Les quatre cavaliers de l'apocalypse
by Vicente Blasco Ibáñez · French · Gutenberg #39492 · 523,642 chars · public domain (US)
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Title: Les quatre cavaliers de l'apocalypse
Author: Vicente Blasco Ibáñez
Translator: G. Hérelle
Release date: April 20, 2012 [eBook #39492]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39492
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE ***
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LES QUATRE CAVALIERS
DE
L'APOCALYPSE
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
ARÈNES SANGLANTES 1 Vol.
FLEUR DE MAI 1 --
DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE 1 --
TERRES MAUDITES 1 --
LA HORDE 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y
compris la Russie.
Copyright, 1917, by CALMANN-LÉVY.
671-17.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--7-18
V. BLASCO-IBÁÑEZ
LES
QUATRE CAVALIERS
DE
L'APOCALYPSE
ROMAN TRADUIT DE L'ESPAGNOL
PAR
G. HÉRELLE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
_Il a été liré de cet ouvrage_
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
_tous numérotés._
LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE[A]
I
DE BUENOS-AIRES A PARIS
Le 7 juillet 1914, Jules Desnoyers, le jeune «peintre d'âmes», comme on
l'appelait dans les salons cosmopolites du quartier de
l'Étoile,--beaucoup plus célèbre toutefois pour la grâce avec laquelle
il dansait le _tango_ que pour la sûreté de son dessin et pour la
richesse de sa palette,--s'embarqua à Buenos-Aires sur le _Kœnig
Frederic-August_, paquebot de Hambourg, afin de rentrer à Paris.
Lorsque le paquebot s'éloigna de la terre, le monde était parfaitement
tranquille. Au Mexique, il est vrai, les blancs et les métis
s'exterminaient entre eux, pour empêcher les gens de s'imaginer que
l'homme est un animal dont la paix détruit les instincts combatifs. Mais
sur tout le reste de la planète les peuples montraient une sagesse
exemplaire. Dans le transatlantique même, les passagers, de nationalités
très diverses, formaient un petit monde qui avait l'air d'être un
fragment de la civilisation future offert comme échantillon à l'époque
présente, une ébauche de cette société idéale où il n'y aurait plus ni
frontières, ni antagonismes de races.
Un matin, la musique du bord, qui, chaque dimanche, faisait entendre le
_choral_ de Luther, éveilla les dormeurs des cabines de première classe
par la plus inattendue des aubades. Jules Desnoyers se frotta les yeux,
croyant vivre encore dans les hallucinations du rêve. Les cuivres
allemands mugissaient la _Marseillaise_ dans les couloirs et sur les
ponts. Le garçon de cabine, souriant de la surprise du jeune homme, lui
expliqua cette étrange chose. C'était le 14 juillet, et les paquebots
allemands avaient coutume de célébrer comme des fêtes allemandes les
grandes fêtes de toutes les nations qui fournissaient du fret et des
passagers. La république la plus insignifiante voyait le navire pavoisé
en son honneur. Les capitaines mettaient un soin scrupuleux à accomplir
les rites de cette religion du pavillon et de la commémoration
historique. Au surplus, c'était une distraction qui aidait les
passagers à tromper l'ennui de la traversée et qui servait à la
propagande germanique.
Tandis que les musiciens promenaient aux divers étages du navire une
_Marseillaise_ galopante, suante et mal peignée, les groupes les plus
matineux commentaient l'événement.
--Quelle délicate attention, disaient les dames sud-américaines. Ces
Allemands ne sont pas aussi vulgaires qu'ils le paraissent. Et il y a
des gens qui croient que l'Allemagne et la France vont se battre!
Ce jour-là, les Français peu nombreux qui se trouvaient sur le paquebot
grandirent démesurément dans la considération des autres voyageurs. Ils
n'étaient que trois: un vieux joaillier qui revenait de visiter ses
succursales d'Amérique, et deux demoiselles qui faisaient la commission
pour des magasins de la rue de la Paix, vestales aux yeux gais et au nez
retroussé, qui se tenaient à distance et qui ne se permettaient jamais
la moindre familiarité avec les autres passagers, beaucoup moins bien
élevés qu'elles. Le soir, il y eut un dîner de gala. Au fond de la salle
à manger, le drapeau français et celui de l'empire formaient une
magnifique et absurde décoration. Tous les Allemands avaient endossé le
frac, et les femmes exhibaient la blancheur de leurs épaules. Les
livrées des domestiques étaient celles des grandes fêtes. Au dessert, un
couteau carillonna sur un verre, et il se fit un profond silence: le
commandant allait parler. Ce brave marin, qui joignait à ses fonctions
nautiques l'obligation de prononcer des harangues aux banquets et
d'ouvrir les bals avec la dame la plus respectable du bord, se mit à
débiter un chapelet de paroles qui ressemblaient à des grincements de
portes. Jules, qui savait un peu d'allemand, saisit au vol quelques
bribes de ce discours. L'orateur répétait à chaque instant les mots
«paix» et «amis». Un Allemand courtier de commerce, assis à table près
du peintre, s'offrit à celui-ci comme interprète, avec l'obséquiosité
habituelle des gens qui vivent de réclame, et il donna à son voisin des
explications plus précises.
--Le commandant demande à Dieu de maintenir la paix entre l'Allemagne et
la France, et il espère que les relations des deux peuples deviendront
de plus en plus amicales.
Un autre orateur se leva, toujours à la table que présidait le marin.
C'était le plus considérable des passagers allemands, un riche
industriel de Dusseldorff, nommé Erckmann, qui faisait de grosses
affaires avec la République Argentine. Jamais on ne l'appelait par son
nom. Il avait le titre de «Conseiller de Commerce», et, pour ses
compatriotes, il était _Herr Commerzienrath,_ comme son épouse était
_Frau Rath._ Mais ses intimes l'appelaient aussi «le Capitaine»: car il
commandait une compagnie de _landsturm._ Erckmann se montrait beaucoup
plus fier encore du second titre que du premier, et, dès le début de la
traversée, il avait eu soin d'en informer tout le monde. Tandis qu'il
parlait, le peintre examinait cette petite tête et cette robuste
poitrine qui donnaient au Conseiller de Commerce quelque ressemblance
avec un dogue de combat; il imaginait le haut col d'uniforme comprimant
cette nuque rouge et faisant saillir un double bourrelet de graisse; il
souriait de ces moustaches cirées dont les pointes se dressaient d'un
air menaçant. Le Conseiller avait une voix sèche et tranchante qui
semblait asséner les paroles: c'était sans doute de ce ton que
l'empereur débitait ses harangues. Par instinctive imitation des
traîneurs de sabre, ce bourgeois belliqueux ramenait son bras droit vers
sa hanche, comme pour appuyer sa main sur la garde d'une épée invisible.
Aux premières paroles, malgré la fière attitude et le ton impératif de
l'orateur, tous les Allemands éclatèrent de rire, en hommes qui savent
apprécier la condescendance d'un _Herr Commerzienrath_ lorsqu'il daigne
divertir par des plaisanteries les personnes auxquelles il s'adresse.
--Il dit des choses très amusantes, expliqua encore l'interprète à voix
basse. Toutefois, ces choses n'ont rien de blessant pour les Français.
Mais bientôt les auditeurs tudesques cessèrent de rire: le
_Commerzienrath_ avait abandonné la grandiose et lourde ironie de son
exorde et développait la partie sérieuse de son discours. Selon lui, les
Français étaient de grands enfants, gais, spirituels, incapables de
prévoyance. Ah! s'ils finissaient par s'entendre avec l'Allemagne! si,
au bord de la Seine, on consentait à oublier les rancunes du passé!...
Et le discours devint de plus en plus grave, prit un caractère
politique.
--Il dit, monsieur, chuchota de nouveau l'interprète à l'oreille de
Jules, qu'il souhaite que la France soit très grande et qu'un jour les
Allemands et les Français marchent ensemble contre un ennemi commun...
contre un ennemi commun...
Après la péroraison, le conseiller-capitaine leva son verre en l'honneur
de la France.
--_Hoch!_ s'écria-t-il, comme s'il commandait une évolution à ses
soldats de la réserve.
Il poussa ce cri à trois reprises, et toute la masse germanique, debout,
répondit par un _Hoch!_ qui ressemblait à un rugissement, tandis que la
musique, installée dans le vestibule de la salle à manger, attaquait la
_Marseillaise_.
Jules était de nationalité argentine[B], mais il portait un nom
français, avait du sang français dans les veines. Il fut donc ému; un
frisson d'enthousiasme lui monta dans le dos, ses yeux se mouillèrent,
et, lorsqu'il but son champagne, il lui sembla qu'il buvait en même
temps quelques larmes. Oui, ce que faisaient ces gens qui, d'ordinaire,
lui paraissaient si ridicules et si plats, méritait d'être approuvé. Les
sujets du kaiser fêtant la grande date de la Révolution! Il se persuada
qu'il assistait à un mémorable événement historique.
--C'est très bien, très bien! dit-il à d'autres Sud-Américains qui
étaient ses voisins de table. Il faut reconnaître qu'aujourd'hui
l'Allemagne a été vraiment courtoise.
Le jeune homme passa le reste de la soirée au fumoir, où l'attirait la
présence de madame la Conseillère. Le capitaine de _landsturm_ jouait un
poker avec quelques compatriotes qui lui étaient inférieurs dans la
hiérarchie des dignités et des richesses. Son épouse se tenait auprès de
lui, suivant de l'œil le va-et-vient des domestiques chargés de bocks,
mais sans oser prendre sa part dans cette énorme consommation de bière:
elle avait des prétentions à l'élégance et elle craignait beaucoup
d'engraisser. C'était une Allemande à la moderne, qui ne reconnaissait à
son pays d'autre défaut que la lourdeur des femmes et qui combattait en
sa propre personne ce danger national par toute sorte de régimes
alimentaires. Les repas étaient pour elle un supplice. Sa maigreur,
obtenue et maintenue à force de volonté, rendait plus apparente la
robustesse de sa constitution, la grosseur de son ossature, ses
mâchoires puissantes, ses dents larges, saines, splendides: des dents
qui suggéraient au peintre l'irrévérencieuse tentation de la comparer
mentalement à la silhouette sèche et dégingandée d'une jument de course.
«Elle est mince, se disait-il en l'observant du coin de l'œil, et
cependant elle est énorme.» Le mari, lui, admirait l'élégance de sa
Bertha, toujours vêtue d'étoffes dont les couleurs indéfinissables
faisaient penser à l'art persan et aux miniatures des manuscrits
médiévaux; mais il déplorait qu'elle ne lui eût pas donné d'enfants, et
il regardait presque cette stérilité comme un crime de haute trahison.
La patrie allemande était fière de la fécondité de ses femmes, et le
kaiser, avec ses hyperboles d'artiste, avait posé en principe que la
véritable beauté allemande doit avoir un mètre cinquante centimètres de
ceinture.
Madame la Conseillère réservait volontiers à Jules Desnoyers un siège
auprès du sien: car elle le tenait pour l'homme le plus «distingué» de
tous les passagers. Le peintre était de taille moyenne, et son front
brun se dessinait comme un triangle sous deux bandeaux de cheveux noirs,
lisses, lustrés comme des planches de laque: précisément le contraire
des hommes qui entouraient madame la Conseillère. Au surplus, il
habitait Paris, la ville qu'elle n'avait pas vue encore, quoiqu'elle
eût fait maints voyages dans les deux hémisphères.
--Ah! Paris, Paris! soupirait-elle en ouvrant de grands yeux et en
allongeant les lèvres. Comme j'aimerais à y passer une saison!
Et, pour qu'il lui racontât la vie de Paris, elle se permettait
certaines confidences sur les plaisirs de Berlin, mais avec une modestie
rougissante, en admettant d'avance qu'il y a beaucoup mieux dans le
monde et qu'elle avait grande envie de connaître ce mieux-là.
_Herr Commerzienrath_ continuait entre amis son speech du dessert, et
ses auditeurs ôtaient de leurs lèvres des cigares colossaux pour lancer
des grognements d'approbation. La présence de Jules les avait mis tous
d'aimable humeur; ils savaient que son père était Français, et cela
suffisait pour qu'ils l'accueillissent comme s'il arrivait directement
du Quai d'Orsay et représentait la plus haute diplomatie de la
République. Pour eux, c'était la France qui venait fraterniser avec
l'Allemagne.
--Quant à nous, déclara le _Commerzienrath_ en regardant fixement le
peintre comme s'il attendait de lui une déclaration solennelle, nous
désirons vivre en parfaite amitié avec la France.
Jules approuva. Par le fait, il jugeait bon que les nations fussent
amies les unes des autres, et il ne voyait aucun inconvénient à ce
qu'elles affirmassent cette amitié, chaque fois que l'occasion s'en
présentait.
--Malheureusement, reprit l'industriel sur un ton plaintif, la France se
montre hargneuse avec nous. Il y a des années que notre empereur lui
tend la main avec une noble loyauté, et elle feint de ne pas s'en
apercevoir. Vous reconnaîtrez que cela n'est pas correct.
Jules ne s'occupait jamais de politique, et cette conversation trop
austère commençait à l'ennuyer. Pour y mettre un peu de piquant, il eut
la fantaisie de répondre:
--Avant de prétendre à l'amitié des Français, peut-être feriez-vous bien
de leur rendre ce que vous leur avez pris.
A ces mots il se fit un silence de stupéfaction, comme si l'on eût sonné
sur le transatlantique la cloche d'alarme. Plusieurs, qui portaient le
cigare à leurs lèvres, demeurèrent la main immobile à deux doigts de la
bouche, les yeux démesurément ouverts. Ce fut le capitaine de
_landsturm_ qui se chargea de donner une forme verbale à cette muette
protestation.
--Rendre! s'écria-t-il, d'une voix qui semblait assourdie par le soudain
rehaussement de son col. Nous n'avons rien à rendre, pour la bonne
raison que nous n'avons rien pris. Ce que nous possédons, nous l'avons
gagné par notre héroïsme.
Devant toute affirmation faite sur un ton altier, Jules sentait
renaître en lui l'héréditaire instinct de contradiction, et il répliqua
froidement:
--C'est comme si je vous avais volé votre montre, et qu'ensuite je vous
proposasse d'être bons amis et d'oublier le passé. Même si vous étiez
enclin au pardon, encore faudrait-il qu'auparavant je vous rendisse
votre montre.
Le capitaine voulut répondre tant de choses à la fois qu'il balbutia,
sautant avec incohérence d'une idée à une autre. Comparer la reconquête
de l'Alsace à un vol!... Une terre allemande!... La race!... La
langue!... L'histoire!...
--Mais qu'est-ce qui prouve que l'Alsace a la volonté d'être allemande?
interrogea le jeune homme sans se départir de son calme. Quand lui
avez-vous demandé son opinion?
Le capitaine demeura incertain, comme s'il hésitait entre deux partis à
prendre: tomber à coups de poing sur l'insolent, ou l'écraser de son
mépris.
--Jeune homme, proféra-t-il enfin avec majesté, vous ne savez ce que
vous dites. Vous êtes Argentin et vous n'entendez rien aux affaires de
l'Europe.
Tous les assistants approuvèrent, dépouillant subitement Jules de la
nationalité qu'ils lui attribuaient tout à l'heure. Quant au capitaine
Erckmann, il lui tourna le dos avec une rudesse militaire, ramassa sur
le tapis qu'il avait devant lui un jeu de cartes, et se mit à faire
silencieusement une «réussite».
Si pareille scène se fût passée à terre, Jules aurait cessé toute
relation avec ces malotrus; mais l'inévitable promiscuité de la vie sur
un transatlantique oblige à l'indulgence. Il se montra donc bon enfant,
lorsque, le lendemain, le _Commerzienrath_ et ses amis vinrent à lui et,
pour effacer tout fâcheux souvenir, lui prodiguèrent les politesses.
C'était un jeune homme qui appartenait à une famille riche, et par
conséquent il fallait le ménager. Toutefois ils eurent soin de ne plus
faire allusion à son origine française. Pour eux, désormais, il était
Argentin; et cela fit que, tous en chœur, ils s'intéressèrent à la
prospérité de l'Argentine et de tous les États de l'Amérique du Sud. Ils
attribuaient à chacun de ces pays une importance excessive, commentaient
avec gravité les faits et gestes de leurs hommes politiques, donnaient à
entendre qu'il n'y avait personne en Allemagne qui ne se préoccupât de
leur avenir, prédisaient à chacun d'eux une gloire future, reflet de la
gloire impériale, pourvu qu'ils acceptassent de demeurer sous
l'influence allemande.
Le peintre eut la faiblesse de revenir au fumoir, de préférence à
l'heure où la partie était terminée et où une débauche de bière et de
gros cigares de Hambourg fêtait la chance des gagnants. C'était l'heure
des expansions germaniques, de l'intimité entre hommes, des lents et
lourds badinages, des contes montés en couleur. Le _Commerzienrath_
présidait, sans se départir de sa prééminence, à ces ébats de ses
compatriotes, sages négociants des ports hanséatiques, qui jouissaient
de larges crédits à la _Deutsche Bank_, ou riches boutiquiers installés
dans les républiques de la Plata avec leurs innombrables familles. Lui,
il était un capitaine, un guerrier, et, à chaque bon mot qu'il
accueillait par un rire dont son épaisse nuque était secouée, il se
croyait au bivouac avec des compagnons d'armes. Jules admirait
l'hilarité facile dont tous ces hommes étaient doués; pour rire avec
fracas, ils se rejetaient en arrière sur leurs sièges; et, s'il advenait
que l'auditoire ne partageât par cette gaîté violente, le conteur avait
un moyen infaillible de remédier au manque de succès:
--On a conté cela au kaiser, disait-il, et le kaiser en a beaucoup ri.
Cela suffisait pour que tout le monde rît à gorge déployée.
Lorsque le paquebot approcha de l'Europe, un flot de nouvelles
l'assaillit. Les employés de la télégraphie sans fil travaillaient
continuellement. Un soir, Jules, en entrant au fumoir, vit les Allemands
gesticuler avec animation. Au lieu de boire de la bière, ils avaient
fait apporter du Champagne des bords du Rhin. Le capitaine Erckmann
offrit une coupe au jeune homme.
--C'est la guerre! dit-il avec enthousiasme. Enfin c'est la guerre! Il
était temps...
Jules fit un geste de surprise.
--La guerre? Quelle guerre?
Il avait lu comme tout le monde, sur le tableau du vestibule, un
radiotélégramme annonçant que le gouvernement autrichien venait
d'envoyer un ultimatum à la Serbie; mais cela ne lui avait pas donné la
moindre émotion. Il méprisait les affaires des Balkans: c'étaient des
querelles de pouilleux, qui accaparaient mal à propos l'attention du
monde et qui le distrayaient de choses plus sérieuses. En quoi cet
événement pouvait-il intéresser le belliqueux conseiller? Les deux
nations finiraient bien par s'entendre. La diplomatie sert parfois à
quelque chose.
--Non! déclara rudement le capitaine. C'est la guerre, la guerre bénie.
La Russie soutiendra la Serbie, et nous, nous appuierons notre alliée.
Que fera la France? Savez-vous ce que fera la France?
Jules haussa les épaules, d'un air qui signifiait à la fois son
incompétence et son indifférence.
--C'est la guerre, vous dis-je, répéta l'autre, la guerre préventive
dont nous avons besoin. La Russie grandit trop vite, et c'est contre
nous qu'elle se prépare. Encore quatre ans de paix, et elle aura terminé
la construction de ses chemins de fer stratégiques. Alors sa force
militaire, jointe à celle de ses alliés, vaudra la nôtre. Le mieux est
donc de lui porter dès maintenant un coup décisif. Il faut savoir
profiter de l'occasion... Ah! la guerre! la guerre préventive! Ce sera
le salut de l'industrie allemande.
Ses compatriotes l'écoutaient en silence. Il semblait que quelques-uns
ne partageassent pas son enthousiasme. Leur imagination de négociants
voyait les affaires paralysées, les succursales en faillite, les crédits
coupés par les banques, bref, une catastrophe plus effrayante pour eux
que les batailles et les massacres. Néanmoins ils approuvaient par des
grognements et par des hochements de tête les féroces déclamations du
capitaine de _landsturm_. Jules crut que le conseiller et ses
admirateurs étaient ivres.
--Prenez garde, capitaine, répondit-il d'un ton conciliant. Ce que vous
dites manque peut-être de logique. Comment une guerre favoriserait-elle
l'industrie allemande? D'un jour à l'autre l'Allemagne élargit davantage
son action économique; elle conquiert chaque mois un marché nouveau;
chaque année, son bilan commercial augmente dans des proportions
incroyables. Il y a un demi-siècle, elle était réduite à donner pour
matelots à ses quelques navires les cochers de Berlin punis par la
police; aujourd'hui ses flottes de commerce et de guerre sillonnent tous
les océans, et il n'est aucun port où la marchandise allemande n'occupe
sur les quais la place la plus considérable. Donc, ce qu'il faut à
l'Allemagne, c'est continuer à vivre ainsi et se préserver des aventures
guerrières. Encore vingt ans de paix, et les Allemands seront les
maîtres de tous les marchés du monde, triompheront de l'Angleterre, leur
maîtresse et leur rivale, dans cette lutte où il n'y a pas de sang
répandu. Voulez-vous, comme un homme qui risque sur une carte sa fortune
entière, exposer de gaîté de cœur toute cette prospérité dans une lutte
qui, en somme, pourrait vous être défavorable?
--Ce qu'il nous faut, répliqua rageusement Erckmann, c'est la guerre, la
guerre préventive! Nous vivons entourés d'ennemis, et cela ne peut pas
durer. Qu'on en finisse une bonne fois! Eux ou nous! L'Allemagne se sent
assez forte pour défier le monde. Notre devoir est de mettre fin à la
menace russe. Et si la France ne se tient pas tranquille, tant pis pour
elle! Et si quelque autre peuple ose intervenir contre nous, tant pis
pour lui! Quand je monte dans mes ateliers une machine nouvelle, c'est
pour qu'elle produise, non pour qu'elle demeure au repos. Puisque nous
possédons la première armée du monde, servons nous-en; sinon, elle
risquerait de se rouiller. Oui, oui! on veut nous étouffer dans un
cercle de fer; mais l'Allemagne a la poitrine robuste, et, en se
raidissant elle brisera le corset mortel. Réveillons-nous avant qu'on ne
nous enchaîne dans notre sommeil! Malheur à ceux que rencontrera notre
épée!
Jules se crut obligé de répondre à cette déclaration arrogante. Il
n'avait jamais vu le cercle de fer dont se plaignaient les Allemands.
Tout ce que faisaient les nations voisines, c'était de prendre leurs
précautions et de ne pas continuer à vivre dans une inerte confiance en
présence de l'ambition démesurée des Germains; elles se préparaient tout
simplement à se défendre contre une agression presque certaine; elles
voulaient se mettre en état de soutenir leur dignité menacée par les
prétentions les plus inouïes.
--Les autres peuples, conclut-il, ont bien le droit de se prémunir
contre vous. N'est-ce pas vous qui représentez un péril pour le monde?
Le paquebot n'étant plus dans les mers américaines, le _Commerzienrath_
mit dans sa riposte la hauteur d'un maître de maison qui relève une
incongruité.
--J'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer, jeune homme, dit-il en
imitant le flegme des diplomates, que vous n'êtes qu'un Sud-Américain et
que vous n'entendez rien à ces questions.
Ainsi se terminèrent les relations de Jules avec le conseiller et son
clan. A mesure que les passagers allemands se rapprochaient de leur
patrie, ils se dépouillaient du servile désir de plaire qui les
accompagnait dans leurs voyages au nouveau monde, et aucun d'eux
n'essaya de réconcilier le peintre et le capitaine.
Cependant le service télégraphique fonctionnait sans répit, et le
commandant conférait très souvent dans sa cabine avec le
_Commerzienrath_, parce que celui-ci était le plus important personnage
du groupe allemand. Les autres cherchaient les lieux isolés pour
s'entretenir à voix basse. Tous les jours, sur le tableau du vestibule,
apparaissaient des nouvelles de plus en plus alarmantes, reçues par les
appareils radiotélégraphiques.
Dans la matinée du jour qui devait être pour Jules Desnoyers le dernier
du voyage, le garçon de cabine l'appela.
--_Herr,_ montez donc sur le pont: c'est joli à voir.
La mer était voilée de brume; mais à travers les vapeurs flottantes se
dessinaient des silhouettes semblables à des îles, avec de robustes
tours et des minarets pointus. Ces îles s'avançaient sur l'eau huileuse,
lentement et majestueusement, d'une pesante allure. Jules en compta
dix-huit, qui semblaient emplir l'Océan. C'était l'escadre de la Manche
qui, par ordre du gouvernement britannique, venait de quitter les côtes
anglaises, sans autre objet que de faire constater sa force. Pour la
première fois, en contemplant dans le brouillard ce défilé de
_dreadnoughts_ qui donnaient l'idée d'un troupeau de monstres marins
préhistoriques, le peintre se rendit compte de la puissance de
l'Angleterre. Lorsque le paquebot allemand passa entre les navires de
guerre, il fut comme rapetissé, comme humilié, et Jules s'aperçut qu'il
accélérait sa marche. «On dirait, pensa le jeune homme, que notre bateau
a la conscience inquiète et qu'il veut se mettre en sûreté.»
Un peu après midi, le _Kœnig Frederic-August_ entra dans la rade de
Southampton, mais pour en sortir le plus rapidement possible. Quoique
l'on eût à embarquer une énorme quantité de personnes et de bagages, les
opérations de l'escale se firent avec une diligence prodigieuse. Deux
vapeurs pleins abordèrent le transatlantique, et une avalanche
d'Allemands établis en Angleterre envahit les ponts. Puis le paquebot
reprit sa route dans le canal avec une vitesse insolite dans des parages
si fréquentés.
Ce jour-là, on faisait sur ce boulevard maritime des rencontres
extraordinaires. Des fumées vues à l'horizon décelèrent l'escadre
française qui ramenait de Russie le président Poincaré. Puis ce furent
de nombreux vaisseaux anglais, qui montaient la garde devant les côtes
comme des dogues vigilants. Deux cuirassés de l'Amérique du Nord se
reconnurent à leurs mâts en forme de corbeilles. Un vaisseau russe,
blanc et brillant depuis les hunes jusqu'à la ligne de flottaison, passa
à toute vapeur, se dirigeant vers la Baltique. Les passagers du
paquebot, accoudés au bordage, commentaient ces rencontres.
--Ça va mal, disaient-ils, ça va mal! Cette fois-ci, l'affaire est
sérieuse.
Et ils regardaient avec inquiétude les côtes voisines, à droite et à
gauche. Ces côtes avaient leur aspect habituel; mais on devinait que
dans l'arrière-pays se préparait un grand événement.
Le paquebot devait arriver à Boulogne vers minuit et séjourner en rade
jusqu'à l'aube pour permettre aux voyageurs un débarquement plus
commode. Or il arriva à dix heures, jeta l'ancre loin du port, et le
commandant donna des ordres pour que le débarquement se fît à l'instant
même. Il fallait repartir le plus tôt possible: les appareils
radiographiques ne fonctionnaient pas pour rien.
A la lumière des feux bleus qui répandaient sur la mer une clarté
livide, commença le transbordement des passagers et des bagages à
destination de Paris. Les matelots bousculaient les dames qui
s'attardaient à compter leurs malles; les garçons de service emportaient
les enfants comme des paquets. La précipitation générale abolissait
l'excessive obséquiosité germanique.
Jules, descendu sur un remorqueur que les ondulations de la mer
faisaient danser, se trouva en bas du transatlantique dont le flanc noir
et immobile ressemblait à un mur criblé de trous lumineux, mur au-dessus
duquel s'allongeaient comme d'immenses balcons les garde-fous des ponts
chargés de gens qui saluaient avec leurs mouchoirs. Puis la distance
s'élargit entre le transatlantique qui partait et les remorqueurs qui se
dirigeaient vers la terre. Et tout à coup une voix de stentor, celle du
capitaine Erckmann, cria du bateau, dans un accompagnement d'éclats de
rire:
--Au revoir, messieurs les Français! Nous nous reverrons bientôt à
Paris!
Le paquebot se perdit dans l'ombre avec la précipitation de la fuite et
l'insolence d'une vengeance prochaine. C'était le dernier paquebot
allemand qui, cette année-là, devait toucher la côte française.
A Boulogne, Jules Desnoyers dut attendre trois heures le train spécial
qui amènerait à Paris les voyageurs d'Amérique, et il profita de ce
retard pour entrer dans un café et pour écrire à madame Marguerite
Laurier une longue lettre où il l'avertissait de son retour et la priait
de lui donner le plus tôt possible un rendez-vous.
Quand il arriva à Paris, vers quatre heures du matin, il fut reçu à la
gare du Nord par son camarade Pepe Argensola, qui remplissait auprès de
lui les fonctions multiples d'ami, d'intendant et de parasite. Chez lui,
rue de la Pompe, il fit un bon somme qui le reposa des fatigues du
voyage, et il ne se leva que pour déjeuner. Pendant qu'il était à table,
Argensola lui remit un petit bleu par lequel Marguerite lui assignait un
rendez-vous pour le jour même, à cinq heures de l'après-midi, dans le
jardin de la Chapelle expiatoire.
Après déjeuner, il alla voir ses parents, avenue Victor-Hugo. Sa mère
Luisa lui jeta les bras autour du cou aussi passionnément que si elle
l'avait cru perdu pour toujours; sa sœur Luisita, dite Chichi,
l'accueillit avec une tendresse mêlée de curiosité sympathique à l'égard
de ce frère chéri qu'elle savait être un mauvais sujet; et il eut même
la surprise de trouver aussi à la maison sa tante Héléna, qui avait
laissé en Allemagne son mari Karl von Hartrott et ses innombrables
enfants pour venir passer deux ou trois mois chez les Desnoyers; mais il
ne put voir son père Marcel, déjà sorti pour aller prendre au cercle des
nouvelles de cette guerre invraisemblable dont l'idée hantait tous les
esprits.
A quatre heures et demie, il pénétra dans le jardin de la Chapelle
expiatoire. C'était une demi-heure trop tôt; mais son impatience
d'amoureux lui donnait l'illusion d'avancer l'heure de la rencontre en
avançant sa propre arrivée au lieu convenu.
Marguerite Laurier était une jeune dame élégante, un peu légère, encore
honnête, qu'il avait connue dans le salon du sénateur Lacour. Elle était
mariée à un ingénieur qui avait dans les environs de Paris une fabrique
de moteurs pour automobiles. Laurier était un homme de trente-cinq ans,
grand, un peu lourd, taciturne, et dont le regard lent et triste
semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond des hommes et des choses. Sa
femme, moins âgée que lui de dix ans, avait d'abord accepté avec une
souriante condescendance l'adoration silencieuse et grave de son époux;
mais elle s'en était bientôt lassée, et, lorsque Jules, le peintre
fashionable, était apparu dans sa vie, elle l'avait accueilli comme un
rayon de soleil. Ils se plurent l'un à l'autre. Elle avait été flattée
de l'attention que l'artiste lui prêtait, et l'artiste l'avait trouvée
moins banale que ses admiratrices ordinaires. Ils eurent donc des
entrevues dans les jardins publics et dans les squares; ils se
promenèrent amoureusement aux Buttes-Chaumont, au Luxembourg, au parc
Montsouris. Elle frissonnait délicieusement de terreur à la pensée
d'être surprise par Laurier, lequel, très occupé de sa fabrique, n'avait
pas encore le moindre soupçon. D'ailleurs elle entendait bien ne pas se
donner à Jules avec la même facilité que tant d'autres: cet amour à la
fois innocent et coupable était sa première faute, et elle voulait que
ce fût la dernière. La situation paraissait sans issue, et Jules
commençait à s'impatienter de ces relations trop chastes et même un peu
puériles, dont les plus grandes licences consistaient à prendre quelques
baisers à la dérobée.
Fut-ce une amie de Marguerite qui devina l'intrigue et qui la fit
connaître au mari par une lettre anonyme? Fut-ce Marguerite qui se
trahit elle-même par ses rentrées tardives, par ses gaîtés
inexplicables, par l'aversion qu'elle témoigna inopinément à l'ingénieur
dans l'intimité conjugale? Le fait est que Laurier se mit à épier sa
femme et n'eut aucune peine à constater les rendez-vous qu'elle avait
avec Jules. Comme il aimait Marguerite d'une passion profonde et se
croyait trahi beaucoup plus irréparablement qu'il ne l'était en
réalité, des idées violentes et contradictoires se heurtèrent dans son
esprit. Il songea à la tuer; il songea à tuer Desnoyers; il songea à se
tuer lui-même. Finalement il ne tua personne, et, par bonté pour cette
femme qui le traitait si mal, il accepta sa disgrâce. En somme, c'était
sa faute, s'il n'avait pas su se faire aimer. Mais il était homme
d'honneur et ne pouvait accepter le rôle de mari complaisant. Il eut
donc avec Marguerite une brève explication qui se termina par cet arrêt:
--Désormais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Retourne chez ta mère
et demande le divorce. Je n'y ferai aucune opposition et je faciliterai
le jugement qui sera rendu en ta faveur. Adieu.
Après cette rupture, le peintre était parti pour l'Amérique afin de
prendre des arrangements avec les fermiers des biens qu'il y possédait
en propre, de vendre quelques pièces de terre, et de réunir la grosse
somme dont il avait besoin pour son mariage et pour l'organisation de sa
maison.
Lorsque Jules eut franchi la grille par où l'on entre du boulevard
Haussmann dans le jardin de la Chapelle expiatoire, il y trouva les
allées pleines d'enfants qui couraient et piaillaient. Il reçut dans les
jambes un cerceau poussé par un bambin; il fit un faux pas contre un
ballon. Autour des châtaigniers fourmillait le public ordinaire des
jours de chaleur. C'étaient des servantes des maisons voisines, qui
cousaient ou qui babillaient, tout en suivant d'un regard distrait les
jeux des petits confiés à leur garde; c'étaient des bourgeois du
quartier, venus là pour lire leur journal avec l'illusion d'y jouir de
la paix d'un bocage. Tous les bancs étaient occupés. Les chaises de fer,
sièges payants, servaient d'asile à des femmes chargées de paquets, à
des bourgeoises des environs de Paris qui attendaient des personnes de
leur famille pour prendre le train à la gare Saint-Lazare.
Après trois semaines de traversée pendant lesquelles Jules avait évolué
sur la piste ovale d'un pont de navire avec l'automatisme d'un cheval de
manège, il avait plaisir à se mouvoir librement sur cette terre ferme où
ses chaussures faisaient grincer le sable. Ses pieds, habitués à un sol
instable, gardaient encore une sensation de déséquilibrement. Il se
promenait de long en large; mais ses allées et venues n'attiraient
l'attention de personne. Une préoccupation commune semblait s'être
emparée de tout le monde, hommes et femmes; les gens échangeaient à
haute voix leurs impressions; ceux qui tenaient un journal à la main
voyaient leurs voisins s'approcher avec un sourire interrogatif. Il n'y
avait plus trace de la méfiance et de la crainte instinctives qui
portent les habitants des grandes villes à s'ignorer mutuellement ou à
se dévisager comme des ennemis.
«Ils parlent de la guerre, pensa Jules. A cette heure, la possibilité
de la guerre est pour les Parisiens l'unique sujet de conversation.»
Hors du jardin, même anxiété et même tendance à une sympathie
fraternelle. Lorsque les vendeurs de journaux passaient en criant les
éditions du soir, ils étaient arrêtés dans leur course par les mains
avides des passants qui se disputaient les feuilles. Tout lecteur était
aussitôt entouré d'un groupe de gens qui lui demandaient des nouvelles
ou qui essayaient de déchiffrer par-dessus ses épaules les manchettes
imprimées en caractères gras. De l'autre côté du square, dans la rue des
Mathurins, sous la tente d'un débit de vin, des ouvriers écoutaient les
commentaires d'un camarade qui, avec des gestes oratoires, montrait le
texte d'une dépêche. La circulation dans les rues, le mouvement général
de la cité étaient les mêmes que les autres jours; mais il semblait que
les voitures marchaient plus vite, qu'il y avait dans l'air comme un
frisson de fièvre, que l'on discourait et que l'on souriait d'une façon
différente. Tout le monde paraissait connaître tout le monde. Les femmes
du jardin regardaient Jules comme si elles l'avaient déjà vu cent fois.
Il aurait pu s'approcher d'elles et engager la conversation sans
qu'elles en éprouvassent la moindre surprise.
«Ils parlent de la guerre», se répéta-t-il, mais avec la commisération
d'un esprit supérieur qui connaît l'avenir et qui s'élève au-dessus des
opinions communes.
L'inquiétude publique n'était, selon lui, que la surexcitation nerveuse
d'un peuple qui, accoutumé à une vie paisible, s'alarme dès qu'il
entrevoit un danger pour son bien-être. On avait parlé si souvent d'une
guerre imminente à propos de conflits qui, à la dernière minute,
s'étaient résolus pacifiquement! Au surplus, l'homme est enclin à
considérer comme logique et raisonnable tout ce qui flatte son égoïsme,
et il répugnait à Jules que la guerre éclatât, parce qu'elle aurait
dérangé ses plans de vie.
«Mais non, il n'y aura pas de guerre! s'affirma-t-il encore à lui-même.
Ces gens sont fous. Il n'est pas possible qu'on fasse la guerre à une
époque comme la nôtre.»
Et il regarda sa montre. Cinq heures. Marguerite arriverait d'un moment
à l'autre. Il crut la reconnaître de loin dans une dame qui entrait au
jardin par la rue Pasquier; mais, quand il eut fait quelques pas vers
elle, il constata son erreur. Déçu, il reprit sa promenade. La mauvaise
humeur lui fit voir beaucoup plus laid qu'il ne l'est en réalité le
monument dont la Restauration a orné l'ancien cimetière de la Madeleine.
Le temps passait, et elle n'arrivait pas. Il surveillait de ses yeux
impatients toutes les entrées du jardin. Et il advint ce qui advenait à
presque tous leurs rendez-vous: elle se présenta devant lui à
l'improviste, comme si elle tombait du ciel ou surgissait de la terre,
telle une apparition.
--Marguerite! Oh! Marguerite!
Il hésitait presque à la reconnaître. Il éprouvait une sorte
d'étonnement à revoir ce visage qui avait occupé son imagination pendant
les trois mois du voyage, mais qui, d'un jour à l'autre, s'était pour
ainsi dire spiritualisé par le vague idéalisme de l'absence. Puis, tout
à coup, il lui sembla qu'au contraire le temps et l'espace étaient
abolis, qu'il n'avait fait aucun voyage et que quelques heures seulement
s'étaient écoulées depuis leur dernière entrevue.
Ils allèrent s'asseoir sur des chaises de fer, à l'abri d'un massif
d'arbustes. Mais, à peine assise, elle se leva. L'endroit était
dangereux: les gens qui passaient sur le boulevard n'avaient qu'à
tourner les yeux pour les découvrir, et elle avait beaucoup d'amies qui,
à cette heure, sortaient peut-être des grands magasins du quartier. Ils
cherchèrent donc un meilleur refuge dans un coin du monument; mais ce
n'était pas encore la solitude. A quelques pas d'eux, un gros monsieur
myope lisait son journal; un peu plus loin, des femmes bavardaient, leur
ouvrage sur les genoux.
--Tu es bruni, lui dit-elle; tu as l'air d'un marin. Et moi, comment me
trouves-tu?
Jules ne l'avait jamais trouvée si belle. Marguerite était un peu plus
grande que lui, svelte et harmonieuse. Sa démarche avait un rythme aisé,
gracieux, presque folâtre. Les traits de son visage n'étaient pas fort
réguliers, mais avaient une grâce piquante.
--As-tu pensé beaucoup à moi? reprit-elle. Ne m'as-tu pas trompée?
Dis-moi la vérité: tu sais que, quand tu mens, je m'en aperçois tout de
suite.
--Je n'ai pas cessé un instant de penser à toi! répondit-il en mettant
sa main sur son cœur, comme s'il prêtait serment devant un juge
d'instruction. Et toi, qu'as-tu fait pendant que j'étais en Amérique?
Ce disant, il lui prit une main qu'il caressa; puis il essaya doucement
d'introduire un doigt entre le gant et la peau satinée. En dépit de la
discrétion de ce geste, le monsieur qui lisait son journal remarqua le
manège et jeta vers eux des regards indignés. Faire des niaiseries
amoureuses dans un jardin public, alors que l'Europe était menacée d'une
pareille catastrophe!
Marguerite repoussa la main trop audacieuse et parla de ce qu'elle avait
fait en l'absence de Jules. Elle s'était ennuyée beaucoup; elle avait
tâché de tuer le temps; elle était allée au théâtre avec son frère; elle
avait eu plusieurs conférences avec son avocat, qui l'avait renseignée
sur la marche à suivre pour le divorce.
--Et ton mari? demanda Jules.
--Ne parlons pas de lui, veux-tu? Le pauvre homme me fait pitié. Il est
si bon, si correct! Mon avocat m'assure qu'il consent à tout, qu'il ne
veut susciter aucune difficulté. Tu sais que je lui ai apporté une dot
de trois cent mille francs et qu'il a mis cette somme dans ses
affaires. Eh bien, il veut me rendre les trois cent mille francs, et
même, quoique cela doive le gêner beaucoup, il veut me les rendre
aussitôt après le divorce. Par moments, j'ai comme un remords du mal que
je lui ai fait. Il est si bon, si honnête!
--Mais moi? interrompit Jules, vexé de cette délicatesse inopportune.
--Oh! toi, tu es mon bonheur! s'écria-t-elle avec un transport d'amour.
Il y a des situations cruelles; mais qu'y faire? Chacun doit vivre sa
vie, sans s'inquiéter des ennuis qui peuvent en résulter pour les
autres. Être égoïste, c'est le secret du bonheur.
Elle garda un instant le silence; puis, comme si ces pensées lui étaient
pénibles, elle sauta brusquement à un autre sujet.
--Toi qui es si bien instruit de toutes choses, crois-tu à la guerre?
Tout le monde en parle; mais j'imagine que cela finira par s'arranger.
Jules la confirma dans cet optimisme. Lui non plus, il ne croyait pas à
la guerre.
--Notre temps, reprit Marguerite, ne permet plus ces sauvageries. J'ai
connu des Allemands bien élevés qui, sans aucun doute, pensent comme toi
et moi. Un vieux professeur qui fréquente chez nous expliquait hier à ma
mère qu'à notre époque de progrès les guerres ne sont plus possibles. Au
bout de deux mois à peine on manquerait d'hommes; au bout de trois
mois, il n'y aurait plus d'argent pour continuer la lutte. Je ne me
rappelle pas bien comment il expliquait cela; mais il l'expliquait avec
tant d'évidence que c'était plaisir de l'entendre.
Elle réfléchit un peu, tâchant de retrouver ses souvenirs: puis,
effrayée de l'effort qu'il lui faudrait faire, elle se contenta
d'ajouter en son propre nom:
--Figure-toi un peu ce que serait une guerre. Quelle horreur! La vie
sociale serait abolie. Il n'y aurait plus ni réunions, ni toilettes, ni
théâtres. Il serait même impossible d'inventer des modes. Toutes les
femmes porteraient le deuil. Conçois-tu pareille chose? Et Paris devenu
un désert! Paris qui me semblait si joli tout à l'heure, en venant au
rendez-vous! Non, non, cela n'est pas possible.... Tu sais que le mois
prochain nous allons à Vichy? Ma mère a besoin de prendre les eaux. Et
ensuite nous irons à Biarritz. Après Biarritz, je suis invitée dans un
château de la Loire. Au surplus, il y a mon divorce: j'espère que notre
mariage pourra se célébrer l'été prochain. Et une guerre viendrait
déranger tous ces projets? Non, je te répète que cela n'est pas
possible. Mon frère et ses amis rêvent, quand ils parlent du péril
allemand. Peut-être mon mari est-il aussi de ceux qui croient la guerre
prochaine et qui s'y préparent; mais c'est une sottise. Dis comme moi
que c'est une sottise. Dis, je le veux!
Il dit donc que c'était une sottise; et elle, tranquillisée par cette
affirmation, passa à autre chose, Comme elle venait de parler de son
divorce, elle pensa à l'objet du voyage que Jules venait de faire.
--Le plaisir de te voir, reprit-elle, m'a fait oublier le plus
important. As-tu réussi à te procurer l'argent dont tu as besoin?
Il prit l'air d'un d'homme d'affaires pour parler de ses finances. Il
rapportait moins qu'il ne l'espérait. Il avait trouvé le pays dans une
de ces crises économiques qui le tourmentent périodiquement. Malgré
cela, il avait réussi à se procurer quatre cent mille francs représentés
par un chèque. En outre, on lui ferait un peu plus tard de nouveaux
envois: un propriétaire terrien, avec qui il avait quelques liens de
parenté, s'occuperait de ces négociations.
Elle parut satisfaite de la réponse et prit à son tour un air de femme
sérieuse.
--L'argent est l'argent, déclara-t-elle sentencieusement, et, sans
argent, il n'y a pas de bonheur sûr. Tes quatre cent mille francs et ce
que j'ai moi-même nous permettront de vivre.
Ils se turent, les yeux dans les yeux. Ils s'étaient dit l'essentiel, ce
qui intéressait leur avenir. Maintenant une préoccupation nouvelle
obsédait leur âme. Ils n'osaient pas se parler en amants. D'une minute à
l'autre les témoins devenaient plus nombreux autour d'eux. Les petites
modistes, au sortir de l'atelier, les dames, au sortir des magasins,
coupaient à travers le jardin pour raccourcir leur route. L'allée se
transformait en rue, et tous les passants jetaient un regard curieux sur
cette dame élégante et sur son compagnon, blottis derrière les arbustes
comme des gens qui cherchent à se cacher. Quelques-uns les dévisageaient
avec réprobation; d'autres, encore plus agaçants, souriaient d'un air de
complicité protectrice.
--Quel ennui! soupira Marguerite. On va nous surprendre.
Une jeune fille la regarda fixement, et Marguerite crut reconnaître une
employée d'un couturier fameux.
--Allons-nous-en vite! dit-elle. Si on nous voyait ensemble!...
Jules protesta. Pourquoi s'en aller? Ils couraient partout le même
risque d'être reconnus. D'ailleurs c'était sa faute, à elle. Puisqu'elle
avait si peur de la curiosité des gens, pourquoi n'acceptait-elle de
rendez-vous que dans des lieux publics? Il y avait un endroit où elle
serait à l'abri de toute surprise; mais elle s'était toujours refusée à
y venir.
--Oui, oui, je sais: ton atelier. Je t'ai déjà dit cent fois que non.
--Mais puisque nos affaires sont presque réglées? Puisque nous serons
mariés dans quelques mois?
--N'insiste pas. Je veux que tu épouses une femme honnête.
Il eut beau plaider avec une éloquence passionnée, elle resta ferme dans
sa résolution. Il se résigna donc à faire signe à un taxi, où elle
monta pour rentrer chez sa mère. Mais, au moment où il prenait congé
d'elle, elle le retint par la main et lui demanda:
--Ainsi, tu ne crois pas à la guerre?... Répète-le. Je veux l'entendre
encore de ta bouche. Cela me rassure.
II
LA FAMILLE DESNOYERS
Marcel Desnoyers, père de Jules, appartenait à une famille ouvrière
établie dans un faubourg de Paris. Devenu orphelin à quatorze ans, il
avait été mis en apprentissage par sa mère dans l'atelier d'un sculpteur
ornemaniste. Le patron, content de son travail et de ses progrès, put
bientôt l'employer, malgré son jeune âge, dans les travaux qu'il
exécutait alors en province.
En 1870, Marcel avait dix-neuf ans. Les premières nouvelles de la guerre
le surprirent à Marseille, où il était occupé à la décoration d'un
théâtre.
Comme tous les jeunes gens de sa génération, il était hostile à
l'Empire, et, chez lui, cette hostilité était encore accrue par
l'influence de quelques vieux camarades qui avaient joué un rôle dans la
République de 1848 et qui gardaient le vif souvenir du coup d'État du 2
décembre. Un jour, il avait assisté dans les rues de Marseille à une
manifestation populaire en faveur de la paix, manifestation qui avait
surtout pour objet de protester contre le gouvernement. Les républicains
en lutte implacable contre l'empereur, les membres de l'Internationale
qui venait de s'organiser, un grand nombre d'Espagnols et d'Italiens qui
s'étaient enfuis de leur pays à la suite d'insurrections récentes,
composaient le cortège. Un étudiant chevelu et phtisique portait le
drapeau. «C'est la paix que nous voulons, chantaient les manifestants.
Une paix qui unisse tous les hommes!» Mais sur cette terre les plus
nobles intentions sont rarement comprises, et, lorsque les amis de la
paix arrivèrent à la Cannebière avec leur drapeau et leur profession de
foi, ce fut la guerre qui leur barra le passage. La veille, quelques
bataillons de zouaves qui allaient renforcer l'armée à la frontière,
avaient débarqué sur les quais de la Joliette, et ces vétérans, habitués
à la vie coloniale qui rend les gens peu scrupuleux en matière de
horions, crurent devoir intervenir, les uns avec leurs baïonnettes, les
autres avec leurs ceinturons dégrafés. «Vive la guerre!» Et une averse
de coups tomba sur les pacifistes. Marcel vit le candide étudiant rouler
avec son drapeau sous les pieds des zouaves; mais il n'en vit pas
davantage, parce que, ayant attrapé quelques anguillades et une légère
blessure à l'épaule, il dut se sauver comme les autres.
Ce jour-là, pour la première fois, se révéla son caractère tenace et
orgueilleux, qui s'irritait de la contradiction et devenait alors
susceptible d'adopter des résolutions extrêmes. Le souvenir des coups
reçus l'exaspéra comme un outrage qui réclamait vengeance. Il se refusa
donc absolument à faire la guerre, et, puisqu'il n'avait pas d'autre
moyen pour éviter d'y prendre part, il résolut d'abandonner son pays.
L'empereur n'avait pas à compter sur lui pour le règlement de ses
affaires: le jeune ouvrier, qui devait tirer au sort dans quelques mois,
renonçait à l'honneur de le servir. D'ailleurs, rien ne retenait Marcel
en France: car sa mère était morte l'année précédente. Qui sait si la
richesse n'attendait pas l'émigrant dans les pays d'outre-mer! Adieu,
France, adieu!
Comme il avait quelques économies, il put acheter la complaisance d'un
courtier du port qui consentit à l'embarquer sans papiers. Ce courtier
lui offrit même le choix entre trois navires dont l'un était en partance
pour l'Égypte, l'autre pour l'Australie, le troisième pour Montevideo et
Buenos-Aires. Marcel, qui n'avait aucune préférence, choisit tout
simplement le bateau qui partait le premier, et ce fut ainsi qu'un beau
matin il se trouva en route pour l'Amérique du Sud, sur un petit vapeur
qui, au moindre coup de mer, faisait un horrible bruit de ferraille et
grinçait dans toutes ses jointures.
La traversée dura quarante-trois jours, et, lorsque Marcel débarqua à
Montevideo, il y apprit les revers de sa patrie et la chute de l'Empire.
Il éprouva quelque honte d'avoir pris la fuite, quand il sut que la
nation se gouvernait elle-même et se défendait courageusement derrière
les murailles de Paris. Mais, quelques mois plus tard, les événements de
la Commune le consolèrent de son escapade. S'il était demeuré là-bas, la
colère que lui auraient causée les désastres publics, ses relations de
compagnonnage, le milieu même où il vivait, tout l'aurait poussé à la
révolte. A cette heure, il serait fusillé ou il vivrait dans un bagne
colonial avec quantité de ses anciens camarades. Il se félicita donc de
son émigration et cessa de penser aux choses de sa patrie. La difficulté
de gagner sa vie dans un pays étranger fit qu'il ne s'inquiéta plus que
de sa propre personne, et bientôt il se sentit une audace et un aplomb
qu'il n'avait jamais eus dans le vieux monde.
Il travailla d'abord de son métier à Buenos-Aires. La ville commençait à
s'accroître, et, pendant plusieurs années, il y décora des façades et
des salons. Puis il se fatigua de ce travail, qui ne lui procurerait
jamais qu'une fortune médiocre. Il voulait que le nouveau monde
l'enrichît vite. A vingt-six ans, il se lança de nouveau en pleine
aventure, abandonna les villes, entreprit d'arracher la richesse aux
entrailles d'une nature vierge. Il tenta des cultures dans les forêts
du Nord; mais les sauterelles les lui dévastèrent en quelques heures.
Il fut marchand de bétail, poussant devant lui, avec deux bouviers, des
troupeaux de bouvillons et de mules qu'il faisait passer au Chili ou en
Bolivie, à travers les solitudes neigeuses des Andes. A vivre ainsi,
dans ces pérégrinations qui duraient des mois sur des plateaux sans fin,
il perdit l'exacte notion du temps et de l'espace. Puis, quand il se
croyait sur le point d'arriver à la fortune, une spéculation malheureuse
le dépossédait de tout ce qu'il avait si péniblement gagné. Ce fut dans
une de ces crises de découragement,--il venait alors d'atteindre la
trentaine,--qu'il entra au service d'un grand propriétaire nommé Julio
Madariaga. Il avait fait la connaissance de ce millionnaire rustique à
l'occasion de ses achats de bétail.
Madariaga était un Espagnol venu jeune en Argentine et qui, s'étant plié
aux mœurs du pays et vivant comme un _gaucho_, avait fini par acquérir
d'énormes _estancias_[C]. Ses terres étaient aussi vastes que telle ou
telle principauté européenne, et son infatigable vigueur de centaure
avait beaucoup contribué à la prospérité de ses affaires. Il galopait
des journées entières sur les immenses prairies où il avait été l'un des
premiers à planter l'alfalfa, et, grâce à l'abondance de ce fourrage, il
pouvait, au temps de la sécheresse, acheter presque pour rien le bétail
qui mourait de faim chez ses voisins et qui s'engraissait tout de suite
chez lui. Il lui suffisait de regarder quelques minutes une bande d'un
millier de bêtes pour en savoir au juste le nombre, et, quand il faisait
le tour d'un troupeau, il distinguait au premier coup d'œil les animaux
malades. Avec un acheteur comme Madariaga, les roueries et les artifices
des vendeurs étaient peine perdue.
--Mon garçon, lui avait dit Madariaga, un jour qu'il était de bonne
humeur, vous êtes dans la débine. L'impécuniosité se sent de loin.
Pourquoi continuez-vous cette chienne de vie? Si vous m'en croyez,
restez chez moi. Je me fais vieux et j'ai besoin d'un homme.
Quand l'arrangement fut conclu, les voisins de Madariaga, c'est-à-dire
les propriétaires établis à quinze ou vingt lieues de distance,
arrêtèrent sur le chemin le nouvel employé pour lui prédire toute sorte
de déboires. Cela ne durerait pas longtemps: personne ne pouvait vivre
avec Madariaga. On ne se rappelait plus le nombre des intendants qui
avaient passé chez lui. Marcel ne tarda pas à constater qu'en effet le
caractère de Madariaga était insupportable; mais il constata aussi que
son patron, en vertu d'une sympathie spéciale et inexplicable,
s'abstenait de le molester.
--Ce garçon est une perle, répétait volontiers Madariaga, comme pour
excuser la considération qu'il témoignait au Français. Je l'aime parce
qu'il est sérieux. Il n'y a que les gens sérieux qui me plaisent.
Ni Marcel, ni sans doute Madariaga lui-même ne savaient au juste en quoi
pouvait bien consister le «sérieux» que ce dernier attribuait à son
homme de confiance; mais Marcel n'en était pas moins flatté de voir que
_l'estanciero_, agressif avec tout le monde, même avec les personnes de
sa famille, abandonnait pour causer avec lui le ton rude du maître et
prenait un accent quasi paternel.
La famille de Madariaga se composait de sa femme, _Misiá_ Petrona, qu'il
appelait la _Chinoise_, et de deux filles adultes, Luisa et Héléna, qui,
revenues au domaine après avoir passé quelques années en pension, à
Buenos-Aires, avaient bientôt recouvré une bonne partie de leur
rusticité primitive.
_Misiá_ Petrona se levait en pleine nuit pour surveiller le déjeuner des
ouvriers, la distribution du biscuit, la préparation du café ou du maté;
elle gourmandait les servantes bavardes et paresseuses, qui
s'attardaient volontiers dans les bosquets voisins de la maison; elle
exerçait à la cuisine une autorité souveraine. Mais, dès que la voix de
son mari se faisait entendre, elle se recroquevillait sur elle-même dans
un silence craintif et respectueux; à table, elle le contemplait de ses
yeux ronds et fixes, et lui témoignait une soumission religieuse.
Quant aux filles, le père leur avait richement meublé un salon dont
elles prenaient grand soin, mais où, malgré leurs protestations, il
apportait à chaque instant le désordre de ses rudes habitudes. Les
opulents tapis s'attristaient des vestiges de boue imprimés par les
bottes du centaure; la cravache traînait sur une console dorée; les
échantillons de maïs éparpillaient leurs grains sur la soie d'un divan
où ces demoiselles osaient à peine s'asseoir. Dans le vestibule, près de
la porte, il y avait une bascule; et, un jour qu'elles lui avaient
demandé de la faire transporter dans les dépendances, il entra presque
en fureur. Il serait donc obligé de faire un voyage toutes les fois
qu'il voudrait vérifier le poids d'une peau crue?
Luisa, l'aînée, qu'on appelait _Chicha_, à la mode américaine, était la
préférée de son père.
--C'est ma pauvre _Chinoise_ toute crachée, disait-il. Aussi bonne et
aussi travailleuse que sa mère, mais beaucoup plus dame.
Marcel n'avait pas la moindre velléité de contredire cet éloge, qu'il
aurait plutôt trouvé insuffisant; mais il avait de la peine à admettre
que cette belle fille pâle, modeste, aux grands yeux noirs et au sourire
d'une malice enfantine, eût la moindre ressemblance physique avec
l'estimable matrone qui lui avait donné le jour.
Héléna, la cadette, était d'un tout autre caractère. Elle n'avait aucun
goût pour les travaux du ménage et passait au piano des journées
entières à tapoter des exercices avec une conscience désespérante.
--Grand Dieu! s'écriait le père exaspéré par cette rafale de notes. Si
au moins elle jouait la _jota_ et le _pericón_[D]!
Et, à l'heure de la sieste, il s'en allait dormir sur son hamac, au
milieu des eucalyptus, pour échapper à ces interminables séries de
gammes ascendantes et descendantes. Il l'avait surnommée «la
romantique», et elle était continuellement l'objet de ses algarades ou
de ses moqueries. Où avait-elle pris des goûts que n'avaient jamais eus
son père ni sa mère? Pourquoi encombrait-elle le coin du salon avec
cette bibliothèque où il n'y avait que des romans et des poésies? Sa
bibliothèque, à lui, était bien plus utile et bien plus instructive:
elle se composait des registres où était consignée l'histoire de toutes
les bêtes fameuses qu'il avait achetées pour la reproduction ou qui
étaient nées chez lui de parents illustres. N'avait-il pas possédé
Diamond III, petit-fils de Diamond I qui appartint au roi d'Angleterre,
et fils de Diamond II qui fut vainqueur dans tous les concours!
Marcel était depuis cinq ans dans la maison lorsque, un beau matin, il
entra brusquement au bureau de Madariaga.
--Don Julio, je m'en vais. Ayez l'obligeance de me régler mon compte.
Madariaga le regarda en dessous.
--Tu t'en vas? Et le motif?
--Oui, je m'en vais.... Il faut que je m'en aille....
--Ah! brigand! Je le sais bien, moi, pourquoi tu veux t'en aller!
T'imagines-tu que le vieux Madariaga n'a pas surpris les œillades de
mouche morte que tu échanges avec sa fille? Tu n'as pas mal réussi, mon
garçon! Te voilà maître de la moitié de mes _pesos_[E], et tu peux dire
que tu as «refait» l'Amérique.
Tout en parlant, Madariaga avait empoigné sa cravache et en donnait de
petits coups dans la poitrine de son intendant, avec une insistance dont
celui-ci ne discernait pas encore si elle était bienveillante ou
hostile.
--C'est précisément pour cela que je viens prendre congé de vous,
répliqua Marcel avec hauteur. Je sais que mon amour est absurde, et je
pars.
--Vraiment? hurla le patron. Monsieur part? Monsieur croit qu'il est
maître de faire ce qui lui plaît?... Le seul qui commande ici, c'est le
vieux Madariaga, et je t'ordonne de rester.... Ah! les femmes! Elles ne
servent qu'à mettre la mésintelligence entre les hommes. Quel malheur
que nous ne puissions pas vivre sans elles!
Bref, Marcel Desnoyers épousa _Chicha_, et désormais son beau-père
s'occupa beaucoup moins des affaires du domaine. Tout le poids de
l'administration retomba sur le gendre.
Madariaga, plein d'attentions délicates pour le mari de sa fille
préférée, lui fit un jour une surprise: il lui ramena de Buenos-Aires un
jeune Allemand, Karl Hartrott, qui aiderait Marcel pour la comptabilité.
Au dire de Madariaga, cet Allemand était un trésor; il savait tout,
pouvait s'acquitter de toutes les besognes.
Par le fait, après une courte épreuve, Marcel fut très satisfait de son
aide-comptable. Sans doute celui-ci appartenait à une nation ennemie de
la France; mais peu importait, en somme: il y a partout d'honnêtes gens,
et Karl était un serviteur modèle. Il se tenait à distance de ses égaux
et se montrait inflexible avec ses inférieurs. Il paraissait employer
toutes ses facultés à bien remplir ses fonctions et à admirer ses
maîtres. Dès que Madariaga ouvrait la bouche ou prononçait quelque bon
mot, Karl approuvait de la tête, éclatait de rire. Lorsque Marcel
entrait au bureau, il se levait de son siège, le saluait avec une
raideur militaire. Il causait peu, s'appliquait beaucoup à son travail,
faisait sans observation tout ce qu'on lui commandait de faire. En
outre,--et cela n'était pas ce qui plaisait le plus à Desnoyers,--il
espionnait le personnel pour son propre compte et venait dénoncer
toutes les négligences, tous les manquements. Madariaga ne se lassait
pas de se féliciter de cette acquisition.
--Ce Karl fait merveilleusement notre affaire, disait-il. Les Allemands
sont si souples, si disciplinés! Et puis, ils ont si peu d'amour-propre!
A Buenos-Aires, quand ils sont commis, ils balaient le magasin, tiennent
la comptabilité, s'occupent de la vente, dactylographient, font la
correspondance en quatre ou cinq langues, et par-dessus le marché, le
cas échéant, ils accompagnent en ville la maîtresse du patron, comme si
c'était une grande dame et qu'ils fussent ses valets de pied. Tout cela,
pour vingt-cinq _pesos_ par mois. Pas possible de rivaliser contre de
pareilles gens....
Mais, après ce lyrique éloge, le vieux réfléchissait une minute et
ajoutait:
--Au fond, peut-être ne sont-ils pas aussi bons qu'ils le paraissent.
Lorsqu'ils sourient en recevant un coup de pied au cul, peut-être se
disent-ils intérieurement: «Attends que ce soit mon tour et je t'en
rendrai vingt.»
Madariaga n'en introduisit pas moins Karl Hartrott, comme autrefois
Marcel, dans son intérieur, mais pour une raison très différente. Marcel
avait été accueilli par estime; Karl n'entra au salon que pour donner
des leçons de piano à Héléna. Aussitôt que l'employé avait terminé son
travail de bureau, il venait s'asseoir sur un tabouret à côté de la
«romantique», lui faisait jouer des morceaux de musique allemande, puis,
avant de se retirer, chantait lui-même, en s'accompagnant, un morceau de
Wagner qui endormait tout de suite le patron dans son fauteuil.
Un soir, au dîner, Héléna ne put s'empêcher d'annoncer à ses parents une
découverte qu'elle venait de faire.
--Papa, dit-elle en rougissant un peu, j'ai appris quelque chose. Karl
est noble: il appartient à une grande famille....
--Allons donc! repartit Madariaga en haussant les épaules. Tous les
Allemands qui viennent en Amérique sont des meurt-de-faim. S'il avait
des parchemins, il ne serait pas à nos gages. A-t-il donc commis un
crime dans son pays, pour être obligé de venir chez nous trimer comme il
fait?
Ni le père ni la fille n'avaient tort. Karl Hartrott était réellement
fils du général von Hartrott, l'un des héros secondaires de la guerre de
1870, que l'empereur avait récompensé en l'anoblissant; et Karl lui-même
avait été officier dans l'armée allemande; mais, n'ayant d'autres
ressources que sa solde, vaniteux, libertin et indélicat, il s'était
laissé aller à commettre des détournements et des faux. Par
considération pour la mémoire du général, il n'avait pas été l'objet de
poursuites judiciaires; mais ses camarades l'avaient fait passer devant
un jury d'honneur qui l'avait expulsé de l'armée. Ses frères et ses amis
avaient alors conseillé à cet homme flétri de se faire sauter la
cervelle; mais il aimait trop la vie et il avait préféré fuir en
Amérique, avec l'espoir d'y acquérir une fortune qui effacerait les
taches de son passé.
Or, un certain jour, Madariaga surprit derrière un bouquet de bois, près
de la maison, «la romantique» pâmée dans les bras de son maître de
piano. Il y eut une scène terrible, et le père, qui avait déjà son
couteau à la main, aurait indubitablement tué Karl, si celui-ci, plus
jeune et plus rapide, n'avait pris la fuite. Après cette tragique
aventure, Héléna, redoutant la colère paternelle, s'enferma dans une
chambre haute et y passa une semaine entière sans se montrer. Puis elle
s'enfuit de la maison et alla rejoindre son beau chevalier Tristan.
Madariaga fut au désespoir; mais, contrairement aux prévisions de
Marcel, ce désespoir ne se manifesta ni par des violences ni par des
vociférations. La robustesse et la vivacité du vieux centaure avaient
cédé sous le coup, et souvent, chose extraordinaire, ses yeux se
mouillaient de larmes.
--Il me l'a enlevée! Il me l'a enlevée! répétait-il d'un ton désolé.
Grâce à cette faiblesse inattendue, Marcel finit par obtenir un
accommodement. Il n'y arriva pas de prime abord, et sept ou huit mois
se passèrent avant que Madariaga consentît à entendre raison. Mais, un
matin, Marcel dit au vieillard:
--Héléna vient d'accoucher. Elle a un garçon qu'ils ont nommé Julio,
comme vous.
--Et toi, grand propre à rien, brailla Madariaga, peut-être pour cacher
un attendrissement involontaire, est-ce que tu m'as donné un petit-fils?
Paresseux comme un Français! Ce bandit a déjà un enfant, et toi, après
quatre ans de mariage, tu n'as rien su faire encore! Ah! les Allemands
n'auront pas de peine à venir à bout de vous!
Sur ces entrefaites, la pauvre _Misiá_ Petrona mourut. Héléna, avertie
par Marcel, se présenta au domaine pour voir une dernière fois sa mère
dans le cercueil; et Marcel, profitant de l'occasion, réussit enfin à
vaincre l'obstination du vieux. Après une longue résistance, Madariaga
se laissa fléchir.
--Eh bien, je leur pardonne. Je le fais pour la pauvre défunte et pour
toi. Qu'Héléna reste à la maison, et que son vilain Allemand la
rejoigne.
D'ailleurs le vieux fut intraitable sur la question des arrangements
domestiques. Il se refusa absolument à considérer Hartrott comme un
membre de la famille: celui-ci ne serait qu'un employé placé sous les
ordres de Marcel, et il logerait avec ses enfants dans un des bâtiments
de l'administration, comme un étranger. Karl accepta tout cela et
beaucoup d'autres choses encore. Madariaga ne lui adressait jamais la
parole, et, lorsque Héléna saisissait quelque prétexte pour amener au
grand-père le petit Julio:
--Le marmot de ton chanteur! disait-il avec mépris.
Il semblait que le qualificatif de «chanteur» signifiât pour lui le
comble de l'ignominie.
Le temps s'écoula sans apporter beaucoup de changement à la situation.
Marcel, à qui Madariaga avait entièrement abandonné le soin du domaine,
aidait sous main son beau-frère et sa belle-sœur, et Hartrott lui en
montrait une humble gratitude. Mais le vieux s'obstinait à affecter
vis-à-vis de «la romantique» et de son mari une dédaigneuse
indifférence.
Après six ans de mariage, la femme de Marcel mit au monde un garçon
qu'on appela Jules. A cette époque, sa sœur Héléna avait déjà trois
enfants. Six ans plus tard, Luisa eut encore une fille, qui fut nommée
Luisa comme sa mère, mais que l'on surnomma Chichi. Les Hartrott, eux,
avaient alors cinq enfants.
Le vieux Madariaga, qui baissait beaucoup, avait étendu à ces deux
lignées la partialité qu'il ne perdait aucune occasion de témoigner aux
parents. Tandis qu'il gâtait de la façon la plus déraisonnable Jules et
Chichi, les emmenait avec lui dans le domaine, leur donnait de l'argent
à poignées, il était aussi revêche que possible pour les rejetons de
Karl et il les chassait comme des mendiants, dès qu'il les apercevait.
Marcel et Luisa prenaient la défense de leurs neveux, accusaient le
grand-père d'injustice.
--C'est possible, répondait le vieux; mais comment voulez-vous que je
les aime? Ils sont tout le portrait de leur père: blancs comme des
chevreaux écorchés, avec des tignasses queue de vache; et le plus grand
porte déjà des lunettes!
En 1903, Karl Hartrott fit part d'un projet à Marcel Desnoyers. Il
désirait envoyer ses deux aînés dans un gymnase d'Allemagne; mais cela
coûterait cher, et, comme Desnoyers tenait les cordons de la bourse, il
était nécessaire d'obtenir son assentiment. La requête parut raisonnable
à Marcel, qui avait maintenant la disposition absolue de la fortune de
Madariaga; il promit donc de demander au vieillard pour Hartrott
l'autorisation de conduire ces enfants en Europe, et de sa propre
initiative, il se chargea de fournir à son beau-frère les fonds du
voyage.
--Qu'il s'en aille à tous les diables, lui et les siens! répondit le
vieux. Et puissent-ils ne jamais revenir!
Karl, qui fut absent pendant trois mois, envoya force lettres à sa femme
et à Desnoyers, leur parla avec orgueil de ses nobles parents, leur
déclara qu'en comparaison de l'Allemagne tous les autres peuples étaient
de la gnognote; ce qui n'empêcha point qu'au retour il continua de se
montrer aussi humble, aussi soumis, aussi obséquieux qu'auparavant.
Quant à Jules et à Chichi, leurs parents, pour les soustraire aux
gâteries séniles de Madariaga, les avaient mis, le premier dans un
collège, la seconde dans un pensionnat religieux de Buenos-Aires. Ni
l'un ni l'autre n'y travaillèrent beaucoup: habitués à la liberté des
espaces immenses, ils s'y ennuyaient comme dans une geôle. Ce n'était
pas que Jules manquât d'intelligence ni de curiosité; il lisait quantité
de livres, n'importe lesquels, sauf ceux qui lui auraient été utiles
pour ses études; et, les jours de congé, avec l'argent que son
grand-père lui prodiguait en cachette, il faisait l'apprentissage
prématuré de la vie d'étudiant. Chichi, elle non plus, ne s'appliquait
guère à ses études; vive et capricieuse, elle s'intéressait beaucoup
plus à la toilette et aux élégances citadines qu'aux mystères de la
géographie et de l'arithmétique; mais elle avait le meilleur caractère
du monde, gai, primesautier, affectueux.
Madariaga, privé de la présence de ces enfants, était comme une âme en
peine. Plus qu'octogénaire, ayant l'oreille dure et la vue affaiblie, il
s'obstinait encore à chevaucher, malgré les supplications de Luisa et de
Marcel qui redoutaient un accident; bien plus, il prétendait faire seul
ses tournées, se mettait en fureur si on lui offrait de le faire
accompagner par un domestique. Il partait donc sur une jument bien
docile, dressée exprès pour lui, et il errait de _rancho_ en
_rancho_[F]. Lorsqu'il arrivait, une métisse mettait vite sur le feu la
bouillotte du maté, une fillette lui offrait la petite calebasse, avec
la paille pour boire le liquide amer. Et parfois il restait là tout
l'après-midi, immobile et muet, au milieu des gens qui le contemplaient
avec une admiration mêlée de crainte.
Un soir, la jument revint sans son cavalier. Aussitôt on se mit en quête
du vieillard, qui fut trouvé mort à deux lieues de la maison, sur le
bord d'un chemin. Le centaure, terrassé par la congestion, avait encore
au poignet cette cravache qu'il avait si souvent brandie sur les bêtes
et sur les gens.
Madariaga avait déposé son testament chez un notaire espagnol de
Buenos-Aires. Ce testament était si volumineux que Karl Hartrott et sa
femme eurent un frisson de peur en le voyant. Quelles dispositions
terribles le défunt avait-il pu prendre? Mais la lecture des premières
pages suffit à les rassurer. Madariaga, il est vrai, avait beaucoup
avantagé sa fille Luisa; mais il n'en restait pas moins une part énorme
pour «la romantique» et les siens. Ce qui rendait si long l'instrument
testamentaire, c'était une centaine de legs au profit d'une infinité de
gens établis sur le domaine. Ces legs représentaient plus d'un million
de _pesos_: car le maître bourru ne laissait pas d'être généreux pour
ceux de ses serviteurs qu'il avait pris en amitié. A la fin, un dernier
legs, le plus gros, attribuait en propre à Jules Desnoyers une vaste
_estancia_, avec cette mention spéciale: le grand-père faisait don de ce
domaine à son petit-fils pour que celui-ci pût en appliquer le revenu à
ses dépenses personnelles, dans le cas où sa famille ne lui fournirait
pas assez d'argent de poche pour vivre comme il convenait à un jeune
homme de sa condition.
--Mais l'_estancia_ vaut des centaines de mille _pesos_! protesta Karl,
devenu plus exigeant depuis qu'il était sûr que sa femme n'avait pas été
oubliée.
Marcel, bienveillant et ami de la paix, avait son plan. Expert à
l'administration de ces biens énormes, il n'ignorait pas qu'un partage
entre héritiers doublerait les frais sans augmenter les profits. En
outre, il calculait les complications et les débours qu'amènerait la
liquidation d'une succession qui se composait de neuf _estancias_
considérables, de plusieurs centaines de mille têtes de bétail, de gros
dépôts placés dans des banques, de maisons sises à la ville et de
créances à recouvrer. Ne valait-il pas mieux laisser les choses en
l'état et continuer l'exploitation comme auparavant, sans procéder à un
partage? Mais, lorsque l'Allemand entendit cette proposition, il se
redressa avec orgueil.
--Non, non! A chacun sa part. Quant à moi, j'ai l'intention de rentrer
dans ma sphère, c'est-à-dire de regagner l'Europe, et par conséquent je
veux disposer de mes biens.
Marcel le regarda en face et vit un Karl qu'il ne connaissait pas
encore, un Karl dont il ne soupçonnait pas même l'existence.
--Fort bien, répondit-il. A chacun sa part. Cela me paraît juste.
Karl Hartrott s'empressa de vendre toutes les terres qui lui
appartenaient, pour employer ses capitaux en Allemagne; puis, avec sa
femme et ses enfants, il repassa l'Atlantique et vint s'établir à
Berlin.
Marcel continua quelques années encore à administrer sa propre fortune;
mais il le faisait maintenant avec peu de goût. Le rayon de son autorité
s'était considérablement rétréci par le partage, et il enrageait d'avoir
pour voisins des étrangers, presque tous Allemands, devenus
propriétaires des terrains achetés à Karl. D'ailleurs il vieillissait et
sa fortune était faite: l'héritage recueilli par sa femme représentait
environ vingt millions de _pesos_. Qu'avait-il besoin d'en amasser
davantage?
Bref, il se décida à affermer une partie de ses terres, confia
l'administration du reste à quelques-uns des légataires du vieux
Madariaga, hommes de confiance qu'il considérait un peu comme de la
famille, et se transporta à Buenos-Aires où il voulait surveiller son
fils qui, sorti du collège, menait une vie endiablée sous prétexte de
se préparer à la profession d'ingénieur. D'ailleurs Chichi, très forte
pour son âge, était presque une femme, et sa mère ne trouvait pas à
propos de la garder plus longtemps à la campagne: avec la fortune que la
jeune fille aurait, il ne fallait pas qu'elle fût élevée en paysanne.
Cependant les nouvelles les plus extraordinaires arrivaient de Berlin.
Héléna écrivait à sa sœur d'interminables lettres où il n'était question
que de bals, de festins, de chasses, de titres de noblesse et de hauts
grades militaires: «notre frère le colonel», «notre cousin le baron»,
«notre oncle le conseiller intime», «notre cousin germain le conseiller
vraiment intime». Toutes les extravagances de l'organisation sociale
allemande, qui invente sans cesse des distinctions bizarres pour
satisfaire la vanité d'un peuple divisé en castes, étaient énumérées
avec délices par «la romantique». Elle parlait même du secrétaire de son
mari, secrétaire qui n'était pas le premier venu, puisqu'il avait gagné
comme rédacteur dans les bureaux d'une administration publique le titre
de _Rechnungsrath_, conseiller de calcul! Et elle mentionnait avec
fierté l'_Oberpedell_, c'est-à-dire le «concierge supérieur» qu'elle
avait dans sa maison. Les nouvelles qu'elle donnait de ses fils
n'étaient pas moins flatteuses. L'aîné était le savant de la famille: il
se consacrait à la philologie et aux sciences historiques; mais
malheureusement il avait les yeux fatigués par les continuelles
lectures. Il ne tarderait pas à être docteur, et peut-être réussirait-il
à devenir _Herr Professer_ avant sa trentième année. La mère aurait
mieux aimé qu'il fût officier; mais elle se consolait en pensant qu'un
professeur célèbre peut, avec le temps, acquérir autant de considération
sociale qu'un colonel. Quant à ses quatre autres fils, ils se
destinaient à l'armée, et leur père préparait déjà le terrain pour les
faire entrer dans la garde ou au moins dans quelque régiment
aristocratique. Les deux filles, lorsqu'elles seraient en âge de se
marier, ne manqueraient pas d'épouser des militaires, autant que
possible des officiers de hussards, dont le nom serait précédé de la
particule.
Hartrott aussi écrivait quelquefois à Marcel, pour lui expliquer
l'emploi qu'il faisait de ses capitaux. Toutefois, ce n'était point
qu'il eût l'intention de recourir aux lumières de son beau-frère et de
lui demander conseil; c'était uniquement par orgueil et pour faire
sentir au chef d'autrefois que désormais l'ancien subordonné n'avait
plus besoin de protection. Il avait placé une partie de ses millions
dans les entreprises industrielles de la moderne Allemagne; il était
actionnaire de fabriques d'armement grandes comme des villes, de
compagnies de navigation qui lançaient tous les six mois un nouveau
navire. L'empereur s'intéressait à ces affaires et voyait d'un bon œil
ceux qui les soutenaient de leur argent. En outre, Karl avait acheté
des terrains. A première vue, il semblait que ce fût une sottise d'avoir
vendu les fertiles domaines de l'héritage pour acquérir des landes
prussiennes qui ne produisaient qu'à force d'engrais; mais Karl, en tant
que propriétaire terrien, avait place dans le «parti agraire», dans le
groupe aristocratique et conservateur par excellence. Grâce à cette
combinaison, il appartenait à deux mondes opposés, quoique également
puissants et honorables: à celui des grands industriels, amis de
l'empereur, et à celui des _junkers_, des gentilshommes campagnards,
fidèles gardiens de la tradition et fournisseurs d'officiers pour les
armées du roi de Prusse.
L'enthousiasme que respiraient les lettres venues d'Allemagne finit par
créer dans la famille de Marcel une atmosphère de curiosité un peu
jalouse. Chichi fut la première qui osa dire:
--Pourquoi n'irions-nous pas aussi en Europe?
Toutes ses amies y étaient allées, tandis qu'elle, fille de Français,
n'avait pas encore vu Paris. Luisa appuya sa fille. Puisqu'ils étaient
plus riches qu'Héléna, ils feraient aussi bonne figure qu'elle dans le
vieux monde. Et Jules déclara gravement que, pour ses études, l'ancien
continent valait beaucoup mieux que le nouveau: l'Amérique n'était pas
le pays de la science.
Le père lui-même finit par se demander s'il ne ferait pas bien de
revenir dans sa patrie. Après avoir été quarante ans dans les affaires,
il avait le droit de prendre une retraite définitive. Il approchait de
la soixantaine, et la rude vie de grand propriétaire rural l'avait
beaucoup fatigué. Il s'imagina que le retour en Europe le rajeunirait et
qu'il retrouverait là-bas ses vingt ans. Rien ne s'opposait à ce retour:
car il y avait eu plusieurs amnisties pour les déserteurs. Au surplus,
son cas personnel était couvert par la prescription. Il s'accoutuma donc
insensiblement à l'idée de rentrer en France. Bref, en 1910, il loua sur
un paquebot du Havre des cabines de grand luxe, traversa la mer avec les
siens et s'installa à Paris dans une somptueuse maison de l'avenue
Victor-Hugo.
* * * * *
A Paris, Marcel se sentit tout désorienté. Il n'y reconnaissait plus
rien, se sentait étranger dans son propre pays, avait même quelque
difficulté à en parler la langue. Il avait passé des années entières en
Amérique sans prononcer un mot de français, et il s'était habitué à
penser en espagnol. D'ailleurs il n'avait pas un seul ami français, et,
lorsqu'il sortait, il se dirigeait machinalement vers les lieux où se
réunissaient les Argentins. C'étaient les journaux argentins qu'il
lisait de préférence, et, lorsqu'il rentrait chez lui, il ne pensait
qu'à la hausse du prix des terrains dans la _pampa_, à l'abondance de la
prochaine récolte et au cours des bestiaux. Cet homme dont la vie
entière avait été si laborieuse, souffrait de son inaction et ne savait
que faire de ses journées.
La coquetterie de Chichi le sauva. Le luxe ultra-moderne de
l'appartement qu'ils occupaient parut froid et glacial à la jeune fille,
qui engagea son père à y mettre un peu de variété. Le hasard les amena à
l'Hôtel Drouot, où Marcel trouva l'occasion d'acheter à bon compte
quelques jolis meubles. Ce premier succès l'allécha, et, comme il
s'ennuyait à ne rien faire, il prit l'habitude d'assister à toutes les
grandes ventes annoncées par les journaux. Bientôt sa fille et sa femme
se plaignirent de l'inondation d'objets fastueux, mais inutiles, qui
envahissaient le logis. Des tapis magnifiques, des tentures précieuses
couvrirent les parquets et les murs; des tableaux de toutes les écoles,
dans des cadres étourdissants, s'alignèrent sur les lambris des salons;
des statues de bronze, de marbre, de bois sculpté, encombrèrent tous les
coins; les nombreuses vitrines s'emplirent d'une infinité de bibelots
coûteux, mais disparates; peu à peu l'appartement prit l'aspect d'un
magasin d'antiquaire; il y eut des ferronneries d'art et des
chefs-d'œuvre de cuivre repoussé jusque dans la cuisine. Comment Marcel
aurait-il tué le temps, s'il avait renoncé à fréquenter l'Hôtel Drouot?
Il savait bien que toutes ses emplettes ne servaient à rien, sinon à lui
donner le vague plaisir de faire presque quotidiennement quelque
découverte et d'acquérir à bon marché une chose chère qui lui devenait
indifférente dès le lendemain. Il n'était ni assez connaisseur ni assez
érudit pour s'intéresser vraiment et de façon durable à ses collections
plus ou moins artistiques, et cette passion d'acheter toujours n'était
chez lui que l'innocente manie d'un homme riche et désœuvré.
Au bout d'un an ou deux, l'appartement, tout vaste qu'il était, ne
suffit plus pour contenir ce musée hétéroclite, formé au hasard des
«bonnes occasions». Mais ce fut encore une ce «bonne occasion» qui vint
en aide au millionnaire. Un marchand de biens, de ceux qui sont à
l'affût des étrangers opulents, lui offrit le remède à cette situation
gênante. Pourquoi n'achetait-il pas un château? L'idée plut à toute la
famille: un château historique, le plus historique possible,
compléterait heureusement leur installation. Chichi en pâlit d'orgueil:
plusieurs de ses amies avaient des châteaux dont elles parlaient avec
complaisance. Luisa sourit à la pensée des mois passés à la campagne, où
elle retrouverait quelque chose de la vie simple et rustique de sa
jeunesse. Jules montra moins d'enthousiasme: il appréhendait un peu les
«saisons de villégiature» où son père l'obligerait à quitter Paris;
mais, en somme, ce serait un prétexte pour y faire de fréquents retours
en automobile, et il y aurait là une compensation.
Quand le marchand de biens vit que Marcel mordait à l'hameçon, il lui
offrit des châteaux historiques par douzaines. Celui pour lequel Marcel
se décida fut celui de Villeblanche-sur-Marne, édifié au temps des
guerres de religion, moitié palais et moitié forteresse, avec une façade
italienne de la Renaissance, des tours coiffées de bonnets pointus, des
fossés où nageaient des cygnes. Les pièces de l'habitation étaient
immenses et vides. Comme ce serait commode pour y déverser le trop-plein
du mobilier entassé dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo et y
loger les nouveaux achats! De plus, ce milieu seigneurial ferait valoir
les objets anciens qu'on y mettrait. Il est vrai que les bâtiments
exigeraient des réparations d'un prix exorbitant, et ce n'était pas pour
rien que plusieurs propriétaires successifs s'étaient hâtés de revendre
le château historique. Mais Marcel était assez riche pour s'offrir le
luxe d'une restauration complète; sans compter qu'il nourrissait dans le
secret de son cœur un regret tacite de ses exploitations argentines et
qu'il se promettait à lui-même de faire un peu d'élevage dans son parc
de deux cents hectares.
L'acquisition de ce château lui procura une flatteuse amitié. Il entra
en relations avec un de ses nouveaux voisins, le sénateur Lacour, qui
avait été deux fois ministre et qui végétait maintenant au Sénat, muet
dans la salle des séances, remuant et loquace dans les couloirs. C'était
un magnat de la noblesse républicaine, un aristocrate du régime
démocratique. Il s'enorgueillissait d'un lignage remontant aux troubles
de la grande Révolution, comme la noblesse à parchemins s'enorgueillit
de faire remonter le sien aux croisades. Son aïeul avait été
conventionnel, et son père avait joué un rôle dans la république de
1848. Lui-même, en sa qualité de fils de proscrit mort en exil, s'était
attaché très jeune encore à Gambetta, et il parlait sans cesse de la
gloire du maître, espérant qu'un rayon de cette gloire se refléterait
sur le disciple. Lacour avait un fils, René, alors élève de l'École
centrale. Ce fils trouvait son père «vieux jeu», souriait du
républicanisme romantique et humanitaire de ce politicien attardé; mais
il n'en comptait pas moins sur la protection officielle que lui vaudrait
le zèle républicain des trois générations de Lacour, lorsqu'il aurait en
poche son diplôme. Marcel se sentit très honoré des attentions que lui
témoigna le «grand homme»; et le «grand homme», qui ne dédaignait pas la
richesse, accueillit avec plaisir dans son intimité ce millionnaire qui
possédait, de l'autre côté de l'Atlantique, des pâturages immenses et
des troupeaux innombrables.
L'aménagement du château historique et l'amitié du sénateur auraient
rendu Marcel parfaitement heureux, si ce bonheur n'eût été un peu
troublé par la conduite de Jules. En arrivant à Paris, Jules avait
changé tout à coup de vocation; il ne voulait plus être ingénieur, il
voulait être peintre. D'abord le père avait résisté à cette fantaisie
qui l'étonnait et l'inquiétait; mais, en somme, l'important était que
le jeune homme eût une profession. Marcel lui-même n'avait-il pas été
sculpteur? Peut-être le talent artistique, étouffé chez le père par la
pauvreté, se réveillait-il aujourd'hui chez le fils. Qui sait si ce
garçon un peu paresseux, mais vif d'esprit, ne deviendrait pas un grand
peintre? Marcel avait donc cédé au caprice de Jules qui, quoiqu'il n'en
fût encore qu'à ses premiers essais de dessin et de couleur, lui demanda
une installation à part, afin de travailler avec plus de liberté, et il
avait consenti à l'installer rue de la Pompe, dans un atelier qui avait
appartenu à un peintre étranger d'une certaine réputation. Cet atelier,
avec ses annexes, était beaucoup trop grand pour un peintre en herbe;
mais la rue de la Pompe était près de l'avenue Victor-Hugo, et, au
surplus, cela aussi était une excellente «occasion»: les héritiers du
peintre étranger offraient à Marcel de lui céder en bloc, à un prix
doux, l'ameublement et l'outillage professionnel.
Si Jules avait conçu l'idée de conquérir la renommée par le pinceau,
c'était parce que cette entreprise lui semblait assez facile pour un
jeune homme de sa condition. Avec de l'argent et un bel atelier,
pourquoi ne réussirait-il pas, alors que tant d'autres réussissent sans
avoir ni l'un ni l'autre? Il se mit donc à peindre avec une sereine
audace. Il aimait la peinture mièvre, élégante, léchée:--une peinture
molle comme une romance et qui s'appliquait uniquement à reproduire les
formes féminines.--Il entreprit d'esquisser un tableau qu'il intitula la
_Danse des Heures_: c'était un prétexte pour faire venir chez lui toute
une série de jolis modèles. Il dessinait avec une rapidité frénétique,
puis remplissait l'intérieur des contours avec des masses de couleur.
Jusque-là tout allait bien. Mais ensuite il hésitait, restait les bras
ballants devant la toile; et finalement, dans l'attente d'une meilleure
inspiration, il la reléguait dans un coin, tournée contre le mur. Il
esquissa aussi plusieurs études de têtes féminines; mais il ne put en
achever aucune.
Ce fut en ce temps-là qu'un rapin espagnol de ses amis, nommé Argensola,
lequel lui devait déjà quelques centaines de francs et projetait de lui
faire bientôt un nouvel emprunt, déclara, après avoir longuement
contemplé ces figures floues et pâles, aux énormes yeux ronds et au
menton pointu:
--Toi, tu es un peintre d'âmes!
Jules, qui n'était pas un sot, sentit fort bien la secrète ironie de cet
éloge; mais le titre qui venait de lui être décerné ne laissa pas de lui
plaire. A la rigueur, puisque les âmes n'ont ni lignes ni couleurs un
peintre d'âmes n'est pas tenu de peindre, et, dans le secret de sa
conscience, le «peintre d'âmes» était bien obligé de s'avouer à lui-même
qu'il commençait à se dégoûter de la peinture. Ce qu'il tenait beaucoup
à conserver, c'était seulement ce nom de peintre qui lui fournissait
des prétextes de haute esthétique pour amener chez lui des femmes du
monde enclines à s'intéresser aux jeunes artistes. Voilà pourquoi, au
lieu de se fâcher contre l'Espagnol, il lui sut gré de cette malice
discrète et lia même avec lui des relations plus étroites qu'auparavant.
Depuis longtemps Argensola avait renoncé pour son propre compte à manier
le pinceau, et il vivait en bohème, aux crochets de quelques camarades
riches qui toléraient son parasitisme à cause de son bon caractère et de
la complaisance avec laquelle il rendait toute sorte de services à ses
amis. Désormais Jules eut le privilège d'être le protecteur attitré
d'Argensola. Celui-ci prit l'habitude de venir tous les jours à
l'atelier, où il trouvait en abondance des sandwichs, des gâteaux secs,
des vins fins, des liqueurs et de gros cigares. Finalement, un certain
soir où, expulsé de sa chambre garnie par un propriétaire inflexible, il
était sans gîte, Jules l'invita à passer la nuit sur un divan. Cette
nuit-là fut suivie de beaucoup d'autres, et le rapin élut domicile à
l'atelier.
Le bohème était en somme un agréable compagnon qui ne manquait ni
d'esprit ni même de savoir. Pour occuper ses interminables loisirs, il
lisait force livres, amassait dans sa mémoire une prodigieuse quantité
de connaissances diverses, et pouvait disserter sur les sujets les plus
imprévus avec un intarissable bagout. Jules se servit d'abord de lui
comme de secrétaire: pour s'épargner la peine de lire les romans
nouveaux, les pièces de théâtre à la mode, les ouvrages de littérature,
de science ou de politique dont s'occupaient les snobs, les articles
sensationnels des revues de «jeunes» et le _Zarathustra_ de Nietzsche,
il faisait lire tout cela par Argensola, qui lui en donnait de vive voix
le compte rendu et qui ajoutait même au compte rendu ses propres
observations, souvent fines et ingénieuses. Ainsi le «peintre d'âmes»
pouvait étonner à peu de frais son père, sa mère, leurs invités et les
femmes esthètes des salons qu'il fréquentait, par l'étendue de son
instruction et par la subtilité ou la profondeur de ses jugements
personnels.
--C'est un garçon un peu léger, disait-on dans le monde; mais il sait
tant de choses et il a tant d'esprit!
Lorsque Jules eut à peu près renoncé à peindre, sa vie devint de moins
en moins édifiante. Presque toujours escorté d'Argensola qu'en la
circonstance il dénommait, non plus son «secrétaire», mais son «écuyer»,
il passait les après-midi dans les salles d'escrime et les nuits dans
les cabarets de Montmartre. Il était champion de plusieurs armes,
boxait, possédait même les coups favoris des paladins qui rôdent, la
nuit, le long des fortifications. L'abus du champagne le rendait
querelleur; il avait le soufflet facile et allait volontiers sur le
terrain. Avec le frac ou le smoking, qu'il jugeait indispensable
d'endosser dès six heures du soir, il implantait à Paris les mœurs
violentes de la _pampa_. Son père n'ignorait point cette conduite, et il
en était navré; toutefois, en vertu du proverbe qui veut que les jeunes
gens jettent leur gourme, cet homme sage et un peu désabusé ne laissait
pas d'être indulgent, et même, dans son for intérieur, il éprouvait un
certain orgueil animal à penser que ce hardi luron était son fils.
Sur ces entrefaites, les parents de Berlin vinrent voir les Desnoyers.
Ceux-ci les reçurent dans leur château de Villeblanche, où les Hartrott
passèrent deux mois. Karl apprécia avec une bienveillante supériorité
l'installation de son beau-frère. Ce n'était pas mal; le château ne
manquait pas de cachet et pourrait servir à mettre en valeur un titre
nobiliaire. Mais l'Allemagne! Mais les commodités de Berlin! Il insista
beaucoup pour qu'à leur tour les Desnoyers lui rendissent sa visite et
pussent ainsi admirer le luxe de son train de maison et les nobles
relations qui embellissaient son opulence. Marcel se laissa convaincre:
il espérait que ce voyage arracherait Jules à ses mauvaises
camaraderies; que l'exemple des fils d'Hartrott, tous laborieux et se
poussant activement dans une carrière, pourrait inspirer de l'émulation
à ce libertin; que l'influence de Paris était corruptrice pour le jeune
homme, tandis qu'en Allemagne il n'aurait sous les yeux que la pureté
des mœurs patriarcales. Les châtelains de Villeblanche partirent donc
pour Berlin, et ils y demeurèrent trois mois, afin de donner à Jules le
temps de perdre ses déplorables habitudes.
Pourtant le pauvre Marcel ne se plaisait guère dans la capitale
prussienne. Quinze jours après son arrivée, il avait déjà une terrible
envie de prendre la fuite. Non, jamais il ne s'entendrait avec ces
gens-là! Très aimables, d'une amabilité gluante et visiblement désireuse
de plaire, mais si extraordinairement dépourvue de tact qu'elle choquait
à chaque instant. Les amis des Hartrott protestaient de leur amour pour
la France; mais c'était l'amour compatissant qu'inspire un bébé
capricieux et faible, et ils ajoutaient à ce sentiment de commisération
mille souvenirs fâcheux des guerres où les Français avaient été vaincus.
Au contraire, tout ce qui était allemand,--un édifice, une station de
chemin de fer, un simple meuble de salle à manger,--donnait lieu à
d'orgueilleuses comparaisons:
--En France vous n'avez pas cela... En Amérique vous n'avez jamais rien
vu de pareil...
Marcel rongeait son frein; mais, pour ne pas blesser ses hôtes, il les
laissait dire. Quant à Luisa et à Chichi, elles ne pouvaient se résigner
à admettre que l'élégance berlinoise fût supérieure à l'élégance
parisienne; et Chichi scandalisa même ses cousines en leur déclarant
tout net qu'elle ne pouvait souffrir ces petits officiers qui avaient
la taille serrée par un corset, qui portaient à l'œil un monocle
inamovible, qui s'inclinaient devant les jeunes filles avec une raideur
automatique et qui assaisonnaient leurs lourdes galanteries d'une
grimace de supériorité.
Jules, sous la direction de ses cousins, explora la vertueuse société de
Berlin. L'aîné, le savant, fut laissé à l'écart: ce malheureux, toujours
absorbé dans ses livres, avait peu de rapports avec ses frères. Ceux-ci,
sous-lieutenants ou élèves-officiers, montrèrent avec orgueil à Jules
les progrès de la haute noce germanique. Il connut les restaurants de
nuit, qui étaient une imitation de ceux de Paris, mais beaucoup plus
vastes. Les femmes qui, à Paris, se rencontraient par douzaines, se
rencontraient là par centaines. La soûlerie scandaleuse y était, non un
accident, mais un fait expressément voulu et considéré comme
indispensable au plaisir. Les viveurs s'amusaient par pelotons, le
public s'enivrait par compagnies, les vendeuses d'amour formaient des
régiments. Jules n'éprouva qu'une sensation de dégoût en présence de ces
femelles serviles et craintives qui, accoutumées à être battues, ne
dissimulaient pas l'avidité impudente avec laquelle elles tâchaient de
se rattraper des mécomptes, des préjudices et des torgnoles qu'elles
avaient à souffrir dans leur commerce; et il trouva répugnant ce
libertinage brutal qui s'étalait, vociférait, faisait parade de ses
prodigalités absurdes.
--Vous n'avez point cela à Paris, lui disaient ses cousins en montrant
les salons énormes où s'entassaient par milliers les buveurs et les
buveuses.
--Non, nous n'avons point cela à Paris, répondait-il avec un
imperceptible sourire.
Lorsque les Desnoyers rentrèrent en France, ils poussèrent un soupir de
soulagement. Toutefois Marcel rapporta d'Allemagne une vague
appréhension: les Allemands avaient fait beaucoup de progrès. Il n'était
pas un patriote aveugle, et il devait se rendre à l'évidence.
L'industrie germanique était devenue très puissante et constituait un
réel danger pour les peuples voisins. Mais, naturellement optimiste, il
se rassurait en se disant: «Ils vont être très riches, et, quand on est
riche, on n'éprouve pas le besoin de se battre. Somme toute, la guerre
que redoutent quelques toqués est fort improbable!»
Jules, sans se casser la tête à méditer sur de si graves questions,
reprit tout simplement son existence d'avant le voyage, mais avec
quelques louables variantes. Il avait pris à Berlin du dégoût pour la
débauche incongrue, et il s'amusa beaucoup moins que jadis dans les
restaurants de Montmartre. Ce qui lui plaisait maintenant, c'étaient les
salons fréquentés par les artistes et par leurs protectrices. Or, la
gloire vint l'y trouver à l'improviste. Ni la peinture des âmes, ni les
amours coûteuses et les duels variés ne l'avaient mis en vedette: ce fut
par les pieds qu'il triompha.
Un nouveau divertissement, le _tango_, venait d'être importé en France
pour le plus grand bonheur des humains. Cet hiver-là, les gens se
demandaient d'un air mystérieux: «Savez-vous tanguer?» Cette danse des
nègres de Cuba, introduite dans l'Amérique du Sud par les équipages des
navires qui importent aux Antilles les viandes de conserve, avait
conquis la faveur en quelques mois. Elle se propageait victorieusement
de nation en nation, pénétrait jusque dans les cours les plus
cérémonieuses, culbutait les traditions de la décence et de l'étiquette:
c'était la révolution de la frivolité. Le pape lui-même, scandalisé de
voir le monde chrétien s'unir sans distinction de sectes dans le commun
désir d'agiter les jambes avec une frénésie aussi infatigable que celle
des possédés du moyen âge, croyait devoir se convertir en maître de
ballet et prenait l'initiative de recommander la _furlana_ comme plus
décente et plus gracieuse que le _tango_.
Or, ce _tango_ que Jules voyait s'imposer en souverain au Tout-Paris, il
le connaissait de vieille date et l'avait beaucoup pratiqué à
Buenos-Aires, après sa sortie du collège, sans se douter que, lorsqu'il
fréquentait les bals les plus abjects des faubourgs, il faisait ainsi
l'apprentissage de la gloire. Il s'y adonna donc avec l'ardeur de celui
qui se sent admiré, et il fut vite regardé comme un maître. «Il tient si
bien la ligne!», disaient les dames qui appréciaient l'élégance
vigoureuse de son corps svelte et bien musclé. Lui, dans sa jaquette
bombée à la poitrine et pincée à la taille, les pieds serrés dans des
escarpins vernis, il dansait gravement, sans prononcer un mot, d'un air
presque hiératique, tandis que les lampes électriques bleuissaient les
deux ailes de sa chevelure noire et luisante. Après quoi, les femmes
sollicitaient l'honneur de lui être présentées, avec la douce espérance
de rendre leurs amies jalouses lorsque celles-ci les verraient au bras
de l'illustre tangueur. Les invitations pleuvaient chez lui; les salons
les plus inaccessibles lui étaient ouverts; chaque soir, il gagnait une
bonne douzaine d'amitiés, et on se disputait la faveur de recevoir de
lui des leçons. Le «peintre d'âmes» offrait volontiers aux plus jolies
solliciteuses de les leur donner dans son atelier, de sorte que
d'innombrables élèves affluaient à la rue de la Pompe.
--Tu danses trop, lui disait Argensola; tu te rendras malade.
Ce n'était pas seulement à cause de la santé de son protecteur que le
secrétaire-écuyer s'inquiétait de l'excessive fréquence de ces visites;
il les trouvait fort gênantes pour lui-même. Car, chaque après-midi,
juste au moment où il se délectait dans une paisible lecture auprès du
poêle bien chaud, Jules lui disait à brûle-pourpoint:
--Il faut que tu t'en ailles. J'attends une leçon nouvelle.
Et Argensola s'en allait, non sans donner à tous les diables, _in
petto_, les belles tangueuses.
Au printemps de 1914, il y eut une grande nouvelle: les Desnoyers
s'alliaient aux Lacour. René, fils unique du sénateur, avait fini par
inspirer à Chichi une sympathie qui était presque de l'amour. Bien
entendu, le sénateur n'avait fait aucune opposition à un projet de
mariage qui, plus tard, vaudrait à son fils un nombre respectable de
millions. Au surplus, il était veuf et il aimait à donner chez lui des
soupers et des bals; sa bru ferait les honneurs de la maison, et
l'excellente table où il recevrait plus somptueusement que jamais ses
collègues et tous les personnages notoires de passage à Paris, lui
permettrait de regagner un peu du prestige qu'il commençait à perdre au
palais du Luxembourg.
III
LE COUSIN DE BERLIN
Pendant le voyage fait par Jules en Argentine, Argensola, investi des
fonctions de gardien de l'atelier, avait vécu bien tranquille: il
n'avait plus auprès de lui le «peintre d'âmes» pour le déranger au
milieu de ses lectures, et il pouvait absorber en paix une quantité
d'ouvrages écrits sur les sujets les plus disparates. Il lui resta même
assez de temps pour lier connaissance avec un voisin bizarre, logé dans
un petit appartement de deux pièces, au même étage que l'atelier, mais
où l'on n'accédait que par un escalier de service, et qui prenait jour
sur une cour intérieure.
Ce voisin, nommé Tchernoff, était un Russe qu'Argensola avait vu souvent
rentrer avec des paquets de vieux livres, et qui passait de longues
heures à écrire près de la fenêtre de sa chambre. L'Espagnol, dont
l'imagination était romanesque, avait d'abord pris Tchernoff pour un
homme mystérieux et extraordinaire: avec cette barbe en désordre, avec
cette crinière huileuse, avec ces lunettes chevauchant sur de vastes
narines qui semblaient déformées par un coup de poing, le Russe
l'impressionnait. Ensuite, lorsque le hasard d'une rencontre les eut mis
en rapport, Argensola, en entrant pour la première fois chez Tchernoff,
sentit croître sa sympathie: ami des livres, il voyait des livres
partout, d'innombrables livres, les uns alignés sur des rayons, d'autres
empilés dans les coins, d'autres éparpillés sur le plancher, d'autres
amoncelés sur des chaises boiteuses, sur de vieilles tables et même sur
un lit que l'on ne refaisait pas tous les jours. Mais il éprouva une
sorte de désillusion, lorsqu'il apprit qu'en somme il n'y avait rien
d'étrange et d'occulte dans l'existence de son nouvel ami. Ce que
Tchernoff écrivait près de la fenêtre, c'était tout simplement des
traductions exécutées, soit sur commande et moyennant finances, soit
gratuitement pour des journaux socialistes. La seule chose étonnante,
c'était le nombre des langues que Tchernoff possédait. Comme les hommes
de sa race, il avait une merveilleuse facilité à s'approprier les
vivantes et les mortes, et cela expliquait l'incroyable diversité des
idiomes dans lesquels étaient écrits les volumes qui encombraient son
appartement. La plupart étaient des ouvrages d'occasion, qu'il avait
achetés à bas prix sur les quais, dans les caisses des bouquinistes; et
il semblait qu'une atmosphère de mysticisme, d'initiations surhumaines,
d'arcanes clandestinement transmis à travers les siècles, émanât de ces
bouquins poudreux dont quelques-uns étaient à demi rongés par les rats.
Mais, confondus avec ces vieux livres, il y en avait beaucoup de
nouveaux, qui attiraient l'œil par leurs couvertures d'un rouge
flamboyant; et il y avait aussi des libelles de propagande socialiste,
des brochures rédigées dans toutes les langues de l'Europe, des
journaux, une infinité de journaux dont tous les titres évoquaient
l'idée de révolution.
D'abord Tchernoff avait témoigné à l'Espagnol peu de goût pour les
visites et pour la causerie. Il souriait énigmatiquement dans sa barbe
d'ogre et se montrait avare de paroles, comme s'il voulait abréger la
conversation. Mais Argensola trouva le moyen d'apprivoiser ce sauvage:
il l'amena dans l'atelier de Jules, où les bons vins et les fines
liqueurs eurent vite fait de rendre le Russe plus communicatif.
Argensola apprit alors que Tchernoff avait fait en Sibérie une longue
quoique peu agréable villégiature, et que, réfugié depuis quelques
années à Paris, il y avait trouvé un accueil bienveillant dans la
rédaction des journaux avancés.
* * * * *
Le lendemain du jour où Jules était rentré à Paris, Argensola, qui
causait avec Tchernoff sur le palier de l'escalier de service, entendit
qu'on sonnait à la porte de l'atelier. Le secrétaire-écuyer, qui ne
s'offensait pas de joindre encore à ces fonctions celles de valet de
chambre, accourut pour introduire le visiteur chez le «peintre d'âmes».
Ce visiteur parlait correctement le français, mais avec un fort accent
allemand; et, par le fait, c'était l'aîné des cousins de Berlin, le
docteur Julius von Hartrott, qui, après un court séjour à Paris et au
moment de retourner en Allemagne, venait prendre congé de Jules.
Les deux cousins se regardèrent avec une curiosité où il y avait un peu
de méfiance. Ils avaient beau être liés par une étroite parenté, ils ne
se connaissaient guère, mais assez cependant pour sentir qu'il existait
entre eux une complète divergence d'opinions et de goûts.
Jules, pour éviter que son cousin se trompât sur la condition sociale de
l'introducteur, présenta celui-ci en ces termes:
--Mon ami l'artiste espagnol Argensola, non moins remarquable par ses
vastes lectures que par son magistral talent de peintre.
--J'ai maintes fois entendu parler de lui, répondit imperturbablement le
docteur, avec la suffisance d'un homme qui se pique de tout savoir.
Puis, comme Argensola faisait mine de se retirer:
--Vous ne serez pas de trop dans notre entretien, monsieur, lui dit-il
sur le ton ambigu d'un supérieur qui veut montrer de la condescendance à
un inférieur et d'un conférencier qui, infatué de lui-même, n'est pas
fâché d'avoir un auditeur de plus pour les belles choses qu'il va dire.
Argensola s'assit donc avec les deux autres, mais un peu à l'écart, de
sorte qu'il pouvait considérer à son aise l'accoutrement d'Hartrott.
L'Allemand avait l'aspect d'un officier habillé en civil. Toute sa
personne exprimait manifestement le désir de ressembler aux hommes
d'épée, lorsqu'il leur arrive de quitter l'uniforme. Son pantalon était
collant comme s'il était destiné à entrer dans des bottes à l'écuyère.
Sa jaquette, garnie de deux rangées de boutons sur le devant et serrée à
la taille, avait de longues et larges basques et des revers très
montants, ce qui lui donnait une vague ressemblance avec une tunique
militaire. Ses moustaches roussâtres, plantées sur une forte mâchoire,
et ses cheveux coupés en brosse complétaient la martiale similitude.
Mais ses yeux,--des yeux d'homme d'étude, grands, myopes et un peu
troubles,--s'abritaient derrière des lunettes aux verres épais et
donnaient malgré tout à leur propriétaire l'apparence d'un homme
pacifique. Cet Hartrott, après avoir conquis le diplôme de docteur en
philosophie, venait d'être nommé professeur auxiliaire dans une
université, sans doute parce qu'il avait déjà publié trois ou quatre
volumes gros et lourds comme des pavés; et, au surplus, il était membre
d'un «séminaire historique», c'est-à-dire d'une société savante qui se
consacrait à la recherche des documents inédits et qui avait pour
président un historien fameux. Le jeune professeur portait à la
boutonnière la rosette d'un ordre étranger.
Le respect de Jules pour le savant de la famille n'allait pas sans
quelque mélange de dédain: c'était sa façon de se venger de ce pédant
qu'on lui proposait sans cesse pour modèle. Selon lui, un homme qui ne
connaissait la vie que par les livres et qui passait son existence à
vérifier ce qu'avaient fait les hommes d'autrefois, n'avait aucun droit
au titre de sage, alors surtout que de telles études ne tendaient qu'à
confirmer les Allemands dans leurs préjugés et dans leur outrecuidance.
En somme, que fallait-il pour écrire sur un minime fait historique un
livre énorme et illisible? La patience de végéter dans les
bibliothèques, de classer des milliers de fiches et de les recopier plus
ou moins confusément. Dans l'opinion du peintre, son cousin Julius
n'était qu'une manière de «rond-de-cuir», c'est-à-dire un de ces
individus que désigne plus pittoresquement encore le terme populaire
d'outre-Rhin: _Sitzfleisch haben_. La première qualité de ces
savants-là, c'est d'être assez bien rembourrés pour qu'il leur soit
possible de passer des journées entières le derrière sur une chaise.
Le docteur expliqua l'objet de sa visite. Venu à Paris pour une mission
importante dont les autorités universitaires allemandes l'avaient
chargé, il avait beaucoup regretté l'absence de Jules et il aurait été
très fâché de repartir sans l'avoir vu. Mais, hier soir, sa mère Héléna
lui avait appris que le peintre était de retour, et il s'était empressé
d'accourir à l'atelier. Il devait quitter Paris le soir même: car les
circonstances étaient graves.
--Tu crois donc à la guerre? lui demanda Jules.
--Oui. La guerre sera déclarée demain ou après-demain. Elle est
inévitable. C'est une crise nécessaire pour le salut de l'humanité.
Jules et Argensola, ébahis, regardèrent celui qui venait d'énoncer
gravement cette belliqueuse et paradoxale proposition, et ils comprirent
aussitôt qu'Hartrott était venu tout exprès pour leur parler de ce
sujet.
--Toi, continua Hartrott, tu n'es pas Français, puisque tu es né en
Argentine. On peut donc te dire la vérité tout entière.
--Mais toi, répliqua Jules en riant, où donc es-tu né?
Hartrott eut un geste instinctif de protestation, comme si son cousin
lui avait adressé une injure, et il repartit d'un ton sec:
--Moi, je suis Allemand. En quelque endroit que naisse un Allemand, il
est toujours fils de l'Allemagne.
Puis, se tournant vers Argensola:
--Vous aussi, monsieur, vous êtes un étranger, et, puisque vous avez
beaucoup lu, vous n'ignorez pas que l'Espagne, votre patrie, doit aux
Germains ses qualités les meilleures. C'est de nous que lui sont venus
le culte de l'honneur et l'esprit chevaleresque, par l'intermédiaire des
Goths, des Visigoths et des Vandales, qui l'ont conquise.
Argensola se contenta de sourire imperceptiblement, et Hartrott, flatté
d'un silence qui lui parut approbatif, poursuivit son discours.
--Nous allons assister, soyez-en certains, à de grands événements, et
nous devons nous estimer heureux d'être nés à l'époque présente, la plus
intéressante de toute l'histoire. En ce moment l'axe de l'humanité se
déplace et la véritable civilisation va commencer.
A son avis, la guerre prochaine serait extraordinairement courte.
L'Allemagne avait tout préparé pour que cet événement pût s'accomplir
sans que la vie économique du monde souffrît d'une trop profonde
perturbation. Un mois lui suffirait pour écraser la France, le plus
redoutable de ses adversaires. Ensuite elle se retournerait contre la
Russie qui, lente dans ses mouvements, ne serait pas capable d'opposer à
cette offensive une défense immédiate. Enfin elle attaquerait
l'orgueilleuse Angleterre, l'isolerait dans son archipel, lui
interdirait de faire dorénavant obstacle à la prépondérance allemande.
Ces coups rapides et ces victoires décisives n'exigeraient que le cours
d'un été, et, à l'automne, la chute des feuilles saluerait le triomphe
définitif de l'Allemagne.
Ensuite, avec l'assurance d'un professeur qui, parlant du haut de la
chaire, n'a pas à craindre d'être réfuté par ceux qui l'écoutent, il
expliqua la supériorité de la race germanique. Les hommes se divisaient
en deux groupes, les dolichocéphales et les brachycéphales. Les
dolichocéphales représentaient la pureté de la race et la mentalité
supérieure, tandis que les brachycéphales n'étaient que des métis, avec
tous les stigmates de la dégénérescence. Les Germains, dolichocéphales
par excellence, étaient les uniques héritiers des Aryens primitifs, et
les autres peuples, spécialement les Latins du Sud de l'Europe,
n'étaient que des Celtes brachycéphales, représentants abâtardis d'une
race inférieure. Les Celtes, incorrigibles individualistes, n'avaient
jamais été que d'ingouvernables révolutionnaires, épris d'un
égalitarisme et d'un humanitarisme qui avaient beaucoup retardé la
marche de la civilisation. Au contraire les Germains, dont l'âme est
autoritaire, mettaient au-dessus de tout l'ordre et la force. Élus par
la nature pour commander aux autres peuples, ils possédaient toutes les
vertus qui distinguent les chefs-nés. La Révolution française n'avait
été qu'un conflit entre les Celtes et les Germains. La noblesse
française descendait des guerriers germains installés dans les Gaules
après l'invasion dite des Barbares, tandis que la bourgeoisie et le
tiers-état représentaient l'élément gallo-celtique. La race inférieure,
en l'emportant sur la supérieure, avait désorganisé le pays et perturbé
le monde. Ce que le celtisme avait inventé, c'était la démocratie, le
socialisme, l'anarchisme. Mais l'heure de la revanche germanique avait
sonné enfin, et la race du Nord allait se charger de rétablir l'ordre,
puisque Dieu lui avait fait la faveur de lui conserver son indiscutable
supériorité.
--Un peuple, conclut-il, ne peut aspirer à de grands destins que s'il
est foncièrement germanique. Nous sommes l'aristocratie de l'humanité,
«le sel de la terre», comme a dit notre empereur.
Et, tandis que Jules, stupéfait de cette insolente philosophie de
l'histoire, gardait le silence, et qu'Argensola continuait de sourire
imperceptiblement, Hartrott entama le second point de sa dissertation.
--Jusqu'à présent, expliqua-t-il, on n'a fait la guerre qu'avec des
soldats; mais celle-ci, on la fera avec des savants et avec des
professeurs. L'Université n'a pas eu moins de part à sa préparation que
l'État-Major. La science germanique, la première de toutes, est unie
pour jamais à ce que les révolutionnaires latins appellent
dédaigneusement le militarisme. La force, reine du monde, est ce qui
crée le droit, et c'est elle qui imposera partout notre civilisation.
Nos armées représentent notre culture, et quelques semaines leur
suffiront pour délivrer de la décadence celtique les peuples qui, grâce
à elles, recouvreront bientôt une seconde jeunesse.
Le prodigieux avenir de sa race lui inspirait un enthousiasme lyrique.
Guillaume Ier, Bismarck, tous les héros des victoires antérieures lui
paraissaient vénérables; mais il parlait d'eux comme de dieux moribonds,
dont l'heure était passée. Ces glorieux ancêtres n'avaient fait
qu'élargir les frontières et réaliser l'unité de l'empire; mais ensuite,
avec une prudence de vieillards valétudinaires, ils s'étaient opposés à
toutes les hardiesses de la génération nouvelle, et leurs ambitions
n'allaient pas plus loin que l'établissement d'une hégémonie
continentale. Aujourd'hui c'était le tour de Guillaume II, le grand
homme complexe dont la patrie avait besoin. Ainsi que l'avait dit
Lamprecht, maître de Julius von Hartrott, l'empereur représentait à la
fois la tradition et l'avenir, la méthode et l'audace; comme son aïeul,
il était convaincu qu'il régnait par la grâce de Dieu; mais son
intelligence vive et brillante n'en reconnaissait et n'en acceptait pas
moins les nouveautés modernes; s'il était romantique et féodal, s'il
soutenait les conservateurs agrariens, il était en même temps un homme
du jour, cherchait les solutions pratiques, faisait preuve d'un esprit
utilitaire à l'américaine. En lui s'équilibraient l'instinct et la
raison. C'était grâce à lui que l'Allemagne avait su grouper ses forces
et reconnaître sa véritable voie. Les universités l'acclamaient avec
autant d'enthousiasme que les armées: car la germanisation mondiale dont
Guillaume serait l'auteur, allait procurer à tous les peuples d'immenses
bienfaits.
--_Gott mit uns!_ s'écria-t-il en matière de péroraison. Oui, Dieu est
avec nous! Il existe, n'en doutez pas, un Dieu chrétien germanique qui
est notre Grand Allié et qui se manifeste à nos ennemis comme une
divinité puissante et jalouse.
Cette fois, le sourire d'Argensola devint un petit rire ouvertement
sarcastique. Mais le docteur était trop enivré de ses propres paroles
pour y prendre garde.
--Ce qu'il nous faut, ajouta-t-il, c'est que l'Allemagne entre enfin en
possession de toutes les contrées où il y a du sang germain et qui ont
été civilisées par nos aïeux.
Et il énuméra ces contrées. La Hollande et la Belgique étaient
allemandes. La France l'était par les Francs, à qui elle devait un tiers
de son sang. L'Italie presque entière avait bénéficié de l'invasion des
Lombards. L'Espagne et le Portugal avaient été dominés et peuplés par
des conquérants de race teutonne. Mais le docteur ne s'en tenait point
là. Comme la plupart des nations de l'Amérique étaient d'origine
espagnole ou portugaise, le docteur les comprenait dans ses
revendications. Quant à l'Amérique du Nord, sa puissance et sa richesse
étaient l'œuvre des millions d'Allemands qui y avaient émigré.
D'ailleurs Hartrott reconnaissait que le moment n'était pas encore venu
de penser à tout cela et que, pour aujourd'hui, il ne s'agissait que du
continent européen.
--Ne nous faisons pas d'illusions, poursuivit-il sur un ton de tristesse
hautaine. A cette heure, le monde n'est ni assez clairvoyant ni assez
sincère pour comprendre et apprécier nos bienfaits. J'avoue que nous
avons peu d'amis. Comme nous sommes les plus intelligents, les plus
actifs, les plus capables d'imposer aux autres notre culture, tous les
peuples nous considèrent avec une hostilité envieuse. Mais nous n'avons
pas le droit de faillir à nos destins, et c'est pourquoi nous imposerons
à coups de canon cette culture que l'humanité, si elle était plus sage,
devrait recevoir de nous comme un don céleste.
Jusqu'ici Jules, impressionné par l'autorité doctorale avec laquelle
Hartrott formulait ses affirmations, n'avait presque rien dit.
D'ailleurs, l'ex-professeur de _tango_ était mal préparé à soutenir une
discussion sur de tels sujets avec le savant professeur tudesque. Mais,
agacé de l'assurance avec laquelle son cousin raisonnait sur cette
guerre encore problématique, il ne put s'empêcher de dire:
--En somme, pourquoi parler de la guerre comme si elle était déjà
déclarée? En ce moment, des négociations diplomatiques sont en cours et
peut-être tout finira-t-il par s'arranger.
Le docteur eut un geste d'impatience méprisante.
--C'est la guerre, te dis-je! Lorsque j'ai quitté l'Allemagne, il y a
huit jours, je savais que la guerre était certaine.
--Mais alors, demanda Jules, pourquoi ces négociations? Et pourquoi le
gouvernement allemand fait-il semblant de s'entremettre dans le conflit
qui a éclaté entre l'Autriche et la Serbie? Ne serait-il pas plus simple
de déclarer la guerre tout de suite?
--Notre gouvernement, reprit Hartrott avec franchise, préfère que ce
soient les autres qui la déclarent. Le rôle d'attaqué obtient toujours
plus de sympathie que celui d'agresseur, et il justifie les résolutions
finales, quelque dures qu'elles puissent être. Au surplus, nous avons
chez nous beaucoup de gens qui vivent à leur aise et qui ne désirent pas
la guerre; il convient donc de leur faire croire que ce sont nos ennemis
qui nous l'imposent, pour que ces gens sentent la nécessité de se
défendre. Il n'est donné qu'aux esprits supérieurs de comprendre que le
seul moyen de réaliser les grands progrès, c'est l'épée, et que, selon
le mot de notre illustre Treitschke, la guerre est la forme la plus
haute du progrès.
Selon Hartrott, la morale avait sa raison d'être dans les rapports des
individus entre eux, parce qu'elle sert à rendre les individus plus
soumis et plus disciplinés; mais elle ne fait qu'embarrasser les
gouvernements, pour qui elle est une gêne sans profit. Un État ne doit
s'inquiéter ni de vérité ni de mensonge; la seule chose qui lui
importe, c'est la convenance et l'utilité des mesures prises. Le
glorieux Bismarck, afin d'obtenir la guerre qu'il voulait contre la
France, n'avait pas hésité à altérer un télégramme, et Hans Delbruck
avait eu raison d'écrire à ce sujet: «Bénie soit la main qui a falsifié
la dépêche d'Ems!» En ce qui concernait la guerre prochaine, il était
urgent qu'elle se fît sans retard: aucun des ennemis de l'Allemagne
n'était prêt, de sorte que les Allemands qui, eux, se préparaient depuis
quarante ans, étaient sûrs de la victoire. Qu'était-il besoin de se
préoccuper du droit et des traités? L'Allemagne avait la force, et la
force crée des lois nouvelles. L'histoire ne demande pas de comptes aux
vainqueurs, et les prêtres de tous les cultes finissent toujours par
bénir dans leurs hymnes les auteurs des guerres heureuses. Ceux qui
triomphent sont les amis de Dieu.
--Nous autres, continua-t-il, nous ne sommes pas des sentimentaux; nous
ne faisons la guerre ni pour châtier les Serbes régicides, ni pour
délivrer les Polonais opprimés par la Russie. Nous la faisons parce que
nous sommes le premier peuple du monde et que nous voulons étendre notre
activité sur toute la planète. La vieille Rome, mortellement malade,
appela barbares les Germains qui ouvrirent sa fosse. Le monde
d'aujourd'hui a, lui aussi, une odeur de mort, et il ne manquera pas non
plus de nous appeler barbares. Soit! Lorsque Tanger et Toulon, Anvers
et Calais seront allemands, nous aurons le loisir de disserter sur la
barbarie germanique; mais, pour l'instant, nous possédons la force et
nous ne sommes pas d'humeur à discuter. La force est la meilleure des
raisons.
--Êtes-vous donc si certains de vaincre? objecta Jules. Le destin ménage
parfois aux hommes de terribles surprises. Il suscite des forces
occultes avec lesquelles on n'a pas compté et qui peuvent réduire à
néant les plans les mieux établis.
Hartrott haussa les épaules. Qu'est-ce que l'Allemagne aurait devant
elle? Le plus à craindre de ses ennemis, ce serait la France; mais la
France n'était pas capable de résister aux influences morales
énervantes, aux labeurs, aux privations et aux souffrances de la guerre:
un peuple affaibli physiquement, infecté de l'esprit révolutionnaire,
désaccoutumé de l'usage des armes par l'amour excessif du bien-être.
Ensuite il y avait la Russie; mais les masses amorphes de son immense
population étaient longues à réunir, difficiles à mouvoir, travaillées
par l'anarchisme et par les grèves. L'état-major de Berlin avait disposé
toutes choses de telle façon qu'il était certain d'écraser la France en
un mois; cela fait, il transporterait les irrésistibles forces
germaniques contre l'empire russe avant même que celui-ci ait eu le
temps d'entrer en action.
--Quant aux Anglais, poursuivit Hartrott, il est douteux que, malgré
l'entente cordiale, ils prennent part à la lutte. C'est un peuple de
rentiers et de sportsmen dont l'égoïsme est sans limites. Admettons
toutefois qu'ils veuillent défendre contre nous l'hégémonie continentale
qui leur a été octroyée par le Congrès de Vienne, après la chute de
Napoléon. Que vaut l'effort qu'ils tenteront de faire? Leur petite armée
n'est composée que du rebut de la nation, et elle est totalement
dépourvue d'esprit guerrier. Lorsqu'ils réclameront l'assistance de
leurs colonies, celles-ci, qui ont tant à se plaindre d'eux, se feront
une joie de les lâcher. L'Inde profitera de l'occasion pour se soulever
contre ses exploiteurs, et l'Égypte s'affranchira du despotisme de ses
tyrans....
Il y eut un silence, et Hartrott parut s'absorber dans ses réflexions,
dont il traduisit le résultat par cette nouvelle tirade:
--Par le fait, il y a beau temps que notre victoire a commencé. Nos
ennemis nous abhorrent, et néanmoins ils nous imitent. Tout ce qui porte
la marque allemande est recherché dans le monde entier. Les pays mêmes
qui ont la prétention de résister à nos armées, copient nos méthodes
dans leurs écoles et admirent nos théories, y compris celles qui n'ont
obtenu en Allemagne qu'un médiocre succès. Souvent nous rions entre
nous, comme les augures romains, à constater le servilisme avec lequel
les peuples étrangers se soumettent à notre influence. Et ce sont ces
gens-là qui ensuite refusent de reconnaître notre supériorité!
Pour la première fois Argensola fit un geste approbatif, que ne suivit
d'ailleurs aucun commentaire. Hartrott, qui avait surpris ce geste, lui
attribua la valeur d'un assentiment complet, et cela l'induisit à
reprendre:
--Mais notre supériorité est évidente, et, pour en avoir la preuve, nous
n'avons qu'à écouter ce que disent nos ennemis. Les Latins eux-mêmes
n'ont-ils pas proclamé maintes fois que les sociétés latines sont à
l'agonie, qu'il n'y a pas de place pour elles dans l'organisation
future, et que l'Allemagne seule conserve latentes les forces
civilisatrices? Les Français, en particulier, ne répètent-ils pas à qui
veut les entendre que la France est en pleine décomposition et qu'elle
marche d'un pas rapide à une catastrophe? Eh bien, des peuples qui se
jugent ainsi ont assurément la mort dans les entrailles. En outre, les
faits confirment chaque jour l'opinion qu'ils ont de leur propre
décadence. Il est impossible de douter qu'une révolution éclate à Paris
aussitôt après la déclaration de guerre. Tu n'étais pas ici, toi, pour
voir l'agitation des boulevards à l'occasion du procès Caillaux. Mais,
moi, j'ai constaté de mes yeux comment réactionnaires et
révolutionnaires se menaçaient, se frappaient en pleine rue. Ils s'y
sont insultés jusqu'à ces derniers jours. Lorsque nos troupes
franchiront la frontière, la division des opinions s'accentuera encore;
militaristes et antimilitaristes se disputeront furieusement, et en
moins d'une semaine ce sera la guerre civile. Ce pays a été gâté
jusqu'au cœur par la démocratie et par l'aveugle amour de toutes les
libertés. L'unique nation de la terre qui soit vraiment libre, c'est la
nation allemande, parce qu'elle sait obéir.
Ce paradoxe bizarre amusa Jules qui dit en riant:
--Vrai, tu crois que l'Allemagne est le seul pays libre?
--J'en suis sûr! déclara le professeur avec une énergie croissante. Nous
avons les libertés qui conviennent à un grand peuple: la liberté
économique et la liberté intellectuelle.
--Mais la liberté politique?
--Seuls les peuples décadents et ingouvernables, les races inférieures
entichées d'égalité et de démocratie, s'inquiètent de la liberté
politique. Les Allemands n'en éprouvent pas le besoin. Nés pour être les
maîtres, ils reconnaissent la nécessité des hiérarchies et consentent à
être gouvernés par une classe dirigeante qui doit ce privilège à
l'aristocratie du sang ou du talent. Nous avons, nous, le génie de
l'organisation.
Et les deux amis entendirent avec un étonnement effaré la description du
monde futur, tel que le façonnerait le génie germanique. Chaque peuple
serait organisé de telle sorte que l'homme y donnât à la société le
maximum de rendement; tous les individus seraient enrégimentés pour
toutes les fonctions sociales, obéiraient comme des machines à une
direction supérieure, fourniraient la plus grande quantité possible de
travail sous la surveillance des chefs; et cela, ce serait l'État
parfait.
Sur ce, Hartrott regarda sa montre et changea brusquement de sujet de
conversation.
--Excuse-moi, dit-il, il faut que je te quitte. Les Allemands résidant à
Paris sont déjà partis en grand nombre, et je serais parti moi-même, si
l'affection familiale que je te porte ne m'avait fait un devoir de te
donner un bon conseil. Puisque tu es étranger et que rien ne t'oblige à
rester en France, viens chez nous à Berlin. La guerre sera dure, très
dure, et, si Paris essaie de se défendre, il se passera des choses
terribles. Nos moyens offensifs sont beaucoup plus redoutables qu'ils ne
l'étaient en 1870.
Jules fit un geste d'indifférence. Il ne croyait pas à un danger
prochain, et d'ailleurs il n'était pas si poltron que son cousin
paraissait le croire.
--Tu es comme ton père, s'écria le professeur. Depuis deux jours,
j'essaie inutilement de le convaincre qu'il devrait passer en Allemagne
avec les siens; mais il ne veut rien entendre. Il admet volontiers que,
si la guerre éclate, les Allemands seront victorieux; mais il s'obstine
à croire que la guerre n'éclatera pas. Ce qui est encore plus
incompréhensible, c'est que ma mère elle-même hésitait à repartir avec
moi pour Berlin. Grâce à Dieu, j'ai fini par la convaincre et peut-être,
à cette heure, est-elle déjà en route. Il a été convenu entre elle et
moi que, si elle était prête à temps, elle prendrait le train de
l'après-midi, pour voyager en compagnie d'une de ses amies, femme d'un
conseiller de notre ambassade, et que, si elle manquait ce train, elle
me rejoindrait à celui du soir. Mais j'ai eu toutes les peines du monde
à la décider; elle s'entêtait à me répéter que la guerre ne lui faisait
pas peur, que les Allemands étaient de très braves gens, et que, quand
ils entreraient à Paris, ils ne feraient de mal à personne.
Cette opinion favorable semblait contrarier beaucoup le docteur.
--Ni ma mère ni ton père, expliqua-t-il, ne se rendent compte de ce
qu'est la guerre moderne. Que les Allemands soient de braves gens, je
suis le premier à le reconnaître; mais ils sont obligés d'appliquer à la
guerre les méthodes scientifiques. Or, de l'avis des généraux les plus
compétents, la terreur est l'unique moyen de réussir vite, parce qu'elle
trouble l'intelligence de l'ennemi, paralyse son action, brise sa
résistance. Plus la guerre sera dure, plus elle sera courte. L'Allemagne
va donc être cruelle, très cruelle pour empêcher que la lutte se
prolonge. Et il ne faudra pas en conclure que l'Allemagne soit devenue
méchante: tout au contraire, sa prétendue cruauté sera de la bonté:
l'ennemi terrorisé se rendra plus vite, et le monde souffrira moins.
Voilà ce que ton père ne veut pas comprendre; mais tu seras plus
raisonnable que lui. Te décides-tu à partir avec moi?
--Non, répondit Jules. Si je partais, j'aurais honte de moi-même. Fuir
devant un danger qui n'est peut-être qu'imaginaire!
--Comme il te plaira, riposta l'autre d'un ton cassant. L'heure me
presse: je dois aller encore à notre ambassade, où l'on me remettra des
documents confidentiels destinés aux autorités allemandes. Je suis
obligé de te quitter.
Et il se leva, prit sa canne et son chapeau. Puis, sur le seuil, en
disant adieu à son cousin:
--Je te répète une dernière fois ce que je t'ai déjà dit, insista-t-il.
Si les Parisiens, comprenant l'inutilité de la résistance, ont la
sagesse de nous ouvrir leurs portes, il est possible que tout se passe
en douceur; mais, dans le cas contraire... Bref, sois sûr que, de toute
façon, nous nous reverrons bientôt. Il ne me déplaira pas de revenir à
Paris, lorsque le drapeau allemand flottera sur la Tour Eiffel. Cinq ou
six semaines suffiront pour cela. Donc, au revoir jusqu'en septembre. Et
crois bien qu'après le triomphe germanique Paris n'en sera pas moins
agréable. Si la France disparaît en tant que grande puissance, les
Français, eux, resteront, et ils auront même plus de loisirs
qu'auparavant pour cultiver ce qu'il y a d'aimable dans leur caractère.
Ils continueront à inventer des modes, s'organiseront sous notre
direction pour rendre la vie plaisante aux étrangers, formeront quantité
de jolies actrices, écriront des romans amusants et des comédies
piquantes. N'est-ce point assez pour eux?
Quand la porte fut refermée, Argensola éclata de rire et dit à Jules:
--Il nous la baille bonne, ton dolichocéphale de cousin! Mais pourquoi
n'as-tu rien répondu à sa docte conférence?
--C'est ta faute plus que la mienne, repartit Jules en plaisantant. La
métaphysique de l'anthropologie et de la sociologie n'est pas
précisément mon affaire. Si tu m'avais analysé un plus grand nombre de
bouquins ennuyeux sur la philosophie de l'histoire, peut-être aurais-je
eu des arguments topiques à lui opposer.
--Mais il n'est pas nécessaire d'avoir lu des bibliothèques pour
s'apercevoir que ces théories sont des billevesées de lunatiques. Les
races! Les brachycéphales et les dolichocéphales! La pureté du sang! Y
a-t-il encore aujourd'hui un homme d'instruction moyenne qui croie à ces
antiquailles? Comment existerait-il un peuple de race pure, puisqu'il
n'est point d'homme au monde dont le sang n'ait subi une infinité de
mélanges dans le cours des siècles? Si les Germains se sont mis de
telles sottises dans la tête, c'est qu'ils sont aveuglés par l'orgueil.
Les systèmes scientifiques qu'ils inventent ne visent qu'à justifier
leur absurde prétention de devenir les maîtres du monde. Ils sont
atteints de la folie de l'impérialisme.
--Mais, interrompit Jules, tous les peuples forts n'ont-ils pas eu leurs
ambitions impérialistes?
--J'en conviens, reprit Argensola, et j'ajoute que cet orgueil a
toujours été pour eux un mauvais conseiller; mais encore est-il
équitable de reconnaître que la qualité de l'impérialisme varie beaucoup
d'un peuple à l'autre et que, chez les nations généreuses, cette fièvre
n'exclut pas les nobles desseins. Les Grecs ont aspiré à l'hégémonie,
parce qu'ils croyaient être les plus aptes à donner aux autres hommes la
science et les arts. Les Romains, lorsqu'ils étendaient leur domination
sur tout le monde connu, apportaient aux régions conquises le droit et
les formes de la justice. Les Français de la Révolution et de l'Empire
justifiaient leur ardeur conquérante par le désir de procurer la liberté
à leurs semblables et de semer dans l'univers les idées nouvelles. Il
n'est pas jusqu'aux Espagnols du XVIe siècle qui, en bataillant
contre la moitié de l'Europe pour exterminer l'hérésie et pour créer
l'unité religieuse, n'aient travaillé à réaliser un idéal qui peut-être
était nébuleux et faux, mais qui n'en était pas moins désintéressé. Tous
ces peuples ont agi dans l'histoire en vue d'un but qui n'était pas
uniquement l'accroissement brutal de leur propre puissance, et, en
dernière analyse, ce à quoi ils visaient, c'était le bien de l'humanité.
Seule l'Allemagne de ton Hartrott prétend s'imposer au monde en vertu de
je ne sais quel droit divin qu'elle tiendrait de la supériorité de sa
race, supériorité que d'ailleurs personne ne lui reconnaît et qu'elle
s'attribue gratuitement à elle-même.
--Ici je t'arrête, dit Jules. N'as-tu pas approuvé tout à l'heure mon
cousin Otto, lorsqu'il disait que les ennemis mêmes de l'Allemagne
l'admirent et se soumettent à son influence?
--Ce que j'ai approuvé, c'est la qualification de servilisme qu'il
appliquait lui-même à cette stupide manie d'admirer et d'imiter
l'Allemagne. Il est trop vrai que, depuis bientôt un demi-siècle, les
autres peuples ont eu la niaiserie de tomber dans le panneau. Par
couardise intellectuelle, par crainte de la force, par insouciante
paresse, ils ont prôné sans le moindre discernement tout ce qui venait
d'outre-Rhin, le bon et le mauvais, l'or et le talc; et la vanité
germanique a été confirmée dans ses prétentions absurdes par la
superstitieuse complaisance avec laquelle ses rivaux lui donnaient
raison. Voilà pourquoi un pays qui a compté tant de philosophes et de
penseurs, tant de génies contemplatifs et de théoriciens profonds, un
pays qui peut s'enorgueillir légitimement de Kant le pacifique, de
Gœthe l'olympien, du divin Beethoven, est devenu un pays où l'on ne
croit plus qu'aux résultats matériels de l'activité sociale, où l'on
rêve de faire de l'homme une machine productive, où l'on ne voit dans la
science qu'un auxiliaire de l'industrie.
--Mais cela n'a pas mal réussi aux Allemands, fit observer Jules,
puisque avec leur science appliquée ils concurrencent et menacent de
supplanter bientôt l'Angleterre sur les marchés de l'ancien et du
nouveau monde.
--S'ensuit-il, repartit Argensola, qu'ils possèdent une réelle et
durable supériorité sur l'Angleterre et sur les autres pays de haute
civilisation? La science, même poussée loin, n'exclut pas nécessairement
la barbarie. La culture véritable, comme l'a dit ce Nietzsche dont je
t'ai analysé le _Zarathustra_, c'est «l'unité de style dans toutes les
manifestations de la vie». Si donc un savant s'est cantonné dans ses
études spéciales avec la seule intention d'en tirer des avantages
matériels, ce savant peut très bien avoir fait d'importantes
découvertes, il n'en reste pas moins un barbare. «Les Français, disait
encore Nietzsche, sont le seul peuple d'Europe qui possède une culture
authentique et féconde, et il n'est personne en Allemagne qui ne leur
ait fait de larges emprunts.» Nietzsche voyait clair; mais ton cousin
est fou, archi-fou.
--Tes paroles me tranquillisent, répondit Jules. Je t'avoue que
l'assurance de ce grandiloquent docteur m'avait un peu déprimé. J'ai
beau n'être pas de nationalité française; en ces heures tragiques, je
sens malgré moi que j'aime la France. Je n'ai jamais pris part aux
luttes des partis; mais, d'instinct, je suis républicain. Dans mon for
intérieur, je serais humilié du triomphe de l'Allemagne et je gémirais
de voir son joug despotique s'appesantir sur les nations libres où le
peuple se gouverne lui-même. C'est un danger qui, hélas! me paraît très
menaçant.
--Qui sait? reprit Argensola pour le réconforter. La France est un pays
à surprises. Il faut voir le Français à l'œuvre, quand il travaille à
réparer son imprévoyance. Hartrott a beau dire: en ce moment, il y a de
l'ordre à Paris, de la résolution, de l'enthousiasme. J'imagine que,
dans les jours qui ont précédé Valmy, la situation était pire que celle
d'à présent: tout était désorganisé; on n'avait pour se défendre que des
bataillons d'ouvriers et de laboureurs qui n'avaient jamais tenu un
fusil; et cela n'a pas empêché que, pendant vingt ans, les vieilles
monarchies de l'Europe n'ont pu venir à bout de ces soldats improvisés.
Cette nuit-là, Jules eut le sommeil agité par des rêves où, avec une
brusque incohérence d'images projetées sur l'écran d'un cinématographe,
se succédaient des scènes d'amour, de batailles furieuses,
d'universités allemandes, de bals parisiens, de paquebots
transatlantiques et de déluge universel.
A la même heure, son cousin Otto von Hartrott, confortablement installé
dans un _sleeping car_, roulait seul vers les rives de la Sprée. Il
n'avait pas trouvé sa mère à la gare; mais cela ne lui avait donné
aucune inquiétude, et il était convaincu qu'Héléna, partie avec son amie
la conseillère d'ambassade, arriverait à Berlin avant lui. En réalité,
Héléna était encore chez sa sœur, avenue Victor-Hugo. Voici les
contretemps qui l'avaient empêchée de tenir la promesse de départ faite
à son fils.
Depuis qu'elle était arrivée à Paris, elle avait, comme de juste, couru
les grands magasins et fait une multitude d'emplettes. Or, le jour où
elle aurait dû partir, nombre de choses qu'il lui paraissait
spécialement nécessaire de rapporter en Allemagne, n'avaient pas été
livrées par les fournisseurs. Elle avait donc passé toute la matinée à
téléphoner aux quatre coins de Paris; mais, en raison du désarroi
général, plusieurs commandes manquaient encore à l'appel, quand vint
l'heure de monter en automobile pour le train de l'après-midi. Elle
avait donc décidé de ne partir que par le train du soir, avec son fils.
Mais, le soir, elle avait une telle montagne de bagages,--malles,
valises, caisses, cartons à chapeaux, sacs de nuit, paquets de toute
sorte,--que jamais il n'avait été possible de préparer et de charger
tout cela en temps opportun. Lorsqu'il avait été bien constaté que le
train du soir n'était pas moins irrémédiablement perdu que celui de
l'après-midi, elle s'était résignée sans trop de peine à rester. En
somme, elle n'était pas fâchée des fatalités imprévues qui l'excusaient
d'avoir manqué à sa parole. Qui sait même si elle n'avait pas mis un peu
de complaisance à aider le veto du destin? D'une part, malgré les
emphatiques discours de son fils, elle n'était pas du tout persuadée
qu'il fût urgent de quitter Paris. Et d'autre part,--les cervelles
féminines ne répugnent point à admettre des arguments contraires,--la
tendre, inconséquente et un peu sotte «romantique» pensait sans doute
que, le jour où les armées allemandes entreraient à Paris, la présence
d'Héléna von Hartrott serait utile aux Desnoyers pour les protéger
contre les taquineries des vainqueurs.
IV
OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS
Les jours qui suivirent, Jules et Argensola vécurent d'une vie enfiévrée
par la rapidité avec laquelle se succédaient les événements. Chaque
heure apportait une nouvelle, et ces nouvelles, presque toujours
fausses, remuaient rudement l'opinion en sens contraires. Tantôt le
péril de la guerre semblait conjuré; tantôt le bruit courait que la
mobilisation serait ordonnée dans quelques minutes. Un seul jour
représentait les inquiétudes, les anxiétés, l'usure nerveuse d'une année
ordinaire.
On apprit coup sur coup que l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie;
que la Russie mobilisait une partie de son armée; que l'Allemagne
décrétait «l'état de menace de guerre»; que les Austro-Hongrois, sans
tenir compte des négociations en cours, commençaient le bombardement de
Belgrade; que Guillaume II, pour forcer le cours des événements et pour
empêcher les négociations d'aboutir, faisait à son tour à la Russie une
déclaration de guerre.
La France assistait à cette avalanche d'événements graves avec un
recueillement sobre de paroles et de manifestations. Une résolution
froide et solennelle animait tous les cœurs. Personne ne désirait la
guerre, mais tout le monde l'acceptait avec le ferme propos d'accomplir
son devoir. Pendant la journée, Paris se taisait, absorbé dans ses
préoccupations. Seules quelques bandes de patriotes exaltés traversaient
la place de la Concorde en acclamant la statue de Strasbourg. Dans les
rues, les gens s'abordaient d'un air amical: il semblait qu'ils se
connussent sans s'être jamais vus. Les yeux attiraient les yeux, les
sourires se répondaient avec la sympathie d'une pensée commune. Les
femmes étaient tristes; mais, pour dissimuler leur émotion, elles
parlaient plus fort. Le soir, dans le long crépuscule d'été, les
boulevards s'emplissaient de monde; les habitants des quartiers
lointains affluaient vers le centre, comme aux jours des révolutions
d'autrefois, et les groupes se réunissaient, formaient une foule immense
d'où s'élevaient des cris et des chants. Ces multitudes se portaient
jusqu'au cœur de Paris, où les lampes électriques venaient de s'allumer,
et le défilé se prolongeait jusqu'à une heure avancée, avec le drapeau
national flottant au-dessus des têtes parmi d'autres drapeaux qui lui
faisaient escorte.
Dans une de ces nuits de sincère exaltation, les deux amis apprirent une
nouvelle inattendue, incompréhensible, absurde: on venait d'assassiner
Jaurès. Cette nouvelle, on la répétait dans les groupes avec un
étonnement qui était plus grand encore que la douleur. «On a assassiné
Jaurès? Et pourquoi?» Le bon sens populaire qui, par instinct, cherche
une explication à tous les attentats, demeurait perplexe. Les hommes
d'ordre redoutaient une révolution. Jules Desnoyers craignit un moment
que les sinistres prédictions de son cousin Otto ne fussent sur le point
de s'accomplir; cet assassinat allait provoquer des représailles et
aboutirait à une guerre civile. Mais les masses populaires, quoique
cruellement affligées de la mort de leur héros favori, gardaient un
tragique silence. Il n'était personne qui, par delà ce cadavre,
n'aperçût l'image auguste de la patrie.
Le matin suivant, le danger s'était évanoui. Les ouvriers parlaient de
généraux et de guerre, se montraient les uns aux autres leurs livrets de
soldats, annonçaient la date à laquelle ils partiraient, lorsque l'ordre
de mobilisation aurait été publié.
Les événements continuaient à se succéder avec une rapidité qui n'était
que trop significative. Les Allemands envahissaient le Luxembourg et
s'avançaient jusque sur la frontière française, alors que leur
ambassadeur était encore à Paris et y faisait des promesses de paix.
Le 1er août, dans l'après-midi, furent apposées précipitamment, ça et
là, quelques petites affiches manuscrites auxquelles succédèrent bientôt
de grandes affiches imprimées qui portaient en tête deux drapeaux
croisés. C'était l'ordre de la mobilisation générale. La France entière
allait courir aux armes.
--Cette fois, c'est fait! dirent les gens arrêtés devant ces affiches.
Et les poitrines se dilatèrent, poussèrent un soupir de soulagement. Le
cauchemar était fini; la réalité cruelle était préférable à
l'incertitude, à l'attente, à l'appréhension d'un obscur péril qui
rendait les jours longs comme des semaines.
La mobilisation commençait à minuit. Dès le crépuscule, il se produisit
dans tout Paris un mouvement extraordinaire. On aurait dit que les
tramways, les automobiles et les voitures marchaient à une allure folle.
Jamais on n'avait vu tant de fiacres, et pourtant les bourgeois qui
auraient voulu en prendre un, faisaient de vains appels aux cochers:
aucun cocher ne voulait travailler pour les civils. Tous les moyens de
transport étaient pour les militaires, toutes les courses aboutissaient
aux gares. Les lourds camions de l'intendance, pleins de sacs, étaient
salués au passage par l'enthousiasme général, et les soldats habillés en
mécaniciens qui manœuvraient ces pyramides roulantes, répondaient aux
acclamations en agitant les bras et en poussant des cris joyeux. La
foule se pressait, se bousculait, mais n'en gardait pas moins une
insolite courtoisie. Lorsque deux véhicules s'accrochaient et que, par
la force de l'habitude, les conducteurs allaient échanger des injures,
le public s'interposait et les obligeait à se serrer la main. Les
passants qui avaient failli être écrasés par une automobile riaient en
criant au chauffeur: «Tuer un Français qui regagne son régiment!» Et le
chauffeur répondait: «Moi aussi, je pars demain. C'est ma dernière
course.»
Vers une heure du matin, Jules et Argensola entrèrent dans un café des
boulevards. Ils étaient fatigués l'un et l'autre par les émotions de la
journée. Dans une atmosphère brûlante et chargée de fumée de tabac, les
consommateurs chantaient la _Marseillaise_ en agitant de petits
drapeaux. Ce public un peu cosmopolite passait en revue les nations de
l'Europe et les saluait par des rugissements d'allégresse: toutes ces
nations, toutes sans exception, allaient se mettre du côté de la France.
Un vieux ménage de rentiers à l'existence ordonnée et médiocre, qui
peut-être n'avaient pas souvenir d'avoir jamais été hors de chez eux à
une heure aussi tardive, étaient assis à une table près du peintre et
de son ami. Entraînés par le flot de l'enthousiasme général, ils étaient
descendus jusqu'aux boulevards «afin de voir la guerre de plus près». La
langue étrangère que parlaient entre eux ces voisins de table donna au
mari une haute idée de leur importance.
--Croyez-vous, messieurs, leur demanda-t-il, que l'Angleterre marche
avec nous?
Argensola, qui n'en savait pas plus que son interlocuteur, répondit avec
assurance:
--Sans aucun doute. C'est chose décidée.
--Vive l'Angleterre! s'écria le petit vieux en se mettant debout.
Et, sous les regards admiratifs de sa femme, il entonna une vieille
chanson patriotique, en marquant par des mouvements de bras le rythme du
refrain.
Jules et Argensola revinrent pédestrement à la rue de la Pompe. Au
milieu des Champs-Élysées, ils rejoignirent un homme coiffé d'un chapeau
à larges bords, qui marchait lentement dans la même direction qu'eux, et
qui, quoique seul, discourait à voix presque haute. Argensola reconnut
Tchernoff et lui souhaita le bonsoir. Alors, sans y être invité, le
Russe régla son pas sur celui des deux autres et remonta vers l'Arc de
Triomphe en leur compagnie. C'était à peine si Jules avait eu
précédemment l'occasion d'échanger avec l'ami d'Argensola quelques
coups de chapeau sous le porche; mais l'émotion dispose les âmes à la
sympathie. Quant à Tchernoff, qui n'était jamais gêné avec personne, il
eut vis-à-vis de Jules absolument la même attitude que s'il l'avait
connu depuis sa naissance. Il reprit donc le cours des raisonnements
qu'il adressait tout à l'heure aux masses de noire végétation, aux bancs
solitaires, à l'ombre verte trouée ça et là par la lueur tremblante des
becs de gaz, et il les reprit à l'endroit même où il les avait
interrompus, sans prendre la peine de donner à ses nouveaux auditeurs la
moindre explication.
--En ce moment, grommela le Russe, _ils_ crient avec la même fièvre que
ceux d'ici; _ils_ croient de bonne foi qu'ils vont défendre leur patrie
attaquée; ils veulent mourir pour leurs familles et pour leurs foyers,
que personne ne menace...
--De qui parlez-vous, Tchernoff? interrogea Argensola.
--D'_eux_! répondit le Russe en regardant fixement son interlocuteur,
comme si la question l'eût étonné. J'ai vécu dix ans en Allemagne, j'ai
été correspondant d'un journal de Berlin, et je connais à fond ces
gens-là. Eh bien, ce qui se passe à cette heure sur les bords de la
Seine se passe aussi sur les bords de la Sprée: des chants, des
rugissements de patriotisme, des drapeaux qu'on agite. En apparence
c'est la même chose; mais, au fond, quelle différence! La France, elle,
ne veut pas de conquêtes: ce soir, la foule a malmené quelques
braillards qui hurlaient «A Berlin!». Tout ce que la République demande,
c'est qu'on la respecte et qu'on la laisse vivre en paix. La République
n'est pas la perfection, je le sais; mais encore vaut-elle mieux que le
despotisme d'un monarque irresponsable et qui se vante de régner par la
grâce de Dieu.
Tchernoff se tut quelques instants, comme pour considérer en lui-même un
spectacle qui s'offrait à son imagination.
--Oui, à cette heure, continua-t-il, les masses populaires de là-bas, se
consolant de leurs humiliations par un grossier matérialisme,
vocifèrent: «A Paris! A Paris! Nous y boirons du Champagne gratis!» La
bourgeoisie piétiste, qui est capable de tout pour obtenir une dignité
nouvelle, et l'aristocratie, qui a donné au monde les plus grands
scandales des dernières années, vocifèrent aussi: «A Paris! A Paris!»,
parce que c'est la Babylone du péché, la ville du Moulin-Rouge et des
restaurants de Montmartre, seules choses que ces gens en connaissent.
Quant à mes camarades de la Social-Démocratie, ils ne vocifèrent pas
moins que les autres, mais le cri qu'on leur a enseigné est différent:
«A Moscou! A Saint-Pétersbourg! Écrasons la tyrannie russe, qui est un
danger pour la civilisation.»
Et, dans le silence de la nuit, Tchernoff eut un éclat de rire qui
résonna comme un cliquetis de castagnettes. Après quoi, il poursuivit:
--Mais la Russie est bien plus civilisée que l'Allemagne! La vraie
civilisation ne consiste pas seulement à posséder une grande industrie,
des flottes, des armées, des universités où l'on n'enseigne que la
science. Cela, c'est une civilisation toute matérielle. Il y en a une
autre, beaucoup meilleure, qui élève l'âme et qui fait que la dignité
humaine réclame ses droits. Un citoyen suisse qui, dans son chalet de
bois, s'estime l'égal de tous les hommes de son pays, est plus civilisé
que le _Herr Professor_ qui cède le pas à un lieutenant ou que le
millionnaire de Hambourg qui se courbe comme un laquais devant quiconque
porte un nom à particule. Je ne nie pas que les Russes aient eu à
souffrir d'une tyrannie odieuse; j'en sais personnellement quelque
chose; je connais la faim et le froid des cachots; j'ai vécu en Sibérie.
Mais d'une part, il faut prendre garde que, chez nous, la tyrannie est
principalement d'origine germanique; la moitié de l'aristocratie russe
est allemande; les généraux qui se distinguent le plus en faisant
massacrer les ouvriers grévistes et les populations annexées sont
allemands; les hauts fonctionnaires qui soutiennent le despotisme et qui
conseillent la répression sanglante, sont allemands. Et d'autre part, en
Russie, la tyrannie a toujours vu se dresser devant elle une
protestation révolutionnaire. Si une partie de notre peuple est encore
à demi barbare, le reste a une mentalité supérieure, un esprit de haute
morale qui lui fait affronter les sacrifices et les périls par amour de
la liberté. En Allemagne, au contraire, qui a jamais protesté pour
défendre les droits de l'homme? Où sont les intellectuels ennemis du
tsarisme prussien? Les intellectuels se taisent ou prodiguent leurs
adulations à l'oint du Seigneur. En deux siècles d'histoire, la Prusse
n'a pas su faire une seule révolution contre ses indignes maîtres; et,
aujourd'hui que l'empereur allemand, musicien et comédien comme Néron,
afflige le monde de la plus effroyable des calamités, parce qu'il aspire
à prendre dans l'histoire un rôle théâtral de grand acteur, son peuple
entier se soumet à cette folie d'histrion et ses savants ont l'ignominie
de l'appeler «les délices du genre humain». Non, il ne faut pas dire que
la tyrannie qui pèse sur mon pays soit essentiellement propre à la
Russie: les plus mauvais tsars furent ceux qui voulurent imiter les rois
de Prusse. Le Slave réactionnaire est brutal, mais il se repent de sa
brutalité, et parfois même il en pleure. On a vu des officiers russes se
suicider pour ne point commander le feu contre le peuple ou par remords
d'avoir pris part à des tueries. Le tsar actuellement régnant a caressé,
dans un rêve humanitaire, la généreuse utopie de la paix universelle et
organisé les conférences de la Haye. Le kaiser de la _Kultur_, lui, a
travaillé des années et des années à construire et à graisser une
effroyable machine de destruction pour écraser l'Europe. Le Russe est un
chrétien humble, démocrate, altéré de justice; l'Allemand fait montre de
christianisme, mais il n'est qu'un idolâtre comme les Germains
d'autrefois.
Ici Tchernoff s'arrêta une seconde, comme pour préparer ses auditeurs à
entendre une déclaration extraordinaire.
--Moi, reprit-il, je suis chrétien.
Argensola, qui connaissait les idées et l'histoire du Russe, fit un
geste d'étonnement. Tchernoff surprit ce geste et crut devoir donner des
explications.
--Il est vrai, dit-il, que je ne m'occupe guère de Dieu et que je ne
crois pas aux dogmes; mais mon âme est chrétienne comme celle de tous
les révolutionnaires. La philosophie de la démocratie moderne est un
christianisme laïc. Nous les socialistes, nous aimons les humbles, les
besogneux, les faibles; nous défendons leur droit à la vie et au
bien-être, comme l'ont fait les grands exaltés de la religion qui dans
tout malheureux voyaient un frère. Il n'y a qu'une différence: c'est au
nom de la justice que nous réclamons le respect pour le pauvre, tandis
que les chrétiens réclament ce respect au nom de la pitié. Mais
d'ailleurs, les uns comme les autres, nous tâchons de faire que les
hommes s'entendent afin d'arriver à une vie meilleure, que le fort fasse
des sacrifices pour le faible, le riche pour le nécessiteux, et que
finalement la fraternité règne dans le monde. Le christianisme, religion
des humbles, a reconnu à tous les hommes le droit naturel d'être
heureux; mais il a placé le bonheur dans le ciel, loin de notre «vallée
de larmes». La révolution, et les socialistes qui sont ses héritiers,
ont placé le bonheur dans les réalités terrestres et veulent que tous
les hommes puissent obtenir ici-bas leur part légitime. Or, où
trouve-t-on le christianisme dans l'Allemagne d'aujourd'hui? Elle s'est
fabriqué un Dieu à sa ressemblance, et, quand elle croit adorer ce Dieu,
c'est devant sa propre image qu'elle est en adoration. Le Dieu allemand
n'est que le reflet de l'État allemand, pour lequel la guerre est la
première fonction d'un peuple et la plus profitable des industries.
Lorsque d'autres peuples chrétiens veulent faire la guerre, ils sentent
la contradiction qui existe entre leur dessein et les enseignements de
l'Évangile, et ils s'excusent en alléguant la cruelle nécessité de se
défendre. L'Allemagne, elle, proclame que la guerre est agréable à Dieu.
Pour tous les Allemands, quelles que soient d'ailleurs les différences
de leurs confessions religieuses, il n'y a qu'un Dieu, qui est celui de
l'État allemand, et c'est ce Dieu qu'à cette heure Guillaume appelle
«son puissant Allié». La Prusse, en créant pour son usage un Jéhovah
ambitieux, vindicatif, hostile au reste du genre humain, a rétrogradé
vers les plus grossières superstitions du paganisme. En effet, le grand
progrès réalisé par la religion chrétienne fut de concevoir un Dieu
unique et de tendre à créer par là une certaine unité morale, un certain
esprit d'union et de paix entre tous les hommes. Le Dieu des chrétiens a
dit: «Tu ne tueras pas!», et son fils a dit: «Bienheureux les
pacifiques!» Au contraire, le Dieu de Berlin porte le casque et les
bottes à l'écuyère, et il est mobilisé par son empereur avec Otto, Franz
ou Wilhelm, qu'il les aide à battre, à voler et à massacrer les ennemis
du peuple élu. Pourquoi cette différence? Parce que les Allemands ne
sont que des chrétiens d'hier. Leur christianisme date à peine de six
siècles, tandis que celui des autres peuples européens date de dix, de
quinze, de dix-huit siècles. A l'époque des dernières croisades, les
Prussiens vivaient encore dans l'idolâtrie. Chez eux, l'orgueil de race
et les instincts guerriers font renaître en ce moment le souvenir des
vieilles divinités mortes et prêtent au Dieu bénin de l'Évangile
l'aspect rébarbatif d'un sanguinaire habitant du Walhalla.
Dans le silence de la majestueuse avenue, le Russe évoqua les figures
des anciennes divinités germaniques dont ce Dieu prussien était
l'héritier et le continuateur. Réveillés par l'agréable bruit des armes
et par l'aigre odeur du sang, ces divinités, qu'on croyait défuntes,
allaient reparaître au milieu des hommes. Déjà Thor, le dieu brutal, à
la tête petite, s'étirait les bras et empoignait le marteau qui lui
sert à écraser les villes; Wotan affilait sa lance, qui a pour lame
l'éclair et pour pommeau le tonnerre; Odin à l'œil unique bâillait de
malefaim en attendant les morts qui s'amoncelleraient autour de son
trône; les Walkyries, vierges échevelées, suantes et malodorantes,
galopaient de nuage en nuage, excitant les hommes par des clameurs
farouches et se préparant à emporter les cadavres jetés comme des
bissacs sur la croupe de leurs chevaux ailés.
Argensola interrompit cette tirade pour faire observer que l'orgueil
allemand ne s'appuyait pas seulement sur cet inconscient paganisme, mais
qu'il croyait avoir aussi pour lui le prestige de la science.
--Je sais, je sais! répondit Tchernoff sans laisser à l'autre le temps
de développer sa pensée. Les Allemands sont pour la science de laborieux
manœuvres. Confinés chacun dans sa spécialité, ils ont la vue courte,
mais le labeur tenace; ils ne possèdent pas le génie créateur, mais ils
savent tirer parti des découvertes d'autrui et s'enrichir par
l'application industrielle des principes qu'eux-mêmes étaient incapables
de mettre en lumière. Chez eux l'industrie l'emporte de beaucoup sur la
science pure, l'âpre amour du gain sur la pure curiosité intellectuelle;
et c'est même la raison pour laquelle ils commettent si souvent de
lourdes méprises et mêlent tant de charlatanisme à leur science. En
Allemagne les grands noms deviennent des réclames commerciales, sont
exploités comme des marques de fabrique. Les savants illustres se font
hôteliers de sanatorium. Un _Herr Professor_ annonce à l'univers qu'il
vient de découvrir le traitement de la tuberculose, et cela n'empêche
pas les tuberculeux de mourir comme auparavant. Un autre désigne par un
chiffre le remède qui, assure-t-il, triomphe de la plus inavouable des
maladies, et il n'y a pas un avarié de moins dans le monde. Mais ces
lourdes erreurs représentent des fortunes considérables; ces fausses
panacées valent des millions à leur inventeur et à la société
industrielle qui exploite le brevet, qui lance le produit sur le marché;
car ce produit se vend très cher, et il n'y a guère que les riches qui
puissent en faire usage. Comme tout cela est loin du beau
désintéressement d'un Pasteur et de tant d'autres savants qui, au lieu
de se réserver le monopole de leurs découvertes, en ont fait largesse à
l'humanité! Pour ce qui concerne la science spéculative, les Allemands
ne vivent guère que d'emprunts; mais ils trouvent encore le moyen d'en
tirer du bénéfice pour eux-mêmes. C'est Gobineau et Chamberlain,
c'est-à-dire un Français et un Anglais, qui leur ont fourni les
arguments théoriques par lesquels ils prétendent établir la supériorité
de leur race; c'est avec les résidus de la philosophie de Darwin et de
Spencer que leur vieil Haeckel a confectionné le monisme, cette
doctrine qui, appliquée à la politique, tend à consacrer
scientifiquement l'orgueil allemand, et qui attribue aux Teutons le
droit de dominer le monde parce qu'ils sont les plus forts.
--Il me paraît bien que vous avez raison, interrompit de nouveau
Argensola. Mais pourtant la science moderne n'admet-elle pas, sous le
nom de lutte pour la vie, ce droit de la force?
--Non, mille fois non, lorsqu'il s'agit des sociétés humaines! La lutte
pour la vie et les cruautés qui lui font cortège sont peut-être,--et
encore n'en suis-je pas bien sûr,--la loi d'évolution qui régit les
espèces inférieures; mais indubitablement ce n'est point la loi de
l'espèce humaine. L'homme est un être de raison et de progrès, et son
intelligence le rend capable de s'affranchir des fatalités du milieu, de
substituer à la férocité de la concurrence vitale les principes de la
justice et de la fraternité. Tout homme, riche ou pauvre, robuste ou
débile, a le droit de vivre; toute nation, vieille ou jeune, grande ou
petite, a le droit d'exister et d'être libre. Mais la _Kultur_ n'est que
l'absolutisme oppressif d'un État qui organise et machinise les
individus et les collectivités pour en faire les instruments de la
mission de despotisme universel qu'il s'attribue sans autre titre que
l'infatuation de son orgueil.
Ils étaient arrivés à la place de l'Étoile. L'Arc de Triomphe détachait
sa masse sombre sur le ciel étoilé. Les avenues qui rayonnent autour du
monument allongeaient à perte de vue leurs doubles files de lumières.
Les becs de gaz voisins illuminaient les bases du gigantesque édifice et
la partie inférieure de ses groupes sculptés; mais, plus haut, les
ombres épaissies faisaient la pierre toute noire.
--C'est très beau, dit Tchernoff. Toute une civilisation qui aime la
paix et la douceur de la vie, a passé par là.
Quoique étranger, il n'en subissait pas moins l'attraction de ce
monument vénérable, qui garde la gloire des ancêtres. Il ne voulait pas
savoir qui l'avait édifié. Les hommes construisent, croyant concréter
dans la pierre une idée particulière, qui flatte leur orgueil; mais
ensuite la postérité, dont les vues sont plus larges, change la
signification de l'édifice, le dépouille de l'égoïsme primitif et en
grandit le symbolisme. Les statues grecques, qui n'ont été à l'origine
que de saintes images données aux sanctuaires par les dévôts de ce
temps-là, sont devenues des modèles d'éternelle beauté. Le Colisée,
énorme cirque construit pour des jeux sanguinaires, et les arcs élevés à
la gloire de Césars ineptes, représentent aujourd'hui pour nous la
grandeur romaine.
--L'Arc de Triomphe, reprit Tchernoff, a deux significations. Par les
noms des batailles et des généraux gravés sur les surfaces intérieures
de ses pilastres et de ses voûtes, il n'est que français et il prête à
la critique. Mais extérieurement il ne porte aucun nom; il a été élevé
à la mémoire de la Grande Armée, et cette Grande Armée fut le peuple
même, le peuple qui fit la plus juste des révolutions et qui la répandit
par les armes dans l'Europe entière. Les guerriers de Rude qui entonnent
la _Marseillaise_ ne sont pas des soldats professionnels; ce sont des
citoyens armés qui partent pour un sublime et violent apostolat. Il y a
là quelque chose de plus que la gloire étroite d'une seule nation. Voilà
pourquoi je ne puis penser sans horreur au jour néfaste où a été
profanée la majesté d'un tel monument. A l'endroit où nous sommes, des
milliers de casques à pointe ont étincelé au soleil, des milliers de
grosses bottes ont frappé le sol avec une régularité mécanique, des
trompettes courtes, des fifres criards, des tambours plats ont troublé
le silence de cet édifice; la marche guerrière de _Lohengrin_ a retenti
dans l'avenue déserte, devant les maisons fermées. Ah! s'ils revenaient,
quel désastre! L'autre fois, ils se sont contentés de cinq milliards et
de deux provinces; aujourd'hui, ce serait une calamité beaucoup plus
terrible, non seulement pour les Français, mais pour tout ce qu'il y a
de nations honnêtes dans le monde.
Ils traversèrent la place. Arrivés sous la voûte de l'Arc, ils se
retournèrent pour regarder les Champs-Élysées. Ils ne voyaient qu'un
large fleuve d'obscurité sur lequel flottaient des chapelets de petits
feux rouges ou blancs, entre de hautes berges formées par les maisons
construites en bordure. Mais, familiarisés avec le panorama, il leur
semblait qu'ils voyaient, malgré les ténèbres, la pente majestueuse de
l'avenue, la double rangée des palais qui la bordent, la place de la
Concorde avec son obélisque, et, dans le fond, les arbres du jardin des
Tuileries: toute la Voie triomphale.
Tchernoff, Argensola et Jules prirent par l'avenue Victor-Hugo pour
rentrer chez eux. Sous le porche, le Russe, qui devait remonter chez lui
par l'escalier de service, souhaita le bonsoir à ses compagnons; mais
Jules avait pris goût à l'éloquence un peu fantasque de cet homme, et il
le pria de venir à l'atelier pour y poursuivre l'entretien. Argensola
n'eut pas de peine à lui faire accepter cette invitation en parlant de
déboucher une certaine bouteille de vin fin qu'il gardait dans le buffet
de la cuisine. Ils montèrent donc tous les trois à l'atelier par
l'ascenseur et s'installèrent autour d'une petite table, près du balcon
aux fenêtres grandes ouvertes. Ils étaient dans la pénombre, le dos
tourné à l'intérieur de la pièce, et un énorme rectangle de bleu sombre,
criblé d'astres, surmontait les toits des maisons qu'ils avaient devant
eux; mais, dans la partie basse de ce rectangle, les lumières de la
ville donnaient au ciel des teintes sanglantes.
Tchernoff but coup sur coup deux verres de vin, en témoignant par des
claquements de langue son estime pour le cru. Pendant quelques minutes,
la majesté de la nuit tint les trois hommes silencieux; leurs regards,
sautant d'étoile en étoile, joignaient ces points lumineux par des
lignes idéales qui en faisaient des triangles, des quadrilatères,
diverses figures géométriques d'une capricieuse irrégularité. Parfois la
subite scintillation d'un astre accrochait leurs yeux et retenait leurs
regards dans une fixité hypnotique. Enfin le Russe, sans sortir de sa
contemplation, se versa un troisième verre de vin et dit:
--Que pense-t-on là-haut des terriens? Les habitants de ces astres
savent-ils qu'il a existé un Bismarck? Connaissent-ils la mission divine
de la race germanique?
Et il se mit à rire. Puis, après avoir considéré encore pendant quelques
instants cette sorte de brume rougeâtre qui s'étendait au-dessus des
toits:
--Dans quelques heures, ajouta-t-il sans la moindre transition, lorsque
le soleil se lèvera, on verra galoper à travers le monde les quatre
cavaliers ennemis des hommes. Déjà les chevaux malfaisants piaffent,
impatients de prendre leur course; déjà les sinistres maîtres se
concertent avant de sauter en selle.
--Et qui sont ces cavaliers? demanda Jules.
--Ceux qui précèdent la Bête.
Cette réponse n'était pas plus intelligible que les paroles qui
l'avaient précédée, et Jules pensa: «Il est gris.» Mais, par curiosité,
il interrogea de nouveau:
--Et quelle est cette Bête?
Le Russe parut surpris de la question. Il n'avait exprimé à haute voix
que la fin de ses rêvasseries, et il croyait les avoir communiquées à
ses compagnons depuis le début.
--C'est la Bête de l'Apocalypse, répondit-il.
Et d'abord il éprouva le besoin d'exprimer verbalement l'admiration que
lui inspirait l'halluciné de Pathmos. A deux mille ans d'intervalle, le
poète des visions grandioses et obscures exerçait encore de l'influence
sur le révolutionnaire mystique, niché au plus haut étage d'une maison
de Paris. Selon Tchernoff, il n'était rien que Jean n'eût pressenti, et
ses délires, inintelligibles au vulgaire, contenaient la prophétique
intuition de tous les grands événements humains.
Puis le Russe décrivit la Bête apocalyptique surgissant des profondeurs
de la mer. Elle ressemblait à un léopard; ses pieds étaient comme ceux
d'un ours et sa gueule comme celle d'un lion; elle avait sept têtes et
dix cornes, et sur les cornes dix diadèmes, et sur chacune des sept
têtes le nom d'un blasphème était écrit. L'évangéliste n'avait pas dit
ces noms, peut-être parce qu'ils variaient selon les époques et
changeaient à chaque millénaire, lorsque la Bête faisait une apparition
nouvelle; mais Tchernoff lisait sans peine ceux qui flamboyaient
aujourd'hui sur les têtes du monstre: c'étaient des blasphèmes contre
l'humanité, contre la justice, contre tout ce qui rend la vie tolérable
et douce. C'étaient, par exemple, des maximes comme celle-ci:
«La force prime le droit.»
«Le faible n'a pas droit à l'existence.»
«Pour être grand il faut être dur.»
--Mais les quatre cavaliers? interrompit Jules qui craignait de voir
Tchernoff s'égarer dans de nouvelles digressions.
--Vous ne vous rappelez pas ce que représentent les cavaliers? demanda
le Russe.
Et, cette fois, il daigna rafraîchir la mémoire de ses auditeurs.
Un grand trône était dressé, et celui qui y était assis paraissait de
jaspe, et un arc-en-ciel formait derrière sa tête comme un dais
d'émeraude. Autour du trône, il y avait vingt-quatre autres trônes
disposés en demi-cercle, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards vêtus
d'habillements blancs et couronnés de couronnes d'or. Quatre animaux
énormes, couverts d'yeux et pourvus chacun de six ailes, gardaient le
grand trône.
Et les sceaux du livre du mystère étaient rompus par l'agneau en
présence de celui qui y était assis. Les trompettes sonnaient pour
saluer la rupture du premier sceau; l'un des animaux criait d'une voix
tonnante au poète visionnaire: «Regarde!» Et le premier cavalier
apparaissait sur un cheval blanc, et ce cavalier tenait à la main un
arc, et il avait sur la tête une couronne. Selon les uns c'était la
Conquête, selon d'autres c'était la Peste, et rien n'empêchait que ce
fût à la fois l'une et l'autre.
Au second sceau: «Regarde!», criait le second animal en roulant ses yeux
innombrables. Et du sceau rompu jaillissait un cheval roux, et le
cavalier qui le montait brandissait au-dessus de sa tête une grande
épée: c'était la Guerre. Devant son galop furieux la paix était bannie
du monde et les hommes commençaient à s'exterminer.
Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés.
Et c'était un cheval noir qui s'élançait, et celui qui le montait tenait
une balance à la main, pour peser les aliments des hommes: c'était la
Famine.
Au quatrième sceau: «Regarde!», criait le quatrième animal. Et c'était
un cheval de couleur blême qui bondissait, et celui qui était monté
dessus se nommait la Mort.
Et le pouvoir leur fut donné de faire périr les hommes par l'épée, par
la faim, par la peste et par les bêtes sauvages.
Tchernoff décrivait ces quatre fléaux comme s'il les avait vus de ses
yeux. Le cavalier du cheval blanc était vêtu d'un costume fastueux et
barbare; sa face d'Oriental se contractait atrocement, comme s'il se
délectait à renifler l'odeur des victimes. Tandis que son cheval
galopait, il tendait son arc pour décocher le fléau. Sur son épaule
sautait un carquois de bronze plein de flèches empoisonnées par les
germes de toutes les maladies.
Le cavalier du cheval roux brandissait son énorme espadon au-dessus de
sa chevelure ébouriffée par la violence de la course; il était jeune,
mais ses sourcils contractés et sa bouche serrée lui donnaient une
expression de férocité implacable. Ses vêtements, agités par
l'impétuosité du galop, laissaient apercevoir une musculature
athlétique.
Vieux, chauve et horriblement maigre, le troisième cavalier, à
califourchon sur la coupante échine du cheval noir, pressait de ses
cuisses décharnées les flancs maigres de l'animal et montrait
l'instrument qui symbolise la nourriture devenue rare et achetée au
poids de l'or.
Les genoux du quatrième cavalier, aigus comme des éperons, piquaient les
flancs du cheval blême; sa peau parcheminée laissait voir les saillies
et les creux du squelette; sa face de cadavre avait le rire sardonique
de la destruction; ses bras, minces comme des roseaux, maniaient une
faux gigantesque; à ses épaules anguleuses pendait un lambeau de suaire.
Et les quatre cavaliers entreprenaient une course folle, et leur funeste
chevauchée passait comme un ouragan sur l'immense foule des humains. Le
ciel obscurci prenait une lividité d'orage; des monstres horribles et
difformes volaient en spirales au-dessus de l'effroyable _fantasia_ et
lui faisaient une répugnante escorte. Hommes et femmes, jeunes et vieux
fuyaient, se bousculaient, tombaient par terre dans toutes les attitudes
de la peur, de l'étonnement, du désespoir; et les quatre coursiers
foulaient implacablement cette jonchée humaine sous les fers de leurs
sabots.
--Mais vous allez voir, dit Tchernoff. J'ai un livre précieux où tout
cela est figuré.
Et il se leva, sortit de l'atelier par une petite porte qui communiquait
avec l'escalier de service, revint au bout de quelques minutes avec le
livre. Ce volume, imprimé en 1511, avait pour titre: _Apocalypsis cum
figuris_, et le texte latin était accompagné de gravures. Ces gravures
étaient une œuvre de jeunesse exécutée par Albert Dürer, lorsqu'il
n'avait que vingt-six ans. Et, à la clarté d'une lampe apportée par
Argensola, ils contemplèrent l'estampe admirable qui représentait la
course furieuse des quatre cavaliers de l'Apocalypse.
V
PERPLEXITÉS ET DÉSARROI
Lorsque Marcel Desnoyers dut se convaincre que la guerre était
inévitable, son premier mouvement fut de stupeur. L'humanité était donc
devenue folle? Comment une guerre était-elle possible avec tant de
chemins de fer, tant de bateaux marchands, tant de machines
industrielles, tant d'activité déployée à la surface et dans les
entrailles de la terre? Les nations allaient se ruiner pour toujours. Le
capital était le maître du monde, et la guerre le tuerait; mais
elle-même ne tarderait pas à mourir, faute d'argent. L'âme de cet homme
d'affaires s'indignait à penser qu'une absurde aventure dissiperait des
centaines de milliards en fumée et en massacres.
D'ailleurs la guerre ne signifiait pour lui qu'un désastre à brève
échéance. Il n'avait pas foi en son pays d'origine: la France avait
fait son temps. Ceux qui triomphaient aujourd'hui, c'étaient les peuples
du Nord, surtout cette Allemagne qu'il avait vue de près et dont il
avait admiré la discipline et la rude organisation. Que pouvait faire
une république corrompue et désorganisée contre l'empire le plus solide
et le plus fort de la terre? «Nous allons à la mort, pensait-il. Ce sera
pis qu'en 1870.»
L'ordre et l'entrain avec lequel les Français accouraient aux armes et
se convertissaient en soldats, l'étonnèrent prodigieusement et
diminuèrent un peu son pessimisme. La masse de la population était bonne
encore; le peuple avait conservé sa valeur d'autrefois; quarante-quatre
ans de soucis et d'alarmes avaient fait refleurir les anciennes vertus.
Mais les chefs? Où étaient les chefs qui conduiraient les soldats à la
victoire?
Cette question, tout le monde se la posait. L'anonymat du régime
démocratique et l'inaction de la paix avaient tenu le pays dans une
complète ignorance des généraux qui commanderaient les armées. On voyait
bien ces armées se former d'heure en heure, mais on ne savait à peu près
rien du commandement. Puis un nom commença à courir de bouche en bouche:
«Joffre... Joffre....» Mais ce nom nouveau ne représentait rien pour
ceux qui le prononçaient. Les premiers portraits du généralissime qui
parurent aux vitrines des boutiques, attirèrent une foule curieuse.
Marcel contempla longuement un de ces portraits et finit par se dire à
lui-même: «Il a l'air d'un brave homme.»
Cependant les événements se précipitaient et, peu à peu, Marcel subit la
contagion de l'enthousiasme populaire. Il vécut, lui aussi, dans la rue,
attiré par le spectacle de la foule des civils saluant la foule des
militaires qui se rendaient à leur poste.
Le soir, sur les boulevards, il assistait au passage des manifestations.
Le drapeau tricolore ondulait à la lumière des lampes électriques; sur
la chaussée, la masse des gens s'ouvrait devant lui, en applaudissant et
en poussant des vivats. Toute l'Europe, à l'exception des deux empires
centraux, défilait à travers Paris; toute l'Europe saluait spontanément
de ses acclamations la France en péril. Les drapeaux des diverses
nations déployaient dans l'air toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
suivis par des Russes aux yeux clairs et mystiques, par des Anglais qui,
tête découverte, entonnaient des chants d'une religieuse gravité, par
des Grecs et des Roumains au profil aquilin, par des Scandinaves blancs
et roses, par des Américains du Nord enflammés d'un enthousiasme un peu
puéril, par des Juifs sans patrie, amis du pays des révolutions
égalitaires, par des Italiens fiers comme un chœur de ténors héroïques,
par des Espagnols et des Sud-Américains infatigables à crier bravo. Ces
manifestants étrangers étaient, soit des étudiants et des ouvriers venus
en France pour s'instruire dans les écoles et dans les fabriques, soit
des fugitifs à qui Paris donnait l'hospitalité après qu'une guerre ou
une révolution les avait chassés de chez eux. Les cris qu'ils poussaient
n'avaient aucune signification officielle; chacun de ces hommes agissait
par élan personnel, par désir de témoigner son amour à la République. A
ce spectacle le vieux Marcel éprouvait une irrésistible émotion et se
disait que la France était donc encore quelque chose dans le monde,
puisqu'elle continuait à exercer sur les autres peuples une influence
morale et que ses joies ou ses douleurs intéressaient l'humanité tout
entière.
Dans la journée, Marcel allait à la gare de l'Est. La foule des curieux
se pressait contre les grilles, débordait et s'allongeait jusque dans
les rues adjacentes. Cette gare, en passe d'acquérir l'importance d'un
lieu historique, ressemblait un peu à un tunnel trop étroit où un fleuve
aurait essayé de s'engouffrer avec de grands heurts et de grands remous.
C'était de là qu'une partie de la France armée s'élançait vers les
champs de bataille de la frontière. Par les diverses portes entraient
des milliers et des milliers de cavaliers à la poitrine bardée de fer et
à la tête casquée, rappelant les paladins du moyen âge; d'énormes
caisses qui servaient de cages aux condors de l'aéronautique; des files
de canons longs et minces, peints en gris, protégés par des plaques
d'acier, plus semblables à des instruments astronomiques qu'à des outils
de mort; des multitudes et des multitudes de képis rouges, qui se
mouvaient au rythme de la marche; d'interminables rangées de fusils, les
uns noirs et donnant l'idée de lugubres cannaies, les autres surmontés
de claires baïonnettes et pareils à des champs d'épis radieux. Sur ces
moissons d'acier les drapeaux des régiments palpitaient comme des
oiseaux au plumage multicolore: le corps blanc, une aile bleue, une aile
rouge, et la pique de la hampe pour bec de bronze.
Le matin du quatrième jour de la mobilisation, Marcel eut l'idée d'aller
voir son menuisier Robert. C'était un robuste garçon qui, disait-il,
«s'était émancipé de la tyrannie patronale» et qui travaillait chez lui.
Une pièce en sous-sol lui servait à la fois de logis et d'atelier. Sa
compagne, qu'il appelait «son associée», s'occupait du ménage et élevait
un bambin sans cesse pendu à ses jupes. Marcel avait pris en amitié cet
ouvrier habile, qui était venu souvent mettre en place, dans
l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, les nouvelles acquisitions faites
à l'Hôtel des Ventes, et qui, pour l'arrangement des meubles, se prêtait
de bonne grâce aux goûts changeants et aux caprices parfois un peu
bizarres du millionnaire.
Dans le petit atelier, Marcel trouva son menuisier vêtu d'un veston et
de larges pantalons de panne, chaussé de souliers à clous, et portant
plusieurs petits drapeaux et cocardes piqués aux revers de son veston.
Robert avait la casquette sur l'oreille et semblait prêt à partir.
--Vous venez trop tard, patron, dit l'ouvrier au visiteur. On va fermer
la boutique. Le maître de ces lieux a été mobilisé, et dans quelques
heures il sera incorporé à son régiment.
Ce disant, il montrait du doigt un papier manuscrit collé sur la porte,
à l'instar des affiches imprimées mises aux devantures de nombreux
établissements parisiens, pour annoncer que le patron et les employés
avaient obéi à l'ordre de mobilisation.
Jamais il n'était venu à l'esprit de Marcel que son menuisier pût se
transformer en soldat. Cet homme était rebelle à toute autorité; il
haïssait les _flics_, c'est-à-dire les policiers de Paris, et, dans
toutes les émeutes, il avait échangé avec eux des coups de poing et des
coups de canne. Le militarisme était sa bête noire; dans les meetings
tenus pour protester contre la servitude de la caserne, il avait figuré
parmi les manifestants les plus tapageurs. Et c'était ce révolutionnaire
qui partait pour la guerre avec la meilleure volonté du monde, sans
qu'il lui en coûtât le moindre effort!
A la stupéfaction de Marcel, Robert parla du régiment avec enthousiasme.
--Je crois en mes idées comme auparavant, patron; mais la guerre est la
guerre et elle enseigne beaucoup de choses, entre autres celle-ci: que
la liberté a besoin d'ordre et de commandement. Il est indispensable que
quelqu'un dirige et que les autres obéissent; qu'ils obéissent par
volonté libre, par consentement réfléchi, mais qu'ils obéissent. Quand
la guerre éclate, on voit les choses autrement que lorsqu'on est
tranquille chez soi et qu'on vit à sa guise.
La nuit où Jaurès fut assassiné, il avait rugi de colère, déclarant que
la matinée du lendemain vengerait cette mort. Il était allé trouver les
membres de sa section, pour savoir ce qu'ils projetaient de faire contre
les bourgeois. Mais la guerre était imminente et il y avait dans l'air
quelque chose qui s'opposait aux luttes civiles, qui reléguait dans
l'oubli les griefs particuliers, qui réconciliait toutes les âmes dans
une aspiration commune. Aucun mouvement séditieux ne s'était produit.
--La semaine dernière, reprit-il, j'étais antimilitariste. Comme ça me
paraît loin! Certes je continue à aimer la paix, à exécrer la guerre, et
tous les camarades pensent comme moi. Mais les Français n'ont provoqué
personne, et on les menace, on veut les asservir. Devenons donc des
bêtes féroces, puisqu'on nous y oblige, et, pour nous défendre,
demeurons tous dans le rang, soumettons-nous tous à la consigne. La
discipline n'est pas brouillée avec la Révolution. Souvenez-vous des
armées de la première République: tous citoyens, les généraux comme les
soldats; et pourtant Hoche, Kléber et les autres étaient de rudes
compères qui savaient commander et imposer l'obéissance. Nous allons
faire la guerre à la guerre; nous allons nous battre pour qu'ensuite on
ne se batte plus.
Puis, comme si cette affirmation ne lui paraissait pas assez claire:
--Nous nous battrons pour l'avenir, insista-t-il, nous mourrons pour que
nos petits-enfants ne connaissent plus une telle calamité. Si nos
ennemis triomphaient, ce qui triompherait avec eux, ce serait le
militarisme et l'esprit de conquête. Ils s'empareraient d'abord de
l'Europe, puis du reste du monde. Plus tard, ceux qu'ils auraient
dépouillés se soulèveraient contre eux, et ce seraient des guerres à
n'en plus finir. Nous autres, nous ne songeons point à des conquêtes; si
nous désirons récupérer l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'elles
nous ont appartenu jadis et que leurs habitants veulent redevenir
Français. Voilà tout. Nous n'imiterons pas nos ennemis; nous
n'essayerons pas de nous approprier des territoires; nous ne
compromettrons pas par nos convoitises la tranquillité du monde.
L'expérience que nous avons faite avec Napoléon nous suffit, et nous
n'avons aucune envie de recommencer l'aventure. Nous nous battrons pour
notre sécurité et pour celle du monde, pour la sauvegarde des peuples
faibles. S'il s'agissait d'une guerre d'agression, d'orgueil, de
conquête, nous nous souviendrions de notre antimilitarisme; mais il
s'agit de nous défendre, et nos gouvernants sont innocents de ce qui se
passe. On nous attaque; notre devoir à tous est de marcher unis.
Robert, qui était anticlérical, montrait une tolérance, une largeur
d'idées qui embrassait l'humanité tout entière. La veille, il avait
rencontré à la mairie de son quartier un réserviste qui, incorporé dans
le même régiment, allait partir avec lui, et un coup d'œil lui avait
suffi pour reconnaître que c'était un curé.
--Moi, lui avait-il dit, je suis menuisier de mon état. Et vous,
camarade... vous travaillez dans les églises?
Il avait employé cet euphémisme pour que le prêtre ne pût attribuer à
son interlocuteur quelque intention blessante. Et les deux hommes
s'étaient serré la main.
--Je ne suis pas pour la calotte, expliqua Robert à Marcel Desnoyers.
Depuis longtemps nous sommes en froid, Dieu et moi. Mais il y a de
braves gens partout, et, dans un moment comme celui-ci, les braves gens
doivent s'entendre. N'est-ce pas votre avis, patron?
Ces propos rendirent Marcel pensif. Un homme comme cet ouvrier, qui
n'avait aucun bien matériel à défendre et qui était l'adversaire des
institutions existantes, allait gaillardement affronter la mort pour un
idéal généreux et lointain; et cet homme, en faisant cela, n'hésitait
pas à sacrifier ses idées les plus chères, les convictions que
jusqu'alors il avait caressées avec amour; tandis que lui, le
millionnaire, qui était un des privilégiés de la fortune et qui avait à
défendre tant de biens précieux, ne savait que s'abandonner au doute et
à la critique!...
Dans l'après-midi, Marcel rencontra son menuisier près de l'Arc de
Triomphe. Robert faisait partie d'un groupe d'ouvriers qui semblaient
être du même métier que lui, et ce groupe partait en compagnie de
beaucoup d'autres qui représentaient à peu près toutes les classes de la
société: des bourgeois bien vêtus, des jeunes gens fins et anémiques,
des plumitifs à la face pâle et aux grosses lunettes, des prêtres jeunes
qui souriaient avec une légère malice, comme s'ils se trouvaient
compromis dans une escapade. A la tête de ce troupeau humain marchait un
sergent; à l'arrière-garde, plusieurs soldats, le fusil sur l'épaule. Un
rugissement musical, une mélopée grave et menaçante s'élevait de cette
phalange aux bras ballants, aux jambes qui s'ouvraient et se fermaient
comme des compas. En avant les réservistes!
Robert entonnait avec énergie le refrain guerrier. En dépit de son
vêtement de panne et de sa musette de toile, il avait le même aspect
grandiose que les figures de Rude dans le bas-relief du Départ. Son
«associée» et son petit garçon trottaient à côté de lui, pour lui faire
la conduite jusqu'à la gare. Le châtelain suivit d'un œil respectueux
cet homme qui lui paraissait extraordinairement grandi par le seul fait
d'appartenir à ce torrent humain; mais dans ce respect il y avait aussi
quelque malaise, et, en regardant son menuisier, il éprouvait une sorte
d'humiliation.
Marcel voyait tout son passé se dresser devant lui avec une netteté
étrange, comme si une brise soudaine eût dissipé les brouillards qui
jusqu'alors l'enveloppaient d'ombre. Cette terre de France, aujourd'hui
menacée, était son pays natal. Quinze siècles d'histoire avaient
travaillé pour son bien à lui, pour qu'en arrivant au monde il y jouît
de commodités et de progrès que n'avaient point connus ses ancêtres.
Maintes générations de Desnoyers avaient préparé l'avènenement de Marcel
Desnoyers à l'existence en bataillant sur cette terre, en la défendant
contre les ennemis; et c'était à cela qu'il devait le bonheur d'être né
dans une patrie libre, d'appartenir à un peuple maître de ses destinées,
à une famille affranchie de la servitude. Et, quand son tour était venu
de continuer cet effort, quand ç'avait été à lui de procurer le même
bien aux générations à venir, il s'était dérobé comme un débiteur qui
refuse de payer sa dette. Tout homme qui naît a des obligations envers
son pays, envers le groupe humain au milieu duquel il est né, et, le cas
échéant, il a le devoir précis de s'acquitter de ces obligations avec
ses bras et même par le sacrifice de sa personne. Or, en 1870, Marcel,
au lieu de remplir son devoir de débiteur, avait pris la fuite, avait
trahi sa nation et ses pères. Cela lui avait réussi, puisqu'il avait
acquis des millions à l'étranger; mais n'importe: il y a des fautes que
les millions n'effacent pas, et l'inquiétude de sa conscience lui en
donnait aujourd'hui la preuve. A la vue de tous ces Français qui se
levaient en masse pour défendre leur patrie, il se sentait pris de
honte; devant les vétérans de 1870 qui montraient fièrement à leur
boutonnière le ruban vert et noir et qui avaient sans doute participé
aux privations du siège de Paris et aux défaites héroïques, il
pâlissait. En vain cherchait-il des raisons pour apaiser son tourment
intérieur; en vain se disait-il que les deux époques étaient bien
différentes, qu'en 1870 l'Empire était impopulaire, qu'alors la nation
était divisée, que tout était perdu. Le souvenir d'un mot célèbre se
représentait malgré lui à sa mémoire comme une obsession: «Il restait la
France!»
Un moment, l'idée lui vint de s'engager en qualité de volontaire et de
partir comme son menuisier, la musette au flanc, mêlé à un peloton de
futurs soldats. Mais quels services pourrait-il rendre? Il avait beau
être robuste encore; il avait dépassé la soixantaine, et, pour être
soldat, il faut être jeune. Tout le monde est capable de tirer un coup
de fusil, et le courage ne lui manquait pas pour se battre; mais le
combat n'est qu'un incident de la lutte. Ce qu'il y a de pénible et
d'accablant, ce sont les opérations qui précèdent le combat, les marches
interminables, les rigueurs de la température, les nuits passées à la
belle étoile, le labeur de remuer la terre, d'ouvrir les tranchées, de
charger les chariots, de supporter la faim et la soif. Non, il était
trop tard pour qu'il pût s'acquitter de sa dette de cette manière-là.
Et il n'avait pas même la douloureuse, mais noble satisfaction qu'ont
les autres pères, trop vieux pour offrir leurs services personnels à la
patrie, de lui donner leurs fils comme défenseurs. Son fils, à lui,
n'était pas Français et n'avait pas à répondre de la dette paternelle.
Marcel, ayant eu le tort de fonder sa famille à l'étranger, n'avait pas
le droit, dans les présentes circonstances, de demander à Jules de faire
ce que lui-même n'avait pas fait jadis. L'une des conséquences les plus
pénibles de la faute ancienne était que le père et le fils fussent de
nationalités différentes. Cela ne constituait-il pas en quelque sorte
une seconde trahison et une récidive d'apostasie?
Voilà pourquoi, les jours suivants, beaucoup de mobilisés pauvrement
vêtus, qui se rendaient seuls aux gares, rencontrèrent un vieux monsieur
qui les arrêtait avec timidité, qui leur glissait dans la main un
billet de vingt francs et qui s'éloignait aussitôt, tandis qu'ils le
regardaient avec des yeux ébahis. Des ouvrières en larmes, qui venaient
de dire adieu à leurs hommes, virent le même vieux monsieur sourire aux
petits enfants qui marchaient à côté d'elles, caresser les joues des
bambins, puis s'en aller très vite en laissant dans la menotte d'un des
marmots une pièce de cent sous.
Marcel, qui n'avait jamais fumé, se mit à fréquenter les débits de
tabac. Il en sortait les mains et les poches pleines, pour combler de
cigarettes et de cigares le premier soldat qu'il rencontrait.
Quelquefois le favorisé souriait courtoisement, remerciait par une
phrase qui dénotait l'éducation supérieure, et repassait le cadeau à un
camarade dont la capote était aussi grossière et aussi mal coupée que la
sienne. Le service obligatoire était cause de ces petites erreurs.
Pour se donner l'amère volupté d'aviver son remords, Marcel continuait à
venir souvent rôder aux alentours de la gare de l'Est. Comme le gros des
troupes opérait maintenant sur la frontière, ce n'étaient plus des
bataillons entiers qui s'y embarquaient; mais pourtant l'animation y
était encore grande. Jour et nuit, quantité de soldats affluaient, soit
isolément, soit par groupes: réservistes sans uniformes qui rejoignaient
leurs régiments, officiers occupés jusqu'alors à l'organisation de
l'arrière, compagnies armées qui allaient remplir les vides déjà
ouverts par la mort.
Une fois, Marcel suivit longtemps des yeux un sous-lieutenant de réserve
qui arrivait accompagné de son père. Les deux hommes s'arrêtèrent au
barrage d'agents qui empêchait les civils d'entrer dans la gare. Le père
avait à la boutonnière le ruban vert et noir, cette décoration que le
millionnaire n'avait pas le droit de porter. C'était un vieillard grand,
maigre, qui se tenait très droit et qui affectait la froideur
impassible. Il dit seulement à son fils:
--Adieu, mon enfant. Porte-toi bien.
--Adieu, mon père.
Le jeune homme souriait comme un automate, et le vieillard évitait de le
regarder. Après cet échange de mots insignifiants, le père tourna le
dos; puis, chancelant comme un homme ivre, il se réfugia au coin le plus
obscur de la terrasse d'un petit café, où il cacha sa face dans ses
mains pour dissimuler sa douleur. Et Marcel Desnoyers envia cette
douleur.
Une autre fois, il vit une bande d'ouvriers mobilisés qui arrivaient en
chantant, en se poussant, en montrant par l'exubérance de leur gaîté
qu'ils avaient fait de trop fréquentes stations chez les marchands de
vin. L'un d'eux tenait par la main une petite vieille qui marchait à
côté de lui, sereine, les yeux secs, avec un visible effort pour
paraître gaie. Mais, lorsqu'elle eut embrassé son garçon sans verser
une larme, lorsqu'elle l'eut suivi des yeux à travers la vaste cour et
vu disparaître avec les autres par les immenses portes vitrées de la
gare, soudain sa physionomie changea comme si un masque eût été enlevé
de son visage, une sauvage douleur succéda à la gaîté factice, et la
malheureuse femme, se tournant du côté où elle croyait qu'était
l'Allemagne, s'écria, les poings serrés, avec une fureur homicide:
--Ah! brigand!... brigand!...
L'imprécation maternelle s'adressait au personnage dont elle avait vu le
portrait dans les journaux illustrés: moustaches aux pointes insolentes,
bouche à la denture de loup, sourire tel que dut l'avoir l'homme des
cavernes préhistoriques. Et Marcel Desnoyers envia cette colère.
Depuis le rendez-vous donné à la Chapelle expiatoire, Jules n'avait pas
revu Marguerite. Celle-ci lui avait écrit qu'elle ne pouvait abandonner
sa mère un seul instant. La pauvre femme avait eu le cœur déchiré à
l'idée du prochain départ de son fils, officier d'artillerie de réserve,
qui devait rejoindre sa batterie d'un moment à l'autre. D'abord, lorsque
la guerre était encore douteuse, elle avait beaucoup pleuré; mais, une
fois la catastrophe devenue certaine, elle avait séché ses pleurs, avait
voulu, malgré le mauvais état de sa santé, préparer elle-même la
cantine de son fils; et, au moment de la séparation, elle s'était
contentée de lui dire: «Adieu, mon enfant. Sois prudent, mais accomplis
ton devoir.» Pas une larme, pas une défaillance. Marguerite avait
accompagné son frère à la gare, et, lorsqu'elle était rentrée à la
maison, elle avait trouvé la vieille mère assise dans son fauteuil,
blême, farouche, évitant de parler de son propre fils, mais s'apitoyant
sur ses amies dont les fils étaient partis à l'armée, comme si celles-là
seulement connaissaient la torture du départ. Dans un post-scriptum,
Marguerite promettait à Jules de lui donner un nouveau rendez-vous la
semaine suivante.
En attendant, Jules fut d'une humeur détestable. A l'ennui de ne pas
voir Marguerite s'ajoutait l'ennui de ne pouvoir, à cause du
_moratorium_, toucher le chèque de quatre cent mille francs qu'il avait
rapporté de l'Argentine. Possesseur de cette somme considérable, il
était presque à court d'argent, puisque les banques refusaient de la lui
payer. Quant à Argensola, il ne s'embarrassait guère de cette pénurie et
savait trouver tout ce qu'il fallait pour les besoins du ménage. Son
centre d'inépuisable ravitaillement était à l'avenue Victor-Hugo. La
mère de Jules,--comme beaucoup d'autres maîtresses de maison, qui, en
prévision d'un siège possible, dévalisaient les magasins de comestibles
afin de se prémunir contre la disette future,--avait accumulé les
approvisionnements pour des mois et des mois. C'était chez elle que le
bohème allait se fournir de vivres: grandes boîtes de viande de
conserve, pyramides de pots débordant de mangeaille, sacs gonflés de
légumes secs. A chacune de ses visites, Argensola rapportait d'amples
provisions de bouche et ne négligeait pas non plus de faire d'abondants
emprunts à la cave de Marcel. Puis, quand il avait étalé sur une table
de l'atelier les boîtes de viande, les pyramides de pots, les sacs de
légumes qui constituaient la partie solide de son butin:
--_Ils_ peuvent venir! disait-il à Jules en lui faisant passer la revue
de ces munitions de guerre. Nous sommes prêts à _les_ recevoir.
Le soin d'augmenter le stock de vivres et la chasse aux nouvelles
étaient les deux fonctions qui absorbaient tout le temps de l'aimable
parasite. Chaque jour, il achetait dix, douze, quinze journaux: les uns,
parce qu'ils étaient réactionnaires et que c'était un plaisir de voir
enfin tous les Français unis; les autres, parce qu'ils étaient radicaux
et qu'à ce titre ils devaient être mieux informés des faits parvenus à
la connaissance du Gouvernement. Ces feuilles paraissaient le matin, à
midi, à trois heures, à cinq heures du soir. Une demi-heure de retard
dans la publication inspirait de grandes espérances au public, qui
s'imaginait alors trouver en «dernière heure» de stupéfiantes nouvelles.
On s'arrachait les suppléments. Il n'était personne qui n'eût les
poches bourrées de papiers et qui n'attendît avec impatience l'occasion
de les emplir encore davantage. Et pourtant toutes ces feuilles disaient
à peu près la même chose.
Argensola eut la sensation d'une âme neuve qui se formait en lui: âme
simple, enthousiaste et crédule, capable d'admettre les bruits les plus
invraisemblables; et il devinait l'existence de cette même âme chez tous
ceux qui l'entouraient. Par moments, son ancien esprit critique faisait
mine de se cabrer; mais le doute était repoussé aussitôt comme quelque
chose de honteux. Il vivait dans un monde nouveau, et il lui semblait
naturel qu'il y arrivât des prodiges. Il commentait avec une puérile
allégresse les récits fantastiques des journaux: combats d'un peloton de
Français ou de Belges contre des régiments entiers qui prenaient la
fuite; miracles accomplis par le canon de 75, un vrai joyau; charges à
la baïonnette, qui faisaient courir les Allemands comme des lièvres dès
que les clairons avaient sonné; inefficacité de l'artillerie ennemie,
dont les obus n'éclataient pas. Il trouvait naturel et rationnel que la
petite Belgique triomphât de la colossale Allemagne: c'était la
répétition de la lutte de David et de Goliath, lutte rappelée par lui
avec toutes les images et toutes les métaphores qui, depuis trente
siècles, ont servi à décrire cette rencontre inégale.
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