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Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)

by duchesse d' Laure Junot Abrantès · French · Gutenberg #39331 · 515,535 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)
    
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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 1/6)

Author: duchesse d' Laure Junot Abrantès


        
Release date: April 1, 2012 [eBook #39331]
                Most recently updated: June 22, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/39331

Credits: Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS (TOME 1/6) ***




[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

Les ancres des notes 117 et 139 ne sont pas présentes dans
l'original.]




HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.



par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.



TOME PREMIER.




À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS, PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.




TABLE

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE PREMIER VOLUME.

                                                            Pages.

  INTRODUCTION                                                  3

  Salon de madame Necker                                       83

  Salon de madame de Polignac                                 215

  Salon de monseigneur de Beaumont, archevêque de Paris       291

  Salon de madame la duchesse de Mazarin                      335

  Les Matinées de l'abbé Morellet                             361


Paris.--Imprimerie de Casimir, rue de la vieille-monnaie, No 12.




INTRODUCTION.


C'est une matière grave à traiter dans les annales d'un pays comme la
France, que l'_Histoire des salons de Paris_. Depuis une certaine
époque, cette histoire se trouve étroitement liée à celle du pays, et
surtout aux intrigues toujours attachées aux plans politiques qui si
longtemps bouleversèrent le royaume. L'époque de la naissance de la
société en France, dans l'acception positive de ce mot, remonte au
règne du cardinal de Richelieu. En rappelant la noblesse autour du
trône, en lui assignant des fonctions, créant pour elle des charges et
des places, dont son orgueil devait jouir, Richelieu donna de la
sécurité à la Couronne, sans cesse exposée par les caprices d'un grand
seigneur, comme le duc de Bouillon, le duc de Longueville, le duc de
Montbazon, et une foule d'autres qui, plus libres dans leurs châteaux,
étaient conspirateurs par état et par goût. La réunion de tous ces
grands noms autour du trône lui donna plus que de la sécurité, il en
doubla la majesté; mais aussi le premier coup fut porté à la noblesse:
elle n'eut plus dès-lors de ces grandes entreprises à conduire, qui
mettaient en péril à la fois la tête des conspirateurs et le sort de
l'État. Richelieu, avec cette justesse de coup d'oeil qui lui fit voir
le mal sous toutes ses faces, le conjura en appelant la noblesse au
Louvre; mais il ne put l'empêcher de conserver ce qui était inhérent à
sa nature, toujours portée à l'intrigue et au mouvement. C'est ainsi
que, même sous le ministère de Richelieu, on conspirait dans Paris
chez les femmes de haute importance, telles que la princesse Palatine,
madame de Chevreuse, madame de Longueville, et une foule de femmes
toutes-puissantes par leur position dans le monde, leur esprit ou leur
beauté... Avides de pouvoir, ces mêmes femmes saisirent, aussitôt
qu'elles le comprirent, le moyen que le cardinal lui-même leur avait
laissé. Elles régnaient avant dans une ville éloignée, un château-fort
habité par des hommes dont le meilleur et le plus agréable n'était
souvent qu'un mal-appris; maintenant elles étaient au milieu de Paris,
de ce lieu qui, même à cette époque, où il n'était pas embelli par
tout le prestige de _la Société Parisienne_, de cette société qui si
longtemps donna partout, en Europe, le modèle du goût et des façons
parfaitement nobles et élégantes, formait déjà le parfait gentilhomme.
Ce fut alors dans chaque maison particulière qu'il fallut chercher une
reine donnant ses lois et dirigeant une opinion. C'est dans les
Mémoires du cardinal de Retz, dans ce _livre-modèle_, qu'on peut
reconnaître cette vérité, dans ceux de madame de Motteville. Voyez
l'abbé de Gondy lui-même arrivant chez madame de Chevreuse. Suivez-le
dans les détours qu'on lui fait parcourir une nuit, pour parvenir
jusqu'à la duchesse, lorsqu'il est cependant l'ami de sa fille[1].
Vous le rencontrez ensuite dans les salons à peine organisés, avec M.
de Beaufort, M. le duc de Nemours, M. de La Rochefoucauld, et vous
êtes admis aux secrets importants de l'époque.... Le salon de madame
de Longueville, celui de Mademoiselle, de madame de Lafayette,
deviennent comme des clubs à une époque révolutionnaire. Gaston,
mannequin de l'abbé de Larivière, dirige tout du Palais-Royal, et la
Cour elle-même n'est plus qu'un instrument.

[Note 1: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes;
mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et
là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien
alarmantes.»]

Richelieu ne vécut pas assez pour voir l'effet de ce qu'il avait
amené; mais Mazarin en comprit à la fois l'utilité et le danger, et
devint plus surveillant que sévère: c'était ce qu'il fallait..... Plus
tard l'intrigue changea de forme et se réfugia dans des coteries
littéraires et de société, lorsqu'après la Fronde, la France respira
sous le règne de Louis XIV. Les bouquets de paille et les noeuds de
ruban bleu[2] ne se firent plus dans les salons les plus à la mode de
Paris.... Louis XIV devenait lui-même élégant et homme du monde... en
même temps qu'il était le Roi le plus somptueux de l'Europe; la
politique régnante fut l'amour et les intrigues de cour. Le roi,
uniquement occupé de ses favorites, donnait ainsi le premier l'exemple
de ce qu'il fallait faire, et les salons de Paris devinrent alors le
théâtre de ce qui occupait le plus la génération de cette époque. Mais
comme l'intrigue était essentiellement attachée à la haute société de
Paris, on vit les salons ne s'occuper que des horreurs de la
Brinvilliers et de la Voisin. La sorcellerie elle-même s'introduisit
dans les sociétés intimes, et lorsque la Chambre des poisons fut
instituée, on vit comparaître à la barre d'une chambre ardente les
premiers noms de France[3].

[Note 2: Signes de ralliement de la Fronde.]

[Note 3: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, _le
maréchal de Luxembourg!_ et tant d'autres noms fameux parmi les plus
respectés.]

Plus tard, cette société toujours plus puissante prit une force que le
temps lui avait préparée et qui parfois se trouva être à l'unisson du
pouvoir royal... Louis XIV vit souvent, malgré son absolutisme,
dominer sa volonté par celle d'une femme, comme madame des Ursins, la
princesse Palatine[4], ou par toute autre unie par le coeur ou par
l'intrigue à la force contre l'autorité royale... Et plus près de lui,
madame de Lafayette, madame de la Suze, madame Scarron, madame de
Sévigné, exerçaient un pouvoir souverain qui balançait le sien... À
mesure que le temps s'écoulait, cette société élargissait sa base, et
prenait une attitude plus imposante et plus formidable. L'hôtel de
Rambouillet rendait des arrêts... et le salon de madame de Sévigné
était redouté de ceux qu'on y jugeait.

[Note 4: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de
Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle
était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et
à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps
qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison
funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret
de cette princesse _et celui de tous les partis, tant_ elle était
pénétrante, _tant_ elle savait gagner les coeurs.»]

La fin du règne de Louis XIV fut une autre époque où la société de
Paris prit un nouvel accroissement. Les femmes, vraiment souveraines,
par de nouveaux arrangements, maintinrent le plus longtemps possible
ce pouvoir qui leur était donné par cette réunion d'individus autour
d'une même personne. Le Régent vint ensuite... Ce fut alors que ce
qu'on nommait _la Société_, et ce dont on a complètement perdu le
souvenir, se forma sous de nouvelles formes... L'amour occupait toutes
les têtes et remplissait d'ailleurs la vie de chaque personne ayant
quelque importance. L'amour était tout alors... Les grands seigneurs,
les grandes dames, les princes du sang, le Roi lui-même, tous ne
songeaient qu'à l'amour, et s'il se trouvait quelque noble pensée au
travers de ce code amoureux, elle était étouffée sous le poids de tout
le reste; l'esprit était lui-même subordonné à cette manie
amoureuse... Si un peintre faisait un tableau d'histoire, c'était
Diane de Poitiers et Henri III, Henri IV et Gabrielle; c'était Hercule
aux pieds d'Omphale, et à tout cela la figure de Louis XV[5]. Si on
faisait un poëme, c'était _l'art d'aimer_!... et d'autres platitudes
semblables; mais insensiblement on arriva à une époque de transition,
et cette époque était le triomphe philosophique... Mais encore dans
cette nouvelle régénération, bien que les travaux de plusieurs siècles
eussent préparé l'esprit humain à recevoir ce baptême de lumière, il
dut subir l'influence de l'esprit du moment. L'institution des
Académies avait été un autre bienfait de Richelieu, car avant lui,
l'instruction publique se composait d'études scolastiques.
L'établissement des Académies fut une époque lumineuse dans l'histoire
de l'esprit humain, et devint sensible à ce code des beaux-arts... Le
dix-septième siècle fut même l'âge héroïque de la monarchie française;
et ce fut dans les sociétés intimes, les salons les plus renommés par
l'esprit de celle qui les présidait, que se formèrent de beaux esprits
et que de beaux génies donnaient leur première lumière.

[Note 5: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.]

À dater de la moitié du dix-septième siècle, les passions séditieuses
furent assoupies; le commerce des femmes réunies en un même lieu avait
donné une tout autre physionomie à ces mêmes hommes qui, quelques
années plus tôt, eussent été des hommes de fer, ne parlant qu'avec une
épée à la main et n'invoquant que leur droit. Ce temps était passé:
les fêtes, les plaisirs de la représentation, les passe-temps
agréables, les bals, les comédies de société surtout, devinrent les
amusements dominants et les plaisirs exclusifs... On trouvait dans ces
distractions tout ce que l'amour pouvait donner de ses joies; on les
demandait à ces réunions que nous avons nommées _Société_, et qui
formèrent celle que, depuis, l'Europe s'honora si longtemps de suivre
comme modèle.

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la littérature devint donc plus
intime avec la société particulière de ce qu'on appelait le _beau
monde_. La littérature prit un autre caractère; mais, par un singulier
effet, ce fut la haute classe qui reçut l'impression et la garda... La
poésie et la littérature furent négligées, et la philosophie fut
l'étude des plus fortes comme des plus jolies têtes: car les femmes se
mêlèrent aussi de science et de philosophie... La littérature, la
noblesse et la richesse se trouvèrent unies et formèrent une
association que nous avons toujours vu prospérer, quoique la science
abstraite ne se plaise guère dans les palais.

On peut, je crois, établir cette différence dans les deux siècles (le
XVIIme et le XVIIIme): c'est que la littérature n'a eu aucune
influence sur le gouvernement du règne de Louis XIV... L'indépendance
du Gouvernement était positive quant aux opinions littéraires, et les
grands écrivains du dix-septième siècle n'eussent-ils pas écrit, la
monarchie n'en aurait aucunement souffert, et l'autorité serait
demeurée intacte et respectée... La littérature ne corrigea que des
ridicules, même dans un roi; tandis que la république des lettres,
sous Louis XV et déjà sous le Régent, fut d'une telle influence, que
si l'on retranchait à ce siècle, en faisant un tableau, les écrits de
J.-J. Rousseau, de Voltaire, de Raynal, d'Helvétius, de Mably,
Diderot, Necker, etc., etc., vous ôteriez au siècle son génie, son
caractère particulier, à la génération qui lui a succédé, ses
nouvelles doctrines et ses opinions actives puissantes; et ces
opinions qui ont tant influé sur la France et tout changé dans sa
vieille organisation. La grande influence et surtout l'influence
rapide qui se communiqua à la nation entière, eut pour cause première
les réunions sociales entre soi, et notamment celles qui eurent lieu
sous le règne de Louis XVI, depuis la fin de Louis XV... Le salon de
madame Geoffrin, celui de madame du Deffant, de la duchesse de
Choiseul, de la maréchale de Luxembourg surtout, tout le monde élégant
de la Cour, se trouvait réuni sur le pied de l'égalité avec les gens
de lettres qui dominaient alors la société de France. Cette époque est
remarquable, et remarquable à constater.... Un fait qui l'est plus
encore est le moment où la Reine, abandonnant son souper royal et
l'étiquette la plus ordinairement suivie, se rendait chez la duchesse
Jules de Polignac pour y souper _sans cérémonie_, et y faire de la
musique, en étant accompagnée par Gluck... n'étant enfin qu'une
personne du monde, et ne voulant compter dans le cercle de madame la
duchesse de Polignac que comme une personne de plus dans la société.
Avec l'étiquette s'en est allé le respect. Ces changements ont été
d'une haute importance dans les affaires de la France... C'est des
salons de Paris que les discours de l'Assemblée Constituante allaient
à la tribune, c'était dans les salons de Paris qu'on minutait les
attaques et les répliques de ces adversaires de si grand talent qui
ont combattu dans cette arène mémorable!..

Voilà ce que je me propose de reproduire, ou tout au moins de
rappeler; voilà le tableau que je mettrai sous les yeux. Je le ferai
d'une main et d'un esprit impartial. Il faut du courage pour peindre
des temps aussi près de nous; mais la vérité contribue tellement à
mieux faire ce qu'on entreprend, que, par intérêt pour soi-même, il
faut la prendre pour règle.

Le moment de la plus grande influence des lettres sur la nation fut
celui où la littérature déserta les écoles, pour faire ses cours dans
les salons. Cette époque est celle du règne de Louis XVI et la fin de
Louis XV.

À cette époque, la jeunesse de vingt-cinq ans, de trente ans, était
toute faite, toute instruite, toute pénétrée des maximes
philosophiques, et s'attendant aux plus grands mouvements politiques;
la république des lettres avait précédé la Révolution, et lorsque
l'abbé Raynal publia la cinquième édition de son histoire des Indes,
il trouva la nation tout occupée de son livre et des troubles
d'Amérique. Cependant je ne suis pas de l'avis de ceux qui attribuent
aux philosophes les malheurs de la Révolution: elle fut sanglante
parce qu'une telle commotion ne se peut faire sans douleur et sans
quelques malheurs particuliers. L'abbé Raynal racontait lui-même _que,
lorsqu'il était prêtre, il prêchait et disait des choses pour nous
qu'il ne croyait pas_. Je crois donc avec raison que la philosophie a
amené la Révolution, mais je nie qu'elle ait fait ses malheurs.

Au commencement du règne de Louis XVI et même depuis 68, il y avait à
Paris des réunions périodiques dont l'histoire n'est point écrite et
qui, cependant, tient à la nôtre essentiellement: les gens de lettres
confondus avec la plus élégante société de Paris, la plus riche et la
plus haute classe, professaient dans un salon meublé avec un luxe
asiatique, après un dîner d'une exquise recherche, avec plus de
contentement que dans une halle ouverte à tous les vents. Les hommes
les plus éclairés étaient admis chez madame Geoffroy, madame du
Deffant, le baron d'Holbach, Helvétius, Lavoisier, madame de Bourdic,
madame de Genlis, madame Necker, madame Fanny de Beauharnais, la
duchesse de Brancas, dont le salon était le rendez-vous d'hommes de la
plus haute capacité, et une foule d'autres maisons où l'esprit du
monde aidait au talent et même au génie à se faire comprendre de la
foule. On y discutait les ouvrages qui paraissaient périodiquement ou
chaque jour; les femmes, avides de s'instruire, demandaient des
explications qu'elles ne comprenaient pas toujours, mais qui plus tard
leur devinrent familières et leur font aujourd'hui prendre en pitié le
temps où elles pouvaient être arrêtées par de semblables niaiseries.

Les salons de Paris étaient donc alors de vraies écoles, où l'on
professait sans la pédanterie scolastique, et madame Necker et madame
Rolland étaient les deux chefs dans ces nouvelles arènes où l'esprit
comparaissait sous toutes les formes, madame Necker pour la défense
des idées religieuses, madame Rolland pour celle des pensées
libérales, qui, à cette époque, causaient déjà un mouvement prononcé,
et toutes deux donnaient une impulsion à la machine. Les salons
étaient aussi une arène où combattaient les philosophes et les
économistes: ils avaient leurs disciples, leurs séides mêmes, et le
fanatisme pour leur cause allait jusqu'au plus sérieux des
engagements; ils étaient gens de bien en général, et leurs intentions
étaient pures. Ils étudiaient l'homme: c'était _lui_, c'était la
_nature_ qu'ils étudiaient. Le seizième siècle avait vu les savants
approfondir les études les plus abstraites. Les moralistes, les
écrivains religieux, les traducteurs du grec et du latin, les
commentateurs enfin, avaient rempli le seizième siècle; l'esprit
fatigué se reposait, au dix-septième, dans la poésie, et l'imagination
délassait la faculté savante; mais toutes les immenses portées
fatiguent l'esprit humain: autour de lui, d'ailleurs, que voyait-il?
une dégénération complète, une corruption de moeurs qui tendait à la
chute, à l'écroulement de tout en ce monde. Le moyen de _chanter_ une
pareille époque! Alors, on s'attacha à _connaître_ et à faire
_connaître_ l'homme, et la nature: c'est ainsi que le règne
philosophique a commencé. Ce n'est pas que le siècle de Louis XIV
n'ait produit de grands savants, et Pascal à lui seul répond pour tout
un siècle[6]! et que celui de Louis XV n'ait donné des poëtes qui
méritent ce nom; mais il faut reconnaître que le dix-septième siècle a
été celui de l'imagination, et le suivant, celui de la vérité: après
Racine, la lyre poétique se détendit et la muse de la France ne la
remonta pas pour Dorat, et toute cette troupe qui n'avait de poétique
que le nom; mais des hommes tels que Lavoisier, Darcet, Bailly,
Buffon, Franklin, etc., méritent la reconnaissance nationale...

[Note 6: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que
Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait
des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom
donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...]

Nous montrerons, en regard de ces savants estimables dans leurs
travaux comme dans leur caractère privé, plusieurs hommes dont
l'existence bizarre révèle plus d'intrigue que de vraie science... les
Martinistes, Cagliostro, Bleton, Mesmer, Delon, les somnambules et
tous leurs sectateurs, dont les fantastiques rêveries ont jeté parmi
nous des semences de folie et de sinistres malheurs!... La doctrine
des attractions morales fit malheureusement trop de prosélytes; et
dans une ville comme Paris, jusqu'où pouvait aller le fanatisme!..
jusqu'où pouvait aller l'esprit d'une génération blasée, à qui une
voix mystérieuse promettait des moyens inusités et puissants pour
exciter ou éprouver des sensations inconnues!.. Il y a dans
l'histoire de cette époque des faits bien curieux à rapporter. J'en
dirai quelques-uns en leur temps... Mais il y a toutefois une grande
différence à établir entre le magnétisme et le _mesmérisme_. Mesmer,
homme habile et spirituel, possédant de l'instruction pratique et de
la science apprise, avait des déraisonnements spécieux à l'aide
desquels il subjuguait les esprits même les plus incrédules... Je
compte donner une description du salon de Mesmer, et d'une séance
autour de son baquet magnétique, avec tous les détails de cette
science pratiquée alors par des hommes qui faisaient du tort à une
science positive que, moi-même, après l'avoir combattue, j'ai en
partie reconnue. Le magnétisme peut donc exister, mais les jongleries
du _sauveur du genre humain_, comme s'appelait _Mesmer_ lui-même,
voilà ce que je ne puis approuver... Ce n'est pas d'après la querelle
de l'Académie royale de Médecine et de l'Académie des Sciences, qui
toutes deux le proclamaient le plus adroit des charlatans, que je
résume mon opinion; je l'appuie sur une base plus certaine: c'est sur
le sentiment et l'avis de MM. Lavoisier, Bailly, Franklin, Guillotin,
Darcet, Leroy, etc., etc., que je règle le mien.

Les salons de Paris, à l'époque dont je parle, étaient séparés en
deux camps, comme quelques années avant, au temps des Gluckistes et
des Piccinistes; il y avait alors des sujets d'intérêt bien autrement
vifs, qui devaient absorber jusqu'à la volonté de ceux qui avaient une
existence: les mesméristes et les académiciens se livrèrent à tout ce
que cette lutte bruyante put inspirer des deux côtés. Toutefois Mesmer
fut bien autrement en faveur auprès de ses partisans, que Gluck ne le
fut jamais auprès des siens.

Le nouveau genre de littérature adopté dans le dix-huitième siècle
était, comme toutes les littératures en France, favorable à la
conversation ou plutôt à la discussion. Pour bien comprendre les
différents personnages qui seront cités dans cet ouvrage, il faut
suivre plusieurs d'entre eux, pour expliquer ensuite plus aisément
l'intérieur de quelques-uns de ces salons, notamment à l'époque un peu
obscure pour la dissemblance des opinions qui existaient déjà dans le
monde, et surtout le monde de la haute classe, un peu avant la
Révolution.

Aux querelles des économistes, à celles des mesméristes, des
gluckistes, à celle plus sérieuse des philosophes et du parti
religieux, s'étaient jointes d'autres querelles qui, elles-mêmes, n'en
étaient que des subdivisions. Mais leur objet n'en était pas moins
très-sérieux, et amenait de nouveaux sujets de discussion, aussitôt
que vingt personnes étaient ensemble; les femmes elles-mêmes se
mettaient sur les rangs pour combattre, et cela avec d'autant plus de
raison que c'était presque toujours une querelle de famille[7]. Cette
nouvelle discorde venait de la lutte éclatante entre les évêques pieux
et les évêques philosophes; les gens sensés y voyaient un sujet
d'alarme et de dissolution, et les autres au moins un sujet de
scandale. M. de Juigné, archevêque de Paris, était le chef du parti
pieux; son acolyte, plus hardi que lui, M. de Beauvais, évêque de
Senez, tonnait courageusement du haut de la chaire de vérité devant le
feu roi:

[Note 7: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils,
le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux
prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France
était perdue si elle demeurait exilée.

«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de
la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne
le croyais pas mauvais citoyen.»]

«_Encore quarante jours, et Ninive sera détruite_!» disait ce nouveau
prophète...

Et quarante jours après, le Roi était sur la première marche de
l'escalier mortuaire à Saint-Denis!...

Ce fut lui qui, dans l'oraison funèbre de Louis XV, disait encore:
_Le peuple n'a pas le droit de parler, mais il a sans doute celui de
se taire!... et son silence alors est la leçon des rois!_

Belle et méditative parole prononcée sur la tombe encore ouverte d'un
roi dont le règne corrompu n'inspira à ses sujets que mépris et
colère! M. Dulau était aussi un des orateurs religieux les plus
remarquables; il était archevêque d'Arles, et éminemment distingué,
non-seulement dans les affaires ecclésiastiques, mais habile comme
homme du monde en ce qu'il savait faire tourner à l'avantage de son
parti les moindres circonstances qui naissaient devant lui au milieu
d'un salon. Il était admirable lorsqu'il se mettait à réfuter l'abbé
Raynal, ou M. de Malesherbes, ou M. Turgot. C'était en effet un sujet
digne d'attention, que de voir ces hommes, dont l'âme et le coeur ne
respiraient que la vertu et l'amour du bien, différer largement
d'opinions sur plusieurs points. Ces partis se trouvaient en présence
chez le cardinal de Luynes, prélat d'une simplicité apostolique avec
les lumières et les profondes connaissances d'un membre de l'Académie
des Sciences. On rencontrait chez lui, en même temps, et l'évêque de
Senez et M. de Pompignan, prélat d'une haute piété, l'archevêque de
Toulouse et l'abbé de Périgord, aujourd'hui monsieur de Talleyrand,
avec M. de Beaumont.

C'est ce parti religieux, censuré d'abord pour la sévérité de ses
principes, persécuté même ensuite, qui le 2 septembre disait à ses
bourreaux:

«Vous nous égorgerez..., mais vous n'obtiendrez pas le serment que
vous voulez imposer à nos consciences!...»

Le salon de M. de Juigné était un des lieux les plus remarquables pour
y entendre tonner la parole de vérité.

Cette querelle religieuse fut un des sujets les plus actifs de trouble
et d'agitation.

Vinrent ensuite M. de Calonne et M. Necker... La Reine, qu'on a
calomniée dans ses intentions, mais qu'il est difficile d'excuser dans
ses actions à cette malheureuse époque, la Reine jouissait de la plus
grande influence, et son crédit pouvait faire nommer un
contrôleur-général des Finances, charge qui faisait alors reculer les
plus intrépides. Dirigée par madame Jules de Polignac[8], elle voulut
remplacer M. d'Ormesson, dont les scrupules fatiguaient la Cour; le
trésor était vide. Un homme éclairé, un homme intègre, n'eût pas osé
se charger d'un tel fardeau: M. de Calonne, qui avait une réputation
mal établie, ou plutôt qui n'avait rien à perdre, l'osa.

[Note 8: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour
ce malheureux choix!...]

Ce moment fut celui où les agitations de société furent le plus
excitées. M. de Calonne, très-hardi, très-spirituel, possédant le
talent de préparer et faire des actions odieuses dans l'exercice du
fisc, et de tenir en même temps un langage de folie et de légèreté
bien analogue à la langue de ce pays de cour, qui alors n'agissait que
pour le démolissement de la monarchie, M. de Calonne avait un parti
nombreux parmi des noms qui pouvaient beaucoup. Mais comme le parti de
M. de Maurepas, qui voulait M. Necker, était aussi très-puissant, il
ne fut pas muet dans cette circonstance importante: les pamphlets, les
chansons, les lettres anonymes, inondèrent la société de Paris et de
Versailles; la finance et la Cour, complètement mêlées par les
mariages, prirent parti suivant leurs affections et leurs alliances.
Il suivit de tout ce tumulte que la société devint une arène, un
_forum_ où les causes se jugeaient, plaidées par des femmes, des
hommes jeunes et vieux, des gens de tout état raisonnant sur toutes
choses; la raison n'en était pas mieux servie, mais la conversation y
gagnait et était des plus animées, car nous n'étions pas encore
arrivés au point où nous nous voyons. Nous disputons aujourd'hui;
alors on parlait, et tout au plus on discutait quand les avis
différaient. La Révolution, qui vit éclore des opinions exagérées dans
leurs expressions comme dans ce qu'elles inspiraient, nous donna, et
nous a laissé ces paroles acerbes, ces mots injurieux, pour lesquels
il faut une voix assez élevée pour l'emporter sur celle de son
adversaire, qui, oubliant quelquefois le nom, le sexe et la qualité de
la personne avec laquelle il se trouve en différence de sentiments,
crie de manière à couvrir la voix la plus étendue. Voilà pour
expliquer un des premiers changements qui ont eu lieu dans la bonne
compagnie de Paris.

Mais, avant cette époque, il était survenu, dans le monde sociable de
la Cour et de Paris, des événements qui devaient avoir une grande
influence sur la destinée du pays: je veux parler de la scission
qu'amena la querelle des parlements mêlée à celle des jésuites. Les
deux armées une fois en présence, le combat ne tarda pas à s'engager,
et la Reine, qui était à la tête du parti des parlements anéantis et
exilés, se vit ainsi en butte aux vives attaques du parti contraire,
qui était celui du parlement Maupeou. Je rappelle ce fait comme
très-important, parce qu'il explique les causes de la première
secousse donnée à l'édifice de la société des gens du monde, qui se
trouvèrent eux-mêmes mêlés dans ces querelles.

Ces deux partis étaient forts; mais celui dont l'opinion était
contraire à celle de la Reine devait lui nuire grandement par la
suite, quoique ce parti fût contre les idées philosophiques que le
siècle accueillait. Voici la liste des principaux chefs de ces deux
partis.

À la tête de celui des parlements exilés par Louis XV, étaient:

  La Reine;
  Le comte d'Artois;
  Le duc d'Orléans;
  Le duc de Chartres;
  Le prince de Conti;
  La majorité des pairs du royaume;
  Le duc de Choiseul et sa faction;
  Le comte de Maurepas;
  La minorité du clergé janséniste et son parti;
  Les évêques philosophes;
  Une partie des gens de lettres.

_Parti des parlements établis par M. de Maupeou._

  Monsieur;
  Les trois tantes de Louis XVI (madame Adélaïde, madame Victoire,
      et madame Louise, la religieuse carmélite);
  Le duc de Penthièvre;
  Le chancelier de France;
  La minorité des pairs, spécialement le maréchal de Richelieu
      et le duc d'Aiguillon;
  Tout le reste de l'ancien ministère de Louis XV, et ce
      qui tenait à lui et au Dauphin, père de Louis XVI;
  La majorité du clergé, ayant à sa tête Christophe de
  Beaumont, archevêque de Paris;
  Les jésuites et leur parti;
  Les dévotes de la Cour, ayant à leur tête madame de Marsan.

C'était alors qu'il aurait fallu un homme à forte tête comme Napoléon.
Ce système de _fusion_ qu'il regardait, justement, comme seul
susceptible de sauver la France, c'était dans cette circonstance qu'il
le fallait établir; il fallait des deux parlements n'en faire qu'un:
car il était évident qu'une dispute entre ces deux corps, voulant
ressaisir et conserver le pouvoir, devait amener une catastrophe.
Qu'on approfondisse les causes des combats que se livrèrent ces deux
partis: c'était la liberté naissante se heurtant contre le despotisme;
la religion contre la philosophie; l'autorité absolue contre
l'autorité tempérée; mais il n'est pas donné à tous les esprits de
comprendre et de connaître le prix des _amalgames_ politiques. Une
telle mesure effraie, et souvent elle aurait tout sauvé.

Si l'exemple était jamais de quelque utilité, on pourrait, en
regardant autour de soi, juger de la vérité de la bonté du système de
fusion, surtout après de longs malheurs dans une nation... lorsqu'elle
a été frappée tour à tour et du glaive et du feu par tous les partis:
alors elle en arrive d'elle-même à cette fusion nécessaire.

Voyez la Suisse: le résultat de sa guerre de liberté fut de lui donner
tous les gouvernements; sa paix intérieure fut la conséquence de cette
fusion.

Voyez l'Amérique: après sa lutte avec la mère patrie pour jouir du
repos, elle créa un gouvernement mixte, qui tient de l'aristocratie,
de la démocratie, et tout à la fois de la royauté et de la république.

Voyez l'Angleterre:... que de querelles ont précédé son système de
grande fusion!... Tour à tour gouvernée par des tyrans, de grands
chefs, saccagée, pillée, épuisée par tous ces partis, le corps de la
nation réunit ses enfants, et tout fut d'accord: c'est à cette
transaction peut-être que l'Angleterre doit sa gloire.

Voyez la France elle-même; voyez Henri IV:... après avoir hésité... il
appela dans son conseil des ligueurs et des royalistes, des huguenots
et des catholiques; il donna l'édit de Nantes... Que fit Louis XIV en
le révoquant?... Mais à l'époque dont je parle ici, c'est-à-dire dans
la première période du règne de Louis XVI, la fusion n'était peut-être
possible que pour un homme plus fort que lui. Il fallait donc subir
toutes les funestes conséquences du choc journalier de deux partis
dont les combattants se trouvaient souvent dans l'intimité l'un de
l'autre, quelquefois de la même famille!... Cette querelle entre les
deux partis jette un grand jour sur l'opposition qu'on voyait exister
entre la Reine et ses tantes, ainsi que plusieurs autres personnes de
la famille royale, et explique, quant à elle, l'inimitié qu'elle
portait aux Maurepas et aux Vergennes... qui déjà lui étaient odieux
comme ayant cherché à s'opposer à son mariage.

Quant aux conséquences funestes pour la Reine, les voici.

M. de Maupeou, qui était à la tête du parti contraire aux parlements
exilés, comprit tout ce qu'il avait à craindre d'une association entre
le frère du Roi et les premiers princes du sang: il fit aussitôt jouer
une contre-mine. Ses moyens furent infâmes, mais efficaces: il fit
circuler dans le monde que les rapports de la Reine avec le duc de
Chartres n'étaient pas innocents... et cette infernale calomnie
s'étendit jusqu'au comte d'Artois... Ce moyen tenté pour la détacher
des deux princes ne servit qu'à la priver de la considération de la
France!...

C'était donc avec la haine au coeur et le ressentiment des injures,
que ces deux partis vivaient l'un près de l'autre et se voyaient
chaque jour. Qu'on juge de l'effet de cette guerre sourde et intestine
dans un pays où la société n'avait d'autre lieu de réunion que les
salons de cinquante ou soixante maisons qui alors recevaient.
Toutefois, on ne s'apercevait jamais d'aucune mésintelligence; le bon
goût, les excellentes manières, dominaient encore, et pour longtemps
du moins il y avait sécurité pour l'apparence. Par degrés tout s'est
effacé; on s'est accoutumé à se dire en face des choses pénibles, et
les disputes ont remplacé l'urbanité et la douceur des relations, et
surtout cette douce paix, condition la plus positive pour que la vie
habituelle puisse être heureuse et légère à porter!

Madame la marquise de Coigny, jeune et charmante femme un peu maligne,
riche, ayant tout ce qui plaît et place convenablement dans notre
société française, un beau nom, de la fortune et cette beauté sinon
régulière, au moins de celle qui plaît, et chez nous cela suffit pour
mettre à la mode (c'était le genre de célébrité alors de plusieurs
femmes); madame de Sillery[9], madame de Simiane, madame de Condorcet,
une foule de personnes jeunes, jolies, spirituelles, virent alors le
moment de faire revivre ce temps de la Fronde où Anne de Gonzague,
madame de Longueville et mesdames de Chevreuse dirigeaient d'un coup
d'oeil et d'un signe de main les opérations les plus importantes.
Madame de Polignac, à la tête de la faction dont la Reine était la
protectrice, et soutenue de sa faveur, avait de son côté son salon,
qui était le rendez-vous des personnes dévouées à la cause de la Cour
et spécialement à la Reine. Ce salon, dans lequel on soupait tous les
soirs et que la Reine présidait _elle-même_, était le rival de celui
de madame de Coigny, qui chaque jour était plus à la mode et plus
aimée de tout ce que la Cour avait de plus jeune et de plus spirituel,
comme M. de Narbonne, MM. de Lameth, l'abbé de Montesquiou, l'abbé de
Périgord, et une foule d'hommes et de femmes dont l'esprit et la grâce
toute française faisaient de son salon un lieu charmant de causerie,
car on tenait encore à l'urbanité des manières et à la grâce du
langage[10].

[Note 9: Madame de Genlis.]

[Note 10: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que
madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de
voix rauque le plus désagréable du monde.]

J'ai donc commencé ma galerie de la Cour par celui de madame Necker,
celui de madame Rolland, et par les deux oppositions si tranchées de
madame de Coigny et de madame la duchesse de Polignac. J'ajoute celui
de M. de Juigné, parce que l'opposition religieuse fut d'un grand
secours à ceux qui mirent le trouble en France, avant que les affaires
ne fussent en état de recevoir le changement nécessaire qu'elles
devaient éprouver.

Les querelles de M. Necker avec M. Turgot et M. de Calonne furent
encore un motif de disputes et de conversations animées. Le parti de
M. Necker, défendu par M. de Maurepas, avait surtout dans l'origine un
homme plus intelligent peut-être qu'habile, mais habile dans son
intrigue et parfaitement secondé par les conseils de sa soeur, ce qui,
à une époque où les femmes avaient un crédit et un empire qui leur
donnaient encore une sorte de puissance apparente, si elle n'existait
pas au fond, était d'une assez grande importance. Madame de Cassini,
jadis maîtresse de M. de Maillebois, directeur de la Guerre, et
militaire assez distingué, madame de Cassini, dont Louis XV _avait
rejeté_ le nom comme intrigante lorsqu'elle avait demandé à être
présentée à la Cour, était soeur du marquis de Pezay, dont le nom est
presque inconnu à beaucoup de gens aujourd'hui, et qui pourtant fut
d'une haute importance dans nos affaires politiques, puisqu'il est
positif que ce fut lui qui nous donna M. Necker. Ceci doit être
rapporté maintenant pour donner une idée des premières années du règne
de Louis XVI, dont je ne parlerai avec détail qu'à la seconde époque
de mes _Salons_.

Louis XVI était le plus honnête homme de sa cour; depuis sa première
jeunesse il aimait à s'isoler ou bien à demeurer seul avec la Reine...
Il n'aimait pas le monde, il s'en éloignait même, et lorsqu'il devint
roi, il aurait cependant voulu parler à chaque personne qu'il
rencontrait, mais sans en être connu, pour savoir d'elle l'opinion de
chacun sur son règne et prendre son avis. Lorsque Louis XVI monta sur
le trône, on afficha sur la statue de Henri IV: RESURREXIT! «Quelle
belle parole!» dit-il, les yeux pleins de larmes...

Ce désir de s'instruire dans un roi ne peut être que bon, mais
cependant il doit avoir des limites. Les avis ne sont pas toujours
donnés par une bouche amie, et souvent la haine est le premier motif
de l'empressement de ceux qui avertissent, afin de mettre le trouble
dans l'âme au lieu de donner la paix.

C'était dans le but de s'instruire et de tout connaître que Louis XVI
lisait les journaux étrangers. Il savait parfaitement l'anglais, qu'il
avait appris pour lire les journaux écrits dans cette langue, s'étant
aperçu qu'on lui faisait une traduction infidèle pour lui dérober une
partie des injures qu'écrivaient alors les journalistes anglais sous
la direction de M. Pitt; car à cette époque le fameux traité de
commerce[11] de M. de Vergennes n'était pas encore fait, et M. Pitt
ne croyait pas encore autant à _notre tendre et constante amitié_.
Louis XVI voulait régner par lui-même.... Ses intentions étaient
admirables enfin!.... Que n'avaient-elles plus de force!

[Note 11: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce
traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et
perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il
est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui
ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité,
ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur,
j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du
côté de M. Pitt.--«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le
lendemain,» répondit froidement M. Pitt.]

Un ami de Dorat, nommé _Masson_, jeune homme ayant de l'esprit et même
au-dessus de la médiocrité des vers qu'il faisait, ce qui me fait
croire que les vers étaient en entier de Dorat, tandis qu'on
l'accusait de les faire retoucher par lui... ce jeune homme avait une
soeur parfaitement belle, appelée madame de Cassini... Elle était
belle, galante, spirituelle; elle crut que sa présentation à la Cour
de Louis XV ne souffrirait pas de difficultés: elle se trompa... Le
Roi répondit, en prenant sur la cheminée de madame Dubarry, chez
laquelle il était alors, un crayon pour biffer le nom de madame de
Cassini, en écrivant de sa main:

«_Il n'y a ici que trop d'intrigantes; madame de Cassini ne sera pas
présentée._»

Elle avait été la maîtresse de M. de Maillebois; elle sut le garder
pour ami... Elle avait un frère qui était ce Masson, ami de Dorat, qui
un jour prit le titre de marquis de Pezay[12]. Il avait une jolie
figure, de bonnes manières qu'il avait prises dans la société de sa
soeur, qui, en hommes, voyait ce qu'il y avait de mieux à la Cour; il
avait de l'ambition et ne possédait rien. Il y avait bien dans sa vie
des circonstances qui pouvaient être par lui mises en oeuvre, et le
mener à un état heureux: mais son ambition voulait un grand pouvoir;
il le rêvait et finit par l'obtenir, chose qui fut longtemps
ignorée... Il composait des vers, des héroïdes, des madrigaux, tout
cela fort pâle, fort tiède... et pour peu que Dorat se mêlât de
corriger, je demande ce que devenait le peu de feu sacré que l'homme
ambitieux avait prêté à celui qui _voulait être_ poëte; car l'ambition
est un sentiment hardi pour lequel il faut que l'homme sente ses
facultés et les mette en activité... L'âme de l'ambitieux ne peut être
froide.

[Note 12: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de
Rulhières:

  Ce jeune homme a beaucoup acquis,
  Acquis beaucoup je vous le jure.
  Il s'est fait auteur et marquis,
  Et tous deux malgré la nature.]

Les _soirées helvétiques_ ou _helvétiennes_ furent beaucoup vantées
dans la société de madame de Cassini et dans celle d'un ami de M. de
Pezay, le résident de Genève, un homme qui depuis devait être fameux,
monsieur Necker... Mais la réputation de M. de Pezay ne dépassait pas
alors ce cercle assez borné, attendu que les hommes de finance
n'étaient connus dans la haute classe que par leurs alliances avec la
noblesse... mais ceux qui étaient étrangers à notre patrie comme à nos
coutumes nous étaient complètement inconnus... M. Necker de Genève
n'était pas tout-à-fait dans ce cas; mais il vivait dans son hôtel
assez solitairement, possédant une grande fortune qu'il avait gagnée
dans ses spéculations de la compagnie des Indes, et nourrissant une
grande ambition qu'il voulait au reste appliquer au bien public... Son
caractère était honorable, et rien n'a pu le noircir même à une époque
où la plus basse flatterie faisait incliner la tête devant Napoléon,
qui avait pris M. Necker dans la plus belle des aversions, sans trop
savoir pourquoi, ou plutôt parce que M. Necker réclamait deux millions
qu'on lui avait PRIS, c'est le mot.

M. de Pezay avait aussi son ambition: à cette époque, les économistes,
les encyclopédistes, avaient un peu tourné les meilleures têtes...
d'où il suivait que les médiocres n'allaient guère droit leur chemin.
M. de Pezay, n'étant connu de personne, voulut se faire connaître en
innovant... Il écrivit à Frédéric, à Catherine II, à Joseph II, à tous
les rois de l'Europe... Mais il n'eut aucune bonne chance; Frédéric
prit de l'humeur même, et lui répondit:

«_Il sied bien à une jeune barbe comme vous de donner des leçons à un
vieux roi._»

Frédéric aurait pu ajouter _comme moi_, car il y avait à cette époque,
en Europe, de vieux rois qui auraient pu recevoir des leçons d'un
enfant.

M. le marquis de Pezay, repoussé dans ses attaques sur la royauté
étrangère, jeta ses filets sur la nôtre... Il aurait bien commencé par
elle, mais une circonstance que je dirai tout à l'heure s'y opposait;
il voulut enfin dominer son étoile, et voici ce qu'il fit.

Un garçon des petits appartements, nommé _Louvain_, fut gagné à prix
d'or pour déposer une lettre, à l'adresse du Roi, dans l'endroit le
plus apparent d'une chambre où le Roi s'occupait ordinairement de ces
sortes de lectures.

Cette lettre, écrite d'un fort beau caractère, était de nature à
attirer, par cette seule raison, l'attention du Roi... Il écrivait
admirablement, et aimait à trouver dans les autres ce qu'il possédait
aussi... Mais la lettre elle-même pouvait être considérée par son
contenu comme susceptible d'attirer l'attention spéciale du Roi.

Dans cette lettre, qui n'était _point signée_, on proposait au Roi
(alors fort jeune) une correspondance mystérieuse et tout à son
avantage; on lui donnerait, disait-on, des détails précieux sur
l'esprit public, sur ce qu'on pensait de son administration, enfin sur
tout ce qui pouvait stimuler la curiosité et surtout l'intérêt du
Roi... Il fut au comble... Louis XVI, enchanté du ton de la lettre,
conçut l'espoir d'avoir dans son auteur un véritable ami qui, au
milieu de la corruption de cette cour, l'objet de son éloignement et
presque de son aversion, serait pour lui un ange sauveur!... Il relut
cette lettre... C'était, lui disait-on, comme le spécimen du reste de
la correspondance... Elle contenait des détails sur l'Angleterre, sur
l'intérieur de plusieurs familles françaises, depuis la roture
jusqu'au prince et au duc et pair... Louis XVI fut ravi et espéra un
second numéro, il ne se trompait pas... Le surlendemain, qui était un
samedi, le Roi trouva une seconde lettre mieux faite que la première
et plus intime dans ses détails. L'auteur disait cette fois qu'il
était homme de naissance, qu'il connaissait les Anglais les plus
riches et les plus renommés par leur position sociale, qu'il voyait
également les personnes les plus remarquables de Paris et de
Versailles, qu'il était agréable aux femmes les plus recherchées et
les plus à la mode... Il concluait en disant au Roi qu'il l'aimait
comme son souverain et puis comme l'homme le plus parfait de sa
cour... Il assurait ne vouloir _rien_ pour lui... Il communiquerait
ses observations au Roi, et lui n'aurait que le bonheur de se trouver
en relation avec le meilleur et le plus digne des maîtres. Tous les
samedis comme ce même jour, il ferait parvenir au Roi un numéro de sa
correspondance... Si cet arrangement convenait au Roi, l'auteur de la
lettre le suppliait humblement de tenir son mouchoir à la main d'une
manière qui le lui fît distinguer, pendant le moment de l'élévation,
le lendemain à la messe, et de le quitter après l'élévation du calice,
pour témoignage que l'auteur de la lettre ne déplairait pas en
continuant sa correspondance. Il finissait en assurant Louis XVI qu'il
lui donnerait des détails _positifs et intimes_ sur les princes
contemporains, les grands du royaume, les parlements, les ministres,
les évêques des deux partis, les intendants, les gens de lettres;
enfin il assurait au Roi qu'il le ferait assister, comme dans une loge
grillée, aux sociétés les plus recherchées de Paris, dont il lui
importait surtout de connaître, à cette époque, l'esprit et les
sentiments intimes. C'était enfin un ministre de plus qu'avait le Roi,
un lieutenant de police, un M. de Sartines, et sans qu'il lui en
coûtât rien.

On pense bien que le mouchoir fut tenu à la main et déposé suivant la
recommandation faite. Louis XVI était jeune; et bien que rien ne fût
moins romanesque que lui, il aimait cet ami mystérieux qui ne donnait
qu'à lui seul des communications qui devaient produire un effet
d'autant plus étonnant que le Roi paraissait n'avoir aucune
connaissance intime. Aussi le conseil fut bien surpris lorsque le Roi
annonça des nouvelles qui, au fait, étaient inconnues, même au
ministre dont le département était intéressé à les savoir, et qui se
trouvèrent exactes.

Bientôt cette correspondance devint si intéressante, que le Roi voulut
en connaître l'auteur. Il dit à M. de Sartines de le découvrir, et le
lui ordonna comme voulant être obéi.

Le soupçon tomba d'abord sur beaucoup de personnes, qui nièrent à la
première enquête, mais qui, voyant que c'était pour une aussi
importante raison, eurent l'air de laisser croire qu'elles étaient en
effet auteurs de la correspondance; mais les agents de M. de Sartines
découvraient bientôt la fausseté de la chose, et on recherchait de
nouveau... Cependant la police était trop habilement faite pour ne pas
découvrir un homme qui, d'ailleurs, se lassait de l'incognito, et
voulait enfin jouir de sa faveur, car il voyait qu'elle n'était plus
douteuse: il se laissa donc trouver, et le Roi sut enfin que son
correspondant était un homme qu'il pouvait avouer au moins, ce que son
mystère prolongé lui faisait mettre en doute.

Le marquis de Pezay, une fois dévoilé, conçut les plus hautes
espérances!... Il avait surtout l'ambition de composer le ministère du
Roi et d'y placer M. Necker. Ce qui est certain et en même temps fort
curieux, c'est que jamais il n'y songea pour lui-même. Pourquoi cela?
C'est une particularité assez remarquable. Quant à M. Necker, c'est
ainsi qu'on préluda à son élévation par cette correspondance, qui dura
plusieurs années... M. de Pezay ignorait que M. de Vergennes lui en
opposait une autre écrite également pour le roi _lui seul_... Mais
elle était, m'a-t-on dit, plus sérieuse, et par cette raison devait
moins plaire au Roi. Enfin, le marquis de Pezay reçut du Roi
l'affirmation que sa correspondance lui était agréable et l'ordre de
la continuer. Alors il voulut établir son crédit, et demanda au Roi de
daigner s'arrêter un dimanche, en revenant de la chapelle, devant une
travée qu'il désigna et où il devait se trouver. Curieux de connaître
enfin son correspondant mystérieux, qui depuis deux ans lui était
inconnu, le Roi s'arrêta plusieurs minutes pour causer avec lui, au
grand étonnement de toute la cour; mais il redoubla lorsque le Roi,
charmé de la bonne tournure, de l'élocution facile, du ton parfait de
M. de Pezay, lui ordonna de le suivre dans son cabinet... Là, il causa
de confiance avec lui pendant une heure. Au bout de ce temps, il lui
dit: «Il faut que je vous fasse connaître à un homme qui lui-même sera
ravi de vous voir. Passez un moment derrière ce paravent.» Le marquis
obéit, et le Roi fit appeler M. de Maurepas[13], qui, alors vieux et
presque toujours malade, ne venait que pour satisfaire son ambition en
ce qu'il paraissait conserver par là une ombre de grand pouvoir.

[Note 13: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui
avait donné tout près du sien; il le _sonnait_ comme Louis XV sonnait
ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle _sonnait_
alors madame Victoire, qui _sonnait_ madame Sophie, et le dernier coup
de cloche était pour madame Louise.]

«Mon vieil ami, lui dit Louis XVI lorsqu'il entra dans son cabinet, je
vais vous présenter l'auteur de ma correspondance mystérieuse.

--Que votre majesté n'a jamais voulu me montrer, grommela le vieux
ministre d'un ton grondeur.

--Je ne le pouvais, j'avais engagé ma parole, et vous savez qu'elle
est sacrée. Mais je vais vous faire faire connaissance avec l'auteur.»

Et prenant M. de Pezay par la main, il le présenta gracieusement à M.
de Maurepas.

«Ah! mon Dieu!» s'écria celui-ci, stupéfait à la vue de M. de Pezay.

Le marquis s'inclina profondément, bien que sa main fût toujours dans
celle du Roi.

«Votre majesté me pardonnera de rendre un hommage de respect aussi
profond en sa présence à un autre qu'à elle-même. Mais M. de Maurepas
est mon parrain.

--Votre parrain! s'écria le Roi à son tour dans un extrême étonnement.

--Son parrain,» répéta M. de Maurepas d'un air si accablé que M. de
Pezay et le Roi ne purent retenir un sourire... C'était en effet une
chose qui devait surprendre que cet homme, dont la finesse et
l'esprit, les manières parfaites, lui donnent une grande ressemblance
avec M. de Talleyrand, attrapé, joué par un jeune homme qu'il
regardait comme trop enfant pour lui _confier la rédaction[14] d'un
simple rapport_. M. de Maurepas dissimula, mais la blessure avait été
profonde; il se sentit d'autant plus humilié que M. de Pezay était
poëte, et que lui aussi faisait des chansons. Cependant il trouva des
sourires et caressa même beaucoup M. de Pezay devant le Roi. Mais
lorsque le filleul fut en route avec le parrain pour le remettre chez
lui, il s'arrêta tout-à-coup, et regardant le jeune homme ambitieux et
favori avec toute la haine impuissante du vieillard ambitieux sans
pouvoir, il lui dit: «Vous êtes en relation avec le Roi! vous! vous!»

[Note 14: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne
pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas
avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport
de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un
intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà
tout.]

Et il joignait les mains en regardant au ciel comme s'il avait cru à
quelque chose!

M. de Pezay, en prenant le parti qu'il suivait si obstinément depuis
deux ans, s'était attendu à l'éclaircissement qui venait d'avoir
lieu..., et s'y était préparé... Aussi eut-il bientôt ramené à lui M.
de Maurepas. Il avait une grâce extrême, de la _cajolerie_ même dans
les manières, et ce qui nous paraîtrait aujourd'hui ridicule, et même
absurde à n'être pas admis, n'était alors qu'un excès de politesse
recherchée, trop affectée peut-être et révélant la province; mais
après tout l'inconvénient n'allait pas plus loin.

Ainsi donc, avant d'être au bout de la galerie, M. de Maurepas était
ou paraissait apaisé, et le filleul avait persuadé au parrain que tout
ce qu'il avait fait depuis deux ans n'était que pour lui-même, M. de
Maurepas!... Mais le vieux renard n'était pas facile à tromper, et une
fois sur la voie il devait trouver la trace de la bête lancée. Aussi,
quelque temps après, se trouvant chez lui au moment où M. de Pezay
discutait un peu plus vivement qu'il n'avait coutume de le faire avec
madame de Maurepas, il dit avec aigreur:

«_Eh mais! voilà un jeune homme qui nous gouvernerait, ma femme et
moi, si nous le lui permettions._»

C'est l'influence positive de M. de Pezay qui fit renvoyer du
ministère des Finances l'abbé Terray. Ce fut surtout _un compte rendu
des conversations de Paris dans les salons les plus influents_, qui
détermina le Roi à en faire une éclatante justice. Louis XVI ne
pouvait supporter patiemment que les actes de son règne fussent
l'objet de l'attention aussi spéciale du monde appelé _beau monde_,
non qu'il le blâmât, mais cela lui était pénible; et M. de Pezay, en
lui racontant _minutieusement_ toutes les conversations du monde
élégant de Versailles et de Paris, l'intéressait davantage qu'en lui
donnant d'autres relations.

Ce fut alors que M. le marquis de Pezay commença à recueillir les
fruits de son travail. Il fit paraître un ouvrage immense dont la
faveur et la protection royale pouvaient seules lui faciliter
l'exécution. Il était _très-intimement lié_ avec madame la princesse
de Montbarrey, proche parente de M. de Maurepas. M. le prince de
Montbarrey, alors au ministère de la Guerre, ouvrit ses portefeuilles,
et M. de Pezay fit alors paraître un ouvrage qui est vraiment
remarquable par la beauté des cartes et de l'atlas complet, avec le
titre de _Mémoires de Maillebois_. Ce n'est, du reste, qu'une
compilation et une traduction de plusieurs ouvrages italiens[15], ce
qui faisait qu'avant les campagnes d'Italie il pouvait servir, et même
utilement; mais depuis ce moment _je crois_ que nous avons fait mieux.

[Note 15: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution,
ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas
de cartes géographiques accompagnant les _Mémoires de Maillebois_ est
aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la
valeur intrinsèque de l'ouvrage.]

Dans l'année qui suivit celle où il ouvrit sa correspondance, M. de
Pezay défit donc un ministre et en fit deux, M. de Montbarrey et M.
Necker.... Quant à lui, il obtint une assez belle récompense pour la
peine qu'il avait prise en faveur d'un roi de France. Il fut nommé
inspecteur-général des côtes, avec un traitement annuel de 60,000 fr.,
et il obtint le paiement d'une fourniture de vin de 40,000 fr., faite
par son père.

Ce fut alors que M. de Pezay présenta les plans de M. Necker à M. de
Maurepas pour la forme, et au Roi pour le fond. Le trésor royal était
dans un état de délabrement effrayant, et nul moyen d'avoir de
l'argent!... M. Necker promit à M. de Maurepas de _faire_ ou de se
procurer les fonds nécessaires pour faire face aux dépenses de la
guerre si elle avait lieu, et comme elle se fit en effet[16]. M. de
Clugny, alors ministre des Finances, était malade et incapable d'agir;
on lui adjoignit M. Necker. Quelques mois après, M. de Clugny mourut,
et M. Necker lui succéda; il promit de fournir quarante millions
comptant!...

[Note 16: Celle d'Amérique pour l'indépendance.]

J'ai montré, je le crois, à quel point j'estime M. Necker; je suis
donc bien digne de foi lorsque je lui adresse un reproche, et c'en est
un mérité que celui d'avoir été le courtisan de M. de Pezay!... Au
moment où M. de Pezay faisait tant de démarches pour faire nommer M.
Necker au contrôle-général, celui-ci allait _lui-même_ apprendre le
résultat des démarches du marquis, et, le manteau sur le nez, il se
tenait caché sous une remise chez M. de Pezay, attendant
mystérieusement son retour de Versailles quelquefois jusqu'au matin.

À la nouvelle de sa nomination, le clergé jeta les hauts cris; M. de
Maurepas répondit froidement à un archevêque scandalisé de la
nomination d'un protestant:

«_J'y tiens encore moins que vous, monseigneur, et je vous l'abandonne
si vous voulez payer la dette de l'État._» Taboureau des Réaux, ne
voulant pas être sous les ordres de M. Necker, donna sa démission, qui
fut acceptée[17].

[Note 17: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le
premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y
en avait eu _vingt-cinq_!--M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des
Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les
talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de
Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.]

En parlant du salon de madame Necker, il me faudra nécessairement y
faire arriver M. Necker; je dois donc aussi le peindre, et je vais le
faire d'après les renseignements que j'ai eus sur lui par des
personnes qui l'ont beaucoup connu, mais avec impartialité, chose
qu'on ne peut trouver dans les ouvrages de madame Necker.

La figure de M. Necker était étrange et ne ressemblait à aucune
autre; son attitude était fière, et même un peu trop. Il portait
habituellement la tête fort élevée, et malgré la forme extraordinaire
de son visage, dont les traits fortement prononcés n'avaient aucune
douceur, il pouvait plaire, surtout à ceux qui sentaient
énergiquement; on voyait qu'en lui on trouverait une réponse à une
démarche tentée avec force ou bien à un mot de vigueur. Son regard[18]
avait du calme même dans les occasions où l'émotion causée par une
attaque violente pouvait faire excuser qu'il manquât de repos dans sa
contenance. Quant à son talent, il en avait un positif[19], et pour
ses vertus je crois pouvoir affirmer aussi qu'elles étaient également
positives. Son esprit était actif; il recherchait toutes les
instructions, n'en repoussait aucune, et accueillait tous les
mémoires qu'on lui présentait. Il n'était distrait par aucun des
amusements qui, à cette époque, passaient pour devoir faire partie
indispensable de la vie commune et sociale. Il ne jouait pas, et ne
voyait d'ailleurs que très-peu de personnes de la Cour, même étant au
contrôle-général.

[Note 18: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement
exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en
parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de
fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la
figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi,
c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker
peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»]

[Note 19: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que
mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup.
C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.]

Le caractère de ses écrits avait une couleur qui annonçait une
révolution dans le pays comme dans les lettres, mais surtout révélait
un grand amour de l'humanité; il parlait avec une exquise sensibilité,
et cependant il avait une tournure dans le discours qui révélait des
sentiments républicains; son style approche beaucoup de celui de
Rousseau, et son imagination était brillante comme celle de sa fille.
Comme elle, il donnait à toutes ses phrases une tournure que n'avaient
aucun des écrits qui à cette époque inondaient la France. Ils avaient
surtout un caractère de vérité qui séduisait lorsqu'il appelait
l'attention sur les malheurs du peuple. Peut-être employait-il alors
des figures et des ornements inconnus, surtout dans le ton
sentimental, en écrivant sur des objets d'administration. Sa doctrine
était pure, et c'est une chose digne de remarque, et surtout de haute
estime, que dans les trois volumes qu'il publia d'abord il n'existe
pas une seule citation, un seul mot injurieux qui pût accuser les
ennemis qui agissaient contre lui sans mesure et sans impartialité. M.
de Meilhan surtout, intendant de Valenciennes[20], chef du parti,
c'est-à-dire du premier parti qui s'éleva contre M. Necker, ne mettait
aucun frein à sa haine, et faisait que tous ceux qui le lisaient
donnaient raison à M. Necker. Il était homme d'esprit, écrivain
éloquent, homme d'honneur, ministre intègre; il devait avoir raison
sur un homme acerbe, qui l'attaquait de prime-saut avec la dague au
point et l'injure à la bouche... la haine s'y voyait tout entière.

[Note 20: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des
ennemis les plus acharnés contre M. Necker.]

Toutefois on doit convenir que M. Necker, dans les opérations de son
ministère, a peut-être devancé les opinions du siècle où il
vivait....; il a administré un autre pays que la France, et croyait
exister dans un autre temps que dans le XVIIIe siècle. Il détruisait
au lieu de construire, s'écriait-on!... Il détruisait d'anciennes
doctrines, qui s'en allaient croulant; il avait raison en beaucoup de
points, car ce qu'il abattait tombait de toutes parts de vétusté; mais
on ne veut jamais attendre chez nous... Nous jugeons et nous
critiquons, nous dispensons la louange et le blâme avec une certaine
assurance qui est bien ridicule. Nous avons en cela une affectation
de vertu et des accès de morale qui font dire avec Saint-Lambert:

«_Ô philosophes dignes des étrivières, je vous honore! Mais je
m'aperçois, par les trous de votre manteau, que vous n'êtes aussi que
des hommes[21]._»

[Note 21: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la
correspondance de Rousseau.]

Et cela est si vrai, qu'en vérité nous ne pouvons nous regarder sans
perdre la tête. Nous sommes comme des jolies femmes en face d'un
miroir.

M. Necker ne suivait aucune route connue. Madame Necker lui donnait
souvent des conseils qui lui étaient fort utiles. Il agissait bien;
mais il y avait en France cinquante familles de la haute
magistrature[22] qui se regardaient comme les gardiennes de ses
coutumes héréditaires. Et telle était la force et la grande régularité
de l'habitude qu'un esprit juste, quoique médiocre, suffisait pour
conserver ses anciennes coutumes intactes.

[Note 22: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne
noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous
tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau,
Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert,
Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin,
Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier,
Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.]

L'imagination de M. Necker, et, si j'ose le dire, de madame Necker,
devint donc comme le fléau de l'ancienne administration. Madame Necker
avait une grande influence sur son mari; elle balançait celle de la
probité et de tout ce qui tenait à la marche du ministère. M. Necker
l'écoutait avec une attention d'autant plus religieuse, qu'elle lui
répétait tous les jours qu'il était non-seulement Dieu, mais au-dessus
de tous les dieux du ciel. Le moyen de douter après cela des paroles
qui sortent des mêmes lèvres qui ont proféré de telles louanges! Ces
louanges paraissent d'abord ce qu'elles sont, bien exagérées, et puis
on s'y habitue si bien, que le jour où elles cessent vous vous croyez
injurié.

Cependant les soins de madame Necker ne pouvaient éloigner de M. Necker
les cris, impuissans à la vérité, de l'envie et de la calomnie; mais
enfin ces cris retentissaient autour du contrôleur-général. Ce qu'on lui
reprochait surtout, c'était de se passionner pour la classe qui ne
possède rien pour la défendre contre celle des propriétaires!... la
question immense enfin des prolétaires!... «_Que devons-nous bientôt
voir?_ disait M. de Meilhan chez M. de Calonne. _Les scènes des deux
Gracchus!..._»

La retraite de M. de Trudaine fit surtout un tort excessif à M.
Necker. M. de Trudaine avait une réputation de droiture et de
délicatesse dans sa manière d'administrer qui donnait beau jeu aux
ennemis de M. Necker pour l'attaquer, en le rendant responsable de la
retraite de M. de Trudaine. C'était en vain que M. Necker lui avait
conservé les ponts et chaussées..., ses partisans ou plutôt les
ennemis de M. Necker en faisaient un martyr...; car, en France, nous
ne louons souvent un homme que pour mieux accabler son antagoniste.

Ce qui prouve à quel point M. Necker avait devancé son siècle, c'est
qu'il attaqua l'administration de la loterie. Ce fut, dit-on, à la
prière instante de madame Necker... Mais la détruire tout-à-coup, il n'y
fallait pas songer. On laissa six administrateurs, on diminua le nombre
des bureaux... mais elle subsistait, et elle subsista encore cinquante
ans après les paroles sages et lumineuses de l'administrateur qui
voulait retrancher du corps de l'état cette partie malade qui altérait
le reste!... et nous venons de le faire!...

L'établissement du comité contentieux acheva de perdre M. Necker en
mettant contre lui une foule d'individus, qui étaient certains de
trouver les esprits prévenus pour eux et contre le directeur-général[23].
Ce qu'il avait fait pouvait être bien pour le service du Roi; mais _tous
les malheureux qui étaient réformés, comment M. Necker s'en
excuserait-il?_... Madame Necker dit, en apprenant ce mot:

«_En vérité, on croirait voir une maison de grand seigneur au pillage
dans laquelle arrive un nouvel intendant. C'est Gil Blas chez le comte
Galiano... Et tous les domestiques crient au secours, parce qu'on ne
veut plus qu'ils volent!..._»

[Note 23: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.]

Les réformes[24] furent faites, dit-on, sous la direction de madame
Necker, quoiqu'elle se soit constamment défendue d'avoir aidé, en quoi
que ce fût, M. Necker dans son ministère... Mais ce qu'elle avouait,
c'étaient les avis qu'elle donnait à M. Necker pour qu'il se défiât de
M. de Maurepas et de M. de Sartines. Le premier n'avait pas pardonné à
M. de Pezay sa faveur mystérieuse, et l'autre n'avait pas pardonné
davantage à M. de Pezay d'avoir fait le ministre de la police mieux
que lui auprès du Roi. Ces deux hommes, dont le crédit était
puissant, et qui le voyaient attaqué par la nouvelle faveur du
ministre étranger, le désignèrent pour victime, avec d'autant plus de
joie, qu'en le frappant ils abattaient deux têtes; car pour arriver à
lui il fallait abattre l'homme qui l'avait placé en si haut lieu. Il
leur était bien égal que M. Necker fît du bien à la France! que leur
importait? ils voulaient se venger, et ils se vengèrent. Ils
commencèrent par M. de Pezay. La chose était difficile, parce qu'il
plaisait au Roi; mais qu'il fût hors de sa vue, et la chose allait
toute seule. Il fallait donc seulement l'éloigner. On lui persuada de
faire une tournée comme inspecteur des côtes; il en demanda l'ordre.
Madame Necker lui conseilla de ne pas quitter Versailles. «Vous aurez
quelque désagrément de cette absence, mon ami, lui dit-elle; il ne
faut pas quitter les rois... ils sont oublieux de leur naturel et
faciles à influencer.

[Note 24: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les
receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances
supprimés, les administrateurs réduits à six.]

--Le Roi m'aime trop pour que je puisse craindre,» dit M. de Pezay
d'un ton dédaigneux... et il partit. Ce voyage ne lui avait été
conseillé, en effet, que par des ennemis... Il se conduisit dans cette
tournée comme on l'avait espéré, c'est-à-dire avec un manque absolu de
tact et de convenances. Il y avait sur son chemin de vieux officiers
qu'il traita fort mal et avec l'insolence d'un favori parvenu. Mais si
le naturel des rois est _oublieux_, celui de M. de Pezay était
présomptueux; les plaintes arrivèrent en foule à Versailles. Le Roi,
ne voyant pas l'accusé, crut à tout ce qu'on lui disait; on fit
intervenir un homme qui déclara que le nom du Roi était gravement
compromis par M. de Pezay, et le résultat de cette belle amitié royale
fut d'envoyer un courrier à M. de Pezay pour lui commander de rester à
Pezay, lieu dont il avait pris le nom[25]... Ce courrier lui fut
envoyé par M. de Sartines... Le malheureux jeune homme, frappé de
frayeur à la réception de ce courrier, qui avait ordre, en véritable
envoyé d'un lieutenant de police, de remplir une double mission et de
dire tout haut, devant les gens de M. de Pezay, que le marquis serait
enfermé à la Bastille pour crime d'état s'il retournait à Paris... le
malheureux, effrayé, jusqu'à la terreur, de ces nouvelles, ne
réfléchit pas que, n'étant pas coupable, il n'avait rien à redouter
avec Louis XVI, qui était juste et bon... Il fut saisi tout-à-coup
d'un frisson qui devait être mortel... Quelques heures après, comme il
était assoupi et accablé par la fièvre, un bruit de chevaux le
réveille... C'est un courrier de M. Necker... Le malade se soulève...
il ne souffre plus... C'est un courrier de M. Necker, de son meilleur
ami!... c'est son rappel!... Le courrier entre dans sa chambre, lui
remet une lettre qui n'est pas de l'écriture de M. Necker... Le
marquis ouvre d'une main tremblante et retombe accablé sur son lit! M.
Necker lui demandait avec instance de lui _renvoyer_ ou _de brûler_ à
l'instant même tout ce qu'il avait à lui en papiers, _même
insignifiants_!... Deux heures après, un autre courrier entrait dans
la cour du château... C'était un envoyé de M. de Sartines qui venait,
par ordre du Roi, pour emporter les papiers de la correspondance de M.
de Pezay avec le Roi!...

[Note 25: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.]

Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants.
Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province
éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique
vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que
de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en
oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son
caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui
paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le
ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_,
ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord
attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de
véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des
ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il
marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon
choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à
grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il
pas que je tombe dans _la nécromanie_!...

[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de
Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et
d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]

Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire
connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de
Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle...
Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur
qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec
cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus
ordinaire.

Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans
le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme
tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son
peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en
servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit
le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études.
Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès
d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la
maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de
_Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui,
certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant
d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme
commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce
que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en
ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se
fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange
secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume,
elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour
remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que
lui...

[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant.
Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de
Vaud.]

«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!..
Cependant, si tu le désires, je refuserai.»

Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis,
relevant sa tête:

«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au
bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties.
Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes
heureux... je tâcherai de glaner après vous...»

Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle
avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y
pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule
de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans
que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait,
quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même
un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la
fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande,
une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et
parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison
charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui
lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres;
elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent
personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de
s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême
pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme
de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son
humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle,
toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le
recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il
s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au
moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable
par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation,
c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en
lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...

Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance
et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop
_pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui
trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du
piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant
ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple.
J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait
d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus
intime:

«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M.
de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois
compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que
vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble,
comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»

Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité
douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un
ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle
ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre
lettre:

«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la
conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien!
dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_
dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait
lui-même._»

«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle
l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais
auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour
reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous
passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»

Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit
de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est
heureux de la joie d'autrui.

Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant
que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de
toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister,
puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil;
c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le
Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la
religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il
refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se
jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de
joie.

«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle,
car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine
bonté!...»

Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était
sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du
Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut
atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus
graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que
voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre
philosophale.»

[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les
trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la
bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries,
et celui de la maison du Roi, etc., etc.]

[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]

M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de
Montauban, et l'emprunt se faisait.

«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est
la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.

--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression
de quelques charges.

--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des
intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)

--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit,
trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre
le même jour...»

Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!...
la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du
ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme
Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces
attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le
mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M.
Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage
concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse
d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette
action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le
parallèle de Law et de M. Necker.

On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin
se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de
Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du
ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.

[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On
avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on
voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général.
D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta
son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas
était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le
Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein
conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_
M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il
l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]

Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en
accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.

«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas
chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom
du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»

M. Necker fut inflexible.

«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me
demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister
plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après
tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines
est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon
ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les
hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit
succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a
désigné.»

M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M.
de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup
en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une
fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M.
de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il
publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus
remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte
d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela
ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en
papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit
rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut
la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère
contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre
aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du
Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout
homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps
dans une place dont tant d'autres voulaient...

[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance
avec M. de Talleyrand!]

Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les
plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait
figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de
Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de
Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant
d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où
le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se
jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les
salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.

Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce
qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme
principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes
protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son
mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la
Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier
de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent
présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis,
M. Necker dit au Roi:

«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge
digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma
femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus
obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant
quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce
nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu,
ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans
pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands
seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se
rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M.
le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de
Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le
cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible
femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour
Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où
l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin
que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses
épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa
captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état
était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté
vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de
Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui
étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de
l'enfer où il gémissait.

[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker
droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que
celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de
madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir
assise.]

«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers
la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...

--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je
suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le
trésor que Dieu vous a confié.»

Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien
le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement
trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les
précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari
avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami,
lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans
cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme,
vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une
querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux
antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se
multiplient... les avez-vous comptées?»

M. Necker fit un signe négatif.

«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»

M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:

«Les amis de Turgot;

«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];

[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du
docteur Quesnay.]

La haute finance;

La finance subalterne;

La haute administration;

Les propriétaires privilégiés;

Les anciens favoris du roi;

Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;

Les ministres vos confrères;

Et M. de Maurepas.

Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre
gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de
pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission
doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris;
retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces
heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce
peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un
amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je
sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon
idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet
de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à
de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient
consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la
voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut
qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le
tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes
propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé,
t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de
troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si
belles._[34]»

[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même,
et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]

Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_
est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus
aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la
comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne
savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...

À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de
réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors
élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de
comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône,
prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe
réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de
l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une
femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements
qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on
les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait
que celui-ci ne prît une fausse route.

En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion
publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis
XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte
exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de
l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé
L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude
il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps,
cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés
particulières sont détruites et que la société générale est disséminée
et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours
une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à
sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses
applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice,
quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après
avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et
de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est
contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du
mépris.

Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que
l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne
les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui
disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je
dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable
sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a
dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre
et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce
point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce
coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une
pâture indigne de l'insulte.

À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il
y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes,
qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors
nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la
finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme,
partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de
M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le
Gouvernement recevait de l'opinion publique.

Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui
conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre
d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut
jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme
que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est
victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de
Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne
l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker.
Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité
d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le
Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries
excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker
sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_,
comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est
haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans
sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement
que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le
lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et
demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit,
sans vedette ni titre:

«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet
pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en
ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque
souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du
zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.

                                                        «NECKER.»


M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé
et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de
Chartres.

«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.

À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait
dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on
pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la
proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme
publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame
de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout
là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne.
Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de
M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des
mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite
de Saint-Ouen.

Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le
marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de
Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant
pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et
M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M.
Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans
tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de
passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait
le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de
ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se
rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour
le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien;
hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix
négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du
ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une
position désastreuse.

[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]

[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]

[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de
l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]

[Note 38: De la maison du Roi.]

[Note 39: Des affaires étrangères.]

Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame
Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi
en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se
prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de
Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite
à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière
outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme
qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout
lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son
attachement?...

«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de
Mareuil!»

En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent,
sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme,
voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur
ville de Genève...»

Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se
préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai
choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à
cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle
faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme
souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.

Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il
faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que
faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons
étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils
faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en
arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible
tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre
grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y
eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des
auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la
majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous
les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI
songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit
dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la
société jusque dans ses bases.

Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors
contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait
cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et
pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la
lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de
grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances,
dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises...
Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par
madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à
Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement
pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa
démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le
vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de
M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker
l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix
du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au
contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut
contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris,
et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller
plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi
accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à
Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le
lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au
milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule
qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie
s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla:
le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin
la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de
Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade
que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des
douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout
déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de
contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.




SALON DE MADAME NECKER.

1787.


Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur
un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez
jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de
souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses
traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence.
Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de
mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux
confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une
anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec
une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette
femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui
du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur
animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour
l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été
connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et
leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et
dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M.
Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa
femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de
l'amour-propre par celles du coeur.

Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais
aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de
Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais
nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie
rendait son timbre encore plus doux.

--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au
moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40];
voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M.
de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons,
_lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour
de porcelaine de Pékin?

[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je
rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que
je cite.]

Madame Necker sourit.

--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les
autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici
le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin
un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau,
un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues,
tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et
qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre,
et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le
voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--

C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!

Vous jugez des rires de madame de Pons.

--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré
quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.

--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un
amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore
amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat
fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant,
et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de
Malesherbes!...

Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux
étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il
faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin,
le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut
contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter,
car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus
qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château
en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan
déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une
petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en
apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur
une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me
donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au
paysan; je vous donnerai pour boire.

Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui
faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur
le premier président, en regardant alternativement lui et sa
redingote:

--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous
êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.

Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que
sa chemise.

--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une
sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...

--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...

--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...

--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté
du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M.
de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci
commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près
de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château,
demanda-t-il au paysan?...

--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...

M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...

--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.

Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui
annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...

--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela
peut se dire?

--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la
ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de
beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!...
J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes
prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas
comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça
n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier
président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me
v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je
n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des
protections, la justice marche toujours.

Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela?
Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de
l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.

Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni
non. M. de Malesherbes répéta sa question.

--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_,
mais je le crois...

Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le
vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre
glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le
paysan se mit à rire...

--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos
chemins... ça vous accoutumera...

Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au
château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour,
où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et
gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la
joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces
aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan
et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il
parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce
matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus
extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il
s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en
reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et
se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa
détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice
sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de
Malesherbes...

--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui
faire rendre justice s'il y a lieu?

--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est
sûr d'avance.

--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure:
un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme
enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est
peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue,
la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois
et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les
aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins
désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et
malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à
l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de
Malesherbes est vraiment bien singulier[41].

[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait
que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et
presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes
était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un
des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de
madame Necker.]

UN VALET DE CHAMBRE annonçant.

Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!

[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le
ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_.
C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de
Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun
était un ange.]

Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve
douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand
canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.

Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame
Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de
monde, elle fut embarrassée.

--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M.
le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant,
vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame,
de vos bontés pour moi.»

MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.

Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que
j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si
ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de
La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous
dire ce qui se trouve dans ce cahier.

     (M. de la Harpe s'incline.)

TOUS LES HOMMES, avec empressement.

Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame
Necker, lui dit très-bas:

Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!...
elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le
vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve
d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...

MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à
M. de La Harpe:

Aussi bonne que belle!...

LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se
levant.

Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je
crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!...
Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en
se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.

M. DE LA HARPE.

Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à
ses commandements?

LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.

En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que
madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.

MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse
s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête
blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et
répand une odeur embaumée dans la chambre.

[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de
Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle
se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux
blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle
obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit
de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa
malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris...
Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La
malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à
Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant
par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le
supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant
laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle,
coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui
refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant,
elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment
d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du
rouge.

--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des
charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient
rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8
thermidor!...

Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont
madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.

Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est
exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]

Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec
cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une
vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses
bras, et les regardant toutes deux:

--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves
odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme
prononce l'éloge d'une autre.

On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de
velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un
flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de
la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard,
l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian,
M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame
Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux
jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en
pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une
magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin
puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni
d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin
rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté.
Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors
_un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair
parsemée de petites roses...

Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:

M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...

MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.

Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...

M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.

Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose
que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline
très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de
Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?

[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors
quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16
avril.

C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le
piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_,
on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui
soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de
Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le
charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain,
on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science
spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à
cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants,
mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute;
Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son
contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura
peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira
jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là
incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté
Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en
faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard,
élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de
M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de
Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M.
de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en
ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.

Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla
le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les
versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis
vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_,
_Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière,
avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au
Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait
même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans
aide[44-A].

M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont
aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais
donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de
n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de
dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y
ajoute ce mot:

  _Le génie, c'est l'aptitude à la patience._

Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis
qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la
conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous.
Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel
elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je
comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité.
Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le
génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot
a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner
cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son
trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!

M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le
laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de
M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa
que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais
savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.

Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa
province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire,
laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille
des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et
incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs
enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de
trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée
la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec
celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la
seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal
pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour
une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru
un texte bien remarquable à commenter!...

M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des
personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout
en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable
comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies,
mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte
de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une
belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son
père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J.
Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était
absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à
être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon,
Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a
été _témoin_ du fait.

M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur
l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière
pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des
cannibales qui nous décimaient.]

[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui
s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de
Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier
chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M.
le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en
botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les
oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles.
Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en
chargea.]

[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre
annuelle.]

     (Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage,
     et lui prend la main, qu'il baise, toujours en
     s'inclinant profondément.)

MADAME NECKER.

J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une
trop longue course à pied?

M. DE MARMONTEL.

Traverser les Tuileries seulement, madame.

MADAME NECKER.

C'est encore beaucoup.

M. DE BUFFON.

Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs
jambes...

MADAME NECKER.

Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il
n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni
aussi bien.

MARMONTEL.

Ah! aussi bien!

     (M. de Buffon sourit sans parler.)

M. DE LA HARPE.

Mais...

MARMONTEL.

Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de
Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].

[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]

M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.

Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand
homme[46]!

[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un
raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de
Bernis.]

MADAME NECKER.

Et notre éloge?

LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.

Pas aujourd'hui...

MADAME NECKER.

Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici...
et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez
l'être.

LA PRINCESSE DE MONACO.

Je suis prête!...

     (Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la
     cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par
     cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est
     étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la
     santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de
     France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du
     baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du
     contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker
     s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en
     toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la
     lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant
     et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël
     s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle
     l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)

M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille
était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier
de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front,
quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la
femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48]
qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil
était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et
puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues
études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient
une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et
n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie
sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait,
dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force
créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les
hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout
très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de
sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son
regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait
dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et
replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment
gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande
harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude
qui lui seyait.

[Note 47: C'est le mot de Lavater.]

[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au
coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]

Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni
grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait
pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait
en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple,
chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée,
qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les
personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en
sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on
était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de
madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle
et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de
Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative,
qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide
et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce
mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort
calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait
quinze ans, et cela devait être étrange.

Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté
de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la
duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de
Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait
_qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?

LA PRINCESSE DE MONACO.

Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend
qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends
qu'il y a de la vanité là-dedans.

M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.

Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la
coquetterie!

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi
exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que
madame de Monaco est comme moi.

LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.

C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien
mieux employé.

     (Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)

«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est
susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant
d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits
d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de
la beauté.

«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de
ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop
exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à
mes yeux; je vis Émilie[49].

[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de
madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]

«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces
émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient
inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient
réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression
céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50],
sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments
dignes d'elle[51].

[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les
fois qu'elle se présente.]

[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]

«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la
simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public
avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire
aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure
que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie
fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter
que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les
distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point
paraître s'en écarter.

«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu
avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes
très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans
qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie...
C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image,
qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes
qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les
esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les
genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents
d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a
réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant
rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les
autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.

[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui
serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments,
considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au
charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve
réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été
heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées
sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant
Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le
malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le
seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur.
Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame
Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]

«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde,
semble transformer en actions vertueuses toutes les actions
indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats,
non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître
qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère,
d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en
général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par
leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.

«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples
qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des
grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre
omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle
de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien
mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de
ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres,
ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un
enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les
âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que
d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est
frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus
difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis
de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de
perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les
circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre
abandonnée?...

[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante
de ressemblance.]

«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas
par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport
constant et dérivent toujours des mêmes principes.

«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les
vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des
dangers dont elle est environnée...»

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la comtesse de Blot[54]!

[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la
duchesse d'Orléans.]

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis
que madame Necker va au-devant de madame de Blot.

Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire
continuer la lecture devant madame de Blot.

M. NECKER.

Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit,
parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir
tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on
recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante,
autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la
licence.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.

Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté
avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai
pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.

M. NECKER, avec un sourire malin.

Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je
sais pourquoi!

LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.

Je n'ai nommé personne!

M. NECKER souriant encore.

Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard
est souvent plus éloquent que la parole même.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.

Je vous assure, monsieur, que...

M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.

Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_
rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de
Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je
craigne son influence sur vous!...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.

Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame
Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère
la plus tendre et la plus éclairée!...

M. NECKER, après avoir hésité un moment.

Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de
Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.

M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère,
pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi!
écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!...
Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous
ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...

M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.

Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait
courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?

M. NECKER, souriant.

Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le;
l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des
méchants.

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.

M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm...
M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne...
Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le
marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la
princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la
duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.

La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame
Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison...
Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle
était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le
pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela
n'était pas toujours...

[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que
la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y
avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui
ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui.
Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était
toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le
bain.]

Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette
époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait
dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait
enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les
amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité
subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à
soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté
américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se
voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M.
Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur
suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il
n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M.
Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre
pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle
Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à
sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient
un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux
jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi;
le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui
rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté
de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du
coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement
s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait
près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M.
Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et
recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes
qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût
_guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis
cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des
plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout
alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe;
mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller,
par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous
plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait
qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on
se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le
brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle
inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment
est pénible...

Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun,
les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de
madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la
cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal,
Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de
l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en
ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet
du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la
réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette
anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle
adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait
l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on
songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement
de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce
qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au
lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...

--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la
jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte
d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal...
Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il
enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise,
représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son
supplice[57]...

[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël
elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]

[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis
XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est
pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas
Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette
tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine
et du moins raisonnable.]

L'ABBÉ RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...

MADAME DE STAËL.

Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne
trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse
aussi grande?

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis
comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de
Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit
beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la
fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui
montra sans affectation une bienveillance marquée.

MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes
qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.

Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité
sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.)
J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de
madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était
déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et
Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur.
Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture
d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou
l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue
que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par
son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce
que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.

Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame
de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...

Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à
l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et
madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur
le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit
où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa
mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin
et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une
sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement
excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker...
Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme
soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle
qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un
peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne
dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée;
ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards
_plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui
demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur
contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse.
La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle
de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis
comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle
seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame
d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment
longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle
était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son
ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue;
mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la
Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait
alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la
duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la
traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer
_bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir
dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une
femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une
personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame
de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours
élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise,
non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une
grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce
qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit,
de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était
au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine,
en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de
la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et
l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme
l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait
de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne
toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne
manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour
causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des
bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de
Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure
la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême
politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages
reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au
bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce
genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle
et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le
sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la
bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et
plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont
assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour
ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient
plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à
l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le
précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il
répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de
Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance
nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker
comme victorieuse de la lutte engagée.

[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de
Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et
surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont
elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer
la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de
prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle
physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de
la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux
fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce
qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande,
mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un
mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre,
ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait
déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la
réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle
d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le
rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de
madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de
Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il
aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire
que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce
qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]

--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût
si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce
même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la
faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son
amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière
partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop
excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa
statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un
comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait
insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une
statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.

--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce,
M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé
certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme
vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de
Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de
la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la
France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par
faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras,
elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des
cochers!...

[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin
de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville
prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait
pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son
fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des
bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au
grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là
les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire
ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M.
de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le
dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due.
Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un
vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait
éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]

Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en
marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les
noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker.
Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement
circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de
Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de
Saint-Pétersbourg_[60]...

[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg,
s'écrie:

«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle;
seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]

Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui,
à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois
moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame
de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de
mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa
maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de
Genlis la prévint:

--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de
M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à
faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque
je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de
village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire,
ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis,
Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la
disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était
relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour
adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans
ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?

MADAME NECKER.

Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M.
de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la
facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme
beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui
s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il
n'en reste plus pour autrui...

MADAME DE BARBANTANE.

Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur
était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet
homme!...

MADAME DE BLOT.

J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort,
et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce
qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est
écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de
Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en
Suisse?...

MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.

J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les
détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que
c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi
l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de
Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...

MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.

Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à
l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!...
pas même d'émotion?...

Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes
assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté
l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante
que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue
de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui
frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur
quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que
si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur...
Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus
connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame
Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse,
par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche,
son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle,
lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une
femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme,
non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme
elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en
lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que
nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien
puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame
de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui
présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des
rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de
mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes
exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille,
et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du
moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de
Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra
jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette
soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses
sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle
attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la
manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces
particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était
depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis.
Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker
avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète
entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout
une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.

[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis;
mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie
aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le
_Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!...
J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas
celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin.
Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle.
Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les
remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules
Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des
biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par
l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou
bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il
dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un
sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est
même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les
ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une
foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant
avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles
réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite
la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le
déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir
non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie
dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame
de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son
caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément
parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à
accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à
sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se
doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a
recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la
connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir
aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin
que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna
une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien
fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la
_comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être
d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune
fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et
contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps
après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M.
Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_
le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna
pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des
faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de
Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle
était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de
Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la
duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de
lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas
non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis
_gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce
n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à
Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever
cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de
celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit
beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de
Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que
bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme
est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de
faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de
Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif.
Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et
aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de
puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à
présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël,
ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents
littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne
peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment
particulier.]

[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui
courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a
fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une
Gouvernante_.]

[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un
vendredi de la première année de la rentrée de son mari au
contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La
Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son
frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle
recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la
Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne
dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que
nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de
remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de
Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles
amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal
Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces
deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de
Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les
vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient
charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]

[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_,
ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le
même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]

La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée
à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la
maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune
imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière
emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait
été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de
Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le
poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était
une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de
madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait
toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une
ennemie, et lui dit:

--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si
vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney
lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.

Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments
d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui
n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:

«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande
maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais,
madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en
devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces;
mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent
à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là
n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais
sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est
moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais
jamais paraître devant lui, etc.»

--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut
pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait
voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un
homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est
arrivée à être ainsi décrépite?...

MADAME DE GENLIS, se levant.

Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis
confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette
lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez
peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la
Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet
d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je
ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!

[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la
Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui
venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent
quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification
que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de
bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en
être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique
madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire
croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout
simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées:
_Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté,
persévérance._]

MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que
vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en
souriant, et lui dit:

Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je
suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un
regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie
comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement
de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je
mettrai toujours à vous être agréable.

Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et
son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à
elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti,
s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait
aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un
sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et
donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant
doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire
événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une
nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille,
qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse
de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous
regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur
de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait
des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois,
étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il
était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions
toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait
proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver
cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange
réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société
n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce
code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs
dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont
vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes
du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune
génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où
elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises
manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me
tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis
XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces
traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres,
était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à
écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse
parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le
paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme.
Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès
pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait
présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter
dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit
chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la
duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de
celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette
société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On
faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange
mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable
ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à
celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT,
de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer
de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore
bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il
fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien
que lorsqu'on est près du mal.

[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un
esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le
président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains
secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en
usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait
nommer cela des _patinades_.]

[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma
bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses
quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente
ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est
ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M.
Lageard de Cherval.]

[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]

Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la
société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement
excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire,
il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des
intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés
du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les
gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines,
de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux
mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on
arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des
autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le
changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève
la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie
de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge
ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le
monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du
démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude
bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va
s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA
pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être
intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient
dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le
coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque
enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait
frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la
voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du
précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la
route.

--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait
un beaucoup plus beau!

--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître
l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!

Retournons chez madame Necker.

Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce
soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de
paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible,
n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis.
Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même
qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton
aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette
époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son
esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe
qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc
de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi
était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69],
jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de
Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la
princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la
Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot
et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur
donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour
madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce
fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente,
le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours
d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord
Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant
que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue
pendant son voyage à Ferney:

[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il
avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus
peut-être que 25,000 hommes.]

[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de
la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il
fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de
famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le
cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit
aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus
ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur
l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son
vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par
l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le
grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient
tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait
une autre route également dans les voitures de la reine[69-A].
L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là,
ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts,
mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient
à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui
flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien,
par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un
sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre
pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et
l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti,
l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur,
chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non,
car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à
dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles
ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur
d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on
avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]

[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y
avait une régence, et les actes portaient son nom.]

[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le
reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La
Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris
qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui,
en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence
culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners
chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et
qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec
une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait.
Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre
italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire
d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel
était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]

--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame
de Staël.

Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une
expression de mécontentement très-marquée.

Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame
Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de
Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne,
madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de
Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises
manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé
Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de
Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes
qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en
contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que
sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa
mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce
qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au
spectre de Banquo dans _Macbeth_...

Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du
mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La
faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement
auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa
femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans
tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une
convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses
passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus
frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de
son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec
lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la
veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien
dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la
discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était
adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il
fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père,
auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même
possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du
triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement
aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas
vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas
madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent
quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages
n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par
leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le
dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de
Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste,
car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie,
et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale
l'aurait elle-même adorée!...

Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à
souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en
voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui
disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on
appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours
étaient invitées de droit.

Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une
discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait
être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la
conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame
Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins
madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette
anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes
de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait
trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût
diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que
le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors
seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que
je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le
grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est
Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède
toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois
redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...

[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]

En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle
était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et
elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans
une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle
était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté,
ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit
qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration
devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait
interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose
et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que
plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis,
sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après
lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette
même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes...
ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation
poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène,
devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et
les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de
Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant
qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses
avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de
Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les
inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner
la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame
de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne
pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement
opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être
de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait
donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se
convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même
souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours
convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison,
évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les
eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent
certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable,
c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à
_un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par
convenance[72].

[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait
qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine,
ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]

[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de
Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous
cette vérité.]

Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy
(Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes
avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et
madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire;
elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent
admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé
Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame
Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la
conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans
doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le
forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires
lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des
causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien
lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui
domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris
autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus,
excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient,
reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les
caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la
Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la
bataille de Saint-Antoine:

  Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux,
  Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...

et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi
après la bataille, mais d'une voix plus dolente:

  Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux,
  J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!

La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de
Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de
Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle,
_mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets
de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et
plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les
femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs,
lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries...
et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et
tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui
recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:

Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...

Tout cela venait de même source...

Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de
l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui
partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes;
mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et
son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas
vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse
d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et
ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son
fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il
devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur
l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle
fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son
long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que
je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il
lui a donné une autre destination.

Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne
fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien
composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les
opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker
et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la
discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se
trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne
l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le
comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle
Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était
fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable....
C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt
que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur
cause, et il donna raison à madame Necker...

[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait
les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les
recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour,
allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien
très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir
politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur,
comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se
promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère,
dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme
d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme
qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut
pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de
littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat;
il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette
époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de
Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]

--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en
voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux
plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël
et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais
il faut y céder.

Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne
commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce
ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus
intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant
ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant
esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il
était aussi bon que spirituel.

[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers
intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]

En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère
inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant
le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment
s'était passée la séance de l'Académie.

MADAME NECKER.

Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?...
Son discours...

M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est
l'ami de la famille Necker.

.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme
âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a
applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On
trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir
aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par
exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La
métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région
rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits,
de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._»
Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire!
Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de
Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de
France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la
modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait
qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au
contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être
modeste.

LE MARÉCHAL DE NOAILLES.

Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui
m'intéresse après tout.

M. DE LA HARPE.

Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui
faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de
lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de
Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un
léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma
qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant
à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune
Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il
retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des
maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la
hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je
lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie,
et je l'ai sur moi.

[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son
discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]

MADAME NECKER.

M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.

MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit
d'un ton caressant:

M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de
vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que
vous lisez!

M. DE LA HARPE, s'inclinant.

Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa
poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et
lit_[76]:)

[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai
transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau;
cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des
épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:

.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_...
L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait
de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa
_place_, etc., etc.

J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle
l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu p

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