; elle avoit cent quarante-deux pieds de
long, en y comprenant le théâtre et l'orchestre. L'ordre de son
architecture, ainsi que celuy de la façade du théâtre, estoit ionique
composé. Entre les pilastres, des deux costez du théâtre, estoient deux
grandes figures de ronde bosse, chacune de six pieds de haut: l'une
représentoit la poésie, et l'autre la musique. Ce fut sur ce théâtre que
l'on représenta l'opéra. Les vers n'en pouvoient estre que beaux,
puisqu'ils estoient de M. Leclerc, de l'Académie françoise. Ils avoient
été mis en musique par M. Lorenzany, maistre de chapelle de la feue
reyne, dont les ouvrages sont fort estimez, et M. Pecour avoit fait les
entrées qui composoient les divertissements, hors deux qui estoient de
M. Lestang. Cet opéra, intitulé _Orontée_, fut chanté par l'Académie de
la musique de Paris, et il y avoit outre cela trois des meilleurs
musiciens de la musique du roy.

»L'ouverture du théâtre se fit par la représentation d'une grande et
belle forest, que la diversité des arbres et des routes faisoit
paroistre fort spacieuse. Lorsqu'on eut levé la toile, on vit le dieu
Pan dans le fond de cette forest. Toute sa suite, sylvains, satyres et
faunes, estoient en groupes en divers endroits. Il commença le prologue.
Comme tous les vers qu'on y chanta regardent le roi et monseigneur le
dauphin, je ne veux pas vous priver de la satisfaction que vous aurez à
les lire. Voici ceux qui furent chantez d'abord par le dieu Pan.
C'estoit M. Moreau qui faisoit ce personnage.

/p
         J'ai veu tous les règnes des roi
      Célèbres par leurs exploits,
    Et dans mon souvenir j'en conservois la gloire;
    Mais depuis que Louis s'est fait voir à mes yeux,
      Tous ces mortels sortent de ma mémoire,
    Et je ne mets que luy dans le rang de nos dieux.
p/

»Pan eut à peine achevé ces vers qu'une troupe de driades et
d'hamadriades se fit voir. Voicy ce que chanta une des driades:

/p
       O gloire incomparable
          De Louis!
    Les siècles seront éblouis
       A l'éclat admirable
       De ses faits inouis!
p/

»La décoration du premier acte représentoit le temple de Vénus.

       *       *       *       *       *

»L'opéra finit par une feste galante que fit une troupe d'Égyptiens
pour se réjouir d'une aventure qui leur donnoit un roy si digne de
l'estre.

»Monseigneur marqua, avec l'honnesteté qui luy est ordinaire, qu'il
s'estoit beaucoup diverty à cet opéra.

»Le mardy, qui estoit la troisième journée, Monseigneur conclut se
donner le plaisir d'aller tirer dans le parc. Ce parc est d'une beauté
merveilleuse; on y voit des costeaux, des plaines, des bois, disposez
par la nature comme pour servir de retraite à toutes sortes de gibier.
Ou y trouve une ménagerie; on y voit un grand salon orné de peintures
représentant l'histoire d'Isis. Beaucoup de terrasses et de jardins
champêtres font l'ornement de cette maison, dont une des cours est
bordée de huit pavillons, tous séparez les uns des autres, et destinez à
loger les animaux rares que monsieur le prince a fait venir des pays
étrangers.

»Le prince, après avoir tiré toute la matinée dans ce parc, alla
l'après-dîner à la chasse du cerf.

»Le vendredy, Monseigneur alla à la chasse aux perdreaux. Il se promena
l'après-dîner; il traversa d'abord le parterre des orangers, et alla
ensuite dans la partie du jardin qui est du costé du village de
Chantilly. Il y entra par une grande porte qui est au milieu de la
galerie des Arts. Cette galerie s'appelle ainsi, parce qu'elle est
ornée de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col
l'écusson des armes de MM. de Montmorency, et des maisons avec
lesquelles ils avoient fait alliance.

»Monseigneur s'embarqua, avec tous les seigneurs de sa suite, pour aller
prendre le divertissement de la joûte sur l'eau, et pour voir tirer
l'oye. Les deux bâtimens sur lesquels Monseigneur s'embarqua avec ceux
de sa suite estoient ornez de leurs pavillons et tendelets, et conduits
par dix-huit habiles matelots. A mesure que Monseigneur avança, il
découvrit de nouvelles beautez. Après la faisanderie, on trouve un grand
jardin en terrasse, lequel finit de mesme que les jardins fruitiers qui
sont au-dessus, à un grand rond, d'où descend sur le canal une grande
allée, et ce qui la traverse va passer entre la teste et le corps de la
grande cascade, et se termine au pavillon de Mars. Toute cette partie
s'appelle le bois de _Lude_. Les arbres en sont parfaitement beaux et
les palissades très-unies. Voilà tous les objets qui parurent à
Monseigneur pendant le temps qu'il demeura sur le canal de la rivière.
Au sortir de ce lieu-là, son bateau entra dans un canal de traverse qui
porte ses eaux au pavillon de Manse. De ce canal on découvrit toute la
prairie qui va jusqu'à la chaussée de Gouvieux. Tous ces canaux et
toutes ces terrasses ont au moins onze à douze cents toises de long. De
là on vint dans une écluse à trois portes.

»Si-tost qu'on les eut ouvertes, on vit comme une mer qui auroit rompu
ses digues, se précipiter à grands flots roulant les uns sur les autres
avec un bruit effroyable. Les bateaux ayant esté élevez à la hauteur du
grand canal, on y entra au son des trompettes et des concerts de
plusieurs sortes d'instrumens, qui estoient au bord du canal et sur le
canal mesme, dans des bateaux.

»Le divertissement de la joûte et de l'oye estoit préparé dans le grand
canal. Ce paysage estoit tout rempli de peuples, de mesme que les bords
du grand canal. Quand ce divertissement fut finy, Monseigneur entra dans
un bâtiment tout doré, construit à la manière de ceux dont se sert le
roy de Siam, et que l'on nomme _balons_, dont sa majesté a fait présent
à monsieur le prince. Il y avoit des luths, des téorbes, des basses de
violes et des voix choisies dans la poupe de ce balon.

»Monseigneur eut le plaisir de voir pêcher. On prit plus de cinq cents
poissons d'un coup de filet. Ce prince retourna en carosse et y tint
appartement avant et après souper. Madame la Princesse et madame la
princesse de Conty arrivèrent ce jour-là à Chantilly entre minuit et une
heure.

»Le jeudy, qui estoit la cinquième journée, le prince ayant été averty
que madame la duchesse et madame la princesse de Conty la douairière
devoient partir de Versailles après le couché du roy, pour venir à
Chantilly, se prépara à les recevoir. Monseigneur voulut aller aussi
au-devant de ces princesses. Il partit à trois heures du matin. Elles
furent reçues au bruit des trompettes et des timballes. Elles
entendirent, peu de temps après, une harmonie champestre, et virent
paroistre environ vingt-quatre faunes et satyres sur des chevaux
caparaçonnez de feuillages.

»Monseigneur, qui s'estoit levé avant trois heures du matin, alla coure
le loup à Merlou, au lieu de se mettre au lit.

»Le sixième jour, qui estoit le vendredy, Monseigneur alla coure le cerf
avec les chiens de monsieur le duc de Mayne. On se rendit l'après-disnée
dans les belles routes de la forest. Je ne sçaurois m'empescher de vous
faire remarquer que ces routes sont toutes à perte de vue. Ce fut par
ces routes que l'on alla jusqu'à un étang qui est au milieu de cette
forest, et qui est appelé _l'étang de Comelle_. Cet étang peut avoir
environ un quart de lieue de long, sur un demi-quart de lieue de large.
Il est dans un fond. On avoit dressé une feuillée sur la chaussée, avec
des tentes au milieu pour y mettre les dames. On trouva sur l'étang des
bateaux couverts de leurs tendelets. A peine avoit-on achevé de
s'embarquer, qu'on entendit retentir de tous costez le son de plusieurs
troupes de hautbois et de trompettes, et, peu de temps après, un bruit
de cors et de chiens qui firent lancer dans l'étang, à plusieurs
reprises, un grand nombre de sangliers, de cerfs et de biches. Tous ceux
qui estoient dans ces bateaux prirent leur party pour les attaquer, les
uns avec des pieux, les uns avec des dards, et les autres avec des
épées. Cette chasse dura environ deux heures et causa beaucoup de
plaisir. On revint ensuite au chasteau, où il y eut appartement et
opéra.

»Le lendemain, Monseigneur alla à la chasse au loup dans la forest. Les
dames demeurèrent ce jour-là au chasteau, parce que le beau temps cessa.
Au retour de Monseigneur, il eut avec elles le divertissement d'un
concert dans l'appartement de madame la princesse de Conty. Les vers
estoient de M. du Boulay, secrétaire de M. le grand-prieur, et la
musique de la composition de M. de Lully, surintendant de la musique du
roy.

»Il y eut encore ce jour-là appartement et opéra, et ensuite
_media-noche_.

»Jamais on n'a vu tant de divertissemens dans un seul jour, et de tant
de différentes manières, qu'il y en eut le dimanche, qui estoit la
huitième journée. Ce jour là, après la messe, Monseigneur alla à la
chasse du cerf avec les chiens de M. le grand-prieur. Au retour de la
chasse, il se rendit avec ces dames dans la maison de Silvie, pour le
repas que M. le prince lui donnoit.

»Silvie est une espèce de petit chasteau qui n'est composé que d'un
appartement bas de quatre pièces seulement, percé en enfilade, et
aboutissant d'un costé aux allées champestres d'un grand bois qui est à
costé de la grande terrasse, vis-à-vis le vieux chasteau. On appelle
aussi ce bois le _bois de Silvie_. On dit que ce nom de Silvie luy a
esté donné par le fameux Théophile qui estoit attaché au service de M.
de Montmorency, et qui, lorsqu'ils estoient à Chantilly, passoit une
partie de son temps à resver agréablement et à faire des vers au bord
d'une fontaine toute simple et toute naturelle, pour une maîtresse qu'il
avoit appelée Silvie.

»On voit encore cette fontaine auprès de cette maison, et les petites
murailles d'appui qui l'environnent et qui en servent à des bancs de
marbre qui sont tout autour, sont ornez d'une infinité de vers galans
qui y ont esté écrits par ce poète amoureux. Ce fut dans cette maison
que monsieur le prince fit servir un retour de chasse à Monseigneur.
Après qu'on eut mangé les entremets, comme on croyoit qu'on alloit
servir le fruit, monsieur le prince dit à Monseigneur que, _s'il en
vouloit, il falloit qu'il se donnast la peine d'en aller chercher au
milieu du labyrinthe où le dessert estoit servy_. Monseigneur accepta la
proposition avec joye, et l'on se leva de table pour aller dans ce
labyrinthe; il est au milieu d'une partie de la forest. Dans cet espace,
enfermé du costé de la grande chute d'eau, on voit un fort beau jeu de
mail, et un de longue paume. Au-deçà est un grand manége, et à costé
sont les jeux de l'arquebuse et de l'arbalestre, avec de grands
portiques d'architecture. Voilà la situation du labyrinthe qui est si
remply de détours, qu'il est presque impossible de ne pas s'y égarer et
d'en trouver le milieu. On y doit trouver à l'entrée deux figures de
marbre que monsieur le prince fait faire à Rome; l'une représentant
Thésée qui entre dans le labyrinthe, et l'autre Ariane qui luy présente
le fil dont il doit se servir pour assurer son retour. Une figure de
minotaure, qui se fait aussi à Rome, doit estre au milieu. En d'autres
enfoncemens, on trouve des bancs de marbre avec des cartouches portez
sur des piédestaux. Sur chacun de ces cartouches est une énigme. En
voicy que l'on trouve dans ce beau lieu:

/p
      «Si tu savois de quel endroit du monde
    »On ne peut voir que trois aunes des cieux,
      »Ce point de doctrine profonde
      »T'élèveroit au rang des Dieux.

      »Un bon vieux père a douze enfans,
      »Les douze en ont plus de trois cens,
      »Ces trois cens en ont plus de mille.
      »Ceux cy sont blancs, ceux là sont noirs,
      »Et par de mutuels devoirs
    »Tous conservent l'accord à l'univers utile.»
p/

»Parmi tant d'énigmes, on n'a pas oublié celle du sphinx, qui est si
fameuse.

»Enfin, Monseigneur qui s'estoit rendu, désespérant de trouver ce qu'il
cherchoit, dit à monsieur le prince qu'il falloit le mettre dans le bon
chemin; ce que son altesse fit. Ils arrivèrent bientôt au centre de ce
labyrinthe qui représente une manière de grande salle découverte. Le
dessin de la salle représentoit un parterre, dont les compartimens
estoient formez par des corbeilles d'argent. Les versans et le tour de
la table estoient de feuillages. Le milieu en estoit occupé par un vase
de filigrane d'argent, d'où sortoit un oranger tout couvert de fleurs et
de fruits naturels. Il y avoit deux grands buffets qui estoient en face
de la table. Le premier estoit occupé par une couche de melons naturels.
Le second estoit garny de vingt-quatre couverts de porcelaine fine; le
reste estoit remply de gasteaux, et d'assiettes de grosses truffes,
derrière lesquelles estoient de très-belles porcelaines garnies de
fleurs. Monseigneur et ceux qui l'accompagnoient prirent beaucoup de
plaisir dans ce labyrinthe.

»L'après-dînée, Monseigneur alla tirer et trouva un nouveau
divertissement à son retour. Il estoit donné par le dieu Pan.
Vingt-quatre nymphes magnifiquement vestues estoient assises sur le
devant du théâtre. On voyoit ensuite quantité de bergers avec des habits
très-propres et convenables à leur caractère, et derrière ces bergers
paroîssoient les satyres, les faunes, les sylvains, les divinités des
bois. Tout ce grand divertissement commença par des passe-pieds, et les
airs avoient esté faits par M. Lorenzani, pour un opéra que M. le duc de
Nevers donna au roy à Fontainebleau.

»Il semble qu'après tous les divertissements qu'on avoit déjà eus, on ne
devoit plus attendre d'autres. Cependant il y en eut encore deux des
plus grands dont on ait oüy parler depuis long-temps; ce furent un feu
d'artifice et une illumination.

»Monseigneur sortit de la salle de l'opéra à neuf heures du soir, par la
galerie des Cerfs qui est au bout de l'orangerie. Il monta dans une
grande calèche avec toutes les dames. Il estoit conduit par monsieur le
prince. On fut surpris de voir tout le canal en feu. Lorsque
Monseigneur arriva dans cet endroit, d'où l'on peut découvrir le
château, il parut étonné ainsi que toute sa cour. C'estoit le grand
canal qui, estant illuminé, paroissoit comme s'il eust esté basty de
pierres précieuses éclairées par le soleil. Enfin l'on s'alla coucher,
l'esprit tout rempli de tant d'agréables idées qu'elles firent le sujet
des songes de la pluspart de ceux qui rêvèrent cette nuit-là.

»Le lendemain matin Monseigneur alla courre le cerf, revint dîner à
Chantilly, et alla l'après-dînée aux toiles, où il y avoit une
très-grande quantité de sangliers, biches, renards, lièvres et lapins.

»Enfin après avoir fait à monsieur le prince mille honnestetez qui
partoient du coeur, ce prince prit le chemin de Versailles. M. Berain
avoit esté chargé du soin de toute la feste, et MM. Camus et Brear
l'avoient esté de ce qui regardoit les tables.

»Je ne sçaurois trop vous entretenir de Chantilly, et pour vous en dire
encore un mot en gros, il est situé dans un vallon, au milieu de deux
forests, dont l'une est celle de Chantilly, et l'autre celle de Dalatre.
Les jardins ont au moins deux mille cinq cents toises de longueur
jusqu'à l'étang de Gouvieux, et il y a autant de navigation. Il ne faut
pas considérer seulement Chantilly par toutes ces choses; la postérité
le doit toujours regarder comme un lieu fort considérable, quand il ne
le seroit que parce qu'un grand prince, accablé du poids de ses
lauriers, a donné ses soins à une partie des embellissements qu'on y
voit, et y a passé les dernières années d'une vie féconde en miracles,
et dont tout ce qu'il y a d'historiens parleront avec éloge.»

Nous étions arrivés au château bâti sur les ruines de celui dont je
venais d'achever la description.

Des très-ordinaires appartemens qu'on vous fait parcourir, vous ne
garderiez le souvenir d'aucun sans un salon dont nous parlerons plus
loin, et sans une petite chambre de cinq ou six pieds carrés, haute en
proportion, toute grise et dorée, que désigne par ces mots votre
dogmatique cicérone: _Cabinet de Watteau, représentant les amours de
Louis XV avec madame Dubarry_. Passez sur l'anachronisme du cicérone.
Mort dans les premières années de la régence, comment Watteau aurait-il
représenté les amours de Louis XV, tout enfant, et de madame Dubarry,
encore à naître? On est ébloui d'abord du luxe de cette bonbonnière,
dont le parfum s'est envolé, car je n'ose vraiment lui donner le nom de
cabinet. Et en l'acceptant comme boudoir, eût-il été destiné à la
gracieuse Allart, à la folle Arnoult, à la voluptueuse Guimard, nulle
d'elle, renversée à l'asiatique sur le sofa, n'eût même, dans cette
attitude commode, empêché ses jolis pieds d'écorner les dorures, ou
d'estomper de ses talons rouges les caprices de Watteau.

Quelles amours du régent, et non de Louis XV, Watteau a-t-il eu
l'intention de parodier? C'est ce qu'il serait hasardeux de dire à
propos d'un prince qui commença de si bonne heure et finit assez tard.
Assurément je me tromperais d'une dynastie de courtisanes, et je me
perdrais dans la chronologie des cotillons. Pour éviter l'anachronisme,
seul tort dont je pourrais me rendre coupable envers la mémoire du
régent, qui n'a pas à souffrir du scandale, Dieu merci! je ne dirai donc
ni quelle est la femme ni quelle est l'intrigue qui ont fourni matière
au pinceau impertinent du peintre.

Non, je ne connais rien de neuf, de gracieux, de fou, sans préjudice des
rêveries de la laque chinoise et des extravagances bleues de nos vases
japonais, comme ce boudoir peint par Watteau. Six panneaux de bois à
filets et à moulures d'or tapissent le mur: et, du premier au dernier,
se déploient, comme sur les lames d'un éventail, le début et la fin
d'une passion royale. Asseyez-vous: c'est presqu'un roman à écouter.

Le premier panneau représente une guenon assise devant sa toilette. Deux
dames d'atours, guenons comme elle, épuisent tous leurs soins à la
parer. Une guenon lui fait les ongles, les lui polit, tient
respectueusement une patte dans sa patte, tandis que l'autre lui noue
une touffe de rubans. Rien n'est languissant comme les yeux de la grande
guenon, qu'on met dans tout son éclat pour recevoir son amant. Il faut
que le coup porte, que l'entrevue soit décisive. Son museau noir frémit
d'impatience, et son oeil jaune laisse lire le plaisir qu'il promet.
C'est la première scène du sofa dans le roman de ce nom. Heureux le
singe qui posera ses dents sur ce museau.

Si le peintre n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il s'est trompé, il
en a rencontré quatre. Il a parodié le régent, la maîtresse du régent,
et Boucher, avec ses femmes à lèvres courbées en as de coeur, et
Vanloo avec son dessin étriqué. Et tout est également singe, griffes,
grimaces, dans les emblèmes, supports et allégorie des panneaux. Dans le
fond du sujet, courent, se balancent, folâtrent, se promènent,
batifolent dans l'air ou sur un cheveu ployé en escarpolette, des singes
bleus, verts, rouges, graves, narquois; les uns portant des fées en
palanquins, les autres traversant des fleuves pour aller cueillir une
rose au Bengale. C'est Callot qui a rêvé de l'Inde au lieu de l'enfer,
qui, avant de rêver et de peindre, a lu les _Voyages_ de Tavernier. Le
tout s'encadre dans deux singes indigos d'une proportion démesurée qui
déploient une ombrelle chinoise sur le tableau.

Au second panneau, la toilette de la guenon est achevée; elle roule dans
un magnifique traîneau, à côté du singe ducal. Il est impossible de ne
pas reconnaître un prince, au riche manteau écarlate bordé de loutre
qu'il porte, car il fait froid: le cocher singe a le museau surpris par
la bise. Enveloppée dans un chaperon de drap bleu, et cachant ses pattes
dans un manchon, la guenon ne se sent pas d'aise. Scudéry lui-même
serait bien embarrassé de dire à quel point on en est sur la carte de
Tendre.

A défaut, on serait tenté d'être réservé dans ses suppositions: car plus
loin on aperçoit le mammifère couronné poussant sur la glace, avec toute
l'anxiété d'un amant et la grâce d'un parfait cavalier, le traîneau où
s'épanouit sa femelle. Ici Crébillon seul lutterait d'esprit avec
Watteau. S'il eût peint, à coup sûr, il n'eût pas dit autre chose. Le
trait est délié, net, élancé, l'expression cavalière, la couleur
effrontée. Cette peinture-là est un pamphlet. Elle se lit.

Cette fois nos amoureux n'ont probablement plus rien à s'apprendre. Je
vois mes singes dans le troisième panneau, avec leurs figures allongées,
cherchant à se distraire dans les cartes. A leurs côtés une guenon de
bonne compagnie leur parle de la chronique galante qui préoccupe en ce
moment le peuple des sapajous.

L'impitoyable Watteau abuse de la permission. Il est vrai que, lorsqu'un
prince du sang commande un pareil tableau, le peintre aurait mauvaise
grâce à n'être pas aussi séditieux que possible dans l'exécution. Nous
avons vu le singe et la guenon en traîneau et au whist: voici maintenant
la guenon au bain. Sous la fine chemise de batiste se dessinent des
formes souples et paresseuses. Il y a toute la nonchalance de la
mollesse et de la volupté dans le mouvement de la patte de derrière, qui
laisse glisser la mule sur le parquet. Plus tard, le roman de Rousseau
donna beaucoup de vogue chez les femmes à l'abandon calculé de la mule
dans le suprême instant de la séduction. La guenon a deviné _la Nouvelle
Héloïse_.

Sortons du bain. Dans l'avant-dernier panneau, la passion expire. En
pet-en-l'air, en paniers, des mouches et du fard jusqu'à la gorge, la
guenon, sous le costume de bergère des Alpes, est à cueillir les
cerises. Elle fait valoir avec coquetterie le jeu de ses articulations
sur une échelle qui ploie. Ce panneau est le plus embarrassant à
expliquer. Comment dire la maîtresse qui a su captiver le régent, depuis
la saison des glaces jusqu'à la saison des cerises? Je n'en connais
point. Quoi qu'il en soit, c'est peut-être le dernier jour: le beau
singe n'arrive pas, l'ingrat! La guenon descend tristement, le museau
soucieux et tourné vers l'horizon. C'est la paraphrase de la fameuse
chanson du temps: _Attendez-moi sous l'orme_.

Il est enfin venu! Mais quelle froideur de part et d'autre! Dans le
dernier panneau, où on les voit presque dos à dos, à cheval, lui et elle
en costumes du matin exactement semblables, comme il est grave et
cérémonieux avec sa queue qui se trahit sous la soie, ses hauts talons
et la poudre! Elle, comme elle est triste, sous son tricorne, dans son
habit d'amazone! Adieu, mon singe! Adieu, ma guenon! semblent-ils se
dire. Les chevaux ont déjà fait leur conversion opposée: «Adieu, singe,
va manger la France! Adieu, guenon, va la corrompre!»

--Et le drame est fini.

Jamais caricatures publiées à Londres contre la cour de France, jamais
mémoires secrets imprimés à La Haye _aux dépens de la compagnie_, n'ont
poussé si loin que ce chef-d'oeuvre de Watteau le mépris pour l'alcôve
du régent. Il dut être composé dans ces momens de haine fréquente qui
s'élevaient entre Chantilly et les Tuileries. On sait que depuis Henri
IV l'impossibilité pour les Condés d'approcher du trône les avait rendus
la famille la plus sévèrement attentive aux moeurs de la cour. Les
Condés ont toujours été à la dynastie régnante ce que les protestans
furent aux catholiques: supérieurs, moins par vertu que par esprit
d'opposition.

«Le régent, dit Saint-Simon dans ses mémoires, était curieux de toutes
sortes d'arts et de sciences, et, avec infiniment d'esprit, avait eu
toute sa vie la faiblesse, si commune à la cour d'Henri II, que
Catherine de Médicis avait entre autres moeurs rapportée d'Italie. Il
avait tant qu'il avait pu cherché à voir le diable, sans y avoir pu
parvenir, à ce qu'il m'a souvent dit, et à voir des choses
extraordinaires, et à savoir l'avenir.» (Tome 5, page 121.)

Dépouillons le fait, vrai ou faux, cité par Saint-Simon, de son
exagération, pour nous souvenir seulement des connaissances profondes
que le duc d'Orléans possédait en chimie. Ces connaissances, rares pour
le temps, plus rares chez un prince, commencèrent par le rendre ridicule
aux yeux de la cour, et faillirent plus tard, à la mort du dauphin, le
faire passer pour un empoisonneur de profession.

La seconde salle du château de Chantilly, peinte par Watteau, est une
allusion ironique aux goûts scientifiques du duc d'Orléans, goûts
présumés si meurtriers. Toujours sous les traits d'un singe,--les Condés
tenaient singulièrement à leur figure allégorique,--ce prince souffle
dans des fourneaux, distille des poisons, pèse des venins, et fait des
essais à la façon de la Brinvilliers. Aucun talent descriptif n'est
assez patient, assez riche, assez vrai, pour caractériser les trésors
d'invention mis en oeuvre par Watteau dans ces petites scènes, qui
sont l'origine et la source de la bonne caricature française.

Après avoir encore traversé deux ou trois salles dans le goût de celles
de Versailles, chamarrées d'arabesques d'or, sur les murs, aux plafonds,
sur le bois des croisées, sur le bois des portes, nous arrivâmes à la
salle des Victoires ou salle des Conquêtes. Inclinez-vous!--Plus bas
encore si vous êtes militaire. Ici sont toutes les batailles,
c'est-à-dire toutes les victoires du grand Condé.

Tout est pour le grand Condé: cent cinquante pas de toile couverte de
gloire! On y a mis jusqu'à sa rébellion contre la cour, jusqu'à sa
défaite à Lérida. Ceci est sublime, c'est plus encore, c'est chrétien.
En cela, Vandermeulen a été plus éloquent que Bossuet, car Bossuet n'a
pas osé parler de cette défaite le grand jour où il dit: «Je réserve au
troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix
qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.»

Il est à remarquer que tout ce qui frappe d'admiration, dans le château,
est moins, il faut l'avouer, le fruit d'un amour sincère pour les arts,
chez les Condés, que le résultat fortuit d'un heureux concours
d'artistes dans la confection du mobilier.

Et cela est si vrai que, si les Condés possèdent un monument
remarquable, ce n'est pas une chapelle, une statue, un tombeau: ce
monument est une écurie. Leur galerie est belle, mais elle n'est qu'une
suite d'événemens personnels à la maison; c'est un portrait de famille,
l'histoire à l'huile du grand Condé. Watteau est appelé pour servir une
vengeance de courtisans, pour couvrir d'une fresque scandaleuse les murs
d'un cabinet. Watteau laisse un chef-d'oeuvre: le château avait
simplement besoin de meubles et de tapisseries.

Chaque tableau de bataille, haut de dix pieds environ, est divisé en
trois parties, dont deux destinées à retracer l'ordre de la bataille et
l'engagement; le troisième, à offrir, dans six médaillons qui tournent
en collier autour du tableau, la configuration des villes voisines du
champ de bataille, les places conquises ou à conquérir durant la
campagne, enfin la carte du pays. C'est un singulier effet pour
l'oeil que ce singulier mélange de lignes géographiques, de cours de
fleuves, de plans stratégiques, dépourvus de perspective, au milieu, à
côté et tout autour des groupes animés de Vandermeulen; naïveté qui
confirme notre opinion émise plus haut sur le goût des Condés, qui se
souciaient fort peu de l'art, qui ne tenaient qu'à s'entourer de
portraits de famille.

Aucune histoire du grand Condé, aucune histoire du temps, peut-être, ne
donne, comme ces tableaux, déjà mentionnés avec exactitude dans la
_Feste de Chantilly_, une idée aussi complète de la manière d'échelonner
autrefois une armée, des costumes, des cavaliers et des fantassins, en
un mot, de la science militaire d'alors, où la guerre consistait à
opposer homme à homme, cheval à cheval, canon à canon, où l'on avait des
tentes de velours, où l'on prenait des quartiers d'hiver, où enfin l'art
de se battre n'était que l'art de jouer aux échecs; si bien qu'un siége
était levé ou repris sans qu'il y eût souvent un coup de fusil tiré de
part ni d'autre. Dans les considérations stratégiques de castramétation,
les Commentaires de César et un passage de Polybe avaient plus de poids
que les boulets. L'art poétique commandait avec le grand Condé sur le
Rhin.

Outre les belles et larges notions historiques qu'on puise dans l'examen
de ces tableaux, l'esprit est émerveillé du dessin et de la couleur que
Vandermeulen a prodigués aux différentes batailles. Malgré le vif
éblouissant de l'outre-mer et la dégradation de quelques teintes, notre
époque ne peut citer aucun peintre aussi consciencieux dans ses effets,
aussi local pour la couleur. Vernet ne fait pas mieux les chevaux;
Petitot n'a pas mieux réussi dans la miniature. De près et de loin,
Vandermeulen est un grand peintre.

En continuant la revue des appartements, je fus frappé du contraste de
la salle des Victoires du grand Condé avec les salles consacrées à
rappeler les victoires de ses descendants. L'une déroule, sous le
pinceau de Vandermeulen, les plus beaux faits d'armes du grand règne;
les autres n'offrent que des bois de cerfs, très-artistement empilés, et
portant chacun la date de leur prise de possession. Il y a là de
l'illustration pour sept ou huit Condés au moins et de quoi faire quatre
mille manches de couteaux.

--Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit le cadet de Chantilly, qui
n'avait pas osé interrompre mon admiration, quelle passion ont toujours
eue les Condés pour la chasse. La plupart en sont morts; quelques-uns en
ont été ridicules.

A la Saint-Hubert, illustre et vénéré patron des chasseurs, on célébrait
ici la messe des chiens, afin d'attirer sur eux, sur les chiens,
l'adresse et le flair, si nécessaires au meurtre du gibier. Cette
chronique, monsieur, n'est pas une impiété: c'est un fait. La chapelle
était parée comme aux grands jours; c'était fête au chenil. Des fleurs
étaient répandues sur les saintes dalles, des fleurs jonchaient le
chenil. Vous que le rapprochement offense, vous n'apprendrez pas sans
étonnement que le chenil du château de Chantilly est composé d'une aile
entière de la seconde cour circulaire.

A la Saint-Hubert donc, selon l'antique usage, et avant même les
Montmorency, le plus vieux gentilhomme, monté sur le plus vieux cheval,
suivi du plus vieux chien, accompagné du plus vieux piqueur, ouvrait la
marche religieuse des chiens se rendant à la messe.

Il est inutile de dire que ce jour-là le peigne, la brosse et l'éponge
donnaient au poil tout le lustre de l'étiquette, et que les queues et
les oreilles adoptaient la forme la plus grave, la plus analogue à la
sainteté de la cérémonie. Les remontrances et l'eau de savon venaient à
bout des plus rebelles. A défaut, la diète pour les uns, un excellent
déjeuner pour les autres, répondaient de la décence de tous.
L'hypocrisie se glissait parfois dans la tenue de quelques-uns; mais il
faut bien pardonner ce vice, surtout lorsqu'on l'exige.

Dans l'ordre du cortége du chenil à la chapelle:

Venaient d'abord les grands dignitaires du chenil, le ban et
l'arrière-ban des bouledogues d'Allemagne, à la tête ronde, aux oreilles
coupées, au collier hérissé de pointes de fer. Chanoines de l'ordre.

Suivaient les bouledogues d'Angleterre, joufflus et ridés, grande
espèce. Aumôniers.

Suivaient les grands lévriers à poil ras, aux jambes peureuses, au
ventre affamé, au museau de fouine;--enfans de choeur; les grands
lévriers à poil long, métis du grand lévrier et de l'épagneul: bon
oeil, pas d'odorat, moitié de courtisans;

Suivis des lévriers de la moyenne espèce.

En sixième ordre, et perdant beaucoup à cause du voisinage des lévriers,
arrivaient pesamment, comme des présidens de cour de cassation, la
députation des braques: grande gravité d'oreilles.

Puis les limiers, chiens muets, ressemblant aux braques comme les
huissiers aux présidens: oreilles plus épaisses, courte queue.

Puis les bassets, originaires de la Flandre et de l'Artois, la terreur
des blaireaux, et qui répondent au cri de _coule, coule, bassets!_

Puis les chiens couchans d'Espagne, qui chassent du haut nez, et
_piquent la sonnette_.

Puis encore des lévriers charnaigres, qui bondissent; des lévriers
harpés, sans ventre; des lévriers nobles, au râble large; des lévriers
gigotés, aux os éloignés; des lévriers nobles, de longue encolure; des
lévriers oeuvrés, au palais noir.

Après se pressaient les chiens courans de race royale ou chiens
français; les chiens de race commune, baubis et bigles.

Enfin, vaste état-major du chenil, on voyait les chiens allans, les
chiens trouvans, les chiens batteurs, les chiens babillards, les chiens
menteurs, les chiens vicieux, les chiens sages, les chiens de tête et
d'entreprise, les chiens corneaux, clabauds; les chiens de change,
armés, belle gorge, butés.

Et après tout, la populace des chiens, les mâtins sans origine connue,
dont la vaste nomenclature aurait fait reculer la plume patiemment
éloquente de Buffon.

Introduits, dans le même ordre, au centre de la chapelle, on les
arrangeait de front, d'après l'âge ou le mérite, devant le tableau de
saint Hubert, exposé sur le maître-autel; saint Hubert, je l'ai déjà
dit, patron des chasseurs et des chiens; personnage qui répond à saint
Donin, patron des chasseurs italiens, et à saint Denis, patron des
chasseurs provençaux.

Et quand les chiens avaient pris leur place, aussi respectueusement que
possible, l'aumônier du château commençait le sacrifice de la messe,
sous l'invocation de saint Hubert.

Rien n'était omis dans la liturgie. Il n'y a pas encore eu de Luther
parmi les animaux.

Et quand le sacrifice, sous les deux espèces, était consommé, l'aumônier
montait en chaire, et prononçait le panégyrique du grand saint dont on
allait fêter la journée. Malheur au bouledogue qui eût bâillé à
l'exorde! malheur au lévrier charnaigre qui eût dormi sur ses pattes au
second point!

Cette cérémonie religieuse, que nous nous serions bien gardés
d'imaginer, n'était pas plus une impiété pour ceux qui s'y prêtaient
qu'elle n'en doit être une pour nous, qui la rapportons avec la même
innocence d'esprit. Elle avait d'ailleurs un but: c'était de prier le
ciel d'éloigner des chiens la gale, le flux de sang, les vers, le mal
d'oreille, les crevasses, les morsures de serpens, les piqûres de
plantes vénéneuses, les blessures du sanglier, et surtout la rage.

Il est vrai que, sans être casuiste profond, on reconnaissait dans cette
sollicitude religieuse pour les chiens moins le désir abstrait de leur
conservation que celui de ne pas perdre des animaux dont quelques-uns ne
s'élevaient pas à moins de cent louis d'or. Je parle de ceux qui, par un
soin particulier des gardes, n'avaient jamais compromis leur nationalité
danoise, ou anglaise, ou royale, avec une nationalité de basse-cour,
quelle que fût l'ardeur de la saison, quel que fût le charme
irrésistible de la séduction. Aussi les chiens et les chiennes nobles
ainsi conservés étaient enregistrés, à leur naissance, à l'état civil du
chenil; leur accouplement y était inscrit, leur mort également. C'était
là leur livre de noblesse, leur livre d'or; quelques-uns même ont eu
leurs poètes et leur Panthéon. La Deshoulières ne les oubliait pas dans
ses tragédies. Les curieux qu'un doux loisir amènera à Chantilly verront
dans le cabinet d'histoire naturelle du château un chien sous verre. Le
votif animal est exposé, non en souvenir de sa grâce ou de sa force, il
est très-laid et très-chétif, mais en mémoire d'un service éminent qu'il
rendit à son maître. Un chasseur allait être blessé par un sanglier; le
chien se jeta entre son maître et l'animal furieux. Dans la lutte, le
chien et le sanglier moururent; le chasseur fut sauvé. C'était
monseigneur le prince de Condé, le grand Condé! ce trait-là n'est pas
dans son histoire. Bossuet le funèbre, qui était fils d'un vacher,
n'aurait pas dû oublier ce chien dans son oraison.

Cette puérilité d'aristocratie s'étendait partout, les carpes des étangs
avaient aussi leur âge connu, les cerfs et les chiens leur parchemin;
jusqu'aux arbres, jusqu'aux tilleuls! les tilleuls ont leur extrait de
naissance au château. Il est étonnant que les chênes n'aient pas été
faits ducs, et les hêtres marquis.

Je n'ai pas le courage de rire de cette manie de tout anoblir, quand je
songe aux révolutions qui ont passé sur les châteaux et qui les ont
guillotinés aussi bien que leurs possesseurs. Il va sans dire que les
maîtres ont dû souffrir l'exil et la mort. Les révolutions ne sont pas
faites pour s'attendrir; elles sont faites pour marcher. Mais les
pierres? on les a pilées; les vases de marbre de Médicis? on les a
broyés; on a jeté de la boue dans les étangs; on a scié les arbres
séculaires des Montmorency jusqu'à la racine. En juillet 1830, par une
manière étrange d'entendre le respect dû à la propriété, des hommes
venus de Paris ont tué en quelques jours tout le gibier de la forêt de
Chantilly. Cerfs, biches, daims, sangliers ont été assommés, jetés dans
des charrettes et ramenés à la capitale. Le chevreuil s'est vendu quatre
sous la livre à la Vallée; et il y a en France des inspecteurs des eaux
et forêts payés 20,000 fr. par an.

Aussi, pendant une excursion d'un mois à travers la forêt, j'ai vu pour
tout gibier un papillon blanc.

Quant aux chiens, et pour y revenir une dernière fois, voici quelle a
été leur affreuse destinée. A la mort du dernier des Condés, ils ont été
vendus par lots à des bouchers de Poissy; quelques-uns aux écorcheurs de
Montfaucon.--Eux qui avaient jadis une messe en musique!

       *       *       *       *       *

Après avoir écouté l'histoire d'une fête donnée à Chantilly, sous le
Grand Condé, à un fils de Louis XIV, il ne sera pas sans intérêt pour
vous, dis-je à mon compagnon, d'apprendre comment, un siècle après, un
descendant du même Condé fut traité dans son propre château, au retour
d'une campagne heureusement terminée. Un siècle d'intervalle a
singulièrement changé les moeurs des propriétaires féodaux du palais
de Chantilly, quoiqu'on soit encore à vingt-six ans de distance de la
grande révolution. Entre les rangs de la noblesse, la bourgeoisie s'est
glissée. Elle est aussi de la fête: elle a son couvert à table, et sa
place au bal.

Assis tous deux dans l'une des salles du château, nous lûmes, mon
compagnon et moi, la relation fidèle que je transcris.


LE TRIOMPHE DE CHANTILLY,

Ou Lettre de M. QUIN à M^{***} sur les fêtes qu'on y a données depuis
trois mois.

Ces fêtes furent données à l'occasion de la jonction qu'opéra le corps
d'armée du prince de Condé, avec celui de (1762?) Hesse.

Il y eut deux fêtes, celle du 26 septembre et celle du 27 novembre
suivant.

Celle du 26 septembre est ainsi racontée; il est dit d'abord que les
ordonnateurs furent: M. de Belleval, ancien capitaine au régiment de
Bretagne, lieutenant de la capitainerie royale d'Halate, gouverneur et
capitaine des chasses de Chantilly; et M. Peyrard, principal concierge
du château, versé dans le goût des grandes fêtes et de leurs
décorations, par un long usage sous S.A.S. feu monseigneur le duc.

«La journée du 26 septembre fut ouverte par une décharge de vingt-quatre
pièces de canon du château, le _Te Deum_, à cinq heures du soir, chanté
dans l'élégante église de Chantilly, conformément au mandement de M.
l'évêque de Senlis, par la musique de la cathédrale, avec une affluence
de spectateurs de tous les rangs, invités, ou rassemblés par leur
curiosité de toutes les parties du canton.

»Les personnes de distinction reçues d'abord avec toutes les grâces
possibles chez M. de Belleval, par madame de Franclieu, sa fille; les
dames conduites à l'église par autant d'hommes, entre deux haies des
gardes-chasse de S.A.S. en uniforme, placées et rangées avec le plus
grand ordre, furent prises après le _Te Deum_ dans les carrosses du
prince pour être menées au palais d'Oronthée, qui était décoré d'une
grande quantité de lustres et de lumières pour le bal.

»Pendant le _Te Deum_ on fit plusieurs décharges d'artillerie et de
mousqueterie.

»Sur les dix heures, la compagnie se rendit au château, d'où elle vit
tirer un feu d'artifice sur le beau fossé qui borde le petit château,
avec continuelle musique dans les îles et plusieurs barques revêtues de
lanternes coloriées, qui voltigeaient régulièrement dans toutes les
parties du fossé.

»Accès ouvert à tous les étrangers qui ont voulu se faire connaître par
leurs noms.

»Dans une des salles du château, un souper splendide, de plus de
quatre-vingts couverts, pour les dames de distinction, entre lesquelles
on comptait madame la princesse de Robec, madame la duchesse de Rohan,
et MM. d'Estissac, qui étaient venus de Liancourt pour prendre part au
divertissement; les dames étaient servies par les messieurs, et dans une
autre salle il y avait une table pour les hommes, qui n'avaient pu
manger avec les dames; deux autres tables, l'une de deux cents couverts
dans l'Orangerie, pour les bourgeois de Chantilly et des environs, et
l'autre de cent couverts dans le pavillon des étuves, qui termine la
galerie des cerfs, pour l'équipage de S.A.S. et toute sa livrée.

»Décharge de l'artillerie, fanfares, harmonie de tous les instrumens
pendant les santés.

»Après le souper, un second feu d'artifice pour servir de couronnement
au dessert.

»Trois bals ensuite: l'un pour les personnes de distinction dans le
grand salon du palais d'Oronthée; le second dans le petit salon du même
palais, pour la bourgeoisie, et le troisième dans la galerie des cerfs,
pour le peuple, à qui on distribua une abondance de vins et de toutes
sortes de vivres.»

La seconde fête, à laquelle assista le prince en personne, honneur qu'il
ne put faire à la première, étant encore à l'armée, eut lieu le 27
novembre. Quoique le prince eût désiré rentrer sans faste dans son
château, il fut reçu de la manière qu'on va voir. Le même historiographe
poursuit:

«Rien n'est impossible au zèle. M. de Belleval et M. Peyrard se
consultent, ils ne sont pas effrayés de se trouver resserrés dans
l'espace d'un seul jour. Ils imaginent une fête moitié militaire et
moitié champêtre, pour laquelle il faut convenir qu'entre tous les lieux
du monde Chantilly a les plus riches et les plus promptes ressources.
Ils veulent aussi qu'elle paraisse un peu littéraire: M. l'abbé Prévost,
qui passe une partie de l'année dans le canton, attaché à sa retraite
par la beauté du séjour, par le plan de ses études (il compose
actuellement l'histoire de la maison de Condé et de Conty), et sans
aucun doute encore plus par les témoignages particuliers dont S.A.S.
l'honore, est prié de le complimenter à son arrivée; il accepte avec
empressement l'honorable invitation.

»La révolution ordinaire des vingt-quatre heures amène le samedi, et le
soleil du matin annonce un beau jour. Vers neuf heures, S.A.S. arrive au
pont de Chaumontel, où recommencent proprement ses domaines, à deux
lieues de Chantilly. Elle était dans une voiture légère accompagnée de
M. le comte de Montrevel, de M. le marquis d'Amézague et de M. le
marquis de la Vaupalière, tous en habit de chasse, de l'ancienne livrée
de ce bon roi de Navarre, chamarrée d'argent comme on le sait, pour le
prince et les chasseurs du cortége. Le premier objet sur lequel tombent
ses yeux est une cavalerie leste, composée des principaux officiers de
ses chasses, M. de Belleval, capitaine, messieurs Toudouze, de la
Martinière, et Gapart, lieutenans, M. Manoury, inspecteur, etc., et d'un
gros de ses vassaux, ou de voisins distingués, qui se présentent en
belle ordonnance pour lui rendre les premiers hommages du canton. Son
altesse les reçoit d'un air obligeant, traverse la plaine, prend l'allée
qu'on nomme des Princes, qui le rend à l'ancienne et noble route du
Connétable. Elle ne fait qu'un vol, jusqu'aux _Lions_. Au moment qu'elle
y paraît, vingt-quatre pièces de gros canon, disposées sur la grande
pelouse du vaste et magnifique édifice des écuries, font entendre leur
tonnerre, pendant qu'une foule de peuple, répandue des deux côtés de la
route, perce l'air de ses acclamations et du cri mille fois redoublé de
_vive le roi et son Altesse!_

»Le prince continue d'avancer, passe la grille, entre dans l'esplanade
qui forme l'avant-cour du château. Il y trouve tous les habitans
notables de Chantilly et des paroisses circonvoisines rangés en deux
haies pour le recevoir, et les deux haies prolongées jusqu'à l'entrepont
pour les gardes à pied et à cheval, tant de sa livrée que de celle de la
capitainerie.

»L'entrée et toute la longueur du pont étaient décorées de pilastres
d'ifs, représentant des palmiers dont les branches entrelacées formaient
de chaque côté cinq arcades. Dans les deux arcades du milieu étaient des
trophées d'armes, sur des piédestaux de marbre blanc; et les milieux des
huit autres arcades étaient remplis par de grandes caisses de lauriers.
La porte d'entrée du château était ornée de deux grands palmiers
soutenant un ample cartouche aux armes de S.A.S., entouré de drapeaux
étrangers, d'instrumens militaires et de palmes, surmonté d'une couronne
de lauriers; au-dessous du cartouche était un ruban en festons, sur
lequel on lisait: _Vivat, vivat Condæus!_

»Son altesse trouva dans la cour, auprès des degrés de la salle à
manger, un grand nombre d'officiers militaires, tous décorés de la croix
de Saint-Louis, quantité d'honnêtes gens de tous les ordres, invités de
la ville et des châteaux voisins, le clergé de Chantilly et les
chapelains du château, plusieurs dames et les jeunes filles du bourg
vêtues en petites nymphes, pour la partie champêtre de la fête. Elle
descendit de sa voiture, elle reçut la respectueuse révérence de toute
l'assemblée, et l'honora de la sienne avec un air admirable de noblesse
et de bonté, en passant dans la salle à manger. Aussitôt la cour du
château fut environnée de gardes en haie, et le milieu fut occupé par
la vénerie, dormant des fanfares; l'artillerie de la pelouse avait fait
une seconde décharge, pendant que S. A. entrait au château.

»L'honorable compagnie l'ayant suivie dans la salle, on attendit
l'orateur. Il manquait dans l'assemblée; on le cherche, il paraît
quelques momens après, mais essoufflé de sa marche. Sa demeure étant à
quelque distance du château, il avait été trompé par la vitesse du
prince. Il perce la foule déjà fort grossie, il se présente, et
n'espérant plus de pouvoir se faire entendre, il exprime
respectueusement ses intentions et son regret. S. A. répondit
obligeamment qu'elle ne le tenait pas quitte, et qu'elle désirait par
écrit ce que les circonstances ne permettaient plus de prononcer. Ce
désir était un ordre auquel il s'empressa d'obéir.

»Comme la fête supposait un compliment, je le donne tel qu'il fut remis
le lendemain à S. A.

»L'abbé Prévost aurait donc fait ouvrir l'assemblée en cercle, au milieu
duquel il se serait placé, et il aurait dit:

»Monseigneur....... nous le voyons luire enfin, ce jour si lent pour
l'impatience de nos désirs, si doux pour notre respectueuse et vive
tendresse; ce cher et cet heureux jour qui rend votre altesse
sérénissime à nos voeux. L'éclat de votre glorieuse campagne a fait
notre admiration, sans doute, mais souvent aussi, trop souvent, le sujet
de nos alarmes pour la sûreté de votre précieuse vie. Grâces à nos plus
heureux destins, elle est échappée à tous les dangers auxquels votre
valeur ne l'a que trop exposée! Qu'il soit permis, monseigneur, à nous,
habitans de votre Chantilly, à nous, vos heureux sujets, dont le bonheur
est attaché à la conservation du meilleur et du plus aimable des
maîtres, de nous livrer aujourd'hui tout entiers à ce tendre sentiment!
L'avenir amènera d'autres jours, où des circonstances plus tranquilles
et des mouvemens de coeur moins tumultueux nous permettront de
célébrer à loisir vos glorieux exploits et vos talens militaires; ces
talens reconnus, décidés, pour le grand art des héros, déjà porté à sa
plus haute perfection dans cette auguste race; ces talens, plus glorieux
que vos exploits mêmes, puisqu'au jugement des arbitres de la gloire,
vos exploits en sont le fruit. Aujourd'hui, monseigneur, nous ne
connaissons pas d'autre bien, d'autre joie, nous ne sommes capables de
sentir que l'inexprimable satisfaction de vous revoir.

»Là le vieil orateur, qui se piquait autrefois de chanter, aurait
entonné gaîment deux ou trois couplets de sa façon, c'est-à-dire
très-mauvais (car la nature me l'a pas fait poète), mais vrais et
naïfs, sur l'air d'un vieux noël qui est la gaîté même.

»Les voici:

/p
    S'étonne-t-on qu'on danse
    Dans l'heureux Chantilly?
    De nos voeux pour la France
    L'augure est accompli:
    Une double victoire,
    En cinq jours deux combats[D];
    C'est marcher à grands pas.
    Au héros de sa race
    Brûlant de ressembler,
    Valeur, prudence, audace,
    Condé sait rassembler.
    Dans son lustre sixième[E],
    A grand'peine effleuré,
    C'est un héros lui-même
    Fait pour être adoré.
    Aussi tout rend hommage
    A ses brillans progrès;
    Mais c'est notre avantage
    De l'adorer de près;
    Quand chacun, au passage,
    Va, court le regarder,
    Chantilly, ton partage
    Est de le posséder.
p/

»Le déjeuner, qui suivit immédiatement, se fit à la vue de toute
l'assemblée, et fut animé par une conversation aimable et légère, mais
souvent interrompue par l'artillerie et les fanfares. Enfin l'ardeur de
la chasse fit descendre S. A. dans la cour, où elle était attendue par
un autre spectacle fort convenable au goût de la fête; c'étaient tous
ses chiens amenés par leurs valets et précédés des piqueurs. On observa
qu'après avoir reçu les caresses du prince, ils demeurèrent attentifs à
le regarder avec un murmure extraordinaire d'ardeur et d'impatience.

»Le prince monte à cheval et force successivement deux cerfs dans
l'espace de trois heures, faible mais heureuse représentation de sa
valeur et de son activité dans la dernière campagne.

»Vous devez, monsieur, cette petite relation au chagrin que j'ai eu de
voir la fête du 26 septembre demeurée sans écrivain. La crainte que
celle-ci n'eût le même sort m'en a fait suivre toutes les circonstances,
pour me hâter de les recueillir. Tout autre, sans doute, l'aurait fait
avec plus d'esprit et d'agrément, personne avec plus d'exactitude et de
vérité. Je connais d'ailleurs à quoi je suis borné par l'emploi
d'inspecteur-général des jardins de S. A. sérénissime.

»J'ai l'honneur, monsieur, d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur,

/*
»QUIN.
*/

»A Chantilly, ce 20 décembre 1762.»

--Vous auriez tort de croire pourtant, me dit le cadet de Chantilly, que
les princes de Condé n'ont ici passé le temps qu'à la chasse; ils ont
enrichi ce pays, qui n'était qu'un village avant eux. Ces jolies
habitations, si uniformément encadrées de jardins, sont des concessions
de terrain faites par le château. Rien n'existerait sans la munificence
de cette famille, une de celles que la révolution française a le plus
maltraitées. Lorsque le prince Louis-Joseph de Condé, père du prince de
Bourbon qui vient de mourir, revit Chantilly après vingt-cinq ans
d'exil, il fut bien étonné des changemens arrivés pendant son absence.

--Avez-vous retenu quelques-unes des impressions qu'il éprouva?

--Ce fut une singulière matinée d'audience, celle où le prince, rentré
de la veille dans ses anciennes attributions, attendit, selon l'usage,
que ses vassaux et vavassaux vinssent, en inauguration de son retour,
tirer chacun un coup de fusil au milieu de la cour, et mettre un genou
en terre sur le perron, et que personne ne parut. Personne ne lui
apporta, précédé de ces deux signes de joie et de respect, ou la poule
grasse ou la mesure de grain, le sac de noix ou le sac de farine, la
branche d'arbre ou la poignée de terre, la caille ou le brochet,
symboles parlans de ses droits sur les basses-cours, les moulins, les
vergers, les champs, les étangs, le ciel, la terre et l'eau. La cour fut
vide, le perron désert, et les immenses échos du château ne lui
apportèrent que le bruit suspect du cor, célébrant quelque chasse dont
le gibier ne lui reviendrait pas. Alors sa douleur fut grande. Il y a
dans le coeur des vieillards des douleurs qui font désirer la mort:
désir terrible, car ils n'ont qu'à parler!

En soupirant, en fermant les croisées de la cour, il se dit: «Peut-être
se sont-ils trompés sur le jour et sur l'heure; vingt-six ans d'absence
n'habituent pas nos vassaux à l'exactitude. Je ferai replacer la grosse
cloche du château.»

Il rentra; il pleurait.

Vers le soir, quand les habitans de Chantilly et des environs eurent
retrouvé l'instant d'intermède à leurs travaux, heure de loisir
délicieusement remplie par des promenades sur la plus belle pelouse du
monde, sans excepter la terrasse de Saint-Germain, ils se dirigèrent
vers le château pour rendre leur visite au prince.

Sa pauvre tête n'y tint plus de joie; il avait retrouvé ses vassaux, ses
valets le lui avaient annoncé. Il se lève précipitamment pour voir ses
vassaux; ses vassaux sont là! «Vite, mon costume de cérémonie; monsieur
le gentilhomme, mon épée d'acier! vous, monsieur, mon ceinturon,
l'auriez-vous laissé à Munich!--Hâtez-vous, messieurs.--Bien! l'autre
manche!--Fixez donc mieux cette boucle. Ah! l'émigration vous a gâté la
main aussi, messieurs! on dirait que vous n'avez été de service que dans
les cours du Nord au quinzième siècle. Allons donc! ce sont mes vassaux
qui attendent. Les pauvres gens, comme ils ont dû souffrir pendant
vingt-six ans! que je vais les trouver changés, vieillis, misérables.
Mettez de l'or dans cette poche, beaucoup d'or dans celle-ci!--Il est
temps de me rendre à leurs désirs.--Messieurs, devancez-moi!--Ces
pauvres vassaux!»

Bon prince! au lieu de pauvres serfs en guêtres déchirées, en pantalons
brûlés par la boue, à la figure livide, il aperçoit la population la
plus éclatante de santé et de luxe. C'est l'élégance de Paris et la
fraîcheur de la campagne.

«Où donc ces pauvres vassaux ont-ils pris tant de beau drap bleu, tant
de linge blanc? de malheureuses vassales tant de soie et de plumes
blanches!»

Il savait bien, M. le prince, qu'on fabriquait la dentelle à Chantilly;
mais il ignorait qu'on la portât à Chantilly, et si bien, et avec tant
de grâce. Autrefois la dentelle allait toute à la cour.

Il ne reconnaissait plus le passé dans ces visages, dans ces riantes
figures, et d'hommes et d'enfans, et de femmes, qui semblaient dire par
tradition: _Bonjour, monseigneur_, et au fond:

«Qu'est-ce donc qu'un seigneur?»

Il aurait bien voulu questionner ses gentilshommes; mais ses
gentilshommes n'en savaient pas plus que lui. Ils étaient à Londres
quand il était à Coblentz. Une émigration n'en sait pas plus que
l'autre. Que faire?

Enfin, plus courageuse que les autres, une dame s'approche la première,
vassale de vingt ans, belle et parée à ravir; elle monte le perron;
monseigneur tend la main pour qu'on la lui baise; pour toute réponse à
ce geste suranné de grandeur et de féodalité, on lui pose une autre main
plus blanche à la hauteur des lèvres. Vengeance de femme! Monseigneur
baisa la main à la vassale, et la conduisit jusqu'au salon. Monseigneur
venait de consacrer la révolution malgré lui: c'était grave!--mais il
ajouta mentalement: «Vingt-six ans d'absence changent bien des choses,
et les vassales surtout!»

A l'intérieur il se passa aussi des scènes fort curieuses. La foule y
pénétra, non comme jadis avec cette stupide curiosité de vilains, mais
avec cette décence que donnent la dignité personnelle et la conscience
de son rang. Il y avait du silence et de l'amour comme dans un temple;
la voix seule de monseigneur le prince de Condé dominait; il fut même
obligé de la modérer. En Allemagne il parlait un peu haut.

«Vous, monsieur, dit-il en s'adressant au plus âgé de la foule, me
reconnaissez-vous? ma mémoire n'est pas aussi généreuse à votre égard.
Votre nom?»

Ce nom fut dit.

Et le prince ajouta: «C'est cela! ancien palefrenier de mes jumens
poulinières. Ai-je raison?»

Il y avait du triomphe dans le succès de mémoire du prince, et un dépit
calme dans la personne interrogée, qui répondit avec une fermeté
respectueuse:

--Oui, monseigneur! votre ancien palefrenier, mais depuis blessé à Lodi.
Voyez ma tête et cette croix! Depuis, amputé du bras gauche à Salanieh
en Égypte; aujourd'hui rentier à Chantilly.

Le prince s'inclina.

Il passa à un autre.

--Et vous, monsieur, votre nom!--Tout juste! Votre père était bûcheron
de la partie de mes forêts de Mortefontaine; c'était un grand
braconnier, Dieu lui pardonne!

--Monseigneur, ce bois m'appartient aujourd'hui; et j'offre à votre
honneur de lui rendre les lapins tués par mon père.

--Ce bois vous appartient!

Le prince déroba une larme. C'est dans le bois de Mortefontaine que fut
coupé le bâton de maréchal du grand Condé; ce bâton qui alla avec la
grande voix de Condé tomber dans les lignes de Fribourg, et qui en
revint avec la victoire.

--Merci de votre offre, monsieur; je ne chasse que sur mes terres.

--Et vous, dit-il à un troisième, vous ressemblez beaucoup à
Jean-Pierre; seriez-vous parent de Jean-Pierre, ancien employé à mes
carrières de Creil?

--Monseigneur, je suis son petit-fils. Mon père acheta ces carrières de
la commune; j'en ai hérité de mon père. Aujourd'hui, avec les pierres et
la chaux de ces carrières, j'ai bâti une manufacture qui fait vivre le
pays.

Après un moment d'émotion le prince répondit:

--C'est bien fait; je vous reconnais pour le

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