Histoire du moyen âge 395-1270
by Charles Victor Langlois · French · Gutenberg #39429 · 1,132,485 chars · public domain (US)
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Title: Histoire du moyen âge 395-1270
Author: Charles Victor Langlois
Release date: April 11, 2012 [eBook #39429]
Most recently updated: May 2, 2012
Language: French
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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
CH.-V. LANGLOIS
LECTURES HISTORIQUES
CLASSE DE TROISIÈME
MOYEN ÂGE
LECTURES HISTORIQUES
_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de
l'enseignement secondaire classique._
Nouvelles éditions refondues et complétées
6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES
cartonnage toile.
=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G.
MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr.
=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).=
CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École
normale supérieure. 1 vol. 5 fr.
=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE
DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr.
=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V.
LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr.
=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE,
par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr.
=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET,
professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr.
43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris.
CH.-V. LANGLOIS
CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
LECTURES HISTORIQUES
RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS
POUR LA CLASSE DE TROISIÈME
HISTOIRE DU MOYEN ÂGE
395-1270
[Illustration]
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1901
Droits de traduction et de reproduction réservés
PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que,
pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science,
il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet,
après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre.
I
Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le
meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est
impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger
lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il
s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer,
comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis
ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois
encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent
dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au
détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou
cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des
clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la
curiosité d'un écolier[3].»
Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux
que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir.
I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et
du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents
originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux
extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts,
sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois,
retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le
livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le
_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des
classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement
nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des
modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M.
B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York
Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P.
Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les
ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais
le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose:
c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne.
II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec
des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort
employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté
d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes,
les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté.
De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été
éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour
d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On
trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux
nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont
quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par
quelque fragment de leur œuvre[5].
II
Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce
sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze
chapitres qui correspondent aux articles du programme.
Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix
de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque
idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de
classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants.
Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve
plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6].
Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de
publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie»
assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En
même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et,
tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les
mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la
Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite.
Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la
production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature
historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient
classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou
presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de
ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des
livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine
besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages
les plus récents, mais seulement les meilleurs.
En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif
des notices.
I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux
parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que
cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a
semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une
simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que
la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place
marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle
occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la
bibliographie des «livres».
II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le
principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est
d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que
les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou
consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui,
quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec
confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres»
sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres
d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où
l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces
avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé
par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque,
décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop
sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées.
Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce
recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres
arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en
effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués
sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales,
critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les
nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les
plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile,
la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la
liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des
livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question
de l'histoire du moyen âge.
Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment
publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les
t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait
fallu les citer partout[10].
CH.-V. LANGLOIS.
TABLE DES GRAVURES
Rome dominatrice du monde 11
La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ 21
Un évêque 28
Chrisma ou monogramme du Christ 30
Les registres du fisc brûlés sur le Forum 41
La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne 51
L'empereur Anastase en costume consulaire 76
Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père
de Clovis 78
Costumes germaniques, d'après une miniature 87
Monnaie de Théodebert 97
L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 103
L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 107
Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux 115
L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin 135
Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome 141
Porche extérieur de Saint-Clément 143
Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican 157
Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158
Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial
de Vienne 160
Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 167
Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast 172
Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne 173
L'empereur Lothaire 177
Reliure du psautier de Charles le Chauve 179
Sceau de Henri Ier 188
Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux 191
Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat.
(XIIIe siècle) 193
Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée 195
Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades
de bois 201
Entrée du Forum par la Voie Sacrée 215
L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de
Bamberg 218
San Bartolommeo in Isola, à Rome 221
Sceau de Célestin III, au type des apôtres 227
Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à
la Chancellerie pontificale 235
La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile,
près de Palerme 240
Sceau de Frédéric II 242
Monnaie de Frédéric II 244
L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem 251
La porte de David à Jérusalem 253
Émaux du reliquaire de Limbourg 258
Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la
Sainte-Chapelle 261
La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les
reliques du Bucoléon 263
Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265
Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey 269
Le château du Krak. État actuel 273
Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède,
à Tibériade 279
Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse 285
Sceau de la ville de Compiègne 295
Sceau de la ville de Noyon (1259) 296
Sceau de la commune de Fismes 297
Sceau de la commune de Nesle (1230) 298
Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311
Sceau des métiers d'Arles 315
Monnaie de Louis VI 325
Le château de Senlis 326
Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis 337
Carte des environs du château Gaillard 343
Plan du château Gaillard 347
Ruines du château Gaillard 349
Autre vue de ces ruines 353
Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny 373
Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle,
d'après sa pierre tombale 375
Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale 378
Sceau de Henri Plantagenet 389
Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault 391
Sceau de Jean sans Terre 397
La tour de l'Inquisition, à Carcassonne 419
Vue d'Assise 431
Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle 447
Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453
Sceau de l'Université de Paris 455
Un jongleur, d'après une miniature 487
Nef de la cathédrale d'Amiens 497
Arc brisé et arc en plein cintre 499
Cloître de Moissac 503
Sculptures du portail de Chartres 507
Sculptures du portail d'Amiens 509
Vase d'Alpaïs 513
Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle 514
Crosse en cuivre émaillé. Idem 515
Châsse d'Ambazac 517
Châsse de Mozac 518
Gémellions en cuivre émaillé 520
Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523
Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt 550
Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale 552
Philippe de Valois, d'après son sceau 556
LECTURES HISTORIQUES
CLASSE DE TROISIÈME
CHAPITRE PREMIER
L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE.
PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes
propriétés; les colons._
_Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris
en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule
romaine._
_Le christianisme: les évêques, les conciles._
BIBLIOGRAPHIE.
Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en
général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du
_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par
P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public
romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public
romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des
institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très
recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain,
celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.
L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux
considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et
administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et
de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges,
cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a
laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_,
inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a
été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même,
_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M.
C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau
sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16);
il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées,
régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement,
la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la
Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de
l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a
plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous
l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º.
L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du
christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits,
des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il
faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire
romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan,
_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol.
in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons
d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G.
Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes
religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16,
2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la
formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne
dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise
et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en
allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des
griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O.
Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2
vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire
ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII.
Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de
MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de
la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux
de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM.
Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale
sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la
Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs.
I.--ROMANI, ROMANIA.
Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue,
_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de
ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une
ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie
et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se
distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci
conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes,
Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à
ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient
reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça,
surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens
romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_,
dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti
sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de
plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_
pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples
étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les
frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec
orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races
dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes
in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et
omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris
Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et
servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette
grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres:
Fecisti patriam diversis gentibus unam;
Urbem fecisti quæ prius orbis erat.
Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister
particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_:
Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit,
Humanumque genus communi nomine fecit.
Prudence s'écrie aussi:
Deus undique gentes
Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,
Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,
Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....
Jus fecit commune pares et nomine eodem
Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.
Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le
genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont
furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut
détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction
entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité
du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse.
Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les
provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle
fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs
étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils
l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que
les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances
en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une
façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner
l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de
nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité
collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à
cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it.
_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_
qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher
étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_,
employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne
reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle.
Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la
conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se
qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons
les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_,
aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle
part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de
dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure
à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des
histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni
_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans
toutes les provinces.
Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements
germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de
l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore
longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne
l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans
aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui
donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_,
plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_),
auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_
(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est
précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les
Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont
persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque
dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et
latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas
arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle.
Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup
sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient.
Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient
comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir.
Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces
époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir
des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après
la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires
pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes,
à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre
glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois
du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica
sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici,
par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction
latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a
souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist
spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque,
on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que
peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes
Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio
exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet....
Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas
apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines
et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces
sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle
encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur
en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos,
Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri,
Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud
contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid
ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid
luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._
Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations
presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche
Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen
Vœlker» se font encore entendre en allemand?
Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La
fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux,
en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit
disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi
générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent
des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des
Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes,
mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites
agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en
tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut
appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et,
à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc.
Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples
qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se
trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent,
pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne
appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté
à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_,
Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours.
Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par
suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu
d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la
langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui
se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette
langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la
langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru
longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en
Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et
avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux
et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du
pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint
dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y
a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays
de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du
teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que
leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas
_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur
idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur
l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les
Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir
_Wælschen_, _Churwælschen_.
L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des
contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui,
aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie
d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de
Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi
depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée
que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_
d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il
est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands,
mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières
invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient
d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme
partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient
_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui
les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par
la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la
bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent
jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des
anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont
aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments
étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes
où vit encore la langue latine.
Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de
l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares
germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres
voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici
naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous
trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi
antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la
domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva
occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant
sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne,
appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises
romanisées.
Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire
romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient,
particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands,
par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où
les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre
les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement
vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités
diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus
germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore
au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il
continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du
Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes,
grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore
jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par
_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette
dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est
inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a
pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux
deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux
_Walachen_.
* * * * *
Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire
lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation
courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On
tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_,
_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon
frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si
divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une
seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_
qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit
d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît
pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il
dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par
opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la
menace sans cesse présente à l'esprit.
[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du
Catalogue Clarac).]
La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être
ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion
mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se
trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve
siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme,
l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié
de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_,
dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio
militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum
Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se
familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub
testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque
nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut,
obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et
faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_
Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot
dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur
chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les
Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui
demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le
désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de
ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos
Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le
veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même
simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a
pris une signification plus générale, celle de monde romain, de
civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire.
Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens
et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut
été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain;
Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la
langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les
écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de
_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit
expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand
l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les
écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_
(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux,
avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les
possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment
aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le
reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur
cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il
provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle
prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque.
En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour
caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour
exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce
sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée
accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant
au Franc Charibert, lui dit:
Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.
Diversis linguis laus sonat una viro.
_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le
monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.
L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et
reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré
l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire,
on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus
paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que
_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou
cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre.
Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_
semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui
n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_
finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de
Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient,
d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia
Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα,
dont cette province fut la dernière possession en Occident.
En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun
l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à
désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de
Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis
la destruction successive de tous les restes de la domination romaine,
il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_,
ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par
suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un
mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures
romanes.
La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage,
comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain
jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit
l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les
provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie;
la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime
Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte
septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire
lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que
plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand,
n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est
certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément
celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui,
malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans
doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la
rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la
même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation
causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes,
Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les
envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace,
que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à
peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie,
Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations
germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions,
une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba
plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau
persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus
orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre;
mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien
qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses
d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les
_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population
considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux,
et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait
évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne
furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au
contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains
finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute
formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si
l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et
surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles
contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes
arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays;
toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de
la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait
de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers
vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au
contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète,
conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint
finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile:
là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe,
mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était
encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec
s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la
colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de
très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit
cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la
péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche
firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette
province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait
dépeuplée.
Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas
sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus
germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle
a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des
invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact
avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol,
en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie
plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les
Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le
monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant
dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature
anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures
romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la
Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania
s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre
possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses
différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est
parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au
temps de la plus grande splendeur de l'empire....
G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872),
_passim_.
II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE.
On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête
de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les
Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni
le système des grands domaines cultivés par une population servile.
Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les
mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du
Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut
peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre,
suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des
domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite
la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses
lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de
ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la
famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de
Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en
Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre;
ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus,
Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus,
Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette
sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe
siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la
domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et
viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne
signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol.
Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms
latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres.
Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi
trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous
une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont
devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la
filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus,
Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus,
Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos
villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny,
Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.
Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un
domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait
été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par
petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du
nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies
militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la
petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas
apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le
reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de
propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne
aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes
enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu
être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain
nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand
domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois,
mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande
couvrirent presque tout.
Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du
Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il
possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il
l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie
de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y
compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés,
et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui
comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par
comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une
propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de
la petite propriété.
Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure,
paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des
vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des
vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus
«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force
troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus
être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme,
surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons
qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste.
Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses
_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier
appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple
ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est
signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre
impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines
de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui
le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits
hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de
propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire.
Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette
époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des
faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de
l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques
renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un
même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés
les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes
familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une
province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars
dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de
l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien
Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des
Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des
Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.
* * * * *
La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il
contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs,
vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les
conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers,
affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux
organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou
_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était
aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers,
l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver
celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des
tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre
système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux,
auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de
l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de
son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de
la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers.
Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_,
administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il
recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux
de tous.
Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en
fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On
comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons
seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien
différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des
esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture;
3º les demeures des petits tenanciers.
Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains
anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées
les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre
que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et
formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les
domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius
Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour
de la _villa_ du maître.
Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que
la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa
rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des
constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour
ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa
rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement
des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous
les objets utiles à la culture.
Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle
devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à
l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que
possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles,
il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé
par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine»,
mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les
hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les
étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et
pour l'hiver.
[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300
environ.]
A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des
bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les
celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits.
Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de
plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à
la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y
baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait
naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son
pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était
complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces
bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_;
nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré,
_curtis_.
A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est
ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non
sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa
urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de
cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements
d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle
a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle
renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner
à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos
salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui
possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations.
Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve
réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de
campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de
plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de
l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du
type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était,
dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la
richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il
n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à
acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons.
Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande
propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il
lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en
profits.
Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au
Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas.
Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel
de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami
Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été
construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des
portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi
la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est
«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un
ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un
_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En
sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se
présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile.
Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par
des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une
galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois
salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos,
_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer.
L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni
d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait
supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles
demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans
laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les
parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond
de la presqu'île de Bretagne.
Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une
chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les
grands propriétaires aient une église dans leur propriété.
La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot
_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans
Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les
jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs
du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son
radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance,
d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du
général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un
mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes,
cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres
constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait.
L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison
seigneuriale.
Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte
et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique,
avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son
moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel,
était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de
village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses
serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_
à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques
suivantes.
Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du
château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient
pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse,
ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à
entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se
croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle,
quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et
l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre».
C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a
l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa
était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un
château élégant, somptueux et ouvert.
Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie,
entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves,
d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de
château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou
celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la
culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs
paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses
foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des
plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant
la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté
Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart
de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des
historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine
n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui
enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du
IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine
comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens
qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est
rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par
ses goûts.
C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand
seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa
jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices
de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients».
C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le
mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les
carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la
causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés,
surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle
déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les
propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels
écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse».
Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se
vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes
du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie
intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute.
Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses
chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les
Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César,
ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui,
comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez
les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois,
passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il
est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques
cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en
déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois
choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut
fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser
des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du
propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi,
bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles
que le moyen âge.
FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine
rural pendant l'époque mérovingienne_,
Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._
III.--LE CHRISTIANISME.
PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN.
...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante
rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le
christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe
siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom
de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser.
Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les
montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont
convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles
gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale.
Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le
marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire,
le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et
les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs,
mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et
du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui
veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès....
Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes
et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de
leurs prétentions....
Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans
nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre
au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur
l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui
n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au
premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable;
c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les
années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation
galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie....
L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a
créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être
considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un
pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès
lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt
l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens;
les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé
dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le
fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est
devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient
tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est
envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du
faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes....
La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les
lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la
réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature
apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose
essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du
judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une
religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière
résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards,
très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine.
Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les
campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes,
elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la
grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable
église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance
ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un
fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la
campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle
du conglomérat chrétien.
[Illustration: Un évêque]
Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes
Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine.
Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du
culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les
villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus
tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A
partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang
qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le
diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques
chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que
la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la
géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et
des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de
subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se
coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent
celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les
registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent
presque pas.
Rome était le point où s'élaborait cette grande idée de catholicité. Son
Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa
sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que
cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces
deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait
été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par
ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela
entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions
douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une
solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre
à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui
qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu
sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre
déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la
catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi
commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute
toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus
ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la
vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa
primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de
l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège;
que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus
grands apôtres à la fois?
...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés
d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont
également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_
prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et
absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_,
absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de
l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises,
correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les
_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un
grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie,
s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette
transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel.
L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette
Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la
protestation.
* * * * *
L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société
civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande
société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire,
d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est
vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles,
claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la
terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de
pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien,
mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde
ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le
christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes
modifications.
[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.]
«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais,
en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on
demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et
les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique,
selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de
Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des
affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en
fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces
grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on
ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les
hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur
patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de
nationalité.
Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu
favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le
camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_
divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement
former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société
complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que
le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui
doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde
romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le
chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres
publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le
monde à périr par les Barbares et par le feu....
[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les
apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine
chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir
la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes
aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible
tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la
règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la
légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne
de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances
régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les
puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui
fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques
années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue
sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique.
Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire
romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour
l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la
blesser.
Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement
les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville
idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs
d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et
César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes
Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec
un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville
révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint
Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il
veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la
contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit
le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes,
faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter
le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit
divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs,
celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des
prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux....
La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui
doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste
ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes
affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a
toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul
portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient
l'épée la tient de Dieu pour le bien.»
Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités
extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus
de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle
était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de
garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de
Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait
déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de
l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses
faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand
seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux
gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y
attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista
et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises
les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une
question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile?
La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à
Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et
persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien...
se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était
en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était
l'évêque d'Antioche.
.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait
plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien
de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le
monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues,
de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion,
l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces
conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment
organisé, lui assuraient l'avenir.
Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se
réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur
qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri
des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées
et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous
Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les
empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.
La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et
Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église
triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force
intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie,
de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de
l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été
servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire
d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur
des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui,
dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce
qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la
domination de l'Église....
La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint
l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien,
c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée,
un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui,
même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de
la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était
atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point
l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire
comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images
apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut
pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais
de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y
tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien
d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...;
ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint
empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église
du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge....
E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy,
1882, in-8º. _Passim._
IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE
D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE.
On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique
au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En
général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que
cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques
années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses
fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir.
C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous
disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien
Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et,
comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel
de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue
pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux
sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces
chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on
s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des
morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages,
qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et
rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions
d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans
ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient
des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues;
des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des
vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux,
qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre
chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou
qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur
parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des
athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs
astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent
emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres
personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces
travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices
plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus
particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés
les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les
temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il
est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle.
Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le
plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains
manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs
faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux
gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le
maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à
manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles
pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque,
c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été
nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places
que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les
mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû
souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il
revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il
commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de
tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut
naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne
tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a
chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui
enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et
ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles
sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient
tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien
semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance
à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en
commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et
glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle
de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas
assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son
aveu même, les coupables ne sont que l'exception.
Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les
épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis,
comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce
tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire
ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce
qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été
trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu
pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses
entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles
trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses
ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le
souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il
leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en
détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux
habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de
débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des
accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les
futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande
ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à
louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit
plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du
prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce
tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous
les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le
monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage
pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus
corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que
pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient
passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait
pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les
enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à
l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines
coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous
les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le
soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les
chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il
va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de
ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir
chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que
vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il
sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au
besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque
fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première
apparition de l'abbé du XVIIIe siècle?
Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien;
et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins
accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les
lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie
d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire
un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine
attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est
et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme,
qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent
des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité;
il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent
la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie
privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de
renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout
occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend
soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes
puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en
faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans
fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet
quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses
enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui
ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on
vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est
porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux
autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable
de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir
grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde
de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme,
favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que
nous la montrent les lettres de Pline.
Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de
Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de
cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut
la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui
les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille
on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de
se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous
trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes
d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la
veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait,
on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour
l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que
l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer
d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son
optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un
mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque
plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne
cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était
une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables
que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples
les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus
forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont
encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été
plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée,
que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les
carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons
vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne
peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les
situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible
qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si
grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares!
[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de
la Tribune aux Harangues).
Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un
bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard
sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une
arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de
la basilique Julia.]
Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents
fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui
auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un
qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est
infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée
dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la
capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que
l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs
esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles
extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif
encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la
ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les
preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a
tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers
n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui
était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce
sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui
les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien,
qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en
souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré
les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle
vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion,
et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise.
C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles
nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de
l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se
tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au
spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa
civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas
s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va
tomber.
G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris,
Hachette, 1894, in-16.
BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et
II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en
Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la
restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en
744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia
d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_,
Bologna, 1895, in-16.
CHAPITRE II
LES BARBARES.
PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération
des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths
et Théodoric._
_Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la
Germanie._
_Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les
grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques:
Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._
BIBLIOGRAPHIE.
Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les
invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous
n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam
(_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire
romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les
barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy
(_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de
l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est
intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris,
1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du
moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol.
in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch.
Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est
déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte
der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd.,
revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und
romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même,
_Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol.
in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher
Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde
ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte
bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de
O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis
zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les
établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her
invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et
les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX
(1894), p. 405.
L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la
France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry
(_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu
beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours
habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et
discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs
im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F.
Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken
unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans,
_Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_,
Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique
des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut
recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou
publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous
ce titre: _La Gaule mérovingienne_.
Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées
avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions
mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º)
a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de
J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et
administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882,
in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II,
Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions
politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont
consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888;
_L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système
féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand
ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des
institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890,
in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet,
_Histoire des institutions politiques et administratives de la
France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir
l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t.
Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour
l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne,
v. la Bibliographie des ch. VI et XIV.
La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la
chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G.
Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire
mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de
Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie).
=L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie,
Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec
profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_,
Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique
du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A.
Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende
der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister,
_Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_,
Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché
d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º.
Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares,
Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire
romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été
renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M.
Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période
mérovingienne et carolingienne_.
I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.
L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres,
portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un
peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les
hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie,
après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia
cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des
relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui
creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation
de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme,
disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient
l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans
l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y
eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite
par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes
entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école
d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du
christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs.
Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie
que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la
vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit
semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le
transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire
intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna
pour piédestal au christianisme.
Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le
dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et
contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique,
faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées
corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la
vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans
le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le
langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable
et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église
écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme
étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque
avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un
esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le
bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en
travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions
bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur
dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le
démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.
L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises
orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de
l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques,
était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit
la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout
différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus
ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun
assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut
pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse
non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de
curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.»
Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la
science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est
merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le
monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité
païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la
vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie
intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que
dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit
hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain
arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la
discipline et sur la foi.
L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se
constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il
entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une
affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux
provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient
de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la
chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur
présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des
articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la
victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance
envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se
disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que
dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....»
Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve
siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la
destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou
contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie
est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles
théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les
règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture
ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme
superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le
dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la
littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape
Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et
je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se
rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon
intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église
prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait
duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus»,
avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse
est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical
dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret
les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en
décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée.
Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves
pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour
les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant.
Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione
divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent
apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur
déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher
présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la
source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du
manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus
entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne
reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le
Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin
que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi
qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières.
* * * * *
La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une
morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël,
où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec
la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon
terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux,
placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du
christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un
pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a
pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus
près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu,
combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du
Christ?
Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait
le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication
intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter
jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et
mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons
se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église
elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs
acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut
attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs
temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations
troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues
l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre
asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude
l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette
ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à
minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la
présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont
ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale
était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se
rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises
furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut
avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés
au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était
pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter
les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de
Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent
attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance
populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait
produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a
certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des
martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs
restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en
Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps
des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des
ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi
de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour
éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où
on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints
commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques
prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux
polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre
les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour
proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul;
mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois
dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle
savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises
placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au
lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus
volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa
puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec
Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et
l'universel divin localisé.
[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)]
En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par
l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion
où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la
commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés
en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où
le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les
païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés
chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination
et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements
sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui
retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi.
Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations
données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de
spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour
chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du
précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore
n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la
partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister
à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel:
l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui
deviennent de plus en plus brillantes.
Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_,
comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi
elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et
de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures
prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme
était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était
imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles
minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair,
manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la
qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des
vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence
ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de
l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de
toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit:
«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église
réclame les prémices et la dîme.
Il y a péril certain que le fidèle qui paye la dîme, jeûne aux jours
prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir
rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont
les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le
vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du
pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la
redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien
enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers
l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans
le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes
matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas
seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur
l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des
parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint
Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le
délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son
intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles
recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape,
et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice
Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête
de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint
ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font
briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on
ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les
toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques
à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de
placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à
l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques
elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa
maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes
que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc
une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les
obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en
rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à
domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait
auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse.
Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en
terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la
poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie
croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit
saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte,
bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles
innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très
nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses
vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut
auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux,
de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la
multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les
hommes qui était un des caractères du paganisme.
La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il
ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute
religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain
au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et
pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans
l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir
les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire
des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était
trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à
peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y
glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps
impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour
vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre:
famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit
l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule
lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins
de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien
d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y
peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou
romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises
curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait
l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi
lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le
disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie
prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit
effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa
portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de
toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant:
la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes;
mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même
acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique
activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe
siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances,
n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un
chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques
grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu,
ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le
monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste,
était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son
successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues
chaînes du plus grand des apôtres!
* * * * *
La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme
du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque
Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont
comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles
misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire
a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de
ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si
puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être
du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et
funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une
très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue
grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de
sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques,
et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais,
comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète
la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et
des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne
comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des
idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les
petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une
autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses
livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche
où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à
tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été
oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se
succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme
aveuglées.
Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est
l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il
ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et
cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du
monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne
regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui
suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à
force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et
tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance
pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la
multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle
gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du
milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui
inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus
délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de
perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une
peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers,
qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de
ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion
profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits
et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un
bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque
dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des
pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux
voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après
qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les
humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni
aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son
assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace
de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête
à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête.
Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui
montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la
volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette
naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de
sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma
nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en
ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver
Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux
lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet
homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de
grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les
approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les
modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de
Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils
Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par
l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les
Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis,
en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu;
mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner....
Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les
Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils
l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du
royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber
chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant
le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable
à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis
avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce
saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce
panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit,
où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la
droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les
cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui
nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par
le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la
montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse
pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce
monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu
tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec
l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de
son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis
soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon
ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être
relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée.
Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le
respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses
privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un
évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable
conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par
le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius
avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces
surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On
ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui
viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère
pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de
saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne
sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce
mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par
tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes:
trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui
touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est
approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son
corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un
agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le
berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du
martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le
bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la
fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au
contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements
de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau
qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute
une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui
violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant
toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force
de larmes et de prières.
Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints,
propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du
culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence
tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain,
il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son
œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la
civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque
manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles:
miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères.
Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le
successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la
gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la
hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni
aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il
ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres,
il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les
tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a
tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la
renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a
écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la
continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles
s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien
que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est
précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire
universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la
mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu
créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier,
qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au
passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des
guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint.
C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des
crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande
victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et
célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des
égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une
lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée
à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois
journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à
ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que
son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux
grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les
maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une
dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière
recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture
suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière
faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements,
et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête
qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la
salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne
l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue
tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en
léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin
ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire,
reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance,
s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable
antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des
médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents
réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon
aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!»
Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme
littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de
dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette
religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort
pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de
difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très
belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une
éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète
législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa
droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les
étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils
présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme
deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils
brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des
étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin
qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs
actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous
voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites,
resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde
des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu,
prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin,
apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner
des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un
bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a
aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres.
Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint
Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus»,
doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et
saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de
Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait
avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique,
une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands
miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints
personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le
porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face
regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient
sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius,
citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison
les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un
des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une
chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme
fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches,
aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme
l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église,
son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le
néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône
l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la
succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan
toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient
leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le
«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises;
sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si
grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il
voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout
pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes
ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où
il avait vécu, parmi les saints.
Grégoire est donc une exception dans l'Église mérovingienne, et, pour
étudier l'action de cette Église sur les peuples de la Gaule, il faut
retrancher de la religion de l'évêque de Tours les traits qui
l'embellissent. Il faut aussi placer à côté de lui et de quelques
évêques bons et saints comme lui ces ecclésiastiques étranges, dont il
étale les vices et raconte les crimes: l'évêque de Vannes Æonius, un
ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bête et tomba
saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se
prennent de querelle à la table de Gondebaud et se reprochent leurs
parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient à gorge
déployée; Salone et Sagittaire, qui vont à la guerre avec casque et
cuirasse et font pendant la paix le métier de coupeurs de bourses,
s'attaquant même aux hommes d'Église, comme ce jour où ils envahissent à
la tête de leurs bandes la maison d'un évêque occupé à célébrer une
fête, maltraitent l'hôte, tuent les convives et s'enfuient chargés de
butin; brigands incorrigibles, déposés par un concile, mais rétablis,
enfermés par Gontran dans un monastère, puis libérés,--tant il y avait
d'indulgence pour des crimes d'évêques,--jouant la comédie de la
pénitence, répandant les aumônes, jeûnant, psalmodiant nuit et jour,
puis retournant à leur vie habituelle, c'est-à-dire buvant la nuit
pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de
l'aurore, et se levant vers la troisième heure pour se baigner et se
remettre à table où ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans,
qui «n'a pas laissé passer un jour, ni même une heure, sans commettre
quelque brigandage»; Pappole de Langres, dont Grégoire se refuse à dire
les iniquités, prétérition qui permet de supposer des monstruosités, car
le bon évêque n'est pas pudibond. A côté de ces princes de l'Église
séculière, on pourrait nommer tel abbé assassin et adultère, tel ermite
qui, ayant reçu de quelques fidèles en témoignage de vénération une
provision de vin, se mit à boire et à courir les champs, armé de pierres
et de bâtons, si bien qu'il fallut l'enchaîner dans sa cellule; enfin
cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une
princesse mérovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovère.
Grégoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication
les religieuses qui désertent le cloître, elle se rend auprès du roi
Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'évêques
examinera ses griefs. De retour à Poitiers, elle trouve la maison en
grand désordre; plusieurs de ses compagnes se sont mariées. Craignant
alors le jugement épiscopal, elle arme une bande de vauriens. Les
évêques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les
assiègent dans une église, d'où ils s'enfuient non sans avoir reçu force
mauvais coups. De son côté, Leudovère, qui a été chassée, arme ses
serviteurs. Poitiers est en proie à la guerre civile. «Pas un jour sans
meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes.» A la
fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes;
un comte prend d'assaut le monastère; un concile condamne les révoltées
à la pénitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales
montrent de quel cortège était entouré Grégoire, et ils expliquent en
partie pourquoi l'Église mérovingienne a été impuissante à corriger les
mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger
superficiellement les choses que d'attribuer à la seule perversion des
ecclésiastiques le désordre moral de la société mérovingienne. Cette
perversion est, non point une cause, mais une conséquence de la
corruption de la religion chrétienne, car la religion, comme la
comprenait et la pratiquait Grégoire de Tours, descendant de l'âme
exceptionnelle du saint évêque dans la masse ignorante, n'y pouvait
produire qu'une idolâtrie grossière et l'immoralité.
* * * * *
Sans doute, il y a dans l'Église comme dans la conscience de Grégoire
une survivance du divin. Même dégénérée, elle est bienfaisante, car les
efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du
christianisme montre que la recherche d'une perfection idéale est
chimérique, si le contraste entre la laideur des choses et la beauté du
rêve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimère et
le rêve ont en ce monde leur utilité. Tout indignes que soient tant
d'ecclésiastiques, l'Église exerce une haute magistrature d'humanité.
Elle est la protectrice légale des misérables. A l'évêque sont confiées
les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les
pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les
dimanches; il donne asile aux lépreux, qui sont des réprouvés parce que
leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protègent
l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe siècle qu'elle
n'était à Rome, au temps où la législation impériale l'avait pris en
pitié, et en Germanie, où l'on ne connaissait pas l'esclavage
domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grégoire, ce
Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des
torches allumées, jusqu'à ce que la brûlure fît tomber la chair et
calcinât les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murènes de
leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonçaient
des épingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'Église répète à ces
Barbares la défense de tuer l'esclave; elle y ajoute la défense de le
vendre hors de la province et de séparer les époux qu'elle a unis au nom
de Dieu. Elle fait plus: elle proclame «l'égalité du maître et de
l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de différence entre les
personnes». Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement
qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libération des esclaves
au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mêmes,
promettent au maître libérateur qu'il «recevra sa récompense dans la vie
future auprès du Seigneur». Elle traite bien ses propres serfs: dans la
hiérarchie de la servitude, les serfs d'Église sont placés en tête à
côté de ceux du roi. Bonne propriétaire, elle fait à ces ouvriers de ses
domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se
réfugient sous sa protection prouve qu'alors déjà on savait ce que dira
plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse.
L'Église accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les
épreuves judiciaires: quand un accusé, pour prouver son innocence, offre
de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauffé auprès de
l'autel; si l'accusé est jeté tout garrotté dans une cuve dont il doit
toucher le fond, un prêtre bénit l'eau; s'il doit se battre contre son
adversaire, l'Église bénit les armes des deux champions. L'Écriture est
employée à justifier ces bizarreries grossières: Dieu n'a-t-il pas sauvé
Loth du feu de Sodome, Noé des eaux du déluge, et David n'a-t-il pas
combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu était réputé manifester
l'innocence et révéler le criminel, l'Église ne pouvait récuser le juge
infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans
les guerres privées: entre deux partis près d'en venir aux mains, elle
«intervient», comme disent les formules, pour «rétablir la concorde et
la paix». Elle demande à l'offensé d'accepter la composition, et elle
aide au besoin l'offenseur à la payer. Elle révèle aux Barbares des
sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle éprouve pour le sang
versé: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux
menacés d'un châtiment juste ou immérité, elle ouvre ses asiles, où elle
les défend, non contre le juge, mais contre la violence immédiate, car
le droit d'asile tel qu'il était alors pratiqué n'était pas une
usurpation de l'Église sur la puissance publique: elle rendait les
réfugiés après avoir reçu la promesse qu'ils seraient jugés
régulièrement et les avoir assurés autant que possible contre la peine
de mort.
L'Église a donc prononcé des paroles belles et douces, perpétué au
milieu des violences le sentiment de la miséricorde, essuyé bien des
larmes, épargné des tortures à la chair humaine. Elle a rappelé aux
Barbares qu'ils avaient une âme que le péché mettait en péril. _Remède
de l'âme_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation était
bienfaisante. Le moyen le plus souvent employé d'assurer le remède à son
âme était sans doute la libéralité envers l'Église: qu'importe! Elle
seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le
remède ait été quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation
d'une œuvre de charité pour que l'humanité sache gré à ceux qui ont
trouvé les mots _remedium animæ_. Mais ces mots nous livrent aussi le
secret de la religion mérovingienne, égoïste, intéressée, reposant tout
entière sur un calcul, aisément satisfaite par des pratiques extérieures
et confondant l'acte pieux avec la piété. La nation des Francs s'imagine
qu'elle est liée à Dieu par un contrat qui règle les devoirs
réciproques. «Vive le Christ, qui aime les Francs!» dit un prologue de
la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait poussée sur un champ
de bataille après la victoire, signifie: «Vive le Christ, parce qu'il
aime les Francs!» Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits à
l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui «a reconnu la
sainteté du baptême et somptueusement orné les corps des martyrs d'or et
de pierres précieuses». Être baptisé, donner des tombeaux et des châsses
aux reliques des saints, bâtir des églises et les enrichir, cela procure
une créance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se présentera sans
crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon
attribué à saint Éloi: «Donne, Seigneur, parce que nous avons donné!
_Da, Domine, quia dedimus!_» La puissance de l'argent est telle qu'elle
crée la liberté du mal par cela même qu'elle en détruit les effets. Les
hommes s'imaginent qu'il y a une compensation réglée pour les péchés,
comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et
l'effaçait. Cette coutume germanique a été adoptée par l'Église comme
les épreuves judiciaires, et déjà sont rédigés des livres pénitentiaires
où la taxe des péchés est une véritable dispense de vertus.
La plus grande marque de l'impiété de ces païens parés des dehors du
christianisme, c'est qu'ils réduisent Dieu et ses saints à la qualité de
forces que l'homme peut subjuguer et employer à sa guise. On leur
propose des marchés à tout instant. La femme d'un sacrilège frappé d'un
mal terrible, pour avoir blasphémé contre un saint, demande à celui-ci
la guérison du malade et dépose des présents dans son église; le malade
meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donné, car elle n'a donné qu'à
condition. La grand'mère d'un enfant qui vient de mourir porte le corps
dans une église consacrée à saint Martin et où se trouvaient des
reliques que sa famille avait été chercher à Tours. Elle explique au
saint dans quelle espérance ses parents avaient fait un long voyage pour
aller quérir ces précieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite
pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire
briller dans son église la lumière des cierges. Les prêtres mêmes
prétendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi
Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait à l'église
d'Aix. L'évêque, s'adressant au saint patron, lui dit: «Très glorieux,
on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes
tant que tu n'auras pas vengé tes serviteurs de leurs ennemis et
restitué à la sainte église les biens que l'on t'a volés.» Puis il met
des épines sur le tombeau, des épines aux portes de l'église. Les saints
mis en demeure de cette façon s'exécutent: saint Martin rend la vie au
cadavre, et saint Métrias punit de mort le spoliateur. C'est l'Église
qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'étaient des plumes
ecclésiastiques qui en perpétuaient le souvenir. Comment les simples
fidèles ne se seraient-ils pas imaginé que la puissance vénale des êtres
célestes pouvait être requise même pour le mal? Mummole, un de ces
Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le
cédaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend
qu'Euphronius, marchand syrien établi à Bordeaux, possède des reliques
de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attaché à
son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu'à lever le bras pour
mettre ses ennemis en déroute. Mummole se rend chez Euphronius et,
malgré les prières du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pièces
d'or, il fait ouvrir la châsse par un diacre qu'il avait amené, prend un
doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu'à ce qu'il l'ait
brisé en trois morceaux, et, après s'être mis en prière, en emporte un.
«Je ne crois pas, dit Grégoire, que cela ait fait plaisir au
bienheureux»; mais c'était le moindre souci de Mummole: il croyait
s'être acquitté envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites
d'agenouillement et de prières, et ne doutait pas de l'efficacité du
talisman. Ainsi pensait Chilpéric, qui, ayant violé la parole donnée à
ses frères en s'emparant de Paris, entra dans la ville, précédé de
reliques qui devaient le mettre à l'abri de tout mal. Frédégonde fit
mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de
Sigebert, elle leur dit: «Si vous revenez vivants, je vous honorerai
vous et votre lignée; si vous périssez, je répandrai pour vous des
aumônes dans les lieux où les saints sont honorés.» Elle ne doutait pas
que les saints, bien payés par elle, ne fissent dans l'autre monde à ces
deux misérables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils
échappaient à la punition de leur crime.
Grégoire nous fait connaître nombre de personnages dont il nous cite les
paroles et nous conte les moindres actions; grâce à lui, nous vivons
dans leur intimité: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on
puisse dire qu'il soit un chrétien? Sera-ce Gontran, cet homme «d'une
sagesse admirable», et qui avait l'air «non seulement d'un roi, mais
d'un prêtre du Seigneur»? De son vivant même, il faisait des miracles.
Une pauvre femme, dont le fils était mourant, se glisse un jour à
travers la foule jusqu'à lui, détache de son vêtement des franges et les
infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade
guérit. Quel chrétien était donc ce miraculeux personnage? Il s'est
complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre
d'actions atroces; par exemple, à la mort d'une de ses femmes, il a fait
périr les deux médecins qui l'avaient soignée sans la guérir. Un jour,
en chassant dans les Vosges, il trouve une bête tuée; il interroge le
garde-chasse, qui dénonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le
méfait, le duel est ordonné. Deux champions sont choisis: celui de
l'accusé, qui était son propre neveu, a le ventre percé d'un coup de
couteau au moment où il se mettait en devoir d'achever son adversaire
qu'il avait renversé. Chundo, se voyant condamné, s'enfuit vers la
basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrête avant qu'il
atteigne le seuil sacré, et, sitôt qu'il a été saisi, le fait lapider.
Le même prince a commis maints parjures, et nulle parole n'était plus
incertaine que la sienne; mais il était, à tout prendre, moins méchant
que les autres rois, et il avait des goûts ecclésiastiques: il se
plaisait en la compagnie des évêques, les visitait, dînait avec eux. Il
aimait les cérémonies religieuses, sur l'effet desquelles l'Église
comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, éblouis par
l'éclat des luminaires, respirant à pleines narines l'odeur des parfums,
écoutant les chants des prêtres et mis en recueillement par la
célébration des mystères, se croyaient transportés au paradis. Gontran
paraît avoir été surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait à sa
table plusieurs évêques, il pria Grégoire de faire chanter un psaume par
un de ses clercs, puis il demanda successivement à tous les évêques d'en
faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le «bon roi»
avait une autre vertu, qui était son respect pour la personne des
évêques: comment n'aurait-il pas craint de leur déplaire? Un jour, il a
fait emprisonner un évêque de Marseille, et la Providence divine lui a
envoyé une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enfermé dans un
couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pénitence; mais
aussitôt son fils est tombé malade et ses serviteurs l'ont supplié de
mettre les deux évêques en liberté, de peur que l'enfant ne vînt à
périr: «Relâchez-les, s'est-il écrié, afin qu'ils prient pour mes petits
enfants!» Pourtant il savait bien que ses prisonniers étaient des
bandits, mais il redoutait le caractère sacré dont ils étaient revêtus;
il ressentait cette sorte de terreur inspirée par les prêtres de tous
les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces
superstitions, ces simagrées et ces niaiseries que Gontran passe pour
bon chrétien, prêtre et saint!
Pourquoi donc ces hommes n'étaient-ils pas des chrétiens?... Les
Mérovingiens n'ont pas été des chrétiens parce que l'Église
gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme.
Enfermée dans cette orthodoxie littérale dont les termes sont arrêtés à
jamais, à la fois ignorante et sûre d'elle-même, elle ne sait plus
pénétrer dans l'âme d'un païen, l'étudier, y analyser les croyances et
les sentiments religieux, trouver le point de départ d'une prédication
et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrétiens
philosophes, à l'état des intelligences et des cœurs. Que fallait-il
faire pour transformer Clovis en un chrétien? il fallait retrouver la
notion du Dieu suprême dans la religion germanique parmi la foule des
génies et au-dessus des grandes figures qui représentaient les idées de
l'amour, de la fécondité de la terre et de la puissance du soleil;
insister sur le sentiment germanique de la fragilité de cette vie placée
entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui
ont vécu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et
préparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un
superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr et
pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner
sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi les misérables et mourir
d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de
sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns
envers les autres. Proposer à Clovis le christianisme, c'était lui
demander la transformation de tout son être. Or, si l'on en croit
Grégoire de Tours, lorsque Clovis hésitait à reconnaître dans le
Crucifié le maître du monde et reprochait à sa femme «d'adorer un dieu
qui n'était pas de la race des dieux», Clotilde lui faisait honte de
vénérer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souillé les hommes de son
amour et qui a épousé sa propre sœur, puisque Virgile fait dire à
Junon qu'elle est «et la sœur et l'épouse du maître des dieux»; mais
Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne
comprenait pas par conséquent cette dialectique surannée, employée jadis
contre les païens d'Athènes et de Rome, et que l'Église ne se donnait
pas la peine de renouveler. Aussi les réponses du roi barbare
montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour où il
a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pensé au Dieu de
Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine théologie qu'elle
lui avait enseignée, mais pour inviter le Christ à montrer sa force:
«Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la
victoire à ceux qui espèrent en toi. J'ai imploré mes dieux, mais ils ne
me prêtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle.
Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes
ennemis!» Entre ses dieux et le Christ il a donc institué une sorte de
duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montré le plus fort, il
l'adora, non pour être né dans une crèche et pour être mort sur la
croix, mais parce qu'il avait cassé la tête de ses ennemis.
Peu importe que Grégoire nous ait exactement conté l'histoire de la
conversion de Clovis; il suffit qu'il se la représente comme il fait
pour que nous sachions qu'un des évêques les meilleurs et les plus
éclairés de la Gaule ne soupçonne même pas qu'il faille chercher une
méthode de prédication à l'usage des païens germaniques. Point de preuve
plus convaincante de l'inertie intellectuelle où l'Église était tombée.
Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme
l'énergie intellectuelle des premiers siècles avait été la cause
principale des victoires remportées sur le paganisme grec et romain.
L'activité de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les
hérésies, mais les combats que l'Église livre alors sont de guerre
civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extérieur, la
guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. Victorieuse une
seconde fois, l'Église se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et
qu'elle a mission de continuer l'œuvre des apôtres? Non, car elle a
fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de
la sagesse antique qui avaient servi à élever l'édifice du dogme.
L'édifice demeure isolé, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le
monde après que la civilisation ancienne s'est éteinte. Le prêtre ne
cherche plus la libre adhésion des intelligences: il impose une doctrine
réduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend
plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En même temps que le
vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrétien a été
alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossières. Occupé
à tant de petits devoirs, enchaîné par les liens d'une dévotion
compliquée, il a fait assez quand il s'est occupé de lui-même et qu'il
s'est mis en règle avec les prêtres et avec les saints.
E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans la
_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886.
II.--LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE.
Un roi mérovingien, gouvernant la Gaule romaine, procédait à la fois du
roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intéressant de
rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus.
Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des
_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit
romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il
faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne
sont jamais simples. Quand on a discerné, dans les documents ou les
faits de l'histoire mérovingienne, tels ou tels éléments romains ou
germaniques, on n'est pas autorisé à dire: Ceci est romain, cela est
germanique, et le mélange a produit la société mérovingienne. Une
pareille méthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est-à-dire
une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau.
Cette réserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, très
confusément, sans en avoir délibéré, par la fatalité des circonstances,
ont suivi tantôt les sentiments et les habitudes germaniques, tantôt les
errements du pouvoir impérial.
La royauté germanique n'était pas faible au point de n'avoir pas
d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au
village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_;
le roi ne commandait à la guerre qu'après que le peuple l'avait décidée;
il ne faisait exécuter le jugement qu'après que le peuple l'avait
prononcé; mais un personnage unique est toujours considérable dans un
État simple, où l'on n'a point l'idée des sinécures et dont la
constitution toute primitive ne prévoit pas tous les besoins. Les
Germains n'étaient point des sauvages; ils avaient un droit qui réglait
les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'était
l'état de paix; or, c'était le roi qu'ils chargeaient de faire observer
le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction
d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obéissaient à cet
instinct naïf qui pousse les hommes à élever au-dessus du commun la
personne de leur chef afin de s'expliquer à eux-mêmes leur obéissance:
ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille
royale était trop mêlée au peuple et on la voyait de trop près pour que
le roi fût l'objet d'un culte à la façon des monarques orientaux, et il
arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les
Hérules massacrèrent un jour leurs princes et ils essayèrent de vivre
sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point
qu'il leur fût permis d'élever le premier venu à la dignité suprême, ils
envoyèrent des ambassadeurs dans une île lointaine où s'était établie
une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille
sacrée. Chez d'autres peuples, la personne auguste a été souvent
maltraitée: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient été battus
ou que la moisson avait été mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui
prêtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les éléments, comme
font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de
n'avoir pas veillé sur la récolte. La preuve que le roi était en dehors
et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'était pas estimée, à
l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la
croyait trop précieuse pour être évaluée en argent. Le roi anoblissait,
pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur élevait un homme libre
au-dessus de ses concitoyens et même un esclave au-dessus d'un homme
libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme.
Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection
particulière à des personnes, qui devenaient tout de suite privilégiées.
Son autorité, bien qu'elle fût contredite et limitée par toutes sortes
de résistances, n'était donc pas définie nettement; il s'y mêlait une
sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable.
Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au début d'une
histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cité
romaine. En aucun temps, cette cité n'a ressemblé au petit État
germanique appelé _civitas_ par les écrivains latins, qui ont l'habitude
d'assimiler les institutions étrangères et les leurs, alors même que
l'assimilation n'est pas légitime. Il est vrai qu'en Germanie comme à
Rome le point de départ de l'organisation politique a été la famille,
mais le passage de la famille à l'État s'est fait très vite dans
l'étroite enceinte de la cité romaine: il ne s'est jamais achevé chez
les paysans germains, disséminés en maisons isolées ou répartis dans de
vastes villages. Le peuple germanique a gardé le désordre d'une
organisation incomplète, au lieu qu'à Rome a régné la discipline de
l'_imperium_, c'est-à-dire du pouvoir absolu exercé par le magistrat au
nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet,
que la langue moderne oppose l'un à l'autre, se complètent l'un par
l'autre, la _respublica_ étant le lieu idéal où s'exerce l'_imperium_.
Le magistrat romain a d'abord été unique et viager et s'est appelé le
roi. La magistrature a été partagée ensuite entre les deux consuls, puis
le consulat s'est démembré; mais toutes les magistratures dérivées de
la royauté ont gardé l'_imperium_. A la fin, à la suite des guerres, de
la conquête du monde et des révolutions, le magistrat redevient unique
et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles
formes de la constitution, les magistrats, les comices, le sénat, puis
il les efface les unes après les autres. En lui s'était faite la grande
synthèse des divers pouvoirs dont l'existence simultanée avait donné à
Rome une sorte de liberté politique, mais très différente de la nôtre,
car elle n'avait jamais eu pour objet de faire échec au pouvoir et de
l'annuler.
L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir
militaire: même au fond de son palais, il était réputé commander et
combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il
triomphait. Il eut le pouvoir législatif; on l'appelait la loi vivante,
_lex animata in terris_, et comme la loi personnifiée est supérieure à
ses propres manifestations, il était affranchi des lois, _solutus
legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y
avait de jugement définitif que le sien, car il recevait les appels des
sentences rendues par ses officiers. Toute autorité était une délégation
de la sienne. Le monde était administré par le _palatium_, où les divers
offices savamment distribués se partageaient le gouvernement central. Du
palais descendait une hiérarchie de fonctionnaires, dont chacun avait
son office, car l'empire avait inventé ou du moins perfectionné le
système de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife
et chef de la religion. Personnification de la cité, dont _la majesté_
et la sainteté sont en lui, il a été, dès l'origine, l'objet d'un culte
public; au IIIe siècle, quand la dignité impériale a été revêtue par
des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractère de ces
monarchies orientales où le prince était dieu. Le _princeps_ dédaigne
alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus
même _imperator_: il est le maître, _dominus_. Il est dieu pour son
propre compte, _præsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui;
on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habillé de pourpre,
de soie et d'or, coiffé du diadème; son palais est sacré, sa chambre
sacrée, sa main sacrée, ses finances sacrées.
[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.]
Contre cette idole s'est insurgé le christianisme pour l'honneur du
genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traités d'abord
en ennemis irréconciliables. Les chrétiens, ne pouvant comprendre le
monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pût
jamais devenir chrétien, annonçaient la fin des siècles et appelaient de
leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se
rapprochèrent au IVe siècle; les deux termes de l'antinomie se
concilièrent. Mais l'empereur, le jour même où il reconnut à l'Église le
droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un maître, toujours
vêtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tête. Son palais, sa
chambre, sa main, son trésor demeurent sacrés. Il donne à l'Église ses
premiers privilèges; il appuie ses préceptes de la force du bras
séculier; il ordonne la célébration du dimanche; il décrète la
suppression du vieux culte païen, qu'il appelle _superstitio_ et
_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'être
frappé du «glaive vengeur»; mais il ne s'est jamais considéré comme un
serviteur de l'Église. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef
de la religion. Quatre ans après l'édit de tolérance rendu par
Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, même lorsque
Gratien aura renoncé au titre, l'empereur restera grand pontife.
Constantin a présidé le concile de Nicée; il a fait, dans ses
proclamations impériales où il exhorte ses sujets à se faire chrétiens,
les premiers sermons qu'ait prononcés un empereur; ils lui ont été
dictés, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mêmes,
régulièrement, comme une besogne de leur office impérial. Ils seront des
théologiens, tantôt orthodoxes et tantôt hérétiques, mais imposant
toujours leurs croyances. Ils donneront leur bénédiction. Le peuple et
les évêques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escortés
par les thuriféraires. Leurs images seront saintes et entourées de
l'auréole. Singulière histoire que l'histoire de cette auréole! Les
rayons en sont empruntés à la divinité des rois d'Orient, à la divinité
de l'ancienne Rome, à la divinité même du Christ et à la sainteté des
apôtres; car tout se mêle et se confond dans la personne du _princeps_,
et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflète tout à la
fois la majesté de l'histoire profane et la majesté de l'histoire
sacrée.
Roi germain, _princeps_ romain, quelles différences entre ces deux
personnages! Et pourtant les rois mérovingiens ne pouvaient se
soustraire à l'obligation de les jouer tous les deux.
* * * * *
Ils ont joué le personnage impérial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils
appellent sacré. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le
gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des
titres romains. Ils font des édits et des décrets comme l'empereur. Ils
prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le système des
impôts romains. Ils sont représentés dans les provinces par des
officiers. Juges suprêmes, ils s'assoient au tribunal «pour entendre et
juger les causes de tous». On les qualifie de «Votre Excellence, Votre
Sérénité, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimité». Les
hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur «mémoire divine».
Eux-mêmes disent que «Dieu leur a commis la charge de régner» et qu'ils
sont ses mandataires.
[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouvé, en 1633, dans le tombeau
de Childéric Ier, père de Clovis. L'original a été volé en 1831 au
cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.]
Qu'y a-t-il de réel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte
entre le _palatium_ mérovingien et le _palatium_ romain montrerait que
le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonné; que
maints offices désignés par des noms romains sont d'origine germanique
et que d'autres étaient inconnus à la cour impériale; que le
_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal
définies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, où
toutes les affaires étaient discutées devant l'empereur par le questeur
du sacré palais, qui était une sorte de ministre d'État, et par les
chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible
entre l'administration romaine et l'administration mérovingienne? Où est
la hiérarchie des officiers? Où la séparation des pouvoirs? La
principale division administrative au temps des Mérovingiens est le
comté: ils l'ont trouvée toute faite; elle était très ancienne. Lorsque
Rome avait organisé la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque
peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre géographique
consacré par une longue tradition; l'Église fit de la _civitas_ le
diocèse, et les Mérovingiens en firent le comté; mais ils remirent au
comte la délégation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge,
un gardien de la paix générale, un percepteur qui devait compter chaque
année avec le trésor, un chef militaire préposé à la levée et au
commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un
fonctionnaire romain, alors qu'il n'était pas, à coup sûr, aussi
expérimenté. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au
moment même où les administrateurs devenaient plus incapables. Au régime
de la loi unique avait succédé le régime des lois personnelles, et il
fallait que ce juge jugeât suivant leurs lois le Romain, le Franc, le
Burgonde, qui vivaient dans son comté. Ce percepteur eut fort à faire
avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impôt, et avec les Romains
qui surent s'y soustraire dès que les désordres commencèrent. Comme il
n'y avait plus d'armée permanente, il fut très malaisé à ce chef
militaire de réunir et de commander des troupes d'hommes à qui l'État ne
donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallèle
entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait à faire les
mêmes réflexions. Le roi mérovingien est le juge suprême, mais il ne
faut pas trop se fier à la formule solennelle qui le montre siégeant
entouré «de ses pères les évêques, de ses grands, de ses référendaires,
de ses domestiques, de ses sénéchaux, de ses chambellans, de ses comtes
du palais et de la foule de ses fidèles», car nombre de crimes énormes
et publics ont été commis sans encourir une répression, et l'on voit
souvent le roi procéder par exécutions sommaires. Quant aux appels, le
nombre en était réduit par l'usage des épreuves judiciaires, desquelles
il ne pouvait être appelé, puisque Dieu lui-même était réputé avoir
prononcé; d'ailleurs l'appel était rendu à peu près impossible par les
désordres et les guerres civiles; le roi mérovingien n'est donc pas un
juge au même degré que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un
législateur, quelle chose misérable que la législation mérovingienne!
Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du
gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune idée qui leur appartînt d'un
gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appelés maîtres, excellences,
sérénités, majestés; leurs évêques les ont salués délégués et
représentants de Dieu: on aime toujours à s'entendre dire ces choses-là,
et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouvé un
système d'impôts tout organisé, très productif; il est naturel qu'ils
l'aient gardé le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit
dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une
caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pénétrer la nature intime du
gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au
lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient été formés par une
transmission séculaire de sentiments et d'idées qui étaient tout neufs
pour des Mérovingiens. Ceux-ci ont été séduits par des apparences; ils
s'en sont enveloppés, comme ils se couvraient des ornements romains;
mais j'imagine que le roi Clovis, le jour où il se para des insignes
envoyés de Constantinople, aurait fait à l'empereur l'effet d'un paysan
malhabile à porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du
gouvernement impérial, comme dans les vêtements romains, les
Mérovingiens sont endimanchés.
Il est cependant une tradition du gouvernement impérial qu'ils ont
conservée. L'union de l'État et de l'Église a duré; elle est même
devenue plus étroite. Le roi est le grand électeur des évêques. Les
règles canoniques étaient pourtant précises: un évêque devait être élu
par le clergé et par le peuple, puis agréé par le roi, enfin consacré
par le métropolitain qu'assistaient les évêques de la province. Mais les
Mérovingiens abusèrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter
la personne de l'élu, et ils en firent une source de revenus. «Déjà, dit
Grégoire, commençait à fructifier cette semence d'iniquité: le sacerdoce
était vendu par les rois et acheté par les clercs.» Puis il arrivait que
le roi, après avoir rejeté une élection, désignait lui-même l'évêque.
D'autres fois il le nommait sans se soucier des électeurs: Chilpéric,
par exemple, disposa de sièges épiscopaux en faveur de laïques. L'Église
ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations.
Un certain Ermerius, fait évêque par Clotaire, fut déposé après la mort
de ce prince par un concile provincial, qui désigna pour le remplacer
Heraclius. L'élu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours
où il ne manque pas de lui promettre un règne long et prospère, s'il
observe les canons. «Ah! tu crois, répond Caribert en grinçant les
dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les
actes de leur père?» Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli
d'épines, qui l'emmène en exil; puis il ordonne de rétablir Ermerius et
frappe d'une amende énorme les pères du concile qui l'ont déposé. Mais
le plus souvent l'Église se soumettait. C'était elle qui avait donné aux
rois francs ce pouvoir sur elle-même. Saint Remi, ayant un jour ordonné
prêtre, à la prière de Clovis, un laïque du nom de Claudius, fut blâmé
par les évêques: «J'ai fait cela, répondit-il, sans avoir rien reçu pour
le faire, à la demande du très excellent roi, qui est le prédicateur et
le défenseur de la foi catholique. Vous m'écrivez que ce qu'il a ordonné
n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur
des nations a commandé: j'ai obéi.» L'Église, en effet, avait de trop
grandes obligations envers les Mérovingiens pour ne pas faire leurs
volontés. On l'a très bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls
rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mère
pour son fils unique.
Les rois siègent dans les conciles et les président. Un concile a été
tenu à Orléans, la dernière année du règne de Clovis, et les évêques y
ont été convoqués par «leur seigneur, le fils de l'Église catholique, le
roi Clovis». C'est le roi qui a dressé l'ordre du jour; à ses
propositions, les évêques répondent par des décisions qu'ils soumettent
à «un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorité, il
les rende obligatoires». Les successeurs de Clovis maintiennent
soigneusement les droits royaux en cette matière. Comme les évêques du
royaume de Sigebert avaient voulu se réunir sans son autorisation, le
roi le leur interdit, attendu qu'un «concile ne peut se tenir dans son
royaume sans son aveu». Et, de fait, les actes des conciles portent
d'ordinaire la mention du «consentement», de «l'invitation», de
«l'ordre» du roi.
Le Mérovingien a donc grande autorité dans l'Église et sur l'Église. Il
la laisse en revanche se mêler aux affaires de l'État. L'évêque a gardé
dans la cité la grande situation que lui avait laissée l'empire; il y
est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le
comte et lui est si nécessaire que l'on voit déjà, du temps de Grégoire
de Tours, le roi remettre, au clergé et au peuple le soin de désigner un
comte. L'évêque, qui est le juge de la population cléricale, est aussi
en beaucoup de cas juge des laïques. D'abord, il est le protecteur des
veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui
s'établit entre la notion du péché et celle du crime, l'autorise à
réclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres,
ecclésiastique et laïque, se rapprochent et se confondent, et le
premier, par un effet de son caractère sacré, prend la prééminence. Un
édit de Clotaire II attribue à l'évêque une sorte de droit de
surveillance sur le comte. Les conciles mêmes sont requis pour le
service de l'État, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire
juger par les évêques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut.
Grégoire de Tours s'en afflige: «La foi de l'Église n'est pas en péril,
dit-il; il ne surgit aucune hérésie!» Mais les évêques eux-mêmes mettent
à l'ordre du jour de leurs délibérations des affaires d'État; ils se
transportent en corps auprès des rois pour leur faire connaître leur
opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les
guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage.
Un des Mérovingiens a voulu connaître même des choses spirituelles.
Chilpéric, s'étant mis en tête de réformer le dogme de la Trinité, conte
son projet et ses raisons à Grégoire de Tours: «Et voilà, dit-il en
conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs
des Églises!» Grégoire s'en défendit, et, comme le roi l'avertissait
qu'il s'adresserait à de plus sages: «Celui qui accepterait tes
propositions, s'écria l'évêque, serait non pas un sage, mais un sot.»
Sur ce chapitre, Grégoire, comme on sait, n'entendait pas la
discussion. Un autre évêque, auprès duquel le roi renouvela sa
tentative, voulut lui arracher le parchemin où il avait écrit sa
profession de foi. Chilpéric «grinça les dents» et se tut. Il semble
d'ailleurs qu'il ait été le seul théologien de la famille, ce singulier
personnage que Grégoire de Tours accable d'une malédiction méritée, mais
dont la physionomie nous intéresse au plus haut degré, parce qu'il a été
le plus exact imitateur du gouvernement impérial et le disciple
maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _præceptiones_ et
des vers latins; il était philologue et il commanda qu'on ajoutât des
lettres à l'alphabet. Sa théologie, sa philologie, sa poésie, ses
_præceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite
comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de
cette royauté d'imitation grossièrement plaquée d'or antique.
Heureusement ces rois n'étaient pas assez bons chrétiens pour devenir
des hérétiques. Ils avaient naïvement attaché leur fortune à celle de
l'Église. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignité. Les
plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de «l'intérêt du
catholicisme, _profectus catholicorum_». Ils proscrivent le paganisme
par leurs lois; ils excluent de l'État ceux qui sont exclus de l'Église:
«Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, dit un décret de
Childebert, sera chassé de notre palais, et ses biens seront donnés à
ses successeurs légitimes.» Voilà qui achève de montrer que l'Église
mérovingienne est une institution d'État.
Il n'est pas étonnant que la tradition romaine se soit ici conservée,
quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste,
administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'était le passé;
il était enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais
l'Église, qui survivait à cette ruine et que les Barbares trouvaient
partout présente et puissante, continuait avec les rois les habitudes
qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des
honneurs, des privilèges, l'appui du bras séculier. Après avoir professé
dans ses premiers jours, quand elle était encore toute remplie de
l'esprit du Nouveau Testament, l'indifférence à l'égard du pouvoir, elle
avait senti le prix du concours qu'il lui prêtait. Elle avait respecté
la pleine puissance impériale; elle l'avait ensuite communiquée, pour
ainsi dire, aux rois barbares. Église et royauté, trône et autel, comme
on dira plus tard, inaugurèrent alors cette alliance intime qui devait
persister pendant des siècles et qui dure encore entre leurs débris.
* * * * *
Le roi mérovingien a joué le personnage germanique mieux que le romain,
et certains actes, dont les suites furent considérables, n'étaient que
les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidèle.
Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire
la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient
étonné personne. Comme il n'y avait pas de droit d'aînesse dans les
familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude à
régner, et lorsque la coutume de l'élection se fut perdue, les fils d'un
roi succédèrent ensemble à leur père. Les Francs, bien qu'ils eussent
sous les yeux l'indivisible monarchie impériale, se représentèrent la
royauté, non comme une magistrature suprême, unique et, pour ainsi dire,
impersonnelle, mais comme un patrimoine composé de droits, d'honneurs et
de propriétés, très propre à être partagé. Les fils de Clovis firent
donc quatre parts égales de l'héritage paternel, et comme les partages
se renouvelèrent à chaque mort de roi, des régions politiques
permanentes se formèrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et
l'Austrasie apparurent les premières. Le pays des Francs saliens était
compris dans la Neustrie; l'Austrasie était le pays des Francs
ripuaires; en Burgondie, les Burgondes étaient demeurés après la
victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie,
Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulière; il y avait
donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle
n'était pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient
émigré, les Francs y étaient venus en petit nombre. La population
romaine était là, comme partout, incapable de s'organiser. Pliée à
l'obéissance, déshabituée de l'énergie, cette masse humaine, jadis
fondue dans l'unité impériale, était matière à partager entre Barbares.
L'Aquitaine fut, en effet, tantôt divisée entre les trois rois du Nord
et de l'Est, tantôt attribuée à un seul ou à deux d'entre eux, et elle
demeura une carrière à des expéditions de brigandages, jusqu'au jour où
les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnèrent son peuple
barbare et la force de conquérir l'indépendance.
Ces régions devinrent des États qui réclamaient un gouvernement
particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince régnât sur toute la
monarchie. Ainsi Clotaire fut obligé de donner pour roi aux Austrasiens
son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succédé à Clotaire, fut
requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il fût, régner en
Austrasie. Comme chacun des rois exerçait la souveraineté pleine et
entière, l'empire mérovingien n'eut pas l'unité. Il fut divisé en
fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre était
perpétuelle et qu'elle était atroce. Voilà un des effets de la
conception germanique de la royauté.
De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la
royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à
sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un
trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule
mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière
et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien
plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite
est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans
doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans
la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à
une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du
peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont
attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et
qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins
une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans
les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le
roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses
clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les
Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple;
d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et
gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs
nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude
des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations
politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent
dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que
les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les
royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les
ruines des institutions romaines.
Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les
manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas
l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le
visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne
fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la
beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses
épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour
exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père
vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas
que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si
Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que
son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut
donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur,
périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient
lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les
relations de cette personne avec tels et tels individus.
[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une
miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die
Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).]
Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande
clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa
table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand
propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux
qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les
écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état
général des mœurs et de la société, les guerres politiques et
privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de
pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés
était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre,
allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le
vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition
devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire
(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien
s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre
leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque
riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_,
c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre,
on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il
est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se
soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour
la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des
sujets, se détachère
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