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Napoléon et l'Amérique

by A. Schalck de la Faverie · French · Gutenberg #39360 · 598,768 chars · public domain (US)

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Title: Napoléon et l'Amérique

Author: A. Schalck de la Faverie


        
Release date: April 3, 2012 [eBook #39360]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39360

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
        P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
        at http://www.pgdp.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET L'AMÉRIQUE ***




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  A. SCHALCK DE LA FAVERIE


  NAPOLÉON

  ET L'AMÉRIQUE


  HISTOIRE DES RELATIONS FRANCO-AMÉRICAINES
  SPÉCIALEMENT ENVISAGÉE AU POINT DE VUE
  DE L'INFLUENCE NAPOLÉONIENNE

  (1688-1815)




  PARIS
  LIBRAIRIE PAYOT ET Cie
  106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 106

  1917




  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés
  pour tous pays.

  _Copyright, 1917, by Payot et Cie_




INTRODUCTION


Napoléon n'a jamais mis les pieds en Amérique. Il en eut plusieurs
fois l'intention. Et plusieurs fois, au cours de son étonnante
carrière, son influence fut prépondérante au-delà de l'Atlantique.

D'une façon générale, les contre-coups réciproques de la politique
des deux mondes sur les destinées des peuples américains et sur
l'issue des guerres européennes, furent décisifs au début du XIXe
siècle. Les événements qui, depuis cent ans, se sont déroulés dans
les États-Unis du Nord, les événements qui se préparent dans les
républiques du Sud, en ont été et en seront les conséquences
directes.

Cette influence de Napoléon sur les destinées des États-Unis et, par
contre, l'influence des États-Unis sur la destinée de Napoléon, ou
de l'Europe sous l'hégémonie de Napoléon, n'a pas encore,
semble-t-il, fait l'objet d'une étude spéciale.

Il paraît donc excusable, malgré l'encombrement de la bibliographie
napoléonienne, d'en augmenter encore le nombre par une contribution
ayant pour but de faire ressortir les enchaînements historiques, les
causes et les effets, tout l'ensemble, enfin, des circonstances qui,
issues d'un lointain passé, s'endorment parfois pour se réveiller
brusquement au choc de bouleversements réputés imprévus,--telles ces
matières brutes et inertes, que l'on croit incombustibles et qui
s'enflamment, avec une prodigieuse vitesse, au toucher d'une
étincelle.

Dans la période qui nous occupe, Napoléon fut celui qui mit
l'étincelle; son génie consistait précisément à la mettre là où, et
comme il fallait. Mais Napoléon, en l'occurrence, n'incarne que le
destin qui, à ce tournant de l'histoire, fit se rencontrer les deux
mondes sous la pression de problèmes qui attendaient depuis
longtemps leur solution.

Toute la profondeur du génie ne peut effacer, ou simplement modifier
le passé. Et ce passé avait connu des actes irréductibles, des
décisions irrévocables dont les conséquences devaient s'imposer un
jour ou l'autre.

Comme une toile de fond apparaissant à certains moments, l'Amérique
se profile sur la tragédie mondiale jouée entre les cabinets des
Tuileries et de Saint-James: décor d'un théâtre lointain dont la
pièce n'est pas toujours comprise mais qui évolue avec une logique
implacable.

En effet, depuis que l'empire des terres découvertes par Colomb,
exploitées par Pizarre, Cortès et Almagro, a échappé à la domination
exclusive de l'Espagne, la France et l'Angleterre se sont trouvées
face à face sur les étendues vierges de l'Amérique septentrionale.

Tandis qu'ils calculaient les coups qu'ils allaient se porter, les
deux antagonistes ne s'apercevaient pas que, dans l'ombre, s'était
constitué et développé un État, modeste encore mais dont l'exemple
devait inspirer d'autres états qui bientôt se réuniraient en une
confédération formidable.

Quoique séparés de la Métropole par toute la distance de l'Océan,
les colonies des bords du Saint-Laurent, de l'Hudson ou du
Mississipi, frémissaient au moindre geste de Paris ou de Londres. Il
était nécessaire que ce geste leur devînt indifférent.

L'événement le plus important qui se produisit pendant la jeunesse
de Bonaparte fut la guerre de l'indépendance de l'Amérique.

Le jeune Corse atteignait ses quinze ans au moment où elle battait
son plein. Les plus brillants représentants de la noblesse française
s'enrôlèrent sous le drapeau de ceux qu'on appelait dédaigneusement
en Angleterre: les _insurgents_. Il est permis de supposer que le
pauvre gentilhomme, qui dut faire la preuve de ses quartiers de
noblesse pour devenir Élève du Roi, aurait demandé à servir sous les
ordres de Washington, à côté de La Fayette, de Rochambeau, de
Lauzun, de Fersen et de tant d'autres, s'il avait eu son brevet de
lieutenant.

Ne pouvant pas encore prendre part à l'action, il la prépare en
développant la pensée. Il fut un élève assidu. Ses lectures
personnelles, qui furent immenses, contribuèrent, avec efficacité, à
augmenter la maturité de son intelligence. Les recherches auxquelles
il se livra pour se rendre compte de l'évolution de l'homme et des
sociétés, le familiarisèrent, certes, avec les choses d'Amérique.
Les notes qu'il prit à ce sujet prouvent combien il s'intéressait à
l'histoire du continent qui, au XVe siècle, n'était encore, pour les
premiers découvreurs, qu'une entité légendaire répondant au fameux
Cipango. Mais pour l'élève Bonaparte, l'Amérique tangible et réelle
ne commence qu'à la date de 1608,--date fatidique, puisque c'est
vers cette époque que s'accentua la scission qui, au nom de la
liberté de conscience, allait diviser les enfants d'Albion en deux
fractions ennemies et irréconciliables.

«L'Archevêque de Canterbury poursuivit les Puritains avec une telle
vigueur qu'ils commencèrent à s'enfuir en Virginie.» Cette remarque
du jeune lieutenant d'artillerie permet de croire qu'il comprit
toute la portée de cet exode volontaire, entrepris dans le but de
sauvegarder l'indépendance de la pensée religieuse. Cet incident,
presque inaperçu des contemporains, devait aboutir à la création
d'un monde.

Bonaparte lui-même, souffrant de l'obscurité dans laquelle il végète
encore, mais déjà sans doute conscient de son génie et soutenu par
les sollicitations d'une ambition démesurée, dut sympathiser avec
ces âmes républicaines, impatientes de secouer le joug de la
tyrannie d'un roi ou de la tyrannie d'un prêtre. La force de
s'émanciper contient en soi la force d'opprimer à son tour. Ceux
qui sont assez puissants pour secouer tous les jougs, finissent
toujours par imposer le leur. La marche est fatale,--mais nous n'en
sommes pas encore là.

Nous en sommes encore à l'époque où parut en Angleterre un
périodique intitulé: _The Spy_ (l'Espion) dans lequel, sur les
affaires du jour, l'éditeur publiait une correspondance fictive
entre Milord _All-eye_ et Milord _All-ear_,--ce qui, d'après la
phraséologie de nos jours, peut se traduire par: _Je vois
tout_,--_J'entends tout_,--et fait comprendre l'orgueilleuse
prétention de: _Je sais tout._

Les relations anglo-américaines y étaient jugées et critiquées en
toute liberté et le lieutenant Bonaparte, qui s'abonne à cette
feuille, semble y avoir rencontré des commentaires, des aperçus et
des vues qui lui ouvrirent des horizons nouveaux sur la politique
internationale. Il prit des notes dont il avait, sans doute,
l'intention de se servir plus tard.

Il lut Mably et connut les oeuvres de Raynal sur l'Amérique, ainsi,
apparemment, que l'_Almanach du pauvre Richard_, de Benjamin
Franklin, sans oublier le _Sens commun_ de Thomas Paine qui joua un
rôle si important dans la Révolution américaine et aussi dans la
Révolution française.

Bonaparte avait vingt ans quand il résuma ses lectures sur
l'Amérique en ces termes:

«Les colonies anglaises ont seulement environ 150 milles de large
sur 800 de long... 120.000 carrés de surface... En 1760, la
population était de 2.500.000 blancs et de 450.000 noirs. La
population est doublée tous les vingt ans, ce qui signifie qu'elle
s'élève aujourd'hui à 4.000.000 d'habitants.

«En France, on a besoin, pour vivre, de quatre acres--en Amérique,
on a besoin de 40.

«Il y a dix degrés de froid de plus à Londres qu'à Boston.

«L'Amérique du Nord doit avoir recours à la pêche pour sa
subsistance. Il y a du bois pour la construction, mais sa distance
rend l'importation impossible ou du moins coûteuse. Son commerce de
fourrures est au déclin; il ne produit aujourd'hui que 35.000 livres
sterling... Ils ont un commerce avec les Antilles qui ne leur est
pas avantageux. Ils ont des manufactures, celle de Dartmouth, entre
autres. Les mûriers y poussent très-bien. La plante du coton est
large et sa fibre très-forte. La partie centrale de l'Amérique
cultive le tabac, mais cette plante dévorante a épuisé le sol.

«Dans les deux Carolines, la Géorgie et la Floride, il y a des
champs de riz; le commerce du coton est en bonne voie. Les
brouillards et les pluies empêchent la culture de la vigne».

Ces réflexions dénotent un esprit précis et pratique qui portait un
intérêt particulier aux conditions de la vie américaine. À côté de
ces renseignements d'ordre économique, Bonaparte connaissait aussi
le grand rôle joué par la France au Canada et dans la vallée du
Mississipi. Dans ses vastes projets de domination mondiale, il
engloba certainement les contrées d'outre-mer qui, à une date peu
reculée, étaient encore occupées par des Français.

À mesure que monte son étoile, s'élargit aussi son ambition.

Il rêva de travailler en grand en Orient,--de refaire la carte de
l'Europe,--de coloniser l'Amérique. Et, dans cette vaste entreprise,
l'Orient, pour lui, représente le passé,--l'Europe incarne le
présent,--et l'Amérique contient en germe l'avenir.

Il réussit à ébranler, sur leurs bases vermoulues, les vieux trônes
européens. Ayant échoué en Égypte, il se heurta à l'indifférence de
l'Asie, et prétendit faire de l'Amérique, un enjeu destiné à
intervenir dans la rivalité entre la France et l'Angleterre.

En cela, il n'innovait pas: il obéissait simplement aux injonctions
de l'histoire, cette rivalité entre les deux grandes nations ayant
toujours eu, au-delà des mers, un terrain privilégié dont
l'importance a malheureusement souvent échappé à nos gouvernants.

Chaque fois qu'il y avait tension aiguë entre la France républicaine
et l'Angleterre monarchique,--chaque fois qu'une menace de guerre
mettait aux prises le Premier Consul et Pitt, plus tard, l'Empereur
et les boutiquiers de Londres, représentés par les Lords dirigeant
la politique du Royaume-Uni, la répercussion s'en faisait
immédiatement sentir dans les lointains parages allant de Québec à
Washington, en passant par les Antilles, pour aboutir finalement
dans les pays du Sud où le régime espagnol ne pouvait pas prétendre
à l'éternel étouffement de toutes les tendances libérales.

Et la jeune république des États-Unis joua merveilleusement de cette
corde sensible qui rendait un son différent suivant qu'on la pinçât
à Paris ou à Londres. Jeu dangereux d'ailleurs qui fit osciller les
hommes d'État d'Amérique au gré des fluctuations politiques de
l'Europe, mais qui, en fin de compte, tourna à l'avantage du Nouveau
Monde.

Il s'agissait de savoir qui, de la France ou de l'Angleterre, jouerait
le rôle prépondérant aux États-Unis,--si l'Angleterre, malgré la
déclaration d'indépendance américaine, continuerait à jouir, dans une
mesure encore fort respectable, des avantages du traité de 1763,--si
la Louisiane demeurerait espagnole, redeviendrait française ou serait
anglaise,--si la marine britannique serait maîtresse des mers
occidentales au grand profit de son commerce,--si, au nom des grands
principes de 89, les noirs de Saint-Domingue seraient émancipés,--si,
enfin, les vastes territoires qui, au-delà des Alleghanys, à l'ouest
du Mississipi, depuis les pays des grands lacs, plus loin que les
Montagnes Rocheuses et jusqu'au Nouveau-Mexique,--le Far-West, en un
mot, qui n'était pas encore enrôlé sous les plis de la bannière
étoilée, pourrait devenir la source de riches colonies ouvertes
définitivement à l'ambition d'un Bonaparte ou à la cupidité d'une
grande compagnie de Londres.

Ces questions, qui se posaient déjà à la fin du XVIIe siècle,
n'avaient pas encore reçu de réponse satisfaisante au commencement
du XIXe siècle.

Pendant que, sous les graves complications qui ensanglantaient
l'Europe, on cachait tels secrets espoirs, omis dans tous les
protocoles diplomatiques, les politiciens de la Maison Blanche
pensaient simplement que l'Amérique devait appartenir exclusivement
aux Américains.

Pensée logique et naturelle, bientôt exagérée dans ses prétentions
excessives et qui, plus tard, fut condensée en un corps de doctrine
qui répondit à ce qu'on appela la théorie de Monroe.

Cette doctrine avait apparemment pour but de répondre par l'instinct
de conservation aux velléités de conquête. L'opinion d'un homme
clairvoyant, partagée par les hommes de son parti, devient ainsi
l'opinion de la masse. Les gens avertis qui connaissaient les
craintes inspirées par les peuples, à tour de rôle prêts à
revendiquer le droit des conquérants, avaient parfaitement raison
d'affirmer leur volonté de demeurer les derniers et définitifs
occupants d'un pays défriché, exploité, administré par eux, d'après
un idéal religieux et politique parfaitement défini,--sur lequel
ceux qui n'étaient pas du pays, n'avaient plus rien à prétendre.

Ils avaient d'autant plus raison que, malgré les victoires
remportées par les Américains et malgré les traités signés, à la fin
du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, les Anglais ne
semblaient pas vouloir s'incliner devant les faits accomplis. Ils
cherchaient toutes les occasions pour reconquérir les colonies
perdues, ou une partie de ces colonies, en entretenant des relations
actives avec les hommes assez nombreux qui, lésés dans leurs
intérêts ou leurs espérances, étaient demeurés fidèles à la
métropole.

La France, de son côté et pour les mêmes raisons, continua sa
politique américaine. Cette politique fut celle de Napoléon dès
qu'il arriva au pouvoir et, s'il ne put la mener à bien, et, dans la
plupart des cas, s'il dut en modifier, de fond en comble, les
grandes lignes et les projets d'exécution, il faut en chercher la
raison dans les bouleversements européens commencés par les guerres
de la Révolution et continués par les guerres de l'Empire.

Cependant, les États-Unis, sous la pression de ces événements,
voyaient l'influence et la direction du gouvernement passer tour à
tour à deux partis extrêmes et opposés, représentés par les
Fédéralistes et par les Républicains. Les premiers s'inspirèrent
plus spécialement des tendances de la politique anglaise,
c'est-à-dire réactionnaire,--les seconds se déclarèrent les
partisans et les adeptes de la France révolutionnaire, aussi
longtemps que la révolution demeura sur le terrain des immortels
principes,--ils furent les admirateurs de Bonaparte, général de la
République, mais ils furent les adversaires de Napoléon empereur,
roi et conquérant.

Ainsi, Napoléon trouva toujours l'Amérique sur sa route: rêve ou
réalité, proie désignée aux coups de son imagination ambitieuse ou
refuge final quand la fortune lui eût dit un définitif adieu, elle
le hanta,--lointain mirage qui le leurra parfois, qu'il contribua à
grandir et qu'il ne put jamais atteindre.

Quelques-uns de ses projets concernant l'Amérique restèrent de
simples velléités, tandis que d'autres eurent une solution
absolument contraire à celle qu'il avait d'abord voulu leur donner.

Après la paix d'Amiens, il avait à sa disposition, pour des
entreprises coloniales, une grande armée de vétérans composée des
vainqueurs de Marengo et de Hohenlinden. Sa flotte intacte n'avait
pas encore connu le désastre de Trafalgar. Avec de telles
ressources, il n'est pas extravagant de supposer qu'il aurait
parfaitement pu fonder un empire français en Amérique,--réplique à
l'empire qu'il n'avait pu établir en Orient.

C'est apparemment dans ce but qu'en automne de 1800, par une clause
secrète mentionnée dans la Convention avec l'Espagne, cette dernière
rétrocéda à la France le quart du territoire de l'Amérique du Nord:
la Louisiane.

Dans ce but aussi qu'après avoir vaincu trois grands empires
européens à Austerlitz et à Iéna, il songea encore à l'Amérique.
Cette fois, ce fut le Canada qui attira son attention,--le Canada
où, dans la vallée du Saint-Laurent, de la Nouvelle-Écosse aux
grands lacs, habitaient des populations françaises que le Ministre
de France à Washington, le général Turreau, fut chargé de soutenir
dans leurs aspirations de révolte.

Mais c'était là une besogne presque inavouable pour celui qui avait
coutume de briser les coalitions les plus redoutables en menant
lui-même son armée à la victoire.

Ouvertement, il céda la Louisiane aux États-Unis pour l'arracher aux
convoitises anglaises.

La Louisiane, malgré les perspectives qu'elle avait dès le début
offertes à l'ambition de Bonaparte, fut bien vite sacrifiée, ou
plutôt, abandonnée. Il fallait d'abord détruire l'Angleterre pour
avoir l'Europe à ses pieds: c'était la tâche qui s'imposait,
urgente, impérative. Quant à l'Amérique? On verrait plus tard,--si
on avait le temps.

Napoléon n'eut pas le temps.

Et l'Amérique put continuer sa marche en avant.

On peut donc affirmer que Napoléon et les citoyens américains, le
Président Th. Jefferson en tête, ainsi que les diplomates qui
représentèrent leur pays dans ces controverses délicates, ont fondé
la grandeur des États-Unis. Il est évident que la cession de la
Louisiane--cet acte de _Louisianicide_, comme Napoléon l'appelle
lui-même, a imprimé à l'Amérique du Nord et, par suite, au monde
entier, une direction nouvelle[1].

[Note 1: EVERETT HALE: _Memoirs of a hundred years._]

C'était, en effet, définitivement arracher ce qui restait des
colonies anglaises, depuis le Canada jusqu'à la Nouvelle-Orléans,
aux griffes du léopard britannique.

Du reste, à la chute de l'Empire, telles convoitises se firent de
nouveau pressantes et le rêve que Napoléon avait caressé, parut un
instant repris et réalisable par l'Angleterre: se substituer à la
France en ajoutant au Canada la vallée du Mississipi. L'Empereur des
Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin,
n'était plus que le petit souverain de l'Île d'Elbe; Wellington
pouvait disposer de son armée d'Espagne. C'est ce qu'il fit. Mais
pour réaliser cette persistante ambition en Amérique, il était trop
tard pour Wellington, comme il était trop tard pour Napoléon.

L'Île d'Elbe, jouet de royaume pour celui qui avait bouleversé et
gouverné tant de royaumes et tant de nations, était aussi trop près
pour ceux qui, ayant souffert de l'indomptable audace du conquérant,
craignaient toujours un retour offensif de son épée vaincue une
première fois mais pas encore brisée.

Au Congrès de Vienne, les diplomates les plus retors cherchaient à
augmenter les distances entre eux et cet aigle tombé qui pouvait
encore reprendre son vol. Fouché insinua à son ancien maître de
s'enfuir en Amérique où il pourrait sans doute recommencer une
carrière finie en Europe.

Mais Napoléon avait lu Machiavel et il ne se faisait aucune illusion
sur la sincérité des conseils donnés par le grand intrigant qu'il
avait fait Duc d'Otrante.

Il connaissait aussi les sentiments de la France à son égard et
préféra une marche triomphale à Paris à un voyage incertain à
New-York.

Il s'était renseigné auprès du Commissaire anglais à Porto-Ferrajo
sur l'état des hostilités qui, depuis 1812, se poursuivaient entre
l'Angleterre et les États-Unis. Et, quand il apprit, de la bouche du
capitaine Usher[2] que 25.000 hommes avaient été distraits de
l'armée de Wellington pour opérer en Louisiane et en Floride, il
prit le parti de rentrer en France.

[Note 2: Mémoires.]

Les nouvelles et les détails de ces événements lui étaient
malheureusement parvenus avec un grand retard. Quand Bonaparte arriva
à Paris, la paix était de nouveau rétablie entre l'Angleterre et
l'Amérique et les troupes qui avaient combattu à la Nouvelle-Orléans
furent dirigées sur l'Europe pour participer à la défense de la
Belgique.

Si ces régiments d'infanterie, habitués à vaincre sous les ordres de
Wellington, étaient demeurés un peu plus longtemps en Amérique, la
plaine de Waterloo aurait peut-être connu un autre destin.

Après Waterloo, Napoléon aurait pu s'embarquer à Bordeaux sur un
vaisseau américain. On lui proposa de prendre la place de son frère
Joseph qui avait préparé son propre départ et obtenu un passeport du
chargé d'affaires des États-Unis, à Paris.

C'eût été une faute,--un abandon de soi-même et de son entourage:
Napoléon crut à la magnanimité de l'Angleterre et devint le
prisonnier de Sainte-Hélène.

De l'énumération de ces principaux faits, il ressort que l'Amérique,
d'une façon directe ou d'une façon indirecte, a toujours exercé une
action sur la politique de Napoléon, ou sur l'évolution de la
politique de l'Europe bouleversée et dominée par Napoléon.

Cette action, permanente parce qu'elle avait une cause profonde, des
racines qui, du Vieux Monde, se ramifiaient jusqu'au Nouveau-Monde,
était parfois invisible pour les contemporains, ne se manifestait
qu'aux heures décisives, mais, en réalité, répondait à la marche
fatale des événements.

Napoléon lui-même qui, issu de la Révolution française, avait brisé
tant de moules surannés, aboli tant de préjugés admis, qu'il le
voulût ou non, dut se soumettre à cette impulsion venue des
lointains de l'histoire et des lointains d'un continent jeune.

Il s'y soumit naturellement, parce qu'au point de vue de la
civilisation et du progrès social, il faisait la même besogne que
les citoyens libres de l'Union, besogne qui consistait à ouvrir à
toutes les classes de la Société des perspectives de bonheur et de
richesses que l'ancien régime avait si jalousement limitées. Comme
legs de la Révolution, ce fut la lutte pour la vie avec des espoirs
de réussite permis à tous.

Était-ce un bien? Était-ce un mal? Ce n'est pas la place de le
rechercher ici.

Et malgré cette unité de fin, il y avait divergence de moyens: ce
que Napoléon a dû exécuter par son épée qui, la plupart du temps,
trancha dans le vif, les États-Unis d'Amérique l'accomplirent par
simple évolution. Mais le grand capitaine ainsi que les hommes
dirigeants de la Confédération nouvelle représentaient des tendances
sociales absolument identiques. Pour Emerson, Napoléon fut l'agent,
l'homme d'affaires de la classe moyenne de la société moderne[3]. La
société qui était en train de se constituer dans l'Union de
l'Amérique du Nord était, en majeure partie, composée de cette sorte
d'hommes. Nous pouvons dire, par contre, que, le premier, Napoléon
commença à américaniser l'Europe, si par ce mot: _américanisation_,
on peut désigner cette fièvre de vie intense et pratique, souvent
dénuée de délicatesse et de poésie, mais qui répond à des nécessités
sociales de jour en jour plus impérieuses.

[Note 3: EMERSON: _Napoleon, or the man of the World._]

Sous les combinaisons politiques, sous les calculs de l'ambition,
plus haut que les rêves de gloire et plus durable que la victoire
remportée sur un champ de bataille, il y avait l'humanité en marche.

Malgré tout, Napoléon a travaillé pour elle et, si l'on fait
abstraction, un instant, des héroïques aventures de l'épopée
militaire, il est permis de dire qu'il ne fut qu'un instrument au
service du principe de causalité.

Cette affirmation paraît surtout justifiée quand on l'applique à ses
relations avec l'Amérique.

Continuateur inconscient de la politique de Richelieu et de Louis
XIV dans le nouveau monde, il veut parfaire l'oeuvre commencée au
XVIIe siècle, si maladroitement défaite au XVIIIe siècle, sous Louis
XV. Le néfaste traité de 1763 avait donné à l'Angleterre la maîtrise
des mers et la domination sur des continents nouveaux: l'Angleterre
fut l'ennemi qu'il fallait anéantir.

Admirateur de la révolution américaine, il fut lui-même un produit
de la révolution française dont il propagea les idées,--quitte à les
combattre dans la suite.

Empereur d'Occident, il voulut porter la couronne de Charlemagne:
vertige de la grandeur qui, par cette emprise d'atavismes trop
anciens, le fit échouer. Cependant, l'Amérique qui n'avait pas à
compter avec le charme et le danger d'un si lointain passé, marchait
droit vers l'avenir, d'après des principes de liberté et d'égalité
implantés sur un sol vierge par les Puritains et développés ensuite
par la force et la logique des faits.

Les événements qui se sont déroulés pendant plus de trois siècles,
ont été le point de départ des questions qui font l'objet du présent
travail: pour comprendre celles-ci, il faut connaître ceux-là. Avant
d'entrer dans le coeur du sujet, il est nécessaire de se demander
quels étaient ces événements et quels étaient les hommes qui,
influencés par eux, poussés par la fatalité des lois historiques,
ont souvent obéi à ces lois et ont parfois dirigé ces événements.

Mais cette conclusion s'impose: c'est la politique de Napoléon qui
permet aujourd'hui, aux descendants des Pères Pèlerins, fidèles à
l'idéal de leurs ancêtres, de revenir en Europe--berceau de la
civilisation, par des régimes surannés menacée de la tombe--pour y
défendre le droit de l'individu et des collectivités, conformément
aux principes si magistralement définis par le Président Wilson.




CHAPITRE I

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE DANS L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.

     Importance de la découverte de l'Amérique. -- Le rôle de la
     Méditerranée passe à l'Océan Atlantique. -- Déclin de
     l'Allemagne et de l'Italie. -- Développement des nations
     côtières occidentales. -- Rivalité franco-anglaise en
     Amérique. -- La colonisation française. -- Les Normands au
     Xe siècle. -- Verrazzano. -- Cartier à Stadaconé et à
     Mont-Royal. -- Samuel de Champlain. -- Cavelier de La Salle
     sur le Mississipi. -- Colonisation anglaise. -- L'oeuvre des
     Puritains. -- La Louisiane. -- Politique coloniale de la
     France et de l'Angleterre.


La lutte entre la France et l'Angleterre, pour l'hégémonie dans
l'Amérique du Nord, constitue un des chapitres les plus glorieux de
l'histoire mondiale.

Pour en comprendre toute l'importance, il suffit de rappeler les
grands changements introduits dans les relations internationales, au
lendemain de la découverte de l'Amérique. Ce fut un événement plus
riche en conséquences que bien des révolutions dont le retentissement
demeura plutôt local.

En ouvrant à la curiosité, à l'intérêt, au trafic, à la guerre, à la
science, de vastes étendues situées à l'occident de l'Europe, on
ouvrait, en même temps, aux pays occidentaux de cette même Europe,
des horizons immenses, des perspectives de richesse et de gloire qui
allaient changer la face du monde, bouleverser la signification
civilisatrice des nations, réveiller d'anciennes rivalités et en
créer de nouvelles.

Des rôles furent intervertis.

Les pays qui, jusqu'à cette époque, avaient, pour ainsi dire, trouvé
à portée de leurs mains, les sources de la fortune et de la
puissance, furent rejetés au second plan,--et des pays qui
s'endormaient dans la routine et la monotonie, furent secoués d'un
frisson de conquête,--enfin, des pays qui n'avaient pas encore pris
contact avec la civilisation, furent découverts, émancipés,
exploités... ou bien anéantis.

Après avoir fourni une carrière glorieuse mais pourtant limitée par
des barrières plutôt géographiques que politiques, l'Orient et le
centre de l'Europe durent passer le sceptre de la domination à
l'Occident de l'Europe.

La cause en était simple, quoiqu'on n'en vit pas immédiatement toute
la portée.

Le fait saillant est celui-ci: comme chemin de communication d'un
continent à un autre, l'Océan Atlantique remplaça la mer
Méditerranée.

La Méditerranée qui, dans l'antiquité, avait servi de lien entre
l'Égypte, l'Asie Mineure, la Grèce, Rome et Carthage,--qui, au
moyen-âge, avait fait la grandeur des petites républiques italiennes
et des villes hanséatiques allemandes, devint, du jour au lendemain,
un lac intérieur destiné à alimenter des besoins et des intérêts
désormais restreints et stationnaires. Ce fut le déclin de
l'Allemagne et de l'Italie.

Sous l'influence de facteurs dont les contemporains ne se rendirent
pas bien compte, ces pays se virent condamnés à un effacement de
leur nationalité, à un ralentissement de leur activité. Et pendant
longtemps, l'histoire connut une «moins grande Allemagne» et une
«moins grande Italie».

Par contre, la mer occidentale qui, pendant de longs siècles, ne
représentait, pour les navigateurs, au-delà des colonnes d'Hercule,
qu'un gouffre effrayant enveloppé de brouillard et de mystère, en
livrant son secret à Christophe Colomb, inaugura une ère nouvelle.
L'oeuvre que le génial Gênois, au service de l'Espagne, avait tentée
et réalisée, fut continuée et achevée par d'autres. La voie était
ouverte; place maintenant aux peuples en progrès et aux idées en
marche. Et ce fut le tour des nations occidentales à entrer en
scène, des nations dont les côtes se développent sur une vaste
étendue, le long de l'Océan Atlantique et constituent autant de bras
tendus vers des rives opposées qui semblaient les solliciter et les
appeler.

Tandis que l'Allemagne est divisée en deux camps irréductibles par
la Réforme et se désagrège dans une lutte terrible qui dure plus de
trente ans;--tandis que l'Italie est la proie des convoitises
étrangères, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre et la
Hollande, pays dont les côtes s'étendent du Sud-Ouest au Nord-Ouest
de l'Europe, voient leurs destinées modifiées de fond en comble par
la découverte de l'Amérique. Ces pays, pour ne parler que des trois
plus grands, rêvèrent tour à tour de devenir «une plus grande
Espagne», une «plus grande France», une «plus grande Angleterre».

Ce rêve qui, pour ces trois nations, devint parfois une réalité, les
entraîna dans de longues guerres et répond à une conception de
domination universelle que, de nos jours, on a appelée:
l'_Impérialisme_.

Dans l'Amérique du Nord où, malgré des tentatives audacieuses,
l'Espagne ne put asseoir son autorité comme elle l'avait fait dans
l'Amérique du Sud, il n'y eut bientôt plus, face à face, que deux
rivales: la France et l'Angleterre.

La rivalité entre ces deux nations passe par des alternatives
diverses, elle engendre des guerres qui ont leur dénoûment sur les
champs de bataille de l'Europe, mais dont les résultats généraux se
font surtout sentir en Amérique. Si, finalement, l'Angleterre
l'emporta sur la France dans le Nouveau Monde, il faut en chercher
une des raisons dans la position géographique des deux pays en
compétition: l'un, étant une île, n'avait pas les mêmes attaches
avec le continent européen que l'autre dont le grand rôle provenait
précisément de ces mêmes attaches,--autant d'entraves pour le
succès des entreprises coloniales.

Il y a d'autres raisons qui expliquent cet échec de notre politique
coloniale,--des obstacles quasi organiques contre lesquels les plus
grands protagonistes du drame historique, Napoléon lui-même, vinrent
se briser et dont on se rendit compte longtemps après la fin de
l'entreprise épique.

Au début, la France eut l'avantage.

Elle prit possession du Canada et du Saint-Laurent trente ans avant
que Humphrey Gilbert ne plantât l'étendard anglais sur Terre-Neuve
et près de quatre-vingts ans avant que Walther Ralegh ne s'emparât
de la contrée fertile qu'au nom de la reine Élisabeth il appela:
Virginie.

Même pour la colonisation proprement dite, la France devança
l'Angleterre. De bonne heure, nos explorateurs et nos missionnaires
remontèrent le Saint-Laurent et descendirent la vallée du
Mississipi, sillonnant ainsi les étendues immenses d'un vaste empire
à fonder, dont les limites extrêmes se perdraient, au nord, dans les
neiges du Canada et, au Sud, dans les plantations de sucre de la
Louisiane.

Pour asseoir sur des bases solides un tel empire, il aurait fallu
réaliser des conditions multiples; il aurait fallu, avant tout,
conserver l'avantage commercial et stratégique que nous devions à
nos premiers pionniers et qui nous assurait une avance considérable
sur nos rivaux. Grâce à cette avance, nous aurions peut-être pu
isoler et réduire les colonies anglaises, relativement faibles au
début et resserrées entre la mer et les monts Alleghanys.

C'est le contraire qui arriva.

Notre force colonisatrice, en tant qu'initiative privée entretenue
par des besoins impérieux, s'arrêta de bonne heure. D'Angleterre,
d'Écosse, d'Irlande, par contre, se manifestait l'esprit le plus
entreprenant, le plus aventureux de la race anglo-saxonne. Tandis
que la France s'en tenait à ses premières conquêtes dans les zones
déjà explorées,--territoires immenses mais peut-être trop
dispersés, manquant de points de contact--tandis qu'elle organisait
des expéditions officielles sous le contrôle direct du gouvernement,
d'ailleurs, absorbé par les affaires intérieures, les défricheurs
anglais de toutes espèces se frayaient leur route vers l'ouest et le
sud-ouest, à coups de hache et à coups de fusil, au gré de leurs
personnelles convenances, préparant simplement l'intervention
gouvernementale pour le moment opportun.

De là, des conflits, un état de guerre chronique qui, avec ses
fortunes diverses, devint permanent vers 1688, jusqu'à ce qu'enfin,
dans le nord, la puissance française succomba dans les plaines
d'Abraham.

Ce fut le début de l'histoire d'Amérique.

La bataille qui décida de la destinée de la France et de
l'Angleterre en Amérique décida aussi de la future indépendance des
futurs États-Unis.

Menacées par la France sur leurs flancs, les colonies anglaises
eurent naturellement recours à la protection de la métropole: à ce
moment, leurs intérêts se confondent.

L'affaiblissement de la France, son effacement, permit bientôt aux
insurgents de s'occuper plus activement de leurs personnelles
revendications. Ayant chassé les Français du Canada, ceux qui
aspiraient à devenir des Américains, ne songèrent plus qu'à secouer
le joug des Anglais.

Des hauteurs d'Abraham, la route menait donc à la déclaration de
l'Indépendance et, de la déclaration de l'Indépendance, à Yorktown.

Et elle mena plus loin.

Louis XV avait livré le Canada à l'Angleterre: les Bourbons prirent
leur revanche quand une flotte française, maîtresse de la mer, força
Cornwallis à capituler. Mais la France royaliste paya cher cette
revanche. La révolution qui, chez nous, se préparait dans les
conversations des salons et les écrits des philosophes et des hommes
de lettres, trouva un exemple contagieux dans les premières
rencontres de Lexington et de Concord. La flamme de la liberté
allumée à Boston et répandue dans tous les états, souffla jusqu'à
Paris et quand vint le jour où les races rivales de la vallée du
Mississipi auraient pu régler leur compte, il n'y avait plus de roi
de France.

Napoléon hérita de cette succession lourde et embrouillée; à
l'extérieur la situation était aussi troublée qu'à l'intérieur,--je
veux dire qu'hors d'Europe aurait dû se dénouer la rivalité entre la
France et l'Angleterre: ce fut en Europe que, malgré lui, Napoléon
dut chercher à abattre l'Angleterre, tout en faisant intervenir,
quand il le jugeait à propos, la grande influence de l'Amérique.

Avant d'entrer dans les détails de cette histoire, il convient de
résumer les différentes phases par lesquelles a passé l'oeuvre
française dans le Nouveau-Monde.

       *       *       *       *       *

Des noms glorieux se pressent en foule; des haut faits en masse sont
à enregistrer: l'individu fut à la hauteur d'une tâche souvent
au-dessus de ses forces; la collectivité laissa parfois à désirer.

En présence de tant d'aventures et de tant d'aventuriers, sans nous
arrêter à la tentative de colonisation de nos ancêtres normands qui,
probablement, vers le Xe siècle, découvrirent une partie de la côte
des États-Unis actuels, qu'ils appelèrent Vineland[4], citons,
d'abord, le dieppois Cousin qui, en 1488, quatre ans avant
Christophe Colomb, fut poussé à l'ouest de la terre africaine, vers
un continent qui ne serait autre que l'Amérique.

[Note 4: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Normands et la découverte de
l'Amérique au Xe siècle._]

Mais c'est la période légendaire. Que veut-on? où va-t-on?

Les marchands veulent des mines d'or et de diamants, des épices
rares, des fourrures de prix, des pêches miraculeuses. C'est la
matière brute à exploiter et à la conquête de laquelle, sous ses
formes diverses, se précipitent les peuples assoiffés de jouissances
nouvelles et de gains inespérés. Les explorateurs, soutenus par un
idéal plus élevé ou poussés par une conception scientifique plus ou
moins exacte, cherchent le fameux passage du Nord-Ouest conduisant
vers le prestigieux Cathay. Le rêve désintéressé alimente le calcul
cupide. De toutes ces aspirations contradictoires naîtra l'Amérique.
En attendant, entité réelle, elle ne se livre que par bribes aux
chercheurs et les géographes, d'une main hésitante, en dessinent la
carte, dont les contours changent et se développent, au gré des
prises de possession plus ou moins heureuses. Les écrits et les
cartes qui donnent quelques informations sur ces expéditions
premières, contiennent des détails fantaisistes sur des îles au nord
de Terre-Neuve et sur le Labrador[5].

[Note 5: _Le Grand insulaire et Pilotage d'André Thevet, cosmographe
du Roy (1586)._]

C'est par là qu'il faudrait, s'imagine-t-on, atteindre l'empire du
soleil levant et, plus loin, l'empire des Rajahs. François Ier
jaloux de la gloire maritime de Charles-Quint, dont les domaines
étaient assez vastes pour que le soleil ne s'y couchât pas, chargea
l'Italien Verrazzano de trouver la route escomptée et espérée. Il
n'y parvint pas, mais il longea et explora la côte américaine le
long du Maine jusqu'à Terre-Neuve et, à défaut d'autres richesses,
rapporta la première description connue des côtes des États-Unis.

C'était beaucoup, car c'était une indication qui devait permettre à
d'autres de pousser plus loin leurs investigations. À l'aube d'un
monde qui s'éveille, les Français marchent en éclaireurs. Et, dans
une splendeur de Paradou inculte, cette partie de l'Amérique offre
aux nouveaux venus, l'antre de ses forêts vierges, l'étendue de ses
prairies, l'immensité de ses lacs, le courant impétueux de ses
fleuves, sans compter l'hospitalité inquiète des Peaux-Rouges,
étonnés de voir des hommes blancs.

Et voici Cartier, le Breton rêveur et tenace qui, parti de
Saint-Malo le 20 avril 1534, toujours à la rechercha de la route qui
mène au Cathay, s'avance dans le golfe de Saint-Laurent, longe les
côtes d'Anticosti et remonte le grand fleuve dont les eaux profondes
le portent et l'entraînent, plus loin, jusqu'à un roc escarpé qui se
dresse au milieu du courant. Dans ce désert de solitude et de
mystère, se profilent les parois abruptes qui seront les témoins
d'héroïques exploits. Cartier ne vit que la flore gigantesque d'un
paysage inculte où se groupaient quelques Wigwams sur l'emplacement
qui devait être, plus tard, la ville de Québec. Son nom était alors
Stadaconé, capitale du chef indien Domacona.

Mais il existe une métropole plus grande, plus importante, appelée
Hochelaga: les Indiens en parlent avec mystère. Sur les insistances
de Cartier, ils consentent à l'y conduire. On se met en marche.

C'est la première fois que des Européens, des Français, foulent la
terre du Canada, établissant, d'un geste pacifique, les droits à une
conquête future. Et malgré les intentions hostiles ou les projets
guerriers, l'entreprise est d'une poésie intense.

La matinée était fraîche, les feuilles des arbres frissonnaient dans
la gamme des nuances changeantes, et, à la base des chênes,
s'amoncelait une couche épaisse de glands. Ils allaient, surpris et
charmés, sous la conduite des Indiens. Par un beau soleil d'automne,
éclairant une muraille de verdure seulement coupée par le sillage
des eaux courantes du fleuve, ils virent des forêts festonnées de
pampres et de vignes, des douves remplies d'oiseaux aquatiques,--ils
entendirent le chant du merle, de la grive,--et comme ils purent se
l'imaginer,--le chant aussi des profondeurs inhabitées les appelant
au loin...

En approchant de la mystérieuse Hochelaga, ils rencontrèrent un chef
indien et comme dit Cartier... «l'un des principaux seigneurs de
ladite ville, accompagné de plusieurs personnes[6]».

[Note 6: CARTIER: _Voyage de découverte au Canada... entre les
années 1514 et 1542._]

C'était le 2 octobre 1535.

Sur les hauteurs dominant le fleuve, un millier d'Indiens occupaient
le rivage. À la vue des hommes blancs, bardés de fer, qui semblaient
tomber du ciel, ils exprimèrent leur étonnement avec frénésie. Ils
se mirent à danser, à chanter, entourant les étrangers et glissant
dans leurs bateaux des offrandes de poissons et de maïs. Et comme la
nuit gagnait, des feux resplendirent bientôt dans l'obscurité,
tandis que, de loin en loin, nos Français pouvaient voir les
sauvages excités qui sautaient et se réchauffaient au contact de la
flamme.

Le lendemain matin, par un sentier seulement connu des Indiens,
Cartier et ses compagnons débouchèrent sur le sommet d'une montagne
dominant un paysage grandiose. Notre Breton le baptisa de
Mont-Royal. Ce fut Montréal,--le nom de la cité affairée qui
remplace la sauvage Hochelaga. Stadaconé et Hochelaga, Québec et
Montréal, au XVIe comme au XXe siècle, centres de la population
canadienne.

Aux regards anxieux s'étendait cette vue remarquable qui fait
toujours le charme des touristes. Mais combien changée depuis que le
premier blanc en fut émerveillé pour la première fois! Aujourd'hui,
c'est l'agglomération d'une ville importante, c'est l'activité
commerciale et industrielle poussée à l'extrême en ce raccourci des
choses: voiles blanches des bateaux balancés au gré du grand
fleuve,--fumée des vapeurs filant au loin,--sifflement des
machines--disputes des hommes...

Mais en cette fin du XVIe siècle, Cartier ne vit que ceci: à l'est,
à l'ouest, au sud, la forêt s'étendant à l'infini, le large ruban
mobile du grand fleuve glissant à travers une immensité de
verdure,--jusqu'aux frontières du Mexique, une mer ondoyante
d'arbres de toutes les essences, aux feuilles tour à tour sonores et
silencieuses répercutant des échos profonds ou des clameurs de
fauves: creuset intact encore où devaient s'élaborer, plus tard,
tant de projets et tant d'entreprises grandioses, formidable champ
de bataille des siècles à venir, endormi dans une torpeur d'attente,
enveloppé dans le voile impénétrable d'une nature inviolée.

Le même spectacle s'offrit aux regards de ceux qui suivirent
Cartier: Roberval, La Roche, De Monts... Nous ne pouvons les citer
tous, mais une mention spéciale doit être accordée à Samuel de
Champlain, le plus pur, le plus intéressant de ces pionniers de la
première heure. Héros à la fois enthousiaste et sagace, il est le
chevalier errant de la royauté et de la foi qui donne son véritable
caractère à l'exploration française de cette époque. Tandis que
d'autres vont dans les pays nouveaux pour trafiquer simplement ou
pour administrer, lui va pour colliger des faits et convertir des
âmes.

Dans un premier voyage, il visita La Vera Cruz, Mexico, Panama; il y
a plus de trois siècles, son esprit entreprenant conçut l'idée d'un
canal à travers l'isthme, entre l'Atlantique et la mer du Sud,
«...l'on accourcirait par ainsi, dit-il, le chemin de plus de 1.500
lieues et, depuis Panama jusque au détroit de Magellan, ce serait
une isle et de Panama jusques aux Terres-Neuves, une autre
isle...[7]»

[Note 7: _Bref discours des Choses plus Remarquables que Samuel
Champlain, de Brouage, a recognues aux Indes occidentales._]

Mais l'expédition qui devait le mener au nord de l'Amérique partit
de Honfleur en 1608: elle contenait en germe le destin d'un peuple,
l'avenir du Canada. Mieux organisée, elle était composée d'hommes
aux aptitudes diverses qui se complétaient. Pontgravé devait
s'entendre avec les Indiens pour le commerce des fourrures;
Champlain devait faire oeuvre d'explorateur scientifique. Double
conception, indispensable, sans doute, quand on veut coloniser,
mais dont les tendances et les moyens souvent contradictoires se
gênent parfois et se neutralisent. Champlain refit, en réalité, le
voyage de Cartier; il remonta le Saint-Laurent comme son
prédécesseur et, comme lui, il vit les falaises de Québec et les
hauteurs de Montréal. Hôte pacifique, animé des intentions les plus
humanitaires, il était cependant le précurseur d'une foule moins
désintéressée: des prêtres, des soldats, des paysans qui, dans ces
solitudes ou parmi des groupements d'Indiens, plantèrent la croix du
Christ, les écussons de la féodalité, les insignes de la royauté
française.

Ce fut le prélude de conflits plus graves.

Champlain sut se faire bien venir auprès des Hurons qui lui
facilitèrent ses explorations aux grands lacs, jusqu'au lac qui
porte son nom et qui le mit en communication directe avec la colonie
de Massachusetts,--le coeur de la Nouvelle-Angleterre.

Champlain avait mis à profit l'inimitié des Hurons contre les
Iroquois, amis des Anglais. On peut considérer cette exploration et
cette prise de possession du lac Champlain comme le geste initial
qui allait donner le signal et sa signification à la lutte
inévitable. En avançant de ce côté, nous faisions une pointe directe
contre les colonies anglaises, menaçant, de la sorte, leur extension
vers le nord, en Acadie, et commandant à l'entrée de la vallée de
l'Ohio qui ouvrait la porte vers l'ouest, vers le sud, dans le
bassin du Mississipi. Toutes les contestations futures étaient
contenues dans cette première tentative. Celui des deux peuples qui
était maître de l'Acadie, serait le maître aussi de la vallée du
Saint-Laurent,--celui qui pourrait s'avancer librement dans la
vallée de l'Ohio, pourrait gagner la vallée du Mississipi, artère
centrale d'un empire à fonder. C'était, en somme, toute l'Amérique
du Nord.

Pour le moment, ce que Champlain a créé, c'est le Canada,--la
Nouvelle France, avec ses deux capitales Québec et Montréal qu'il
eut à défendre contre les incursions des Indiens et des Anglais.
Mais il avait indiqué la marche à suivre et ses successeurs,
explorateurs et gouverneurs, qu'ils fussent guidés par les Jésuites,
les Récollets ou bien soutenus par le génie administratif de
Colbert, s'efforcèrent simplement de parachever ce que lui avait
commencé.

Malgré les obstacles de toutes sortes, Cavelier de la Salle parvint
à descendre le cours du Mississipi, le chevalier d'Iberville
continua son oeuvre malheureusement interrompue trop tôt, et, à la
fin du XVIIe siècle, nous possédions la province de la Louisiane
nous avions posé, avec une prescience admirable, les bases des
grandes cités futures, Saint-Louis, la Nouvelle-Orléans, les têtes
de pont de l'empire qui devait s'étendre du Golfe de Saint-Laurent
au Golfe du Mexique.

Alors, l'Angleterre comprit que, si elle n'intervenait pas d'une
façon énergique, quasi désespérée, c'en était fait de sa puissance
dans le Nouveau Monde. Sa politique, d'une façon générale, peut se
résumer ainsi: développer et accentuer la mission qu'elle s'était
assignée d'être une nation maritime, sous peine de déchoir ou de
disparaître,--accentuer, en même temps, le caractère continental de
la France en l'entraînant dans des complications européennes qui
laisseraient à l'Angleterre le champ plus libre dans les colonies,
sur la mer,--selon la formule classique: _Britannia rule the Waves!_

Pour plus de clarté, il convient de faire ici deux parts: la part de
ce qui s'est passé dans les colonies et la part de ce qui s'est
passé en Europe.

Et d'abord, pendant que nous établissions une nouvelle France au
Canada, avec des débouchés sur la vallée de l'Ohio vers l'Ouest et
le Sud jusqu'à l'embouchure du Mississipi, qu'avaient fondé les
Anglais en Amérique?

Leurs colonies s'étendaient de la côte d'Acadie, en passant par
Boston, le Maryland, la Caroline, la Géorgie jusqu'à la Floride qui
appartenait à l'Espagne. Entre l'Océan et les Monts Alleghanys,
c'était une grande longueur de côtes qui en faisait la force et la
faiblesse: la force, parce que domaine bien délimité, aux ressources
et aux défenses concentrées,--sa faiblesse, parce que domaine
resserré entre des barrières naturelles, telles que l'Océan
Atlantique et une chaîne de montagnes, ne pouvant s'étendre s'il
était menacé de trop près par les incursions des Indiens ou les
empiétements ambitieux des Français,--risquant d'étouffer entre des
frontières trop étroites pour contenir l'afflux des populations
nouvelles que l'immigration promettait déjà nombreuses et
audacieuses.

Début d'ailleurs difficile, âpre et sombre, pour la colonie du
Massachusetts qui, dans l'énergie du désespoir, vit les Pères
Pèlerins fonder une théocratie façonnant des âmes de sectaires au
gré de l'idée puritaine. Si l'idée contenait en germe la victoire et
l'émancipation définitive, les hommes connurent bien des traverses.
Avant les Français, ils eurent à lutter contre les Hollandais qui, à
l'embouchure de l'Hudson, avaient bâti le fort d'Amsterdam sur
l'emplacement actuel de New-York[8]. Charles II s'en empara et, en
souvenir de son frère, le Duc d'York, la rebaptisa. Déjà, sous
Charles Ier, l'émigration catholique avait trouvé un déversoir dans
le Maryland. Les persécutions religieuses qui sévissaient en
Angleterre, alimentaient les colonies d'une façon permanente et
régulière. En 1640, on compta jusqu'à 20.000 émigrants, et ce
chiffre va croissant jusqu'à la fin du siècle.

[Note 8: WASHINGTON IRVING: _Knickerbocker's History of New-York._]

Les hommes en masse que la mer déversait sur les rives orientales du
continent étaient arrêtés par la chaîne des Alleghanys à l'Ouest.
Que faire? Lutter, se frayer passage, empêcher les Français de mener
à bien leurs entreprises. C'est la ruée vers le Far-West[9] qui
commence: point de départ d'une politique dont les effets se font
encore sentir de nos jours. Tous les moyens sont bons. Sur les lieux
mêmes: contestations, escarmouches, guets-apens, massacres; en
Europe: de grandes guerres.

[Note 9: ROOSEVELT: _The Winning of the West._]

Ces guerres doivent être envisagées ici à un point de vue spécial.
L'histoire les a généralement étudiées d'après les causes directes
qui étaient bien d'Europe, ainsi que le théâtre sur lequel elles se
déroulaient. Mais il y a des causes plus profondes en ce qui
concerne la rivalité franco-britannique et c'est dans le
Nouveau-Monde qu'il faut les chercher. De 1688 à 1815, il y a eu
sept grandes guerres et c'est pendant cette période que l'Angleterre
a établi sa suprématie maritime au détriment de la France, qu'elle a
suscité des complications européennes dans lesquelles sa rivale a
trouvé gloire et profit, mais où elle a parfois abandonné la proie
pour l'ombre. Ce fut, en réalité, une seconde guerre de cent ans
entre la France et l'Angleterre[10], ayant pour prétexte et pour but
inavoué, la prédominance en Amérique.

[Note 10: SEELEY: _The Expansion of England._]

Pour l'Angleterre, pays maritime, c'était une question de vie ou de
mort. Pour la France, pays à la fois maritime et continental, d'un
caractère amphibie, c'était une possibilité de splendeur inouïe qui
aurait pu se réaliser, qui s'est réalisée un moment mais s'est
évanouie sous la pression d'événements contraires.

La France possède une longue succession de côtes, aux populations de
marins, qui ont toujours donné des preuves de leur activité
exploratrice et colonisatrice. Mais sa grandeur l'attachait au
rivage.

Malgré l'extension donnée par Colbert à la politique coloniale,
basée sur le développement et la protection de l'industrie et du
commerce national, Louis XIV méprisait, au fond, le commerce et
n'aimait pas la guerre maritime dont la compétence lui échappait.
Ses ataviques préférences et son éducation historique l'inclinaient
vers les nécessités plus proches et, avant de chercher aventure sur
mer, il savait, aux frontières de France, des pays qui méritaient
d'être châtiés de leur morgue, de leur prétention et de leur
ambition. La gloire du Roi-Soleil devrait d'humilier la Hollande, de
profiter de la décadence de l'Espagne et d'exploiter l'incohérence
de l'Empire. Madrid et Vienne n'étaient-elles pas les deux capitales
de la puissance qui, pendant le XVIe siècle, avait fait pâlir
l'étoile de la Monarchie française? Aux Bourbons maintenant à primer
les Habsbourgs.

Cette conception était logique et conforme aux précédents défendus
par Richelieu et Mazarin. Elle contenait cependant une part
d'erreur. Richelieu lui-même, en faisant de l'abaissement de la
maison d'Autriche le pivot de sa politique européenne, ne limitait
pas ses vues aux seules affaires continentales et affichait
hautement sa sympathie pour les choses et les gens de la
marine,--cet instrument d'une «plus grande France».

Louis XIV, en accordant toute son attention à imposer sa suprématie
en Europe, relâchait par cela même le zèle qu'il aurait fallu
appliquer à la mise en oeuvre des colonies. La nouvelle France fut
la première à ressentir les contre-coups de cette manière de
voir,--politique sans doute inévitable au point de vue de
l'actualité mais qui compromettait l'avenir et faisait, en somme, le
jeu de la politique anglaise.

Quelles qu'aient été les alternatives de ces guerres en Europe,
l'Angleterre en a toujours tiré un avantage en Asie comme en
Amérique, avantage qui répondait à sa situation géographique et aux
besoins de la nation,--avantage dont la France ne pouvait
méconnaître toute l'importance et qui faisait réellement le fond du
débat, en dépit des intérêts divergents qui dispersaient nos forces
sur le continent.

Lorsque fut fondée la Louisiane, en 1680, la France était une des
grandes puissances coloniales, si cette expression peut répondre aux
conceptions de l'époque. Ses méthodes d'administration,
d'exploitation, semblaient devoir réussir. La théorie en était
excellente: ce que Colbert avait élaboré dans son cabinet de travail
répondait aux plus claires conceptions du génie latin[11]. La
pratique laissa à désirer. Ce qui manqua? La matière colonisatrice,
les hommes,--les hommes d'une certaine trempe qui, tout en étant
patriotes, ne tenaient pas tant au sol même de leur patrie qu'à la
possibilité de transporter l'essence de cette patrie sur un sol plus
fertile peut-être et toujours plus étendu.

[Note 11: Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publié...
par Pierre Clément, III, 2e part. Instructions du marquis de
Seignelay, Colonies.]

De tels hommes, animés de l'esprit mercantile, se trouvaient à
l'étroit en Angleterre.

La date de 1688 comme point de départ du duel gigantesque qui ne
devait prendre fin qu'en 1815, n'est pas choisie au hasard. Elle
s'impose comme étant le point de départ aussi d'une ère nouvelle
dans les Annales de la Grande Bretagne, ère inaugurée par la
révolution qui mit Guillaume III sur le trône de Jacques II.
Guillaume III, dans sa personne, dans sa famille, dans sa religion,
dans toute son individualité physique et psychique, était l'antipode
de Louis XIV. Maintenant, la France catholique va se dresser en face
de l'Angleterre protestante, avec toutes les divergences d'opinion,
d'idées, de sentiments et d'intérêts que comportent ces deux
conceptions religieuses opposées. Le premier coup avait déjà été
porté au catholicisme par l'anéantissement de l'Armada, sous la
Grande Élisabeth. Les Stuarts catholiques, à la solde de la France,
avaient toujours été en lutte avec la majorité de la nation
anglaise. Le prince d'Orange-Nassau, Stathouder de Hollande,
l'ennemi irréconciliable de la France et de Louis XIV, en devenant
roi d'Angleterre, grâce à son mariage avec la princesse Marie, fille
de Jacques, allait harmoniser les tendances politiques avec les plus
intimes, les plus impérieuses aspirations du pays. Ces quelques mots
résument la révolution qui s'accomplit après la déchéance de
Jacques,--révolution plutôt sociale et économique, que sanglante et
dramatique. Le drame se joua dans l'intérieur des consciences.

À l'extérieur, la guerre mit aux prises la France et l'Angleterre.
Les guerres qui suivirent ne firent qu'accentuer la rivalité
entraînant les deux nations dans la fatalité et la logique des
événements. Les autres peuples engagés dans le tourbillon n'étaient
parfois que des comparses,--ou pour être plus conforme à la
vérité--des peuples dont le rôle touchait à sa fin ou des peuples
dont le rôle ne faisait que commencer, tandis que les deux grandes
nations dont les intérêts étaient défendus à Versailles et à
Saint-James, se trouvaient dans la plénitude de leur vitalité et de
leur ambition.

La guerre de la succession d'Espagne évoque les noms de Marlborough et
du Prince Eugène dont les victoires assombrirent la fin du règne de
Louis XIV. Puis vient la guerre de la succession d'Autriche avec les
batailles de Dettingen et de Fontenoy qui mirent dans l'ombre les
exploits de La Bourdonnais et de Dupleix dans l'Inde et firent oublier
la prise de Louisbourg (1745) par les Anglais d'Amérique,--ville
qu'ils durent d'ailleurs restituer à la Paix d'Aix-la-Chapelle.
Ensuite, vint la guerre de Sept Ans sur laquelle plane le nom du grand
Frédéric. Pendant cette guerre, les compétitions franco-anglaises pour
l'Amérique entrent dans une phase décisive.

Tandis que nous sacrifions notre sang et notre or pour une politique
européenne étroite et désastreuse--pour le roi de Prusse en un
mot--nous perdions le Canada en Amérique. Montcalm était abandonné à
des ressources dérisoires et succombait à Abraham. Ce fut le
résultat le plus brillant de la politique anglaise. Nous étions
hypnotisés par les hostilités ouvertes dans les Pays-Bas, dans le
coeur de l'Allemagne, nous ne voyions pas ce qui se passait à
Madras, aux bouches du Saint-Laurent ou sur les rives de l'Ohio.
Aussi Macaulay a-t-il pu dire en parlant de l'invasion de la Silésie
par Frédéric: «Afin que ce roi pût dépouiller un voisin qu'il avait
promis de défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de
Coromandel et des hommes rouges se scalpèrent mutuellement auprès
des grands lacs de l'Amérique du Nord.»

Sous cet aspect incohérent, se distingue cependant la politique,
franchement maritime et coloniale de l'Angleterre et la politique de
la France, au double aspect, qui lui fit trop souvent sacrifier les
intérêts coloniaux aux intérêts européens et perdre, en dernier
ressort, l'empire qu'elle aurait pu fonder au-delà de l'Atlantique.

Si, en remontant plus haut que les faits et les dates que nous
venons de résumer, on se demande quelles sont les causes morales,
profondes, qui ont contribué à ce résultat, il est peut-être permis
de les expliquer de la façon suivante.

Tandis que le Canada à son aurore, découvert et défriché par des
explorateurs, des soldats et des prêtres français, cherchait à
développer sa personnalité bien française, une poignée d'hommes
résolus et intransigeants, venus d'Angleterre, posaient, sur le
rocher de Plymouth, les hases d'une république destinée à un grand
avenir.

Ces deux essais de colonisation différaient grandement dans leur
principe et dans leur essence.

Certes, le début de la Nouvelle-Angleterre fut un défi jeté au
principe même de son existence. Jamais une théocratie tyrannique ne
fut plus oppressive que celle instituée par les Puritains qui
suivirent les Pères Pèlerins après le premier exode de la
_Mayflower_[12]. Le protestantisme épuré de la Nouvelle-Angleterre
proclama le droit sacré de la liberté pour s'affranchir des
persécutions infligées par la mère-patrie,--une fois cet
affranchissement obtenu, il met cette même liberté sous le boisseau.
Sur le tronc de l'arbre d'indépendance, il greffa un bourgeon de
despotisme; ce ne fut qu'une floraison passagère. Le suc vital de la
racine subsista quand même et finit par remonter jusqu'aux pousses
récentes.

[Note 12: A. SCHALCK DE LA FAVERIE: _Les Premiers Interprètes de la
Pensée américaine. Essai d'histoire et de littérature sur
l'évolution du puritanisme aux États-Unis._]

Il en fut autrement pour la Nouvelle France. Elle fut conséquente
avec elle-même jusqu'au bout et cette logique trop systématique
contenait en elle des germes de mort. Dans tous ses éléments
constitutifs,--racine, tige et branche--elle était un produit de
l'esprit d'autorité. Un absolutisme déprimant--celui de la Monarchie
la plus absolue de l'Europe--la régit depuis le commencement jusqu'à
la fin. Des prêtres, des Jésuites, un Ventadour, un Richelieu[13],
ont été les premiers ouvriers de sa destinée. Ce qui en Europe, en
France, contribuait à étouffer toute liberté: la centralisation
excessive au profit de la couronne, la propagande ultramontaine au
profit de la papauté, le despotisme politique, en un mot,--trouva sa
répercussion et son application dans des terres nouvelles qui
demandaient des méthodes nouvelles aussi. La Nouvelle France devait
être une répétition de la Vieille France. Conception séduisante
répondant au génie administratif; mais grave erreur: on ne
recommence pas au-delà des mers, sur un continent nouveau, à tant de
milles de distance, la même oeuvre nationale, sous peine de faire de
la colonie une annexe simplement de la mère-patrie, soumise à tous
les revirements et, finalement, sacrifiée aux intérêts primordiaux
de la métropole.

[Note 13: ANDRÉ CHEVILLARD: _Les Desseins de son Éminence de
Richelieu pour l'Amérique..._ Rennes, in-4º.]

Cette oeuvre fait comprendre, sans doute, pourquoi tant de
glorieuses entreprises, auxquelles se sont dévoués des héros et des
martyrs, ont abouti à un échec.

Les Puritains persécutés poursuivaient un autre idéal. Forts de leur
foi religieuse, ils ne prétendaient pas fonder une colonie plus ou
moins riche à exploiter: ils voulaient fonder une patrie.

Celle qu'ils venaient de quitter était perdue pour eux, à jamais.
Entre la Vieille Angleterre et ce qu'on a appelé quelque temps la
Nouvelle Angleterre, tout lien était rompu. Cette séparation
s'accomplit virtuellement le jour où les Pères Pèlerins débarquèrent
sur la côte du Massachusetts, se considérant comme les dépositaires de
l'idée divine: leur mission consistait à sauver cette idée de
l'ambiance réputée délétère pour la faire germer dans un sol plus pur,
répondant à la pureté de leur inspiration. Tel le peuple d'Israël,
leur groupement serait le peuple élu de Dieu. Cette conviction fit
leur force et, un instant, leur faiblesse, puisque, comme nous l'avons
dit déjà, la liberté, au nom de laquelle ils s'étaient expatriés, fut
sacrifiée à la nécessité d'imposer l'infaillibilité de leur dogme.
Leur énergie farouche et mystique explique du moins les phases
diverses par lesquelles durent passer les débuts d'une nationalité et
elle contient déjà certains traits de caractère qui, émanant
directement de la colonie de Massachusetts, se retrouveront, plus
tard, dans la constitution des États-Unis.

Tandis que le Canada et le vaste domaine sur lequel, pendant tout le
XVIIe siècle, nos missionnaires, nos Jésuites et nos explorateurs
avaient jeté leur dévolu, furent toujours exposés au contre-coup de
ce qui se passait en France, les habitants de la colonie qui avait
Boston pour capitale tendaient à se détacher de l'Angleterre: ces
Anglais devenaient des Américains par la force des choses et par la
force de leur volonté. Les événements qui, pendant plus d'un siècle,
contribuèrent à consommer ce changement, constituent les différentes
étapes d'une évolution inévitable dont la guerre d'indépendance,
soutenue par la France, n'est que le geste définitif.




CHAPITRE II

L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE ET L'INTERVENTION FRANÇAISE.

     Perte du Canada. -- Traité de 1763. -- Les colonies
     anglaises se détachent de la Métropole. -- Les Anglais
     d'Amérique ne ressemblent plus aux Anglais d'Angleterre. --
     Jonathan en face de John Bull. -- Les «Insurgents»
     représentent les principes libéraux du Parlement anglais. --
     L'Europe s'intéresse au mouvement. -- L'Angleterre résiste,
     la France intervient, l'Allemagne vend ses soldats. --
     Georges III tend vers l'absolutisme. -- Luttes oratoires
     entre Fox et Burke. -- L'opinion en France. -- Le comte de
     Vergennes entraîne Louis XVI. -- Le rôle de La Fayette. --
     Contradiction entre les privilèges de l'aristocratie
     française et son intervention en faveur des idées
     républicaines. Rapports de Vergennes et de Turgot. --
     Beaumarchais, Arthur Lee et Franklin. -- La France fidèle à
     sa mission civilisatrice.


Les grandes guerres qui se sont succédé en Europe de la fin du XVIIe
siècle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, ont toujours procuré à
l'Angleterre un avantage colonial, avantage qui finit par lui
assurer la prédominance en Amérique. Cette politique, heureuse à nos
dépens, fut couronnée par le traité de 1763. Le résultat en était
désastreux pour la France. Les contemporains ne comprirent pas
immédiatement tout ce que les suites de la guerre de Sept Ans
contenaient pour nous d'ignominieux. Sous les apparences brillantes
de la Monarchie, la situation internationale du pays était, en
réalité, atteinte.

Les esprits les plus avisés, occupés de philosophie, de littérature ou
de galanterie, étaient hypnotisés par l'évolution intellectuelle,
sociale et économique qui se dessinait en Europe, surtout en France.
Ils ne virent pas ce qui se passait,--le fait inéluctable qui venait
de se produire outre-mer: la perte du Canada,--échec définitif de
notre politique coloniale en Amérique.

L'oeuvre que nous avions rêvée et inaugurée, les Anglais l'avaient
réalisée et parachevée. Un historien perspicace et judicieux aurait
pu, dès cette époque, déterminer la portée de l'événement. C'était,
en somme, l'idée de Guillaume d'Orange Nassau, devenu roi
d'Angleterre et champion de l'Europe protestante, qui triomphait de
la conception de Louis XIV, représentant de la catholicité
autocrate. L'empire colonial que nous aurions pu fonder en Amérique,
sous les auspices de la monarchie française, de race latine et de
religion catholique, fut remplacé définitivement par un empire où la
religion protestante et la race anglo-saxonne demeurèrent
prépondérantes.

Cependant cette marche régulière, envahissante, triomphante, menée
par les politiciens anglais dans l'Amérique du Nord, sous
l'inspiration du premier Pitt, connut une heure d'arrêt: ce fut
quand les colons anglais, devenus des américains, renièrent leurs
frères d'Angleterre et se soulevèrent contre le joug du roi Georges.

Ce grand événement qui stupéfia la Métropole, était pourtant à
prévoir.

En réalité, ceux que l'on appelait dédaigneusement à Londres: _les
Insurgents_, étaient simplement des hommes libres qui, dans la
plénitude du droit, défendaient leurs droits.

À tort, selon moi, a-t-on appelé révolution un mouvement
irrésistible et fatal qui n'est, en somme, qu'une évolution,--la
dernière conséquence d'un geste esquissé au commencement du XVIIe
siècle. La révolution qui arracha une fraction du peuple anglais à
la mère-patrie, s'accomplissait au moment même où les Pères
Pèlerins, animés de la plus intransigeante foi puritaine,
débarquèrent sur le rocher de Plymouth pour s'y établir à demeure,
sans esprit de retour.

Ces hommes avaient dit un éternel adieu à la patrie qui les avait
persécutés. Leur patrie était désormais là où leur dogme religieux
pouvait s'affermir sans entraves. Le souvenir de la terre natale
s'effaçait devant la nécessité de l'oeuvre à accomplir: trouver la
terre hospitalière, qu'elle fût inculte et sauvage, où établir les
représentants fugitifs du peuple élu de Dieu. Le reste n'existait
plus et malgré d'ataviques caractères toujours persistants dans une
race issue d'une race en voie de transformation,--sur un continent
nouveau s'élaborèrent les éléments d'une nationalité nouvelle.

Les deux fractions de la race anglo-saxonne qui se sont séparées
vont suivre désormais une vie et une destinée différentes. Pour
accentuer cette séparation, aux causes morales viendront s'ajouter
des causes physiques; petit à petit, le climat exerça son influence
sur l'individu,--mais cet individu évoluera plus lentement en
Amérique, il représentera encore longtemps un type qui, en
Angleterre, soumis aux vicissitudes de révolutions politiques,
religieuses et sociales, s'était profondément transformé, aussi bien
dans son apparence extérieure que dans ses idées.

Les Anglais de la fin du XVIIe siècle ne ressemblaient plus aux
Anglais du commencement du XVIIe siècle.

La Monarchie des Stuarts, à tendance catholique, la grandeur
passagère de la république de Cromwell, l'empreinte ineffaçable de
la religion puritaine, enfin, la révolution qui, en mettant sur le
trône d'Angleterre Guillaume d'Orange, avait, pour ainsi dire,
harmonisé la forme constitutionnelle du pays avec les plus fortes
aspirations de consciences intransigeantes,--autant de causes qui,
en un espace de temps relativement court, bouleversèrent la société,
les moeurs, la politique et exposèrent les âmes anglaises à des
secousses génératrices de transformations profondes. L'âme anglaise,
repliée sur elle-même, était contenue en elle-même, comme était
contenue dans des limites étroites la pairie formée par l'île
britannique. Ce fut son originalité et sa force,--mais, peut-être
aussi, au point de vue du progrès général, sa faiblesse et son
châtiment.

Cependant, les frères d'Amérique, qui n'avaient pas connu ces
brusques alternatives, poursuivaient leur idéal en luttant contre
les dangers plus matériels d'une nature souvent inclémente et d'une
population sauvage et hostile. Les hardis navigateurs et découvreurs
anglais, qui avaient posé les premiers jalons de la colonisation
dans l'Amérique du Nord, appartenaient encore à la génération
enthousiaste de l'époque de la Renaissance. À ce moment,
l'Angleterre communiait pleinement avec l'Europe. C'était, d'un bout
du continent à l'autre, les mêmes aspirations, la même passion de
vivre la vie dans toute son intensité, de lui faire donner le
maximum de jouissance, dans un esprit chevaleresque et généreux qui,
demandant beaucoup aux autres, donnait aussi beaucoup de soi.

Les contemporains de la grande Élisabeth et leurs descendants
directs, les premiers défricheurs de l'Amérique, gardèrent longtemps
les traits de ce caractère qui, au contact des nécessités nouvelles,
empreintes à la fois de poésie et de réalité, ne fit que se
développer. Tandis que les Anglais, demeurés dans leur île, aux
prises avec des problèmes complexes et plus proches, devinrent les
champions d'un idéal plus réel et plus réaliste, tandis qu'enfin,
les Anglais d'Angleterre étaient soumis à des changements aussi
radicaux, les Anglais d'Amérique, n'ayant plus à compter avec la
tradition, ou plutôt continuant une tradition persistante,
évoluaient lentement et régulièrement. Les hommes qui jouèrent un
rôle décisif dans les premières années de la colonisation étaient
presque tous nés sous le règne d'Élisabeth, ou, s'ils n'y étaient
pas nés, ils en avaient gardé l'empreinte. Depuis Ralegh et John
Smith jusqu'à Winthrop et Dudley, on retrouve, chez eux, certaines
qualités et certains défauts de moins en moins anglais; ils ont
gardé un esprit chevaleresque, aventureux, une spontanéité plus
nerveuse et plus mobile, une plus grande souplesse d'esprit et de
corps, toutes particularités qui vont contribuer à déterminer les
traits caractéristiques de l'Américain: Jonathan,--à opposer au
type--devenu légendaire, de John Bull.

Une heure vint donc où, par la force des choses, des hommes issus
d'une même nationalité, se trouvaient face à face: des étrangers et
des ennemis.

Ce fut l'oeuvre de la nature.

À tant de lieues de distance, ce n'était ni le même soleil, ni le
même ciel, ni le même sol,--partant la plante humaine prenait des
aspects différents.

L'oeuvre de l'homme accentua cette différence ou cette animosité. Ce
fut surtout l'oeuvre des institutions interprétées d'une façon
différente et représentées, au moment décisif, par le gouvernement
de Georges III.

Les Américains étaient restés fidèles à la grande époque, à la date
de 1688, où le Parlement anglais fut le palladium de toutes les
libertés. Les Anglais, au cours des ans, en avaient modifié la
conception et, grâce à la mobilité des événements et à la
multiplicité des besoins politiques et sociaux, ignorés encore des
colonies, d'une institution destinée à écarter les abus de tous les
pouvoirs, firent un instrument d'oppression.

Dans ce conflit, il est évident que l'Amérique représenta le
principe de liberté, tel que le Parlement britannique lui-même
l'avait proclamé et défendu, à plusieurs reprises, au XVIIe siècle.

Grâce à ce droit suprême, regardé comme le privilège le plus
précieux de la nationalité anglaise, le Parlement possédait le
pouvoir et l'obligation de contrôler, de renverser, s'il le fallait,
les dynasties, comme il l'avait fait brutalement pour les Stuarts,
une première fois, comme il l'avait fait quasi constitutionnellement
lors de la révolution de 1688. Mais dans la suite, sous le règne de
rois de race étrangère, le pouvoir suprême établi dans le
Parlement, ne trouvant plus de contre-poids, devint un instrument de
despotisme dirigé contre les Colonies. Ce qui était une garantie de
sécurité pour la mère-patrie, était, en même temps, un moyen
arbitraire de pressurer les peuples du dehors, soumis au joug de
l'Angleterre.

Les Américains entendaient être gouvernés avec la même libéralité
que les sujets de Sa Majesté britannique,--eux qui se considéraient
comme l'émanation la plus pure des tendances égalitaires de la race
anglo-saxonne,--eux qui s'étaient expatriés un jour pour conserver
intacte l'intégrité de leur credo religieux et l'intégralité de leur
indépendance individuelle.

Plus haut que les hommes qui allaient en venir aux mains, se
trouvaient donc, face à face, deux théories: celle du pouvoir
illimité du Parlement, laquelle, à deux reprises, avait sauvé la
constitution anglaise; et la théorie, de date plus ancienne,
remontant à l'origine des assemblées et qui avait pour base le
respect des droits de l'individu et des libertés possédées par les
communautés organisées.

Dans la sphère des idées, le choc de ces deux éléments constitutifs
de toute vie politique en Grande Bretagne, prête à la Révolution
d'Amérique un intérêt considérable dépassant les deux pays en
litige.

L'Europe ne pouvait demeurer indifférente.

L'incendie qui allait se propager si facilement, si logiquement dans
le Nouveau-Monde, couvait dans le Vieux-Monde. Comment y jugeait-on
les insurgés? Suivant les cas et les pays, et il est évident que les
conditions dans lesquelles se trouvaient ces pays exercèrent une
influence plus ou moins décisive sur les bouleversements qui se
préparaient au delà de l'Atlantique.

L'Espagne, maîtresse d'un vaste empire en Amérique, était tombée, en
Europe, au second rang. Charles III qui occupait le trône, plein de
bonne volonté, accordait trop de crédit aux conseils d'un confesseur
ignorant. Il fit cependant écrire à Londres qu'il considérait
l'indépendance des Colonies aussi désastreuse pour l'Espagne que
pour l'Angleterre. Il refusa de prêter main-forte aux provinces
révoltées mais il ne se fit pas scrupule d'attaquer la mère-patrie
quand elle voulut les réduire.

Catherine II, la grande Impératrice de Russie, entièrement absorbée
par son rêve ambitieux qui consistait à fonder un empire d'Orient
soumis au sceptre des Romanoff, n'accordait qu'une attention
discrète aux événements qui se déroulaient dans des parages si
lointains. À Georges III qui, en quête de soldats, lui proposa
l'achat de 10.000 Russes qui seraient entièrement sous les ordres
des officiers anglais, elle répondit une lettre dont la forme seule,
dans sa dignité, voilà un peu l'insolence.

On sait que, dans ces négociations en vue de se procurer des
recrues, le roi d'Angleterre fut plus heureux auprès de certains
petits princes d'Allemagne qui, tels les ducs de Hesse-Cassel et de
Brunswick, n'hésitèrent pas à battre monnaie en trafiquant de leurs
propres sujets. Honte éternelle de ces principicules qui, dans les
marchés intervenus entre les contractants, évaluaient la chair, le
sang, la vie--des parcelles de vie--de leurs compatriotes, comme des
denrées plus ou moins avantageuses suivant le prix, comme les
marchandises viles d'un commerce rémunérateur. Si ce scandale porte
en soi un enseignement, c'est celui qui ressort du contraste même
des deux partis qui allaient être en présence: d'un côté, les fils
d'une terre libre ou qui veut l'être, les défenseurs de toute
dignité personnelle, qui, en fait de souverains, ne reconnaissaient
que la souveraineté du droit individuel,--de l'autre, des hommes
braves et courageux, certes, mais exploités comme des machines par
des potentats qui s'imaginaient encore que les peuples sont créés
pour les rois et non les rois pour les peuples.

Le roi de Prusse, le grand Frédéric, quel que fut son despotisme,
n'entendit pas de cette oreille. D'ailleurs, il en voulait à
l'Angleterre qui l'avait abandonné à la fin de la guerre de Sept
Ans. De plus, en ce qui concernait les velléités de révolte des
Américains, son scepticisme philosophique lui permettait
parfaitement d'accepter le mot de république, pourvu que la chose se
réalisât à tant de mille lieues de son propre royaume.

Les autres nations européennes, en dehors de leurs préférences
personnelles, suivaient, dans leurs manifestations politiques, une
ligne de conduite inspirée par les principales intéressées: la
France et l'Angleterre.

Dans les décisions à prendre dans cette grave conjoncture, ces deux
nations, les deux protagonistes de la rivalité séculaire, seront
entravées tour à tour et entraînées, soit par les faits acquis
légués par le passé, soit par des faits nouveaux que la nécessité
présente impose toujours avec impétuosité. De là, bien des
hésitations, bien des contradictions, surtout dans la politique et
l'engoûment des hommes d'État français et de ceux qui, plus ou moins
ouvertement, cherchaient à influencer le gouvernement.

Pour l'Angleterre, elle en était arrivée, quelque temps après le
traité de 1763, à réaliser la plus grande expansion de son influence
dans le monde, pouvant déjà revendiquer, sans conteste, le titre de
première puissance coloniale. Lord Chatham, le génial promoteur de
cette politique mondiale, transmit sans doute, alors, à ses
compatriotes un peu de son orgueil intraitable et les boutiquiers de
Londres, en passe de faire fortune, solidarisaient l'honneur de
leurs comptoirs avec l'honneur des nobles Lords, préposés aux
destinées de l'Empire britannique.

Cet état d'esprit s'explique dans une certaine mesure: les petites
causes produisent parfois de grands effets et l'on comprend,
peut-être, l'infatuation des habitants d'une capitale qui, située
dans une contrée peu fertile et sous un climat souvent inclément,
regorgeait des richesses apportées de toutes les parties du monde.
Effort, en effet, gigantesque pour l'époque et résultat magnifique!
Quand on n'a pas sous la main ce que l'on désire--et le désir va
toujours croissant--on le fait venir de loin au prix des plus grands
sacrifices. Londres, patrie des brouillards et du spleen, grâce à
ses vaisseaux qui sillonnent toutes les mers, est plus que toute
autre approvisionnée de fleurs,--produits de patries exotiques, de
colonies plus ou moins bien exploitées et qui déversent sur la
métropole le trop-plein de leurs flores somptueuses.

Ce pouvoir de supprimer la différence des zones, la longueur des
distances, de corriger, en un mot, les effets provenant des
inégalités de la production terrienne, tout en entretenant
l'activité prodigieuse de la race, développe la confiance en soi et
la vanité de se proclamer dominateur. Ce sentiment partagé par la
plupart des viveurs faméliques ou fortunés qui encombraient la cité,
depuis Westminster jusqu'à Saint-Paul, pouvait aussi engendrer
l'abus des jouissances en une corruption des moeurs étalant le
scandale de trop de misère à côté de trop de splendeur, il devait,
enfin, détériorer et aveugler la conscience des personnes en qui se
concentraient tous les rouages du gouvernement: certains membres des
Chambres, les Ministres, le Roi.

À peu près vers l'époque où se manifestèrent les premières velléités
de révolte en Amérique, Georges III émit la prétention de devenir un
roi absolu.

Il ressemblait au roi de France par sa bonne volonté mais se
différenciait de lui par une grande force de volonté. Aussi, un
historien a-t-il pu dire qu'avec la moitié de l'obstination de
Georges III, Louis XVI aurait peut-être pu sauver sa tête et qu'avec
la moitié de la souplesse de Louis, Georges aurait peut-être
conservé l'Amérique[14].

[Note 14: ED. J. LOWELL: _Relations with Europe during the
Revolution_ (V. _Narrative and critical History of America_, edited
by Justin Winsor).]

Pour augmenter le pouvoir de la couronne, il fallait diminuer celui
des Ministres, avoir une politique royale plutôt que nationale,
faire jouer les influences, les intrigues, les corruptions, briser,
dans le parlement, tout serviteur rebelle,--fut-ce William Pitt--ce
qui était impossible--en un mot, manoeuvrer de façon à ce que les
sièges de la Chambre des Communes fussent à l'entière disposition du
roi.

Réaliser un pareil programme consistait à fausser entièrement
l'institution du Parlement dans le sens indiqué plus haut,--dénaturer
sa raison d'être, méconnaître ses nobles origines d'indépendance, pour
en faire une arme terrible au profit de la royauté.

On le voit, constitutionnellement, l'Angleterre marchait dans le
sens opposé à celui de ses colonies d'Amérique: celles-ci tenaient
leurs plus importantes prérogatives, les bases de leur développement
conforme à l'esprit des premiers législateurs, du Parlement qui
s'était toujours dressé contre les empiétements de la royauté,--et
maintenant, ce Parlement n'était plus qu'un instrument servile au
service de cette royauté.

Entre les hommes qui représentaient ces deux tendances, il n'y avait
plus d'entente possible: la séparation était l'aboutissement fatal
de toutes les controverses et de toutes les tractations.

Le roi Georges considérait toujours les Américains, non pas comme
des ennemis étrangers soulevés contre l'Angleterre, mais comme des
Anglais qui prétendaient à plus de liberté qu'il ne jugeait
convenable de leur en accorder et quand il envoya contre eux ses
flottes et ses armées, il croyait simplement ordonner une mesure de
police, semblable à celle qu'il prenait quand il permettait à sa
garde de soutenir les gendarmes en train de nettoyer la rue d'une
populace en révolte.

Dans les deux camps et malgré les actes irréparables, des hommes de
bonne foi crurent encore à la possibilité d'une réconciliation.

Dès 1775, dans la Chambre des Communes, les membres de l'opposition
qui prirent la parole en faveur des revendications américaines
prétendaient combattre, en même temps, pour les libertés anglaises.
Noble lutte oratoire, au cours de laquelle se firent entendre les
accents les plus émouvants de l'éloquence: il faut lire les
discours de Fox et de Burke pour bien comprendre quel déchirement se
produisit alors dans la conscience de ceux gui savaient, qui
connaissaient le passé et devinaient l'avenir, qui estimaient au
même prix l'indépendance des Colonies et la grandeur de la
métropole.

Mais l'idéal des penseurs avertis, si conforme soit-il aux
évolutions nécessaires des idées, se défend mal contre la réalité
des votes.

Et les votes étaient à la discrétion du Roi, des Ministres, de la
majorité des Chambres, de leurs créatures, de la masse des
trafiquants, des marchands, des faiseurs, des commerçants
insatiables qui imaginèrent leurs intérêts atteints si les colonies
étaient émancipées,--ce en quoi ils se trompèrent étrangement, car,
au point de vue strictement commercial, le chiffre des affaires
entre l'Angleterre et l'Amérique augmenta prodigieusement après que
la séparation fût officiellement reconnue entre les deux pays par un
traité.

Dans la chambre des Lords même, Chatham présenta un bill qui
accordait la plupart des demandes des Américains, mais maintenait le
droit du Parlement à garder des troupes dans les Colonies. Ce projet
de loi fut rejeté.

La guerre était inévitable.

En France, la question devait soulever un monde: idées
contradictoires, espérances de revanche. Chez nous, ce n'était pas
une lutte entre deux fractions de la même race, une lutte fratricide
devant aboutir à une scission fatale; c'était un nouvel épisode de
la rivalité entre deux races étrangères, c'était une étape décisive
dans cette seconde guerre de Cent Ans qui, selon nous, devait se
poursuivre entre la France et l'Angleterre depuis 1688 jusqu'à 1815.

Si l'on accepte ce postulat, malgré les alternatives, les arrêts,
les incidents inutiles, les enchevêtrements obscurs, qui en masquent
la réalité, la marche des événements s'éclaire d'un jour nouveau.

D'abord, il peut paraître étrange qu'une des plus vieilles
monarchies de l'Europe se dévoue à l'établissement d'une république.
Comment expliquer que les représentants d'une noblesse férue de tous
les privilèges, ait pu si allègrement, si chevaleresquement tirer
l'épée en faveur de principes égalitaires destinés à détruire cette
même noblesse?

La question est complexe,--un composé d'éléments divers où entre une
dose de philosophie, une dose de contradiction, une dose de
littérature, une dose de patriotisme.

À y regarder de près, le patriotisme prime tous les autres
sentiments. Instinctivement, il agit sur la volonté de ceux qui
aspirent à jouer un rôle, cherchent à se consacrer aux plus nobles
causes. La cause à servir, en premier lieu, est celle du pays. Et,
instinctivement aussi, les représentants de l'aristocratie
française, à l'épiderme chatouilleuse sur le point d'honneur
personnel ou collectif, toujours à l'avant-garde des guerres, des
coups à porter à l'ennemi héréditaire, souffraient d'une déchéance
vaguement ressentie par la masse, pendant les dix dernières années
du règne de Louis XV, devenue flagrante par l'abaissement de notre
influence en Europe et de l'autre côté de l'Atlantique.

La haine contre l'Angleterre couvait, ne cherchant qu'un prétexte à
éclater. Se solidariser avec les prétentions séparatistes des
colonies révoltées répondait donc à une politique logique et qui
s'imposait.

Le comte de Vergennes, Ministre des Affaires Étrangères de Louis
XVI, se fit le défenseur de cette politique à laquelle l'opinion
publique, pour des raisons humanitaires plus générales, se montra
favorable. Mais comme en Angleterre, en France, il y eut deux
partis: celui des philosophes, des intellectuels de toutes sortes,
entraînant à leur suite tous les esprits entreprenants, toutes les
intelligences éprises de nouveautés, qui plaçaient les questions
d'émancipations sociales, d'indépendance et de liberté au-dessus
des intérêts d'une dynastie ou même d'une patrie,--et celui des
politiques clairvoyants qui sentaient le moment venu de réparer les
effets regrettables d'une diplomatie désastreuse, en faisant agir
une diplomatie plus avisée avant de faire parler le canon.

On connaît l'influence prodigieuse exercée par le mouvement
littéraire du XVIIIe siècle sur l'évolution des idées. Depuis
Voltaire, Rousseau, les rédacteurs de l'Encyclopédie jusqu'à
Beaumarchais, tous les écrivains de talent ont contribué à saper,
dans leurs bases, les institutions branlantes de l'ancien régime, à
dénoncer un abus, à ridiculiser un privilège, aux applaudissements
souvent de ceux-là mêmes qui vivaient de ces abus et de ces
privilèges. De pareils applaudissements, d'une nature incohérente et
parfois déplacés en France, parce qu'ils émanaient d'hommes
ignorants qui approuvaient leurs propres bourreaux, étaient
parfaitement compréhensibles quand ils s'adressaient aux hardis
émancipateurs d'Outre-Mer: les défenseurs de leurs droits, devenus
les ennemis de l'ennemi commun: l'Anglais.

Cette dualité de conception fait comprendre la communauté de
sentiments qui, pendant un moment, unit, dans le même espoir, les
libéraux qui saluaient l'aurore d'une république et les plus fidèles
serviteurs de la Monarchie qui voyaient, dans le soulèvement des
Américains, l'occasion unique d'une revanche à prendre sur
l'Angleterre.

Bien avant l'initiative prise par Vergennes, on prévoyait, en
Europe, que les colonies anglaises se sépareraient de la métropole.
Surtout en France, les hommes d'État et les diplomates qui
connaissaient la question à fond, devançaient les événements dans
leurs plans et projets de politique internationale et n'hésitaient
pas à donner des détails anticipés sur le prochain démembrement de
l'empire britannique,--le tout sur le papier.

Dès 1750, Turgot ne leur avait-il pas donné raison en émettant cet
aphorisme qui, pris à la lettre, serait la condamnation de tout
système de colonisation: «Les Colonies sont comme des fruits qui ne
tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité. Devenues suffisantes à
elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour
l'Amérique».

Et le duc de Choiseul qui portait sans doute à regret, la
responsabilité de la paix de Paris, chercha par tous les moyens à en
conjurer les néfastes effets. Il aurait voulu que la prédiction de
Turgot se réalisât le plus tôt possible. Il entretenait des
émissaires qui le renseignaient sur l'état général de l'Amérique.
Entre la prise de Québec et celle de Montréal, Favier lui adresse un
mémoire où il passe en revue, d'une façon saisissante, les causes
qui entraînent la perte du Canada pour la France et celles qui
entraîneront la perte des colonies pour l'Angleterre. Choiseul
semble s'être inspiré des considérations émises par cet agent
perspicace, quand il écrit à M. Durand, notre ambassadeur à
Londres[15]:

... «Les colonies d'Amérique ne peuvent être utiles à la Métropole
qu'autant qu'elles ne tirent que d'Angleterre les matières premières
de leurs besoins. Car l'on ne doute pas que tout pays éloigné qui
est indépendant pour ses besoins ne le devienne successivement dans
tous les points; et d'ailleurs, de quelle utilité une colonie de
l'Amérique septentrionale sera-t-elle à la Métropole si elle n'en
tire pas le travail de ses manufactures? Il faut donc que les
colonies septentrionales de l'Amérique soient totalement assujéties,
qu'elles ne puissent opérer, même pour leurs besoins, qu'après la
volonté de la métropole; cela est possible quand on a en Amérique
une petite partie de pays dans laquelle le gouvernement fait de la
dépense et y introduit des troupes au soutien du despotisme; mais
une métropole qui aura dans le Nord de l'Amérique des possessions
trois fois plus étendues que la France, ne pourra pas, à la longue,
les empêcher d'avoir des manufactures pour leurs besoins; elle doit
se restreindre à fournir au luxe, ce qui durera fort peu de temps,
car le luxe amènera sûrement l'indépendance.»

[Note 15: Le duc de Choiseul à M. Durand, Compiègne, le 24 août
1767, _Documents historiques_, nº 71.]

       *       *       *       *       *

Cette heure n'avait pas encore sonné. En 1768, le colonel de Kalb,
envoyé en Amérique pour y étudier les ressources militaires des
Colons et les secrets desseins de leurs chefs, écrivait de
Philadelphie[16]: «L'éloignement de ces peuples de leur
gouvernement, les rend libres et licencieux; mais au fond, ils ont
peu de disposition à secouer cette domination par le moyen d'une
puissance étrangère. Ce secours leur serait encore plus suspect pour
leur liberté.»

[Note 16: Le lieutenant-colonel de Kalb au duc de Choiseul, le 15
janvier 1768, _Documents historiques_, nº III.]

Depuis, les choses avaient sans doute bien changé, mais il fallait
pourtant prendre des précautions avant d'appliquer officiellement
une intervention à mains armées.

Au début, La Fayette et les gentilshommes qui le suivirent, de leur
propre mouvement, sur les champs de bataille de l'Amérique, ne
comptaient certes pas combattre pour des principes qui étaient en
parfaite contradiction avec ceux dont ils constituaient l'émanation
la plus brillante. Leur enthousiasme peut paraître extravagant pour
les partisans de la monarchie absolue--quelle qu'en soit la
nationalité--mais il faut admettre qu'il y a dans leur cas une
certaine insouciance, un entraînement chevaleresque, un geste quasi
instinctif qui les poussait à tirer l'épée contre la perfide Albion,
en la tirant en faveur des insurgés, même au détriment des
séculaires avantages attachés à leur propre caste, à la condition,
toutefois, d'en rapporter tout profit à leur pays. Cela est
tellement vrai que les Américains, gens réalistes, ne se firent pas
d'illusion à cet égard, et, dans plus d'une circonstance, surent
faire la part de leur reconnaissance et de leur circonspection. De
même que, jusqu'en 1763, ils s'étaient solidarisés avec les Anglais
pour faire échec à la domination française menaçant de les resserrer
à tout jamais entre les Alleghanys et l'Atlantique, de même, les
Français pouvaient se solidariser avec les révoltés Américains dans
le but caché de regagner le terrain perdu depuis le Canada jusqu'à
l'embouchure du Mississipi. Il fallait donc garder une juste mesure.

En effet, lorsqu'en 1779, La Fayette retourna en Europe, après
s'être entièrement dévoué à la cause de l'indépendance américaine,
il caressait le projet d'arracher aussi le Canada aux mains des
Anglais,--le Canada, cette première conquête française dans
l'Amérique du Nord. Il s'en était ouvert au Congrès dont une
commission élabora un plan de campagne dans ce sens. Les possessions
anglaises seraient attaquées simultanément par Détroit, le Niagara
et Saint-François. Une flotte française devait s'emparer de Québec.
Quand on demanda l'avis du général Washington sur ce projet, il
répondit au Président du Congrès par une lettre intéressante qui,
entre autres objections, contenait des réserves de cette nature:
«Vous voulez introduire un corps important de troupes françaises au
Canada, les mettre en possession de la capitale de cette province
qui leur est attachée par tous les liens du sang, des moeurs, de la
religion... Je crains que ce ne soit là une trop grande tentation à
laquelle ne saurait résister aucun gouvernement obéissant aux
maximes ordinaires de la politique nationale.»

La clairvoyance de Washington n'était pas en défaut. Si la France
occupait le Canada, n'avait-elle pas arrière-pensée de n'en plus
sortir? Personne n'en a jamais émis la prétention, à cette époque,
mais l'éventualité ressortait de la fatalité des événements. Avec la
France au Nord, l'Espagne à l'Ouest et au Sud, la république
naissante aurait été encerclée et comprimée par une puissance
supérieure à celle de l'Angleterre. Le Congrès abandonna ce projet
dangereux et l'incident montre quels sentiments complexes animaient
les hommes les plus désintéressés.

D'ailleurs, avant que se présentât cette éventualité, M. de
Vergennes, le promoteur d'une alliance franco-américaine en vue de
faciliter l'indépendance des Colonies, tendait virtuellement vers la
même solution. Que voulait-il, en somme, avec tous les patriotes qui
approuvaient et soutenaient sa politique? Il voulait supprimer les
désastreux effets de la guerre de Sept Ans, dont saignait la France
depuis la perte du Canada,--et le voulant, le meilleur moyen,
certes, eût été de reconquérir le Canada, ce premier établissement
français en Amérique qui ne s'attachait pas aux flancs de la patrie,
mais, tout de même, lui devait l'initiation à la vie religieuse,
sociale, nationale, ce qui constitue autant de liens difficiles à
détruire.

Apparemment, personne ne poussa la logique jusqu'à cette
extrême,--d'abord, parce qu'elle n'est pas de ce monde, puis, parce
que son application était, en l'occurrence, quasi irréalisable.

Mais, telle constatation, même platonique, fait ressortir un point
spécial et important de l'évolution des États de l'Amérique du Nord:
leur longue dépendance des deux pays dont ils émanent et qu'ils
combattent tour à tour. Ces États dépendant de l'Angleterre, luttent
contre la France; une fois la France écrasée, ils luttent contre
l'Angleterre avec le secours de cette même France. Ces alternatives
qui proviennent de la nature même des choses et prennent leur
origine au début de toute colonisation dans les régions
septentrionales de l'Amérique, aboutissent inévitablement à une
politique de bascule qui, depuis l'intervention, sous Louis XVI, à
travers la Révolution française, le Directoire, le Consulat et le
Premier Empire, fera osciller les hommes d'État américains, entre
une alliance française et une alliance anglaise, au gré des idées
défendues tour à tour par les républicains ou les fédéralistes. Aux
tendances d'une nature plutôt sentimentale, auxquelles obéissaient
les hommes de tous les partis, s'ajoutèrent les opinions plus
précises des hommes d'État, les avis motivés des politiciens, des
ministres et écrivains qui avaient étudié la question en théorie et
en pratique et entrèrent dans les détails techniques.

Louis XVI se plaçant sur le terrain purement dynastique et
monarchique, ne pouvait admettre, dans sa conception simpliste et
étroite, qu'un roi pût protéger contre un roi des sujets en révolte.
Sa compréhension honnête, mais limitée, des choses de l'histoire et
de la politique, l'empêchait d'embrasser, d'un coup d'oeil, un vaste
plan où seraient reprises, par exemple, les grandes vues d'un
Richelieu ou d'un Colbert, sous l'égide d'un Bourbon ambitieux.
C'eût été la continuation logique de la politique de Louis XIV, de
l'époque de la fondation de la Louisiane. Mais les temps étaient
aussi changés que les hommes et ce que M. de Vergennes, interprète
du sentiment national, voulait simplement accomplir, c'était son
devoir de Ministre des Affaires Étrangères, solidaire des décisions
de ses devanciers et très au courant des événements qui composent la
trame de l'histoire.

Son rapport au roi, pour l'éclairer sur la question, est, en somme,
un résumé des faits et des idées que nous venons d'énumérer, mais un
résumé présenté sous une forme de politique internationale et
donnant des précisions spéciales sur le conflit ouvert entre les
colonies américaines et la métropole, au point de vue des avantages
qu'en pourrait tirer la France.

Dans l'intérêt de son pays, ou pour parler le langage de l'époque,
dans l'intérêt des couronnes de France et d'Espagne, il convenait,
selon lui, d'entretenir les hostilités,--une guerre civile entre
l'Angleterre et ses colonies qui ne pouvait qu'épuiser vainqueurs et
vaincus; la paix, dans ces conditions, d'où qu'elle vînt, menacerait
de tourner contre la France et l'Espagne, le parti vainqueur devant
forcément aspirer à s'emparer des possessions américaines de ces
deux pays, pour en tirer des avantages commerciaux; ou bien, si
l'Angleterre était vaincue, elle chercherait certainement des
compensations aux dépens de ses voisins. Le Ministre Vergennes
conseille donc des mesures d'hostilité,--mais d'une hostilité
secrète, comportant des secours en argent et en munitions, ne
compromettant pas la dignité du roi,--ou plutôt le principe de la
Monarchie--qui ne permettait pas de secourir ouvertement les
insurgés, aussi longtemps que l'indépendance américaine ne serait
pas un fait accompli, ou présentant de grandes chances de
s'accomplir.

Vergennes soumit la minute de son rapport à Turgot pour avoir son
avis. Il est intéressant de rapprocher et de comparer les opinions
de ces deux hommes d'État en ce qui concerne l'intervention
française en Amérique.

Si Vergennes pousse à la guerre, Turgot incline plutôt vers la paix.
Le contrôleur général des Finances se place naturellement au point
de vue financier. Il préférerait, à tout prendre, la subjugation
complète des colonies américaines à l'Angleterre, estimant que leur
maintien sous le joug anglais aboutirait à un mécontentement
permanent, obligeant la Métropole à immobiliser des forces
considérables, ce qui diminuerait d'autant ses moyens d'action en
Europe. Il faisait ressortir, avec une subtilité un peu paradoxale,
que la perte du Canada avait été plutôt avantageuse pour la France,
puisque les colonies anglaises, délivrées de la crainte d'une
intervention de ce côté, n'avaient plus à chercher la protection de
la Grande-Bretagne, mais il faisait comprendre que, si ces colonies
devenaient entièrement indépendantes, la possession du Canada serait
de nouveau avantageuse pour la France, cette province pouvant être
considérée par les colonies anglaises comme une alliée à opposer aux
prétentions de la mère-patrie. En cela, Turgot allait trop loin, il
n'était nullement question du Canada, en l'occurrence, et même, pour
l'avenir, comme nous l'avons vu plus haut, les colonies anglaises
solidarisées avec la Métropole, qui avaient largement contribué à
nous évincer de la vallée du Saint-Laurent, ces colonies, une fois
émancipées du joug anglais, ne pouvaient songer à se mettre sous le
joug français,--ce qui eût été plus ou moins le danger d'une
occupation du Canada par la France.

D'un autre côté et contrairement à l'avis de Vergennes, Turgot ne
croyait pas les Anglais, battus par les Américains, en état de
chercher une compensation en attaquant les possessions françaises et
espagnoles en Amérique. Les Américains, révoltés et victorieux, ne
laisseraient certes pas leurs adversaires constituer une puissance
dans leur voisinage. Avant tout, on sent que ces réserves lui sont
dictées par le mauvais état de nos finances qui ne permettent pas,
pour le moment, de maintenir l'armée et la marine sur le pied qu'il
faudrait. Mais comme son collègue des Affaires Étrangères, Turgot
n'est pas opposé à une action secrète, à l'intervention d'anciens
officiers français qui pourraient offrir leurs services avec leurs
expériences et nous renseigner, en même temps, sur la situation du
pays: en résumé, les deux ministres veulent maintenir la paix
officielle avec l'Angleterre, tout en contribuant, sous main, à
développer les hostilités.

Alors eurent lieu ces pourparlers secrets, ces combinaisons louches
auxquelles furent mêlés Beaumarchais, Silas Dean, Arthur Lee et
Franklin,--jusqu'à ce que ce dernier, par son habileté et l'autorité
de son caractère, hâta la signature des traités avec la France:
d'abord, un simple _traité d'amitié et de commerce_, puis, un
traité, aux termes duquel, l'alliance projetée, «devait maintenir
effectivement la liberté, la souveraineté et l'indépendance absolue
des États-Unis.»

Ces traités devaient être tenus secrets pendant quelque temps; ils
furent bientôt connus en Angleterre, ce qui suscita des discussions
et des contestations entre Silas Dean et Arthur Lee qui s'accusaient
réciproquement d'indiscrétion, voire même de trahison.

Mais la situation va s'éclaircir.

Aux agents secrets, inavoués, travaillant dans l'ombre, vont
succéder des personnalités d'un caractère officiel, ayant à remplir
une mission officielle et agissant au nom d'un gouvernement qui
entend imposer son droit à la vie diplomatique. Fatalement, la
marche vers l'indépendance se précipite,--on pourrait entendre le
bruit des pas accélérés. Les événements se précisent, les hommes
parlent plus haut. Gérard qui avait collaboré à la rédaction des
traités, est nommé Ministre aux États-Unis et, pour éviter la
dualité néfaste des vues et des influences, en 1778, le Dr Franklin
est nommé seul Ministre des États-Unis à Paris.

Il n'était plus guère possible de cacher ce que tout le monde savait
ou devinait. Le gouvernement français se décide à faire connaître
officiellement l'existence du traité au gouvernement anglais par
l'intermédiaire de son ambassadeur, le duc de Noailles. Lord
Stormont est rappelé: c'est la guerre et c'est aussi, pour la Grande
Bretagne, un moment de stupeur et de désarroi où elle doit cueillir
le fruit amer de ses hésitations entre l'indépendance parlementaire
ou le despotisme parlementaire. Mais maintenant, les esprits
libéraux qui avaient défendu les équitables revendications des
frères américains, ne pouvaient plus se faire entendre, puisqu'il
s'agissait d'une diminution de la grandeur britannique.

En vain, Lord North fait aux communes des propositions de
conciliation; en vain Lord Rockingham aurait voulu qu'on accordât
l'indépendance à l'Amérique sans continuer la lutte sanglante,--il
était trop tard.

De part et d'autre, on ne pouvait plus reculer.

Et le grand Chatham qui, au début, avait paru favorable aux
prétentions des insurgents, se traîne mourant à la Chambre,
peut-être pour la dernière fois, afin de protester contre les
tendances conciliantes qui deviendraient la risée de l'Europe.
N'est-il pas l'interprète de l'orgueil offensé de la majorité de ses
compatriotes quand il s'écrie dans une péroraison pathétique:

«.....Milords, je suis heureux que la tombe ne se soit pas encore
refermée sur moi... heureux d'être encore vivant afin d'élever ma
voix contre le démembrement de cette ancienne et noble Monarchie!...
Milords! Sa Majesté a hérité d'un empire d'une étendue aussi vaste
que sa réputation était intacte. Allons-nous ternir le lustre de
cette nation par l'abandon ignominieux de ses droits et de ses plus
belles possessions?... Un peuple qui, il y a dix-sept ans, était la
terreur de l'Univers, est-il tombé assez bas pour dire à son ennemi
invétéré: Prenez tout ce que nous possédons, mais assurez-nous la
Paix!... Cela est impossible!»

C'était cela pourtant que voulait l'ennemi invétéré et ce langage
passionné, d'un patriotisme inquiet, caressait sans doute
agréablement un autre patriotisme, aussi farouche et aussi averti,
qui saignait en silence depuis le traité de Paris.

Dans ces graves conjonctures, dans ces tragiques alternatives, la
France demeura fidèle à son histoire,--et fidèle à sa mission;
sentinelle vigilante montant la garde pour la défense de sa propre
grandeur,--émancipatrice à l'avant-garde de toutes les idées de
progrès et d'indépendance, au profit du genre humain tout entier. La
tâche à laquelle le destin la convie, présente, de la sorte, un
double caractère: celui qui émane de la fierté avec laquelle elle
défend ses intérêts nationaux et celui qui s'attache au souci
généreux du bonheur universel, en dehors de toute idée de
nationalité.

Cette dualité ne s'est jamais manifestée avec tant d'évidence que
dans les événements qui précédèrent et accompagnèrent la fondation
des États-Unis d'Amérique.

Toute oeuvre, en effet, se compose de deux éléments: la conception
et l'exécution,--en l'occurrence, conception grandiose mais
dont l'exécution ne pouvait s'abstraire des contingences
humaines,--conception qui remontait à l'origine même de toute idée
nationale, dès le début ayant mis face à face la France et
l'Angleterre, mais qui, vers la fin du XVIIIe siècle, ne pouvait
être exécutée que par des voies détournées et ténébreuses. À cette
nécessité obéirent les ministres, ces spécialistes de la politique
et de la diplomatie, comme tels astreints à entrer dans des
détails mesquins, à compter avec les compromis, à ménager les
tiers, à s'arrêter à des vues parfois étroites. Ils se plièrent,
de cette façon, aux roueries professionnelles, à la cuisine d'une
grande entreprise, aux petitesses du métier imposées par les
circonstances.

Mais, au-dessus d'eux, il faut faire la part large aux penseurs, aux
écrivains qui avaient familiarisé l'âme française avec les idées de
liberté, d'égalité, de fraternité humaine,--grands mots qui ne
répondent peut-être pas à une réalité tangible, mais qui, à deux
reprises, dans l'histoire moderne, ont secoué deux portions de
l'humanité d'un frisson d'espoir immense et de rénovation sociale.

Louis XVI qui, avec une grande partie de sa noblesse, La Fayette en
tête, vint au secours des plébéiens d'Amérique, soulevés contre des
abus d'autorité, ne fit un geste contradictoire qu'en apparence; en
réalité, il obéissait, instinctivement, à l'impérieuse mission de la
France. Avant de sombrer dans la tourmente révolutionnaire, la
monarchie française, par sa généreuse initiative, connut un instant
d'éclat incomparable, un instant seulement, car le roi ainsi que les
gentilshommes, vaillants soldats de la guerre en dentelles, devenus
les compagnons d'armes des soldats en sabots, étaient arrivés à la
fin de leur carrière; ils se suicidaient en beauté avant d'être
massacrés sur la guillotine et, à ceux qu'ils aidaient à préparer
l'oeuvre d'une grande république, ils auraient pu dire: _Morituri
vos salutant!_




CHAPITRE III

LA RÉVOLUTION AMÉRICAINE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

     Les Anglais ignorent la situation des colonies. -- Les
     grands caractères civiques sont en Amérique. -- Les citoyens
     fils de leurs oeuvres. -- Les militaires. -- Conditions
     favorables à la fondation d'une démocratie. -- Influence
     exercée par l'évolution américaine sur la révolution
     française. -- En Amérique la liberté existant déjà, il
     s'agissait de la faire respecter; en France, il s'agissait
     de la créer. -- Grande différence dans les moyens d'action.
     -- Jugement des Américains sur la révolution française. --
     Jefferson, témoin des premiers troubles, les juge en
     républicain. -- Il accuse Marie-Antoinette et accorde toute
     sa sympathie au Tiers-État. -- Gouverneur Morris,
     républicain aristocrate, penche pour l'ancien régime.


Les deux Monarchies qui se disputaient l'empire des mers et la
domination des continents transatlantiques, avaient contribué, par
leur rivalité, à la fondation d'une grande république. Résultat
imprévu et un peu déconcertant pour quiconque ignorait les relations
de cause à effet,--résultat fatal pourtant et qui ressortait de la
race et du pays.

Mais pour la France et l'Angleterre, les conséquences de ce grand
événement furent bien différentes.

La France, tout en cherchant une revanche, avait travaillé pour un
idéal de justice et d'indépendance.

L'Angleterre, malgré l'humiliation d'une guerre fratricide et d'une
paix qui lui arrachait la possession de ses plus belles colonies,
s'inclinait simplement devant la logique inexorable de l'histoire;
elle payait une dette contractée cent ans auparavant, quand elle
avait accordé au Parlement l'autorité et la puissance de combattre
et d'abattre tous les abus de l'autocratie. D'après ce principe
libéral, en effet, et malgré certaines divergences, s'étaient
développés les états des possessions américaines qui devaient
bientôt trouver leur force dans l'union et un modèle précieux dans
la constitution du Massachusetts,--ce refuge du puritanisme et du
système représentatif des Anglo-Saxons.

La révolution d'Amérique ne fut donc, pour les deux branches de la
race anglo-saxonne, qu'une mise au point, par la branche américaine,
d'un système politique que tous les Anglais avaient un jour défendu
ensemble avec la même âpreté. Cette révolution, en un mot, est
l'aboutissement, le couronnement, dans des conditions plus
favorables, dans des espaces plus vastes, sans l'exclusivisme de
Cromwell et sans l'opposition des Stuarts, de la Révolution de 1688.

Depuis cette date, en effet, nous avons vu que les Anglais
d'Amérique et les Anglais d'Angleterre avaient suivi des voies
différentes. À ce changement opéré par la force des choses vient
s'ajouter une ignorance réciproque des conditions de vie qui, vers
le milieu du XVIIIe siècle, prit des proportions dangereuses, à
mesure que, du côté des Anglais, augmentaient les fantaisies du luxe
et les raffinements du beau-vivre, et, du côté des Américains,
persistaient encore des habitudes de tempérance et de simplicité. La
distance et l'état insuffisant des moyens de communication
entretenaient cette ignorance. Il faut songer qu'à cette époque, on
mettait presqu'autant de semaines qu'on met aujourd'hui de jours,
pour aller d'Europe en Amérique. Pendant cet espace de temps, bien
des événements pouvaient se produire, modifiant entièrement les
idées et les intentions, entre le départ et l'arrivée.

Dans ces conditions, la plupart des Anglais se faisaient une
représentation fausse de la situation des colonies. Leur
indifférence, d'ailleurs, en matière générale, ne cédait qu'en
présence de l'intérêt commercial et cet intérêt naturellement
répondait à leurs plus intimes convictions: les colonies avaient été
inventées par la Providence pour servir de débouché au commerce
britannique.

Si le peuple était ignorant, les ministres étaient généralement mal
informés. Les gouverneurs anglais envoyés de la Métropole dans les
différents États des Colonies, pour s'y faire une position ou pour
remettre de l'ordre dans une vie désordonnée, emportaient avec eux
les fausses idées de la capitale et, par leurs renseignements,
faussaient les idées même du Roi. Ils contribuèrent à provoquer et à
alimenter l'animosité qui devait, un jour, prendre des proportions
irrésistibles. Tel, le Gouverneur du Massachusetts, Bernard, qui,
dès que se produisirent les troubles suscités par l'acte du timbre,
ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre, la gravité du mouvement
et écrivait à Londres, en janvier 1766:

«Les gens ici parlent très haut des moyens qu'ils ont de résister à
l'Angleterre; ce ne sont que des mots. New-York et Boston ne
sauraient résister à une flotte royale. J'espère que New-York aura
l'honneur d'être soumise la première.»

Ainsi, les fonctionnaires payés par les Colonies, qui auraient dû
servir de trait d'union entre elles et un monarque irrité, ne
faisaient qu'attiser le feu qui couvait.

Il est certain aussi que plus un Anglais de cette époque s'élevait
dans la hiérarchie sociale, plus il devait se sentir un étranger
pour ses frères d'outre-mer. Il ne pouvait ni comprendre leurs
aspirations, ni admirer leurs vertus: les siennes consistaient à
détériorer systématiquement celles que la nature lui avait données.
Jamais personnel gouvernemental ne fut plus dépravé dans la vie
privée et plus cynique dans la vie publique.

La richesse et le bien-être qui, après le ministère de Chatham,
s'étaient répandus en Angleterre, proclamaient, certes, sa puissance
et sa prédominance dans les deux hémisphères, mais contenaient aussi
en germe le poison de toutes les extravagances et de toutes les
corruptions.

Les grands caractères qui, au XVIIe siècle, combattirent pour les
libertés civiques, avaient fait place à une génération dénuée de
scrupules et de grandeur d'âme. Ceux qui perpétuaient les traditions
de ces hommes probes et énergiques, n'étaient plus en Angleterre:
ils étaient en Amérique.

Là, le tableau était tout autre. On eût dit, dans beaucoup de
régions, une communauté sortie de l'imagination de Rousseau ou de
Fénelon. Les Français, quelque peu imbus des idées libérales de ces
deux écrivains et qui donnèrent l'aide de leur épée au mouvement
émancipateur d'outre-mer, furent charmés par l'ambiance sociale les
entourant d'une atmosphère de simplicité et de grandeur.

La reine Marie-Antoinette, attirée par le contraste qui la reposait
du poids des splendeurs royales, aimait à jouer les fermières dans
la fantasmagorie des Trianon,--décor d'opéra-comique opposé au décor
d'opéra du Palais de Versailles. Ainsi, pour les représentants de
l'aristocratie française, courtisans habitués à parader aux galas de
la Cour, le spectacle des moeurs américaines fut un délassement qui
répondait sans doute aussi à l'engoûment nouveau professé, depuis
quelque temps, pour la saine et forte nature. Les hommes qui avaient
lu le _Contrat social_, les audacieux qui, plus ou moins
ouvertement, devinaient et appelaient les changements profonds, les
bouleversements à la veille d'éclater comme un tonnerre sur le beau
pays de France, se délectèrent, en amateurs superficiels peut-être
d'abord, de voir des gens d'une dignité sans emphase évaluer dans un
cadre si pittoresque.

Le comte de Ségur qui avait promené sa curiosité inquiète à travers
tant de pays et tant de civilisations, ne trouva nulle part plus
ample matière à philosopher et à rêver que dans ses tournées le long
des routes du Delaware, de New-Jersey et de la Pennsylvanie. Au
milieu des forêts immenses, dont la virginité lui rappelait les
premiers temps de la conquête, il put évoquer l'image des premiers
navigateurs débarquant avec étonnement et audace sur ces rivages
inconnus. Puis, sans transition, il pouvait voir s'étendre à perte
de vue, quelque vallée paisible où paissait un bétail plein de
promesses succulentes, à proximité de maisons très propres, d'une
certaine élégance, aux couleurs variées et voyantes, entourées de
petits jardins, tels ceux que l'on voit encore, de nos jours, dans
les moindres recoins intensivement cultivés de l'île de Jersey. Les
habitants de ces contrées lui semblèrent posséder la fierté d'hommes
libres ne reconnaissant aucun maître, ne s'inclinant que devant la
loi, aussi éloignés de toute vanité que de toute servilité[17].

[Note 17: COMTE DE SÉGUR, _Mémoires_.]

Parmi ces hommes, quelques-uns parvinrent à s'élever dans la
hiérarchie sociale. Ils furent des autodidactes. Des circonstances
différentes les trouvèrent à la hauteur de leur tâche. Il suffit de
nommer John Adams, fils de fermier, qui sut prendre sur les
occupations matérielles imposées par sa condition, assez de temps,
pour se donner une instruction qui lui permit de ne pas être
inférieur aux événements où, dans la suite, il joua un rôle
prépondérant. Le grand Franklin est le type classique du citoyen
américain, fils de ses oeuvres, mais fils aussi de ses ancêtres et
de son temps. Rarement un homme, étant données les circonstances,
fit tant avec si peu. C'est la caractéristique de ces fondateurs de
l'indépendance américaine dont la force fut précisément le caractère
à base d'énergie et discipliné, ataviquement, par le puritanisme. À
des degrés divers, on peut mettre sur le même rang, Samuel Adams qui
inspira et guida la résistance à l'acte du Timbre, Alexandre
Hamilton qui, simple commis chez un marchand, trouvait encore la
possibilité, sa journée faite, de suivre les cours d'une école.
Jefferson qui avait de la fortune, l'employa à se procurer
l'éducation la plus haute que les ressources de son pays lui
permirent d'acquérir, se préparant, de la sorte, aux importantes
fonctions que, plus tard, il put remplir avec éclat.

Les futurs soldats de la Révolution furent soumis à un apprentissage
encore plus dur. Israël Putnam s'était entraîné, pendant de longues
années, à combattre les Indiens et les Français. Nathaniel Green, le
plus habile lieutenant de Washington, était le premier dans tous les
sports physiques, ce qui ne l'empêchait pas de lire Plutarque et
César dans le texte grec et latin. On connaît Washington et le début
de sa carrière militaire où il marcha contre les Français du Fort
Duquesne, est digne du couronnement de cette carrière, où il
combattit contre les Anglais avec l'aide des Français.

À tout prendre, ces hommes dont nous venons d'esquisser la
silhouette, étaient ce qu'en Europe et surtout en Angleterre, on
appelait, avec quelque nuance de mépris, des gens de peu, de petites
gens, élevés, quelques-uns dans la pauvreté, quelques autres, même
ceux dont la famille jouissait d'une certaine fortune, dans un
intérieur calme et modeste. Ils possédaient toutes les qualités pour
fonder une démocratie et leurs vertus sans éclat et leurs défauts
sans attraits, formaient un contraste saisissant avec les vices
brillants et les attitudes hautaines de la royale Angleterre.

Cependant ils ne se rendaient pas compte eux-mêmes de l'abîme creusé
fatalement par la nature, par la distance, par le temps, entre les
Colonies et la Métropole. À la veille même du grand bouleversement
qui allait les séparer à jamais de la mère-patrie, ils professaient
encore pour le chef suprême de cette patrie des sentiments de
respect et d'affection. Franklin, qui devait bientôt changer
d'opinion, savait faire la part de ce qui incombait à l'hostilité du
parlement et de ce qu'il s'imaginait encore devoir à la sympathie
personnelle du Roi. Au début de la querelle si vite muée en guerre
farouche, il écrivait ceci:... «J'espère que tout ce qui est arrivé,
ou pourrait arriver encore, ne diminuera en rien notre loyauté pour
notre souverain ou notre affection pour cette nation en général. Je
saurais difficilement concevoir un roi ayant de meilleures
dispositions, des vertus plus exemplaires ou un désir plus ardent de
contribuer au bien-être de tous ses sujets. La masse de ce peuple
aussi est d'une nature noble et généreuse, aimant et honorant
l'esprit de liberté et haïssant le pouvoir arbitraire, quel qu'il
soit.»

Franklin exprimait clairement et logiquement ses sentiments à
l'égard de l'Angleterre, mais dans ces protestations impartiales,
semble se glisser aussi un sentiment d'indépendance absolue, prélude
de la révolte: on dirait un étranger jugeant avec condescendance un
pays étranger.

Il faisait également ressortir la différence des moeurs et des
conditions, quand il écrivait à Joshua Badcock, en janvier 1772:
«J'ai fait dernièrement un tour en Irlande et en Écosse. Dans ces
pays, une petite partie de la société est composée de propriétaires
terriens, de grands seigneurs, de gentilshommes extrêmement riches,
vivant dans le luxe et la magnificence. Le fonds de la population
est composé de fermiers très pauvres, vivant dans la plus sordide
misère, dans des chaumières sales faites avec de la boue et de la
paille, et habillés de haillons. Je songeais souvent au bonheur de
la Nouvelle-Angleterre où chacun est propriétaire, a le droit de
voter dans les affaires publiques, vit dans une maison propre et
chaude, a de la nourriture et du combustible à profusion, ainsi que
des vêtements, complets de la tête aux pieds, manufacturés peut-être
dans sa famille.»

Telle constatation fait comprendre l'état social des deux pays et,
par conséquent, l'état politique qui en est la cause. En Angleterre,
un excès de richesses à côté d'un excès de misère, l'aristocratie
abondamment pourvue de tous les biens de ce monde et le peuple, en
général, courbé sous le poids de travaux peu rémunérateurs: une
minorité exploitant une majorité, avec toutes les conséquences qui
découlent d'un pareil régime. En Amérique, une égalité de besoins
et de moyens de parvenir effaçant, pour ainsi dire, la distance qui
sépare ceux qui possèdent de ceux qui aspirent à posséder. Pas de
barrières légales opposées aux légitimes prétentions vers une
situation meilleure, à cet âge héroïque, du moins, d'une république
en voie de formation. C'était là vraiment les éléments d'une
démocratie prenant racine dans le sol même du pays, produit naturel
d'une zone et s'épanouissant en force et en beauté, comme sa flore
et sa faune. Et cette démocratie, malgré ses apparences modestes
encore et comme entachée, pour des yeux prévenus, de nécessités
petites et vulgaires, avait cependant pour promoteurs des
aristocrates, dans une certaine mesure,--je veux dire des hommes qui
étaient les meilleurs dans la cité, dans l'église, dans le conseil.

Ces aristocrates, toute proportion gardée, et en donnant à la
dénomination un sens étroit qui ne convient qu'à ce qui
commence,--ne l'étaient, en effet, que relativement et en
comparaison de ceux de leurs compatriotes encore trop absorbés par
des besognes matérielles et indispensables. Ils étaient les
descendants directs de ces Puritains du deuxième exode, hommes
considérables dans leur pays, représentant la fine fleur de la
culture britannique dont ils parfumèrent l'âpreté farouche qui
inspira et soutint les Pères Pèlerins dans leur désespoir et dans
leur initiative. Cette collaboration intime et mystérieuse de deux
forces dont l'une venait d'en bas et l'autre rayonnait d'en haut,
contenait en elle le germe d'une constitution démocratique qui
n'excluait pas le souci des perfectionnements individuels, en dehors
de toute différence de caste ou de classe. On peut dire que c'est là
le cachet particulier de l'évolution qu'on a appelée la révolution
américaine,--au point de vue social s'entend--et qui la distingue
essentiellement de tous les mouvements similaires qui bouleversèrent
les vieilles sociétés de la vieille Europe.

En France, par exemple, les choses se présentèrent sous un tout
autre aspect.

On a souvent parlé de l'influence exercée par la révolution
américaine sur la révolution française. Cette influence fut grande
au point de vue moral,--elle fut nulle quand on veut l'appliquer aux
origines, aux causes, aux moyens d'action,--tous éléments aussi
différents que les étapes historiques des deux pays.

Certes, dès que dans les salons de l'aristocratie française où l'on
philosophait à loisir, où un mot d'esprit légitimait toutes les
attaques à l'adresse de toutes les autorités et de toutes les
supériorités, on apprit que des colons anglais, pressurés par la
Métropole, résistaient aux injonctions édictées à Londres, ce fut un
sentiment de satisfaction composé de tendances frondeuses et
d'aspirations patriotiques. À mesure que les revendications des
insurgents se précisaient, les penseurs, sociologues, économistes et
politiciens qui, en France, marchaient à l'avant-garde, reconnurent
la réalité et la parenté des idées qui s'agitaient encore
confusément dans leur cerveau. Mais ce n'était que des idées,
exprimées par ces mots: liberté, indépendance, égalité sociale,
droits de l'homme,--toute la phraséologie libérale, la même au début
de toute crise révolutionnaire et qui répondait à de vagues
tendances et possédait la même assonnance dans les deux hémisphères.
La théorie avant l'action; mais combien l'action devait être
différente.

Dans la célèbre déclaration d'indépendance, élaborée par les fortes
têtes du Congrès, rédigée par Jefferson, ces aspirations, ces
revendications prirent corps en un langage clair et précis. On
connaît ce document qui est comme la charte d'émancipation d'une
humanité nouvelle. Quelle profondeur dans la conception, quelle
dignité dans l'expression! Ce n'est pas la menace d'une fraction de
peuple qui se révolte contre une autre fraction. C'est le cri
libérateur d'un peuple tout entier, décidé à secouer le joug d'un
peuple oppresseur. Et ce fut, pour ceux de nos ancêtres déjà
troublés par l'approche d'une tempête qui allait bouleverser toutes
les hiérarchies en France, une leçon de choses et une leçon de
mots. Ils y purent lire les droits du citoyen, émanés de la nature
même de l'homme, revendiqués avec une assurance naturelle, ignorant
la déformation des tyrannies antérieures et s'affirmant en face
d'une tyrannie inconsciente.

Ces droits, il ne s'agissait pas de les conquérir, il s'agissait de
les faire respecter.

En France, le problème était plus complexe et plus difficile à
résoudre.

Tandis qu'en Amérique, la liberté avait pris naissance avec la
naissance même de la nationalité, en France, elle avait à lutter
contre des entraves séculaires; préjugés, intérêts opposés des
classes, abus imposés par en haut: il fallait détruire beaucoup pour
rebâtir sur des ruines. C'était à la fois plus tragique et plus
compliqué. Il est des morts qu'il faut qu'on tue et quand on les a
tués plusieurs fois, ils ressuscitent encore. Rien ne meurt tout à
fait et l'idée qui, pour un temps, s'est incarnée dans une dynastie,
dans une faction, dans une secte politique ou religieuse, risque de
s'imposer à nouveau à l'engouement des foules ou à l'audace d'un
soldat heureux. À la tyrannie d'en haut, succède la tyrannie d'en
bas. «Ô liberté!» s'est écriée Mme Roland, avant de livrer sa tête
au bourreau, «que de crimes on commet en ton nom!» Ces crimes qui
ont laissé des éclaboussures de sang sur une des plus belles pages
de l'histoire de l'humanité furent épargnés à l'Amérique.

Malgré les essais d'organisations sociales, copiées d'après le
modèle des deux grandes monarchies européennes, la féodalité n'y
avait pris que de faibles racines. Le sol n'était pas favorable. La
poussée d'en bas était trop forte pour que la pression d'en haut pût
s'exercer d'une façon déprimante; ou plutôt, il n'y avait ni haut,
ni bas, mais une solidarité d'efforts vers un idéal commun, dans la
crainte des mêmes dangers extérieurs et sur la base des mêmes
principes religieux et politiques. Les cadres dans lesquels se
mouvaient et étouffaient les vieilles sociétés, ne pouvaient
s'adapter à un groupement d'individus qui avaient précisément rompu
avec d'anciennes façons de penser et d'obéir, afin de pouvoir mieux
concilier les droits et les devoirs de l'individu avec les droits et
les devoirs de la collectivité.

Aussi, lorsque vint la maturité de telles consciences, lorsque sonna
la majorité d'un peuple aspirant à affirmer son droit à
l'indépendance, il n'y eut pas de luttes de classes, pas de luttes
contre la noblesse, contre le clergé et contre le roi,--le roi
d'Angleterre ne devant plus être considéré que comme le représentant
d'un peuple étranger et hostile,--il n'y eut pas de gradation dans
la composition des différents partis, allant du libéralisme
philosophique à la démagogie sanglante, des représentants des
États-Généraux à Vergniaud, à Danton puis à Robespierre pour aboutir
à Bonaparte; il n'y eut pas de proscriptions, d'émigrations en
masse, pas de guillotine, pas de massacres et pas de Terreur: il y
eut simplement, et malgré les querelles intestines inévitables, un
grand mouvement, un lever de boucliers en faveur d'une grande cause,
pour laquelle, républicanisme et patriotisme formaient les termes
extrêmes d'une même conception.

On voit, tout de suite, la différence qui, dans leurs moyens
d'action, sépare la révolution américaine de la révolution
française. Si les hommes d'État de l'Union sympathisèrent
immédiatement avec les hommes nouveaux, avec les tendances nouvelles
qui prenaient de plus en plus consistance en France à la fin du
XVIIIe siècle, ils s'aperçurent bientôt que, sous la même étiquette,
se heurtaient des éléments divergents et contradictoires. Quoique
les plus jeunes dans l'histoire constitutionnelle des États, ils
étaient cependant nos aînés en fait d'organisation républicaine: ce
qui, pour eux, découlait logiquement, clairement, fatalement, des
conditions mêmes de leur établissement dans des territoires immenses
et libres, affranchis par la distance de tout contact et de toute
influence directe, devenait, pour nous, d'une réalisation
problématique, exigeant le concours des forces vitales de la nation.
La France, glorieuse et grande par son passé, souffrait de ce passé
et, pour préparer les voies vers l'avenir, devait avoir recours à
une rupture violente.

Les Américains de marque qui vécurent en France à cette époque
troublée de notre vie nationale, se rendirent vite compte de ces
divergences et jugeant les événements en Anglo-Saxons habitués au
régime représentatif, relevèrent bien des contradictions et bien des
hérésies dans les premiers balbutiements du régime républicain
français. Nous pouvons nous en faire une idée en feuilletant les
lettres, en parcourant les mémoires de Thomas Jefferson et de
Gouverneur Morris, par exemple, qui résidèrent à Paris pendant les
journées décisives de la Révolution.

Nommé Ministre des États-Unis en France, en 1785, au départ de
Franklin, Jefferson est républicain dans l'âme, mais si bizarre que
puisse paraître tel assemblage d'adjectifs, un républicain démocrate
par principe et aristocrate par éducation. Sa situation de fortune
et sa position sociale lui avaient facilité les jouissances de tous
les biens matériels et intellectuels. Il consacra toutes ses
ressources au progrès et au bien-être du peuple. Il solidarisa son
avenir avec l'avenir de son pays.

Il lui fallut s'habituer aux hommes et aux choses l'entourant dans
le royaume de France en passe de devenir république. Sa première
impression, tout en étant un peu incohérente, n'est pas entièrement
dénuée d'optimisme. En général, il nous trouve bien en retard dans
la compréhension et la mise en action de tout ce que comporte ce
mot: indépendance,--qu'il ne faut pas confondre avec licence.
Quelques-unes de ses lettres laissent percer un certain étonnement.
Dès 1787, il remarque le grand nombre de caricatures, placards et
bons mots qui circulent sans soulever de censure. Mais la foule à
son tour devient agressive; Jefferson devient plus attentif. Il
écrit à la date du 30 août:

... «Le comte d'Artois, qui devait tenir un Lit de Justice à la Cour
des Aides, a été hué sans réserve par la populace. La voiture de
Madame de.... (J'ai oublié son nom), portant livrée de la Reine, a
été arrêtée, on l'avait prise pour Mme de Polignac que l'on voulait
insulter. La Reine, allant au théâtre avec Mme de Polignac, fut
reçue par des huées. Le Roi, ayant depuis longtemps l'habitude de
noyer ses soucis dans le vin, s'y plonge de plus en plus. La Reine
pleure mais continue de pécher. Le comte d'Artois est détesté et
Monsieur est grand favori. L'Archevêque de Toulouse est nommé
premier Ministre,--c'est un caractère vertueux, patriotique et
capable... En l'espace de trois mois, l'autorité royale a perdu, et
les droits de la nation ont gagné plus de terrain par une simple
évolution de l'opinion publique, que l'Angleterre dans toutes ses
guerres civiles sous les Stuarts....»

C'est le début du drame et Jefferson écoute les acteurs de la
comédie royale répéter, avec plus ou moins de succès, les dernières
tirades de leur rôle. Son attention est surtout attirée par
l'Assemblée des Notables, la cour plénière, les États-Généraux, qui,
par étapes devaient mener aux réformes définitives.

Jefferson était très lié avec La Fayette. Peu de temps après la nuit
du 4 août, le général vint lui demander l'hospitalité pour quelque
six ou huit amis qui désiraient se réunir sur un terrain neutre afin
de discuter sur le droit de veto devant être accordé ou retiré au
Roi. Sur l'invitation empressée du diplomate américain, La Fayette
vint avec Duport, Barnave, Alexandre de Lameth, Blacon, Mounier,
Maubourg et Dagout, tous patriotes animés des meilleures intentions,
prêts à se consentir des concessions mutuelles. Cette réunion
d'hommes politiques notoires chez le représentant d'un pays
étranger, devait mettre ce dernier dans une situation assez
délicate. Sa franchise et son tact le tirèrent d'embarras. «La
discussion, dit-il, commença à quatre heures et fut continuée
jusqu'à dix heures du soir; pendant ce temps, je fus le témoin
silencieux d'une argumentation calme et sincère qu'on trouve
rarement dans les conflits de l'opinion politique; ce fut un
raisonnement logique, une éloquence sévère, dénuée de toute vaine
rhétorique ou déclamation et qu'on pourrait comparer aux plus beaux
dialogues de l'antiquité qui nous ont été transmis par Xénophon,
Platon et Cicéron.»

Jefferson avoue, à la veille des États-Généraux, que la France n'est
pas mûre pour toutes les réformes, pour l'exercice de certains
droits du moins, considérés comme élémentaires dans les pays de race
anglo-saxonne,--tel l'_Habeas corpus_. La suppression des lettres de
cachet, par exemple, n'est pas encore unanimement admise. Et notre
Américain ne peut s'empêcher de relever, avec quelque amertume, la
légèreté des Français, leur esprit arriéré, quand il s'agit de
développement politique. Écrivant à Mme Adams, à l'occasion de la
réunion des notables, il avait déjà dit: «Jusqu'à présent, le
résultat le plus remarquable de cette assemblée est le nombre
incalculable de calembours et de bons mots auxquels elle donna lieu.
Si on les réunissait, on en formerait un ouvrage aussi volumineux
que l'Encyclopédie. J'en ai conclu que cette nation n'est capable
d'un effort sérieux que sur commande... Celui qui ferait un bon mot
à propos, pourrait désarmer toute la nation résolue à se révolter.»

Jefferson est sévère.

Il craint, certes, les hâbleurs dans la future assemblée qui va se
réunir. Il fait de l'ouverture des États-Généraux, à laquelle il
assista, une description un peu superficielle: «Si on les considère
comme une mise en scène d'Opéra, c'était imposant; au point de vue
affaire, le discours du Roi fut exactement ce qu'il devait être et
très bien débité. Personne n'entendit un seul mot du discours du
Chancelier, de sorte que, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu
savoir de quoi il avait été question. Le discours de M. Necker fut
aussi bon que le permettait le nombre des détails qu'il était obligé
de traiter.»

Mais pour l'observateur judicieux, l'intérêt de la question commence
quand il s'agit de fixer le système du vote: le Tiers-État lève la
tête. Jefferson comprend que, de ce côté, sont la force et l'espoir.
«Ses représentants, dit-il, possèdent presque tous les talents de la
nation; ils sont fermes et audacieux, quoique modérés. Il y a,
certes, parmi eux des têtes chaudes; mais ceux qui exercent le plus
d'influence sont de sang-froid, tempérés et sagaces. Chaque
initiative prise par cette chambre a été marquée par de l'adresse et
de la sagesse. La noblesse, au contraire, est absolument hors
d'elle. Elle est si furieuse qu'elle peut rarement délibérer. Elle
possède peu d'hommes de talents modérés et pas un homme d'un talent
supérieur...»

C'est décidément au Tiers-État que Jefferson réserve toute son
admiration. La logique dont cet ordre fit preuve dans ces premières
discussions, lui rappelle, sans doute, des luttes similaires
auxquelles il prit part dans son pays; il sympathise avec ces hommes
énergiques qui, dans les transactions les plus difficiles,
demeurèrent en possession d'eux-mêmes, résolus de mettre le feu aux
quatre coins du royaume et de périr dans cet incendie, plutôt que de
retrancher un iota à leur projet de modifier totalement la forme du
gouvernement. Jefferson quitta la France avant d'avoir pu assister à
ce changement. Mais son âme républicaine était satisfaite de ce
qu'il avait vu et il était persuadé que la modération qu'il
recommandait autour de lui ne serait pas troublée par des
manifestations d'un caractère plus agressif. En cela, son optimisme
se trompait et allait être soumis à une épreuve redoutable.

Il se trompait aussi dans certains de ses jugements concernant la
Reine sur laquelle il fait retomber, en grande partie, la
responsabilité de la Révolution. Cette femme séduisante, produit de
son époque et de sa caste, cette créature sensuelle, hautaine,
inconsciente et artificielle, n'était pas de taille à enrayer le
grand mouvement et, encore moins, à le provoquer. On dirait que
Jefferson manque ici de profondeur de jugement et qu'il confond les
causes lointaines, inéluctables, avec les prétextes fournis par des
comparses. Il juge sans doute la conduite et l'influence de
Marie-Antoinette d'après les Jacobins, d'après les campagnes
odieuses et les libelles indignes dirigés contre la fille de
Marie-Thérèse, qui ne pouvait être autre qu'elle n'a été.

Quand Jefferson écrit, par exemple, dans son Autobiographie: ...
«J'ai toujours pensé que, s'il n'y avait pas eu de Reine, il n'y
aurait pas eu de Révolution. Aucune violence n'aurait été provoquée,
ni exercée... Le Roi aurait marché la main dans la main avec ses
sages conseillers... Je ne saurais ni approuver, ni condamner la
sentence qui mit fin à la vie de ces souverains... Je n'aurais pas
voté la mort de Louis XVI... J'aurais enfermé la Reine dans un
couvent, l'empêchant ainsi de nuire, j'aurais placé le Roi dans la
situation qui lui convient, l'investissant de pouvoirs limités qu'il
aurait, certes, exercés honnêtement. De cette façon, il n'y aurait
pas eu de vide facilitant l'usurpation d'un aventurier militaire et
l'occasion ne se serait pas présentée de ces atrocités qui
démoralisèrent toutes les nations de ce monde et détruisirent et
continuent à détruire des millions et des millions de ses
habitants»... quand il écrit ces lignes, dis-je, il applique aux
choses et aux gens de France sa mentalité d'anglo-saxon américain
dont les principes démocratiques se sont développés quasi
naturellement et il juge avec son esprit indépendant qui, après
avoir espéré une révolution réalisée sans effusion de sang, la voit
dévoyée dans les pires excès et finalement escamotée par l'ambition
de Bonaparte.

Gouverneur Morris, qui vint en France en février 1789, était un
républicain aristocrate. Il était républicain parce qu'il se rendait
bien compte qu'aucun autre gouvernement ne pouvait convenir à
l'Amérique. Les éléments d'une monarchie et de ce que nous
appelons, en Europe, une aristocratie, y faisaient défaut. Pas de
hiérarchie sociale, pas de distinction de classes, qui sont
l'essence même d'un gouvernement aristocratique. Il était un
aristocrate parce qu'il descendait d'une de ces anciennes familles
qui, tout en épousant les querelles des citoyens républicains du
Nouveau-Monde, n'avaient pas entièrement rompu avec les idées de la
vieille Angleterre et transmettaient précieusement, de père en fils,
les bienfaits d'une éducation raffinée,--cette grande supériorité
auprès des générations jeunes, encore rudes et frustes. Lui-même a
dit quelque part: «En adoptant la forme républicaine du
gouvernement, je ne l'ai pas seulement prise comme un homme prend
une femme, au hasard de la loterie, mais j'ai agi comme peu d'hommes
agissent à l'égard de leur femme: je l'ai prise tout en connaissant
ses défauts.»

Gouverneur Morris possédait tous les défauts et toutes les qualités
d'un aristocrate: cynique, sceptique, hautain, spirituel, il
appliquait son éclectisme philosophique à ses vues politiques; il ne
préconisait aucun régime de préférence à un autre, le meilleur étant
sujet à caution et se recommandant plutôt par sa facilité
d'adaptation à la nation à laquelle il convient le mieux que par sa
valeur intrinsèque. De sorte que, si le gouvernement républicain
s'imposait à l'Amérique, on pouvait se demander s'il convenait bien
à la France. Gouverneur Morris semble en douter et, républicain en
Amérique, il est plutôt royaliste en France. Il trouve Jefferson
exagéré dans sa propagande démocratique. Les deux Américains, dans
leurs jugements sur la Révolution française, ne sont pas toujours
d'accord et jusque dans l'expression de leurs opinions sur un
bouleversement social qui doit nous diviser si profondément
nous-mêmes, ils reflètent les tendances des deux partis politiques
qui vont se disputer la direction des affaires aux États-Unis: les
Républicains et les Fédéralistes.

Gouverneur Morris, fédéraliste, aime la France comme il le proclame
dans beaucoup de ses lettres, mais avant tout, il aime la France
telle qu'elle est encore: la France aristocratique, élégante,
brillante, légère et corrompue, la France aux gestes chevaleresques
et aux belles manières, celle qui fit la guerre en dentelles et
semblait incapable de la faire en sabots. Ses goûts raffinés lui
font apprécier la vie à la fois compliquée et superficielle des
salons avec tout ce qu'elle comporte d'agréments un peu artificiels
mais dénotant une culture très poussée et une vivacité très
spéciale,--tel ce vin éminemment français: le champagne. Où
trouvait-on tout cela? À la cour, dans les milieux gravitant autour
de la cour, où de grands noms brillaient encore de l'éclat des
grands souvenirs.

C'est là que le républicain Gouverneur Morris fréquentait.

Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à tous les vents
de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde
cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes
adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères
pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis
reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je
pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce
serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine,
d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes
frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en
Europe[18].»

[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]

Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les
antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes
de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la
république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses
professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de
La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même:
«Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions
les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect
pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la
modération...»

Il fait aussi une description de la première session des
États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que
Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui
tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi
bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il
en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse
et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un
vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et
qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement
applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi
arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas
que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt,
bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut
attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par
des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des
larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine
pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait
entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait
entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer
un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent
dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et
quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple.
Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se
découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine
paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans
laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit
protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet
incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore
moins, pour entendre.

«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et
il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour
et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois,
sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse
une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle
elle répond par une révérence plus accentuée»...

Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête
Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y
regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les
représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la
Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le
symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?

À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve
dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la
susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres
d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et
commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat
important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le
génie à la place de la raison pour guide, se servent de
l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans
l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure
lumière du jour.»

Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle
qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution
américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les
Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves,
depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au
commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait
devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris,
tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât
les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la
Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus
en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes
devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager
sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins
au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait
trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais
occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce
qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses
prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un
acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait
déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être
condamné à mort. Cela est, pourtant.»

Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de
ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En
montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux
qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût
profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais
l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux
fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les
exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la
hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut
mutilé...»

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés
de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé
par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie
parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la
sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se
démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les
acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle
inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il
convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences
humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle
qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières
d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son
rayonnement, d'autres patries.

Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés
au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans
doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent
entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent
le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement
d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours
vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les
successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en
France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent
impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les
conséquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans
politiques et la différence des points de vue s'affirma par la
formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des
principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les
deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les
dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et
indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une
certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des
intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une
trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité
de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait
la force de notre Confédération.

Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations,
faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une
nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la
sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus
d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient
qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains,
nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement
américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient
pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine
tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence
anglaise.

La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y
trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques
des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre
réactionnaire et la France libérale.

Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France,
suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais
malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se
manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles,
devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par
des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par
une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès
même, indépendamment de toute sympathie pour les principes
républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la
clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des
soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements
subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les
gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en
scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se
cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont
plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug;
mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune
indépendance à l'épreuve.

Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe
ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les
talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les
intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire
de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de
beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la
moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de
crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines
amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui
se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce
une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que,
sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la
silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul:
Bonaparte.




CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.

     Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se
     constituent aux États-Unis: Les Républicains et les
     Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787.
     -- Jefferson devient le représentant du républicanisme
     avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des
     réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les
     relations entre la France et les États-Unis se troublent. --
     La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude
     incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité
     de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos
     rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la
     République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney,
     Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand.
     -- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les
     partager en ce qui concerne l'Amérique.


À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique
de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à
l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de
tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux
qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent
obscure de l'histoire.

Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine
partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les
mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos
adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la
fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour
eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et
admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et
répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur
froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des
tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française,
faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque,
comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.

Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se
passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une
profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités
libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes
érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de
France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus
brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la
liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la
République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute
influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive
confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de
l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses
tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses
du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas
être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et
apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la
fondation d'une république. La France royaliste avait un peu
délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient
la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée
jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la
signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement
des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.

Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des
républicains purs, admirateurs quand même des républicains français
et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de
réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des
événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la
démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes
affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.

Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances
politiques.

S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en
faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui
pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit
de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a
toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les
couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les
minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments
disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de
l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines
douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient
s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient
besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et
sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.

Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant
présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience
de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de
développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même,
contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de
la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.

Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder
le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de
s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de
confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout
essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de
constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize
petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de
Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se
réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora
cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre
et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de
gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui,
pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune
république, le Président Washington put venir à bout des
soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence
démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de
ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre
confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité.
L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir
collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les
mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»

[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]

C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié
des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le
démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa
sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature
humaine.

Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John
Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé,
conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la
supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins
troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes
était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson,
le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer
fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il
prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur
tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux
partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux
qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à
vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains
des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et
hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en
lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr,
sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces
deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser,
d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et
serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et
fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers
qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le
même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates
est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»

[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]

Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands
citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi
l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en
lutte.

Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti
républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici
que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton
représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda
l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit
plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses.
Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent
de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les
critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du
gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en
rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.

On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux
s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington,
qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de
treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le
Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une
voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses
laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne
faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes
d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale
occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais
fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de
vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_,
il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à
devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous
le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné
par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de
France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes
dont la sollicitation venait d'Angleterre.

À partir de cette époque, les relations entre la France et les
États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington
vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers
l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude
intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement
regrettable.

Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la
République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce
diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que
sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la
France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire
miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain,
la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi,
dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et
permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir
à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»

[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen
Genet.]

L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la part des
dirigeants français, une certaine ignorance de la mentalité des
Américains et des difficultés intérieures dans lesquelles ils se
débattaient. Républicains et Fédéralistes, quels que fussent les
revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre,
comptaient s'en tenir à une stricte et juste neutralité. M. Genet
débarquant, en avril 1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu
naïve d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une
propagande déplacée en faveur des idées et des intérêts de son
pays,--ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi avec
quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures
attentatoires aux intérêts du pays auprès duquel il était accrédité:
armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des
recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du
gouvernement établi pour obéir sans discernement aux instructions
données par la Convention. C'était d'une maladresse insigne. En
toutes circonstances, une pareille conduite eût été condamnable; en
l'occurrence, elle était dangereuse. Elle s'expliquait par l'état
d'esprit dans lequel se trouvait tout Français ayant joué un rôle
pendant les journées les plus dramatiques de la Révolution.
Hypnotisé par les grandes phrases, par les grands gestes, par les
grands événements dont il avait été le témoin, Genet avait
simplement transporté, dans une contrée étrangère et éloignée,
l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il avait vécu et qui, tout
en n'exagérant pas le danger auquel la France était exposé en
Europe, exagérait peut-être l'influence de sa propagande
républicaine en Amérique. Pour lui, l'indépendance américaine étant,
en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le
Gouvernement des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement
de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclinât, sans réserves,
devant les injonctions de la Convention, que lui, le représentant
officiel, était chargé de transmettre.

D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités de la
Convention respiraient la haine qu'ils vouaient à Washington qui,
prétendaient-ils, s'était entièrement dévouée à l'Angleterre. Genet
n'hésita donc pas à s'appuyer sur l'opposition pour arriver à ses
fins. Il était parvenu à avoir des adhérents secrets ou avoués dans
plusieurs États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur
appui, il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait pour but
rien de moins que la conquête de la Louisiane. Les mécontents
l'assurèrent que toute cette province désirait rentrer sous la
domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'à
prêter la main à une coopération de forces navales qui devaient se
présenter sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes
de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le
Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. Ces préparatifs
hostiles auxquels plusieurs États de l'Union semblaient vouloir
prendre part, causèrent d'autant plus de craintes au gouvernement
fédéral qu'à la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid,
dans une négociation relative à la navigation du Mississipi.
Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du Gouverneur du
Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations
intérieures. Genet alla jusqu'à accuser le Président des États-Unis
de violer la Constitution et le menaça «d'en appeler de lui au
peuple, de porter ses accusations devant le Congrès et d'y
comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du
gouvernement monarchique.»

C'était un appel à la révolte et le Ministre de France aux
États-Unis était allé trop loin dans sa propagande et dans ses
agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction
et les Ministres américains firent connaître au Gouvernement
français «que les actes de son envoyé ne correspondaient point aux
dispositions dont la République française était animée; qu'il
s'appliquait, au contraire, à engager les États-Unis dans une guerre
au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils
demandaient son rappel comme nécessaire au maintien de la bonne
intelligence.»

Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de Genet; il le rappela
et le remplaça. On peut se demander si, tout en interprétant d'une
façon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce
diplomate improvisé n'obéissait pas quand même à ses plus secrets
désirs. En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder
de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire français
en Amérique, revenait périodiquement inspirer les fauteurs d'une
grande politique internationale. C'était la première fois qu'on
osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent
reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une
conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une
solution bien inattendue.

Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant auquel on était
parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes gagnèrent du terrain et les
relations se brouillèrent avec la France au profit de l'Angleterre.

Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence de cette
politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. Les
successeurs de Genet comme Ministres de France à Philadelphie,
Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile à notre
égard. Washington, à la veille de sa retraite, effrayé des
perspectives troublantes que la Révolution française faisait
miroiter à ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement
anti-français; au contraire, il se solidarisa entièrement avec la
passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les
passions du fédéralisme militant.

En réalité, le traité de Londres était une violation flagrante des
traités que nous avions conclus avec les États-Unis en 1778,--ces
traités qui constituaient les premiers pactes politiques de la
république américaine et lui avaient, en somme, permis de faire le
pas décisif vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous
mettaient dans une position inférieure à l'égard de l'Angleterre.

C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de préciser la
nature de nos rapports politiques avec l'Amérique du Nord, en l'an V
de la République.

«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes de la
neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous ne pouvions pas, à
coup sûr, désirer que les États-Unis consentissent, dans leurs traités
postérieurs, à des principes contraires: c'est particulièrement la
nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous
embarrasser. Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût faire
usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette faculté nous
serait interdite.»

«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par le traité
de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, dans ce
traité, la neutralité moderne, d'où il résulte que l'Angleterre peut
légalement nous piller sous pavillon américain et que nous devons
respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.»

«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent encore à une
partie du commerce des neutres, sujette à bien des discussions,
c'est la contrebande. D'après l'ancien droit des gens, tout ce qui
était destiné pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi,
était contrebande, et plus particulièrement les matières propres aux
arsenaux de terre ou de marine, et même les provisions»...

«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens à cet égard,
c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, de s'emparer de
toutes les matières propres aux approvisionnements des chantiers,
que pourraient nous apporter les Américains, tandis que nous devons
respecter ces mêmes objets transportés en Angleterre sous même
pavillon. Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de
déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables,
lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos colonies, sur
bâtiment américain[22]».

[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports
politiques avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale._ Paris,
an V. 1797.]

Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait
acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit
remarquer dans la séance du 2 messidor où il appela l'attention du
Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les
États-Unis. Il était loin d'approuver le traité de 1794 que ces
derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit
de conciliation, il s'efforçait de montrer les torts réciproques...
«Mais enfin, disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances
et les égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé
aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle des
nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous
donc les souverains du monde? Nos alliés ne sont-ils donc que nos
sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser à leur gré? Et certes, il
n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement français accuser
le traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis qu'il
fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, tous les
vaisseaux américains.»

Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des
armées françaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent
souhaiter aux Américains de rétablir les anciennes relations amicales
avec la nation à laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs
et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix
entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John Adams,
absolument d'accord avec le Congrès, envoya à Paris trois
plénipotentiaires dont les instructions étaient inspirées par un réel
désir de rapprochement. Cette tentative échoua pourtant. Soit que MM.
Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la
mission qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit
pas toute la signification, les pourparlers qui auraient dû prendre
l'ampleur digne des deux grandes nations en présence, se résuma en des
marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on
compterait éventuellement sur un concours financier et effectif, en
vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement
traitées par les Ministres français, irritèrent les envoyés américains
qui ne furent jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient
de reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous
prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, si anti-français.
Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en étant un républicain
avéré, était pourtant obligé de se solidariser avec ses collègues.

Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant,
quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva l'occasion de mettre
en lumière ses vues personnelles sur l'Amérique.

Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient
tous les esprits en France, peu de gens connaissaient à fond les
affaires d'Amérique. Les Ministres plénipotentiaires qui en
revenaient, après avoir plus ou moins bien réussi dans leur mission,
se montraient, dans leurs rapports, d'une partialité concevable.
Beaucoup d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs
appela plaisamment «l'_Arche de Noé_», n'étaient pas encore revenus
dans leur patrie et n'avaient pas encore publié des mémoires sur
leur séjour en Amérique.

Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès 1795, est rayé
de la liste des émigrés et rentre en France. Sans doute, portait-il
déjà dans sa tête de vastes projets à la réalisation desquels il
savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien régime
parfaitement décidé de profiter des occasions offertes par le
nouveau régime. Pour lui, le régime qui comptât, était celui en
vigueur.

Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré bien des
réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son retour, il consigna ses
souvenirs et ses idées dans un mémoire destiné certainement à
attirer l'attention de Bonaparte[23].

[Note 23: _Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles
dans les circonstances présentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu à
la séance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]

Son coup d'oeil perspicace avait relevé tout de suite la grande
différence qui existait entre la révolution américaine et la
révolution française, au point de vue des conséquences. Rappelant le
mot profond de Machiavel: «Toutes les mutations fournissent de quoi en
faire d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social des
États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux pays, une
révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. Chez nous, il s'agissait
d'établir la liberté, et nous employons ici ce mot dans un sens
général, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont
souvent dénaturé le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en
principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est
facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: les
haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements de toutes
sortes, qui sont les fruits d'une révolution dans les pays d'une
civilisation avancée et d'un passé lointain, ne se retrouvent pas avec
la même âpreté dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans
doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
employer, loin du théâtre des premières dissensions, une activité
nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer,
enfin, par des déplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions
révolutionnaires[24].

[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires
ne pouvaient se satisfaire que sur place. De là, cette progression
dans la lutte où les partis, tour à tour triomphants et vaincus, se
faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les étapes
fournies par le personnel politique de cette époque agitée, aux
convulsions d'une hydre dont les têtes abattues renaissent toujours.
Au point de vue social,... «sans parler des haines qu'elles
éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les
âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles
tout le monde a pris part, laissent après elle une inquiétude
générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition
vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui
tend sans cesse à changer et à détruire.»

Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de troubles et
d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. La meilleure
était la fondation de colonies nouvelles où des hommes fatigués et
vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le
moyen de rajeunir leur énergie, en débarrassant la mère-patrie
d'éléments de discorde, tout en lui permettant d'étendre son
influence au dehors.

C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les
généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait être sollicitée par une
des nombreuses factions en attente, vers un but précis, utile et
glorieux. «Et combien de Français, disait Talleyrand, doivent
embrasser avec joie cette idée! Combien en est-il chez qui, ne
fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin!
et qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce
qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est
devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux
même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent
se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur;
et ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles
qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun
raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne
désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans
leur propre pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs
aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des
découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel
pour qui la France constituée est encore trop agitée; tel pour qui
elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire à des
égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.»

Cette énumération contenait tous les éléments troublés de la Société
française au lendemain de la révolution; elle indiquait la matière
variée et complexe à employer mais elle ne désignait pas l'homme
assez fort et bien doué qui pût la diriger et la mener au but.

Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame
officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une
pareille mission: le général Bonaparte.

Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus de
consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels
il faudrait jeter son dévolu?

On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.

Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance des
colonies américaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la
répercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous
possédions dans ces parages, envisageait les négociations à entamer
pour la cession de l'Égypte à la France dans le but de trouver vers
l'Orient un débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident.
Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, se
solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer,
faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, ayant pour but de
faire la conquête de l'Égypte, devait enlever à l'Angleterre la
communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore
d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner
Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire
d'Orient. On sait aussi comment ce projet échoua: la flotte
française battue à Aboukir,--Bonaparte enfermé en Égypte, mais
parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi et même
le secret espoir du Directoire, en débarquant en France sans y être
officiellement autorisé. Sa présence était, en effet, nécessaire en
Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.

Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination
réaliste, n'avait pas deviné un homme sans lui assigner aussitôt un
rôle,--du moins dans ses rêves secrets d'ambition et de
domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets
et si la route de l'Asie, après l'échec de l'expédition d'Égypte, se
fermait au génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste
champ tout préparé pour y fonder un empire français, empire dont les
jalons avaient été posés au XVIIe siècle.

La France, en effet, avait toujours regretté la perte de la
Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant que le Canada,
peut-être, avait conservé le culte de ses origines françaises. En la
cédant, en 1763, à l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine
et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à
l'influence française. Le comte de Vergennes fut sur le point de
racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors par
l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. Cette nécessité
de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura
espagnole. En vain, par le traité de Bâle, la République française
tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu'à se faire céder la
partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la
supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait déjà
Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise à plus
tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy essayèrent bien de séduire
le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui, à première vue, devait
amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement
d'enlever les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché de
Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du duc de
Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. Quoique cet
arrangement eût procuré à sa fille une situation prépondérante, le
Roi très chrétien ne crut pas devoir se prêter à une spoliation des
États de l'Église.

[Note 25: _Mémoires du Prince de la Paix_, III, 23.]

Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles pas avec
évidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de
l'Amérique perdue tourmentait périodiquement quelques-uns de nos
hommes d'État, soit par pur patriotisme, par intérêt personnel ou
par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient poussé la
France à intervenir en faveur des États révoltés contre l'Angleterre
répondaient à des besoins complexes, d'une nature à la fois élevée
et aussi moins désintéressée. Les droits de l'humanité en général
étant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et
de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays?
Bien des changements s'étaient effectués depuis qu'avait été
reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les Anglais chassés des
États-Unis, les Bourbons chassés de France, tant de gens chassés de
leurs prébendes et de leurs habitudes, tant de victoires françaises
remportées sur les champs de bataille de la guerre et de la pensée,
justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale,
dont profiteraient également la masse et l'individu. Nous avons vu
que, dans son mémoire lu à l'Institut, Talleyrand avait paraphrasé
et développé telles idées et, dans l'anarchie où se traînait le
gouvernement des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un
parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères,
proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, au
profit d'une plus grande extension de l'influence française au
dehors--au delà des mers--c'est-à-dire, au profit de la restauration
d'un empire français dans certaines régions de l'Amérique.

Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en jouer un si
considérable sous peu, avait résumé, dans son esprit, les
conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à l'égard des
États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, il n'avait pas rapporté
une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait
aux États-Unis qui n'en étaient encore qu'au début de leur carrière
politique, d'être demeurés foncièrement anglais,--anglais de race,
de goût, ainsi que par nécessité commerciale. Il insiste sur cette
constatation, quand il dit:

«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt.
Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et
que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes;
or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, je n'ai pas
trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, et pas un seul
français qui ne se trouvât étranger».

«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'Union fédérale, soit dans les États
séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands
linéaments de la constitution anglaise[26]».

[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

Mais en face de ces hommes qu'il accusait volontiers d'être des
trafiquants sans vergogne, il dressait, sans scrupule, sa silhouette
fine de forban en jabot de dentelles. Il est avéré que les
commissaires envoyés, en juillet 1797 pour aplanir les difficultés
existant alors entre les deux pays, se heurtèrent surtout à
l'intransigeance déplacée de M. de Talleyrand. Les négociations ne
purent aboutir parce que le Ministre français des Affaires
Étrangères réclamait pour lui, avec un cynisme éhonté, un don de
1.200.000 fr., et que les Américains, outrés de telle prétention,
préférèrent rompre toute conversation. En avril 1798, on était à la
veille d'une guerre.

Cette guerre qui aurait répondu aux plus secrètes aspirations de sa
politique, il ne fit rien pour l'éviter. Au contraire, les
instructions qu'il envoie au Ministre de France, à Madrid,
Guillemardet, prouvent combien lui tenait à coeur son projet
d'intervenir dans les affaires d'Amérique, dans le but d'y
développer les bases d'un établissement français. Aussi, dès qu'il
apprit que l'Espagne avait livré aux États-Unis les forts des
Natchez situés le long du Mississipi, il fit ressortir toute la
maladresse du cabinet de Madrid qui portait ainsi une atteinte
directe à l'avenir de ses propres colonies, la possession de ces
forts étant précisément destinée à contenir les progrès des
Américains dans ces contrées.

Pour arrêter court cette ambition des Américains, il n'y avait qu'un
moyen: celui qui consistait à les empêcher de dépasser les limites qui
empiéteraient sur les régions d'influence espagnole. Mais l'Espagne,
laissée à ses seules ressources, ne pouvait accomplir une oeuvre aussi
difficile. Il ne lui restait plus qu'à avoir recours à l'aide de la
France et de lui céder une partie de ses immenses domaines, dans le
but de préserver le reste,--c'est-à-dire de nous céder les Florides et
la Louisiane. Ces deux provinces constitueraient le rempart le plus
impénétrable à opposer aux forces combinées, le cas échéant,
d'Angleterre et des États-Unis.

Ce projet qui, pour l'exécution, reposait sur une politique tortueuse,
ne manquait pas de grandeur. Il n'avait pu être conçu que par un
esprit foncièrement monarchique dont toutes les origines se
confondaient, pour ainsi dire, avec celles de la royauté. Talleyrand,
tout en se pliant aux événements, n'avait jamais cru au triomphe
définitif de la Révolution. Pour lui, elle était une crise avec
laquelle, certes, il fallait compter mais qui, une fois parvenue à sa
période de décroissance, tendrait tout naturellement à la restauration
des principes indestructibles de l'ancien régime. Il avait guetté
l'homme capable de parfaire une telle oeuvre. Cet homme rentrant
d'Égypte, venait de soulever les premiers plis du voile qui recouvrait
son ambition. Bonaparte, Premier Consul, après avoir pacifié l'Europe,
pourrait la rassurer aussi en consacrant toutes les énergies de la
France à la création d'un empire contre-révolutionnaire dans le
Nouveau-Monde. Le succès d'une telle entreprise serait d'autant plus
assuré, qu'elle répondrait aux désirs des monarchies européennes, en
poursuivant l'esprit républicain jusque dans son dernier repaire.
Atteindre la démocratie américaine ne pouvait déplaire à l'Angleterre;
au lendemain de tant de bouleversements sociaux, réunir toutes les
légitimités en vue de faire échec à toutes les anarchies, ce fut, en
somme, le fond de la politique de Talleyrand, politique qui, à travers
les heures les plus difficiles ou les plus glorieuses de la
République, du Consulat et de l'Empire, devait trouver son triomphe
dans les subtiles discussions du Congrès de Vienne.

En attendant, Bonaparte battait les Autrichiens à Marengo et
concluait une paix qui lui permît de reprendre les négociations avec
l'Amérique. Son frère Joseph, chargé de négocier, signa un traité à
Mortefontaine, par lequel, tout en réservant le règlement définitif
de certaines questions relatives aux garanties et obligations
imposées aux États-Unis par le traité d'alliance de 1778, les
relations diplomatiques reprirent leur cours. Mais même avant que
Joseph Bonaparte ait pu faire preuve d'habileté transactionnelle, le
Premier Consul avait déjà pris une décision importante concernant
l'Amérique, qui devait lui permettre d'intervenir dans les affaires
des pays d'outre-mer, d'une façon ou d'une autre, suivant les
circonstances.

Son génie prévoyait tout le parti à tirer d'une main mise sur de
vastes territoires américains et, dès le lendemain de Marengo, sans
attendre la conclusion de la paix avec les États-Unis, l'Angleterre
et l'Autriche, il chargea Talleyrand d'envoyer un courrier à
Alquier, notre Ministre à Madrid, avec les pouvoirs de conclure un
traité par lequel l'Espagne rétrocéderait la Louisiane à la France,
moyennant un agrandissement équivalent du Duché de Parme. C'était
reprendre, sur des bases plus larges, un projet qui avait déjà été
repoussé par le roi très catholique, mais qui serait sans doute plus
favorablement accueilli par la reine, non moins catholique,--la
seule chose qui n'était pas catholique du tout, c'était la
proposition que l'on faisait.

Cette proposition prit même des proportions plus grandes, quand
Alquier fut remplacé par Berthier[27] pour mener à bien une affaire
qui répondait aux ambitions secrètes de Bonaparte et constituait une
menace dangereuse dirigée contre les États-Unis d'Amérique. Il ne
s'agissait plus seulement de la Louisiane, mais l'Espagne devait y
ajouter les deux Florides et appuyer cette convention par le don de
six vaisseaux de guerre. Depuis la lutte séculaire qui avait mis
Français et Anglais face à face pour la conquête de l'Amérique du
Nord, jamais, peut-être, les États-Unis n'avaient été exposés à un
plus grand péril. On peut donc conclure de cette constatation que la
fondation d'un empire colonial hanta, à cette époque plus qu'à une
autre, l'esprit de Bonaparte et qu'il subordonna à sa réalisation,
pendant quelques années du moins, jusqu'en 1803, les plus immédiates
et les plus mystérieuses menées de sa diplomatie.

[Note 27: Instructions au général Berthier, 8 fructidor, an VIII (26
août 1800); Projet de Traité préliminaire et secret, 10 fructidor,
an VIII (28 août 1800) (_Archives des Affaires Étrangères_).]

Le roi d'Espagne souleva des objections en ce qui concernait la
cession des Florides. Il était disposé à céder la Louisiane dont les
origines étaient bien françaises, mais il fit des difficultés pour
les Florides qui faisaient bien partie du domaine national. Ses
hésitations furent vaincues par l'habile promesse de remplacer les
trois Légations par la Toscane. La Toscane offerte en compensation à
leur neveu et gendre devait lever tous les scrupules du Roi et de la
Reine. C'était une perspective inespérée! Ils firent immédiatement
venir le Prince de la Paix pour lui faire part de leur grande joie.
La satisfaction de voir leur fille régner sur le beau pays qui
s'étend aux bords de l'Arno leur fit oublier les territoires non
moins beaux du pays qui s'étend aux bords du Mississipi. Le général
Berthier signa, le 1er octobre 1800, le traité de San Ildefonso qui
annulait, pour ainsi dire, le traité de Mortefontaine signé si peu
de temps auparavant. Le premier de ces traités, grâce à certaines
concessions réciproques, rétablissait les relations normales entre
les deux pays en assurant la paix; le second, en plaçant un
concurrent redoutable à la frontière des États-Unis, risquait de les
refouler à jamais entre les Alleghanys et la mer et d'empêcher une
extension vers l'ouest qui fut, de tout temps, la condition
essentielle du progrès normal de la République naissante.

Le Ministre dirigeant les affaires d'Espagne devait essayer de
reculer le plus loin possible cette échéance, non pas par sympathie
pour les États-Unis, mais bien dans l'intérêt de sa patrie.

Godoy, Prince de la Paix, avait beau jouir d'une réputation
scandaleuse dans sa vie privée, il était homme de ressource, d'un
patriotisme à la fois souple et tenace. Il parvint à empêcher,
pendant sept ans, l'intrusion de Napoléon en Espagne, en signant
avec le Portugal le traité de Badajoz, au bas duquel Lucien, gorgé
de présents et de richesses, apposa sa signature,--et à éluder les
conséquences du traité de San Ildefonso, en ce qui concernait la
rétrocession de la Louisiane, sous le prétexte, d'ailleurs assez
légitime, que le nouveau royaume d'Étrurie avait été remis au jeune
roi dans des conditions qui ne répondaient nullement à la
compensation stipulée, ce royaume continuant à être occupé et
administré par des généraux français et n'étant pas reconnu par les
autres puissances. Jusqu'à présent, ce n'était, en somme, qu'un
jouet illusoire que l'on faisait miroiter devant les yeux de deux
souverains fascinés par le fantôme d'une royauté.

Cette manière d'envisager les choses irrita Bonaparte, et avec
d'autant plus de raison que la cour d'Espagne, influencée par Godoy,
remettait de jour en jour l'heure de la rétrocession de la
Louisiane. Après le traité de San Ildefonso, le Premier Consul,
inspiré par un sentiment à la fois de politique et de convenance,
avait permis à Godoy de différer, pendant un an, cette cession.
Cependant, s'il était impatient d'en prendre possession, l'Espagne,
de son côté, soulevait des difficultés dans le but d'éloigner
l'échéance. Notre Ministre, Gouvion Saint-Cyr, obtint, enfin, la
promesse que Charles IV consentirait à livrer la Louisiane, à deux
conditions: l'Autriche, l'An

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