Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
by Jules Michelet · French · Gutenberg #39335 · 618,413 chars · public domain (US)
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Title: Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19)
Author: Jules Michelet
Release date: April 1, 2012 [eBook #39335]
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
La note 8 n'a pas d'ancre dans le texte.]
HISTOIRE DE FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DOUZIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
HISTOIRE DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE CHARLES IX
1573-1574
Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on
put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un
mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui
n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la
reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta
d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang
au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus
grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa défense
désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut
pour _protecteur_ de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir
aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.)
[Note 1: Les lettres _manuscrites_ de Granvelle, de Catherine, de
l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents _imprimés_,
les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé
principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus
important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les
pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de
l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes,
mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de
Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si
grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout
dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et
qui lui arracha le coeur (_Lettre d'avril_ 1573, t. IV, p. 116). Les
appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant
l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en
Allemagne.]
Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume,
travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après
Maximilien Charles IX devienne Empereur!
Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon
pour le mariage d'Angleterre.
Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à
toute l'Europe appuyée des protestants.
Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses
portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois
maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable
de boire le sang de Coligny.
Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut
de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui
avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre; que
la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme
un poignard dans la main de Philippe II.
[Note 2: Les _Archives du Vatican_ révèlent deux faits curieux:
Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un
prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort
de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX
une abbaye dont Coligny avait les revenus.
Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a
éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de
chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un
arrangement et conseille un nouveau massacre.--Le roi trouve des
hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).--Dans la nuit du 9 mai,
la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour
la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.--Le roi meurt et les
évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle
répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»--Sa
misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et
d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus.
(22 juin 1574.)--Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus
lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura
pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il
reste huit jours au lit.»--Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi
jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et
voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à
vivre, etc.»--La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres,
radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix
mille francs. (_Archives de France, extraits des Archives du Vatican,
carton II, 338._)]
Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute,
une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de
vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait
déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la Saint-Barthélemy
avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire
à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranché tout. La
Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était à genoux, et sans doute
le protestantisme exterminé de la terre.
Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle
était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait
devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de
Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus
chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un
massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable
eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait
de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et
furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.
[Note 3: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de Coligny
arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter au
passage.--Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour apprécier
les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé des
prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin
breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un
saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de
Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre
dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit.
Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout
le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et
nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La
chose est discutée à fond par Louis Du Bois, _Rech. sur la
Normandie_.]
Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la _terra incognita_,
comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne
nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.
Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une
des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la
religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu
blafard, à masque blême, trône à sa place: _Politique_.
Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils
essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont
malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur coeur n'en est pas
moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure,
par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de
canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la
Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne
doive rester tout aussi énervé que l'autre.
La France, bien observée, est _politique_ ou _tiers-parti_.
Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce
fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la
reine Élisabeth par le premier des _politiques_, M. de Montmorency.
L'Europe entière est _politique_. Dans l'élection de Pologne, où l'on
va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy,
trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et
les protestants d'Allemagne.
Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront
tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le
duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en
Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la
négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le
massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer
les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue
entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent
entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»
Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu
de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le
roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit
plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond
placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué
quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les
catholiques (7 septembre 1572).
Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de
France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des
peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la
Vistule.
Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet
1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du
monde.»
Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.
La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec
quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un
moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille
hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti qui
faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et vertige.
Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les
villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par
troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait
l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils
pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés,
intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros,
et nombreux, mais peu de martyrs.
Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement
eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait
fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.
On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie,
Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté
au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et
de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu
après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.
C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la
France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de
la nation, sa franchise, sa sincérité.
C'est, je crois, de ce temps qu'en français _sans doute_ a voulu dire
_peut-être_.
Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur,
industrieusement hypocrite. On commença à s'apercevoir qu'en effet la
Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa
théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté
catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et Rome, on
appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la liberté.
Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des
saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge
protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas
leurs croyants.
Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la
cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes
délivrés...»
Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un
accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les
protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»
Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la
chose était tramée et préméditée de longtemps.
Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré
d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la
gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que,
non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le
poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au
Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu!
c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder.
Et j'aperçus ses cheveux blancs.»
Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant,
avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants,
trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant même sa mère,
ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait
écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! si vraiment il
avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune homme avait
dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingénieux coups
d'État que l'histoire ait contés jamais!
Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et
combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son
droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait,
immuable dans son coeur profond, il tissait sans se déranger ce filet
sans pareil qui prit les ennemis de la foi.
Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola
au lendemain de l'événement. Son coeur s'épanche à flots devant le
peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des
larmes.
Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens
juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là
l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on
devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre,
comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le
banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort
au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât,
c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il
eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises.
C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni,
note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État «_incomplet_.»
Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants.
Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait
forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en
fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant
«que ce n'était qu'une colère _soudaine_ que le roi avait eue de la
conspiration.»
L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le
contraire à Rome. Il allait criant que c'était _le roi, le roi seul,
qui dès longtemps_ avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce
sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.
En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de
gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était
épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le
Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute
la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur
qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France
qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son
maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour
que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à
la gloire du roi très-chrétien.
Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le _Te
Deum_ et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à
Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que
c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et
de bon coeur bénit ces pauvres assassins.
Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se
montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître,
Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.
Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni
lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose
furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il
s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que
de l'avoir fait.»
Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de
Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir
un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui
dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la
colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur
que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»
Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout,
se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et
soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable
trahison. Ce qui, par un _chassé-croisé_ fort ridicule, amena la cour
de France à nier en Espagne la préméditation.
Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi
catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses
affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...»
(Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.)
On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe
II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de
France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs
tergiversations.
Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de
Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou
l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on
bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la
chose difficile. Philippe n'osa point.
Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle
eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de
la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre,
douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle
ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât
«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la
tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre
d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas,
qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en
Espagne; on jasa, et rien ne se fit.
Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais
l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare,
ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau,
clignant les yeux, sans y risquer la patte.
Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a osé ce
qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait
pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur
n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que donne une
grande audace.
On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci
insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine
d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle
dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât
du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.
Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles,
évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de
Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il
écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français,
au débarqué en Angleterre, se _saisît d'une place_, se constituant
chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu
d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.
CHAPITRE II
FIN DE CHARLES IX
1573-1574
«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux
s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les
voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.
«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place,
fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre
autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de
voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on
entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que
le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour
courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté que la
ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura
troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à
la même heure.»
Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes
étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de
frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces
récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent
pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.
Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de
vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le
suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à
la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à
frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les
fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On
a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une
autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les
intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela,
par ne tuer que lui-même.
Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la
Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré,
qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux
jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau).
Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'oeil, en parfait
désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un
demi-clignement loustic.--Trait cruel que le dessin du Panthéon et le
beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour
maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne
fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.
L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à
quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par
les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu
conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux
tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine
mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la
facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet,
apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth,
au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut
ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent
vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute
ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour
trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres
ms., 30 mai 1573.)
Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers,
enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de
moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres,
avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient
toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent
avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout
à l'heure va faire honteusement le plongeon.
Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne
frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui
surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?
Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue
catholique: _adhérer franchement à l'Espagne_, s'unir à elle, accabler
partout le protestantisme.
Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en
vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous
allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans
après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce
de démembrement de la France (1576).
Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la
Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:
Unie et subordonnée à l'Espagne, _suicidée_.
Ou bien,
Flottant à part, divisée, impuissante, _suicidée_.
Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la
France.
Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au
naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX.
Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la
catastrophe imminente.
Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le
tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui.
Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un
désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à
être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en
désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à
demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours,
fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la
lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les
marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre?
On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy
n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les
princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient
de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et
le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis
étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la
dissolution des catholiques.
La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se
fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris,
entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en
face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume,
entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les
réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La
Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents
gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.
Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour
nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle
n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme
le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant
M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).
Pourquoi? pour trois raisons: _Élisabeth était reine_ bien plus que
protestante, et haïssait toute révolte. Puis _Élisabeth était pape_,
et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur,
horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle
pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle _suivait l'impulsion du
commerce anglais_, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de
gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui
en effet elle s'allia le 1er mai 1573.
Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île,
attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle
abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de
nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux
Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue
de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large.
Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.
Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France,
et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des
attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne
de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et
qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le
commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi.
Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande
énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement
au parti _fanatique_, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort.
Les _fanatiques_ sauvèrent la ville, la maintinrent libre et
république; une ville vainquit la royauté.
Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un
des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un
seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres,
jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu,
incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant
intrépidement les redoutes des catholiques.
Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à
loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville.
Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de
démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait
amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses
s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un
siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes.
Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France,
Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun
voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On
essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon,
avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas
bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait,
on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés,
attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal
obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient
d'entrer dans ce guet-apens fratricide.
Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants
vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du
parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint
s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.
Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de
coeur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent
à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées.
Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation
polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On
traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois
républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait,
ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout
ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).
Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de
Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX
n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément
la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la
France même_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison
d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le
monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les
luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant
vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins,
et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des
appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout
démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et
furent arrivés à Paris.
Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége
inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son
impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue
d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté
d'Orient.
L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les
longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises
séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour
empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait
paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «_s'étant meslé de
sa conscience_, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui
avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)
Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la
plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté
extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent;
d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut
tous les trônes.
En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la
voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou
moins chimériques.
Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec
Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à
Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre
intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour
Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince
d'Orange.
Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien
mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau,
qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui
mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.
Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de
cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume
d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se
lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais
cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance,
convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main
sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem,
l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il
céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne
vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit,
nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et maître de tout ce qu'il
prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).
Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12
juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres,
passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le
dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe.
Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui
révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de
franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à
Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés,
lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de
quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos
noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.»
(Groen, IV. Appendice, p. 81.)
Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus?
C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi
de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas,
dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la
Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui
paya.
L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les
Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on
donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).
Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché
appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.
Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il
avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient
véridiques.
La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la
grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit
arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le
Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes
provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait
sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de
sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par
tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la
réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.
La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas
tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille
hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils
avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la
justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec
eux.
«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour
surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri,
l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre,
et la cour en resta couverte de confusion.
Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que
fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais
aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.
Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais
(_Démocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles
paroles: «On a maintenant le secret de la _démocratie hypocrite du
protestantisme_, c'était tout simplement une arme contre la royauté,
une cuirasse pour la noblesse,» etc.
Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec
sévérité.
M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que,
quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases
diverses que lui imposait la persécution, son essence est _la liberté,
la démocratie, le principe antimonarchique_.
Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi
les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?
Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même
encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des
morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de
robe, d'artisans et de bourgeois.
Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a
conduit souvent à vouloir retrouver le _fédéralisme_ de 93 dans les
tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards
des assassins.
Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:
La résistance protestante, _bien loin de couvrir le retour à la
royauté_, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins,
fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme
du massacre et du guet-apens.
La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement
urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les
droits des électeurs du _plat pays_.
Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister.
N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque
dont la lutte fut un miracle.
Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _né peuple,
essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans
les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui
puissent résister); mais, _au siècle de Louis XIV, son immense
majorité est peuple encore, industrielle_, et la Révocation de l'édit
de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.
Que vois-je au XVIe siècle? _Que le protestantisme seul nous donne la
République_, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la
grotesque caricature.
Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.
Le mot. C'est sous son influence que _république_, chose publique, mot
appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre
du gouvernement collectif.
La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis
deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et
habile le plan d'une constitution républicaine, _non pour s'isoler de
la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout
entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous
les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans
résistance la contribution générale de guerre.
Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte
de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province
_comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinière, janvier 1575).
La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en
1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en
fait, de trois cents ans.
Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur
action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.
Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.
Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du
massacre, échappé d'un coeur ému et grandi sous les poignards, qui,
dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.
Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de
Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul
succès n'a été si grand jusqu'au _Contrat social_.
L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir
Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il
appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie,
puis contre la tyrannie même.
Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de
là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute
fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire
convienne à un monde tellement changé.
Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des
grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.
Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa
valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de
telles moeurs, et non le droit du genre humain.
Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes
nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la
terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué
l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du
fief.
Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le _Contr'un_,
écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute
qu'il n'en courût des copies.
Le livre de la Boétie fut intitulé _Le Contr'un_. Celui d'Hotman
aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_.
Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.
Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et
montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a
toujours eu) un _gouvernement collectif_.
Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il
s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces
époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs
gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs
carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs
évêques; les capétiens leurs pairs, etc.
Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des
parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire
prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.
Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté
barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps,
restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du
monde.
Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de
républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux,
scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un
misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main
audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir
étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser
chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou.
Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent
le sac et le pillage nocturne de cette maison.
Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en
janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse,
jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait
s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches
des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France
adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le
contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et
l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une
telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie
une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la
rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à
merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre
pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)
On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait
régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et
de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant
général, Alençon avec les États généraux.
Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus
austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances
politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus
violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants
pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des
protestants.
Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident
La Mole alla tout dire à Catherine.
Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête
sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie
qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le
fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé
par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux:
«Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si
prochaine?»
Catherine, qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui
peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce
(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une
cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour
son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de
cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que
cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles
pour que son coeur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle
fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans
ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même,
qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles
piqûres.
Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le
faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du
Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra
Martinengo, un de ses _bravi_ italiens, assassins de profession. En
Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord,
elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert,
_le tueur du roi_.
Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient
pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait
paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette
royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut
pas davantage. Le _pays de sapience_, la politique Normandie, montra
peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres
de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais
plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut
celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par
ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il
ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours
après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis,
qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tué Henri II;
elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'épitaphe hypocrite qu'on
voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et
mort depuis tant d'années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit
montre de sa _vendetta_; le sensible coeur de cette Artémise n'eut
point de soulagement qu'elle n'eût vu elle-même en Grève le supplice
de Montgommery.
Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et
du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un
acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper
et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se
connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui
serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au
filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour
les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De
Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le
jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère,
répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été
faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la
reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé était en Pologne,
et Charles IX était mourant.
On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à
Montgommery.
Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il
était mort.
L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de
plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile
instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme
trois choses:
Premièrement, _que Charles IX voulait envoyer la reine mère en
Pologne_ rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout
fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait
très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur,
n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son
frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle
pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop
récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit
partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et
laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il
était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath.,
Lettres mss. de nov. 73.)
Deuxièmement, De Thou affirme _que tout le monde croyait Charles IX
empoisonné_. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien
par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise,
qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri
n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient
que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du
Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy.
De Thou, en dernier lieu, assure _que les taches livides qu'on lui
trouva dans le corps_ firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu
que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de
larmes, dément expressément ce bruit.
Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa
mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et
les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un
revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille,
s'entendre avec Montmorency.
Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout
moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.
Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui
manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances
de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune
reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.
Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui,
pour la France, de ne pas laisser de postérité.
Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou,
qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès
qu'il serait roi, quel homme c'était.
Il ne se fiait point à sa mère[4]. Et ce ne fut pas à elle qu'il fit
sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui
eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers
de le recommander à mademoiselle Touchet.
[Note 4: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont été
fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé les
précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son
maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy.
Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette
correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a
pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des
années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:
«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la
royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout
ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller
promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs
de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère
le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.--31 mars
1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise
resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à
Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla
de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti
vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à
Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se
défient du duc d'Alençon.--La reine pleure. On la sait maléficiée pour
qu'elle ne puisse avoir enfant.--20 mai 1574. Élisabeth déplore le
malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La
reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si
légère défiance. Éloquent et touchant.--31 décembre 1574. Mort du
cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le
jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir
devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit
de venir avec lui.--7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon.
L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur
de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle
fait ses affaires.--5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le
Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine,
qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on
se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on
pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.--18 décembre 1575. Sa
Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers
monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal
accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer
plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme,
ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout
plein de reliqueries pour des voeux qu'elle a fet.--23 novembre 1575.
C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le feroit
d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc. (_Archives
diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de l'ambassadeur de
Savoie à Paris._)]
Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin
catholique. (_Lettre ms. de Morillon à Granvelle._) Les protestants,
les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de
Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il
adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur
la Saint-Barthélemy.
Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on
n'en sut rien que par elle.
De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant
dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des
affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui
il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.
Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti
sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le
poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la
terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de
préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des
catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses
satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant,
commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre,
aigu à son oreille.
Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui
le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le
dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais
pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient
pourtant pas des chrétiens?»
Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant,
qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui
furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique,
durent lui traverser le coeur d'une lame fine et pénétrante, plus
qu'aucun stylet d'Italie.
Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «_La France est à
qui veut la prendre._»
Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous
l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que
par eux la France boirait la honte comme l'eau.
Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée
d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement
toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra
de l'argent.
Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un
petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour
obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prêter,
elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crédit, celui de la
France ne suffisant pas.
À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour
était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs
manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui
fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs
jupes.
CHAPITRE III
DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY
1573-1574
Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe
siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il
brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma
table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre
cette oeuvre?
C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce
siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers
volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé
trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de
sang.
Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est
plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en
toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se
rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le coeur manque à
l'historien.
Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai
force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées
derrière moi.
Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat,
enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a
coulé par torrents.
Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de
Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la
veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce
palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a
inauguré les sciences de la nature.
Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire
des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé,
consolé et guéri.
Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la
théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité
qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à
la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.
C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la
prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer
seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins
ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de
bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici, je
m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, de
vérité.
Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux
grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie
humaine, si barbarement prodiguée.
Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre,
ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous
trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»
L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe
Colomb,--l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut
Servet.
Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur
identité. C'est la révélation de Paracelse.
Parlons de celui-ci d'abord.
Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher
d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux
mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant
d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.
Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les
montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il
fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au
point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que
ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la
médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura
qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.
Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit
fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes,
intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du
Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.
Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre
tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour
maîtresse.
Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se
défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda,
d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de
Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.
Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue
entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine
est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.
Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme
peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un
malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son
chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous
dire.»
Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que
celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la
Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce,
assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues
fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la
génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'oeuf des
animaux, à professer le rapport des deux règnes.
M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant
contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son
livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la
femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères,
nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le
premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à
part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence
souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un
monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et
sérieuse du _Fons viventium_ (la source des vivants, la fontaine
sacrée d'où court le torrent de la vie).
* * * * *
L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La
France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi,
de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris?
On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts
hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse,
et dans la main et dans l'esprit.
Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534,
quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le
Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!
Je dis _héros_. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles.
Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de disséquer.
Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale,
dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans
la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des
corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque.
Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit
erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur
les tombes.
Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les
pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent
observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y
veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs,
ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par
les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les
ongles.
Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel oeil
perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable!
Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait,
décrivait.
Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore,
l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où
cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie
furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne
manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans,
avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle
(1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande
impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'oeuvre, que, pendant
tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la
science par la description de Vésale et les planches du Titien.
Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du
grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de
l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de
Vésale furent très-probablement l'oeuvre collective, le résumé des
travaux communs de l'école de Paris.
Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le
siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est
celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et
la circulation du sang.
Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce
n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne
l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.
Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette
question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal,
ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela
mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit
ce mystère.
À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui,
baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les
maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de
ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était trouvé,
décrit et imprimé.
L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse
carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la
prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la
circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué
dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher.
Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit
toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires
seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il
en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire
de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la
découverte.
La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se
suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute,
doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui
semble la vie même.
Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la
trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut
connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de
délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du
sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le
bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé
par l'attraction du coeur.»
Une larme du genre humain est tombée sur cette page. Un transport de
reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit
l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du
miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.
Qu'est-ce que le XVIe siècle en son fait dominant? La découverte de
l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui
trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui
démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc.,
fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la
chirurgie.
Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la
Renaissance,--astronomique, chimique, anatomique,--par Copernick,
Paracelse et Servet.
Comment s'étonner de la joie immense de celui qui vit le premier la
grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de
l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»
Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la
lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle
ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del
Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en
tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire,
jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra
mieux!»
Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions
colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et
Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce
rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, _l'éducation
humaine de la science et de la nature_.
Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants
théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope
obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du
corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»
Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la
ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire
de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la
science nouvelle ne refît une scolastique.
Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière
que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon
docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon.
Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne
voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du
vieux monde, il fallait d'abord donner la _Fête de l'âne_, pour
pouvoir dire ensuite avec la belle _prose_:
Assez mangé d'herbe et de foin!
Laisse les vieilles choses... Et va!
Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir
le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un
remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait
dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant
populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces
d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.
Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie
du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il
entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit
sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre
est le rameau d'or.
Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre,
marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en
apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui
dominent tout: L'_exaltation de la vie_, l'impatience de l'homme pour
se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée
par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps
énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer
bientôt, l'invasion des spiritueux.
Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les
découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la
_circulation de la vie_, la solidarité de l'être, l'infatigable
échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont
s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital
du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on
me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle
s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.
L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la
Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin;
elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la _justice_,
la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre,
c'est le mariage, la _femme_, ce noeud essentiel des moeurs et de la
vie.
La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la
double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce
monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps
seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme.
_Non pars, sed totum._ L'éducation de la femme occupe le grand Luther,
et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la
littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le
civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de
l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des
Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour
venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du
grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour
lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les
cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»
CHAPITRE IV
DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT
1573-1574
Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive
étincelle, la _Gaule et France_ d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il
advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici,
seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde
détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.
Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne.
Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade,
malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.
Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit
maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des
Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la
Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont
féconds, mais pour la mort seule.
De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls
ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince
d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération
qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y
ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont
et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires,
secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent
maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez,
assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier.
Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu
petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»
J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste,
clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés
des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si
peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein
cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à
voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble
qu'on ait mis la sourdine.
Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite.
Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera
tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce
bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége,
du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une
époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une
invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.
Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On
ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire?
l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà
pauvre, impuissante et sénile.
Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en
1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y
entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu
un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il
élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un
ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie
sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le
reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un _rictus_ d'une
hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en
castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.
Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau
de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la
dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque
et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux
mots.
Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de
président, voulait, pour récompense du conseil de la Saint-Barthélemy,
se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France.
Mais il était marié; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrêta pas
longtemps; elle mourut après le massacre, et sa tombe en porte la
funèbre date.
Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde
douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il
lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour.
C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces
deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient
plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier,
qui viendra.
Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce
fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son
âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on
sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans
consolation idéale; pas un trait d'immortalité.
La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés,
d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un
fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses
bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et
tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé
lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main,
elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en
soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit
être un petit livret de prières qui, sans cesse répétées, ne disent
plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.
La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits
chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités
galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant
l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux
nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain;
elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute
l'éternité.
Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir
sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son
ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail,
après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier,
tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.
Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte
exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus
une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois
peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et
sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet
objet lugubre.
Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers...
Dessous, quoi? le néant.--Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu
tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la
vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre
Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.
Oeuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur
volontaire, d'outrage calculé à la nature... Assez, cruel artiste!
assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, il est
implacable... La femme, reine fatale du XVIe siècle, qui l'a tant
mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et qu'elle
soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans
l'humiliation dernière, la livre à la nausée,--ayant mis dans
l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût anticipé
du temps pourri qui va venir.
CHAPITRE V
HENRI III
1574-1576
Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il
s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la
couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites,
que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays.
Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils
amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la
Russie. C'est le premier démembrement.
En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du
pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une
fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi
élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, tout
cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé,
découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité
héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan
l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille
mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout
cela est inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui
faut se hâter.
Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au
grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait
toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des
honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de
Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim
et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer
comme Philippe II.
On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante
hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de
construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit
asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter
comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et
changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux
sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition,
s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc,
avec un doux éclat de perles.
Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il
traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y
laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne
valait guère qu'on en parlât.
On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans
difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à
Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II,
il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette
prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de
l'Espagne.
Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère;
elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute
l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la
petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui
conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine
n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre.
Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force,
sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider
l'alliance des _politiques_ et des protestants, c'est-à-dire de
brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la
royauté.
Les _politiques_ hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la
Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit
qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé,
_protecteur_ des églises protestantes, qui ne demandait que liberté
pour tous, avec les États généraux.
Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette
folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux.
Le vieux Montluc, qui était la guerre incarnée, balafré, borgne,
débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient,
qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut plus
guerrière que Montluc; elle opposa son _veto_ à toute négociation. Et
cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, où la cour
savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop heureuse
d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.
Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de
prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre
sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches,
durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le
voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner
aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous
arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et
Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi
m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre,
le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»
De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait
produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé,
comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa
toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré
un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied
ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à
travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau
peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il
regrettait le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se levait
pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et
mollement porté sur la Saône.
La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en
tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces
processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux
rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et
lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier,
et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était
la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en
Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une
épouvantable tempête.
Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter
vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des
processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de
flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien
plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait
partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et
de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal
de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait
la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les
portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en
releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit
dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.
Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent
sérieusement étrillés. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre
Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques modérés
avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant du
prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait
reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu
en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion
de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les
rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus
belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes
mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les
bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés
d'Henri III.
Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment
la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.
Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne
le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur
parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table
vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par
les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien
refuser. Ordre aux secrétaires d'_acquitter_ les dons du roi sans
faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de
signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux _acquits au
comptant_ qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III
à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.
Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, je dois dire
pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous
les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui donner. Le
pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur romain, était
revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce semble, usé
jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en vieillissant
deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe.
Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la métamorphose
contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait
les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les
pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les grâces, et, comme
elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes
lames, qu'il supposait plus capable de le protéger.
Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France;
tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris
aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse
extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.
Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de
juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les
documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se
taire en présence des propres lettres de Catherine[5] qui démontrent
son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, quand elle
se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.
[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors
du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer
qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En priant Dieu
vous donner cet que vous désirés... come jé dit has Boinvin...»
(_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le
résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant les protestants
vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil à Henri
III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est plus que puéril,
dans son épuisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a
provoquée étourdiment, malgré les conseils des Montluc, des Vénitiens.
Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la paix, je vous tiens
perdu.» (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. 1575._)--La lettre
inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (_Guerres de relig._, p. 280) est
_ms. dans Bréquigny_, t. XXXIII.]
Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir
et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se
déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de
Montluc et de tous les militaires.
Il est vrai qu'elle couvrait sa responsabilité en recommandant à son
fils «de se faire fort,» d'arriver armé et terrible. Conseil difficile
à suivre dans un tel épuisement, quand la guerre de la Rochelle avait
pris neuf cent mille écus d'or rien qu'en gratifications, et la paix
sept cent mille écus (De Thou). Elle couvrait cette folie d'une
assurance extraordinaire, d'une hardiesse qu'on admirait, d'un grand
mépris de la haine publique. «Je ne m'en soucie, disait-elle, qui le
trouve bon ou mauvais» (Fontanieu, 338, _Revue rétrospective_, XVI,
256; Giov. Michel, éd. Tomaseo, 244).
Sage conduite qui serra le noeud des protestants et des politiques.
Les premiers, vainqueurs d'avance, crurent pouvoir dicter leur traité.
En avril 1575, ils pétrifièrent Henri III de leurs demandes, plus
fortes que n'en fit jamais Coligny.
Comment se tirer de là? Catherine, fort embarrassée, fit encore bonne
mine en disant que l'on pouvait d'un seul coup abattre les politiques.
Montmorency-Damville, le roi du Languedoc, était malade, allait
mourir; on pouvait sans hésiter empoisonner son aîné, qui était à la
Bastille. Eux morts, c'était fait du parti. L'ordre fut donné, dit De
Thou, et déjà on avait ôté au prisonnier ses serviteurs, lorsqu'on
apprit que son frère, loin de mourir, était rétabli, en état de le
venger.
Des gens qui n'avaient de salut qu'en de tels expédients n'étaient pas
bien forts. Henri III savait lui-même que, si son frère lui échappait
et rejoignait Damville, c'était fait de la royauté. Malade, après son
sacre, du même mal d'oreille qui tua François II, il se croyait
empoisonné par Alençon. Il fit venir le roi de Navarre (qui depuis a
conté le fait); il lui dit: «Ce méchant va donc hériter du royaume!»
Et il le pria instamment de le tuer, lui assurant qu'il y serait aidé
par le duc de Guise. Le roi de Navarre refusa et d'Alençon s'enfuit
six mois après (15 septembre 1575; Nevers, I, 80).
Ce fut un coup de foudre pour la mère et le fils. Catherine, dans le
dernier effroi, écrit au duc de Nevers de rassembler des troupes en
hâte; _son fils Alençon s'est sauvé_ (lettre ms. du 18); toute la cour
court après lui, et demain toute la France. Voilà l'héritier du trône
à la tête des _politiques_.
Avec sa goutte et sa colique, Catherine se met en route pour tâcher
d'apaiser son fils, de le tromper, de diviser, s'il se peut, la
nouvelle ligue, de faire la paix à tout prix. Mais elle laisse près
d'Henri III des conseillers qui soutiennent que, s'il traite, il n'est
plus roi. Dans une lettre très-vive et très-forte (28 septembre 1575),
elle lui dit: «Il faut céder... Sans la paix, je vous tiens perdu,
vous et le royaume.» Elle craint surtout qu'Henri III, dans son
désespoir, n'aille au-devant de la mort.
En quoi elle le juge bien mal. Ses velléités guerrières tenaient
uniquement aux incitations de son favori Du Guast. Du Guast jetait feu
et flamme; il embrassait son maître, devenu le meilleur homme du
monde. Henri III, pour ne pas l'entendre, s'en allait avec sa femme
aux reposoirs (ou _petits paradis_) qu'on avait faits dans la ville et
où l'on priait pour la paix; il y chantait des litanies. Si même on en
croyait l'Estoile, dans cette grande crise publique, il s'était avisé
de rapprendre la grammaire et s'amusait à décliner.
Cette lettre du 28 septembre paraît avoir été écrite le soir du jour
où elle vit son fils Alençon à Chambord. Il ne l'écouta même pas,
disant qu'avant toute parole il lui fallait la délivrance de l'aîné
des Montmorency. Ce qu'elle fit à l'instant, espérant trouver dans son
prisonnier délivré un médiateur.
Le médiateur réel était l'hiver imminent. La grande armée allemande
qu'amenait Condé hésitait à se mettre en route. Un détachement de deux
mille hommes entra, conduit par Thoré, l'un des Montmorency. C'était
offrir aux catholiques une trop facile victoire. Ces deux mille furent
enveloppés par dix mille, par Guise et Strozzi. Deux armées, fort
superflues, l'une du fond du Languedoc, l'autre du Poitou, vinrent
encore accabler Thoré. Immense effort, non du roi, mais du parti
catholique, qui voulait et décourager les Allemands, et grandir son
duc de Guise, en lui arrangeant ainsi une victoire à coup sûr
(Dormans, 10 octobre 1575). Guise y fut blessé au visage, bonne chance
pour sa fortune, qui enivra ses partisans et lui valut le surnom
populaire de _Balafré_.
Catherine regrettait ce succès, qui fortifiait près d'Henri III les
partisans de la guerre, surtout le favori Du Guast; revenu de la
bataille, il relevait le coeur du roi, le refaisait brave et homme un
peu malgré lui. Du Guast mourut fort à point.
De Thou rapporte sa mort uniquement à la vengeance de la petite reine
Margot, qui le détestait. Mais cette mort, dans un tel moment,
importait à Catherine autant et plus qu'à sa fille.
Marguerite, dans ses jolis Mémoires, confits en dévotion, en modestie,
en sagesse, n'en confirme pas moins partout par ses aveux indiscrets ce
qui se disait alors de ses amants innombrables, et très-spécialement de
ses frères Henri III et Alençon. Henri III, qui se survivait, n'en était
pas moins jaloux, plus mari que le mari, le spirituel et patient roi de
Navarre. Celui-ci avait fort à faire pour couvrir les faiblesses de son
aventureuse moitié. Henri III s'emporta une fois jusqu'à vouloir jeter à
l'eau une demoiselle de sa soeur, trop serviable et trop complaisante.
L'amant de Marguerite était alors le fameux duelliste Bussy d'Amboise;
son délateur et son railleur était le favori Du Guast. Marguerite, le
30 octobre, prit un parti violent, et se montra la vraie soeur du roi
de la Saint-Barthélemy. Elle chercha un assassin. Dans le couvent des
Augustins, se tenait à moitié caché un certain baron de Vitaux, qui
avait tué, entre autres personnes, un serviteur d'Henri III. Sans Du
Guast qui s'y opposait, le roi, qui oubliait vite, eût fort aisément
pardonné. Viteaux détestait Du Guast.
La princesse n'hésita pas à aller trouver cet homme de sang au
cloître, ou plus probablement dans la vaste et ténébreuse église.
C'était justement la veille du jour des Morts. Époque favorable.
Toutes les cloches allaient être en branle, et les Parisiens, passant
la journée à courir les églises et visiter les tombeaux, seraient
rentrés de bonne heure. Elle fit valoir ces circonstances qui
facilitaient le coup. Palpitante et frémissante, elle lui demanda de
faire pour elle ce que lui-même désirait et tôt ou tard eût fait pour
lui. Notre homme pourtant se fit prier, ne voulut pas agir gratis, si
l'on croit la tradition. Elle promit. Il voulut tenir. C'était la
nuit, et tous les morts de cette église pleine de tombes, attendant
leur fête annuelle, n'en étaient pas moins fort paisibles et sans
souci des vivants. La petite femme, intrépide, paya comptant. Lui fut
loyal. Du Guast fut tué le lendemain.
Catherine, délivrée par sa fille, ne tarda guère à arranger la trêve
tant désirée (22 novembre). Les conditions furent ignobles. Le roi
devait solder l'ennemi. On ne se fiait point à lui, et on voulait
qu'il se fiât, qu'il livrât d'abord à son frère des places de
garantie. Il hésite. Mais sa mère insiste pour qu'il en soit ainsi.
Les étrangers vont entrer, et non-seulement les huguenots, mais _les
catholiques_ (apparemment les Espagnols). «Sans la paix, jamais
royaume ne fut si près d'une grande ruine» (Lettre ms. du 21 novembre
1575).
Paris refusa nettement de payer un sou. Les gouverneurs refusèrent de
livrer les villes. Les Allemands de Condé refusèrent de s'arrêter, et
entrèrent en France. Trois armées ensemble mangeaient le pays: les
reîtres en Bourgogne, Alençon en Poitou, Damville en Languedoc. Henri
III semblait perdu.
Le jeune roi de Navarre n'avait pas suivi son cher ami Alençon,
espérant (assure De Thou) qu'on lui confierait une armée contre lui.
Mais on l'avait donnée à Guise. Un matin, il prit son parti, quitta le
roi, que tous quittaient.
Il arrivait fort à propos. Les protestants étaient déjà en grande
défiance d'Alençon. Ce garçon, double, intrigant, s'était adressé à la
fois à Rome et à La Rochelle. Il faisait savoir au pape qu'il ne
voulait en tout cela que «_se servir_ des huguenots». En même temps,
par une proposition insidieuse faite aux Rochelais, il avait cru tout
d'abord pouvoir se saisir de la ville. Il ne les attrapa point, et se
fit connaître. Les protestants aimèrent mieux l'ennemi qu'un tel ami.
Au printemps, Catherine, étant venue sur la Loire au-devant de son
cher fils, obtint de lui la paix. Rien ne fut plus gai. Son galant
cortège de filles, qu'elle menait en toute occasion, négociait à sa
manière, mêlant les caresses aux paroles; c'était comme l'appoint des
traités (6 mai 1576).
L'article 1er n'était pas moins que _le démembrement de la France_. On
refaisait Charles le Téméraire. Alençon recevait tout le centre du
royaume en apanage (Anjou, Touraine, Berry, Alençon, etc.) Navarre
avait la Guyenne, et Condé la Picardie. On était dès lors bien sûr que
les catholiques en voudraient autant pour les Guises. Et, en effet,
_ils vont avoir cinq gouvernements_. Des treize que comptait le
royaume, trois peut-être resteront au roi.
L'article 2 _constituait les protestants en une sorte de république_,
ayant non-seulement le culte libre partout, non-seulement des places
fortes de six provinces, mais se gouvernant par leurs assemblées.
Plus, un solennel désaveu de la Saint-Barthélemy, faite «au grand
déplaisir du roi.» Restitution des biens confisqués aux familles des
victimes.
Le roi se chargeait de payer les Allemands, et remerciait tous ceux
qui l'avaient soulagé de sa royauté.
Enfin, tant de choses accordées, il octroyait, par-dessus, _les États
généraux_, qui devaient emporter le reste.
* * * * *
La reine mère revint triomphante d'avoir obtenu ce traité. Tout le
monde admira son adresse (Albert, Alamanni, Archives Médicis).
CHAPITRE VI
LA LIGUE
1576
Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j'ose
dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière,
spécialement au profit du grand parti catholique, trompé misérablement
et jouet de ses meneurs. Si je le démontre aveugle, j'innocente sa
bonne foi.
Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit
vers 1780 et revint vers 1818, dit: «Ce n'est plus le même peuple.
L'ancienne France avait beaucoup du caractère _savoyard_.» J'ajoute
_irlandais_, _polonais_. Ces vieilles races catholiques nous aident à
deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères,
charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.
Cette nation, fort légère, n'en était que plus routinière; tout effort
pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment
à rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée,
peu rangée. Rien ne fit plus tort au parti protestant que l'austérité
de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort
économique) furent regardés de travers, comme une prétention
d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était
jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés n'eût eu
qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des
foules: celui-là n'était pas fier; on écoutait volontiers tout ce que
disait _le bon moine_.
On a vu de quelle faveur jouissait sur le pavé de Paris la vermine des
capets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand
Tolède envoya ici Loyola _étudier_. Encore plus populaires brillèrent
sur les tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce
Panigarola que le pape envoie la veille de la Saint-Barthélemy, aussi
pour _étudier_.
Un certain mélange baroque de grossièreté cynique et de coquetterie
pédantesque amusait les populations. Le premier en ce genre fut Auger,
qui, de bateleur devenu marmiton des jésuites, fut pêché des
casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier il le fit
cuistre, souffla sur lui, le lança. Ses succès furent incroyables; on
croyait tout ce qu'il disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les
chaperons rouges, leur fit faire la Saint-Barthélemy; un autre sermon,
à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait
plaire, dit qu'il n'aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la
charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette
royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la
Chaise.
_Il fit croire tout ce qu'il disait_; cela, c'est la puissance même.
On a vu que, le 24 août 1572, _on fit croire_ que Montmorency, avec
force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny,
tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint-Barthélemy.
Le 25 août, _on fit croire_ que l'épine refleurie indiquait la joie du
ciel et sa haute approbation du carnage de la veille. Toutes les
cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et
décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.
_On fit croire_, à la fin de 1575, que Montmorency-Damville venait du
fond du Midi avec une grande armée pour brûler tout à vingt lieues
autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un châtiment terrible des
Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).
Cette ingénieuse fiction, dont aucun historien n'avait parlé
jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux
badauds épouvantés l'acte de la Ligue.
Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire
croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et
subissaient depuis quinze ou vingt années, commençait, cette année-là,
en 1576.
Reprenons les origines vénérables de la Ligue.
De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté
française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible,
la suite dans la persécution, qu'eut la royauté espagnole. La tourbe
ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un
obstacle dans la police royale: «S'il le faut, on tuera le roi.» C'est
le premier mot de la Ligue.
Le Parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives
de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent
les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très-flottante. On a
vu, au grand massacre, ce procureur capitaine qui ne tuait pas,
«n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère.»
La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand
précurseur du massacre, s'en plaignait: «Nostre noblesse ne veut
frapper... Dieu permettra que cette bâtarde noblesse soit accablée par
la commune.»
Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.
Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens
ecclésiastiques, ce mot, qui sentait la vente, poussa le clergé de
Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier
pas fut le dernier, l'appel à la guerre étrangère. D'une part, il se
remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adressa à
Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle l'acte de 1577
apparaît quinze ans plus tôt. _Premier acte de la Ligue_, en mai 1561.
La mort de François de Guise entrava. On n'y perdit rien; tout fut
arrangé à loisir. D'autre part, on prépara le futur _capitaine_ Henri
en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les
revenus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements du
royaume. Facilité de nourrir une grosse maison armée, d'acheter des
bravi, des reîtres. _Voilà le premier trésor de la Ligue._
C'était peu de chose en campagne, mais beaucoup dans une grande ville.
Paris fut travaillé de main de maître. Les confréries y donnaient
prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des
moines, troupes légères, d'action variable. Il fallait l'action fixe
de l'évêché et des cures si puissantes de Paris.
Il suffit de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en
savoir les origines pour comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et
templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce
qu'en doit au XVIe siècle attendre le protestantisme.
On éleva à l'épiscopat Gondi, propre fils du comte de Retz, le
principal conseiller de la Saint-Barthélemy. On choisit pour toutes
les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La
violence, de génération en génération, monta, et de curé en curé. Le
furieux Vigor, curé de Saint-Paul, était un agneau en comparaison de
ses élèves. Prévôt de Saint-Séverin forma à l'invective l'incomparable
Boucher, curé de Saint-Benoît. Et, de ces modèles illustres, partit le
Gascon Guincestre, le curé de Saint-Gervais, qui, joignant les actes
aux paroles, enleva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une
poupée d'Henri III.
À droite de la Seine, les chaires de Saint-Paul, Saint-Gervais,
Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Jacques-la-Boucherie et
Saint-Germain-l'Auxerrois éclatent, tonnent et foudroient. À
gauche, rugissent Saint-Benoît, Saint-Séverin, Saint-Côme,
Saint-André-des-Arcs. _C'est la publicité de la Ligue._
On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la
Saint-Barthélemy, avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent les
petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri III,
le martyre de Jacques Clément, fassent éclater tout à la fois le plein
paquet de vipères.
On suppose que l'objet capital de cette publicité était la satire du
roi. C'était vrai en général. Poncet, l'amusant curé de
Saint-Pierre-des-Arcis, et autres en faisaient des bouffonneries qui
amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus
profondes et plus politiques étaient habilement mêlées à ces fureurs
tragi-comiques. On disait, on redisait ces choses essentielles au
parti: Que la Saint-Barthélemy avait été une _revanche_ des excès des
protestants; que la Ligue catholique était aussi une _revanche_, une
imitation des ligues des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui
plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps
en choeur par un demi-million d'hommes, devient comme une vérité.
La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre,
original. Marquons bien les différences:
1º Les unions protestantes sont les actes _défensifs_ d'une minorité
massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte
_offensif_ d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut
lui retirer le couteau.
2º Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux
unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace,
l'intimidation, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques.
Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est
traité en traître, puni dans son corps et ses biens.
3º Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement,
comme furent Condé et Coligny, qui ne prirent point le pouvoir
judiciaire, laissèrent juger les ministres et l'armée. Ce capitaine
catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de _grand
juge_ pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la
Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.
4º _Les franchises des provinces leur seront restituées par la Ligue,
telles qu'elles furent du temps de Clovis._ Appel direct à
l'indépendance locale, que les protestants (tant accusés de
fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isolement, leur exigence de
places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant
qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.
Au contraire, la restauration des priviléges locaux promis au nom
d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger,
ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale,
l'appel à la dissolution.
Voyons les ligueurs à l'oeuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur
La Bruyère et son fils Mathieu, honorable conseiller au Châtelet, s'en
vont discrètement par la ville, disant tout bas: «Que la Picardie,
donnée à Condé par le traité, forme une association _pour le roi_,
pour maintenir son autorité, mais _sous la réserve_ du serment qu'il
fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). Paris, menacé
d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la
Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un capitaine.»
«Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi,»
c'était le grand argument. «Mesurons les huguenots à l'aulne où ils
mesurent autruy. Suivons leurs conseils, conformons-nous au chemin
qu'ils tiennent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont
cueillies.»
À ceux qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin,
pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient: «Nous n'avons pas peur.
Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs. Don Juan
d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques.»
Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent
les La Trémouille. Et de là partout.
Le succès faisait le succès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient
partout à l'oreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de
trente mille hommes.
Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la
_majorité_ du royaume, pour la _presque totalité_. Il s'en fallait
terriblement. La France était fort _politique_. Si les choses eussent
été libres, un vingtième des catholiques tout au plus eût été ligueur.
Mais, par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils
devenaient ce qu'ils disaient. Ils faisaient, de leur mensonge, une
vérité à force d'audace.
Le président de Thou fut bien étonné quand on lui parla de la Ligue.
Le roi, sa mère, quand ils l'apprirent, avec leur finasserie qui si
souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile épouvantail
pour contenir les protestants et se dispenser de tenir la parole qu'on
leur avait donnée.
Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement
importante. Il négociait en Italie pour faire venir les _Gelosi_,
excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de
Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient
d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en
était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit les États
généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le
destin de la France.
Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce
jour, fit le saut complet, et parut décidément femme, portant le
collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait
par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine,
s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût
enviée.
CHAPITRE VII
LA LIGUE ÉCHOUE AUX ÉTATS DE BLOIS
1576-1577
Ce que Davila admire le plus dans son héros, Henri III, c'est son
extraordinaire prudence. Chaque soir, il se faisait lire Machiavel et
surtout le _Prince_. Il lisait et il profitait. Plus d'un écrivain
remarque sa dextérité à escamoter aux ligueurs le succès des États de
Blois.
Grande chose, certainement, si la Ligue eût été vraiment ce qu'elle
disait, tout le parti catholique. Mais cela n'était guère exact. Les
ligueurs qui firent ces États par force et terreur, qui n'y mirent que
des catholiques, y virent non sans étonnement qu'ils étaient dans ce
parti même une simple minorité.
Le duc de Nevers, dans ses mémoires, nous met à même de saisir la
réalité des choses.
On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini,
usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin
Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des singularités
tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son sacre de
Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son
effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en
faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; cette
_envie_, comme on dirait, pour une femme, alla croissant et à la fin
il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de
chemise.
Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux
rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les
côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous
rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par
an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était
trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls
pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le
roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé
pour lui en emprunter deux.
Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines
d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des
États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la
moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une
dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la
guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou
de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira,
et l'on tâchera d'attraper les protestants.
C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer
aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.
Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle
favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle
s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine.
C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les
cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout
doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis.
Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même.
De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.
Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit
rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et
haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une
religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y
contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à
vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait
accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse.
Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était
majeur et saurait se faire obéir.
Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue
le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui
emportât le pouvoir, la royauté même.
Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain
avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec
un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus
de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils
devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient
frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la
Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le
duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner
en soumettant la France à Rome.
Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui
venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre
ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et
transmis à Philippe II.
La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un
matin sur son bureau une proposition anonyme.
C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce
qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même
qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la
noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que
l'abolition de la monarchie.
Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en
faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il
stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les
_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si
peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il
n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.
Premier échec de la Ligue.
N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent
l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre
sans lui rien donner pour la faire.
La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait
tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait
exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre
d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé;
que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même
vivre.
Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle
se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea
elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse
(_qu'il n'y eût plus qu'une religion_).
Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené
leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en
cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît
_sans guerre_.
Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies,
les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez
clairement des intentions pacifiques.
Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des
dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent
catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon
cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?»
Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient
refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue,
assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine,
Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul
gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!
L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que
plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens
de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation
pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas
aux États généraux.»
La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.
Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).
Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.
Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.
«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord
paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût
qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa
pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on
lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop
clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.
Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé.
«Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur,
ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.
Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie,
non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même
chose.
Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres
essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des
trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du
roi. Le Tiers n'y consentit point.
La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère
forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine
brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les
Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du
roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles.
Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés,
abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à
Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des
Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce
côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la
suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17
sept. 1577).
Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les
villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église
par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour
garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.
Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux
Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour
supprimées.
CHAPITRE VIII
LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]
1577-1578
[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont
rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a
dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,
quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense
surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de
Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et
Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza
qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui
expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès,
_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,
le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.
«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du
diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II
sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit
Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui
ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne,
cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la
décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit
au mur latéral de Sainte-Gudule.]
Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé
_Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit
au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune
soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de
ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»
Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien
entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un
masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité
militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier,
sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).
La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des
moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres
(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit
Philippe II.
Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait
démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui
conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne
«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se
laissant peu voir, _donnant peu et tard_.»
Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers
ne perdirent pas moins de 58 p. 100.
Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de
Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et
il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua
précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné
l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il
put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en
frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient
des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés
qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment
de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son
système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait
rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses
créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses
pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans
toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là
ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment
cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an
après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc
d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.
Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il
n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui
manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par
écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les
Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et
les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.
Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le
trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid,
et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec
l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis
(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour
le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par
exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se
déclaraient contre l'invasion espagnole.
On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape
Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de
Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les
prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus,
dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle
agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,
quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).
Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative,
pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une
impulsion anonyme.
Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut
chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde
ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.
Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la
décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la
création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré
Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en
Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et
contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser
l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).
Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se
caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur?
Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.
Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à
Paris.
Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart
des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et
leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires
humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.
Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.
Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal
de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau
monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs
atroces des guerres civiles qui vont venir?
Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux
curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de
réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché,
tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands
foyers de la Ligue.
En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en
persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous
l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les
nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les
copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les
honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de
stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au
coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au
profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont
des jésuites.
À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de
romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices
spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente
la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en
occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue,
qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette
plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est
que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en
sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir.
Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la
pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.
Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand
Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux
sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il
n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur
grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise
qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les
_flagellants_ aux comédies.
La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut
encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la
vaccine de la vérité_.
Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé
s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en
venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne,
leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive
et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en
eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils
l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_
ajournera Galilée.
Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un
sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à
eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus
trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il
se promène en vain pour recruter un écolier.
Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir
les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse
mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des
résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais
laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec
bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.
Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient
souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers,
Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent,
ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais.
La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions
immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand,
qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils
les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur
appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et
dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,
jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente
ans.
En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par
les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et
par l'intrigue, et par l'enseignement.
Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans,
élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération
qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les
séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et
Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.
Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la
direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde
catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans
les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le
Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de
France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.
Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va
voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe
II.
Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être
cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout
un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman
qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et
élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on
le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé
au moins par la jalousie!
On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme
l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore
sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre
des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des
succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire
de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son
profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste
du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui
battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens
(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par
Strozzi, dont personne ne parla.
Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous,
rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui
donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font
penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus
la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le
cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié,
qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns
disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait
mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font
écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette
royauté de Barbarie.
Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il
éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un
espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don
Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand
projet de la royauté.
En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire
d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était
alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de
Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi.
Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don
Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit
plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une
aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.
Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises.
C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète
alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître)
_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un eût _conservé_
Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III.
Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner,
disait-il, les fonds nécessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais.
Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou
d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire,
se désespérât et mourût de faim.
Il arrivait juste au moment où les Belges imitaient la Hollande et
rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé
Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour
les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement
horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue
au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée.
Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui
le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la
révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape
à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition
d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et
légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou _autre des siens_. Il ne
bougea pas.
Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape
plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la
chose, disant aux États de Belgique que, _Don Juan étant l'homme de Sa
Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de
rester sous tout autre prince_, même catholique (De Thou). Ils se
laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers.
Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis
de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et
d'emmener ses Espagnols _par mer_. Mais ils dirent toujours _par
terre_, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.
Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers
soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier?
Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne?
Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait
son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena,
on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même
lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo
(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1er octobre.
En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba
malade au siége de Philippeville, de _fatigue_, dit-on, _et de
désespoir_.
Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de
sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste
succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait
avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux
côtés.
Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur
l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.
«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait
fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.
Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son
roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta
le prince d'Orange, et pensait à se proposer pour épouser Élisabeth
en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. Élisabeth était
femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de Lépante, eût bien
aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, hideux de petite
vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie
de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, VI, 452).
Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance
secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans
aucune raison sérieuse.
CHAPITRE IX
LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7]
1579-1582
[Note 7: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de Marie
Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je les
prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée de
Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington
(_States trials_) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut,
avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les
événements militaires alternent avec les conspirations: un jour
l'épée, un jour le couteau.--Le curieux, c'est l'émulation des deux
polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.--Quant aux
tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise,
entravé par l'Espagne, essaye de se lier, _sans elle et contre elle_,
aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, _Marie
Stuart_, II, p. 235.]
Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été
Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était
un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à
l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux
passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever
l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un
bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579).
Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le _Gesù_ dans
des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des
cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À
l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et
on appela le nouvel établissement le _séminaire de toutes les
nations_.
De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les
colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui
n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai,
foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière
d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut
recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le
maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une
centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent
l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait
l'Irlande.
Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de
Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et
d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade
d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit bientôt la
succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au
conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le
Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre
Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition
irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de
l'île, et finit misérablement.
Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils
cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune
ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583,
sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre
d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on
s'en serait servi.
Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir
sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire
XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur
que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint,
beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la
Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.
Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les
prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont
unité parfaite sous un masque varié.
Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin,
aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et
qui n'en obtient pas moins de la Savoie la persécution des Vaudois.
Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, des
docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les
missions contre Élisabeth.
De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes
(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec
toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux
ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis
éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils
avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace
(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment
dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.
Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité
stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est
examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre,
on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes,
leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et
voulues.
Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la
_Monarchie visible de l'Église_, qui avilit les évêques, scandalisait
beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette
doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques
digérant difficilement le principe du _tyrannicide_, quelques
confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de
l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre
Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage.
Cette doctrine du _tyrannicide_ se forma dans leurs séminaires par un
éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux esprits peu
associables. D'une part, tout prince _excommunié_ n'est plus prince,
n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en
un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa vie est à qui
veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les Jésuites ne
manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines
des meurtres républicains des _tyrans_ de l'antiquité; ils les
trouvaient toutes faites dans le fatras du cordelier Jean Petit, pour
justifier en 1409 la mort du _tyran_ d'alors.
Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.
Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de
leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour
autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le
maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put
commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange
et le tyran Henri IV.
Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point:
quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était
Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces
doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins,
fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en
droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut
tuer, c'est le tyran _illégitime_.» En Espagne, le casuiste Toledo
reproduit la distinction. Toute la matière enfin est splendidement
élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un
manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant (Philippe
III).
Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de
cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce
distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de
l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant
la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait _active_; on
lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la
selle, la mort ne sera que _passive_, etc.
Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces
sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main
des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique
qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des
_Exercitia_ d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent
un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur
charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse
captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de
donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une
émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils
maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la
tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle
prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de
jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à
Madrid, de Vienne à Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur
contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou le prince
d'Orange, contre tous les protestants.
C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et
que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.
Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se
former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion
tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises
qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef
des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites,
la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la
mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit
d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue,
parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.
Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à
leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la
vieille cause, en réalité, perdait.
La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des
modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une
assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de
Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France,
on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas
catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et
taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient
Londres et tout à l'heure Amsterdam. La petite, indestructible
Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, de Raleigh et
de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais l'espoir du monde.
Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant.
On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce
qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait
impossible.
Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour
détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve,
c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au
pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et
impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques
anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait
ajourner l'exécution d'Élisabeth.
Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de
Philippe II.
Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré
Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait
beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez,
la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait
la sienne), il semblait fort auprès du roi.
Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle
de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait
moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On
n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui
insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis de
longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que
Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.
En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la
princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières
mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le
prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est
pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en
Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera
l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.»
(Groen, VII, 166.)
Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient
obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du
roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on
spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a
voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un
voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance;
il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui
plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon
patriote, et _il est le tyran_ du peuple.
Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites
enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est _le meurtre des
tyrans_.
C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est
plus nommé _Herculès_, mais _Mucius_, étant appelé alors à d'autres
vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de Tarquins.
La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à
merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un
brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la
phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se
dénonce et devient claire, comme oeuvre de Loyola.
Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse
assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme
voleur celui _qui jamais ne voulut manier les fonds publics_, et comme
assassin le _chef du parti de l'humanité_.
Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince
d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de
la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple,
vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors.
À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste,
vénérable, dans l'avenir.
Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom
d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des
catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on
les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en
corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats
pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la
vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices
atroces qui étaient alors en usage.
Mais revenons à la France. C'est du séminaire de Reims, fondé par les
Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est
de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la clientèle de cette maison,
que, la même année, part pour l'Écosse, ainsi que nous avons dit, un
Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi,
et fera périr le régent Morton, allié d'Élisabeth. Roman bizarre,
improbable, chimérique, qui se vérifia pourtant à la lettre, dans une
rapidité terrible. Aubigny aborda en septembre 1579, réussit, plut et
charma, fut maître; en moins de dix-huit mois, ce doux et charmant
Aubigny put décapiter Morton. Élisabeth avait perdu toute influence
sur l'Écosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trône de
l'Écosse.
Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme
d'inertie les arrêtait, celle du parti _politique_, qui, sans même
remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.
Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils
tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore
Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en
conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.
Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se
brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que
désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561
de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés,
objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la
prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la
guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout
commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des
pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait
éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues,
comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on
prît les armes. Le prévôt des marchands alla demander secours au
Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des
pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi
les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils
payeraient au moins dix années encore.
Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons
ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit
pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en
état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse,
était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances
avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile,
intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface
VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par
Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas
de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne
pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir
chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses.
À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral,
d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de
Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez
les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient
d'Allemagne.
Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant
soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara
l'oeuvre du président Brisson, la première codification de nos lois,
appelée le _Code_ Henri.
Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu
qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il
n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les
fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.
Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du
siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours
plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.
Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un
siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les
provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient
voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis
XII.
Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement.
Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen
et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places
qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III
essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en
révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait
parfaitement. Il réunit tout contre lui (_Guerre des amoureux_,
novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit
Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et
de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du _vert
galant_.
Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou.
Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins
au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de _sa faiblesse
pour les hérétiques_ (26 novembre 1580).
On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère
entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas,
Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et
nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la
Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient
être maîtres de l'Europe.
La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et
trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe siècle, un de ses ancêtres
avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux
Açores.
Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son
argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur
époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie
était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti
protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du
candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la
France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il
était parvenu à tirer des États l'acte qui leur coûtait le plus, la
déchéance de Philippe II.
Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais
attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui
agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce
fut un coup de foudre.
À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du
roi.
Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. _Et
nunc erudimini qui judicatis terram._
L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français
Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan
magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des
catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du
mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de
malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force,
ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable
dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres
d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._
Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours
l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de
crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont
les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils
viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement:
_Assassin._
En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une
force, en révolution, de mépriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de
93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient
ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens
commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence
calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle
enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des victoires
que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.
Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de
silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique
figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II
amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment _un Jupiter_
incestueux et libertin.
Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le coeur de
Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment
ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se
vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence
cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune
Antonio Perez!
Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la
princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le
manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.
Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde
par la grandeur et l'audace de ses entreprises?
Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de
l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients
révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa
banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le
peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur
les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise
désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).
Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi
la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et
déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui
pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_,
et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois.
Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent
formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un
peuple, contre le premier roi du monde.
La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait
d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de
France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la
révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant
contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y
tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur
Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande
si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs
complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.
Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV,
Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi
très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs
tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq
seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580,
son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous
côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique,
visaient à lui ôter la vie.
Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la
reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive
même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc
d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des
Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques
au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle
l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle
croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri
III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.
Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais.
Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des
Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant,
l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent
d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait
scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise
pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville
libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal
qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.
Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener
l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui
n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de
consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à
l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés,
le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais
passé un jour sans prier _pour la reine_.--«Pour quelle reine?» lui
dit-on.--«Pour la reine Élisabeth.»
Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le
travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.
Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81,
le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient
tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et
d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait
l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir
entraîner Philippe II.
Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le
poignarde; un moment on le croit mort.
C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la
mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme,
dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques,
n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble
et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur traître comme
son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de
Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort
de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre,
menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se
trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.
En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune
dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle
épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était
étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et
l'extraordinaire beauté de coeur. Elle donna au grand homme, dans
cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui
l'image, l'âme même de Coligny.
CHAPITRE X
LA LIGUE ÉCLATE
1583-1586
On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte
qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt
subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria:
«Vive la reine!»
Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents
ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582),
où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si
entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous
disons: «Vive Élisabeth!»
La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II.
Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Élisabeth
est le palladium commun des nations.
Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un
concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises.
Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les
missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse,
qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace
Élisabeth.
Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres
et des assassinats.
On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à
Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien
accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme;
le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses
meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du
siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à
faire tuer le prince d'Orange.
La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes
et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la
forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la
clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la
reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans
Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme
où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la
guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.
Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre
n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux
jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement
assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient
naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait
un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de
les recevoir en Hollande malgré les États généraux.
Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après
l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises
et du prince de Parme pour assassiner Alençon.
Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des
Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant
mieux.
Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne
pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie.
Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était
caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce
bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce
qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il
lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le
prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait
passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des
assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il
donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais
du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et
l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la
Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté,
voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le
secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.
Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de coeur et de morale,
la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde
d'indignation, réveillé tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi.
L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les
résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine
ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public
n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de
Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratégique sur les
Belges, abattus, effrayés et lassés.
Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour,
n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces
grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la
lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur
situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès
sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le
parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les
Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant
Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur
échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative,
audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).
Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe
II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims,
le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des
armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On
était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise
et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats
allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise
voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.
Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II.
Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols.
Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur
atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait
méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de
l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer
deux mille moines.
Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre
sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à
Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou
qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes,
mais que la saison était avancée, l'Angleterre _trop froide_, qu'il
fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se
perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais
qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques
anglais qu'après l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-même
aiderait à les chasser_.
Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien
faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement
étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise.
Défiance sage mais qui fit tout manquer.
Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre
si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on
était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.
Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur
d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les
complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa
basse perfidie d'assassin.
L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence
dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De
Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis.
Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend
contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir
d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la
messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À
grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance
du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans
la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme
popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard,
spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue
d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).
Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser sa mort,
et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme
avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer
sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à
un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant,
très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui
rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux
Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne.
En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens
sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux
gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des
canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des
Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit
ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la
force, où? aux pieds d'Henri III!
Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre
personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue
elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.
Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le
dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères;
il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa
famille.
Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une
chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était,
elle les voulait toujours, et détestait les deux vizirs, Épernon et
Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire
qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône _ses
parents de Lorraine_. Étrange aveuglement. Cette femme de tant
d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les
Guises travaillaient pour eux.
Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui
allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la
vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher,
de la prier d'intervenir.
Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la
troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le
monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il
n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.
L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la
grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui
eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y
eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait
force, tout lui échappait.
Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et
Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce
que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la
conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne
menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à
la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne
parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui,
mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib.
81).
Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à
s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31
décembre 1584.
Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la
France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi
de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince
catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.
Cet acte d'_Union_ fut la porte par où l'Espagne entra en France.
L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse?
Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y
entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent
fort bien que ce n'était qu'un acte politique.
Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui
offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le
paraissait?
Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon
catholique, pénitent des Jésuites. De coeur et de nature, il avait une
vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques
un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la
Saint-Barthélemy.
Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un
homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait
bien vu déjà les faciles revirements; il s'épuisait à dire _qu'il ne
demandait qu'à s'instruire_, que d'avance il se soumettait à ce que
déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc.,
etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient fort pensifs.
Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique.
Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_.
Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est
que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six,
après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en
travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années
pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces
pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les
mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de
la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!
Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord,
entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir
employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en
Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté
de le croire un peu fou.
Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son
compte la conquête du Portugal et des Açores.
Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il
faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des
comparaisons.
Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une
manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il
voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils
ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et
n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante
mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille
francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti;
c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par
l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.
Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu.
Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés
de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.
Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2
janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il
agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente,
bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue _est
celui même de l'Évêché_; l'évêque était toujours Gondi, le frère du
conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? _L'achat des
armes._ Déjà on projetait les Barricades.
Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou
encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de
Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour
rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y
joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la
Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent
très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents
instruments.
Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les
machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne
tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.
Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour
brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille
étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait
encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs,
on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec
force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour
expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme
le Béarnais va traiter les bons catholiques.»
Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les
hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple
enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever
Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après,
viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en
émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à
Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque
affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait
l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.
Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et
Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et
le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent
Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât
vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à
Guise: «Il le faut.»
Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.
À la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il
refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.
Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne
celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un
solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux
prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non
Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait
d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome
consulter cette autorité.
Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le
roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais
d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques,
espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et
embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne
demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue
jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa
négociation consiste à livrer tout.
Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des
places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à
Mayenne, Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinant
au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura
Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le
roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient
contre lui.
Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union
n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables
citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité
à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port,
une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court,
au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient.
Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était
aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en
approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.
Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su
tout, révélé tout.
Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui
mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache
en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.
Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les
ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le
duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est
vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant
bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et,
le 10 août, avait publié un manifeste en commun avec lui et le prince
de Condé. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'étaient
pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne
eût franchement, fortement secondé les Guises.
Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien
de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur
Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que
le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne;
tantôt ce sont des fonds qui viennent.
En réalité, rien.
Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre
85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.
Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous
l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que
la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se
vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement
et en face; chaque sermonneur lui pre
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