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Les Mystères du Louvre

by Octave Féré · French · Gutenberg #39449 · 1,027,634 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Mystères du Louvre
    
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Title: Les Mystères du Louvre

Author: Octave Féré


        
Release date: April 14, 2012 [eBook #39449]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39449

Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.

Le texte imprimé en lettres gothiques dans le livre d'origine est
marqué =ainsi=.




     LES MYSTÈRES

     DU LOUVRE




CORBEIL--TYP. ET STÉR. B. RENAUDET.




     LES MYSTÈRES

     DU LOUVRE

     PAR OCTAVE FÉRÉ

     [Illustration]

     OUVRAGE ILLUSTRÉ DE NOMBREUSES GRAVURES


     PARIS

     A. FAYARD, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel




  [Illustration: On avait réuni les deux tours du Louvre par un
  rempart...]


Oui, les _Mystères du Louvre_, c'est-à-dire un écho des chroniques
étranges écloses et comprimées entre les murailles sombres, sous
les voûtes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux
palais, dont la quadruple destination avait une terrible éloquence,
lorsqu'il servait tout à la fois de séjour aux princes, de
citadelle, de prison d'État et de coffre-fort royal.

Le temps n'a point passé impunément sur ces constructions
menaçantes, que les hauts barons, les grands feudataires de la
couronne ne regardaient qu'en tremblant.

Mais si son action s'était bornée à transformer l'aspect extérieur
des choses, ce serait peu. Elle a eu d'autres conséquences: elle a
fait justice des juridictions barbares, des dominations sans
contrôle; elle a nivelé les rangs, rectifié les usurpations de
renommée, apuré les comptes.

Bien des prestiges se sont dissipés, la vérité seule, éternelle,
immuable, est demeurée, et tel orgueilleux monarque, que ses
historiens gagés ont pu élever sur le pavois de leurs panégyriques
imposteurs, est retombé décrié et meurtri pour ne plus se relever.

La lumière a pénétré par les fissures de l'édifice vermoulu,
jusqu'aux _fosses_ de cette tour de Philippe-Auguste, inaugurée par
l'infortune de Philippe, comte de Flandre, que le roi français y
ensevelit vivant, après l'avoir promené par les rues de Paris,
attelé à son char triomphal.

Quelle épopée, quel drame que cette tour elle seule, servant aux
rois d'alors à la garde de ce qu'ils avaient de plus précieux:
leurs richesses et leurs victimes!

Quelle distance aussi de ce Louvre de Philippe-Auguste, de Charles
V, de François Ier, de Louis XIII et de Louis XIV, au monument
splendide et gigantesque qu'un règne nouveau vient d'achever, et
qui n'est plus que la métropole des arts et des lettres, après
avoir servi d'oubliettes et d'_in pace_ à tant d'intelligences
d'artistes et d'écrivains.

Que le lecteur veuille donc nous suivre un instant dans un rapide
coup d'œil sur le passé. Les événements dramatiques que nous
entreprenons de développer gagneront surtout dans son esprit, quand
nous l'aurons initié aux localités qui en furent le théâtre. Nous
serons affranchi pour le reste de notre livre des descriptions
intempestives, et nous connaîtrons, lecteur et écrivain, le terrain
sur lequel nous allons marcher de conserve.

C'est d'ailleurs une digression qui vaut bien une préface, car elle
justifiera par avance le titre de cet ouvrage. Elle enseignera, en
effet, plus d'une particularité, sinon ignorée, du moins peu
connue, sauf des érudits, et donnera, dès le premier pas, le fil du
labyrinthe où nous aurons à pousser de nombreuses reconnaissances.

Nous venons de parler des érudits, et, pour nous édifier dès le
début, nous ouvrons leurs dissertations prolixes. Vanité des
vanités! Nous n'en trouvons pas deux qui tombent d'accord sur
l'origine du Louvre, ni même sur l'étymologie, sur la signification
du nom.

Humble romancier, nous n'avons pas la prétention d'en remontrer à
ces savants patentés; nous admettons donc l'hypothèse la plus
vraisemblable, à savoir que ce palais, dont l'origine se perd dans
la nuit des âges, fut d'abord un rendez-vous de chasse, une villa
de plaisance, au milieu des bois et des marais qui couvraient
primitivement cette rive de la Seine.

Les académiciens ni les professeurs n'ont pu déterminer si ce mot
Louvre vient du latin _lupus_, _lupara_, à cause des loups qui
infestaient ces lieux sauvages, ou de _leower_ (on prononce
_loure_), locution saxonne, qu'un ancien glossaire traduit par
_castellum_, qui signifie forteresse; ou enfin de _rouvre_,
_roboretum_, _robur_ (forêt de chênes).

La première de ces opinions nous semble la plus plausible, car des
lettres et ordonnances, datées de cette citadelle par les rois qui
y demeuraient, portent cette mention: _Apud_ LUPARAM _prope
Parisios_ (au Louvre près Paris).

Philippe-Auguste, sous le règne duquel Paris prenait un notable
accroissement, et qui jugeait la position du Louvre favorable pour
un établissement capable à la fois de défendre les abords de la
ville et de protéger le roi contre les alertes venant de la ville
même, acheta les terrains situés dans ce rayon, et appartenant en
grande partie au monastère de Saint-Denis de la Chartre, à la
seigneurie de l'évêque de Paris et du chapitre de Notre-Dame. Il
indemnisa généreusement ces hauts propriétaires... aux dépens des
Parisiens, et se mit à l'œuvre.

Son premier ouvrage fut une tour de trente et un mètres de hauteur,
dont les murs, véritable construction romaine, en avaient quatre
d'épaisseur. Des souterrains, suivant l'usage de l'époque,
couraient sur ces masses énormes, formant des galeries et des
cellules que l'on appelait les _fosses_, un titre sinistre trop
bien justifié.

Autour de cette construction, on creusa un fossé pour rendre
l'accès impossible autrement que par un pont-levis défendu par une
poterne. Puis, de hautes murailles, en rapport avec la maçonnerie
de la grosse tour, enfermèrent l'enceinte de la place d'armes, à
peu près comme les ailes plus régulières ferment aujourd'hui la
cour carrée.

Enfin, un nouveau fossé très profond, alimenté d'eau comme celui de
l'intérieur, entoura ces remparts.

Philippe-Auguste avait la science et la passion des enceintes
fortifiées.

Il travailla surtout avec amour à celles du Louvre, car elles
devaient, nous l'avons déjà indiqué, servir à la garde de son
épargne et de ses prisonniers.

L'infortuné Ferdinand, vaincu et pris à la bataille de Bouvines, en
fit l'épreuve.

Mais combien d'autres princes après lui eurent le même sort! Que de
douleurs étouffées sous les masses de pierre qui recouvraient les
_fosses_!

Un chroniqueur nous a conservé dans ses vers gaulois la mémoire de
la captivité du comte de Flandre, en le désignant sous le nom de
_Ferrans_ que lui donnait le peuple:

     Li quens Ferrans liés et pris
     En fu amenez à Paris,
     Et maint autres barons de pris,
     Qui puis ne virent leur pays.

Philippe-Auguste cependant, non plus que ses successeurs, jusqu'à
Charles V, n'eurent pas leur résidence fixe dans le Louvre. Ces
princes n'y demeuraient que par moments, particulièrement pour
recevoir l'hommage de leurs vasseaux, car les tenanciers de la
couronne relevaient de la tour du Louvre; c'est là qu'ils venaient
humblement faire prestation de foi et d'hommage, et de là aussi
l'effroi que leur causait cet édifice; en y entrant, tous n'étaient
pas sûrs d'en sortir.

Mais négligeons les modifications accessoires apportées à
l'œuvre de Philippe-Auguste par ses successeurs immédiats, pour
arriver au règne de Charles V, l'un des plus importants pour ce
palais.

Non seulement ce prince accrut notablement les bâtiments du Louvre,
mais il les rendit assez logeables pour y établir sa demeure, et
les léguer à ce titre aux monarques qui vinrent après lui.

En élargissant les remparts de Paris, il y comprit le Louvre. La
grosse tour devint le milieu d'une enceinte de cent dix-huit mètres
de long sur cent treize mètres de large, la longueur parallèle à la
rivière. Cette enceinte, fermée d'un fossé qui tirait ses eaux de
la Seine, contenait le château proprement dit, formé de quatre
corps de logis, comme aujourd'hui, et partagé pour le surplus en
cours et jardins. La place circonscrite entre ces quatre bâtiments,
mesurait soixante-six mètres de long sur soixante-deux de large, et
la grosse tour au milieu. Les bâtiments des quatre côtés, percés de
fenêtres placées sans ordre extérieur, n'avaient de symétrie entre
eux que celle de la grandeur. Ces fenêtres, dit un écrivain auquel
nous empruntons ces détails[1], devaient être la plupart en ogive,
de forme allongée et semblables à des meurtrières.

  [1] Violet-le-Duc. On peut consulter aussi Dulaure et surtout
  Sauval, où ont puisé tous les historiens venus depuis eux.

On se figurera aisément cet édifice, en se rappelant que dans
l'architecture du moyen âge, chaque partie d'une construction était
conçue et élevée indépendamment de ce qui l'entourait. Puis,
suivant Sauval, les bâtiments du Louvre étaient comme hérissés de
tours rondes, carrées et en fer à cheval. Le nom de quelques-unes a
été conservé.

Il y avait celles du Fer-à-Cheval, des Porteaux, de Windal, situées
sur le bord de la Seine; les tours de l'Étang, de l'Horloge, de
l'Armoirie, de la Fauconnerie, de la Grand'Chapelle, de la
Petite-Chapelle, la Tour où se met le roi quand on joute; puis
encore la Tour de la Tournelle ou de la Grand'Chambre du Conseil,
la tour de l'Écluse, la tour de l'Orgueil et celle de la Librairie.

Ce dernier nom rappelle que Charles V réunit au Louvre environ neuf
cents volumes qui furent l'origine de la bibliothèque royale.

Du côté du nord, ce prince réunit la grosse tour au bâtiment par
une galerie en pierre, étroite et élevée, franchissant le fossé
dont nous avons parlé, lequel, revêtu de pierre, servait de vivier.
Du côté opposé, se trouvait toujours le pont-levis, dont l'entrée
s'abritait sous une arcade angulaire, surmontée d'une statue d'un
mètre et demi représentant Charles V, son sceptre en main.

Enfin, ce monarque plaça à la façade extérieure du palais, sur la
rivière, une horloge fort admirée; il fit garnir les croisées d'un
treillis doré, pour empêcher l'entrée des pigeons dans les
appartements. Il dota son palais favori d'une chapelle,
d'appartements élégants, de salles de bain, d'un cabinet de joyaux.
Ce luxe était prodigieux, comparé au mobilier existant sous
Philippe-Auguste, et qui consistait principalement en gerbes de
paille, que l'on envoyait rue du Fouarre, à l'Université, pour
l'usage des écoliers, quand le roi quittait cette résidence.

L'empereur Charles IV étant venu à Paris, en 1373, fut reçu et fêté
dans le palais de la Cité, nommé alors le Palais-Royal. Le
lendemain de l'Épiphanie, le roi voulut montrer le Louvre à son
visiteur. Celui-ci souffrant de la goutte, on le fit porter à la
pointe de la Cité, et les deux souverains s'embarquèrent dans un
bateau du roi, «fait comme une belle maison, dit Christine de
Pisan, moult peint par dehors et par dedans. Le roy montra à
l'empereur les beaux maçonnages qu'il avoit fait au Louvre édifier.
L'empereur, son fils et ses barons moult bien y logea, et partout
était le lieu moult bien paré. En salle dîna le roy, les barons
avec lui, et l'empereur en sa chambre.»

Nous insistons sur cette période de l'histoire du Louvre, parce que
ce palais prit alors l'aspect et la distribution qu'il offrait, à
de légères modifications près, à l'époque où commencera la première
partie de notre récit.

Avant Charles V, les bâtiments intérieurs n'avaient que deux
étages; il les fit exaucer de deux autres, ce qui diminua la clarté
et la salubrité de la cour. Le dedans de ces bâtiments, où le jour
ne pénétrait qu'à travers des fenêtres étroites et grillées,
ressemblait plus à celui d'une prison qu'à un logis royal.

Quatre porte fortifiées, appelées Porteaux, donnaient accès dans le
Louvre. L'entrée principale était au midi, sur le bord de la Seine:
tout ici respirait la force brutale, le besoin de se défendre et
celui de dominer. Entre les bâtiments et la rivière, s'offrait
cette porte, flanquée de tours et de tourelles, s'ouvrant sur une
avant-cour assez vaste, que l'on parcourait en longeant une partie
du fossé du château. Arrivé au milieu de sa façade, on trouvait une
autre porte, fortifiée par deux grosses tours peu élevées,
couvertes d'une terrasse.

La porte la plus considérable, après celle-ci, faisait face à
Saint-Germain l'Auxerrois, et existait encore après la construction
de la colonnade, sous Louis XIV. Elle était fort étroite, défendue
par deux tours rondes. Les deux autres portes étaient moins
importantes, mais non moins bien abritées.

Il faut signaler encore les principales pièces des bâtiments qui
entouraient le parallélogramme formé par la cour. Elles
consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa
hauteur atteignait le comble de l'édifice; on distinguait ensuite
la salle Neuve du roi, la salle Neuve de la reine, la chambre du
Conseil, qui consistait en une grande chambre et une garde-robe,
nommée garde-robe de la Trappe, et une salle basse immense,
ornementée par Charles V avec beaucoup de soin, afin d'y donner des
galas et d'y traiter les princes étrangers.

Nous n'avons garde d'omettre la _chambre de la Trappe_...
Étaient-ce les oubliettes?...

La chapelle basse, dédiée à la Vierge, n'était pas la seule que
renfermât le palais, mais c'était la plus importante et la mieux
décorée.

Charles VI, qui eut souvent besoin de se réfugier au Louvre dans
les violentes tempêtes de son règne, ne le jugea pas encore
suffisamment fortifié. Il ajouta des bastions à tous les coins, et
sacrifia à cet effet la plupart des jardins.

Après lui, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, ne
songèrent encore qu'à inventer des moyens de faire de ce château
une forteresse inexpugnable.

Enfin, arriva le règne de François Ier. Le goût barbare de cette
citadelle choquait les instincts artistiques de ce prince. Il
résolut d'en renouveler les dispositions. Ce dessein fut surtout
confirmé en lui, quand il songea à recevoir Charles-Quint, en 1539.

Il commença donc de très coûteuses réparations, et ce fut lui
qui détruisit la grosse tour, afin de donner plus d'air et de
lumière aux appartements. Il adopta pour entrée principale la
porte vers Saint-Germain l'Auxerrois, et comme ces travaux ne le
satisfaisaient pas encore, il se fit présenter des plans de
reconstruction quasi complète, entre lesquels ceux de Pierre
Lescot, abbé de Clagny, obtinrent la préférence. On était en 1540.

Lescot conduisit son œuvre avec une heureuse activité. Le corps
de bâtiment que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre, se
trouva presque achevé en 1548. Ce fut Lescot aussi qui construisit
une partie du bâtiment en retour du côté de la Seine, et une aile
qui, communiquant au Louvre, s'avançait jusqu'au bord de cette
rivière. Les magnifiques travaux réalisés, à force de temps et de
génie, sur cette berge, ont produit le quai par lequel palais et
rivière sont aujourd'hui séparés.

Tout le monde connaît ce pavillon splendidement restauré de nos
jours, en avant duquel s'étend un balcon aux barreaux dorés et
fleurdelisés. C'est de la fenêtre par laquelle on y accède, et qui
s'ouvre à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, que le
triste Charles IX déchargeait son arquebuse sur les infortunés qui
traversaient la Seine à la nage pour échapper aux massacres de la
Saint-Barthélemy.

Les architectes et les artistes dont le nom se rattache à cette
époque du Louvre sont Pierre Lescot, Sébastien Serlio, Italien, qui
ne fit guère que présenter des plans, Jean Goujon, victime de la
Saint-Barthélemy, et Paul Ponce.

Le gros bâtiment contigu au pavillon de Charles IX est d'une
construction plus récente. Il s'étend du vieux Louvre au quai, et
fait angle avec la façade méridionale. Il a longtemps porté le nom
de palais de la Reine et de pavillon de l'Infante; l'espace vide
enfermé entre lui et la nouvelle grille s'appelait le jardin de
l'Infante, titre qui est resté au beau parterre dont le règne de
Napoléon III a doté cet emplacement. L'étage supérieur forme la
galerie à laquelle le triomphe d'Apollon, représenté au plafond, a
valu le nom de cette divinité.

L'espace qui séparait le Louvre du rudiment des Tuileries, était
alors plus pareil à un vaste chaos qu'à un quartier voisin de la
résidence royale. Cependant, la position de ce bâtiment avancé
jusqu'à la Seine fit naître l'idée d'une galerie, qui, longeant
cette rivière, irait aboutir à cet autre résidence, et formerait
une communication de l'une à l'autre. Cette œuvre fut entreprise
sous Charles IX et continuée sous ses successeurs, jusqu'à
l'endroit où se trouve le premier pavillon à campanille, sur la
place du Carrousel, c'est-à-dire à environ moitié de son étendue
totale. La seconde partie, reprise sous Henri IV, qui y attachait
beaucoup de soin, et continuée sous Louis XIII, ne s'acheva que
sous Louis XIV.

François Ier ne toucha d'ailleurs qu'aux anciennes parties du
Louvre qui gênaient ses vues; il respecta les autres.

D'après le plan de Lescot, le Louvre se serait terminé d'une part
au pavillon de l'Horloge, et de l'autre à l'entrée actuelle sur la
rivière, vis-à-vis le pont des Arts. Ce fut Henri IV qui fit donner
à la cour du Louvre la dimension de cent soixante-neuf mètres
qu'elle compte. Il fit exhausser la galerie donnant sur le jardin
de l'Infante, alors couverte d'une terrasse.

L'intention de Henri IV était de consacrer la partie inférieure de
la grande galerie à l'établissement de diverses manufactures et au
logement «des plus experts artisans de toutes les nations.» Ce
dessein, digne d'un tel monarque, fut pourtant combattu par Sully,
par des arguments qui prouvent que les vues économiques de ce
ministre étaient moins bonnes que ses intentions, et qu'il n'était
pas, en cette matière, aussi avancé qu'on s'est plu souvent à le
proclamer.

Catherine de Médicis avait contribué à décider son fils Charles IX
à entreprendre cette galerie; cette princesse en posa même la
première pierre. Androuet-Ducerceau en était l'architecte, mais cet
homme habile tenant plus à sa religion qu'à son emploi, s'exila aux
approches de la Saint-Barthélemy, et ne revint que sous Henri IV,
qui lui fit reprendre son œuvre interrompue.

Sous Charles IX, les Tuileries consistaient en cinq corps de
constructions assez mal groupées, auxquels Henri IV fit ajouter
quatre autres bâtiments; et toutes ces bâtisses sur une seule ligne
offrirent dès lors plus de développement que de beauté.

En somme, à l'époque de Louis XIII, et nous devons retenir
l'attention de nos lecteurs sur ce point, pour l'intelligence de la
seconde partie de notre récit, comme nous l'avons déjà sollicitée,
aux débuts du règne de François Ier, pour la première. Le Louvre
conservait beaucoup de la physionomie qu'il avait sous Henri II; il
était toujours entouré de fossés, et sa façade du côté de
Saint-Germain l'Auxerrois était caractérisée par quatre tours
rondes, deux au centre et deux autres aux angles de cette façade.

C'était toujours le vieux monument féodal, avec ses logements
solennels et sombres, ses salles basses et ses caveaux, dignes
successeurs des fosses de la Tour de Philippe-Auguste.

Henri III, Henri IV et Louis XIII habitèrent sans interruption le
Louvre, que le dernier de ces princes ne délaissa qu'en 1643, pour
se loger au Palais-Royal, dont Richelieu lui avait fait don en
mourant.

Louis XIV devait modifier cet état de choses. L'architecte Leveau
donna des plans qui furent à peine essayés; Charles Perrault en
présenta de meilleurs, qui obtinrent un assentiment à peu près
unanime. Enfin l'on fit venir de Rome le cavalier Bernini, mais son
idée trop grandiose eût exigé l'anéantissement de tout ce qui était
déjà fait. On n'en conserva que celle de réunir le Louvre aux
Tuileries, en conservant libre tout l'espace qui s'étend entre les
deux palais.

--Que mettrez-vous entre le Louvre et les Tuileries? lui
demandait-on.

Et il répondait simplement:

--Rien.

Ce rien était la plus magnifique des conceptions.

Que de difficultés offrait sa réalisation! Cet emplacement où il
fallait faire le vide, avait fini par devenir une ville d'hôtels,
de maisons, de jardins et d'édifices religieux. Là, s'élevait
l'hôtel de Rambouillet, là encore, l'hôtel de Chevreuse; toujours
là, trois églises, l'hôtel des Quinze-Vingts et le rempart de la
ville, depuis l'ancienne porte de Saint-Honoré jusqu'à la porte
Neuve sur le quai.

De fait, il n'a guère fallu moins de deux siècles pour réaliser
cette idée du cavalier Bernini!

On nous permettra, comme trait de mœurs de l'époque de Louis
XIV, une anecdote.

Ce prince n'entendant pas être gêné dans ses moyens d'exécution, et
voulant obtenir les ouvriers et les matériaux à bon compte, rendit,
au mois de novembre 1660, un édit qui défendait à toutes personnes
d'élever un bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de dix
mille livres d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous
peine de prison pour la première fois, et des galères pour la
seconde. Ce monarque prétendait être le seul grand bâtisseur en
France.

L'année suivante, au mois de février, au moment où une multitude
d'ouvriers étaient occupés à ces travaux, le feu prit à la galerie
des Peintres, et commença à se communiquer à la grande galerie. On
ignorait alors l'usage des pompes.

Que pensez-vous que firent le roi et la reine? Ils envoyèrent en
toute hâte chercher le saint sacrement à Saint-Germain-l'Auxerrois.

Cette pratique superstitieuse était cependant condamnée par
plusieurs conciles; on pense bien d'ailleurs que le ciel ne jugea
pas à propos d'opérer un miracle en cette circonstance, et le
palais fût devenu entièrement la proie des flammes, si on ne les
eût arrêtées en coupant largement la galerie.

Nous faisons grâce au lecteur des contestations qui s'élevèrent
entre les divers architectes, ralentirent les travaux, et
finalement ne permirent ni de les achever, ni d'y offrir au roi un
logement qu'il trouva à Versailles et à Marly. Ce fut lui qui fit
commencer la colonnade, que l'on mit si longtemps à achever.

Les travaux du Louvre furent ensuite délaissés jusqu'en 1755.

Il y eut même quelque chose de pire qu'un abandon, ce fut une sorte
de dévastation. Des constructions privées vinrent s'adosser tout
autour du palais, des logements accordés par faveur à quelques
artistes et à beaucoup de protégés, grands seigneurs et
subalternes, furent distribués dans l'intérieur; des écuries
occupèrent une partie du rez-de-chaussée, notamment sur la rivière.

M. de Marigny, surintendant des bâtiments, obtint, en 1754, le
pouvoir de dégager le Louvre des constructions hybrides qui
l'obstruaient, et de reprendre les travaux d'achèvement.

Il trouva des auxiliaires intelligents en Gabriel et Soufflot.

Toutefois, Louis XVI n'hérita de son prédécesseur que d'un bâtiment
en construction, et l'infortuné monarque n'eut ni le temps, ni les
moyens d'apporter un bien grand contingent à cette œuvre. La
révolution y mit son veto.

Ce fut une époque fatale pour cet édifice, traité en place conquise
et devenu propriété nationale.

Heureusement, les conquêtes d'Italie vinrent modifier cet état de
choses; il fallait une place pour recevoir les richesses
artistiques provenant de nos victoires. Le Louvre s'offrait tout
naturellement. Raimond, architecte en vogue, fut chargé de disposer
les locaux.

En 1803, le Premier Consul chargea Percier et Fontaine de reprendre
ces travaux, et l'on doit à ces artistes distingués quelques-unes
des parties intérieures les plus admirées aujourd'hui, telles que
le grand escalier, les salles des Antiques et nombre d'autres. Le
héros avait compris qu'il y avait là une œuvre glorieuse à
accomplir.

Ce furent encore les plans de Percier et de Fontaine qui obtinrent
les suffrages, lorsqu'en 1806, Napoléon Ier ordonna que la réunion
du Louvre aux Tuileries serait l'objet d'un concours entre tous les
architectes. D'après le plan de ces deux hommes éminents, une
galerie transversale devait couper en deux la place du Carrousel.
Mais la trahison et les revers emportèrent l'empire, et avec lui
cessèrent les travaux.

La Restauration et Louis-Philippe ne firent rien pour le Louvre.

Ce fut en 1848, dès le 25 février, que le gouvernement provisoire
décréta son achèvement, en même temps que la prolongation de la rue
de Rivoli. Toutefois, l'état du trésor public, malgré l'impôt des
45 centimes, ne permit pas alors de passer du plan à l'exécution:
il resta à l'état de projet jusqu'au décret du 12 mars 1852.

Dès lors, sous une impulsion nouvelle, puissante, énergique,
persistante, surtout, les travaux prirent une activité, un
développement quasi miraculeux.

Ces travaux ont coûté environ cinquante millions; cent
cinquante-cinq artistes ont exécuté les sculptures de cette
œuvre nouvelle; les deux architectes qui se sont succédé dans la
direction sont MM. Visconti et Lefuel.

Dans un espace de cinq années, le nouveau Louvre achevé était
devenu le plus vaste comme le plus merveilleux palais qui soit au
monde.

FIN DU PROLOGUE.




Arthème FAYARD, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel, PARIS.

LA PETITE DUCHESSE

PAR ALEXIS BOUVIER

Au moment où la tombe se ferme sur la duchesse de Chaulnes, dans
les terribles conditions qui viennent de nous être révélées, paraît
le roman de M. Alexis BOUVIER: _la Petite Duchesse_, qui est la
mise en scène dramatisée de la douloureuse lutte de cette jeune
femme contre sa belle-mère qui l'accuse, et se débattant dans
les mailles des pièges dont on l'entoure pour lui enlever
l'administration de sa fortune et pour la séparer de ses enfants,
après avoir précipité dans la mort son mari, héritier d'un des plus
grands noms de France.

Cette navrante histoire d'hier, qui vient d'avoir un si lamentable
dénouement pour l'héroïne, forme le canevas du remarquable et
palpitant roman que nous publions et que chacun voudra lire dans
ses émouvantes péripéties, habilement coordonnées par M. Alexis
BOUVIER.

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     des Palais, Prisons, Abbayes, Boudoirs et Salons, Assassinats,
     Empoisonnements, Séquestrations, Séductions,
     Adultères.--Chronique scandaleuse embrassant quinze siècles de
     notre histoire de France.--236 magnifiques illustrations.

   =L'Histoire des Tuileries=, par Jules BEAUJOINT.--Drames
     politiques, Vie privée des souverains, Débauches secrètes,
     Crimes mystérieux, Révélations.--100 gravures inédites.

   =L'Histoire du Palais-Royal= _et de ses galeries_, par J.
     BEAUJOINT.--Politique et mœurs des princes, Maisons de jeu et
     de filles, Caveaux et repaires, Le Tout-Paris des vices.--90
     superbes illustrations.

   =L'Histoire de la Bastille=, _suivie du donjon de Vincennes_,
     d'après les travaux de MICHELET, LOUIS BLANC, THIERS, etc. 60
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   =L'Alcôve des Rois=, ou _Amours mystérieuses des Rois, Reines,
     Princes_, etc.--Mystères des couvents et des vieux châteaux,
     Drames nocturnes, Orgies royales, Scènes dramatiques, le
     Parc-aux-Cerfs.--Nombreuses illustrations.

   =Les Vierges de Verdun=, par Louis NOIR.--Grand roman historique
     inédit.--Drames sous la Révolution.--1792.--Marceau.--La
     Chanoinesse de Mirecourt.--Nombreuses illustrations inédites.

   =Les Nuits du Boulevard=, par Pierre ZACCONE.--Mœurs
     nocturnes du Paris moderne.--44 splendides illustrations.
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Vient de paraître en livraisons à 10 cent., le nouvel ouvrage de
LOUISE MICHEL, intitulé:

LA MISÈRE

C'est dans les profondeurs tragiques de la dernière couche sociale
que la grande citoyenne =LOUISE MICHEL= vient de tailler, en pleine
chair vive, le roman des déshérités.

Jamais peut-être voix plus émue n'a plaidé la cause du prolétaire
avec une éloquence plus passionnée. Il appartenait à la femme
héroïque qui mille fois a bravé la mort pour défendre le peuple,
d'écrire le drame de la =MISÈRE DU PEUPLE=.

Les personnages de ce drame, détachés de la vie réelle, peints à
larges traits, sur nature, laissent aux faits toute la brutalité de
leur enseignement.

Après avoir lu la Misère avec ses tableaux si vrais, ses situations
si poignantes, après s'être laissé entraîner par l'intérêt puissant
qui se dégage de cette grande conception, il ne sera plus possible
de nier =la question sociale=.

Les illustrations de la =Misère= sont dues au crayon, au burin de
deux jeunes artistes d'un incontestable talent: les frères TINAYRE,
dont la touche large, la manière vraie, fait vivre et parler les
types créés par LOUISE MICHEL.


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    LES

    MYSTÈRES DU LOUVRE

    par Octave FÉRÉ




  [Illustration]




PREMIÈRE PARTIE




I

LE SPECTRE NOIR.


Une année qui avait commencé d'une manière fatale, cette année
1525! La reine Claudine était morte, le duc d'Alençon l'avait
suivie de près; nous avions perdu la bataille de Pavie, et François
Ier était prisonnier de Charles-Quint.

Tout s'en ressentait dans le royaume et dans les affaires, mais la
cour, plus que personne, demeurait abattue sous ce dernier revers.

Adieu les splendeurs de Blois, les fêtes de Fontainebleau! La
régente, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère du roi
absent, avait délaissé ces résidences, où semblait retentir encore
les échos des joies de la veille, pour venir s'installer au Louvre,
sombre séjour, conforme à de telles afflictions.

On sait, en effet, qu'en dépit des efforts des derniers règnes pour
rendre ce palais habitable, ce n'était toujours qu'une citadelle
massive, hérissée de bastions, entourée de fossés à l'eau
croupissante, et dont l'aspect maussade n'était pas racheté à
l'intérieur par la beauté de ses appartements. Là où manquent l'air
et la lumière, la gaieté fait défaut.

La grosse tour de Philippe-Auguste, plantée comme une sentinelle au
milieu de l'enceinte, dont elle dominait de sa couronne crénelée
toutes les autres constructions, jetait son ombre lugubre au sein
des chambres les plus fastueusement décorées, au fond des retraits
les mieux parés d'or et de grandes tapisseries.

La régente, que l'on désignait habituellement sous le titre de
madame la duchesse, fidèle aux lois de l'étiquette, n'en tenait pas
moins régulièrement sa cour chaque matin dans la pièce d'apparat,
nommée salle Neuve de la reine.

C'était un des locaux les plus élégants et les mieux parés du
palais.

L'ornementation des croisées à ogives courait en rinceaux élégants
jusqu'aux arêtes de la voûte. Celle-ci, peinte de vif azur et
d'étoiles d'argent, offrait une ressemblance visible avec un coin
du ciel. Une natte épaisse garantissait les pieds contre la
froidure des dalles en mosaïques qui carrelaient le sol. Les
murailles disparaissaient sous les tentures et les dressoirs. Au
fond, dans l'endroit le plus honorable, comme un autel au haut bout
d'une basilique, un baldaquin massif à rideaux cramoisis abritait
un trône élevé de plusieurs marches.

En avant, des sièges plus modestes, disposés en fer à cheval,
s'offraient aux personnages admis aux réceptions royales et ayant
le privilège de s'asseoir devant les princes.

Le jour où nous pénétrons dans ce sanctuaire, il s'en fallait
beaucoup que tous les sièges fussent occupés.

La régente n'avait guère autour d'elle que ses dames d'honneur, un
ou deux dignitaires de sa maison, quelques officiers supérieurs de
l'armée de Lautrec: tous amenés là par l'étiquette, par l'intrigue,
par le besoin de se montrer au pouvoir pour ne pas être oubliés de
lui dans la distribution des faveurs.

Pour préciser les noms les plus illustres, on y voyait Thomas de
Maussion, le secrétaire particulier du roi; Cossé-Brissac, le plus
beau cavalier de la cour; le savant Pierre Donez, lecteur de
François Ier, futur évêque de Lavaur; Robert de Lenoncourt,
chapelain de la cour; maître Cagny, premier aumônier du roi;
messire Loys Chantereau, grand pénitencier.

Parmi les femmes, quelques-unes des dames d'honneur de la feue
reine Claudine, mesdames de Mailly, de Bussy, de Montbreton,
Françoise de Foy; puis encore, mesdames de Brézé, d'Aubertot, Anne
de Lautrec, attachées à la personne de la régente; Hélène de
Tournon, amie intime de Marguerite de Valois, qui l'a immortalisée
dans ses poésies.

Une gêne extrême, un malaise sensible régnaient dans l'atmosphère.
Les plus habiles, les plus courtisans sentaient la parole expirer
sur leurs lèvres. Les phrases banales lancées par intervalles
circulaient lentement; on eût dit un cénacle de trépassés.

C'était bien la vie qui manquait à cette réunion. Mais la vie, où
était-elle?

Elle n'était pas partie seulement avec le roi, elle s'était enfuie
surtout avec ces aimables gazouilleurs, qui naguère paraient ces
résidences et semaient l'entrain, la gaieté, l'esprit autour d'eux.

Poètes, écrivains, artistes, tous s'étaient retirés, non pas ainsi
qu'on pourrait le croire, comme ces oiseaux ingrats qui se taisent
et s'envolent dès qu'ils ont vidé la main qui les nourrit, mais
tristement, chassés par les menaces et les persécutions.

Ah! cette époque que nos professeurs d'histoire nous ont appris à
considérer comme l'âge d'or des lettres et des arts, nous allons
voir bientôt comment elle les traitait et ce qu'elle faisait pour
eux. Les bancs du collège et de l'Université nous ont enseigné le
mensonge; eh bien, c'est dans le roman que nous trouverons la
vérité!

Oui, la cour était triste, chagrine, et ce n'était pas assez, pour
la maintenir sous cette impression, de la captivité de son chef, de
la défaite de nos armées, de l'absence des hommes de talent: une
influence plus fâcheuse que ces maux réunis s'appesantissait encore
sur elle.

Le mauvais génie de ce temps, c'était le chancelier Duprat, l'homme
aux visées mystiques et ascétiques, le ministre des desseins
implacables, des actes intolérants.

Inféodé à la domination romaine, nourrissant d'incessantes pensées
d'orgueil qui lui faisaient entrevoir l'héritage de la tiare, le
ministre déloyal sacrifiait sans vergogne son pays à son ambition.

La régente était une femme d'une grande intelligence, au milieu de
ses vices, de ses erreurs et de ses fautes. Son esprit perspicace
ne se dissimulait pas les menées du chancelier, et cependant elle
ne faisait rien pour les entraver. Elle subissait cet homme, ses
volontés, ses projets, au point qu'on eût été tenté de croire que
le régent, c'était lui, et Louise de Savoie la vassale.

L'audience de la régente était donc descendue à un degré de
contrainte difficile pour ses courtisans comme pour elle-même,
et les plus habiles ne savaient plus de quel thème faire
conversation, quand un son argentin, parti de l'entrée de la salle,
fit tressaillir chacun.

La portière s'agita, et sans que les huissiers l'eussent ouverte,
une boule bariolée des couleurs les plus criardes et les plus osées
vint littéralement rouler jusqu'au bas du trône, dont l'estrade
l'arrêta.

Une même exclamation sortit de toutes les bouches:

--Triboulet!...

C'était le cri de délivrance. L'ennui, l'embarras avaient disparu
avec cette apparition.

--Eh oui Triboulet!... répondit l'avorton en se redressant et en
rajustant son bonnet, fort compromis dans son entrée excentrique,
Triboulet dont un seul grelot fait plus de bruit que tous vos
gosiers ensemble, beaux sires et belles dames!...

Et agitant triomphalement sa marotte:

--Allons, ma mie, faites voir que vous n'avez point, comme chacun
céans, perdu la vertu de causer!

Le fou du roi avait le droit d'insolence; il en usait même
vis-à-vis de son maître qui s'égayait de ses plus audacieuses
boutades.

Était-il fou réellement? Son nom l'indiquait; il était d'ailleurs
payé pour cela. Les historiens, il est vrai, n'ont pu encore tomber
d'accord sur ce point. Après cela, sur quel point, me direz-vous,
s'entendent-ils complètement?

Donc, c'était Triboulet, le bouffon, le bavard, le grotesque, le
plaisantin, qui partageait avec les lévriers du prince le privilège
de tout oser, contre tous, sans que nul, ceux que le fou avait
blessés, ceux que les chiens avaient mordus, eussent le droit de
crier: Aïe!...

Après tout, pourquoi ne leur aurait-on pas dit un peu leurs
vérités, à ces beaux courtisans, quand le roi souffrait bien qu'on
lui dît quelquefois les siennes!

Cependant, le bouffon, accroupi au bas du siège de la régente,
paraissait plongé dans un entretien des plus attachants avec sa
marotte, lui adressant tout bas des questions, et l'approchant de
son oreille pour écouter ses réponses. Le tout accompagné de jeux
de physionomie grotesques, d'interjections glapissantes et d'une
pantomime qui soulevait la jovialité des spectateurs.

On riait d'autant mieux qu'on s'était cruellement morfondu d'ennui.

--Or ça, seigneur Triboulet, demanda la régente, qui ne dédaignait
pas de s'associer à l'animation générale, ne nous apprendrez-vous
pas quel sujet intéressant vous occupe à ce point, vous et
mademoiselle votre marotte?

Triboulet adressa gravement à la princesse un geste indiquant qu'il
ne fallait pas le troubler. Puis, tout d'un coup, il lança le
hochet en l'air, fit une superbe cabriole en le rattrapant, et
s'adressant avec solennité à la régente et à l'assistance:

--Décidément, mademoiselle du Carillon, dit-il en désignant sa
marotte, est une personne incivile, qui se joue de moi et me fait
des contes à dormir debout.

--Voyez-vous cela! fit la jeune demoiselle d'Heilly, celle des
dames qui jouissait de la plus grande familiarité auprès de la
régente; mais ne pourrait-on donc savoir au juste ce qu'elle
gazouille?

--Elle prétend, voyez l'impertinente! que tandis que vous vous
morfondez dans ce Louvre à chercher des objets de distraction et de
médisance, il s'y passe à votre barbe de mirifiques aventures dont
vous ne vous doutez pas.

A ce début alléchant, chacun dressa l'oreille, entrevoyant déjà du
scandale dans l'air.

Encouragé par cette attention, Triboulet poursuivit:

--Ce n'est rien moins qu'histoire démoniaque, et j'ai la chair de
poule d'y songer seulement... Foi de bouffon royal! je n'oserai
jamais finir, que messire le grand prieur ne m'ait promis un
exorcisme si j'ai subi une vision de Satanas.

--Au fait! au fait!... murmura l'assemblée.

--J'y consens; je parlerai. Mais je mets en gage mademoiselle du
Carillon contre l'escarcelle de mademoiselle d'Heilly, que vous ne
croirez pas un mot de ce que je vais vous dire, tant il est sûr que
vérité est bien moins accueillie dans cette auguste Cour que
mensonge...

«Au milieu de cette nuit dernière, pris d'un malaise, je m'étais
mis à la fenêtre de mon retrait, là-haut, au quatrième étage, pour
essayer si la fraîcheur de l'air ne me soulagerait pas. Il faisait
un temps superbe. Madame Phébé et ses filles les étoiles,
resplendissaient comme autant de soleils. La cour du Louvre est
moins claire en plein midi qu'elle n'était alors.

«Je ne sais plus à quoi je pensais,--peut-être bien ne pensais-je à
rien, comme il arrive si souvent à messire le grand pénitencier,
fit-il en se tournant vers ce personnage, qui se contenta de
hausser les épaules,--quand j'aperçus, aussi distinctement que je
vois ici chacun de vous, un fantôme qui se promenait à travers la
cour carrée.

--Hein!... un fantôme!... répéta le grand pénitencier Loys
Chantereau.

--Un fantôme blanc? demanda madame de la Trémouille.

--Un fantôme noir... tout noir...

--Et comment sais-tu que c'était un fantôme? objecta messire Loys.

--Vous allez en juger, reprit le bouffon: c'était un grand corps
tout d'une venue; il ne marchait pas, il glissait sur le sable. De
la tête aux pieds, il était couvert d'un long drap noir comme on
n'en met que sur le cercueil des trépassés. Je n'ai vu ni son
visage ni ses mains; tout disparaissait sous ce drap.

Il avançait donc sans que je distinguasse le mouvement de ses
pieds... Je parie qu'ils étaient fourchus.

--Et où tendait-il? demanda le grand pénitencier qui, en sa qualité
d'exorciste, avait une propension à croire aux apparitions et
possessions infernales.

--Il allait tout droit, sans dévier d'un pouce, vers la grosse
tour.

--Eh bien, et les fossés... et le pont-levis?

--Attendez donc, messire, c'est là que gît le merveilleux. Je me
disais aussi: Et les fossés, et le pont-levis?... mais il en était
moins en peine que moi, et n'y pensait guère, car il allait
toujours...

A la Cour du Louvre, on était habitué aux plaisanteries d'un goût
équivoque, aux mystifications de messire Triboulet. Tromper les
gens, puis se moquer impitoyablement d'eux, était son principal
talent. Brouiller les meilleurs ménages, diviser les plus intimes
amis, allumer la discorde, susciter les querelles, remuer les
médisances, insinuer les calomnies, c'était pour cet étrange objet
de la bienveillance royale, récréations journalières.

Il se rendait parfaitement justice à lui-même; il se savait laid,
difforme, repoussant, méprisé des hommes, répulsif aux femmes,
incapable d'inspirer ni sympathie ni affection, il avait pris à
rebours ce monde qui le dédaignait. Relégué au rang des chiens et
des perruches, il empruntait l'instinct des uns et des autres, il
mordait et il insultait.

Autrement fait, autrement placé, eût-il été meilleur? Nous ne
savons; la chose n'est pas impossible; la vieille fable de l'amour
rognant les griffes du lion n'est-elle pas puisée à l'enseignement
éternel de la nature humaine?

Mais Triboulet était-il capable de ressentir un sentiment si
doux?... et s'il l'eût ressenti, si, en effet, un lambeau de
cœur se fût avisé de battre au fond de cette poitrine difforme,
quelle femme eût jamais aimé Triboulet?...

Donc, l'amour étant le foyer, la source du bien, le bouffon,
haïssant et haï, appliquait toute son intelligence à faire le mal.

Il ne laissait pas d'y être encouragé à merveille, hâtons-nous de
le dire, par son influence auprès du roi, et par la manière dont
chacun saluait ses saillies, tant qu'elles s'exerçaient aux dépens
d'autrui.

Mais on savait aussi ce qu'elles valaient, et c'était à qui se
mettrait sur ses gardes dès qu'on voyait poindre une de ces
anecdotes scabreuses qu'il inventait ou grossissait si habilement.

En cette circonstance encore, l'incrédulité avait accueilli le
début de son récit, et les lazzis dont il l'avait accompagné
d'abord justifiaient ce sentiment. Bientôt, néanmoins, son ton
devint si sérieux, son geste si expressif, qu'il rendit son
auditoire aussi attentif qu'il était grave lui-même.

On brûlait trop de sorciers, à cette époque, pour se piquer
d'esprit fort. De tout temps le Louvre avait eu une réputation
suspecte, sous le rapport des malins esprits ou des revenants.

Les fosses de la grosse tour avaient étouffé tant d'iniquités,
absorbé tant de victimes connues et inconnues, que l'apparition de
quelques-uns de leurs spectres ne se présentait pas à l'esprit du
grand pénitencier lui-même comme un phénomène trop invraisemblable.

Le bouffon eut donc la joie de constater, à l'attitude de son
auditoire, l'intérêt réel excité par sa narration.

--Ah! continua-t-il, c'est ici que le bénitier de messire Loys de
Chantereau eût été d'un grand secours!...

«Je suivais pas à pas l'apparition, curieusement accroché aux
grillages de ma croisée, et le cœur me battait, je le déclare,
comme le vôtre, seigneur de Cossé-Brissac, certain soir que vous
attendiez quelqu'un au fond du grand parterre de la reine...

A cette impertinente apostrophe, le beau Cossé s'agita comme un
lion piqué d'un moustique; mais on lui fit signe de réprimer sa
colère, et il se contenta de tordre sa moustache en silence.

--Le fantôme noir arriva enfin aux piliers massifs de l'arcade du
roi Charles V. J'écarquillais les yeux de plus belle, car cette
construction, frappée d'un côté en plein par la lune, projetait une
ombre épaisse de celui de la cour.

--Enfin?... demanda l'un des auditeurs impatienté de ces
digressions.

--C'est tout.

--Comment? tout?

--Oui, je perdis de vue mon spectre en cet endroit; s'était-il
fondu dans l'ombre? Était-il entré dans le pilier? Je ne saurais
dire, je n'en ai rien aperçu. En sorte qu'après être demeuré une
grande heure et plus en arrêt sur la maçonnerie, sur le fossé et
sur la cour, j'ai fait un grand signe de croix, et je suis rentré
prudemment dans mon lit, bien plus malade que quand j'en étais
sorti.

«Eh bien, madame la duchesse, et vous, messires, que vous semble de
mon aventure? Méritait-elle d'être narrée?»

--Si je l'entendais de tout autre bouche que celle d'un maître sot,
répondit le beau Cossé, qui avait sur le cœur l'insinuation du
bouffon, je la tiendrais pour étonnante au premier chef.

--En fait de sottises, c'est comme en fait d'esprit, messire, n'est
pas maître qui veut.

--Çà, interrompit Hélène de Tournon, parlons raison plutôt, s'il
est possible; ne te joues-tu point de nous, suivant ton habitude,
messire Triboulet, et tout du moins ne nous contes-tu point comme
histoire ce que tu aurais rêvé?

--Non! par ma marotte! belle dame, je tiens pour bien dit ce que
j'ai dit, et la preuve, c'est que de ma vie je n'ai ressenti aussi
grand'peur qu'à la disparition plus encore qu'à la découverte de ce
fantôme.

--Ainsi, tu affirmes ton récit! intervint Louise de Savoie.

--J'ai juré sur ma marotte, tout à l'heure; mais pour vous, mon
honorée souveraine, j'atteste sur mon salut.

Ce serment était trop solennel pour laisser subsister aucun doute.
Les courtisans se sentirent comme un effroi involontaire.

La régente se tourna vers les ecclésiastiques admis à la réception:

--Quel est votre avis sur tout cela, messires?

--Notre avis, répondit sentencieusement Loys Chantereau, est que
les temps sont calamiteux; or, l'Écriture nous enseigne qu'aux
jours néfastes il se produit des signes dans le ciel et sur la
terre, pour servir d'avertissement aux pécheurs et aux royaumes.

--Oui, les temps sont calamiteux, répéta la régente toute pensive.

--Il n'y a que des messes et des fondations pieuses qui puissent
détourner la colère d'en haut, reprit le grand pénitencier; que
Votre Seigneurie m'excuse de le lui rappeler.

--Il suffit, messire, dit la régente, nous y songerons.

--Bien parlé! s'écria le bouffon en agitant sa marotte et en
regardant le grand pénitencier d'un air narquois, c'est le fait des
gens sages de réfléchir avant de conclure.

On sait que Louise de Savoie avait passé pour être entachée des
idées de réforme qui remuaient l'ancien monde chrétien. Le clergé
la craignait, mais ne l'aimait pas.

Messire Loys Chantereau ne pouvant s'en prendre à elle, allait
faire éclater sa colère sur le bouffon, et celui-ci, pressentant la
bourrasque, s'était déjà blotti sous une draperie, au coin d'un
dressoir.

Un autre incident détourna la semonce.

Deux huissiers soulevaient les tentures, faisant place à une femme
qui s'avançait lentement et gravement vers la régente.

A son entrée, tous se levèrent; tous s'inclinèrent sur son passage.

Elle marchait d'une allure de reine, drapée dans de longs vêtements
de deuil; et cette sombre parure, sans nuire à sa merveilleuse
beauté, faisait ressortir la pâleur mate de ses traits, et le
cercle bleuâtre que les larmes ou l'insomnie avaient tracé sous ses
yeux.

Elle gravit les degrés du trône et échangea un baiser avec la
régente.

Cette femme si belle, si digne et si triste, c'était Marguerite de
Valois, la sœur du roi prisonnier, la veuve du connétable
Charles d'Alençon, mort tout récemment, et dont elle portait le
deuil. Elle venait d'atteindre la trentaine, l'âge où les femmes
sont dans leur épanouissement, et n'avait jamais paru plus jeune.

Tandis que chacun se courbait jusqu'à terre en sa présence, le
bouffon, hissé sur la pointe des pieds, suivait d'un regard
étrangement attentif le moindre de ses mouvements, et de ses doigts
crispés se retenait aux draperies qui le dérobaient à tous les
yeux.


  [Illustration: Le chancelier Duprat.]




II

BAISER DE JUDAS.


La régente, avant de rendre le baiser qu'elle venait de recevoir,
plongea son regard perçant jusqu'au fond du regard mélancolique de
la princesse.

--Eh bien, chère fille, lui dit-elle, de façon à n'être entendue
que d'elle seule, la consolation n'arrive donc pas?...

Marguerite, embarrassée de ce coup d'œil investigateur dont elle
connaissait la puissance divinatoire, se détourna pour l'éviter, et
se borna, pour réponse, à pousser un profond soupir.

Puis elle salua les assistants avec une douce gravité, et sa vue
ayant rencontré le visage ami d'Hélène de Tournon, elle lui envoya
de la main un geste particulièrement aimable.

Elle s'assit ensuite sur le siège le plus rapproché de sa mère, et
remarquant le silence qui régnait depuis son entrée:

--Que je n'interrompe pas les entretiens, dit-elle; messires,
mesdames, de quoi parliez-vous donc?

--Une histoire singulière, invraisemblable, que l'on nous
racontait, répondit quelqu'un.

--Invraisemblable! Oh! mais alors, que l'on m'en fasse part bien
vite, répliqua-t-elle en s'efforçant de dominer les préoccupations
qui perçaient sur ses traits alanguis. Et qui faisait ce récit?

--Le maître fou de Sa Majesté, Triboulet...

Un mépris indicible succéda soudain à son sourire un peu forcé.

--Triboulet!... prononça-t-elle avec dégoût; oh! de grâce, alors,
n'en parlons plus.

A ce témoignage de dédain, le fou d'office, qui observait tout et
entendait tout, sans être vu, devint affreusement livide.

Marguerite de Valois, cette femme si séduisante et si attristée
aujourd'hui, était naguère l'âme, le génie inspirateur, la verve de
ces réunions. Son gracieux esprit allumait la saillie de tous les
autres. La poésie parlait dans ses moindres discours. Par elle, la
cour se transformait en un temple des Muses. Elle était l'astre
autour duquel les poètes venaient brûler leur encens et ranimer
leur souffle. Entre eux et elle, c'était un échange constant de
gracieusetés et de largesses.

Poète elle-même, elle écrivait aussi facilement en vers qu'en
prose, et sans parler ici de ses œuvres que tout le monde
connaît, elle répondait un jour à Clément Marot, qui l'informait en
un dizain des ennuis que lui causaient certains créanciers... car
les poètes paraissent en avoir toujours eu:

     Si ceux à qui devez, comme vous dites,
     Vous cognoissois comme je vous cognois,
     Quitte seriez des debtes que vous fîtes
     Au temps passé, tant grandes que petites,
     En leur payant un dizain toutefois,
     Tel que le vôtre, qui vaut mieux mille fois
     Que l'argent deu par vous en conscience;
     Car estimer on peult l'argent au pois,
     Mais on ce peult (et j'en donne ma voix)
     Assez priser votre belle science.

Une bourse pleine d'or accompagnait les vers, et le poète
reconnaissant s'écriait: «Cette Marguerite surpasse en valeur les
perles d'Orient.» Clément Marot était latiniste, et se souvenait
que _Margarita_ et pierre précieuse, c'est tout un.

Elle mérita d'être célébrée sur tous les tons, et les chroniqueurs,
nous léguant son portrait, nous apprennent qu'elle joignait un
esprit mâle à une bonté compatissante, et des lumières très
étendues à tous les agréments de son sexe. Douce sans faiblesse,
magnifique sans vanité, elle possédait une remarquable aptitude
pour les affaires, sans négliger les amusements du monde. Sa
passion pour les arts et les études couronnait tant d'éminentes
qualités.

Cependant elle nous apparaît en ce moment, dans cette réunion
officielle, pensive et soucieuse, en proie à un mal mystérieux,
dont sa mère et les courtisans cherchent en vain à pénétrer les
causes.

Ils en trouvent beaucoup, sans doute... Les événements, l'absence
cruelle du roi, les douleurs d'un récent veuvage, la disparition
des lettrés et des artistes qui égayaient et occupaient sa vie;
mais, de tous ces motifs, quel est le vrai, et tous réunis,
justifient-ils un marasme si grand?...

Le chevalier de Brissac allait ranimer pour elle la conversation;
mais la voix sonore du chef des huissiers arrêta la parole sur ses
lèvres, en jetant à l'assemblée cette annonce imposante:

--Messire Antoine Duprat, grand chancelier!...

Antoine Duprat, premier ministre de François Ier, était l'homme le
plus considérable de la cour. Nous avons dit un mot déjà de son
caractère et de ses tendances.

Il traversa la salle, le front arrogant, sans laisser tomber un
signe d'attention sur les courtisans courbés à son passage, et
s'avança jusqu'à la régente, à laquelle il adressa un salut
cérémonieux, en baisant la main qu'elle lui tendait.

Il balbutia un mot d'excuse ou d'explication sur l'ennui des
affaires, qui ne lui avait pas permis de venir plus tôt, et se
tourna vers la princesse Marguerite.

Duprat avait passé l'âge de la jeunesse; c'était cependant un homme
encore plein de vigueur, et qui ne révélait rien des approches de
la vieillesse, ni sur ses traits, ni dans sa démarche. Ses cheveux
noirs épais, sa barbe soignée où se mêlaient à peine quelques
filets d'argent, encadraient un visage qui ne manquait pas de
régularité, mais auquel faisait défaut une qualité supérieure à
toute la beauté possible, la sympathie. Ses traits étaient durs,
son œil distillait la duplicité.

Le regard que la régente et lui avaient échangé, dans leur
salutation, était froid et cérémonieux; quiconque même eût bien
observé les détails de cette réciprocité de politesse, eût vu les
doigts de Louise de Savoie se recourber nerveusement sous les
lèvres du ministre. Il y avait dans ce geste involontaire quelque
chose de la sensitive crispée par un contact répulsif.

Mais il est vrai de dire qu'en apercevant Marguerite près du trône,
la physionomie ascétique et rogue du chancelier subit une
transformation. Le soleil perçant à travers un nuage n'opère pas
un rayonnement plus soudain ni plus lumineux.

--C'est grande joie, dit-il en souriant, de rencontrer Votre
Seigneurie en cette réunion, à laquelle elle fait si souvent
défaut.

--Que voulez-vous, messire, répondit, avec une froideur calculée,
la princesse, la douleur aime la solitude.

--Permettez-moi, Altesse, de déposer...

Et il s'avançait pour baiser sa main comme celle de sa mère.

Si quelqu'un eût pu voir en cette minute le masque grimaçant du
bouffon, toujours caché sous sa draperie, on eût été saisi de
l'expression d'appréhension et de rage qui en contractaient tous
les muscles.

Ses lèvres blêmies s'ouvraient dans un rictus horrible; ses yeux
injectés de sang, allaient jaillir de leur orbite; ses sourcils
roux se dressaient hérissés; on eût juré un bouledogue furieux qui
va s'élancer sur sa proie.

--Que faites-vous, monseigneur! dit la princesse en retirant sa
main, dont le chancelier touchait déjà l'extrémité. Sur Dieu! mais
vous n'y songez pas!... Allez, l'étiquette ne vous oblige point à
un tel sacrifice.

--Que voulez-vous dire, auguste dame? demanda le ministre, ému de
cet accueil et ne souriant plus qu'avec mauvaise grâce.

--Eh quoi! faut-il vous l'expliquer? Oubliez-vous que cette main,
sur laquelle vous prétendez placer votre hommage a touché la même
plume que tant d'autres réputés par vous hérétiques et dignes du
bûcher?...

L'attaque était rude, car elle était juste.

Le grand mouvement de la révolution religieuse commençait en
Europe. Il y avait sept ans déjà que Luther avait subi sa première
condamnation canonique, cinq ans que cette sentence avait été
renouvelée, et quatre ans qu'il avait été anathématisé et décrété
d'hérésie.

Ainsi qu'il arrive inévitablement, les persécutions grandissaient
son importance et multipliaient ses adhérents.

Il ne nous appartient pas, et nous nous en félicitons, de faire
l'historique des douloureux combats; mais il ne nous était pas
permis de les passer entièrement sous silence, à cause du rôle
essentiel qu'y prirent les principaux héros de cet ouvrage.

Le cri de révolte de Luther eut donc certains abus pour point de
départ, et ce cri trouva un puissant écho dans la Saxe tout
entière, où le peuple, un grand nombre d'ecclésiastiques, de
moines, d'abbés et d'évêques, s'associèrent aux prédications du
réformateur; la Suisse les imita, sous l'impulsion de Zwingle, et
l'Allemagne s'agita dans le même sens.

Enfin les idées nouvelles pénétrèrent en France, à Paris, au sein
de la cour.

Duprat voulut servir de digue au torrent. Il se jeta résolument à
la traverse, fit appel à la Sorbonne, augmenta ses attributions,
l'investit du droit d'examen, la constitua en tribunal et obtint
de ses docteurs en théologie un décret, daté du 15 avril 1521, par
lequel Luther, sa doctrine et ses partisans furent solennellement
condamnés, comme ils l'avaient été à Rome.

Cet arrêt ralentit un instant la marche de la révolte et de la
discussion, mais elle ne tardèrent pas à reprendre d'une façon plus
dangereuse pour l'autorité papale, car le corps des évêques
commença à s'y ranger. La ville de Meaux vit se former le premier
noyau des réformateurs, et cela sous l'égide de son propre évêque,
Guillaume Brinçonnet.

Bravant les foudres du saint-siège, les décrets de la Sorbonne et
les menaces du chancelier de France, ce prélat se trouva d'accord
avec Jean de Montluc, évêque de Valence; Jean de Bellay, évêque de
Paris; Châtelain, évêque de Mâcon; Caraccioli, évêque de Troyes;
Guillard, évêque de Chartres; Gérard, évêque d'Oléron; Morvilliers,
évêque d'Orléans; Saint-Romain, évêque de Pamiers; Jean de
Moustier, évêque de Bayonne; Oder de Coligny, cardinal de
Châtillon, et nombre d'autres prélats, docteurs, abbés, et presque
tous les professeurs du collège de France.

On voit quelle force acquérait cette révolte spirituelle.

La mère du roi François Ier, Louise de Savoie, goûtait à son tour
la nouvelle doctrine et la faisait partager à son fils, ainsi
qu'elle le rapporte elle-même dans le _journal_ de sa vie: «L'an
1522, en décembre, mon fils et moi, par la grâce du Saint-Esprit,
commençasmes à cognoistre les hypocrites blancs, noirs, gris,
enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu, par sa clémence et
bonté infinie, veuille nous préserver et desfendre; car, si
Jésus-Christ n'est menteur, il n'est poinct de plus dangereuse
génération en toute nature humaine.» (_Collection de Mémoires
particuliers sur l'histoire de France_, tome XVI, page 434.)

Un exemple venu de si haut offrait plus de dangers que tous les
autres, et Duprat, que la cour de Rome ne cessait de combler
d'éclatantes faveurs, déploya un zèle en rapport avec celui-ci. Il
défendit à Paris, comme on le défendait à Rome, sous des peines
terribles, d'imprimer aucune traduction des livres saints en langue
vulgaire, ni aucun autre ouvrage sur les matières religieuses.

Ensuite, il usa de l'influence qu'il exerçait sur l'esprit flottant
du roi, sur la volonté de la régente, pour faire disgracier les
prélats qui persistaient dans leurs velléités de réforme, et pour
organiser des mesures contre les novateurs.

Or, parmi ceux-ci étaient les poètes, les écrivains; et voilà
comme, sans en excepter le favori des princes, Clément Marot
lui-même, ils furent obligés de s'exiler pour se soustraire à la
colère du chancelier, aux poursuites de la Sorbonne.

Hélas! tous n'y réussirent pas, et les prisons s'emplirent bientôt
de victimes.

A la cour, la régente et le roi n'avaient pas seuls témoigné de
leur penchant à l'égard des novateurs. Marguerite de Valois s'était
prononcée hautement pour eux, et tandis que sa mère et son frère
étouffaient leurs tendances sous l'influence du chancelier,
Marguerite, persévérant dans sa révolte, bravait ses délits et
déposait ses opinions dans le livre imprimé depuis, malgré le
ministre, la Sorbonne et l'inquisition, _le Miroir de l'âme
pécheresse_.

La Sorbonne, disons-nous, censura l'ouvrage, mais elle n'osa
décréter son auguste auteur d'accusation.

Ces quelques notes expliquent suffisamment au lecteur dans quelles
dispositions se trouvait la veuve du connétable d'Alençon vis-à-vis
du grand chancelier Antoine Duprat. Elles donnent la clef des
paroles qu'elle venait de lui adresser.

Il s'inclina sans perdre contenance, et son œil fauve lança sur
la princesse un éclair bizarre et sinistre, mélangé de haine et
d'admiration.

--Nous ne sommes pas en Sorbonne, prononça-t-il en se redressant
d'un air enjoué, et je requiers une grâce que Votre Seigneurie peut
refuser à un docteur, mais qu'elle est forcée d'octroyer à un
gentilhomme.

--Soit donc, répliqua Marguerite avec une teinte d'ironie, mais
j'ai bien peur que Votre Excellence ne commette un gros péché en
baisant la griffe de Satan.

Et elle lui tendit la main tant désirée, sur laquelle ses lèvres
s'appuyèrent avec une singulière ardeur.

A cette minute, on entendit comme un grognement sourd, suivi d'un
son de grelots; la tenture qui abritait le bouffon s'agita
légèrement. Il venait de laisser choir sa marotte et s'était
affaissé lourdement sur lui-même.

Personne probablement ne fit attention à ces détails, ou plutôt la
prunelle exercée et méfiante du chancelier surprit seule
l'ondulation de la tapisserie; mais ce vague incident ne modifia en
rien son attitude ni sa physionomie.

Le reste des assistants était absorbé par les honneurs à rendre à
la régente, qui, fatiguée de cette longue audience, se levait pour
se retirer dans sa chambre particulière.

Le chancelier éloigna à son tour, par son air de sévérité et de
préoccupation, les courtisans qui tentaient de s'approcher ou
d'attirer son attention, et s'arrangea de manière à rester le
dernier dans la salle.




III

LE PACTE.


Délivré de ces importuns, Antoine Duprat marcha droit à la cachette
du bouffon, dont il écarta brusquement la draperie.

Triboulet, accroupi, pelotonné sur lui-même, foulant sa marotte
sous ses talons, se rongeait les ongles jusqu'au sang.

--Or sus! exclama avec une ironie poignante Antoine Duprat; je te
cherchais, maître fou, et ne m'attendais guère à te trouver dans ce
réduit. Est-ce donc pour te cacher et pour faire si piteuse grimace
que l'on te paie les gages d'un dignitaire ou d'un prélat?

Ce sarcasme ranima le verve du bouffon, qui n'était jamais, nous
croyons l'avoir dit, en reste de méchanceté avec personne.

--Las! messire, soupira-t-il en affectant une grimace narquoise,
peut-être bien n'est-ce pas mon propre mésaise que je rumine en ce
coin maussade, mais celui de tel haut personnage qui, pour toucher
un appointement plus sonnant que le mien, a grand'peine à porter
sur son visage le contentement qui n'est pas en son esprit.

--De quel personnage entends-tu parler, s'il te plaît?

Et le ministre croisa ses redoutables sourcils; mais ce signe,
précurseur habituel de l'orage, n'émut pas le moins du monde la
placidité sardonique du bouffon, retrempée dans le dépit d'autrui.

Il ramassa sa marotte, en rajusta les grelots et les oripeaux
bariolés, et les agitant à l'oreille de son farouche interlocuteur:

--Écoutez, messire, voici le langage du vrai bonheur, car c'est
celui de la folie.

--Tu es un rusé et un impudent compère, je le sais, mais ne crois
pas m'échapper par un lazzi; c'est bon pour le commun de ces jolis
gentilshommes et de ces coquettes damoiselles qui paradaient tout à
l'heure ici devant les princesses. Au fait, donc: parle, je le
veux!

Profitant de ce que Triboulet s'était approché de lui pour
l'insulter de son carillon moqueur, il lui saisit l'oreille dans
ses doigts osseux.

Le bouffon poussa un cri d'orfraie.

--Silence! commanda Duprat, craignant de voir entrer les huissiers
et d'être surpris dans ce grotesque tête-à-tête.

Puis, lâchant l'oreille à moitié décollée, il tira de son
escarcelle une poignée d'or qu'il tendit à sa victime.

--Montjoie et Saint-Denis! c'est affaire à Votre Honneur de trouver
la clef qui délie les langues. Interrogez donc, messire, et l'on
vous répondra.

--Triple coquin!...

--Là! là! pas de gros mots; j'ai déjà l'oreille toute malade, vous
achèveriez de me la déchirer... De quoi souhaitez-vous que je vous
entretienne? Des promenades amoureuses du beau Cossé-Brissac? Des
hésitations de damoiselle Françoise de Foi entre les galants qui la
courtisent, depuis qu'elle a hérité le legs que lui laissa feue la
reine Claudine? Des épîtres secrètes échangées par damoiselle
Hélène de Tournon avec certain poète anacréontique?... Demandez,
monseigneur, mademoiselle ma marotte va sonner pour vous son plus
beau carillon.

--Rien de ces fadaises!...

--Alors, expliquez-vous?

C'était précisément là ce que Duprat n'osait faire, et le perfide
bouffon jouissait de son embarras. Cependant, il se décida:

--Pourquoi étais-tu sous ce rideau, et qui épiais-tu?

--Dites-moi, monseigneur, avez-vous remarqué quelquefois ce que
font les chiens quand on leur marche sur la patte?... Ils vont se
cacher... Vous me reprochiez tout à l'heure d'être payé comme un
dignitaire, mais vous oubliez que je suis traité comme un chien, et
que je jouis du même rang à la cour que les lévriers de Sa Majesté.
Beaucoup de gens me considèrent et me traitent en conséquence... La
princesse Marguerite, par exemple.

Ce nom et surtout l'affectation que mit le fou d'office à le
prononcer, amena une légère rougeur au visage du chancelier.

--Il y a longtemps, prononça-t-il en observant l'effet de ses
paroles sur le masque crispé du bouffon, il y a longtemps que je me
suis aperçu de ton assiduité aux environs de la princesse; tu
espionnes ses moindres démarches... Or, si je sais comprendre,
comme tu n'es pas homme à vouloir de bien à qui te méprise et te
repousse, c'est la rancune qui te conduit.

--Oh! fit négligemment Triboulet, Votre Honneur me flatte; je ne
suis ni méchant, ni si profond que cela...

--Allons, dit le chancelier en regardant autour d'eux pour bien
s'assurer encore qu'ils étaient seuls, et en baissant la voix
malgré cette certitude; c'est assez de préliminaires. Le premier
mot que tu m'as dit me prouve que tu sais mon secret, et ceux que
tu viens d'ajouter m'assurent que tu peux me servir... Y
consens-tu?

La bouche difforme du fou royal s'ouvrit pour laisser passer un
gros rire; mais au lieu de le proférer, il se frappa la poitrine du
poing pour le réprimer à sa source, et d'un accent incisif et
métallique, plus pareil à un grincement de lime qu'à une voix
humaine:

--C'est-à-dire que vous voulez que je seconde votre amour pour
madame Marguerite de Valois?

--Tais-toi!... s'écria le chancelier, en appliquant la main sur ses
lèvres. Ne répète jamais cela, jamais, entends-tu!

--Bah! grimaça Triboulet, puisque je connais votre passion et que
personne ne nous entend!...

--N'importe!... cette parole coûterait la vie à tout autre qu'à
toi. De cette minute, c'est un pacte entre nous; songes-y... Ton
dévouement et ta discrétion, ou ta tête...

--Par Notre-Dame du salut! éclata le bouffon en se tenant les
côtes, il est heureux que nul ne nous voie, car il ne saurait
lequel est le plus fou, de moi qui porte la marotte, ou de Votre
Seigneurie qui me tient de tels discours!...

  [Illustration: La nuit enveloppait depuis longtemps Paris.]

--A d'autres!... Ce qui est arrêté est arrêté... Je compte sur ton
adresse compte sur ma bourse.

--Alors, la feinte est inutile. Mais, insista Triboulet en arrêt
sur les traits de son nouveau patron, vous l'aimez donc bien, cette
fière princesse?...

--Tais-toi!... prononça avec une sombre ardeur Antoine Duprat;
tais-toi! Ce n'est pas un brasier que tu remues en moi avec ce mot,
c'est un volcan!... N'interroge pas sur un mal que tu ne saurais
comprendre.

Triboulet passa sa marotte sur ses lèvres; les paroles et l'accent
du ministre avaient amené au coin de sa bouche une légère écume
teinte de sang.

--Moi! dit-il avec un éclat de rire strident, je suis un jongleur,
un joyeux bouffon, je n'aime que ma marotte!... ah! ah! ah!

Et faisant pirouetter celle-ci en l'air, il la reçut en équilibre
sur son front.

Il est probable, ceci par parenthèse, que le chancelier, auquel
tous les moyens étaient bons pour assurer sa politique, n'en était
pas à son premier marché avec le maître fou du roi, et que
celui-ci, espion et fureteur né du palais, avait déjà rendu plus
d'un service de nature suspecte à son noble complice.

Aujourd'hui, au lieu de diplomatie, il s'agissait d'une intrigue
galante; qu'importait à Duprat! Il ne voyait qu'une chose, c'est
qu'il s'agissait d'y mettre le prix, et l'argent ne lui manquait
pas.

--Suis-moi, dit-il.

Le lieu ne lui paraissait pas assez sûr pour achever un entretien
de ce genre.

Il sortit de la salle, passa hautain et fier devant les gardes, les
huissiers et les pages de la galerie, répondit à peine de la main
aux marques de respect des gentilshommes du palais qu'il rencontra
dans son trajet, et auxquels le bouffon, meilleur prince, adressait
en courant ses malices ou ses grimaces.

Puis, toujours suivi de ce grotesque compagnon, il atteignit son
appartement jusqu'à son cabinet de travail.

Refermant alors la porte avec soin, il commença par prendre dans un
coffre-fort, dont la clef ne le quittait jamais, et qui, divisé en
deux compartiments, contenait, dans l'un, des papiers importants,
dans l'autre, son épargne, une pile de ces larges pièces d'or où
figuraient, d'un côté, la tête du roi, et de l'autre, l'écu aux
trois fleurs de lis.

--Ceci t'appartient, ami Triboulet, dit-il, c'est un quartier
arriéré de tes émoluments. Il est bon que nos affaires d'intérêt
soient en règle.

--Décidément, ricana le bouffon, Votre Grâce tient à être bien
servie.

Duprat se laissa tomber sur un fauteuil.

Triboulet s'accroupit, les jambes croisées, sur la natte.

--Ainsi, reprit le ministre, décidé à s'ouvrir tout entier à son
confident, tu connaissais mes sentiments pour la princesse?... Mais
que penses-tu des siens à mon égard?

--A vous dire vrai, j'en ai une médiocre opinion.

Le chancelier réprima le dépit que lui causait cette réponse.

--Sur quoi bases-tu cette façon de voir?

--M'est avis, messire, qu'elle ne vous a guère gracieusement
octroyé tantôt la faveur du baise-main?

Duprat contracta ses sourcils, et frappant du poing sur sa table à
écrire:

--N'importe! Je l'aime, je veux en être aimé, et tu me serviras!

--Assurément; ce ne sera pas, d'ailleurs, la première fois qu'on
verra la folie servir d'auxiliaire à l'amour... Que ne vous
êtes-vous déjà déclaré à madame Marguerite?

--Oui... j'y ai songé, sans doute, mais... quand je vais pour le
faire, une sorte de crainte intérieure m'arrête.

--Vous, monseigneur! L'homme des grands coups d'État, des
entreprises audacieuses!... Comment eûtes-vous tant d'autres
conquêtes? Les belles venaient-elles par hasard se rendre
d'elles-mêmes à vos genoux?

--Ne plaisante pas. La princesse exerce sur moi une impression
qu'aucune autre ne produisit jamais. C'est du vertige, de la magie,
mon sang afflue tellement vers mon cœur lorsque je l'aperçois,
je suis si troublé quand je l'approche, que je perds toute mon
assurance:

Triboulet considéra son interlocuteur avec une sorte de compassion.

--Merci de moi! prononça-t-il, je m'estime heureux d'être
incapable, comme vous disiez, d'éprouver le mal d'amour,--un mal
qui rend si poltron le plus grand seigneur du royaume!

--Et puis, murmura sourdement Duprat, tu disais vrai, cette beauté
si affectueuse, si pleine d'épanchements, si bienveillante pour
tout le monde... eh bien, je lui suis en antipathie... Pour moi
seul, elle se montre hautaine, dédaigneuse... Cependant, nul ne lui
témoigne plus de respect, d'attention, d'empressement... Les femmes
sont étranges!...

--Grande vérité, monseigneur; en fait de ces créatures du sexe
damnable, je n'en connais qu'une de sage et de fidèle... C'est
mademoiselle de Carillon.

Et le fou royal agita les grelots de sa marotte.

--Depuis quelque temps surtout, reprit Duprat, cette roideur de la
princesse à mon égard a redoublé. Est-ce naturel, cela? Toi qui
passes ta vie à l'observer, n'en sais-tu pas la cause?

--A moins qu'elle n'aime ailleurs!...

A cette idée, le chancelier pâlit, et, chose bizarre, le bouffon,
identifié sans doute à ses tourments, ne pâlit pas moins que lui.

--Par la mordieu, si cela était!... rugit le premier; mais non,
c'est propos de fou!--Madame Marguerite n'a aimé que son mari, nul
n'oserait se vanter encore d'avoir consolé son veuvage!

--C'est ce qu'il faudra voir! gronda Triboulet d'un accent si
confus que son compagnon ne distingua pas ses paroles.

--Maintenant, conclut Duprat, tu sais où je tends. Ta tâche est de
tout observer, pour tout m'apprendre. Nous agirons ensuite suivant
ce que tu auras découvert... Va, et quand tu auras à me parler,
sans t'adresser aux pages non plus qu'aux huissiers, prends cette
petite clef, elle ouvre un passage qui te fournira à toute heure
accès dans ces appartements.

En même temps, il remettait au bouffon la clef indiquée, et lui
montrait de quelle façon elle faisait jouer un panneau de chêne
servant de porte à un escalier dérobé.

Tandis que Triboulet s'éloignait d'une allure plus grave qu'il
n'avait coutume, Duprat tenait les yeux fixés sur lui avec une
bizarre expression de mépris et de rage.

--Cet homme me servira, murmurait-il à part lui; car si Marguerite
m'a blessé dans ma passion, elle le blesse à chaque heure, lui,
dans sa vanité... Elle a raison, sans doute, de dédaigner ce
misérable rieur de contrebande, cet histrion à gages qui déshonore
son frère!... et moi j'en fais mon allié!... Oui, avorton
repoussant, tu me serviras jusqu'à ce que je te brise comme on
brise un instrument inutile ou dangereux!...

Et se redressant de toute sa hauteur:

--Le roi est absent, je suis premier ministre, et je peux ce que je
veux!

Durant cet entretien, Louise de Savoie, enfermée chez elle avec sa
fille, s'efforçait de lui ravir le secret de sa mélancolie. La
régente, si graves que soient les reproches que l'histoire lui
adresse avec raison, n'était pas une nature vulgaire, et la femme
politique, impitoyable pour ses adversaires, n'absorba néanmoins
jamais chez elle la mère.

Elle entourait ses enfants, mais particulièrement Marguerite de
Valois, d'une tendresse infatigable autant qu'éclairée. La
communauté de leurs idées religieuses les avait aussi notablement
rapprochées depuis les derniers temps.

--Vous avez beau feindre, chère fille, lui disait-elle; un si grand
souci n'est pas chose ordinaire. Il y a sous ce beau front pâle une
pensée décevante; ce n'est pas seulement l'ennui, c'est le chagrin
qui enlève à vos grands yeux leur éclat! et vous me rendez pareille
à vous; vous ajoutez aux soins qui m'accablent déjà, la douleur de
voir que je n'ai plus votre confiance.

Mais ces bonnes paroles, ces tendres abjurations, ne produisaient
aucun effet.

Marguerite restait muette, se contentant de répondre par quelques
signes de tête pleins de dénégations et gros de douleurs; ou bien
si l'insistance de sa mère lui arrachait une parole, c'était un mot
si vague qu'il n'offrait pas de sens.

Rien n'annonçait le terme de cette situation contrainte; ce fut un
incident inattendu qui y coupa court.

Un page vint demander à la régente si elle pouvait recevoir le
chancelier, pour une communication importante.

Antoine Duprat fut admis aussitôt, et voyant la princesse
Marguerite qui se disposait à se retirer, il insista pour qu'elle
restât, n'ayant rien à dire qu'elle ne pût entendre. Il s'agissait
de nouvelles d'Espagne, de demandes d'argent de la part du roi
captif, et peut-être supposerions-nous avec raison que ce n'était
là qu'un prétexte pour rencontrer de nouveau la princesse
Marguerite.

En effet, il passa promptement à un autre sujet.

--Puisque ma bonne étoile me permet de vous rencontrer céans,
auguste dame, dit-il, permettez-moi de vous adresser, en présence
de madame la régente, un reproche sur l'accueil que vous me fîtes
ce matin.

--Quel reproche ai-je encouru, messire? Je ne me sens aucunement
coupable.

--Ces paroles sévères que vous m'adressâtes lorsque je vous
saluai...

--Ces paroles, je ne saurais les retirer, sur ma conscience,
messire!... Rentrez en vous-même et convenez-en. Vous connaissez
mes sentiments religieux, je n'en fais pas un secret; eh bien! je
suis en droit de vous demander: Qu'avez-vous fait de mes frères?...
Mes amis, mes pauvres poètes, mes charmants écrivains, ces belles
intelligences qui égayaient la cour, qui ravissaient la ville, qui
répandaient l'esprit et le savoir, dites, où sont-ils?... vous avez
suscité contre eux des docteurs ascétiques, des édits draconiens;
et les tempêtes ont dispersé, entraîné ces oisillons meurtris!...

--Que vous plaidez bien une mauvaise cause, illustre dame!... Sur
ma foi, à vous entendre, on se sentirait pris d'indulgence pour les
coupables les plus endurcis.

--Eh quoi! ma fille, intervint la régente, est-ce donc là
véritablement le sujet de la maladie noire que je déplore en vous?

--Je ne saurais dire, ma mère; mais du moins je suis bien assurée
que j'éprouverais un grand contentement si les choses étaient
autres.

--De grâce, insinua le chancelier, saisissant ce moyen de se mettre
mieux dans l'estime de la princesse, de grâce, madame, ne rejetez
pas sur moi seul la responsabilité de ces mesures, de l'exil de vos
poètes de prédilection... Je ne suis que l'instrument des ordres du
roi et de madame la duchesse.

--Est-ce vrai, ma mère? demanda Marguerite en fixant gravement son
regard sur celui de Louise de Savoie, vous participez à ces
rigueurs?...

--Permettez, madame, interrompit Duprat pour éviter à la régente
l'embarras d'une réponse, il ne faut pas prendre mes paroles à la
lettre. Son Altesse a laissé faire, parce que la volonté du roi
étant précise, elle ne pouvait empêcher.

Cette explication confuse édifia peu Marguerite de Valois, dont
l'esprit droit aimait les raisonnements précis.

Néanmoins, voyant le chancelier en si bonnes dispositions, elle ne
voulut pas insister sur ce point, et reprit:

--Vous êtes un logicien trop habile pour moi, messire. Mais puisque
vous paraissez plus miséricordieux que je ne pensais, il y aurait
un excellent moyen de le prouver.

--Dites, madame, je ne tiens qu'à vous démontrer ma sincérité et
mon bon vouloir.

--Oh! ce sont là d'excellents discours; pourquoi les actes ne s'y
conforment-ils point?

--Si Votre Grâce daignait s'expliquer plus clairement.

--Très volontiers... Je veux dire, messire, que les écrivains
exilés ne sont pas les seules victimes dont le sort m'afflige. Ce
ne sont pas d'ailleurs les plus à plaindre.--Les prisons du
Châtelet, de la Bastille, celles de ce palais sous nos pieds, les
fosses de la Grosse-Tour, regorgent d'autres créatures dont la
condition m'inquiète et me tourmente.

--En vérité, madame, vous prenez tant de sollicitude à ces
misérables!... Songez donc que ce sont des pécheurs endurcis,
récidivistes, propagateurs acharnés, et que la sainte Église de
Rome les frappe d'anathème...

--Mais vous, messire, songez aussi que j'ai trempé dans leur
erreur, puisqu'au dire du Saint-Père, erreur il y a... Je suis donc
un peu excommuniée comme eux, ce qui fait que leur infortune me
touche...

--Ils sont heureux, madame, d'exciter votre sollicitude.

--Ils le seraient bien plus s'ils obtenaient la vôtre.

--Que souhaitez-vous donc?

--Que vous mettiez en œuvre ce bon vouloir que je rencontre chez
vous aujourd'hui, et qui me charme, en faisant élargir ces
malheureux.

--Le chancelier eut un geste d'effroi.

--Ne craignez rien; ma mère, ici présente, ne s'y opposera pas,
j'en suis sûre.

--La régente fit un signe affirmatif.

--Et quant à mon cher et honoré frère, notre maître à tous, je
m'engage,--foi de princesse,--à vous obtenir la continuation de sa
faveur.

--Ainsi, madame, la délivrance des prisonniers religieux vous
serait agréable?

--A moi, à ma mère et au roi.

--S'il en est de la sorte, la chose n'est pas impossible...
Cependant n'oublions pas les exigences de la Sorbonne; elle serait
capable de faire un coup d'État ou un acte de rébellion fâcheux en
la situation des affaires publiques, si nous lui enlevions toute sa
proie... Je vous communiquerai, s'il vous plaît, la liste des
prisonniers, et vous en désignerez un certain nombre qui seront
libérés sur votre désir. Quant aux autres, nous tâcherons ensuite
d'adoucir pour eux ces rudes docteurs, dont il serait dangereux de
méconnaître trop ouvertement les privilèges.

--Ainsi soit-il, messire; ma mère et moi attendrons votre liste,
afin de vous présenter ensuite la nôtre, et, cet acte de clémence
accompli, vous aurez droit à toute ma reconnaissance.

Sur ce mot, elle lui tendit gracieusement la main qu'elle lui avait
refusée le matin même.




IV

L'ANGE DES TOMBEAUX.


La nuit enveloppait depuis longtemps Paris endormi. Non pas une de
ces nuits transparentes sous leur voile, qui font rêver du ciel et
de ses voies étoilées, non pas même une nuit au lourd manteau noir,
dont pas un filet de l'éther ne traverse la couche opaque.

Le ciel, bizarrement envahi par des montagnes obscures, lançait çà
et là par leurs trouées des clartés blafardes, qui prêtaient aux
objets des aspects fantastiques.

Au palais, tout reposait, comme à la ville. Les corps de logis de
la grande cour du Louvre se profilaient sur ce ciel douteux, sans
que la lueur d'une veilleuse apparût derrière les vitrages plombés
de quelque fenêtre. Seulement, sur les déchirures du ciel, les
crêtes des hauts étages, les créneaux des tourelles, les aiguilles
des guérites de pierre des bastions du bord de l'eau de la porte de
Saint-Germain l'Auxerrois se dessinaient en silhouettes accentuées,
pareilles aux découpures de ces châteaux magiques construits sur
les flancs des nuages par de méchants enchanteurs.

La Grosse-Tour eût acquis alors des proportions gigantesques pour
l'œil d'un visiteur, si quelqu'un se fût trouvé assez hardi pour
la considérer sans un frisson. Sa tête disparaissait dans l'ombre,
et sa masse noire se dressait comme un monument funèbre, écrasant
une hécatombe immense.

C'était l'heure et le lieu de se rappeler les légendes fabuleuses
qui peuplaient les mémoires; cette vue sans perspective, cet
horizon sans lumière, ce môle sinistre rendaient vraisemblables les
plus incroyables récits. Cette enceinte devait être hantée par des
esprits en harmonie avec elle. S'il est des repaires où les
spectres prennent leurs ébats, celui-ci en était un.

C'était sans doute en une circonstance pareille que le bouffon
royal avait assisté à l'apparition dont il avait, quelques jours
auparavant, entretenu la cour.

Son récit n'avait produit qu'une impression passagère, on s'en
était occupé quelques heures. Le soir, peut-être encore, deux ou
trois gentilshommes, une ou deux dames, plus curieux que les
autres, avaient mis l'œil à leur croisée pour regarder si le
fantôme ne leur donnerait pas une représentation; puis, fatigués
bientôt d'une vaine attente, ils avaient quitté la partie, se
moquant d'eux-mêmes et des hallucinations de messire Triboulet.

Ils eussent changé d'avis, et l'eussent reconnu pour leur maître,
si, plus persévérants, ils se fussent tenus en observation au jour
où nous sommes arrivés.

Oui, de l'un des angles de la cour carrée surgit tout à coup, nous
ne saurions dire comment, une ombre plus noire que les silhouettes
des tourelles, plus grave que les murailles de la Grosse-Tour, plus
solennelle en sa démarche que les nuages fantastiques qui roulaient
leurs cohortes au ciel.

On devinait sous cette enveloppe une forme humaine, mais on ne la
distinguait pas. On n'entendait ni son souffle ni ses pas.

Elle avançait, morne et muette, sans regarder derrière elle, sans
agiter les plis du linceul où elle était drapée.

C'était bien celle que le fou du roi avait déjà vue, car elle
suivait le même itinéraire, marchant en ligne droite vers l'arcade
de Charles V, au bord du fossé de la tour centrale, dont le
pont-levis, rigoureusement retiré, ne permettait plus l'accès.

Où allait-elle donc et qu'espérait-elle? Les fantômes ont-ils des
secrets pour passer où ne passent point les vivants? La pierre
et les murailles offrent-elles des issues à leurs formes
insubstantielles? Se transportent-ils, malgré leur apparence
matérielle, à la manière des esprits subtils?

Il faut le croire, puisque celui-ci se fut à peine approché de l'un
des massifs de la maçonnerie, qu'il parut ne faire plus qu'un corps
avec elle, ou plutôt qu'il fut absorbé, englouti dans ses flancs
granitiques.

Ce phénomène était si prodigieux qu'il arracha un cri de surprise à
une autre créature, accourue là sur les traces de l'apparition.

Pour que rien ne manquât, en effet, à cette fantasmagorie, derrière
le spectre s'était avancé un gnome, c'est-à-dire un être bizarre,
aussi grotesque que le premier était imposant, quelque chose entre
l'homme et le singe, un corps sans jambes, ou des jambes sans
corps, avec une tête énorme, sans proportions avec le reste de sa
structure.

Cette chose avait jailli d'un perron sur les traces du noir
promeneur, et s'était attachée à lui, en roulant comme une boule,
en rampant comme un lézard, toujours dans les ombres les plus
opaques de la cour, de manière à n'être pas même visible pour
l'œil du fantôme.

Lorsque le premier s'était approché de l'arcade de Charles V, le
second avait hâté sa poursuite, et déjà il étendait sa main crochue
pour saisir le pan de son manteau; mais fantôme et manteau
s'évanouissaient à sa vue, comme ces visions de nos rêves qui
échappent à notre toucher, et ce prodige arrachait au nain une
exclamation de colère et d'effroi.

Cet observateur déçu dans son espoir demeura un moment immobile de
stupeur, puis il tressaillit en apercevant, à travers une des
longues et minces meurtrières percées çà et là dans les assises de
la tour, un filet lumineux, qui passa rapide comme l'éclair et ne
revint plus.

Il conçut la conviction, sans qu'il eût pu expliquer pourquoi, que
la disparition du noir promeneur sur le bord du fossé, et le jet de
cette lumière à travers la tour, avaient la même cause et
appartenaient au même objet.

  [Illustration: La porte refermée, l'apparition écarta son voile.]

Alors, au paroxysme de l'exaltation, il se mit à palper un à un les
blocs de pierre du pilier mystérieux, il gratta les interstices
avec ses ongles, essaya d'en percer le ciment avec le fer d'un
poignard, frappa du manche de celui-ci sur chaque point;--ses
ongles se cassèrent, sa lame s'ébrécha, et le pilier rendit un son
mat et brut, qui ne révélait aucun vide dans la maçonnerie.

Le nain secoua ironiquement sa grosse tête rousse, et s'en alla se
blottir en face de la poterne, dans l'angle d'un épais contrefort
du palais, l'œil attaché sans relâche sur ce pilier qui ne
voulait pas lui livrer son secret.

Plus favorisés, il nous sera permis d'en traverser les blocs.

L'apparition au noir vêtement descendit d'abord un escalier en
spirale, dont la cage étroite la meurtrit plus d'une fois. Cet
escalier comptait trente marches, au bas desquelles s'offrait une
galerie, dont la voûte humide et visqueuse laissait filtrer des
gouttes d'eau glacée qui formaient de place en place de petites
mares sur le sol spongieux.

Un sentiment de froid pénible vous saisissait dans ce conduit,
au-dessus duquel régnait le fossé de la tour.

Le personnage que nous y suivons n'échappa point à cette
impression: un frisson le parcourut de la tête aux pieds; ce fut le
premier, l'unique mouvement qu'il eût encore manifesté.

Il n'en ralentit pas cependant sa marche, devenue plus hâtive que
dans la traversée de la cour, et il atteignit le bout de la
galerie, qui se terminait brusquement par un pan de maçonnerie.

Mais il n'eut qu'à étendre le bras, à toucher une saillie des
pierres du bout des doigts, l'obstacle disparut, la muraille
s'effaça, comme s'était effacé le pan du pilier de Charles V, et le
promeneur inconnu pénétra dans une petite pièce carrée évidemment
creusée de main d'homme dans l'épaisseur des fondations de la
Grosse-Tour.

Avant que sa voix eût appelé, un gardien se présenta, tenant à la
main une lumière qui éclaira à peu près ce réduit. Jusqu'alors,
l'apparition, marchant à l'instar des fantômes, s'était orientée à
travers les ténèbres les plus épaisses.

--C'est bien, maître, dit-elle; conduis-moi.

Ce guide était un vieillard aux cheveux gris, mais grand et encore
vigoureux. Il portait à sa ceinture de cuir deux objets
particulièrement remarquables: un anneau de fer contenant un énorme
trousseau de clefs grossières et rouillées, et un poignard dans une
gaîne solide.

Sans se faire répéter l'ordre, il ouvrit une porte bardée de
traverses assujetties par de gros clous, et éclaira de sa lampe
trois marches à monter pour accéder dans une galerie autrement
longue que la première.

A droite et à gauche de celle-ci régnaient de nombreuses portes
massives, toutes munies d'énormes verrous extérieurs.

Ces portes donnaient sur autant de cellules; ces cellules étaient
des _fosses_.

Lorsqu'on était déposé dans un de ces cabanons, on ne savait plus
quand on en sortirait, ni si l'on en sortirait. Le premier venu n'y
était pas admis... on les réservait aux prisonniers de distinction.

Les grands vassaux, traîtres à leur foi ou redoutables pour leur
influence, en avaient longtemps connu les tortures... aujourd'hui,
d'autres coupables y croupissaient. Le premier ministre y tenait à
sa merci les novateurs les plus fougueux, les écrivains réformistes
qui n'avaient pu échapper à temps.

Le guide ouvrit successivement chaque cellule, et successivement
l'apparition s'approcha des captifs, leur adressa une parole
consolatrice, leur donna une lueur d'espérance, s'assura que leur
condition misérable n'était pas encore aussi affreuse qu'elle eût
pu le devenir, sans les subsides généreux qu'elle laissait aux
mains du geôlier.

Au bout de cette galerie funèbre, le verrou de la dernière porte
tiré, l'apparition se tourna vers le vieillard:

--Laisse-moi, lui dit-elle, je te rejoindrai.

Il s'inclina et obéit.

Sa compagne poussa la porte et entra.

Ce cachot était un peu moins horrible que les autres. Une lampe,
suspendue par un anneau de fer à la voûte, en éclairait
l'intérieur; la couche ne manquait pas de couvertures; une table et
quelques ustensiles en garnissaient le fond.

La porte refermée, l'apparition écarta son long voile d'étoffe
épaisse; mais le prisonnier n'avait pas attendu pour s'élancer vers
elle, avec l'acclamation du mourant qu'on rappelle à la vie.

--Marguerite!...

Et, réunissant ses deux mains dans les siennes, il les couvrait
d'ardents baisers.

Oui, c'était elle, la Marguerite des marguerites, la perle des
perles, comme disaient les poètes. Son beau et mélancolique visage,
pâle à l'égal d'un marbre de Paros, se détachait sur ses vêtements
de deuil, et semblait, aux rayons de la lampe, refléter une
auréole.

--Oh! c'est bien moi, mon Jacobus, dit-elle d'un ton d'ineffable
tendresse; et quand vous aurez fini d'embrasser mes mains, vous
m'apporterez votre front, que je vous rende vos baisers.

--Marguerite! Chère et bien-aimée Marguerite!... répéta le
prisonnier, qui semblait avoir mis toute son âme dans ce nom.

--Tu m'accusais peut-être, ingrat!... Le temps t'a semblé long, mon
ami cher... moins long, qu'à moi, va!... Oh! cette cour, cette
étiquette, ces jaloux, ces espions!... Depuis trois jours, je
n'avais pu m'y soustraire. Il semblait qu'un réseau d'Argus haineux
m'enveloppât... Et je ne voulais pas qu'on pût surprendre notre
secret... Non pas pour moi, qui défie la haine et la rancune de ces
serpents; mais pour toi, mon âme, qu'un de leurs dards empoisonnés
atteindrait aisément!...

--Oh qu'importe!... ne pensons plus au passé, au temps perdu, aux
persécutions, aux persécuteurs... Le présent seul existe; et le
présent, c'est le bonheur, puisque je te vois, puisque je
t'entends, puisque tes lèvres ont touché mon front...

Elle s'était assise sur une escabelle près de la table, et il se
tenait agenouillé devant elle.

--Es-tu belle ainsi! reprit-il avec passion, sous ce costume triste
et sombre, tes yeux brillent comme les diamants noirs de l'Orient,
et ton visage dépasse en ravissement celui des anges.

Elle lui mit sa main sur le front, pour le placer sous la pleine
clarté de la lampe, et s'étant mirée longtemps dans la silencieuse
contemplation de ses traits:

--Je ne sais si je suis aussi belle que tu dis, mais, au monde je
n'ai vu chevalier plus gracieux que toi, mon Jacobus; la poésie et
l'intelligence brillent sur ton front, la bonté et le courage sur
tes lèvres et dans tes regards, la grâce et la noblesse dans ton
maintien... Mon beau gentilhomme, je suis fière de toi, et je te
sauverai, car je t'aime!...

--Assez! assez! ce mot-là me suffit!... Me sauver, à quoi bon; j'ai
suffisamment vécu! Ah! l'on devrait mourir à l'heure d'une pareille
joie; car le reste de la plus longue vie ne peut en fournir une si
grande.

Va! je ne suis pas ingrat!... mon adoration pour toi n'a d'égale
que celle que j'adresse à Dieu; elle est si puissante... devrais-je
le confesser? qu'elle me fait parfois oublier jusqu'à mon père!...

--Ton père, répéta Marguerite avec des larmes dans la voix; ce
noble vieillard que je respecte et que j'aime sans l'avoir vu, à
cause des vertus de son fils et de la tendresse qu'il a su lui
inspirer...

--Oh! merci, chère dame! Non, tu n'es pas une femme commune, tu
comprends tous les sentiments généreux; merci, mon amour
s'augmenterait encore, s'il était possible, de ton estime pour mon
père...

Pauvre père, soupira le prisonnier; j'étais l'enfant de sa
vieillesse, l'enfant du miracle, disait-il; je n'ai pas vingt-six
ans, et il ne s'en faut que de quelques années qu'il ait accompli
son siècle!... Et quel homme que ce patriarche! Initié à toutes les
sciences; plus habile en métaphysique que pas un chercheur du grand
œuvre; plus perspicace en médecine que pas un docteur, il a tout
embrassé, tout pénétré...

Pauvre père!... Où est-il, que fait-il à cette heure?... Persécuté
à cause de moi, sans doute!... mort de m'avoir perdu peut-être...

Et le prisonnier se cacha le visage de ses mains, pour dissimuler
ses larmes.

Se roidissant enfin contre cette émotion légitime, que la princesse
respectait:

--Chère et illustre dame, reprit-il, trésor de miséricorde, vous
que les captifs et les infortunés appellent l'ange des tombeaux
quand vous descendez dans cet enfer anticipé, n'avez-vous donc
encore pu découvrir ce qu'est devenu mon père?...

--Je ne veux pas te tromper, mon cher Jacobus; jusqu'ici il ne m'a
pas été possible de recueillir aucun renseignement précis ou
satisfaisant. Tout ce qu'on a pu me dire, c'est qu'aussitôt après
ton arrestation à Meaux, ton père a disparu de son logis. Je crois
être sûre qu'il n'a pas été pris parmi les réformistes car il ne
s'occupait guère de ces matières théologiques; je serai d'ailleurs
très prochainement en mesure de connaître les noms de tous les
prisonniers...

--Merci de vos soins secourables, ma noble et chère dame, soupira
le captif. Hélas! je le sens, mon père est perdu pour moi!...

--Pourquoi donc abandonner ainsi tout espoir? reprit avec un doux
reproche, la princesse; je vous dis d'espérer, au contraire; j'ai
détaché à sa recherche Michel Gerbier, le plus sûr de mes
serviteurs, mon père nourricier; il saura bien me découvrir ses
traces. Je vous le répète encore, pour lui comme pour vous, mon
cœur est plein de confiance.

--Si vous voulez parler de ma délivrance, reprit le jeune homme en
agitant mélancoliquement sa tête expressive, en vérité je ne suis
pas pressé de la voir venir. C'est dans ce cachot que j'ai connu le
bonheur de vous aimer; ce cachot est un palais que votre pensée
embellit sans cesse; et qui sait, à supposer que vos projets se
réalisent, si je retrouverai, libre, les joies ineffables que
j'aurai goûtées captif!...

--Chère âme, prononça Marguerite en lui faisant un collier de ses
deux bras, que tu mérites bien d'être aimé!...

Elle disait vrai, la belle Marguerite. Dans ce Louvre dont les
superbes murs pesaient de tout leur poids sur ce captif, elle eût
vainement cherché un gentilhomme qui valût celui-ci non pour les
titres, il y en avait de plus de quartiers sans doute, non pour la
beauté et la distinction, quoiqu'il possédât un visage séduisant,
quoique sa tournure fût irréprochable; mais pour cette noblesse qui
ne se lègue pas par héritage, mais pour ces qualités de l'âme que
l'éducation ne donne pas, car elles sont une faveur directe d'en
haut.

Jacobus, ou plus vulgairement Jacobé de Pavanes, était un jeune
homme de grand mérite, érudit et lettré, élevé à l'école de
l'évêque de Meaux, dont il était le disciple favori.

C'était chez ce prélat qu'il avait eu occasion de rencontrer madame
Marguerite de Valois, que ses tendances réformistes portaient à
fréquenter monseigneur Guillaume Briçonnet, chef de luthéranisme en
France.

L'estime que le prélat faisait de Jacobus, l'attention qu'il
accordait à ses discours, une attraction naturelle, rapprochèrent
de lui la princesse, et bien certainement ils s'aimaient, sans
avoir osé se l'avouer l'un à l'autre, quand la persécution
surexcité par Antoine Duprat éclata sur la petite église de Meaux
et sur ses adhérents, avec la rapidité et la violence de la foudre.

Jacobus de Pavanes avait commis un acte de rébellion capitale, aux
yeux du chancelier, non moins qu'à ceux de la Sorbonne.

Oubliant que Clément Marot n'avait pu trouver grâce, en dépit de
ses hautes protections, pour sa traduction versifiée des psaumes,
condamnée solennellement et détruite par la main du bourreau[2],
méprisant l'arrêt rendu par la Sorbonne, consultée par le parlement
sur l'opportunité d'octroyer à Pierre Gringoire, écrivain en
grande réputation en ce temps, la permission d'imprimer les _Heures
de Notre-Dame_, translatées en français, Jacobé de Pavanes avait
osé traduire la Bible!

  [2] Quelques années plus tard, Marot fut arrêté avec la plupart
  des gens de lettres de Paris, pour avoir mangé de la chair en
  carême. Ils furent cités devant le parlement, et Marot ne dut son
  élargissement qu'à la caution de Marguerite de Valois, qui le fit
  réclamer par son secrétaire, en séance de ce redoutable corps
  devenu politique, judiciaire et religieux.

Il résulta naturellement de cette rigueur que la curiosité
publique, stimulée, s'attacha avec plus d'impatience à la
connaissance de la lecture qu'on lui interdisait, et que le
mouvement en fut accéléré au lieu d'en être ralenti.

En France, toujours sous l'impulsion de Duprat, la Sorbonne,
consultée par le parlement sur la requête de Pierre Gringoire dont
nous venons de dire un mot avait donc rendu le décret stipulant
«que de pareilles traductions, tant de la Bible que d'autres livres
de religion, étaient pernicieuses et dangereuses, parce que les
livres ont été approuvés en latin; et doivent ainsi demeurer».

Mais, nous ne sommes ici que pour constater les faits, et celui que
nous signalons présentement, c'est la captivité de Jacobé de
Pavanes dans les fosses de la Grosse-Tour du Louvre; c'est la
miséricorde de la sœur du roi vis-à-vis de tous les prisonniers
de religion, et particulièrement de l'élève de prédilection de
l'évêque de Meaux.

Jusqu'au jour où le malheur s'était abattu sur lui, la princesse
Marguerite s'était tenue à son égard dans une réserve qui ne
laissait rien voir de ses sympathies intimes; elle savait sans
doute,--les femmes ont pour cela un sens particulier,--que ce beau
gentilhomme, ardent en toutes choses, chez lequel la passion
débordait par tous les pores, la trouvait belle, et recherchait sa
présence.

Mais, par une retenue qui n'est pas rare en un véritable amour,
elle évitait de lui fournir aucune occasion de manifester ce
sentiment, soit dans ses discours, soit dans les vers qu'elle ne
laissait pas de tourner avec art.

Ce fut donc seulement lorsqu'il lui apparut malheureux, prisonnier,
accusé d'un crime entraînant des peines terribles, que les
hésitations de son cœur se fondirent soudain, et qu'elle laissa
échapper dans le cachot du Louvre l'aveu qu'elle avait su contenir
au sein des splendeurs.

Un geôlier, gagné à prix d'or, servait de complice à ces entrevues,
et avait livré à la comtesse le secret du pilier de Charles V,
connu de lui seul.

Le lecteur comprend donc, sans que nous insistions, l'ardeur de
cette passion cimenté par les persécutions, stimulée par le péril,
entretenue d'une part par une reconnaissance sans bornes, de
l'autre par les instincts les plus généreux, par l'abnégation la
plus sincère.

Marguerite était heureuse et fière de se sentir l'unique but,
l'unique pensée, l'unique providence de celui qu'entourait sa
tendresse. La poésie de son âme, l'ardeur de son sang, ce sang
royal qui coulait aussi dans les veines de François Ier
s'épanchaient dans ses entrevues avec le chevalier de Pavanes, en
sorte que l'heure était loin déjà qu'ils se croyaient encore à leur
premier baiser.

Des coups discrètement appliqués à la porte de la cellule les
rappelèrent à la vérité.

Le temps avait marché, c'était le moment des adieux.

Marguerite promit de revenir bientôt; on échangea un de ces longs
embrassements où les âmes et les sens se confondent, puis la porte
se referma. L'ange des tombeaux se disposa à regagner le monde des
vivants.

Le captif se jeta sur sa couche, et tenant à deux mains ses tempes
enfiévrées de joie, les yeux clos pour ne pas être distrait par les
objets extérieurs, il continua son rêve de bonheur, en savourant le
souvenir de ses moindres détails.

Assurément, Marguerite, forcée de songer aux précautions de la
retraite, était plus à plaindre que lui.

Elle renouvela ses recommandations et ses libéralités auprès du
geôlier, lui fit entendre que le chevalier de Pavanes n'attendait
que le retour du roi pour obtenir son élargissement, et qu'alors
elle et lui proportionneraient leur générosité à ses bons offices.

Cet homme, qui détestait le chancelier comme tout le monde ne
demandait qu'à servir une cause où il trouvait tous les avantages
rassemblés, bons traitements et profits.

Marguerite reprit donc sa route accoutumée, et le pilier
complaisant de la grande arche la rendit bientôt au plein air.

Drapée dans son manteau noir, le visage caché dans son coqueluchon
rabattu, elle se dirigea tout droit vers une porte basse de l'aile
méridionale des bâtiments.

La nuit n'avait fait que s'épaissir depuis son premier trajet;
autour d'elle il ne se produisait aucun mouvement, il ne
retentissait aucun bruit.

Cependant un être informe avait jailli de l'angle d'un contre-fort,
où il accomplissait sa veille infatigable; et rampant dans
l'obscurité, il s'arrêta seulement à quelques pas de la porte, où
il laissa la princesse pénétrer sans obstacles.

Puis, cette porte retombée, cette créature sans nom agita, en signe
de contentement, ses longs bras décharnés, et poussa un cri de
hibou en belle humeur, qui fit grincer les girouettes du palais sur
leur verge rouillée.




V

LA CHAMBRE DU MINISTRE.


Ce cri rauque et guttural était sans doute celui que profèrent les
démons au moment de regagner leur enfer, car le gnome disparut
aussitôt, sans qu'il nous soit possible de dire par où il était
passé.

S'était-il abîmé sous la terre? Avait-il traversé la muraille du
palais, à l'instar de l'apparition qui avait su se frayer une voie
insaisissable dans les blocs de l'arche de Charles V? Ou bien,
enfin, laissant s'éloigner cette apparition, avait-il tout
simplement pris le même chemin qu'elle, en ouvrant à son tour la
porte basse dont il connaissait aussi le loquet secret?

Toujours est-il qu'il ne tarda pas à quitter la cour carrée, sans
que personne eût été assez habile pour se douter qu'il y eût passé
une partie de la nuit.

Et, comme nous n'avons pas de raison pour laisser plus longtemps le
lecteur en doute sur l'identité de ce personnage, qu'il a reconnu
sans peine, nous suivrons celui-ci se glissant à la façon des chats
dans la cage de l'escalier étroit et caché qui aboutissait à la
chambre du premier ministre.

Muni de la clef confiée à son zèle, il s'introduisit dans cette
chambre par le panneau mobile, inconnu par les serviteurs vulgaires
du palais.

Le remords n'est pas un vain mot, assurément; mais il y a par
exception, des heures où la mauvaise conscience ne paraît pas
troubler le sommeil des coupables. Seulement, les visions de leurs
rêves sont une affaire entre eux et Dieu.

Antoine Duprat, étendu sous ses épais rideaux, dormait
profondément. Le bruit de sa respiration lente et régulière
était le seul qui remplit cette pièce, avec les crépitations
intermittentes d'une lampe de nuit qui avançait à sa fin.

Cette chambre, vue à cette heure, sous le reflet vacillant de la
flamme jaunâtre, qui semblait frôler et animer successivement
chaque angle saillant des meubles, ne laissait pas d'offrir un
aspect peu rassurant.

Les armes pendues en trophées sur les murailles, les images pieuses
qui séparaient ces instruments de mort, le grand fauteuil où
s'étaient médités tant d'actes criminels, la table sur laquelle
avaient été signés tant d'arrêts de mort, ces papiers épars, qui en
contenaient déjà d'autres peut-être, tout inspirait des pensées
funèbres.

Le visiteur nocturne s'était arrêté, écoutant la respiration de
l'homme redoutable dont il allait troubler le repos: il portait son
œil quelque peu hagard sur ces objets, qui tous avaient leur
muette éloquence.

Au milieu de cet examen, le rayon de la veilleuse fit surgir une
lueur fauve de l'un des clous dorés qui ornementaient le
coffre-fort massif, où le chancelier déposait ses richesses et ses
secrets.

La main crispée du gnome se dirigea nerveusement vers ce point, et
ses traits se contractèrent en envisageant ce meuble.

--Là!... là!... murmura-t-il d'un accent étouffé.

Puis, cette impression s'effaça, ses membres se détendirent, et ses
lèvres s'agitant, sans qu'aucun son sortît de sa poitrine,
semblèrent formuler quelque chose approchant de ces mots:

  [Illustration: Oubliez cet homme et ses paroles, ma mère.]

--Plus tard!...

Ces deux syllabes, ou plutôt le sens qu'elles renfermaient pour
lui, ayant rasséréné ses esprits et affermi sa confiance, il se
tourna vers le lit, et se haussa sur la pointe des pieds pour voir
qu'elle figure avait un chancelier endormi.

Une figure peu avenante, sans doute, car il se pelotonna aussi vite
sur lui-même, effrayé de l'expression menaçante de ce sommeil.

Par un geste qui lui était habituel et qui indiquait chez lui la
plus absorbante réflexion, il se mit à se ronger les ongles, les
yeux tournés vers le lit mais de façon à voir sans être vu, en cas
de réveil subit du dormeur.

Puis, effrayé par lui-même du droit qu'il avait reçu de pénétrer à
toute heure, sans être annoncé ni attendu, dans ce lieu
redoutable, il comprit, car il était prévoyant, qu'il arriverait
peut-être une circonstance, où son généreux patron se repentirait
de cette faveur, et en craindrait les inconvénients, ce qui lui
attirerait bien quelque méchante aventure.

Sur cette pensée fort sage, il rétrograda jusqu'au panneau à
coulisse, sortit sur l'escalier, et, avant de rentrer, fit assez de
bruit en ouvrant, pour être sûr de ne pas prendre le ministre à
l'improviste. C'était une manière de prévenir la défiance de
celui-ci.

En effet, le chancelier, réveillé en sursaut, bondit sur sa couche.

--Holà! qui vient ici!... fit-il du ton d'un homme qui a des
raisons pour craindre les mauvaises surprises.

Et, apercevant dans le clair-obscur l'ombre bizarre du nain:

--Par le saint nom de Dieu! exclama-t-il, qui va là?...

--C'est moi, c'est moi monseigneur! fit le visiteur de sa voix la
moins rugueuse.

--Par Dieu le Père! s'écria le ministre rappelé à lui, c'est
Triboulet!

--Moi-même, messire... Pardonnez-moi de vous avoir réveillé si
brusquement, mais, en dépit de mes précautions, je ne suis pas
habile à ouvrir les portes mystérieuses telles que celle-ci, et le
bruit que j'ai fait...

--Il n'importe, interrompit Duprat en se mettant sur son séant, et
fort intrigué par cette visite, qui présageait un événement
extraordinaire.

--Votre Seigneurie pardonnera donc à mon zèle...

--Il suffit, pas de préambule; allume seulement cette chandelle de
cire sur ma table, et viens au fait.

--Vous m'avez dit que vous teniez à être bien et promptement servi,
monseigneur; quand vous m'aurez entendu, j'espère que vous
reconnaîtrez que j'exécute fidèlement vos intentions.

--Parle donc clairement alors.

Avez-vous ouï parler de ce fantôme noir dont je racontais l'autre
jour l'apparition miraculeuse à l'audience de madame la régente?

--Peut-être bien... oui, j'ai une vague idée de cette invention de
ton cerveau fêlé... Où prétendais-tu en venir avec ce conte?

Le bouffon royal se rapprocha du ministre, et se dressant aussi
haut qu'il put pour donner plus d'ampleur à sa voix:

--Ce n'était pas un conte...

--Décidément, murmura en se parlant à lui-même Antoine Duprat, j'ai
eu tort de choisir un pareil auxiliaire, il est réellement fou.

Or çà, mon maître, reprit-il tout haut, il me semble que tu te
joues de ma longanimité. Tu viens me réveiller avec fracas, à une
heure indue, et cela pour me faire des histoires de l'autre
monde... Oublies-tu que j'aime médiocrement la plaisanterie? Or,
celle-ci me paraît fort déplacée.

--En ce cas, monseigneur, vous me congédiez? Soit, je me retire;
reprenez cette clef, qui me devient inutile et dont je ne me suis
servi que pour vous obéir... Je reprends ma parole et j'emporte mon
secret.

Ce disant, il fit mine de tendre la clef au chancelier et de gagner
la porte ordinaire.

--Au diable, le fâcheux! gronda son patron. Je t'écoute, mais
dis-moi un mot raisonnable.

--Croyez-moi, messire; ma marotte dort là-haut dans mon perchoir,
sous les toits, je n'ai jamais été plus sensé. Je n'ai pas imaginé
le fantôme noir de la grande cour, il existe; tout à l'heure encore
je l'ai vu... je l'ai suivi!...

--Toi?

--Moi!

--Où cela?

--Où je l'avais vu la première fois, où je le guettais depuis une
semaine; toujours dans la cour carrée.

--Tu l'as abordé?

--Non pas; j'ai fait mieux que cela: je l'ai reconnu.

Le chancelier devint tout pâle, il y avait tant d'autorité dans
l'accent du bouffon, qu'il n'était pas permis de douter de sa
parole.

Ce qui passa alors par l'esprit d'Antoine Duprat, nul ne l'a jamais
su. Gagné par la sincérité de son confident, entraîné par
l'habileté perfide avec laquelle il distillait ses révélations,
peut-être eut-il un moment d'effroi et crut-il voir sur le seuil
de sa chambre l'ombre vengeresse de quelqu'une de ses victimes.
Des scélérats moins superstitieux que lui, ont eu de ces
hallucinations.

Quoi qu'il en soit, la pupille de Triboulet se dilata avec une
expression sardonique, ainsi qu'il lui arrivait à chaque coup
d'épingle qu'il trouvait l'occasion de lancer à son allié en
diplomatie.

Eh bien! ce spectre terrible! demanda enfin celui-ci, surmontant
son appréhension, c'est...

--Ce n'est pas un revenant, c'est une femme.

--Hein! une femme?... une femme qui erre seule, la nuit, déguisée
en fantôme, à travers les êtres de cette résidence royale? Son nom,
puisque tu la connais?

--Ne le devinez-vous pas, messire; et quelle autre serait
assez hardie, d'humeur assez aventureuse pour accomplir ces
pérégrinations, sinon la princesse Marguerite?

--La princesse Marguerite!... la duchesse d'Alençon!... répéta le
chancelier au comble de la stupeur.

--Ne m'avez-vous pas enjoint de vous la nommer?

--Sur mon âme, voilà qui est incroyable! si incroyable, que je n'y
ajouterai foi que quand tu me l'auras juré sur cette image de
Notre-Seigneur Jésus, appendue là, au-dessus de mon prie-Dieu.

--Je le jure, dit tranquillement Triboulet, c'était madame
Marguerite, propre sœur de sire le roi de France.

Une pause suivit.

Le ministre tenait son front dans sa main, pour rallier ses idées
qui s'égaraient, sans qu'il put les condenser, ni les retenir. Il
n'était pas bien sûr encore d'être vraiment éveillé.

Le bouffon dardait sur lui ses yeux ardents de malice, et jouissait
de l'état déplorable où il le voyait.

--Si tu ne lui a point parlé, comment l'as-tu reconnue sous son
ajustement funèbre?

--Oh! prononça sourdement le fou d'office, il y a des personnes que
l'on reconnaît d'instinct, sans avoir besoin de considérer leurs
traits, sans qu'elles fassent un mouvement ni qu'elles parlent...
Vous les apercevez, tout votre sang bouillonne et vous crie: C'est
elle!...

--Oui, fit Duprat; je comprends; ce que l'amour inspire à
quelques-uns, toi tu le ressens par la haine!

--C'est cela, monseigneur, vous l'avez dit: la haine!

Le bouffon, devenu livide, articula ces mots d'un accent guttural,
et retira de son pourpoint, où il la retenait enfouie, sa main,
dont les ongles, pleins de sang, avaient déchiré sa poitrine.

--La haine! répéta-t-il, la haine! Cette femme m'estime moins qu'un
chien.

--C'est vrai, appuya Duprat, lui rendant à son tour une de ses
blessures; je l'ai ouï engager son royal frère à te chasser du
palais comme on ne chasserait pas un être vermineux... Pauvre
Triboulet, reprit-il avec une feinte compassion, il y a pourtant du
bon en toi.

Cette hypocrisie, loin de l'abuser, le rappela à lui.

--Ne vous y fiez pas, messire, fit-il avec une gaieté fébrile; le
papegai s'apprivoise difficilement; il mord souvent son maître, au
moment où celui-ci le caresse avec plus de confiance. Vous voyez,
j'ai mes heures de franchise.

La princesse a peut-être raison de me dédaigner; je fais un métier
stupide, en prétendant amuser, avec mes saillies, des gens plus
sots que moi... Tenez, je suis, au demeurant, un vilain personnage.

--A la bonne heure! Je vois avec plaisir que si tu fustiges
vertement les autres, tu ne t'épargnes pas toi-même... Mais tu es
un rusé compère, et, si je te connais bien, tu ne dis tant de mal
de toi que pour empêcher que les autres le pensent. Pour moi, je ne
te demande pas de me flatter, mais de me servir. Ton intérêt me
répond de ta vigilance, je n'en exige pas plus.

Les boutades de ce genre n'étaient pas rares en effet, de la part
de ce bouffon bizarre, dont la langue enfiellée ne respectait pas
même son maître, le roi.

--Quelle cause puissante attribues-tu à ces promenades nocturnes de
la princesse? Ce ne peut être un simple rendez-vous de galanterie?
Nos grandes dames ne prennent point tant de gêne, et ne font point
tant de mystère pour chose si vulgaire...

--Non, sans doute; communément, elles attendent les amoureux, et se
contentent de leur ouvrir l'huis de leurs retraits... Mais
qu'adviendrait-il si ces beaux galants, au lieu d'avoir leur libre
volée, se trouvaient confinés en quelque endroit malsain, fermé à
double tour, et surveillé par des gardiens rigoureux?

--Eclaire ton discours, je cesse de te comprendre.

--Suivez mon raisonnement, messire, il est limpide: en fait de
rendez-vous d'amour, il faut pour se rencontrer que quelqu'un aille
en trouver un autre... Quand l'amoureux est empêché, c'est
l'amoureuse qui se met en route.

--Fort bien; mais, en ce cas, je cherche vainement quel peut être
ce mortel assez favorisé et assez malheureux à la fois pour que la
perle de la France aille à lui, sans qu'il puisse venir à elle...
Je ne vois personne...

--C'est que vous cherchez mal, messire. Madame Marguerite possède
un moyen que j'ignore, mais que je découvrirai, pour pénétrer dans
les cachots de la Grosse-Tour; celui qu'elle aime est là!...

--Quel trait de lumière!... Triboulet, tu es le prince des
bouffons!...

--Cette parole me flatte, messire; il me reste à la justifier.

--Achève donc, alors; ce prisonnier...

--Ah! malheureusement, mes indications, mes pressentiments, ne vont
pas plus loin... ce prisonnier, je ne le connais pas.

--Mais je veux le connaître, moi!...

--Ne vous emportez pas, monseigneur. Tout vient à point à qui sait
attendre... et chercher. Donnez-moi, signé de votre main, un permis
de visiter, à toute heure et de telle façon qu'il me conviendra,
les cellules de la Grosse-Tour, des créneaux jusqu'aux fosses. Que
je sois à jamais privé de ma marotte et de votre confiance, si je
ne vous apporte pas le nom de votre heureux rival avant deux fois
vingt-quatre heures.

--J'y compte, dit le ministre en lui montrant parmi les papiers
épars sur la table, un blanc-seing, dont le bouffon se saisit avec
la souplesse du tigre qui s'élance sur sa proie.




VI

L'HOROSCOPE.


On nous permettra, avant d'aller plus loin, de présenter au
lecteur, avec quelques détails, Louise de Savoie, duchesse
d'Angoulême. Cette princesse exerça la régence durant la
plus grande partie du règne de François Ier, que son esprit
d'entreprise, ses aventures et ses luttes guerrières détournaient
des affaires de l'État.

Nous avons, dans un précédent chapitre, montré cette princesse
entourée de sa cour. Elle avait alors près de cinquante ans; mais,
grâce à l'art des cosmétiques, grâce à son maintien superbe, à la
noblesse de sa taille, c'était encore une femme belle et qui ne
manquait pas de charmes.

L'habitude du pouvoir, une énergie innée, des instincts indomptés,
avaient en outre marqué leur sceau sur son front, qui respirait le
besoin d'autorité et la volonté rigide.

Ses passions avaient plongé la France dans l'abîme où elle se
débattait depuis plusieurs années.

Son avidité d'argent causa particulièrement d'immenses malheurs;
mais le fol amour dont elle s'éprit, à l'âge de plus de
quarante-quatre ans, pour le duc de Bourbon, connétable de France,
eut aussi d'irréparables conséquences, et fut en réalité l'origine
de la défaite de Pavie et de la prise du roi.

Le connétable, beaucoup plus jeune qu'elle, était fier, et
prétendait ne devoir sa fortune qu'au roi. Il repoussa ses avances,
et se voyant disgracié à la suite du refus qu'il avait fait de lui
servir d'amant ou même d'époux, il entra au service de l'empereur.

C'était, a dit un historien, un de ces hommes nés pour décider du
sort d'un État par le parti qu'ils embrassent. Le sort de la France
fut en effet tranché par sa désertion.

Nous ne rappellerons pas ces désastres.

Il nous suffit de donner un regard à la situation de la cour et du
pays à l'époque qui nous occupe.

La France était toujours sous le coup de la consternation où
l'avait jetée l'échec de Pavie. François Ier était jeune,
généralement aimé, admiré de l'Europe. On avait la certitude que
bien d'autre sang allait succéder au sang déjà répandu, et la
France, entamée, se sentait menacée d'une condition pire encore par
les efforts extraordinaires qu'il fallait tenter après tant
d'autres efforts perdus. On songeait aux sommes immenses qu'il
était indispensable de trouver, et l'on se demandait où les
prendre.

Plus on racontait des merveilles de la vaillance déployée par le
roi à Pavie plus on était touché de sa situation; et tout le monde
à la cour imputait ces maux à la duchesse d'Angoulême et au
chancelier Duprat.

L'écho de ces plaintes, de ces accusations, n'était pas sans
arriver jusqu'à ces grands coupables.

Le chancelier s'en vengeait en poursuivant comme novateurs ceux
qu'il supposait ses ennemis; mais la régente paraissait fort
assombrie par la grande responsabilité qui pesait sur elle et par
l'affection, nous devons insister sur ce point, qu'au milieu de ses
égarements, de ses vices, elle portait à son fils et à la princesse
Marguerite.

Depuis les événements qui avaient atteint ce fils bien-aimé, elle
se montrait particulièrement en proie à des accès d'anxiété de
mélancolie, qu'elle n'était plus maîtresse de dissimuler.

Poursuivie par une idée fixe, dont elle ne se confiait à personne,
elle se livrait à des pratiques religieuses exagérées, qui
l'entraînaient flottante du catholicisme au luthéranisme,--son
esprit inquiet demandant par alternatives à l'une et à l'autre de
ces croyances, laquelle était la plus efficace pour calmer les
esprits malades... les remords, peut-être!...

La captivité du roi suffisait-elle pour justifier un si grand
trouble moral? On en doutait; mais quelle autre faute la duchesse
d'Angoulême avait-elle donc à expier?

Entachée des idées nouvelles, elle ne croyait ni à l'efficacité des
fondations monastiques ni à celle des indulgences. Son intelligence
supérieure ne se pouvait persuader que, parce qu'il avait plu au
sort de la placer dans une condition où elle était en mesure
d'acheter ses faveurs, elle pouvait ainsi satisfaire à la justice
divine.

Elle en vint à des expédients qui trahissaient le trouble de sa
conscience. Ce fut alors qu'elle adressa à diverses reprises au
parlement (voyez _Dulaure_) des remontrances sur le luxe des
habits. Elle prétendait qu'il était l'heure de s'humilier devant
Dieu, de réformer cet éclat, d'abandonner les étoffes de soie pour
en prendre de laine de couleur jaune, noire ou gris foncé, et de ne
plus célébrer de noces somptueuses.

L'avocat général, Charles Gaillard, répondit fort sagement à ces
remontrances, que la cour du roi devait donner l'exemple de cette
réforme; que ses pompeuses superfluités, trop exactement imitées
par les sujets, causaient la ruine d'un grande nombre.

On eût cru que la princesse toute-puissante allait s'offenser de
cette franche déclaration, lorsque, à la surprise générale, on la
vit s'y ranger en adoptant, pour un temps du moins, c'est-à-dire
jusqu'à ce qu'une autre fantaisie eût succédé à celle-là, des
vêtements médiocres, tels qu'elle eût voulu en voir à tout le
monde.

On pense bien aussi que, grâce aux idées superstitieuses du temps,
alors même qu'elle s'adressait au ciel, toute femme supérieure
qu'elle fût, elle ne dédaignait pas des pratiques qui sentait fort
le soufre et la corne d'enfer.

Pénétrant donc,--le jour qui suivit la visite de Triboulet à
Antoine Duprat,--dans l'appartement de la duchesse régente, nous la
trouvons en compagnie de sa fille Marguerite et d'un troisième
personnage, auquel elle paraissait porter une extrême attention.

La duchesse d'Alençon, assise à l'écart, rêveuse, les yeux fixés
sur le ciel, dont on entrevoyait un lambeau par la croisée
entr'ouverte, errait évidemment loin de ce qui occupait si fort la
régente.

La mère et la fille avaient chacune leurs soucis.

La première se tenait près d'un guéridon d'ébène, ayant en face
d'elle le personnage que nous avons indiqué et dont elle étudiait
avec une anxiété singulière les gestes et la physionomie.

C'était un homme de cinquante ans, vêtu d'une longue robe noire
d'une extrême simplicité. Ses traits creux, son front chauve et
ridé, ravagé par l'étude plus que par l'âge, inspiraient une
défense instinctive. On sentait de prime abord, rien qu'à la façon
dont son œil observateur se portait sur le vôtre, que cet homme
exerçait sur le commun une supériorité réelle.

Corneille Agrippa était en effet un habile et profond docteur; ce
n'était qu'avec beaucoup de peine que Louise de Savoie avait pu
l'attacher à sa personne et à celle de François Ier en qualité de
médecin. Toutes les cours le lui avaient disputé; aussi était-il
l'homme de France le moins courtisan, et le plus prompt à la
réplique lorsque sa puissante protectrice le contrariait en quoi
que ce fût[3].

  [3] Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres très
  curieuses, écrites en latin, dans lesquelles il parle de ses
  ennuis à la cour de France. C'est à cette source que nous puisons
  le sujet de cet épisode de notre livre.

Il n'était guère permis alors à un médecin de demeurer étranger à
l'alchimie ni à l'astrologie judiciaire.

L'anatomie était une science à peine soupçonnée; la dissection d'un
corps humain passait pour un acte sacrilége. Charles-Quint
consultait les théologiens de Salamanque pour savoir si, en
conscience, on pouvait disséquer un corps afin d'en étudier la
structure.

D'une part, les métaux entraient pour beaucoup dans la médication;
de l'autre, on attachait à la marche des astres une influence
prépondérante sur la climatérique terrestre et sur l'organisme
humain. Par une conséquence qui se comprend, si l'on se reporte à
l'état des intelligences, qui sortaient à peine des nuages
mystiques du moyen âge, les hommes les plus éclairés ne
dédaignaient pas de considérer cette influence comme s'étendant aux
choses morales.

Ainsi, étant admise cette vertu des astres, et leur marche étant
connue, il n'était pas illogique de chercher à devancer celle-ci,
pour les interroger sur les événements qui pouvaient découler de
leur conjoncture avec d'autres mondes célestes ou avec les saisons.

  [Illustration: François Ier à Pavie.]

Corneille Agrippa possédait, comme ses confrères, cette science
hypothétique; mais plus éclairé ou plus circonspect, il est avéré
qu'il n'y avait recours qu'à la dernière extrémité, ou quand la
régente ne lui laissait pas la licence d'un refus formel.

Nous le trouvons dans un de ces instants, courbé sur le guéridon,
absorbé par les supputations de chiffres dispersés sur une large
pancarte, au milieu de cercles, d'angles, de carrés cabalistiques.

Après avoir fait et refait un calcul qui ne répondait sans doute
pas à son désir:

--Madame la duchesse, dit-il, Votre Altesse me pardonnera, mais il
m'est impossible de réussir aujourd'hui cet horoscope.

--Parlez-vous sans feinte, messire? répondit Louise de Savoie en
l'interrogeant de son regard méfiant et scrutateur. Ne serait-ce
pas plutôt que vous hésitez à me révéler le résultat de ces
hiéroglyphes où vous lisez comme dans le ciel? Exprimez-vous avec
franchise, vous ne sauriez m'annoncer rien de pis que ce que j'ai
déjà enduré!

--S'il faut donc vous obéir, madame, ces chiffres et ces
signes rebelles ne veulent en effet se combiner pour rien de
satisfaisant...

Il s'arrêta en remarquant la pâleur et l'émotion qui envahissaient
le visage de sa noble cliente.

--Achevez donc, messire, lui dit-elle.

--Je recommencerai demain ces supputations qui doivent être
fautives; mais, puisque vous l'exigez, sachez, madame, qu'elles ne
contiennent que de fâcheux présages, pour Votre Seigneurie, notre
sire le roi, votre royale famille et la France.

--C'est-à-dire, fit la régente, les lèvres serrées de dépit,
qu'elles annoncent le triomphe de nos ennemis, et la glorification
du pire de tous, du connétable de Bourbon?

--Vous l'avez dit, madame.

--Et le moyen de conjurer ces prétendues calamités, votre science
ne vous l'indique-t-elle point?

--Hélas! ma science peut prévoir, elle ne saurait empêcher...

--Il suffit, messire. Je vous rends grâce de vos efforts, et je
vais me mettre en quête d'un médecin qui ne se contente pas
d'annoncer la maladie, mais qui sache la guérir.

--Assurément, répondit-il sans se déconcerter, Votre Seigneurie ne
manquera pas de fourbes qui en feront promesse; moi, je ne promets
que suivant mes moyens.

--Nierez-vous donc l'art des envoûtements, par lesquels on prévient
les coups de ses ennemis, en les frappant eux-mêmes des plaies
d'enfer?

La physionomie du docteur s'assombrit à cette proposition sinistre.

--Je crois la science humaine fort bornée, et je ne me targue pas
encore de la posséder toute; quant à ces pratiques mystérieuses,
que Votre Grâce ne compte point sur moi pour les entreprendre; de
telles arcanes dépassent mes forces, et si la volonté d'en haut est
de favoriser le connétable, je ne me sens pas de poids à lutter
contre elle.

--Or çà, ma chère fille, dit la régente en élevant la voix pour
arracher Marguerite à son indifférence apparente, prêtez-nous donc
votre attention. Ceci vous intéresse tout comme nous; voici ce
docteur mécréant qui nous prédit à tous une série de calamités, et
qui refuse de nous fournir le moindre talisman pour nous en
préserver.

--N'est-ce que cela, ma mère, repartit avec une grande douceur la
princesse, ne violentez pas messire Agrippa dont j'estime le
savoir. Rien n'est plus aisé que de vous procurer une amulette, un
charme, une mandragore.

On ne s'entretient plus, depuis quelque temps, que de l'habileté
merveilleuse d'un vieux nécroman, Gaspard Cinchi; je crois qu'il
loge à deux cents pas de ce palais, dans une des ruelles qui
confinent aux Tuileries. Il est déjà en possession de la plus belle
clientèle de votre cour. Vos filles d'honneur mêmes ne se font pas
faute de le consulter en cachette.

--Entre confrères, on se connaît quelquefois, dit la régente avec
un peu d'ironie à Agrippa; messire, avez-vous des données sur ce
Gaspard Cinchi?

--Quelque charlatan de bas étage, affublé d'un nom italien!...
grommela le médecin froissé de cette apostrophe.

--Charlatan, peut-être, répéta Marguerite souriant malgré elle à
cette boutade, mais meilleur courtisan que tel docteur morose de ma
connaissance. Il a fait des prédictions couleur de printemps à la
plupart de ces demoiselles; jusqu'à assurer à votre favorite, ma
mère, la petite d'Heilly, qu'elle détrônerait une reine...

--Si cela est, fit vivement la régente, c'est en effet un grand
homme, car il a dit vrai...

--Hein?... vous pensez, ma mère?...

--Silence sur ceci!... L'avenir éclaircira toutes choses.

Le docteur ne chercha pas à comprendre; mais la princesse, plus
curieuse, essaya de descendre dans la pensée de sa mère; pensée
profonde, où germait déjà le dessein de faire supplanter dans la
faveur royale la comtesse de Châteaubriant qui lui portait ombrage,
par sa protégée la demoiselle d'Heilly, qui fut, en effet, plus
tard la duchesse d'Étampes.

--Je vous deviens inutile, madame, prononça avec une politesse
froide le docteur; me permettrez-vous de me retirer?

--Je ne vous retiens plus, messire, dit la régente, et je vous
rends la liberté après laquelle vous soupirez bien fort.

Il s'en alla sans insister, en homme qui compte ne plus revenir, et
en adressant aux deux princesses un salut respectueux mais glacé,
auquel la régente répondit à peine.

Le lendemain, il quittait le Louvre pour rejoindre cet autre
terrible disgracié qui s'appelait le connétable de Bourbon, dont il
avait prévu les nouveaux succès.

La duchesse d'Angoulême le laissa partir sans essayer de le
rappeler, et cependant son regard fixe, longtemps attaché sur la
portière qui venait de retomber derrière lui, trahissait son regret
en même temps que son mécontentement.

La princesse Marguerite essaya de l'arracher à cette angoisse.

--Oubliez cette homme et ses paroles, ma mère. Ces pratiques de
magie sont vaine superstition; les esprits vraiment forts s'en
affranchissent. Maître Agrippa, que je tiens pour savant
d'ailleurs, est sujet à se tromper comme les autres; et je penche à
croire qu'il emprunte ses pronostics plutôt à ses sympathies qu'aux
révélations extra-naturelles.

Mais la sentence du docteur, puissamment corroborée par sa démarche
et son départ, avait porté à l'esprit de la régente un coup trop
sérieux pour s'effacer devant ses affectueuses remontrances.

--Non, non! fit-elle en agitant péniblement la tête; les arrêts de
ce physicien ne sont pas de ceux qu'on peut impunément dédaigner...
Il ne dit rien dont il ne soit convaincu; et il est si bien
persuadé des calamités qui nous menacent, qu'il déserte sans
hésiter notre cour, pour chercher, j'en jurerais, la faveur de nos
ennemis florissants. Ainsi les gens sensés s'éloignent d'une maison
qui s'écroule...

--Nous trouverons cent docteurs pour un, ma mère.

--Qu'importe, s'ils sont impuissants, si le malheur doit venir? Il
ne faut pas mépriser le savoir de ces hommes, ma fille; ai-je
besoin même de vous rappeler que vous eûtes pour eux maintes fois
plus d'égards...

--C'est vrai, ma mère; quand l'esprit, quand le cœur souffrent,
se désespèrent, quand ils sont épuisés de s'être inutilement
adressés à Dieu, placé trop haut pour abaisser ses yeux sur nos
infimes douleurs, alors, on va quelquefois à toutes les portes. Le
cerveau humain, inquiet malade se laisse facilement attirer par
l'espoir d'un appui surnaturel, d'une lumière, d'une influence
fatidique; quand on souffre dans le présent, on demande à l'avenir
de nous soutenir en nous consolant... Hélas! déceptions et
chagrins!...

--Cependant, ma fille, ces calculs astrologiques ne sont pas
toujours vains, qu'il vous suffise de le savoir; ce que vous m'avez
dit tout à l'heure sur la petite d'Heilly est le décret de
l'avenir, et, je vous l'affirme, c'est vérité. Je veux consulter
aussi, moi, ce vieux Gaspard Cinchi dont la science a trouvé
cela... Dès demain, je le verrai... Ne serez-vous pas curieuse de
m'accompagner?...

--Excusez-moi, ma mère, répondit avec embarras la princesse; je
n'ai plus foi en ces pratiques... j'aime mieux ne pas voir ce
nécroman.

--Marguerite, dit la régente avec intérêt, vous souffrez plus que
vous ne voulez l'avouer! votre âme est livrée au trouble et à la
crainte!...

--Ne m'interrogez pas, ma mère. Vous fûtes toujours bonne pour moi;
prêtez-moi votre aide dans le dessein que j'ai conçu, sans chercher
à savoir quel il est, ni pour quel objet je vous implore.

A cette prière, le cœur maternel de la régente se réveilla.

--Mon appui? mais il est à toi, ma fille, à toi tout! entier. Qui
donc oserait en vouloir à ton bonheur?...

--Ma mère, n'est-ce pas aujourd'hui que le grand chancelier vous
remettra cette liste des prisonniers de religion, sur laquelle
nous devons désigner ceux que nous souhaitons voir absoudre et
renvoyer?

Quoique cette question ne répondît pas aux assurances affectueuses
qu'elle venait d'adresser à sa fille, et que celle-ci l'eût
formulée sur un ton plus léger en apparence que ses précédentes
paroles, la régente ne s'y trompa point; elle comprit qu'il
existait un rapport absolu entre elles.

--Je ne vous demande pas votre secret, chère fille; je ne veux même
pas le savoir. Mais si d'aventure il tient à la délivrance d'un de
ces captifs, foi de régente du royaume, sauf le cas de haute
trahison, ce captif sera mis en liberté.

La princesse fut sur le point de se jeter au cou de sa mère puis un
scrupule, une crainte subite la retint, et avant d'épancher sa
reconnaissance:

--Foi de régente, c'est parole de roi, ma mère, je retiens donc la
vôtre, et vous me servirez, même contre messire Antoine Duprat?...

Ce nom, prononcé avec cette solennité et rapproché de son serment,
fit pâlir la duchesse d'Angoulême.

--Le grand chancelier?...

--Hésiteriez-vous, ma mère?

--Non, sans doute, mais pourquoi mêlez-vous le nom du grand
chancelier à ceci?...

--Ah! c'est là mon secret, et vous avez promis de ne pas chercher à
le connaître.

--Il est vrai; mais ce prisonnier auquel vous portez intérêt a donc
commis un attentat plus grave que le délit commun aux autres
novateurs, que vous prévoyez une résistance venant de la part du
premier magistrat du royaume?

--Je vous atteste ceci, ma mère, c'est que je ne redouterais pas
cette résistance, si ce magistrat était aussi, comme il devrait
être, le plus homme de bien du royaume.

--Décidément, murmura la duchesse en retombant dans l'abattement
peu habituel à une nature de sa trempe, ce physicien avait raison,
une maligne influence pèse sur ce palais et sur notre famille!

Marguerite se redressa avec la majesté qu'elle possédait aux
occasions décisives:

--Je croirai à mon tour qu'il en est ainsi, madame et souveraine,
si vous me refusez, lorsque je ne réclame que miséricorde et
justice.

--Seigneur! s'écria la duchesse en s'adressant à un crucifix
suspendu au fond de sa chambre, Seigneur, vous êtes terrible en vos
arrêts: vous m'avez repris un de mes enfants, et voici l'autre qui
est prête à me renier!

--Calmez-vous, ma mère; souvenez-vous seulement que vous êtes la
maîtresse, et que mon existence est en vos mains.

--Silence!... on vient... C'est le chancelier, soyez prudente.

--Ah! que j'ai besoin de mon courage!... fit la princesse,
retombant sur son siège pour mieux cacher son émotion.

L'idée qu'Antoine Duprat apportait la liste des prisonniers et que
le sort du plus aimé d'entre eux allait être résolu, avait serré
d'une étreinte pareille à un pressentiment suprême cette poitrine
si puissante dans les périls, mais si faible dans l'amour.

Duprat, annoncé avec fracas par l'huissier, semblait alerte et
rajeuni. Sa démarche avait la vivacité d'un jeune homme, sa
prunelle aux inclinaisons tortueuses dardait des lueurs
étincelantes, le timbre même de sa voix avait changé ses notes
graves et sèches en vibrations nettes et incisives. Satan fait
homme aurait de ces aspects dans ses heures de triomphe.

La princesse, emportée par sa nature généreuse, fut tentée de voir
dans cette métamorphose un indice favorable.

Mais la régente connaissait mieux l'homme; il était de ceux dont la
joie cache une noirceur; elle eût été bien plus rassurée de le voir
soucieux.

D'un signe imperceptible elle avertit sa fille de se tenir sur ses
gardes.

L'entrée de Duprat, sa façon de saluer les princesses tenaient du
conquérant.

Marguerite ne perdit rien de sa dignité; sans cesser de se montrer
gracieuse comme il était dans son caractère, elle conserva la
supériorité que lui assignait son rang.

Sa mère, au contraire, cette femme impérieuse jusqu'à la violence,
hautaine jusqu'à la dureté, implacable dans ses haines, se courba
involontairement; sa rigidité se sentait fléchir sous la domination
que le ministre exerçait sur elle, comme le reptile sur une proie
qu'il a su fasciner.

Mais, en ce moment, ce n'était pas pour elle-même qu'elle éprouvait
ce malaise. Elle étudiait l'expression avec laquelle Duprat
considérait sa fille, le sourire faux, les éclairs ardents qui
luisaient sous ses épais sourcils. Et par instants, lors, par
exemple, qu'il s'approchait ou se penchait vers celle-ci, de
manière à effleurer sa main ou ses vêtements, on eût pu croire, si
l'on eût observé cette scène, que la duchesse transformée en lionne
allait s'élancer sur lui.

Occupée par ses propres soucis, Marguerite cherchait à amener ce
subtil adversaire sur le terrain désiré, sans trahir son
impatience.

Coupant enfin court aux compliments fleuris dans lesquels il
affectait de se tenir:

--De grâce, messire, n'épuisez pas les ressources de votre esprit à
me tresser des couronnes hyperboliques. Les choses sérieuses
conviennent mieux à un homme grave comme vous êtes; n'allez pas sur
les brisées de nos pauvres poètes. Si vous me parlez lyrisme, ils
seraient capables de me parler politique. A eux les chansons, à
vous les affaires.

--Pardonnez-moi, madame, mais la poésie et la louange viennent
toutes seules quand on s'adresse à Votre Altesse. De quoi
souhaitez-vous, d'ailleurs, que nous traitions?

--Eh mais, votre mémoire est-elle si oublieuse que vous ne vous
rappeliez plus votre promesse touchant ces pauvres réformistes?...

--Ces réformistes, ces novateurs?... En effet, je me souviens
très-bien de votre souhait et de mon engagement.

--Alors, vous venez le remplir? Voyons, où est cette liste?

--Votre Seigneurie et madame la duchesse m'excuseront...

--Ne l'apportez-vous point?

--J'y comptais, messire, dit assez sévèrement la régente.

Mais Duprat ne parut même pas remarquer cette observation, et
répondant à Marguerite seule:

--Le retard ne provient pas de mon fait; Votre Altesse aurait déjà
ces tableaux, s'il ne m'en manquait encore un, celui de la tour du
Louvre. Il appuya sur ce mot en plongeant son œil faux dans le
regard effrayé de la princesse.

J'ai pensé que vous ne voudriez rien décider sans ce complément; et
demain, pour le sûr, je pourrai vous le communiquer avec les
autres. Si pourtant, fit-il en feignant de chercher des papiers
dans sa poche, Votre Altesse ne jugeait pas cette liste nécessaire,
je lui remettrais les autres...

Marguerite eut une vague intuition du piège.

--C'est inutile, messire, répondit-elle en refrénant sa colère et
son mépris; il serait injuste de ne pas tenir compte des captifs de
la Grosse-Tour dans cette amnistie. Ma mère et moi attendrons à
demain, confiantes en votre foi.

--Je ne dois pas vous dissimuler encore, reprit le chancelier, que
la Sorbonne redoutable de sévérité, et que ces cachots du Louvre
renferment particulièrement des prévenus auxquels elle attache une
grande importance... à ce point que, pour ne pas me faire une
méchante affaire avec elle, j'ai dû, ce matin même, changer tout le
personnel des gardiens.

--Vous avez changé les gardiens? intervint la régente, qui remarqua
le trouble de sa fille, et jugea nécessaire de lui éviter une
réplique qui y eût ajouté encore. Les anciens ne remplissaient-ils
pas bien leurs fonctions?

--Leur service laissait à désirer, Altesse. On craignait qu'ils
n'eussent pour les prisonniers des accommodements dangereux. Leurs
successeurs, au contraire, sont incorruptibles; de vrais dragons
gardant la grotte sacrée; impossible à un profane d'y pénétrer.

--On aurait pu, ce me semble, me consulter à cet égard... dit la
régente.

--Mais non, ma mère, interrompit Marguerite avec un peu d'amertume,
c'est fort bien fait; un serviteur infidèle mérite d'être puni.
Seulement, je pense que les prisonniers ne seront pas assujettis
aux mêmes rigueurs que les coupables ordinaires, et qu'on aura pour
eux des égards... Je prétends y veiller d'ailleurs, et, s'il le
faut, en référer à mon frère, le roi, notre maître à tous;
prisonnier lui-même, il saurait compatir aux maux qu'il endure.

--Que Votre Altesse se rassure, elle pourra se convaincre, quand il
lui plaira, que les prisonniers de la Grosse-Tour sont traités
comme elle le veut; ses souhaits sont des ordres.

La duchesse d'Alençon comprit la portée perfide de ces demi-mots,
lâchés avec une feinte indifférence. Le chancelier possédait le
secret de ses excursions nocturnes et de ses intelligences avec les
geôliers de la Grosse-Tour. Le remplacement de ceux-ci par des gens
aux gages et à la dévotion de Duprat, rendait impossibles ses
visites mystérieuses au prisonnier.

Le tyran avait décoché son trait venimeux; il jugea sa journée
suffisamment remplie de ce côté, et, se retirant avec de faux
semblants de respect, il songea à aller comploter de nouvelles
noirceurs avec son odieux complice.

De son salut cauteleux et de son dernier regard, il enveloppa la
princesse comme un faucon envisageant sa proie.

Aucun de ces détails ne trompa l'attention vigilante de la
duchesse, qui, restée seule avec sa fille, lui saisit la main comme
si elle avait craint un moment de la perdre, ou qu'elle la
retrouvât après un danger.

--Cet homme est amoureux de vous, lui dit-elle en lâchant la bride
à son émoi, et qui pis est, sait votre secret.

--Amoureux de moi!... répéta Marguerite en commençant un sourire
qu'elle n'acheva pas.

Le coup d'œil qu'elle avait surpris à sa sortie lui revenait à
la pensée et lui faisait froid dans la poitrine.

--Ma fille, insista la duchesse, je suis sûre de ce que j'avance.
Je connais la physionomie et l'humeur de messire Antoine Duprat. Il
m'a aimée aussi, moi, et le jour où il me l'a dit, il m'avait
regardée comme je l'ai vu vous regarder tout à l'heure...

--Vous, ma mère!...

Louise de Savoie n'ignorait pas que sa fille était initiée à une
partie de ses intrigues de cœur; c'était d'ailleurs l'époque par
excellence des dames galantes et ces erreurs ne tiraient pas à
conséquence dans cette société licencieuse.

La régente ne chercha ni excuses, ni circonlocutions: ce qu'elle
avait dit, elle avait voulu le dire.

Mais elle ajouta:

--Retenez ceci, Marguerite, l'amour de cet homme est fatal!...

--Ah! il m'aime, murmura la princesse sans écouter davantage sa
mère. Ah! j'ai charmé ce puritain hypocrite qui trafique de sa
religion et de sa patrie!... Puissiez-vous ne pas vous abuser, ma
mère! Oh s'il m'aimait, comme je vengerais ses victimes! Comme je
le ferais souffrir!


  [Illustration: François Ier était plus soucieux de ses plaisirs.]




VII

LES ANNEAUX DU SERPENT.


Le lecteur connaît le vrai motif apporté par Antoine Duprat dans la
remise aux deux princesses de la liste des prisonniers de religion.

Il avait voulu laisser à son séide le temps de se livrer à ses
recherches.

L'idée de ce rival heureux, pour lequel la fière Marguerite ne
dédaignait pas de compromettre la dignité de son rang, la sûreté
même de sa personne; cette conviction qu'un misérable novateur,
dont lui, le terrible ministre, tenait la vie entre ses mains,
bravait sa colère jusqu'au fond de son cachot, en s'enivrant d'une
joie pour laquelle il eût tout renié, soulevait en lui des tempêtes
furieuses.

Il sentait courir dans ses veines une lave dévorante, ses artères
battaient avec fureur; les passions de sa jeunesse se réveillaient
avec des emportements, nouveaux sous son cerveau ranimé par la
fièvre; et, dans le cœur humain comme dans la nature, ces orages
d'automne, s'ils sont les derniers, sont aussi les plus
redoutables.

Il eût moins convoité cette jeune femme, si adorable pourtant, s'il
eût cru qu'elle dédaignât tout le monde comme elle le dédaignait.
C'était l'envie, la jalousie, l'orgueil du serpent blessé qui
avivaient son mal, irritaient sa blessure, entraînaient son
imagination à la poursuite des moyens les plus efficaces et les
plus cruels de se faire aimer et de se venger, car il prétendait
arriver à cette double fin.

N'avait-il pas commencé déjà en congédiant, pour les remplacer par
des créatures à sa merci, les anciens geôliers de la Grosse-Tour?

Grâce à cet expédient, il rendait impossibles les entrevues de la
princesse et du trop fortuné captif. Ou bien, si celle-ci se
risquait à descendre dans les fosses, faculté qu'on ne pouvait lui
interdire, sa présence, ses attentions auprès de son amant devaient
la trahir et dénoncer ce favori exécré.

Ce calcul ne manquait pas de raffinement. Il ne suffisait pas,
néanmoins, à ce ministre pervers. Le jour et le lendemain, plus
occupé d'assouvir ses rancunes que de veiller aux affaires
publiques, il rêva un nouveaux système de persécution contre les
novateurs; bien certain, en les frappant, d'affliger la princesse
qui partageait leurs opinions et leur portait intérêt.

L'heure de se rendre chez la régente, pour lui soumettre enfin les
noms des accusés, était sonnée; mais il se trouvait encore dans son
cabinet de travail, traçant d'une plume qui frémissait entre ses
doigts, le projet d'importer en France l'inquisition d'Espagne.

Quelle influence se croyait-il donc sur le roi et sur la régente,
dont il n'ignorait pas les tendances avouées vers la réforme?

C'est un point que nous espérons éclaircir sans trop de
difficultés:

François Ier était un roi prodigue, beaucoup plus soucieux de ses
plaisirs que de la fortune de ses sujets. Indifférent à ses
devoirs, il ne songeait guère qu'à satisfaire ses maîtresses, à
entretenir un luxe effréné, à mener l'existence la plus douce et la
plus commode, quand il ne se sentait pas entraîné par des velléités
belliqueuses, plus ruineuses et plus fatales encore.

Or, ce gouffre d'argent nécessaire à ses plaisirs, un homme
possédait le don de le remplir incessamment: c'était Antoine
Duprat, le chancelier. Aucun ministre ne fut plus habile, plus
fécond en expédients sous ce rapport. Mais quels expédients, et
combien un monarque honnête les eût réprouvés, en chassant avec
indignation le courtisan qui osait les lui soumettre!

Ce fut Duprat qui établit en principe l'abus immoral de la vénalité
des charges; ce fut lui qui détermina le roi à créer des loteries,
ce piège tendu à l'avidité du peuple et dont le gouvernement tirait
un profit usuraire. L'augmentation d'impôts fut mise à l'ordre du
jour; il ne se célébra plus une fête royale que le peuple n'en
ressentît l'effet par une aggravation de charges.

Faut-il rappeler l'origine du titre ironique de _noces salées_,
appliqué aux cérémonies du mariage de la nièce du roi avec le duc
de Clèves? L'argent y fut prodigué si follement, que les finances
publiques en éprouvèrent un déficit considérable, et, pour le
combler, il fallut établir des droits nouveaux dans plusieurs
provinces méridionales. Cette charge amena de nombreuses révoltes
qui ne furent réprimées que par de sanglantes et effroyables
rigueurs.

Mais le roi avait de l'argent et Duprat triomphait au Louvre.

Ce n'était pas assez, il voulait triompher à Rome. La perspective
des faveurs pontificales stimulait son intelligence perverse.

Il entretenait à Madrid, depuis la détention du roi, une armée
d'espions qui le tenaient au courant des moindres particularités.

Il savait que la captivité et l'exil pesaient lourdement à François
Ier, habitué à commander dans la plus belle cour du monde.

A la demande adressée par ce malheureux roi à Charles-Quint d'être
admis à payer rançon, l'empereur avait répondu par des conditions
très dures, entre lesquelles figurait l'obligation de donner en
mariage sa sœur Éléonore au connétable de Bourbon, son
vainqueur, et d'investir en outre celui-ci de la Provence, du
Dauphiné, du Bourbonnais et autres provinces adjacentes que l'on
érigerait en royaume indépendant. L'empereur réclamait encore pour
lui-même le duché de Bourgogne, tous les droits du roi sur l'Italie
et sa démission de toutes prétentions d'hommages sur la Flandre.

François Ier avait rejeté avec indignation des exigences aussi
léonines. On essaya d'inspirer à l'empereur les sentiments de
générosité que le monarque français avait espéré trouver en lui, et
ce fut en cette circonstance que Louise de Savoie adressa à
Charles-Quint la lettre suivante, dont le texte authentique nous a
été conservé:

   «Monsieur mon fils, comme la captivité du roi, monsieur mon
   fils, m'a été griève et fâcheuse, j'ai été d'ailleurs consolée,
   sachant qu'il était tombé en vos mains, espérant que votre
   grandeur ne vous fera oublier le devoir de l'alliance et
   consanguinité qui est entre vous et lui, et ce qui plus me fait
   ainsi le croire, est le grand bien qui peut de ceci advenir à
   toute la chrétienté, si vous deux êtes joints en bonne et
   assurée amitié. A cette cause, monsieur, je vous prie d'y
   penser et commander cependant que le roi, monsieur mon fils,
   soit traité selon que votre honnêteté et son rang le requièrent
   et méritent; et vous plaise permettre que j'aie souvent de ses
   nouvelles. Obligeant par cette courtoisie celle que toujours
   vous avez appelée _votre mère_, laquelle, derechef, vous prie
   qu'à présent vous lui montriez affection de _père_.

   «Donné le troisième mars mil cinq cent vingt-cinq. Votre humble
   mère.

     «LOYSE.»

Cette lettre et la réponse de l'empereur qui fut portée à la
duchesse régente par le seigneur de Rieux, ne servirent qu'à
l'échange d'un ou deux prisonniers de distinction. Charles-Quint
n'était pas homme à sacrifier ses avantages à la gloire que
pourrait lui attirer une conduite désintéressée vis-à-vis de son
prisonnier.

Il trouvait sans cesse de nouveaux prétextes d'ajourner une
conférence avec lui, s'en tenant à ses propositions exorbitantes,
et ne voulant absolument pas en entendre de plus modérées que lui
apportaient des envoyés de la régente. Inflexible et inexorable, il
se flattait que l'ennui de la prison et la perspective d'y demeurer
longtemps forceraient François Ier à réfléchir et à céder.

Telles étaient les circonstances dont le chancelier espérait tirer
parti au profit de sa diplomatie diabolique.

D'accord avec un dominicain, que le prisonnier avait consenti à
admettre près de lui, il lui avait fait entrevoir un secours
puissant et inespéré, au cas où, rompant formellement avec les
idées réformistes, il rentrerait dans le giron de l'Église romaine,
dont l'inquisition espagnole était un des fermes boulevards.

Le royal prisonnier avait entrevu là une porte par laquelle
s'aplaniraient les exigences de son vainqueur. Quoique l'empereur
ne fût pas au mieux avec la puissance temporelle du pape, il était
cependant un fervent catholique, si fervent, que ses tendances
religieuses devaient le mener à se faire moine.

L'inquisition espagnole était le plus redoutable pouvoir de l'État,
à côté du pouvoir impérial, obligé de procéder avec elle par des
concessions continuelles. François Ier comprit tout cela, et abjura
ostensiblement la réforme.

Ce premier pas obtenu, les autres étaient moins difficiles;
Duprat recevait par chaque courrier de nouveaux pouvoirs, qui
l'acheminaient peu à peu à organiser un tribunal d'inquisition,
capable de rivaliser par ses fureurs et ses raffinements avec ceux
de la Péninsule. (_Voyez_ Mézerai, Legendre, Anquetil, Dulaure.)

Tel était le plan auquel ce ministre travaillait, et pour lequel il
oubliait l'audience de la régente, lorsqu'un page de la princesse
vint la lui rappeler.

Il jeta sur l'édit inachevé un coup d'œil de regret et d'espoir,
et se disposa à suivre le jeune messager.

Son embarras ne laissait pas d'être assez grand, car Triboulet
n'avait pas reparu depuis la veille; en sorte que le nom de son
ennemi, le protégé de la princesse Marguerite restait impénétrable,
et cependant il fallait tenir l'engagement pris vis-à-vis d'elle et
de sa mère d'une façon si précise.

A tout hasard, comptant sur sa bonne étoile, espérant toujours voir
le bouffon apparaître avec la révélation promise, il pénétra dans
le cabinet où les deux princesses l'attendaient.

La plus agitée des deux était la régente; soit qu'elle s'intéressât
aussi vivement aux angoisses de sa fille, soit qu'elle sentît une
révolte intérieure contre la prédominance qu'elle laissait usurper
à ce ministre, auquel, femme et souveraine, elle avait déjà fait
trop de concessions.

Marguerite contenait mieux ses tourments intérieurs. Elle sentait
que la vie de Jacobus dépendait de son attitude, et trouvait dans
cette perspective la force de paraître impassible et presque
indifférente.

Le regard faux du chancelier ne surprit aucun signe de colère,
d'impatience ni de haine dans le salut par lequel elle répondit à
son compliment.

--Nous vous attendions, messire; lui dit avec plus de sécheresse la
régente.

--Les affaires, les nouvelles d'Espagne, répondit-il, ont causé un
retard que Vos Altesses excuseront.

--Et quelles nouvelles de Madrid, messire? reprirent-elles
vivement.

--Peu satisfaisantes; notre cher sire le roi s'ennuie; il tomberait
dans le découragement sans le réconfort que lui prête la religion;
aussi se montre-t-il disposé à arrêter par tous les moyens, si
sévères qu'ils soient, l'extension de l'hérésie dans ce beau et
catholique royaume de France.

--Est-ce à dire, monsieur, interrompit la princesse, que vous
songez à retirer la promesse que vous renouvelâtes hier encore, au
sujet de l'élargissement de quelques-uns des prisonniers de
religion?

--Je n'ai pas eu ce dessein, madame, pas plus que je ne suis tenté
de mettre en oubli que je ne suis rien, quand madame la régente
commande. Je communique à Vos Altesses les désirs de Sa Majesté le
roi, voilà tout.

--C'est bien, messire, dit la régente; et puisque vous apportez
cette liste des captifs, veuillez nous la communiquer, nous
aviserons. Notre bien-aimé fils et roi est loin, il ignore au juste
la situation du pays qui souffre, on ne saurait se le dissimuler.
Un acte de clémence produirait de bons effets sur l'esprit public,
sans nuire aux intérêts de la foi. Il suffit que l'amnistie porte
sur des hommes de bonne notoriété, jouissant de l'estime générale
et connus pour leur modération.

--Votre Altesse s'exprime avec une haute et magnanime sagesse; je
rappelle seulement à elle et à madame la princesse Marguerite,
qu'il serait dangereux et impolitique de ne pas faire la part de la
Sorbonne. Quant au surplus, voici les noms des prisonniers: si
vous le jugez bon, je vais les appeler à haute voix et Vos Altesses
choisiront à mesure ceux qu'elles souhaitent délivrer.

La régente se plaça près de sa fille, qui prit une feuille de
papier et une plume.

Duprat, qui cherchait à gagner du temps, espérant tout des minutes
pour le retour de son complice, entama d'abord les registres du
Châtelet et de la Conciergerie.

Marguerite recueillait çà et là quelques noms, dont elle formait
son tableau de grâce. Son écriture ferme, sa main hardie à tracer
les caractères ne révélaient aucun trouble.

--Nous voici arrivés aux détenus de la Grosse-Tour du Louvre,
prononça lentement le chancelier, en épiant l'effet de ses paroles.

Le visage de la princesse ne subit aucune altération.

--Nous écoutons, messire, répondit-elle froidement.

Alors, le tigre en arrêt sur sa proie commença à épeler avec une
lenteur calculée chaque syllabe, en couvant de sa prunelle la
physionomie de la princesse.

Pas un de ses muscles ne bougea, elle demeura aussi calme, aussi
pâle, aussi grave que quand il avait prononcé les noms les plus
indifférents.

Lorsqu'il eut fini ce long martyrologe, elle lui tendit sans
trembler la feuille où figuraient les noms des élus.

Il y jeta un coup d'œil avide, mais auquel succéda soudain une
contraction de ses épais sourcils, indice de son espoir trompé.
Tous ces noms étaient tracés avec la même netteté calligraphique.

--Eh bien! messire, demanda Marguerite, au bout d'un moment,
avez-vous quelque objection à élever sur aucun de ces choix?...

Une voix connue de toute la cour retentit tout à coup dans un
couloir voisin, répétant ce refrain, qui résumait les jurons
favoris des quatre derniers rois, y compris le monarque actuel:

     Quant la _Pasque-Dieu_ décéda
     _Par-le-jour-Dieu_ lui succéda,
     Le _Diable m'emporte_ s'en tient près;
     _Foi de gentilhomme_ vint après.

Un frétillement argentin accompagna le chant et soulagea d'une
façon sensible le ministre, en venant au devant de la réponse
embarrassée qu'il cherchait.

Son auxiliaire lui était rendu; c'était Triboulet!

--Holà! holà! glapissait-il en se rapprochant, place à mademoiselle
du Carillon et à son carillonneur!... C'est l'audience de madame la
duchesse, et Son Altesse ne saurait se passer de sa première
demoiselle d'honneur et de bonne humeur!... place à mademoiselle du
Carillon!...

Et l'impudent bouffon tomba, comme une balle lancée par une
raquette élastique, au beau milieu du cabinet.

Les huissiers n'avaient pas pu le retenir, et les princesses,
prises à l'improviste et habituées à ces incartades, ne songeaient
pas à le chasser.

Eh quoi! s'écria-t-il, je comptais entrer en audience gracieuse, et
je me trouve en plein conseil! Remerciez-en votre bonne étoile,
Altesse, et vous, messire chancelier. Puisque vous délibérez, sur
ma foi! un fou de plus ne saurait être de trop.

--Renvoyez ce bouffon, messire, dit Marguerite à Duprat, avec un
mépris qui montrait qu'elle dédaignait d'adresser elle-même la
parole au grotesque de la cour.

--Vous entendez, maître fou? dit le chancelier avec une sévérité
feinte; ça, videz les lieux, et ne vous rendez pas importun,
sinon...

--Sainte Marotte! ricana Triboulet, la cour n'a qu'à se munir de
bonnets de nuit si l'on fait taire le carillon de la folie, et si
l'on rudoie les gens qui ont la franchise de rire des extravagances
d'autrui, quand les hypocrites en pleurent; les traîtres sont
rarement des gens de bonne humeur, gracieuses dames, et si c'est un
catalogue des suspects que tient messire le grand chancelier, je me
ferais fort de vous désigner le plus coupable!

Il s'était rapproché d'Antoine Duprat, et, par un geste
insaisissable pour les princesses, avait posé le bout de sa marotte
sur un des noms que contenait la liste.

--Odieux animal! s'écria le chancelier, dissimulant un éclair de
satisfaction sous la violence de son langage, faut-il appeler les
valets des chiens pour te fustiger?

--Je suis parti, fit le bouffon, montrant pour la dernière fois sa
face hideusement épanouie entre les pans de la portière; mais si
vous n'admettez pas la sottise en participation dans vos conseils,
vous ne ferez rien qui vaille!

Et il disparut, signalant sa présence dans les galeries voisines
par le son de sa marotte et par ses méchancetés vis-à-vis des pages
et des valets, auxquels il arrachait des cris et des menaces.

--Cette brute est malvenue, fit le ministre dont un rayonnement
satanique illuminait les traits anguleux; on a peine à concevoir la
licence dont il jouit dans ce palais, il ne respecte ni les
personnes ni les choses... sa raillerie insolente s'en prend aux
plus augustes...

--C'est une des faiblesses et des bontés de mon fils, interrompit
la régente; mais terminons, s'il vous plaît, messire. Il est donc
convenu que vous ferez élargir les prisonniers dont notre gracieuse
fille vient de vous remettre les noms?

--Avec l'empressement que méritent vos ordres et vos désirs,
Altesse. Pour vous prouver même, ainsi qu'à madame Marguerite,
toute ma déférence, j'adopte toute la liste, sauf un seul nom.

Les deux princesses échangèrent un regard alarmé.

Malgré le courage qu'elle avait montré jusque-là, Marguerite sentit
un voile passer sur ses yeux; elle se retint pour ne pas perdre
connaissance.

--Et ce nom, quel est-il? demanda Louise de Savoie.

--Celui-ci, Altesse.

Le chancelier marqua de l'ongle la place où avait porté la marotte
de Triboulet, et passa le papier à la régente.

Elle lut en suivant avec attention le visage de sa fille.

--Le chevalier Jacobus de Pavanes.

Duprat feignait de regarder ailleurs, mais il ne perdait pas un de
leurs gestes.

Marguerite étreignit le bras de sa mère avec un désespoir qui lui
disait que c'était celui-là précisément qu'elle voulait sauver.

--Pourquoi cette exclusion? demanda la régente.

--Parce que Vos Altesses ne s'intéresseraient pas à cet homme, si
elles savaient comme moi qu'il est un des novateurs les plus
exaltés, les plus dangereux, en ce qu'il ose imprimer ses écrits
abominables, et qu'il est nominativement réclamé par la Sorbonne.

--La Sorbonne entendra raison, répliqua la régente; je ne
souffrirai pas que ce jeune homme soit condamné.

--Votre Altesse est la maîtresse, insinua le chancelier en
s'inclinant; mais elle me permettra d'envoyer au roi un rapport
justificatif de ma conduite, en même temps que certains papiers que
Sa Majesté ne jugera pas moins intéressants, je crois.

Ces paroles dissipèrent le ton impérieux de la régente; son
regard se détourna pour éviter celui du ministre, devenu par
extraordinaire fixe et imposant.

--Il suffit, messire, murmura-t-elle avec embarras; ne précipitons
rien... nous aviserons...

--J'attendrai les résolutions de Votre Altesse, et suivant qu'elle
commandera, j'agirai.

Sur cette parole à double tranchant, le chancelier se retira à
reculons, saluant humblement les deux princesses ou plutôt se
repaissant jusqu'au bout de leur stupeur et de leur consternation.

A peine fut-il sorti que Marguerite, se levant par une impulsion
soudaine, se dressa devant sa mère encore écrasée sous les menaces
de l'insolent parvenu.

--Vous me trahissez, ma mère! s'écria-t-elle.

--Marguerite! ma fille!...

--Je ne suis plus votre fille si vous cédez aux volontés de ce
misérable, si vous abandonnez ma cause, si vous laissez périr
Jacobus sous sa haine!

--Calmez-vous... écoutez-moi...

  [Illustration: Que notre sire Dieu vous conduise.]

--Un seul mot: le sauverez-vous?

--J'essayerai...

--Vous essayerez!... Vous n'êtes donc plus la reine, la maîtresse,
la régente toute-puissante ici? Quelqu'un a donc le droit d'imposer
ses ordres à la mère du roi!... Cet homme s'est glorifié de vos
faveurs, mais êtes-vous restée son esclave?...

--Marguerite!...

--Répondez, ma mère!... Le sauverez-vous?

--Je ne puis...

--Vous ne pouvez... Ah! tenez, vous me faites frémir...

--Marguerite, ma fille, ne me maudissez pas...

--Mais répondez donc, alors! Qu'y a-t-il entre cet homme et
vous?...

--Il y a... il y a du sang... balbutia la régente à moitié folle de
honte et de rage.

--Un crime?... fit Marguerite en considérant avec terreur ses
traits décomposés.

--Un crime!... répondit Louise de Savoie en cachant sa tête dans
ses mains.




VIII

LA MÈRE ET LA FILLE.


Sans partager entièrement la sévérité de quelques historiens
vis-à-vis de François Ier, et tout en rendant justice à ce qu'il
fit de grand et de beau, tout en rejetant sur la faiblesse de son
caractère, facilement exploitée par des courtisanes et des
intrigants, une large partie de ses fautes, il faut encore
reconnaître que celles-ci furent nombreuses et souvent sans
excuses.

Louis XII, son prédécesseur, avait ouvert en France l'ère des
belles-lettres et des arts, que les Médicis, à Florence, et Léon X,
à Rome, protégeaient et glorifiaient. Il suivit d'abord cet élan et
il en est rejailli sur son règne un éclat si grand, que pour les
esprits superficiels ses erreurs sont demeurées dans l'ombre.

Il fut cependant plus d'une fois exact de dire que cette protection
qu'il accorda aux gens de lettres, ainsi qu'aux artistes, eut
principalement pour objet son propre agrément, sa propre
glorification. Il les considérait comme une partie du luxe dont il
était avide, mais il les sacrifiait sans regrets, sans remords, dès
que sa fantaisie ou son intérêt se portaient vers d'autres idées.

Son manque de sincérité religieuse ne fut pas une des moindres
sources des malheurs et des violences que la postérité sera
toujours en droit de lui reprocher. C'était à la fois un esprit
facile et une nature égoïste et stoïque; il servait le fanatisme
de ses ministres sans le partager. Sa croyance incertaine,
vacillante, sujette à des intermittences, revenant aux doctrines
inquisitoriales de Duprat après avoir applaudi aux vues novatrices
de sa sœur Marguerite, indique assez qu'entraîné par les
plaisirs de sa cour, distrait par les guerres et les fêtes, il
n'avait jamais eu l'énergie nécessaire pour se faire une
conviction.

Avec cette propension tyrannique aux jouissances matérielles, il
transforma la cour honorable et vertueuse de Louis XII en une école
de galanterie. Il lâcha par son exemple, par ses encouragements, la
bride à la dissolution, et se composa un entourage aussi brillant,
aussi fastueux que démoralisé.

Avant lui, une certaine quantité de femmes aux mœurs faciles,
d'aventurières avérées, étaient tolérées à la suite de la cour,
dans les alentours des résidences où celle-ci allait s'installer.
C'était assez triste déjà, mais du moins ces créatures, tenues à
l'écart, n'étaient à la disposition que de ceux qui allaient les
trouver[4].

  [4 1] Brantôme, avec une crudité d'expression que tolérait son
  époque, nous a conservé des détails de ces mœurs étranges. Il
  nous apprend aussi que les femmes dont il s'agit étaient sous la
  surveillance et protection du roi des ribauds, lequel avait
  charge et soin de leur faire départir quartier et logis, et là,
  commander de leur faire justice si on leur faisait quelque tort.

Ce roi chevalier inaugura le commerce de la galanterie au sein même
de la cour. A ces courtisanes de profession, il substitua des
femmes de qualités, et, comme le dit Dulaure, prostituant la
noblesse, il sembla vouloir anoblir la prostitution. En revêtant la
débauche de formes séduisantes et gracieuses, en l'illustrant par
le prestige de l'opulence et du pouvoir, il en augmenta les
dangers, et contribua à infiltrer plus vite et plus sûrement son
fatal poison dans le corps social tout entier.

Ces quelques mots étaient indispensables pour aller au-devant d'une
objection que nous voyons poindre aux lèvres de nos lecteurs et
surtout de nos lectrices, sur les aveux singuliers échangés entre
Louise de Savoie et la duchesse d'Alençon. La mère n'avait pas
dissimulé à sa fille ses anciennes complaisances pour le
chancelier, et la fille n'avait pas hésité un instant à s'ouvrir à
sa mère de sa passion pour le chevalier de Pavanes.

Dans cette cour où la galanterie était à l'ordre du jour, un amant
n'était pas un péché, mais un honneur.

Mais si la régente n'attachait aucune conséquence à la révélation
d'un fait, sans doute déjà connu de sa fille, il est vraisemblable
que, son exaltation assoupie, elle eût voulu ressaisir l'aveu
autrement compromettant arraché à son trouble.

Cependant, en cette minute, Marguerite paraissait céder moins à
l'impression de ce cri terrible, qu'à l'excès de la fatalité
appesantie sur le plus tendre, le plus sincère amour qu'elle eût
encore éprouvé.

Un long silence avait succédé à cette scène tumultueuse, à ces
emportements de langage.

La duchesse d'Alençon, anéantie, restait enfoncée entre les
coussins du grand fauteuil sculpté où elle s'était jetée, en
sentant ses forces défaillir. Ses paupières closes, sa tête pâle,
ses lèvres décolorées, entr'ouvertes comme pour exhaler un dernier
souffle, ses mains blanches immobiles, se détachaient sur l'étoffe
noire de son deuil, comme ces profils d'ivoire incrustés dans du
marbre brun par les sculpteurs mosaïstes.

La régente restait assise non loin d'elle, devant la table où se
trouvait encore la liste des prisonniers, avec le nom de Jacobus de
Pavanes, sillonné par la plume de Duprat d'une large raie noire
pleine de menaces.

Elle se tenait silencieuse et immobile aussi, mais son œil
perçant allait par alternatives de ce papier à sa fille, évitant
toutefois de s'arrêter sur elle, par crainte d'être surpris dans
ses investigations, et épiant le réveil de son affaissement.

Elle attendit longtemps, puis enfin la princesse secoua sa torpeur
par un léger mouvement de tête.

Elle voulut essayer ses jambes qui l'avaient trahie tout à l'heure,
mais elle se trouva brisée; alors, ses longs cils s'étant soulevés
avec une morbidesse touchante, son premier regard vint rencontrer,
suspendu au-dessus d'un dressoir d'ébène resplendissant de raretés
artistiques, le portrait du roi.

Tout le monde connaît cette toile, aujourd'hui placée dans la
grande galerie du Louvre, et l'un des chefs-d'œuvre du Titien,
le peintre des rois, le roi des peintres. C'est celle qui
représente à mi-corps François Ier presque de profil, à l'époque
où, jeune encore, il avait laissé croître sa barbe et rasé ses
cheveux. Le successeur de Louis XII ne s'y rencontre pas sous les
traits plus mignards et gracieux que nous offrent la plupart de ses
autres portraits; mais on sent instinctivement, avant même de
savoir le nom du peintre, qui est une garantie d'exactitude, que
cette figure est vraie.

Ce portrait est digne de l'artiste par lequel Charles-Quint se fit
peindre trois fois, et auquel il disait en relevant son pinceau
tombé à terre:

--Vous m'avez rendu trois fois immortel.

En revoyant ces traits, en retrouvant fixé sur elle ce regard
toujours bienveillant pour ses moindres désirs, elle sentit plus
amèrement la perte de cet appui généreux, le seul sur qui elle eût
pu compter sans crainte de déception.

--O mon frère, mon frère bien-aimé, s'écria-t-elle avec des
sanglots dans la voix, en tendant ses mains jointes vers lui, où
êtes-vous?... On opprime votre sœur, le sang de votre sang, le
cœur de votre cœur, et ses plaintes n'arrivent pas jusqu'à
vos oreilles!... Il ne me restait que vous pour famille, pour
défenseur, et vous n'êtes plus ici pour me soutenir de votre main,
pour me protéger de votre parole, pour me ranimer au souffle de
votre tendresse.

La duchesse d'Angoulême prêtait à ces invocations saccadées et
douloureuses une attention singulière; elle semblait, à voir la
fixité de sa prunelle sombre, entretenir un muet dialogue avec
l'image de son fils.

Cependant, Marguerite, oubliant quelles oreilles l'écoutaient,
poursuivait avec une énergique et plaintive éloquence:

--Si vous saviez, noble frère, de quelles tortures on accable cette
sœur qui vous chérit à l'égal de Dieu, dont vous avez pour elle
la clémence et la mansuétude; si vous saviez ce qu'on fait de votre
beau royaume et de votre bon peuple pendant votre absence!... Ne
tardez plus, sinon vous ne retrouverez pas votre sœur, et la
ruine de vos sujets sera complète...

Cette perspective fut un coup de fouet qui excita sa fougue; elle
se dressa devant sa mère avec l'autorité d'une reine qui ordonne et
commande:

--Si le roi était ici, madame, je n'eusse pas réclamé deux fois le
salut du chevalier de Pavanes... Je ne veux pas savoir quels liens
odieux enchaînent votre volonté à celle du premier ministre; je
suis votre fille et non votre juge. Que vous ayez ajouté un mystère
sanglant à ceux qui peuplent déjà les murs de ce Louvre maudit,
c'est une affaire entre votre conscience et Dieu...

Mais je ne veux pas qu'un meurtre soit ajouté à ces meurtres, un
deuil à ces exécutions!... Et puisque vous ne pouvez rien pour moi,
madame, à tout prix... à tout prix, entendez-vous, il faut que le
roi revienne!...

Puissance merveilleuse d'un cœur loyal sur une nature corrompue,
l'altière duchesse d'Angoulême ne se révolta pas contre cette
sortie pleine de tempêtes et d'imprécations.

Son amour pour ses enfants, sa seule vertu, suffit-il pour la
retenir, ou plutôt, la conscience, le remords de ce pacte exécré
qui la rendait la vassale de Duprat, lui causa-t-elle en cet
instant une humiliation si grande, qu'elle n'osa relever sa tête
assombrie?

Toujours est-il qu'elle ne quitta de vue le portrait de son fils
que pour s'absorber dans une méditation dont les calculs faisaient
passer sur ses joues des lueurs empourprées, ou venaient contracter
les plis de son front.

La princesse, étonnée à son tour, la contemplait avec une vague
terreur. Une voix secrète lui disait qu'il devait sortir de là
quelqu'une de ces machinations violentes par lesquelles sa mère
conjurait ou provoquait, suivant ses intérêts, les coups d'éclat.
Cette voix, qui s'appelle intuition ou pressentiment, lui disait
encore qu'il s'agissait d'elle surtout dans les plans qui
bouillonnaient sous ce volcan.

Lorsque la duchesse se décida à la regarder, la tempête avait
disparu de ses traits; elle était calme, maîtresse d'elle-même; sa
voix n'indiquait pas la moindre altération.

--Ainsi, dit-elle en accentuant chaque mot de manière que la
princesse n'en perdît pas un, vous souhaitez par-dessus toutes
choses le retour du roi?

--Auriez-vous trouvé le moyen de le racheter?... s'écria Marguerite
emportée déjà par son espoir, par sa confiance dans les grandes
capacités de sa mère.

Celle-ci poursuivit froidement:

--Je suis convaincue comme vous que la grâce que je ne puis
accorder, il la signerait, lui, sur votre prière...

--N'est-ce pas, ma mère, vous en êtes sûre aussi!

--Donc, j'ai conçu un projet...

--Dites!...

--Le roi ne pouvait, sans perdre cet honneur qu'il a retiré sauf de
la défaite de Pavie, souscrire aux conditions de l'empereur...
Celui-ci, après m'avoir jadis appelée _sa mère_, n'a pas eu assez
de magnanimité pour comprendre la lettre où je le lui rappelais...
Eh bien, je vais, moi, envoyer des propositions à l'empereur.

--Je n'ai jamais douté de votre génie, ma mère!... Et ces
propositions...

La régente appuya toute la puissance de son œil noir et grave
sur celui de sa fille, dans les veines de laquelle ce rayon pénétra
comme un fluide magnétique.

--Ce n'est pas l'heure de vous les expliquer. Mais quelles qu'elles
soient, si dures qu'elles vous paraissent, dût votre personne s'y
trouver engagée, me jurez-vous d'y souscrire pour ce qui vous
concerne?...

La princesse sentit la menace d'un malheur planer sur sa tête;
cependant sa résolution ne faiblit pas.

--Si je fais ce serment, le roi reviendra? demanda-t-elle.

--Le roi reviendra.

--Et Jacobus sera sauvé?...

--Votre illustre frère ne vous a jamais rien refusé: il vous devra
sa délivrance, et vous lui demanderez celle du chevalier de
Pavanes.

--Jacobus sera sauvé!... répéta tout bas la princesse, sans songer
en rien que le salut de son amant devait peut-être la perdre.

Elle aspira une grande bouffée de l'air qui manquait à sa poitrine
oppressée, ses narines se dilatèrent, son front s'éclaira d'un
sublime rayon de courage et d'amour. Elle étendit par un geste
solennel sa main qu'enviaient les rois et qu'elle aimait à donner à
un homme de génie, devant le portrait de son frère.

--Faites et agissez selon que bon vous semblera, ma mère!

La duchesse d'Angoulême jeta sur elle un long regard empreint de
commisération, au moins singulier, venant d'elle et s'adressant à
son enfant chérie.

Qu'avait donc rêvé son imagination? Allait-elle tirer sa fille d'un
chagrin pour la plonger dans un abîme? Son projet était-il si
redoutable qu'elle en éprouvât des remords?

Toujours est-il qu'elle s'éloigna sans rien ajouter, pour
s'enfermer dans son oratoire, non pas avec son secrétaire, mais
avec Guillaume Parvi, le confesseur du roi, en qui elle avait toute
confiance.

Ils demeurèrent longtemps ensemble, la régente dictant et le prêtre
tenant la plume.

Elle dicta ainsi quatre énormes pages, article par article, sans
hésitation, sans rature, tant ses idées coulaient limpides et
arrêtées. Quand elle arriva au protocole des salutations,
Guillaume Parvi ne put s'empêcher de traduire ainsi son opinion:

--Si ce message est remis discrètement à l'empereur par un envoyé
fidèle, il est impossible, à mes yeux, que notre honoré sire le
roi, votre auguste fils, ne nous soit restitué sur-le-champ.

--J'y compte bien, mon père... répondit-elle, et s'il plaît à Dieu
de vous donner ce courage, c'est vous qui irez de ma part trouver
l'empereur, car il importe que cet écrit, non plus que ce qu'il
contient, ne sorte d'entre nous deux que pour passer aux mains de
celui auquel il est destiné.

--Votre Altesse ne veut pas même en dire un mot à monseigneur le
chancelier?

--A lui moins qu'à personne!...

--Le prêtre s'inclina, et, comme il allait ajouter un mot pour
remercier la duchesse de la confiance qu'elle mettait en lui, leur
attention fut éveillée en même temps par un bruissement qui se
produisit vers la porte.

La régente s'y élança, et l'obscurité, qui commençait à envahir le
fond de l'oratoire où la tenture était placée, ne lui permit pas de
s'apercevoir que les plis en paraissaient encore agités, quoique
aucun souffle d'air ne pénétrât dans ce lieu. La porte était
d'ailleurs close, ni la princesse ni son confident ne songèrent à
donner un regard dans la galerie voisine, où peut-être ils eussent
encore distingué les traces d'un frôlement rapide le long des
murailles.

--Rien! dirent-ils ensemble.

--Et messire Guillaume Parvi, ayant scellé le message qu'il plaça
dans sa poitrine, ajouta:

--Demain, au point du jour, je me mettrai en route. Si Votre
Altesse a un supplément d'instructions à me donner, jusque-là je
serai sur pied, à ses ordres, toute la nuit.

--Merci mon père, et que notre sire Dieu vous conduise.

Elle lui tendit sa main à baiser et s'agenouilla sur son prie-Dieu
pendant qu'il s'éloignait. Le point caractéristique de cette époque
était cette alliance d'une fausse dévotion avec les actes les plus
répréhensibles. On bravait le ciel tout en l'implorant.

Quant à Marguerite, elle n'était pas demeurée longtemps seule. Elle
avait trouvé chez elle sa fidèle amie, Hélène de Tournon, qui
l'attendait, inquiète de sa longue conférence avec la régente.

Quoique la princesse n'eût pas de secrets pour Hélène, elle ne lui
avait dit que quelques mots sur ses chagrins. Mais celle-ci avait
pénétré le surplus.

N'est-ce pas, en effet, le mérite de la vraie amitié de comprendre
nos peines sans nous en imposer la cruelle confidence?

Elle épiait donc avec anxiété son retour, s'efforçant d'espérer le
succès de sa démarche sans oser y compter. Aussi fut-elle plus
affligée que surprise en lisant dans son attitude la nouvelle de sa
déception.

Les paroles, l'assurance de sa mère avaient bien, pour quelques
minutes, galvanisé son énergie, surexcité sa confiance; on
embrasse si aisément la chimère qu'on poursuit! Mais, sa mère
partie, ses doutes étaient revenus; le secret dont il fallait
entourer, vis-à-vis d'elle-même, un projet qui l'intéressait si
particulièrement, éloignait son espoir; le découragement était le
plus fort, parce que le péril était évident et le salut inconnu.

--Messire Antoine Duprat n'a pas tenu sa parole? lui dit dès
l'abord sa confidente.

--Impitoyable! inflexible!... Que faudra-t-il donc pour toucher cet
homme?...

Mademoiselle de Tournon ouvrit la bouche pour lui répondre, mais
son regard ayant rencontré le visage pâle de sa chère princesse,
elle ne se sentit pas le courage de lui faire cette révélation.
Elle préféra chercher un autre tour pour l'entretien.

--Madame la régente ne saurait-elle donc prendre sur elle de vous
accorder cette satisfaction suprême?

--Ma mère!... répondit la princesse, à laquelle l'aveu de celle-ci
se présenta plus horrible en ce moment de désespérance, ma mère!...
Tu ne sais pas, chère Hélène, l'affreuse découverte que je rapporte
de cette entrevue?...

--Vous me désolez et m'effrayez, madame.

Elle se pencha vers mademoiselle de Tournon, pour que les murs
eux-mêmes ne l'entendissent pas.

--Ma mère est à la discrétion de cet homme.

--Un ancien commerce de galanterie... toute la cour sait cela...
Une vieille histoire!

--Non pas! un secret, un pacte infernal, quelque chose de
monstrueux, d'innomé, accompli entre eux... il faut bien répéter le
mot, un crime, dont le chancelier détient les preuves, et par
lequel il gouverne ma mère!...

--Qu'avez-vous dit!...

--Comprends-tu?...

--Je comprends, répondit mademoiselle de Tournon, dont l'amitié
augmentait la clairvoyance, je comprends qu'il y a un secret entre
le chancelier et madame la régente, et que, si vous pénétriez ce
secret, vous seriez à vous seule plus puissante qu'eux tous!...

--Oui, mais comment y parvenir?... Et puis, qui sait, ne serait-ce
pas perdre ma mère!

--Maîtresse du secret, vous le seriez aussi de ne point vous en
servir.

--Ton idée m'épouvante... D'ailleurs, je le répète, qui me mettrait
sur la voie? De quoi s'agit-il? Les premières notions me manquent.

  [Illustration: On n'eût guère reconnu la brillante princesse.]

--Croyez-en mon dévouement pour vous, Altesse; si jeune que je
sois, j'ai assez l'expérience des cours pour savoir que les crimes
des grands sont de ceux que leurs auteurs ne parviennent jamais à
cacher si bien qu'il n'en reste trace quelque part.

--Ma pauvre Hélène, dit la princesse avec un sourire mélancolique,
tant de profondeur me prouve ton affection, car nous voici bien
loin de nos tournois poétiques, et des joûtes de galanterie dont
j'avais commencé à écrire un si beau livre.

--Ces heureux jours reviendront, ma chère princesse, et pour hâter
leur retour, profitez de mes avis.

--Mais je ne t'ai point tout dit. Ma mère a conçu un grand dessein,
auquel je me suis engagée de souscrire aveuglément; un dessein qui
doit amener la délivrance du roi, au prix de quelque sacrifice de
ma part, mais qu'importe! pour sauver Jacobus, pour embrasser mon
royal frère, je m'immolerais de bon cœur.

--S'il en est ainsi, reprit simplement Hélène, si vous comptez sur
le plan de madame la régente, pourquoi vous donner tant de mal,
vous créer tant de peine?

--Ah! c'est que la foi en ma mère me manque! c'est que mon amour
pour mon cher chevalier n'aura de contentement que quand je le
saurai hors de la portée de ce chancelier maudit, qui ne le hait
tant...

--Que parce qu'il vous aime lui-même.

C'était l'aveu que mademoiselle de Tournon avait retenu au début,
mais qu'elle n'hésitait plus à lancer maintenant.

Il atteignit la princesse comme un dard en pleine blessure, mais il
lui rappela qu'elle l'avait déjà entendu dans la bouche de sa mère.

--Hein!... s'écria-t-elle, tu sais cela, toi aussi! C'est donc
vrai, bien vrai?...

--Il m'a suffi de voir le chancelier vous baiser la main et vous
regarder deux fois pour en être sûre. Si j'eusse gardé un doute, sa
haine pour le chevalier de Pavanes l'aurait écarté.

--Tu as raison; tout serait sauvé si je découvrais le secret...
Mais par quel moyen humain?...

--A côté des moyens humains, insinua Hélène, Votre Altesse
n'a-t-elle jamais ouï dire qu'il en existât d'autres?...

--Desquels veux-tu parler?...

--Votre Altesse ne m'a-t-elle pas raconté comment madame la
duchesse avait congédié maître Corneille Agrippa qui ne
confectionnait pas un horoscope à son gré?

--Prétendrais-tu lui demander le mien?

--Non certes: maître Corneille Agrippa a quitté le Louvre et
probablement la France; mais il n'était pas le seul savant que
possédât Paris.

--Extravagance!

--Mon Dieu, sans doute, à première vue tout le monde s'écrie comme
Votre Altesse: Extravagance! Puis, de curiosité ou de désespoir les
plus fiers s'y résignent.

--Je gage que tu t'es laissé prendre aux jongleries de quelqu'un de
ces devins?

--Écartons ma personnalité, Altesse, je vous en prie, elle n'est
d'aucun poids. Mais si je vous affirmais que, pas plus tard
qu'hier, madame la duchesse régente a fait mander et a consulté en
grand mystère un nécroman du nom de Cinchi?...

--Je connais ce nom, je l'ai entendu en effet prononcer plusieurs
fois, et moi-même en ai parlé chez ma mère...

--Un personnage étrange, dont les prédictions et les révélations
confondent les plus incrédules. Que vous en coûte-t-il d'essayer?
Cette démarche ne saurait nuire au plan entrevu par madame la
duchesse; au contraire, car si elle-même a consulté l'astrologue
pour combiner ses projets, est-ce leur nuire que de le consulter
sur leur réussite? Ah! si Votre Altesse allait requérir des
philtres et des charmes!... Mais un simple horoscope?...

--Il me semble que c'est tenter Dieu... murmura Marguerite
visiblement ébranlée.

--Si Dieu vous fait défaut...

--Ne blasphème pas, ma mie! J'ai toujours évité de telles
pratiques, elles répugnent à ma foi. Hélas! j'aurais bien besoin
pourtant que quelque chose me vînt en aide.

Et, couvrant son beau visage de ses mains, elle laissa filtrer des
larmes qui roulèrent comme des perles sur la soie noire de sa robe.

--Comme vous souffrez!... soupira Hélène. Que faudrait-il donc pour
alléger vos chagrins?

--Ce qu'il faudrait? D'abord me rendre, ne fût-ce qu'un instant,
les baisers de Jacobus; dès que je cesse de le voir, il me semble
que c'est pour toujours.

--Ne pouvez-vous descendre auprès de lui?...

--Sous le regard des espions du chancelier!...

--C'est vrai, ce serait hâter, provoquer sa perte... Mais,
fit-elle, frappée d'une inspiration, il doit exister d'autres
moyens... Ne désespérez de rien; je mettrai, s'il le faut, le feu
au palais, mais vous reverrez le chevalier sans témoins, sans
espions!...

--Que médites-tu? que vas-tu faire?

--Ne m'interrogez pas, espérez!

Et elle sortit afin de ne pas perdre un instant.

Qui eût considéré Marguerite lorsque l'éloignement de son amie la
livra de nouveau à l'empire de son désespoir, n'eût guère reconnu,
comme elle l'avait dit elle-même, dans cette jeune femme courbée
par l'adversité, dans ce beau visage décoloré, dans ces yeux
obscurcis et cernés d'une empreinte bleuâtre, la brillante
princesse, l'astre de son siècle, le génie badin qui devait livrer
à la postérité ces fabliaux que ses successeurs en poésie ont
traduits et imités dans toutes les langues.

On n'eût pas deviné davantage, il est vrai, dans cette jeune fille
grave et attristée, qui se dévouait pour abréger ses tortures,
l'amie enjouée, rieuse, coquette et folle, qui partageait ses ébats
poétiques, et dont les saillies donnaient l'élan à sa muse.

Cependant, lorsqu'elle reparut, après plusieurs heures, son œil
limpide était ranimé, l'incarnat avait refleuri sur ses joues
veloutées, la confiance était au bord de ses lèvres fraîches et
purpurines.

Elle s'approcha de la princesse, que rien n'avait pu arracher à sa
méditation, et lui prenant la main par un geste caressant:

--Le voir, l'embrasser encore, avez-vous dit, chère Altesse,
ou mourir! Eh bien, vous vivrez; venez, vous le verrez et
l'embrasserez!...




IX

LE SOUCI D'OR.


Le chancelier ne doutait pas que son séide, Triboulet, ne
l'attendît dans son appartement, car il lui tardait d'obtenir des
renseignements sur le prisonnier de la Grosse-Tour.

Cependant il s'assura bientôt qu'aucun des huissiers ne l'avait vu,
et qu'il n'était pas davantage entré par la porte secrète de sa
chambre. Sa contrariété retomba en sévérités sur ses gens et sur
ses secrétaires. Il allait aussi leur donner l'ordre de se mettre à
la recherche du bouffon et de le lui amener, lorsqu'il s'avisa que
cette absence n'était peut-être bien causée que par les nécessités
de son service, auquel cas il serait dangereux de déranger son
confident, et surtout de s'exposer à faire tomber leurs
manœuvres communes en des mains indiscrètes.

Il se résigna donc à attendre, tout en ajoutant aux décrets en
élaboration sur sa table de travail quelques nouvelles clauses où
s'épanchait, en violences contre les novateurs et les écrivains,
l'acrimonie dont tout son être débordait.

Son rival heureux était un lettré et un érudit; il traça ainsi de
sa plume fiévreuse le plan de cet édit qui abolissait l'imprimerie,
défendait l'impression d'aucun livre dans le royaume, stipulant
pour quiconque enfreindrait cette défense _la peine de la
hart_. Cette mesure fut, en effet, plus tard, promulguée avec
l'approbation du roi, c'est-à-dire de ce François Ier que ses
courtisans appelaient le restaurateur des lettres, et que bien des
gens considèrent comme ayant mérité ce titre.

Puis, toujours de cette encre qui coulait sous ses doigts comme un
venin inépuisable, il entassait par-dessus ce décret celui qui
défendait, au nom du pape, aux professeurs de l'Université
l'interprétation française des livres saints: «Est fait à eux
défense et inhibition de lire et interpréter aucun livre de la
sainte Écriture en langue hébraïque ou grecque.» (_Registres
manuscrits du Parlement_, au 14 janvier 1533.)

Cette ordonnance ne laissa pas de subir quelques difficultés, car
les professeurs dont il était question, et qu'on appelait _les
liseurs du roi en l'Université_, avaient précisément été institués
par François Ier, avec l'obligation d'interpréter les livres
hébraïques,--et l'on sait que les seuls livres existant dans cette
langue sont les livres religieux. Les professeurs résistèrent, mais
à la longue le roi lui-même céda, et les pauvres savants, dénoncés
au procureur du roi comme suspects d'hérésie, n'eurent que la
ressource de s'abstenir, pour ne pas être brûlés vifs.

Duprat se mirait dans son œuvre, et commençait à reprendre un à
un les articles de l'établissement d'une inquisition, quand son
confident interrompit cette louable besogne. C'était grand dommage,
il se sentait en verve, et les feuillets ne fussent pas sortis de
ses griffes sans recevoir d'honnêtes additions au chapitre des
supplices et tortures.

Cette besogne lui offrait un âcre contentement; il lui semblait, en
accumulant les rigueurs contre les réformistes et les lettrés,
qu'il entendait gémir ses victimes et assistait déjà à l'exécution
de la plus exécrée de toutes.

Le bouffon était le seul auquel ce jour-là il parlât sans humeur.

--Tu as tardé, ami Triboulet, lui dit-il avec bienveillance.

--Je n'ai pas pourtant perdu mon temps, monseigneur.

--Je m'en doute; tu m'apportes du nouveau?

--Les oreilles ont dû vous tinter, comme si mademoiselle du
Carillon se fût agitée dans votre cervelle, car on a beaucoup parlé
de vous, là-bas...

--Chez la duchesse?

--Les femmes sont si bavardes, vous savez!... Foi de gentilhomme!
comme jure notre sire le roi, j'ignore quels moyens vous employez
pour qu'on vous aime, mais jusqu'ici vous pouvez vous vanter qu'ils
n'ont réussi qu'à vous faire exécrer.

Le bouffon ricanait, le chancelier était livide; ce n'était plus du
sang, c'était de la bile qui injectait ses yeux.

--Propos de femmes, en effet, murmura-t-il d'un accent guttural; et
toi qui te piques de philosophie, ignores-tu que ces dames ne sont
jamais plus près de nous céder que quand elles se récrient le plus
fort?

--Dans ce cas, la princesse ne tardera guère à être à Votre
Révérence, car je jure Dieu qu'elle vous a en même antipathie que
Satanas.

--Si c'est à écouter ces sornettes que tu as passé deux heures, fit
Duprat, piqué à la fin, tu eusses mieux fait de revenir plus vite.
Il faudrait plutôt m'expliquer comment tu as découvert le nom de
cet homme...

--Comme il vous plaira, messire, allons au plus pressé, si c'est là
votre avis; je vous apprendrai tantôt des choses qui me remettront
en bonne odeur dans votre estime.

--Oui, d'abord, parle-moi de ce misérable.

--A l'aménité de ce langage, je vois qu'en effet il a l'honneur de
provoquer votre intérêt.

--C'est bien cet enragé écrivailleur, Jacobus de Pavanes, le
disciple de messire Guillaume Brinçonnet, qui a su gagner le
cœur de la princesse?

--Aussi vrai que ceci est une marotte, et ceci un édit pour faire
brûler les hérétiques.

Triboulet agita ses grelots et montra le dernier feuillet tracé par
Duprat.

--Si tu t'étais trompé, ce serait grave.

Le bouffon, sans perdre le rire sarcastique incrusté sur son
visage, balança avec complaisance sa grosse tête sur ses épaules.

--Je tiens à vous convaincre, Excellence, que si je suis fou de par
le roi, je ne suis pas aveugle ni borgne de par Dieu. Une promenade
aux prisons est un exercice salutaire et récréatif, après le
travail auquel vous venez de vous livrer; il est agréable, pour peu
qu'on ait des entrailles, de connaître le _facies_ des gens qu'on
destine à la hart ou au rôtissoire... Daignez venir avec moi, et si
vous doutez encore après, brisez-moi ma marotte sur l'occiput.

--Au fait, gronda sourdement le chancelier, il faut que je le voie
cet homme!

--Ah! ricana Triboulet pour soustraire à son attention le trouble
où cette pensée le plongeait lui-même, ces fiers amoureux!...
Impénétrables, croient-ils!... Plus sots que moi, sang-dieu! Il
leur faut des confidents; moi, je ne dis même pas aux oreilles
d'âne de mon bonnet ce que je ne veux pas qu'on sache...

Ici, le rire factice de sa face disparut, sa voix devint plus
posée:

--Car, poursuivit-il, j'ai mes secrets aussi, messire.

--Oh! je le crois, répondit Duprat avec une complaisance
dédaigneuse.

--J'ai mes amours, acheva le bouffon avec un éclat de rire qui se
termina par un hoquet nerveux, comme si le mot l'étranglait au
passage.

--Eh! je n'en fais pas de doute! comment donc! tes amours avec
quelque fille des cuisines, n'est-ce pas?

Triboulet n'essaya même plus de rire, son gros œil éraillé lança
sur son patron un éclair fauve; puis une larme silencieuse vint
éteindre ce feu sombre et roula sur son pourpoint bariolé.

Il fit taire jusqu'aux grelots de sa marotte, et se rangeant
derrière Duprat, il le suivit tout pensif, à travers la cour
carrée, jusqu'à la Grosse-Tour, dont les entrées s'ouvrirent toutes
grandes à l'approche du premier ministre.

--Où faut-il conduire monseigneur le grand-chancelier? demanda le
geôlier en chef, armé d'une lampe et de ses clefs.

--Remettez ceci à Triboulet, ordonna Duprat; si nous avons besoin
de vous, nous vous appellerons.

Le bouffon, en recevant le trousseau rouillé et le luminaire,
s'aperçut de l'étonnement causé par sa gravité inaccoutumée, non
seulement aux gardiens, mais au chancelier lui-même.

--Holà! fit-il en agitant les clefs, voilà un carillon qui ne vaut
pas celui de ma camarade aux grelots... Et peut-être bien, si je
me servais de ces joujoux pour vous enfermer tous céans, il y
aurait dans le Louvre et dans la ville plus d'une voix pour me
proclamer le roi des sages, tandis qu'on me gage comme celui des
fous... Rassurez-vous,

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